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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:47:55 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Récits d'une tante (Vol. 1 de 4), by
+Eléonore-Adèle d'Osmond, comtesse de Boigne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Récits d'une tante (Vol. 1 de 4)
+ Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond
+
+Author: Eléonore-Adèle d'Osmond, comtesse de Boigne
+
+Release Date: August 5, 2009 [EBook #29613]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS D'UNE TANTE (VOL. 1 DE 4) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+
+DE LA
+
+COMTESSE DE BOIGNE
+
+
+I
+
+
+
+
+ _Il a été tiré de cet ouvrage
+ mille exemplaires sur vergé teinté des Papeteries
+ de Corvol-l'Orgueilleux
+ tous numérotés._
+
+ Nº 166
+
+
+
+
+[Illustration: ADÈLE D'OSMOND, COMTESSE DE BOIGNE d'après une
+miniature de J. Isabey appartenant à Madame Achille Fould.]
+
+
+
+
+RÉCITS D'UNE TANTE
+
+MÉMOIRES DE LA COMTESSE DE BOIGNE NÉE D'OSMOND
+
+
+PUBLIÉS INTÉGRALEMENT D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL
+
+
+I
+
+ _Versailles.--L'Émigration._
+ _L'Empire.--La Restauration de 1814._
+
+
+
+
+ _PARIS_
+ ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS
+ 100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ
+ 1921
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS
+
+
+La publication des _Mémoires de la comtesse de Boigne_ a fait l'objet
+d'un long procès dont le jugement, rendu en première instance à Paris
+le 28 juillet 1909, fut confirmé en Cour d'Appel le 28 février 1911 et
+ratifié définitivement par un arrêt de la Cour de Cassation du 26
+février 1919.
+
+Les héritiers de madame de Boigne, née d'Osmond, n'auraient
+probablement pas entrepris cette publication ou auraient, tout au
+moins, estimé préférable de l'ajourner encore; mais, puisqu'elle a été
+faite, certains scrupules deviennent sans valeur. Maintenant que leurs
+droits sont reconnus, rétablis, ils tiennent à ce que cette
+publication soit reprise, dans l'intérêt même de la science
+historique, mais à ce qu'elle soit faite, cette fois, sans
+suppressions ni modifications de texte, conformément à la volonté de
+l'auteur qui, dans son testament du 25 mai 1862, laissait à ses
+héritiers le soin de publier «un manuscrit en trois volumes intitulé
+_Récits d'une tante_» quand et comment ils le jugeraient à propos,
+mais «à la seule condition de ne rien changer».
+
+Cette condition se trouvait d'autant plus aisément réalisable
+qu'aucune retouche n'était nécessaire pour l'impression. Ce fut madame
+de Boigne elle-même qui divisa son oeuvre en huit parties dont elle
+traça les titres, subdivisant ensuite chaque partie en chapitres dont
+elle rédigea les sommaires. Elle écrivit d'abord la huitième partie de
+ses mémoires, la plus importante comme étendue puisqu'elle dépasse le
+quart du manuscrit, la plus importante également au point de vue
+historique car, les événements qu'elle groupe sous le titre d'ensemble
+de _Fragments_, elle les relatait au moment même avec le plus grand
+soin et en indiquant minutieusement comment, dans quelles conditions
+elle se trouvait ainsi renseignée. Ce fut ensuite qu'elle songea à
+revenir sur le passé, à rapporter les événements déjà lointains
+demeurés présents à son souvenir ou qu'elle avait entendu raconter par
+des personnes lui semblant dignes de confiance. C'est ainsi que, dans
+la première partie, avec la crainte de manquer parfois à sa précision
+habituelle, elle relate, bien des années après, des faits ou de
+simples épisodes survenus pendant son enfance et, parfois même, avant
+sa naissance.
+
+Certains lecteurs éprouveront de l'étonnement et peut-être du regret
+en constatant l'absence de toute annotation. Les érudits tiennent fort
+justement aux notes que Sainte-Beuve qualifiait de «livre d'en bas» et
+qu'Henri Houssaye appréciait au point d'affirmer que «ce livre d'en
+bas est le répondant du livre d'en haut». Mais les _Mémoires de la
+comtesse de Boigne_ n'ont pas besoin d'un «répondant». D'autre part,
+nous n'avions pas à dépasser notre tâche modeste d'éditeurs. De plus,
+si les notes biographiques nous paraissaient sans grand intérêt, des
+notes critiques nous auraient semblé plus qu'inutiles et véritablement
+déplacées, comme l'ont signalé plusieurs historiens en analysant ces
+_Mémoires_.
+
+Les appréciations de madame de Boigne sont nombreuses, diverses et
+jamais déguisées. Il faut se rappeler qu'elle est née le 19 février
+1781, pendant les derniers beaux jours de la brillante et majestueuse
+Cour de Versailles, qu'elle a grandi hors de France pendant la
+tourmente révolutionnaire, qu'elle est rentrée à Paris pour assister
+aux grands événements de l'Empire et s'y trouver parfois mêlée,
+qu'elle a vieilli pendant la période incertaine de la Restauration
+pour mourir le 6 mai 1866, pendant l'épanouissement du second Empire.
+Ayant, au cours de sa longue existence, connu les divers régimes de
+gouvernement, avec quelques transformations pour chacun d'eux, et
+malgré une instinctive préférence pour le régime de sa première
+jeunesse, malgré son respect de la tradition, ses impressions se
+modifièrent nécessairement et ses appréciations aussi. Elle le
+reconnaît, le signale à plusieurs reprises et, notamment, en ces
+termes: «Dans tout le cours de ces récits, j'ai cherché à me garer de
+présenter les événements tels que la suite me les a fait juger et à
+les montrer sous l'aspect où on les envisageait dans le moment même».
+Sans prétendre parvenir à l'impartialité, elle s'est donc efforcée de
+l'approcher dans la mesure où elle le croyait possible. S'il est
+permis de ne pas adopter toutes ses appréciations qu'elle ne songeait
+pas à tempérer par de l'indulgence, on ne peut lui savoir mauvais gré
+d'exprimer nettement ses préférences.
+
+Elle n'a pas seulement rédigé ses mémoires, elle a composé des romans;
+elle a, enfin, beaucoup écrit et pendant toute sa vie. Il serait
+certainement fort intéressant de rechercher, réunir et publier sa
+correspondance.
+
+À défaut de cette correspondance, nous en donnons quelques fragments
+et nous ajoutons à ce premier volume un groupe de lettres qu'elle
+adressait à ses parents plusieurs mois après un mariage hâtivement
+conclu, en dehors de toute sentimentalité. Ces lettres, jusqu'alors
+inédites, feront connaître le tendre attachement de madame de Boigne
+pour ses parents, avec une préférence pour le marquis d'Osmond, se
+plaisant à le suivre et à le seconder dans ses fonctions
+diplomatiques; elles révèleront sa sollicitude presque maternelle pour
+son jeune frère Rainulphe dont la santé délicate causait de fréquents
+soucis; elles laisseront deviner sa résignation correcte et sa
+patience souriante auprès du général de Boigne, ses désillusions et
+ses souffrances en même temps que son goût pour la politique. Ces
+lettres permettront enfin de constater que, aimant à penser, à
+réfléchir, à écrire avant même d'avoir vingt ans, la comtesse de
+Boigne, dès sa jeunesse, préparait inconsciemment l'oeuvre de sa
+maturité, et cette oeuvre, loin de constituer une «causerie de vieille
+femme, un ravaudage de salon», devait donner à son nom une véritable
+célébrité, lui assurer une des premières places parmi les
+mémorialistes.
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE LA COMTESSE DE BOIGNE
+
+
+
+
+Je n'avais jamais pensé à donner un nom à ces pages décousues lorsque
+le relieur auquel je venais de les confier s'informa de ce qu'il
+devait inscrire sur le dos du volume. Je ne sus que répondre.
+_Mémoires_, cela est bien solennel; _Souvenirs_, madame de Caylus a
+rendu ce titre difficile à soutenir et de récentes publications l'ont
+grandement souillé. «J'y songerai» répondis-je. Préoccupée de cette
+idée, je rêvai pendant la nuit qu'on demandait à mon neveu quels
+étaient ces deux volumes à agrafes. «Ce sont des récits de ma tante.»
+Va pour les _récits de ma tante_, m'écriai-je, en m'éveillant; et
+voilà comment ce livre a été baptisé:
+
+ RÉCITS D'UNE TANTE
+
+
+
+
+AU LECTEUR, S'IL Y EN A
+
+
+Au commencement de 1835, j'ai éprouvé un malheur affreux; une enfant
+de quatorze ans que j'élevais depuis douze années, que j'aimais
+maternellement, a péri victime d'un horrible accident. La moindre
+précaution l'aurait évité; les plus tendres soins n'ont pas su le
+prévenir. Je ne me relèverai jamais d'un coup si cruel. À la suite de
+cette catastrophe, les plus tristes heures de mes tristes journées
+étaient celles que j'avais été accoutumée à employer au développement
+d'une intelligence précoce dont j'espérais bientôt soutenir
+l'affaiblissement de la mienne.
+
+Quelques mois après l'événement, en devisant avec un ami dont la bonté
+et l'esprit s'occupaient à panser les plaies de mon coeur, je lui
+racontai un détail sur les anciennes étiquettes de Versailles: «Vous
+devriez écrire ces choses-là, me dit-il; les traditions se perdent, et
+je vous assure qu'elles acquièrent déjà un intérêt de curiosité.» Le
+besoin de vivre dans le passé, quand le présent est sans joie et
+l'avenir sans espérance, donna du poids à ce conseil. J'essayai, pour
+tromper mes regrets, de me donner cette tâche pendant les pénibles
+moments naguère si doucement employés; parfois il m'a fallu piocher
+contre ma douleur sans la pouvoir soulever; parfois aussi j'y ai
+trouvé quelque distraction. Les cahiers qui suivent sont le résultat
+de ces efforts: ils ont eu pour but de donner le change à des pensées
+que je pouvais mal supporter.
+
+Mon premier projet, si tant est que j'en eusse un, était uniquement de
+retracer ce que j'avais entendu raconter à mes parents sur leur
+jeunesse et la Cour de Versailles. L'oisiveté, l'inutilité de ma vie
+actuelle m'ont engagée à continuer le récit de souvenirs plus récents;
+j'ai parlé de moi, trop peut-être, certainement plus que je n'aurais
+voulu; mais il a fallu que ma vie servît comme de fil à mes discours
+et montrât comment j'ai pu savoir ce que je raconte.
+
+Il y avait déjà bien du papier griffonné, d'une façon à peu près
+illisible, lorsqu'une personne au goût de laquelle j'ai confiance m'a
+fait une sorte de violence pour en prendre connaissance: elle m'a
+fortement engagée à en faire faire une copie et à la revoir. Pour la
+copie, c'était facile; quand à la _revoir_, c'est tout à fait inutile,
+je ne sais pas écrire; à mon âge je n'apprendrai pas le métier et, si
+je voulais essayer de rédiger des phrases, je perdrais le seul mérite
+auquel ces pages puissent aspirer, celui d'être écrites sans aucune
+espèce de prétention et tout à fait de premier jet. S'il m'avait fallu
+faire une recherche quelconque ailleurs que dans ma mémoire, j'y
+aurais bien vite renoncé; je n'ai voulu qu'une distraction et non pas
+un travail.
+
+Si donc mes neveux jettent jamais un coup d'oeil sur ces écritures,
+ils ne doivent pas s'attendre à trouver _un livre_, mais seulement une
+causerie de vieille femme, un ravaudage de salon; je n'y mets pas plus
+d'importance qu'à un ouvrage de tapisserie. Je me suis successivement
+servi de ma plume pour laisser reposer mon aiguille et de mon aiguille
+pour reposer ma plume, et mon manuscrit arrivera à mes héritiers comme
+un vieux fauteuil de plus.
+
+N'ayant consulté aucun document, il y a probablement beaucoup
+d'erreurs de dates, de lieux, peut-être même de faits; je n'affirme
+rien si ce n'est que je crois sincèrement tout ce que je dis. Je
+professe peu de confiance dans une impartialité absolue, mais je pense
+qu'on peut prétendre à une parfaite sincérité: on est _vrai_ quand on
+dit ce qu'on croit.
+
+En recherchant le passé, j'ai trouvé qu'il y avait toujours du bien à
+dire des plus mauvaises gens et du mal des meilleurs; j'ai tâché de ne
+pas faire la part d'après mes affections; je conviens que cela est
+assez difficile; si je n'y ai pas réussi, je puis assurer en avoir eu
+l'intention.
+
+Les temps devenant plus calmes, peut-être sera-t-il assez curieux
+d'observer comment, dans ceux où j'ai vécu, la force des circonstances
+m'a toujours entraînée à être une personne de parti, tandis que, par
+instinct, par goût et par raisonnement, j'avais horreur de l'esprit de
+parti et que je jugeais assez sainement des fautes et des ridicules où
+il conduit.
+
+J'espère que mes neveux seront à l'abri de cette fausse situation: je
+le souhaite pour eux, pour mon pays, pour le monde qui aurait bien
+besoin d'un peu de repos. Quant à moi, j'en jouirai probablement
+depuis longtemps avant que l'oisiveté de quelque matinée pluvieuse ou
+de quelque longue soirée d'automne porte peut-être quelqu'un à ouvrir
+ce volume destiné à la bibliothèque de Pontchartrain.
+
+ Châtenay, juin 1837.
+
+
+
+
+NOTA DE 1860
+
+
+La mort, la cruelle mort a changé toutes mes prévisions. Ce manuscrit
+sera déposé dans la bibliothèque du château d'Osmond, département de
+l'Orne, lieu du berceau de mes ancêtres et de ma sépulture.
+
+
+
+
+À MON NEVEU
+
+RAINULPHE D'OSMOND
+
+
+ «I pray you when you shall these deeds relate
+ Speak of me as I am: nothing extenuate
+ Nor set down aught in malice.»
+
+ _Othello_--SHAKESPEARE.
+
+
+_De si grands événements ont occupé la vie de la génération qui vous a
+précédé et l'ont tellement absorbée que les traditions de famille
+seraient perdues dans ce vaste océan si quelque vieille femme comme
+moi ne recherchait dans ses souvenirs d'enfance à les reproduire._
+
+_Je vais tâcher d'en réunir quelques-uns à votre usage, mon cher
+neveu._
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+VERSAILLES
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+ Origine de ma famille. -- Mon grand-père: aventure de sa
+ jeunesse. -- Mariage de mon grand-père. -- Envoi de ses fils en
+ Europe. -- Mes grands-oncles. -- Étiquettes de cour. -- Jeunesse
+ de mon père. -- Famille de ma mère. -- Mariage de mon père. -- Ma
+ mère a une place à la Cour. -- Mes parents s'établissent à
+ Versailles. -- Ma naissance. -- Anciens usages de la Cour. -- Le
+ roi Louis XVI. -- La Reine. -- Madame de Polignac. -- Monsieur,
+ comte de Provence. -- Monseigneur le comte d'Artois. -- Madame,
+ comtesse de Provence. -- Madame la comtesse d'Artois. -- Madame
+ Élisabeth. -- Les princes de Chio.
+
+
+Gianoni, dans son _Histoire de Naples_, vous apprendra la plus
+brillante des prétentions de votre famille; Moréri vous expliquera les
+droits que vous avez à vous croire descendant de ces heureux
+aventuriers normands, conquérants de la Pouille, droits aussi bien
+fondés que sont la plupart de ces antiques prétentions de famille. La
+cathédrale de Salisbury renferme les restes d'un de ses archevêques,
+saint Osmond, auquel nous rattachons aussi des souvenirs, et le comté
+de Sommerset a pour armes le vol qui forme les vôtres et qu'il tient
+de son seigneur Osmond, compatriote de Guillaume le Conquérant. Ces
+armes furent données par le duc de Normandie à son gouverneur, Osmond,
+qui l'avait enlevé aux vengeances de Louis d'Outremer.
+
+La branche anglaise est éteinte depuis longtemps, mais le nom est
+resté familier au pays et se retrouve perpétuellement dans les poètes
+et les romans. La branche normande s'est appauvrie par les partages
+égaux; les aînés des trois dernières générations qui ont précédé celle
+de mon père n'ont eu que des filles, et même en si grand nombre
+qu'elles ont fait de très misérables alliances. Aussi une de mes
+grand'tantes, chanoinesse de Remiremont, répondit-elle à monsieur de
+Sainte-Croix, mari de sa soeur, qui lui demandait si elle n'avait
+jamais regretté de ne s'être point mariée: «Non, mon frère,
+mesdemoiselles d'Osmond sont en habitude de faire de trop mauvais
+mariages.» Voilà tout ce que je vous dirai de notre famille.
+
+Si, à l'époque où vous entrerez dans le monde, vous attachez quelque
+prix à ces souvenirs nobiliaires, vous retrouverez plus facilement des
+traces de ces temps éloignés que des détails intimes de ce qui s'est
+passé depuis une centaine d'années. D'ailleurs, je ne suis pas très
+habile moi-même à ces récits. Je n'ai jamais attaché un grand prix aux
+avantages de la naissance; ils ne m'ont point été contestés comme
+fille; je n'y ai aucun droit comme femme, et peut-être cette situation
+toute nette m'a empêchée de m'en occuper autant que beaucoup d'autres.
+Je ne veux donc vous raconter que les détails qui me reviendront à la
+mémoire, sur ce que j'ai su ou vu personnellement, sans prétendre y
+mettre une grande suite, et seulement comme des anecdotes qui
+acquerront de l'intérêt pour vous par mes rapports avec les
+personnages mis en jeu: ce sera une sorte de ravaudage dont la
+sincérité fera tout le prix.
+
+
+Mon grand-père était marin. Fort jeune encore, il commandait pendant
+la guerre de 1746 une corvette, et fut chargé d'escorter un convoi de
+Rochefort à Brest. Une tempête effroyable dispersa les bâtiments et
+envoya le sien de relâche à la Martinique, où il arriva fort
+désemparé. Mon grand-père trouva la colonie en grande liesse, en
+festins, en illuminations. Dès qu'il débarqua, on lui demanda s'il
+apportait des dépêches pour Son Altesse:
+
+«Quelle altesse?
+
+--Le duc de Modène.
+
+--Je n'en ai pas entendu parler.»
+
+On vint le chercher de la part de Son Altesse; il fut conduit dans
+l'appartement que le commandant avait cédé à un très bel homme,
+chamarré d'ordres et de cordons, ayant des formes très imposantes:
+«Comment se fait-il, chevalier d'Osmond, que vous n'ayez pas de
+dépêches pour moi? Votre vaisseau n'est donc pas celui qu'on doit
+m'expédier?» Mon grand-père expliqua qu'il était parti de Rochefort
+avec la destination de Brest et la circonstance de son arrivée à la
+Martinique.
+
+Le prince, alors, le combla de bontés et lui intima l'ordre de
+repartir sur-le-champ avec ses dépêches. La corvette n'était pas en
+état de reprendre la mer; heureusement, il se trouvait une petite
+goélette dans le port. Le prince en donna le commandement à mon
+grand-père, l'autorisa à abandonner sa corvette et, lui montrant une
+lettre par laquelle il chargeait monsieur de Maurepas de le nommer
+capitaine de vaisseau, il lui expliqua qu'il était, _par alliance_,
+cousin germain du Roi. Il lui cédait ses états de Modène, ce qui était
+un grand secret; en échange, on lui offrait la souveraineté de l'île
+de la Martinique; il n'avait voulu y consentir qu'après avoir pris
+connaissance de sa nouvelle résidence; il en était fort content et il
+expédiait mon grand-père avec la ratification du traité, attendu à
+Versailles avec une si vive impatience que le porteur de cette bonne
+nouvelle pouvait aspirer à toutes sortes de faveurs. En conséquence,
+il ajouta, par post-scriptum à sa lettre, la demande de la croix de
+Saint-Louis en outre de la nomination de capitaine de haut bord pour
+le chevalier d'Osmond. Mon grand-père lui parla d'un vaisseau dont le
+capitaine devait être changé:
+
+«Ce vaisseau vous plaît-il?
+
+--Assurément.
+
+--Eh bien, je vous en donne le commandement. Je vais écrire à Maurepas
+que j'en fais une condition.»
+
+Du reste, le duc de Modène était entouré d'une Cour et d'une Maison
+qu'il avait amenées avec lui: grand chambellan, grand écuyer, valet de
+chambre, etc. Toute la colonie, depuis le gouverneur jusqu'au moindre
+nègre, était à ses ordres; et mon grand-père, qui avait commencé par
+être fort incrédule au moment de son arrivée, finit par être convaincu
+qu'un homme qui donnait des grades et des croix était un véritable
+souverain. Il partit, forçant de voiles au risque de se noyer, fit une
+traversée extrêmement rapide, se jeta dans un canot dès qu'il vit la
+terre, monta un bidet de poste et arriva sans un moment de repos chez
+monsieur de Maurepas, à Versailles. Trouvant le ministre sorti, il ne
+voulut pas quitter l'hôtel sans l'avoir vu: on le plaça dans un
+cabinet pour attendre. Un vieux valet de chambre, intéressé par son
+agitation et sa charmante figure, lui fit donner quelque chose à
+manger; il dévora, puis la fatigue et la jeunesse l'emportèrent, il
+s'assit dans un fauteuil et s'endormit profondément.
+
+Le ministre rentra. Personne ne songea au chevalier d'Osmond. En
+déshabillant son maître le soir, le valet de chambre lui parla de ce
+jeune officier de marine si empressé de le voir. Monsieur de Maurepas
+n'en avait aucune nouvelle. On s'informe, on le cherche et on le
+trouve dormant sur son fauteuil. Il se réveille en sursaut, s'approche
+du ministre, lui remet un gros paquet.
+
+«Monseigneur, voilà le traité signé.
+
+--Quel traité?
+
+--Celui de la Martinique.
+
+--De la Martinique?
+
+--C'est le prince de Modène qui m'a expédié.
+
+--Le prince de Modène? ah! je commence à comprendre; allez vous
+coucher, achevez votre nuit et revenez demain matin.»
+
+Le ministre rit fort du rêve du jeune officier qui le continuait même
+en lui parlant; mais, à mesure qu'il lisait ces étranges dépêches, il
+crut rêver à son tour; toutes les autorités de l'île étaient sous la
+même illusion et le _prince_ lui-même avait écrit le plus sérieusement
+du monde sous son caractère emprunté. La lettre qu'il avait montrée à
+mon grand-père était dans le paquet.
+
+Le lendemain matin, monsieur de Maurepas le reçut avec une grande
+bonté, lui apprit que son duc de Modène était un aventurier qui,
+probablement, avait voulu se débarrasser de lui. Il était, au reste,
+peu extraordinaire qu'un jeune homme eût partagé une opinion si bien
+établie dans la colonie; il l'absolvait donc du tort d'avoir quitté sa
+corvette. Le vaisseau auquel Son Altesse l'avait promu était déjà
+donné, mais, eu égard à la recommandation de _son cousin germain_, et
+plus encore parce qu'il était un fort bon officier, le Roi lui donnait
+le commandement d'une frégate à bord de laquelle monsieur de Maurepas
+espérait qu'il mériterait bientôt la croix. Mon grand-père, tout
+honteux et bien dégrisé de ses rêves de fortune, s'en retourna à
+Brest, fort content pourtant de s'être si bien tiré de l'abandon de
+sa corvette. Quant au duc de Modène, il s'était tellement lié dans ses
+honneurs usurpés qu'il ne put s'évader; il fut arrêté à la Martinique,
+reconnu pour escroc et envoyé aux galères.
+
+Quelques années plus tard, mon grand-père ayant été à Saint-Domingue,
+y épousa une mademoiselle de La Garenne, un peu son alliée (leurs deux
+mères étaient des demoiselles de Pardieu) et qui passait pour
+énormément riche. Elle avait, en effet, de superbes habitations, mais
+si grevées de dettes et en si mauvais état qu'il fallut que mon
+grand-père quittât le service et s'établît dans la colonie pour
+chercher à y remettre quelque ordre. Diverses circonstances
+malheureuses l'y retinrent et il n'en est jamais sorti. Dans le
+courant de quelques années, il expédia successivement en Europe six
+garçons; le dernier envoi fut malheureux. L'enfant, assis sur un câble
+roulé sur le pont, fut lancé à la mer dans une manoeuvre qui
+nécessitait l'emploi de ce câble et s'y noya.
+
+Les cinq autres étaient arrivés à leur destination. Le premier était
+mon père, le marquis d'Osmond, puis venait l'évêque de Nancy, puis le
+vicomte d'Osmond, puis l'abbé d'Osmond, massacré à Saint-Domingue
+pendant la Révolution, puis enfin le chevalier d'Osmond, qui périt
+lieutenant de vaisseau dans la guerre d'Amérique.
+
+Tous ces enfants étaient reçus paternellement par un frère de mon
+grand-père, alors comte de Lyon et bientôt après évêque de Comminges.
+L'aîné de cette génération, le comte d'Osmond, n'avait selon l'usage
+de la famille que des filles de sa femme, mademoiselle de Terre, et,
+selon l'usage aussi, ces filles se marièrent très mal. Elles
+achevèrent d'enlever au nom d'Osmond tout l'antique patrimoine de la
+famille, entre autres le Ménil-Froger et Médavy qui lui appartenaient
+depuis l'an mil et tant.
+
+Ce comte d'Osmond était chambellan de monseigneur le duc d'Orléans,
+le grand-père du roi Louis-Philippe, et dans la plus grande intimité
+du Palais-Royal, surtout de la mère du Roi qui le traitait avec une
+affection toute filiale. Les mémoires du temps le citent pour ses
+distractions, ce qui n'empêchait pas qu'il ne fût très aimable, de
+bonne compagnie et fort serviable. J'aurai occasion d'en reparler. Je
+viens de dire qu'il était chambellan du grand-père du Roi; il ne
+l'aurait pas été du fils, voici pourquoi: ce sont de ces détails de
+Cour qui paraissent déjà ridicules à notre génération, mais dont la
+tradition se perd et qui, par cela même, acquièrent un intérêt de
+curiosité.
+
+Le roi Louis XV avait conservé à monseigneur le duc d'Orléans, désigné
+sous le nom du _gros duc d'Orléans_, petit-fils du Régent, le rang de
+premier Prince du sang auquel il n'avait plus de droit; mais, comme il
+n'y avait dans la branche aînée que des fils du Dauphin prenant le
+rang de Fils de France, on avait accordé cette faveur au duc
+d'Orléans. Or, la Maison honorifique du _premier Prince du sang_ était
+nommée et payée par le Roi et les gens de qualité ne faisaient aucune
+difficulté d'y entrer. Chez les autres Princes du sang, le premier
+gentilhomme et le premier écuyer étaient seuls nommés et payés par le
+Roi: un homme de la Cour ne pouvait accepter que ces places auprès
+d'eux.
+
+À la mort du gros duc d'Orléans, son fils sollicita vivement la
+continuation du rang de premier Prince du sang. La naissance des
+enfants de monseigneur le comte d'Artois se trouvait un motif de refus
+et, la Cour étant peu disposée à faire ce que souhaitait monsieur le
+duc d'Orléans, il ne put réussir. Il aurait donc été forcé de chercher
+des commensaux dans une autre classe que ceux de son père et cette
+circonstance le décida, sous prétexte de réforme, à ne point nommer
+sa Maison et à rompre toute espèce de représentation; elle n'a pas peu
+contribué à la mauvaise humeur qui l'a jeté dans les malheurs où il a
+trouvé une mort trop méritée.
+
+Je reviens à notre famille. Mon grand-père avait aussi une soeur qui
+résidait avec son frère, l'évêque de Comminges, à Allan, dans les
+Pyrénées. Elle y épousa un monsieur de Cardaillac, homme fort
+considéré dans le pays, propriétaire d'un très joli château et portant
+un nom aussi ancien que ces montagnes. Il est éteint maintenant et ce
+n'est pas la faute de notre tante, car, en trois années de mariage,
+elle avait eu sept enfants: deux, deux, et trois. L'évêque de
+Comminges était à Paris lors de cette dernière couche et, au moment où
+il en apprit la nouvelle, une femme qui se trouvait présente lui dit:
+«Monseigneur, écrivez vite qu'on vous garde le plus beau.» Cette même
+madame de Cardaillac dégringola du haut en bas d'un précipice,
+entraînée par la chute d'une charrette chargée de pierres de taille;
+elle arriva au fond dans cette étrange compagnie. On la croyait en
+morceaux. Elle en fut quitte pour une fracture de la jambe et a eu
+encore plusieurs enfants depuis.
+
+Mon père et mes oncles furent élevés avec le plus grand soin et sous
+les yeux de l'évêque de Comminges; le meilleur collège de Paris les
+reçut. Ils y étaient sous la surveillance personnelle d'un précepteur,
+homme de beaucoup d'esprit, mais qui, pour toute instruction, leur
+administrait des coups de pied dans le ventre. Le résultat fut que,
+lorsque, à quatorze ans, on mit un uniforme sur le corps de mon père,
+il eut enfin le courage d'annoncer à l'évêque que, depuis six ans, il
+était parfaitement malheureux et ne savait rien du tout. Cette
+révélation profita à ses frères; quant à lui, on lui fit enfourcher un
+bidet de poste et on l'envoya rejoindre son régiment à Metz.
+Heureusement il ne prit pas goût à la vie de café, et, pendant les
+premières années passées dans les garnisons, il fit tout seul cette
+éducation que l'évêque croyait pieusement aussi excellente qu'elle
+était dispendieuse.
+
+Ayant atteint l'âge de dix-neuf ans, son père lui envoya de
+Saint-Domingue un cadeau de deux mille écus, en dehors de sa pension,
+pour s'amuser pendant le premier semestre qu'il devait passer à son
+goût et, par conséquent, à Paris. Le jeune homme employa cet argent à
+se rendre à Nantes et à y prendre son passage sur le premier bâtiment
+qu'il trouva pour donner ses moments de liberté à son père et faire
+connaissance avec lui, car il avait quitté Saint-Domingue depuis l'âge
+de trois ans. Cet aimable empressement acheva de le mettre en pleine
+possession du coeur paternel, et le père et le fils se sont toujours
+adorés. Quant à ma grand'mère, c'était une franche créole pour
+laquelle ses enfants n'ont jamais eu qu'une affection de devoir.
+
+Plusieurs années s'écoulèrent; mon père suivit sa carrière militaire,
+passant ses hivers à Paris chez son oncle et dans la société très
+intime du Palais-Royal où il était traité, à cause du comte d'Osmond,
+comme un enfant de la maison. Il fut nommé lieutenant-colonel du
+régiment d'Orléans aussitôt que son âge permit qu'il profitât de la
+bienveillance du prince, et madame de Montesson, déjà mariée à
+monseigneur le duc d'Orléans, le comblait de bontés. Il donnait
+toujours une grande partie du temps dont il pouvait disposer à
+l'évêque de Comminges; il l'accompagna aux eaux de Barèges (en 1776).
+Ils y rencontrèrent madame et mademoiselle Dillon, dont l'évêque
+devint presque aussi amoureux que son neveu. Il engagea ces dames à
+venir à Allan, château situé dans les Pyrénées et résidence des
+évêques de Comminges, où il voulait absolument que le mariage fût
+célébré tout de suite, afin que sa jolie nièce vînt faire les honneurs
+de sa maison, et s'établît dès l'hiver même à Paris. Mais mon père ne
+voulut pas se marier sans le consentement du sien, et la cérémonie fut
+remise au printemps.
+
+Il me faut maintenant parler de la famille de ma mère. Monsieur Robert
+Dillon, des Dillon de Roscomon, était un gentilhomme irlandais
+catholique, possesseur d'une jolie fortune; pour l'augmenter, et dans
+la nullité où étaient condamnés les catholiques, un sien frère fut
+chargé de la faire valoir dans le négoce. Monsieur R. Dillon avait
+épousé une riche héritière dont il eut une seule fille, lady
+Swinburne. Devenu veuf, il épousa miss Dicconson, la plus jeune de
+trois soeurs, belles comme des anges, que leur père, gouverneur du
+prince de Galles, fils de Jacques II, avait élevées à Saint-Germain.
+Lors du mariage, leurs parents étaient rentrés en Angleterre et
+établis chez eux en Lancashire, dans une très belle terre.
+
+Monsieur Dillon et sa charmante épouse se fixèrent en Worcestershire,
+et c'est là où ma mère et six enfants aînés sont nés. Mais le frère,
+chargé des affaires en Irlande, vint à mourir et on s'aperçut qu'il
+les avait très mal gérées. Monsieur Dillon fut obligé de s'en occuper
+lui-même. Les plus importantes étaient avec Bordeaux: il se décida à
+s'y rendre et emmena sa famille; il s'y plut; sa femme, élevée en
+France, la préférait à l'Angleterre. Il prit une belle maison à
+Bordeaux, acheta une terre aux environs et y menait la vie d'un homme
+riche, lorsqu'un jour, en sortant de table, il porta la main à sa tête
+en s'écriant: «Ah! ma pauvre femme, mes pauvres enfants!», et il
+expira.
+
+Son exclamation était bien justifiée. Il laissait madame Dillon, âgée
+de trente-deux ans, grosse de son treizième enfant, dans un pays
+étranger, sans un seul parent, sans aucune liaison intime que
+l'excessive jalousie de son mari n'aurait guère tolérée. Cet isolement
+excita l'intérêt, lui suscita des protecteurs. Ses affaires, dont elle
+n'avait aucune notion, furent éclaircies, et, pour résultat, on
+découvrit que monsieur Dillon vivait sur des capitaux qui touchaient à
+leur fin et qu'elle restait avec treize enfants et pour tout bien une
+petite terre, à trois lieues de Bordeaux, qui pouvait valoir quatre
+mille livres de rente.
+
+Madame Dillon était encore belle comme un ange, très aimable et très
+sage; ses enfants étaient aussi d'une beauté frappante; toute cette
+nichée d'amours intéressa. On s'occupa d'une famille si abandonnée.
+Tout le monde voulut venir à son secours: tant il y a, que, sans avoir
+jamais quitté ses tourelles de Terrefort, ma grand'mère y soutint
+noblesse et trouva le secret d'élever treize enfants, de les établir
+dans des positions qui promettaient d'être très brillantes, lorsque la
+Révolution arrêta toutes les carrières. À l'époque dont je parle, il
+ne lui restait plus qu'une fille à marier; elle était belle et
+aimable, mais elle n'avait pas un sol de fortune.
+
+La noce de mon père étant fixée au printemps, l'évêque partit pour
+Paris. À peine arrivé, et ne se trouvant plus sous le charme de
+l'enchanteresse, on n'eut pas de peine à lui faire comprendre que ce
+mariage n'avait pas le sens commun, que mon père devait profiter de
+son nom et de sa position pour faire un mariage d'argent. Il n'avait
+pas de fortune en Europe; celle des colonies était précaire et, les
+partages y étant égaux, il n'aurait jamais un revenu suffisant pour
+épouser une femme qui n'avait rien; l'évêque, en les recevant chez
+lui, ne leur donnait qu'un secours temporaire; mademoiselle Dillon,
+d'ailleurs, pouvait être une bonne demoiselle, mais ne procurait
+aucune alliance dans le pays. Le comte d'Osmond surtout, qui était
+très fier de son neveu et le croyait appelé à tout, s'élevait fort
+contre ce qu'il appelait _lui mettre la corde au col_.
+
+L'évêque fut assez facilement ramené à partager ces idées. Sur ces
+entrefaites, survint la réponse de Saint-Domingue, toute approbative.
+Mon père, qui n'était pas dans la confidence de ce qui se passait,
+arriva de sa garnison pour prendre les derniers ordres de son oncle
+avant de se rendre à Bordeaux. Il apprit que l'évêque avait changé
+d'avis et ne voulait plus entendre parler de ce mariage; il avait déjà
+cessé d'écrire à Terrefort. Il y eut une scène fort vive entre mon
+père et l'évêque qui lui dit que le jeune ménage ne devait plus
+s'attendre à trouver un asile chez lui.
+
+Mon père informa le sien de ce changement survenu dans les
+dispositions de son oncle, et écrivit à mademoiselle Dillon la
+situation où il se trouvait. Elle prit sur elle de rompre entièrement
+toute relation, lui rendit sa parole, retira la sienne, et puis se
+prit à vouloir en mourir de chagrin, en véritable héroïne de roman.
+Mon père avait été un peu blessé d'une décision contre laquelle il
+n'osait guère s'élever, les avantages qu'il avait à offrir étant fort
+diminués par la mauvaise humeur de l'évêque. Mais, ayant appris par
+hasard l'état de désespoir de mademoiselle Dillon qu'on croyait
+mourante, il rendit plus de justice à la noblesse des sentiments qui
+avaient dirigé sa conduite. Il reçut la réponse de son père: elle
+était aussi tendre qu'il pouvait la désirer; il lui confirmait son
+approbation, lui disait d'accomplir son mariage puisque son bonheur y
+était attaché, et lui promettait de fournir aux besoins de son ménage,
+dût-il être obligé de faire les plus grands sacrifices. Il lui
+annonçait l'expédition de barriques de sucre estimées vingt mille
+francs pour les premiers frais d'établissement.
+
+Armé de cette lettre, mon père partit à franc étrier, força toutes les
+consignes, arriva jusqu'à mademoiselle Dillon, et, huit jours après,
+elle était sa femme.
+
+Aussitôt qu'elle fut complètement rétablie, il la ramena à Paris;
+l'évêque refusait toujours de les voir. Le comte d'Osmond, qui avait
+apporté les plus fortes objections à ce mariage, du moment qu'il fut
+fait, ne fut plus occupé qu'à en diminuer les inconvénients. Il
+présenta ma mère au Palais-Royal, comme il aurait pu faire de sa
+belle-fille, et elle y fut bientôt impatronisée. Madame de Montesson
+s'en engoua, et aurait voulu qu'elle fût attachée à madame la duchesse
+de Chartres, mais le comte d'Osmond s'y refusa formellement. Il ne lui
+convenait pas que la femme de son neveu fût dame d'une princesse qui
+n'était pas _famille royale_; et, d'ailleurs, il s'apercevait que
+madame de Montesson voulait l'accaparer et il ne lui voulait pas
+l'attitude de complaisante auprès d'elle.
+
+L'archevêque de Narbonne (Dillon) avait été un peu choqué des
+objections faites par les d'Osmond à un mariage avec une fille de son
+nom, qu'il reconnaissait pour proche parente. Il se porta aussi
+protecteur actif des nouveaux époux, les attira à la campagne chez
+lui, dans une terre en Picardie, nommée Hautefontaine, où il menait
+une vie beaucoup plus amusante qu'épiscopale. Ma mère y eut les plus
+grands succès; elle était extrêmement belle, avait très grand air,
+même un peu dédaigneux et elle savait se laisser adorer à perfection;
+au reste, toutes ces adorations, elle les rapportait à mon père, objet
+d'une passion qui l'a accompagné dans toute sa vivacité jusqu'au
+tombeau. L'arrivée de cette belle personne et tout le romanesque
+attaché à son mariage fit un petit événement à la Cour dans un temps
+où il n'y en avait guère de grands; elle fut présentée par madame de
+Fleury qui, comme mademoiselle de Montmorency, était parente de mon
+père et, par madame Dillon, nièce de l'archevêque. Elle fut
+extrêmement admirée.
+
+Peu de mois après, par l'influence réunie de l'archevêque de Narbonne
+et du comte d'Osmond, ma mère fut nommée dame de madame Adélaïde,
+fille de Louis XV. Madame la duchesse de Chartres ne sut aucunement
+mauvais gré au comte d'Osmond de cet arrangement; mais madame de
+Montesson s'en tint pour fort offensée, et en est restée presque
+brouillée avec mes parents, et surtout avec le comte d'Osmond, dont
+l'intimité avec madame la duchesse de Chartres ne fut que plus grande.
+C'était un sentiment tout paternel sur lequel personne n'a jamais
+glosé, quoique monsieur le duc de Chartres l'appelât en plaisantant
+_le mari de ma femme_. Il est mort au commencement de la Révolution,
+malheureusement pour cette princesse à laquelle il aurait probablement
+épargné bien des malheurs et des fautes. Je me le rappelle comme un
+grand homme maigre, l'air fort noble, et portant des vestes très
+riches couvertes de tabac. Je l'aimais beaucoup, quoiqu'il me préférât
+mon frère et qu'il me remplît toujours les yeux de tabac quand il se
+baissait pour m'embrasser; aussi j'avais soin de les fermer tout en
+accourant à lui, ce qui l'amusait beaucoup.
+
+Mon père avait une très grande répugnance au séjour de la Cour; ainsi
+que tous les gens qui n'en ont pas l'habitude, il s'y trouvait dépaysé
+et tout à fait à son désavantage. Il était alors un homme extrêmement
+agréable de formes; remarquablement aimable, fort bon militaire,
+aimant beaucoup son métier et adoré dans son régiment. Ma mère avait
+le goût des princes et l'instinct de la Cour; sa place la forçait à
+aller passer une semaine sur trois à Versailles. Cette séparation de
+mon père leur était fort pénible à tous deux, et la modicité de leur
+fortune rendait ce double ménage onéreux.
+
+Ma mère décida mon père à s'établir tout à fait à Versailles; cela
+était raisonnable dans leur position, mais peu usuel lorsqu'on n'avait
+pas de grandes charges. Mon père m'a souvent dit que rien ne lui avait
+plus coûté dans sa vie, et que c'était le plus grand sacrifice qu'il
+eût fait à ma mère. Il est certain que ses goûts, ses habitudes, sa
+haute raison, son indépendance de caractère s'accommodaient peu du
+métier de courtisan. Mais, sous Louis XVI, il était, sauf quelques
+formes d'étiquette, très facile à faire, et l'honnête homme en lui
+dominait tellement le Roi qu'il appréciait bien vite les qualités
+semblables aux siennes.
+
+C'est bientôt après l'installation de mes parents à Versailles que je
+vins au monde. Ma mère était déjà accouchée d'un enfant mort, de sorte
+que je fus accueillie avec des transports de joie et qu'on me pardonna
+d'être fille. Je ne fus pas emmaillotée, comme c'était encore l'usage,
+mais vêtue à l'anglaise et nourrie par ma mère au milieu de
+Versailles. J'y devins bien promptement la poupée des princes et de la
+Cour, d'autant plus que j'étais fort gentille et qu'un enfant, dans ce
+temps-là, était un animal aussi rare dans un salon qu'ils y sont
+communs et despotes aujourd'hui.
+
+Mon père se fit des habitudes à Versailles et finit par se réconcilier
+à la vie qu'on y menait.
+
+Le samedi soir et le dimanche c'était tout à fait la Cour, avec toute
+sa représentation. La foule y abondait. Tous les ministres, tout ce
+qu'on appelait _les charges_, c'est-à-dire le premier capitaine des
+gardes de service, le premier gentilhomme de la chambre de service, le
+grand écuyer, la gouvernante des Enfants de France et la surintendante
+de la Maison de la Reine, donnaient à souper le samedi et à dîner le
+dimanche. Les arrivants de Paris y étaient priés. Les personnes qui
+avaient des maisons se les enlevaient presque.
+
+Il y avait aussi une table d'honneur servie aux frais du Roi au grand
+commun, mais aucun homme de la Cour n'aurait voulu y paraître; et si,
+par un grand hasard, on n'avait été prié dans aucune des maisons que
+j'ai citées, on aurait plutôt mangé un poulet de chez le rôtisseur que
+d'aller s'asseoir à cette table regardée comme secondaire, quoique
+originairement elle eût été instituée pour les seigneurs de la Cour et
+que, jusque vers le milieu du règne de Louis XV, on y allât sans
+difficulté. Mais alors les charges ne tenaient pas maison et dînaient
+à la table du grand commun. Maintenant, elle était occupée par les
+titulaires de places qui constituaient une sorte de subalternité et
+qui classaient dans une position d'où il était impossible de sortir
+tant qu'on était à la Cour: c'étaient ceux qui recevaient des ordres
+de personnes n'ayant pas le titre de _Grand_. Ainsi, le gentilhomme
+ordinaire de la chambre, prenant les ordres du premier gentilhomme,
+était très subalterne, tandis que le premier écuyer, prenant les
+ordres du _grand_ écuyer, était un homme de la Cour; mais les écuyers,
+qui recevaient l'ordre de lui, rentraient dans la classe subalterne
+qui formait une ligne de démarcation impossible à franchir. Rien n'en
+donnait la facilité, à ce point, par exemple, que monsieur de Grailly,
+étant écuyer, trouvait toutes les portes des gens de la Cour fermées.
+
+Ces habitants secondaires du château de Versailles y avaient une
+coterie à part dont madame d'Angivillers, la femme de l'intendant des
+bâtiments, était l'impératrice. Leur société était fort agréable, fort
+éclairée; on s'y amusait extrêmement, mais un homme de la Cour
+n'aurait pas pu y aller habituellement. Mon père l'avait souvent
+regretté. On y rencontrait les artistes, les savants, les hommes de
+lettres, enfin toutes les personnes, non courtisans, que leurs
+affaires ou leurs plaisirs attiraient à Versailles.
+
+Monsieur le prince de Poix, amoureux d'une femme de chambre de la
+Reine (c'étaient de très belles dames de la plus haute bourgeoisie),
+se mit à aller souvent dans cette société, sous prétexte que sa place
+de gouverneur de Versailles le forçait à des rapports fréquents avec
+l'intendant d'Angivillers. Cela fut trouvé fort mauvais, mais
+cependant quelques jeunes gens s'y glissèrent avec lui; ils en
+rapportèrent des notions très satisfaisantes sur les grâces des femmes
+et l'amabilité des hommes. Cela aurait probablement fait planche. Les
+femmes de la Cour y apportaient une vive et colère opposition.
+
+Lorsque mes parents s'établirent à Versailles, les officiers des
+gardes du corps y étaient en seconde ligne. On les appelait les
+_messieurs bleus_. Depuis fort peu de temps, ils portaient l'uniforme,
+et je crois même que les capitaines des gardes n'en avaient pas encore
+avant la Révolution. Ils étaient en habit habillé, et ne se
+distinguaient que par une grande canne noire à pomme d'ivoire. La
+reine Marie-Antoinette fit venir les officiers des gardes du corps à
+ses bals, et, par là, changea leur situation; cependant ils ne
+dînaient jamais avec la famille royale. Ainsi, je me rappelle très
+bien qu'à Bellevue, chez Mesdames, l'officier des gardes du corps de
+service ne dînait pas à la table des princesses. Cela était tellement
+de rigueur que monsieur de Béon, mari d'une des dames de madame
+Adélaïde, dînait à la deuxième table lorsqu'il était de service, et,
+le lendemain, venait s'asseoir à côté de sa femme, à la table des
+princesses. Mais c'était une innovation, et ce manque à l'étiquette
+avait été une grande concession des bonnes princesses. Ce qui est
+encore plus extraordinaire, c'est que les évêques se trouvaient dans
+le même prédicament, et ne mangeaient ni avec le Roi, ni avec les
+princes de la famille royale. On ne m'a jamais expliqué les motifs de
+cette exclusion.
+
+Parmi les étiquettes, il y en avait une avec laquelle mon père n'a
+jamais pu se réconcilier et que je lui ai entendu souvent raconter,
+c'était la manière dont on était invité à ce qu'on appelait le _souper
+dans les cabinets_. Ces soupers se composaient de la famille royale et
+d'une trentaine de personnes priées. Ils se donnaient dans l'intérieur
+du Roi, dans des appartements si peu vastes qu'on couvrait le billard
+de planches pour y poser le buffet, et que le Roi était forcé de hâter
+sa partie pour faire place au service.
+
+Les femmes étaient averties le matin ou la veille; elles portaient un
+costume antique, tombé en désuétude pour toute autre circonstance, la
+robe à plis et les barbes tombantes. Elles se rendaient à la petite
+salle de comédie où une banquette leur était réservée. Après le
+spectacle, elles suivaient le Roi et la famille royale dans les
+cabinets.
+
+Pour les hommes, leur sort était moins doux. Il y avait deux
+banquettes vis-à-vis celle des femmes invitées. Les courtisans qui
+aspiraient à être priés s'y plaçaient. Pendant le spectacle, le Roi,
+qui était seul dans sa loge, dirigeait une grosse lorgnette d'opéra
+sur ces bancs, et on le voyait écrire au crayon un certain nombre de
+noms. Les seigneurs qui avaient occupé ces banquettes (cela s'appelait
+se présenter pour les cabinets) se réunissaient dans une salle qui
+précédait les cabinets. Bientôt après, un huissier, un bougeoir à la
+main et tenant le petit papier écrit par le Roi, entr'ouvrait la porte
+et proclamait un nom; l'heureux élu faisait la révérence aux autres et
+entrait dans le saint des saints. La porte se rouvrait, on en
+appelait un autre et ainsi de suite jusqu'à ce que la liste fût
+épuisée. Cette fois, l'huissier repoussait la porte avec une violence
+d'étiquette. À ce bruit, chacun savait que ses espérances étaient
+trompées et s'en allait toujours un peu honteux, quoiqu'on sût bien
+d'avance qu'il y aurait bien plus de candidats que d'appelés. Ma mère
+m'a dit qu'elle avait été des années à déterminer mon père à aller
+s'asseoir sur ces banquettes et, quoique à la fin il y allât de temps
+en temps et qu'il fût assez souvent nommé, cependant cela lui était
+toujours extrêmement désagréable. Il a vu tel homme venir dix ans de
+suite de Paris tout exprès pour entendre cette porte se refermer avec
+fracas sur ses prétentions, sans que jamais elle se soit ouverte pour
+lui. Trop de persévérance impatientait peut-être le Roi, ou bien il
+s'habituait à voir ces figures sans les prier, comme les princes
+s'accoutument facilement à toujours adresser la même question aux
+mêmes personnes.
+
+Les bals de la Reine étaient bien entendus; les personnes présentées
+étaient prévenues qu'ils avaient lieu; venait qui voulait, et beaucoup
+de gens voulaient parce qu'ils étaient charmants. Ils étaient donnés
+dans des maisons de bois qu'on établissait sur la terrasse de
+Versailles et qui y restaient pendant tout le carnaval; mais ces bals
+aussi, malgré la grâce charmante de la Reine, étaient une occasion
+d'impopularité pour la Cour.
+
+L'accroissement des fortunes dans la classe intermédiaire y avait
+amené toutes les formes et toutes les habitudes de la meilleure
+compagnie, et, malgré l'absurde ordonnance qui obligeait de faire des
+preuves de noblesse pour être officier, tout ce qui avait de la
+fortune et de l'éducation entrait au service. La noblesse et la
+finance vivaient donc en intimité et en camaraderie en garnison et
+dans toutes les sociétés de Paris; les bals de Versailles ramenaient
+la ligne de démarcation de la façon la plus tranchée. Monsieur de
+Lusson, jeune homme d'une charmante figure, immensément riche, bon
+officier, vivant habituellement dans la meilleure compagnie, eut
+l'imprudence d'aller à un de ces bals; on l'en chassa avec une telle
+dureté que, désespéré du ridicule dont il restait couvert dans un
+temps où le ridicule était le pire des maux, il se tua en arrivant à
+Paris. Cela parut tout simple aux gens de la Cour, mais odieux à la
+haute bourgeoisie.
+
+La finance n'a pas seule fourni des victimes aux bals de la Reine.
+Monsieur de Chabannes, d'une illustre naissance, beau, jeune, riche,
+presque à la mode, y faisant son début, eut la gaucherie de se laisser
+glisser en dansant et la niaiserie de s'écrier: _Jésus Maria_, en
+tombant. Jamais il ne put se relever de cette chute; le sobriquet lui
+en est resté à toujours; il en était désespéré. Il a été faire la
+guerre en Amérique, s'y est assez distingué, mais il est revenu _Jésus
+Maria_ comme il y était allé. Aussi le duc de Guines disait-il à ses
+filles le jour de leur présentation à la Cour: «Souvenez-vous que,
+dans ce pays-ci, les vices sont sans conséquences, mais qu'un ridicule
+tue.»
+
+Monsieur de Lafayette ne succomba pourtant pas sous l'épithète de
+_Gilles le Grand_ que monsieur de Choiseul lui avait décernée à son
+retour d'Amérique. Il inspira, au contraire, tant d'enthousiasme que
+la société se chargea de lui préparer des succès auprès de madame de
+Simiane à laquelle il avait rendu des hommages avant son départ. Elle
+passait pour la plus jolie femme de France, et n'avait jamais eu
+d'aventure. Tout le monde la jeta dans les bras de monsieur de
+Lafayette, tellement que, peu de jours après son retour, se trouvant
+ensemble dans une loge à Versailles pendant qu'on chantait un air de
+je ne sais quel opéra: «L'amour sous les lauriers ne trouve pas de
+cruelles», on leur en fit l'application d'une façon qui montrait
+clairement la sympathie et l'approbation de ce public privilégié.
+
+J'ai entendu raconter à ma mère que sa soeur, la présidente de Lavie,
+étant venue faire un voyage à Paris, elle lui avait procuré une
+banquette pour voir en bayeuse le bal de la Reine; elle causait avec
+elle; la Reine s'approcha et lui demanda qu'elle était cette belle
+personne:
+
+«C'est ma soeur, madame.
+
+--A-t-elle vu les salles?
+
+--Non, madame, elle est en bayeuse, elle n'est pas présentée.
+
+--Il faut les lui montrer, je vais emmener le Roi.»
+
+Et, en effet, avec sa gracieuse bonté, elle prit le Roi sous le bras
+et l'emmena dans les autres pièces pendant que ma tante visitait la
+salle de bal. La Reine avait l'intention d'être fort obligeante, mais
+le président de Lavie prit la chose tout autrement. Il était d'une
+race fort antique, très entiché de sa noblesse, un fort gros
+personnage à Bordeaux où un président au Parlement jouait un grand
+rôle; il fut indigné qu'il fallût que le Roi et la Reine sortissent
+d'un salon pour que sa femme y entrât. Il retourna à Bordeaux plus
+frondeur qu'il n'en était parti; il fut nommé député et se montra très
+révolutionnaire; l'humiliation de la noblesse de Cour lui souriait.
+
+Les vanités blessées ont fait plus d'ennemis qu'on ne croit.
+
+L'étiquette adoptée pour les fêtes extraordinaires et les voyages nous
+paraîtrait insoutenable aujourd'hui. On venait s'inscrire, cela
+s'appelait ainsi, c'est-à-dire qu'hommes et femmes se rendaient chez
+le premier gentilhomme de la chambre. On y écrivait son nom de sa
+propre main: sur cette liste se faisait le choix des invitations, en
+éliminant ceux qui ne devaient pas être priés, de façon que la
+non-invitation avait la disgrâce d'un refus. Madame la Dauphine aurait
+voulu faire revivre cette étiquette pendant la Restauration, pour les
+spectacles, assez rares, de la Cour. Mais cela n'a jamais pu
+reprendre, et personne n'a voulu s'astreindre à aller inscrire son nom
+avec la chance d'obtenir un refus. On trouvait beaucoup moins
+désagréable de n'être pas prié que d'être repoussé.
+
+Pour les voyages, les usages variaient selon les résidences. À
+Rambouillet, où le Roi n'allait que pour peu de jours et seulement
+avec des hommes, on était reçu comme chez un riche particulier,
+parfaitement servi et défrayé de tout. À Trianon, où la Reine n'a fait
+aussi que de rares et courts voyages, avec très peu de monde, c'était
+de même. À Marly, on était logé, meublé et nourri. Les invités à
+résidence étaient distribués à diverses tables, tenues par les princes
+et princesses dans leurs pavillons respectifs, aux frais du Roi.
+Ensuite on se rendait au grand salon, où c'était tout à fait la Cour.
+
+À Fontainebleau, les invités n'obtenaient qu'un appartement avec les
+quatre murailles; il fallait s'y procurer meubles, linge, etc., et
+s'ingénier pour y vivre. À la vérité, comme tous les ministres et
+toutes les charges y avaient leurs maisons, et que les princes
+tenaient une table pour les personnes qui les accompagnaient, on
+trouvait facilement à se faire prier à dîner et à souper. Mais
+personne ne s'inquiétait de vous que pour le logement. Quand le
+château était plein, et une très grande partie était en si mauvais
+état qu'elle était inhabitable, les invités ou plutôt les admis, car
+on s'était fait inscrire, étaient distribués dans la ville; leur nom
+était écrit à la craie sur la porte, comme à une étape.
+
+Je ne sais si ces logements étaient payés, mais les avantages que ces
+voyages rapportaient à Fontainebleau étaient assez grands pour que les
+habitants ne se plaignissent pas de cette servitude. Tout le monde
+sait que nulle part la Cour de France ne se montrait plus magnifique
+qu'à Fontainebleau. C'était sur son petit théâtre que se donnaient les
+premières représentations les plus soignées, et il était presque admis
+que les intrigues ministérielles se dénouaient à Fontainebleau pour
+continuer apparemment l'existence historique de cette belle résidence.
+Le dernier voyage a eu lieu en 1787. Malgré l'inhospitalité apparente
+qui les accompagnait, ils coûtaient très cher à la Couronne; et le
+Roi, toujours prêt à sacrifier ses propres goûts, quoique ce séjour
+lui fût très agréable, y renonça. Il était plus aimable à
+Fontainebleau qu'ailleurs; il y faisait plus de frais.
+
+Cet excellent prince avait grand'peine à vaincre une timidité
+d'esprit, jointe à des formes d'une liberté grossière, fruit des
+habitudes de son enfance, qui lui donnait de grands désavantages
+auprès de ceux qui ne voyaient en lui que cette rude écorce. Avec la
+meilleure intention d'être obligeant pour quelqu'un, il s'avançait sur
+lui jusqu'à le faire reculer à la muraille; si rien ne lui venait à
+dire, et cela arrivait souvent, il faisait un gros éclat de rire,
+tournait sur les talons et s'en allait. Le patient de cette scène
+publique en souffrait toujours, et, s'il n'était pas habitué de la
+Cour, sortait furieux et persuadé que le Roi avait voulu lui faire une
+espèce d'insulte. Dans l'intimité, le Roi se plaignait amèrement de la
+façon dont il avait été élevé. Il disait que le seul homme pour qui il
+éprouvât de la haine était le duc de La Vauguyon, et il citait à
+l'appui de ce sentiment des traits de basses courtisaneries adressées
+à ses frères et à lui, qui justifiaient ce sentiment. Monsieur avait
+moins de répugnance pour la mémoire du duc de La Vauguyon.
+
+Monsieur le comte d'Artois partageait celle du Roi. Il était par son
+heureux caractère, par ses grâces, peut-être même par sa légèreté, le
+benjamin de toute la famille; il faisait sottise sur sottise; le Roi
+le tançait, lui pardonnait, et payait ses dettes. Hélas! celle qu'il
+ne pouvait pas combler, c'est la déconsidération qu'il amassait sur sa
+propre tête et sur celle de la Reine!
+
+Le Roi ne jouait jamais qu'au trictrac et aux petits écus; il disait à
+un gros joueur qui faisait un jour sa partie: «Je conçois que vous
+jouiez gros jeu, si cela vous amuse; vous, vous jouez de l'argent qui
+vous appartient, mais, moi, je jouerais l'argent des autres.» Et,
+pendant qu'il tenait des propos de cette nature, monsieur le comte
+d'Artois et la Reine jouaient un jeu si énorme qu'ils étaient obligés
+d'admettre dans leur société intime tous les gens tarés de l'Europe
+pour trouver à faire leur partie. C'est de cette malheureuse habitude,
+car ce n'était une passion ni pour l'un ni pour l'autre, que sont
+venues toutes les calomnies qui ont abreuvé la vie de notre
+malheureuse Reine de tant de chagrins, même avant que les malheurs
+historiques eussent commencé pour elle.
+
+Qui aurait osé accuser la reine de France de se vendre pour un
+collier, si on ne l'avait pas vue autour d'une table chargée d'or et
+aspirant à en gagner à ses sujets? Sans doute, elle y attachait au
+fond peu de prix; mais, quand on joue, on veut gagner et il est
+impossible d'éviter l'extérieur de l'âpreté. D'ailleurs, les princes,
+accoutumés à ce que tout leur cède, sont presque toujours mauvais
+joueurs, et c'est une raison de plus pour eux d'éviter le gros jeu.
+Mais, si la Reine n'aimait pas le jeu, pourquoi jouait-elle? Ah! c'est
+qu'elle avait une autre passion, celle de la mode. Elle se paraît pour
+être à la mode, elle faisait des dettes pour être à la mode, elle
+jouait pour être à la mode, elle était esprit fort pour être à la
+mode, elle était coquette pour être à la mode. Être la jolie femme la
+plus à la mode lui paraissait le titre le plus désirable; et ce
+travers, indigne d'une grande reine, a été la seule cause des torts
+qu'on a si cruellement exagérés.
+
+La Reine voulait être entourée de tout ce que la Cour offrait de
+jeunes gens les plus agréables; elle acceptait les hommages qu'ils
+offraient à la femme, bien plus volontiers que ceux adressés à la
+souveraine. Il en résultait que le jeune homme futile était traité
+avec plus de faveur et de distinction que l'homme grave et utile au
+pays. L'envie et la jalousie étaient alertes à calomnier ces
+inconséquences. La plus coupable, sans doute, était la permission que
+la Reine donnait à cette troupe de jeunes imprudents de lui parler
+légèrement du Roi, et de faire sur ses formes grossières des
+plaisanteries auxquelles elle-même avait le tort réel de prendre part.
+
+Le trop grand désir de plaire l'entraînait aussi dans des fautes d'un
+autre genre qui lui faisaient des ennemis. Elle avait un très grand
+crédit, elle était bien aise qu'on le sût, et elle aimait à en user;
+mais elle n'entrait jamais sérieusement dans les affaires, et ce
+crédit n'était exploité que comme un moyen de succès dans la société.
+Elle voulait disposer des places, et elle avait la mauvaise habitude
+de promettre la même à plusieurs personnes. Il n'y avait guère de
+régiment dont le colonel ne fût nommé sur la demande de la Reine,
+mais, comme elle s'était engagée pour la première vacance à dix
+familles, elle faisait neuf mécontents et trop souvent un ingrat.
+Quant aux histoires que les libelles ont racontées sur _ses amours_,
+ce sont des calomnies. Mes parents, bien à portée de voir et de savoir
+ce qui se passait dans l'intérieur, m'ont toujours dit que cela
+n'avait aucun fondement.
+
+La Reine n'a eu qu'un grand sentiment et, peut-être, une faiblesse.
+Monsieur le comte de Fersen, suédois, beau comme un ange et fort
+distingué sous tous les rapports, vint à la Cour de France. La Reine
+fut coquette pour lui comme pour tous les étrangers, car ils étaient
+_à la mode_; il devint sincèrement et passionnément amoureux; elle en
+fut certainement touchée, mais résista à son goût et le força à
+s'éloigner. Il partit pour l'Amérique, y resta deux années pendant
+lesquelles il fut si malade qu'il revint à Versailles, vieilli de dix
+ans et ayant presque perdu la beauté de sa figure. On croit que ce
+changement toucha la Reine; quelle qu'en fût la raison, il n'était
+guère douteux pour les intimes qu'elle n'eût cédé à la passion de
+monsieur de Fersen.
+
+Il a justifié ce sacrifice par un dévouement sans bornes, une
+affection aussi sincère que respectueuse et discrète; il ne respirait
+que pour elle, et toutes les habitudes de sa vie étaient calculées de
+façon à la compromettre le moins possible. Aussi cette liaison,
+quoique devinée, n'a jamais donné de scandale. Si les amis de la Reine
+avaient été aussi discrets et aussi désintéressés que monsieur de
+Fersen, la vie de cette malheureuse princesse aurait été moins
+calomniée.
+
+Madame de Polignac lui a été bien plus fatale. Ce n'est pas que ce fût
+une méchante personne, mais elle était indolente et peu spirituelle;
+elle intriguait par faiblesse. Elle était sous la domination de sa
+belle-soeur, la comtesse Diane, ambitieuse, avide autant que
+désordonnée dans ses moeurs, qui voulait accaparer toutes les faveurs
+pour elle et pour sa famille, et, tyrannisée par son amant, le comte
+de Vaudreuil, homme aussi léger qu'immoral, et qui, par le moyen de la
+Reine, mettait le trésor public au pillage pour lui et les compagnons
+de ses désordres. Il faisait des scènes à madame de Polignac quand ses
+demandes souffraient quelque retard. La Reine trouvait la favorite en
+larmes et s'occupait sur-le-champ de les tarir. Quant à ce qui
+regardait sa propre fortune, madame de Polignac se bornait, sans rien
+demander, à accepter nonchalamment les faveurs préparées par les
+intrigues de la comtesse Diane, et la pauvre Reine vantait son
+désintéressement. Elle y croyait, et l'aimait sincèrement; l'abandon
+de la confiance, de son côté, avait été sans limite pendant quelques
+années.
+
+La nomination de monsieur de Calonne y avait mis quelque restriction;
+il était de l'intimité de madame de Polignac, et la Reine ne voulait
+pas qu'un membre du conseil du Roi fût pris dans ce sanhédrin. Elle
+s'en était expliquée hautement, mais la coterie, préférant à tout
+l'agrément d'avoir un contrôleur général à sa disposition, fit valoir
+auprès de monsieur le comte d'Artois les facilités que lui-même y
+trouverait. Et ce fut par son moyen que monsieur de Calonne fut nommé,
+malgré la répugnance de la Reine. Elle en conserva du mécontentement;
+cela la refroidit pour madame de Polignac, et tous les empressements
+de monsieur de Calonne échouèrent à se concilier ses bontés.
+Cependant, il lui répondait un jour où elle lui adressait une demande:
+«Si ce que la Reine désire est possible, c'est fait; si c'est
+impossible, cela se fera.» En dépit de paroles si _gouvernementales_,
+la Reine n'a jamais pardonné.
+
+S'il avait des inconvénients, ce désir de plaire n'était pas sans
+quelques avantages; il rendait la Reine charmante; dès qu'elle pouvait
+oublier le rôle de _femme à la mode_ qui l'absorbait, elle était
+pleine de grâces et de dignité. Il aurait été facile d'en faire une
+princesse accomplie, si quelqu'un avait eu le courage de lui parler
+raison. Mais ses entours vérifiaient le mot du poète anglais:
+
+ All who approach them, their own ends pursue.
+
+Dans l'intérieur de sa famille, la Reine était très aimée et très
+aimable, et n'était occupée qu'à raccommoder les petites tracasseries
+qui s'y élevaient. Elle était, hélas! trop la confidente des sottises
+de monsieur le comte d'Artois et lui procurait l'indulgence du Roi
+qui, tout à fait sous son charme, l'aurait adorée, si _la mode_ lui
+avait permis de le souffrir.
+
+Monsieur, courtisan ambitieux et sournois, n'aimait point la Reine. Il
+prévoyait que, le jour où elle deviendrait moins futile, elle
+s'emparerait de l'espèce d'importance sérieuse à laquelle il aspirait,
+et il craignait de se compromettre en en montrant trop clairement le
+désir. Il vivait assez en dehors des affaires, tout en se préparant la
+réputation d'un homme capable de s'en mêler utilement.
+
+Monsieur le comte d'Artois débutait alors à cette fatale destinée qui
+devait perdre sa famille et son pays. Il n'avait que les goûts et les
+travers des jeunes gens de son temps, mais il les montrait sur un
+théâtre assez élevé pour les rendre visibles à la foule; et la valeur,
+cette ressource banale des hommes du monde, ne les couvrait pas assez.
+
+Au siège de Gibraltar, où il avait eu la fantaisie d'assister, il
+avait eu une attitude déplorable, au point que le général qui y
+commandait avait pris le parti de faire prévenir dans les batteries
+anglaises, et l'on ne tirait pas quand le prince visitait les travaux.
+On a dit que c'était à son insu, mais ces choses-là se savent toujours
+quand on ne préfère pas les ignorer. Je sais qu'on fit des reproches à
+monsieur de Maillebois; il répondit: «Mais cela valait encore mieux
+que la grimace qu'il faisait le premier jour.» La ridicule parade de
+son duel avec monsieur le duc de Bourbon fut une nouvelle preuve d'une
+disposition que le reste de sa conduite n'a que trop confirmée.
+
+Madame, femme de Monsieur, avait beaucoup d'esprit et une certaine
+grâce dans les manières, malgré une très remarquable laideur. Elle
+avait, pendant les premières années, fait très bon ménage avec
+Monsieur. Mais, depuis qu'il s'était attaché à madame de Balbi, il
+n'allait presque plus chez Madame, et elle s'en consolait dans
+l'intimité de ses femmes de chambre, et, ose-t-on le dire, par la
+boisson portée au point que le public pouvait s'en apercevoir.
+
+Sa soeur, madame la comtesse d'Artois, était encore beaucoup plus
+laide et parfaitement sotte, maussade et disgracieuse. C'est auprès
+des gardes du corps qu'elle allait chercher des consolations des
+légèretés de son mari. Une grossesse qui parut un peu suspecte, et
+dont le résultat fut une fille qui mourut en bas âge, décida monsieur
+le comte d'Artois à ne plus donner prétexte à l'augmentation de sa
+famille, déjà composée de deux princes.
+
+Malgré cette précaution, une nouvelle grossesse de madame la comtesse
+d'Artois la força de faire sa confidence à la Reine, pour qu'elle
+sollicitât l'indulgence du Roi et du prince. La Reine, fort agitée de
+cette commission, fit venir le comte d'Artois, s'enferma avec lui, et
+commença une grande circonlocution avant d'arriver au fait. Son
+beau-frère était debout devant elle, son chapeau à la main. Quand il
+sut ce dont il s'agissait, il le jeta par terre, mit ses deux poings
+sur ses hanches pour rire plus à son aise, en s'écriant:
+
+«Ah! le pauvre homme, le pauvre homme, que je le plains; il est assez
+puni.
+
+--Ma foi, reprit la Reine, puisque vous le prenez comme cela, je
+regrette bien les battements de coeur avec lesquels je vous attendais;
+venez trouver le Roi et lui dire que vous pardonnez à la comtesse
+d'Artois.
+
+--Ah! pour cela, de grand coeur. Ah! le pauvre homme, le pauvre
+homme.»
+
+Le Roi fut plus sévère, et le coupable présumé fut envoyé servir aux
+colonies. Mais, comme le disait madame Adélaïde à ma mère, en lui
+racontant cette histoire le lendemain: «mais, ma chère, il faudrait y
+envoyer toutes les compagnies.» Madame la comtesse d'Artois alla aux
+eaux, je crois; en tout cas, il ne fut pas question de l'enfant.
+
+Madame Élisabeth ne jouait aucun rôle à la Cour avant la Révolution.
+Depuis, elle a mérité le nom de sainte et de martyre. Sa Maison avait
+été inconvenablement composée. La comtesse Diane de Polignac, le
+scandale personnifié, était sa dame d'honneur, et on lui avait attaché
+comme dame madame de Canillac, qui avait donné lieu au duel entre
+monsieur le comte d'Artois et monsieur le duc de Bourbon. Son intimité
+avec monsieur le comte d'Artois était connue, mais honorée par un
+grand désintéressement. Elle l'aimait pour lui, n'avait aucune
+fortune, vivait dans la plus grande médiocrité, voisine de
+l'indigence, sans daigner accepter de lui le plus léger cadeau. Il y
+avait une sorte de distinction dans cette conduite, mais il n'en était
+pas moins inconvenable de la mettre auprès d'une jeune princesse,
+quoique ce ne fût pas une personne immorale.
+
+Le goût de la Cour de France pour les étrangers fut exploité d'une
+façon assez singulière par deux illustres Grecs, chassés de leur
+patrie par les vexations musulmanes. Le prince de Chio et le prince
+Justiniani, son fils, descendants en ligne directe des empereurs
+d'Orient, vinrent demander l'hospitalité à Louis XVI au commencement
+de son règne. Il la leur accorda noble et grande, telle qu'il
+convenait à un roi de France. En attendant que les réclamations qu'il
+faisait au Sérail pour la restitution de ses biens eussent été
+admises, le prince de Chio fut prié d'accepter une forte pension, le
+prince Justiniani entra au service de France en prenant le
+commandement d'un beau régiment.
+
+Ces princes grecs vivaient depuis quelques années de la munificence
+royale; ils étaient bien accueillis dans la meilleure compagnie à
+Paris et à Versailles. Leur accent et un peu d'étrangeté dans leurs
+manières complétaient leurs droits à tous les succès. Un jour où, pour
+la centième fois, ils dînaient chez le comte de Maurepas, celui-ci vit
+le prince de Chio, placé à côté de lui, pâlir et se troubler.
+
+«Vous souffrez, prince?
+
+--Ce n'est rien, cela passera».
+
+Mais son indisposition augmenta tellement qu'il dut sortir de table et
+qu'il appela son fils pour l'accompagner. Monsieur de Maurepas avait
+passé les dix années de son exil dans sa terre de Châteauneuf, en
+Berry. Lorsqu'il s'en éloigna, il y laissa comme concierge un de ses
+valets de chambre; celui-ci, venu par hasard à Versailles, avait servi
+à table et se trouva le lendemain dans la chambre de son maître
+lorsqu'il donna l'ordre d'aller savoir des nouvelles du prince de
+Chio. Monsieur de Maurepas lui vit étouffer un accès de rire en
+regardant ses camarades:
+
+«Qu'est-ce qui te fait rire, Dubois?
+
+--Monsieur le comte le sait bien... c'est le prince de Chio.
+
+--Et pourquoi t'amuse-t-il tant?
+
+--Ah, monsieur le comte se moque de moi... il le connaît bien.
+
+--Certainement, je le vois tous les jours.
+
+--Est-ce que vraiment monsieur le comte ne le reconnaît pas?... mais
+c'est impossible!...
+
+--Ah ça, tu m'impatientes avec tes énigmes; voyons, que veux-tu dire?
+
+--Mais monsieur le comte, le prince de Chio, c'est Gros-Guillot.
+
+--Qu'appelles-tu Gros-Guillot?
+
+--Mais Gros-Guillot, je ne conçois pas que monsieur le comte ne se le
+rappelle pas... il est pourtant venu assez souvent travailler au
+château... Gros-Guillot qui habitait la petite maison blanche près du
+pont... et puis son fils... ah! monsieur le comte ne peut pas avoir
+oublié petit Pierre, qui était si gentil, si éveillé, celui que Madame
+la comtesse voulait toujours pour tenir la bride de son âne... ah! je
+vois que monsieur le comte les remet bien à présent. Moi, je les ai
+reconnus tout de suite, et Gros-Guillot m'a bien reconnu aussi.»
+
+Monsieur de Maurepas imposa silence à son homme; mais, une fois sur la
+voie, on découvrit promptement que les héritiers de l'empire d'Orient
+étaient tout bonnement deux paysans du Berry qui mystifiaient à leur
+profit le roi de France, son gouvernement et sa Cour depuis plusieurs
+années. Comment avaient-ils conçu cette idée, d'où venaient-ils, où
+sont-ils allés? Je l'ignore absolument, je ne sais que cet épisode de
+la vie de ces deux intelligents aventuriers.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ Vie de Versailles. -- Séjours de campagne. -- Hautefontaine. --
+ Frascati. -- Esclimont. -- La princesse de Rohan-Guéméné. -- Cour
+ de Mesdames, filles de Louis XV. -- Madame Adélaïde. -- Madame
+ Louise. -- Madame Victoire. -- Bellevue. -- Vie des princesses à
+ Versailles. -- Souper chez Madame. -- Coucher du Roi. -- La
+ duchesse de Narbonne. -- Anecdote sur le Masque de fer. --
+ Anecdote sur monsieur de Maurepas. -- Le vicomte de Ségur. -- Le
+ marquis de Créqui. -- Le comte de Maugiron. -- La duchesse de
+ Civrac.
+
+
+Du dimanche au samedi, on vivait à Versailles dans une tranquillité
+horriblement ennuyeuse aux personnes qui s'arrachaient à leur société
+ordinaire pour venir, très mal établies, y faire leur service. Mais
+elle n'était pas sans intérêt pour les gens décidément établis;
+c'était, en quelque sorte, une vie de château dont le commérage
+portait sur des objets importants. La plupart ne savaient pas
+s'occuper du sort du pays en suivant l'intrigue qui éloignait monsieur
+de Malesherbes ou amenait monsieur de Calonne aux affaires. Mais les
+esprits éclairés, comme celui de mon père, s'y intéressaient autrement
+qu'à une querelle sur la musique ou une rupture entre J.-J. Rousseau
+et la maréchale de Luxembourg, ce qui était alors les grands
+événements de la société.
+
+Personne ne songeait à la politique générale. Si on en faisait,
+c'était sans s'en douter et par un intérêt privé de fortune ou de
+coterie. Les cabinets étrangers nous étaient aussi inconnus que celui
+de la Chine le peut être aujourd'hui. On trouvait mon père un peu
+pédant de ce qu'il s'occupait des affaires de l'Europe et lisait la
+seule gazette qui en rendît quelque compte. Madame Adélaïde lui
+demanda un jour:
+
+«Monsieur d'Osmond, est-il vrai que vous recevez la _Gazette de
+Leyde_?
+
+--Oui, madame.
+
+--Et vous la lisez?
+
+--Oui, madame.
+
+--C'est incroyable.»
+
+Malgré cet _incroyable_ travers, madame Adélaïde avait fini par aimer
+beaucoup mon père; et, dans les dernières années qui précédèrent la
+Révolution, il était perpétuellement chez elle, sans lui être
+personnellement attaché. Le comte Louis de Narbonne, son chevalier
+d'honneur, ami intime de mon père, était enchanté qu'il voulût bien,
+sans titre et sans émolument, tenir fréquemment la place à laquelle il
+lui était plus commode d'être peu assidu.
+
+Ma mère était une espèce de favorite. J'ai dit qu'elle m'avait
+nourrie: au lieu de lui donner un congé pendant le temps de cette
+nourriture, madame Adélaïde l'autorisa à m'amener à Bellevue; il
+fallut lui donner un appartement à part pour ce tripotage d'enfant.
+Mon père était à son régiment. Madame Adélaïde désira qu'elle
+s'établît à Bellevue pour tout l'été. Soit qu'elle s'y ennuyât, soit
+instinct d'habileté de Cour, ma mère s'y refusa, et cet établissement
+n'eut lieu que longtemps après.
+
+Pendant les premières années du séjour de mes parents à Versailles,
+ils partageaient leur été entre les habitations de monsieur le duc
+d'Orléans, Sainte-Assise et le Raincy, Hautefontaine appartenant à
+l'archevêque de Narbonne, Frascati à l'évêque de Metz, et Esclimont au
+maréchal de Laval.
+
+J'ai tort de dire que Hautefontaine appartenait à l'archevêque de
+Narbonne; il était à sa nièce, madame de Rothe, fille de sa soeur,
+lady Forester. Elle était veuve d'un général Rothe; elle avait été
+assez belle, était restée fort despote, et faisait les honneurs de la
+maison de son oncle avec lequel elle vivait depuis de longues années
+dans une intimité fort complète qu'ils prenaient peu le soin de
+dissimuler.
+
+L'archevêque avait huit cent mille livres de rentes de biens du
+clergé. Il allait tous les deux ans à Narbonne passer quinze jours, et
+présidait les États à Montpellier pendant six semaines. Tout ce
+temps-là, il avait une grande existence, très épiscopale, et déployait
+assez de capacité administrative dans la présidence des États. Mais,
+le jour où ils finissaient, il remettait ses papiers dans ses
+portefeuilles pour n'y plus penser jusqu'aux États suivants, non plus
+qu'aux soins de son diocèse.
+
+Hautefontaine était sa résidence accoutumée. Madame de Rothe en était
+propriétaire, mais l'archevêque y tenait sa maison. Il avait marié son
+neveu, Arthur Dillon, fils de lord Dillon, à mademoiselle de Rothe,
+fille unique et sa petite-nièce. Elle était fort jolie femme, très à
+la mode, dame de la Reine, et avait une liaison affichée avec le
+prince de Guéméné qui passait sa vie entière à Hautefontaine. Il avait
+établi, dans un village des environs, un équipage de chasse qu'il
+possédait en commun avec le duc de Lauzun et l'archevêque auquel son
+neveu, Arthur, servait de prête-nom.
+
+Il y avait toujours beaucoup de monde à Hautefontaine; on y chassait
+trois fois par semaine. Madame Dillon était bonne musicienne; le
+prince de Guéméné y menait les virtuoses fameux du temps; on y donnait
+des concerts excellents, on y jouait la comédie, on y faisait des
+courses de chevaux, enfin on s'y amusait de toutes les façons.
+
+Le ton y était si libre que ma mère m'a raconté que souvent elle en
+était embarrassée jusqu'à en pleurer. Dans les premières années de son
+mariage, elle s'y voyait en butte aux sarcasmes et aux plaisanteries
+de façon à s'y trouver souvent assez malheureuse, mais le patronage de
+l'archevêque était trop précieux au jeune couple pour ne le pas
+ménager. Un vieux grand vicaire, car il y en avait au milieu de tout
+ce joyeux monde, la voyant très triste un jour lui dit: «Madame la
+marquise, ne vous affligez pas, vous êtes bien jolie et c'est déjà un
+tort; on vous le pardonnera pourtant. Mais, si vous voulez vivre
+tranquille ici, cachez mieux votre amour pour votre mari; l'amour
+conjugal est le seul qu'on n'y tolère pas.»
+
+Il est certain que tous les autres étaient fort libres de se déployer;
+mais c'était cependant avec de certaines bienséances convenues dont
+personne n'était dupe, mais auxquelles on ne pouvait manquer sans _se
+perdre_, ainsi que cela s'appelait alors. Il y avait des protocoles
+établis, et il fallait être bien grande dame, ou s'être fait une
+position à part, par impudence ou par supériorité d'esprit, pour oser
+y manquer. Madame Dillon n'était pas dans ces catégories, et elle
+gardait dans le désordre de si bonnes manières que ma mère m'a souvent
+dit: «En arrivant à Hautefontaine, on était sûr qu'elle était la
+maîtresse du prince de Guéméné, et, lorsqu'on y avait passé six mois,
+on en doutait.»
+
+En tout, dans cette société, les gestes étaient aussi chastes que les
+paroles l'étaient peu. Un homme qui aurait posé sa main sur le dos
+d'un fauteuil occupé par une femme aurait paru grossièrement insolent.
+Il fallait une très grande intimité pour se donner le bras à la
+promenade, et cela n'arrivait guère, même à la campagne. Jamais on ne
+donnait ni le bras ni la main pour aller dîner; jamais un homme ne se
+serait assis sur le même sopha, mais, en revanche, les paroles étaient
+libres jusqu'à la licence.
+
+À Hautefontaine, par respect pour le caractère du maître du château,
+on allait à la messe le dimanche. Personne n'y portait de livre de
+prières; c'étaient toujours des volumes d'ouvrages légers, et souvent
+scandaleux, qu'on laissait dans la tribune du château à l'inspection
+des frotteurs, libres de s'en édifier à loisir.
+
+Je suis entrée dans ces détails au sujet de Hautefontaine, parce que
+je les sais avec certitude. Je ne prétends pas dire que tous les
+archevêques de France menassent pareille vie, mais seulement que cela
+pouvait avoir lieu sans nuire essentiellement à la considération. Tout
+ce qu'il y avait de plus grand, de plus brillant, de plus à la mode à
+la Cour; tout ce qu'il y avait de plus élevé, de plus distingué dans
+le clergé, ne manquait pas d'aller à Hautefontaine et de s'en trouver
+très honoré. L'évêque de Montpellier (je ne sais pas son nom de
+famille) était le seul qui, par sa haute vertu, imposât un peu à
+l'archevêque; et, lorsque cet évêque suivait la chasse en calèche,
+l'archevêque disait à ses camarades chasseurs: «Ah çà, messieurs, il
+ne faudra pas jurer aujourd'hui.» Dès que l'ardeur de la chasse
+l'emportait, il était le premier à piquer des deux et à oublier la
+recommandation.
+
+Au reste, nos prélats n'étaient pas les seuls en Europe qui réunissent
+les goûts sylvains à ceux de la bonne chère. Voici ce que me
+racontait, il y a peu de jours, le comte Théodore de Lameth:
+
+Pour posséder des bénéfices ecclésiastiques, il fallait que les
+chevaliers de Malte fussent tonsurés. Les évêques de France se
+prêtaient mal volontiers à cette cérémonie, parce que le crédit des
+chevaliers enlevait au clergé une partie considérable de ses biens.
+Théodore de Lameth, étant chevalier de Malte et capitaine de
+cavalerie à l'âge de vingt ans, avait bonne chance et meilleure
+volonté d'obtenir un bénéfice. Il cherchait à se faire tonsurer et
+rencontrait des difficultés. Se trouvant en garnison à Strasbourg, il
+négocia en Allemagne et obtint, pour une modique rétribution, que
+l'évêque souverain de Paderborn lui rendît le service auquel les
+prélats, ses compatriotes, répugnaient. La veille du jour fixé, il
+débarqua chez l'évêque, à Paderborn. Le vin de Champagne, les gais
+propos, firent accueil au capitaine de cavalerie et rendirent le
+souper des plus animés. Le lendemain, il se présenta à l'église vêtu
+de son uniforme, recouvert d'une chappe tombante, pour laisser voir
+l'épaulette et la contre-épaulette, et retroussée sur la garde de
+l'épée; il tenait le surplis tout plié sur son bras. Ses cheveux,
+qu'on portait alors noués en queue, flottaient sur ses épaules.
+
+Il trouva l'évêque devant l'autel, entouré d'un nombreux clergé. La
+cérémonie se conduisit avec beaucoup de décence, de pompe et de
+magnificence. L'évêque s'empara d'une paire de grands ciseaux d'une
+main et, de l'autre, de la totalité des cheveux du néophyte. Le jeune
+homme trembla; il se vit écourté de façon à n'oser plus retourner à la
+garnison. Mais, à mesure que l'antienne se prolongeait, l'évêque
+laissait glisser les cheveux entre ses doigts, jusqu'à ce qu'il n'en
+resta plus que deux ou trois dont il coupa le bout. Au moment où la
+cérémonie s'achevait, le nouveau tonsuré se mit à genoux pour recevoir
+la bénédiction épiscopale, et fut fort étonné de recueillir ces
+paroles dites à voix basse dans l'instant le plus solennel: «Allez
+ôter votre uniforme, venez vite chez moi; nous prendrons une tasse de
+chocolat, et nous irons courre un chevreuil.» Belle conclusion et
+digne de l'exorde.
+
+Le récit de cette cérémonie étrange, fait très gaiement par un homme
+de quatre-vingt-deux ans, m'a paru retracer d'une manière amusante les
+moeurs du temps de sa jeunesse.
+
+La princesse de Guéméné, gouvernante des Enfants de France, ne pouvait
+découcher de Versailles sans une permission écrite toute entière de la
+main du Roi. Elle n'en demandait jamais que pour aller à
+Hautefontaine; c'était par suite de cette urbanité de moeurs qui
+faisait que l'épouse rendait toujours des soins particuliers à la
+femme du choix.
+
+Cette vie si brillante et si peu épiscopale fut interrompue par la
+mort de madame Dillon et par le dérangement des affaires de
+l'archevêque. Il se trouva criblé de dettes malgré ses énormes
+revenus, et Hautefontaine fut abandonné quelque temps avant la
+Révolution. Ma mère n'y allait plus aussi fréquemment depuis ma
+naissance. On n'y voulait pas d'enfants; cela rentrait trop dans
+l'esprit bourgeois de famille.
+
+Frascati, résidence de l'évêque de Metz, était situé aux portes de
+cette grande ville. L'évêque était alors le frère du maréchal de
+Laval. Il s'était passionné, en tout bien tout honneur, pour sa nièce,
+la marquise de Laval, comme lui Montmorency. Il l'ennuyait à mourir en
+la comblant de soins et de cadeaux, et elle ne consentait à lui faire
+la grâce d'aller régner dans la magnifique résidence de Frascati que
+lorsque ma mère pouvait l'y accompagner: ce à quoi elle fut d'autant
+plus disposée pendant quelques années que la garnison de mon père se
+trouvait en Lorraine.
+
+L'évêque avait un état énorme et tenait table ouverte pour l'immense
+garnison de Metz et pour tous les officiers supérieurs qui y passaient
+en se rendant à leurs régiments. Cette maison ecclésiastico-militaire
+était bien plus sévère et plus régulière que celle de Hautefontaine.
+Cependant, pour conserver le cachet du temps, tout le monde savait que
+madame l'abbesse du chapitre de Metz et monsieur l'évêque avaient
+depuis bien des années des sentiments forts vifs l'un pour l'autre,
+mais cette liaison, déjà ancienne, n'était plus que respectable.
+
+L'intimité de ma mère avec la marquise de Laval la menait souvent à
+Esclimont, chez son beau-père le maréchal. Là, tout était calme; on y
+menait une vie de famille. Le vieux maréchal passait son temps à faire
+de la détestable musique dont il était passionné, et sa femme,
+parfaitement bonne et indulgente, quoique très minutieusement dévote,
+à faire de la tapisserie.
+
+La marquise de Laval, en sortant des filles Sainte-Marie, était entrée
+dans cet intérieur; elle y avait puisé des principes dont le bruit du
+monde la distrayait un peu sans altérer ses sentiments. Elle s'était
+liée avec un dévouement sans borne à ma mère et, par suite, à mon père
+dont elle était parente, et était heureuse de retrouver chez eux les
+principes qu'elle appréciait, avec moins d'ennui et de rigueur de
+moeurs qu'à Esclimont où l'on était enchanté de lui voir une pareille
+liaison.
+
+À Versailles, la maison de la princesse de Guéméné était la plus
+fréquentée par mes parents. Elle les comblait de bontés; mon père
+avait quelque alliance de famille avec elle. C'était une très
+singulière personne; elle avait beaucoup d'esprit, mais elle
+l'employait à se plonger dans les folies des illuminés. Elle était
+toujours entourée d'une multitude de chiens auxquels elle rendait une
+espèce de culte, et prétendait être en communication, par eux, avec
+des esprits intermédiaires. Au milieu d'une conversation où elle était
+remarquable par son esprit et son jugement, elle s'arrêtait tout court
+et tombait dans l'extase. Elle racontait quelquefois à ses intimes ce
+qu'elle y avait appris et était offensée de recueillir des marques
+d'incrédulité. Un jour, ma mère la trouva dans son bain, la figure
+couverte de larmes:
+
+«Vous êtes souffrante, ma princesse!
+
+--Non, mon enfant, je suis triste et horriblement fatiguée, je me suis
+battue toute la nuit.... pour ce malheureux enfant (en montrant
+monsieur le Dauphin), mais je n'ai pu vaincre, ils l'ont emporté; il
+ne restera rien pour lui, hélas! et quel sort que celui des autres!»
+
+Ma mère, accoutumée aux aberrations de la princesse, fit peu
+d'attention à ces paroles; depuis, elle s'en est souvenue et me les a
+racontées.
+
+La Reine venait beaucoup chez madame de Guéméné, mais moins
+constamment qu'elle n'a fait ensuite chez madame de Polignac. Madame
+de Guéméné était trop grande dame pour se réduire au rôle de favorite.
+Sa charge l'obligeait à coucher dans la chambre de monsieur le
+Dauphin. Elle s'était fait arranger un appartement où son lit, placé
+contre une glace sans tain, donnait dans la chambre du petit prince.
+Lorsque ce qu'on appelait le _remuer_, c'est-à-dire l'emmaillotage en
+présence des médecins, avait eu lieu le matin, on tirait des rideaux
+bien épais sur cette glace, et madame de Guéméné commençait sa nuit;
+jusque-là, après s'être couchée fort tard, elle avait passé son temps
+à lire et à écrire. Elle avait une immense quantité de pierreries
+qu'elle ne portait jamais, mais qu'elle aimait à prêter avec
+ostentation. Il n'y avait pas de cérémonie de Cour où les parures de
+madame de Guéméné ne représentassent.
+
+L'été, elle dînait souvent dans sa petite maison de l'avenue de Paris.
+On y amenait les Enfants. Un jour où ils repartaient escortés des
+gardes du corps, quelqu'un s'avisa de s'étonner de tout cet étalage
+pour un maillot; madame de Guéméné reprit très sèchement: «Rien n'est
+plus simple quand je suis sa gouvernante.»
+
+Madame, fille du Roi, qu'on désignait sous le titre de la «petite
+Madame», avait déjà une physionomie si triste que les personnes de
+l'intimité l'appelaient _Mousseline la sérieuse_.
+
+La princesse de Guéméné a supporté avec un courage admirable les
+revers de fortune amenés par la banqueroute inouïe du prince de
+Guéméné. Mes parents allèrent la voir dans un vieux château que son
+père, le prince de Soubise, lui avait prêté. Elle y vivait dans une
+médiocrité voisine de la pénurie, et ils l'y trouvèrent, s'il est
+possible, plus grande dame que dans les pompes de Versailles. Elle fut
+très sensible à cette visite; la foule n'était plus chez elle.
+
+La Reine, empressée de donner la place de la princesse à madame de
+Polignac, s'était montrée plus sévère qu'elle ne l'aurait été dans
+d'autres circonstances. La démission de madame de Guéméné avait été
+acceptée avec joie et sa retraite hâtée avec une sorte de dureté. Ma
+mère, qui lui portait un attachement filial, en fut extrêmement
+affligée et n'a jamais été chez madame de Polignac. Disons tout de
+suite, à l'honneur de la Reine, que, loin de lui en vouloir, elle ne
+l'en a que mieux traitée.
+
+La petite Cour de Mesdames en formait une à part: on l'appelait la
+vieille Cour. Les habitudes y étaient fort régulières. Les princesses
+passaient tout l'été à Bellevue où leurs neveux et nièces venaient
+sans cesse leur demander à dîner familièrement et sans être attendus.
+Le coureur qui les précédait de quelques minutes les annonçait.
+Lorsque c'était le coureur de Monsieur, depuis Louis XVIII, on
+avertissait à la bouche, et le dîner était plus soigné et plus
+copieux. Pour les autres, on ne disait rien, pas même pour le Roi qui
+avait un gros appétit mais n'était pas à beaucoup près aussi gourmand
+que son frère. La famille royale, à Bellevue, dînait avec tout ce qui
+s'y trouvait, les personnes attachées à Mesdames, leurs familles,
+quelques commensaux; en général cela formait de vingt à trente
+personnes.
+
+Madame Adélaïde, sans comparaison, la plus spirituelle des filles de
+Louis XV, était commode et facile à vivre dans l'intérieur, quoique
+d'une extrême hauteur. Lorsqu'il arrivait à un étranger de l'appeler
+_Altesse Royale_, elle se courrouçait, faisait tancer l'introducteur
+des ambassadeurs, même le ministre des affaires étrangères, et
+s'entretenait longtemps de l'incroyable négligence de ces messieurs.
+Elle voulait être _Madame_, et n'admettait pas que les Fils de France
+prissent l'Altesse Royale.
+
+Elle avait l'horreur du vin dont elle ne buvait jamais, et les
+personnes qui se trouvaient placées près d'elle à table se
+détournaient d'elle pour en boire. Ses neveux avaient toujours cet
+égard. Si on y avait manqué, elle n'aurait rien dit, mais on ne se
+serait plus trouvé dans son voisinage à table et la dame d'honneur
+vous aurait indiqué de vous éloigner de la princesse. En ménageant
+quelques-unes de ses susceptibilités, et surtout en ne crachant pas
+par terre, ce qui la provoquait presque à des brutalités, rien n'était
+plus doux que son commerce.
+
+Madame Adélaïde était l'aînée de cinq princesses. Elle n'avait pas
+voulu se marier, préférant son état de Fille de France. Elle avait
+tenu la Cour jusqu'à la mort du roi Louis XV. Elle avait été l'amie et
+le conseil du Dauphin, son frère, et sa mémoire lui a toujours été
+bien chère; elle en parlait sans cesse comme de la plus vive affection
+de son coeur. Une de ses soeurs, madame Infante, régnait assez
+tristement à Parme; une autre, madame Louise, était carmélite. Des
+cinq princesses, celle-là semblait, sans comparaison, la plus
+mondaine. Elle aimait passionnément tous les plaisirs, était fort
+gourmande, très occupée de sa toilette, avait un besoin extrême des
+recherches inventées par le luxe, l'imagination assez vive, et enfin
+une très grande disposition à la coquetterie. Aussi, lorsque le Roi
+entra dans la chambre de madame Adélaïde pour lui annoncer que madame
+Louise était partie dans la nuit, son premier cri fut: «Avec qui?».
+
+Les trois soeurs restantes ne pardonnèrent jamais à madame Louise le
+secret qu'elle avait fait de ses intentions, et, quoiqu'elles
+allassent la voir quelquefois, c'était sans plaisir et sans intimité.
+Sa mort ne leur fut point un chagrin.
+
+Il n'en fut pas ainsi de celle de madame Sophie. Mesdames Adélaïde et
+Victoire la regrettèrent vivement et l'intimité des deux soeurs en
+serait devenue encore plus tendre si les deux dames d'honneur,
+mesdames de Narbonne et de Civrac, n'avaient mis tous leurs soins à
+les séparer, sans pouvoir jamais les désunir.
+
+Madame Victoire avait fort peu d'esprit et une extrême bonté. C'est
+elle qui disait, les larmes aux yeux, dans un temps de disette où on
+parlait des souffrances des malheureux manquant de pain: «Mais, mon
+Dieu, s'ils pouvaient se résigner à manger de la croûte de pâté!»
+
+À Bellevue, on vivait tous ensemble, on se réunissait pour dîner à
+deux heures, à cinq chacun rentrait chez soi jusqu'à huit. On
+retournait au salon et, après le souper, la soirée se prolongeait
+selon qu'on s'amusait plus ou moins. Il venait du monde de Paris et de
+Versailles; on faisait un loto ainsi qu'après le dîner. On aura peine
+à croire qu'à ce loto les comptes étaient rarement exacts et que, dans
+une pareille réunion, plusieurs personnes étaient notées pour être la
+cause de ces mécomptes. Il y avait, entre autres, un saint évêque qui
+était le plus aumônier des hommes, une vieille maréchale, enfin assez
+de monde pour que ma mère m'ait dit qu'elle s'était décidée à jouer
+sur les mêmes numéros, sous prétexte de faire des noeuds, de sorte que
+tout le monde savait son jeu d'avance. Après le loto, les princesses
+et leurs dames travaillaient dans le salon, et la liberté y était
+assez grande.
+
+À Versailles, c'était une toute autre vie. Mesdames entendaient la
+messe chacune de leur côté: madame Adélaïde à la chapelle, madame
+Victoire, plus tard, dans son oratoire. Elles se réunissaient chez
+l'une ou chez l'autre pendant la matinée, mais tout à fait dans leur
+intérieur et dînaient tête-à-tête. À six heures, le jeu de Mesdames se
+tenait chez madame Adélaïde; c'est alors qu'on leur faisait sa cour.
+Souvent les princes et princesses assistaient à ce jeu; c'était
+toujours le loto. À neuf heures, toute la famille royale se réunissait
+pour souper chez Madame, femme de Monsieur. Ils y étaient
+exclusivement entre eux et ne manquaient que bien rarement à ce
+souper. Il fallait des raisons positives, autrement cela déplaisait au
+Roi. Monsieur le comte d'Artois lui-même, que cela ennuyait beaucoup,
+n'osait guère s'en affranchir. Là, on racontait les commérages de
+Cour, on discutait les intérêts de famille, on était fort à son aise
+et souvent fort gai, car, une fois séparés des entours qui les
+obsédaient, ces princes, il faut le dire, étaient les meilleures gens
+du monde. Après le souper, chacun se séparait.
+
+Le Roi allait _au coucher_. Ce qu'on appelait _le coucher_ avait lieu
+tous les soirs à neuf heures et demie.
+
+Les hommes de la Cour se réunissaient dans la chambre de Louis XIV
+(qui n'était pas celle où couchait Louis XVI). Je crois que toute
+personne présentée y avait accès. Le Roi y arrivait d'un cabinet
+intérieur, suivi de son service. Il avait les cheveux roulés et avait
+ôté ses ordres. Sans faire attention à personne, il entrait dans la
+balustrade du lit; l'aumônier de jour recevait des mains d'un valet de
+chambre le livre de prières et un grand bougeoir à deux bougies; il
+suivait le Roi dans l'intérieur de la balustrade, lui donnait le livre
+et tenait le bougeoir pendant la prière qui était courte. Le Roi
+rentrait dans la partie de la chambre occupée par les courtisans;
+l'aumônier remettait le bougeoir au premier valet de chambre; celui-ci
+le portait à la personne désignée par le Roi et qui le tenait pendant
+tout le temps que durait le coucher. C'était une distinction fort
+recherchée; aussi dans tous les salons de la Cour, la première
+question faite aux personnes arrivant du coucher était: «Qui a eu le
+bougeoir?» et le choix, comme il arrive partout et en tout temps, se
+trouvait rarement approuvé.
+
+On ôtait au Roi son habit, sa veste et enfin sa chemise; il restait nu
+jusqu'à la ceinture, se grattant et se frottant, comme s'il avait été
+seul, en présence de toute la Cour et souvent de beaucoup d'étrangers
+de distinction. Le premier valet de chambre remettait la chemise à la
+personne la plus qualifiée, aux princes du sang, s'il y en avait de
+présents; ceci était un droit, et non pas une faveur. Lorsque c'était
+une personne de sa familiarité, le Roi faisait souvent de petites
+niches pour la mettre, l'évitait, passait à côté, se faisait
+poursuivre et accompagnait ces charmantes plaisanteries de gros rires
+qui faisaient souffrir les personnes qui lui étaient sincèrement
+attachées. La chemise passée, il mettait sa robe de chambre; trois
+valets de chambre défaisaient à la fois la ceinture et les genoux de
+la culotte, elle tombait jusque sur les pieds; et c'est dans ce
+costume, ne pouvant guère marcher avec de si ridicules entraves, qu'il
+commençait, en traînant les pieds, la tournée du cercle.
+
+Le temps de cette réception n'était rien moins que fixé; quelquefois
+elle ne durait que peu de minutes, quelquefois près d'une heure; cela
+dépendait des personnes qui s'y trouvaient. Quand il n'y avait pas de
+_releveurs_, ainsi que les courtisans appelaient entre eux les
+personnes qui savaient faire parler le Roi, cela ne durait guère plus
+de dix minutes. Parmi les _releveurs_, le plus habile était le comte
+de Coigny: il avait toujours soin de découvrir la lecture actuelle du
+Roi et savait très habilement amener la conversation sur ce qu'il
+prévoyait devoir le mettre en valeur. Aussi le _bougeoir_ lui
+arrivait-il fréquemment, et sa présence offusquait les personnes qui
+désiraient que le _coucher_ fût court.
+
+Quand le Roi en avait assez, il se traînait à reculons vers un
+fauteuil qu'on lui avançait au milieu de la pièce, s'y laissait aller
+pesamment en levant les deux jambes; deux pages à genoux s'en
+emparaient simultanément, déchaussaient le Roi et laissaient tomber
+les souliers avec un bruit qui était d'étiquette. Au moment où il
+l'entendait, l'huissier ouvrait la porte en disant: «Passez,
+messieurs.» Chacun s'en allait et la cérémonie était finie. Toutefois,
+la personne qui tenait le bougeoir pouvait rester si elle avait
+quelque chose de particulier à dire au Roi. C'est ce qui explique le
+prix qu'on attachait à cette étrange faveur.
+
+On reprenait le chemin de Paris ou celui des divers salons de
+Versailles où on avait laissé les femmes, les évêques, les gens non
+présentés et souvent les parties suspendues. Il y avait beaucoup de
+pratiques d'antichambre dans cette vie de Cour et de places auxquelles
+toute la noblesse de France aspirait.
+
+C'est au coucher qu'un soir monsieur de Créqui, s'étant appuyé contre
+la balustrade du lit, l'huissier de service lui dit:
+
+«Monsieur, vous _profanisez_ la chambre du Roi.»
+
+«Monsieur, je _préconerai_ votre exactitude,» reprit l'autre aussitôt.
+Cette prompte repartie eut grand succès.
+
+La Reine, en sortant de chez Madame, allait chez madame de Polignac ou
+chez madame de Lamballe, le samedi; Monsieur, chez madame de Balbi;
+Madame, dans son intérieur avec des femmes de chambre; monsieur le
+comte d'Artois dans le monde de Versailles, ou chez des filles à
+Paris; madame la comtesse d'Artois, dans son intérieur avec des gardes
+du corps; et, enfin, Mesdames, chez leurs dames d'honneur respectives.
+
+Madame de Civrac tenait à madame Victoire un salon fort convenablement
+rempli de gens de la Cour. Madame de Narbonne n'ajoutait guère au
+service de la princesse que des commensaux; son humeur arrogante ne
+lui permettait pas d'autres relations. On a publié, dans des libelles
+du temps, que le comte Louis de Narbonne était fils de madame
+Adélaïde; cela est faux et absurde, mais il est vrai que la princesse
+a fait à ses travers des sacrifices énormes. Cette madame de Narbonne,
+si impérieuse, était soumise à tous les caprices du comte Louis.
+Lorsqu'il avait fait des sottises et qu'il manquait d'argent, elle
+avait une humeur insupportable qu'elle faisait porter principalement
+sur madame Adélaïde; elle lui rendait son intérieur intolérable. Au
+bout de quelques jours, la pauvre princesse rachetait à prix d'or la
+paix de sa vie. Voilà comment monsieur de Narbonne se trouvait nanti
+de sommes énormes qu'il se procurait, sans prendre la moindre peine,
+et qu'il dépensait aussi facilement. Du reste, c'était le plus aimable
+et le moins méchant des hommes, mauvais sujet sans s'en douter et
+seulement par gâterie.
+
+Madame Adélaïde sentait le poids du joug et en gémissait, quand elle
+osait. Un soir où ma mère la reconduisait chez elle et où madame de
+Narbonne avait été plus maussade que de coutume, elle fit le projet de
+ne pas retourner chez elle le lendemain; et, se complaisant dans cette
+idée, composa un roman sur ce que madame de Narbonne dirait, sur la
+manière dont elle-même agirait, le caractère qu'elle déploierait, etc.
+
+«Vous ne répondez pas, madame d'Osmond, vous avez tort; je suis
+faible, je suis Bourbon, j'ai besoin d'être menée, mais je ne suis
+jamais traître.
+
+--Je ne soupçonne pas même Madame d'indiscrétion; mais je sais que,
+demain, elle sera un peu plus gracieuse que de coutume vis-à-vis de
+madame de Narbonne pour la venger de cette légère infidélité de
+pensée.
+
+--Hélas! je crains bien que vous n'ayiez raison.»
+
+Et, en effet, le lendemain, une explication provoquée par la princesse
+amena une demande d'argent; il fut donné; madame de Narbonne fut
+charmante le soir. La bonne princesse, cherchant à voiler sa
+faiblesse, dit en se retirant à ma mère que madame de Narbonne lui
+avait fait des excuses de la grognerie de la veille; elle n'ajouta pas
+comment elle l'avait calmée, mais c'était le secret de la comédie. Le
+comte Louis était le premier à en rire, et cela simplifiait sa
+position; car, dans ce temps, tout travers, tout vice, toute lâcheté,
+franchement acceptés et avoués avec des formes spirituelles, étaient
+assurés de trouver indulgence.
+
+La princesse devait être reconduite de chez madame de Narbonne chez
+elle, dans l'intérieur du château, par sa dame de service. Souvent
+elle en dispensait, surtout quand il faisait froid, parce qu'elle
+allait toujours à pied et que les dames circulaient habituellement
+dans les corridors et les antichambres en chaise à porteurs. Ces
+chaises étaient fort élégantes, dorées, avec les armes sur les côtés.
+Celles des duchesses avaient le dessus couvert en velours rouge, et
+elles pouvaient avoir des porteurs à leur livrée; les autres dames
+avaient des porteurs attitrés, mais avec la livrée du Roi, ce qu'on
+appelait, en termes de Cour, des _porteux_ bleus, car c'est porteux
+qu'il fallait dire.
+
+Pendant presque toute une année, madame Adélaïde avait pris l'habitude
+de faire entrer ma mère et souvent mon père chez elle, en sortant de
+chez madame de Narbonne. Elle prenait goût à des conversations plus
+sérieuses. Mais la dame d'honneur fut avertie, la princesse grondée,
+et elle avoua tout franchement qu'elle n'osait plus.
+
+C'est dans une de ces causeries qu'elle raconta à mon père l'échec
+reçu par sa curiosité au sujet du Masque de fer. Elle avait engagé son
+frère, monsieur le Dauphin, à s'enquérir au Roi de ce qui le
+concernait pour le lui dire. Monsieur le Dauphin interrogea Louis XV.
+Celui-ci lui dit: «Mon fils, je vous le dirai, si vous voulez, mais
+vous ferez le serment que j'ai prêté moi-même de ne divulguer ce
+secret à personne.»
+
+Monsieur le Dauphin avoua ne désirer le savoir que pour le communiquer
+à sa soeur Adélaïde, et dit y renoncer. Le Roi lui répliqua qu'il
+faisait d'autant mieux que ce secret, auquel il tenait parce qu'on le
+lui avait fait jurer, n'avait jamais été d'une grande importance et
+n'avait plus alors aucun intérêt. Il ajouta qu'il n'y avait plus que
+deux hommes vivants qui en fussent instruits, lui et monsieur de
+Machault.
+
+La princesse apprit aussi à mon père comment monsieur de Maurepas
+s'était fait ministre.
+
+À la mort de Louis XV, ses filles, qui l'avaient soigné pendant sa
+petite vérole, devaient, selon l'inexorable étiquette, être séparées
+du nouveau Roi. Celui-ci, à qui son père le Dauphin avait recommandé
+de toujours prendre les conseils de sa tante Adélaïde, lui écrivit
+pour lui demander à qui il devait confier le soin de ce royaume qui
+lui tombait sur les bras. Madame Adélaïde lui répondit que monsieur le
+Dauphin n'aurait pas hésité à appeler monsieur de Machault. On expédia
+un courrier à monsieur de Machault.
+
+Nouveau billet du Roi: Que fallait-il décider pour les funérailles?
+quelles étaient les étiquettes? à qui s'adresser? Réponse de madame
+Adélaïde: Personne n'était plus propre par ses souvenirs et ses
+traditions que monsieur de Maurepas à se charger de ces détails. Le
+courrier pour monsieur de Machault n'était pas encore parti. La terre
+de monsieur de Machault est à trois lieues au delà de Pontchartrain,
+par des chemins alors affreux. On le chargea de remettre en passant la
+lettre pour monsieur de Maurepas.
+
+Le vieux courtisan, ennuyé de son exil, arriva immédiatement. Le Roi
+l'attendait avec impatience; il le fit entrer dans son cabinet.
+Pendant qu'il s'entretenait avec lui, on vint avertir que le conseil
+était assemblé. L'usage voulait que chaque ministre fût averti chaque
+fois par l'huissier. Le manque de cette formalité fermait l'entrée du
+conseil; c'était l'équivalent d'un renvoi. L'huissier du conseil,
+voyant monsieur de Maurepas dans cette intimité avec le nouveau Roi et
+sachant qu'il avait été mandé, le regarda en hésitant; le Roi ne dit
+rien, mais se troubla. Monsieur de Maurepas salua comme s'il avait
+reçu le message; le Roi passa sans oser lui dire adieu. Monsieur de
+Maurepas suivit, s'assit au conseil et gouverna la France pendant dix
+ans.
+
+Lorsque monsieur de Machault arriva, quelques heures après, la place
+était prise. Le Roi lui dit quelques lieux communs, lui adressa des
+compliments et le laissa repartir. Madame Adélaïde s'affligea, se
+plaignit, mais elle et son neveu étaient Bourbon, comme elle disait,
+et n'avaient assez d'énergie, ni pour résister aux volontés des
+autres, ni pour s'y associer pleinement.
+
+Si Thoiry avait été en deça de Pontchartrain, peut-être n'y aurait-il
+pas eu de révolution en France. Monsieur de Machault était un homme
+sage, qui aurait su tirer meilleur parti des vertus de Louis XVI que
+le courtisan spirituel, mais léger et immoral, auquel il confia son
+sort. Ce n'est pas que monsieur de Maurepas ne fût l'homme qui convînt
+le mieux aux goûts, si ce n'est aux besoins du moment.
+
+J'ai dit que, dans ce temps, avec de _l'esprit_, on faisait tout
+passer; l'esprit jouait alors le rôle qu'on accorde au _talent_
+aujourd'hui. Je veux rapporter quelques-unes des anecdotes que j'ai
+entendu raconter à ma mère qui poussait la moralité jusqu'à la
+pruderie, sans que, bien des années après, ces faits lui parussent
+autre chose qu'une malice spirituelle.
+
+Le vicomte de Ségur, l'homme le plus à la mode de ce temps, faisait
+d'assez jolis petits vers de société dont sa position dans le monde
+était le plus grand mérite. Monsieur de Thiard, impatienté et
+peut-être jaloux de ses succès, fit à son tour une pièce de vers où il
+conseillait à monsieur de Ségur d'envoyer ses ouvrages au confiseur,
+ayant, disait-il, prouvé qu'il avait tout juste l'esprit qu'on peut
+mettre dans une pastille. Monsieur de Ségur affecta de rire de cette
+épigramme, mais résolut de s'en venger.
+
+Or, il y avait en Normandie une madame de Z..., très belle personne,
+habitant son château, y vivant décemment avec son mari et jouissant
+d'une assez grande considération, malgré ses rapports avec monsieur de
+Thiard qu'on disait fort intimes et qui duraient depuis plusieurs
+années. Celui-ci passait pour l'aimer passionnément. Le vicomte
+profita de son crédit; son père était ministre de la guerre, fit
+envoyer son régiment en garnison dans la ville voisine du château de
+madame de Z..., joua son rôle parfaitement, feignit une passion
+délirante et, après des assiduités qui durèrent plusieurs mois,
+parvint à plaire et enfin à réussir.
+
+Bientôt madame de Z..., se trouva grosse; son mari était absent et
+même monsieur de Thiard. Elle annonça au vicomte son malheur. La
+veille encore, il lui témoignait le plus ardent amour; mais, ce
+jour-là, il lui répondit que son but était atteint, qu'il ne s'était
+jamais soucié d'elle. Seulement, il avait voulu se venger du sarcasme
+de monsieur de Thiard, et lui montrer que son esprit était propre à
+autre chose qu'à faire des distiques de confiseur. En conséquence, il
+lui baisait les mains, elle n'entendrait plus parler de lui. En effet,
+il partit sur-le-champ pour Paris, racontant son histoire à qui
+voulait l'entendre.
+
+Madame de Z..., honnie de son mari, déshonorée dans sa province,
+brouillée avec monsieur de Thiard, mourut en couches. Monsieur de
+Z..., fut obligé de reconnaître ce malheureux enfant que nous avons vu
+dans le monde, madame Léon de X..., et que l'esprit d'intrigue qu'elle
+possédait rendait bien digne de son père. Jamais le vicomte de Ségur
+n'a pu s'apercevoir qu'une pareille aventure, dont il se vantait tout
+haut, choquât qui que ce soit.
+
+Voici un autre genre:
+
+Monsieur de Créqui sollicitait une grâce de la Cour, et, en
+conséquence, faisait la sienne à monsieur et à madame de Maurepas. Une
+de ses obséquiosités était de faire chaque soir la partie de la
+vieille et très ennuyeuse madame de Maurepas; aussi elle le soutenait
+vivement, et ses importunités avaient crédit sur monsieur de Maurepas.
+Le jour même où la grâce fut obtenue, monsieur de Créqui vint chez
+madame de Maurepas. Madame de Flamarens, nièce de madame de Maurepas
+et qui faisait les honneurs de la maison, offrit une carte à monsieur
+de Créqui, comme à l'ordinaire. Celui-ci, s'inclinant, répondit avec
+un sérieux de glace: «Je vous fais excuse, je ne joue jamais.» Et, en
+effet, il ne fit plus la partie de madame de Maurepas. Cette bassesse,
+couverte par le piquant de la forme, ne blessa point, et personne n'en
+riait de meilleur coeur que le vieux ministre.
+
+Monsieur de Maugiron était colonel d'un superbe régiment, mais il
+avait l'horreur, ou plutôt l'ennui de tout ce qui était militaire, et
+passait pour n'être pas très brave. Un jour, à l'armée, les grenadiers
+de France où il avait anciennement servi, chargèrent dans une
+circonstance assez dangereuse. Monsieur de Maugiron se mit
+volontairement dans leurs rangs, et se conduisit de façon à se faire
+remarquer. Le lendemain, à dîner, les officiers de son régiment lui en
+firent compliment: «Mon Dieu, messieurs, vous voyez bien que, lorsque
+je veux, je m'en tire comme un autre. Mais cela me paraît si
+désagréable et surtout si bête que je me suis bien promis que cela ne
+m'arriverait plus. Vous m'avez vu au feu; gardez-en bien la mémoire,
+car c'est la dernière fois.»
+
+Il tint parole. Quand son régiment chargeait, il se mettait de côté,
+souhaitait bon voyage à ses officiers et disait bien haut: «Regardez
+donc ces imbéciles qui vont se faire tuer.» Malgré cela, monsieur de
+Maugiron n'était pas un mauvais officier; son régiment était bien
+tenu, se conduisait toujours à merveille dans toutes les affaires, et
+ce bizarre colonel y était aimé et même considéré.
+
+C'est à lui que sa femme, très spirituelle personne, écrivait cette
+fameuse lettre:
+
+«Je vous écris parce que je ne sais que faire et je finis parce que je
+ne sais que dire.
+
+ «SASSENAGE DE MAUGIRON,
+ bien fâchée de l'être.»
+
+
+On ne savait pas se refuser une repartie spirituelle. Le maréchal de
+Noailles s'était très mal montré à la guerre, et sa réputation de
+bravoure en était restée fort suspecte. Un jour où il pleuvait, le Roi
+demanda au duc d'Ayen si le maréchal viendrait à la chasse. «Oh! que
+non, Sire, mon père craint l'eau comme le feu.» Ce mot eut le plus
+grand succès.
+
+Je n'ai voulu rapporter ces divers faits, faciles à multiplier, que
+pour prouver combien dans ces temps qu'on nous représente plus moraux
+que les nôtres, dans ces temps où la société était, disait-on, un
+tribunal dont tout le monde ressortissait, l'esprit et surtout
+l'impudence suffisaient pour éviter les sentences qu'elle aurait
+portées probablement contre des torts moins spirituellement affichés.
+
+J'ai dit que madame de Civrac était dame d'honneur de madame Victoire.
+Sa vie est un roman.
+
+Mademoiselle Monbadon, fille d'un notaire de Bordeaux, avait atteint
+l'âge de vingt-cinq ans. Elle était grande, belle, spirituelle et
+surtout ambitieuse. Elle fut recherchée en mariage par un hobereau du
+voisinage qui s'appelait monsieur de Blagnac. Il était garde du corps.
+Cet homme était pauvre, fort rustre, incapable d'apprécier son mérite,
+mais désirait partager une très petite fortune qu'elle devait hériter
+de son père. La personne qui traitait le mariage fit valoir la
+naissance de monsieur de Blagnac; il était de la maison de Durfort.
+Mademoiselle Monbadon se fit apporter les papiers et, satisfaite de
+cette inspection, épousa monsieur de Blagnac.
+
+Ajoutant un léger bagage au portefeuille où elle enferma les
+parchemins généalogiques, elle s'embarqua dans la diligence, avec son
+mari, et arriva à Paris. Sa première visite fut pour Chérin; elle lui
+remit ses papiers, le pria de les examiner scrupuleusement. Quelques
+jours après, elle revint les chercher et obtint l'assurance que la
+filiation de monsieur de Blagnac avec la branche de Durfort-Lorge
+était complètement établie. Elle s'en fit délivrer le certificat, et
+commença à se faire appeler Blagnac de Civrac. Elle écrivit au vieux
+maréchal de Lorge pour lui demander une entrevue. Elle lui dit très
+modestement n'être qu'en passant à Paris; elle croyait que son mari
+avait l'honneur de lui appartenir. De si loin que ce pût être, c'était
+un si grand honneur, un si grand bonheur qu'elle ne voulait pas
+retourner dans l'obscurité de sa province sans l'avoir réclamé. Si
+elle osait pousser sa prétention jusqu'à être reçue une fois par
+madame la maréchale, sa reconnaissance serait au comble. Le maréchal
+se laissa prendre à ces paroles doucereuses, sans trop reconnaître la
+parenté sur laquelle elle n'insista pas. Elle fut admise à faire une
+visite. Elle s'y conduisit adroitement. Elle obtint la permission de
+revenir pour prendre congé, elle revint. Le départ était retardé, elle
+revint encore. Elle ne partit pas du tout. Bientôt la maréchale en
+raffola; assise sur un petit tabouret à ses pieds, elle travaillait à
+la même tapisserie et devint habituée de la maison. Le mari ne
+paraissait guère. Un jour, son crédit étant déjà établi, elle entendit
+parler légèrement de l'état de garde du corps; elle leva la tête avec
+une mine étonnée. Quand elle fut seule avec les de Lorge, elle dit:
+«Monsieur le maréchal, j'ai peur que, dans notre ignorance
+provinciale, nous ne soyons coupables d'un grand tort envers vous,
+puisqu'un de vos parents est garde du corps. Cela est donc
+inconvenant?» Monsieur de Lorge répondit amicalement, mais en
+déclinant doucement la parenté. «Mon Dieu, dit-elle, je n'entends rien
+à tout cela, mais je vous apporterai les papiers de mon mari.» En
+effet, elle apporta les papiers bien en règle et le certificat de
+Chérin. Il n'y avait rien à dire contre; et d'ailleurs, on n'en avait
+plus envie.
+
+Le mari fut retiré des gardes du corps, placé dans un régiment et
+envoyé en garnison. La femme eut un petit entresol à l'hôtel de Lorge.
+Le maréchal de Lorge n'avait pas de fils. Le maréchal de Duras n'en
+avait qu'un qui déjà promettait d'être un détestable sujet. La
+grossesse de madame de Blagnac commença à être soignée; le petit
+tabouret devint un fauteuil. Bientôt on ne l'appela plus que madame de
+Civrac, second titre de la branche de Lorge. Enfin, au bout de peu de
+mois, elle était si bien impatronisée dans la maison qu'elle y
+disposait de tout, mais en conservant toujours les égards les plus
+respectueux pour monsieur et madame de Lorge. Les Duras partagèrent
+l'engouement qu'elle inspirait.
+
+Lorsque la maison de madame Victoire fut formée, elle fut nommée une
+de ses dames; bientôt elle devint sa favorite, puis sa dame d'honneur.
+Elle fut, à cette occasion, nommée duchesse de Civrac.
+
+Elle avait toujours conservé les meilleurs rapports avec son mari
+qu'elle comblait de marques de considération, mais qui était trop
+butor pour pouvoir en tirer parti quand il était présent. Elle réussit
+à le faire nommer ambassadeur à Vienne; il eut la bonne grâce d'y
+mourir promptement. C'est la seule preuve d'intelligence qu'il eût
+donnée de sa vie. Il la laissa mère de trois enfants, un fils, depuis
+duc de Lorge et héritier de la fortune de cette branche des Durfort,
+et deux filles, mesdames de Donissan et de Chastellux.
+
+Madame de Civrac, aussi habile que spirituelle, dès qu'elle fut
+parvenue à cette haute fortune, voulut patroniser à son tour. Elle se
+fit la protectrice de la ville de Bordeaux. Tout ce qui en arrivait
+était sûr de trouver appui auprès d'elle, et elle réussit par là à
+changer la situation de sa propre famille. Les Monbadon devinrent
+petit à petit messieurs de Monbadon. Son neveu entra au service, fut
+nommé colonel et finit par être presque un seigneur de la Cour. C'est
+après ce succès, dans l'apogée de sa grandeur, qu'elle se trouvait aux
+eaux des Pyrénées. On y reçut une liste de promotions de colonels.
+Madame de Civrac s'étendit fort sur l'inconvenance des choix. Une
+vieille grande dame de province lui répondit: «Que voulez-vous, madame
+la duchesse, chacun a _son badon_!»
+
+Tout avait réussi à l'ambitieuse madame de Civrac, mais elle était
+insatiable. Déjà fort malade, elle croyait avoir amené à un terme
+prochain le mariage de son fils, le duc de Lorge, avec mademoiselle de
+Polignac dont la mère était alors toute-puissante, et y mettait pour
+condition la place de capitaine des gardes pour ce fils tout jeune
+encore. Au moment de conclure, madame de Gramont, également
+intrigante, alla sur ses brisées. Elle avait auprès de la Reine le
+mérite d'avoir été exilée par Louis XV pour une insolence faite à
+madame Dubarry. Ses prétentions étaient soutenues par les Choiseul; la
+Reine donna la préférence à son fils et fit pencher la balance.
+
+Madame de Civrac apprit subitement que le jeune Gramont,
+sous-lieutenant dans un régiment, était arrivé à Versailles, qu'il
+était créé duc de Guiche, capitaine des gardes, et que son mariage
+avec mademoiselle de Polignac était déclaré. Elle en eut une telle
+colère que son sang s'enflamma, et, en quarante-huit heures, elle
+expira d'une maladie qui n'annonçait pas une terminaison aussi rapide.
+Madame Victoire, très affligée de cette perte, promit à la mère de
+nommer madame de Chastellux sa dame d'honneur. Madame de Donissan
+était déjà sa dame d'atours.
+
+Cette madame de Donissan, qui vit encore à l'âge de quatre-vingt-douze
+ans, est la mère de madame de Lescure. Toutes deux ont acquis une
+honorable et triste célébrité dans la première guerre de la Vendée à
+laquelle elles ont pris la part la plus active, sans sortir du
+caractère de leur sexe. Les mémoires de madame de Lescure sur ces
+événements racontent d'une façon aussi touchante que véridique la
+gloire et les malheurs de cette campagne. Ils ont été rédigés par
+monsieur de Barante, sur les récits de madame de Lescure (devenue
+madame de La Rochejaquelein), pendant qu'il était préfet du Morbihan.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+ Mon enfance. -- Belle poupée. -- Bonté du Roi. -- Commencement de
+ la Révolution. -- Ouverture des États généraux. -- Départ de
+ monsieur le comte d'Artois. -- Le 6 octobre 1789. -- Voyage en
+ Angleterre. -- Madame Fitzherbert. -- Boucles du prince de
+ Galles. -- Séjour à la campagne. -- Princesses d'Angleterre.
+
+
+J'ai été littéralement élevée sur les genoux de la famille royale. Le
+Roi et la Reine surtout me comblaient de bontés. Dans un temps où,
+comme je l'ai déjà dit, les enfants étaient mis en nourrice, puis en
+sevrage, puis au couvent, où, vêtus en petites dames et en petits
+messieurs, ils ne paraissaient que pour être gênés, maussades et
+grognons, avec mon fourreau de batiste et une profusion de cheveux
+blonds qui ornaient une jolie petite figure, je frappais extrêmement.
+Mon père s'était amusé à développer mon intelligence, et l'on me
+trouvait très sincèrement un petit prodige. J'avais appris à lire avec
+une si grande facilité qu'à trois ans je lisais et débitais pour mon
+plaisir et même, dit-on, pour celui des autres, les tragédies de
+Racine.
+
+Mon père se plaisait à me mener au spectacle à Versailles. On
+m'emmenait après la première pièce pour ne pas me faire veiller, et je
+me rappelle que le Roi m'appelait quelquefois dans sa loge pour me
+faire raconter la pièce que je venais de voir. J'ajoutais mes
+réflexions qui avaient ordinairement grand succès. À la vérité, au
+milieu de mes remarques littéraires, je lui disais un jour avoir bien
+envie de lui demander une faveur, et, encouragée par sa bonté,
+j'avouais convoiter deux des plus petites pendeloques des lustres pour
+me faire des boucles d'oreilles, attendu qu'on devait me percer les
+oreilles le lendemain.
+
+Je me rappelle, par la joie que j'en ai ressentie, une histoire de la
+même nature. Madame Adélaïde, qui me gâtait de tout son coeur, me
+faisait dire un jour un conte de fée de mon invention. La fée avait
+donné à la princesse un palais de diamants, avec les magnificences qui
+s'ensuivent, et enfin, pour les combler toutes, l'héroïne avait trouvé
+dans un secrétaire d'escarboucle un trésor de _cent six francs_.
+Madame Adélaïde fit son profit de cette histoire, et, après avoir mis
+toute la grâce possible à en obtenir la permission de ma mère, elle me
+fit trouver dans mon petit secrétaire, qui n'était pourtant, pas
+d'escarboucle, cent pièces de six francs, avec un papier sur lequel
+était écrit _cent six francs pour Adèle_, ainsi qu'il en avait été usé
+pour la princesse du conte. Je ne suis pas bien sûre que je susse
+compter jusqu'à cent, mais je me rappelle encore mon saisissement à
+cette vue.
+
+Mes parents avaient fini par passer tout l'été à Bellevue; ma chambre
+était au rez-de-chaussée, sur la cour. Madame Adélaïde faisait
+journellement de très grandes promenades pour aller inspecter ses
+ouvriers. Elle m'appelait en passant; on me mettait mon chapeau,
+j'escaladais la fenêtre et je partais avec elle, sans bonne. Elle
+était toujours suivie d'un assez grand nombre de valets et d'une
+petite carriole attelée d'un cheval et menée à la main, dans laquelle
+elle n'entrait jamais mais que j'occupais souvent. Cependant, j'aimais
+encore mieux courir auprès d'elle et lui faire ce que j'appelais la
+conversation. J'avais pour rival et pour ami un grand barbet blanc,
+extrêmement intelligent, qui était aussi des promenades. Quand il se
+trouvait un peu de boue dans le chemin, on le mettait dans un grand
+sac de toile et deux hommes attachés à son service le portaient. Pour
+moi, j'étais très fière de savoir choisir mon chemin sans me crotter
+comme lui.
+
+Rentrés au château, je disputais à _Vizir_ sa niche de velours rouge
+qu'il me laissait plus volontiers usurper qu'il ne m'abandonnait les
+gaufres qu'on écrasait pour nous sur le parquet. Souvent, la bonne
+princesse se mettait à quatre pattes et courait avec nous pour
+rétablir la paix ou pour obtenir le prix de la course. Je la vois
+encore avec sa grande taille sèche, sa robe violette (c'était
+l'uniforme de Bellevue) à plis, son bonnet à papillon, et deux grandes
+dents, les seules qui lui restassent. Elle avait été très jolie mais,
+à cette époque, elle était bien laide et me paraissait telle.
+
+Madame Adélaïde me fit faire à grands frais une magnifique poupée,
+avec un trousseau, une corbeille, des bijoux, entre autres une montre
+de Lépine que j'ai encore, et un lit à la duchesse où j'ai couché à
+l'âge de sept ans, ce qui donne la proportion de la taille.
+L'inauguration de la poupée fut une fête pour la famille royale. Elle
+vint dîner à Bellevue. En sortant de table, on m'envoya chercher. Les
+deux battants s'ouvrirent, et la poupée arriva traînée sur son lit et
+escortée de tous ses accessoires. Le Roi me tenait par la main:
+
+«Pour qui est tout cela, Adèle?
+
+--Je crois bien que c'est pour moi, Sire.»
+
+Tout le monde se mit à jouer avec ma nouvelle propriété. On voulut me
+faire remplacer la poupée dans le lit, et la Reine et madame
+Élisabeth, à genoux des deux côtés, s'amusèrent à le faire, avec des
+éclats de joie de leur habileté à tourner les matelas. Hélas! les
+pauvres princesses ne pensaient guère que, bien peu d'années après,
+c'était en 1788, elles seraient réduites à faire leur propre lit.
+Combien une prophétie pareille eût paru extravagante!
+
+Tous ces souvenirs me sont encore présents: non que j'attachasse aucun
+prix aux grandeurs des personnes, j'y étais trop accoutumée, mais
+parce qu'elles me gâtaient beaucoup et me procuraient toutes les
+douceurs et les petits plaisirs auxquels les enfants sont sensibles.
+
+Je rencontrais souvent le Roi dans les jardins de Versailles et, du
+plus loin que je l'apercevais, je courais toujours à lui. Un jour, je
+manquai à cette habitude; il me fit appeler. J'arrivai tout en larmes.
+
+«Qu'avez-vous ma petite Adèle?
+
+--Ce sont vos vilains gardes, Sire, qui veulent tuer mon chien, parce
+qu'il court après vos poules.
+
+--Je vous promets que cela n'arrivera plus.»
+
+Et, en effet, il y eut une consigne donnée avec ordre de laisser
+courir le chien de mademoiselle d'Osmond après le gibier.
+
+Mes succès n'étaient pas moins grands auprès de la jeune génération.
+Monsieur le Dauphin, mort à Meudon, m'aimait extrêmement et me faisait
+sans cesse demander pour jouer avec lui, et monsieur le duc de Berry
+se faisait mettre en pénitence parce qu'au bal il ne voulait danser
+qu'avec moi. Madame et monsieur le duc d'Angoulême me distinguaient
+moins.
+
+Les malheurs de la Révolution mirent un terme à mes succès de Cour. Je
+ne sais s'ils ont agi sur moi dans le sens d'un remède homéopathique,
+mais il est certain que, malgré ce début de ma vie, je n'ai jamais eu
+l'intelligence du courtisan, ni le goût de la société des princes. Les
+événements étaient devenus trop sérieux pour qu'on pût s'amuser des
+gentillesses d'un enfant; 1789 était arrivé.
+
+Mon père ne se méprit pas sur la gravité des circonstances. La
+cérémonie de l'ouverture des États généraux fut solennelle et
+accompagnée de magnificences qui attirèrent à Versailles des étrangers
+de toutes les parties de l'Europe. Ma mère, parée en grand habit de
+Cour, fit prévenir mon père qu'elle allait partir. Ne le voyant pas
+arriver, elle entra chez lui, et le trouva en robe de chambre.
+
+«Mais dépêchez-vous donc, nous serons en retard.
+
+--Non, car je n'y vais pas; je ne veux pas aller voir ce malheureux
+homme abdiquer.»
+
+Le soir, madame Adélaïde parlait du beau coup d'oeil de la salle. Elle
+s'adressa à mon père pour quelques questions de détail; il lui
+répondit qu'il l'ignorait.
+
+«Où étiez-vous donc placé?
+
+--Je n'y étais pas, Madame.
+
+--Vous étiez donc malade?
+
+--Non, Madame.
+
+--Comment, lorsqu'on est venu de si loin pour assister à cette
+cérémonie, vous ne vous êtes pas donné la peine de traverser une rue.
+
+--C'est que je n'aime pas les enterrements, Madame, et pas plus celui
+de la monarchie que les autres.
+
+--Et moi, je n'aime pas qu'à votre âge on se croie plus habile que
+tout le monde.»
+
+Et la princesse tourna les talons.
+
+Il ne faudrait pas conclure de ceci que mon père ne voulût aucune
+concession. Au contraire, il était persuadé que l'esprit du temps en
+demandait impérieusement, mais il les désirait faites avec un plan
+concerté d'avance; il les voulait larges et données, non pas
+arrachées. Il voyait ouvrir les États généraux avec une mortelle
+angoisse, parce que, initié aux vagues volontés de chacun, il savait
+que personne n'avait fixé le but auquel il devait s'arrêter, soit en
+exigences, soit en concessions. De plus, il n'avait point confiance en
+monsieur Necker. Il le croyait disposé à placer le Roi sur une pente,
+sans avoir l'intention de l'y précipiter, mais avec l'orgueilleuse
+pensée que lui seul pouvait l'arrêter, et qu'ainsi il se rendait
+nécessaire.
+
+La colère de madame Adélaïde n'attendit pas longtemps les événements
+pour se calmer.
+
+Un jour, j'étais à jouer chez les petites de Guiche; on vint me
+chercher beaucoup plus tôt que de coutume. Au lieu du domestique
+ordinairement chargé du soin de me porter, je trouvai le valet de
+chambre de confiance de mon père. J'avais une bonne anglaise qui
+parlait mal français; on lui remit un billet de ma mère. Pendant
+qu'elle le lisait, je rentrai dans la chambre de mes petites compagnes
+et déjà tout y était sans dessus dessous: on pleurait et on commençait
+des paquets. On m'enveloppa dans une pelisse; le valet de chambre me
+prit dans ses bras, et, au lieu de me ramener chez mes parents, il
+m'installa avec ma bonne chez un vieux maître d'anglais qui habitait
+une petite chambre au quatrième dans un quartier éloigné.
+
+La nuit suivante, on vint me chercher, et je fus menée à la campagne
+où je restai plusieurs jours sans nouvelles de personne. J'étais déjà
+assez âgée pour souffrir beaucoup de cet exil. C'était lors des
+troubles du mois de juin et à l'époque du départ de monsieur le comte
+d'Artois, de ses enfants et de la famille Polignac. À mon retour, je
+trouvai l'aînée des petites de Guiche partie et sa soeur cachée chez
+les parents de sa bonne. Le motif de tout cet émoi pour nous autres
+enfants avait été le bruit répandu que _le peuple_, comme on appelait
+dès lors une poignée de misérables, était en route pour venir enlever
+les enfants des nobles et en faire des otages. Il m'était resté un
+grand effroi de cette séparation et, lorsque les événements du 6
+octobre arrivèrent, je n'étais occupée que de la crainte d'être
+renvoyée de la maison.
+
+Mes parents logeaient près du château mais dans la ville; les
+appartements qu'on donnait au château étaient trop incommodes pour les
+personnes établies tout à fait à Versailles. Je ne sais qui vint
+avertir mon père, pendant qu'il était à table, des bruits trop fondés
+qui commençaient à circuler. Il se rendit tout de suite au château; ma
+mère devait aller l'y rejoindre à l'heure du jeu de Mesdames. Mais,
+bientôt après son départ, les rues de Versailles furent inondées de
+gens effroyables à voir, poussant des cris effrénés auxquels se
+joignait le bruit des coups de fusil dans l'éloignement. Tout ce qu'on
+pouvait saisir de leurs discours était encore plus effrayant que leur
+aspect.
+
+Les communications avec le château furent interrompues. La nuit venue,
+ma mère s'établit dans une chambre sans lumière et, collée contre la
+jalousie fermée, tâchait de deviner par les propos qu'elle pouvait
+surprendre les événements qui se passaient. J'étais sur ses genoux; je
+finis par m'endormir. On me coucha sur un sopha pour ne pas me
+réveiller, et elle se décida à aller elle-même chercher des
+renseignements, donnant le bras à ce même valet de chambre dont j'ai
+déjà parlé.
+
+Elle se rendit successivement à plusieurs grilles du château sans
+pouvoir pénétrer. Enfin, elle trouva en faction un homme de la garde
+nationale qui la reconnut. Il lui dit: «Retournez chez vous, madame la
+marquise, il ne faut pas que vous soyez vue dans la rue. Je ne peux
+pas vous laisser entrer; ma consigne est trop stricte. D'ailleurs,
+vous n'y gagneriez rien, vous seriez arrêtée à chaque porte. Vous
+n'avez point à craindre pour ce qui vous intéresse, mais il ne restera
+pas un garde du corps demain matin.»
+
+Ceci se disait à neuf heures du soir, avant que les massacres fussent
+commencés, et cependant c'était un homme fort doux et fort modéré,
+comme on le voit à son discours, qui était dans cet horrible secret et
+qui n'en était nullement révolté, tant l'esprit de vertige était dans
+toutes les têtes. Ma mère ne reconnut pas cet homme alors; elle a su
+depuis que c'était un marchand de bas. Elle revint chez elle,
+consternée comme on peut croire, cependant un peu moins désolée qu'au
+départ, car les bruits de la rue disaient tout égorgé au château.
+
+À minuit, mon père arriva. Je fus réveillée par le bruit et par la
+joie de le revoir, mais elle ne fut pas longue. Il venait nous dire
+adieu et prendre quelque argent. Il donna l'ordre de seller ses
+chevaux et de les mener par un détour gagner Saint-Cyr. Son frère,
+l'abbé d'Osmond, qui l'accompagnait, devait aller avec eux l'y
+attendre.
+
+Ces messieurs s'occupèrent de changer leur costume de Cour pour en
+prendre un de voyage. Mon père chargea des pistolets. Pendant ce
+temps, ma mère cousait tout ce qu'on avait pu trouver d'or dans la
+maison dans deux ceintures qu'elle leur fit mettre. Tout cela fut
+l'affaire d'une demi-heure et ils partirent. Je voulus me jeter au cou
+de mon père; ma mère m'en arracha avec une brusquerie à laquelle je
+n'étais pas accoutumée, je restai confondue. La porte se ferma, et
+alors je la vis tomber à genoux dans une explosion de douleur qui
+absorba toute mon attention; je compris qu'elle avait voulu épargner à
+mon père la souffrance inutile d'être témoin de notre affliction.
+Cette leçon pratique m'a fait un grand effet et, dans aucune occasion
+de ma vie depuis, je ne me suis laissée aller à des démonstrations qui
+pussent aggraver le chagrin ou l'anxiété des autres.
+
+J'ai entendu raconter à mon père qu'arrivé sur la terrasse de
+l'Orangerie, où était le rendez-vous, il se promena longtemps seul;
+survint un homme enveloppé d'un manteau. Ils s'évitèrent d'abord, puis
+se reconnurent; c'était le comte de Saint-Priest, alors ministre,
+homme de sens et de courage. Ils continuèrent longtemps leur
+promenade; personne ne venait, l'heure s'avançait. Inquiets et
+étonnés, ils ne savaient que penser sur la cause qui retardait le
+départ projeté du Roi et qui devait se rendre dans la nuit même à
+Rambouillet. Ils n'osaient se présenter dans les appartements avec
+leur costume de voyage; non seulement c'était contraire à l'étiquette,
+mais, dans cette circonstance, ç'aurait été une révélation.
+
+Monsieur de Saint-Priest, qui logeait au château, se décida à rentrer
+chez lui changer de costume; il donna rendez-vous à mon père dans un
+endroit écarté. Celui-ci l'y attendit longtemps, enfin il arriva: «Mon
+cher d'Osmond, allez-vous-en chez vous rassurer votre femme: le Roi ne
+part plus.» Et, lui serrant la main: «Mon ami, monsieur Necker
+l'emporte; le Roi, la monarchie sont également perdus.»
+
+Le départ du Roi pour Rambouillet avait été décidé, mais les ordres
+pour les voitures avaient été transmis avec les nombreuses formes
+usitées dans l'habitude. Le bruit s'en était répandu. Les palefreniers
+avaient hésité à atteler, les cochers à mener. La populace s'était
+ameutée devant les écuries et refusait de laisser sortir les voitures.
+Monsieur Necker, averti, était venu chapitrer le Roi que les
+difficultés matérielles du transport avaient arrêté plus encore que
+ses discours, et on s'était décidé à rester. Aller à Rambouillet sur
+un cheval de troupe, lui qui faisait vingt lieues à cheval à la
+chasse, lui aurait paru une extrémité à laquelle il était impossible
+de songer. Et là, comme à Varennes, les chances de salut ont été
+perdues par ces habitudes princières qui, pour la famille royale de
+France, étaient une seconde nature. Mon père, obligé de rentrer chez
+lui pour changer d'habits, ne retourna pas au château cette nuit-là et
+ne fut pas témoin des horreurs qui s'y commirent.
+
+Aussitôt que le consentement donné par le Roi à sa translation à Paris
+eût ouvert les portes du château, ma mère se rendit auprès de sa
+princesse. Elle trouva les deux soeurs, mesdames Adélaïde et Victoire,
+dans leur chambre au rez-de-chaussée, tous les volets fermés et une
+seule bougie allumée. Après les premières paroles, elle leur demanda
+pourquoi elles attristaient encore volontairement une si triste
+journée: «Ma chère, c'est pour qu'on ne nous vise pas comme ce matin,»
+répondit madame Adélaïde avec un calme et une douceur extrêmes. En
+effet, le matin on avait tiré dans toutes leurs fenêtres; les vitres
+d'aucune n'étaient entières.
+
+Ma mère resta auprès d'elles jusqu'au moment du départ. Elle voulait
+les accompagner, mais Mesdames s'y refusèrent obstinément et
+n'acceptèrent cette marque de dévouement que de leurs dames d'honneur,
+madame la duchesse de Narbonne et madame de Chastellux. Elles
+suivirent jusqu'à Sèvres la triste procession qui emmenait le Roi; là,
+elles prirent le chemin de Bellevue. Mes parents allèrent les y
+rejoindre le lendemain.
+
+Néanmoins, la fermentation ne se calmait pas. À Versailles,
+l'agitation était extrême, les menaces contre ma mère, atroces. On
+disait que madame Adélaïde menait le Roi, que ma mère menait madame
+Adélaïde et qu'ainsi elle était à la tête des aristocrates. Cela
+devint tellement violent qu'au bout de trois jours le danger était
+réel, et nous partîmes pour l'Angleterre.
+
+J'ai peu de souvenir de ce voyage. Je me rappelle seulement
+l'impression que me causa l'aspect de l'Océan. Tout enfant que
+j'étais, je lui vouai dès lors un culte qui ne s'est pas démenti. Ses
+teintes grises et vertes ont toujours un charme pour moi, auquel les
+belles eaux bleues de la Méditerranée ne m'ont pas rendue infidèle.
+
+Nous débarquâmes à Brighton. Le hasard y fit retrouver à ma mère
+madame Fitzherbert qui se promenait sur la jetée. Quelques années
+avant, fuyant les empressements du prince de Galles, elle était venue
+à Paris. Ma mère, qui était sa cousine, l'y avait beaucoup vue.
+Depuis, la bénédiction d'un prêtre catholique ayant sanctifié ses
+rapports avec le prince sans les rendre légaux, elle vivait avec lui
+dans une intimité à laquelle tous deux affectaient de donner les
+formes les plus conjugales. Ils habitaient, en simples particuliers,
+une petite maison à Brighton. Mes parents y furent accueillis avec
+empressement, et cette circonstance les engagea à y passer quelques
+jours.
+
+Je me rappelle avoir été menée un matin chez madame Fitzherbert: elle
+nous montra le cabinet de toilette du prince; il y avait une grande
+table toute couverte de boucles de souliers. Je me récriai en les
+voyant et madame Fitzherbert ouvrit, en riant, une grande armoire qui
+en était également remplie; il y en avait pour tous les jours de
+l'année. C'était l'élégance du temps, et le prince de Galles était le
+plus élégant des élégants. Cette collection de boucles frappa mon
+imagination enfantine et, pendant longtemps, le prince de Galles ne
+s'y représentait que comme le propriétaire de toutes ces boucles.
+
+Mes parents furent très fêtés en Angleterre. Les français y allaient
+rarement dans ce temps; ma mère était une jolie femme à la mode, sa
+famille la combla de prévenances. Nous allâmes passer les fêtes de
+Noël chez le comte de Winchilsea, dans sa belle terre de Burleigh. Il
+me semble que toute cette existence était très magnifique, mais
+j'étais trop accoutumée à voir de grands établissements pour en être
+frappée.
+
+La mère de lord Winchilsea, lady Charlotte Finch, était gouvernante
+des princesses d'Angleterre. Je vis les trois plus jeunes chez elle
+plusieurs fois. Elles étaient beaucoup plus âgées que moi et ne me
+plurent nullement. La princesse Amélie m'appela _little thing_, ce qui
+me choqua infiniment. Je parlais très bien anglais, mais je ne savais
+pas encore que c'était un terme d'affection.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ Retour en France. -- Position de mon père en 1790. -- Aventure
+ pendant un voyage en Corse. -- Séjour aux Tuileries. -- Rencontre
+ de la Reine; scène touchante. -- Départ de Mesdames. -- Fuite de
+ Varennes. -- Récit de la Reine. -- Louis XVI désapprouve
+ l'émigration. -- Acceptation de la Constitution. -- Opinions de
+ mon père. -- Il donne sa démission. -- Bonté du Roi pour lui. --
+ Départ de France et arrivée à Rome. -- L'abbé d'Osmond massacré à
+ Saint-Domingue. -- Le vicomte d'Osmond rejoint l'armée des
+ princes.
+
+
+Au mois de janvier 1790, mon père retourna en France. Trois mois
+après, nous l'y rejoignîmes. J'ai oublié de dire qu'il avait quitté
+l'armée, en 1788, pour entrer dans la carrière diplomatique.
+Préalablement, il avait été colonel du régiment de Barrois infanterie,
+en garnison en Corse. Il y allait tous les ans.
+
+Un de ces voyages donna lieu à un épisode bien peu important alors,
+mais qui est devenu piquant depuis. Il était à Toulon logé chez
+monsieur Malouet, intendant de la marine et son ami, attendant que le
+vent changeât et lui permît de s'embarquer, lorsqu'on lui annonça un
+gentilhomme corse demandant à le voir. Il le fit entrer; après
+quelques politesses réciproques, ce monsieur lui dit qu'il désirait
+retourner le plus promptement possible à Ajaccio, que, la seule
+felouque qui fût dans le port étant nolisée par mon père, il le priait
+de permettre au patron de l'y laisser prendre son passage:
+
+«Cela m'est impossible, monsieur, la felouque est à moi, mais je
+serai très heureux de vous y offrir une place.
+
+--Mais, monsieur le marquis, je ne suis pas seul, j'ai mon fils avec
+moi et même ma cuisinière que je ramène.
+
+--Hé bien, monsieur, il y aura une place pour vous et votre monde.»
+
+Le Corse se confondit en remerciements. Le vent changea au bout de
+quelques jours pendant lesquels il vint fréquemment voir mon père. On
+s'embarqua. Lorsqu'on servit le dîner, auquel mon père invita les
+passagers composés de quelques officiers de son régiment et des deux
+Corses, il chargea un officier, monsieur de Belloc, d'appeler le jeune
+homme, vêtu de l'habit de l'École militaire, qui lisait au bout du
+bateau. Celui-ci refusa. Monsieur de Belloc revint irrité, il dit à
+mon père:
+
+«J'ai envie de le jeter à la mer, ce petit sournois, il a une mauvaise
+figure. Permettez-vous, mon colonel?
+
+«--Non, dit mon père en riant, je ne permets pas, je ne suis pas de
+votre avis, il a une figure de caractère; je suis persuadé qu'il fera
+son chemin.»
+
+Ce petit sournois, c'était l'empereur Napoléon. Et, cette scène,
+Belloc me l'a racontée dix fois: «Ah! si mon colonel avait voulu me
+permettre de le jeter à la mer, ajoutait-il en soupirant, il ne
+culbuterait pas le monde aujourd'hui!» (Il est inutile d'avertir que
+ce propos d'émigré se tenait longtemps après).
+
+Le lendemain de l'arrivée à Ajaccio, monsieur Buonaparte le père,
+accompagné de toute sa famille, vint faire une visite de remerciements
+à mon père. C'est de ce jour qu'ont commencé ses relations avec Pozzo
+di Borgo. Mon père rendit une visite à madame Buonaparte. Elle
+habitait à Ajaccio une petite maison des meilleures de la ville, sur
+la porte de laquelle était écrit en coquilles d'escargot: _Vive
+Marbeuf_. Monsieur de Marbeuf avait été le protecteur de la famille
+Buonaparte. La chronique disait que madame Buonaparte en avait été
+fort reconnaissante. Lors de la visite de mon père, elle était encore
+une très belle femme: il la trouva dans sa cuisine, sans bas, avec un
+simple jupon attaché sur une chemise, occupée à faire des confitures.
+Malgré sa beauté, elle lui parut digne de son emploi.
+
+Après avoir été chargé d'une commission relative aux Hollandais
+réfugiés en 1788, mon père fut nommé ministre à la Haye, et il était
+dans cette situation lors de notre séjour en Angleterre. Une querelle
+entre le prince d'Orange et l'ambassadeur de France avait fait décider
+à la Cour de Versailles qu'elle n'enverrait plus qu'un ministre en
+Hollande. La République ne voulait recevoir qu'un ambassadeur. Cette
+tracasserie empêchait mon père de se rendre à son poste; il prenait
+d'autant plus patience qu'il espérait arriver par là au rang
+d'ambassadeur qu'il n'aurait pu avoir d'emblée.
+
+La ville de Versailles avait fait des réflexions sur le dommage que
+lui causait l'absence de la Cour. L'effervescence s'était calmée, et
+elle regrettait les tristes journées d'octobre. Au retour de ma mère,
+elle fut on ne saurait mieux accueillie par ceux-là mêmes qui
+déblatéraient le plus contre elle à son départ; toutefois nous n'y
+restâmes pas longtemps. Nous commençâmes par aller passer l'été à
+Bellevue; et nous habitâmes, l'hiver suivant, un appartement dans le
+pavillon de Marsan, aux Tuileries.
+
+J'ai parfaitement présente une scène de cet été. Je n'avais pas vu la
+Reine depuis bien des mois. Elle vint à Bellevue sous l'escorte de la
+garde nationale; j'étais élevée dans l'horreur de cet habit. La Reine,
+je crois, était déjà à peu près prisonnière, car ce monde ne la
+quittait jamais. Toujours est-il que, lorsqu'elle m'envoya chercher,
+je la trouvai sur la terrasse entourée de gardes nationaux. Mon petit
+coeur se gonfla à cet aspect et je me mis à sangloter. La Reine
+s'agenouilla, appuya son visage contre le mien et les voilà tous deux
+de mes longs cheveux blonds, en me sollicitant de cacher mes larmes.
+Je sentis couler les siennes. J'entends encore son «_paix, paix_, mon
+Adèle»; elle resta longtemps dans cette attitude.
+
+Tous les spectateurs étaient émus, mais il fallait l'incurie de
+l'enfance pour oser le témoigner dans ces moments où tout était
+danger. Je ne sais si cette scène fut rapportée, mais la Reine ne
+revint plus à Bellevue, et c'est la dernière fois que je l'aie vue
+autrement que de loin pendant mon séjour aux Tuileries. J'ai conservé
+de ce moment une impression qui est encore très vive. Je peindrais son
+costume. Elle était en _Pierrot de linon_ blanc, brodé en branches de
+lilas de couleur, un fichu bouffant, un grand chapeau de paille dont
+les larges rubans lilas flottants se rattachaient par un gros noeud à
+l'endroit où le fichu croisait.
+
+Pauvre princesse, pauvre femme, pauvre mère, à quel affreux sort elle
+était réservée! Elle se croyait bien malheureuse alors, ce n'était que
+le commencement de ses peines! Son fils, le second Dauphin, l'avait
+accompagnée à Bellevue, et il jouait avec mon frère dans le sable. Les
+gardes nationaux se mêlaient à ces jeux, et les deux enfants étaient
+trop jeunes pour en être gênés. Je ne m'en serais pas approchée pour
+l'empire du monde. Je restai près de la Reine qui me tenait par la
+main. On m'a dit depuis qu'elle s'était crue obligée d'expliquer à sa
+suite que le premier Dauphin m'aimait beaucoup, qu'elle ne m'avait pas
+vue depuis sa mort et que c'était là le motif de notre mutuelle
+sensibilité.
+
+Loin de se calmer, la Révolution devenait de plus en plus menaçante.
+Le Roi, qui formait le projet de quitter Paris, désirait en éloigner
+ses tantes. Elles demandèrent à l'Assemblée nationale et obtinrent la
+permission d'aller à Rome. Avant de partir, elles s'établirent à
+Bellevue.
+
+Mon père avait été nommé ministre à Pétersbourg en remplacement de
+monsieur de Ségur (1790). Le rapport public du ministre portait que ce
+choix avait été fait parce que l'impératrice Catherine ne consentirait
+pas à recevoir un envoyé _patriote_. Cette circonstance devait finir
+par rendre la position de mon père très dangereuse. Cependant il ne
+pensait pas à s'éloigner mais il voulait que sa femme et ses enfants
+quittassent la France. Aussitôt que Mesdames auraient franchi la
+frontière, ma mère devait les suivre.
+
+La veille du jour fixé pour le départ de Mesdames, mon père, qui
+passait sa vie dans les groupes, y recueillit que l'on ne voulait plus
+les laisser s'éloigner. Les orateurs démagogues prêchaient une
+croisade contre Bellevue, à l'effet d'aller chercher _les vieilles_ et
+de les ramener à Paris: on ne pouvait avoir trop d'otages, etc. La
+foule obéissante prenait déjà le chemin de Bellevue.
+
+Mon père retourna vite aux Tuileries, fit mettre des bottes à son
+valet de chambre, nommé Bermont, dont j'aurai encore à parler, le mena
+chez la princesse de Tarente, qui logeait au faubourg Saint-Germain et
+avec laquelle il était fort lié, fit seller un de ses chevaux, et
+envoya Bermont par la plaine de Grenelle et le chemin de Meudon
+prévenir Mesdames qu'il fallait qu'elles partissent sur l'heure même.
+
+Les ordres n'étaient donnés que pour quatre heures du matin; il en
+était dix du soir. Les gens de Mesdames murmuraient; un grand nombre
+aurait désiré que le voyage n'eût pas lieu. Bermont se rendit aux
+écuries; on n'attelait pas. Il revint trouver madame Adélaïde, lui
+dit qu'il n'y avait pas un moment à perdre, que lui-même avait entendu
+les hurlements de la colonne qui s'avançait de l'autre côté de la
+Seine. Enfin, Mesdames consentirent à monter dans la voiture de
+monsieur de Thiange qui se trouvait par hasard dans la cour. Alors
+leurs gens se décidèrent, les voitures de voyage avancèrent. À peine
+la dernière sortait-elle par la grille de Meudon que la grille du côté
+de Sèvres fut assaillie par la multitude. Elle fut bientôt forcée: on
+entra dans le château qui fut mis au pillage, mais Mesdames avaient
+échappé au danger.
+
+On a accusé le comte Louis de Narbonne de le leur avoir fait courir,
+parce que, chevalier d'honneur de madame Adélaïde, il devait
+l'accompagner et préférait rester à Paris. Mon père a toujours regardé
+cette assertion comme une de ces absurdes calomnies que l'esprit de
+parti invente contre les gens qui ne partagent pas ses passions. Au
+reste, mon père était prévenu pour le comte Louis, il l'aimait
+tendrement; leur affection était mutuelle, et les opinions politiques
+avaient peine à les désunir. Le comte Louis disait: «Je suis la
+passion honteuse de d'Osmond, vainement il se débat contre; et, moi,
+je ne m'accoutumerai jamais à le voir dans le parti des bêtes». Ils se
+rencontraient rarement mais, quand ils se voyaient, c'était toujours
+avec amitié.
+
+Mesdames furent arrêtées en route. Rendues à la liberté par un décret
+de l'Assemblée, elles poursuivirent leur route. Nous commençâmes la
+nôtre qui s'effectua sans accident, et nous rejoignîmes Mesdames à
+Turin.
+
+Établie à Rome, ma mère y passa quelques mois dans une vive inquiétude
+sur les dangers où mon père était exposé. Il vint nous rejoindre au
+printemps de l'année 1792, quelques mois après la fuite de Varennes.
+Voici ce que je lui ai entendu raconter depuis:
+
+Le Roi avait formé le projet de s'éloigner de Paris pour se rendre
+dans une ville de guerre dont la garnison fût fidèle. Monsieur de
+Bouillé, commandant dans l'Est, était chargé de préparer les lieux,
+puis de faire les dispositions du voyage. Mon père était dans la
+confidence. Il devait, sous prétexte de se rendre à son poste en
+Russie, quitter Paris, s'arrêter à la frontière, venir rejoindre le
+Roi où il serait et prendre ses derniers ordres pour la rédaction
+d'une lettre ou manifeste qu'il devait porter aux Cours du Nord, en
+leur expliquant la position du Roi qui, échappé des mains des
+factieux, se trouvait en situation de faire appel à tout ce qui était
+fidèle en France. Le Roi demandait surtout aux Cours étrangères de ne
+reconnaître d'autre autorité que la sienne et de ne point traiter avec
+les princes émigrés. Il existait déjà entre le château des Tuileries
+et le conseil de monsieur le comte d'Artois la plus vive
+animadversion.
+
+Mon père pressait monsieur de Montmorin de l'expédier, mais les
+paresseuses lenteurs de ce ministre, qui n'était pas dans le secret,
+retardaient son départ. Il n'osait partir sans ses instructions dans
+la crainte d'inspirer des soupçons. Le jour fixé pour la fuite
+approchait; enfin on lui promit que ses lettres de créance seraient
+prêtes le lendemain.
+
+Il se promenait aux Champs-Élysées; il vit passer la voiture du Roi
+revenant de Saint-Cloud. La Reine se pencha en dehors de la portière
+et lui fit des signes de la main. Il ne les comprit pas alors, mais
+ils lui furent expliqués lorsque, le lendemain matin, son valet de
+chambre lui apprit, en entrant chez lui, le départ de la famille
+royale. Il avait été avancé de quarante-huit heures parce qu'un
+changement de service parmi les femmes de monsieur le Dauphin aurait
+fait arriver une personne dont on se méfiait.
+
+Mon père n'avait pas vu la Reine depuis cette décision et n'avait pu
+être averti; au reste, il n'aurait pu partir sans les instructions du
+ministre. Il vit donc sa mission manquée et ne s'occupa plus que du
+moyen d'aller rejoindre le Roi, lorsqu'il le saurait à Montmédy. Cette
+préoccupation ne l'empêcha pas de courir toute la matinée. Il trouva
+la ville dans la stupeur. Les démagogues étaient dans l'effroi; les
+royalistes n'osaient encore témoigner leur joie. Tous gardaient le
+silence et personne n'agissait. Bientôt arriva le courrier porteur de
+la nouvelle de l'arrestation; alors la ville fut assourdie des cris et
+des vociférations de toute la canaille qu'on put recruter. Les
+Jacobins reprirent leur audace et les honnêtes gens se cachèrent.
+
+Ce fut de sa fenêtre du pavillon de Marsan que mon père vit arriver
+l'horrible escorte qui ramenait au château, à travers le jardin, les
+illustres prisonniers. Ils furent une heure et demie à se rendre du
+pont tournant au palais. À chaque instant, le peuple faisait arrêter
+la voiture pour les abreuver d'insultes et avec l'intention d'arracher
+les gardes du corps qu'on avait garrottés sur le siège. Cependant cet
+affreux cortège arriva sans qu'il y eût de sang répandu; s'il en avait
+coulé une goutte, probablement tout ce qui était dans ce fatal
+carrosse eût été massacré. Tous s'y attendaient et s'y étaient
+résignés.
+
+Aussitôt qu'il fut possible de pénétrer jusqu'aux princes, mon père y
+arriva. La Reine lui raconta les événements avec autant de douceur que
+de magnanimité, n'accusant personne et ne s'en prenant qu'à la
+fatalité du mauvais succès de cette entreprise qui pouvait changer
+leur destin.
+
+Il y a bien des relations de ces événements, mais l'authenticité de
+celle-ci, recueillie de la bouche même de la Reine, me décide à
+retracer les détails qui me sont restés dans la mémoire parmi ceux que
+j'ai entendu raconter à mon père.
+
+La voiture de voyage avait été commandée par madame Sullivan (depuis
+madame Crawford) que monsieur de Fersen y avait employée pour une de
+ses amies, la baronne de Crafft. C'était pour cette même baronne, sa
+famille et sa suite qu'on avait obtenu un passeport parfaitement en
+règle et un permis de chevaux de poste. La voiture avait été depuis
+plusieurs jours amenée dans les remises de madame Sullivan. Elle se
+chargea du soin d'y placer les effets nécessaires à l'usage de la
+famille royale.
+
+On aurait désiré que les habitants des Tuileries se dispersassent,
+mais ils ne voulurent pas se séparer. Le danger était grand, et ils
+voulaient, disaient-ils, se sauver ou périr ensemble. Monsieur et
+Madame, qui consentirent à partir chacun de leur côté, arrivèrent sans
+obstacle. À la vérité, ils ne cherchèrent que la frontière la plus
+voisine; et le Roi, ne devant pas quitter la France, n'avait qu'une
+route à suivre. On avait pris beaucoup de précautions, mais la
+dernière manqua.
+
+La berline de la baronne de Crafft devait être occupée par le Roi, la
+Reine, madame Élisabeth, les deux enfants et le baron de Viomesnil.
+Deux gardes du corps en livrée étaient sur le siège. Madame de Tourzel
+ne fut informée du départ qu'au dernier moment. Elle fit valoir les
+_droits de sa charge_ qui l'autorisaient à ne jamais quitter monsieur
+le Dauphin. L'argument était péremptoire pour ceux auxquels il était
+adressé, et elle remplaça monsieur de Viomesnil dans la voiture. Dès
+lors, la famille royale n'avait avec elle personne en état de prendre
+un parti dans un cas imprévu. Ce n'étaient pas de simples gardes du
+corps, quelque dévoués qu'ils fussent, qui assumeraient cette
+responsabilité. Cette décision fut connue trop tard pour qu'on y pût
+remédier.
+
+Le jour et l'heure arrivés, le Roi et la Reine se retirèrent comme de
+coutume et se couchèrent. Ils se relevèrent aussitôt, s'habillèrent de
+vêtements qu'on leur avait fait parvenir, et partirent seuls des
+Tuileries. Le Roi donnait le bras à la Reine; en passant sous le
+guichet, les boucles de ses souliers s'accrochèrent, il pensa tomber.
+La sentinelle l'aida à se soutenir, et s'informa s'il était blessé. La
+Reine se crut perdue. Ils passèrent.
+
+En traversant le Carrousel, ils furent croisés par la voiture de
+monsieur de Lafayette; les flambeaux portés par ses gens éclairèrent
+l'auguste couple. Monsieur de Lafayette avança la tête; ils eurent
+l'inquiétude d'être reconnus, mais la voiture continua sa course.
+Enfin, ils atteignirent le coin du Carrousel. Monsieur de Fersen les
+suivait de loin; il hâta le pas, ouvrit la portière d'une voiture de
+remise où madame de Tourzel et les deux Enfants étaient déjà placés.
+Monsieur le Dauphin était vêtu en fille; c'était le seul déguisement
+qui eût été adopté. On attendit quelques minutes madame Élisabeth. Sa
+sortie du palais avait éprouvé des difficultés. Une fille de
+garde-robe dévouée lui donnait le bras.
+
+Le marquis de Briges était le cocher de cette voiture; le comte de
+Fersen monta derrière. On sortit heureusement de la barrière. La
+voiture de voyage ne se trouva pas au dehors, comme il était convenu.
+On attendit plus d'une heure; enfin, on reconnut qu'on s'était trompé
+de barrière. Le lieu proposé d'abord pour le rendez-vous avait été
+changé; on avait négligé de prévenir monsieur de Briges.
+
+Afin de ne point repasser les barrières, il fallut faire un assez long
+détour pour gagner celle où se trouvait la voiture de poste. Elle y
+était, en effet, mais il y avait eu beaucoup de temps perdu. Les
+illustres fugitifs s'y établirent promptement. Ce fut dans ce moment
+que monsieur de Fersen remit à un des gardes du corps, qui n'en avait
+pas, ses pistolets sur lesquels son nom était gravé et qui ont été
+trouvés à Varennes.
+
+Aucun accident ne retarda la marche; les postillons, bien payés, sans
+exagération, menaient rapidement. En voyant Charles de Damas à son
+poste, les voyageurs se flattèrent que les retards apportés à leur
+départ n'auraient pas de suites fâcheuses; ils commencèrent à prendre
+quelque sécurité. Il faisait une chaleur extrême; monsieur le Dauphin
+en souffrait beaucoup. On baissa les jalousies qu'on tenait levées et,
+en arrivant au relais de Sainte-Menehould, on oublia de tirer les
+stores du côté du Roi et de la Reine, placés vis-à-vis l'un de
+l'autre.
+
+Leurs figures, et surtout celle du Roi, étaient les plus connues. Le
+Roi aperçut un homme, appuyé contre les roues de la voiture qui le
+regardait attentivement. Il se baissa sous prétexte de jouer avec ses
+enfants et dit à la Reine de tirer le store dans quelques instants,
+sans se presser. Elle obéit, mais, en se relevant, le Roi vit le même
+homme appuyé sur la roue de l'autre côté de la voiture et le regardant
+attentivement. Il tenait un écu à la main et semblait confronter les
+deux profils; mais il ne disait rien.
+
+Le Roi dit: «Nous sommes reconnus, serons-nous trahis? C'est à la
+garde de Dieu.»
+
+Cependant, on achevait d'atteler. L'homme restait appuyé sur la roue,
+dans un profond silence; il ne l'abandonna qu'au moment où elle se mit
+en mouvement. Lorsqu'ils eurent quitté le relais de Sainte-Menehould,
+les pauvres fugitifs crurent avoir échappé à ce nouveau danger, et le
+Roi dit qu'il faudrait s'occuper de découvrir cet homme pour le
+récompenser, car certainement il les avait reconnus, que lui le
+retrouverait entre mille. Hélas, il était destiné à le revoir.
+
+Que se passe-t-il dans la tête de ce Drouet, car c'était lui: eut-il
+un moment de pitié, un moment d'hésitation, ou bien, Sainte-Menehould
+n'étant qu'un tout petit hameau, craignait-il de ne pouvoir ameuter
+assez de monde pour arrêter la voiture? Je ne sais, mais, bientôt
+après, il monta à cheval et prit la route de Clermont dont il était
+maître de poste et où il comptait précéder les voyageurs.
+
+Il en était très près, et s'étonnait de n'avoir pas encore atteint la
+voiture, lorsqu'il rencontra des postillons de retour:
+
+«La voiture a-t-elle encore beaucoup d'avance? cria-t-il.
+
+«--Nous n'avons pas vu de voiture.
+
+«--Comment!» et il dépeignit la voiture.
+
+«Elle n'est pas sur cette route, mais j'ai vu, de la hauteur, une
+berline sur celle de Varennes; c'est peut-être cela.»
+
+Drouet n'en douta pas. En effet, à l'embranchement de la route de
+Clermont et de celle de Varennes, les gardes du corps avaient fait
+suivre cette dernière aux postillons. Ils avaient fait quelque légère
+difficulté sur ce que le relais était plus long et qu'on aurait dû
+avertir à la poste; mais ils avaient passé outre et menaient si bon
+train que Drouet eut peine à les atteindre.
+
+Qu'on suppose l'alarme des voyageurs en reconnaissant l'homme de la
+roue sur un cheval couvert d'écume. Il fit de vifs reproches aux
+postillons de mener si vite dans un relais si long, leur ordonna de
+ralentir le pas en les menaçant de les dénoncer au maître de poste de
+Sainte-Menehould, et lui-même prit les devants. On n'osait pas trop
+presser les postillons; d'ailleurs, on espérait encore éviter le
+danger.
+
+Un relais, préparé par les soins de monsieur de Bouillé, devait être
+placé avant l'entrée de Varennes. Il était nécessaire de passer le
+pont situé à la sortie de la petite ville, mais on ne ferait que la
+traverser. Et, comme il y avait une escorte avec les chevaux de
+voiture, on pouvait se flatter de ne pas trouver d'obstacle. Le jour
+tombait. Le relais qui devait être au bas de la montée de Varennes ne
+s'y trouva pas. On l'espérait en haut; il n'y était pas davantage. Les
+gardes du corps frappèrent à la glace:
+
+«Que faut-il faire?
+
+«--Aller, répondit-on.»
+
+On arriva à la poste. La nuit était close; il n'y avait pas,
+disait-on, de chevaux à l'écurie. Les postillons refusèrent de doubler
+la poste sans faire rafraîchir leurs chevaux. Pendant qu'on
+parlementait, la Reine vit passer des dragons portant leurs selles sur
+leurs dos. Elle espéra que le détachement et le relais allaient enfin
+paraître; mais les chevaux de voiture étaient placés à une extrémité
+de la ville, ceux des dragons à une autre, et le pont les séparait.
+
+On vint presser les voyageurs de quitter la voiture et de faire
+reposer les enfants pendant que les postillons feraient rafraîchir les
+chevaux de poste. Ils craignirent d'exciter les soupçons en persistant
+dans leur premier refus; ils entrèrent dans une maison, mais déjà ils
+étaient dénoncés et reconnus. Une charrette, renversée sur le pont,
+ferma la communication au détachement de dragons; le tocsin sonna; et,
+lorsque le duc de Choiseul, qui s'était égaré dans des chemins de
+traverse et qui se fiait aux précautions ordonnées à Varennes, y
+arriva, il n'était plus temps de sauver le Roi autrement qu'en le
+plaçant ainsi que sa famille sur des chevaux de troupe et en prenant
+au galop le chemin d'un gué. Cela ne pouvait se faire que de vive
+force et en tirant des coups de pistolet. Monsieur de Choiseul le
+proposa, le Roi s'y refusa; il dit qu'il ne consentirait jamais à
+faire couler une goutte de sang français. La Reine n'insista pas;
+mais il était clair dans son récit qu'elle aurait adopté la
+proposition de monsieur de Choiseul. Au reste, elle dit à mon père
+que, du moment où le relais avait manqué, elle n'avait plus eu
+d'espoir et avait compris qu'ils étaient perdus.
+
+Malheureusement, le comte de Bouillé avait confié l'important poste de
+Varennes à son fils, le comte Louis de Bouillé. Il s'y conduisit avec
+une légèreté et une incurie sans exemple. Sans la faiblesse paternelle
+de monsieur de Bouillé, qui lui fit donner cette mission à un homme de
+vingt ans, il est probable que la Révolution aurait pris une autre
+marche; peut-être même n'en serait-il sorti que de salutaires
+améliorations à la Constitution française.
+
+Ce Drouet, que tout à l'heure le pauvre Roi pensait à récompenser, se
+présenta comme un maître insolent vis-à-vis de la famille éplorée.
+Bientôt elle fut en butte à tous les outrages. Je ne me rappelle pas
+d'autres détails, si ce n'est que la Reine se louait des procédés de
+Barnave, pendant le cruel retour, surtout en les comparant à ceux de
+monsieur de Latour-Maubourg.
+
+J'ai dit que le Roi était fort opposé aux démarches que monsieur le
+comte d'Artois faisait en son nom. Cette opposition ne diminua pas
+après la réunion de Monsieur à son frère, et les prisonniers des
+Tuileries furent en complète hostilité avec les chefs de Coblentz.
+
+La Reine, avec l'approbation du Roi, entretenait une correspondance
+dont le baron de Breteuil, alors à Bruxelles, était le principal
+agent, et qui avait pour premier but d'éloigner les cabinets étrangers
+de prêter les mains aux intrigues des princes. On se cachait pour cela
+de madame Élisabeth qui penchait pour les opinions de ses frères, de
+façon que, même dans l'intérieur de ce triste château, la confiance
+n'était pas complète.
+
+Mon père était l'intermédiaire de la correspondance de la Reine avec
+monsieur de Breteuil. Il portait ses lettres chez monsieur de Mercy;
+et, quelquefois, lorsqu'on craignait d'exciter l'attention par des
+visites trop fréquentes, c'était Bermont qui allait les recevoir des
+mains de la Reine. Mon père a eu la certitude qu'une somme de soixante
+mille francs lui avait été offerte pour livrer ces papiers. S'il avait
+remis une de ces lettres de la Reine qu'il savait porter, certes il
+aurait pu la vendre bien cher.
+
+La situation de la famille royale devenait de jour en jour plus
+intolérable. Le Roi consentit enfin à reconnaître et à jurer la
+Constitution. Que ceux qui l'accusent de faiblesse se mettent à sa
+place avant de le condamner. Mon père ne se l'est jamais permis; mais
+il a fortement désapprouvé le plan suivi par lequel il devait apporter
+tous les obstacles possibles à la Constitution qu'il venait
+d'accepter:
+
+«Puisque vous l'avez jurée, Sire, disait-il, il faut la suivre
+loyalement, franchement, l'exécuter en tout ce qui dépend de vous.
+
+«--Mais elle ne peut pas marcher.
+
+«--Hé bien, elle tombera, mais il ne faut pas que ce soit par votre
+faute.»
+
+Dans ces nouveaux prédicaments, mon père blâma hautement la
+correspondance de la Reine avec Bruxelles. Elle eut l'air de
+l'écouter, de se ranger à son avis; mais elle se cacha seulement de
+lui, et trouva un autre agent, sans pourtant lui en savoir mauvais
+gré, ni lui retirer sa confiance sur d'autres points.
+
+Ces pauvres princes ne voulaient suivre complètement les avis de
+personne, et cependant accueillaient et acceptaient en partie tous
+ceux qu'on leur donnait. Il en résultait dans leur conduite un décousu
+qui se traduisait aisément en fausseté aux yeux de leurs ennemis et
+en lâcheté vis-à-vis de leurs soi-disant amis des bords du Rhin; car,
+il ne faut pas l'oublier, Coblentz a été aussi fatal et presque aussi
+hostile à Louis XVI que le club des Jacobins.
+
+La mission que mon père avait dû remplir, si la fuite du Roi avait
+réussi, était annulée par l'arrestation de Varennes. Il demanda à Sa
+Majesté la permission de donner sa démission du poste de Pétersbourg.
+Dans son opinion, le Roi, ayant accepté la Constitution, ne devait se
+servir que de ce qu'on appelait _les patriotes_, de gens qui avaient
+la réputation aussi bien que la volonté d'y être attachés. Mon père,
+aristocrate prononcé, tel raisonnable qu'il pût être, n'était plus
+qu'un embarras, et il témoigna l'intention d'aller rejoindre ma mère à
+Rome.
+
+Le Roi l'y autorisa, en ajoutant que, lorsque le temps des honnêtes
+gens et des sujets fidèles serait revenu, il saurait où le retrouver.
+Il le remercia de ne point faire le projet d'aller à Coblentz. La
+Reine surtout insista beaucoup pour qu'il prît la route de l'Italie:
+
+«Vous êtes à nous, monsieur d'Osmond; nous voulons vous conserver.»
+
+Le bon sens du Roi avait compris tout le danger de l'émigration comme
+elle existait en Allemagne, et mon père partageait trop ses opinions
+pour être tenté de s'y rendre. Au reste, il aurait été probablement
+mal reçu, car tous ceux qui, au risque de leur vie, se dévouaient au
+service du Roi, étaient regardés de fort mauvais oeil par les princes
+ses frères, surtout par monsieur le comte d'Artois qui, à cette
+époque, prenait l'initiative. Le caractère plus cauteleux de Monsieur
+l'a tenu dans la réserve tant que le Roi a vécu.
+
+Mon père resta encore quelque temps à Paris. Dans la dernière entrevue
+qu'il eut avec le Roi, celui-ci lui donna le brevet d'une pension de
+douze mille francs sur sa cassette.
+
+«Je ne suis pas bien riche, lui dit-il, mais vous n'êtes pas bien
+avide; nous nous retrouverons peut-être dans des temps où je pourrais
+mieux user de votre zèle et le récompenser plus dignement.»
+
+L'état de la santé de ma mère, qui devenait plus alarmant, décida
+enfin mon père à s'arracher de ces Tuileries où il ne voulait pas
+rester et qu'il ne pouvait quitter. Il arriva à Rome au printemps de
+l'année 1792.
+
+À la tristesse que lui donnaient les événements politiques, se joignit
+celle qui résultait de la perte de son frère, l'abbé d'Osmond, jeune
+homme de la plus belle espérance. Il s'était rendu à Saint-Domingue en
+1790, dans la pensée d'y conserver nos propriétés et d'y préparer une
+retraite à notre famille, si la France devenait inhabitable. Au
+commencement de l'insurrection de Saint-Domingue, il joua le rôle le
+plus honorable; mais, tombé entre les mains des nègres, il fut
+inhumainement massacré.
+
+Mon père avait retenu le vicomte d'Osmond à la tête du régiment (de
+Neustrie), qu'il commandait à Strasbourg, tant qu'il était resté en
+France. Mais, après son départ, le vicomte, accompagné de tous les
+officiers de son régiment, alla rejoindre l'armée des princes.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+ÉMIGRATION
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+ Séjour à Rome. -- Querelles dans l'intérieur de Mesdames. --
+ Société de ma mère. -- L'abbé Maury. -- Le cardinal d'York. -- La
+ croix de Saint-Pierre. -- Madame Lebrun. -- Séjour d'Albano. --
+ Arrivée à Naples. -- La reine de Naples et les princesses ses
+ filles. -- Parti pris de quitter l'Italie. -- Lady Hamilton. --
+ Ses attitudes. -- Bermont. -- Passage du Saint-Gothard. --
+ Mademoiselle à Constance. -- Arrivée en Angleterre.
+
+
+Je passerai rapidement sur le séjour que nous fîmes en Italie. Je n'en
+conserve qu'un léger souvenir; je me rappelle seulement avoir entendu
+faire des récits sur les bisbilles de la petite Cour de Mesdames qui,
+même alors, me semblaient d'un extrême ridicule. Les querelles des
+deux dames d'honneur étaient poussées au point de diviser le petit
+nombre de Français alors à Rome. On était du parti Narbonne ou du
+parti Chastellux, et on se détestait cordialement.
+
+L'attitude de mes parents se trouvait forcée par l'honneur que ma mère
+avait d'appartenir à madame Adélaïde; les Chastellux le reconnurent et
+ils restèrent en bons termes. Les enfants Chastellux vivaient en
+intimité avec moi, ainsi que Louise de Narbonne, petite-fille de la
+duchesse. Toutefois, pour ne pas faire de jaloux, nous étions tous
+également exclus de la présence des princesses.
+
+Je n'ai pas vu madame Adélaïde trois fois pendant le séjour à Rome; à
+la vérité, j'avais un peu passé l'âge où l'on s'amuse d'un enfant
+comme d'un petit chien. Malgré les querelles domestiques dont elles
+étaient témoins et victimes, jamais leurs entours ne sont parvenus à
+désunir les deux vieilles princesses. Elles sont mortes à peu de jours
+l'une de l'autre, ayant toujours vécu dans la plus tendre union.
+Madame Victoire avait une grande admiration pour sa soeur qui le lui
+rendait en affection.
+
+La faible santé de ma mère la retenait habituellement chez elle.
+Chaque soir, il s'y réunissait quelques personnes, au nombre
+desquelles les plus assidues étaient les prélats Caraffa, Albani,
+Consalvi, et enfin l'abbé Maury, alors le coryphée du parti royaliste.
+Toutes ces personnes étaient spirituelles et distinguées. Je
+m'accoutumais à prendre goût à leur conversation. J'étais très gâtée
+par elles, et principalement par l'abbé Maury et le prélat Consalvi.
+
+L'abbé Maury, en butte à toutes les haines, à toutes les intrigues
+romaines pour l'éloigner de la pourpre à laquelle la faveur du pape
+Pie VI l'appelait et y donnant sans cesse prise par ses inconvenances,
+fit un rude noviciat. Il venait raconter ses douleurs à ma mère; elle
+le consolait et l'encourageait, tout en le grondant. Le pape le nomma
+archevêque de Nicée, et l'envoya nonce au couronnement de l'empereur
+Léopold, ce qui lui assurait le chapeau.
+
+Au retour, il me donna la confirmation et, à cette occasion, une très
+belle topaze dont l'Empereur lui avait fait cadeau avec plusieurs
+autres pierres précieuses. Depuis que j'ai été témoin de l'excès
+fabuleux de son avarice, je ne conçois pas comment il a pu se
+dessaisir de ce bijou. Peut-être cette passion n'était pas arrivée au
+développement que nous lui avons connue.
+
+Monsignor Consalvi a eu une réputation européenne; j'en reparlerai
+plus tard.
+
+Le cardinal d'York, dernier rejeton des malheureux Stuart, habitait
+Rome. Ma mère était petite-fille du gouverneur de son père; à ce
+titre, il l'accueillit avec une bonté extrême.
+
+Il l'engagea à venir chez lui à Frascati, l'été, et, l'hiver, il
+exigeait qu'elle et mon père allassent fréquemment dîner chez lui. On
+le trouvait dans un grand palais peu meublé, sans feu nulle part, un
+capuchon sur la tête, deux grosses houppelandes sur le corps, les
+pieds sur une chaufferette et les mains dans un manchon. Ses convives
+auraient volontiers adopté le même costume, car on gelait chez lui.
+Par excès de bonté pour ma mère, il faisait allumer quelques lattes de
+bois dans un quatrième salon, et il prétendait qu'à cette distance sa
+respiration en était gênée. Notez qu'il avait du charbon allumé sous
+les pieds. Mais il faut bien conserver quelque chose de la royauté, ne
+fût-ce qu'une manie! Ses gens l'appelaient: Votre Majesté. Les
+commensaux, plus relevés, évitaient toute appellation, ce que l'emploi
+de la troisième personne dans l'italien rend plus facile. Il ne
+parlait que cette langue et un peu d'anglais si mauvais qu'on avait
+peine à le comprendre, ce qui lui déplaisait extrêmement.
+
+Toute sa tendresse se portait sur Consalvi qu'il traitait comme un
+fils; il ne pouvait se passer un moment d'_Ercole_, ainsi qu'il
+l'appelait à chaque instant, et le pauvre _Ercole_ en était souvent
+bien ennuyé.
+
+Le cardinal était alors furieux contre sa belle-soeur, la comtesse
+d'Albany, qui avait accepté une pension de la Cour de Londres; il en
+parlait avec une fort belle dignité royale très blessée. Depuis,
+lui-même a eu recours à la munificence anglaise. Tant il est vrai
+qu'en temps de révolution il est bien difficile de préciser d'avance
+ce à quoi on peut être amené. Certainement, à cette époque, le
+cardinal croyait de bonne foi qu'il aimerait mieux mourir que de se
+voir sur la liste des pensionnaires de l'Angleterre, et pourtant il a
+sollicité d'y être placé.
+
+Je me rappelle une aventure qui fit du bruit à Rome. Monsieur
+Wilbraham Bootle, jeune anglais, distingué par sa position sociale, sa
+figure, son esprit, et possesseur d'une immense fortune, y devint
+amoureux d'une miss Taylor qui était jolie, mais n'avait aucun autre
+avantage à apporter à son époux. Cependant monsieur Wilbraham Bootle
+brigua ce titre et obtint facilement son consentement. Le jour du
+mariage était fixé. À un grand dîner chez lord Camelford, on parla
+d'une ascension faite le matin à la croix posée sur le dôme de
+Saint-Pierre. La communication de la boule à la croix était
+extérieure. Monsieur Wilbraham Bootle dit que, sujet à des vertiges,
+il ne pourrait pas faire l'entreprise d'y arriver, et que rien au
+monde ne le déciderait à la tenter.
+
+«Rien au monde, dit miss Taylor.
+
+«--Non, en vérité.
+
+«--Quoi, pas même si je vous le demandais?
+
+«--Vous ne me demanderiez pas une chose pour laquelle j'avoue
+franchement ma répugnance.
+
+«--Pardonnez-moi, je vous le demande; je vous en prie; s'il le faut,
+je l'exige.»
+
+Monsieur Wilbraham Bootle chercha à tourner la chose en plaisanterie,
+mais miss Taylor insista, malgré les efforts de lord Camelford. Toute
+la compagnie prit rendez-vous pour se trouver le surlendemain à
+Saint-Pierre et assister à l'épreuve imposée au jeune homme. Il
+l'accomplit avec beaucoup de calme et de sang-froid. Lorsqu'il
+redescendit, la triomphante beauté s'avança vers lui, la main étendue;
+il la prit, la baisa, et lui dit:
+
+«Miss Taylor, j'ai obéi au caprice d'une charmante personne.
+Maintenant, permettez-moi, en revanche, de vous offrir un conseil:
+quand vous tiendrez à conserver le pouvoir, n'en abusez jamais. Je
+vous souhaite mille prospérités; recevez mes adieux.»
+
+Sa voiture de poste l'attendait sur la place de Saint-Pierre; il monta
+dedans et quitta Rome. Miss Taylor eut tout le loisir de regretter sa
+sotte exigence. Dix ans après, je l'ai revue encore fille; j'ignore ce
+qu'elle est devenue depuis.
+
+Je voyais souvent madame Lebrun ou plutôt sa fille. Elle était une de
+mes camarades de jeu. Madame Lebrun, très bonne personne, était encore
+jolie, toujours assez sotte, avait un talent distingué, et possédait à
+l'excès toutes les petites minauderies auxquelles son double titre
+d'artiste et de jolie femme lui donnait droit. Si le mot de _petite
+maîtresse_ n'était pas devenu d'aussi mauvais goût que les façons
+qu'on lui prête, on pourrait le lui appliquer.
+
+Le cardinal Corradini, oncle de Consalvi, possédait à Albano une
+petite maison qu'il prêta à ma mère et où nous passâmes deux étés. Je
+conserve un assez faible souvenir de ce ravissant pays, mais un très
+vif du plaisir que j'avais à y monter sur l'âne du jardinier.
+
+Vers le commencement de 1792, arriva à Rome sir John Legard avec sa
+femme, miss Aston, cousine germaine de ma mère. Cette relation de
+famille amena promptement une grande intimité. Les ressources que mes
+parents avaient apportées de France s'épuisaient. Un seul quartier de
+la pension donnée par le Roi avait été payé. Le chevalier Legard leur
+demanda de l'accompagner à Naples, et de retourner ensuite avec lui
+dans son manoir de Yorkshire où il leur offrait la plus généreuse et
+la plus amicale hospitalité. Mes parents acceptèrent de passer avec
+lui quelque temps à Naples, sans s'engager au delà. Le chevalier
+Legard n'insista pas.
+
+Nous restâmes dix mois à Naples. Ma mère fut très accueillie et fort
+goûtée par la Reine qui lui faisait conter la Cour de France et tout
+ce commencement de la Révolution, si intéressant pour elle et comme
+reine et comme soeur.
+
+J'étais admise auprès des princesses ses filles, et c'est là où a
+commencé ma liaison, si j'ose me servir de cette expression, avec la
+princesse Amélie, depuis reine des Français. Nous parlions français et
+anglais, nous lisions ensemble, j'allais passer des journées avec elle
+à Portici et à Caserte. Elle me distinguait de toutes ses autres
+petites compagnes. J'étais moins en rapport avec ses soeurs, quoique
+nous fussions presque aussi souvent ensemble.
+
+Cependant, après madame Amélie, j'aimais assez madame Antoinette,
+depuis princesse des Asturies. Quant à madame Christine, qui est
+devenue reine de Sardaigne, nous l'excluions de tous nos plaisirs
+auxquels, quoique plus âgée, elle aurait volontiers pris part. Les
+deux princesses aînées, l'Impératrice et la grande-duchesse de
+Toscane, étaient mariées à cette époque.
+
+Il y avait beaucoup d'étrangers à Naples, et je crois qu'on s'y
+amusait; pour moi, comme de raison, je ne prenais que peu de part à
+ces gaietés. On me menait quelquefois à l'Opéra. J'étais déjà bonne
+musicienne, et je commençais à avoir une assez belle voix dont
+Cimarosa s'était enthousiasmé. Il ne donnait pas de leçons, mais il
+venait fréquemment me faire chanter et m'avait donné un maître qu'il
+dirigeait.
+
+Le moment de quitter Naples approchait. Le chevalier Legard demanda
+derechef à mes parents de le suivre en Angleterre. Les communications
+avec Saint-Domingue, dont on espérait encore quelques secours, y
+étaient plus faciles. Mon père avait conservé en Hollande tout son
+mobilier d'ambassade dont on pouvait tirer quelque parti. Enfin, et au
+pis aller, sir John Legard offrait chez lui, avec toute la délicatesse
+possible, une retraite honorable. Pendant les dix mois que nous avions
+passés à Naples, il avait comblé mes parents de toutes les marques
+d'amitié. En restant en Italie, nous devions tomber incessamment à la
+charge de Mesdames. Elles-mêmes commençaient à se trouver dans la
+gêne, et leurs entours ne verraient pas volontiers une nouvelle
+famille s'installer dans leur commensalité.
+
+Toutes ces réflexions décidèrent mes parents à accepter les offres
+pressantes du chevalier Legard, après en avoir obtenu l'agrément de
+madame Adélaïde. Elle consentit à leur départ, en ajoutant que, s'ils
+ne trouvaient pas à s'établir en Angleterre, tant qu'elle aurait un
+morceau de pain, elle le partagerait avec eux. La reine de Naples
+essaya de conserver ma mère à Naples; elle lui offrit même une petite
+pension, mais alors on espérait encore dans ses propres ressources. La
+Reine, d'ailleurs, passait pour capricieuse, et la faveur de lady
+Hamilton commençait. Cette lady Hamilton a eu une si fâcheuse
+célébrité que je crois devoir en parler.
+
+Monsieur Greville, entrant un jour dans sa cuisine, vit au coin de la
+cheminée une jeune fille n'ayant qu'un pied chaussé, parce qu'elle
+raccommodait le gros bas de laine noire destiné à couvrir l'autre. En
+levant les yeux, elle lui montra une beauté céleste. Il découvrit
+qu'elle était la soeur de son palefrenier. Il n'eut pas grand'peine à
+lui faire monter l'escalier et à l'établir dans son salon. Il vécut
+avec elle quelque temps, lui fit apprendre un peu à lire et à écrire.
+
+Le feu s'étant mis dans les affaires de ce jeune homme très dérangé,
+il se trouva obligé de quitter Londres subitement. En ce moment, son
+oncle, sir William Hamilton, ministre d'Angleterre à Naples, s'y
+trouvait en congé. Il lui raconta que son plus grand chagrin était la
+nécessité d'abandonner une jeune créature fort belle qu'il avait chez
+lui et qui allait se trouver dans la rue. Sir William lui promit d'en
+avoir soin.
+
+En effet, il alla la chercher au moment où les huissiers l'expulsaient
+de chez monsieur Greville, et bientôt il en devint éperdument
+amoureux. Il l'emmena en Italie. Je ne sais quel rôle elle joua auprès
+de lui; mais, au bout de quelques années, il finit par l'épouser.
+Jusque-là, il semblait la traiter avec une affection paternelle qui
+convenait à son âge et lui avait permis, jusqu'à un certain point, de
+la présenter dans le monde peu difficile de l'Italie.
+
+Cette créature, belle comme un ange et qui n'avait jamais pu apprendre
+à lire et à écrire couramment, avait pourtant l'instinct des arts.
+Elle profita promptement des avantages que le séjour d'Italie et les
+goûts du chevalier Hamilton lui procurèrent. Elle devint bonne
+musicienne, et surtout se créa un talent unique, dont la description
+paraît niaise, qui pourtant enchantait tous les spectateurs et
+passionnait les artistes. Je veux parler de ce qu'on appelait les
+_attitudes_ de lady Hamilton.
+
+Pour satisfaire au goût de son mari, elle était habituellement vêtue
+d'une tunique blanche ceinte autour de la taille; ses cheveux
+flottaient ou étaient relevés par un peigne, mais sans avoir la forme
+d'une coiffure quelconque. Lorsqu'elle consentait à donner une
+représentation, elle se munissait de deux ou trois schalls de
+cachemire, d'une urne, d'une cassolette, d'une lyre, d'un tambour de
+basque. Avec ce léger bagage et dans son costume classique, elle
+s'établissait au milieu d'un salon. Elle jetait sur sa tête un schall
+qui, traînant jusqu'à terre, la couvrait entièrement, et, ainsi
+cachée, se drapait des autres. Puis elle le relevait subitement,
+quelquefois elle s'en débarrassait tout à fait, d'autres fois, à
+moitié enlevé, il entrait comme draperie dans le modèle qu'elle
+représentait. Mais toujours elle montrait la statue la plus
+admirablement composée.
+
+J'ai entendu dire à des artistes que, si on avait pu l'imiter, l'art
+n'aurait rien trouvé à y changer. Souvent elle variait son attitude et
+l'expression de sa physionomie. «Passant du grave au doux, du plaisant
+au sévère», avant de laisser retomber le schall, dont la chute
+figurait une espèce d'entr'acte.
+
+Je lui ai quelquefois servi d'accessoire pour former un groupe. Elle
+me plaçait dans la position convenable et me drapait avant d'enlever
+le schall qui, nous enveloppant, nous servait de rideau. Mes cheveux
+blonds contrastaient avec ses magnifiques cheveux noirs dont elle
+tirait grand parti. Un jour, elle m'avait placée à genoux devant une
+urne, les mains jointes; dans l'attitude de la prière. Penchée sur
+moi, elle semblait abîmée dans sa douleur; toutes deux nous étions
+échevelées. Tout à coup, se redressant et s'éloignant un peu, elle me
+saisit par les cheveux d'un mouvement si brusque que je me retournai
+avec surprise et même un peu d'effroi, ce qui me fit entrer dans
+l'esprit de mon rôle, car elle brandissait un poignard. Les
+applaudissements passionnés des spectateurs artistes se firent
+entendre avec les exclamations de: _Bravo la Médéa!_ Puis, m'attirant
+à elle, me serrant sur son sein en ayant l'air de me disputer à la
+colère du ciel, elle arracha aux mêmes voix le cri de: _Viva la
+Niobé!_
+
+C'est ainsi qu'elle s'inspirait des statues antiques et que, sans les
+copier servilement, elle les rappelait aux imaginations poétiques des
+Italiens par une espèce d'improvisation en action. D'autres ont
+cherché à imiter le talent de lady Hamilton; je ne crois pas qu'on y
+ait réussi. C'est une de ces choses où il n'y a qu'un pas du sublime
+au ridicule. D'ailleurs, pour égaler son succès, il faut commencer par
+être parfaitement belle de la tête aux pieds, et les sujets sont rares
+à trouver.
+
+Hors cet instinct pour les arts, rien n'était plus vulgaire et plus
+commun que lady Hamilton. Lorsqu'elle quittait la tunique antique pour
+porter le costume ordinaire, elle perdait toute distinction. Sa
+conversation était dépourvue d'intérêt, même d'intelligence. Cependant
+il fallait bien qu'elle eût une sorte de finesse à ajouter à la
+séduction de son incomparable beauté, car elle a exercé une entière
+domination sur les personnes qu'elle a eu intérêt à gouverner: son
+vieux mari d'abord qu'elle a couvert de ridicule, la reine de Naples
+qu'elle a spoliée et déshonorée, et lord Nelson qui a souillé sa
+gloire sous l'empire de cette femme, devenue monstrueusement grasse et
+ayant perdu sa beauté.
+
+Malgré tout ce qu'elle s'était fait donner par lui, par la reine de
+Naples et par sir William Hamilton, elle a fini par mourir dans la
+détresse et l'humiliation aussi bien que dans le désordre. C'était, à
+tout à prendre, une mauvaise femme et une âme basse dans une enveloppe
+superbe.
+
+La reine de Naples avait eu beaucoup de peine à consentir à la
+recevoir. Ma mère avait été employée par sir William à obtenir cette
+faveur. Mais elle ne tarda pas à s'emparer de l'esprit de la Reine. Il
+est indubitable que les cruelles vengeances exercées à Naples, sous le
+nom de la Reine et de lord Nelson, ont été provoquées, on peut même
+dire commandées par lady Hamilton. Elle leur persuadait mutuellement
+que chacun d'eux les exigeait. Ma mère en fut d'autant plus désolée
+qu'elle était fort attachée à la reine Caroline avec laquelle elle est
+restée en correspondance très suivie, et à qui elle a eu dans la suite
+de grandes obligations.
+
+J'ai déjà parlé plusieurs fois du valet de chambre de mon père,
+Bermont. Lorsque notre départ pour l'Angleterre fut décidé, mon père
+voulut le placer à Naples chez le général Acton. Il y aurait été à
+merveille; il s'y refusa absolument. Il avait épousé depuis plusieurs
+années une femme qui avait été successivement ma bonne et celle de mon
+frère, lorsqu'on m'avait remise à une anglaise. Il en avait eu des
+enfants restés en France. Il dit à mon père qu'il ne voulait pas se
+séparer de nous.
+
+«Mais, mon pauvre Bermont, je ne peux pas garder un valet de chambre.
+
+«--C'est vrai, monsieur le marquis, mais il vous faut un muletier.
+Vous allez acheter des mules pour faire le voyage; il faut bien
+quelqu'un pour les soigner et les conduire, hé bien, ce quelqu'un ce
+sera moi.»
+
+Mon père, touché jusqu'aux larmes, ne put qu'accepter ce dévouement.
+Les mules furent achetées par lui avec autant de zèle que
+d'intelligence. Il les menait en cocher, et un jeune nègre, venu tout
+enfant des habitations de mon père, servait de postillon à une berline
+occupée par mon père, ma mère, leurs deux enfants, la femme de Bermont
+et une jeune négresse particulièrement attachée à mon service et dont
+j'aurai à reparler.
+
+Les ressources de mon père n'étaient pas encore complètement épuisées.
+Il avait été décidé qu'il voyagerait avec le chevalier Legard à frais
+communs, et, depuis ce moment, la tête de ce dernier travaillait
+incessamment pour arriver à faire ce voyage au meilleur marché
+possible. De là, l'invention de l'achat de mules, quinteuses et
+odieuses bêtes qui ont donné mille embarras, et un système de
+lésinerie dans tous les détails qui ont rendu ce voyage insupportable
+et quelquefois dangereux.
+
+Par exemple, le chevalier ne voulut pas laisser démonter les voitures,
+ni prendre des guides et des chevaux du pays pour traverser le
+Saint-Gothard, et nous pensâmes tous y périr. Montée sur une petite
+mule napolitaine qui n'avait jamais porté ni vu de la neige, j'ai
+traversé la montagne, conduite par mon pauvre père, enfonçant dans la
+neige jusqu'aux genoux à chaque pas, et à travers une tourmente
+effroyable. Je me rappelle que mes larmes gelaient sur mon visage. Je
+ne disais rien pour ne pas augmenter l'inquiétude que je voyais peinte
+sur celui de mon père.
+
+«Tiens ta bride, mon enfant.
+
+«--Je ne peux plus, papa.»
+
+Et, en effet, mes gants de peau, d'abord mouillés et glacés ensuite,
+avaient fini par me geler les doigts; il fallut me les frotter avec de
+la neige. Mon père les enveloppa avec la jaquette d'un homme qui se
+trouvait là, et nous continuâmes notre route. Arrivés à l'hospice, le
+temps s'était un peu éclairci. Nos bagages envoyés devant étaient à
+Urseren; nous n'aurions pu changer nos vêtements trempés. Mon père
+trouva le chevalier à la porte, causant avec un religieux qui le
+pressait de s'arrêter.
+
+«Qu'en dites-vous, marquis?
+
+«--Ma foi, puisque le vin est tiré, il vaut autant le boire, dit mon
+père.
+
+«--Certainement, reprit le candide religieux, certainement, messieurs;
+il y en a déjà deux bouteilles sur la table, et, si cela ne suffit
+pas, nous en avons encore.»
+
+Cette réponse me fit beaucoup rire et donna le change à mes
+souffrances. Dans la première jeunesse, il y a tant d'élasticité qu'on
+reprend bien vite la force avec la gaieté. Malgré les deux bouteilles
+toutes préparées, nous continuâmes notre route. La tourmente
+n'existait pas de ce côté de la montagne. Mon père causait avec moi,
+m'expliquait les avalanches que nous voyions tomber, et la descente me
+parut aussi agréable que la montée m'avait été pénible.
+
+Nous passâmes quelques jours à Lausanne, puis à Constance, où le vieil
+évêque de Comminges s'était établi. J'y aperçus de loin Mademoiselle.
+On venait de l'enlever à madame de Genlis. Elle ne voyait personne, et
+était regardée avec une espèce de répulsion par toute cette coterie
+d'émigrés installés à Constance. Après avoir descendu le Rhin en
+bateau, nous arrivâmes à Rotterdam. Mon père alla à La Haye pour
+prendre les caisses qui y étaient déposées. Nous nous embarquâmes,
+arrivâmes à Harwich et prîmes directement la route du Yorkshire.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ Séjour en Yorkshire. -- Sir John Legard. -- Son mariage. -- Lady
+ Legard. -- Caractère de sir John Legard. -- Son influence sur la
+ jeunesse. -- Ses opinions politiques. -- Mademoiselle Legard. --
+ Monsieur Brandling. -- Séjour en Westmoreland. -- Mon éducation.
+ -- Départ de mes parents pour Londres. -- Je vais les y
+ rejoindre. -- Promenade avant mon départ. -- Encore Bermont. --
+ Bizarrerie de sa conduite.
+
+
+Il est temps de peindre plus en détail nos hôtes. Le caractère du
+chevalier Legard figurerait admirablement dans un roman.
+
+C'était un composé de ce qu'il y a de plus disparate. Né avec l'esprit
+le plus fin, le goût le plus délicat, l'imagination la plus vive, le
+besoin de toutes les communications intellectuelles, il avait passé,
+par goût, toute sa jeunesse dans la retraite d'une gentilhommière du
+Yorkshire avec les associés les plus vulgaires. Il y avait contracté
+les habitudes d'une tyrannie domestique dont sa femme était la
+première victime. Il lui faisait porter la peine d'un genre de vie
+dont elle était la cause bien innocente.
+
+Madame Aston, mère de deux filles pauvres et d'un fils très riche,
+selon l'usage du pays, était une jeune veuve très sémillante à
+l'époque où sir John Legard, officier aux gardes, fit la cour à
+l'aînée des filles. Il n'y pensait plus guère lorsqu'il apprit que la
+seconde épousait monsieur Hadges et que l'aînée se tenait pour
+engagée avec lui. Il eut une explication où il lui représenta que sa
+fortune le forcerait à habiter exclusivement ses terres et qu'il ne
+voulait pas demander un si énorme sacrifice à une fille élevée dans le
+plus grand monde de Londres. Ma pauvre cousine ne comprit pas ce
+langage et accepta une main qu'on ne lui offrait plus qu'à regret.
+
+Sir John quitta l'armée et s'établit en Yorkshire. Peut-être cette
+retraite aurait-elle été moins austère si madame Hadges n'avait
+commencé bien promptement à tenir la conduite plus que légère qui a
+tant fait parlé d'elle. Lady Legard fut punie des torts de sa soeur
+par la sévérité toujours croissante de son mari. Elle était la
+meilleure femme du monde, mais la compagne la moins faite pour
+partager la retraite d'un homme distingué, non qu'elle n'eût assez de
+connaissances, mais la vie ne lui apparaissait jamais que sous son
+aspect le plus matériel.
+
+Elle n'avait d'autre autorité dans la maison que celle de commander le
+dîner, et ce travail lui prenait chaque jour une bonne partie de la
+matinée. Une fois par semaine, de telle heure à telle heure, ni plus
+ni moins, elle faisait sa correspondance. Sa montre consultée, elle
+quittait une page commencée, prenait son rouet, remettant sa lettre à
+huitaine. Une autre heure appelait une promenade d'un nombre fixe de
+tours, toujours dans la même allée. Elle mesurait la quantité
+d'ourlets qu'elle devait accomplir dans un temps donné, et attachait
+de l'importance à achever cette tâche à la minute fixée. Son mari
+l'appelait milady _Pendule_, et il avait raison.
