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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:47:55 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Récits d'une tante (Vol. 1 de 4) + Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond + +Author: Eléonore-Adèle d'Osmond, comtesse de Boigne + +Release Date: August 5, 2009 [EBook #29613] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS D'UNE TANTE (VOL. 1 DE 4) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +MÉMOIRES + +DE LA + +COMTESSE DE BOIGNE + + +I + + + + + _Il a été tiré de cet ouvrage + mille exemplaires sur vergé teinté des Papeteries + de Corvol-l'Orgueilleux + tous numérotés._ + + Nº 166 + + + + +[Illustration: ADÈLE D'OSMOND, COMTESSE DE BOIGNE d'après une +miniature de J. Isabey appartenant à Madame Achille Fould.] + + + + +RÉCITS D'UNE TANTE + +MÉMOIRES DE LA COMTESSE DE BOIGNE NÉE D'OSMOND + + +PUBLIÉS INTÉGRALEMENT D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL + + +I + + _Versailles.--L'Émigration._ + _L'Empire.--La Restauration de 1814._ + + + + + _PARIS_ + ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS + 100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ + 1921 + + + + +AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS + + +La publication des _Mémoires de la comtesse de Boigne_ a fait l'objet +d'un long procès dont le jugement, rendu en première instance à Paris +le 28 juillet 1909, fut confirmé en Cour d'Appel le 28 février 1911 et +ratifié définitivement par un arrêt de la Cour de Cassation du 26 +février 1919. + +Les héritiers de madame de Boigne, née d'Osmond, n'auraient +probablement pas entrepris cette publication ou auraient, tout au +moins, estimé préférable de l'ajourner encore; mais, puisqu'elle a été +faite, certains scrupules deviennent sans valeur. Maintenant que leurs +droits sont reconnus, rétablis, ils tiennent à ce que cette +publication soit reprise, dans l'intérêt même de la science +historique, mais à ce qu'elle soit faite, cette fois, sans +suppressions ni modifications de texte, conformément à la volonté de +l'auteur qui, dans son testament du 25 mai 1862, laissait à ses +héritiers le soin de publier «un manuscrit en trois volumes intitulé +_Récits d'une tante_» quand et comment ils le jugeraient à propos, +mais «à la seule condition de ne rien changer». + +Cette condition se trouvait d'autant plus aisément réalisable +qu'aucune retouche n'était nécessaire pour l'impression. Ce fut madame +de Boigne elle-même qui divisa son oeuvre en huit parties dont elle +traça les titres, subdivisant ensuite chaque partie en chapitres dont +elle rédigea les sommaires. Elle écrivit d'abord la huitième partie de +ses mémoires, la plus importante comme étendue puisqu'elle dépasse le +quart du manuscrit, la plus importante également au point de vue +historique car, les événements qu'elle groupe sous le titre d'ensemble +de _Fragments_, elle les relatait au moment même avec le plus grand +soin et en indiquant minutieusement comment, dans quelles conditions +elle se trouvait ainsi renseignée. Ce fut ensuite qu'elle songea à +revenir sur le passé, à rapporter les événements déjà lointains +demeurés présents à son souvenir ou qu'elle avait entendu raconter par +des personnes lui semblant dignes de confiance. C'est ainsi que, dans +la première partie, avec la crainte de manquer parfois à sa précision +habituelle, elle relate, bien des années après, des faits ou de +simples épisodes survenus pendant son enfance et, parfois même, avant +sa naissance. + +Certains lecteurs éprouveront de l'étonnement et peut-être du regret +en constatant l'absence de toute annotation. Les érudits tiennent fort +justement aux notes que Sainte-Beuve qualifiait de «livre d'en bas» et +qu'Henri Houssaye appréciait au point d'affirmer que «ce livre d'en +bas est le répondant du livre d'en haut». Mais les _Mémoires de la +comtesse de Boigne_ n'ont pas besoin d'un «répondant». D'autre part, +nous n'avions pas à dépasser notre tâche modeste d'éditeurs. De plus, +si les notes biographiques nous paraissaient sans grand intérêt, des +notes critiques nous auraient semblé plus qu'inutiles et véritablement +déplacées, comme l'ont signalé plusieurs historiens en analysant ces +_Mémoires_. + +Les appréciations de madame de Boigne sont nombreuses, diverses et +jamais déguisées. Il faut se rappeler qu'elle est née le 19 février +1781, pendant les derniers beaux jours de la brillante et majestueuse +Cour de Versailles, qu'elle a grandi hors de France pendant la +tourmente révolutionnaire, qu'elle est rentrée à Paris pour assister +aux grands événements de l'Empire et s'y trouver parfois mêlée, +qu'elle a vieilli pendant la période incertaine de la Restauration +pour mourir le 6 mai 1866, pendant l'épanouissement du second Empire. +Ayant, au cours de sa longue existence, connu les divers régimes de +gouvernement, avec quelques transformations pour chacun d'eux, et +malgré une instinctive préférence pour le régime de sa première +jeunesse, malgré son respect de la tradition, ses impressions se +modifièrent nécessairement et ses appréciations aussi. Elle le +reconnaît, le signale à plusieurs reprises et, notamment, en ces +termes: «Dans tout le cours de ces récits, j'ai cherché à me garer de +présenter les événements tels que la suite me les a fait juger et à +les montrer sous l'aspect où on les envisageait dans le moment même». +Sans prétendre parvenir à l'impartialité, elle s'est donc efforcée de +l'approcher dans la mesure où elle le croyait possible. S'il est +permis de ne pas adopter toutes ses appréciations qu'elle ne songeait +pas à tempérer par de l'indulgence, on ne peut lui savoir mauvais gré +d'exprimer nettement ses préférences. + +Elle n'a pas seulement rédigé ses mémoires, elle a composé des romans; +elle a, enfin, beaucoup écrit et pendant toute sa vie. Il serait +certainement fort intéressant de rechercher, réunir et publier sa +correspondance. + +À défaut de cette correspondance, nous en donnons quelques fragments +et nous ajoutons à ce premier volume un groupe de lettres qu'elle +adressait à ses parents plusieurs mois après un mariage hâtivement +conclu, en dehors de toute sentimentalité. Ces lettres, jusqu'alors +inédites, feront connaître le tendre attachement de madame de Boigne +pour ses parents, avec une préférence pour le marquis d'Osmond, se +plaisant à le suivre et à le seconder dans ses fonctions +diplomatiques; elles révèleront sa sollicitude presque maternelle pour +son jeune frère Rainulphe dont la santé délicate causait de fréquents +soucis; elles laisseront deviner sa résignation correcte et sa +patience souriante auprès du général de Boigne, ses désillusions et +ses souffrances en même temps que son goût pour la politique. Ces +lettres permettront enfin de constater que, aimant à penser, à +réfléchir, à écrire avant même d'avoir vingt ans, la comtesse de +Boigne, dès sa jeunesse, préparait inconsciemment l'oeuvre de sa +maturité, et cette oeuvre, loin de constituer une «causerie de vieille +femme, un ravaudage de salon», devait donner à son nom une véritable +célébrité, lui assurer une des premières places parmi les +mémorialistes. + + + + +MÉMOIRES DE LA COMTESSE DE BOIGNE + + + + +Je n'avais jamais pensé à donner un nom à ces pages décousues lorsque +le relieur auquel je venais de les confier s'informa de ce qu'il +devait inscrire sur le dos du volume. Je ne sus que répondre. +_Mémoires_, cela est bien solennel; _Souvenirs_, madame de Caylus a +rendu ce titre difficile à soutenir et de récentes publications l'ont +grandement souillé. «J'y songerai» répondis-je. Préoccupée de cette +idée, je rêvai pendant la nuit qu'on demandait à mon neveu quels +étaient ces deux volumes à agrafes. «Ce sont des récits de ma tante.» +Va pour les _récits de ma tante_, m'écriai-je, en m'éveillant; et +voilà comment ce livre a été baptisé: + + RÉCITS D'UNE TANTE + + + + +AU LECTEUR, S'IL Y EN A + + +Au commencement de 1835, j'ai éprouvé un malheur affreux; une enfant +de quatorze ans que j'élevais depuis douze années, que j'aimais +maternellement, a péri victime d'un horrible accident. La moindre +précaution l'aurait évité; les plus tendres soins n'ont pas su le +prévenir. Je ne me relèverai jamais d'un coup si cruel. À la suite de +cette catastrophe, les plus tristes heures de mes tristes journées +étaient celles que j'avais été accoutumée à employer au développement +d'une intelligence précoce dont j'espérais bientôt soutenir +l'affaiblissement de la mienne. + +Quelques mois après l'événement, en devisant avec un ami dont la bonté +et l'esprit s'occupaient à panser les plaies de mon coeur, je lui +racontai un détail sur les anciennes étiquettes de Versailles: «Vous +devriez écrire ces choses-là, me dit-il; les traditions se perdent, et +je vous assure qu'elles acquièrent déjà un intérêt de curiosité.» Le +besoin de vivre dans le passé, quand le présent est sans joie et +l'avenir sans espérance, donna du poids à ce conseil. J'essayai, pour +tromper mes regrets, de me donner cette tâche pendant les pénibles +moments naguère si doucement employés; parfois il m'a fallu piocher +contre ma douleur sans la pouvoir soulever; parfois aussi j'y ai +trouvé quelque distraction. Les cahiers qui suivent sont le résultat +de ces efforts: ils ont eu pour but de donner le change à des pensées +que je pouvais mal supporter. + +Mon premier projet, si tant est que j'en eusse un, était uniquement de +retracer ce que j'avais entendu raconter à mes parents sur leur +jeunesse et la Cour de Versailles. L'oisiveté, l'inutilité de ma vie +actuelle m'ont engagée à continuer le récit de souvenirs plus récents; +j'ai parlé de moi, trop peut-être, certainement plus que je n'aurais +voulu; mais il a fallu que ma vie servît comme de fil à mes discours +et montrât comment j'ai pu savoir ce que je raconte. + +Il y avait déjà bien du papier griffonné, d'une façon à peu près +illisible, lorsqu'une personne au goût de laquelle j'ai confiance m'a +fait une sorte de violence pour en prendre connaissance: elle m'a +fortement engagée à en faire faire une copie et à la revoir. Pour la +copie, c'était facile; quand à la _revoir_, c'est tout à fait inutile, +je ne sais pas écrire; à mon âge je n'apprendrai pas le métier et, si +je voulais essayer de rédiger des phrases, je perdrais le seul mérite +auquel ces pages puissent aspirer, celui d'être écrites sans aucune +espèce de prétention et tout à fait de premier jet. S'il m'avait fallu +faire une recherche quelconque ailleurs que dans ma mémoire, j'y +aurais bien vite renoncé; je n'ai voulu qu'une distraction et non pas +un travail. + +Si donc mes neveux jettent jamais un coup d'oeil sur ces écritures, +ils ne doivent pas s'attendre à trouver _un livre_, mais seulement une +causerie de vieille femme, un ravaudage de salon; je n'y mets pas plus +d'importance qu'à un ouvrage de tapisserie. Je me suis successivement +servi de ma plume pour laisser reposer mon aiguille et de mon aiguille +pour reposer ma plume, et mon manuscrit arrivera à mes héritiers comme +un vieux fauteuil de plus. + +N'ayant consulté aucun document, il y a probablement beaucoup +d'erreurs de dates, de lieux, peut-être même de faits; je n'affirme +rien si ce n'est que je crois sincèrement tout ce que je dis. Je +professe peu de confiance dans une impartialité absolue, mais je pense +qu'on peut prétendre à une parfaite sincérité: on est _vrai_ quand on +dit ce qu'on croit. + +En recherchant le passé, j'ai trouvé qu'il y avait toujours du bien à +dire des plus mauvaises gens et du mal des meilleurs; j'ai tâché de ne +pas faire la part d'après mes affections; je conviens que cela est +assez difficile; si je n'y ai pas réussi, je puis assurer en avoir eu +l'intention. + +Les temps devenant plus calmes, peut-être sera-t-il assez curieux +d'observer comment, dans ceux où j'ai vécu, la force des circonstances +m'a toujours entraînée à être une personne de parti, tandis que, par +instinct, par goût et par raisonnement, j'avais horreur de l'esprit de +parti et que je jugeais assez sainement des fautes et des ridicules où +il conduit. + +J'espère que mes neveux seront à l'abri de cette fausse situation: je +le souhaite pour eux, pour mon pays, pour le monde qui aurait bien +besoin d'un peu de repos. Quant à moi, j'en jouirai probablement +depuis longtemps avant que l'oisiveté de quelque matinée pluvieuse ou +de quelque longue soirée d'automne porte peut-être quelqu'un à ouvrir +ce volume destiné à la bibliothèque de Pontchartrain. + + Châtenay, juin 1837. + + + + +NOTA DE 1860 + + +La mort, la cruelle mort a changé toutes mes prévisions. Ce manuscrit +sera déposé dans la bibliothèque du château d'Osmond, département de +l'Orne, lieu du berceau de mes ancêtres et de ma sépulture. + + + + +À MON NEVEU + +RAINULPHE D'OSMOND + + + «I pray you when you shall these deeds relate + Speak of me as I am: nothing extenuate + Nor set down aught in malice.» + + _Othello_--SHAKESPEARE. + + +_De si grands événements ont occupé la vie de la génération qui vous a +précédé et l'ont tellement absorbée que les traditions de famille +seraient perdues dans ce vaste océan si quelque vieille femme comme +moi ne recherchait dans ses souvenirs d'enfance à les reproduire._ + +_Je vais tâcher d'en réunir quelques-uns à votre usage, mon cher +neveu._ + + + + +PREMIÈRE PARTIE + +VERSAILLES + + + + +CHAPITRE I + + Origine de ma famille. -- Mon grand-père: aventure de sa + jeunesse. -- Mariage de mon grand-père. -- Envoi de ses fils en + Europe. -- Mes grands-oncles. -- Étiquettes de cour. -- Jeunesse + de mon père. -- Famille de ma mère. -- Mariage de mon père. -- Ma + mère a une place à la Cour. -- Mes parents s'établissent à + Versailles. -- Ma naissance. -- Anciens usages de la Cour. -- Le + roi Louis XVI. -- La Reine. -- Madame de Polignac. -- Monsieur, + comte de Provence. -- Monseigneur le comte d'Artois. -- Madame, + comtesse de Provence. -- Madame la comtesse d'Artois. -- Madame + Élisabeth. -- Les princes de Chio. + + +Gianoni, dans son _Histoire de Naples_, vous apprendra la plus +brillante des prétentions de votre famille; Moréri vous expliquera les +droits que vous avez à vous croire descendant de ces heureux +aventuriers normands, conquérants de la Pouille, droits aussi bien +fondés que sont la plupart de ces antiques prétentions de famille. La +cathédrale de Salisbury renferme les restes d'un de ses archevêques, +saint Osmond, auquel nous rattachons aussi des souvenirs, et le comté +de Sommerset a pour armes le vol qui forme les vôtres et qu'il tient +de son seigneur Osmond, compatriote de Guillaume le Conquérant. Ces +armes furent données par le duc de Normandie à son gouverneur, Osmond, +qui l'avait enlevé aux vengeances de Louis d'Outremer. + +La branche anglaise est éteinte depuis longtemps, mais le nom est +resté familier au pays et se retrouve perpétuellement dans les poètes +et les romans. La branche normande s'est appauvrie par les partages +égaux; les aînés des trois dernières générations qui ont précédé celle +de mon père n'ont eu que des filles, et même en si grand nombre +qu'elles ont fait de très misérables alliances. Aussi une de mes +grand'tantes, chanoinesse de Remiremont, répondit-elle à monsieur de +Sainte-Croix, mari de sa soeur, qui lui demandait si elle n'avait +jamais regretté de ne s'être point mariée: «Non, mon frère, +mesdemoiselles d'Osmond sont en habitude de faire de trop mauvais +mariages.» Voilà tout ce que je vous dirai de notre famille. + +Si, à l'époque où vous entrerez dans le monde, vous attachez quelque +prix à ces souvenirs nobiliaires, vous retrouverez plus facilement des +traces de ces temps éloignés que des détails intimes de ce qui s'est +passé depuis une centaine d'années. D'ailleurs, je ne suis pas très +habile moi-même à ces récits. Je n'ai jamais attaché un grand prix aux +avantages de la naissance; ils ne m'ont point été contestés comme +fille; je n'y ai aucun droit comme femme, et peut-être cette situation +toute nette m'a empêchée de m'en occuper autant que beaucoup d'autres. +Je ne veux donc vous raconter que les détails qui me reviendront à la +mémoire, sur ce que j'ai su ou vu personnellement, sans prétendre y +mettre une grande suite, et seulement comme des anecdotes qui +acquerront de l'intérêt pour vous par mes rapports avec les +personnages mis en jeu: ce sera une sorte de ravaudage dont la +sincérité fera tout le prix. + + +Mon grand-père était marin. Fort jeune encore, il commandait pendant +la guerre de 1746 une corvette, et fut chargé d'escorter un convoi de +Rochefort à Brest. Une tempête effroyable dispersa les bâtiments et +envoya le sien de relâche à la Martinique, où il arriva fort +désemparé. Mon grand-père trouva la colonie en grande liesse, en +festins, en illuminations. Dès qu'il débarqua, on lui demanda s'il +apportait des dépêches pour Son Altesse: + +«Quelle altesse? + +--Le duc de Modène. + +--Je n'en ai pas entendu parler.» + +On vint le chercher de la part de Son Altesse; il fut conduit dans +l'appartement que le commandant avait cédé à un très bel homme, +chamarré d'ordres et de cordons, ayant des formes très imposantes: +«Comment se fait-il, chevalier d'Osmond, que vous n'ayez pas de +dépêches pour moi? Votre vaisseau n'est donc pas celui qu'on doit +m'expédier?» Mon grand-père expliqua qu'il était parti de Rochefort +avec la destination de Brest et la circonstance de son arrivée à la +Martinique. + +Le prince, alors, le combla de bontés et lui intima l'ordre de +repartir sur-le-champ avec ses dépêches. La corvette n'était pas en +état de reprendre la mer; heureusement, il se trouvait une petite +goélette dans le port. Le prince en donna le commandement à mon +grand-père, l'autorisa à abandonner sa corvette et, lui montrant une +lettre par laquelle il chargeait monsieur de Maurepas de le nommer +capitaine de vaisseau, il lui expliqua qu'il était, _par alliance_, +cousin germain du Roi. Il lui cédait ses états de Modène, ce qui était +un grand secret; en échange, on lui offrait la souveraineté de l'île +de la Martinique; il n'avait voulu y consentir qu'après avoir pris +connaissance de sa nouvelle résidence; il en était fort content et il +expédiait mon grand-père avec la ratification du traité, attendu à +Versailles avec une si vive impatience que le porteur de cette bonne +nouvelle pouvait aspirer à toutes sortes de faveurs. En conséquence, +il ajouta, par post-scriptum à sa lettre, la demande de la croix de +Saint-Louis en outre de la nomination de capitaine de haut bord pour +le chevalier d'Osmond. Mon grand-père lui parla d'un vaisseau dont le +capitaine devait être changé: + +«Ce vaisseau vous plaît-il? + +--Assurément. + +--Eh bien, je vous en donne le commandement. Je vais écrire à Maurepas +que j'en fais une condition.» + +Du reste, le duc de Modène était entouré d'une Cour et d'une Maison +qu'il avait amenées avec lui: grand chambellan, grand écuyer, valet de +chambre, etc. Toute la colonie, depuis le gouverneur jusqu'au moindre +nègre, était à ses ordres; et mon grand-père, qui avait commencé par +être fort incrédule au moment de son arrivée, finit par être convaincu +qu'un homme qui donnait des grades et des croix était un véritable +souverain. Il partit, forçant de voiles au risque de se noyer, fit une +traversée extrêmement rapide, se jeta dans un canot dès qu'il vit la +terre, monta un bidet de poste et arriva sans un moment de repos chez +monsieur de Maurepas, à Versailles. Trouvant le ministre sorti, il ne +voulut pas quitter l'hôtel sans l'avoir vu: on le plaça dans un +cabinet pour attendre. Un vieux valet de chambre, intéressé par son +agitation et sa charmante figure, lui fit donner quelque chose à +manger; il dévora, puis la fatigue et la jeunesse l'emportèrent, il +s'assit dans un fauteuil et s'endormit profondément. + +Le ministre rentra. Personne ne songea au chevalier d'Osmond. En +déshabillant son maître le soir, le valet de chambre lui parla de ce +jeune officier de marine si empressé de le voir. Monsieur de Maurepas +n'en avait aucune nouvelle. On s'informe, on le cherche et on le +trouve dormant sur son fauteuil. Il se réveille en sursaut, s'approche +du ministre, lui remet un gros paquet. + +«Monseigneur, voilà le traité signé. + +--Quel traité? + +--Celui de la Martinique. + +--De la Martinique? + +--C'est le prince de Modène qui m'a expédié. + +--Le prince de Modène? ah! je commence à comprendre; allez vous +coucher, achevez votre nuit et revenez demain matin.» + +Le ministre rit fort du rêve du jeune officier qui le continuait même +en lui parlant; mais, à mesure qu'il lisait ces étranges dépêches, il +crut rêver à son tour; toutes les autorités de l'île étaient sous la +même illusion et le _prince_ lui-même avait écrit le plus sérieusement +du monde sous son caractère emprunté. La lettre qu'il avait montrée à +mon grand-père était dans le paquet. + +Le lendemain matin, monsieur de Maurepas le reçut avec une grande +bonté, lui apprit que son duc de Modène était un aventurier qui, +probablement, avait voulu se débarrasser de lui. Il était, au reste, +peu extraordinaire qu'un jeune homme eût partagé une opinion si bien +établie dans la colonie; il l'absolvait donc du tort d'avoir quitté sa +corvette. Le vaisseau auquel Son Altesse l'avait promu était déjà +donné, mais, eu égard à la recommandation de _son cousin germain_, et +plus encore parce qu'il était un fort bon officier, le Roi lui donnait +le commandement d'une frégate à bord de laquelle monsieur de Maurepas +espérait qu'il mériterait bientôt la croix. Mon grand-père, tout +honteux et bien dégrisé de ses rêves de fortune, s'en retourna à +Brest, fort content pourtant de s'être si bien tiré de l'abandon de +sa corvette. Quant au duc de Modène, il s'était tellement lié dans ses +honneurs usurpés qu'il ne put s'évader; il fut arrêté à la Martinique, +reconnu pour escroc et envoyé aux galères. + +Quelques années plus tard, mon grand-père ayant été à Saint-Domingue, +y épousa une mademoiselle de La Garenne, un peu son alliée (leurs deux +mères étaient des demoiselles de Pardieu) et qui passait pour +énormément riche. Elle avait, en effet, de superbes habitations, mais +si grevées de dettes et en si mauvais état qu'il fallut que mon +grand-père quittât le service et s'établît dans la colonie pour +chercher à y remettre quelque ordre. Diverses circonstances +malheureuses l'y retinrent et il n'en est jamais sorti. Dans le +courant de quelques années, il expédia successivement en Europe six +garçons; le dernier envoi fut malheureux. L'enfant, assis sur un câble +roulé sur le pont, fut lancé à la mer dans une manoeuvre qui +nécessitait l'emploi de ce câble et s'y noya. + +Les cinq autres étaient arrivés à leur destination. Le premier était +mon père, le marquis d'Osmond, puis venait l'évêque de Nancy, puis le +vicomte d'Osmond, puis l'abbé d'Osmond, massacré à Saint-Domingue +pendant la Révolution, puis enfin le chevalier d'Osmond, qui périt +lieutenant de vaisseau dans la guerre d'Amérique. + +Tous ces enfants étaient reçus paternellement par un frère de mon +grand-père, alors comte de Lyon et bientôt après évêque de Comminges. +L'aîné de cette génération, le comte d'Osmond, n'avait selon l'usage +de la famille que des filles de sa femme, mademoiselle de Terre, et, +selon l'usage aussi, ces filles se marièrent très mal. Elles +achevèrent d'enlever au nom d'Osmond tout l'antique patrimoine de la +famille, entre autres le Ménil-Froger et Médavy qui lui appartenaient +depuis l'an mil et tant. + +Ce comte d'Osmond était chambellan de monseigneur le duc d'Orléans, +le grand-père du roi Louis-Philippe, et dans la plus grande intimité +du Palais-Royal, surtout de la mère du Roi qui le traitait avec une +affection toute filiale. Les mémoires du temps le citent pour ses +distractions, ce qui n'empêchait pas qu'il ne fût très aimable, de +bonne compagnie et fort serviable. J'aurai occasion d'en reparler. Je +viens de dire qu'il était chambellan du grand-père du Roi; il ne +l'aurait pas été du fils, voici pourquoi: ce sont de ces détails de +Cour qui paraissent déjà ridicules à notre génération, mais dont la +tradition se perd et qui, par cela même, acquièrent un intérêt de +curiosité. + +Le roi Louis XV avait conservé à monseigneur le duc d'Orléans, désigné +sous le nom du _gros duc d'Orléans_, petit-fils du Régent, le rang de +premier Prince du sang auquel il n'avait plus de droit; mais, comme il +n'y avait dans la branche aînée que des fils du Dauphin prenant le +rang de Fils de France, on avait accordé cette faveur au duc +d'Orléans. Or, la Maison honorifique du _premier Prince du sang_ était +nommée et payée par le Roi et les gens de qualité ne faisaient aucune +difficulté d'y entrer. Chez les autres Princes du sang, le premier +gentilhomme et le premier écuyer étaient seuls nommés et payés par le +Roi: un homme de la Cour ne pouvait accepter que ces places auprès +d'eux. + +À la mort du gros duc d'Orléans, son fils sollicita vivement la +continuation du rang de premier Prince du sang. La naissance des +enfants de monseigneur le comte d'Artois se trouvait un motif de refus +et, la Cour étant peu disposée à faire ce que souhaitait monsieur le +duc d'Orléans, il ne put réussir. Il aurait donc été forcé de chercher +des commensaux dans une autre classe que ceux de son père et cette +circonstance le décida, sous prétexte de réforme, à ne point nommer +sa Maison et à rompre toute espèce de représentation; elle n'a pas peu +contribué à la mauvaise humeur qui l'a jeté dans les malheurs où il a +trouvé une mort trop méritée. + +Je reviens à notre famille. Mon grand-père avait aussi une soeur qui +résidait avec son frère, l'évêque de Comminges, à Allan, dans les +Pyrénées. Elle y épousa un monsieur de Cardaillac, homme fort +considéré dans le pays, propriétaire d'un très joli château et portant +un nom aussi ancien que ces montagnes. Il est éteint maintenant et ce +n'est pas la faute de notre tante, car, en trois années de mariage, +elle avait eu sept enfants: deux, deux, et trois. L'évêque de +Comminges était à Paris lors de cette dernière couche et, au moment où +il en apprit la nouvelle, une femme qui se trouvait présente lui dit: +«Monseigneur, écrivez vite qu'on vous garde le plus beau.» Cette même +madame de Cardaillac dégringola du haut en bas d'un précipice, +entraînée par la chute d'une charrette chargée de pierres de taille; +elle arriva au fond dans cette étrange compagnie. On la croyait en +morceaux. Elle en fut quitte pour une fracture de la jambe et a eu +encore plusieurs enfants depuis. + +Mon père et mes oncles furent élevés avec le plus grand soin et sous +les yeux de l'évêque de Comminges; le meilleur collège de Paris les +reçut. Ils y étaient sous la surveillance personnelle d'un précepteur, +homme de beaucoup d'esprit, mais qui, pour toute instruction, leur +administrait des coups de pied dans le ventre. Le résultat fut que, +lorsque, à quatorze ans, on mit un uniforme sur le corps de mon père, +il eut enfin le courage d'annoncer à l'évêque que, depuis six ans, il +était parfaitement malheureux et ne savait rien du tout. Cette +révélation profita à ses frères; quant à lui, on lui fit enfourcher un +bidet de poste et on l'envoya rejoindre son régiment à Metz. +Heureusement il ne prit pas goût à la vie de café, et, pendant les +premières années passées dans les garnisons, il fit tout seul cette +éducation que l'évêque croyait pieusement aussi excellente qu'elle +était dispendieuse. + +Ayant atteint l'âge de dix-neuf ans, son père lui envoya de +Saint-Domingue un cadeau de deux mille écus, en dehors de sa pension, +pour s'amuser pendant le premier semestre qu'il devait passer à son +goût et, par conséquent, à Paris. Le jeune homme employa cet argent à +se rendre à Nantes et à y prendre son passage sur le premier bâtiment +qu'il trouva pour donner ses moments de liberté à son père et faire +connaissance avec lui, car il avait quitté Saint-Domingue depuis l'âge +de trois ans. Cet aimable empressement acheva de le mettre en pleine +possession du coeur paternel, et le père et le fils se sont toujours +adorés. Quant à ma grand'mère, c'était une franche créole pour +laquelle ses enfants n'ont jamais eu qu'une affection de devoir. + +Plusieurs années s'écoulèrent; mon père suivit sa carrière militaire, +passant ses hivers à Paris chez son oncle et dans la société très +intime du Palais-Royal où il était traité, à cause du comte d'Osmond, +comme un enfant de la maison. Il fut nommé lieutenant-colonel du +régiment d'Orléans aussitôt que son âge permit qu'il profitât de la +bienveillance du prince, et madame de Montesson, déjà mariée à +monseigneur le duc d'Orléans, le comblait de bontés. Il donnait +toujours une grande partie du temps dont il pouvait disposer à +l'évêque de Comminges; il l'accompagna aux eaux de Barèges (en 1776). +Ils y rencontrèrent madame et mademoiselle Dillon, dont l'évêque +devint presque aussi amoureux que son neveu. Il engagea ces dames à +venir à Allan, château situé dans les Pyrénées et résidence des +évêques de Comminges, où il voulait absolument que le mariage fût +célébré tout de suite, afin que sa jolie nièce vînt faire les honneurs +de sa maison, et s'établît dès l'hiver même à Paris. Mais mon père ne +voulut pas se marier sans le consentement du sien, et la cérémonie fut +remise au printemps. + +Il me faut maintenant parler de la famille de ma mère. Monsieur Robert +Dillon, des Dillon de Roscomon, était un gentilhomme irlandais +catholique, possesseur d'une jolie fortune; pour l'augmenter, et dans +la nullité où étaient condamnés les catholiques, un sien frère fut +chargé de la faire valoir dans le négoce. Monsieur R. Dillon avait +épousé une riche héritière dont il eut une seule fille, lady +Swinburne. Devenu veuf, il épousa miss Dicconson, la plus jeune de +trois soeurs, belles comme des anges, que leur père, gouverneur du +prince de Galles, fils de Jacques II, avait élevées à Saint-Germain. +Lors du mariage, leurs parents étaient rentrés en Angleterre et +établis chez eux en Lancashire, dans une très belle terre. + +Monsieur Dillon et sa charmante épouse se fixèrent en Worcestershire, +et c'est là où ma mère et six enfants aînés sont nés. Mais le frère, +chargé des affaires en Irlande, vint à mourir et on s'aperçut qu'il +les avait très mal gérées. Monsieur Dillon fut obligé de s'en occuper +lui-même. Les plus importantes étaient avec Bordeaux: il se décida à +s'y rendre et emmena sa famille; il s'y plut; sa femme, élevée en +France, la préférait à l'Angleterre. Il prit une belle maison à +Bordeaux, acheta une terre aux environs et y menait la vie d'un homme +riche, lorsqu'un jour, en sortant de table, il porta la main à sa tête +en s'écriant: «Ah! ma pauvre femme, mes pauvres enfants!», et il +expira. + +Son exclamation était bien justifiée. Il laissait madame Dillon, âgée +de trente-deux ans, grosse de son treizième enfant, dans un pays +étranger, sans un seul parent, sans aucune liaison intime que +l'excessive jalousie de son mari n'aurait guère tolérée. Cet isolement +excita l'intérêt, lui suscita des protecteurs. Ses affaires, dont elle +n'avait aucune notion, furent éclaircies, et, pour résultat, on +découvrit que monsieur Dillon vivait sur des capitaux qui touchaient à +leur fin et qu'elle restait avec treize enfants et pour tout bien une +petite terre, à trois lieues de Bordeaux, qui pouvait valoir quatre +mille livres de rente. + +Madame Dillon était encore belle comme un ange, très aimable et très +sage; ses enfants étaient aussi d'une beauté frappante; toute cette +nichée d'amours intéressa. On s'occupa d'une famille si abandonnée. +Tout le monde voulut venir à son secours: tant il y a, que, sans avoir +jamais quitté ses tourelles de Terrefort, ma grand'mère y soutint +noblesse et trouva le secret d'élever treize enfants, de les établir +dans des positions qui promettaient d'être très brillantes, lorsque la +Révolution arrêta toutes les carrières. À l'époque dont je parle, il +ne lui restait plus qu'une fille à marier; elle était belle et +aimable, mais elle n'avait pas un sol de fortune. + +La noce de mon père étant fixée au printemps, l'évêque partit pour +Paris. À peine arrivé, et ne se trouvant plus sous le charme de +l'enchanteresse, on n'eut pas de peine à lui faire comprendre que ce +mariage n'avait pas le sens commun, que mon père devait profiter de +son nom et de sa position pour faire un mariage d'argent. Il n'avait +pas de fortune en Europe; celle des colonies était précaire et, les +partages y étant égaux, il n'aurait jamais un revenu suffisant pour +épouser une femme qui n'avait rien; l'évêque, en les recevant chez +lui, ne leur donnait qu'un secours temporaire; mademoiselle Dillon, +d'ailleurs, pouvait être une bonne demoiselle, mais ne procurait +aucune alliance dans le pays. Le comte d'Osmond surtout, qui était +très fier de son neveu et le croyait appelé à tout, s'élevait fort +contre ce qu'il appelait _lui mettre la corde au col_. + +L'évêque fut assez facilement ramené à partager ces idées. Sur ces +entrefaites, survint la réponse de Saint-Domingue, toute approbative. +Mon père, qui n'était pas dans la confidence de ce qui se passait, +arriva de sa garnison pour prendre les derniers ordres de son oncle +avant de se rendre à Bordeaux. Il apprit que l'évêque avait changé +d'avis et ne voulait plus entendre parler de ce mariage; il avait déjà +cessé d'écrire à Terrefort. Il y eut une scène fort vive entre mon +père et l'évêque qui lui dit que le jeune ménage ne devait plus +s'attendre à trouver un asile chez lui. + +Mon père informa le sien de ce changement survenu dans les +dispositions de son oncle, et écrivit à mademoiselle Dillon la +situation où il se trouvait. Elle prit sur elle de rompre entièrement +toute relation, lui rendit sa parole, retira la sienne, et puis se +prit à vouloir en mourir de chagrin, en véritable héroïne de roman. +Mon père avait été un peu blessé d'une décision contre laquelle il +n'osait guère s'élever, les avantages qu'il avait à offrir étant fort +diminués par la mauvaise humeur de l'évêque. Mais, ayant appris par +hasard l'état de désespoir de mademoiselle Dillon qu'on croyait +mourante, il rendit plus de justice à la noblesse des sentiments qui +avaient dirigé sa conduite. Il reçut la réponse de son père: elle +était aussi tendre qu'il pouvait la désirer; il lui confirmait son +approbation, lui disait d'accomplir son mariage puisque son bonheur y +était attaché, et lui promettait de fournir aux besoins de son ménage, +dût-il être obligé de faire les plus grands sacrifices. Il lui +annonçait l'expédition de barriques de sucre estimées vingt mille +francs pour les premiers frais d'établissement. + +Armé de cette lettre, mon père partit à franc étrier, força toutes les +consignes, arriva jusqu'à mademoiselle Dillon, et, huit jours après, +elle était sa femme. + +Aussitôt qu'elle fut complètement rétablie, il la ramena à Paris; +l'évêque refusait toujours de les voir. Le comte d'Osmond, qui avait +apporté les plus fortes objections à ce mariage, du moment qu'il fut +fait, ne fut plus occupé qu'à en diminuer les inconvénients. Il +présenta ma mère au Palais-Royal, comme il aurait pu faire de sa +belle-fille, et elle y fut bientôt impatronisée. Madame de Montesson +s'en engoua, et aurait voulu qu'elle fût attachée à madame la duchesse +de Chartres, mais le comte d'Osmond s'y refusa formellement. Il ne lui +convenait pas que la femme de son neveu fût dame d'une princesse qui +n'était pas _famille royale_; et, d'ailleurs, il s'apercevait que +madame de Montesson voulait l'accaparer et il ne lui voulait pas +l'attitude de complaisante auprès d'elle. + +L'archevêque de Narbonne (Dillon) avait été un peu choqué des +objections faites par les d'Osmond à un mariage avec une fille de son +nom, qu'il reconnaissait pour proche parente. Il se porta aussi +protecteur actif des nouveaux époux, les attira à la campagne chez +lui, dans une terre en Picardie, nommée Hautefontaine, où il menait +une vie beaucoup plus amusante qu'épiscopale. Ma mère y eut les plus +grands succès; elle était extrêmement belle, avait très grand air, +même un peu dédaigneux et elle savait se laisser adorer à perfection; +au reste, toutes ces adorations, elle les rapportait à mon père, objet +d'une passion qui l'a accompagné dans toute sa vivacité jusqu'au +tombeau. L'arrivée de cette belle personne et tout le romanesque +attaché à son mariage fit un petit événement à la Cour dans un temps +où il n'y en avait guère de grands; elle fut présentée par madame de +Fleury qui, comme mademoiselle de Montmorency, était parente de mon +père et, par madame Dillon, nièce de l'archevêque. Elle fut +extrêmement admirée. + +Peu de mois après, par l'influence réunie de l'archevêque de Narbonne +et du comte d'Osmond, ma mère fut nommée dame de madame Adélaïde, +fille de Louis XV. Madame la duchesse de Chartres ne sut aucunement +mauvais gré au comte d'Osmond de cet arrangement; mais madame de +Montesson s'en tint pour fort offensée, et en est restée presque +brouillée avec mes parents, et surtout avec le comte d'Osmond, dont +l'intimité avec madame la duchesse de Chartres ne fut que plus grande. +C'était un sentiment tout paternel sur lequel personne n'a jamais +glosé, quoique monsieur le duc de Chartres l'appelât en plaisantant +_le mari de ma femme_. Il est mort au commencement de la Révolution, +malheureusement pour cette princesse à laquelle il aurait probablement +épargné bien des malheurs et des fautes. Je me le rappelle comme un +grand homme maigre, l'air fort noble, et portant des vestes très +riches couvertes de tabac. Je l'aimais beaucoup, quoiqu'il me préférât +mon frère et qu'il me remplît toujours les yeux de tabac quand il se +baissait pour m'embrasser; aussi j'avais soin de les fermer tout en +accourant à lui, ce qui l'amusait beaucoup. + +Mon père avait une très grande répugnance au séjour de la Cour; ainsi +que tous les gens qui n'en ont pas l'habitude, il s'y trouvait dépaysé +et tout à fait à son désavantage. Il était alors un homme extrêmement +agréable de formes; remarquablement aimable, fort bon militaire, +aimant beaucoup son métier et adoré dans son régiment. Ma mère avait +le goût des princes et l'instinct de la Cour; sa place la forçait à +aller passer une semaine sur trois à Versailles. Cette séparation de +mon père leur était fort pénible à tous deux, et la modicité de leur +fortune rendait ce double ménage onéreux. + +Ma mère décida mon père à s'établir tout à fait à Versailles; cela +était raisonnable dans leur position, mais peu usuel lorsqu'on n'avait +pas de grandes charges. Mon père m'a souvent dit que rien ne lui avait +plus coûté dans sa vie, et que c'était le plus grand sacrifice qu'il +eût fait à ma mère. Il est certain que ses goûts, ses habitudes, sa +haute raison, son indépendance de caractère s'accommodaient peu du +métier de courtisan. Mais, sous Louis XVI, il était, sauf quelques +formes d'étiquette, très facile à faire, et l'honnête homme en lui +dominait tellement le Roi qu'il appréciait bien vite les qualités +semblables aux siennes. + +C'est bientôt après l'installation de mes parents à Versailles que je +vins au monde. Ma mère était déjà accouchée d'un enfant mort, de sorte +que je fus accueillie avec des transports de joie et qu'on me pardonna +d'être fille. Je ne fus pas emmaillotée, comme c'était encore l'usage, +mais vêtue à l'anglaise et nourrie par ma mère au milieu de +Versailles. J'y devins bien promptement la poupée des princes et de la +Cour, d'autant plus que j'étais fort gentille et qu'un enfant, dans ce +temps-là, était un animal aussi rare dans un salon qu'ils y sont +communs et despotes aujourd'hui. + +Mon père se fit des habitudes à Versailles et finit par se réconcilier +à la vie qu'on y menait. + +Le