+
+Hé bien, cette femme ainsi faite aimait le plaisir, le monde et
+surtout la toilette. Dès qu'elle trouvait la moindre occasion de
+satisfaire ses goûts, elle s'y livrait. Elle n'aurait pas osé demander
+des chevaux pour aller se promener, encore moins pour faire une
+visite; mais, lorsque son mari lui disait d'une voix bien solennelle
+«Milady, il est convenable que vous alliez à tel château des
+environs», son coeur bondissait de joie. «Certainement, sir John, bien
+volontiers», et elle allait préparer ses atours. S'il s'agissait d'un
+dîner et qu'il y eût moyen de mettre trois épingles de diamants, ses
+seuls bijoux, sa satisfaction était au comble. Elle retrouvait ses
+impressions de vingt ans que, depuis vingt autres années, la sévérité
+de son mari tenait sous un éteignoir de plomb.
+
+Il était toujours désobligeant, souvent dur pour elle. Elle était
+uniformément douce, mais n'avait pas l'air d'attacher le moindre prix
+à ses mauvais procédés. Je suis persuadée que, si elle les avait
+ressentis, si son aspect n'avait pas été impassible, soit qu'il fût
+bien ou mal pour elle, il avait trop d'âme pour persister dans une
+conduite qui, même avec ces excuses, était fort répréhensible.
+
+Le chevalier Legard, n'ayant pas d'enfants et ne trouvant à exercer
+pleinement ni sa sensibilité, ni même sa sévérité vis-à-vis d'une
+femme toujours immobile, s'entourait de jeunes filles de ses parentes,
+parmi lesquelles je faisais nombre, quoique beaucoup plus enfant.
+
+Nous en avions une peur effroyable, mais nous l'adorions toutes. Un
+regard un peu moins sévère était une récompense que nous appréciions
+comme un triomphe. Quand, au bonsoir qu'il nous disait ordinairement,
+il ajoutait: «bonsoir, Adèle»; et, une ou deux fois, dans de grandes
+occasions; «bonsoir, mon amour (my love)», je ressentais un bonheur
+inexprimable.
+
+Nous savions parfaitement que rien ne lui échappait, qu'il n'y avait
+pas un bon mouvement de notre coeur qu'il ne devinât et dont il ne
+nous tînt compte. À la vérité, l'habitude qu'il s'était faite de
+toujours siéger en jugement sur le genre humain l'entraînait assez
+fréquemment dans des erreurs; mais il avait la persuasion d'être
+juste, nous le sentions et lui en tenions compte. La justice est un
+grand moyen de domination vis-à-vis de la jeunesse.
+
+Je n'étais pas une de ses favorites; il me trouvait de l'orgueil. Il
+est convenu depuis que ce n'était que de la fierté. Placée dans une
+situation où je pensais que son autorité sur moi pourrait s'exercer de
+façon à blesser mes parents, je me tenais dans une grande réserve et
+ne m'exposais guère à ses reproches, mais je n'en étais pas moins
+sensible à son approbation. Il prenait chaque jour une prise de tabac
+après le dîner. Une fois, quelqu'un lui en demanda:
+
+«J'ai oublié ma tabatière», dit-il.
+
+Une de mes compagnes offrit de l'aller chercher.
+
+«Merci, Adèle y est allée».
+
+Je revins, en effet, apportant la tabatière. J'avais aperçu le
+mouvement qu'il avait fait un instant avant en la cherchant.
+
+«Ah! vous aviez raison, sir John, dit milady. Adèle y est allée, vous
+le saviez donc?
+
+«--Oui, je le savais.»
+
+Et ce: _je le savais_, m'est resté gravé dans la mémoire comme une des
+paroles les plus flatteuses qu'on m'ait jamais adressées. Quel moyen
+d'éducation qu'une telle influence si on n'en abusait pas!
+
+Il était martyrisé par la goutte et, pendant l'hiver surtout, cloué
+sur un fauteuil où il souffrait avec un courage admirable. Lorsqu'il
+avait la liberté de ses mains, il manoeuvrait très adroitement son
+fauteuil dans toute la maison, mais souvent il était réduit à avoir
+besoin d'assistance même pour tourner les pages de son livre et
+c'était à qui de nous lui rendrait ce service. Quelquefois, pour nous
+témoigner sa reconnaissance, il lisait tout haut. Il préférait
+Shakespeare qu'il rendait admirablement, et accompagnait ses lectures
+de commentaires très intéressants. C'est à lui que je dois mon goût
+pour la littérature anglaise et le peu de connaissance que j'en ai
+acquise.
+
+L'été, il retrouvait de la santé; son adresse et son agilité
+devenaient incroyables. Il avait été très beau dans sa jeunesse, mais
+il était devenu fort gros et paraissait plus vieux que son âge, du
+moins à mes yeux.
+
+Il aimait passionnément la musique. J'avais une belle voix; il
+n'aurait jamais voulu me demander de chanter pour ne pas me donner
+d'amour-propre. Quelquefois il entrait dans la pièce où j'étudiais,
+sous un prétexte quelconque, en me disant: «_Go on, child_.»
+(Continuez, enfant). J'avais très soin de choisir les morceaux qui lui
+plaisaient le plus; et, lorsque je m'apercevais que le livre restait
+devant lui sans être lu ou le papier sans que sa plume y eût rien
+tracé, j'en ressentais une joie tout à fait dépourvue de cette vanité
+qu'il craignait de m'inspirer.
+
+Il était très Pitt plutôt que Tory. Il représentait parfaitement _the
+independent country gentleman_. Il n'aimait pas beaucoup la noblesse,
+méprisait les gens à la mode, détestait les parvenus. Il était
+passionnément attaché à son pays et avait tous les préjugés et les
+prétentions des Anglais sur leur suprématie au-dessus de toutes les
+autres nations. Il aimait le Roi parce que c'était celui de
+l'Angleterre, et l'Église parce que ses rigides principes de morale
+s'y associaient, plutôt qu'il n'était royaliste et religieux.
+
+J'ai passé deux ans à boire tous les jours un demi-verre de vin de
+Porto au dessert après ce toast: _Old England for ever the King and
+constitution and our glorious revolution._ Probablement cette dernière
+phrase datait du moment où la famille des Legard avait renoncé aux
+principes jacobites.
+
+Leurs pères avaient joué un rôle parmi _les cavaliers_. Je le croirais
+d'autant plus volontiers que sir John avait une très vieille tante,
+restée fille, qui ne venait jamais dîner chez lui à cause de ce toast.
+Elle habitait une petite ville des environs, Beverley, rendait
+beaucoup à son neveu, comme chef de la famille, mais avait deux grands
+griefs contre lui, en outre du toast: l'un, d'avoir renoncé à
+l'habitation du manoir seigneurial, devenu trop grand pour sa fortune
+et qui était en mauvais état; l'autre, de ne pas maintenir la
+prononciation gutturale du G, dans son nom qu'elle prétendait
+d'origine normande, Lagarde. Quant à elle, elle le disait toujours
+ainsi.
+
+Elle me caressait beaucoup, et nous découvrîmes un beau jour que
+c'était à cause de mon sang normand. Sir John lui préparait un nouveau
+chagrin: non content d'avoir quitté son castel pour résider dans une
+plus petite habitation, il abandonna sa province.
+
+Malgré leur amour exalté de leur patrie, les anglais tiennent
+singulièrement peu à leur _endroit_, s'il est permis de se servir de
+ce terme. Ils s'éloignent sans regret du lieu que leurs parents, ou
+eux-mêmes, ont habité longuement pour aller chercher une résidence qui
+s'accorde avec leurs goûts du moment, soit pour la chasse, la pêche,
+les courses sur terre ou sur l'eau, l'agriculture, ou toute autre
+fantaisie qu'ils appellent une _poursuite_, et qui les absorbe tant
+qu'elle dure.
+
+J'ai connu un monsieur Brandling qui a quitté un beau château où il
+était né et avait été élevé, un voisinage où il était aimé, estimé,
+qui lui plaisait, pour aller s'établir à cinquante milles de là, dans
+une maison louée, au milieu du plus vilain pays, uniquement parce que
+ses palefreniers pouvaient y promener ses chevaux tous les matins, sur
+une commune dont la pelouse offrait dix milles de parcours, sans
+qu'ils eussent à poser le sabot sur une toise de chemin raboteux. Ce
+motif lui avait paru suffisant pour enlever sa femme, qu'il aimait
+beaucoup, au voisinage de sa famille et des relations de toute sa vie.
+De son côté, elle n'a jamais songé à se trouver molestée par cette
+décision qui n'a paru ni bizarre, ni contestable à personne. Si je ne
+me trompe, ce sont là des traits de moeurs qui font connaître un pays.
+
+Pendant son séjour de quelques mois en Suisse, le chevalier Legard
+avait pris pour le lac de Genève et les promenades sur l'eau un goût
+qui lui persuada qu'un lac était nécessaire à son existence. Il acheta
+quelques arpents de terre sur les bords du lac de Winandermere, dans
+le Westmoreland, et se décida à y bâtir une maison. En attendant, il
+en loua une dans les environs où il transporta ses pénates, et nous
+l'y suivîmes.
+
+Je dois dire que, pendant deux années, cet homme d'un caractère si
+impérieux, d'une humeur si intraitable, non seulement ne laissa pas
+échapper un mot qui pût être désagréable à mon père, mais encore vécut
+avec lui dans les formes de la plus aimable déférence. À la vérité, il
+l'aimait tendrement, mais il était presque aussi gracieux pour ma mère
+qu'il n'aimait pas autant, et qui froissait souvent ses
+susceptibilités.
+
+La haute générosité de son caractère l'emportait sur son humeur et,
+s'il avait été plus rigide pour moi, c'était par système d'éducation.
+Au reste, il avait réussi jusqu'à un certain point, car, lorsque j'ai
+quitté sa maison hospitalière, à plus de quatorze ans, je ne croyais
+aucunement avoir le moindre avantage à apporter dans le monde.
+
+Mon père, dans le temps de cette retraite, s'était exclusivement
+occupé de mon éducation. Je travaillais régulièrement huit heures par
+jour aux choses les plus graves. J'étudiais l'histoire, je m'étais
+passionnée pour les ouvrages de métaphysique. Mon père ne me les
+laissait pas lire seule, mais il me les permettait sous ses yeux. Il
+aurait craint de voir germer des idées fausses dans ma jeune cervelle
+si ses sages réflexions ne les avaient pas arrêtées. Par compensation
+peut-être, mon père, dont, au reste, c'était le goût, ajoutait à mes
+études quelques livres sur l'économie politique qui m'amusaient
+beaucoup. Je me rappelle que les rires de monsieur de Calonne, lorsque
+l'année suivante, à Londres, il me trouva lisant un volume de Smith,
+_Wealth of nations_, dont je faisais ma récréation, furent pour moi le
+premier avertissement que ce goût n'était pas général aux filles de
+quinze ans.
+
+Ma mère, menacée d'une maladie du sein, dut aller consulter à Londres
+et le résultat de cette consultation fut qu'il fallait rester près des
+médecins. Sa famille se cotisa pour lui en fournir les moyens. Lady
+Harcourt, son amie, et lady Clifford, sa cousine, se chargèrent de ces
+arrangements. La reine de Naples, avec qui elle était toujours restée
+en correspondance, exigea qu'elle ne s'éloignât pas des secours de
+l'art et lui envoya trois cents louis, en la prévenant que, chaque
+année, l'ambassadeur de Naples lui en remettrait autant. Ses parents
+lui complétèrent cinq cents livres sterling avec lesquels il était
+possible de végéter à Londres.
+
+Mon père revint en Westmoreland chercher mon frère et moi qui y étions
+restés.
+
+Je ne puis m'empêcher de raconter ici une circonstance qui me frappa
+vivement. Le chevalier Legard, désolé de la perspective de se trouver
+seul avec sa femme, était encore plus maussade pour elle que de
+coutume, et j'en étais indignée, car elle était aussi bonne pour moi
+qu'il étais en elle de l'être pour qui que ce fût. Un soir, nous
+étions toutes deux dans un petit char à bancs qu'il menait. Il y
+avait, de l'autre côté du lac, un effet de soleil tellement admirable
+que j'en étais frappée et je voyais bien que le chevalier l'était
+aussi. Il étouffait du besoin d'en parler. Enfin il s'adressa à lady
+Legard et, la regardant de son oeil si intelligent, il s'écria avec
+enthousiasme:
+
+«Quel glorieux coucher du soleil!
+
+«--Je ne serais pas étonnée qu'il plût demain,» reprit-elle.
+
+Il se retourna sans mot dire, mais comme s'il eût marché sur une
+torpille. Tout enfant que j'étais, je compris combien ces deux êtres
+étaient mal assortis et, dans ce moment, ma pitié était bien plus vive
+pour le tyran que pour la victime.
+
+Me voici arrivée à un fait si étrange dans le coeur humain qu'il faut
+bien que je le rapporte. Ce Bermont, que j'ai laissé muletier
+improvisé, ayant reçu à Rome, des prélats amis de mon père, une
+médaille inscrite: _Au fidèle Bermont_, à peine arrivé en Angleterre,
+fut pris, disait-il, de la maladie du pays. Il changea à vue d'oeil;
+enfin il prévint mon père qu'il ne pouvait plus tenir à son anxiété
+sur le sort de ses enfants, qu'il fallait qu'il allât les voir en
+France. La mort de Robespierre rendait ce projet praticable. Mon père
+lui dit:
+
+«Eh bien, allez, mon cher, vous savez ce qui me reste, en voilà le
+quart; vous reviendrez nous trouver quand vous serez rassuré, si vous
+ne trouvez pas à mieux faire.
+
+«--Merci, monsieur le marquis, je n'ai pas besoin d'argent, j'ai ce
+qu'il me faut».
+
+Et il partit. Bermont avait gagné à la loterie, quelques années avant
+la Révolution, une somme de mille écus qu'il avait placée sur mon
+père. Il en avait exactement reçu les intérêts qu'il avait soin
+d'ajouter chaque trimestre à ses gages. Le livre de compte où cela
+était porté restait entre ses mains. Il l'emporta, ainsi que le peu
+d'objets de valeur qui restaient à mon père. On ne s'en aperçut pas de
+longtemps.
+
+Lorsque mon père revint nous chercher, il avait laissé ma mère seule à
+Londres avec sa jeune négresse. Un soir, elle l'appelle en vain. On
+s'agite, on la cherche; enfin, on découvre qu'elle est partie avec
+Bermont, revenu de France exprès pour l'enlever. Il en était devenu
+amoureux fou, et avait conduit cette intrigue sous les yeux de sa
+femme, sans qu'elle s'en doutât.
+
+Peu de temps après, à Londres, deux hommes entrèrent dans le salon où
+je travaillais à côté de ma mère, couchée sur un canapé. Mon père nous
+faisait la lecture. Ces deux hommes venaient l'arrêter à la requête de
+Bermont; on le mit dans un fiacre et on l'emmena en prison. On se
+figure notre désolation. Il fallait se procurer des répondants. Ma
+mère, qui n'avait pas quitté sa chaise longue depuis trois mois, se
+mit en quête d'en trouver; elle y réussit au bout de quelques heures.
+Cependant mon père passa la nuit dans la maison d'arrêt.
+
+Bermont réclamait les mille écus, plus les intérêts et ses gages,
+ainsi que ceux de sa femme depuis la sortie de France. Cela faisait
+une assez grosse somme pour de pauvres émigrés. Les livres de compte,
+qui auraient fait foi de l'exactitude avec laquelle il avait été payé,
+étaient en sa possession. Les gens de loi surmontèrent la répugnance
+de mon père, et obtinrent qu'il nierait la dette en totalité. Pour
+établir celle des mille écus, Bermont n'avait d'autre preuve que les
+intérêts constamment payés. Il lui fallut la fournir, en renonçant à
+une partie notable de ses demandes et en établissant sa mauvaise foi;
+mais il n'avait plus rien à perdre vis-à-vis de lui-même et des
+autres.
+
+Il se conduisit avec une insolence et une dureté dont rien ne peut
+donner l'idée, et il osa se trouver à l'audience vis-à-vis de son
+ancien maître qu'il avait fait traîner en prison, sans avoir même
+l'air troublé. Expliquera qui pourra cette bizarre anomalie.
+
+Cet homme, pendant vingt-cinq ans de dévouement et de fidélité dans
+les circonstances les plus compromettantes, a-t-il joué un rôle dont
+il comptait obtenir récompense et, cet espoir échappant, est-il rentré
+dans son naturel? Ou bien ce naturel a-t-il changé tout à coup, et le
+vice a-t-il pris possession d'un coeur jusque-là honnête? Cela m'est
+impossible à décider. Sa pauvre femme fut dans le désespoir. En outre
+de ses torts, elle pleurait son infidélité.
+
+Pour en finir de cette aventure, je dirai qu'il emmena la jeune
+négresse à Dôle où il fit des spéculations qui ne réussirent pas. Il
+l'abandonna avec deux enfants. Elle chercha à travailler pour les
+faire vivre. N'y pouvant réussir, elle les prit un soir par la main et
+les déposa à l'hôpital. On fut quelques jours sans la revoir. Enfin,
+on entra chez elle: elle s'était laissée mourir de faim, n'ayant plus
+un sou ni une harde dont elle pût se défaire.
+
+Elle n'avait jamais porté de plainte, ni demandé de secours à
+personne. Seulement, en remettant ses enfants à l'hôpital, elle les
+avait recommandés vivement et, en s'en allant, elle s'était écriée:
+«Ceux-ci ne sont pas coupables, et Dieu est juste.» Cette pauvre
+fille, qui était aussi belle que l'admettait sa peau d'ébène, avait
+une âme fort distinguée et méritait un meilleur sort.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+ Séjour à Londres. -- Mon portrait à quinze ans. -- Ma manière de
+ vivre. -- Monsieur de Calonne. -- Âpreté d'un légiste. -- Société
+ des émigrés. -- Les prêtres français. -- Mission de monsieur de
+ Frotté. -- Le baron de Roll. -- L'évêque d'Arras. -- Le comte de
+ Vaudreuil. -- La marquise de Vaudreuil. -- Madame de La Tour. --
+ Le capitaine d'Auvergne. -- L'abbé de La Tour. -- Madame de
+ Serant-Walsh. -- Monsieur le duc de Bourbon. -- La société
+ créole.
+
+
+Forcée de me trouver souvent en scène dans ce que j'aurai à raconter,
+il faut bien que je dise comment j'étais alors.
+
+Plus sérieusement et plus solidement instruite que la plupart des
+jeunes personnes de mon âge, avec un goût assez fin et des
+connaissances variées dans la littérature de trois langues que je
+parlais avec une égale facilité, j'avais la plus profonde ignorance de
+ce qu'on appelle le monde où je me sentais au supplice.
+
+Sans être belle, j'avais une figure agréable. Des yeux petits, mais
+vifs et très noirs, animaient un teint remarquable, même en
+Angleterre. Des lèvres bien fraîches, de très jolies dents, une
+quantité énorme de cheveux d'un blond cendré; le col, les épaules, la
+poitrine bien; le pied petit. Mais tout cela me rassurait bien moins
+que je n'étais inquiétée par des bras rouges et des mains qui se sont
+toujours ressenties d'avoir été gelées au passage du Saint-Gothard;
+j'en étais mortellement embarrassée.
+
+Je ne sais quand je m'avisai de découvrir que j'étais jolie, mais ce
+ne fut que quelque temps après mon arrivée à Londres et très
+vaguement. Les exclamations des dernières classes du peuple, dans la
+rue, m'avertirent les premières: «Vous êtes trop jolie pour attendre»,
+me disait un charretier en rangeant ses chevaux.--«Vous ne serez
+jamais comme cette jolie dame si vous pleurez», assurait une marchande
+de pommes à sa petite fille.--«Que Dieu bénisse votre joli visage, il
+repose à voir», s'écriait un portefaix, en passant à côté de moi, etc.
+
+Au reste, il est exactement vrai que ces hommages, comme tous les
+autres, ne m'ont frappée que lorsqu'ils m'ont manqué. Je ne sais si
+toutes les femmes sentent de même, mais je n'en ai tenu compte qu'à
+mesure qu'ils échappaient. Les premiers qui fuient sont les
+admirations des passants, puis ceux qu'on entend en traversant les
+antichambres, puis ceux qu'on recueille dans les lieux publics. Quant
+aux hommages de salon, pour peu qu'on ait un peu d'élégance, on vit
+assez longtemps sur sa réputation.
+
+Pour en revenir à ma jeunesse, j'étais d'une si excessive timidité que
+je rougissais toutes les fois qu'on m'adressait la parole ou qu'on me
+regardait. On ne plaint pas assez cette disposition. C'est une vraie
+souffrance, et je la poussai à un tel point que souvent les larmes me
+suffoquaient, sans qu'elles eussent d'autre motif qu'un excès
+d'embarras que rien ne justifiait.
+
+Avec cette disposition, je me résignais facilement à ne jamais quitter
+la ruelle du lit de ma mère qui avait fini par le garder presque
+continuellement. Je ne sortais que rarement pour me promener, et
+toujours avec mon père. Mes récréations étaient de jouer aux échecs
+avec un vieux médecin ou d'entendre causer quelques hommes qui
+venaient voir mon père.
+
+De ce nombre était monsieur de Calonne; il prit goût à notre intérieur
+où il finit par passer sa vie. J'écoutais avec avidité ses récits,
+faits avec autant d'intérêt que de grâce, lorsque je m'aperçus que le
+même événement était raconté par lui tout à fait différemment, et,
+bientôt, qu'il ne disait presque jamais la vérité. Avec cet exclusif
+apanage de la première jeunesse, je le pris alors dans le plus profond
+mépris et à peine si je daignais l'écouter.
+
+Il était difficile d'être plus aimable, meilleur enfant, plus léger et
+plus menteur. Avec prodigieusement d'esprit et de capacités, il ne
+faisait jamais que des fautes et des sottises. Tant qu'elles étaient à
+faire, il n'écoutait ni représentation, ni conseil; il courait, tête
+baissée, s'y précipiter. Mais aussi, dès qu'elles étaient accomplies,
+même avant d'en éprouver les inconvénients, il les prévoyait tous,
+s'accusait, se condamnait et abandonnait le parti qu'il avait pris
+avec une docilité qui n'était comparable qu'à son entêtement de la
+veille.
+
+Il était, à l'époque dont je parle, brouillé avec tout le monde (même
+avec monsieur le comte d'Artois, pour lequel il s'était ruiné), criblé
+de dettes, vivant sous la protection de l'ambassade d'Espagne à
+laquelle il s'était fait attacher pour éviter d'être arrêté, et aussi
+gai, aussi entrain que s'il avait été dans la plus douce situation du
+monde.
+
+Voici, à ce propos, une petite aventure qui donne une idée de
+l'avidité des gens de loi en Angleterre. On affiche à l'hôtel de ville
+la liste des personnes qui, attachées aux différentes légations, sont
+à l'abri de l'arrestation pour dettes. L'Espagne était alors en
+querelle avec l'Angleterre. L'ambassadeur était parti; cependant la
+liste restait affichée, mais pouvait être enlevée à chaque instant.
+Monsieur de Calonne allait assez fréquemment à la cité pour s'en
+assurer. Un jour, il rencontra un légiste, beau monsieur qu'il avait
+quelquefois vu dans le monde.
+
+«Que faites-vous donc dans ce quartier lointain?» Monsieur de Calonne
+le lui expliqua.
+
+«Ne vous donnez pas la peine de venir, je passe dans cette salle tous
+les jours pour me rendre au tribunal; je vous promets d'y regarder et
+de vous avertir s'il survenait quelque changement.»
+
+Monsieur de Calonne se confondit en remerciements et n'y pensa plus.
+Des mois se passèrent et, depuis longtemps, il n'avait plus
+d'inquiétude à ce sujet. Il eut une petite affaire à laquelle il
+employa son obligeant ami. Lorsqu'il reçut la note des frais, il
+trouva: «_item_ pour avoir examiné si le nom de monsieur de Calonne
+restait sur la liste de la légation d'Espagne, quinze schellings;
+_item_, etc.» La somme se montait à deux cents livres sterling.
+Monsieur de Calonne fut furieux, mais il fallut payer ou plutôt
+ajouter cette somme à celle de ses autres dettes.
+
+Je n'ai jamais mené la vie de l'émigration, mais je l'ai vue d'assez
+près pour en conserver des souvenirs qu'il est bien difficile de
+coordonner tant ils sont disparates. Il y a à louer jusqu'à
+l'attendrissement dans les mêmes personnes dont la légèreté, la
+déraison, les vilenies révoltent.
+
+Des femmes de la plus haute volée travaillaient dix heures de la
+journée pour donner du pain à leurs enfants. Le soir, elles
+s'attifaient, se réunissaient, chantaient, dansaient, s'amusaient la
+moitié de la nuit, voilà le beau. Le laid, c'est qu'elles se faisaient
+des noirceurs, se dénigrant sur leur travail, se plaignant que l'une
+eût plus de débit que l'autre, en véritables ouvrières.
+
+Le mélange d'anciennes prétentions et de récentes petitesses était
+dégoûtant.
+
+J'ai vu la duchesse de Fitz-James, établie dans une maison aux
+environs de Londres et conservant ses grandes manières, y prier à
+dîner tout ce qu'elle connaissait. Il était convenu qu'on mettrait
+trois schellings sous une tasse placée sur la cheminée, en sortant de
+table. Non seulement, quand la société était partie, on faisait
+l'appel de ces trois schellings, mais encore, lorsque, parmi les
+convives, il y avait eu quelqu'un à qui on croyait plus d'aisance, on
+trouvait fort mauvais qu'il n'eût pas déposé sa demi-guinée au lieu de
+trois schellings, et la duchesse s'en expliquait avec beaucoup
+d'aigreur. Cela n'empêchait pas qu'il n'y eût une espèce de luxe dans
+ces maisons.
+
+J'ai vu madame de Léon et toute cette société faire des parties très
+dispendieuses où elles allaient coiffées et parées sur l'impériale de
+la diligence, au grand scandale de la bourgeoisie anglaise qui n'y
+serait pas montée. Ces dames fréquentaient le parterre de l'Opéra où
+il ne se trouvait guère que des filles et où leur maintien ne les en
+faisait pas assez distinguer.
+
+Les moeurs étaient encore beaucoup plus relâchées qu'avant la
+Révolution, et ces formes, qui donnaient un vernis de grâce à
+l'immoralité, n'existaient plus. Monsieur le comte Louis de Bouillé,
+arrivant ivre dans un salon, s'asseyait auprès de la duchesse de
+Montmorency, attirait madame la duchesse de Châtillon de l'autre côté
+et disait à une personne qui l'engageait à se retirer: «Hé bien, quoi!
+qu'a-t-on à dire, ne suis-je pas sur mes terres?» et il posait ses
+deux mains sur ces dames.
+
+Ce ton n'était pas exclusivement réservé à monsieur de Bouillé.
+Presque tout le monde vivait en ménage, sans que l'Église eût été
+appelée à bénir ces alliances. Les embarras de fortune, la nécessité
+de s'associer pour vivre, servaient de motif aux uns, de prétexte aux
+autres. Et puis, d'ailleurs, pourvu qu'on _pensât bien_, tout était
+pardonné. Il n'y avait pas d'autre intolérance, mais celle-là était
+complète. J'ai vu tout cela, mais pourtant ce n'était pas parmi le
+grand nombre.
+
+La masse des émigrés menait une vie irréprochable; et il faut bien que
+cela soit, car c'est de leur séjour prolongé en Angleterre que date le
+changement d'opinion du peuple anglais en faveur du peuple français.
+
+Quant aux opinions politiques, c'était partout le comble de la
+déraison; et même ceux des émigrés qui menaient la vie la plus austère
+étaient les plus absurdes. Toute personne qui louait un appartement
+pour plus d'un mois était mal notée; il était mieux de ne l'avoir qu'à
+la semaine, car il ne fallait pas douter qu'on ne fût toujours à la
+veille d'être rappelé en France par la contre-révolution.
+
+Mon père avait fait un bail de trois ans pour la petite maison que
+nous habitions dans le faubourg de Brompton; cela lui aurait fait tort
+s'il avait eu quelque chose à perdre. Mais sa désapprobation de
+l'émigration armée, et surtout son attachement bien connu pour le roi
+Louis XVI et la Reine, la fidélité qu'il portait à leur mémoire,
+étaient des crimes qu'on ne lui pardonnait pas plus que la sagesse
+avec laquelle il jugeait les extravagances du moment.
+
+Je l'entendais souvent en causer avec l'évêque de Comminges (son frère
+auquel l'ancien évêque de Comminges avait cédé son siège en 1786), et
+tous deux déploraient l'aveuglement du parti auquel les circonstances
+les forçaient d'appartenir.
+
+Il ne serait pas juste, en parlant de l'émigration, de passer sous
+silence la conduite du clergé. Elle a été de nature à se concilier
+l'estime et la vénération du peuple anglais, bien peu disposé en
+faveur de prêtres papistes. Chaque famille bourgeoise avait fini par
+avoir son abbé français de prédilection qui apprenait sa langue aux
+enfants et souvent assistait les parents dans leurs travaux.
+
+Réunis par chambrée, quelques-uns de ces bonnes gens s'étaient fait de
+petites industries à l'aide desquelles ils vivaient et venaient au
+secours des plus vieux ou des infirmes. Malgré le désir qu'ils
+auraient peut-être eu d'exercer le prosélytisme, ils ont été assez
+sages pour qu'aucune réclamation ne s'élevât à cet égard, et je n'ai
+pas souvenance qu'il y ait eu aucun genre de plainte portée contre un
+prêtre pendant tout le temps qu'a duré leur exil.
+
+Cette conduite leur avait attiré une vénération dont on a vu des
+résultats touchants. Par exemple, ceux qui étaient chargés
+d'approvisionner leurs petites colonies se rendaient le vendredi à
+Billingsgute, leur schelling à la main, et c'était à qui des vendeurs
+de poisson remplirait leur panier. Ils avaient la délicatesse,
+remarquable dans des gens de cette espèce, de recevoir le schelling en
+donnant du poisson pour la valeur de dix ou douze. Aussi les prêtres
+français s'émerveillaient du bon marché. Cette singulière transaction
+commerciale s'est renouvelée tous les vendredis pendant des années;
+les gens de Billingsgute avaient l'idée qu'elle leur portait bonheur.
+
+La malheureuse expédition de Quiberon avait eu lieu depuis longtemps,
+avec des circonstances déplorables pour tout ce qui y avait pris part.
+Le séjour de l'île d'Yeu sera à jamais la honte de la haute
+émigration. Monsieur de Vauban n'en a fait qu'un trop fidèle récit.
+
+Monsieur de Frotté, le frère du général, vint à Londres. Sa mission
+était d'avertir monsieur le comte d'Artois que la Vendée était perdue
+s'il ne s'y présentait un prince. Je ne sais qui l'amena chez ma
+mère; il y venait assez souvent. Sa négociation traînait en longueur,
+on l'amusait de bonnes paroles; enfin, il exigea une réponse
+catégorique, en annonçant la nécessité de son départ.
+
+Je le vis arriver chez ma mère, comme un homme désespéré. Son
+indignation était au comble; voici ce qu'il nous raconta:
+
+Monsieur le comte d'Artois l'avait reçu, entouré de ce qu'il appelait
+son conseil, l'évêque d'Arras, le comte de Vaudreuil, le baron de
+Roll, le chevalier de Puységur, monsieur du Theil et quelques autres,
+car ils étaient huit ou dix (notez bien que la tête de monsieur de
+Frotté, qui partait le lendemain, dépendait du secret). Monsieur de
+Frotté rapporta l'état de la Vendée et les espérances qu'elle
+présentait. Chacun fit ses objections; il y répondit. On concéda que
+la présence de monsieur le comte d'Artois était nécessaire au succès.
+Vinrent ensuite les difficultés du voyage. Il les leva. Puis combien
+Monseigneur aurait-il de valets de chambre, de cuisiniers, de
+chirurgiens, etc., etc. (il n'était pas encore question d'aumôniers à
+cette époque). Tout fut débattu et convenu. Monsieur le comte d'Artois
+était assez passif dans cette discussion et paraissait disposé à
+partir. Monsieur de Frotté dit en terminant:
+
+«Je puis donc avertir mon frère que Monseigneur sera sur la côte à
+telle époque.
+
+«--Permettez, un moment, dit le baron de Roll avec son accent
+allemand, permettez, je suis capitaine des gardes de monsieur le comte
+d'Artois et, par conséquent, responsable vis-à-vis du Roi de la sûreté
+de Monseigneur. Monsieur de Frotté répond-il que Monseigneur n'a aucun
+risque à courir?
+
+«--Je réponds que nous serons cent mille à nous faire tuer avant qu'il
+tombe un cheveu de sa tête. Je ne puis répondre de plus.
+
+«--Je m'en rapporte à vous, messieurs, est-ce là une sécurité
+suffisante pour hasarder Monseigneur? Puis-je y consentir?» reprit le
+baron.
+
+Tous affirmèrent que _non_; assurément, que c'était impossible.
+Monsieur le comte d'Artois leva la séance en disant à monsieur de
+Frotté qu'il lui souhaitait un bon voyage et que c'était bien à regret
+qu'il renonçait à une chose que lui-même devait reconnaître
+impraticable.
+
+Monsieur de Frotté, atterré d'abord, donna un coup de poing sur la
+table et s'écria, en jurant, «qu'ils ne méritaient pas que tant de
+braves gens s'exposassent pour eux.» C'était en sortant de cette scène
+qu'il arriva chez nous; il en était encore tellement ému qu'il ne put
+s'en taire. Il nous raconta ces détails avec une chaleur et une
+éloquence de colère et d'indignation qui me frappèrent vivement et que
+je me suis toujours rappelées.
+
+C'est probablement à la suite des communications qu'il fit à son frère
+que celui-ci écrivit la fameuse lettre à Louis XVIII: «La lâcheté de
+votre frère a tout perdu.» Eh bien! cela est exagéré. Monsieur le
+comte d'Artois, sans doute, n'avait pas de ces bravoures qui cherchent
+le danger; mais, si ses entours l'avaient encouragé au lieu de
+l'arrêter, il aurait été trouver monsieur de Frotté, comme il est
+resté à Londres.
+
+Ah! ne soyons pas trop sévères pour les princes. Regardons autour de
+nous; voyons quelle influence la puissance, les succès, exercent sur
+les hommes! Le ministre, depuis quelques mois au pouvoir, la jolie
+femme, le grand artiste, l'homme à la mode, ne sont-ils pas sous le
+joug de la flatterie? Ne se croient-ils pas bien sincèrement des êtres
+à part? Si quelques instants d'une fugitive adulation amènent si
+promptement ce résultat, comment s'étonner que des princes, entourés
+depuis le berceau de l'idée de leur importance privilégiée, se livrent
+à toutes les aberrations dérivant de la folie de se croire eux-mêmes
+des êtres à part dont la conservation est le premier besoin de chacun?
+Je suis persuadée que c'est très consciencieusement que monsieur le
+comte d'Artois représentait à monsieur de Frotté l'impossibilité de
+hasarder la _sûreté de Monseigneur_, et que cet argument lui
+paraissait péremptoire pour tout le monde.
+
+Quand nous disons aux princes que nous sommes trop heureux de mourir
+pour leur service, cela nous paraît une forme, comme le «très humble
+serviteur» au bas d'une lettre; mais eux le prennent fort au sérieux
+et trouvent qu'en effet c'est un véritable bonheur. Est-ce tout à fait
+leur faute? Non, en conscience; c'est celle de tout ce qui les
+approche, dans tous les temps et sous tous les régimes.
+
+Aucune des personnes qui entouraient monsieur le comte d'Artois ne se
+souciait d'une expédition aventureuse dont les chances, bien
+incertaines devaient amener des fatigues et des privations assurées.
+Le baron de Roll était, de plus, dans cette circonstance, l'organe de
+madame de Polastron. Sa tendresse réelle et mal entendue pour monsieur
+le comte d'Artois ne lui inspirait des craintes que pour sa sûreté et
+jamais pour sa gloire.
+
+L'évêque d'Arras, arrogant et violent, tranchant du premier ministre
+et tout occupé des intrigues qu'il tramait contre la cour de Louis
+XVIII (car les deux frères étaient en hostilité ouverte et leurs
+agents cherchaient partout à se déjouer mutuellement), l'évêque
+d'Arras aurait craint par-dessus tout une entreprise qui aurait
+nécessairement retiré l'influence de ses mains pour la donner aux
+militaires, d'autant qu'alors le prince était fort éloigné de toute
+prédilection pour les prêtres. À la vérité, l'évêque d'Arras ne
+l'était guère.
+
+Monsieur de Vaudreuil, que nous avons vu l'amant despote de la
+toute-puissante duchesse de Polignac, était devenu le mari soumis
+d'une jeune femme, sa cousine, qu'il avait épousée depuis l'émigration
+et dont la conduite peu mesurée aurait pu épuiser sa patience, s'il
+s'en était aperçu.
+
+J'ai beaucoup vu le comte de Vaudreuil à Londres, sans avoir jamais
+découvert la distinction dont ses contemporains lui ont fait honneur.
+Il avait été le coryphée de cette école d'exagération qui régnait
+avant la Révolution, se passionnant pour toutes les petites choses et
+restant froide devant les grandes. À l'aide de l'argent qu'il puisait
+au trésor royal, il s'était fait le Mécène de quelques tous petits
+Virgiles qui le louaient en couplets. Chez madame Lebrun, il se pâmait
+devant un tableau, et protégeait les artistes. Il vivait familièrement
+avec eux et gardait ses grands airs pour le salon de madame de
+Polignac, et son ingratitude pour la Reine dont je l'ai entendu parler
+avec la dernière inconvenance. En émigration et devenu vieux, il ne
+lui restait plus que le ridicule de toutes ses prétentions et
+l'inconsidération de voir les amants de sa femme fournir à l'entretien
+de sa maison par des cadeaux qu'elle était censée gagner à la loterie.
+
+Ce n'était pas dans sa propre famille que madame de Vaudreuil aurait
+acquis les habitudes d'une grande délicatesse. Sa mère, vieille
+provençale, ne manquait pas d'une espèce d'habileté, ne lui en donnait
+pas l'exemple. En voici un trait entre mille.
+
+Pendant la campagne des Princes, un homme de ses amis, partant pour
+l'armée, lui remit une bourse contenant deux cents louis.
+
+«Si je vis, lui dit-il, je vous les redemanderai. Si je meurs, je vous
+prie de les remettre à mon frère.»
+
+L'ami revint sain et sauf. Son premier soin fut d'accourir chez
+madame de Vaudreuil. Elle ne lui parla pas du dépôt. Un peu de
+timidité empêcha le jeune homme de prendre l'initiative. Enfin il se
+décida, au bout de plusieurs visites, à le réclamer.
+
+«Hélas, mon bon ami, s'il en reste, il n'en reste guère,» dit-elle,
+avec son accent provençal.
+
+Et, sans le moindre embarras, elle lui remit la bourse où il ne se
+trouvait plus qu'une douzaine de louis. On conçoit qu'une telle
+personne ne donnât pas des principes bien sévères à ses filles; aussi
+toutes en ont profité.
+
+L'une d'elles, madame de La Tour, avait suivi son mari à Jersey où le
+corps auquel il appartenait était en garnison. À cette époque, le
+gouverneur de l'île était un d'Auvergne, capitaine de la marine
+anglaise, qui avait la prétention de descendre de la maison de
+Bouillon, au moins du côté gauche. Monsieur d'Auvergne se lia très
+particulièrement avec madame de La Tour, qui fit les honneurs de la
+maison du gouverneur. Les officiers, par malice, l'appelèrent entre
+eux madame de La Tour d'Auvergne; mais elle accepta le nom et, dès
+lors, elle, son mari, ses beaux-frères, ses enfants, tous quittèrent
+le surnom de Paulet pour prendre celui d'Auvergne.
+
+De là, et appuyant cette prétention de quelques papiers que le
+capitaine d'Auvergne, mort sans enfants, lui a laissés, elle a établi
+en France, lorsqu'elle y est rentrée, une branche de La Tour
+d'Auvergne qui n'a d'autres droits que ceux que j'ai énoncés et qui
+pourtant s'est fait une existence qui finit par ne lui être plus
+contestée.
+
+Elle fut fort assistée dans cette entreprise par son beau-frère,
+l'abbé de La Tour, extrêmement intrigant. Dans un temps dont je
+parlerai, il était le secrétaire intime et le séide de l'évêque
+d'Arras, et tonnait contre tous les émigrés qui rentraient en France.
+Un beau matin, il disparut sans avertir personne, et quinze jours
+après nous apprîmes que le Premier Consul l'avait nommé titulaire de
+l'évêché d'Arras. Les fureurs de son patron et prédécesseur furent
+poussées jusqu'à la frénésie contre ce _misérable prestolet_. Il ne le
+désignait plus autrement.
+
+Il y aurait bien des pages à écrire sur cette famille Vaudreuil, mais
+elles seraient peu amusantes et encore moins édifiantes. Il faut
+pourtant excepter madame de Serant-Walsh, la fille aînée, personne de
+mérite, qui a été une des premières dames de l'impératrice Joséphine.
+Elle était très remarquablement instruite, assez spirituelle, et
+l'Empereur se plaisait à causer avec elle, dans le temps où il causait
+encore. Elle et madame de Rémusat lui ont souvent fait arriver des
+vérités utiles pour lui et pour les autres.
+
+Les créanciers de monsieur le comte d'Artois devinrent plus importuns,
+et il fut obligé d'aller rechercher la protection des murs du palais
+d'Holyrood, à Édimbourg, où ils ne pouvaient l'atteindre. Il y
+séjourna jusqu'à ce qu'un bill du parlement anglais eut décidé que les
+dettes contractées à l'étranger ne pourraient entraîner prise de
+corps.
+
+Il ne resta de prince à Londres que monsieur le duc de Bourbon qui a
+péri si misérablement à Saint-Leu, fin trop digne de sa vie. Son père,
+s'étant aperçu qu'il entendait le bruit des balles sans s'y plaire,
+l'avait expulsé de l'armée de Condé où, entre deux générations de
+héros, il soutenait bien mal le beau nom de Condé. Ce n'était pas un
+mauvais homme; il était doux et facile dans son intérieur. Peut-être
+son inconduite tenait-elle principalement à une timidité organique qui
+lui rendait insupportable l'existence de prince; il n'était à son aise
+que dans les classes assez peu élevées pour qu'il n'y trouvât aucun
+respect. Son goût vif pour les femmes, se trouvant réuni à sa
+répugnance pour les salons, le jetait dans une vie des moins
+honorables.
+
+Lorsqu'il se trouvait forcé, par quelques circonstances impossibles à
+éviter, à se trouver en bonne compagnie, il y souffrait visiblement.
+Il avait pourtant une belle figure, fort noble, et ses façons, quoique
+froides et embarrassées, avaient de la distinction. Une liaison intime
+avec la jeune comtesse de Vaudreuil le mit pendant quelques mois dans
+le monde, mais il y était toujours mal à son aise.
+
+Il allait un peu plus volontiers qu'ailleurs dans ce qu'on appelait la
+société créole. Elle était composée de personnes dont les habitations
+n'avaient pas été assez dévastées pour être détruites entièrement. Les
+négociants de Londres leur faisaient, à intérêts bien onéreux, de
+petites avances dont ils ont fini par n'être pas payés. Cette classe
+de créoles était alors la moins malheureuse parmi les émigrés. Une
+certaine madame de Vigné en était la plus riche. Elle tenait une
+espèce d'état, appelait monsieur le duc de Bourbon _le voisin_, parce
+qu'il demeurait dans sa rue, et était suffisamment vulgaire pour le
+mettre à son aise.
+
+C'est elle qui répondait à un anglais qui lui demandait si elle était
+créole:
+
+«Oui, monsieur, et des bonnes, car je roule.»
+
+Paroles que l'anglais fut obligé de se faire expliquer. Sa fille, très
+jolie et très aimable, était l'objet des prétentions de tout ce que
+l'émigration avait de plus distingué; mais elle fit la difficile, les
+moulins des habitations cessèrent de _rouler_, et elle fut trop
+heureuse d'épouser le consul d'Angleterre à Hambourg. Mademoiselle de
+La Touche, fille de madame Arthur Dillon, et mademoiselle de Kersaint,
+toutes deux riches de possessions à la Martinique, avaient été plus
+avisées. La première épousa le duc de Fitz-James, l'autre, le duc de
+Duras. J'ai été par la suite très liée avec toutes deux, et j'aurai à
+en reparler.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ Concerts du matin. -- Le général de Boigne. -- Mon mariage. --
+ Caractère de monsieur de Boigne. -- Les princes d'Orléans. --
+ Monsieur le comte de Beaujolais. -- Monsieur le duc de
+ Montpensier. Monsieur le duc d'Orléans. -- Tracasseries
+ domestiques. -- Voyage en Allemagne. -- Hambourg. -- Munich. --
+ Retour à Londres. -- Histoire de lady Mary Kingston.
+
+
+Je ne raconterai pas le roman de ma vie, car chacun a le sien et, avec
+de la vérité et du talent, on peut le rendre intéressant, mais le
+talent me manque. Je ne dirai de moi que ce qui est indispensable pour
+faire comprendre de quelles fenêtres je me suis trouvée assister aux
+spectacles que je tenterai de décrire, et comment j'y suis arrivée.
+Pour cela, il me faut entrer dans quelques détails sur mon mariage.
+
+La santé de ma mère donnant moins d'inquiétude, elle chercha à
+m'amuser. Elle avait retrouvé à Londres Sappio, ancien maître de
+musique de la reine de France. Il était venu chez elle, m'avait fait
+chanter, s'était passionné de mon talent et le cultivait avec d'autant
+plus de zèle qu'il s'en faisait grand honneur. Sa femme, très gentille
+petite personne, était bonne musicienne. Nos voix s'unissaient si
+heureusement que, lorsque nous chantions ensemble à la tierce, les
+vitres et les glaces en vibraient. Je n'ai jamais vu cet effet se
+renouveler qu'entre mesdames Sontag et Malibran. Il avait un mérite
+très grand, surtout pour les artistes, parce que cela est rare. Sappio
+en amenait souvent chez ma mère; ils prirent l'habitude d'y venir de
+préférence le dimanche matin, et cela finit par composer une espèce de
+concert improvisé d'artistes et d'amateurs. Les assistants s'y
+multiplièrent, la mode s'en mêla et, au bout de quelques semaines, ma
+mère eut toute la peine du monde à écarter la foule de chez elle.
+
+Un monsieur Johnson, que nous voyions quelquefois, lui demanda la
+permission de lui amener un nouveau débarqué de l'Inde; il connaissait
+encore peu de monde et désirait se mettre en bonne compagnie. Il vint,
+il s'en alla sans que nous y fissions grande attention.
+
+Plusieurs semaines se passèrent. Il revint faire une visite, dit
+qu'une entorse l'avait empêché de se présenter plus tôt et pressa
+tellement ma mère de venir dîner chez lui le lendemain qu'après avoir
+fait une multitude d'objections elle y consentit. Il n'y avait que la
+famille O'Connell et la mienne. Notre hôte pria monsieur O'Connell de
+venir le voir de bonne heure le jour suivant et le chargea de me
+demander en mariage.
+
+J'avais seize ans. Je n'avais jamais reçu le plus léger hommage, du
+moins je ne m'en étais pas aperçue. Je n'avais qu'une passion dans le
+coeur, c'était l'amour filial. Ma mère se désolait dans la crainte de
+voir s'épuiser les ressources précaires qui soutenaient notre
+existence. La reine de Naples, chassée de ses États, lui mandait
+qu'elle ne savait pas si elle pourrait continuer la pension qu'elle
+lui faisait. Ses lamentations me touchaient encore moins que le
+silence de mon père et les insomnies gravées sur son visage.
+
+J'étais sous ces impressions lorsque monsieur O'Connell arriva chargé
+de me proposer la main d'un homme qui annonçait vingt mille louis de
+rente, offrait trois mille louis de douaire et insinuait que, n'ayant
+pas un parent, ni un lien dans le monde, il n'aurait rien de plus cher
+que sa jeune femme et sa famille. On me fit part de ces propositions.
+
+Je demandai jusqu'au lendemain pour répondre, quoique mon parti fût
+pris sur-le-champ. J'écrivis un billet à madame O'Connell pour la
+prier de m'inviter à déjeuner chez elle, ce qui lui arrivait
+quelquefois, et de faire avertir le général de Boigne de m'y venir
+trouver. Il fut exact au rendez-vous; et là je fis la faute insigne,
+quoique généreuse, de lui dire que je n'avais aucun goût pour lui, que
+probablement je n'en aurais jamais, mais que, s'il voulait assurer le
+sort et l'indépendance de mes parents, j'aurais une si grande
+reconnaissance que je l'épouserais sans répugnance. Si ce sentiment
+lui suffisait, je donnais mon consentement; s'il prétendait à un
+autre, j'étais trop franche pour le lui promettre, ni dans le présent,
+ni dans l'avenir. Il m'assura ne point se flatter d'en inspirer un
+plus vif.
+
+J'exigeai que cinq cents louis de rente fussent assurés, par un
+contrat qui serait signé en même temps que celui de mon mariage, à mes
+parents. Monsieur O'Connell se chargea de le faire rédiger. Monsieur
+de Boigne dit qu'alors il ne me donnerait plus que deux mille cinq
+cents louis de douaire. J'arrêtai les représentations que monsieur
+O'Connell voulut faire, en rappelant les paroles dont il avait été
+porteur. Je coupai court à toute discussion et je retournai chez moi
+pleinement satisfaite.
+
+Ma mère était un peu blessée que je l'eusse quittée dans un moment où
+il s'agissait de mon sort. Je lui racontai ce que j'avais fait; elle
+et mon père, quoique fort touchés, me conjurèrent de bien réfléchir.
+Je leur assurai que j'étais parfaitement contente, et cela était vrai
+dans ce moment. J'avais tout l'héroïsme de la première jeunesse.
+J'avais mis ma conscience en repos en disant à cet homme que je
+croyais bien que je ne l'aimerais jamais. Je me sentais sûre de
+remplir les devoirs que j'allais contracter, et, d'ailleurs, tout
+était absorbé par le bonheur de tirer mes parents de la position dont
+ils souffraient. Je ne voyais que cela et je ne sentais même pas que
+ce fût un sacrifice. Très probablement, à vingt ans, je n'aurais pas
+eu ce courage, mais, à seize ans, on ne sait pas encore qu'on met en
+jeu le reste de sa vie. Douze jours après, j'étais mariée.
+
+Le général de Boigne avait quarante-neuf ans. Il rapportait de l'Inde,
+avec une immense fortune faite au service des princes mahrattes, une
+réputation honorable. Sa vie était peu connue, et il me trompa sur
+tous ses antécédents: sur son nom, sur sa famille, sur son existence
+passée. Je crois qu'à cette époque, son projet était de rester tel
+qu'il se montrait alors.
+
+Il avait offert quelques hommages à une belle personne, fille d'un
+médecin. Elle les avait reçus avec peu de bienveillance, ou avec une
+coquetterie qu'il n'avait pas comprise. Ce fut en sortant de chez elle
+qu'il se rappela tout à coup la jeune fille qui lui était apparue
+comme une vision quelques semaines avant. Il voulut prouver à la
+dédaigneuse beauté qu'une plus jeune, plus jolie, mieux élevée,
+autrement née, pouvait accepter sa main. Il l'offrit, et je la reçus
+pour le malheur de tous deux.
+
+S'il était entré une seule pensée de personnalité dans mon coeur en ce
+moment, si les séductions de la fortune m'avaient souri un instant, je
+crois que je n'aurais pas eu le courage de soutenir le sort que je
+m'étais fait. Mais je me dois cette justice que, tout enfant que
+j'étais, aucun sentiment futile n'approcha mon esprit, et que je me
+vis entourer de luxe sans en ressentir la moindre joie.
+
+Monsieur de Boigne n'était ni si mauvais ni si bon que ses actions,
+prises séparément, devaient le faire juger. Né dans la plus petite
+bourgeoisie, il avait été longtemps soldat. J'ignore encore par quelle
+route il avait cheminé de la légion irlandaise au service de France
+jusque sur l'éléphant d'où il commandait une armée de trente mille
+cipayes, formée par ses soins pour le service de Sindiah, chef des
+princes mahrattes auxquels cette force, organisée à l'européenne,
+avait assuré la domination du nord de l'Inde.
+
+Monsieur de Boigne avait dû employer beaucoup d'habileté et de ruses
+pour quitter le pays en emportant une faible partie des richesses
+qu'il y possédait et qui pourtant s'élevait à dix millions. La
+rapidité avec laquelle il avait passé de la situation la plus
+subalterne à celle de commandant, de la détresse à une immense
+fortune, ne lui avait jamais fait éprouver le frottement de la société
+dont tous les rouages l'étonnaient. La maladie dont il sortait l'avait
+forcé à un usage immodéré de l'opium qui avait paralysé en lui les
+facultés morales et physiques.
+
+Un long séjour dans l'Inde lui avait fait ajouter toutes les jalousies
+orientales à celles qui se seraient naturellement formées dans
+l'esprit d'un homme de son âge; mais, par-dessus tout, il était doué
+du caractère le plus complètement désobligeant que Dieu ait jamais
+accordé à un mortel. Il avait le besoin de déplaire comme d'autres ont
+celui de plaire. Il voulait faire sentir la suprématie qu'il attachait
+à sa grande fortune et il ne pensait jamais l'exercer que lorsqu'il
+trouvait le moyen de blesser quelqu'un. Il insultait ses valets; il
+offensait ses convives; à plus forte raison sa femme était-elle
+victime de cette triste disposition. Et, quoiqu'il fût honnête homme,
+loyal en affaires, qu'il eût même dans ses formes grossières une
+certaine apparence de bonhomie, cependant cette disposition à la
+désobligeance, exploitée avec toute l'aristocratie de l'argent, la
+plus hostile de toutes, rendait son commerce si odieux qu'il n'a
+jamais pu s'attacher un individu quelconque, dans aucune classe de la
+société, quoiqu'il ait répandu de nombreux bienfaits.
+
+À l'époque de mon mariage, il était assez avare mais fastueux, et, si
+j'avais voulu, j'aurais pu disposer plus que je ne l'ai fait de sa
+fortune. Je crois qu'une femme plus âgée, plus habile, un peu
+artificieuse, mettant un grand prix aux jouissances que donne l'argent
+et ayant en vue ce testament dont il parlait perpétuellement et que je
+lui ai vu faire et refaire cinq ou six fois, aurait pu tirer beaucoup
+meilleur parti pour elle et pour lui de la situation où j'étais. Mais
+que pouvait y faire la petite fille la plus candide et la plus fière
+qui puisse exister! Je passais d'étonnements en étonnements de toutes
+les mauvaises passions que je voyais se dérouler devant moi. Ces
+absurdes jalousies, exprimées de la façon la plus brutale, excitaient
+ma surprise, ma colère, mon dédain.
+
+Nous avions un assez grand état, des dîners très bons et fréquents, de
+magnifiques concerts où je chantais. Monsieur de Boigne était, de
+temps en temps, bien aise de montrer qu'il avait fait l'acquisition
+d'une jolie machine bien harmonisée. Puis, la jalousie orientale le
+reprenant, il était furieux que j'eusse été regardée, écoutée, surtout
+admirée ou applaudie, et il me le disait en termes de corps de garde.
+
+Ces concerts étaient assez à la mode; tout ce qu'il y avait de plus
+distingué en anglais et en étrangers y assistait. Les princes
+d'Orléans y vinrent souvent; ils dînaient aussi chez moi, mais
+toujours en princes. Leurs façons excluaient la familiarité. J'étais
+trop imbue des sentiments de haine que les royalistes portaient à leur
+père pour ne point éprouver de la prévention contre eux; cependant il
+était impossible de ne pas rendre hommage à la dignité de leur
+attitude. Seuls de tous nos princes, ils ne recevaient aucun secours
+des puissances étrangères.
+
+Retirés tous trois dans une petite maison à Twickenham, aux environs
+de Londres, ils y vivaient de la manière la plus modeste, mais la plus
+convenable. Monsieur de Montjoie, leur ami, composait toute leur Cour
+et remplissait les fonctions de gentilhomme de la chambre, dans les
+occasions rares où il fallait quelque forme d'étiquette.
+
+Malgré mes premières répugnances, je m'aperçus bientôt que monsieur le
+duc de Montpensier était aussi aimable qu'il était instruit et
+distingué. Il aimait passionnément les arts et la musique. Monsieur le
+duc d'Orléans la tolérait par affection pour son frère. Rien n'était
+plus touchant que l'union de ces deux princes, et la tendresse qu'ils
+portaient à monsieur le comte de Beaujolais.
+
+Celui-ci ne répondait pas à leurs soins. Il était léger, inconséquent,
+inoccupé, et, lorsqu'il a pu s'émanciper sur le pavé de Londres, il
+est tombé dans tous les travers d'un jeune homme à la mode. Malgré sa
+charmante figure, sa tournure distinguée, il avait pris de si
+mauvaises façons qu'il avait perdu l'attitude des gens de bonne
+compagnie; et, lorsqu'on l'apercevait à la sortie de l'Opéra, on
+évitait de le rencontrer, craignant de le trouver dans un état complet
+d'ivresse. Les excès et la boisson amenèrent une maladie de poitrine
+pendant laquelle monsieur le duc d'Orléans le soigna comme la mère la
+plus tendre, sans pouvoir le sauver. Mais j'anticipe sur les
+événements. À l'époque dont je parle, monsieur le comte de Beaujolais
+était encore sous la domination de ses frères, et l'on ne connaissait
+de lui qu'un extérieur qui prévenait en sa faveur.
+
+Monsieur le duc de Montpensier était laid, mais si parfaitement
+gracieux et aimable, ses manières étaient si nobles que sa figure
+s'oubliait bien vite. Monsieur le duc d'Orléans, avec une figure assez
+belle, n'avait aucune distinction, ni dans la tournure, ni dans les
+manières. Il ne paraissait jamais complètement à son aise. Sa
+conversation, déjà fort intéressante, avait un peu de pédanterie pour
+un homme de son âge. Enfin il n'avait pas l'heur de me plaire autant
+que son frère avec lequel j'aurais fort aimé à causer davantage, si
+j'avais osé.
+
+Après dix mois d'une union très orageuse, monsieur de Boigne me
+proposa un matin de me ramener à mes parents. J'acceptai et fus reçue
+avec joie. Mais ce n'était pas le compte du reste de ma famille, ni de
+ma société, qui voulaient exploiter le millionnaire et se souciaient
+fort peu que j'en payasse les frais.
+
+Ce fut alors que je me trouvai victime et témoin de la plus odieuse
+persécution. Je lui reproche surtout de m'avoir, avant l'âge de
+dix-sept ans, arraché toutes les illusions avec lesquelles j'étais si
+bénévolement entrée dans le monde dix mois avant.
+
+Monsieur de Boigne n'eut pas plus tôt lâché sa proie qu'il la
+regretta. Alors mes parents et ce qu'il y avait de plus distingué dans
+l'émigration se mirent à sa solde. L'un se chargeait de m'espionner,
+l'autre d'interroger mes gens. Celui-ci avait du crédit à Rome et
+ferait casser mon mariage. Celui-là trouverait des nullités dans le
+contrat, etc., etc. On faisait des parties chez lui où j'étais
+déchirée; on inventait des noirceurs; on les exprimait en prose et en
+vers qu'on lui vendait à beaux deniers comptants. Enfin tout le monde
+s'acharnait contre une enfant de dix-sept ans que, la veille, on
+comblait d'adulations.
+
+Monsieur de Boigne lui-même en fut assez promptement révolté; il
+ferma sa bourse et sa maison. J'ai vu plus tard entre ses mains des
+morceaux d'éloquence contre moi, des preuves de vils services offerts.
+Il avait eu soin de conserver le nom des personnes, les sommes
+demandées et payées. Ces noms étaient de nature à réjouir son orgueil
+plébéien, et c'était encore une taquinerie qu'il exerçait en me les
+montrant.
+
+L'impossibilité d'amener monsieur de Boigne à faire aucun arrangement
+qui m'assurât un peu de tranquillité, ses promesses de changer de
+conduite à mon égard, le chagrin que j'éprouvai de l'injustice du
+public qui, trompé par des agents à ses gages, me donnait tous les
+torts me décidèrent à le rejoindre au bout de trois mois.
+
+Je n'entrerai plus dans aucun détail sur mon ménage. Il suffit de
+savoir que, désespéré et croyant m'adorer lorsque nous étions séparés,
+ennuyé de moi et me prenant en haine lorsque nous étions réunis, il
+m'a quittée _pour toujours_ cinq ou six fois. Toutes ces séparations
+étaient accompagnées de scènes qui ont empoisonné ma jeunesse, si mal
+employée que je l'ai traversée sans m'en douter et l'ai trouvée
+derrière moi sans en avoir joui.
+
+Nous fîmes, cette année 1800, un voyage en Allemagne. Je passai un
+mois à Hambourg où l'émigration régnait sous le sceptre de madame de
+Vaudémont. Quelque niaisement innocente que je fusse encore, les
+scandales de cette coterie étaient tellement saillants que je ne
+pouvais m'empêcher de les voir, et j'en fus révoltée. Je le fus aussi
+du relâchement des idées royalistes. Altona était comme une espèce de
+purgatoire où les personnes qui méditaient de rentrer en France
+venaient se préparer à l'abjuration de leurs principes exclusifs.
+Accoutumée à un autre langage, il me semblait entendre des hérésies. À
+la vérité, j'allai de là à Munich, peuplé alors des restes de l'armée
+de Condé, et j'y trouvai l'exagération poussée à un point
+d'extravagance qui me confondit dans un autre sens. Je m'accoutumai
+dès lors à n'être de l'avis de personne et inventai le _juste milieu_
+à mon usage.
+
+Je me rappelle avoir entendu soutenir à Munich qu'il ne fallait
+consentir à rentrer en France qu'avec la condition que l'on
+rétablirait les châteaux, même les mobiliers, tels qu'ils étaient
+lorsqu'on les avait quittés. Quant à la restitution des biens, des
+droits, de toutes les prétentions, cela ne souffrait pas un doute.
+Peut-être ces voeux remplis auraient-ils encore donné des
+désappointements, car les émigrés s'étaient tellement accoutumés à
+répéter qu'ils avaient perdu cent mille livres de rente qu'ils avaient
+fini par se le persuader à eux-mêmes. Il n'y avait pas de mauvaise
+gentilhommière qui ne se représentât à leurs regrets comme un château.
+
+Je traversai le Tyrol qui me parut, selon l'expression du prince de
+Ligne, le plus beau corridor de l'Europe. Nous fîmes une pointe
+jusqu'à Vérone, pour voir des soeurs de monsieur de Boigne dont il
+m'avait célé l'existence jusque-là, et nous revînmes à Londres où
+j'eus le bonheur de retrouver mon père et ma mère dont ce voyage
+m'avait éloignée.
+
+Si je ne m'étais promis de ne plus entrer dans ces détails, j'aurais
+un long récit à faire de tout ce que les mauvaises façons de monsieur
+de Boigne me firent souffrir. C'est à dessein que je me sers du mot
+_façons_, car c'était plus de la forme que du fond de ses procédés que
+j'avais à me plaindre. Mais il faut y avoir passé pour savoir combien
+ces maussaderies, dont chacune séparément ne pèse pas un fétu, peuvent
+rendre la vie insoutenable.
+
+Mes tracasseries d'intérieur ne m'absorbaient pas tellement qu'il ne
+me restât des larmes pour le triste sort de ma meilleure amie. Chère
+Mary, ton historien n'a pas besoin d'habileté; il suffit d'être
+véridique et je le serai!
+
+Lady Kingston était devenue une riche héritière par la mort d'un
+frère. Ce frère avait laissé un fils qu'un mariage tardif n'avait pu
+légitimer. La mère, personne intéressante, était morte en couches d'un
+second enfant qui n'avait pas vécu. Le père de lady Kingston n'avait
+jamais voulu reconnaître le mariage de son fils, ni l'enfant qu'il
+avait laissé en le léguant à l'amitié de sa soeur, lady Kingston.
+Cette sévérité était portée à un tel point que, pendant la vie du
+vieillard, lady Kingston était forcée de dissimuler l'intérêt qu'elle
+portait au jeune orphelin. Elle le faisait soigneusement élever. Dès
+qu'elle fut maîtresse de sa fortune, elle assura le sort du jeune
+Fitz-Gerald auquel son propre père avait déjà laissé le peu dont il
+pouvait disposer, le fit entrer dans l'armée, le patronisa, facilita
+son mariage avec une jeune personne destinée à une belle fortune, et,
+ce qui est bien rare en Angleterre, établit ce jeune ménage dans une
+maison que les comtes de Kingston possédaient à Londres et
+n'habitaient point. Lord Kingston, homme sauvage et atrabilaire, ne
+quittait guère ses terres d'Irlande où il vivait en despote.
+
+Lady Kingston avait beaucoup d'enfants. Les plus jeunes étaient des
+filles. Le soin de leur éducation l'amena plusieurs années de suite à
+Londres où le ménage Fitz-Gerald lui formait un intérieur agréable. La
+femme était douce et prévenante, le mari, son ami, son fils, son
+frère. Les petites Kingston s'élevaient sur ses genoux.
+
+Lady Mary, l'aînée, était une des personnes les plus charmantes que
+j'aie jamais rencontrées. Elle atteignait sa dix-septième année; sa
+mère souhaitait la mener dans le monde, elle refusait de l'y suivre.
+Elle aimait mieux continuer ses études avec ses soeurs. Son seul
+plaisir était la promenade à pied ou à cheval, quelquefois en
+carriole. Lady Kingston n'y apportait jamais aucun obstacle, pourvu
+que le colonel Fitz-Gerald consentît à l'accompagner. Cette habitude
+était prise depuis nombre d'années, mais lady Kingston avait oublié de
+remarquer que l'enfant était devenue une fille charmante et que le
+protecteur n'avait pas trente ans.
+
+Quand on aura compulsé tous les portraits de héros de roman pour en
+extraire l'idéal de la perfection, on sera encore au-dessous de ce
+qu'il y aurait à dire du colonel Fitz-Gerald. Sa belle figure, sa
+noble tournure, sa physionomie si douce et si expressive n'étaient que
+l'annonce de tout ce que son âme contenait de qualités admirables. Il
+était colonel dans les gardes, adoré des subalternes aussi bien que de
+ses camarades.
+
+Mary venait souvent passer de longues matinées et même des soirées
+avec moi. C'était presque toujours Fitz-Gerald qui lui servait de
+chaperon; sa mère était dans le monde, ses soeurs avec les
+gouvernantes. Le colonel avait la bonté de l'amener et de venir la
+rechercher, bien souvent en carriole. Dès que nous étions seules, elle
+avait toujours quelque nouveau trait à me raconter sur les vertus du
+colonel; elle ne me parlait que de lui. J'étais trop jeune et trop
+innocente pour le remarquer. Je trouvais très simple qu'elle vantât en
+Fitz-Gerald des qualités qui paraissaient, en effet, admirables.
+J'aimais beaucoup lady Mary. J'étais flattée qu'elle préférât notre
+petite retraite de Brompton-Row à tout ce que Londres présentait de
+plus brillant où sa position l'appelait. Les plaintes, moitié
+sérieuses, moitié en plaisanteries, qu'en portait lady Kingston
+augmentaient ma reconnaissance et ma tendresse pour Mary.
+
+Le colonel, sans être musicien avait une très belle voix. Nous le
+faisions chanter avec nous, et c'étaient des joies et des rires
+lorsqu'il manquait un dièse ou estropiait une syllabe italienne; il
+jurait alors qu'il nous forcerait à ne chanter que du gaélique, pour
+avoir sa revanche. Lady Mary s'y prêtait d'autant meilleure grâce
+qu'elle y réussissait admirablement, et ils chantaient ensemble des
+mélodies irlandaises dans la plus grande perfection.
+
+Hélas! plût au ciel que ces soirées si douces et qui n'avaient
+d'autres témoins que mon père et ma mère eussent été aussi innocentes
+pour ces pauvres jeunes gens que pour moi! Je suis persuadée que la
+passion de Mary a précédé celle qu'elle a inspirée au colonel. Elle ne
+s'en doutait pas, et lui n'a pas prévu le danger qu'ils couraient.
+
+Lady Kingston fut rappelée subitement en Irlande par la maladie d'un
+de ses fils. Ne voulant pas exposer lady Mary, dont la santé était un
+peu altérée, à la fatigue d'un voyage rapide, elle partit seule,
+chargeant le colonel de lui amener Mary plus à loisir. C'est dans ce
+fatal voyage qu'ils succombèrent tous deux à la passion qui les
+dominait. Je dis _tous deux_, car je crois fermement que Fitz-Gerald
+n'était pas plus le séducteur de Mary qu'elle n'avait eu l'idée de
+l'entraîner à ce coupable abus de confiance.
+
+Il resta en Irlande pendant le séjour qu'y fit lady Kingston et ne
+revint à Londres qu'avec elle et sa fille. Mon mariage eut lieu
+pendant cette absence. Mary et moi nous écrivions, mais la
+correspondance avait cessé de sa part. À son retour à Londres elle ne
+voulait voir personne, je ne pus arriver jusqu'à elle. J'étais sur le
+continent lorsque les alarmes que donnaient son dépérissement et sa
+profonde tristesse décidèrent sa mère à l'envoyer prendre l'air et se
+distraire chez son amie, lady Harcourt.
+
+Un matin, lady Mary ne parut pas à déjeuner; on la chercha sans la
+trouver; son chapeau et son shall au bord de la rivière donnèrent de
+l'inquiétude qu'elle ne s'y fût jetée; mais un ouvrier l'avait vue, à
+cinq heures, monter dans une voiture de poste. Douze heures après,
+lady Harcourt, avec la rigueur de son zèle méthodiste, l'avait fait
+afficher avec son nom et son signalement sur tous les murs et dans
+toutes les gazettes. Ma mère lui reprochant cette cruelle publicité:
+
+«Ma chère, lui répondit-elle, à chacun suivant ses oeuvres; elle a
+failli, la morale veut qu'elle en porte la peine.»
+
+Hélas! pauvre Mary, l'incurie des uns, la sévérité, la cruauté des
+autres, tout conspirait à ta perte!
+
+On croyait Fitz-Gerald absent pour des affaires du régiment; on sut
+bientôt qu'il avait prétexté ce motif. Lady Kingston, toujours dans le
+plus complet aveuglement, l'ayant envoyé chercher à la première
+nouvelle de la fuite de Mary, on ne le trouva pas.
+
+Plusieurs jours se passèrent. Lord Kingston et ses fils, fors les
+aînés de Mary, arrivèrent d'Irlande; ils se mirent à la recherche des
+fugitifs. On apprit enfin qu'un monsieur et son fils devaient
+s'embarquer dans la Tamise pour l'Amérique. On suivit ces traces, et
+on trouva Fitz-Gerald et Mary, au moment où celle-ci venait de prendre
+des vêtements d'homme pour se mieux déguiser.
+
+Quand lord Kingston entra dans la pièce où ils étaient, tous deux se
+couvrirent le visage de leurs mains. Mary se laissa emmener sans que
+ni elle, ni lui répondissent autre chose aux injures dont on les
+accablait que: «Je suis très coupable.» Lady Mary fut ramenée chez sa
+mère; on ne lui permit pas de la voir. Son père et ses frères se
+firent ses implacables geôliers. Elle ne chercha pas à nier un état de
+grossesse déjà visible. Elle ne se défendait en aucune façon,
+convenait de ses torts, mais avec une dignité calme et froide.
+
+Elle obtint de voir madame Fitz-Gerald et s'attendrit beaucoup avec
+elle, en lui recommandant d'aller au secours de son mari. Celle-ci ne
+demandait pas mieux; elle l'aurait reçu à bras ouverts. Elle s'annonça
+comme porteur des paroles de Mary. Mais, en la remerciant avec
+effusion, il lui répondit que, sa vie ne pouvant plus être utile au
+bonheur de personne, il la consacrait à la malheureuse victime qu'il
+avait entraînée dans le précipice. Il lui devait la triste consolation
+de savoir que les larmes de sang qu'il versait sur son sort ne
+tariraient jamais.
+
+Longtemps après la catastrophe, madame Fitz-Gerald m'a montré cette
+correspondance, car elle ne s'en tint pas à une seule démarche, et la
+pauvre femme n'avait d'invectives que pour les persécuteurs de Mary et
+de Fitz-Gerald.
+
+Dans ses préparatifs de départ, il avait fait entrer toutes les
+précautions pour assurer le sort de sa femme; il les compléta, envoya
+sa démission au général en chef, et se retira dans un petit village
+aux environs de Londres. Avant le départ de Mary, il lui avait fait
+remettre par madame Fitz-Gerald un petit billet ouvert où il lui
+donnait son adresse et où il lui disait que, dans cette retraite, il
+attendrait toute sa vie les ordres qu'elle pourrait avoir à lui
+donner, mais ne chercherait aucune communication avec elle qui pût
+aggraver sa position.
+
+Lady Mary fut emmenée dans une résidence abandonnée que son père
+possédait en Connaught, sur les bords de l'Atlantique, dans un pays
+presque sauvage, et remise aux soins de deux gardiens dévoués à lord
+Kingston.
+
+Son frère appela Fitz-Gerald en duel; celui-ci reçut trois fois le feu
+de son adversaire, le rendant très exactement. Mais on s'aperçut qu'il
+trouvait le moyen d'extraire la balle de son pistolet; il fut forcé
+d'en convenir. Il ne voulait pas, disait-il, ajouter aux torts qu'il
+avait déjà envers lady Kingston, et tirer en l'air aurait arrêté le
+duel dont il espérait la mort. Il n'y avait nulle possibilité de
+continuer ce système de vengeance devant témoins. On en prépara un
+autre.
+
+Mary approchait du moment où elle devait mettre au monde un être sur
+le sort duquel on l'effrayait sans cesse. Les menaces la trouvaient
+impassible pour elle-même, mais non pour son enfant. La femme qui la
+gardait fit mine de s'adoucir. Elle s'offrit à sauver le pauvre
+innocent, si quelqu'un pouvait s'en charger, dès qu'elle l'aurait fait
+sortir du château. Elle saurait bien tromper jusque-là la surveillance
+de mylord. Mary n'avait que Fitz-Gerald pour providence. La femme
+promit de faire passer une lettre. Mary écrivit à Fitz-Gerald
+d'envoyer une personne sûre au village voisin pour enlever leur
+enfant.
+
+La lettre fut soumise à l'inspection de lord Kingston. Il connaissait
+assez Fitz-Gerald pour être sûr qu'il ne se fierait qu'à lui-même d'un
+pareil soin. En effet, il arriva seul, à pied, déguisé, dans le lieu
+qu'on lui avait indiqué. Le lendemain, au point du jour, lord Kingston
+et ses deux fils entrèrent dans la chambre où il gisait sur un
+misérable grabat. On dit qu'on lui offrit un pistolet; ce qu'il y a de
+sûr c'est que, dans cette chambre il périt. La lettre de Mary, trouvée
+sur lui ainsi qu'une miniature d'elle, furent apportées à la
+malheureuse, toutes couvertes du sang de la victime; et ses frères se
+vantèrent de la ruse qui avait employé sa main pour faire tomber leur
+vengeance sur la tête de Fitz-Gerald.
+
+Lady Mary Kingston accoucha d'un enfant mort et devint folle tellement
+furieuse qu'il fallut user de force vis-à-vis d'elle. Ces accès
+étaient entremêlés d'une espèce d'imbécillité apathique, mais la vue
+d'un membre de sa famille ramenait les crises de violence. Le public
+avait commencé par être irrité de l'ingratitude de Fitz-Gerald; il
+finit par être indigné de la conduite de la famille Kingston, dès
+avant cette dernière catastrophe.
+
+Quant à madame Fitz-Gerald, elle criait vengeance de tous côtés, et
+aurait voulu la poursuivre. Mais lord Kingston était trop absolu en
+Connaught pour qu'on eût trouvé un seul témoignage contre lui, et
+cette déplorable affaire n'avait déjà fait que trop de victimes. Elle
+fut assoupie. Au reste, si lord Kingston et ses fils évitèrent
+l'échafaud, ils n'en furent pas moins honnis dans leur pays; et je ne
+serais pas étonnée qu'elle eût contribué à la longue résidence qu'un
+d'eux, le colonel Kingston, a fait à l'étranger. On a inventé bien des
+romans moins tragiques que cette triste scène de la vie réelle.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+ Voyage en Écosse. -- Alnwick. -- Burleigh. -- La marquise
+ d'Exeter. -- Départ de monsieur de Boigne. -- Monsieur le duc de
+ Berry. -- Ses sentiments patriotiques. -- La comtesse de
+ Polastron. -- L'abbé Latil. -- Mort de la duchesse de Guiche. --
+ Mort de madame de Polastron. -- L'abbé Latil. -- Supériorité de
+ monsieur le comte d'Artois sur le prince de Galles. -- Société de
+ lady Harington. -- Lady Hester Stanhope. -- La Grassini. --
+ Dragonetti. -- La tarentelle. -- Viotti.
+
+
+Bientôt après mon retour à Londres, monsieur de Boigne m'emmena en
+Écosse. Il aimait à m'éloigner de ma famille. Nous nous arrêtâmes en
+Westmoreland, chez sir John Legard. Il fut aussi affectueux qu'aimable
+pour moi. J'eus grande joie de le revoir.
+
+En Écosse, je fus accueillie comme l'enfant de la maison chez le duc
+d'Hamilton. Je passai du temps chez lui, et j'assistai avec ses filles
+aux courses d'Édimbourg et à toutes les fêtes auxquelles elles
+donnèrent lieu. On s'avisa de trouver que je ressemblais à un portrait
+de la reine Marie-Stuart, conservé au palais d'Holyrood. Les gazettes
+le dirent, et cette ressemblance, vraie ou fausse, me valut un succès
+tellement populaire qu'à la course et dans les lieux publics j'étais
+suivie par une foule qui, je l'avoue, ne m'était pas trop importune.
+Parmi les remarques que j'entendais faire, il perçait toujours un
+amour très vif pour _our poor queen Mary_.
+
+Nous allâmes de château en château, très fêtés partout. Les Écossais
+sont hospitaliers. D'ailleurs j'avais été à la mode à Édimbourg, et
+qui n'a pas vécu dans la société sérieuse des insulaires britanniques
+ne sait pas l'importance de ce mot magique _la mode_. Monsieur de
+Boigne fut moins maussade que de coutume. L'aristocratie, lorsqu'elle
+était accompagnée de la fortune et de l'entourage d'une grande
+existence, lui imposait un peu, et il me ménageait parce qu'il me
+voyait accueillie par elle. À tout prendre, ce voyage a été un des
+plus agréables moments de ma jeunesse.
+
+En revenant par le Northumberland, nous nous arrêtâmes à Alnwick,
+cette habitation des ducs de Northumberland si belle et si historique.
+Ils ont eu le bon goût de la conserver telle qu'elle était, ce qui
+n'en fait pas une résidence très commode par la distribution, malgré
+le luxe de chaque pièce en particulier. Autrefois, les ducs de
+Northumberland sonnaient une grosse cloche pour avertir qu'ils étaient
+à Alnwick et que leur _hall_ était ouvert aux convives qui pouvaient
+prétendre à s'asseoir à leur table. Cette forme d'invitation a été
+remplacée par d'autres habitudes. Cependant la cloche est encore
+sonnée une fois par an, le lendemain de l'arrivée du duc à Alnwick, et
+tel est le respect des anglais pour les anciens usages que tous les
+voisins à dix milles à la ronde ne manquent pas de se rendre à cette
+invitation qu'on n'appuie d'aucune autre. Malgré l'égalité que
+professe la loi anglaise, c'est le pays du monde où l'on se prête le
+plus volontiers au maintien des coutumes féodales; elles plaisent
+généralement. Au reste, je ne sais pas si la cloche d'Alnwick tinte
+encore, depuis trente ans que je l'ai entendue.
+
+Nous nous arrêtâmes dans la magnifique résidence de lord Exeter, bâtie
+par le chancelier Burleigh, sous le règne d'Élisabeth, et qui a
+conservé son nom. Lord Exeter venait de se remarier, tout était en
+fête au château. On ne pensait plus à la première lady Exeter. Sa vie
+avait été un singulier roman.
+
+Le dernier lord Exeter avait pour héritier son neveu, monsieur Cecil,
+qui, après la vie la plus mondaine, se trouvait, à trente ans, blasé
+sur tout. Il avait une belle figure, de l'esprit, des talents, mais il
+s'ennuyait. Son oncle le pressait vainement de se marier. Il avait
+trop vu le monde, il avait été joué par trop de femmes, trompé trop de
+maris pour vouloir augmenter le nombre des dupes; bref, il s'était
+fait _excentrique_. C'était alors l'état des hommes à la mode usés et
+blasés, et l'origine première des dandys.
+
+Dans cette disposition, il était parti un matin tout seul de Burleigh
+Hall, avec un chien, un crayon et un album pour toute escorte, allant
+faire la tournée pittoresque du pays de Galles. Son voyage se trouva
+abrégé. Arrivé dans un village à une trentaine de milles de Burleigh,
+il fut retenu par les charmes d'une jeune paysanne, fille d'un petit
+fermier de l'endroit. Elle était belle et sage. La femme du pasteur
+l'avait prise en affection et avait soigné son éducation. Elle était
+l'ornement du village qui s'en faisait honneur. L'éloge de Sarah
+Hoggins était dans toutes les bouches.
+
+La tête de monsieur Cecil se monta. Son coeur fut touché par cette
+beauté villageoise; il voulut lui plaire. Il se dit peintre, mais
+ajouta qu'ayant quelques petits capitaux, il s'établirait volontiers
+comme fermier, si elle consentait à devenir sa compagne. Il acheta une
+ferme aux environs et se maria sous son véritable nom de Cecil.
+
+Dix années s'écoulèrent. Madame Cecil s'occupait du faire-valoir. Sous
+prétexte de vendre ses croquis et de recevoir des commandes, monsieur
+Cecil faisait de fréquentes absences. Il rapportait toujours quelque
+peu d'argent qui servait à augmenter le bien-être de madame Cecil et
+lui conservait la prééminence dans le village, mais toujours dans la
+ligne de son état de petite fermière. Trois enfants naquirent, et elle
+ne se doutait guère de la position sociale de leur père.
+
+Enfin, lord Exeter, le plus fier des hommes, qui n'aurait jamais
+pardonné une telle alliance, mourut. Monsieur Cecil, marquis d'Exeter,
+revint au village. Il y passa quelques jours. Les soins ruraux
+n'exigeant pas en ce moment la présence de sa femme, il lui proposa un
+petit voyage d'amusement; elle y consentit avec joie. Où n'en
+aurait-elle pas trouvé avec Cecil? Il loua un gros cheval; on le
+chargea d'une selle et d'un _pilion_ sur lequel la fermière monta en
+croupe derrière son mari, suivant la manière dont les personnes de
+cette classe se transportaient alors. Cecil montra à sa femme
+plusieurs belles habitations qu'elle admirait fort. Enfin le troisième
+jour, ils arrivèrent à Burleigh; il entra dans le parc:
+
+«Est-ce que le passage en est permis? lui demanda-t-elle.
+
+«--Oui, à nous. Il m'est venu la fantaisie de vous faire maîtresse de
+ce parc. Qu'en pensez-vous?
+
+«--Mais j'accepte très volontiers.
+
+«--Et le château vous plairait-il?
+
+«--Assurément.»
+
+Ils traversèrent tout le parc en causant de cette sorte; à la fin,
+elle lui dit:
+
+«Mais prenez garde, Cecil; ceci passe la plaisanterie; nous approchons
+trop de la maison, on va nous renvoyer.
+
+«--Oh! que non, ma chère, on ne nous renverra pas.»
+
+Ils s'arrêtèrent à la porte du château. Une haie de valets y étaient
+rangés.
+
+«Voilà, leur dit-il, lady Exeter, votre maîtresse: obéissez-lui comme
+à moi.
+
+«--Oui, mylord.»
+
+En entrant dans le vestibule, Sarah, qui croyait rêver, fut rappelée à
+elle-même par ses trois enfants, élégamment vêtus, qui se jetèrent à
+son cou. Elle tomba dans les bras de son mari.
+
+«Ma chère Sarah, voilà le plus beau jour de ma vie.
+
+«--Ah! j'étais bien heureuse», s'écria-t-elle.
+
+On voudrait en rester là de cette notice, mais la vérité en exige la
+fin. Monsieur Cecil avait trouvé sa femme adorable tant qu'au village
+elle avait été la première. Transportée sur un autre théâtre, elle
+perdit sa confiance et ses grâces naïves: empruntée, mal à son aise,
+elle devint gauche et ridicule. Elle n'avait plus cette fraîcheur de
+beauté qui aurait peut-être expliqué une folie. Les belles dames, qui
+regrettaient la brillante situation qu'elle leur enlevait, la
+poursuivirent de leurs moqueries.
+
+Lord Exeter commença par en être offensé, puis fâché, puis affligé,
+puis embarrassé. Il ne l'engagea plus à l'accompagner dans le monde;
+il la négligea. Il était encore bien aise de la retrouver dans son
+intérieur où elle s'était réfugiée, mais elle n'y était guère mieux
+placée. Elle ne savait pas même commander à ses gens. Privée des
+occupations qui absorbaient la plus grande partie de son temps, le peu
+de littérature qui autrefois lui était une récréation ne suffisait pas
+à l'employer. Le moindre billet à écrire lui était un supplice dans la
+crainte de manquer aux usages. Lord Exeter donna à ses filles une
+belle gouvernante pour qu'elles fussent autrement que leur mère. Cela
+était naturel et même raisonnable, mais les petites et la mère en
+souffraient également.
+
+Le changement de vie attaqua d'abord les enfants; elles se flétrirent
+et tombèrent malades. Bref, en moins de trois ans, l'heureuse
+fermière, devenue une grande dame, mourut de chagrin, d'un coeur
+brisé, selon l'expression anglaise, sans qu'au fond lord Exeter eût eu
+de mauvais procédés, mais seulement par la force des choses. Tant il
+est vrai qu'on ne brave pas impunément les lois et les usages imposés
+par la société aux différentes classes qui la composent.
+
+Peu de temps après mon retour à Londres, monsieur de Boigne m'apprit
+qu'il avait vendu la maison que nous habitions, et il m'emmena dans un
+hôtel garni. Il m'annonça son intention de quitter l'Angleterre et de
+m'y laisser chez mes parents.
+
+Au fond, cela me convenait, mais pourtant j'étais désolée de devenir
+une troisième fois la fable du public. Il était parti l'hiver
+précédent un jour de concert où nous avions cinq cents personnes
+invitées; cela avait été raconté et commenté dans toutes les gazettes
+aussi bien que dans tous les salons. Je n'avais plus la confiance de
+croire à la bienveillance générale, et je sentais combien ma position
+serait difficile. Aussi, quoiqu'il m'en coûtât, j'offris de le suivre.
+Il s'y refusa positivement, mais, cette fois, nous nous séparâmes sans
+être brouillés et en conservant une correspondance.
+
+Il me laissa dans une situation de fortune très modeste, mais
+suffisante pour vivre décemment dans le monde où j'étais reçue. Il eut
+même le bon procédé de me donner un ordre illimité sur son banquier,
+en m'indiquant seulement la somme que je ne devais pas excéder et que
+je n'ai jamais dépassée.
+
+Cette phase de ma vie dura deux années qui ont été les plus
+tranquilles dont je conserve le souvenir. Je menais modérément la vie
+du monde; j'avais un intérieur doux où j'étais adorée. Mon père était
+dans toute la force de son intelligence et de sa santé, et s'occupait
+continuellement de mon frère et de moi. Nous avions repris nos
+lectures et nos études et menions une vie très rationnelle. Mon frère
+avait une très belle voix. Nous faisions beaucoup de musique.
+
+Il s'y réunissait souvent d'autres amateurs, au nombre desquels je ne
+dois pas négliger de nommer monsieur le duc de Berry. Il était établi
+à Londres où il menait une vie bien peu digne de son rang et encore
+moins de ses malheurs. Sa société la plus habituelle était celle de
+quelques femmes créoles. Il s'y permettait des inconvenances qu'on lui
+rendait en familiarités. Du moins ceci se passait entre français; mais
+il s'était engoué d'une mauvaise fille anglaise qu'il menait aux
+courses dans sa propre voiture, qu'il accompagnait au parterre de
+l'Opéra où il siégeait à côté d'elle.
+
+Quelquefois, quand la foule le bousculait par trop, il lui prenait un
+accès de vergogne et il venait se réfugier dans ma loge ou dans
+quelque autre. Mais nous entendions à la sortie la demoiselle qui
+appelait «Berry, Berry», pour faire avancer _leur voiture_.
+
+Monsieur le duc de Berry était souvent déplacé dans ses discours aussi
+bien que dans ses actions, et se livrait à des accès d'emportement où
+il n'était plus maître de lui. Voilà le mal qu'il y a à en dire. Avec
+combien de joie je montrerai le revers de la médaille.
+
+Monsieur le duc de Berry avait beaucoup d'esprit naturel, il était
+aimable, gai, bon enfant. Il contait, d'une manière charmante: c'était
+un véritable talent, il le savait et, quoique prince, il attendait
+naturellement les occasions sans les chercher. Son coeur était
+excellent; il était libéral, généreux, et pourtant rangé. Avec un
+revenu fort médiocre, qu'il recevait du gouvernement anglais, et des
+goûts dispendieux, il n'a jamais fait un sol de dettes. Tant qu'il
+avait de l'argent, sa bourse était ouverte aux malheureux aussi
+largement qu'à ses propres fantaisies; mais, lorsqu'elle était
+épuisée, il se privait de tout jusqu'au moment où elle devait se
+remplir de nouveau.
+
+Il ne partageait pas en politique les folies de l'émigration. Je l'ai
+vu s'indigner de bonne foi contre les gens qui excusaient la tentative
+faite sur le Premier Consul par la machine infernale. Je me rappelle
+entre autre une boutade contre monsieur de Nantouillet, son premier
+écuyer, à cette occasion. Il était en cela bien différent d'autres
+émigrés. Le comte de Vioménil, par exemple, cessa de venir chez ma
+mère, avec laquelle il était lié depuis nombre d'années, parce que
+j'avais dit que la machine infernale me semblait une horrible
+conception. Le futur maréchal racontait à tout son monde qu'on ne
+pouvait s'exposer à entendre de pareils propos, et l'auditoire
+partageait son indignation.
+
+Monsieur le duc de Berry était resté très français. Nous apprîmes un
+soir, dans le salon de lady Harington, où se trouvait le prince de
+Galles, les succès d'une petite escadre française dans les mers de
+l'Inde. Monsieur le duc de Berry ne pouvait pas cacher sa joie; je fus
+obligée de le catéchiser pour obtenir qu'il la retînt dans des limites
+décentes au lieu où il était. Le lendemain, il arriva de bonne heure
+chez nous:
+
+«Hé bien, mes gouvernantes, j'ai été bien sage hier soir, mais je veux
+vous embrasser ce matin en signe de joie.»
+
+Il embrassa ma mère et moi, et puis se prit à sauter et à gambader en
+chantant:
+
+«Ils ont été battus, ils ont été battus; nous les battons sur l'eau
+comme sur terre; ils sont battus. Ah! mes gouvernantes, laissez-moi
+dire, nous sommes seuls ici!...»
+
+On ne peut nier qu'il n'y eût de la générosité dans cette joie d'un
+succès hostile à tous ses intérêts personnels. Monsieur le duc de
+Berry était le seul des princes de sa Maison qui éprouvât cet amour de
+la patrie. Seul aussi il avait le goût des arts qu'il cultivait avec
+assez de succès. Malgré ses travers, il était honnête homme. Je crois
+qu'il aurait été un souverain très dangereux, mais pourtant il était
+de toute sa famille le plus capable de générosité. J'ai répugnance à
+le dire, mais je crains qu'il ne fût pas brave. Je ne le conçois pas,
+car cette qualité semblait faite exprès pour lui, et il lui échappait
+sans cesse des expressions et des sentiments que n'aurait pas
+désavoués Henri IV. Si donc il a montré de la faiblesse, ce qui n'est
+guère douteux, il faut que ce soit le résultat de la déplorable
+éducation de nos princes. Toutefois, son frère, moins distingué que
+lui sous tous les autres rapports, a échappé à cette triste fatalité.
+
+Le bill sur les dettes faites à l'étranger étant passé, et monsieur le
+comte d'Artois s'ennuyant à Édimbourg autant que ses entours, il
+revint s'établir à Londres. Mais il s'était passé de grands
+changements autour de lui pendant le dernier séjour en Écosse.
+Monsieur le comte d'Artois était, depuis bien des années, très attaché
+à madame de Polastron. Elle l'aimait passionnément, mais non pas pour
+sa gloire; et c'est à l'influence exercée par elle qu'il faut en
+partie attribuer le rôle peu honorable que le prince a joué pendant le
+cours de la Révolution. Publiquement établie chez lui, cette liaison
+était tellement affichée qu'elle avait cessé de faire scandale.
+
+Lors de son arrivée à Holyrood, monsieur le comte d'Artois, qui
+n'était rien moins que religieux, fut très importuné du zèle avec
+lequel les catholiques d'Écosse se mettaient en frais de lui procurer
+des messes et des offices. À je ne sais quelle grande fête, il fut
+obligé, par leurs prévenances, de faire une vingtaine de milles pour
+passer cinq ou six heures à la chapelle d'un grand seigneur du pays.
+Ennuyé à mort de cette sujétion, il voulut avoir un aumônier. Madame
+de Polastron écrivit à madame de Laage de lui chercher un prêtre pour
+dire la messe, d'une classe assez inférieure pour qu'il ne pût avoir
+prétention à l'entrée du salon, l'intention de Monseigneur étant qu'il
+mangeât avec ses valets de chambre.
+
+Madame de Laage s'adressa à monsieur de Sabran. Il lui dit:
+
+«J'ai votre affaire, un petit prêtre, fils d'un concierge de chez moi.
+Il est jeune, point mal de figure; je ne le crois difficile en aucun
+genre, et il n'y aura pas à se gêner avec lui.»
+
+On expliqua à l'abbé Latil ce dont il s'agissait; il accepta avec
+joie, et on l'emballa dans le coche pour Édimbourg où il s'établit sur
+le pied convenu.
+
+La duchesse de Guiche, après quelques aventures, avait fini par
+s'attacher plus sérieusement à monsieur de Rivière, simple écuyer du
+Roi. La liberté de l'émigration l'avait rapproché d'elle; il lui était
+fort dévoué. Elle quitta la Pologne où elle était près de son père, le
+duc de Polignac, vint à Londres, fut envoyée en France par monsieur le
+comte d'Artois pour lier une intrigue avec le Premier Consul, échoua,
+retourna en Allemagne, repassa à Londres, et finalement arriva à
+Holyrood, déjà fort souffrante. Le mal empira; monsieur de Rivière
+accourut.
+
+Mais l'abbé Latil n'avait pas perdu son temps; il s'était emparé de la
+confiance de la duchesse, et la dominait entièrement. Monsieur de
+Rivière ne fut admis qu'à partager la conversion opérée dans l'esprit
+de la malade; il entra dans tous ses sentiments, renonça à ceux qui
+pouvaient lui déplaire, et fut le premier à adopter cette vie de
+dévotion puérile et mesquine qui est devenue le type de la petite
+Cour de monsieur le comte d'Artois.
+
+Madame de Guiche, assistée de l'abbé Latil, fit une fin exemplaire.
+Madame de Polastron, témoin de la mort de sa cousine, en fut
+profondément touchée et dès lors remit son coeur et sa conscience
+entre les mains de l'abbé Latil; c'était encore secrètement. Monsieur
+le comte d'Artois n'était pas dans cette confidence et même, tout en
+regrettant la duchesse de Guiche, il se moquait des momeries,
+disait-il, qui avaient accompagné sa fin et des patenôtres de Rivière.
+
+Tel était l'intérieur du prince lorsqu'il arriva à Londres. L'état de
+madame de Polastron, attaquée de la poitrine, empira. Elle se livra à
+toutes les fantaisies dispendieuses qui accompagnent cette maladie.
+Les revenus ne suffisant pas, monsieur du Theil, intendant de monsieur
+le comte d'Artois, inventa une façon d'augmenter les fonds. Il
+arrivait fréquemment des émissaires de France. On choisissait un des
+projets les plus spécieux; on annonçait un mouvement prochain, en
+Vendée ou en Bretagne, à l'aide duquel on obtenait quelques milliers
+de livres sterling du gouvernement anglais. On en donnait deux ou
+trois cents à un pauvre diable qui allait se faire fusiller sur la
+côte, et les fantaisies de madame de Polastron dévoraient le reste. Je
+ne sais pas si le prince entrait dans ces tripotages; mais, du moins,
+il les tolérait et n'a pu les ignorer, car cette manoeuvre s'étant
+répétée jusqu'à trois fois en peu de mois, monsieur Windham la
+découvrit et s'en expliqua vivement avec lui. C'est par monsieur
+Windham lui-même que j'en ai eu directement connaissance. Au reste, ce
+n'était pas un secret. Les émigrés, en Angleterre, s'étaient
+accoutumés à regarder l'argent anglais comme de légitime prise, par
+tous les moyens.
+
+Madame de Polastron s'éteignait graduellement. Monsieur le comte
+d'Artois passait sa journée seul avec elle. Les maisons de location à
+Londres sont trop petites pour qu'ils pussent loger ensemble, mais ils
+habitaient la même rue. Chaque jour, à midi, son capitaine des gardes
+l'accompagnait jusqu'à la porte de madame de Polastron, frappait et,
+lorsqu'elle était ouverte, le quittait. Il venait le reprendre à cinq
+heures et demie pour dîner, le ramenait à sept heures jusqu'à onze.
+Ces longues matinées et ces longues soirées se passaient en tête à
+tête. Madame de Polastron, qui ne pouvait parler sans fatigue, se fit
+faire des lectures pieuses, d'abord par le prince, puis elle le fit
+soulager dans ce soin par l'abbé Latil.
+
+Les commentaires se joignirent au texte. Monsieur le comte d'Artois
+était trop affligé pour ne pas prêter une attention respectueuse aux
+paroles qui adoucissaient les souffrances de son amie; elle lui
+prêchait la foi avec l'onction de l'amour. Il entrait dans tous ses
+sentiments, et elle en avait tellement la conviction qu'au moment de
+sa mort elle prit la main du prince et, la remettant dans celle de
+l'abbé, elle lui dit:
+
+«Mon cher abbé, le voilà. Je vous le donne, gardez-le, je vous le
+recommande.»
+
+Et puis, s'adressant au prince:
+
+«Mon ami, suivez les instructions de l'abbé pour être aussi tranquille
+que je le suis au moment où vous viendrez me rejoindre.»
+
+Il y avait plusieurs personnes dans sa chambre lors de cette scène,
+entre autres le chevalier de Puységur qui me l'a racontée. Elle fit
+des adieux affectueux à tout ce monde, prêcha ses valets, ne dit pas
+un mot du scandale qu'elle avait donné au monde. Elle s'endormit; le
+prince et l'abbé restèrent seuls avec elle. Peu de temps après, elle
+s'éveilla, demanda une cuillerée de potion et expira.
+
+L'abbé ne perdit pas un instant, il entraîna monsieur le comte
+d'Artois à l'église de King-Street, l'y retint plusieurs heures, le
+fit confesser et, le lendemain, lui donna la communion. Depuis ce
+moment, il le domina au point qu'en le regardant seulement, il le
+faisait changer de conversation.
+
+Il avait cessé de manger avec les valets de chambre depuis le départ
+d'Édimbourg; mais ce fut alors seulement qu'il prit place à la table
+du prince dont le ton changea complètement. De très libre qu'il avait
+été, il devint d'un rigorisme extrême; et monsieur de Rivière, qui
+s'en abstenait par scrupule, y revint et y tint le premier rang.
+Monsieur le comte d'Artois, toujours un peu embarrassé de son
+changement, lui savait un gré infini d'avoir été son précurseur et
+d'être entré par la même porte dans la voie qu'ils suivaient avec la
+même ferveur.
+
+Avant que la maladie de madame de Polastron absorbât entièrement
+monsieur le comte d'Artois, il allait quelquefois dans le monde. Je
+l'y rencontrais, surtout chez lady Harington où je passais ma vie. Il
+s'y trouvait souvent avec le prince de Galles, et, malgré la
+différence de leur position, c'était le prince français qui avait tout
+l'avantage. Il était si gracieux, si noble, si poli, si grand
+seigneur, si naturellement placé le premier sans y songer que le
+prince de Galles n'avait l'air que de sa caricature. En l'absence de
+l'autre, on ne pouvait lui refuser de belles manières; mais c'étaient
+des _manières_, et, en monsieur le comte d'Artois, c'était la nature
+même du prince. Sa figure aussi, moins belle peut-être que celle de
+l'anglais, avait plus de grâce et de dignité; et la tournure, le
+costume, la façon d'entrer, de sortir, tout cela était incomparable.
+
+Je me rappelle qu'une fois où monsieur le comte d'Artois venait
+d'arriver et faisait sa révérence à lady Harington, monsieur le duc de
+Berry, qui se trouvait à côté de moi, me dit:
+
+«Comme on est heureux pourtant d'être beau prince comme cela; ça fait
+la moitié de la besogne.»
+
+C'était une plaisanterie, mais au fond, il avait raison. Certainement,
+à cette époque, monsieur le comte d'Artois était l'idéal du prince,
+plus peut-être que dans sa grande jeunesse. Il n'allait guère alors
+dans la société française. Il recevait les hommes de temps en temps,
+et donnait quelques dîners. Le jour de l'An, le jour de la
+Saint-Louis, de la Saint-Charles, les femmes s'y faisaient écrire. Il
+renvoyait des cartes à toutes et faisait en personne des visites à
+celles qu'il connaissait. Je l'ai vu ainsi trois ou quatre fois chez
+ma mère, mais fort à distance. Nous n'allions pas chez madame de
+Polastron et cela ne se pardonnait guère.
+
+J'ai parlé du salon de lady Harington. C'était le seul où on se réunît
+fréquemment, non pas tout à fait sans y être invité, mais d'une
+manière plus sociable que les raouts ordinaires. Lady Harington
+faisait trente visites dans la matinée, et laissait à la porte des
+femmes l'engagement à venir le soir chez elle. Chemin faisant, elle
+traversait plusieurs fois Bond street, et y ramassait les hommes qui
+s'y promenaient. Cette manoeuvre se renouvelait trois à quatre fois
+par semaine, et le fond de la société, étant toujours le même,
+finissait par former une coterie. Mon instinct de sociabilité
+française me poussait à y donner la préférence sur les grandes
+assemblées que je trouvais dans d'autres maisons. Lady Harington me
+comblait de prévenances et je me plaisais fort chez elle.
+
+C'est là où je m'étais assez liée avec lady Hester Stanhope qui,
+depuis, a joué un rôle si bizarre en Orient. Elle débutait à cette
+célébrité par une originalité assez piquante. Lady Hester était fille
+de la soeur de monsieur Pitt que les bizarres folies de son mari,
+lord Stanhope, avaient fait mourir de chagrin. Ces mêmes folies
+avaient jeté la fille aînée dans les bras de l'apothicaire du village
+voisin du château de lord Stanhope. Monsieur Pitt, pour éviter le même
+sort à lady Hester, l'avait prise chez lui. Elle faisait les honneurs
+de la très mauvaise maison que le peu de fortune avec laquelle il
+s'était retiré des affaires lui permettait de tenir; et, dans ce
+moment d'oisiveté, il s'était établi le chaperon de sa nièce, restant
+avec une complaisance infinie jusqu'à quatre et cinq heures du matin à
+des bals où il s'ennuyait à la mort. Je l'y ai souvent vu, assis dans
+un coin, et attendant avec une patience exemplaire qu'il convînt à
+lady Hester de terminer son supplice.
+
+Je ne parlerai pas de ce qui a décidé lady Hester à s'expatrier. J'ai
+entendu dire que c'était la mort du général Moore, tué à la bataille
+de la Corogne; mais cela s'est passé après mon départ, et je ne
+raconte que ce que j'ai vu ou crois savoir d'une manière positive. À
+l'époque dont je parle, lady Hester était une belle fille d'une
+vingtaine d'années, grande, bien faite, aimant le monde, le bal, les
+succès de toute espèce, pas mal coquette, ayant le maintien fort
+décidé, et une bizarrerie assez piquante dans les idées. Cela ne
+passait pas pourtant les bornes de ce qu'on appelle de l'originalité.
+Pour une Stanhope (ils sont tous fous), elle était la sagesse même.
+
+J'ai fait dans ce même temps bien souvent de la musique avec madame
+Grassini. C'est la première chanteuse qui ait été reçue à Londres
+précisément comme une personne de la société. Elle ajoutait à un grand
+talent une extrême beauté; beaucoup d'esprit naturel lui servait à
+adopter le maintien sortable à tous les lieux où elle se trouvait. Le
+duc d'Hamilton la fit entrer dans l'intimité de ses soeurs. Le comte
+de Fonchal, ambassadeur de Portugal, lui donnait des fêtes charmantes
+où tout le monde voulait aller. Non seulement elle était invitée aux
+concerts, mais à toutes les réunions de société et même de coterie.
+Actrice excellente, sa méthode de chanter était admirable. Elle a mis
+à la mode des voix de contralto qui ont à peu près expulsé du théâtre
+celles de soprano, seules appréciées jusque-là. Le premier grand
+talent qui se trouvera posséder une voix de cette dernière nature
+amènera une nouvelle révolution.
+
+Le musicien le plus extraordinaire que j'aie jamais rencontré, c'est
+Dragonetti. Il était alors à l'apogée du prodigieux talent avec lequel
+il avait maîtrisé, assoupli, apprivoisé, on pourrait dire, cet immense
+et grossier instrument qu'on appelle une contrebasse, au point de le
+rendre enchanteur. Il tirait de ces trois gros câbles dont il est
+monté et qu'il faut toucher à pleine main des sons ravissants, et
+était parvenu à une exécution qui tient du prodige.
+
+Je me souviens qu'à la suite d'un grand concert donné par le comte de
+Fonchal, la foule s'étant écoulée, nous restâmes en petit comité pour
+le souper. On parla de danses nationales, de la tarentelle. La fille
+de l'ambassadeur de Naples la dansait très bien, je l'avais dansée
+autrefois. On nous pressa de l'essayer. Viotti s'offrit à la jouer,
+mais il savait mal l'air. Dragonetti le lui indiqua. Nous commençâmes
+notre danse. Viotti jouait, Dragonetti accompagnait. Bientôt nous
+fûmes essoufflées, et les danseuses s'assirent. Viotti termina son
+métier de ménétrier en improvisant une variation charmante. Dragonetti
+la répéta sur la contrebasse. Le violon reprit une variation plus
+difficile, l'autre l'exécuta avec la même netteté. Viotti s'écria:
+
+«Ah! tu le prends comme cela! nous allons voir.»
+
+Il chercha tous les traits les plus difficiles que Dragonetti
+reproduisit avec la même perfection. Cette lutte de bonne amitié se
+continua, à notre grande joie, jusqu'au moment où Viotti jeta son
+violon sur la table en s'écriant:
+
+«Que voulez-vous, il a le diable au corps ou dans sa contrebasse!»
+
+Il était dans un transport d'admiration. Dragonetti n'a eu ni
+prédécesseur, ni, jusqu'à présent, d'imitateur.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ Querelles parmi les évêques. -- _Les treize._ -- Mort de la
+ comtesse de Rothe. -- Regrets de l'archevêque de Narbonne. --
+ Réponse du comte de Damas. -- Pozzo di Borgo. -- Sa rivalité avec
+ Bonaparte. -- Édouard Dillon. -- Calomnies sur la reine
+ Marie-Antoinette. -- Duel. -- Un mot du comte de Vaudreuil. --
+ Pichegru. -- Les Polignac. -- Mort de monsieur le duc d'Enghien.
+ -- Je quitte l'Angleterre.
+
+
+La société de l'émigration française fut mise en commotion par les
+résultats du Concordat. Les évêques, qui, jusque-là, avaient vécu en
+bon accord, se divisèrent sur la question des démissions demandées par
+le Pape. L'évêque de Comminges, mon oncle, et l'évêque de Troyes,
+Barral, furent les chefs de ceux qui se soumirent. Les autres étaient
+sous la guidance de l'archevêque de Narbonne, Dillon, et de l'évêque
+d'Uzès, Béthizy. L'aigreur et les haines étaient au comble. Les
+non-démissionnaires avaient la majorité à Londres. Ils étaient treize
+et s'appelaient fièrement _les treize_.
+
+Madame de Rothe, qui avait conservé toute sa violence dans son âge
+très avancé, ne les désignait jamais autrement. Elle faisait des
+scènes à mon père parce qu'il approuvait le parti pris par son frère
+et le disait hautement. Il n'avait guère d'imitateurs; quelques-uns
+auraient volontiers été de son avis, mais ils n'osaient pas en
+convenir. Ceux des émigrés se disposant à rentrer en France étaient
+les plus violents dans leurs propos, afin de dissimuler leurs projets,
+et, pendant qu'ils faisaient leurs paquets, n'en criaient que plus
+fort contre les déserteurs de la veille et tout ce qui se passait en
+France. Dans cette disposition, toute idée, toute démarche, toute
+parole raisonnable, soulevaient des tempêtes.
+
+Les évêques démissionnaires avaient originairement eu le projet, après
+avoir obéi au Pape, de s'en tenir là et de ne point rentrer en France.
+Mais on leur rendit la vie si dure qu'ils ne purent y tenir, et cette
+position donna grande force aux arguments d'une lettre par laquelle
+monsieur Portalis les engageait à venir au secours de l'Église. Après
+la première fureur occasionnée par leur départ, les passions se
+calmèrent, et les treize, n'étant plus une majorité puisque la
+minorité avait quitté la place, devinrent moins violents. L'archevêque
+de Narbonne et madame de Rothe reprirent leurs habitudes de confiance
+intime avec mon père. Il leur était fort attaché.
+
+Je ne puis m'empêcher de raconter la mort de madame de Rothe. Elle
+était au dernier degré d'une longue et douloureuse maladie dont une
+complète dissolution du sang était la suite. Elle avait toujours caché
+ses souffrances à l'archevêque pour ne pas l'inquiéter, et constamment
+fait les honneurs de son salon pour qu'il ne ressentît aucun
+changement autour de lui, aucun ennui. Le dernier jour de sa vie, elle
+dit à mon père de venir dîner avec eux. Leurs commensaux ordinaires,
+des évêques, devaient aller à Wanstead chez monsieur le prince de
+Condé, et elle n'avait pas la force de parler longtemps assez haut
+pour être entendue par l'archevêque, devenu très sourd. On servit des
+huîtres; elle les aimait. L'archevêque insista pour qu'elle en
+mangeât; elle eut la complaisance d'en essayer une, puis elle dit à
+mi-voix à mon père qu'elle tutoyait:
+
+«D'Osmond, empêche-le de beaucoup manger. Je crains que son dîner ne
+soit troublé.»
+
+Ensuite elle remit la conversation sur les sujets qui pouvaient
+intéresser l'archevêque, disant un mot de temps en temps. Au dessert,
+l'archevêque avait l'habitude de passer un instant dans sa chambre.
+Dès qu'il y fut entré:
+
+«Ah! s'écria-t-elle, j'attendais ce moment. D'Osmond, ferme la porte
+sur lui, tourne la clef, sonne.
+
+«Un domestique vint:
+
+«Il faut que Guillaume aille chez monsieur l'archevêque, et l'occupe
+de façon à l'empêcher de rentrer ici.»
+
+Tout ceci fut dit avec beaucoup de vivacité; reprenant plus bas et
+s'adressant à mon père:
+
+«À son âge, les émotions ne valent rien, et cela va finir.
+
+«--Ne faudrait-il pas envoyer chercher votre médecin?
+
+«--Mon ami, le médecin est bien inutile; mais envoie vite chercher un
+prêtre, c'est plus convenable pour monsieur l'archevêque.»
+
+Dix minutes après le moment où elle avait fait fermer la porte sur
+lui, elle avait cessé de respirer; et l'archevêque est toujours resté
+persuadé qu'elle était morte de mort subite, se portant à merveille.
+Je lui ai souvent entendu dire:
+
+«Ce m'est une grande consolation de penser qu'elle n'a ni souffert, ni
+prévu sa fin.»
+
+Voilà un genre de dévouement dont un coeur de femme est seul capable.
+
+L'archevêque aimait madame de Rothe: elle lui était nécessaire, il
+perdait une habitude de cinquante années; il la regrettait
+sincèrement. Il vint passer chez nous la journée de l'enterrement. En
+arrivant, il était très affecté; cependant il se remit, déjeuna de bon
+appétit. Après le déjeuner, il trouva un volume de Voltaire, traînant
+sur une table. Il se mit à parler de ses rapports avec lui, de ses
+brouilleries, de ses raccommodements, puis de ses ouvrages, de ceux
+qui avaient fait le plus d'effet à leur apparition. Bref, il nous
+récita un chant tout entier de _la Pucelle_, poème dont il avait orné
+sa mémoire épiscopale. Voilà comment les hommes savent regretter les
+personnes qui leur ont consacré leur vie tout entière. Cela s'appelle
+alternativement de la force d'âme ou de la résignation, suivant les
+circonstances.
+
+Vers cette époque, j'étais un jour chez madame du Dresnay. Monsieur de
+Damas (connu sous le nom de Damas jaune), attaché à monsieur le prince
+de Condé, y fit une diatribe de la dernière violence sur les émigrés
+qui rentraient en France. Madame du Dresnay, qui pourtant n'est
+revenue qu'en 1814 mais qui avait trop d'esprit pour approuver ces
+impertinences, lui dit fort sèchement:
+
+«Monsieur de Damas, quand on est comme vous élégamment vêtu, qu'on a
+un cabriolet qui vous attend à ma porte, qu'on est logé, nourri,
+soigné comme vous à Wanstead, on n'a pas le droit de crier _tolle_
+contre des pauvres gens qui vont chercher ailleurs le pain dont ils
+manquent ici.
+
+--Mais, madame, c'est bien leur faute. Ne savez-vous pas ce que le Roi
+a fait pour eux?
+
+--Non, en vérité.
+
+--Mais, madame, il leur a permis de travailler sans déroger.»
+
+Je l'ai entendu de mes oreilles, entendu.
+
+J'ai oublié de dire qu'avant mon mariage, je voyais beaucoup Pozzo,
+chez mes parents. Depuis, la vaste jalousie de monsieur de Boigne, qui
+embrassait la nature entière, y compris mon père et mon chien, m'avait
+séquestrée de toutes relations sociales, et je n'avais vu le monde que
+comme une lanterne magique. D'ailleurs, Pozzo avait fait un long
+séjour à Vienne où il avait accompagné lord Minto, son patron et son
+ami. Cette liaison s'était formée à l'époque où lord Minto, alors sir
+Gilbert Elliot, avait été vice-roi de Corse, et où Pozzo était son
+conseil et son ministre. Il avait aussi des rapports très intimes avec
+mon oncle, Édouard Dillon. Celui-ci commandait un régiment irlandais,
+au service de l'Angleterre, qui occupait la Corse.
+
+Lorsque les forces britanniques évacuèrent l'île, Pozzo fut obligé de
+la quitter, le parti français ayant pris le dessus. Je crois qu'il
+s'agissait peu du parti français ou anglais dans le coeur de Pozzo à
+cette époque, mais seulement de celui que Bonaparte ne suivait pas.
+Les deux cousins s'étaient tâtés. À une liaison intime de jeunesse,
+avait succédé une haine fondée sur l'ambition. Ils ne pensaient alors
+qu'à dominer dans leur île, et ils avaient promptement découvert
+qu'ils ne pouvaient y réussir qu'en devenant vainqueur l'un de
+l'autre.
+
+Je crois bien que Pozzo n'appela les anglais que parce que Bonaparte
+se déclara révolutionnaire. Depuis, Pozzo est devenu peut-être
+réellement absolutiste, mais, à cette époque, il était très libéral et
+plutôt républicain. Je lui ai entendu faire des morceaux sur _la
+Patria et les Castagnes_ qui étaient fort dans mes goûts, mais qui ne
+ressemblent guère aux principes de la sainte alliance.
+
+Pozzo se rendait justice en se sentant le rival du Bonaparte d'alors.
+Mais cette idée, une fois entrée dans sa tête corse, il n'a pu l'en
+déloger et il s'est regardé comme le rival du vainqueur de l'Italie,
+du Premier Consul et même de l'empereur Napoléon. Il avait trop
+d'esprit pour montrer ouvertement cette pensée, mais elle fermentait
+dans sa cervelle et s'en échappait en haine la plus active. Il aurait
+été jusqu'au fond des enfers chercher des antagonistes à Bonaparte et
+l'a toujours poursuivi avec une persévérance à laquelle son esprit
+des plus distingués et de rares talents ont donné une influence que sa
+situation sociale ne devait pas faire prévoir.
+
+À cette époque, il était constamment chez nous, passant
+alternativement du découragement et de la plus profonde tristesse à
+des espérances exagérées et à des accès de gaieté folle, mais toujours
+spirituel, intéressant, amusant, éloquent même. Son langage, un peu
+étrange et rempli d'images, avait quelque chose de pittoresque et
+d'inattendu qui saisissait vivement l'imagination, et son accent
+étranger contribuait même à l'originalité des formes de son discours.
+Il était parfaitement aimable. Son manque de savoir-vivre n'avait pas
+encore l'aplomb que les succès lui ont donné. Et puis, on était moins
+choqué de voir un petit Corse manquer aux usages reçus que lorsqu'il a
+déployé ses habitudes grossières dans la pompe des ambassades.
+
+Édouard Dillon le mit en rapport avec monsieur le comte d'Artois.
+Pozzo l'apprécia bien vite, et, tandis que le prince croyait s'être
+assuré un agent, Pozzo ne vit en lui qu'un instrument dont il se
+servirait dans l'intérêt de son ambition et surtout de ses haines,
+s'il le pouvait. Mais cet instrument lui paraissait bien peu incisif,
+et il s'expliquait avec une grande amertume sur le peu de parti qu'il
+y avait à en tirer.
+
+Édouard Dillon, dont je viens de parler, était le frère de ma mère. Il
+avait été longtemps connu sous le nom du beau Dillon. La chronique du
+temps l'a désigné comme un des amants que la calomnie a donnés à la
+Reine. Voici sur quel fondement on avait fondé cette histoire.
+
+Édouard Dillon était très beau, très fat, très à la mode. Il était de
+la société intime de madame de Polignac, et probablement adressait à
+la Reine quelques-uns de ces hommages qu'elle réclamait comme jolie
+femme. Un jour, il répétait chez elle les figures d'un quadrille
+qu'on devait danser au bal suivant. Tout à coup, il pâlit et
+s'évanouit à plat. On le plaça sur un sopha, et la Reine eut
+l'imprudence de poser sa main sur son coeur pour sentir s'il battait.
+Édouard revint à lui. Il s'excusa fort de sa sotte indisposition et
+avoua que, pour ne pas manquer à l'heure donnée par la Reine, il était
+parti de Paris sans déjeuner, que, depuis les longues souffrances
+d'une blessure reçue à la prise de Grenade, ces sortes de défaillances
+lui prenaient quelquefois, surtout quand il était à jeun. La Reine lui
+fit donner un bouillon, et les courtisans, jaloux de ce léger succès,
+établirent qu'il était au mieux avec elle.
+
+Ce bruit tomba vite à la Cour, mais fut confirmé à la ville lorsque,
+le jour de la Saint-Hubert, on le vit traverser Paris dans le carrosse
+à huit chevaux de la Reine. Il était tombé de cheval et s'était
+recassé le bras à la chasse. La voiture de la Reine était seule
+présente; elle ordonna qu'on y transportât mon oncle et revint, comme
+de coutume, dans celle du Roi, car la sienne n'y était que
+d'étiquette. Il est très probable que beaucoup des histoires qu'on a
+faites sur le compte de la pauvre Reine n'avaient pas des fondements
+plus graves.
+
+Mon oncle avait eu un duel qui avait fait une sorte de bruit. Soupant
+chez un des ministres, un provincial dont j'oublie le nom, lui dit à
+travers la table:
+
+«Monsieur Dillon, je vous demanderai de ces petits pots, à quoi
+sont-ils?»
+
+Édouard, qui causait avec sa voisine, répondit sèchement:
+
+«À l'avoine.
+
+--Je vous renverrai de la paille», reprit l'autre qui ignorait que les
+petits pots à l'avoine étaient un mets à la mode.
+
+Édouard n'interrompit pas sa causerie; mais, après le souper, le
+rendez-vous fut pris pour le lendemain assez tard, parce qu'il ne se
+dérangeait pas volontiers le matin. L'antagoniste arriva chez lui à
+l'heure indiquée. Sa toilette n'était pas finie; il lui en fit des
+excuses, l'acheva avec tout le soin et les petites recherches
+imaginables. Tout en y travaillant, il lui dit:
+
+«Monsieur, si vous n'avez pas affaire d'un autre côté, je préférerais
+que nous allassions au bois de Vincennes. Je dîne à Saint-Maur, et je
+vois que je n'aurai guère que le temps d'arriver.
+
+--Comment, monsieur, vous comptez...
+
+--Indubitablement, monsieur, je compte dîner à Saint-Maur après vous
+avoir tué, je l'ai promis hier à madame de...»
+
+Cet aplomb de fatuité imposa peut-être au pauvre homme, tant il y a
+qu'il reçut un bon coup d'épée et que mon oncle alla dîner à
+Saint-Maur où l'on n'apprit que le lendemain, et par d'autres, le duel
+et le colloque. On ne peut se dissimuler que ce genre d'impertinence
+n'ait assez de grâce.
+
+À l'époque dont je parle, 1803, Édouard avait dépouillé depuis
+longtemps toutes les prétentions du jeune homme et il était devenu
+tout à fait naturel et bon garçon. Une anglaise lui ayant demandé ce
+qu'était devenu le beau Dillon, il répondit avec un sérieux extrême:
+
+«Il a été guillotiné.»
+
+Il avait suffisamment d'esprit naturel et infiniment de savoir-vivre.
+Je n'ai jamais vu avoir de meilleures et de plus grandes manières. Il
+avait été attaché à monsieur le comte d'Artois comme gentilhomme de la
+Chambre depuis la première formation de sa maison, et restait dans une
+assez grande intimité, quoiqu'il ne fût pas son commensal. Le régiment
+de la brigade irlandaise qu'il avait commandé avait réclamé tous ses
+soins pendant quelques années. Depuis, il les avait confiés à son
+frère Franck Dillon, son lieutenant-colonel. Il avait épousé une
+créole de la Martinique dont la fortune, considérable alors, lui
+permettait d'avoir une assez bonne maison à Londres. Monsieur le comte
+d'Artois y dînait quelquefois, et les autres princes très fréquemment.
+
+Je m'y suis trouvée un jour, en 1804, avec assez de monde dont le
+comte de Vaudreuil faisait partie; Bonaparte venait de se déclarer
+empereur, trompant ainsi les espérances que les émigrés avaient voulu
+se forger de ses projets bourbonnistes. Chacun devisait de toutes les
+chances qu'il perdait par cette imprudence. Les uns pensaient qu'il
+aurait pu être maréchal de France, d'autres, chevalier des ordres,
+quelques-uns allaient même jusqu'à dire connétable! Enfin, monsieur de
+Vaudreuil, se levant et se tournant le dos à la cheminée, en
+retroussant les basques de son habit, nous dit d'un ton doctoral:
+
+«Savez-vous ce que tout cela me prouve? c'est que, malgré la
+réputation que nous travaillions à faire à ce Bonaparte, c'est au fond
+un gredin très maladroit!»
+
+Je me dispense des commentaires.
+
+À la paix d'Amiens, monsieur de Boigne était allé en France et me
+pressait de l'y rejoindre. En outre que je ne m'en souciais guère, je
+croyais avoir de bonnes raisons pour me tenir éloignée d'un pays
+destiné à de nouvelles catastrophes. Nous savions qu'on y préparait un
+bouleversement et que Pichegru était à la tête de cette intrigue. Ce
+n'est pas de sa part que venaient les indiscrétions; il se conduisait
+avec prudence et adresse. Il vivait presque seul, faisant souvent de
+courtes absences pour donner le change, et, lorsque les oisifs
+commençaient à s'en occuper, il reparaissait tout à coup ayant fait
+une course toute simple et qui dénotait le mieux un homme inoccupé.
+
+Un jour, il partit tout de bon pour sa dangereuse expédition;
+malheureusement pour lui, il devait être suivi par messieurs de
+Polignac. Ceux-ci agirent différemment. Ils firent cent visites
+d'adieux, prirent congé de tout le monde, en se chargeant de
+commissions pour Paris, montrant la liste des personnes qui les
+attendaient et qui, probablement, ne s'en doutaient point. Ce n'était
+pas dans la pensée que leur voyage, d'après cette publicité, parût
+sans conséquence; du tout, ils avouaient partir en secret. C'était
+leur façon de conspirer.
+
+La veille de leur départ, je dînai avec eux à la campagne chez Édouard
+Dillon. Il fallait, pour en revenir, traverser une petite lande ou
+commune. Messieurs de Polignac étaient à cheval; ils firent station
+sur la commune, et s'amusèrent à arrêter les voitures qui y passèrent
+pendant une heure; la mienne fut du nombre. Ils demandaient la bourse
+ou la vie et s'éloignaient ensuite avec des éclats de rire, disant que
+c'était un avant-goût du métier qu'ils allaient faire. Le lendemain,
+cette espièglerie était la nouvelle et la joie de toute leur société.
+Ces niaiseries ne vaudraient pas la peine d'être rapportées si elles
+ne montraient d'avance le caractère de ce Jules de Polignac, si fatal
+au trône et à lui-même. Quoique bien jeune alors, tout l'honneur de
+cette conduite lui appartient. Son frère Armand, aussi bête que Jules
+est sot, a toujours été mené par lui.
+
+Nous ne tardâmes pas à apprendre l'arrestation de ces conspirateurs à
+liste et, bientôt après, la triste fin de monsieur le duc d'Enghien.
+Son père en fut, il faut le dire, atterré; il l'apprit d'une façon
+horrible. Monsieur le duc de Bourbon était censé habiter Wanstead,
+très magnifique château que monsieur le prince de Condé avait loué aux
+environs de Londres; car, tout en se battant très bien à l'armée dite
+de Condé, Son Altesse n'y avait pas négligé ses affaires pécuniaires
+et était sans comparaison le plus riche des princes émigrés.
+
+Son fils, ne pouvant s'astreindre à la vie régulière de Wanstead,
+était habituellement à Londres, dans un petit appartement, avec un
+seul valet qui lui était attaché depuis son enfance. L'heure de son
+déjeuner était arrivée et passée. Il sonna Gui, une fois, deux fois.
+Sans réponse, il descendit dans sa petite cuisine et trouva Gui, les
+deux coudes sur la table, la tête dans ses mains, les yeux en larmes,
+et une gazette devant lui. À l'approche de son maître, il leva la tête
+et se jeta sur la gazette pour la cacher. Monsieur le duc de Bourbon
+ne le lui permit pas, et y lut la triste nouvelle de l'assassinat de
+son fils.
+
+Deux heures après, lorsque monsieur le prince de Condé arriva, il le
+trouva encore dans cette cuisine, dont Gui n'avait pu l'arracher, et
+où il ne voulait laisser entrer aucun autre. Monsieur le prince de
+Condé l'emmena à Wanstead. Les soins de madame de Reuilly, sa fille
+naturelle que madame de Monaco, devenue princesse de Condé, élevait,
+contribuèrent à le calmer. Cette douleur excessive, accompagnée
+d'accès de fureur et de cris de vengeance, est le plus beau moment de
+la vie de monsieur le duc de Bourbon, et je me plais à le retracer.
+
+Quant à l'émigration en général et aux princes en particulier,
+l'impression de cet événement fut singulièrement fugitive. Seulement,
+par respect pour monsieur le prince de Condé, monsieur le comte
+d'Artois décida que le deuil, qui ne devait être que de cinq jours,
+serait porté à neuf, et il crut faire une grande concession.
+
+Monsieur le prince de Condé en jugea de même, car il vint en personne
+à Londres pour remercier monsieur le comte d'Artois. La nouvelle
+arriva le lundi. Monsieur le duc de Berry s'abstint d'aller le mardi à
+l'Opéra, mais il y reparut à la représentation suivante, le samedi.
+
+Le procès de Moreau étant fini et la tranquillité n'ayant pas été
+troublée en France, je me décidai à me rendre aux invitations
+réitérées de monsieur de Boigne. Ma position était très fausse, je le
+sentais. L'importance des tracasseries qui me rendaient la vie
+insupportable diminuait à mes propres yeux dans l'éloignement, et je
+n'avais pas de bonnes raisons à me donner à moi-même pour me refuser à
+obéir à des ordres que monsieur de Boigne avait le droit de donner. Il
+venait de faire l'acquisition d'une charmante habitation, Beauregard,
+à quatre lieues de Paris, et m'engageait à venir l'y trouver. Mes
+parents promettaient de me rejoindre, si je pouvais obtenir leur
+radiation, et cela acheva de me décider.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+L'EMPIRE
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+ Départ d'Angleterre. -- Arrivée à Rotterdam. -- Monsieur de
+ Sémonville. -- Séjour à la Haye. -- Camp de Zeist. -- Douaniers
+ français. -- Anvers. -- Monsieur d'Argout. -- Monsieur
+ d'Herbouville. -- Monsieur Malouet. -- Arrivée à Beauregard.
+
+
+Je m'embarquai à Gravesend, au mois de septembre 1804, à bord d'un
+bâtiment hollandais frété pour Rotterdam. Il se trouva chargé d'huile
+de baleine. Nous essuyâmes un orage violent; la mer devint fort
+grosse; le bateau resta fort petit. La lame passait dessus; elle
+arrivait dans ma cabine, après avoir lavé les tonneaux d'huile de
+poisson, y apportant une odeur infecte, et aggravait encore les
+horreurs de la traversée. Elle fut longue, car mon patron, très
+ignorant probablement, manqua l'embouchure de la Meuse et nous
+n'arrivâmes à la Brielle que le quatrième jour.
+
+La guerre rendait les communications difficiles; il fallait saisir
+l'occasion d'un bâtiment de commerce. Les paquebots réguliers
+n'allaient qu'à Husum, sur la côte de Suède. La traversée était rude;
+et le voyage de terre, très pénible, aurait été presque impraticable
+pour une jeune femme seule. Les papiers de notre patron portaient son
+arrivée d'Emden; c'était une fraude convenue, elle ne trompait
+personne. J'entendis le chef des douaniers qui vinrent à bord demander
+à ceux qui inspectaient le navire pendant que lui examinait les
+papiers:
+
+«Cela vient du Grand-Emden?
+
+«--Oui, monsieur, du Grand-Emden.
+
+«--C'est bon.»
+
+Et il rendit les papiers au patron sans autre commentaire; _le
+Grand-Emden_, dans leur argot, c'était _Londres_. Je débarquai sans
+trop de tracasseries de la douane; j'envoyai chez le banquier auquel
+j'étais adressée et où je devais trouver, avec des lettres de monsieur
+de Boigne, les passeports nécessaires pour continuer ma route; il
+n'avait rien reçu.
+
+Me voilà donc tout à fait seule dans un pays étranger, sans appui et
+sans conseils. J'écrivis à Paris à deux de mes oncles qui devaient s'y
+trouver avec monsieur de Boigne. En attendant, je ne savais que
+devenir; ma situation à Rotterdam avait une apparence aventurière qui
+me déplaisait fort. Certainement, si les communications avaient été
+plus faciles, je serais retournée au _Grand Emden_.
+
+Le banquier me conseilla d'aller à la Haye voir monsieur de Sémonville
+qui, tout-puissant, pourrait faciliter mon voyage. Je me rappelle que
+cet homme répondit aux craintes que je lui exprimais sur
+l'interruption de toute communication avec l'Angleterre où je laissais
+des intérêts si chers:
+
+«Ne vous tourmentez pas, madame, c'est impossible: on pourra essayer
+de comprimer le commerce de la Hollande avec l'Angleterre; mais ce ne
+pourra être que pour bien peu de jours, il reprendra son cours comme
+l'eau reprend son niveau et cela ne durera jamais une semaine.»
+
+Malgré sa perspicacité commerciale, il n'avait pas prévu qu'il se
+trouverait une main assez ferme pour maintenir pendant des années
+cette machine hydraulique qu'il déclarait impossible pour une semaine.
+À la vérité, elle a fini par faire explosion.
+
+Aussitôt que ma voiture put être préparée, je me rendis à la Haye.
+J'écrivis à monsieur de Sémonville pour lui demander un rendez-vous;
+il envoya sur-le-champ monsieur de Canouville me dire qu'il allait
+venir chez moi. Les façons de monsieur de Canouville m'effarouchèrent
+un peu. Sous prétexte qu'il était mon cousin et peut-être aussi parce
+que j'étais jeune, jolie et seule, il prit un petit ton de
+plaisanterie et de légèreté qui, par les mêmes raisons, me déplurent
+extrêmement; et je gravai sur mon agenda que tous les jeunes gens de
+la France révolutionnaire étaient familiers, avantageux, ridicules et
+impertinents. Je m'y attendais bien; j'allais sûrement trouver
+monsieur de Sémonville impérieux, arrogant, insolent et alors toutes
+mes sages prévoyances de vingt ans seraient accomplies.
+
+Monsieur de Sémonville arriva; il était dans la douleur. La maladie de
+madame Macdonald avait appelé madame de Sémonville à Paris et, la
+veille, on avait reçu nouvelle de la mort de la jeune femme. Monsieur
+de Sémonville me témoigna le regret de ne pouvoir chercher à me rendre
+agréable une maison remplie de deuil. Tout-puissant en Hollande, son
+pouvoir ne s'étendait pas au delà; il ne pouvait me donner des
+passeports que jusqu'à Anvers où il me faudrait en attendre de Paris.
+Il m'engageait à rester à la Haye de préférence, se mettant au reste
+de sa personne tout à fait à mes ordres. La conversation se prolongea,
+il me parla de _Monsieur_; je pensai qu'il entendait par là Louis
+XVIII et je répondis que le Roi n'était pas en Angleterre, croyant
+faire acte de courageuse manifestation de mes principes royalistes.
+
+«Je le sais bien, reprit avec douceur Monsieur de Sémonville, je parle
+de son frère, _Monsieur_.»
+
+Je restai confondue, car, en Angleterre, personne n'avait jamais
+inventé d'appeler le comte d'Artois _Monsieur_, et c'était la première
+fois que ce nom lui était donné devant moi. Dans la suite de notre
+entrevue, monsieur de Sémonville me parla de la fin tragique de
+monsieur le duc d'Enghien avec une douleur qui faisait singulièrement
+contraste avec l'incurie que j'avais laissée de l'autre côté du canal.
+Je commençais à éprouver quelque hésitation dans mes idées si bien
+arrêtées une heure avant. Cependant, je m'en tirai en me disant que
+monsieur de Sémonville était une anomalie avec le reste de ses
+compatriotes. Quant à moi, je ne sais trop ce que j'étais, anglaise je
+crois, mais certainement pas française.
+
+J'avais vu à Londres et retrouvé pendant la traversée un monsieur de
+Navaro, portugais allant en Russie. Il porta à la femme du ministre de
+Portugal une lettre de recommandation que j'avais pour son mari, et
+lui raconta ma position isolée. Une heure après, la bonne madame de
+Bezerra vint à mon auberge, s'empara de moi, m'emmena dîner chez elle,
+puis au spectacle dans la loge diplomatique. Le lendemain, elle me
+promena partout; dès lors je devins l'objet des prévenances de toute
+la société de la Haye. Il faudrait savoir à quel point le corps
+diplomatique s'y ennuyait pour apprécier avec quelle joie il vit
+tomber au milieu de lui une jeune femme qui lui apportait une espèce
+de distraction.
+
+Le comte de Stackelberg, mélomane enragé, avait bien vite découvert
+que j'étais bonne musicienne. C'était à qui me ferait chanter; et, me
+trouvant complètement oiseau de passage à la Haye, je sifflais tant
+qu'on voulait. Je n'ai jamais eu tant de succès. J'avais le bon sens
+de voir que cela tenait au cadre où je me trouvais beaucoup plus qu'à
+mon mérite; cependant, je compris que je ne devais pas prolonger cette
+vie trop longtemps. Je m'arrachai inhumainement aux adorations des
+représentants de toute l'Europe pour aller faire une tournée à
+Amsterdam et dans le reste de la Hollande.
+
+Trois ou quatre des jeunes attachés annoncèrent le projet de
+m'escorter; je m'y opposai sérieusement, et ma bonne amie Bezerra leur
+fit comprendre que cela me déplaisait beaucoup. C'est pendant ce
+séjour à la Haye que j'ai fait avec le comte de Nesselrode une
+connaissance qui, par la suite, est devenue une véritable amitié.
+
+Je m'arrêtai à Harlem pour acheter des jacinthes. On me proposa
+d'entendre l'orgue; n'ayant rien à faire j'y consentis. J'entrai dans
+l'église; j'y étais seule; l'organiste était caché. La musique la plus
+ravissante commença; l'artiste était habile, l'instrument magnifique;
+il forme des échos, en choeur, qui se répondent entre eux des divers
+points de l'église. Je n'étais pas dans l'habitude d'entendre de la
+musique religieuse; j'y pleurai, j'y priai de toute mon âme. Enfin, je
+ne sais si cela tenait à ma disposition, mais je n'ai guère éprouvé
+d'impression plus profonde et, sauf les heures qui ont été inscrites
+sur mon coeur par le malheur, il en est peu dans ma vie dont je
+conserve un souvenir plus vif que celle passée dans la cathédrale
+d'Harlem.
+
+Je restai trois jours à Amsterdam; j'allai faire les visites
+convenues, à Brock, à Zaandam, etc. Monsieur Labouchère me donna à
+dîner; j'y vis des messieurs et des dames, hollandais et hollandaises.
+On me montra beaucoup de curiosités. On me parla de bien d'autres, ce
+qui n'empêcha pas que je ne fusse charmée de quitter cette ville.
+Malgré son grand commerce, elle m'a paru horriblement triste. Je
+m'arrêtai à Utrecht; j'y pris une voiture du pays pour aller voir
+l'établissement morave et le camp que le général Marmont commandait
+dans la plaine de Zeist. Je trouvai que ces frères si heureux dans le
+conte de madame de Genlis, dont ma mémoire gardait un souvenir
+d'enfance, avaient l'air pâles, tristes et ennuyés. J'achetai quelques
+babioles, et il s'éleva une querelle entre eux. L'un affirmait que les
+objets de son travail avaient une supériorité que l'autre lui
+contestait. Je partis peu édifiée. En revanche, je le fus beaucoup de
+l'aspect du camp français. Je venais d'en visiter en Angleterre, et
+ils étaient loin de présenter un spectacle aussi brillant et aussi
+animé; cependant les soldats français avaient moins bonne mine
+individuellement et n'étaient pas si bien vêtus.
+
+Je vis passer la calèche du général Marmont où était sa femme très
+parée, coiffée en cheveux et sans fichu. Les postillons avaient des
+vestes couvertes de galons d'or; la calèche était dorée, mais
+malpropre et mal attelée. Tout cela me parut en total un équipage fort
+ridicule, y compris madame la générale. Je m'en amusai; c'était bien
+comme je l'avais prévu.
+
+Après une absence de dix jours, je revins à la Haye; j'y trouvai des
+lettres de mes oncles. Monsieur de Boigne, ayant mal calculé le moment
+de mon arrivée, était parti pour la Savoie. On m'annonçait que je
+trouverais mes passeports à Anvers. Je passai une soirée chez madame
+de Bezerra pour prendre congé de la société de la Haye; monsieur de
+Sémonville y vint ainsi que toutes les autorités hollandaises et, le
+lendemain, je partis.
+
+On m'avait fait peur de la sévérité des douaniers, et j'étais d'autant
+plus effrayée d'avoir affaire à des commis français que mes rapports
+avec ceux de l'Allien-Office, au moment de mon départ d'Angleterre,
+m'avaient paru fort désagréables. Or, si les anglais étaient
+malhonnêtes, qu'avais-je à attendre de commis français? Monsieur de
+Sémonville m'avait bien donné une lettre de recommandation, mais
+cependant le coeur me battait en arrivant au premier poste français.
+
+On me pria très poliment d'entrer dans le bureau; j'y fus suivie par
+mes femmes. Ma voiture était censée venir de Berlin. Comme anglaise,
+elle aurait été confisquée; mais, en qualité d'allemande, elle passait
+en payant un droit considérable. Pendant que je l'acquittais, les
+jeunes gens de la douane admiraient cette voiture, qui était très
+jolie:
+
+«C'est une voiture de Berlin, dit le chef.
+
+«--Oui, monsieur, regardez plutôt, c'est écrit sur tous les ressorts.»
+
+Je devins rouge comme un coq en suivant leurs regards et en voyant
+imprimé sur le fer: _Patent London_. Ils se prirent à sourire, et je
+payai la somme convenue pour ma voiture _allemande_. Pendant que le
+chef enregistrait et me délivrait les certificats, un autre s'occupait
+de mon passeport et me faisait un signalement très obligeant mais qui
+me tenait assez mal à mon aise. Le chef s'en aperçut, et, levant à
+moitié les yeux de dessus son papier:
+
+«Mettez jolie comme un ange; ce sera plus court et ne fatiguera pas
+tant madame.»
+
+Un employé subalterne avait à moitié ouvert une des bâches de la
+voiture, sans même la descendre; je lui glissai deux louis dans la
+main; un des commis rentra un instant après et me les remit en me
+disant avec la plus grande politesse:
+
+«Madame, voilà deux louis que vous avez laissé tomber par mégarde.»
+
+Je les repris, un peu honteuse. Enfin tout semblait terminé à ma plus
+grande satisfaction lorsqu'ils s'avisèrent que le fouet de mon
+courrier était anglais. Ils me montrèrent _London_ écrit sur le bout
+d'argent dont il était orné; sans doute je l'avais acheté dans quelque
+endroit où les marchandises anglaises étaient admises, mais, en
+France, elles étaient prohibées et leur devoir ne leur permettait d'en
+laisser passer aucune. Nous gardâmes tous notre sérieux à cette
+dernière scène du proverbe. Ils me souhaitèrent un bon voyage et je
+partis très étonnée d'avoir trouvé une si obligeante et si spirituelle
+urbanité là où je ne m'attendais qu'à des procédés grossiers jusqu'à
+la brutalité. Je suis entrée dans ces détails pour montrer jusqu'à
+quel point les émigrés, qui avaient le droit de se croire les plus
+raisonnables, étaient encore absurdes dans leurs idées sur la France
+et, au fond, lui étaient hostiles.
+
+Arrivée à Anvers, je trouvai à l'auberge un billet de monsieur
+d'Herbouville, alors préfet, qui m'annonçait avoir mes passeports.
+J'étais proche parente de sa femme; il avait donné l'ordre de le
+prévenir du moment où je serais à Anvers. J'étais à peine établie dans
+ma chambre d'auberge que j'y vis entrer un grand dadais de cinq pieds
+dix pouces répétant au plus pointu d'une voix de fausset bien aiguë:
+
+«Apollinaire, c'est Apollinaire, je suis Apollinaire,» et faisant à
+coudes ouverts des révérences jusqu'à terre.
+
+Je fus quelques instants à reconnaître le jeune d'Argout que j'avais
+beaucoup vu quelques année avant à Londres où son oncle (qui était
+aussi le mien, ayant épousé une soeur de mon père) s'occupait de son
+éducation avec un soin auquel il a répondu. C'est lui qui, depuis,
+s'est élevé par un mérite incontestable accompagné d'une disgrâce et
+d'une gaucherie qu'il déployait alors dans toute leur naïveté. Il m'en
+donna une nouvelle preuve le lendemain matin. Il m'accompagna à la
+cathédrale d'Anvers et, malgré toutes mes supplications, il monta
+jusqu'au haut du clocher toujours à reculons, en me donnant la main,
+ce qui n'était pas plus commode pour moi que pour lui. Il exerçait
+alors une petite place dans les droits réunis dont il faisait vivre sa
+mère. Depuis, il est devenu préfet, pair, enfin ministre. Il est homme
+de talent, de coeur et très honnête; mais son esprit est presque aussi
+gauche que ses manières.
+
+Monsieur d'Herbouville vint après; je le trouvai froid et emprunté; il
+avait récemment été fort compromis par la reconnaissance bavarde de
+quelques émigrés auxquels il avait rendu service, et se tenait sur la
+réserve. Il m'engagea à dîner.
+
+La meilleure de mes visites fut celle de monsieur Malouet, vieil ami
+de mon père et préfet maritime à Anvers. Monsieur Malouet, qui avait
+été un constitutionnel de 89, terme de réprobation, s'il en fut, dans
+l'émigration, n'en était pas moins resté fort lié avec mon père et je
+le voyais perpétuellement chez lui. Il n'y avait pas bien longtemps
+qu'il avait quitté Londres et il ne savait pas trop comment je verrais
+un préfet de la République ou plutôt du Consulat. Rassuré à cet égard
+par la joie que j'éprouvai à trouver un visage de connaissance pour la
+première fois depuis un mois, il me fit signe de me taire, alla ouvrir
+toutes les portes, examina bien s'il n'y avait personne aux écoutes,
+les referma soigneusement, m'avança une chaise au milieu de la
+chambre, en prit une à côté de moi et puis me demanda à voix bien
+basse des nouvelles de mon excellent père, ajoutant:
+
+«Voyez-vous, mon enfant, il ne faut pas se compromettre.»
+
+Il me posa une règle de conduite sur ce que je ne devais point faire,
+point dire à Paris, toujours pour ne pas me compromettre, qui avait
+fini par me mettre la terreur dans le coeur, après avoir commencé par
+me donner envie de rire, d'autant que ses préceptes étaient appuyés
+d'exemples les plus alarmants:
+
+«Mais ce pays est donc tout à fait inhabitable, ne pus-je m'empêcher
+de m'écrier?
+
+«--Chut, chut, voilà une affreuse imprudence.»
+
+Il retourna examiner les portes, mais ne voulut plus s'exposer à
+pareille incartade. Il prit congé de moi en me disant qu'il était plus
+prudent de ne pas me revoir, que d'Herbouville l'avait engagé à dîner
+mais qu'il ne voulait pas courir le risque de se laisser aller à me
+faire quelque question imprudente. Il n'y avait pas grand danger,
+c'était plutôt mes paroles que les siennes qu'il avait à craindre;
+toujours est-il qu'il me laissa fort troublée. On n'échappe pas à son
+sort. Quelques années plus tard, monsieur Malouet, devenu conseiller
+d'État, se trouva, malgré ses prudentes précautions, compromis par ses
+relations avec le baron Louis et fut exilé par l'Empereur.
+
+Je trouvai, chez monsieur d'Herbouville, sa famille et quelques
+commensaux. Ils étaient de beaucoup meilleure composition que je ne
+m'y attendais d'après les discours de monsieur Malouet. Il avait
+pourtant réussi à me mettre mal à mon aise; je craignais un peu pour
+moi et beaucoup pour les autres à qui ma présence pouvait être si
+dangereuse. Cependant, je dois dire que même monsieur Malouet et
+surtout les d'Herbouville avaient trouvé le moyen de parler en termes
+de regret, de douleur, de réprobation de cette mort de monsieur le duc
+d'Enghien, si bien oubliée par l'émigration. Partout, dans toutes les
+classes et principalement parmi les gens attachés au gouvernement, je
+l'ai trouvée une plaie encore toute saignante à mon retour en France.
+
+J'arrivai sans autre incident au château de Beauregard, ayant tourné
+Paris. Monsieur de Boigne n'était pas encore de retour de Savoie; je
+m'y installai comme seule maîtresse de ce beau lieu. J'y pleurai bien
+à mon aise pour en prendre possession, le 2 novembre 1804, jour des
+Morts, par un brouillard froid et pénétrant qui ne permettait pas de
+voir à trois pieds devant soi. Je me trouvai le soir enfermée dans une
+pièce dont mes mains, accoutumées aux serrures anglaises, ne savaient
+pas ouvrir les portes, et sans sonnettes. Elles avaient été proscrites
+comme aristocrates pendant la Révolution, et monsieur de Boigne
+n'avait pas songé à en faire remettre. J'éprouvai un sentiment
+d'abandon et de désolation qui me glaça jusqu'au fond de l'âme, et je
+ne pense pas que je me fusse crue dans un pays plus sauvage sur les
+bords de la Colombia.
+
+Le lendemain matin, j'envoyai chercher un serrurier. Il m'assura qu'il
+allait arranger _provisoirement_ une sonnette en attendant qu'elle pût
+être _organisée définitivement_. Quel diantre de pays est donc cela où
+les serruriers parlent la langue de l'Athénée et où les chevaux sont
+attelés avec des ficelles? Ma pauvre cervelle de vingt ans, livrée
+pour la première fois à ses propres forces, était toute renversée par
+la diversité des impressions que je recevais; aussi, j'ai conservé une
+multitude de souvenirs très vifs de ce voyage.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ Mes opinions. -- La duchesse de Châtillon. -- La duchesse de
+ Laval, le duc de Laval. -- La famille de Rohan. -- La princesse
+ Berthe de Rohan. -- La princesse Charles de Rochefort. -- La
+ princesse Herminie de Rohan. -- Scène pénible. -- Mon premier bal
+ à Paris. -- L'amiral de Bruix, sa mort. -- Paroles de l'Empereur.
+ -- La princesse Serge Galitzin. -- La duchesse de Sagan. --
+ Monsieur de Caulaincourt. -- Scène entre la princesse de la
+ Trémoille et monsieur d'Aubusson. -- La duchesse de Chevreuse.
+
+
+Je ne voulus pas assister aux fêtes du couronnement; mon héroïsme
+royaliste en aurait trop souffert. Nous nous amusions dans notre
+oisive nullité par mille brocards. Un seul était assez piquant; on
+disait que le manteau impérial restait flottant parce que l'Empereur
+n'avait pas su passer la Manche. En dépit de mes préjugés, je n'avais
+pu me défendre d'une exaltation très sincère pour le Premier Consul.
+J'admirais en lui le conquérant et le faiseur de bulletins. Personne
+ne m'avait expliqué son immense mérite de législateur et de
+_tranquilliseur_ des passions; je n'étais pas en état de l'apprécier à
+moi seule. Je me serais, je crois, volontiers enthousiasmée pour lui
+si j'avais vécu dans une autre atmosphère.
+
+À Londres, ma pauvre mère avait souvent pleuré de chagrin en me voyant
+si _mal penser_; elle prétendait que je montais la tête de mon frère
+pour Bonaparte. Il est certain que, voyant nos princes de près et le
+Premier Consul de loin, tous mes voeux étaient pour lui; la mort du
+duc d'Enghien avait été une impression aussi fugitive en moi qu'en
+ceux avec lesquels je me trouvais alors. Toutefois, malgré cette
+velléité d'admiration pour l'Empereur, je tenais par mille préjugés à
+ce qu'on appelait l'ancien régime; et mon éducation toute anglaise me
+rendait, par intuition, de la secte qui, depuis, a été appelée
+libérale. Voilà, autant que je puis le démêler à présent, le point où
+j'en étais à mon arrivée en France. Monsieur de Boigne, ce que je ne
+conçois guère, n'était pas du tout révolutionnaire et, sur ce seul
+point de la politique, nous étions à peu près d'accord.
+
+Nous allâmes à la fin de décembre nous établir à Paris; j'y passai
+trois mois, les plus ennuyés de ma vie. La société de Paris est
+tellement exclusive qu'il n'y a nulle place pour ceux qui y débutent,
+et, avant de s'être formé une coterie, on y est complètement isolé.
+D'ailleurs, la crainte des scènes que monsieur de Boigne me faisait à
+propos de tout et de rien me tenait dans une réticence qui ne
+facilitait pas les rapports de sociabilité. Je trouvais de temps en
+temps une vieille femme qui se rappelait m'avoir vue téter à
+Versailles, ou une autre qui me racontait mes gentillesses de
+Bellevue, mais tout cela ne me récréait pas infiniment.
+
+Je fus très tendrement accueillie par la princesse de Guéméné (celle
+dont j'ai déjà parlé); elle me fut utile et serviable autant que peut
+l'être une personne qui ne quitte pas son lit et voit peu de monde.
+
+La duchesse de Châtillon, en revanche, m'était insupportable; elle me
+retenait des heures entières à me chapitrer sur une multitude de
+choses où ses conseils étaient aussi inutiles que surannés, commençant
+et finissant toujours ses sermons par ces mots:
+
+«Ma petite reine, comme j'ai l'honneur de vous appartenir.»
+
+Ce qui voulait dire en bon français:
+
+«Tenez-vous pour très honorée que je veuille bien reconnaître la
+parenté entre nous,» et je ne m'y sentais nullement disposée.
+
+Elle habitait, dans son magnifique hôtel de la rue du Bac, une grande
+pièce qu'elle appelait son cabinet, meublée avec beaucoup de luxe
+antique et fournie de huit à dix pendules qui toutes marquaient le
+temps d'un ton et d'un mouvement différents. Une superbe cage dorée,
+suspendue en guise de lustre, était occupée par des oiseaux chantant à
+pleine gorge. Tout ce cliquetis, avec la basse obligée de la voix
+monotone et sans timbre de la duchesse, me prenait sur les nerfs et
+rendait ces visites insupportables. Je n'en sortais jamais sans faire
+voeu de n'y plus retourner, voeu que j'aurais infailliblement accompli
+si mes lettres de Londres n'eussent souvent porté des compliments à
+madame de Châtillon.
+
+Cette duchesse de Châtillon était fille de la duchesse de Lavallière,
+rivale de la maréchale de Luxembourg, toutes deux si belles et si
+galantes. La fille aussi avait été l'une et l'autre. Le cadre de la
+glace, dans ce cabinet où elle me faisait de si longues homélies,
+était incrusté des portraits de tous ses amants. N'en sachant plus que
+faire, elle avait inventé de les utiliser comme mobilier. Le nombre en
+était considérable et cela formait une très jolie décoration. Elle
+avait été esprit fort, mais était devenue prude et dévote. Avec elle a
+fini la maison de Lavallière et, avec ses deux filles, les duchesses
+de la Trémoille et d'Uzès, celle de Coligny-Châtillon; ce sont deux
+noms éteints.
+
+La marquise, devenue duchesse, de Laval, ancienne amie de ma mère et
+ma marraine, me traitait avec une bonté toute maternelle. Elle était
+aussi simple que madame de Châtillon était pleine d'emphase et ne me
+faisait pas valoir la parenté. Aussi j'allais très volontiers dans la
+cellule du couvent de Saint-Joseph où elle vivait dans les pratiques
+d'une dévotion aussi minutieuse qu'indulgente. Elle donnait tout ce
+qu'elle avait aux pauvres, et son costume se ressentait tellement de
+cette pénurie qu'un jour, à l'église, un homme lui frappa sur l'épaule
+pour lui payer sa chaise:
+
+«Vous vous trompez, monsieur, reprit doucement la duchesse; ce n'est
+pas moi, c'est cette autre dame».
+
+Le mot dame a, dans cette situation, quelque chose qui m'a toujours
+touchée.
+
+Le duc de Laval était impatienté de la position de sa femme. Après
+avoir vainement tenté de lui donner de l'argent qui ne faisait que
+traverser sa bourse, il prit le parti de lui louer un appartement
+décent, de payer sa modique dépense et même sa toilette sur laquelle
+cependant il n'obtint guère d'amélioration. S'il avait exigé un
+costume convenable à son état dans le monde, il l'aurait désolée; elle
+voulait pouvoir aller à pied toute seule, dans la boue, visiter les
+églises et les pauvres sans être remarquée. Quoiqu'elle ne fût pas
+jolie, elle avait été dans sa jeunesse la femme la plus élégante et la
+plus magnifique de la Cour de France; son oncle, l'évêque de Metz,
+payait tous ses mémoires et elle dépensait quarante mille francs pour
+sa toilette. Jamais changement n'avait été plus complet, et peut-être
+aurait-elle mieux fait d'éviter les deux extrêmes. Telle qu'elle était
+devenue, elle était fort considérée de son mari et adorée de ses
+enfants.
+
+Ce mari est un caractère réellement original, chose rare en tout pays,
+plus rare en France, plus rare encore dans la classe où il est né.
+Depuis son entrée dans le monde, il a toujours vécu magnifiquement des
+profits de son jeu sans que sa considération en ait souffert. Jamais
+il n'a eu l'air d'aller plus qu'un autre homme de son rang dans les
+lieux où l'on jouait; jamais il n'a recherché ce qu'on appelle une
+bonne partie; cependant il comptait sur cent mille écus de rente en
+fonds de cartes, comme il aurait compté sur un revenu en terres. Il
+était le plus beau joueur et le plus juste qu'on pût rencontrer; la
+décision du duc de Laval aurait fait loi dans toute l'Europe sur un
+coup douteux.
+
+Il avait été bon officier et on prétendait qu'il avait le coup d'oeil
+militaire. Il s'était assez distingué pendant la campagne des princes
+où il avait eu le malheur de voir tuer sous ses yeux son second fils,
+Achille, le seul de ses enfants qu'il ait jamais aimé. Lors du
+licenciement de cette armée, il se conduisit vis-à-vis de son corps
+avec une paternelle générosité qui ne fut imitée par personne, et lui
+mérita la plus haute estime.
+
+Dans le cours ordinaire de la vie, il professait l'égoïsme jusqu'à
+l'exagération. Il rencontrait sa belle-fille à pied dans la rue un
+jour où il commençait à pleuvoir, n'affectait pas même de ne l'avoir
+point remarquée, et lui disait le soir:
+
+«Caroline, vous avez dû être horriblement mouillée ce matin; je vous
+aurais bien fait monter dans ma voiture, mais j'ai craint l'humidité
+si on ouvrait la portière.»
+
+Il y en aurait mille à citer de cette force; ses enfants l'aimaient
+pourtant, et tout le monde lui rendait. Il faisait beaucoup de
+visites; c'était chez lui un système de conduite; il prétendait que
+c'était le meilleur moyen pour qu'on ne dise pas autant de mal de
+vous, qu'on ménage toujours un peu les gens qui peuvent entrer pendant
+qu'on en parle.
+
+Tous les _ana_ sont remplis de ses coq-à-l'âne; par une singulière
+disposition de son esprit il ne pouvait se mettre dans la tête la
+véritable acception des mots. Il ne péchait pas par l'idée, mais par
+l'expression. Ainsi il parlait d'être fouetté aux quatre coins de la
+cour _ovale_; il était monté à cheval pour arriver _currente calamo_;
+il recevait une lettre _anonyme_, signée de tous les officiers de son
+régiment, et tant d'autres bévues rapportées partout. Voici une de ses
+plus jolies erreurs et des moins connues. On discutait à quel point
+Zeuxis et Apelle étaient contemporains; le duc de Laval, assis à
+souper à côté du duc de Lauzun, lui dit:
+
+«Lauzun, qu'est-ce que c'est que ça, contemporain?
+
+«--Des gens qui vivent en même temps: toi et moi, nous sommes
+contemporains.
+
+«--Allons donc, tu te fiches de moi! est-ce que je suis peintre, moi?»
+
+Dans la société intime, le duc de Lauzun passait pour arranger les
+histoires du duc de Laval avec lequel il était très lié. Un jour, il
+voulut le trouver mauvais; le duc de Lauzun lui répondit:
+
+«Tu te fâches, Laval, hé bien, c'est bon, je ne t'en ferai plus et tu
+verras ce que tu y perdras.»
+
+Il avait raison, car les _mots_ du duc de Laval lui donnaient une
+sorte de célébrité. On a comparé son esprit à une lanterne sourde qui
+n'éclairait qu'en dedans; cela est assez ingénieux car, s'il a dit
+beaucoup de balourdises, il n'a jamais fait une sottise.
+
+Son fils aîné, Adrien, devenu depuis duc de Laval, est un homme de
+bonne compagnie. Son nom, plus que son mérite, l'a poussé pendant la
+Restauration à des emplois où il n'a pas montré suffisamment de
+capacité, mais il est pourtant fort au-dessus de la réputation de
+nullité qu'on a voulu lui faire. Le désir de prolonger les goûts de la
+jeunesse au delà du terme raisonnable l'a exposé à quelques ridicules.
+Il a eu le malheur de perdre son fils unique, le dernier de cette
+branche de Montmorency-Laval. Son frère Eugène est le plus désagréable
+personnage qu'on puisse rencontrer; il cache sous une dévotion puérile
+et intolérante l'égoïsme le plus déhonté.
+
+J'avais entendu la comtesse de Vaudreuil dire «nous autres jolies
+femmes», mais il était réservé à Eugène de Montmorency, je crois,
+d'inventer l'expression de «nous autres saints», et je l'ai entendu
+s'en servir. Son cousin Mathieu avait une dévotion toute différente;
+j'aurai occasion d'en parler plus tard.
+
+La princesse de Guéméné avait quatre enfants, le duc de Montbazon,
+marié à mademoiselle de Conflans, le prince Louis de Rohan qui a été
+le premier des nombreux maris de l'aînée des filles du duc de
+Courlande (elle a fini par s'appeler la duchesse de Sagan et ne plus
+changer de nom aussi souvent que d'époux), le prince Victor de Rohan,
+et la princesse Charles de Rohan-Rochefort.
+
+Je me liai assez intimement avec la princesse Berthe, fille du duc de
+Montbazon; elle était revenue en France avec sa mère pour soigner les
+derniers moments de la marquise de Conflans et, quoique déjà mariée à
+son oncle Victor, Berthe, par des motifs de fortune, passait pour
+fille. Elle était très aimable, spirituelle, bonne, agréable sans être
+jolie; elle me plaisait extrêmement et probablement notre liaison
+serait devenue de l'amitié sans son départ pour la Bohême où elle
+s'est établie. Sa tante, la princesse Charles de Rohan-Rochefort,
+proclamait dans sa jeunesse le projet de montrer au monde un spectacle
+qu'il n'avait jamais vu, celui d'une princesse de Rohan honnête femme.
+Mais il était réservé à la nièce de l'accomplir et la pauvre princesse
+Charles, au contraire, est tombée dans tous les désordres imaginables.
+Si d'avoir été la femme d'un misérable est une excuse, elle lui est
+complètement acquise; le prince Charles est fort au delà d'un mauvais
+sujet.
+
+Je rencontrais souvent chez la princesse de Guéméné la princesse
+Charles avec ses filles. L'aînée était affreusement laide et commune,
+mais la meilleure personne du monde; elle souffrait horriblement des
+embarras où sa mère se mettait et qu'elle dissimulait le plus possible
+à la princesse de Guéméné. Je me rappelle une petite circonstance à
+laquelle je ne pense jamais sans éprouver une sorte de frisson.
+
+J'avais eu du monde chez moi. Le lendemain matin, je m'habillais pour
+sortir; un de mes gens me dit qu'une femme demandait à me parler:
+«C'est bon, je la verrai en sortant»; une demi-heure se passe. En
+traversant l'antichambre pour monter en voiture, je vois assise sur
+une banquette, avec de gros souliers tout crottés et une espèce de
+servante à côté d'elle, la princesse Herminie de Rohan. Je tombai à la
+renverse; je l'entraînai dans ma chambre et me confondis en excuses.
+Hélas! elle était plus confuse que moi: elle était pâle et tremblante,
+sa main froide serrait convulsivement la mienne. Elle me raconta que
+sa mère avait joué la veille chez moi, que, n'ayant pas d'argent, elle
+avait emprunté cinq louis à mes gens, que le désir de les rendre tout
+de suite lui en avait fait hasarder cinq autres qu'elle avait dû leur
+demander aussi. Bref, elle leur devait vingt louis dont elle me priait
+d'être caution, aimant mieux me les devoir qu'à des valets. N'osant
+pas me faire ce récit, elle en avait chargé la pauvre Herminie qui en
+était dans un état digne de pitié. On peut croire que la mienne ne lui
+manqua pas; je la consolai de mon mieux, en ayant l'air de penser que
+cette petite somme me serait promptement remboursée; et, en parlant
+bien vite d'autre chose, je l'emmenai avec moi faire une visite à sa
+grand'mère; en la ramenant chez elle j'eus le bonheur de l'y déposer
+un peu remise. Mais sa souffrance m'est toujours restée dans l'esprit
+comme une des plus pénibles qu'un coeur haut placé puisse éprouver; le
+sien semblait fait pour la sentir dans toute son amertume. Sa laideur
+et sa mauvaise tournure lui avaient fait subir le séjour de
+l'antichambre.
+
+Sa seconde soeur était assez belle, et la troisième, Gasparine, depuis
+princesse de Reuss, alors enfant, était charmante. Elles avaient aussi
+deux frères qui sont devenus de bons sujets et se sont établis en
+Bohême auprès de leurs oncles. Leur famille a cherché, à juste titre,
+à les éloigner également de père et mère.
+
+Après la mort de madame de Guéméné, la princesse Charles tomba dans un
+si épouvantable désordre qu'elle même se retira de la société.
+
+La première fois que j'allai au bal à Paris, ce fut à l'hôtel de
+Luynes; je crus entrer dans la grotte de Calypso. Toutes les femmes me
+parurent des nymphes. L'élégance de leurs costumes et de leurs
+tournures me frappa tellement qu'il me fallut plusieurs soirées pour
+découvrir qu'au fond j'étais accoutumée à voir à Londres un beaucoup
+plus grand nombre de belles personnes. Je fus très étonnée ensuite de
+trouver ces femmes, que je voyais si bien mises dans le monde,
+indignement mal tenues chez elles, mal peignées, enveloppées d'une
+douillette sale, enfin de la dernière inélégance. Cette mauvaise
+habitude a complètement disparu depuis quelques années; les françaises
+sont tout aussi soignées que les anglaises dans leur intérieur et
+parées de meilleur goût dans le monde.
+
+J'étais curieuse devoir madame Récamier. On m'avertit qu'elle était
+dans un petit salon où se trouvaient cinq ou six autres femmes;
+j'entrai et je vis une personne qui me parut d'une figure fort
+remarquable; elle sortit peu d'instants après, je la suivis. On me
+demanda comment je trouvais madame Récamier:
+
+«Charmante, je la suis pour la voir danser.
+
+«--Celle-là? mais c'est mademoiselle de La Vauguyon; madame Récamier
+est assise dans la fenêtre, là, avec cette robe grise.»
+
+Lorsqu'on me l'eut indiquée, je vis en effet qu'une figure qui m'avait
+peu frappée était parfaitement belle. C'était le caractère définitif
+de cette beauté, qu'on peut appeler fameuse, de le paraître toujours
+davantage chaque fois qu'on la voyait. Elle se retrouvera probablement
+sous ma plume; notre liaison a commencé bientôt après et dure encore
+très intime.
+
+Mon oncle, l'évêque de Comminges, devenu évêque de Nancy, était alors
+à Paris. Il aurait fort désiré que j'entrasse dans la Maison de
+l'Impératrice qu'on formait en ce moment, et me faisait valoir la
+liberté qu'une place à la Cour me donnerait vis-à-vis de monsieur de
+Boigne. En outre que cela répugnait à mes opinions, mes goûts m'ont
+toujours éloigné de la servitude, de quelque nature qu'elle puisse
+être; je n'aimerais pas à être attachée à une princesse en aucun temps
+et sous aucun régime. Il revint plusieurs fois à la charge sans
+succès. À la manière dont il m'en parlait, comme d'une chose qui
+n'attendait que mon approbation, je crois qu'il en avait mission, mais
+je n'en ai jamais éprouvé de désagrément. Quoi qu'on ait pu dire,
+lorsque les refus se faisaient convenablement, modestement et sans
+éclat, ils n'avaient point de suite fâcheuse; il n'y a guère eu de
+forcés que ceux qui ont voulu l'être.
+
+Nous perdîmes dans ce temps un de nos cousins, l'amiral de Bruix.
+C'était un homme dont l'esprit et le talent valaient mieux que la
+moralité. Il avait joué un grand rôle sous le Directoire, et soutenu,
+seul, l'honneur de la marine, pendant toute la Révolution, il passait
+pour avoir outrageusement volé durant son ministère; toutefois, il est
+mort sans le sol. Quoiqu'il eût été des plus actifs au dix-huit
+brumaire, il était tombé dans la disgrâce de l'Empereur à la suite
+d'un séjour à Boulogne. L'Empereur avait voulu faire exécuter, malgré
+l'amiral, une manoeuvre où il avait péri beaucoup de monde; celui-ci
+s'en était plaint très fortement. Mais ce qui l'avait perdu c'est un
+propos tenu dans une réunion des grands dignitaires qui voulaient
+élever une statue au nouvel empereur. On discutait sur le costume;
+l'amiral, impatienté des flagorneries qu'il écoutait depuis deux
+heures, s'écria:
+
+«Faites-le tout nu; vous aurez plus de facilité à lui baiser le
+derrière.»
+
+On était accoutumé à ses boutades, mais celle-ci fut rapportée et
+déplut extrêmement. On épia une occasion de mécontentement. Sur
+quelques dépenses un peu hasardées, il fut mandé à Paris, assez mal
+traité; la colère se joignit à une maladie de poitrine déjà commencée,
+et il mourut dans un état de détresse qui allait, malgré tout
+l'entourage du luxe, jusqu'à manquer d'argent pour acheter du bois. Il
+faut rendre justice à qui il appartient: Ouvrard lui devait une grande
+partie de sa fortune; apprenant sa position, il envoya la veille de sa
+mort cinq cents louis en or à madame de Bruix. Ce n'était sûrement pas
+la centième partie de ce que l'amiral lui avait laissé gagner, mais il
+était mourant et disgracié et ce trait fait honneur à Ouvrard.
+
+L'amiral de Bruix professait l'athéisme comme un philosophe du
+dix-huitième siècle; sa femme, dans les mêmes principes, n'avait pas
+voulu laisser approcher un prêtre; il mourut dans la nuit. Mon oncle,
+l'évêque de Nancy, fut chargé par la veuve d'en porter la nouvelle à
+l'Empereur. Il se rendit au lever. L'Empereur l'écouta avec l'air de
+l'affliction, puis, prenant la parole:
+
+«Au moins, monsieur l'évêque, avons-nous la consolation qu'il soit
+mort dans des sentiments chrétiens? A-t-il reçu les secours de la
+religion?»
+
+Mon oncle resta confondu; il ne sut que balbutier une négative très
+embarrassée. L'Empereur le regarda sévèrement et tourna brusquement le
+dos. Les paroles de l'habile comédien ne tombèrent pas à terre; aucun
+grand dignitaire ne prêcha plus à l'athéisme, et tous les évêques
+cherchèrent à obtenir des _fins édifiantes_ des membres de leur
+famille. Toutefois, il ne voulait pas dégoûter mon oncle et, la
+première fois qu'il le revit, il le traita fort bien.
+
+Parmi les étrangers de distinction qui se trouvaient à Paris lors de
+mon arrivée, la princesse Serge Galitzin et la duchesse de Sagan
+étaient les plus remarquables.
+
+La princesse Serge, jolie, piquante, bizarre, semblait à peine
+échappée de ses steppes natifs et avait toutes les allures d'un
+poulain indompté. Elle avait trouvé, dans je ne sais quel vieux
+château, un portrait en émail dont elle avait la tête tournée; elle
+avait repoussé le mari qu'on lui avait donné parce qu'il n'y
+ressemblait pas; elle portait ce portrait chéri à son col et courait
+l'Europe pour en chercher l'original. On m'a raconté que, chemin
+faisant, elle s'est fréquemment contentée de ressemblances partielles
+à ce type imaginaire et que, trouvant tantôt les yeux, tantôt la
+bouche ou le nez de son sylphe, elle a été contrainte à diviser sa
+passion entre nombreuse compagnie. Lorsque je l'ai connue, elle était
+encore dans toute la grâce sauvage de sa recherche primitive.
+
+La duchesse de Sagan portait alors le nom de son premier mari, Louis
+de Rohan; elle était belle, avait l'air très distinguée, et les façons
+de la meilleure compagnie; elle excellait dans le talent des femmes du
+Nord d'allier une vie très désordonnée avec des formes nobles et
+décentes. Toutes les filles de la duchesse de Courlande sont
+éminemment grandes dames.
+
+À la fin de ce carnaval, je fus invitée avec toute la terre à un grand
+bal chez madame Récamier, alors à l'apogée de sa beauté et de sa
+fortune. La société y était composée des illustrations du nouvel
+empire, Murat, Eugène Beauharnais, les maréchaux, etc., d'un grand
+nombre de personnes de l'ancienne noblesse, d'émigrés rentrés, des
+sommités de la finance et de beaucoup d'étrangers. J'y fus témoin d'un
+fait singulier dans un monde aussi mêlé. L'orchestre joua une valse;
+de nombreux couples la commencèrent; monsieur de Caulaincourt s'y
+joignit avec mademoiselle Charlot, la beauté du jour. À l'instant
+même, tous les autres valseurs quittèrent la place et ils restèrent
+seuls. Mademoiselle Charlot se trouva mal, ou en fit le semblant, ce
+qui interrompit cette malencontreuse danse. Monsieur de Caulaincourt
+était pâle comme la mort. On peut juger par là à quel point le meurtre
+de monsieur le duc d'Enghien était encore vif dans les esprits et
+combien les calomnies (et c'en était je crois) étaient généralement
+accueillies contre monsieur de Caulaincourt.
+
+On me raconta (mais ce n'est qu'un ouï-dire) que, lorsque l'Empereur
+forma sa maison, monsieur de Caulaincourt, sortant du cabinet, annonça
+à ses camarades du salon de service qu'il venait d'être nommé grand
+écuyer. On s'empressa de lui faire compliment; Lauriston seul se
+taisait.
+
+«Tu ne me dis rien, Lauriston?
+
+--Non.
+
+--Est-ce que tu ne trouves pas la place assez belle?
+
+--Pas pour ce qu'elle coûte.
+
+--Qu'entends-tu par ces paroles?
+
+--Tout ce que tu voudras.»
+
+On s'interposa entre eux, cela n'eut pas de suite; mais Lauriston,
+jusque-là une espèce de favori, fut éloigné de l'Empereur et ne revint
+à Paris que longtemps après. Je n'affirme pas cette anecdote; elle fut
+crue par nous dans le temps mais il n'y a rien de si mal informé que
+les oppositions. J'ai eu occasion de m'en assurer en vivant intimement
+depuis avec des gens aux affaires sous le gouvernement impérial. Ils
+m'ont prouvé l'absurdité d'une quantité de choses que j'avais crues
+pieusement pendant de longues années. Aussi je ne demande confiance
+que pour ce que je sais positivement.
+
+Par exemple, j'assistai à une étrange scène chez une madame Dubourg où
+la société de l'ancien régime se réunissait souvent alors. Monsieur le
+comte d'Aubusson venait d'être nommé chambellan de l'Empereur. Ces
+nominations nous déplaisaient fort et nous le témoignions avec des
+formes plus ou moins acerbes. La princesse de La Trémoille trouva bon
+de traiter très durement monsieur d'Aubusson avec qui elle était liée
+et qu'elle voyait habituellement; il lui demanda ce qu'il avait fait
+pour mériter ses rigueurs:
+
+«Je pense que vous le savez, monsieur.
+
+--Non, en vérité, madame. J'ai beau consulter mes souvenirs et
+pourtant je les reprends de haut, car c'est depuis le moment où j'ai
+dû vous faire expulser des casernes où vous veniez débaucher les
+soldats de mon régiment.»
+
+La princesse resta pétrifiée d'abord; ensuite elle eut des attaques de
+nerfs et des cris de fureurs. Malgré la partialité de l'auditoire, les
+rieurs furent contre elle. Il était avéré qu'étant princesse de
+Saint-Maurice, et fort patriote au commencement de la Révolution,
+elle s'était fait chasser des casernes où elle allait prêcher
+l'insubordination aux soldats.
+
+Quoique nous fussions très insolents, nous n'étions pas très braves,
+et, après cette scène qui fit du bruit, dont Fouché parla et pour
+laquelle madame de la Trémoille fut mandée à la police, nous fûmes en
+général fort polis pour les nouveaux chambellans. Il n'y avait guère
+que madame de Chevreuse qui se permit des incartades; mais elle était
+si bizarre, si inconséquente en tout genre que cela passait pour un
+caprice de plus.
+
+Quoique rousse, elle était extrêmement jolie, très élégante, pleine
+d'esprit, gâtée au delà de l'expression par sa belle-mère, et elle
+tenait dans la société une place tout à part qu'elle exploitait
+jusqu'au mauvais goût. Le duc de Laval l'appelait la fournisseuse du
+faubourg Saint-Germain. Il avait raison; elle avait des façons de
+parvenue et abusait des avantages de sa position pour commander des
+hommages et distribuer des impertinences à quiconque voulait s'y
+soumettre. Toutefois, elle savait être très gracieuse quand il lui
+plaisait et, comme ma maison lui était agréable, je n'ai jamais eu à
+éprouver le plus petit caprice de sa part, si ce n'est à Grenoble
+l'année de sa mort. J'en parlerai plus tard.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+ Je m'habitue à la société de Paris. -- Arrivée de mes parents en
+ France. -- Madame et mademoiselle Dillon. -- Je donne des plumes
+ à l'impératrice Joséphine. -- Société de Saint-Germain. -- Madame
+ Récamier. -- Premiers bains de mer.
+
+
+Dans les premiers temps de l'Empire, la société de l'opposition à
+Paris était fort agréable. Une fois que j'eus fait mon noviciat et me
+fus entourée d'une coterie, je m'y plus extrêmement.
+
+Chacun commençait à retrouver un peu de bien-être et de tranquillité;
+on ne voulait plus les exposer, de sorte que les opinions politiques
+se montraient assez calmes. On était divisé en deux grands partis: les
+gens du gouvernement et ceux qui n'y prenaient aucune part. Mais
+ceux-ci, et j'étais des plus hostiles, se bornaient à des propos, à
+des mauvaises plaisanteries quand les portes étaient bien fermées;
+car, sans professer hautement le code de monsieur Malouet, on s'y
+rangeait au fond. Quelques sévérités exercées, de temps en temps, sur
+les plus intempestifs tenaient tout le monde, en respect. Il en
+résultait plus d'urbanité dans les rapports.
+
+Les existences n'étaient pas encore classées; peu de gens étaient
+établis, et les personnes qui avaient une maison ouverte à la ville ou
+à la campagne trouvaient facilement à y réunir une société très
+agréable. Je fus de ce nombre, dès le second hiver. Cela dura trois ou
+quatre ans; au bout de ce temps, les désertions devinrent plus
+communes, la grande majorité de la noblesse se rattacha à l'Empire, et
+le mariage de l'archiduchesse acheva d'enlever le reste. On pouvait
+dès lors compter les femmes qui n'allaient pas à la Cour. Le nombre en
+était petit et, si les prospérités de l'Empereur avaient continué
+quelques mois de plus, il aurait été nul.
+
+Mon oncle avait obtenu d'autant plus facilement la radiation de mon
+père de la liste des émigrés qu'il n'avait pas de biens à réclamer en
+France. Il vint, avec ma mère et mon frère Rainulphe, me retrouver
+vers le milieu de 1805. Ils s'établirent chez moi, à Paris et à
+Beauregard. Je souhaitais fort que mon frère, dont l'existence n'était
+nullement assurée et dépendait de la mienne, entrât au service. Ma
+mère s'y opposait; mon père restait neutre, il savait que sa décision
+entraînerait celle de son fils et il ne voulait pas l'influencer. Il
+fut présenté à l'Empereur, qui le traita assez bien, et fort accueilli
+par l'impératrice Joséphine; elle désira l'avoir pour écuyer, ou au
+moins l'attacher en cette qualité à son gendre, le prince Louis.
+
+Mon frère aurait préféré entrer dans l'armée, mais il fallait
+commencer par être soldat. Les Maisons des princes étaient un moyen
+d'arriver d'emblée à être officier. On commençait par les suivre à la
+guerre sans caractère, et, pour peu qu'on se conduisît passablement,
+on était bien vite promu à un grade. Ma mère pleura, mon frère hésita,
+on tergiversa, bref la place fut donnée à un autre. Dans l'hiver
+suivant, Rainulphe se lia intimement avec une belle dame que les
+aventures de Blaye ont rendue depuis un personnage presque historique.
+Madame d'Hautefort et sa société étaient dans le dernier degré de
+l'exaltation contre l'Empire; mon frère adopta leurs idées et, dès
+lors, toute pensée de service fut abandonnée.
+
+Je ne puis m'empêcher de raconter une petite circonstance qui confirme
+ce qui a été souvent dit de la futilité et de la légèreté de
+l'impératrice Joséphine. Madame Arthur Dillon, seconde femme du Dillon
+qui avait épousé mademoiselle de Rothe et qui a péri général des
+armées de la Convention, était une créole de la Martinique, cousine de
+l'Impératrice, qui la voyait souvent et qui aimait surtout beaucoup sa
+fille, Fanny Dillon. Nous étions dans une grande intimité avec toute
+cette famille. Madame de Fitz-James, fille de madame Dillon, d'un
+autre lit, était ma meilleure amie. Madame Dillon, étant établie chez
+moi à Beauregard, alla faire une visite à Saint-Cloud; l'Impératrice
+la leurrait de l'espoir de faire faire à Fanny un grand mariage. Au
+retour, elle me demanda si je voulais lui faire le sacrifice d'une
+plume de héron. Monsieur de Boigne en avait rapporté quelques-unes de
+l'Inde et me les avait données.
+
+Le marchand de modes, Leroi, était venu le matin chez l'Impératrice en
+apporter une très médiocre, Madame Dillon avait dit que j'en avais de
+bien plus belles et aussitôt Sa Majesté avait eu une fantaisie extrême
+de les obtenir. Nous étions encore à table qu'un homme à cheval, à la
+livrée de l'Empereur, arrivait pour demander si la plume était
+accordée. Il n'y avait pas trop moyen de la refuser; je la donnai et
+madame Dillon l'expédia.
+
+Le lendemain, nouveau message et billet impérial. Leroi trouvait la
+plume admirable mais elle était montée à l'indienne; pour faire un
+beau panache il en faudrait une seconde. Je donnai la seconde. Le
+lendemain, madame Dillon alla à Saint-Cloud. Au retour, elle m'annonça
+avec un peu d'embarras qu'une troisième compléterait l'aigrette. Je
+donnai la troisième en annonçant que je n'en avais plus à offrir.
+Troisième billet contenant un hymne de joie et de reconnaissance.
+
+Quelques jours après, madame Dillon me dit que l'Impératrice faisait
+monter une parure de très beaux camées qu'elle voulait me donner. Je
+la priai de m'éviter ce cadeau en lui représentant que les plumes
+avaient été données à elle, madame Dillon, et non offertes à
+l'Impératrice. Après une nouvelle visite à Saint-Cloud, elle m'assura
+avoir vainement essayé de faire ma commission. L'Impératrice avait
+paru tellement blessée qu'il lui avait été impossible d'insister. La
+parure me serait remise sous peu de jours.
+
+Mon frère alla faire sa cour le dimanche suivant. L'Impératrice le
+chargea de me remercier, vanta la beauté, la rareté des plumes, et lui
+dit:
+
+«Je n'ai rien d'autre rare à lui offrir; mais je la prierai d'accepter
+quelques pierres auxquelles leur travail antique donne du prix.»
+
+Mon frère s'inclina. À son retour à Beauregard, il n'eut rien de plus
+pressé que de me raconter cette conversation; nous tînmes conseil de
+famille pour savoir comment je recevrais cette faveur. De refuser il
+n'était pas possible; nous convenions même, malgré nos préventions,
+que le choix du cadeau était de très bon goût. Écrirai-je?
+demanderai-je une audience pour remercier? Cela entraînerait-il la
+nécessité d'une présentation?
+
+Tout cela me donnait une inquiétude et une agitation que j'aurais pu
+m'épargner, car, depuis ce jour, je n'ai entendu parler de rien, ni de
+plumes, ni de pierres, ni de quoi que ce soit. Des personnes qui
+connaissaient bien l'Impératrice ont pensé que, lorsque l'écrin lui a
+été reporté, elle a trouvé son contenu si joli qu'elle n'a pas eu le
+courage de s'en séparer dans le premier moment de la fantaisie. Un
+mois après, elle l'aurait donné très volontiers, mais le moment était
+passé.
+
+Mon grand-oncle, l'ancien évêque de Comminges, était établi à
+Saint-Germain. Sa maison servait de centre à une réunion de vieux
+émigrés; ils y avaient rapporté à peu de chose près les extravagances
+dont j'avais été édifiée pendant mon séjour à Munich. Cependant
+l'influence napoléonienne se faisait sentir jusque dans cette arche
+sainte. Les deux battants de la porte du salon de mon oncle ne
+s'ouvraient que pour deux personnes; seules aussi elles avaient la
+prérogative d'y être annoncées à haute voix par son vieux valet de
+chambre. C'étaient madame la maréchale de Beauvau, et _madame Campan_.
+
+Cette dernière se donnait de grands airs à mourir de rire. Un soir,
+elle voulut m'accabler de ses bontés; je m'y montrai peu sensible, et
+je ne pus m'empêcher de rire à part moi de la réprimande que mon oncle
+crut devoir m'adresser à ce sujet. L'idée que madame Campan obtenait
+de temps en temps un mot de bonté de l'Empereur avait fait de cette
+maîtresse de pension un personnage important, même aux yeux des gens
+les plus hostiles au gouvernement, tant le prestige de la puissance
+était grand à cette époque.
+
+Je fis connaissance à Saint-Germain avec madame de Renouard, plus
+connue sous le nom de Buffon. Elle était la preuve qu'il n'y a point
+de position à laquelle un noble caractère ne puisse donner de la
+dignité. Maîtresse de monsieur le duc d'Orléans pendant toutes les
+horreurs de la Révolution, elle les avait traversées en alliant un
+dévouement entier pour le prince avec une haine hautement affichée
+pour les crimes dont elle était témoin et pour leurs auteurs. Il est
+inouï qu'elle n'ait pas été victime de sa franchise; il paraît qu'elle
+avait inspiré du respect à ces monstres eux-mêmes.
+
+Elle resta fidèle à la mémoire de monsieur le duc d'Orléans et
+s'occupa, au péril de ses jours, des affaires de ses fils qu'elle
+avait contribué à faire échapper de la prison de Marseille. Elle leur
+confia un enfant qu'elle avait eu: il fut élevé par eux à l'étranger
+sous le nom de chevalier d'Orléans; il mourut fort jeune.
+
+Une anecdote peu connue, c'est que monsieur de Talleyrand eut fort le
+désir d'épouser madame de Buffon. Sa tante, la vicomtesse de Laval,
+s'employa vivement à cette négociation, sans pouvoir vaincre sa
+répugnance à devenir la femme d'un évêque. Elle était tombée dans une
+grande pénurie. Un suisse, monsieur Renouard de Bussière, homme très
+agréable, lui adressa ses hommages qu'elle accepta. Leur union ne fut
+pas longue; il mourut lui laissant un fils. Lorsque je l'ai connue,
+elle était veuve et vivait dans une retraite absolue, uniquement
+occupée de cet enfant; elle a eu le bonheur de pouvoir le recommander
+à monsieur le duc d'Orléans avant de mourir.
+
+Ce prince professait, à juste titre, une grande reconnaissance pour
+madame de Renouard et a toujours protégé son fils. Des anciens
+rapports de mes parents avec sa famille leur firent forcer la solitude
+de madame de Renouard. Lorsqu'elle était à son aise, elle était très
+spirituelle, parfaitement aimable et très intéressante sur ce qu'elle
+avait vu mais dont elle parlait rarement et mal volontiers. Elle
+conservait des restes de beauté et surtout d'agrément.
+
+Madame Récamier vint passer quelques jours chez moi à Beauregard où je
+recevais beaucoup de monde. Je lui rendis sa visite à Clichy; elle y
+était dans la complète sécurité d'une prospérité établie, lorsque, peu
+de jours après, éclata la banqueroute de son mari. Quoique je n'eusse
+avec elle que des rapports de société assez froids, ce n'était pas le
+cas d'y renoncer; j'allai la voir avec empressement. Je la trouvai si
+calme, si noble, si simple dans cette circonstance, l'élévation de
+son caractère dominait de si haut les habitudes de sa vie que j'en fus
+extrêmement frappée. De ce moment date l'affection vive que je lui
+porte et que tous les événements que nous avons traversés ensemble
+n'ont fait que confirmer.
+
+On a fait bien des portraits de madame Récamier sans qu'aucun, selon
+moi, ait rendu les véritables traits de son caractère; cela est
+d'autant plus excusable qu'elle est très mobile. Madame Récamier est
+le véritable type de la femme telle qu'elle est sortie de la main du
+Créateur pour le bonheur de l'homme. Elle en a tous les charmes,
+toutes les vertus, toutes les inconséquences, toutes les faiblesses.
+Si elle avait été épouse et mère, sa destinée aurait été complète, le
+monde aurait moins parlé d'elle et elle aurait été plus heureuse.
+Ayant manqué cette vocation de la nature, il lui a fallu chercher des
+compensations dans la société. Madame Récamier est la coquetterie
+personnifiée; elle la pousse jusqu'au génie, et se trouve un admirable
+chef d'une détestable école. Toutes les femmes qui ont voulu l'imiter
+sont tombées dans l'intrigue et dans le désordre, tandis qu'elle est
+toujours sortie pure de la fournaise où elle s'amusait à se
+précipiter. Cela ne tient pas à la froideur de son coeur; sa
+coquetterie est fille de la bienveillance et non de la vanité. Elle a
+bien plus le désir d'être aimée que d'être admirée. Et ce sentiment
+lui est si naturel qu'elle a toujours un peu d'affection et beaucoup
+de sympathie à donner à tous ses adorateurs en échange des hommages
+qu'elle cherche à attirer; de sorte que sa coquetterie échappe à
+l'égoïsme qui l'accompagne d'ordinaire et n'est pas positivement
+aride, si je puis m'exprimer ainsi. Aussi, a-t-elle conservé
+l'attachement de presque tous les hommes qui ont été amoureux d'elle.
+Je n'ai vu personne, au reste, si bien allier un sentiment exclusif
+avec tous les soins de l'amitié rendus à un cercle assez nombreux.
+
+Tout le monde a fait des hymnes sur son incomparable beauté, son
+active bienfaisance, sa douce urbanité; beaucoup de gens l'ont vantée
+comme très spirituelle. Mais peu de personnes ont su découvrir, à
+travers la facilité de son commerce habituel, la hauteur de son coeur,
+l'indépendance de son caractère, l'impartialité de son jugement, la
+justesse de son esprit. Quelquefois je l'ai vue dominée, je ne l'ai
+jamais connue influencée. Dans sa première jeunesse, madame Récamier
+avait pris de la société où elle vivait une façon de minauderie
+affectée qui nuisait même à sa beauté, mais surtout à son esprit. Elle
+y renonça bien vite en voyant un autre monde qu'elle était faite pour
+apprécier. Elle se lia intimement avec madame de Staël, et acquit
+auprès d'elle l'habitude des conversations fortes et spirituelles où
+elle tient toute la part qui convient à une femme, c'est-à-dire la
+curiosité intelligente et qu'elle sait exciter autour d'elle par
+l'intérêt qu'elle y porte. Ce genre de récréation, le seul que rien ne
+remplace, quand une fois on y a pris goût, ne se trouve qu'en France,
+et qu'à Paris. Madame de Staël le disait bien, dans les amères
+douleurs que lui causait son exil.
+
+L'attrait de madame Récamier pour les notabilités a commencé sa
+liaison avec monsieur de Chateaubriand. Depuis quinze ans, elle lui a
+dévoué sa vie. Il le mérite par la grâce de ses procédés; le
+mérite-t-il par la profondeur de son sentiment? c'est ce que je
+n'oserais affirmer. Toujours est-il qu'elle lui est aussi agréable
+qu'utile, que toutes ses facultés sont employées à adoucir les
+violences de son amour-propre, à calmer les amertumes de son
+caractère, à chercher pâture à sa vanité et distraction à son ennui.
+Je crois qu'il l'aime autant qu'il peut aimer quelque chose, car elle
+cherche à se faire _lui_ autant qu'il est possible.
+
+J'eus en 1806 une maladie si bizarre que cela m'engage à en parler.
+Chaque jour un violent mal de tête annonçait un frisson suivi d'une
+grande chaleur et d'une légère transpiration, enfin un accès de fièvre
+bien caractérisé. Seulement, pendant la chaleur de la fièvre, mon
+pouls, au lieu de s'accélérer, diminuait de vitesse d'une façon très
+marquée, et reprenait le nombre de ses pulsations lorsque l'accès
+était tombé. Je ne pouvais manger rien, quoi que ce soit; je
+dépérissais à vue d'oeil.
+
+Les bains de mer m'avaient réussi en Angleterre; j'avais fantaisie
+d'en essayer; les médecins y consentirent plus qu'ils ne m'y
+encouragèrent. Il fallut me porter dans ma voiture; je fus cinq jours
+à faire le chemin et j'arrivai à Dieppe mourante. Huit jours après, je
+me promenais sur le bord de la mer et je repris ma santé avec cette
+rapidité de la première jeunesse.
+
+Depuis vingt-cinq ans, ma voiture était la seule qui fût entrée à
+Dieppe; nous y fîmes un effet prodigieux. Chaque fois que nous
+sortions il y avait foule pour nous voir passer; et mes équipages
+surtout étaient examinés avec une curiosité inconcevable. La misère
+des habitants était affreuse. L'_anglais_, comme ils l'appelaient, et
+pour eux c'était pire que le diable, croisait sans cesse devant leur
+port vide. À peine si un bateau pouvait de temps en temps s'esquiver
+pour aller à la pêche, toujours au risque d'être pris par l'étranger
+ou confisqué au retour si les lunettes des vigies l'avaient aperçu
+s'approchant d'un bâtiment.
+
+Quant aux ressources que Dieppe a trouvées depuis dans la présence des
+baigneurs, elles n'existaient pas à cette époque. Mon frère me fit
+arranger une petite charrette couverte; on me procura à grand'peine
+et à grand frais, malgré la misère, un homme pour mener le cheval
+jusqu'à la lame et deux femmes pour entrer dans la mer avec moi. Ces
+préparatifs excitèrent la surprise et la curiosité à tel point que,
+lors de mes premiers bains, il y avait foule sur la grève. On
+demandait à mes gens si j'avais été mordue d'un chien enragé.
+J'excitais une extrême pitié en passant; il semblait qu'on me menait
+noyer. Un vieux monsieur vint trouver mon père pour lui représenter
+qu'il assumait une grande responsabilité en permettant un acte si
+téméraire.
+
+On ne conçoit pas que des habitants des bords de la mer en eussent une
+telle terreur. Mais alors les dieppois n'étaient occupés qu'à s'en
+cacher la vue, à se mettre à l'abri des inconvénients qu'ils en
+redoutaient, et elle n'était pour eux qu'une occasion de souffrance et
+de contrariété. Il est curieux de penser que, dix ans plus tard, les
+baigneurs arrivaient par centaines, qu'un établissement était formé
+pour leur usage et qu'on se plongeait dans la mer sous toutes les
+formes sans produire aucun étonnement dans le pays.
+
+J'ai voulu constater combien l'usage des bains de mer, devenu si
+général, était récent en France, car Dieppe a été le premier endroit
+où on en ait pris.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ Le général de Boigne s'établit en Savoie. -- Le cardinal Maury.
+ -- Madame de Staël. -- Séjour à Aix. -- Benjamin Constant. --
+ Dîner à Chambéry. -- Coppet. -- Monsieur Rocca.
+
+
+Ma vie a été si monotone pendant les dix années de l'Empire et j'ai
+pris si peu part aux grands événements que je n'ai guère de jalons
+pour fixer les époques. Je me bornerai à placer pêle-mêle, et sans
+égard aux dates, les divers souvenirs de ce temps qui ont rapport aux
+personnages de quelque importance, ou qui peindraient les moeurs du
+monde où je vivais exclusivement.
+
+Monsieur de Boigne avait entrepris de bâtir en Savoie, où il avait
+acheté une propriété. Il avait commencé par y passer quelques semaines
+chaque été; bientôt il y resta des mois. Enfin, séduit par l'immense
+importance que sa fortune hors de pair lui donnait dans sa patrie, il
+y fixa son séjour et il en est devenu le bienfaiteur. Beauregard se
+trouva alors une trop grande habitation pour le revenu qu'il m'avait
+laissé. Il fut mis en vente, acheté par le prince Aldobrandini
+Borghèse et je transportai mes pénates dans un petit manoir situé dans
+le village de Châtenay, près de Sceaux. La naissance de Voltaire dans
+cette maison lui donne prétention à quelque célébrité. Ce déplacement
+n'eut lieu qu'en 1812.
+
+J'ai fait mention de mes rapports avec le cardinal Maury. Il fit
+précéder sa rentrée en France d'une lettre très servile adressée à
+l'Empereur; celui-ci ne manqua pas de la rendre publique. Cette
+circonstance donna lieu à un assez joli mot d'une femme d'esprit,
+ancienne amie du cardinal. Il trouva son portrait chez elle.
+
+«Je vous sais bien bon gré, lui dit-il, d'avoir conservé cette vieille
+gravure.
+
+«--J'y ai toujours été fort attachée, Monseigneur, et j'y tiens
+d'autant plus aujourd'hui qu'elle est avant la lettre.»
+
+Dès que nous sûmes le cardinal à Paris, mon père fut le voir et
+l'engagea à venir dîner à Beauregard. Il accepta avec empressement et,
+le dimanche suivant, nous vîmes débarquer d'une immense berline
+italienne sept personnes: c'étaient son frère, ses neveux, ses nièces,
+un abbate, enfin toute une maisonnée. Il me dit naïvement que, sortant
+de chez lui, il avait voulu faire l'économie du dîner d'auberge pour
+tout ce monde. J'avais conservé un souvenir très reconnaissant des
+bontés dont il comblait mon enfance; je ne puis exprimer à quel point
+je fus désappointée en le revoyant. Sa figure, son ton, son langage
+tout était à l'avenant et aurait choqué dans un caporal d'infanterie.
+Il faisait des contes d'un goût effroyable.
+
+Je me rappelle que, pendant ce premier dîner, il nous fit le récit
+d'une aventure arrivée dans son diocèse de Montefiascone. La scène
+était dans un couvent, les nonnes, leur confesseur, un grand vicaire
+envoyé pour recueillir les plaintes portées mutuellement, y tinrent un
+langage tel que l'histoire aurait plus convenablement figuré aux
+veillées d'un corps de garde que dans la bouche d'un cardinal. Je fus
+bien étonnée de le trouver ainsi; mes parents partageaient ma
+surprise. Il était tout autre lorsqu'ils l'avaient connu à Rome,
+quoiqu'il n'eût pas, même alors, les formes de la bonne compagnie. Son
+frère nous dit qu'à la suite d'une violente maladie le moral avait
+été atteint.
+
+Tout le monde s'en aperçut bientôt. Sa gourmandise et son avarice en
+firent le plastron des plaisanteries de société, et il a mené à Paris
+une vie honteuse et bafouée. Cette sordide avarice était poussée à un
+tel point que, lorsqu'il quitta son logement loué pour entrer à
+l'archevêché, il resta trois heures à grelotter dans sa chambre,
+attendant que les cendres de son unique foyer fussent assez refroidies
+pour les emporter avec lui, ne voulant pas, disait-il, laisser ce
+profit au propriétaire.
+
+Un jour, il sortait de chez lui avec mon père; à moitié de l'escalier,
+il lui dit:
+
+«Remontons; vous m'avez distrait et j'ai négligé ma précaution
+accoutumée.»
+
+Ils entrèrent dans sa chambre; mon père lui vit ôter une petite
+marmite de devant le feu et l'enfermer dans une armoire dont il prit
+la clef:
+
+«Voyez-vous, mon cher ami, quand je sors j'enferme mon pot au feu; ces
+gredins-là seraient capables de prendre mon bouillon et d'y fourrer de
+l'eau.»
+
+Je cite ces traits parce que mon père a été témoin de tous les deux,
+mais toute sa vie en était remplie. Il était constaté que, lorsqu'il
+n'était pas prié à dîner, il faisait son repas de petits gâteaux qu'on
+servait dans les soirées. Mais aussi, lorsqu'il était assis à la table
+d'un autre, il mangeait avec autant d'avidité que de malpropreté. Il
+est triste de penser qu'un homme, qui a joué un rôle important et qui
+avait eu un esprit remarquable, ait pu être amené, par des vices aussi
+bas, à un tel état d'indignité.
+
+Dans les premiers temps, il venait souvent chez moi. Il avait
+entrepris de rallier mon père au gouvernement, et quelquefois ils
+causaient ensemble sur les avantages et les inconvénients du régime
+impérial. Le jour où le décret sur les prisons d'État parut dans le
+_Moniteur_, mon père lui disait que de pareilles lois méritaient
+d'être discutées publiquement:
+
+«Ah bien oui, s'écria le cardinal, qu'il laisse parler et écrire, il
+ne sera pas là dans trois mois.
+
+«--C'est ce que je pensais et n'osais pas dire», reprit mon père.
+
+Il y avait assez de monde; le cardinal fut très embarrassé et inquiet
+de s'être compromis. Depuis ce temps, il vint plus rarement chez moi,
+et bientôt plus du tout. Il y avait quelques années que je ne l'avais
+vu lors de la Restauration.
+
+J'allais souvent en Savoie. À mon premier voyage je m'arrêtai à Lyon.
+Monsieur d'Herbouville en était préfet et c'était un motif pour y
+séjourner. Je logeai à l'hôtel de l'Europe où j'arrivai tard. Le
+lendemain matin le valet d'auberge me dit que madame de Staël était
+dans la maison et demandait si je voudrais la recevoir:
+
+«Assurément, j'en serai enchantée, mais je la préviendrai».
+
+Cinq minutes après, elle entra dans ma chambre escortée de Camille
+Jordan, de Benjamin Constant, de Mathieu de Montmorency, de Schlegel,
+d'Elzéar de Sabran et de Talma. J'étais fort jeune; cette grande
+célébrité et ce singulier cortège m'imposèrent d'abord. Madame de
+Staël m'eut bientôt mise parfaitement à mon aise. Je devais aller
+faire des courses pour voir Lyon; elle m'assura que cela était tout à
+fait inutile, que Lyon était une très vilaine ville entre deux très
+belles rivières, qu'en sachant cela j'étais aussi habile que si
+j'avais passé huit jours à la parcourir. Elle resta toute la matinée
+dans ma chambre y recevant ses visites, m'enchantant par sa brillante
+conversation. J'oubliai préfet et préfecture. Je dînai avec elle. Le
+soir, nous allâmes voir Talma dans _Manlius_, il jouait pour elle
+plus que pour le public, et il en était récompensé par les transports
+qu'elle éprouvait et qu'elle rendait communicatifs.
+
+En sortant du spectacle, elle remonta en voiture pour retourner à
+Coppet. Elle avait rompu son exil, au risque de tout ce qui lui en
+pouvait arriver de désagréable, pour venir assister à une
+représentation de Talma.
+
+C'est ainsi que ce météore m'est apparu pour la première fois; j'en
+avais la tête tournée. Au premier abord, elle m'avait semblé laide et
+ridicule. Une grosse figure rouge, sans fraîcheur, coiffée de cheveux
+qu'elle appelait pittoresquement arrangés, c'est-à-dire mal peignés;
+point de fichu, une tunique de mousseline blanche fort décolletée, les
+bras et les épaules nus, ni châle, ni écharpe, ni voile d'aucune
+espèce: tout cela faisait une singulière apparition dans une chambre
+d'auberge à midi. Elle tenait un petit rameau de feuillage qu'elle
+tournait constamment entre ses doigts. Il était destiné, je crois, à
+faire remarquer une très belle main, mais il achevait l'étrangeté de
+son costume. Au bout d'une heure, j'étais sous le charme et, pendant
+son intelligente jouissance du débit de Talma, en examinant le jeu de
+sa physionomie, je me surpris à la trouver presque belle. Je ne sais
+si elle devina mes impressions, mais elle a toujours été parfaitement
+bonne, aimable et charmante pour moi.
+
+Je la rencontrai l'année suivante à Aix, en Savoie, où j'étais établie
+aux eaux avec madame Récamier. Ce fut sous prétexte de l'y venir voir
+qu'elle rompit encore son exil de Coppet et arriva à Aix. J'y fus
+témoin presque oculaire de scènes bien déplorables, où deux beaux
+génies employèrent plus d'esprit que Dieu n'en a peut-être jamais
+départi à aucun autre mortel à se tourmenter mutuellement.
+
+Tout le monde sait les rapports qui ont longtemps existé entre madame
+de Staël et Benjamin Constant. Madame de Staël conservait le goût le
+plus vif pour son esprit, mais elle en avait d'autres passagers qui
+dominaient fréquemment celui-là. Dans ces occasions, Benjamin voulait
+se brouiller; alors elle se rattachait à lui plus fortement que jamais
+et, après des scènes affreuses, ils se raccommodaient.
+
+C'était pour peindre cette situation qu'il disait qu'il était fatigué
+d'être _toujours nécessaire_ et _jamais suffisant_. Il avait conservé
+longtemps l'espoir d'épouser madame de Staël. Sa vanité et son intérêt
+l'y portaient autant que son sentiment, mais elle s'y refusait,
+obstinément. Elle prétendait le retenir à son char, et non s'atteler à
+celui de Benjamin. D'ailleurs, elle tenait beaucoup trop aux
+distinctions sociales pour échanger le nom de Staël-Holstein pour
+celui de Constant. Jamais personne n'a été plus esclave de toutes les
+plus puériles idées aristocratiques que la très libérale madame de
+Staël.
+
+Dans un voyage que Benjamin Constant fit en Allemagne, il rencontra
+une madame la comtesse de Magnoz, née comtesse d'Hardenberg. C'était
+bien autre chose que mademoiselle Necker! Elle s'amouracha de lui et
+voulut l'épouser. Je crois que le désir de montrer à madame de Staël
+qu'une personne _chapitrable_ ne dédaignait pas son alliance fut pour
+beaucoup dans le consentement qu'il y donna.
+
+Madame de Staël eut connaissance de ce projet, et entra dans de telles
+fureurs qu'il n'osa pas l'accomplir ouvertement. Il se maria pourtant
+secrètement; sa femme l'accompagna jusqu'à Lyon. Là, elle fit semblant
+de boire un peu de quelque drogue qui lui procura de grands
+vomissements et déclara qu'elle s'empoisonnerait pour de bon s'il ne
+renonçait pas à madame de Staël en avouant son mariage. D'un autre
+côté, celle-ci promettait de se poignarder s'il prenait ce parti.
+
+Tel était l'état des choses lorsque Benjamin Constant et madame de
+Staël se réunirent à Aix sous la médiation de madame Récamier. Les
+matinées se passaient en scènes horribles, en reproches, en
+imprécations, en attaques de nerfs. C'était un peu le secret de la
+comédie. Nous dînions en commun, comme cela se pratique aux eaux.