samedi soir et le dimanche c'était tout à fait la Cour, avec toute +sa représentation. La foule y abondait. Tous les ministres, tout ce +qu'on appelait _les charges_, c'est-à-dire le premier capitaine des +gardes de service, le premier gentilhomme de la chambre de service, le +grand écuyer, la gouvernante des Enfants de France et la surintendante +de la Maison de la Reine, donnaient à souper le samedi et à dîner le +dimanche. Les arrivants de Paris y étaient priés. Les personnes qui +avaient des maisons se les enlevaient presque. + +Il y avait aussi une table d'honneur servie aux frais du Roi au grand +commun, mais aucun homme de la Cour n'aurait voulu y paraître; et si, +par un grand hasard, on n'avait été prié dans aucune des maisons que +j'ai citées, on aurait plutôt mangé un poulet de chez le rôtisseur que +d'aller s'asseoir à cette table regardée comme secondaire, quoique +originairement elle eût été instituée pour les seigneurs de la Cour et +que, jusque vers le milieu du règne de Louis XV, on y allât sans +difficulté. Mais alors les charges ne tenaient pas maison et dînaient +à la table du grand commun. Maintenant, elle était occupée par les +titulaires de places qui constituaient une sorte de subalternité et +qui classaient dans une position d'où il était impossible de sortir +tant qu'on était à la Cour: c'étaient ceux qui recevaient des ordres +de personnes n'ayant pas le titre de _Grand_. Ainsi, le gentilhomme +ordinaire de la chambre, prenant les ordres du premier gentilhomme, +était très subalterne, tandis que le premier écuyer, prenant les +ordres du _grand_ écuyer, était un homme de la Cour; mais les écuyers, +qui recevaient l'ordre de lui, rentraient dans la classe subalterne +qui formait une ligne de démarcation impossible à franchir. Rien n'en +donnait la facilité, à ce point, par exemple, que monsieur de Grailly, +étant écuyer, trouvait toutes les portes des gens de la Cour fermées. + +Ces habitants secondaires du château de Versailles y avaient une +coterie à part dont madame d'Angivillers, la femme de l'intendant des +bâtiments, était l'impératrice. Leur société était fort agréable, fort +éclairée; on s'y amusait extrêmement, mais un homme de la Cour +n'aurait pas pu y aller habituellement. Mon père l'avait souvent +regretté. On y rencontrait les artistes, les savants, les hommes de +lettres, enfin toutes les personnes, non courtisans, que leurs +affaires ou leurs plaisirs attiraient à Versailles. + +Monsieur le prince de Poix, amoureux d'une femme de chambre de la +Reine (c'étaient de très belles dames de la plus haute bourgeoisie), +se mit à aller souvent dans cette société, sous prétexte que sa place +de gouverneur de Versailles le forçait à des rapports fréquents avec +l'intendant d'Angivillers. Cela fut trouvé fort mauvais, mais +cependant quelques jeunes gens s'y glissèrent avec lui; ils en +rapportèrent des notions très satisfaisantes sur les grâces des femmes +et l'amabilité des hommes. Cela aurait probablement fait planche. Les +femmes de la Cour y apportaient une vive et colère opposition. + +Lorsque mes parents s'établirent à Versailles, les officiers des +gardes du corps y étaient en seconde ligne. On les appelait les +_messieurs bleus_. Depuis fort peu de temps, ils portaient l'uniforme, +et je crois même que les capitaines des gardes n'en avaient pas encore +avant la Révolution. Ils étaient en habit habillé, et ne se +distinguaient que par une grande canne noire à pomme d'ivoire. La +reine Marie-Antoinette fit venir les officiers des gardes du corps à +ses bals, et, par là, changea leur situation; cependant ils ne +dînaient jamais avec la famille royale. Ainsi, je me rappelle très +bien qu'à Bellevue, chez Mesdames, l'officier des gardes du corps de +service ne dînait pas à la table des princesses. Cela était tellement +de rigueur que monsieur de Béon, mari d'une des dames de madame +Adélaïde, dînait à la deuxième table lorsqu'il était de service, et, +le lendemain, venait s'asseoir à côté de sa femme, à la table des +princesses. Mais c'était une innovation, et ce manque à l'étiquette +avait été une grande concession des bonnes princesses. Ce qui est +encore plus extraordinaire, c'est que les évêques se trouvaient dans +le même prédicament, et ne mangeaient ni avec le Roi, ni avec les +princes de la famille royale. On ne m'a jamais expliqué les motifs de +cette exclusion. + +Parmi les étiquettes, il y en avait une avec laquelle mon père n'a +jamais pu se réconcilier et que je lui ai entendu souvent raconter, +c'était la manière dont on était invité à ce qu'on appelait le _souper +dans les cabinets_. Ces soupers se composaient de la famille royale et +d'une trentaine de personnes priées. Ils se donnaient dans l'intérieur +du Roi, dans des appartements si peu vastes qu'on couvrait le billard +de planches pour y poser le buffet, et que le Roi était forcé de hâter +sa partie pour faire place au service. + +Les femmes étaient averties le matin ou la veille; elles portaient un +costume antique, tombé en désuétude pour toute autre circonstance, la +robe à plis et les barbes tombantes. Elles se rendaient à la petite +salle de comédie où une banquette leur était réservée. Après le +spectacle, elles suivaient le Roi et la famille royale dans les +cabinets. + +Pour les hommes, leur sort était moins doux. Il y avait deux +banquettes vis-à-vis celle des femmes invitées. Les courtisans qui +aspiraient à être priés s'y plaçaient. Pendant le spectacle, le Roi, +qui était seul dans sa loge, dirigeait une grosse lorgnette d'opéra +sur ces bancs, et on le voyait écrire au crayon un certain nombre de +noms. Les seigneurs qui avaient occupé ces banquettes (cela s'appelait +se présenter pour les cabinets) se réunissaient dans une salle qui +précédait les cabinets. Bientôt après, un huissier, un bougeoir à la +main et tenant le petit papier écrit par le Roi, entr'ouvrait la porte +et proclamait un nom; l'heureux élu faisait la révérence aux autres et +entrait dans le saint des saints. La porte se rouvrait, on en +appelait un autre et ainsi de suite jusqu'à ce que la liste fût +épuisée. Cette fois, l'huissier repoussait la porte avec une violence +d'étiquette. À ce bruit, chacun savait que ses espérances étaient +trompées et s'en allait toujours un peu honteux, quoiqu'on sût bien +d'avance qu'il y aurait bien plus de candidats que d'appelés. Ma mère +m'a dit qu'elle avait été des années à déterminer mon père à aller +s'asseoir sur ces banquettes et, quoique à la fin il y allât de temps +en temps et qu'il fût assez souvent nommé, cependant cela lui était +toujours extrêmement désagréable. Il a vu tel homme venir dix ans de +suite de Paris tout exprès pour entendre cette porte se refermer avec +fracas sur ses prétentions, sans que jamais elle se soit ouverte pour +lui. Trop de persévérance impatientait peut-être le Roi, ou bien il +s'habituait à voir ces figures sans les prier, comme les princes +s'accoutument facilement à toujours adresser la même question aux +mêmes personnes. + +Les bals de la Reine étaient bien entendus; les personnes présentées +étaient prévenues qu'ils avaient lieu; venait qui voulait, et beaucoup +de gens voulaient parce qu'ils étaient charmants. Ils étaient donnés +dans des maisons de bois qu'on établissait sur la terrasse de +Versailles et qui y restaient pendant tout le carnaval; mais ces bals +aussi, malgré la grâce charmante de la Reine, étaient une occasion +d'impopularité pour la Cour. + +L'accroissement des fortunes dans la classe intermédiaire y avait +amené toutes les formes et toutes les habitudes de la meilleure +compagnie, et, malgré l'absurde ordonnance qui obligeait de faire des +preuves de noblesse pour être officier, tout ce qui avait de la +fortune et de l'éducation entrait au service. La noblesse et la +finance vivaient donc en intimité et en camaraderie en garnison et +dans toutes les sociétés de Paris; les bals de Versailles ramenaient +la ligne de démarcation de la façon la plus tranchée. Monsieur de +Lusson, jeune homme d'une charmante figure, immensément riche, bon +officier, vivant habituellement dans la meilleure compagnie, eut +l'imprudence d'aller à un de ces bals; on l'en chassa avec une telle +dureté que, désespéré du ridicule dont il restait couvert dans un +temps où le ridicule était le pire des maux, il se tua en arrivant à +Paris. Cela parut tout simple aux gens de la Cour, mais odieux à la +haute bourgeoisie. + +La finance n'a pas seule fourni des victimes aux bals de la Reine. +Monsieur de Chabannes, d'une illustre naissance, beau, jeune, riche, +presque à la mode, y faisant son début, eut la gaucherie de se laisser +glisser en dansant et la niaiserie de s'écrier: _Jésus Maria_, en +tombant. Jamais il ne put se relever de cette chute; le sobriquet lui +en est resté à toujours; il en était désespéré. Il a été faire la +guerre en Amérique, s'y est assez distingué, mais il est revenu _Jésus +Maria_ comme il y était allé. Aussi le duc de Guines disait-il à ses +filles le jour de leur présentation à la Cour: «Souvenez-vous que, +dans ce pays-ci, les vices sont sans conséquences, mais qu'un ridicule +tue.» + +Monsieur de Lafayette ne succomba pourtant pas sous l'épithète de +_Gilles le Grand_ que monsieur de Choiseul lui avait décernée à son +retour d'Amérique. Il inspira, au contraire, tant d'enthousiasme que +la société se chargea de lui préparer des succès auprès de madame de +Simiane à laquelle il avait rendu des hommages avant son départ. Elle +passait pour la plus jolie femme de France, et n'avait jamais eu +d'aventure. Tout le monde la jeta dans les bras de monsieur de +Lafayette, tellement que, peu de jours après son retour, se trouvant +ensemble dans une loge à Versailles pendant qu'on chantait un air de +je ne sais quel opéra: «L'amour sous les lauriers ne trouve pas de +cruelles», on leur en fit l'application d'une façon qui montrait +clairement la sympathie et l'approbation de ce public privilégié. + +J'ai entendu raconter à ma mère que sa soeur, la présidente de Lavie, +étant venue faire un voyage à Paris, elle lui avait procuré une +banquette pour voir en bayeuse le bal de la Reine; elle causait avec +elle; la Reine s'approcha et lui demanda qu'elle était cette belle +personne: + +«C'est ma soeur, madame. + +--A-t-elle vu les salles? + +--Non, madame, elle est en bayeuse, elle n'est pas présentée. + +--Il faut les lui montrer, je vais emmener le Roi.» + +Et, en effet, avec sa gracieuse bonté, elle prit le Roi sous le bras +et l'emmena dans les autres pièces pendant que ma tante visitait la +salle de bal. La Reine avait l'intention d'être fort obligeante, mais +le président de Lavie prit la chose tout autrement. Il était d'une +race fort antique, très entiché de sa noblesse, un fort gros +personnage à Bordeaux où un président au Parlement jouait un grand +rôle; il fut indigné qu'il fallût que le Roi et la Reine sortissent +d'un salon pour que sa femme y entrât. Il retourna à Bordeaux plus +frondeur qu'il n'en était parti; il fut nommé député et se montra très +révolutionnaire; l'humiliation de la noblesse de Cour lui souriait. + +Les vanités blessées ont fait plus d'ennemis qu'on ne croit. + +L'étiquette adoptée pour les fêtes extraordinaires et les voyages nous +paraîtrait insoutenable aujourd'hui. On venait s'inscrire, cela +s'appelait ainsi, c'est-à-dire qu'hommes et femmes se rendaient chez +le premier gentilhomme de la chambre. On y écrivait son nom de sa +propre main: sur cette liste se faisait le choix des invitations, en +éliminant ceux qui ne devaient pas être priés, de façon que la +non-invitation avait la disgrâce d'un refus. Madame la Dauphine aurait +voulu faire revivre cette étiquette pendant la Restauration, pour les +spectacles, assez rares, de la Cour. Mais cela n'a jamais pu +reprendre, et personne n'a voulu s'astreindre à aller inscrire son nom +avec la chance d'obtenir un refus. On trouvait beaucoup moins +désagréable de n'être pas prié que d'être repoussé. + +Pour les voyages, les usages variaient selon les résidences. À +Rambouillet, où le Roi n'allait que pour peu de jours et seulement +avec des hommes, on était reçu comme chez un riche particulier, +parfaitement servi et défrayé de tout. À Trianon, où la Reine n'a fait +aussi que de rares et courts voyages, avec très peu de monde, c'était +de même. À Marly, on était logé, meublé et nourri. Les invités à +résidence étaient distribués à diverses tables, tenues par les princes +et princesses dans leurs pavillons respectifs, aux frais du Roi. +Ensuite on se rendait au grand salon, où c'était tout à fait la Cour. + +À Fontainebleau, les invités n'obtenaient qu'un appartement avec les +quatre murailles; il fallait s'y procurer meubles, linge, etc., et +s'ingénier pour y vivre. À la vérité, comme tous les ministres et +toutes les charges y avaient leurs maisons, et que les princes +tenaient une table pour les personnes qui les accompagnaient, on +trouvait facilement à se faire prier à dîner et à souper. Mais +personne ne s'inquiétait de vous que pour le logement. Quand le +château était plein, et une très grande partie était en si mauvais +état qu'elle était inhabitable, les invités ou plutôt les admis, car +on s'était fait inscrire, étaient distribués dans la ville; leur nom +était écrit à la craie sur la porte, comme à une étape. + +Je ne sais si ces logements étaient payés, mais les avantages que ces +voyages rapportaient à Fontainebleau étaient assez grands pour que les +habitants ne se plaignissent pas de cette servitude. Tout le monde +sait que nulle part la Cour de France ne se montrait plus magnifique +qu'à Fontainebleau. C'était sur son petit théâtre que se donnaient les +premières représentations les plus soignées, et il était presque admis +que les intrigues ministérielles se dénouaient à Fontainebleau pour +continuer apparemment l'existence historique de cette belle résidence. +Le dernier voyage a eu lieu en 1787. Malgré l'inhospitalité apparente +qui les accompagnait, ils coûtaient très cher à la Couronne; et le +Roi, toujours prêt à sacrifier ses propres goûts, quoique ce séjour +lui fût très agréable, y renonça. Il était plus aimable à +Fontainebleau qu'ailleurs; il y faisait plus de frais. + +Cet excellent prince avait grand'peine à vaincre une timidité +d'esprit, jointe à des formes d'une liberté grossière, fruit des +habitudes de son enfance, qui lui donnait de grands désavantages +auprès de ceux qui ne voyaient en lui que cette rude écorce. Avec la +meilleure intention d'être obligeant pour quelqu'un, il s'avançait sur +lui jusqu'à le faire reculer à la muraille; si rien ne lui venait à +dire, et cela arrivait souvent, il faisait un gros éclat de rire, +tournait sur les talons et s'en allait. Le patient de cette scène +publique en souffrait toujours, et, s'il n'était pas habitué de la +Cour, sortait furieux et persuadé que le Roi avait voulu lui faire une +espèce d'insulte. Dans l'intimité, le Roi se plaignait amèrement de la +façon dont il avait été élevé. Il disait que le seul homme pour qui il +éprouvât de la haine était le duc de La Vauguyon, et il citait à +l'appui de ce sentiment des traits de basses courtisaneries adressées +à ses frères et à lui, qui justifiaient ce sentiment. Monsieur avait +moins de répugnance pour la mémoire du duc de La Vauguyon. + +Monsieur le comte d'Artois partageait celle du Roi. Il était par son +heureux caractère, par ses grâces, peut-être même par sa légèreté, le +benjamin de toute la famille; il faisait sottise sur sottise; le Roi +le tançait, lui pardonnait, et payait ses dettes. Hélas! celle qu'il +ne pouvait pas combler, c'est la déconsidération qu'il amassait sur sa +propre tête et sur celle de la Reine! + +Le Roi ne jouait jamais qu'au trictrac et aux petits écus; il disait à +un gros joueur qui faisait un jour sa partie: «Je conçois que vous +jouiez gros jeu, si cela vous amuse; vous, vous jouez de l'argent qui +vous appartient, mais, moi, je jouerais l'argent des autres.» Et, +pendant qu'il tenait des propos de cette nature, monsieur le comte +d'Artois et la Reine jouaient un jeu si énorme qu'ils étaient obligés +d'admettre dans leur société intime tous les gens tarés de l'Europe +pour trouver à faire leur partie. C'est de cette malheureuse habitude, +car ce n'était une passion ni pour l'un ni pour l'autre, que sont +venues toutes les calomnies qui ont abreuvé la vie de notre +malheureuse Reine de tant de chagrins, même avant que les malheurs +historiques eussent commencé pour elle. + +Qui aurait osé accuser la reine de France de se vendre pour un +collier, si on ne l'avait pas vue autour d'une table chargée d'or et +aspirant à en gagner à ses sujets? Sans doute, elle y attachait au +fond peu de prix; mais, quand on joue, on veut gagner et il est +impossible d'éviter l'extérieur de l'âpreté. D'ailleurs, les princes, +accoutumés à ce que tout leur cède, sont presque toujours mauvais +joueurs, et c'est une raison de plus pour eux d'éviter le gros jeu. +Mais, si la Reine n'aimait pas le jeu, pourquoi jouait-elle? Ah! c'est +qu'elle avait une autre passion, celle de la mode. Elle se paraît pour +être à la mode, elle faisait des dettes pour être à la mode, elle +jouait pour être à la mode, elle était esprit fort pour être à la +mode, elle était coquette pour être à la mode. Être la jolie femme la +plus à la mode lui paraissait le titre le plus désirable; et ce +travers, indigne d'une grande reine, a été la seule cause des torts +qu'on a si cruellement exagérés. + +La Reine voulait être entourée de tout ce que la Cour offrait de +jeunes gens les plus agréables; elle acceptait les hommages qu'ils +offraient à la femme, bien plus volontiers que ceux adressés à la +souveraine. Il en résultait que le jeune homme futile était traité +avec plus de faveur et de distinction que l'homme grave et utile au +pays. L'envie et la jalousie étaient alertes à calomnier ces +inconséquences. La plus coupable, sans doute, était la permission que +la Reine donnait à cette troupe de jeunes imprudents de lui parler +légèrement du Roi, et de faire sur ses formes grossières des +plaisanteries auxquelles elle-même avait le tort réel de prendre part. + +Le trop grand désir de plaire l'entraînait aussi dans des fautes d'un +autre genre qui lui faisaient des ennemis. Elle avait un très grand +crédit, elle était bien aise qu'on le sût, et elle aimait à en user; +mais elle n'entrait jamais sérieusement dans les affaires, et ce +crédit n'était exploité que comme un moyen de succès dans la société. +Elle voulait disposer des places, et elle avait la mauvaise habitude +de promettre la même à plusieurs personnes. Il n'y avait guère de +régiment dont le colonel ne fût nommé sur la demande de la Reine, +mais, comme elle s'était engagée pour la première vacance à dix +familles, elle faisait neuf mécontents et trop souvent un ingrat. +Quant aux histoires que les libelles ont racontées sur _ses amours_, +ce sont des calomnies. Mes parents, bien à portée de voir et de savoir +ce qui se passait dans l'intérieur, m'ont toujours dit que cela +n'avait aucun fondement. + +La Reine n'a eu qu'un grand sentiment et, peut-être, une faiblesse. +Monsieur le comte de Fersen, suédois, beau comme un ange et fort +distingué sous tous les rapports, vint à la Cour de France. La Reine +fut coquette pour lui comme pour tous les étrangers, car ils étaient +_à la mode_; il devint sincèrement et passionnément amoureux; elle en +fut certainement touchée, mais résista à son goût et le força à +s'éloigner. Il partit pour l'Amérique, y resta deux années pendant +lesquelles il fut si malade qu'il revint à Versailles, vieilli de dix +ans et ayant presque perdu la beauté de sa figure. On croit que ce +changement toucha la Reine; quelle qu'en fût la raison, il n'était +guère douteux pour les intimes qu'elle n'eût cédé à la passion de +monsieur de Fersen. + +Il a justifié ce sacrifice par un dévouement sans bornes, une +affection aussi sincère que respectueuse et discrète; il ne respirait +que pour elle, et toutes les habitudes de sa vie étaient calculées de +façon à la compromettre le moins possible. Aussi cette liaison, +quoique devinée, n'a jamais donné de scandale. Si les amis de la Reine +avaient été aussi discrets et aussi désintéressés que monsieur de +Fersen, la vie de cette malheureuse princesse aurait été moins +calomniée. + +Madame de Polignac lui a été bien plus fatale. Ce n'est pas que ce fût +une méchante personne, mais elle était indolente et peu spirituelle; +elle intriguait par faiblesse. Elle était sous la domination de sa +belle-soeur, la comtesse Diane, ambitieuse, avide autant que +désordonnée dans ses moeurs, qui voulait accaparer toutes les faveurs +pour elle et pour sa famille, et, tyrannisée par son amant, le comte +de Vaudreuil, homme aussi léger qu'immoral, et qui, par le moyen de la +Reine, mettait le trésor public au pillage pour lui et les compagnons +de ses désordres. Il faisait des scènes à madame de Polignac quand ses +demandes souffraient quelque retard. La Reine trouvait la favorite en +larmes et s'occupait sur-le-champ de les tarir. Quant à ce qui +regardait sa propre fortune, madame de Polignac se bornait, sans rien +demander, à accepter nonchalamment les faveurs préparées par les +intrigues de la comtesse Diane, et la pauvre Reine vantait son +désintéressement. Elle y croyait, et l'aimait sincèrement; l'abandon +de la confiance, de son côté, avait été sans limite pendant quelques +années. + +La nomination de monsieur de Calonne y avait mis quelque restriction; +il était de l'intimité de madame de Polignac, et la Reine ne voulait +pas qu'un membre du conseil du Roi fût pris dans ce sanhédrin. Elle +s'en était expliquée hautement, mais la coterie, préférant à tout +l'agrément d'avoir un contrôleur général à sa disposition, fit valoir +auprès de monsieur le comte d'Artois les facilités que lui-même y +trouverait. Et ce fut par son moyen que monsieur de Calonne fut nommé, +malgré la répugnance de la Reine. Elle en conserva du mécontentement; +cela la refroidit pour madame de Polignac, et tous les empressements +de monsieur de Calonne échouèrent à se concilier ses bontés. +Cependant, il lui répondait un jour où elle lui adressait une demande: +«Si ce que la Reine désire est possible, c'est fait; si c'est +impossible, cela se fera.» En dépit de paroles si _gouvernementales_, +la Reine n'a jamais pardonné. + +S'il avait des inconvénients, ce désir de plaire n'était pas sans +quelques avantages; il rendait la Reine charmante; dès qu'elle pouvait +oublier le rôle de _femme à la mode_ qui l'absorbait, elle était +pleine de grâces et de dignité. Il aurait été facile d'en faire une +princesse accomplie, si quelqu'un avait eu le courage de lui parler +raison. Mais ses entours vérifiaient le mot du poète anglais: + + All who approach them, their own ends pursue. + +Dans l'intérieur de sa famille, la Reine était très aimée et très +aimable, et n'était occupée qu'à raccommoder les petites tracasseries +qui s'y élevaient. Elle était, hélas! trop la confidente des sottises +de monsieur le comte d'Artois et lui procurait l'indulgence du Roi +qui, tout à fait sous son charme, l'aurait adorée, si _la mode_ lui +avait permis de le souffrir. + +Monsieur, courtisan ambitieux et sournois, n'aimait point la Reine. Il +prévoyait que, le jour où elle deviendrait moins futile, elle +s'emparerait de l'espèce d'importance sérieuse à laquelle il aspirait, +et il craignait de se compromettre en en montrant trop clairement le +désir. Il vivait assez en dehors des affaires, tout en se préparant la +réputation d'un homme capable de s'en mêler utilement. + +Monsieur le comte d'Artois débutait alors à cette fatale destinée qui +devait perdre sa famille et son pays. Il n'avait que les goûts et les +travers des jeunes gens de son temps, mais il les montrait sur un +théâtre assez élevé pour les rendre visibles à la foule; et la valeur, +cette ressource banale des hommes du monde, ne les couvrait pas assez. + +Au siège de Gibraltar, où il avait eu la fantaisie d'assister, il +avait eu une attitude déplorable, au point que le général qui y +commandait avait pris le parti de faire prévenir dans les batteries +anglaises, et l'on ne tirait pas quand le prince visitait les travaux. +On a dit que c'était à son insu, mais ces choses-là se savent toujours +quand on ne préfère pas les ignorer. Je sais qu'on fit des reproches à +monsieur de Maillebois; il répondit: «Mais cela valait encore mieux +que la grimace qu'il faisait le premier jour.» La ridicule parade de +son duel avec monsieur le duc de Bourbon fut une nouvelle preuve d'une +disposition que le reste de sa conduite n'a que trop confirmée. + +Madame, femme de Monsieur, avait beaucoup d'esprit et une certaine +grâce dans les manières, malgré une très remarquable laideur. Elle +avait, pendant les premières années, fait très bon ménage avec +Monsieur. Mais, depuis qu'il s'était attaché à madame de Balbi, il +n'allait presque plus chez Madame, et elle s'en consolait dans +l'intimité de ses femmes de chambre, et, ose-t-on le dire, par la +boisson portée au point que le public pouvait s'en apercevoir. + +Sa soeur, madame la comtesse d'Artois, était encore beaucoup plus +laide et parfaitement sotte, maussade et disgracieuse. C'est auprès +des gardes du corps qu'elle allait chercher des consolations des +légèretés de son mari. Une grossesse qui parut un peu suspecte, et +dont le résultat fut une fille qui mourut en bas âge, décida monsieur +le comte d'Artois à ne plus donner prétexte à l'augmentation de sa +famille, déjà composée de deux princes. + +Malgré cette précaution, une nouvelle grossesse de madame la comtesse +d'Artois la força de faire sa confidence à la Reine, pour qu'elle +sollicitât l'indulgence du Roi et du prince. La Reine, fort agitée de +cette commission, fit venir le comte d'Artois, s'enferma avec lui, et +commença une grande circonlocution avant d'arriver au fait. Son +beau-frère était debout devant elle, son chapeau à la main. Quand il +sut ce dont il s'agissait, il le jeta par terre, mit ses deux poings +sur ses hanches pour rire plus à son aise, en s'écriant: + +«Ah! le pauvre homme, le pauvre homme, que je le plains; il est assez +puni. + +--Ma foi, reprit la Reine, puisque vous le prenez comme cela, je +regrette bien les battements de coeur avec lesquels je vous attendais; +venez trouver le Roi et lui dire que vous pardonnez à la comtesse +d'Artois. + +--Ah! pour cela, de grand coeur. Ah! le pauvre homme, le pauvre +homme.» + +Le Roi fut plus sévère, et le coupable présumé fut envoyé servir aux +colonies. Mais, comme le disait madame Adélaïde à ma mère, en lui +racontant cette histoire le lendemain: «mais, ma chère, il faudrait y +envoyer toutes les compagnies.» Madame la comtesse d'Artois alla aux +eaux, je crois; en tout cas, il ne fut pas question de l'enfant. + +Madame Élisabeth ne jouait aucun rôle à la Cour avant la Révolution. +Depuis, elle a mérité le nom de sainte et de martyre. Sa Maison avait +été inconvenablement composée. La comtesse Diane de Polignac, le +scandale personnifié, était sa dame d'honneur, et on lui avait attaché +comme dame madame de Canillac, qui avait donné lieu au duel entre +monsieur le comte d'Artois et monsieur le duc de Bourbon. Son intimité +avec monsieur le comte d'Artois était connue, mais honorée par un +grand désintéressement. Elle l'aimait pour lui, n'avait aucune +fortune, vivait dans la plus grande médiocrité, voisine de +l'indigence, sans daigner accepter de lui le plus léger cadeau. Il y +avait une sorte de distinction dans cette conduite, mais il n'en était +pas moins inconvenable de la mettre auprès d'une jeune princesse, +quoique ce ne fût pas une personne immorale. + +Le goût de la Cour de France pour les étrangers fut exploité d'une +façon assez singulière par deux illustres Grecs, chassés de leur +patrie par les vexations musulmanes. Le prince de Chio et le prince +Justiniani, son fils, descendants en ligne directe des empereurs +d'Orient, vinrent demander l'hospitalité à Louis XVI au commencement +de son règne. Il la leur accorda noble et grande, telle qu'il +convenait à un roi de France. En attendant que les réclamations qu'il +faisait au Sérail pour la restitution de ses biens eussent été +admises, le prince de Chio fut prié d'accepter une forte pension, le +prince Justiniani entra au service de France en prenant le +commandement d'un beau régiment. + +Ces princes grecs vivaient depuis quelques années de la munificence +royale; ils étaient bien accueillis dans la meilleure compagnie à +Paris et à Versailles. Leur accent et un peu d'étrangeté dans leurs +manières complétaient leurs droits à tous les succès. Un jour où, pour +la centième fois, ils dînaient chez le comte de Maurepas, celui-ci vit +le prince de Chio, placé à côté de lui, pâlir et se troubler. + +«Vous souffrez, prince? + +--Ce n'est rien, cela passera». + +Mais son indisposition augmenta tellement qu'il dut sortir de table et +qu'il appela son fils pour l'accompagner. Monsieur de Maurepas avait +passé les dix années de son exil dans sa terre de Châteauneuf, en +Berry. Lorsqu'il s'en éloigna, il y laissa comme concierge un de ses +valets de chambre; celui-ci, venu par hasard à Versailles, avait servi +à table et se trouva le lendemain dans la chambre de son maître +lorsqu'il donna l'ordre d'aller savoir des nouvelles du prince de +Chio. Monsieur de Maurepas lui vit étouffer un accès de rire en +regardant ses camarades: + +«Qu'est-ce qui te fait rire, Dubois? + +--Monsieur le comte le sait bien... c'est le prince de Chio. + +--Et pourquoi t'amuse-t-il tant? + +--Ah, monsieur le comte se moque de moi... il le connaît bien. + +--Certainement, je le vois tous les jours. + +--Est-ce que vraiment monsieur le comte ne le reconnaît pas?... mais +c'est impossible!... + +--Ah ça, tu m'impatientes avec tes énigmes; voyons, que veux-tu dire? + +--Mais monsieur le comte, le prince de Chio, c'est Gros-Guillot. + +--Qu'appelles-tu Gros-Guillot? + +--Mais Gros-Guillot, je ne conçois pas que monsieur le comte ne se le +rappelle pas... il est pourtant venu assez souvent travailler au +château... Gros-Guillot qui habitait la petite maison blanche près du +pont... et puis son fils... ah! monsieur le comte ne peut pas avoir +oublié petit Pierre, qui était si gentil, si éveillé, celui que Madame +la comtesse voulait toujours pour tenir la bride de son âne... ah! je +vois que monsieur le comte les remet bien à présent. Moi, je les ai +reconnus tout de suite, et Gros-Guillot m'a bien reconnu aussi.» + +Monsieur de Maurepas imposa silence à son homme; mais, une fois sur la +voie, on découvrit promptement que les héritiers de l'empire d'Orient +étaient tout bonnement deux paysans du Berry qui mystifiaient à leur +profit le roi de France, son gouvernement et sa Cour depuis plusieurs +années. Comment avaient-ils conçu cette idée, d'où venaient-ils, où +sont-ils allés? Je l'ignore absolument, je ne sais que cet épisode de +la vie de ces deux intelligents aventuriers. + + + + +CHAPITRE II + + Vie de Versailles. -- Séjours de campagne. -- Hautefontaine. -- + Frascati. -- Esclimont. -- La princesse de Rohan-Guéméné. -- Cour + de Mesdames, filles de Louis XV. -- Madame Adélaïde. -- Madame + Louise. -- Madame Victoire. -- Bellevue. -- Vie des princesses à + Versailles. -- Souper chez Madame. -- Coucher du Roi. -- La + duchesse de Narbonne. -- Anecdote sur le Masque de fer. -- + Anecdote sur monsieur de Maurepas. -- Le vicomte de Ségur. -- Le + marquis de Créqui. -- Le comte de Maugiron. -- La duchesse de + Civrac. + + +Du dimanche au samedi, on vivait à Versailles dans une tranquillité +horriblement ennuyeuse aux personnes qui s'arrachaient à leur société +ordinaire pour venir, très mal établies, y faire leur service. Mais +elle n'était pas sans intérêt pour les gens décidément établis; +c'était, en quelque sorte, une vie de château dont le commérage +portait sur des objets importants. La plupart ne savaient pas +s'occuper du sort du pays en suivant l'intrigue qui éloignait monsieur +de Malesherbes ou amenait monsieur de Calonne aux affaires. Mais les +esprits éclairés, comme celui de mon père, s'y intéressaient autrement +qu'à une querelle sur la musique ou une rupture entre J.-J. Rousseau +et la maréchale de Luxembourg, ce qui était alors les grands +événements de la société. + +Personne ne songeait à la politique générale. Si on en faisait, +c'était sans s'en douter et par un intérêt privé de fortune ou de +coterie. Les cabinets étrangers nous étaient aussi inconnus que celui +de la Chine le peut être aujourd'hui. On trouvait mon père un peu +pédant de ce qu'il s'occupait des affaires de l'Europe et lisait la +seule gazette qui en rendît quelque compte. Madame Adélaïde lui +demanda un jour: + +«Monsieur d'Osmond, est-il vrai que vous recevez la _Gazette de +Leyde_? + +--Oui, madame. + +--Et vous la lisez? + +--Oui, madame. + +--C'est incroyable.» + +Malgré cet _incroyable_ travers, madame Adélaïde avait fini par aimer +beaucoup mon père; et, dans les dernières années qui précédèrent la +Révolution, il était perpétuellement chez elle, sans lui être +personnellement attaché. Le comte Louis de Narbonne, son chevalier +d'honneur, ami intime de mon père, était enchanté qu'il voulût bien, +sans titre et sans émolument, tenir fréquemment la place à laquelle il +lui était plus commode d'être peu assidu. + +Ma mère était une espèce de favorite. J'ai dit qu'elle m'avait +nourrie: au lieu de lui donner un congé pendant le temps de cette +nourriture, madame Adélaïde l'autorisa à m'amener à Bellevue; il +fallut lui donner un appartement à part pour ce tripotage d'enfant. +Mon père était à son régiment. Madame Adélaïde désira qu'elle +s'établît à Bellevue pour tout l'été. Soit qu'elle s'y ennuyât, soit +instinct d'habileté de Cour, ma mère s'y refusa, et cet établissement +n'eut lieu que longtemps après. + +Pendant les premières années du séjour de mes parents à Versailles, +ils partageaient leur été entre les habitations de monsieur le duc +d'Orléans, Sainte-Assise et le Raincy, Hautefontaine appartenant à +l'archevêque de Narbonne, Frascati à l'évêque de Metz, et Esclimont au +maréchal de Laval. + +J'ai tort de dire que Hautefontaine appartenait à l'archevêque de +Narbonne; il était à sa nièce, madame de Rothe, fille de sa soeur, +lady Forester. Elle était veuve d'un général Rothe; elle avait été +assez belle, était restée fort despote, et faisait les honneurs de la +maison de son oncle avec lequel elle vivait depuis de longues années +dans une intimité fort complète qu'ils prenaient peu le soin de +dissimuler. + +L'archevêque avait huit cent mille livres de rentes de biens du +clergé. Il allait tous les deux ans à Narbonne passer quinze jours, et +présidait les États à Montpellier pendant six semaines. Tout ce +temps-là, il avait une grande existence, très épiscopale, et déployait +assez de capacité administrative dans la présidence des États. Mais, +le jour où ils finissaient, il remettait ses papiers dans ses +portefeuilles pour n'y plus penser jusqu'aux États suivants, non plus +qu'aux soins de son diocèse. + +Hautefontaine était sa résidence accoutumée. Madame de Rothe en était +propriétaire, mais l'archevêque y tenait sa maison. Il avait marié son +neveu, Arthur Dillon, fils de lord Dillon, à mademoiselle de Rothe, +fille unique et sa petite-nièce. Elle était fort jolie femme, très à +la mode, dame de la Reine, et avait une liaison affichée avec le +prince de Guéméné qui passait sa vie entière à Hautefontaine. Il avait +établi, dans un village des environs, un équipage de chasse qu'il +possédait en commun avec le duc de Lauzun et l'archevêque auquel son +neveu, Arthur, servait de prête-nom. + +Il y avait toujours beaucoup de monde à Hautefontaine; on y chassait +trois fois par semaine. Madame Dillon était bonne musicienne; le +prince de Guéméné y menait les virtuoses fameux du temps; on y donnait +des concerts excellents, on y jouait la comédie, on y faisait des +courses de chevaux, enfin on s'y amusait de toutes les façons. + +Le ton y était si libre que ma mère m'a raconté que souvent elle en +était embarrassée jusqu'à en pleurer. Dans les premières années de son +mariage, elle s'y voyait en butte aux sarcasmes et aux plaisanteries +de façon à s'y trouver souvent assez malheureuse, mais le patronage de +l'archevêque était trop précieux au jeune couple pour ne le pas +ménager. Un vieux grand vicaire, car il y en avait au milieu de tout +ce joyeux monde, la voyant très triste un jour lui dit: «Madame la +marquise, ne vous affligez pas, vous êtes bien jolie et c'est déjà un +tort; on vous le pardonnera pourtant. Mais, si vous voulez vivre +tranquille ici, cachez mieux votre amour pour votre mari; l'amour +conjugal est le seul qu'on n'y tolère pas.» + +Il est certain que tous les autres étaient fort libres de se déployer; +mais c'était cependant avec de certaines bienséances convenues dont +personne n'était dupe, mais auxquelles on ne pouvait manquer sans _se +perdre_, ainsi que cela s'appelait alors. Il y avait des protocoles +établis, et il fallait être bien grande dame, ou s'être fait une +position à part, par impudence ou par supériorité d'esprit, pour oser +y manquer. Madame Dillon n'était pas dans ces catégories, et elle +gardait dans le désordre de si bonnes manières que ma mère m'a souvent +dit: «En arrivant à Hautefontaine, on était sûr qu'elle était la +maîtresse du prince de Guéméné, et, lorsqu'on y avait passé six mois, +on en doutait.» + +En tout, dans cette société, les gestes étaient aussi chastes que les +paroles l'étaient peu. Un homme qui aurait posé sa main sur le dos +d'un fauteuil occupé par une femme aurait paru grossièrement insolent. +Il fallait une très grande intimité pour se donner le bras à la +promenade, et cela n'arrivait guère, même à la campagne. Jamais on ne +donnait ni le bras ni la main pour aller dîner; jamais un homme ne se +serait assis sur le même sopha, mais, en revanche, les paroles étaient +libres jusqu'à la licence. + +À Hautefontaine, par respect pour le caractère du maître du château, +on allait à la messe le dimanche. Personne n'y portait de livre de +prières; c'étaient toujours des volumes d'ouvrages légers, et souvent +scandaleux, qu'on laissait dans la tribune du château à l'inspection +des frotteurs, libres de s'en édifier à loisir. + +Je suis entrée dans ces détails au sujet de Hautefontaine, parce que +je les sais avec certitude. Je ne prétends pas dire que tous les +archevêques de France menassent pareille vie, mais seulement que cela +pouvait avoir lieu sans nuire essentiellement à la considération. Tout +ce qu'il y avait de plus grand, de plus brillant, de plus à la mode à +la Cour; tout ce qu'il y avait de plus élevé, de plus distingué dans +le clergé, ne manquait pas d'aller à Hautefontaine et de s'en trouver +très honoré. L'évêque de Montpellier (je ne sais pas son nom de +famille) était le seul qui, par sa haute vertu, imposât un peu à +l'archevêque; et, lorsque cet évêque suivait la chasse en calèche, +l'archevêque disait à ses camarades chasseurs: «Ah çà, messieurs, il +ne faudra pas jurer aujourd'hui.» Dès que l'ardeur de la chasse +l'emportait, il était le premier à piquer des deux et à oublier la +recommandation. + +Au reste, nos prélats n'étaient pas les seuls en Europe qui réunissent +les goûts sylvains à ceux de la bonne chère. Voici ce que me +racontait, il y a peu de jours, le comte Théodore de Lameth: + +Pour posséder des bénéfices ecclésiastiques, il fallait que les +chevaliers de Malte fussent tonsurés. Les évêques de France se +prêtaient mal volontiers à cette cérémonie, parce que le crédit des +chevaliers enlevait au clergé une partie considérable de ses biens. +Théodore de Lameth, étant chevalier de Malte et capitaine de +cavalerie à l'âge de vingt