+Petit à petit, pendant le repas, les parties belligérantes se
+calmaient. Un mot fin ou brillant en amenait un autre. Le goût mutuel
+qu'ils avaient à jouer ensemble de leur esprit prenait le dessus et la
+soirée se passait d'une manière charmante, pour recommencer le
+lendemain les fureurs de la veille.
+
+Le traité fut enfin signé. En voici les bases: madame de Staël
+écrirait à _madame Constant_, reconnaissant ainsi le mariage; mais il
+ne serait avoué pour le public que trois mois après son départ pour
+l'Amérique, où alors elle avait l'intention réelle de se rendre. Cette
+concession du coeur à la vanité ne m'a jamais paru bien touchante.
+
+Benjamin, tout en cédant aux cris, en fut blessé. Au reste, madame de
+Staël ne partit pas, et le mariage fut reconnu, mais assez longtemps
+après. Je crois que madame de Staël avait eu le désir de se ménager la
+puissante distraction dont lui était l'esprit de monsieur Constant, et
+de l'emmener en Amérique. Peut-être même pensait-elle à la possibilité
+de l'épouser, une fois au delà de l'Atlantique, et son mariage avec
+une autre lui fut d'autant plus sensible en ce moment. Il existait un
+lien bien cher entre eux. Il ne manquait pas de prendre des façons
+tout à fait paternelles avec la jolie enfant qui avait l'indiscrétion
+de rappeler tous ses traits.
+
+Je me souviens particulièrement d'une des journées de cette époque.
+Nous allâmes tous dîner chez monsieur de Boigne à Buissonrond, près
+de Chambéry. Il avait réuni ce qu'il y avait de plus distingué dans la
+ville, y compris le préfet; nous étions une trentaine. Madame de Staël
+était à côté du maître de la maison, le préfet vis-à-vis, à côté de
+moi. Elle lui demanda à travers la table ce qu'était devenu un homme
+qu'elle avait connu sous-préfet, il lui répondit qu'il était préfet et
+très considéré.
+
+«J'en suis bien aise, c'est un fort bon garçon; au reste,
+ajouta-t-elle négligemment, j'ai généralement eu à me louer de cette
+classe d'employés».
+
+Je vis mon préfet devenir rouge et pâle; je sentis mon coeur battre
+jusque dans mon gosier. Madame de Staël n'eut pas l'air de
+s'apercevoir qu'elle eût dit une impertinence et, au fond, ce n'était
+pas son projet.
+
+J'ai cité cette circonstance pour avoir l'occasion de remarquer une
+bizarre anomalie de cet esprit si éminemment sociable, c'est qu'il
+manquait complètement de tact. Jamais madame de Staël ne faisait
+entrer la nature de son auditoire pour quelque chose dans son discours
+et, sans la moindre intention d'embarrasser, encore moins de blesser,
+elle choisissait fréquemment les sujets de conversation et les
+expressions les plus hostiles aux personnes auxquelles elle les
+adressait.
+
+Je me rappelle qu'une fois, devant beaucoup de monde et en présence de
+monsieur de Boigne, elle m'interpella pour me demander si je croyais
+possible qu'une femme pût se bien conduire lorsqu'elle n'avait aucun
+rapport de goût, aucune sympathie avec son mari, insistant sur cette
+proposition de manière à m'embarrasser cruellement.
+
+Une autre fois, je l'ai vue tenir madame de Caumont sur la sellette
+devant vingt personnes et, continuant vis-à-vis de la galerie une
+discussion commencée entre elles, établir qu'une femme qui n'était pas
+pure et chaste ne pouvait être bonne mère. La pauvre madame de Caumont
+souffrait à en mourir. Madame de Staël en aurait été désolée si elle
+s'en était aperçue, mais elle était emportée par ses arguments très
+éloquents et très spécieux, il faut en convenir.
+
+Comment, dira-t-on, elle oubliait donc sa propre conduite? Non, du
+tout, mais elle se regardait comme un être à part, auquel son génie
+permettait des écarts inexcusables aux simples mortels.
+
+Ce peu d'égards pour les sentiments des autres lui a fait bien plus
+d'ennemis qu'elle n'en méritait.
+
+Je reviens au dîner de Buissonrond; nous étions au second service et
+il se passait comme tous les dîners ennuyeux, au grand chagrin des
+convives provinciaux, lorsque Elzéar de Sabran, voyant leur
+désappointement, apostropha madame de Staël du bout de la table en lui
+demandant si elle croyait que les lois civiles de Romulus eussent
+conservé aussi longtemps leur influence à Rome, sans les lois
+religieuses de Numa. Elle leva la tête, comprit l'appel, ne répondit à
+la question que par une plaisanterie et partit de là pour être aussi
+brillante et aussi aimable que je l'aie jamais vue. Nous étions tous
+enchantés et personne plus que le préfet, monsieur Finot, homme
+d'esprit.
+
+On lui apporta une lettre _très pressée_; il la lut et la mit dans sa
+poche. Après le dîner, il me la montra: c'était l'ordre de faire
+reconduire madame de Staël à Coppet par la gendarmerie, de brigade en
+brigade, à l'instant même où il recevrait la lettre. Je le conjurai de
+ne pas lui donner ce désagrément chez moi; il m'assura n'en avoir pas
+l'intention, ajoutant avec un peu d'amertume: «Je ne veux pas qu'elle
+change d'opinion sur les _employés de ma classe_.»
+
+Je me chargeai de lui faire savoir qu'il était temps de retourner à
+Coppet, et lui, se borna à donner injonction aux maîtres de poste de
+ne fournir de chevaux que pour la route directe. Elle avait eu quelque
+velléité d'une course à Milan.
+
+Nous montâmes, pour retourner à Aix, dans la berline de madame de
+Staël, elle, madame Récamier, Benjamin Constant, Adrien de
+Montmorency, Albertine de Staël et moi. Il survint un orage
+épouvantable: la nuit était noire, les postillons perdaient leur
+chemin; nous fûmes cinq heures à faire la route au lieu d'une heure et
+demie. Lorsque nous arrivâmes, nous trouvâmes tout le monde dans
+l'inquiétude; une partie de notre bande, revenue dans ma calèche,
+était arrivée depuis trois heures. Nous fûmes confondus et de l'heure
+qu'il était et de l'émoi que nous causions; personne dans la berline
+n'y avait songé. La conversation avait commencé, il m'en souvient,
+dans l'avenue de Buissonrond, sur les lettres de mademoiselle de
+l'Espinasse, qui venaient de paraître, et l'enchanteresse, assistée de
+Benjamin Constant, nous avait tenus si complètement sous le charme que
+nous n'avions pas eu une pensée à donner aux circonstances
+extérieures.
+
+Le surlendemain, elle partit de grand matin pour Coppet dans un état
+de désolation et de prostration de force qui aurait pu être l'apanage
+de la femme la plus médiocre.
+
+J'ai été bien souvent depuis à Coppet; je m'y plaisais extrêmement,
+d'autant plus que j'y étais fort gâtée. Madame de Staël me savait un
+gré infini d'affronter les dangers de son exil, et s'amusait à me
+faire babiller sur la société de Paris où elle était toujours de
+coeur.
+
+Elle avait si prodigieusement d'esprit que le trop-plein en débordait
+au service des autres; et si, après avoir causé avec elle, on sortait
+dans l'admiration pour elle, ce n'était pas aussi sans être assez
+content de soi-même. On sentait qu'on avait paru dans toute sa
+valeur; il y avait de la bienveillance aussi bien que du désir de
+s'amuser dans le parti qu'elle tirait de chacun. Elle a dit quelque
+part que la supériorité s'exerçait bien mieux par l'approbation que
+par la critique, et elle mettait cette maxime en action. Il n'y avait
+si sot dont elle ne parvînt à tirer quelque parti (du moins en
+passant), pourvu qu'on eût un peu d'usage du monde, car elle tenait
+éminemment aux formes. Elle accablait les provinciaux et surtout les
+génevois de la plus dédaigneuse indifférence; elle ne se donnait pas
+la peine d'être impertinente, mais les tenait pour non-avenus.
+
+Je me suis trouvée dans une grande assemblée à Genève où elle était
+attendue; tout le monde était réuni à sept heures. Elle arriva à dix
+heures et demie avec son escorte accoutumée, s'arrêta à la porte, ne
+parla qu'à moi et aux personnes qu'elle avait amenées de Coppet, et
+repartit sans être seulement entrée dans le salon. Aussi était-elle
+détestée par les génevois, qui pourtant étaient presque aussi fiers
+d'elle que de leur lac. Être reçu chez madame de Staël faisait titre
+de distinction à Genève.
+
+La vie de Coppet était étrange. Elle paraissait aussi oisive que
+décousue; rien n'y était réglé; personne ne savait où on devait se
+trouver, se tenir, se réunir. Il n'y avait de lieu attribué
+spécialement à aucune heure de la journée. Toutes les chambres des uns
+et des autres étaient ouvertes.
+
+Là où la conversation prenait, on plantait ses tentes et on y restait
+des heures, des journées, sans qu'aucune des habitudes ordinaires de
+la vie intervînt pour l'interrompre. Causer semblait la première
+affaire de chacun. Cependant, presque toutes les personnes composant
+cette société avaient des occupations sérieuses, et le grand nombre
+d'ouvrages sortis de leurs plumes le prouve. Madame de Staël
+travaillait beaucoup, mais lorsqu'elle n'avait rien de mieux à faire;
+le plaisir social le plus futile l'emportait toujours. Elle aimait à
+jouer la comédie, à faire des courses, des promenades, à réunir du
+monde, à en aller chercher et, avant tout, à causer.
+
+Elle n'avait pas d'établissement pour écrire; une petite écritoire de
+maroquin vert, qu'elle mettait sur ses genoux et qu'elle promenait de
+chambre en chambre, contenait à la fois ses ouvrages et sa
+correspondance. Souvent même celle-ci se faisait entourée de plusieurs
+personnes; en un mot, la seule chose qu'elle redoutât c'était la
+solitude, et le fléau de sa vie a été l'ennui. Il est étonnant combien
+les plus puissants génies sont sujets a cette impression et à quel
+point elle les domine. Madame de Staël, lord Byron, monsieur de
+Chateaubriand en sont des exemples frappants, et c'est surtout pour
+échapper à l'ennui qu'ils ont gâté leur vie et qu'ils auraient voulu
+bouleverser le monde.
+
+Les enfants de madame de Staël s'élevaient au milieu de ces étranges
+habitudes auxquelles ils semblaient prendre part. Il faut bien
+cependant qu'ils eussent des heures de retraite, car ce n'est pas avec
+ce désordre qu'on apprend tout ce qu'ils savaient, plusieurs langues,
+la musique, le dessin, et qu'on acquiert une connaissance approfondie
+des littératures de toute l'Europe.
+
+Au reste, ils ne faisaient que ce qui était dans leurs goûts. Ceux
+d'Albertine étaient très solides; elle s'occupait principalement de
+métaphysique, de religion et de littérature allemande et anglaise,
+très peu de musique, point de dessin. Quant à une aiguille, je ne
+pense pas qu'il s'en fût trouvé une dans tout le château de Coppet.
+Auguste, moins distingué que sa soeur, ajoutait à ses occupations
+littéraires un talent de musique extrêmement remarquable. Albert, que
+madame de Staël avait elle-même qualifié de _Lovelace d'auberge_,
+dessinait très bien, mais il faisait tache, dans le monde où il
+vivait, par son incapacité. Il a été tué en duel, en Suède, en 1813.
+
+Madame de Staël jugeait ses enfants de la hauteur de son esprit et
+toute sa prédilection était pour Albertine. Celle-ci conservait
+beaucoup de naïveté et de simplicité malgré les expressions qu'elle
+employait dans son enfance. Je me rappelle qu'ayant été grondée par sa
+mère, ce qui n'arrivait guère, on la trouva tout en larmes.
+
+«Qu'avez-vous donc, Albertine?
+
+«--Hélas! on me croit heureuse, et j'ai des abîmes dans le coeur.»
+
+Elle avait onze ans, mais elle parlait ce que j'appelais Coppet. Ces
+exagérations y étaient tellement la langue du pays que, lorsqu'on s'y
+trouvait, on l'adoptait. Il m'est souvent arrivé en partant de
+chercher le fond de toutes les belles choses dont j'avais été séduite
+pendant tant d'heures et de m'avouer à moi-même, en y réfléchissant,
+que cela n'avait pas trop le sens commun. Mais, il faut en convenir,
+madame de Staël était celle qui se livrait le moins à ce pathos. Quand
+elle devenait inintelligible, c'était dans des moments d'inspiration
+si vraie qu'elle entraînait son auditoire et qu'on se sentait la
+comprendre. Habituellement, son discours était simple, clair et
+éminemment raisonnable, au moins dans l'expression.
+
+C'est à Coppet qu'à pris naissance l'abus du mot _talent_ devenu si
+usuel dans la coterie doctrinaire. Tout le monde y était occupé de
+_son talent_ et même un peu de celui des autres. «Ceci n'est pas dans
+la nature de votre talent.--Ceci répond à mon talent.--Vous devriez y
+consacrer votre talent.--J'y essaierai mon talent, etc., etc.»,
+étaient des phrases qui se retrouvaient vingt fois par heure dans la
+conversation.
+
+La dernière fois que je vis madame de Staël en Suisse, sa position
+était devenue bien fausse. Après avoir donné à la ville de Genève le
+spectacle de scènes déplorables par une passion qu'elle s'était crue
+pour un bel américain, monsieur O'Brien, elle s'était renfermée à
+Coppet où elle était dans la douleur de son départ.
+
+Un jeune sous-lieutenant, neveu de son médecin Bouttigny, revint très
+blessé d'Espagne. On désira lui faire prendre l'air de la campagne;
+madame de Staël dit à Bouttigny d'envoyer le petit Rocca chez elle. Il
+avait été à l'école avec ses fils; elle le reçut avec bonté. Il était
+d'une figure charmante; elle lui fit raconter l'Espagne et toutes les
+horreurs de ce pays; il y mit la naïveté d'une âme honnête. Elle
+l'admira, le vanta; le jeune homme, ivre d'amour-propre,
+s'enthousiasma pour elle; car il est très vrai que la passion a été
+toute entière de son côté. Madame de Staël n'a éprouvé que la
+reconnaissance d'une femme de quarante-cinq ans qui se voit adorée par
+un homme de vingt-deux. Monsieur Rocca se mit à lui faire des scènes
+publiques de jalousie, et cela compléta son triomphe. Lorsque je la
+trouvai à Genève, monsieur Rocca était en plein succès et, il faut
+bien l'avouer, complètement ridicule. Elle en était souvent
+embarrassée.
+
+Madame de Staël, qui ne prenait rien froidement, avait un goût extrême
+à me faire chanter; probablement elle avait grondé monsieur Rocca du
+peu de plaisir qu'il témoignait à m'entendre. Un soir, qu'après avoir
+chanté, j'étais debout derrière le piano à causer avec quelques
+personnes, monsieur Rocca, qui se servait encore d'une béquille,
+traversa le salon et, par-dessus le piano, me dit très haut et de son
+ton traînant et nasillard:
+
+«Madâame, madâame, je n'entendais pas; madâame de Boigne, votre voix,
+elle va à l'âame.»
+
+Et puis de se retourner et de repartir en béquillant. Madame de Staël
+était assise près de là; elle s'élança vers moi et me prenant le bras:
+
+«Ah! dit-elle, la parole n'est pas son langage.»
+
+Ce mot m'a toujours frappée comme le cri douloureux d'une femme
+d'esprit qui aime un sot.
+
+Déjà madame de Staël se plaignait de sa santé et cette liaison avait
+des suites qui, je crois, ont fort contribué à la mort de madame de
+Staël. Elle a souffert horriblement pendant cette fatale grossesse
+dont le secret a été gardé admirablement. Ses enfants l'ont crue
+pieusement et sincèrement atteinte d'une hydropisie. Espionnée, comme
+elle l'était, par une police si prodigieusement active, il est
+incroyable que son secret n'ait pas été découvert. Elle a reçu comme à
+son ordinaire, se disant seulement malade, et, aussitôt après ses
+couches, elle a fui le lieu où elle avait tant souffert et qui lui
+était devenu insupportable, sans y laisser aucune trace de l'événement
+qui s'y était passé.
+
+Certes, avec la vive impatience que l'Empereur conservait contre
+madame de Staël, il aurait été bien pressé de le publier s'il en avait
+eu le moindre soupçon. Mais le secret resta fidèlement gardé et les
+apparences complètement sauvées, ce qui prouve (pour le dire en
+passant) que beaucoup d'esprit sert à tout.
+
+Sans doute, elle aurait pu épouser monsieur Rocca, mais c'est la
+dernière extrémité où elle aurait voulu se réduire. Elle ne s'y est
+résignée que sur son lit de mort, et aux instantes supplications de la
+duchesse de Broglie, après qu'elle lui eût révélé l'existence du petit
+Rocca.
+
+Monsieur et madame de Broglie, ainsi qu'Auguste de Staël, employèrent
+alors autant de soins à donner un héritier légitime de plus à leur
+mère que des gens moins délicats en auraient mis à l'éviter. J'ai lieu
+de croire que cette circonstance de la vie de sa mère a contribué à
+jeter madame de Broglie dans le méthodisme où elle est tombée.
+
+Quant à monsieur Rocca, après avoir suivi madame de Staël partout,
+dans la situation la plus gauche et que son dévouement passionné
+pouvait seul lui faire tolérer, car elle en était ennuyée et
+embarrassée quoiqu'elle fût touchée de son sentiment, il a fini par
+mourir de douleur six mois après l'avoir perdue, justifiant ainsi la
+faiblesse dont il avait été l'objet par l'excès de sa passion.
+
+Au reste, c'était ainsi que madame de Staël l'expliquait. Elle était
+d'autant plus charmée d'inspirer un grand sentiment à l'âge qu'elle
+avait atteint que sa laideur lui avait toujours été une cause de vif
+chagrin. Elle avait pour cette faiblesse un singulier ménagement;
+jamais elle n'a dit qu'une femme était laide ou jolie. Elle était
+selon elle, privée ou _douée d'avantages extérieurs_. C'était la
+locution qu'elle avait adoptée, et on ne pouvait dire, devant elle,
+qu'une personne était laide sans lui causer une impression
+désagréable.
+
+Je me suis laissée aller à conter longuement les rapports que j'ai eus
+avec madame de Staël. Je ne sais s'ils la feront mieux connaître, mais
+ils m'ont rappelé des souvenirs qui me sont précieux. Il est
+impossible de l'avoir rencontrée et d'oublier le charme de sa société.
+Elle était, à mon sens, bien plus remarquable dans ses discours que
+dans ses écrits. On se tromperait fort si on croyait qu'ils eussent
+rien de pédantesque ou d'apprêté. Elle parlait chiffon avec autant
+d'intérêt que constitution et si, comme on le dit, elle avait fait un
+art de la conversation, elle en avait atteint la perfection, car le
+naturel semblait seul y dominer.
+
+Elle s'occupait suffisamment de ses affaires pécuniaires pour ne pas
+les laisser souffrir. Avec les apparences d'un grand abandon dans ses
+habitudes journalières, elle avait beaucoup d'ordre dans sa fortune
+qu'elle a plutôt augmentée que dérangée.
+
+L'exil a été pour elle un chagrin affreux et, il faut en convenir,
+sous l'empereur Napoléon, l'exil était accompagné de toutes les
+petites vexations qui peuvent le rendre insupportable; personne ne
+s'épargnait à vous les faire sentir. C'est le frein qui a exercé le
+plus d'influence sur la partie de la société dès lors désignée par
+l'appellation de _faubourg Saint-Germain_. J'ai connu plusieurs des
+personnes exilées; elles étaient de goûts, d'habitudes, de fortunes,
+de positions différents; toutes exprimaient un désespoir qui servait
+d'avertissement salutaire. Aussi était-on scrupuleusement prudent à
+cette époque.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+ Plaisirs à Coppet. -- Exil de Mathieu de Montmorency et de madame
+ Récamier. -- Madame de Chevreuse. -- Sa conduite à la Cour
+ impériale. -- Son exil. -- Sa mort. -- Madame de Balbi. -- Le
+ comte de Romanzow. -- Bal à l'occasion du mariage du grand-duc de
+ Bade. -- Costume de l'Empereur. -- Singulière conversation. --
+ Formes de la Cour impériale. -- Bal à l'occasion de la naissance
+ du roi de Rome. -- L'impératrice Marie-Louise. -- L'Empereur veut
+ être gracieux.
+
+
+J'ai toujours reproché à madame de Staël d'avoir entraîné ses amis
+dans ces malheurs de l'exil qu'elle sentait si vivement.
+
+Pendant l'été de 1808, Coppet avait été très brillant; le prince
+Auguste de Prusse y avait fait un long séjour. Il était fort amoureux
+de madame Récamier. Plusieurs étrangers et encore plus de Français
+s'étaient groupés autour de la brillante et spirituelle opposition de
+madame de Staël. Cette société, en se séparant, avait été répandre
+dans toute l'Europe les mots et les pensées dont elle stigmatisait le
+gouvernement impérial. Le prince Auguste les avait rapportés en Prusse
+où l'on était fort disposé à les accueillir. On s'était donné
+rendez-vous à Coppet pour l'été suivant. L'Empereur, informé de ce qui
+s'y passait, avait éprouvé une recrudescence de colère contre madame
+de Staël et décidé que ces réunions ne se renouvelleraient pas.
+
+Il annonça ses intentions assez hautement pour que les amis de madame
+de Staël en fussent prévenus, entre autres madame Récamier et Mathieu
+de Montmorency. Tous deux m'en parlèrent; nous convînmes que, même
+dans l'intérêt de madame de Staël, il fallait laisser passer cette
+bourrasque, s'abstenir d'aller à Coppet et faire oublier l'été
+précédent par la tranquillité de celui qui commençait.
+
+Mathieu et madame Récamier écrivirent une lettre en commun dans ce
+sens qu'ils confièrent à monsieur de Châteauvieux, car dans ce temps
+on n'aurait pas osé écrire ainsi par la poste. La colère de madame de
+Staël n'eut pas la même prudence; elle chargea le courrier le plus
+prochain d'une réponse pleine de douleur et de reproches, elle
+finissait par cette phrase:
+
+«Jusqu'à présent, je ne connaissais que les roses de l'exil; il était
+réservé aux personnes que j'aime le plus de m'en faire apercevoir les
+épines, ou plutôt de me plonger un poignard dans le coeur en me
+prouvant que je ne leur suis plus qu'un objet d'effroi et de
+repoussement.»
+
+Madame Récamier et monsieur de Montmorency n'hésitèrent pas; ils
+partirent. Mathieu précéda de douze heures à Coppet l'ordre d'exil qui
+l'envoyait à Valence.
+
+Madame Récamier n'était pas encore arrivée; Auguste de Staël courut à
+sa rencontre, la trouva dans le Jura, l'engagea à rétrograder dans
+l'espoir que l'ordre, ne l'ayant pas trouvée à Coppet, serait
+peut-être révoqué. Elle reprit la route de Paris accompagnée d'une
+jeune cousine qu'elle élevait depuis plusieurs années et dont le père
+occupait un petit emploi à Dijon. En y arrivant, elle le trouva à la
+porte de l'auberge; il lui expliqua en quelques mots que, plein de
+reconnaissance pour ses anciennes bontés, il ne pouvait, _sans se
+compromettre_, laisser sa fille auprès d'une personne exilée et la lui
+enleva. Madame Récamier continua sa route seule; elle arriva chez
+elle, à Paris, à minuit. Monsieur Récamier frémit de la voir:
+
+«Mon Dieu, que faites-vous ici? vous devriez être à Châlons, remontez
+vite en voiture.
+
+«--Je ne puis, j'ai passé deux nuits, je meurs de fatigue.
+
+«--Allons, reposez-vous bien; je vais demander les chevaux de poste
+pour cinq heures du matin.»
+
+Madame Récamier partit, en effet; elle alla chez madame de Catelan qui
+lui prodigua toutes les consolations de l'amitié et l'accompagna à
+Châlons avec un dévouement on peut dire héroïque; car on voit quel
+effroi la qualification d'exilé inspirait aux âmes communes.
+
+Au positif pourtant, cet exil si redouté se bornait à l'exclusion du
+séjour de Paris et d'un rayon de quarante lieues à la ronde. Dans le
+premier moment, on désignait un lieu spécial, mais cela s'adoucissait
+bientôt, et, hors Paris et ses environs, l'Empire entier était ouvert.
+Mais le prestige de la puissance impériale était si grand qu'ayant eu
+le malheur de lui déplaire on était exposé partout à des vexations
+journalières.
+
+Le sort de madame de Staël fut encore aggravé; non seulement elle fut
+exilée à Coppet même, mais il fallait une permission expresse du
+préfet pour aller l'y voir. C'est à cause de ces nouvelles difficultés
+que, sous prétexte de santé, elle obtenait quelquefois l'autorisation
+de faire de petits séjours à Genève et que je l'y ai trouvée ainsi que
+je l'ai raconté plus haut.
+
+Madame Récamier fut à Châlons, puis à Lyon, puis enfin elle alla en
+Italie où elle était encore à la chute de l'Empire.
+
+L'exil me ramène naturellement à parler d'une de ses victimes. La
+jeune, jolie et extravagante madame de Chevreuse. J'ai déjà dit
+qu'elle tenait une place tout à part dans ce qu'on appelait alors la
+société de _l'ancien régime_. L'Empereur n'admettait aucune notabilité
+qui n'émanât pas de lui et, quoique le duc de Luynes fût sénateur et
+rendit de grands hommages au chef de l'État, l'attitude indépendante
+de sa belle-fille fut remarquée et déplut. Nommée dame de
+l'Impératrice, elle refusa; l'Empereur insista; elle fut mandée chez
+lui; il combattit moitié sérieusement, moitié en riant toutes les
+excuses qu'elle lui présenta. Toutefois, il alla jusqu'à la menacer de
+rendre sa famille responsable de ses caprices. Elle pouvait consulter
+les murs de Dampierre, ils lui diraient qu'ils n'appartenaient aux
+Luynes que par la confiscation; il serait prudent, selon lui, de ne
+pas oublier le précédent.
+
+Madame de Chevreuse se vit forcée à accepter. On ne peut nier qu'à la
+suite de cette contrainte l'Empereur ne fût tout à fait gracieux pour
+elle; il mettait une sorte de coquetterie à chercher à la gagner.
+Quant à elle, elle était, en revanche, parfaitement maussade, même
+pour lui, mais surtout pour l'impératrice Joséphine et pour ses
+compagnes qu'elle accablait de son dédain. Non qu'il n'y en eût
+d'aussi grandes dames qu'elle, mais parce qu'elle les soupçonnait
+d'avoir moins de répugnance à leur position de dames du palais. Elle
+ne faisait son service qu'à la dernière extrémité, après avoir épuisé
+tous les prétextes. Elle ne paraissait jamais au château quand elle
+pouvait s'en dispenser; tranchons le mot, elle était fort
+impertinente.
+
+Tant que le duc de Luynes vécut, il maintint une sorte de convenance
+autour de lui; mais, après sa mort, madame de Chevreuse, qui dominait
+entièrement sa belle-mère et son mari, fit mille extravagances. Je me
+rappelle, entre autres, qu'un jour de grande soirée à l'hôtel de
+Luynes, elle établit la partie de monsieur de Talleyrand vis-à-vis
+d'un buste de Louis XVI placé sur une console et entouré de
+candélabres et d'une multitude de vases remplis de lis formant comme
+un autel. Elle nous menait tous voir cet arrangement avec une joie de
+pensionnaire. Quoique je fusse presque aussi vive qu'elle dans mes
+opinions, cependant ces niches me paraissaient puériles et
+dangereuses, je le lui dis:
+
+«Que voulez-vous! le «petit misérable» (c'est ainsi qu'elle appelait
+toujours le _grand Napoléon_) me victime, je me venge comme je peux.»
+
+Elle réussit à se faire prendre en haine par toute la Cour; l'Empereur
+la défendait encore. Lorsque les vieux souverains d'Espagne arrivèrent
+en France, après les événements de Madrid, on leur donna dans le
+premier moment un service d'honneur. Madame de Chevreuse eut ordre de
+se rendre auprès de la reine Charlotte; elle refusa par écrit, disant
+que c'était bien assez d'être esclave et qu'elle ne voulait pas être
+geôlière. La dame d'honneur, madame de La Rochefoucauld, à laquelle
+cette réponse était adressée, la porta à l'Empereur, et l'ordre d'exil
+en fut la conséquence.
+
+Il semblerait qu'après avoir tout fait pour le provoquer, madame de
+Chevreuse dût le supporter avec courage. Mais il en fut tout
+autrement: le premier moment d'exaltation passé, elle en fut accablée.
+Et il n'y a pas de démarche, de protestation, de supplique qu'elle
+n'ait essayées pour rentrer en grâce. À mesure que ses espérances
+diminuaient, sa santé s'altérait et elle a fini par mourir de chagrin
+la troisième année de son exil. Elle avait successivement habité
+Luynes, Lyon, Grenoble, portant partout avec elle cette humeur
+capricieuse qui a fait le malheur de sa vie.
+
+Sans être son amie, j'avais des relations assez intimes avec elle. Me
+sachant en Savoie pendant son séjour à Grenoble, elle m'écrivit
+combien elle regrettait que les difficultés qui entouraient les
+déplacements d'une personne exilée l'empêchassent de me venir voir. Je
+lui répondis que j'irais à Grenoble. En effet, je pris cette route qui
+me faisait faire quarante lieues de plus en quittant Chambéry. Je
+prévins madame de Chevreuse du jour de mon arrivée; la vieille
+duchesse de Luynes m'attendait à mon auberge. Madame de Chevreuse
+était tellement malade qu'il lui était impossible de me venir voir, ni
+même de me recevoir, mais ma visite lui ferait grande joie le
+lendemain matin.
+
+Une heure après, étant à la fenêtre, je vis passer dans une calèche,
+très parée, couverte de rouge et je crois de blanc, une espèce de
+fantôme qui me parut celui de madame de Chevreuse. Je demandai au
+valet d'auberge qui c'était, il me dit:
+
+«C'est madame de Chevreuse qui se rend au spectacle; elle y va tous
+les jours.»
+
+Je trouvai son procédé envers moi étrange; toutefois, elle était trop
+malheureuse pour que je voulusse le lui témoigner. Le lendemain, la
+pauvre madame de Luynes vint me dire que madame de Chevreuse n'avait
+pas dormi, qu'elle reposait en ce moment, mais qu'elle me verrait
+sûrement le soir; je lui exprimai mes regrets de ne pouvoir prolonger
+mon séjour, je demandai mes chevaux et je partis. Le fait était que
+madame de Chevreuse répugnait à montrer son effroyable changement à
+une personne qui ne l'avait pas revue depuis les temps de sa brillante
+prospérité.
+
+En outre de l'exil, madame de Chevreuse avait un chagrin qui avait
+empoisonné sa vie. Elle était horriblement rousse; elle était
+persuadée que personne ne s'en doutait, et c'était une constante
+préoccupation, tellement que, deux heures avant sa mort, ses cheveux
+ayant un peu crû pendant sa dernière maladie, elle se fit raser et
+ordonna qu'on jetât les cheveux au feu devant elle pour qu'il n'en
+restât aucune trace.
+
+Ses enfants ayant l'indiscrétion d'avoir des cheveux d'un rouge
+ardent, elle les avait pris en horreur et ne pouvait les envisager.
+Avec une quantité de travers qui venaient d'un grain de folie
+héréditaire, cultivée par la gâterie de madame de Luynes, madame de
+Chevreuse avait des qualités, le coeur très haut placé, et des
+locutions originales, sans être prétentieuses, pour dire des choses
+communes de la vie qui la rendaient toujours piquante et souvent fort
+aimable quand elle le voulait.
+
+C'est la seule personne qui ait été _forcée_ d'entrer à la Cour
+impériale. Aussi celles qui avaient envie d'y arriver ne manquaient
+pas de la citer pour prouver que ce sort était inévitable. Rien
+pourtant n'était si facile en se tenant sur la réserve. Les exils
+aussi, à part deux ou trois, occasionnés par des vengeances
+particulières, ne tombaient que sur des personnes d'une hostilité
+criarde et tracassière qui devenaient incontinent souples et
+suppliantes.
+
+Madame de Balbi a fait exception à cette règle. Exilée de Paris par
+une méprise évidente, elle n'a jamais voulu permettre qu'on fît la
+plus petite démarche pour l'expliquer, ni pour demander grâce. Elle
+est allée tranquillement s'établir à Montauban, y a vécu dans la
+meilleure intelligence avec les autorités, évitant par là les
+tracasseries qu'elles auraient pu lui susciter, et y est restée
+jusqu'à la Restauration, avec autant de calme que de dignité, ayant
+moins souffert de l'exil que les personnes qui s'agitaient pour le
+faire finir.
+
+On m'a bien souvent demandé dans ce temps-là:
+
+«Comment n'êtes-vous pas exilée?
+
+«--Mais c'est que je ne cours pas après, répondais-je, et que je n'en
+ai pas peur.»
+
+En effet, ma maison était une de celles où on parlait le plus
+librement; je voyais beaucoup de monde de toutes les couleurs, j'étais
+polie pour tous. Mes opinions étaient connues, mais pas aigrement
+professées. Et, surtout, nous n'intriguions pas avec des conspirateurs
+subalternes, agents soldés de trouble et de désordre, pour lesquels
+mon père avait un mépris qu'il m'avait communiqué.
+
+Le corps diplomatique venait beaucoup chez moi, le comte Tolstoï et le
+comte de Nesselrode y passaient leur vie, ainsi que les Semffts et le
+comte de Metternich. Mais, lorsqu'ils furent remplacés par messieurs
+les princes de Schwarzenberg, de Kourakin, etc., ce nouveau corps
+diplomatique s'éloigna d'une façon marquée de l'opposition et se donna
+exclusivement à la Cour impériale.
+
+Les formes obséquieuses des étrangers pour les nouvelles grandeurs
+faisaient notre risée. Je me rappelle que le vieux comte de Romanzow,
+chancelier de Russie, s'excusant un soir d'arriver tard chez moi, me
+dit qu'il avait été retenu parce que monseigneur l'archichancelier lui
+avait fait l'honneur de le nommer pour faire sa partie. Pour nous qui
+n'avions jamais imaginé d'appeler cet homme autrement que Cambacérès,
+tout court, ce langage était on ne peut plus étrange. Mais cela
+s'établissait petit à petit et, si l'Empire avait duré quelques années
+de plus, nous l'aurions adopté à notre tour, ainsi que nous l'avions
+déjà fait pour la famille impériale.
+
+Mes relations les plus directes avec la Cour étaient par Fanny Dillon.
+L'Empereur avait pris l'engagement de la marier. Elle ne lui laissait
+pas oublier cette promesse; la façon naïve dont elle la lui rappelait
+l'amusait. Cependant, il la faisait languir terriblement. Les mariages
+de mesdemoiselles de Beauharnais et de Tascher avec le grand-duc de
+Bade et le prince régnant d'Aremberg avaient fort exalté ses
+prétentions. Elle avait pourtant daigné se résigner à épouser le
+prince Alphonse Pignatelli, cadet de la maison d'Egmont. Je ne sais si
+ce mariage se serait accompli, mais la mort enleva le prétendu.
+Depuis, l'impératrice Joséphine lui parla successivement du prince
+Aldobrandini qu'on ferait roi de Portugal, du duc de Medina-Sidonia;
+elle eut un moment d'inquiétude au sujet du prince de Neufchâtel.
+Enfin, pendant le printemps de 1808, elle m'avait entretenue de la
+crainte d'être forcée à épouser le prince Bernard de Saxe-Cobourg
+qu'elle trouvait un peu trop tudesque.
+
+Au milieu de l'été, sa soeur, madame de Fitz-James, expira dans mes
+bras, d'une longue maladie, suite des chagrins que son mari lui avait
+causés. Il s'avisa de la regretter amèrement et sincèrement, je crois,
+lorsqu'il n'était plus temps de la sauver. Sa dernière parole fut pour
+me recommander sa mère; je l'emmenai à Beauregard avec Fanny. Ce même
+jour, l'Impératrice arrivait de Marsac; malgré son deuil, Fanny alla
+le surlendemain à Saint-Cloud. Elle en revint désespérée;
+l'Impératrice lui avait nommé le général Bertrand comme l'époux que
+l'Empereur lui destinait.
+
+La chute était grande et elle en sentait la profondeur. Elle était
+toute en larmes lorsque l'Empereur entra chez l'Impératrice. Elle osa
+lui reprocher de l'avoir trompée dans ses espérances et, s'animant par
+degré, elle arriva à lui dire:
+
+«Quoi, Sire, Bertrand! Bertrand! singe du Pape en son vivant!»
+
+Ce mot scella son sort; l'Empereur lui dit sèchement:
+
+«Assez, Fanny», et sortit de l'appartement.
+
+L'Impératrice s'engagea à tâcher de le ramener à d'autres idées;
+elle-même trouvait Bertrand trop peu important pour épouser une
+parente qu'elle protégeait spécialement. Elle lui promit une réponse
+pour la fin de la semaine. La pauvre Fanny passa l'intervalle dans
+les larmes. Elle retourna à Saint-Cloud, se disant décidée à refuser
+le Bertrand, coûte que coûte; sa mère l'y encourageait fort. Elle
+revint l'ayant accepté, et toute réconciliée avec son sort.
+
+L'Impératrice lui avait montré de grandes places en perspective et le
+nom de Bertrand caché sous un duché. Le soir, elle n'était plus
+occupée qu'à chercher le titre qui sonnerait le mieux à l'oreille et
+que pourtant elle n'a jamais obtenu. J'ai toujours pensé que c'était
+une taquinerie de l'Empereur en souvenance du _singe du Pape_.
+
+L'entrevue eut lieu à Beauregard; madame Dillon ne voulut pas y
+assister et j'en eus la charge. Jamais une fiancée plus maussade, plus
+mal attifée ne s'est présentée à un futur époux. Le général n'en fut
+pas rebuté; et, un mois, jour pour jour, après la mort de madame de
+Fitz-James, madame Dillon accompagnait son autre fille à l'autel avec
+une répugnance qu'elle ne cherchait pas à dissimuler. Le mariage civil
+eut lieu chez moi, à Paris, et la noce à Saint-Leu, chez la reine de
+Hollande. J'y fus invitée, mais je trouvai un prétexte pour m'en
+dispenser.
+
+Il faut rendre justice à Bertrand; c'était un homme fort borné, mais
+très honnête. Il a été bon mari et bon gendre; nous avons toujours
+conservé les meilleurs rapports ensemble. On dit qu'il avait de la
+capacité dans son arme. L'Empereur était bon juge et le distinguait,
+mais je crois que son vrai mérite était un dévouement aveugle et sans
+bornes d'aucune espèce.
+
+Les courses de Fanny Dillon à Saint-Cloud se faisaient avec mes
+chevaux et mes gens. Un jour, où un fourrier du palais les faisait
+ranger, mon cocher lui dit:
+
+«Mon Dieu, je me mettrai où vous voudrez, je n'y tiens pas, nous ne
+venons jamais ici pour notre compte.»
+
+Dans notre sot esprit de parti, cette impertinence nous charma.
+
+Elle me rappelle un propos d'une sentinelle, tenu quelques années
+après, dans un moment où la Cour impériale était encombrée de
+souverains. Le fonctionnaire, s'adressant à un cocher de remise arrêté
+dans la cour des Tuileries, lui cria:
+
+«Holà, ôte-toi! Si ton maître n'est pas roi, tu ne peux pas stationner
+là.»
+
+L'Empereur n'avait pas répugnance à cette histoire, car, parmi ces
+rois qu'on traitait ainsi, il y en avait de _vrais_.
+
+J'ai souvent vu l'empereur Napoléon au spectacle et passer en voiture,
+mais seulement deux fois dans un appartement.
+
+La ville de Paris donna un bal à l'occasion du mariage de la princesse
+de Bade. L'Empereur voulut le rendre, et des billets pour un bal aux
+Tuileries furent adressés à beaucoup de personnes non présentées. Nous
+fûmes quelques jeunes femmes à en recevoir sans avoir assisté à celui
+de l'Hôtel de Ville. Conseil tenu, nous convînmes devoir nous y
+rendre.
+
+On dansait dans la galerie de Diane et dans la salle des Maréchaux. Le
+public y était parqué suivant la couleur des billets; le mien me fixa
+dans la galerie de Diane. On ne circulait pas; la Cour se transporta
+successivement d'une pièce dans l'autre. L'Impératrice, les
+princesses, leurs dames, leurs chambellans, tout cela très paré, entra
+à la suite de l'Empereur et vint se placer sur une estrade préparée
+d'avance. Après avoir regardé danser une espèce de ballet, l'Empereur
+en descendit seul et fit la tournée de la salle, s'adressant
+exclusivement aux femmes. Il portait son costume impérial (auquel il a
+promptement renoncé), la veste, la culotte en satin blanc, les
+souliers blancs à rosettes d'or, un habit de velours rouge fait droit
+à la François Ier et brodé en or sur toutes les coutures, le glaive,
+éclatant de diamants, par-dessus l'habit; des ordres, des plaques,
+aussi en diamants, et une toque avec des plumes tout autour relevée
+par une ganse de diamants. Ce costume pouvait être beau dessiné, mais,
+pour lui qui était petit, gros et emprunté dans ses mouvements, il
+était disgracieux. Peut-être y avait-il prévention; l'Empereur me
+parut affreux, il avait l'air du roi de carreau.
+
+Je me trouvais placée entre deux femmes que je ne connaissais pas. Il
+demanda son nom à la première, elle lui répondit qu'elle était _la
+fille à Foacier_.
+
+«Ah!» fit-il, et il passa.
+
+Selon son usage, il me demanda aussi mon nom; je le lui dis:
+
+«Vous habitez à Beauregard?
+
+«--Oui, Sire.
+
+«--C'est un beau lieu, votre mari y fait beaucoup travailler, c'est un
+service qu'il rend au pays et je lui en sais gré; j'ai de la
+reconnaissance pour tous les gens qui emploient les ouvriers. Il a été
+au service anglais?»
+
+Je trouvai plus court de répondre que oui, mais il reprit:
+
+«C'est-à-dire pas tout à fait. Il est savoyard, n'est-ce pas?
+
+«--Oui, Sire.
+
+«--Mais vous, vous êtes française, tout à fait française; nous vous
+réclamons, vous n'êtes pas de ces droits auxquels on renonce
+facilement.»
+
+Je m'inclinai.
+
+«Quel âge avez-vous?»
+
+Je le lui dis.
+
+«Et franche par-dessus le marché! vous avez l'air bien plus jeune.»
+
+Je m'inclinai encore; il s'éloigna d'un demi-pas, puis revenant à moi,
+parlant plus bas et d'un ton de confidence:
+
+«Vous n'avez pas d'enfants? Je sais bien que ce n'est pas votre faute,
+mais arrangez-vous pour en avoir, croyez-moi, pensez-y, je vous donne
+un bon conseil!»
+
+Je restai confondue; il me regarda un instant, en souriant assez
+gracieusement, et passa à ma voisine.
+
+«Votre nom?
+
+«--_La fille à Foacier._
+
+«--Encore une fille à Foacier!» et il continua sa promenade.
+
+Je ne puis exprimer l'excès de dédain aristocratique avec lequel cet:
+_Encore une fille à Foacier_, sortit des lèvres impériales. Le nom
+qui, non plus que les personnes, ne s'est jamais représenté à moi
+depuis, est resté gravé dans mon souvenir avec l'inflexion de cette
+voix que j'entendais pour la première et la dernière fois.
+
+Après avoir fait sa tournée, l'Empereur se rapprocha de l'Impératrice
+et toute la troupe dorée s'en alla sans se mêler le moins du monde à
+la plèbe. À neuf heures du soir, tout était fini; les invités
+pouvaient rester et danser, mais la Cour était retirée. Je suivis son
+exemple, singulièrement frappée des façons impériales. J'avais vu
+d'autres monarques, mais aucun traitant aussi cavalièrement le public.
+
+Plusieurs années après, j'assistai comme beyeuse à un bal donné à
+l'occasion du baptême du roi de Rome. Je crois que c'est la dernière
+fête impériale. Elle avait lieu aux Tuileries dans la salle du
+spectacle. La Cour y assistait seule; les personnes non présentées
+obtenaient des billets pour les loges. Nous y étions allées une
+douzaine de femmes de l'opposition et nous étions forcées de convenir
+que le coup d'oeil était magnifique. C'était la seule fois que j'aie
+vu une fête où les hommes fussent en habit à la française. Les
+uniformes étaient proscrits; nos vieux militaires avaient l'air
+emprunté, mais les jeunes, et surtout monsieur de Flahaut,
+rivalisaient de bonne grâce avec Archambault de Périgord. Les femmes
+étaient élégamment et magnifiquement parées.
+
+L'Empereur, suivi de son cortège, traversa la salle en arrivant, pour
+se rendre à l'estrade qui occupe le fond. Il marchait le premier et
+tellement vite que tout le monde, sans excepter l'Impératrice, était
+obligé de courir presque pour le suivre. Cela nuisait à la dignité et
+à la grâce, mais ce frou-frou, ce pas de course, avaient quelque chose
+de conquérant qui lui seyait. Cela avait grande façon dans un autre
+genre.
+
+Il paraissait bien le maître de toutes ces magnificences. Il n'était
+plus affublé de son costume impérial; un simple uniforme, que lui seul
+portait au milieu des habits habillés, le rendait encore plus
+remarquable et parlait plus à l'imagination que ne l'auraient pu faire
+toutes les broderies du monde. Il voulut être gracieux et obligeant,
+et me parut infiniment mieux qu'à l'autre bal. L'impératrice
+Marie-Louise était un beau brin de femme, assez fraîche, mais un peu
+trop rouge. Malgré sa parure et ses pierreries, elle avait l'air très
+commun et était dénuée de toute physionomie. On exécuta un quadrille
+dansé par les princesses et les dames de la Cour dont plusieurs
+étaient de nos amies. Je vis là la princesse Borghèse qui me parut la
+plus ravissante beauté que j'eusse jamais envisagée; à toutes ses
+perfections elle joignait l'aspect aussi candide, l'air aussi virginal
+qu'on puisse le désirer à la jeune fille la plus pure. Si on en croit
+la chronique, personne n'en eut jamais moins le droit.
+
+L'Empereur aimait assez que les femmes qu'il voulait attirer à sa Cour
+eussent occasion d'en voir les pompes. Il jetait des coups d'oeil
+obligeants sur les loges; il resta longtemps sous la nôtre, évidemment
+avec intention. Au reste, il avait déjà trop de _notre monde_ pour
+devoir se soucier beaucoup de ce qui restait en dehors.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ La duchesse de Courlande. -- La comtesse Edmond de Périgord. --
+ Monsieur de Talleyrand. -- Le cardinal Consalvi. -- Fêtes du
+ mariage de l'Empereur. -- Mon oncle, l'évêque de Nancy, nommé
+ archevêque de Florence. -- Triste résultat de cette nomination.
+ -- Résistance d'Alexis de Noailles. -- Brevets de
+ sous-lieutenant. -- Madame du Cayla. -- Jules de Polignac.
+
+
+Quoique, pendant les années qui s'étaient écoulées entre ces fêtes
+dont je viens de parler, les deux sociétés de l'ancien et du nouveau
+régime fussent habituellement séparées, elles se rencontraient chez
+les ambassadeurs et chez les étrangers. Je me rappelle avoir vu toute
+la Cour impériale à un très magnifique bal donné par la duchesse de
+Courlande. Elle s'était établie à Paris à l'occasion du mariage de sa
+fille cadette avec le comte Edmond de Périgord. Je ne sais si la
+passion de la duchesse de Courlande pour le prince de Talleyrand a
+précédé ou suivi cette union.
+
+Madame Edmond, devenue un personnage presque historique sous le nom de
+duchesse de Dino, était, à peine au sortir de l'enfance, excessivement
+jolie, prévenante et gracieuse; déjà la distinction de son esprit
+perçait brillamment. Elle possédait tous les agréments, hormis le
+naturel; malgré l'absence de ce plus grand des charmes de la jeunesse,
+elle me plaisait beaucoup. Sa mère, toute occupée de ses propres
+aventures, avait laissé le soin de son éducation à un vieux professeur
+jésuite qui en avait fait un écolier très accompli et très instruit.
+
+Le ciel l'avait créée jolie femme et spirituelle, mais la partie
+morale, l'éducation pratique et d'exemple avaient manqué, ou plutôt ce
+qu'une intelligence précoce avait pu lui faire apercevoir autour
+d'elle n'était pas de nature à lui donner des idées bien saines sur
+les devoirs qu'une femme est appelée à remplir. Peut-être aurait-elle
+échappé à ces premiers dangers si son mari avait été à la hauteur de
+sa propre capacité et qu'elle eût pu l'aimer et l'honorer. Cela était
+impossible; la distance était trop grande entre eux.
+
+J'insiste sur ces réflexions parce que je suis persuadée que, quelque
+supériorité qu'on apporte dans le monde, la conduite qu'on y tient est
+presque toujours le résultat des circonstances environnantes. Telle
+femme qui a beaucoup fait parler d'elle eût été, autrement placée,
+chaste épouse et bonne mère de famille. Je crois à l'éducation du
+manteau de la cheminée. Lorsqu'on a passé son enfance à entendre les
+principes d'une saine morale, simplement professés, et à les voir sans
+cesse mettre en pratique, il se forme autour d'une jeune personne un
+réseau d'adamant dont elle ne sent ni le poids ni la force mais qui
+devient comme une seconde nature. Il faut un rare degré de perversité
+pour chercher à en rompre les mailles. Ayons de l'indulgence pour
+celles qui sont livrées aux séductions du monde sans être pourvues de
+cette défense.
+
+Je viens de prononcer le nom de monsieur de Talleyrand, mais je ne me
+hasarderai pas à en parler. Je ne chercherai pas à estomper un
+caractère qui appartient au burin de l'histoire; ce sera elle qui
+pèsera les torts de l'homme privé avec les services de l'homme d'État
+et fera pencher la balance.
+
+Dans ces barbouillages où je m'amuse à faire repasser devant moi
+comme des ombres chinoises, sans suite et sans ordre, les différents
+souvenirs que ma mémoire me retrace, je m'arrête plus volontiers aux
+petites circonstances qui m'ont paru assez piquantes pour être restées
+dans ma pensée et ne sont pas assez importantes pour être rappelées
+ailleurs. Les personnages historiques ne sont dans mon domaine que par
+leurs rapports personnels avec moi, ou lorsque j'ai recueilli sur eux
+des détails circonstanciés de la vérité desquels je me tiens assurée.
+À cette époque, je me trouvais précisément dans la situation du public
+et du public malveillant, vis-à-vis du prince de Bénévent; plus tard,
+j'aurai peut-être occasion de parler du prince de Talleyrand. Nous
+verrons, si j'arrive à ce temps.
+
+Les cardinaux dispersés dans toute la France eurent la permission ou
+plutôt l'ordre de se réunir à Paris à l'époque du mariage de
+l'Empereur avec l'archiduchesse. Consalvi se trouva du nombre; il vint
+descendre chez nous et ne nous quitta guère pendant son court séjour.
+Je fus bien frappée de la lucidité et de la clarté de son esprit en
+nous expliquant une position que la théologie et la politique
+rendaient si complexe. Il désirait sincèrement pouvoir, dans l'intérêt
+de la religion, complaire aux voeux de l'Empereur et pourtant les
+canons de l'Église s'y opposaient si formellement qu'il n'y pouvait
+arriver.
+
+Si j'ai bien compris alors, ce n'est pas seulement la forme dans
+laquelle le mariage de Joséphine était cassé qui faisait les
+difficultés mais encore la situation personnelle de l'Empereur. Il
+était excommunié _vitando_, ce qui n'empêchait pas qu'il pût recevoir
+les sacrements ni qu'un prêtre pût les lui administrer pour nécessité,
+seulement les autres ecclésiastiques ne pouvaient y assister. Aussi
+les cardinaux étaient-ils prêts à siéger au bal ou à telle autre
+fête, mais le banc réservé pour eux à la cérémonie où on administrait
+le _sacrement_ du mariage resta vide.
+
+Je crois que, si cela eût dépendu uniquement du cardinal Consalvi, il
+eût cherché quelque accommodement. Mais plusieurs de ses collègues
+étaient plus chauds et moins raisonnables que lui; et la situation de
+tout détenteur du patrimoine de Saint-Pierre est si positivement
+spécifiée comme excommunié _vitando_ par les lois de l'Église qu'il
+n'y avait pas moyen de les éluder dès qu'elles étaient invoquées.
+
+De son côté, l'Empereur voulait l'emporter de haute lutte; sa fureur
+en voyant inoccupé le banc des cardinaux fut excessive. Quelques-uns
+furent envoyés dans des forteresses, d'autres, et Consalvi fut du
+nombre, obligés de retourner dans les villes fixées pour leur exil. Je
+ne me rappelle plus si c'est à ce moment où avant qu'ils eurent la
+défense de porter les bas et la calotte rouge, d'où leur est venue
+l'appellation de _cardinaux noirs_ qui les a distingués pendant tout
+le cours de ces querelles dogmatico-politiques.
+
+Le court séjour que le cardinal Consalvi fit à Paris renoua fortement
+les liens d'amitié qui existaient entre nous et, si mes souvenirs
+d'enfance avaient été froissés en retrouvant le cardinal Maury, je fus
+en revanche enchantée de son collègue. Mon opposition au régime
+impérial était certainement fort entachée d'esprit de parti, cependant
+j'ai toujours été accessible aux raisonnements qui portaient un
+caractère d'impartialité. Et j'étais touchée et édifiée de voir le
+cardinal Consalvi, dans sa position d'homme persécuté, parler avec
+tant de douceur, se lamenter des violences où il se trouvait entraîné
+et chercher de si bonne foi les moyens de les éviter.
+
+Il eut plusieurs conférences avec le ministre des cultes; il offrait
+des tempéraments dont j'ai oublié les détails et qu'il nous racontait
+heure par heure, mais l'Empereur ne voulait entendre à aucun. Le
+public resta persuadé que l'absence des cardinaux tenait uniquement à
+ce qu'ils n'admettaient pas le divorce; je crois que c'est une erreur.
+
+Je n'assistai pas plus aux fêtes du mariage que je n'avais fait à
+celles du couronnement. Je faisais honneur à mes répugnances
+politiques de ce peu de curiosité, mais j'ai découvert depuis que ma
+paresse y avait la plus grande part. Je trouve que la peine qu'il faut
+se donner surpasse de beaucoup le plaisir qu'on aurait, et le récit
+des fêtes suffit complètement à ma satisfaction; je le lis le
+lendemain dans mon fauteuil en me réjouissant d'avoir échappé à la
+fatigue.
+
+Je ne vis que les illuminations; ce sont sans comparaison les plus
+belles que je me rappelle. L'Empereur, auquel les grandes idées ne
+manquaient guère, eut celle de faire construire en toile le grand arc
+de l'Étoile tel qu'il existe aujourd'hui, et ce monument improvisé fit
+un effet surprenant. Je crois que c'est le premier exemple de cette
+sage pensée, adoptée maintenant, d'essayer l'effet des constructions
+avant de les établir définitivement. L'arc de l'Étoile obtint les
+suffrages qu'il méritait.
+
+Mon oncle, l'évêque de Nancy, assista au Concile des évêques de France
+réunis à Paris, à l'effet de statuer sur les différends existants avec
+le Pape, et qui n'eut aucun résultat. Mon oncle y tint une conduite
+fort épiscopale mais pourtant assez gouvernementale pour que
+l'Empereur en fût très content. Il lui donna une triste marque de sa
+satisfaction, quelque temps après, en le nommant archevêque de
+Florence.
+
+Il avait fait beaucoup de bien à Nancy; il y jouissait de la plus
+haute considération et il s'y plaisait extrêmement. Abandonner une
+telle résidence, où il était établi régulièrement et canoniquement,
+pour aller prendre violente possession, malgré le clergé et le Pape,
+d'un diocèse italien était une lourde calamité et attirait sur sa tête
+ces haines cléricales qui ne pardonnent jamais.
+
+Il arriva à Paris désespéré; mon père, qui l'aimait tendrement, entra
+complètement dans sa situation. Ils en causèrent longuement et, après
+avoir pesé les inconvénients entre déplaire à l'Empereur et rompre
+avec les gens de sa robe, ils conclurent qu'il ne fallait pas assumer
+seul cette responsabilité. L'évêque de Nantes, du Voisin, et
+l'archevêque de Tours, Barral, avaient été promus à des sièges
+importants en Italie qui se trouvaient dans le même prédicament que
+celui de Florence. Mon oncle décida que l'acceptation de l'archevêque
+de Tours ne suffisait pas, mais que celle de l'évêque de Nantes
+entraînerait la sienne.
+
+Monsieur du Voisin passait pour habile théologien, et il était le
+prélat le plus considéré de toute l'Église gallicane. Mon père
+approuva ce parti; mon oncle, après l'avoir annoncé au ministre des
+cultes, alla faire sa cour à l'Empereur qui le reçut très bien. Les
+trois prélats désignés se réunirent plusieurs fois. Mon oncle logeait
+avec nous. Il nous raconta un matin que l'évêque de Nantes venait de
+partir pour Nantes, après un refus formel; qu'en conséquence, il
+allait se rendre à Saint-Cloud avec le ministre des cultes pour y
+porter son propre refus. Monsieur de Barral n'avait encore aucune
+décision arrêtée.
+
+L'évêque donna l'ordre de charger sa voiture de voyage pour retourner
+le lendemain à Nancy. Il resta longtemps à causer avec mon père et
+moi, récapitulant toutes les excellentes raisons qui rendaient le
+parti qu'il avait pris irrévocable. Il revint tard; à dîner, on parla
+de chapeaux de paille, l'évêque me dit avec un sourire forcé:
+
+«Ma petite, j'espère que vous me chargerez de vos commissions, je
+crois que c'est en Toscane qu'on fait les plus beaux.»
+
+Mon père et moi échangeâmes un regard de surprise. L'évêque prit, en
+effet, le lendemain de grand matin la route de Nancy, mais c'était
+pour y faire ses paquets et se rendre à Florence. Nous évitâmes de
+concert toute explication. Quand un homme de talent et de conscience
+agit ainsi contre son propre jugement et que le parti est pris, il n'y
+a rien à dire. Je n'en ai jamais su davantage. L'Empereur l'avait-il
+intimidé ou séduit? Je l'ignore, ni l'un ni l'autre n'étaient faciles
+avec un homme dont l'esprit était aussi distingué que la haute raison.
+Le fait s'est passé précisément comme je le raconte.
+
+Au retour de Florence, en 1814, la décision prise avait trop mal
+réussi pour qu'il fût opportun de revenir sur le passé. Elle a
+éventuellement causé la mort de mon oncle, car les haines du parti
+émigré et de l'esprit prêtre se sont réunies dans toute leur âcreté
+pour semer d'amertume le reste de sa vie. Et, malgré la haute
+considération dont il jouissait à Nancy où il retourna, elles ont tiré
+assez de fiel de ce malheureux séjour à Florence pour le tourmenter à
+un tel point que sa santé y a succombé. S'il était resté à Nancy,
+aucune des tribulations qu'on lui a suscitées n'aurait pu avoir lieu,
+et il aurait trouvé dans les papes des protecteurs au lieu
+d'antagonistes offensés et voulant se venger. Mais résister à la
+volonté de l'Empereur, quelque bon motif qu'on eût, semblait dans ce
+temps une espèce de démence; lui-même cherchait à établir cette
+pensée.
+
+Alexis de Noailles reçut un brevet de sous-lieutenant pour se rendre
+à l'armée; il déclara que sa volonté était de ne point servir; on
+insista, il résista. On l'arrêta, on le traîna en prison, il résista
+encore. L'Empereur avait bonne envie de l'envoyer à Charenton. On
+obtint à grand'peine qu'il restât à Vincennes. Enfin, ne pouvant
+vaincre son opposition et craignant peut-être que cette folie ne
+devînt contagieuse, l'Empereur le fit relâcher en lui ordonnant de
+quitter l'empire où il ne voulait pas de ce _conspirateur de
+sacristie_. Et, content de l'affubler de ce sobriquet ironique, il lui
+ouvrit les portes de la prison en lui fermant celles de la patrie.
+C'est la seule personne qui, à ma connaissance, ait résisté à
+l'Empereur, comme madame de Chevreuse est la seule qui ait été forcée
+de prendre une place à la Cour impériale.
+
+Alexis de Noailles n'avait pas été le seul à recevoir un brevet de
+sous-lieutenant; il y en avait eu une douzaine d'envoyés, en même
+temps, aux jeunes gens dont les familles faisaient le plus de tapage
+de leur opposition. Ils avaient été expédiés à la suite d'un bal
+costumé donné par madame du Cayla, où l'on déploya assez de
+magnificence pour que le bruit en parvînt aux oreilles de l'Empereur.
+Il voulait bien que les personnes en dehors de son gouvernement
+végétassent en paix et en tranquillité, mais, dès qu'on cherchait à se
+faire remarquer en quelque genre que ce fût, il fallait qu'on se
+rattachât à son gouvernement; il n'admettait aucune distinction qui
+n'émanât de lui.
+
+Au reste, il jugea bien en cette circonstance car, à l'exception
+d'Alexis, tous ces sous-lieutenants, violemment improvisés, devinrent
+de fort zélés soutiens de la couronne impériale. Je ne sais si déjà, à
+cette époque, madame du Cayla était avec le duc de Rovigo dans les
+liaisons intimes que la prodigieuse ressemblance de son fils a
+constatées.
+
+Depuis qu'elle s'est donnée en spectacle au public par ses relations
+avec Louis XVIII, mille histoires scandaleuses ont surgi sur son
+compte. Je n'en avais jamais entendu parler; elle était aussi agréable
+qu'on le peut être avec un teint horriblement gâté, assez spirituelle,
+fort désireuse de plaire. Elle vivait mal avec un mari plus que
+bizarre, mais était pleine de tendresse et de soins pour sa belle-mère
+dont elle était adorée.
+
+Si j'avais été interrogée sur son compte à cette époque, je l'aurais
+représentée comme une jeune femme d'une très bonne conduite, même un
+peu prude et affichant une grande piété. Je me souviens qu'une fois où
+elle avait dansé dans un quadrille le mardi gras, elle se fit
+remplacer pour le répéter le samedi suivant quoique les sept autres
+femmes ne fissent aucune difficulté d'y reparaître.
+
+Madame du Cayla soignait extrêmement les vieilles dames de la société
+de sa belle-mère et les évêques ou gens de la petite Église. Nous
+croyions qu'elle suivait son goût; elle a prouvé depuis que l'esprit
+d'intrigue et le besoin de se faire prôner l'inspiraient. Elle ne
+manquait jamais de faire maigre et de jeûner avec ostentation, ce qui
+était beaucoup plus remarquable sous l'Empire que sous la
+Restauration. Peu de gens alors affichaient des pratiques extérieures,
+et on continuait les bals sans scrupule pendant les deux premières
+semaines du carême, mais on n'aurait pas passé la mi-carême.
+
+Je me souviens que le comte de Palfy ayant eu la mauvaise pensée de
+donner un bal le vendredi saint, deux femmes seulement, même de la
+Cour impériale, s'y rendirent.
+
+Ceci ramène ma pensée à la conversion de Jules de Polignac. Je n'ai
+jamais pu croire à la sincérité de sa dévotion et voici sur quoi se
+fonde mon incrédulité.
+
+Il y avait à Lyon une riche héritière dont la mère était sous
+l'influence des prêtres de la petite Église: on appelait ainsi les
+opposants au Concordat. Le mariage de cette jeune fille fut arrangé
+par eux avec Alexis de Noailles, alors le coryphée de cette secte. Il
+se rendit à Lyon pour le conclure et, en une semaine, réussit à
+déplaire si complètement à la fille et à la mère que le mariage fut
+rompu.
+
+Jules de Polignac, retenu à Vincennes par la grâce spéciale de
+l'Empereur, car il n'avait été condamné qu'à trois années de prison
+expirées depuis longtemps, se flattait que la clémence impériale se
+lasserait de cette arbitraire aggravation de peine, et il avait
+l'espoir de sortir de prison. Adrien de Montmorency soignait fort
+amicalement les prisonniers de Vincennes.
+
+On parlait un soir chez moi de la rupture du mariage d'Alexis de
+Noailles:
+
+«Pardi, dit Adrien, je viens de le raconter à Jules. Je lui ai dit
+que, s'il était aussi bon catholique que royaliste, il serait bien
+aisé d'arranger ce mariage pour lui. L'auréole de Vincennes déciderait
+tout de suite en sa faveur.»
+
+Huit jours ne s'étaient pas écoulés que nous apprîmes que Jules
+tournait à la dévotion de la manière la plus édifiante. Les
+distractions très peu orthodoxes qu'il avait recherchées jusque-là
+furent repoussées, ses intimités changées. Enfin il s'établit une
+révolution si complète dans ses sentiments et dans ses habitudes que
+le directeur, qu'il avait choisi parmi les prêtres les plus en
+évidence de la petite Église, put mander à ses coreligionnaires de
+Lyon que monsieur Jules de Polignac était l'homme suivant leur coeur.
+Les négociations pour le mariage furent entamées et assez avancées
+pour faire croire à leur succès dès qu'il sortirait de Vincennes; mais
+l'Empereur arriva à la traverse et par autorité fit épouser la riche
+héritière à monsieur de Marbeuf.
+
+Ce fut dans ce temps qu'il lui prit la fantaisie de marier à son choix
+toutes les filles qui avaient au-dessus de cinquante mille francs de
+rente. Cette inquisition de famille n'a pas peu contribué à
+l'impopularité où il a fini par atteindre. Il admettait cependant la
+résistance. Les d'Aligre en sont un exemple. Monsieur d'Aligre était
+chambellan; l'Empereur lui fit demander sa fille pour monsieur de
+Caulaincourt; il feignit d'accepter avec joie. Mais, peu de jours
+après, il vint dire, avec l'air de l'affliction, que mademoiselle
+d'Aligre avait une répugnance invincible à la personne du duc de
+Vicence.
+
+L'Empereur n'insista pas. Monsieur d'Aligre se crut sauvé, mais,
+apprenant peu de temps après que monsieur de Faudoas, le frère de la
+duchesse de Rovigo, allait lui être proposé pour gendre, il bâcla en
+huit jours de temps le mariage de sa fille avec monsieur de Pomereu,
+sous prétexte qu'elle lui donnait la préférence sur tous les
+prétendants. L'Empereur bouda un peu monsieur d'Aligre, mais celui-ci,
+n'ayant rien à en attendre, se sentait plus indépendant que beaucoup
+d'autres.
+
+Quant à Jules, il conserva son odeur de sainteté qu'il ne put
+exploiter qu'à la Restauration. Il est resté prisonnier jusqu'en
+1814.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ Esprit des émigrés rentrés. -- L'Empereur et le roi de Rome. --
+ Les idéalistes. -- Monsieur de Chateaubriand. -- Les _Madames_.
+ -- La duchesse de Lévis. -- La duchesse de Duras. -- La duchesse
+ de Châtillon. -- Le comte et la comtesse de Ségur.
+
+
+Je ne puis jamais me rappeler sans honte les voeux antinationaux que
+nous formions et la coupable joie avec laquelle l'esprit de parti nous
+faisait accueillir les revers de nos armées. J'ai lu depuis le
+portrait que Machiavel fait des _Fuori inciti_, et c'est la rougeur
+sur le front que j'ai dû en avouer la ressemblance. Les émigrés de
+tous les temps et de tous les pays devraient en faire leur manuel; ce
+miroir les ferait reculer devant leur propre image. Sans doute, nos
+sentiments n'étaient pas communs à la majorité du pays, mais je crois
+que les masses étaient devenues profondément indifférentes aux succès
+militaires.
+
+Lorsque le canon nous annonçait le gain de quelque brillante bataille,
+un petit nombre de personnes s'en affligeait, un nombre un peu plus
+grand s'en réjouissait, mais la population y restait presque
+insensible. Elle était rassasiée de gloire et elle savait que de
+nouveaux succès entraînaient de nouveaux efforts. Une bataille gagnée
+était l'annonce d'une conscription, et la prise de Vienne n'était que
+l'avant-coureur d'une marche sur Varsovie ou sur Presbourg.
+D'ailleurs, on avait peu de foi à l'exactitude des bulletins, et leur
+apparition n'excitait guère d'enthousiasme. L'Empereur était toujours
+accueilli beaucoup plus froidement à Paris que dans toutes les autres
+villes.
+
+Pour rendre hommage à la vérité, je dois dire cependant que, le jour
+où le vingt-sixième coup de canon annonça que l'Impératrice était
+accouchée d'un garçon, il y eut dans toute la ville un long cri de
+joie qui partit comme par un mouvement électrique. Tout le monde
+s'était mis aux fenêtres ou sur les portes; pour compter les
+vingt-cinq premiers, le silence était grand, le vingt-sixième amena
+une explosion. C'était le complément du bonheur de l'Empereur, et on
+aime toujours ce qui est complet. Je ne voudrais pas répondre que les
+plus opposants n'aient pas ressenti en ce moment un peu d'émotion.
+
+Nous inventâmes une fable sur la naissance de cet enfant qu'on voulut
+croire supposé. Cela n'avait pas le sens commun. L'Empereur l'aimait
+passionnément et, dès que le petit roi put distinguer quelqu'un, il
+préféra son père à tout. Peut-être l'amour paternel l'aurait porté à
+être plus avare du sang des hommes.
+
+J'ai entendu raconter à monsieur de Fontanes qu'un jour où il
+assistait au déjeuner de l'Empereur, le roi de Rome jouait autour de
+la table; son père le suivait des yeux avec une vive tendresse,
+l'enfant fit une chute, se blessa légèrement, il y eut grand émoi. Le
+calme se rétablit, l'Empereur tomba dans une sombre rêverie, puis
+l'exprimant tout haut sans s'adresser directement à personne:
+
+«J'ai vu, dit-il, le même boulet de canon en emporter vingt d'une
+file.»
+
+Et il reprit avec monsieur de Fontanes l'affaire dont sa pensée
+venait d'être distraite par des réflexions dont on suit facilement le
+cours. Au reste, les mécomptes commençaient pour lui et contribuèrent
+peut-être à ces retours philanthropiques.
+
+Je n'en finirais pas si je voulais raconter tous les on dit sur
+l'Empereur mais, comme ils ne m'arrivaient qu'à travers le prisme de
+l'opposition, je m'en méfie moi-même. Si ce prisme montrait pourtant
+les objets sous de fausses couleurs, du moins il les grandissait, car
+j'ai été étonnée de trouver combien les hommes, qui semblaient à nos
+yeux devoir être aussi grands que les actions auxquelles Napoléon les
+employait, se sont trouvés médiocres et petits quand il a cessé de les
+soutenir. Un de ses plus grands talents était de découvrir de son
+regard d'aigle la spécialité de chacun, de l'y appliquer et, par là,
+d'en tirer tout le parti possible.
+
+Les seules personnes contre lesquelles il eût une répugnance
+invincible, c'étaient les véritables libéraux, ceux qu'il appelait les
+_idéalistes_. Quand une fois un homme était affublé par lui de ce
+sobriquet, il n'y avait plus à en revenir; il l'aurait volontiers
+envoyé à Charenton et le regardait comme un fléau social. Hélas! nous
+forcera-t-on à convenir que le génie gouvernemental de Bonaparte
+l'inspirait juste et que ces esprits rêveurs du bonheur des nations,
+fort respectables sans doute, ne sont point applicables, qu'ils ne
+servent qu'à exciter les passions de la multitude en les flattant et à
+amener la désorganisation de la société? Je ne le pensais pas alors,
+et la répugnance de l'Empereur pour les _idéalistes_, dont j'aurais
+volontiers fait mes oracles, me paraissait un grand tort.
+
+Au nombre de ces _idéalistes_, il rangeait monsieur de Chateaubriand.
+C'était une erreur. Monsieur de Chateaubriand n'a aucune faiblesse
+pour le genre humain; il ne s'est jamais occupé que de lui-même et de
+se faire un piédestal d'où il puisse dominer sur son siècle. Cette
+place était difficile à prendre à côté de Napoléon, mais il y a
+incessamment travaillé. Ses mémoires révèleront au monde à quel point,
+avec quelle persévérance et quel espoir de succès. Il y a réussi en ce
+sens qu'il s'est toujours fait une petite atmosphère à part dont il a
+été le soleil. Dès qu'il en sort, il est saisi de l'air extérieur
+d'une façon si pénible qu'il devient d'une maussaderie insupportable;
+mais, tant qu'il y reste plongé, on ne saurait être meilleur, plus
+aimable et distribuer ses rayons avec plus de grâce. J'ai un véritable
+goût pour le Chateaubriand de cette situation, l'autre est odieux.
+
+S'il s'était borné à être auteur, ainsi que sa nature si éminemment
+artiste l'y poussait, à part quelques amertumes nées des critiques de
+ses ouvrages, on n'aurait connu de lui que ses bonnes et aimables
+tendances. Mais l'ambition d'être un homme d'État l'a entraîné dans
+d'autres régions où ses prétentions mal accueillies ont développé en
+lui une foule de mauvaises passions et jeté sur son style des flots de
+bile qui rendront la plupart de ses écrits inlisibles lorsque le temps
+lui aura préparé des lecteurs impartiaux.
+
+Monsieur de Chateaubriand a éminemment le tact des dispositions du
+moment. Il devine l'instinct du public et le caresse si bien
+qu'écrivain de parti il a pourtant réussi à être populaire. Il lui est
+fort égal pour cela de changer du tout au tout, d'encenser ce qu'il a
+honni, de honnir ce qu'il a encensé. Il a deux ou trois principes
+qu'il habille selon les circonstances, de façon à les rendre presque
+méconnaissables, mais avec lesquels il se tire de toutes les
+difficultés et prétend être toujours profondément conséquent. Cela lui
+est d'autant plus facile que son esprit, qui va jusqu'au génie, n'est
+gêné par aucune de ces considérations morales qui pourraient arrêter.
+Il n'a foi en rien au monde qu'en son talent, mais aussi c'est un
+autel devant lequel il est dans une prosternation perpétuelle. En
+parlant de la Restauration et de la révolution de 1830, si je conduis
+ces notes jusque-là, j'aurai souvent occasion de le trouver sur mon
+chemin.
+
+Pendant l'Empire, il ne m'apparaissait que comme un homme de génie et
+de conscience, persécuté parce qu'il se refusait à encenser le
+despotisme, et pour avoir donné sa démission de ministre en Valais à
+l'occasion de la mort du duc d'Enghien.
+
+_Le Génie du Christianisme, l'Itinéraire à Jérusalem_, le poème des
+_Martyrs_, récemment publiés, justifiaient notre admiration. Je
+trouvais bien l'enthousiasme de quelques dames un peu exagéré, mais
+pourtant je m'y associais jusqu'à un certain point. Je me rappelle une
+lecture des _Abencérages_ faite chez madame de Ségur. Il lisait de la
+voix la plus touchante et la plus émue, avec cette foi qu'il a pour
+tout ce qui émane de lui. Il entrait dans les sentiments de ses
+personnages au point que les larmes tombaient sur le papier; nous
+avions partagé cette vive impression et j'étais véritablement sous le
+charme. La lecture finie on apporta du thé:
+
+«Monsieur de Chateaubriand voulez-vous du thé?
+
+«--Je vous en demanderai.»
+
+Aussitôt un écho se répandit dans le salon:
+
+«Ma chère il veut du thé.
+
+«--Il va prendre du thé.
+
+«--Donnez-lui du thé.
+
+«--Il demande du thé!»
+
+Et dix dames se mirent en mouvement pour servir l'Idole. C'était la
+première fois que j'assistais à pareil spectacle et il me sembla si
+ridicule que je me promis de n'y jamais jouer de rôle. Aussi, quoique
+j'aie été dans des relations assez constantes avec monsieur de
+Chateaubriand, je n'ai point été enrôlée dans la compagnie de _ses
+madames_, comme les appelait madame de Chateaubriand, et ne suis
+jamais arrivée à l'intimité, car il n'y admet que les véritables
+adoratrices.
+
+Lorsqu'en 1812 nous quittâmes Beauregard pour nous installer à
+Châtenay, monsieur et madame de Chateaubriand étaient établis à la
+Vallée-aux-Loups, à dix minutes de chez moi. L'habitation créée par
+lui était charmante et il l'aimait extrêmement. Nous voisinions
+beaucoup; nous le trouvions souvent écrivant sur le coin d'une table
+du salon avec une plume à moitié écrasée, entrant difficilement dans
+le goulot d'une mauvaise fiole qui contenait son encre. Il faisait un
+cri de joie en nous voyant passer devant sa fenêtre, fourrait ses
+papiers sous le coussin d'une vieille bergère qui lui servait de
+portefeuille et de secrétaire et, d'un bond, arrivait au-devant de
+nous avec la gaieté d'un écolier émancipé de classe.
+
+Il était alors parfaitement aimable. Je n'en dirai pas autant de
+madame de Chateaubriand; elle a beaucoup d'esprit, mais elle l'emploie
+à extraire de tout de l'aigre et de l'amer. Elle a été bien nuisible à
+son mari, en l'excitant sans cesse à l'irritation et en lui rendant
+son intérieur insupportable. Il a toujours eu de grands égards pour
+elle sans pouvoir obtenir la paix du coin du feu.
+
+J'ai dit qu'elle avait de l'esprit, cela est incontestable. Cependant
+(et il faut l'avoir vu pour se le persuader) son orgueil bourgeois est
+blessé de la réputation littéraire de monsieur de Chateaubriand; il
+lui semble que c'est déroger; et, pendant la Restauration, elle
+voulait, avec la plus extravagante passion, des titres et des places
+de Cour pour compenser ces vulgaires succès. Elle affichait hautement
+la prétention de n'avoir jamais lu une ligne de ce que son mari avait
+fait publier; mais, comme elle lui dit sans cesse qu'un pays qui a la
+gloire de le posséder et qui ne se fait pas gouverner par lui est un
+pays maudit et qu'elle le lui prouve par certains passages de
+_l'Apocalypse_ dont elle a fait l'étude la plus approfondie, il lui
+pardonne le dédain pour son mérite en faveur du dévouement à ses
+prétentions.
+
+Ce que ce ménage a englouti d'argent, sans avoir jamais eu l'apparence
+d'un état, serait une nouvelle preuve entre mille des inconvénients du
+désordre. Au reste, monsieur de Chateaubriand convient lui-même que
+rien ne lui paraît insipide comme de vivre d'un revenu régulier quel
+qu'il soit.
+
+Il veut toucher des capitaux, les gaspiller, sentir la pénurie, avoir
+des dettes, se faire nommer ambassadeur, dissiper en fantaisies les
+appointements destinés à défrayer sa maison, quitter sa place et se
+trouver plus gêné, plus endetté que jamais, abandonner une situation
+où il a vingt-cinq chevaux dans son écurie et avoir le plaisir de
+refuser une invitation à dîner sous prétexte qu'il n'a pas de quoi
+payer un fiacre pour l'y mener, enfin éprouver des sensations variées
+pour se _désennuyer_, car, au bout du compte, c'est là le but et le
+grand secret de sa vie.
+
+Malgré ce chaos d'existence auquel monsieur de Chateaubriand associe,
+sans ressentir le moindre scrupule, les personnes qui lui sont
+dévouées, il est d'un commerce agréable et facile. Hormis qu'il
+bouleverse votre vie, il est disposé à la rendre fort douce. De temps
+en temps même, il lui prend des velléités de faire des sacrifices aux
+personnes qui l'aiment, mais c'est trop contre sa nature pour qu'il y
+tienne longtemps.
+
+Ainsi, après s'être laissé suivre à Rome par madame de Beaumont,
+quoique cela l'importunât, il l'y a tracassée et elle y est morte
+presque isolée. Ainsi, après avoir changé toute sa vie, s'être jeté
+dans le monde pour y faire rentrer madame de Z..., il l'a vue devenir
+folle sans lui donner un soupir. Ainsi il a à peine consenti à tracer
+un article bien froid dans une gazette pour honorer les cendres de
+madame de Duras qui, pendant douze ans, n'avait vécu que pour lui.
+
+Je pourrais ajouter bien des noms à cette liste, car Monsieur de
+Chateaubriand a toujours eu la plus grande facilité à se laisser
+adorer sans se mettre en peine des chagrins qu'il doit causer. De
+toutes ses amies, celle qui a tenu le plus de place dans son coeur
+est, je crois, madame C....., de X....., devenue duchesse de Z......
+L'histoire de cette pauvre femme se rattache aux moeurs qui existaient
+avant la Révolution et que, dans les derniers temps, on aurait voulu
+nous faire regretter.
+
+Mademoiselle de Y....., aussi charmante et aussi accomplie qu'on
+puisse imaginer une jeune personne, épousa en 1790, grâce à l'immense
+fortune à laquelle elle était destinée, C..... de X....., fils aîné du
+prince de ***. Sans avoir la distinction d'esprit de sa femme, il n'en
+manquait pas, était parfaitement beau et encore plus à la mode. Le
+nouveau ménage fit sensation lors de sa présentation aux Tuileries,
+malgré la gravité des événements à cette époque.
+
+Bientôt les orages révolutionnaires les séparèrent, Monsieur de X....
+émigra; sa femme, grosse, resta dans sa famille dont incessamment elle
+partagea les malheurs. Elle l'accompagna dans les prisons où elle fut
+l'ange tutélaire de ses parents, entre autres de la vieille maréchale
+de Z....., la grand'mère de son mari. Elle la servit comme une fille
+et comme une servante jusqu'au jour où l'échafaud l'arracha à ses
+soins. Elle vit périr son propre père et consola sa mère, enfin elle
+réunit sur sa tête l'admiration et la vénération de toutes les
+personnes renfermées avec elle.
+
+Dès que les prisons s'ouvrirent, son premier voeu fut d'aller
+rejoindre son jeune mari pour lequel elle ressentait l'amour le plus
+tendre. Quitter la France n'était pas chose facile; cependant, à force
+de courage et d'intelligence, elle parvint à se faire jeter par un
+bateau sur la plage d'Angleterre. Sa fille, confiée à un patron
+américain, l'y avait précédée de quelques heures. Ayant cette enfant
+dans ses bras, elle vint heurter à la porte de son mari.
+
+C...... de X....., était alors attaché par l'empire de la mode au char
+de madame Fitzherbert. Elle avait au moins quarante-cinq ans, mais le
+plaisir d'être le rival du prince de Galles, qui n'en dissimulait pas
+son mécontentement, la parait de tous les charmes aux yeux de monsieur
+de X....., et il vit arriver sa gracieuse compagne avec une vive
+impatience. Sous prétexte d'économie, il s'empressa de la conduire
+dans une petite chaumière au nord de l'Angleterre. Elle ne s'en
+plaignit pas tant qu'il l'habita avec elle. Mais bientôt des affaires
+l'appelèrent à Londres; ses séjours y devinrent fréquents, s'y
+prolongèrent, enfin il s'y établit.
+
+Il était intimement lié avec monsieur du L.... de V....., jeune homme
+beaucoup moins beau, mais infiniment plus aimable et plus agréable que
+monsieur de X...... Il lui montrait, en se plaignant de l'ennui
+qu'elles lui causaient, les lettres tendres et tristes de sa jeune
+femme. Monsieur du L..... lui reprochait l'abandon où il la laissait,
+ajoutant qu'il mériterait bien qu'il lui arrivât malheur:
+
+«Tu appelles cela malheur; le plus beau jour de ma vie serait celui où
+je me verrais débarrassé de ses doléances.»
+
+Monsieur du L..... finit par offrir à C...... de X...... de chercher à
+le délivrer de l'amour de sa femme. Ce dévouement fut accepté avec
+transport. Les deux amis se rendirent ensemble à la chaumière; peu de
+jours après C... de X... partit laissant monsieur du L... passer tout
+seul auprès d'une femme de vingt ans, triste et délaissée, les longues
+journées de l'hiver.
+
+Elle était aussi aimable que jolie, pleine de talents et d'esprit.
+Monsieur du L..., qui avait déjà la tête montée par ses lettres, en
+devint passionnément amoureux et n'eut pas de peine à jouer le rôle
+auquel il s'était engagé. Il avertit soigneusement le mari de ses
+progrès et, au bout de plusieurs mois, de son succès. Celui-ci annonça
+alors le projet d'une visite aux deux solitaires. Madame de X...,
+réveillée du doux rêve où elle s'abandonnait par la pensée de voir
+arriver l'époux qu'elle avait offensé, se livra à une douleur
+immodérée. Monsieur du L... essaya vainement de la calmer; enfin il se
+décida à lui raconter le pacte immoral à l'aide duquel il avait réussi
+et lui apporta en preuve sa correspondance.
+
+Madame de X... avait encore à cette époque l'âme noble et pure; elle
+se sentit révoltée d'avoir été trahie d'une façon si odieuse, elle
+resta anéantie sous cette horrible révélation. Dès le lendemain, elle
+prit avec son enfant la route de Yarmouth, annonçant qu'elle
+retournait chercher un asile dans les bras de sa mère. Son mari fut
+enchanté d'en être débarrassé. Monsieur du L... courut après elle, la
+rattrapa avant qu'elle fût embarquée, l'apaisa, l'accompagna et obtint
+son pardon. Mais l'illusion de l'amour était détruite pour elle.
+Monsieur du L... a été puni de sa coupable transaction par un
+sentiment vrai et passionné qui, depuis lors, a fait le malheur de sa
+vie.
+
+Madame de X..., l'imagination salie et le coeur froissé par la
+conduite de deux hommes qu'elle avait aimés, arriva à Paris au moment
+des saturnales du Directoire et n'y prit qu'une part trop active.
+Elle-même a pris la peine de la rédiger en ce peu de mots:
+
+«Je suis bien malheureuse; aussitôt que j'en aime un, il s'en trouve
+un autre qui me plaît davantage.» Ses choix furent aussi honteux par
+leur qualité que par leur nombre. Elle était tombée dans un tel
+désordre que son attachement pour monsieur de Chateaubriand fut
+presque une réhabilitation.
+
+Cette liaison était dans toute sa vivacité lorsque monsieur de
+Chateaubriand partit pour la Terre Sainte; les deux amants se
+donnèrent rendez-vous à la fontaine des Lions de l'Alhambra. Madame de
+X..., n'avait garde de manquer une entrevue si romanesque. Elle s'y
+trouva au jour indiqué. Pendant l'absence de monsieur de
+Chateaubriand, elle avait laissé tromper ses inquiétudes par les soins
+assidus du colonel L..... Tandis qu'elle attendait le pèlerin de
+Jérusalem à Grenade, elle y apprit la mort du colonel. De sorte que,
+lorsque monsieur de Chateaubriand arriva, préparant des excuses pour
+son retard et des hymnes sur l'exactitude de sa bien-aimée..., il
+trouva une femme en longs habits de deuil et pleurant avec un extrême
+désespoir la mort d'un rival heureux en son absence. Tout le voyage en
+Espagne se passa de cette façon, monsieur de Chateaubriand mêlant le
+rôle de consolateur à celui d'adorateur.
+
+Il place à cette époque son refroidissement pour madame de X....
+Toutefois, leur liaison dura encore longtemps.
+
+La publication de l'_Itinéraire_ donna un nouveau lustre au talent
+populaire de monsieur de Chateaubriand et augmenta le désir que
+plusieurs personnes avaient de le voir. Il en profita pour replacer
+madame de X... dans une meilleure situation. Il établit que, par elle
+seule, on arriverait à lui et fit trêve à sa sauvagerie. Il faut lui
+en tenir compte, car c'était uniquement dans l'intérêt de madame de
+X.... On lui rendit des soins pour attirer monsieur de Chateaubriand.
+Comme elle était charmante dès qu'on se mettait en rapport avec elle,
+elle plaisait par son propre mérite.
+
+Elle fut un instant dans l'intimité d'une coterie, composée de
+mesdames de Duras, de Bérenger, de Lévis, etc. Mais, bientôt,
+elle-même s'en ennuya; elle s'en retira volontairement et rentra dans
+l'intérieur de son cabinet où des occupations sérieuses se mêlaient à
+des talents de premier ordre pour employer son temps. Elle vécut de
+cette sorte jusqu'à la Restauration. Nous la vîmes, à cette époque, se
+précipiter dans le tourbillon du monde; couverte d'atours couleur de
+roses, elle dansa à un grand bal. Son mari, qui n'avait jamais cessé
+de la voir, négocia une réconciliation avec elle. Elle prit le titre
+de duchesse de Z....
+
+On lui proposa un appartement à l'hôtel de X...; on parlait même d'une
+grossesse qui donnait l'espoir d'un frère à sa fille mariée depuis
+plusieurs années. Chacun remarquait les manières bizarres de madame de
+Z.... Les Cents-Jours arrivèrent; la terreur s'empara d'elle, son
+étrangeté augmenta. On chercha pendant quelques mois à la dissimuler,
+il fallut enfin la reconnaître et la séquestrer. À l'époque où
+j'écris, elle est depuis vingt ans renfermée et n'a jamais recouvré la
+raison. Tel a été le sort d'une des personnes les plus heureusement
+douées que la nature ait jamais formées. Je ne puis m'empêcher de
+croire qu'elle valait mieux que la vie qu'elle a menée.
+
+Sans ce fatal voyage d'Angleterre qui l'a rendue toute blessée, toute
+désillusionnée aux désordres de Paris pendant le temps du Directoire,
+peut-être n'aurait-elle pas suivi une aussi mauvaise voie. J'ai lieu
+de penser que son mari a plus d'une fois regretté sa propre conduite,
+et le sacrifice qu'il avait fait à ce faux dieu de la galanterie qui
+régnait encore à l'époque où il est entré dans le monde. Il n'a pu se
+dissimuler qu'il était le premier auteur des torts de sa femme.
+Monsieur de Chateaubriand avait certainement conçu la pensée de la
+relever à ses propres yeux et à ceux du monde. Mais il est incapable
+de s'occuper avec persévérance du sort d'un autre; il est trop absorbé
+par la préoccupation de lui-même.
+
+C'est lorsque madame de X... rentra dans sa retraite que se forma
+décidément le corps des _madames_. Les principales étaient les
+duchesses de Duras, de Lévis, et madame de Bérenger; le reste ne vaut
+pas l'honneur d'être nommé. Ces trois dames avaient chacune leur
+heure; monsieur de Chateaubriand était reçu à huis clos, et Dieu sait
+quelle vie on lui faisait quand il donnait à l'une d'elles
+quelques-unes des minutes destinées à l'autre.
+
+Elles étaient tellement enorgueillies de leur succès que leur portier
+avait ordre de tenir leur porte close en avertissant que c'était
+l'heure de monsieur de Chateaubriand, et on assure que la consigne
+était souvent prolongée pour se donner meilleur air. Ces dames se
+faisaient entre elles des scènes qui servaient à divertir la galerie;
+mais, chaque soir, toutes reprenaient leur bonne humeur et s'en
+allaient faire la cour la plus assidue à madame de Chateaubriand
+qu'elles comblaient de soins et de prévenances.
+
+Un jour où elle était un peu enrhumée, elle prétendait avoir reçu cinq
+bouillons pectoraux dans la même matinée, accompagnés des plus
+charmants billets dont elle faisait l'exhibition en se moquant de ces
+dames très drôlement, mais, au fond, sans aucun mécontentement, car
+ces hommages de fort grandes dames ne lui déplaisaient pas.
+
+On dit que madame de Lévis obtint des succès assez complets; madame
+de Duras en périssait de jalousie; madame de Bérenger en prit son
+parti en s'entourant d'autres illustrations. Les _madames_ du second
+ordre ne portaient pas leurs prétentions si haut. Les personnes
+admises à la familiarité de madame de Lévis la trouvaient aimable et
+jolie: elle était laide et maussade vue à une distance que je ne me
+suis jamais sentie tentée de franchir.
+
+Madame de Duras était fille de monsieur de Kersaint, le conventionnel.
+Sa mère et elle avaient passé dans leur habitation de la Martinique
+les années de la tourmente révolutionnaire. En amenant à Londres une
+grande fille de vingt-deux ans, point jolie, madame de Kersaint trouva
+son mariage à peu près convenu d'avance avec le duc de Duras, réduit à
+un état de pénurie qui le mettait dans la dépendance, assez durement
+imposée, du prince de Poix son oncle. La fortune de mademoiselle de
+Kersaint, sans être très considérable, se trouvait fort à la
+convenance de monsieur de Duras. À peine débarquée il l'épousa, et
+elle l'adora pendant longtemps.
+
+Monsieur de Duras était premier gentilhomme de la chambre du Roi; le
+service se faisait par années et, pendant les commencements de
+l'émigration, les titulaires ne manquaient pas de se rendre à leur
+poste. Monsieur de Duras avait déjà fait son service une fois près de
+Louis XVIII; son année revenait peu de temps après son mariage.
+Monsieur de Duras partit de Londres, avec sa femme, pour se rendre à
+Mitau. Arrivé à Hambourg, il y reçut un avis officiel portant que le
+Roi consentait à recevoir monsieur de Duras au droit de sa charge,
+malgré son mariage, mais que la fille d'un conventionnel ne pouvait
+s'attendre à être admise auprès de madame la duchesse d'Angoulême.
+Madame de Duras était formellement exclue de Mitau. Malgré quelques
+ridicules, monsieur de Duras est homme d'honneur: il n'hésita pas à
+reconduire sa femme à Londres et à y rester auprès d'elle.
+
+Madame de Duras se sentit fort ulcérée. J'ai toujours pensé qu'elle
+avait puisé dans cette insulte l'indépendance de sentiment qui a
+honoré son caractère dans la suite. Après un séjour de quelques années
+en Angleterre, le ménage Duras revint en France où il ramena deux
+petites filles, les seuls enfants qu'il ait eus.
+
+Madame de Duras s'aperçut enfin de la supériorité qu'elle avait sur
+son mari et le lui fit sentir avec une franchise qui amena des
+dissensions. Au temps de sa passion, innocente autant qu'extravagante
+pour monsieur de Chateaubriand, elle cherchait une distraction à ses
+ennuis domestiques. Madame de Duras n'avait dans sa jeunesse aucun
+agrément, mais elle avait beaucoup d'esprit, le coeur haut placé et
+une véritable distinction de caractère. Plus le théâtre où elle a été
+placée s'est élevé, plus sa valeur réelle a été révélée. Je l'avais
+devinée depuis longtemps.
+
+Madame de Bérenger avait épousé, étant mademoiselle de Lannois, le duc
+de Châtillon-Montmorency que ce beau nom fit périr misérablement. Il
+était à Yarmouth, prêt à s'embarquer sur un paquebot; le vent changea,
+il dut attendre. Le capitaine de la frégate _la Blanche_, apprenant
+qu'un duc de Montmorency était à l'auberge, lui offrit un passage sur
+sa frégate. Elle allait porter l'argent des subsides à Hambourg; _la
+Blanche_ se perdit corps et biens à l'entrée de l'Elbe; le duc de
+Châtillon fut noyé. Sa veuve jouit quelque temps de sa liberté. Pour
+faire une fin, elle épousa le moins aimable de ses adorateurs, Raymond
+de Bérenger. Elle avait un esprit sérieux et fort distingué, mais pas
+assez supérieur pour se mettre au niveau des simples mortels. J'en
+avais grand'peur.
+
+Au nombre des adoratrices de monsieur de Chateaubriand se trouvait,
+mais sans prétention sur son coeur, madame Octave de Ségur.
+
+Quoique ce soit un peu anticiper sur les événements, son histoire est
+si romanesque que je veux la raconter.
+
+Mademoiselle d'Aguesseau épousa par amour son cousin germain, Octave
+de Ségur. Pendant le temps du Directoire, le jeune ménage jouit d'un
+bonheur complet. Vivant chez leurs parents, ils fournissaient à leurs
+dépenses personnelles en traduisant des romans anglais. Ils avaient
+déjà trois garçons dont l'éducation commençait à les occuper, lorsque
+Octave fut nommé sous-préfet par le Premier Consul. Sa femme le suivit
+à Soissons.
+
+Le comte de Ségur, leur père, se rallia au gouvernement devenu
+impérial; il fut nommé grand maître des cérémonies, et madame Octave
+dame du palais de l'impératrice Joséphine. Dès lors le bonheur
+intérieur fut troublé; les longues absences forcées par le service de
+madame de Ségur développèrent dans Octave la jalousie que son coeur
+passionné recélait à son insu. Étienne de Choiseul devint, fort à tort
+assure-t-on, l'objet de son inquiétude. Il était, comme Orosmane,
+«cruellement blessé, mais trop fier pour se plaindre».
+
+Madame Octave suivit l'Impératrice à Plombières; son mari obtint un
+congé pour aller passer quelques jours auprès d'elle. Il arriva le
+soir; il faisait un clair de lune magnifique. Madame Octave ne
+l'attendait pas; elle était dehors, son mari la suivit. Elle se
+promenait avec Étienne de Choiseul. Il ne se découvrit pas, quitta
+Plombières sans avoir parlé à personne et ne retourna pas à Soissons.
+On le chercha partout vainement; on ne put en avoir aucune nouvelle.
+Au bout d'un an, madame Octave reçut par la poste un billet timbré de
+Boulogne et portant ces mots:
+
+«Je pars, chère Félicité, je vais affronter un élément moins agité que
+ce coeur qui ne battra jamais que pour vous.»
+
+Ce billet était fermé par un cachet qu'elle lui avait donné et qui
+portait: _Friendship, esteem and eternal love_.
+
+Philippe de Ségur partit immédiatement pour Boulogne, mais il ne put
+trouver aucune trace de son frère. Il était pourtant à bord d'une des
+péniches où Philippe le cherchait, mais il jouait si parfaitement son
+rôle de soldat qu'aucun de ses camarades ne soupçonna son
+travestissement. Il suivit la grande armée en Allemagne; plusieurs
+années s'écoulèrent; un second billet fut remis chez madame de Ségur,
+il portait seulement les paroles gravées sur le cachet, écrites de la
+main d'Octave.
+
+Ce fut le seul signal de son existence. Après s'être désespérée,
+madame Octave avait fini par se laisser consoler, par partager même
+des sentiments vifs qu'elle inspira. Ses trois fils n'en étaient pas
+moins son premier intérêt; elle veillait sur eux avec la tendresse la
+plus éclairée.
+
+Octave, ayant été fait prisonnier et mené dans une petite ville au
+fond de la Hongrie, n'y apprit que fort tard la nouvelle de la mort
+d'Étienne de Choiseul, tué à la bataille de Wagram. Il eut alors le
+désir de revoir sa patrie. Ses démarches pour obtenir sa liberté
+n'eurent pas un succès assez prompt pour que les événements ne les
+devançassent pas; la paix les rendit inutiles, et il revint en France
+en 1814.
+
+Sa femme fut désolée de ce retour qui rompait une liaison à laquelle
+elle tenait depuis plusieurs années. Soit qu'Octave en fût averti à
+son arrivée, soit qu'il se craignît lui-même, il voulut rester avec sa
+femme sur le pied de la simple amitié, réservant pour ses fils la
+chaleur de son coeur. Il la traitait avec une politesse grave qui ne
+se démentait jamais. Madame Octave, piquée au jeu par ces procédés,
+sentit se rallumer une passion que son mari éprouvait en secret. Elle
+employa vis-à-vis de lui toutes les ressources de la coquetterie:
+
+«Prenez garde, Félicité, lui disait-il quelquefois, c'est ma vie que
+vous jouez.»
+
+Enfin, il se laissa séduire et se livra à un sentiment qui avait
+toujours régné exclusivement dans son coeur. Quelques mois de bonheur
+le dédommagèrent de longues années de souffrances. Madame Octave
+suivit son mari et son fils aîné dans la garnison où tous deux
+servaient dans le même régiment. Malheureusement, il s'y trouvait
+aussi un jeune officier, camarade du fils, qui l'amena chez sa mère.
+Octave s'en offusqua, à trop juste titre, il faut l'avouer. Il obtint
+de changer de régiment, et voulut que madame Octave quittât la
+garnison. Sous prétexte que son fils y restait, elle voulut y passer
+l'hiver; Octave s'y opposa, il y eut une scène assez vive entre eux.
+Pour la première fois et la seule fois, il lui adressa quelques
+reproches fondés sur les soins qu'elle avait pris pour le ramener à
+elle.
+
+Il revint seul à Paris, loua un appartement tel qu'il savait devoir
+lui convenir le mieux, s'occupa à l'arranger avec les soins les plus
+conformes à ses goûts. Il l'engagea plusieurs fois à s'y rendre; elle
+s'y refusa constamment. Enfin il lui écrivit que, si elle n'était pas
+à Paris avant six heures tel jour, elle s'en repentirait toute sa vie.
+Elle n'arriva pas, et, à neuf heures, Octave se précipita dans la
+Seine. On le retrouva les mains fortement jointes; il nageait
+parfaitement, mais, décidé à périr, la volonté l'avait emporté sur
+l'instinct qui porte à se sauver.
+
+Madame Octave fut abîmée de douleur et de remords; elle se retira
+dans un couvent. Je l'ai vue dans sa cellule; elle y était fort
+touchante. Les sollicitations de ses fils, qui, malgré leur tendresse
+excessive pour leur père, lui sont restés tout dévoués, l'ont ramenée
+dans le monde où elle mène une vie assez retirée. Mais elle y est
+moins bien encadrée pour l'imagination que dans la cellule de son
+couvent.
+
+Dans un siècle où il y a si peu de passions désintéressées, celle
+d'Octave mérite certainement d'être remarquée. Il était d'une figure
+charmante et très aimable quand il pouvait vaincre la timidité et
+l'embarras que sa première aventure, déjà bizarre, lui causait
+toujours. Sa femme, sans être très jolie, était parfaitement
+séduisante; elle était aussi très attachante, car, malgré les cruels
+événements de sa triste vie, elle a conservé des amies dévouées parmi
+les femmes de la conduite la plus exemplaire.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ Derniers temps de l'Empire. -- Gardes d'honneur. -- Situation des
+ esprits. -- Illusions de parti. -- Désorganisation des armées. --
+ Les Alliés s'approchent. -- Les autorités quittent Paris. --
+ Bataille de Paris. -- Capitulation. -- Retraite des troupes
+ françaises.
+
+
+Je ne parlerai pas plus de la désastreuse retraite de Moscou que des
+glorieuses campagnes qui l'avaient précédée. Je n'ai sur tous ces
+événements que des renseignements généraux. Je n'écris pas l'histoire,
+mais seulement ce que je sais avec quelques détails certains. Lorsque
+les affaires publiques seront à ma connaissance spéciale, je les dirai
+avec la même exactitude que les anecdotes de société.
+
+La chute de l'Empire s'approchait et nous avions la sottise de n'en
+être pas épouvantés; à la vérité, la main ferme et habile du grand
+homme avait comme étouffé les passions anarchiques. Mais pouvait-on
+prévoir les calamités qui accompagneraient la chute de ce colosse?
+Tous les esprits sensés devaient frémir; quant à nous, avec cette
+incurie des gens de parti, nous nous réjouissions.
+
+Il est pourtant juste de dire notre excuse. Le joug de Bonaparte
+devenait intolérable; son alliance avec la maison d'Autriche avait
+achevé de lui tourner la tête. Il n'écoutait que des flatteurs; toute
+contradiction lui était insupportable. Il en était arrivé à ce point
+qu'il ne supportait plus la vérité, même dans les chiffres.
+
+L'arbitraire de son despotisme se faisait sentir jusqu'au foyer
+domestique. J'ai déjà dit sa fantaisie de marier les filles; la mesure
+des gardes d'honneur vint à son tour atteindre les fils des familles
+aisées. Elle tombait sur les jeunes gens de vingt-cinq à trente ans
+qui, ayant échappé ou satisfait à la conscription, devaient se croire
+libérés. Évidemment, ils n'avaient pas de goût pour la carrière
+militaire puisqu'ils ne l'avaient pas suivie dans un temps où tout y
+appelait. La plupart étaient établis et mariés; c'était une calamité
+imprévue qui bouleversait leur existence. Les préfets avaient l'ordre
+de la diriger principalement sur les familles qu'on croyait mal
+disposées pour le gouvernement. On laissait entrevoir assez clairement
+que l'Empereur voulait avoir entre les mains un certain nombre
+d'otages contre le mauvais vouloir. C'était, pour le coup, une idée
+renouvelée des grecs; car on prêtait à l'Empereur d'avoir rappelé
+qu'Alexandre en avait agi ainsi avec les macédoniens, avant de
+s'enfoncer dans l'Asie. Cette légion fut formée au milieu des larmes,
+des imprécations et des haines de tous les éléments les plus propres à
+ressentir de la désaffection contre le pouvoir impérial. Elle
+rejoignit l'armée, pour la première fois; en Saxe en 1813, assista à
+la désastreuse bataille de Leipsick, subit la pénible retraite de
+Hanau, fut détruite par la maladie des hôpitaux à Mayence. On la
+licencia, mais elle eut à se reformer immédiatement.
+
+Les gardes d'honneur servirent pendant la campagne de France en 1814
+et furent écrasés à l'affaire de Reims. Certes, si jamais troupe a
+souffert, c'est celle-là! Elle ne pouvait même embellir ses souvenirs
+de la mémoire d'un succès. Hé bien! elle a été la plus longuement
+fidèle à Napoléon. Elle n'a pris que tard et difficilement la cocarde
+blanche et a revu les Cents-Jours avec joie; ceux qui la composaient
+sont restés longtemps impérialistes. Après cela, établissez des
+principes et tirez des conséquences! Il n'en est pas moins vrai que,
+malgré l'ardeur belliqueuse si promptement développée dans ces jeunes
+gens récalcitrants, la levée des gardes d'honneur a, plus qu'aucune
+autre mesure, contribué à la haine qui surgissait en tout lieu contre
+Bonaparte et qui commençait à s'exhaler en paroles hardies.
+
+Je me rappelle que monsieur de Châteauvieux (l'auteur des lettres de
+Saint-James), absent de Paris depuis deux ans, y arriva au
+commencement de 1814. Sa première visite en débarquant fut chez moi.
+Il y entendit un langage si hostile qu'il m'a raconté depuis avoir eu
+grand empressement d'en sortir; pendant toute la nuit, il ne rêva que
+donjons et Vincennes, quoiqu'il eût fait un ferme propos de ne plus
+fréquenter une société si imprudente.
+
+Le lendemain, il poursuivit le cours de ses visites, et il fut tout
+étonné de trouver partout, jusque dans la bourgeoisie et dans les
+boutiques, les mêmes dispositions et les mêmes libertés de langage.
+Cela ne nous frappait pas parce que ce changement s'était établi
+graduellement et généralement. On le retrouvait jusqu'à la table du
+ministre de la police où l'abbé de Pradt disait qu'il y avait un
+émigré qu'il était temps de rappeler en France et que c'était _le sens
+commun_.
+
+Monsieur de Châteauvieux était médusé de nos discours; c'était
+pourtant un habitué de Coppet, accoutumé à entendre de vives paroles
+d'opposition.
+
+Le désordre était complet parmi les gens du gouvernement. J'allais
+quelquefois chez madame Bertrand; son mari était grand maréchal du
+palais. Un matin, j'y vis arriver un officier venant de l'armée de
+l'Empereur, puis un autre expédié par le maréchal Soult, puis un
+envoyé du maréchal Suchet: tous rapportaient les événements les plus
+désastreux. La pauvre Fanny était au supplice. Enfin, pour couronner
+l'oeuvre, se présenta un employé en Illyrie. Il entreprit de nous
+raconter la façon dont il avait été traqué dans toute l'Italie et la
+peine qu'il avait eue à rejoindre la frontière de France. Elle ne put
+y tenir plus longtemps, et leur dit avec une extrême vivacité:
+
+«Messieurs, vous êtes tous dans l'erreur; on a reçu cette nuit même
+les meilleures nouvelles de partout, et l'Empereur est parfaitement
+content de ce qui se passe de tous les côtés.»
+
+Chacun se regarda avec étonnement; pour moi il m'était clair que cette
+phrase était à mon adresse; je souris et laissai le champ libre à des
+lamentations probablement fort tristes lorsqu'ils furent entre eux.
+
+S'ils se faisaient des illusions, les nôtres n'étaient pas moins
+absurdes. Nous nous figurions que les puissances étrangères
+travaillaient dans l'intérêt de nos passions; et quiconque voulait
+nous éclairer à cet égard nous paraissait décidément un traître. Nous
+avions établi que le prince de Suède, Bernadotte, était l'agent le
+plus actif de la restauration bourbonienne. Nous l'avions placé à
+Bruxelles, entouré des princes français, et nous n'en voulions pas
+démordre.
+
+Un soir, monsieur de Saint-Chamans vint nous dire que le colonel de
+Saint-Chamans, son frère, arrivant de Bruxelles à l'instant même,
+assurait que ni Bernadotte, ni nos princes, ni pas un soldat étranger
+n'était entré en Belgique, et que les suédois étaient je ne sais où
+derrière le Rhin. Non seulement nous ne le crûmes pas, non seulement
+nous soupçonnâmes la véracité du colonel, mais nous fûmes tellement
+courroucés contre monsieur de Saint-Chamans que, peu s'en fallut que
+nous ne le regardassions comme un faux frère. Il eut à subir de
+grandes froideurs, comme un homme suspect!
+
+Voilà la candeur et la justice des factions. Assurément nous étions de
+très bonne foi. Quand je me rappelle avoir partagé des impressions si
+déraisonnables, cela me rend bien indulgente pour les illusions et les
+exigences des gens de parti. Je suis seulement étonnée qu'à force de
+les remarquer en soi, ou dans les autres, on ne s'en corrige pas un
+petit, et je ne comprends guère l'intolérance dans ceux qui, comme
+nous, ont traversé une série de révolutions.
+
+Il faut pourtant reconnaître, comme excuse à nos folies, que nous
+étions contraints à deviner la vérité à travers les relations
+officielles qui, presque toujours, la déguisaient.
+
+L'Empereur s'était accoutumé à penser que le pays n'avait aucun droit
+à s'enquérir des affaires de l'Empire, qu'elles étaient siennes
+exclusivement et qu'il n'en devait compte à personne. Ainsi, par
+exemple, la bataille de Trafalgar n'a jamais été racontée à la France
+dans un récit officiel; aucune gazette, par conséquent, n'en a parlé
+et nous ne l'avons sue que par voies clandestines. Quand on escamote
+de pareilles nouvelles, on donne le droit aux mécontents d'inventer
+des fables au nombre desquelles se trouvait cette armée suédoise et
+bourbonienne que nous avions rêvée en Belgique.
+
+Les événements se pressaient: les ennemis craignaient de marcher sur
+Paris; ils étaient effrayés de cette pensée. Nous qui aurions dû la
+redouter, nous l'accueillions de tous nos voeux. La désorganisation du
+gouvernement sautait aux yeux. De malheureux conscrits remplissaient
+les rues; rien n'avait été préparé pour les recevoir. Ils périssaient
+d'inanition sur les bornes; nous les faisions entrer dans nos maisons
+pour les reposer et les nourrir. Avant que le désordre en vînt là, ils
+étaient reçus, habillés et dirigés sur l'armée en vingt-quatre heures.
+Ces pauvres enfants y arrivaient pour y périr sans savoir se
+défendre.
+
+J'ai entendu raconter au maréchal Marmont qu'à Montmirail, au milieu
+du feu, il vit un conscrit tranquillement l'arme au pied:
+
+«Que fais-tu là? pourquoi ne tires-tu pas?
+
+«--Je tirerais bien comme un autre, répondit le jeune homme, si je
+savais charger mon fusil.»
+
+Le maréchal avait les larmes aux yeux en répétant les paroles de ce
+pauvre brave enfant qui restait ainsi au milieu des balles sans savoir
+en rendre.
+
+À mesure que le théâtre de la guerre se rapprochait, il était plus
+difficile de cacher la vérité sur l'inutilité des efforts gigantesques
+faits par Napoléon et son admirable armée; le résultat était
+inévitable. J'en demande bien pardon à la génération qui s'est élevée
+depuis dans l'adoration du _libéralisme_ de l'Empereur, mais, à ce
+moment, amis et ennemis, tout suffoquait sous sa main de fer et
+sentait un besoin presque égal de la soulever. Franchement, il était
+détesté; chacun voyait en lui l'obstacle à son repos, et le repos
+était devenu le premier besoin de tous.
+
+_Abbiamo la pancia piena di liberta_, me disait un jour un postillon
+de Vérone en refusant un écu à l'effigie de la liberté. La France, en
+1814, aurait volontiers dit à son tour: _Abbiamo la pancia piena di
+gloria_, et elle n'en voulait plus.
+
+Les Alliés ne s'y trompaient pas; ils savaient bien démêler dans cette
+fatigue le motif de leurs succès, mais ils craignaient qu'elle ne fût
+pas assez complète pour leur sécurité. Afin de relever l'esprit
+public, on fit arriver le courrier chargé de remettre des drapeaux et
+les épées des généraux russes faits prisonniers à la bataille de
+Montmirail au milieu d'une parade au Carrousel où assistait
+l'Impératrice. Le temps de ces fantasmagories était passé, et
+d'ailleurs la poussière du courrier n'était pas assez vieille pour
+rassurer les Parisiens.
+
+Le dimanche 25 mars, nous vîmes partir, après la parade, un magnifique
+régiment de cuirassiers arrivant de l'armée d'Espagne; ils allaient
+rejoindre celle de l'Empereur et suivaient le boulevard vers trois
+heures. J'ai peu vu de troupes dont l'aspect m'ait plus frappée.
+
+Dès le matin du lendemain, il en reparut isolément aux barrières de
+Paris, se dirigeant sur les hôpitaux, eux et leurs chevaux plus ou
+moins blessés, et leurs longs manteaux blancs souillés et couverts de
+sang. Il était évident qu'on se battait bien près de nous. J'en
+rencontrai plusieurs en allant me promener au Jardin des Plantes. Le
+contraste avec leur apparence de la veille serrait le coeur.
+
+Au bout de deux heures, nous revînmes, ma mère et moi, le long des
+boulevards. Ce peu de temps avait suffi pour changer leur aspect; ils
+étaient couverts jusqu'à l'encombrement par la population des environs
+de Paris. Elle marchait pêle-mêle avec ses vaches, ses moutons, ses
+pauvres petits bagages. Elle pleurait, se lamentait, racontait ses
+pertes et ses terreurs, et, comme de raison, disposait à l'irritation
+contre ce qui paraissait plus heureux. On ne pouvait aller qu'au pas;
+les injures n'étaient pas épargnées à notre calèche; je n'avais pas
+besoin de cela pour commencer à trouver que la guerre était fort laide
+à voir de si près.
+
+Nous rentrâmes sans accident, mais un peu effrayées et profondément
+émues. Le bruit lointain du canon ne tarda pas à se faire entendre;
+nous sûmes que, dans les ministères et chez les princes de la famille
+impériale, on faisait des paquets. Dès que la nuit fut tombée, les
+cours des Tuileries se remplirent de fourgons; on parla du départ de
+l'Impératrice; personne n'y voulait croire.
+
+Nous passâmes toute cette journée du lundi dans une grande anxiété et
+au milieu des bruits les plus contradictoires; chacun avait une
+nouvelle _sûre_ qui détruisait celle tout aussi _sûre_ qu'un autre
+venait d'apporter.
+
+Le lendemain, à cinq heures du matin, tout le monde fut également et
+bruyamment averti par la fusillade et le canon que Paris était attaqué
+vigoureusement et de trois côtés. On apprit, en même temps, le départ
+de l'Impératrice, de la Cour et du gouvernement impérial.
+
+Nous habitions une maison de la rue Neuve-des-Mathurins. Des fenêtres
+les plus hautes, on voyait parfaitement Montmartre, et, vers la fin de
+la matinée, nous assistâmes à la prise de cette position. Les obus
+passaient par-dessus nous. Quelques-uns arrivèrent jusque sur le
+boulevard et mirent en fuite les belles dames, en plumes et en
+falbalas, qui s'y promenaient à travers les blessés qu'on rapportait
+des barrières et les secours d'armes, d'hommes et de munitions qu'on y
+envoyait.
+
+Beaucoup de personnes quittèrent Paris. Je n'avais aucun désir de m'en
+éloigner et, comme mon père trouvait les routes, au milieu d'une
+pareille confusion, plus dangereuses que la ville, il autorisait notre
+séjour.
+
+Eugène d'Argout, mon cousin, qui, blessé à la bataille de Leipsick,
+n'avait pu faire la campagne de France, se chargea de nos préparatifs
+de sûreté. Il commença par les provisions, fit acheter de la farine,
+du riz, quelques jambons, enfin tout ce qui était nécessaire pour
+passer plusieurs jours renfermés. Ensuite il fit éteindre tous les
+feux, fermer tous les volets et donner le plus possible l'air inhabité
+à la maison. De plus, il fit traîner une grosse charrette de fourrage,
+arrivée le matin de la campagne, sous la voûte, avec le projet de la
+pousser contre la porte cochère si la ville était forcée. Puis il
+déclara à tous les gens que ceux qui seraient dehors ne rentreraient
+pas que le calme ne fût rétabli.
+
+Eugène avait fait toutes les guerres depuis dix ans et avait vu
+prendre bien des villes. Il disait que les plus faibles obstacles
+suffisent pour arrêter le soldat, toujours pressé, dans la crainte de
+se voir interdire le pillage par ses chefs.
+
+On venait, de moment en moment, nous raconter ce qu'on pouvait
+apprendre dans les environs. Quand le canon se taisait d'un côté, il
+recommençait de l'autre. Tantôt le bruit se rapprochait, tantôt il
+s'éloignait, selon que les positions étaient prises ou qu'on en
+attaquait de nouvelles. Ce que nous craignions le plus c'était
+l'arrivée de l'Empereur; nous ignorions où il était.
+
+Alexandre de la Touche, le fils de madame Dillon, habitait les
+Tuileries chez sa soeur, madame Bertrand; il vint le matin me supplier
+de quitter Paris, je m'y refusai absolument. Bientôt après, nous
+apprîmes les hostilités suspendues et les négociations entamées pour
+une capitulation. Il revint et se mit positivement à genoux devant ma
+mère et moi pour nous décider, nous conjurant de lui permettre de
+faire atteler nos chevaux. Nous lui représentions que ce n'était pas
+le moment de partir puisque le danger était conjuré.
+
+«Il ne l'est pas, il ne l'est pas, ah! si je pouvais vous dire ce que
+je sais! mais j'ai donné ma parole; partez, partez, je vous en
+supplie, partez.»
+
+Nous résistâmes et il nous quitta en pleurant, allant rejoindre sa
+mère et sa soeur qui l'attendaient pour monter en voiture. Cette
+insistance de monsieur de la Touche m'est revenue à la mémoire
+lorsque, quelques jours après, on a dit que l'Empereur avait donné
+l'ordre de faire sauter les magasins à poudre. Certainement il croyait
+savoir un secret qui devait entraîner des calamités.
+
+Je n'oublierai jamais la nuit qui succéda à cette journée si animée.
+Le temps était superbe, le clair de lune magnifique, la ville était
+parfaitement calme; nous nous mîmes à la fenêtre, ma mère et moi. Un
+bruit attira notre attention, c'était un très petit chien qui mangeait
+un os, assez loin de nous. De temps en temps seulement, le silence
+était interrompu par les qui-vive des patrouilles des Alliés, se
+répondant en faisant leurs rondes, sur les hauteurs qui nous
+dominaient. Ce son étranger fut le premier qui me fit sentir que
+j'avais un coeur français; j'éprouvai un sentiment très pénible; mais
+nous étions trop sous l'impression de la crainte du retour de
+l'Empereur pour qu'il pût être durable.
+
+Les places, les rues étaient remplies par l'armée française; elle
+bivouaquait sur le pavé, en tristesse, en silence. Rien n'était beau
+comme son attitude; elle n'exigeait, ne demandait, n'acceptait même
+rien. Il semblait que ces pauvres soldats ne se sentissent plus de
+droits sur des habitants qu'ils n'avaient pas pu défendre. Cependant,
+huit mille hommes, sous le commandement du duc de Raguse, engagés
+pendant dix heures, avaient laissé à quarante-cinq mille étrangers
+treize mille de leurs morts à ramasser. Aussi, les Alliés ne
+pouvaient-ils croire, les jours suivants, au peu de troupes qui
+avaient défendu Paris.
+
+L'histoire fera justice de la sotte méchanceté des passions qui ont
+accusé le maréchal Marmont d'avoir livré la ville, et rétablira cette
+brillante affaire de Belleville au rang qu'elle doit occuper dans les
+fastes militaires.
+
+Je vais entrer dans le récit de la Restauration. Jetée par ma position
+dans l'intimité de beaucoup de gens influents, j'ai vu depuis ce temps
+les événements de plus près. Je ne sais si je les rendrai avec
+impartialité; c'est une qualité dont tout le monde se vante et qu'au
+fond personne ne possède. On est plus ou moins influencé, fort à son
+insu, par sa position et son entourage. Du moins, je parlerai avec
+indépendance et dirai la vérité telle que je la crois. Je ne puis
+m'engager à davantage.
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+RESTAURATION DE 1814
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+ Mes opinions en 1814. -- Dispositions du parti royaliste. --
+ Arrivée du premier officier russe. -- Message du comte de
+ Nesselrode. -- Prise de la cocarde blanche. -- Aspect du
+ boulevard. -- Entrée des Alliés. -- Dîner chez moi. --
+ Déclaration des Alliés. -- Conseil chez le prince de Talleyrand.
+ -- Le marquis de Vérac. -- Réunion chez monsieur de Morfontaine.
+ -- Attitude des officiers russes. -- Bivouac des cosaques aux
+ Champs-Élysées.
+
+
+Il serait assurément fort peu intéressant pour un autre de connaître
+mes opinions personnelles en 1814. Mais c'est une recherche qui
+m'amuse de me rendre ainsi compte de moi-même aux différentes époques
+de ma vie et d'observer les variations qui les ont marquées.
+
+J'avais perdu en grande partie mon anglomanie; j'étais redevenue
+française, si ce n'est politiquement, du moins socialement; et, comme
+je l'ai dit déjà, le cri des sentinelles ennemies m'avait plus
+affectée que le bruit de leur canon. J'avais éprouvé un mouvement très
+patriotique, mais fugitif. J'étais de position, de tradition, de
+souvenir, d'entourage et de conviction royaliste et légitimiste. Mais
+j'étais bien plus antibonapartiste que je n'étais bourbonienne; je
+détestais la tyrannie de l'Empereur que je voyais s'exercer.
+
+Je considérais peu ceux de nos princes que j'avais vus de près. On
+m'assurait que Louis XVIII était dans d'autres principes. L'extrême
+animosité qui existait entre sa petite Cour et celle de monsieur le
+comte d'Artois pouvait le faire espérer. J'avais quitté l'Angleterre
+avant que les vicissitudes de l'exil l'y eussent amené, et je me
+prêtais volontiers à écouter les éloges que ma mère faisait du Roi,
+malgré le tort qu'il avait, à ses yeux, d'être un constitutionnel de
+1789.
+
+C'était sur ce tort même que se fondaient mes espérances; car, en me
+recherchant bien, je me retrouve toujours aussi libérale que le
+permettent les préjugés aristocratiques qui m'accompagneront, je
+crains, jusqu'au tombeau.
+
+Les combinaisons de la société politique en Angleterre n'ont jamais
+cessé de me paraître ce qu'il y a de plus parfait dans le monde.
+L'égalité complète et réelle devant la loi qui, en assurant à chaque
+homme son indépendance, lui inspire le respect de soi-même, d'une
+part, et, de l'autre, les grandes existences sociales qui créent des
+défenseurs aux libertés publiques et font de ces patriciens les chefs
+naturels du peuple lequel leur rend en hommage ce qu'il en reçoit en
+protection, voilà ce que j'aurais désiré pour mon pays; car je ne
+conçois la liberté, sans licence, qu'avec une forte aristocratie.
+C'est ce que personne, ni le peuple, ni la bourgeoisie, ni la
+noblesse, ni le Roi, n'ont compris. L'égalité chez nous est une
+maladie de la vanité. Sous prétexte de cette égalité, chacun prétend à
+s'élever et à dominer, sans vouloir reconnaître que, pour conserver
+des inférieurs, il faut consentir à admettre, sans regret, des
+supérieurs.
+
+Le mercredi 31 mars, pour renouer le fil de mon discours, dès sept
+heures du matin, monsieur de Glandevèse était chez nous. Il venait
+consulter mon père sur la convenance de prendre la cocarde blanche. Un
+immense nombre de personnes, disait-il, y étaient disposées. Mon père
+l'engagea à calmer leur zèle pendant quelques heures; il ne fallait
+pas qu'une pareille tentative échouât. Il était donc prudent
+d'attendre le moment où les Alliés feraient leur entrée, c'est-à-dire
+jusqu'à midi.
+
+Monsieur de Glandevèse et mon frère allèrent porter ces paroles aux
+différentes réunions. Mon père, de son côté, apprit bientôt que le
+maréchal Moncey, commandant de la garde nationale de Paris, était
+parti dans la nuit après avoir fait appeler le duc de Montmorency,
+commandant en second, et lui avoir fait remise de toute son autorité.
+Mon père se rendit chez le duc de Laval, dans l'espoir qu'il pourrait
+décider son cousin à se déclarer pour la cause que nous voulions voir
+triompher.
+
+Il était dix heures, à peu près. Nous étions, ma mère et moi, à une
+fenêtre d'entresol, lorsque nous vîmes venir de loin un officier
+russe, suivi de quelques cosaques. Arrivé tout près de nous, il
+demanda où demeurait madame de Boigne; en même temps, il leva la tête
+et je reconnus le prince Nikita Wolkonski, une de mes anciennes
+connaissances. Il me vit en même temps, sauta à bas de son cheval,
+entra dans la maison; son escorte s'établit dans la cour, et deux
+cosaques se placèrent en vedette en avant de la porte cochère qui
+resta ouverte. J'ai toujours considéré comme une marque de la frayeur
+qu'inspirait encore au peuple le gouvernement impérial qu'elle eût pu
+vaincre la badauderie parisienne dans cette circonstance.
+
+Malgré la curiosité que devaient inspirer ces cosaques (les premiers
+que l'on eût vus dans Paris), pendant une heure que dura la visite du
+prince Wolkonski, non seulement il ne se fit pas de rassemblement
+devant la porte, mais les passants ne s'arrêtèrent pas un instant.
+Et, s'ils avaient été plus religieux, ils se seraient volontiers
+signés pour exorciser le danger d'avoir seulement entrevu un spectacle
+qui leur semblait compromettant.
+
+Le prince Wolkonski, comme on peut croire, fut reçu avec joie. Il me
+dit tout de suite que le comte de Nesselrode l'avait chargé de venir
+chez nous nous porter l'assurance de toute espèce de sécurité et de
+protection, et puis demander à mon père quelles étaient les espérances
+raisonnables et possibles de notre parti, l'empereur Alexandre
+arrivant sans aucune décision prise. Nous envoyâmes chercher mon père
+chez le duc de Laval. Le prince Nikita lui répétait ses questions,
+lorsque mon cousin, Charles d'Osmond, encore presque enfant, entra
+dans la chambre tout essoufflé, criant, pleurant d'enthousiasme.
+
+«La voilà, la voilà, disait-il; elle est prise, prise sans
+opposition!»
+
+Et il nous montrait son chapeau orné d'une cocarde blanche. Il venait
+du boulevard, et allait y retourner. Mon père, en s'adressant à
+Wolkonski, lui dit:
+
+«Je ne saurais, prince, vous faire une meilleure réponse; vous voyez
+ce que ces couleurs excitent d'amour, de zèle et de passion.
+
+«--Vous avez raison, monsieur le marquis, je vais faire mon rapport de
+ce que j'ai vu et j'espère, dans ma route, en recevoir partout la
+confirmation».
+
+Le prince Wolkonski m'a dit depuis qu'ayant gagné la barrière par les
+rues, il n'avait trouvé sur son chemin que des démonstrations de
+tristesse et d'inquiétude et pas une de joie et d'espérance. Je pense
+qu'il fit son rapport complet, car certainement l'empereur Alexandre
+entra dans Paris avec la même irrésolution où il était le matin.
+
+Nous allâmes, ma mère et moi, nous placer dans l'appartement de madame
+Récamier. Elle était alors à Naples, mais monsieur Récamier conservait
+sa maison dans la rue Basse-du-Rempart. Nous nous trouvions à un
+premier, tout à fait au niveau du boulevard, dans la partie la plus
+étroite de la rue. Mon père, en nous y installant, nous fit promettre
+de ne donner aucun signe qui pût paraître une manifestation d'opinion
+et de ne recevoir aucunes visites qui pussent attirer l'attention. Il
+pensait que ces ménagements étaient dus à l'hospitalité et aux
+sentiments très modérés de monsieur Récamier.
+
+Bientôt nous vîmes passer sur le pavé du boulevard un groupe de jeunes
+gens portant la cocarde blanche, agitant leurs mouchoirs, criant: Vive
+le Roi. Mais qu'il était peu considérable! J'y reconnus mon frère. Ma
+mère et moi échangeâmes un regard douloureux et inquiet; nous
+espérâmes encore qu'il s'augmenterait. Il n'osait pas s'avancer au
+delà de la rue Napoléon (depuis rue de la Paix); il allait de là à la
+Madeleine, puis retournait sur ses pas. Nous le revîmes jusqu'à cinq
+fois sans pouvoir nous faire l'illusion qu'il eût en rien grossi.
+Notre anxiété devenait de plus en plus cruelle.
+
+Il était certain que, si cette levée de boucliers restait sans effet,
+tous ceux qui s'y étaient prêtés seraient perdus; et, au fond, cela
+était juste. Ce sentiment était peint dans les yeux de tous ceux qui
+voyaient passer ces pauvres jeunes gens à cocarde blanche. Ils
+n'inspiraient pas de colère, point de haine, encore moins
+d'enthousiasme. Mais on les regardait avec une espèce de pitié, comme
+des insensés et des victimes dévouées. Plusieurs passants montraient
+de l'étonnement, mais personne ne s'opposait à leur action ni ne les
+molestait en aucune façon.
+
+Enfin, à deux heures, l'armée alliée commença à défiler devant nous.
+Les tourments que j'éprouvais depuis le matin étaient trop intimes
+pour que mon patriotisme trouvât place dans mon coeur, et j'avoue que
+je n'éprouvai que du soulagement.
+
+À mesure que la tête de la colonne approchait, quelques cocardes
+blanches honteuses sortaient des poches, se plaçaient sur les chapeaux
+et se pavanaient sur les contre-allées, mais c'était encore bien peu
+nombreux, quoique le mouchoir blanc que les étrangers portaient tous à
+leur bras, en signe d'alliance, eût été tout de suite pris par la
+population pour une manifestation bourbonienne.
+
+Notre fidèle escorte de jeunes gens entourait les souverains, criant à
+tue-tête et se multipliant, le plus qu'elle pouvait, par son zèle et
+son activité. Les femmes ne se ménageaient pas; les mouchoirs blancs
+s'agitaient et les acclamations partaient aussi des fenêtres. Autant
+les souverains avaient trouvé Paris morne, silencieux et presque
+désert jusqu'à la hauteur de la place Vendôme, autant il leur parut
+animé et bruyant depuis là jusqu'aux Champs-Élysées.
+
+Faut-il avouer que c'était dans ce lieu que la faction antinationale
+s'était donné rendez-vous pour accueillir l'étranger et que cette
+faction était composée principalement de la noblesse? Avait-elle tort?
+avait-elle raison? Je ne saurais le décider à présent; mais, alors,
+notre conduite me paraissait sublime. Pour beaucoup, elle était fort
+désintéressée, si toutefois l'esprit de parti peut jamais être
+considéré comme désintéressé; pour tous elle était ennoblie par le
+danger personnel.
+
+Toutefois, même au milieu de nos haines et de nos engouements du
+moment, je trouvai parfaitement stupide et inconvenante la conduite de
+Sosthène de La Rochefoucauld, allant, avec autorisation de l'empereur
+Alexandre, mettre la corde au col de la statue de l'empereur Napoléon
+pour la précipiter du haut de la colonne. Rendons tout de suite la
+justice aux jeunes gens de la hardie promenade du matin qu'ils se
+refusèrent à cette sotte entreprise, et que Sosthène ne trouva pour
+l'accompagner que des Maubreuil, des Sémallé et autres aventuriers de
+cette espèce.
+
+J'ai oublié de dire que le comte de Nesselrode m'avait fait avertir
+par le prince Nikita qu'il me demandait à dîner pour ce jour-là.
+J'avais engagé le prince à venir aussi. J'aperçus sur le boulevard
+quelques personnes que j'étais bien aise de réunir à ces messieurs;
+mais, fidèle à la promesse donnée à mon père, j'allai moi-même dans la
+rue pour le leur proposer. Je ne me rappelle positivement que de
+monsieur de Chateaubriand, d'Alexandre de Boisgelin et de Charles de
+Noailles.
+
+Nous étions tous réunis lorsque le prince Wolkonski et un de ses
+camarades, Michel Orloff, arrivèrent: ils m'apportaient un billet de
+monsieur de Nesselrode. En s'excusant de ne pouvoir venir, il
+m'envoyait à sa place un papier qui, disait-il, obtiendrait facilement
+son pardon, en attendant que lui-même vînt le chercher le soir.
+C'était la déclaration qu'on allait afficher et qui annonçait
+l'intention des Alliés de ne traiter ni avec l'Empereur, ni avec aucun
+individu de sa famille. Elle était le résultat de la conférence tenue
+chez monsieur de Talleyrand au moment où l'empereur Alexandre y était
+arrivé. Il l'avait commencée par ces mots:
+
+«Hé bien! nous voilà dans ce fameux Paris! C'est vous qui nous y avez
+amenés, monsieur de Talleyrand. Maintenant il y a trois partis à
+prendre: traiter avec l'empereur Napoléon, établir la Régence ou
+rappeler les Bourbons.
+
+«--L'Empereur se trompe, répondit monsieur de Talleyrand; il n'y a pas
+trois partis à prendre, il n'y en a qu'un à suivre et c'est le
+dernier qu'il a indiqué. Tout puissant qu'il est, il ne l'est pas
+assez pour choisir. Car, s'il hésitait, la France, qui attend ce
+salaire des chagrins et des humiliations qu'elle dévore en ce moment,
+se soulèverait en masse contre l'invasion, et Votre Majesté Impériale
+n'ignore pas que les plus belles armées se fondent devant la colère
+des peuples.
+
+«--Hé bien! reprit l'Empereur, voyons donc ce qu'il y a à faire pour
+atteindre votre but; mais je ne veux rien imposer, je ne puis que
+céder aux voeux exprimés du pays.
+
+«--Sans doute, Sire; il ne faut que les mettre dans la possibilité de
+se faire entendre.»
+
+Ce dialogue me fut rapporté, le lendemain même, par un des assistants
+au conseil.
+
+Le comte de Nesselrode vint le soir; je laisse à penser s'il fut bien
+accueilli. Nous avions si souvent fait de l'antibonapartisme, je ne
+dirai pas _avec_, il est trop diplomate, mais _devant_ lui, qu'il
+n'avait pas besoin de s'informer de nos dispositions du moment.
+
+Je ne puis me refuser à rappeler une petite malice qui m'a amusée dans
+le temps, et surtout depuis 1830, où monsieur de Vérac s'est trouvé
+légitimiste tellement inébranlable. Pour atteindre à cette
+immutabilité, il avait commencé par être chambellan de Napoléon et des
+plus empressés. Ayant appris que des officiers russes dînaient chez
+moi, il y vint le soir afin de leur demander un laissez-passer pour
+aller, au camp des Alliés, voir monsieur de Langeron, son parent et
+son ami. Pendant que ces messieurs causaient, il s'approcha de moi et
+me dit tout bas, et d'un ton de voix émue:
+
+«Et l'Empereur? a-t-on de ses nouvelles? Que fait-il? Sait-on où il
+est?»
+
+Je le compris très bien, mais j'affectai de me tromper, et je lui
+répondis également tout bas:
+
+«Il loge chez monsieur de Talleyrand».
+
+Monsieur de Vérac fut complètement déconcerté; mais le plaisant c'est
+qu'il n'osa jamais relever ma méprise et expliquer de quel Empereur il
+s'informait. C'est la seule petite vengeance que j'ai exercée contre
+la chambellanerie impériale.
+
+Le comte de Nesselrode causa longtemps avec mon père des choses et des
+personnes. Entre autres, il lui demanda s'il croyait qu'on dût laisser
+la police à monsieur Pasquier. Mon père lui répondit qu'elle ne
+pouvait être dans des mains plus habiles et plus probes, que, s'il
+consentait à en rester chargé, on devait regarder son accession comme
+une bonne fortune et qu'on pouvait se fier entièrement à sa parole.
+
+Je ne me souviens plus si c'est ce soir-là ou le lendemain qu'il y eut
+une réunion royaliste chez monsieur de Mortefontaine; elle envoya une
+députation chez l'empereur Alexandre pour exprimer ses voeux. Je me
+rappelle seulement que mon père en revint harassé, dégoûté, désolé;
+toutes les folies de l'émigration et de la plus sotte opposition s'y
+étaient montrées triomphantes. On ne parlait que de victoire, que de
+vexation, que de vengeance contre ses compatriotes, tandis qu'on était
+suppliant aux pieds d'un souverain étranger, dans sa propre patrie.
+Sosthène de La Rochefoucauld était déjà un des grands coryphées de ce
+charivari d'absurdités.
+
+Mon salon ne désemplissait pas; tous les jeunes gens qui avaient été
+les camarades de mon frère dans la promenade du boulevard y passaient;
+et, quoique ce fût une bien faible armée pour amener un changement de
+dynastie, cela suffisait pour faire foule dans de petits appartements,
+d'autant que les gens de ma société habituelle y venaient, aussi bien
+que les étrangers.
+
+Je ne puis assez vanter la parfaite convenance des officiers russes
+dans cette circonstance; ils n'étaient occupés qu'à nous combler de
+prévenances et de grâces et à relever notre situation à nos propres
+yeux; ils n'avaient que des paroles d'éloges et d'admiration pour
+notre brave armée. Il ne leur est pas échappé un propos qui pût
+blesser ou offenser un français, de quelque parti qu'il fût. Telle
+était la volonté de leur maître; elle a été scrupuleusement suivie et
+sans qu'il parût leur coûter.
+
+C'était toujours avec un ton de déférence qu'ils parlaient de la
+France. Peut-être était-ce la meilleure manière de rehausser leurs
+succès; mais il y avait de la grandeur à concevoir cette idée. Elle ne
+pouvait entrer que dans une âme généreuse. Celle de l'empereur
+Alexandre l'était beaucoup à cette époque. Il n'avait pas encore
+atteint l'âge où l'exercice du pouvoir absolu et une maladie
+héréditaire qui se développe gâte l'heureux naturel des souverains de
+la Russie et les rend le fléau du monde.
+
+À ce commencement du printemps de 1814, il faisait un temps
+magnifique; tout Paris était dehors. Il n'y a dans cette ville ni
+bataille, ni occupation, ni émeute, ni trouble d'aucun genre qui
+puisse exercer d'influence sur la toilette des femmes. Le mardi, elles
+se promenaient empanachées sur les boulevards, au milieu des blessés,
+et affrontant les obus. Le mercredi, elles étaient venues voir défiler
+l'armée alliée. Le jeudi, elles portaient leurs élégants costumes au
+bivouac des cosaques dans les Champs-Élysées.
+
+C'était un singulier spectacle pour les yeux et pour les esprits que
+ces habitants du Don suivant paisiblement leurs habitudes et leurs
+moeurs au milieu de Paris. Ils n'avaient ni tentes, ni abri d'aucune
+espèce; trois ou quatre chevaux étaient attachés à chaque arbre et
+leurs cavaliers assis près d'eux, à terre, causaient ensemble d'une
+voix très douce en accents harmonieux. La plupart cousaient: ils
+raccommodaient leurs hardes, en taillaient et en préparaient de
+neuves, réparaient leurs chaussures, les harnais de leurs chevaux ou
+façonnaient à leur usage leur part du pillage des jours précédents.
+C'étaient cependant les cosaques réguliers de la garde, et, comme ils
+ne faisaient que rarement le service d'éclaireurs, ils étaient moins
+heureux à la maraude que leurs frères, les cosaques irréguliers.
+
+Leur uniforme était très joli: le large pantalon bleu, une tunique en
+dalmatique également bleue, rembourrée à la poitrine et serrée
+fortement autour de la taille par une large ceinture de cuir noir
+verni, avec des boucles et ornements en cuivre très brillants, qui
+portaient leurs armes. Ce costume semi-oriental et leur bizarre
+attitude à cheval, où ils sont tout à fait debout, l'élévation de leur
+selle les dispensant de plier les genoux, les rendaient un objet de
+grande curiosité pour le badaud de Paris. Ils se laissaient approcher
+très facilement, surtout par les femmes et les enfants qui étaient
+positivement sur leurs épaules.
+
+J'ai vu des femmes prendre leur ouvrage dans leurs mains pour mieux
+examiner comment ils travaillaient. De temps en temps, ils s'amusaient
+à faire une espèce de grognement; les curieuses reculaient
+épouvantées. Alors ils poussaient des cris de joie et faisaient des
+éclats de rire auxquels prenaient part celles qu'ils avaient alarmées.
+Ils se laissaient moins approcher par les hommes; mais ils ne les
+éloignaient que par un geste calme et doux de la main accompagné d'un
+mot qui, probablement, répondait à _Au large_, de nos sentinelles. Il
+est évident que personne ne s'exposait à braver cette consigne. Elle
+n'était pas complètement rigoureuse, car, si un homme se trouvait avec
+des femmes ou des enfants, ils n'y faisaient pas attention.
+
+Il y avait bonne raison pour qu'ils se tinssent près de leurs
+chevaux, car jamais, sous aucun prétexte, ils ne faisaient un pas. Dès
+qu'ils n'étaient pas assis par terre, ils étaient à cheval. Pour
+circuler dans l'intérieur du bivouac d'un bout à l'autre, ils
+montaient à cheval. Et on les voyait aussi tenant leur lance d'une
+main et une cruche ou une gamelle ou même un verre de l'autre, aller
+faire les affaires de leur petit ménage.
+
+Je dis un verre, parce que j'en ai vu un se lever tranquillement,
+monter à cheval, prendre sa lance, se pencher jusqu'à terre pour y
+ramasser une gourde, aller à trente pas de là prendre de l'eau dans un
+baquet qui était environné d'une garde, boire son eau et revenir à son
+poste avec sa gourde vide, descendre de cheval, replacer sa lance dans
+le faisceau et reprendre son travail.
+
+Ces habitudes nomades nous semblaient si étranges qu'elles excitaient
+vivement notre curiosité, et nous la satisfaisions d'autant plus
+volontiers que nous étions persuadés que nos affaires allaient au
+mieux. Le succès de parti nous déguisait l'amertume d'un bivouac
+étranger aux Champs-Élysées. Je dois cette justice à mon père qu'il ne
+partageait pas cette impression et que je ne pus jamais le décider à
+venir voir ce spectacle qu'il s'obstinait à trouver encore plus triste
+que curieux.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ Billet du prince de Talleyrand. -- Craintes des Alliés. --
+ Représentation à l'Opéra. -- Représentation aux Français. --
+ Fautes du parti royaliste. -- Visite du général Pozzo di Borgo.
+ -- L'empereur Alexandre. -- Sa noble conduite. -- Brochure de
+ monsieur de Chateaubriand. -- Son effet. -- Sa réception par
+ l'empereur Alexandre. -- Récit fait par monsieur de Lescour. --
+ Il se dément.
+
+
+Ce fut dans cette soirée du jeudi que monsieur de Nesselrode me dit:
+
+«Voulez-vous voir les documents sur lesquels nous avons hasardé la
+marche sur Paris?
+
+«--Assurément.
+
+«--Tenez, les voilà».
+
+Et il tira de son portefeuille un très petit morceau de papier déchiré
+et chiffonné sur lequel il y avait écrit en encre sympathique: «Vous
+tâtonnez comme des enfants quand vous devriez marcher sur des
+échasses. Vous pouvez tout ce que vous voulez; veuillez tout ce que
+vous pouvez. Vous connaissez ce signe; ayez confiance en qui vous le
+remettra.»
+
+Je ne crois pas me tromper d'un mot: ce billet, écrit par monsieur de
+Talleyrand, après la retraite des Alliés de Montereau, leur arriva
+près de Troyes, et les instructions données au porteur de cette
+singulière lettre de créance influèrent beaucoup sur la décision qui
+ramena les Alliés sur Paris. Toutefois, ce qui les décida, c'est que
+la retraite était plus facile, pour quitter la France, par la Flandre
+que par la Champagne déjà épuisée, désolée, irritée et prête à se
+soulever contre eux.
+
+Les étrangers étaient bien plus inquiets et bien plus étonnés de leur
+séjour dans Paris que nous; ils n'étaient ni aveuglés par l'esprit de
+parti, ni désillusionnés sur le prestige qu'inspirait le nom de
+l'empereur Napoléon. Les prodiges de la campagne de France ne leur
+permettaient pas de croire à la destruction si complète et si réelle
+de l'armée, et ils s'attendaient à la voir surgir sous les pavés. Ce
+sentiment se découvrait dans toutes leurs paroles, et ils avaient le
+bon sens de se laisser peu rassurer par les nôtres dont ils
+appréciaient la futilité sur bien des points.
+
+Toutefois, nous avions raison en leur assurant que le pays était si
+dégoûté, si fatigué, si affamé de tranquillité, si rassasié de gloire
+qu'il avait complètement fait scission avec l'Empereur et ne demandait
+que de la sécurité. Il n'y a jamais eu un moment où le sentiment
+patriotique eut moins de force en France; peut-être l'Empereur, par
+ses immenses conquêtes, l'avait-il affaibli en prétendant l'étendre.
+Nous ne voyions guère des compatriotes dans un français de Rome ou de
+Hambourg. Peut-être aussi, et je le crois plus volontiers, le système
+de déception qu'il avait adopté dégoûtait-il la masse du pays. Les
+bulletins ne parlaient jamais que de nos triomphes, l'armée française
+était toujours victorieuse, l'armée ennemie toujours battue, et
+pourtant, d'échec en échec, elle était arrivée des rives de la Moskowa
+à celles de la Seine.
+
+Personne ne croyait aux relations officielles. On s'épuisait à
+chercher le mot de l'énigme, et les masses cessaient de regarder avec
+autant d'intérêt les événements qu'il fallait deviner. Ce n'était plus
+la _chose publique_ que celle dont on n'avait point de relation exacte
+et dont il était défendu de s'enquérir. L'Empereur avait tant
+travaillé à établir que c'était _ses_ affaires et non les _nôtres_
+qu'on avait fini par le prendre au mot. Et, quoi qu'on en ait pu
+penser et dire depuis quelques années, en 1814, tout le monde, sans en
+excepter son armée et les fonctionnaires publics, était tellement
+fatigué qu'on n'aspirait qu'à se voir soulager d'une activité qui
+avait cessé d'être dirigée par une volonté sage et raisonnée. La
+toute-puissance l'avait enivré et aveuglé; peut-être n'est-il pas
+donné à un homme d'en supporter le poids.
+
+Le duc de Raguse m'a une fois expliqué ses relations avec l'Empereur
+en une phrase qui est en quelque sorte applicable à la nation entière:
+
+«Quand il disait: _Tout pour la France_, je servais avec enthousiasme;
+quand il a dit: _la France et moi_ j'ai servi avec zèle; quand il a
+dit: _Moi et la France_, j'ai servi avec obéissance; mais quand il a
+dit: _Moi sans la France_, j'ai senti la nécessité de me séparer de
+lui.»
+
+Eh bien! la France en était là; elle ne trouvait plus qu'il
+représentât ses intérêts; et comme tous les peuples, encore plus que
+les individus, sont ingrats, elle oubliait les immenses bienfaits dont
+elle lui était redevable et l'accablait de ses reproches. À son tour,
+la postérité oubliera les aberrations de ce sublime génie et ses
+petitesses. Elle poétisera le séjour de Fontainebleau; elle négligera
+de le montrer, après ses adieux si héroïques aux aigles de ses vieux
+bataillons, discutant avec la plus vive insistance pour obtenir
+quelque mobilier de plus à emporter dans son exil, et elle aura
+raison. Quand une figure comme celle de Bonaparte surgit dans les
+siècles, il ne faut pas conserver les petites obscurités qui
+pourraient ternir quelques-uns de ses rayons; mais il faut bien
+expliquer comment les contemporains, tout en étant éblouis, avaient
+cessé de trouver ces rayons vivifiants et n'en éprouvaient plus qu'un
+sentiment de souffrance.
+
+Le vendredi, de bonne heure, monsieur de Nesselrode nous fit dire que
+les souverains iraient à l'Opéra. Aussitôt voilà nos gens en campagne
+pour avoir des loges et nous y trouver en force. Les fleuristes furent
+mises en réquisition pour nous fournir des lis; nous en étions
+coiffées, bouquetées, guirlandées. Les hommes avaient la cocarde
+blanche à leur chapeau. Jusque-là tout était bien. J'ai la rougeur sur
+le front de devoir raconter comme française l'attitude que nous eûmes
+à ce spectacle.
+
+D'abord, nous commençâmes par applaudir l'empereur Alexandre et le roi
+de Prusse à tout rompre; ensuite, les portes de nos loges restèrent
+ouvertes et, plus il pouvait y entrer d'officiers étrangers, plus nous
+étions foulées, plus nous étions contentes. Il n'y avait pas un
+sous-lieutenant russe ou prussien qui n'eût le droit et un peu la
+volonté de les encombrer. J'avais deux ou trois généraux étrangers
+dans la mienne qui trouvaient cette familiarité moins charmante et qui
+les repoussaient à mon grand chagrin. Cependant j'avais lieu d'être un
+peu consolée par leur présence même et par la visite des ministres
+russes et du prince Auguste de Prusse, que je connaissais d'ancienne
+date.
+
+Un moment avant l'arrivée des souverains dans la loge impériale, des
+jeunes gens _français_, des _nôtres_, étaient venus voiler d'un
+mouchoir l'aigle qui surmontait les draperies qui la décoraient. À la
+fin du spectacle, ces mêmes jeunes gens la brisèrent et l'abattirent à
+coups de marteau au bruit de nos vifs applaudissements. J'y pris part
+comme les autres gens de mon parti. Cependant je ne puis dire que ce
+fut en sûreté de conscience; je sentais quelque chose qui me blessait,
+sans trop savoir le définir. Sans doute, ces démonstrations avaient un
+sous-entendu, c'était la chute de Bonaparte, le retour présumé de nos
+princes que nous inaugurions; mais cela n'était pas assez clair.
+
+Je n'éprouvai aucun sentiment de réticence, deux jours après, à la
+Comédie Française, lorsqu'un homme étant sorti de dessus le théâtre,
+un grand papier à la main, l'attacha avec des épingles au rideau et,
+en se reculant, nous laissa voir les trois fleurs de lis remplaçant
+l'aigle, ceci était net. L'enthousiasme fut au comble et l'empereur
+Alexandre, en se levant dans sa loge et applaudissant lui-même,
+prenait un engagement formel.
+
+On chanta en son honneur de mauvais couplets sur l'air d'_Henry IV_
+dont le dernier vers était: «Il nous rend un Bourbon.» Nouvel
+enthousiasme; tout le monde fondait en larmes. Cette soirée ne me pèse
+pas sur la conscience; mais je crois que celle de l'Opéra était tout
+au moins une grande faute.
+
+Les partis se persuadent trop facilement qu'ils sont _tout le monde_.
+Nous aurions pu nous convaincre l'avant-veille que nous n'étions
+qu'une fraction minime dans la nation, et pourtant nous allions de
+gaieté de coeur affronter les sentiments honorables du pays et blesser
+cruellement ceux de l'armée. Cette aigle, qu'elle avait portée
+victorieuse dans toutes les capitales de l'Europe, nous semblions
+l'offrir en holocauste aux habitants de ces mêmes capitales qui,
+peut-être, ne nous honoraient guère de cette apparence de sentiments
+antinationaux.
+
+Sans doute, ce n'était pas plus notre but que notre pensée, mais,
+assurément, il ne fallait pas beaucoup de malveillance pour
+l'expliquer ainsi. Le parti abattu pouvait sincèrement en être
+persuadé et il n'est pas étonnant qu'une pareille conduite ait
+engendré ces longues haines qui ont tant de peine à s'éteindre. C'est
+bien à regret que je l'avoue, mais le parti royaliste est celui qui a
+le moins l'amour de la patrie pour elle-même; la querelle qui s'est
+élevée entre les diverses classes a rendu la noblesse hostile au sol
+où ses privilèges sont méconnus, et je crains qu'elle ne soit plus en
+sympathie avec un noble étranger qu'avec un bourgeois français. Des
+intérêts communs froissés ont établi des affinités entre les classes
+et brisé les nationalités.
+
+Ce vendredi, jour de l'Opéra, nous étions à dîner, la porte de la
+salle à manger s'ouvrit avec fracas et un général russe s'y précipita
+en valsant tout autour de la table et chantant:
+
+«Ah! mes amis, mes bons amis, mes chers amis.»
+
+Notre première pensée à tous fut qu'il était fou, puis mon frère
+s'écria:
+
+«Ah! c'est Pozzo.»
+
+C'était lui, en effet. Les communications étaient tellement
+difficiles, sous le régime impérial, que, malgré l'intimité qui
+existait entre nous, nous ignorions même qu'il fût au service de la
+Russie. Lui n'avait su où nous trouver que peu d'instants avant celui
+où il arrivait avec tant d'empressement. Il nous accompagna à l'Opéra
+et, depuis ce temps, je n'ai guère été un jour sans le voir, au moins
+une fois. Il a été un des moyens par lesquels j'ai été initiée dans
+les affaires, non que je m'en mêlasse, mais il trouvait en moi sûreté,
+intérêt, discrétion, et il se plaisait à _sfoggursi_, comme il disait,
+auprès de moi. Je m'y prêtais d'autant plus volontiers que j'ai
+toujours aimé à faire de la politique _en amateur_.
+
+Je trouve que, lorsqu'on n'est pas assez heureusement organisé pour
+s'occuper exclusivement et religieusement du sort futur qui doit nous
+être éternel, ce qu'il y a de plus digne d'intérêt pour un esprit
+sérieux c'est l'état actuel des nations sur la terre.
+
+Mes relations russes m'avaient appris qu'en sortant, le 4, du
+Théâtre-Français, où il avait applaudi l'inauguration des fleurs de
+lis, l'empereur Alexandre devait monter en voiture pour se rendre au
+quartier général de l'armée. Le général Pozzo restait accrédité auprès
+du gouvernement provisoire, c'est à dire devait lui communiquer les
+ordres d'Alexandre. Les précautions prises dans cette circonstance par
+les Alliés pour assurer leur retraite sans repasser par Paris prouvent
+combien ce fantôme d'armée qu'ils allaient trouver devant eux leur
+causait encore d'effroi et l'influence qu'exerçait sur eux le grand
+nom de Napoléon.
+
+En France, il ne pouvait plus rien. Aucune sympathie ne s'y attachait.
+Il avait eu beau appeler les normands et les bretons au secours des
+bourguignons et des champenois et ressusciter ainsi les anciens noms
+de provinces, ces fantasmagories, où naguère il était aussi heureux
+qu'habile, avaient perdu leur prestige avec celui de la victoire; et
+le breton ne s'était pas senti plus électrisé que l'habitant du
+Finistère. Soit qu'ils ignorassent cette disposition, soit qu'ils
+craignissent le réveil, toujours est-il que ce n'était pas sans un
+effroi continu, avec redoublements, que les étrangers se voyaient dans
+la capitale de la France.
+
+La nouvelle de négociations entamées entre le prince de Schwarzenberg
+et le maréchal Marmont suspendit le départ de l'empereur de Russie. On
+ne peut s'empêcher de reconnaître que la conduite sage, modérée,
+généreuse de ce souverain justifiait l'enthousiasme que nous lui
+montrions. Il était alors âgé de trente-sept ans, mais il paraissait
+plus jeune. Une belle figure, une plus belle taille, l'air doux et
+imposant tout à la fois, prévenaient en sa faveur; et la confiance
+avec laquelle il se livrait aux Parisiens, allant partout sans escorte
+et presque seul, avait achevé de lui gagner les coeurs. Il était adoré
+de ses sujets.
+
+Je me rappelle, quelques semaines plus tard, être arrivée au spectacle
+au moment où il entrait dans sa loge. La porte en était gardée par
+deux grands colosses de sa garde, se tenant dans la rigueur du
+maintien militaire et n'osant se déranger pour essuyer leur visage
+tout inondé de larmes. Je demandai à un officier russe ce qui les
+mettait en cet état:
+
+«Ah! me répondit-il négligemment, c'est que l'Empereur vient de passer
+et probablement ils ont réussi à toucher son vêtement.»
+
+Un pareil bonheur était si grand qu'ils ne savaient l'exprimer que par
+des pleurs d'attendrissement. J'ai souvent vu l'Empereur, j'ai même eu
+l'honneur de danser, la polonaise avec lui sans en pleurer de bonheur
+comme ses gardes. Mais j'étais assez frappée de sa supériorité pour
+regretter vivement que nos princes lui ressemblassent si peu. Ce n'est
+que quelques années plus tard que la mysticité a développé en lui une
+disposition soupçonneuse qui a fini par être portée jusqu'à la
+démence. Tous les mémoires contemporains s'accorderont à reconnaître
+en lui deux hommes tout à fait différents selon l'époque où ils en
+parleront; l'année 1814 a été l'apogée de sa gloire.
+
+La brochure de monsieur de Chateaubriand, _Bonaparte et les Bourbons_,
+imprimée avec une rapidité qui ne répondait pas encore à notre
+impatience, parut. Je me rappelle l'avoir lue dans des transports
+d'admiration et avec des torrents de larmes dont j'ai été bien
+honteuse lorsqu'elle m'est retombée sous la main, quelques années plus
+tard. L'auteur a fait si complètement le procès à ce factum de parti
+par l'encens qu'il a brûlé sur l'autel de Sainte-Hélène qu'il l'a jugé
+plus sévèrement que personne. Forcée d'avouer combien j'étais associée
+à son erreur, j'aurais bien mauvaise grâce à lui en faire un crime.
+
+Les étrangers, moins aveuglés que nous, sentaient toute la portée de
+cet ouvrage, et l'empereur Alexandre particulièrement s'en tint pour
+offensé. Il n'oubliait pas avoir vécu dans la déférence de l'homme si
+violemment attaqué. Monsieur de Chateaubriand se rêvait déjà un homme
+d'État; mais personne que lui ne s'en était encore avisé. Il mit un
+grand prix à obtenir une audience particulière d'Alexandre.
+
+Je fus chargée d'en parler au comte de Nesselrode. Il l'obtint.
+L'Empereur ne le connaissait qu'en sa qualité d'écrivain; on le fit
+attendre dans un salon avec monsieur Étienne, auteur d'une pièce que
+l'Empereur avait vue représenter la veille. L'Empereur, en traversant
+ses appartements pour sortir, trouva ces deux messieurs; il parla
+d'abord à Étienne de sa pièce, puis dit un mot à monsieur de
+Chateaubriand de sa brochure qu'il prétendit n'avoir pas encore eu le
+temps de lire, prêcha la paix entre eux à ces messieurs, leur assura
+que les gens de lettres devaient s'occuper d'amuser le public et
+nullement de politique et passa sans lui avoir laissé l'occasion de
+placer un mot. Monsieur de Chateaubriand lança un coup d'oeil peu
+conciliateur à Étienne et sortit furieux.
+
+Le comte de Nesselrode, qui en était pourtant fâché, ne pouvait
+s'empêcher de rire un peu en racontant les détails de cette entrevue.
+Je n'ai jamais su au juste si cette assimilation avec Étienne était
+une malice ou une erreur de l'Empereur. Monsieur de Chateaubriand
+avait cependant pris quelques précautions pour l'éviter. Dès le
+lendemain de l'entrée des Alliés, il s'était affublé d'un uniforme de
+fantaisie par-dessus lequel un gros cordon de soie rouge, passé en
+bandoulière, supportait un immense sabre turc qui traînait sur tous
+les parquets avec un bruit formidable. Il avait certainement beaucoup
+plus l'apparence d'un capitaine de forbans que d'un pacifique
+écrivain; ce costume lui valut quelques ridicules, même aux yeux de
+ses admirateurs les plus dévoués.
+
+Je ne sais plus quel jour de cette semaine aventureuse un de mes
+parents m'assura connaître un officier qui disait avoir reçu, le jour
+de la bataille de Paris, l'ordre, apporté par monsieur de Girardin, de
+faire sauter le dépôt de poudre des Invalides. Cela se répéta dans mon
+salon et parvint aux oreilles de monsieur de Nesselrode; il me demanda
+si je pouvais savoir le nom de cet officier et obtenir des détails sur
+cette aventure. J'appelai la personne qui l'avait racontée. Elle
+répéta que monsieur de Lescour, officier d'artillerie commandant aux
+Invalides, avait été appelé le mardi soir à la brume, à la grille de
+l'hôtel, qu'il y avait trouvé monsieur le comte Alexandre de Girardin
+à cheval et couvert de poussière, qu'il lui avait donné l'ordre
+formel, de la part de l'Empereur, de faire sauter les poudres; que
+monsieur de Lescour n'ayant pu retenir un mouvement d'horreur,
+monsieur de Girardin lui avait dit:
+
+«Est-ce que vous hésitez, monsieur?»
+
+Lescour, craignant alors qu'un autre ne fût chargé de la fatale
+commission, s'était remis, et avait répondu:
+
+«Non, mon général, je n'hésite jamais à obéir à mes chefs.»
+
+Que, sur cette réponse, monsieur de Girardin était reparti au galop.
+On offrait, au reste, de m'amener monsieur de Lescour le lendemain
+matin. Monsieur de Nesselrode me pria d'y consentir. Le duc de Maillé,
+présent à ce récit, se rappela avoir vu monsieur de Girardin sur le
+pont Louis XVI, le jour et à l'heure indiqués, passant à cheval très
+vite et avoir été étonné de lui voir tourner à droite, en effet, du
+côté des Invalides. Monsieur de Lescour vint chez moi le lendemain;
+j'avais préalablement reçu un billet du comte de Nesselrode qui me
+demandait de le lui envoyer. Il y alla, fut présenté à l'empereur
+Alexandre, reçut force compliments et la croix de Sainte-Anne. Il
+revint chez moi dans des transports de joie et de reconnaissance. Il
+me parut un homme fort simple et fort véridique.
+
+Quelques jours après, la princesse de Vaudémont, sa protectrice, le
+tança vertement d'avoir publié cette affaire. On le mena déjeuner chez
+madame de Vintimille. Mesdames de Girardin et Greffulhe, ses nièces,
+s'y trouvèrent; elles pleurèrent beaucoup. Le général Clarke, auquel
+Lescour était accoutumé d'obéir comme ministre de la guerre, lui
+reprocha de s'être vendu à l'_ennemi_. On l'entoura, on le pressa; on
+voulut obtenir de lui un démenti. Il n'y consentit pas tout à fait,
+mais on l'amena à signer une déclaration où, en confirmant avoir reçu
+l'ordre verbal d'un officier supérieur, il ajoutait que le jour était
+tellement tombé qu'il n'était pas sûr de l'avoir reconnu et pouvait
+bien s'être trompé en le nommant. En sortant de là, il vint chez moi
+me raconter ce qu'il avait fait.
+
+«Monsieur de Lescour, lui dis-je, vous vous êtes perdu. Quand on
+avance des faits d'une pareille gravité, il faut en être tellement sûr
+qu'aucune circonstance ne puisse faire varier sur le moindre détail,
+et c'en est un bien important que celui sur lequel vous vous êtes
+rétracté. Je comprends que cela doit donner de grands doutes sur votre
+véracité, et les personnes qui ont arraché ce désaveu à votre
+faiblesse seront les premières à en profiter pour vous inculper.
+
+Le pauvre homme en convenait et était au désespoir; le résultat que je
+lui avais annoncé ne tarda pas. Il fut promptement établi que
+monsieur de Lescour était un misérable aventurier qui avait inventé
+toute cette fable pour se faire un sort; on lui donna vite une petite
+place à Cette où on l'envoya. Monsieur de Girardin ne tarda pas à être
+en faveur auprès de nos princes et le pauvre Lescour a été persécuté
+par lui. Je ne l'ai jamais revu et je ne sais ce qu'il est devenu.
+
+Il est généralement convenu de repousser cette circonstance comme
+fausse. Cependant, quand je rapproche ce récit du départ précipité de
+madame Bertrand, exécuté sur un ordre de son mari, des sollicitations
+passionnées de monsieur de La Touche pour nous faire partir ce même
+jour, de la visite rapide et silencieuse de monsieur de Girardin à
+l'état-major où il se contenta de prendre connaissance de la
+capitulation avant de retourner à Juvisy où l'Empereur l'attendait, et
+enfin de la rencontre que monsieur de Maillé en fit sur le pont et du
+chemin qu'il lui vit prendre, qui, assurément, n'était pas celui d'un
+homme très pressé de se rendre à Fontainebleau, j'avoue que je suis
+assez portée à croire à la véracité de monsieur de Lescour et à le
+regarder comme une victime sacrifiée par sa propre faiblesse à
+l'intérêt des autres.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+ Le maréchal Marmont. -- Bataille de Paris. -- Séjour à Essonnes.
+ -- Mot du général Drouot. -- Le maréchal Marmont entre en
+ pourparlers avec les Alliés. -- Arrivée des maréchaux à Essonnes.
+ -- Ils viennent à Paris. -- Conférence chez l'empereur Alexandre.
+ -- Le maréchal Marmont apprend que son corps d'armée quitte
+ Essonnes malgré ses ordres. -- Son chagrin. -- Intrépidité de sa
+ conduite à Versailles. -- Erreur de sa conduite. -- Lettre du
+ général Bordesoulle. -- Réponse donnée aux maréchaux. -- Conduite
+ du maréchal Ney. -- Dangers courus à notre insu. -- Sauvegarde
+ envoyée chez moi. -- Pêche russe. -- Bonhomie des cosaques. --
+ Formation d'une garde d'honneur. -- Intrigues qui en résultent.
+
+
+J'arrive, avec répugnance, à ce que l'histoire ne pourra s'empêcher
+d'appeler la défection du maréchal Marmont. Sans doute, elle la
+dépouillera de toutes les calomnies qu'on y a jointes, mais
+l'attachement sincère que je lui porte me force à m'affliger qu'une
+action, très défendable en elle-même, ait été conçue par un homme pour
+lequel la seule pensée en était un tort. Il est exactement vrai que le
+maréchal n'est coupable que d'être entré en négociation avec le prince
+de Schwarzenberg à l'insu de l'Empereur. Mais il était trop
+personnellement attaché à Napoléon, il en avait été comblé de trop de
+bontés, il en avait reçu trop de grâces pour qu'il ne fût pas dans son
+rôle, peut-être dans son devoir, de rester exclusivement lié à sa
+fortune. Lui-même l'a si bien senti que cette circonstance de sa vie a
+exercé depuis la plus fâcheuse influence sur ses actions et l'a rendu
+bien malheureux, lorsque le premier moment de l'excitation a été
+passé.
+
+J'ai eu lieu de m'occuper des détails de cette affaire; j'ai été
+chargée d'en faire rédiger une relation, et j'ai cherché la vérité
+avec d'autant plus de soin que je ne voulais pas qu'on pût l'opposer à
+aucun des faits qui seraient rapportés. Ces documents ont été réunis
+et remis, en 1831, à monsieur Arago qui disait vouloir les publier.
+Mais, comme cela arrive quelquefois, le courage lui a manqué pour
+s'occuper d'un ami proscrit par les passions populaires. Toutefois,
+voici ce qui est resté démontré pour moi, comme la plus exacte vérité,
+sur cet événement.
+
+L'empereur Napoléon vint visiter l'armée de Marmont campée à Essonnes;
+il donna de grands éloges à toute sa conduite dans l'affaire de Paris
+où il avait encore tenu l'ennemi en échec quatre heures après avoir
+reçu l'ordre du roi Joseph de capituler. Il promit pour le corps
+d'armée les récompenses et les grades demandés par le maréchal.
+Ensuite il entra avec lui dans les détails de ses plans, sur ce qu'il
+y avait à faire ultérieurement. Il lui donna l'ordre de marcher dans
+la nuit avec ses dix mille hommes pour reprendre poste sur les
+hauteurs de Belleville:
+
+«Sire, je n'ai pas quatre mille hommes en état de marcher.»
+
+L'Empereur passa à autre chose, puis, un instant après, revint à
+parler des dix mille hommes. Le maréchal répéta qu'il n'en avait pas
+quatre mille sous ses ordres, ce qui n'empêcha pas l'Empereur de
+disposer de cinq mille hommes sur une route, de trois sur une autre,
+en en laissant deux avec l'artillerie, comme si les dix mille hommes
+existaient ailleurs que dans sa volonté.
+
+Ce n'était pas tout à fait une aberration; il avait adopté cette
+tactique dans toute la campagne de France, et elle lui avait réussi.
+Il n'aurait pas osé demander à des corps aussi faibles qu'ils
+l'étaient effectivement les prodiges qu'il en attendait, et, en ayant
+l'air d'y compter, il les obtenait. Après qu'il eut achevé de
+développer son plan à Marmont, celui-ci lui demanda où et comment il
+passerait la Marne. L'Empereur se frappa le front:
+
+«Vous avez raison, c'est impossible; il faut songer à un autre moyen
+d'entourer Paris. Pensez-y de votre côté; avertissez-moi de tout ce
+que vous apprendrez. Attendez de nouveaux ordres.»
+
+L'Empereur retourna à Fontainebleau. Le maréchal Marmont resta
+confondu de l'idée d'_entourer Paris_, gardé par deux cent mille
+étrangers qui en attendaient journellement deux cent mille autres,
+avec une trentaine de mille hommes, tout au plus, dont l'Empereur
+pouvait, disposer. Il prévoyait l'anéantissement des restes de cette
+pauvre armée et peut-être la destruction de la capitale, si, comme
+l'Empereur l'espérait, il réussissait à y faire éclater quelques
+démonstrations hostiles à l'armée alliée. Ce n'était pas la première
+fois que les projets de l'Empereur lui avaient paru disproportionnés,
+jusqu'à la folie, avec les moyens qui lui restaient.
+
+Le soir de la bataille de Champaubert, les chefs de corps qui y
+avaient pris part soupaient chez l'Empereur; chacun mangeait un
+morceau à mesure qu'il arrivait. Ils étaient encore cinq ou six à
+table, au nombre desquels se trouvaient Marmont et le général Drouot.
+
+L'Empereur se promenait dans la chambre et faisait une peinture de
+situation dans laquelle il établissait qu'il était plus près des bords
+de l'Elbe que les Alliés de ceux de la Seine. Il s'aperçut du peu de
+sympathie que ses paroles trouvaient parmi les maréchaux; chacun
+regardait dans son assiette sans lever les yeux.
+
+Alors, s'approchant du général Drouot, et lui frappant sur l'épaule:
+
+«Ah! Drouot, il me faudrait dix hommes comme vous!
+
+«--Non, Sire, il vous en faudrait cent mille.»
+
+Cette noble réponse coupa court au plan de campagne.
+
+Le duc de Raguse était sous le poids de ses souvenirs et de bien
+pénibles impressions, lorsque arriva près de lui monsieur de
+Montessuis. Il avait été son aide de camp et était resté dans sa
+familiarité, quoique devenu très exalté royaliste. Il lui apportait
+les documents et proclamations publiés dans Paris: la déchéance de
+l'Empereur par le Sénat, les ordres du gouvernement provisoire et
+enfin des lettres de plusieurs personnes ralliées à ce gouvernement
+qui engageaient le maréchal à suivre leur exemple: le général
+Dessolles, son ami intime, monsieur Pasquier, dont il connaissait
+l'honneur et la probité, étaient du nombre. On lui faisait valoir
+l'importance de donner sur-le-champ une force armée quelconque au
+gouvernement provisoire, afin qu'il pût siéger au conseil des
+étrangers d'une façon plus honorable; et on lui insinuait plus bas que
+cette même force permettrait de faire des conditions à la famille que
+le sort semblait rappeler au trône de ses ancêtres.
+
+Montessuis faisait sonner bien haut le nom de Monk et le rôle de
+sauveur de la Patrie. Il montrait au maréchal la France le bénissant
+des institutions qu'elle lui devrait et l'armée le reconnaissant pour
+son protecteur. De l'autre côté, il se rappela les paroles
+extravagantes de l'Empereur, il conçut la funeste pensée de le sauver
+malgré lui et eut la faiblesse de s'en laisser séduire.
+
+Cependant il assembla les chefs de corps, plus nombreux que la force
+de son armée ne le comportait; il leur soumit les propositions qu'on
+lui faisait, et la position où ils se trouvaient. Tous, à l'exception
+du général Lussot, opinèrent pour se soumettre au gouvernement
+nouveau. Monsieur de Montessuis fut chargé d'établir des
+communications avec le quartier général du prince de Schwarzenberg. Il
+y eut des projets proposés des deux côtés, mais rien d'écrit.
+
+Tel était l'état des choses lorsque les maréchaux envoyés de
+Fontainebleau pour demander la Régence, arrivèrent à Essonnes. Je
+tiens le reste des détails du maréchal Macdonald qui, après me les
+avoir racontés, a pris la peine de les dicter, lorsque je recherchais
+des renseignements exacts pour la notice dont monsieur Arago s'était
+chargé.
+
+Les maréchaux n'avaient point, quoi qu'on ait dit, l'ordre de
+l'Empereur de s'associer le maréchal Marmont. Ils s'arrêtèrent chez
+lui en attendant le laissez-passer qu'ils avaient fait demander au
+quartier général des Alliés, alors établi au château de Chilly,
+au-dessus de Longjumeau. Ils lui racontèrent le motif de leur voyage à
+Paris. Marmont leur confia dans tous ses détails sa position vis-à-vis
+du prince de Schwarzenberg: il pouvait recevoir à chaque instant
+l'acceptation des demandes faites par lui. Mais il dit à ses collègues
+qu'il se désistait de toute démarche personnelle jusqu'à ce que le
+sort de celle qu'ils allaient tenter fût décidé. Ils convinrent qu'il
+irait visiter ses postes et qu'il se rendrait introuvable jusqu'à leur
+retour, qu'alors, et suivant leur succès, ils décideraient entre eux
+ce qu'il conviendrait de faire et agiraient en commun.
+
+Le maréchal Ney remarqua que peut-être ce commencement de négociation
+avec un des maréchaux, en donnant l'espoir de désunir les chefs des
+différents corps, éloignerait l'acceptation de la Régence qu'ils
+allaient demander, qu'il vaudrait mieux que le maréchal Marmont les
+accompagnât pour prouver leur accord. Les autres adoptèrent cet avis,
+et le duc de Raguse ne fit aucune difficulté de les suivre.
+
+Avant de partir et devant eux, il donna jusqu'à trois fois l'ordre aux
+chefs de corps qu'il laissait à Essonnes de ne pas bouger avant son
+retour; il le promettait pour la matinée du lendemain. Le
+laissez-passer n'arrivait pas de Chilly; les maréchaux impatients du
+retard se présentèrent aux avant-postes et se firent mener au quartier
+général de l'avant-garde, à Petit-Bourg, où ils espéraient se faire
+donner une escorte. Ils entrèrent dans le château; le duc de Raguse,
+qui n'avait pas de pouvoir de l'Empereur, resta dans la voiture. Mais
+le prince de Schwarzenberg, qui se trouvait aux avant-postes,
+apprenant par des subalternes qu'il était là, l'envoya prier de
+descendre. Il eut un moment d'entretien avec lui. Il lui dit que ses
+propositions avaient été envoyées à Paris et qu'elles étaient
+acceptées.
+
+Le maréchal lui répondit que sa position était changée, que ses
+camarades étaient chargés d'une communication à laquelle il
+s'associait entièrement et que tout ce qui s'était passé entre eux
+jusque-là devait être regardé comme nul et non avenu. Le prince de
+Schwarzenberg lui assura comprendre parfaitement son scrupule, et ils
+entrèrent ensemble dans le salon, à l'étonnement des autres maréchaux.
+Le duc de Raguse leur raconta ce qui venait de se passer entre lui et
+le prince de Schwarzenberg et combien il se sentait soulagé par cette
+explication. Il les accompagna chez l'empereur Alexandre et fut celui
+qui parla le plus vivement en faveur du roi de Rome et de la Régence.
+Il n'y avait pas grand mérite car, assurément, c'était bien leur
+propre cause que les maréchaux plaidaient en ce moment.
+
+À cette conférence impérialiste, l'empereur Alexandre en fit succéder
+une avec les membres du gouvernement provisoire et les gens les plus
+compromis dans le mouvement royaliste. Il discuta contre les
+Bonaparte dans la première et contre les Bourbons dans la seconde, se
+persuadant qu'il agissait avec grande impartialité. Après le conseil,
+qui se prolongea jusqu'au point du jour, il fit rentrer les envoyés de
+Fontainebleau, leur dit qu'il devait consulter ses alliés, et les
+remit à neuf heures du matin pour obtenir une réponse. On a prétendu
+qu'il avait déjà connaissance du mouvement d'Essonnes; cela paraît
+impossible. Ce qui est sûr, c'est qu'il n'en donna aucun
+avertissement, et tous les beaux discours qu'on a prêtés à lui et aux
+autres maréchaux vis-à-vis de Marmont sont complètement faux.
+
+Les maréchaux se rendirent chez le maréchal Ney pour y attendre
+l'heure fixée par l'Empereur. Ils y déjeunaient lorsqu'on vint avertir
+le maréchal Marmont qu'on le demandait; il sortit un instant, rentra
+pâle comme la mort; le maréchal Macdonald lui demanda ce qu'il y
+avait:
+
+«C'est mon aide de camp qui vient m'avertir que les généraux veulent
+mettre mon corps d'armée en mouvement; mais ils ont promis de
+m'attendre et j'y cours pour tout arrêter.»
+
+Pendant ces rapides paroles, il rattachait son sabre et prenait son
+chapeau. L'aide de camp était Fabvier: il racontait qu'à peine les
+maréchaux avaient quitté Essonnes, l'empereur Napoléon avait fait
+demander Marmont; un second, puis un troisième message l'avaient mandé
+à Fontainebleau, ce dernier portait l'ordre au général commandant de
+se rendre chez l'Empereur si le maréchal était encore absent.
+
+Les généraux, inquiets de leur position, se persuadèrent que
+l'Empereur avait eu connaissance des paroles échangées avec l'ennemi.
+La crainte s'était emparée d'eux et ils avaient cherché leur salut
+personnel dans l'exécution du mouvement que Marmont avait
+formellement défendu en partant pour Paris. Le maréchal se jeta dans
+une calèche qui se trouvait tout attelée dans la cour du maréchal Ney.
+À la barrière, on lui refusa le passage; il fallut retourner à
+l'état-major de la place; on le renvoya au gouverneur de la ville.
+Bref, il perdit assez de temps à se procurer un passeport pour qu'il
+arrivât un second aide de camp, le colonel Denis. Il annonça que,
+malgré la parole donnée à Fabvier de l'attendre, les chefs avaient mis
+la troupe en route dès qu'il avait été parti, que lui, Denis, l'avait
+accompagnée jusqu'à la Belle-Épine, qu'elle y avait pris la route de
+Versailles où elle devait être près d'arriver, le mal était fait et
+irréparable.
+
+Le maréchal Marmont resta à Paris; il y apprit la fureur de son corps
+d'armée lorsqu'il avait su pour quelle cause il se trouvait à
+Versailles. Il s'y rendit immédiatement; la troupe en était déjà
+partie, en pleine révolte pour retourner à Fontainebleau. Il courut
+après elle, l'arrêta, la harangua, la persuada et la ramena à
+Versailles, ayant fait en cette circonstance une des actions les plus
+énergiques, les plus difficiles et les plus hardies qui se puissent
+tenter.
+
+Voilà la vérité exacte que j'ai pu recueillir en constatant tous les
+faits sur la _défection de Marmont_. On voit qu'elle se borne à avoir
+entamé des négociations à l'insu de l'Empereur.
+
+Pour être complètement impartiale, j'avouerai qu'il a eu d'autres
+torts. Le maréchal Marmont est le type du soldat français; bon,
+généreux, brave, candide, il est mobile, vaniteux, susceptible de
+s'enthousiasmer et le moins conséquent des hommes. Il agit toujours
+suivant l'impulsion du moment, sans réfléchir sur le passé, sans
+songer à l'avenir. Il se trouva placé sur un terrain où tout ce qui
+l'entourait applaudissait à l'action dont on le supposait l'auteur et
+lui en vantait l'importance. Partout il était salué du nom de Monk; on
+lui affirmait, en outre, que la résolution de ne transiger d'aucune
+sorte avec l'Empire était prise dès le premier jour, que la
+proclamation du 30 en faisait foi, que la démarche des maréchaux ne
+pouvait donc avoir de succès. Lui, d'une autre part, se disait que ses
+généraux n'avaient fait qu'exécuter ce qu'il leur avait proposé dans
+des circonstances restées les mêmes, puisque la Régence avait été
+refusée, qu'ainsi il serait peu généreux de les désavouer, etc. Enfin,
+à force de raisons, bonnes ou mauvaises, il en vint à se persuader
+qu'il devait assumer la responsabilité sur sa tête.
+
+La convention avec le prince de Schwarzenberg fut rédigée le lendemain
+matin, signée, _antidatée_ et envoyée au _Moniteur_. Non content de
+cela, le maréchal reçut une députation de la Ville de Paris qui le
+remerciait du service qu'il avait rendu. Il l'accueillit, et la
+harangue aussi bien que la réponse furent mises au _Moniteur_. Enfin
+il se donna, avec grand soin, toutes les apparences d'une trahison
+qu'il n'avait pas commise et à laquelle sa présence au milieu des
+maréchaux ajoutait un caractère de perfidie.
+
+Il ne lui resterait aucune preuve de la vérité du récit que je viens
+de faire si le hasard n'avait pas fait que, cherchant dans ses
+papiers, après la révolution de 1830, son aide de camp, monsieur de
+Guise, le même qui rédigea, en 1814, la _convention antidatée_ avec le
+prince de Schwarzenberg, trouvât derrière un tiroir de secrétaire une
+vieille lettre toute chiffonnée. C'était celle par laquelle le général
+Bordesoulle lui annonçait le départ des troupes d'Essonnes, en lui
+demandant excuse d'avoir agi contrairement aux ordres qu'il avait
+donnés, et lui expliquant que les appels trois fois réitérés de
+l'Empereur l'y avaient décidé.
+
+Quoique le maréchal Marmont ait cruellement souffert des calomnies
+répandues sur son compte, une fois que l'enivrement où on le tenait
+fut cessé, il n'avait plus pensé à cette lettre et il en avait
+complètement oublié l'existence. Cela seul suffit à le peindre.
+Probablement ce document sera publié; je l'ai lu bien des fois.
+
+Les maréchaux, chargés des propositions de Fontainebleau, se
+présentèrent à neuf heures chez l'empereur Alexandre qui refusa de
+traiter sur tout autre pied que l'abdication pure et simple de
+Napoléon. Il fit valoir la défection qui commençait à s'établir dans
+l'armée française comme un argument péremptoire. Les maréchaux, qui en
+étaient restés sur la première nouvelle apportée par Fabvier,
+protestèrent de la fidélité de l'armée. L'Empereur sourit et leur dit
+que le corps de Marmont était en pleine marche pour se rendre à
+Versailles. Les maréchaux partirent sans avoir revu leur camarade
+Marmont. Ils ne trouvèrent plus trace de son corps d'armée sur la
+route de Fontainebleau.
+
+Je me suis étendue sur ce récit, d'abord parce que les faits en ont
+été dénaturés par l'esprit de parti, ensuite parce que je crois que
+personne ne les sait mieux que moi. Dans l'intention que j'ai déjà
+indiquée, j'ai réuni tous les témoignages et tous les documents, et
+j'ai pris le soin de voir comment ils pouvaient coïncider entre eux
+pour ne rien avancer qui pût être disputé avec quelque ombre de
+fondement. Peut-être ai-je une connaissance plus nette et plus claire
+de cette affaire que le maréchal lui-même qui a commencé par la croire
+sincèrement un sujet d'éloge et ne s'est aperçu de son erreur que
+lorsqu'il a été assailli d'atroces calomnies. Il a eu le nouveau tort
+de trop les mépriser.
+
+Les chefs qui ont agi de violence contre l'Empereur à Fontainebleau,
+voyant le torrent de l'opinion populaire retourner en faveur du grand
+homme dont les malheurs rappelaient le génie, cherchèrent à cacher
+leur action derrière celle du duc de Raguse. L'amour-propre national
+préféra crier à la trahison plutôt que d'avouer des défaites, et il
+fut très promptement établi dans l'esprit du peuple que le duc de
+Raguse avait vendu et livré successivement Paris et l'Empereur. L'un
+était aussi faux que l'autre.
+
+Les maréchaux, de retour à Fontainebleau, arrachèrent par la violence
+l'abdication de l'Empereur; le maréchal Ney s'empressa d'en donner
+avis aux Alliés, et, au retour des envoyés de Fontainebleau à Paris,
+le maréchal Macdonald m'a raconté que les autres furent très étonnés
+d'entendre le comte de Nesselrode remercier Ney de son _importante
+communication_.
+
+Il est temps de revenir à ce qui se passait de notre côté. Le lundi,
+je ne vis personne d'instruit des événements, mais, le mardi matin, on
+vint chanter victoire chez moi. Pozzo me raconta que la journée de la
+veille avait été bien hasardeuse. L'Empereur était entouré de gens qui
+commençaient à s'effrayer de la situation d'une armée dans une ville
+comme Paris. Les rapports des provinces occupées n'étaient point
+rassurants. Les populations, opprimées par les malheurs inhérents à la
+guerre, étaient prêtes à se soulever. Tout ce qui était autrichien
+n'avait d'oreille que pour écouter ces récits et de langue que pour
+les répéter.
+
+Le prince de Schwarzenberg commençait à se reprocher la proclamation
+dont Pozzo lui avait escamoté la signature; évidemment il ne voulait
+pas prendre la responsabilité du séjour prolongé à Paris. Il
+s'agissait de disposer, en l'absence de l'empereur d'Autriche, du sort
+de sa fille et du sceptre de son petit-fils. Le roi de Prusse était,
+au su de tout le monde, complètement soumis à la volonté d'Alexandre;
+c'était donc d'elle seule que dépendaient de si grandes résolutions.
+On ne peut s'étonner qu'il fût agité ni blâmer ses hésitations. Elles
+furent telles que Pozzo crut la partie perdue pendant la fin du jour
+et la moitié de la nuit.
+
+Le duc de Vicence, qui avait jusque-là vainement sollicité une
+audience, en obtint une fort longue. Celle des maréchaux ne le fut pas
+moins; toutefois, l'impression qu'ils avaient pu faire sur l'empereur
+Alexandre fut victorieusement combattue par les personnes qui
+composaient le gouvernement provisoire et son conseil. On fit valoir à
+l'Empereur qu'on ne s'était autant compromis que sur un engagement
+signé de son nom. S'il revenait aujourd'hui sur la promesse de ne
+traiter, ni avec Napoléon, ni avec sa famille, le sort de tous les
+gens qui s'étaient confiés à sa parole devenait l'exil ou l'échafaud.
+Cette question de générosité personnelle eut beaucoup de prise sur
+lui.
+
+Il était, a-t-il dit depuis, déjà décidé lorsqu'il renvoya les
+maréchaux à neuf heures du matin pour donner une réponse; il le laissa
+deviner à Pozzo et au comte de Nesselrode, peut-être même à monsieur
+de Talleyrand. Mais il ne voulut pas s'expliquer nettement avant de
+s'être donné l'air de consulter le roi de Prusse et le prince de
+Schwarzenberg.
+
+Le mardi matin, toute hésitation avait disparu et nous l'apprîmes en
+même temps que les dangers que nous avions courus. Ces dangers étaient
+réels et personnels, car, à la façon dont nous étions compromis, nous
+n'avions d'autre parti à prendre que de nous mettre à la suite des
+bagages russes si les Alliés avaient remis le gouvernement entre les
+mains des bonapartistes. La Régence n'aurait été, au fond, qu'une
+transition pour revenir promptement au régime impérial.
+
+Mes gens de Châtenay accoururent tout éplorés me dire qu'ils ne
+savaient plus que devenir: le maire était en fuite, l'adjoint caché
+dans mon enclos. Les premiers jours, ma maison avait été occupée par
+un état-major qui, ayant trouvé la cave bonne, avait emporté tout le
+vin qu'il n'avait pas eu le temps de boire et l'avait laissée
+complètement à sec, ce qui ne mettait pas les nouveaux arrivés de
+bonne humeur. Les détachements de toute arme, de toute nation s'y
+succédaient et excitaient la terreur des habitants du village; ils
+avaient déjà appris à leurs dépens que les bavarois et les
+wurtembourgeois étaient les plus redoutables.
+
+Mes relations russes me procurèrent facilement des sauvegardes. Le
+prince Wolkonski me donna deux cosaques de la garde pour les établir à
+Châtenay et un sous-officier pour les installer. J'y allai moi-même
+avec eux; ma calèche se trouvait ainsi escortée par ces habitants des
+steppes; oserai-je avouer que cela m'amusait assez. J'admirais
+l'assistance qu'ils prêtaient à leurs petits chevaux en montant les
+côtes: ils appuyaient leur longue lance à terre, la plaçaient sous
+leur aisselle ou la tenaient à deux mains, comme un aviron, et
+poussaient dessus, la replaçant en avant à mesure qu'ils avançaient, à
+peu près comme on se sert en bateau d'un aviron.
+
+Je trouvai mes gens dans la consternation; ils avaient adopté la
+cocarde blanche pour travailler plus paisiblement dans le jardin qui
+longeait la route de Choisy à Versailles. Mais, ce matin-là même,
+cette décoration avait pensé les faire sabrer par des troupes
+françaises; c'était le corps de Marmont se rendant à Versailles.
+Quoique je ne me pique pas de grandes connaissances stratégiques, je
+ne comprenais pas comment elles se trouvaient dans les lignes des
+troupes alliées. Cela me parut étrange et ne me fut expliqué qu'à mon
+retour à Paris.
+
+Mes petits cosaques étaient munis d'une pancarte couverte de cachets
+et de signatures à l'aide de laquelle ils exorcisaient tous les démons
+qui, sous cinquante uniformes différents, se présentaient à nos
+portes. L'un d'eux parlait un peu allemand, les autres l'appuyaient en
+russe qu'il prodiguaient avec un degré de loquacité qui semblait
+étonner les soldats allemands presque autant que moi. Mais la pancarte
+décidait toujours la discussion en leur faveur; je les vis fonctionner
+plusieurs fois pendant le séjour de quelques heures que je fis à
+Châtenay.
+
+J'y appris qu'en outre du vin mes hôtes avaient emporté toutes les
+couvertures, un assez grand nombre de matelas pour coucher leurs
+blessés et tous les lits de plumes, c'est-à-dire ils les avaient
+éventrés, en avaient secoué les plumes et, se trouvant ainsi
+possesseurs de grands sacs de coutil, ils étaient entrés en foule dans
+la pièce d'eau et les avaient remplis à la main du poisson qu'elle
+contenait.
+
+Ce singulier genre de pêche m'a paru assez drôle pour être rapporté.
+Il est juste de dire qu'on a pillé seulement les maisons abandonnées
+par leurs gardiens et qu'on a incendié que celles où l'on a tenté une
+puérile résistance.
+
+J'établis mes cosaques chez mon jardinier; sa femme en avait bien
+peur; on avait fait au peuple les contes les plus effrayants. Le
+premier soir, tandis qu'elle préparait leur souper, son enfant encore
+au berceau se réveilla et se mit à crier; les cosaques parlèrent entre
+eux, l'un d'eux s'avança vers l'enfant, la pauvre mère tremblait, il
+le tira du lit, l'établit sur ses genoux devant le feu, lui réchauffa
+les pieds dans ses mains, ses camarades lui firent des mines et des
+discours, l'enfant leur sourit, et dès ce moment ils s'établirent ses
+bonnes. Lorsque j'y retournai, la semaine suivante, ils disaient:
+
+«Madame Marie, bon femme.»
+
+Et elle leur jetait son enfant dans les bras lorsqu'elle voulait
+vaquer aux soins du ménage.
+
+Ils joignaient au goût pour les maillots celui des fleurs. Ils se
+promenaient des heures entières devant la serre, regardant à travers
+les vitres et, lorsque le jardinier leur donnait un bouquet, ils le
+remerciaient avec toutes les formes de la plus vive satisfaction, mais
+ils ne touchaient à rien. Leur protection s'étendait sur tout le
+village, et, dès qu'un détachement s'en approchait, le cri de
+_cosaques_ passait de bouche en bouche. Jour et nuit ils étaient prêts
+à y répondre, aussi n'y eut-il aucune déprédation arrivée à Châtenay
+depuis leur installation. Pour le dire en passant, ce service rendu à
+la commune m'a valu, pendant les Cents-Jours, une dénonciation de
+quelques-uns de mes voisins.
+
+Mon père, je le dois avouer, ne souffrait peut-être pas assez de voir
+la cocarde tricolore abaissée mais, dès qu'il s'agissait du drapeau
+blanc, tout son patriotisme se réveillait avec exaltation. L'idée de
+voir monsieur le comte d'Artois faire son entrée dans Paris,
+uniquement entouré d'étrangers, le révoltait; il conçut la pensée de
+former une espèce de garde nationale à cheval, composée de nos jeunes
+gens. Il en parla au comte de Nesselrode qui obtint l'assentiment de
+son impérial maître. Le gouvernement provisoire l'adopta lorsqu'elle
+était déjà en train.
+
+Mon frère fut le premier qui alla inscrire son nom chez Charles de
+Noailles. Mon père l'avait indiqué à lui et à ses camarades comme le
+plus convenable pour être leur capitaine; Charles de Noailles en fut
+enchanté et on ne peut plus reconnaissant; sa fille et lui vinrent
+remercier mon père avec effusion. Mais, dès le lendemain, la guerre
+était au camp. Nous n'étions pas encore émancipés et déjà les
+ambitions de place se déployaient, et déjà les intrigues des
+courtisans agitaient leur esprit.
+
+Ce fut Charles de Damas et les siens qui donnèrent le signal. Quoique
+intimement liés avec les Noailles, ils s'élevèrent hautement contre le
+choix fait de Charles de Noailles, recherchèrent avec zèle tous les
+méfaits de son père, le prince de Poix, au commencement de la
+Révolution et cabalèrent pour empêcher qu'on ne se fît inscrire chez
+lui. Cela ralentit un peu le zèle; mais pourtant on finit par réunir
+cent cinquante jeunes gens qui s'équipèrent, s'armèrent, se montèrent
+en quatre jours de temps et furent prêts avant l'entrée de Monsieur.
+
+À dater de ce moment, les seigneurs de l'ancienne Cour n'ont plus été
+occupés que de leurs intérêts de fortune et d'avancement, que de faire
+dominer leurs prétentions sur celles des autres; et ils ont été un des
+grands obstacles à la dynastie qu'ils voulaient consacrer.
+
+N'établissons pas que ces sentiments soient exclusifs à cette classe;
+ils appartiennent probablement à tous les hommes qui touchent au
+pouvoir. J'ai vu une seconde révolution faite par la bourgeoisie et,
+ainsi que dans celle dont le récit m'occupe en cet instant, dès le
+cinquième jour tous les sentiments généreux et patriotiques étaient
+absorbés par l'ambition et les intérêts personnels. Si nous savions au
+juste ce qu'il en a coûté à la volonté puissante de l'Empereur pour
+dominer les prétentions militaires après le dix-huit Brumaire, il est
+probable que nous retrouverions le même esprit d'intrigue et
+d'égoïsme.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ _Te Deum_ russe. -- Mission à Hartwell. -- Entrée de Monsieur. --
+ On prend la cocarde blanche. -- Le lieutenant général du royaume.
+ -- Le duc de Vicence. -- Le général Owarow. -- L'empereur
+ Alexandre à la Malmaison et à Saint-Leu. -- Première réception de
+ Monsieur. -- Représentation à l'Opéra. -- Attitude du parti
+ émigré.
+
+
+Le dixième jour de leur entrée, les étrangers se réunirent sur la
+place Louis XV pour y chanter un _Te Deum_. Je vis ce spectacle de
+chez le prince Wolkonski, logé au ministère de la marine. Je n'en
+souffris pas tant qu'il n'y eut que le mouvement de troupes et de
+monde sur la place; mais (apparemment que les sons exercent plus
+d'influence sur mon âme que le spectacle des yeux), lorsque le silence
+le plus solennel s'établit et que le chant religieux des popes grecs
+se fit entendre, bénissant ces étrangers arrivés de tous les points
+pour triompher de nous, la corde patriotique, touchée quelques jours
+avant par les _qui-vive_ des sentinelles, vibra de nouveau dans mon
+coeur plus fortement, d'une manière moins fugitive. Je me sentis
+honteuse d'être là, prenant ma part de cette humiliation nationale et,
+dès lors, je cessai de faire cause commune avec les étrangers.
+
+J'aurais pu être rassurée cependant par la société qui se trouvait
+dans la galerie de l'hôtel de la Marine. Elle était remplie par les
+femmes de généraux et de chambellans de l'Empire, leurs chapeaux
+couverts de fleurs de lis encore plus que les nôtres.
+
+Ce jour-là, monsieur de Talleyrand pressa fort mon père de se rendre à
+Hartwell et d'y être porteur des paroles du gouvernement provisoire.
+Il refusa péremptoirement; cela me parut tout simple. J'étais si fort
+imbue de l'idée qu'il ne voudrait rien accepter; je lui avais si
+souvent entendu répéter que, lorsqu'on avait été vingt-cinq ans
+éloigné des affaires, on n'était plus propre à les faire que je ne
+formais aucun doute sur sa volonté d'en rester éloigné. Aussi,
+lorsque, dans les premières semaines, on le désignait comme devant
+être ministre du Roi, je souriais et me croyais bien sure qu'il
+repousserait toute offre quelconque.
+
+Charles de Noailles fut envoyé, sur son refus. Je ne sais s'il crut
+l'avoir emporté sur lui et s'accusa, fort gratuitement, d'un mauvais
+procédé, mais, depuis lors, il n'a plus été à son aise, ni
+familièrement avec nous. Au retour d'Angleterre, il prit le titre de
+duc de Mouchy.
+
+Lorsque, depuis, mon père a consenti à rentrer dans les affaires, j'ai
+regretté qu'il n'eût pas accepté cette commission. Un homme sage,
+modéré, raisonnable et bon citoyen y aurait été plus propre qu'un
+homme exclusivement courtisan comme Charles de Noailles. Au reste, mon
+père n'était pas de l'étoffe dont on fait les favoris; son crédit,
+s'il en avait eu, aurait été de peu de durée, et il n'aurait pu rien
+faire de mieux, en ce moment, que d'inspirer la déclaration de
+Saint-Ouen. Elle était déjà bien nécessaire, lorsqu'elle parut, pour
+réparer le mal causé par Monsieur. Ce pauvre prince a toujours été le
+fléau de sa famille et de son pays.
+
+Je n'ai pas cherché à dissimuler le peu de considération que tout ce
+que j'avais vu et su de Monsieur m'avait donné pour son caractère;
+cependant, l'enthousiasme est tellement contagieux que, le jour de son
+entrée à Paris, j'en éprouvai toute l'influence. Mon coeur battait,
+mes larmes coulaient, et je ressentais la joie la plus vive, l'émotion
+la plus profonde.
+
+Monsieur possédait à perfection l'extérieur et les paroles propres à
+inspirer de l'exaltation; gracieux, élégant, débonnaire, obligeant,
+désireux de plaire, il savait joindre la bonhomie à la dignité. Je
+n'ai vu personne avoir plus complètement l'attitude, les formes, le
+maintien, le langage de Cour désirables pour un prince. Ajoutez à cela
+une grande urbanité de moeurs qui le rendait charmant dans son
+intérieur et le faisait aimer par ceux qui l'approchaient. Il était
+susceptible de familiarité plus que d'affection, et avait beaucoup
+d'amis intimes dont il ne se souciait pas le moins du monde.
+
+Peut-être faut-il en excepter monsieur de Rivière. Encore, lorsqu'il
+eut ouvertement affiché la dévotion et qu'il n'eut plus à s'épancher
+exclusivement avec lui, leur liaison cessa d'être aussi tendre,
+jusqu'au moment où la nomination de monsieur de Rivière à la place de
+gouverneur de monsieur le duc de Bordeaux la ranima. C'était derechef
+dans un but de dévotion. Il s'agissait alors de consolider le pouvoir
+de la Congrégation dont tous deux faisaient partie. Mais ceci
+appartient à une autre époque.
+
+Monsieur avait couché, la veille de son entrée à Livry, dans une
+petite maison appartenant au comte de Damas. C'est là que la garde
+nationale à cheval, nouvellement improvisée, alla l'attendre. Il
+employa toutes ses grâces à la séduire, et il n'en fallait pas tant
+dans la disposition où elle était, et lui distribua quelques pièces de
+ruban blanc qu'elle porta passé à la boutonnière. C'est l'origine de
+cet ordre du Lis que la prodigalité avec laquelle on l'a donné a
+promptement rendu ridicule. Mais, dans le premier moment et assaisonné
+de toutes les cajoleries de Monsieur, il avait charmé nos jeunes gens
+qui, en ramenant leur prince au milieu de leur petit escadron, étaient
+ivres de joie, de royalisme et d'amour pour lui.
+
+Monsieur, de son côté, avait tant de bonheur peint sur la figure, il
+paraissait si plein du moment présent et si complètement dépouillé de
+tout souvenir hostile ou pénible, que son aspect devait inspirer
+confiance au joli mot que monsieur Beugnot a fabriqué pour lui dans le
+récit donné par le _Moniteur_:
+
+«Rien n'est changé, il n'y a qu'un français de plus.»
+
+Depuis plusieurs jours, on discutait vivement pour savoir si l'armée
+garderait la cocarde tricolore ou si elle prendrait officiellement la
+cocarde blanche. Le duc de Raguse réclamait avec chaleur la parole, à
+lui donnée, qu'elle conserverait le drapeau consacré par vingt années
+de victoires. L'empereur Alexandre, protecteur de toutes les idées
+généreuses, appuyait cette demande. Elle était activement combattue de
+tous ceux qui, par intérêt ou par passion, voulaient une
+contre-révolution; le choix de la cocarde était le signal du retour
+des anciens privilèges ou de la conservation des intérêts créés par la
+Révolution.
+
+Monsieur de Talleyrand, trop homme d'état pour ne pas apprécier
+l'importance de cette question, aurait certainement, s'il avait été
+libre de la juger, décidé en faveur des couleurs nouvelles. Mais il
+connaissait nos princes et leurs entours; il savait combien ils
+tenaient aux objets extérieurs. Il était trop fin courtisan pour
+vouloir les heurter; il attachait le plus grand prix à conquérir leur
+bienveillance, et, rappelant ses vieux souvenirs, il était redevenu
+l'homme de l'Oeil de Boeuf. Il amusa le duc de Raguse par de bonnes
+paroles, de fausses espérances. Pendant ce temps, il décida le vieux
+maréchal Jourdan à faire prendre la cocarde blanche à Rouen, sur
+l'assertion que les soldats de Marmont la portaient. Une fois adoptée
+par un corps d'armée, la question était tranchée.
+
+Cependant, le duc de Raguse fut du petit nombre d'officiers qui
+allèrent au-devant de Monsieur avec la cocarde tricolore; on ne le lui
+a jamais pardonné. Cette démonstration, qui ne lui ramena pas les
+bonapartistes, lui aliéna la nouvelle Cour. Elle prouve sa bonne foi,
+et combien dans toutes ses actions il est conduit par ce qui frappe
+son imagination mobile comme devoir du moment. Quelques officiers
+étaient sans aucune cocarde, la majorité portait la cocarde blanche.
+
+Au commencement de la matinée, presque toute la garde nationale, qui
+bordait la haie, avait les couleurs tricolores. Petit à petit elles
+disparurent et, au moment où Monsieur passa, s'il n'y avait que peu de
+cocardes blanches parmi elle, il n'y en avait guère plus de
+tricolores.
+
+Avant de quitter ce sujet des cocardes, je ne puis m'empêcher de
+rapporter que, de la terrasse de madame Ferrey où j'avais été voir
+passer le cortège, nous aperçûmes monsieur Alexandre de Girardin se
+rendant à la barrière avec une cocarde blanche large comme une
+assiette. Monsieur Ferrey tressaillit et nous raconta que, le matin
+même, il l'avait rencontré sur la route d'Essonnes. Tous deux étaient
+à cheval. Monsieur de Girardin venait de Fontainebleau. Il entama une
+diatribe si violente contre la lâcheté des Parisiens, la trahison des
+officiers; sa fureur contre les alliés, sa haine contre les Bourbons
+s'exhalaient d'une voix si haute et en termes si offensants, qu'arrivé
+près des postes étrangers, monsieur Ferrey avait arrêté son cheval et
+lui avait signifié l'intention de se séparer de lui, ce qu'il avait
+jusque-là vainement essayé en changeant d'allure. Monsieur Ferrey n'en
+croyait pas ses yeux en le voyant trois heures après affublé de cette
+énorme cocarde blanche.
+
+L'histoire ne racontera que trop les fautes commises par Monsieur dans
+ces jours où, lieutenant général du royaume, il envenima toutes les
+haines, excita tous les mécontentements, et surtout, montra un manque
+de patriotisme qui scandalisa même les étrangers.
+
+Le comte de Nesselrode m'en dit un mot, le jour où il s'était montré
+si libéral à céder nos places fortes que l'empereur Alexandre fut
+obligé de l'arrêter dans ses générosités antifrançaises. Pozzo
+poussait de gros soupirs, et s'écriait de temps en temps:
+
+«Si on marche dans cette voie, nous aurons fait à grand'peine de la
+besogne qui ne durera guère.»
+
+L'empereur Alexandre se mit en tête de raccommoder le duc de Vicence,
+qu'il aimait beaucoup, avec la famille royale. La part que l'opinion,
+à tort je crois, lui faisait dans le meurtre de monsieur le duc
+d'Enghien le rendait odieux à nos princes. Monsieur refusa de
+l'admettre chez lui. L'Empereur, offensé de cette résistance, voulut
+le forcer à le rencontrer: il pria Monsieur à dîner. Non seulement le
+duc de Vicence s'y trouvait, mais l'Empereur s'en occupa beaucoup et
+affecta de le rapprocher de Monsieur.