ans, avait bonne chance et meilleure +volonté d'obtenir un bénéfice. Il cherchait à se faire tonsurer et +rencontrait des difficultés. Se trouvant en garnison à Strasbourg, il +négocia en Allemagne et obtint, pour une modique rétribution, que +l'évêque souverain de Paderborn lui rendît le service auquel les +prélats, ses compatriotes, répugnaient. La veille du jour fixé, il +débarqua chez l'évêque, à Paderborn. Le vin de Champagne, les gais +propos, firent accueil au capitaine de cavalerie et rendirent le +souper des plus animés. Le lendemain, il se présenta à l'église vêtu +de son uniforme, recouvert d'une chappe tombante, pour laisser voir +l'épaulette et la contre-épaulette, et retroussée sur la garde de +l'épée; il tenait le surplis tout plié sur son bras. Ses cheveux, +qu'on portait alors noués en queue, flottaient sur ses épaules. + +Il trouva l'évêque devant l'autel, entouré d'un nombreux clergé. La +cérémonie se conduisit avec beaucoup de décence, de pompe et de +magnificence. L'évêque s'empara d'une paire de grands ciseaux d'une +main et, de l'autre, de la totalité des cheveux du néophyte. Le jeune +homme trembla; il se vit écourté de façon à n'oser plus retourner à la +garnison. Mais, à mesure que l'antienne se prolongeait, l'évêque +laissait glisser les cheveux entre ses doigts, jusqu'à ce qu'il n'en +resta plus que deux ou trois dont il coupa le bout. Au moment où la +cérémonie s'achevait, le nouveau tonsuré se mit à genoux pour recevoir +la bénédiction épiscopale, et fut fort étonné de recueillir ces +paroles dites à voix basse dans l'instant le plus solennel: «Allez +ôter votre uniforme, venez vite chez moi; nous prendrons une tasse de +chocolat, et nous irons courre un chevreuil.» Belle conclusion et +digne de l'exorde. + +Le récit de cette cérémonie étrange, fait très gaiement par un homme +de quatre-vingt-deux ans, m'a paru retracer d'une manière amusante les +moeurs du temps de sa jeunesse. + +La princesse de Guéméné, gouvernante des Enfants de France, ne pouvait +découcher de Versailles sans une permission écrite toute entière de la +main du Roi. Elle n'en demandait jamais que pour aller à +Hautefontaine; c'était par suite de cette urbanité de moeurs qui +faisait que l'épouse rendait toujours des soins particuliers à la +femme du choix. + +Cette vie si brillante et si peu épiscopale fut interrompue par la +mort de madame Dillon et par le dérangement des affaires de +l'archevêque. Il se trouva criblé de dettes malgré ses énormes +revenus, et Hautefontaine fut abandonné quelque temps avant la +Révolution. Ma mère n'y allait plus aussi fréquemment depuis ma +naissance. On n'y voulait pas d'enfants; cela rentrait trop dans +l'esprit bourgeois de famille. + +Frascati, résidence de l'évêque de Metz, était situé aux portes de +cette grande ville. L'évêque était alors le frère du maréchal de +Laval. Il s'était passionné, en tout bien tout honneur, pour sa nièce, +la marquise de Laval, comme lui Montmorency. Il l'ennuyait à mourir en +la comblant de soins et de cadeaux, et elle ne consentait à lui faire +la grâce d'aller régner dans la magnifique résidence de Frascati que +lorsque ma mère pouvait l'y accompagner: ce à quoi elle fut d'autant +plus disposée pendant quelques années que la garnison de mon père se +trouvait en Lorraine. + +L'évêque avait un état énorme et tenait table ouverte pour l'immense +garnison de Metz et pour tous les officiers supérieurs qui y passaient +en se rendant à leurs régiments. Cette maison ecclésiastico-militaire +était bien plus sévère et plus régulière que celle de Hautefontaine. +Cependant, pour conserver le cachet du temps, tout le monde savait que +madame l'abbesse du chapitre de Metz et monsieur l'évêque avaient +depuis bien des années des sentiments forts vifs l'un pour l'autre, +mais cette liaison, déjà ancienne, n'était plus que respectable. + +L'intimité de ma mère avec la marquise de Laval la menait souvent à +Esclimont, chez son beau-père le maréchal. Là, tout était calme; on y +menait une vie de famille. Le vieux maréchal passait son temps à faire +de la détestable musique dont il était passionné, et sa femme, +parfaitement bonne et indulgente, quoique très minutieusement dévote, +à faire de la tapisserie. + +La marquise de Laval, en sortant des filles Sainte-Marie, était entrée +dans cet intérieur; elle y avait puisé des principes dont le bruit du +monde la distrayait un peu sans altérer ses sentiments. Elle s'était +liée avec un dévouement sans borne à ma mère et, par suite, à mon père +dont elle était parente, et était heureuse de retrouver chez eux les +principes qu'elle appréciait, avec moins d'ennui et de rigueur de +moeurs qu'à Esclimont où l'on était enchanté de lui voir une pareille +liaison. + +À Versailles, la maison de la princesse de Guéméné était la plus +fréquentée par mes parents. Elle les comblait de bontés; mon père +avait quelque alliance de famille avec elle. C'était une très +singulière personne; elle avait beaucoup d'esprit, mais elle +l'employait à se plonger dans les folies des illuminés. Elle était +toujours entourée d'une multitude de chiens auxquels elle rendait une +espèce de culte, et prétendait être en communication, par eux, avec +des esprits intermédiaires. Au milieu d'une conversation où elle était +remarquable par son esprit et son jugement, elle s'arrêtait tout court +et tombait dans l'extase. Elle racontait quelquefois à ses intimes ce +qu'elle y avait appris et était offensée de recueillir des marques +d'incrédulité. Un jour, ma mère la trouva dans son bain, la figure +couverte de larmes: + +«Vous êtes souffrante, ma princesse! + +--Non, mon enfant, je suis triste et horriblement fatiguée, je me suis +battue toute la nuit.... pour ce malheureux enfant (en montrant +monsieur le Dauphin), mais je n'ai pu vaincre, ils l'ont emporté; il +ne restera rien pour lui, hélas! et quel sort que celui des autres!» + +Ma mère, accoutumée aux aberrations de la princesse, fit peu +d'attention à ces paroles; depuis, elle s'en est souvenue et me les a +racontées. + +La Reine venait beaucoup chez madame de Guéméné, mais moins +constamment qu'elle n'a fait ensuite chez madame de Polignac. Madame +de Guéméné était trop grande dame pour se réduire au rôle de favorite. +Sa charge l'obligeait à coucher dans la chambre de monsieur le +Dauphin. Elle s'était fait arranger un appartement où son lit, placé +contre une glace sans tain, donnait dans la chambre du petit prince. +Lorsque ce qu'on appelait le _remuer_, c'est-à-dire l'emmaillotage en +présence des médecins, avait eu lieu le matin, on tirait des rideaux +bien épais sur cette glace, et madame de Guéméné commençait sa nuit; +jusque-là, après s'être couchée fort tard, elle avait passé son temps +à lire et à écrire. Elle avait une immense quantité de pierreries +qu'elle ne portait jamais, mais qu'elle aimait à prêter avec +ostentation. Il n'y avait pas de cérémonie de Cour où les parures de +madame de Guéméné ne représentassent. + +L'été, elle dînait souvent dans sa petite maison de l'avenue de Paris. +On y amenait les Enfants. Un jour où ils repartaient escortés des +gardes du corps, quelqu'un s'avisa de s'étonner de tout cet étalage +pour un maillot; madame de Guéméné reprit très sèchement: «Rien n'est +plus simple quand je suis sa gouvernante.» + +Madame, fille du Roi, qu'on désignait sous le titre de la «petite +Madame», avait déjà une physionomie si triste que les personnes de +l'intimité l'appelaient _Mousseline la sérieuse_. + +La princesse de Guéméné a supporté avec un courage admirable les +revers de fortune amenés par la banqueroute inouïe du prince de +Guéméné. Mes parents allèrent la voir dans un vieux château que son +père, le prince de Soubise, lui avait prêté. Elle y vivait dans une +médiocrité voisine de la pénurie, et ils l'y trouvèrent, s'il est +possible, plus grande dame que dans les pompes de Versailles. Elle fut +très sensible à cette visite; la foule n'était plus chez elle. + +La Reine, empressée de donner la place de la princesse à madame de +Polignac, s'était montrée plus sévère qu'elle ne l'aurait été dans +d'autres circonstances. La démission de madame de Guéméné avait été +acceptée avec joie et sa retraite hâtée avec une sorte de dureté. Ma +mère, qui lui portait un attachement filial, en fut extrêmement +affligée et n'a jamais été chez madame de Polignac. Disons tout de +suite, à l'honneur de la Reine, que, loin de lui en vouloir, elle ne +l'en a que mieux traitée. + +La petite Cour de Mesdames en formait une à part: on l'appelait la +vieille Cour. Les habitudes y étaient fort régulières. Les princesses +passaient tout l'été à Bellevue où leurs neveux et nièces venaient +sans cesse leur demander à dîner familièrement et sans être attendus. +Le coureur qui les précédait de quelques minutes les annonçait. +Lorsque c'était le coureur de Monsieur, depuis Louis XVIII, on +avertissait à la bouche, et le dîner était plus soigné et plus +copieux. Pour les autres, on ne disait rien, pas même pour le Roi qui +avait un gros appétit mais n'était pas à beaucoup près aussi gourmand +que son frère. La famille royale, à Bellevue, dînait avec tout ce qui +s'y trouvait, les personnes attachées à Mesdames, leurs familles, +quelques commensaux; en général cela formait de vingt à trente +personnes. + +Madame Adélaïde, sans comparaison, la plus spirituelle des filles de +Louis XV, était commode et facile à vivre dans l'intérieur, quoique +d'une extrême hauteur. Lorsqu'il arrivait à un étranger de l'appeler +_Altesse Royale_, elle se courrouçait, faisait tancer l'introducteur +des ambassadeurs, même le ministre des affaires étrangères, et +s'entretenait longtemps de l'incroyable négligence de ces messieurs. +Elle voulait être _Madame_, et n'admettait pas que les Fils de France +prissent l'Altesse Royale. + +Elle avait l'horreur du vin dont elle ne buvait jamais, et les +personnes qui se trouvaient placées près d'elle à table se +détournaient d'elle pour en boire. Ses neveux avaient toujours cet +égard. Si on y avait manqué, elle n'aurait rien dit, mais on ne se +serait plus trouvé dans son voisinage à table et la dame d'honneur +vous aurait indiqué de vous éloigner de la princesse. En ménageant +quelques-unes de ses susceptibilités, et surtout en ne crachant pas +par terre, ce qui la provoquait presque à des brutalités, rien n'était +plus doux que son commerce. + +Madame Adélaïde était l'aînée de cinq princesses. Elle n'avait pas +voulu se marier, préférant son état de Fille de France. Elle avait +tenu la Cour jusqu'à la mort du roi Louis XV. Elle avait été l'amie et +le conseil du Dauphin, son frère, et sa mémoire lui a toujours été +bien chère; elle en parlait sans cesse comme de la plus vive affection +de son coeur. Une de ses soeurs, madame Infante, régnait assez +tristement à Parme; une autre, madame Louise, était carmélite. Des +cinq princesses, celle-là semblait, sans comparaison, la plus +mondaine. Elle aimait passionnément tous les plaisirs, était fort +gourmande, très occupée de sa toilette, avait un besoin extrême des +recherches inventées par le luxe, l'imagination assez vive, et enfin +une très grande disposition à la coquetterie. Aussi, lorsque le Roi +entra dans la chambre de madame Adélaïde pour lui annoncer que madame +Louise était partie dans la nuit, son premier cri fut: «Avec qui?». + +Les trois soeurs restantes ne pardonnèrent jamais à madame Louise le +secret qu'elle avait fait de ses intentions, et, quoiqu'elles +allassent la voir quelquefois, c'était sans plaisir et sans intimité. +Sa mort ne leur fut point un chagrin. + +Il n'en fut pas ainsi de celle de madame Sophie. Mesdames Adélaïde et +Victoire la regrettèrent vivement et l'intimité des deux soeurs en +serait devenue encore plus tendre si les deux dames d'honneur, +mesdames de Narbonne et de Civrac, n'avaient mis tous leurs soins à +les séparer, sans pouvoir jamais les désunir. + +Madame Victoire avait fort peu d'esprit et une extrême bonté. C'est +elle qui disait, les larmes aux yeux, dans un temps de disette où on +parlait des souffrances des malheureux manquant de pain: «Mais, mon +Dieu, s'ils pouvaient se résigner à manger de la croûte de pâté!» + +À Bellevue, on vivait tous ensemble, on se réunissait pour dîner à +deux heures, à cinq chacun rentrait chez soi jusqu'à huit. On +retournait au salon et, après le souper, la soirée se prolongeait +selon qu'on s'amusait plus ou moins. Il venait du monde de Paris et de +Versailles; on faisait un loto ainsi qu'après le dîner. On aura peine +à croire qu'à ce loto les comptes étaient rarement exacts et que, dans +une pareille réunion, plusieurs personnes étaient notées pour être la +cause de ces mécomptes. Il y avait, entre autres, un saint évêque qui +était le plus aumônier des hommes, une vieille maréchale, enfin assez +de monde pour que ma mère m'ait dit qu'elle s'était décidée à jouer +sur les mêmes numéros, sous prétexte de faire des noeuds, de sorte que +tout le monde savait son jeu d'avance. Après le loto, les princesses +et leurs dames travaillaient dans le salon, et la liberté y était +assez grande. + +À Versailles, c'était une toute autre vie. Mesdames entendaient la +messe chacune de leur côté: madame Adélaïde à la chapelle, madame +Victoire, plus tard, dans son oratoire. Elles se réunissaient chez +l'une ou chez l'autre pendant la matinée, mais tout à fait dans leur +intérieur et dînaient tête-à-tête. À six heures, le jeu de Mesdames se +tenait chez madame Adélaïde; c'est alors qu'on leur faisait sa cour. +Souvent les princes et princesses assistaient à ce jeu; c'était +toujours le loto. À neuf heures, toute la famille royale se réunissait +pour souper chez Madame, femme de Monsieur. Ils y étaient +exclusivement entre eux et ne manquaient que bien rarement à ce +souper. Il fallait des raisons positives, autrement cela déplaisait au +Roi. Monsieur le comte d'Artois lui-même, que cela ennuyait beaucoup, +n'osait guère s'en affranchir. Là, on racontait les commérages de +Cour, on discutait les intérêts de famille, on était fort à son aise +et souvent fort gai, car, une fois séparés des entours qui les +obsédaient, ces princes, il faut le dire, étaient les meilleures gens +du monde. Après le souper, chacun se séparait. + +Le Roi allait _au coucher_. Ce qu'on appelait _le coucher_ avait lieu +tous les soirs à neuf heures et demie. + +Les hommes de la Cour se réunissaient dans la chambre de Louis XIV +(qui n'était pas celle où couchait Louis XVI). Je crois que toute +personne présentée y avait accès. Le Roi y arrivait d'un cabinet +intérieur, suivi de son service. Il avait les cheveux roulés et avait +ôté ses ordres. Sans faire attention à personne, il entrait dans la +balustrade du lit; l'aumônier de jour recevait des mains d'un valet de +chambre le livre de prières et un grand bougeoir à deux bougies; il +suivait le Roi dans l'intérieur de la balustrade, lui donnait le livre +et tenait le bougeoir pendant la prière qui était courte. Le Roi +rentrait dans la partie de la chambre occupée par les courtisans; +l'aumônier remettait le bougeoir au premier valet de chambre; celui-ci +le portait à la personne désignée par le Roi et qui le tenait pendant +tout le temps que durait le coucher. C'était une distinction fort +recherchée; aussi dans tous les salons de la Cour, la première +question faite aux personnes arrivant du coucher était: «Qui a eu le +bougeoir?» et le choix, comme il arrive partout et en tout temps, se +trouvait rarement approuvé. + +On ôtait au Roi son habit, sa veste et enfin sa chemise; il restait nu +jusqu'à la ceinture, se grattant et se frottant, comme s'il avait été +seul, en présence de toute la Cour et souvent de beaucoup d'étrangers +de distinction. Le premier valet de chambre remettait la chemise à la +personne la plus qualifiée, aux princes du sang, s'il y en avait de +présents; ceci était un droit, et non pas une faveur. Lorsque c'était +une personne de sa familiarité, le Roi faisait souvent de petites +niches pour la mettre, l'évitait, passait à côté, se faisait +poursuivre et accompagnait ces charmantes plaisanteries de gros rires +qui faisaient souffrir les personnes qui lui étaient sincèrement +attachées. La chemise passée, il mettait sa robe de chambre; trois +valets de chambre défaisaient à la fois la ceinture et les genoux de +la culotte, elle tombait jusque sur les pieds; et c'est dans ce +costume, ne pouvant guère marcher avec de si ridicules entraves, qu'il +commençait, en traînant les pieds, la tournée du cercle. + +Le temps de cette réception n'était rien moins que fixé; quelquefois +elle ne durait que peu de minutes, quelquefois près d'une heure; cela +dépendait des personnes qui s'y trouvaient. Quand il n'y avait pas de +_releveurs_, ainsi que les courtisans appelaient entre eux les +personnes qui savaient faire parler le Roi, cela ne durait guère plus +de dix minutes. Parmi les _releveurs_, le plus habile était le comte +de Coigny: il avait toujours soin de découvrir la lecture actuelle du +Roi et savait très habilement amener la conversation sur ce qu'il +prévoyait devoir le mettre en valeur. Aussi le _bougeoir_ lui +arrivait-il fréquemment, et sa présence offusquait les personnes qui +désiraient que le _coucher_ fût court. + +Quand le Roi en avait assez, il se traînait à reculons vers un +fauteuil qu'on lui avançait au milieu de la pièce, s'y laissait aller +pesamment en levant les deux jambes; deux pages à genoux s'en +emparaient simultanément, déchaussaient le Roi et laissaient tomber +les souliers avec un bruit qui était d'étiquette. Au moment où il +l'entendait, l'huissier ouvrait la porte en disant: «Passez, +messieurs.» Chacun s'en allait et la cérémonie était finie. Toutefois, +la personne qui tenait le bougeoir pouvait rester si elle avait +quelque chose de particulier à dire au Roi. C'est ce qui explique le +prix qu'on attachait à cette étrange faveur. + +On reprenait le chemin de Paris ou celui des divers salons de +Versailles où on avait laissé les femmes, les évêques, les gens non +présentés et souvent les parties suspendues. Il y avait beaucoup de +pratiques d'antichambre dans cette vie de Cour et de places auxquelles +toute la noblesse de France aspirait. + +C'est au coucher qu'un soir monsieur de Créqui, s'étant appuyé contre +la balustrade du lit, l'huissier de service lui dit: + +«Monsieur, vous _profanisez_ la chambre du Roi.» + +«Monsieur, je _préconerai_ votre exactitude,» reprit l'autre aussitôt. +Cette prompte repartie eut grand succès. + +La Reine, en sortant de chez Madame, allait chez madame de Polignac ou +chez madame de Lamballe, le samedi; Monsieur, chez madame de Balbi; +Madame, dans son intérieur avec des femmes de chambre; monsieur le +comte d'Artois dans le monde de Versailles, ou chez des filles à +Paris; madame la comtesse d'Artois, dans son intérieur avec des gardes +du corps; et, enfin, Mesdames, chez leurs dames d'honneur respectives. + +Madame de Civrac tenait à madame Victoire un salon fort convenablement +rempli de gens de la Cour. Madame de Narbonne n'ajoutait guère au +service de la princesse que des commensaux; son humeur arrogante ne +lui permettait pas d'autres relations. On a publié, dans des libelles +du temps, que le comte Louis de Narbonne était fils de madame +Adélaïde; cela est faux et absurde, mais il est vrai que la princesse +a fait à ses travers des sacrifices énormes. Cette madame de Narbonne, +si impérieuse, était soumise à tous les caprices du comte Louis. +Lorsqu'il avait fait des sottises et qu'il manquait d'argent, elle +avait une humeur insupportable qu'elle faisait porter principalement +sur madame Adélaïde; elle lui rendait son intérieur intolérable. Au +bout de quelques jours, la pauvre princesse rachetait à prix d'or la +paix de sa vie. Voilà comment monsieur de Narbonne se trouvait nanti +de sommes énormes qu'il se procurait, sans prendre la moindre peine, +et qu'il dépensait aussi facilement. Du reste, c'était le plus aimable +et le moins méchant des hommes, mauvais sujet sans s'en douter et +seulement par gâterie. + +Madame Adélaïde sentait le poids du joug et en gémissait, quand elle +osait. Un soir où ma mère la reconduisait chez elle et où madame de +Narbonne avait été plus maussade que de coutume, elle fit le projet de +ne pas retourner chez elle le lendemain; et, se complaisant dans cette +idée, composa un roman sur ce que madame de Narbonne dirait, sur la +manière dont elle-même agirait, le caractère qu'elle déploierait, etc. + +«Vous ne répondez pas, madame d'Osmond, vous avez tort; je suis +faible, je suis Bourbon, j'ai besoin d'être menée, mais je ne suis +jamais traître. + +--Je ne soupçonne pas même Madame d'indiscrétion; mais je sais que, +demain, elle sera un peu plus gracieuse que de coutume vis-à-vis de +madame de Narbonne pour la venger de cette légère infidélité de +pensée. + +--Hélas! je crains bien que vous n'ayiez raison.» + +Et, en effet, le lendemain, une explication provoquée par la princesse +amena une demande d'argent; il fut donné; madame de Narbonne fut +charmante le soir. La bonne princesse, cherchant à voiler sa +faiblesse, dit en se retirant à ma mère que madame de Narbonne lui +avait fait des excuses de la grognerie de la veille; elle n'ajouta pas +comment elle l'avait calmée, mais c'était le secret de la comédie. Le +comte Louis était le premier à en rire, et cela simplifiait sa +position; car, dans ce temps, tout travers, tout vice, toute lâcheté, +franchement acceptés et avoués avec des formes spirituelles, étaient +assurés de trouver indulgence. + +La princesse devait être reconduite de chez madame de Narbonne chez +elle, dans l'intérieur du château, par sa dame de service. Souvent +elle en dispensait, surtout quand il faisait froid, parce qu'elle +allait toujours à pied et que les dames circulaient habituellement +dans les corridors et les antichambres en chaise à porteurs. Ces +chaises étaient fort élégantes, dorées, avec les armes sur les côtés. +Celles des duchesses avaient le dessus couvert en velours rouge, et +elles pouvaient avoir des porteurs à leur livrée; les autres dames +avaient des porteurs attitrés, mais avec la livrée du Roi, ce qu'on +appelait, en termes de Cour, des _porteux_ bleus, car c'est porteux +qu'il fallait dire. + +Pendant presque toute une année, madame Adélaïde avait pris l'habitude +de faire entrer ma mère et souvent mon père chez elle, en sortant de +chez madame de Narbonne. Elle prenait goût à des conversations plus +sérieuses. Mais la dame d'honneur fut avertie, la princesse grondée, +et elle avoua tout franchement qu'elle n'osait plus. + +C'est dans une de ces causeries qu'elle raconta à mon père l'échec +reçu par sa curiosité au sujet du Masque de fer. Elle avait engagé son +frère, monsieur le Dauphin, à s'enquérir au Roi de ce qui le +concernait pour le lui dire. Monsieur le Dauphin interrogea Louis XV. +Celui-ci lui dit: «Mon fils, je vous le dirai, si vous voulez, mais +vous ferez le serment que j'ai prêté moi-même de ne divulguer ce +secret à personne.» + +Monsieur le Dauphin avoua ne désirer le savoir que pour le communiquer +à sa soeur Adélaïde, et dit y renoncer. Le Roi lui répliqua qu'il +faisait d'autant mieux que ce secret, auquel il tenait parce qu'on le +lui avait fait jurer, n'avait jamais été d'une grande importance et +n'avait plus alors aucun intérêt. Il ajouta qu'il n'y avait plus que +deux hommes vivants qui en fussent instruits, lui et monsieur de +Machault. + +La princesse apprit aussi à mon père comment monsieur de Maurepas +s'était fait ministre. + +À la mort de Louis XV, ses filles, qui l'avaient soigné pendant sa +petite vérole, devaient, selon l'inexorable étiquette, être séparées +du nouveau Roi. Celui-ci, à qui son père le Dauphin avait recommandé +de toujours prendre les conseils de sa tante Adélaïde, lui écrivit +pour lui demander à qui il devait confier le soin de ce royaume qui +lui tombait sur les bras. Madame Adélaïde lui répondit que monsieur le +Dauphin n'aurait pas hésité à appeler monsieur de Machault. On expédia +un courrier à monsieur de Machault. + +Nouveau billet du Roi: Que fallait-il décider pour les funérailles? +quelles étaient les étiquettes? à qui s'adresser? Réponse de madame +Adélaïde: Personne n'était plus propre par ses souvenirs et ses +traditions que monsieur de Maurepas à se charger de ces détails. Le +courrier pour monsieur de Machault n'était pas encore parti. La terre +de monsieur de Machault est à trois lieues au delà de Pontchartrain, +par des chemins alors affreux. On le chargea de remettre en passant la +lettre pour monsieur de Maurepas. + +Le vieux courtisan, ennuyé de son exil, arriva immédiatement. Le Roi +l'attendait avec impatience; il le fit entrer dans son cabinet. +Pendant qu'il s'entretenait avec lui, on vint avertir que le conseil +était assemblé. L'usage voulait que chaque ministre fût averti chaque +fois par l'huissier. Le manque de cette formalité fermait l'entrée du +conseil; c'était l'équivalent d'un renvoi. L'huissier du conseil, +voyant monsieur de Maurepas dans cette intimité avec le nouveau Roi et +sachant qu'il avait été mandé, le regarda en hésitant; le Roi ne dit +rien, mais se troubla. Monsieur de Maurepas salua comme s'il avait +reçu le message; le Roi passa sans oser lui dire adieu. Monsieur de +Maurepas suivit, s'assit au conseil et gouverna la France pendant dix +ans. + +Lorsque monsieur de Machault arriva, quelques heures après, la place +était prise. Le Roi lui dit quelques lieux communs, lui adressa des +compliments et le laissa repartir. Madame Adélaïde s'affligea, se +plaignit, mais elle et son neveu étaient Bourbon, comme elle disait, +et n'avaient assez d'énergie, ni pour résister aux volontés des +autres, ni pour s'y associer pleinement. + +Si Thoiry avait été en deça de Pontchartrain, peut-être n'y aurait-il +pas eu de révolution en France. Monsieur de Machault était un homme +sage, qui aurait su tirer meilleur parti des vertus de Louis XVI que +le courtisan spirituel, mais léger et immoral, auquel il confia son +sort. Ce n'est pas que monsieur de Maurepas ne fût l'homme qui convînt +le mieux aux goûts, si ce n'est aux besoins du moment. + +J'ai dit que, dans ce temps, avec de _l'esprit_, on faisait tout +passer; l'esprit jouait alors le rôle qu'on accorde au _talent_ +aujourd'hui. Je veux rapporter quelques-unes des anecdotes que j'ai +entendu raconter à ma mère qui poussait la moralité jusqu'à la +pruderie, sans que, bien des années après, ces faits lui parussent +autre chose qu'une malice spirituelle. + +Le vicomte de Ségur, l'homme le plus à la mode de ce temps, faisait +d'assez jolis petits vers de société dont sa position dans le monde +était le plus grand mérite. Monsieur de Thiard, impatienté et +peut-être jaloux de ses succès, fit à son tour une pièce de vers où il +conseillait à monsieur de Ségur d'envoyer ses ouvrages au confiseur, +ayant, disait-il, prouvé qu'il avait tout juste l'esprit qu'on peut +mettre dans une pastille. Monsieur de Ségur affecta de rire de cette +épigramme, mais résolut de s'en venger. + +Or, il y avait en Normandie une madame de Z..., très belle personne, +habitant son château, y vivant décemment avec son mari et jouissant +d'une assez grande considération, malgré ses rapports avec monsieur de +Thiard qu'on disait fort intimes et qui duraient depuis plusieurs +années. Celui-ci passait pour l'aimer passionnément. Le vicomte +profita de son crédit; son père était ministre de la guerre, fit +envoyer son régiment en garnison dans la ville voisine du château de +madame de Z..., joua son rôle parfaitement, feignit une passion +délirante et, après des assiduités qui durèrent plusieurs mois, +parvint à plaire et enfin à réussir. + +Bientôt madame de Z..., se trouva grosse; son mari était absent et +même monsieur de Thiard. Elle annonça au vicomte son malheur. La +veille encore, il lui témoignait le plus ardent amour; mais, ce +jour-là, il lui répondit que son but était atteint, qu'il ne s'était +jamais soucié d'elle. Seulement, il avait voulu se venger du sarcasme +de monsieur de Thiard, et lui montrer que son esprit était propre à +autre chose qu'à faire des distiques de confiseur. En conséquence, il +lui baisait les mains, elle n'entendrait plus parler de lui. En effet, +il partit sur-le-champ pour Paris, racontant son histoire à qui +voulait l'entendre. + +Madame de Z..., honnie de son mari, déshonorée dans sa province, +brouillée avec monsieur de Thiard, mourut en couches. Monsieur de +Z..., fut obligé de reconnaître ce malheureux enfant que nous avons vu +dans le monde, madame Léon de X..., et que l'esprit d'intrigue qu'elle +possédait rendait bien digne de son père. Jamais le vicomte de Ségur +n'a pu s'apercevoir qu'une pareille aventure, dont il se vantait tout +haut, choquât qui que ce soit. + +Voici un autre genre: + +Monsieur de Créqui sollicitait une grâce de la Cour, et, en +conséquence, faisait la sienne à monsieur et à madame de Maurepas. Une +de ses obséquiosités était de faire chaque soir la partie de la +vieille et très ennuyeuse madame de Maurepas; aussi elle le soutenait +vivement, et ses importunités avaient crédit sur monsieur de Maurepas. +Le jour même où la grâce fut obtenue, monsieur de Créqui vint chez +madame de Maurepas. Madame de Flamarens, nièce de madame de Maurepas +et qui faisait les honneurs de la maison, offrit une carte à monsieur +de Créqui, comme à l'ordinaire. Celui-ci, s'inclinant, répondit avec +un sérieux de glace: «Je vous fais excuse, je ne joue jamais.» Et, en +effet, il ne fit plus la partie de madame de Maurepas. Cette bassesse, +couverte par le piquant de la forme, ne blessa point, et personne n'en +riait de meilleur coeur que le vieux ministre. + +Monsieur de Maugiron était colonel d'un superbe régiment, mais il +avait l'horreur, ou plutôt l'ennui de tout ce qui était militaire, et +passait pour n'être pas très brave. Un jour, à l'armée, les grenadiers +de France où il avait anciennement servi, chargèrent dans une +circonstance assez dangereuse. Monsieur de Maugiron se mit +volontairement dans leurs rangs, et se conduisit de façon à se faire +remarquer. Le lendemain, à dîner, les officiers de son régiment lui en +firent compliment: «Mon Dieu, messieurs, vous voyez bien que, lorsque +je veux, je m'en tire comme un autre. Mais cela me paraît si +désagréable et surtout si bête que je me suis bien promis que cela ne +m'arriverait plus. Vous m'avez vu au feu; gardez-en bien la mémoire, +car c'est la dernière fois.» + +Il tint parole. Quand son régiment chargeait, il se mettait de côté, +souhaitait bon voyage à ses officiers et disait bien haut: «Regardez +donc ces imbéciles qui vont se faire tuer.» Malgré cela, monsieur de +Maugiron n'était pas un mauvais officier; son régiment était bien +tenu, se conduisait toujours à merveille dans toutes les affaires, et +ce bizarre colonel y était aimé et même considéré. + +C'est à lui que sa femme, très spirituelle personne, écrivait cette +fameuse lettre: + +«Je vous écris parce que je ne sais que faire et je finis parce que je +ne sais que dire. + + «SASSENAGE DE MAUGIRON, + bien fâchée de l'être.» + + +On ne savait pas se refuser une repartie spirituelle. Le maréchal de +Noailles s'était très mal montré à la guerre, et sa réputation de +bravoure en était restée fort suspecte. Un jour où il pleuvait, le Roi +demanda au duc d'Ayen si le maréchal viendrait à la chasse. «Oh! que +non, Sire, mon père craint l'eau comme le feu.» Ce mot eut le plus +grand succès. + +Je n'ai voulu rapporter ces divers faits, faciles à multiplier, que +pour prouver combien dans ces temps qu'on nous représente plus moraux +que les nôtres, dans ces temps où la société était, disait-on, un +tribunal dont tout le monde ressortissait, l'esprit et surtout +l'impudence suffisaient pour éviter les sentences qu'elle aurait +portées probablement contre des torts moins spirituellement affichés. + +J'ai dit que madame de Civrac était dame d'honneur de madame Victoire. +Sa vie est un roman. + +Mademoiselle Monbadon, fille d'un notaire de Bordeaux, avait atteint +l'âge de vingt-cinq ans. Elle était grande, belle, spirituelle et +surtout ambitieuse. Elle fut recherchée en mariage par un hobereau du +voisinage qui s'appelait monsieur de Blagnac. Il était garde du corps. +Cet homme était pauvre, fort rustre, incapable d'apprécier son mérite, +mais désirait partager une très petite fortune qu'elle devait hériter +de son père. La personne qui traitait le mariage fit valoir la +naissance de monsieur de Blagnac; il était de la maison de Durfort. +Mademoiselle Monbadon se fit apporter les papiers et, satisfaite de +cette inspection, épousa monsieur de Blagnac. + +Ajoutant un léger bagage au portefeuille où elle enferma les +parchemins généalogiques, elle s'embarqua dans la diligence, avec son +mari, et arriva à Paris. Sa première visite fut pour Chérin; elle lui +remit ses papiers, le pria de les examiner scrupuleusement. Quelques +jours après, elle revint les chercher et obtint l'assurance que la +filiation de monsieur de Blagnac avec la branche de Durfort-Lorge +était complètement établie. Elle s'en fit délivrer le certificat, et +commença à se faire appeler Blagnac de Civrac. Elle écrivit au vieux +maréchal de Lorge pour lui demander une entrevue. Elle lui dit très +modestement n'être qu'en passant à Paris; elle croyait que son mari +avait l'honneur de lui appartenir. De si loin que ce pût être, c'était +un si grand honneur, un si grand bonheur qu'elle ne voulait pas +retourner dans l'obscurité de sa province sans l'avoir réclamé. Si +elle osait pousser sa prétention jusqu'à être reçue une fois par +madame la maréchale, sa reconnaissance serait au comble. Le maréchal +se laissa prendre à ces paroles doucereuses, sans trop reconnaître la +parenté sur laquelle elle n'insista pas. Elle fut admise à faire une +visite. Elle s'y conduisit adroitement. Elle obtint la permission de +revenir pour prendre congé, elle revint. Le départ était retardé, elle +revint encore. Elle ne partit pas du tout. Bientôt la maréchale en +raffola; assise sur un petit tabouret à ses pieds, elle travaillait à +la même tapisserie et devint habituée de la maison. Le mari ne +paraissait guère. Un jour, son crédit étant déjà établi, elle entendit +parler légèrement de l'état de garde du corps; elle leva la tête avec +une mine étonnée. Quand elle fut seule avec les de Lorge, elle dit: +«Monsieur le maréchal, j'ai peur que, dans notre ignorance +provinciale, nous ne soyons coupables d'un grand tort envers vous, +puisqu'un de vos parents est garde du corps. Cela est donc +inconvenant?» Monsieur de Lorge répondit amicalement, mais en +déclinant doucement la parenté. «Mon Dieu, dit-elle, je n'entends rien +à tout cela, mais je vous apporterai les papiers de mon mari.» En +effet, elle apporta les papiers bien en règle et le certificat de +Chérin. Il n'y avait rien à dire contre; et d'ailleurs, on n'en avait +plus envie. + +Le mari fut retiré des gardes du corps, placé dans un régiment et +envoyé en garnison. La femme eut un petit entresol à l'hôtel de Lorge. +Le maréchal de Lorge n'avait pas de fils. Le maréchal de Duras n'en +avait qu'un qui déjà promettait d'être un détestable sujet. La +grossesse de madame de Blagnac commença à être soignée; le petit +tabouret devint un fauteuil. Bientôt on ne l'appela plus que madame de +Civrac, second titre de la branche de Lorge. Enfin, au bout de peu de +mois, elle était si bien impatronisée dans la maison qu'elle y +disposait de tout, mais en conservant toujours les égards les plus +respectueux pour monsieur et madame de Lorge. Les Duras partagèrent +l'engouement qu'elle inspirait. + +Lorsque la maison de madame Victoire fut formée, elle fut nommée une +de ses dames; bientôt elle devint sa favorite, puis sa dame d'honneur. +Elle fut, à cette occasion, nommée duchesse de Civrac. + +Elle avait toujours conservé les meilleurs rapports avec son mari +qu'elle comblait de marques de considération, mais qui était trop +butor pour pouvoir en tirer parti quand il était présent. Elle réussit +à le faire nommer ambassadeur à Vienne; il eut la bonne grâce d'y +mourir promptement. C'est la seule preuve d'intelligence qu'il eût +donnée de sa vie. Il la laissa mère de trois enfants, un fils, depuis +duc de Lorge et héritier de la fortune de cette branche des Durfort, +et deux filles, mesdames de Donissan et de Chastellux. + +Madame de Civrac, aussi habile que spirituelle, dès qu'elle fut +parvenue à cette haute fortune, voulut patroniser à son tour. Elle se +fit la protectrice de la ville de Bordeaux. Tout ce qui en arrivait +était sûr de trouver appui auprès d'elle, et elle réussit par là à +changer la situation de sa propre famille. Les Monbadon devinrent +petit à petit messieurs de Monbadon. Son neveu entra au service, fut +nommé colonel et finit par être presque un seigneur de la Cour. C'est +après ce succès, dans l'apogée de sa grandeur, qu'elle se trouvait aux +eaux des Pyrénées. On y reçut une liste de promotions de colonels. +Madame de Civrac s'étendit fort sur l'inconvenance des choix. Une +vieille grande dame de province lui répondit: «Que voulez-vous, madame +la duchesse, chacun a _son badon_!» + +Tout avait réussi à l'ambitieuse madame de Civrac, mais elle était +insatiable. Déjà fort malade, elle croyait avoir amené à un terme +prochain le mariage de son fils, le duc de Lorge, avec mademoiselle de +Polignac dont la mère était alors toute-puissante, et y mettait pour +condition la place de capitaine des gardes pour ce fils tout jeune +encore. Au moment de conclure, madame de Gramont, également +intrigante, alla sur ses brisées. Elle avait auprès de la Reine le +mérite d'avoir été exilée par Louis XV pour une insolence faite à +madame Dubarry. Ses prétentions étaient soutenues par les Choiseul; la +Reine donna la préférence à son fils et fit pencher la balance. + +Madame de Civrac apprit subitement que le jeune Gramont, +sous-lieutenant dans un régiment, était arrivé à Versailles, qu'il +était créé duc de Guiche, capitaine des gardes, et que son mariage +avec mademoiselle de Polignac était déclaré. Elle en eut une telle +colère que son sang s'enflamma, et, en quarante-huit heures, elle +expira d'une maladie qui n'annonçait pas une terminaison aussi rapide. +Madame Victoire, très affligée de cette perte, promit à la mère de +nommer madame de Chastellux sa dame d'honneur. Madame de Donissan +était déjà sa dame d'atours. + +Cette madame de Donissan, qui vit encore à l'âge de quatre-vingt-douze +ans, est la mère de madame de Lescure. Toutes deux ont acquis une +honorable et triste célébrité dans la première guerre de la Vendée à +laquelle elles ont pris la part la plus active, sans sortir du +caractère de leur sexe. Les mémoires de madame de Lescure sur ces +événements racontent d'une façon aussi touchante que véridique la +gloire et les malheurs de cette campagne. Ils ont été rédigés par +monsieur de Barante, sur les récits de madame de Lescure (devenue +madame de La Rochejaquelein), pendant qu'il était préfet du Morbihan. + + + + +CHAPITRE III + + Mon enfance. -- Belle poupée. -- Bonté du Roi. -- Commencement de + la Révolution. -- Ouverture des États généraux. -- Départ de + monsieur le comte d'Artois. -- Le 6 octobre 1789. -- Voyage en + Angleterre. -- Madame Fitzherbert. -- Boucles du prince de + Galles. -- Séjour à la campagne. -- Princesses d'Angleterre. + + +J'ai été littéralement élevée sur les genoux de la famille royale. Le +Roi et la Reine surtout me comblaient de bontés. Dans un temps où, +comme je l'ai déjà dit, les enfants étaient mis en nourrice, puis en +sevrage, puis au couvent, où, vêtus en petites dames et en petits +messieurs, ils ne paraissaient que pour être gênés, maussades et +grognons, avec mon fourreau de batiste et une profusion de cheveux +blonds qui ornaient une jolie petite figure, je frappais extrêmement. +Mon père s'était amusé à développer mon intelligence, et l'on me +trouvait très sincèrement un petit prodige. J'avais appris à lire avec +une si grande facilité qu'à trois ans je lisais et débitais pour mon +plaisir et même, dit-on, pour celui des autres, les tragédies de +Racine. + +Mon père se plaisait à me mener au spectacle à Versailles. On +m'emmenait après la première pièce pour ne pas me faire veiller, et je +me rappelle que le Roi m'appelait quelquefois dans sa loge pour me +faire raconter la pièce que je venais de voir. J'ajoutais mes +réflexions qui avaient ordinairement grand succès. À la vérité, au +milieu de mes remarques littéraires, je lui disais un jour avoir bien +envie de lui demander une faveur, et, encouragée par sa bonté, +j'avouais convoiter deux des plus petites pendeloques des lustres pour +me faire des boucles d'oreilles, attendu qu'on devait me percer les +oreilles le lendemain. + +Je me rappelle, par la joie que j'en ai ressentie, une histoire de la +même nature. Madame Adélaïde, qui me gâtait de tout son coeur, me +faisait dire un jour un conte de fée de mon invention. La fée avait +donné à la princesse un palais de diamants, avec les magnificences qui +s'ensuivent, et enfin, pour les combler toutes, l'héroïne avait trouvé +dans un secrétaire d'escarboucle un trésor de _cent six francs_. +Madame Adélaïde fit son profit de cette histoire, et, après avoir mis +toute la grâce possible à en obtenir la permission de ma mère, elle me +fit trouver dans mon petit secrétaire, qui n'était pourtant, pas +d'escarboucle, cent pièces de six francs, avec un papier sur lequel +était écrit _cent six francs pour Adèle_, ainsi qu'il en avait été usé +pour la princesse du conte. Je ne suis pas bien sûre que je susse +compter jusqu'à cent, mais je me rappelle encore mon saisissement à +cette vue. + +Mes parents avaient fini par passer tout l'été à Bellevue; ma chambre +était au rez-de-chaussée, sur la cour. Madame Adélaïde faisait +journellement de très grandes promenades pour aller inspecter ses +ouvriers. Elle m'appelait en passant; on me mettait mon chapeau, +j'escaladais la fenêtre et je partais avec elle, sans bonne. Elle +était toujours suivie d'un assez grand nombre de valets et d'une +petite carriole attelée d'un cheval et menée à la main, dans laquelle +elle n'entrait jamais mais que j'occupais souvent. Cependant, j'aimais +encore mieux courir auprès d'elle et lui faire ce que j'appelais la +conversation. J'avais pour rival et pour ami un grand barbet blanc, +extrêmement intelligent, qui était aussi des promenades. Quand il se +trouvait un peu de boue dans le chemin, on le mettait dans un grand +sac de toile et deux hommes attachés à son service le portaient. Pour +moi, j'étais très fière de savoir choisir mon chemin sans me crotter +comme lui. + +Rentrés au château, je disputais à _Vizir_ sa niche de velours rouge +qu'il me laissait plus volontiers usurper qu'il ne m'abandonnait les +gaufres qu'on écrasait pour nous sur le parquet. Souvent, la bonne +princesse se mettait à quatre pattes et courait avec nous pour +rétablir la paix ou pour obtenir le prix de la course. Je la vois +encore avec sa grande taille sèche, sa robe violette (c'était +l'uniforme de Bellevue) à plis, son bonnet à papillon, et deux grandes +dents, les seules qui lui restassent. Elle avait été très jolie mais, +à cette époque, elle était bien laide et me paraissait telle. + +Madame Adélaïde me fit faire à grands frais une magnifique poupée, +avec un trousseau, une corbeille, des bijoux, entre autres une montre +de Lépine que j'ai encore, et un lit à la duchesse où j'ai couché à +l'âge de sept ans, ce qui donne la proportion de la taille. +L'inauguration de la poupée fut une fête pour la famille royale. Elle +vint dîner à Bellevue. En sortant de table, on m'envoya chercher. Les +deux battants s'ouvrirent, et la poupée arriva traînée sur son lit et +escortée de tous ses accessoires. Le Roi me tenait par la main: + +«Pour qui est tout cela, Adèle? + +--Je crois bien que c'est pour moi, Sire.» + +Tout le monde se mit à jouer avec ma nouvelle propriété. On voulut me +faire remplacer la poupée dans le lit, et la Reine et madame +Élisabeth, à genoux des deux côtés, s'amusèrent à le faire, avec des +éclats de joie de leur habileté à tourner les matelas. Hélas! les +pauvres princesses ne pensaient guère que, bien peu d'années après, +c'était en 1788, elles seraient réduites à faire leur propre lit. +Combien une prophétie pareille eût paru extravagante! + +Tous ces souvenirs me sont encore présents: non que j'attachasse aucun +prix aux grandeurs des personnes, j'y étais trop accoutumée, mais +parce qu'elles me gâtaient beaucoup et me procuraient toutes les +douceurs et les petits plaisirs auxquels les enfants sont sensibles. + +Je rencontrais souvent le Roi dans les jardins de Versailles et, du +plus loin que je l'apercevais, je courais toujours à lui. Un jour, je +manquai à cette habitude; il me fit appeler. J'arrivai tout en larmes. + +«Qu'avez-vous ma petite Adèle? + +--Ce sont vos vilains gardes, Sire, qui veulent tuer mon chien, parce +qu'il court après vos poules. + +--Je vous promets que cela n'arrivera plus.» + +Et, en effet, il y eut une consigne donnée avec ordre de laisser +courir le chien de mademoiselle d'Osmond après le gibier. + +Mes succès n'étaient pas moins grands auprès de la jeune génération. +Monsieur le Dauphin, mort à Meudon, m'aimait extrêmement et me faisait +sans cesse demander pour jouer avec lui, et monsieur le duc de Berry +se faisait mettre en pénitence parce qu'au bal il ne voulait danser +qu'avec moi. Madame et monsieur le duc d'Angoulême me distinguaient +moins. + +Les malheurs de la Révolution mirent un terme à mes succès de Cour. Je +ne sais s'ils ont agi sur moi dans le sens d'un remède homéopathique, +mais il est certain que, malgré ce début de ma vie, je n'ai jamais eu +l'intelligence du courtisan, ni le goût de la société des princes. Les +événements étaient devenus trop sérieux pour qu'on pût s'amuser des +gentillesses d'un enfant; 1789 était arrivé. + +Mon père ne se méprit pas sur la gravité des circonstances. La +cérémonie de l'ouverture des États généraux fut solennelle et +accompagnée de magnificences qui attirèrent à Versailles des étrangers +de toutes les parties de l'Europe. Ma mère, parée en grand habit de +Cour, fit prévenir mon père qu'elle allait partir. Ne le voyant pas +arriver, elle entra chez lui, et le trouva en robe de chambre. + +«Mais dépêchez-vous donc, nous serons en retard. + +--Non, car je n'y vais pas; je ne veux pas aller voir ce malheureux +homme abdiquer.» + +Le soir, madame Adélaïde parlait du beau coup d'oeil de la salle. Elle +s'adressa à mon père pour quelques questions de détail; il lui +répondit qu'il l'ignorait. + +«Où étiez-vous donc placé? + +--Je n'y étais pas, Madame. + +--Vous étiez donc malade? + +--Non, Madame. + +--Comment, lorsqu'on est venu de si loin pour assister à cette +cérémonie, vous ne vous êtes pas donné la peine de traverser une rue. + +--C'est que je n'aime pas les enterrements, Madame, et pas plus celui +de la monarchie que les autres. + +--Et moi, je n'aime pas qu'à votre âge on se croie plus habile que +tout le monde.» + +Et la princesse tourna les talons. + +Il ne faudrait pas conclure de ceci que mon père ne voulût aucune +concession. Au contraire, il était persuadé que l'esprit du temps en +demandait impérieusement, mais il les désirait faites avec un plan +concerté d'avance; il les voulait larges et données, non pas +arrachées. Il voyait ouvrir les États généraux avec une mortelle +angoisse, parce que, initié aux vagues volontés de chacun, il savait +que personne n'avait fixé le but auquel il devait s'arrêter, soit en +exigences, soit en concessions. De plus, il n'avait point confiance en +monsieur Necker. Il le croyait disposé à placer le Roi sur une pente, +sans avoir l'intention de l'y précipiter, mais avec l'orgueilleuse +pensée que lui seul pouvait l'arrêter, et qu'ainsi il se rendait +nécessaire. + +La colère de madame Adélaïde n'attendit pas longtemps les événements +pour se calmer. + +Un jour, j'étais à jouer chez les petites de Guiche; on vint me +chercher beaucoup plus tôt que de coutume. Au lieu du domestique +ordinairement chargé du soin de me porter, je trouvai le valet de +chambre de confiance de mon père. J'avais une bonne anglaise qui +parlait mal français; on lui remit un billet de ma mère. Pendant +qu'elle le lisait, je rentrai dans la chambre de mes petites compagnes +et déjà tout y était sans dessus dessous: on pleurait et on commençait +des paquets. On m'enveloppa dans une pelisse; le valet de chambre me +prit dans ses bras, et, au lieu de me ramener chez mes parents, il +m'installa avec ma bonne chez un vieux maître d'anglais qui habitait +une petite chambre au quatrième dans un quartier éloigné. + +La nuit suivante, on vint me chercher, et je fus menée à la campagne +où je restai plusieurs jours sans nouvelles de personne. J'étais déjà +assez âgée pour souffrir beaucoup de cet exil. C'était lors des +troubles du mois de juin et à l'époque du départ de monsieur le comte +d'Artois, de ses enfants et de la famille Polignac. À mon retour, je +trouvai l'aînée des petites de Guiche partie et sa soeur cachée chez +les parents de sa bonne. Le motif de tout cet émoi pour nous autres +enfants avait été le bruit répandu que _le peuple_, comme on appelait +dès lors une poignée de misérables, était en route pour venir enlever +les enfants des nobles et en faire des otages. Il m'était resté un +grand effroi de cette séparation et, lorsque les événements du 6 +octobre arrivèrent, je n'étais occupée que de la crainte d'être +renvoyée de la maison. + +Mes parents logeaient près du château mais dans la ville; les +appartements qu'on donnait au château étaient trop incommodes pour les +personnes établies tout à fait à Versailles. Je ne sais qui vint +avertir mon père, pendant qu'il était à table, des bruits trop fondés +qui commençaient à circuler. Il se rendit tout de suite au château; ma +mère devait aller l'y rejoindre à l'heure du jeu de Mesdames. Mais, +bientôt après son départ, les rues de Versailles furent inondées de +gens effroyables à voir, poussant des cris effrénés auxquels se +joignait le bruit des coups de fusil dans l'éloignement. Tout ce qu'on +pouvait saisir de leurs discours était encore plus effrayant que leur +aspect. + +Les communications avec le château furent interrompues. La nuit venue, +ma mère s'établit dans une chambre sans lumière et, collée contre la +jalousie fermée, tâchait de deviner par les propos qu'elle pouvait +surprendre les événements qui se passaient. J'étais sur ses genoux; je +finis par m'endormir. On me coucha sur un sopha pour ne pas me +réveiller, et elle se décida à aller elle-même chercher des +renseignements, donnant le bras à ce même valet de chambre dont j'ai +déjà parlé. + +Elle se rendit successivement à plusieurs grilles du château sans +pouvoir pénétrer. Enfin, elle trouva en faction un homme de la garde +nationale qui la reconnut. Il lui dit: «Retournez chez vous, madame la +marquise, il ne faut pas que vous soyez vue dans la rue. Je ne peux +pas vous laisser entrer; ma consigne est trop stricte. D'ailleurs, +vous n'y gagneriez rien, vous seriez arrêtée à chaque porte. Vous +n'avez point à craindre pour ce qui vous intéresse, mais il ne restera +pas un garde du corps demain matin.» + +Ceci se disait à neuf heures du soir, avant que les massacres fussent +commencés, et cependant c'était un homme fort doux et fort modéré, +comme on le voit à son discours, qui était dans cet horrible secret et +qui n'en était nullement révolté, tant l'esprit de vertige était dans +toutes les têtes. Ma mère ne reconnut pas cet homme alors; elle a su +depuis que c'était un marchand de bas. Elle revint chez elle, +consternée comme on peut croire, cependant un peu moins désolée qu'au +départ, car les bruits de la rue disaient tout égorgé au château. + +À minuit, mon père arriva. Je fus réveillée par le bruit et par la +joie de le revoir, mais elle ne fut pas longue. Il venait nous dire +adieu et prendre quelque argent. Il donna l'ordre de seller ses +chevaux et de les mener par un détour gagner Saint-Cyr. Son frère, +l'abbé d'Osmond, qui l'accompagnait, devait aller avec eux l'y +attendre. + +Ces messieurs s'occupèrent de changer leur costume de Cour pour en +prendre un de voyage. Mon père chargea des pistolets. Pendant ce +temps, ma mère cousait tout ce qu'on avait pu trouver d'or dans la +maison dans deux ceintures qu'elle leur fit mettre. Tout cela fut +l'affaire d'une demi-heure et ils partirent. Je voulus me jeter au cou +de mon père; ma mère m'en arracha avec une brusquerie à laquelle je +n'étais pas accoutumée, je restai confondue. La porte se ferma, et +alors je la vis tomber à genoux dans une explosion de douleur qui +absorba toute mon attention; je compris qu'elle avait voulu épargner à +mon père la souffrance inutile d'être témoin de notre affliction. +Cette leçon pratique m'a fait un grand effet et, dans aucune occasion +de ma vie depuis, je ne me suis laissée aller à des démonstrations qui +pussent aggraver le chagrin ou l'anxiété des autres. + +J'ai entendu raconter à mon père qu'arrivé sur la terrasse de +l'Orangerie, où était le rendez-vous, il se promena longtemps seul; +survint un homme enveloppé d'un manteau. Ils s'évitèrent d'abord, puis +se reconnurent; c'était le comte de Saint-Priest, alors ministre, +homme de sens et de courage. Ils continuèrent longtemps leur +promenade; personne ne venait, l'heure s'avançait. Inquiets et +étonnés, ils ne savaient que penser sur la cause qui retardait le +départ projeté du Roi et qui devait se rendre dans la nuit même à +Rambouillet. Ils n'osaient se présenter dans les appartements avec +leur costume de voyage; non seulement c'était contraire à l'étiquette, +mais, dans cette circonstance, ç'aurait été une révélation. + +Monsieur de Saint-Priest, qui logeait au château, se décida à rentrer +chez lui changer de costume; il donna rendez-vous à mon père dans un +endroit écarté. Celui-ci l'y attendit longtemps, enfin il arriva: «Mon +cher d'Osmond, allez-vous-en chez vous rassurer votre femme: le Roi ne +part plus.» Et, lui serrant la main: «Mon ami, monsieur Necker +l'emporte; le Roi, la monarchie sont également perdus.» + +Le départ du Roi pour Rambouillet avait été décidé, mais les ordres +pour les voitures avaient été transmis avec les nombreuses formes +usitées dans l'habitude. Le bruit s'en était répandu. Les palefreniers +avaient hésité à atteler, les cochers à mener. La populace s'était +ameutée devant les écuries et refusait de laisser sortir les voitures. +Monsieur Necker, averti, était venu chapitrer le Roi que les +difficultés matérielles du transport avaient arrêté plus encore que +ses discours, et on s'était décidé à rester. Aller à Rambouillet sur +un cheval de troupe, lui qui faisait vingt lieues à cheval à la +chasse, lui aurait paru une extrémité à laquelle il était impossible +de songer. Et là, comme à Varennes, les chances de salut ont été +perdues par ces habitudes princières qui, pour la famille royale de +France, étaient une seconde nature. Mon père, obligé de rentrer chez +lui pour changer d'habits, ne retourna pas au château cette nuit-là et +ne fut pas témoin des horreurs qui s'y commirent. + +Aussitôt que le consentement donné par le Roi à sa translation à Paris +eût ouvert les portes du château, ma mère se rendit auprès de sa +princesse. Elle trouva les deux soeurs, mesdames Adélaïde et Victoire, +dans leur chambre au rez-de-chaussée, tous les volets fermés et une +seule bougie allumée. Après les premières paroles, elle leur demanda +pourquoi elles attristaient encore volontairement une si triste +journée: «Ma chère, c'est pour qu'on ne nous vise pas comme ce matin,» +répondit madame Adélaïde avec un calme et une douceur extrêmes. En +effet, le matin on avait tiré dans toutes leurs fenêtres; les vitres +d'aucune n'étaient entières. + +Ma mère resta auprès d'elles jusqu'au moment du départ. Elle voulait +les accompagner, mais Mesdames s'y refusèrent obstinément et +n'acceptèrent cette marque de dévouement que de leurs dames d'honneur, +madame la duchesse de Narbonne et madame de Chastellux. Elles +suivirent jusqu'à Sèvres la triste procession qui emmenait le Roi; là, +elles prirent le chemin de Bellevue. Mes parents allèrent les y +rejoindre le lendemain. + +Néanmoins, la fermentation ne se calmait pas. À Versailles, +l'agitation était extrême, les menaces contre ma mère, atroces. On +disait que madame Adélaïde menait le Roi, que ma mère menait madame +Adélaïde et qu'ainsi elle était à la tête des aristocrates. Cela +devint tellement violent qu'au bout de trois jours le danger était +réel, et nous partîmes pour l'Angleterre. + +J'ai peu de souvenir de ce voyage. Je me rappelle seulement +l'impression que me causa l'aspect de l'Océan. Tout enfant que +j'étais, je lui vouai dès lors un culte qui ne s'est pas démenti. Ses +teintes grises et vertes ont toujours un charme pour moi, auquel les +belles eaux bleues de la Méditerranée ne m'ont pas rendue infidèle. + +Nous débarquâmes à Brighton. Le hasard y fit retrouver à ma mère +madame Fitzherbert qui se promenait sur la jetée. Quelques années +avant, fuyant les empressements du prince de Galles, elle était venue +à Paris. Ma mère, qui était sa cousine, l'y avait beaucoup vue. +Depuis, la bénédiction d'un prêtre catholique ayant sanctifié ses +rapports avec le prince sans les rendre légaux, elle vivait avec lui +dans une intimité à laquelle tous deux affectaient de donner les +formes les plus conjugales. Ils habitaient, en simples particuliers, +une petite maison à Brighton. Mes parents y furent accueillis avec +empressement, et cette circonstance les engagea à y passer quelques +jours. + +Je me rappelle avoir été menée un matin chez madame Fitzherbert: elle +nous montra le cabinet de toilette du prince; il y avait une grande +table toute couverte de boucles de souliers. Je me récriai en les +voyant et madame Fitzherbert ouvrit, en riant, une grande armoire qui +en était également remplie; il y en avait pour tous les jours de +l'année. C'était l'élégance du temps, et le prince de Galles était le +plus élégant des élégants. Cette collection de boucles frappa mon +imagination enfantine et, pendant longtemps, le prince de Galles ne +s'y représentait que comme le propriétaire de toutes ces boucles. + +Mes parents furent très fêtés en Angleterre. Les français y allaient +rarement dans ce temps; ma mère était une jolie femme à la mode, sa +famille la combla de prévenances. Nous allâmes passer les fêtes de +Noël chez le comte de Winchilsea, dans sa belle terre de Burleigh. Il +me semble que toute cette existence était très magnifique, mais +j'étais trop accoutumée à voir de grands établissements pour en être +frappée. + +La mère de lord Winchilsea, lady Charlotte Finch, était gouvernante +des princesses d'Angleterre. Je vis les trois plus jeunes chez elle +plusieurs fois. Elles étaient beaucoup plus âgées que moi et ne me +plurent nullement. La princesse Amélie m'appela _little thing_, ce qui +me choqua infiniment. Je parlais très bien anglais, mais je ne savais +pas encore que c'était un terme d'affection. + + + + +CHAPITRE IV + + Retour en France. -- Position de mon père en 1790. -- Aventure + pendant un voyage en Corse. -- Séjour aux Tuileries. -- Rencontre + de la Reine; scène touchante. -- Départ de Mesdames. -- Fuite de + Varennes. -- Récit de la Reine. -- Louis XVI désapprouve + l'émigration. -- Acceptation de la Constitution. -- Opinions de + mon père. -- Il donne sa démission. -- Bonté du Roi pour lui. -- + Départ de France et arrivée à Rome. -- L'abbé d'Osmond massacré à + Saint-Domingue. -- Le vicomte d'Osmond rejoint l'armée des + princes. + + +Au mois de janvier 1790, mon père retourna en France. Trois mois +après, nous l'y rejoignîmes. J'ai oublié de dire qu'il avait quitté +l'armée, en 1788, pour entrer dans la carrière diplomatique. +Préalablement, il avait été colonel du régiment de Barrois infanterie, +en garnison en Corse. Il y allait tous les ans. + +Un de ces voyages donna lieu à un épisode bien peu important alors, +mais qui est devenu piquant depuis. Il était à Toulon logé chez +monsieur Malouet, intendant de la marine et son ami, attendant que le +vent changeât et lui permît de s'embarquer, lorsqu'on lui annonça un +gentilhomme corse demandant à le voir. Il le fit entrer; après +quelques politesses réciproques, ce monsieur lui dit qu'il désirait +retourner le plus promptement possible à Ajaccio, que, la seule +felouque qui fût dans le port étant nolisée par mon père, il le priait +de permettre au patron de l'y laisser prendre son passage: + +«Cela m'est impossible, monsieur, la felouque est à moi, mais je +serai très heureux de vous y offrir une place. + +--Mais, monsieur le marquis, je ne suis pas seul, j'ai mon fils avec +moi et même ma cuisinière que je ramène. + +--Hé bien, monsieur, il y aura une place pour vous et votre monde.» + +Le Corse se confondit en remerciements. Le vent changea au bout de +quelques jours pendant lesquels il vint fréquemment voir mon père. On +s'embarqua. Lorsqu'on servit le dîner, auquel mon père invita les +passagers composés de quelques officiers de son régiment et des deux +Corses, il chargea un officier, monsieur de Belloc, d'appeler le jeune +homme, vêtu de l'habit de l'École militaire, qui lisait au bout du +bateau. Celui-ci refusa. Monsieur de Belloc revint irrité, il dit à +mon père: + +«J'ai envie de le jeter à la mer, ce petit sournois, il a une mauvaise +figure. Permettez-vous, mon colonel? + +«--Non, dit mon père en riant, je ne permets pas, je ne suis pas de +votre avis, il a une figure de caractère; je suis persuadé qu'il fera +son chemin.» + +Ce petit sournois, c'était l'empereur Napoléon. Et, cette scène, +Belloc me l'a racontée dix fois: «Ah! si mon colonel avait voulu me +permettre de le jeter à la mer, ajoutait-il en soupirant, il ne +culbuterait pas le monde aujourd'hui!» (Il est inutile d'avertir que +ce propos d'émigré se tenait longtemps après). + +Le lendemain de l'arrivée à Ajaccio, monsieur Buonaparte le père, +accompagné de toute sa famille, vint faire une visite de remerciements +à mon père. C'est de ce jour qu'ont commencé ses relations avec Pozzo +di Borgo. Mon père rendit une visite à madame Buonaparte. Elle +habitait à Ajaccio une petite maison des meilleures de la ville, sur +la porte de laquelle était écrit en coquilles d'escargot: _Vive +Marbeuf_. Monsieur de Marbeuf avait été le protecteur de la famille +Buonaparte. La chronique disait que madame Buonaparte en avait été +fort reconnaissante. Lors de la visite de mon père, elle était encore +une très belle femme: il la trouva dans sa cuisine, sans bas, avec un +simple jupon attaché sur une chemise, occupée à faire des confitures. +Malgré sa beauté, elle lui parut digne de son emploi. + +Après avoir été chargé d'une commission relative aux Hollandais +réfugiés en 1788, mon père fut nommé ministre à la Haye, et il était +dans cette situation lors de notre séjour en Angleterre. Une querelle +entre le prince d'Orange et l'ambassadeur de France avait fait décider +à la Cour de Versailles qu'elle n'enverrait plus qu'un ministre en +Hollande. La République ne voulait recevoir qu'un ambassadeur. Cette +tracasserie empêchait mon père de se rendre à son poste; il prenait +d'autant plus patience qu'il espérait arriver par là au rang +d'ambassadeur qu'il n'aurait pu avoir d'emblée. + +La ville de Versailles avait fait des réflexions sur le dommage que +lui causait l'absence de la Cour. L'effervescence s'était calmée, et +elle regrettait les tristes journées d'octobre. Au retour de ma mère, +elle fut on ne saurait mieux accueillie par ceux-là mêmes qui +déblatéraient le plus contre elle à son départ; toutefois nous n'y +restâmes pas longtemps. Nous commençâmes par aller passer l'été à +Bellevue; et nous habitâmes, l'hiver suivant, un appartement dans le +pavillon de Marsan, aux Tuileries. + +J'ai parfaitement présente une scène de cet été. Je n'avais pas vu la +Reine depuis bien des mois. Elle vint à Bellevue sous l'escorte de la +garde nationale; j'étais élevée dans l'horreur de cet habit. La Reine, +je crois, était déjà à peu près prisonnière, car ce monde ne la +quittait jamais. Toujours est-il que, lorsqu'elle m'envoya chercher, +je la trouvai sur la terrasse entourée de gardes nationaux. Mon petit +coeur se gonfla à cet aspect et je me mis à sangloter. La Reine +s'agenouilla, appuya son visage contre le mien et les voilà tous deux +de mes longs cheveux blonds, en me sollicitant de cacher mes larmes. +Je sentis couler les siennes. J'entends encore son «_paix, paix_, mon +Adèle»; elle resta longtemps dans cette attitude. + +Tous les spectateurs étaient émus, mais il fallait l'incurie de +l'enfance pour oser le témoigner dans ces moments où tout était +danger. Je ne sais si cette scène fut rapportée, mais la Reine ne +revint plus à Bellevue, et c'est la dernière fois que je l'aie vue +autrement que de loin pendant mon séjour aux Tuileries. J'ai conservé +de ce moment une impression qui est encore très vive. Je peindrais son +costume. Elle était en _Pierrot de linon_ blanc, brodé en branches de +lilas de couleur, un fichu bouffant, un grand chapeau de paille dont +les larges rubans lilas flottants se rattachaient par un gros noeud à +l'endroit où le fichu croisait. + +Pauvre princesse, pauvre femme, pauvre mère, à quel affreux sort elle +était réservée! Elle se croyait bien malheureuse alors, ce n'était que +le commencement de ses peines! Son fils, le second Dauphin, l'avait +accompagnée à Bellevue, et il jouait avec mon frère dans le sable. Les +gardes nationaux se mêlaient à ces jeux, et les deux enfants étaient +trop jeunes pour en être gênés. Je ne m'en serais pas approchée pour +l'empire du monde. Je restai près de la Reine qui me tenait par la +main. On m'a dit depuis qu'elle s'était crue obligée d'expliquer à sa +suite que le premier Dauphin m'aimait beaucoup, qu'elle ne m'avait pas +vue depuis sa mort et que c'était là le motif de notre mutuelle +sensibilité. + +Loin de se calmer, la Révolution devenait de plus en plus menaçante. +Le Roi, qui formait le projet de quitter Paris, désirait en éloigner +ses tantes. Elles demandèrent à l'Assemblée nationale et obtinrent la +permission d'aller à Rome. Avant de partir, elles s'établirent à +Bellevue. + +Mon père avait été nommé ministre à Pétersbourg en remplacement de +monsieur de Ségur (1790). Le rapport public du ministre portait que ce +choix avait été fait parce que l'impératrice Catherine ne consentirait +pas à recevoir un envoyé _patriote_. Cette circonstance devait finir +par rendre la position de mon père très dangereuse. Cependant il ne +pensait pas à s'éloigner mais il voulait que sa femme et ses enfants +quittassent la France. Aussitôt que Mesdames auraient franchi la +frontière, ma mère devait les suivre. + +La veille du jour fixé pour le départ de Mesdames, mon père, qui +passait sa vie dans les groupes, y recueillit que l'on ne voulait plus +les laisser s'éloigner. Les orateurs démagogues prêchaient une +croisade contre Bellevue, à l'effet d'aller chercher _les vieilles_ et +de les ramener à Paris: on ne pouvait avoir trop d'otages, etc. La +foule obéissante prenait déjà le chemin de Bellevue. + +Mon père retourna vite aux Tuileries, fit mettre des bottes à son +valet de chambre, nommé Bermont, dont j'aurai encore à parler, le mena +chez la princesse de Tarente, qui logeait au faubourg Saint-Germain et +avec laquelle il était fort lié, fit seller un de ses chevaux, et +envoya Bermont par la plaine de Grenelle et le chemin de Meudon +prévenir Mesdames qu'il fallait qu'elles partissent sur l'heure même. + +Les ordres n'étaient donnés que pour quatre heures du matin; il en +était dix du soir. Les gens de Mesdames murmuraient; un grand nombre +aurait désiré que le voyage n'eût pas lieu. Bermont se rendit aux +écuries; on n'attelait pas. Il revint trouver madame Adélaïde, lui +dit qu'il n'y avait pas un moment à perdre, que lui-même avait entendu +les hurlements de la colonne qui s'avançait de l'autre côté de la +Seine. Enfin, Mesdames consentirent à monter dans la voiture de +monsieur de Thiange qui se trouvait par hasard dans la cour. Alors +leurs gens se décidèrent, les voitures de voyage avancèrent. À peine +la dernière sortait-elle par la grille de Meudon que la grille du côté +de Sèvres fut assaillie par la multitude. Elle fut bientôt forcée: on +entra dans le château qui fut mis au pillage, mais Mesdames avaient +échappé au danger. + +On a accusé le comte Louis de Narbonne de le leur avoir fait courir, +parce que, chevalier d'honneur de madame Adélaïde, il devait +l'accompagner et préférait rester à Paris. Mon père a toujours regardé +cette assertion comme une de ces absurdes calomnies que l'esprit de +parti invente contre les gens qui ne partagent pas ses passions. Au +reste, mon père était prévenu pour le comte Louis, il l'aimait +tendrement; leur affection était mutuelle, et les opinions politiques +avaient peine à les désunir. Le comte Louis disait: «Je suis la +passion honteuse de d'Osmond, vainement il se débat contre; et, moi, +je ne m'accoutumerai jamais à le voir dans le parti des bêtes». Ils se +rencontraient rarement mais, quand ils se voyaient, c'était toujours +avec amitié. + +Mesdames furent arrêtées en route. Rendues à la liberté par un décret +de l'Assemblée, elles poursuivirent leur route. Nous commençâmes la +nôtre qui s'effectua sans accident, et nous rejoignîmes Mesdames à +Turin. + +Établie à Rome, ma mère y passa quelques mois dans une vive inquiétude +sur les dangers où mon père était exposé. Il vint nous rejoindre au +printemps de l'année 1792, quelques mois après la fuite de Varennes. +Voici ce que je lui ai entendu raconter depuis: + +Le Roi avait formé le projet de s'éloigner de Paris pour se rendre +dans une ville de guerre dont la garnison fût fidèle. Monsieur de +Bouillé, commandant dans l'Est, était chargé de préparer les lieux, +puis de faire les dispositions du voyage. Mon père était dans la +confidence. Il devait, sous prétexte de se rendre à son poste en +Russie, quitter Paris, s'arrêter à la frontière, venir rejoindre le +Roi où il serait et prendre ses derniers ordres pour la rédaction +d'une lettre ou manifeste qu'il devait porter aux Cours du Nord, en +leur expliquant la position du Roi qui, échappé des mains des +factieux, se trouvait en situation de faire appel à tout ce qui était +fidèle en France. Le Roi demandait surtout aux Cours étrangères de ne +reconnaître d'autre autorité que la sienne et de ne point traiter avec +les princes émigrés. Il existait déjà entre le château des Tuileries +et le conseil de monsieur le comte d'Artois la plus vive +animadversion. + +Mon père pressait monsieur de Montmorin de l'expédier, mais les +paresseuses lenteurs de ce ministre, qui n'était pas dans le secret, +retardaient son départ. Il n'osait partir sans ses instructions dans +la crainte d'inspirer des soupçons. Le jour fixé pour la fuite +approchait; enfin on lui promit que ses lettres de créance seraient +prêtes le lendemain. + +Il se promenait aux Champs-Élysées; il vit passer la voiture du Roi +revenant de Saint-Cloud. La Reine se pencha en dehors de la portière +et lui fit des signes de la main. Il ne les comprit pas alors, mais +ils lui furent expliqués lorsque, le lendemain matin, son valet de +chambre lui apprit, en entrant chez lui, le départ de la famille +royale. Il avait été avancé de quarante-huit heures parce qu'un +changement de service parmi les femmes de monsieur le Dauphin aurait +fait arriver une personne dont on se méfiait. + +Mon père n'avait pas vu la Reine depuis cette décision et n'avait pu +être averti; au reste, il n'aurait pu partir sans les instructions du +ministre. Il vit donc sa mission manquée et ne s'occupa plus que du +moyen d'aller rejoindre le Roi, lorsqu'il le saurait à Montmédy. Cette +préoccupation ne l'empêcha pas de courir toute la matinée. Il trouva +la ville dans la stupeur. Les démagogues étaient dans l'effroi; les +royalistes n'osaient encore témoigner leur joie. Tous gardaient le +silence et personne n'agissait. Bientôt arriva le courrier porteur de +la nouvelle de l'arrestation; alors la ville fut assourdie des cris et +des vociférations de toute la canaille qu'on put recruter. Les +Jacobins reprirent leur audace et les honnêtes gens se cachèrent. + +Ce fut de sa fenêtre du pavillon de Marsan que mon père vit arriver +l'horrible escorte qui ramenait au château, à travers le jardin, les +illustres prisonniers. Ils furent une heure et demie à se rendre du +pont tournant au palais. À chaque instant, le peuple faisait arrêter +la voiture pour les abreuver d'insultes et avec l'intention d'arracher +les gardes du corps qu'on avait garrottés sur le siège. Cependant cet +affreux cortège arriva sans qu'il y eût de sang répandu; s'il en avait +coulé une goutte, probablement tout ce qui était dans ce fatal +carrosse eût été massacré. Tous s'y attendaient et s'y étaient +résignés. + +Aussitôt qu'il fut possible de pénétrer jusqu'aux princes, mon père y +arriva. La Reine lui raconta les événements avec autant de douceur que +de magnanimité, n'accusant personne et ne s'en prenant qu'à la +fatalité du mauvais succès de cette entreprise qui pouvait changer +leur destin. + +Il y a bien des relations de ces événements, mais l'authenticité de +celle-ci, recueillie de la bouche même de la Reine, me décide à +retracer les détails qui me sont restés dans la mémoire parmi ceux que +j'ai entendu raconter à mon père. + +La voiture de voyage avait été commandée par madame Sullivan (depuis +madame Crawford) que monsieur de Fersen y avait employée pour une de +ses amies, la baronne de Crafft. C'était pour cette même baronne, sa +famille et sa suite qu'on avait obtenu un passeport parfaitement en +règle et un permis de chevaux de poste. La voiture avait été depuis +plusieurs jours amenée dans les remises de madame Sullivan. Elle se +chargea du soin d'y placer les effets nécessaires à l'usage de la +famille royale. + +On aurait désiré que les habitants des Tuileries se dispersassent, +mais ils ne voulurent pas se séparer. Le danger était grand, et ils +voulaient, disaient-ils, se sauver ou périr ensemble. Monsieur et +Madame, qui consentirent à partir chacun de leur côté, arrivèrent sans +obstacle. À la vérité, ils ne cherchèrent que la frontière la plus +voisine; et le Roi, ne devant pas quitter la France, n'avait qu'une +route à suivre. On avait pris beaucoup de précautions, mais la +dernière manqua. + +La berline de la baronne de Crafft devait être occupée par le Roi, la +Reine, madame Élisabeth, les deux enfants et le baron de Viomesnil. +Deux gardes du corps en livrée étaient sur le siège. Madame de Tourzel +ne fut informée du départ qu'au dernier moment. Elle fit valoir les +_droits de sa charge_ qui l'autorisaient à ne jamais quitter monsieur +le Dauphin. L'argument était péremptoire pour ceux auxquels il était +adressé, et elle remplaça monsieur de Viomesnil dans la voiture. Dès +lors, la famille royale n'avait avec elle personne en état de prendre +un parti dans un cas imprévu. Ce n'étaient pas de simples gardes du +corps, quelque dévoués qu'ils fussent, qui assumeraient cette +responsabilité. Cette décision fut connue trop tard pour qu'on y pût +remédier. + +Le jour et l'heure arrivés, le Roi et la Reine se retirèrent comme de +coutume et se couchèrent. Ils se relevèrent aussitôt, s'habillèrent de +vêtements qu'on leur avait fait parvenir, et partirent seuls des +Tuileries. Le Roi donnait le bras à la Reine; en passant sous le +guichet, les boucles de ses souliers s'accrochèrent, il pensa tomber. +La sentinelle l'aida à se soutenir, et s'informa s'il était blessé. La +Reine se crut perdue. Ils passèrent. + +En traversant le Carrousel, ils furent croisés par la voiture de +monsieur de Lafayette; les flambeaux portés par ses gens éclairèrent +l'auguste couple. Monsieur de Lafayette avança la tête; ils eurent +l'inquiétude d'être reconnus, mais la voiture continua sa course. +Enfin, ils atteignirent le coin du Carrousel. Monsieur de Fersen les +suivait de loin; il hâta le pas, ouvrit la portière d'une voiture de +remise où madame de Tourzel et les deux Enfants étaient déjà placés. +Monsieur le Dauphin était vêtu en fille; c'était le seul déguisement +qui eût été adopté. On attendit quelques minutes madame Élisabeth. Sa +sortie du palais avait éprouvé des difficultés. Une fille de +garde-robe dévouée lui donnait le bras. + +Le marquis de Briges était le cocher de cette voiture; le comte de +Fersen monta derrière. On sortit heureusement de la barrière. La +voiture de voyage ne se trouva pas au dehors, comme il était convenu. +On attendit plus d'une heure; enfin, on reconnut qu'on s'était trompé +de barrière. Le lieu proposé d'abord pour le rendez-vous avait été +changé; on avait négligé de prévenir monsieur de Briges. + +Afin de ne point repasser les barrières, il fallut faire un assez long +détour pour gagner celle où se trouvait la voiture de poste. Elle y +était, en effet, mais il y avait eu beaucoup de temps perdu. Les +illustres fugitifs s'y établirent promptement. Ce fut dans ce moment +que monsieur de Fersen remit à un des gardes du corps, qui n'en avait +pas, ses pistolets sur lesquels son nom était gravé et qui ont été +trouvés à Varennes. + +Aucun accident ne retarda la marche; les postillons, bien payés, sans +exagération, menaient rapidement. En voyant Charles de Damas à son +poste, les voyageurs se flattèrent que les retards apportés à leur +départ n'auraient pas de suites fâcheuses; ils commencèrent à prendre +quelque sécurité. Il faisait une chaleur extrême; monsieur le Dauphin +en souffrait beaucoup. On baissa les jalousies qu'on tenait levées et, +en arrivant au relais de Sainte-Menehould, on oublia de tirer les +stores du côté du Roi et de la Reine, placés vis-à-vis l'un de +l'autre. + +Leurs figures, et surtout celle du Roi, étaient les plus connues. Le +Roi aperçut un homme, appuyé contre les roues de la voiture qui le +regardait attentivement. Il se baissa sous prétexte de jouer avec ses +enfants et dit à la Reine de tirer le store dans quelques instants, +sans se presser. Elle obéit, mais, en se relevant, le Roi vit le même +homme appuyé sur la roue de l'autre côté de la voiture et le regardant +attentivement. Il tenait un écu à la main et semblait confronter les +deux profils; mais il ne disait rien. + +Le Roi dit: «Nous sommes reconnus, serons-nous trahis? C'est à la +garde de Dieu.» + +Cependant, on achevait d'atteler. L'homme restait appuyé sur la roue, +dans un profond silence; il ne l'abandonna qu'au moment où elle se mit +en mouvement. Lorsqu'ils eurent quitté le relais de Sainte-Menehould, +les pauvres fugitifs crurent avoir échappé à ce nouveau danger, et le +Roi dit qu'il faudrait s'occuper de découvrir cet homme pour le +récompenser, car certainement il les avait reconnus, que lui le +retrouverait entre mille. Hélas, il était destiné à le revoir. + +Que se passe-t-il dans la tête de ce Drouet, car c'était lui: eut-il +un moment de pitié, un moment d'hésitation, ou bien, Sainte-Menehould +n'étant qu'un tout petit hameau, craignait-il de ne pouvoir ameuter +assez de monde pour arrêter la voiture? Je ne sais, mais, bientôt +après, il monta à cheval et prit la route de Clermont dont il était +maître de poste et où il comptait précéder les voyageurs. + +Il en était très près, et s'étonnait de n'avoir pas encore atteint la +voiture, lorsqu'il rencontra des postillons de retour: + +«La voiture a-t-elle encore beaucoup d'avance? cria-t-il. + +«--Nous n'avons pas