+
+Le dîner fut froid et solennel; Monsieur se sentait blessé; il se
+retira en sortant de table fort mécontent et laissant l'Empereur
+furieux. Il se promenait dans la chambre, au milieu de ses plus
+familiers, faisait une diatribe sur l'ingratitude des gens pour
+lesquels on avait reconquis un royaume au prix de son sang pendant
+qu'ils ménageaient le leur et qui ne savaient pas céder sur une simple
+question d'étiquette. Quand il se fut calmé, on lui observa que
+Monsieur était peut-être plus susceptible précisément parce qu'il se
+trouvait sous le coup de si grandes obligations, que ce n'était
+d'ailleurs pas une question d'étiquette mais de sentiment, qu'il
+croyait le duc de Vicence coupable dans l'affaire d'Ettenheim:
+
+«Je lui ai dit que non.
+
+«--Sans doute, l'opinion de l'Empereur devrait être d'un grand poids
+pour Monsieur, mais le public n'était pas encore éclairé et on pouvait
+excuser sa répugnance en songeant que monsieur le duc d'Enghien était
+son proche parent.»
+
+L'Empereur hâta sa marche:
+
+«Son parent... son parent... ses répugnances...»
+
+Puis, s'arrêtant tout court et regardant ses interlocuteurs:
+
+«Je dîne bien tous les jours avec Owarow!»
+
+Une bombe tombée au milieu d'eux n'aurait pas fait plus d'effet.
+L'Empereur reprit sa marche; il y eut un moment de stupeur, puis il
+parla d'autre chose. Il venait de révéler le motif de sa colère. On
+comprit l'insistance qu'il mettait depuis cinq jours à faire admettre
+monsieur de Caulaincourt par Monsieur.
+
+Le général Owarow passait pour avoir étranglé l'empereur Paul de ses
+deux énormes pouces qu'il avait, en effet, d'une grosseur remarquable,
+et Alexandre était choqué de voir nos princes refuser de faire céder
+leurs susceptibilités à la politique, quand lui en avait sacrifié de
+bien plus poignantes. On conçoit, du reste, que toute discussion cessa
+à ce sujet et Pozzo courut chez Monsieur lui dire qu'il fallait
+recevoir le duc de Vicence. Celui-ci n'en abusa pas: il alla une fois
+chez le lieutenant général et ne s'y présenta plus.
+
+Cette discussion, que d'amers souvenirs rendirent toute personnelle à
+l'empereur Alexandre, l'éloigna des Tuileries et le rapprocha des
+grandeurs bonapartistes. Déjà, avec un empressement qui partait d'un
+coeur généreux et d'un esprit faux, il avait couru à la Malmaison
+porter des paroles affectueuses encore plus que protectrices. Après
+cette scène du dîner, il alla à Saint-Leu et l'accueil qu'il recevait
+des gens qu'il détrônait le touchait d'autant plus qu'il le comparait
+à ce qu'il appelait l'ingratitude des autres. La visite à Compiègne
+acheva cette impression; nous y arriverons bientôt.
+
+Monsieur reçut les femmes. Tout ce qui voulut s'y présenta, jusqu'à
+mademoiselle Montansier, vieille directrice de théâtre qui, dans la
+jeunesse du prince, avait été complaisante pour ses amours; mais la
+joie sincère de la plupart d'entre nous couvrait, du reste, ce manque
+d'étiquette.
+
+Les salons des Tuileries virent réunir les personnes séparées
+jusque-là par les opinions les plus exagérées. Nous fîmes de grands
+frais pour les dames de l'Empire. Elles furent blessées de nos avances
+dans un lieu où elles étaient accoutumées à régner exclusivement et
+les traitèrent d'impertinences. Dès qu'elles ne se sentirent plus
+seules, elles se crurent brimées; cette impression était excusable de
+leur part. De la nôtre pourtant, l'intention était bonne; nous étions
+trop satisfaites pour n'être pas sincèrement bienveillantes. Mais il y
+a une certaine aisance, un certain laisser aller dans les formes des
+femmes de grande compagnie qui leur donnent facilement l'air d'être
+chez elles partout et d'y faire les honneurs. Les autres classes s'en
+trouvent souvent choquées; aussi les petitesses et les jalousies
+bourgeoises se réveillèrent-elles sous les corsages de pierreries.
+
+Monsieur réussit mieux que nous. Il fut charmant pour tout le monde,
+dit à chacun ce qu'il convenait, tint merveilleusement cette Cour
+hétéroclite, y parut digne avec bonhomie et enchanta par ses
+gracieuses façons.
+
+Il y eut une représentation solennelle à l'Opéra, où assistèrent les
+souverains alliés; ils s'étaient mis tous trois (car l'empereur
+François était arrivé avant Monsieur) dans une grande loge au fond de
+la salle. Monsieur occupait celle du Roi où les armes de France
+remplaçaient l'aigle si inconvenablement abattue. Il alla faire une
+visite aux souverains étrangers pendant le premier entr'acte; ils la
+lui rendirent pendant le second.
+
+Il n'y eut de très remarquable ce soir-là que l'admirable convenance
+du public, le tact avec lequel il saisit toutes les allusions de la
+scène et s'associa à toutes les actions de la salle. Par exemple,
+lorsque Monsieur alla voir les souverains, tout le monde se leva en
+gardant le silence; mais, lorsqu'ils lui rendirent sa visite, il y eut
+des applaudissements à tout rompre, comme pour les remercier de cet
+hommage à notre Prince. Le Parisien rassemblé a les impressions
+singulièrement délicates.
+
+Plus on était avant dans les affaires, plus on attendait le Roi avec
+impatience. Chaque jour les entours du lieutenant général
+l'entraînaient de plus en plus à prendre l'attitude de chef d'un
+parti; et, si l'empereur Alexandre n'avait été là pour arrêter cette
+tendance, nous aurions vu tous les propos de Coblentz mis en action.
+
+Les vieux officiers de l'armée de Condé, les échappés de la Vendée,
+sortirent de dessous les pavés, persuadés qu'ils étaient conquérants
+et voulant se donner l'attitude de vainqueurs. Cette prétention était
+naturelle. Habitués depuis vingt-cinq ans à regarder leur cause comme
+associée à celle des Bourbons, en voyant se relever leur trône ils se
+persuadèrent avoir triomphé. D'un autre côté, les serviteurs de
+l'Empire, accoutumés à dominer, s'accommodaient mal de ces prétentions
+intempestives.
+
+Un homme qui avait gagné ses épaulettes en assistant au gain de cent
+batailles était révolté de voir sortir d'un bureau de tabac ou de
+loterie un autre homme ayant épaulettes pareilles et voulant prendre
+le haut du pavé sur lui, entrant de préférence dans ces Tuileries,
+naguère exclusivement à lui et aux siens et, à son tour, interpellé
+de: _mon vieux brave_, par la puissance qui l'habitait.
+
+Il aurait fallu être très habile et très impartial pour ménager ces
+transitions, et Monsieur n'était ni l'un ni l'autre. Au surplus, il
+était presque impossible de satisfaire à des exigences si naturelles
+et si disparates.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+ Le Roi part d'Angleterre. -- Visite de l'empereur Alexandre à
+ Compiègne. -- Son mécontentement. -- Monsieur de Talleyrand est
+ mal reçu. -- Costume étranger de madame la duchesse d'Angoulême.
+ -- Déclaration de Saint-Ouen. -- Son succès. -- Entrée du Roi. --
+ Attitude de la vieille garde. -- Maintien des princes. -- Encore
+ l'Opéra.
+
+
+Enfin la goutte du Roi lui permit de quitter Hartwell. Son voyage à
+travers l'Angleterre fut accompagné de toutes les fêtes imaginables;
+le prince Régent le reçut à Londres avec une magnificence extrême.
+Pozzo fut envoyé par l'empereur Alexandre pour le complimenter; il le
+trouva à bord du yacht anglais où le Roi l'accueillit comme un homme
+auquel il avait les plus grandes obligations. Il l'accompagna jusqu'à
+Compiègne et, continuant sa route, vint rendre compte de sa mission à
+l'Empereur.
+
+Celui-ci partit aussitôt pour faire visite à Louis XVIII, avec
+l'intention de passer vingt-quatre heures à Compiègne. Il y fut reçu
+avec une froide étiquette. Le Roi avait recherché, dans sa vaste
+mémoire, les traditions de ce qui se passait dans les entrevues des
+souverains étrangers avec les rois de France, pour y être fidèle.
+
+L'Empereur, ne trouvant ni abandon ni cordialité, au lieu de rester à
+causer _en famille_ comme il le comptait, demanda au bout de peu
+d'instants à se retirer dans ses appartements. On lui en fit
+traverser trois ou quatre magnifiquement meublés et faisant partie du
+plain-pied du château. On les lui désignait comme destinés à Monsieur,
+à monsieur le duc d'Angoulême, à monsieur le duc de Berry, tous
+absents; puis, lui faisant faire un véritable voyage à travers des
+corridors et des escaliers dérobés, on s'arrêta à une petite porte qui
+donnait entrée dans un logement fort modeste: c'était celui du
+gouverneur du château, tout à fait en dehors des grands appartements.
+On le lui avait destiné.
+
+Pozzo, qui suivait son impérial maître, était au supplice; il voyait à
+chaque tournant de corridor accroître son juste mécontentement.
+Toutefois, l'Empereur ne fit aucune réflexion, seulement il dit d'un
+ton bref:
+
+«Je retournerai ce soir à Paris; que mes voitures soient prêtes en
+sortant de table.»
+
+Pozzo parvint à amener la conversation sur ce singulier logement et à
+l'attribuer à l'impotence du Roi.
+
+L'Empereur reprit que madame la duchesse d'Angoulême avait assez l'air
+d'une _House-keeper_ pour pouvoir s'en occuper. Cette petite malice,
+que Pozzo fit valoir, le dérida et il reprit la route du salon un peu
+moins mécontent; mais le dîner ne répara pas le tort du logement.
+
+Lorsqu'on avertit le Roi qu'il était servi, il dit à l'Empereur de
+donner la main à sa nièce et passa devant de ce pas dandinant et si
+lent que la goutte lui imposait. Arrivé dans la salle à manger, un
+seul fauteuil était placé à la table, c'était celui du Roi. Il se fit
+servir le premier; tous les honneurs lui furent rendus avec
+affectation et il ne distingua l'Empereur qu'en le traitant avec une
+espèce de familiarité, de bonté paternelle. L'empereur Alexandre la
+qualifia lui-même en disant qu'il avait l'attitude de Louis XIV
+recevant à Versailles Philippe V, s'il avait été expulsé d'Espagne.
+
+À peine le dîner fini, l'Empereur se jeta dans sa voiture. Il y était
+seul avec Pozzo; il garda longtemps le silence, puis parla d'autre
+chose puis enfin s'expliqua avec amertume sur cette étrange réception.
+Il n'avait été aucunement question d'affaires, et pas un mot de
+remerciement ou de confiance n'était sorti des lèvres du Roi ni de
+celles de Madame. Il n'avait pas même recueilli une phrase
+d'obligeance. Aussi, dès lors, les rapports d'affection auxquels il
+était disposé furent rompus.
+
+L'Empereur fit et rendit des visites d'étiquette, intima des ordres
+par ses ministres; mais toutes les marques d'amitié, toutes les formes
+d'intimité, furent exclusivement réservées pour la famille Bonaparte.
+
+Cette conduite de l'empereur Alexandre n'a pas peu contribué à amener
+le retour de l'empereur Napoléon l'année suivante. Beaucoup de gens
+crurent, et les apparences y autorisaient, qu'Alexandre regrettait ses
+oeuvres et s'était rattaché à la dynastie nouvelle. Il se plaisait à
+répéter sans cesse que toutes les familles royales de l'Europe avaient
+prodigué leur sang pour faire remonter celle des Bourbons sur trois
+trônes, sans qu'aucuns d'eux y eût risqué une égratignure.
+
+Cette visite à Compiègne, sur les détails de laquelle je ne puis avoir
+aucune espèce de doute, prouve à quel point le vrai peut quelquefois
+n'être pas vraisemblable. Certainement le roi Louis XVIII avait
+beaucoup d'esprit, un grand sens, peu de passion, point de timidité,
+grand plaisir à s'écouter parler et le don des mots heureux. Comment
+n'a-t-il pas senti tout ce qu'il pouvait tirer de ces avantages, dans
+sa position, vis-à-vis de l'Empereur? Je ne me charge pas de
+l'expliquer. Quant à Madame, elle n'avait pas assez de distinction
+dans l'esprit pour comprendre que, dans cette circonstance, la
+réception la plus affectueuse était la plus digne.
+
+Les entours du Roi se trouvaient presque tous faisant de l'étiquette
+pour la première fois. Ils avaient un zèle de néophytes et, malgré
+leurs noms féodaux, toute la morgue et l'insolence de parvenus.
+
+L'empereur Alexandre ne fut pas la seule personne revenue mécontente
+de sa visite à Compiègne. Monsieur de Talleyrand, auquel le Roi devait
+le trône, fut froidement reçu par lui, tout à fait mal par Madame, et
+le Roi évita de lui parler d'affaires avec une telle affectation
+qu'après un séjour de quelques heures il repartit, comme un courtisan
+ayant fait sa cour à Versailles; fort embarrassé de n'avoir, en sa
+qualité de ministre et de chef de parti, aucune parole à rapporter à
+ses collègues et à ses associés.
+
+Les maréchaux de l'Empire furent mieux accueillis. Le Roi trouva le
+moyen de placer à propos quelques mots par lesquels il montrait savoir
+les occasions où ils s'étaient particulièrement illustrés, et indiqua
+qu'il ne séparait pas ses intérêts de ceux de la France: ceci était
+bien et habile. Toutes les caresses furent pour quelques vieilles
+femmes de l'ancienne Cour qui coururent à Compiègne. Malgré leur âge,
+elles furent effarouchées du costume de Madame; elle était mise à
+l'anglaise.
+
+La longue séparation entre les îles Britanniques et le continent avait
+établi une grande différence dans les vêtements. Avec beaucoup de
+peine elles décidèrent Madame à renoncer à ce costume étranger pour le
+jour de son entrée à Paris. Elle s'obstina à le garder jusque-là et
+l'a longtemps conservé lorsqu'elle n'était pas en représentation.
+C'est encore une de ses fiertés mal entendues. La pauvre princesse a
+tant de dignité dans le malheur qu'il faut bien lui pardonner quelques
+erreurs dans la prospérité. Nous fûmes appelées, ma mère et moi, au
+conseil féminin sur la toilette qu'on lui expédia à Saint-Ouen.
+
+Le Roi y séjourna deux jours. Tous les gens marquants s'y rendirent.
+Mon père fut du nombre et très bien reçu par le Roi. Madame, malgré
+l'intime bonté avec laquelle elle l'avait vu traiter par la Reine sa
+mère, n'eut pas l'air de le reconnaître.
+
+Mon père revint personnellement content de sa visite, mais fâché de la
+nuée d'intrigants qui s'agitaient autour de cette Cour nouvelle. Les
+uns établissaient leurs prétentions sur ce qu'ils avaient _tout fait_,
+les autres sur ce qu'ils n'avaient _rien fait_ depuis vingt-cinq ans.
+
+Je n'ai aucune notion particulière sur la manière dont s'élabora ce
+qu'on a appelé la déclaration de Saint-Ouen, si différente de celle
+d'Hartwell, dont nous avions toujours nié l'authenticité mais qui
+n'était que trop réelle. Tout ce que je sais, c'est que monsieur de
+Vitrolles la rédigea et qu'elle me combla de satisfaction. Je voyais
+réaliser ma chimère, mon pays allait jouir d'un gouvernement
+représentatif vraiment libéral, et la légitimité y posait le sceau de
+la durée et de la sécurité. Je l'ai dit, j'étais plus libérale que
+bourbonienne. J'en eus la preuve alors, car, malgré les accès
+d'enthousiasme épidémiques auxquels je m'étais livrée depuis quelque
+temps, la déclaration de Saint-Ouen me causa une joie d'un tout autre
+aloi.
+
+Bien des gens s'agitèrent immédiatement pour faire modifier cette
+déclaration. Je n'oserais dire aujourd'hui que, pour tous, ce fût dans
+des idées rétrogrades; il pouvait y avoir de la sagesse à la trouver
+trop large en ce moment. Peut-être les concessions du pouvoir
+allaient-elles au delà du besoin actuel du pays. Son éducation
+constitutionnelle n'était pas encore faite; il était accoutumé à
+sentir constamment la main du gouvernement qui l'administrait. En lui
+lâchant trop promptement la bride, on pouvait craindre que ce
+coursier, encore mal dressé, ne s'emportât. L'expérience m'a appris à
+apprécier les inquiétudes de cette nature; mais, à l'époque de la
+déclaration de Saint-Ouen, j'étais trop jeune pour les concevoir et ma
+satisfaction était pleine de confiance.
+
+Nous allâmes voir l'entrée du Roi d'une maison dans la rue
+Saint-Denis. La foule était considérable. La plupart des fenêtres
+étaient ornées de guirlandes, de devises, de fleurs de lis et de
+drapeaux blancs.
+
+Les étrangers avaient eu la bonne grâce, ainsi que le jour de l'entrée
+de Monsieur, de consigner leurs troupes aux casernes. La ville était
+livrée à la garde nationale. Elle commençait dès lors cette honorable
+carrière de services patriotiques si bien parcourue depuis; elle avait
+déjà acquis l'estime des Alliés et la confiance de ses concitoyens.
+Les yeux étaient reposés par l'absence des uniformes étrangers. Le
+général Sacken, gouverneur russe de Paris, paraissait seul dans la
+ville. Il y était assez aimé, et on sentait qu'il veillait au maintien
+des ordres donnés à ses propres troupes.
+
+Le cortège avait pour escorte la vieille garde impériale. D'autres
+raconteront les maladresses commises à son égard avant et depuis ce
+moment, tout ce que je veux dire c'est que son aspect était imposant
+mais glaçant. Elle s'avançait au grand pas, silencieuse et morne,
+pleine du souvenir du passé. Elle arrêtait du regard l'élan des coeurs
+envers ceux qui arrivaient. Les cris de _Vive le Roi!_ se taisaient à
+son passage; on poussait de loin en loin ceux de _Vive la garde, la
+vieille garde!_ mais elle ne les accueillait pas mieux et semblait les
+prendre en dérision. À mesure qu'elle défilait, le silence
+s'accroissait; bientôt on n'entendit plus que le bruit monotone de son
+pas accéléré, frappant sur le coeur. La consternation gagnait et la
+tristesse contagieuse de ces vieux guerriers donnait à cette cérémonie
+l'apparence des funérailles de l'Empereur bien plus que l'avènement du
+Roi.
+
+Il était temps que cela finît. Le groupe des princes parut. Son
+passage avait été mal préparé; cependant il fut reçu assez chaudement
+mais sans l'enthousiasme qui avait accompagné l'entrée de Monsieur.
+
+Les impressions étaient-elles déjà usées? Était-on mécontent de la
+courte administration du lieutenant général, ou bien l'aspect de la
+garde avait-il seul amené ce refroidissement? Je ne sais, mais il
+était marqué.
+
+Monsieur était à cheval, entouré des maréchaux, des officiers généraux
+de l'Empire, de ceux de la maison du Roi et de la ligne. Le Roi était
+dans une calèche, toute ouverte, Madame à ses côtés; sur le devant,
+monsieur le prince de Condé et son fils, le duc de Bourbon.
+
+Madame était coiffée de la toque à plume et habillée de la robe lamée
+d'argent qu'on lui avait expédiées à Saint-Ouen, mais elle avait
+trouvé moyen de donner à ce costume parisien l'aspect étranger. Le
+Roi, vêtu d'un habit bleu, uni, avec de très grosses épaulettes,
+portant le cordon bleu et la plaque du Saint-Esprit. Il avait une
+belle figure, sans aucune expression quand il voulait être gracieux.
+Il montrait Madame au peuple avec un geste affecté et théâtral. Elle
+ne prenait aucune part à ces démonstrations, restait impassible et,
+dans son genre, faisait la contre-partie de la garde impériale.
+Toutefois ses yeux rouges donnaient l'idée qu'elle pleurait. On
+respectait son silencieux chagrin, on s'y associait et, si sa froideur
+n'avait duré que ce jour-là, nul n'aurait pensé à la lui reprocher.
+
+Le prince de Condé, déjà presque en enfance, et son fils, ne
+prenaient aucune part apparente à ce qui se passait et ne figuraient
+que comme images dans cette cérémonie. Monsieur, seul, y était tout à
+fait à son avantage. Il portait une physionomie ouverte, contente,
+s'identifiait avec la population, saluait amicalement et familièrement
+comme un homme qui se trouve chez lui et au milieu des siens. Le
+cortège se terminait par un autre bataillon de la garde qui
+renouvelait l'impression produite précédemment, par ses camarades.
+
+Je dois avouer que, pour moi, la matinée avait été pénible de tous
+points et que les habitants de la calèche n'avaient pas répondu aux
+espérances que je m'étais formées. On m'a dit que Madame, en arrivant
+à Notre-Dame, s'était effondrée sur son prie-Dieu d'une façon si
+gracieuse, si noble, si touchante, il y avait tant de résignation et
+de reconnaissance tout à la fois dans cette action qu'elle avait fait
+couler des larmes d'attendrissement de tous les yeux. On m'a dit aussi
+qu'en débarquant aux Tuileries, elle avait été aussi froide, aussi
+gauche, aussi maussade qu'elle avait été belle et noble à l'église.
+
+À cette époque, Madame, duchesse d'Angoulême, était la seule personne
+de la famille royale dont le souvenir existât en France.
+
+La jeune génération ignorait ce qui concernait nos princes. Je me
+rappelle qu'un de mes cousins me demandait ces jours-là si monsieur le
+duc d'Angoulême était le fils de Louis XVIII et combien il avait
+d'enfants. Mais chacun savait que Louis XVI, la Reine, madame
+Élisabeth avaient péri sur l'échafaud. Pour tout le monde, Madame
+était l'orpheline du Temple et sur sa tête se réunissait l'intérêt
+acquis par de si affreuses catastrophes. Le sang répandu la baptisait
+fille du pays.
+
+Il avait tant à réparer envers elle! Mais il aurait fallu accueillir
+ces regrets avec bienveillance: Madame n'a pas su trouver cette
+nuance; elle les imposait avec hauteur et n'en acceptait les
+témoignages qu'avec sécheresse. Madame, pleine de vertus, de bonté,
+princesse française dans le coeur, a trouvé le secret de se faire
+croire méchante, cruelle et hostile à son pays. Les français se sont
+crus détestés par elle et ont fini par la détester à leur tour. Elle
+ne le méritait pas et, certes, on n'y était pas disposé. C'est l'effet
+d'un fatal malentendu et d'une fausse fierté. Avec un petit grain
+d'esprit ajouté à sa noble nature, Madame aurait été l'idole du pays
+et le palladium de sa race.
+
+Peu de jours après son entrée, le Roi alla à l'Opéra. On donnait
+_Oedipe_. Il recommença ses pantomimes vis-à-vis de madame la duchesse
+d'Angoulême, non seulement à l'arrivée, mais encore aux allusions
+fournies par le rôle d'Antigone. Tout cela avait un air de comédie et,
+quoique le public cherchât le spectacle dans la loge plus que sur le
+théâtre, les démonstrations du Roi n'eurent pas de succès; elles
+semblaient trop affectées. La princesse ne s'y prêtait que le moins
+possible. Elle était ce jour-là mieux habillée et portait de beaux
+diamants. Elle fit ses révérences avec noblesse et de très bonne
+grâce; elle paraissait à son aise dans cette grande représentation
+comme si elle y avait vécu, aussi bien qu'elle y était née. Enfin,
+sans être ni belle, ni jolie, elle avait très grand air et c'était une
+princesse que la France n'était pas embarrassée de présenter à
+l'Europe. Monsieur partageait son aisance et y joignait l'apparence de
+la joie et de la bonhomie. Pendant tous ces premiers moments, il était
+le plus populaire de ces princes, aux yeux du public. Les personnes
+initiées aux affaires le voyaient sous un autre aspect.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ Première réception du Roi et de Madame. -- Costume et étiquette
+ de la Cour pendant la Restauration. -- Arrivée de monsieur le duc
+ d'Angoulême et de monsieur le duc de Berry. -- Bal chez sir
+ Charles Stewart. -- Le duc de Wellington. -- Le grand-duc
+ Constantin. -- Dispositions de monsieur le duc de Berry. --
+ Préventions contre monsieur de Talleyrand. -- Jalousie du comte
+ de Blacas. -- Mon père refuse l'ambassade de Vienne. -- Sagesse
+ du cardinal Consalvi.
+
+
+Le Roi reçut les femmes, d'abord celles anciennement présentées, puis
+nous autres le lendemain. Il me traita avec une bonté particulière,
+m'appelant sa petite Adèle, me parlant de Bellevue et me disant des
+douceurs. Il m'a toujours distinguée toutes les fois que je lui ai
+fait ma cour, quoique j'allasse peu aux Tuileries.
+
+En arrivant chez Madame, sa dame d'honneur, madame de Sérent, me
+demanda mon nom. Comme elle était fort sourde elle voulait me le faire
+répéter, Madame lui dit de son ton bref et sec:
+
+«Mais c'est Adèle.»
+
+Je fus très flattée de cette espèce de reconnaissance; cela n'alla pas
+plus loin. Elle m'adressa une de ces questions oiseuses à l'usage des
+princes et qui ne supposait aucun précédent entre nous. Mes rapports
+avec Madame n'ont jamais été sur un autre pied.
+
+C'est ce même jour, je crois, que la maréchale Ney ayant été faire sa
+cour, Madame l'appela _Aglaé_. La maréchale en fut excessivement
+choquée. Elle y vit une réminiscence du temps où, sa mère étant femme
+de chambre de la Reine, elle avait été admise auprès de Madame. Je
+suis persuadée, au contraire, que Madame avait eu l'intention de lui
+témoigner grande politesse, ainsi qu'à moi lorsqu'elle me désignait
+sous le nom d'Adèle. Mais le peu d'aménité de son ton, son parler
+bref, son geste brusque, son regard froid, tout s'opposait à ce que
+ses paroles parussent jamais obligeantes. Quelques personnes m'ont dit
+que, dans son intimité, ces façons maussades disparaissaient; je n'ai
+jamais eu l'honneur d'y être admise.
+
+Ces premières réceptions passées, on s'occupa à régler le costume et
+l'étiquette. Madame en fit une affaire des plus sérieuses. Cette
+préoccupation sévère, dans un pareil moment, de la longueur des barbes
+et de la hauteur des mantilles me parut une puérilité peu digne de la
+position.
+
+Il fallait choisir un habit de cour. Madame désirait revenir aux
+paniers comme à Versailles; la révolte fut tellement générale qu'elle
+céda. Mais on ajouta au costume impérial tout le _paraphernalia_ de
+l'ancien, ce qui faisait une singulière disparate. Ainsi on attacha à
+nos coiffures grecques ces ridicules barbes, et on remplaça l'élégant
+chérusque qui complétait un vêtement copié de Van Dyck par une lourde
+mantille et une espèce de plastron plissé. Dans les commencements,
+Madame tenait à ce que cela fût strictement observé. Un modèle déposé
+chez ses marchandes devait être exactement [suivi]; elle témoignait
+mécontentement à qui s'en écartait. Depuis, madame la duchesse de
+Berry s'étant affranchie de cette servitude, on avait suivi son
+exemple. Les barbes devenues très larges avaient pris l'apparence d'un
+voile et n'étaient pas sans grâce; la mantille, en revanche, était
+arrivée à un degré d'exiguïté qui n'écrasait plus la toilette.
+
+Ce point fixé, il restait à établir l'étiquette du local et ceci
+était de la compétence du Roi. C'est avec l'assistance du duc de
+Duras, principalement, que ce travail fut accompli, et qu'on établit
+les _honneurs de la salle du Trône_ pour remplacer les _honneurs du
+Louvre_. Monsieur de Duras, plus _duc_ que feu monsieur de
+Saint-Simon, tenait excessivement à ce que les distinctions attachées
+à ce titre fussent établies de la façon la plus marquée, et il inventa
+ce moyen. Monsieur et Madame le désapprouvèrent hautement, et la
+séparation entre les dames ne fut jamais établie chez eux.
+
+La nouvelle étiquette charma les duchesses et excita la colère des
+autres, surtout des vieilles dames de l'ancienne Cour. Il faut
+convenir que les précautions avaient été toutes prises pour rendre la
+distinction aussi choquante que possible pour celles qui y attachaient
+quelque importance. On arrivait par la salle des Maréchaux qui alors
+servait de salle des gardes et donnait sur l'escalier, on traversait
+le salon bleu à peine éclairé. Nous autres, restions dans le salon de
+la Paix qui ne l'était guère davantage. Les duchesses, continuant leur
+route, entraient dans la salle du Trône qui, seule, était éclatante de
+lumières. Un des battants de la porte qui y donnait accès restait
+ouvert; un huissier s'y tenait pour refuser passage à qui n'avait pas
+droit. Il fallait voir la figure des anciennes dames de la Cour toutes
+les fois qu'une de ces heureuses du jour traversait le salon de la
+Paix et _leur passait sur le corps_. C'était une fureur constamment
+renouvelée et un texte journellement exploité en paroles qui m'ont
+souvent divertie. Les pauvres duchesses étaient en butte à bien des
+sarcasmes; je laisse à penser comme on arrangeait celles de l'Empire.
+
+Le moment où la porte se fermait annonçait l'entrée du Roi dans la
+salle du Trône. Il en faisait le tour en s'adressant aux duchesses,
+aux personnes _titrées_, ainsi que cela se disait exclusivement
+d'elles. Ensuite il se plaçait devant la cheminée, avec son service
+autour de lui, tantôt assis, tantôt debout, selon que la goutte le
+rendait plus ou moins impotent. La porte se rouvrait et nous entrions
+en procession, tournant tout court à droite, longeant le trône et
+arrivant devant lui où nous nous arrêtions pour faire une grande
+révérence.
+
+Lorsqu'il ne nous adressait pas la parole, ce qui arrivait à neuf
+femmes sur dix, on continuait le défilé et on sortait par la porte
+donnant dans le salon qui précède la galerie de Diane et qui se
+désignait comme cabinet du conseil. Lorsque le Roi nous parlait, cela
+n'allait guère au delà de deux ou trois phrases pour les mieux
+traitées; il terminait l'audience par une petite inclination de tête à
+laquelle nous répondions par une seconde grande révérence et nous
+suivions la route tracée par nos devancières.
+
+À travers la galerie de Diane et en descendant l'escalier, nous
+arrivions chez Madame. Comme elle parlait beaucoup plus longuement que
+le Roi et à tout le monde, il y avait encombrement à sa porte. On
+finissait cependant avec un peu d'intelligence, et beaucoup de coups
+de coude, par entrer dans son salon. Elle était debout, placée presque
+à la hauteur des portes, sa dame d'honneur près d'elle, le reste de
+son service au fond de la chambre. Elle seule, quoique très parée,
+était sans manteau de cour. Au bout de très peu de temps elle
+reconnaissait tout le monde, sans aucune assistance de la dame
+d'honneur. On s'arrêtait devant elle; elle disait à chacun ce qui
+convenait. Le ton seul manquait aux paroles; avec un peu plus
+d'aménité elle aurait très bien tenu sa Cour. Lorsque le petit signe
+de tête annonçait que la conversation, beaucoup plus inégalement
+prolongée que par le Roi, était finie, on faisait la révérence et on
+passait chez monsieur le duc d'Angoulême.
+
+On tombait sur lui toujours à l'improviste. Dans son disgracieux
+embarras, il ne savait pas rester à une place fixe. La gaucherie de
+ses paroles répondait à celle de sa personne; il faisait souffrir ceux
+qui s'intéressaient à la famille, et pourtant, si ce prince avait
+succédé directement à son oncle, il est bien probable que la
+Restauration aurait duré paisiblement. J'aurai souvent occasion de
+parler de lui.
+
+À la sortie de chez monsieur le duc d'Angoulême, nous nous trouvions
+dans le vestibule du pavillon de Flore, c'est-à-dire dans la rue, car,
+alors, il était pavé, et tout ouvert, sans portes ni fenêtres, aux
+intempéries de la saison. On ne permettait pas le passage par les
+appartements. Il nous restait le choix de traverser les souterrains
+des cuisines et les galeries ouvertes, ou de reprendre nos voitures
+pour gagner le pavillon de Marsan. Dans le premier cas, il fallait
+faire le trajet sans châle ni pelisse; l'étiquette n'en admettait pas
+dans le château. Dans le second, il nous fallait aller chercher nos
+gens jusque dans la place; on ne les laissait pas arriver plus près.
+Les courtisans chargés de régler ces formes n'avaient en rien pensé au
+_confort_ des personnes appelées à en user.
+
+Arrivées au pavillon de Marsan, on montait chez Monsieur toujours
+parfaitement gracieux, obligeant et ayant l'art de paraître tenir sa
+Cour pour son plaisir et en s'y amusant. Puis on redescendait au
+rez-de-chaussée où monsieur le duc de Berry, sans grâce, sans dignité,
+mais avec une spirituelle bonhomie, recevait avec aisance. Au reste,
+je ne puis bien juger de sa manière de _prince_, car il a toujours eu
+avec moi des habitudes de familiarité. Son père et lui avaient
+rapporté d'Angleterre l'usage du _shake-hand_. Monsieur le duc de
+Berry l'avait conservé pour les anciennes connaissances, et je crois
+que Monsieur n'y a renoncé tout à fait qu'en montant sur le trône.
+Mais, passé les premiers jours, il ne m'honorait plus de cette
+distinction devenue rare.
+
+À coup sûr cette réception était mal arrangée car on n'en sortait
+jamais qu'ennuyée, fatiguée, mécontente. J'étais des bien traitées et
+pourtant je n'y allais qu'en rechignant, le plus rarement qu'il
+m'était possible. C'était une véritable corvée; il fallait changer
+l'heure de son dîner, s'enharnacher d'une toilette incommode et qu'on
+ne pouvait produire ailleurs, être aux Tuileries à sept heures, y
+attendre une heure _à voir passer les duchesses_, comme nous disions,
+se heurter à la porte de Madame, s'enrhumer dans les corridors
+extérieurs, malgré la précaution que nous prenions de nous envelopper
+la tête et les épaules dans notre bas de robe, ce qui nous faisait des
+figures incroyables, et enfin éprouver au pavillon de Marsan les mêmes
+difficultés à retrouver nos gens. Pour peu qu'ils ne fussent pas très
+intelligents, on les perdait souvent dans ces pérégrinations; et,
+comme les hommes étaient complètement exclus des réceptions, on voyait
+de pauvres femmes parées, courant après leur voiture jusqu'au milieu
+de la place. Il faut ajouter à tous ces désagréments celui d'être
+trois heures sur nos jambes. C'est à ce prix que nous achetions
+l'honneur d'être dix secondes devant le Roi, une minute devant Madame
+et à peu près autant chez les princes. La proportion n'y était pas.
+
+Les personnes chargées des cérémonies de Cour devraient mettre quelque
+soin à les rendre commodes; la Restauration et ses serviteurs ne s'en
+sont jamais occupés. On a voulu renouveler les anciennes traditions,
+sans penser au changement de local et à celui des usages.
+
+Par exemple, une femme à Versailles était toujours suivie de deux
+laquais, souvent de trois, et d'une chaise à porteurs qui la menait
+jusque dans les antichambres. Certainement les difficultés de
+communication n'étaient pas les mêmes pour elle avec de pareilles
+habitudes. Nos mères ne manquaient jamais de nous le rappeler, après
+avoir fait une diatribe sur la façon dont les duchesses _leur
+passaient sur le corps_, ainsi qu'elles s'exprimaient. Elles ne
+pouvaient s'y résigner; elles nous racontaient qu'à Versailles on ne
+s'apercevait jamais des privilèges des titrées. Les duchesses
+n'avaient d'autre prérogative que de pouvoir s'asseoir au dîner du
+Roi, ce qui leur arrivait rarement, parce qu'il fallait, pour lors,
+assister à tout le repas et qu'il était plus commode de ne faire que
+passer.
+
+À la vérité elles étaient assises au grand couvert, mais les dames non
+titrées n'y allaient pas, de sorte que la différence du traitement
+n'était jamais marquée. Ces dames oubliaient dans leur humeur que les
+voitures des duchesses entraient dans une cour réservée, que leurs
+chaises à porteurs suivies de trois laquais, au lieu de deux, et
+couvertes d'un velours rouge, entraient dans la seconde antichambre,
+et autres prérogatives de cette importance qui ressemblaient fort à
+celle d'attendre l'arrivée du Roi dans la salle de réception mais que
+l'habitude rendait moins désagréables à nos mères. La seule chose que
+j'aie jamais enviée aux dames de la salle du Trône était l'avantage
+d'expédier plus promptement l'ennuyeuse corvée de ces réceptions.
+Elles avaient lieu pour le Roi toutes les semaines; les princes ne
+recevaient qu'une fois par mois.
+
+Je reviens à 1814. Sir Charles Stewart, frère de lord Castlereagh et
+commissaire anglais près l'armée des Alliés, donna un magnifique bal.
+Les souverains y assistèrent. L'Empereur et le roi de Prusse y
+dansèrent plusieurs polonaises, si cela se peut appeler danser.
+
+On tient une femme par la main et on se promène au pas cadencé
+quelques instants avec elle. Puis on en change. Ordinairement ce sont
+les femmes, je crois, qui abandonnent les cavaliers; mais ici
+c'étaient les princes qui prenaient l'initiative pour pouvoir faire
+politesse à plus de monde. Pendant la promenade, ils parlaient
+constamment à leur dame; et, comme l'empereur Alexandre était fort
+grand et très sourd, quand la femme était petite il se tenait courbé,
+ce qui était plus obligeant que gracieux.
+
+C'est au milieu de ce bal que parut pour la première fois à Paris le
+duc de Wellington. Je le vois encore y entrer, ses deux nièces, lady
+Burgersh et miss Pole, pendues à ses bras. Il n'y eut plus d'yeux que
+pour lui, et, dans ce bal, pavé de grandeurs, toutes s'éclipsèrent
+pour faire place à la gloire militaire. Celle du duc de Wellington
+était brillante, pure et accrue de tout l'intérêt qu'on portait depuis
+longtemps à la cause de la nation espagnole.
+
+Ce fut à ce même bal que le grand-duc Constantin, après le départ de
+l'empereur Alexandre, demanda une valse. Il commençait à la danser
+lorsque sir Charles Stewart fit taire l'orchestre et lui demanda de
+jouer une anglaise désirée par lady Burgersh aux pieds de laquelle il
+était enchaîné.
+
+Le chef d'orchestre hésita, regarda le grand-duc et continua la valse.
+
+«Qui a osé insister pour faire jouer cette valse? demanda sir Charles.
+
+«--C'est moi, répondit le grand-duc.
+
+«--Je commande seul chez moi, monseigneur. Jouez l'anglaise.»
+
+Le grand-duc se retira fort courroucé et fut suivi de tous les russes.
+Cela fit grand bruit et il fallut que les autorités s'en mêlassent
+pour raccommoder cette sottise. C'est, je crois, le début des
+impertinences dont sir Charles a semé le monde sous le nom de lord
+Steward et qu'il continue sous celui de marquis de Londonderry.
+
+Les deux princes, neveux du Roi, étaient arrivés successivement à
+Paris au milieu de tant d'événements sans que cela fît grand effet.
+Monsieur le duc de Berry avait alors le désir de vivre sociablement.
+Il fit quelques visites et vint chez moi. Je lui arrangeai plusieurs
+soirées avec de la musique; il s'y amusait de très bonne grâce et
+montrait naïvement et spirituellement sa joie de la situation où il se
+trouvait replacé.
+
+Toutefois, le manque de convenance, inhérent à sa nature, se faisait
+sentir de temps en temps. Je me rappelle lui avoir parlé une fois pour
+Arthur de la Bourdonnais, jeune et bon officier qui avait servi sous
+l'Empereur, et qui souhaitait lui être attaché; il m'écoutait avec
+intérêt et bienveillance, puis, tout à coup élevant la voix:
+
+«Est-il gentilhomme?
+
+«--Certainement, monseigneur.
+
+«--En ce cas je n'en veux pas; je déteste les gentilshommes.»
+
+Il faut convenir que c'était une bizarre assertion au milieu d'un
+salon rempli de la noblesse de France et, en outre, cela n'était pas
+vrai. Il s'était dit, avec son bon esprit, qu'il ne fallait pas être
+exclusif et qu'il était appelé à être le prince populaire de sa
+famille; et, avec son irréflexion habituelle, il avait ainsi choisi le
+terrain d'une profession de foi, mal rédigée en tous lieux. Je le
+connaissais assez pour ne pas répliquer; il aurait amplifié sur le
+texte si je l'avais relevé.
+
+Monsieur le prince de Condé ouvrit sa maison; on s'y rendit avec
+empressement. Ce vieux guerrier parlait à toutes les imaginations. Il
+avait perdu la mémoire et faisait sans cesse des erreurs, quelquefois,
+assez plaisantes, et dont la malignité des spectateurs tirait parti.
+On a dit dans le temps qu'il y avait intention de sa part, mais je ne
+le crois pas. Monsieur le duc de Bourbon aurait fait les honneurs du
+palais s'il avait su s'y prendre, mais il y avait apporté toute sa
+timide gaucherie d'émigration. Il présentait alors madame de Reuilly
+comme sa fille et réclamait de toutes les femmes qu'il connaissait
+_leurs bontés pour elle_. C'était sa phrase banale et que je lui ai
+entendue répéter à vingt personnes dans la même soirée. On était au
+reste fort disposé à les accorder, _ces bontés_, car madame de Reuilly
+était parfaitement aimable et elle avait le maintien, les formes et la
+conduite d'une femme de la meilleure compagnie.
+
+Nous nous aperçûmes promptement que les grands services rendus par
+monsieur de Talleyrand offusquaient monsieur de Blacas. Lui seul
+gouvernait le Roi et il ne voulait admettre aucun partage à cet
+empire. Les préventions de la famille royale, peut-être justifiées par
+la conduite précédente du prince de Talleyrand, mais que les
+événements récents auraient dû effacer, ne servaient que trop bien les
+vues du favori. Tout le monde vit bientôt ce que Monsieur de
+Talleyrand lui-même avait reconnu dès sa visite à Compiègne. Des
+obligations, trop publiques pour être niées, gênaient le Roi, et il
+n'avait de crédit et de force à espérer qu'en les puisant au dehors
+des Tuileries. Il ne chercha pas à se faire l'homme de la France, car,
+elle aussi, avait de trop grandes préventions contre lui, mais il
+essaya de se rendre indispensablement nécessaire par son influence sur
+les étrangers.
+
+Dans son désir de s'émanciper du contrôle de monsieur de Talleyrand,
+monsieur de Blacas aurait voulu se faire une clientèle des gens un peu
+distingués du pays. Plus modéré, moins exclusif que les autres
+émigrés rentrés avec le Roi, loin de faire à mon père un tort de
+n'avoir pas adopté les passions de l'émigration, il sentait tout le
+prix d'un royaliste dévoué, sage, connaissant et jugeant sainement
+l'état des esprits en France où il était revenu depuis dix ans. Il
+aurait fort voulu l'attacher à sa fortune, mais mon père, incapable
+d'entrer dans aucune cabale, était sincèrement rallié à monsieur de
+Talleyrand depuis sa conduite à l'entrée des Alliés, et reçut
+froidement les avances de monsieur de Blacas.
+
+C'était pendant le temps de ces caresses ostensibles du favori que
+chaque jour on m'annonçait la nomination de mon père à quelque
+ministère; je ne m'en inquiétais guère, persuadée qu'aucune place ne
+le ferait consentir à perdre sa liberté. Je ne puis dire l'étonnement
+que j'éprouvai lorsqu'un jour il vint nous dire qu'on lui proposait
+l'ambassade de Vienne et qu'il nous fit valoir beaucoup de raisons
+pour l'accepter. Cependant il nous trouva si récalcitrantes, ma mère
+et moi, qu'il se rabattit à nous dire que la seule ambassade qu'il ne
+refuserait pas était celle de Londres.
+
+Du moment qu'il fut constaté pour moi qu'il y avait une place qu'il ne
+refuserait pas, je compris qu'il les accepterait toutes, que peut-être
+même il finirait par les solliciter. Je dis à ma mère que nous ne
+devions plus chercher à exercer une influence qui ne ferait que gêner
+mon père; elle fut d'autant plus facile à persuader qu'elle-même
+n'avait pas de répugnance pour une _grande ambassade_.
+
+Le cardinal Consalvi ne laissa pas d'exercer quelque influence sur la
+décision de mon père; il avait une haute estime pour ses talents, sa
+probité, sa sagacité, et il désirait vivement lui voir prendre de
+l'influence. Leurs âges étaient semblables; le cardinal n'admettait
+pas que ce fût celui où l'ambition se devait arrêter, et lui-même
+fournissait la preuve de l'utilité qu'une saine judiciaire pouvait
+exercer, car, dans ces premiers moments, il arrêta toutes les
+extravagances longuement méditées par le clergé resté à l'étranger. Il
+venait fréquemment chez moi sans y être constamment établi comme à son
+dernier séjour; les affaires le réclamaient.
+
+Je n'ai rien à rabattre de l'opinion que je m'étais formée de sa
+capacité et de sa sagesse. Quelque temps après, il se rendit à
+Londres, pendant le séjour que les souverains alliés faisaient dans
+cette capitale; et, grâce à l'esprit de convenance qui dirigeait ses
+actions, il réussit à y conserver toute la dignité de sa position et
+de son caractère, sans choquer les habitudes du pays où le peuple
+conservait encore des préventions extrêmement hostiles au papisme.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ Séance royale. Nomination de pairs. -- Mon père accepte
+ l'ambassade de Turin. -- Motifs qui le décident. -- Madame et
+ mademoiselle de Staël. -- Monsieur de La Bédoyère. -- Maladie de
+ Monsieur. -- Le chevalier de Puységur. -- Le pavillon de Marsan.
+ -- Maintien des dames anglaises. -- La comtesse de Nesselrode. --
+ La princesse Wolkonski. -- Mon frère obtient un grade. -- La
+ comtesse de Châtenay.
+
+
+Après avoir livré au public la déclaration de Saint-Ouen, il
+s'agissait de formuler une charte; mais, soit que les réflexions
+fussent venues, soit qu'on eût adopté celles qui avaient été
+suggérées, on commençait à trouver les concessions bien larges.
+
+Monsieur de Talleyrand, dans son discours au Roi, avait dit élégamment
+que les _barrières étaient des appuis_; la Cour craignait qu'elles ne
+fussent des obstacles. En supposant qu'il fût sage de ne pas inonder
+de trop de liberté un pays tenu depuis longtemps sous une sévère
+contrainte, c'était en tout cas une grande faute de nommer, pour
+rédiger la charte, trois hommes qui professaient hautement leur
+répugnance pour un gouvernement représentatif: le chancelier Dambray,
+monsieur Ferrand et l'abbé de Montesquiou.
+
+Ils se sont vantés alors et ont avoué depuis qu'elle n'était, à leurs
+yeux, qu'un moyen transitoire pour arriver à l'ancien régime ou plutôt
+à la monarchie absolue. Car les institutions créées par le temps, les
+usages et les moeurs, qui formaient des obstacles insurmontables à
+l'arbitraire, avaient été emportées dans la tourmente révolutionnaire.
+Quoi qu'il en soit de leurs intentions, la France prit leur oeuvre au
+sérieux, et elle l'a bien prouvé.
+
+Malgré mon peu de goût pour les cérémonies, je voulus assister à la
+séance royale où la charte fut promulguée. Mon libéralisme fut
+courroucé de la manière dont on avait atténué les engagements de
+Saint-Ouen. La charte me sembla une mystification. Cette impression
+fut bien loin d'être générale; chacun n'était occupé qu'à y chercher
+l'article qu'il pouvait utiliser à son profit. Je fus peu édifiée de
+mes compatriotes à cette occasion. Le Roi fut reçu à merveille. La
+cérémonie était belle, mais elle manquait de ce sérieux et de ce
+recueillement religieux avec lesquels un grand peuple aurait dû
+recevoir les tables de la loi. On était principalement occupé des
+nouveaux costumes, des nouvelles figures et des anciens usages
+redevenus nouveaux par une longue désuétude.
+
+Lorsque le Roi termina son discours, bien fait et prononcé d'une voix
+imposante, par les mots de _mon chancelier vous dira le reste_, un
+sourire presque bruyant circula dans toute la salle. Après la lecture
+de la charte, monsieur Dambray fit celle de la liste des pairs; il
+commença par les ducs et pairs de l'ancien, puis du nouveau régime.
+Arrivant aux pairs sénateurs, il lut entre autres les noms de
+_monsieur le comte Cornet, monsieur le comte Cornudet_ avec un ton si
+parfaitement dénigrant et impertinent que j'en fus scandalisée et ne
+pus m'empêcher de dire à mes voisins:
+
+«Voilà une singulière façon de se faire des partisans! Ces gens
+auxquels on accorde une grâce considérable sont, par ce ton seul,
+dégagés de la reconnaissance.»
+
+On ne fit que six nouveaux pairs, au nombre desquels se trouvait le
+comte Charles de Damas, déjà nommé commandant d'une des compagnies
+rouges de la maison du Roi. Aussi, quelques jours après, la comtesse
+Charles de Damas, qui a été depuis dans l'opposition ultra la plus
+forcenée, me disait-elle:
+
+«Je vois des gens qui trouvent à redire à ce qui se passe; quant à
+moi, comme je suis convaincue que le Roi a beaucoup plus d'esprit et
+de jugement que moi et qu'il est mieux placé pour voir ce qui est
+bien, dès qu'il a énoncé une volonté, je l'adopte sans un instant
+d'hésitation.»
+
+Je me suis rappelé cette phrase parce que je me suis donné le plaisir
+de la lui rétorquer textuellement en 1815, lorsqu'elle était si
+furieuse qu'on ne fît pas périr tous les bonapartistes sur le seul cri
+de haro.
+
+La charte promulguée, les souverains étrangers partirent.
+
+Avant l'arrivée du Roi, Monsieur avait, en sa qualité de lieutenant
+général du royaume, envoyé dans les provinces des commissaires chargés
+de pouvoirs fort importants. Ils devaient se faire rendre compte par
+les autorités, examiner l'état du pays, en juger l'esprit et indiquer
+les mesures propres à le calmer. Cette commission aurait pu être
+utile; mon père fut désigné pour en faire partie. Par une erreur
+typographique le nom de son frère, le vicomte d'Osmond, fut porté sur
+la liste du _Moniteur_, et mon père mit d'autant plus de zèle à l'y
+faire maintenir que les collègues désignés en même temps, se composant
+pour la plupart des entours immédiats de Monsieur, lui indiquaient que
+la besogne serait mal et légèrement faite. Tout modeste qu'il était,
+il fut assez blessé de voir qu'on avait eu l'idée de le placer sur une
+pareille liste.
+
+Monsieur de Talleyrand lui expliqua que, lorsque son nom y avait été
+porté, il comptait qu'elle serait tout autrement composée et de gens
+auxquels il serait possible de confier des pouvoirs larges et
+véritables. Depuis les choix faits par Monsieur, on n'avait, au
+contraire, été occupé qu'à les limiter. Dans toutes les occasions,
+monsieur de Talleyrand a été on ne saurait mieux pour mon père. Leur
+connaissance datait de leur première jeunesse; et, quoiqu'ils eussent
+suivi une route bien différente et que leurs rapports eussent été
+interrompus pendant vingt-cinq ans, cependant il a toujours fait grand
+état de la capacité et de la loyauté de mon excellent père.
+
+Mes prévisions sur le changement survenu dans ses dispositions furent
+bientôt justifiées; car, après avoir refusé d'aller à Vienne, il
+accepta l'ambassade de Turin. Malgré sa haute raison et son jugement
+supérieur, au milieu de cette curée de places, il n'avait pu
+s'empêcher de retrouver quelques velléités d'ambition.
+
+Monsieur de Talleyrand lui montra Turin comme menant promptement à
+Londres, attendu que monsieur de la Châtre était incapable de s'y
+maintenir; et, ce qui eut encore plus d'influence, il ajouta que
+Turin, étant regardé comme ambassade de famille, assurait de droit le
+cordon bleu. Or, mon père a toujours désiré cette décoration
+par-dessus toute chose, tant les idées conçues au début de la vie
+laissent de fortes traces dans les esprits les plus distingués! Être
+chevalier de l'ordre lui semblait la plus belle chose du monde.
+Indubitablement, si monsieur de Talleyrand avait été ministre, à la
+première promotion il y aurait été compris.
+
+Il faut que je raconte encore un trait qui confirme combien les
+impressions de jeunesse restent gravées dans l'esprit. Mon père avait
+été nommé commissaire français pour régler les limites après le traité
+de paix. Cette besogne était peu agréable; il le sentait vivement. Ses
+collègues, les princes Rozamowski, le comte Wittgenstein y mettaient
+des formes charmantes; le baron de Humboldt et sir Charles Stewart
+déguisaient leurs exigences en phrases polies. Mais le fond de ces
+transactions roulait sur le droit du plus fort, ce qui est toujours un
+terrain très pénible pour le plus faible. Mon père s'en tira aussi
+bien que les circonstances le permettaient. Le Roi le vit plusieurs
+fois et lui témoigna sa satisfaction.
+
+Lorsqu'il fut question de l'ambassade de Turin, cela n'alla pas tout
+droit. Ma mère était furieuse, moi très désolée, mon frère contrarié;
+enfin mon père se décida à céder à nos voeux. Il alla chez le Roi et
+lui représenta qu'ayant refusé l'ambassade de Vienne il serait trop
+inconséquent d'accepter celle de Turin. Le Roi lui répondit que cela
+était bien différent, qu'il comprenait sa résistance pour Vienne mais
+que le roi de Sardaigne était _son beau-frère_; et ce singulier
+argument parut concluant à mon père. Le Roi, qui tenait à le décider,
+lui ayant dit qu'il était disposé à lui accorder ce qui pouvait lui
+être agréable comme grâce et marque de contentement et de
+satisfaction, mon père inventa de lui demander l'entrée du cabinet, ce
+qui veut dire la permission de lui faire sa cour les jours de
+réception dans une salle plutôt que dans une autre.
+
+C'est nanti de ces deux résultats d'une longue conférence que mon père
+revint, très enchanté, nous dire qu'il n'avait pu résister plus
+longtemps aux ordres du Roi. Ce n'est que plus tard, et après qu'il
+eut accepté, que monsieur de Talleyrand prit des engagements pour
+Londres et le cordon bleu.
+
+Je ne puis assez répéter que mon père est l'homme du sens le plus
+droit et de l'esprit le moins susceptible de petitesse que j'aie
+jamais rencontré, et pourtant il cédait là à des séductions qui
+n'auraient exercé aucune influence sur lui s'il avait eu vingt-cinq
+ans de moins. Quant à moi, je marchais d'étonnement en étonnement sans
+faire de progrès dans l'art du courtisan.
+
+Cette nomination nous ramena de la campagne où nous avions été nous
+reposer d'un hiver et d'un printemps si agités. Ma mère avait fait une
+chute qui l'empêchait de remuer, de sorte que tous les embarras des
+préparatifs de départ tombèrent sur moi. Ces soins matériels, joints
+au chagrin de quitter mes amis et mes habitudes, m'absorbèrent
+tellement que je ne m'occupai guère des affaires publiques et qu'elles
+se présentent moins nettement à ma mémoire. Mais je retrouve encore
+quelques faits particuliers dans mes souvenirs.
+
+Madame de Staël arriva peu après le Roi. Son bonheur de se retrouver à
+Paris était encore accru par la joie qu'elle éprouvait à se parer de
+la jeune beauté de sa charmante fille.
+
+Malgré des cheveux d'une couleur un peu hasardée et quelques taches de
+rousseur, Albertine de Staël était une des plus ravissantes personnes
+que j'aie jamais rencontrées, et sa figure avait quelque chose
+d'angélique, de pur et d'idéal que je n'ai vu qu'à elle. Sa mère en
+était heureuse et fière; elle pensait à la marier; les prétendants ne
+tardèrent pas à se présenter.
+
+Madame de Staël avait coutume de dire, depuis son enfance, qu'elle
+saurait bien forcer sa fille à faire un mariage d'inclination; et je
+crois bien qu'elle a employé l'empire qu'elle avait sur elle à diriger
+son choix sur un duc et pair, riche et grand seigneur. C'est encore
+par des qualités plus personnelles que le duc de Broglie a justifié la
+préférence qui lui fut accordée; au reste, j'anticipe sur les
+événements, car ce mariage n'eut lieu que l'année suivante.
+
+La haine qu'elle portait à Bonaparte avait rendu madame de Staël très
+royaliste; elle s'émerveillait elle-même de n'être pas dans
+l'opposition. Toutefois, la supériorité de son esprit ne lui
+permettait pas de tomber dans notre absurde intolérance. Je la voyais
+souvent. Chez moi, je lui entendais tenir un langage selon mon coeur;
+mais, chez elle, j'étais souvent scandalisée des propos de son cercle.
+Elle admettait toutes les opinions et tous les langages, quitte à se
+battre à outrance pour la cause qu'elle soutenait; mais elle finissait
+toujours par une passe à armes courtoises, ne voulant priver son salon
+d'aucun des tenants de ce genre d'escrime qui pouvait y apporter de la
+variété.
+
+Elle aimait toutes les notabilités, celles de l'esprit, celles du
+rang, celles même fondées sur la violence des opinions. Pour des gens
+qui, comme moi, vivaient dans les idées rétrécies de l'esprit de
+parti, cela paraissait très choquant; et je suis souvent sortie de son
+salon indignée des discours qu'on y tenait et disant, suivant notre
+expression de coterie, que c'était _par trop fort_.
+
+Nous allâmes lui dire adieu peu de jours avant de partir pour Turin.
+Un jeune homme appuyé sur son fauteuil tonnait d'une façon si hostile
+contre le gouvernement royal, se montrait si passionnément
+bonapartiste que madame de Staël, après avoir vainement tâché de
+ramener sa haineuse éloquence au ton de la plaisanterie, fut obligée,
+malgré sa tolérance habituelle, de lui imposer silence. C'était
+l'infortuné La Bédoyère. S'il avait continué à tenir la conduite
+qu'indiquaient ses propos, il n'y aurait pas de reproches à lui faire.
+Mais, peu de semaines après, vaincu par les sollicitations de la
+famille de sa femme, il consentit à se laisser nommer colonel au
+service de Louis XVIII et l'année n'était pas révolue qu'il avait payé
+à la plaine de Grenelle le prix sanglant de la plus coupable trahison.
+
+Monsieur tomba dangereusement malade et son état causa l'inquiétude
+la plus vive à tout ce qui s'appelait royaliste; je la partageai très
+sincèrement. Il fut rendu à nos voeux; hélas! ce n'était ni pour son
+bonheur, ni pour le nôtre! Il passa le temps de sa convalescence à
+Saint-Cloud. Nous y allâmes de Châtenay lui faire notre cour; il fut
+très gracieux et très causant; il nous montrait les élégances de
+Saint-Cloud avec grande satisfaction. Il disait en riant qu'on ne
+pouvait pas accuser Bonaparte d'avoir laissé détériorer le mobilier.
+La longue privation de ces magnificences royales les lui faisait
+apprécier davantage.
+
+Je rencontrai à Saint-Cloud le chevalier de Puységur. Je l'avais
+laissé à Londres, quelques années avant, le plus aimable, le plus
+agréable et le plus sociable des hommes. Nous étions fort liés; je me
+faisais grande joie de le voir. Je retrouvai un personnage froid,
+guindé, désobligeant, silencieux, enfin une telle métamorphose que je
+n'y comprenais plus rien. Je me retirai, embarrassée d'empressements
+qui n'avaient obtenu aucun retour. J'appris, quelques jours après,
+qu'en outre de l'anglomanie, qui lui avait fait prendre en dégoût tout
+ce qui était français, il était dominé par le chagrin de montrer une
+figure vieillie. Il avait perdu toutes ses dents et, jusque-là, il
+avait vainement tenté d'y suppléer. Un ouvrier plus adroit lui rendit
+par la suite un peu plus de sociabilité; mais il ne reprit pas la
+grâce de son esprit et resta maussade et grognon. Il ne vint pas chez
+moi, mais je le voyais souvent chez mon oncle Édouard Dillon.
+
+Un jour où lord Westmeath, qui s'occupait d'agriculture, avait été le
+matin à Saint-Germain, il nous demanda comment on nourrissait le
+bétail aux environs de Paris. Il trouvait faible la proportion des
+pâturages. Nous nous mettions en devoir de lui expliquer que, sur
+d'autres routes, il en trouverait davantage, mais le chevalier nous
+arrêta tout court:
+
+«Vous avez raison, mylord, il n'y a pas de pâturages, les horribles
+vaches mangent des chardons dans les fossés; et, d'ailleurs, on ne
+saurait découvrir les prairies en France parce que l'herbe n'y est pas
+verte.
+
+«--Comment, l'herbe n'est pas verte, et de quelle couleur est-elle?
+
+«--Elle est brune.
+
+«--Quand elle est brûlée du soleil.
+
+«--Non, toujours.»
+
+Je ne pus m'empêcher de rire et de dire:
+
+«Voilà un singulier renseignement donné à un étranger par un
+français.»
+
+Le chevalier reprit aigrement:
+
+«Je ne suis pas français, madame, je suis du pavillon de Marsan.»
+
+Hélas! il disait vrai et, dans cette boutade humoriste, se trouve le
+texte de toute la conduite de la Restauration, de toutes ses fautes,
+de tous ses malheurs.
+
+Le chevalier de Puységur est l'homme que j'ai vu le plus complètement
+affecté du regret d'avoir perdu les avantages d'une très agréable
+figure. On accuse les femmes de cette petitesse; mais aucune, que je
+sache, ne l'a portée à ce point. Il était devenu complètement
+insupportable, et les jeunes gens qui avaient entendu vanter ses
+bonnes façons, son esprit et sa grâce en recherchaient vainement
+quelque trace. Son âpreté était devenue extrême; il aurait voulu
+accaparer toutes les faveurs, et il faut savoir gré à Monsieur d'avoir
+supporté ses exigences en souvenir d'un ancien et, je crois, sincère
+dévouement.
+
+_Nota._--Bien des années plus tard, et au delà de l'époque où je
+compte arrêter ces écrits, en avril 1832, pendant le plus fort de la
+désastreuse épidémie du choléra, j'arrivai un matin chez la duchesse
+de Laval; le duc de Luxembourg, son frère, et le duc de Duras s'y
+trouvaient. Je venais de recueillir de la bouche du baron Pasquier,
+qui y avait assisté, le récit de la mort de monsieur Cuvier, tombé
+victime du fléau qui décimait la capitale. Il avait témoigné à cet
+instant suprême de toute la hauteur de son immense distinction
+intellectuelle et d'une force d'âme conservée jusqu'au dernier soupir
+sans exclure la sensibilité. Mon narrateur était profondément ému et
+m'avait fait partager son impression.
+
+J'arrivai chez la duchesse toute pleine de mon sujet et je répétai les
+détails que je venais d'apprendre. Les deux ducs écoutaient
+négligemment. Enfin monsieur de Luxembourg se penchant vers monsieur
+de Duras lui demanda à mi-voix:
+
+«Qu'est-ce que c'est que ce monsieur Cuvier?
+
+«--C'est un de ces _monsieur_ du jardin du Roi», reprit l'autre.
+
+L'illustre Cuvier est un des _monsieur_ du jardin du Roi! Je demeurai
+confondue. Hélas! hélas! me disais-je, que de pareils propos dans la
+bouche des capitaines des gardes, des gentilshommes de la chambre, des
+intimes du roi de France expliquent tristement le voyage de Cherbourg!
+L'Europe nous enviait la gloire de posséder Cuvier, et la Cour des
+Tuileries ignorait jusqu'à son existence. Les deux ducs étaient du
+pavillon de Flore, comme monsieur de Puységur du pavillon de Marsan.--
+
+Nous avions vu arriver successivement un assez grand nombre de femmes
+anglaises. J'ai déjà dit combien leur costume paraissait étrange; mais
+je fus encore bien plus étonnée de leur maintien. Les dix années qui
+venaient de s'écouler, sans aucune communication avec le continent,
+leur avaient fait chercher l'initiative de leurs modes dans leurs
+propres colonies.
+
+Elles avaient transporté dans nos climats les manières abandonnées et
+les habitudes du tropique, entre autres ces grands divans carrés sur
+lesquels on est couché plutôt qu'assis, et où femmes et hommes sont
+étendus pêle-mêle. Les grandes dames avaient conservé une certaine
+tradition de l'urbanité de moeurs des femmes françaises et s'étaient
+persuadées qu'elle était accompagnée de _façons libres_. Or, c'est ce
+qu'il y a de plus facile à imiter et, comme elles n'avaient plus
+l'original sous les yeux, elles s'étaient fait un type imaginaire qui
+nous étonnait fort.
+
+Rien n'est plus éloigné de la vérité que cette idée adoptée par la
+plupart des écrivains anglais sur les femmes françaises. Elles ont en
+général de l'aisance de conversation, mais, dans aucun pays, le
+maintien n'est plus calme et plus sévère; et, même avant la
+Révolution, lorsque les moeurs étaient beaucoup moins bonnes, les
+formes extérieures étaient encore plus rigoureuses.
+
+Il est commun chez nous de voir des femmes qui passent pour légères
+conserver dans le monde un ton parfait; je ne sais si la morale y
+gagne, mais la société en est certainement plus agréable. Les
+anglaises semblaient, au contraire, avoir jeté leur bonnet par-dessus
+les moulins. Je me rappelle avoir vu dans le salon de monsieur de
+Talleyrand, où toutes les femmes, selon l'usage des salons
+ministériels d'alors, étaient rangées sur des fauteuils régulièrement
+espacés le long du mur, une petite mistress Arbuthnot, jeune et jolie
+femme, qui affichait dès lors ses prétentions au coeur du duc de
+Wellington, quitter le cercle des dames, se réunir à un groupe formé
+exclusivement par des hommes, s'appuyer contre une petite console, y
+poser les deux pouces, s'élancer dessus très lestement et y rester
+assise avec les jambes ballantes que de fort courtes jupes ne
+couvraient guère plus bas que les genoux.
+
+Bientôt une colonie entière de dames anglaises vint nous apprendre que
+les façons de mistress Arbuthnot ne lui étaient pas exclusivement
+réservées.
+
+Je vis souvent, mais sans y prendre grand goût, madame de Nesselrode;
+celle-là était suffisamment froide et guindée assurément. Elle avait
+beaucoup d'esprit et préludait à la domination exclusive qu'elle a
+depuis exercée sur son mari. Elle était jalouse de tout ce qu'elle
+pouvait craindre avoir quelque influence sur son esprit et, à ce
+titre, elle m'honora d'une assez grande dose de malveillance.
+
+La princesse Zénéide Wolkonski éprouvait un autre genre de jalousie
+toute orientale; elle ne permettait pas même à son mari d'envisager
+une femme. Dès qu'elle fut arrivée à Paris, elle l'enferma sous clef.
+Quelques mois avant, dans un accès de frénésie jalouse, elle s'était
+mordu la lèvre de manière à en emporter un assez gros morceau. La
+cicatrice était encore rouge et nuisait à sa beauté qui était pourtant
+réelle. Je ne sais pourquoi j'avais trouvé grâce devant elle et elle
+permettait au pauvre Nikita de venir chez moi. L'Europe a depuis
+retenti des querelles et des folies de ce couple extravagant.
+
+Mon frère commençait à sentir l'inconvénient de n'avoir aucune
+carrière et regrettait vivement d'avoir cédé aux instigations de sa
+coterie. Ma mère en était d'autant plus affligée qu'elle se sentait
+coupable de l'avoir influencé dans cette décision. Elle se détermina à
+demander une audience à madame la duchesse d'Angoulême. Cette
+princesse fut extrêmement bonne et aimable pour elle. Elle lui parla
+de son père, il était rare qu'elle en prît l'initiative, et, ce qui
+était plus rare encore, elle lui parla de son mari. Elle regrettait
+que son extrême timidité lui donnât une gaucherie qui empêchait
+d'apprécier un mérite réel qui pourtant, selon elle, ne manquerait pas
+de se découvrir à la longue. Elle montra pour lui une tendresse
+excessive.
+
+Au reste, elle promit de s'occuper du sort de mon frère et, en effet,
+peu de jours après, il reçut le brevet de chef d'escadron. C'était un
+abus et un de ceux qui ont le plus aliéné l'armée et irrité le pays.
+Mais il était devenu si général parmi les gens avec lesquels nous
+vivions qu'il aurait été impossible de se montrer sans cette épaulette
+qu'on n'avait aucun droit raisonnable de demander.
+
+Mon père était tellement blessé de cette folie qu'il n'avait pas voulu
+solliciter pour son fils. Ma mère n'entra pas dans cette idée
+gouvernementale. Mon frère fut enchanté d'obtenir un grade et moi de
+le lui voir.
+
+La répugnance de Madame à parler de ses parents me rappelle une
+circonstance assez bizarre. La comtesse de Châtenay avait été souvent
+menée par sa mère, la comtesse de La Guiche, chez Madame, lorsque
+toutes deux étaient encore enfants. Madame s'en souvint et la traita
+avec une familière bonté; elle la reçut plusieurs fois en particulier.
+Un matin elle lui dit:
+
+«Votre père est mort jeune?
+
+«--Oui, Madame.
+
+«--Où l'avez-vous perdu?»
+
+Madame de Châtenay hésita un moment puis reprit:
+
+«Hélas! Madame, il a péri sur l'échafaud pendant la Terreur.»
+
+Madame fit un mouvement en arrière, comme si elle avait marché sur un
+aspic; un instant après, elle congédia madame de Châtenay; et, à dater
+de ce jour, non seulement elle ne lui a pas conservé ses anciennes
+bontés mais elle la traitait plus mal que personne et évitait de lui
+parler toutes les fois que cela était possible. Je ne cherche pas à
+expliquer le sentiment qui lui dictait cette conduite, car je ne le
+devine pas; je me borne à être fidèle narrateur.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ Madame la duchesse douairière d'Orléans. -- Monsieur de
+ Follemont. -- Monsieur le duc d'Orléans. -- Mademoiselle. --
+ Madame la duchesse d'Orléans. -- Scène à Hartwell. -- Monsieur le
+ duc d'Orléans refuse une place à mon frère. -- Monsieur de
+ Talleyrand part pour le congrès de Vienne. -- Madame de
+ Talleyrand. -- La princesse de Carignan. -- Les deux princes de
+ Carignan.
+
+
+Aussitôt après la Restauration, madame la duchesse d'Orléans
+douairière quitta Barcelone et s'établit à Paris. Elle accueillit mes
+parents avec ses anciennes et familières bontés. Nous y allions
+souvent; son âge ne laissait aucune place au scandale dont son
+entourage aurait pu faire naître la pensée.
+
+Elle était totalement subjuguée par un nommé Rozet, ancien
+conventionnel, auquel elle croyait devoir la vie et qui l'avait
+accompagnée en Espagne. Il exploitait sa reconnaissance de toutes les
+manières et, sous le nom de Follemont qu'il avait pris, il était
+tellement le maître chez elle qu'on le dit son mari. Mais plus tard,
+nous vîmes surgir une petite vieille madame de Follemont dont il était
+l'époux depuis trente ans.
+
+Quoi qu'il en soit, la princesse était complètement sous sa tutelle.
+Elle n'avait d'autre volonté que la sienne et le comblait de soins
+exagérés et puérils jusqu'au ridicule. Il était excessivement gourmand
+et elle s'inquiétait, tout à travers la table, de lui faire renvoyer
+la langue d'une carpe ou la queue d'un brochet. Elle lui arrangeait
+elle-même son café, s'occupait de préparer sa partie et de le faire
+asseoir du côté où il ne venait aucun vent, «c'est la place de
+monsieur de Follemont», disait-elle, et elle faisait lever quiconque
+s'y serait placé. Enfin, elle usait de ses droits de princesse pour
+rendre ostensibles des attentions poussées jusqu'à la niaiserie.
+Racontant, au reste, dix fois par jour les services que monsieur de
+Follemont lui avait rendus au péril de ses jours, circonstance fort
+contestée par les personnes alors en France mais que la bonne duchesse
+croyait sincèrement.
+
+Tout ce qui composais la Maison honorifique était bien forcé de se
+plier à la suprématie de monsieur de Follemont, mais c'était en
+clabaudant contre lui et d'autant plus que, tout en dépensant beaucoup
+d'argent, il tenait l'établissement sur le pied le plus bourgeois et
+le moins agréable aux commensaux. Je ne crois pas cependant qu'il
+volât madame la duchesse d'Orléans. Il administrait mal parce qu'il
+n'avait aucune idée de conduire un pareil revenu et ne savait pas
+tenir, ce qui aurait dû être, un grand état. Mais il n'avait pas
+d'enfant; il regardait les biens de madame la duchesse d'Orléans comme
+son propre patrimoine et ne songeait pas à en rien soustraire. Il n'a
+laissé aucune fortune. Sa veuve a eu besoin d'une faible pension que
+monsieur le duc d'Orléans lui a continuée après la mort de sa mère:
+
+On comprend que le genre de vie de madame la duchesse d'Orléans
+n'attirait pas beaucoup la foule: il était pénible pour les personnes
+attachées de coeur à cette princesse et à sa maison. Mes parents
+étaient de ce nombre. Mon père persista longtemps à y aller souvent,
+mais, petit à petit, il n'y eut plus de place que pour les courtisans
+de monsieur de Follemont. Quelque attachement qu'on eût pour la
+princesse, ce rôle n'était pas admissible.
+
+Je fus présentée à madame la duchesse de Bourbon. Je ne saurais dire
+par quel hasard je n'y suis jamais retournée depuis cette première
+visite. Cela est d'autant moins explicable qu'elle recevait tous les
+jours et avait une maison très agréable.
+
+Monsieur le duc d'Orléans vint faire une course à Paris; il se
+raccommoda ostensiblement avec sa mère. La présence de monsieur de
+Follemont avait causé précédemment une rupture complète entre la mère
+et les enfants. Il fit sa cour au Roi, donna des ordres pour faire
+arranger le Palais-Royal, tout à fait inhabitable à cette époque,
+rentra en possession de ses biens et retourna en Sicile pour y
+chercher sa famille, composée alors de madame la duchesse d'Orléans,
+de Mademoiselle et de trois enfants: monsieur le duc de Chartres et
+les princesses Louise et Marie. Madame la duchesse d'Orléans était
+grosse du duc de Nemours.
+
+Dix années avant, j'avais laissé en Angleterre trois princes
+d'Orléans; il n'en restait plus qu'un. Né avant que la vie, plus que
+libre, menée par leur père lui eût gâté le sang, l'aîné était d'une
+santé robuste. Monsieur le comte de Beaujolais, ayant ajouté les excès
+de sa propre jeunesse aux excès paternels, succomba le premier. Ses
+deux frères le soignèrent avec la plus vive tendresse et
+l'accompagnèrent à Malte sans pouvoir le sauver. Monsieur le duc
+d'Orléans était destiné à un chagrin plus intime encore. Son frère
+chéri, cette véritable moitié de lui-même, le duc de Montpensier,
+aussi bon, aussi aimable, aussi gracieux qu'il était distingué, mourut
+d'une maladie étrange qui supposait un vice dans le sang.
+
+Monsieur de Montjoie aussi, le fidèle ami de ces princes, leur
+compagnon dans toutes les vicissitudes de leur vie aventureuse, fut
+tué à la bataille de Friedland. On a dit que le boulet qui l'emporta
+était parti d'une batterie commandée par son frère, officier
+d'artillerie dans le corps d'armée bavarois. Ces sortes d'événements
+n'inspirent pas la même horreur dans les familles allemandes et
+suisses que dans les nôtres. On y est accoutumé à voir des frères
+servant diverses puissances et exposés à se trouver opposés l'un à
+l'autre.
+
+Mademoiselle avait quitté la France avec madame de Genlis; elles
+s'étaient réfugiées dans un couvent.
+
+Après la catastrophe de la mort de son père et madame sa mère étant en
+prison, la famille réclama la jeune princesse. Elle fut violemment
+arrachée à madame de Genlis et confiée aux soins de madame la
+princesse de Conti, sa grand'tante. Celle-ci, pleine d'esprit,
+l'appréciait, l'aimait, mais n'avait pas le courage de la protéger
+suffisamment pour lui éviter les persécutions auxquelles elle était en
+butte de toute l'émigration. On voulait lui arracher, sous forme de
+lettre au Roi, une profession de foi où elle renierait son père et
+désavouerait ses frères. On pourrait trouver dans cette lutte, qui
+dura trois années de la première jeunesse de Mademoiselle,
+l'explication de son caractère, de ses vertus tout à elle et de ce
+vernis d'amertume qui se montre parfois. Elle suivit sa tante en
+Hongrie où elles séjournèrent quelque temps.
+
+Madame la duchesse d'Orléans, échappée aux prisons de Paris, s'établit
+à Barcelone. Elle ne fit aucune démarche pour se rapprocher de sa
+fille; mais, après la mort de la princesse de Conti, elle fut obligée
+de lui ouvrir un asile. Mademoiselle y eut tellement à souffrir des
+inconcevables procédés de monsieur de Follemont qu'elle dut s'en
+plaindre à ses frères. Ils allèrent la chercher à Barcelone; la
+comtesse Mélanie de Montjoie fut mise auprès d'elle et ne l'a plus
+quittée.
+
+On traitait alors le mariage de monsieur le duc d'Orléans avec la
+princesse Amélie de Naples. Elle avait précédemment été destinée à
+monsieur le duc de Berry. Cette alliance était au moment de se
+conclure à Vienne pendant le séjour que la reine de Naples y fit avec
+ses filles. Mais monsieur le duc de Berry, alors amoureux d'une des
+demoiselles de Montboissier, se permit des plaisanteries inconvenantes
+et publiques sur le peu d'agrément qu'il trouvait à la jeune
+princesse. Ces propos arrivèrent à la Reine. Elle lui écrivit une
+lettre de dignité, de noblesse et pourtant de bonté pour lui, dans
+laquelle elle retirait sa parole et rompait tous les engagements pris
+pour sa fille. Elle en envoya la copie à ma mère; je l'ai lue
+plusieurs fois.
+
+Je n'ai aucun détail positif sur ce qui s'est passé en Sicile après le
+mariage de monsieur le duc d'Orléans. Je sais seulement que ma mère y
+assista et que, monsieur de Follemont ayant réussi à la brouiller avec
+toute sa famille, elle retourna avec lui à Barcelone.
+
+Il y eut des querelles entre les anglais et la Cour; les Siciliens
+prirent parti. La Reine fut mécontente de son gendre; il dut quitter
+le palais et se retirer à la campagne avec sa famille. Bientôt après,
+les Anglais eurent lieu de penser que la Reine négociait avec
+l'empereur Napoléon pour les exterminer dans l'île et renouveler les
+Vêpres Siciliennes. Je ne sais quel degré de confiance il faut
+attacher à cette accusation, mais elle servit de prétexte pour faire
+expulser la Reine de la Sicile. Elle conçut le projet de se rendre à
+Vienne par Constantinople et mourut en route avant d'y arriver. La
+nouvelle en parvint au moment même où monsieur le duc d'Orléans
+installait sa famille au Palais-Royal.
+
+Madame la duchesse d'Orléans voulut bien conserver le souvenir de nos
+rapports d'enfance et m'accueillit avec une bonté qui renouvela
+l'affection que je lui portais et qui, depuis, s'est accrue chaque
+jour, en lui voyant exercer toutes les vertus, ornées de toute les
+grâces qui peuvent les décorer.
+
+Madame la duchesse d'Orléans n'était pas jolie; elle était même laide,
+grande, maigre, le teint rouge, les yeux petits, les dents mal
+rangées; mais elle avait le col long, la tête bien placée, très grand
+air. Elle supportait bien la parure, avait bonne grâce avec beaucoup
+de dignité; et puis, de ses petits yeux, sortait un regard, émanation
+de cette âme si pure, si grande, si noble, un regard si varié, si
+nuancé, si bon, si encourageant, si excitant, si reconnaissant que,
+pour moi, j'en trouverais tout sacrifice suffisamment payé. Je suis
+persuadée que madame la duchesse d'Orléans doit une partie de la
+fascination qu'elle exerce sur les gens les plus hostiles à
+l'influence de ce regard.
+
+Elle fut bien accueillie à la Cour des Tuileries, monsieur le duc
+d'Orléans médiocrement, Mademoiselle très froidement. Il n'y avait
+jamais eu aucun rapprochement avec elle, même par lettre je crois; et
+madame la duchesse d'Angoulême ne pouvait dissimuler la répugnance
+qu'elle éprouvait pour le frère et la soeur.
+
+J'ai entendu raconter à mon oncle Édouard Dillon qu'il se trouvait à
+Hartwell lors de la première visite que monsieur le duc d'Orléans y
+fit. Elle avait été longuement négociée et Madame avait eu peine à y
+consentir. Il arriva de meilleure heure qu'on ne l'attendait, un
+dimanche comme on sortait de la messe. Madame le rencontra en
+traversant le vestibule; elle était suivie de tout ce qui habitait le
+château. En apercevant le prince, elle devint extrêmement pâle, ses
+jambes fléchirent, la parole expira sur ses lèvres; il s'avança pour
+la soutenir, elle le repoussa. Il fallut l'asseoir; elle se trouva
+presque mal; on s'empressa autour d'elle et on la conduisit dans ses
+appartements.
+
+Monsieur le duc d'Orléans, profondément blessé, peiné, embarrassé,
+resta seul avec mon oncle; il n'y avait rien à dissimuler, il lui
+parla avec amertume de cette scène et lui témoigna un vif désir de
+repartir sur le champ. Édouard lui montra l'inconvénient d'un tel
+esclandre et s'offrit à aller de sa part prendre les ordres du Roi. Le
+Roi, qui était auprès de sa nièce, fit dire au prince que c'était une
+incommodité à laquelle Madame était fort sujette, qu'elle allait mieux
+et qu'il n'y paraîtrait pas au dîner. Peu d'instants après, il reçut
+monsieur le duc d'Orléans dans son cabinet. Je ne sais ce qui se passa
+entre eux. Au dîner, Madame fit bonne contenance et parla même à
+monsieur le duc d'Orléans de ces _palpitations_ auxquelles elle était
+sujette, ce qui n'était pas vrai. Le prince fut très satisfait, on
+peut le croire, de remonter en voiture sitôt après le dîner.
+
+Ces sortes de scènes laissent des traces qui ne s'oublient ni de part
+ni d'autre.
+
+La répugnance ostensible de Madame pour monsieur le duc d'Orléans
+s'affaiblit avec le temps, mais elle ne put ni vaincre ni dissimuler
+celle que lui inspirait Mademoiselle. En revanche, il s'établit une
+amitié sincère et mutuelle entre elle et madame la duchesse d'Orléans.
+Madame l'appelait ordinairement, en en parlant, _ma vraie cousine_.
+
+Mon père aurait désiré que mon frère fût attaché à la maison d'Orléans
+où son nom lui donnait d'anciens droits de famille. Les bontés de
+madame la duchesse d'Orléans pour moi me permettaient de lui en
+parler. Quoique en grand deuil de sa mère, elle me recevait souvent;
+elle promit de s'en occuper. Mais elle me répondit, peu de jours
+après, que monsieur le duc d'Orléans avait plus d'engagements qu'il
+n'était possible qu'il eût jamais de places à sa disposition. Ce
+n'était pas tout à fait la vérité. La voici:
+
+Monsieur le duc d'Orléans se trouvait déjà entouré de deux ou trois
+personnes, de ce qu'on appelait encore l'ancien régime; et, loin de
+chercher à en augmenter le nombre, il voulait compléter sa Maison de
+gens d'un autre ordre et tenant aux intérêts révolutionnaires. Il
+avait le coup d'oeil assez juste pour comprendre qu'il y avait grand
+intérêt à les ménager; sa conduite a toujours tendu à opérer ce
+mélange. C'eût été une idée profondément habile dans les princes de la
+famille royale; était-elle sans inconvénient dans le prince du sang
+qui se séparait ainsi de leur politique? C'est ce que je n'oserais
+affirmer.
+
+Il est certain que, dès le premier jour, monsieur le duc d'Orléans,
+sans conspirer contre eux, j'en ai la ferme conviction, a évité de
+s'assimiler à leurs allures et que toute son attitude a été celle d'un
+homme bien aise qu'on le croie dans l'opposition.
+
+Monsieur de Talleyrand était bien près de suivre la même route.
+
+S'il avait eu autant de considération dans le pays qu'il y avait
+d'importance, il n'aurait pas hésité; mais la Restauration était trop
+son ouvrage pour qu'il osât s'en séparer à l'occasion de griefs
+personnels. Rebuté par tous les dégoûts dont l'abreuvait le château,
+il désira s'éloigner et se nomma lui-même pour assister au congrès de
+Vienne où la grandeur des négociations et la présence des souverains
+justifiaient celle du ministre des affaires étrangères.
+
+J'allais souvent chez monsieur de Talleyrand. Son salon était très
+amusant. Il ne s'ouvrait qu'après minuit, mais alors toute l'Europe
+s'y rendait en foule; et, malgré l'étiquette de la réception et
+l'impossibilité de déranger un des lourds sièges occupés par les
+femmes, on trouvait toujours à y passer quelques moments amusants ou
+au moins intéressants, ne fût-ce que pour les yeux.
+
+Madame de Talleyrand, assise au fond de deux rangées de fauteuils,
+faisait les honneurs avec calme; et les restes d'une grande beauté
+décoraient sa bêtise d'assez de dignité.
+
+Je ne puis me refuser à raconter une histoire un peu leste, mais qui
+peint cette courtisane devenue si grande dame.
+
+Mon oncle Édouard Dillon, connu dans sa jeunesse sous le nom de beau
+Dillon, avait eu, en grand nombre, les succès que ce titre pouvait
+promettre. Madame de Talleyrand, alors madame Grant, avait jeté les
+yeux sur lui. Mais, occupé ailleurs, il y avait fait peu d'attention.
+La rupture d'une liaison, à laquelle il tenait le décida à s'éloigner
+de Paris pour entreprendre un voyage dans le Levant; c'était un
+événement alors, et le projet seul ajoutait un intérêt de curiosité à
+ses autres avantages.
+
+Madame Grant redoubla ses agaceries. Enfin, la veille de son départ,
+Édouard consentit à aller souper chez elle au sortir de l'Opéra. Ils
+trouvèrent un appartement charmant, un couvert mis pour deux, toutes
+les recherches du métier que faisait madame Grant. Elle avait les plus
+beaux cheveux du monde; Édouard les admira. Elle lui assura qu'il n'en
+connaissait pas encore tout le mérite. Elle passa dans un cabinet de
+toilette et revint les cheveux détachés et tombant de façon à en être
+complètement voilée. Mais c'était Ève, avant qu'aucun tissu n'eût été
+inventé, et avec moins d'innocence, _naked and not ashamed_. Le souper
+s'acheva dans ce costume primitif. Édouard partit le lendemain pour
+l'Égypte. Ceci se passait en 1787.
+
+En 1814, ce même Édouard, revenant d'émigration, se trouvait en
+voiture avec moi; nous nous rendions chez la princesse de Talleyrand
+où je devais le présenter. «Il y a un contraste si plaisant, me
+dit-il, entre cette visite et celle que j'ai faite précédemment à
+madame de Talleyrand, que je ne puis résister à vous raconter ma
+dernière et ma seule entrevue avec elle.»
+
+Il me fit le récit qu'on vient d'entendre. Nous étions tous deux
+amusés, et curieux du maintien qu'elle aurait vis-à-vis de lui. Elle
+l'accueillit à merveille et très simplement; mais, au bout de quelques
+minutes, elle se mit à examiner ma coiffure, à vanter mes cheveux, à
+calculer leur longueur et, se tournant subitement du côté de mon oncle
+placé derrière ma chaise:
+
+«Monsieur Dillon, vous aimez les beaux cheveux!»
+
+Heureusement nos yeux ne pouvaient se rencontrer, car il nous aurait
+été impossible de conserver notre sérieux.
+
+Au reste, madame de Talleyrand ne conservait pas ses naïvetés
+uniquement à son usage; elle en avait aussi pour celui de monsieur de
+Talleyrand. Elle ne manquait jamais de rappeler que telle personne (un
+autre de mes oncles par exemple, Arthur Dillon) était un de ses
+camarades de séminaire. Elle l'interpellait à travers le salon pour
+lui faire affirmer que l'ornement qu'il aimait le mieux était une
+croix pastorale en diamant dont elle était parée. Elle répondit à
+quelqu'un qui lui conseillait de faire ajouter de plus grosses poires
+à des boucles d'oreilles de perle:
+
+«Vous croyez donc que j'ai épousé le Pape!»
+
+Il y en aurait trop à citer. Monsieur de Talleyrand opposait son calme
+imperturbable à toutes ses bêtises, mais je suis persuadée qu'il
+s'étonnait souvent d'avoir pu épouser cette femme.
+
+J'étais chez madame de Talleyrand le jour du départ de monsieur de
+Talleyrand et je lui vis apprendre que madame de Dino, alors la
+comtesse Edmond de Périgord, accompagnait son oncle à Vienne. Le
+rendez-vous avait été donné dans une maison de campagne aux environs
+de Paris. Un indiscret le raconta très innocemment.
+
+Madame de Talleyrand ne se trompa pas sur l'importance de cette
+réunion si secrètement préparée; elle ne put cacher son trouble ni
+s'en remettre. Ses prévisions n'ont pas été trompées; depuis ce jour,
+elle n'a pas revu monsieur de Talleyrand, et bientôt elle a été
+expulsée de sa maison.
+
+Monsieur de Blacas redoubla de soins et de grâce pour mon père après
+le départ de monsieur de Talleyrand, mais il ne lui convenait
+nullement d'entrer dans la cabale qui se formait sous ses yeux.
+
+Nous voyions souvent, depuis nombre d'années, la princesse de
+Carignan, nièce du roi de Saxe. Elle avait épousé, au commencement de
+la Révolution, le prince de Carignan, alors éloigné de la Couronne,
+mais prince du sang reconnu. Elle avait adopté les idées
+révolutionnaires et y avait entraîné son mari, dépourvu de
+l'intelligence la plus commune. Elle était restée veuve et ruinée avec
+deux enfants et avait successivement porté ses réclamations dans les
+antichambres du Directoire, du Consulat et de l'Empire.
+
+Il convenait à l'Empereur de les accueillir; elle reprit son titre de
+princesse, et il partagea les biens, non vendus, de la maison de
+Carignan, entre son fils et celui du comte de Villefranche, oncle du
+feu prince de Carignan. Il l'avait eu d'un mariage contracté en France
+avec une demoiselle Magon, fille d'un armateur de Saint-Malo. La
+princesse de Lamballe, sa soeur, en avait été désolée, courroucée, et
+la Cour de Sardaigne n'avait jamais reconnu cette union.
+
+La princesse de Carignan, saxonne, avait de son côté épousé
+secrètement un monsieur de Montléard dont elle avait plusieurs enfants
+qu'elle cachait très soigneusement ainsi que ses grossesses. Elle
+n'avouait que les deux Carignan. L'aîné était, en 1812, une grande
+belle fille de quinze ans, très simple, très naturelle, très bonne
+enfant. Le fils, dont l'enfance avait été négligée jusqu'à l'abandon,
+après avoir polissonné à Paris avec tous les petits garçons du
+quartier, était depuis quelques mois dans une pension à Genève où le
+roi de Sardaigne l'avait fait réclamer pour l'établir à Turin. Il
+était devenu un personnage important. Le Roi n'ayant que des filles et
+son frère étant sans enfants, le prince de Carignan se trouvait
+héritier présomptif de la Couronne.
+
+Le duc de Modène, frère de la reine de Sardaigne, et marié à sa fille
+aînée, aurait trouvé plus simple de voir changer l'ordre de
+succession. L'Autriche appuyait ses prétentions; les opinions
+révolutionnaires des parents et la conduite que la princesse de
+Carignan avait continué à tenir militaient contre le jeune prince de
+Carignan; mais il était de la maison de Savoie et c'était un grand
+titre aux yeux du Roi. Le faire reconnaître et proclamer hautement
+était une des affaires les plus importantes de la mission confiée à
+mon père. La France a le plus grand intérêt à ce que l'Autriche
+n'ajoute pas le Piémont aux États qu'elle gouverne en Italie.
+
+La princesse de Carignan désirait obtenir la permission d'aller à
+Turin avec sa fille. On consentait bien à recevoir et même à garder la
+jeune princesse, mais toutes les portes étaient barricadées contre la
+mère. Dès qu'elle sut la nomination de mon père, elle ne sortit plus
+de chez nous, ayant à chaque heure quelque nouveau motif à faire
+valoir pour obtenir la médiation de l'ambassadeur qui était disposé à
+s'occuper très activement des affaires du prince mais point du tout à
+obtenir le retour de la princesse dont la présence n'aurait été qu'un
+embarras continuel pour son fils et pour la France qui se déclarait en
+sa faveur.
+
+L'autre Carignan (Villefranche) avait épousé mademoiselle de La
+Vauguyon, et cette famille s'agitait aussi pour faire admettre sa
+légitimité par la Cour de Turin. On arguait d'un acte du feu Roi qui,
+à l'article de la mort, avait dû reconnaître le mariage
+disproportionné du comte de Villefranche.
+
+Mon père n'était pas toujours libre d'écouter ces minutieuses
+explications. J'en subissais ma bonne part et je préludais ainsi à
+l'ennui qui m'attendait à Turin.
+
+Nous partîmes au commencement d'octobre.
+
+
+
+
+_APPENDICES_
+
+
+I
+
+NOTE DU MARQUIS D'OSMOND, POUR ÊTRE REMISE À L'ARCHEVÊQUE DE SENS, EN
+MAI 1788.
+
+J'ai souvent, dans ces écritures, indiqué mon père comme n'étant
+aucunement séduit par les utopies du jeune et brillant groupe des
+Talleyrand, des Lauzun, des Lameth, des Narbonne, des Loménie, des
+Choiseul, etc..., avec lesquels il vivait intimement, et de son
+opposition hostile aux démolisseurs de 1789. Toutefois, son bon esprit
+lui faisait admettre la nécessité de grandes concessions aux tendances
+du siècle, et la perspicacité de son jugement lui indiquait la guerre
+comme un moyen dérivatif à la fièvre révolutionnaire bouillonnant dans
+les veines de la France: le très bon état de l'année devait la faire
+espérer heureuse. Cet expédient réussit presque toujours dans notre
+belliqueuse patrie. Mon père y voyait un moyen de salut à la condition
+d'employer le calme comparatif qui en pourrait résulter à créer
+immédiatement des institutions de nature à satisfaire aux besoins
+réels du pays, venant d'en haut et fortifiant sans détruire. Je lui ai
+souvent entendu soutenir cette thèse pendant l'émigration vis-à-vis de
+ce qu'on appelait alors les constituants: les Lally, les Monier, les
+Malouet, etc., ceux enfin que les émigrés purs qualifiaient de
+scélérats et mon père de très honnêtes gens s'étant trompés. Ils en
+convenaient bien alors; ils admettaient son système praticable et en
+étaient bien aux regrets, mais, hélas! il était trop tard. Les
+générations actuelles préfèrent peut-être le grand coup de balai de
+1789, mais celle qui subissait la révolution en était moins charmée.
+
+Je fais transcrire ici[1] une note toute entière de la main de mon
+père, dans la pensée qu'un volume a moins de chance de s'égarer qu'une
+feuille de papier. Elle constate quelles étaient ses opinions au mois
+de mai 1788. Elle a été remise à l'archevêque de Sens, avec quel
+insuccès, l'histoire le sait. Ce cardinal du XVIIIe siècle était
+esprit fort mais très petit génie, et pourtant l'opinion publique
+l'avait imposé au Roi comme premier ministre. En lisant ce document,
+il ne faut pas perdre un instant de vue sa date.
+
+ [Note 1: Cette note, avec son commentaire par madame de
+ Boigne, se trouve à la fin du manuscrit des _Mémoires_.]
+
+ Lorsque, dans un siècle éclairé, les sottises du gouvernement
+ l'ont réduit à la nécessité de permettre les dissertations sur
+ les droits du peuple, on ne peut pas se flatter que le résultat
+ soit à l'avantage de l'autorité; elle doit alors prévoir les
+ sacrifices auxquels elle sera forcée et poser des bornes qui, en
+ exaltant la reconnaissance publique, arrête toute discussion.
+
+ En matière de constitution, il sera toujours impossible de
+ s'entendre: quand les partis opposés établiront leurs prétentions
+ sur des faits, chacun en citera en sa faveur. Comme tous les
+ peuples de la terre ont sans cesse été ballottés par les passions
+ des hommes intéressés à les diriger en sens contraires, il n'y a
+ point de nation dans les annales de laquelle on ne trouve à
+ justifier, en même temps, et les entreprises du despotisme et les
+ folles démarches de l'enthousiasme républicain. Pour les gens de
+ bonne foi, quelle que soit leur robe, les citations, les exemples
+ ne sont rien. Dans le XVIIIe siècle, on n'a plus le droit de
+ commander aux hommes qu'en se soumettant avec eux à l'empire
+ éternel de la raison. Je sais qu'on n'admet pas généralement ces
+ principes; cependant ce sont les véritables et leur application
+ aux circonstances dans lesquelles se trouve la France peut seule
+ la préserver des malheurs dont elle est menacée. Je le dis avec
+ d'autant plus de franchise que rien ne me paraît plus intimement
+ lié que la gloire du Roi au bonheur de la Nation et la gloire de
+ la Nation au bonheur du Roi.
+
+ Il faut se hâter; on a déjà perdu des moments précieux; l'esprit
+ de parti fait des progrès rapides; les têtes s'enflamment;
+ n'osant pas dire positivement les choses, on dispute sur les
+ mots; on se rallie aux prétentions parlementaires: le
+ gouvernement ne doit pas s'y tromper; ce n'est qu'un prétexte. Le
+ peuple peut être conduit à des révoltes dont il ignore le motif
+ sans en prévoir l'effet, mais l'opinion qui le dirige n'attache
+ aucun prix à l'existence des Parlements; elle veut des États
+ Généraux qui assurent à la Nation le droit imprescriptible de
+ consentir l'impôt et aux citoyens une liberté individuelle
+ protégée par les lois.
+
+ Les grands intérêts politiques étant devenus la matière de toutes
+ les conversations, on entend sans cesse parler de l'Angleterre,
+ de sa constitution, la comparer avec ce que nous pouvons devenir,
+ mettre en parallèle les deux Rois réduits à la liste civile;
+ cependant rien n'est plus ridicule que cette comparaison. La
+ position géographique de la France ne lui permet pas d'être
+ soumise au régime anglais; elle lui impose la nécessité d'avoir
+ une armée de deux cents mille hommes, circonstance qui, seule
+ (sans entrer dans de grands détails et planant sur les idées
+ intermédiaires), met une extrême différence entre les magistrats
+ souverains de ces deux Nations.
+
+ En France, l'autorité que doit conserver le Roi est une sûreté.
+ La portion du peuple qui peut s'exprimer est trop éclairée pour
+ faciliter aux grands le moyen de marcher à l'aristocratie; la
+ noblesse a trop besoin des places et des faveurs de la Cour pour
+ laisser restreindre au delà de certaines bornes les facilités que
+ le Roi a de se l'attacher par ses bienfaits; le clergé aurait
+ trop à se défendre de l'esprit philosophique uni au républicain
+ pour ne pas s'opposer à tout ce qui pourrait anéantir l'autorité
+ royale. L'étendue de l'Empire, le génie de la Nation, l'habitude,
+ tout nous lie au système d'une monarchie limitée; nous ne
+ pourrions nous en éloigner que par les convulsions d'une guerre
+ civile, et je doute que ce fut à l'avantage de nos neveux.
+
+ Un Roi, un peuple, une noblesse, un clergé ne sont pas
+ incompatibles. Nous pouvons, en conciliant leurs intérêts,
+ obtenir de la raison toute seule ce qui a coûté à nos voisins des
+ siècles de malheurs. Le ministère actuel laissera-t-il échapper
+ l'occasion de commander à la postérité une reconnaissance
+ éternelle?
+
+ M. l'archevêque de Sens a déjà trop tardé. Cependant il trouvera
+ une excuse dans la persuasion où sont les gens sensés qu'il faut
+ longtemps préparer l'esprit des Rois pour les déterminer à un
+ sacrifice de la moindre portion de cette autorité absolue que la
+ flatterie les accoutume à tant apprécier. Si le principal
+ ministre conserve sa place, il est temps de parler franchement,
+ de calmer l'effervescence que produit le désir de la liberté
+ qu'on peut raisonnablement souhaiter. Il est surtout temps
+ d'imposer silence au dépit de la magistrature, à la haine des
+ envieux et aux clabauderies de courtisans qui, sans savoir
+ positivement ce qu'ils veulent, crient toujours contre tout ce
+ qui se fait. Les passions, sous le masque de l'intérêt public,
+ pousseront le peuple à une résistance plus embarrassante que
+ l'insurrection qui s'annonce déjà dans quelques provinces si le
+ Roi, en avançant l'époque des États Généraux, ne manifeste pas
+ clairement, irrévocablement les intentions louables dont M.
+ l'archevêque l'a animé.
+
+ Souvent, à une certaine distance, on juge mal les objets
+ moyennant quoi je pourrais bien me tromper, mais, de la position
+ où je suis, il me semble que, pour tout calmer, pour tout
+ réparer, le Roi devrait appeler près de sa personne ou une cour
+ plénière ou des députés des assemblées provinciales ou les
+ présidents de ces assemblées, enfin un corps quelconque auquel il
+ put adresser l'équivalent du discours qui suit:
+
+ «Messieurs, je vous ai mandés pour vous faire connaître mes
+ volontés d'une manière si précise qu'à l'avenir elles ne puissent
+ plus être mal interprétées. Le besoin de mon coeur, autant que le
+ malheur des circonstances, m'avait dès longtemps déterminé à
+ m'environner de l'amour de mes peuples en assemblant les États
+ Généraux de mon royaume. Je ne balançais plus que sur l'époque à
+ laquelle je devais les convoquer lorsque mes ministres consultés
+ pensèrent qu'en fixant l'année 1792 pour les réunions d'une
+ assemblée nationale chacun des membres destinés à la composer
+ pouvait, en se formant dans les assemblées provinciales, en
+ s'appropriant les lumières de son siècle, s'élever à la hauteur
+ des grands intérêts qui doivent être discutés. Ils pensèrent
+ qu'alors tous concourraient plus utilement au projet que j'ai
+ formé de régénérer l'empire français sur les bases de sa
+ constitution.
+
+ «J'annonçai les États Généraux pour 1792. Des corps qui ont
+ cherché à se rendre nécessaires ont paru douter de la pureté de
+ mes intentions; leurs arrêtés, pleins de chaleur et de fiel, ont
+ occasionné des mouvements qui ont troublé l'ordre public; ils
+ tendaient à altérer la confiance des peuples, le plus précieux
+ apanage des Rois français. Cette colonne de la monarchie qui l'a
+ soutenue au milieu des crises des plus violentes sera inutilement
+ ébranlée lorsque le jour de la raison, éclairant les souverains
+ comme leurs sujets, leur a démontré qu'ils ne peuvent avoir qu'un
+ seul et même intérêt.
+
+ «Quoique des États Généraux, assemblés à l'époque précédemment
+ indiquée, pussent promettre de plus grands avantages, cependant
+ je cède au désir que témoigne la Nation de me faire connaître ses
+ besoins et je me rends d'autant plus facile que je suis moi-même
+ pressé de lui prouver que digne, au moins par quelques vertus, de
+ commander au premier peuple de la terre, je ne regarderai jamais
+ comme des sacrifices tout ce qui pourra contribuer à son bonheur
+ et à sa gloire. Mon principal ministre vous expliquera dans ses
+ détails le plan que j'ai cru devoir adopter pour la formation
+ des États Généraux. Leur première convocation ne provoquera
+ probablement pas le bien que nous désirons tous avec une égale
+ ardeur; mais la seconde, selon les circonstances plus rapprochée
+ que les suivantes, consacrera pour toujours les principes
+ invariables sur lesquels il est temps de fixer l'opinion.
+
+ «Pour terminer les affaires qui vous intéressent, il serait
+ heureux de jouir d'une profonde tranquillité, mais il ne convient
+ point aux Français qu'elle soit accompagnée de crainte.
+
+ «Les peuples, jaloux des avantages dont nous jouissons,
+ chercheront à profiter des divisions qu'ils s'exagèrent pour nous
+ attaquer avec succès si notre réunion franche et loyale ne
+ commande pas le respect qui nous est dû.
+
+ «La dernière révolution opérée en Hollande par les armées
+ prussiennes jointes aux intrigues de l'Angleterre a
+ singulièrement dérangé la balance politique de l'Europe. Les
+ influences de cet événement m'imposent l'obligation de rendre à
+ la République la liberté d'effectuer les engagements qu'elle a
+ contractés envers moi. _Demain, mon armée se porte sur la
+ Hollande._ J'ai tout lieu de croire que cette démarche
+ indispensable ne sera le motif d'aucune guerre. Cependant, si
+ (contre les apparences) l'injustice nous contraignait à prendre
+ la voie des armes, j'appellerais mes enfants; nous redoublerions
+ d'énergie et (en soumettant cordialement les principes de notre
+ constitution au flambeau des lumières amoncelées par les siècles
+ tandis que nous forcerions nos ennemis à solliciter la paix) nous
+ porterions au plus haut degré la gloire du nom français.»
+
+
+_(Note ajoutée par la comtesse de Boigne.)_
+
+On trouve dans les _Mémoires_ de l'empereur Napoléon, publiés en 1825,
+des pages qui ont une complète analogie de vues avec les idées émises
+dans la note écrite par M. le marquis d'Osmond, en mai 1788, pour être
+remise à M. l'archevêque de Sens. On pourra en juger par les passages
+suivants:
+
+«Les patriotes virent également que les négociations de la France avec
+la Prusse s'étaient ressenties de la mollesse qui caractérisait alors
+le Cabinet de Versailles, endormi dans l'insouciance des plaisirs sur
+le bord de l'abîme qui devait bientôt l'engloutir. Qui sait ce qui
+serait arrivé si la France, fidèle à son honneur et à sa politique,
+eut soutenu hautement par une grande démonstration militaire l'amitié
+qu'elle devait aux Provinces Unies? Elle donnait peut-être le signal
+d'une guerre où elle eut entraîné une partie de l'Europe; elle aurait
+sauvé la liberté de son alliée et probablement échappé elle-même à sa
+révolution....» (t. VI, p. 135; éd. de 1825).
+
+«C'était le parti qu'aurait dû prendre Louis XVI dont le royaume était
+déjà agité: il eut peut-être détourné les esprits des intérêts
+naissants; il eut forcé, en faisant marcher une armée sur la frontière
+du nord, l'Angleterre et la Prusse à traiter avec lui de
+l'indépendance de la République de Hollande. Par cette conduite à la
+fois juste et politique, il aurait inspiré du respect à ses propres
+sujets, à ses alliés, à ses ennemis» (t. VI, p. 143; éd. de 1825).
+
+
+
+
+II
+
+ACTE DE MARIAGE D'ADÈLE D'OSMOND AVEC LE GÉNÉRAL DE BOIGNE.
+
+(Extrait des registres des actes de mariage de la chapelle française
+de Londres.)
+
+L'an mil sept cent quatre vingt dix huit, le onzième jour du mois de
+juin, Nous, soussigné, Antoine Eustache Osmond, évêque de Comminges en
+France, de présent résidant à Londres, en vertu de la permission à
+nous accordée par monseigneur Douglas, évêque de Centurie et vicaire
+apostolique de Londres, avons donné la bénédiction nuptiale, après
+avoir demandé et obtenu leur consentement mutuel, à messire Benoit de
+Boigne, originaire de Chambéry en Savoie, fils majeur de messire
+Jean-Baptiste de Boigne et de demoiselle Hélène de Cabet, absents, et
+à demoiselle Louise Éléonore Charlotte Adélaïde Osmond, fille mineure
+de messire René Eustache, marquis d'Osmond et de dame Éléonore Dillon,
+marquise d'Osmond, présents et consentants au dit mariage, et en
+présence de messire François, Emmanuel duc d'Uzès, de messire Anne
+Joachim Montagut, marquis de Bouzoles, de messire Charles Alexandre de
+Calonne et du général Daniel O'Connell, lesquels tous de ce requis ont
+signé avec nous.
+
+
+
+
+III
+
+LETTRES ADRESSÉES EN 1799 PAR MADAME DE BOIGNE AU MARQUIS ET À LA
+MARQUISE D'OSMOND, 11, BEAUMONT-STREET, LONDRES.
+
+ de Ramsgate, mercredi, 6 août.
+
+Je suis bien fâchée mais point inquiète de n'avoir pas de lettres
+aujourd'hui; la poste de demain m'apportera, j'espère, de meilleures
+nouvelles que celles d'hier. Vous me recommandez de me ménager, ma
+chère maman; permettez-moi de vous donner le même conseil, vous en
+avez, au moins, autant besoin. Je viens d'aller à Sandwich à cheval et
+je suis fatiguée à mort, cependant ma promenade m'a fort amusée. Nous
+avons rencontré sept bataillons des _Guards_ qui venaient s'embarquer
+ici; nous en avons vu qui étaient au bivac, d'autres campés, d'autres
+pliant bagages, d'autres enfin en marche; ceux-là s'embarquent dans ce
+moment sous mes fenêtres, ce qui n'est pas un très joli spectacle. Il
+y a un embargo depuis trois jours dans le port même sur les bateaux de
+pêcheurs, ce qui afflige vivement le général Dalrymphe à ce qu'il m'a
+confié hier. Rainulphe a la tête tournée: il ne rêve que cheval et
+soldat; mais, quoiqu'il travaille peu, je ne regarde pas ceci comme du
+temps perdu; il est bien employé pour sa santé et sa mine fait plaisir
+à voir. Je suis excédée, aussi je remettrai l'expédition de ma lettre
+à demain.
+
+Jeudi.--L'abbé vous ayant écrit hier, j'ai indulgé ma paresse ou
+plutôt un mal horrible aux reins en m'arrêtant, car je n'en pouvais
+plus. Je suis bien mieux aujourd'hui mais bien fâchée d'être obligée
+de suspendre mes bains qui me renforcent et me délassent; je les
+reprendrai le plus tôt possible. Il fait un temps affreux, ce qui me
+décide à remettre ma promenade à cheval parce que je ne veux pas
+courir le risque d'être mouillée. Sur la route de Sandwich, hier, j'ai
+vu des moulins d'une construction extraordinaire; j'ai demandé ce que
+c'était et on m'a dit que c'était des moulins à sel. Nous sommes
+descendus de cheval et nous sommes entrés dans la manufacture où un
+homme très poli nous a expliqué tous les procédés qui ne sont pas très
+compliqués mais qui m'ont intéressée. Vous voyez que je profite de vos
+conseils.--Je lis maintenant, pour la première fois, les lettres de
+lord Chesterfield: j'y trouve du bon et du mauvais; surtout il me
+semble qu'elles n'étaient pas propres à l'impression car bien des
+choses qu'on peut tolérer comme conseils particuliers deviennent
+immorales quand on les érige en maximes générales. Je suis occupée à
+en traduire quelques-unes qui ne sont que des précis historiques très
+bien faits d'époques ou d'associations particulières.--J'ai vu hier
+madame O'Connell: j'ai passé une heure chez elle; je vais lui envoyer
+vingt pounds pour commencer à acquitter mes dettes; elle m'a chargée
+de vous dire mille amitiés. J'ai écrit lundi à madame Brandling et à
+lady Wilmot; je donne quelques _hints_ à la première sur notre
+rapprochement, mais je ne parle à Lucy de rien de ce qui s'est passé;
+assurément, il serait fort à désirer que le public pût l'oublier.
+Monsieur Cruise est ici; je ne l'ai pas encore vu, ce qui
+m'étonne.--Je n'ai point encore de lettre aujourd'hui, non plus que
+l'abbé, ce qui m'afflige et m'inquiète beaucoup. Je voudrais pourtant
+bien avoir des nouvelles de papa. Je vous ai quittée tout-à-l'heure
+pour attendre l'arrivée de la poste et j'en ai employé l'intervalle à
+écrire à madame Théobus et un billet à madame O'Connell en lui
+envoyant un billet de vingt pounds, mais monsieur de B. l'a vu et
+absolument voulu mettre à la place un draft de cent pounds: j'en suis
+bien aise en ce que je craignais qu'un retard pût gêner les
+O'Connell.--Quand mes souliers seront faits, vous me les enverrez avec
+quelques robes blanches, des bas, etc... car je m'aperçois qu'il ne me
+reste que la place de vous embrasser l'un et l'autre et je remettrai
+les commissions à demain. Sûrement, si papa était plus mal, vous
+m'auriez fait écrire.
+
+
+ vendredi, 9 août.
+
+Voilà deux lettres de vous, mon cher papa; celle de mardi avait été
+envoyée par _mistake_ je ne sais où. J'imagine que celle écrite
+mercredi à l'abbé l'y aura suivie, car je vois le même _mistake_ écrit
+sur une lettre adressée au Général. D'après cela, cher papa, il me
+semble qu'il vaudra mieux dorénavant ajouter _Kent_ à l'adresse.--Je
+commençais à être bien inquiète de n'avoir pas de nouvelles; mais ce
+que dit le docteur me rassure un peu quoique je voudrais que vous ne
+négligeassiez aucune des précautions qu'on vous indique, car cette
+maladie dont vous êtes menacé me tourne la tête.--J'ignore comment on
+sait à Londres ce qui se passe ici, assurément ce n'est pas par moi,
+car je vous assure que je suis bien vos conseils en gardant sur tout
+ce qui me regarde le silence le plus entier; d'ailleurs, avec la
+meilleure volonté du monde, je ne pourrais rien dire puisqu'il est
+vrai que je ne vois personne du tout. Au reste, je ne le désire pas,
+car, si ce n'était que je suis loin de maman et de vous, je ne
+regretterais que peu la société. Je m'occupe, je monte à cheval, je me
+promène, enfin je remplis très bien ma journée.--Monsieur de Boigne
+est très bien pour moi, mieux même que les premiers jours; je lui sais
+aussi extrêmement bon gré de sa manière vis-à-vis de l'abbé et de
+Rainulphe, qui est parfaite. «Mandez à votre papa, me disait-il hier,
+que je suis le plus heureux des hommes et que cela va très bien.» Je
+n'ose pas, il m'a défendu de parler même à lui de mon intérieur.
+Cependant, je prends sur moi de faire _sa commission_.--Mon appétit
+est fort diminué et il m'est impossible de dormir, à mon grand
+désespoir, car je n'espère pas reprendre des forces avant d'avoir
+recouvré le sommeil.--J'ai coupé mes cheveux en petit garçon et je
+suis totalement défigurée, mais cela m'est plus commode et ils seront
+revenus avant peu: j'avertis maman pour sa consolation que je les ai
+coupés _quarrés_.--Je vous ai mandé hier que monsieur de B. avait
+payé les cent louis que madame O'Connell m'avait prêtés; il m'a aussi
+avancé trente louis de mon pin money que je lui rembourserai à mon
+retour à Londres; ainsi, vous voyez que je suis à flot et que, si
+maman a des mémoires à moi, elle peut les garder jusqu'à ce que
+j'arrive, attendu que je peux les payer.--J'imagine que nous saurons
+incessamment la destination des malheureux qui s'embarquent ici:
+quarante transports remplis d'hommes ont mis à la voile depuis hier;
+ils ont été aux Dunes pour se réunir à leur escorte; voilà tout ce que
+je sais de cette expédition dont vous saurez probablement l'exécution
+longtemps avant nous.--Je ne sais pas ce que maman entend par ce
+qu'elle a fait pour nous procurer les gazettes, mais, si cela n'est
+pas possible, j'y renonce.--Je prie maman de m'envoyer, en même temps
+que mes souliers, quelques robes blanches, celles dont elle sait que
+je préfère la forme, des bas de soie blanche et des fichus.--Je ne
+comptais pas vous écrire aujourd'hui, mais voilà mon papier presque
+rempli et, d'ailleurs, je ne veux pas vous laisser dans l'opinion que
+je n'ai pas reçu vos lettres, car l'abbé a fermé la sienne de si bonne
+heure que la poste n'était pas encore arrivée.--Il fait un temps
+déplorable: depuis trois jours, la pluie n'a cessé qu'une heure ce
+matin; j'en ai profité pour monter à cheval.--Monsieur de Boigne est
+très souffrant. Il vient de se jeter sur son lit pendant une heure et
+il dit qu'il est mieux.--J'embrasse maman et vous bien tendrement.
+L'abbé et Rainulphe se portent très bien et je suis très contente de
+la mine du dernier que j'espère que vous trouverez impaved.--Le
+Général me charge de vous mander qu'il ne négligera rien pour mériter
+de plus en plus votre bonne opinion.--Mille amitiés à Édouard et à
+Émilie. Vous ne me parlez pas de la santé de monsieur de Calonne à
+laquelle je ne suis pas assez ingrate pour ne pas m'intéresser
+vivement; faites lui mille tendres compliments pour moi. Adieu.
+
+
+ samedi, 10 août.
+
+Je vous mandais hier que monsieur de Boigne était très souffrant. Il
+se plaint encore plus aujourd'hui et il a certainement beaucoup de
+fièvre. Je ne sais qu'en penser: il se croyait mieux ce matin
+quoiqu'il eut passé une nuit cruellement agitée, mais le redoublement
+est très violent. J'ai voulu l'engager à voir un médecin; il l'a
+refusé, mais, s'il n'est pas mieux demain, j'insisterai. Peut-être
+même retournerons-nous à Londres. Au surplus, j'espère que ce ne sera
+qu'une fièvre éphémère; il l'attribue à la fatigue d'avoir été à
+Sandwich l'autre jour. Monsieur de Boigne n'a pas voulu que je
+renonçasse à ma promenade ce matin et je suis montée à cheval avec
+Rainulphe et John.--On embarque en ce moment de la cavalerie et,
+sachant que ma lettre ne peut pas partir aujourd'hui, je vous quitte
+pour aller voir.
+
+Dimanche, 10 heures.--Madame O'Connell partant ce matin, elle vous
+portera cette lettre. Je n'ai su son départ qu'hier et je comptais
+vous écrire longuement hier au soir, mais mon malade ne m'a pas permis
+de le quitter. Il a eu la fièvre extrêmement fort toute la journée;
+elle a un peu baissé pendant la nuit. Il n'y a pas de médecin ici et
+j'ai envoyé John à Margate porter un billet à la duchesse de
+Fitz-James pour la prier de nous procurer le médecin qui a soigné le
+duc.--Monsieur de B. est mieux ce matin; il a encore la fièvre et
+beaucoup de mal à la gorge.--L'abbé devait vous écrire, mais le
+paresseux n'en a rien fait. Si je n'en ai pas le temps, il vous
+donnera de mes nouvelles demain.--Je suis assez bien, quoique très
+fatiguée. J'imagine que je n'aurai pas beaucoup de repos aujourd'hui,
+car l'abbé croit qu'il y aura un redoublement.--Adieu, chère maman, je
+vous embrasse ainsi que mon bien aimé papa.
+
+
+ lundi, 12 août.
+
+Vous avez tort, chez papa, de vous affliger, car, en vous parlant de
+mon manque d'appétit, j'entendais seulement qu'il était diminué; quant
+au sommeil, vous savez qu'il n'est jamais revenu et il n'est pas plus
+mauvais qu'à l'ordinaire.--Vous recevrez aujourd'hui par les O'Connell
+une lettre dans laquelle je vous rends compte de l'état de monsieur
+de Boigne: il est très bien aujourd'hui et le redoublement que nous
+craignions hier n'a été que très peu marqué. Le docteur Slater (qui
+est venu de Margate, envoyé par madame de Fitz-James) a dit que ce
+n'était rien, et, dans le fait, je crois que, dès demain, le Général
+pourra reprendre son train de vie habituel. S'il se sent assez de
+force pour entreprendre cette course, nous comptons aller mercredi à
+Deal pour y passer la journée et voir la flotte de l'expédition dont
+le rendez-vous est aux Dunes. On continue d'embarquer tous les jours
+hommes et chevaux, ce qui n'est pas fort curieux. Les chevaux sont
+amenés sur le _pier_, _alongside_ du transport, hissés à bord avec une
+machine parfaitement semblable à celle dont on se sert pour charger
+les bateaux en Hollande.--Monsieur de Boigne dit qu'il n'a prêté la
+Gazette à personne, et il vous prie ainsi que moi de faire dire à
+Georges de nous l'envoyer; il ne conçoit pas pourquoi il l'a refusée
+et, en tout cas, _il la veut_. Je vous remercie de nous envoyer le
+Pelletier et le Mallet du Pan que le Général dit n'avoir pas prêté non
+plus.--Vous me dites qu'on _dit_ beaucoup de choses: je le crois, mais
+je serais bien curieuse d'en savoir davantage. Madame de Martinville,
+j'imagine, joue la satisfaction? Au surplus, cela m'est assez égal
+maintenant; je crois que monsieur de Boigne la connaît assez pour
+faire avorter tous ses mauvais desseins et rendre sa méchanceté
+impuissante; ce n'est pas qu'elle n'ait poussé l'astuce et la fausseté
+jusqu'au point de lui faire croire à son repentir; c'est une vilaine
+femme! Je serais bien aise aussi de savoir ce que _ces dames_ comptent
+faire de moi; je sais qu'il y a quelque temps elles disaient qu'_elles
+feraient quelque chose de moi_; en ont-elles toujours aussi bonne
+opinion et leur intention est-elle toujours de travailler à
+m'_improuver_? Je crains qu'elles ne me trouvent un sujet, bien rétif
+et, en conscience, je n'ai pas un vif désir de profiter de leurs
+leçons. Au surplus, je suivrai vos instructions en ne témoignant
+aucuns ressentiments de toutes les injures dont on m'a accablée dans
+cette société; je pardonnerai tout, jusqu'à l'ingratitude. Assurément,
+j'en ai été assez dédommagée par les bontés de mes amis et les
+hommages dont m'ont comblée tant d'anglais que je connaissais à
+peine.--Comment maman a-t-elle pu croire nécessaire de me dire que je
+ne m'étais pas acquittée envers les O'Connell en leur rendant l'argent
+qu'ils m'avaient prêté? elle me connaît donc bien peu!--J'ai repris
+mes bains depuis hier. Je vais monter à cheval; peut-être pousserai-je
+ma promenade jusque chez les duchesses. Le docteur Slater m'a dit que
+le duc de Fitz-James serait, à ce qu'il croyait, bientôt parfaitement
+rétabli: il a la goutte aux pieds, ce qui est, dit-on, fort
+heureux.--Adieu pour le moment.
+
+Me voilà revenue, après avoir fait une très jolie promenade, mais sans
+avoir rempli mon dessein d'aller chez la duchesse de Fitz-James; j'ai
+changé d'avis en entrant dans Margate; j'irai demain sans
+faute.--Adieu, cher papa, j'embrasse du plus tendre de mon coeur les
+habitants de Beaumont-street; mille tendresses à Émilie, Édouard et
+Arthur.--Y a-t-il quelques nouvelles? nous vivons ici comme des
+Ostrogoths.--J'espère que la _bonne famille_ n'aura pas été fatiguée
+de son voyage et que madame O'Connell aura couru moins de dangers
+qu'en venant.--Adieu, papa, encore un baiser.
+
+
+ mardi, 13 août.
+
+Je suis extrêmement fâchée que ce pauvre William ait perdu sa place;
+je le serais encore plus si je pouvais me le reprocher en rien.
+Assurément, j'ai toujours eu raison d'en être parfaitement contente.
+La personne qui m'a demandé son caractère avait vu monsieur de Boigne
+pendant que j'étais à cheval, et il paraît que William avait dit qu'il
+était anglais et qu'il avait servi le Général quatorze mois. Monsieur
+de Boigne a nié ces deux choses et a reconnu son goût pour la boisson;
+du reste, dans ce que j'ai écrit, j'ai rendu justice à l'intelligence
+et à l'activité de William, voilà ce qui en est: je serais fâchée que
+vous m'accusassiez de légèreté dans une chose qui peut déterminer le
+sort d'un malheureux dont je n'ai qu'à me louer. Si William peut se
+procurer une autre place, il me trouvera toujours prête à dire tout
+le bien que je pense de lui; quelque chose qu'il en coûte, jamais je
+ne sacrifierai un autre à ma tranquillité.--L'ouragan d'hier a cessé,
+mais l'orage m'a fait un mal affreux et je suis aujourd'hui à peine en
+état de tenir ma plume: sans maladie quelconque, j'ai eu un mal aux
+nerfs horrible; ce matin j'étais en si mauvaise disposition que mon
+bain m'a fait un très mauvais effet, mais je veux vous écrire parce
+que la poste ne part pas demain. Je suis bien _anxious_ aussi de voir
+ma petite Georgine; sa mère doit recevoir une lettre de moi
+aujourd'hui, mais apparemment que je dois m'en prendre à la poste, car
+je n'en ai pas d'elle.--Adieu, bonne maman, ma tête tourne tant que je
+m'arrête. Dites à William qu'il n'a rien fait pour me déplaire, que
+j'en suis parfaitement contente, que, s'il a perdu sa place, je n'y
+suis pour rien et enfin que je suis disposée à faire tout en mon
+pouvoir pour lui en procurer une autre.
+
+
+ samedi, 17 août.
+
+Je suis presque fâchée d'avoir expédié ma lettre d'hier, car j'étais
+si souffrante qu'elle a dû s'en ressentir et, peut-être, vous
+inquiéter. J'hésitais à savoir si je me baignerais ce matin, mais le
+temps a fixé mes incertitudes attendu que le coup de vent de jeudi
+n'est rien en comparaison de celui d'aujourd'hui: je crois, en vérité,
+que tous les vaisseaux des Dunes vont nous arriver; le port est un
+vrai chaos; les bâtiments se brisent, chassent sur leurs ancres,
+heurtent contre le _pier_; enfin, c'est absolument la _sortie de
+l'Opéra_.--Voilà la poste et une lettre de vous, cher papa. Vous vous
+trompez, la mer n'était guère plus forte jeudi que le dimanche où vous
+m'avez fait baigner, c'était le vent qui occasionnait le danger, s'il
+y en avait toutefois. Je suis presque tentée de ne me baigner que
+lundi, car, hier, la mer encore troublée par l'orage de la veille m'a
+paru désagréable et, je crois, m'a fait mal; les mêmes causes
+existant, j'appréhende les mêmes effets pour demain; il me semble que
+ce raisonnement est conséquent!--Pourquoi serait-il question de ce
+lait d'ânesse? tout au plus, je n'aurais pu en prendre qu'une fois;
+vous m'aviez dit d'attendre l'été et il n'a duré que vingt-quatre
+heures; est-ce ma faute? plaisanterie à part, mandez-moi ce que je
+dois faire à ce sujet. Je dors infiniment mieux depuis quelques jours,
+mais, en revanche, je mange extrêmement peu; au surplus, vous savez
+que, dans le temps où je jouissais de la meilleure santé, mon appétit
+a toujours été inégal.--Pourquoi ne me dites-vous pas quels doivent
+être nos futurs _gouvernants_? c'est méchanceté pure, assurément, et
+vous avez d'autant plus de tort que je me trouve dans le cas de faire
+ma cour à tous ces grands personnages.--Monsieur de Maillé est à
+mourir de rire quand il raconte la manière dont monsieur de Puysieux
+s'y prend pour faire croire qu'il y a des dessous de cartes qu'on ne
+sait pas et que, s'il n'est pas de la première expédition, c'est qu'on
+garde les bonnes têtes pour la seconde, etc... Le comte Étienne
+suit-il Monsieur?--Je viens de recevoir une lettre d'Amélie toute
+bonne comme elle.--Je vous remercie, cher papa, de m'envoyer les
+ouvrages de l'abbé Delisle; je n'ai pas encore lu les Géorgiques et,
+d'après leur réputation, je crois qu'elles me feront grand
+plaisir.--Monsieur Cruise a dîné chez moi hier; il m'a prié de le
+rappeler à votre souvenir.
+
+Dimanche 18.--J'ai pris mon grand parti: je me suis baignée ce matin
+et je m'en trouve très bien; ainsi je suis bien aise d'avoir vaincu
+l'espèce de répugnance que m'a causé la mer qui, au surplus, n'a pas
+encore repris son assiette ordinaire. Nous allons demain à Deal et
+nous ne serons de retour que mardi au plus tôt; ainsi, il est possible
+que vous n'ayiez pas de lettres de nous et je vous avertis de n'en
+être pas inquiet.--Nous avons été hier à Margate où j'ai vu une
+mousseline de demi-deuil qui m'a paru jolie et que maman recevra par
+le premier stage; la rayure serait trop grande pour moi, mais elle
+sera très bien pour elle.--Merci, cher papa, de votre lettre; quant au
+petit sermon, je tâcherai d'en faire mon profit et, si je ne réussis
+pas, cher papa, n'en accusez que mon étoile et ne vous fatiguez pas de
+la combattre; assurément, vos sermons, si je ne les méritais pas, me
+seraient bien chers.--Il fait un temps affreux, pour changer; je ferai
+mon possible cependant pour monter à cheval entre deux ondées.--Je
+suis bien fâchée de la maladie de cette pauvre madame Gauthier; faites
+bien des amitiés pour moi au docteur en lui disant la part que je
+prends à son inquiétude.--Adieu, mes chers amis, Adèle et Rainulphe se
+réunissent pour vous embrasser l'un et l'autre.--Remerciez madame
+O'Connell de l'aimable lettre qui vient de me parvenir.
+
+
+ mercredi, 21 août.
+
+Nous avons fait une tournée charmante, chère maman; le temps nous a
+servis à souhait ainsi que les circonstances. D'ici à Deal, la
+campagne est très belle; quant à la ville, elle est assez laide et
+singulièrement puante; la vue de la rade, au surplus, dédommage bien
+les voyageurs. De Deal à Douvres, le pays est vilain et la ville lui
+ressemble, mais, ce qui m'a _delighted_, c'est la vue du camp de
+Banham Downo qui est composé de vingt mille hommes et situé dans une
+campagne charmante. On ne permet pas de passer les lignes, ainsi nous
+n'avons pu voir aucun des détails du camp, mais le grand chemin le
+borde pendant l'espace de trois ou quatre milles au bout desquels se
+trouve le _race ground_. À Canterbury, nous avons vu toute la ville en
+mouvement à l'occasion des courses qui commençaient hier. La
+cathédrale is _well worth seing_; l'entrée du choeur est ménagée avec
+beaucoup d'art et la _perspective en est sublime_. Les deux choses qui
+m'ont le plus frappée sont une espèce de chaise curule qu'on prétend
+avoir servi au sacre des anciens rois de Kent pendant l'heptarchie et
+l'endroit où Thomas Becket a été assassiné. Rainulphe, un peu honteux
+de ne pas savoir l'histoire de ce saint tandis qu'un enfant de sept
+ans qui se trouvait là paraissait en être parfaitement instruit, m'a
+promis de la lire hier soir et je ne doute pas qu'elle ne demeure à
+jamais gravée dans sa mémoire. On a enlevé les pierres précieuses
+incrustées dans le tombeau de Becket, ce qui l'a fort défiguré.--Le
+pauvre abbé a été bien malade pendant la matinée du lundi. Nous avons
+fait cette excursion avec nos chevaux, l'abbé, le Général et moi en
+voiture, Rainulphe sur son poney. Nous avons laissé, comme ils ont dû
+vous le mander, mon frère et l'abbé à Canterbury; demain, monsieur de
+Boigne et moi devons partir en poste à midi, dîner à Cantorbery, aller
+aux courses et ramener nos déserteurs. De peur qu'on ne fatigue trop
+Rainulphe, nous lui avons laissé son poney, arrangement dont il s'est
+facilement consolé. Vous n'avez pas d'idée comme il est gentil à
+cheval avec son petit habit de hussard! Il a fait vingt-deux milles
+lundi sans être fatigué et sans qu'il fut possible de le faire entrer
+dans la voiture où nous avions fait mettre un tabouret pour l'asseoir
+en cas de mauvais temps ou de fatigue: c'est un aimable enfant.--En
+arrivant hier, ma chère maman, j'ai trouvé votre lettre et le paquet
+dont je vous accuse la réception. Je suis charmée que vous soyiez à
+Twickenham; mille amitiés à vos hôtes; dites à Émilie et à Georgine
+que je les prie de vous égayer un peu en attendant notre retour qui,
+de nécessité, ne peut être fort éloigné. Si ce n'était le désir de
+vous revoir, je ne le souhaiterais pas beaucoup, car je me trouve très
+bien ici, loin des caquets et des méchants. Monsieur de Boigne
+s'accommode aussi mieux que je n'aurais cru du genre de vie que nous
+menons: il est assez monotone, car je n'ai pas fait une seule
+connaissance. Je vois, dans les gazettes, que Ramsgate est très gaie,
+mais je ne m'en douterais pas.--Je prie papa, s'il entend parler d'un
+cheval de femme bien doux et surtout charmant, de penser à moi:
+monsieur de Boigne désire m'en donner un qui réunisse toutes ces
+qualités, et le prix lui est indifférent.--J'attendrai la poste pour
+fermer ma lettre.--Depuis que je me suis interrompue, je viens de lire
+un livre et d'apprendre une cinquantaine de vers des Géorgiques; vous
+savez comme j'aime les beaux vers, je suis enthousiasmé.--Merci, cher
+papa, de la lettre; tu verras par la mienne que je n'ai pas vu les
+cinq ports parce que Winchelsea est trop éloigné.--Adieu, chers amis,
+j'écrirai probablement demain, mais, si je n'en ai pas le temps, ne
+soyez pas inquiets.
+
+
+ jeudi, 22 août.
+
+Je suis furieuse. Imaginez vous qu'il fait un temps affreux et que
+nous allons faire trente cinq milles par une pluie battante; ce sera
+affreux, et le terrain désert! Si ce n'était nos voyageurs que nous
+devons ramener, je crois que je n'irais pas; mais les chevaux sont
+commandés, tout est prêt, ainsi _I must take my chance_, mais je
+crains bien que notre course soit bien désagréable.--Je me suis
+baignée ce matin; si j'en crois mes _feelings_, cela me fait plus de
+mal que de bien, car, à présent, la mer m'inspire une grande
+répugnance; il est vrai que je crois à ce que cela tient à ce que j'ai
+manqué de m'estropier la dernière fois: mes jambes s'étaient
+embarrassées dans l'escalier et j'ai couru risque de les casser.--Si
+vous voyez le duc de Maillé, demandez lui s'il a pensé à la lunette
+qu'il devait nous envoyer.--Vous ne m'avez pas dit s'il était
+convenable que j'écrivisse à mesdemoiselles Hamilton's, où elles sont
+et quel est le nom de l'aînée.--Un capitaine d'un brick venant de la
+côte de France prétend que les conscrits qu'on voulait envoyer en
+Hollande contre les anglais ont refusé de marcher et qu'il y a eu
+beaucoup de tapage à Amiens. Madame d'Osmond y est-elle revenue? j'en
+serais fâchée pour elle.--Voilà votre lettre, ma bien chère maman: ce
+que vous me dites de lady Camelford me déchire le coeur; mon pauvre
+cher papa, que je ne suis-je là pour le soigner!--Vous avez tort de
+vous inquiéter sur la santé de Rainulphe; je ne l'ai pas trouvé
+affaibli et il a toujours très bonne mine; vous avez vu par ma lettre
+d'hier qu'il était de la partie et que nous l'allons reprendre
+aujourd'hui. Je ne peux pas donner à papa des détails sur les cinq
+ports et, quant à Warncor Castle, c'est un vieux château-fort dans
+lequel on n'entre pas et qui est situé dans une plaine aride à un
+mille de Deal; le prédécesseur de monsieur Pitt y a fait bâtir trois
+ou quatre chambres qui sont les seules habitables; vous voyez que le
+sujet ne prête guère à une description pompeuse. Adieu, mes bons amis;
+amitiés à ceux qui vous entourent.--Il faut que j'aille passer une
+robe, car il est tard. Il me semble que le temps se met au beau.
+
+
+ vendredi, 23 août.
+
+La journée d'hier s'est passée beaucoup mieux que je ne le croyais.
+Par un temps couvert mais doux, nous nous sommes embarqués à midi et
+demie et, en moins de deux heures, nous sommes arrivés à Canterbury.
+Les abbés et Rainulphe nous attendaient au Kingshead où nous les
+avions chargés de nous commander à dîner. Rainulphe était bien, à ce
+qu'on m'a dit, depuis deux jours; cependant je lui ai trouvé moins
+bonne mine. Ayant absolument interdit le cheval à mons Rainulphe,
+précaution dont je me réjouis infiniment attendu que la foule était
+très considérable, nous sommes montés tous les quatre en voiture à
+quatre heures et avons été au Race Ground, distant de cinq mille. Nous
+avons mis Rainulphe et l'abbé à terre et, la voiture s'étant mise en
+ligne, le Général et moi sommes restés dedans. Un des chevaux
+appartient à monsieur Ladbrock: en faveur de notre ancienne
+connaissance, j'ai parié pour lui et j'ai gagné quinze louis à
+monsieur de Boigne. Du reste, ces courses sont les moins belles
+possibles: deux seuls chevaux en ont fait les frais; mais ce qui fait
+bien voir le génie de la nation est la manière dont les _bets_ se
+font. Figurez-vous que, dans un charivari, un bruit épouvantable, dès
+qu'un homme a dit _done_ à la proposition d'un étranger, il se croit
+engagé à tout jamais. Je suis charmé d'avoir vu le coup d'oeil, car il
+est magnifique. Cette plaine, couverte de voitures, de chevaux, de
+piétons et qui domine un pays enchanté, offre un spectacle vraiment
+rare. Enfin la journée m'aurait paru très agréable si nos postillons
+ne s'étaient pas avisés de _run a race_ aussi, et un malheureux homme
+s'étant fourré entre deux, les deux roues de la voiture _ennemie_ lui
+ont passé sur le corps. Cet horrible accident qu'heureusement je n'ai
+pas vu mais dont j'ai entendu le bruit m'a fait un mal affreux.
+J'ignore ce qu'est devenu ce malheureux, attendu que nos postillons ne
+se sont pas souciés d'arrêter. De retour à Canterbury, Rainulphe a
+voulu monter sur son poney, mais, au bout de quelques milles, la nuit
+baissant, nous l'avons repris avec nous, et, Richard conduisant le
+poney, nous sommes arrivés ici vers dix heures, bien fatigués, mais
+assez amusés.--Sans doute, mon cher papa, il me faut un groom et un
+groom prudent, mais c'est surtout un joli cheval que je désire;
+cependant je vous serais obligée à chercher tous les deux. Monsieur de
+Boigne a écrit à monsieur Angels au même sujet; seulement il lui
+recommande de lui chercher un cheval pour lui et un autre de suite
+qu'il désirerait tous les deux noirs; ainsi, si vous voyez pareilles
+bêtes, pensez à nous: il vous en prie ainsi que moi.--Je ne conçois
+pas que la mousseline, mise au stage lundi au soir, ne soit pas encore
+parvenue; je verrai ce qu'on peut faire la dessus.--Monsieur de Boigne
+vient d'aller à la librairie; j'ai des raisons particulières pour
+désirer que vous fassiez la commission que je vous ai donnée hier
+avant mon retour à Londres; je ne veux pas avoir l'air d'y avoir
+influé.--Monsieur de Boigne a reçu une réponse de la dame qui est un
+chef d'oeuvre d'artifice: elle trouve le moyen de tourner toutes les
+injures qu'il lui a dites en autant de compliments. L'abbé vous en
+parle en détail; pourquoi ne lui mandez-vous pas si vous approuvez ou
+non ma petite vengeance?--Adieu, mon cher papa, je ne pourrai pas
+causer avec toi demain; ainsi j'embrasse maman et toi pour deux jours.
+Adieu; je finis vite pour cacheter ma lettre.
+
+
+ dimanche, 25 août.
+
+Je n'ai pas pu faire votre commission vis-à-vis de monsieur Cruise
+parce qu'il n'est plus ici, mais je vous avertis qu'il est à Londres
+ce matin et je crois que c'est pour peu de jours; ainsi plus tôt on le
+consultera et moins on courra risque de le manquer.--Dites à monsieur
+de Calonne que je suis bien fâchée de n'avoir pas pu exécuter sa
+commission et d'une manière plus satisfaisante et faites lui tous mes
+plus tendres compliments.--Je vous prie, mon cher papa, de prendre la
+charge entière de m'acheter un cheval; quant aux deux autres dont je
+vous parlais dans ma dernière lettre, je vous engage seulement à avoir
+la bonté de me mander si vous entendez parler de pareils chevaux;
+quant au groom, je vous prie d'en arrêter un si vous en trouvez que
+vous jugiez devoir me convenir; il doit, pour le moment, au moins,
+soigner trois chevaux.--Je voudrais bien, mon cher papa, que vous ne
+négligeassiez pas votre santé; vous savez combien elle est nécessaire
+à notre bonheur; vous voyez que je sais rétorquer les arguments et,
+assurément, c'est avec vérité. Maman me mande aussi qu'elle est bien
+souffrante; au surplus, j'espère m'informer en personne de la santé de
+tous les deux de mardi en huit au plus tard. Je me flatte que vous
+serez à Londres pour me _well come_. Je crois que vous me trouverez
+engraissée; mais j'avertis maman que je suis presque noire, quoique
+j'aie toujours porté un immense _shade_ vert dont le reflet me rend
+horrible.--Je suis bien fâchée du désappointement que doit éprouver
+Monsieur après avoir annoncé son départ d'une manière aussi
+authentique; ce retard doit fort lui déplaire. Je m'attendais au
+ministre de la Guerre, mais j'avoue que l'ambassadeur en Angleterre
+m'a plaisamment surprise. Au surplus! par le temps qui court....--Nous
+avons, à sa grande joie, je crois, rencontré hier monsieur Gauthier
+dans un landau très élégant; il avait précédemment demandé à Rainulphe
+des nouvelles de la _chère soeur_; son séjour ici me fait présumer que
+sa femme est mieux, et j'en suis charmée.--Je ferai la commission que
+vous me donnez, ma chère maman, mais je crois que je ferais bien de
+vous apporter vos mantelets moi-même, attendu qu'il ne vaut guère la
+peine de les envoyer par le stage afin qu'ils parviennent deux ou
+trois jours plus tôt; donnez moi vos ordres à ce sujet.--À propos, je
+suis fâchée pour maman qu'elle perde Martha, parce que son service lui
+était agréable; mais il faut avouer qu'honnête fille, du reste, elle a
+un caractère terrible. C'est donc une nouvelle querelle, car Negri et
+elles étaient, je crois, raccommodées quand nous avons quitté
+Londres?--J'ai fait, contre monsieur de Boigne, le pari d'apprendre
+par coeur cinq cents vers des Géorgiques d'ici à samedi; il m'a fait
+les conditions tellement dures que j'ai presque peur de perdre;
+d'abord, il ne me donne que quinze fautes et les plus légères (la loi
+pour tes lois, par exemple, sont regardées comme telles); enfin,
+j'essaierai; je suis bien sûre de savoir les vers, mais, les répéter
+sans fautes, c'est plus difficile.--Je ne vous écrirai pas demain
+parce que nous allons faire une seconde course à Douvres dont nous
+n'avons pas vu le château.--Si vous pouvez me lire, ce ne sera pas
+sans travail au moins, car mon papier est si mauvais que je suis
+obligée de tracer trois fois chaque lettre. J'attendrai la poste pour
+cacheter la mienne.--Prenez le groom _by all means_; monsieur de
+Boigne donnera 63 guinées, mais il tient à ce que soit Angels qui
+choisisse ses deux animaux; pour le mien, je m'en rapporte à vous et,
+pour le prix, la réponse du Général est que..... le cheval soit bien
+joli. Quand est-ce que monsieur de Latouche pourra me céder son homme?
+le plus tôt sera le mieux.--Adieu, cher papa.
+
+Nous nous passerons très bien de lunette pour le peu de jours que nous
+avons à passer à Ramsgate. Adieu, je suis pressée. Rainulphe est bien
+depuis deux jours; il s'est baigné ce matin.
+
+
+ mercredi, 28 août.
+
+Merci, chère maman, voilà votre lettre de mardi, et il y a deux jours
+que je ne vous ai écrit, lundi parce que nous avons été en course
+toute la journée, hier parce que j'avais un mal de tête fou.--Je vous
+assure, ma chère maman, que vous avez tort de ne pas vouloir venir
+chez moi car les procédés de monsieur de Boigne pour moi ne pourraient
+que vous faire le plus grand plaisir, et je crois que sa manière
+vis-à-vis de votre Adèle est de nature à ne plus permettre aux oisifs
+curieux de se mêler de notre intérieur; je commence même à espérer que
+les _serpents_ auront peine à se glisser entre nous; il en est un
+cependant dont l'adresse et la souplesse me font craindre la venue;
+vous devinez quelle est cette vipère.--Je suis fâchée aussi que vous
+perdiez Martha puisque son service vous convenait, mais cependant
+j'étais bien sûre que vous ne balanceriez pas; d'ailleurs, il me
+semble qu'elle doit être facile à remplacer; une femme de chambre qui
+ne sait ni coiffer ni habiller n'est pas un sujet bien rare.--Je serai
+bien obligée à papa de s'occuper de mon _dada_; nous serons à Londres
+mardi et je serais fâchée d'être obligée d'interrompre longuement mes
+courses à cheval qui, je crois, me font grand bien. Je suis obligée
+par un gros rhume de cerveau de renoncer aux bains pour quelques
+jours; je n'en prendrai plus, je crois, d'ici à mon départ, au moins
+je n'imagine pas que le sort me le permette. Quant à la noirceur de
+mon visage, attendez-vous à tout ce qu'il y a de pis; mais je vous
+assure que je n'ai ni boutons, ni taches de rousseur et mon col, loin
+d'être halé, ce me semble, est blanchi.--La seconde expédition se
+prépare; il y a eu un beau charivari hier dans le port; tous les
+vaisseaux ont _run foul of one another_ et la plupart se sont
+endommagés, ce qui pourtant ne retarde pas l'embarquement.--J'ai
+renoncé à mon pari: lundi soir, je savais toute l'épisode d'Aristée
+qui contient 286 vers et monsieur de Boigne a voulu racheter son pari
+pour la moitié de la somme annoncée; j'y ai consenti, attendu que
+cette manière de tâche me fatiguait extrêmement.--Quand revenez-vous à
+Londres? Votre maison est-elle arrangée?--Informez-vous, chère maman,
+si Damiani accompagne passablement; s'est-il décidé à quitter Londres?
+je ne doute pas que, s'il donne des leçons, il soit bien aise de
+m'avoir pour écolière; aucun de ces messieurs n'aime les
+commençantes.--J'ai demandé mes chevaux pour aller à Margate rendre à
+madame Morgan une visite qu'elle m'a faite il y a peu de jours.
+Mademoiselle Plowden est chez elle, et je suis bien aise de lui
+témoigner ma reconnaissance pour tous les soins dont sa famille m'a
+comblée.--Je sais bien qu'il serait poli d'écrire aux nouvelles ladys,
+mais, dans l'ignorance où je suis de toutes les _attending
+circumstances_, cela m'est impossible.--Il me semble que, dans ce
+pays-ci, l'usage n'est pas de donner des certificats; on attend qu'on
+vous demande le caractère d'un valet. Quand William aura trouvé une
+place, qu'il me fasse écrire, je répondrai; un certificat ne lui
+servirait à rien.--Rendez à la jolie Caliste trois _bezottes_ pour
+celle qu'elle m'envoie. Adieu, chère maman; j'embrasse père et mère.
+
+
+ jeudi, 29 août.
+
+Je vous remercie, mon cher papa, des soins que vous vous donnez pour
+faire mes commissions et, qui plus est, je ne vous en demande pas
+pardon, mais je voudrais bien avoir mon cheval et surtout qu'il soit
+joli et bien doux car je n'ai pas la prétention de devenir écuyer mais
+seulement de me promener sagement sur un joli cheval. Dites, je vous
+prie, à monsieur Lessée de s'en occuper et, s'il en trouve un, je
+voudrais que vous l'essayassiez vous-même.--Je suis bien aise que vous
+ayiez parlé de moi à l'abbé Delisle; je sais qu'il devait aller chez
+monsieur de Boigne et je me flatte que, pour lui au moins, je ne serai
+pas un objet de terreur quoique, probablement, d'après la société où
+il vit, il soit prévenu contre moi, ma hauteur et mon impolitesse. Je
+m'efforcerai de lui prouver que ces dames s'écartent parfois du chemin
+de la vérité; au surplus, elles pourraient bien _rechanger_ d'opinion
+car elles virent de bord facilement quoique gauchement, ah, docteur,
+pour un docteur d'esprit!... j'en reviens à mon opinion: le suffrage
+de certaine personne m'avilirait dans ma propre estime.--Mon rhume est
+resté très fidèlement dans ma tête jusqu'à présent, et je prends les
+plus grandes précautions pour qu'il ne voyage pas jusque dans ma
+poitrine, car, comme vous, je craindrais beaucoup une maladie
+quelconque qui se fixerait maintenant dans cette partie, quoique je ne
+sente plus du tout de douleur dans la poitrine.--Il me semble que
+notre bon oncle nous annonce la décision du roi de Prusse depuis trop
+longtemps pour que je puisse y croire; avec cela, les succès toujours
+croissant des Alliés pourraient bien le décider à s'unir à eux. Ne
+craint-on pas que la flotte rentrée à Brest n'en sorte pour attaquer
+l'Irlande? il me semble que cela est fort à redouter; on a beau la
+bloquer, elle s'est déjà esquivée plus d'une fois.--On fait la moisson
+dans ce pays-ci, et je doute que la pluie y soit favorable; cependant,
+ce matin, j'ai pris un épi point remarquable pour sa grosseur et j'y
+ai compté 22 grains; ce produit m'a paru énorme. Cette culture qui m'a
+paru nouvelle et que maman dit être de la prairie artificielle est de
+la graine pour les oiseaux et forme une grande partie de la récolte de
+l'île de Thanet; il y en a énormément d'ici à Canterbury.--Je prêche
+bien Rainulphe, mais il faut avouer que c'est en pure perte: il a une
+horreur pour le travail qu'il aura bien de la peine à vaincre; du
+reste, il est impossible d'avoir plus de tact et d'esprit. Il a eu le
+talent de se camper par terre hier et de s'écorcher la figure; il
+s'est baigné ce matin, et, depuis qu'il a pu reprendre ses bains, je
+trouve qu'il a meilleure mine.--Je viens de faire une assez longue
+course à cheval, et je suis bien fatiguée; aussi, pour aujourd'hui, je
+m'arrête après avoir embrassé père et mère. Dites à Émilie, à Édouard,
+à Arthur mille amitiés de ma part et caressez ma petite Georgine en
+attendant que je puisse exécuter ma commission moi-même. Adieu encore.
+
+
+ vendredi, 30 août.
+
+Je suis bien fâchée, mon cher papa, que vous ayiez manqué l'achat du
+cheval de £65; quant à celui de trois cents guinées, il doit, en effet,
+posséder des qualités qui ne seraient d'aucun prix pour moi; la manière
+dont vous me parlez du cheval de soixante-dix guinées ne me tente pas
+beaucoup, attendu que je tiens beaucoup à la figure du cheval que je
+monterai et que vous ne semblez pas en être fort content. Monsieur
+Angels n'a pas répondu à monsieur de Boigne; ainsi j'imagine qu'il n'a
+pas encore rempli sa commission.--Je vois dans la Gazette que le
+régiment de Dillon a eu ordre de s'embarquer à Lisbonne, mais on ne
+parle pas du lieu de sa destination; va-t-il dans l'Inde? Il me semble
+qu'Édouard le désirerait, et je crois que cela lui serait plus
+avantageux que si son régiment était employé sur le continent, ce qui me
+paraîtrait de beaucoup le séjour le plus fâcheux.--La société, je vois,
+n'a pas les mêmes succès que mon amie Suwarow, il me semble que cette
+campagne ne lui est pas favorable et je lui conseillerais même de ne
+plus faire de grandes entreprises cette année, car elle paraît destinée
+à subir des désappointements.--Plaisanterie à part, je suis très fâchée
+que les bruyants préparatifs du départ de Monsieur n'enfantent qu'un
+voyage à Guilford; qu'en dit l'ambassadeur de Sa Majesté près la Cour de
+Londres? Si on eut chargé monsieur le comte de La Tour d'une telle
+place, il aurait _lavé la tête_ à monsieur Pitt et peut-être même à Sa
+Majesté l'Empereur. Il faut avouer que nous avons bien de quoi former un
+brillant et surtout raisonnable gouvernement sans oublier le nouvel
+instituteur de la Ferme générale que j'ai encore vu hier. À propos de la
+société française, car, si je la quittais une fois, je ne serais
+peut-être pas tentée d'y revenir, monsieur de Boigne m'a raconté
+l'histoire très simple de ces douze pots de confitures commandés par
+ladite dame et dont il a seulement défendu à Georges de recevoir le
+paiement, et, en conscience, il faut qu'on n'ait guère le mot pour rire
+car je ne vois rien de moins propre à exciter la gaîté ni même
+l'ironie.--Vous avez eu bien raison, cher papa; c'est mardi que nous
+ferons notre entrée dans la capitale où l'on est bien les maîtres de se
+moquer de nous tant que l'on voudra car nous avons pris le parti, très
+sage selon moi, de ne pas même faire semblant de nous en apercevoir, et
+vogue la galère!--J'aurai encore deux lettres de vous, j'espère, mais
+vous n'en recevrez plus qu'une de moi car la poste ne part pas demain.
+S'il fait beau, peut-être irai-je à un déjeuner public qu'on dit être un
+très joli coup d'oeil.--Je vais aller rendre à madame Butler, soeur de
+lady Clifford, une visite qu'elle m'a faite avant-hier; à propos, j'ai
+vu les Morgan qui m'ont beaucoup parlé de vous; vous croyez bien que ce
+sujet de conversation ne m'a pas aisément fatiguée.--Adieu, mon cher
+papa, ma chère maman; je vous embrasse l'un par l'autre.
+
+
+ dimanche, 1er septembre.
+
+Je n'ai pas encore commencé une lettre depuis que je vous ai quittés,
+mes chers amis, avec autant de plaisir que celle ci: c'est la dernière
+que vous recevrez de moi et je me flatte qu'elle me précédera de peu.
+Nous serons à Londres mardi vers cinq heures et je me flatte du moins
+que, si vous ne voulez pas venir nous recevoir à Portland place, je
+pourrai aller vous embrasser dans Beaumont square. Nos chevaux sont
+partis ce matin: demain nous coucherons à Sittingbourne.--Merci, cher
+papa de vos conseils dont j'espère bien profiter; mon insouciance pour
+l'opinion du cercle peu nombreux qui m'a _accablée_ de sa
+_désapprobation_ ne se jugera que par mon extrême mais froide politesse.
+À la place de ces dames cependant, j'avoue que je serais mal à mon aise,
+d'autant plus que j'ai raison de croire que le plan d'aller chez le
+Général sans se soucier des intentions de madame de Boigne ne conviendra
+nullement: au surplus, nous verrons! Je gouvernerai à la lame et
+j'espère que je n'aurai pas passé six semaines au bord de la mer sans
+faire des progrès en ce genre.--Nous avons été hier à Dandelion: c'est
+un assez joli jardin, c'est-à-dire un grand tapis vert entouré d'arbres
+très beaux, commandant une superbe vue de la mer et situé à un mille de
+Margate. J'y ai trouvé les Morgan avec qui nous nous sommes promenés
+pendant la demi-heure que j'ai passée dans ce jardin qui contenait
+environ trois à quatre cents personnes dont la plupart ne paraissait pas
+_very fashionable_; au surplus, c'est un joli coup d'oeil.--Je ne sais
+pas un mot de ce que j'écris, car monsieur de Boigne est là qui fait ses
+comptes et, depuis une heure, la chambre ne désemplit pas de cuisiniers,
+de laquais: c'est un tintamarre, un charivari, des deux et deux font
+cinq (car c'est ainsi que l'on compte à Ramsgate) qui me rendent folle,
+et si folle que, vous embrassant tendrement tous les deux, je vais
+prendre le parti de sortir de la chambre. Adieu, mes bons et chers amis.
+
+
+ Yarmouth; vendredi, 22 novembre.
+
+On me dit qu'il est tard, ce que j'ignorais, et, comme la poste part à
+une heure, je ne voudrais pour rien au monde que vous fussiez sans
+lettre de moi aujourd'hui. J'ai été malade toute la nuit et me suis
+levée tard; d'ailleurs, je ne crois pas que je fusse en état d'écrire
+bien longuement. Vous avez dû remarquer que je ne reçois vos lettres
+qu'après le départ des miennes. Je n'ai pas montré celle d'hier:
+d'abord on n'avait pas vu celle à laquelle elle était une réponse et
+puis je craignais une scène que je ne me sentais pas en état de
+supporter.--Adieu, mes bons amis; on me presse; vous voyez que nous ne
+sommes pas partis.--Le vent, après un moment d'hésitation, a repris
+son ancien poste. Ne soyez pas inquiète, chère maman; ce que j'éprouve
+n'a rien d'alarmant.
+
+
+ samedi, 22 novembre.
+
+J'ignore si vous avez pu lire le peu de lignes que je vous écrivis
+hier, ma chère maman: une migraine affreuse m'empêchait de voir ce que
+je faisais. J'espère vous faire parvenir ce que j'écris maintenant
+dans le courant de la journée demain. Je ne conçois pas par quel
+hasard vous vous êtes trouvée sans lettre de moi, attendu que je n'ai
+pas manqué un seul jour à vous donner de mes nouvelles. Si la lettre
+que je vous écrivais mercredi est égarée, cela ne fait pas grand
+chose; je serais plus fâchée que vous ne reçussiez pas celle de jeudi.
+Je suppose bien que, quel que soit l'accident qui ait empêché mon
+_non-sens_ de vous parvenir, il ne se répétera pas deux jours de
+suite. Pardonnez moi, ma bonne maman; je suis devenue comme Bartholo:
+«il n'y a point de passant, il n'y a point de hasard dans le monde».
+Avouez que, si j'ai de la défiance, j'y suis bien autorisée. Mon Dieu,
+que je voudrais n'avoir pas vu tout ce qui m'entoure depuis un an! Ah!
+il ne faut pas voir des révolutions particulières ou générales quand
+on veut pouvoir croire aux vertus du genre humain! Chaque fois qu'on
+me fait la révérence maintenant, j'en cherche la raison, et une
+funeste expérience me fait souvent trouver des motifs que, sans elle,
+j'eusse longtemps cherchés en vain. Je nourris ma bête ici de toutes
+les réflexions tristes qu'inspire ma position passée, présente et à
+venir. Je récapitule et mets en ordre dans ma mémoire toutes les
+_kindnesses_ que j'ai éprouvées depuis l'absurde fagot débité sur ma
+conduite vis-à-vis la comtesse C. de Boncherolles jusqu'au nécessaire
+de £400, et je vois que, depuis lors, on a toujours su _doser_ les
+méchancetés de manière à me faire continuellement de la peine, mais
+aussi je me promets bien que, si jamais je suis assez heureuse pour
+voir mes entours mépriser autant que moi leurs rugissements et qu'ils
+n'aient plus d'influence sur ma paix domestique, les mégères de toutes
+les espèces, de toutes les nations crieront en vain et qu'il ne sera
+plus au pouvoir de vils et vénals calomniateurs de m'affliger de
+quelque manière qu'ils s'y prennent et quelques chers même qu'ils
+aient été à mon coeur. Voilà cependant ce qui m'a le plus coûté (les
+chagrins domestiques exceptés); quelle leçon pour l'amour-propre!
+Quoi, des personnes que mille liens plus sacrés les uns que les autres
+devaient attacher à moi, qui semblaient m'aimer avec tendresse et
+abandon, ce n'était pas Adèle, chère maman, ce n'était pas votre Adèle
+qui leur inspirait ce sentiment? c'était..... et, quand ma manière a
+changé, quand, outrée de leur conduite peu noble, peu délicate, le
+froid de la politesse a remplacé la chaleur de l'amitié,
+l'indifférence qu'ils avaient pour ma personne était portée à un tel
+point qu'ils avaient l'air même de ne pas apercevoir un changement qui
+m'avait coûté tant de larmes! Ah, maman, remerciez pour moi les bons,
+les excellents amis qui m'ont un peu raccommodée avec ce méchant
+monde; dites leur bien qu'en quelque partie du monde que mon étoile me
+conduise, jamais je n'oublierai leurs tendres soins, leurs bontés si
+touchantes. Que vous dirai-je à vous, mes plus que tout? je vous
+_worship_ tous les jours de ma vie comme mes bons anges. J'implore à
+mon aide toutes les vertus que vous avez cherché à semer dans mon âme;
+je me rappelle tous les sermons du bon papa, je cherche à en profiter,
+mais, quand je le vois malheureux, persécuté, toute ma misanthropie
+revient, la raison n'a plus d'empire sur moi et je me laisse aller au
+désespoir qu'inspire la vue de la vertu succombant sous les efforts du
+vice.--Bonaparte est-il toujours un gredin, un polisson, ou bien
+est-ce le plus grand homme qui ait jamais existé? je n'ignore pas
+qu'il n'y a pas de milieu et je serais bien aise de connaître
+l'opinion du club Belzunce en cas que je sois destinée à voir quelques
+uns des habitants d'Angl'Altona.--Adieu, ma bien chère maman; je vous
+embrasse tous l'un par l'autre.
+
+
+ dimanche, 24 novembre; six heures du matin.
+
+C'est dans mon lit que je vous écris, mon cher papa, pendant qu'on
+arrange mes paquets car on nous dit que tous les passagers sont à bord
+depuis une heure et qu'on n'attend plus que nous. Voilà donc mon sort
+décidé; si ces maudites voitures n'avaient pas été à bord, nous
+serions à Londres à l'heure qu'il est. Je pars le coeur navré; le
+détail que vous me donnez de la santé de maman n'est pas fait pour me
+rassurer... Ah, mon Dieu!--Mon cher Rainulphe, reçois les tendres
+caresses de ta soeur, rends-les à tes adorés parents et tâche de leur
+faire oublier Adèle. J'embrasse le bon abbé de tout mon coeur. Vous
+recevrez une lettre de moi aujourd'hui.
+
+
+
+
+IV
+
+LETTRE DE MADAME DE BOIGNE À L'ÉVÊQUE DE NANCY.
+
+
+ Beauregard, le 17 octobre 1805.
+
+Personne ne veut parler; agir ni même conseiller, mon cher évêque; il
+faut donc que ce soit moi qui décide ou, du moins, qui propose. Je
+vous envoie une lettre que je reçus l'été dernier et où nos rôles à
+tous sont indiqués: papa se renferme dans le système de neutralité
+qu'il a adopté; Rainulphe, raisonnable comme un homme de trente ans,
+se déclare incapable de déterminer sur une cause qu'il connaît à
+peine; il s'abandonne, dit-il, à ma tendresse vraiment maternelle.
+Quoique je pusse aussi repousser toute décision, je calcule que ce ne
+serait pas la manière d'avancer une affaire aussi importante pour nous
+tous et sur laquelle il n'y a pas de temps à perdre. Nous avions
+résolu d'attendre votre arrivée; mais elle est si incertaine et vos
+courses peuvent être si intéressantes que je prends le parti de vous
+écrire et de soumettre mes idées à votre meilleur jugement. Je
+commence par vous dire qu'elles sont entièrement de moi, que,
+moyennant cela, j'ignore si et comment elles sont praticables, que, du
+reste, le jeune homme est parfaitement raisonnable, qu'il sent sa
+position, qu'il veut, et d'une _volonté ferme_, la changer et qu'il
+est bien résigné aux désagréments de tous les genres de
+commencements.--Je crois que, d'après l'éducation que Rainulphe a
+reçue, la carrière diplomatique est celle qui s'ouvrirait pour lui
+avec le plus d'avantages. Il me semble que _nous_ (c'est _vous_ et
+_moi_), nous avons espoir qu'il serait protégé. L'ardeur d'une petite
+tête de dix-huit ans le pousserait à embrasser l'état militaire, mais
+tous les avantages qu'il peut avoir disparaîtraient dans cette
+situation, et il convient lui-même qu'il a la vue trop basse pour
+pouvoir se distinguer dans les grades supérieurs; il faudrait donc
+borner son ambition à faire manoeuvrer une compagnie et, si je ne
+m'aveugle pas, il peut la pousser beaucoup plus loin.--Me voilà donc
+bien décidément préférant la carrière diplomatique; il s'agit à
+présent de la manière d'y entrer: cette petite pépinière qui travaille
+sous les yeux du ministre des Relations extérieures me paraîtrait une
+entrée fort désirable. Je sais bien que cela n'exempte pas de la
+conscription, mais, s'il ne s'agissait que d'un sacrifice d'argent
+pour se faire remplacer et qu'aucune défaveur ne s'ensuivit, nous nous
+soumettrions à en courir les risques. Peut-être pourrait-il aller
+passer quelques mois à Fontainebleau en y payant la pension et en
+sortir à la demande du ministre qui consentirait à s'en charger. Cela
+aurait l'avantage de le mettre à portée d'embrasser la carrière
+militaire s'il ne réussissait pas dans la carrière diplomatique; mais,
+si ce séjour à Fontainebleau se prolongeait pendant longtemps, il est
+trop jeune pour ne pas y perdre une partie des avantages qui, je
+crois, le rendent propre à se distinguer dans l'état que je désire lui
+voir suivre. Vous savez comme moi, mon cher évêque, que les goûts de
+papa ont dû le porter à donner à mon frère une éducation qui le mette
+à portée de réussir dans cette carrière; c'est un enfant de la balle
+que monsieur de Talleyrand protégera personnellement, j'en suis sûre,
+quand il le connaîtra. Des talents de société qui ont quelque valeur,
+parce que Rainulphe n'y attache aucune importance, deviendraient nuls
+absolument pour un militaire et peuvent lui procurer quelque agrément
+dans une autre situation. Tout, en un mot, me confirme dans le désir
+que je vous exprimais l'année dernière. Voilà, mon cher évêque, le
+résultat de mes constantes sollicitudes; je ne doute pas que je les
+fasse approuver autour de moi si elles ont votre approbation. Vous
+êtes à même aussi de savoir comment il faut s'y prendre et de diriger
+les démarches. Les rigueurs de Fontainebleau n'effraient pas Rainulphe
+qui est fort décidé à faire ce qu'il faut pour réussir.
+
+Nous sommes tous bien tendrement occupés des inquiétudes de cette
+pauvre Rosalie; nous avons vu Eugène, il est fort joli garçon et
+_très_, _très bien_; j'espère avoir de ses nouvelles par mon mari que
+je suppose devoir le rencontrer à Lyon. J'ai mandé à Rosalie combien
+j'étais contente de monsieur de Boigne sous le rapport qui m'intéresse
+le plus; il continue à être très bien par écrit.--Joseph et sa femme
+sont partis, il y a une heure, pour Villennes après avoir passé
+quelques jours ici; leurs affaires s'arrangent beaucoup mieux qu'ils
+ne l'avaient espéré; monsieur de Gilbert en sera pour ses mauvais
+procédés.--Le bon oncle se porte toujours mieux que ses neveux, grands
+et petits.--Bonjour, mon cher évêque, la coterie de Beauregard se
+réunit pour embrasser le frère et la soeur. Ne nous oubliez pas auprès
+de monsieur d'Argoult, s'il est avec vous.
+
+
+
+
+V
+
+LETTRE DE MADAME DE BOIGNE AU GÉNÉRAL DE BOIGNE.
+
+
+ Paris, 24 novembre 1812.
+
+Vous me répondez toujours avec tant de dureté, mon cher ami, toutes
+les fois que je vous parle de moi, et cette dureté m'est si pénible
+que, quoique sous le même toit, je préfère vous écrire à m'exposer à
+une discussion qui dégénère toujours en personnalités offensantes qui
+ne servent qu'à nous aigrir mutuellement l'un contre l'autre, au lieu
+de remplir le but que je me suis toujours proposé qui serait, au
+contraire, de concilier, autant que possible, les différends qui se
+sont élevés entre nous.--Lors de votre arrivée ici, j'ai cru devoir
+vous faire part de ce que je désirais que vous fissiez pour moi; il
+m'a paru que cette manière simple et loyale était celle qui devait
+régner entre nous et qui convenait le mieux à nos caractères.--Depuis,
+vous avez obtempéré à une partie de mes demandes, vous vous êtes
+refusé aux autres; je ne reviens pas là-dessus, je sais parfaitement
+que je n'ai d'autres droits à faire valoir que ceux donnés par
+l'honnêteté et la délicatesse. Aujourd'hui, je vois les apprêts de
+votre départ et, quoique je ne souscrive pas à l'obligeant désir que
+vous m'avez exprimé de ne plus me revoir, cependant je sens que, pour
+le moment, ma présence à Buissonrond serait aussi incommode pour vous
+qu'inconvenante pour moi. Ainsi, je ne puis fixer un terme à cette
+absence que je m'empresserai d'abréger dès que vous m'en témoignerez
+le plus léger désir; mais, avant qu'elle commence, je souhaiterais
+savoir quelles sont vos intentions relativement à ma position
+pécuniaire: je ne prétends élever aucune difficulté ni même en
+discuter avec vous, mais vous ne pouvez trouver extraordinaire que je
+veuille savoir vos projets et qu'avant de les connaître je soumette
+quelques réflexions à votre jugement.--Quoique vous m'ayez toujours
+promis d'améliorer mon sort à la vente de Beauregard, les
+circonstances actuelles font que je ne demande aucune augmentation à
+la somme à laquelle vous aviez fixé ma dépense il y a quinze mois;
+mais je vous représenterai que, si vous en diminuiez une partie, non
+seulement mon sort ne serait pas amélioré, mais il serait fort empiré,
+et vous le comprendrez facilement si vous voulez calculer que
+l'entretien et les charges de Châtenay, en y mettant la plus stricte
+économie, ne peut pas être estimé à moins de six mille francs; ajoutez
+à cela le revenu de Beauregard que vous estimiez huit mille francs
+dans mon revenu et qui peut se calculer à six, ensuite les frais de
+déménagement qui s'élèveront au moins à deux mille francs et vous
+verrez que, même en me continuant la totalité des 50 m. frs que vous
+aviez assignés aux frais de mon établissement, je serai bien plus mal
+à mon aise cette année que la précédente, et qu'il me faudra même
+chercher le moyen de faire quelque économie, car je suis arrivée au
+premier octobre avec cent dix francs en caisse; il est vrai que le
+loyer de cette maison était payé pour six mois, mais il y avait
+d'autres dépenses telles que médecin, apothicaire, etc. qui devaient
+compenser cette différence.--Voilà, mon cher ami, les réflexions que
+je désirais vous soumettre et que je vous prie de peser avec bonté et
+sagesse; je crois que vous penserez qu'avec la charge de deux maisons
+qui s'élève à 13 m. frs au moins, le revenu que je souhaite que vous
+me confirmiez n'est pas exagéré: vous l'avez jugé raisonnable et vous
+l'avez fixé vous-même il y a quinze mois. Je ne vois pas en quoi
+j'aurais mérité depuis qu'il fut retranché, et, quant à votre position
+pécuniaire, elle est plutôt améliorée depuis ce temps, d'abord par la
+vente de Beauregard et puis par le change qui est un peu moins mauvais
+qu'à cette époque.--Au reste, mon cher ami, je le répète, je m'en
+remets à votre volonté; tout ce que je veux c'est d'éviter une
+discussion pénible. J'aime à croire que votre décision sera telle que
+je la demande et, j'ose le croire, que l'honnêteté et la délicatesse
+la dictent.--J'en causerai volontiers avec vous si vous voulez mettre
+de côté les réflexions et les personnalités offensantes, de manière à
+ce qu'une discussion amicale ne dégénère pas en querelle, mais, si
+vous ne voulez pas faire cet effort, je vous demande de me répondre
+quelques lignes par écrit.--Bonsoir, mon cher général, vous croyez
+être entouré de gens qui vous veulent plus de bien que moi, et vous
+êtes dans une grande erreur. Un jour, bientôt peut-être, ces
+personnes-là vous montreront ce qu'elles valent, et alors, comme
+toujours, vous retrouverez et vous jugerez peut-être avec moins
+d'injustice celle qui est et qui sera toujours votre plus fidèle et
+votre meilleure amie.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Pages.
+ AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS v
+
+ INTRODUCTION 3
+
+ AU LECTEUR S'IL Y EN A 5
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+VERSAILLES
+
+
+CHAPITRE I
+
+ Origine de ma famille. -- Mon grand-père: aventure de sa
+ jeunesse. -- Mariage de mon grand-père. -- Envoi de ses fils
+ en Europe. -- Mes grands-oncles. -- Étiquettes de Cour. --
+ Jeunesse de mon père. -- Famille de ma mère. -- Mariage de
+ mon père. -- Ma mère a une place à la Cour. -- Mes parents
+ s'établissent à Versailles. -- Ma naissance. -- Anciens
+ usages de la Cour. -- Le roi Louis XVI. -- La Reine. --
+ Madame de Polignac. -- Monsieur, comte de Provence. --
+ Monseigneur le comte d'Artois. -- Madame, comtesse de
+ Provence. -- Madame la comtesse d'Artois. -- Madame
+ Élisabeth. -- Les princes de Chio. 11
+
+
+CHAPITRE II
+
+ Vie de Versailles. -- Séjours de campagne. -- Hautefontaine.
+ -- Frascati. -- Esclimont. -- La princesse de Rohan-Guéméné.
+ -- Cour de Mesdames, filles de Louis XV. -- Madame Adélaïde.
+ -- Madame Louise. -- Madame Victoire. -- Bellevue. -- Vie
+ des princesses à Versailles. -- Souper chez Madame. --
+ Coucher du Roi. -- La duchesse de Narbonne. -- Anecdote sur
+ le masque de fer. -- Anecdote sur monsieur de Maurepas. --
+ Le vicomte de Ségur. -- Le marquis de Créqui. -- Le comte de
+ Maugiron. -- La duchesse de Civrac. 43
+
+
+CHAPITRE III
+
+ Mon enfance. -- Belle poupée. -- Bonté du Roi. --
+ Commencement de la Révolution. -- Ouverture des États
+ généraux. -- Départ de monsieur le comte d'Artois. -- Le 6
+ octobre 1789. -- Voyage en Angleterre. -- Madame
+ Fitzherbert. -- Boucles du prince de Galles. -- Séjour à la
+ campagne. -- Princesses d'Angleterre. 70
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ Retour en France. -- Position de mon père en 1790. --
+ Aventure pendant un voyage en Corse. -- Séjour aux
+ Tuileries. -- Rencontre de la Reine, scène touchante. --
+ Départ de Mesdames. -- Fuite de Varennes. -- Récit de la
+ Reine. -- Louis XVI désapprouve l'émigration. -- Acceptation
+ de la Constitution. -- Opinions de mon père. -- Il donne sa
+ démission. -- Bonté du Roi pour lui. -- Départ de France et
+ arrivée à Rome. -- L'abbé d'Osmond massacré à Saint
+ Domingue. -- Le vicomte d'Osmond rejoint l'armée des
+ princes. 82
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+ÉMIGRATION
+
+
+CHAPITRE I
+
+ Séjour à Rome. -- Querelles dans l'intérieur de Mesdames. --
+ Société de ma mère. -- L'abbé Maury. -- Le cardinal d'York.
+ -- La croix de Saint-Pierre. -- Madame Lebrun. -- Séjour
+ d'Albano. -- Arrivée à Naples. -- La reine de Naples et les
+ princesses ses filles. -- Parti pris de quitter l'Italie. --
+ Lady Hamilton. -- Ses attitudes. -- Bermont. -- Passage du
+ Saint-Gothard. -- Mademoiselle à Constance. -- Arrivée en
+ Angleterre. 99
+
+
+CHAPITRE II
+
+ Séjour en Yorkshire. -- Sir John Legard. -- Son mariage. --
+ Lady Legard. -- Caractère de sir John Legard. -- Son
+ influence sur la jeunesse. -- Ses opinions politiques. --
+ Mademoiselle Legard. -- Monsieur Brandling. -- Séjour en
+ Westmoreland. -- Mon éducation. -- Départ de mes parents
+ pour Londres. -- Je vais les y rejoindre. -- Promenade avant
+ mon départ. -- Encore Bermont. -- Bizarrerie de sa conduite. 112
+
+
+CHAPITRE III
+
+ Séjour à Londres. -- Mon portrait à quinze ans. -- Ma
+ manière de vivre. -- Monsieur de Calonne. -- Âpreté d'un
+ légiste. -- Société des émigrés. -- Les prêtres français. --
+ Mission de monsieur de Frotté. -- Le baron de Roll. --
+ L'évêque d'Arras. -- Le comte de Vaudreuil. -- La marquise
+ de Vaudreuil. -- Madame de la Tour. -- Le capitaine
+ d'Auvergne. -- L'abbé de La Tour. -- Madame de Serant-Walsh.
+ -- Monsieur le duc de Bourbon. -- La société créole. 123
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ Concerts du matin. -- Le général de Boigne. -- Mon mariage.
+ -- Caractère de monsieur de Boigne. -- Les princes
+ d'Orléans. -- Monsieur le comte de Beaujolais. -- Monsieur
+ le duc de Montpensier. -- Monsieur le duc d'Orléans. --
+ Tracasseries domestiques. -- Voyage en Allemagne. --
+ Hambourg. -- Munich. -- Retour à Londres. -- Histoire de
+ lady Mary Kingston. 137
+
+
+CHAPITRE V
+
+ Voyage en Écosse. -- Alnwick. -- Burleigh. -- La marquise
+ d'Exeter. -- Départ de monsieur de Boigne. -- Monsieur le
+ duc de Berry. -- Ses sentiments patriotiques. -- La comtesse
+ de Polastron. -- L'abbé Latil. -- Mort de la duchesse de
+ Guiche. -- Mort de madame de Polastron. -- L'abbé Latil. --
+ Supériorité de monsieur le comte d'Artois sur le prince de
+ Galles. -- Société de lady Harington. -- Lady Hester
+ Stanhope. -- La Grassini. -- Dragonetti. -- La tarentelle.
+ -- Viotti. 154
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ Querelles parmi les évêques. -- Les treize. -- Mort de la
+ comtesse de Rothe. -- Regrets de l'archevêque de Narbonne.
+ -- Réponse du comte de Damas. -- Pozzo di Borgo. -- Sa
+ rivalité avec Bonaparte. -- Édouard Dillon. -- Calomnies sur
+ la reine Marie-Antoinette. -- Duel. -- Un mot du comte de
+ Vaudreuil. -- Pichegru. -- Les Polignac. -- Mort de monsieur
+ le duc d'Enghien. -- Je quitte l'Angleterre. 171
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+L'EMPIRE
+
+
+CHAPITRE I
+
+ Départ d'Angleterre. -- Arrivée à Rotterdam. -- Monsieur de
+ Sémonville. -- Séjour à la Haye. -- Camp de Zeist. --
+ Douaniers français. -- Anvers. -- Monsieur d'Argout. --
+ Monsieur d'Herbouville. -- Monsieur Malouet. -- Arrivée à
+ Beauregard. 183
+
+
+CHAPITRE II
+
+ Mes opinions. -- La duchesse de Châtillon. -- La duchesse de
+ Laval, le duc de Laval. -- La famille de Rohan. -- La
+ princesse Berthe de Rohan. -- La princesse Charles de
+ Rochefort. -- La princesse Herminie de Rohan. -- Scène
+ pénible. -- Mon premier bal à Paris. -- L'amiral de Bruix,
+ sa mort. -- Paroles de l'Empereur. -- La princesse Serge
+ Gallitzin. -- La duchesse de Sagan. -- Monsieur de
+ Caulaincourt. -- Scène entre la princesse de La Trémoille et
+ monsieur d'Aubusson. -- La duchesse de Chevreuse. 194
+
+
+CHAPITRE III
+
+ Je m'habitue à la société de Paris. -- Arrivée de mes
+ parents en France. -- Madame et mademoiselle Dillon. -- Je
+ donne des plumes à l'impératrice Joséphine. -- Société de
+ Saint-Germain. -- Madame Récamier. -- Premiers bains de mer. 209
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ Le général de Boigne s'établit en Savoie. -- Le cardinal
+ Maury. -- Madame de Staël. -- Séjour à Aix. -- Benjamin
+ Constant. -- Dîner à Chambéry. -- Coppet. -- Madame Rocca. 219
+
+
+CHAPITRE V
+
+ Plaisirs à Coppet. -- Exil de Mathieu de Montmorency et de
+ madame Récamier. -- Madame de Chevreuse. -- Sa conduite à la
+ Cour impériale. -- Son exil. -- Sa mort. -- Madame de Balbi.
+ -- Le comte de Romanzow. -- Bal à l'occasion du mariage du
+ grand-duc de Bade. -- Costume de l'Empereur. -- Singulière
+ conversation. -- Formes de la Cour impériale. -- Bal à
+ l'occasion de la naissance du roi de Rome. -- L'impératrice
+ Marie-Louise. -- L'Empereur veut être gracieux. 236
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ La duchesse de Courlande. -- La comtesse Edmond de Périgord.
+ -- Monsieur de Talleyrand. -- Le cardinal Consalvi. -- Fêtes
+ du mariage de l'Empereur. -- Mon oncle, l'évêque de Nancy,
+ nommé archevêque de Florence. -- Triste résultat de cette
+ nomination. -- Résistance d'Alexis de Noailles. -- Brevets
+ de sous-lieutenant. -- Madame du Cayla. -- Jules de
+ Polignac. 251
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ Esprit des émigrés rentrés. -- L'Empereur et le roi de Rome.
+ -- Les idéalistes. -- Monsieur de Chateaubriand. -- Une amie
+ de Chateaubriand. -- Les _Madames_. -- La duchesse de Lévis.
+ -- La duchesse de Duras. -- La duchesse de Châtillon. -- Le
+ comte et la comtesse de Ségur. 262
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ Derniers temps de l'Empire. -- Gardes d'honneur. --
+ Situation des esprits. -- Illusions de parti. --
+ Désorganisation des armées. -- Les Alliés s'approchent. --
+ Les autorités quittent Paris. -- Bataille de Paris. --
+ Capitulation. -- Retraite des troupes françaises. 281
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+RESTAURATION DE 1814
+
+
+CHAPITRE I
+
+ Mes opinions en 1814. -- Dispositions du parti royaliste. --
+ Arrivée du premier officier russe. -- Message du comte
+ Nesselrode. -- Prise de la cocarde blanche. -- Aspect du
+ boulevard. -- Entrée des Alliés. -- Dîner chez moi. --
+ Déclaration des Alliés. -- Conseil chez le prince de
+ Talleyrand. -- Le marquis de Vérac. -- Réunion chez monsieur
+ de Morfontaine. -- Attitude des officiers russes. -- Bivouac
+ des cosaques aux Champs-Élysées. 291
+
+
+CHAPITRE II
+
+ Billet du prince de Talleyrand. -- Craintes des Alliés. --
+ Représentation à l'Opéra. -- Représentation aux Français. --
+ Fautes du parti royaliste. -- Visite du général Pozzo di
+ Borgo. -- L'empereur Alexandre. -- Sa noble conduite. --
+ Brochure de monsieur de Chateaubriand. -- Son effet. -- Sa
+ réception par l'empereur Alexandre. -- Récit fait par
+ monsieur de Lescour. -- Il se dément. 303
+
+
+CHAPITRE III
+
+ Le maréchal Marmont. -- Bataille de Paris. -- Séjour à
+ Essonnes. -- Mot du général Drouot. -- Le maréchal Marmont
+ entre en pourparlers avec les Alliés. -- Arrivée des
+ maréchaux à Essonnes. -- Ils viennent à Paris. -- Conférence
+ chez l'empereur Alexandre. -- Le maréchal Marmont apprend
+ que son corps d'armée quitte Essonnes malgré ses ordres. --
+ Son chagrin. -- Intrépidité de sa conduite à Versailles. --
+ Erreur de sa conduite. -- Lettre du général Bordesoulle. --
+ Réponse donnée aux maréchaux. -- Conduite du maréchal Ney.
+ -- Dangers courus à notre insu. -- Sauvegarde envoyée chez
+ moi. -- Pêche russe. -- Bonhomie des cosaques. -- Formation
+ d'une garde d'honneur. -- Intrigues qui en résultent. 315
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ _Te Deum_ russe. -- Mission à Hartwell. -- Entrée de
+ Monsieur. -- On prend la cocarde blanche. -- Le lieutenant
+ général du royaume. -- Le duc de Vicence. -- Le général
+ Owarow. -- L'empereur Alexandre à la Malmaison et à
+ Saint-Leu. -- Première réception de Monsieur. --
+ Représentation à l'Opéra. -- Attitude du parti émigré. 331
+
+
+CHAPITRE V
+
+ Le Roi part d'Angleterre. -- Visite de l'empereur Alexandre
+ à Compiègne. -- Son mécontentement. -- Monsieur de
+ Talleyrand est mal reçu. -- Costume étranger de madame la
+ duchesse d'Angoulême. -- Déclaration de Saint-Ouen. -- Son
+ succès. -- Entrée du Roi. -- Attitude de la vieille garde.
+ -- Maintien des princes. -- Encore l'Opéra. 341
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ Première réception du Roi et de Madame. -- Costume et
+ étiquette de la Cour pendant la Restauration. -- Arrivée de
+ monsieur le duc d'Angoulême et de monsieur le duc de Berry.
+ -- Bal chez sir Charles Stewart. -- Le duc de Wellington. --
+ Le grand-duc Constantin. -- Dispositions de monsieur le duc
+ de Berry. -- Préventions contre monsieur de Talleyrand. --
+ Jalousie du comte de Blacas. -- Mon père refuse l'ambassade
+ de Vienne. -- Sagesse du cardinal Consalvi. 350
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ Séance royale. Nomination de pairs. -- Mon père accepte
+ l'ambassade de Turin. -- Motifs qui le décident. -- Madame
+ et mademoiselle de Staël. -- Monsieur de La Bédoyère. --
+ Maladie de Monsieur. -- Le chevalier de Puységur. -- Le
+ pavillon de Marsan. -- Maintien des dames anglaises. -- La
+ comtesse de Nesselrode. -- La princesse Wolkonski. -- Mon
+ frère obtient un grade. -- La comtesse de Châtenay. 362
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ Madame la duchesse douairière d'Orléans. -- Madame de
+ Follemont. -- Monsieur le duc d'Orléans. -- Mademoiselle. --
+ Madame la duchesse d'Orléans. -- Scène à Hartwell. --
+ Monsieur le duc d'Orléans refuse une place à mon frère. --
+ Monsieur de Talleyrand part pour le congrès de Vienne. --
+ Madame de Talleyrand. -- La princesse de Carignan. -- Les
+ deux princes de Carignan. 376
+
+
+
+
+APPENDICES
+
+ I. Note du marquis d'Osmond pour être remise à l'archevêque
+ de Sens, en mai 1788. 391
+
+ II. Acte de mariage de madame de Boigne. 398
+
+ III. Lettres adressées en 1799 par madame de Boigne à ses
+ parents, le marquis et la marquise d'Osmond. 399
+
+ IV. Lettre de madame de Boigne à son oncle, mgr. d'Osmond,
+ évêque de Nancy (1805). 423
+
+ V. Lettre de madame de Boigne au général de Boigne (1812). 426
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Récits d'une tante (Vol. 1 de 4), by
+Eléonore-Adèle d'Osmond, comtesse de Boigne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS D'UNE TANTE (VOL. 1 DE 4) ***
+
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+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
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+ address specified in Section 4, "Information about donations to
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+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Title: Récits d'une tante (Vol. 1 de 4)
+ Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond
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+Author: Eléonore-Adèle d'Osmond, comtesse de Boigne
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+Release Date: August 5, 2009 [EBook #29613]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS D'UNE TANTE (VOL. 1 DE 4) ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
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+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>MÉMOIRES<br>
+<span class="smaller">DE LA</span><br>
+COMTESSE DE BOIGNE</h1>
+
+<h1>I</h1>
+
+<p class="center smaller p4 thin"><i>Il a été tiré de cet ouvrage
+ mille exemplaires sur vergé teinté des Papeteries
+ de Corvol-l'Orgueilleux
+ tous numérotés.</i><br>
+N<sup>o</sup> 166</p>
+
+<a id="img001" name="img001"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img001.jpg" width="300" height="406" alt="" title="">
+<p>ADÈLE D'OSMOND, COMTESSE DE BOIGNE<br> d'après une
+miniature de J. Isabey appartenant à Madame Achille Fould.</p>
+</div>
+
+
+<h1>RÉCITS D'UNE TANTE</h1>
+
+<p class="center">MÉMOIRES<br>
+<span class="smaller">DE LA</span><br>
+ COMTESSE DE BOIGNE<br>
+<span class="smaller">NÉE D'OSMOND</span></p>
+
+<p class="center smaller">PUBLIÉS INTÉGRALEMENT D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL</p>
+
+
+<p class="center p2">I</p>
+
+<p class="center"><i>Versailles.&mdash;L'Émigration.</i><br>
+ <i>L'Empire.&mdash;La Restauration de 1814.</i></p>
+
+<p class="p4 center small"><i>PARIS</i><br>
+ ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS<br>
+ 100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ<br>
+ 1921</p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="pagev" name="pagev"></a>(p. v)</span> AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS</h2>
+
+
+<p>La publication des <i>Mémoires de la comtesse de Boigne</i> a fait l'objet
+d'un long procès dont le jugement, rendu en première instance à Paris
+le 28 juillet 1909, fut confirmé en Cour d'Appel le 28 février 1911 et
+ratifié définitivement par un arrêt de la Cour de Cassation du 26
+février 1919.</p>
+
+<p>Les héritiers de madame de Boigne, née d'Osmond, n'auraient
+probablement pas entrepris cette publication ou auraient, tout au
+moins, estimé préférable de l'ajourner encore; mais, puisqu'elle a été
+faite, certains scrupules deviennent sans valeur. Maintenant que leurs
+droits sont reconnus, rétablis, ils tiennent à ce que cette
+publication soit reprise, dans l'intérêt même de la science
+historique, mais à ce qu'elle soit faite, cette fois, sans
+suppressions ni modifications de texte, conformément à la volonté de
+l'auteur qui, dans son testament du 25 mai 1862, laissait à ses
+héritiers le soin de publier «un manuscrit en trois volumes intitulé
+<i>Récits d'une tante</i>» quand et comment ils le jugeraient à propos,
+mais «à la seule condition de ne rien changer».</p>
+
+<p>Cette condition se trouvait d'autant plus aisément réalisable
+qu'aucune retouche n'était nécessaire pour l'impression. Ce fut madame
+de Boigne elle-même qui divisa son &oelig;uvre en huit parties dont elle
+traça les <span class="pagenum"><a id="pagevi" name="pagevi"></a>(p. vi)</span> titres, subdivisant ensuite chaque partie en
+chapitres dont elle rédigea les sommaires. Elle écrivit d'abord la
+huitième partie de ses mémoires, la plus importante comme étendue
+puisqu'elle dépasse le quart du manuscrit, la plus importante
+également au point de vue historique car, les événements qu'elle
+groupe sous le titre d'ensemble de <i>Fragments</i>, elle les relatait au
+moment même avec le plus grand soin et en indiquant minutieusement
+comment, dans quelles conditions elle se trouvait ainsi renseignée. Ce
+fut ensuite qu'elle songea à revenir sur le passé, à rapporter les
+événements déjà lointains demeurés présents à son souvenir ou qu'elle
+avait entendu raconter par des personnes lui semblant dignes de
+confiance. C'est ainsi que, dans la première partie, avec la crainte
+de manquer parfois à sa précision habituelle, elle relate, bien des
+années après, des faits ou de simples épisodes survenus pendant son
+enfance et, parfois même, avant sa naissance.</p>
+
+<p>Certains lecteurs éprouveront de l'étonnement et peut-être du regret
+en constatant l'absence de toute annotation. Les érudits tiennent fort
+justement aux notes que Sainte-Beuve qualifiait de «livre d'en bas» et
+qu'Henri Houssaye appréciait au point d'affirmer que «ce livre d'en
+bas est le répondant du livre d'en haut». Mais les <i>Mémoires de la
+comtesse de Boigne</i> n'ont pas besoin d'un «répondant». D'autre part,
+nous n'avions pas à dépasser notre tâche modeste d'éditeurs. De plus,
+si les notes biographiques nous paraissaient sans grand intérêt, des
+notes critiques nous auraient semblé plus qu'inutiles et véritablement
+déplacées, comme l'ont signalé plusieurs historiens en analysant ces
+<i>Mémoires</i>.</p>
+
+<p>Les appréciations de madame de Boigne sont nombreuses, <span class="pagenum"><a id="pagevii" name="pagevii"></a>(p. vii)</span>
+diverses et jamais déguisées. Il faut se rappeler qu'elle est née le
+19 février 1781, pendant les derniers beaux jours de la brillante et
+majestueuse Cour de Versailles, qu'elle a grandi hors de France
+pendant la tourmente révolutionnaire, qu'elle est rentrée à Paris pour
+assister aux grands événements de l'Empire et s'y trouver parfois
+mêlée, qu'elle a vieilli pendant la période incertaine de la
+Restauration pour mourir le 6 mai 1866, pendant l'épanouissement du
+second Empire. Ayant, au cours de sa longue existence, connu les
+divers régimes de gouvernement, avec quelques transformations pour
+chacun d'eux, et malgré une instinctive préférence pour le régime de
+sa première jeunesse, malgré son respect de la tradition, ses
+impressions se modifièrent nécessairement et ses appréciations aussi.
+Elle le reconnaît, le signale à plusieurs reprises et, notamment, en
+ces termes: «Dans tout le cours de ces récits, j'ai cherché à me garer
+de présenter les événements tels que la suite me les a fait juger et à
+les montrer sous l'aspect où on les envisageait dans le moment même».
+Sans prétendre parvenir à l'impartialité, elle s'est donc efforcée de
+l'approcher dans la mesure où elle le croyait possible. S'il est
+permis de ne pas adopter toutes ses appréciations qu'elle ne songeait
+pas à tempérer par de l'indulgence, on ne peut lui savoir mauvais gré
+d'exprimer nettement ses préférences.</p>
+
+<p>Elle n'a pas seulement rédigé ses mémoires, elle a composé des romans;
+elle a, enfin, beaucoup écrit et pendant toute sa vie. Il serait
+certainement fort intéressant de rechercher, réunir et publier sa
+correspondance.</p>
+
+<p>À défaut de cette correspondance, nous en donnons quelques fragments
+et nous ajoutons à ce premier <span class="pagenum"><a id="pageviii" name="pageviii"></a>(p. viii)</span> volume un groupe de lettres
+qu'elle adressait à ses parents plusieurs mois après un mariage
+hâtivement conclu, en dehors de toute sentimentalité. Ces lettres,
+jusqu'alors inédites, feront connaître le tendre attachement de madame
+de Boigne pour ses parents, avec une préférence pour le marquis
+d'Osmond, se plaisant à le suivre et à le seconder dans ses fonctions
+diplomatiques; elles révèleront sa sollicitude presque maternelle pour
+son jeune frère Rainulphe dont la santé délicate causait de fréquents
+soucis; elles laisseront deviner sa résignation correcte et sa
+patience souriante auprès du général de Boigne, ses désillusions et
+ses souffrances en même temps que son goût pour la politique. Ces
+lettres permettront enfin de constater que, aimant à penser, à
+réfléchir, à écrire avant même d'avoir vingt ans, la comtesse de
+Boigne, dès sa jeunesse, préparait inconsciemment l'&oelig;uvre de sa
+maturité, et cette &oelig;uvre, loin de constituer une «causerie de
+vieille femme, un ravaudage de salon», devait donner à son nom une
+véritable célébrité, lui assurer une des premières places parmi les
+mémorialistes.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span> MÉMOIRES DE LA COMTESSE DE BOIGNE</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span> Je n'avais jamais pensé à donner un nom à ces pages décousues
+lorsque le relieur auquel je venais de les confier s'informa de ce
+qu'il devait inscrire sur le dos du volume. Je ne sus que répondre.
+<i>Mémoires</i>, cela est bien solennel; <i>Souvenirs</i>, madame de Caylus a
+rendu ce titre difficile à soutenir et de récentes publications l'ont
+grandement souillé. «J'y songerai» répondis-je. Préoccupée de cette
+idée, je rêvai pendant la nuit qu'on demandait à mon neveu quels
+étaient ces deux volumes à agrafes. «Ce sont des récits de ma tante.»
+Va pour les <i>récits de ma tante</i>, m'écriai-je, en m'éveillant; et
+voilà comment ce livre a été baptisé:</p>
+
+<p class="center smcap">RÉCITS D'UNE TANTE</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> AU LECTEUR, S'IL Y EN A</h2>
+
+<p>Au commencement de 1835, j'ai éprouvé un malheur affreux; une enfant
+de quatorze ans que j'élevais depuis douze années, que j'aimais
+maternellement, a péri victime d'un horrible accident. La moindre
+précaution l'aurait évité; les plus tendres soins n'ont pas su le
+prévenir. Je ne me relèverai jamais d'un coup si cruel. À la suite de
+cette catastrophe, les plus tristes heures de mes tristes journées
+étaient celles que j'avais été accoutumée à employer au développement
+d'une intelligence précoce dont j'espérais bientôt soutenir
+l'affaiblissement de la mienne.</p>
+
+<p>Quelques mois après l'événement, en devisant avec un ami dont la bonté
+et l'esprit s'occupaient à panser les plaies de mon c&oelig;ur, je lui
+racontai un détail sur les anciennes étiquettes de Versailles: «Vous
+devriez écrire ces choses-là, me dit-il; les traditions se perdent, et
+je vous assure qu'elles acquièrent déjà un intérêt de curiosité.» Le
+besoin de vivre dans le passé, quand le présent est sans joie et
+l'avenir sans espérance, donna du poids à ce conseil. J'essayai, pour
+tromper mes regrets, de me donner cette tâche pendant les pénibles
+moments naguère si doucement employés; parfois il m'a fallu piocher
+contre ma douleur <span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span> sans la pouvoir soulever; parfois aussi j'y
+ai trouvé quelque distraction. Les cahiers qui suivent sont le
+résultat de ces efforts: ils ont eu pour but de donner le change à des
+pensées que je pouvais mal supporter.</p>
+
+<p>Mon premier projet, si tant est que j'en eusse un, était uniquement de
+retracer ce que j'avais entendu raconter à mes parents sur leur
+jeunesse et la Cour de Versailles. L'oisiveté, l'inutilité de ma vie
+actuelle m'ont engagée à continuer le récit de souvenirs plus récents;
+j'ai parlé de moi, trop peut-être, certainement plus que je n'aurais
+voulu; mais il a fallu que ma vie servît comme de fil à mes discours
+et montrât comment j'ai pu savoir ce que je raconte.</p>
+
+<p>Il y avait déjà bien du papier griffonné, d'une façon à peu près
+illisible, lorsqu'une personne au goût de laquelle j'ai confiance m'a
+fait une sorte de violence pour en prendre connaissance: elle m'a
+fortement engagée à en faire faire une copie et à la revoir. Pour la
+copie, c'était facile; quand à la <i>revoir</i>, c'est tout à fait inutile,
+je ne sais pas écrire; à mon âge je n'apprendrai pas le métier et, si
+je voulais essayer de rédiger des phrases, je perdrais le seul mérite
+auquel ces pages puissent aspirer, celui d'être écrites sans aucune
+espèce de prétention et tout à fait de premier jet. S'il m'avait fallu
+faire une recherche quelconque ailleurs que dans ma mémoire, j'y
+aurais bien vite renoncé; je n'ai voulu qu'une distraction et non pas
+un travail.</p>
+
+<p>Si donc mes neveux jettent jamais un coup d'&oelig;il sur ces écritures,
+ils ne doivent pas s'attendre à trouver <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span> <i>un livre</i>, mais
+seulement une causerie de vieille femme, un ravaudage de salon; je n'y
+mets pas plus d'importance qu'à un ouvrage de tapisserie. Je me suis
+successivement servi de ma plume pour laisser reposer mon aiguille et
+de mon aiguille pour reposer ma plume, et mon manuscrit arrivera à mes
+héritiers comme un vieux fauteuil de plus.</p>
+
+<p>N'ayant consulté aucun document, il y a probablement beaucoup
+d'erreurs de dates, de lieux, peut-être même de faits; je n'affirme
+rien si ce n'est que je crois sincèrement tout ce que je dis. Je
+professe peu de confiance dans une impartialité absolue, mais je pense
+qu'on peut prétendre à une parfaite sincérité: on est <i>vrai</i> quand on
+dit ce qu'on croit.</p>
+
+<p>En recherchant le passé, j'ai trouvé qu'il y avait toujours du bien à
+dire des plus mauvaises gens et du mal des meilleurs; j'ai tâché de ne
+pas faire la part d'après mes affections; je conviens que cela est
+assez difficile; si je n'y ai pas réussi, je puis assurer en avoir eu
+l'intention.</p>
+
+<p>Les temps devenant plus calmes, peut-être sera-t-il assez curieux
+d'observer comment, dans ceux où j'ai vécu, la force des circonstances
+m'a toujours entraînée à être une personne de parti, tandis que, par
+instinct, par goût et par raisonnement, j'avais horreur de l'esprit de
+parti et que je jugeais assez sainement des fautes et des ridicules où
+il conduit.</p>
+
+<p>J'espère que mes neveux seront à l'abri de cette fausse situation: je
+le souhaite pour eux, pour mon pays, pour le monde qui aurait bien
+besoin d'un peu de repos. Quant à moi, j'en jouirai probablement
+<span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> depuis longtemps avant que l'oisiveté de quelque matinée
+pluvieuse ou de quelque longue soirée d'automne porte peut-être
+quelqu'un à ouvrir ce volume destiné à la bibliothèque de
+Pontchartrain.</p>
+
+<p>Châtenay, juin 1837.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> NOTA DE 1860</h2>
+
+<p>La mort, la cruelle mort a changé toutes mes prévisions. Ce manuscrit
+sera déposé dans la bibliothèque du château d'Osmond, département de
+l'Orne, lieu du berceau de mes ancêtres et de ma sépulture.</p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span> À MON NEVEU<br>
+
+RAINULPHE D'OSMOND</h3>
+
+<div class="poem">
+<p class="left30">«I pray you when you shall these deeds relate<br>
+ Speak of me as I am: nothing extenuate<br>
+ Nor set down aught in malice.»</p>
+
+<p class="left50"><i>Othello</i>&mdash;<span class="smcap">Shakespeare</span>.</p>
+</div>
+
+
+<p class="p2"><i>De si grands événements ont occupé la vie de la génération qui vous a
+précédé et l'ont tellement absorbée que les traditions de famille
+seraient perdues dans ce vaste océan si quelque vieille femme comme
+moi ne recherchait dans ses souvenirs d'enfance à les reproduire.</i></p>
+
+<p><i>Je vais tâcher d'en réunir quelques-uns à votre usage, mon cher
+neveu.</i></p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span> PREMIÈRE PARTIE<br>
+
+VERSAILLES</h2>
+
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<p class="resume">Origine de ma famille. &mdash; Mon grand-père: aventure de sa
+ jeunesse. &mdash; Mariage de mon grand-père. &mdash; Envoi de ses fils en
+ Europe. &mdash; Mes grands-oncles. &mdash; Étiquettes de cour. &mdash; Jeunesse de mon
+ père. &mdash; Famille de ma mère. &mdash; Mariage de mon père. &mdash; Ma mère a une
+ place à la Cour. &mdash; Mes parents s'établissent à Versailles. &mdash; Ma
+ naissance. &mdash; Anciens usages de la Cour. &mdash; Le roi Louis XVI. &mdash; La
+ Reine. &mdash; Madame de Polignac. &mdash; Monsieur, comte de
+ Provence. &mdash; Monseigneur le comte d'Artois. &mdash; Madame, comtesse de
+ Provence. &mdash; Madame la comtesse d'Artois. &mdash; Madame Élisabeth. &mdash; Les
+ princes de Chio.</p>
+
+<p>Gianoni, dans son <i>Histoire de Naples</i>, vous apprendra la plus
+brillante des prétentions de votre famille; Moréri vous expliquera les
+droits que vous avez à vous croire descendant de ces heureux
+aventuriers normands, conquérants de la Pouille, droits aussi bien
+fondés que sont la plupart de ces antiques prétentions de famille. La
+cathédrale de Salisbury renferme les restes d'un de ses archevêques,
+saint Osmond, auquel nous rattachons aussi des souvenirs, et le comté
+de Sommerset a pour armes le vol qui forme les vôtres et qu'il tient
+de son seigneur Osmond, compatriote de Guillaume le Conquérant. Ces
+armes furent données par le duc de Normandie <span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> à son
+gouverneur, Osmond, qui l'avait enlevé aux vengeances de Louis
+d'Outremer.</p>
+
+<p>La branche anglaise est éteinte depuis longtemps, mais le nom est
+resté familier au pays et se retrouve perpétuellement dans les poètes
+et les romans. La branche normande s'est appauvrie par les partages
+égaux; les aînés des trois dernières générations qui ont précédé celle
+de mon père n'ont eu que des filles, et même en si grand nombre
+qu'elles ont fait de très misérables alliances. Aussi une de mes
+grand'tantes, chanoinesse de Remiremont, répondit-elle à monsieur de
+Sainte-Croix, mari de sa s&oelig;ur, qui lui demandait si elle n'avait
+jamais regretté de ne s'être point mariée: «Non, mon frère,
+mesdemoiselles d'Osmond sont en habitude de faire de trop mauvais
+mariages.» Voilà tout ce que je vous dirai de notre famille.</p>
+
+<p>Si, à l'époque où vous entrerez dans le monde, vous attachez quelque
+prix à ces souvenirs nobiliaires, vous retrouverez plus facilement des
+traces de ces temps éloignés que des détails intimes de ce qui s'est
+passé depuis une centaine d'années. D'ailleurs, je ne suis pas très
+habile moi-même à ces récits. Je n'ai jamais attaché un grand prix aux
+avantages de la naissance; ils ne m'ont point été contestés comme
+fille; je n'y ai aucun droit comme femme, et peut-être cette situation
+toute nette m'a empêchée de m'en occuper autant que beaucoup d'autres.