vu de voiture. + +«--Comment!» et il dépeignit la voiture. + +«Elle n'est pas sur cette route, mais j'ai vu, de la hauteur, une +berline sur celle de Varennes; c'est peut-être cela.» + +Drouet n'en douta pas. En effet, à l'embranchement de la route de +Clermont et de celle de Varennes, les gardes du corps avaient fait +suivre cette dernière aux postillons. Ils avaient fait quelque légère +difficulté sur ce que le relais était plus long et qu'on aurait dû +avertir à la poste; mais ils avaient passé outre et menaient si bon +train que Drouet eut peine à les atteindre. + +Qu'on suppose l'alarme des voyageurs en reconnaissant l'homme de la +roue sur un cheval couvert d'écume. Il fit de vifs reproches aux +postillons de mener si vite dans un relais si long, leur ordonna de +ralentir le pas en les menaçant de les dénoncer au maître de poste de +Sainte-Menehould, et lui-même prit les devants. On n'osait pas trop +presser les postillons; d'ailleurs, on espérait encore éviter le +danger. + +Un relais, préparé par les soins de monsieur de Bouillé, devait être +placé avant l'entrée de Varennes. Il était nécessaire de passer le +pont situé à la sortie de la petite ville, mais on ne ferait que la +traverser. Et, comme il y avait une escorte avec les chevaux de +voiture, on pouvait se flatter de ne pas trouver d'obstacle. Le jour +tombait. Le relais qui devait être au bas de la montée de Varennes ne +s'y trouva pas. On l'espérait en haut; il n'y était pas davantage. Les +gardes du corps frappèrent à la glace: + +«Que faut-il faire? + +«--Aller, répondit-on.» + +On arriva à la poste. La nuit était close; il n'y avait pas, +disait-on, de chevaux à l'écurie. Les postillons refusèrent de doubler +la poste sans faire rafraîchir leurs chevaux. Pendant qu'on +parlementait, la Reine vit passer des dragons portant leurs selles sur +leurs dos. Elle espéra que le détachement et le relais allaient enfin +paraître; mais les chevaux de voiture étaient placés à une extrémité +de la ville, ceux des dragons à une autre, et le pont les séparait. + +On vint presser les voyageurs de quitter la voiture et de faire +reposer les enfants pendant que les postillons feraient rafraîchir les +chevaux de poste. Ils craignirent d'exciter les soupçons en persistant +dans leur premier refus; ils entrèrent dans une maison, mais déjà ils +étaient dénoncés et reconnus. Une charrette, renversée sur le pont, +ferma la communication au détachement de dragons; le tocsin sonna; et, +lorsque le duc de Choiseul, qui s'était égaré dans des chemins de +traverse et qui se fiait aux précautions ordonnées à Varennes, y +arriva, il n'était plus temps de sauver le Roi autrement qu'en le +plaçant ainsi que sa famille sur des chevaux de troupe et en prenant +au galop le chemin d'un gué. Cela ne pouvait se faire que de vive +force et en tirant des coups de pistolet. Monsieur de Choiseul le +proposa, le Roi s'y refusa; il dit qu'il ne consentirait jamais à +faire couler une goutte de sang français. La Reine n'insista pas; +mais il était clair dans son récit qu'elle aurait adopté la +proposition de monsieur de Choiseul. Au reste, elle dit à mon père +que, du moment où le relais avait manqué, elle n'avait plus eu +d'espoir et avait compris qu'ils étaient perdus. + +Malheureusement, le comte de Bouillé avait confié l'important poste de +Varennes à son fils, le comte Louis de Bouillé. Il s'y conduisit avec +une légèreté et une incurie sans exemple. Sans la faiblesse paternelle +de monsieur de Bouillé, qui lui fit donner cette mission à un homme de +vingt ans, il est probable que la Révolution aurait pris une autre +marche; peut-être même n'en serait-il sorti que de salutaires +améliorations à la Constitution française. + +Ce Drouet, que tout à l'heure le pauvre Roi pensait à récompenser, se +présenta comme un maître insolent vis-à-vis de la famille éplorée. +Bientôt elle fut en butte à tous les outrages. Je ne me rappelle pas +d'autres détails, si ce n'est que la Reine se louait des procédés de +Barnave, pendant le cruel retour, surtout en les comparant à ceux de +monsieur de Latour-Maubourg. + +J'ai dit que le Roi était fort opposé aux démarches que monsieur le +comte d'Artois faisait en son nom. Cette opposition ne diminua pas +après la réunion de Monsieur à son frère, et les prisonniers des +Tuileries furent en complète hostilité avec les chefs de Coblentz. + +La Reine, avec l'approbation du Roi, entretenait une correspondance +dont le baron de Breteuil, alors à Bruxelles, était le principal +agent, et qui avait pour premier but d'éloigner les cabinets étrangers +de prêter les mains aux intrigues des princes. On se cachait pour cela +de madame Élisabeth qui penchait pour les opinions de ses frères, de +façon que, même dans l'intérieur de ce triste château, la confiance +n'était pas complète. + +Mon père était l'intermédiaire de la correspondance de la Reine avec +monsieur de Breteuil. Il portait ses lettres chez monsieur de Mercy; +et, quelquefois, lorsqu'on craignait d'exciter l'attention par des +visites trop fréquentes, c'était Bermont qui allait les recevoir des +mains de la Reine. Mon père a eu la certitude qu'une somme de soixante +mille francs lui avait été offerte pour livrer ces papiers. S'il avait +remis une de ces lettres de la Reine qu'il savait porter, certes il +aurait pu la vendre bien cher. + +La situation de la famille royale devenait de jour en jour plus +intolérable. Le Roi consentit enfin à reconnaître et à jurer la +Constitution. Que ceux qui l'accusent de faiblesse se mettent à sa +place avant de le condamner. Mon père ne se l'est jamais permis; mais +il a fortement désapprouvé le plan suivi par lequel il devait apporter +tous les obstacles possibles à la Constitution qu'il venait +d'accepter: + +«Puisque vous l'avez jurée, Sire, disait-il, il faut la suivre +loyalement, franchement, l'exécuter en tout ce qui dépend de vous. + +«--Mais elle ne peut pas marcher. + +«--Hé bien, elle tombera, mais il ne faut pas que ce soit par votre +faute.» + +Dans ces nouveaux prédicaments, mon père blâma hautement la +correspondance de la Reine avec Bruxelles. Elle eut l'air de +l'écouter, de se ranger à son avis; mais elle se cacha seulement de +lui, et trouva un autre agent, sans pourtant lui en savoir mauvais +gré, ni lui retirer sa confiance sur d'autres points. + +Ces pauvres princes ne voulaient suivre complètement les avis de +personne, et cependant accueillaient et acceptaient en partie tous +ceux qu'on leur donnait. Il en résultait dans leur conduite un décousu +qui se traduisait aisément en fausseté aux yeux de leurs ennemis et +en lâcheté vis-à-vis de leurs soi-disant amis des bords du Rhin; car, +il ne faut pas l'oublier, Coblentz a été aussi fatal et presque aussi +hostile à Louis XVI que le club des Jacobins. + +La mission que mon père avait dû remplir, si la fuite du Roi avait +réussi, était annulée par l'arrestation de Varennes. Il demanda à Sa +Majesté la permission de donner sa démission du poste de Pétersbourg. +Dans son opinion, le Roi, ayant accepté la Constitution, ne devait se +servir que de ce qu'on appelait _les patriotes_, de gens qui avaient +la réputation aussi bien que la volonté d'y être attachés. Mon père, +aristocrate prononcé, tel raisonnable qu'il pût être, n'était plus +qu'un embarras, et il témoigna l'intention d'aller rejoindre ma mère à +Rome. + +Le Roi l'y autorisa, en ajoutant que, lorsque le temps des honnêtes +gens et des sujets fidèles serait revenu, il saurait où le retrouver. +Il le remercia de ne point faire le projet d'aller à Coblentz. La +Reine surtout insista beaucoup pour qu'il prît la route de l'Italie: + +«Vous êtes à nous, monsieur d'Osmond; nous voulons vous conserver.» + +Le bon sens du Roi avait compris tout le danger de l'émigration comme +elle existait en Allemagne, et mon père partageait trop ses opinions +pour être tenté de s'y rendre. Au reste, il aurait été probablement +mal reçu, car tous ceux qui, au risque de leur vie, se dévouaient au +service du Roi, étaient regardés de fort mauvais oeil par les princes +ses frères, surtout par monsieur le comte d'Artois qui, à cette +époque, prenait l'initiative. Le caractère plus cauteleux de Monsieur +l'a tenu dans la réserve tant que le Roi a vécu. + +Mon père resta encore quelque temps à Paris. Dans la dernière entrevue +qu'il eut avec le Roi, celui-ci lui donna le brevet d'une pension de +douze mille francs sur sa cassette. + +«Je ne suis pas bien riche, lui dit-il, mais vous n'êtes pas bien +avide; nous nous retrouverons peut-être dans des temps où je pourrais +mieux user de votre zèle et le récompenser plus dignement.» + +L'état de la santé de ma mère, qui devenait plus alarmant, décida +enfin mon père à s'arracher de ces Tuileries où il ne voulait pas +rester et qu'il ne pouvait quitter. Il arriva à Rome au printemps de +l'année 1792. + +À la tristesse que lui donnaient les événements politiques, se joignit +celle qui résultait de la perte de son frère, l'abbé d'Osmond, jeune +homme de la plus belle espérance. Il s'était rendu à Saint-Domingue en +1790, dans la pensée d'y conserver nos propriétés et d'y préparer une +retraite à notre famille, si la France devenait inhabitable. Au +commencement de l'insurrection de Saint-Domingue, il joua le rôle le +plus honorable; mais, tombé entre les mains des nègres, il fut +inhumainement massacré. + +Mon père avait retenu le vicomte d'Osmond à la tête du régiment (de +Neustrie), qu'il commandait à Strasbourg, tant qu'il était resté en +France. Mais, après son départ, le vicomte, accompagné de tous les +officiers de son régiment, alla rejoindre l'armée des princes. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +ÉMIGRATION + + + + +CHAPITRE I + + Séjour à Rome. -- Querelles dans l'intérieur de Mesdames. -- + Société de ma mère. -- L'abbé Maury. -- Le cardinal d'York. -- La + croix de Saint-Pierre. -- Madame Lebrun. -- Séjour d'Albano. -- + Arrivée à Naples. -- La reine de Naples et les princesses ses + filles. -- Parti pris de quitter l'Italie. -- Lady Hamilton. -- + Ses attitudes. -- Bermont. -- Passage du Saint-Gothard. -- + Mademoiselle à Constance. -- Arrivée en Angleterre. + + +Je passerai rapidement sur le séjour que nous fîmes en Italie. Je n'en +conserve qu'un léger souvenir; je me rappelle seulement avoir entendu +faire des récits sur les bisbilles de la petite Cour de Mesdames qui, +même alors, me semblaient d'un extrême ridicule. Les querelles des +deux dames d'honneur étaient poussées au point de diviser le petit +nombre de Français alors à Rome. On était du parti Narbonne ou du +parti Chastellux, et on se détestait cordialement. + +L'attitude de mes parents se trouvait forcée par l'honneur que ma mère +avait d'appartenir à madame Adélaïde; les Chastellux le reconnurent et +ils restèrent en bons termes. Les enfants Chastellux vivaient en +intimité avec moi, ainsi que Louise de Narbonne, petite-fille de la +duchesse. Toutefois, pour ne pas faire de jaloux, nous étions tous +également exclus de la présence des princesses. + +Je n'ai pas vu madame Adélaïde trois fois pendant le séjour à Rome; à +la vérité, j'avais un peu passé l'âge où l'on s'amuse d'un enfant +comme d'un petit chien. Malgré les querelles domestiques dont elles +étaient témoins et victimes, jamais leurs entours ne sont parvenus à +désunir les deux vieilles princesses. Elles sont mortes à peu de jours +l'une de l'autre, ayant toujours vécu dans la plus tendre union. +Madame Victoire avait une grande admiration pour sa soeur qui le lui +rendait en affection. + +La faible santé de ma mère la retenait habituellement chez elle. +Chaque soir, il s'y réunissait quelques personnes, au nombre +desquelles les plus assidues étaient les prélats Caraffa, Albani, +Consalvi, et enfin l'abbé Maury, alors le coryphée du parti royaliste. +Toutes ces personnes étaient spirituelles et distinguées. Je +m'accoutumais à prendre goût à leur conversation. J'étais très gâtée +par elles, et principalement par l'abbé Maury et le prélat Consalvi. + +L'abbé Maury, en butte à toutes les haines, à toutes les intrigues +romaines pour l'éloigner de la pourpre à laquelle la faveur du pape +Pie VI l'appelait et y donnant sans cesse prise par ses inconvenances, +fit un rude noviciat. Il venait raconter ses douleurs à ma mère; elle +le consolait et l'encourageait, tout en le grondant. Le pape le nomma +archevêque de Nicée, et l'envoya nonce au couronnement de l'empereur +Léopold, ce qui lui assurait le chapeau. + +Au retour, il me donna la confirmation et, à cette occasion, une très +belle topaze dont l'Empereur lui avait fait cadeau avec plusieurs +autres pierres précieuses. Depuis que j'ai été témoin de l'excès +fabuleux de son avarice, je ne conçois pas comment il a pu se +dessaisir de ce bijou. Peut-être cette passion n'était pas arrivée au +développement que nous lui avons connue. + +Monsignor Consalvi a eu une réputation européenne; j'en reparlerai +plus tard. + +Le cardinal d'York, dernier rejeton des malheureux Stuart, habitait +Rome. Ma mère était petite-fille du gouverneur de son père; à ce +titre, il l'accueillit avec une bonté extrême. + +Il l'engagea à venir chez lui à Frascati, l'été, et, l'hiver, il +exigeait qu'elle et mon père allassent fréquemment dîner chez lui. On +le trouvait dans un grand palais peu meublé, sans feu nulle part, un +capuchon sur la tête, deux grosses houppelandes sur le corps, les +pieds sur une chaufferette et les mains dans un manchon. Ses convives +auraient volontiers adopté le même costume, car on gelait chez lui. +Par excès de bonté pour ma mère, il faisait allumer quelques lattes de +bois dans un quatrième salon, et il prétendait qu'à cette distance sa +respiration en était gênée. Notez qu'il avait du charbon allumé sous +les pieds. Mais il faut bien conserver quelque chose de la royauté, ne +fût-ce qu'une manie! Ses gens l'appelaient: Votre Majesté. Les +commensaux, plus relevés, évitaient toute appellation, ce que l'emploi +de la troisième personne dans l'italien rend plus facile. Il ne +parlait que cette langue et un peu d'anglais si mauvais qu'on avait +peine à le comprendre, ce qui lui déplaisait extrêmement. + +Toute sa tendresse se portait sur Consalvi qu'il traitait comme un +fils; il ne pouvait se passer un moment d'_Ercole_, ainsi qu'il +l'appelait à chaque instant, et le pauvre _Ercole_ en était souvent +bien ennuyé. + +Le cardinal était alors furieux contre sa belle-soeur, la comtesse +d'Albany, qui avait accepté une pension de la Cour de Londres; il en +parlait avec une fort belle dignité royale très blessée. Depuis, +lui-même a eu recours à la munificence anglaise. Tant il est vrai +qu'en temps de révolution il est bien difficile de préciser d'avance +ce à quoi on peut être amené. Certainement, à cette époque, le +cardinal croyait de bonne foi qu'il aimerait mieux mourir que de se +voir sur la liste des pensionnaires de l'Angleterre, et pourtant il a +sollicité d'y être placé. + +Je me rappelle une aventure qui fit du bruit à Rome. Monsieur +Wilbraham Bootle, jeune anglais, distingué par sa position sociale, sa +figure, son esprit, et possesseur d'une immense fortune, y devint +amoureux d'une miss Taylor qui était jolie, mais n'avait aucun autre +avantage à apporter à son époux. Cependant monsieur Wilbraham Bootle +brigua ce titre et obtint facilement son consentement. Le jour du +mariage était fixé. À un grand dîner chez lord Camelford, on parla +d'une ascension faite le matin à la croix posée sur le dôme de +Saint-Pierre. La communication de la boule à la croix était +extérieure. Monsieur Wilbraham Bootle dit que, sujet à des vertiges, +il ne pourrait pas faire l'entreprise d'y arriver, et que rien au +monde ne le déciderait à la tenter. + +«Rien au monde, dit miss Taylor. + +«--Non, en vérité. + +«--Quoi, pas même si je vous le demandais? + +«--Vous ne me demanderiez pas une chose pour laquelle j'avoue +franchement ma répugnance. + +«--Pardonnez-moi, je vous le demande; je vous en prie; s'il le faut, +je l'exige.» + +Monsieur Wilbraham Bootle chercha à tourner la chose en plaisanterie, +mais miss Taylor insista, malgré les efforts de lord Camelford. Toute +la compagnie prit rendez-vous pour se trouver le surlendemain à +Saint-Pierre et assister à l'épreuve imposée au jeune homme. Il +l'accomplit avec beaucoup de calme et de sang-froid. Lorsqu'il +redescendit, la triomphante beauté s'avança vers lui, la main étendue; +il la prit, la baisa, et lui dit: + +«Miss Taylor, j'ai obéi au caprice d'une charmante personne. +Maintenant, permettez-moi, en revanche, de vous offrir un conseil: +quand vous tiendrez à conserver le pouvoir, n'en abusez jamais. Je +vous souhaite mille prospérités; recevez mes adieux.» + +Sa voiture de poste l'attendait sur la place de Saint-Pierre; il monta +dedans et quitta Rome. Miss Taylor eut tout le loisir de regretter sa +sotte exigence. Dix ans après, je l'ai revue encore fille; j'ignore ce +qu'elle est devenue depuis. + +Je voyais souvent madame Lebrun ou plutôt sa fille. Elle était une de +mes camarades de jeu. Madame Lebrun, très bonne personne, était encore +jolie, toujours assez sotte, avait un talent distingué, et possédait à +l'excès toutes les petites minauderies auxquelles son double titre +d'artiste et de jolie femme lui donnait droit. Si le mot de _petite +maîtresse_ n'était pas devenu d'aussi mauvais goût que les façons +qu'on lui prête, on pourrait le lui appliquer. + +Le cardinal Corradini, oncle de Consalvi, possédait à Albano une +petite maison qu'il prêta à ma mère et où nous passâmes deux étés. Je +conserve un assez faible souvenir de ce ravissant pays, mais un très +vif du plaisir que j'avais à y monter sur l'âne du jardinier. + +Vers le commencement de 1792, arriva à Rome sir John Legard avec sa +femme, miss Aston, cousine germaine de ma mère. Cette relation de +famille amena promptement une grande intimité. Les ressources que mes +parents avaient apportées de France s'épuisaient. Un seul quartier de +la pension donnée par le Roi avait été payé. Le chevalier Legard leur +demanda de l'accompagner à Naples, et de retourner ensuite avec lui +dans son manoir de Yorkshire où il leur offrait la plus généreuse et +la plus amicale hospitalité. Mes parents acceptèrent de passer avec +lui quelque temps à Naples, sans s'engager au delà. Le chevalier +Legard n'insista pas. + +Nous restâmes dix mois à Naples. Ma mère fut très accueillie et fort +goûtée par la Reine qui lui faisait conter la Cour de France et tout +ce commencement de la Révolution, si intéressant pour elle et comme +reine et comme soeur. + +J'étais admise auprès des princesses ses filles, et c'est là où a +commencé ma liaison, si j'ose me servir de cette expression, avec la +princesse Amélie, depuis reine des Français. Nous parlions français et +anglais, nous lisions ensemble, j'allais passer des journées avec elle +à Portici et à Caserte. Elle me distinguait de toutes ses autres +petites compagnes. J'étais moins en rapport avec ses soeurs, quoique +nous fussions presque aussi souvent ensemble. + +Cependant, après madame Amélie, j'aimais assez madame Antoinette, +depuis princesse des Asturies. Quant à madame Christine, qui est +devenue reine de Sardaigne, nous l'excluions de tous nos plaisirs +auxquels, quoique plus âgée, elle aurait volontiers pris part. Les +deux princesses aînées, l'Impératrice et la grande-duchesse de +Toscane, étaient mariées à cette époque. + +Il y avait beaucoup d'étrangers à Naples, et je crois qu'on s'y +amusait; pour moi, comme de raison, je ne prenais que peu de part à +ces gaietés. On me menait quelquefois à l'Opéra. J'étais déjà bonne +musicienne, et je commençais à avoir une assez belle voix dont +Cimarosa s'était enthousiasmé. Il ne donnait pas de leçons, mais il +venait fréquemment me faire chanter et m'avait donné un maître qu'il +dirigeait. + +Le moment de quitter Naples approchait. Le chevalier Legard demanda +derechef à mes parents de le suivre en Angleterre. Les communications +avec Saint-Domingue, dont on espérait encore quelques secours, y +étaient plus faciles. Mon père avait conservé en Hollande tout son +mobilier d'ambassade dont on pouvait tirer quelque parti. Enfin, et au +pis aller, sir John Legard offrait chez lui, avec toute la délicatesse +possible, une retraite honorable. Pendant les dix mois que nous avions +passés à Naples, il avait comblé mes parents de toutes les marques +d'amitié. En restant en Italie, nous devions tomber incessamment à la +charge de Mesdames. Elles-mêmes commençaient à se trouver dans la +gêne, et leurs entours ne verraient pas volontiers une nouvelle +famille s'installer dans leur commensalité. + +Toutes ces réflexions décidèrent mes parents à accepter les offres +pressantes du chevalier Legard, après en avoir obtenu l'agrément de +madame Adélaïde. Elle consentit à leur départ, en ajoutant que, s'ils +ne trouvaient pas à s'établir en Angleterre, tant qu'elle aurait un +morceau de pain, elle le partagerait avec eux. La reine de Naples +essaya de conserver ma mère à Naples; elle lui offrit même une petite +pension, mais alors on espérait encore dans ses propres ressources. La +Reine, d'ailleurs, passait pour capricieuse, et la faveur de lady +Hamilton commençait. Cette lady Hamilton a eu une si fâcheuse +célébrité que je crois devoir en parler. + +Monsieur Greville, entrant un jour dans sa cuisine, vit au coin de la +cheminée une jeune fille n'ayant qu'un pied chaussé, parce qu'elle +raccommodait le gros bas de laine noire destiné à couvrir l'autre. En +levant les yeux, elle lui montra une beauté céleste. Il découvrit +qu'elle était la soeur de son palefrenier. Il n'eut pas grand'peine à +lui faire monter l'escalier et à l'établir dans son salon. Il vécut +avec elle quelque temps, lui fit apprendre un peu à lire et à écrire. + +Le feu s'étant mis dans les affaires de ce jeune homme très dérangé, +il se trouva obligé de quitter Londres subitement. En ce moment, son +oncle, sir William Hamilton, ministre d'Angleterre à Naples, s'y +trouvait en congé. Il lui raconta que son plus grand chagrin était la +nécessité d'abandonner une jeune créature fort belle qu'il avait chez +lui et qui allait se trouver dans la rue. Sir William lui promit d'en +avoir soin. + +En effet, il alla la chercher au moment où les huissiers l'expulsaient +de chez monsieur Greville, et bientôt il en devint éperdument +amoureux. Il l'emmena en Italie. Je ne sais quel rôle elle joua auprès +de lui; mais, au bout de quelques années, il finit par l'épouser. +Jusque-là, il semblait la traiter avec une affection paternelle qui +convenait à son âge et lui avait permis, jusqu'à un certain point, de +la présenter dans le monde peu difficile de l'Italie. + +Cette créature, belle comme un ange et qui n'avait jamais pu apprendre +à lire et à écrire couramment, avait pourtant l'instinct des arts. +Elle profita promptement des avantages que le séjour d'Italie et les +goûts du chevalier Hamilton lui procurèrent. Elle devint bonne +musicienne, et surtout se créa un talent unique, dont la description +paraît niaise, qui pourtant enchantait tous les spectateurs et +passionnait les artistes. Je veux parler de ce qu'on appelait les +_attitudes_ de lady Hamilton. + +Pour satisfaire au goût de son mari, elle était habituellement vêtue +d'une tunique blanche ceinte autour de la taille; ses cheveux +flottaient ou étaient relevés par un peigne, mais sans avoir la forme +d'une coiffure quelconque. Lorsqu'elle consentait à donner une +représentation, elle se munissait de deux ou trois schalls de +cachemire, d'une urne, d'une cassolette, d'une lyre, d'un tambour de +basque. Avec ce léger bagage et dans son costume classique, elle +s'établissait au milieu d'un salon. Elle jetait sur sa tête un schall +qui, traînant jusqu'à terre, la couvrait entièrement, et, ainsi +cachée, se drapait des autres. Puis elle le relevait subitement, +quelquefois elle s'en débarrassait tout à fait, d'autres fois, à +moitié enlevé, il entrait comme draperie dans le modèle qu'elle +représentait. Mais toujours elle montrait la statue la plus +admirablement composée. + +J'ai entendu dire à des artistes que, si on avait pu l'imiter, l'art +n'aurait rien trouvé à y changer. Souvent elle variait son attitude et +l'expression de sa physionomie. «Passant du grave au doux, du plaisant +au sévère», avant de laisser retomber le schall, dont la chute +figurait une espèce d'entr'acte. + +Je lui ai quelquefois servi d'accessoire pour former un groupe. Elle +me plaçait dans la position convenable et me drapait avant d'enlever +le schall qui, nous enveloppant, nous servait de rideau. Mes cheveux +blonds contrastaient avec ses magnifiques cheveux noirs dont elle +tirait grand parti. Un jour, elle m'avait placée à genoux devant une +urne, les mains jointes; dans l'attitude de la prière. Penchée sur +moi, elle semblait abîmée dans sa douleur; toutes deux nous étions +échevelées. Tout à coup, se redressant et s'éloignant un peu, elle me +saisit par les cheveux d'un mouvement si brusque que je me retournai +avec surprise et même un peu d'effroi, ce qui me fit entrer dans +l'esprit de mon rôle, car elle brandissait un poignard. Les +applaudissements passionnés des spectateurs artistes se firent +entendre avec les exclamations de: _Bravo la Médéa!_ Puis, m'attirant +à elle, me serrant sur son sein en ayant l'air de me disputer à la +colère du ciel, elle arracha aux mêmes voix le cri de: _Viva la +Niobé!_ + +C'est ainsi qu'elle s'inspirait des statues antiques et que, sans les +copier servilement, elle les rappelait aux imaginations poétiques des +Italiens par une espèce d'improvisation en action. D'autres ont +cherché à imiter le talent de lady Hamilton; je ne crois pas qu'on y +ait réussi. C'est une de ces choses où il n'y a qu'un pas du sublime +au ridicule. D'ailleurs, pour égaler son succès, il faut commencer par +être parfaitement belle de la tête aux pieds, et les sujets sont rares +à trouver. + +Hors cet instinct pour les arts, rien n'était plus vulgaire et plus +commun que lady Hamilton. Lorsqu'elle quittait la tunique antique pour +porter le costume ordinaire, elle perdait toute distinction. Sa +conversation était dépourvue d'intérêt, même d'intelligence. Cependant +il fallait bien qu'elle eût une sorte de finesse à ajouter à la +séduction de son incomparable beauté, car elle a exercé une entière +domination sur les personnes qu'elle a eu intérêt à gouverner: son +vieux mari d'abord qu'elle a couvert de ridicule, la reine de Naples +qu'elle a spoliée et déshonorée, et lord Nelson qui a souillé sa +gloire sous l'empire de cette femme, devenue monstrueusement grasse et +ayant perdu sa beauté. + +Malgré tout ce qu'elle s'était fait donner par lui, par la reine de +Naples et par sir William Hamilton, elle a fini par mourir dans la +détresse et l'humiliation aussi bien que dans le désordre. C'était, à +tout à prendre, une mauvaise femme et une âme basse dans une enveloppe +superbe. + +La reine de Naples avait eu beaucoup de peine à consentir à la +recevoir. Ma mère avait été employée par sir William à obtenir cette +faveur. Mais elle ne tarda pas à s'emparer de l'esprit de la Reine. Il +est indubitable que les cruelles vengeances exercées à Naples, sous le +nom de la Reine et de lord Nelson, ont été provoquées, on peut même +dire commandées par lady Hamilton. Elle leur persuadait mutuellement +que chacun d'eux les exigeait. Ma mère en fut d'autant plus désolée +qu'elle était fort attachée à la reine Caroline avec laquelle elle est +restée en correspondance très suivie, et à qui elle a eu dans la suite +de grandes obligations. + +J'ai déjà parlé plusieurs fois du valet de chambre de mon père, +Bermont. Lorsque notre départ pour l'Angleterre fut décidé, mon père +voulut le placer à Naples chez le général Acton. Il y aurait été à +merveille; il s'y refusa absolument. Il avait épousé depuis plusieurs +années une femme qui avait été successivement ma bonne et celle de mon +frère, lorsqu'on m'avait remise à une anglaise. Il en avait eu des +enfants restés en France. Il dit à mon père qu'il ne voulait pas se +séparer de nous. + +«Mais, mon pauvre Bermont, je ne peux pas garder un valet de chambre. + +«--C'est vrai, monsieur le marquis, mais il vous faut un muletier. +Vous allez acheter des mules pour faire le voyage; il faut bien +quelqu'un pour les soigner et les conduire, hé bien, ce quelqu'un ce +sera moi.» + +Mon père, touché jusqu'aux larmes, ne put qu'accepter ce dévouement. +Les mules furent achetées par lui avec autant de zèle que +d'intelligence. Il les menait en cocher, et un jeune nègre, venu tout +enfant des habitations de mon père, servait de postillon à une berline +occupée par mon père, ma mère, leurs deux enfants, la femme de Bermont +et une jeune négresse particulièrement attachée à mon service et dont +j'aurai à reparler. + +Les ressources de mon père n'étaient pas encore complètement épuisées. +Il avait été décidé qu'il voyagerait avec le chevalier Legard à frais +communs, et, depuis ce moment, la tête de ce dernier travaillait +incessamment pour arriver à faire ce voyage au meilleur marché +possible. De là, l'invention de l'achat de mules, quinteuses et +odieuses bêtes qui ont donné mille embarras, et un système de +lésinerie dans tous les détails qui ont rendu ce voyage insupportable +et quelquefois dangereux. + +Par exemple, le chevalier ne voulut pas laisser démonter les voitures, +ni prendre des guides et des chevaux du pays pour traverser le +Saint-Gothard, et nous pensâmes tous y périr. Montée sur une petite +mule napolitaine qui n'avait jamais porté ni vu de la neige, j'ai +traversé la montagne, conduite par mon pauvre père, enfonçant dans la +neige jusqu'aux genoux à chaque pas, et à travers une tourmente +effroyable. Je me rappelle que mes larmes gelaient sur mon visage. Je +ne disais rien pour ne pas augmenter l'inquiétude que je voyais peinte +sur celui de mon père. + +«Tiens ta bride, mon enfant. + +«--Je ne peux plus, papa.» + +Et, en effet, mes gants de peau, d'abord mouillés et glacés ensuite, +avaient fini par me geler les doigts; il fallut me les frotter avec de +la neige. Mon père les enveloppa avec la jaquette d'un homme qui se +trouvait là, et nous continuâmes notre route. Arrivés à l'hospice, le +temps s'était un peu éclairci. Nos bagages envoyés devant étaient à +Urseren; nous n'aurions pu changer nos vêtements trempés. Mon père +trouva le chevalier à la porte, causant avec un religieux qui le +pressait de s'arrêter. + +«Qu'en dites-vous, marquis? + +«--Ma foi, puisque le vin est tiré, il vaut autant le boire, dit mon +père. + +«--Certainement, reprit le candide religieux, certainement, messieurs; +il y en a déjà deux bouteilles sur la table, et, si cela ne suffit +pas, nous en avons encore.» + +Cette réponse me fit beaucoup rire et donna le change à mes +souffrances. Dans la première jeunesse, il y a tant d'élasticité qu'on +reprend bien vite la force avec la gaieté. Malgré les deux bouteilles +toutes préparées, nous continuâmes notre route. La tourmente +n'existait pas de ce côté de la montagne. Mon père causait avec moi, +m'expliquait les avalanches que nous voyions tomber, et la descente me +parut aussi agréable que la montée m'avait été pénible. + +Nous passâmes quelques jours à Lausanne, puis à Constance, où le vieil +évêque de Comminges s'était établi. J'y aperçus de loin Mademoiselle. +On venait de l'enlever à madame de Genlis. Elle ne voyait personne, et +était regardée avec une espèce de répulsion par toute cette coterie +d'émigrés installés à Constance. Après avoir descendu le Rhin en +bateau, nous arrivâmes à Rotterdam. Mon père alla à La Haye pour +prendre les caisses qui y étaient déposées. Nous nous embarquâmes, +arrivâmes à Harwich et prîmes directement la route du Yorkshire. + + + + +CHAPITRE II + + Séjour en Yorkshire. -- Sir John Legard. -- Son mariage. -- Lady + Legard. -- Caractère de sir John Legard. -- Son influence sur la + jeunesse. -- Ses opinions politiques. -- Mademoiselle Legard. -- + Monsieur Brandling. -- Séjour en Westmoreland. -- Mon éducation. + -- Départ de mes parents pour Londres. -- Je vais les y + rejoindre. -- Promenade avant mon départ. -- Encore Bermont. -- + Bizarrerie de sa conduite. + + +Il est temps de peindre plus en détail nos hôtes. Le caractère du +chevalier Legard figurerait admirablement dans un roman. + +C'était un composé de ce qu'il y a de plus disparate. Né avec l'esprit +le plus fin, le goût le plus délicat, l'imagination la plus vive, le +besoin de toutes les communications intellectuelles, il avait passé, +par goût, toute sa jeunesse dans la retraite d'une gentilhommière du +Yorkshire avec les associés les plus vulgaires. Il y avait contracté +les habitudes d'une tyrannie domestique dont sa femme était la +première victime. Il lui faisait porter la peine d'un genre de vie +dont elle était la cause bien innocente. + +Madame Aston, mère de deux filles pauvres et d'un fils très riche, +selon l'usage du pays, était une jeune veuve très sémillante à +l'époque où sir John Legard, officier aux gardes, fit la cour à +l'aînée des filles. Il n'y pensait plus guère lorsqu'il apprit que la +seconde épousait monsieur Hadges et que l'aînée se tenait pour +engagée avec lui. Il eut une explication où il lui représenta que sa +fortune le forcerait à habiter exclusivement ses terres et qu'il ne +voulait pas demander un si énorme sacrifice à une fille élevée dans le +plus grand monde de Londres. Ma pauvre cousine ne comprit pas ce +langage et accepta une main qu'on ne lui offrait plus qu'à regret. + +Sir John quitta l'armée et s'établit en Yorkshire. Peut-être cette +retraite aurait-elle été moins austère si madame Hadges n'avait +commencé bien promptement à tenir la conduite plus que légère qui a +tant fait parlé d'elle. Lady Legard fut punie des torts de sa soeur +par la sévérité toujours croissante de son mari. Elle était la +meilleure femme du monde, mais la compagne la moins faite pour +partager la retraite d'un homme distingué, non qu'elle n'eût assez de +connaissances, mais la vie ne lui apparaissait jamais que sous son +aspect le plus matériel. + +Elle n'avait d'autre autorité dans la maison que celle de commander le +dîner, et ce travail lui prenait chaque jour une bonne partie de la +matinée. Une fois par semaine, de telle heure à telle heure, ni plus +ni moins, elle faisait sa correspondance. Sa montre consultée, elle +quittait une page commencée, prenait son rouet, remettant sa lettre à +huitaine. Une autre heure appelait une promenade d'un nombre fixe de +tours, toujours dans la même allée. Elle mesurait la quantité +d'ourlets qu'elle devait accomplir dans un temps donné, et attachait +de l'importance à achever cette tâche à la minute fixée. Son mari +l'appelait milady _Pendule_, et il avait raison. + +Hé bien, cette femme ainsi faite aimait le plaisir, le monde et +surtout la toilette. Dès qu'elle trouvait la moindre occasion de +satisfaire ses goûts, elle s'y livrait. Elle n'aurait pas osé demander +des chevaux pour aller se promener, encore moins pour faire une +visite; mais, lorsque son mari lui disait d'une voix bien solennelle +«Milady, il est convenable que vous alliez à tel château des +environs», son coeur bondissait de joie. «Certainement, sir John, bien +volontiers», et elle allait préparer ses atours. S'il s'agissait d'un +dîner et qu'il y eût moyen de mettre trois épingles de diamants, ses +seuls bijoux, sa satisfaction était au comble. Elle retrouvait ses +impressions de vingt ans que, depuis vingt autres années, la sévérité +de son mari tenait sous un éteignoir de plomb. + +Il était toujours désobligeant, souvent dur pour elle. Elle était +uniformément douce, mais n'avait pas l'air d'attacher le moindre prix +à ses mauvais procédés. Je suis persuadée que, si elle les avait +ressentis, si son aspect n'avait pas été impassible, soit qu'il fût +bien ou mal pour elle, il avait trop d'âme pour persister dans une +conduite qui, même avec ces excuses, était fort répréhensible. + +Le chevalier Legard, n'ayant pas d'enfants et ne trouvant à exercer +pleinement ni sa sensibilité, ni même sa sévérité vis-à-vis d'une +femme toujours immobile, s'entourait de jeunes filles de ses parentes, +parmi lesquelles je faisais nombre, quoique beaucoup plus enfant. + +Nous en avions une peur effroyable, mais nous l'adorions toutes. Un +regard un peu moins sévère était une récompense que nous appréciions +comme un triomphe. Quand, au bonsoir qu'il nous disait ordinairement, +il ajoutait: «bonsoir, Adèle»; et, une ou deux fois, dans de grandes +occasions; «bonsoir, mon amour (my love)», je ressentais un bonheur +inexprimable. + +Nous savions parfaitement que rien ne lui échappait, qu'il n'y avait +pas un bon mouvement de notre coeur qu'il ne devinât et dont il ne +nous tînt compte. À la vérité, l'habitude qu'il s'était faite de +toujours siéger en jugement sur le genre humain l'entraînait assez +fréquemment dans des erreurs; mais il avait la persuasion d'être +juste, nous le sentions et lui en tenions compte. La justice est un +grand moyen de domination vis-à-vis de la jeunesse. + +Je n'étais pas une de ses favorites; il me trouvait de l'orgueil. Il +est convenu depuis que ce n'était que de la fierté. Placée dans une +situation où je pensais que son autorité sur moi pourrait s'exercer de +façon à blesser mes parents, je me tenais dans une grande réserve et +ne m'exposais guère à ses reproches, mais je n'en étais pas moins +sensible à son approbation. Il prenait chaque jour une prise de tabac +après le dîner. Une fois, quelqu'un lui en demanda: + +«J'ai oublié ma tabatière», dit-il. + +Une de mes compagnes offrit de l'aller chercher. + +«Merci, Adèle y est allée». + +Je revins, en effet, apportant la tabatière. J'avais aperçu le +mouvement qu'il avait fait un instant avant en la cherchant. + +«Ah! vous aviez raison, sir John, dit milady. Adèle y est allée, vous +le saviez donc? + +«--Oui, je le savais.» + +Et ce: _je le savais_, m'est resté gravé dans la mémoire comme une des +paroles les plus flatteuses qu'on m'ait jamais adressées. Quel moyen +d'éducation qu'une telle influence si on n'en abusait pas! + +Il était martyrisé par la goutte et, pendant l'hiver surtout, cloué +sur un fauteuil où il souffrait avec un courage admirable. Lorsqu'il +avait la liberté de ses mains, il manoeuvrait très adroitement son +fauteuil dans toute la maison, mais souvent il était réduit à avoir +besoin d'assistance même pour tourner les pages de son livre et +c'était à qui de nous lui rendrait ce service. Quelquefois, pour nous +témoigner sa reconnaissance, il lisait tout haut. Il préférait +Shakespeare qu'il rendait admirablement, et accompagnait ses lectures +de commentaires très intéressants. C'est à lui que je dois mon goût +pour la littérature anglaise et le peu de connaissance que j'en ai +acquise. + +L'été, il retrouvait de la santé; son adresse et son agilité +devenaient incroyables. Il avait été très beau dans sa jeunesse, mais +il était devenu fort gros et paraissait plus vieux que son âge, du +moins à mes yeux. + +Il aimait passionnément la musique. J'avais une belle voix; il +n'aurait jamais voulu me demander de chanter pour ne pas me donner +d'amour-propre. Quelquefois il entrait dans la pièce où j'étudiais, +sous un prétexte quelconque, en me disant: «_Go on, child_.» +(Continuez, enfant). J'avais très soin de choisir les morceaux qui lui +plaisaient le plus; et, lorsque je m'apercevais que le livre restait +devant lui sans être lu ou le papier sans que sa plume y eût rien +tracé, j'en ressentais une joie tout à fait dépourvue de cette vanité +qu'il craignait de m'inspirer. + +Il était très Pitt plutôt que Tory. Il représentait parfaitement _the +independent country gentleman_. Il n'aimait pas beaucoup la noblesse, +méprisait les gens à la mode, détestait les parvenus. Il était +passionnément attaché à son pays et avait tous les préjugés et les +prétentions des Anglais sur leur suprématie au-dessus de toutes les +autres nations. Il aimait le Roi parce que c'était celui de +l'Angleterre, et l'Église parce que ses rigides principes de morale +s'y associaient, plutôt qu'il n'était royaliste et religieux. + +J'ai passé deux ans à boire tous les jours un demi-verre de vin de +Porto au dessert après ce toast: _Old England for ever the King and +constitution and our glorious revolution._ Probablement cette dernière +phrase datait du moment où la famille des Legard avait renoncé aux +principes jacobites. + +Leurs pères avaient joué un rôle parmi _les cavaliers_. Je le croirais +d'autant plus volontiers que sir John avait une très vieille tante, +restée fille, qui ne venait jamais dîner chez lui à cause de ce toast. +Elle habitait une petite ville des environs, Beverley, rendait +beaucoup à son neveu, comme chef de la famille, mais avait deux grands +griefs contre lui, en outre du toast: l'un, d'avoir renoncé à +l'habitation du manoir seigneurial, devenu trop grand pour sa fortune +et qui était en mauvais état; l'autre, de ne pas maintenir la +prononciation gutturale du G, dans son nom qu'elle prétendait +d'origine normande, Lagarde. Quant à elle, elle le disait toujours +ainsi. + +Elle me caressait beaucoup, et nous découvrîmes un beau jour que +c'était à cause de mon sang normand. Sir John lui préparait un nouveau +chagrin: non content d'avoir quitté son castel pour résider dans une +plus petite habitation, il abandonna sa province. + +Malgré leur amour exalté de leur patrie, les anglais tiennent +singulièrement peu à leur _endroit_, s'il est permis de se servir de +ce terme. Ils s'éloignent sans regret du lieu que leurs parents, ou +eux-mêmes, ont habité longuement pour aller chercher une résidence qui +s'accorde avec leurs goûts du moment, soit pour la chasse, la pêche, +les courses sur terre ou sur l'eau, l'agriculture, ou toute autre +fantaisie qu'ils appellent une _poursuite_, et qui les absorbe tant +qu'elle dure. + +J'ai connu un monsieur Brandling qui a quitté un beau château où il +était né et avait été élevé, un voisinage où il était aimé, estimé, +qui lui plaisait, pour aller s'établir à cinquante milles de là, dans +une maison louée, au milieu du plus vilain pays, uniquement parce que +ses palefreniers pouvaient y promener ses chevaux tous les matins, sur +une commune dont la pelouse offrait dix milles de parcours, sans +qu'ils eussent à poser le sabot sur une toise de chemin raboteux. Ce +motif lui avait paru suffisant pour enlever sa femme, qu'il aimait +beaucoup, au voisinage de sa famille et des relations de toute sa vie. +De son côté, elle n'a jamais songé à se trouver molestée par cette +décision qui n'a paru ni bizarre, ni contestable à personne. Si je ne +me trompe, ce sont là des traits de moeurs qui font connaître un pays. + +Pendant son séjour de quelques mois en Suisse, le chevalier Legard +avait pris pour le lac de Genève et les promenades sur l'eau un goût +qui lui persuada qu'un lac était nécessaire à son existence. Il acheta +quelques arpents de terre sur les bords du lac de Winandermere, dans +le Westmoreland, et se décida à y bâtir une maison. En attendant, il +en loua une dans les environs où il transporta ses pénates, et nous +l'y suivîmes. + +Je dois dire que, pendant deux années, cet homme d'un caractère si +impérieux, d'une humeur si intraitable, non seulement ne laissa pas +échapper un mot qui pût être désagréable à mon père, mais encore vécut +avec lui dans les formes de la plus aimable déférence. À la vérité, il +l'aimait tendrement, mais il était presque aussi gracieux pour ma mère +qu'il n'aimait pas autant, et qui froissait souvent ses +susceptibilités. + +La haute générosité de son caractère l'emportait sur son humeur et, +s'il avait été plus rigide pour moi, c'était par système d'éducation. +Au reste, il avait réussi jusqu'à un certain point, car, lorsque j'ai +quitté sa maison hospitalière, à plus de quatorze ans, je ne croyais +aucunement avoir le moindre avantage à apporter dans le monde. + +Mon père, dans le temps de cette retraite, s'était exclusivement +occupé de mon éducation. Je travaillais régulièrement huit heures par +jour aux choses les plus graves. J'étudiais l'histoire, je m'étais +passionnée pour les ouvrages de métaphysique. Mon père ne me les +laissait pas lire seule, mais il me les permettait sous ses yeux. Il +aurait craint de voir germer des idées fausses dans ma jeune cervelle +si ses sages réflexions ne les avaient pas arrêtées. Par compensation +peut-être, mon père, dont, au reste, c'était le goût, ajoutait à mes +études quelques livres sur l'économie politique qui m'amusaient +beaucoup. Je me rappelle que les rires de monsieur de Calonne, lorsque +l'année suivante, à Londres, il me trouva lisant un volume de Smith, +_Wealth of nations_, dont je faisais ma récréation, furent pour moi le +premier avertissement que ce goût n'était pas général aux filles de +quinze ans. + +Ma mère, menacée d'une maladie du sein, dut aller consulter à Londres +et le résultat de cette consultation fut qu'il fallait rester près des +médecins. Sa famille se cotisa pour lui en fournir les moyens. Lady +Harcourt, son amie, et lady Clifford, sa cousine, se chargèrent de ces +arrangements. La reine de Naples, avec qui elle était toujours restée +en correspondance, exigea qu'elle ne s'éloignât pas des secours de +l'art et lui envoya trois cents louis, en la prévenant que, chaque +année, l'ambassadeur de Naples lui en remettrait autant. Ses parents +lui complétèrent cinq cents livres sterling avec lesquels il était +possible de végéter à Londres. + +Mon père revint en Westmoreland chercher mon frère et moi qui y étions +restés. + +Je ne puis m'empêcher de raconter ici une circonstance qui me frappa +vivement. Le chevalier Legard, désolé de la perspective de se trouver +seul avec sa femme, était encore plus maussade pour elle que de +coutume, et j'en étais indignée, car elle était aussi bonne pour moi +qu'il étais en elle de l'être pour qui que ce fût. Un soir, nous +étions toutes deux dans un petit char à bancs qu'il menait. Il y +avait, de l'autre côté du lac, un effet de soleil tellement admirable +que j'en étais frappée et je voyais bien que le chevalier l'était +aussi. Il étouffait du besoin d'en parler. Enfin il s'adressa à lady +Legard et, la regardant de son oeil si intelligent, il s'écria avec +enthousiasme: + +«Quel glorieux coucher du soleil! + +«--Je ne serais pas étonnée qu'il plût demain,» reprit-elle. + +Il se retourna sans mot dire, mais comme s'il eût marché sur une +torpille. Tout enfant que j'étais, je compris combien ces deux êtres +étaient mal assortis et, dans ce moment, ma pitié était bien plus vive +pour le tyran que pour la victime. + +Me voici arrivée à un fait si étrange dans le coeur humain qu'il faut +bien que je le rapporte. Ce Bermont, que j'ai laissé muletier +improvisé, ayant reçu à Rome, des prélats amis de mon père, une +médaille inscrite: _Au fidèle Bermont_, à peine arrivé en Angleterre, +fut pris, disait-il, de la maladie du pays. Il changea à vue d'oeil; +enfin il prévint mon père qu'il ne pouvait plus tenir à son anxiété +sur le sort de ses enfants, qu'il fallait qu'il allât les voir en +France. La mort de Robespierre rendait ce projet praticable. Mon père +lui dit: + +«Eh bien, allez, mon cher, vous savez ce qui me reste, en voilà le +quart; vous reviendrez nous trouver quand vous serez rassuré, si vous +ne trouvez pas à mieux faire. + +«--Merci, monsieur le marquis, je n'ai pas besoin d'argent, j'ai ce +qu'il me faut». + +Et il partit. Bermont avait gagné à la loterie, quelques années avant +la Révolution, une somme de mille écus qu'il avait placée sur mon +père. Il en avait exactement reçu les intérêts qu'il avait soin +d'ajouter chaque trimestre à ses gages. Le livre de compte où cela +était porté restait entre ses mains. Il l'emporta, ainsi que le peu +d'objets de valeur qui restaient à mon père. On ne s'en aperçut pas de +longtemps. + +Lorsque mon père revint nous chercher, il avait laissé ma mère seule à +Londres avec sa jeune négresse. Un soir, elle l'appelle en vain. On +s'agite, on la cherche; enfin, on découvre qu'elle est partie avec +Bermont, revenu de France exprès pour l'enlever. Il en était devenu +amoureux fou, et avait conduit cette intrigue sous les yeux de sa +femme, sans qu'elle s'en doutât. + +Peu de temps après, à Londres, deux hommes entrèrent dans le salon où +je travaillais à côté de ma mère, couchée sur un canapé. Mon père nous +faisait la lecture. Ces deux hommes venaient l'arrêter à la requête de +Bermont; on le mit dans un fiacre et on l'emmena en prison. On se +figure notre désolation. Il fallait se procurer des répondants. Ma +mère, qui n'avait pas quitté sa chaise longue depuis trois mois, se +mit en quête d'en trouver; elle y réussit au bout de quelques heures. +Cependant mon père passa la nuit dans la maison d'arrêt. + +Bermont réclamait les mille écus, plus les intérêts et ses gages, +ainsi que ceux de sa femme depuis la sortie de France. Cela faisait +une assez grosse somme pour de pauvres émigrés. Les livres de compte, +qui auraient fait foi de l'exactitude avec laquelle il avait été payé, +étaient en sa possession. Les gens de loi surmontèrent la répugnance +de mon père, et obtinrent qu'il nierait la dette en totalité. Pour +établir celle des mille écus, Bermont n'avait d'autre preuve que les +intérêts constamment payés. Il lui fallut la fournir, en renonçant à +une partie notable de ses demandes et en établissant sa mauvaise foi; +mais il n'avait plus rien à perdre vis-à-vis de lui-même et des +autres. + +Il se conduisit avec une insolence et une dureté dont rien ne peut +donner l'idée, et il osa se trouver à l'audience vis-à-vis de son +ancien maître qu'il avait fait traîner en prison, sans avoir même +l'air troublé. Expliquera qui pourra cette bizarre anomalie. + +Cet homme, pendant vingt-cinq ans de dévouement et de fidélité dans +les circonstances les plus compromettantes, a-t-il joué un rôle dont +il comptait obtenir récompense et, cet espoir échappant, est-il rentré +dans son naturel? Ou bien ce naturel a-t-il changé tout à coup, et le +vice a-t-il pris possession d'un coeur jusque-là honnête? Cela m'est +impossible à décider. Sa pauvre femme fut dans le désespoir. En outre +de ses torts, elle pleurait son infidélité. + +Pour en finir de cette aventure, je dirai qu'il emmena la jeune +négresse à Dôle où il fit des spéculations qui ne réussirent pas. Il +l'abandonna avec deux enfants. Elle chercha à travailler pour les +faire vivre. N'y pouvant réussir, elle les prit un soir par la main et +les déposa à l'hôpital. On fut quelques jours sans la revoir. Enfin, +on entra chez elle: elle s'était laissée mourir de faim, n'ayant plus +un sou ni une harde dont elle pût se défaire. + +Elle n'avait jamais porté de plainte, ni demandé de secours à +personne. Seulement, en remettant ses enfants à l'hôpital, elle les +avait recommandés vivement et, en s'en allant, elle s'était écriée: +«Ceux-ci ne sont pas coupables, et Dieu est juste.» Cette pauvre +fille, qui était aussi belle que l'admettait sa peau d'ébène, avait +une âme fort distinguée et méritait un meilleur sort. + + + + +CHAPITRE III + + Séjour à Londres. -- Mon portrait à quinze ans. -- Ma manière de + vivre. -- Monsieur de Calonne. -- Âpreté d'un légiste. -- Société + des émigrés. -- Les prêtres français. -- Mission de monsieur de + Frotté. -- Le baron de Roll. -- L'évêque d'Arras. -- Le comte de + Vaudreuil. -- La marquise de Vaudreuil. -- Madame de La Tour. -- + Le capitaine d'Auvergne. -- L'abbé de La Tour. -- Madame de + Serant-Walsh. -- Monsieur le duc de Bourbon. -- La société + créole. + + +Forcée de me trouver souvent en scène dans ce que j'aurai à raconter, +il faut bien que je dise comment j'étais alors. + +Plus sérieusement et plus solidement instruite que la plupart des +jeunes personnes de mon âge, avec un goût assez fin et des +connaissances variées dans la littérature de trois langues que je +parlais avec une égale facilité, j'avais la plus profonde ignorance de +ce qu'on appelle le monde où je me sentais au supplice. + +Sans être belle, j'avais une figure agréable. Des yeux petits, mais +vifs et très noirs, animaient un teint remarquable, même en +Angleterre. Des lèvres bien fraîches, de très jolies dents, une +quantité énorme de cheveux d'un blond cendré; le col, les épaules, la +poitrine bien; le pied petit. Mais tout cela me rassurait bien moins +que je n'étais inquiétée par des bras rouges et des mains qui se sont +toujours ressenties d'avoir été gelées au passage du Saint-Gothard; +j'en étais mortellement embarrassée. + +Je ne sais quand je m'avisai de découvrir que j'étais jolie, mais ce +ne fut que quelque temps après mon arrivée à Londres et très +vaguement. Les exclamations des dernières classes du peuple, dans la +rue, m'avertirent les premières: «Vous êtes trop jolie pour attendre», +me disait un charretier en rangeant ses chevaux.--«Vous ne serez +jamais comme cette jolie dame si vous pleurez», assurait une marchande +de pommes à sa petite fille.--«Que Dieu bénisse votre joli visage, il +repose à voir», s'écriait un portefaix, en passant à côté de moi, etc. + +Au reste, il est exactement vrai que ces hommages, comme tous les +autres, ne m'ont frappée que lorsqu'ils m'ont manqué. Je ne sais si +toutes les femmes sentent de même, mais je n'en ai tenu compte qu'à +mesure qu'ils échappaient. Les premiers qui fuient sont les +admirations des passants, puis ceux qu'on entend en traversant les +antichambres, puis ceux qu'on recueille dans les lieux publics. Quant +aux hommages de salon, pour peu qu'on ait un peu d'élégance, on vit +assez longtemps sur sa réputation. + +Pour en revenir à ma jeunesse, j'étais d'une si excessive timidité que +je rougissais toutes les fois qu'on m'adressait la parole ou qu'on me +regardait. On ne plaint pas assez cette disposition. C'est une vraie +souffrance, et je la poussai à un tel point que souvent les larmes me +suffoquaient, sans qu'elles eussent d'autre motif qu'un excès +d'embarras que rien ne justifiait. + +Avec cette disposition, je me résignais facilement à ne jamais quitter +la ruelle du lit de ma mère qui avait fini par le garder presque +continuellement. Je ne sortais que rarement pour me promener, et +toujours avec mon père. Mes récréations étaient de jouer aux échecs +avec un vieux médecin ou d'entendre causer quelques hommes qui +venaient voir mon père. + +De ce nombre était monsieur de Calonne; il prit goût à notre intérieur +où il finit par passer sa vie. J'écoutais avec avidité ses récits, +faits avec autant d'intérêt que de grâce, lorsque je m'aperçus que le +même événement était raconté par lui tout à fait différemment, et, +bientôt, qu'il ne disait presque jamais la vérité. Avec cet exclusif +apanage de la première jeunesse, je le pris alors dans le plus profond +mépris et à peine si je daignais l'écouter. + +Il était difficile d'être plus aimable, meilleur enfant, plus léger et +plus menteur. Avec prodigieusement d'esprit et de capacités, il ne +faisait jamais que des fautes et des sottises. Tant qu'elles étaient à +faire, il n'écoutait ni représentation, ni conseil; il courait, tête +baissée, s'y précipiter. Mais aussi, dès qu'elles étaient accomplies, +même avant d'en éprouver les inconvénients, il les prévoyait tous, +s'accusait, se condamnait et abandonnait le parti qu'il avait pris +avec une docilité qui n'était comparable qu'à son entêtement de la +veille. + +Il était, à l'époque dont je parle, brouillé avec tout le monde (même +avec monsieur le comte d'Artois, pour lequel il s'était ruiné), criblé +de dettes, vivant sous la protection de l'ambassade d'Espagne à +laquelle il s'était fait attacher pour éviter d'être arrêté, et aussi +gai, aussi entrain que s'il avait été dans la plus douce situation du +monde. + +Voici, à ce propos, une petite aventure qui donne une idée de +l'avidité des gens de loi en Angleterre. On affiche à l'hôtel de ville +la liste des personnes qui, attachées aux différentes légations, sont +à l'abri de l'arrestation pour dettes. L'Espagne était alors en +querelle avec l'Angleterre. L'ambassadeur était parti; cependant la +liste restait affichée, mais pouvait être enlevée à chaque instant. +Monsieur de Calonne allait assez fréquemment à la cité pour s'en +assurer. Un jour, il rencontra un légiste, beau monsieur qu'il avait +quelquefois vu dans le monde. + +«Que faites-vous donc dans ce quartier lointain?» Monsieur de Calonne +le lui expliqua. + +«Ne vous donnez pas la peine de venir, je passe dans cette salle tous +les jours pour me rendre au tribunal; je vous promets d'y regarder et +de vous avertir s'il survenait quelque changement.» + +Monsieur de Calonne se confondit en remerciements et n'y pensa plus. +Des mois se passèrent et, depuis longtemps, il n'avait plus +d'inquiétude à ce sujet. Il eut une petite affaire à laquelle il +employa son obligeant ami. Lorsqu'il reçut la note des frais, il +trouva: «_item_ pour avoir examiné si le nom de monsieur de Calonne +restait sur la liste de la légation d'Espagne, quinze schellings; +_item_, etc.» La somme se montait à deux cents livres sterling. +Monsieur de Calonne fut furieux, mais il fallut payer ou plutôt +ajouter cette somme à celle de ses autres dettes. + +Je n'ai jamais mené la vie de l'émigration, mais je l'ai vue d'assez +près pour en conserver des souvenirs qu'il est bien difficile de +coordonner tant ils sont disparates. Il y a à louer jusqu'à +l'attendrissement dans les mêmes personnes dont la légèreté, la +déraison, les vilenies révoltent. + +Des femmes de la plus haute volée travaillaient dix heures de la +journée pour donner du pain à leurs enfants. Le soir, elles +s'attifaient, se réunissaient, chantaient, dansaient, s'amusaient la +moitié de la nuit, voilà le beau. Le laid, c'est qu'elles se faisaient +des noirceurs, se dénigrant sur leur travail, se plaignant que l'une +eût plus de débit que l'autre, en véritables ouvrières. + +Le mélange d'anciennes prétentions et de récentes petitesses était +dégoûtant. + +J'ai vu la duchesse de Fitz-James, établie dans une maison aux +environs de Londres et conservant ses grandes manières, y prier à +dîner tout ce qu'elle connaissait. Il était convenu qu'on mettrait +trois schellings sous une tasse placée sur la cheminée, en sortant de +table. Non seulement, quand la société était partie, on faisait +l'appel de ces trois schellings, mais encore, lorsque, parmi les +convives, il y avait eu quelqu'un à qui on croyait plus d'aisance, on +trouvait fort mauvais qu'il n'eût pas déposé sa demi-guinée au lieu de +trois schellings, et la duchesse s'en expliquait avec beaucoup +d'aigreur. Cela n'empêchait pas qu'il n'y eût une espèce de luxe dans +ces maisons. + +J'ai vu madame de Léon et toute cette société faire des parties très +dispendieuses où elles allaient coiffées et parées sur l'impériale de +la diligence, au grand scandale de la bourgeoisie anglaise qui n'y +serait pas montée. Ces dames fréquentaient le parterre de l'Opéra où +il ne se trouvait guère que des filles et où leur maintien ne les en +faisait pas assez distinguer. + +Les moeurs étaient encore beaucoup plus relâchées qu'avant la +Révolution, et ces formes, qui donnaient un vernis de grâce à +l'immoralité, n'existaient plus. Monsieur le comte Louis de Bouillé, +arrivant ivre dans un salon, s'asseyait auprès de la duchesse de +Montmorency, attirait madame la duchesse de Châtillon de l'autre côté +et disait à une personne qui l'engageait à se retirer: «Hé bien, quoi! +qu'a-t-on à dire, ne suis-je pas sur mes terres?» et il posait ses +deux mains sur ces dames. + +Ce ton n'était pas exclusivement réservé à monsieur de Bouillé. +Presque tout le monde vivait en ménage, sans que l'Église eût été +appelée à bénir ces alliances. Les embarras de fortune, la nécessité +de s'associer pour vivre, servaient de motif aux uns, de prétexte aux +autres. Et puis, d'ailleurs, pourvu qu'on _pensât bien_, tout était +pardonné. Il n'y avait pas d'autre intolérance, mais celle-là était +complète. J'ai vu tout cela, mais pourtant ce n'était pas parmi le +grand nombre. + +La masse des émigrés menait une vie irréprochable; et il faut bien que +cela soit, car c'est de leur séjour prolongé en Angleterre que date le +changement d'opinion du peuple anglais en faveur du peuple français. + +Quant aux opinions politiques, c'était partout le comble de la +déraison; et même ceux des émigrés qui menaient la vie la plus austère +étaient les plus absurdes. Toute personne qui louait un appartement +pour plus d'un mois était mal notée; il était mieux de ne l'avoir qu'à +la semaine, car il ne fallait pas douter qu'on ne fût toujours à la +veille d'être rappelé en France par la contre-révolution. + +Mon père avait fait un bail de trois ans pour la petite maison que +nous habitions dans le faubourg de Brompton; cela lui aurait fait tort +s'il avait eu quelque chose à perdre. Mais sa désapprobation de +l'émigration armée, et surtout son attachement bien connu pour le roi +Louis XVI et la Reine, la fidélité qu'il portait à leur mémoire, +étaient des crimes qu'on ne lui pardonnait pas plus que la sagesse +avec laquelle il jugeait les extravagances du moment. + +Je l'entendais souvent en causer avec l'évêque de Comminges (son frère +auquel l'ancien évêque de Comminges avait cédé son siège en 1786), et +tous deux déploraient l'aveuglement du parti auquel les circonstances +les forçaient d'appartenir. + +Il ne serait pas juste, en parlant de l'émigration, de passer sous +silence la conduite du clergé. Elle a été de nature à se concilier +l'estime et la vénération du peuple anglais, bien peu disposé en +faveur de prêtres papistes. Chaque famille bourgeoise avait fini par +avoir son abbé français de prédilection qui apprenait sa langue aux +enfants et souvent assistait les parents dans leurs travaux. + +Réunis par chambrée, quelques-uns de ces bonnes gens s'étaient fait de +petites industries à l'aide desquelles ils vivaient et venaient au +secours des plus vieux ou des infirmes. Malgré le désir qu'ils +auraient peut-être eu d'exercer le prosélytisme, ils ont été assez +sages pour qu'aucune réclamation ne s'élevât à cet égard, et je n'ai +pas souvenance qu'il y ait eu aucun genre de plainte portée contre un +prêtre pendant tout le temps qu'a duré leur exil. + +Cette conduite leur avait attiré une vénération dont on a vu des +résultats touchants. Par exemple, ceux qui étaient chargés +d'approvisionner leurs petites colonies se rendaient le vendredi à +Billingsgute, leur schelling à la main, et c'était à qui des vendeurs +de poisson remplirait leur panier. Ils avaient la délicatesse, +remarquable dans des gens de cette espèce, de recevoir le schelling en +donnant du poisson pour la valeur de dix ou douze. Aussi les prêtres +français s'émerveillaient du bon marché. Cette singulière transaction +commerciale s'est renouvelée tous les vendredis pendant des années; +les gens de Billingsgute avaient l'idée qu'elle leur portait bonheur. + +La malheureuse expédition de Quiberon avait eu lieu depuis longtemps, +avec des circonstances déplorables pour tout ce qui y avait pris part. +Le séjour de l'île d'Yeu sera à jamais la honte de la haute +émigration. Monsieur de Vauban n'en a fait qu'un trop fidèle récit. + +Monsieur de Frotté, le frère du général, vint à Londres. Sa mission +était d'avertir monsieur le comte d'Artois que la Vendée était perdue +s'il ne s'y présentait un prince. Je ne sais qui l'amena chez ma +mère; il y venait assez souvent. Sa négociation traînait en longueur, +on l'amusait de bonnes paroles; enfin, il exigea une réponse +catégorique, en annonçant la nécessité de son départ. + +Je le vis arriver chez ma mère, comme un homme désespéré. Son +indignation était au comble; voici ce qu'il nous raconta: + +Monsieur le comte d'Artois l'avait reçu, entouré de ce qu'il appelait +son conseil, l'évêque d'Arras, le comte de Vaudreuil, le baron de +Roll, le chevalier de Puységur, monsieur du Theil et quelques autres, +car ils étaient huit ou dix (notez bien que la tête de monsieur de +Frotté, qui partait le lendemain, dépendait du secret). Monsieur de +Frotté rapporta l'état de la Vendée et les espérances qu'elle +présentait. Chacun fit ses objections; il y répondit. On concéda que +la présence de monsieur le comte d'Artois était nécessaire au succès. +Vinrent ensuite les difficultés du voyage. Il les leva. Puis combien +Monseigneur aurait-il de valets de chambre, de cuisiniers, de +chirurgiens, etc., etc. (il n'était pas encore question d'aumôniers à +cette époque). Tout fut débattu et convenu. Monsieur le comte d'Artois +était assez passif dans cette discussion et paraissait disposé à +partir. Monsieur de Frotté dit en terminant: + +«Je puis donc avertir mon frère que Monseigneur sera sur la côte à +telle époque. + +«--Permettez, un moment, dit le baron de Roll avec son accent +allemand, permettez, je suis capitaine des gardes de monsieur le comte +d'Artois et, par conséquent, responsable vis-à-vis du Roi de la sûreté +de Monseigneur. Monsieur de Frotté répond-il que Monseigneur n'a aucun +risque à courir? + +«--Je réponds que nous serons cent mille à nous faire tuer avant qu'il +tombe un cheveu de sa tête. Je ne puis répondre de plus. + +«--Je m'en rapporte à vous, messieurs, est-ce là une sécurité +suffisante pour hasarder Monseigneur? Puis-je y consentir?» reprit le +baron. + +Tous affirmèrent que _non_; assurément, que c'était impossible. +Monsieur le comte d'Artois leva la séance en disant à monsieur de +Frotté qu'il lui souhaitait un bon voyage et que c'était bien à regret +qu'il renonçait à une chose que lui-même devait reconnaître +impraticable. + +Monsieur de Frotté, atterré d'abord, donna un coup de poing sur la +table et s'écria, en jurant, «qu'ils ne méritaient pas que tant de +braves gens s'exposassent pour eux.» C'était en sortant de cette scène +qu'il arriva chez nous; il en était encore tellement ému qu'il ne put +s'en taire. Il nous raconta ces détails avec une chaleur et une +éloquence de colère et d'indignation qui me frappèrent vivement et que +je me suis toujours rappelées. + +C'est probablement à la suite des communications qu'il fit à son frère +que celui-ci écrivit la fameuse lettre à Louis XVIII: «La lâcheté de +votre frère a tout perdu.» Eh bien! cela est exagéré. Monsieur le +comte d'Artois, sans doute, n'avait pas de ces bravoures qui cherchent +le danger; mais, si ses entours l'avaient encouragé au lieu de +l'arrêter, il aurait été trouver monsieur de Frotté, comme il est +resté à Londres. + +Ah! ne soyons pas trop sévères pour les princes. Regardons autour de +nous; voyons quelle influence la puissance, les succès, exercent sur +les hommes! Le ministre, depuis quelques mois au pouvoir, la jolie +femme, le grand artiste, l'homme à la mode, ne sont-ils pas sous le +joug de la flatterie? Ne se croient-ils pas bien sincèrement des êtres +à part? Si quelques instants d'une fugitive adulation amènent si +promptement ce résultat, comment s'étonner que des princes, entourés +depuis le berceau de l'idée de leur importance privilégiée, se livrent +à toutes les aberrations dérivant de la folie de se croire eux-mêmes +des êtres à part dont la conservation est le premier besoin de chacun? +Je suis persuadée que c'est très consciencieusement que monsieur le +comte d'Artois représentait à monsieur de Frotté l'impossibilité de +hasarder la _sûreté de Monseigneur_, et que cet argument lui +paraissait péremptoire pour tout le monde. + +Quand nous disons aux princes que nous sommes trop heureux de mourir +pour leur service, cela nous paraît une forme, comme le «très humble +serviteur» au bas d'une lettre; mais eux le prennent fort au sérieux +et trouvent qu'en effet c'est un véritable bonheur. Est-ce tout à fait +leur faute? Non, en conscience; c'est celle de tout ce qui les +approche, dans tous les temps et sous tous les régimes. + +Aucune des personnes qui entouraient monsieur le comte d'Artois ne se +souciait d'une expédition aventureuse dont les chances, bien +incertaines devaient amener des fatigues et des privations assurées. +Le baron de Roll était, de plus, dans cette circonstance, l'organe de +madame de Polastron. Sa tendresse réelle et mal entendue pour monsieur +le comte d'Artois ne lui inspirait des craintes que pour sa sûreté et +jamais pour sa gloire. + +L'évêque d'Arras, arrogant et violent, tranchant du premier ministre +et tout occupé des intrigues qu'il tramait contre la cour de Louis +XVIII (car les deux frères étaient en hostilité ouverte et leurs +agents cherchaient partout à se déjouer mutuellement), l'évêque +d'Arras aurait craint par-dessus tout une entreprise qui aurait +nécessairement retiré l'influence de ses mains pour la donner aux +militaires, d'autant qu'alors le prince était fort éloigné de toute +prédilection pour les prêtres. À la vérité, l'évêque d'Arras ne +l'était guère. + +Monsieur de Vaudreuil, que nous avons vu l'amant despote de la +toute-puissante duchesse de Polignac, était devenu le mari soumis +d'une jeune femme, sa cousine, qu'il avait épousée depuis l'émigration +et dont la conduite peu mesurée aurait pu épuiser sa patience, s'il +s'en était aperçu. + +J'ai beaucoup vu le comte de Vaudreuil à Londres, sans avoir jamais +découvert la distinction dont ses contemporains lui ont fait honneur. +Il avait été le coryphée de cette école d'exagération qui régnait +avant la Révolution, se passionnant pour toutes les petites choses et +restant froide devant les grandes. À l'aide de l'argent qu'il puisait +au trésor royal, il s'était fait le Mécène de quelques tous petits +Virgiles qui le louaient en couplets. Chez madame Lebrun, il se pâmait +devant un tableau, et protégeait les artistes. Il vivait familièrement +avec eux et gardait ses grands airs pour le salon de madame de +Polignac, et son ingratitude pour la Reine dont je l'ai entendu parler +avec la dernière inconvenance. En émigration et devenu vieux, il ne +lui restait plus que le ridicule de toutes ses prétentions et +l'inconsidération de voir les amants de sa femme fournir à l'entretien +de sa maison par des cadeaux qu'elle était censée gagner à la loterie. + +Ce n'était pas dans sa propre famille que madame de Vaudreuil aurait +acquis les habitudes d'une grande délicatesse. Sa mère, vieille +provençale, ne manquait pas d'une espèce d'habileté, ne lui en donnait +pas l'exemple. En voici un trait entre mille. + +Pendant la campagne des Princes, un homme de ses amis, partant pour +l'armée, lui remit une bourse contenant deux cents louis. + +«Si je vis, lui dit-il, je vous les redemanderai. Si je meurs, je vous +prie de les remettre à mon frère.» + +L'ami revint sain et sauf. Son premier soin fut d'accourir chez +madame de Vaudreuil. Elle ne lui parla pas du dépôt. Un peu de +timidité empêcha le jeune homme de prendre l'initiative. Enfin il se +décida, au bout de plusieurs visites, à le réclamer. + +«Hélas, mon bon ami, s'il en reste, il n'en reste guère,» dit-elle, +avec son accent provençal. + +Et, sans le moindre embarras, elle lui remit la bourse où il ne se +trouvait plus qu'une douzaine de louis. On conçoit qu'une telle +personne ne donnât pas des principes bien sévères à ses filles; aussi +toutes en ont profité. + +L'une d'elles, madame de La Tour, avait suivi son mari à Jersey où le +corps auquel il appartenait était en garnison. À cette époque, le +gouverneur de l'île était un d'Auvergne, capitaine de la marine +anglaise, qui avait la prétention de descendre de la maison de +Bouillon, au moins du côté gauche. Monsieur d'Auvergne se lia très +particulièrement avec madame de La Tour, qui fit les honneurs de la +maison du gouverneur. Les officiers, par malice, l'appelèrent entre +eux madame de La Tour d'Auvergne; mais elle accepta le nom et, dès +lors, elle, son mari, ses beaux-frères, ses enfants, tous quittèrent +le surnom de Paulet pour prendre celui d'Auvergne. + +De là, et appuyant cette prétention de quelques papiers que le +capitaine d'Auvergne, mort sans enfants, lui a laissés, elle a établi +en France, lorsqu'elle y est rentrée, une branche de La Tour +d'Auvergne qui n'a d'autres droits que ceux que j'ai énoncés et qui +pourtant s'est fait une existence qui finit par ne lui être plus +contestée. + +Elle fut fort assistée dans cette entreprise par son beau-frère, +l'abbé de La Tour, extrêmement intrigant. Dans un temps dont je +parlerai, il était le secrétaire intime et le séide de l'évêque +d'Arras, et tonnait contre tous les émigrés qui rentraient en France. +Un beau matin, il disparut sans avertir personne, et quinze jours +après nous apprîmes que le Premier Consul l'avait nommé titulaire de +l'évêché d'Arras. Les fureurs de son patron et prédécesseur furent +poussées jusqu'à la frénésie contre ce _misérable prestolet_. Il ne le +désignait plus autrement. + +Il y aurait bien des pages à écrire sur cette famille Vaudreuil, mais +elles seraient peu amusantes et encore moins édifiantes. Il faut +pourtant excepter madame de Serant-Walsh, la fille aînée, personne de +mérite, qui a été une des premières dames de l'impératrice Joséphine. +Elle était très remarquablement instruite, assez spirituelle, et +l'Empereur se plaisait à causer avec elle, dans le temps où il causait +encore. Elle et madame de Rémusat lui ont souvent fait arriver des +vérités utiles pour lui et pour les autres. + +Les créanciers de monsieur le comte d'Artois devinrent plus importuns, +et il fut obligé d'aller rechercher la protection des murs du palais +d'Holyrood, à Édimbourg, où ils ne pouvaient l'atteindre. Il y +séjourna jusqu'à ce qu'un bill du parlement anglais eut décidé que les +dettes contractées à l'étranger ne pourraient entraîner prise de +corps. + +Il ne resta de prince à Londres que monsieur le duc de Bourbon qui a +péri si misérablement à Saint-Leu, fin trop digne de sa vie. Son père, +s'étant aperçu qu'il entendait le bruit des balles sans s'y plaire, +l'avait expulsé de l'armée de Condé où, entre deux générations de +héros, il soutenait bien mal le beau nom de Condé. Ce n'était pas un +mauvais homme; il était doux et facile dans son intérieur. Peut-être +son inconduite tenait-elle principalement à une timidité organique qui +lui rendait insupportable l'existence de prince; il n'était à son aise +que dans les classes assez peu élevées pour qu'il n'y trouvât aucun +respect. Son goût vif pour les femmes, se trouvant réuni à sa +répugnance pour les salons, le jetait dans une vie des moins +honorables. + +Lorsqu'il se trouvait forcé, par quelques circonstances impossibles à +éviter, à se trouver en bonne compagnie, il y souffrait visiblement. +Il avait pourtant une belle figure, fort noble, et ses façons, quoique +froides et embarrassées, avaient de la distinction. Une liaison intime +avec la jeune comtesse de Vaudreuil le mit pendant quelques mois dans +le monde, mais il y était toujours mal à son aise. + +Il allait un peu plus volontiers qu'ailleurs dans ce qu'on appelait la +société créole. Elle était composée de personnes dont les habitations +n'avaient pas été assez dévastées pour être détruites entièrement. Les +négociants de Londres leur faisaient, à intérêts bien onéreux, de +petites avances dont ils ont fini par n'être pas payés. Cette classe +de créoles était alors la moins malheureuse parmi les émigrés. Une +certaine madame de Vigné en était la plus riche. Elle tenait une +espèce d'état, appelait monsieur le duc de Bourbon _le voisin_, parce +qu'il demeurait dans sa rue, et était suffisamment vulgaire pour le +mettre à son aise. + +C'est elle qui répondait à un anglais qui lui demandait si elle était +créole: + +«Oui, monsieur, et des bonnes, car je roule.» + +Paroles que l'anglais fut obligé de se faire expliquer. Sa fille, très +jolie et très aimable, était l'objet des prétentions de tout ce que +l'émigration avait de plus distingué; mais elle fit la difficile, les +moulins des habitations cessèrent de _rouler_, et elle fut trop +heureuse d'épouser le consul d'Angleterre à Hambourg. Mademoiselle de +La Touche, fille de madame Arthur Dillon, et mademoiselle de Kersaint, +toutes deux riches de possessions à la Martinique, avaient été plus +avisées. La première épousa le duc de Fitz-James, l'autre, le duc de +Duras. J'ai été par la suite très liée avec toutes deux, et j'aurai à +en reparler. + + + + +CHAPITRE IV + + Concerts du matin. -- Le général de Boigne. -- Mon mariage. -- + Caractère de monsieur de Boigne. -- Les princes d'Orléans. -- + Monsieur le comte de Beaujolais. -- Monsieur le duc de + Montpensier. Monsieur le duc d'Orléans. -- Tracasseries + domestiques. -- Voyage en Allemagne. -- Hambourg. -- Munich. -- + Retour à Londres. -- Histoire de lady Mary Kingston. + + +Je ne raconterai pas le roman de ma vie, car chacun a le sien et, avec +de la vérité et du talent, on peut le rendre intéressant, mais le +talent me manque. Je ne dirai de moi que ce qui est indispensable pour +faire comprendre de quelles fenêtres je me suis trouvée assister aux +spectacles que je tenterai de décrire, et comment j'y suis arrivée. +Pour cela, il me faut entrer dans quelques détails sur mon mariage. + +La santé de ma mère donnant moins d'inquiétude, elle chercha à +m'amuser. Elle avait retrouvé à Londres Sappio, ancien maître de +musique de la reine de France. Il était venu chez elle, m'avait fait +chanter, s'était passionné de mon talent et le cultivait avec d'autant +plus de zèle qu'il s'en faisait grand honneur. Sa femme, très gentille +petite personne, était bonne musicienne. Nos voix s'unissaient si +heureusement que, lorsque nous chantions ensemble à la tierce, les +vitres et les glaces en vibraient. Je n'ai jamais vu cet effet se +renouveler qu'entre mesdames Sontag et Malibran. Il avait un mérite +très grand, surtout pour les artistes, parce que cela est rare. Sappio +en amenait souvent chez ma mère; ils prirent l'habitude d'y venir de +préférence le dimanche matin, et cela finit par composer une espèce de +concert improvisé d'artistes et d'amateurs. Les assistants s'y +multiplièrent, la mode s'en mêla et, au bout de quelques semaines, ma +mère eut toute la peine du monde à écarter la foule de chez elle. + +Un monsieur Johnson, que nous voyions quelquefois, lui demanda la +permission de lui amener un nouveau débarqué de l'Inde; il connaissait +encore peu de monde et désirait se mettre en bonne compagnie. Il vint, +il s'en alla sans que nous y fissions grande attention. + +Plusieurs semaines se passèrent. Il revint faire une visite, dit +qu'une entorse l'avait empêché de se présenter plus tôt et pressa +tellement ma mère de venir dîner chez lui le lendemain qu'après avoir +fait une multitude d'objections elle y consentit. Il n'y avait que la +famille O'Connell et la mienne. Notre hôte pria monsieur O'Connell de +venir le voir de bonne heure le jour suivant et le chargea de me +demander en mariage. + +J'avais seize ans. Je n'avais jamais reçu le plus léger hommage, du +moins je ne m'en étais pas aperçue. Je n'avais qu'une passion dans le +coeur, c'était l'amour filial. Ma mère se désolait dans la crainte de +voir s'épuiser les ressources précaires qui soutenaient notre +existence. La reine de Naples, chassée de ses États, lui mandait +qu'elle ne savait pas si elle pourrait continuer la pension qu'elle +lui faisait. Ses lamentations me touchaient encore moins que le +silence de mon père et les insomnies gravées sur son visage. + +J'étais sous ces impressions lorsque monsieur O'Connell arriva chargé +de me proposer la main d'un homme qui annonçait vingt mille louis de +rente, offrait trois mille louis de douaire et insinuait que, n'ayant +pas un parent, ni un lien dans le monde, il