+Je ne veux donc vous raconter que les détails qui me reviendront à la
+mémoire, sur ce que j'ai su ou vu personnellement, sans prétendre y
+mettre une grande suite, et seulement comme des anecdotes qui
+acquerront de l'intérêt pour vous par mes rapports avec les
+personnages mis en jeu: ce sera une sorte de ravaudage dont la
+sincérité fera tout le prix.</p>
+
+<p class="p2">Mon grand-père était marin. Fort jeune encore, il <span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span> commandait
+pendant la guerre de 1746 une corvette, et fut chargé d'escorter un
+convoi de Rochefort à Brest. Une tempête effroyable dispersa les
+bâtiments et envoya le sien de relâche à la Martinique, où il arriva
+fort désemparé. Mon grand-père trouva la colonie en grande liesse, en
+festins, en illuminations. Dès qu'il débarqua, on lui demanda s'il
+apportait des dépêches pour Son Altesse:</p>
+
+<p>«Quelle altesse?</p>
+
+<p>&mdash;Le duc de Modène.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas entendu parler.»</p>
+
+<p>On vint le chercher de la part de Son Altesse; il fut conduit dans
+l'appartement que le commandant avait cédé à un très bel homme,
+chamarré d'ordres et de cordons, ayant des formes très imposantes:
+«Comment se fait-il, chevalier d'Osmond, que vous n'ayez pas de
+dépêches pour moi? Votre vaisseau n'est donc pas celui qu'on doit
+m'expédier?» Mon grand-père expliqua qu'il était parti de Rochefort
+avec la destination de Brest et la circonstance de son arrivée à la
+Martinique.</p>
+
+<p>Le prince, alors, le combla de bontés et lui intima l'ordre de
+repartir sur-le-champ avec ses dépêches. La corvette n'était pas en
+état de reprendre la mer; heureusement, il se trouvait une petite
+goélette dans le port. Le prince en donna le commandement à mon
+grand-père, l'autorisa à abandonner sa corvette et, lui montrant une
+lettre par laquelle il chargeait monsieur de Maurepas de le nommer
+capitaine de vaisseau, il lui expliqua qu'il était, <i>par alliance</i>,
+cousin germain du Roi. Il lui cédait ses états de Modène, ce qui était
+un grand secret; en échange, on lui offrait la souveraineté de l'île
+de la Martinique; il n'avait voulu y consentir qu'après avoir pris
+connaissance de sa nouvelle résidence; il en était fort content et il
+expédiait mon grand-père avec la ratification du traité, attendu à
+Versailles avec une si vive <span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span> impatience que le porteur de
+cette bonne nouvelle pouvait aspirer à toutes sortes de faveurs. En
+conséquence, il ajouta, par post-scriptum à sa lettre, la demande de
+la croix de Saint-Louis en outre de la nomination de capitaine de haut
+bord pour le chevalier d'Osmond. Mon grand-père lui parla d'un
+vaisseau dont le capitaine devait être changé:</p>
+
+<p>«Ce vaisseau vous plaît-il?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vous en donne le commandement. Je vais écrire à Maurepas
+que j'en fais une condition.»</p>
+
+<p>Du reste, le duc de Modène était entouré d'une Cour et d'une Maison
+qu'il avait amenées avec lui: grand chambellan, grand écuyer, valet de
+chambre, etc. Toute la colonie, depuis le gouverneur jusqu'au moindre
+nègre, était à ses ordres; et mon grand-père, qui avait commencé par
+être fort incrédule au moment de son arrivée, finit par être convaincu
+qu'un homme qui donnait des grades et des croix était un véritable
+souverain. Il partit, forçant de voiles au risque de se noyer, fit une
+traversée extrêmement rapide, se jeta dans un canot dès qu'il vit la
+terre, monta un bidet de poste et arriva sans un moment de repos chez
+monsieur de Maurepas, à Versailles. Trouvant le ministre sorti, il ne
+voulut pas quitter l'hôtel sans l'avoir vu: on le plaça dans un
+cabinet pour attendre. Un vieux valet de chambre, intéressé par son
+agitation et sa charmante figure, lui fit donner quelque chose à
+manger; il dévora, puis la fatigue et la jeunesse l'emportèrent, il
+s'assit dans un fauteuil et s'endormit profondément.</p>
+
+<p>Le ministre rentra. Personne ne songea au chevalier d'Osmond. En
+déshabillant son maître le soir, le valet de chambre lui parla de ce
+jeune officier de marine si empressé de le voir. Monsieur de Maurepas
+n'en avait <span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> aucune nouvelle. On s'informe, on le cherche et on
+le trouve dormant sur son fauteuil. Il se réveille en sursaut,
+s'approche du ministre, lui remet un gros paquet.</p>
+
+<p>«Monseigneur, voilà le traité signé.</p>
+
+<p>&mdash;Quel traité?</p>
+
+<p>&mdash;Celui de la Martinique.</p>
+
+<p>&mdash;De la Martinique?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le prince de Modène qui m'a expédié.</p>
+
+<p>&mdash;Le prince de Modène? ah! je commence à comprendre; allez vous
+coucher, achevez votre nuit et revenez demain matin.»</p>
+
+<p>Le ministre rit fort du rêve du jeune officier qui le continuait même
+en lui parlant; mais, à mesure qu'il lisait ces étranges dépêches, il
+crut rêver à son tour; toutes les autorités de l'île étaient sous la
+même illusion et le <i>prince</i> lui-même avait écrit le plus sérieusement
+du monde sous son caractère emprunté. La lettre qu'il avait montrée à
+mon grand-père était dans le paquet.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, monsieur de Maurepas le reçut avec une grande
+bonté, lui apprit que son duc de Modène était un aventurier qui,
+probablement, avait voulu se débarrasser de lui. Il était, au reste,
+peu extraordinaire qu'un jeune homme eût partagé une opinion si bien
+établie dans la colonie; il l'absolvait donc du tort d'avoir quitté sa
+corvette. Le vaisseau auquel Son Altesse l'avait promu était déjà
+donné, mais, eu égard à la recommandation de <i>son cousin germain</i>, et
+plus encore parce qu'il était un fort bon officier, le Roi lui donnait
+le commandement d'une frégate à bord de laquelle monsieur de Maurepas
+espérait qu'il mériterait bientôt la croix. Mon grand-père, tout
+honteux et bien dégrisé de ses rêves de fortune, s'en retourna à
+Brest, fort content pourtant de s'être si bien tiré de l'abandon de
+sa corvette. Quant au <span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span> duc de Modène, il s'était tellement lié
+dans ses honneurs usurpés qu'il ne put s'évader; il fut arrêté à la
+Martinique, reconnu pour escroc et envoyé aux galères.</p>
+
+<p>Quelques années plus tard, mon grand-père ayant été à Saint-Domingue,
+y épousa une mademoiselle de La Garenne, un peu son alliée (leurs deux
+mères étaient des demoiselles de Pardieu) et qui passait pour
+énormément riche. Elle avait, en effet, de superbes habitations, mais
+si grevées de dettes et en si mauvais état qu'il fallut que mon
+grand-père quittât le service et s'établît dans la colonie pour
+chercher à y remettre quelque ordre. Diverses circonstances
+malheureuses l'y retinrent et il n'en est jamais sorti. Dans le
+courant de quelques années, il expédia successivement en Europe six
+garçons; le dernier envoi fut malheureux. L'enfant, assis sur un câble
+roulé sur le pont, fut lancé à la mer dans une man&oelig;uvre qui
+nécessitait l'emploi de ce câble et s'y noya.</p>
+
+<p>Les cinq autres étaient arrivés à leur destination. Le premier était
+mon père, le marquis d'Osmond, puis venait l'évêque de Nancy, puis le
+vicomte d'Osmond, puis l'abbé d'Osmond, massacré à Saint-Domingue
+pendant la Révolution, puis enfin le chevalier d'Osmond, qui périt
+lieutenant de vaisseau dans la guerre d'Amérique.</p>
+
+<p>Tous ces enfants étaient reçus paternellement par un frère de mon
+grand-père, alors comte de Lyon et bientôt après évêque de Comminges.
+L'aîné de cette génération, le comte d'Osmond, n'avait selon l'usage
+de la famille que des filles de sa femme, mademoiselle de Terre, et,
+selon l'usage aussi, ces filles se marièrent très mal. Elles
+achevèrent d'enlever au nom d'Osmond tout l'antique patrimoine de la
+famille, entre autres le Ménil-Froger et Médavy qui lui appartenaient
+depuis l'an mil et tant.</p>
+
+<p>Ce comte d'Osmond était chambellan de monseigneur <span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> le duc
+d'Orléans, le grand-père du roi Louis-Philippe, et dans la plus grande
+intimité du Palais-Royal, surtout de la mère du Roi qui le traitait
+avec une affection toute filiale. Les mémoires du temps le citent pour
+ses distractions, ce qui n'empêchait pas qu'il ne fût très aimable, de
+bonne compagnie et fort serviable. J'aurai occasion d'en reparler. Je
+viens de dire qu'il était chambellan du grand-père du Roi; il ne
+l'aurait pas été du fils, voici pourquoi: ce sont de ces détails de
+Cour qui paraissent déjà ridicules à notre génération, mais dont la
+tradition se perd et qui, par cela même, acquièrent un intérêt de
+curiosité.</p>
+
+<p>Le roi Louis XV avait conservé à monseigneur le duc d'Orléans, désigné
+sous le nom du <i>gros duc d'Orléans</i>, petit-fils du Régent, le rang de
+premier Prince du sang auquel il n'avait plus de droit; mais, comme il
+n'y avait dans la branche aînée que des fils du Dauphin prenant le
+rang de Fils de France, on avait accordé cette faveur au duc
+d'Orléans. Or, la Maison honorifique du <i>premier Prince du sang</i> était
+nommée et payée par le Roi et les gens de qualité ne faisaient aucune
+difficulté d'y entrer. Chez les autres Princes du sang, le premier
+gentilhomme et le premier écuyer étaient seuls nommés et payés par le
+Roi: un homme de la Cour ne pouvait accepter que ces places auprès
+d'eux.</p>
+
+<p>À la mort du gros duc d'Orléans, son fils sollicita vivement la
+continuation du rang de premier Prince du sang. La naissance des
+enfants de monseigneur le comte d'Artois se trouvait un motif de refus
+et, la Cour étant peu disposée à faire ce que souhaitait monsieur le
+duc d'Orléans, il ne put réussir. Il aurait donc été forcé de chercher
+des commensaux dans une autre classe que ceux de son père et cette
+circonstance le décida, sous prétexte de réforme, à ne point nommer
+sa Maison et à rompre <span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> toute espèce de représentation; elle
+n'a pas peu contribué à la mauvaise humeur qui l'a jeté dans les
+malheurs où il a trouvé une mort trop méritée.</p>
+
+<p>Je reviens à notre famille. Mon grand-père avait aussi une s&oelig;ur qui
+résidait avec son frère, l'évêque de Comminges, à Allan, dans les
+Pyrénées. Elle y épousa un monsieur de Cardaillac, homme fort
+considéré dans le pays, propriétaire d'un très joli château et portant
+un nom aussi ancien que ces montagnes. Il est éteint maintenant et ce
+n'est pas la faute de notre tante, car, en trois années de mariage,
+elle avait eu sept enfants: deux, deux, et trois. L'évêque de
+Comminges était à Paris lors de cette dernière couche et, au moment où
+il en apprit la nouvelle, une femme qui se trouvait présente lui dit:
+«Monseigneur, écrivez vite qu'on vous garde le plus beau.» Cette même
+madame de Cardaillac dégringola du haut en bas d'un précipice,
+entraînée par la chute d'une charrette chargée de pierres de taille;
+elle arriva au fond dans cette étrange compagnie. On la croyait en
+morceaux. Elle en fut quitte pour une fracture de la jambe et a eu
+encore plusieurs enfants depuis.</p>
+
+<p>Mon père et mes oncles furent élevés avec le plus grand soin et sous
+les yeux de l'évêque de Comminges; le meilleur collège de Paris les
+reçut. Ils y étaient sous la surveillance personnelle d'un précepteur,
+homme de beaucoup d'esprit, mais qui, pour toute instruction, leur
+administrait des coups de pied dans le ventre. Le résultat fut que,
+lorsque, à quatorze ans, on mit un uniforme sur le corps de mon père,
+il eut enfin le courage d'annoncer à l'évêque que, depuis six ans, il
+était parfaitement malheureux et ne savait rien du tout. Cette
+révélation profita à ses frères; quant à lui, on lui fit enfourcher un
+bidet de poste et on l'envoya rejoindre son régiment à Metz.
+Heureusement il ne prit pas goût à la vie de café, <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> et,
+pendant les premières années passées dans les garnisons, il fit tout
+seul cette éducation que l'évêque croyait pieusement aussi excellente
+qu'elle était dispendieuse.</p>
+
+<p>Ayant atteint l'âge de dix-neuf ans, son père lui envoya de
+Saint-Domingue un cadeau de deux mille écus, en dehors de sa pension,
+pour s'amuser pendant le premier semestre qu'il devait passer à son
+goût et, par conséquent, à Paris. Le jeune homme employa cet argent à
+se rendre à Nantes et à y prendre son passage sur le premier bâtiment
+qu'il trouva pour donner ses moments de liberté à son père et faire
+connaissance avec lui, car il avait quitté Saint-Domingue depuis l'âge
+de trois ans. Cet aimable empressement acheva de le mettre en pleine
+possession du c&oelig;ur paternel, et le père et le fils se sont toujours
+adorés. Quant à ma grand'mère, c'était une franche créole pour
+laquelle ses enfants n'ont jamais eu qu'une affection de devoir.</p>
+
+<p>Plusieurs années s'écoulèrent; mon père suivit sa carrière militaire,
+passant ses hivers à Paris chez son oncle et dans la société très
+intime du Palais-Royal où il était traité, à cause du comte d'Osmond,
+comme un enfant de la maison. Il fut nommé lieutenant-colonel du
+régiment d'Orléans aussitôt que son âge permit qu'il profitât de la
+bienveillance du prince, et madame de Montesson, déjà mariée à
+monseigneur le duc d'Orléans, le comblait de bontés. Il donnait
+toujours une grande partie du temps dont il pouvait disposer à
+l'évêque de Comminges; il l'accompagna aux eaux de Barèges (en 1776).
+Ils y rencontrèrent madame et mademoiselle Dillon, dont l'évêque
+devint presque aussi amoureux que son neveu. Il engagea ces dames à
+venir à Allan, château situé dans les Pyrénées et résidence des
+évêques de Comminges, où il voulait absolument que le mariage fût
+célébré tout <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> de suite, afin que sa jolie nièce vînt faire les
+honneurs de sa maison, et s'établît dès l'hiver même à Paris. Mais mon
+père ne voulut pas se marier sans le consentement du sien, et la
+cérémonie fut remise au printemps.</p>
+
+<p>Il me faut maintenant parler de la famille de ma mère. Monsieur Robert
+Dillon, des Dillon de Roscomon, était un gentilhomme irlandais
+catholique, possesseur d'une jolie fortune; pour l'augmenter, et dans
+la nullité où étaient condamnés les catholiques, un sien frère fut
+chargé de la faire valoir dans le négoce. Monsieur R. Dillon avait
+épousé une riche héritière dont il eut une seule fille, lady
+Swinburne. Devenu veuf, il épousa miss Dicconson, la plus jeune de
+trois s&oelig;urs, belles comme des anges, que leur père, gouverneur du
+prince de Galles, fils de Jacques II, avait élevées à Saint-Germain.
+Lors du mariage, leurs parents étaient rentrés en Angleterre et
+établis chez eux en Lancashire, dans une très belle terre.</p>
+
+<p>Monsieur Dillon et sa charmante épouse se fixèrent en Worcestershire,
+et c'est là où ma mère et six enfants aînés sont nés. Mais le frère,
+chargé des affaires en Irlande, vint à mourir et on s'aperçut qu'il
+les avait très mal gérées. Monsieur Dillon fut obligé de s'en occuper
+lui-même. Les plus importantes étaient avec Bordeaux: il se décida à
+s'y rendre et emmena sa famille; il s'y plut; sa femme, élevée en
+France, la préférait à l'Angleterre. Il prit une belle maison à
+Bordeaux, acheta une terre aux environs et y menait la vie d'un homme
+riche, lorsqu'un jour, en sortant de table, il porta la main à sa tête
+en s'écriant: «Ah! ma pauvre femme, mes pauvres enfants!», et il
+expira.</p>
+
+<p>Son exclamation était bien justifiée. Il laissait madame Dillon, âgée
+de trente-deux ans, grosse de son treizième enfant, dans un pays
+étranger, sans un seul parent, sans <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> aucune liaison intime que
+l'excessive jalousie de son mari n'aurait guère tolérée. Cet isolement
+excita l'intérêt, lui suscita des protecteurs. Ses affaires, dont elle
+n'avait aucune notion, furent éclaircies, et, pour résultat, on
+découvrit que monsieur Dillon vivait sur des capitaux qui touchaient à
+leur fin et qu'elle restait avec treize enfants et pour tout bien une
+petite terre, à trois lieues de Bordeaux, qui pouvait valoir quatre
+mille livres de rente.</p>
+
+<p>Madame Dillon était encore belle comme un ange, très aimable et très
+sage; ses enfants étaient aussi d'une beauté frappante; toute cette
+nichée d'amours intéressa. On s'occupa d'une famille si abandonnée.
+Tout le monde voulut venir à son secours: tant il y a, que, sans avoir
+jamais quitté ses tourelles de Terrefort, ma grand'mère y soutint
+noblesse et trouva le secret d'élever treize enfants, de les établir
+dans des positions qui promettaient d'être très brillantes, lorsque la
+Révolution arrêta toutes les carrières. À l'époque dont je parle, il
+ne lui restait plus qu'une fille à marier; elle était belle et
+aimable, mais elle n'avait pas un sol de fortune.</p>
+
+<p>La noce de mon père étant fixée au printemps, l'évêque partit pour
+Paris. À peine arrivé, et ne se trouvant plus sous le charme de
+l'enchanteresse, on n'eut pas de peine à lui faire comprendre que ce
+mariage n'avait pas le sens commun, que mon père devait profiter de
+son nom et de sa position pour faire un mariage d'argent. Il n'avait
+pas de fortune en Europe; celle des colonies était précaire et, les
+partages y étant égaux, il n'aurait jamais un revenu suffisant pour
+épouser une femme qui n'avait rien; l'évêque, en les recevant chez
+lui, ne leur donnait qu'un secours temporaire; mademoiselle Dillon,
+d'ailleurs, pouvait être une bonne demoiselle, mais ne procurait
+aucune alliance dans le pays. Le comte d'Osmond <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> surtout, qui
+était très fier de son neveu et le croyait appelé à tout, s'élevait
+fort contre ce qu'il appelait <i>lui mettre la corde au col</i>.</p>
+
+<p>L'évêque fut assez facilement ramené à partager ces idées. Sur ces
+entrefaites, survint la réponse de Saint-Domingue, toute approbative.
+Mon père, qui n'était pas dans la confidence de ce qui se passait,
+arriva de sa garnison pour prendre les derniers ordres de son oncle
+avant de se rendre à Bordeaux. Il apprit que l'évêque avait changé
+d'avis et ne voulait plus entendre parler de ce mariage; il avait déjà
+cessé d'écrire à Terrefort. Il y eut une scène fort vive entre mon
+père et l'évêque qui lui dit que le jeune ménage ne devait plus
+s'attendre à trouver un asile chez lui.</p>
+
+<p>Mon père informa le sien de ce changement survenu dans les
+dispositions de son oncle, et écrivit à mademoiselle Dillon la
+situation où il se trouvait. Elle prit sur elle de rompre entièrement
+toute relation, lui rendit sa parole, retira la sienne, et puis se
+prit à vouloir en mourir de chagrin, en véritable héroïne de roman.
+Mon père avait été un peu blessé d'une décision contre laquelle il
+n'osait guère s'élever, les avantages qu'il avait à offrir étant fort
+diminués par la mauvaise humeur de l'évêque. Mais, ayant appris par
+hasard l'état de désespoir de mademoiselle Dillon qu'on croyait
+mourante, il rendit plus de justice à la noblesse des sentiments qui
+avaient dirigé sa conduite. Il reçut la réponse de son père: elle
+était aussi tendre qu'il pouvait la désirer; il lui confirmait son
+approbation, lui disait d'accomplir son mariage puisque son bonheur y
+était attaché, et lui promettait de fournir aux besoins de son ménage,
+dût-il être obligé de faire les plus grands sacrifices. Il lui
+annonçait l'expédition de barriques de sucre estimées vingt mille
+francs pour les premiers frais d'établissement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> Armé de cette lettre, mon père partit à franc étrier, força
+toutes les consignes, arriva jusqu'à mademoiselle Dillon, et, huit
+jours après, elle était sa femme.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'elle fut complètement rétablie, il la ramena à Paris;
+l'évêque refusait toujours de les voir. Le comte d'Osmond, qui avait
+apporté les plus fortes objections à ce mariage, du moment qu'il fut
+fait, ne fut plus occupé qu'à en diminuer les inconvénients. Il
+présenta ma mère au Palais-Royal, comme il aurait pu faire de sa
+belle-fille, et elle y fut bientôt impatronisée. Madame de Montesson
+s'en engoua, et aurait voulu qu'elle fût attachée à madame la duchesse
+de Chartres, mais le comte d'Osmond s'y refusa formellement. Il ne lui
+convenait pas que la femme de son neveu fût dame d'une princesse qui
+n'était pas <i>famille royale</i>; et, d'ailleurs, il s'apercevait que
+madame de Montesson voulait l'accaparer et il ne lui voulait pas
+l'attitude de complaisante auprès d'elle.</p>
+
+<p>L'archevêque de Narbonne (Dillon) avait été un peu choqué des
+objections faites par les d'Osmond à un mariage avec une fille de son
+nom, qu'il reconnaissait pour proche parente. Il se porta aussi
+protecteur actif des nouveaux époux, les attira à la campagne chez
+lui, dans une terre en Picardie, nommée Hautefontaine, où il menait
+une vie beaucoup plus amusante qu'épiscopale. Ma mère y eut les plus
+grands succès; elle était extrêmement belle, avait très grand air,
+même un peu dédaigneux et elle savait se laisser adorer à perfection;
+au reste, toutes ces adorations, elle les rapportait à mon père, objet
+d'une passion qui l'a accompagné dans toute sa vivacité jusqu'au
+tombeau. L'arrivée de cette belle personne et tout le romanesque
+attaché à son mariage fit un petit événement à la Cour dans un temps
+où il n'y en avait guère de grands; elle fut présentée par <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span>
+madame de Fleury qui, comme mademoiselle de Montmorency, était parente
+de mon père et, par madame Dillon, nièce de l'archevêque. Elle fut
+extrêmement admirée.</p>
+
+<p>Peu de mois après, par l'influence réunie de l'archevêque de Narbonne
+et du comte d'Osmond, ma mère fut nommée dame de madame Adélaïde,
+fille de Louis XV. Madame la duchesse de Chartres ne sut aucunement
+mauvais gré au comte d'Osmond de cet arrangement; mais madame de
+Montesson s'en tint pour fort offensée, et en est restée presque
+brouillée avec mes parents, et surtout avec le comte d'Osmond, dont
+l'intimité avec madame la duchesse de Chartres ne fut que plus grande.
+C'était un sentiment tout paternel sur lequel personne n'a jamais
+glosé, quoique monsieur le duc de Chartres l'appelât en plaisantant
+<i>le mari de ma femme</i>. Il est mort au commencement de la Révolution,
+malheureusement pour cette princesse à laquelle il aurait probablement
+épargné bien des malheurs et des fautes. Je me le rappelle comme un
+grand homme maigre, l'air fort noble, et portant des vestes très
+riches couvertes de tabac. Je l'aimais beaucoup, quoiqu'il me préférât
+mon frère et qu'il me remplît toujours les yeux de tabac quand il se
+baissait pour m'embrasser; aussi j'avais soin de les fermer tout en
+accourant à lui, ce qui l'amusait beaucoup.</p>
+
+<p>Mon père avait une très grande répugnance au séjour de la Cour; ainsi
+que tous les gens qui n'en ont pas l'habitude, il s'y trouvait dépaysé
+et tout à fait à son désavantage. Il était alors un homme extrêmement
+agréable de formes; remarquablement aimable, fort bon militaire,
+aimant beaucoup son métier et adoré dans son régiment. Ma mère avait
+le goût des princes et l'instinct de la Cour; sa place la forçait à
+aller passer une semaine sur trois à Versailles. Cette séparation de
+mon père leur <span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> était fort pénible à tous deux, et la modicité
+de leur fortune rendait ce double ménage onéreux.</p>
+
+<p>Ma mère décida mon père à s'établir tout à fait à Versailles; cela
+était raisonnable dans leur position, mais peu usuel lorsqu'on n'avait
+pas de grandes charges. Mon père m'a souvent dit que rien ne lui avait
+plus coûté dans sa vie, et que c'était le plus grand sacrifice qu'il
+eût fait à ma mère. Il est certain que ses goûts, ses habitudes, sa
+haute raison, son indépendance de caractère s'accommodaient peu du
+métier de courtisan. Mais, sous Louis XVI, il était, sauf quelques
+formes d'étiquette, très facile à faire, et l'honnête homme en lui
+dominait tellement le Roi qu'il appréciait bien vite les qualités
+semblables aux siennes.</p>
+
+<p>C'est bientôt après l'installation de mes parents à Versailles que je
+vins au monde. Ma mère était déjà accouchée d'un enfant mort, de sorte
+que je fus accueillie avec des transports de joie et qu'on me pardonna
+d'être fille. Je ne fus pas emmaillotée, comme c'était encore l'usage,
+mais vêtue à l'anglaise et nourrie par ma mère au milieu de
+Versailles. J'y devins bien promptement la poupée des princes et de la
+Cour, d'autant plus que j'étais fort gentille et qu'un enfant, dans ce
+temps-là, était un animal aussi rare dans un salon qu'ils y sont
+communs et despotes aujourd'hui.</p>
+
+<p>Mon père se fit des habitudes à Versailles et finit par se réconcilier
+à la vie qu'on y menait.</p>
+
+<p>Le samedi soir et le dimanche c'était tout à fait la Cour, avec toute
+sa représentation. La foule y abondait. Tous les ministres, tout ce
+qu'on appelait <i>les charges</i>, c'est-à-dire le premier capitaine des
+gardes de service, le premier gentilhomme de la chambre de service, le
+grand écuyer, la gouvernante des Enfants de France et la surintendante
+de la Maison de la Reine, donnaient à souper <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> le samedi et à
+dîner le dimanche. Les arrivants de Paris y étaient priés. Les
+personnes qui avaient des maisons se les enlevaient presque.</p>
+
+<p>Il y avait aussi une table d'honneur servie aux frais du Roi au grand
+commun, mais aucun homme de la Cour n'aurait voulu y paraître; et si,
+par un grand hasard, on n'avait été prié dans aucune des maisons que
+j'ai citées, on aurait plutôt mangé un poulet de chez le rôtisseur que
+d'aller s'asseoir à cette table regardée comme secondaire, quoique
+originairement elle eût été instituée pour les seigneurs de la Cour et
+que, jusque vers le milieu du règne de Louis XV, on y allât sans
+difficulté. Mais alors les charges ne tenaient pas maison et dînaient
+à la table du grand commun. Maintenant, elle était occupée par les
+titulaires de places qui constituaient une sorte de subalternité et
+qui classaient dans une position d'où il était impossible de sortir
+tant qu'on était à la Cour: c'étaient ceux qui recevaient des ordres
+de personnes n'ayant pas le titre de <i>Grand</i>. Ainsi, le gentilhomme
+ordinaire de la chambre, prenant les ordres du premier gentilhomme,
+était très subalterne, tandis que le premier écuyer, prenant les
+ordres du <i>grand</i> écuyer, était un homme de la Cour; mais les écuyers,
+qui recevaient l'ordre de lui, rentraient dans la classe subalterne
+qui formait une ligne de démarcation impossible à franchir. Rien n'en
+donnait la facilité, à ce point, par exemple, que monsieur de Grailly,
+étant écuyer, trouvait toutes les portes des gens de la Cour fermées.</p>
+
+<p>Ces habitants secondaires du château de Versailles y avaient une
+coterie à part dont madame d'Angivillers, la femme de l'intendant des
+bâtiments, était l'impératrice. Leur société était fort agréable, fort
+éclairée; on s'y amusait extrêmement, mais un homme de la Cour
+n'aurait pas pu y aller habituellement. Mon père l'avait souvent
+<span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> regretté. On y rencontrait les artistes, les savants, les
+hommes de lettres, enfin toutes les personnes, non courtisans, que
+leurs affaires ou leurs plaisirs attiraient à Versailles.</p>
+
+<p>Monsieur le prince de Poix, amoureux d'une femme de chambre de la
+Reine (c'étaient de très belles dames de la plus haute bourgeoisie),
+se mit à aller souvent dans cette société, sous prétexte que sa place
+de gouverneur de Versailles le forçait à des rapports fréquents avec
+l'intendant d'Angivillers. Cela fut trouvé fort mauvais, mais
+cependant quelques jeunes gens s'y glissèrent avec lui; ils en
+rapportèrent des notions très satisfaisantes sur les grâces des femmes
+et l'amabilité des hommes. Cela aurait probablement fait planche. Les
+femmes de la Cour y apportaient une vive et colère opposition.</p>
+
+<p>Lorsque mes parents s'établirent à Versailles, les officiers des
+gardes du corps y étaient en seconde ligne. On les appelait les
+<i>messieurs bleus</i>. Depuis fort peu de temps, ils portaient l'uniforme,
+et je crois même que les capitaines des gardes n'en avaient pas encore
+avant la Révolution. Ils étaient en habit habillé, et ne se
+distinguaient que par une grande canne noire à pomme d'ivoire. La
+reine Marie-Antoinette fit venir les officiers des gardes du corps à
+ses bals, et, par là, changea leur situation; cependant ils ne
+dînaient jamais avec la famille royale. Ainsi, je me rappelle très
+bien qu'à Bellevue, chez Mesdames, l'officier des gardes du corps de
+service ne dînait pas à la table des princesses. Cela était tellement
+de rigueur que monsieur de Béon, mari d'une des dames de madame
+Adélaïde, dînait à la deuxième table lorsqu'il était de service, et,
+le lendemain, venait s'asseoir à côté de sa femme, à la table des
+princesses. Mais c'était une innovation, et ce manque à l'étiquette
+avait été une grande concession des bonnes princesses. Ce qui est
+<span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> encore plus extraordinaire, c'est que les évêques se
+trouvaient dans le même prédicament, et ne mangeaient ni avec le Roi,
+ni avec les princes de la famille royale. On ne m'a jamais expliqué
+les motifs de cette exclusion.</p>
+
+<p>Parmi les étiquettes, il y en avait une avec laquelle mon père n'a
+jamais pu se réconcilier et que je lui ai entendu souvent raconter,
+c'était la manière dont on était invité à ce qu'on appelait le <i>souper
+dans les cabinets</i>. Ces soupers se composaient de la famille royale et
+d'une trentaine de personnes priées. Ils se donnaient dans l'intérieur
+du Roi, dans des appartements si peu vastes qu'on couvrait le billard
+de planches pour y poser le buffet, et que le Roi était forcé de hâter
+sa partie pour faire place au service.</p>
+
+<p>Les femmes étaient averties le matin ou la veille; elles portaient un
+costume antique, tombé en désuétude pour toute autre circonstance, la
+robe à plis et les barbes tombantes. Elles se rendaient à la petite
+salle de comédie où une banquette leur était réservée. Après le
+spectacle, elles suivaient le Roi et la famille royale dans les
+cabinets.</p>
+
+<p>Pour les hommes, leur sort était moins doux. Il y avait deux
+banquettes vis-à-vis celle des femmes invitées. Les courtisans qui
+aspiraient à être priés s'y plaçaient. Pendant le spectacle, le Roi,
+qui était seul dans sa loge, dirigeait une grosse lorgnette d'opéra
+sur ces bancs, et on le voyait écrire au crayon un certain nombre de
+noms. Les seigneurs qui avaient occupé ces banquettes (cela s'appelait
+se présenter pour les cabinets) se réunissaient dans une salle qui
+précédait les cabinets. Bientôt après, un huissier, un bougeoir à la
+main et tenant le petit papier écrit par le Roi, entr'ouvrait la porte
+et proclamait un nom; l'heureux élu faisait la révérence aux autres et
+entrait dans le saint des saints. La porte se rouvrait, on <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span>
+en appelait un autre et ainsi de suite jusqu'à ce que la liste fût
+épuisée. Cette fois, l'huissier repoussait la porte avec une violence
+d'étiquette. À ce bruit, chacun savait que ses espérances étaient
+trompées et s'en allait toujours un peu honteux, quoiqu'on sût bien
+d'avance qu'il y aurait bien plus de candidats que d'appelés. Ma mère
+m'a dit qu'elle avait été des années à déterminer mon père à aller
+s'asseoir sur ces banquettes et, quoique à la fin il y allât de temps
+en temps et qu'il fût assez souvent nommé, cependant cela lui était
+toujours extrêmement désagréable. Il a vu tel homme venir dix ans de
+suite de Paris tout exprès pour entendre cette porte se refermer avec
+fracas sur ses prétentions, sans que jamais elle se soit ouverte pour
+lui. Trop de persévérance impatientait peut-être le Roi, ou bien il
+s'habituait à voir ces figures sans les prier, comme les princes
+s'accoutument facilement à toujours adresser la même question aux
+mêmes personnes.</p>
+
+<p>Les bals de la Reine étaient bien entendus; les personnes présentées
+étaient prévenues qu'ils avaient lieu; venait qui voulait, et beaucoup
+de gens voulaient parce qu'ils étaient charmants. Ils étaient donnés
+dans des maisons de bois qu'on établissait sur la terrasse de
+Versailles et qui y restaient pendant tout le carnaval; mais ces bals
+aussi, malgré la grâce charmante de la Reine, étaient une occasion
+d'impopularité pour la Cour.</p>
+
+<p>L'accroissement des fortunes dans la classe intermédiaire y avait
+amené toutes les formes et toutes les habitudes de la meilleure
+compagnie, et, malgré l'absurde ordonnance qui obligeait de faire des
+preuves de noblesse pour être officier, tout ce qui avait de la
+fortune et de l'éducation entrait au service. La noblesse et la
+finance vivaient donc en intimité et en camaraderie en garnison et
+dans toutes les sociétés de Paris; les bals de Versailles <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span>
+ramenaient la ligne de démarcation de la façon la plus tranchée.
+Monsieur de Lusson, jeune homme d'une charmante figure, immensément
+riche, bon officier, vivant habituellement dans la meilleure
+compagnie, eut l'imprudence d'aller à un de ces bals; on l'en chassa
+avec une telle dureté que, désespéré du ridicule dont il restait
+couvert dans un temps où le ridicule était le pire des maux, il se tua
+en arrivant à Paris. Cela parut tout simple aux gens de la Cour, mais
+odieux à la haute bourgeoisie.</p>
+
+<p>La finance n'a pas seule fourni des victimes aux bals de la Reine.
+Monsieur de Chabannes, d'une illustre naissance, beau, jeune, riche,
+presque à la mode, y faisant son début, eut la gaucherie de se laisser
+glisser en dansant et la niaiserie de s'écrier: <i>Jésus Maria</i>, en
+tombant. Jamais il ne put se relever de cette chute; le sobriquet lui
+en est resté à toujours; il en était désespéré. Il a été faire la
+guerre en Amérique, s'y est assez distingué, mais il est revenu <i>Jésus
+Maria</i> comme il y était allé. Aussi le duc de Guines disait-il à ses
+filles le jour de leur présentation à la Cour: «Souvenez-vous que,
+dans ce pays-ci, les vices sont sans conséquences, mais qu'un ridicule
+tue.»</p>
+
+<p>Monsieur de Lafayette ne succomba pourtant pas sous l'épithète de
+<i>Gilles le Grand</i> que monsieur de Choiseul lui avait décernée à son
+retour d'Amérique. Il inspira, au contraire, tant d'enthousiasme que
+la société se chargea de lui préparer des succès auprès de madame de
+Simiane à laquelle il avait rendu des hommages avant son départ. Elle
+passait pour la plus jolie femme de France, et n'avait jamais eu
+d'aventure. Tout le monde la jeta dans les bras de monsieur de
+Lafayette, tellement que, peu de jours après son retour, se trouvant
+ensemble dans une loge à Versailles pendant qu'on chantait un air de
+je <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> ne sais quel opéra: «L'amour sous les lauriers ne trouve
+pas de cruelles», on leur en fit l'application d'une façon qui
+montrait clairement la sympathie et l'approbation de ce public
+privilégié.</p>
+
+<p>J'ai entendu raconter à ma mère que sa s&oelig;ur, la présidente de
+Lavie, étant venue faire un voyage à Paris, elle lui avait procuré une
+banquette pour voir en bayeuse le bal de la Reine; elle causait avec
+elle; la Reine s'approcha et lui demanda qu'elle était cette belle
+personne:</p>
+
+<p>«C'est ma s&oelig;ur, madame.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-elle vu les salles?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, elle est en bayeuse, elle n'est pas présentée.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut les lui montrer, je vais emmener le Roi.»</p>
+
+<p>Et, en effet, avec sa gracieuse bonté, elle prit le Roi sous le bras
+et l'emmena dans les autres pièces pendant que ma tante visitait la
+salle de bal. La Reine avait l'intention d'être fort obligeante, mais
+le président de Lavie prit la chose tout autrement. Il était d'une
+race fort antique, très entiché de sa noblesse, un fort gros
+personnage à Bordeaux où un président au Parlement jouait un grand
+rôle; il fut indigné qu'il fallût que le Roi et la Reine sortissent
+d'un salon pour que sa femme y entrât. Il retourna à Bordeaux plus
+frondeur qu'il n'en était parti; il fut nommé député et se montra très
+révolutionnaire; l'humiliation de la noblesse de Cour lui souriait.</p>
+
+<p>Les vanités blessées ont fait plus d'ennemis qu'on ne croit.</p>
+
+<p>L'étiquette adoptée pour les fêtes extraordinaires et les voyages nous
+paraîtrait insoutenable aujourd'hui. On venait s'inscrire, cela
+s'appelait ainsi, c'est-à-dire qu'hommes et femmes se rendaient chez
+le premier gentilhomme de la chambre. On y écrivait son nom de sa
+propre main: sur cette liste se faisait le choix des invitations,
+<span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> en éliminant ceux qui ne devaient pas être priés, de façon
+que la non-invitation avait la disgrâce d'un refus. Madame la Dauphine
+aurait voulu faire revivre cette étiquette pendant la Restauration,
+pour les spectacles, assez rares, de la Cour. Mais cela n'a jamais pu
+reprendre, et personne n'a voulu s'astreindre à aller inscrire son nom
+avec la chance d'obtenir un refus. On trouvait beaucoup moins
+désagréable de n'être pas prié que d'être repoussé.</p>
+
+<p>Pour les voyages, les usages variaient selon les résidences. À
+Rambouillet, où le Roi n'allait que pour peu de jours et seulement
+avec des hommes, on était reçu comme chez un riche particulier,
+parfaitement servi et défrayé de tout. À Trianon, où la Reine n'a fait
+aussi que de rares et courts voyages, avec très peu de monde, c'était
+de même. À Marly, on était logé, meublé et nourri. Les invités à
+résidence étaient distribués à diverses tables, tenues par les princes
+et princesses dans leurs pavillons respectifs, aux frais du Roi.
+Ensuite on se rendait au grand salon, où c'était tout à fait la Cour.</p>
+
+<p>À Fontainebleau, les invités n'obtenaient qu'un appartement avec les
+quatre murailles; il fallait s'y procurer meubles, linge, etc., et
+s'ingénier pour y vivre. À la vérité, comme tous les ministres et
+toutes les charges y avaient leurs maisons, et que les princes
+tenaient une table pour les personnes qui les accompagnaient, on
+trouvait facilement à se faire prier à dîner et à souper. Mais
+personne ne s'inquiétait de vous que pour le logement. Quand le
+château était plein, et une très grande partie était en si mauvais
+état qu'elle était inhabitable, les invités ou plutôt les admis, car
+on s'était fait inscrire, étaient distribués dans la ville; leur nom
+était écrit à la craie sur la porte, comme à une étape.</p>
+
+<p>Je ne sais si ces logements étaient payés, mais les <span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span>
+avantages que ces voyages rapportaient à Fontainebleau étaient assez
+grands pour que les habitants ne se plaignissent pas de cette
+servitude. Tout le monde sait que nulle part la Cour de France ne se
+montrait plus magnifique qu'à Fontainebleau. C'était sur son petit
+théâtre que se donnaient les premières représentations les plus
+soignées, et il était presque admis que les intrigues ministérielles
+se dénouaient à Fontainebleau pour continuer apparemment l'existence
+historique de cette belle résidence. Le dernier voyage a eu lieu en
+1787. Malgré l'inhospitalité apparente qui les accompagnait, ils
+coûtaient très cher à la Couronne; et le Roi, toujours prêt à
+sacrifier ses propres goûts, quoique ce séjour lui fût très agréable,
+y renonça. Il était plus aimable à Fontainebleau qu'ailleurs; il y
+faisait plus de frais.</p>
+
+<p>Cet excellent prince avait grand'peine à vaincre une timidité
+d'esprit, jointe à des formes d'une liberté grossière, fruit des
+habitudes de son enfance, qui lui donnait de grands désavantages
+auprès de ceux qui ne voyaient en lui que cette rude écorce. Avec la
+meilleure intention d'être obligeant pour quelqu'un, il s'avançait sur
+lui jusqu'à le faire reculer à la muraille; si rien ne lui venait à
+dire, et cela arrivait souvent, il faisait un gros éclat de rire,
+tournait sur les talons et s'en allait. Le patient de cette scène
+publique en souffrait toujours, et, s'il n'était pas habitué de la
+Cour, sortait furieux et persuadé que le Roi avait voulu lui faire une
+espèce d'insulte. Dans l'intimité, le Roi se plaignait amèrement de la
+façon dont il avait été élevé. Il disait que le seul homme pour qui il
+éprouvât de la haine était le duc de La Vauguyon, et il citait à
+l'appui de ce sentiment des traits de basses courtisaneries adressées
+à ses frères et à lui, qui justifiaient ce sentiment. Monsieur avait
+moins de répugnance pour la mémoire du duc de La Vauguyon.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> Monsieur le comte d'Artois partageait celle du Roi. Il était
+par son heureux caractère, par ses grâces, peut-être même par sa
+légèreté, le benjamin de toute la famille; il faisait sottise sur
+sottise; le Roi le tançait, lui pardonnait, et payait ses dettes.
+Hélas! celle qu'il ne pouvait pas combler, c'est la déconsidération
+qu'il amassait sur sa propre tête et sur celle de la Reine!</p>
+
+<p>Le Roi ne jouait jamais qu'au trictrac et aux petits écus; il disait à
+un gros joueur qui faisait un jour sa partie: «Je conçois que vous
+jouiez gros jeu, si cela vous amuse; vous, vous jouez de l'argent qui
+vous appartient, mais, moi, je jouerais l'argent des autres.» Et,
+pendant qu'il tenait des propos de cette nature, monsieur le comte
+d'Artois et la Reine jouaient un jeu si énorme qu'ils étaient obligés
+d'admettre dans leur société intime tous les gens tarés de l'Europe
+pour trouver à faire leur partie. C'est de cette malheureuse habitude,
+car ce n'était une passion ni pour l'un ni pour l'autre, que sont
+venues toutes les calomnies qui ont abreuvé la vie de notre
+malheureuse Reine de tant de chagrins, même avant que les malheurs
+historiques eussent commencé pour elle.</p>
+
+<p>Qui aurait osé accuser la reine de France de se vendre pour un
+collier, si on ne l'avait pas vue autour d'une table chargée d'or et
+aspirant à en gagner à ses sujets? Sans doute, elle y attachait au
+fond peu de prix; mais, quand on joue, on veut gagner et il est
+impossible d'éviter l'extérieur de l'âpreté. D'ailleurs, les princes,
+accoutumés à ce que tout leur cède, sont presque toujours mauvais
+joueurs, et c'est une raison de plus pour eux d'éviter le gros jeu.
+Mais, si la Reine n'aimait pas le jeu, pourquoi jouait-elle? Ah! c'est
+qu'elle avait une autre passion, celle de la mode. Elle se paraît pour
+être à la mode, elle faisait des dettes pour être à la mode, elle
+jouait pour être à la mode, elle était esprit fort pour être <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span>
+à la mode, elle était coquette pour être à la mode. Être la jolie
+femme la plus à la mode lui paraissait le titre le plus désirable; et
+ce travers, indigne d'une grande reine, a été la seule cause des torts
+qu'on a si cruellement exagérés.</p>
+
+<p>La Reine voulait être entourée de tout ce que la Cour offrait de
+jeunes gens les plus agréables; elle acceptait les hommages qu'ils
+offraient à la femme, bien plus volontiers que ceux adressés à la
+souveraine. Il en résultait que le jeune homme futile était traité
+avec plus de faveur et de distinction que l'homme grave et utile au
+pays. L'envie et la jalousie étaient alertes à calomnier ces
+inconséquences. La plus coupable, sans doute, était la permission que
+la Reine donnait à cette troupe de jeunes imprudents de lui parler
+légèrement du Roi, et de faire sur ses formes grossières des
+plaisanteries auxquelles elle-même avait le tort réel de prendre part.</p>
+
+<p>Le trop grand désir de plaire l'entraînait aussi dans des fautes d'un
+autre genre qui lui faisaient des ennemis. Elle avait un très grand
+crédit, elle était bien aise qu'on le sût, et elle aimait à en user;
+mais elle n'entrait jamais sérieusement dans les affaires, et ce
+crédit n'était exploité que comme un moyen de succès dans la société.
+Elle voulait disposer des places, et elle avait la mauvaise habitude
+de promettre la même à plusieurs personnes. Il n'y avait guère de
+régiment dont le colonel ne fût nommé sur la demande de la Reine,
+mais, comme elle s'était engagée pour la première vacance à dix
+familles, elle faisait neuf mécontents et trop souvent un ingrat.
+Quant aux histoires que les libelles ont racontées sur <i>ses amours</i>,
+ce sont des calomnies. Mes parents, bien à portée de voir et de savoir
+ce qui se passait dans l'intérieur, m'ont toujours dit que cela
+n'avait aucun fondement.</p>
+
+<p>La Reine n'a eu qu'un grand sentiment et, peut-être, <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> une
+faiblesse. Monsieur le comte de Fersen, suédois, beau comme un ange et
+fort distingué sous tous les rapports, vint à la Cour de France. La
+Reine fut coquette pour lui comme pour tous les étrangers, car ils
+étaient <i>à la mode</i>; il devint sincèrement et passionnément amoureux;
+elle en fut certainement touchée, mais résista à son goût et le força
+à s'éloigner. Il partit pour l'Amérique, y resta deux années pendant
+lesquelles il fut si malade qu'il revint à Versailles, vieilli de dix
+ans et ayant presque perdu la beauté de sa figure. On croit que ce
+changement toucha la Reine; quelle qu'en fût la raison, il n'était
+guère douteux pour les intimes qu'elle n'eût cédé à la passion de
+monsieur de Fersen.</p>
+
+<p>Il a justifié ce sacrifice par un dévouement sans bornes, une
+affection aussi sincère que respectueuse et discrète; il ne respirait
+que pour elle, et toutes les habitudes de sa vie étaient calculées de
+façon à la compromettre le moins possible. Aussi cette liaison,
+quoique devinée, n'a jamais donné de scandale. Si les amis de la Reine
+avaient été aussi discrets et aussi désintéressés que monsieur de
+Fersen, la vie de cette malheureuse princesse aurait été moins
+calomniée.</p>
+
+<p>Madame de Polignac lui a été bien plus fatale. Ce n'est pas que ce fût
+une méchante personne, mais elle était indolente et peu spirituelle;
+elle intriguait par faiblesse. Elle était sous la domination de sa
+belle-s&oelig;ur, la comtesse Diane, ambitieuse, avide autant que
+désordonnée dans ses m&oelig;urs, qui voulait accaparer toutes les
+faveurs pour elle et pour sa famille, et, tyrannisée par son amant, le
+comte de Vaudreuil, homme aussi léger qu'immoral, et qui, par le moyen
+de la Reine, mettait le trésor public au pillage pour lui et les
+compagnons de ses désordres. Il faisait des scènes à madame de
+Polignac quand ses demandes souffraient quelque retard. La Reine
+trouvait <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> la favorite en larmes et s'occupait sur-le-champ de
+les tarir. Quant à ce qui regardait sa propre fortune, madame de
+Polignac se bornait, sans rien demander, à accepter nonchalamment les
+faveurs préparées par les intrigues de la comtesse Diane, et la pauvre
+Reine vantait son désintéressement. Elle y croyait, et l'aimait
+sincèrement; l'abandon de la confiance, de son côté, avait été sans
+limite pendant quelques années.</p>
+
+<p>La nomination de monsieur de Calonne y avait mis quelque restriction;
+il était de l'intimité de madame de Polignac, et la Reine ne voulait
+pas qu'un membre du conseil du Roi fût pris dans ce sanhédrin. Elle
+s'en était expliquée hautement, mais la coterie, préférant à tout
+l'agrément d'avoir un contrôleur général à sa disposition, fit valoir
+auprès de monsieur le comte d'Artois les facilités que lui-même y
+trouverait. Et ce fut par son moyen que monsieur de Calonne fut nommé,
+malgré la répugnance de la Reine. Elle en conserva du mécontentement;
+cela la refroidit pour madame de Polignac, et tous les empressements
+de monsieur de Calonne échouèrent à se concilier ses bontés.
+Cependant, il lui répondait un jour où elle lui adressait une demande:
+«Si ce que la Reine désire est possible, c'est fait; si c'est
+impossible, cela se fera.» En dépit de paroles si <i>gouvernementales</i>,
+la Reine n'a jamais pardonné.</p>
+
+<p>S'il avait des inconvénients, ce désir de plaire n'était pas sans
+quelques avantages; il rendait la Reine charmante; dès qu'elle pouvait
+oublier le rôle de <i>femme à la mode</i> qui l'absorbait, elle était
+pleine de grâces et de dignité. Il aurait été facile d'en faire une
+princesse accomplie, si quelqu'un avait eu le courage de lui parler
+raison. Mais ses entours vérifiaient le mot du poète anglais:</p>
+
+<p class="poem left20">All who approach them, their own ends pursue.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> Dans l'intérieur de sa famille, la Reine était très aimée et
+très aimable, et n'était occupée qu'à raccommoder les petites
+tracasseries qui s'y élevaient. Elle était, hélas! trop la confidente
+des sottises de monsieur le comte d'Artois et lui procurait
+l'indulgence du Roi qui, tout à fait sous son charme, l'aurait adorée,
+si <i>la mode</i> lui avait permis de le souffrir.</p>
+
+<p>Monsieur, courtisan ambitieux et sournois, n'aimait point la Reine. Il
+prévoyait que, le jour où elle deviendrait moins futile, elle
+s'emparerait de l'espèce d'importance sérieuse à laquelle il aspirait,
+et il craignait de se compromettre en en montrant trop clairement le
+désir. Il vivait assez en dehors des affaires, tout en se préparant la
+réputation d'un homme capable de s'en mêler utilement.</p>
+
+<p>Monsieur le comte d'Artois débutait alors à cette fatale destinée qui
+devait perdre sa famille et son pays. Il n'avait que les goûts et les
+travers des jeunes gens de son temps, mais il les montrait sur un
+théâtre assez élevé pour les rendre visibles à la foule; et la valeur,
+cette ressource banale des hommes du monde, ne les couvrait pas assez.</p>
+
+<p>Au siège de Gibraltar, où il avait eu la fantaisie d'assister, il
+avait eu une attitude déplorable, au point que le général qui y
+commandait avait pris le parti de faire prévenir dans les batteries
+anglaises, et l'on ne tirait pas quand le prince visitait les travaux.
+On a dit que c'était à son insu, mais ces choses-là se savent toujours
+quand on ne préfère pas les ignorer. Je sais qu'on fit des reproches à
+monsieur de Maillebois; il répondit: «Mais cela valait encore mieux
+que la grimace qu'il faisait le premier jour.» La ridicule parade de
+son duel avec monsieur le duc de Bourbon fut une nouvelle preuve d'une
+disposition que le reste de sa conduite n'a que trop confirmée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> Madame, femme de Monsieur, avait beaucoup d'esprit et une
+certaine grâce dans les manières, malgré une très remarquable laideur.
+Elle avait, pendant les premières années, fait très bon ménage avec
+Monsieur. Mais, depuis qu'il s'était attaché à madame de Balbi, il
+n'allait presque plus chez Madame, et elle s'en consolait dans
+l'intimité de ses femmes de chambre, et, ose-t-on le dire, par la
+boisson portée au point que le public pouvait s'en apercevoir.</p>
+
+<p>Sa s&oelig;ur, madame la comtesse d'Artois, était encore beaucoup plus
+laide et parfaitement sotte, maussade et disgracieuse. C'est auprès
+des gardes du corps qu'elle allait chercher des consolations des
+légèretés de son mari. Une grossesse qui parut un peu suspecte, et
+dont le résultat fut une fille qui mourut en bas âge, décida monsieur
+le comte d'Artois à ne plus donner prétexte à l'augmentation de sa
+famille, déjà composée de deux princes.</p>
+
+<p>Malgré cette précaution, une nouvelle grossesse de madame la comtesse
+d'Artois la força de faire sa confidence à la Reine, pour qu'elle
+sollicitât l'indulgence du Roi et du prince. La Reine, fort agitée de
+cette commission, fit venir le comte d'Artois, s'enferma avec lui, et
+commença une grande circonlocution avant d'arriver au fait. Son
+beau-frère était debout devant elle, son chapeau à la main. Quand il
+sut ce dont il s'agissait, il le jeta par terre, mit ses deux poings
+sur ses hanches pour rire plus à son aise, en s'écriant:</p>
+
+<p>«Ah! le pauvre homme, le pauvre homme, que je le plains; il est assez
+puni.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, reprit la Reine, puisque vous le prenez comme cela, je
+regrette bien les battements de c&oelig;ur avec lesquels je vous
+attendais; venez trouver le Roi et lui dire que vous pardonnez à la
+comtesse d'Artois.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> &mdash;Ah! pour cela, de grand c&oelig;ur. Ah! le pauvre homme, le
+pauvre homme.»</p>
+
+<p>Le Roi fut plus sévère, et le coupable présumé fut envoyé servir aux
+colonies. Mais, comme le disait madame Adélaïde à ma mère, en lui
+racontant cette histoire le lendemain: «mais, ma chère, il faudrait y
+envoyer toutes les compagnies.» Madame la comtesse d'Artois alla aux
+eaux, je crois; en tout cas, il ne fut pas question de l'enfant.</p>
+
+<p>Madame Élisabeth ne jouait aucun rôle à la Cour avant la Révolution.
+Depuis, elle a mérité le nom de sainte et de martyre. Sa Maison avait
+été inconvenablement composée. La comtesse Diane de Polignac, le
+scandale personnifié, était sa dame d'honneur, et on lui avait attaché
+comme dame madame de Canillac, qui avait donné lieu au duel entre
+monsieur le comte d'Artois et monsieur le duc de Bourbon. Son intimité
+avec monsieur le comte d'Artois était connue, mais honorée par un
+grand désintéressement. Elle l'aimait pour lui, n'avait aucune
+fortune, vivait dans la plus grande médiocrité, voisine de
+l'indigence, sans daigner accepter de lui le plus léger cadeau. Il y
+avait une sorte de distinction dans cette conduite, mais il n'en était
+pas moins inconvenable de la mettre auprès d'une jeune princesse,
+quoique ce ne fût pas une personne immorale.</p>
+
+<p>Le goût de la Cour de France pour les étrangers fut exploité d'une
+façon assez singulière par deux illustres Grecs, chassés de leur
+patrie par les vexations musulmanes. Le prince de Chio et le prince
+Justiniani, son fils, descendants en ligne directe des empereurs
+d'Orient, vinrent demander l'hospitalité à Louis XVI au commencement
+de son règne. Il la leur accorda noble et grande, telle qu'il
+convenait à un roi de France. En attendant que les réclamations qu'il
+faisait au Sérail pour la restitution <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> de ses biens eussent
+été admises, le prince de Chio fut prié d'accepter une forte pension,
+le prince Justiniani entra au service de France en prenant le
+commandement d'un beau régiment.</p>
+
+<p>Ces princes grecs vivaient depuis quelques années de la munificence
+royale; ils étaient bien accueillis dans la meilleure compagnie à
+Paris et à Versailles. Leur accent et un peu d'étrangeté dans leurs
+manières complétaient leurs droits à tous les succès. Un jour où, pour
+la centième fois, ils dînaient chez le comte de Maurepas, celui-ci vit
+le prince de Chio, placé à côté de lui, pâlir et se troubler.</p>
+
+<p>«Vous souffrez, prince?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, cela passera».</p>
+
+<p>Mais son indisposition augmenta tellement qu'il dut sortir de table et
+qu'il appela son fils pour l'accompagner. Monsieur de Maurepas avait
+passé les dix années de son exil dans sa terre de Châteauneuf, en
+Berry. Lorsqu'il s'en éloigna, il y laissa comme concierge un de ses
+valets de chambre; celui-ci, venu par hasard à Versailles, avait servi
+à table et se trouva le lendemain dans la chambre de son maître
+lorsqu'il donna l'ordre d'aller savoir des nouvelles du prince de
+Chio. Monsieur de Maurepas lui vit étouffer un accès de rire en
+regardant ses camarades:</p>
+
+<p>«Qu'est-ce qui te fait rire, Dubois?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte le sait bien... c'est le prince de Chio.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi t'amuse-t-il tant?</p>
+
+<p>&mdash;Ah, monsieur le comte se moque de moi... il le connaît bien.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, je le vois tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vraiment monsieur le comte ne le reconnaît pas?... mais
+c'est impossible!...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> &mdash;Ah ça, tu m'impatientes avec tes énigmes; voyons, que
+veux-tu dire?</p>
+
+<p>&mdash;Mais monsieur le comte, le prince de Chio, c'est Gros-Guillot.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'appelles-tu Gros-Guillot?</p>
+
+<p>&mdash;Mais Gros-Guillot, je ne conçois pas que monsieur le comte ne se le
+rappelle pas... il est pourtant venu assez souvent travailler au
+château... Gros-Guillot qui habitait la petite maison blanche près du
+pont... et puis son fils... ah! monsieur le comte ne peut pas avoir
+oublié petit Pierre, qui était si gentil, si éveillé, celui que Madame
+la comtesse voulait toujours pour tenir la bride de son âne... ah! je
+vois que monsieur le comte les remet bien à présent. Moi, je les ai
+reconnus tout de suite, et Gros-Guillot m'a bien reconnu aussi.»</p>
+
+<p>Monsieur de Maurepas imposa silence à son homme; mais, une fois sur la
+voie, on découvrit promptement que les héritiers de l'empire d'Orient
+étaient tout bonnement deux paysans du Berry qui mystifiaient à leur
+profit le roi de France, son gouvernement et sa Cour depuis plusieurs
+années. Comment avaient-ils conçu cette idée, d'où venaient-ils, où
+sont-ils allés? Je l'ignore absolument, je ne sais que cet épisode de
+la vie de ces deux intelligents aventuriers.</p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> CHAPITRE II</h3>
+
+<p class="resume">Vie de Versailles. &mdash; Séjours de
+ campagne. &mdash; Hautefontaine. &mdash; Frascati. &mdash; Esclimont. &mdash; La princesse de
+ Rohan-Guéméné. &mdash; Cour de Mesdames, filles de Louis XV. &mdash; Madame
+ Adélaïde. &mdash; Madame Louise. &mdash; Madame Victoire. &mdash; Bellevue. &mdash; Vie des
+ princesses à Versailles. &mdash; Souper chez Madame. &mdash; Coucher du
+ Roi. &mdash; La duchesse de Narbonne. &mdash; Anecdote sur le Masque de
+ fer. &mdash; Anecdote sur monsieur de Maurepas. &mdash; Le vicomte de
+ Ségur. &mdash; Le marquis de Créqui. &mdash; Le comte de Maugiron. &mdash; La duchesse
+ de Civrac.</p>
+
+<p>Du dimanche au samedi, on vivait à Versailles dans une tranquillité
+horriblement ennuyeuse aux personnes qui s'arrachaient à leur société
+ordinaire pour venir, très mal établies, y faire leur service. Mais
+elle n'était pas sans intérêt pour les gens décidément établis;
+c'était, en quelque sorte, une vie de château dont le commérage
+portait sur des objets importants. La plupart ne savaient pas
+s'occuper du sort du pays en suivant l'intrigue qui éloignait monsieur
+de Malesherbes ou amenait monsieur de Calonne aux affaires. Mais les
+esprits éclairés, comme celui de mon père, s'y intéressaient autrement
+qu'à une querelle sur la musique ou une rupture entre J.-J. Rousseau
+et la maréchale de Luxembourg, ce qui était alors les grands
+événements de la société.</p>
+
+<p>Personne ne songeait à la politique générale. Si on en faisait,
+c'était sans s'en douter et par un intérêt privé de fortune ou de
+coterie. Les cabinets étrangers nous étaient aussi inconnus que celui
+de la Chine le peut être <span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> aujourd'hui. On trouvait mon père un
+peu pédant de ce qu'il s'occupait des affaires de l'Europe et lisait
+la seule gazette qui en rendît quelque compte. Madame Adélaïde lui
+demanda un jour:</p>
+
+<p>«Monsieur d'Osmond, est-il vrai que vous recevez la <i>Gazette de
+Leyde</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous la lisez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;C'est incroyable.»</p>
+
+<p>Malgré cet <i>incroyable</i> travers, madame Adélaïde avait fini par aimer
+beaucoup mon père; et, dans les dernières années qui précédèrent la
+Révolution, il était perpétuellement chez elle, sans lui être
+personnellement attaché. Le comte Louis de Narbonne, son chevalier
+d'honneur, ami intime de mon père, était enchanté qu'il voulût bien,
+sans titre et sans émolument, tenir fréquemment la place à laquelle il
+lui était plus commode d'être peu assidu.</p>
+
+<p>Ma mère était une espèce de favorite. J'ai dit qu'elle m'avait
+nourrie: au lieu de lui donner un congé pendant le temps de cette
+nourriture, madame Adélaïde l'autorisa à m'amener à Bellevue; il
+fallut lui donner un appartement à part pour ce tripotage d'enfant.
+Mon père était à son régiment. Madame Adélaïde désira qu'elle
+s'établît à Bellevue pour tout l'été. Soit qu'elle s'y ennuyât, soit
+instinct d'habileté de Cour, ma mère s'y refusa, et cet établissement
+n'eut lieu que longtemps après.</p>
+
+<p>Pendant les premières années du séjour de mes parents à Versailles,
+ils partageaient leur été entre les habitations de monsieur le duc
+d'Orléans, Sainte-Assise et le Raincy, Hautefontaine appartenant à
+l'archevêque de Narbonne, Frascati à l'évêque de Metz, et Esclimont au
+maréchal de Laval.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> J'ai tort de dire que Hautefontaine appartenait à
+l'archevêque de Narbonne; il était à sa nièce, madame de Rothe, fille
+de sa s&oelig;ur, lady Forester. Elle était veuve d'un général Rothe;
+elle avait été assez belle, était restée fort despote, et faisait les
+honneurs de la maison de son oncle avec lequel elle vivait depuis de
+longues années dans une intimité fort complète qu'ils prenaient peu le
+soin de dissimuler.</p>
+
+<p>L'archevêque avait huit cent mille livres de rentes de biens du
+clergé. Il allait tous les deux ans à Narbonne passer quinze jours, et
+présidait les États à Montpellier pendant six semaines. Tout ce
+temps-là, il avait une grande existence, très épiscopale, et déployait
+assez de capacité administrative dans la présidence des États. Mais,
+le jour où ils finissaient, il remettait ses papiers dans ses
+portefeuilles pour n'y plus penser jusqu'aux États suivants, non plus
+qu'aux soins de son diocèse.</p>
+
+<p>Hautefontaine était sa résidence accoutumée. Madame de Rothe en était
+propriétaire, mais l'archevêque y tenait sa maison. Il avait marié son
+neveu, Arthur Dillon, fils de lord Dillon, à mademoiselle de Rothe,
+fille unique et sa petite-nièce. Elle était fort jolie femme, très à
+la mode, dame de la Reine, et avait une liaison affichée avec le
+prince de Guéméné qui passait sa vie entière à Hautefontaine. Il avait
+établi, dans un village des environs, un équipage de chasse qu'il
+possédait en commun avec le duc de Lauzun et l'archevêque auquel son
+neveu, Arthur, servait de prête-nom.</p>
+
+<p>Il y avait toujours beaucoup de monde à Hautefontaine; on y chassait
+trois fois par semaine. Madame Dillon était bonne musicienne; le
+prince de Guéméné y menait les virtuoses fameux du temps; on y donnait
+des concerts excellents, on y jouait la comédie, on y faisait des
+courses de chevaux, enfin on s'y amusait de toutes les façons.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> Le ton y était si libre que ma mère m'a raconté que souvent
+elle en était embarrassée jusqu'à en pleurer. Dans les premières
+années de son mariage, elle s'y voyait en butte aux sarcasmes et aux
+plaisanteries de façon à s'y trouver souvent assez malheureuse, mais
+le patronage de l'archevêque était trop précieux au jeune couple pour
+ne le pas ménager. Un vieux grand vicaire, car il y en avait au milieu
+de tout ce joyeux monde, la voyant très triste un jour lui dit:
+«Madame la marquise, ne vous affligez pas, vous êtes bien jolie et
+c'est déjà un tort; on vous le pardonnera pourtant. Mais, si vous
+voulez vivre tranquille ici, cachez mieux votre amour pour votre mari;
+l'amour conjugal est le seul qu'on n'y tolère pas.»</p>
+
+<p>Il est certain que tous les autres étaient fort libres de se déployer;
+mais c'était cependant avec de certaines bienséances convenues dont
+personne n'était dupe, mais auxquelles on ne pouvait manquer sans <i>se
+perdre</i>, ainsi que cela s'appelait alors. Il y avait des protocoles
+établis, et il fallait être bien grande dame, ou s'être fait une
+position à part, par impudence ou par supériorité d'esprit, pour oser
+y manquer. Madame Dillon n'était pas dans ces catégories, et elle
+gardait dans le désordre de si bonnes manières que ma mère m'a souvent
+dit: «En arrivant à Hautefontaine, on était sûr qu'elle était la
+maîtresse du prince de Guéméné, et, lorsqu'on y avait passé six mois,
+on en doutait.»</p>
+
+<p>En tout, dans cette société, les gestes étaient aussi chastes que les
+paroles l'étaient peu. Un homme qui aurait posé sa main sur le dos
+d'un fauteuil occupé par une femme aurait paru grossièrement insolent.
+Il fallait une très grande intimité pour se donner le bras à la
+promenade, et cela n'arrivait guère, même à la campagne. Jamais on ne
+donnait ni le bras ni la main pour aller dîner; jamais un homme ne se
+serait assis sur le même <span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> sopha, mais, en revanche, les
+paroles étaient libres jusqu'à la licence.</p>
+
+<p>À Hautefontaine, par respect pour le caractère du maître du château,
+on allait à la messe le dimanche. Personne n'y portait de livre de
+prières; c'étaient toujours des volumes d'ouvrages légers, et souvent
+scandaleux, qu'on laissait dans la tribune du château à l'inspection
+des frotteurs, libres de s'en édifier à loisir.</p>
+
+<p>Je suis entrée dans ces détails au sujet de Hautefontaine, parce que
+je les sais avec certitude. Je ne prétends pas dire que tous les
+archevêques de France menassent pareille vie, mais seulement que cela
+pouvait avoir lieu sans nuire essentiellement à la considération. Tout
+ce qu'il y avait de plus grand, de plus brillant, de plus à la mode à
+la Cour; tout ce qu'il y avait de plus élevé, de plus distingué dans
+le clergé, ne manquait pas d'aller à Hautefontaine et de s'en trouver
+très honoré. L'évêque de Montpellier (je ne sais pas son nom de
+famille) était le seul qui, par sa haute vertu, imposât un peu à
+l'archevêque; et, lorsque cet évêque suivait la chasse en calèche,
+l'archevêque disait à ses camarades chasseurs: «Ah çà, messieurs, il
+ne faudra pas jurer aujourd'hui.» Dès que l'ardeur de la chasse
+l'emportait, il était le premier à piquer des deux et à oublier la
+recommandation.</p>
+
+<p>Au reste, nos prélats n'étaient pas les seuls en Europe qui réunissent
+les goûts sylvains à ceux de la bonne chère. Voici ce que me
+racontait, il y a peu de jours, le comte Théodore de Lameth:</p>
+
+<p>Pour posséder des bénéfices ecclésiastiques, il fallait que les
+chevaliers de Malte fussent tonsurés. Les évêques de France se
+prêtaient mal volontiers à cette cérémonie, parce que le crédit des
+chevaliers enlevait au clergé une partie considérable de ses biens.
+Théodore de Lameth, étant chevalier de Malte et capitaine de
+cavalerie à l'âge <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> de vingt ans, avait bonne chance et
+meilleure volonté d'obtenir un bénéfice. Il cherchait à se faire
+tonsurer et rencontrait des difficultés. Se trouvant en garnison à
+Strasbourg, il négocia en Allemagne et obtint, pour une modique
+rétribution, que l'évêque souverain de Paderborn lui rendît le service
+auquel les prélats, ses compatriotes, répugnaient. La veille du jour
+fixé, il débarqua chez l'évêque, à Paderborn. Le vin de Champagne, les
+gais propos, firent accueil au capitaine de cavalerie et rendirent le
+souper des plus animés. Le lendemain, il se présenta à l'église vêtu
+de son uniforme, recouvert d'une chappe tombante, pour laisser voir
+l'épaulette et la contre-épaulette, et retroussée sur la garde de
+l'épée; il tenait le surplis tout plié sur son bras. Ses cheveux,
+qu'on portait alors noués en queue, flottaient sur ses épaules.</p>
+
+<p>Il trouva l'évêque devant l'autel, entouré d'un nombreux clergé. La
+cérémonie se conduisit avec beaucoup de décence, de pompe et de
+magnificence. L'évêque s'empara d'une paire de grands ciseaux d'une
+main et, de l'autre, de la totalité des cheveux du néophyte. Le jeune
+homme trembla; il se vit écourté de façon à n'oser plus retourner à la
+garnison. Mais, à mesure que l'antienne se prolongeait, l'évêque
+laissait glisser les cheveux entre ses doigts, jusqu'à ce qu'il n'en
+resta plus que deux ou trois dont il coupa le bout. Au moment où la
+cérémonie s'achevait, le nouveau tonsuré se mit à genoux pour recevoir
+la bénédiction épiscopale, et fut fort étonné de recueillir ces
+paroles dites à voix basse dans l'instant le plus solennel: «Allez
+ôter votre uniforme, venez vite chez moi; nous prendrons une tasse de
+chocolat, et nous irons courre un chevreuil.» Belle conclusion et
+digne de l'exorde.</p>
+
+<p>Le récit de cette cérémonie étrange, fait très gaiement <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> par
+un homme de quatre-vingt-deux ans, m'a paru retracer d'une manière
+amusante les m&oelig;urs du temps de sa jeunesse.</p>
+
+<p>La princesse de Guéméné, gouvernante des Enfants de France, ne pouvait
+découcher de Versailles sans une permission écrite toute entière de la
+main du Roi. Elle n'en demandait jamais que pour aller à
+Hautefontaine; c'était par suite de cette urbanité de m&oelig;urs qui
+faisait que l'épouse rendait toujours des soins particuliers à la
+femme du choix.</p>
+
+<p>Cette vie si brillante et si peu épiscopale fut interrompue par la
+mort de madame Dillon et par le dérangement des affaires de
+l'archevêque. Il se trouva criblé de dettes malgré ses énormes
+revenus, et Hautefontaine fut abandonné quelque temps avant la
+Révolution. Ma mère n'y allait plus aussi fréquemment depuis ma
+naissance. On n'y voulait pas d'enfants; cela rentrait trop dans
+l'esprit bourgeois de famille.</p>
+
+<p>Frascati, résidence de l'évêque de Metz, était situé aux portes de
+cette grande ville. L'évêque était alors le frère du maréchal de
+Laval. Il s'était passionné, en tout bien tout honneur, pour sa nièce,
+la marquise de Laval, comme lui Montmorency. Il l'ennuyait à mourir en
+la comblant de soins et de cadeaux, et elle ne consentait à lui faire
+la grâce d'aller régner dans la magnifique résidence de Frascati que
+lorsque ma mère pouvait l'y accompagner: ce à quoi elle fut d'autant
+plus disposée pendant quelques années que la garnison de mon père se
+trouvait en Lorraine.</p>
+
+<p>L'évêque avait un état énorme et tenait table ouverte pour l'immense
+garnison de Metz et pour tous les officiers supérieurs qui y passaient
+en se rendant à leurs régiments. Cette maison ecclésiastico-militaire
+était bien plus sévère et plus régulière que celle de Hautefontaine.
+<span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> Cependant, pour conserver le cachet du temps, tout le monde
+savait que madame l'abbesse du chapitre de Metz et monsieur l'évêque
+avaient depuis bien des années des sentiments forts vifs l'un pour
+l'autre, mais cette liaison, déjà ancienne, n'était plus que
+respectable.</p>
+
+<p>L'intimité de ma mère avec la marquise de Laval la menait souvent à
+Esclimont, chez son beau-père le maréchal. Là, tout était calme; on y
+menait une vie de famille. Le vieux maréchal passait son temps à faire
+de la détestable musique dont il était passionné, et sa femme,
+parfaitement bonne et indulgente, quoique très minutieusement dévote,
+à faire de la tapisserie.</p>
+
+<p>La marquise de Laval, en sortant des filles Sainte-Marie, était entrée
+dans cet intérieur; elle y avait puisé des principes dont le bruit du
+monde la distrayait un peu sans altérer ses sentiments. Elle s'était
+liée avec un dévouement sans borne à ma mère et, par suite, à mon père
+dont elle était parente, et était heureuse de retrouver chez eux les
+principes qu'elle appréciait, avec moins d'ennui et de rigueur de
+m&oelig;urs qu'à Esclimont où l'on était enchanté de lui voir une
+pareille liaison.</p>
+
+<p>À Versailles, la maison de la princesse de Guéméné était la plus
+fréquentée par mes parents. Elle les comblait de bontés; mon père
+avait quelque alliance de famille avec elle. C'était une très
+singulière personne; elle avait beaucoup d'esprit, mais elle
+l'employait à se plonger dans les folies des illuminés. Elle était
+toujours entourée d'une multitude de chiens auxquels elle rendait une
+espèce de culte, et prétendait être en communication, par eux, avec
+des esprits intermédiaires. Au milieu d'une conversation où elle était
+remarquable par son esprit et son jugement, elle s'arrêtait tout court
+et tombait dans l'extase. Elle racontait quelquefois à ses intimes ce
+qu'elle y avait appris et était offensée de recueillir <span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> des
+marques d'incrédulité. Un jour, ma mère la trouva dans son bain, la
+figure couverte de larmes:</p>
+
+<p>«Vous êtes souffrante, ma princesse!</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon enfant, je suis triste et horriblement fatiguée, je me suis
+battue toute la nuit.... pour ce malheureux enfant (en montrant
+monsieur le Dauphin), mais je n'ai pu vaincre, ils l'ont emporté; il
+ne restera rien pour lui, hélas! et quel sort que celui des autres!»</p>
+
+<p>Ma mère, accoutumée aux aberrations de la princesse, fit peu
+d'attention à ces paroles; depuis, elle s'en est souvenue et me les a
+racontées.</p>
+
+<p>La Reine venait beaucoup chez madame de Guéméné, mais moins
+constamment qu'elle n'a fait ensuite chez madame de Polignac. Madame
+de Guéméné était trop grande dame pour se réduire au rôle de favorite.
+Sa charge l'obligeait à coucher dans la chambre de monsieur le
+Dauphin. Elle s'était fait arranger un appartement où son lit, placé
+contre une glace sans tain, donnait dans la chambre du petit prince.
+Lorsque ce qu'on appelait le <i>remuer</i>, c'est-à-dire l'emmaillotage en
+présence des médecins, avait eu lieu le matin, on tirait des rideaux
+bien épais sur cette glace, et madame de Guéméné commençait sa nuit;
+jusque-là, après s'être couchée fort tard, elle avait passé son temps
+à lire et à écrire. Elle avait une immense quantité de pierreries
+qu'elle ne portait jamais, mais qu'elle aimait à prêter avec
+ostentation. Il n'y avait pas de cérémonie de Cour où les parures de
+madame de Guéméné ne représentassent.</p>
+
+<p>L'été, elle dînait souvent dans sa petite maison de l'avenue de Paris.
+On y amenait les Enfants. Un jour où ils repartaient escortés des
+gardes du corps, quelqu'un s'avisa de s'étonner de tout cet étalage
+pour un maillot; madame de Guéméné reprit très sèchement: «Rien n'est
+plus simple quand je suis sa gouvernante.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> Madame, fille du Roi, qu'on désignait sous le titre de la
+«petite Madame», avait déjà une physionomie si triste que les
+personnes de l'intimité l'appelaient <i>Mousseline la sérieuse</i>.</p>
+
+<p>La princesse de Guéméné a supporté avec un courage admirable les
+revers de fortune amenés par la banqueroute inouïe du prince de
+Guéméné. Mes parents allèrent la voir dans un vieux château que son
+père, le prince de Soubise, lui avait prêté. Elle y vivait dans une
+médiocrité voisine de la pénurie, et ils l'y trouvèrent, s'il est
+possible, plus grande dame que dans les pompes de Versailles. Elle fut
+très sensible à cette visite; la foule n'était plus chez elle.</p>
+
+<p>La Reine, empressée de donner la place de la princesse à madame de
+Polignac, s'était montrée plus sévère qu'elle ne l'aurait été dans
+d'autres circonstances. La démission de madame de Guéméné avait été
+acceptée avec joie et sa retraite hâtée avec une sorte de dureté. Ma
+mère, qui lui portait un attachement filial, en fut extrêmement
+affligée et n'a jamais été chez madame de Polignac. Disons tout de
+suite, à l'honneur de la Reine, que, loin de lui en vouloir, elle ne
+l'en a que mieux traitée.</p>
+
+<p>La petite Cour de Mesdames en formait une à part: on l'appelait la
+vieille Cour. Les habitudes y étaient fort régulières. Les princesses
+passaient tout l'été à Bellevue où leurs neveux et nièces venaient
+sans cesse leur demander à dîner familièrement et sans être attendus.
+Le coureur qui les précédait de quelques minutes les annonçait.
+Lorsque c'était le coureur de Monsieur, depuis Louis XVIII, on
+avertissait à la bouche, et le dîner était plus soigné et plus
+copieux. Pour les autres, on ne disait rien, pas même pour le Roi qui
+avait un gros appétit mais n'était pas à beaucoup près aussi gourmand
+que son frère. La famille royale, à Bellevue, dînait avec tout ce
+<span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> qui s'y trouvait, les personnes attachées à Mesdames, leurs
+familles, quelques commensaux; en général cela formait de vingt à
+trente personnes.</p>
+
+<p>Madame Adélaïde, sans comparaison, la plus spirituelle des filles de
+Louis XV, était commode et facile à vivre dans l'intérieur, quoique
+d'une extrême hauteur. Lorsqu'il arrivait à un étranger de l'appeler
+<i>Altesse Royale</i>, elle se courrouçait, faisait tancer l'introducteur
+des ambassadeurs, même le ministre des affaires étrangères, et
+s'entretenait longtemps de l'incroyable négligence de ces messieurs.
+Elle voulait être <i>Madame</i>, et n'admettait pas que les Fils de France
+prissent l'Altesse Royale.</p>
+
+<p>Elle avait l'horreur du vin dont elle ne buvait jamais, et les
+personnes qui se trouvaient placées près d'elle à table se
+détournaient d'elle pour en boire. Ses neveux avaient toujours cet
+égard. Si on y avait manqué, elle n'aurait rien dit, mais on ne se
+serait plus trouvé dans son voisinage à table et la dame d'honneur
+vous aurait indiqué de vous éloigner de la princesse. En ménageant
+quelques-unes de ses susceptibilités, et surtout en ne crachant pas
+par terre, ce qui la provoquait presque à des brutalités, rien n'était
+plus doux que son commerce.</p>
+
+<p>Madame Adélaïde était l'aînée de cinq princesses. Elle n'avait pas
+voulu se marier, préférant son état de Fille de France. Elle avait
+tenu la Cour jusqu'à la mort du roi Louis XV. Elle avait été l'amie et
+le conseil du Dauphin, son frère, et sa mémoire lui a toujours été
+bien chère; elle en parlait sans cesse comme de la plus vive affection
+de son c&oelig;ur. Une de ses s&oelig;urs, madame Infante, régnait assez
+tristement à Parme; une autre, madame Louise, était carmélite. Des
+cinq princesses, celle-là semblait, sans comparaison, la plus
+mondaine. Elle aimait passionnément tous les plaisirs, était fort
+gourmande, <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> très occupée de sa toilette, avait un besoin
+extrême des recherches inventées par le luxe, l'imagination assez
+vive, et enfin une très grande disposition à la coquetterie. Aussi,
+lorsque le Roi entra dans la chambre de madame Adélaïde pour lui
+annoncer que madame Louise était partie dans la nuit, son premier cri
+fut: «Avec qui?».</p>
+
+<p>Les trois s&oelig;urs restantes ne pardonnèrent jamais à madame Louise le
+secret qu'elle avait fait de ses intentions, et, quoiqu'elles
+allassent la voir quelquefois, c'était sans plaisir et sans intimité.
+Sa mort ne leur fut point un chagrin.</p>
+
+<p>Il n'en fut pas ainsi de celle de madame Sophie. Mesdames Adélaïde et
+Victoire la regrettèrent vivement et l'intimité des deux s&oelig;urs en
+serait devenue encore plus tendre si les deux dames d'honneur,
+mesdames de Narbonne et de Civrac, n'avaient mis tous leurs soins à
+les séparer, sans pouvoir jamais les désunir.</p>
+
+<p>Madame Victoire avait fort peu d'esprit et une extrême bonté. C'est
+elle qui disait, les larmes aux yeux, dans un temps de disette où on
+parlait des souffrances des malheureux manquant de pain: «Mais, mon
+Dieu, s'ils pouvaient se résigner à manger de la croûte de pâté!»</p>
+
+<p>À Bellevue, on vivait tous ensemble, on se réunissait pour dîner à
+deux heures, à cinq chacun rentrait chez soi jusqu'à huit. On
+retournait au salon et, après le souper, la soirée se prolongeait
+selon qu'on s'amusait plus ou moins. Il venait du monde de Paris et de
+Versailles; on faisait un loto ainsi qu'après le dîner. On aura peine
+à croire qu'à ce loto les comptes étaient rarement exacts et que, dans
+une pareille réunion, plusieurs personnes étaient notées pour être la
+cause de ces mécomptes. Il y avait, entre autres, un saint évêque qui
+était le plus aumônier des hommes, une vieille maréchale, enfin assez
+<span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> de monde pour que ma mère m'ait dit qu'elle s'était décidée à
+jouer sur les mêmes numéros, sous prétexte de faire des n&oelig;uds, de
+sorte que tout le monde savait son jeu d'avance. Après le loto, les
+princesses et leurs dames travaillaient dans le salon, et la liberté y
+était assez grande.</p>
+
+<p>À Versailles, c'était une toute autre vie. Mesdames entendaient la
+messe chacune de leur côté: madame Adélaïde à la chapelle, madame
+Victoire, plus tard, dans son oratoire. Elles se réunissaient chez
+l'une ou chez l'autre pendant la matinée, mais tout à fait dans leur
+intérieur et dînaient tête-à-tête. À six heures, le jeu de Mesdames se
+tenait chez madame Adélaïde; c'est alors qu'on leur faisait sa cour.
+Souvent les princes et princesses assistaient à ce jeu; c'était
+toujours le loto. À neuf heures, toute la famille royale se réunissait
+pour souper chez Madame, femme de Monsieur. Ils y étaient
+exclusivement entre eux et ne manquaient que bien rarement à ce
+souper. Il fallait des raisons positives, autrement cela déplaisait au
+Roi. Monsieur le comte d'Artois lui-même, que cela ennuyait beaucoup,
+n'osait guère s'en affranchir. Là, on racontait les commérages de
+Cour, on discutait les intérêts de famille, on était fort à son aise
+et souvent fort gai, car, une fois séparés des entours qui les
+obsédaient, ces princes, il faut le dire, étaient les meilleures gens
+du monde. Après le souper, chacun se séparait.</p>
+
+<p>Le Roi allait <i>au coucher</i>. Ce qu'on appelait <i>le coucher</i> avait lieu
+tous les soirs à neuf heures et demie.</p>
+
+<p>Les hommes de la Cour se réunissaient dans la chambre de Louis XIV
+(qui n'était pas celle où couchait Louis XVI). Je crois que toute
+personne présentée y avait accès. Le Roi y arrivait d'un cabinet
+intérieur, suivi de son service. Il avait les cheveux roulés et avait
+ôté ses <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> ordres. Sans faire attention à personne, il entrait
+dans la balustrade du lit; l'aumônier de jour recevait des mains d'un
+valet de chambre le livre de prières et un grand bougeoir à deux
+bougies; il suivait le Roi dans l'intérieur de la balustrade, lui
+donnait le livre et tenait le bougeoir pendant la prière qui était
+courte. Le Roi rentrait dans la partie de la chambre occupée par les
+courtisans; l'aumônier remettait le bougeoir au premier valet de
+chambre; celui-ci le portait à la personne désignée par le Roi et qui
+le tenait pendant tout le temps que durait le coucher. C'était une
+distinction fort recherchée; aussi dans tous les salons de la Cour, la
+première question faite aux personnes arrivant du coucher était: «Qui
+a eu le bougeoir?» et le choix, comme il arrive partout et en tout
+temps, se trouvait rarement approuvé.</p>
+
+<p>On ôtait au Roi son habit, sa veste et enfin sa chemise; il restait nu
+jusqu'à la ceinture, se grattant et se frottant, comme s'il avait été
+seul, en présence de toute la Cour et souvent de beaucoup d'étrangers
+de distinction. Le premier valet de chambre remettait la chemise à la
+personne la plus qualifiée, aux princes du sang, s'il y en avait de
+présents; ceci était un droit, et non pas une faveur. Lorsque c'était
+une personne de sa familiarité, le Roi faisait souvent de petites
+niches pour la mettre, l'évitait, passait à côté, se faisait
+poursuivre et accompagnait ces charmantes plaisanteries de gros rires
+qui faisaient souffrir les personnes qui lui étaient sincèrement
+attachées. La chemise passée, il mettait sa robe de chambre; trois
+valets de chambre défaisaient à la fois la ceinture et les genoux de
+la culotte, elle tombait jusque sur les pieds; et c'est dans ce
+costume, ne pouvant guère marcher avec de si ridicules entraves, qu'il
+commençait, en traînant les pieds, la tournée du cercle.</p>
+
+<p>Le temps de cette réception n'était rien moins que <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> fixé;
+quelquefois elle ne durait que peu de minutes, quelquefois près d'une
+heure; cela dépendait des personnes qui s'y trouvaient. Quand il n'y
+avait pas de <i>releveurs</i>, ainsi que les courtisans appelaient entre
+eux les personnes qui savaient faire parler le Roi, cela ne durait
+guère plus de dix minutes. Parmi les <i>releveurs</i>, le plus habile était
+le comte de Coigny: il avait toujours soin de découvrir la lecture
+actuelle du Roi et savait très habilement amener la conversation sur
+ce qu'il prévoyait devoir le mettre en valeur. Aussi le <i>bougeoir</i> lui
+arrivait-il fréquemment, et sa présence offusquait les personnes qui
+désiraient que le <i>coucher</i> fût court.</p>
+
+<p>Quand le Roi en avait assez, il se traînait à reculons vers un
+fauteuil qu'on lui avançait au milieu de la pièce, s'y laissait aller
+pesamment en levant les deux jambes; deux pages à genoux s'en
+emparaient simultanément, déchaussaient le Roi et laissaient tomber
+les souliers avec un bruit qui était d'étiquette. Au moment où il
+l'entendait, l'huissier ouvrait la porte en disant: «Passez,
+messieurs.» Chacun s'en allait et la cérémonie était finie. Toutefois,
+la personne qui tenait le bougeoir pouvait rester si elle avait
+quelque chose de particulier à dire au Roi. C'est ce qui explique le
+prix qu'on attachait à cette étrange faveur.</p>
+
+<p>On reprenait le chemin de Paris ou celui des divers salons de
+Versailles où on avait laissé les femmes, les évêques, les gens non
+présentés et souvent les parties suspendues. Il y avait beaucoup de
+pratiques d'antichambre dans cette vie de Cour et de places auxquelles
+toute la noblesse de France aspirait.</p>
+
+<p>C'est au coucher qu'un soir monsieur de Créqui, s'étant appuyé contre
+la balustrade du lit, l'huissier de service lui dit:</p>
+
+<p>«Monsieur, vous <i>profanisez</i> la chambre du Roi.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> «Monsieur, je <i>préconerai</i> votre exactitude,» reprit l'autre
+aussitôt. Cette prompte repartie eut grand succès.</p>
+
+<p>La Reine, en sortant de chez Madame, allait chez madame de Polignac ou
+chez madame de Lamballe, le samedi; Monsieur, chez madame de Balbi;
+Madame, dans son intérieur avec des femmes de chambre; monsieur le
+comte d'Artois dans le monde de Versailles, ou chez des filles à
+Paris; madame la comtesse d'Artois, dans son intérieur avec des gardes
+du corps; et, enfin, Mesdames, chez leurs dames d'honneur respectives.</p>
+
+<p>Madame de Civrac tenait à madame Victoire un salon fort convenablement
+rempli de gens de la Cour. Madame de Narbonne n'ajoutait guère au
+service de la princesse que des commensaux; son humeur arrogante ne
+lui permettait pas d'autres relations. On a publié, dans des libelles
+du temps, que le comte Louis de Narbonne était fils de madame
+Adélaïde; cela est faux et absurde, mais il est vrai que la princesse
+a fait à ses travers des sacrifices énormes. Cette madame de Narbonne,
+si impérieuse, était soumise à tous les caprices du comte Louis.
+Lorsqu'il avait fait des sottises et qu'il manquait d'argent, elle
+avait une humeur insupportable qu'elle faisait porter principalement
+sur madame Adélaïde; elle lui rendait son intérieur intolérable. Au
+bout de quelques jours, la pauvre princesse rachetait à prix d'or la
+paix de sa vie. Voilà comment monsieur de Narbonne se trouvait nanti
+de sommes énormes qu'il se procurait, sans prendre la moindre peine,
+et qu'il dépensait aussi facilement. Du reste, c'était le plus aimable
+et le moins méchant des hommes, mauvais sujet sans s'en douter et
+seulement par gâterie.</p>
+
+<p>Madame Adélaïde sentait le poids du joug et en gémissait, quand elle
+osait. Un soir où ma mère la reconduisait <span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> chez elle et où
+madame de Narbonne avait été plus maussade que de coutume, elle fit le
+projet de ne pas retourner chez elle le lendemain; et, se complaisant
+dans cette idée, composa un roman sur ce que madame de Narbonne
+dirait, sur la manière dont elle-même agirait, le caractère qu'elle
+déploierait, etc.</p>
+
+<p>«Vous ne répondez pas, madame d'Osmond, vous avez tort; je suis
+faible, je suis Bourbon, j'ai besoin d'être menée, mais je ne suis
+jamais traître.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne soupçonne pas même Madame d'indiscrétion; mais je sais que,
+demain, elle sera un peu plus gracieuse que de coutume vis-à-vis de
+madame de Narbonne pour la venger de cette légère infidélité de
+pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! je crains bien que vous n'ayiez raison.»</p>
+
+<p>Et, en effet, le lendemain, une explication provoquée par la princesse
+amena une demande d'argent; il fut donné; madame de Narbonne fut
+charmante le soir. La bonne princesse, cherchant à voiler sa
+faiblesse, dit en se retirant à ma mère que madame de Narbonne lui
+avait fait des excuses de la grognerie de la veille; elle n'ajouta pas
+comment elle l'avait calmée, mais c'était le secret de la comédie. Le
+comte Louis était le premier à en rire, et cela simplifiait sa
+position; car, dans ce temps, tout travers, tout vice, toute lâcheté,
+franchement acceptés et avoués avec des formes spirituelles, étaient
+assurés de trouver indulgence.</p>
+
+<p>La princesse devait être reconduite de chez madame de Narbonne chez
+elle, dans l'intérieur du château, par sa dame de service. Souvent
+elle en dispensait, surtout quand il faisait froid, parce qu'elle
+allait toujours à pied et que les dames circulaient habituellement
+dans les corridors et les antichambres en chaise à porteurs. Ces
+chaises étaient fort élégantes, dorées, avec les armes sur les côtés.
+Celles des duchesses avaient le dessus couvert <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> en velours
+rouge, et elles pouvaient avoir des porteurs à leur livrée; les autres
+dames avaient des porteurs attitrés, mais avec la livrée du Roi, ce
+qu'on appelait, en termes de Cour, des <i>porteux</i> bleus, car c'est
+porteux qu'il fallait dire.</p>
+
+<p>Pendant presque toute une année, madame Adélaïde avait pris l'habitude
+de faire entrer ma mère et souvent mon père chez elle, en sortant de
+chez madame de Narbonne. Elle prenait goût à des conversations plus
+sérieuses. Mais la dame d'honneur fut avertie, la princesse grondée,
+et elle avoua tout franchement qu'elle n'osait plus.</p>
+
+<p>C'est dans une de ces causeries qu'elle raconta à mon père l'échec
+reçu par sa curiosité au sujet du Masque de fer. Elle avait engagé son
+frère, monsieur le Dauphin, à s'enquérir au Roi de ce qui le
+concernait pour le lui dire. Monsieur le Dauphin interrogea Louis XV.
+Celui-ci lui dit: «Mon fils, je vous le dirai, si vous voulez, mais
+vous ferez le serment que j'ai prêté moi-même de ne divulguer ce
+secret à personne.»</p>
+
+<p>Monsieur le Dauphin avoua ne désirer le savoir que pour le communiquer
+à sa s&oelig;ur Adélaïde, et dit y renoncer. Le Roi lui répliqua qu'il
+faisait d'autant mieux que ce secret, auquel il tenait parce qu'on le
+lui avait fait jurer, n'avait jamais été d'une grande importance et
+n'avait plus alors aucun intérêt. Il ajouta qu'il n'y avait plus que
+deux hommes vivants qui en fussent instruits, lui et monsieur de
+Machault.</p>
+
+<p>La princesse apprit aussi à mon père comment monsieur de Maurepas
+s'était fait ministre.</p>
+
+<p>À la mort de Louis XV, ses filles, qui l'avaient soigné pendant sa
+petite vérole, devaient, selon l'inexorable étiquette, être séparées
+du nouveau Roi. Celui-ci, à qui son père le Dauphin avait recommandé
+de toujours prendre <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> les conseils de sa tante Adélaïde, lui
+écrivit pour lui demander à qui il devait confier le soin de ce
+royaume qui lui tombait sur les bras. Madame Adélaïde lui répondit que
+monsieur le Dauphin n'aurait pas hésité à appeler monsieur de
+Machault. On expédia un courrier à monsieur de Machault.</p>
+
+<p>Nouveau billet du Roi: Que fallait-il décider pour les funérailles?
+quelles étaient les étiquettes? à qui s'adresser? Réponse de madame
+Adélaïde: Personne n'était plus propre par ses souvenirs et ses
+traditions que monsieur de Maurepas à se charger de ces détails. Le
+courrier pour monsieur de Machault n'était pas encore parti. La terre
+de monsieur de Machault est à trois lieues au delà de Pontchartrain,
+par des chemins alors affreux. On le chargea de remettre en passant la
+lettre pour monsieur de Maurepas.</p>
+
+<p>Le vieux courtisan, ennuyé de son exil, arriva immédiatement. Le Roi
+l'attendait avec impatience; il le fit entrer dans son cabinet.
+Pendant qu'il s'entretenait avec lui, on vint avertir que le conseil
+était assemblé. L'usage voulait que chaque ministre fût averti chaque
+fois par l'huissier. Le manque de cette formalité fermait l'entrée du
+conseil; c'était l'équivalent d'un renvoi. L'huissier du conseil,
+voyant monsieur de Maurepas dans cette intimité avec le nouveau Roi et
+sachant qu'il avait été mandé, le regarda en hésitant; le Roi ne dit
+rien, mais se troubla. Monsieur de Maurepas salua comme s'il avait
+reçu le message; le Roi passa sans oser lui dire adieu. Monsieur de
+Maurepas suivit, s'assit au conseil et gouverna la France pendant dix
+ans.</p>
+
+<p>Lorsque monsieur de Machault arriva, quelques heures après, la place
+était prise. Le Roi lui dit quelques lieux communs, lui adressa des
+compliments et le laissa repartir. Madame Adélaïde s'affligea, se
+plaignit, mais <span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> elle et son neveu étaient Bourbon, comme elle
+disait, et n'avaient assez d'énergie, ni pour résister aux volontés
+des autres, ni pour s'y associer pleinement.</p>
+
+<p>Si Thoiry avait été en deça de Pontchartrain, peut-être n'y aurait-il
+pas eu de révolution en France. Monsieur de Machault était un homme
+sage, qui aurait su tirer meilleur parti des vertus de Louis XVI que
+le courtisan spirituel, mais léger et immoral, auquel il confia son
+sort. Ce n'est pas que monsieur de Maurepas ne fût l'homme qui convînt
+le mieux aux goûts, si ce n'est aux besoins du moment.</p>
+
+<p>J'ai dit que, dans ce temps, avec de <i>l'esprit</i>, on faisait tout
+passer; l'esprit jouait alors le rôle qu'on accorde au <i>talent</i>
+aujourd'hui. Je veux rapporter quelques-unes des anecdotes que j'ai
+entendu raconter à ma mère qui poussait la moralité jusqu'à la
+pruderie, sans que, bien des années après, ces faits lui parussent
+autre chose qu'une malice spirituelle.</p>
+
+<p>Le vicomte de Ségur, l'homme le plus à la mode de ce temps, faisait
+d'assez jolis petits vers de société dont sa position dans le monde
+était le plus grand mérite. Monsieur de Thiard, impatienté et
+peut-être jaloux de ses succès, fit à son tour une pièce de vers où il
+conseillait à monsieur de Ségur d'envoyer ses ouvrages au confiseur,
+ayant, disait-il, prouvé qu'il avait tout juste l'esprit qu'on peut
+mettre dans une pastille. Monsieur de Ségur affecta de rire de cette
+épigramme, mais résolut de s'en venger.</p>
+
+<p>Or, il y avait en Normandie une madame de Z..., très belle personne,
+habitant son château, y vivant décemment avec son mari et jouissant
+d'une assez grande considération, malgré ses rapports avec monsieur de
+Thiard qu'on disait fort intimes et qui duraient depuis plusieurs
+années. Celui-ci passait pour l'aimer passionnément. Le <span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span>
+vicomte profita de son crédit; son père était ministre de la guerre,
+fit envoyer son régiment en garnison dans la ville voisine du château
+de madame de Z..., joua son rôle parfaitement, feignit une passion
+délirante et, après des assiduités qui durèrent plusieurs mois,
+parvint à plaire et enfin à réussir.</p>
+
+<p>Bientôt madame de Z..., se trouva grosse; son mari était absent et
+même monsieur de Thiard. Elle annonça au vicomte son malheur. La
+veille encore, il lui témoignait le plus ardent amour; mais, ce
+jour-là, il lui répondit que son but était atteint, qu'il ne s'était
+jamais soucié d'elle. Seulement, il avait voulu se venger du sarcasme
+de monsieur de Thiard, et lui montrer que son esprit était propre à
+autre chose qu'à faire des distiques de confiseur. En conséquence, il
+lui baisait les mains, elle n'entendrait plus parler de lui. En effet,
+il partit sur-le-champ pour Paris, racontant son histoire à qui
+voulait l'entendre.</p>
+
+<p>Madame de Z..., honnie de son mari, déshonorée dans sa province,
+brouillée avec monsieur de Thiard, mourut en couches. Monsieur de
+Z..., fut obligé de reconnaître ce malheureux enfant que nous avons vu
+dans le monde, madame Léon de X..., et que l'esprit d'intrigue qu'elle
+possédait rendait bien digne de son père. Jamais le vicomte de Ségur
+n'a pu s'apercevoir qu'une pareille aventure, dont il se vantait tout
+haut, choquât qui que ce soit.</p>
+
+<p>Voici un autre genre:</p>
+
+<p>Monsieur de Créqui sollicitait une grâce de la Cour, et, en
+conséquence, faisait la sienne à monsieur et à madame de Maurepas. Une
+de ses obséquiosités était de faire chaque soir la partie de la
+vieille et très ennuyeuse madame de Maurepas; aussi elle le soutenait
+vivement, et ses importunités avaient crédit sur monsieur de Maurepas.
+<span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> Le jour même où la grâce fut obtenue, monsieur de Créqui vint
+chez madame de Maurepas. Madame de Flamarens, nièce de madame de
+Maurepas et qui faisait les honneurs de la maison, offrit une carte à
+monsieur de Créqui, comme à l'ordinaire. Celui-ci, s'inclinant,
+répondit avec un sérieux de glace: «Je vous fais excuse, je ne joue
+jamais.» Et, en effet, il ne fit plus la partie de madame de Maurepas.
+Cette bassesse, couverte par le piquant de la forme, ne blessa point,
+et personne n'en riait de meilleur c&oelig;ur que le vieux ministre.</p>
+
+<p>Monsieur de Maugiron était colonel d'un superbe régiment, mais il
+avait l'horreur, ou plutôt l'ennui de tout ce qui était militaire, et
+passait pour n'être pas très brave. Un jour, à l'armée, les grenadiers
+de France où il avait anciennement servi, chargèrent dans une
+circonstance assez dangereuse. Monsieur de Maugiron se mit
+volontairement dans leurs rangs, et se conduisit de façon à se faire
+remarquer. Le lendemain, à dîner, les officiers de son régiment lui en
+firent compliment: «Mon Dieu, messieurs, vous voyez bien que, lorsque
+je veux, je m'en tire comme un autre. Mais cela me paraît si
+désagréable et surtout si bête que je me suis bien promis que cela ne
+m'arriverait plus. Vous m'avez vu au feu; gardez-en bien la mémoire,
+car c'est la dernière fois.»</p>
+
+<p>Il tint parole. Quand son régiment chargeait, il se mettait de côté,
+souhaitait bon voyage à ses officiers et disait bien haut: «Regardez
+donc ces imbéciles qui vont se faire tuer.» Malgré cela, monsieur de
+Maugiron n'était pas un mauvais officier; son régiment était bien
+tenu, se conduisait toujours à merveille dans toutes les affaires, et
+ce bizarre colonel y était aimé et même considéré.</p>
+
+<p>C'est à lui que sa femme, très spirituelle personne, écrivait cette
+fameuse lettre:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> «Je vous écris parce que je ne sais que faire et je finis
+parce que je ne sais que dire.</p>
+
+<p class="left50">«<span class="smcap">Sassenage de Maugiron</span>,<br>
+ bien fâchée de l'être.»</p>
+
+<p class="p2">On ne savait pas se refuser une repartie spirituelle. Le maréchal de
+Noailles s'était très mal montré à la guerre, et sa réputation de
+bravoure en était restée fort suspecte. Un jour où il pleuvait, le Roi
+demanda au duc d'Ayen si le maréchal viendrait à la chasse. «Oh! que
+non, Sire, mon père craint l'eau comme le feu.» Ce mot eut le plus
+grand succès.</p>
+
+<p>Je n'ai voulu rapporter ces divers faits, faciles à multiplier, que
+pour prouver combien dans ces temps qu'on nous représente plus moraux
+que les nôtres, dans ces temps où la société était, disait-on, un
+tribunal dont tout le monde ressortissait, l'esprit et surtout
+l'impudence suffisaient pour éviter les sentences qu'elle aurait
+portées probablement contre des torts moins spirituellement affichés.</p>
+
+<p>J'ai dit que madame de Civrac était dame d'honneur de madame Victoire.
+Sa vie est un roman.</p>
+
+<p>Mademoiselle Monbadon, fille d'un notaire de Bordeaux, avait atteint
+l'âge de vingt-cinq ans. Elle était grande, belle, spirituelle et
+surtout ambitieuse. Elle fut recherchée en mariage par un hobereau du
+voisinage qui s'appelait monsieur de Blagnac. Il était garde du corps.
+Cet homme était pauvre, fort rustre, incapable d'apprécier son mérite,
+mais désirait partager une très petite fortune qu'elle devait hériter
+de son père. La personne qui traitait le mariage fit valoir la
+naissance de monsieur de Blagnac; il était de la maison de Durfort.
+Mademoiselle <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> Monbadon se fit apporter les papiers et,
+satisfaite de cette inspection, épousa monsieur de Blagnac.</p>
+
+<p>Ajoutant un léger bagage au portefeuille où elle enferma les
+parchemins généalogiques, elle s'embarqua dans la diligence, avec son
+mari, et arriva à Paris. Sa première visite fut pour Chérin; elle lui
+remit ses papiers, le pria de les examiner scrupuleusement. Quelques
+jours après, elle revint les chercher et obtint l'assurance que la
+filiation de monsieur de Blagnac avec la branche de Durfort-Lorge
+était complètement établie. Elle s'en fit délivrer le certificat, et
+commença à se faire appeler Blagnac de Civrac. Elle écrivit au vieux
+maréchal de Lorge pour lui demander une entrevue. Elle lui dit très
+modestement n'être qu'en passant à Paris; elle croyait que son mari
+avait l'honneur de lui appartenir. De si loin que ce pût être, c'était
+un si grand honneur, un si grand bonheur qu'elle ne voulait pas
+retourner dans l'obscurité de sa province sans l'avoir réclamé. Si
+elle osait pousser sa prétention jusqu'à être reçue une fois par
+madame la maréchale, sa reconnaissance serait au comble. Le maréchal
+se laissa prendre à ces paroles doucereuses, sans trop reconnaître la
+parenté sur laquelle elle n'insista pas. Elle fut admise à faire une
+visite. Elle s'y conduisit adroitement. Elle obtint la permission de
+revenir pour prendre congé, elle revint. Le départ était retardé, elle
+revint encore. Elle ne partit pas du tout. Bientôt la maréchale en
+raffola; assise sur un petit tabouret à ses pieds, elle travaillait à
+la même tapisserie et devint habituée de la maison. Le mari ne
+paraissait guère. Un jour, son crédit étant déjà établi, elle entendit
+parler légèrement de l'état de garde du corps; elle leva la tête avec
+une mine étonnée. Quand elle fut seule avec les de Lorge, elle dit:
+«Monsieur le maréchal, j'ai peur que, dans notre ignorance
+provinciale, nous ne soyons coupables <span class="pagenum"><a id="page0674" name="page0674"></a>(p. 0674)</span> d'un grand tort envers
+vous, puisqu'un de vos parents est garde du corps. Cela est donc
+inconvenant?» Monsieur de Lorge répondit amicalement, mais en
+déclinant doucement la parenté. «Mon Dieu, dit-elle, je n'entends rien
+à tout cela, mais je vous apporterai les papiers de mon mari.» En
+effet, elle apporta les papiers bien en règle et le certificat de
+Chérin. Il n'y avait rien à dire contre; et d'ailleurs, on n'en avait
+plus envie.</p>
+
+<p>Le mari fut retiré des gardes du corps, placé dans un régiment et
+envoyé en garnison. La femme eut un petit entresol à l'hôtel de Lorge.
+Le maréchal de Lorge n'avait pas de fils. Le maréchal de Duras n'en
+avait qu'un qui déjà promettait d'être un détestable sujet. La
+grossesse de madame de Blagnac commença à être soignée; le petit
+tabouret devint un fauteuil. Bientôt on ne l'appela plus que madame de
+Civrac, second titre de la branche de Lorge. Enfin, au bout de peu de
+mois, elle était si bien impatronisée dans la maison qu'elle y
+disposait de tout, mais en conservant toujours les égards les plus
+respectueux pour monsieur et madame de Lorge. Les Duras partagèrent
+l'engouement qu'elle inspirait.</p>
+
+<p>Lorsque la maison de madame Victoire fut formée, elle fut nommée une
+de ses dames; bientôt elle devint sa favorite, puis sa dame d'honneur.
+Elle fut, à cette occasion, nommée duchesse de Civrac.</p>
+
+<p>Elle avait toujours conservé les meilleurs rapports avec son mari
+qu'elle comblait de marques de considération, mais qui était trop
+butor pour pouvoir en tirer parti quand il était présent. Elle réussit
+à le faire nommer ambassadeur à Vienne; il eut la bonne grâce d'y
+mourir promptement. C'est la seule preuve d'intelligence qu'il eût
+donnée de sa vie. Il la laissa mère de trois enfants, un fils, depuis
+duc de Lorge et héritier de la fortune de <span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> cette branche des
+Durfort, et deux filles, mesdames de Donissan et de Chastellux.</p>
+
+<p>Madame de Civrac, aussi habile que spirituelle, dès qu'elle fut
+parvenue à cette haute fortune, voulut patroniser à son tour. Elle se
+fit la protectrice de la ville de Bordeaux. Tout ce qui en arrivait
+était sûr de trouver appui auprès d'elle, et elle réussit par là à
+changer la situation de sa propre famille. Les Monbadon devinrent
+petit à petit messieurs de Monbadon. Son neveu entra au service, fut
+nommé colonel et finit par être presque un seigneur de la Cour. C'est
+après ce succès, dans l'apogée de sa grandeur, qu'elle se trouvait aux
+eaux des Pyrénées. On y reçut une liste de promotions de colonels.
+Madame de Civrac s'étendit fort sur l'inconvenance des choix. Une
+vieille grande dame de province lui répondit: «Que voulez-vous, madame
+la duchesse, chacun a <i>son badon</i>!»</p>
+
+<p>Tout avait réussi à l'ambitieuse madame de Civrac, mais elle était
+insatiable. Déjà fort malade, elle croyait avoir amené à un terme
+prochain le mariage de son fils, le duc de Lorge, avec mademoiselle de
+Polignac dont la mère était alors toute-puissante, et y mettait pour
+condition la place de capitaine des gardes pour ce fils tout jeune
+encore. Au moment de conclure, madame de Gramont, également
+intrigante, alla sur ses brisées. Elle avait auprès de la Reine le
+mérite d'avoir été exilée par Louis XV pour une insolence faite à
+madame Dubarry. Ses prétentions étaient soutenues par les Choiseul; la
+Reine donna la préférence à son fils et fit pencher la balance.</p>
+
+<p>Madame de Civrac apprit subitement que le jeune Gramont,
+sous-lieutenant dans un régiment, était arrivé à Versailles, qu'il
+était créé duc de Guiche, capitaine des gardes, et que son mariage
+avec mademoiselle de <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> Polignac était déclaré. Elle en eut une
+telle colère que son sang s'enflamma, et, en quarante-huit heures,
+elle expira d'une maladie qui n'annonçait pas une terminaison aussi
+rapide. Madame Victoire, très affligée de cette perte, promit à la
+mère de nommer madame de Chastellux sa dame d'honneur. Madame de
+Donissan était déjà sa dame d'atours.</p>
+
+<p>Cette madame de Donissan, qui vit encore à l'âge de quatre-vingt-douze
+ans, est la mère de madame de Lescure. Toutes deux ont acquis une
+honorable et triste célébrité dans la première guerre de la Vendée à
+laquelle elles ont pris la part la plus active, sans sortir du
+caractère de leur sexe. Les mémoires de madame de Lescure sur ces
+événements racontent d'une façon aussi touchante que véridique la
+gloire et les malheurs de cette campagne. Ils ont été rédigés par
+monsieur de Barante, sur les récits de madame de Lescure (devenue
+madame de La Rochejaquelein), pendant qu'il était préfet du Morbihan.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> CHAPITRE III</h3>
+
+<p class="resume">Mon enfance. &mdash; Belle poupée. &mdash; Bonté du Roi. &mdash; Commencement de la
+ Révolution. &mdash; Ouverture des États généraux. &mdash; Départ de monsieur le
+ comte d'Artois. &mdash; Le 6 octobre 1789. &mdash; Voyage en
+ Angleterre. &mdash; Madame Fitzherbert. &mdash; Boucles du prince de
+ Galles. &mdash; Séjour à la campagne. &mdash; Princesses d'Angleterre.</p>
+
+
+<p>J'ai été littéralement élevée sur les genoux de la famille royale. Le
+Roi et la Reine surtout me comblaient de bontés. Dans un temps où,
+comme je l'ai déjà dit, les enfants étaient mis en nourrice, puis en
+sevrage, puis au couvent, où, vêtus en petites dames et en petits
+messieurs, ils ne paraissaient que pour être gênés, maussades et
+grognons, avec mon fourreau de batiste et une profusion de cheveux
+blonds qui ornaient une jolie petite figure, je frappais extrêmement.
+Mon père s'était amusé à développer mon intelligence, et l'on me
+trouvait très sincèrement un petit prodige. J'avais appris à lire avec
+une si grande facilité qu'à trois ans je lisais et débitais pour mon
+plaisir et même, dit-on, pour celui des autres, les tragédies de
+Racine.</p>
+
+<p>Mon père se plaisait à me mener au spectacle à Versailles. On
+m'emmenait après la première pièce pour ne pas me faire veiller, et je
+me rappelle que le Roi m'appelait quelquefois dans sa loge pour me
+faire raconter la pièce que je venais de voir. J'ajoutais mes
+réflexions qui avaient ordinairement grand succès. À la vérité, au
+milieu de mes remarques littéraires, je lui disais un jour <span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span>
+avoir bien envie de lui demander une faveur, et, encouragée par sa
+bonté, j'avouais convoiter deux des plus petites pendeloques des
+lustres pour me faire des boucles d'oreilles, attendu qu'on devait me
+percer les oreilles le lendemain.</p>
+
+<p>Je me rappelle, par la joie que j'en ai ressentie, une histoire de la
+même nature. Madame Adélaïde, qui me gâtait de tout son c&oelig;ur, me
+faisait dire un jour un conte de fée de mon invention. La fée avait
+donné à la princesse un palais de diamants, avec les magnificences qui
+s'ensuivent, et enfin, pour les combler toutes, l'héroïne avait trouvé
+dans un secrétaire d'escarboucle un trésor de <i>cent six francs</i>.
+Madame Adélaïde fit son profit de cette histoire, et, après avoir mis
+toute la grâce possible à en obtenir la permission de ma mère, elle me
+fit trouver dans mon petit secrétaire, qui n'était pourtant, pas
+d'escarboucle, cent pièces de six francs, avec un papier sur lequel
+était écrit <i>cent six francs pour Adèle</i>, ainsi qu'il en avait été usé
+pour la princesse du conte. Je ne suis pas bien sûre que je susse
+compter jusqu'à cent, mais je me rappelle encore mon saisissement à
+cette vue.</p>
+
+<p>Mes parents avaient fini par passer tout l'été à Bellevue; ma chambre
+était au rez-de-chaussée, sur la cour. Madame Adélaïde faisait
+journellement de très grandes promenades pour aller inspecter ses
+ouvriers. Elle m'appelait en passant; on me mettait mon chapeau,
+j'escaladais la fenêtre et je partais avec elle, sans bonne. Elle
+était toujours suivie d'un assez grand nombre de valets et d'une
+petite carriole attelée d'un cheval et menée à la main, dans laquelle
+elle n'entrait jamais mais que j'occupais souvent. Cependant, j'aimais
+encore mieux courir auprès d'elle et lui faire ce que j'appelais la
+conversation. J'avais pour rival et pour ami un grand barbet blanc,
+extrêmement intelligent, qui était aussi des promenades. <span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span>
+Quand il se trouvait un peu de boue dans le chemin, on le mettait dans
+un grand sac de toile et deux hommes attachés à son service le
+portaient. Pour moi, j'étais très fière de savoir choisir mon chemin
+sans me crotter comme lui.</p>
+
+<p>Rentrés au château, je disputais à <i>Vizir</i> sa niche de velours rouge
+qu'il me laissait plus volontiers usurper qu'il ne m'abandonnait les
+gaufres qu'on écrasait pour nous sur le parquet. Souvent, la bonne
+princesse se mettait à quatre pattes et courait avec nous pour
+rétablir la paix ou pour obtenir le prix de la course. Je la vois
+encore avec sa grande taille sèche, sa robe violette (c'était
+l'uniforme de Bellevue) à plis, son bonnet à papillon, et deux grandes
+dents, les seules qui lui restassent. Elle avait été très jolie mais,
+à cette époque, elle était bien laide et me paraissait telle.</p>
+
+<p>Madame Adélaïde me fit faire à grands frais une magnifique poupée,
+avec un trousseau, une corbeille, des bijoux, entre autres une montre
+de Lépine que j'ai encore, et un lit à la duchesse où j'ai couché à
+l'âge de sept ans, ce qui donne la proportion de la taille.
+L'inauguration de la poupée fut une fête pour la famille royale. Elle
+vint dîner à Bellevue. En sortant de table, on m'envoya chercher. Les
+deux battants s'ouvrirent, et la poupée arriva traînée sur son lit et
+escortée de tous ses accessoires. Le Roi me tenait par la main:</p>
+
+<p>«Pour qui est tout cela, Adèle?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien que c'est pour moi, Sire.»</p>
+
+<p>Tout le monde se mit à jouer avec ma nouvelle propriété. On voulut me
+faire remplacer la poupée dans le lit, et la Reine et madame
+Élisabeth, à genoux des deux côtés, s'amusèrent à le faire, avec des
+éclats de joie de leur habileté à tourner les matelas. Hélas! les
+pauvres princesses ne pensaient guère que, bien peu d'années <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span>
+après, c'était en 1788, elles seraient réduites à faire leur propre
+lit. Combien une prophétie pareille eût paru extravagante!</p>
+
+<p>Tous ces souvenirs me sont encore présents: non que j'attachasse aucun
+prix aux grandeurs des personnes, j'y étais trop accoutumée, mais
+parce qu'elles me gâtaient beaucoup et me procuraient toutes les
+douceurs et les petits plaisirs auxquels les enfants sont sensibles.</p>
+
+<p>Je rencontrais souvent le Roi dans les jardins de Versailles et, du
+plus loin que je l'apercevais, je courais toujours à lui. Un jour, je
+manquai à cette habitude; il me fit appeler. J'arrivai tout en larmes.</p>
+
+<p>«Qu'avez-vous ma petite Adèle?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont vos vilains gardes, Sire, qui veulent tuer mon chien, parce
+qu'il court après vos poules.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous promets que cela n'arrivera plus.»</p>
+
+<p>Et, en effet, il y eut une consigne donnée avec ordre de laisser
+courir le chien de mademoiselle d'Osmond après le gibier.</p>
+
+<p>Mes succès n'étaient pas moins grands auprès de la jeune génération.
+Monsieur le Dauphin, mort à Meudon, m'aimait extrêmement et me faisait
+sans cesse demander pour jouer avec lui, et monsieur le duc de Berry
+se faisait mettre en pénitence parce qu'au bal il ne voulait danser
+qu'avec moi. Madame et monsieur le duc d'Angoulême me distinguaient
+moins.</p>
+
+<p>Les malheurs de la Révolution mirent un terme à mes succès de Cour. Je
+ne sais s'ils ont agi sur moi dans le sens d'un remède homéopathique,
+mais il est certain que, malgré ce début de ma vie, je n'ai jamais eu
+l'intelligence du courtisan, ni le goût de la société des princes. Les
+événements étaient devenus trop sérieux pour qu'on pût s'amuser des
+gentillesses d'un enfant; 1789 était arrivé.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> Mon père ne se méprit pas sur la gravité des circonstances.
+La cérémonie de l'ouverture des États généraux fut solennelle et
+accompagnée de magnificences qui attirèrent à Versailles des étrangers
+de toutes les parties de l'Europe. Ma mère, parée en grand habit de
+Cour, fit prévenir mon père qu'elle allait partir. Ne le voyant pas
+arriver, elle entra chez lui, et le trouva en robe de chambre.</p>
+
+<p>«Mais dépêchez-vous donc, nous serons en retard.</p>
+
+<p>&mdash;Non, car je n'y vais pas; je ne veux pas aller voir ce malheureux
+homme abdiquer.»</p>
+
+<p>Le soir, madame Adélaïde parlait du beau coup d'&oelig;il de la salle.
+Elle s'adressa à mon père pour quelques questions de détail; il lui
+répondit qu'il l'ignorait.</p>
+
+<p>«Où étiez-vous donc placé?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y étais pas, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez donc malade?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, lorsqu'on est venu de si loin pour assister à cette
+cérémonie, vous ne vous êtes pas donné la peine de traverser une rue.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je n'aime pas les enterrements, Madame, et pas plus celui
+de la monarchie que les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je n'aime pas qu'à votre âge on se croie plus habile que
+tout le monde.»</p>
+
+<p>Et la princesse tourna les talons.</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas conclure de ceci que mon père ne voulût aucune
+concession. Au contraire, il était persuadé que l'esprit du temps en
+demandait impérieusement, mais il les désirait faites avec un plan
+concerté d'avance; il les voulait larges et données, non pas
+arrachées. Il voyait ouvrir les États généraux avec une mortelle
+angoisse, parce que, initié aux vagues volontés de chacun, il savait
+que personne n'avait fixé le but auquel <span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> il devait s'arrêter,
+soit en exigences, soit en concessions. De plus, il n'avait point
+confiance en monsieur Necker. Il le croyait disposé à placer le Roi
+sur une pente, sans avoir l'intention de l'y précipiter, mais avec
+l'orgueilleuse pensée que lui seul pouvait l'arrêter, et qu'ainsi il
+se rendait nécessaire.</p>
+
+<p>La colère de madame Adélaïde n'attendit pas longtemps les événements
+pour se calmer.</p>
+
+<p>Un jour, j'étais à jouer chez les petites de Guiche; on vint me
+chercher beaucoup plus tôt que de coutume. Au lieu du domestique
+ordinairement chargé du soin de me porter, je trouvai le valet de
+chambre de confiance de mon père. J'avais une bonne anglaise qui
+parlait mal français; on lui remit un billet de ma mère. Pendant
+qu'elle le lisait, je rentrai dans la chambre de mes petites compagnes
+et déjà tout y était sans dessus dessous: on pleurait et on commençait
+des paquets. On m'enveloppa dans une pelisse; le valet de chambre me
+prit dans ses bras, et, au lieu de me ramener chez mes parents, il
+m'installa avec ma bonne chez un vieux maître d'anglais qui habitait
+une petite chambre au quatrième dans un quartier éloigné.</p>
+
+<p>La nuit suivante, on vint me chercher, et je fus menée à la campagne
+où je restai plusieurs jours sans nouvelles de personne. J'étais déjà
+assez âgée pour souffrir beaucoup de cet exil. C'était lors des
+troubles du mois de juin et à l'époque du départ de monsieur le comte
+d'Artois, de ses enfants et de la famille Polignac. À mon retour, je
+trouvai l'aînée des petites de Guiche partie et sa s&oelig;ur cachée chez
+les parents de sa bonne. Le motif de tout cet émoi pour nous autres
+enfants avait été le bruit répandu que <i>le peuple</i>, comme on appelait
+dès lors une poignée de misérables, était en route pour venir enlever
+les enfants des nobles et en faire des otages. <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> Il m'était
+resté un grand effroi de cette séparation et, lorsque les événements
+du 6 octobre arrivèrent, je n'étais occupée que de la crainte d'être
+renvoyée de la maison.</p>
+
+<p>Mes parents logeaient près du château mais dans la ville; les
+appartements qu'on donnait au château étaient trop incommodes pour les
+personnes établies tout à fait à Versailles. Je ne sais qui vint
+avertir mon père, pendant qu'il était à table, des bruits trop fondés
+qui commençaient à circuler. Il se rendit tout de suite au château; ma
+mère devait aller l'y rejoindre à l'heure du jeu de Mesdames. Mais,
+bientôt après son départ, les rues de Versailles furent inondées de
+gens effroyables à voir, poussant des cris effrénés auxquels se
+joignait le bruit des coups de fusil dans l'éloignement. Tout ce qu'on
+pouvait saisir de leurs discours était encore plus effrayant que leur
+aspect.</p>
+
+<p>Les communications avec le château furent interrompues. La nuit venue,
+ma mère s'établit dans une chambre sans lumière et, collée contre la
+jalousie fermée, tâchait de deviner par les propos qu'elle pouvait
+surprendre les événements qui se passaient. J'étais sur ses genoux; je
+finis par m'endormir. On me coucha sur un sopha pour ne pas me
+réveiller, et elle se décida à aller elle-même chercher des
+renseignements, donnant le bras à ce même valet de chambre dont j'ai
+déjà parlé.</p>
+
+<p>Elle se rendit successivement à plusieurs grilles du château sans
+pouvoir pénétrer. Enfin, elle trouva en faction un homme de la garde
+nationale qui la reconnut. Il lui dit: «Retournez chez vous, madame la
+marquise, il ne faut pas que vous soyez vue dans la rue. Je ne peux
+pas vous laisser entrer; ma consigne est trop stricte. D'ailleurs,
+vous n'y gagneriez rien, vous seriez arrêtée à chaque porte. Vous
+n'avez point à craindre pour ce qui <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> vous intéresse, mais il
+ne restera pas un garde du corps demain matin.»</p>
+
+<p>Ceci se disait à neuf heures du soir, avant que les massacres fussent
+commencés, et cependant c'était un homme fort doux et fort modéré,
+comme on le voit à son discours, qui était dans cet horrible secret et
+qui n'en était nullement révolté, tant l'esprit de vertige était dans
+toutes les têtes. Ma mère ne reconnut pas cet homme alors; elle a su
+depuis que c'était un marchand de bas. Elle revint chez elle,
+consternée comme on peut croire, cependant un peu moins désolée qu'au
+départ, car les bruits de la rue disaient tout égorgé au château.</p>
+
+<p>À minuit, mon père arriva. Je fus réveillée par le bruit et par la
+joie de le revoir, mais elle ne fut pas longue. Il venait nous dire
+adieu et prendre quelque argent. Il donna l'ordre de seller ses
+chevaux et de les mener par un détour gagner Saint-Cyr. Son frère,
+l'abbé d'Osmond, qui l'accompagnait, devait aller avec eux l'y
+attendre.</p>
+
+<p>Ces messieurs s'occupèrent de changer leur costume de Cour pour en
+prendre un de voyage. Mon père chargea des pistolets. Pendant ce
+temps, ma mère cousait tout ce qu'on avait pu trouver d'or dans la
+maison dans deux ceintures qu'elle leur fit mettre. Tout cela fut
+l'affaire d'une demi-heure et ils partirent. Je voulus me jeter au cou
+de mon père; ma mère m'en arracha avec une brusquerie à laquelle je
+n'étais pas accoutumée, je restai confondue. La porte se ferma, et
+alors je la vis tomber à genoux dans une explosion de douleur qui
+absorba toute mon attention; je compris qu'elle avait voulu épargner à
+mon père la souffrance inutile d'être témoin de notre affliction.
+Cette leçon pratique m'a fait un grand effet et, dans aucune occasion
+de ma vie depuis, je ne me suis laissée aller à des démonstrations qui
+pussent aggraver le chagrin ou l'anxiété des autres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> J'ai entendu raconter à mon père qu'arrivé sur la terrasse de
+l'Orangerie, où était le rendez-vous, il se promena longtemps seul;
+survint un homme enveloppé d'un manteau. Ils s'évitèrent d'abord, puis
+se reconnurent; c'était le comte de Saint-Priest, alors ministre,
+homme de sens et de courage. Ils continuèrent longtemps leur
+promenade; personne ne venait, l'heure s'avançait. Inquiets et
+étonnés, ils ne savaient que penser sur la cause qui retardait le
+départ projeté du Roi et qui devait se rendre dans la nuit même à
+Rambouillet. Ils n'osaient se présenter dans les appartements avec
+leur costume de voyage; non seulement c'était contraire à l'étiquette,
+mais, dans cette circonstance, ç'aurait été une révélation.</p>
+
+<p>Monsieur de Saint-Priest, qui logeait au château, se décida à rentrer
+chez lui changer de costume; il donna rendez-vous à mon père dans un
+endroit écarté. Celui-ci l'y attendit longtemps, enfin il arriva: «Mon
+cher d'Osmond, allez-vous-en chez vous rassurer votre femme: le Roi ne
+part plus.» Et, lui serrant la main: «Mon ami, monsieur Necker
+l'emporte; le Roi, la monarchie sont également perdus.»</p>
+
+<p>Le départ du Roi pour Rambouillet avait été décidé, mais les ordres
+pour les voitures avaient été transmis avec les nombreuses formes
+usitées dans l'habitude. Le bruit s'en était répandu. Les palefreniers
+avaient hésité à atteler, les cochers à mener. La populace s'était
+ameutée devant les écuries et refusait de laisser sortir les voitures.
+Monsieur Necker, averti, était venu chapitrer le Roi que les
+difficultés matérielles du transport avaient arrêté plus encore que
+ses discours, et on s'était décidé à rester. Aller à Rambouillet sur
+un cheval de troupe, lui qui faisait vingt lieues à cheval à la
+chasse, lui aurait paru une extrémité à laquelle il était impossible
+de songer. <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> Et là, comme à Varennes, les chances de salut ont
+été perdues par ces habitudes princières qui, pour la famille royale
+de France, étaient une seconde nature. Mon père, obligé de rentrer
+chez lui pour changer d'habits, ne retourna pas au château cette
+nuit-là et ne fut pas témoin des horreurs qui s'y commirent.</p>
+
+<p>Aussitôt que le consentement donné par le Roi à sa translation à Paris
+eût ouvert les portes du château, ma mère se rendit auprès de sa
+princesse. Elle trouva les deux s&oelig;urs, mesdames Adélaïde et
+Victoire, dans leur chambre au rez-de-chaussée, tous les volets fermés
+et une seule bougie allumée. Après les premières paroles, elle leur
+demanda pourquoi elles attristaient encore volontairement une si
+triste journée: «Ma chère, c'est pour qu'on ne nous vise pas comme ce
+matin,» répondit madame Adélaïde avec un calme et une douceur
+extrêmes. En effet, le matin on avait tiré dans toutes leurs fenêtres;
+les vitres d'aucune n'étaient entières.</p>
+
+<p>Ma mère resta auprès d'elles jusqu'au moment du départ. Elle voulait
+les accompagner, mais Mesdames s'y refusèrent obstinément et
+n'acceptèrent cette marque de dévouement que de leurs dames d'honneur,
+madame la duchesse de Narbonne et madame de Chastellux. Elles
+suivirent jusqu'à Sèvres la triste procession qui emmenait le Roi; là,
+elles prirent le chemin de Bellevue. Mes parents allèrent les y
+rejoindre le lendemain.</p>
+
+<p>Néanmoins, la fermentation ne se calmait pas. À Versailles,
+l'agitation était extrême, les menaces contre ma mère, atroces. On
+disait que madame Adélaïde menait le Roi, que ma mère menait madame
+Adélaïde et qu'ainsi elle était à la tête des aristocrates. Cela
+devint tellement violent qu'au bout de trois jours le danger était
+réel, et nous partîmes pour l'Angleterre.</p>
+
+<p>J'ai peu de souvenir de ce voyage. Je me rappelle <span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> seulement
+l'impression que me causa l'aspect de l'Océan. Tout enfant que
+j'étais, je lui vouai dès lors un culte qui ne s'est pas démenti. Ses
+teintes grises et vertes ont toujours un charme pour moi, auquel les
+belles eaux bleues de la Méditerranée ne m'ont pas rendue infidèle.</p>
+
+<p>Nous débarquâmes à Brighton. Le hasard y fit retrouver à ma mère
+madame Fitzherbert qui se promenait sur la jetée. Quelques années
+avant, fuyant les empressements du prince de Galles, elle était venue
+à Paris. Ma mère, qui était sa cousine, l'y avait beaucoup vue.
+Depuis, la bénédiction d'un prêtre catholique ayant sanctifié ses
+rapports avec le prince sans les rendre légaux, elle vivait avec lui
+dans une intimité à laquelle tous deux affectaient de donner les
+formes les plus conjugales. Ils habitaient, en simples particuliers,
+une petite maison à Brighton. Mes parents y furent accueillis avec
+empressement, et cette circonstance les engagea à y passer quelques
+jours.</p>
+
+<p>Je me rappelle avoir été menée un matin chez madame Fitzherbert: elle
+nous montra le cabinet de toilette du prince; il y avait une grande
+table toute couverte de boucles de souliers. Je me récriai en les
+voyant et madame Fitzherbert ouvrit, en riant, une grande armoire qui
+en était également remplie; il y en avait pour tous les jours de
+l'année. C'était l'élégance du temps, et le prince de Galles était le
+plus élégant des élégants. Cette collection de boucles frappa mon
+imagination enfantine et, pendant longtemps, le prince de Galles ne
+s'y représentait que comme le propriétaire de toutes ces boucles.</p>
+
+<p>Mes parents furent très fêtés en Angleterre. Les français y allaient
+rarement dans ce temps; ma mère était une jolie femme à la mode, sa
+famille la combla de prévenances. Nous allâmes passer les fêtes de
+Noël chez le comte de Winchilsea, dans sa belle terre de Burleigh.
+<span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> Il me semble que toute cette existence était très magnifique,
+mais j'étais trop accoutumée à voir de grands établissements pour en
+être frappée.</p>
+
+<p>La mère de lord Winchilsea, lady Charlotte Finch, était gouvernante
+des princesses d'Angleterre. Je vis les trois plus jeunes chez elle
+plusieurs fois. Elles étaient beaucoup plus âgées que moi et ne me
+plurent nullement. La princesse Amélie m'appela <i>little thing</i>, ce qui
+me choqua infiniment. Je parlais très bien anglais, mais je ne savais
+pas encore que c'était un terme d'affection.</p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> CHAPITRE IV</h3>
+
+
+<p class="resume">Retour en France. &mdash; Position de mon père en 1790. &mdash; Aventure
+ pendant un voyage en Corse. &mdash; Séjour aux Tuileries. &mdash; Rencontre de
+ la Reine; scène touchante. &mdash; Départ de Mesdames. &mdash; Fuite de
+ Varennes. &mdash; Récit de la Reine. &mdash; Louis XVI désapprouve
+ l'émigration. &mdash; Acceptation de la Constitution. &mdash; Opinions de mon
+ père. &mdash; Il donne sa démission. &mdash; Bonté du Roi pour lui. &mdash; Départ de
+ France et arrivée à Rome. &mdash; L'abbé d'Osmond massacré à
+ Saint-Domingue. &mdash; Le vicomte d'Osmond rejoint l'armée des princes.</p>
+
+
+<p>Au mois de janvier 1790, mon père retourna en France. Trois mois
+après, nous l'y rejoignîmes. J'ai oublié de dire qu'il avait quitté
+l'armée, en 1788, pour entrer dans la carrière diplomatique.
+Préalablement, il avait été colonel du régiment de Barrois infanterie,
+en garnison en Corse. Il y allait tous les ans.</p>
+
+<p>Un de ces voyages donna lieu à un épisode bien peu important alors,
+mais qui est devenu piquant depuis. Il était à Toulon logé chez
+monsieur Malouet, intendant de la marine et son ami, attendant que le
+vent changeât et lui permît de s'embarquer, lorsqu'on lui annonça un
+gentilhomme corse demandant à le voir. Il le fit entrer; après
+quelques politesses réciproques, ce monsieur lui dit qu'il désirait
+retourner le plus promptement possible à Ajaccio, que, la seule
+felouque qui fût dans le port étant nolisée par mon père, il le priait
+de permettre au patron de l'y laisser prendre son passage:</p>
+
+<p>«Cela m'est impossible, monsieur, la felouque est à <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> moi,
+mais je serai très heureux de vous y offrir une place.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur le marquis, je ne suis pas seul, j'ai mon fils avec
+moi et même ma cuisinière que je ramène.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, monsieur, il y aura une place pour vous et votre monde.»</p>
+
+<p>Le Corse se confondit en remerciements. Le vent changea au bout de
+quelques jours pendant lesquels il vint fréquemment voir mon père. On
+s'embarqua. Lorsqu'on servit le dîner, auquel mon père invita les
+passagers composés de quelques officiers de son régiment et des deux
+Corses, il chargea un officier, monsieur de Belloc, d'appeler le jeune
+homme, vêtu de l'habit de l'École militaire, qui lisait au bout du
+bateau. Celui-ci refusa. Monsieur de Belloc revint irrité, il dit à
+mon père:</p>
+
+<p>«J'ai envie de le jeter à la mer, ce petit sournois, il a une mauvaise
+figure. Permettez-vous, mon colonel?</p>
+
+<p>«&mdash;Non, dit mon père en riant, je ne permets pas, je ne suis pas de
+votre avis, il a une figure de caractère; je suis persuadé qu'il fera
+son chemin.»</p>
+
+<p>Ce petit sournois, c'était l'empereur Napoléon. Et, cette scène,
+Belloc me l'a racontée dix fois: «Ah! si mon colonel avait voulu me
+permettre de le jeter à la mer, ajoutait-il en soupirant, il ne
+culbuterait pas le monde aujourd'hui!» (Il est inutile d'avertir que
+ce propos d'émigré se tenait longtemps après).</p>
+
+<p>Le lendemain de l'arrivée à Ajaccio, monsieur Buonaparte le père,
+accompagné de toute sa famille, vint faire une visite de remerciements
+à mon père. C'est de ce jour qu'ont commencé ses relations avec Pozzo
+di Borgo. Mon père rendit une visite à madame Buonaparte. Elle
+habitait à Ajaccio une petite maison des meilleures de la ville, sur
+la porte de laquelle était écrit en coquilles d'escargot: <i>Vive
+Marbeuf</i>. Monsieur de Marbeuf avait <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> été le protecteur de la
+famille Buonaparte. La chronique disait que madame Buonaparte en avait
+été fort reconnaissante. Lors de la visite de mon père, elle était
+encore une très belle femme: il la trouva dans sa cuisine, sans bas,
+avec un simple jupon attaché sur une chemise, occupée à faire des
+confitures. Malgré sa beauté, elle lui parut digne de son emploi.</p>
+
+<p>Après avoir été chargé d'une commission relative aux Hollandais
+réfugiés en 1788, mon père fut nommé ministre à la Haye, et il était
+dans cette situation lors de notre séjour en Angleterre. Une querelle
+entre le prince d'Orange et l'ambassadeur de France avait fait décider
+à la Cour de Versailles qu'elle n'enverrait plus qu'un ministre en
+Hollande. La République ne voulait recevoir qu'un ambassadeur. Cette
+tracasserie empêchait mon père de se rendre à son poste; il prenait
+d'autant plus patience qu'il espérait arriver par là au rang
+d'ambassadeur qu'il n'aurait pu avoir d'emblée.</p>
+
+<p>La ville de Versailles avait fait des réflexions sur le dommage que
+lui causait l'absence de la Cour. L'effervescence s'était calmée, et
+elle regrettait les tristes journées d'octobre. Au retour de ma mère,
+elle fut on ne saurait mieux accueillie par ceux-là mêmes qui
+déblatéraient le plus contre elle à son départ; toutefois nous n'y
+restâmes pas longtemps. Nous commençâmes par aller passer l'été à
+Bellevue; et nous habitâmes, l'hiver suivant, un appartement dans le
+pavillon de Marsan, aux Tuileries.</p>
+
+<p>J'ai parfaitement présente une scène de cet été. Je n'avais pas vu la
+Reine depuis bien des mois. Elle vint à Bellevue sous l'escorte de la
+garde nationale; j'étais élevée dans l'horreur de cet habit. La Reine,
+je crois, était déjà à peu près prisonnière, car ce monde ne la
+quittait jamais. Toujours est-il que, lorsqu'elle m'envoya chercher,
+je la trouvai sur la terrasse entourée de gardes <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> nationaux.
+Mon petit c&oelig;ur se gonfla à cet aspect et je me mis à sangloter. La
+Reine s'agenouilla, appuya son visage contre le mien et les voilà tous
+deux de mes longs cheveux blonds, en me sollicitant de cacher mes
+larmes. Je sentis couler les siennes. J'entends encore son «<i>paix,
+paix</i>, mon Adèle»; elle resta longtemps dans cette attitude.</p>
+
+<p>Tous les spectateurs étaient émus, mais il fallait l'incurie de
+l'enfance pour oser le témoigner dans ces moments où tout était
+danger. Je ne sais si cette scène fut rapportée, mais la Reine ne
+revint plus à Bellevue, et c'est la dernière fois que je l'aie vue
+autrement que de loin pendant mon séjour aux Tuileries. J'ai conservé
+de ce moment une impression qui est encore très vive. Je peindrais son
+costume. Elle était en <i>Pierrot de linon</i> blanc, brodé en branches de
+lilas de couleur, un fichu bouffant, un grand chapeau de paille dont
+les larges rubans lilas flottants se rattachaient par un gros n&oelig;ud
+à l'endroit où le fichu croisait.</p>
+
+<p>Pauvre princesse, pauvre femme, pauvre mère, à quel affreux sort elle
+était réservée! Elle se croyait bien malheureuse alors, ce n'était que
+le commencement de ses peines! Son fils, le second Dauphin, l'avait
+accompagnée à Bellevue, et il jouait avec mon frère dans le sable. Les
+gardes nationaux se mêlaient à ces jeux, et les deux enfants étaient
+trop jeunes pour en être gênés. Je ne m'en serais pas approchée pour
+l'empire du monde. Je restai près de la Reine qui me tenait par la
+main. On m'a dit depuis qu'elle s'était crue obligée d'expliquer à sa
+suite que le premier Dauphin m'aimait beaucoup, qu'elle ne m'avait pas
+vue depuis sa mort et que c'était là le motif de notre mutuelle
+sensibilité.</p>
+
+<p>Loin de se calmer, la Révolution devenait de plus en plus menaçante.
+Le Roi, qui formait le projet de quitter <span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> Paris, désirait en
+éloigner ses tantes. Elles demandèrent à l'Assemblée nationale et
+obtinrent la permission d'aller à Rome. Avant de partir, elles
+s'établirent à Bellevue.</p>
+
+<p>Mon père avait été nommé ministre à Pétersbourg en remplacement de
+monsieur de Ségur (1790). Le rapport public du ministre portait que ce
+choix avait été fait parce que l'impératrice Catherine ne consentirait
+pas à recevoir un envoyé <i>patriote</i>. Cette circonstance devait finir
+par rendre la position de mon père très dangereuse. Cependant il ne
+pensait pas à s'éloigner mais il voulait que sa femme et ses enfants
+quittassent la France. Aussitôt que Mesdames auraient franchi la
+frontière, ma mère devait les suivre.</p>
+
+<p>La veille du jour fixé pour le départ de Mesdames, mon père, qui
+passait sa vie dans les groupes, y recueillit que l'on ne voulait plus
+les laisser s'éloigner. Les orateurs démagogues prêchaient une
+croisade contre Bellevue, à l'effet d'aller chercher <i>les vieilles</i> et
+de les ramener à Paris: on ne pouvait avoir trop d'otages, etc. La
+foule obéissante prenait déjà le chemin de Bellevue.</p>
+
+<p>Mon père retourna vite aux Tuileries, fit mettre des bottes à son
+valet de chambre, nommé Bermont, dont j'aurai encore à parler, le mena
+chez la princesse de Tarente, qui logeait au faubourg Saint-Germain et
+avec laquelle il était fort lié, fit seller un de ses chevaux, et
+envoya Bermont par la plaine de Grenelle et le chemin de Meudon
+prévenir Mesdames qu'il fallait qu'elles partissent sur l'heure même.</p>
+
+<p>Les ordres n'étaient donnés que pour quatre heures du matin; il en
+était dix du soir. Les gens de Mesdames murmuraient; un grand nombre
+aurait désiré que le voyage n'eût pas lieu. Bermont se rendit aux
+écuries; on n'attelait pas. Il revint trouver madame Adélaïde, lui
+dit qu'il n'y avait pas un moment à perdre, que lui-même <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span>
+avait entendu les hurlements de la colonne qui s'avançait de l'autre
+côté de la Seine. Enfin, Mesdames consentirent à monter dans la
+voiture de monsieur de Thiange qui se trouvait par hasard dans la
+cour. Alors leurs gens se décidèrent, les voitures de voyage
+avancèrent. À peine la dernière sortait-elle par la grille de Meudon
+que la grille du côté de Sèvres fut assaillie par la multitude. Elle
+fut bientôt forcée: on entra dans le château qui fut mis au pillage,
+mais Mesdames avaient échappé au danger.</p>
+
+<p>On a accusé le comte Louis de Narbonne de le leur avoir fait courir,
+parce que, chevalier d'honneur de madame Adélaïde, il devait
+l'accompagner et préférait rester à Paris. Mon père a toujours regardé
+cette assertion comme une de ces absurdes calomnies que l'esprit de
+parti invente contre les gens qui ne partagent pas ses passions. Au
+reste, mon père était prévenu pour le comte Louis, il l'aimait
+tendrement; leur affection était mutuelle, et les opinions politiques
+avaient peine à les désunir. Le comte Louis disait: «Je suis la
+passion honteuse de d'Osmond, vainement il se débat contre; et, moi,
+je ne m'accoutumerai jamais à le voir dans le parti des bêtes». Ils se
+rencontraient rarement mais, quand ils se voyaient, c'était toujours
+avec amitié.</p>
+
+<p>Mesdames furent arrêtées en route. Rendues à la liberté par un décret
+de l'Assemblée, elles poursuivirent leur route. Nous commençâmes la
+nôtre qui s'effectua sans accident, et nous rejoignîmes Mesdames à
+Turin.</p>
+
+<p>Établie à Rome, ma mère y passa quelques mois dans une vive inquiétude
+sur les dangers où mon père était exposé. Il vint nous rejoindre au
+printemps de l'année 1792, quelques mois après la fuite de Varennes.
+Voici ce que je lui ai entendu raconter depuis:</p>
+
+<p>Le Roi avait formé le projet de s'éloigner de Paris <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> pour se
+rendre dans une ville de guerre dont la garnison fût fidèle. Monsieur
+de Bouillé, commandant dans l'Est, était chargé de préparer les lieux,
+puis de faire les dispositions du voyage. Mon père était dans la
+confidence. Il devait, sous prétexte de se rendre à son poste en
+Russie, quitter Paris, s'arrêter à la frontière, venir rejoindre le
+Roi où il serait et prendre ses derniers ordres pour la rédaction
+d'une lettre ou manifeste qu'il devait porter aux Cours du Nord, en
+leur expliquant la position du Roi qui, échappé des mains des
+factieux, se trouvait en situation de faire appel à tout ce qui était
+fidèle en France. Le Roi demandait surtout aux Cours étrangères de ne
+reconnaître d'autre autorité que la sienne et de ne point traiter avec
+les princes émigrés. Il existait déjà entre le château des Tuileries
+et le conseil de monsieur le comte d'Artois la plus vive
+animadversion.</p>
+
+<p>Mon père pressait monsieur de Montmorin de l'expédier, mais les
+paresseuses lenteurs de ce ministre, qui n'était pas dans le secret,
+retardaient son départ. Il n'osait partir sans ses instructions dans
+la crainte d'inspirer des soupçons. Le jour fixé pour la fuite
+approchait; enfin on lui promit que ses lettres de créance seraient
+prêtes le lendemain.</p>
+
+<p>Il se promenait aux Champs-Élysées; il vit passer la voiture du Roi
+revenant de Saint-Cloud. La Reine se pencha en dehors de la portière
+et lui fit des signes de la main. Il ne les comprit pas alors, mais
+ils lui furent expliqués lorsque, le lendemain matin, son valet de
+chambre lui apprit, en entrant chez lui, le départ de la famille
+royale. Il avait été avancé de quarante-huit heures parce qu'un
+changement de service parmi les femmes de monsieur le Dauphin aurait
+fait arriver une personne dont on se méfiait.</p>
+
+<p>Mon père n'avait pas vu la Reine depuis cette décision <span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> et
+n'avait pu être averti; au reste, il n'aurait pu partir sans les
+instructions du ministre. Il vit donc sa mission manquée et ne
+s'occupa plus que du moyen d'aller rejoindre le Roi, lorsqu'il le
+saurait à Montmédy. Cette préoccupation ne l'empêcha pas de courir
+toute la matinée. Il trouva la ville dans la stupeur. Les démagogues
+étaient dans l'effroi; les royalistes n'osaient encore témoigner leur
+joie. Tous gardaient le silence et personne n'agissait. Bientôt arriva
+le courrier porteur de la nouvelle de l'arrestation; alors la ville
+fut assourdie des cris et des vociférations de toute la canaille qu'on
+put recruter. Les Jacobins reprirent leur audace et les honnêtes gens
+se cachèrent.</p>
+
+<p>Ce fut de sa fenêtre du pavillon de Marsan que mon père vit arriver
+l'horrible escorte qui ramenait au château, à travers le jardin, les
+illustres prisonniers. Ils furent une heure et demie à se rendre du
+pont tournant au palais. À chaque instant, le peuple faisait arrêter
+la voiture pour les abreuver d'insultes et avec l'intention d'arracher
+les gardes du corps qu'on avait garrottés sur le siège. Cependant cet
+affreux cortège arriva sans qu'il y eût de sang répandu; s'il en avait
+coulé une goutte, probablement tout ce qui était dans ce fatal
+carrosse eût été massacré. Tous s'y attendaient et s'y étaient
+résignés.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il fut possible de pénétrer jusqu'aux princes, mon père y
+arriva. La Reine lui raconta les événements avec autant de douceur que
+de magnanimité, n'accusant personne et ne s'en prenant qu'à la
+fatalité du mauvais succès de cette entreprise qui pouvait changer
+leur destin.</p>
+
+<p>Il y a bien des relations de ces événements, mais l'authenticité de
+celle-ci, recueillie de la bouche même de la Reine, me décide à
+retracer les détails qui me sont restés dans la mémoire parmi ceux que
+j'ai entendu raconter à mon père.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> La voiture de voyage avait été commandée par madame Sullivan
+(depuis madame Crawford) que monsieur de Fersen y avait employée pour
+une de ses amies, la baronne de Crafft. C'était pour cette même
+baronne, sa famille et sa suite qu'on avait obtenu un passeport
+parfaitement en règle et un permis de chevaux de poste. La voiture
+avait été depuis plusieurs jours amenée dans les remises de madame
+Sullivan. Elle se chargea du soin d'y placer les effets nécessaires à
+l'usage de la famille royale.</p>
+
+<p>On aurait désiré que les habitants des Tuileries se dispersassent,
+mais ils ne voulurent pas se séparer. Le danger était grand, et ils
+voulaient, disaient-ils, se sauver ou périr ensemble. Monsieur et
+Madame, qui consentirent à partir chacun de leur côté, arrivèrent sans
+obstacle. À la vérité, ils ne cherchèrent que la frontière la plus
+voisine; et le Roi, ne devant pas quitter la France, n'avait qu'une
+route à suivre. On avait pris beaucoup de précautions, mais la
+dernière manqua.</p>
+
+<p>La berline de la baronne de Crafft devait être occupée par le Roi, la
+Reine, madame Élisabeth, les deux enfants et le baron de Viomesnil.
+Deux gardes du corps en livrée étaient sur le siège. Madame de Tourzel
+ne fut informée du départ qu'au dernier moment. Elle fit valoir les
+<i>droits de sa charge</i> qui l'autorisaient à ne jamais quitter monsieur
+le Dauphin. L'argument était péremptoire pour ceux auxquels il était
+adressé, et elle remplaça monsieur de Viomesnil dans la voiture. Dès
+lors, la famille royale n'avait avec elle personne en état de prendre
+un parti dans un cas imprévu. Ce n'étaient pas de simples gardes du
+corps, quelque dévoués qu'ils fussent, qui assumeraient cette
+responsabilité. Cette décision fut connue trop tard pour qu'on y pût
+remédier.</p>
+
+<p>Le jour et l'heure arrivés, le Roi et la Reine se retirèrent <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span>
+comme de coutume et se couchèrent. Ils se relevèrent aussitôt,
+s'habillèrent de vêtements qu'on leur avait fait parvenir, et
+partirent seuls des Tuileries. Le Roi donnait le bras à la Reine; en
+passant sous le guichet, les boucles de ses souliers s'accrochèrent,
+il pensa tomber. La sentinelle l'aida à se soutenir, et s'informa s'il
+était blessé. La Reine se crut perdue. Ils passèrent.</p>
+
+<p>En traversant le Carrousel, ils furent croisés par la voiture de
+monsieur de Lafayette; les flambeaux portés par ses gens éclairèrent
+l'auguste couple. Monsieur de Lafayette avança la tête; ils eurent
+l'inquiétude d'être reconnus, mais la voiture continua sa course.
+Enfin, ils atteignirent le coin du Carrousel. Monsieur de Fersen les
+suivait de loin; il hâta le pas, ouvrit la portière d'une voiture de
+remise où madame de Tourzel et les deux Enfants étaient déjà placés.
+Monsieur le Dauphin était vêtu en fille; c'était le seul déguisement
+qui eût été adopté. On attendit quelques minutes madame Élisabeth. Sa
+sortie du palais avait éprouvé des difficultés. Une fille de
+garde-robe dévouée lui donnait le bras.</p>
+
+<p>Le marquis de Briges était le cocher de cette voiture; le comte de
+Fersen monta derrière. On sortit heureusement de la barrière. La
+voiture de voyage ne se trouva pas au dehors, comme il était convenu.
+On attendit plus d'une heure; enfin, on reconnut qu'on s'était trompé
+de barrière. Le lieu proposé d'abord pour le rendez-vous avait été
+changé; on avait négligé de prévenir monsieur de Briges.</p>
+
+<p>Afin de ne point repasser les barrières, il fallut faire un assez long
+détour pour gagner celle où se trouvait la voiture de poste. Elle y
+était, en effet, mais il y avait eu beaucoup de temps perdu. Les
+illustres fugitifs s'y établirent promptement. Ce fut dans ce moment
+que monsieur de Fersen remit à un des gardes du corps, qui n'en
+<span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> avait pas, ses pistolets sur lesquels son nom était gravé et
+qui ont été trouvés à Varennes.</p>
+
+<p>Aucun accident ne retarda la marche; les postillons, bien payés, sans
+exagération, menaient rapidement. En voyant Charles de Damas à son
+poste, les voyageurs se flattèrent que les retards apportés à leur
+départ n'auraient pas de suites fâcheuses; ils commencèrent à prendre
+quelque sécurité. Il faisait une chaleur extrême; monsieur le Dauphin
+en souffrait beaucoup. On baissa les jalousies qu'on tenait levées et,
+en arrivant au relais de Sainte-Menehould, on oublia de tirer les
+stores du côté du Roi et de la Reine, placés vis-à-vis l'un de
+l'autre.</p>
+
+<p>Leurs figures, et surtout celle du Roi, étaient les plus connues. Le
+Roi aperçut un homme, appuyé contre les roues de la voiture qui le
+regardait attentivement. Il se baissa sous prétexte de jouer avec ses
+enfants et dit à la Reine de tirer le store dans quelques instants,
+sans se presser. Elle obéit, mais, en se relevant, le Roi vit le même
+homme appuyé sur la roue de l'autre côté de la voiture et le regardant
+attentivement. Il tenait un écu à la main et semblait confronter les
+deux profils; mais il ne disait rien.</p>
+
+<p>Le Roi dit: «Nous sommes reconnus, serons-nous trahis? C'est à la
+garde de Dieu.»</p>
+
+<p>Cependant, on achevait d'atteler. L'homme restait appuyé sur la roue,
+dans un profond silence; il ne l'abandonna qu'au moment où elle se mit
+en mouvement. Lorsqu'ils eurent quitté le relais de Sainte-Menehould,
+les pauvres fugitifs crurent avoir échappé à ce nouveau danger, et le
+Roi dit qu'il faudrait s'occuper de découvrir cet homme pour le
+récompenser, car certainement il les avait reconnus, que lui le
+retrouverait entre mille. Hélas, il était destiné à le revoir.</p>
+
+<p>Que se passe-t-il dans la tête de ce Drouet, car c'était <span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span>
+lui: eut-il un moment de pitié, un moment d'hésitation, ou bien,
+Sainte-Menehould n'étant qu'un tout petit hameau, craignait-il de ne
+pouvoir ameuter assez de monde pour arrêter la voiture? Je ne sais,
+mais, bientôt après, il monta à cheval et prit la route de Clermont
+dont il était maître de poste et où il comptait précéder les
+voyageurs.</p>
+
+<p>Il en était très près, et s'étonnait de n'avoir pas encore atteint la
+voiture, lorsqu'il rencontra des postillons de retour:</p>
+
+<p>«La voiture a-t-elle encore beaucoup d'avance? cria-t-il.</p>
+
+<p>«&mdash;Nous n'avons pas vu de voiture.</p>
+
+<p>«&mdash;Comment!» et il dépeignit la voiture.</p>
+
+<p>«Elle n'est pas sur cette route, mais j'ai vu, de la hauteur, une
+berline sur celle de Varennes; c'est peut-être cela.»</p>
+
+<p>Drouet n'en douta pas. En effet, à l'embranchement de la route de
+Clermont et de celle de Varennes, les gardes du corps avaient fait
+suivre cette dernière aux postillons. Ils avaient fait quelque légère
+difficulté sur ce que le relais était plus long et qu'on aurait dû
+avertir à la poste; mais ils avaient passé outre et menaient si bon
+train que Drouet eut peine à les atteindre.</p>
+
+<p>Qu'on suppose l'alarme des voyageurs en reconnaissant l'homme de la
+roue sur un cheval couvert d'écume. Il fit de vifs reproches aux
+postillons de mener si vite dans un relais si long, leur ordonna de
+ralentir le pas en les menaçant de les dénoncer au maître de poste de
+Sainte-Menehould, et lui-même prit les devants. On n'osait pas trop
+presser les postillons; d'ailleurs, on espérait encore éviter le
+danger.</p>
+
+<p>Un relais, préparé par les soins de monsieur de Bouillé, devait être
+placé avant l'entrée de Varennes. Il était nécessaire de passer le
+pont situé à la sortie de la petite <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> ville, mais on ne ferait
+que la traverser. Et, comme il y avait une escorte avec les chevaux de
+voiture, on pouvait se flatter de ne pas trouver d'obstacle. Le jour
+tombait. Le relais qui devait être au bas de la montée de Varennes ne
+s'y trouva pas. On l'espérait en haut; il n'y était pas davantage. Les
+gardes du corps frappèrent à la glace:</p>
+
+<p>«Que faut-il faire?</p>
+
+<p>«&mdash;Aller, répondit-on.»</p>
+
+<p>On arriva à la poste. La nuit était close; il n'y avait pas,
+disait-on, de chevaux à l'écurie. Les postillons refusèrent de doubler
+la poste sans faire rafraîchir leurs chevaux. Pendant qu'on
+parlementait, la Reine vit passer des dragons portant leurs selles sur
+leurs dos. Elle espéra que le détachement et le relais allaient enfin
+paraître; mais les chevaux de voiture étaient placés à une extrémité
+de la ville, ceux des dragons à une autre, et le pont les séparait.</p>
+
+<p>On vint presser les voyageurs de quitter la voiture et de faire
+reposer les enfants pendant que les postillons feraient rafraîchir les
+chevaux de poste. Ils craignirent d'exciter les soupçons en persistant
+dans leur premier refus; ils entrèrent dans une maison, mais déjà ils
+étaient dénoncés et reconnus. Une charrette, renversée sur le pont,
+ferma la communication au détachement de dragons; le tocsin sonna; et,
+lorsque le duc de Choiseul, qui s'était égaré dans des chemins de
+traverse et qui se fiait aux précautions ordonnées à Varennes, y
+arriva, il n'était plus temps de sauver le Roi autrement qu'en le
+plaçant ainsi que sa famille sur des chevaux de troupe et en prenant
+au galop le chemin d'un gué. Cela ne pouvait se faire que de vive
+force et en tirant des coups de pistolet. Monsieur de Choiseul le
+proposa, le Roi s'y refusa; il dit qu'il ne consentirait jamais à
+faire couler une goutte de sang français. La Reine n'insista pas;
+mais il était <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> clair dans son récit qu'elle aurait adopté la
+proposition de monsieur de Choiseul. Au reste, elle dit à mon père
+que, du moment où le relais avait manqué, elle n'avait plus eu
+d'espoir et avait compris qu'ils étaient perdus.</p>
+
+<p>Malheureusement, le comte de Bouillé avait confié l'important poste de
+Varennes à son fils, le comte Louis de Bouillé. Il s'y conduisit avec
+une légèreté et une incurie sans exemple. Sans la faiblesse paternelle
+de monsieur de Bouillé, qui lui fit donner cette mission à un homme de
+vingt ans, il est probable que la Révolution aurait pris une autre
+marche; peut-être même n'en serait-il sorti que de salutaires
+améliorations à la Constitution française.</p>
+
+<p>Ce Drouet, que tout à l'heure le pauvre Roi pensait à récompenser, se
+présenta comme un maître insolent vis-à-vis de la famille éplorée.
+Bientôt elle fut en butte à tous les outrages. Je ne me rappelle pas
+d'autres détails, si ce n'est que la Reine se louait des procédés de
+Barnave, pendant le cruel retour, surtout en les comparant à ceux de
+monsieur de Latour-Maubourg.</p>
+
+<p>J'ai dit que le Roi était fort opposé aux démarches que monsieur le
+comte d'Artois faisait en son nom. Cette opposition ne diminua pas
+après la réunion de Monsieur à son frère, et les prisonniers des
+Tuileries furent en complète hostilité avec les chefs de Coblentz.</p>
+
+<p>La Reine, avec l'approbation du Roi, entretenait une correspondance
+dont le baron de Breteuil, alors à Bruxelles, était le principal
+agent, et qui avait pour premier but d'éloigner les cabinets étrangers
+de prêter les mains aux intrigues des princes. On se cachait pour cela
+de madame Élisabeth qui penchait pour les opinions de ses frères, de
+façon que, même dans l'intérieur de ce triste château, la confiance
+n'était pas complète.</p>
+
+<p>Mon père était l'intermédiaire de la correspondance <span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> de la
+Reine avec monsieur de Breteuil. Il portait ses lettres chez monsieur
+de Mercy; et, quelquefois, lorsqu'on craignait d'exciter l'attention
+par des visites trop fréquentes, c'était Bermont qui allait les
+recevoir des mains de la Reine. Mon père a eu la certitude qu'une
+somme de soixante mille francs lui avait été offerte pour livrer ces
+papiers. S'il avait remis une de ces lettres de la Reine qu'il savait
+porter, certes il aurait pu la vendre bien cher.</p>
+
+<p>La situation de la famille royale devenait de jour en jour plus
+intolérable. Le Roi consentit enfin à reconnaître et à jurer la
+Constitution. Que ceux qui l'accusent de faiblesse se mettent à sa
+place avant de le condamner. Mon père ne se l'est jamais permis; mais
+il a fortement désapprouvé le plan suivi par lequel il devait apporter
+tous les obstacles possibles à la Constitution qu'il venait
+d'accepter:</p>
+
+<p>«Puisque vous l'avez jurée, Sire, disait-il, il faut la suivre
+loyalement, franchement, l'exécuter en tout ce qui dépend de vous.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais elle ne peut pas marcher.</p>
+
+<p>«&mdash;Hé bien, elle tombera, mais il ne faut pas que ce soit par votre
+faute.»</p>
+
+<p>Dans ces nouveaux prédicaments, mon père blâma hautement la
+correspondance de la Reine avec Bruxelles. Elle eut l'air de
+l'écouter, de se ranger à son avis; mais elle se cacha seulement de
+lui, et trouva un autre agent, sans pourtant lui en savoir mauvais
+gré, ni lui retirer sa confiance sur d'autres points.</p>
+
+<p>Ces pauvres princes ne voulaient suivre complètement les avis de
+personne, et cependant accueillaient et acceptaient en partie tous
+ceux qu'on leur donnait. Il en résultait dans leur conduite un décousu
+qui se traduisait aisément en fausseté aux yeux de leurs ennemis et
+en lâcheté <span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> vis-à-vis de leurs soi-disant amis des bords du
+Rhin; car, il ne faut pas l'oublier, Coblentz a été aussi fatal et
+presque aussi hostile à Louis XVI que le club des Jacobins.</p>
+
+<p>La mission que mon père avait dû remplir, si la fuite du Roi avait
+réussi, était annulée par l'arrestation de Varennes. Il demanda à Sa
+Majesté la permission de donner sa démission du poste de Pétersbourg.
+Dans son opinion, le Roi, ayant accepté la Constitution, ne devait se
+servir que de ce qu'on appelait <i>les patriotes</i>, de gens qui avaient
+la réputation aussi bien que la volonté d'y être attachés. Mon père,
+aristocrate prononcé, tel raisonnable qu'il pût être, n'était plus
+qu'un embarras, et il témoigna l'intention d'aller rejoindre ma mère à
+Rome.</p>
+
+<p>Le Roi l'y autorisa, en ajoutant que, lorsque le temps des honnêtes
+gens et des sujets fidèles serait revenu, il saurait où le retrouver.
+Il le remercia de ne point faire le projet d'aller à Coblentz. La
+Reine surtout insista beaucoup pour qu'il prît la route de l'Italie:</p>
+
+<p>«Vous êtes à nous, monsieur d'Osmond; nous voulons vous conserver.»</p>
+
+<p>Le bon sens du Roi avait compris tout le danger de l'émigration comme
+elle existait en Allemagne, et mon père partageait trop ses opinions
+pour être tenté de s'y rendre. Au reste, il aurait été probablement
+mal reçu, car tous ceux qui, au risque de leur vie, se dévouaient au
+service du Roi, étaient regardés de fort mauvais &oelig;il par les
+princes ses frères, surtout par monsieur le comte d'Artois qui, à
+cette époque, prenait l'initiative. Le caractère plus cauteleux de
+Monsieur l'a tenu dans la réserve tant que le Roi a vécu.</p>
+
+<p>Mon père resta encore quelque temps à Paris. Dans la dernière entrevue
+qu'il eut avec le Roi, celui-ci lui donna le brevet d'une pension de
+douze mille francs sur sa cassette.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> «Je ne suis pas bien riche, lui dit-il, mais vous n'êtes pas
+bien avide; nous nous retrouverons peut-être dans des temps où je
+pourrais mieux user de votre zèle et le récompenser plus dignement.»</p>
+
+<p>L'état de la santé de ma mère, qui devenait plus alarmant, décida
+enfin mon père à s'arracher de ces Tuileries où il ne voulait pas
+rester et qu'il ne pouvait quitter. Il arriva à Rome au printemps de
+l'année 1792.</p>
+
+<p>À la tristesse que lui donnaient les événements politiques, se joignit
+celle qui résultait de la perte de son frère, l'abbé d'Osmond, jeune
+homme de la plus belle espérance. Il s'était rendu à Saint-Domingue en
+1790, dans la pensée d'y conserver nos propriétés et d'y préparer une
+retraite à notre famille, si la France devenait inhabitable. Au
+commencement de l'insurrection de Saint-Domingue, il joua le rôle le
+plus honorable; mais, tombé entre les mains des nègres, il fut
+inhumainement massacré.</p>
+
+<p>Mon père avait retenu le vicomte d'Osmond à la tête du régiment (de
+Neustrie), qu'il commandait à Strasbourg, tant qu'il était resté en
+France. Mais, après son départ, le vicomte, accompagné de tous les
+officiers de son régiment, alla rejoindre l'armée des princes.</p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> DEUXIÈME PARTIE<br>
+
+ÉMIGRATION</h2>
+
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<p class="resume">Séjour à Rome. &mdash; Querelles dans l'intérieur de Mesdames. &mdash; Société
+ de ma mère. &mdash; L'abbé Maury. &mdash; Le cardinal d'York. &mdash; La croix de
+ Saint-Pierre. &mdash; Madame Lebrun. &mdash; Séjour d'Albano. &mdash; Arrivée à
+ Naples. &mdash; La reine de Naples et les princesses ses filles. &mdash; Parti
+ pris de quitter l'Italie. &mdash; Lady Hamilton. &mdash; Ses
+ attitudes. &mdash; Bermont. &mdash; Passage du Saint-Gothard. &mdash; Mademoiselle à
+ Constance. &mdash; Arrivée en Angleterre.</p>
+
+<p>Je passerai rapidement sur le séjour que nous fîmes en Italie. Je n'en
+conserve qu'un léger souvenir; je me rappelle seulement avoir entendu
+faire des récits sur les bisbilles de la petite Cour de Mesdames qui,
+même alors, me semblaient d'un extrême ridicule. Les querelles des
+deux dames d'honneur étaient poussées au point de diviser le petit
+nombre de Français alors à Rome. On était du parti Narbonne ou du
+parti Chastellux, et on se détestait cordialement.</p>
+
+<p>L'attitude de mes parents se trouvait forcée par l'honneur que ma mère
+avait d'appartenir à madame Adélaïde; les Chastellux le reconnurent et
+ils restèrent en bons termes. Les enfants Chastellux vivaient en
+intimité avec moi, ainsi que Louise de Narbonne, petite-fille de
+<span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> la duchesse. Toutefois, pour ne pas faire de jaloux, nous
+étions tous également exclus de la présence des princesses.</p>
+
+<p>Je n'ai pas vu madame Adélaïde trois fois pendant le séjour à Rome; à
+la vérité, j'avais un peu passé l'âge où l'on s'amuse d'un enfant
+comme d'un petit chien. Malgré les querelles domestiques dont elles
+étaient témoins et victimes, jamais leurs entours ne sont parvenus à
+désunir les deux vieilles princesses. Elles sont mortes à peu de jours
+l'une de l'autre, ayant toujours vécu dans la plus tendre union.
+Madame Victoire avait une grande admiration pour sa s&oelig;ur qui le lui
+rendait en affection.</p>
+
+<p>La faible santé de ma mère la retenait habituellement chez elle.
+Chaque soir, il s'y réunissait quelques personnes, au nombre
+desquelles les plus assidues étaient les prélats Caraffa, Albani,
+Consalvi, et enfin l'abbé Maury, alors le coryphée du parti royaliste.
+Toutes ces personnes étaient spirituelles et distinguées. Je
+m'accoutumais à prendre goût à leur conversation. J'étais très gâtée
+par elles, et principalement par l'abbé Maury et le prélat Consalvi.</p>
+
+<p>L'abbé Maury, en butte à toutes les haines, à toutes les intrigues
+romaines pour l'éloigner de la pourpre à laquelle la faveur du pape
+Pie VI l'appelait et y donnant sans cesse prise par ses inconvenances,
+fit un rude noviciat. Il venait raconter ses douleurs à ma mère; elle
+le consolait et l'encourageait, tout en le grondant. Le pape le nomma
+archevêque de Nicée, et l'envoya nonce au couronnement de l'empereur
+Léopold, ce qui lui assurait le chapeau.</p>
+
+<p>Au retour, il me donna la confirmation et, à cette occasion, une très
+belle topaze dont l'Empereur lui avait fait cadeau avec plusieurs
+autres pierres précieuses. <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> Depuis que j'ai été témoin de
+l'excès fabuleux de son avarice, je ne conçois pas comment il a pu se
+dessaisir de ce bijou. Peut-être cette passion n'était pas arrivée au
+développement que nous lui avons connue.</p>
+
+<p>Monsignor Consalvi a eu une réputation européenne; j'en reparlerai
+plus tard.</p>
+
+<p>Le cardinal d'York, dernier rejeton des malheureux Stuart, habitait
+Rome. Ma mère était petite-fille du gouverneur de son père; à ce
+titre, il l'accueillit avec une bonté extrême.</p>
+
+<p>Il l'engagea à venir chez lui à Frascati, l'été, et, l'hiver, il
+exigeait qu'elle et mon père allassent fréquemment dîner chez lui. On
+le trouvait dans un grand palais peu meublé, sans feu nulle part, un
+capuchon sur la tête, deux grosses houppelandes sur le corps, les
+pieds sur une chaufferette et les mains dans un manchon. Ses convives
+auraient volontiers adopté le même costume, car on gelait chez lui.
+Par excès de bonté pour ma mère, il faisait allumer quelques lattes de
+bois dans un quatrième salon, et il prétendait qu'à cette distance sa
+respiration en était gênée. Notez qu'il avait du charbon allumé sous
+les pieds. Mais il faut bien conserver quelque chose de la royauté, ne
+fût-ce qu'une manie! Ses gens l'appelaient: Votre Majesté. Les
+commensaux, plus relevés, évitaient toute appellation, ce que l'emploi
+de la troisième personne dans l'italien rend plus facile. Il ne
+parlait que cette langue et un peu d'anglais si mauvais qu'on avait
+peine à le comprendre, ce qui lui déplaisait extrêmement.</p>
+
+<p>Toute sa tendresse se portait sur Consalvi qu'il traitait comme un
+fils; il ne pouvait se passer un moment d'<i>Ercole</i>, ainsi qu'il
+l'appelait à chaque instant, et le pauvre <i>Ercole</i> en était souvent
+bien ennuyé.</p>
+
+<p>Le cardinal était alors furieux contre sa belle-s&oelig;ur, <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> la
+comtesse d'Albany, qui avait accepté une pension de la Cour de
+Londres; il en parlait avec une fort belle dignité royale très
+blessée. Depuis, lui-même a eu recours à la munificence anglaise. Tant
+il est vrai qu'en temps de révolution il est bien difficile de
+préciser d'avance ce à quoi on peut être amené. Certainement, à cette
+époque, le cardinal croyait de bonne foi qu'il aimerait mieux mourir
+que de se voir sur la liste des pensionnaires de l'Angleterre, et
+pourtant il a sollicité d'y être placé.</p>
+
+<p>Je me rappelle une aventure qui fit du bruit à Rome. Monsieur
+Wilbraham Bootle, jeune anglais, distingué par sa position sociale, sa
+figure, son esprit, et possesseur d'une immense fortune, y devint
+amoureux d'une miss Taylor qui était jolie, mais n'avait aucun autre
+avantage à apporter à son époux. Cependant monsieur Wilbraham Bootle
+brigua ce titre et obtint facilement son consentement. Le jour du
+mariage était fixé. À un grand dîner chez lord Camelford, on parla
+d'une ascension faite le matin à la croix posée sur le dôme de
+Saint-Pierre. La communication de la boule à la croix était
+extérieure. Monsieur Wilbraham Bootle dit que, sujet à des vertiges,
+il ne pourrait pas faire l'entreprise d'y arriver, et que rien au
+monde ne le déciderait à la tenter.</p>
+
+<p>«Rien au monde, dit miss Taylor.</p>
+
+<p>«&mdash;Non, en vérité.</p>
+
+<p>«&mdash;Quoi, pas même si je vous le demandais?</p>
+
+<p>«&mdash;Vous ne me demanderiez pas une chose pour laquelle j'avoue
+franchement ma répugnance.</p>
+
+<p>«&mdash;Pardonnez-moi, je vous le demande; je vous en prie; s'il le faut,
+je l'exige.»</p>
+
+<p>Monsieur Wilbraham Bootle chercha à tourner la chose en plaisanterie,
+mais miss Taylor insista, malgré les efforts de lord Camelford. Toute
+la compagnie prit rendez-vous pour se trouver le surlendemain à
+Saint-Pierre et <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> assister à l'épreuve imposée au jeune homme.
+Il l'accomplit avec beaucoup de calme et de sang-froid. Lorsqu'il
+redescendit, la triomphante beauté s'avança vers lui, la main étendue;
+il la prit, la baisa, et lui dit:</p>
+
+<p>«Miss Taylor, j'ai obéi au caprice d'une charmante personne.
+Maintenant, permettez-moi, en revanche, de vous offrir un conseil:
+quand vous tiendrez à conserver le pouvoir, n'en abusez jamais. Je
+vous souhaite mille prospérités; recevez mes adieux.»</p>
+
+<p>Sa voiture de poste l'attendait sur la place de Saint-Pierre; il monta
+dedans et quitta Rome. Miss Taylor eut tout le loisir de regretter sa
+sotte exigence. Dix ans après, je l'ai revue encore fille; j'ignore ce
+qu'elle est devenue depuis.</p>
+
+<p>Je voyais souvent madame Lebrun ou plutôt sa fille. Elle était une de
+mes camarades de jeu. Madame Lebrun, très bonne personne, était encore
+jolie, toujours assez sotte, avait un talent distingué, et possédait à
+l'excès toutes les petites minauderies auxquelles son double titre
+d'artiste et de jolie femme lui donnait droit. Si le mot de <i>petite
+maîtresse</i> n'était pas devenu d'aussi mauvais goût que les façons
+qu'on lui prête, on pourrait le lui appliquer.</p>
+
+<p>Le cardinal Corradini, oncle de Consalvi, possédait à Albano une
+petite maison qu'il prêta à ma mère et où nous passâmes deux étés. Je
+conserve un assez faible souvenir de ce ravissant pays, mais un très
+vif du plaisir que j'avais à y monter sur l'âne du jardinier.</p>
+
+<p>Vers le commencement de 1792, arriva à Rome sir John Legard avec sa
+femme, miss Aston, cousine germaine de ma mère. Cette relation de
+famille amena promptement une grande intimité. Les ressources que mes
+parents avaient apportées de France s'épuisaient. Un seul quartier de
+la pension donnée par le Roi avait <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> été payé. Le chevalier
+Legard leur demanda de l'accompagner à Naples, et de retourner ensuite
+avec lui dans son manoir de Yorkshire où il leur offrait la plus
+généreuse et la plus amicale hospitalité. Mes parents acceptèrent de
+passer avec lui quelque temps à Naples, sans s'engager au delà. Le
+chevalier Legard n'insista pas.</p>
+
+<p>Nous restâmes dix mois à Naples. Ma mère fut très accueillie et fort
+goûtée par la Reine qui lui faisait conter la Cour de France et tout
+ce commencement de la Révolution, si intéressant pour elle et comme
+reine et comme s&oelig;ur.</p>
+
+<p>J'étais admise auprès des princesses ses filles, et c'est là où a
+commencé ma liaison, si j'ose me servir de cette expression, avec la
+princesse Amélie, depuis reine des Français. Nous parlions français et
+anglais, nous lisions ensemble, j'allais passer des journées avec elle
+à Portici et à Caserte. Elle me distinguait de toutes ses autres
+petites compagnes. J'étais moins en rapport avec ses s&oelig;urs, quoique
+nous fussions presque aussi souvent ensemble.</p>
+
+<p>Cependant, après madame Amélie, j'aimais assez madame Antoinette,
+depuis princesse des Asturies. Quant à madame Christine, qui est
+devenue reine de Sardaigne, nous l'excluions de tous nos plaisirs
+auxquels, quoique plus âgée, elle aurait volontiers pris part. Les
+deux princesses aînées, l'Impératrice et la grande-duchesse de
+Toscane, étaient mariées à cette époque.</p>
+
+<p>Il y avait beaucoup d'étrangers à Naples, et je crois qu'on s'y
+amusait; pour moi, comme de raison, je ne prenais que peu de part à
+ces gaietés. On me menait quelquefois à l'Opéra. J'étais déjà bonne
+musicienne, et je commençais à avoir une assez belle voix dont
+Cimarosa s'était enthousiasmé. Il ne donnait pas de leçons, mais il
+venait fréquemment me faire chanter et m'avait donné un maître qu'il
+dirigeait.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> Le moment de quitter Naples approchait. Le chevalier Legard
+demanda derechef à mes parents de le suivre en Angleterre. Les
+communications avec Saint-Domingue, dont on espérait encore quelques
+secours, y étaient plus faciles. Mon père avait conservé en Hollande
+tout son mobilier d'ambassade dont on pouvait tirer quelque parti.
+Enfin, et au pis aller, sir John Legard offrait chez lui, avec toute
+la délicatesse possible, une retraite honorable. Pendant les dix mois
+que nous avions passés à Naples, il avait comblé mes parents de toutes
+les marques d'amitié. En restant en Italie, nous devions tomber
+incessamment à la charge de Mesdames. Elles-mêmes commençaient à se
+trouver dans la gêne, et leurs entours ne verraient pas volontiers une
+nouvelle famille s'installer dans leur commensalité.</p>
+
+<p>Toutes ces réflexions décidèrent mes parents à accepter les offres
+pressantes du chevalier Legard, après en avoir obtenu l'agrément de
+madame Adélaïde. Elle consentit à leur départ, en ajoutant que, s'ils
+ne trouvaient pas à s'établir en Angleterre, tant qu'elle aurait un
+morceau de pain, elle le partagerait avec eux. La reine de Naples
+essaya de conserver ma mère à Naples; elle lui offrit même une petite
+pension, mais alors on espérait encore dans ses propres ressources. La
+Reine, d'ailleurs, passait pour capricieuse, et la faveur de lady
+Hamilton commençait. Cette lady Hamilton a eu une si fâcheuse
+célébrité que je crois devoir en parler.</p>
+
+<p>Monsieur Greville, entrant un jour dans sa cuisine, vit au coin de la
+cheminée une jeune fille n'ayant qu'un pied chaussé, parce qu'elle
+raccommodait le gros bas de laine noire destiné à couvrir l'autre. En
+levant les yeux, elle lui montra une beauté céleste. Il découvrit
+qu'elle était la s&oelig;ur de son palefrenier. Il n'eut pas grand'peine
+à lui faire monter l'escalier et à l'établir <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> dans son salon.
+Il vécut avec elle quelque temps, lui fit apprendre un peu à lire et à
+écrire.</p>
+
+<p>Le feu s'étant mis dans les affaires de ce jeune homme très dérangé,
+il se trouva obligé de quitter Londres subitement. En ce moment, son
+oncle, sir William Hamilton, ministre d'Angleterre à Naples, s'y
+trouvait en congé. Il lui raconta que son plus grand chagrin était la
+nécessité d'abandonner une jeune créature fort belle qu'il avait chez
+lui et qui allait se trouver dans la rue. Sir William lui promit d'en
+avoir soin.</p>
+
+<p>En effet, il alla la chercher au moment où les huissiers l'expulsaient
+de chez monsieur Greville, et bientôt il en devint éperdument
+amoureux. Il l'emmena en Italie. Je ne sais quel rôle elle joua auprès
+de lui; mais, au bout de quelques années, il finit par l'épouser.
+Jusque-là, il semblait la traiter avec une affection paternelle qui
+convenait à son âge et lui avait permis, jusqu'à un certain point, de
+la présenter dans le monde peu difficile de l'Italie.</p>
+
+<p>Cette créature, belle comme un ange et qui n'avait jamais pu apprendre
+à lire et à écrire couramment, avait pourtant l'instinct des arts.
+Elle profita promptement des avantages que le séjour d'Italie et les
+goûts du chevalier Hamilton lui procurèrent. Elle devint bonne
+musicienne, et surtout se créa un talent unique, dont la description
+paraît niaise, qui pourtant enchantait tous les spectateurs et
+passionnait les artistes. Je veux parler de ce qu'on appelait les
+<i>attitudes</i> de lady Hamilton.</p>
+
+<p>Pour satisfaire au goût de son mari, elle était habituellement vêtue
+d'une tunique blanche ceinte autour de la taille; ses cheveux
+flottaient ou étaient relevés par un peigne, mais sans avoir la forme
+d'une coiffure quelconque. Lorsqu'elle consentait à donner une
+représentation, elle se munissait de deux ou trois schalls de
+cachemire, d'une urne, d'une cassolette, d'une lyre, d'un tambour
+<span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> de basque. Avec ce léger bagage et dans son costume
+classique, elle s'établissait au milieu d'un salon. Elle jetait sur sa
+tête un schall qui, traînant jusqu'à terre, la couvrait entièrement,
+et, ainsi cachée, se drapait des autres. Puis elle le relevait
+subitement, quelquefois elle s'en débarrassait tout à fait, d'autres
+fois, à moitié enlevé, il entrait comme draperie dans le modèle
+qu'elle représentait. Mais toujours elle montrait la statue la plus
+admirablement composée.</p>
+
+<p>J'ai entendu dire à des artistes que, si on avait pu l'imiter, l'art
+n'aurait rien trouvé à y changer. Souvent elle variait son attitude et
+l'expression de sa physionomie. «Passant du grave au doux, du plaisant
+au sévère», avant de laisser retomber le schall, dont la chute
+figurait une espèce d'entr'acte.</p>
+
+<p>Je lui ai quelquefois servi d'accessoire pour former un groupe. Elle
+me plaçait dans la position convenable et me drapait avant d'enlever
+le schall qui, nous enveloppant, nous servait de rideau. Mes cheveux
+blonds contrastaient avec ses magnifiques cheveux noirs dont elle
+tirait grand parti. Un jour, elle m'avait placée à genoux devant une
+urne, les mains jointes; dans l'attitude de la prière. Penchée sur
+moi, elle semblait abîmée dans sa douleur; toutes deux nous étions
+échevelées. Tout à coup, se redressant et s'éloignant un peu, elle me
+saisit par les cheveux d'un mouvement si brusque que je me retournai
+avec surprise et même un peu d'effroi, ce qui me fit entrer dans
+l'esprit de mon rôle, car elle brandissait un poignard. Les
+applaudissements passionnés des spectateurs artistes se firent
+entendre avec les exclamations de: <i>Bravo la Médéa!</i> Puis, m'attirant
+à elle, me serrant sur son sein en ayant l'air de me disputer à la
+colère du ciel, elle arracha aux mêmes voix le cri de: <i>Viva la
+Niobé!</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> C'est ainsi qu'elle s'inspirait des statues antiques et que,
+sans les copier servilement, elle les rappelait aux imaginations
+poétiques des Italiens par une espèce d'improvisation en action.
+D'autres ont cherché à imiter le talent de lady Hamilton; je ne crois
+pas qu'on y ait réussi. C'est une de ces choses où il n'y a qu'un pas
+du sublime au ridicule. D'ailleurs, pour égaler son succès, il faut
+commencer par être parfaitement belle de la tête aux pieds, et les
+sujets sont rares à trouver.</p>
+
+<p>Hors cet instinct pour les arts, rien n'était plus vulgaire et plus
+commun que lady Hamilton. Lorsqu'elle quittait la tunique antique pour
+porter le costume ordinaire, elle perdait toute distinction. Sa
+conversation était dépourvue d'intérêt, même d'intelligence. Cependant
+il fallait bien qu'elle eût une sorte de finesse à ajouter à la
+séduction de son incomparable beauté, car elle a exercé une entière
+domination sur les personnes qu'elle a eu intérêt à gouverner: son
+vieux mari d'abord qu'elle a couvert de ridicule, la reine de Naples
+qu'elle a spoliée et déshonorée, et lord Nelson qui a souillé sa
+gloire sous l'empire de cette femme, devenue monstrueusement grasse et
+ayant perdu sa beauté.</p>
+
+<p>Malgré tout ce qu'elle s'était fait donner par lui, par la reine de
+Naples et par sir William Hamilton, elle a fini par mourir dans la
+détresse et l'humiliation aussi bien que dans le désordre. C'était, à
+tout à prendre, une mauvaise femme et une âme basse dans une enveloppe
+superbe.</p>
+
+<p>La reine de Naples avait eu beaucoup de peine à consentir à la
+recevoir. Ma mère avait été employée par sir William à obtenir cette
+faveur. Mais elle ne tarda pas à s'emparer de l'esprit de la Reine. Il
+est indubitable que les cruelles vengeances exercées à Naples, sous le
+nom de la Reine et de lord Nelson, ont été provoquées, on peut
+<span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> même dire commandées par lady Hamilton. Elle leur persuadait
+mutuellement que chacun d'eux les exigeait. Ma mère en fut d'autant
+plus désolée qu'elle était fort attachée à la reine Caroline avec
+laquelle elle est restée en correspondance très suivie, et à qui elle
+a eu dans la suite de grandes obligations.</p>
+
+<p>J'ai déjà parlé plusieurs fois du valet de chambre de mon père,
+Bermont. Lorsque notre départ pour l'Angleterre fut décidé, mon père
+voulut le placer à Naples chez le général Acton. Il y aurait été à
+merveille; il s'y refusa absolument. Il avait épousé depuis plusieurs
+années une femme qui avait été successivement ma bonne et celle de mon
+frère, lorsqu'on m'avait remise à une anglaise. Il en avait eu des
+enfants restés en France. Il dit à mon père qu'il ne voulait pas se
+séparer de nous.</p>
+
+<p>«Mais, mon pauvre Bermont, je ne peux pas garder un valet de chambre.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est vrai, monsieur le marquis, mais il vous faut un muletier.
+Vous allez acheter des mules pour faire le voyage; il faut bien
+quelqu'un pour les soigner et les conduire, hé bien, ce quelqu'un ce
+sera moi.»</p>
+
+<p>Mon père, touché jusqu'aux larmes, ne put qu'accepter ce dévouement.
+Les mules furent achetées par lui avec autant de zèle que
+d'intelligence. Il les menait en cocher, et un jeune nègre, venu tout
+enfant des habitations de mon père, servait de postillon à une berline
+occupée par mon père, ma mère, leurs deux enfants, la femme de Bermont
+et une jeune négresse particulièrement attachée à mon service et dont
+j'aurai à reparler.</p>
+
+<p>Les ressources de mon père n'étaient pas encore complètement épuisées.
+Il avait été décidé qu'il voyagerait avec le chevalier Legard à frais
+communs, et, depuis ce moment, la tête de ce dernier travaillait
+incessamment pour arriver à faire ce voyage au meilleur marché
+possible. <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> De là, l'invention de l'achat de mules, quinteuses
+et odieuses bêtes qui ont donné mille embarras, et un système de
+lésinerie dans tous les détails qui ont rendu ce voyage insupportable
+et quelquefois dangereux.</p>
+
+<p>Par exemple, le chevalier ne voulut pas laisser démonter les voitures,
+ni prendre des guides et des chevaux du pays pour traverser le
+Saint-Gothard, et nous pensâmes tous y périr. Montée sur une petite
+mule napolitaine qui n'avait jamais porté ni vu de la neige, j'ai
+traversé la montagne, conduite par mon pauvre père, enfonçant dans la
+neige jusqu'aux genoux à chaque pas, et à travers une tourmente
+effroyable. Je me rappelle que mes larmes gelaient sur mon visage. Je
+ne disais rien pour ne pas augmenter l'inquiétude que je voyais peinte
+sur celui de mon père.</p>
+
+<p>«Tiens ta bride, mon enfant.</p>
+
+<p>«&mdash;Je ne peux plus, papa.»</p>
+
+<p>Et, en effet, mes gants de peau, d'abord mouillés et glacés ensuite,
+avaient fini par me geler les doigts; il fallut me les frotter avec de
+la neige. Mon père les enveloppa avec la jaquette d'un homme qui se
+trouvait là, et nous continuâmes notre route. Arrivés à l'hospice, le
+temps s'était un peu éclairci. Nos bagages envoyés devant étaient à
+Urseren; nous n'aurions pu changer nos vêtements trempés. Mon père
+trouva le chevalier à la porte, causant avec un religieux qui le
+pressait de s'arrêter.</p>
+
+<p>«Qu'en dites-vous, marquis?</p>
+
+<p>«&mdash;Ma foi, puisque le vin est tiré, il vaut autant le boire, dit mon
+père.</p>
+
+<p>«&mdash;Certainement, reprit le candide religieux, certainement, messieurs;
+il y en a déjà deux bouteilles sur la table, et, si cela ne suffit
+pas, nous en avons encore.»</p>
+
+<p>Cette réponse me fit beaucoup rire et donna le change à mes
+souffrances. Dans la première jeunesse, il y a <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> tant
+d'élasticité qu'on reprend bien vite la force avec la gaieté. Malgré
+les deux bouteilles toutes préparées, nous continuâmes notre route. La
+tourmente n'existait pas de ce côté de la montagne. Mon père causait
+avec moi, m'expliquait les avalanches que nous voyions tomber, et la
+descente me parut aussi agréable que la montée m'avait été pénible.</p>
+
+<p>Nous passâmes quelques jours à Lausanne, puis à Constance, où le vieil
+évêque de Comminges s'était établi. J'y aperçus de loin Mademoiselle.
+On venait de l'enlever à madame de Genlis. Elle ne voyait personne, et
+était regardée avec une espèce de répulsion par toute cette coterie
+d'émigrés installés à Constance. Après avoir descendu le Rhin en
+bateau, nous arrivâmes à Rotterdam. Mon père alla à La Haye pour
+prendre les caisses qui y étaient déposées. Nous nous embarquâmes,
+arrivâmes à Harwich et prîmes directement la route du Yorkshire.</p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> CHAPITRE II</h3>
+
+
+<p class="resume">Séjour en Yorkshire. &mdash; Sir John Legard. &mdash; Son mariage. &mdash; Lady
+ Legard. &mdash; Caractère de sir John Legard. &mdash; Son influence sur la
+ jeunesse. &mdash; Ses opinions politiques. &mdash; Mademoiselle
+ Legard. &mdash; Monsieur Brandling. &mdash; Séjour en Westmoreland. &mdash; Mon
+ éducation. &mdash; Départ de mes parents pour Londres. &mdash; Je vais les y
+ rejoindre. &mdash; Promenade avant mon départ. &mdash; Encore
+ Bermont. &mdash; Bizarrerie de sa conduite.</p>
+
+<p>Il est temps de peindre plus en détail nos hôtes. Le caractère du
+chevalier Legard figurerait admirablement dans un roman.</p>
+
+<p>C'était un composé de ce qu'il y a de plus disparate. Né avec l'esprit
+le plus fin, le goût le plus délicat, l'imagination la plus vive, le
+besoin de toutes les communications intellectuelles, il avait passé,
+par goût, toute sa jeunesse dans la retraite d'une gentilhommière du
+Yorkshire avec les associés les plus vulgaires. Il y avait contracté
+les habitudes d'une tyrannie domestique dont sa femme était la
+première victime. Il lui faisait porter la peine d'un genre de vie
+dont elle était la cause bien innocente.</p>
+
+<p>Madame Aston, mère de deux filles pauvres et d'un fils très riche,
+selon l'usage du pays, était une jeune veuve très sémillante à
+l'époque où sir John Legard, officier aux gardes, fit la cour à
+l'aînée des filles. Il n'y pensait plus guère lorsqu'il apprit que la
+seconde épousait monsieur Hadges et que l'aînée se tenait pour
+engagée avec <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> lui. Il eut une explication où il lui représenta
+que sa fortune le forcerait à habiter exclusivement ses terres et
+qu'il ne voulait pas demander un si énorme sacrifice à une fille
+élevée dans le plus grand monde de Londres. Ma pauvre cousine ne
+comprit pas ce langage et accepta une main qu'on ne lui offrait plus
+qu'à regret.</p>
+
+<p>Sir John quitta l'armée et s'établit en Yorkshire. Peut-être cette
+retraite aurait-elle été moins austère si madame Hadges n'avait
+commencé bien promptement à tenir la conduite plus que légère qui a
+tant fait parlé d'elle. Lady Legard fut punie des torts de sa s&oelig;ur
+par la sévérité toujours croissante de son mari. Elle était la
+meilleure femme du monde, mais la compagne la moins faite pour
+partager la retraite d'un homme distingué, non qu'elle n'eût assez de
+connaissances, mais la vie ne lui apparaissait jamais que sous son
+aspect le plus matériel.</p>
+
+<p>Elle n'avait d'autre autorité dans la maison que celle de commander le
+dîner, et ce travail lui prenait chaque jour une bonne partie de la
+matinée. Une fois par semaine, de telle heure à telle heure, ni plus
+ni moins, elle faisait sa correspondance. Sa montre consultée, elle
+quittait une page commencée, prenait son rouet, remettant sa lettre à
+huitaine. Une autre heure appelait une promenade d'un nombre fixe de
+tours, toujours dans la même allée. Elle mesurait la quantité
+d'ourlets qu'elle devait accomplir dans un temps donné, et attachait
+de l'importance à achever cette tâche à la minute fixée. Son mari
+l'appelait milady <i>Pendule</i>, et il avait raison.</p>
+
+<p>Hé bien, cette femme ainsi faite aimait le plaisir, le monde et
+surtout la toilette. Dès qu'elle trouvait la moindre occasion de
+satisfaire ses goûts, elle s'y livrait. Elle n'aurait pas osé demander
+des chevaux pour aller se promener, encore moins pour faire une
+visite; mais, lorsque son mari lui disait d'une voix bien solennelle
+<span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> «Milady, il est convenable que vous alliez à tel château des
+environs», son c&oelig;ur bondissait de joie. «Certainement, sir John,
+bien volontiers», et elle allait préparer ses atours. S'il s'agissait
+d'un dîner et qu'il y eût moyen de mettre trois épingles de diamants,
+ses seuls bijoux, sa satisfaction était au comble. Elle retrouvait ses
+impressions de vingt ans que, depuis vingt autres années, la sévérité
+de son mari tenait sous un éteignoir de plomb.</p>
+
+<p>Il était toujours désobligeant, souvent dur pour elle. Elle était
+uniformément douce, mais n'avait pas l'air d'attacher le moindre prix
+à ses mauvais procédés. Je suis persuadée que, si elle les avait
+ressentis, si son aspect n'avait pas été impassible, soit qu'il fût
+bien ou mal pour elle, il avait trop d'âme pour persister dans une
+conduite qui, même avec ces excuses, était fort répréhensible.</p>
+
+<p>Le chevalier Legard, n'ayant pas d'enfants et ne trouvant à exercer
+pleinement ni sa sensibilité, ni même sa sévérité vis-à-vis d'une
+femme toujours immobile, s'entourait de jeunes filles de ses parentes,
+parmi lesquelles je faisais nombre, quoique beaucoup plus enfant.</p>
+
+<p>Nous en avions une peur effroyable, mais nous l'adorions toutes. Un
+regard un peu moins sévère était une récompense que nous appréciions
+comme un triomphe. Quand, au bonsoir qu'il nous disait ordinairement,
+il ajoutait: «bonsoir, Adèle»; et, une ou deux fois, dans de grandes
+occasions; «bonsoir, mon amour (my love)», je ressentais un bonheur
+inexprimable.</p>
+
+<p>Nous savions parfaitement que rien ne lui échappait, qu'il n'y avait
+pas un bon mouvement de notre c&oelig;ur qu'il ne devinât et dont il ne
+nous tînt compte. À la vérité, l'habitude qu'il s'était faite de
+toujours siéger en jugement sur le genre humain l'entraînait assez
+fréquemment dans des erreurs; mais il avait la persuasion d'être
+<span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> juste, nous le sentions et lui en tenions compte. La justice
+est un grand moyen de domination vis-à-vis de la jeunesse.</p>
+
+<p>Je n'étais pas une de ses favorites; il me trouvait de l'orgueil. Il
+est convenu depuis que ce n'était que de la fierté. Placée dans une
+situation où je pensais que son autorité sur moi pourrait s'exercer de
+façon à blesser mes parents, je me tenais dans une grande réserve et
+ne m'exposais guère à ses reproches, mais je n'en étais pas moins
+sensible à son approbation. Il prenait chaque jour une prise de tabac
+après le dîner. Une fois, quelqu'un lui en demanda:</p>
+
+<p>«J'ai oublié ma tabatière», dit-il.</p>
+
+<p>Une de mes compagnes offrit de l'aller chercher.</p>
+
+<p>«Merci, Adèle y est allée».</p>
+
+<p>Je revins, en effet, apportant la tabatière. J'avais aperçu le
+mouvement qu'il avait fait un instant avant en la cherchant.</p>
+
+<p>«Ah! vous aviez raison, sir John, dit milady. Adèle y est allée, vous
+le saviez donc?</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, je le savais.»</p>
+
+<p>Et ce: <i>je le savais</i>, m'est resté gravé dans la mémoire comme une des
+paroles les plus flatteuses qu'on m'ait jamais adressées. Quel moyen
+d'éducation qu'une telle influence si on n'en abusait pas!</p>
+
+<p>Il était martyrisé par la goutte et, pendant l'hiver surtout, cloué
+sur un fauteuil où il souffrait avec un courage admirable. Lorsqu'il
+avait la liberté de ses mains, il man&oelig;uvrait très adroitement son
+fauteuil dans toute la maison, mais souvent il était réduit à avoir
+besoin d'assistance même pour tourner les pages de son livre et
+c'était à qui de nous lui rendrait ce service. Quelquefois, pour nous
+témoigner sa reconnaissance, il lisait tout haut. Il préférait
+Shakespeare qu'il rendait admirablement, <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> et accompagnait ses
+lectures de commentaires très intéressants. C'est à lui que je dois
+mon goût pour la littérature anglaise et le peu de connaissance que
+j'en ai acquise.</p>
+
+<p>L'été, il retrouvait de la santé; son adresse et son agilité
+devenaient incroyables. Il avait été très beau dans sa jeunesse, mais
+il était devenu fort gros et paraissait plus vieux que son âge, du
+moins à mes yeux.</p>
+
+<p>Il aimait passionnément la musique. J'avais une belle voix; il
+n'aurait jamais voulu me demander de chanter pour ne pas me donner
+d'amour-propre. Quelquefois il entrait dans la pièce où j'étudiais,
+sous un prétexte quelconque, en me disant: «<i>Go on, child</i>.»
+(Continuez, enfant). J'avais très soin de choisir les morceaux qui lui
+plaisaient le plus; et, lorsque je m'apercevais que le livre restait
+devant lui sans être lu ou le papier sans que sa plume y eût rien
+tracé, j'en ressentais une joie tout à fait dépourvue de cette vanité
+qu'il craignait de m'inspirer.</p>
+
+<p>Il était très Pitt plutôt que Tory. Il représentait parfaitement <i>the
+independent country gentleman</i>. Il n'aimait pas beaucoup la noblesse,
+méprisait les gens à la mode, détestait les parvenus. Il était
+passionnément attaché à son pays et avait tous les préjugés et les
+prétentions des Anglais sur leur suprématie au-dessus de toutes les
+autres nations. Il aimait le Roi parce que c'était celui de
+l'Angleterre, et l'Église parce que ses rigides principes de morale
+s'y associaient, plutôt qu'il n'était royaliste et religieux.</p>
+
+<p>J'ai passé deux ans à boire tous les jours un demi-verre de vin de
+Porto au dessert après ce toast: <i>Old England for ever the King and
+constitution and our glorious revolution.</i> Probablement cette dernière
+phrase datait du moment où la famille des Legard avait renoncé aux
+principes jacobites.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> Leurs pères avaient joué un rôle parmi <i>les cavaliers</i>. Je le
+croirais d'autant plus volontiers que sir John avait une très vieille
+tante, restée fille, qui ne venait jamais dîner chez lui à cause de ce
+toast. Elle habitait une petite ville des environs, Beverley, rendait
+beaucoup à son neveu, comme chef de la famille, mais avait deux grands
+griefs contre lui, en outre du toast: l'un, d'avoir renoncé à
+l'habitation du manoir seigneurial, devenu trop grand pour sa fortune
+et qui était en mauvais état; l'autre, de ne pas maintenir la
+prononciation gutturale du G, dans son nom qu'elle prétendait
+d'origine normande, Lagarde. Quant à elle, elle le disait toujours
+ainsi.</p>
+
+<p>Elle me caressait beaucoup, et nous découvrîmes un beau jour que
+c'était à cause de mon sang normand. Sir John lui préparait un nouveau
+chagrin: non content d'avoir quitté son castel pour résider dans une
+plus petite habitation, il abandonna sa province.</p>
+
+<p>Malgré leur amour exalté de leur patrie, les anglais tiennent
+singulièrement peu à leur <i>endroit</i>, s'il est permis de se servir de
+ce terme. Ils s'éloignent sans regret du lieu que leurs parents, ou
+eux-mêmes, ont habité longuement pour aller chercher une résidence qui
+s'accorde avec leurs goûts du moment, soit pour la chasse, la pêche,
+les courses sur terre ou sur l'eau, l'agriculture, ou toute autre
+fantaisie qu'ils appellent une <i>poursuite</i>, et qui les absorbe tant
+qu'elle dure.</p>
+
+<p>J'ai connu un monsieur Brandling qui a quitté un beau château où il
+était né et avait été élevé, un voisinage où il était aimé, estimé,
+qui lui plaisait, pour aller s'établir à cinquante milles de là, dans
+une maison louée, au milieu du plus vilain pays, uniquement parce que
+ses palefreniers pouvaient y promener ses chevaux tous les matins, sur
+une commune dont la pelouse offrait dix milles de parcours, sans
+qu'ils eussent à poser le sabot <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> sur une toise de chemin
+raboteux. Ce motif lui avait paru suffisant pour enlever sa femme,
+qu'il aimait beaucoup, au voisinage de sa famille et des relations de
+toute sa vie. De son côté, elle n'a jamais songé à se trouver molestée
+par cette décision qui n'a paru ni bizarre, ni contestable à personne.
+Si je ne me trompe, ce sont là des traits de m&oelig;urs qui font
+connaître un pays.</p>
+
+<p>Pendant son séjour de quelques mois en Suisse, le chevalier Legard
+avait pris pour le lac de Genève et les promenades sur l'eau un goût
+qui lui persuada qu'un lac était nécessaire à son existence. Il acheta
+quelques arpents de terre sur les bords du lac de Winandermere, dans
+le Westmoreland, et se décida à y bâtir une maison. En attendant, il
+en loua une dans les environs où il transporta ses pénates, et nous
+l'y suivîmes.</p>
+
+<p>Je dois dire que, pendant deux années, cet homme d'un caractère si
+impérieux, d'une humeur si intraitable, non seulement ne laissa pas
+échapper un mot qui pût être désagréable à mon père, mais encore vécut
+avec lui dans les formes de la plus aimable déférence. À la vérité, il
+l'aimait tendrement, mais il était presque aussi gracieux pour ma mère
+qu'il n'aimait pas autant, et qui froissait souvent ses
+susceptibilités.</p>
+
+<p>La haute générosité de son caractère l'emportait sur son humeur et,
+s'il avait été plus rigide pour moi, c'était par système d'éducation.
+Au reste, il avait réussi jusqu'à un certain point, car, lorsque j'ai
+quitté sa maison hospitalière, à plus de quatorze ans, je ne croyais
+aucunement avoir le moindre avantage à apporter dans le monde.</p>
+
+<p>Mon père, dans le temps de cette retraite, s'était exclusivement
+occupé de mon éducation. Je travaillais régulièrement huit heures par
+jour aux choses les plus graves. J'étudiais l'histoire, je m'étais
+passionnée pour les ouvrages <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> de métaphysique. Mon père ne me
+les laissait pas lire seule, mais il me les permettait sous ses yeux.
+Il aurait craint de voir germer des idées fausses dans ma jeune
+cervelle si ses sages réflexions ne les avaient pas arrêtées. Par
+compensation peut-être, mon père, dont, au reste, c'était le goût,
+ajoutait à mes études quelques livres sur l'économie politique qui
+m'amusaient beaucoup. Je me rappelle que les rires de monsieur de
+Calonne, lorsque l'année suivante, à Londres, il me trouva lisant un
+volume de Smith, <i>Wealth of nations</i>, dont je faisais ma récréation,
+furent pour moi le premier avertissement que ce goût n'était pas
+général aux filles de quinze ans.</p>
+
+<p>Ma mère, menacée d'une maladie du sein, dut aller consulter à Londres
+et le résultat de cette consultation fut qu'il fallait rester près des
+médecins. Sa famille se cotisa pour lui en fournir les moyens. Lady
+Harcourt, son amie, et lady Clifford, sa cousine, se chargèrent de ces
+arrangements. La reine de Naples, avec qui elle était toujours restée
+en correspondance, exigea qu'elle ne s'éloignât pas des secours de
+l'art et lui envoya trois cents louis, en la prévenant que, chaque
+année, l'ambassadeur de Naples lui en remettrait autant. Ses parents
+lui complétèrent cinq cents livres sterling avec lesquels il était
+possible de végéter à Londres.</p>
+
+<p>Mon père revint en Westmoreland chercher mon frère et moi qui y étions
+restés.</p>
+
+<p>Je ne puis m'empêcher de raconter ici une circonstance qui me frappa
+vivement. Le chevalier Legard, désolé de la perspective de se trouver
+seul avec sa femme, était encore plus maussade pour elle que de
+coutume, et j'en étais indignée, car elle était aussi bonne pour moi
+qu'il étais en elle de l'être pour qui que ce fût. Un soir, nous
+étions toutes deux dans un petit char à bancs qu'il menait. <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span>
+Il y avait, de l'autre côté du lac, un effet de soleil tellement
+admirable que j'en étais frappée et je voyais bien que le chevalier
+l'était aussi. Il étouffait du besoin d'en parler. Enfin il s'adressa
+à lady Legard et, la regardant de son &oelig;il si intelligent, il
+s'écria avec enthousiasme:</p>
+
+<p>«Quel glorieux coucher du soleil!</p>
+
+<p>«&mdash;Je ne serais pas étonnée qu'il plût demain,» reprit-elle.</p>
+
+<p>Il se retourna sans mot dire, mais comme s'il eût marché sur une
+torpille. Tout enfant que j'étais, je compris combien ces deux êtres
+étaient mal assortis et, dans ce moment, ma pitié était bien plus vive
+pour le tyran que pour la victime.</p>
+
+<p>Me voici arrivée à un fait si étrange dans le c&oelig;ur humain qu'il
+faut bien que je le rapporte. Ce Bermont, que j'ai laissé muletier
+improvisé, ayant reçu à Rome, des prélats amis de mon père, une
+médaille inscrite: <i>Au fidèle Bermont</i>, à peine arrivé en Angleterre,
+fut pris, disait-il, de la maladie du pays. Il changea à vue d'&oelig;il;
+enfin il prévint mon père qu'il ne pouvait plus tenir à son anxiété
+sur le sort de ses enfants, qu'il fallait qu'il allât les voir en
+France. La mort de Robespierre rendait ce projet praticable. Mon père
+lui dit:</p>
+
+<p>«Eh bien, allez, mon cher, vous savez ce qui me reste, en voilà le
+quart; vous reviendrez nous trouver quand vous serez rassuré, si vous
+ne trouvez pas à mieux faire.</p>
+
+<p>«&mdash;Merci, monsieur le marquis, je n'ai pas besoin d'argent, j'ai ce
+qu'il me faut».</p>
+
+<p>Et il partit. Bermont avait gagné à la loterie, quelques années avant
+la Révolution, une somme de mille écus qu'il avait placée sur mon
+père. Il en avait exactement reçu les intérêts qu'il avait soin
+d'ajouter chaque trimestre à ses gages. Le livre de compte où cela
+était porté restait entre ses mains. Il l'emporta, ainsi que le
+<span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> peu d'objets de valeur qui restaient à mon père. On ne s'en
+aperçut pas de longtemps.</p>
+
+<p>Lorsque mon père revint nous chercher, il avait laissé ma mère seule à
+Londres avec sa jeune négresse. Un soir, elle l'appelle en vain. On
+s'agite, on la cherche; enfin, on découvre qu'elle est partie avec
+Bermont, revenu de France exprès pour l'enlever. Il en était devenu
+amoureux fou, et avait conduit cette intrigue sous les yeux de sa
+femme, sans qu'elle s'en doutât.</p>
+
+<p>Peu de temps après, à Londres, deux hommes entrèrent dans le salon où
+je travaillais à côté de ma mère, couchée sur un canapé. Mon père nous
+faisait la lecture. Ces deux hommes venaient l'arrêter à la requête de
+Bermont; on le mit dans un fiacre et on l'emmena en prison. On se
+figure notre désolation. Il fallait se procurer des répondants. Ma
+mère, qui n'avait pas quitté sa chaise longue depuis trois mois, se
+mit en quête d'en trouver; elle y réussit au bout de quelques heures.
+Cependant mon père passa la nuit dans la maison d'arrêt.</p>
+
+<p>Bermont réclamait les mille écus, plus les intérêts et ses gages,
+ainsi que ceux de sa femme depuis la sortie de France. Cela faisait
+une assez grosse somme pour de pauvres émigrés. Les livres de compte,
+qui auraient fait foi de l'exactitude avec laquelle il avait été payé,
+étaient en sa possession. Les gens de loi surmontèrent la répugnance
+de mon père, et obtinrent qu'il nierait la dette en totalité. Pour
+établir celle des mille écus, Bermont n'avait d'autre preuve que les
+intérêts constamment payés. Il lui fallut la fournir, en renonçant à
+une partie notable de ses demandes et en établissant sa mauvaise foi;
+mais il n'avait plus rien à perdre vis-à-vis de lui-même et des
+autres.</p>
+
+<p>Il se conduisit avec une insolence et une dureté dont rien ne peut
+donner l'idée, et il osa se trouver à l'audience <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> vis-à-vis de
+son ancien maître qu'il avait fait traîner en prison, sans avoir même
+l'air troublé. Expliquera qui pourra cette bizarre anomalie.</p>
+
+<p>Cet homme, pendant vingt-cinq ans de dévouement et de fidélité dans
+les circonstances les plus compromettantes, a-t-il joué un rôle dont
+il comptait obtenir récompense et, cet espoir échappant, est-il rentré
+dans son naturel? Ou bien ce naturel a-t-il changé tout à coup, et le
+vice a-t-il pris possession d'un c&oelig;ur jusque-là honnête? Cela m'est
+impossible à décider. Sa pauvre femme fut dans le désespoir. En outre
+de ses torts, elle pleurait son infidélité.</p>
+
+<p>Pour en finir de cette aventure, je dirai qu'il emmena la jeune
+négresse à Dôle où il fit des spéculations qui ne réussirent pas. Il
+l'abandonna avec deux enfants. Elle chercha à travailler pour les
+faire vivre. N'y pouvant réussir, elle les prit un soir par la main et
+les déposa à l'hôpital. On fut quelques jours sans la revoir. Enfin,
+on entra chez elle: elle s'était laissée mourir de faim, n'ayant plus
+un sou ni une harde dont elle pût se défaire.</p>
+
+<p>Elle n'avait jamais porté de plainte, ni demandé de secours à
+personne. Seulement, en remettant ses enfants à l'hôpital, elle les
+avait recommandés vivement et, en s'en allant, elle s'était écriée:
+«Ceux-ci ne sont pas coupables, et Dieu est juste.» Cette pauvre
+fille, qui était aussi belle que l'admettait sa peau d'ébène, avait
+une âme fort distinguée et méritait un meilleur sort.</p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> CHAPITRE III</h3>
+
+
+<p class="resume">Séjour à Londres. &mdash; Mon portrait à quinze ans. &mdash; Ma manière de
+ vivre. &mdash; Monsieur de Calonne. &mdash; Âpreté d'un légiste. &mdash; Société des
+ émigrés. &mdash; Les prêtres français. &mdash; Mission de monsieur de
+ Frotté. &mdash; Le baron de Roll. &mdash; L'évêque d'Arras. &mdash; Le comte de
+ Vaudreuil. &mdash; La marquise de Vaudreuil. &mdash; Madame de La Tour. &mdash; Le
+ capitaine d'Auvergne. &mdash; L'abbé de La Tour. &mdash; Madame de
+ Serant-Walsh. &mdash; Monsieur le duc de Bourbon. &mdash; La société créole.</p>
+
+
+<p>Forcée de me trouver souvent en scène dans ce que j'aurai à raconter,
+il faut bien que je dise comment j'étais alors.</p>
+
+<p>Plus sérieusement et plus solidement instruite que la plupart des
+jeunes personnes de mon âge, avec un goût assez fin et des
+connaissances variées dans la littérature de trois langues que je
+parlais avec une égale facilité, j'avais la plus profonde ignorance de
+ce qu'on appelle le monde où je me sentais au supplice.</p>
+
+<p>Sans être belle, j'avais une figure agréable. Des yeux petits, mais
+vifs et très noirs, animaient un teint remarquable, même en
+Angleterre. Des lèvres bien fraîches, de très jolies dents, une
+quantité énorme de cheveux d'un blond cendré; le col, les épaules, la
+poitrine bien; le pied petit. Mais tout cela me rassurait bien moins
+que je n'étais inquiétée par des bras rouges et des mains qui se sont
+toujours ressenties d'avoir été gelées au passage du Saint-Gothard;
+j'en étais mortellement embarrassée.</p>
+
+<p>Je ne sais quand je m'avisai de découvrir que j'étais <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> jolie,
+mais ce ne fut que quelque temps après mon arrivée à Londres et très
+vaguement. Les exclamations des dernières classes du peuple, dans la
+rue, m'avertirent les premières: «Vous êtes trop jolie pour attendre»,
+me disait un charretier en rangeant ses chevaux.&mdash;«Vous ne serez
+jamais comme cette jolie dame si vous pleurez», assurait une marchande
+de pommes à sa petite fille.&mdash;«Que Dieu bénisse votre joli visage, il
+repose à voir», s'écriait un portefaix, en passant à côté de moi, etc.</p>
+
+<p>Au reste, il est exactement vrai que ces hommages, comme tous les
+autres, ne m'ont frappée que lorsqu'ils m'ont manqué. Je ne sais si
+toutes les femmes sentent de même, mais je n'en ai tenu compte qu'à
+mesure qu'ils échappaient. Les premiers qui fuient sont les
+admirations des passants, puis ceux qu'on entend en traversant les
+antichambres, puis ceux qu'on recueille dans les lieux publics. Quant
+aux hommages de salon, pour peu qu'on ait un peu d'élégance, on vit
+assez longtemps sur sa réputation.</p>
+
+<p>Pour en revenir à ma jeunesse, j'étais d'une si excessive timidité que
+je rougissais toutes les fois qu'on m'adressait la parole ou qu'on me
+regardait. On ne plaint pas assez cette disposition. C'est une vraie
+souffrance, et je la poussai à un tel point que souvent les larmes me
+suffoquaient, sans qu'elles eussent d'autre motif qu'un excès
+d'embarras que rien ne justifiait.</p>
+
+<p>Avec cette disposition, je me résignais facilement à ne jamais quitter
+la ruelle du lit de ma mère qui avait fini par le garder presque
+continuellement. Je ne sortais que rarement pour me promener, et
+toujours avec mon père. Mes récréations étaient de jouer aux échecs
+avec un vieux médecin ou d'entendre causer quelques hommes qui
+venaient voir mon père.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> De ce nombre était monsieur de Calonne; il prit goût à notre
+intérieur où il finit par passer sa vie. J'écoutais avec avidité ses
+récits, faits avec autant d'intérêt que de grâce, lorsque je m'aperçus
+que le même événement était raconté par lui tout à fait différemment,
+et, bientôt, qu'il ne disait presque jamais la vérité. Avec cet
+exclusif apanage de la première jeunesse, je le pris alors dans le
+plus profond mépris et à peine si je daignais l'écouter.</p>
+
+<p>Il était difficile d'être plus aimable, meilleur enfant, plus léger et
+plus menteur. Avec prodigieusement d'esprit et de capacités, il ne
+faisait jamais que des fautes et des sottises. Tant qu'elles étaient à
+faire, il n'écoutait ni représentation, ni conseil; il courait, tête
+baissée, s'y précipiter. Mais aussi, dès qu'elles étaient accomplies,
+même avant d'en éprouver les inconvénients, il les prévoyait tous,
+s'accusait, se condamnait et abandonnait le parti qu'il avait pris
+avec une docilité qui n'était comparable qu'à son entêtement de la
+veille.</p>
+
+<p>Il était, à l'époque dont je parle, brouillé avec tout le monde (même
+avec monsieur le comte d'Artois, pour lequel il s'était ruiné), criblé
+de dettes, vivant sous la protection de l'ambassade d'Espagne à
+laquelle il s'était fait attacher pour éviter d'être arrêté, et aussi
+gai, aussi entrain que s'il avait été dans la plus douce situation du
+monde.</p>
+
+<p>Voici, à ce propos, une petite aventure qui donne une idée de
+l'avidité des gens de loi en Angleterre. On affiche à l'hôtel de ville
+la liste des personnes qui, attachées aux différentes légations, sont
+à l'abri de l'arrestation pour dettes. L'Espagne était alors en
+querelle avec l'Angleterre. L'ambassadeur était parti; cependant la
+liste restait affichée, mais pouvait être enlevée à chaque instant.
+Monsieur de Calonne allait assez fréquemment à <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> la cité pour
+s'en assurer. Un jour, il rencontra un légiste, beau monsieur qu'il
+avait quelquefois vu dans le monde.</p>
+
+<p>«Que faites-vous donc dans ce quartier lointain?» Monsieur de Calonne
+le lui expliqua.</p>
+
+<p>«Ne vous donnez pas la peine de venir, je passe dans cette salle tous
+les jours pour me rendre au tribunal; je vous promets d'y regarder et
+de vous avertir s'il survenait quelque changement.»</p>
+
+<p>Monsieur de Calonne se confondit en remerciements et n'y pensa plus.
+Des mois se passèrent et, depuis longtemps, il n'avait plus
+d'inquiétude à ce sujet. Il eut une petite affaire à laquelle il
+employa son obligeant ami. Lorsqu'il reçut la note des frais, il
+trouva: «<i>item</i> pour avoir examiné si le nom de monsieur de Calonne
+restait sur la liste de la légation d'Espagne, quinze schellings;
+<i>item</i>, etc.» La somme se montait à deux cents livres sterling.
+Monsieur de Calonne fut furieux, mais il fallut payer ou plutôt
+ajouter cette somme à celle de ses autres dettes.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais mené la vie de l'émigration, mais je l'ai vue d'assez
+près pour en conserver des souvenirs qu'il est bien difficile de
+coordonner tant ils sont disparates. Il y a à louer jusqu'à
+l'attendrissement dans les mêmes personnes dont la légèreté, la
+déraison, les vilenies révoltent.</p>
+
+<p>Des femmes de la plus haute volée travaillaient dix heures de la
+journée pour donner du pain à leurs enfants. Le soir, elles
+s'attifaient, se réunissaient, chantaient, dansaient, s'amusaient la
+moitié de la nuit, voilà le beau. Le laid, c'est qu'elles se faisaient
+des noirceurs, se dénigrant sur leur travail, se plaignant que l'une
+eût plus de débit que l'autre, en véritables ouvrières.</p>
+
+<p>Le mélange d'anciennes prétentions et de récentes petitesses était
+dégoûtant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> J'ai vu la duchesse de Fitz-James, établie dans une maison
+aux environs de Londres et conservant ses grandes manières, y prier à
+dîner tout ce qu'elle connaissait. Il était convenu qu'on mettrait
+trois schellings sous une tasse placée sur la cheminée, en sortant de
+table. Non seulement, quand la société était partie, on faisait
+l'appel de ces trois schellings, mais encore, lorsque, parmi les
+convives, il y avait eu quelqu'un à qui on croyait plus d'aisance, on
+trouvait fort mauvais qu'il n'eût pas déposé sa demi-guinée au lieu de
+trois schellings, et la duchesse s'en expliquait avec beaucoup
+d'aigreur. Cela n'empêchait pas qu'il n'y eût une espèce de luxe dans
+ces maisons.</p>
+
+<p>J'ai vu madame de Léon et toute cette société faire des parties très
+dispendieuses où elles allaient coiffées et parées sur l'impériale de
+la diligence, au grand scandale de la bourgeoisie anglaise qui n'y
+serait pas montée. Ces dames fréquentaient le parterre de l'Opéra où
+il ne se trouvait guère que des filles et où leur maintien ne les en
+faisait pas assez distinguer.</p>
+
+<p>Les m&oelig;urs étaient encore beaucoup plus relâchées qu'avant la
+Révolution, et ces formes, qui donnaient un vernis de grâce à
+l'immoralité, n'existaient plus. Monsieur le comte Louis de Bouillé,
+arrivant ivre dans un salon, s'asseyait auprès de la duchesse de
+Montmorency, attirait madame la duchesse de Châtillon de l'autre côté
+et disait à une personne qui l'engageait à se retirer: «Hé bien, quoi!
+qu'a-t-on à dire, ne suis-je pas sur mes terres?» et il posait ses
+deux mains sur ces dames.</p>
+
+<p>Ce ton n'était pas exclusivement réservé à monsieur de Bouillé.
+Presque tout le monde vivait en ménage, sans que l'Église eût été
+appelée à bénir ces alliances. Les embarras de fortune, la nécessité
+de s'associer pour vivre, servaient de motif aux uns, de prétexte aux
+autres. <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> Et puis, d'ailleurs, pourvu qu'on <i>pensât bien</i>, tout
+était pardonné. Il n'y avait pas d'autre intolérance, mais celle-là
+était complète. J'ai vu tout cela, mais pourtant ce n'était pas parmi
+le grand nombre.</p>
+
+<p>La masse des émigrés menait une vie irréprochable; et il faut bien que
+cela soit, car c'est de leur séjour prolongé en Angleterre que date le
+changement d'opinion du peuple anglais en faveur du peuple français.</p>
+
+<p>Quant aux opinions politiques, c'était partout le comble de la
+déraison; et même ceux des émigrés qui menaient la vie la plus austère
+étaient les plus absurdes. Toute personne qui louait un appartement
+pour plus d'un mois était mal notée; il était mieux de ne l'avoir qu'à
+la semaine, car il ne fallait pas douter qu'on ne fût toujours à la
+veille d'être rappelé en France par la contre-révolution.</p>
+
+<p>Mon père avait fait un bail de trois ans pour la petite maison que
+nous habitions dans le faubourg de Brompton; cela lui aurait fait tort
+s'il avait eu quelque chose à perdre. Mais sa désapprobation de
+l'émigration armée, et surtout son attachement bien connu pour le roi
+Louis XVI et la Reine, la fidélité qu'il portait à leur mémoire,
+étaient des crimes qu'on ne lui pardonnait pas plus que la sagesse
+avec laquelle il jugeait les extravagances du moment.</p>
+
+<p>Je l'entendais souvent en causer avec l'évêque de Comminges (son frère
+auquel l'ancien évêque de Comminges avait cédé son siège en 1786), et
+tous deux déploraient l'aveuglement du parti auquel les circonstances
+les forçaient d'appartenir.</p>
+
+<p>Il ne serait pas juste, en parlant de l'émigration, de passer sous
+silence la conduite du clergé. Elle a été de nature à se concilier
+l'estime et la vénération du peuple anglais, bien peu disposé en
+faveur de prêtres papistes. <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> Chaque famille bourgeoise avait
+fini par avoir son abbé français de prédilection qui apprenait sa
+langue aux enfants et souvent assistait les parents dans leurs
+travaux.</p>
+
+<p>Réunis par chambrée, quelques-uns de ces bonnes gens s'étaient fait de
+petites industries à l'aide desquelles ils vivaient et venaient au
+secours des plus vieux ou des infirmes. Malgré le désir qu'ils
+auraient peut-être eu d'exercer le prosélytisme, ils ont été assez
+sages pour qu'aucune réclamation ne s'élevât à cet égard, et je n'ai
+pas souvenance qu'il y ait eu aucun genre de plainte portée contre un
+prêtre pendant tout le temps qu'a duré leur exil.</p>
+
+<p>Cette conduite leur avait attiré une vénération dont on a vu des
+résultats touchants. Par exemple, ceux qui étaient chargés
+d'approvisionner leurs petites colonies se rendaient le vendredi à
+Billingsgute, leur schelling à la main, et c'était à qui des vendeurs
+de poisson remplirait leur panier. Ils avaient la délicatesse,
+remarquable dans des gens de cette espèce, de recevoir le schelling en
+donnant du poisson pour la valeur de dix ou douze. Aussi les prêtres
+français s'émerveillaient du bon marché. Cette singulière transaction
+commerciale s'est renouvelée tous les vendredis pendant des années;
+les gens de Billingsgute avaient l'idée qu'elle leur portait bonheur.</p>
+
+<p>La malheureuse expédition de Quiberon avait eu lieu depuis longtemps,
+avec des circonstances déplorables pour tout ce qui y avait pris part.
+Le séjour de l'île d'Yeu sera à jamais la honte de la haute
+émigration. Monsieur de Vauban n'en a fait qu'un trop fidèle récit.</p>
+
+<p>Monsieur de Frotté, le frère du général, vint à Londres. Sa mission
+était d'avertir monsieur le comte d'Artois que la Vendée était perdue
+s'il ne s'y présentait un prince. Je ne sais qui l'amena chez ma
+mère; il y venait <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> assez souvent. Sa négociation traînait en
+longueur, on l'amusait de bonnes paroles; enfin, il exigea une réponse
+catégorique, en annonçant la nécessité de son départ.</p>
+
+<p>Je le vis arriver chez ma mère, comme un homme désespéré. Son
+indignation était au comble; voici ce qu'il nous raconta:</p>
+
+<p>Monsieur le comte d'Artois l'avait reçu, entouré de ce qu'il appelait
+son conseil, l'évêque d'Arras, le comte de Vaudreuil, le baron de
+Roll, le chevalier de Puységur, monsieur du Theil et quelques autres,
+car ils étaient huit ou dix (notez bien que la tête de monsieur de
+Frotté, qui partait le lendemain, dépendait du secret). Monsieur de
+Frotté rapporta l'état de la Vendée et les espérances qu'elle
+présentait. Chacun fit ses objections; il y répondit. On concéda que
+la présence de monsieur le comte d'Artois était nécessaire au succès.
+Vinrent ensuite les difficultés du voyage. Il les leva. Puis combien
+Monseigneur aurait-il de valets de chambre, de cuisiniers, de
+chirurgiens, etc., etc. (il n'était pas encore question d'aumôniers à
+cette époque). Tout fut débattu et convenu. Monsieur le comte d'Artois
+était assez passif dans cette discussion et paraissait disposé à
+partir. Monsieur de Frotté dit en terminant:</p>
+
+<p>«Je puis donc avertir mon frère que Monseigneur sera sur la côte à
+telle époque.</p>
+
+<p>«&mdash;Permettez, un moment, dit le baron de Roll avec son accent
+allemand, permettez, je suis capitaine des gardes de monsieur le comte
+d'Artois et, par conséquent, responsable vis-à-vis du Roi de la sûreté
+de Monseigneur. Monsieur de Frotté répond-il que Monseigneur n'a aucun
+risque à courir?</p>
+
+<p>«&mdash;Je réponds que nous serons cent mille à nous faire tuer avant qu'il
+tombe un cheveu de sa tête. Je ne puis répondre de plus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> «&mdash;Je m'en rapporte à vous, messieurs, est-ce là une sécurité
+suffisante pour hasarder Monseigneur? Puis-je y consentir?» reprit le
+baron.</p>
+
+<p>Tous affirmèrent que <i>non</i>; assurément, que c'était impossible.
+Monsieur le comte d'Artois leva la séance en disant à monsieur de
+Frotté qu'il lui souhaitait un bon voyage et que c'était bien à regret
+qu'il renonçait à une chose que lui-même devait reconnaître
+impraticable.</p>
+
+<p>Monsieur de Frotté, atterré d'abord, donna un coup de poing sur la
+table et s'écria, en jurant, «qu'ils ne méritaient pas que tant de
+braves gens s'exposassent pour eux.» C'était en sortant de cette scène
+qu'il arriva chez nous; il en était encore tellement ému qu'il ne put
+s'en taire. Il nous raconta ces détails avec une chaleur et une
+éloquence de colère et d'indignation qui me frappèrent vivement et que
+je me suis toujours rappelées.</p>
+
+<p>C'est probablement à la suite des communications qu'il fit à son frère
+que celui-ci écrivit la fameuse lettre à Louis XVIII: «La lâcheté de
+votre frère a tout perdu.» Eh bien! cela est exagéré. Monsieur le
+comte d'Artois, sans doute, n'avait pas de ces bravoures qui cherchent
+le danger; mais, si ses entours l'avaient encouragé au lieu de
+l'arrêter, il aurait été trouver monsieur de Frotté, comme il est
+resté à Londres.</p>
+
+<p>Ah! ne soyons pas trop sévères pour les princes. Regardons autour de
+nous; voyons quelle influence la puissance, les succès, exercent sur
+les hommes! Le ministre, depuis quelques mois au pouvoir, la jolie
+femme, le grand artiste, l'homme à la mode, ne sont-ils pas sous le
+joug de la flatterie? Ne se croient-ils pas bien sincèrement des êtres
+à part? Si quelques instants d'une fugitive adulation amènent si
+promptement ce résultat, comment s'étonner que des princes, entourés
+depuis le berceau de l'idée de leur importance privilégiée, se livrent
+à toutes les aberrations <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> dérivant de la folie de se croire
+eux-mêmes des êtres à part dont la conservation est le premier besoin
+de chacun? Je suis persuadée que c'est très consciencieusement que
+monsieur le comte d'Artois représentait à monsieur de Frotté
+l'impossibilité de hasarder la <i>sûreté de Monseigneur</i>, et que cet
+argument lui paraissait péremptoire pour tout le monde.</p>
+
+<p>Quand nous disons aux princes que nous sommes trop heureux de mourir
+pour leur service, cela nous paraît une forme, comme le «très humble
+serviteur» au bas d'une lettre; mais eux le prennent fort au sérieux
+et trouvent qu'en effet c'est un véritable bonheur. Est-ce tout à fait
+leur faute? Non, en conscience; c'est celle de tout ce qui les
+approche, dans tous les temps et sous tous les régimes.</p>
+
+<p>Aucune des personnes qui entouraient monsieur le comte d'Artois ne se
+souciait d'une expédition aventureuse dont les chances, bien
+incertaines devaient amener des fatigues et des privations assurées.
+Le baron de Roll était, de plus, dans cette circonstance, l'organe de
+madame de Polastron. Sa tendresse réelle et mal entendue pour monsieur
+le comte d'Artois ne lui inspirait des craintes que pour sa sûreté et
+jamais pour sa gloire.</p>
+
+<p>L'évêque d'Arras, arrogant et violent, tranchant du premier ministre
+et tout occupé des intrigues qu'il tramait contre la cour de Louis
+XVIII (car les deux frères étaient en hostilité ouverte et leurs
+agents cherchaient partout à se déjouer mutuellement), l'évêque
+d'Arras aurait craint par-dessus tout une entreprise qui aurait
+nécessairement retiré l'influence de ses mains pour la donner aux
+militaires, d'autant qu'alors le prince était fort éloigné de toute
+prédilection pour les prêtres. À la vérité, l'évêque d'Arras ne
+l'était guère.</p>
+
+<p>Monsieur de Vaudreuil, que nous avons vu l'amant <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> despote de
+la toute-puissante duchesse de Polignac, était devenu le mari soumis
+d'une jeune femme, sa cousine, qu'il avait épousée depuis l'émigration
+et dont la conduite peu mesurée aurait pu épuiser sa patience, s'il
+s'en était aperçu.</p>
+
+<p>J'ai beaucoup vu le comte de Vaudreuil à Londres, sans avoir jamais
+découvert la distinction dont ses contemporains lui ont fait honneur.
+Il avait été le coryphée de cette école d'exagération qui régnait
+avant la Révolution, se passionnant pour toutes les petites choses et
+restant froide devant les grandes. À l'aide de l'argent qu'il puisait
+au trésor royal, il s'était fait le Mécène de quelques tous petits
+Virgiles qui le louaient en couplets. Chez madame Lebrun, il se pâmait
+devant un tableau, et protégeait les artistes. Il vivait familièrement
+avec eux et gardait ses grands airs pour le salon de madame de
+Polignac, et son ingratitude pour la Reine dont je l'ai entendu parler
+avec la dernière inconvenance. En émigration et devenu vieux, il ne
+lui restait plus que le ridicule de toutes ses prétentions et
+l'inconsidération de voir les amants de sa femme fournir à l'entretien
+de sa maison par des cadeaux qu'elle était censée gagner à la loterie.</p>
+
+<p>Ce n'était pas dans sa propre famille que madame de Vaudreuil aurait
+acquis les habitudes d'une grande délicatesse. Sa mère, vieille
+provençale, ne manquait pas d'une espèce d'habileté, ne lui en donnait
+pas l'exemple. En voici un trait entre mille.</p>
+
+<p>Pendant la campagne des Princes, un homme de ses amis, partant pour
+l'armée, lui remit une bourse contenant deux cents louis.</p>
+
+<p>«Si je vis, lui dit-il, je vous les redemanderai. Si je meurs, je vous
+prie de les remettre à mon frère.»</p>
+
+<p>L'ami revint sain et sauf. Son premier soin fut d'accourir chez
+madame de Vaudreuil. Elle ne lui parla pas <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> du dépôt. Un peu
+de timidité empêcha le jeune homme de prendre l'initiative. Enfin il
+se décida, au bout de plusieurs visites, à le réclamer.</p>
+
+<p>«Hélas, mon bon ami, s'il en reste, il n'en reste guère,» dit-elle,
+avec son accent provençal.</p>
+
+<p>Et, sans le moindre embarras, elle lui remit la bourse où il ne se
+trouvait plus qu'une douzaine de louis. On conçoit qu'une telle
+personne ne donnât pas des principes bien sévères à ses filles; aussi
+toutes en ont profité.</p>
+
+<p>L'une d'elles, madame de La Tour, avait suivi son mari à Jersey où le
+corps auquel il appartenait était en garnison. À cette époque, le
+gouverneur de l'île était un d'Auvergne, capitaine de la marine
+anglaise, qui avait la prétention de descendre de la maison de
+Bouillon, au moins du côté gauche. Monsieur d'Auvergne se lia très
+particulièrement avec madame de La Tour, qui fit les honneurs de la
+maison du gouverneur. Les officiers, par malice, l'appelèrent entre
+eux madame de La Tour d'Auvergne; mais elle accepta le nom et, dès
+lors, elle, son mari, ses beaux-frères, ses enfants, tous quittèrent
+le surnom de Paulet pour prendre celui d'Auvergne.</p>
+
+<p>De là, et appuyant cette prétention de quelques papiers que le
+capitaine d'Auvergne, mort sans enfants, lui a laissés, elle a établi
+en France, lorsqu'elle y est rentrée, une branche de La Tour
+d'Auvergne qui n'a d'autres droits que ceux que j'ai énoncés et qui
+pourtant s'est fait une existence qui finit par ne lui être plus
+contestée.</p>
+
+<p>Elle fut fort assistée dans cette entreprise par son beau-frère,
+l'abbé de La Tour, extrêmement intrigant. Dans un temps dont je
+parlerai, il était le secrétaire intime et le séide de l'évêque
+d'Arras, et tonnait contre tous les émigrés qui rentraient en France.
+Un beau matin, il disparut sans avertir personne, et quinze jours
+après nous apprîmes que le Premier Consul l'avait nommé <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span>
+titulaire de l'évêché d'Arras. Les fureurs de son patron et
+prédécesseur furent poussées jusqu'à la frénésie contre ce <i>misérable
+prestolet</i>. Il ne le désignait plus autrement.</p>
+
+<p>Il y aurait bien des pages à écrire sur cette famille Vaudreuil, mais
+elles seraient peu amusantes et encore moins édifiantes. Il faut
+pourtant excepter madame de Serant-Walsh, la fille aînée, personne de
+mérite, qui a été une des premières dames de l'impératrice Joséphine.
+Elle était très remarquablement instruite, assez spirituelle, et
+l'Empereur se plaisait à causer avec elle, dans le temps où il causait
+encore. Elle et madame de Rémusat lui ont souvent fait arriver des
+vérités utiles pour lui et pour les autres.</p>
+
+<p>Les créanciers de monsieur le comte d'Artois devinrent plus importuns,
+et il fut obligé d'aller rechercher la protection des murs du palais
+d'Holyrood, à Édimbourg, où ils ne pouvaient l'atteindre. Il y
+séjourna jusqu'à ce qu'un bill du parlement anglais eut décidé que les
+dettes contractées à l'étranger ne pourraient entraîner prise de
+corps.</p>
+
+<p>Il ne resta de prince à Londres que monsieur le duc de Bourbon qui a
+péri si misérablement à Saint-Leu, fin trop digne de sa vie. Son père,
+s'étant aperçu qu'il entendait le bruit des balles sans s'y plaire,
+l'avait expulsé de l'armée de Condé où, entre deux générations de
+héros, il soutenait bien mal le beau nom de Condé. Ce n'était pas un
+mauvais homme; il était doux et facile dans son intérieur. Peut-être
+son inconduite tenait-elle principalement à une timidité organique qui
+lui rendait insupportable l'existence de prince; il n'était à son aise
+que dans les classes assez peu élevées pour qu'il n'y trouvât aucun
+respect. Son goût vif pour les femmes, se trouvant réuni à sa
+répugnance pour les salons, le jetait dans une vie des moins
+honorables.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> Lorsqu'il se trouvait forcé, par quelques circonstances
+impossibles à éviter, à se trouver en bonne compagnie, il y souffrait
+visiblement. Il avait pourtant une belle figure, fort noble, et ses
+façons, quoique froides et embarrassées, avaient de la distinction.
+Une liaison intime avec la jeune comtesse de Vaudreuil le mit pendant
+quelques mois dans le monde, mais il y était toujours mal à son aise.</p>
+
+<p>Il allait un peu plus volontiers qu'ailleurs dans ce qu'on appelait la
+société créole. Elle était composée de personnes dont les habitations
+n'avaient pas été assez dévastées pour être détruites entièrement. Les
+négociants de Londres leur faisaient, à intérêts bien onéreux, de
+petites avances dont ils ont fini par n'être pas payés. Cette classe
+de créoles était alors la moins malheureuse parmi les émigrés. Une
+certaine madame de Vigné en était la plus riche. Elle tenait une
+espèce d'état, appelait monsieur le duc de Bourbon <i>le voisin</i>, parce
+qu'il demeurait dans sa rue, et était suffisamment vulgaire pour le
+mettre à son aise.</p>
+
+<p>C'est elle qui répondait à un anglais qui lui demandait si elle était
+créole:</p>
+
+<p>«Oui, monsieur, et des bonnes, car je roule.»</p>
+
+<p>Paroles que l'anglais fut obligé de se faire expliquer. Sa fille, très
+jolie et très aimable, était l'objet des prétentions de tout ce que
+l'émigration avait de plus distingué; mais elle fit la difficile, les
+moulins des habitations cessèrent de <i>rouler</i>, et elle fut trop
+heureuse d'épouser le consul d'Angleterre à Hambourg. Mademoiselle de
+La Touche, fille de madame Arthur Dillon, et mademoiselle de Kersaint,
+toutes deux riches de possessions à la Martinique, avaient été plus
+avisées. La première épousa le duc de Fitz-James, l'autre, le duc de
+Duras. J'ai été par la suite très liée avec toutes deux, et j'aurai à
+en reparler.</p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> CHAPITRE IV</h3>
+
+
+<p class="resume">Concerts du matin. &mdash; Le général de Boigne. &mdash; Mon
+ mariage. &mdash; Caractère de monsieur de Boigne. &mdash; Les princes
+ d'Orléans. &mdash; Monsieur le comte de Beaujolais. &mdash; Monsieur le duc de
+ Montpensier. Monsieur le duc d'Orléans. &mdash; Tracasseries
+ domestiques. &mdash; Voyage en Allemagne. &mdash; Hambourg. &mdash; Munich. &mdash; Retour à
+ Londres. &mdash; Histoire de lady Mary Kingston.</p>
+
+<p>Je ne raconterai pas le roman de ma vie, car chacun a le sien et, avec
+de la vérité et du talent, on peut le rendre intéressant, mais le
+talent me manque. Je ne dirai de moi que ce qui est indispensable pour
+faire comprendre de quelles fenêtres je me suis trouvée assister aux
+spectacles que je tenterai de décrire, et comment j'y suis arrivée.
+Pour cela, il me faut entrer dans quelques détails sur mon mariage.</p>
+
+<p>La santé de ma mère donnant moins d'inquiétude, elle chercha à
+m'amuser. Elle avait retrouvé à Londres Sappio, ancien maître de
+musique de la reine de France. Il était venu chez elle, m'avait fait
+chanter, s'était passionné de mon talent et le cultivait avec d'autant
+plus de zèle qu'il s'en faisait grand honneur. Sa femme, très gentille
+petite personne, était bonne musicienne. Nos voix s'unissaient si
+heureusement que, lorsque nous chantions ensemble à la tierce, les
+vitres et les glaces en vibraient. Je n'ai jamais vu cet effet se
+renouveler qu'entre mesdames Sontag et Malibran. Il avait un mérite
+très grand, surtout pour les artistes, parce que <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> cela est
+rare. Sappio en amenait souvent chez ma mère; ils prirent l'habitude
+d'y venir de préférence le dimanche matin, et cela finit par composer
+une espèce de concert improvisé d'artistes et d'amateurs. Les
+assistants s'y multiplièrent, la mode s'en mêla et, au bout de
+quelques semaines, ma mère eut toute la peine du monde à écarter la
+foule de chez elle.</p>
+
+<p>Un monsieur Johnson, que nous voyions quelquefois, lui demanda la
+permission de lui amener un nouveau débarqué de l'Inde; il connaissait
+encore peu de monde et désirait se mettre en bonne compagnie. Il vint,
+il s'en alla sans que nous y fissions grande attention.</p>
+
+<p>Plusieurs semaines se passèrent. Il revint faire une visite, dit
+qu'une entorse l'avait empêché de se présenter plus tôt et pressa
+tellement ma mère de venir dîner chez lui le lendemain qu'après avoir
+fait une multitude d'objections elle y consentit. Il n'y avait que la
+famille O'Connell et la mienne. Notre hôte pria monsieur O'Connell de
+venir le voir de bonne heure le jour suivant et le chargea de me
+demander en mariage.</p>
+
+<p>J'avais seize ans. Je n'avais jamais reçu le plus léger hommage, du
+moins je ne m'en étais pas aperçue. Je n'avais qu'une passion dans le
+c&oelig;ur, c'était l'amour filial. Ma mère se désolait dans la crainte
+de voir s'épuiser les ressources précaires qui soutenaient notre
+existence. La reine de Naples, chassée de ses États, lui mandait
+qu'elle ne savait pas si elle pourrait continuer la pension qu'elle
+lui faisait. Ses lamentations me touchaient encore moins que le
+silence de mon père et les insomnies gravées sur son visage.</p>
+
+<p>J'étais sous ces impressions lorsque monsieur O'Connell arriva chargé
+de me proposer la main d'un homme qui annonçait vingt mille louis de
+rente, offrait trois mille louis de douaire et insinuait que, n'ayant
+pas un parent, <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> ni un lien dans le monde, il n'aurait rien de
+plus cher que sa jeune femme et sa famille. On me fit part de ces
+propositions.</p>
+
+<p>Je demandai jusqu'au lendemain pour répondre, quoique mon parti fût
+pris sur-le-champ. J'écrivis un billet à madame O'Connell pour la
+prier de m'inviter à déjeuner chez elle, ce qui lui arrivait
+quelquefois, et de faire avertir le général de Boigne de m'y venir
+trouver. Il fut exact au rendez-vous; et là je fis la faute insigne,
+quoique généreuse, de lui dire que je n'avais aucun goût pour lui, que
+probablement je n'en aurais jamais, mais que, s'il voulait assurer le
+sort et l'indépendance de mes parents, j'aurais une si grande
+reconnaissance que je l'épouserais sans répugnance. Si ce sentiment
+lui suffisait, je donnais mon consentement; s'il prétendait à un
+autre, j'étais trop franche pour le lui promettre, ni dans le présent,
+ni dans l'avenir. Il m'assura ne point se flatter d'en inspirer un
+plus vif.</p>
+
+<p>J'exigeai que cinq cents louis de rente fussent assurés, par un
+contrat qui serait signé en même temps que celui de mon mariage, à mes
+parents. Monsieur O'Connell se chargea de le faire rédiger. Monsieur
+de Boigne dit qu'alors il ne me donnerait plus que deux mille cinq
+cents louis de douaire. J'arrêtai les représentations que monsieur
+O'Connell voulut faire, en rappelant les paroles dont il avait été
+porteur. Je coupai court à toute discussion et je retournai chez moi
+pleinement satisfaite.</p>
+
+<p>Ma mère était un peu blessée que je l'eusse quittée dans un moment où
+il s'agissait de mon sort. Je lui racontai ce que j'avais fait; elle
+et mon père, quoique fort touchés, me conjurèrent de bien réfléchir.
+Je leur assurai que j'étais parfaitement contente, et cela était vrai
+dans ce moment. J'avais tout l'héroïsme de la première jeunesse.
+J'avais mis ma conscience en repos en disant à <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> cet homme que
+je croyais bien que je ne l'aimerais jamais. Je me sentais sûre de
+remplir les devoirs que j'allais contracter, et, d'ailleurs, tout
+était absorbé par le bonheur de tirer mes parents de la position dont
+ils souffraient. Je ne voyais que cela et je ne sentais même pas que
+ce fût un sacrifice. Très probablement, à vingt ans, je n'aurais pas
+eu ce courage, mais, à seize ans, on ne sait pas encore qu'on met en
+jeu le reste de sa vie. Douze jours après, j'étais mariée.</p>
+
+<p>Le général de Boigne avait quarante-neuf ans. Il rapportait de l'Inde,
+avec une immense fortune faite au service des princes mahrattes, une
+réputation honorable. Sa vie était peu connue, et il me trompa sur
+tous ses antécédents: sur son nom, sur sa famille, sur son existence
+passée. Je crois qu'à cette époque, son projet était de rester tel
+qu'il se montrait alors.</p>
+
+<p>Il avait offert quelques hommages à une belle personne, fille d'un
+médecin. Elle les avait reçus avec peu de bienveillance, ou avec une
+coquetterie qu'il n'avait pas comprise. Ce fut en sortant de chez elle
+qu'il se rappela tout à coup la jeune fille qui lui était apparue
+comme une vision quelques semaines avant. Il voulut prouver à la
+dédaigneuse beauté qu'une plus jeune, plus jolie, mieux élevée,
+autrement née, pouvait accepter sa main. Il l'offrit, et je la reçus
+pour le malheur de tous deux.</p>
+
+<p>S'il était entré une seule pensée de personnalité dans mon c&oelig;ur en
+ce moment, si les séductions de la fortune m'avaient souri un instant,
+je crois que je n'aurais pas eu le courage de soutenir le sort que je
+m'étais fait. Mais je me dois cette justice que, tout enfant que
+j'étais, aucun sentiment futile n'approcha mon esprit, et que je me
+vis entourer de luxe sans en ressentir la moindre joie.</p>
+
+<p>Monsieur de Boigne n'était ni si mauvais ni si bon que ses actions,
+prises séparément, devaient le faire juger. <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> Né dans la plus
+petite bourgeoisie, il avait été longtemps soldat. J'ignore encore par
+quelle route il avait cheminé de la légion irlandaise au service de
+France jusque sur l'éléphant d'où il commandait une armée de trente
+mille cipayes, formée par ses soins pour le service de Sindiah, chef
+des princes mahrattes auxquels cette force, organisée à l'européenne,
+avait assuré la domination du nord de l'Inde.</p>
+
+<p>Monsieur de Boigne avait dû employer beaucoup d'habileté et de ruses
+pour quitter le pays en emportant une faible partie des richesses
+qu'il y possédait et qui pourtant s'élevait à dix millions. La
+rapidité avec laquelle il avait passé de la situation la plus
+subalterne à celle de commandant, de la détresse à une immense
+fortune, ne lui avait jamais fait éprouver le frottement de la société
+dont tous les rouages l'étonnaient. La maladie dont il sortait l'avait
+forcé à un usage immodéré de l'opium qui avait paralysé en lui les
+facultés morales et physiques.</p>
+
+<p>Un long séjour dans l'Inde lui avait fait ajouter toutes les jalousies
+orientales à celles qui se seraient naturellement formées dans
+l'esprit d'un homme de son âge; mais, par-dessus tout, il était doué
+du caractère le plus complètement désobligeant que Dieu ait jamais
+accordé à un mortel. Il avait le besoin de déplaire comme d'autres ont
+celui de plaire. Il voulait faire sentir la suprématie qu'il attachait
+à sa grande fortune et il ne pensait jamais l'exercer que lorsqu'il
+trouvait le moyen de blesser quelqu'un. Il insultait ses valets; il
+offensait ses convives; à plus forte raison sa femme était-elle
+victime de cette triste disposition. Et, quoiqu'il fût honnête homme,
+loyal en affaires, qu'il eût même dans ses formes grossières une
+certaine apparence de bonhomie, cependant cette disposition à la
+désobligeance, exploitée avec toute l'aristocratie de l'argent, la
+plus hostile de toutes, rendait son <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> commerce si odieux qu'il
+n'a jamais pu s'attacher un individu quelconque, dans aucune classe de
+la société, quoiqu'il ait répandu de nombreux bienfaits.</p>
+
+<p>À l'époque de mon mariage, il était assez avare mais fastueux, et, si
+j'avais voulu, j'aurais pu disposer plus que je ne l'ai fait de sa
+fortune. Je crois qu'une femme plus âgée, plus habile, un peu
+artificieuse, mettant un grand prix aux jouissances que donne l'argent
+et ayant en vue ce testament dont il parlait perpétuellement et que je
+lui ai vu faire et refaire cinq ou six fois, aurait pu tirer beaucoup
+meilleur parti pour elle et pour lui de la situation où j'étais. Mais
+que pouvait y faire la petite fille la plus candide et la plus fière
+qui puisse exister! Je passais d'étonnements en étonnements de toutes
+les mauvaises passions que je voyais se dérouler devant moi. Ces
+absurdes jalousies, exprimées de la façon la plus brutale, excitaient
+ma surprise, ma colère, mon dédain.</p>
+
+<p>Nous avions un assez grand état, des dîners très bons et fréquents, de
+magnifiques concerts où je chantais. Monsieur de Boigne était, de
+temps en temps, bien aise de montrer qu'il avait fait l'acquisition
+d'une jolie machine bien harmonisée. Puis, la jalousie orientale le
+reprenant, il était furieux que j'eusse été regardée, écoutée, surtout
+admirée ou applaudie, et il me le disait en termes de corps de garde.</p>
+
+<p>Ces concerts étaient assez à la mode; tout ce qu'il y avait de plus
+distingué en anglais et en étrangers y assistait. Les princes
+d'Orléans y vinrent souvent; ils dînaient aussi chez moi, mais
+toujours en princes. Leurs façons excluaient la familiarité. J'étais
+trop imbue des sentiments de haine que les royalistes portaient à leur
+père pour ne point éprouver de la prévention contre eux; cependant il
+était impossible de ne pas rendre hommage à la dignité de leur
+attitude. Seuls de tous nos princes, <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> ils ne recevaient aucun
+secours des puissances étrangères.</p>
+
+<p>Retirés tous trois dans une petite maison à Twickenham, aux environs
+de Londres, ils y vivaient de la manière la plus modeste, mais la plus
+convenable. Monsieur de Montjoie, leur ami, composait toute leur Cour
+et remplissait les fonctions de gentilhomme de la chambre, dans les
+occasions rares où il fallait quelque forme d'étiquette.</p>
+
+<p>Malgré mes premières répugnances, je m'aperçus bientôt que monsieur le
+duc de Montpensier était aussi aimable qu'il était instruit et
+distingué. Il aimait passionnément les arts et la musique. Monsieur le
+duc d'Orléans la tolérait par affection pour son frère. Rien n'était
+plus touchant que l'union de ces deux princes, et la tendresse qu'ils
+portaient à monsieur le comte de Beaujolais.</p>
+
+<p>Celui-ci ne répondait pas à leurs soins. Il était léger, inconséquent,
+inoccupé, et, lorsqu'il a pu s'émanciper sur le pavé de Londres, il
+est tombé dans tous les travers d'un jeune homme à la mode. Malgré sa
+charmante figure, sa tournure distinguée, il avait pris de si
+mauvaises façons qu'il avait perdu l'attitude des gens de bonne
+compagnie; et, lorsqu'on l'apercevait à la sortie de l'Opéra, on
+évitait de le rencontrer, craignant de le trouver dans un état complet
+d'ivresse. Les excès et la boisson amenèrent une maladie de poitrine
+pendant laquelle monsieur le duc d'Orléans le soigna comme la mère la
+plus tendre, sans pouvoir le sauver. Mais j'anticipe sur les
+événements. À l'époque dont je parle, monsieur le comte de Beaujolais
+était encore sous la domination de ses frères, et l'on ne connaissait
+de lui qu'un extérieur qui prévenait en sa faveur.</p>
+
+<p>Monsieur le duc de Montpensier était laid, mais si <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span>
+parfaitement gracieux et aimable, ses manières étaient si nobles que
+sa figure s'oubliait bien vite. Monsieur le duc d'Orléans, avec une
+figure assez belle, n'avait aucune distinction, ni dans la tournure,
+ni dans les manières. Il ne paraissait jamais complètement à son aise.
+Sa conversation, déjà fort intéressante, avait un peu de pédanterie
+pour un homme de son âge. Enfin il n'avait pas l'heur de me plaire
+autant que son frère avec lequel j'aurais fort aimé à causer
+davantage, si j'avais osé.</p>
+
+<p>Après dix mois d'une union très orageuse, monsieur de Boigne me
+proposa un matin de me ramener à mes parents. J'acceptai et fus reçue
+avec joie. Mais ce n'était pas le compte du reste de ma famille, ni de
+ma société, qui voulaient exploiter le millionnaire et se souciaient
+fort peu que j'en payasse les frais.</p>
+
+<p>Ce fut alors que je me trouvai victime et témoin de la plus odieuse
+persécution. Je lui reproche surtout de m'avoir, avant l'âge de
+dix-sept ans, arraché toutes les illusions avec lesquelles j'étais si
+bénévolement entrée dans le monde dix mois avant.</p>
+
+<p>Monsieur de Boigne n'eut pas plus tôt lâché sa proie qu'il la
+regretta. Alors mes parents et ce qu'il y avait de plus distingué dans
+l'émigration se mirent à sa solde. L'un se chargeait de m'espionner,
+l'autre d'interroger mes gens. Celui-ci avait du crédit à Rome et
+ferait casser mon mariage. Celui-là trouverait des nullités dans le
+contrat, etc., etc. On faisait des parties chez lui où j'étais
+déchirée; on inventait des noirceurs; on les exprimait en prose et en
+vers qu'on lui vendait à beaux deniers comptants. Enfin tout le monde
+s'acharnait contre une enfant de dix-sept ans que, la veille, on
+comblait d'adulations.</p>
+
+<p>Monsieur de Boigne lui-même en fut assez promptement révolté; il
+ferma sa bourse et sa maison. J'ai vu <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> plus tard entre ses
+mains des morceaux d'éloquence contre moi, des preuves de vils
+services offerts. Il avait eu soin de conserver le nom des personnes,
+les sommes demandées et payées. Ces noms étaient de nature à réjouir
+son orgueil plébéien, et c'était encore une taquinerie qu'il exerçait
+en me les montrant.</p>
+
+<p>L'impossibilité d'amener monsieur de Boigne à faire aucun arrangement
+qui m'assurât un peu de tranquillité, ses promesses de changer de
+conduite à mon égard, le chagrin que j'éprouvai de l'injustice du
+public qui, trompé par des agents à ses gages, me donnait tous les
+torts me décidèrent à le rejoindre au bout de trois mois.</p>
+
+<p>Je n'entrerai plus dans aucun détail sur mon ménage. Il suffit de
+savoir que, désespéré et croyant m'adorer lorsque nous étions séparés,
+ennuyé de moi et me prenant en haine lorsque nous étions réunis, il
+m'a quittée <i>pour toujours</i> cinq ou six fois. Toutes ces séparations
+étaient accompagnées de scènes qui ont empoisonné ma jeunesse, si mal
+employée que je l'ai traversée sans m'en douter et l'ai trouvée
+derrière moi sans en avoir joui.</p>
+
+<p>Nous fîmes, cette année 1800, un voyage en Allemagne. Je passai un
+mois à Hambourg où l'émigration régnait sous le sceptre de madame de
+Vaudémont. Quelque niaisement innocente que je fusse encore, les
+scandales de cette coterie étaient tellement saillants que je ne
+pouvais m'empêcher de les voir, et j'en fus révoltée. Je le fus aussi
+du relâchement des idées royalistes. Altona était comme une espèce de
+purgatoire où les personnes qui méditaient de rentrer en France
+venaient se préparer à l'abjuration de leurs principes exclusifs.
+Accoutumée à un autre langage, il me semblait entendre des hérésies. À
+la vérité, j'allai de là à Munich, peuplé alors des restes de l'armée
+de Condé, et j'y trouvai l'exagération poussée à un point
+d'extravagance qui me confondit dans un autre <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> sens. Je
+m'accoutumai dès lors à n'être de l'avis de personne et inventai le
+<i>juste milieu</i> à mon usage.</p>
+
+<p>Je me rappelle avoir entendu soutenir à Munich qu'il ne fallait
+consentir à rentrer en France qu'avec la condition que l'on
+rétablirait les châteaux, même les mobiliers, tels qu'ils étaient
+lorsqu'on les avait quittés. Quant à la restitution des biens, des
+droits, de toutes les prétentions, cela ne souffrait pas un doute.
+Peut-être ces v&oelig;ux remplis auraient-ils encore donné des
+désappointements, car les émigrés s'étaient tellement accoutumés à
+répéter qu'ils avaient perdu cent mille livres de rente qu'ils avaient
+fini par se le persuader à eux-mêmes. Il n'y avait pas de mauvaise
+gentilhommière qui ne se représentât à leurs regrets comme un château.</p>
+
+<p>Je traversai le Tyrol qui me parut, selon l'expression du prince de
+Ligne, le plus beau corridor de l'Europe. Nous fîmes une pointe
+jusqu'à Vérone, pour voir des s&oelig;urs de monsieur de Boigne dont il
+m'avait célé l'existence jusque-là, et nous revînmes à Londres où
+j'eus le bonheur de retrouver mon père et ma mère dont ce voyage
+m'avait éloignée.</p>
+
+<p>Si je ne m'étais promis de ne plus entrer dans ces détails, j'aurais
+un long récit à faire de tout ce que les mauvaises façons de monsieur
+de Boigne me firent souffrir. C'est à dessein que je me sers du mot
+<i>façons</i>, car c'était plus de la forme que du fond de ses procédés que
+j'avais à me plaindre. Mais il faut y avoir passé pour savoir combien
+ces maussaderies, dont chacune séparément ne pèse pas un fétu, peuvent
+rendre la vie insoutenable.</p>
+
+<p>Mes tracasseries d'intérieur ne m'absorbaient pas tellement qu'il ne
+me restât des larmes pour le triste sort de ma meilleure amie. Chère
+Mary, ton historien n'a pas besoin d'habileté; il suffit d'être
+véridique et je le serai!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> Lady Kingston était devenue une riche héritière par la mort
+d'un frère. Ce frère avait laissé un fils qu'un mariage tardif n'avait
+pu légitimer. La mère, personne intéressante, était morte en couches
+d'un second enfant qui n'avait pas vécu. Le père de lady Kingston
+n'avait jamais voulu reconnaître le mariage de son fils, ni l'enfant
+qu'il avait laissé en le léguant à l'amitié de sa s&oelig;ur, lady
+Kingston. Cette sévérité était portée à un tel point que, pendant la
+vie du vieillard, lady Kingston était forcée de dissimuler l'intérêt
+qu'elle portait au jeune orphelin. Elle le faisait soigneusement
+élever. Dès qu'elle fut maîtresse de sa fortune, elle assura le sort
+du jeune Fitz-Gerald auquel son propre père avait déjà laissé le peu
+dont il pouvait disposer, le fit entrer dans l'armée, le patronisa,
+facilita son mariage avec une jeune personne destinée à une belle
+fortune, et, ce qui est bien rare en Angleterre, établit ce jeune
+ménage dans une maison que les comtes de Kingston possédaient à
+Londres et n'habitaient point. Lord Kingston, homme sauvage et
+atrabilaire, ne quittait guère ses terres d'Irlande où il vivait en
+despote.</p>
+
+<p>Lady Kingston avait beaucoup d'enfants. Les plus jeunes étaient des
+filles. Le soin de leur éducation l'amena plusieurs années de suite à
+Londres où le ménage Fitz-Gerald lui formait un intérieur agréable. La
+femme était douce et prévenante, le mari, son ami, son fils, son
+frère. Les petites Kingston s'élevaient sur ses genoux.</p>
+
+<p>Lady Mary, l'aînée, était une des personnes les plus charmantes que
+j'aie jamais rencontrées. Elle atteignait sa dix-septième année; sa
+mère souhaitait la mener dans le monde, elle refusait de l'y suivre.
+Elle aimait mieux continuer ses études avec ses s&oelig;urs. Son seul
+plaisir était la promenade à pied ou à cheval, quelquefois en
+carriole. Lady Kingston n'y apportait jamais aucun obstacle, <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span>
+pourvu que le colonel Fitz-Gerald consentît à l'accompagner. Cette
+habitude était prise depuis nombre d'années, mais lady Kingston avait
+oublié de remarquer que l'enfant était devenue une fille charmante et
+que le protecteur n'avait pas trente ans.</p>
+
+<p>Quand on aura compulsé tous les portraits de héros de roman pour en
+extraire l'idéal de la perfection, on sera encore au-dessous de ce
+qu'il y aurait à dire du colonel Fitz-Gerald. Sa belle figure, sa
+noble tournure, sa physionomie si douce et si expressive n'étaient que
+l'annonce de tout ce que son âme contenait de qualités admirables. Il
+était colonel dans les gardes, adoré des subalternes aussi bien que de
+ses camarades.</p>
+
+<p>Mary venait souvent passer de longues matinées et même des soirées
+avec moi. C'était presque toujours Fitz-Gerald qui lui servait de
+chaperon; sa mère était dans le monde, ses s&oelig;urs avec les
+gouvernantes. Le colonel avait la bonté de l'amener et de venir la
+rechercher, bien souvent en carriole. Dès que nous étions seules, elle
+avait toujours quelque nouveau trait à me raconter sur les vertus du
+colonel; elle ne me parlait que de lui. J'étais trop jeune et trop
+innocente pour le remarquer. Je trouvais très simple qu'elle vantât en
+Fitz-Gerald des qualités qui paraissaient, en effet, admirables.
+J'aimais beaucoup lady Mary. J'étais flattée qu'elle préférât notre
+petite retraite de Brompton-Row à tout ce que Londres présentait de
+plus brillant où sa position l'appelait. Les plaintes, moitié
+sérieuses, moitié en plaisanteries, qu'en portait lady Kingston
+augmentaient ma reconnaissance et ma tendresse pour Mary.</p>
+
+<p>Le colonel, sans être musicien avait une très belle voix. Nous le
+faisions chanter avec nous, et c'étaient des joies et des rires
+lorsqu'il manquait un dièse ou estropiait une syllabe italienne; il
+jurait alors qu'il nous forcerait <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> à ne chanter que du
+gaélique, pour avoir sa revanche. Lady Mary s'y prêtait d'autant
+meilleure grâce qu'elle y réussissait admirablement, et ils chantaient
+ensemble des mélodies irlandaises dans la plus grande perfection.</p>
+
+<p>Hélas! plût au ciel que ces soirées si douces et qui n'avaient
+d'autres témoins que mon père et ma mère eussent été aussi innocentes
+pour ces pauvres jeunes gens que pour moi! Je suis persuadée que la
+passion de Mary a précédé celle qu'elle a inspirée au colonel. Elle ne
+s'en doutait pas, et lui n'a pas prévu le danger qu'ils couraient.</p>
+
+<p>Lady Kingston fut rappelée subitement en Irlande par la maladie d'un
+de ses fils. Ne voulant pas exposer lady Mary, dont la santé était un
+peu altérée, à la fatigue d'un voyage rapide, elle partit seule,
+chargeant le colonel de lui amener Mary plus à loisir. C'est dans ce
+fatal voyage qu'ils succombèrent tous deux à la passion qui les
+dominait. Je dis <i>tous deux</i>, car je crois fermement que Fitz-Gerald
+n'était pas plus le séducteur de Mary qu'elle n'avait eu l'idée de
+l'entraîner à ce coupable abus de confiance.</p>
+
+<p>Il resta en Irlande pendant le séjour qu'y fit lady Kingston et ne
+revint à Londres qu'avec elle et sa fille. Mon mariage eut lieu
+pendant cette absence. Mary et moi nous écrivions, mais la
+correspondance avait cessé de sa part. À son retour à Londres elle ne
+voulait voir personne, je ne pus arriver jusqu'à elle. J'étais sur le
+continent lorsque les alarmes que donnaient son dépérissement et sa
+profonde tristesse décidèrent sa mère à l'envoyer prendre l'air et se
+distraire chez son amie, lady Harcourt.</p>
+
+<p>Un matin, lady Mary ne parut pas à déjeuner; on la chercha sans la
+trouver; son chapeau et son shall au bord <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> de la rivière
+donnèrent de l'inquiétude qu'elle ne s'y fût jetée; mais un ouvrier
+l'avait vue, à cinq heures, monter dans une voiture de poste. Douze
+heures après, lady Harcourt, avec la rigueur de son zèle méthodiste,
+l'avait fait afficher avec son nom et son signalement sur tous les
+murs et dans toutes les gazettes. Ma mère lui reprochant cette cruelle
+publicité:</p>
+
+<p>«Ma chère, lui répondit-elle, à chacun suivant ses &oelig;uvres; elle a
+failli, la morale veut qu'elle en porte la peine.»</p>
+
+<p>Hélas! pauvre Mary, l'incurie des uns, la sévérité, la cruauté des
+autres, tout conspirait à ta perte!</p>
+
+<p>On croyait Fitz-Gerald absent pour des affaires du régiment; on sut
+bientôt qu'il avait prétexté ce motif. Lady Kingston, toujours dans le
+plus complet aveuglement, l'ayant envoyé chercher à la première
+nouvelle de la fuite de Mary, on ne le trouva pas.</p>
+
+<p>Plusieurs jours se passèrent. Lord Kingston et ses fils, fors les
+aînés de Mary, arrivèrent d'Irlande; ils se mirent à la recherche des
+fugitifs. On apprit enfin qu'un monsieur et son fils devaient
+s'embarquer dans la Tamise pour l'Amérique. On suivit ces traces, et
+on trouva Fitz-Gerald et Mary, au moment où celle-ci venait de prendre
+des vêtements d'homme pour se mieux déguiser.</p>
+
+<p>Quand lord Kingston entra dans la pièce où ils étaient, tous deux se
+couvrirent le visage de leurs mains. Mary se laissa emmener sans que
+ni elle, ni lui répondissent autre chose aux injures dont on les
+accablait que: «Je suis très coupable.» Lady Mary fut ramenée chez sa
+mère; on ne lui permit pas de la voir. Son père et ses frères se
+firent ses implacables geôliers. Elle ne chercha pas à nier un état de
+grossesse déjà visible. Elle ne se défendait en aucune façon,
+convenait de ses torts, mais avec une dignité calme et froide.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> Elle obtint de voir madame Fitz-Gerald et s'attendrit
+beaucoup avec elle, en lui recommandant d'aller au secours de son
+mari. Celle-ci ne demandait pas mieux; elle l'aurait reçu à bras
+ouverts. Elle s'annonça comme porteur des paroles de Mary. Mais, en la
+remerciant avec effusion, il lui répondit que, sa vie ne pouvant plus
+être utile au bonheur de personne, il la consacrait à la malheureuse
+victime qu'il avait entraînée dans le précipice. Il lui devait la
+triste consolation de savoir que les larmes de sang qu'il versait sur
+son sort ne tariraient jamais.</p>
+
+<p>Longtemps après la catastrophe, madame Fitz-Gerald m'a montré cette
+correspondance, car elle ne s'en tint pas à une seule démarche, et la
+pauvre femme n'avait d'invectives que pour les persécuteurs de Mary et
+de Fitz-Gerald.</p>
+
+<p>Dans ses préparatifs de départ, il avait fait entrer toutes les
+précautions pour assurer le sort de sa femme; il les compléta, envoya
+sa démission au général en chef, et se retira dans un petit village
+aux environs de Londres. Avant le départ de Mary, il lui avait fait
+remettre par madame Fitz-Gerald un petit billet ouvert où il lui
+donnait son adresse et où il lui disait que, dans cette retraite, il
+attendrait toute sa vie les ordres qu'elle pourrait avoir à lui
+donner, mais ne chercherait aucune communication avec elle qui pût
+aggraver sa position.</p>
+
+<p>Lady Mary fut emmenée dans une résidence abandonnée que son père
+possédait en Connaught, sur les bords de l'Atlantique, dans un pays
+presque sauvage, et remise aux soins de deux gardiens dévoués à lord
+Kingston.</p>
+
+<p>Son frère appela Fitz-Gerald en duel; celui-ci reçut trois fois le feu
+de son adversaire, le rendant très exactement. Mais on s'aperçut qu'il
+trouvait le moyen d'extraire la balle de son pistolet; il fut forcé
+d'en convenir. Il ne voulait pas, disait-il, ajouter aux torts qu'il
+avait <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> déjà envers lady Kingston, et tirer en l'air aurait
+arrêté le duel dont il espérait la mort. Il n'y avait nulle
+possibilité de continuer ce système de vengeance devant témoins. On en
+prépara un autre.</p>
+
+<p>Mary approchait du moment où elle devait mettre au monde un être sur
+le sort duquel on l'effrayait sans cesse. Les menaces la trouvaient
+impassible pour elle-même, mais non pour son enfant. La femme qui la
+gardait fit mine de s'adoucir. Elle s'offrit à sauver le pauvre
+innocent, si quelqu'un pouvait s'en charger, dès qu'elle l'aurait fait
+sortir du château. Elle saurait bien tromper jusque-là la surveillance
+de mylord. Mary n'avait que Fitz-Gerald pour providence. La femme
+promit de faire passer une lettre. Mary écrivit à Fitz-Gerald
+d'envoyer une personne sûre au village voisin pour enlever leur
+enfant.</p>
+
+<p>La lettre fut soumise à l'inspection de lord Kingston. Il connaissait
+assez Fitz-Gerald pour être sûr qu'il ne se fierait qu'à lui-même d'un
+pareil soin. En effet, il arriva seul, à pied, déguisé, dans le lieu
+qu'on lui avait indiqué. Le lendemain, au point du jour, lord Kingston
+et ses deux fils entrèrent dans la chambre où il gisait sur un
+misérable grabat. On dit qu'on lui offrit un pistolet; ce qu'il y a de
+sûr c'est que, dans cette chambre il périt. La lettre de Mary, trouvée
+sur lui ainsi qu'une miniature d'elle, furent apportées à la
+malheureuse, toutes couvertes du sang de la victime; et ses frères se
+vantèrent de la ruse qui avait employé sa main pour faire tomber leur
+vengeance sur la tête de Fitz-Gerald.</p>
+
+<p>Lady Mary Kingston accoucha d'un enfant mort et devint folle tellement
+furieuse qu'il fallut user de force vis-à-vis d'elle. Ces accès
+étaient entremêlés d'une espèce d'imbécillité apathique, mais la vue
+d'un membre de sa famille ramenait les crises de violence. Le public
+<span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> avait commencé par être irrité de l'ingratitude de
+Fitz-Gerald; il finit par être indigné de la conduite de la famille
+Kingston, dès avant cette dernière catastrophe.</p>
+
+<p>Quant à madame Fitz-Gerald, elle criait vengeance de tous côtés, et
+aurait voulu la poursuivre. Mais lord Kingston était trop absolu en
+Connaught pour qu'on eût trouvé un seul témoignage contre lui, et
+cette déplorable affaire n'avait déjà fait que trop de victimes. Elle
+fut assoupie. Au reste, si lord Kingston et ses fils évitèrent
+l'échafaud, ils n'en furent pas moins honnis dans leur pays; et je ne
+serais pas étonnée qu'elle eût contribué à la longue résidence qu'un
+d'eux, le colonel Kingston, a fait à l'étranger. On a inventé bien des
+romans moins tragiques que cette triste scène de la vie réelle.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> CHAPITRE V</h3>
+
+<p class="resume">Voyage en Écosse. &mdash; Alnwick. &mdash; Burleigh. &mdash; La marquise
+ d'Exeter. &mdash; Départ de monsieur de Boigne. &mdash; Monsieur le duc de
+ Berry. &mdash; Ses sentiments patriotiques. &mdash; La comtesse de
+ Polastron. &mdash; L'abbé Latil. &mdash; Mort de la duchesse de Guiche. &mdash; Mort
+ de madame de Polastron. &mdash; L'abbé Latil. &mdash; Supériorité de monsieur
+ le comte d'Artois sur le prince de Galles. &mdash; Société de lady
+ Harington. &mdash; Lady Hester Stanhope. &mdash; La Grassini. &mdash; Dragonetti. &mdash; La
+ tarentelle. &mdash; Viotti.</p>
+
+
+<p>Bientôt après mon retour à Londres, monsieur de Boigne m'emmena en
+Écosse. Il aimait à m'éloigner de ma famille. Nous nous arrêtâmes en
+Westmoreland, chez sir John Legard. Il fut aussi affectueux qu'aimable
+pour moi. J'eus grande joie de le revoir.</p>
+
+<p>En Écosse, je fus accueillie comme l'enfant de la maison chez le duc
+d'Hamilton. Je passai du temps chez lui, et j'assistai avec ses filles
+aux courses d'Édimbourg et à toutes les fêtes auxquelles elles
+donnèrent lieu. On s'avisa de trouver que je ressemblais à un portrait
+de la reine Marie-Stuart, conservé au palais d'Holyrood. Les gazettes
+le dirent, et cette ressemblance, vraie ou fausse, me valut un succès
+tellement populaire qu'à la course et dans les lieux publics j'étais
+suivie par une foule qui, je l'avoue, ne m'était pas trop importune.
+Parmi les remarques que j'entendais faire, il perçait toujours un
+amour très vif pour <i>our poor queen Mary</i>.</p>
+
+<p>Nous allâmes de château en château, très fêtés partout. Les Écossais
+sont hospitaliers. D'ailleurs j'avais été à la <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> mode à
+Édimbourg, et qui n'a pas vécu dans la société sérieuse des insulaires
+britanniques ne sait pas l'importance de ce mot magique <i>la mode</i>.
+Monsieur de Boigne fut moins maussade que de coutume. L'aristocratie,
+lorsqu'elle était accompagnée de la fortune et de l'entourage d'une
+grande existence, lui imposait un peu, et il me ménageait parce qu'il
+me voyait accueillie par elle. À tout prendre, ce voyage a été un des
+plus agréables moments de ma jeunesse.</p>
+
+<p>En revenant par le Northumberland, nous nous arrêtâmes à Alnwick,
+cette habitation des ducs de Northumberland si belle et si historique.
+Ils ont eu le bon goût de la conserver telle qu'elle était, ce qui
+n'en fait pas une résidence très commode par la distribution, malgré
+le luxe de chaque pièce en particulier. Autrefois, les ducs de
+Northumberland sonnaient une grosse cloche pour avertir qu'ils étaient
+à Alnwick et que leur <i>hall</i> était ouvert aux convives qui pouvaient
+prétendre à s'asseoir à leur table. Cette forme d'invitation a été
+remplacée par d'autres habitudes. Cependant la cloche est encore
+sonnée une fois par an, le lendemain de l'arrivée du duc à Alnwick, et
+tel est le respect des anglais pour les anciens usages que tous les
+voisins à dix milles à la ronde ne manquent pas de se rendre à cette
+invitation qu'on n'appuie d'aucune autre. Malgré l'égalité que
+professe la loi anglaise, c'est le pays du monde où l'on se prête le
+plus volontiers au maintien des coutumes féodales; elles plaisent
+généralement. Au reste, je ne sais pas si la cloche d'Alnwick tinte
+encore, depuis trente ans que je l'ai entendue.</p>
+
+<p>Nous nous arrêtâmes dans la magnifique résidence de lord Exeter, bâtie
+par le chancelier Burleigh, sous le règne d'Élisabeth, et qui a
+conservé son nom. Lord Exeter venait de se remarier, tout était en
+fête au château. <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> On ne pensait plus à la première lady
+Exeter. Sa vie avait été un singulier roman.</p>
+
+<p>Le dernier lord Exeter avait pour héritier son neveu, monsieur Cecil,
+qui, après la vie la plus mondaine, se trouvait, à trente ans, blasé
+sur tout. Il avait une belle figure, de l'esprit, des talents, mais il
+s'ennuyait. Son oncle le pressait vainement de se marier. Il avait
+trop vu le monde, il avait été joué par trop de femmes, trompé trop de
+maris pour vouloir augmenter le nombre des dupes; bref, il s'était
+fait <i>excentrique</i>. C'était alors l'état des hommes à la mode usés et
+blasés, et l'origine première des dandys.</p>
+
+<p>Dans cette disposition, il était parti un matin tout seul de Burleigh
+Hall, avec un chien, un crayon et un album pour toute escorte, allant
+faire la tournée pittoresque du pays de Galles. Son voyage se trouva
+abrégé. Arrivé dans un village à une trentaine de milles de Burleigh,
+il fut retenu par les charmes d'une jeune paysanne, fille d'un petit
+fermier de l'endroit. Elle était belle et sage. La femme du pasteur
+l'avait prise en affection et avait soigné son éducation. Elle était
+l'ornement du village qui s'en faisait honneur. L'éloge de Sarah
+Hoggins était dans toutes les bouches.</p>
+
+<p>La tête de monsieur Cecil se monta. Son c&oelig;ur fut touché par cette
+beauté villageoise; il voulut lui plaire. Il se dit peintre, mais
+ajouta qu'ayant quelques petits capitaux, il s'établirait volontiers
+comme fermier, si elle consentait à devenir sa compagne. Il acheta une
+ferme aux environs et se maria sous son véritable nom de Cecil.</p>
+
+<p>Dix années s'écoulèrent. Madame Cecil s'occupait du faire-valoir. Sous
+prétexte de vendre ses croquis et de recevoir des commandes, monsieur
+Cecil faisait de fréquentes absences. Il rapportait toujours quelque
+peu d'argent qui servait à augmenter le bien-être de madame <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span>
+Cecil et lui conservait la prééminence dans le village, mais toujours
+dans la ligne de son état de petite fermière. Trois enfants naquirent,
+et elle ne se doutait guère de la position sociale de leur père.</p>
+
+<p>Enfin, lord Exeter, le plus fier des hommes, qui n'aurait jamais
+pardonné une telle alliance, mourut. Monsieur Cecil, marquis d'Exeter,
+revint au village. Il y passa quelques jours. Les soins ruraux
+n'exigeant pas en ce moment la présence de sa femme, il lui proposa un
+petit voyage d'amusement; elle y consentit avec joie. Où n'en
+aurait-elle pas trouvé avec Cecil? Il loua un gros cheval; on le
+chargea d'une selle et d'un <i>pilion</i> sur lequel la fermière monta en
+croupe derrière son mari, suivant la manière dont les personnes de
+cette classe se transportaient alors. Cecil montra à sa femme
+plusieurs belles habitations qu'elle admirait fort. Enfin le troisième
+jour, ils arrivèrent à Burleigh; il entra dans le parc:</p>
+
+<p>«Est-ce que le passage en est permis? lui demanda-t-elle.</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, à nous. Il m'est venu la fantaisie de vous faire maîtresse de
+ce parc. Qu'en pensez-vous?</p>
+
+<p>«&mdash;Mais j'accepte très volontiers.</p>
+
+<p>«&mdash;Et le château vous plairait-il?</p>
+
+<p>«&mdash;Assurément.»</p>
+
+<p>Ils traversèrent tout le parc en causant de cette sorte; à la fin,
+elle lui dit:</p>
+
+<p>«Mais prenez garde, Cecil; ceci passe la plaisanterie; nous approchons
+trop de la maison, on va nous renvoyer.</p>
+
+<p>«&mdash;Oh! que non, ma chère, on ne nous renverra pas.»</p>
+
+<p>Ils s'arrêtèrent à la porte du château. Une haie de valets y étaient
+rangés.</p>
+
+<p>«Voilà, leur dit-il, lady Exeter, votre maîtresse: obéissez-lui comme
+à moi.</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, mylord.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> En entrant dans le vestibule, Sarah, qui croyait rêver, fut
+rappelée à elle-même par ses trois enfants, élégamment vêtus, qui se
+jetèrent à son cou. Elle tomba dans les bras de son mari.</p>
+
+<p>«Ma chère Sarah, voilà le plus beau jour de ma vie.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! j'étais bien heureuse», s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>On voudrait en rester là de cette notice, mais la vérité en exige la
+fin. Monsieur Cecil avait trouvé sa femme adorable tant qu'au village
+elle avait été la première. Transportée sur un autre théâtre, elle
+perdit sa confiance et ses grâces naïves: empruntée, mal à son aise,
+elle devint gauche et ridicule. Elle n'avait plus cette fraîcheur de
+beauté qui aurait peut-être expliqué une folie. Les belles dames, qui
+regrettaient la brillante situation qu'elle leur enlevait, la
+poursuivirent de leurs moqueries.</p>
+
+<p>Lord Exeter commença par en être offensé, puis fâché, puis affligé,
+puis embarrassé. Il ne l'engagea plus à l'accompagner dans le monde;
+il la négligea. Il était encore bien aise de la retrouver dans son
+intérieur où elle s'était réfugiée, mais elle n'y était guère mieux
+placée. Elle ne savait pas même commander à ses gens. Privée des
+occupations qui absorbaient la plus grande partie de son temps, le peu
+de littérature qui autrefois lui était une récréation ne suffisait pas
+à l'employer. Le moindre billet à écrire lui était un supplice dans la
+crainte de manquer aux usages. Lord Exeter donna à ses filles une
+belle gouvernante pour qu'elles fussent autrement que leur mère. Cela
+était naturel et même raisonnable, mais les petites et la mère en
+souffraient également.</p>
+
+<p>Le changement de vie attaqua d'abord les enfants; elles se flétrirent
+et tombèrent malades. Bref, en moins de trois ans, l'heureuse
+fermière, devenue une grande dame, mourut de chagrin, d'un c&oelig;ur
+brisé, selon l'expression <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> anglaise, sans qu'au fond lord
+Exeter eût eu de mauvais procédés, mais seulement par la force des
+choses. Tant il est vrai qu'on ne brave pas impunément les lois et les
+usages imposés par la société aux différentes classes qui la
+composent.</p>
+
+<p>Peu de temps après mon retour à Londres, monsieur de Boigne m'apprit
+qu'il avait vendu la maison que nous habitions, et il m'emmena dans un
+hôtel garni. Il m'annonça son intention de quitter l'Angleterre et de
+m'y laisser chez mes parents.</p>
+
+<p>Au fond, cela me convenait, mais pourtant j'étais désolée de devenir
+une troisième fois la fable du public. Il était parti l'hiver
+précédent un jour de concert où nous avions cinq cents personnes
+invitées; cela avait été raconté et commenté dans toutes les gazettes
+aussi bien que dans tous les salons. Je n'avais plus la confiance de
+croire à la bienveillance générale, et je sentais combien ma position
+serait difficile. Aussi, quoiqu'il m'en coûtât, j'offris de le suivre.
+Il s'y refusa positivement, mais, cette fois, nous nous séparâmes sans
+être brouillés et en conservant une correspondance.</p>
+
+<p>Il me laissa dans une situation de fortune très modeste, mais
+suffisante pour vivre décemment dans le monde où j'étais reçue. Il eut
+même le bon procédé de me donner un ordre illimité sur son banquier,
+en m'indiquant seulement la somme que je ne devais pas excéder et que
+je n'ai jamais dépassée.</p>
+
+<p>Cette phase de ma vie dura deux années qui ont été les plus
+tranquilles dont je conserve le souvenir. Je menais modérément la vie
+du monde; j'avais un intérieur doux où j'étais adorée. Mon père était
+dans toute la force de son intelligence et de sa santé, et s'occupait
+continuellement de mon frère et de moi. Nous avions repris nos
+lectures et nos études et menions une vie très rationnelle. <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span>
+Mon frère avait une très belle voix. Nous faisions beaucoup de
+musique.</p>
+
+<p>Il s'y réunissait souvent d'autres amateurs, au nombre desquels je ne
+dois pas négliger de nommer monsieur le duc de Berry. Il était établi
+à Londres où il menait une vie bien peu digne de son rang et encore
+moins de ses malheurs. Sa société la plus habituelle était celle de
+quelques femmes créoles. Il s'y permettait des inconvenances qu'on lui
+rendait en familiarités. Du moins ceci se passait entre français; mais
+il s'était engoué d'une mauvaise fille anglaise qu'il menait aux
+courses dans sa propre voiture, qu'il accompagnait au parterre de
+l'Opéra où il siégeait à côté d'elle.</p>
+
+<p>Quelquefois, quand la foule le bousculait par trop, il lui prenait un
+accès de vergogne et il venait se réfugier dans ma loge ou dans
+quelque autre. Mais nous entendions à la sortie la demoiselle qui
+appelait «Berry, Berry», pour faire avancer <i>leur voiture</i>.</p>
+
+<p>Monsieur le duc de Berry était souvent déplacé dans ses discours aussi
+bien que dans ses actions, et se livrait à des accès d'emportement où
+il n'était plus maître de lui. Voilà le mal qu'il y a à en dire. Avec
+combien de joie je montrerai le revers de la médaille.</p>
+
+<p>Monsieur le duc de Berry avait beaucoup d'esprit naturel, il était
+aimable, gai, bon enfant. Il contait, d'une manière charmante: c'était
+un véritable talent, il le savait et, quoique prince, il attendait
+naturellement les occasions sans les chercher. Son c&oelig;ur était
+excellent; il était libéral, généreux, et pourtant rangé. Avec un
+revenu fort médiocre, qu'il recevait du gouvernement anglais, et des
+goûts dispendieux, il n'a jamais fait un sol de dettes. Tant qu'il
+avait de l'argent, sa bourse était ouverte aux malheureux aussi
+largement qu'à ses propres fantaisies; mais, lorsqu'elle était
+épuisée, il se privait <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> de tout jusqu'au moment où elle devait
+se remplir de nouveau.</p>
+
+<p>Il ne partageait pas en politique les folies de l'émigration. Je l'ai
+vu s'indigner de bonne foi contre les gens qui excusaient la tentative
+faite sur le Premier Consul par la machine infernale. Je me rappelle
+entre autre une boutade contre monsieur de Nantouillet, son premier
+écuyer, à cette occasion. Il était en cela bien différent d'autres
+émigrés. Le comte de Vioménil, par exemple, cessa de venir chez ma
+mère, avec laquelle il était lié depuis nombre d'années, parce que
+j'avais dit que la machine infernale me semblait une horrible
+conception. Le futur maréchal racontait à tout son monde qu'on ne
+pouvait s'exposer à entendre de pareils propos, et l'auditoire
+partageait son indignation.</p>
+
+<p>Monsieur le duc de Berry était resté très français. Nous apprîmes un
+soir, dans le salon de lady Harington, où se trouvait le prince de
+Galles, les succès d'une petite escadre française dans les mers de
+l'Inde. Monsieur le duc de Berry ne pouvait pas cacher sa joie; je fus
+obligée de le catéchiser pour obtenir qu'il la retînt dans des limites
+décentes au lieu où il était. Le lendemain, il arriva de bonne heure
+chez nous:</p>
+
+<p>«Hé bien, mes gouvernantes, j'ai été bien sage hier soir, mais je veux
+vous embrasser ce matin en signe de joie.»</p>
+
+<p>Il embrassa ma mère et moi, et puis se prit à sauter et à gambader en
+chantant:</p>
+
+<p>«Ils ont été battus, ils ont été battus; nous les battons sur l'eau
+comme sur terre; ils sont battus. Ah! mes gouvernantes, laissez-moi
+dire, nous sommes seuls ici!...»</p>
+
+<p>On ne peut nier qu'il n'y eût de la générosité dans cette joie d'un
+succès hostile à tous ses intérêts personnels. <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> Monsieur le
+duc de Berry était le seul des princes de sa Maison qui éprouvât cet
+amour de la patrie. Seul aussi il avait le goût des arts qu'il
+cultivait avec assez de succès. Malgré ses travers, il était honnête
+homme. Je crois qu'il aurait été un souverain très dangereux, mais
+pourtant il était de toute sa famille le plus capable de générosité.
+J'ai répugnance à le dire, mais je crains qu'il ne fût pas brave. Je
+ne le conçois pas, car cette qualité semblait faite exprès pour lui,
+et il lui échappait sans cesse des expressions et des sentiments que
+n'aurait pas désavoués Henri IV. Si donc il a montré de la faiblesse,
+ce qui n'est guère douteux, il faut que ce soit le résultat de la
+déplorable éducation de nos princes. Toutefois, son frère, moins
+distingué que lui sous tous les autres rapports, a échappé à cette
+triste fatalité.</p>
+
+<p>Le bill sur les dettes faites à l'étranger étant passé, et monsieur le
+comte d'Artois s'ennuyant à Édimbourg autant que ses entours, il
+revint s'établir à Londres. Mais il s'était passé de grands
+changements autour de lui pendant le dernier séjour en Écosse.
+Monsieur le comte d'Artois était, depuis bien des années, très attaché
+à madame de Polastron. Elle l'aimait passionnément, mais non pas pour
+sa gloire; et c'est à l'influence exercée par elle qu'il faut en
+partie attribuer le rôle peu honorable que le prince a joué pendant le
+cours de la Révolution. Publiquement établie chez lui, cette liaison
+était tellement affichée qu'elle avait cessé de faire scandale.</p>
+
+<p>Lors de son arrivée à Holyrood, monsieur le comte d'Artois, qui
+n'était rien moins que religieux, fut très importuné du zèle avec
+lequel les catholiques d'Écosse se mettaient en frais de lui procurer
+des messes et des offices. À je ne sais quelle grande fête, il fut
+obligé, par leurs prévenances, de faire une vingtaine de milles pour
+passer cinq ou six heures à la chapelle d'un grand seigneur <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span>
+du pays. Ennuyé à mort de cette sujétion, il voulut avoir un aumônier.
+Madame de Polastron écrivit à madame de Laage de lui chercher un
+prêtre pour dire la messe, d'une classe assez inférieure pour qu'il ne
+pût avoir prétention à l'entrée du salon, l'intention de Monseigneur
+étant qu'il mangeât avec ses valets de chambre.</p>
+
+<p>Madame de Laage s'adressa à monsieur de Sabran. Il lui dit:</p>
+
+<p>«J'ai votre affaire, un petit prêtre, fils d'un concierge de chez moi.
+Il est jeune, point mal de figure; je ne le crois difficile en aucun
+genre, et il n'y aura pas à se gêner avec lui.»</p>
+
+<p>On expliqua à l'abbé Latil ce dont il s'agissait; il accepta avec
+joie, et on l'emballa dans le coche pour Édimbourg où il s'établit sur
+le pied convenu.</p>
+
+<p>La duchesse de Guiche, après quelques aventures, avait fini par
+s'attacher plus sérieusement à monsieur de Rivière, simple écuyer du
+Roi. La liberté de l'émigration l'avait rapproché d'elle; il lui était
+fort dévoué. Elle quitta la Pologne où elle était près de son père, le
+duc de Polignac, vint à Londres, fut envoyée en France par monsieur le
+comte d'Artois pour lier une intrigue avec le Premier Consul, échoua,
+retourna en Allemagne, repassa à Londres, et finalement arriva à
+Holyrood, déjà fort souffrante. Le mal empira; monsieur de Rivière
+accourut.</p>
+
+<p>Mais l'abbé Latil n'avait pas perdu son temps; il s'était emparé de la
+confiance de la duchesse, et la dominait entièrement. Monsieur de
+Rivière ne fut admis qu'à partager la conversion opérée dans l'esprit
+de la malade; il entra dans tous ses sentiments, renonça à ceux qui
+pouvaient lui déplaire, et fut le premier à adopter cette vie de
+dévotion puérile et mesquine qui est devenue le type de la petite
+Cour de monsieur le comte d'Artois.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> Madame de Guiche, assistée de l'abbé Latil, fit une fin
+exemplaire. Madame de Polastron, témoin de la mort de sa cousine, en
+fut profondément touchée et dès lors remit son c&oelig;ur et sa
+conscience entre les mains de l'abbé Latil; c'était encore
+secrètement. Monsieur le comte d'Artois n'était pas dans cette
+confidence et même, tout en regrettant la duchesse de Guiche, il se
+moquait des momeries, disait-il, qui avaient accompagné sa fin et des
+patenôtres de Rivière.</p>
+
+<p>Tel était l'intérieur du prince lorsqu'il arriva à Londres. L'état de
+madame de Polastron, attaquée de la poitrine, empira. Elle se livra à
+toutes les fantaisies dispendieuses qui accompagnent cette maladie.
+Les revenus ne suffisant pas, monsieur du Theil, intendant de monsieur
+le comte d'Artois, inventa une façon d'augmenter les fonds. Il
+arrivait fréquemment des émissaires de France. On choisissait un des
+projets les plus spécieux; on annonçait un mouvement prochain, en
+Vendée ou en Bretagne, à l'aide duquel on obtenait quelques milliers
+de livres sterling du gouvernement anglais. On en donnait deux ou
+trois cents à un pauvre diable qui allait se faire fusiller sur la
+côte, et les fantaisies de madame de Polastron dévoraient le reste. Je
+ne sais pas si le prince entrait dans ces tripotages; mais, du moins,
+il les tolérait et n'a pu les ignorer, car cette man&oelig;uvre s'étant
+répétée jusqu'à trois fois en peu de mois, monsieur Windham la
+découvrit et s'en expliqua vivement avec lui. C'est par monsieur
+Windham lui-même que j'en ai eu directement connaissance. Au reste, ce
+n'était pas un secret. Les émigrés, en Angleterre, s'étaient
+accoutumés à regarder l'argent anglais comme de légitime prise, par
+tous les moyens.</p>
+
+<p>Madame de Polastron s'éteignait graduellement. Monsieur le comte
+d'Artois passait sa journée seul avec elle. <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> Les maisons de
+location à Londres sont trop petites pour qu'ils pussent loger
+ensemble, mais ils habitaient la même rue. Chaque jour, à midi, son
+capitaine des gardes l'accompagnait jusqu'à la porte de madame de
+Polastron, frappait et, lorsqu'elle était ouverte, le quittait. Il
+venait le reprendre à cinq heures et demie pour dîner, le ramenait à
+sept heures jusqu'à onze. Ces longues matinées et ces longues soirées
+se passaient en tête à tête. Madame de Polastron, qui ne pouvait
+parler sans fatigue, se fit faire des lectures pieuses, d'abord par le
+prince, puis elle le fit soulager dans ce soin par l'abbé Latil.</p>
+
+<p>Les commentaires se joignirent au texte. Monsieur le comte d'Artois
+était trop affligé pour ne pas prêter une attention respectueuse aux
+paroles qui adoucissaient les souffrances de son amie; elle lui
+prêchait la foi avec l'onction de l'amour. Il entrait dans tous ses
+sentiments, et elle en avait tellement la conviction qu'au moment de
+sa mort elle prit la main du prince et, la remettant dans celle de
+l'abbé, elle lui dit:</p>
+
+<p>«Mon cher abbé, le voilà. Je vous le donne, gardez-le, je vous le
+recommande.»</p>
+
+<p>Et puis, s'adressant au prince:</p>
+
+<p>«Mon ami, suivez les instructions de l'abbé pour être aussi tranquille
+que je le suis au moment où vous viendrez me rejoindre.»</p>
+
+<p>Il y avait plusieurs personnes dans sa chambre lors de cette scène,
+entre autres le chevalier de Puységur qui me l'a racontée. Elle fit
+des adieux affectueux à tout ce monde, prêcha ses valets, ne dit pas
+un mot du scandale qu'elle avait donné au monde. Elle s'endormit; le
+prince et l'abbé restèrent seuls avec elle. Peu de temps après, elle
+s'éveilla, demanda une cuillerée de potion et expira.</p>
+
+<p>L'abbé ne perdit pas un instant, il entraîna monsieur le comte
+d'Artois à l'église de King-Street, l'y retint <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> plusieurs
+heures, le fit confesser et, le lendemain, lui donna la communion.
+Depuis ce moment, il le domina au point qu'en le regardant seulement,
+il le faisait changer de conversation.</p>
+
+<p>Il avait cessé de manger avec les valets de chambre depuis le départ
+d'Édimbourg; mais ce fut alors seulement qu'il prit place à la table
+du prince dont le ton changea complètement. De très libre qu'il avait
+été, il devint d'un rigorisme extrême; et monsieur de Rivière, qui
+s'en abstenait par scrupule, y revint et y tint le premier rang.
+Monsieur le comte d'Artois, toujours un peu embarrassé de son
+changement, lui savait un gré infini d'avoir été son précurseur et
+d'être entré par la même porte dans la voie qu'ils suivaient avec la
+même ferveur.</p>
+
+<p>Avant que la maladie de madame de Polastron absorbât entièrement
+monsieur le comte d'Artois, il allait quelquefois dans le monde. Je
+l'y rencontrais, surtout chez lady Harington où je passais ma vie. Il
+s'y trouvait souvent avec le prince de Galles, et, malgré la
+différence de leur position, c'était le prince français qui avait tout
+l'avantage. Il était si gracieux, si noble, si poli, si grand
+seigneur, si naturellement placé le premier sans y songer que le
+prince de Galles n'avait l'air que de sa caricature. En l'absence de
+l'autre, on ne pouvait lui refuser de belles manières; mais c'étaient
+des <i>manières</i>, et, en monsieur le comte d'Artois, c'était la nature
+même du prince. Sa figure aussi, moins belle peut-être que celle de
+l'anglais, avait plus de grâce et de dignité; et la tournure, le
+costume, la façon d'entrer, de sortir, tout cela était incomparable.</p>
+
+<p>Je me rappelle qu'une fois où monsieur le comte d'Artois venait
+d'arriver et faisait sa révérence à lady Harington, monsieur le duc de
+Berry, qui se trouvait à côté de moi, me dit:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> «Comme on est heureux pourtant d'être beau prince comme cela;
+ça fait la moitié de la besogne.»</p>
+
+<p>C'était une plaisanterie, mais au fond, il avait raison. Certainement,
+à cette époque, monsieur le comte d'Artois était l'idéal du prince,
+plus peut-être que dans sa grande jeunesse. Il n'allait guère alors
+dans la société française. Il recevait les hommes de temps en temps,
+et donnait quelques dîners. Le jour de l'An, le jour de la
+Saint-Louis, de la Saint-Charles, les femmes s'y faisaient écrire. Il
+renvoyait des cartes à toutes et faisait en personne des visites à
+celles qu'il connaissait. Je l'ai vu ainsi trois ou quatre fois chez
+ma mère, mais fort à distance. Nous n'allions pas chez madame de
+Polastron et cela ne se pardonnait guère.</p>
+
+<p>J'ai parlé du salon de lady Harington. C'était le seul où on se réunît
+fréquemment, non pas tout à fait sans y être invité, mais d'une
+manière plus sociable que les raouts ordinaires. Lady Harington
+faisait trente visites dans la matinée, et laissait à la porte des
+femmes l'engagement à venir le soir chez elle. Chemin faisant, elle
+traversait plusieurs fois Bond street, et y ramassait les hommes qui
+s'y promenaient. Cette man&oelig;uvre se renouvelait trois à quatre fois
+par semaine, et le fond de la société, étant toujours le même,
+finissait par former une coterie. Mon instinct de sociabilité
+française me poussait à y donner la préférence sur les grandes
+assemblées que je trouvais dans d'autres maisons. Lady Harington me
+comblait de prévenances et je me plaisais fort chez elle.</p>
+
+<p>C'est là où je m'étais assez liée avec lady Hester Stanhope qui,
+depuis, a joué un rôle si bizarre en Orient. Elle débutait à cette
+célébrité par une originalité assez piquante. Lady Hester était fille
+de la s&oelig;ur de monsieur Pitt que les bizarres folies de son mari,
+lord Stanhope, <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> avaient fait mourir de chagrin. Ces mêmes
+folies avaient jeté la fille aînée dans les bras de l'apothicaire du
+village voisin du château de lord Stanhope. Monsieur Pitt, pour éviter
+le même sort à lady Hester, l'avait prise chez lui. Elle faisait les
+honneurs de la très mauvaise maison que le peu de fortune avec
+laquelle il s'était retiré des affaires lui permettait de tenir; et,
+dans ce moment d'oisiveté, il s'était établi le chaperon de sa nièce,
+restant avec une complaisance infinie jusqu'à quatre et cinq heures du
+matin à des bals où il s'ennuyait à la mort. Je l'y ai souvent vu,
+assis dans un coin, et attendant avec une patience exemplaire qu'il
+convînt à lady Hester de terminer son supplice.</p>
+
+<p>Je ne parlerai pas de ce qui a décidé lady Hester à s'expatrier. J'ai
+entendu dire que c'était la mort du général Moore, tué à la bataille
+de la Corogne; mais cela s'est passé après mon départ, et je ne
+raconte que ce que j'ai vu ou crois savoir d'une manière positive. À
+l'époque dont je parle, lady Hester était une belle fille d'une
+vingtaine d'années, grande, bien faite, aimant le monde, le bal, les
+succès de toute espèce, pas mal coquette, ayant le maintien fort
+décidé, et une bizarrerie assez piquante dans les idées. Cela ne
+passait pas pourtant les bornes de ce qu'on appelle de l'originalité.
+Pour une Stanhope (ils sont tous fous), elle était la sagesse même.</p>
+
+<p>J'ai fait dans ce même temps bien souvent de la musique avec madame
+Grassini. C'est la première chanteuse qui ait été reçue à Londres
+précisément comme une personne de la société. Elle ajoutait à un grand
+talent une extrême beauté; beaucoup d'esprit naturel lui servait à
+adopter le maintien sortable à tous les lieux où elle se trouvait. Le
+duc d'Hamilton la fit entrer dans l'intimité de ses s&oelig;urs. Le
+comte de Fonchal, ambassadeur de Portugal, <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> lui donnait des
+fêtes charmantes où tout le monde voulait aller. Non seulement elle
+était invitée aux concerts, mais à toutes les réunions de société et
+même de coterie. Actrice excellente, sa méthode de chanter était
+admirable. Elle a mis à la mode des voix de contralto qui ont à peu
+près expulsé du théâtre celles de soprano, seules appréciées
+jusque-là. Le premier grand talent qui se trouvera posséder une voix
+de cette dernière nature amènera une nouvelle révolution.</p>
+
+<p>Le musicien le plus extraordinaire que j'aie jamais rencontré, c'est
+Dragonetti. Il était alors à l'apogée du prodigieux talent avec lequel
+il avait maîtrisé, assoupli, apprivoisé, on pourrait dire, cet immense
+et grossier instrument qu'on appelle une contrebasse, au point de le
+rendre enchanteur. Il tirait de ces trois gros câbles dont il est
+monté et qu'il faut toucher à pleine main des sons ravissants, et
+était parvenu à une exécution qui tient du prodige.</p>
+
+<p>Je me souviens qu'à la suite d'un grand concert donné par le comte de
+Fonchal, la foule s'étant écoulée, nous restâmes en petit comité pour
+le souper. On parla de danses nationales, de la tarentelle. La fille
+de l'ambassadeur de Naples la dansait très bien, je l'avais dansée
+autrefois. On nous pressa de l'essayer. Viotti s'offrit à la jouer,
+mais il savait mal l'air. Dragonetti le lui indiqua. Nous commençâmes
+notre danse. Viotti jouait, Dragonetti accompagnait. Bientôt nous
+fûmes essoufflées, et les danseuses s'assirent. Viotti termina son
+métier de ménétrier en improvisant une variation charmante. Dragonetti
+la répéta sur la contrebasse. Le violon reprit une variation plus
+difficile, l'autre l'exécuta avec la même netteté. Viotti s'écria:</p>
+
+<p>«Ah! tu le prends comme cela! nous allons voir.»</p>
+
+<p>Il chercha tous les traits les plus difficiles que Dragonetti <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span>
+reproduisit avec la même perfection. Cette lutte de bonne amitié se
+continua, à notre grande joie, jusqu'au moment où Viotti jeta son
+violon sur la table en s'écriant:</p>
+
+<p>«Que voulez-vous, il a le diable au corps ou dans sa contrebasse!»</p>
+
+<p>Il était dans un transport d'admiration. Dragonetti n'a eu ni
+prédécesseur, ni, jusqu'à présent, d'imitateur.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> CHAPITRE VI</h3>
+
+
+<p class="resume">Querelles parmi les évêques. &mdash; <i>Les treize.</i> &mdash; Mort de la comtesse
+ de Rothe. &mdash; Regrets de l'archevêque de Narbonne. &mdash; Réponse du comte
+ de Damas. &mdash; Pozzo di Borgo. &mdash; Sa rivalité avec Bonaparte. &mdash; Édouard
+ Dillon. &mdash; Calomnies sur la reine Marie-Antoinette. &mdash; Duel. &mdash; Un mot
+ du comte de Vaudreuil. &mdash; Pichegru. &mdash; Les Polignac. &mdash; Mort de
+ monsieur le duc d'Enghien. &mdash; Je quitte l'Angleterre.</p>
+
+<p>La société de l'émigration française fut mise en commotion par les
+résultats du Concordat. Les évêques, qui, jusque-là, avaient vécu en
+bon accord, se divisèrent sur la question des démissions demandées par
+le Pape. L'évêque de Comminges, mon oncle, et l'évêque de Troyes,
+Barral, furent les chefs de ceux qui se soumirent. Les autres étaient
+sous la guidance de l'archevêque de Narbonne, Dillon, et de l'évêque
+d'Uzès, Béthizy. L'aigreur et les haines étaient au comble. Les
+non-démissionnaires avaient la majorité à Londres. Ils étaient treize
+et s'appelaient fièrement <i>les treize</i>.</p>
+
+<p>Madame de Rothe, qui avait conservé toute sa violence dans son âge
+très avancé, ne les désignait jamais autrement. Elle faisait des
+scènes à mon père parce qu'il approuvait le parti pris par son frère
+et le disait hautement. Il n'avait guère d'imitateurs; quelques-uns
+auraient volontiers été de son avis, mais ils n'osaient pas en
+convenir. Ceux des émigrés se disposant à rentrer en France étaient
+les plus violents dans leurs propos, afin de dissimuler leurs projets,
+et, pendant qu'ils faisaient leurs <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> paquets, n'en criaient que
+plus fort contre les déserteurs de la veille et tout ce qui se passait
+en France. Dans cette disposition, toute idée, toute démarche, toute
+parole raisonnable, soulevaient des tempêtes.</p>
+
+<p>Les évêques démissionnaires avaient originairement eu le projet, après
+avoir obéi au Pape, de s'en tenir là et de ne point rentrer en France.
+Mais on leur rendit la vie si dure qu'ils ne purent y tenir, et cette
+position donna grande force aux arguments d'une lettre par laquelle
+monsieur Portalis les engageait à venir au secours de l'Église. Après
+la première fureur occasionnée par leur départ, les passions se
+calmèrent, et les treize, n'étant plus une majorité puisque la
+minorité avait quitté la place, devinrent moins violents. L'archevêque
+de Narbonne et madame de Rothe reprirent leurs habitudes de confiance
+intime avec mon père. Il leur était fort attaché.</p>
+
+<p>Je ne puis m'empêcher de raconter la mort de madame de Rothe. Elle
+était au dernier degré d'une longue et douloureuse maladie dont une
+complète dissolution du sang était la suite. Elle avait toujours caché
+ses souffrances à l'archevêque pour ne pas l'inquiéter, et constamment
+fait les honneurs de son salon pour qu'il ne ressentît aucun
+changement autour de lui, aucun ennui. Le dernier jour de sa vie, elle
+dit à mon père de venir dîner avec eux. Leurs commensaux ordinaires,
+des évêques, devaient aller à Wanstead chez monsieur le prince de
+Condé, et elle n'avait pas la force de parler longtemps assez haut
+pour être entendue par l'archevêque, devenu très sourd. On servit des
+huîtres; elle les aimait. L'archevêque insista pour qu'elle en
+mangeât; elle eut la complaisance d'en essayer une, puis elle dit à
+mi-voix à mon père qu'elle tutoyait:</p>
+
+<p>«D'Osmond, empêche-le de beaucoup manger. Je crains que son dîner ne
+soit troublé.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> Ensuite elle remit la conversation sur les sujets qui
+pouvaient intéresser l'archevêque, disant un mot de temps en temps. Au
+dessert, l'archevêque avait l'habitude de passer un instant dans sa
+chambre. Dès qu'il y fut entré:</p>
+
+<p>«Ah! s'écria-t-elle, j'attendais ce moment. D'Osmond, ferme la porte
+sur lui, tourne la clef, sonne.</p>
+
+<p>«Un domestique vint:</p>
+
+<p>«Il faut que Guillaume aille chez monsieur l'archevêque, et l'occupe
+de façon à l'empêcher de rentrer ici.»</p>
+
+<p>Tout ceci fut dit avec beaucoup de vivacité; reprenant plus bas et
+s'adressant à mon père:</p>
+
+<p>«À son âge, les émotions ne valent rien, et cela va finir.</p>
+
+<p>«&mdash;Ne faudrait-il pas envoyer chercher votre médecin?</p>
+
+<p>«&mdash;Mon ami, le médecin est bien inutile; mais envoie vite chercher un
+prêtre, c'est plus convenable pour monsieur l'archevêque.»</p>
+
+<p>Dix minutes après le moment où elle avait fait fermer la porte sur
+lui, elle avait cessé de respirer; et l'archevêque est toujours resté
+persuadé qu'elle était morte de mort subite, se portant à merveille.
+Je lui ai souvent entendu dire:</p>
+
+<p>«Ce m'est une grande consolation de penser qu'elle n'a ni souffert, ni
+prévu sa fin.»</p>
+
+<p>Voilà un genre de dévouement dont un c&oelig;ur de femme est seul
+capable.</p>
+
+<p>L'archevêque aimait madame de Rothe: elle lui était nécessaire, il
+perdait une habitude de cinquante années; il la regrettait
+sincèrement. Il vint passer chez nous la journée de l'enterrement. En
+arrivant, il était très affecté; cependant il se remit, déjeuna de bon
+appétit. Après le déjeuner, il trouva un volume de Voltaire, traînant
+sur une table. Il se mit à parler de ses rapports avec lui, de ses
+brouilleries, de ses raccommodements, puis de ses <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> ouvrages,
+de ceux qui avaient fait le plus d'effet à leur apparition. Bref, il
+nous récita un chant tout entier de <i>la Pucelle</i>, poème dont il avait
+orné sa mémoire épiscopale. Voilà comment les hommes savent regretter
+les personnes qui leur ont consacré leur vie tout entière. Cela
+s'appelle alternativement de la force d'âme ou de la résignation,
+suivant les circonstances.</p>
+
+<p>Vers cette époque, j'étais un jour chez madame du Dresnay. Monsieur de
+Damas (connu sous le nom de Damas jaune), attaché à monsieur le prince
+de Condé, y fit une diatribe de la dernière violence sur les émigrés
+qui rentraient en France. Madame du Dresnay, qui pourtant n'est
+revenue qu'en 1814 mais qui avait trop d'esprit pour approuver ces
+impertinences, lui dit fort sèchement:</p>
+
+<p>«Monsieur de Damas, quand on est comme vous élégamment vêtu, qu'on a
+un cabriolet qui vous attend à ma porte, qu'on est logé, nourri,
+soigné comme vous à Wanstead, on n'a pas le droit de crier <i>tolle</i>
+contre des pauvres gens qui vont chercher ailleurs le pain dont ils
+manquent ici.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, c'est bien leur faute. Ne savez-vous pas ce que le Roi
+a fait pour eux?</p>
+
+<p>&mdash;Non, en vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, il leur a permis de travailler sans déroger.»</p>
+
+<p>Je l'ai entendu de mes oreilles, entendu.</p>
+
+<p>J'ai oublié de dire qu'avant mon mariage, je voyais beaucoup Pozzo,
+chez mes parents. Depuis, la vaste jalousie de monsieur de Boigne, qui
+embrassait la nature entière, y compris mon père et mon chien, m'avait
+séquestrée de toutes relations sociales, et je n'avais vu le monde que
+comme une lanterne magique. D'ailleurs, Pozzo avait fait un long
+séjour à Vienne où il avait <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> accompagné lord Minto, son patron
+et son ami. Cette liaison s'était formée à l'époque où lord Minto,
+alors sir Gilbert Elliot, avait été vice-roi de Corse, et où Pozzo
+était son conseil et son ministre. Il avait aussi des rapports très
+intimes avec mon oncle, Édouard Dillon. Celui-ci commandait un
+régiment irlandais, au service de l'Angleterre, qui occupait la Corse.</p>
+
+<p>Lorsque les forces britanniques évacuèrent l'île, Pozzo fut obligé de
+la quitter, le parti français ayant pris le dessus. Je crois qu'il
+s'agissait peu du parti français ou anglais dans le c&oelig;ur de Pozzo à
+cette époque, mais seulement de celui que Bonaparte ne suivait pas.
+Les deux cousins s'étaient tâtés. À une liaison intime de jeunesse,
+avait succédé une haine fondée sur l'ambition. Ils ne pensaient alors
+qu'à dominer dans leur île, et ils avaient promptement découvert
+qu'ils ne pouvaient y réussir qu'en devenant vainqueur l'un de
+l'autre.</p>
+
+<p>Je crois bien que Pozzo n'appela les anglais que parce que Bonaparte
+se déclara révolutionnaire. Depuis, Pozzo est devenu peut-être
+réellement absolutiste, mais, à cette époque, il était très libéral et
+plutôt républicain. Je lui ai entendu faire des morceaux sur <i>la
+Patria et les Castagnes</i> qui étaient fort dans mes goûts, mais qui ne
+ressemblent guère aux principes de la sainte alliance.</p>
+
+<p>Pozzo se rendait justice en se sentant le rival du Bonaparte d'alors.
+Mais cette idée, une fois entrée dans sa tête corse, il n'a pu l'en
+déloger et il s'est regardé comme le rival du vainqueur de l'Italie,
+du Premier Consul et même de l'empereur Napoléon. Il avait trop
+d'esprit pour montrer ouvertement cette pensée, mais elle fermentait
+dans sa cervelle et s'en échappait en haine la plus active. Il aurait
+été jusqu'au fond des enfers chercher des antagonistes à Bonaparte et
+l'a toujours poursuivi avec une persévérance à laquelle son esprit
+des <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> plus distingués et de rares talents ont donné une
+influence que sa situation sociale ne devait pas faire prévoir.</p>
+
+<p>À cette époque, il était constamment chez nous, passant
+alternativement du découragement et de la plus profonde tristesse à
+des espérances exagérées et à des accès de gaieté folle, mais toujours
+spirituel, intéressant, amusant, éloquent même. Son langage, un peu
+étrange et rempli d'images, avait quelque chose de pittoresque et
+d'inattendu qui saisissait vivement l'imagination, et son accent
+étranger contribuait même à l'originalité des formes de son discours.
+Il était parfaitement aimable. Son manque de savoir-vivre n'avait pas
+encore l'aplomb que les succès lui ont donné. Et puis, on était moins
+choqué de voir un petit Corse manquer aux usages reçus que lorsqu'il a
+déployé ses habitudes grossières dans la pompe des ambassades.</p>
+
+<p>Édouard Dillon le mit en rapport avec monsieur le comte d'Artois.
+Pozzo l'apprécia bien vite, et, tandis que le prince croyait s'être
+assuré un agent, Pozzo ne vit en lui qu'un instrument dont il se
+servirait dans l'intérêt de son ambition et surtout de ses haines,
+s'il le pouvait. Mais cet instrument lui paraissait bien peu incisif,
+et il s'expliquait avec une grande amertume sur le peu de parti qu'il
+y avait à en tirer.</p>
+
+<p>Édouard Dillon, dont je viens de parler, était le frère de ma mère. Il
+avait été longtemps connu sous le nom du beau Dillon. La chronique du
+temps l'a désigné comme un des amants que la calomnie a donnés à la
+Reine. Voici sur quel fondement on avait fondé cette histoire.</p>
+
+<p>Édouard Dillon était très beau, très fat, très à la mode. Il était de
+la société intime de madame de Polignac, et probablement adressait à
+la Reine quelques-uns de ces hommages qu'elle réclamait comme jolie
+femme. Un jour, il répétait chez elle les figures d'un quadrille
+qu'on <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> devait danser au bal suivant. Tout à coup, il pâlit et
+s'évanouit à plat. On le plaça sur un sopha, et la Reine eut
+l'imprudence de poser sa main sur son c&oelig;ur pour sentir s'il
+battait. Édouard revint à lui. Il s'excusa fort de sa sotte
+indisposition et avoua que, pour ne pas manquer à l'heure donnée par
+la Reine, il était parti de Paris sans déjeuner, que, depuis les
+longues souffrances d'une blessure reçue à la prise de Grenade, ces
+sortes de défaillances lui prenaient quelquefois, surtout quand il
+était à jeun. La Reine lui fit donner un bouillon, et les courtisans,
+jaloux de ce léger succès, établirent qu'il était au mieux avec elle.</p>
+
+<p>Ce bruit tomba vite à la Cour, mais fut confirmé à la ville lorsque,
+le jour de la Saint-Hubert, on le vit traverser Paris dans le carrosse
+à huit chevaux de la Reine. Il était tombé de cheval et s'était
+recassé le bras à la chasse. La voiture de la Reine était seule
+présente; elle ordonna qu'on y transportât mon oncle et revint, comme
+de coutume, dans celle du Roi, car la sienne n'y était que
+d'étiquette. Il est très probable que beaucoup des histoires qu'on a
+faites sur le compte de la pauvre Reine n'avaient pas des fondements
+plus graves.</p>
+
+<p>Mon oncle avait eu un duel qui avait fait une sorte de bruit. Soupant
+chez un des ministres, un provincial dont j'oublie le nom, lui dit à
+travers la table:</p>
+
+<p>«Monsieur Dillon, je vous demanderai de ces petits pots, à quoi
+sont-ils?»</p>
+
+<p>Édouard, qui causait avec sa voisine, répondit sèchement:</p>
+
+<p>«À l'avoine.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous renverrai de la paille», reprit l'autre qui ignorait que les
+petits pots à l'avoine étaient un mets à la mode.</p>
+
+<p>Édouard n'interrompit pas sa causerie; mais, après <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> le
+souper, le rendez-vous fut pris pour le lendemain assez tard, parce
+qu'il ne se dérangeait pas volontiers le matin. L'antagoniste arriva
+chez lui à l'heure indiquée. Sa toilette n'était pas finie; il lui en
+fit des excuses, l'acheva avec tout le soin et les petites recherches
+imaginables. Tout en y travaillant, il lui dit:</p>
+
+<p>«Monsieur, si vous n'avez pas affaire d'un autre côté, je préférerais
+que nous allassions au bois de Vincennes. Je dîne à Saint-Maur, et je
+vois que je n'aurai guère que le temps d'arriver.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monsieur, vous comptez...</p>
+
+<p>&mdash;Indubitablement, monsieur, je compte dîner à Saint-Maur après vous
+avoir tué, je l'ai promis hier à madame de...»</p>
+
+<p>Cet aplomb de fatuité imposa peut-être au pauvre homme, tant il y a
+qu'il reçut un bon coup d'épée et que mon oncle alla dîner à
+Saint-Maur où l'on n'apprit que le lendemain, et par d'autres, le duel
+et le colloque. On ne peut se dissimuler que ce genre d'impertinence
+n'ait assez de grâce.</p>
+
+<p>À l'époque dont je parle, 1803, Édouard avait dépouillé depuis
+longtemps toutes les prétentions du jeune homme et il était devenu
+tout à fait naturel et bon garçon. Une anglaise lui ayant demandé ce
+qu'était devenu le beau Dillon, il répondit avec un sérieux extrême:</p>
+
+<p>«Il a été guillotiné.»</p>
+
+<p>Il avait suffisamment d'esprit naturel et infiniment de savoir-vivre.
+Je n'ai jamais vu avoir de meilleures et de plus grandes manières. Il
+avait été attaché à monsieur le comte d'Artois comme gentilhomme de la
+Chambre depuis la première formation de sa maison, et restait dans une
+assez grande intimité, quoiqu'il ne fût pas son commensal. Le régiment
+de la brigade irlandaise qu'il avait commandé avait réclamé tous ses
+soins pendant <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> quelques années. Depuis, il les avait confiés à
+son frère Franck Dillon, son lieutenant-colonel. Il avait épousé une
+créole de la Martinique dont la fortune, considérable alors, lui
+permettait d'avoir une assez bonne maison à Londres. Monsieur le comte
+d'Artois y dînait quelquefois, et les autres princes très fréquemment.</p>
+
+<p>Je m'y suis trouvée un jour, en 1804, avec assez de monde dont le
+comte de Vaudreuil faisait partie; Bonaparte venait de se déclarer
+empereur, trompant ainsi les espérances que les émigrés avaient voulu
+se forger de ses projets bourbonnistes. Chacun devisait de toutes les
+chances qu'il perdait par cette imprudence. Les uns pensaient qu'il
+aurait pu être maréchal de France, d'autres, chevalier des ordres,
+quelques-uns allaient même jusqu'à dire connétable! Enfin, monsieur de
+Vaudreuil, se levant et se tournant le dos à la cheminée, en
+retroussant les basques de son habit, nous dit d'un ton doctoral:</p>
+
+<p>«Savez-vous ce que tout cela me prouve? c'est que, malgré la
+réputation que nous travaillions à faire à ce Bonaparte, c'est au fond
+un gredin très maladroit!»</p>
+
+<p>Je me dispense des commentaires.</p>
+
+<p>À la paix d'Amiens, monsieur de Boigne était allé en France et me
+pressait de l'y rejoindre. En outre que je ne m'en souciais guère, je
+croyais avoir de bonnes raisons pour me tenir éloignée d'un pays
+destiné à de nouvelles catastrophes. Nous savions qu'on y préparait un
+bouleversement et que Pichegru était à la tête de cette intrigue. Ce
+n'est pas de sa part que venaient les indiscrétions; il se conduisait
+avec prudence et adresse. Il vivait presque seul, faisant souvent de
+courtes absences pour donner le change, et, lorsque les oisifs
+commençaient à s'en occuper, il reparaissait tout à coup ayant fait
+une course toute simple et qui dénotait le mieux un homme inoccupé.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> Un jour, il partit tout de bon pour sa dangereuse expédition;
+malheureusement pour lui, il devait être suivi par messieurs de
+Polignac. Ceux-ci agirent différemment. Ils firent cent visites
+d'adieux, prirent congé de tout le monde, en se chargeant de
+commissions pour Paris, montrant la liste des personnes qui les
+attendaient et qui, probablement, ne s'en doutaient point. Ce n'était
+pas dans la pensée que leur voyage, d'après cette publicité, parût
+sans conséquence; du tout, ils avouaient partir en secret. C'était
+leur façon de conspirer.</p>
+
+<p>La veille de leur départ, je dînai avec eux à la campagne chez Édouard
+Dillon. Il fallait, pour en revenir, traverser une petite lande ou
+commune. Messieurs de Polignac étaient à cheval; ils firent station
+sur la commune, et s'amusèrent à arrêter les voitures qui y passèrent
+pendant une heure; la mienne fut du nombre. Ils demandaient la bourse
+ou la vie et s'éloignaient ensuite avec des éclats de rire, disant que
+c'était un avant-goût du métier qu'ils allaient faire. Le lendemain,
+cette espièglerie était la nouvelle et la joie de toute leur société.
+Ces niaiseries ne vaudraient pas la peine d'être rapportées si elles
+ne montraient d'avance le caractère de ce Jules de Polignac, si fatal
+au trône et à lui-même. Quoique bien jeune alors, tout l'honneur de
+cette conduite lui appartient. Son frère Armand, aussi bête que Jules
+est sot, a toujours été mené par lui.</p>
+
+<p>Nous ne tardâmes pas à apprendre l'arrestation de ces conspirateurs à
+liste et, bientôt après, la triste fin de monsieur le duc d'Enghien.
+Son père en fut, il faut le dire, atterré; il l'apprit d'une façon
+horrible. Monsieur le duc de Bourbon était censé habiter Wanstead,
+très magnifique château que monsieur le prince de Condé avait loué aux
+environs de Londres; car, tout en se battant très bien à l'armée dite
+de Condé, Son Altesse n'y avait pas <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> négligé ses affaires
+pécuniaires et était sans comparaison le plus riche des princes
+émigrés.</p>
+
+<p>Son fils, ne pouvant s'astreindre à la vie régulière de Wanstead,
+était habituellement à Londres, dans un petit appartement, avec un
+seul valet qui lui était attaché depuis son enfance. L'heure de son
+déjeuner était arrivée et passée. Il sonna Gui, une fois, deux fois.
+Sans réponse, il descendit dans sa petite cuisine et trouva Gui, les
+deux coudes sur la table, la tête dans ses mains, les yeux en larmes,
+et une gazette devant lui. À l'approche de son maître, il leva la tête
+et se jeta sur la gazette pour la cacher. Monsieur le duc de Bourbon
+ne le lui permit pas, et y lut la triste nouvelle de l'assassinat de
+son fils.</p>
+
+<p>Deux heures après, lorsque monsieur le prince de Condé arriva, il le
+trouva encore dans cette cuisine, dont Gui n'avait pu l'arracher, et
+où il ne voulait laisser entrer aucun autre. Monsieur le prince de
+Condé l'emmena à Wanstead. Les soins de madame de Reuilly, sa fille
+naturelle que madame de Monaco, devenue princesse de Condé, élevait,
+contribuèrent à le calmer. Cette douleur excessive, accompagnée
+d'accès de fureur et de cris de vengeance, est le plus beau moment de
+la vie de monsieur le duc de Bourbon, et je me plais à le retracer.</p>
+
+<p>Quant à l'émigration en général et aux princes en particulier,
+l'impression de cet événement fut singulièrement fugitive. Seulement,
+par respect pour monsieur le prince de Condé, monsieur le comte
+d'Artois décida que le deuil, qui ne devait être que de cinq jours,
+serait porté à neuf, et il crut faire une grande concession.</p>
+
+<p>Monsieur le prince de Condé en jugea de même, car il vint en personne
+à Londres pour remercier monsieur le comte d'Artois. La nouvelle
+arriva le lundi. Monsieur le duc de Berry s'abstint d'aller le mardi à
+l'Opéra, mais il y reparut à la représentation suivante, le samedi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> Le procès de Moreau étant fini et la tranquillité n'ayant pas
+été troublée en France, je me décidai à me rendre aux invitations
+réitérées de monsieur de Boigne. Ma position était très fausse, je le
+sentais. L'importance des tracasseries qui me rendaient la vie
+insupportable diminuait à mes propres yeux dans l'éloignement, et je
+n'avais pas de bonnes raisons à me donner à moi-même pour me refuser à
+obéir à des ordres que monsieur de Boigne avait le droit de donner. Il
+venait de faire l'acquisition d'une charmante habitation, Beauregard,
+à quatre lieues de Paris, et m'engageait à venir l'y trouver. Mes
+parents promettaient de me rejoindre, si je pouvais obtenir leur
+radiation, et cela acheva de me décider.</p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> TROISIÈME PARTIE<br>
+
+L'EMPIRE</h2>
+
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+
+<p class="resume">Départ d'Angleterre. &mdash; Arrivée à Rotterdam. &mdash; Monsieur de
+ Sémonville. &mdash; Séjour à la Haye. &mdash; Camp de Zeist. &mdash; Douaniers
+ français. &mdash; Anvers. &mdash; Monsieur d'Argout. &mdash; Monsieur
+ d'Herbouville. &mdash; Monsieur Malouet. &mdash; Arrivée à Beauregard.</p>
+
+<p>Je m'embarquai à Gravesend, au mois de septembre 1804, à bord d'un
+bâtiment hollandais frété pour Rotterdam. Il se trouva chargé d'huile
+de baleine. Nous essuyâmes un orage violent; la mer devint fort
+grosse; le bateau resta fort petit. La lame passait dessus; elle
+arrivait dans ma cabine, après avoir lavé les tonneaux d'huile de
+poisson, y apportant une odeur infecte, et aggravait encore les
+horreurs de la traversée. Elle fut longue, car mon patron, très
+ignorant probablement, manqua l'embouchure de la Meuse et nous
+n'arrivâmes à la Brielle que le quatrième jour.</p>
+
+<p>La guerre rendait les communications difficiles; il fallait saisir
+l'occasion d'un bâtiment de commerce. Les paquebots réguliers
+n'allaient qu'à Husum, sur la côte de Suède. La traversée était rude;
+et le voyage de terre, très pénible, aurait été presque impraticable
+pour une <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> jeune femme seule. Les papiers de notre patron
+portaient son arrivée d'Emden; c'était une fraude convenue, elle ne
+trompait personne. J'entendis le chef des douaniers qui vinrent à bord
+demander à ceux qui inspectaient le navire pendant que lui examinait
+les papiers:</p>
+
+<p>«Cela vient du Grand-Emden?</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, monsieur, du Grand-Emden.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est bon.»</p>
+
+<p>Et il rendit les papiers au patron sans autre commentaire; <i>le
+Grand-Emden</i>, dans leur argot, c'était <i>Londres</i>. Je débarquai sans
+trop de tracasseries de la douane; j'envoyai chez le banquier auquel
+j'étais adressée et où je devais trouver, avec des lettres de monsieur
+de Boigne, les passeports nécessaires pour continuer ma route; il
+n'avait rien reçu.</p>
+
+<p>Me voilà donc tout à fait seule dans un pays étranger, sans appui et
+sans conseils. J'écrivis à Paris à deux de mes oncles qui devaient s'y
+trouver avec monsieur de Boigne. En attendant, je ne savais que
+devenir; ma situation à Rotterdam avait une apparence aventurière qui
+me déplaisait fort. Certainement, si les communications avaient été
+plus faciles, je serais retournée au <i>Grand Emden</i>.</p>
+
+<p>Le banquier me conseilla d'aller à la Haye voir monsieur de Sémonville
+qui, tout-puissant, pourrait faciliter mon voyage. Je me rappelle que
+cet homme répondit aux craintes que je lui exprimais sur
+l'interruption de toute communication avec l'Angleterre où je laissais
+des intérêts si chers:</p>
+
+<p>«Ne vous tourmentez pas, madame, c'est impossible: on pourra essayer
+de comprimer le commerce de la Hollande avec l'Angleterre; mais ce ne
+pourra être que pour bien peu de jours, il reprendra son cours comme
+l'eau reprend son niveau et cela ne durera jamais une semaine.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> Malgré sa perspicacité commerciale, il n'avait pas prévu
+qu'il se trouverait une main assez ferme pour maintenir pendant des
+années cette machine hydraulique qu'il déclarait impossible pour une
+semaine. À la vérité, elle a fini par faire explosion.</p>
+
+<p>Aussitôt que ma voiture put être préparée, je me rendis à la Haye.
+J'écrivis à monsieur de Sémonville pour lui demander un rendez-vous;
+il envoya sur-le-champ monsieur de Canouville me dire qu'il allait
+venir chez moi. Les façons de monsieur de Canouville m'effarouchèrent
+un peu. Sous prétexte qu'il était mon cousin et peut-être aussi parce
+que j'étais jeune, jolie et seule, il prit un petit ton de
+plaisanterie et de légèreté qui, par les mêmes raisons, me déplurent
+extrêmement; et je gravai sur mon agenda que tous les jeunes gens de
+la France révolutionnaire étaient familiers, avantageux, ridicules et
+impertinents. Je m'y attendais bien; j'allais sûrement trouver
+monsieur de Sémonville impérieux, arrogant, insolent et alors toutes
+mes sages prévoyances de vingt ans seraient accomplies.</p>
+
+<p>Monsieur de Sémonville arriva; il était dans la douleur. La maladie de
+madame Macdonald avait appelé madame de Sémonville à Paris et, la
+veille, on avait reçu nouvelle de la mort de la jeune femme. Monsieur
+de Sémonville me témoigna le regret de ne pouvoir chercher à me rendre
+agréable une maison remplie de deuil. Tout-puissant en Hollande, son
+pouvoir ne s'étendait pas au delà; il ne pouvait me donner des
+passeports que jusqu'à Anvers où il me faudrait en attendre de Paris.
+Il m'engageait à rester à la Haye de préférence, se mettant au reste
+de sa personne tout à fait à mes ordres. La conversation se prolongea,
+il me parla de <i>Monsieur</i>; je pensai qu'il entendait par là Louis
+XVIII et je répondis que le Roi n'était pas en Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span>
+croyant faire acte de courageuse manifestation de mes principes
+royalistes.</p>
+
+<p>«Je le sais bien, reprit avec douceur Monsieur de Sémonville, je parle
+de son frère, <i>Monsieur</i>.»</p>
+
+<p>Je restai confondue, car, en Angleterre, personne n'avait jamais
+inventé d'appeler le comte d'Artois <i>Monsieur</i>, et c'était la première
+fois que ce nom lui était donné devant moi. Dans la suite de notre
+entrevue, monsieur de Sémonville me parla de la fin tragique de
+monsieur le duc d'Enghien avec une douleur qui faisait singulièrement
+contraste avec l'incurie que j'avais laissée de l'autre côté du canal.
+Je commençais à éprouver quelque hésitation dans mes idées si bien
+arrêtées une heure avant. Cependant, je m'en tirai en me disant que
+monsieur de Sémonville était une anomalie avec le reste de ses
+compatriotes. Quant à moi, je ne sais trop ce que j'étais, anglaise je
+crois, mais certainement pas française.</p>
+
+<p>J'avais vu à Londres et retrouvé pendant la traversée un monsieur de
+Navaro, portugais allant en Russie. Il porta à la femme du ministre de
+Portugal une lettre de recommandation que j'avais pour son mari, et
+lui raconta ma position isolée. Une heure après, la bonne madame de
+Bezerra vint à mon auberge, s'empara de moi, m'emmena dîner chez elle,
+puis au spectacle dans la loge diplomatique. Le lendemain, elle me
+promena partout; dès lors je devins l'objet des prévenances de toute
+la société de la Haye. Il faudrait savoir à quel point le corps
+diplomatique s'y ennuyait pour apprécier avec quelle joie il vit
+tomber au milieu de lui une jeune femme qui lui apportait une espèce
+de distraction.</p>
+
+<p>Le comte de Stackelberg, mélomane enragé, avait bien vite découvert
+que j'étais bonne musicienne. C'était à qui me ferait chanter; et, me
+trouvant complètement oiseau <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> de passage à la Haye, je
+sifflais tant qu'on voulait. Je n'ai jamais eu tant de succès. J'avais
+le bon sens de voir que cela tenait au cadre où je me trouvais
+beaucoup plus qu'à mon mérite; cependant, je compris que je ne devais
+pas prolonger cette vie trop longtemps. Je m'arrachai inhumainement
+aux adorations des représentants de toute l'Europe pour aller faire
+une tournée à Amsterdam et dans le reste de la Hollande.</p>
+
+<p>Trois ou quatre des jeunes attachés annoncèrent le projet de
+m'escorter; je m'y opposai sérieusement, et ma bonne amie Bezerra leur
+fit comprendre que cela me déplaisait beaucoup. C'est pendant ce
+séjour à la Haye que j'ai fait avec le comte de Nesselrode une
+connaissance qui, par la suite, est devenue une véritable amitié.</p>
+
+<p>Je m'arrêtai à Harlem pour acheter des jacinthes. On me proposa
+d'entendre l'orgue; n'ayant rien à faire j'y consentis. J'entrai dans
+l'église; j'y étais seule; l'organiste était caché. La musique la plus
+ravissante commença; l'artiste était habile, l'instrument magnifique;
+il forme des échos, en ch&oelig;ur, qui se répondent entre eux des divers
+points de l'église. Je n'étais pas dans l'habitude d'entendre de la
+musique religieuse; j'y pleurai, j'y priai de toute mon âme. Enfin, je
+ne sais si cela tenait à ma disposition, mais je n'ai guère éprouvé
+d'impression plus profonde et, sauf les heures qui ont été inscrites
+sur mon c&oelig;ur par le malheur, il en est peu dans ma vie dont je
+conserve un souvenir plus vif que celle passée dans la cathédrale
+d'Harlem.</p>
+
+<p>Je restai trois jours à Amsterdam; j'allai faire les visites
+convenues, à Brock, à Zaandam, etc. Monsieur Labouchère me donna à
+dîner; j'y vis des messieurs et des dames, hollandais et hollandaises.
+On me montra beaucoup de curiosités. On me parla de bien d'autres, ce
+qui n'empêcha pas que je ne fusse charmée de quitter cette <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span>
+ville. Malgré son grand commerce, elle m'a paru horriblement triste.
+Je m'arrêtai à Utrecht; j'y pris une voiture du pays pour aller voir
+l'établissement morave et le camp que le général Marmont commandait
+dans la plaine de Zeist. Je trouvai que ces frères si heureux dans le
+conte de madame de Genlis, dont ma mémoire gardait un souvenir
+d'enfance, avaient l'air pâles, tristes et ennuyés. J'achetai quelques
+babioles, et il s'éleva une querelle entre eux. L'un affirmait que les
+objets de son travail avaient une supériorité que l'autre lui
+contestait. Je partis peu édifiée. En revanche, je le fus beaucoup de
+l'aspect du camp français. Je venais d'en visiter en Angleterre, et
+ils étaient loin de présenter un spectacle aussi brillant et aussi
+animé; cependant les soldats français avaient moins bonne mine
+individuellement et n'étaient pas si bien vêtus.</p>
+
+<p>Je vis passer la calèche du général Marmont où était sa femme très
+parée, coiffée en cheveux et sans fichu. Les postillons avaient des
+vestes couvertes de galons d'or; la calèche était dorée, mais
+malpropre et mal attelée. Tout cela me parut en total un équipage fort
+ridicule, y compris madame la générale. Je m'en amusai; c'était bien
+comme je l'avais prévu.</p>
+
+<p>Après une absence de dix jours, je revins à la Haye; j'y trouvai des
+lettres de mes oncles. Monsieur de Boigne, ayant mal calculé le moment
+de mon arrivée, était parti pour la Savoie. On m'annonçait que je
+trouverais mes passeports à Anvers. Je passai une soirée chez madame
+de Bezerra pour prendre congé de la société de la Haye; monsieur de
+Sémonville y vint ainsi que toutes les autorités hollandaises et, le
+lendemain, je partis.</p>
+
+<p>On m'avait fait peur de la sévérité des douaniers, et j'étais d'autant
+plus effrayée d'avoir affaire à des commis français que mes rapports
+avec ceux de l'Allien-Office, <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> au moment de mon départ
+d'Angleterre, m'avaient paru fort désagréables. Or, si les anglais
+étaient malhonnêtes, qu'avais-je à attendre de commis français?
+Monsieur de Sémonville m'avait bien donné une lettre de
+recommandation, mais cependant le c&oelig;ur me battait en arrivant au
+premier poste français.</p>
+
+<p>On me pria très poliment d'entrer dans le bureau; j'y fus suivie par
+mes femmes. Ma voiture était censée venir de Berlin. Comme anglaise,
+elle aurait été confisquée; mais, en qualité d'allemande, elle passait
+en payant un droit considérable. Pendant que je l'acquittais, les
+jeunes gens de la douane admiraient cette voiture, qui était très
+jolie:</p>
+
+<p>«C'est une voiture de Berlin, dit le chef.</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, monsieur, regardez plutôt, c'est écrit sur tous les ressorts.»</p>
+
+<p>Je devins rouge comme un coq en suivant leurs regards et en voyant
+imprimé sur le fer: <i>Patent London</i>. Ils se prirent à sourire, et je
+payai la somme convenue pour ma voiture <i>allemande</i>. Pendant que le
+chef enregistrait et me délivrait les certificats, un autre s'occupait
+de mon passeport et me faisait un signalement très obligeant mais qui
+me tenait assez mal à mon aise. Le chef s'en aperçut, et, levant à
+moitié les yeux de dessus son papier:</p>
+
+<p>«Mettez jolie comme un ange; ce sera plus court et ne fatiguera pas
+tant madame.»</p>
+
+<p>Un employé subalterne avait à moitié ouvert une des bâches de la
+voiture, sans même la descendre; je lui glissai deux louis dans la
+main; un des commis rentra un instant après et me les remit en me
+disant avec la plus grande politesse:</p>
+
+<p>«Madame, voilà deux louis que vous avez laissé tomber par mégarde.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> Je les repris, un peu honteuse. Enfin tout semblait terminé à
+ma plus grande satisfaction lorsqu'ils s'avisèrent que le fouet de mon
+courrier était anglais. Ils me montrèrent <i>London</i> écrit sur le bout
+d'argent dont il était orné; sans doute je l'avais acheté dans quelque
+endroit où les marchandises anglaises étaient admises, mais, en
+France, elles étaient prohibées et leur devoir ne leur permettait d'en
+laisser passer aucune. Nous gardâmes tous notre sérieux à cette
+dernière scène du proverbe. Ils me souhaitèrent un bon voyage et je
+partis très étonnée d'avoir trouvé une si obligeante et si spirituelle
+urbanité là où je ne m'attendais qu'à des procédés grossiers jusqu'à
+la brutalité. Je suis entrée dans ces détails pour montrer jusqu'à
+quel point les émigrés, qui avaient le droit de se croire les plus
+raisonnables, étaient encore absurdes dans leurs idées sur la France
+et, au fond, lui étaient hostiles.</p>
+
+<p>Arrivée à Anvers, je trouvai à l'auberge un billet de monsieur
+d'Herbouville, alors préfet, qui m'annonçait avoir mes passeports.
+J'étais proche parente de sa femme; il avait donné l'ordre de le
+prévenir du moment où je serais à Anvers. J'étais à peine établie dans
+ma chambre d'auberge que j'y vis entrer un grand dadais de cinq pieds
+dix pouces répétant au plus pointu d'une voix de fausset bien aiguë:</p>
+
+<p>«Apollinaire, c'est Apollinaire, je suis Apollinaire,» et faisant à
+coudes ouverts des révérences jusqu'à terre.</p>
+
+<p>Je fus quelques instants à reconnaître le jeune d'Argout que j'avais
+beaucoup vu quelques année avant à Londres où son oncle (qui était
+aussi le mien, ayant épousé une s&oelig;ur de mon père) s'occupait de son
+éducation avec un soin auquel il a répondu. C'est lui qui, depuis,
+s'est élevé par un mérite incontestable accompagné d'une disgrâce et
+d'une gaucherie qu'il déployait alors dans toute <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> leur
+naïveté. Il m'en donna une nouvelle preuve le lendemain matin. Il
+m'accompagna à la cathédrale d'Anvers et, malgré toutes mes
+supplications, il monta jusqu'au haut du clocher toujours à reculons,
+en me donnant la main, ce qui n'était pas plus commode pour moi que
+pour lui. Il exerçait alors une petite place dans les droits réunis
+dont il faisait vivre sa mère. Depuis, il est devenu préfet, pair,
+enfin ministre. Il est homme de talent, de c&oelig;ur et très honnête;
+mais son esprit est presque aussi gauche que ses manières.</p>
+
+<p>Monsieur d'Herbouville vint après; je le trouvai froid et emprunté; il
+avait récemment été fort compromis par la reconnaissance bavarde de
+quelques émigrés auxquels il avait rendu service, et se tenait sur la
+réserve. Il m'engagea à dîner.</p>
+
+<p>La meilleure de mes visites fut celle de monsieur Malouet, vieil ami
+de mon père et préfet maritime à Anvers. Monsieur Malouet, qui avait
+été un constitutionnel de 89, terme de réprobation, s'il en fut, dans
+l'émigration, n'en était pas moins resté fort lié avec mon père et je
+le voyais perpétuellement chez lui. Il n'y avait pas bien longtemps
+qu'il avait quitté Londres et il ne savait pas trop comment je verrais
+un préfet de la République ou plutôt du Consulat. Rassuré à cet égard
+par la joie que j'éprouvai à trouver un visage de connaissance pour la
+première fois depuis un mois, il me fit signe de me taire, alla ouvrir
+toutes les portes, examina bien s'il n'y avait personne aux écoutes,
+les referma soigneusement, m'avança une chaise au milieu de la
+chambre, en prit une à côté de moi et puis me demanda à voix bien
+basse des nouvelles de mon excellent père, ajoutant:</p>
+
+<p>«Voyez-vous, mon enfant, il ne faut pas se compromettre.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> Il me posa une règle de conduite sur ce que je ne devais
+point faire, point dire à Paris, toujours pour ne pas me compromettre,
+qui avait fini par me mettre la terreur dans le c&oelig;ur, après avoir
+commencé par me donner envie de rire, d'autant que ses préceptes
+étaient appuyés d'exemples les plus alarmants:</p>
+
+<p>«Mais ce pays est donc tout à fait inhabitable, ne pus-je m'empêcher
+de m'écrier?</p>
+
+<p>«&mdash;Chut, chut, voilà une affreuse imprudence.»</p>
+
+<p>Il retourna examiner les portes, mais ne voulut plus s'exposer à
+pareille incartade. Il prit congé de moi en me disant qu'il était plus
+prudent de ne pas me revoir, que d'Herbouville l'avait engagé à dîner
+mais qu'il ne voulait pas courir le risque de se laisser aller à me
+faire quelque question imprudente. Il n'y avait pas grand danger,
+c'était plutôt mes paroles que les siennes qu'il avait à craindre;
+toujours est-il qu'il me laissa fort troublée. On n'échappe pas à son
+sort. Quelques années plus tard, monsieur Malouet, devenu conseiller
+d'État, se trouva, malgré ses prudentes précautions, compromis par ses
+relations avec le baron Louis et fut exilé par l'Empereur.</p>
+
+<p>Je trouvai, chez monsieur d'Herbouville, sa famille et quelques
+commensaux. Ils étaient de beaucoup meilleure composition que je ne
+m'y attendais d'après les discours de monsieur Malouet. Il avait
+pourtant réussi à me mettre mal à mon aise; je craignais un peu pour
+moi et beaucoup pour les autres à qui ma présence pouvait être si
+dangereuse. Cependant, je dois dire que même monsieur Malouet et
+surtout les d'Herbouville avaient trouvé le moyen de parler en termes
+de regret, de douleur, de réprobation de cette mort de monsieur le duc
+d'Enghien, si bien oubliée par l'émigration. Partout, dans toutes les
+classes et principalement parmi les gens attachés au <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span>
+gouvernement, je l'ai trouvée une plaie encore toute saignante à mon
+retour en France.</p>
+
+<p>J'arrivai sans autre incident au château de Beauregard, ayant tourné
+Paris. Monsieur de Boigne n'était pas encore de retour de Savoie; je
+m'y installai comme seule maîtresse de ce beau lieu. J'y pleurai bien
+à mon aise pour en prendre possession, le 2 novembre 1804, jour des
+Morts, par un brouillard froid et pénétrant qui ne permettait pas de
+voir à trois pieds devant soi. Je me trouvai le soir enfermée dans une
+pièce dont mes mains, accoutumées aux serrures anglaises, ne savaient
+pas ouvrir les portes, et sans sonnettes. Elles avaient été proscrites
+comme aristocrates pendant la Révolution, et monsieur de Boigne
+n'avait pas songé à en faire remettre. J'éprouvai un sentiment
+d'abandon et de désolation qui me glaça jusqu'au fond de l'âme, et je
+ne pense pas que je me fusse crue dans un pays plus sauvage sur les
+bords de la Colombia.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, j'envoyai chercher un serrurier. Il m'assura qu'il
+allait arranger <i>provisoirement</i> une sonnette en attendant qu'elle pût
+être <i>organisée définitivement</i>. Quel diantre de pays est donc cela où
+les serruriers parlent la langue de l'Athénée et où les chevaux sont
+attelés avec des ficelles? Ma pauvre cervelle de vingt ans, livrée
+pour la première fois à ses propres forces, était toute renversée par
+la diversité des impressions que je recevais; aussi, j'ai conservé une
+multitude de souvenirs très vifs de ce voyage.</p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> CHAPITRE II</h3>
+
+<p class="resume">Mes opinions. &mdash; La duchesse de Châtillon. &mdash; La duchesse de Laval,
+ le duc de Laval. &mdash; La famille de Rohan. &mdash; La princesse Berthe de
+ Rohan. &mdash; La princesse Charles de Rochefort. &mdash; La princesse Herminie
+ de Rohan. &mdash; Scène pénible. &mdash; Mon premier bal à Paris. &mdash; L'amiral de
+ Bruix, sa mort. &mdash; Paroles de l'Empereur. &mdash; La princesse Serge
+ Galitzin. &mdash; La duchesse de Sagan. &mdash; Monsieur de
+ Caulaincourt. &mdash; Scène entre la princesse de la Trémoille et
+ monsieur d'Aubusson. &mdash; La duchesse de Chevreuse.</p>
+
+<p>Je ne voulus pas assister aux fêtes du couronnement; mon héroïsme
+royaliste en aurait trop souffert. Nous nous amusions dans notre
+oisive nullité par mille brocards. Un seul était assez piquant; on
+disait que le manteau impérial restait flottant parce que l'Empereur
+n'avait pas su passer la Manche. En dépit de mes préjugés, je n'avais
+pu me défendre d'une exaltation très sincère pour le Premier Consul.
+J'admirais en lui le conquérant et le faiseur de bulletins. Personne
+ne m'avait expliqué son immense mérite de législateur et de
+<i>tranquilliseur</i> des passions; je n'étais pas en état de l'apprécier à
+moi seule. Je me serais, je crois, volontiers enthousiasmée pour lui
+si j'avais vécu dans une autre atmosphère.</p>
+
+<p>À Londres, ma pauvre mère avait souvent pleuré de chagrin en me voyant
+si <i>mal penser</i>; elle prétendait que je montais la tête de mon frère
+pour Bonaparte. Il est certain que, voyant nos princes de près et le
+Premier Consul de loin, tous mes v&oelig;ux étaient pour lui; la mort du
+duc d'Enghien avait été une impression aussi fugitive <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> en moi
+qu'en ceux avec lesquels je me trouvais alors. Toutefois, malgré cette
+velléité d'admiration pour l'Empereur, je tenais par mille préjugés à
+ce qu'on appelait l'ancien régime; et mon éducation toute anglaise me
+rendait, par intuition, de la secte qui, depuis, a été appelée
+libérale. Voilà, autant que je puis le démêler à présent, le point où
+j'en étais à mon arrivée en France. Monsieur de Boigne, ce que je ne
+conçois guère, n'était pas du tout révolutionnaire et, sur ce seul
+point de la politique, nous étions à peu près d'accord.</p>
+
+<p>Nous allâmes à la fin de décembre nous établir à Paris; j'y passai
+trois mois, les plus ennuyés de ma vie. La société de Paris est
+tellement exclusive qu'il n'y a nulle place pour ceux qui y débutent,
+et, avant de s'être formé une coterie, on y est complètement isolé.
+D'ailleurs, la crainte des scènes que monsieur de Boigne me faisait à
+propos de tout et de rien me tenait dans une réticence qui ne
+facilitait pas les rapports de sociabilité. Je trouvais de temps en
+temps une vieille femme qui se rappelait m'avoir vue téter à
+Versailles, ou une autre qui me racontait mes gentillesses de
+Bellevue, mais tout cela ne me récréait pas infiniment.</p>
+
+<p>Je fus très tendrement accueillie par la princesse de Guéméné (celle
+dont j'ai déjà parlé); elle me fut utile et serviable autant que peut
+l'être une personne qui ne quitte pas son lit et voit peu de monde.</p>
+
+<p>La duchesse de Châtillon, en revanche, m'était insupportable; elle me
+retenait des heures entières à me chapitrer sur une multitude de
+choses où ses conseils étaient aussi inutiles que surannés, commençant
+et finissant toujours ses sermons par ces mots:</p>
+
+<p>«Ma petite reine, comme j'ai l'honneur de vous appartenir.»</p>
+
+<p>Ce qui voulait dire en bon français:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> «Tenez-vous pour très honorée que je veuille bien reconnaître
+la parenté entre nous,» et je ne m'y sentais nullement disposée.</p>
+
+<p>Elle habitait, dans son magnifique hôtel de la rue du Bac, une grande
+pièce qu'elle appelait son cabinet, meublée avec beaucoup de luxe
+antique et fournie de huit à dix pendules qui toutes marquaient le
+temps d'un ton et d'un mouvement différents. Une superbe cage dorée,
+suspendue en guise de lustre, était occupée par des oiseaux chantant à
+pleine gorge. Tout ce cliquetis, avec la basse obligée de la voix
+monotone et sans timbre de la duchesse, me prenait sur les nerfs et
+rendait ces visites insupportables. Je n'en sortais jamais sans faire
+v&oelig;u de n'y plus retourner, v&oelig;u que j'aurais infailliblement
+accompli si mes lettres de Londres n'eussent souvent porté des
+compliments à madame de Châtillon.</p>
+
+<p>Cette duchesse de Châtillon était fille de la duchesse de Lavallière,
+rivale de la maréchale de Luxembourg, toutes deux si belles et si
+galantes. La fille aussi avait été l'une et l'autre. Le cadre de la
+glace, dans ce cabinet où elle me faisait de si longues homélies,
+était incrusté des portraits de tous ses amants. N'en sachant plus que
+faire, elle avait inventé de les utiliser comme mobilier. Le nombre en
+était considérable et cela formait une très jolie décoration. Elle
+avait été esprit fort, mais était devenue prude et dévote. Avec elle a
+fini la maison de Lavallière et, avec ses deux filles, les duchesses
+de la Trémoille et d'Uzès, celle de Coligny-Châtillon; ce sont deux
+noms éteints.</p>
+
+<p>La marquise, devenue duchesse, de Laval, ancienne amie de ma mère et
+ma marraine, me traitait avec une bonté toute maternelle. Elle était
+aussi simple que madame de Châtillon était pleine d'emphase et ne me
+faisait pas valoir la parenté. Aussi j'allais très volontiers dans
+<span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> la cellule du couvent de Saint-Joseph où elle vivait dans les
+pratiques d'une dévotion aussi minutieuse qu'indulgente. Elle donnait
+tout ce qu'elle avait aux pauvres, et son costume se ressentait
+tellement de cette pénurie qu'un jour, à l'église, un homme lui frappa
+sur l'épaule pour lui payer sa chaise:</p>
+
+<p>«Vous vous trompez, monsieur, reprit doucement la duchesse; ce n'est
+pas moi, c'est cette autre dame».</p>
+
+<p>Le mot dame a, dans cette situation, quelque chose qui m'a toujours
+touchée.</p>
+
+<p>Le duc de Laval était impatienté de la position de sa femme. Après
+avoir vainement tenté de lui donner de l'argent qui ne faisait que
+traverser sa bourse, il prit le parti de lui louer un appartement
+décent, de payer sa modique dépense et même sa toilette sur laquelle
+cependant il n'obtint guère d'amélioration. S'il avait exigé un
+costume convenable à son état dans le monde, il l'aurait désolée; elle
+voulait pouvoir aller à pied toute seule, dans la boue, visiter les
+églises et les pauvres sans être remarquée. Quoiqu'elle ne fût pas
+jolie, elle avait été dans sa jeunesse la femme la plus élégante et la
+plus magnifique de la Cour de France; son oncle, l'évêque de Metz,
+payait tous ses mémoires et elle dépensait quarante mille francs pour
+sa toilette. Jamais changement n'avait été plus complet, et peut-être
+aurait-elle mieux fait d'éviter les deux extrêmes. Telle qu'elle était
+devenue, elle était fort considérée de son mari et adorée de ses
+enfants.</p>
+
+<p>Ce mari est un caractère réellement original, chose rare en tout pays,
+plus rare en France, plus rare encore dans la classe où il est né.
+Depuis son entrée dans le monde, il a toujours vécu magnifiquement des
+profits de son jeu sans que sa considération en ait souffert. Jamais
+il n'a eu l'air d'aller plus qu'un autre homme de son <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> rang
+dans les lieux où l'on jouait; jamais il n'a recherché ce qu'on
+appelle une bonne partie; cependant il comptait sur cent mille écus de
+rente en fonds de cartes, comme il aurait compté sur un revenu en
+terres. Il était le plus beau joueur et le plus juste qu'on pût
+rencontrer; la décision du duc de Laval aurait fait loi dans toute
+l'Europe sur un coup douteux.</p>
+
+<p>Il avait été bon officier et on prétendait qu'il avait le coup
+d'&oelig;il militaire. Il s'était assez distingué pendant la campagne des
+princes où il avait eu le malheur de voir tuer sous ses yeux son
+second fils, Achille, le seul de ses enfants qu'il ait jamais aimé.
+Lors du licenciement de cette armée, il se conduisit vis-à-vis de son
+corps avec une paternelle générosité qui ne fut imitée par personne,
+et lui mérita la plus haute estime.</p>
+
+<p>Dans le cours ordinaire de la vie, il professait l'égoïsme jusqu'à
+l'exagération. Il rencontrait sa belle-fille à pied dans la rue un
+jour où il commençait à pleuvoir, n'affectait pas même de ne l'avoir
+point remarquée, et lui disait le soir:</p>
+
+<p>«Caroline, vous avez dû être horriblement mouillée ce matin; je vous
+aurais bien fait monter dans ma voiture, mais j'ai craint l'humidité
+si on ouvrait la portière.»</p>
+
+<p>Il y en aurait mille à citer de cette force; ses enfants l'aimaient
+pourtant, et tout le monde lui rendait. Il faisait beaucoup de
+visites; c'était chez lui un système de conduite; il prétendait que
+c'était le meilleur moyen pour qu'on ne dise pas autant de mal de
+vous, qu'on ménage toujours un peu les gens qui peuvent entrer pendant
+qu'on en parle.</p>
+
+<p>Tous les <i>ana</i> sont remplis de ses coq-à-l'âne; par une singulière
+disposition de son esprit il ne pouvait se mettre dans la tête la
+véritable acception des mots. Il ne péchait <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> pas par l'idée,
+mais par l'expression. Ainsi il parlait d'être fouetté aux quatre
+coins de la cour <i>ovale</i>; il était monté à cheval pour arriver
+<i>currente calamo</i>; il recevait une lettre <i>anonyme</i>, signée de tous
+les officiers de son régiment, et tant d'autres bévues rapportées
+partout. Voici une de ses plus jolies erreurs et des moins connues. On
+discutait à quel point Zeuxis et Apelle étaient contemporains; le duc
+de Laval, assis à souper à côté du duc de Lauzun, lui dit:</p>
+
+<p>«Lauzun, qu'est-ce que c'est que ça, contemporain?</p>
+
+<p>«&mdash;Des gens qui vivent en même temps: toi et moi, nous sommes
+contemporains.</p>
+
+<p>«&mdash;Allons donc, tu te fiches de moi! est-ce que je suis peintre, moi?»</p>
+
+<p>Dans la société intime, le duc de Lauzun passait pour arranger les
+histoires du duc de Laval avec lequel il était très lié. Un jour, il
+voulut le trouver mauvais; le duc de Lauzun lui répondit:</p>
+
+<p>«Tu te fâches, Laval, hé bien, c'est bon, je ne t'en ferai plus et tu
+verras ce que tu y perdras.»</p>
+
+<p>Il avait raison, car les <i>mots</i> du duc de Laval lui donnaient une
+sorte de célébrité. On a comparé son esprit à une lanterne sourde qui
+n'éclairait qu'en dedans; cela est assez ingénieux car, s'il a dit
+beaucoup de balourdises, il n'a jamais fait une sottise.</p>
+
+<p>Son fils aîné, Adrien, devenu depuis duc de Laval, est un homme de
+bonne compagnie. Son nom, plus que son mérite, l'a poussé pendant la
+Restauration à des emplois où il n'a pas montré suffisamment de
+capacité, mais il est pourtant fort au-dessus de la réputation de
+nullité qu'on a voulu lui faire. Le désir de prolonger les goûts de la
+jeunesse au delà du terme raisonnable l'a exposé à quelques ridicules.
+Il a eu le malheur de perdre son fils unique, le dernier de cette
+<span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> branche de Montmorency-Laval. Son frère Eugène est le plus
+désagréable personnage qu'on puisse rencontrer; il cache sous une
+dévotion puérile et intolérante l'égoïsme le plus déhonté.</p>
+
+<p>J'avais entendu la comtesse de Vaudreuil dire «nous autres jolies
+femmes», mais il était réservé à Eugène de Montmorency, je crois,
+d'inventer l'expression de «nous autres saints», et je l'ai entendu
+s'en servir. Son cousin Mathieu avait une dévotion toute différente;
+j'aurai occasion d'en parler plus tard.</p>
+
+<p>La princesse de Guéméné avait quatre enfants, le duc de Montbazon,
+marié à mademoiselle de Conflans, le prince Louis de Rohan qui a été
+le premier des nombreux maris de l'aînée des filles du duc de
+Courlande (elle a fini par s'appeler la duchesse de Sagan et ne plus
+changer de nom aussi souvent que d'époux), le prince Victor de Rohan,
+et la princesse Charles de Rohan-Rochefort.</p>
+
+<p>Je me liai assez intimement avec la princesse Berthe, fille du duc de
+Montbazon; elle était revenue en France avec sa mère pour soigner les
+derniers moments de la marquise de Conflans et, quoique déjà mariée à
+son oncle Victor, Berthe, par des motifs de fortune, passait pour
+fille. Elle était très aimable, spirituelle, bonne, agréable sans être
+jolie; elle me plaisait extrêmement et probablement notre liaison
+serait devenue de l'amitié sans son départ pour la Bohême où elle
+s'est établie. Sa tante, la princesse Charles de Rohan-Rochefort,
+proclamait dans sa jeunesse le projet de montrer au monde un spectacle
+qu'il n'avait jamais vu, celui d'une princesse de Rohan honnête femme.
+Mais il était réservé à la nièce de l'accomplir et la pauvre princesse
+Charles, au contraire, est tombée dans tous les désordres imaginables.
+Si d'avoir été la femme d'un misérable est une excuse, <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> elle
+lui est complètement acquise; le prince Charles est fort au delà d'un
+mauvais sujet.</p>
+
+<p>Je rencontrais souvent chez la princesse de Guéméné la princesse
+Charles avec ses filles. L'aînée était affreusement laide et commune,
+mais la meilleure personne du monde; elle souffrait horriblement des
+embarras où sa mère se mettait et qu'elle dissimulait le plus possible
+à la princesse de Guéméné. Je me rappelle une petite circonstance à
+laquelle je ne pense jamais sans éprouver une sorte de frisson.</p>
+
+<p>J'avais eu du monde chez moi. Le lendemain matin, je m'habillais pour
+sortir; un de mes gens me dit qu'une femme demandait à me parler:
+«C'est bon, je la verrai en sortant»; une demi-heure se passe. En
+traversant l'antichambre pour monter en voiture, je vois assise sur
+une banquette, avec de gros souliers tout crottés et une espèce de
+servante à côté d'elle, la princesse Herminie de Rohan. Je tombai à la
+renverse; je l'entraînai dans ma chambre et me confondis en excuses.
+Hélas! elle était plus confuse que moi: elle était pâle et tremblante,
+sa main froide serrait convulsivement la mienne. Elle me raconta que
+sa mère avait joué la veille chez moi, que, n'ayant pas d'argent, elle
+avait emprunté cinq louis à mes gens, que le désir de les rendre tout
+de suite lui en avait fait hasarder cinq autres qu'elle avait dû leur
+demander aussi. Bref, elle leur devait vingt louis dont elle me priait
+d'être caution, aimant mieux me les devoir qu'à des valets. N'osant
+pas me faire ce récit, elle en avait chargé la pauvre Herminie qui en
+était dans un état digne de pitié. On peut croire que la mienne ne lui
+manqua pas; je la consolai de mon mieux, en ayant l'air de penser que
+cette petite somme me serait promptement remboursée; et, en parlant
+bien vite d'autre chose, je l'emmenai avec moi faire une visite à sa
+grand'mère; en <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> la ramenant chez elle j'eus le bonheur de l'y
+déposer un peu remise. Mais sa souffrance m'est toujours restée dans
+l'esprit comme une des plus pénibles qu'un c&oelig;ur haut placé puisse
+éprouver; le sien semblait fait pour la sentir dans toute son
+amertume. Sa laideur et sa mauvaise tournure lui avaient fait subir le
+séjour de l'antichambre.</p>
+
+<p>Sa seconde s&oelig;ur était assez belle, et la troisième, Gasparine,
+depuis princesse de Reuss, alors enfant, était charmante. Elles
+avaient aussi deux frères qui sont devenus de bons sujets et se sont
+établis en Bohême auprès de leurs oncles. Leur famille a cherché, à
+juste titre, à les éloigner également de père et mère.</p>
+
+<p>Après la mort de madame de Guéméné, la princesse Charles tomba dans un
+si épouvantable désordre qu'elle même se retira de la société.</p>
+
+<p>La première fois que j'allai au bal à Paris, ce fut à l'hôtel de
+Luynes; je crus entrer dans la grotte de Calypso. Toutes les femmes me
+parurent des nymphes. L'élégance de leurs costumes et de leurs
+tournures me frappa tellement qu'il me fallut plusieurs soirées pour
+découvrir qu'au fond j'étais accoutumée à voir à Londres un beaucoup
+plus grand nombre de belles personnes. Je fus très étonnée ensuite de
+trouver ces femmes, que je voyais si bien mises dans le monde,
+indignement mal tenues chez elles, mal peignées, enveloppées d'une
+douillette sale, enfin de la dernière inélégance. Cette mauvaise
+habitude a complètement disparu depuis quelques années; les françaises
+sont tout aussi soignées que les anglaises dans leur intérieur et
+parées de meilleur goût dans le monde.</p>
+
+<p>J'étais curieuse devoir madame Récamier. On m'avertit qu'elle était
+dans un petit salon où se trouvaient cinq ou six autres femmes;
+j'entrai et je vis une personne qui me parut d'une figure fort
+remarquable; elle sortit peu <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> d'instants après, je la suivis.
+On me demanda comment je trouvais madame Récamier:</p>
+
+<p>«Charmante, je la suis pour la voir danser.</p>
+
+<p>«&mdash;Celle-là? mais c'est mademoiselle de La Vauguyon; madame Récamier
+est assise dans la fenêtre, là, avec cette robe grise.»</p>
+
+<p>Lorsqu'on me l'eut indiquée, je vis en effet qu'une figure qui m'avait
+peu frappée était parfaitement belle. C'était le caractère définitif
+de cette beauté, qu'on peut appeler fameuse, de le paraître toujours
+davantage chaque fois qu'on la voyait. Elle se retrouvera probablement
+sous ma plume; notre liaison a commencé bientôt après et dure encore
+très intime.</p>
+
+<p>Mon oncle, l'évêque de Comminges, devenu évêque de Nancy, était alors
+à Paris. Il aurait fort désiré que j'entrasse dans la Maison de
+l'Impératrice qu'on formait en ce moment, et me faisait valoir la
+liberté qu'une place à la Cour me donnerait vis-à-vis de monsieur de
+Boigne. En outre que cela répugnait à mes opinions, mes goûts m'ont
+toujours éloigné de la servitude, de quelque nature qu'elle puisse
+être; je n'aimerais pas à être attachée à une princesse en aucun temps
+et sous aucun régime. Il revint plusieurs fois à la charge sans
+succès. À la manière dont il m'en parlait, comme d'une chose qui
+n'attendait que mon approbation, je crois qu'il en avait mission, mais
+je n'en ai jamais éprouvé de désagrément. Quoi qu'on ait pu dire,
+lorsque les refus se faisaient convenablement, modestement et sans
+éclat, ils n'avaient point de suite fâcheuse; il n'y a guère eu de
+forcés que ceux qui ont voulu l'être.</p>
+
+<p>Nous perdîmes dans ce temps un de nos cousins, l'amiral de Bruix.
+C'était un homme dont l'esprit et le talent valaient mieux que la
+moralité. Il avait joué un grand rôle sous le Directoire, et soutenu,
+seul, l'honneur <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> de la marine, pendant toute la Révolution, il
+passait pour avoir outrageusement volé durant son ministère;
+toutefois, il est mort sans le sol. Quoiqu'il eût été des plus actifs
+au dix-huit brumaire, il était tombé dans la disgrâce de l'Empereur à
+la suite d'un séjour à Boulogne. L'Empereur avait voulu faire
+exécuter, malgré l'amiral, une man&oelig;uvre où il avait péri beaucoup
+de monde; celui-ci s'en était plaint très fortement. Mais ce qui
+l'avait perdu c'est un propos tenu dans une réunion des grands
+dignitaires qui voulaient élever une statue au nouvel empereur. On
+discutait sur le costume; l'amiral, impatienté des flagorneries qu'il
+écoutait depuis deux heures, s'écria:</p>
+
+<p>«Faites-le tout nu; vous aurez plus de facilité à lui baiser le
+derrière.»</p>
+
+<p>On était accoutumé à ses boutades, mais celle-ci fut rapportée et
+déplut extrêmement. On épia une occasion de mécontentement. Sur
+quelques dépenses un peu hasardées, il fut mandé à Paris, assez mal
+traité; la colère se joignit à une maladie de poitrine déjà commencée,
+et il mourut dans un état de détresse qui allait, malgré tout
+l'entourage du luxe, jusqu'à manquer d'argent pour acheter du bois. Il
+faut rendre justice à qui il appartient: Ouvrard lui devait une grande
+partie de sa fortune; apprenant sa position, il envoya la veille de sa
+mort cinq cents louis en or à madame de Bruix. Ce n'était sûrement pas
+la centième partie de ce que l'amiral lui avait laissé gagner, mais il
+était mourant et disgracié et ce trait fait honneur à Ouvrard.</p>
+
+<p>L'amiral de Bruix professait l'athéisme comme un philosophe du
+dix-huitième siècle; sa femme, dans les mêmes principes, n'avait pas
+voulu laisser approcher un prêtre; il mourut dans la nuit. Mon oncle,
+l'évêque de Nancy, fut chargé par la veuve d'en porter la nouvelle à
+<span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> l'Empereur. Il se rendit au lever. L'Empereur l'écouta avec
+l'air de l'affliction, puis, prenant la parole:</p>
+
+<p>«Au moins, monsieur l'évêque, avons-nous la consolation qu'il soit
+mort dans des sentiments chrétiens? A-t-il reçu les secours de la
+religion?»</p>
+
+<p>Mon oncle resta confondu; il ne sut que balbutier une négative très
+embarrassée. L'Empereur le regarda sévèrement et tourna brusquement le
+dos. Les paroles de l'habile comédien ne tombèrent pas à terre; aucun
+grand dignitaire ne prêcha plus à l'athéisme, et tous les évêques
+cherchèrent à obtenir des <i>fins édifiantes</i> des membres de leur
+famille. Toutefois, il ne voulait pas dégoûter mon oncle et, la
+première fois qu'il le revit, il le traita fort bien.</p>
+
+<p>Parmi les étrangers de distinction qui se trouvaient à Paris lors de
+mon arrivée, la princesse Serge Galitzin et la duchesse de Sagan
+étaient les plus remarquables.</p>
+
+<p>La princesse Serge, jolie, piquante, bizarre, semblait à peine
+échappée de ses steppes natifs et avait toutes les allures d'un
+poulain indompté. Elle avait trouvé, dans je ne sais quel vieux
+château, un portrait en émail dont elle avait la tête tournée; elle
+avait repoussé le mari qu'on lui avait donné parce qu'il n'y
+ressemblait pas; elle portait ce portrait chéri à son col et courait
+l'Europe pour en chercher l'original. On m'a raconté que, chemin
+faisant, elle s'est fréquemment contentée de ressemblances partielles
+à ce type imaginaire et que, trouvant tantôt les yeux, tantôt la
+bouche ou le nez de son sylphe, elle a été contrainte à diviser sa
+passion entre nombreuse compagnie. Lorsque je l'ai connue, elle était
+encore dans toute la grâce sauvage de sa recherche primitive.</p>
+
+<p>La duchesse de Sagan portait alors le nom de son premier mari, Louis
+de Rohan; elle était belle, avait l'air très distinguée, et les façons
+de la meilleure compagnie; <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> elle excellait dans le talent des
+femmes du Nord d'allier une vie très désordonnée avec des formes
+nobles et décentes. Toutes les filles de la duchesse de Courlande sont
+éminemment grandes dames.</p>
+
+<p>À la fin de ce carnaval, je fus invitée avec toute la terre à un grand
+bal chez madame Récamier, alors à l'apogée de sa beauté et de sa
+fortune. La société y était composée des illustrations du nouvel
+empire, Murat, Eugène Beauharnais, les maréchaux, etc., d'un grand
+nombre de personnes de l'ancienne noblesse, d'émigrés rentrés, des
+sommités de la finance et de beaucoup d'étrangers. J'y fus témoin d'un
+fait singulier dans un monde aussi mêlé. L'orchestre joua une valse;
+de nombreux couples la commencèrent; monsieur de Caulaincourt s'y
+joignit avec mademoiselle Charlot, la beauté du jour. À l'instant
+même, tous les autres valseurs quittèrent la place et ils restèrent
+seuls. Mademoiselle Charlot se trouva mal, ou en fit le semblant, ce
+qui interrompit cette malencontreuse danse. Monsieur de Caulaincourt
+était pâle comme la mort. On peut juger par là à quel point le meurtre
+de monsieur le duc d'Enghien était encore vif dans les esprits et
+combien les calomnies (et c'en était je crois) étaient généralement
+accueillies contre monsieur de Caulaincourt.</p>
+
+<p>On me raconta (mais ce n'est qu'un ouï-dire) que, lorsque l'Empereur
+forma sa maison, monsieur de Caulaincourt, sortant du cabinet, annonça
+à ses camarades du salon de service qu'il venait d'être nommé grand
+écuyer. On s'empressa de lui faire compliment; Lauriston seul se
+taisait.</p>
+
+<p>«Tu ne me dis rien, Lauriston?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu ne trouves pas la place assez belle?</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour ce qu'elle coûte.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> &mdash;Qu'entends-tu par ces paroles?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que tu voudras.»</p>
+
+<p>On s'interposa entre eux, cela n'eut pas de suite; mais Lauriston,
+jusque-là une espèce de favori, fut éloigné de l'Empereur et ne revint
+à Paris que longtemps après. Je n'affirme pas cette anecdote; elle fut
+crue par nous dans le temps mais il n'y a rien de si mal informé que
+les oppositions. J'ai eu occasion de m'en assurer en vivant intimement
+depuis avec des gens aux affaires sous le gouvernement impérial. Ils
+m'ont prouvé l'absurdité d'une quantité de choses que j'avais crues
+pieusement pendant de longues années. Aussi je ne demande confiance
+que pour ce que je sais positivement.</p>
+
+<p>Par exemple, j'assistai à une étrange scène chez une madame Dubourg où
+la société de l'ancien régime se réunissait souvent alors. Monsieur le
+comte d'Aubusson venait d'être nommé chambellan de l'Empereur. Ces
+nominations nous déplaisaient fort et nous le témoignions avec des
+formes plus ou moins acerbes. La princesse de La Trémoille trouva bon
+de traiter très durement monsieur d'Aubusson avec qui elle était liée
+et qu'elle voyait habituellement; il lui demanda ce qu'il avait fait
+pour mériter ses rigueurs:</p>
+
+<p>«Je pense que vous le savez, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Non, en vérité, madame. J'ai beau consulter mes souvenirs et
+pourtant je les reprends de haut, car c'est depuis le moment où j'ai
+dû vous faire expulser des casernes où vous veniez débaucher les
+soldats de mon régiment.»</p>
+
+<p>La princesse resta pétrifiée d'abord; ensuite elle eut des attaques de
+nerfs et des cris de fureurs. Malgré la partialité de l'auditoire, les
+rieurs furent contre elle. Il était avéré qu'étant princesse de
+Saint-Maurice, et fort patriote au commencement de la Révolution,
+elle s'était <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> fait chasser des casernes où elle allait prêcher
+l'insubordination aux soldats.</p>
+
+<p>Quoique nous fussions très insolents, nous n'étions pas très braves,
+et, après cette scène qui fit du bruit, dont Fouché parla et pour
+laquelle madame de la Trémoille fut mandée à la police, nous fûmes en
+général fort polis pour les nouveaux chambellans. Il n'y avait guère
+que madame de Chevreuse qui se permit des incartades; mais elle était
+si bizarre, si inconséquente en tout genre que cela passait pour un
+caprice de plus.</p>
+
+<p>Quoique rousse, elle était extrêmement jolie, très élégante, pleine
+d'esprit, gâtée au delà de l'expression par sa belle-mère, et elle
+tenait dans la société une place tout à part qu'elle exploitait
+jusqu'au mauvais goût. Le duc de Laval l'appelait la fournisseuse du
+faubourg Saint-Germain. Il avait raison; elle avait des façons de
+parvenue et abusait des avantages de sa position pour commander des
+hommages et distribuer des impertinences à quiconque voulait s'y
+soumettre. Toutefois, elle savait être très gracieuse quand il lui
+plaisait et, comme ma maison lui était agréable, je n'ai jamais eu à
+éprouver le plus petit caprice de sa part, si ce n'est à Grenoble
+l'année de sa mort. J'en parlerai plus tard.</p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> CHAPITRE III</h3>
+
+
+<p class="resume">Je m'habitue à la société de Paris. &mdash; Arrivée de mes parents en
+ France. &mdash; Madame et mademoiselle Dillon. &mdash; Je donne des plumes à
+ l'impératrice Joséphine. &mdash; Société de Saint-Germain. &mdash; Madame
+ Récamier. &mdash; Premiers bains de mer.</p>
+
+<p>Dans les premiers temps de l'Empire, la société de l'opposition à
+Paris était fort agréable. Une fois que j'eus fait mon noviciat et me
+fus entourée d'une coterie, je m'y plus extrêmement.</p>
+
+<p>Chacun commençait à retrouver un peu de bien-être et de tranquillité;
+on ne voulait plus les exposer, de sorte que les opinions politiques
+se montraient assez calmes. On était divisé en deux grands partis: les
+gens du gouvernement et ceux qui n'y prenaient aucune part. Mais
+ceux-ci, et j'étais des plus hostiles, se bornaient à des propos, à
+des mauvaises plaisanteries quand les portes étaient bien fermées;
+car, sans professer hautement le code de monsieur Malouet, on s'y
+rangeait au fond. Quelques sévérités exercées, de temps en temps, sur
+les plus intempestifs tenaient tout le monde, en respect. Il en
+résultait plus d'urbanité dans les rapports.</p>
+
+<p>Les existences n'étaient pas encore classées; peu de gens étaient
+établis, et les personnes qui avaient une maison ouverte à la ville ou
+à la campagne trouvaient facilement à y réunir une société très
+agréable. Je fus de ce nombre, dès le second hiver. Cela dura trois ou
+quatre ans; au bout de ce temps, les désertions devinrent <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span>
+plus communes, la grande majorité de la noblesse se rattacha à
+l'Empire, et le mariage de l'archiduchesse acheva d'enlever le reste.
+On pouvait dès lors compter les femmes qui n'allaient pas à la Cour.
+Le nombre en était petit et, si les prospérités de l'Empereur avaient
+continué quelques mois de plus, il aurait été nul.</p>
+
+<p>Mon oncle avait obtenu d'autant plus facilement la radiation de mon
+père de la liste des émigrés qu'il n'avait pas de biens à réclamer en
+France. Il vint, avec ma mère et mon frère Rainulphe, me retrouver
+vers le milieu de 1805. Ils s'établirent chez moi, à Paris et à
+Beauregard. Je souhaitais fort que mon frère, dont l'existence n'était
+nullement assurée et dépendait de la mienne, entrât au service. Ma
+mère s'y opposait; mon père restait neutre, il savait que sa décision
+entraînerait celle de son fils et il ne voulait pas l'influencer. Il
+fut présenté à l'Empereur, qui le traita assez bien, et fort accueilli
+par l'impératrice Joséphine; elle désira l'avoir pour écuyer, ou au
+moins l'attacher en cette qualité à son gendre, le prince Louis.</p>
+
+<p>Mon frère aurait préféré entrer dans l'armée, mais il fallait
+commencer par être soldat. Les Maisons des princes étaient un moyen
+d'arriver d'emblée à être officier. On commençait par les suivre à la
+guerre sans caractère, et, pour peu qu'on se conduisît passablement,
+on était bien vite promu à un grade. Ma mère pleura, mon frère hésita,
+on tergiversa, bref la place fut donnée à un autre. Dans l'hiver
+suivant, Rainulphe se lia intimement avec une belle dame que les
+aventures de Blaye ont rendue depuis un personnage presque historique.
+Madame d'Hautefort et sa société étaient dans le dernier degré de
+l'exaltation contre l'Empire; mon frère adopta leurs idées et, dès
+lors, toute pensée de service fut abandonnée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> Je ne puis m'empêcher de raconter une petite circonstance qui
+confirme ce qui a été souvent dit de la futilité et de la légèreté de
+l'impératrice Joséphine. Madame Arthur Dillon, seconde femme du Dillon
+qui avait épousé mademoiselle de Rothe et qui a péri général des
+armées de la Convention, était une créole de la Martinique, cousine de
+l'Impératrice, qui la voyait souvent et qui aimait surtout beaucoup sa
+fille, Fanny Dillon. Nous étions dans une grande intimité avec toute
+cette famille. Madame de Fitz-James, fille de madame Dillon, d'un
+autre lit, était ma meilleure amie. Madame Dillon, étant établie chez
+moi à Beauregard, alla faire une visite à Saint-Cloud; l'Impératrice
+la leurrait de l'espoir de faire faire à Fanny un grand mariage. Au
+retour, elle me demanda si je voulais lui faire le sacrifice d'une
+plume de héron. Monsieur de Boigne en avait rapporté quelques-unes de
+l'Inde et me les avait données.</p>
+
+<p>Le marchand de modes, Leroi, était venu le matin chez l'Impératrice en
+apporter une très médiocre, Madame Dillon avait dit que j'en avais de
+bien plus belles et aussitôt Sa Majesté avait eu une fantaisie extrême
+de les obtenir. Nous étions encore à table qu'un homme à cheval, à la
+livrée de l'Empereur, arrivait pour demander si la plume était
+accordée. Il n'y avait pas trop moyen de la refuser; je la donnai et
+madame Dillon l'expédia.</p>
+
+<p>Le lendemain, nouveau message et billet impérial. Leroi trouvait la
+plume admirable mais elle était montée à l'indienne; pour faire un
+beau panache il en faudrait une seconde. Je donnai la seconde. Le
+lendemain, madame Dillon alla à Saint-Cloud. Au retour, elle m'annonça
+avec un peu d'embarras qu'une troisième compléterait l'aigrette. Je
+donnai la troisième en annonçant que je n'en avais plus à offrir.
+Troisième billet contenant un hymne de joie et de reconnaissance.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> Quelques jours après, madame Dillon me dit que l'Impératrice
+faisait monter une parure de très beaux camées qu'elle voulait me
+donner. Je la priai de m'éviter ce cadeau en lui représentant que les
+plumes avaient été données à elle, madame Dillon, et non offertes à
+l'Impératrice. Après une nouvelle visite à Saint-Cloud, elle m'assura
+avoir vainement essayé de faire ma commission. L'Impératrice avait
+paru tellement blessée qu'il lui avait été impossible d'insister. La
+parure me serait remise sous peu de jours.</p>
+
+<p>Mon frère alla faire sa cour le dimanche suivant. L'Impératrice le
+chargea de me remercier, vanta la beauté, la rareté des plumes, et lui
+dit:</p>
+
+<p>«Je n'ai rien d'autre rare à lui offrir; mais je la prierai d'accepter
+quelques pierres auxquelles leur travail antique donne du prix.»</p>
+
+<p>Mon frère s'inclina. À son retour à Beauregard, il n'eut rien de plus
+pressé que de me raconter cette conversation; nous tînmes conseil de
+famille pour savoir comment je recevrais cette faveur. De refuser il
+n'était pas possible; nous convenions même, malgré nos préventions,
+que le choix du cadeau était de très bon goût. Écrirai-je?
+demanderai-je une audience pour remercier? Cela entraînerait-il la
+nécessité d'une présentation?</p>
+
+<p>Tout cela me donnait une inquiétude et une agitation que j'aurais pu
+m'épargner, car, depuis ce jour, je n'ai entendu parler de rien, ni de
+plumes, ni de pierres, ni de quoi que ce soit. Des personnes qui
+connaissaient bien l'Impératrice ont pensé que, lorsque l'écrin lui a
+été reporté, elle a trouvé son contenu si joli qu'elle n'a pas eu le
+courage de s'en séparer dans le premier moment de la fantaisie. Un
+mois après, elle l'aurait donné très volontiers, mais le moment était
+passé.</p>
+
+<p>Mon grand-oncle, l'ancien évêque de Comminges, était <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> établi
+à Saint-Germain. Sa maison servait de centre à une réunion de vieux
+émigrés; ils y avaient rapporté à peu de chose près les extravagances
+dont j'avais été édifiée pendant mon séjour à Munich. Cependant
+l'influence napoléonienne se faisait sentir jusque dans cette arche
+sainte. Les deux battants de la porte du salon de mon oncle ne
+s'ouvraient que pour deux personnes; seules aussi elles avaient la
+prérogative d'y être annoncées à haute voix par son vieux valet de
+chambre. C'étaient madame la maréchale de Beauvau, et <i>madame Campan</i>.</p>
+
+<p>Cette dernière se donnait de grands airs à mourir de rire. Un soir,
+elle voulut m'accabler de ses bontés; je m'y montrai peu sensible, et
+je ne pus m'empêcher de rire à part moi de la réprimande que mon oncle
+crut devoir m'adresser à ce sujet. L'idée que madame Campan obtenait
+de temps en temps un mot de bonté de l'Empereur avait fait de cette
+maîtresse de pension un personnage important, même aux yeux des gens
+les plus hostiles au gouvernement, tant le prestige de la puissance
+était grand à cette époque.</p>
+
+<p>Je fis connaissance à Saint-Germain avec madame de Renouard, plus
+connue sous le nom de Buffon. Elle était la preuve qu'il n'y a point
+de position à laquelle un noble caractère ne puisse donner de la
+dignité. Maîtresse de monsieur le duc d'Orléans pendant toutes les
+horreurs de la Révolution, elle les avait traversées en alliant un
+dévouement entier pour le prince avec une haine hautement affichée
+pour les crimes dont elle était témoin et pour leurs auteurs. Il est
+inouï qu'elle n'ait pas été victime de sa franchise; il paraît qu'elle
+avait inspiré du respect à ces monstres eux-mêmes.</p>
+
+<p>Elle resta fidèle à la mémoire de monsieur le duc d'Orléans et
+s'occupa, au péril de ses jours, des affaires de ses fils qu'elle
+avait contribué à faire échapper de la <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> prison de Marseille.
+Elle leur confia un enfant qu'elle avait eu: il fut élevé par eux à
+l'étranger sous le nom de chevalier d'Orléans; il mourut fort jeune.</p>
+
+<p>Une anecdote peu connue, c'est que monsieur de Talleyrand eut fort le
+désir d'épouser madame de Buffon. Sa tante, la vicomtesse de Laval,
+s'employa vivement à cette négociation, sans pouvoir vaincre sa
+répugnance à devenir la femme d'un évêque. Elle était tombée dans une
+grande pénurie. Un suisse, monsieur Renouard de Bussière, homme très
+agréable, lui adressa ses hommages qu'elle accepta. Leur union ne fut
+pas longue; il mourut lui laissant un fils. Lorsque je l'ai connue,
+elle était veuve et vivait dans une retraite absolue, uniquement
+occupée de cet enfant; elle a eu le bonheur de pouvoir le recommander
+à monsieur le duc d'Orléans avant de mourir.</p>
+
+<p>Ce prince professait, à juste titre, une grande reconnaissance pour
+madame de Renouard et a toujours protégé son fils. Des anciens
+rapports de mes parents avec sa famille leur firent forcer la solitude
+de madame de Renouard. Lorsqu'elle était à son aise, elle était très
+spirituelle, parfaitement aimable et très intéressante sur ce qu'elle
+avait vu mais dont elle parlait rarement et mal volontiers. Elle
+conservait des restes de beauté et surtout d'agrément.</p>
+
+<p>Madame Récamier vint passer quelques jours chez moi à Beauregard où je
+recevais beaucoup de monde. Je lui rendis sa visite à Clichy; elle y
+était dans la complète sécurité d'une prospérité établie, lorsque, peu
+de jours après, éclata la banqueroute de son mari. Quoique je n'eusse
+avec elle que des rapports de société assez froids, ce n'était pas le
+cas d'y renoncer; j'allai la voir avec empressement. Je la trouvai si
+calme, si noble, si simple dans cette circonstance, l'élévation
+<span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> de son caractère dominait de si haut les habitudes de sa vie
+que j'en fus extrêmement frappée. De ce moment date l'affection vive
+que je lui porte et que tous les événements que nous avons traversés
+ensemble n'ont fait que confirmer.</p>
+
+<p>On a fait bien des portraits de madame Récamier sans qu'aucun, selon
+moi, ait rendu les véritables traits de son caractère; cela est
+d'autant plus excusable qu'elle est très mobile. Madame Récamier est
+le véritable type de la femme telle qu'elle est sortie de la main du
+Créateur pour le bonheur de l'homme. Elle en a tous les charmes,
+toutes les vertus, toutes les inconséquences, toutes les faiblesses.
+Si elle avait été épouse et mère, sa destinée aurait été complète, le
+monde aurait moins parlé d'elle et elle aurait été plus heureuse.
+Ayant manqué cette vocation de la nature, il lui a fallu chercher des
+compensations dans la société. Madame Récamier est la coquetterie
+personnifiée; elle la pousse jusqu'au génie, et se trouve un admirable
+chef d'une détestable école. Toutes les femmes qui ont voulu l'imiter
+sont tombées dans l'intrigue et dans le désordre, tandis qu'elle est
+toujours sortie pure de la fournaise où elle s'amusait à se
+précipiter. Cela ne tient pas à la froideur de son c&oelig;ur; sa
+coquetterie est fille de la bienveillance et non de la vanité. Elle a
+bien plus le désir d'être aimée que d'être admirée. Et ce sentiment
+lui est si naturel qu'elle a toujours un peu d'affection et beaucoup
+de sympathie à donner à tous ses adorateurs en échange des hommages
+qu'elle cherche à attirer; de sorte que sa coquetterie échappe à
+l'égoïsme qui l'accompagne d'ordinaire et n'est pas positivement
+aride, si je puis m'exprimer ainsi. Aussi, a-t-elle conservé
+l'attachement de presque tous les hommes qui ont été amoureux d'elle.
+Je n'ai vu personne, au reste, si bien allier un sentiment exclusif
+avec <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> tous les soins de l'amitié rendus à un cercle assez
+nombreux.</p>
+
+<p>Tout le monde a fait des hymnes sur son incomparable beauté, son
+active bienfaisance, sa douce urbanité; beaucoup de gens l'ont vantée
+comme très spirituelle. Mais peu de personnes ont su découvrir, à
+travers la facilité de son commerce habituel, la hauteur de son
+c&oelig;ur, l'indépendance de son caractère, l'impartialité de son
+jugement, la justesse de son esprit. Quelquefois je l'ai vue dominée,
+je ne l'ai jamais connue influencée. Dans sa première jeunesse, madame
+Récamier avait pris de la société où elle vivait une façon de
+minauderie affectée qui nuisait même à sa beauté, mais surtout à son
+esprit. Elle y renonça bien vite en voyant un autre monde qu'elle
+était faite pour apprécier. Elle se lia intimement avec madame de
+Staël, et acquit auprès d'elle l'habitude des conversations fortes et
+spirituelles où elle tient toute la part qui convient à une femme,
+c'est-à-dire la curiosité intelligente et qu'elle sait exciter autour
+d'elle par l'intérêt qu'elle y porte. Ce genre de récréation, le seul
+que rien ne remplace, quand une fois on y a pris goût, ne se trouve
+qu'en France, et qu'à Paris. Madame de Staël le disait bien, dans les
+amères douleurs que lui causait son exil.</p>
+
+<p>L'attrait de madame Récamier pour les notabilités a commencé sa
+liaison avec monsieur de Chateaubriand. Depuis quinze ans, elle lui a
+dévoué sa vie. Il le mérite par la grâce de ses procédés; le
+mérite-t-il par la profondeur de son sentiment? c'est ce que je
+n'oserais affirmer. Toujours est-il qu'elle lui est aussi agréable
+qu'utile, que toutes ses facultés sont employées à adoucir les
+violences de son amour-propre, à calmer les amertumes de son
+caractère, à chercher pâture à sa vanité et distraction à son ennui.
+Je crois qu'il l'aime autant qu'il peut aimer <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> quelque chose,
+car elle cherche à se faire <i>lui</i> autant qu'il est possible.</p>
+
+<p>J'eus en 1806 une maladie si bizarre que cela m'engage à en parler.
+Chaque jour un violent mal de tête annonçait un frisson suivi d'une
+grande chaleur et d'une légère transpiration, enfin un accès de fièvre
+bien caractérisé. Seulement, pendant la chaleur de la fièvre, mon
+pouls, au lieu de s'accélérer, diminuait de vitesse d'une façon très
+marquée, et reprenait le nombre de ses pulsations lorsque l'accès
+était tombé. Je ne pouvais manger rien, quoi que ce soit; je
+dépérissais à vue d'&oelig;il.</p>
+
+<p>Les bains de mer m'avaient réussi en Angleterre; j'avais fantaisie
+d'en essayer; les médecins y consentirent plus qu'ils ne m'y
+encouragèrent. Il fallut me porter dans ma voiture; je fus cinq jours
+à faire le chemin et j'arrivai à Dieppe mourante. Huit jours après, je
+me promenais sur le bord de la mer et je repris ma santé avec cette
+rapidité de la première jeunesse.</p>
+
+<p>Depuis vingt-cinq ans, ma voiture était la seule qui fût entrée à
+Dieppe; nous y fîmes un effet prodigieux. Chaque fois que nous
+sortions il y avait foule pour nous voir passer; et mes équipages
+surtout étaient examinés avec une curiosité inconcevable. La misère
+des habitants était affreuse. L'<i>anglais</i>, comme ils l'appelaient, et
+pour eux c'était pire que le diable, croisait sans cesse devant leur
+port vide. À peine si un bateau pouvait de temps en temps s'esquiver
+pour aller à la pêche, toujours au risque d'être pris par l'étranger
+ou confisqué au retour si les lunettes des vigies l'avaient aperçu
+s'approchant d'un bâtiment.</p>
+
+<p>Quant aux ressources que Dieppe a trouvées depuis dans la présence des
+baigneurs, elles n'existaient pas à cette époque. Mon frère me fit
+arranger une petite charrette couverte; on me procura à grand'peine
+et à grand <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> frais, malgré la misère, un homme pour mener le
+cheval jusqu'à la lame et deux femmes pour entrer dans la mer avec
+moi. Ces préparatifs excitèrent la surprise et la curiosité à tel
+point que, lors de mes premiers bains, il y avait foule sur la grève.
+On demandait à mes gens si j'avais été mordue d'un chien enragé.
+J'excitais une extrême pitié en passant; il semblait qu'on me menait
+noyer. Un vieux monsieur vint trouver mon père pour lui représenter
+qu'il assumait une grande responsabilité en permettant un acte si
+téméraire.</p>
+
+<p>On ne conçoit pas que des habitants des bords de la mer en eussent une
+telle terreur. Mais alors les dieppois n'étaient occupés qu'à s'en
+cacher la vue, à se mettre à l'abri des inconvénients qu'ils en
+redoutaient, et elle n'était pour eux qu'une occasion de souffrance et
+de contrariété. Il est curieux de penser que, dix ans plus tard, les
+baigneurs arrivaient par centaines, qu'un établissement était formé
+pour leur usage et qu'on se plongeait dans la mer sous toutes les
+formes sans produire aucun étonnement dans le pays.</p>
+
+<p>J'ai voulu constater combien l'usage des bains de mer, devenu si
+général, était récent en France, car Dieppe a été le premier endroit
+où on en ait pris.</p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> CHAPITRE IV</h3>
+
+<p class="resume">Le général de Boigne s'établit en Savoie. &mdash; Le cardinal
+ Maury. &mdash; Madame de Staël. &mdash; Séjour à Aix. &mdash; Benjamin
+ Constant. &mdash; Dîner à Chambéry. &mdash; Coppet. &mdash; Monsieur Rocca.</p>
+
+
+<p>Ma vie a été si monotone pendant les dix années de l'Empire et j'ai
+pris si peu part aux grands événements que je n'ai guère de jalons
+pour fixer les époques. Je me bornerai à placer pêle-mêle, et sans
+égard aux dates, les divers souvenirs de ce temps qui ont rapport aux
+personnages de quelque importance, ou qui peindraient les m&oelig;urs du
+monde où je vivais exclusivement.</p>
+
+<p>Monsieur de Boigne avait entrepris de bâtir en Savoie, où il avait
+acheté une propriété. Il avait commencé par y passer quelques semaines
+chaque été; bientôt il y resta des mois. Enfin, séduit par l'immense
+importance que sa fortune hors de pair lui donnait dans sa patrie, il
+y fixa son séjour et il en est devenu le bienfaiteur. Beauregard se
+trouva alors une trop grande habitation pour le revenu qu'il m'avait
+laissé. Il fut mis en vente, acheté par le prince Aldobrandini
+Borghèse et je transportai mes pénates dans un petit manoir situé dans
+le village de Châtenay, près de Sceaux. La naissance de Voltaire dans
+cette maison lui donne prétention à quelque célébrité. Ce déplacement
+n'eut lieu qu'en 1812.</p>
+
+<p>J'ai fait mention de mes rapports avec le cardinal Maury. Il fit
+précéder sa rentrée en France d'une lettre très servile adressée à
+l'Empereur; celui-ci ne manqua <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> pas de la rendre publique.
+Cette circonstance donna lieu à un assez joli mot d'une femme
+d'esprit, ancienne amie du cardinal. Il trouva son portrait chez elle.</p>
+
+<p>«Je vous sais bien bon gré, lui dit-il, d'avoir conservé cette vieille
+gravure.</p>
+
+<p>«&mdash;J'y ai toujours été fort attachée, Monseigneur, et j'y tiens
+d'autant plus aujourd'hui qu'elle est avant la lettre.»</p>
+
+<p>Dès que nous sûmes le cardinal à Paris, mon père fut le voir et
+l'engagea à venir dîner à Beauregard. Il accepta avec empressement et,
+le dimanche suivant, nous vîmes débarquer d'une immense berline
+italienne sept personnes: c'étaient son frère, ses neveux, ses nièces,
+un abbate, enfin toute une maisonnée. Il me dit naïvement que, sortant
+de chez lui, il avait voulu faire l'économie du dîner d'auberge pour
+tout ce monde. J'avais conservé un souvenir très reconnaissant des
+bontés dont il comblait mon enfance; je ne puis exprimer à quel point
+je fus désappointée en le revoyant. Sa figure, son ton, son langage
+tout était à l'avenant et aurait choqué dans un caporal d'infanterie.
+Il faisait des contes d'un goût effroyable.</p>
+
+<p>Je me rappelle que, pendant ce premier dîner, il nous fit le récit
+d'une aventure arrivée dans son diocèse de Montefiascone. La scène
+était dans un couvent, les nonnes, leur confesseur, un grand vicaire
+envoyé pour recueillir les plaintes portées mutuellement, y tinrent un
+langage tel que l'histoire aurait plus convenablement figuré aux
+veillées d'un corps de garde que dans la bouche d'un cardinal. Je fus
+bien étonnée de le trouver ainsi; mes parents partageaient ma
+surprise. Il était tout autre lorsqu'ils l'avaient connu à Rome,
+quoiqu'il n'eût pas, même alors, les formes de la bonne compagnie. Son
+frère nous dit qu'à la suite d'une violente maladie le moral avait
+été atteint.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> Tout le monde s'en aperçut bientôt. Sa gourmandise et son
+avarice en firent le plastron des plaisanteries de société, et il a
+mené à Paris une vie honteuse et bafouée. Cette sordide avarice était
+poussée à un tel point que, lorsqu'il quitta son logement loué pour
+entrer à l'archevêché, il resta trois heures à grelotter dans sa
+chambre, attendant que les cendres de son unique foyer fussent assez
+refroidies pour les emporter avec lui, ne voulant pas, disait-il,
+laisser ce profit au propriétaire.</p>
+
+<p>Un jour, il sortait de chez lui avec mon père; à moitié de l'escalier,
+il lui dit:</p>
+
+<p>«Remontons; vous m'avez distrait et j'ai négligé ma précaution
+accoutumée.»</p>
+
+<p>Ils entrèrent dans sa chambre; mon père lui vit ôter une petite
+marmite de devant le feu et l'enfermer dans une armoire dont il prit
+la clef:</p>
+
+<p>«Voyez-vous, mon cher ami, quand je sors j'enferme mon pot au feu; ces
+gredins-là seraient capables de prendre mon bouillon et d'y fourrer de
+l'eau.»</p>
+
+<p>Je cite ces traits parce que mon père a été témoin de tous les deux,
+mais toute sa vie en était remplie. Il était constaté que, lorsqu'il
+n'était pas prié à dîner, il faisait son repas de petits gâteaux qu'on
+servait dans les soirées. Mais aussi, lorsqu'il était assis à la table
+d'un autre, il mangeait avec autant d'avidité que de malpropreté. Il
+est triste de penser qu'un homme, qui a joué un rôle important et qui
+avait eu un esprit remarquable, ait pu être amené, par des vices aussi
+bas, à un tel état d'indignité.</p>
+
+<p>Dans les premiers temps, il venait souvent chez moi. Il avait
+entrepris de rallier mon père au gouvernement, et quelquefois ils
+causaient ensemble sur les avantages et les inconvénients du régime
+impérial. Le jour où le décret sur les prisons d'État parut dans le
+<i>Moniteur</i>, <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> mon père lui disait que de pareilles lois
+méritaient d'être discutées publiquement:</p>
+
+<p>«Ah bien oui, s'écria le cardinal, qu'il laisse parler et écrire, il
+ne sera pas là dans trois mois.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est ce que je pensais et n'osais pas dire», reprit mon père.</p>
+
+<p>Il y avait assez de monde; le cardinal fut très embarrassé et inquiet
+de s'être compromis. Depuis ce temps, il vint plus rarement chez moi,
+et bientôt plus du tout. Il y avait quelques années que je ne l'avais
+vu lors de la Restauration.</p>
+
+<p>J'allais souvent en Savoie. À mon premier voyage je m'arrêtai à Lyon.
+Monsieur d'Herbouville en était préfet et c'était un motif pour y
+séjourner. Je logeai à l'hôtel de l'Europe où j'arrivai tard. Le
+lendemain matin le valet d'auberge me dit que madame de Staël était
+dans la maison et demandait si je voudrais la recevoir:</p>
+
+<p>«Assurément, j'en serai enchantée, mais je la préviendrai».</p>
+
+<p>Cinq minutes après, elle entra dans ma chambre escortée de Camille
+Jordan, de Benjamin Constant, de Mathieu de Montmorency, de Schlegel,
+d'Elzéar de Sabran et de Talma. J'étais fort jeune; cette grande
+célébrité et ce singulier cortège m'imposèrent d'abord. Madame de
+Staël m'eut bientôt mise parfaitement à mon aise. Je devais aller
+faire des courses pour voir Lyon; elle m'assura que cela était tout à
+fait inutile, que Lyon était une très vilaine ville entre deux très
+belles rivières, qu'en sachant cela j'étais aussi habile que si
+j'avais passé huit jours à la parcourir. Elle resta toute la matinée
+dans ma chambre y recevant ses visites, m'enchantant par sa brillante
+conversation. J'oubliai préfet et préfecture. Je dînai avec elle. Le
+soir, nous allâmes voir Talma dans <i>Manlius</i>, il jouait pour elle
+plus que pour le public, et <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> il en était récompensé par les
+transports qu'elle éprouvait et qu'elle rendait communicatifs.</p>
+
+<p>En sortant du spectacle, elle remonta en voiture pour retourner à
+Coppet. Elle avait rompu son exil, au risque de tout ce qui lui en
+pouvait arriver de désagréable, pour venir assister à une
+représentation de Talma.</p>
+
+<p>C'est ainsi que ce météore m'est apparu pour la première fois; j'en
+avais la tête tournée. Au premier abord, elle m'avait semblé laide et
+ridicule. Une grosse figure rouge, sans fraîcheur, coiffée de cheveux
+qu'elle appelait pittoresquement arrangés, c'est-à-dire mal peignés;
+point de fichu, une tunique de mousseline blanche fort décolletée, les
+bras et les épaules nus, ni châle, ni écharpe, ni voile d'aucune
+espèce: tout cela faisait une singulière apparition dans une chambre
+d'auberge à midi. Elle tenait un petit rameau de feuillage qu'elle
+tournait constamment entre ses doigts. Il était destiné, je crois, à
+faire remarquer une très belle main, mais il achevait l'étrangeté de
+son costume. Au bout d'une heure, j'étais sous le charme et, pendant
+son intelligente jouissance du débit de Talma, en examinant le jeu de
+sa physionomie, je me surpris à la trouver presque belle. Je ne sais
+si elle devina mes impressions, mais elle a toujours été parfaitement
+bonne, aimable et charmante pour moi.</p>
+
+<p>Je la rencontrai l'année suivante à Aix, en Savoie, où j'étais établie
+aux eaux avec madame Récamier. Ce fut sous prétexte de l'y venir voir
+qu'elle rompit encore son exil de Coppet et arriva à Aix. J'y fus
+témoin presque oculaire de scènes bien déplorables, où deux beaux
+génies employèrent plus d'esprit que Dieu n'en a peut-être jamais
+départi à aucun autre mortel à se tourmenter mutuellement.</p>
+
+<p>Tout le monde sait les rapports qui ont longtemps existé entre madame
+de Staël et Benjamin Constant. <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> Madame de Staël conservait le
+goût le plus vif pour son esprit, mais elle en avait d'autres
+passagers qui dominaient fréquemment celui-là. Dans ces occasions,
+Benjamin voulait se brouiller; alors elle se rattachait à lui plus
+fortement que jamais et, après des scènes affreuses, ils se
+raccommodaient.</p>
+
+<p>C'était pour peindre cette situation qu'il disait qu'il était fatigué
+d'être <i>toujours nécessaire</i> et <i>jamais suffisant</i>. Il avait conservé
+longtemps l'espoir d'épouser madame de Staël. Sa vanité et son intérêt
+l'y portaient autant que son sentiment, mais elle s'y refusait,
+obstinément. Elle prétendait le retenir à son char, et non s'atteler à
+celui de Benjamin. D'ailleurs, elle tenait beaucoup trop aux
+distinctions sociales pour échanger le nom de Staël-Holstein pour
+celui de Constant. Jamais personne n'a été plus esclave de toutes les
+plus puériles idées aristocratiques que la très libérale madame de
+Staël.</p>
+
+<p>Dans un voyage que Benjamin Constant fit en Allemagne, il rencontra
+une madame la comtesse de Magnoz, née comtesse d'Hardenberg. C'était
+bien autre chose que mademoiselle Necker! Elle s'amouracha de lui et
+voulut l'épouser. Je crois que le désir de montrer à madame de Staël
+qu'une personne <i>chapitrable</i> ne dédaignait pas son alliance fut pour
+beaucoup dans le consentement qu'il y donna.</p>
+
+<p>Madame de Staël eut connaissance de ce projet, et entra dans de telles
+fureurs qu'il n'osa pas l'accomplir ouvertement. Il se maria pourtant
+secrètement; sa femme l'accompagna jusqu'à Lyon. Là, elle fit semblant
+de boire un peu de quelque drogue qui lui procura de grands
+vomissements et déclara qu'elle s'empoisonnerait pour de bon s'il ne
+renonçait pas à madame de Staël en avouant son mariage. D'un autre
+côté, celle-ci promettait de se poignarder s'il prenait ce parti.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> Tel était l'état des choses lorsque Benjamin Constant et
+madame de Staël se réunirent à Aix sous la médiation de madame
+Récamier. Les matinées se passaient en scènes horribles, en reproches,
+en imprécations, en attaques de nerfs. C'était un peu le secret de la
+comédie. Nous dînions en commun, comme cela se pratique aux eaux.
+Petit à petit, pendant le repas, les parties belligérantes se
+calmaient. Un mot fin ou brillant en amenait un autre. Le goût mutuel
+qu'ils avaient à jouer ensemble de leur esprit prenait le dessus et la
+soirée se passait d'une manière charmante, pour recommencer le
+lendemain les fureurs de la veille.</p>
+
+<p>Le traité fut enfin signé. En voici les bases: madame de Staël
+écrirait à <i>madame Constant</i>, reconnaissant ainsi le mariage; mais il
+ne serait avoué pour le public que trois mois après son départ pour
+l'Amérique, où alors elle avait l'intention réelle de se rendre. Cette
+concession du c&oelig;ur à la vanité ne m'a jamais paru bien touchante.</p>
+
+<p>Benjamin, tout en cédant aux cris, en fut blessé. Au reste, madame de
+Staël ne partit pas, et le mariage fut reconnu, mais assez longtemps
+après. Je crois que madame de Staël avait eu le désir de se ménager la
+puissante distraction dont lui était l'esprit de monsieur Constant, et
+de l'emmener en Amérique. Peut-être même pensait-elle à la possibilité
+de l'épouser, une fois au delà de l'Atlantique, et son mariage avec
+une autre lui fut d'autant plus sensible en ce moment. Il existait un
+lien bien cher entre eux. Il ne manquait pas de prendre des façons
+tout à fait paternelles avec la jolie enfant qui avait l'indiscrétion
+de rappeler tous ses traits.</p>
+
+<p>Je me souviens particulièrement d'une des journées de cette époque.