n'aurait rien de plus cher +que sa jeune femme et sa famille. On me fit part de ces propositions. + +Je demandai jusqu'au lendemain pour répondre, quoique mon parti fût +pris sur-le-champ. J'écrivis un billet à madame O'Connell pour la +prier de m'inviter à déjeuner chez elle, ce qui lui arrivait +quelquefois, et de faire avertir le général de Boigne de m'y venir +trouver. Il fut exact au rendez-vous; et là je fis la faute insigne, +quoique généreuse, de lui dire que je n'avais aucun goût pour lui, que +probablement je n'en aurais jamais, mais que, s'il voulait assurer le +sort et l'indépendance de mes parents, j'aurais une si grande +reconnaissance que je l'épouserais sans répugnance. Si ce sentiment +lui suffisait, je donnais mon consentement; s'il prétendait à un +autre, j'étais trop franche pour le lui promettre, ni dans le présent, +ni dans l'avenir. Il m'assura ne point se flatter d'en inspirer un +plus vif. + +J'exigeai que cinq cents louis de rente fussent assurés, par un +contrat qui serait signé en même temps que celui de mon mariage, à mes +parents. Monsieur O'Connell se chargea de le faire rédiger. Monsieur +de Boigne dit qu'alors il ne me donnerait plus que deux mille cinq +cents louis de douaire. J'arrêtai les représentations que monsieur +O'Connell voulut faire, en rappelant les paroles dont il avait été +porteur. Je coupai court à toute discussion et je retournai chez moi +pleinement satisfaite. + +Ma mère était un peu blessée que je l'eusse quittée dans un moment où +il s'agissait de mon sort. Je lui racontai ce que j'avais fait; elle +et mon père, quoique fort touchés, me conjurèrent de bien réfléchir. +Je leur assurai que j'étais parfaitement contente, et cela était vrai +dans ce moment. J'avais tout l'héroïsme de la première jeunesse. +J'avais mis ma conscience en repos en disant à cet homme que je +croyais bien que je ne l'aimerais jamais. Je me sentais sûre de +remplir les devoirs que j'allais contracter, et, d'ailleurs, tout +était absorbé par le bonheur de tirer mes parents de la position dont +ils souffraient. Je ne voyais que cela et je ne sentais même pas que +ce fût un sacrifice. Très probablement, à vingt ans, je n'aurais pas +eu ce courage, mais, à seize ans, on ne sait pas encore qu'on met en +jeu le reste de sa vie. Douze jours après, j'étais mariée. + +Le général de Boigne avait quarante-neuf ans. Il rapportait de l'Inde, +avec une immense fortune faite au service des princes mahrattes, une +réputation honorable. Sa vie était peu connue, et il me trompa sur +tous ses antécédents: sur son nom, sur sa famille, sur son existence +passée. Je crois qu'à cette époque, son projet était de rester tel +qu'il se montrait alors. + +Il avait offert quelques hommages à une belle personne, fille d'un +médecin. Elle les avait reçus avec peu de bienveillance, ou avec une +coquetterie qu'il n'avait pas comprise. Ce fut en sortant de chez elle +qu'il se rappela tout à coup la jeune fille qui lui était apparue +comme une vision quelques semaines avant. Il voulut prouver à la +dédaigneuse beauté qu'une plus jeune, plus jolie, mieux élevée, +autrement née, pouvait accepter sa main. Il l'offrit, et je la reçus +pour le malheur de tous deux. + +S'il était entré une seule pensée de personnalité dans mon coeur en ce +moment, si les séductions de la fortune m'avaient souri un instant, je +crois que je n'aurais pas eu le courage de soutenir le sort que je +m'étais fait. Mais je me dois cette justice que, tout enfant que +j'étais, aucun sentiment futile n'approcha mon esprit, et que je me +vis entourer de luxe sans en ressentir la moindre joie. + +Monsieur de Boigne n'était ni si mauvais ni si bon que ses actions, +prises séparément, devaient le faire juger. Né dans la plus petite +bourgeoisie, il avait été longtemps soldat. J'ignore encore par quelle +route il avait cheminé de la légion irlandaise au service de France +jusque sur l'éléphant d'où il commandait une armée de trente mille +cipayes, formée par ses soins pour le service de Sindiah, chef des +princes mahrattes auxquels cette force, organisée à l'européenne, +avait assuré la domination du nord de l'Inde. + +Monsieur de Boigne avait dû employer beaucoup d'habileté et de ruses +pour quitter le pays en emportant une faible partie des richesses +qu'il y possédait et qui pourtant s'élevait à dix millions. La +rapidité avec laquelle il avait passé de la situation la plus +subalterne à celle de commandant, de la détresse à une immense +fortune, ne lui avait jamais fait éprouver le frottement de la société +dont tous les rouages l'étonnaient. La maladie dont il sortait l'avait +forcé à un usage immodéré de l'opium qui avait paralysé en lui les +facultés morales et physiques. + +Un long séjour dans l'Inde lui avait fait ajouter toutes les jalousies +orientales à celles qui se seraient naturellement formées dans +l'esprit d'un homme de son âge; mais, par-dessus tout, il était doué +du caractère le plus complètement désobligeant que Dieu ait jamais +accordé à un mortel. Il avait le besoin de déplaire comme d'autres ont +celui de plaire. Il voulait faire sentir la suprématie qu'il attachait +à sa grande fortune et il ne pensait jamais l'exercer que lorsqu'il +trouvait le moyen de blesser quelqu'un. Il insultait ses valets; il +offensait ses convives; à plus forte raison sa femme était-elle +victime de cette triste disposition. Et, quoiqu'il fût honnête homme, +loyal en affaires, qu'il eût même dans ses formes grossières une +certaine apparence de bonhomie, cependant cette disposition à la +désobligeance, exploitée avec toute l'aristocratie de l'argent, la +plus hostile de toutes, rendait son commerce si odieux qu'il n'a +jamais pu s'attacher un individu quelconque, dans aucune classe de la +société, quoiqu'il ait répandu de nombreux bienfaits. + +À l'époque de mon mariage, il était assez avare mais fastueux, et, si +j'avais voulu, j'aurais pu disposer plus que je ne l'ai fait de sa +fortune. Je crois qu'une femme plus âgée, plus habile, un peu +artificieuse, mettant un grand prix aux jouissances que donne l'argent +et ayant en vue ce testament dont il parlait perpétuellement et que je +lui ai vu faire et refaire cinq ou six fois, aurait pu tirer beaucoup +meilleur parti pour elle et pour lui de la situation où j'étais. Mais +que pouvait y faire la petite fille la plus candide et la plus fière +qui puisse exister! Je passais d'étonnements en étonnements de toutes +les mauvaises passions que je voyais se dérouler devant moi. Ces +absurdes jalousies, exprimées de la façon la plus brutale, excitaient +ma surprise, ma colère, mon dédain. + +Nous avions un assez grand état, des dîners très bons et fréquents, de +magnifiques concerts où je chantais. Monsieur de Boigne était, de +temps en temps, bien aise de montrer qu'il avait fait l'acquisition +d'une jolie machine bien harmonisée. Puis, la jalousie orientale le +reprenant, il était furieux que j'eusse été regardée, écoutée, surtout +admirée ou applaudie, et il me le disait en termes de corps de garde. + +Ces concerts étaient assez à la mode; tout ce qu'il y avait de plus +distingué en anglais et en étrangers y assistait. Les princes +d'Orléans y vinrent souvent; ils dînaient aussi chez moi, mais +toujours en princes. Leurs façons excluaient la familiarité. J'étais +trop imbue des sentiments de haine que les royalistes portaient à leur +père pour ne point éprouver de la prévention contre eux; cependant il +était impossible de ne pas rendre hommage à la dignité de leur +attitude. Seuls de tous nos princes, ils ne recevaient aucun secours +des puissances étrangères. + +Retirés tous trois dans une petite maison à Twickenham, aux environs +de Londres, ils y vivaient de la manière la plus modeste, mais la plus +convenable. Monsieur de Montjoie, leur ami, composait toute leur Cour +et remplissait les fonctions de gentilhomme de la chambre, dans les +occasions rares où il fallait quelque forme d'étiquette. + +Malgré mes premières répugnances, je m'aperçus bientôt que monsieur le +duc de Montpensier était aussi aimable qu'il était instruit et +distingué. Il aimait passionnément les arts et la musique. Monsieur le +duc d'Orléans la tolérait par affection pour son frère. Rien n'était +plus touchant que l'union de ces deux princes, et la tendresse qu'ils +portaient à monsieur le comte de Beaujolais. + +Celui-ci ne répondait pas à leurs soins. Il était léger, inconséquent, +inoccupé, et, lorsqu'il a pu s'émanciper sur le pavé de Londres, il +est tombé dans tous les travers d'un jeune homme à la mode. Malgré sa +charmante figure, sa tournure distinguée, il avait pris de si +mauvaises façons qu'il avait perdu l'attitude des gens de bonne +compagnie; et, lorsqu'on l'apercevait à la sortie de l'Opéra, on +évitait de le rencontrer, craignant de le trouver dans un état complet +d'ivresse. Les excès et la boisson amenèrent une maladie de poitrine +pendant laquelle monsieur le duc d'Orléans le soigna comme la mère la +plus tendre, sans pouvoir le sauver. Mais j'anticipe sur les +événements. À l'époque dont je parle, monsieur le comte de Beaujolais +était encore sous la domination de ses frères, et l'on ne connaissait +de lui qu'un extérieur qui prévenait en sa faveur. + +Monsieur le duc de Montpensier était laid, mais si parfaitement +gracieux et aimable, ses manières étaient si nobles que sa figure +s'oubliait bien vite. Monsieur le duc d'Orléans, avec une figure assez +belle, n'avait aucune distinction, ni dans la tournure, ni dans les +manières. Il ne paraissait jamais complètement à son aise. Sa +conversation, déjà fort intéressante, avait un peu de pédanterie pour +un homme de son âge. Enfin il n'avait pas l'heur de me plaire autant +que son frère avec lequel j'aurais fort aimé à causer davantage, si +j'avais osé. + +Après dix mois d'une union très orageuse, monsieur de Boigne me +proposa un matin de me ramener à mes parents. J'acceptai et fus reçue +avec joie. Mais ce n'était pas le compte du reste de ma famille, ni de +ma société, qui voulaient exploiter le millionnaire et se souciaient +fort peu que j'en payasse les frais. + +Ce fut alors que je me trouvai victime et témoin de la plus odieuse +persécution. Je lui reproche surtout de m'avoir, avant l'âge de +dix-sept ans, arraché toutes les illusions avec lesquelles j'étais si +bénévolement entrée dans le monde dix mois avant. + +Monsieur de Boigne n'eut pas plus tôt lâché sa proie qu'il la +regretta. Alors mes parents et ce qu'il y avait de plus distingué dans +l'émigration se mirent à sa solde. L'un se chargeait de m'espionner, +l'autre d'interroger mes gens. Celui-ci avait du crédit à Rome et +ferait casser mon mariage. Celui-là trouverait des nullités dans le +contrat, etc., etc. On faisait des parties chez lui où j'étais +déchirée; on inventait des noirceurs; on les exprimait en prose et en +vers qu'on lui vendait à beaux deniers comptants. Enfin tout le monde +s'acharnait contre une enfant de dix-sept ans que, la veille, on +comblait d'adulations. + +Monsieur de Boigne lui-même en fut assez promptement révolté; il +ferma sa bourse et sa maison. J'ai vu plus tard entre ses mains des +morceaux d'éloquence contre moi, des preuves de vils services offerts. +Il avait eu soin de conserver le nom des personnes, les sommes +demandées et payées. Ces noms étaient de nature à réjouir son orgueil +plébéien, et c'était encore une taquinerie qu'il exerçait en me les +montrant. + +L'impossibilité d'amener monsieur de Boigne à faire aucun arrangement +qui m'assurât un peu de tranquillité, ses promesses de changer de +conduite à mon égard, le chagrin que j'éprouvai de l'injustice du +public qui, trompé par des agents à ses gages, me donnait tous les +torts me décidèrent à le rejoindre au bout de trois mois. + +Je n'entrerai plus dans aucun détail sur mon ménage. Il suffit de +savoir que, désespéré et croyant m'adorer lorsque nous étions séparés, +ennuyé de moi et me prenant en haine lorsque nous étions réunis, il +m'a quittée _pour toujours_ cinq ou six fois. Toutes ces séparations +étaient accompagnées de scènes qui ont empoisonné ma jeunesse, si mal +employée que je l'ai traversée sans m'en douter et l'ai trouvée +derrière moi sans en avoir joui. + +Nous fîmes, cette année 1800, un voyage en Allemagne. Je passai un +mois à Hambourg où l'émigration régnait sous le sceptre de madame de +Vaudémont. Quelque niaisement innocente que je fusse encore, les +scandales de cette coterie étaient tellement saillants que je ne +pouvais m'empêcher de les voir, et j'en fus révoltée. Je le fus aussi +du relâchement des idées royalistes. Altona était comme une espèce de +purgatoire où les personnes qui méditaient de rentrer en France +venaient se préparer à l'abjuration de leurs principes exclusifs. +Accoutumée à un autre langage, il me semblait entendre des hérésies. À +la vérité, j'allai de là à Munich, peuplé alors des restes de l'armée +de Condé, et j'y trouvai l'exagération poussée à un point +d'extravagance qui me confondit dans un autre sens. Je m'accoutumai +dès lors à n'être de l'avis de personne et inventai le _juste milieu_ +à mon usage. + +Je me rappelle avoir entendu soutenir à Munich qu'il ne fallait +consentir à rentrer en France qu'avec la condition que l'on +rétablirait les châteaux, même les mobiliers, tels qu'ils étaient +lorsqu'on les avait quittés. Quant à la restitution des biens, des +droits, de toutes les prétentions, cela ne souffrait pas un doute. +Peut-être ces voeux remplis auraient-ils encore donné des +désappointements, car les émigrés s'étaient tellement accoutumés à +répéter qu'ils avaient perdu cent mille livres de rente qu'ils avaient +fini par se le persuader à eux-mêmes. Il n'y avait pas de mauvaise +gentilhommière qui ne se représentât à leurs regrets comme un château. + +Je traversai le Tyrol qui me parut, selon l'expression du prince de +Ligne, le plus beau corridor de l'Europe. Nous fîmes une pointe +jusqu'à Vérone, pour voir des soeurs de monsieur de Boigne dont il +m'avait célé l'existence jusque-là, et nous revînmes à Londres où +j'eus le bonheur de retrouver mon père et ma mère dont ce voyage +m'avait éloignée. + +Si je ne m'étais promis de ne plus entrer dans ces détails, j'aurais +un long récit à faire de tout ce que les mauvaises façons de monsieur +de Boigne me firent souffrir. C'est à dessein que je me sers du mot +_façons_, car c'était plus de la forme que du fond de ses procédés que +j'avais à me plaindre. Mais il faut y avoir passé pour savoir combien +ces maussaderies, dont chacune séparément ne pèse pas un fétu, peuvent +rendre la vie insoutenable. + +Mes tracasseries d'intérieur ne m'absorbaient pas tellement qu'il ne +me restât des larmes pour le triste sort de ma meilleure amie. Chère +Mary, ton historien n'a pas besoin d'habileté; il suffit d'être +véridique et je le serai! + +Lady Kingston était devenue une riche héritière par la mort d'un +frère. Ce frère avait laissé un fils qu'un mariage tardif n'avait pu +légitimer. La mère, personne intéressante, était morte en couches d'un +second enfant qui n'avait pas vécu. Le père de lady Kingston n'avait +jamais voulu reconnaître le mariage de son fils, ni l'enfant qu'il +avait laissé en le léguant à l'amitié de sa soeur, lady Kingston. +Cette sévérité était portée à un tel point que, pendant la vie du +vieillard, lady Kingston était forcée de dissimuler l'intérêt qu'elle +portait au jeune orphelin. Elle le faisait soigneusement élever. Dès +qu'elle fut maîtresse de sa fortune, elle assura le sort du jeune +Fitz-Gerald auquel son propre père avait déjà laissé le peu dont il +pouvait disposer, le fit entrer dans l'armée, le patronisa, facilita +son mariage avec une jeune personne destinée à une belle fortune, et, +ce qui est bien rare en Angleterre, établit ce jeune ménage dans une +maison que les comtes de Kingston possédaient à Londres et +n'habitaient point. Lord Kingston, homme sauvage et atrabilaire, ne +quittait guère ses terres d'Irlande où il vivait en despote. + +Lady Kingston avait beaucoup d'enfants. Les plus jeunes étaient des +filles. Le soin de leur éducation l'amena plusieurs années de suite à +Londres où le ménage Fitz-Gerald lui formait un intérieur agréable. La +femme était douce et prévenante, le mari, son ami, son fils, son +frère. Les petites Kingston s'élevaient sur ses genoux. + +Lady Mary, l'aînée, était une des personnes les plus charmantes que +j'aie jamais rencontrées. Elle atteignait sa dix-septième année; sa +mère souhaitait la mener dans le monde, elle refusait de l'y suivre. +Elle aimait mieux continuer ses études avec ses soeurs. Son seul +plaisir était la promenade à pied ou à cheval, quelquefois en +carriole. Lady Kingston n'y apportait jamais aucun obstacle, pourvu +que le colonel Fitz-Gerald consentît à l'accompagner. Cette habitude +était prise depuis nombre d'années, mais lady Kingston avait oublié de +remarquer que l'enfant était devenue une fille charmante et que le +protecteur n'avait pas trente ans. + +Quand on aura compulsé tous les portraits de héros de roman pour en +extraire l'idéal de la perfection, on sera encore au-dessous de ce +qu'il y aurait à dire du colonel Fitz-Gerald. Sa belle figure, sa +noble tournure, sa physionomie si douce et si expressive n'étaient que +l'annonce de tout ce que son âme contenait de qualités admirables. Il +était colonel dans les gardes, adoré des subalternes aussi bien que de +ses camarades. + +Mary venait souvent passer de longues matinées et même des soirées +avec moi. C'était presque toujours Fitz-Gerald qui lui servait de +chaperon; sa mère était dans le monde, ses soeurs avec les +gouvernantes. Le colonel avait la bonté de l'amener et de venir la +rechercher, bien souvent en carriole. Dès que nous étions seules, elle +avait toujours quelque nouveau trait à me raconter sur les vertus du +colonel; elle ne me parlait que de lui. J'étais trop jeune et trop +innocente pour le remarquer. Je trouvais très simple qu'elle vantât en +Fitz-Gerald des qualités qui paraissaient, en effet, admirables. +J'aimais beaucoup lady Mary. J'étais flattée qu'elle préférât notre +petite retraite de Brompton-Row à tout ce que Londres présentait de +plus brillant où sa position l'appelait. Les plaintes, moitié +sérieuses, moitié en plaisanteries, qu'en portait lady Kingston +augmentaient ma reconnaissance et ma tendresse pour Mary. + +Le colonel, sans être musicien avait une très belle voix. Nous le +faisions chanter avec nous, et c'étaient des joies et des rires +lorsqu'il manquait un dièse ou estropiait une syllabe italienne; il +jurait alors qu'il nous forcerait à ne chanter que du gaélique, pour +avoir sa revanche. Lady Mary s'y prêtait d'autant meilleure grâce +qu'elle y réussissait admirablement, et ils chantaient ensemble des +mélodies irlandaises dans la plus grande perfection. + +Hélas! plût au ciel que ces soirées si douces et qui n'avaient +d'autres témoins que mon père et ma mère eussent été aussi innocentes +pour ces pauvres jeunes gens que pour moi! Je suis persuadée que la +passion de Mary a précédé celle qu'elle a inspirée au colonel. Elle ne +s'en doutait pas, et lui n'a pas prévu le danger qu'ils couraient. + +Lady Kingston fut rappelée subitement en Irlande par la maladie d'un +de ses fils. Ne voulant pas exposer lady Mary, dont la santé était un +peu altérée, à la fatigue d'un voyage rapide, elle partit seule, +chargeant le colonel de lui amener Mary plus à loisir. C'est dans ce +fatal voyage qu'ils succombèrent tous deux à la passion qui les +dominait. Je dis _tous deux_, car je crois fermement que Fitz-Gerald +n'était pas plus le séducteur de Mary qu'elle n'avait eu l'idée de +l'entraîner à ce coupable abus de confiance. + +Il resta en Irlande pendant le séjour qu'y fit lady Kingston et ne +revint à Londres qu'avec elle et sa fille. Mon mariage eut lieu +pendant cette absence. Mary et moi nous écrivions, mais la +correspondance avait cessé de sa part. À son retour à Londres elle ne +voulait voir personne, je ne pus arriver jusqu'à elle. J'étais sur le +continent lorsque les alarmes que donnaient son dépérissement et sa +profonde tristesse décidèrent sa mère à l'envoyer prendre l'air et se +distraire chez son amie, lady Harcourt. + +Un matin, lady Mary ne parut pas à déjeuner; on la chercha sans la +trouver; son chapeau et son shall au bord de la rivière donnèrent de +l'inquiétude qu'elle ne s'y fût jetée; mais un ouvrier l'avait vue, à +cinq heures, monter dans une voiture de poste. Douze heures après, +lady Harcourt, avec la rigueur de son zèle méthodiste, l'avait fait +afficher avec son nom et son signalement sur tous les murs et dans +toutes les gazettes. Ma mère lui reprochant cette cruelle publicité: + +«Ma chère, lui répondit-elle, à chacun suivant ses oeuvres; elle a +failli, la morale veut qu'elle en porte la peine.» + +Hélas! pauvre Mary, l'incurie des uns, la sévérité, la cruauté des +autres, tout conspirait à ta perte! + +On croyait Fitz-Gerald absent pour des affaires du régiment; on sut +bientôt qu'il avait prétexté ce motif. Lady Kingston, toujours dans le +plus complet aveuglement, l'ayant envoyé chercher à la première +nouvelle de la fuite de Mary, on ne le trouva pas. + +Plusieurs jours se passèrent. Lord Kingston et ses fils, fors les +aînés de Mary, arrivèrent d'Irlande; ils se mirent à la recherche des +fugitifs. On apprit enfin qu'un monsieur et son fils devaient +s'embarquer dans la Tamise pour l'Amérique. On suivit ces traces, et +on trouva Fitz-Gerald et Mary, au moment où celle-ci venait de prendre +des vêtements d'homme pour se mieux déguiser. + +Quand lord Kingston entra dans la pièce où ils étaient, tous deux se +couvrirent le visage de leurs mains. Mary se laissa emmener sans que +ni elle, ni lui répondissent autre chose aux injures dont on les +accablait que: «Je suis très coupable.» Lady Mary fut ramenée chez sa +mère; on ne lui permit pas de la voir. Son père et ses frères se +firent ses implacables geôliers. Elle ne chercha pas à nier un état de +grossesse déjà visible. Elle ne se défendait en aucune façon, +convenait de ses torts, mais avec une dignité calme et froide. + +Elle obtint de voir madame Fitz-Gerald et s'attendrit beaucoup avec +elle, en lui recommandant d'aller au secours de son mari. Celle-ci ne +demandait pas mieux; elle l'aurait reçu à bras ouverts. Elle s'annonça +comme porteur des paroles de Mary. Mais, en la remerciant avec +effusion, il lui répondit que, sa vie ne pouvant plus être utile au +bonheur de personne, il la consacrait à la malheureuse victime qu'il +avait entraînée dans le précipice. Il lui devait la triste consolation +de savoir que les larmes de sang qu'il versait sur son sort ne +tariraient jamais. + +Longtemps après la catastrophe, madame Fitz-Gerald m'a montré cette +correspondance, car elle ne s'en tint pas à une seule démarche, et la +pauvre femme n'avait d'invectives que pour les persécuteurs de Mary et +de Fitz-Gerald. + +Dans ses préparatifs de départ, il avait fait entrer toutes les +précautions pour assurer le sort de sa femme; il les compléta, envoya +sa démission au général en chef, et se retira dans un petit village +aux environs de Londres. Avant le départ de Mary, il lui avait fait +remettre par madame Fitz-Gerald un petit billet ouvert où il lui +donnait son adresse et où il lui disait que, dans cette retraite, il +attendrait toute sa vie les ordres qu'elle pourrait avoir à lui +donner, mais ne chercherait aucune communication avec elle qui pût +aggraver sa position. + +Lady Mary fut emmenée dans une résidence abandonnée que son père +possédait en Connaught, sur les bords de l'Atlantique, dans un pays +presque sauvage, et remise aux soins de deux gardiens dévoués à lord +Kingston. + +Son frère appela Fitz-Gerald en duel; celui-ci reçut trois fois le feu +de son adversaire, le rendant très exactement. Mais on s'aperçut qu'il +trouvait le moyen d'extraire la balle de son pistolet; il fut forcé +d'en convenir. Il ne voulait pas, disait-il, ajouter aux torts qu'il +avait déjà envers lady Kingston, et tirer en l'air aurait arrêté le +duel dont il espérait la mort. Il n'y avait nulle possibilité de +continuer ce système de vengeance devant témoins. On en prépara un +autre. + +Mary approchait du moment où elle devait mettre au monde un être sur +le sort duquel on l'effrayait sans cesse. Les menaces la trouvaient +impassible pour elle-même, mais non pour son enfant. La femme qui la +gardait fit mine de s'adoucir. Elle s'offrit à sauver le pauvre +innocent, si quelqu'un pouvait s'en charger, dès qu'elle l'aurait fait +sortir du château. Elle saurait bien tromper jusque-là la surveillance +de mylord. Mary n'avait que Fitz-Gerald pour providence. La femme +promit de faire passer une lettre. Mary écrivit à Fitz-Gerald +d'envoyer une personne sûre au village voisin pour enlever leur +enfant. + +La lettre fut soumise à l'inspection de lord Kingston. Il connaissait +assez Fitz-Gerald pour être sûr qu'il ne se fierait qu'à lui-même d'un +pareil soin. En effet, il arriva seul, à pied, déguisé, dans le lieu +qu'on lui avait indiqué. Le lendemain, au point du jour, lord Kingston +et ses deux fils entrèrent dans la chambre où il gisait sur un +misérable grabat. On dit qu'on lui offrit un pistolet; ce qu'il y a de +sûr c'est que, dans cette chambre il périt. La lettre de Mary, trouvée +sur lui ainsi qu'une miniature d'elle, furent apportées à la +malheureuse, toutes couvertes du sang de la victime; et ses frères se +vantèrent de la ruse qui avait employé sa main pour faire tomber leur +vengeance sur la tête de Fitz-Gerald. + +Lady Mary Kingston accoucha d'un enfant mort et devint folle tellement +furieuse qu'il fallut user de force vis-à-vis d'elle. Ces accès +étaient entremêlés d'une espèce d'imbécillité apathique, mais la vue +d'un membre de sa famille ramenait les crises de violence. Le public +avait commencé par être irrité de l'ingratitude de Fitz-Gerald; il +finit par être indigné de la conduite de la famille Kingston, dès +avant cette dernière catastrophe. + +Quant à madame Fitz-Gerald, elle criait vengeance de tous côtés, et +aurait voulu la poursuivre. Mais lord Kingston était trop absolu en +Connaught pour qu'on eût trouvé un seul témoignage contre lui, et +cette déplorable affaire n'avait déjà fait que trop de victimes. Elle +fut assoupie. Au reste, si lord Kingston et ses fils évitèrent +l'échafaud, ils n'en furent pas moins honnis dans leur pays; et je ne +serais pas étonnée qu'elle eût contribué à la longue résidence qu'un +d'eux, le colonel Kingston, a fait à l'étranger. On a inventé bien des +romans moins tragiques que cette triste scène de la vie réelle. + + + + +CHAPITRE V + + Voyage en Écosse. -- Alnwick. -- Burleigh. -- La marquise + d'Exeter. -- Départ de monsieur de Boigne. -- Monsieur le duc de + Berry. -- Ses sentiments patriotiques. -- La comtesse de + Polastron. -- L'abbé Latil. -- Mort de la duchesse de Guiche. -- + Mort de madame de Polastron. -- L'abbé Latil. -- Supériorité de + monsieur le comte d'Artois sur le prince de Galles. -- Société de + lady Harington. -- Lady Hester Stanhope. -- La Grassini. -- + Dragonetti. -- La tarentelle. -- Viotti. + + +Bientôt après mon retour à Londres, monsieur de Boigne m'emmena en +Écosse. Il aimait à m'éloigner de ma famille. Nous nous arrêtâmes en +Westmoreland, chez sir John Legard. Il fut aussi affectueux qu'aimable +pour moi. J'eus grande joie de le revoir. + +En Écosse, je fus accueillie comme l'enfant de la maison chez le duc +d'Hamilton. Je passai du temps chez lui, et j'assistai avec ses filles +aux courses d'Édimbourg et à toutes les fêtes auxquelles elles +donnèrent lieu. On s'avisa de trouver que je ressemblais à un portrait +de la reine Marie-Stuart, conservé au palais d'Holyrood. Les gazettes +le dirent, et cette ressemblance, vraie ou fausse, me valut un succès +tellement populaire qu'à la course et dans les lieux publics j'étais +suivie par une foule qui, je l'avoue, ne m'était pas trop importune. +Parmi les remarques que j'entendais faire, il perçait toujours un +amour très vif pour _our poor queen Mary_. + +Nous allâmes de château en château, très fêtés partout. Les Écossais +sont hospitaliers. D'ailleurs j'avais été à la mode à Édimbourg, et +qui n'a pas vécu dans la société sérieuse des insulaires britanniques +ne sait pas l'importance de ce mot magique _la mode_. Monsieur de +Boigne fut moins maussade que de coutume. L'aristocratie, lorsqu'elle +était accompagnée de la fortune et de l'entourage d'une grande +existence, lui imposait un peu, et il me ménageait parce qu'il me +voyait accueillie par elle. À tout prendre, ce voyage a été un des +plus agréables moments de ma jeunesse. + +En revenant par le Northumberland, nous nous arrêtâmes à Alnwick, +cette habitation des ducs de Northumberland si belle et si historique. +Ils ont eu le bon goût de la conserver telle qu'elle était, ce qui +n'en fait pas une résidence très commode par la distribution, malgré +le luxe de chaque pièce en particulier. Autrefois, les ducs de +Northumberland sonnaient une grosse cloche pour avertir qu'ils étaient +à Alnwick et que leur _hall_ était ouvert aux convives qui pouvaient +prétendre à s'asseoir à leur table. Cette forme d'invitation a été +remplacée par d'autres habitudes. Cependant la cloche est encore +sonnée une fois par an, le lendemain de l'arrivée du duc à Alnwick, et +tel est le respect des anglais pour les anciens usages que tous les +voisins à dix milles à la ronde ne manquent pas de se rendre à cette +invitation qu'on n'appuie d'aucune autre. Malgré l'égalité que +professe la loi anglaise, c'est le pays du monde où l'on se prête le +plus volontiers au maintien des coutumes féodales; elles plaisent +généralement. Au reste, je ne sais pas si la cloche d'Alnwick tinte +encore, depuis trente ans que je l'ai entendue. + +Nous nous arrêtâmes dans la magnifique résidence de lord Exeter, bâtie +par le chancelier Burleigh, sous le règne d'Élisabeth, et qui a +conservé son nom. Lord Exeter venait de se remarier, tout était en +fête au château. On ne pensait plus à la première lady Exeter. Sa vie +avait été un singulier roman. + +Le dernier lord Exeter avait pour héritier son neveu, monsieur Cecil, +qui, après la vie la plus mondaine, se trouvait, à trente ans, blasé +sur tout. Il avait une belle figure, de l'esprit, des talents, mais il +s'ennuyait. Son oncle le pressait vainement de se marier. Il avait +trop vu le monde, il avait été joué par trop de femmes, trompé trop de +maris pour vouloir augmenter le nombre des dupes; bref, il s'était +fait _excentrique_. C'était alors l'état des hommes à la mode usés et +blasés, et l'origine première des dandys. + +Dans cette disposition, il était parti un matin tout seul de Burleigh +Hall, avec un chien, un crayon et un album pour toute escorte, allant +faire la tournée pittoresque du pays de Galles. Son voyage se trouva +abrégé. Arrivé dans un village à une trentaine de milles de Burleigh, +il fut retenu par les charmes d'une jeune paysanne, fille d'un petit +fermier de l'endroit. Elle était belle et sage. La femme du pasteur +l'avait prise en affection et avait soigné son éducation. Elle était +l'ornement du village qui s'en faisait honneur. L'éloge de Sarah +Hoggins était dans toutes les bouches. + +La tête de monsieur Cecil se monta. Son coeur fut touché par cette +beauté villageoise; il voulut lui plaire. Il se dit peintre, mais +ajouta qu'ayant quelques petits capitaux, il s'établirait volontiers +comme fermier, si elle consentait à devenir sa compagne. Il acheta une +ferme aux environs et se maria sous son véritable nom de Cecil. + +Dix années s'écoulèrent. Madame Cecil s'occupait du faire-valoir. Sous +prétexte de vendre ses croquis et de recevoir des commandes, monsieur +Cecil faisait de fréquentes absences. Il rapportait toujours quelque +peu d'argent qui servait à augmenter le bien-être de madame Cecil et +lui conservait la prééminence dans le village, mais toujours dans la +ligne de son état de petite fermière. Trois enfants naquirent, et elle +ne se doutait guère de la position sociale de leur père. + +Enfin, lord Exeter, le plus fier des hommes, qui n'aurait jamais +pardonné une telle alliance, mourut. Monsieur Cecil, marquis d'Exeter, +revint au village. Il y passa quelques jours. Les soins ruraux +n'exigeant pas en ce moment la présence de sa femme, il lui proposa un +petit voyage d'amusement; elle y consentit avec joie. Où n'en +aurait-elle pas trouvé avec Cecil? Il loua un gros cheval; on le +chargea d'une selle et d'un _pilion_ sur lequel la fermière monta en +croupe derrière son mari, suivant la manière dont les personnes de +cette classe se transportaient alors. Cecil montra à sa femme +plusieurs belles habitations qu'elle admirait fort. Enfin le troisième +jour, ils arrivèrent à Burleigh; il entra dans le parc: + +«Est-ce que le passage en est permis? lui demanda-t-elle. + +«--Oui, à nous. Il m'est venu la fantaisie de vous faire maîtresse de +ce parc. Qu'en pensez-vous? + +«--Mais j'accepte très volontiers. + +«--Et le château vous plairait-il? + +«--Assurément.» + +Ils traversèrent tout le parc en causant de cette sorte; à la fin, +elle lui dit: + +«Mais prenez garde, Cecil; ceci passe la plaisanterie; nous approchons +trop de la maison, on va nous renvoyer. + +«--Oh! que non, ma chère, on ne nous renverra pas.» + +Ils s'arrêtèrent à la porte du château. Une haie de valets y étaient +rangés. + +«Voilà, leur dit-il, lady Exeter, votre maîtresse: obéissez-lui comme +à moi. + +«--Oui, mylord.» + +En entrant dans le vestibule, Sarah, qui croyait rêver, fut rappelée à +elle-même par ses trois enfants, élégamment vêtus, qui se jetèrent à +son cou. Elle tomba dans les bras de son mari. + +«Ma chère Sarah, voilà le plus beau jour de ma vie. + +«--Ah! j'étais bien heureuse», s'écria-t-elle. + +On voudrait en rester là de cette notice, mais la vérité en exige la +fin. Monsieur Cecil avait trouvé sa femme adorable tant qu'au village +elle avait été la première. Transportée sur un autre théâtre, elle +perdit sa confiance et ses grâces naïves: empruntée, mal à son aise, +elle devint gauche et ridicule. Elle n'avait plus cette fraîcheur de +beauté qui aurait peut-être expliqué une folie. Les belles dames, qui +regrettaient la brillante situation qu'elle leur enlevait, la +poursuivirent de leurs moqueries. + +Lord Exeter commença par en être offensé, puis fâché, puis affligé, +puis embarrassé. Il ne l'engagea plus à l'accompagner dans le monde; +il la négligea. Il était encore bien aise de la retrouver dans son +intérieur où elle s'était réfugiée, mais elle n'y était guère mieux +placée. Elle ne savait pas même commander à ses gens. Privée des +occupations qui absorbaient la plus grande partie de son temps, le peu +de littérature qui autrefois lui était une récréation ne suffisait pas +à l'employer. Le moindre billet à écrire lui était un supplice dans la +crainte de manquer aux usages. Lord Exeter donna à ses filles une +belle gouvernante pour qu'elles fussent autrement que leur mère. Cela +était naturel et même raisonnable, mais les petites et la mère en +souffraient également. + +Le changement de vie attaqua d'abord les enfants; elles se flétrirent +et tombèrent malades. Bref, en moins de trois ans, l'heureuse +fermière, devenue une grande dame, mourut de chagrin, d'un coeur +brisé, selon l'expression anglaise, sans qu'au fond lord Exeter eût eu +de mauvais procédés, mais seulement par la force des choses. Tant il +est vrai qu'on ne brave pas impunément les lois et les usages imposés +par la société aux différentes classes qui la composent. + +Peu de temps après mon retour à Londres, monsieur de Boigne m'apprit +qu'il avait vendu la maison que nous habitions, et il m'emmena dans un +hôtel garni. Il m'annonça son intention de quitter l'Angleterre et de +m'y laisser chez mes parents. + +Au fond, cela me convenait, mais pourtant j'étais désolée de devenir +une troisième fois la fable du public. Il était parti l'hiver +précédent un jour de concert où nous avions cinq cents personnes +invitées; cela avait été raconté et commenté dans toutes les gazettes +aussi bien que dans tous les salons. Je n'avais plus la confiance de +croire à la bienveillance générale, et je sentais combien ma position +serait difficile. Aussi, quoiqu'il m'en coûtât, j'offris de le suivre. +Il s'y refusa positivement, mais, cette fois, nous nous séparâmes sans +être brouillés et en conservant une correspondance. + +Il me laissa dans une situation de fortune très modeste, mais +suffisante pour vivre décemment dans le monde où j'étais reçue. Il eut +même le bon procédé de me donner un ordre illimité sur son banquier, +en m'indiquant seulement la somme que je ne devais pas excéder et que +je n'ai jamais dépassée. + +Cette phase de ma vie dura deux années qui ont été les plus +tranquilles dont je conserve le souvenir. Je menais modérément la vie +du monde; j'avais un intérieur doux où j'étais adorée. Mon père était +dans toute la force de son intelligence et de sa santé, et s'occupait +continuellement de mon frère et de moi. Nous avions repris nos +lectures et nos études et menions une vie très rationnelle. Mon frère +avait une très belle voix. Nous faisions beaucoup de musique. + +Il s'y réunissait souvent d'autres amateurs, au nombre desquels je ne +dois pas négliger de nommer monsieur le duc de Berry. Il était établi +à Londres où il menait une vie bien peu digne de son rang et encore +moins de ses malheurs. Sa société la plus habituelle était celle de +quelques femmes créoles. Il s'y permettait des inconvenances qu'on lui +rendait en familiarités. Du moins ceci se passait entre français; mais +il s'était engoué d'une mauvaise fille anglaise qu'il menait aux +courses dans sa propre voiture, qu'il accompagnait au parterre de +l'Opéra où il siégeait à côté d'elle. + +Quelquefois, quand la foule le bousculait par trop, il lui prenait un +accès de vergogne et il venait se réfugier dans ma loge ou dans +quelque autre. Mais nous entendions à la sortie la demoiselle qui +appelait «Berry, Berry», pour faire avancer _leur voiture_. + +Monsieur le duc de Berry était souvent déplacé dans ses discours aussi +bien que dans ses actions, et se livrait à des accès d'emportement où +il n'était plus maître de lui. Voilà le mal qu'il y a à en dire. Avec +combien de joie je montrerai le revers de la médaille. + +Monsieur le duc de Berry avait beaucoup d'esprit naturel, il était +aimable, gai, bon enfant. Il contait, d'une manière charmante: c'était +un véritable talent, il le savait et, quoique prince, il attendait +naturellement les occasions sans les chercher. Son coeur était +excellent; il était libéral, généreux, et pourtant rangé. Avec un +revenu fort médiocre, qu'il recevait du gouvernement anglais, et des +goûts dispendieux, il n'a jamais fait un sol de dettes. Tant qu'il +avait de l'argent, sa bourse était ouverte aux malheureux aussi +largement qu'à ses propres fantaisies; mais, lorsqu'elle était +épuisée, il se privait de tout jusqu'au moment où elle devait se +remplir de nouveau. + +Il ne partageait pas en politique les folies de l'émigration. Je l'ai +vu s'indigner de bonne foi contre les gens qui excusaient la tentative +faite sur le Premier Consul par la machine infernale. Je me rappelle +entre autre une boutade contre monsieur de Nantouillet, son premier +écuyer, à cette occasion. Il était en cela bien différent d'autres +émigrés. Le comte de Vioménil, par exemple, cessa de venir chez ma +mère, avec laquelle il était lié depuis nombre d'années, parce que +j'avais dit que la machine infernale me semblait une horrible +conception. Le futur maréchal racontait à tout son monde qu'on ne +pouvait s'exposer à entendre de pareils propos, et l'auditoire +partageait son indignation. + +Monsieur le duc de Berry était resté très français. Nous apprîmes un +soir, dans le salon