+Nous allâmes tous dîner chez monsieur de Boigne à Buissonrond, près
+de Chambéry. Il avait réuni <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> ce qu'il y avait de plus
+distingué dans la ville, y compris le préfet; nous étions une
+trentaine. Madame de Staël était à côté du maître de la maison, le
+préfet vis-à-vis, à côté de moi. Elle lui demanda à travers la table
+ce qu'était devenu un homme qu'elle avait connu sous-préfet, il lui
+répondit qu'il était préfet et très considéré.</p>
+
+<p>«J'en suis bien aise, c'est un fort bon garçon; au reste,
+ajouta-t-elle négligemment, j'ai généralement eu à me louer de cette
+classe d'employés».</p>
+
+<p>Je vis mon préfet devenir rouge et pâle; je sentis mon c&oelig;ur battre
+jusque dans mon gosier. Madame de Staël n'eut pas l'air de
+s'apercevoir qu'elle eût dit une impertinence et, au fond, ce n'était
+pas son projet.</p>
+
+<p>J'ai cité cette circonstance pour avoir l'occasion de remarquer une
+bizarre anomalie de cet esprit si éminemment sociable, c'est qu'il
+manquait complètement de tact. Jamais madame de Staël ne faisait
+entrer la nature de son auditoire pour quelque chose dans son discours
+et, sans la moindre intention d'embarrasser, encore moins de blesser,
+elle choisissait fréquemment les sujets de conversation et les
+expressions les plus hostiles aux personnes auxquelles elle les
+adressait.</p>
+
+<p>Je me rappelle qu'une fois, devant beaucoup de monde et en présence de
+monsieur de Boigne, elle m'interpella pour me demander si je croyais
+possible qu'une femme pût se bien conduire lorsqu'elle n'avait aucun
+rapport de goût, aucune sympathie avec son mari, insistant sur cette
+proposition de manière à m'embarrasser cruellement.</p>
+
+<p>Une autre fois, je l'ai vue tenir madame de Caumont sur la sellette
+devant vingt personnes et, continuant vis-à-vis de la galerie une
+discussion commencée entre elles, établir qu'une femme qui n'était pas
+pure et chaste ne pouvait être bonne mère. La pauvre madame de Caumont
+souffrait à en mourir. Madame de Staël en aurait été <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> désolée
+si elle s'en était aperçue, mais elle était emportée par ses arguments
+très éloquents et très spécieux, il faut en convenir.</p>
+
+<p>Comment, dira-t-on, elle oubliait donc sa propre conduite? Non, du
+tout, mais elle se regardait comme un être à part, auquel son génie
+permettait des écarts inexcusables aux simples mortels.</p>
+
+<p>Ce peu d'égards pour les sentiments des autres lui a fait bien plus
+d'ennemis qu'elle n'en méritait.</p>
+
+<p>Je reviens au dîner de Buissonrond; nous étions au second service et
+il se passait comme tous les dîners ennuyeux, au grand chagrin des
+convives provinciaux, lorsque Elzéar de Sabran, voyant leur
+désappointement, apostropha madame de Staël du bout de la table en lui
+demandant si elle croyait que les lois civiles de Romulus eussent
+conservé aussi longtemps leur influence à Rome, sans les lois
+religieuses de Numa. Elle leva la tête, comprit l'appel, ne répondit à
+la question que par une plaisanterie et partit de là pour être aussi
+brillante et aussi aimable que je l'aie jamais vue. Nous étions tous
+enchantés et personne plus que le préfet, monsieur Finot, homme
+d'esprit.</p>
+
+<p>On lui apporta une lettre <i>très pressée</i>; il la lut et la mit dans sa
+poche. Après le dîner, il me la montra: c'était l'ordre de faire
+reconduire madame de Staël à Coppet par la gendarmerie, de brigade en
+brigade, à l'instant même où il recevrait la lettre. Je le conjurai de
+ne pas lui donner ce désagrément chez moi; il m'assura n'en avoir pas
+l'intention, ajoutant avec un peu d'amertume: «Je ne veux pas qu'elle
+change d'opinion sur les <i>employés de ma classe</i>.»</p>
+
+<p>Je me chargeai de lui faire savoir qu'il était temps de retourner à
+Coppet, et lui, se borna à donner injonction aux maîtres de poste de
+ne fournir de chevaux que pour <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> la route directe. Elle avait
+eu quelque velléité d'une course à Milan.</p>
+
+<p>Nous montâmes, pour retourner à Aix, dans la berline de madame de
+Staël, elle, madame Récamier, Benjamin Constant, Adrien de
+Montmorency, Albertine de Staël et moi. Il survint un orage
+épouvantable: la nuit était noire, les postillons perdaient leur
+chemin; nous fûmes cinq heures à faire la route au lieu d'une heure et
+demie. Lorsque nous arrivâmes, nous trouvâmes tout le monde dans
+l'inquiétude; une partie de notre bande, revenue dans ma calèche,
+était arrivée depuis trois heures. Nous fûmes confondus et de l'heure
+qu'il était et de l'émoi que nous causions; personne dans la berline
+n'y avait songé. La conversation avait commencé, il m'en souvient,
+dans l'avenue de Buissonrond, sur les lettres de mademoiselle de
+l'Espinasse, qui venaient de paraître, et l'enchanteresse, assistée de
+Benjamin Constant, nous avait tenus si complètement sous le charme que
+nous n'avions pas eu une pensée à donner aux circonstances
+extérieures.</p>
+
+<p>Le surlendemain, elle partit de grand matin pour Coppet dans un état
+de désolation et de prostration de force qui aurait pu être l'apanage
+de la femme la plus médiocre.</p>
+
+<p>J'ai été bien souvent depuis à Coppet; je m'y plaisais extrêmement,
+d'autant plus que j'y étais fort gâtée. Madame de Staël me savait un
+gré infini d'affronter les dangers de son exil, et s'amusait à me
+faire babiller sur la société de Paris où elle était toujours de
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Elle avait si prodigieusement d'esprit que le trop-plein en débordait
+au service des autres; et si, après avoir causé avec elle, on sortait
+dans l'admiration pour elle, ce n'était pas aussi sans être assez
+content de soi-même. On sentait qu'on avait paru dans toute sa
+valeur; il y avait de la bienveillance aussi bien que du désir de
+s'amuser <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> dans le parti qu'elle tirait de chacun. Elle a dit
+quelque part que la supériorité s'exerçait bien mieux par
+l'approbation que par la critique, et elle mettait cette maxime en
+action. Il n'y avait si sot dont elle ne parvînt à tirer quelque parti
+(du moins en passant), pourvu qu'on eût un peu d'usage du monde, car
+elle tenait éminemment aux formes. Elle accablait les provinciaux et
+surtout les génevois de la plus dédaigneuse indifférence; elle ne se
+donnait pas la peine d'être impertinente, mais les tenait pour
+non-avenus.</p>
+
+<p>Je me suis trouvée dans une grande assemblée à Genève où elle était
+attendue; tout le monde était réuni à sept heures. Elle arriva à dix
+heures et demie avec son escorte accoutumée, s'arrêta à la porte, ne
+parla qu'à moi et aux personnes qu'elle avait amenées de Coppet, et
+repartit sans être seulement entrée dans le salon. Aussi était-elle
+détestée par les génevois, qui pourtant étaient presque aussi fiers
+d'elle que de leur lac. Être reçu chez madame de Staël faisait titre
+de distinction à Genève.</p>
+
+<p>La vie de Coppet était étrange. Elle paraissait aussi oisive que
+décousue; rien n'y était réglé; personne ne savait où on devait se
+trouver, se tenir, se réunir. Il n'y avait de lieu attribué
+spécialement à aucune heure de la journée. Toutes les chambres des uns
+et des autres étaient ouvertes.</p>
+
+<p>Là où la conversation prenait, on plantait ses tentes et on y restait
+des heures, des journées, sans qu'aucune des habitudes ordinaires de
+la vie intervînt pour l'interrompre. Causer semblait la première
+affaire de chacun. Cependant, presque toutes les personnes composant
+cette société avaient des occupations sérieuses, et le grand nombre
+d'ouvrages sortis de leurs plumes le prouve. Madame de Staël
+travaillait beaucoup, mais lorsqu'elle <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> n'avait rien de mieux
+à faire; le plaisir social le plus futile l'emportait toujours. Elle
+aimait à jouer la comédie, à faire des courses, des promenades, à
+réunir du monde, à en aller chercher et, avant tout, à causer.</p>
+
+<p>Elle n'avait pas d'établissement pour écrire; une petite écritoire de
+maroquin vert, qu'elle mettait sur ses genoux et qu'elle promenait de
+chambre en chambre, contenait à la fois ses ouvrages et sa
+correspondance. Souvent même celle-ci se faisait entourée de plusieurs
+personnes; en un mot, la seule chose qu'elle redoutât c'était la
+solitude, et le fléau de sa vie a été l'ennui. Il est étonnant combien
+les plus puissants génies sont sujets a cette impression et à quel
+point elle les domine. Madame de Staël, lord Byron, monsieur de
+Chateaubriand en sont des exemples frappants, et c'est surtout pour
+échapper à l'ennui qu'ils ont gâté leur vie et qu'ils auraient voulu
+bouleverser le monde.</p>
+
+<p>Les enfants de madame de Staël s'élevaient au milieu de ces étranges
+habitudes auxquelles ils semblaient prendre part. Il faut bien
+cependant qu'ils eussent des heures de retraite, car ce n'est pas avec
+ce désordre qu'on apprend tout ce qu'ils savaient, plusieurs langues,
+la musique, le dessin, et qu'on acquiert une connaissance approfondie
+des littératures de toute l'Europe.</p>
+
+<p>Au reste, ils ne faisaient que ce qui était dans leurs goûts. Ceux
+d'Albertine étaient très solides; elle s'occupait principalement de
+métaphysique, de religion et de littérature allemande et anglaise,
+très peu de musique, point de dessin. Quant à une aiguille, je ne
+pense pas qu'il s'en fût trouvé une dans tout le château de Coppet.
+Auguste, moins distingué que sa s&oelig;ur, ajoutait à ses occupations
+littéraires un talent de musique extrêmement remarquable. Albert, que
+madame de Staël avait elle-même qualifié de <i>Lovelace d'auberge</i>,
+dessinait très bien, <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> mais il faisait tache, dans le monde où
+il vivait, par son incapacité. Il a été tué en duel, en Suède, en
+1813.</p>
+
+<p>Madame de Staël jugeait ses enfants de la hauteur de son esprit et
+toute sa prédilection était pour Albertine. Celle-ci conservait
+beaucoup de naïveté et de simplicité malgré les expressions qu'elle
+employait dans son enfance. Je me rappelle qu'ayant été grondée par sa
+mère, ce qui n'arrivait guère, on la trouva tout en larmes.</p>
+
+<p>«Qu'avez-vous donc, Albertine?</p>
+
+<p>«&mdash;Hélas! on me croit heureuse, et j'ai des abîmes dans le c&oelig;ur.»</p>
+
+<p>Elle avait onze ans, mais elle parlait ce que j'appelais Coppet. Ces
+exagérations y étaient tellement la langue du pays que, lorsqu'on s'y
+trouvait, on l'adoptait. Il m'est souvent arrivé en partant de
+chercher le fond de toutes les belles choses dont j'avais été séduite
+pendant tant d'heures et de m'avouer à moi-même, en y réfléchissant,
+que cela n'avait pas trop le sens commun. Mais, il faut en convenir,
+madame de Staël était celle qui se livrait le moins à ce pathos. Quand
+elle devenait inintelligible, c'était dans des moments d'inspiration
+si vraie qu'elle entraînait son auditoire et qu'on se sentait la
+comprendre. Habituellement, son discours était simple, clair et
+éminemment raisonnable, au moins dans l'expression.</p>
+
+<p>C'est à Coppet qu'à pris naissance l'abus du mot <i>talent</i> devenu si
+usuel dans la coterie doctrinaire. Tout le monde y était occupé de
+<i>son talent</i> et même un peu de celui des autres. «Ceci n'est pas dans
+la nature de votre talent.&mdash;Ceci répond à mon talent.&mdash;Vous devriez y
+consacrer votre talent.&mdash;J'y essaierai mon talent, etc., etc.»,
+étaient des phrases qui se retrouvaient vingt fois par heure dans la
+conversation.</p>
+
+<p>La dernière fois que je vis madame de Staël en Suisse, sa position
+était devenue bien fausse. Après avoir donné <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> à la ville de
+Genève le spectacle de scènes déplorables par une passion qu'elle
+s'était crue pour un bel américain, monsieur O'Brien, elle s'était
+renfermée à Coppet où elle était dans la douleur de son départ.</p>
+
+<p>Un jeune sous-lieutenant, neveu de son médecin Bouttigny, revint très
+blessé d'Espagne. On désira lui faire prendre l'air de la campagne;
+madame de Staël dit à Bouttigny d'envoyer le petit Rocca chez elle. Il
+avait été à l'école avec ses fils; elle le reçut avec bonté. Il était
+d'une figure charmante; elle lui fit raconter l'Espagne et toutes les
+horreurs de ce pays; il y mit la naïveté d'une âme honnête. Elle
+l'admira, le vanta; le jeune homme, ivre d'amour-propre,
+s'enthousiasma pour elle; car il est très vrai que la passion a été
+toute entière de son côté. Madame de Staël n'a éprouvé que la
+reconnaissance d'une femme de quarante-cinq ans qui se voit adorée par
+un homme de vingt-deux. Monsieur Rocca se mit à lui faire des scènes
+publiques de jalousie, et cela compléta son triomphe. Lorsque je la
+trouvai à Genève, monsieur Rocca était en plein succès et, il faut
+bien l'avouer, complètement ridicule. Elle en était souvent
+embarrassée.</p>
+
+<p>Madame de Staël, qui ne prenait rien froidement, avait un goût extrême
+à me faire chanter; probablement elle avait grondé monsieur Rocca du
+peu de plaisir qu'il témoignait à m'entendre. Un soir, qu'après avoir
+chanté, j'étais debout derrière le piano à causer avec quelques
+personnes, monsieur Rocca, qui se servait encore d'une béquille,
+traversa le salon et, par-dessus le piano, me dit très haut et de son
+ton traînant et nasillard:</p>
+
+<p>«Madâame, madâame, je n'entendais pas; madâame de Boigne, votre voix,
+elle va à l'âame.»</p>
+
+<p>Et puis de se retourner et de repartir en béquillant. <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> Madame
+de Staël était assise près de là; elle s'élança vers moi et me prenant
+le bras:</p>
+
+<p>«Ah! dit-elle, la parole n'est pas son langage.»</p>
+
+<p>Ce mot m'a toujours frappée comme le cri douloureux d'une femme
+d'esprit qui aime un sot.</p>
+
+<p>Déjà madame de Staël se plaignait de sa santé et cette liaison avait
+des suites qui, je crois, ont fort contribué à la mort de madame de
+Staël. Elle a souffert horriblement pendant cette fatale grossesse
+dont le secret a été gardé admirablement. Ses enfants l'ont crue
+pieusement et sincèrement atteinte d'une hydropisie. Espionnée, comme
+elle l'était, par une police si prodigieusement active, il est
+incroyable que son secret n'ait pas été découvert. Elle a reçu comme à
+son ordinaire, se disant seulement malade, et, aussitôt après ses
+couches, elle a fui le lieu où elle avait tant souffert et qui lui
+était devenu insupportable, sans y laisser aucune trace de l'événement
+qui s'y était passé.</p>
+
+<p>Certes, avec la vive impatience que l'Empereur conservait contre
+madame de Staël, il aurait été bien pressé de le publier s'il en avait
+eu le moindre soupçon. Mais le secret resta fidèlement gardé et les
+apparences complètement sauvées, ce qui prouve (pour le dire en
+passant) que beaucoup d'esprit sert à tout.</p>
+
+<p>Sans doute, elle aurait pu épouser monsieur Rocca, mais c'est la
+dernière extrémité où elle aurait voulu se réduire. Elle ne s'y est
+résignée que sur son lit de mort, et aux instantes supplications de la
+duchesse de Broglie, après qu'elle lui eût révélé l'existence du petit
+Rocca.</p>
+
+<p>Monsieur et madame de Broglie, ainsi qu'Auguste de Staël, employèrent
+alors autant de soins à donner un héritier légitime de plus à leur
+mère que des gens moins délicats en auraient mis à l'éviter. J'ai lieu
+de croire que cette circonstance de la vie de sa mère a contribué à
+<span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> jeter madame de Broglie dans le méthodisme où elle est
+tombée.</p>
+
+<p>Quant à monsieur Rocca, après avoir suivi madame de Staël partout,
+dans la situation la plus gauche et que son dévouement passionné
+pouvait seul lui faire tolérer, car elle en était ennuyée et
+embarrassée quoiqu'elle fût touchée de son sentiment, il a fini par
+mourir de douleur six mois après l'avoir perdue, justifiant ainsi la
+faiblesse dont il avait été l'objet par l'excès de sa passion.</p>
+
+<p>Au reste, c'était ainsi que madame de Staël l'expliquait. Elle était
+d'autant plus charmée d'inspirer un grand sentiment à l'âge qu'elle
+avait atteint que sa laideur lui avait toujours été une cause de vif
+chagrin. Elle avait pour cette faiblesse un singulier ménagement;
+jamais elle n'a dit qu'une femme était laide ou jolie. Elle était
+selon elle, privée ou <i>douée d'avantages extérieurs</i>. C'était la
+locution qu'elle avait adoptée, et on ne pouvait dire, devant elle,
+qu'une personne était laide sans lui causer une impression
+désagréable.</p>
+
+<p>Je me suis laissée aller à conter longuement les rapports que j'ai eus
+avec madame de Staël. Je ne sais s'ils la feront mieux connaître, mais
+ils m'ont rappelé des souvenirs qui me sont précieux. Il est
+impossible de l'avoir rencontrée et d'oublier le charme de sa société.
+Elle était, à mon sens, bien plus remarquable dans ses discours que
+dans ses écrits. On se tromperait fort si on croyait qu'ils eussent
+rien de pédantesque ou d'apprêté. Elle parlait chiffon avec autant
+d'intérêt que constitution et si, comme on le dit, elle avait fait un
+art de la conversation, elle en avait atteint la perfection, car le
+naturel semblait seul y dominer.</p>
+
+<p>Elle s'occupait suffisamment de ses affaires pécuniaires pour ne pas
+les laisser souffrir. Avec les apparences d'un <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> grand abandon
+dans ses habitudes journalières, elle avait beaucoup d'ordre dans sa
+fortune qu'elle a plutôt augmentée que dérangée.</p>
+
+<p>L'exil a été pour elle un chagrin affreux et, il faut en convenir,
+sous l'empereur Napoléon, l'exil était accompagné de toutes les
+petites vexations qui peuvent le rendre insupportable; personne ne
+s'épargnait à vous les faire sentir. C'est le frein qui a exercé le
+plus d'influence sur la partie de la société dès lors désignée par
+l'appellation de <i>faubourg Saint-Germain</i>. J'ai connu plusieurs des
+personnes exilées; elles étaient de goûts, d'habitudes, de fortunes,
+de positions différents; toutes exprimaient un désespoir qui servait
+d'avertissement salutaire. Aussi était-on scrupuleusement prudent à
+cette époque.</p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> CHAPITRE V</h3>
+
+
+<p class="resume">Plaisirs à Coppet. &mdash; Exil de Mathieu de Montmorency et de madame
+ Récamier. &mdash; Madame de Chevreuse. &mdash; Sa conduite à la Cour
+ impériale. &mdash; Son exil. &mdash; Sa mort. &mdash; Madame de Balbi. &mdash; Le comte de
+ Romanzow. &mdash; Bal à l'occasion du mariage du grand-duc de
+ Bade. &mdash; Costume de l'Empereur. &mdash; Singulière conversation. &mdash; Formes
+ de la Cour impériale. &mdash; Bal à l'occasion de la naissance du roi de
+ Rome. &mdash; L'impératrice Marie-Louise. &mdash; L'Empereur veut être
+ gracieux.</p>
+
+<p>J'ai toujours reproché à madame de Staël d'avoir entraîné ses amis
+dans ces malheurs de l'exil qu'elle sentait si vivement.</p>
+
+<p>Pendant l'été de 1808, Coppet avait été très brillant; le prince
+Auguste de Prusse y avait fait un long séjour. Il était fort amoureux
+de madame Récamier. Plusieurs étrangers et encore plus de Français
+s'étaient groupés autour de la brillante et spirituelle opposition de
+madame de Staël. Cette société, en se séparant, avait été répandre
+dans toute l'Europe les mots et les pensées dont elle stigmatisait le
+gouvernement impérial. Le prince Auguste les avait rapportés en Prusse
+où l'on était fort disposé à les accueillir. On s'était donné
+rendez-vous à Coppet pour l'été suivant. L'Empereur, informé de ce qui
+s'y passait, avait éprouvé une recrudescence de colère contre madame
+de Staël et décidé que ces réunions ne se renouvelleraient pas.</p>
+
+<p>Il annonça ses intentions assez hautement pour que les amis de madame
+de Staël en fussent prévenus, entre autres madame Récamier et Mathieu
+de Montmorency. <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> Tous deux m'en parlèrent; nous convînmes que,
+même dans l'intérêt de madame de Staël, il fallait laisser passer
+cette bourrasque, s'abstenir d'aller à Coppet et faire oublier l'été
+précédent par la tranquillité de celui qui commençait.</p>
+
+<p>Mathieu et madame Récamier écrivirent une lettre en commun dans ce
+sens qu'ils confièrent à monsieur de Châteauvieux, car dans ce temps
+on n'aurait pas osé écrire ainsi par la poste. La colère de madame de
+Staël n'eut pas la même prudence; elle chargea le courrier le plus
+prochain d'une réponse pleine de douleur et de reproches, elle
+finissait par cette phrase:</p>
+
+<p>«Jusqu'à présent, je ne connaissais que les roses de l'exil; il était
+réservé aux personnes que j'aime le plus de m'en faire apercevoir les
+épines, ou plutôt de me plonger un poignard dans le c&oelig;ur en me
+prouvant que je ne leur suis plus qu'un objet d'effroi et de
+repoussement.»</p>
+
+<p>Madame Récamier et monsieur de Montmorency n'hésitèrent pas; ils
+partirent. Mathieu précéda de douze heures à Coppet l'ordre d'exil qui
+l'envoyait à Valence.</p>
+
+<p>Madame Récamier n'était pas encore arrivée; Auguste de Staël courut à
+sa rencontre, la trouva dans le Jura, l'engagea à rétrograder dans
+l'espoir que l'ordre, ne l'ayant pas trouvée à Coppet, serait
+peut-être révoqué. Elle reprit la route de Paris accompagnée d'une
+jeune cousine qu'elle élevait depuis plusieurs années et dont le père
+occupait un petit emploi à Dijon. En y arrivant, elle le trouva à la
+porte de l'auberge; il lui expliqua en quelques mots que, plein de
+reconnaissance pour ses anciennes bontés, il ne pouvait, <i>sans se
+compromettre</i>, laisser sa fille auprès d'une personne exilée et la lui
+enleva. Madame Récamier continua sa route seule; elle <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> arriva
+chez elle, à Paris, à minuit. Monsieur Récamier frémit de la voir:</p>
+
+<p>«Mon Dieu, que faites-vous ici? vous devriez être à Châlons, remontez
+vite en voiture.</p>
+
+<p>«&mdash;Je ne puis, j'ai passé deux nuits, je meurs de fatigue.</p>
+
+<p>«&mdash;Allons, reposez-vous bien; je vais demander les chevaux de poste
+pour cinq heures du matin.»</p>
+
+<p>Madame Récamier partit, en effet; elle alla chez madame de Catelan qui
+lui prodigua toutes les consolations de l'amitié et l'accompagna à
+Châlons avec un dévouement on peut dire héroïque; car on voit quel
+effroi la qualification d'exilé inspirait aux âmes communes.</p>
+
+<p>Au positif pourtant, cet exil si redouté se bornait à l'exclusion du
+séjour de Paris et d'un rayon de quarante lieues à la ronde. Dans le
+premier moment, on désignait un lieu spécial, mais cela s'adoucissait
+bientôt, et, hors Paris et ses environs, l'Empire entier était ouvert.
+Mais le prestige de la puissance impériale était si grand qu'ayant eu
+le malheur de lui déplaire on était exposé partout à des vexations
+journalières.</p>
+
+<p>Le sort de madame de Staël fut encore aggravé; non seulement elle fut
+exilée à Coppet même, mais il fallait une permission expresse du
+préfet pour aller l'y voir. C'est à cause de ces nouvelles difficultés
+que, sous prétexte de santé, elle obtenait quelquefois l'autorisation
+de faire de petits séjours à Genève et que je l'y ai trouvée ainsi que
+je l'ai raconté plus haut.</p>
+
+<p>Madame Récamier fut à Châlons, puis à Lyon, puis enfin elle alla en
+Italie où elle était encore à la chute de l'Empire.</p>
+
+<p>L'exil me ramène naturellement à parler d'une de ses victimes. La
+jeune, jolie et extravagante madame de Chevreuse. J'ai déjà dit
+qu'elle tenait une place tout à part dans ce qu'on appelait alors la
+société de <i>l'ancien régime</i>. <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> L'Empereur n'admettait aucune
+notabilité qui n'émanât pas de lui et, quoique le duc de Luynes fût
+sénateur et rendit de grands hommages au chef de l'État, l'attitude
+indépendante de sa belle-fille fut remarquée et déplut. Nommée dame de
+l'Impératrice, elle refusa; l'Empereur insista; elle fut mandée chez
+lui; il combattit moitié sérieusement, moitié en riant toutes les
+excuses qu'elle lui présenta. Toutefois, il alla jusqu'à la menacer de
+rendre sa famille responsable de ses caprices. Elle pouvait consulter
+les murs de Dampierre, ils lui diraient qu'ils n'appartenaient aux
+Luynes que par la confiscation; il serait prudent, selon lui, de ne
+pas oublier le précédent.</p>
+
+<p>Madame de Chevreuse se vit forcée à accepter. On ne peut nier qu'à la
+suite de cette contrainte l'Empereur ne fût tout à fait gracieux pour
+elle; il mettait une sorte de coquetterie à chercher à la gagner.
+Quant à elle, elle était, en revanche, parfaitement maussade, même
+pour lui, mais surtout pour l'impératrice Joséphine et pour ses
+compagnes qu'elle accablait de son dédain. Non qu'il n'y en eût
+d'aussi grandes dames qu'elle, mais parce qu'elle les soupçonnait
+d'avoir moins de répugnance à leur position de dames du palais. Elle
+ne faisait son service qu'à la dernière extrémité, après avoir épuisé
+tous les prétextes. Elle ne paraissait jamais au château quand elle
+pouvait s'en dispenser; tranchons le mot, elle était fort
+impertinente.</p>
+
+<p>Tant que le duc de Luynes vécut, il maintint une sorte de convenance
+autour de lui; mais, après sa mort, madame de Chevreuse, qui dominait
+entièrement sa belle-mère et son mari, fit mille extravagances. Je me
+rappelle, entre autres, qu'un jour de grande soirée à l'hôtel de
+Luynes, elle établit la partie de monsieur de Talleyrand vis-à-vis
+d'un buste de Louis XVI placé sur une console <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> et entouré de
+candélabres et d'une multitude de vases remplis de lis formant comme
+un autel. Elle nous menait tous voir cet arrangement avec une joie de
+pensionnaire. Quoique je fusse presque aussi vive qu'elle dans mes
+opinions, cependant ces niches me paraissaient puériles et
+dangereuses, je le lui dis:</p>
+
+<p>«Que voulez-vous! le «petit misérable» (c'est ainsi qu'elle appelait
+toujours le <i>grand Napoléon</i>) me victime, je me venge comme je peux.»</p>
+
+<p>Elle réussit à se faire prendre en haine par toute la Cour; l'Empereur
+la défendait encore. Lorsque les vieux souverains d'Espagne arrivèrent
+en France, après les événements de Madrid, on leur donna dans le
+premier moment un service d'honneur. Madame de Chevreuse eut ordre de
+se rendre auprès de la reine Charlotte; elle refusa par écrit, disant
+que c'était bien assez d'être esclave et qu'elle ne voulait pas être
+geôlière. La dame d'honneur, madame de La Rochefoucauld, à laquelle
+cette réponse était adressée, la porta à l'Empereur, et l'ordre d'exil
+en fut la conséquence.</p>
+
+<p>Il semblerait qu'après avoir tout fait pour le provoquer, madame de
+Chevreuse dût le supporter avec courage. Mais il en fut tout
+autrement: le premier moment d'exaltation passé, elle en fut accablée.
+Et il n'y a pas de démarche, de protestation, de supplique qu'elle
+n'ait essayées pour rentrer en grâce. À mesure que ses espérances
+diminuaient, sa santé s'altérait et elle a fini par mourir de chagrin
+la troisième année de son exil. Elle avait successivement habité
+Luynes, Lyon, Grenoble, portant partout avec elle cette humeur
+capricieuse qui a fait le malheur de sa vie.</p>
+
+<p>Sans être son amie, j'avais des relations assez intimes avec elle. Me
+sachant en Savoie pendant son séjour à Grenoble, elle m'écrivit
+combien elle regrettait que les <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> difficultés qui entouraient
+les déplacements d'une personne exilée l'empêchassent de me venir
+voir. Je lui répondis que j'irais à Grenoble. En effet, je pris cette
+route qui me faisait faire quarante lieues de plus en quittant
+Chambéry. Je prévins madame de Chevreuse du jour de mon arrivée; la
+vieille duchesse de Luynes m'attendait à mon auberge. Madame de
+Chevreuse était tellement malade qu'il lui était impossible de me
+venir voir, ni même de me recevoir, mais ma visite lui ferait grande
+joie le lendemain matin.</p>
+
+<p>Une heure après, étant à la fenêtre, je vis passer dans une calèche,
+très parée, couverte de rouge et je crois de blanc, une espèce de
+fantôme qui me parut celui de madame de Chevreuse. Je demandai au
+valet d'auberge qui c'était, il me dit:</p>
+
+<p>«C'est madame de Chevreuse qui se rend au spectacle; elle y va tous
+les jours.»</p>
+
+<p>Je trouvai son procédé envers moi étrange; toutefois, elle était trop
+malheureuse pour que je voulusse le lui témoigner. Le lendemain, la
+pauvre madame de Luynes vint me dire que madame de Chevreuse n'avait
+pas dormi, qu'elle reposait en ce moment, mais qu'elle me verrait
+sûrement le soir; je lui exprimai mes regrets de ne pouvoir prolonger
+mon séjour, je demandai mes chevaux et je partis. Le fait était que
+madame de Chevreuse répugnait à montrer son effroyable changement à
+une personne qui ne l'avait pas revue depuis les temps de sa brillante
+prospérité.</p>
+
+<p>En outre de l'exil, madame de Chevreuse avait un chagrin qui avait
+empoisonné sa vie. Elle était horriblement rousse; elle était
+persuadée que personne ne s'en doutait, et c'était une constante
+préoccupation, tellement que, deux heures avant sa mort, ses cheveux
+ayant un peu crû pendant sa dernière maladie, elle se fit raser et
+ordonna <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> qu'on jetât les cheveux au feu devant elle pour qu'il
+n'en restât aucune trace.</p>
+
+<p>Ses enfants ayant l'indiscrétion d'avoir des cheveux d'un rouge
+ardent, elle les avait pris en horreur et ne pouvait les envisager.
+Avec une quantité de travers qui venaient d'un grain de folie
+héréditaire, cultivée par la gâterie de madame de Luynes, madame de
+Chevreuse avait des qualités, le c&oelig;ur très haut placé, et des
+locutions originales, sans être prétentieuses, pour dire des choses
+communes de la vie qui la rendaient toujours piquante et souvent fort
+aimable quand elle le voulait.</p>
+
+<p>C'est la seule personne qui ait été <i>forcée</i> d'entrer à la Cour
+impériale. Aussi celles qui avaient envie d'y arriver ne manquaient
+pas de la citer pour prouver que ce sort était inévitable. Rien
+pourtant n'était si facile en se tenant sur la réserve. Les exils
+aussi, à part deux ou trois, occasionnés par des vengeances
+particulières, ne tombaient que sur des personnes d'une hostilité
+criarde et tracassière qui devenaient incontinent souples et
+suppliantes.</p>
+
+<p>Madame de Balbi a fait exception à cette règle. Exilée de Paris par
+une méprise évidente, elle n'a jamais voulu permettre qu'on fît la
+plus petite démarche pour l'expliquer, ni pour demander grâce. Elle
+est allée tranquillement s'établir à Montauban, y a vécu dans la
+meilleure intelligence avec les autorités, évitant par là les
+tracasseries qu'elles auraient pu lui susciter, et y est restée
+jusqu'à la Restauration, avec autant de calme que de dignité, ayant
+moins souffert de l'exil que les personnes qui s'agitaient pour le
+faire finir.</p>
+
+<p>On m'a bien souvent demandé dans ce temps-là:</p>
+
+<p>«Comment n'êtes-vous pas exilée?</p>
+
+<p>«&mdash;Mais c'est que je ne cours pas après, répondais-je, et que je n'en
+ai pas peur.»</p>
+
+<p>En effet, ma maison était une de celles où on parlait <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> le
+plus librement; je voyais beaucoup de monde de toutes les couleurs,
+j'étais polie pour tous. Mes opinions étaient connues, mais pas
+aigrement professées. Et, surtout, nous n'intriguions pas avec des
+conspirateurs subalternes, agents soldés de trouble et de désordre,
+pour lesquels mon père avait un mépris qu'il m'avait communiqué.</p>
+
+<p>Le corps diplomatique venait beaucoup chez moi, le comte Tolstoï et le
+comte de Nesselrode y passaient leur vie, ainsi que les Semffts et le
+comte de Metternich. Mais, lorsqu'ils furent remplacés par messieurs
+les princes de Schwarzenberg, de Kourakin, etc., ce nouveau corps
+diplomatique s'éloigna d'une façon marquée de l'opposition et se donna
+exclusivement à la Cour impériale.</p>
+
+<p>Les formes obséquieuses des étrangers pour les nouvelles grandeurs
+faisaient notre risée. Je me rappelle que le vieux comte de Romanzow,
+chancelier de Russie, s'excusant un soir d'arriver tard chez moi, me
+dit qu'il avait été retenu parce que monseigneur l'archichancelier lui
+avait fait l'honneur de le nommer pour faire sa partie. Pour nous qui
+n'avions jamais imaginé d'appeler cet homme autrement que Cambacérès,
+tout court, ce langage était on ne peut plus étrange. Mais cela
+s'établissait petit à petit et, si l'Empire avait duré quelques années
+de plus, nous l'aurions adopté à notre tour, ainsi que nous l'avions
+déjà fait pour la famille impériale.</p>
+
+<p>Mes relations les plus directes avec la Cour étaient par Fanny Dillon.
+L'Empereur avait pris l'engagement de la marier. Elle ne lui laissait
+pas oublier cette promesse; la façon naïve dont elle la lui rappelait
+l'amusait. Cependant, il la faisait languir terriblement. Les mariages
+de mesdemoiselles de Beauharnais et de Tascher avec le grand-duc de
+Bade et le prince régnant d'Aremberg avaient fort exalté ses
+prétentions. Elle avait pourtant daigné se résigner à épouser le
+prince Alphonse Pignatelli, <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> cadet de la maison d'Egmont. Je
+ne sais si ce mariage se serait accompli, mais la mort enleva le
+prétendu. Depuis, l'impératrice Joséphine lui parla successivement du
+prince Aldobrandini qu'on ferait roi de Portugal, du duc de
+Medina-Sidonia; elle eut un moment d'inquiétude au sujet du prince de
+Neufchâtel. Enfin, pendant le printemps de 1808, elle m'avait
+entretenue de la crainte d'être forcée à épouser le prince Bernard de
+Saxe-Cobourg qu'elle trouvait un peu trop tudesque.</p>
+
+<p>Au milieu de l'été, sa s&oelig;ur, madame de Fitz-James, expira dans mes
+bras, d'une longue maladie, suite des chagrins que son mari lui avait
+causés. Il s'avisa de la regretter amèrement et sincèrement, je crois,
+lorsqu'il n'était plus temps de la sauver. Sa dernière parole fut pour
+me recommander sa mère; je l'emmenai à Beauregard avec Fanny. Ce même
+jour, l'Impératrice arrivait de Marsac; malgré son deuil, Fanny alla
+le surlendemain à Saint-Cloud. Elle en revint désespérée;
+l'Impératrice lui avait nommé le général Bertrand comme l'époux que
+l'Empereur lui destinait.</p>
+
+<p>La chute était grande et elle en sentait la profondeur. Elle était
+toute en larmes lorsque l'Empereur entra chez l'Impératrice. Elle osa
+lui reprocher de l'avoir trompée dans ses espérances et, s'animant par
+degré, elle arriva à lui dire:</p>
+
+<p>«Quoi, Sire, Bertrand! Bertrand! singe du Pape en son vivant!»</p>
+
+<p>Ce mot scella son sort; l'Empereur lui dit sèchement:</p>
+
+<p>«Assez, Fanny», et sortit de l'appartement.</p>
+
+<p>L'Impératrice s'engagea à tâcher de le ramener à d'autres idées;
+elle-même trouvait Bertrand trop peu important pour épouser une
+parente qu'elle protégeait spécialement. Elle lui promit une réponse
+pour la fin de la semaine. La pauvre Fanny passa l'intervalle dans
+les <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> larmes. Elle retourna à Saint-Cloud, se disant décidée à
+refuser le Bertrand, coûte que coûte; sa mère l'y encourageait fort.
+Elle revint l'ayant accepté, et toute réconciliée avec son sort.</p>
+
+<p>L'Impératrice lui avait montré de grandes places en perspective et le
+nom de Bertrand caché sous un duché. Le soir, elle n'était plus
+occupée qu'à chercher le titre qui sonnerait le mieux à l'oreille et
+que pourtant elle n'a jamais obtenu. J'ai toujours pensé que c'était
+une taquinerie de l'Empereur en souvenance du <i>singe du Pape</i>.</p>
+
+<p>L'entrevue eut lieu à Beauregard; madame Dillon ne voulut pas y
+assister et j'en eus la charge. Jamais une fiancée plus maussade, plus
+mal attifée ne s'est présentée à un futur époux. Le général n'en fut
+pas rebuté; et, un mois, jour pour jour, après la mort de madame de
+Fitz-James, madame Dillon accompagnait son autre fille à l'autel avec
+une répugnance qu'elle ne cherchait pas à dissimuler. Le mariage civil
+eut lieu chez moi, à Paris, et la noce à Saint-Leu, chez la reine de
+Hollande. J'y fus invitée, mais je trouvai un prétexte pour m'en
+dispenser.</p>
+
+<p>Il faut rendre justice à Bertrand; c'était un homme fort borné, mais
+très honnête. Il a été bon mari et bon gendre; nous avons toujours
+conservé les meilleurs rapports ensemble. On dit qu'il avait de la
+capacité dans son arme. L'Empereur était bon juge et le distinguait,
+mais je crois que son vrai mérite était un dévouement aveugle et sans
+bornes d'aucune espèce.</p>
+
+<p>Les courses de Fanny Dillon à Saint-Cloud se faisaient avec mes
+chevaux et mes gens. Un jour, où un fourrier du palais les faisait
+ranger, mon cocher lui dit:</p>
+
+<p>«Mon Dieu, je me mettrai où vous voudrez, je n'y tiens pas, nous ne
+venons jamais ici pour notre compte.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> Dans notre sot esprit de parti, cette impertinence nous
+charma.</p>
+
+<p>Elle me rappelle un propos d'une sentinelle, tenu quelques années
+après, dans un moment où la Cour impériale était encombrée de
+souverains. Le fonctionnaire, s'adressant à un cocher de remise arrêté
+dans la cour des Tuileries, lui cria:</p>
+
+<p>«Holà, ôte-toi! Si ton maître n'est pas roi, tu ne peux pas stationner
+là.»</p>
+
+<p>L'Empereur n'avait pas répugnance à cette histoire, car, parmi ces
+rois qu'on traitait ainsi, il y en avait de <i>vrais</i>.</p>
+
+<p>J'ai souvent vu l'empereur Napoléon au spectacle et passer en voiture,
+mais seulement deux fois dans un appartement.</p>
+
+<p>La ville de Paris donna un bal à l'occasion du mariage de la princesse
+de Bade. L'Empereur voulut le rendre, et des billets pour un bal aux
+Tuileries furent adressés à beaucoup de personnes non présentées. Nous
+fûmes quelques jeunes femmes à en recevoir sans avoir assisté à celui
+de l'Hôtel de Ville. Conseil tenu, nous convînmes devoir nous y
+rendre.</p>
+
+<p>On dansait dans la galerie de Diane et dans la salle des Maréchaux. Le
+public y était parqué suivant la couleur des billets; le mien me fixa
+dans la galerie de Diane. On ne circulait pas; la Cour se transporta
+successivement d'une pièce dans l'autre. L'Impératrice, les
+princesses, leurs dames, leurs chambellans, tout cela très paré, entra
+à la suite de l'Empereur et vint se placer sur une estrade préparée
+d'avance. Après avoir regardé danser une espèce de ballet, l'Empereur
+en descendit seul et fit la tournée de la salle, s'adressant
+exclusivement aux femmes. Il portait son costume impérial (auquel il a
+promptement renoncé), la veste, la culotte en satin blanc, <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span>
+les souliers blancs à rosettes d'or, un habit de velours rouge fait
+droit à la François I<sup>er</sup> et brodé en or sur toutes les coutures, le
+glaive, éclatant de diamants, par-dessus l'habit; des ordres, des
+plaques, aussi en diamants, et une toque avec des plumes tout autour
+relevée par une ganse de diamants. Ce costume pouvait être beau
+dessiné, mais, pour lui qui était petit, gros et emprunté dans ses
+mouvements, il était disgracieux. Peut-être y avait-il prévention;
+l'Empereur me parut affreux, il avait l'air du roi de carreau.</p>
+
+<p>Je me trouvais placée entre deux femmes que je ne connaissais pas. Il
+demanda son nom à la première, elle lui répondit qu'elle était <i>la
+fille à Foacier</i>.</p>
+
+<p>«Ah!» fit-il, et il passa.</p>
+
+<p>Selon son usage, il me demanda aussi mon nom; je le lui dis:</p>
+
+<p>«Vous habitez à Beauregard?</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, Sire.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est un beau lieu, votre mari y fait beaucoup travailler, c'est un
+service qu'il rend au pays et je lui en sais gré; j'ai de la
+reconnaissance pour tous les gens qui emploient les ouvriers. Il a été
+au service anglais?»</p>
+
+<p>Je trouvai plus court de répondre que oui, mais il reprit:</p>
+
+<p>«C'est-à-dire pas tout à fait. Il est savoyard, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, Sire.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais vous, vous êtes française, tout à fait française; nous vous
+réclamons, vous n'êtes pas de ces droits auxquels on renonce
+facilement.»</p>
+
+<p>Je m'inclinai.</p>
+
+<p>«Quel âge avez-vous?»</p>
+
+<p>Je le lui dis.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> «Et franche par-dessus le marché! vous avez l'air bien plus
+jeune.»</p>
+
+<p>Je m'inclinai encore; il s'éloigna d'un demi-pas, puis revenant à moi,
+parlant plus bas et d'un ton de confidence:</p>
+
+<p>«Vous n'avez pas d'enfants? Je sais bien que ce n'est pas votre faute,
+mais arrangez-vous pour en avoir, croyez-moi, pensez-y, je vous donne
+un bon conseil!»</p>
+
+<p>Je restai confondue; il me regarda un instant, en souriant assez
+gracieusement, et passa à ma voisine.</p>
+
+<p>«Votre nom?</p>
+
+<p>«&mdash;<i>La fille à Foacier.</i></p>
+
+<p>«&mdash;Encore une fille à Foacier!» et il continua sa promenade.</p>
+
+<p>Je ne puis exprimer l'excès de dédain aristocratique avec lequel cet:
+<i>Encore une fille à Foacier</i>, sortit des lèvres impériales. Le nom
+qui, non plus que les personnes, ne s'est jamais représenté à moi
+depuis, est resté gravé dans mon souvenir avec l'inflexion de cette
+voix que j'entendais pour la première et la dernière fois.</p>
+
+<p>Après avoir fait sa tournée, l'Empereur se rapprocha de l'Impératrice
+et toute la troupe dorée s'en alla sans se mêler le moins du monde à
+la plèbe. À neuf heures du soir, tout était fini; les invités
+pouvaient rester et danser, mais la Cour était retirée. Je suivis son
+exemple, singulièrement frappée des façons impériales. J'avais vu
+d'autres monarques, mais aucun traitant aussi cavalièrement le public.</p>
+
+<p>Plusieurs années après, j'assistai comme beyeuse à un bal donné à
+l'occasion du baptême du roi de Rome. Je crois que c'est la dernière
+fête impériale. Elle avait lieu aux Tuileries dans la salle du
+spectacle. La Cour y assistait seule; les personnes non présentées
+obtenaient des billets pour les loges. Nous y étions allées une
+douzaine <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> de femmes de l'opposition et nous étions forcées de
+convenir que le coup d'&oelig;il était magnifique. C'était la seule fois
+que j'aie vu une fête où les hommes fussent en habit à la française.
+Les uniformes étaient proscrits; nos vieux militaires avaient l'air
+emprunté, mais les jeunes, et surtout monsieur de Flahaut,
+rivalisaient de bonne grâce avec Archambault de Périgord. Les femmes
+étaient élégamment et magnifiquement parées.</p>
+
+<p>L'Empereur, suivi de son cortège, traversa la salle en arrivant, pour
+se rendre à l'estrade qui occupe le fond. Il marchait le premier et
+tellement vite que tout le monde, sans excepter l'Impératrice, était
+obligé de courir presque pour le suivre. Cela nuisait à la dignité et
+à la grâce, mais ce frou-frou, ce pas de course, avaient quelque chose
+de conquérant qui lui seyait. Cela avait grande façon dans un autre
+genre.</p>
+
+<p>Il paraissait bien le maître de toutes ces magnificences. Il n'était
+plus affublé de son costume impérial; un simple uniforme, que lui seul
+portait au milieu des habits habillés, le rendait encore plus
+remarquable et parlait plus à l'imagination que ne l'auraient pu faire
+toutes les broderies du monde. Il voulut être gracieux et obligeant,
+et me parut infiniment mieux qu'à l'autre bal. L'impératrice
+Marie-Louise était un beau brin de femme, assez fraîche, mais un peu
+trop rouge. Malgré sa parure et ses pierreries, elle avait l'air très
+commun et était dénuée de toute physionomie. On exécuta un quadrille
+dansé par les princesses et les dames de la Cour dont plusieurs
+étaient de nos amies. Je vis là la princesse Borghèse qui me parut la
+plus ravissante beauté que j'eusse jamais envisagée; à toutes ses
+perfections elle joignait l'aspect aussi candide, l'air aussi virginal
+qu'on puisse le désirer à la jeune fille la plus pure. Si on en croit
+la chronique, personne n'en eut jamais moins le droit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> L'Empereur aimait assez que les femmes qu'il voulait attirer
+à sa Cour eussent occasion d'en voir les pompes. Il jetait des coups
+d'&oelig;il obligeants sur les loges; il resta longtemps sous la nôtre,
+évidemment avec intention. Au reste, il avait déjà trop de <i>notre
+monde</i> pour devoir se soucier beaucoup de ce qui restait en dehors.</p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> CHAPITRE VI</h3>
+
+<p class="resume">La duchesse de Courlande. &mdash; La comtesse Edmond de
+ Périgord. &mdash; Monsieur de Talleyrand. &mdash; Le cardinal Consalvi. &mdash; Fêtes
+ du mariage de l'Empereur. &mdash; Mon oncle, l'évêque de Nancy, nommé
+ archevêque de Florence. &mdash; Triste résultat de cette
+ nomination. &mdash; Résistance d'Alexis de Noailles. &mdash; Brevets de
+ sous-lieutenant. &mdash; Madame du Cayla. &mdash; Jules de Polignac.</p>
+
+
+<p>Quoique, pendant les années qui s'étaient écoulées entre ces fêtes
+dont je viens de parler, les deux sociétés de l'ancien et du nouveau
+régime fussent habituellement séparées, elles se rencontraient chez
+les ambassadeurs et chez les étrangers. Je me rappelle avoir vu toute
+la Cour impériale à un très magnifique bal donné par la duchesse de
+Courlande. Elle s'était établie à Paris à l'occasion du mariage de sa
+fille cadette avec le comte Edmond de Périgord. Je ne sais si la
+passion de la duchesse de Courlande pour le prince de Talleyrand a
+précédé ou suivi cette union.</p>
+
+<p>Madame Edmond, devenue un personnage presque historique sous le nom de
+duchesse de Dino, était, à peine au sortir de l'enfance, excessivement
+jolie, prévenante et gracieuse; déjà la distinction de son esprit
+perçait brillamment. Elle possédait tous les agréments, hormis le
+naturel; malgré l'absence de ce plus grand des charmes de la jeunesse,
+elle me plaisait beaucoup. Sa mère, toute occupée de ses propres
+aventures, avait laissé le soin de son éducation à un vieux professeur
+jésuite qui en avait fait un écolier très accompli et très instruit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> Le ciel l'avait créée jolie femme et spirituelle, mais la
+partie morale, l'éducation pratique et d'exemple avaient manqué, ou
+plutôt ce qu'une intelligence précoce avait pu lui faire apercevoir
+autour d'elle n'était pas de nature à lui donner des idées bien saines
+sur les devoirs qu'une femme est appelée à remplir. Peut-être
+aurait-elle échappé à ces premiers dangers si son mari avait été à la
+hauteur de sa propre capacité et qu'elle eût pu l'aimer et l'honorer.
+Cela était impossible; la distance était trop grande entre eux.</p>
+
+<p>J'insiste sur ces réflexions parce que je suis persuadée que, quelque
+supériorité qu'on apporte dans le monde, la conduite qu'on y tient est
+presque toujours le résultat des circonstances environnantes. Telle
+femme qui a beaucoup fait parler d'elle eût été, autrement placée,
+chaste épouse et bonne mère de famille. Je crois à l'éducation du
+manteau de la cheminée. Lorsqu'on a passé son enfance à entendre les
+principes d'une saine morale, simplement professés, et à les voir sans
+cesse mettre en pratique, il se forme autour d'une jeune personne un
+réseau d'adamant dont elle ne sent ni le poids ni la force mais qui
+devient comme une seconde nature. Il faut un rare degré de perversité
+pour chercher à en rompre les mailles. Ayons de l'indulgence pour
+celles qui sont livrées aux séductions du monde sans être pourvues de
+cette défense.</p>
+
+<p>Je viens de prononcer le nom de monsieur de Talleyrand, mais je ne me
+hasarderai pas à en parler. Je ne chercherai pas à estomper un
+caractère qui appartient au burin de l'histoire; ce sera elle qui
+pèsera les torts de l'homme privé avec les services de l'homme d'État
+et fera pencher la balance.</p>
+
+<p>Dans ces barbouillages où je m'amuse à faire repasser devant moi
+comme des ombres chinoises, sans suite et <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> sans ordre, les
+différents souvenirs que ma mémoire me retrace, je m'arrête plus
+volontiers aux petites circonstances qui m'ont paru assez piquantes
+pour être restées dans ma pensée et ne sont pas assez importantes pour
+être rappelées ailleurs. Les personnages historiques ne sont dans mon
+domaine que par leurs rapports personnels avec moi, ou lorsque j'ai
+recueilli sur eux des détails circonstanciés de la vérité desquels je
+me tiens assurée. À cette époque, je me trouvais précisément dans la
+situation du public et du public malveillant, vis-à-vis du prince de
+Bénévent; plus tard, j'aurai peut-être occasion de parler du prince de
+Talleyrand. Nous verrons, si j'arrive à ce temps.</p>
+
+<p>Les cardinaux dispersés dans toute la France eurent la permission ou
+plutôt l'ordre de se réunir à Paris à l'époque du mariage de
+l'Empereur avec l'archiduchesse. Consalvi se trouva du nombre; il vint
+descendre chez nous et ne nous quitta guère pendant son court séjour.
+Je fus bien frappée de la lucidité et de la clarté de son esprit en
+nous expliquant une position que la théologie et la politique
+rendaient si complexe. Il désirait sincèrement pouvoir, dans l'intérêt
+de la religion, complaire aux v&oelig;ux de l'Empereur et pourtant les
+canons de l'Église s'y opposaient si formellement qu'il n'y pouvait
+arriver.</p>
+
+<p>Si j'ai bien compris alors, ce n'est pas seulement la forme dans
+laquelle le mariage de Joséphine était cassé qui faisait les
+difficultés mais encore la situation personnelle de l'Empereur. Il
+était excommunié <i>vitando</i>, ce qui n'empêchait pas qu'il pût recevoir
+les sacrements ni qu'un prêtre pût les lui administrer pour nécessité,
+seulement les autres ecclésiastiques ne pouvaient y assister. Aussi
+les cardinaux étaient-ils prêts à siéger au bal ou à telle autre
+fête, mais le banc réservé pour eux à la <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> cérémonie où on
+administrait le <i>sacrement</i> du mariage resta vide.</p>
+
+<p>Je crois que, si cela eût dépendu uniquement du cardinal Consalvi, il
+eût cherché quelque accommodement. Mais plusieurs de ses collègues
+étaient plus chauds et moins raisonnables que lui; et la situation de
+tout détenteur du patrimoine de Saint-Pierre est si positivement
+spécifiée comme excommunié <i>vitando</i> par les lois de l'Église qu'il
+n'y avait pas moyen de les éluder dès qu'elles étaient invoquées.</p>
+
+<p>De son côté, l'Empereur voulait l'emporter de haute lutte; sa fureur
+en voyant inoccupé le banc des cardinaux fut excessive. Quelques-uns
+furent envoyés dans des forteresses, d'autres, et Consalvi fut du
+nombre, obligés de retourner dans les villes fixées pour leur exil. Je
+ne me rappelle plus si c'est à ce moment où avant qu'ils eurent la
+défense de porter les bas et la calotte rouge, d'où leur est venue
+l'appellation de <i>cardinaux noirs</i> qui les a distingués pendant tout
+le cours de ces querelles dogmatico-politiques.</p>
+
+<p>Le court séjour que le cardinal Consalvi fit à Paris renoua fortement
+les liens d'amitié qui existaient entre nous et, si mes souvenirs
+d'enfance avaient été froissés en retrouvant le cardinal Maury, je fus
+en revanche enchantée de son collègue. Mon opposition au régime
+impérial était certainement fort entachée d'esprit de parti, cependant
+j'ai toujours été accessible aux raisonnements qui portaient un
+caractère d'impartialité. Et j'étais touchée et édifiée de voir le
+cardinal Consalvi, dans sa position d'homme persécuté, parler avec
+tant de douceur, se lamenter des violences où il se trouvait entraîné
+et chercher de si bonne foi les moyens de les éviter.</p>
+
+<p>Il eut plusieurs conférences avec le ministre des <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> cultes; il
+offrait des tempéraments dont j'ai oublié les détails et qu'il nous
+racontait heure par heure, mais l'Empereur ne voulait entendre à
+aucun. Le public resta persuadé que l'absence des cardinaux tenait
+uniquement à ce qu'ils n'admettaient pas le divorce; je crois que
+c'est une erreur.</p>
+
+<p>Je n'assistai pas plus aux fêtes du mariage que je n'avais fait à
+celles du couronnement. Je faisais honneur à mes répugnances
+politiques de ce peu de curiosité, mais j'ai découvert depuis que ma
+paresse y avait la plus grande part. Je trouve que la peine qu'il faut
+se donner surpasse de beaucoup le plaisir qu'on aurait, et le récit
+des fêtes suffit complètement à ma satisfaction; je le lis le
+lendemain dans mon fauteuil en me réjouissant d'avoir échappé à la
+fatigue.</p>
+
+<p>Je ne vis que les illuminations; ce sont sans comparaison les plus
+belles que je me rappelle. L'Empereur, auquel les grandes idées ne
+manquaient guère, eut celle de faire construire en toile le grand arc
+de l'Étoile tel qu'il existe aujourd'hui, et ce monument improvisé fit
+un effet surprenant. Je crois que c'est le premier exemple de cette
+sage pensée, adoptée maintenant, d'essayer l'effet des constructions
+avant de les établir définitivement. L'arc de l'Étoile obtint les
+suffrages qu'il méritait.</p>
+
+<p>Mon oncle, l'évêque de Nancy, assista au Concile des évêques de France
+réunis à Paris, à l'effet de statuer sur les différends existants avec
+le Pape, et qui n'eut aucun résultat. Mon oncle y tint une conduite
+fort épiscopale mais pourtant assez gouvernementale pour que
+l'Empereur en fût très content. Il lui donna une triste marque de sa
+satisfaction, quelque temps après, en le nommant archevêque de
+Florence.</p>
+
+<p>Il avait fait beaucoup de bien à Nancy; il y jouissait de la plus
+haute considération et il s'y plaisait extrêmement. <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span>
+Abandonner une telle résidence, où il était établi régulièrement et
+canoniquement, pour aller prendre violente possession, malgré le
+clergé et le Pape, d'un diocèse italien était une lourde calamité et
+attirait sur sa tête ces haines cléricales qui ne pardonnent jamais.</p>
+
+<p>Il arriva à Paris désespéré; mon père, qui l'aimait tendrement, entra
+complètement dans sa situation. Ils en causèrent longuement et, après
+avoir pesé les inconvénients entre déplaire à l'Empereur et rompre
+avec les gens de sa robe, ils conclurent qu'il ne fallait pas assumer
+seul cette responsabilité. L'évêque de Nantes, du Voisin, et
+l'archevêque de Tours, Barral, avaient été promus à des sièges
+importants en Italie qui se trouvaient dans le même prédicament que
+celui de Florence. Mon oncle décida que l'acceptation de l'archevêque
+de Tours ne suffisait pas, mais que celle de l'évêque de Nantes
+entraînerait la sienne.</p>
+
+<p>Monsieur du Voisin passait pour habile théologien, et il était le
+prélat le plus considéré de toute l'Église gallicane. Mon père
+approuva ce parti; mon oncle, après l'avoir annoncé au ministre des
+cultes, alla faire sa cour à l'Empereur qui le reçut très bien. Les
+trois prélats désignés se réunirent plusieurs fois. Mon oncle logeait
+avec nous. Il nous raconta un matin que l'évêque de Nantes venait de
+partir pour Nantes, après un refus formel; qu'en conséquence, il
+allait se rendre à Saint-Cloud avec le ministre des cultes pour y
+porter son propre refus. Monsieur de Barral n'avait encore aucune
+décision arrêtée.</p>
+
+<p>L'évêque donna l'ordre de charger sa voiture de voyage pour retourner
+le lendemain à Nancy. Il resta longtemps à causer avec mon père et
+moi, récapitulant toutes les excellentes raisons qui rendaient le
+parti qu'il avait pris irrévocable. Il revint tard; à dîner, on parla
+<span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> de chapeaux de paille, l'évêque me dit avec un sourire forcé:</p>
+
+<p>«Ma petite, j'espère que vous me chargerez de vos commissions, je
+crois que c'est en Toscane qu'on fait les plus beaux.»</p>
+
+<p>Mon père et moi échangeâmes un regard de surprise. L'évêque prit, en
+effet, le lendemain de grand matin la route de Nancy, mais c'était
+pour y faire ses paquets et se rendre à Florence. Nous évitâmes de
+concert toute explication. Quand un homme de talent et de conscience
+agit ainsi contre son propre jugement et que le parti est pris, il n'y
+a rien à dire. Je n'en ai jamais su davantage. L'Empereur l'avait-il
+intimidé ou séduit? Je l'ignore, ni l'un ni l'autre n'étaient faciles
+avec un homme dont l'esprit était aussi distingué que la haute raison.
+Le fait s'est passé précisément comme je le raconte.</p>
+
+<p>Au retour de Florence, en 1814, la décision prise avait trop mal
+réussi pour qu'il fût opportun de revenir sur le passé. Elle a
+éventuellement causé la mort de mon oncle, car les haines du parti
+émigré et de l'esprit prêtre se sont réunies dans toute leur âcreté
+pour semer d'amertume le reste de sa vie. Et, malgré la haute
+considération dont il jouissait à Nancy où il retourna, elles ont tiré
+assez de fiel de ce malheureux séjour à Florence pour le tourmenter à
+un tel point que sa santé y a succombé. S'il était resté à Nancy,
+aucune des tribulations qu'on lui a suscitées n'aurait pu avoir lieu,
+et il aurait trouvé dans les papes des protecteurs au lieu
+d'antagonistes offensés et voulant se venger. Mais résister à la
+volonté de l'Empereur, quelque bon motif qu'on eût, semblait dans ce
+temps une espèce de démence; lui-même cherchait à établir cette
+pensée.</p>
+
+<p>Alexis de Noailles reçut un brevet de sous-lieutenant pour se rendre
+à l'armée; il déclara que sa volonté était <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> de ne point
+servir; on insista, il résista. On l'arrêta, on le traîna en prison,
+il résista encore. L'Empereur avait bonne envie de l'envoyer à
+Charenton. On obtint à grand'peine qu'il restât à Vincennes. Enfin, ne
+pouvant vaincre son opposition et craignant peut-être que cette folie
+ne devînt contagieuse, l'Empereur le fit relâcher en lui ordonnant de
+quitter l'empire où il ne voulait pas de ce <i>conspirateur de
+sacristie</i>. Et, content de l'affubler de ce sobriquet ironique, il lui
+ouvrit les portes de la prison en lui fermant celles de la patrie.
+C'est la seule personne qui, à ma connaissance, ait résisté à
+l'Empereur, comme madame de Chevreuse est la seule qui ait été forcée
+de prendre une place à la Cour impériale.</p>
+
+<p>Alexis de Noailles n'avait pas été le seul à recevoir un brevet de
+sous-lieutenant; il y en avait eu une douzaine d'envoyés, en même
+temps, aux jeunes gens dont les familles faisaient le plus de tapage
+de leur opposition. Ils avaient été expédiés à la suite d'un bal
+costumé donné par madame du Cayla, où l'on déploya assez de
+magnificence pour que le bruit en parvînt aux oreilles de l'Empereur.
+Il voulait bien que les personnes en dehors de son gouvernement
+végétassent en paix et en tranquillité, mais, dès qu'on cherchait à se
+faire remarquer en quelque genre que ce fût, il fallait qu'on se
+rattachât à son gouvernement; il n'admettait aucune distinction qui
+n'émanât de lui.</p>
+
+<p>Au reste, il jugea bien en cette circonstance car, à l'exception
+d'Alexis, tous ces sous-lieutenants, violemment improvisés, devinrent
+de fort zélés soutiens de la couronne impériale. Je ne sais si déjà, à
+cette époque, madame du Cayla était avec le duc de Rovigo dans les
+liaisons intimes que la prodigieuse ressemblance de son fils a
+constatées.</p>
+
+<p>Depuis qu'elle s'est donnée en spectacle au public par <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> ses
+relations avec Louis XVIII, mille histoires scandaleuses ont surgi sur
+son compte. Je n'en avais jamais entendu parler; elle était aussi
+agréable qu'on le peut être avec un teint horriblement gâté, assez
+spirituelle, fort désireuse de plaire. Elle vivait mal avec un mari
+plus que bizarre, mais était pleine de tendresse et de soins pour sa
+belle-mère dont elle était adorée.</p>
+
+<p>Si j'avais été interrogée sur son compte à cette époque, je l'aurais
+représentée comme une jeune femme d'une très bonne conduite, même un
+peu prude et affichant une grande piété. Je me souviens qu'une fois où
+elle avait dansé dans un quadrille le mardi gras, elle se fit
+remplacer pour le répéter le samedi suivant quoique les sept autres
+femmes ne fissent aucune difficulté d'y reparaître.</p>
+
+<p>Madame du Cayla soignait extrêmement les vieilles dames de la société
+de sa belle-mère et les évêques ou gens de la petite Église. Nous
+croyions qu'elle suivait son goût; elle a prouvé depuis que l'esprit
+d'intrigue et le besoin de se faire prôner l'inspiraient. Elle ne
+manquait jamais de faire maigre et de jeûner avec ostentation, ce qui
+était beaucoup plus remarquable sous l'Empire que sous la
+Restauration. Peu de gens alors affichaient des pratiques extérieures,
+et on continuait les bals sans scrupule pendant les deux premières
+semaines du carême, mais on n'aurait pas passé la mi-carême.</p>
+
+<p>Je me souviens que le comte de Palfy ayant eu la mauvaise pensée de
+donner un bal le vendredi saint, deux femmes seulement, même de la
+Cour impériale, s'y rendirent.</p>
+
+<p>Ceci ramène ma pensée à la conversion de Jules de Polignac. Je n'ai
+jamais pu croire à la sincérité de sa dévotion et voici sur quoi se
+fonde mon incrédulité.</p>
+
+<p>Il y avait à Lyon une riche héritière dont la mère était sous
+l'influence des prêtres de la petite Église: on appelait <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span>
+ainsi les opposants au Concordat. Le mariage de cette jeune fille fut
+arrangé par eux avec Alexis de Noailles, alors le coryphée de cette
+secte. Il se rendit à Lyon pour le conclure et, en une semaine,
+réussit à déplaire si complètement à la fille et à la mère que le
+mariage fut rompu.</p>
+
+<p>Jules de Polignac, retenu à Vincennes par la grâce spéciale de
+l'Empereur, car il n'avait été condamné qu'à trois années de prison
+expirées depuis longtemps, se flattait que la clémence impériale se
+lasserait de cette arbitraire aggravation de peine, et il avait
+l'espoir de sortir de prison. Adrien de Montmorency soignait fort
+amicalement les prisonniers de Vincennes.</p>
+
+<p>On parlait un soir chez moi de la rupture du mariage d'Alexis de
+Noailles:</p>
+
+<p>«Pardi, dit Adrien, je viens de le raconter à Jules. Je lui ai dit
+que, s'il était aussi bon catholique que royaliste, il serait bien
+aisé d'arranger ce mariage pour lui. L'auréole de Vincennes déciderait
+tout de suite en sa faveur.»</p>
+
+<p>Huit jours ne s'étaient pas écoulés que nous apprîmes que Jules
+tournait à la dévotion de la manière la plus édifiante. Les
+distractions très peu orthodoxes qu'il avait recherchées jusque-là
+furent repoussées, ses intimités changées. Enfin il s'établit une
+révolution si complète dans ses sentiments et dans ses habitudes que
+le directeur, qu'il avait choisi parmi les prêtres les plus en
+évidence de la petite Église, put mander à ses coreligionnaires de
+Lyon que monsieur Jules de Polignac était l'homme suivant leur
+c&oelig;ur. Les négociations pour le mariage furent entamées et assez
+avancées pour faire croire à leur succès dès qu'il sortirait de
+Vincennes; mais l'Empereur arriva à la traverse et par autorité fit
+épouser la riche héritière à monsieur de Marbeuf.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> Ce fut dans ce temps qu'il lui prit la fantaisie de marier à
+son choix toutes les filles qui avaient au-dessus de cinquante mille
+francs de rente. Cette inquisition de famille n'a pas peu contribué à
+l'impopularité où il a fini par atteindre. Il admettait cependant la
+résistance. Les d'Aligre en sont un exemple. Monsieur d'Aligre était
+chambellan; l'Empereur lui fit demander sa fille pour monsieur de
+Caulaincourt; il feignit d'accepter avec joie. Mais, peu de jours
+après, il vint dire, avec l'air de l'affliction, que mademoiselle
+d'Aligre avait une répugnance invincible à la personne du duc de
+Vicence.</p>
+
+<p>L'Empereur n'insista pas. Monsieur d'Aligre se crut sauvé, mais,
+apprenant peu de temps après que monsieur de Faudoas, le frère de la
+duchesse de Rovigo, allait lui être proposé pour gendre, il bâcla en
+huit jours de temps le mariage de sa fille avec monsieur de Pomereu,
+sous prétexte qu'elle lui donnait la préférence sur tous les
+prétendants. L'Empereur bouda un peu monsieur d'Aligre, mais celui-ci,
+n'ayant rien à en attendre, se sentait plus indépendant que beaucoup
+d'autres.</p>
+
+<p>Quant à Jules, il conserva son odeur de sainteté qu'il ne put
+exploiter qu'à la Restauration. Il est resté prisonnier jusqu'en
+1814.</p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> CHAPITRE VII</h3>
+
+<p class="resume">Esprit des émigrés rentrés. &mdash; L'Empereur et le roi de Rome. &mdash; Les
+ idéalistes. &mdash; Monsieur de Chateaubriand. &mdash; Les <i>Madames</i>. &mdash; La
+ duchesse de Lévis. &mdash; La duchesse de Duras. &mdash; La duchesse de
+ Châtillon. &mdash; Le comte et la comtesse de Ségur.</p>
+
+<p>Je ne puis jamais me rappeler sans honte les v&oelig;ux antinationaux que
+nous formions et la coupable joie avec laquelle l'esprit de parti nous
+faisait accueillir les revers de nos armées. J'ai lu depuis le
+portrait que Machiavel fait des <i>Fuori inciti</i>, et c'est la rougeur
+sur le front que j'ai dû en avouer la ressemblance. Les émigrés de
+tous les temps et de tous les pays devraient en faire leur manuel; ce
+miroir les ferait reculer devant leur propre image. Sans doute, nos
+sentiments n'étaient pas communs à la majorité du pays, mais je crois
+que les masses étaient devenues profondément indifférentes aux succès
+militaires.</p>
+
+<p>Lorsque le canon nous annonçait le gain de quelque brillante bataille,
+un petit nombre de personnes s'en affligeait, un nombre un peu plus
+grand s'en réjouissait, mais la population y restait presque
+insensible. Elle était rassasiée de gloire et elle savait que de
+nouveaux succès entraînaient de nouveaux efforts. Une bataille gagnée
+était l'annonce d'une conscription, et la prise de Vienne n'était que
+l'avant-coureur d'une marche sur Varsovie ou sur Presbourg.
+D'ailleurs, on avait peu <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> de foi à l'exactitude des bulletins,
+et leur apparition n'excitait guère d'enthousiasme. L'Empereur était
+toujours accueilli beaucoup plus froidement à Paris que dans toutes
+les autres villes.</p>
+
+<p>Pour rendre hommage à la vérité, je dois dire cependant que, le jour
+où le vingt-sixième coup de canon annonça que l'Impératrice était
+accouchée d'un garçon, il y eut dans toute la ville un long cri de
+joie qui partit comme par un mouvement électrique. Tout le monde
+s'était mis aux fenêtres ou sur les portes; pour compter les
+vingt-cinq premiers, le silence était grand, le vingt-sixième amena
+une explosion. C'était le complément du bonheur de l'Empereur, et on
+aime toujours ce qui est complet. Je ne voudrais pas répondre que les
+plus opposants n'aient pas ressenti en ce moment un peu d'émotion.</p>
+
+<p>Nous inventâmes une fable sur la naissance de cet enfant qu'on voulut
+croire supposé. Cela n'avait pas le sens commun. L'Empereur l'aimait
+passionnément et, dès que le petit roi put distinguer quelqu'un, il
+préféra son père à tout. Peut-être l'amour paternel l'aurait porté à
+être plus avare du sang des hommes.</p>
+
+<p>J'ai entendu raconter à monsieur de Fontanes qu'un jour où il
+assistait au déjeuner de l'Empereur, le roi de Rome jouait autour de
+la table; son père le suivait des yeux avec une vive tendresse,
+l'enfant fit une chute, se blessa légèrement, il y eut grand émoi. Le
+calme se rétablit, l'Empereur tomba dans une sombre rêverie, puis
+l'exprimant tout haut sans s'adresser directement à personne:</p>
+
+<p>«J'ai vu, dit-il, le même boulet de canon en emporter vingt d'une
+file.»</p>
+
+<p>Et il reprit avec monsieur de Fontanes l'affaire dont sa pensée
+venait d'être distraite par des réflexions dont <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> on suit
+facilement le cours. Au reste, les mécomptes commençaient pour lui et
+contribuèrent peut-être à ces retours philanthropiques.</p>
+
+<p>Je n'en finirais pas si je voulais raconter tous les on dit sur
+l'Empereur mais, comme ils ne m'arrivaient qu'à travers le prisme de
+l'opposition, je m'en méfie moi-même. Si ce prisme montrait pourtant
+les objets sous de fausses couleurs, du moins il les grandissait, car
+j'ai été étonnée de trouver combien les hommes, qui semblaient à nos
+yeux devoir être aussi grands que les actions auxquelles Napoléon les
+employait, se sont trouvés médiocres et petits quand il a cessé de les
+soutenir. Un de ses plus grands talents était de découvrir de son
+regard d'aigle la spécialité de chacun, de l'y appliquer et, par là,
+d'en tirer tout le parti possible.</p>
+
+<p>Les seules personnes contre lesquelles il eût une répugnance
+invincible, c'étaient les véritables libéraux, ceux qu'il appelait les
+<i>idéalistes</i>. Quand une fois un homme était affublé par lui de ce
+sobriquet, il n'y avait plus à en revenir; il l'aurait volontiers
+envoyé à Charenton et le regardait comme un fléau social. Hélas! nous
+forcera-t-on à convenir que le génie gouvernemental de Bonaparte
+l'inspirait juste et que ces esprits rêveurs du bonheur des nations,
+fort respectables sans doute, ne sont point applicables, qu'ils ne
+servent qu'à exciter les passions de la multitude en les flattant et à
+amener la désorganisation de la société? Je ne le pensais pas alors,
+et la répugnance de l'Empereur pour les <i>idéalistes</i>, dont j'aurais
+volontiers fait mes oracles, me paraissait un grand tort.</p>
+
+<p>Au nombre de ces <i>idéalistes</i>, il rangeait monsieur de Chateaubriand.
+C'était une erreur. Monsieur de Chateaubriand n'a aucune faiblesse
+pour le genre humain; il ne s'est jamais occupé que de lui-même et de
+se faire un <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> piédestal d'où il puisse dominer sur son siècle.
+Cette place était difficile à prendre à côté de Napoléon, mais il y a
+incessamment travaillé. Ses mémoires révèleront au monde à quel point,
+avec quelle persévérance et quel espoir de succès. Il y a réussi en ce
+sens qu'il s'est toujours fait une petite atmosphère à part dont il a
+été le soleil. Dès qu'il en sort, il est saisi de l'air extérieur
+d'une façon si pénible qu'il devient d'une maussaderie insupportable;
+mais, tant qu'il y reste plongé, on ne saurait être meilleur, plus
+aimable et distribuer ses rayons avec plus de grâce. J'ai un véritable
+goût pour le Chateaubriand de cette situation, l'autre est odieux.</p>
+
+<p>S'il s'était borné à être auteur, ainsi que sa nature si éminemment
+artiste l'y poussait, à part quelques amertumes nées des critiques de
+ses ouvrages, on n'aurait connu de lui que ses bonnes et aimables
+tendances. Mais l'ambition d'être un homme d'État l'a entraîné dans
+d'autres régions où ses prétentions mal accueillies ont développé en
+lui une foule de mauvaises passions et jeté sur son style des flots de
+bile qui rendront la plupart de ses écrits inlisibles lorsque le temps
+lui aura préparé des lecteurs impartiaux.</p>
+
+<p>Monsieur de Chateaubriand a éminemment le tact des dispositions du
+moment. Il devine l'instinct du public et le caresse si bien
+qu'écrivain de parti il a pourtant réussi à être populaire. Il lui est
+fort égal pour cela de changer du tout au tout, d'encenser ce qu'il a
+honni, de honnir ce qu'il a encensé. Il a deux ou trois principes
+qu'il habille selon les circonstances, de façon à les rendre presque
+méconnaissables, mais avec lesquels il se tire de toutes les
+difficultés et prétend être toujours profondément conséquent. Cela lui
+est d'autant plus facile que son esprit, qui va jusqu'au génie, n'est
+gêné par aucune de ces considérations morales qui pourraient arrêter.
+Il n'a <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> foi en rien au monde qu'en son talent, mais aussi
+c'est un autel devant lequel il est dans une prosternation
+perpétuelle. En parlant de la Restauration et de la révolution de
+1830, si je conduis ces notes jusque-là, j'aurai souvent occasion de
+le trouver sur mon chemin.</p>
+
+<p>Pendant l'Empire, il ne m'apparaissait que comme un homme de génie et
+de conscience, persécuté parce qu'il se refusait à encenser le
+despotisme, et pour avoir donné sa démission de ministre en Valais à
+l'occasion de la mort du duc d'Enghien.</p>
+
+<p><i>Le Génie du Christianisme, l'Itinéraire à Jérusalem</i>, le poème des
+<i>Martyrs</i>, récemment publiés, justifiaient notre admiration. Je
+trouvais bien l'enthousiasme de quelques dames un peu exagéré, mais
+pourtant je m'y associais jusqu'à un certain point. Je me rappelle une
+lecture des <i>Abencérages</i> faite chez madame de Ségur. Il lisait de la
+voix la plus touchante et la plus émue, avec cette foi qu'il a pour
+tout ce qui émane de lui. Il entrait dans les sentiments de ses
+personnages au point que les larmes tombaient sur le papier; nous
+avions partagé cette vive impression et j'étais véritablement sous le
+charme. La lecture finie on apporta du thé:</p>
+
+<p>«Monsieur de Chateaubriand voulez-vous du thé?</p>
+
+<p>«&mdash;Je vous en demanderai.»</p>
+
+<p>Aussitôt un écho se répandit dans le salon:</p>
+
+<p>«Ma chère il veut du thé.</p>
+
+<p>«&mdash;Il va prendre du thé.</p>
+
+<p>«&mdash;Donnez-lui du thé.</p>
+
+<p>«&mdash;Il demande du thé!»</p>
+
+<p>Et dix dames se mirent en mouvement pour servir l'Idole. C'était la
+première fois que j'assistais à pareil spectacle et il me sembla si
+ridicule que je me promis de n'y jamais jouer de rôle. Aussi, quoique
+j'aie été dans des relations assez constantes avec monsieur de
+Chateaubriand, <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> je n'ai point été enrôlée dans la compagnie de
+<i>ses madames</i>, comme les appelait madame de Chateaubriand, et ne suis
+jamais arrivée à l'intimité, car il n'y admet que les véritables
+adoratrices.</p>
+
+<p>Lorsqu'en 1812 nous quittâmes Beauregard pour nous installer à
+Châtenay, monsieur et madame de Chateaubriand étaient établis à la
+Vallée-aux-Loups, à dix minutes de chez moi. L'habitation créée par
+lui était charmante et il l'aimait extrêmement. Nous voisinions
+beaucoup; nous le trouvions souvent écrivant sur le coin d'une table
+du salon avec une plume à moitié écrasée, entrant difficilement dans
+le goulot d'une mauvaise fiole qui contenait son encre. Il faisait un
+cri de joie en nous voyant passer devant sa fenêtre, fourrait ses
+papiers sous le coussin d'une vieille bergère qui lui servait de
+portefeuille et de secrétaire et, d'un bond, arrivait au-devant de
+nous avec la gaieté d'un écolier émancipé de classe.</p>
+
+<p>Il était alors parfaitement aimable. Je n'en dirai pas autant de
+madame de Chateaubriand; elle a beaucoup d'esprit, mais elle l'emploie
+à extraire de tout de l'aigre et de l'amer. Elle a été bien nuisible à
+son mari, en l'excitant sans cesse à l'irritation et en lui rendant
+son intérieur insupportable. Il a toujours eu de grands égards pour
+elle sans pouvoir obtenir la paix du coin du feu.</p>
+
+<p>J'ai dit qu'elle avait de l'esprit, cela est incontestable. Cependant
+(et il faut l'avoir vu pour se le persuader) son orgueil bourgeois est
+blessé de la réputation littéraire de monsieur de Chateaubriand; il
+lui semble que c'est déroger; et, pendant la Restauration, elle
+voulait, avec la plus extravagante passion, des titres et des places
+de Cour pour compenser ces vulgaires succès. Elle affichait hautement
+la prétention de n'avoir jamais lu une ligne de ce que son mari avait
+fait publier; mais, comme elle lui dit sans cesse qu'un pays qui a la
+gloire de le posséder <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> et qui ne se fait pas gouverner par lui
+est un pays maudit et qu'elle le lui prouve par certains passages de
+<i>l'Apocalypse</i> dont elle a fait l'étude la plus approfondie, il lui
+pardonne le dédain pour son mérite en faveur du dévouement à ses
+prétentions.</p>
+
+<p>Ce que ce ménage a englouti d'argent, sans avoir jamais eu l'apparence
+d'un état, serait une nouvelle preuve entre mille des inconvénients du
+désordre. Au reste, monsieur de Chateaubriand convient lui-même que
+rien ne lui paraît insipide comme de vivre d'un revenu régulier quel
+qu'il soit.</p>
+
+<p>Il veut toucher des capitaux, les gaspiller, sentir la pénurie, avoir
+des dettes, se faire nommer ambassadeur, dissiper en fantaisies les
+appointements destinés à défrayer sa maison, quitter sa place et se
+trouver plus gêné, plus endetté que jamais, abandonner une situation
+où il a vingt-cinq chevaux dans son écurie et avoir le plaisir de
+refuser une invitation à dîner sous prétexte qu'il n'a pas de quoi
+payer un fiacre pour l'y mener, enfin éprouver des sensations variées
+pour se <i>désennuyer</i>, car, au bout du compte, c'est là le but et le
+grand secret de sa vie.</p>
+
+<p>Malgré ce chaos d'existence auquel monsieur de Chateaubriand associe,
+sans ressentir le moindre scrupule, les personnes qui lui sont
+dévouées, il est d'un commerce agréable et facile. Hormis qu'il
+bouleverse votre vie, il est disposé à la rendre fort douce. De temps
+en temps même, il lui prend des velléités de faire des sacrifices aux
+personnes qui l'aiment, mais c'est trop contre sa nature pour qu'il y
+tienne longtemps.</p>
+
+<p>Ainsi, après s'être laissé suivre à Rome par madame de Beaumont,
+quoique cela l'importunât, il l'y a tracassée et elle y est morte
+presque isolée. Ainsi, après avoir changé toute sa vie, s'être jeté
+dans le monde pour y faire rentrer madame de Z..., il l'a vue devenir
+folle sans <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> lui donner un soupir. Ainsi il a à peine consenti
+à tracer un article bien froid dans une gazette pour honorer les
+cendres de madame de Duras qui, pendant douze ans, n'avait vécu que
+pour lui.</p>
+
+<p>Je pourrais ajouter bien des noms à cette liste, car Monsieur de
+Chateaubriand a toujours eu la plus grande facilité à se laisser
+adorer sans se mettre en peine des chagrins qu'il doit causer. De
+toutes ses amies, celle qui a tenu le plus de place dans son c&oelig;ur
+est, je crois, madame C....., de X....., devenue duchesse de Z......
+L'histoire de cette pauvre femme se rattache aux m&oelig;urs qui
+existaient avant la Révolution et que, dans les derniers temps, on
+aurait voulu nous faire regretter.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Y....., aussi charmante et aussi accomplie qu'on
+puisse imaginer une jeune personne, épousa en 1790, grâce à l'immense
+fortune à laquelle elle était destinée, C..... de X....., fils aîné du
+prince de ***. Sans avoir la distinction d'esprit de sa femme, il n'en
+manquait pas, était parfaitement beau et encore plus à la mode. Le
+nouveau ménage fit sensation lors de sa présentation aux Tuileries,
+malgré la gravité des événements à cette époque.</p>
+
+<p>Bientôt les orages révolutionnaires les séparèrent, Monsieur de X....
+émigra; sa femme, grosse, resta dans sa famille dont incessamment elle
+partagea les malheurs. Elle l'accompagna dans les prisons où elle fut
+l'ange tutélaire de ses parents, entre autres de la vieille maréchale
+de Z....., la grand'mère de son mari. Elle la servit comme une fille
+et comme une servante jusqu'au jour où l'échafaud l'arracha à ses
+soins. Elle vit périr son propre père et consola sa mère, enfin elle
+réunit sur sa tête l'admiration et la vénération de toutes les
+personnes renfermées avec elle.</p>
+
+<p>Dès que les prisons s'ouvrirent, son premier v&oelig;u fut <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span>
+d'aller rejoindre son jeune mari pour lequel elle ressentait l'amour
+le plus tendre. Quitter la France n'était pas chose facile; cependant,
+à force de courage et d'intelligence, elle parvint à se faire jeter
+par un bateau sur la plage d'Angleterre. Sa fille, confiée à un patron
+américain, l'y avait précédée de quelques heures. Ayant cette enfant
+dans ses bras, elle vint heurter à la porte de son mari.</p>
+
+<p>C...... de X....., était alors attaché par l'empire de la mode au char
+de madame Fitzherbert. Elle avait au moins quarante-cinq ans, mais le
+plaisir d'être le rival du prince de Galles, qui n'en dissimulait pas
+son mécontentement, la parait de tous les charmes aux yeux de monsieur
+de X....., et il vit arriver sa gracieuse compagne avec une vive
+impatience. Sous prétexte d'économie, il s'empressa de la conduire
+dans une petite chaumière au nord de l'Angleterre. Elle ne s'en
+plaignit pas tant qu'il l'habita avec elle. Mais bientôt des affaires
+l'appelèrent à Londres; ses séjours y devinrent fréquents, s'y
+prolongèrent, enfin il s'y établit.</p>
+
+<p>Il était intimement lié avec monsieur du L.... de V....., jeune homme
+beaucoup moins beau, mais infiniment plus aimable et plus agréable que
+monsieur de X...... Il lui montrait, en se plaignant de l'ennui
+qu'elles lui causaient, les lettres tendres et tristes de sa jeune
+femme. Monsieur du L..... lui reprochait l'abandon où il la laissait,
+ajoutant qu'il mériterait bien qu'il lui arrivât malheur:</p>
+
+<p>«Tu appelles cela malheur; le plus beau jour de ma vie serait celui où
+je me verrais débarrassé de ses doléances.»</p>
+
+<p>Monsieur du L..... finit par offrir à C...... de X...... de chercher à
+le délivrer de l'amour de sa femme. Ce dévouement fut accepté avec
+transport. Les deux amis se rendirent ensemble à la chaumière; peu de
+jours après <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> C... de X... partit laissant monsieur du L...
+passer tout seul auprès d'une femme de vingt ans, triste et délaissée,
+les longues journées de l'hiver.</p>
+
+<p>Elle était aussi aimable que jolie, pleine de talents et d'esprit.
+Monsieur du L..., qui avait déjà la tête montée par ses lettres, en
+devint passionnément amoureux et n'eut pas de peine à jouer le rôle
+auquel il s'était engagé. Il avertit soigneusement le mari de ses
+progrès et, au bout de plusieurs mois, de son succès. Celui-ci annonça
+alors le projet d'une visite aux deux solitaires. Madame de X...,
+réveillée du doux rêve où elle s'abandonnait par la pensée de voir
+arriver l'époux qu'elle avait offensé, se livra à une douleur
+immodérée. Monsieur du L... essaya vainement de la calmer; enfin il se
+décida à lui raconter le pacte immoral à l'aide duquel il avait réussi
+et lui apporta en preuve sa correspondance.</p>
+
+<p>Madame de X... avait encore à cette époque l'âme noble et pure; elle
+se sentit révoltée d'avoir été trahie d'une façon si odieuse, elle
+resta anéantie sous cette horrible révélation. Dès le lendemain, elle
+prit avec son enfant la route de Yarmouth, annonçant qu'elle
+retournait chercher un asile dans les bras de sa mère. Son mari fut
+enchanté d'en être débarrassé. Monsieur du L... courut après elle, la
+rattrapa avant qu'elle fût embarquée, l'apaisa, l'accompagna et obtint
+son pardon. Mais l'illusion de l'amour était détruite pour elle.
+Monsieur du L... a été puni de sa coupable transaction par un
+sentiment vrai et passionné qui, depuis lors, a fait le malheur de sa
+vie.</p>
+
+<p>Madame de X..., l'imagination salie et le c&oelig;ur froissé par la
+conduite de deux hommes qu'elle avait aimés, arriva à Paris au moment
+des saturnales du Directoire et n'y prit qu'une part trop active.
+Elle-même a pris la peine de la rédiger en ce peu de mots:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> «Je suis bien malheureuse; aussitôt que j'en aime un, il s'en
+trouve un autre qui me plaît davantage.» Ses choix furent aussi
+honteux par leur qualité que par leur nombre. Elle était tombée dans
+un tel désordre que son attachement pour monsieur de Chateaubriand fut
+presque une réhabilitation.</p>
+
+<p>Cette liaison était dans toute sa vivacité lorsque monsieur de
+Chateaubriand partit pour la Terre Sainte; les deux amants se
+donnèrent rendez-vous à la fontaine des Lions de l'Alhambra. Madame de
+X..., n'avait garde de manquer une entrevue si romanesque. Elle s'y
+trouva au jour indiqué. Pendant l'absence de monsieur de
+Chateaubriand, elle avait laissé tromper ses inquiétudes par les soins
+assidus du colonel L..... Tandis qu'elle attendait le pèlerin de
+Jérusalem à Grenade, elle y apprit la mort du colonel. De sorte que,
+lorsque monsieur de Chateaubriand arriva, préparant des excuses pour
+son retard et des hymnes sur l'exactitude de sa bien-aimée..., il
+trouva une femme en longs habits de deuil et pleurant avec un extrême
+désespoir la mort d'un rival heureux en son absence. Tout le voyage en
+Espagne se passa de cette façon, monsieur de Chateaubriand mêlant le
+rôle de consolateur à celui d'adorateur.</p>
+
+<p>Il place à cette époque son refroidissement pour madame de X....
+Toutefois, leur liaison dura encore longtemps.</p>
+
+<p>La publication de l'<i>Itinéraire</i> donna un nouveau lustre au talent
+populaire de monsieur de Chateaubriand et augmenta le désir que
+plusieurs personnes avaient de le voir. Il en profita pour replacer
+madame de X... dans une meilleure situation. Il établit que, par elle
+seule, on arriverait à lui et fit trêve à sa sauvagerie. Il faut lui
+en tenir compte, car c'était uniquement dans l'intérêt de madame de
+X.... On lui rendit des soins pour attirer monsieur <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> de
+Chateaubriand. Comme elle était charmante dès qu'on se mettait en
+rapport avec elle, elle plaisait par son propre mérite.</p>
+
+<p>Elle fut un instant dans l'intimité d'une coterie, composée de
+mesdames de Duras, de Bérenger, de Lévis, etc. Mais, bientôt,
+elle-même s'en ennuya; elle s'en retira volontairement et rentra dans
+l'intérieur de son cabinet où des occupations sérieuses se mêlaient à
+des talents de premier ordre pour employer son temps. Elle vécut de
+cette sorte jusqu'à la Restauration. Nous la vîmes, à cette époque, se
+précipiter dans le tourbillon du monde; couverte d'atours couleur de
+roses, elle dansa à un grand bal. Son mari, qui n'avait jamais cessé
+de la voir, négocia une réconciliation avec elle. Elle prit le titre
+de duchesse de Z....</p>
+
+<p>On lui proposa un appartement à l'hôtel de X...; on parlait même d'une
+grossesse qui donnait l'espoir d'un frère à sa fille mariée depuis
+plusieurs années. Chacun remarquait les manières bizarres de madame de
+Z.... Les Cents-Jours arrivèrent; la terreur s'empara d'elle, son
+étrangeté augmenta. On chercha pendant quelques mois à la dissimuler,
+il fallut enfin la reconnaître et la séquestrer. À l'époque où
+j'écris, elle est depuis vingt ans renfermée et n'a jamais recouvré la
+raison. Tel a été le sort d'une des personnes les plus heureusement
+douées que la nature ait jamais formées. Je ne puis m'empêcher de
+croire qu'elle valait mieux que la vie qu'elle a menée.</p>
+
+<p>Sans ce fatal voyage d'Angleterre qui l'a rendue toute blessée, toute
+désillusionnée aux désordres de Paris pendant le temps du Directoire,
+peut-être n'aurait-elle pas suivi une aussi mauvaise voie. J'ai lieu
+de penser que son mari a plus d'une fois regretté sa propre conduite,
+et le sacrifice qu'il avait fait à ce faux dieu de la galanterie
+<span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> qui régnait encore à l'époque où il est entré dans le monde.
+Il n'a pu se dissimuler qu'il était le premier auteur des torts de sa
+femme. Monsieur de Chateaubriand avait certainement conçu la pensée de
+la relever à ses propres yeux et à ceux du monde. Mais il est
+incapable de s'occuper avec persévérance du sort d'un autre; il est
+trop absorbé par la préoccupation de lui-même.</p>
+
+<p>C'est lorsque madame de X... rentra dans sa retraite que se forma
+décidément le corps des <i>madames</i>. Les principales étaient les
+duchesses de Duras, de Lévis, et madame de Bérenger; le reste ne vaut
+pas l'honneur d'être nommé. Ces trois dames avaient chacune leur
+heure; monsieur de Chateaubriand était reçu à huis clos, et Dieu sait
+quelle vie on lui faisait quand il donnait à l'une d'elles
+quelques-unes des minutes destinées à l'autre.</p>
+
+<p>Elles étaient tellement enorgueillies de leur succès que leur portier
+avait ordre de tenir leur porte close en avertissant que c'était
+l'heure de monsieur de Chateaubriand, et on assure que la consigne
+était souvent prolongée pour se donner meilleur air. Ces dames se
+faisaient entre elles des scènes qui servaient à divertir la galerie;
+mais, chaque soir, toutes reprenaient leur bonne humeur et s'en
+allaient faire la cour la plus assidue à madame de Chateaubriand
+qu'elles comblaient de soins et de prévenances.</p>
+
+<p>Un jour où elle était un peu enrhumée, elle prétendait avoir reçu cinq
+bouillons pectoraux dans la même matinée, accompagnés des plus
+charmants billets dont elle faisait l'exhibition en se moquant de ces
+dames très drôlement, mais, au fond, sans aucun mécontentement, car
+ces hommages de fort grandes dames ne lui déplaisaient pas.</p>
+
+<p>On dit que madame de Lévis obtint des succès assez <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> complets;
+madame de Duras en périssait de jalousie; madame de Bérenger en prit
+son parti en s'entourant d'autres illustrations. Les <i>madames</i> du
+second ordre ne portaient pas leurs prétentions si haut. Les personnes
+admises à la familiarité de madame de Lévis la trouvaient aimable et
+jolie: elle était laide et maussade vue à une distance que je ne me
+suis jamais sentie tentée de franchir.</p>
+
+<p>Madame de Duras était fille de monsieur de Kersaint, le conventionnel.
+Sa mère et elle avaient passé dans leur habitation de la Martinique
+les années de la tourmente révolutionnaire. En amenant à Londres une
+grande fille de vingt-deux ans, point jolie, madame de Kersaint trouva
+son mariage à peu près convenu d'avance avec le duc de Duras, réduit à
+un état de pénurie qui le mettait dans la dépendance, assez durement
+imposée, du prince de Poix son oncle. La fortune de mademoiselle de
+Kersaint, sans être très considérable, se trouvait fort à la
+convenance de monsieur de Duras. À peine débarquée il l'épousa, et
+elle l'adora pendant longtemps.</p>
+
+<p>Monsieur de Duras était premier gentilhomme de la chambre du Roi; le
+service se faisait par années et, pendant les commencements de
+l'émigration, les titulaires ne manquaient pas de se rendre à leur
+poste. Monsieur de Duras avait déjà fait son service une fois près de
+Louis XVIII; son année revenait peu de temps après son mariage.
+Monsieur de Duras partit de Londres, avec sa femme, pour se rendre à
+Mitau. Arrivé à Hambourg, il y reçut un avis officiel portant que le
+Roi consentait à recevoir monsieur de Duras au droit de sa charge,
+malgré son mariage, mais que la fille d'un conventionnel ne pouvait
+s'attendre à être admise auprès de madame la duchesse d'Angoulême.
+Madame de Duras était formellement exclue de Mitau. Malgré quelques
+ridicules, monsieur <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> de Duras est homme d'honneur: il n'hésita
+pas à reconduire sa femme à Londres et à y rester auprès d'elle.</p>
+
+<p>Madame de Duras se sentit fort ulcérée. J'ai toujours pensé qu'elle
+avait puisé dans cette insulte l'indépendance de sentiment qui a
+honoré son caractère dans la suite. Après un séjour de quelques années
+en Angleterre, le ménage Duras revint en France où il ramena deux
+petites filles, les seuls enfants qu'il ait eus.</p>
+
+<p>Madame de Duras s'aperçut enfin de la supériorité qu'elle avait sur
+son mari et le lui fit sentir avec une franchise qui amena des
+dissensions. Au temps de sa passion, innocente autant qu'extravagante
+pour monsieur de Chateaubriand, elle cherchait une distraction à ses
+ennuis domestiques. Madame de Duras n'avait dans sa jeunesse aucun
+agrément, mais elle avait beaucoup d'esprit, le c&oelig;ur haut placé et
+une véritable distinction de caractère. Plus le théâtre où elle a été
+placée s'est élevé, plus sa valeur réelle a été révélée. Je l'avais
+devinée depuis longtemps.</p>
+
+<p>Madame de Bérenger avait épousé, étant mademoiselle de Lannois, le duc
+de Châtillon-Montmorency que ce beau nom fit périr misérablement. Il
+était à Yarmouth, prêt à s'embarquer sur un paquebot; le vent changea,
+il dut attendre. Le capitaine de la frégate <i>la Blanche</i>, apprenant
+qu'un duc de Montmorency était à l'auberge, lui offrit un passage sur
+sa frégate. Elle allait porter l'argent des subsides à Hambourg; <i>la
+Blanche</i> se perdit corps et biens à l'entrée de l'Elbe; le duc de
+Châtillon fut noyé. Sa veuve jouit quelque temps de sa liberté. Pour
+faire une fin, elle épousa le moins aimable de ses adorateurs, Raymond
+de Bérenger. Elle avait un esprit sérieux et fort distingué, mais pas
+assez supérieur pour se mettre au niveau des simples mortels. J'en
+avais grand'peur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> Au nombre des adoratrices de monsieur de Chateaubriand se
+trouvait, mais sans prétention sur son c&oelig;ur, madame Octave de
+Ségur.</p>
+
+<p>Quoique ce soit un peu anticiper sur les événements, son histoire est
+si romanesque que je veux la raconter.</p>
+
+<p>Mademoiselle d'Aguesseau épousa par amour son cousin germain, Octave
+de Ségur. Pendant le temps du Directoire, le jeune ménage jouit d'un
+bonheur complet. Vivant chez leurs parents, ils fournissaient à leurs
+dépenses personnelles en traduisant des romans anglais. Ils avaient
+déjà trois garçons dont l'éducation commençait à les occuper, lorsque
+Octave fut nommé sous-préfet par le Premier Consul. Sa femme le suivit
+à Soissons.</p>
+
+<p>Le comte de Ségur, leur père, se rallia au gouvernement devenu
+impérial; il fut nommé grand maître des cérémonies, et madame Octave
+dame du palais de l'impératrice Joséphine. Dès lors le bonheur
+intérieur fut troublé; les longues absences forcées par le service de
+madame de Ségur développèrent dans Octave la jalousie que son c&oelig;ur
+passionné recélait à son insu. Étienne de Choiseul devint, fort à tort
+assure-t-on, l'objet de son inquiétude. Il était, comme Orosmane,
+«cruellement blessé, mais trop fier pour se plaindre».</p>
+
+<p>Madame Octave suivit l'Impératrice à Plombières; son mari obtint un
+congé pour aller passer quelques jours auprès d'elle. Il arriva le
+soir; il faisait un clair de lune magnifique. Madame Octave ne
+l'attendait pas; elle était dehors, son mari la suivit. Elle se
+promenait avec Étienne de Choiseul. Il ne se découvrit pas, quitta
+Plombières sans avoir parlé à personne et ne retourna pas à Soissons.
+On le chercha partout vainement; on ne put en avoir aucune nouvelle.
+Au bout d'un an, madame Octave reçut par la poste un billet timbré de
+Boulogne et portant ces mots:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> «Je pars, chère Félicité, je vais affronter un élément moins
+agité que ce c&oelig;ur qui ne battra jamais que pour vous.»</p>
+
+<p>Ce billet était fermé par un cachet qu'elle lui avait donné et qui
+portait: <i>Friendship, esteem and eternal love</i>.</p>
+
+<p>Philippe de Ségur partit immédiatement pour Boulogne, mais il ne put
+trouver aucune trace de son frère. Il était pourtant à bord d'une des
+péniches où Philippe le cherchait, mais il jouait si parfaitement son
+rôle de soldat qu'aucun de ses camarades ne soupçonna son
+travestissement. Il suivit la grande armée en Allemagne; plusieurs
+années s'écoulèrent; un second billet fut remis chez madame de Ségur,
+il portait seulement les paroles gravées sur le cachet, écrites de la
+main d'Octave.</p>
+
+<p>Ce fut le seul signal de son existence. Après s'être désespérée,
+madame Octave avait fini par se laisser consoler, par partager même
+des sentiments vifs qu'elle inspira. Ses trois fils n'en étaient pas
+moins son premier intérêt; elle veillait sur eux avec la tendresse la
+plus éclairée.</p>
+
+<p>Octave, ayant été fait prisonnier et mené dans une petite ville au
+fond de la Hongrie, n'y apprit que fort tard la nouvelle de la mort
+d'Étienne de Choiseul, tué à la bataille de Wagram. Il eut alors le
+désir de revoir sa patrie. Ses démarches pour obtenir sa liberté
+n'eurent pas un succès assez prompt pour que les événements ne les
+devançassent pas; la paix les rendit inutiles, et il revint en France
+en 1814.</p>
+
+<p>Sa femme fut désolée de ce retour qui rompait une liaison à laquelle
+elle tenait depuis plusieurs années. Soit qu'Octave en fût averti à
+son arrivée, soit qu'il se craignît lui-même, il voulut rester avec sa
+femme sur le pied de la simple amitié, réservant pour ses fils la
+chaleur de <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> son c&oelig;ur. Il la traitait avec une politesse
+grave qui ne se démentait jamais. Madame Octave, piquée au jeu par ces
+procédés, sentit se rallumer une passion que son mari éprouvait en
+secret. Elle employa vis-à-vis de lui toutes les ressources de la
+coquetterie:</p>
+
+<p>«Prenez garde, Félicité, lui disait-il quelquefois, c'est ma vie que
+vous jouez.»</p>
+
+<p>Enfin, il se laissa séduire et se livra à un sentiment qui avait
+toujours régné exclusivement dans son c&oelig;ur. Quelques mois de
+bonheur le dédommagèrent de longues années de souffrances. Madame
+Octave suivit son mari et son fils aîné dans la garnison où tous deux
+servaient dans le même régiment. Malheureusement, il s'y trouvait
+aussi un jeune officier, camarade du fils, qui l'amena chez sa mère.
+Octave s'en offusqua, à trop juste titre, il faut l'avouer. Il obtint
+de changer de régiment, et voulut que madame Octave quittât la
+garnison. Sous prétexte que son fils y restait, elle voulut y passer
+l'hiver; Octave s'y opposa, il y eut une scène assez vive entre eux.
+Pour la première fois et la seule fois, il lui adressa quelques
+reproches fondés sur les soins qu'elle avait pris pour le ramener à
+elle.</p>
+
+<p>Il revint seul à Paris, loua un appartement tel qu'il savait devoir
+lui convenir le mieux, s'occupa à l'arranger avec les soins les plus
+conformes à ses goûts. Il l'engagea plusieurs fois à s'y rendre; elle
+s'y refusa constamment. Enfin il lui écrivit que, si elle n'était pas
+à Paris avant six heures tel jour, elle s'en repentirait toute sa vie.
+Elle n'arriva pas, et, à neuf heures, Octave se précipita dans la
+Seine. On le retrouva les mains fortement jointes; il nageait
+parfaitement, mais, décidé à périr, la volonté l'avait emporté sur
+l'instinct qui porte à se sauver.</p>
+
+<p>Madame Octave fut abîmée de douleur et de remords; elle se retira
+dans un couvent. Je l'ai vue dans sa cellule; <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> elle y était
+fort touchante. Les sollicitations de ses fils, qui, malgré leur
+tendresse excessive pour leur père, lui sont restés tout dévoués,
+l'ont ramenée dans le monde où elle mène une vie assez retirée. Mais
+elle y est moins bien encadrée pour l'imagination que dans la cellule
+de son couvent.</p>
+
+<p>Dans un siècle où il y a si peu de passions désintéressées, celle
+d'Octave mérite certainement d'être remarquée. Il était d'une figure
+charmante et très aimable quand il pouvait vaincre la timidité et
+l'embarras que sa première aventure, déjà bizarre, lui causait
+toujours. Sa femme, sans être très jolie, était parfaitement
+séduisante; elle était aussi très attachante, car, malgré les cruels
+événements de sa triste vie, elle a conservé des amies dévouées parmi
+les femmes de la conduite la plus exemplaire.</p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> CHAPITRE VIII</h3>
+
+<p class="resume">Derniers temps de l'Empire. &mdash; Gardes d'honneur. &mdash; Situation des
+ esprits. &mdash; Illusions de parti &mdash; Désorganisation des armées. &mdash; Les
+ Alliés s'approchent. &mdash; Les autorités quittent Paris. &mdash; Bataille de
+ Paris. &mdash; Capitulation. &mdash; Retraite des troupes françaises.</p>
+
+<p>Je ne parlerai pas plus de la désastreuse retraite de Moscou que des
+glorieuses campagnes qui l'avaient précédée. Je n'ai sur tous ces
+événements que des renseignements généraux. Je n'écris pas l'histoire,
+mais seulement ce que je sais avec quelques détails certains. Lorsque
+les affaires publiques seront à ma connaissance spéciale, je les dirai
+avec la même exactitude que les anecdotes de société.</p>
+
+<p>La chute de l'Empire s'approchait et nous avions la sottise de n'en
+être pas épouvantés; à la vérité, la main ferme et habile du grand
+homme avait comme étouffé les passions anarchiques. Mais pouvait-on
+prévoir les calamités qui accompagneraient la chute de ce colosse?
+Tous les esprits sensés devaient frémir; quant à nous, avec cette
+incurie des gens de parti, nous nous réjouissions.</p>
+
+<p>Il est pourtant juste de dire notre excuse. Le joug de Bonaparte
+devenait intolérable; son alliance avec la maison d'Autriche avait
+achevé de lui tourner la tête. Il n'écoutait que des flatteurs; toute
+contradiction lui était insupportable. Il en était arrivé à ce point
+qu'il ne supportait plus la vérité, même dans les chiffres.</p>
+
+<p>L'arbitraire de son despotisme se faisait sentir jusqu'au foyer
+domestique. J'ai déjà dit sa fantaisie de <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> marier les filles;
+la mesure des gardes d'honneur vint à son tour atteindre les fils des
+familles aisées. Elle tombait sur les jeunes gens de vingt-cinq à
+trente ans qui, ayant échappé ou satisfait à la conscription, devaient
+se croire libérés. Évidemment, ils n'avaient pas de goût pour la
+carrière militaire puisqu'ils ne l'avaient pas suivie dans un temps où
+tout y appelait. La plupart étaient établis et mariés; c'était une
+calamité imprévue qui bouleversait leur existence. Les préfets avaient
+l'ordre de la diriger principalement sur les familles qu'on croyait
+mal disposées pour le gouvernement. On laissait entrevoir assez
+clairement que l'Empereur voulait avoir entre les mains un certain
+nombre d'otages contre le mauvais vouloir. C'était, pour le coup, une
+idée renouvelée des grecs; car on prêtait à l'Empereur d'avoir rappelé
+qu'Alexandre en avait agi ainsi avec les macédoniens, avant de
+s'enfoncer dans l'Asie. Cette légion fut formée au milieu des larmes,
+des imprécations et des haines de tous les éléments les plus propres à
+ressentir de la désaffection contre le pouvoir impérial. Elle
+rejoignit l'armée, pour la première fois; en Saxe en 1813, assista à
+la désastreuse bataille de Leipsick, subit la pénible retraite de
+Hanau, fut détruite par la maladie des hôpitaux à Mayence. On la
+licencia, mais elle eut à se reformer immédiatement.</p>
+
+<p>Les gardes d'honneur servirent pendant la campagne de France en 1814
+et furent écrasés à l'affaire de Reims. Certes, si jamais troupe a
+souffert, c'est celle-là! Elle ne pouvait même embellir ses souvenirs
+de la mémoire d'un succès. Hé bien! elle a été la plus longuement
+fidèle à Napoléon. Elle n'a pris que tard et difficilement la cocarde
+blanche et a revu les Cents-Jours avec joie; ceux qui la composaient
+sont restés longtemps impérialistes. Après cela, établissez des
+principes et tirez des conséquences! Il n'en est pas moins vrai que,
+malgré l'ardeur <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> belliqueuse si promptement développée dans
+ces jeunes gens récalcitrants, la levée des gardes d'honneur a, plus
+qu'aucune autre mesure, contribué à la haine qui surgissait en tout
+lieu contre Bonaparte et qui commençait à s'exhaler en paroles
+hardies.</p>
+
+<p>Je me rappelle que monsieur de Châteauvieux (l'auteur des lettres de
+Saint-James), absent de Paris depuis deux ans, y arriva au
+commencement de 1814. Sa première visite en débarquant fut chez moi.
+Il y entendit un langage si hostile qu'il m'a raconté depuis avoir eu
+grand empressement d'en sortir; pendant toute la nuit, il ne rêva que
+donjons et Vincennes, quoiqu'il eût fait un ferme propos de ne plus
+fréquenter une société si imprudente.</p>
+
+<p>Le lendemain, il poursuivit le cours de ses visites, et il fut tout
+étonné de trouver partout, jusque dans la bourgeoisie et dans les
+boutiques, les mêmes dispositions et les mêmes libertés de langage.
+Cela ne nous frappait pas parce que ce changement s'était établi
+graduellement et généralement. On le retrouvait jusqu'à la table du
+ministre de la police où l'abbé de Pradt disait qu'il y avait un
+émigré qu'il était temps de rappeler en France et que c'était <i>le sens
+commun</i>.</p>
+
+<p>Monsieur de Châteauvieux était médusé de nos discours; c'était
+pourtant un habitué de Coppet, accoutumé à entendre de vives paroles
+d'opposition.</p>
+
+<p>Le désordre était complet parmi les gens du gouvernement. J'allais
+quelquefois chez madame Bertrand; son mari était grand maréchal du
+palais. Un matin, j'y vis arriver un officier venant de l'armée de
+l'Empereur, puis un autre expédié par le maréchal Soult, puis un
+envoyé du maréchal Suchet: tous rapportaient les événements les plus
+désastreux. La pauvre Fanny était au supplice. Enfin, pour couronner
+l'&oelig;uvre, se présenta un employé en Illyrie. Il entreprit de nous
+raconter la façon dont il <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> avait été traqué dans toute
+l'Italie et la peine qu'il avait eue à rejoindre la frontière de
+France. Elle ne put y tenir plus longtemps, et leur dit avec une
+extrême vivacité:</p>
+
+<p>«Messieurs, vous êtes tous dans l'erreur; on a reçu cette nuit même
+les meilleures nouvelles de partout, et l'Empereur est parfaitement
+content de ce qui se passe de tous les côtés.»</p>
+
+<p>Chacun se regarda avec étonnement; pour moi il m'était clair que cette
+phrase était à mon adresse; je souris et laissai le champ libre à des
+lamentations probablement fort tristes lorsqu'ils furent entre eux.</p>
+
+<p>S'ils se faisaient des illusions, les nôtres n'étaient pas moins
+absurdes. Nous nous figurions que les puissances étrangères
+travaillaient dans l'intérêt de nos passions; et quiconque voulait
+nous éclairer à cet égard nous paraissait décidément un traître. Nous
+avions établi que le prince de Suède, Bernadotte, était l'agent le
+plus actif de la restauration bourbonienne. Nous l'avions placé à
+Bruxelles, entouré des princes français, et nous n'en voulions pas
+démordre.</p>
+
+<p>Un soir, monsieur de Saint-Chamans vint nous dire que le colonel de
+Saint-Chamans, son frère, arrivant de Bruxelles à l'instant même,
+assurait que ni Bernadotte, ni nos princes, ni pas un soldat étranger
+n'était entré en Belgique, et que les suédois étaient je ne sais où
+derrière le Rhin. Non seulement nous ne le crûmes pas, non seulement
+nous soupçonnâmes la véracité du colonel, mais nous fûmes tellement
+courroucés contre monsieur de Saint-Chamans que, peu s'en fallut que
+nous ne le regardassions comme un faux frère. Il eut à subir de
+grandes froideurs, comme un homme suspect!</p>
+
+<p>Voilà la candeur et la justice des factions. Assurément nous étions de
+très bonne foi. Quand je me rappelle avoir partagé des impressions si
+déraisonnables, cela me <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> rend bien indulgente pour les
+illusions et les exigences des gens de parti. Je suis seulement
+étonnée qu'à force de les remarquer en soi, ou dans les autres, on ne
+s'en corrige pas un petit, et je ne comprends guère l'intolérance dans
+ceux qui, comme nous, ont traversé une série de révolutions.</p>
+
+<p>Il faut pourtant reconnaître, comme excuse à nos folies, que nous
+étions contraints à deviner la vérité à travers les relations
+officielles qui, presque toujours, la déguisaient.</p>
+
+<p>L'Empereur s'était accoutumé à penser que le pays n'avait aucun droit
+à s'enquérir des affaires de l'Empire, qu'elles étaient siennes
+exclusivement et qu'il n'en devait compte à personne. Ainsi, par
+exemple, la bataille de Trafalgar n'a jamais été racontée à la France
+dans un récit officiel; aucune gazette, par conséquent, n'en a parlé
+et nous ne l'avons sue que par voies clandestines. Quand on escamote
+de pareilles nouvelles, on donne le droit aux mécontents d'inventer
+des fables au nombre desquelles se trouvait cette armée suédoise et
+bourbonienne que nous avions rêvée en Belgique.</p>
+
+<p>Les événements se pressaient: les ennemis craignaient de marcher sur
+Paris; ils étaient effrayés de cette pensée. Nous qui aurions dû la
+redouter, nous l'accueillions de tous nos v&oelig;ux. La désorganisation
+du gouvernement sautait aux yeux. De malheureux conscrits
+remplissaient les rues; rien n'avait été préparé pour les recevoir.
+Ils périssaient d'inanition sur les bornes; nous les faisions entrer
+dans nos maisons pour les reposer et les nourrir. Avant que le
+désordre en vînt là, ils étaient reçus, habillés et dirigés sur
+l'armée en vingt-quatre heures. Ces pauvres enfants y arrivaient pour
+y périr sans savoir se défendre.</p>
+
+<p>J'ai entendu raconter au maréchal Marmont qu'à Montmirail, <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> au
+milieu du feu, il vit un conscrit tranquillement l'arme au pied:</p>
+
+<p>«Que fais-tu là? pourquoi ne tires-tu pas?</p>
+
+<p>«&mdash;Je tirerais bien comme un autre, répondit le jeune homme, si je
+savais charger mon fusil.»</p>
+
+<p>Le maréchal avait les larmes aux yeux en répétant les paroles de ce
+pauvre brave enfant qui restait ainsi au milieu des balles sans savoir
+en rendre.</p>
+
+<p>À mesure que le théâtre de la guerre se rapprochait, il était plus
+difficile de cacher la vérité sur l'inutilité des efforts gigantesques
+faits par Napoléon et son admirable armée; le résultat était
+inévitable. J'en demande bien pardon à la génération qui s'est élevée
+depuis dans l'adoration du <i>libéralisme</i> de l'Empereur, mais, à ce
+moment, amis et ennemis, tout suffoquait sous sa main de fer et
+sentait un besoin presque égal de la soulever. Franchement, il était
+détesté; chacun voyait en lui l'obstacle à son repos, et le repos
+était devenu le premier besoin de tous.</p>
+
+<p><i>Abbiamo la pancia piena di liberta</i>, me disait un jour un postillon
+de Vérone en refusant un écu à l'effigie de la liberté. La France, en
+1814, aurait volontiers dit à son tour: <i>Abbiamo la pancia piena di
+gloria</i>, et elle n'en voulait plus.</p>
+
+<p>Les Alliés ne s'y trompaient pas; ils savaient bien démêler dans cette
+fatigue le motif de leurs succès, mais ils craignaient qu'elle ne fût
+pas assez complète pour leur sécurité. Afin de relever l'esprit
+public, on fit arriver le courrier chargé de remettre des drapeaux et
+les épées des généraux russes faits prisonniers à la bataille de
+Montmirail au milieu d'une parade au Carrousel où assistait
+l'Impératrice. Le temps de ces fantasmagories était passé, et
+d'ailleurs la poussière du courrier n'était pas assez vieille pour
+rassurer les Parisiens.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> Le dimanche 25 mars, nous vîmes partir, après la parade, un
+magnifique régiment de cuirassiers arrivant de l'armée d'Espagne; ils
+allaient rejoindre celle de l'Empereur et suivaient le boulevard vers
+trois heures. J'ai peu vu de troupes dont l'aspect m'ait plus frappée.</p>
+
+<p>Dès le matin du lendemain, il en reparut isolément aux barrières de
+Paris, se dirigeant sur les hôpitaux, eux et leurs chevaux plus ou
+moins blessés, et leurs longs manteaux blancs souillés et couverts de
+sang. Il était évident qu'on se battait bien près de nous. J'en
+rencontrai plusieurs en allant me promener au Jardin des Plantes. Le
+contraste avec leur apparence de la veille serrait le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Au bout de deux heures, nous revînmes, ma mère et moi, le long des
+boulevards. Ce peu de temps avait suffi pour changer leur aspect; ils
+étaient couverts jusqu'à l'encombrement par la population des environs
+de Paris. Elle marchait pêle-mêle avec ses vaches, ses moutons, ses
+pauvres petits bagages. Elle pleurait, se lamentait, racontait ses
+pertes et ses terreurs, et, comme de raison, disposait à l'irritation
+contre ce qui paraissait plus heureux. On ne pouvait aller qu'au pas;
+les injures n'étaient pas épargnées à notre calèche; je n'avais pas
+besoin de cela pour commencer à trouver que la guerre était fort laide
+à voir de si près.</p>
+
+<p>Nous rentrâmes sans accident, mais un peu effrayées et profondément
+émues. Le bruit lointain du canon ne tarda pas à se faire entendre;
+nous sûmes que, dans les ministères et chez les princes de la famille
+impériale, on faisait des paquets. Dès que la nuit fut tombée, les
+cours des Tuileries se remplirent de fourgons; on parla du départ de
+l'Impératrice; personne n'y voulait croire.</p>
+
+<p>Nous passâmes toute cette journée du lundi dans une grande anxiété et
+au milieu des bruits les plus contradictoires; chacun avait une
+nouvelle <i>sûre</i> qui détruisait <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> celle tout aussi <i>sûre</i> qu'un
+autre venait d'apporter.</p>
+
+<p>Le lendemain, à cinq heures du matin, tout le monde fut également et
+bruyamment averti par la fusillade et le canon que Paris était attaqué
+vigoureusement et de trois côtés. On apprit, en même temps, le départ
+de l'Impératrice, de la Cour et du gouvernement impérial.</p>
+
+<p>Nous habitions une maison de la rue Neuve-des-Mathurins. Des fenêtres
+les plus hautes, on voyait parfaitement Montmartre, et, vers la fin de
+la matinée, nous assistâmes à la prise de cette position. Les obus
+passaient par-dessus nous. Quelques-uns arrivèrent jusque sur le
+boulevard et mirent en fuite les belles dames, en plumes et en
+falbalas, qui s'y promenaient à travers les blessés qu'on rapportait
+des barrières et les secours d'armes, d'hommes et de munitions qu'on y
+envoyait.</p>
+
+<p>Beaucoup de personnes quittèrent Paris. Je n'avais aucun désir de m'en
+éloigner et, comme mon père trouvait les routes, au milieu d'une
+pareille confusion, plus dangereuses que la ville, il autorisait notre
+séjour.</p>
+
+<p>Eugène d'Argout, mon cousin, qui, blessé à la bataille de Leipsick,
+n'avait pu faire la campagne de France, se chargea de nos préparatifs
+de sûreté. Il commença par les provisions, fit acheter de la farine,
+du riz, quelques jambons, enfin tout ce qui était nécessaire pour
+passer plusieurs jours renfermés. Ensuite il fit éteindre tous les
+feux, fermer tous les volets et donner le plus possible l'air inhabité
+à la maison. De plus, il fit traîner une grosse charrette de fourrage,
+arrivée le matin de la campagne, sous la voûte, avec le projet de la
+pousser contre la porte cochère si la ville était forcée. Puis il
+déclara à tous les gens que ceux qui seraient dehors ne rentreraient
+pas que le calme ne fût rétabli.</p>
+
+<p>Eugène avait fait toutes les guerres depuis dix ans et avait vu
+prendre bien des villes. Il disait que les plus <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> faibles
+obstacles suffisent pour arrêter le soldat, toujours pressé, dans la
+crainte de se voir interdire le pillage par ses chefs.</p>
+
+<p>On venait, de moment en moment, nous raconter ce qu'on pouvait
+apprendre dans les environs. Quand le canon se taisait d'un côté, il
+recommençait de l'autre. Tantôt le bruit se rapprochait, tantôt il
+s'éloignait, selon que les positions étaient prises ou qu'on en
+attaquait de nouvelles. Ce que nous craignions le plus c'était
+l'arrivée de l'Empereur; nous ignorions où il était.</p>
+
+<p>Alexandre de la Touche, le fils de madame Dillon, habitait les
+Tuileries chez sa s&oelig;ur, madame Bertrand; il vint le matin me
+supplier de quitter Paris, je m'y refusai absolument. Bientôt après,
+nous apprîmes les hostilités suspendues et les négociations entamées
+pour une capitulation. Il revint et se mit positivement à genoux
+devant ma mère et moi pour nous décider, nous conjurant de lui
+permettre de faire atteler nos chevaux. Nous lui représentions que ce
+n'était pas le moment de partir puisque le danger était conjuré.</p>
+
+<p>«Il ne l'est pas, il ne l'est pas, ah! si je pouvais vous dire ce que
+je sais! mais j'ai donné ma parole; partez, partez, je vous en
+supplie, partez.»</p>
+
+<p>Nous résistâmes et il nous quitta en pleurant, allant rejoindre sa
+mère et sa s&oelig;ur qui l'attendaient pour monter en voiture. Cette
+insistance de monsieur de la Touche m'est revenue à la mémoire
+lorsque, quelques jours après, on a dit que l'Empereur avait donné
+l'ordre de faire sauter les magasins à poudre. Certainement il croyait
+savoir un secret qui devait entraîner des calamités.</p>
+
+<p>Je n'oublierai jamais la nuit qui succéda à cette journée si animée.
+Le temps était superbe, le clair de lune magnifique, la ville était
+parfaitement calme; nous nous mîmes à la fenêtre, ma mère et moi. Un
+bruit attira <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> notre attention, c'était un très petit chien qui
+mangeait un os, assez loin de nous. De temps en temps seulement, le
+silence était interrompu par les qui-vive des patrouilles des Alliés,
+se répondant en faisant leurs rondes, sur les hauteurs qui nous
+dominaient. Ce son étranger fut le premier qui me fit sentir que
+j'avais un c&oelig;ur français; j'éprouvai un sentiment très pénible;
+mais nous étions trop sous l'impression de la crainte du retour de
+l'Empereur pour qu'il pût être durable.</p>
+
+<p>Les places, les rues étaient remplies par l'armée française; elle
+bivouaquait sur le pavé, en tristesse, en silence. Rien n'était beau
+comme son attitude; elle n'exigeait, ne demandait, n'acceptait même
+rien. Il semblait que ces pauvres soldats ne se sentissent plus de
+droits sur des habitants qu'ils n'avaient pas pu défendre. Cependant,
+huit mille hommes, sous le commandement du duc de Raguse, engagés
+pendant dix heures, avaient laissé à quarante-cinq mille étrangers
+treize mille de leurs morts à ramasser. Aussi, les Alliés ne
+pouvaient-ils croire, les jours suivants, au peu de troupes qui
+avaient défendu Paris.</p>
+
+<p>L'histoire fera justice de la sotte méchanceté des passions qui ont
+accusé le maréchal Marmont d'avoir livré la ville, et rétablira cette
+brillante affaire de Belleville au rang qu'elle doit occuper dans les
+fastes militaires.</p>
+
+<p>Je vais entrer dans le récit de la Restauration. Jetée par ma position
+dans l'intimité de beaucoup de gens influents, j'ai vu depuis ce temps
+les événements de plus près. Je ne sais si je les rendrai avec
+impartialité; c'est une qualité dont tout le monde se vante et qu'au
+fond personne ne possède. On est plus ou moins influencé, fort à son
+insu, par sa position et son entourage. Du moins, je parlerai avec
+indépendance et dirai la vérité telle que je la crois. Je ne puis
+m'engager à davantage.</p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> QUATRIÈME PARTIE<br>
+
+RESTAURATION DE 1814</h2>
+
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<p class="resume">Mes opinions en 1814. &mdash; Dispositions du parti royaliste. &mdash; Arrivée du
+premier officier russe. &mdash; Message du comte de Nesselrode. &mdash; Prise de la
+cocarde blanche. &mdash; Aspect du boulevard. &mdash; Entrée des Alliés. &mdash; Dîner chez
+moi. &mdash; Déclaration des Alliés. &mdash; Conseil chez le prince de
+Talleyrand. &mdash; Le marquis de Vérac. &mdash; Réunion chez monsieur de
+Morfontaine. &mdash; Attitude des officiers russes. &mdash; Bivouac des cosaques aux
+Champs-Élysées.</p>
+
+<p>Il serait assurément fort peu intéressant pour un autre de connaître
+mes opinions personnelles en 1814. Mais c'est une recherche qui
+m'amuse de me rendre ainsi compte de moi-même aux différentes époques
+de ma vie et d'observer les variations qui les ont marquées.</p>
+
+<p>J'avais perdu en grande partie mon anglomanie; j'étais redevenue
+française, si ce n'est politiquement, du moins socialement; et, comme
+je l'ai dit déjà, le cri des sentinelles ennemies m'avait plus
+affectée que le bruit de leur canon. J'avais éprouvé un mouvement très
+patriotique, mais fugitif. J'étais de position, de tradition, de
+souvenir, d'entourage et de conviction royaliste et légitimiste. Mais
+j'étais bien plus antibonapartiste que je n'étais bourbonienne; je
+détestais la tyrannie de l'Empereur que je voyais s'exercer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> Je considérais peu ceux de nos princes que j'avais vus de
+près. On m'assurait que Louis XVIII était dans d'autres principes.
+L'extrême animosité qui existait entre sa petite Cour et celle de
+monsieur le comte d'Artois pouvait le faire espérer. J'avais quitté
+l'Angleterre avant que les vicissitudes de l'exil l'y eussent amené,
+et je me prêtais volontiers à écouter les éloges que ma mère faisait
+du Roi, malgré le tort qu'il avait, à ses yeux, d'être un
+constitutionnel de 1789.</p>
+
+<p>C'était sur ce tort même que se fondaient mes espérances; car, en me
+recherchant bien, je me retrouve toujours aussi libérale que le
+permettent les préjugés aristocratiques qui m'accompagneront, je
+crains, jusqu'au tombeau.</p>
+
+<p>Les combinaisons de la société politique en Angleterre n'ont jamais
+cessé de me paraître ce qu'il y a de plus parfait dans le monde.
+L'égalité complète et réelle devant la loi qui, en assurant à chaque
+homme son indépendance, lui inspire le respect de soi-même, d'une
+part, et, de l'autre, les grandes existences sociales qui créent des
+défenseurs aux libertés publiques et font de ces patriciens les chefs
+naturels du peuple lequel leur rend en hommage ce qu'il en reçoit en
+protection, voilà ce que j'aurais désiré pour mon pays; car je ne
+conçois la liberté, sans licence, qu'avec une forte aristocratie.
+C'est ce que personne, ni le peuple, ni la bourgeoisie, ni la
+noblesse, ni le Roi, n'ont compris. L'égalité chez nous est une
+maladie de la vanité. Sous prétexte de cette égalité, chacun prétend à
+s'élever et à dominer, sans vouloir reconnaître que, pour conserver
+des inférieurs, il faut consentir à admettre, sans regret, des
+supérieurs.</p>
+
+<p>Le mercredi 31 mars, pour renouer le fil de mon discours, dès sept
+heures du matin, monsieur de Glandevèse était chez nous. Il venait
+consulter mon père sur la <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> convenance de prendre la cocarde
+blanche. Un immense nombre de personnes, disait-il, y étaient
+disposées. Mon père l'engagea à calmer leur zèle pendant quelques
+heures; il ne fallait pas qu'une pareille tentative échouât. Il était
+donc prudent d'attendre le moment où les Alliés feraient leur entrée,
+c'est-à-dire jusqu'à midi.</p>
+
+<p>Monsieur de Glandevèse et mon frère allèrent porter ces paroles aux
+différentes réunions. Mon père, de son côté, apprit bientôt que le
+maréchal Moncey, commandant de la garde nationale de Paris, était
+parti dans la nuit après avoir fait appeler le duc de Montmorency,
+commandant en second, et lui avoir fait remise de toute son autorité.
+Mon père se rendit chez le duc de Laval, dans l'espoir qu'il pourrait
+décider son cousin à se déclarer pour la cause que nous voulions voir
+triompher.</p>
+
+<p>Il était dix heures, à peu près. Nous étions, ma mère et moi, à une
+fenêtre d'entresol, lorsque nous vîmes venir de loin un officier
+russe, suivi de quelques cosaques. Arrivé tout près de nous, il
+demanda où demeurait madame de Boigne; en même temps, il leva la tête
+et je reconnus le prince Nikita Wolkonski, une de mes anciennes
+connaissances. Il me vit en même temps, sauta à bas de son cheval,
+entra dans la maison; son escorte s'établit dans la cour, et deux
+cosaques se placèrent en vedette en avant de la porte cochère qui
+resta ouverte. J'ai toujours considéré comme une marque de la frayeur
+qu'inspirait encore au peuple le gouvernement impérial qu'elle eût pu
+vaincre la badauderie parisienne dans cette circonstance.</p>
+
+<p>Malgré la curiosité que devaient inspirer ces cosaques (les premiers
+que l'on eût vus dans Paris), pendant une heure que dura la visite du
+prince Wolkonski, non seulement il ne se fit pas de rassemblement
+devant la porte, mais les passants ne s'arrêtèrent pas un instant.
+Et, <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> s'ils avaient été plus religieux, ils se seraient
+volontiers signés pour exorciser le danger d'avoir seulement entrevu
+un spectacle qui leur semblait compromettant.</p>
+
+<p>Le prince Wolkonski, comme on peut croire, fut reçu avec joie. Il me
+dit tout de suite que le comte de Nesselrode l'avait chargé de venir
+chez nous nous porter l'assurance de toute espèce de sécurité et de
+protection, et puis demander à mon père quelles étaient les espérances
+raisonnables et possibles de notre parti, l'empereur Alexandre
+arrivant sans aucune décision prise. Nous envoyâmes chercher mon père
+chez le duc de Laval. Le prince Nikita lui répétait ses questions,
+lorsque mon cousin, Charles d'Osmond, encore presque enfant, entra
+dans la chambre tout essoufflé, criant, pleurant d'enthousiasme.</p>
+
+<p>«La voilà, la voilà, disait-il; elle est prise, prise sans
+opposition!»</p>
+
+<p>Et il nous montrait son chapeau orné d'une cocarde blanche. Il venait
+du boulevard, et allait y retourner. Mon père, en s'adressant à
+Wolkonski, lui dit:</p>
+
+<p>«Je ne saurais, prince, vous faire une meilleure réponse; vous voyez
+ce que ces couleurs excitent d'amour, de zèle et de passion.</p>
+
+<p>«&mdash;Vous avez raison, monsieur le marquis, je vais faire mon rapport de
+ce que j'ai vu et j'espère, dans ma route, en recevoir partout la
+confirmation».</p>
+
+<p>Le prince Wolkonski m'a dit depuis qu'ayant gagné la barrière par les
+rues, il n'avait trouvé sur son chemin que des démonstrations de
+tristesse et d'inquiétude et pas une de joie et d'espérance. Je pense
+qu'il fit son rapport complet, car certainement l'empereur Alexandre
+entra dans Paris avec la même irrésolution où il était le matin.</p>
+
+<p>Nous allâmes, ma mère et moi, nous placer dans l'appartement <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span>
+de madame Récamier. Elle était alors à Naples, mais monsieur Récamier
+conservait sa maison dans la rue Basse-du-Rempart. Nous nous trouvions
+à un premier, tout à fait au niveau du boulevard, dans la partie la
+plus étroite de la rue. Mon père, en nous y installant, nous fit
+promettre de ne donner aucun signe qui pût paraître une manifestation
+d'opinion et de ne recevoir aucunes visites qui pussent attirer
+l'attention. Il pensait que ces ménagements étaient dus à
+l'hospitalité et aux sentiments très modérés de monsieur Récamier.</p>
+
+<p>Bientôt nous vîmes passer sur le pavé du boulevard un groupe de jeunes
+gens portant la cocarde blanche, agitant leurs mouchoirs, criant: Vive
+le Roi. Mais qu'il était peu considérable! J'y reconnus mon frère. Ma
+mère et moi échangeâmes un regard douloureux et inquiet; nous
+espérâmes encore qu'il s'augmenterait. Il n'osait pas s'avancer au
+delà de la rue Napoléon (depuis rue de la Paix); il allait de là à la
+Madeleine, puis retournait sur ses pas. Nous le revîmes jusqu'à cinq
+fois sans pouvoir nous faire l'illusion qu'il eût en rien grossi.
+Notre anxiété devenait de plus en plus cruelle.</p>
+
+<p>Il était certain que, si cette levée de boucliers restait sans effet,
+tous ceux qui s'y étaient prêtés seraient perdus; et, au fond, cela
+était juste. Ce sentiment était peint dans les yeux de tous ceux qui
+voyaient passer ces pauvres jeunes gens à cocarde blanche. Ils
+n'inspiraient pas de colère, point de haine, encore moins
+d'enthousiasme. Mais on les regardait avec une espèce de pitié, comme
+des insensés et des victimes dévouées. Plusieurs passants montraient
+de l'étonnement, mais personne ne s'opposait à leur action ni ne les
+molestait en aucune façon.</p>
+
+<p>Enfin, à deux heures, l'armée alliée commença à défiler devant nous.
+Les tourments que j'éprouvais depuis le matin étaient trop intimes
+pour que mon patriotisme <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> trouvât place dans mon c&oelig;ur, et
+j'avoue que je n'éprouvai que du soulagement.</p>
+
+<p>À mesure que la tête de la colonne approchait, quelques cocardes
+blanches honteuses sortaient des poches, se plaçaient sur les chapeaux
+et se pavanaient sur les contre-allées, mais c'était encore bien peu
+nombreux, quoique le mouchoir blanc que les étrangers portaient tous à
+leur bras, en signe d'alliance, eût été tout de suite pris par la
+population pour une manifestation bourbonienne.</p>
+
+<p>Notre fidèle escorte de jeunes gens entourait les souverains, criant à
+tue-tête et se multipliant, le plus qu'elle pouvait, par son zèle et
+son activité. Les femmes ne se ménageaient pas; les mouchoirs blancs
+s'agitaient et les acclamations partaient aussi des fenêtres. Autant
+les souverains avaient trouvé Paris morne, silencieux et presque
+désert jusqu'à la hauteur de la place Vendôme, autant il leur parut
+animé et bruyant depuis là jusqu'aux Champs-Élysées.</p>
+
+<p>Faut-il avouer que c'était dans ce lieu que la faction antinationale
+s'était donné rendez-vous pour accueillir l'étranger et que cette
+faction était composée principalement de la noblesse? Avait-elle tort?
+avait-elle raison? Je ne saurais le décider à présent; mais, alors,
+notre conduite me paraissait sublime. Pour beaucoup, elle était fort
+désintéressée, si toutefois l'esprit de parti peut jamais être
+considéré comme désintéressé; pour tous elle était ennoblie par le
+danger personnel.</p>
+
+<p>Toutefois, même au milieu de nos haines et de nos engouements du
+moment, je trouvai parfaitement stupide et inconvenante la conduite de
+Sosthène de La Rochefoucauld, allant, avec autorisation de l'empereur
+Alexandre, mettre la corde au col de la statue de l'empereur Napoléon
+pour la précipiter du haut de la colonne. Rendons <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> tout de
+suite la justice aux jeunes gens de la hardie promenade du matin
+qu'ils se refusèrent à cette sotte entreprise, et que Sosthène ne
+trouva pour l'accompagner que des Maubreuil, des Sémallé et autres
+aventuriers de cette espèce.</p>
+
+<p>J'ai oublié de dire que le comte de Nesselrode m'avait fait avertir
+par le prince Nikita qu'il me demandait à dîner pour ce jour-là.
+J'avais engagé le prince à venir aussi. J'aperçus sur le boulevard
+quelques personnes que j'étais bien aise de réunir à ces messieurs;
+mais, fidèle à la promesse donnée à mon père, j'allai moi-même dans la
+rue pour le leur proposer. Je ne me rappelle positivement que de
+monsieur de Chateaubriand, d'Alexandre de Boisgelin et de Charles de
+Noailles.</p>
+
+<p>Nous étions tous réunis lorsque le prince Wolkonski et un de ses
+camarades, Michel Orloff, arrivèrent: ils m'apportaient un billet de
+monsieur de Nesselrode. En s'excusant de ne pouvoir venir, il
+m'envoyait à sa place un papier qui, disait-il, obtiendrait facilement
+son pardon, en attendant que lui-même vînt le chercher le soir.
+C'était la déclaration qu'on allait afficher et qui annonçait
+l'intention des Alliés de ne traiter ni avec l'Empereur, ni avec aucun
+individu de sa famille. Elle était le résultat de la conférence tenue
+chez monsieur de Talleyrand au moment où l'empereur Alexandre y était
+arrivé. Il l'avait commencée par ces mots:</p>
+
+<p>«Hé bien! nous voilà dans ce fameux Paris! C'est vous qui nous y avez
+amenés, monsieur de Talleyrand. Maintenant il y a trois partis à
+prendre: traiter avec l'empereur Napoléon, établir la Régence ou
+rappeler les Bourbons.</p>
+
+<p>«&mdash;L'Empereur se trompe, répondit monsieur de Talleyrand; il n'y a pas
+trois partis à prendre, il n'y en a qu'un à suivre et c'est le
+dernier qu'il a indiqué. Tout <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> puissant qu'il est, il ne l'est
+pas assez pour choisir. Car, s'il hésitait, la France, qui attend ce
+salaire des chagrins et des humiliations qu'elle dévore en ce moment,
+se soulèverait en masse contre l'invasion, et Votre Majesté Impériale
+n'ignore pas que les plus belles armées se fondent devant la colère
+des peuples.</p>
+
+<p>«&mdash;Hé bien! reprit l'Empereur, voyons donc ce qu'il y a à faire pour
+atteindre votre but; mais je ne veux rien imposer, je ne puis que
+céder aux v&oelig;ux exprimés du pays.</p>
+
+<p>«&mdash;Sans doute, Sire; il ne faut que les mettre dans la possibilité de
+se faire entendre.»</p>
+
+<p>Ce dialogue me fut rapporté, le lendemain même, par un des assistants
+au conseil.</p>
+
+<p>Le comte de Nesselrode vint le soir; je laisse à penser s'il fut bien
+accueilli. Nous avions si souvent fait de l'antibonapartisme, je ne
+dirai pas <i>avec</i>, il est trop diplomate, mais <i>devant</i> lui, qu'il
+n'avait pas besoin de s'informer de nos dispositions du moment.</p>
+
+<p>Je ne puis me refuser à rappeler une petite malice qui m'a amusée dans
+le temps, et surtout depuis 1830, où monsieur de Vérac s'est trouvé
+légitimiste tellement inébranlable. Pour atteindre à cette
+immutabilité, il avait commencé par être chambellan de Napoléon et des
+plus empressés. Ayant appris que des officiers russes dînaient chez
+moi, il y vint le soir afin de leur demander un laissez-passer pour
+aller, au camp des Alliés, voir monsieur de Langeron, son parent et
+son ami. Pendant que ces messieurs causaient, il s'approcha de moi et
+me dit tout bas, et d'un ton de voix émue:</p>
+
+<p>«Et l'Empereur? a-t-on de ses nouvelles? Que fait-il? Sait-on où il
+est?»</p>
+
+<p>Je le compris très bien, mais j'affectai de me tromper, et je lui
+répondis également tout bas:</p>
+
+<p>«Il loge chez monsieur de Talleyrand».</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> Monsieur de Vérac fut complètement déconcerté; mais le
+plaisant c'est qu'il n'osa jamais relever ma méprise et expliquer de
+quel Empereur il s'informait. C'est la seule petite vengeance que j'ai
+exercée contre la chambellanerie impériale.</p>
+
+<p>Le comte de Nesselrode causa longtemps avec mon père des choses et des
+personnes. Entre autres, il lui demanda s'il croyait qu'on dût laisser
+la police à monsieur Pasquier. Mon père lui répondit qu'elle ne
+pouvait être dans des mains plus habiles et plus probes, que, s'il
+consentait à en rester chargé, on devait regarder son accession comme
+une bonne fortune et qu'on pouvait se fier entièrement à sa parole.</p>
+
+<p>Je ne me souviens plus si c'est ce soir-là ou le lendemain qu'il y eut
+une réunion royaliste chez monsieur de Mortefontaine; elle envoya une
+députation chez l'empereur Alexandre pour exprimer ses v&oelig;ux. Je me
+rappelle seulement que mon père en revint harassé, dégoûté, désolé;
+toutes les folies de l'émigration et de la plus sotte opposition s'y
+étaient montrées triomphantes. On ne parlait que de victoire, que de
+vexation, que de vengeance contre ses compatriotes, tandis qu'on était
+suppliant aux pieds d'un souverain étranger, dans sa propre patrie.
+Sosthène de La Rochefoucauld était déjà un des grands coryphées de ce
+charivari d'absurdités.</p>
+
+<p>Mon salon ne désemplissait pas; tous les jeunes gens qui avaient été
+les camarades de mon frère dans la promenade du boulevard y passaient;
+et, quoique ce fût une bien faible armée pour amener un changement de
+dynastie, cela suffisait pour faire foule dans de petits appartements,
+d'autant que les gens de ma société habituelle y venaient, aussi bien
+que les étrangers.</p>
+
+<p>Je ne puis assez vanter la parfaite convenance des officiers russes
+dans cette circonstance; ils n'étaient <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> occupés qu'à nous
+combler de prévenances et de grâces et à relever notre situation à nos
+propres yeux; ils n'avaient que des paroles d'éloges et d'admiration
+pour notre brave armée. Il ne leur est pas échappé un propos qui pût
+blesser ou offenser un français, de quelque parti qu'il fût. Telle
+était la volonté de leur maître; elle a été scrupuleusement suivie et
+sans qu'il parût leur coûter.</p>
+
+<p>C'était toujours avec un ton de déférence qu'ils parlaient de la
+France. Peut-être était-ce la meilleure manière de rehausser leurs
+succès; mais il y avait de la grandeur à concevoir cette idée. Elle ne
+pouvait entrer que dans une âme généreuse. Celle de l'empereur
+Alexandre l'était beaucoup à cette époque. Il n'avait pas encore
+atteint l'âge où l'exercice du pouvoir absolu et une maladie
+héréditaire qui se développe gâte l'heureux naturel des souverains de
+la Russie et les rend le fléau du monde.</p>
+
+<p>À ce commencement du printemps de 1814, il faisait un temps
+magnifique; tout Paris était dehors. Il n'y a dans cette ville ni
+bataille, ni occupation, ni émeute, ni trouble d'aucun genre qui
+puisse exercer d'influence sur la toilette des femmes. Le mardi, elles
+se promenaient empanachées sur les boulevards, au milieu des blessés,
+et affrontant les obus. Le mercredi, elles étaient venues voir défiler
+l'armée alliée. Le jeudi, elles portaient leurs élégants costumes au
+bivouac des cosaques dans les Champs-Élysées.</p>
+
+<p>C'était un singulier spectacle pour les yeux et pour les esprits que
+ces habitants du Don suivant paisiblement leurs habitudes et leurs
+m&oelig;urs au milieu de Paris. Ils n'avaient ni tentes, ni abri d'aucune
+espèce; trois ou quatre chevaux étaient attachés à chaque arbre et
+leurs cavaliers assis près d'eux, à terre, causaient ensemble d'une
+voix très douce en accents harmonieux. La plupart cousaient: ils
+raccommodaient leurs hardes, en taillaient <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> et en préparaient
+de neuves, réparaient leurs chaussures, les harnais de leurs chevaux
+ou façonnaient à leur usage leur part du pillage des jours précédents.
+C'étaient cependant les cosaques réguliers de la garde, et, comme ils
+ne faisaient que rarement le service d'éclaireurs, ils étaient moins
+heureux à la maraude que leurs frères, les cosaques irréguliers.</p>
+
+<p>Leur uniforme était très joli: le large pantalon bleu, une tunique en
+dalmatique également bleue, rembourrée à la poitrine et serrée
+fortement autour de la taille par une large ceinture de cuir noir
+verni, avec des boucles et ornements en cuivre très brillants, qui
+portaient leurs armes. Ce costume semi-oriental et leur bizarre
+attitude à cheval, où ils sont tout à fait debout, l'élévation de leur
+selle les dispensant de plier les genoux, les rendaient un objet de
+grande curiosité pour le badaud de Paris. Ils se laissaient approcher
+très facilement, surtout par les femmes et les enfants qui étaient
+positivement sur leurs épaules.</p>
+
+<p>J'ai vu des femmes prendre leur ouvrage dans leurs mains pour mieux
+examiner comment ils travaillaient. De temps en temps, ils s'amusaient
+à faire une espèce de grognement; les curieuses reculaient
+épouvantées. Alors ils poussaient des cris de joie et faisaient des
+éclats de rire auxquels prenaient part celles qu'ils avaient alarmées.
+Ils se laissaient moins approcher par les hommes; mais ils ne les
+éloignaient que par un geste calme et doux de la main accompagné d'un
+mot qui, probablement, répondait à <i>Au large</i>, de nos sentinelles. Il
+est évident que personne ne s'exposait à braver cette consigne. Elle
+n'était pas complètement rigoureuse, car, si un homme se trouvait avec
+des femmes ou des enfants, ils n'y faisaient pas attention.</p>
+
+<p>Il y avait bonne raison pour qu'ils se tinssent près de <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span>
+leurs chevaux, car jamais, sous aucun prétexte, ils ne faisaient un
+pas. Dès qu'ils n'étaient pas assis par terre, ils étaient à cheval.
+Pour circuler dans l'intérieur du bivouac d'un bout à l'autre, ils
+montaient à cheval. Et on les voyait aussi tenant leur lance d'une
+main et une cruche ou une gamelle ou même un verre de l'autre, aller
+faire les affaires de leur petit ménage.</p>
+
+<p>Je dis un verre, parce que j'en ai vu un se lever tranquillement,
+monter à cheval, prendre sa lance, se pencher jusqu'à terre pour y
+ramasser une gourde, aller à trente pas de là prendre de l'eau dans un
+baquet qui était environné d'une garde, boire son eau et revenir à son
+poste avec sa gourde vide, descendre de cheval, replacer sa lance dans
+le faisceau et reprendre son travail.</p>
+
+<p>Ces habitudes nomades nous semblaient si étranges qu'elles excitaient
+vivement notre curiosité, et nous la satisfaisions d'autant plus
+volontiers que nous étions persuadés que nos affaires allaient au
+mieux. Le succès de parti nous déguisait l'amertume d'un bivouac
+étranger aux Champs-Élysées. Je dois cette justice à mon père qu'il ne
+partageait pas cette impression et que je ne pus jamais le décider à
+venir voir ce spectacle qu'il s'obstinait à trouver encore plus triste
+que curieux.</p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> CHAPITRE II</h3>
+
+<p class="resume">Billet du prince de Talleyrand. &mdash; Craintes des Alliés. &mdash; Représentation
+à l'Opéra. &mdash; Représentation aux Français. &mdash; Fautes du parti
+royaliste. &mdash; Visite du général Pozzo di Borgo. &mdash; L'empereur
+Alexandre. &mdash; Sa noble conduite. &mdash; Brochure de monsieur de
+Chateaubriand. &mdash; Son effet. &mdash; Sa réception par l'empereur
+Alexandre. &mdash; Récit fait par monsieur de Lescour. &mdash; Il se dément.</p>
+
+
+<p>Ce fut dans cette soirée du jeudi que monsieur de Nesselrode me dit:</p>
+
+<p>«Voulez-vous voir les documents sur lesquels nous avons hasardé la
+marche sur Paris?</p>
+
+<p>«&mdash;Assurément.</p>
+
+<p>«&mdash;Tenez, les voilà».</p>
+
+<p>Et il tira de son portefeuille un très petit morceau de papier déchiré
+et chiffonné sur lequel il y avait écrit en encre sympathique: «Vous
+tâtonnez comme des enfants quand vous devriez marcher sur des
+échasses. Vous pouvez tout ce que vous voulez; veuillez tout ce que
+vous pouvez. Vous connaissez ce signe; ayez confiance en qui vous le
+remettra.»</p>
+
+<p>Je ne crois pas me tromper d'un mot: ce billet, écrit par monsieur de
+Talleyrand, après la retraite des Alliés de Montereau, leur arriva
+près de Troyes, et les instructions données au porteur de cette
+singulière lettre de créance influèrent beaucoup sur la décision qui
+ramena les Alliés sur Paris. Toutefois, ce qui les décida, c'est que
+la retraite était plus facile, pour quitter la France, <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> par la
+Flandre que par la Champagne déjà épuisée, désolée, irritée et prête à
+se soulever contre eux.</p>
+
+<p>Les étrangers étaient bien plus inquiets et bien plus étonnés de leur
+séjour dans Paris que nous; ils n'étaient ni aveuglés par l'esprit de
+parti, ni désillusionnés sur le prestige qu'inspirait le nom de
+l'empereur Napoléon. Les prodiges de la campagne de France ne leur
+permettaient pas de croire à la destruction si complète et si réelle
+de l'armée, et ils s'attendaient à la voir surgir sous les pavés. Ce
+sentiment se découvrait dans toutes leurs paroles, et ils avaient le
+bon sens de se laisser peu rassurer par les nôtres dont ils
+appréciaient la futilité sur bien des points.</p>
+
+<p>Toutefois, nous avions raison en leur assurant que le pays était si
+dégoûté, si fatigué, si affamé de tranquillité, si rassasié de gloire
+qu'il avait complètement fait scission avec l'Empereur et ne demandait
+que de la sécurité. Il n'y a jamais eu un moment où le sentiment
+patriotique eut moins de force en France; peut-être l'Empereur, par
+ses immenses conquêtes, l'avait-il affaibli en prétendant l'étendre.
+Nous ne voyions guère des compatriotes dans un français de Rome ou de
+Hambourg. Peut-être aussi, et je le crois plus volontiers, le système
+de déception qu'il avait adopté dégoûtait-il la masse du pays. Les
+bulletins ne parlaient jamais que de nos triomphes, l'armée française
+était toujours victorieuse, l'armée ennemie toujours battue, et
+pourtant, d'échec en échec, elle était arrivée des rives de la Moskowa
+à celles de la Seine.</p>
+
+<p>Personne ne croyait aux relations officielles. On s'épuisait à
+chercher le mot de l'énigme, et les masses cessaient de regarder avec
+autant d'intérêt les événements qu'il fallait deviner. Ce n'était plus
+la <i>chose publique</i> que celle dont on n'avait point de relation exacte
+et dont il était défendu de s'enquérir. L'Empereur avait tant
+travaillé <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> à établir que c'était <i>ses</i> affaires et non les
+<i>nôtres</i> qu'on avait fini par le prendre au mot. Et, quoi qu'on en ait
+pu penser et dire depuis quelques années, en 1814, tout le monde, sans
+en excepter son armée et les fonctionnaires publics, était tellement
+fatigué qu'on n'aspirait qu'à se voir soulager d'une activité qui
+avait cessé d'être dirigée par une volonté sage et raisonnée. La
+toute-puissance l'avait enivré et aveuglé; peut-être n'est-il pas
+donné à un homme d'en supporter le poids.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse m'a une fois expliqué ses relations avec l'Empereur
+en une phrase qui est en quelque sorte applicable à la nation entière:</p>
+
+<p>«Quand il disait: <i>Tout pour la France</i>, je servais avec enthousiasme;
+quand il a dit: <i>la France et moi</i> j'ai servi avec zèle; quand il a
+dit: <i>Moi et la France</i>, j'ai servi avec obéissance; mais quand il a
+dit: <i>Moi sans la France</i>, j'ai senti la nécessité de me séparer de
+lui.»</p>
+
+<p>Eh bien! la France en était là; elle ne trouvait plus qu'il
+représentât ses intérêts; et comme tous les peuples, encore plus que
+les individus, sont ingrats, elle oubliait les immenses bienfaits dont
+elle lui était redevable et l'accablait de ses reproches. À son tour,
+la postérité oubliera les aberrations de ce sublime génie et ses
+petitesses. Elle poétisera le séjour de Fontainebleau; elle négligera
+de le montrer, après ses adieux si héroïques aux aigles de ses vieux
+bataillons, discutant avec la plus vive insistance pour obtenir
+quelque mobilier de plus à emporter dans son exil, et elle aura
+raison. Quand une figure comme celle de Bonaparte surgit dans les
+siècles, il ne faut pas conserver les petites obscurités qui
+pourraient ternir quelques-uns de ses rayons; mais il faut bien
+expliquer comment les contemporains, tout en étant éblouis, avaient
+cessé de trouver ces rayons vivifiants et n'en éprouvaient plus qu'un
+sentiment de souffrance.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> Le vendredi, de bonne heure, monsieur de Nesselrode nous fit
+dire que les souverains iraient à l'Opéra. Aussitôt voilà nos gens en
+campagne pour avoir des loges et nous y trouver en force. Les
+fleuristes furent mises en réquisition pour nous fournir des lis; nous
+en étions coiffées, bouquetées, guirlandées. Les hommes avaient la
+cocarde blanche à leur chapeau. Jusque-là tout était bien. J'ai la
+rougeur sur le front de devoir raconter comme française l'attitude que
+nous eûmes à ce spectacle.</p>
+
+<p>D'abord, nous commençâmes par applaudir l'empereur Alexandre et le roi
+de Prusse à tout rompre; ensuite, les portes de nos loges restèrent
+ouvertes et, plus il pouvait y entrer d'officiers étrangers, plus nous
+étions foulées, plus nous étions contentes. Il n'y avait pas un
+sous-lieutenant russe ou prussien qui n'eût le droit et un peu la
+volonté de les encombrer. J'avais deux ou trois généraux étrangers
+dans la mienne qui trouvaient cette familiarité moins charmante et qui
+les repoussaient à mon grand chagrin. Cependant j'avais lieu d'être un
+peu consolée par leur présence même et par la visite des ministres
+russes et du prince Auguste de Prusse, que je connaissais d'ancienne
+date.</p>
+
+<p>Un moment avant l'arrivée des souverains dans la loge impériale, des
+jeunes gens <i>français</i>, des <i>nôtres</i>, étaient venus voiler d'un
+mouchoir l'aigle qui surmontait les draperies qui la décoraient. À la
+fin du spectacle, ces mêmes jeunes gens la brisèrent et l'abattirent à
+coups de marteau au bruit de nos vifs applaudissements. J'y pris part
+comme les autres gens de mon parti. Cependant je ne puis dire que ce
+fut en sûreté de conscience; je sentais quelque chose qui me blessait,
+sans trop savoir le définir. Sans doute, ces démonstrations avaient un
+sous-entendu, c'était la chute de Bonaparte, le retour <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span>
+présumé de nos princes que nous inaugurions; mais cela n'était pas
+assez clair.</p>
+
+<p>Je n'éprouvai aucun sentiment de réticence, deux jours après, à la
+Comédie Française, lorsqu'un homme étant sorti de dessus le théâtre,
+un grand papier à la main, l'attacha avec des épingles au rideau et,
+en se reculant, nous laissa voir les trois fleurs de lis remplaçant
+l'aigle, ceci était net. L'enthousiasme fut au comble et l'empereur
+Alexandre, en se levant dans sa loge et applaudissant lui-même,
+prenait un engagement formel.</p>
+
+<p>On chanta en son honneur de mauvais couplets sur l'air d'<i>Henry IV</i>
+dont le dernier vers était: «Il nous rend un Bourbon.» Nouvel
+enthousiasme; tout le monde fondait en larmes. Cette soirée ne me pèse
+pas sur la conscience; mais je crois que celle de l'Opéra était tout
+au moins une grande faute.</p>
+
+<p>Les partis se persuadent trop facilement qu'ils sont <i>tout le monde</i>.
+Nous aurions pu nous convaincre l'avant-veille que nous n'étions
+qu'une fraction minime dans la nation, et pourtant nous allions de
+gaieté de c&oelig;ur affronter les sentiments honorables du pays et
+blesser cruellement ceux de l'armée. Cette aigle, qu'elle avait portée
+victorieuse dans toutes les capitales de l'Europe, nous semblions
+l'offrir en holocauste aux habitants de ces mêmes capitales qui,
+peut-être, ne nous honoraient guère de cette apparence de sentiments
+antinationaux.</p>
+
+<p>Sans doute, ce n'était pas plus notre but que notre pensée, mais,
+assurément, il ne fallait pas beaucoup de malveillance pour
+l'expliquer ainsi. Le parti abattu pouvait sincèrement en être
+persuadé et il n'est pas étonnant qu'une pareille conduite ait
+engendré ces longues haines qui ont tant de peine à s'éteindre. C'est
+bien à regret que je l'avoue, mais le parti royaliste est celui qui a
+le moins l'amour de la patrie pour elle-même; la querelle <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span>
+qui s'est élevée entre les diverses classes a rendu la noblesse
+hostile au sol où ses privilèges sont méconnus, et je crains qu'elle
+ne soit plus en sympathie avec un noble étranger qu'avec un bourgeois
+français. Des intérêts communs froissés ont établi des affinités entre
+les classes et brisé les nationalités.</p>
+
+<p>Ce vendredi, jour de l'Opéra, nous étions à dîner, la porte de la
+salle à manger s'ouvrit avec fracas et un général russe s'y précipita
+en valsant tout autour de la table et chantant:</p>
+
+<p>«Ah! mes amis, mes bons amis, mes chers amis.»</p>
+
+<p>Notre première pensée à tous fut qu'il était fou, puis mon frère
+s'écria:</p>
+
+<p>«Ah! c'est Pozzo.»</p>
+
+<p>C'était lui, en effet. Les communications étaient tellement
+difficiles, sous le régime impérial, que, malgré l'intimité qui
+existait entre nous, nous ignorions même qu'il fût au service de la
+Russie. Lui n'avait su où nous trouver que peu d'instants avant celui
+où il arrivait avec tant d'empressement. Il nous accompagna à l'Opéra
+et, depuis ce temps, je n'ai guère été un jour sans le voir, au moins
+une fois. Il a été un des moyens par lesquels j'ai été initiée dans
+les affaires, non que je m'en mêlasse, mais il trouvait en moi sûreté,
+intérêt, discrétion, et il se plaisait à <i>sfoggursi</i>, comme il disait,
+auprès de moi. Je m'y prêtais d'autant plus volontiers que j'ai
+toujours aimé à faire de la politique <i>en amateur</i>.</p>
+
+<p>Je trouve que, lorsqu'on n'est pas assez heureusement organisé pour
+s'occuper exclusivement et religieusement du sort futur qui doit nous
+être éternel, ce qu'il y a de plus digne d'intérêt pour un esprit
+sérieux c'est l'état actuel des nations sur la terre.</p>
+
+<p>Mes relations russes m'avaient appris qu'en sortant, le 4, du
+Théâtre-Français, où il avait applaudi l'inauguration <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> des
+fleurs de lis, l'empereur Alexandre devait monter en voiture pour se
+rendre au quartier général de l'armée. Le général Pozzo restait
+accrédité auprès du gouvernement provisoire, c'est à dire devait lui
+communiquer les ordres d'Alexandre. Les précautions prises dans cette
+circonstance par les Alliés pour assurer leur retraite sans repasser
+par Paris prouvent combien ce fantôme d'armée qu'ils allaient trouver
+devant eux leur causait encore d'effroi et l'influence qu'exerçait sur
+eux le grand nom de Napoléon.</p>
+
+<p>En France, il ne pouvait plus rien. Aucune sympathie ne s'y attachait.
+Il avait eu beau appeler les normands et les bretons au secours des
+bourguignons et des champenois et ressusciter ainsi les anciens noms
+de provinces, ces fantasmagories, où naguère il était aussi heureux
+qu'habile, avaient perdu leur prestige avec celui de la victoire; et
+le breton ne s'était pas senti plus électrisé que l'habitant du
+Finistère. Soit qu'ils ignorassent cette disposition, soit qu'ils
+craignissent le réveil, toujours est-il que ce n'était pas sans un
+effroi continu, avec redoublements, que les étrangers se voyaient dans
+la capitale de la France.</p>
+
+<p>La nouvelle de négociations entamées entre le prince de Schwarzenberg
+et le maréchal Marmont suspendit le départ de l'empereur de Russie. On
+ne peut s'empêcher de reconnaître que la conduite sage, modérée,
+généreuse de ce souverain justifiait l'enthousiasme que nous lui
+montrions. Il était alors âgé de trente-sept ans, mais il paraissait
+plus jeune. Une belle figure, une plus belle taille, l'air doux et
+imposant tout à la fois, prévenaient en sa faveur; et la confiance
+avec laquelle il se livrait aux Parisiens, allant partout sans escorte
+et presque seul, avait achevé de lui gagner les c&oelig;urs. Il était
+adoré de ses sujets.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> Je me rappelle, quelques semaines plus tard, être arrivée au
+spectacle au moment où il entrait dans sa loge. La porte en était
+gardée par deux grands colosses de sa garde, se tenant dans la rigueur
+du maintien militaire et n'osant se déranger pour essuyer leur visage
+tout inondé de larmes. Je demandai à un officier russe ce qui les
+mettait en cet état:</p>
+
+<p>«Ah! me répondit-il négligemment, c'est que l'Empereur vient de passer
+et probablement ils ont réussi à toucher son vêtement.»</p>
+
+<p>Un pareil bonheur était si grand qu'ils ne savaient l'exprimer que par
+des pleurs d'attendrissement. J'ai souvent vu l'Empereur, j'ai même eu
+l'honneur de danser, la polonaise avec lui sans en pleurer de bonheur
+comme ses gardes. Mais j'étais assez frappée de sa supériorité pour
+regretter vivement que nos princes lui ressemblassent si peu. Ce n'est
+que quelques années plus tard que la mysticité a développé en lui une
+disposition soupçonneuse qui a fini par être portée jusqu'à la
+démence. Tous les mémoires contemporains s'accorderont à reconnaître
+en lui deux hommes tout à fait différents selon l'époque où ils en
+parleront; l'année 1814 a été l'apogée de sa gloire.</p>
+
+<p>La brochure de monsieur de Chateaubriand, <i>Bonaparte et les Bourbons</i>,
+imprimée avec une rapidité qui ne répondait pas encore à notre
+impatience, parut. Je me rappelle l'avoir lue dans des transports
+d'admiration et avec des torrents de larmes dont j'ai été bien
+honteuse lorsqu'elle m'est retombée sous la main, quelques années plus
+tard. L'auteur a fait si complètement le procès à ce factum de parti
+par l'encens qu'il a brûlé sur l'autel de Sainte-Hélène qu'il l'a jugé
+plus sévèrement que personne. Forcée d'avouer combien j'étais associée
+à son erreur, j'aurais bien mauvaise grâce à lui en faire un crime.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> Les étrangers, moins aveuglés que nous, sentaient toute la
+portée de cet ouvrage, et l'empereur Alexandre particulièrement s'en
+tint pour offensé. Il n'oubliait pas avoir vécu dans la déférence de
+l'homme si violemment attaqué. Monsieur de Chateaubriand se rêvait
+déjà un homme d'État; mais personne que lui ne s'en était encore
+avisé. Il mit un grand prix à obtenir une audience particulière
+d'Alexandre.</p>
+
+<p>Je fus chargée d'en parler au comte de Nesselrode. Il l'obtint.
+L'Empereur ne le connaissait qu'en sa qualité d'écrivain; on le fit
+attendre dans un salon avec monsieur Étienne, auteur d'une pièce que
+l'Empereur avait vue représenter la veille. L'Empereur, en traversant
+ses appartements pour sortir, trouva ces deux messieurs; il parla
+d'abord à Étienne de sa pièce, puis dit un mot à monsieur de
+Chateaubriand de sa brochure qu'il prétendit n'avoir pas encore eu le
+temps de lire, prêcha la paix entre eux à ces messieurs, leur assura
+que les gens de lettres devaient s'occuper d'amuser le public et
+nullement de politique et passa sans lui avoir laissé l'occasion de
+placer un mot. Monsieur de Chateaubriand lança un coup d'&oelig;il peu
+conciliateur à Étienne et sortit furieux.</p>
+
+<p>Le comte de Nesselrode, qui en était pourtant fâché, ne pouvait
+s'empêcher de rire un peu en racontant les détails de cette entrevue.
+Je n'ai jamais su au juste si cette assimilation avec Étienne était
+une malice ou une erreur de l'Empereur. Monsieur de Chateaubriand
+avait cependant pris quelques précautions pour l'éviter. Dès le
+lendemain de l'entrée des Alliés, il s'était affublé d'un uniforme de
+fantaisie par-dessus lequel un gros cordon de soie rouge, passé en
+bandoulière, supportait un immense sabre turc qui traînait sur tous
+les parquets avec un bruit formidable. Il avait certainement beaucoup
+<span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> plus l'apparence d'un capitaine de forbans que d'un pacifique
+écrivain; ce costume lui valut quelques ridicules, même aux yeux de
+ses admirateurs les plus dévoués.</p>
+
+<p>Je ne sais plus quel jour de cette semaine aventureuse un de mes
+parents m'assura connaître un officier qui disait avoir reçu, le jour
+de la bataille de Paris, l'ordre, apporté par monsieur de Girardin, de
+faire sauter le dépôt de poudre des Invalides. Cela se répéta dans mon
+salon et parvint aux oreilles de monsieur de Nesselrode; il me demanda
+si je pouvais savoir le nom de cet officier et obtenir des détails sur
+cette aventure. J'appelai la personne qui l'avait racontée. Elle
+répéta que monsieur de Lescour, officier d'artillerie commandant aux
+Invalides, avait été appelé le mardi soir à la brume, à la grille de
+l'hôtel, qu'il y avait trouvé monsieur le comte Alexandre de Girardin
+à cheval et couvert de poussière, qu'il lui avait donné l'ordre
+formel, de la part de l'Empereur, de faire sauter les poudres; que
+monsieur de Lescour n'ayant pu retenir un mouvement d'horreur,
+monsieur de Girardin lui avait dit:</p>
+
+<p>«Est-ce que vous hésitez, monsieur?»</p>
+
+<p>Lescour, craignant alors qu'un autre ne fût chargé de la fatale
+commission, s'était remis, et avait répondu:</p>
+
+<p>«Non, mon général, je n'hésite jamais à obéir à mes chefs.»</p>
+
+<p>Que, sur cette réponse, monsieur de Girardin était reparti au galop.
+On offrait, au reste, de m'amener monsieur de Lescour le lendemain
+matin. Monsieur de Nesselrode me pria d'y consentir. Le duc de Maillé,
+présent à ce récit, se rappela avoir vu monsieur de Girardin sur le
+pont Louis XVI, le jour et à l'heure indiqués, passant à cheval très
+vite et avoir été étonné de lui voir tourner à droite, en effet, du
+côté des Invalides. <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> Monsieur de Lescour vint chez moi le
+lendemain; j'avais préalablement reçu un billet du comte de Nesselrode
+qui me demandait de le lui envoyer. Il y alla, fut présenté à
+l'empereur Alexandre, reçut force compliments et la croix de
+Sainte-Anne. Il revint chez moi dans des transports de joie et de
+reconnaissance. Il me parut un homme fort simple et fort véridique.</p>
+
+<p>Quelques jours après, la princesse de Vaudémont, sa protectrice, le
+tança vertement d'avoir publié cette affaire. On le mena déjeuner chez
+madame de Vintimille. Mesdames de Girardin et Greffulhe, ses nièces,
+s'y trouvèrent; elles pleurèrent beaucoup. Le général Clarke, auquel
+Lescour était accoutumé d'obéir comme ministre de la guerre, lui
+reprocha de s'être vendu à l'<i>ennemi</i>. On l'entoura, on le pressa; on
+voulut obtenir de lui un démenti. Il n'y consentit pas tout à fait,
+mais on l'amena à signer une déclaration où, en confirmant avoir reçu
+l'ordre verbal d'un officier supérieur, il ajoutait que le jour était
+tellement tombé qu'il n'était pas sûr de l'avoir reconnu et pouvait
+bien s'être trompé en le nommant. En sortant de là, il vint chez moi
+me raconter ce qu'il avait fait.</p>
+
+<p>«Monsieur de Lescour, lui dis-je, vous vous êtes perdu. Quand on
+avance des faits d'une pareille gravité, il faut en être tellement sûr
+qu'aucune circonstance ne puisse faire varier sur le moindre détail,
+et c'en est un bien important que celui sur lequel vous vous êtes
+rétracté. Je comprends que cela doit donner de grands doutes sur votre
+véracité, et les personnes qui ont arraché ce désaveu à votre
+faiblesse seront les premières à en profiter pour vous inculper.</p>
+
+<p>Le pauvre homme en convenait et était au désespoir; le résultat que je
+lui avais annoncé ne tarda pas. Il fut promptement établi que
+monsieur de Lescour était un <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> misérable aventurier qui avait
+inventé toute cette fable pour se faire un sort; on lui donna vite une
+petite place à Cette où on l'envoya. Monsieur de Girardin ne tarda pas
+à être en faveur auprès de nos princes et le pauvre Lescour a été
+persécuté par lui. Je ne l'ai jamais revu et je ne sais ce qu'il est
+devenu.</p>
+
+<p>Il est généralement convenu de repousser cette circonstance comme
+fausse. Cependant, quand je rapproche ce récit du départ précipité de
+madame Bertrand, exécuté sur un ordre de son mari, des sollicitations
+passionnées de monsieur de La Touche pour nous faire partir ce même
+jour, de la visite rapide et silencieuse de monsieur de Girardin à
+l'état-major où il se contenta de prendre connaissance de la
+capitulation avant de retourner à Juvisy où l'Empereur l'attendait, et
+enfin de la rencontre que monsieur de Maillé en fit sur le pont et du
+chemin qu'il lui vit prendre, qui, assurément, n'était pas celui d'un
+homme très pressé de se rendre à Fontainebleau, j'avoue que je suis
+assez portée à croire à la véracité de monsieur de Lescour et à le
+regarder comme une victime sacrifiée par sa propre faiblesse à
+l'intérêt des autres.</p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> CHAPITRE III</h3>
+
+<p class="resume">Le maréchal Marmont. &mdash; Bataille de Paris. &mdash; Séjour à Essonnes. &mdash; Mot du
+général Drouot. &mdash; Le maréchal Marmont entre en pourparlers avec les
+Alliés. &mdash; Arrivée des maréchaux à Essonnes. &mdash; Ils viennent à
+Paris. &mdash; Conférence chez l'empereur Alexandre. &mdash; Le maréchal Marmont
+apprend que son corps d'armée quitte Essonnes malgré ses ordres. &mdash; Son
+chagrin. &mdash; Intrépidité de sa conduite à Versailles. &mdash; Erreur de sa
+conduite. &mdash; Lettre du général Bordesoulle. &mdash; Réponse donnée aux
+maréchaux. &mdash; Conduite du maréchal Ney. &mdash; Dangers courus à notre
+insu. &mdash; Sauvegarde envoyée chez moi. &mdash; Pêche russe. &mdash; Bonhomie des
+cosaques. &mdash; Formation d'une garde d'honneur. &mdash; Intrigues qui en
+résultent.</p>
+
+<p>J'arrive, avec répugnance, à ce que l'histoire ne pourra s'empêcher
+d'appeler la défection du maréchal Marmont. Sans doute, elle la
+dépouillera de toutes les calomnies qu'on y a jointes, mais
+l'attachement sincère que je lui porte me force à m'affliger qu'une
+action, très défendable en elle-même, ait été conçue par un homme pour
+lequel la seule pensée en était un tort. Il est exactement vrai que le
+maréchal n'est coupable que d'être entré en négociation avec le prince
+de Schwarzenberg à l'insu de l'Empereur. Mais il était trop
+personnellement attaché à Napoléon, il en avait été comblé de trop de
+bontés, il en avait reçu trop de grâces pour qu'il ne fût pas dans son
+rôle, peut-être dans son devoir, de rester exclusivement lié à sa
+fortune. Lui-même l'a si bien senti que cette circonstance de sa vie a
+exercé depuis la plus fâcheuse influence sur ses actions et l'a rendu
+bien malheureux, lorsque le premier moment de l'excitation a été
+passé.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> J'ai eu lieu de m'occuper des détails de cette affaire; j'ai
+été chargée d'en faire rédiger une relation, et j'ai cherché la vérité
+avec d'autant plus de soin que je ne voulais pas qu'on pût l'opposer à
+aucun des faits qui seraient rapportés. Ces documents ont été réunis
+et remis, en 1831, à monsieur Arago qui disait vouloir les publier.
+Mais, comme cela arrive quelquefois, le courage lui a manqué pour
+s'occuper d'un ami proscrit par les passions populaires. Toutefois,
+voici ce qui est resté démontré pour moi, comme la plus exacte vérité,
+sur cet événement.</p>
+
+<p>L'empereur Napoléon vint visiter l'armée de Marmont campée à Essonnes;
+il donna de grands éloges à toute sa conduite dans l'affaire de Paris
+où il avait encore tenu l'ennemi en échec quatre heures après avoir
+reçu l'ordre du roi Joseph de capituler. Il promit pour le corps
+d'armée les récompenses et les grades demandés par le maréchal.
+Ensuite il entra avec lui dans les détails de ses plans, sur ce qu'il
+y avait à faire ultérieurement. Il lui donna l'ordre de marcher dans
+la nuit avec ses dix mille hommes pour reprendre poste sur les
+hauteurs de Belleville:</p>
+
+<p>«Sire, je n'ai pas quatre mille hommes en état de marcher.»</p>
+
+<p>L'Empereur passa à autre chose, puis, un instant après, revint à
+parler des dix mille hommes. Le maréchal répéta qu'il n'en avait pas
+quatre mille sous ses ordres, ce qui n'empêcha pas l'Empereur de
+disposer de cinq mille hommes sur une route, de trois sur une autre,
+en en laissant deux avec l'artillerie, comme si les dix mille hommes
+existaient ailleurs que dans sa volonté.</p>
+
+<p>Ce n'était pas tout à fait une aberration; il avait adopté cette
+tactique dans toute la campagne de France, et elle lui avait réussi.
+Il n'aurait pas osé demander à <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> des corps aussi faibles qu'ils
+l'étaient effectivement les prodiges qu'il en attendait, et, en ayant
+l'air d'y compter, il les obtenait. Après qu'il eut achevé de
+développer son plan à Marmont, celui-ci lui demanda où et comment il
+passerait la Marne. L'Empereur se frappa le front:</p>
+
+<p>«Vous avez raison, c'est impossible; il faut songer à un autre moyen
+d'entourer Paris. Pensez-y de votre côté; avertissez-moi de tout ce
+que vous apprendrez. Attendez de nouveaux ordres.»</p>
+
+<p>L'Empereur retourna à Fontainebleau. Le maréchal Marmont resta
+confondu de l'idée d'<i>entourer Paris</i>, gardé par deux cent mille
+étrangers qui en attendaient journellement deux cent mille autres,
+avec une trentaine de mille hommes, tout au plus, dont l'Empereur
+pouvait, disposer. Il prévoyait l'anéantissement des restes de cette
+pauvre armée et peut-être la destruction de la capitale, si, comme
+l'Empereur l'espérait, il réussissait à y faire éclater quelques
+démonstrations hostiles à l'armée alliée. Ce n'était pas la première
+fois que les projets de l'Empereur lui avaient paru disproportionnés,
+jusqu'à la folie, avec les moyens qui lui restaient.</p>
+
+<p>Le soir de la bataille de Champaubert, les chefs de corps qui y
+avaient pris part soupaient chez l'Empereur; chacun mangeait un
+morceau à mesure qu'il arrivait. Ils étaient encore cinq ou six à
+table, au nombre desquels se trouvaient Marmont et le général Drouot.</p>
+
+<p>L'Empereur se promenait dans la chambre et faisait une peinture de
+situation dans laquelle il établissait qu'il était plus près des bords
+de l'Elbe que les Alliés de ceux de la Seine. Il s'aperçut du peu de
+sympathie que ses paroles trouvaient parmi les maréchaux; chacun
+regardait dans son assiette sans lever les yeux.</p>
+
+<p>Alors, s'approchant du général Drouot, et lui frappant sur l'épaule:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> «Ah! Drouot, il me faudrait dix hommes comme vous!</p>
+
+<p>«&mdash;Non, Sire, il vous en faudrait cent mille.»</p>
+
+<p>Cette noble réponse coupa court au plan de campagne.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse était sous le poids de ses souvenirs et de bien
+pénibles impressions, lorsque arriva près de lui monsieur de
+Montessuis. Il avait été son aide de camp et était resté dans sa
+familiarité, quoique devenu très exalté royaliste. Il lui apportait
+les documents et proclamations publiés dans Paris: la déchéance de
+l'Empereur par le Sénat, les ordres du gouvernement provisoire et
+enfin des lettres de plusieurs personnes ralliées à ce gouvernement
+qui engageaient le maréchal à suivre leur exemple: le général
+Dessolles, son ami intime, monsieur Pasquier, dont il connaissait
+l'honneur et la probité, étaient du nombre. On lui faisait valoir
+l'importance de donner sur-le-champ une force armée quelconque au
+gouvernement provisoire, afin qu'il pût siéger au conseil des
+étrangers d'une façon plus honorable; et on lui insinuait plus bas que
+cette même force permettrait de faire des conditions à la famille que
+le sort semblait rappeler au trône de ses ancêtres.</p>
+
+<p>Montessuis faisait sonner bien haut le nom de Monk et le rôle de
+sauveur de la Patrie. Il montrait au maréchal la France le bénissant
+des institutions qu'elle lui devrait et l'armée le reconnaissant pour
+son protecteur. De l'autre côté, il se rappela les paroles
+extravagantes de l'Empereur, il conçut la funeste pensée de le sauver
+malgré lui et eut la faiblesse de s'en laisser séduire.</p>
+
+<p>Cependant il assembla les chefs de corps, plus nombreux que la force
+de son armée ne le comportait; il leur soumit les propositions qu'on
+lui faisait, et la position où ils se trouvaient. Tous, à l'exception
+du général Lussot, opinèrent pour se soumettre au gouvernement
+nouveau. Monsieur de Montessuis fut chargé d'établir <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> des
+communications avec le quartier général du prince de Schwarzenberg. Il
+y eut des projets proposés des deux côtés, mais rien d'écrit.</p>
+
+<p>Tel était l'état des choses lorsque les maréchaux envoyés de
+Fontainebleau pour demander la Régence, arrivèrent à Essonnes. Je
+tiens le reste des détails du maréchal Macdonald qui, après me les
+avoir racontés, a pris la peine de les dicter, lorsque je recherchais
+des renseignements exacts pour la notice dont monsieur Arago s'était
+chargé.</p>
+
+<p>Les maréchaux n'avaient point, quoi qu'on ait dit, l'ordre de
+l'Empereur de s'associer le maréchal Marmont. Ils s'arrêtèrent chez
+lui en attendant le laissez-passer qu'ils avaient fait demander au
+quartier général des Alliés, alors établi au château de Chilly,
+au-dessus de Longjumeau. Ils lui racontèrent le motif de leur voyage à
+Paris. Marmont leur confia dans tous ses détails sa position vis-à-vis
+du prince de Schwarzenberg: il pouvait recevoir à chaque instant
+l'acceptation des demandes faites par lui. Mais il dit à ses collègues
+qu'il se désistait de toute démarche personnelle jusqu'à ce que le
+sort de celle qu'ils allaient tenter fût décidé. Ils convinrent qu'il
+irait visiter ses postes et qu'il se rendrait introuvable jusqu'à leur
+retour, qu'alors, et suivant leur succès, ils décideraient entre eux
+ce qu'il conviendrait de faire et agiraient en commun.</p>
+
+<p>Le maréchal Ney remarqua que peut-être ce commencement de négociation
+avec un des maréchaux, en donnant l'espoir de désunir les chefs des
+différents corps, éloignerait l'acceptation de la Régence qu'ils
+allaient demander, qu'il vaudrait mieux que le maréchal Marmont les
+accompagnât pour prouver leur accord. Les autres adoptèrent cet avis,
+et le duc de Raguse ne fit aucune difficulté de les suivre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> Avant de partir et devant eux, il donna jusqu'à trois fois
+l'ordre aux chefs de corps qu'il laissait à Essonnes de ne pas bouger
+avant son retour; il le promettait pour la matinée du lendemain. Le
+laissez-passer n'arrivait pas de Chilly; les maréchaux impatients du
+retard se présentèrent aux avant-postes et se firent mener au quartier
+général de l'avant-garde, à Petit-Bourg, où ils espéraient se faire
+donner une escorte. Ils entrèrent dans le château; le duc de Raguse,
+qui n'avait pas de pouvoir de l'Empereur, resta dans la voiture. Mais
+le prince de Schwarzenberg, qui se trouvait aux avant-postes,
+apprenant par des subalternes qu'il était là, l'envoya prier de
+descendre. Il eut un moment d'entretien avec lui. Il lui dit que ses
+propositions avaient été envoyées à Paris et qu'elles étaient
+acceptées.</p>
+
+<p>Le maréchal lui répondit que sa position était changée, que ses
+camarades étaient chargés d'une communication à laquelle il
+s'associait entièrement et que tout ce qui s'était passé entre eux
+jusque-là devait être regardé comme nul et non avenu. Le prince de
+Schwarzenberg lui assura comprendre parfaitement son scrupule, et ils
+entrèrent ensemble dans le salon, à l'étonnement des autres maréchaux.
+Le duc de Raguse leur raconta ce qui venait de se passer entre lui et
+le prince de Schwarzenberg et combien il se sentait soulagé par cette
+explication. Il les accompagna chez l'empereur Alexandre et fut celui
+qui parla le plus vivement en faveur du roi de Rome et de la Régence.
+Il n'y avait pas grand mérite car, assurément, c'était bien leur
+propre cause que les maréchaux plaidaient en ce moment.</p>
+
+<p>À cette conférence impérialiste, l'empereur Alexandre en fit succéder
+une avec les membres du gouvernement provisoire et les gens les plus
+compromis dans le mouvement royaliste. Il discuta contre les
+Bonaparte dans <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> la première et contre les Bourbons dans la
+seconde, se persuadant qu'il agissait avec grande impartialité. Après
+le conseil, qui se prolongea jusqu'au point du jour, il fit rentrer
+les envoyés de Fontainebleau, leur dit qu'il devait consulter ses
+alliés, et les remit à neuf heures du matin pour obtenir une réponse.
+On a prétendu qu'il avait déjà connaissance du mouvement d'Essonnes;
+cela paraît impossible. Ce qui est sûr, c'est qu'il n'en donna aucun
+avertissement, et tous les beaux discours qu'on a prêtés à lui et aux
+autres maréchaux vis-à-vis de Marmont sont complètement faux.</p>
+
+<p>Les maréchaux se rendirent chez le maréchal Ney pour y attendre
+l'heure fixée par l'Empereur. Ils y déjeunaient lorsqu'on vint avertir
+le maréchal Marmont qu'on le demandait; il sortit un instant, rentra
+pâle comme la mort; le maréchal Macdonald lui demanda ce qu'il y
+avait:</p>
+
+<p>«C'est mon aide de camp qui vient m'avertir que les généraux veulent
+mettre mon corps d'armée en mouvement; mais ils ont promis de
+m'attendre et j'y cours pour tout arrêter.»</p>
+
+<p>Pendant ces rapides paroles, il rattachait son sabre et prenait son
+chapeau. L'aide de camp était Fabvier: il racontait qu'à peine les
+maréchaux avaient quitté Essonnes, l'empereur Napoléon avait fait
+demander Marmont; un second, puis un troisième message l'avaient mandé
+à Fontainebleau, ce dernier portait l'ordre au général commandant de
+se rendre chez l'Empereur si le maréchal était encore absent.</p>
+
+<p>Les généraux, inquiets de leur position, se persuadèrent que
+l'Empereur avait eu connaissance des paroles échangées avec l'ennemi.
+La crainte s'était emparée d'eux et ils avaient cherché leur salut
+personnel dans l'exécution du mouvement que Marmont avait
+formellement <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> défendu en partant pour Paris. Le maréchal se
+jeta dans une calèche qui se trouvait tout attelée dans la cour du
+maréchal Ney. À la barrière, on lui refusa le passage; il fallut
+retourner à l'état-major de la place; on le renvoya au gouverneur de
+la ville. Bref, il perdit assez de temps à se procurer un passeport
+pour qu'il arrivât un second aide de camp, le colonel Denis. Il
+annonça que, malgré la parole donnée à Fabvier de l'attendre, les
+chefs avaient mis la troupe en route dès qu'il avait été parti, que
+lui, Denis, l'avait accompagnée jusqu'à la Belle-Épine, qu'elle y
+avait pris la route de Versailles où elle devait être près d'arriver,
+le mal était fait et irréparable.</p>
+
+<p>Le maréchal Marmont resta à Paris; il y apprit la fureur de son corps
+d'armée lorsqu'il avait su pour quelle cause il se trouvait à
+Versailles. Il s'y rendit immédiatement; la troupe en était déjà
+partie, en pleine révolte pour retourner à Fontainebleau. Il courut
+après elle, l'arrêta, la harangua, la persuada et la ramena à
+Versailles, ayant fait en cette circonstance une des actions les plus
+énergiques, les plus difficiles et les plus hardies qui se puissent
+tenter.</p>
+
+<p>Voilà la vérité exacte que j'ai pu recueillir en constatant tous les
+faits sur la <i>défection de Marmont</i>. On voit qu'elle se borne à avoir
+entamé des négociations à l'insu de l'Empereur.</p>
+
+<p>Pour être complètement impartiale, j'avouerai qu'il a eu d'autres
+torts. Le maréchal Marmont est le type du soldat français; bon,
+généreux, brave, candide, il est mobile, vaniteux, susceptible de
+s'enthousiasmer et le moins conséquent des hommes. Il agit toujours
+suivant l'impulsion du moment, sans réfléchir sur le passé, sans
+songer à l'avenir. Il se trouva placé sur un terrain où tout ce qui
+l'entourait applaudissait à l'action dont on le supposait l'auteur et
+lui en vantait l'importance. Partout <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> il était salué du nom de
+Monk; on lui affirmait, en outre, que la résolution de ne transiger
+d'aucune sorte avec l'Empire était prise dès le premier jour, que la
+proclamation du 30 en faisait foi, que la démarche des maréchaux ne
+pouvait donc avoir de succès. Lui, d'une autre part, se disait que ses
+généraux n'avaient fait qu'exécuter ce qu'il leur avait proposé dans
+des circonstances restées les mêmes, puisque la Régence avait été
+refusée, qu'ainsi il serait peu généreux de les désavouer, etc. Enfin,
+à force de raisons, bonnes ou mauvaises, il en vint à se persuader
+qu'il devait assumer la responsabilité sur sa tête.</p>
+
+<p>La convention avec le prince de Schwarzenberg fut rédigée le lendemain
+matin, signée, <i>antidatée</i> et envoyée au <i>Moniteur</i>. Non content de
+cela, le maréchal reçut une députation de la Ville de Paris qui le
+remerciait du service qu'il avait rendu. Il l'accueillit, et la
+harangue aussi bien que la réponse furent mises au <i>Moniteur</i>. Enfin
+il se donna, avec grand soin, toutes les apparences d'une trahison
+qu'il n'avait pas commise et à laquelle sa présence au milieu des
+maréchaux ajoutait un caractère de perfidie.</p>
+
+<p>Il ne lui resterait aucune preuve de la vérité du récit que je viens
+de faire si le hasard n'avait pas fait que, cherchant dans ses
+papiers, après la révolution de 1830, son aide de camp, monsieur de
+Guise, le même qui rédigea, en 1814, la <i>convention antidatée</i> avec le
+prince de Schwarzenberg, trouvât derrière un tiroir de secrétaire une
+vieille lettre toute chiffonnée. C'était celle par laquelle le général
+Bordesoulle lui annonçait le départ des troupes d'Essonnes, en lui
+demandant excuse d'avoir agi contrairement aux ordres qu'il avait
+donnés, et lui expliquant que les appels trois fois réitérés de
+l'Empereur l'y avaient décidé.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> Quoique le maréchal Marmont ait cruellement souffert des
+calomnies répandues sur son compte, une fois que l'enivrement où on le
+tenait fut cessé, il n'avait plus pensé à cette lettre et il en avait
+complètement oublié l'existence. Cela seul suffit à le peindre.
+Probablement ce document sera publié; je l'ai lu bien des fois.</p>
+
+<p>Les maréchaux, chargés des propositions de Fontainebleau, se
+présentèrent à neuf heures chez l'empereur Alexandre qui refusa de
+traiter sur tout autre pied que l'abdication pure et simple de
+Napoléon. Il fit valoir la défection qui commençait à s'établir dans
+l'armée française comme un argument péremptoire. Les maréchaux, qui en
+étaient restés sur la première nouvelle apportée par Fabvier,
+protestèrent de la fidélité de l'armée. L'Empereur sourit et leur dit
+que le corps de Marmont était en pleine marche pour se rendre à
+Versailles. Les maréchaux partirent sans avoir revu leur camarade
+Marmont. Ils ne trouvèrent plus trace de son corps d'armée sur la
+route de Fontainebleau.</p>
+
+<p>Je me suis étendue sur ce récit, d'abord parce que les faits en ont
+été dénaturés par l'esprit de parti, ensuite parce que je crois que
+personne ne les sait mieux que moi. Dans l'intention que j'ai déjà
+indiquée, j'ai réuni tous les témoignages et tous les documents, et
+j'ai pris le soin de voir comment ils pouvaient coïncider entre eux
+pour ne rien avancer qui pût être disputé avec quelque ombre de
+fondement. Peut-être ai-je une connaissance plus nette et plus claire
+de cette affaire que le maréchal lui-même qui a commencé par la croire
+sincèrement un sujet d'éloge et ne s'est aperçu de son erreur que
+lorsqu'il a été assailli d'atroces calomnies. Il a eu le nouveau tort
+de trop les mépriser.</p>
+
+<p>Les chefs qui ont agi de violence contre l'Empereur à Fontainebleau,
+voyant le torrent de l'opinion populaire <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> retourner en faveur
+du grand homme dont les malheurs rappelaient le génie, cherchèrent à
+cacher leur action derrière celle du duc de Raguse. L'amour-propre
+national préféra crier à la trahison plutôt que d'avouer des défaites,
+et il fut très promptement établi dans l'esprit du peuple que le duc
+de Raguse avait vendu et livré successivement Paris et l'Empereur.
+L'un était aussi faux que l'autre.</p>
+
+<p>Les maréchaux, de retour à Fontainebleau, arrachèrent par la violence
+l'abdication de l'Empereur; le maréchal Ney s'empressa d'en donner
+avis aux Alliés, et, au retour des envoyés de Fontainebleau à Paris,
+le maréchal Macdonald m'a raconté que les autres furent très étonnés
+d'entendre le comte de Nesselrode remercier Ney de son <i>importante
+communication</i>.</p>
+
+<p>Il est temps de revenir à ce qui se passait de notre côté. Le lundi,
+je ne vis personne d'instruit des événements, mais, le mardi matin, on
+vint chanter victoire chez moi. Pozzo me raconta que la journée de la
+veille avait été bien hasardeuse. L'Empereur était entouré de gens qui
+commençaient à s'effrayer de la situation d'une armée dans une ville
+comme Paris. Les rapports des provinces occupées n'étaient point
+rassurants. Les populations, opprimées par les malheurs inhérents à la
+guerre, étaient prêtes à se soulever. Tout ce qui était autrichien
+n'avait d'oreille que pour écouter ces récits et de langue que pour
+les répéter.</p>
+
+<p>Le prince de Schwarzenberg commençait à se reprocher la proclamation
+dont Pozzo lui avait escamoté la signature; évidemment il ne voulait
+pas prendre la responsabilité du séjour prolongé à Paris. Il
+s'agissait de disposer, en l'absence de l'empereur d'Autriche, du sort
+de sa fille et du sceptre de son petit-fils. Le roi de Prusse était,
+au su de tout le monde, complètement soumis à la <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> volonté
+d'Alexandre; c'était donc d'elle seule que dépendaient de si grandes
+résolutions. On ne peut s'étonner qu'il fût agité ni blâmer ses
+hésitations. Elles furent telles que Pozzo crut la partie perdue
+pendant la fin du jour et la moitié de la nuit.</p>
+
+<p>Le duc de Vicence, qui avait jusque-là vainement sollicité une
+audience, en obtint une fort longue. Celle des maréchaux ne le fut pas
+moins; toutefois, l'impression qu'ils avaient pu faire sur l'empereur
+Alexandre fut victorieusement combattue par les personnes qui
+composaient le gouvernement provisoire et son conseil. On fit valoir à
+l'Empereur qu'on ne s'était autant compromis que sur un engagement
+signé de son nom. S'il revenait aujourd'hui sur la promesse de ne
+traiter, ni avec Napoléon, ni avec sa famille, le sort de tous les
+gens qui s'étaient confiés à sa parole devenait l'exil ou l'échafaud.
+Cette question de générosité personnelle eut beaucoup de prise sur
+lui.</p>
+
+<p>Il était, a-t-il dit depuis, déjà décidé lorsqu'il renvoya les
+maréchaux à neuf heures du matin pour donner une réponse; il le laissa
+deviner à Pozzo et au comte de Nesselrode, peut-être même à monsieur
+de Talleyrand. Mais il ne voulut pas s'expliquer nettement avant de
+s'être donné l'air de consulter le roi de Prusse et le prince de
+Schwarzenberg.</p>
+
+<p>Le mardi matin, toute hésitation avait disparu et nous l'apprîmes en
+même temps que les dangers que nous avions courus. Ces dangers étaient
+réels et personnels, car, à la façon dont nous étions compromis, nous
+n'avions d'autre parti à prendre que de nous mettre à la suite des
+bagages russes si les Alliés avaient remis le gouvernement entre les
+mains des bonapartistes. La Régence n'aurait été, au fond, qu'une
+transition pour revenir promptement au régime impérial.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> Mes gens de Châtenay accoururent tout éplorés me dire qu'ils
+ne savaient plus que devenir: le maire était en fuite, l'adjoint caché
+dans mon enclos. Les premiers jours, ma maison avait été occupée par
+un état-major qui, ayant trouvé la cave bonne, avait emporté tout le
+vin qu'il n'avait pas eu le temps de boire et l'avait laissée
+complètement à sec, ce qui ne mettait pas les nouveaux arrivés de
+bonne humeur. Les détachements de toute arme, de toute nation s'y
+succédaient et excitaient la terreur des habitants du village; ils
+avaient déjà appris à leurs dépens que les bavarois et les
+wurtembourgeois étaient les plus redoutables.</p>
+
+<p>Mes relations russes me procurèrent facilement des sauvegardes. Le
+prince Wolkonski me donna deux cosaques de la garde pour les établir à
+Châtenay et un sous-officier pour les installer. J'y allai moi-même
+avec eux; ma calèche se trouvait ainsi escortée par ces habitants des
+steppes; oserai-je avouer que cela m'amusait assez. J'admirais
+l'assistance qu'ils prêtaient à leurs petits chevaux en montant les
+côtes: ils appuyaient leur longue lance à terre, la plaçaient sous
+leur aisselle ou la tenaient à deux mains, comme un aviron, et
+poussaient dessus, la replaçant en avant à mesure qu'ils avançaient, à
+peu près comme on se sert en bateau d'un aviron.</p>
+
+<p>Je trouvai mes gens dans la consternation; ils avaient adopté la
+cocarde blanche pour travailler plus paisiblement dans le jardin qui
+longeait la route de Choisy à Versailles. Mais, ce matin-là même,
+cette décoration avait pensé les faire sabrer par des troupes
+françaises; c'était le corps de Marmont se rendant à Versailles.
+Quoique je ne me pique pas de grandes connaissances stratégiques, je
+ne comprenais pas comment elles se trouvaient dans les lignes des
+troupes alliées. Cela me parut étrange et ne me fut expliqué qu'à mon
+retour à Paris.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> Mes petits cosaques étaient munis d'une pancarte couverte de
+cachets et de signatures à l'aide de laquelle ils exorcisaient tous
+les démons qui, sous cinquante uniformes différents, se présentaient à
+nos portes. L'un d'eux parlait un peu allemand, les autres
+l'appuyaient en russe qu'il prodiguaient avec un degré de loquacité
+qui semblait étonner les soldats allemands presque autant que moi.
+Mais la pancarte décidait toujours la discussion en leur faveur; je
+les vis fonctionner plusieurs fois pendant le séjour de quelques
+heures que je fis à Châtenay.</p>
+
+<p>J'y appris qu'en outre du vin mes hôtes avaient emporté toutes les
+couvertures, un assez grand nombre de matelas pour coucher leurs
+blessés et tous les lits de plumes, c'est-à-dire ils les avaient
+éventrés, en avaient secoué les plumes et, se trouvant ainsi
+possesseurs de grands sacs de coutil, ils étaient entrés en foule dans
+la pièce d'eau et les avaient remplis à la main du poisson qu'elle
+contenait.</p>
+
+<p>Ce singulier genre de pêche m'a paru assez drôle pour être rapporté.
+Il est juste de dire qu'on a pillé seulement les maisons abandonnées
+par leurs gardiens et qu'on a incendié que celles où l'on a tenté une
+puérile résistance.</p>
+
+<p>J'établis mes cosaques chez mon jardinier; sa femme en avait bien
+peur; on avait fait au peuple les contes les plus effrayants. Le
+premier soir, tandis qu'elle préparait leur souper, son enfant encore
+au berceau se réveilla et se mit à crier; les cosaques parlèrent entre
+eux, l'un d'eux s'avança vers l'enfant, la pauvre mère tremblait, il
+le tira du lit, l'établit sur ses genoux devant le feu, lui réchauffa
+les pieds dans ses mains, ses camarades lui firent des mines et des
+discours, l'enfant leur sourit, et dès ce moment ils s'établirent ses
+bonnes. Lorsque j'y retournai, la semaine suivante, ils disaient:</p>
+
+<p>«Madame Marie, bon femme.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> Et elle leur jetait son enfant dans les bras lorsqu'elle
+voulait vaquer aux soins du ménage.</p>
+
+<p>Ils joignaient au goût pour les maillots celui des fleurs. Ils se
+promenaient des heures entières devant la serre, regardant à travers
+les vitres et, lorsque le jardinier leur donnait un bouquet, ils le
+remerciaient avec toutes les formes de la plus vive satisfaction, mais
+ils ne touchaient à rien. Leur protection s'étendait sur tout le
+village, et, dès qu'un détachement s'en approchait, le cri de
+<i>cosaques</i> passait de bouche en bouche. Jour et nuit ils étaient prêts
+à y répondre, aussi n'y eut-il aucune déprédation arrivée à Châtenay
+depuis leur installation. Pour le dire en passant, ce service rendu à
+la commune m'a valu, pendant les Cents-Jours, une dénonciation de
+quelques-uns de mes voisins.</p>
+
+<p>Mon père, je le dois avouer, ne souffrait peut-être pas assez de voir
+la cocarde tricolore abaissée mais, dès qu'il s'agissait du drapeau
+blanc, tout son patriotisme se réveillait avec exaltation. L'idée de
+voir monsieur le comte d'Artois faire son entrée dans Paris,
+uniquement entouré d'étrangers, le révoltait; il conçut la pensée de
+former une espèce de garde nationale à cheval, composée de nos jeunes
+gens. Il en parla au comte de Nesselrode qui obtint l'assentiment de
+son impérial maître. Le gouvernement provisoire l'adopta lorsqu'elle
+était déjà en train.</p>
+
+<p>Mon frère fut le premier qui alla inscrire son nom chez Charles de
+Noailles. Mon père l'avait indiqué à lui et à ses camarades comme le
+plus convenable pour être leur capitaine; Charles de Noailles en fut
+enchanté et on ne peut plus reconnaissant; sa fille et lui vinrent
+remercier mon père avec effusion. Mais, dès le lendemain, la guerre
+était au camp. Nous n'étions pas encore émancipés et déjà les
+ambitions de place se déployaient, et déjà les intrigues des
+courtisans agitaient leur esprit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> Ce fut Charles de Damas et les siens qui donnèrent le signal.
+Quoique intimement liés avec les Noailles, ils s'élevèrent hautement
+contre le choix fait de Charles de Noailles, recherchèrent avec zèle
+tous les méfaits de son père, le prince de Poix, au commencement de la
+Révolution et cabalèrent pour empêcher qu'on ne se fît inscrire chez
+lui. Cela ralentit un peu le zèle; mais pourtant on finit par réunir
+cent cinquante jeunes gens qui s'équipèrent, s'armèrent, se montèrent
+en quatre jours de temps et furent prêts avant l'entrée de Monsieur.</p>
+
+<p>À dater de ce moment, les seigneurs de l'ancienne Cour n'ont plus été
+occupés que de leurs intérêts de fortune et d'avancement, que de faire
+dominer leurs prétentions sur celles des autres; et ils ont été un des
+grands obstacles à la dynastie qu'ils voulaient consacrer.</p>
+
+<p>N'établissons pas que ces sentiments soient exclusifs à cette classe;
+ils appartiennent probablement à tous les hommes qui touchent au
+pouvoir. J'ai vu une seconde révolution faite par la bourgeoisie et,
+ainsi que dans celle dont le récit m'occupe en cet instant, dès le
+cinquième jour tous les sentiments généreux et patriotiques étaient
+absorbés par l'ambition et les intérêts personnels. Si nous savions au
+juste ce qu'il en a coûté à la volonté puissante de l'Empereur pour
+dominer les prétentions militaires après le dix-huit Brumaire, il est
+probable que nous retrouverions le même esprit d'intrigue et
+d'égoïsme.</p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> CHAPITRE IV</h3>
+
+<p class="resume"><i>Te Deum</i> russe. &mdash; Mission à Hartwell. &mdash; Entrée de Monsieur. &mdash; On
+ prend la cocarde blanche. &mdash; Le lieutenant général du royaume. &mdash; Le
+ duc de Vicence. &mdash; Le général Owarow. &mdash; L'empereur Alexandre à la
+ Malmaison et à Saint-Leu. &mdash; Première réception de
+ Monsieur. &mdash; Représentation à l'Opéra. &mdash; Attitude du parti émigré.</p>
+
+<p>Le dixième jour de leur entrée, les étrangers se réunirent sur la
+place Louis XV pour y chanter un <i>Te Deum</i>. Je vis ce spectacle de
+chez le prince Wolkonski, logé au ministère de la marine. Je n'en
+souffris pas tant qu'il n'y eut que le mouvement de troupes et de
+monde sur la place; mais (apparemment que les sons exercent plus
+d'influence sur mon âme que le spectacle des yeux), lorsque le silence
+le plus solennel s'établit et que le chant religieux des popes grecs
+se fit entendre, bénissant ces étrangers arrivés de tous les points
+pour triompher de nous, la corde patriotique, touchée quelques jours
+avant par les <i>qui-vive</i> des sentinelles, vibra de nouveau dans mon
+c&oelig;ur plus fortement, d'une manière moins fugitive. Je me sentis
+honteuse d'être là, prenant ma part de cette humiliation nationale et,
+dès lors, je cessai de faire cause commune avec les étrangers.</p>
+
+<p>J'aurais pu être rassurée cependant par la société qui se trouvait
+dans la galerie de l'hôtel de la Marine. Elle était remplie par les
+femmes de généraux et de chambellans de l'Empire, leurs chapeaux
+couverts de fleurs de lis encore plus que les nôtres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> Ce jour-là, monsieur de Talleyrand pressa fort mon père de se
+rendre à Hartwell et d'y être porteur des paroles du gouvernement
+provisoire. Il refusa péremptoirement; cela me parut tout simple.
+J'étais si fort imbue de l'idée qu'il ne voudrait rien accepter; je
+lui avais si souvent entendu répéter que, lorsqu'on avait été
+vingt-cinq ans éloigné des affaires, on n'était plus propre à les
+faire que je ne formais aucun doute sur sa volonté d'en rester
+éloigné. Aussi, lorsque, dans les premières semaines, on le désignait
+comme devant être ministre du Roi, je souriais et me croyais bien sure
+qu'il repousserait toute offre quelconque.</p>
+
+<p>Charles de Noailles fut envoyé, sur son refus. Je ne sais s'il crut
+l'avoir emporté sur lui et s'accusa, fort gratuitement, d'un mauvais
+procédé, mais, depuis lors, il n'a plus été à son aise, ni
+familièrement avec nous. Au retour d'Angleterre, il prit le titre de
+duc de Mouchy.</p>
+
+<p>Lorsque, depuis, mon père a consenti à rentrer dans les affaires, j'ai
+regretté qu'il n'eût pas accepté cette commission. Un homme sage,
+modéré, raisonnable et bon citoyen y aurait été plus propre qu'un
+homme exclusivement courtisan comme Charles de Noailles. Au reste, mon
+père n'était pas de l'étoffe dont on fait les favoris; son crédit,
+s'il en avait eu, aurait été de peu de durée, et il n'aurait pu rien
+faire de mieux, en ce moment, que d'inspirer la déclaration de
+Saint-Ouen. Elle était déjà bien nécessaire, lorsqu'elle parut, pour
+réparer le mal causé par Monsieur. Ce pauvre prince a toujours été le
+fléau de sa famille et de son pays.</p>
+
+<p>Je n'ai pas cherché à dissimuler le peu de considération que tout ce
+que j'avais vu et su de Monsieur m'avait donné pour son caractère;
+cependant, l'enthousiasme est tellement contagieux que, le jour de son
+entrée à Paris, j'en éprouvai toute l'influence. Mon c&oelig;ur battait,
+<span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> mes larmes coulaient, et je ressentais la joie la plus vive,
+l'émotion la plus profonde.</p>
+
+<p>Monsieur possédait à perfection l'extérieur et les paroles propres à
+inspirer de l'exaltation; gracieux, élégant, débonnaire, obligeant,
+désireux de plaire, il savait joindre la bonhomie à la dignité. Je
+n'ai vu personne avoir plus complètement l'attitude, les formes, le
+maintien, le langage de Cour désirables pour un prince. Ajoutez à cela
+une grande urbanité de m&oelig;urs qui le rendait charmant dans son
+intérieur et le faisait aimer par ceux qui l'approchaient. Il était
+susceptible de familiarité plus que d'affection, et avait beaucoup
+d'amis intimes dont il ne se souciait pas le moins du monde.</p>
+
+<p>Peut-être faut-il en excepter monsieur de Rivière. Encore, lorsqu'il
+eut ouvertement affiché la dévotion et qu'il n'eut plus à s'épancher
+exclusivement avec lui, leur liaison cessa d'être aussi tendre,
+jusqu'au moment où la nomination de monsieur de Rivière à la place de
+gouverneur de monsieur le duc de Bordeaux la ranima. C'était derechef
+dans un but de dévotion. Il s'agissait alors de consolider le pouvoir
+de la Congrégation dont tous deux faisaient partie. Mais ceci
+appartient à une autre époque.</p>
+
+<p>Monsieur avait couché, la veille de son entrée à Livry, dans une
+petite maison appartenant au comte de Damas. C'est là que la garde
+nationale à cheval, nouvellement improvisée, alla l'attendre. Il
+employa toutes ses grâces à la séduire, et il n'en fallait pas tant
+dans la disposition où elle était, et lui distribua quelques pièces de
+ruban blanc qu'elle porta passé à la boutonnière. C'est l'origine de
+cet ordre du Lis que la prodigalité avec laquelle on l'a donné a
+promptement rendu ridicule. Mais, dans le premier moment et assaisonné
+de toutes les cajoleries de Monsieur, il avait charmé nos jeunes gens
+qui, en <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> ramenant leur prince au milieu de leur petit
+escadron, étaient ivres de joie, de royalisme et d'amour pour lui.</p>
+
+<p>Monsieur, de son côté, avait tant de bonheur peint sur la figure, il
+paraissait si plein du moment présent et si complètement dépouillé de
+tout souvenir hostile ou pénible, que son aspect devait inspirer
+confiance au joli mot que monsieur Beugnot a fabriqué pour lui dans le
+récit donné par le <i>Moniteur</i>:</p>
+
+<p>«Rien n'est changé, il n'y a qu'un français de plus.»</p>
+
+<p>Depuis plusieurs jours, on discutait vivement pour savoir si l'armée
+garderait la cocarde tricolore ou si elle prendrait officiellement la
+cocarde blanche. Le duc de Raguse réclamait avec chaleur la parole, à
+lui donnée, qu'elle conserverait le drapeau consacré par vingt années
+de victoires. L'empereur Alexandre, protecteur de toutes les idées
+généreuses, appuyait cette demande. Elle était activement combattue de
+tous ceux qui, par intérêt ou par passion, voulaient une
+contre-révolution; le choix de la cocarde était le signal du retour
+des anciens privilèges ou de la conservation des intérêts créés par la
+Révolution.</p>
+
+<p>Monsieur de Talleyrand, trop homme d'état pour ne pas apprécier
+l'importance de cette question, aurait certainement, s'il avait été
+libre de la juger, décidé en faveur des couleurs nouvelles. Mais il
+connaissait nos princes et leurs entours; il savait combien ils
+tenaient aux objets extérieurs. Il était trop fin courtisan pour
+vouloir les heurter; il attachait le plus grand prix à conquérir leur
+bienveillance, et, rappelant ses vieux souvenirs, il était redevenu
+l'homme de l'&OElig;il de B&oelig;uf. Il amusa le duc de Raguse par de
+bonnes paroles, de fausses espérances. Pendant ce temps, il décida le
+vieux maréchal Jourdan à faire prendre la cocarde blanche à Rouen,
+sur l'assertion <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> que les soldats de Marmont la portaient. Une
+fois adoptée par un corps d'armée, la question était tranchée.</p>
+
+<p>Cependant, le duc de Raguse fut du petit nombre d'officiers qui
+allèrent au-devant de Monsieur avec la cocarde tricolore; on ne le lui
+a jamais pardonné. Cette démonstration, qui ne lui ramena pas les
+bonapartistes, lui aliéna la nouvelle Cour. Elle prouve sa bonne foi,
+et combien dans toutes ses actions il est conduit par ce qui frappe
+son imagination mobile comme devoir du moment. Quelques officiers
+étaient sans aucune cocarde, la majorité portait la cocarde blanche.</p>
+
+<p>Au commencement de la matinée, presque toute la garde nationale, qui
+bordait la haie, avait les couleurs tricolores. Petit à petit elles
+disparurent et, au moment où Monsieur passa, s'il n'y avait que peu de
+cocardes blanches parmi elle, il n'y en avait guère plus de
+tricolores.</p>
+
+<p>Avant de quitter ce sujet des cocardes, je ne puis m'empêcher de
+rapporter que, de la terrasse de madame Ferrey où j'avais été voir
+passer le cortège, nous aperçûmes monsieur Alexandre de Girardin se
+rendant à la barrière avec une cocarde blanche large comme une
+assiette. Monsieur Ferrey tressaillit et nous raconta que, le matin
+même, il l'avait rencontré sur la route d'Essonnes. Tous deux étaient
+à cheval. Monsieur de Girardin venait de Fontainebleau. Il entama une
+diatribe si violente contre la lâcheté des Parisiens, la trahison des
+officiers; sa fureur contre les alliés, sa haine contre les Bourbons
+s'exhalaient d'une voix si haute et en termes si offensants, qu'arrivé
+près des postes étrangers, monsieur Ferrey avait arrêté son cheval et
+lui avait signifié l'intention de se séparer de lui, ce qu'il avait
+jusque-là vainement essayé en changeant d'allure. Monsieur Ferrey n'en
+croyait pas ses yeux en le voyant trois heures après affublé de cette
+énorme cocarde blanche.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> L'histoire ne racontera que trop les fautes commises par
+Monsieur dans ces jours où, lieutenant général du royaume, il envenima
+toutes les haines, excita tous les mécontentements, et surtout, montra
+un manque de patriotisme qui scandalisa même les étrangers.</p>
+
+<p>Le comte de Nesselrode m'en dit un mot, le jour où il s'était montré
+si libéral à céder nos places fortes que l'empereur Alexandre fut
+obligé de l'arrêter dans ses générosités antifrançaises. Pozzo
+poussait de gros soupirs, et s'écriait de temps en temps:</p>
+
+<p>«Si on marche dans cette voie, nous aurons fait à grand'peine de la
+besogne qui ne durera guère.»</p>
+
+<p>L'empereur Alexandre se mit en tête de raccommoder le duc de Vicence,
+qu'il aimait beaucoup, avec la famille royale. La part que l'opinion,
+à tort je crois, lui faisait dans le meurtre de monsieur le duc
+d'Enghien le rendait odieux à nos princes. Monsieur refusa de
+l'admettre chez lui. L'Empereur, offensé de cette résistance, voulut
+le forcer à le rencontrer: il pria Monsieur à dîner. Non seulement le
+duc de Vicence s'y trouvait, mais l'Empereur s'en occupa beaucoup et
+affecta de le rapprocher de Monsieur.</p>
+
+<p>Le dîner fut froid et solennel; Monsieur se sentait blessé; il se
+retira en sortant de table fort mécontent et laissant l'Empereur
+furieux. Il se promenait dans la chambre, au milieu de ses plus
+familiers, faisait une diatribe sur l'ingratitude des gens pour
+lesquels on avait reconquis un royaume au prix de son sang pendant
+qu'ils ménageaient le leur et qui ne savaient pas céder sur une simple
+question d'étiquette. Quand il se fut calmé, on lui observa que
+Monsieur était peut-être plus susceptible précisément parce qu'il se
+trouvait sous le coup de si grandes obligations, que ce n'était
+d'ailleurs pas une question d'étiquette mais de sentiment, <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span>
+qu'il croyait le duc de Vicence coupable dans l'affaire d'Ettenheim:</p>
+
+<p>«Je lui ai dit que non.</p>
+
+<p>«&mdash;Sans doute, l'opinion de l'Empereur devrait être d'un grand poids
+pour Monsieur, mais le public n'était pas encore éclairé et on pouvait
+excuser sa répugnance en songeant que monsieur le duc d'Enghien était
+son proche parent.»</p>
+
+<p>L'Empereur hâta sa marche:</p>
+
+<p>«Son parent... son parent... ses répugnances...»</p>
+
+<p>Puis, s'arrêtant tout court et regardant ses interlocuteurs:</p>
+
+<p>«Je dîne bien tous les jours avec Owarow!»</p>
+
+<p>Une bombe tombée au milieu d'eux n'aurait pas fait plus d'effet.
+L'Empereur reprit sa marche; il y eut un moment de stupeur, puis il
+parla d'autre chose. Il venait de révéler le motif de sa colère. On
+comprit l'insistance qu'il mettait depuis cinq jours à faire admettre
+monsieur de Caulaincourt par Monsieur.</p>
+
+<p>Le général Owarow passait pour avoir étranglé l'empereur Paul de ses
+deux énormes pouces qu'il avait, en effet, d'une grosseur remarquable,
+et Alexandre était choqué de voir nos princes refuser de faire céder
+leurs susceptibilités à la politique, quand lui en avait sacrifié de
+bien plus poignantes. On conçoit, du reste, que toute discussion cessa
+à ce sujet et Pozzo courut chez Monsieur lui dire qu'il fallait
+recevoir le duc de Vicence. Celui-ci n'en abusa pas: il alla une fois
+chez le lieutenant général et ne s'y présenta plus.</p>
+
+<p>Cette discussion, que d'amers souvenirs rendirent toute personnelle à
+l'empereur Alexandre, l'éloigna des Tuileries et le rapprocha des
+grandeurs bonapartistes. Déjà, avec un empressement qui partait d'un
+c&oelig;ur généreux et d'un esprit faux, il avait couru à la Malmaison
+porter des <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> paroles affectueuses encore plus que protectrices.
+Après cette scène du dîner, il alla à Saint-Leu et l'accueil qu'il
+recevait des gens qu'il détrônait le touchait d'autant plus qu'il le
+comparait à ce qu'il appelait l'ingratitude des autres. La visite à
+Compiègne acheva cette impression; nous y arriverons bientôt.</p>
+
+<p>Monsieur reçut les femmes. Tout ce qui voulut s'y présenta, jusqu'à
+mademoiselle Montansier, vieille directrice de théâtre qui, dans la
+jeunesse du prince, avait été complaisante pour ses amours; mais la
+joie sincère de la plupart d'entre nous couvrait, du reste, ce manque
+d'étiquette.</p>
+
+<p>Les salons des Tuileries virent réunir les personnes séparées
+jusque-là par les opinions les plus exagérées. Nous fîmes de grands
+frais pour les dames de l'Empire. Elles furent blessées de nos avances
+dans un lieu où elles étaient accoutumées à régner exclusivement et
+les traitèrent d'impertinences. Dès qu'elles ne se sentirent plus
+seules, elles se crurent brimées; cette impression était excusable de
+leur part. De la nôtre pourtant, l'intention était bonne; nous étions
+trop satisfaites pour n'être pas sincèrement bienveillantes. Mais il y
+a une certaine aisance, un certain laisser aller dans les formes des
+femmes de grande compagnie qui leur donnent facilement l'air d'être
+chez elles partout et d'y faire les honneurs. Les autres classes s'en
+trouvent souvent choquées; aussi les petitesses et les jalousies
+bourgeoises se réveillèrent-elles sous les corsages de pierreries.</p>
+
+<p>Monsieur réussit mieux que nous. Il fut charmant pour tout le monde,
+dit à chacun ce qu'il convenait, tint merveilleusement cette Cour
+hétéroclite, y parut digne avec bonhomie et enchanta par ses
+gracieuses façons.</p>
+
+<p>Il y eut une représentation solennelle à l'Opéra, où assistèrent les
+souverains alliés; ils s'étaient mis tous <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> trois (car
+l'empereur François était arrivé avant Monsieur) dans une grande loge
+au fond de la salle. Monsieur occupait celle du Roi où les armes de
+France remplaçaient l'aigle si inconvenablement abattue. Il alla faire
+une visite aux souverains étrangers pendant le premier entr'acte; ils
+la lui rendirent pendant le second.</p>
+
+<p>Il n'y eut de très remarquable ce soir-là que l'admirable convenance
+du public, le tact avec lequel il saisit toutes les allusions de la
+scène et s'associa à toutes les actions de la salle. Par exemple,
+lorsque Monsieur alla voir les souverains, tout le monde se leva en
+gardant le silence; mais, lorsqu'ils lui rendirent sa visite, il y eut
+des applaudissements à tout rompre, comme pour les remercier de cet
+hommage à notre Prince. Le Parisien rassemblé a les impressions
+singulièrement délicates.</p>
+
+<p>Plus on était avant dans les affaires, plus on attendait le Roi avec
+impatience. Chaque jour les entours du lieutenant général
+l'entraînaient de plus en plus à prendre l'attitude de chef d'un
+parti; et, si l'empereur Alexandre n'avait été là pour arrêter cette
+tendance, nous aurions vu tous les propos de Coblentz mis en action.</p>
+
+<p>Les vieux officiers de l'armée de Condé, les échappés de la Vendée,
+sortirent de dessous les pavés, persuadés qu'ils étaient conquérants
+et voulant se donner l'attitude de vainqueurs. Cette prétention était
+naturelle. Habitués depuis vingt-cinq ans à regarder leur cause comme
+associée à celle des Bourbons, en voyant se relever leur trône ils se
+persuadèrent avoir triomphé. D'un autre côté, les serviteurs de
+l'Empire, accoutumés à dominer, s'accommodaient mal de ces prétentions
+intempestives.</p>
+
+<p>Un homme qui avait gagné ses épaulettes en assistant au gain de cent
+batailles était révolté de voir sortir d'un bureau de tabac ou de
+loterie un autre homme ayant épaulettes pareilles et voulant prendre
+le haut du pavé <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> sur lui, entrant de préférence dans ces
+Tuileries, naguère exclusivement à lui et aux siens et, à son tour,
+interpellé de: <i>mon vieux brave</i>, par la puissance qui l'habitait.</p>
+
+<p>Il aurait fallu être très habile et très impartial pour ménager ces
+transitions, et Monsieur n'était ni l'un ni l'autre. Au surplus, il
+était presque impossible de satisfaire à des exigences si naturelles
+et si disparates.</p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> CHAPITRE V</h3>
+
+<p class="resume">Le Roi part d'Angleterre. &mdash; Visite de l'empereur Alexandre à
+ Compiègne. &mdash; Son mécontentement. &mdash; Monsieur de Talleyrand est mal
+ reçu. &mdash; Costume étranger de madame la duchesse
+ d'Angoulême. &mdash; Déclaration de Saint-Ouen. &mdash; Son succès. &mdash; Entrée du
+ Roi. &mdash; Attitude de la vieille garde. &mdash; Maintien des
+ princes. &mdash; Encore l'Opéra.</p>
+
+<p>Enfin la goutte du Roi lui permit de quitter Hartwell. Son voyage à
+travers l'Angleterre fut accompagné de toutes les fêtes imaginables;
+le prince Régent le reçut à Londres avec une magnificence extrême.
+Pozzo fut envoyé par l'empereur Alexandre pour le complimenter; il le
+trouva à bord du yacht anglais où le Roi l'accueillit comme un homme
+auquel il avait les plus grandes obligations. Il l'accompagna jusqu'à
+Compiègne et, continuant sa route, vint rendre compte de sa mission à
+l'Empereur.</p>
+
+<p>Celui-ci partit aussitôt pour faire visite à Louis XVIII, avec
+l'intention de passer vingt-quatre heures à Compiègne. Il y fut reçu
+avec une froide étiquette. Le Roi avait recherché, dans sa vaste
+mémoire, les traditions de ce qui se passait dans les entrevues des
+souverains étrangers avec les rois de France, pour y être fidèle.</p>
+
+<p>L'Empereur, ne trouvant ni abandon ni cordialité, au lieu de rester à
+causer <i>en famille</i> comme il le comptait, demanda au bout de peu
+d'instants à se retirer dans ses appartements. On lui en fit
+traverser trois ou quatre <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> magnifiquement meublés et faisant
+partie du plain-pied du château. On les lui désignait comme destinés à
+Monsieur, à monsieur le duc d'Angoulême, à monsieur le duc de Berry,
+tous absents; puis, lui faisant faire un véritable voyage à travers
+des corridors et des escaliers dérobés, on s'arrêta à une petite porte
+qui donnait entrée dans un logement fort modeste: c'était celui du
+gouverneur du château, tout à fait en dehors des grands appartements.
+On le lui avait destiné.</p>
+
+<p>Pozzo, qui suivait son impérial maître, était au supplice; il voyait à
+chaque tournant de corridor accroître son juste mécontentement.
+Toutefois, l'Empereur ne fit aucune réflexion, seulement il dit d'un
+ton bref:</p>
+
+<p>«Je retournerai ce soir à Paris; que mes voitures soient prêtes en
+sortant de table.»</p>
+
+<p>Pozzo parvint à amener la conversation sur ce singulier logement et à
+l'attribuer à l'impotence du Roi.</p>
+
+<p>L'Empereur reprit que madame la duchesse d'Angoulême avait assez l'air
+d'une <i>House-keeper</i> pour pouvoir s'en occuper. Cette petite malice,
+que Pozzo fit valoir, le dérida et il reprit la route du salon un peu
+moins mécontent; mais le dîner ne répara pas le tort du logement.</p>
+
+<p>Lorsqu'on avertit le Roi qu'il était servi, il dit à l'Empereur de
+donner la main à sa nièce et passa devant de ce pas dandinant et si
+lent que la goutte lui imposait. Arrivé dans la salle à manger, un
+seul fauteuil était placé à la table, c'était celui du Roi. Il se fit
+servir le premier; tous les honneurs lui furent rendus avec
+affectation et il ne distingua l'Empereur qu'en le traitant avec une
+espèce de familiarité, de bonté paternelle. L'empereur Alexandre la
+qualifia lui-même en disant qu'il avait l'attitude de Louis XIV
+recevant à Versailles Philippe V, s'il avait été expulsé d'Espagne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> À peine le dîner fini, l'Empereur se jeta dans sa voiture. Il
+y était seul avec Pozzo; il garda longtemps le silence, puis parla
+d'autre chose puis enfin s'expliqua avec amertume sur cette étrange
+réception. Il n'avait été aucunement question d'affaires, et pas un
+mot de remerciement ou de confiance n'était sorti des lèvres du Roi ni
+de celles de Madame. Il n'avait pas même recueilli une phrase
+d'obligeance. Aussi, dès lors, les rapports d'affection auxquels il
+était disposé furent rompus.</p>
+
+<p>L'Empereur fit et rendit des visites d'étiquette, intima des ordres
+par ses ministres; mais toutes les marques d'amitié, toutes les formes
+d'intimité, furent exclusivement réservées pour la famille Bonaparte.</p>
+
+<p>Cette conduite de l'empereur Alexandre n'a pas peu contribué à amener
+le retour de l'empereur Napoléon l'année suivante. Beaucoup de gens
+crurent, et les apparences y autorisaient, qu'Alexandre regrettait ses
+&oelig;uvres et s'était rattaché à la dynastie nouvelle. Il se plaisait à
+répéter sans cesse que toutes les familles royales de l'Europe avaient
+prodigué leur sang pour faire remonter celle des Bourbons sur trois
+trônes, sans qu'aucuns d'eux y eût risqué une égratignure.</p>
+
+<p>Cette visite à Compiègne, sur les détails de laquelle je ne puis avoir
+aucune espèce de doute, prouve à quel point le vrai peut quelquefois
+n'être pas vraisemblable. Certainement le roi Louis XVIII avait
+beaucoup d'esprit, un grand sens, peu de passion, point de timidité,
+grand plaisir à s'écouter parler et le don des mots heureux. Comment
+n'a-t-il pas senti tout ce qu'il pouvait tirer de ces avantages, dans
+sa position, vis-à-vis de l'Empereur? Je ne me charge pas de
+l'expliquer. Quant à Madame, elle n'avait pas assez de distinction
+dans l'esprit pour comprendre que, dans cette circonstance, la
+réception la plus affectueuse était la plus digne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> Les entours du Roi se trouvaient presque tous faisant de
+l'étiquette pour la première fois. Ils avaient un zèle de néophytes
+et, malgré leurs noms féodaux, toute la morgue et l'insolence de
+parvenus.</p>
+
+<p>L'empereur Alexandre ne fut pas la seule personne revenue mécontente
+de sa visite à Compiègne. Monsieur de Talleyrand, auquel le Roi devait
+le trône, fut froidement reçu par lui, tout à fait mal par Madame, et
+le Roi évita de lui parler d'affaires avec une telle affectation
+qu'après un séjour de quelques heures il repartit, comme un courtisan
+ayant fait sa cour à Versailles; fort embarrassé de n'avoir, en sa
+qualité de ministre et de chef de parti, aucune parole à rapporter à
+ses collègues et à ses associés.</p>
+
+<p>Les maréchaux de l'Empire furent mieux accueillis. Le Roi trouva le
+moyen de placer à propos quelques mots par lesquels il montrait savoir
+les occasions où ils s'étaient particulièrement illustrés, et indiqua
+qu'il ne séparait pas ses intérêts de ceux de la France: ceci était
+bien et habile. Toutes les caresses furent pour quelques vieilles
+femmes de l'ancienne Cour qui coururent à Compiègne. Malgré leur âge,
+elles furent effarouchées du costume de Madame; elle était mise à
+l'anglaise.</p>
+
+<p>La longue séparation entre les îles Britanniques et le continent avait
+établi une grande différence dans les vêtements. Avec beaucoup de
+peine elles décidèrent Madame à renoncer à ce costume étranger pour le
+jour de son entrée à Paris. Elle s'obstina à le garder jusque-là et
+l'a longtemps conservé lorsqu'elle n'était pas en représentation.
+C'est encore une de ses fiertés mal entendues. La pauvre princesse a
+tant de dignité dans le malheur qu'il faut bien lui pardonner quelques
+erreurs dans la prospérité. Nous fûmes appelées, ma mère et <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span>
+moi, au conseil féminin sur la toilette qu'on lui expédia à
+Saint-Ouen.</p>
+
+<p>Le Roi y séjourna deux jours. Tous les gens marquants s'y rendirent.
+Mon père fut du nombre et très bien reçu par le Roi. Madame, malgré
+l'intime bonté avec laquelle elle l'avait vu traiter par la Reine sa
+mère, n'eut pas l'air de le reconnaître.</p>
+
+<p>Mon père revint personnellement content de sa visite, mais fâché de la
+nuée d'intrigants qui s'agitaient autour de cette Cour nouvelle. Les
+uns établissaient leurs prétentions sur ce qu'ils avaient <i>tout fait</i>,
+les autres sur ce qu'ils n'avaient <i>rien fait</i> depuis vingt-cinq ans.</p>
+
+<p>Je n'ai aucune notion particulière sur la manière dont s'élabora ce
+qu'on a appelé la déclaration de Saint-Ouen, si différente de celle
+d'Hartwell, dont nous avions toujours nié l'authenticité mais qui
+n'était que trop réelle. Tout ce que je sais, c'est que monsieur de
+Vitrolles la rédigea et qu'elle me combla de satisfaction. Je voyais
+réaliser ma chimère, mon pays allait jouir d'un gouvernement
+représentatif vraiment libéral, et la légitimité y posait le sceau de
+la durée et de la sécurité. Je l'ai dit, j'étais plus libérale que
+bourbonienne. J'en eus la preuve alors, car, malgré les accès
+d'enthousiasme épidémiques auxquels je m'étais livrée depuis quelque
+temps, la déclaration de Saint-Ouen me causa une joie d'un tout autre
+aloi.</p>
+
+<p>Bien des gens s'agitèrent immédiatement pour faire modifier cette
+déclaration. Je n'oserais dire aujourd'hui que, pour tous, ce fût dans
+des idées rétrogrades; il pouvait y avoir de la sagesse à la trouver
+trop large en ce moment. Peut-être les concessions du pouvoir
+allaient-elles au delà du besoin actuel du pays. Son éducation
+constitutionnelle n'était pas encore faite; il était accoutumé à
+sentir constamment la main du gouvernement qui <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span>
+l'administrait. En lui lâchant trop promptement la bride, on pouvait
+craindre que ce coursier, encore mal dressé, ne s'emportât.
+L'expérience m'a appris à apprécier les inquiétudes de cette nature;
+mais, à l'époque de la déclaration de Saint-Ouen, j'étais trop jeune
+pour les concevoir et ma satisfaction était pleine de confiance.</p>
+
+<p>Nous allâmes voir l'entrée du Roi d'une maison dans la rue
+Saint-Denis. La foule était considérable. La plupart des fenêtres
+étaient ornées de guirlandes, de devises, de fleurs de lis et de
+drapeaux blancs.</p>
+
+<p>Les étrangers avaient eu la bonne grâce, ainsi que le jour de l'entrée
+de Monsieur, de consigner leurs troupes aux casernes. La ville était
+livrée à la garde nationale. Elle commençait dès lors cette honorable
+carrière de services patriotiques si bien parcourue depuis; elle avait
+déjà acquis l'estime des Alliés et la confiance de ses concitoyens.
+Les yeux étaient reposés par l'absence des uniformes étrangers. Le
+général Sacken, gouverneur russe de Paris, paraissait seul dans la
+ville. Il y était assez aimé, et on sentait qu'il veillait au maintien
+des ordres donnés à ses propres troupes.</p>
+
+<p>Le cortège avait pour escorte la vieille garde impériale. D'autres
+raconteront les maladresses commises à son égard avant et depuis ce
+moment, tout ce que je veux dire c'est que son aspect était imposant
+mais glaçant. Elle s'avançait au grand pas, silencieuse et morne,
+pleine du souvenir du passé. Elle arrêtait du regard l'élan des
+c&oelig;urs envers ceux qui arrivaient. Les cris de <i>Vive le Roi!</i> se
+taisaient à son passage; on poussait de loin en loin ceux de <i>Vive la
+garde, la vieille garde!</i> mais elle ne les accueillait pas mieux et
+semblait les prendre en dérision. À mesure qu'elle défilait, le
+silence s'accroissait; bientôt on n'entendit plus que le bruit
+monotone de son pas accéléré, frappant sur le c&oelig;ur. La
+consternation gagnait <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> et la tristesse contagieuse de ces
+vieux guerriers donnait à cette cérémonie l'apparence des funérailles
+de l'Empereur bien plus que l'avènement du Roi.</p>
+
+<p>Il était temps que cela finît. Le groupe des princes parut. Son
+passage avait été mal préparé; cependant il fut reçu assez chaudement
+mais sans l'enthousiasme qui avait accompagné l'entrée de Monsieur.</p>
+
+<p>Les impressions étaient-elles déjà usées? Était-on mécontent de la
+courte administration du lieutenant général, ou bien l'aspect de la
+garde avait-il seul amené ce refroidissement? Je ne sais, mais il
+était marqué.</p>
+
+<p>Monsieur était à cheval, entouré des maréchaux, des officiers généraux
+de l'Empire, de ceux de la maison du Roi et de la ligne. Le Roi était
+dans une calèche, toute ouverte, Madame à ses côtés; sur le devant,
+monsieur le prince de Condé et son fils, le duc de Bourbon.</p>
+
+<p>Madame était coiffée de la toque à plume et habillée de la robe lamée
+d'argent qu'on lui avait expédiées à Saint-Ouen, mais elle avait
+trouvé moyen de donner à ce costume parisien l'aspect étranger. Le
+Roi, vêtu d'un habit bleu, uni, avec de très grosses épaulettes,
+portant le cordon bleu et la plaque du Saint-Esprit. Il avait une
+belle figure, sans aucune expression quand il voulait être gracieux.
+Il montrait Madame au peuple avec un geste affecté et théâtral. Elle
+ne prenait aucune part à ces démonstrations, restait impassible et,
+dans son genre, faisait la contre-partie de la garde impériale.
+Toutefois ses yeux rouges donnaient l'idée qu'elle pleurait. On
+respectait son silencieux chagrin, on s'y associait et, si sa froideur
+n'avait duré que ce jour-là, nul n'aurait pensé à la lui reprocher.</p>
+
+<p>Le prince de Condé, déjà presque en enfance, et son fils, ne
+prenaient aucune part apparente à ce qui se passait et ne figuraient
+que comme images dans cette cérémonie. <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> Monsieur, seul, y
+était tout à fait à son avantage. Il portait une physionomie ouverte,
+contente, s'identifiait avec la population, saluait amicalement et
+familièrement comme un homme qui se trouve chez lui et au milieu des
+siens. Le cortège se terminait par un autre bataillon de la garde qui
+renouvelait l'impression produite précédemment, par ses camarades.</p>
+
+<p>Je dois avouer que, pour moi, la matinée avait été pénible de tous
+points et que les habitants de la calèche n'avaient pas répondu aux
+espérances que je m'étais formées. On m'a dit que Madame, en arrivant
+à Notre-Dame, s'était effondrée sur son prie-Dieu d'une façon si
+gracieuse, si noble, si touchante, il y avait tant de résignation et
+de reconnaissance tout à la fois dans cette action qu'elle avait fait
+couler des larmes d'attendrissement de tous les yeux. On m'a dit aussi
+qu'en débarquant aux Tuileries, elle avait été aussi froide, aussi
+gauche, aussi maussade qu'elle avait été belle et noble à l'église.</p>
+
+<p>À cette époque, Madame, duchesse d'Angoulême, était la seule personne
+de la famille royale dont le souvenir existât en France.</p>
+
+<p>La jeune génération ignorait ce qui concernait nos princes. Je me
+rappelle qu'un de mes cousins me demandait ces jours-là si monsieur le
+duc d'Angoulême était le fils de Louis XVIII et combien il avait
+d'enfants. Mais chacun savait que Louis XVI, la Reine, madame
+Élisabeth avaient péri sur l'échafaud. Pour tout le monde, Madame
+était l'orpheline du Temple et sur sa tête se réunissait l'intérêt
+acquis par de si affreuses catastrophes. Le sang répandu la baptisait
+fille du pays.</p>
+
+<p>Il avait tant à réparer envers elle! Mais il aurait fallu accueillir
+ces regrets avec bienveillance: Madame n'a pas su trouver cette
+nuance; elle les imposait avec hauteur et n'en acceptait les
+témoignages qu'avec sécheresse. <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> Madame, pleine de vertus, de
+bonté, princesse française dans le c&oelig;ur, a trouvé le secret de se
+faire croire méchante, cruelle et hostile à son pays. Les français se
+sont crus détestés par elle et ont fini par la détester à leur tour.
+Elle ne le méritait pas et, certes, on n'y était pas disposé. C'est
+l'effet d'un fatal malentendu et d'une fausse fierté. Avec un petit
+grain d'esprit ajouté à sa noble nature, Madame aurait été l'idole du
+pays et le palladium de sa race.</p>
+
+<p>Peu de jours après son entrée, le Roi alla à l'Opéra. On donnait
+<i>&OElig;dipe</i>. Il recommença ses pantomimes vis-à-vis de madame la
+duchesse d'Angoulême, non seulement à l'arrivée, mais encore aux
+allusions fournies par le rôle d'Antigone. Tout cela avait un air de
+comédie et, quoique le public cherchât le spectacle dans la loge plus
+que sur le théâtre, les démonstrations du Roi n'eurent pas de succès;
+elles semblaient trop affectées. La princesse ne s'y prêtait que le
+moins possible. Elle était ce jour-là mieux habillée et portait de
+beaux diamants. Elle fit ses révérences avec noblesse et de très bonne
+grâce; elle paraissait à son aise dans cette grande représentation
+comme si elle y avait vécu, aussi bien qu'elle y était née. Enfin,
+sans être ni belle, ni jolie, elle avait très grand air et c'était une
+princesse que la France n'était pas embarrassée de présenter à
+l'Europe. Monsieur partageait son aisance et y joignait l'apparence de
+la joie et de la bonhomie. Pendant tous ces premiers moments, il était
+le plus populaire de ces princes, aux yeux du public. Les personnes
+initiées aux affaires le voyaient sous un autre aspect.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> CHAPITRE VI</h3>
+
+<p class="resume">Première réception du Roi et de Madame. &mdash; Costume et étiquette de
+ la Cour pendant la Restauration. &mdash; Arrivée de monsieur le duc
+ d'Angoulême et de monsieur le duc de Berry. &mdash; Bal chez sir Charles
+ Stewart. &mdash; Le duc de Wellington. &mdash; Le grand-duc
+ Constantin. &mdash; Dispositions de monsieur le duc de
+ Berry. &mdash; Préventions contre monsieur de Talleyrand. &mdash; Jalousie du
+ comte de Blacas. &mdash; Mon père refuse l'ambassade de Vienne. &mdash; Sagesse
+ du cardinal Consalvi.</p>
+
+<p>Le Roi reçut les femmes, d'abord celles anciennement présentées, puis
+nous autres le lendemain. Il me traita avec une bonté particulière,
+m'appelant sa petite Adèle, me parlant de Bellevue et me disant des
+douceurs. Il m'a toujours distinguée toutes les fois que je lui ai
+fait ma cour, quoique j'allasse peu aux Tuileries.</p>
+
+<p>En arrivant chez Madame, sa dame d'honneur, madame de Sérent, me
+demanda mon nom. Comme elle était fort sourde elle voulait me le faire
+répéter, Madame lui dit de son ton bref et sec:</p>
+
+<p>«Mais c'est Adèle.»</p>
+
+<p>Je fus très flattée de cette espèce de reconnaissance; cela n'alla pas
+plus loin. Elle m'adressa une de ces questions oiseuses à l'usage des
+princes et qui ne supposait aucun précédent entre nous. Mes rapports
+avec Madame n'ont jamais été sur un autre pied.</p>
+
+<p>C'est ce même jour, je crois, que la maréchale Ney ayant été faire sa
+cour, Madame l'appela <i>Aglaé</i>. La maréchale en fut excessivement
+choquée. Elle y vit une réminiscence du temps où, sa mère étant femme
+de chambre <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> de la Reine, elle avait été admise auprès de
+Madame. Je suis persuadée, au contraire, que Madame avait eu
+l'intention de lui témoigner grande politesse, ainsi qu'à moi
+lorsqu'elle me désignait sous le nom d'Adèle. Mais le peu d'aménité de
+son ton, son parler bref, son geste brusque, son regard froid, tout
+s'opposait à ce que ses paroles parussent jamais obligeantes. Quelques
+personnes m'ont dit que, dans son intimité, ces façons maussades
+disparaissaient; je n'ai jamais eu l'honneur d'y être admise.</p>
+
+<p>Ces premières réceptions passées, on s'occupa à régler le costume et
+l'étiquette. Madame en fit une affaire des plus sérieuses. Cette
+préoccupation sévère, dans un pareil moment, de la longueur des barbes
+et de la hauteur des mantilles me parut une puérilité peu digne de la
+position.</p>
+
+<p>Il fallait choisir un habit de cour. Madame désirait revenir aux
+paniers comme à Versailles; la révolte fut tellement générale qu'elle
+céda. Mais on ajouta au costume impérial tout le <i>paraphernalia</i> de
+l'ancien, ce qui faisait une singulière disparate. Ainsi on attacha à
+nos coiffures grecques ces ridicules barbes, et on remplaça l'élégant
+chérusque qui complétait un vêtement copié de Van Dyck par une lourde
+mantille et une espèce de plastron plissé. Dans les commencements,
+Madame tenait à ce que cela fût strictement observé. Un modèle déposé
+chez ses marchandes devait être exactement [suivi]; elle témoignait
+mécontentement à qui s'en écartait. Depuis, madame la duchesse de
+Berry s'étant affranchie de cette servitude, on avait suivi son
+exemple. Les barbes devenues très larges avaient pris l'apparence d'un
+voile et n'étaient pas sans grâce; la mantille, en revanche, était
+arrivée à un degré d'exiguïté qui n'écrasait plus la toilette.</p>
+
+<p>Ce point fixé, il restait à établir l'étiquette du local et <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span>
+ceci était de la compétence du Roi. C'est avec l'assistance du duc de
+Duras, principalement, que ce travail fut accompli, et qu'on établit
+les <i>honneurs de la salle du Trône</i> pour remplacer les <i>honneurs du
+Louvre</i>. Monsieur de Duras, plus <i>duc</i> que feu monsieur de
+Saint-Simon, tenait excessivement à ce que les distinctions attachées
+à ce titre fussent établies de la façon la plus marquée, et il inventa
+ce moyen. Monsieur et Madame le désapprouvèrent hautement, et la
+séparation entre les dames ne fut jamais établie chez eux.</p>
+
+<p>La nouvelle étiquette charma les duchesses et excita la colère des
+autres, surtout des vieilles dames de l'ancienne Cour. Il faut
+convenir que les précautions avaient été toutes prises pour rendre la
+distinction aussi choquante que possible pour celles qui y attachaient
+quelque importance. On arrivait par la salle des Maréchaux qui alors
+servait de salle des gardes et donnait sur l'escalier, on traversait
+le salon bleu à peine éclairé. Nous autres, restions dans le salon de
+la Paix qui ne l'était guère davantage. Les duchesses, continuant leur
+route, entraient dans la salle du Trône qui, seule, était éclatante de
+lumières. Un des battants de la porte qui y donnait accès restait
+ouvert; un huissier s'y tenait pour refuser passage à qui n'avait pas
+droit. Il fallait voir la figure des anciennes dames de la Cour toutes
+les fois qu'une de ces heureuses du jour traversait le salon de la
+Paix et <i>leur passait sur le corps</i>. C'était une fureur constamment
+renouvelée et un texte journellement exploité en paroles qui m'ont
+souvent divertie. Les pauvres duchesses étaient en butte à bien des
+sarcasmes; je laisse à penser comme on arrangeait celles de l'Empire.</p>
+
+<p>Le moment où la porte se fermait annonçait l'entrée du Roi dans la
+salle du Trône. Il en faisait le tour en s'adressant aux duchesses,
+aux personnes <i>titrées</i>, ainsi <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> que cela se disait
+exclusivement d'elles. Ensuite il se plaçait devant la cheminée, avec
+son service autour de lui, tantôt assis, tantôt debout, selon que la
+goutte le rendait plus ou moins impotent. La porte se rouvrait et nous
+entrions en procession, tournant tout court à droite, longeant le
+trône et arrivant devant lui où nous nous arrêtions pour faire une
+grande révérence.</p>
+
+<p>Lorsqu'il ne nous adressait pas la parole, ce qui arrivait à neuf
+femmes sur dix, on continuait le défilé et on sortait par la porte
+donnant dans le salon qui précède la galerie de Diane et qui se
+désignait comme cabinet du conseil. Lorsque le Roi nous parlait, cela
+n'allait guère au delà de deux ou trois phrases pour les mieux
+traitées; il terminait l'audience par une petite inclination de tête à
+laquelle nous répondions par une seconde grande révérence et nous
+suivions la route tracée par nos devancières.</p>
+
+<p>À travers la galerie de Diane et en descendant l'escalier, nous
+arrivions chez Madame. Comme elle parlait beaucoup plus longuement que
+le Roi et à tout le monde, il y avait encombrement à sa porte. On
+finissait cependant avec un peu d'intelligence, et beaucoup de coups
+de coude, par entrer dans son salon. Elle était debout, placée presque
+à la hauteur des portes, sa dame d'honneur près d'elle, le reste de
+son service au fond de la chambre. Elle seule, quoique très parée,
+était sans manteau de cour. Au bout de très peu de temps elle
+reconnaissait tout le monde, sans aucune assistance de la dame
+d'honneur. On s'arrêtait devant elle; elle disait à chacun ce qui
+convenait. Le ton seul manquait aux paroles; avec un peu plus
+d'aménité elle aurait très bien tenu sa Cour. Lorsque le petit signe
+de tête annonçait que la conversation, beaucoup plus inégalement
+prolongée que par le Roi, était finie, on faisait la révérence et on
+passait chez monsieur le duc d'Angoulême.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> On tombait sur lui toujours à l'improviste. Dans son
+disgracieux embarras, il ne savait pas rester à une place fixe. La
+gaucherie de ses paroles répondait à celle de sa personne; il faisait
+souffrir ceux qui s'intéressaient à la famille, et pourtant, si ce
+prince avait succédé directement à son oncle, il est bien probable que
+la Restauration aurait duré paisiblement. J'aurai souvent occasion de
+parler de lui.</p>
+
+<p>À la sortie de chez monsieur le duc d'Angoulême, nous nous trouvions
+dans le vestibule du pavillon de Flore, c'est-à-dire dans la rue, car,
+alors, il était pavé, et tout ouvert, sans portes ni fenêtres, aux
+intempéries de la saison. On ne permettait pas le passage par les
+appartements. Il nous restait le choix de traverser les souterrains
+des cuisines et les galeries ouvertes, ou de reprendre nos voitures
+pour gagner le pavillon de Marsan. Dans le premier cas, il fallait
+faire le trajet sans châle ni pelisse; l'étiquette n'en admettait pas
+dans le château. Dans le second, il nous fallait aller chercher nos
+gens jusque dans la place; on ne les laissait pas arriver plus près.
+Les courtisans chargés de régler ces formes n'avaient en rien pensé au
+<i>confort</i> des personnes appelées à en user.</p>
+
+<p>Arrivées au pavillon de Marsan, on montait chez Monsieur toujours
+parfaitement gracieux, obligeant et ayant l'art de paraître tenir sa
+Cour pour son plaisir et en s'y amusant. Puis on redescendait au
+rez-de-chaussée où monsieur le duc de Berry, sans grâce, sans dignité,
+mais avec une spirituelle bonhomie, recevait avec aisance. Au reste,
+je ne puis bien juger de sa manière de <i>prince</i>, car il a toujours eu
+avec moi des habitudes de familiarité. Son père et lui avaient
+rapporté d'Angleterre l'usage du <i>shake-hand</i>. Monsieur le duc de
+Berry l'avait conservé pour les anciennes connaissances, et je crois
+que Monsieur <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> n'y a renoncé tout à fait qu'en montant sur le
+trône. Mais, passé les premiers jours, il ne m'honorait plus de cette
+distinction devenue rare.</p>
+
+<p>À coup sûr cette réception était mal arrangée car on n'en sortait
+jamais qu'ennuyée, fatiguée, mécontente. J'étais des bien traitées et
+pourtant je n'y allais qu'en rechignant, le plus rarement qu'il
+m'était possible. C'était une véritable corvée; il fallait changer
+l'heure de son dîner, s'enharnacher d'une toilette incommode et qu'on
+ne pouvait produire ailleurs, être aux Tuileries à sept heures, y
+attendre une heure <i>à voir passer les duchesses</i>, comme nous disions,
+se heurter à la porte de Madame, s'enrhumer dans les corridors
+extérieurs, malgré la précaution que nous prenions de nous envelopper
+la tête et les épaules dans notre bas de robe, ce qui nous faisait des
+figures incroyables, et enfin éprouver au pavillon de Marsan les mêmes
+difficultés à retrouver nos gens. Pour peu qu'ils ne fussent pas très
+intelligents, on les perdait souvent dans ces pérégrinations; et,
+comme les hommes étaient complètement exclus des réceptions, on voyait
+de pauvres femmes parées, courant après leur voiture jusqu'au milieu
+de la place. Il faut ajouter à tous ces désagréments celui d'être
+trois heures sur nos jambes. C'est à ce prix que nous achetions
+l'honneur d'être dix secondes devant le Roi, une minute devant Madame
+et à peu près autant chez les princes. La proportion n'y était pas.</p>
+
+<p>Les personnes chargées des cérémonies de Cour devraient mettre quelque
+soin à les rendre commodes; la Restauration et ses serviteurs ne s'en
+sont jamais occupés. On a voulu renouveler les anciennes traditions,
+sans penser au changement de local et à celui des usages.</p>
+
+<p>Par exemple, une femme à Versailles était toujours suivie de deux
+laquais, souvent de trois, et d'une chaise à porteurs qui la menait
+jusque dans les antichambres. <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> Certainement les difficultés de
+communication n'étaient pas les mêmes pour elle avec de pareilles
+habitudes. Nos mères ne manquaient jamais de nous le rappeler, après
+avoir fait une diatribe sur la façon dont les duchesses <i>leur
+passaient sur le corps</i>, ainsi qu'elles s'exprimaient. Elles ne
+pouvaient s'y résigner; elles nous racontaient qu'à Versailles on ne
+s'apercevait jamais des privilèges des titrées. Les duchesses
+n'avaient d'autre prérogative que de pouvoir s'asseoir au dîner du
+Roi, ce qui leur arrivait rarement, parce qu'il fallait, pour lors,
+assister à tout le repas et qu'il était plus commode de ne faire que
+passer.</p>
+
+<p>À la vérité elles étaient assises au grand couvert, mais les dames non
+titrées n'y allaient pas, de sorte que la différence du traitement
+n'était jamais marquée. Ces dames oubliaient dans leur humeur que les
+voitures des duchesses entraient dans une cour réservée, que leurs
+chaises à porteurs suivies de trois laquais, au lieu de deux, et
+couvertes d'un velours rouge, entraient dans la seconde antichambre,
+et autres prérogatives de cette importance qui ressemblaient fort à
+celle d'attendre l'arrivée du Roi dans la salle de réception mais que
+l'habitude rendait moins désagréables à nos mères. La seule chose que
+j'aie jamais enviée aux dames de la salle du Trône était l'avantage
+d'expédier plus promptement l'ennuyeuse corvée de ces réceptions.
+Elles avaient lieu pour le Roi toutes les semaines; les princes ne
+recevaient qu'une fois par mois.</p>
+
+<p>Je reviens à 1814. Sir Charles Stewart, frère de lord Castlereagh et
+commissaire anglais près l'armée des Alliés, donna un magnifique bal.
+Les souverains y assistèrent. L'Empereur et le roi de Prusse y
+dansèrent plusieurs polonaises, si cela se peut appeler danser.</p>
+
+<p>On tient une femme par la main et on se promène au <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> pas
+cadencé quelques instants avec elle. Puis on en change. Ordinairement
+ce sont les femmes, je crois, qui abandonnent les cavaliers; mais ici
+c'étaient les princes qui prenaient l'initiative pour pouvoir faire
+politesse à plus de monde. Pendant la promenade, ils parlaient
+constamment à leur dame; et, comme l'empereur Alexandre était fort
+grand et très sourd, quand la femme était petite il se tenait courbé,
+ce qui était plus obligeant que gracieux.</p>
+
+<p>C'est au milieu de ce bal que parut pour la première fois à Paris le
+duc de Wellington. Je le vois encore y entrer, ses deux nièces, lady
+Burgersh et miss Pole, pendues à ses bras. Il n'y eut plus d'yeux que
+pour lui, et, dans ce bal, pavé de grandeurs, toutes s'éclipsèrent
+pour faire place à la gloire militaire. Celle du duc de Wellington
+était brillante, pure et accrue de tout l'intérêt qu'on portait depuis
+longtemps à la cause de la nation espagnole.</p>
+
+<p>Ce fut à ce même bal que le grand-duc Constantin, après le départ de
+l'empereur Alexandre, demanda une valse. Il commençait à la danser
+lorsque sir Charles Stewart fit taire l'orchestre et lui demanda de
+jouer une anglaise désirée par lady Burgersh aux pieds de laquelle il
+était enchaîné.</p>
+
+<p>Le chef d'orchestre hésita, regarda le grand-duc et continua la valse.</p>
+
+<p>«Qui a osé insister pour faire jouer cette valse? demanda sir Charles.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est moi, répondit le grand-duc.</p>
+
+<p>«&mdash;Je commande seul chez moi, monseigneur. Jouez l'anglaise.»</p>
+
+<p>Le grand-duc se retira fort courroucé et fut suivi de tous les russes.
+Cela fit grand bruit et il fallut que les autorités s'en mêlassent
+pour raccommoder cette sottise. <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> C'est, je crois, le début des
+impertinences dont sir Charles a semé le monde sous le nom de lord
+Steward et qu'il continue sous celui de marquis de Londonderry.</p>
+
+<p>Les deux princes, neveux du Roi, étaient arrivés successivement à
+Paris au milieu de tant d'événements sans que cela fît grand effet.
+Monsieur le duc de Berry avait alors le désir de vivre sociablement.
+Il fit quelques visites et vint chez moi. Je lui arrangeai plusieurs
+soirées avec de la musique; il s'y amusait de très bonne grâce et
+montrait naïvement et spirituellement sa joie de la situation où il se
+trouvait replacé.</p>
+
+<p>Toutefois, le manque de convenance, inhérent à sa nature, se faisait
+sentir de temps en temps. Je me rappelle lui avoir parlé une fois pour
+Arthur de la Bourdonnais, jeune et bon officier qui avait servi sous
+l'Empereur, et qui souhaitait lui être attaché; il m'écoutait avec
+intérêt et bienveillance, puis, tout à coup élevant la voix:</p>
+
+<p>«Est-il gentilhomme?</p>
+
+<p>«&mdash;Certainement, monseigneur.</p>
+
+<p>«&mdash;En ce cas je n'en veux pas; je déteste les gentilshommes.»</p>
+
+<p>Il faut convenir que c'était une bizarre assertion au milieu d'un
+salon rempli de la noblesse de France et, en outre, cela n'était pas
+vrai. Il s'était dit, avec son bon esprit, qu'il ne fallait pas être
+exclusif et qu'il était appelé à être le prince populaire de sa
+famille; et, avec son irréflexion habituelle, il avait ainsi choisi le
+terrain d'une profession de foi, mal rédigée en tous lieux. Je le
+connaissais assez pour ne pas répliquer; il aurait amplifié sur le
+texte si je l'avais relevé.</p>
+
+<p>Monsieur le prince de Condé ouvrit sa maison; on s'y rendit avec
+empressement. Ce vieux guerrier parlait à toutes les imaginations. Il
+avait perdu la mémoire et faisait sans cesse des erreurs, quelquefois,
+assez plaisantes, <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> et dont la malignité des spectateurs tirait
+parti. On a dit dans le temps qu'il y avait intention de sa part, mais
+je ne le crois pas. Monsieur le duc de Bourbon aurait fait les
+honneurs du palais s'il avait su s'y prendre, mais il y avait apporté
+toute sa timide gaucherie d'émigration. Il présentait alors madame de
+Reuilly comme sa fille et réclamait de toutes les femmes qu'il
+connaissait <i>leurs bontés pour elle</i>. C'était sa phrase banale et que
+je lui ai entendue répéter à vingt personnes dans la même soirée. On
+était au reste fort disposé à les accorder, <i>ces bontés</i>, car madame
+de Reuilly était parfaitement aimable et elle avait le maintien, les
+formes et la conduite d'une femme de la meilleure compagnie.</p>
+
+<p>Nous nous aperçûmes promptement que les grands services rendus par
+monsieur de Talleyrand offusquaient monsieur de Blacas. Lui seul
+gouvernait le Roi et il ne voulait admettre aucun partage à cet
+empire. Les préventions de la famille royale, peut-être justifiées par
+la conduite précédente du prince de Talleyrand, mais que les
+événements récents auraient dû effacer, ne servaient que trop bien les
+vues du favori. Tout le monde vit bientôt ce que Monsieur de
+Talleyrand lui-même avait reconnu dès sa visite à Compiègne. Des
+obligations, trop publiques pour être niées, gênaient le Roi, et il
+n'avait de crédit et de force à espérer qu'en les puisant au dehors
+des Tuileries. Il ne chercha pas à se faire l'homme de la France, car,
+elle aussi, avait de trop grandes préventions contre lui, mais il
+essaya de se rendre indispensablement nécessaire par son influence sur
+les étrangers.</p>
+
+<p>Dans son désir de s'émanciper du contrôle de monsieur de Talleyrand,
+monsieur de Blacas aurait voulu se faire une clientèle des gens un peu
+distingués du pays. Plus modéré, moins exclusif que les autres
+émigrés rentrés avec le Roi, loin de faire à mon père un tort de
+n'avoir <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> pas adopté les passions de l'émigration, il sentait
+tout le prix d'un royaliste dévoué, sage, connaissant et jugeant
+sainement l'état des esprits en France où il était revenu depuis dix
+ans. Il aurait fort voulu l'attacher à sa fortune, mais mon père,
+incapable d'entrer dans aucune cabale, était sincèrement rallié à
+monsieur de Talleyrand depuis sa conduite à l'entrée des Alliés, et
+reçut froidement les avances de monsieur de Blacas.</p>
+
+<p>C'était pendant le temps de ces caresses ostensibles du favori que
+chaque jour on m'annonçait la nomination de mon père à quelque
+ministère; je ne m'en inquiétais guère, persuadée qu'aucune place ne
+le ferait consentir à perdre sa liberté. Je ne puis dire l'étonnement
+que j'éprouvai lorsqu'un jour il vint nous dire qu'on lui proposait
+l'ambassade de Vienne et qu'il nous fit valoir beaucoup de raisons
+pour l'accepter. Cependant il nous trouva si récalcitrantes, ma mère
+et moi, qu'il se rabattit à nous dire que la seule ambassade qu'il ne
+refuserait pas était celle de Londres.</p>
+
+<p>Du moment qu'il fut constaté pour moi qu'il y avait une place qu'il ne
+refuserait pas, je compris qu'il les accepterait toutes, que peut-être
+même il finirait par les solliciter. Je dis à ma mère que nous ne
+devions plus chercher à exercer une influence qui ne ferait que gêner
+mon père; elle fut d'autant plus facile à persuader qu'elle-même
+n'avait pas de répugnance pour une <i>grande ambassade</i>.</p>
+
+<p>Le cardinal Consalvi ne laissa pas d'exercer quelque influence sur la
+décision de mon père; il avait une haute estime pour ses talents, sa
+probité, sa sagacité, et il désirait vivement lui voir prendre de
+l'influence. Leurs âges étaient semblables; le cardinal n'admettait
+pas que ce fût celui où l'ambition se devait arrêter, et lui-même
+fournissait la preuve de l'utilité qu'une saine judiciaire <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span>
+pouvait exercer, car, dans ces premiers moments, il arrêta toutes les
+extravagances longuement méditées par le clergé resté à l'étranger. Il
+venait fréquemment chez moi sans y être constamment établi comme à son
+dernier séjour; les affaires le réclamaient.</p>
+
+<p>Je n'ai rien à rabattre de l'opinion que je m'étais formée de sa
+capacité et de sa sagesse. Quelque temps après, il se rendit à
+Londres, pendant le séjour que les souverains alliés faisaient dans
+cette capitale; et, grâce à l'esprit de convenance qui dirigeait ses
+actions, il réussit à y conserver toute la dignité de sa position et
+de son caractère, sans choquer les habitudes du pays où le peuple
+conservait encore des préventions extrêmement hostiles au papisme.</p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> CHAPITRE VII</h3>
+
+
+<p class="resume">Séance royale. Nomination de pairs. &mdash; Mon père accepte l'ambassade
+ de Turin. &mdash; Motifs qui le décident. &mdash; Madame et mademoiselle de
+ Staël. &mdash; Monsieur de La Bédoyère. &mdash; Maladie de Monsieur. &mdash; Le
+ chevalier de Puységur. &mdash; Le pavillon de Marsan. &mdash; Maintien des
+ dames anglaises. &mdash; La comtesse de Nesselrode. &mdash; La princesse
+ Wolkonski. &mdash; Mon frère obtient un grade. &mdash; La comtesse de Châtenay.</p>
+
+
+<p>Après avoir livré au public la déclaration de Saint-Ouen, il
+s'agissait de formuler une charte; mais, soit que les réflexions
+fussent venues, soit qu'on eût adopté celles qui avaient été
+suggérées, on commençait à trouver les concessions bien larges.</p>
+
+<p>Monsieur de Talleyrand, dans son discours au Roi, avait dit élégamment
+que les <i>barrières étaient des appuis</i>; la Cour craignait qu'elles ne
+fussent des obstacles. En supposant qu'il fût sage de ne pas inonder
+de trop de liberté un pays tenu depuis longtemps sous une sévère
+contrainte, c'était en tout cas une grande faute de nommer, pour
+rédiger la charte, trois hommes qui professaient hautement leur
+répugnance pour un gouvernement représentatif: le chancelier Dambray,
+monsieur Ferrand et l'abbé de Montesquiou.</p>
+
+<p>Ils se sont vantés alors et ont avoué depuis qu'elle n'était, à leurs
+yeux, qu'un moyen transitoire pour arriver à l'ancien régime ou plutôt
+à la monarchie absolue. Car les institutions créées par le temps, les
+usages et les m&oelig;urs, <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> qui formaient des obstacles
+insurmontables à l'arbitraire, avaient été emportées dans la tourmente
+révolutionnaire. Quoi qu'il en soit de leurs intentions, la France
+prit leur &oelig;uvre au sérieux, et elle l'a bien prouvé.</p>
+
+<p>Malgré mon peu de goût pour les cérémonies, je voulus assister à la
+séance royale où la charte fut promulguée. Mon libéralisme fut
+courroucé de la manière dont on avait atténué les engagements de
+Saint-Ouen. La charte me sembla une mystification. Cette impression
+fut bien loin d'être générale; chacun n'était occupé qu'à y chercher
+l'article qu'il pouvait utiliser à son profit. Je fus peu édifiée de
+mes compatriotes à cette occasion. Le Roi fut reçu à merveille. La
+cérémonie était belle, mais elle manquait de ce sérieux et de ce
+recueillement religieux avec lesquels un grand peuple aurait dû
+recevoir les tables de la loi. On était principalement occupé des
+nouveaux costumes, des nouvelles figures et des anciens usages
+redevenus nouveaux par une longue désuétude.</p>
+
+<p>Lorsque le Roi termina son discours, bien fait et prononcé d'une voix
+imposante, par les mots de <i>mon chancelier vous dira le reste</i>, un
+sourire presque bruyant circula dans toute la salle. Après la lecture
+de la charte, monsieur Dambray fit celle de la liste des pairs; il
+commença par les ducs et pairs de l'ancien, puis du nouveau régime.
+Arrivant aux pairs sénateurs, il lut entre autres les noms de
+<i>monsieur le comte Cornet, monsieur le comte Cornudet</i> avec un ton si
+parfaitement dénigrant et impertinent que j'en fus scandalisée et ne
+pus m'empêcher de dire à mes voisins:</p>
+
+<p>«Voilà une singulière façon de se faire des partisans! Ces gens
+auxquels on accorde une grâce considérable sont, par ce ton seul,
+dégagés de la reconnaissance.»</p>
+
+<p>On ne fit que six nouveaux pairs, au nombre desquels se trouvait le
+comte Charles de Damas, déjà nommé <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> commandant d'une des
+compagnies rouges de la maison du Roi. Aussi, quelques jours après, la
+comtesse Charles de Damas, qui a été depuis dans l'opposition ultra la
+plus forcenée, me disait-elle:</p>
+
+<p>«Je vois des gens qui trouvent à redire à ce qui se passe; quant à
+moi, comme je suis convaincue que le Roi a beaucoup plus d'esprit et
+de jugement que moi et qu'il est mieux placé pour voir ce qui est
+bien, dès qu'il a énoncé une volonté, je l'adopte sans un instant
+d'hésitation.»</p>
+
+<p>Je me suis rappelé cette phrase parce que je me suis donné le plaisir
+de la lui rétorquer textuellement en 1815, lorsqu'elle était si
+furieuse qu'on ne fît pas périr tous les bonapartistes sur le seul cri
+de haro.</p>
+
+<p>La charte promulguée, les souverains étrangers partirent.</p>
+
+<p>Avant l'arrivée du Roi, Monsieur avait, en sa qualité de lieutenant
+général du royaume, envoyé dans les provinces des commissaires chargés
+de pouvoirs fort importants. Ils devaient se faire rendre compte par
+les autorités, examiner l'état du pays, en juger l'esprit et indiquer
+les mesures propres à le calmer. Cette commission aurait pu être
+utile; mon père fut désigné pour en faire partie. Par une erreur
+typographique le nom de son frère, le vicomte d'Osmond, fut porté sur
+la liste du <i>Moniteur</i>, et mon père mit d'autant plus de zèle à l'y
+faire maintenir que les collègues désignés en même temps, se composant
+pour la plupart des entours immédiats de Monsieur, lui indiquaient que
+la besogne serait mal et légèrement faite. Tout modeste qu'il était,
+il fut assez blessé de voir qu'on avait eu l'idée de le placer sur une
+pareille liste.</p>
+
+<p>Monsieur de Talleyrand lui expliqua que, lorsque son nom y avait été
+porté, il comptait qu'elle serait tout autrement composée et de gens
+auxquels il serait possible <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> de confier des pouvoirs larges et
+véritables. Depuis les choix faits par Monsieur, on n'avait, au
+contraire, été occupé qu'à les limiter. Dans toutes les occasions,
+monsieur de Talleyrand a été on ne saurait mieux pour mon père. Leur
+connaissance datait de leur première jeunesse; et, quoiqu'ils eussent
+suivi une route bien différente et que leurs rapports eussent été
+interrompus pendant vingt-cinq ans, cependant il a toujours fait grand
+état de la capacité et de la loyauté de mon excellent père.</p>
+
+<p>Mes prévisions sur le changement survenu dans ses dispositions furent
+bientôt justifiées; car, après avoir refusé d'aller à Vienne, il
+accepta l'ambassade de Turin. Malgré sa haute raison et son jugement
+supérieur, au milieu de cette curée de places, il n'avait pu
+s'empêcher de retrouver quelques velléités d'ambition.</p>
+
+<p>Monsieur de Talleyrand lui montra Turin comme menant promptement à
+Londres, attendu que monsieur de la Châtre était incapable de s'y
+maintenir; et, ce qui eut encore plus d'influence, il ajouta que
+Turin, étant regardé comme ambassade de famille, assurait de droit le
+cordon bleu. Or, mon père a toujours désiré cette décoration
+par-dessus toute chose, tant les idées conçues au début de la vie
+laissent de fortes traces dans les esprits les plus distingués! Être
+chevalier de l'ordre lui semblait la plus belle chose du monde.
+Indubitablement, si monsieur de Talleyrand avait été ministre, à la
+première promotion il y aurait été compris.</p>
+
+<p>Il faut que je raconte encore un trait qui confirme combien les
+impressions de jeunesse restent gravées dans l'esprit. Mon père avait
+été nommé commissaire français pour régler les limites après le traité
+de paix. Cette besogne était peu agréable; il le sentait vivement. Ses
+collègues, les princes Rozamowski, le comte Wittgenstein y mettaient
+des formes charmantes; le baron <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> de Humboldt et sir Charles
+Stewart déguisaient leurs exigences en phrases polies. Mais le fond de
+ces transactions roulait sur le droit du plus fort, ce qui est
+toujours un terrain très pénible pour le plus faible. Mon père s'en
+tira aussi bien que les circonstances le permettaient. Le Roi le vit
+plusieurs fois et lui témoigna sa satisfaction.</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut question de l'ambassade de Turin, cela n'alla pas tout
+droit. Ma mère était furieuse, moi très désolée, mon frère contrarié;
+enfin mon père se décida à céder à nos v&oelig;ux. Il alla chez le Roi et
+lui représenta qu'ayant refusé l'ambassade de Vienne il serait trop
+inconséquent d'accepter celle de Turin. Le Roi lui répondit que cela
+était bien différent, qu'il comprenait sa résistance pour Vienne mais
+que le roi de Sardaigne était <i>son beau-frère</i>; et ce singulier
+argument parut concluant à mon père. Le Roi, qui tenait à le décider,
+lui ayant dit qu'il était disposé à lui accorder ce qui pouvait lui
+être agréable comme grâce et marque de contentement et de
+satisfaction, mon père inventa de lui demander l'entrée du cabinet, ce
+qui veut dire la permission de lui faire sa cour les jours de
+réception dans une salle plutôt que dans une autre.</p>
+
+<p>C'est nanti de ces deux résultats d'une longue conférence que mon père
+revint, très enchanté, nous dire qu'il n'avait pu résister plus
+longtemps aux ordres du Roi. Ce n'est que plus tard, et après qu'il
+eut accepté, que monsieur de Talleyrand prit des engagements pour
+Londres et le cordon bleu.</p>
+
+<p>Je ne puis assez répéter que mon père est l'homme du sens le plus
+droit et de l'esprit le moins susceptible de petitesse que j'aie
+jamais rencontré, et pourtant il cédait là à des séductions qui
+n'auraient exercé aucune influence sur lui s'il avait eu vingt-cinq
+ans de moins. Quant à <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> moi, je marchais d'étonnement en
+étonnement sans faire de progrès dans l'art du courtisan.</p>
+
+<p>Cette nomination nous ramena de la campagne où nous avions été nous
+reposer d'un hiver et d'un printemps si agités. Ma mère avait fait une
+chute qui l'empêchait de remuer, de sorte que tous les embarras des
+préparatifs de départ tombèrent sur moi. Ces soins matériels, joints
+au chagrin de quitter mes amis et mes habitudes, m'absorbèrent
+tellement que je ne m'occupai guère des affaires publiques et qu'elles
+se présentent moins nettement à ma mémoire. Mais je retrouve encore
+quelques faits particuliers dans mes souvenirs.</p>
+
+<p>Madame de Staël arriva peu après le Roi. Son bonheur de se retrouver à
+Paris était encore accru par la joie qu'elle éprouvait à se parer de
+la jeune beauté de sa charmante fille.</p>
+
+<p>Malgré des cheveux d'une couleur un peu hasardée et quelques taches de
+rousseur, Albertine de Staël était une des plus ravissantes personnes
+que j'aie jamais rencontrées, et sa figure avait quelque chose
+d'angélique, de pur et d'idéal que je n'ai vu qu'à elle. Sa mère en
+était heureuse et fière; elle pensait à la marier; les prétendants ne
+tardèrent pas à se présenter.</p>
+
+<p>Madame de Staël avait coutume de dire, depuis son enfance, qu'elle
+saurait bien forcer sa fille à faire un mariage d'inclination; et je
+crois bien qu'elle a employé l'empire qu'elle avait sur elle à diriger
+son choix sur un duc et pair, riche et grand seigneur. C'est encore
+par des qualités plus personnelles que le duc de Broglie a justifié la
+préférence qui lui fut accordée; au reste, j'anticipe sur les
+événements, car ce mariage n'eut lieu que l'année suivante.</p>
+
+<p>La haine qu'elle portait à Bonaparte avait rendu madame de Staël très
+royaliste; elle s'émerveillait elle-même <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> de n'être pas dans
+l'opposition. Toutefois, la supériorité de son esprit ne lui
+permettait pas de tomber dans notre absurde intolérance. Je la voyais
+souvent. Chez moi, je lui entendais tenir un langage selon mon
+c&oelig;ur; mais, chez elle, j'étais souvent scandalisée des propos de
+son cercle. Elle admettait toutes les opinions et tous les langages,
+quitte à se battre à outrance pour la cause qu'elle soutenait; mais
+elle finissait toujours par une passe à armes courtoises, ne voulant
+priver son salon d'aucun des tenants de ce genre d'escrime qui pouvait
+y apporter de la variété.</p>
+
+<p>Elle aimait toutes les notabilités, celles de l'esprit, celles du
+rang, celles même fondées sur la violence des opinions. Pour des gens
+qui, comme moi, vivaient dans les idées rétrécies de l'esprit de
+parti, cela paraissait très choquant; et je suis souvent sortie de son
+salon indignée des discours qu'on y tenait et disant, suivant notre
+expression de coterie, que c'était <i>par trop fort</i>.</p>
+
+<p>Nous allâmes lui dire adieu peu de jours avant de partir pour Turin.
+Un jeune homme appuyé sur son fauteuil tonnait d'une façon si hostile
+contre le gouvernement royal, se montrait si passionnément
+bonapartiste que madame de Staël, après avoir vainement tâché de
+ramener sa haineuse éloquence au ton de la plaisanterie, fut obligée,
+malgré sa tolérance habituelle, de lui imposer silence. C'était
+l'infortuné La Bédoyère. S'il avait continué à tenir la conduite
+qu'indiquaient ses propos, il n'y aurait pas de reproches à lui faire.
+Mais, peu de semaines après, vaincu par les sollicitations de la
+famille de sa femme, il consentit à se laisser nommer colonel au
+service de Louis XVIII et l'année n'était pas révolue qu'il avait payé
+à la plaine de Grenelle le prix sanglant de la plus coupable trahison.</p>
+
+<p>Monsieur tomba dangereusement malade et son état <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> causa
+l'inquiétude la plus vive à tout ce qui s'appelait royaliste; je la
+partageai très sincèrement. Il fut rendu à nos v&oelig;ux; hélas! ce
+n'était ni pour son bonheur, ni pour le nôtre! Il passa le temps de sa
+convalescence à Saint-Cloud. Nous y allâmes de Châtenay lui faire
+notre cour; il fut très gracieux et très causant; il nous montrait les
+élégances de Saint-Cloud avec grande satisfaction. Il disait en riant
+qu'on ne pouvait pas accuser Bonaparte d'avoir laissé détériorer le
+mobilier. La longue privation de ces magnificences royales les lui
+faisait apprécier davantage.</p>
+
+<p>Je rencontrai à Saint-Cloud le chevalier de Puységur. Je l'avais
+laissé à Londres, quelques années avant, le plus aimable, le plus
+agréable et le plus sociable des hommes. Nous étions fort liés; je me
+faisais grande joie de le voir. Je retrouvai un personnage froid,
+guindé, désobligeant, silencieux, enfin une telle métamorphose que je
+n'y comprenais plus rien. Je me retirai, embarrassée d'empressements
+qui n'avaient obtenu aucun retour. J'appris, quelques jours après,
+qu'en outre de l'anglomanie, qui lui avait fait prendre en dégoût tout
+ce qui était français, il était dominé par le chagrin de montrer une
+figure vieillie. Il avait perdu toutes ses dents et, jusque-là, il
+avait vainement tenté d'y suppléer. Un ouvrier plus adroit lui rendit
+par la suite un peu plus de sociabilité; mais il ne reprit pas la
+grâce de son esprit et resta maussade et grognon. Il ne vint pas chez
+moi, mais je le voyais souvent chez mon oncle Édouard Dillon.</p>
+
+<p>Un jour où lord Westmeath, qui s'occupait d'agriculture, avait été le
+matin à Saint-Germain, il nous demanda comment on nourrissait le
+bétail aux environs de Paris. Il trouvait faible la proportion des
+pâturages. Nous nous mettions en devoir de lui expliquer que, sur
+d'autres <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> routes, il en trouverait davantage, mais le
+chevalier nous arrêta tout court:</p>
+
+<p>«Vous avez raison, mylord, il n'y a pas de pâturages, les horribles
+vaches mangent des chardons dans les fossés; et, d'ailleurs, on ne
+saurait découvrir les prairies en France parce que l'herbe n'y est pas
+verte.</p>
+
+<p>«&mdash;Comment, l'herbe n'est pas verte, et de quelle couleur est-elle?</p>
+
+<p>«&mdash;Elle est brune.</p>
+
+<p>«&mdash;Quand elle est brûlée du soleil.</p>
+
+<p>«&mdash;Non, toujours.»</p>
+
+<p>Je ne pus m'empêcher de rire et de dire:</p>
+
+<p>«Voilà un singulier renseignement donné à un étranger par un
+français.»</p>
+
+<p>Le chevalier reprit aigrement:</p>
+
+<p>«Je ne suis pas français, madame, je suis du pavillon de Marsan.»</p>
+
+<p>Hélas! il disait vrai et, dans cette boutade humoriste, se trouve le
+texte de toute la conduite de la Restauration, de toutes ses fautes,
+de tous ses malheurs.</p>
+
+<p>Le chevalier de Puységur est l'homme que j'ai vu le plus complètement
+affecté du regret d'avoir perdu les avantages d'une très agréable
+figure. On accuse les femmes de cette petitesse; mais aucune, que je
+sache, ne l'a portée à ce point. Il était devenu complètement
+insupportable, et les jeunes gens qui avaient entendu vanter ses
+bonnes façons, son esprit et sa grâce en recherchaient vainement
+quelque trace. Son âpreté était devenue extrême; il aurait voulu
+accaparer toutes les faveurs, et il faut savoir gré à Monsieur d'avoir
+supporté ses exigences en souvenir d'un ancien et, je crois, sincère
+dévouement.</p>
+
+<p><i>Nota.</i>&mdash;Bien des années plus tard, et au delà de l'époque où je
+compte arrêter ces écrits, en avril 1832, <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> pendant le plus
+fort de la désastreuse épidémie du choléra, j'arrivai un matin chez la
+duchesse de Laval; le duc de Luxembourg, son frère, et le duc de Duras
+s'y trouvaient. Je venais de recueillir de la bouche du baron
+Pasquier, qui y avait assisté, le récit de la mort de monsieur Cuvier,
+tombé victime du fléau qui décimait la capitale. Il avait témoigné à
+cet instant suprême de toute la hauteur de son immense distinction
+intellectuelle et d'une force d'âme conservée jusqu'au dernier soupir
+sans exclure la sensibilité. Mon narrateur était profondément ému et
+m'avait fait partager son impression.</p>
+
+<p>J'arrivai chez la duchesse toute pleine de mon sujet et je répétai les
+détails que je venais d'apprendre. Les deux ducs écoutaient
+négligemment. Enfin monsieur de Luxembourg se penchant vers monsieur
+de Duras lui demanda à mi-voix:</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que c'est que ce monsieur Cuvier?</p>
+
+<p>«&mdash;C'est un de ces <i>monsieur</i> du jardin du Roi», reprit l'autre.</p>
+
+<p>L'illustre Cuvier est un des <i>monsieur</i> du jardin du Roi! Je demeurai
+confondue. Hélas! hélas! me disais-je, que de pareils propos dans la
+bouche des capitaines des gardes, des gentilshommes de la chambre, des
+intimes du roi de France expliquent tristement le voyage de Cherbourg!
+L'Europe nous enviait la gloire de posséder Cuvier, et la Cour des
+Tuileries ignorait jusqu'à son existence. Les deux ducs étaient du
+pavillon de Flore, comme monsieur de Puységur du pavillon de Marsan.&mdash;</p>
+
+<p>Nous avions vu arriver successivement un assez grand nombre de femmes
+anglaises. J'ai déjà dit combien leur costume paraissait étrange; mais
+je fus encore bien plus étonnée de leur maintien. Les dix années qui
+venaient <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> de s'écouler, sans aucune communication avec le
+continent, leur avaient fait chercher l'initiative de leurs modes dans
+leurs propres colonies.</p>
+
+<p>Elles avaient transporté dans nos climats les manières abandonnées et
+les habitudes du tropique, entre autres ces grands divans carrés sur
+lesquels on est couché plutôt qu'assis, et où femmes et hommes sont
+étendus pêle-mêle. Les grandes dames avaient conservé une certaine
+tradition de l'urbanité de m&oelig;urs des femmes françaises et s'étaient
+persuadées qu'elle était accompagnée de <i>façons libres</i>. Or, c'est ce
+qu'il y a de plus facile à imiter et, comme elles n'avaient plus
+l'original sous les yeux, elles s'étaient fait un type imaginaire qui
+nous étonnait fort.</p>
+
+<p>Rien n'est plus éloigné de la vérité que cette idée adoptée par la
+plupart des écrivains anglais sur les femmes françaises. Elles ont en
+général de l'aisance de conversation, mais, dans aucun pays, le
+maintien n'est plus calme et plus sévère; et, même avant la
+Révolution, lorsque les m&oelig;urs étaient beaucoup moins bonnes, les
+formes extérieures étaient encore plus rigoureuses.</p>
+
+<p>Il est commun chez nous de voir des femmes qui passent pour légères
+conserver dans le monde un ton parfait; je ne sais si la morale y
+gagne, mais la société en est certainement plus agréable. Les
+anglaises semblaient, au contraire, avoir jeté leur bonnet par-dessus
+les moulins. Je me rappelle avoir vu dans le salon de monsieur de
+Talleyrand, où toutes les femmes, selon l'usage des salons
+ministériels d'alors, étaient rangées sur des fauteuils régulièrement
+espacés le long du mur, une petite mistress Arbuthnot, jeune et jolie
+femme, qui affichait dès lors ses prétentions au c&oelig;ur du duc de
+Wellington, quitter le cercle des dames, se réunir à <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> un
+groupe formé exclusivement par des hommes, s'appuyer contre une petite
+console, y poser les deux pouces, s'élancer dessus très lestement et y
+rester assise avec les jambes ballantes que de fort courtes jupes ne
+couvraient guère plus bas que les genoux.</p>
+
+<p>Bientôt une colonie entière de dames anglaises vint nous apprendre que
+les façons de mistress Arbuthnot ne lui étaient pas exclusivement
+réservées.</p>
+
+<p>Je vis souvent, mais sans y prendre grand goût, madame de Nesselrode;
+celle-là était suffisamment froide et guindée assurément. Elle avait
+beaucoup d'esprit et préludait à la domination exclusive qu'elle a
+depuis exercée sur son mari. Elle était jalouse de tout ce qu'elle
+pouvait craindre avoir quelque influence sur son esprit et, à ce
+titre, elle m'honora d'une assez grande dose de malveillance.</p>
+
+<p>La princesse Zénéide Wolkonski éprouvait un autre genre de jalousie
+toute orientale; elle ne permettait pas même à son mari d'envisager
+une femme. Dès qu'elle fut arrivée à Paris, elle l'enferma sous clef.
+Quelques mois avant, dans un accès de frénésie jalouse, elle s'était
+mordu la lèvre de manière à en emporter un assez gros morceau. La
+cicatrice était encore rouge et nuisait à sa beauté qui était pourtant
+réelle. Je ne sais pourquoi j'avais trouvé grâce devant elle et elle
+permettait au pauvre Nikita de venir chez moi. L'Europe a depuis
+retenti des querelles et des folies de ce couple extravagant.</p>
+
+<p>Mon frère commençait à sentir l'inconvénient de n'avoir aucune
+carrière et regrettait vivement d'avoir cédé aux instigations de sa
+coterie. Ma mère en était d'autant plus affligée qu'elle se sentait
+coupable de l'avoir influencé dans cette décision. Elle se détermina à
+demander une audience à madame la duchesse d'Angoulême. <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span>
+Cette princesse fut extrêmement bonne et aimable pour elle. Elle lui
+parla de son père, il était rare qu'elle en prît l'initiative, et, ce
+qui était plus rare encore, elle lui parla de son mari. Elle
+regrettait que son extrême timidité lui donnât une gaucherie qui
+empêchait d'apprécier un mérite réel qui pourtant, selon elle, ne
+manquerait pas de se découvrir à la longue. Elle montra pour lui une
+tendresse excessive.</p>
+
+<p>Au reste, elle promit de s'occuper du sort de mon frère et, en effet,
+peu de jours après, il reçut le brevet de chef d'escadron. C'était un
+abus et un de ceux qui ont le plus aliéné l'armée et irrité le pays.
+Mais il était devenu si général parmi les gens avec lesquels nous
+vivions qu'il aurait été impossible de se montrer sans cette épaulette
+qu'on n'avait aucun droit raisonnable de demander.</p>
+
+<p>Mon père était tellement blessé de cette folie qu'il n'avait pas voulu
+solliciter pour son fils. Ma mère n'entra pas dans cette idée
+gouvernementale. Mon frère fut enchanté d'obtenir un grade et moi de
+le lui voir.</p>
+
+<p>La répugnance de Madame à parler de ses parents me rappelle une
+circonstance assez bizarre. La comtesse de Châtenay avait été souvent
+menée par sa mère, la comtesse de La Guiche, chez Madame, lorsque
+toutes deux étaient encore enfants. Madame s'en souvint et la traita
+avec une familière bonté; elle la reçut plusieurs fois en particulier.
+Un matin elle lui dit:</p>
+
+<p>«Votre père est mort jeune?</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, Madame.</p>
+
+<p>«&mdash;Où l'avez-vous perdu?»</p>
+
+<p>Madame de Châtenay hésita un moment puis reprit:</p>
+
+<p>«Hélas! Madame, il a péri sur l'échafaud pendant la Terreur.»</p>
+
+<p>Madame fit un mouvement en arrière, comme si elle <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> avait
+marché sur un aspic; un instant après, elle congédia madame de
+Châtenay; et, à dater de ce jour, non seulement elle ne lui a pas
+conservé ses anciennes bontés mais elle la traitait plus mal que
+personne et évitait de lui parler toutes les fois que cela était
+possible. Je ne cherche pas à expliquer le sentiment qui lui dictait
+cette conduite, car je ne le devine pas; je me borne à être fidèle
+narrateur.</p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> CHAPITRE VIII</h3>
+
+<p class="resume">Madame la duchesse douairière d'Orléans. &mdash; Monsieur de
+ Follemont. &mdash; Monsieur le duc d'Orléans. &mdash; Mademoiselle. &mdash; Madame la
+ duchesse d'Orléans. &mdash; Scène à Hartwell. &mdash; Monsieur le duc d'Orléans
+ refuse une place à mon frère. &mdash; Monsieur de Talleyrand part pour
+ le congrès de Vienne. &mdash; Madame de Talleyrand. &mdash; La princesse de
+ Carignan. &mdash; Les deux princes de Carignan.</p>
+
+<p>Aussitôt après la Restauration, madame la duchesse d'Orléans
+douairière quitta Barcelone et s'établit à Paris. Elle accueillit mes
+parents avec ses anciennes et familières bontés. Nous y allions
+souvent; son âge ne laissait aucune place au scandale dont son
+entourage aurait pu faire naître la pensée.</p>
+
+<p>Elle était totalement subjuguée par un nommé Rozet, ancien
+conventionnel, auquel elle croyait devoir la vie et qui l'avait
+accompagnée en Espagne. Il exploitait sa reconnaissance de toutes les
+manières et, sous le nom de Follemont qu'il avait pris, il était
+tellement le maître chez elle qu'on le dit son mari. Mais plus tard,
+nous vîmes surgir une petite vieille madame de Follemont dont il était
+l'époux depuis trente ans.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, la princesse était complètement sous sa tutelle.
+Elle n'avait d'autre volonté que la sienne et le comblait de soins
+exagérés et puérils jusqu'au ridicule. Il était excessivement gourmand
+et elle s'inquiétait, tout à travers la table, de lui faire renvoyer
+la langue d'une carpe ou la queue d'un brochet. Elle lui arrangeait
+elle-même <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> son café, s'occupait de préparer sa partie et de le
+faire asseoir du côté où il ne venait aucun vent, «c'est la place de
+monsieur de Follemont», disait-elle, et elle faisait lever quiconque
+s'y serait placé. Enfin, elle usait de ses droits de princesse pour
+rendre ostensibles des attentions poussées jusqu'à la niaiserie.
+Racontant, au reste, dix fois par jour les services que monsieur de
+Follemont lui avait rendus au péril de ses jours, circonstance fort
+contestée par les personnes alors en France mais que la bonne duchesse
+croyait sincèrement.</p>
+
+<p>Tout ce qui composais la Maison honorifique était bien forcé de se
+plier à la suprématie de monsieur de Follemont, mais c'était en
+clabaudant contre lui et d'autant plus que, tout en dépensant beaucoup
+d'argent, il tenait l'établissement sur le pied le plus bourgeois et
+le moins agréable aux commensaux. Je ne crois pas cependant qu'il
+volât madame la duchesse d'Orléans. Il administrait mal parce qu'il
+n'avait aucune idée de conduire un pareil revenu et ne savait pas
+tenir, ce qui aurait dû être, un grand état. Mais il n'avait pas
+d'enfant; il regardait les biens de madame la duchesse d'Orléans comme
+son propre patrimoine et ne songeait pas à en rien soustraire. Il n'a
+laissé aucune fortune. Sa veuve a eu besoin d'une faible pension que
+monsieur le duc d'Orléans lui a continuée après la mort de sa mère:</p>
+
+<p>On comprend que le genre de vie de madame la duchesse d'Orléans
+n'attirait pas beaucoup la foule: il était pénible pour les personnes
+attachées de c&oelig;ur à cette princesse et à sa maison. Mes parents
+étaient de ce nombre. Mon père persista longtemps à y aller souvent,
+mais, petit à petit, il n'y eut plus de place que pour les courtisans
+de monsieur de Follemont. Quelque attachement qu'on eût pour la
+princesse, ce rôle n'était pas admissible.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> Je fus présentée à madame la duchesse de Bourbon. Je ne
+saurais dire par quel hasard je n'y suis jamais retournée depuis cette
+première visite. Cela est d'autant moins explicable qu'elle recevait
+tous les jours et avait une maison très agréable.</p>
+
+<p>Monsieur le duc d'Orléans vint faire une course à Paris; il se
+raccommoda ostensiblement avec sa mère. La présence de monsieur de
+Follemont avait causé précédemment une rupture complète entre la mère
+et les enfants. Il fit sa cour au Roi, donna des ordres pour faire
+arranger le Palais-Royal, tout à fait inhabitable à cette époque,
+rentra en possession de ses biens et retourna en Sicile pour y
+chercher sa famille, composée alors de madame la duchesse d'Orléans,
+de Mademoiselle et de trois enfants: monsieur le duc de Chartres et
+les princesses Louise et Marie. Madame la duchesse d'Orléans était
+grosse du duc de Nemours.</p>
+
+<p>Dix années avant, j'avais laissé en Angleterre trois princes
+d'Orléans; il n'en restait plus qu'un. Né avant que la vie, plus que
+libre, menée par leur père lui eût gâté le sang, l'aîné était d'une
+santé robuste. Monsieur le comte de Beaujolais, ayant ajouté les excès
+de sa propre jeunesse aux excès paternels, succomba le premier. Ses
+deux frères le soignèrent avec la plus vive tendresse et
+l'accompagnèrent à Malte sans pouvoir le sauver. Monsieur le duc
+d'Orléans était destiné à un chagrin plus intime encore. Son frère
+chéri, cette véritable moitié de lui-même, le duc de Montpensier,
+aussi bon, aussi aimable, aussi gracieux qu'il était distingué, mourut
+d'une maladie étrange qui supposait un vice dans le sang.</p>
+
+<p>Monsieur de Montjoie aussi, le fidèle ami de ces princes, leur
+compagnon dans toutes les vicissitudes de leur vie aventureuse, fut
+tué à la bataille de Friedland. On a dit que le boulet qui l'emporta
+était parti d'une batterie <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> commandée par son frère, officier
+d'artillerie dans le corps d'armée bavarois. Ces sortes d'événements
+n'inspirent pas la même horreur dans les familles allemandes et
+suisses que dans les nôtres. On y est accoutumé à voir des frères
+servant diverses puissances et exposés à se trouver opposés l'un à
+l'autre.</p>
+
+<p>Mademoiselle avait quitté la France avec madame de Genlis; elles
+s'étaient réfugiées dans un couvent.</p>
+
+<p>Après la catastrophe de la mort de son père et madame sa mère étant en
+prison, la famille réclama la jeune princesse. Elle fut violemment
+arrachée à madame de Genlis et confiée aux soins de madame la
+princesse de Conti, sa grand'tante. Celle-ci, pleine d'esprit,
+l'appréciait, l'aimait, mais n'avait pas le courage de la protéger
+suffisamment pour lui éviter les persécutions auxquelles elle était en
+butte de toute l'émigration. On voulait lui arracher, sous forme de
+lettre au Roi, une profession de foi où elle renierait son père et
+désavouerait ses frères. On pourrait trouver dans cette lutte, qui
+dura trois années de la première jeunesse de Mademoiselle,
+l'explication de son caractère, de ses vertus tout à elle et de ce
+vernis d'amertume qui se montre parfois. Elle suivit sa tante en
+Hongrie où elles séjournèrent quelque temps.</p>
+
+<p>Madame la duchesse d'Orléans, échappée aux prisons de Paris, s'établit
+à Barcelone. Elle ne fit aucune démarche pour se rapprocher de sa
+fille; mais, après la mort de la princesse de Conti, elle fut obligée
+de lui ouvrir un asile. Mademoiselle y eut tellement à souffrir des
+inconcevables procédés de monsieur de Follemont qu'elle dut s'en
+plaindre à ses frères. Ils allèrent la chercher à Barcelone; la
+comtesse Mélanie de Montjoie fut mise auprès d'elle et ne l'a plus
+quittée.</p>
+
+<p>On traitait alors le mariage de monsieur le duc d'Orléans avec la
+princesse Amélie de Naples. Elle avait précédemment <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> été
+destinée à monsieur le duc de Berry. Cette alliance était au moment de
+se conclure à Vienne pendant le séjour que la reine de Naples y fit
+avec ses filles. Mais monsieur le duc de Berry, alors amoureux d'une
+des demoiselles de Montboissier, se permit des plaisanteries
+inconvenantes et publiques sur le peu d'agrément qu'il trouvait à la
+jeune princesse. Ces propos arrivèrent à la Reine. Elle lui écrivit
+une lettre de dignité, de noblesse et pourtant de bonté pour lui, dans
+laquelle elle retirait sa parole et rompait tous les engagements pris
+pour sa fille. Elle en envoya la copie à ma mère; je l'ai lue
+plusieurs fois.</p>
+
+<p>Je n'ai aucun détail positif sur ce qui s'est passé en Sicile après le
+mariage de monsieur le duc d'Orléans. Je sais seulement que ma mère y
+assista et que, monsieur de Follemont ayant réussi à la brouiller avec
+toute sa famille, elle retourna avec lui à Barcelone.</p>
+
+<p>Il y eut des querelles entre les anglais et la Cour; les Siciliens
+prirent parti. La Reine fut mécontente de son gendre; il dut quitter
+le palais et se retirer à la campagne avec sa famille. Bientôt après,
+les Anglais eurent lieu de penser que la Reine négociait avec
+l'empereur Napoléon pour les exterminer dans l'île et renouveler les
+Vêpres Siciliennes. Je ne sais quel degré de confiance il faut
+attacher à cette accusation, mais elle servit de prétexte pour faire
+expulser la Reine de la Sicile. Elle conçut le projet de se rendre à
+Vienne par Constantinople et mourut en route avant d'y arriver. La
+nouvelle en parvint au moment même où monsieur le duc d'Orléans
+installait sa famille au Palais-Royal.</p>
+
+<p>Madame la duchesse d'Orléans voulut bien conserver le souvenir de nos
+rapports d'enfance et m'accueillit avec une bonté qui renouvela
+l'affection que je lui portais et qui, depuis, s'est accrue chaque
+jour, en lui voyant exercer <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> toutes les vertus, ornées de
+toute les grâces qui peuvent les décorer.</p>
+
+<p>Madame la duchesse d'Orléans n'était pas jolie; elle était même laide,
+grande, maigre, le teint rouge, les yeux petits, les dents mal
+rangées; mais elle avait le col long, la tête bien placée, très grand
+air. Elle supportait bien la parure, avait bonne grâce avec beaucoup
+de dignité; et puis, de ses petits yeux, sortait un regard, émanation
+de cette âme si pure, si grande, si noble, un regard si varié, si
+nuancé, si bon, si encourageant, si excitant, si reconnaissant que,
+pour moi, j'en trouverais tout sacrifice suffisamment payé. Je suis
+persuadée que madame la duchesse d'Orléans doit une partie de la
+fascination qu'elle exerce sur les gens les plus hostiles à
+l'influence de ce regard.</p>
+
+<p>Elle fut bien accueillie à la Cour des Tuileries, monsieur le duc
+d'Orléans médiocrement, Mademoiselle très froidement. Il n'y avait
+jamais eu aucun rapprochement avec elle, même par lettre je crois; et
+madame la duchesse d'Angoulême ne pouvait dissimuler la répugnance
+qu'elle éprouvait pour le frère et la s&oelig;ur.</p>
+
+<p>J'ai entendu raconter à mon oncle Édouard Dillon qu'il se trouvait à
+Hartwell lors de la première visite que monsieur le duc d'Orléans y
+fit. Elle avait été longuement négociée et Madame avait eu peine à y
+consentir. Il arriva de meilleure heure qu'on ne l'attendait, un
+dimanche comme on sortait de la messe. Madame le rencontra en
+traversant le vestibule; elle était suivie de tout ce qui habitait le
+château. En apercevant le prince, elle devint extrêmement pâle, ses
+jambes fléchirent, la parole expira sur ses lèvres; il s'avança pour
+la soutenir, elle le repoussa. Il fallut l'asseoir; elle se trouva
+presque mal; on s'empressa autour d'elle et on la conduisit dans ses
+appartements.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> Monsieur le duc d'Orléans, profondément blessé, peiné,
+embarrassé, resta seul avec mon oncle; il n'y avait rien à dissimuler,
+il lui parla avec amertume de cette scène et lui témoigna un vif désir
+de repartir sur le champ. Édouard lui montra l'inconvénient d'un tel
+esclandre et s'offrit à aller de sa part prendre les ordres du Roi. Le
+Roi, qui était auprès de sa nièce, fit dire au prince que c'était une
+incommodité à laquelle Madame était fort sujette, qu'elle allait mieux
+et qu'il n'y paraîtrait pas au dîner. Peu d'instants après, il reçut
+monsieur le duc d'Orléans dans son cabinet. Je ne sais ce qui se passa
+entre eux. Au dîner, Madame fit bonne contenance et parla même à
+monsieur le duc d'Orléans de ces <i>palpitations</i> auxquelles elle était
+sujette, ce qui n'était pas vrai. Le prince fut très satisfait, on
+peut le croire, de remonter en voiture sitôt après le dîner.</p>
+
+<p>Ces sortes de scènes laissent des traces qui ne s'oublient ni de part
+ni d'autre.</p>
+
+<p>La répugnance ostensible de Madame pour monsieur le duc d'Orléans
+s'affaiblit avec le temps, mais elle ne put ni vaincre ni dissimuler
+celle que lui inspirait Mademoiselle. En revanche, il s'établit une
+amitié sincère et mutuelle entre elle et madame la duchesse d'Orléans.
+Madame l'appelait ordinairement, en en parlant, <i>ma vraie cousine</i>.</p>
+
+<p>Mon père aurait désiré que mon frère fût attaché à la maison d'Orléans
+où son nom lui donnait d'anciens droits de famille. Les bontés de
+madame la duchesse d'Orléans pour moi me permettaient de lui en
+parler. Quoique en grand deuil de sa mère, elle me recevait souvent;
+elle promit de s'en occuper. Mais elle me répondit, peu de jours
+après, que monsieur le duc d'Orléans avait plus d'engagements qu'il
+n'était possible qu'il eût jamais de places à sa disposition. Ce
+n'était pas tout à fait la vérité. La voici:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> Monsieur le duc d'Orléans se trouvait déjà entouré de deux ou
+trois personnes, de ce qu'on appelait encore l'ancien régime; et, loin
+de chercher à en augmenter le nombre, il voulait compléter sa Maison
+de gens d'un autre ordre et tenant aux intérêts révolutionnaires. Il
+avait le coup d'&oelig;il assez juste pour comprendre qu'il y avait grand
+intérêt à les ménager; sa conduite a toujours tendu à opérer ce
+mélange. C'eût été une idée profondément habile dans les princes de la
+famille royale; était-elle sans inconvénient dans le prince du sang
+qui se séparait ainsi de leur politique? C'est ce que je n'oserais
+affirmer.</p>
+
+<p>Il est certain que, dès le premier jour, monsieur le duc d'Orléans,
+sans conspirer contre eux, j'en ai la ferme conviction, a évité de
+s'assimiler à leurs allures et que toute son attitude a été celle d'un
+homme bien aise qu'on le croie dans l'opposition.</p>
+
+<p>Monsieur de Talleyrand était bien près de suivre la même route.</p>
+
+<p>S'il avait eu autant de considération dans le pays qu'il y avait
+d'importance, il n'aurait pas hésité; mais la Restauration était trop
+son ouvrage pour qu'il osât s'en séparer à l'occasion de griefs
+personnels. Rebuté par tous les dégoûts dont l'abreuvait le château,
+il désira s'éloigner et se nomma lui-même pour assister au congrès de
+Vienne où la grandeur des négociations et la présence des souverains
+justifiaient celle du ministre des affaires étrangères.</p>
+
+<p>J'allais souvent chez monsieur de Talleyrand. Son salon était très
+amusant. Il ne s'ouvrait qu'après minuit, mais alors toute l'Europe
+s'y rendait en foule; et, malgré l'étiquette de la réception et
+l'impossibilité de déranger un des lourds sièges occupés par les
+femmes, on trouvait toujours à y passer quelques moments amusants ou
+au moins intéressants, ne fût-ce que pour les yeux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> Madame de Talleyrand, assise au fond de deux rangées de
+fauteuils, faisait les honneurs avec calme; et les restes d'une grande
+beauté décoraient sa bêtise d'assez de dignité.</p>
+
+<p>Je ne puis me refuser à raconter une histoire un peu leste, mais qui
+peint cette courtisane devenue si grande dame.</p>
+
+<p>Mon oncle Édouard Dillon, connu dans sa jeunesse sous le nom de beau
+Dillon, avait eu, en grand nombre, les succès que ce titre pouvait
+promettre. Madame de Talleyrand, alors madame Grant, avait jeté les
+yeux sur lui. Mais, occupé ailleurs, il y avait fait peu d'attention.
+La rupture d'une liaison, à laquelle il tenait le décida à s'éloigner
+de Paris pour entreprendre un voyage dans le Levant; c'était un
+événement alors, et le projet seul ajoutait un intérêt de curiosité à
+ses autres avantages.</p>
+
+<p>Madame Grant redoubla ses agaceries. Enfin, la veille de son départ,
+Édouard consentit à aller souper chez elle au sortir de l'Opéra. Ils
+trouvèrent un appartement charmant, un couvert mis pour deux, toutes
+les recherches du métier que faisait madame Grant. Elle avait les plus
+beaux cheveux du monde; Édouard les admira. Elle lui assura qu'il n'en
+connaissait pas encore tout le mérite. Elle passa dans un cabinet de
+toilette et revint les cheveux détachés et tombant de façon à en être
+complètement voilée. Mais c'était Ève, avant qu'aucun tissu n'eût été
+inventé, et avec moins d'innocence, <i>naked and not ashamed</i>. Le souper
+s'acheva dans ce costume primitif. Édouard partit le lendemain pour
+l'Égypte. Ceci se passait en 1787.</p>
+
+<p>En 1814, ce même Édouard, revenant d'émigration, se trouvait en
+voiture avec moi; nous nous rendions chez la princesse de Talleyrand
+où je devais le présenter. «Il y a un contraste si plaisant, me
+dit-il, entre cette visite <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> et celle que j'ai faite
+précédemment à madame de Talleyrand, que je ne puis résister à vous
+raconter ma dernière et ma seule entrevue avec elle.»</p>
+
+<p>Il me fit le récit qu'on vient d'entendre. Nous étions tous deux
+amusés, et curieux du maintien qu'elle aurait vis-à-vis de lui. Elle
+l'accueillit à merveille et très simplement; mais, au bout de quelques
+minutes, elle se mit à examiner ma coiffure, à vanter mes cheveux, à
+calculer leur longueur et, se tournant subitement du côté de mon oncle
+placé derrière ma chaise:</p>
+
+<p>«Monsieur Dillon, vous aimez les beaux cheveux!»</p>
+
+<p>Heureusement nos yeux ne pouvaient se rencontrer, car il nous aurait
+été impossible de conserver notre sérieux.</p>
+
+<p>Au reste, madame de Talleyrand ne conservait pas ses naïvetés
+uniquement à son usage; elle en avait aussi pour celui de monsieur de
+Talleyrand. Elle ne manquait jamais de rappeler que telle personne (un
+autre de mes oncles par exemple, Arthur Dillon) était un de ses
+camarades de séminaire. Elle l'interpellait à travers le salon pour
+lui faire affirmer que l'ornement qu'il aimait le mieux était une
+croix pastorale en diamant dont elle était parée. Elle répondit à
+quelqu'un qui lui conseillait de faire ajouter de plus grosses poires
+à des boucles d'oreilles de perle:</p>
+
+<p>«Vous croyez donc que j'ai épousé le Pape!»</p>
+
+<p>Il y en aurait trop à citer. Monsieur de Talleyrand opposait son calme
+imperturbable à toutes ses bêtises, mais je suis persuadée qu'il
+s'étonnait souvent d'avoir pu épouser cette femme.</p>
+
+<p>J'étais chez madame de Talleyrand le jour du départ de monsieur de
+Talleyrand et je lui vis apprendre que madame de Dino, alors la
+comtesse Edmond de Périgord, accompagnait son oncle à Vienne. Le
+rendez-vous <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> avait été donné dans une maison de campagne aux
+environs de Paris. Un indiscret le raconta très innocemment.</p>
+
+<p>Madame de Talleyrand ne se trompa pas sur l'importance de cette
+réunion si secrètement préparée; elle ne put cacher son trouble ni
+s'en remettre. Ses prévisions n'ont pas été trompées; depuis ce jour,
+elle n'a pas revu monsieur de Talleyrand, et bientôt elle a été
+expulsée de sa maison.</p>
+
+<p>Monsieur de Blacas redoubla de soins et de grâce pour mon père après
+le départ de monsieur de Talleyrand, mais il ne lui convenait
+nullement d'entrer dans la cabale qui se formait sous ses yeux.</p>
+
+<p>Nous voyions souvent, depuis nombre d'années, la princesse de
+Carignan, nièce du roi de Saxe. Elle avait épousé, au commencement de
+la Révolution, le prince de Carignan, alors éloigné de la Couronne,
+mais prince du sang reconnu. Elle avait adopté les idées
+révolutionnaires et y avait entraîné son mari, dépourvu de
+l'intelligence la plus commune. Elle était restée veuve et ruinée avec
+deux enfants et avait successivement porté ses réclamations dans les
+antichambres du Directoire, du Consulat et de l'Empire.</p>
+
+<p>Il convenait à l'Empereur de les accueillir; elle reprit son titre de
+princesse, et il partagea les biens, non vendus, de la maison de
+Carignan, entre son fils et celui du comte de Villefranche, oncle du
+feu prince de Carignan. Il l'avait eu d'un mariage contracté en France
+avec une demoiselle Magon, fille d'un armateur de Saint-Malo. La
+princesse de Lamballe, sa s&oelig;ur, en avait été désolée, courroucée,
+et la Cour de Sardaigne n'avait jamais reconnu cette union.</p>
+
+<p>La princesse de Carignan, saxonne, avait de son côté épousé
+secrètement un monsieur de Montléard dont elle <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> avait
+plusieurs enfants qu'elle cachait très soigneusement ainsi que ses
+grossesses. Elle n'avouait que les deux Carignan. L'aîné était, en
+1812, une grande belle fille de quinze ans, très simple, très
+naturelle, très bonne enfant. Le fils, dont l'enfance avait été
+négligée jusqu'à l'abandon, après avoir polissonné à Paris avec tous
+les petits garçons du quartier, était depuis quelques mois dans une
+pension à Genève où le roi de Sardaigne l'avait fait réclamer pour
+l'établir à Turin. Il était devenu un personnage important. Le Roi
+n'ayant que des filles et son frère étant sans enfants, le prince de
+Carignan se trouvait héritier présomptif de la Couronne.</p>
+
+<p>Le duc de Modène, frère de la reine de Sardaigne, et marié à sa fille
+aînée, aurait trouvé plus simple de voir changer l'ordre de
+succession. L'Autriche appuyait ses prétentions; les opinions
+révolutionnaires des parents et la conduite que la princesse de
+Carignan avait continué à tenir militaient contre le jeune prince de
+Carignan; mais il était de la maison de Savoie et c'était un grand
+titre aux yeux du Roi. Le faire reconnaître et proclamer hautement
+était une des affaires les plus importantes de la mission confiée à
+mon père. La France a le plus grand intérêt à ce que l'Autriche
+n'ajoute pas le Piémont aux États qu'elle gouverne en Italie.</p>
+
+<p>La princesse de Carignan désirait obtenir la permission d'aller à
+Turin avec sa fille. On consentait bien à recevoir et même à garder la
+jeune princesse, mais toutes les portes étaient barricadées contre la
+mère. Dès qu'elle sut la nomination de mon père, elle ne sortit plus
+de chez nous, ayant à chaque heure quelque nouveau motif à faire
+valoir pour obtenir la médiation de l'ambassadeur qui était disposé à
+s'occuper très activement des affaires du prince mais point du tout à
+obtenir le retour de la princesse dont la présence n'aurait été qu'un
+embarras continuel <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> pour son fils et pour la France qui se
+déclarait en sa faveur.</p>
+
+<p>L'autre Carignan (Villefranche) avait épousé mademoiselle de La
+Vauguyon, et cette famille s'agitait aussi pour faire admettre sa
+légitimité par la Cour de Turin. On arguait d'un acte du feu Roi qui,
+à l'article de la mort, avait dû reconnaître le mariage
+disproportionné du comte de Villefranche.</p>
+
+<p>Mon père n'était pas toujours libre d'écouter ces minutieuses
+explications. J'en subissais ma bonne part et je préludais ainsi à
+l'ennui qui m'attendait à Turin.</p>
+
+<p>Nous partîmes au commencement d'octobre.</p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> <i>APPENDICES</i></h2>
+
+
+<p class="resume">I</p>
+
+<p class="center smcap">Note du marquis d'Osmond, pour être remise à l'archevêque de Sens, en
+mai 1788.</p>
+
+<p>J'ai souvent, dans ces écritures, indiqué mon père comme n'étant
+aucunement séduit par les utopies du jeune et brillant groupe des
+Talleyrand, des Lauzun, des Lameth, des Narbonne, des Loménie, des
+Choiseul, etc..., avec lesquels il vivait intimement, et de son
+opposition hostile aux démolisseurs de 1789. Toutefois, son bon esprit
+lui faisait admettre la nécessité de grandes concessions aux tendances
+du siècle, et la perspicacité de son jugement lui indiquait la guerre
+comme un moyen dérivatif à la fièvre révolutionnaire bouillonnant dans
+les veines de la France: le très bon état de l'année devait la faire
+espérer heureuse. Cet expédient réussit presque toujours dans notre
+belliqueuse patrie. Mon père y voyait un moyen de salut à la condition
+d'employer le calme comparatif qui en pourrait résulter à créer
+immédiatement des institutions de nature à satisfaire aux besoins
+réels du pays, venant d'en haut et fortifiant sans détruire. Je lui ai
+souvent entendu soutenir cette thèse pendant l'émigration vis-à-vis de
+ce qu'on appelait alors les constituants: les Lally, les Monier, les
+Malouet, etc., ceux enfin que les émigrés purs qualifiaient de
+scélérats <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> et mon père de très honnêtes gens s'étant trompés.
+Ils en convenaient bien alors; ils admettaient son système praticable
+et en étaient bien aux regrets, mais, hélas! il était trop tard. Les
+générations actuelles préfèrent peut-être le grand coup de balai de
+1789, mais celle qui subissait la révolution en était moins charmée.</p>
+
+<p>Je fais transcrire ici<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smaller">[1]</span></a> une note toute entière de la main de mon
+père, dans la pensée qu'un volume a moins de chance de s'égarer qu'une
+feuille de papier. Elle constate quelles étaient ses opinions au mois
+de mai 1788. Elle a été remise à l'archevêque de Sens, avec quel
+insuccès, l'histoire le sait. Ce cardinal du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle était
+esprit fort mais très petit génie, et pourtant l'opinion publique
+l'avait imposé au Roi comme premier ministre. En lisant ce document,
+il ne faut pas perdre un instant de vue sa date.</p>
+
+<div class="quote">
+<p>Lorsque, dans un siècle éclairé, les sottises du gouvernement
+ l'ont réduit à la nécessité de permettre les dissertations sur
+ les droits du peuple, on ne peut pas se flatter que le résultat
+ soit à l'avantage de l'autorité; elle doit alors prévoir les
+ sacrifices auxquels elle sera forcée et poser des bornes qui, en
+ exaltant la reconnaissance publique, arrête toute discussion.</p>
+
+<p> En matière de constitution, il sera toujours impossible de
+ s'entendre: quand les partis opposés établiront leurs prétentions
+ sur des faits, chacun en citera en sa faveur. Comme tous les
+ peuples de la terre ont sans cesse été ballottés par les passions
+ des hommes intéressés à les diriger en sens contraires, il n'y a
+ point de nation dans les annales de laquelle on ne trouve à
+ justifier, en même temps, et les entreprises du despotisme et les
+ folles démarches de l'enthousiasme républicain. Pour les gens de
+ bonne foi, quelle que soit leur robe, <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> les citations, les
+ exemples ne sont rien. Dans le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, on n'a plus le
+ droit de commander aux hommes qu'en se soumettant avec eux à
+ l'empire éternel de la raison. Je sais qu'on n'admet pas
+ généralement ces principes; cependant ce sont les véritables et
+ leur application aux circonstances dans lesquelles se trouve la
+ France peut seule la préserver des malheurs dont elle est
+ menacée. Je le dis avec d'autant plus de franchise que rien ne me
+ paraît plus intimement lié que la gloire du Roi au bonheur de la
+ Nation et la gloire de la Nation au bonheur du Roi.</p>
+
+<p> Il faut se hâter; on a déjà perdu des moments précieux; l'esprit
+ de parti fait des progrès rapides; les têtes s'enflamment;
+ n'osant pas dire positivement les choses, on dispute sur les
+ mots; on se rallie aux prétentions parlementaires: le
+ gouvernement ne doit pas s'y tromper; ce n'est qu'un prétexte. Le
+ peuple peut être conduit à des révoltes dont il ignore le motif
+ sans en prévoir l'effet, mais l'opinion qui le dirige n'attache
+ aucun prix à l'existence des Parlements; elle veut des États
+ Généraux qui assurent à la Nation le droit imprescriptible de
+ consentir l'impôt et aux citoyens une liberté individuelle
+ protégée par les lois.</p>
+
+<p> Les grands intérêts politiques étant devenus la matière de toutes
+ les conversations, on entend sans cesse parler de l'Angleterre,
+ de sa constitution, la comparer avec ce que nous pouvons devenir,
+ mettre en parallèle les deux Rois réduits à la liste civile;
+ cependant rien n'est plus ridicule que cette comparaison. La
+ position géographique de la France ne lui permet pas d'être
+ soumise au régime anglais; elle lui impose la nécessité d'avoir
+ une armée de deux cents mille hommes, circonstance qui, seule
+ (sans entrer dans de grands détails et planant sur les idées
+ intermédiaires), met une extrême différence entre les magistrats
+ souverains de ces deux Nations.</p>
+
+<p> En France, l'autorité que doit conserver le Roi est une sûreté.
+ La portion du peuple qui peut s'exprimer est trop éclairée pour
+ faciliter aux grands le moyen de marcher à l'aristocratie; la
+ noblesse a trop besoin des places et des faveurs de la Cour pour
+ laisser restreindre au delà de certaines <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> bornes les
+ facilités que le Roi a de se l'attacher par ses bienfaits; le
+ clergé aurait trop à se défendre de l'esprit philosophique uni au
+ républicain pour ne pas s'opposer à tout ce qui pourrait anéantir
+ l'autorité royale. L'étendue de l'Empire, le génie de la Nation,
+ l'habitude, tout nous lie au système d'une monarchie limitée;
+ nous ne pourrions nous en éloigner que par les convulsions d'une
+ guerre civile, et je doute que ce fut à l'avantage de nos neveux.</p>
+
+<p> Un Roi, un peuple, une noblesse, un clergé ne sont pas
+ incompatibles. Nous pouvons, en conciliant leurs intérêts,
+ obtenir de la raison toute seule ce qui a coûté à nos voisins des
+ siècles de malheurs. Le ministère actuel laissera-t-il échapper
+ l'occasion de commander à la postérité une reconnaissance
+ éternelle?</p>
+
+<p> M. l'archevêque de Sens a déjà trop tardé. Cependant il trouvera
+ une excuse dans la persuasion où sont les gens sensés qu'il faut
+ longtemps préparer l'esprit des Rois pour les déterminer à un
+ sacrifice de la moindre portion de cette autorité absolue que la
+ flatterie les accoutume à tant apprécier. Si le principal
+ ministre conserve sa place, il est temps de parler franchement,
+ de calmer l'effervescence que produit le désir de la liberté
+ qu'on peut raisonnablement souhaiter. Il est surtout temps
+ d'imposer silence au dépit de la magistrature, à la haine des
+ envieux et aux clabauderies de courtisans qui, sans savoir
+ positivement ce qu'ils veulent, crient toujours contre tout ce
+ qui se fait. Les passions, sous le masque de l'intérêt public,
+ pousseront le peuple à une résistance plus embarrassante que
+ l'insurrection qui s'annonce déjà dans quelques provinces si le
+ Roi, en avançant l'époque des États Généraux, ne manifeste pas
+ clairement, irrévocablement les intentions louables dont M.
+ l'archevêque l'a animé.</p>
+
+<p> Souvent, à une certaine distance, on juge mal les objets
+ moyennant quoi je pourrais bien me tromper, mais, de la position
+ où je suis, il me semble que, pour tout calmer, pour tout
+ réparer, le Roi devrait appeler près de sa personne ou une cour
+ plénière ou des députés des assemblées provinciales ou les
+ présidents de ces assemblées, enfin un corps quelconque <span class="pagenum"><a id="page3952" name="page3952"></a>(p. 3952)</span>
+ auquel il put adresser l'équivalent du discours qui suit:</p>
+
+<p> «Messieurs, je vous ai mandés pour vous faire connaître mes
+ volontés d'une manière si précise qu'à l'avenir elles ne puissent
+ plus être mal interprétées. Le besoin de mon c&oelig;ur, autant que
+ le malheur des circonstances, m'avait dès longtemps déterminé à
+ m'environner de l'amour de mes peuples en assemblant les États
+ Généraux de mon royaume. Je ne balançais plus que sur l'époque à
+ laquelle je devais les convoquer lorsque mes ministres consultés
+ pensèrent qu'en fixant l'année 1792 pour les réunions d'une
+ assemblée nationale chacun des membres destinés à la composer
+ pouvait, en se formant dans les assemblées provinciales, en
+ s'appropriant les lumières de son siècle, s'élever à la hauteur
+ des grands intérêts qui doivent être discutés. Ils pensèrent
+ qu'alors tous concourraient plus utilement au projet que j'ai
+ formé de régénérer l'empire français sur les bases de sa
+ constitution.</p>
+
+<p> «J'annonçai les États Généraux pour 1792. Des corps qui ont
+ cherché à se rendre nécessaires ont paru douter de la pureté de
+ mes intentions; leurs arrêtés, pleins de chaleur et de fiel, ont
+ occasionné des mouvements qui ont troublé l'ordre public; ils
+ tendaient à altérer la confiance des peuples, le plus précieux
+ apanage des Rois français. Cette colonne de la monarchie qui l'a
+ soutenue au milieu des crises des plus violentes sera inutilement
+ ébranlée lorsque le jour de la raison, éclairant les souverains
+ comme leurs sujets, leur a démontré qu'ils ne peuvent avoir qu'un
+ seul et même intérêt.</p>
+
+<p> «Quoique des États Généraux, assemblés à l'époque précédemment
+ indiquée, pussent promettre de plus grands avantages, cependant
+ je cède au désir que témoigne la Nation de me faire connaître ses
+ besoins et je me rends d'autant plus facile que je suis moi-même
+ pressé de lui prouver que digne, au moins par quelques vertus, de
+ commander au premier peuple de la terre, je ne regarderai jamais
+ comme des sacrifices tout ce qui pourra contribuer à son bonheur
+ et à sa gloire. Mon principal ministre vous expliquera dans ses
+ détails le plan que j'ai cru devoir adopter pour la formation
+ <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> des États Généraux. Leur première convocation ne
+ provoquera probablement pas le bien que nous désirons tous avec
+ une égale ardeur; mais la seconde, selon les circonstances plus
+ rapprochée que les suivantes, consacrera pour toujours les
+ principes invariables sur lesquels il est temps de fixer
+ l'opinion.</p>
+
+<p> «Pour terminer les affaires qui vous intéressent, il serait
+ heureux de jouir d'une profonde tranquillité, mais il ne convient
+ point aux Français qu'elle soit accompagnée de crainte.</p>
+
+<p> «Les peuples, jaloux des avantages dont nous jouissons,
+ chercheront à profiter des divisions qu'ils s'exagèrent pour nous
+ attaquer avec succès si notre réunion franche et loyale ne
+ commande pas le respect qui nous est dû.</p>
+
+<p> «La dernière révolution opérée en Hollande par les armées
+ prussiennes jointes aux intrigues de l'Angleterre a
+ singulièrement dérangé la balance politique de l'Europe. Les
+ influences de cet événement m'imposent l'obligation de rendre à
+ la République la liberté d'effectuer les engagements qu'elle a
+ contractés envers moi. <i>Demain, mon armée se porte sur la
+ Hollande.</i> J'ai tout lieu de croire que cette démarche
+ indispensable ne sera le motif d'aucune guerre. Cependant, si
+ (contre les apparences) l'injustice nous contraignait à prendre
+ la voie des armes, j'appellerais mes enfants; nous redoublerions
+ d'énergie et (en soumettant cordialement les principes de notre
+ constitution au flambeau des lumières amoncelées par les siècles
+ tandis que nous forcerions nos ennemis à solliciter la paix) nous
+ porterions au plus haut degré la gloire du nom français.»</p>
+</div>
+
+<p class="p2 center"><i>(Note ajoutée par la comtesse de Boigne.)</i></p>
+
+<p>On trouve dans les <i>Mémoires</i> de l'empereur Napoléon, publiés en 1825,
+des pages qui ont une complète analogie de vues avec les idées émises
+dans la note écrite par M. le marquis d'Osmond, en mai 1788, pour être
+remise à M. l'archevêque de Sens. On pourra en juger par les passages
+suivants:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> «Les patriotes virent également que les négociations de la
+France avec la Prusse s'étaient ressenties de la mollesse qui
+caractérisait alors le Cabinet de Versailles, endormi dans
+l'insouciance des plaisirs sur le bord de l'abîme qui devait bientôt
+l'engloutir. Qui sait ce qui serait arrivé si la France, fidèle à son
+honneur et à sa politique, eut soutenu hautement par une grande
+démonstration militaire l'amitié qu'elle devait aux Provinces Unies?
+Elle donnait peut-être le signal d'une guerre où elle eut entraîné une
+partie de l'Europe; elle aurait sauvé la liberté de son alliée et
+probablement échappé elle-même à sa révolution....» (t. VI, p. 135;
+éd. de 1825).</p>
+
+<p>«C'était le parti qu'aurait dû prendre Louis XVI dont le royaume était
+déjà agité: il eut peut-être détourné les esprits des intérêts
+naissants; il eut forcé, en faisant marcher une armée sur la frontière
+du nord, l'Angleterre et la Prusse à traiter avec lui de
+l'indépendance de la République de Hollande. Par cette conduite à la
+fois juste et politique, il aurait inspiré du respect à ses propres
+sujets, à ses alliés, à ses ennemis» (t. VI, p. 143; éd. de 1825).</p>
+
+
+<p class="resume"><span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> II</p>
+
+<p class="center smcap">Acte de mariage d'Adèle d'Osmond avec le général de Boigne.</p>
+
+<p>(Extrait des registres des actes de mariage de la chapelle française
+de Londres.)</p>
+
+<p>L'an mil sept cent quatre vingt dix huit, le onzième jour du mois de
+juin, Nous, soussigné, Antoine Eustache Osmond, évêque de Comminges en
+France, de présent résidant à Londres, en vertu de la permission à
+nous accordée par monseigneur Douglas, évêque de Centurie et vicaire
+apostolique de Londres, avons donné la bénédiction nuptiale, après
+avoir demandé et obtenu leur consentement mutuel, à messire Benoit de
+Boigne, originaire de Chambéry en Savoie, fils majeur de messire
+Jean-Baptiste de Boigne et de demoiselle Hélène de Cabet, absents, et
+à demoiselle Louise Éléonore Charlotte Adélaïde Osmond, fille mineure
+de messire René Eustache, marquis d'Osmond et de dame Éléonore Dillon,
+marquise d'Osmond, présents et consentants au dit mariage, et en
+présence de messire François, Emmanuel duc d'Uzès, de messire Anne
+Joachim Montagut, marquis de Bouzoles, de messire Charles Alexandre de
+Calonne et du général Daniel O'Connell, lesquels tous de ce requis ont
+signé avec nous.</p>
+
+
+<p class="resume"><span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> III</p>
+
+<p class="center smcap">Lettres adressées en 1799 par madame de Boigne au marquis et a la
+marquise d'Osmond, 11, Beaumont-street, Londres.</p>
+
+<p class="date">de Ramsgate, mercredi, 6 août.</p>
+
+<p>Je suis bien fâchée mais point inquiète de n'avoir pas de lettres
+aujourd'hui; la poste de demain m'apportera, j'espère, de meilleures
+nouvelles que celles d'hier. Vous me recommandez de me ménager, ma
+chère maman; permettez-moi de vous donner le même conseil, vous en
+avez, au moins, autant besoin. Je viens d'aller à Sandwich à cheval et
+je suis fatiguée à mort, cependant ma promenade m'a fort amusée. Nous
+avons rencontré sept bataillons des <i>Guards</i> qui venaient s'embarquer
+ici; nous en avons vu qui étaient au bivac, d'autres campés, d'autres
+pliant bagages, d'autres enfin en marche; ceux-là s'embarquent dans ce
+moment sous mes fenêtres, ce qui n'est pas un très joli spectacle. Il
+y a un embargo depuis trois jours dans le port même sur les bateaux de
+pêcheurs, ce qui afflige vivement le général Dalrymphe à ce qu'il m'a
+confié hier. Rainulphe a la tête tournée: il ne rêve que cheval et
+soldat; mais, quoiqu'il travaille peu, je ne regarde pas ceci comme du
+temps perdu; il est bien employé pour sa santé et sa mine fait plaisir
+à voir. Je suis excédée, aussi je remettrai l'expédition de ma lettre
+à demain.</p>
+
+<p>Jeudi.&mdash;L'abbé vous ayant écrit hier, j'ai indulgé ma paresse ou
+plutôt un mal horrible aux reins en m'arrêtant, car je n'en pouvais
+plus. Je suis bien mieux aujourd'hui mais bien fâchée d'être obligée
+de suspendre mes bains qui me renforcent et me délassent; je les
+reprendrai le plus tôt possible. <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> Il fait un temps affreux, ce
+qui me décide à remettre ma promenade à cheval parce que je ne veux
+pas courir le risque d'être mouillée. Sur la route de Sandwich, hier,
+j'ai vu des moulins d'une construction extraordinaire; j'ai demandé ce
+que c'était et on m'a dit que c'était des moulins à sel. Nous sommes
+descendus de cheval et nous sommes entrés dans la manufacture où un
+homme très poli nous a expliqué tous les procédés qui ne sont pas très
+compliqués mais qui m'ont intéressée. Vous voyez que je profite de vos
+conseils.&mdash;Je lis maintenant, pour la première fois, les lettres de
+lord Chesterfield: j'y trouve du bon et du mauvais; surtout il me
+semble qu'elles n'étaient pas propres à l'impression car bien des
+choses qu'on peut tolérer comme conseils particuliers deviennent
+immorales quand on les érige en maximes générales. Je suis occupée à
+en traduire quelques-unes qui ne sont que des précis historiques très
+bien faits d'époques ou d'associations particulières.&mdash;J'ai vu hier
+madame O'Connell: j'ai passé une heure chez elle; je vais lui envoyer
+vingt pounds pour commencer à acquitter mes dettes; elle m'a chargée
+de vous dire mille amitiés. J'ai écrit lundi à madame Brandling et à
+lady Wilmot; je donne quelques <i>hints</i> à la première sur notre
+rapprochement, mais je ne parle à Lucy de rien de ce qui s'est passé;
+assurément, il serait fort à désirer que le public pût l'oublier.
+Monsieur Cruise est ici; je ne l'ai pas encore vu, ce qui
+m'étonne.&mdash;Je n'ai point encore de lettre aujourd'hui, non plus que
+l'abbé, ce qui m'afflige et m'inquiète beaucoup. Je voudrais pourtant
+bien avoir des nouvelles de papa. Je vous ai quittée tout-à-l'heure
+pour attendre l'arrivée de la poste et j'en ai employé l'intervalle à
+écrire à madame Théobus et un billet à madame O'Connell en lui
+envoyant un billet de vingt pounds, mais monsieur de B. l'a vu et
+absolument voulu mettre à la place un draft de cent pounds: j'en suis
+bien aise en ce que je craignais qu'un retard pût gêner les
+O'Connell.&mdash;Quand mes souliers seront faits, vous me les enverrez avec
+quelques robes blanches, des bas, etc... car je m'aperçois qu'il ne me
+reste que la place de vous embrasser l'un et l'autre et je <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span>
+remettrai les commissions à demain. Sûrement, si papa était plus mal,
+vous m'auriez fait écrire.</p>
+
+<p class="date">vendredi, 9 août.</p>
+
+<p>Voilà deux lettres de vous, mon cher papa; celle de mardi avait été
+envoyée par <i>mistake</i> je ne sais où. J'imagine que celle écrite
+mercredi à l'abbé l'y aura suivie, car je vois le même <i>mistake</i> écrit
+sur une lettre adressée au Général. D'après cela, cher papa, il me
+semble qu'il vaudra mieux dorénavant ajouter <i>Kent</i> à l'adresse.&mdash;Je
+commençais à être bien inquiète de n'avoir pas de nouvelles; mais ce
+que dit le docteur me rassure un peu quoique je voudrais que vous ne
+négligeassiez aucune des précautions qu'on vous indique, car cette
+maladie dont vous êtes menacé me tourne la tête.&mdash;J'ignore comment on
+sait à Londres ce qui se passe ici, assurément ce n'est pas par moi,
+car je vous assure que je suis bien vos conseils en gardant sur tout
+ce qui me regarde le silence le plus entier; d'ailleurs, avec la
+meilleure volonté du monde, je ne pourrais rien dire puisqu'il est
+vrai que je ne vois personne du tout. Au reste, je ne le désire pas,
+car, si ce n'était que je suis loin de maman et de vous, je ne
+regretterais que peu la société. Je m'occupe, je monte à cheval, je me
+promène, enfin je remplis très bien ma journée.&mdash;Monsieur de Boigne
+est très bien pour moi, mieux même que les premiers jours; je lui sais
+aussi extrêmement bon gré de sa manière vis-à-vis de l'abbé et de
+Rainulphe, qui est parfaite. «Mandez à votre papa, me disait-il hier,
+que je suis le plus heureux des hommes et que cela va très bien.» Je
+n'ose pas, il m'a défendu de parler même à lui de mon intérieur.
+Cependant, je prends sur moi de faire <i>sa commission</i>.&mdash;Mon appétit
+est fort diminué et il m'est impossible de dormir, à mon grand
+désespoir, car je n'espère pas reprendre des forces avant d'avoir
+recouvré le sommeil.&mdash;J'ai coupé mes cheveux en petit garçon et je
+suis totalement défigurée, mais cela m'est plus commode et ils seront
+revenus avant peu: j'avertis maman pour sa consolation que je les ai
+coupés <i>quarrés</i>.&mdash;Je vous ai mandé hier que monsieur de B. avait
+payé les cent louis <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> que madame O'Connell m'avait prêtés; il
+m'a aussi avancé trente louis de mon pin money que je lui rembourserai
+à mon retour à Londres; ainsi, vous voyez que je suis à flot et que,
+si maman a des mémoires à moi, elle peut les garder jusqu'à ce que
+j'arrive, attendu que je peux les payer.&mdash;J'imagine que nous saurons
+incessamment la destination des malheureux qui s'embarquent ici:
+quarante transports remplis d'hommes ont mis à la voile depuis hier;
+ils ont été aux Dunes pour se réunir à leur escorte; voilà tout ce que
+je sais de cette expédition dont vous saurez probablement l'exécution
+longtemps avant nous.&mdash;Je ne sais pas ce que maman entend par ce
+qu'elle a fait pour nous procurer les gazettes, mais, si cela n'est
+pas possible, j'y renonce.&mdash;Je prie maman de m'envoyer, en même temps
+que mes souliers, quelques robes blanches, celles dont elle sait que
+je préfère la forme, des bas de soie blanche et des fichus.&mdash;Je ne
+comptais pas vous écrire aujourd'hui, mais voilà mon papier presque
+rempli et, d'ailleurs, je ne veux pas vous laisser dans l'opinion que
+je n'ai pas reçu vos lettres, car l'abbé a fermé la sienne de si bonne
+heure que la poste n'était pas encore arrivée.&mdash;Il fait un temps
+déplorable: depuis trois jours, la pluie n'a cessé qu'une heure ce
+matin; j'en ai profité pour monter à cheval.&mdash;Monsieur de Boigne est
+très souffrant. Il vient de se jeter sur son lit pendant une heure et
+il dit qu'il est mieux.&mdash;J'embrasse maman et vous bien tendrement.
+L'abbé et Rainulphe se portent très bien et je suis très contente de
+la mine du dernier que j'espère que vous trouverez impaved.&mdash;Le
+Général me charge de vous mander qu'il ne négligera rien pour mériter
+de plus en plus votre bonne opinion.&mdash;Mille amitiés à Édouard et à
+Émilie. Vous ne me parlez pas de la santé de monsieur de Calonne à
+laquelle je ne suis pas assez ingrate pour ne pas m'intéresser
+vivement; faites lui mille tendres compliments pour moi. Adieu.</p>
+
+<p class="date">samedi, 10 août.</p>
+
+<p>Je vous mandais hier que monsieur de Boigne était très <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span>
+souffrant. Il se plaint encore plus aujourd'hui et il a certainement
+beaucoup de fièvre. Je ne sais qu'en penser: il se croyait mieux ce
+matin quoiqu'il eut passé une nuit cruellement agitée, mais le
+redoublement est très violent. J'ai voulu l'engager à voir un médecin;
+il l'a refusé, mais, s'il n'est pas mieux demain, j'insisterai.
+Peut-être même retournerons-nous à Londres. Au surplus, j'espère que
+ce ne sera qu'une fièvre éphémère; il l'attribue à la fatigue d'avoir
+été à Sandwich l'autre jour. Monsieur de Boigne n'a pas voulu que je
+renonçasse à ma promenade ce matin et je suis montée à cheval avec
+Rainulphe et John.&mdash;On embarque en ce moment de la cavalerie et,
+sachant que ma lettre ne peut pas partir aujourd'hui, je vous quitte
+pour aller voir.</p>
+
+<p>Dimanche, 10 heures.&mdash;Madame O'Connell partant ce matin, elle vous
+portera cette lettre. Je n'ai su son départ qu'hier et je comptais
+vous écrire longuement hier au soir, mais mon malade ne m'a pas permis
+de le quitter. Il a eu la fièvre extrêmement fort toute la journée;
+elle a un peu baissé pendant la nuit. Il n'y a pas de médecin ici et
+j'ai envoyé John à Margate porter un billet à la duchesse de
+Fitz-James pour la prier de nous procurer le médecin qui a soigné le
+duc.&mdash;Monsieur de B. est mieux ce matin; il a encore la fièvre et
+beaucoup de mal à la gorge.&mdash;L'abbé devait vous écrire, mais le
+paresseux n'en a rien fait. Si je n'en ai pas le temps, il vous
+donnera de mes nouvelles demain.&mdash;Je suis assez bien, quoique très
+fatiguée. J'imagine que je n'aurai pas beaucoup de repos aujourd'hui,
+car l'abbé croit qu'il y aura un redoublement.&mdash;Adieu, chère maman, je
+vous embrasse ainsi que mon bien aimé papa.</p>
+
+<p class="date">lundi, 12 août.</p>
+
+<p>Vous avez tort, chez papa, de vous affliger, car, en vous parlant de
+mon manque d'appétit, j'entendais seulement qu'il était diminué; quant
+au sommeil, vous savez qu'il n'est jamais revenu et il n'est pas plus
+mauvais qu'à l'ordinaire.&mdash;Vous recevrez aujourd'hui par les O'Connell
+une lettre dans laquelle je vous rends compte de l'état de monsieur
+de Boigne: il <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> est très bien aujourd'hui et le redoublement
+que nous craignions hier n'a été que très peu marqué. Le docteur
+Slater (qui est venu de Margate, envoyé par madame de Fitz-James) a
+dit que ce n'était rien, et, dans le fait, je crois que, dès demain,
+le Général pourra reprendre son train de vie habituel. S'il se sent
+assez de force pour entreprendre cette course, nous comptons aller
+mercredi à Deal pour y passer la journée et voir la flotte de
+l'expédition dont le rendez-vous est aux Dunes. On continue
+d'embarquer tous les jours hommes et chevaux, ce qui n'est pas fort
+curieux. Les chevaux sont amenés sur le <i>pier</i>, <i>alongside</i> du
+transport, hissés à bord avec une machine parfaitement semblable à
+celle dont on se sert pour charger les bateaux en Hollande.&mdash;Monsieur
+de Boigne dit qu'il n'a prêté la Gazette à personne, et il vous prie
+ainsi que moi de faire dire à Georges de nous l'envoyer; il ne conçoit
+pas pourquoi il l'a refusée et, en tout cas, <i>il la veut</i>. Je vous
+remercie de nous envoyer le Pelletier et le Mallet du Pan que le
+Général dit n'avoir pas prêté non plus.&mdash;Vous me dites qu'on <i>dit</i>
+beaucoup de choses: je le crois, mais je serais bien curieuse d'en
+savoir davantage. Madame de Martinville, j'imagine, joue la
+satisfaction? Au surplus, cela m'est assez égal maintenant; je crois
+que monsieur de Boigne la connaît assez pour faire avorter tous ses
+mauvais desseins et rendre sa méchanceté impuissante; ce n'est pas
+qu'elle n'ait poussé l'astuce et la fausseté jusqu'au point de lui
+faire croire à son repentir; c'est une vilaine femme! Je serais bien
+aise aussi de savoir ce que <i>ces dames</i> comptent faire de moi; je sais
+qu'il y a quelque temps elles disaient qu'<i>elles feraient quelque
+chose de moi</i>; en ont-elles toujours aussi bonne opinion et leur
+intention est-elle toujours de travailler à m'<i>improuver</i>? Je crains
+qu'elles ne me trouvent un sujet, bien rétif et, en conscience, je
+n'ai pas un vif désir de profiter de leurs leçons. Au surplus, je
+suivrai vos instructions en ne témoignant aucuns ressentiments de
+toutes les injures dont on m'a accablée dans cette société; je
+pardonnerai tout, jusqu'à l'ingratitude. Assurément, j'en ai été assez
+dédommagée par les bontés de mes amis et les hommages dont m'ont
+<span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> comblée tant d'anglais que je connaissais à peine.&mdash;Comment
+maman a-t-elle pu croire nécessaire de me dire que je ne m'étais pas
+acquittée envers les O'Connell en leur rendant l'argent qu'ils
+m'avaient prêté? elle me connaît donc bien peu!&mdash;J'ai repris mes bains
+depuis hier. Je vais monter à cheval; peut-être pousserai-je ma
+promenade jusque chez les duchesses. Le docteur Slater m'a dit que le
+duc de Fitz-James serait, à ce qu'il croyait, bientôt parfaitement
+rétabli: il a la goutte aux pieds, ce qui est, dit-on, fort
+heureux.&mdash;Adieu pour le moment.</p>
+
+<p>Me voilà revenue, après avoir fait une très jolie promenade, mais sans
+avoir rempli mon dessein d'aller chez la duchesse de Fitz-James; j'ai
+changé d'avis en entrant dans Margate; j'irai demain sans
+faute.&mdash;Adieu, cher papa, j'embrasse du plus tendre de mon c&oelig;ur les
+habitants de Beaumont-street; mille tendresses à Émilie, Édouard et
+Arthur.&mdash;Y a-t-il quelques nouvelles? nous vivons ici comme des
+Ostrogoths.&mdash;J'espère que la <i>bonne famille</i> n'aura pas été fatiguée
+de son voyage et que madame O'Connell aura couru moins de dangers
+qu'en venant.&mdash;Adieu, papa, encore un baiser.</p>
+
+
+<p class="date">mardi, 13 août.</p>
+
+<p>Je suis extrêmement fâchée que ce pauvre William ait perdu sa place;
+je le serais encore plus si je pouvais me le reprocher en rien.
+Assurément, j'ai toujours eu raison d'en être parfaitement contente.
+La personne qui m'a demandé son caractère avait vu monsieur de Boigne
+pendant que j'étais à cheval, et il paraît que William avait dit qu'il
+était anglais et qu'il avait servi le Général quatorze mois. Monsieur
+de Boigne a nié ces deux choses et a reconnu son goût pour la boisson;
+du reste, dans ce que j'ai écrit, j'ai rendu justice à l'intelligence
+et à l'activité de William, voilà ce qui en est: je serais fâchée que
+vous m'accusassiez de légèreté dans une chose qui peut déterminer le
+sort d'un malheureux dont je n'ai qu'à me louer. Si William peut se
+procurer une autre place, il me trouvera toujours prête à dire tout
+le bien que je <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> pense de lui; quelque chose qu'il en coûte,
+jamais je ne sacrifierai un autre à ma tranquillité.&mdash;L'ouragan d'hier
+a cessé, mais l'orage m'a fait un mal affreux et je suis aujourd'hui à
+peine en état de tenir ma plume: sans maladie quelconque, j'ai eu un
+mal aux nerfs horrible; ce matin j'étais en si mauvaise disposition
+que mon bain m'a fait un très mauvais effet, mais je veux vous écrire
+parce que la poste ne part pas demain. Je suis bien <i>anxious</i> aussi de
+voir ma petite Georgine; sa mère doit recevoir une lettre de moi
+aujourd'hui, mais apparemment que je dois m'en prendre à la poste, car
+je n'en ai pas d'elle.&mdash;Adieu, bonne maman, ma tête tourne tant que je
+m'arrête. Dites à William qu'il n'a rien fait pour me déplaire, que
+j'en suis parfaitement contente, que, s'il a perdu sa place, je n'y
+suis pour rien et enfin que je suis disposée à faire tout en mon
+pouvoir pour lui en procurer une autre.</p>
+
+
+<p class="date">samedi, 17 août.</p>
+
+<p>Je suis presque fâchée d'avoir expédié ma lettre d'hier, car j'étais
+si souffrante qu'elle a dû s'en ressentir et, peut-être, vous
+inquiéter. J'hésitais à savoir si je me baignerais ce matin, mais le
+temps a fixé mes incertitudes attendu que le coup de vent de jeudi
+n'est rien en comparaison de celui d'aujourd'hui: je crois, en vérité,
+que tous les vaisseaux des Dunes vont nous arriver; le port est un
+vrai chaos; les bâtiments se brisent, chassent sur leurs ancres,
+heurtent contre le <i>pier</i>; enfin, c'est absolument la <i>sortie de
+l'Opéra</i>.&mdash;Voilà la poste et une lettre de vous, cher papa. Vous vous
+trompez, la mer n'était guère plus forte jeudi que le dimanche où vous
+m'avez fait baigner, c'était le vent qui occasionnait le danger, s'il
+y en avait toutefois. Je suis presque tentée de ne me baigner que
+lundi, car, hier, la mer encore troublée par l'orage de la veille m'a
+paru désagréable et, je crois, m'a fait mal; les mêmes causes
+existant, j'appréhende les mêmes effets pour demain; il me semble que
+ce raisonnement est conséquent!&mdash;Pourquoi serait-il question de ce
+lait d'ânesse? tout au plus, je n'aurais pu en prendre qu'une fois;
+vous <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> m'aviez dit d'attendre l'été et il n'a duré que
+vingt-quatre heures; est-ce ma faute? plaisanterie à part, mandez-moi
+ce que je dois faire à ce sujet. Je dors infiniment mieux depuis
+quelques jours, mais, en revanche, je mange extrêmement peu; au
+surplus, vous savez que, dans le temps où je jouissais de la meilleure
+santé, mon appétit a toujours été inégal.&mdash;Pourquoi ne me dites-vous
+pas quels doivent être nos futurs <i>gouvernants</i>? c'est méchanceté
+pure, assurément, et vous avez d'autant plus de tort que je me trouve
+dans le cas de faire ma cour à tous ces grands personnages.&mdash;Monsieur
+de Maillé est à mourir de rire quand il raconte la manière dont
+monsieur de Puysieux s'y prend pour faire croire qu'il y a des dessous
+de cartes qu'on ne sait pas et que, s'il n'est pas de la première
+expédition, c'est qu'on garde les bonnes têtes pour la seconde, etc...
+Le comte Étienne suit-il Monsieur?&mdash;Je viens de recevoir une lettre
+d'Amélie toute bonne comme elle.&mdash;Je vous remercie, cher papa, de
+m'envoyer les ouvrages de l'abbé Delisle; je n'ai pas encore lu les
+Géorgiques et, d'après leur réputation, je crois qu'elles me feront
+grand plaisir.&mdash;Monsieur Cruise a dîné chez moi hier; il m'a prié de
+le rappeler à votre souvenir.</p>
+
+<p>Dimanche 18.&mdash;J'ai pris mon grand parti: je me suis baignée ce matin
+et je m'en trouve très bien; ainsi je suis bien aise d'avoir vaincu
+l'espèce de répugnance que m'a causé la mer qui, au surplus, n'a pas
+encore repris son assiette ordinaire. Nous allons demain à Deal et
+nous ne serons de retour que mardi au plus tôt; ainsi, il est possible
+que vous n'ayiez pas de lettres de nous et je vous avertis de n'en
+être pas inquiet.&mdash;Nous avons été hier à Margate où j'ai vu une
+mousseline de demi-deuil qui m'a paru jolie et que maman recevra par
+le premier stage; la rayure serait trop grande pour moi, mais elle
+sera très bien pour elle.&mdash;Merci, cher papa, de votre lettre; quant au
+petit sermon, je tâcherai d'en faire mon profit et, si je ne réussis
+pas, cher papa, n'en accusez que mon étoile et ne vous fatiguez pas de
+la combattre; assurément, vos sermons, si je ne les méritais pas, me
+seraient bien chers.&mdash;Il fait un temps affreux, pour <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> changer;
+je ferai mon possible cependant pour monter à cheval entre deux
+ondées.&mdash;Je suis bien fâchée de la maladie de cette pauvre madame
+Gauthier; faites bien des amitiés pour moi au docteur en lui disant la
+part que je prends à son inquiétude.&mdash;Adieu, mes chers amis, Adèle et
+Rainulphe se réunissent pour vous embrasser l'un et
+l'autre.&mdash;Remerciez madame O'Connell de l'aimable lettre qui vient de
+me parvenir.</p>
+
+
+<p class="date">mercredi, 21 août.</p>
+
+<p>Nous avons fait une tournée charmante, chère maman; le temps nous a
+servis à souhait ainsi que les circonstances. D'ici à Deal, la
+campagne est très belle; quant à la ville, elle est assez laide et
+singulièrement puante; la vue de la rade, au surplus, dédommage bien
+les voyageurs. De Deal à Douvres, le pays est vilain et la ville lui
+ressemble, mais, ce qui m'a <i>delighted</i>, c'est la vue du camp de
+Banham Downo qui est composé de vingt mille hommes et situé dans une
+campagne charmante. On ne permet pas de passer les lignes, ainsi nous
+n'avons pu voir aucun des détails du camp, mais le grand chemin le
+borde pendant l'espace de trois ou quatre milles au bout desquels se
+trouve le <i>race ground</i>. À Canterbury, nous avons vu toute la ville en
+mouvement à l'occasion des courses qui commençaient hier. La
+cathédrale is <i>well worth seing</i>; l'entrée du ch&oelig;ur est ménagée
+avec beaucoup d'art et la <i>perspective en est sublime</i>. Les deux
+choses qui m'ont le plus frappée sont une espèce de chaise curule
+qu'on prétend avoir servi au sacre des anciens rois de Kent pendant
+l'heptarchie et l'endroit où Thomas Becket a été assassiné. Rainulphe,
+un peu honteux de ne pas savoir l'histoire de ce saint tandis qu'un
+enfant de sept ans qui se trouvait là paraissait en être parfaitement
+instruit, m'a promis de la lire hier soir et je ne doute pas qu'elle
+ne demeure à jamais gravée dans sa mémoire. On a enlevé les pierres
+précieuses incrustées dans le tombeau de Becket, ce qui l'a fort
+défiguré.&mdash;Le pauvre abbé a été bien malade pendant la matinée du
+lundi. Nous <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> avons fait cette excursion avec nos chevaux,
+l'abbé, le Général et moi en voiture, Rainulphe sur son poney. Nous
+avons laissé, comme ils ont dû vous le mander, mon frère et l'abbé à
+Canterbury; demain, monsieur de Boigne et moi devons partir en poste à
+midi, dîner à Cantorbery, aller aux courses et ramener nos déserteurs.
+De peur qu'on ne fatigue trop Rainulphe, nous lui avons laissé son
+poney, arrangement dont il s'est facilement consolé. Vous n'avez pas
+d'idée comme il est gentil à cheval avec son petit habit de hussard!
+Il a fait vingt-deux milles lundi sans être fatigué et sans qu'il fut
+possible de le faire entrer dans la voiture où nous avions fait mettre
+un tabouret pour l'asseoir en cas de mauvais temps ou de fatigue:
+c'est un aimable enfant.&mdash;En arrivant hier, ma chère maman, j'ai
+trouvé votre lettre et le paquet dont je vous accuse la réception. Je
+suis charmée que vous soyiez à Twickenham; mille amitiés à vos hôtes;
+dites à Émilie et à Georgine que je les prie de vous égayer un peu en
+attendant notre retour qui, de nécessité, ne peut être fort éloigné.
+Si ce n'était le désir de vous revoir, je ne le souhaiterais pas
+beaucoup, car je me trouve très bien ici, loin des caquets et des
+méchants. Monsieur de Boigne s'accommode aussi mieux que je n'aurais
+cru du genre de vie que nous menons: il est assez monotone, car je
+n'ai pas fait une seule connaissance. Je vois, dans les gazettes, que
+Ramsgate est très gaie, mais je ne m'en douterais pas.&mdash;Je prie papa,
+s'il entend parler d'un cheval de femme bien doux et surtout charmant,
+de penser à moi: monsieur de Boigne désire m'en donner un qui réunisse
+toutes ces qualités, et le prix lui est indifférent.&mdash;J'attendrai la
+poste pour fermer ma lettre.&mdash;Depuis que je me suis interrompue, je
+viens de lire un livre et d'apprendre une cinquantaine de vers des
+Géorgiques; vous savez comme j'aime les beaux vers, je suis
+enthousiasmé.&mdash;Merci, cher papa, de la lettre; tu verras par la mienne
+que je n'ai pas vu les cinq ports parce que Winchelsea est trop
+éloigné.&mdash;Adieu, chers amis, j'écrirai probablement demain, mais, si
+je n'en ai pas le temps, ne soyez pas inquiets.</p>
+
+
+<p class="date"><span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> jeudi, 22 août.</p>
+
+<p>Je suis furieuse. Imaginez vous qu'il fait un temps affreux et que
+nous allons faire trente cinq milles par une pluie battante; ce sera
+affreux, et le terrain désert! Si ce n'était nos voyageurs que nous
+devons ramener, je crois que je n'irais pas; mais les chevaux sont
+commandés, tout est prêt, ainsi <i>I must take my chance</i>, mais je
+crains bien que notre course soit bien désagréable.&mdash;Je me suis
+baignée ce matin; si j'en crois mes <i>feelings</i>, cela me fait plus de
+mal que de bien, car, à présent, la mer m'inspire une grande
+répugnance; il est vrai que je crois à ce que cela tient à ce que j'ai
+manqué de m'estropier la dernière fois: mes jambes s'étaient
+embarrassées dans l'escalier et j'ai couru risque de les casser.&mdash;Si
+vous voyez le duc de Maillé, demandez lui s'il a pensé à la lunette
+qu'il devait nous envoyer.&mdash;Vous ne m'avez pas dit s'il était
+convenable que j'écrivisse à mesdemoiselles Hamilton's, où elles sont
+et quel est le nom de l'aînée.&mdash;Un capitaine d'un brick venant de la
+côte de France prétend que les conscrits qu'on voulait envoyer en
+Hollande contre les anglais ont refusé de marcher et qu'il y a eu
+beaucoup de tapage à Amiens. Madame d'Osmond y est-elle revenue? j'en
+serais fâchée pour elle.&mdash;Voilà votre lettre, ma bien chère maman: ce
+que vous me dites de lady Camelford me déchire le c&oelig;ur; mon pauvre
+cher papa, que je ne suis-je là pour le soigner!&mdash;Vous avez tort de
+vous inquiéter sur la santé de Rainulphe; je ne l'ai pas trouvé
+affaibli et il a toujours très bonne mine; vous avez vu par ma lettre
+d'hier qu'il était de la partie et que nous l'allons reprendre
+aujourd'hui. Je ne peux pas donner à papa des détails sur les cinq
+ports et, quant à Warncor Castle, c'est un vieux château-fort dans
+lequel on n'entre pas et qui est situé dans une plaine aride à un
+mille de Deal; le prédécesseur de monsieur Pitt y a fait bâtir trois
+ou quatre chambres qui sont les seules habitables; vous voyez que le
+sujet ne prête guère à une description pompeuse. Adieu, mes bons amis;
+amitiés à ceux qui vous entourent.&mdash;Il <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> faut que j'aille
+passer une robe, car il est tard. Il me semble que le temps se met au
+beau.</p>
+
+
+<p class="date">vendredi, 23 août.</p>
+
+<p>La journée d'hier s'est passée beaucoup mieux que je ne le croyais.
+Par un temps couvert mais doux, nous nous sommes embarqués à midi et
+demie et, en moins de deux heures, nous sommes arrivés à Canterbury.
+Les abbés et Rainulphe nous attendaient au Kingshead où nous les
+avions chargés de nous commander à dîner. Rainulphe était bien, à ce
+qu'on m'a dit, depuis deux jours; cependant je lui ai trouvé moins
+bonne mine. Ayant absolument interdit le cheval à mons Rainulphe,
+précaution dont je me réjouis infiniment attendu que la foule était
+très considérable, nous sommes montés tous les quatre en voiture à
+quatre heures et avons été au Race Ground, distant de cinq mille. Nous
+avons mis Rainulphe et l'abbé à terre et, la voiture s'étant mise en
+ligne, le Général et moi sommes restés dedans. Un des chevaux
+appartient à monsieur Ladbrock: en faveur de notre ancienne
+connaissance, j'ai parié pour lui et j'ai gagné quinze louis à
+monsieur de Boigne. Du reste, ces courses sont les moins belles
+possibles: deux seuls chevaux en ont fait les frais; mais ce qui fait
+bien voir le génie de la nation est la manière dont les <i>bets</i> se
+font. Figurez-vous que, dans un charivari, un bruit épouvantable, dès
+qu'un homme a dit <i>done</i> à la proposition d'un étranger, il se croit
+engagé à tout jamais. Je suis charmé d'avoir vu le coup d'&oelig;il, car
+il est magnifique. Cette plaine, couverte de voitures, de chevaux, de
+piétons et qui domine un pays enchanté, offre un spectacle vraiment
+rare. Enfin la journée m'aurait paru très agréable si nos postillons
+ne s'étaient pas avisés de <i>run a race</i> aussi, et un malheureux homme
+s'étant fourré entre deux, les deux roues de la voiture <i>ennemie</i> lui
+ont passé sur le corps. Cet horrible accident qu'heureusement je n'ai
+pas vu mais dont j'ai entendu le bruit m'a fait un mal affreux.
+J'ignore ce qu'est devenu ce malheureux, attendu que nos postillons ne
+se sont pas souciés d'arrêter. De retour à Canterbury, Rainulphe a
+voulu monter sur son poney, <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> mais, au bout de quelques milles,
+la nuit baissant, nous l'avons repris avec nous, et, Richard
+conduisant le poney, nous sommes arrivés ici vers dix heures, bien
+fatigués, mais assez amusés.&mdash;Sans doute, mon cher papa, il me faut un
+groom et un groom prudent, mais c'est surtout un joli cheval que je
+désire; cependant je vous serais obligée à chercher tous les deux.
+Monsieur de Boigne a écrit à monsieur Angels au même sujet; seulement
+il lui recommande de lui chercher un cheval pour lui et un autre de
+suite qu'il désirerait tous les deux noirs; ainsi, si vous voyez
+pareilles bêtes, pensez à nous: il vous en prie ainsi que moi.&mdash;Je ne
+conçois pas que la mousseline, mise au stage lundi au soir, ne soit
+pas encore parvenue; je verrai ce qu'on peut faire la
+dessus.&mdash;Monsieur de Boigne vient d'aller à la librairie; j'ai des
+raisons particulières pour désirer que vous fassiez la commission que
+je vous ai donnée hier avant mon retour à Londres; je ne veux pas
+avoir l'air d'y avoir influé.&mdash;Monsieur de Boigne a reçu une réponse
+de la dame qui est un chef d'&oelig;uvre d'artifice: elle trouve le moyen
+de tourner toutes les injures qu'il lui a dites en autant de
+compliments. L'abbé vous en parle en détail; pourquoi ne lui
+mandez-vous pas si vous approuvez ou non ma petite vengeance?&mdash;Adieu,
+mon cher papa, je ne pourrai pas causer avec toi demain; ainsi
+j'embrasse maman et toi pour deux jours. Adieu; je finis vite pour
+cacheter ma lettre.</p>
+
+<p class="date">dimanche, 25 août.</p>
+
+<p>Je n'ai pas pu faire votre commission vis-à-vis de monsieur Cruise
+parce qu'il n'est plus ici, mais je vous avertis qu'il est à Londres
+ce matin et je crois que c'est pour peu de jours; ainsi plus tôt on le
+consultera et moins on courra risque de le manquer.&mdash;Dites à monsieur
+de Calonne que je suis bien fâchée de n'avoir pas pu exécuter sa
+commission et d'une manière plus satisfaisante et faites lui tous mes
+plus tendres compliments.&mdash;Je vous prie, mon cher papa, de prendre la
+charge entière de m'acheter un cheval; quant aux deux autres dont je
+vous parlais dans ma dernière lettre, je vous <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> engage
+seulement à avoir la bonté de me mander si vous entendez parler de
+pareils chevaux; quant au groom, je vous prie d'en arrêter un si vous
+en trouvez que vous jugiez devoir me convenir; il doit, pour le
+moment, au moins, soigner trois chevaux.&mdash;Je voudrais bien, mon cher
+papa, que vous ne négligeassiez pas votre santé; vous savez combien
+elle est nécessaire à notre bonheur; vous voyez que je sais rétorquer
+les arguments et, assurément, c'est avec vérité. Maman me mande aussi
+qu'elle est bien souffrante; au surplus, j'espère m'informer en
+personne de la santé de tous les deux de mardi en huit au plus tard.
+Je me flatte que vous serez à Londres pour me <i>well come</i>. Je crois
+que vous me trouverez engraissée; mais j'avertis maman que je suis
+presque noire, quoique j'aie toujours porté un immense <i>shade</i> vert
+dont le reflet me rend horrible.&mdash;Je suis bien fâchée du
+désappointement que doit éprouver Monsieur après avoir annoncé son
+départ d'une manière aussi authentique; ce retard doit fort lui
+déplaire. Je m'attendais au ministre de la Guerre, mais j'avoue que
+l'ambassadeur en Angleterre m'a plaisamment surprise. Au surplus! par
+le temps qui court....&mdash;Nous avons, à sa grande joie, je crois,
+rencontré hier monsieur Gauthier dans un landau très élégant; il avait
+précédemment demandé à Rainulphe des nouvelles de la <i>chère s&oelig;ur</i>;
+son séjour ici me fait présumer que sa femme est mieux, et j'en suis
+charmée.&mdash;Je ferai la commission que vous me donnez, ma chère maman,
+mais je crois que je ferais bien de vous apporter vos mantelets
+moi-même, attendu qu'il ne vaut guère la peine de les envoyer par le
+stage afin qu'ils parviennent deux ou trois jours plus tôt; donnez moi
+vos ordres à ce sujet.&mdash;À propos, je suis fâchée pour maman qu'elle
+perde Martha, parce que son service lui était agréable; mais il faut
+avouer qu'honnête fille, du reste, elle a un caractère terrible. C'est
+donc une nouvelle querelle, car Negri et elles étaient, je crois,
+raccommodées quand nous avons quitté Londres?&mdash;J'ai fait, contre
+monsieur de Boigne, le pari d'apprendre par c&oelig;ur cinq cents vers
+des Géorgiques d'ici à samedi; il m'a fait les conditions tellement
+dures que j'ai presque peur de perdre; <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> d'abord, il ne me
+donne que quinze fautes et les plus légères (la loi pour tes lois, par
+exemple, sont regardées comme telles); enfin, j'essaierai; je suis
+bien sûre de savoir les vers, mais, les répéter sans fautes, c'est
+plus difficile.&mdash;Je ne vous écrirai pas demain parce que nous allons
+faire une seconde course à Douvres dont nous n'avons pas vu le
+château.&mdash;Si vous pouvez me lire, ce ne sera pas sans travail au
+moins, car mon papier est si mauvais que je suis obligée de tracer
+trois fois chaque lettre. J'attendrai la poste pour cacheter la
+mienne.&mdash;Prenez le groom <i>by all means</i>; monsieur de Boigne donnera 63
+guinées, mais il tient à ce que soit Angels qui choisisse ses deux
+animaux; pour le mien, je m'en rapporte à vous et, pour le prix, la
+réponse du Général est que..... le cheval soit bien joli. Quand est-ce
+que monsieur de Latouche pourra me céder son homme? le plus tôt sera
+le mieux.&mdash;Adieu, cher papa.</p>
+
+<p>Nous nous passerons très bien de lunette pour le peu de jours que nous
+avons à passer à Ramsgate. Adieu, je suis pressée. Rainulphe est bien
+depuis deux jours; il s'est baigné ce matin.</p>
+
+
+<p class="date">mercredi, 28 août.</p>
+
+<p>Merci, chère maman, voilà votre lettre de mardi, et il y a deux jours
+que je ne vous ai écrit, lundi parce que nous avons été en course
+toute la journée, hier parce que j'avais un mal de tête fou.&mdash;Je vous
+assure, ma chère maman, que vous avez tort de ne pas vouloir venir
+chez moi car les procédés de monsieur de Boigne pour moi ne pourraient
+que vous faire le plus grand plaisir, et je crois que sa manière
+vis-à-vis de votre Adèle est de nature à ne plus permettre aux oisifs
+curieux de se mêler de notre intérieur; je commence même à espérer que
+les <i>serpents</i> auront peine à se glisser entre nous; il en est un
+cependant dont l'adresse et la souplesse me font craindre la venue;
+vous devinez quelle est cette vipère.&mdash;Je suis fâchée aussi que vous
+perdiez Martha puisque son service vous convenait, mais cependant
+j'étais bien sûre que vous ne balanceriez pas; d'ailleurs, il me
+semble <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> qu'elle doit être facile à remplacer; une femme de
+chambre qui ne sait ni coiffer ni habiller n'est pas un sujet bien
+rare.&mdash;Je serai bien obligée à papa de s'occuper de mon <i>dada</i>; nous
+serons à Londres mardi et je serais fâchée d'être obligée
+d'interrompre longuement mes courses à cheval qui, je crois, me font
+grand bien. Je suis obligée par un gros rhume de cerveau de renoncer
+aux bains pour quelques jours; je n'en prendrai plus, je crois, d'ici
+à mon départ, au moins je n'imagine pas que le sort me le permette.
+Quant à la noirceur de mon visage, attendez-vous à tout ce qu'il y a
+de pis; mais je vous assure que je n'ai ni boutons, ni taches de
+rousseur et mon col, loin d'être halé, ce me semble, est blanchi.&mdash;La
+seconde expédition se prépare; il y a eu un beau charivari hier dans
+le port; tous les vaisseaux ont <i>run foul of one another</i> et la
+plupart se sont endommagés, ce qui pourtant ne retarde pas
+l'embarquement.&mdash;J'ai renoncé à mon pari: lundi soir, je savais toute
+l'épisode d'Aristée qui contient 286 vers et monsieur de Boigne a
+voulu racheter son pari pour la moitié de la somme annoncée; j'y ai
+consenti, attendu que cette manière de tâche me fatiguait
+extrêmement.&mdash;Quand revenez-vous à Londres? Votre maison est-elle
+arrangée?&mdash;Informez-vous, chère maman, si Damiani accompagne
+passablement; s'est-il décidé à quitter Londres? je ne doute pas que,
+s'il donne des leçons, il soit bien aise de m'avoir pour écolière;
+aucun de ces messieurs n'aime les commençantes.&mdash;J'ai demandé mes
+chevaux pour aller à Margate rendre à madame Morgan une visite qu'elle
+m'a faite il y a peu de jours. Mademoiselle Plowden est chez elle, et
+je suis bien aise de lui témoigner ma reconnaissance pour tous les
+soins dont sa famille m'a comblée.&mdash;Je sais bien qu'il serait poli
+d'écrire aux nouvelles ladys, mais, dans l'ignorance où je suis de
+toutes les <i>attending circumstances</i>, cela m'est impossible.&mdash;Il me
+semble que, dans ce pays-ci, l'usage n'est pas de donner des
+certificats; on attend qu'on vous demande le caractère d'un valet.
+Quand William aura trouvé une place, qu'il me fasse écrire, je
+répondrai; un certificat ne lui servirait à rien.&mdash;Rendez à la jolie
+Caliste trois <i>bezottes</i> pour <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> celle qu'elle m'envoie. Adieu,
+chère maman; j'embrasse père et mère.</p>
+
+<p class="date">jeudi, 29 août.</p>
+
+<p>Je vous remercie, mon cher papa, des soins que vous vous donnez pour
+faire mes commissions et, qui plus est, je ne vous en demande pas
+pardon, mais je voudrais bien avoir mon cheval et surtout qu'il soit
+joli et bien doux car je n'ai pas la prétention de devenir écuyer mais
+seulement de me promener sagement sur un joli cheval. Dites, je vous
+prie, à monsieur Lessée de s'en occuper et, s'il en trouve un, je
+voudrais que vous l'essayassiez vous-même.&mdash;Je suis bien aise que vous
+ayiez parlé de moi à l'abbé Delisle; je sais qu'il devait aller chez
+monsieur de Boigne et je me flatte que, pour lui au moins, je ne serai
+pas un objet de terreur quoique, probablement, d'après la société où
+il vit, il soit prévenu contre moi, ma hauteur et mon impolitesse. Je
+m'efforcerai de lui prouver que ces dames s'écartent parfois du chemin
+de la vérité; au surplus, elles pourraient bien <i>rechanger</i> d'opinion
+car elles virent de bord facilement quoique gauchement, ah, docteur,
+pour un docteur d'esprit!... j'en reviens à mon opinion: le suffrage
+de certaine personne m'avilirait dans ma propre estime.&mdash;Mon rhume est
+resté très fidèlement dans ma tête jusqu'à présent, et je prends les
+plus grandes précautions pour qu'il ne voyage pas jusque dans ma
+poitrine, car, comme vous, je craindrais beaucoup une maladie
+quelconque qui se fixerait maintenant dans cette partie, quoique je ne
+sente plus du tout de douleur dans la poitrine.&mdash;Il me semble que
+notre bon oncle nous annonce la décision du roi de Prusse depuis trop
+longtemps pour que je puisse y croire; avec cela, les succès toujours
+croissant des Alliés pourraient bien le décider à s'unir à eux. Ne
+craint-on pas que la flotte rentrée à Brest n'en sorte pour attaquer
+l'Irlande? il me semble que cela est fort à redouter; on a beau la
+bloquer, elle s'est déjà esquivée plus d'une fois.&mdash;On fait la moisson
+dans ce pays-ci, et je doute que la pluie y soit favorable; cependant,
+ce matin, j'ai pris un épi point remarquable pour sa <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span>
+grosseur et j'y ai compté 22 grains; ce produit m'a paru énorme. Cette
+culture qui m'a paru nouvelle et que maman dit être de la prairie
+artificielle est de la graine pour les oiseaux et forme une grande
+partie de la récolte de l'île de Thanet; il y en a énormément d'ici à
+Canterbury.&mdash;Je prêche bien Rainulphe, mais il faut avouer que c'est
+en pure perte: il a une horreur pour le travail qu'il aura bien de la
+peine à vaincre; du reste, il est impossible d'avoir plus de tact et
+d'esprit. Il a eu le talent de se camper par terre hier et de
+s'écorcher la figure; il s'est baigné ce matin, et, depuis qu'il a pu
+reprendre ses bains, je trouve qu'il a meilleure mine.&mdash;Je viens de
+faire une assez longue course à cheval, et je suis bien fatiguée;
+aussi, pour aujourd'hui, je m'arrête après avoir embrassé père et
+mère. Dites à Émilie, à Édouard, à Arthur mille amitiés de ma part et
+caressez ma petite Georgine en attendant que je puisse exécuter ma
+commission moi-même. Adieu encore.</p>
+
+<p class="date">vendredi, 30 août.</p>
+
+<p>Je suis bien fâchée, mon cher papa, que vous ayiez manqué l'achat du
+cheval de £65; quant à celui de trois cents guinées, il doit, en
+effet, posséder des qualités qui ne seraient d'aucun prix pour moi; la
+manière dont vous me parlez du cheval de soixante-dix guinées ne me
+tente pas beaucoup, attendu que je tiens beaucoup à la figure du
+cheval que je monterai et que vous ne semblez pas en être fort
+content. Monsieur Angels n'a pas répondu à monsieur de Boigne; ainsi
+j'imagine qu'il n'a pas encore rempli sa commission.&mdash;Je vois dans la
+Gazette que le régiment de Dillon a eu ordre de s'embarquer à
+Lisbonne, mais on ne parle pas du lieu de sa destination; va-t-il dans
+l'Inde? Il me semble qu'Édouard le désirerait, et je crois que cela
+lui serait plus avantageux que si son régiment était employé sur le
+continent, ce qui me paraîtrait de beaucoup le séjour le plus
+fâcheux.&mdash;La société, je vois, n'a pas les mêmes succès que mon amie
+Suwarow, il me semble que cette campagne ne lui est pas favorable et
+je lui conseillerais même de ne plus faire de <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> grandes
+entreprises cette année, car elle paraît destinée à subir des
+désappointements.&mdash;Plaisanterie à part, je suis très fâchée que les
+bruyants préparatifs du départ de Monsieur n'enfantent qu'un voyage à
+Guilford; qu'en dit l'ambassadeur de Sa Majesté près la Cour de
+Londres? Si on eut chargé monsieur le comte de La Tour d'une telle
+place, il aurait <i>lavé la tête</i> à monsieur Pitt et peut-être même à Sa
+Majesté l'Empereur. Il faut avouer que nous avons bien de quoi former
+un brillant et surtout raisonnable gouvernement sans oublier le nouvel
+instituteur de la Ferme générale que j'ai encore vu hier. À propos de
+la société française, car, si je la quittais une fois, je ne serais
+peut-être pas tentée d'y revenir, monsieur de Boigne m'a raconté
+l'histoire très simple de ces douze pots de confitures commandés par
+ladite dame et dont il a seulement défendu à Georges de recevoir le
+paiement, et, en conscience, il faut qu'on n'ait guère le mot pour
+rire car je ne vois rien de moins propre à exciter la gaîté ni même
+l'ironie.&mdash;Vous avez eu bien raison, cher papa; c'est mardi que nous
+ferons notre entrée dans la capitale où l'on est bien les maîtres de
+se moquer de nous tant que l'on voudra car nous avons pris le parti,
+très sage selon moi, de ne pas même faire semblant de nous en
+apercevoir, et vogue la galère!&mdash;J'aurai encore deux lettres de vous,
+j'espère, mais vous n'en recevrez plus qu'une de moi car la poste ne
+part pas demain. S'il fait beau, peut-être irai-je à un déjeuner
+public qu'on dit être un très joli coup d'&oelig;il.&mdash;Je vais aller
+rendre à madame Butler, s&oelig;ur de lady Clifford, une visite qu'elle
+m'a faite avant-hier; à propos, j'ai vu les Morgan qui m'ont beaucoup
+parlé de vous; vous croyez bien que ce sujet de conversation ne m'a
+pas aisément fatiguée.&mdash;Adieu, mon cher papa, ma chère maman; je vous
+embrasse l'un par l'autre.</p>
+
+<p class="date">dimanche, 1<sup>er</sup> septembre.</p>
+
+<p>Je n'ai pas encore commencé une lettre depuis que je vous ai quittés,
+mes chers amis, avec autant de plaisir que celle ci: c'est la
+dernière que vous recevrez de moi et je me flatte <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> qu'elle me
+précédera de peu. Nous serons à Londres mardi vers cinq heures et je
+me flatte du moins que, si vous ne voulez pas venir nous recevoir à
+Portland place, je pourrai aller vous embrasser dans Beaumont square.
+Nos chevaux sont partis ce matin: demain nous coucherons à
+Sittingbourne.&mdash;Merci, cher papa de vos conseils dont j'espère bien
+profiter; mon insouciance pour l'opinion du cercle peu nombreux qui
+m'a <i>accablée</i> de sa <i>désapprobation</i> ne se jugera que par mon extrême
+mais froide politesse. À la place de ces dames cependant, j'avoue que
+je serais mal à mon aise, d'autant plus que j'ai raison de croire que
+le plan d'aller chez le Général sans se soucier des intentions de
+madame de Boigne ne conviendra nullement: au surplus, nous verrons! Je
+gouvernerai à la lame et j'espère que je n'aurai pas passé six
+semaines au bord de la mer sans faire des progrès en ce genre.&mdash;Nous
+avons été hier à Dandelion: c'est un assez joli jardin, c'est-à-dire
+un grand tapis vert entouré d'arbres très beaux, commandant une
+superbe vue de la mer et situé à un mille de Margate. J'y ai trouvé
+les Morgan avec qui nous nous sommes promenés pendant la demi-heure
+que j'ai passée dans ce jardin qui contenait environ trois à quatre
+cents personnes dont la plupart ne paraissait pas <i>very fashionable</i>;
+au surplus, c'est un joli coup d'&oelig;il.&mdash;Je ne sais pas un mot de ce
+que j'écris, car monsieur de Boigne est là qui fait ses comptes et,
+depuis une heure, la chambre ne désemplit pas de cuisiniers, de
+laquais: c'est un tintamarre, un charivari, des deux et deux font cinq
+(car c'est ainsi que l'on compte à Ramsgate) qui me rendent folle, et
+si folle que, vous embrassant tendrement tous les deux, je vais
+prendre le parti de sortir de la chambre. Adieu, mes bons et chers
+amis.</p>
+
+<p class="date">Yarmouth; vendredi, 22 novembre.</p>
+
+<p>On me dit qu'il est tard, ce que j'ignorais, et, comme la poste part à
+une heure, je ne voudrais pour rien au monde que vous fussiez sans
+lettre de moi aujourd'hui. J'ai été <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> malade toute la nuit et
+me suis levée tard; d'ailleurs, je ne crois pas que je fusse en état
+d'écrire bien longuement. Vous avez dû remarquer que je ne reçois vos
+lettres qu'après le départ des miennes. Je n'ai pas montré celle
+d'hier: d'abord on n'avait pas vu celle à laquelle elle était une
+réponse et puis je craignais une scène que je ne me sentais pas en
+état de supporter.&mdash;Adieu, mes bons amis; on me presse; vous voyez que
+nous ne sommes pas partis.&mdash;Le vent, après un moment d'hésitation, a
+repris son ancien poste. Ne soyez pas inquiète, chère maman; ce que
+j'éprouve n'a rien d'alarmant.</p>
+
+<p class="date">samedi, 22 novembre.</p>
+
+<p>J'ignore si vous avez pu lire le peu de lignes que je vous écrivis
+hier, ma chère maman: une migraine affreuse m'empêchait de voir ce que
+je faisais. J'espère vous faire parvenir ce que j'écris maintenant
+dans le courant de la journée demain. Je ne conçois pas par quel
+hasard vous vous êtes trouvée sans lettre de moi, attendu que je n'ai
+pas manqué un seul jour à vous donner de mes nouvelles. Si la lettre
+que je vous écrivais mercredi est égarée, cela ne fait pas grand
+chose; je serais plus fâchée que vous ne reçussiez pas celle de jeudi.
+Je suppose bien que, quel que soit l'accident qui ait empêché mon
+<i>non-sens</i> de vous parvenir, il ne se répétera pas deux jours de
+suite. Pardonnez moi, ma bonne maman; je suis devenue comme Bartholo:
+«il n'y a point de passant, il n'y a point de hasard dans le monde».
+Avouez que, si j'ai de la défiance, j'y suis bien autorisée. Mon Dieu,
+que je voudrais n'avoir pas vu tout ce qui m'entoure depuis un an! Ah!
+il ne faut pas voir des révolutions particulières ou générales quand
+on veut pouvoir croire aux vertus du genre humain! Chaque fois qu'on
+me fait la révérence maintenant, j'en cherche la raison, et une
+funeste expérience me fait souvent trouver des motifs que, sans elle,
+j'eusse longtemps cherchés en vain. Je nourris ma bête ici de toutes
+les réflexions tristes qu'inspire ma position passée, présente et à
+venir. Je récapitule et mets en ordre dans ma mémoire toutes les
+<i>kindnesses</i> que j'ai éprouvées depuis l'absurde fagot débité sur ma
+conduite vis-à-vis <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> la comtesse C. de Boncherolles jusqu'au
+nécessaire de £400, et je vois que, depuis lors, on a toujours su
+<i>doser</i> les méchancetés de manière à me faire continuellement de la
+peine, mais aussi je me promets bien que, si jamais je suis assez
+heureuse pour voir mes entours mépriser autant que moi leurs
+rugissements et qu'ils n'aient plus d'influence sur ma paix
+domestique, les mégères de toutes les espèces, de toutes les nations
+crieront en vain et qu'il ne sera plus au pouvoir de vils et vénals
+calomniateurs de m'affliger de quelque manière qu'ils s'y prennent et
+quelques chers même qu'ils aient été à mon c&oelig;ur. Voilà cependant ce
+qui m'a le plus coûté (les chagrins domestiques exceptés); quelle
+leçon pour l'amour-propre! Quoi, des personnes que mille liens plus
+sacrés les uns que les autres devaient attacher à moi, qui semblaient
+m'aimer avec tendresse et abandon, ce n'était pas Adèle, chère maman,
+ce n'était pas votre Adèle qui leur inspirait ce sentiment?
+c'était..... et, quand ma manière a changé, quand, outrée de leur
+conduite peu noble, peu délicate, le froid de la politesse a remplacé
+la chaleur de l'amitié, l'indifférence qu'ils avaient pour ma personne
+était portée à un tel point qu'ils avaient l'air même de ne pas
+apercevoir un changement qui m'avait coûté tant de larmes! Ah, maman,
+remerciez pour moi les bons, les excellents amis qui m'ont un peu
+raccommodée avec ce méchant monde; dites leur bien qu'en quelque
+partie du monde que mon étoile me conduise, jamais je n'oublierai
+leurs tendres soins, leurs bontés si touchantes. Que vous dirai-je à
+vous, mes plus que tout? je vous <i>worship</i> tous les jours de ma vie
+comme mes bons anges. J'implore à mon aide toutes les vertus que vous
+avez cherché à semer dans mon âme; je me rappelle tous les sermons du
+bon papa, je cherche à en profiter, mais, quand je le vois malheureux,
+persécuté, toute ma misanthropie revient, la raison n'a plus d'empire
+sur moi et je me laisse aller au désespoir qu'inspire la vue de la
+vertu succombant sous les efforts du vice.&mdash;Bonaparte est-il toujours
+un gredin, un polisson, ou bien est-ce le plus grand homme qui ait
+jamais existé? je n'ignore pas qu'il n'y a pas de milieu et je serais
+bien aise de connaître <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> l'opinion du club Belzunce en cas que
+je sois destinée à voir quelques uns des habitants
+d'Angl'Altona.&mdash;Adieu, ma bien chère maman; je vous embrasse tous l'un
+par l'autre.</p>
+
+
+<p class="date">dimanche, 24 novembre; six heures du matin.</p>
+
+<p>C'est dans mon lit que je vous écris, mon cher papa, pendant qu'on
+arrange mes paquets car on nous dit que tous les passagers sont à bord
+depuis une heure et qu'on n'attend plus que nous. Voilà donc mon sort
+décidé; si ces maudites voitures n'avaient pas été à bord, nous
+serions à Londres à l'heure qu'il est. Je pars le c&oelig;ur navré; le
+détail que vous me donnez de la santé de maman n'est pas fait pour me
+rassurer... Ah, mon Dieu!&mdash;Mon cher Rainulphe, reçois les tendres
+caresses de ta s&oelig;ur, rends-les à tes adorés parents et tâche de
+leur faire oublier Adèle. J'embrasse le bon abbé de tout mon c&oelig;ur.
+Vous recevrez une lettre de moi aujourd'hui.</p>
+
+<p class="resume"><span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> IV</p>
+
+<p class="center smcap">Lettre de madame de Boigne a l'évêque de Nancy.</p>
+
+<p class="date">Beauregard, le 17 octobre 1805.</p>
+
+<p>Personne ne veut parler; agir ni même conseiller, mon cher évêque; il
+faut donc que ce soit moi qui décide ou, du moins, qui propose. Je
+vous envoie une lettre que je reçus l'été dernier et où nos rôles à
+tous sont indiqués: papa se renferme dans le système de neutralité
+qu'il a adopté; Rainulphe, raisonnable comme un homme de trente ans,
+se déclare incapable de déterminer sur une cause qu'il connaît à
+peine; il s'abandonne, dit-il, à ma tendresse vraiment maternelle.
+Quoique je pusse aussi repousser toute décision, je calcule que ce ne
+serait pas la manière d'avancer une affaire aussi importante pour nous
+tous et sur laquelle il n'y a pas de temps à perdre. Nous avions
+résolu d'attendre votre arrivée; mais elle est si incertaine et vos
+courses peuvent être si intéressantes que je prends le parti de vous
+écrire et de soumettre mes idées à votre meilleur jugement. Je
+commence par vous dire qu'elles sont entièrement de moi, que,
+moyennant cela, j'ignore si et comment elles sont praticables, que, du
+reste, le jeune homme est parfaitement raisonnable, qu'il sent sa
+position, qu'il veut, et d'une <i>volonté ferme</i>, la changer et qu'il
+est bien résigné aux désagréments de tous les genres de
+commencements.&mdash;Je crois que, d'après l'éducation que Rainulphe a
+reçue, la carrière diplomatique est celle qui s'ouvrirait pour lui
+avec le plus d'avantages. Il me semble que <i>nous</i> (c'est <i>vous</i> et
+<i>moi</i>), nous avons espoir qu'il serait protégé. L'ardeur d'une petite
+tête de dix-huit ans le pousserait à embrasser l'état militaire, mais
+tous les avantages <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> qu'il peut avoir disparaîtraient dans
+cette situation, et il convient lui-même qu'il a la vue trop basse
+pour pouvoir se distinguer dans les grades supérieurs; il faudrait
+donc borner son ambition à faire man&oelig;uvrer une compagnie et, si je
+ne m'aveugle pas, il peut la pousser beaucoup plus loin.&mdash;Me voilà
+donc bien décidément préférant la carrière diplomatique; il s'agit à
+présent de la manière d'y entrer: cette petite pépinière qui travaille
+sous les yeux du ministre des Relations extérieures me paraîtrait une
+entrée fort désirable. Je sais bien que cela n'exempte pas de la
+conscription, mais, s'il ne s'agissait que d'un sacrifice d'argent
+pour se faire remplacer et qu'aucune défaveur ne s'ensuivit, nous nous
+soumettrions à en courir les risques. Peut-être pourrait-il aller
+passer quelques mois à Fontainebleau en y payant la pension et en
+sortir à la demande du ministre qui consentirait à s'en charger. Cela
+aurait l'avantage de le mettre à portée d'embrasser la carrière
+militaire s'il ne réussissait pas dans la carrière diplomatique; mais,
+si ce séjour à Fontainebleau se prolongeait pendant longtemps, il est
+trop jeune pour ne pas y perdre une partie des avantages qui, je
+crois, le rendent propre à se distinguer dans l'état que je désire lui
+voir suivre. Vous savez comme moi, mon cher évêque, que les goûts de
+papa ont dû le porter à donner à mon frère une éducation qui le mette
+à portée de réussir dans cette carrière; c'est un enfant de la balle
+que monsieur de Talleyrand protégera personnellement, j'en suis sûre,
+quand il le connaîtra. Des talents de société qui ont quelque valeur,
+parce que Rainulphe n'y attache aucune importance, deviendraient nuls
+absolument pour un militaire et peuvent lui procurer quelque agrément
+dans une autre situation. Tout, en un mot, me confirme dans le désir
+que je vous exprimais l'année dernière. Voilà, mon cher évêque, le
+résultat de mes constantes sollicitudes; je ne doute pas que je les
+fasse approuver autour de moi si elles ont votre approbation. Vous
+êtes à même aussi de savoir comment il faut s'y prendre et de diriger
+les démarches. Les rigueurs de Fontainebleau n'effraient pas Rainulphe
+qui est fort décidé à faire ce qu'il faut pour réussir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> Nous sommes tous bien tendrement occupés des inquiétudes de
+cette pauvre Rosalie; nous avons vu Eugène, il est fort joli garçon et
+<i>très</i>, <i>très bien</i>; j'espère avoir de ses nouvelles par mon mari que
+je suppose devoir le rencontrer à Lyon. J'ai mandé à Rosalie combien
+j'étais contente de monsieur de Boigne sous le rapport qui m'intéresse
+le plus; il continue à être très bien par écrit.&mdash;Joseph et sa femme
+sont partis, il y a une heure, pour Villennes après avoir passé
+quelques jours ici; leurs affaires s'arrangent beaucoup mieux qu'ils
+ne l'avaient espéré; monsieur de Gilbert en sera pour ses mauvais
+procédés.&mdash;Le bon oncle se porte toujours mieux que ses neveux, grands
+et petits.&mdash;Bonjour, mon cher évêque, la coterie de Beauregard se
+réunit pour embrasser le frère et la s&oelig;ur. Ne nous oubliez pas
+auprès de monsieur d'Argoult, s'il est avec vous.</p>
+
+
+<p class="resume"><span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> V</p>
+
+<p class="center smcap">Lettre de madame de Boigne au général de Boigne.</p>
+
+<p class="date">Paris, 24 novembre 1812.</p>
+
+<p>Vous me répondez toujours avec tant de dureté, mon cher ami, toutes
+les fois que je vous parle de moi, et cette dureté m'est si pénible
+que, quoique sous le même toit, je préfère vous écrire à m'exposer à
+une discussion qui dégénère toujours en personnalités offensantes qui
+ne servent qu'à nous aigrir mutuellement l'un contre l'autre, au lieu
+de remplir le but que je me suis toujours proposé qui serait, au
+contraire, de concilier, autant que possible, les différends qui se
+sont élevés entre nous.&mdash;Lors de votre arrivée ici, j'ai cru devoir
+vous faire part de ce que je désirais que vous fissiez pour moi; il
+m'a paru que cette manière simple et loyale était celle qui devait
+régner entre nous et qui convenait le mieux à nos caractères.&mdash;Depuis,
+vous avez obtempéré à une partie de mes demandes, vous vous êtes
+refusé aux autres; je ne reviens pas là-dessus, je sais parfaitement
+que je n'ai d'autres droits à faire valoir que ceux donnés par
+l'honnêteté et la délicatesse. Aujourd'hui, je vois les apprêts de
+votre départ et, quoique je ne souscrive pas à l'obligeant désir que
+vous m'avez exprimé de ne plus me revoir, cependant je sens que, pour
+le moment, ma présence à Buissonrond serait aussi incommode pour vous
+qu'inconvenante pour moi. Ainsi, je ne puis fixer un terme à cette
+absence que je m'empresserai d'abréger dès que vous m'en témoignerez
+le plus léger désir; mais, avant qu'elle commence, je souhaiterais
+savoir quelles sont vos intentions relativement à ma position
+pécuniaire: je ne prétends élever aucune difficulté ni même en
+discuter avec <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> vous, mais vous ne pouvez trouver
+extraordinaire que je veuille savoir vos projets et qu'avant de les
+connaître je soumette quelques réflexions à votre jugement.&mdash;Quoique
+vous m'ayez toujours promis d'améliorer mon sort à la vente de
+Beauregard, les circonstances actuelles font que je ne demande aucune
+augmentation à la somme à laquelle vous aviez fixé ma dépense il y a
+quinze mois; mais je vous représenterai que, si vous en diminuiez une
+partie, non seulement mon sort ne serait pas amélioré, mais il serait
+fort empiré, et vous le comprendrez facilement si vous voulez calculer
+que l'entretien et les charges de Châtenay, en y mettant la plus
+stricte économie, ne peut pas être estimé à moins de six mille francs;
+ajoutez à cela le revenu de Beauregard que vous estimiez huit mille
+francs dans mon revenu et qui peut se calculer à six, ensuite les
+frais de déménagement qui s'élèveront au moins à deux mille francs et
+vous verrez que, même en me continuant la totalité des 50 m. frs que
+vous aviez assignés aux frais de mon établissement, je serai bien plus
+mal à mon aise cette année que la précédente, et qu'il me faudra même
+chercher le moyen de faire quelque économie, car je suis arrivée au
+premier octobre avec cent dix francs en caisse; il est vrai que le
+loyer de cette maison était payé pour six mois, mais il y avait
+d'autres dépenses telles que médecin, apothicaire, etc. qui devaient
+compenser cette différence.&mdash;Voilà, mon cher ami, les réflexions que
+je désirais vous soumettre et que je vous prie de peser avec bonté et
+sagesse; je crois que vous penserez qu'avec la charge de deux maisons
+qui s'élève à 13 m. frs au moins, le revenu que je souhaite que vous
+me confirmiez n'est pas exagéré: vous l'avez jugé raisonnable et vous
+l'avez fixé vous-même il y a quinze mois. Je ne vois pas en quoi
+j'aurais mérité depuis qu'il fut retranché, et, quant à votre position
+pécuniaire, elle est plutôt améliorée depuis ce temps, d'abord par la
+vente de Beauregard et puis par le change qui est un peu moins mauvais
+qu'à cette époque.&mdash;Au reste, mon cher ami, je le répète, je m'en
+remets à votre volonté; tout ce que je veux c'est d'éviter une
+discussion pénible. J'aime à croire que votre décision sera <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span>
+telle que je la demande et, j'ose le croire, que l'honnêteté et la
+délicatesse la dictent.&mdash;J'en causerai volontiers avec vous si vous
+voulez mettre de côté les réflexions et les personnalités offensantes,
+de manière à ce qu'une discussion amicale ne dégénère pas en querelle,
+mais, si vous ne voulez pas faire cet effort, je vous demande de me
+répondre quelques lignes par écrit.&mdash;Bonsoir, mon cher général, vous
+croyez être entouré de gens qui vous veulent plus de bien que moi, et
+vous êtes dans une grande erreur. Un jour, bientôt peut-être, ces
+personnes-là vous montreront ce qu'elles valent, et alors, comme
+toujours, vous retrouverez et vous jugerez peut-être avec moins
+d'injustice celle qui est et qui sera toujours votre plus fidèle et
+votre meilleure amie.</p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="toc">
+<p>&nbsp;<span class="ralign">Pages.</span></p>
+
+<p><span class="smcap">Avertissement des éditeurs</span>
+<span class="ralign"><a href="#pagev">v</a></span>
+
+<p><span class="smcap">Introduction</span>
+<span class="ralign"><a href="#page003">3</a></span></p>
+
+<p><span class="smcap">Au lecteur s'il y en a</span>
+<span class="ralign"><a href="#page005">5</a></span></p>
+
+
+<p class="center p2">PREMIÈRE PARTIE<br>
+
+ VERSAILLES</p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE I</p>
+
+<p>Origine de ma famille. &mdash; Mon grand-père: aventure de sa jeunesse. &mdash; Mariage
+ de mon grand-père. &mdash; Envoi de ses fils en
+ Europe. &mdash; Mes grands-oncles. &mdash; Étiquettes de Cour. &mdash; Jeunesse
+ de mon père. &mdash; Famille de ma mère. &mdash; Mariage de
+ mon père. &mdash; Ma mère a une place à la Cour. &mdash; Mes parents
+ s'établissent à Versailles. &mdash; Ma naissance. &mdash; Anciens usages
+ de la Cour. &mdash; Le roi Louis XVI. &mdash; La Reine. &mdash; Madame
+ de Polignac. &mdash; Monsieur, comte de Provence. &mdash; Monseigneur
+ le comte d'Artois. &mdash; Madame, comtesse de Provence. &mdash; Madame
+ la comtesse d'Artois. &mdash; Madame Élisabeth. &mdash; Les
+ princes de Chio.
+<span class="ralign"><a href="#page011">11</a></span></p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE II</p>
+
+<p>Vie de Versailles. &mdash; Séjours de campagne. &mdash; Hautefontaine. &mdash; Frascati. &mdash; Esclimont. &mdash; La
+ princesse de Rohan-Guéméné. &mdash; Cour
+ de Mesdames, filles de Louis XV. &mdash; Madame Adélaïde. &mdash; Madame
+ Louise. &mdash; Madame Victoire. &mdash; Bellevue. &mdash; Vie
+ des princesses à Versailles. &mdash; Souper chez Madame. &mdash; Coucher
+ du Roi. &mdash; La duchesse de Narbonne. &mdash; Anecdote
+ sur le masque de fer. &mdash; Anecdote sur monsieur de Maurepas. &mdash; Le
+ vicomte de Ségur. &mdash; Le marquis de Créqui. &mdash; Le
+ comte de Maugiron. &mdash; La duchesse de Civrac.
+<span class="ralign"><a href="#page043">43</a></span></p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE III</p>
+
+<p>Mon enfance. &mdash; Belle poupée. &mdash; Bonté du Roi. &mdash; Commencement
+ de la Révolution. &mdash; Ouverture des États généraux. &mdash; Départ
+ de monsieur le comte d'Artois. &mdash; Le 6 octobre 1789. &mdash; Voyage
+ en Angleterre. &mdash; Madame Fitzherbert. &mdash; Boucles
+ du prince de Galles. &mdash; Séjour à la campagne. &mdash; Princesses
+ d'Angleterre.
+<span class="ralign"><a href="#page070">70</a></span></p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE IV</p>
+
+<p>Retour en France. &mdash; Position de mon père en 1790. &mdash; Aventure
+ pendant un voyage en Corse. &mdash; Séjour aux Tuileries. &mdash; Rencontre
+ de la Reine, scène touchante. &mdash; Départ de Mesdames. &mdash; Fuite
+ de Varennes. &mdash; Récit de la Reine. &mdash; Louis
+ XVI désapprouve l'émigration. &mdash; Acceptation de la Constitution. &mdash; Opinions
+ de mon père. &mdash; Il donne sa démission. &mdash; Bonté
+ du Roi pour lui. &mdash; Départ de France et arrivée à Rome. &mdash; L'abbé
+ d'Osmond massacré à Saint Domingue. &mdash; Le vicomte
+ d'Osmond rejoint l'armée des princes.
+<span class="ralign"><a href="#page082">82</a></span></p>
+
+
+
+
+<p class="center p2">DEUXIÈME PARTIE<br>
+
+ ÉMIGRATION</p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE I</p>
+
+<p>Séjour à Rome. &mdash; Querelles dans l'intérieur de Mesdames. &mdash; Société
+ de ma mère. &mdash; L'abbé Maury. &mdash; Le cardinal d'York. &mdash; La
+ croix de Saint-Pierre. &mdash; Madame Lebrun. &mdash; Séjour
+ d'Albano. &mdash; Arrivée à Naples. &mdash; La reine de Naples et les
+ princesses ses filles. &mdash; Parti pris de quitter l'Italie. &mdash; Lady
+ Hamilton. &mdash; Ses attitudes. &mdash; Bermont. &mdash; Passage du Saint-Gothard. &mdash; Mademoiselle
+ à Constance. &mdash; Arrivée en Angleterre.
+<span class="ralign"><a href="#page099">99</a></span></p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE II</p>
+
+<p>Séjour en Yorkshire. &mdash; Sir John Legard. &mdash; Son mariage. &mdash; Lady
+ Legard. &mdash; Caractère de sir John Legard. &mdash; Son influence
+ sur la jeunesse. &mdash; Ses opinions politiques. &mdash; Mademoiselle
+ Legard. &mdash; Monsieur Brandling. &mdash; Séjour en Westmoreland. &mdash; Mon
+ éducation. &mdash; Départ de mes parents pour Londres. &mdash; Je
+ vais les y rejoindre. &mdash; Promenade avant mon départ. &mdash; Encore
+ Bermont. &mdash; Bizarrerie de sa conduite.
+<span class="ralign"><a href="#page112">112</a></span></p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE III</p>
+
+<p>Séjour à Londres. &mdash; Mon portrait à quinze ans. &mdash; Ma manière
+ de vivre. &mdash; Monsieur de Calonne. &mdash; Âpreté d'un légiste. &mdash; Société
+ des émigrés. &mdash; Les prêtres français. &mdash; Mission de
+ monsieur de Frotté. &mdash; Le baron de Roll. &mdash; L'évêque d'Arras. &mdash; Le
+ comte de Vaudreuil. &mdash; La marquise de Vaudreuil. &mdash; Madame
+ de la Tour. &mdash; Le capitaine d'Auvergne. &mdash; L'abbé
+ de La Tour. &mdash; Madame de Serant-Walsh. &mdash; Monsieur le duc
+ de Bourbon. &mdash; La société créole.
+<span class="ralign"><a href="#page123">123</a></span></p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE IV</p>
+
+<p>Concerts du matin. &mdash; Le général de Boigne. &mdash; Mon mariage. &mdash; Caractère
+ de monsieur de Boigne. &mdash; Les princes d'Orléans. &mdash; Monsieur
+ le comte de Beaujolais. &mdash; Monsieur le duc de
+ Montpensier. &mdash; Monsieur le duc d'Orléans. &mdash; Tracasseries
+ domestiques. &mdash; Voyage en Allemagne. &mdash; Hambourg. &mdash; Munich. &mdash; Retour
+ à Londres. &mdash; Histoire de lady Mary Kingston.
+<span class="ralign"><a href="#page137">137</a></span></p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE V</p>
+
+<p>Voyage en Écosse. &mdash; Alnwick. &mdash; Burleigh. &mdash; La marquise
+ d'Exeter. &mdash; Départ de monsieur de Boigne. &mdash; Monsieur le
+ duc de Berry. &mdash; Ses sentiments patriotiques. &mdash; La comtesse
+ de Polastron. &mdash; L'abbé Latil. &mdash; Mort de la duchesse de Guiche. &mdash; Mort
+ de madame de Polastron. &mdash; L'abbé Latil. &mdash; Supériorité
+ de monsieur le comte d'Artois sur le prince de Galles. &mdash; Société
+ de lady Harington. &mdash; Lady Hester Stanhope. &mdash; La
+ Grassini. &mdash; Dragonetti. &mdash; La tarentelle. &mdash; Viotti.
+<span class="ralign"><a href="#page154">154</a></span></p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE VI</p>
+
+<p>Querelles parmi les évêques. &mdash; Les treize. &mdash; Mort de la comtesse
+ de Rothe. &mdash; Regrets de l'archevêque de Narbonne. &mdash; Réponse
+ du comte de Damas. &mdash; Pozzo di Borgo. &mdash; Sa rivalité
+ avec Bonaparte. &mdash; Édouard Dillon. &mdash; Calomnies sur la
+ reine Marie-Antoinette. &mdash; Duel. &mdash; Un mot du comte de Vaudreuil. &mdash; Pichegru. &mdash; Les
+ Polignac. &mdash; Mort de monsieur le duc
+ d'Enghien. &mdash; Je quitte l'Angleterre.
+<span class="ralign"><a href="#page171">171</a></span></p>
+
+
+
+
+<p class="center p2">TROISIÈME PARTIE<br>
+
+ L'EMPIRE</p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE I</p>
+
+<p>Départ d'Angleterre. &mdash; Arrivée à Rotterdam. &mdash; Monsieur de
+ Sémonville. &mdash; Séjour à la Haye. &mdash; Camp de Zeist. &mdash; Douaniers
+ français. &mdash; Anvers. &mdash; Monsieur d'Argout. &mdash; Monsieur
+ d'Herbouville. &mdash; Monsieur Malouet. &mdash; Arrivée à Beauregard.
+<span class="ralign"><a href="#page183">183</a></span></p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE II</p>
+
+<p>Mes opinions. &mdash; La duchesse de Châtillon. &mdash; La duchesse de
+ Laval, le duc de Laval. &mdash; La famille de Rohan. &mdash; La princesse
+ Berthe de Rohan. &mdash; La princesse Charles de Rochefort. &mdash; La
+ princesse Herminie de Rohan. &mdash; Scène pénible. &mdash; Mon
+ premier bal à Paris. &mdash; L'amiral de Bruix, sa mort. &mdash; Paroles
+ de l'Empereur. &mdash; La princesse Serge Gallitzin. &mdash; La duchesse
+ de Sagan. &mdash; Monsieur de Caulaincourt. &mdash; Scène entre la
+ princesse de La Trémoille et monsieur d'Aubusson. &mdash; La
+ duchesse de Chevreuse.
+<span class="ralign"><a href="#page194">194</a></span></p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE III</p>
+
+<p>Je m'habitue à la société de Paris. &mdash; Arrivée de mes parents en
+ France. &mdash; Madame et mademoiselle Dillon. &mdash; Je donne des
+ plumes à l'impératrice Joséphine. &mdash; Société de Saint-Germain. &mdash; Madame
+ Récamier. &mdash; Premiers bains de mer.
+<span class="ralign"><a href="#page209">209</a></span></p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE IV</p>
+
+<p>Le général de Boigne s'établit en Savoie. &mdash; Le cardinal Maury. &mdash; Madame
+ de Staël. &mdash; Séjour à Aix. &mdash; Benjamin Constant. &mdash; Dîner
+ à Chambéry. &mdash; Coppet. &mdash; Madame Rocca.
+<span class="ralign"><a href="#page219">219</a></span></p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE V</p>
+
+<p>Plaisirs à Coppet. &mdash; Exil de Mathieu de Montmorency et de
+ madame Récamier. &mdash; Madame de Chevreuse. &mdash; Sa conduite
+ à la Cour impériale. &mdash; Son exil. &mdash; Sa mort. &mdash; Madame de
+ Balbi. &mdash; Le comte de Romanzow. &mdash; Bal à l'occasion du mariage
+ du grand-duc de Bade. &mdash; Costume de l'Empereur. &mdash; Singulière
+ conversation. &mdash; Formes de la Cour impériale. &mdash; Bal
+ à l'occasion de la naissance du roi de Rome. &mdash; L'impératrice
+ Marie-Louise. &mdash; L'Empereur veut être gracieux.
+<span class="ralign"><a href="#page236">236</a></span></p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE VI</p>
+
+<p>La duchesse de Courlande. &mdash; La comtesse Edmond de Périgord. &mdash; Monsieur
+ de Talleyrand. &mdash; Le cardinal Consalvi. &mdash; Fêtes
+ du mariage de l'Empereur. &mdash; Mon oncle, l'évêque de Nancy,
+ nommé archevêque de Florence. &mdash; Triste résultat de cette
+ nomination. &mdash; Résistance d'Alexis de Noailles. &mdash; Brevets de
+ sous-lieutenant. &mdash; Madame du Cayla. &mdash; Jules de Polignac.
+<span class="ralign"><a href="#page251">251</a></span></p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE VII</p>
+
+<p>Esprit des émigrés rentrés. &mdash; L'Empereur et le roi de Rome. &mdash; Les
+ idéalistes. &mdash; Monsieur de Chateaubriand. &mdash; Une amie
+ de Chateaubriand. &mdash; Les <i>Madames</i>. &mdash; La duchesse de Lévis. &mdash; La
+ duchesse de Duras. &mdash; La duchesse de Châtillon. &mdash; Le
+ comte et la comtesse de Ségur.
+<span class="ralign"><a href="#page262">262</a></span></p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE VIII</p>
+
+<p>Derniers temps de l'Empire. &mdash; Gardes d'honneur. &mdash; Situation
+ des esprits. &mdash; Illusions de parti. &mdash; Désorganisation des armées. &mdash; Les
+ Alliés s'approchent. &mdash; Les autorités quittent Paris. &mdash; Bataille
+ de Paris. &mdash; Capitulation. &mdash; Retraite des troupes
+ françaises.
+<span class="ralign"><a href="#page281">281</a></span></p>
+
+
+
+
+<p class="center p2">QUATRIÈME PARTIE<br>
+
+ RESTAURATION DE 1814</p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE I</p>
+
+<p>Mes opinions en 1814. &mdash; Dispositions du parti royaliste. &mdash; Arrivée
+ du premier officier russe. &mdash; Message du comte Nesselrode. &mdash; Prise
+ de la cocarde blanche. &mdash; Aspect du boulevard. &mdash; Entrée
+ des Alliés. &mdash; Dîner chez moi. &mdash; Déclaration des Alliés. &mdash; Conseil
+ chez le prince de Talleyrand. &mdash; Le marquis de
+ Vérac. &mdash; Réunion chez monsieur de Morfontaine. &mdash; Attitude
+ des officiers russes. &mdash; Bivouac des cosaques aux Champs-Élysées.
+<span class="ralign"><a href="#page291">291</a></span></p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE II</p>
+
+<p>Billet du prince de Talleyrand. &mdash; Craintes des Alliés. &mdash; Représentation
+ à l'Opéra. &mdash; Représentation aux Français. &mdash; Fautes
+ du parti royaliste. &mdash; Visite du général Pozzo di Borgo. &mdash; L'empereur
+ Alexandre. &mdash; Sa noble conduite. &mdash; Brochure de
+ monsieur de Chateaubriand. &mdash; Son effet. &mdash; Sa réception par
+ l'empereur Alexandre. &mdash; Récit fait par monsieur de Lescour. &mdash; Il
+ se dément.
+<span class="ralign"><a href="#page303">303</a></span></p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE III</p>
+
+<p>Le maréchal Marmont. &mdash; Bataille de Paris. &mdash; Séjour à Essonnes. &mdash; Mot
+ du général Drouot. &mdash; Le maréchal Marmont
+ entre en pourparlers avec les Alliés. &mdash; Arrivée des maréchaux
+ à Essonnes. &mdash; Ils viennent à Paris. &mdash; Conférence chez l'empereur
+ Alexandre. &mdash; Le maréchal Marmont apprend que son
+ corps d'armée quitte Essonnes malgré ses ordres. &mdash; Son chagrin. &mdash; Intrépidité
+ de sa conduite à Versailles. &mdash; Erreur de
+ sa conduite. &mdash; Lettre du général Bordesoulle. &mdash; Réponse
+ donnée aux maréchaux. &mdash; Conduite du maréchal Ney. &mdash; Dangers
+ courus à notre insu. &mdash; Sauvegarde envoyée chez moi. &mdash; Pêche
+ russe. &mdash; Bonhomie des cosaques. &mdash; Formation d'une
+ garde d'honneur. &mdash; Intrigues qui en résultent.
+<span class="ralign"><a href="#page315">315</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE IV</p>
+
+<p><i>Te Deum</i> russe. &mdash; Mission à Hartwell. &mdash; Entrée de Monsieur. &mdash; On
+ prend la cocarde blanche. &mdash; Le lieutenant général du
+ royaume. &mdash; Le duc de Vicence. &mdash; Le général Owarow. &mdash; L'empereur
+ Alexandre à la Malmaison et à Saint-Leu. &mdash; Première
+ réception de Monsieur. &mdash; Représentation à l'Opéra. &mdash; Attitude
+ du parti émigré.
+<span class="ralign"><a href="#page331">331</a></span></p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE V</p>
+
+<p>Le Roi part d'Angleterre. &mdash; Visite de l'empereur Alexandre à
+ Compiègne. &mdash; Son mécontentement. &mdash; Monsieur de Talleyrand
+ est mal reçu. &mdash; Costume étranger de madame la duchesse
+ d'Angoulême. &mdash; Déclaration de Saint-Ouen. &mdash; Son succès. &mdash; Entrée
+ du Roi. &mdash; Attitude de la vieille garde. &mdash; Maintien
+ des princes. &mdash; Encore l'Opéra.
+<span class="ralign"><a href="#page341">341</a></span></p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE VI</p>
+
+<p>Première réception du Roi et de Madame. &mdash; Costume et étiquette
+ de la Cour pendant la Restauration. &mdash; Arrivée de monsieur
+ le duc d'Angoulême et de monsieur le duc de Berry. &mdash; Bal
+ chez sir Charles Stewart. &mdash; Le duc de Wellington. &mdash; Le
+ grand-duc Constantin. &mdash; Dispositions de monsieur le duc de
+ Berry. &mdash; Préventions contre monsieur de Talleyrand. &mdash; Jalousie
+ du comte de Blacas. &mdash; Mon père refuse l'ambassade
+ de Vienne. &mdash; Sagesse du cardinal Consalvi.
+<span class="ralign"><a href="#page350">350</a></span></p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE VII</p>
+
+<p>Séance royale. Nomination de pairs. &mdash; Mon père accepte l'ambassade
+ de Turin. &mdash; Motifs qui le décident. &mdash; Madame et
+ mademoiselle de Staël. &mdash; Monsieur de La Bédoyère. &mdash; Maladie
+ de Monsieur. &mdash; Le chevalier de Puységur. &mdash; Le pavillon
+ de Marsan. &mdash; Maintien des dames anglaises. &mdash; La comtesse
+ de Nesselrode. &mdash; La princesse Wolkonski. &mdash; Mon frère
+ obtient un grade. &mdash; La comtesse de Châtenay.
+<span class="ralign"><a href="#page362">362</a></span></p>
+
+
+<p class="center p2">CHAPITRE VIII</p>
+
+<p>Madame la duchesse douairière d'Orléans. &mdash; Madame de Follemont. &mdash; Monsieur
+ le duc d'Orléans. &mdash; Mademoiselle. &mdash; Madame
+ la duchesse d'Orléans. &mdash; Scène à Hartwell. &mdash; Monsieur
+ le duc d'Orléans refuse une place à mon frère. &mdash; Monsieur
+ de Talleyrand part pour le congrès de Vienne. &mdash; Madame
+ de Talleyrand. &mdash; La princesse de Carignan. &mdash; Les deux
+ princes de Carignan.
+<span class="ralign"><a href="#page376">376</a></span></p>
+
+
+
+
+<p class="center p4">APPENDICES</p>
+
+<p>I. Note du marquis d'Osmond pour être remise à l'archevêque
+ de Sens, en mai 1788.
+<span class="ralign"><a href="#page391">391</a></span></p>
+
+<p>II. Acte de mariage de madame de Boigne.
+<span class="ralign"><a href="#page398">398</a></span></p>
+
+<p>III. Lettres adressées en 1799 par madame de Boigne à ses parents,
+ le marquis et la marquise d'Osmond.
+<span class="ralign"><a href="#page399">399</a></span></p>
+
+<p>IV. Lettre de madame de Boigne à son oncle, mgr. d'Osmond,
+ évêque de Nancy (1805).
+<span class="ralign"><a href="#page423">423</a></span></p>
+
+<p>V. Lettre de madame de Boigne au général de Boigne (1812).
+<span class="ralign"><a href="#page426">426</a></span></p>
+</div>
+
+
+<p class="p4">
+<a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b>Cette note, avec son commentaire par madame de Boigne, se
+trouve à la fin du manuscrit des <i>Mémoires</i>.<a href="#footnotetag1"><span class="small">[Retour du texte principal]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Récits d'une tante (Vol. 1 de 4), by
+Eléonore-Adèle d'Osmond, comtesse de Boigne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS D'UNE TANTE (VOL. 1 DE 4) ***
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
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+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
+
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+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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