de lady Harington, où se trouvait le prince de +Galles, les succès d'une petite escadre française dans les mers de +l'Inde. Monsieur le duc de Berry ne pouvait pas cacher sa joie; je fus +obligée de le catéchiser pour obtenir qu'il la retînt dans des limites +décentes au lieu où il était. Le lendemain, il arriva de bonne heure +chez nous: + +«Hé bien, mes gouvernantes, j'ai été bien sage hier soir, mais je veux +vous embrasser ce matin en signe de joie.» + +Il embrassa ma mère et moi, et puis se prit à sauter et à gambader en +chantant: + +«Ils ont été battus, ils ont été battus; nous les battons sur l'eau +comme sur terre; ils sont battus. Ah! mes gouvernantes, laissez-moi +dire, nous sommes seuls ici!...» + +On ne peut nier qu'il n'y eût de la générosité dans cette joie d'un +succès hostile à tous ses intérêts personnels. Monsieur le duc de +Berry était le seul des princes de sa Maison qui éprouvât cet amour de +la patrie. Seul aussi il avait le goût des arts qu'il cultivait avec +assez de succès. Malgré ses travers, il était honnête homme. Je crois +qu'il aurait été un souverain très dangereux, mais pourtant il était +de toute sa famille le plus capable de générosité. J'ai répugnance à +le dire, mais je crains qu'il ne fût pas brave. Je ne le conçois pas, +car cette qualité semblait faite exprès pour lui, et il lui échappait +sans cesse des expressions et des sentiments que n'aurait pas +désavoués Henri IV. Si donc il a montré de la faiblesse, ce qui n'est +guère douteux, il faut que ce soit le résultat de la déplorable +éducation de nos princes. Toutefois, son frère, moins distingué que +lui sous tous les autres rapports, a échappé à cette triste fatalité. + +Le bill sur les dettes faites à l'étranger étant passé, et monsieur le +comte d'Artois s'ennuyant à Édimbourg autant que ses entours, il +revint s'établir à Londres. Mais il s'était passé de grands +changements autour de lui pendant le dernier séjour en Écosse. +Monsieur le comte d'Artois était, depuis bien des années, très attaché +à madame de Polastron. Elle l'aimait passionnément, mais non pas pour +sa gloire; et c'est à l'influence exercée par elle qu'il faut en +partie attribuer le rôle peu honorable que le prince a joué pendant le +cours de la Révolution. Publiquement établie chez lui, cette liaison +était tellement affichée qu'elle avait cessé de faire scandale. + +Lors de son arrivée à Holyrood, monsieur le comte d'Artois, qui +n'était rien moins que religieux, fut très importuné du zèle avec +lequel les catholiques d'Écosse se mettaient en frais de lui procurer +des messes et des offices. À je ne sais quelle grande fête, il fut +obligé, par leurs prévenances, de faire une vingtaine de milles pour +passer cinq ou six heures à la chapelle d'un grand seigneur du pays. +Ennuyé à mort de cette sujétion, il voulut avoir un aumônier. Madame +de Polastron écrivit à madame de Laage de lui chercher un prêtre pour +dire la messe, d'une classe assez inférieure pour qu'il ne pût avoir +prétention à l'entrée du salon, l'intention de Monseigneur étant qu'il +mangeât avec ses valets de chambre. + +Madame de Laage s'adressa à monsieur de Sabran. Il lui dit: + +«J'ai votre affaire, un petit prêtre, fils d'un concierge de chez moi. +Il est jeune, point mal de figure; je ne le crois difficile en aucun +genre, et il n'y aura pas à se gêner avec lui.» + +On expliqua à l'abbé Latil ce dont il s'agissait; il accepta avec +joie, et on l'emballa dans le coche pour Édimbourg où il s'établit sur +le pied convenu. + +La duchesse de Guiche, après quelques aventures, avait fini par +s'attacher plus sérieusement à monsieur de Rivière, simple écuyer du +Roi. La liberté de l'émigration l'avait rapproché d'elle; il lui était +fort dévoué. Elle quitta la Pologne où elle était près de son père, le +duc de Polignac, vint à Londres, fut envoyée en France par monsieur le +comte d'Artois pour lier une intrigue avec le Premier Consul, échoua, +retourna en Allemagne, repassa à Londres, et finalement arriva à +Holyrood, déjà fort souffrante. Le mal empira; monsieur de Rivière +accourut. + +Mais l'abbé Latil n'avait pas perdu son temps; il s'était emparé de la +confiance de la duchesse, et la dominait entièrement. Monsieur de +Rivière ne fut admis qu'à partager la conversion opérée dans l'esprit +de la malade; il entra dans tous ses sentiments, renonça à ceux qui +pouvaient lui déplaire, et fut le premier à adopter cette vie de +dévotion puérile et mesquine qui est devenue le type de la petite +Cour de monsieur le comte d'Artois. + +Madame de Guiche, assistée de l'abbé Latil, fit une fin exemplaire. +Madame de Polastron, témoin de la mort de sa cousine, en fut +profondément touchée et dès lors remit son coeur et sa conscience +entre les mains de l'abbé Latil; c'était encore secrètement. Monsieur +le comte d'Artois n'était pas dans cette confidence et même, tout en +regrettant la duchesse de Guiche, il se moquait des momeries, +disait-il, qui avaient accompagné sa fin et des patenôtres de Rivière. + +Tel était l'intérieur du prince lorsqu'il arriva à Londres. L'état de +madame de Polastron, attaquée de la poitrine, empira. Elle se livra à +toutes les fantaisies dispendieuses qui accompagnent cette maladie. +Les revenus ne suffisant pas, monsieur du Theil, intendant de monsieur +le comte d'Artois, inventa une façon d'augmenter les fonds. Il +arrivait fréquemment des émissaires de France. On choisissait un des +projets les plus spécieux; on annonçait un mouvement prochain, en +Vendée ou en Bretagne, à l'aide duquel on obtenait quelques milliers +de livres sterling du gouvernement anglais. On en donnait deux ou +trois cents à un pauvre diable qui allait se faire fusiller sur la +côte, et les fantaisies de madame de Polastron dévoraient le reste. Je +ne sais pas si le prince entrait dans ces tripotages; mais, du moins, +il les tolérait et n'a pu les ignorer, car cette manoeuvre s'étant +répétée jusqu'à trois fois en peu de mois, monsieur Windham la +découvrit et s'en expliqua vivement avec lui. C'est par monsieur +Windham lui-même que j'en ai eu directement connaissance. Au reste, ce +n'était pas un secret. Les émigrés, en Angleterre, s'étaient +accoutumés à regarder l'argent anglais comme de légitime prise, par +tous les moyens. + +Madame de Polastron s'éteignait graduellement. Monsieur le comte +d'Artois passait sa journée seul avec elle. Les maisons de location à +Londres sont trop petites pour qu'ils pussent loger ensemble, mais ils +habitaient la même rue. Chaque jour, à midi, son capitaine des gardes +l'accompagnait jusqu'à la porte de madame de Polastron, frappait et, +lorsqu'elle était ouverte, le quittait. Il venait le reprendre à cinq +heures et demie pour dîner, le ramenait à sept heures jusqu'à onze. +Ces longues matinées et ces longues soirées se passaient en tête à +tête. Madame de Polastron, qui ne pouvait parler sans fatigue, se fit +faire des lectures pieuses, d'abord par le prince, puis elle le fit +soulager dans ce soin par l'abbé Latil. + +Les commentaires se joignirent au texte. Monsieur le comte d'Artois +était trop affligé pour ne pas prêter une attention respectueuse aux +paroles qui adoucissaient les souffrances de son amie; elle lui +prêchait la foi avec l'onction de l'amour. Il entrait dans tous ses +sentiments, et elle en avait tellement la conviction qu'au moment de +sa mort elle prit la main du prince et, la remettant dans celle de +l'abbé, elle lui dit: + +«Mon cher abbé, le voilà. Je vous le donne, gardez-le, je vous le +recommande.» + +Et puis, s'adressant au prince: + +«Mon ami, suivez les instructions de l'abbé pour être aussi tranquille +que je le suis au moment où vous viendrez me rejoindre.» + +Il y avait plusieurs personnes dans sa chambre lors de cette scène, +entre autres le chevalier de Puységur qui me l'a racontée. Elle fit +des adieux affectueux à tout ce monde, prêcha ses valets, ne dit pas +un mot du scandale qu'elle avait donné au monde. Elle s'endormit; le +prince et l'abbé restèrent seuls avec elle. Peu de temps après, elle +s'éveilla, demanda une cuillerée de potion et expira. + +L'abbé ne perdit pas un instant, il entraîna monsieur le comte +d'Artois à l'église de King-Street, l'y retint plusieurs heures, le +fit confesser et, le lendemain, lui donna la communion. Depuis ce +moment, il le domina au point qu'en le regardant seulement, il le +faisait changer de conversation. + +Il avait cessé de manger avec les valets de chambre depuis le départ +d'Édimbourg; mais ce fut alors seulement qu'il prit place à la table +du prince dont le ton changea complètement. De très libre qu'il avait +été, il devint d'un rigorisme extrême; et monsieur de Rivière, qui +s'en abstenait par scrupule, y revint et y tint le premier rang. +Monsieur le comte d'Artois, toujours un peu embarrassé de son +changement, lui savait un gré infini d'avoir été son précurseur et +d'être entré par la même porte dans la voie qu'ils suivaient avec la +même ferveur. + +Avant que la maladie de madame de Polastron absorbât entièrement +monsieur le comte d'Artois, il allait quelquefois dans le monde. Je +l'y rencontrais, surtout chez lady Harington où je passais ma vie. Il +s'y trouvait souvent avec le prince de Galles, et, malgré la +différence de leur position, c'était le prince français qui avait tout +l'avantage. Il était si gracieux, si noble, si poli, si grand +seigneur, si naturellement placé le premier sans y songer que le +prince de Galles n'avait l'air que de sa caricature. En l'absence de +l'autre, on ne pouvait lui refuser de belles manières; mais c'étaient +des _manières_, et, en monsieur le comte d'Artois, c'était la nature +même du prince. Sa figure aussi, moins belle peut-être que celle de +l'anglais, avait plus de grâce et de dignité; et la tournure, le +costume, la façon d'entrer, de sortir, tout cela était incomparable. + +Je me rappelle qu'une fois où monsieur le comte d'Artois venait +d'arriver et faisait sa révérence à lady Harington, monsieur le duc de +Berry, qui se trouvait à côté de moi, me dit: + +«Comme on est heureux pourtant d'être beau prince comme cela; ça fait +la moitié de la besogne.» + +C'était une plaisanterie, mais au fond, il avait raison. Certainement, +à cette époque, monsieur le comte d'Artois était l'idéal du prince, +plus peut-être que dans sa grande jeunesse. Il n'allait guère alors +dans la société française. Il recevait les hommes de temps en temps, +et donnait quelques dîners. Le jour de l'An, le jour de la +Saint-Louis, de la Saint-Charles, les femmes s'y faisaient écrire. Il +renvoyait des cartes à toutes et faisait en personne des visites à +celles qu'il connaissait. Je l'ai vu ainsi trois ou quatre fois chez +ma mère, mais fort à distance. Nous n'allions pas chez madame de +Polastron et cela ne se pardonnait guère. + +J'ai parlé du salon de lady Harington. C'était le seul où on se réunît +fréquemment, non pas tout à fait sans y être invité, mais d'une +manière plus sociable que les raouts ordinaires. Lady Harington +faisait trente visites dans la matinée, et laissait à la porte des +femmes l'engagement à venir le soir chez elle. Chemin faisant, elle +traversait plusieurs fois Bond street, et y ramassait les hommes qui +s'y promenaient. Cette manoeuvre se renouvelait trois à quatre fois +par semaine, et le fond de la société, étant toujours le même, +finissait par former une coterie. Mon instinct de sociabilité +française me poussait à y donner la préférence sur les grandes +assemblées que je trouvais dans d'autres maisons. Lady Harington me +comblait de prévenances et je me plaisais fort chez elle. + +C'est là où je m'étais assez liée avec lady Hester Stanhope qui, +depuis, a joué un rôle si bizarre en Orient. Elle débutait à cette +célébrité par une originalité assez piquante. Lady Hester était fille +de la soeur de monsieur Pitt que les bizarres folies de son mari, +lord Stanhope, avaient fait mourir de chagrin. Ces mêmes folies +avaient jeté la fille aînée dans les bras de l'apothicaire du village +voisin du château de lord Stanhope. Monsieur Pitt, pour éviter le même +sort à lady Hester, l'avait prise chez lui. Elle faisait les honneurs +de la très mauvaise maison que le peu de fortune avec laquelle il +s'était retiré des affaires lui permettait de tenir; et, dans ce +moment d'oisiveté, il s'était établi le chaperon de sa nièce, restant +avec une complaisance infinie jusqu'à quatre et cinq heures du matin à +des bals où il s'ennuyait à la mort. Je l'y ai souvent vu, assis dans +un coin, et attendant avec une patience exemplaire qu'il convînt à +lady Hester de terminer son supplice. + +Je ne parlerai pas de ce qui a décidé lady Hester à s'expatrier. J'ai +entendu dire que c'était la mort du général Moore, tué à la bataille +de la Corogne; mais cela s'est passé après mon départ, et je ne +raconte que ce que j'ai vu ou crois savoir d'une manière positive. À +l'époque dont je parle, lady Hester était une belle fille d'une +vingtaine d'années, grande, bien faite, aimant le monde, le bal, les +succès de toute espèce, pas mal coquette, ayant le maintien fort +décidé, et une bizarrerie assez piquante dans les idées. Cela ne +passait pas pourtant les bornes de ce qu'on appelle de l'originalité. +Pour une Stanhope (ils sont tous fous), elle était la sagesse même. + +J'ai fait dans ce même temps bien souvent de la musique avec madame +Grassini. C'est la première chanteuse qui ait été reçue à Londres +précisément comme une personne de la société. Elle ajoutait à un grand +talent une extrême beauté; beaucoup d'esprit naturel lui servait à +adopter le maintien sortable à tous les lieux où elle se trouvait. Le +duc d'Hamilton la fit entrer dans l'intimité de ses soeurs. Le comte +de Fonchal, ambassadeur de Portugal, lui donnait des fêtes charmantes +où tout le monde voulait aller. Non seulement elle était invitée aux +concerts, mais à toutes les réunions de société et même de coterie. +Actrice excellente, sa méthode de chanter était admirable. Elle a mis +à la mode des voix de contralto qui ont à peu près expulsé du théâtre +celles de soprano, seules appréciées jusque-là. Le premier grand +talent qui se trouvera posséder une voix de cette dernière nature +amènera une nouvelle révolution. + +Le musicien le plus extraordinaire que j'aie jamais rencontré, c'est +Dragonetti. Il était alors à l'apogée du prodigieux talent avec lequel +il avait maîtrisé, assoupli, apprivoisé, on pourrait dire, cet immense +et grossier instrument qu'on appelle une contrebasse, au point de le +rendre enchanteur. Il tirait de ces trois gros câbles dont il est +monté et qu'il faut toucher à pleine main des sons ravissants, et +était parvenu à une exécution qui tient du prodige. + +Je me souviens qu'à la suite d'un grand concert donné par le comte de +Fonchal, la foule s'étant écoulée, nous restâmes en petit comité pour +le souper. On parla de danses nationales, de la tarentelle. La fille +de l'ambassadeur de Naples la dansait très bien, je l'avais dansée +autrefois. On nous pressa de l'essayer. Viotti s'offrit à la jouer, +mais il savait mal l'air. Dragonetti le lui indiqua. Nous commençâmes +notre danse. Viotti jouait, Dragonetti accompagnait. Bientôt nous +fûmes essoufflées, et les danseuses s'assirent. Viotti termina son +métier de ménétrier en improvisant une variation charmante. Dragonetti +la répéta sur la contrebasse. Le violon reprit une variation plus +difficile, l'autre l'exécuta avec la même netteté. Viotti s'écria: + +«Ah! tu le prends comme cela! nous allons voir.» + +Il chercha tous les traits les plus difficiles que Dragonetti +reproduisit avec la même perfection. Cette lutte de bonne amitié se +continua, à notre grande joie, jusqu'au moment où Viotti jeta son +violon sur la table en s'écriant: + +«Que voulez-vous, il a le diable au corps ou dans sa contrebasse!» + +Il était dans un transport d'admiration. Dragonetti n'a eu ni +prédécesseur, ni, jusqu'à présent, d'imitateur. + + + + +CHAPITRE VI + + Querelles parmi les évêques. -- _Les treize._ -- Mort de la + comtesse de Rothe. -- Regrets de l'archevêque de Narbonne. -- + Réponse du comte de Damas. -- Pozzo di Borgo. -- Sa rivalité avec + Bonaparte. -- Édouard Dillon. -- Calomnies sur la reine + Marie-Antoinette. -- Duel. -- Un mot du comte de Vaudreuil. -- + Pichegru. -- Les Polignac. -- Mort de monsieur le duc d'Enghien. + -- Je quitte l'Angleterre. + + +La société de l'émigration française fut mise en commotion par les +résultats du Concordat. Les évêques, qui, jusque-là, avaient vécu en +bon accord, se divisèrent sur la question des démissions demandées par +le Pape. L'évêque de Comminges, mon oncle, et l'évêque de Troyes, +Barral, furent les chefs de ceux qui se soumirent. Les autres étaient +sous la guidance de l'archevêque de Narbonne, Dillon, et de l'évêque +d'Uzès, Béthizy. L'aigreur et les haines étaient au comble. Les +non-démissionnaires avaient la majorité à Londres. Ils étaient treize +et s'appelaient fièrement _les treize_. + +Madame de Rothe, qui avait conservé toute sa violence dans son âge +très avancé, ne les désignait jamais autrement. Elle faisait des +scènes à mon père parce qu'il approuvait le parti pris par son frère +et le disait hautement. Il n'avait guère d'imitateurs; quelques-uns +auraient volontiers été de son avis, mais ils n'osaient pas en +convenir. Ceux des émigrés se disposant à rentrer en France étaient +les plus violents dans leurs propos, afin de dissimuler leurs projets, +et, pendant qu'ils faisaient leurs paquets, n'en criaient que plus +fort contre les déserteurs de la veille et tout ce qui se passait en +France. Dans cette disposition, toute idée, toute démarche, toute +parole raisonnable, soulevaient des tempêtes. + +Les évêques démissionnaires avaient originairement eu le projet, après +avoir obéi au Pape, de s'en tenir là et de ne point rentrer en France. +Mais on leur rendit la vie si dure qu'ils ne purent y tenir, et cette +position donna grande force aux arguments d'une lettre par laquelle +monsieur Portalis les engageait à venir au secours de l'Église. Après +la première fureur occasionnée par leur départ, les passions se +calmèrent, et les treize, n'étant plus une majorité puisque la +minorité avait quitté la place, devinrent moins violents. L'archevêque +de Narbonne et madame de Rothe reprirent leurs habitudes de confiance +intime avec mon père. Il leur était fort attaché. + +Je ne puis m'empêcher de raconter la mort de madame de Rothe. Elle +était au dernier degré d'une longue et douloureuse maladie dont une +complète dissolution du sang était la suite. Elle avait toujours caché +ses souffrances à l'archevêque pour ne pas l'inquiéter, et constamment +fait les honneurs de son salon pour qu'il ne ressentît aucun +changement autour de lui, aucun ennui. Le dernier jour de sa vie, elle +dit à mon père de venir dîner avec eux. Leurs commensaux ordinaires, +des évêques, devaient aller à Wanstead chez monsieur le prince de +Condé, et elle n'avait pas la force de parler longtemps assez haut +pour être entendue par l'archevêque, devenu très sourd. On servit des +huîtres; elle les aimait. L'archevêque insista pour qu'elle en +mangeât; elle eut la complaisance d'en essayer une, puis elle dit à +mi-voix à mon père qu'elle tutoyait: + +«D'Osmond, empêche-le de beaucoup manger. Je crains que son dîner ne +soit troublé.» + +Ensuite elle remit la conversation sur les sujets qui pouvaient +intéresser l'archevêque, disant un mot de temps en temps. Au dessert, +l'archevêque avait l'habitude de passer un instant dans sa chambre. +Dès qu'il y fut entré: + +«Ah! s'écria-t-elle, j'attendais ce moment. D'Osmond, ferme la porte +sur lui, tourne la clef, sonne. + +«Un domestique vint: + +«Il faut que Guillaume aille chez monsieur l'archevêque, et l'occupe +de façon à l'empêcher de rentrer ici.» + +Tout ceci fut dit avec beaucoup de vivacité; reprenant plus bas et +s'adressant à mon père: + +«À son âge, les émotions ne valent rien, et cela va finir. + +«--Ne faudrait-il pas envoyer chercher votre médecin? + +«--Mon ami, le médecin est bien inutile; mais envoie vite chercher un +prêtre, c'est plus convenable pour monsieur l'archevêque.» + +Dix minutes après le moment où elle avait fait fermer la porte sur +lui, elle avait cessé de respirer; et l'archevêque est toujours resté +persuadé qu'elle était morte de mort subite, se portant à merveille. +Je lui ai souvent entendu dire: + +«Ce m'est une grande consolation de penser qu'elle n'a ni souffert, ni +prévu sa fin.» + +Voilà un genre de dévouement dont un coeur de femme est seul capable. + +L'archevêque aimait madame de Rothe: elle lui était nécessaire, il +perdait une habitude de cinquante années; il la regrettait +sincèrement. Il vint passer chez nous la journée de l'enterrement. En +arrivant, il était très affecté; cependant il se remit, déjeuna de bon +appétit. Après le déjeuner, il trouva un volume de Voltaire, traînant +sur une table. Il se mit à parler de ses rapports avec lui, de ses +brouilleries, de ses raccommodements, puis de ses ouvrages, de ceux +qui avaient fait le plus d'effet à leur apparition. Bref, il nous +récita un chant tout entier de _la Pucelle_, poème dont il avait orné +sa mémoire épiscopale. Voilà comment les hommes savent regretter les +personnes qui leur ont consacré leur vie tout entière. Cela s'appelle +alternativement de la force d'âme ou de la résignation, suivant les +circonstances. + +Vers cette époque, j'étais un jour chez madame du Dresnay. Monsieur de +Damas (connu sous le nom de Damas jaune), attaché à monsieur le prince +de Condé, y fit une diatribe de la dernière violence sur les émigrés +qui rentraient en France. Madame du Dresnay, qui pourtant n'est +revenue qu'en 1814 mais qui avait trop d'esprit pour approuver ces +impertinences, lui dit fort sèchement: + +«Monsieur de Damas, quand on est comme vous élégamment vêtu, qu'on a +un cabriolet qui vous attend à ma porte, qu'on est logé, nourri, +soigné comme vous à Wanstead, on n'a pas le droit de crier _tolle_ +contre des pauvres gens qui vont chercher ailleurs le pain dont ils +manquent ici. + +--Mais, madame, c'est bien leur faute. Ne savez-vous pas ce que le Roi +a fait pour eux? + +--Non, en vérité. + +--Mais, madame, il leur a permis de travailler sans déroger.» + +Je l'ai entendu de mes oreilles, entendu. + +J'ai oublié de dire qu'avant mon mariage, je voyais beaucoup Pozzo, +chez mes parents. Depuis, la vaste jalousie de monsieur de Boigne, qui +embrassait la nature entière, y compris mon père et mon chien, m'avait +séquestrée de toutes relations sociales, et je n'avais vu le monde que +comme une lanterne magique. D'ailleurs, Pozzo avait fait un long +séjour à Vienne où il avait accompagné lord Minto, son patron et son +ami. Cette liaison s'était formée à l'époque où lord Minto, alors sir +Gilbert Elliot, avait été vice-roi de Corse, et où Pozzo était son +conseil et son ministre. Il avait aussi des rapports très intimes avec +mon oncle, Édouard Dillon. Celui-ci commandait un régiment irlandais, +au service de l'Angleterre, qui occupait la Corse. + +Lorsque les forces britanniques évacuèrent l'île, Pozzo fut obligé de +la quitter, le parti français ayant pris le dessus. Je crois qu'il +s'agissait peu du parti français ou anglais dans le coeur de Pozzo à +cette époque, mais seulement de celui que Bonaparte ne suivait pas. +Les deux cousins s'étaient tâtés. À une liaison intime de jeunesse, +avait succédé une haine fondée sur l'ambition. Ils ne pensaient alors +qu'à dominer dans leur île, et ils avaient promptement découvert +qu'ils ne pouvaient y réussir qu'en devenant vainqueur l'un de +l'autre. + +Je crois bien que Pozzo n'appela les anglais que parce que Bonaparte +se déclara révolutionnaire. Depuis, Pozzo est devenu peut-être +réellement absolutiste, mais, à cette époque, il était très libéral et +plutôt républicain. Je lui ai entendu faire des morceaux sur _la +Patria et les Castagnes_ qui étaient fort dans mes goûts, mais qui ne +ressemblent guère aux principes de la sainte alliance. + +Pozzo se rendait justice en se sentant le rival du Bonaparte d'alors. +Mais cette idée, une fois entrée dans sa tête corse, il n'a pu l'en +déloger et il s'est regardé comme le rival du vainqueur de l'Italie, +du Premier Consul et même de l'empereur Napoléon. Il avait trop +d'esprit pour montrer ouvertement cette pensée, mais elle fermentait +dans sa cervelle et s'en échappait en haine la plus active. Il aurait +été jusqu'au fond des enfers chercher des antagonistes à Bonaparte et +l'a toujours poursuivi avec une persévérance à laquelle son esprit +des plus distingués et de rares talents ont donné une influence que sa +situation sociale ne devait pas faire prévoir. + +À cette époque, il était constamment chez nous, passant +alternativement du découragement et de la plus profonde tristesse à +des espérances exagérées et à des accès de gaieté folle, mais toujours +spirituel, intéressant, amusant, éloquent même. Son langage, un peu +étrange et rempli d'images, avait quelque chose de pittoresque et +d'inattendu qui saisissait vivement l'imagination, et son accent +étranger contribuait même à l'originalité des formes de son discours. +Il était parfaitement aimable. Son manque de savoir-vivre n'avait pas +encore l'aplomb que les succès lui ont donné. Et puis, on était moins +choqué de voir un petit Corse manquer aux usages reçus que lorsqu'il a +déployé ses habitudes grossières dans la pompe des ambassades. + +Édouard Dillon le mit en rapport avec monsieur le comte d'Artois. +Pozzo l'apprécia bien vite, et, tandis que le prince croyait s'être +assuré un agent, Pozzo ne vit en lui qu'un instrument dont il se +servirait dans l'intérêt de son ambition et surtout de ses haines, +s'il le pouvait. Mais cet instrument lui paraissait bien peu incisif, +et il s'expliquait avec une grande amertume sur le peu de parti qu'il +y avait à en tirer. + +Édouard Dillon, dont je viens de parler, était le frère de ma mère. Il +avait été longtemps connu sous le nom du beau Dillon. La chronique du +temps l'a désigné comme un des amants que la calomnie a donnés à la +Reine. Voici sur quel fondement on avait fondé cette histoire. + +Édouard Dillon était très beau, très fat, très à la mode. Il était de +la société intime de madame de Polignac, et probablement adressait à +la Reine quelques-uns de ces hommages qu'elle réclamait comme jolie +femme. Un jour, il répétait chez elle les figures d'un quadrille +qu'on devait danser au bal suivant. Tout à coup, il pâlit et +s'évanouit à plat. On le plaça sur un sopha, et la Reine eut +l'imprudence de poser sa main sur son coeur pour sentir s'il battait. +Édouard revint à lui. Il s'excusa fort de sa sotte indisposition et +avoua que, pour ne pas manquer à l'heure donnée par la Reine, il était +parti de Paris sans déjeuner, que, depuis les longues souffrances +d'une blessure reçue à la prise de Grenade, ces sortes de défaillances +lui prenaient quelquefois, surtout quand il était à jeun. La Reine lui +fit donner un bouillon, et les courtisans, jaloux de ce léger succès, +établirent qu'il était au mieux avec elle. + +Ce bruit tomba vite à la Cour, mais fut confirmé à la ville lorsque, +le jour de la Saint-Hubert, on le vit traverser Paris dans le carrosse +à huit chevaux de la Reine. Il était tombé de cheval et s'était +recassé le bras à la chasse. La voiture de la Reine était seule +présente; elle ordonna qu'on y transportât mon oncle et revint, comme +de coutume, dans celle du Roi, car la sienne n'y était que +d'étiquette. Il est très probable que beaucoup des histoires qu'on a +faites sur le compte de la pauvre Reine n'avaient pas des fondements +plus graves. + +Mon oncle avait eu un duel qui avait fait une sorte de bruit. Soupant +chez un des ministres, un provincial dont j'oublie le nom, lui dit à +travers la table: + +«Monsieur Dillon, je vous demanderai de ces petits pots, à quoi +sont-ils?» + +Édouard, qui causait avec sa voisine, répondit sèchement: + +«À l'avoine. + +--Je vous renverrai de la paille», reprit l'autre qui ignorait que les +petits pots à l'avoine étaient un mets à la mode. + +Édouard n'interrompit pas sa causerie; mais, après le souper, le +rendez-vous fut pris pour le lendemain assez tard, parce qu'il ne se +dérangeait pas volontiers le matin. L'antagoniste arriva chez lui à +l'heure indiquée. Sa toilette n'était pas finie; il lui en fit des +excuses, l'acheva avec tout le soin et les petites recherches +imaginables. Tout en y travaillant, il lui dit: + +«Monsieur, si vous n'avez pas affaire d'un autre côté, je préférerais +que nous allassions au bois de Vincennes. Je dîne à Saint-Maur, et je +vois que je n'aurai guère que le temps d'arriver. + +--Comment, monsieur, vous comptez... + +--Indubitablement, monsieur, je compte dîner à Saint-Maur après vous +avoir tué, je l'ai promis hier à madame de...» + +Cet aplomb de fatuité imposa peut-être au pauvre homme, tant il y a +qu'il reçut un bon coup d'épée et que mon oncle alla dîner à +Saint-Maur où l'on n'apprit que le lendemain, et par d'autres, le duel +et le colloque. On ne peut se dissimuler que ce genre d'impertinence +n'ait assez de grâce. + +À l'époque dont je parle, 1803, Édouard avait dépouillé depuis +longtemps toutes les prétentions du jeune homme et il était devenu +tout à fait naturel et bon garçon. Une anglaise lui ayant demandé ce +qu'était devenu le beau Dillon, il répondit avec un sérieux extrême: + +«Il a été guillotiné.» + +Il avait suffisamment d'esprit naturel et infiniment de savoir-vivre. +Je n'ai jamais vu avoir de meilleures et de plus grandes manières. Il +avait été attaché à monsieur le comte d'Artois comme gentilhomme de la +Chambre depuis la première formation de sa maison, et restait dans une +assez grande intimité, quoiqu'il ne fût pas son commensal. Le régiment +de la brigade irlandaise qu'il avait commandé avait réclamé tous ses +soins pendant quelques années. Depuis, il les avait confiés à son +frère Franck Dillon, son lieutenant-colonel. Il avait épousé une +créole de la Martinique dont la fortune, considérable alors, lui +permettait d'avoir une assez bonne maison à Londres. Monsieur le comte +d'Artois y dînait quelquefois, et les autres princes très fréquemment. + +Je m'y suis trouvée un jour, en 1804, avec assez de monde dont le +comte de Vaudreuil faisait partie; Bonaparte venait de se déclarer +empereur, trompant ainsi les espérances que les émigrés avaient voulu +se forger de ses projets bourbonnistes. Chacun devisait de toutes les +chances qu'il perdait par cette imprudence. Les uns pensaient qu'il +aurait pu être maréchal de France, d'autres, chevalier des ordres, +quelques-uns allaient même jusqu'à dire connétable! Enfin, monsieur de +Vaudreuil, se levant et se tournant le dos à la cheminée, en +retroussant les basques de son habit, nous dit d'un ton doctoral: + +«Savez-vous ce que tout cela me prouve? c'est que, malgré la +réputation que nous travaillions à faire à ce Bonaparte, c'est au fond +un gredin très maladroit!» + +Je me dispense des commentaires. + +À la paix d'Amiens, monsieur de Boigne était allé en France et me +pressait de l'y rejoindre. En outre que je ne m'en souciais guère, je +croyais avoir de bonnes raisons pour me tenir éloignée d'un pays +destiné à de nouvelles catastrophes. Nous savions qu'on y préparait un +bouleversement et que Pichegru était à la tête de cette intrigue. Ce +n'est pas de sa part que venaient les indiscrétions; il se conduisait +avec prudence et adresse. Il vivait presque seul, faisant souvent de +courtes absences pour donner le change, et, lorsque les oisifs +commençaient à s'en occuper, il reparaissait tout à coup ayant fait +une course toute simple et qui dénotait le mieux un homme inoccupé. + +Un jour, il partit tout de bon pour sa dangereuse expédition; +malheureusement pour lui, il devait être suivi par messieurs de +Polignac. Ceux-ci agirent différemment. Ils firent cent visites +d'adieux, prirent congé de tout le monde, en se chargeant de +commissions pour Paris, montrant la liste des personnes qui les +attendaient et qui, probablement, ne s'en doutaient point. Ce n'était +pas dans la pensée que leur voyage, d'après cette publicité, parût +sans conséquence; du tout, ils avouaient partir en secret. C'était +leur façon de conspirer. + +La veille de leur départ, je dînai avec eux à la campagne chez Édouard +Dillon. Il fallait, pour en revenir, traverser une petite lande ou +commune. Messieurs de Polignac étaient à cheval; ils firent station +sur la commune, et s'amusèrent à arrêter les voitures qui y passèrent +pendant une heure; la mienne fut du nombre. Ils demandaient la bourse +ou la vie et s'éloignaient ensuite avec des éclats de rire, disant que +c'était un avant-goût du métier qu'ils allaient faire. Le lendemain, +cette espièglerie était la nouvelle et la joie de toute leur société. +Ces niaiseries ne vaudraient pas la peine d'être rapportées si elles +ne montraient d'avance le caractère de ce Jules de Polignac, si fatal +au trône et à lui-même. Quoique bien jeune alors, tout l'honneur de +cette conduite lui appartient. Son frère Armand, aussi bête que Jules +est sot, a toujours été mené par lui. + +Nous ne tardâmes pas à apprendre l'arrestation de ces conspirateurs à +liste et, bientôt après, la triste fin de monsieur le duc d'Enghien. +Son père en fut, il faut le dire, atterré; il l'apprit d'une façon +horrible. Monsieur le duc de Bourbon était censé habiter Wanstead, +très magnifique château que monsieur le prince de Condé avait loué aux +environs de Londres; car, tout en se battant très bien à l'armée dite +de Condé, Son Altesse n'y avait pas négligé ses affaires pécuniaires +et était sans comparaison le plus riche des princes émigrés. + +Son fils, ne pouvant s'astreindre à la vie régulière de Wanstead, +était habituellement à Londres, dans un petit appartement, avec un +seul valet qui lui était attaché depuis son enfance. L'heure de son +déjeuner était arrivée et passée. Il sonna Gui, une fois, deux fois. +Sans réponse, il descendit dans sa petite cuisine et trouva Gui, les +deux coudes sur la table, la tête dans ses mains, les yeux en larmes, +et une gazette devant lui. À l'approche de son maître, il leva la tête +et se jeta sur la gazette pour la cacher. Monsieur le duc de Bourbon +ne le lui permit pas, et y lut la triste nouvelle de l'assassinat de +son fils. + +Deux heures après, lorsque monsieur le prince de Condé arriva, il le +trouva encore dans cette cuisine, dont Gui n'avait pu l'arracher, et +où il ne voulait laisser entrer aucun autre. Monsieur le prince de +Condé l'emmena à Wanstead. Les soins de madame de Reuilly, sa fille +naturelle que madame de Monaco, devenue princesse de Condé, élevait, +contribuèrent à le calmer. Cette douleur excessive, accompagnée +d'accès de fureur et de cris de vengeance, est le plus beau moment de +la vie de monsieur le duc de Bourbon, et je me plais à le retracer. + +Quant à l'émigration en général et aux princes en particulier, +l'impression de cet événement fut singulièrement fugitive. Seulement, +par respect pour monsieur le prince de Condé, monsieur le comte +d'Artois décida que le deuil, qui ne devait être que de cinq jours, +serait porté à neuf, et il crut faire une grande concession. + +Monsieur le prince de Condé en jugea de même, car il vint en personne +à Londres pour remercier monsieur le comte d'Artois. La nouvelle +arriva le lundi. Monsieur le duc de Berry s'abstint d'aller le mardi à +l'Opéra, mais il y reparut à la représentation suivante, le samedi. + +Le procès de Moreau étant fini et la tranquillité n'ayant pas été +troublée en France, je me décidai à me rendre aux invitations +réitérées de monsieur de Boigne. Ma position était très fausse, je le +sentais. L'importance des tracasseries qui me rendaient la vie +insupportable diminuait à mes propres yeux dans l'éloignement, et je +n'avais pas de bonnes raisons à me donner à moi-même pour me refuser à +obéir à des ordres que monsieur de Boigne avait le droit de donner. Il +venait de faire l'acquisition d'une charmante habitation, Beauregard, +à quatre lieues de Paris, et m'engageait à venir l'y trouver. Mes +parents promettaient de me rejoindre, si je pouvais obtenir leur +radiation, et cela acheva de me décider. + + + + +TROISIÈME PARTIE + +L'EMPIRE + + + + +CHAPITRE I + + Départ d'Angleterre. -- Arrivée à Rotterdam. -- Monsieur de + Sémonville. -- Séjour à la Haye. -- Camp de Zeist. -- Douaniers + français. -- Anvers. -- Monsieur d'Argout. -- Monsieur + d'Herbouville. -- Monsieur Malouet. -- Arrivée à Beauregard. + + +Je m'embarquai à Gravesend, au mois de septembre 1804, à bord d'un +bâtiment hollandais frété pour Rotterdam. Il se trouva chargé d'huile +de baleine. Nous essuyâmes un orage violent; la mer devint fort +grosse; le bateau resta fort petit. La lame passait dessus; elle +arrivait dans ma cabine, après avoir lavé les tonneaux d'huile de +poisson, y apportant une odeur infecte, et aggravait encore les +horreurs de la traversée. Elle fut longue, car mon patron, très +ignorant probablement, manqua l'embouchure de la Meuse et nous +n'arrivâmes à la Brielle que le quatrième jour. + +La guerre rendait les communications difficiles; il fallait saisir +l'occasion d'un bâtiment de commerce. Les paquebots réguliers +n'allaient qu'à Husum, sur la côte de Suède. La traversée était rude; +et le voyage de terre, très pénible, aurait été presque impraticable +pour une jeune femme seule. Les papiers de notre patron portaient son +arrivée d'Emden; c'était une fraude convenue, elle ne trompait +personne. J'entendis le chef des douaniers qui vinrent à bord demander +à ceux qui inspectaient le navire pendant que lui examinait les +papiers: + +«Cela vient du Grand-Emden? + +«--Oui, monsieur, du Grand-Emden. + +«--C'est bon.» + +Et il rendit les papiers au patron sans autre commentaire; _le +Grand-Emden_, dans leur argot, c'était _Londres_. Je débarquai sans +trop de tracasseries de la douane; j'envoyai chez le banquier auquel +j'étais adressée et où je devais trouver, avec des lettres de monsieur +de Boigne, les passeports nécessaires pour continuer ma route; il +n'avait rien reçu. + +Me voilà donc tout à fait seule dans un pays étranger, sans appui et +sans conseils. J'écrivis à Paris à deux de mes oncles qui devaient s'y +trouver avec monsieur de Boigne. En attendant, je ne savais que +devenir; ma situation à Rotterdam avait une apparence aventurière qui +me déplaisait fort. Certainement, si les communications avaient été +plus faciles, je serais retournée au _Grand Emden_. + +Le banquier me conseilla d'aller à la Haye voir monsieur de Sémonville +qui, tout-puissant, pourrait faciliter mon voyage. Je me rappelle que +cet homme répondit aux craintes que je lui exprimais sur +l'interruption de toute communication avec l'Angleterre où je laissais +des intérêts si chers: + +«Ne vous tourmentez pas, madame, c'est impossible: on pourra essayer +de comprimer le commerce de la Hollande avec l'Angleterre; mais ce ne +pourra être que pour bien peu de jours, il reprendra son cours comme +l'eau reprend son niveau et cela ne durera jamais une semaine.» + +Malgré sa perspicacité commerciale, il n'avait pas prévu qu'il se +trouverait une main assez ferme pour maintenir pendant des années +cette machine hydraulique qu'il déclarait impossible pour une semaine. +À la vérité, elle a fini par faire explosion. + +Aussitôt que ma voiture put être préparée, je me rendis à la Haye. +J'écrivis à monsieur de Sémonville pour lui demander un rendez-vous; +il envoya sur-le-champ monsieur de Canouville me dire qu'il allait +venir chez moi. Les façons de monsieur de Canouville m'effarouchèrent +un peu. Sous prétexte qu'il était mon cousin et peut-être aussi parce +que j'étais jeune, jolie et seule, il prit un petit ton de +plaisanterie et de légèreté qui, par les mêmes raisons, me déplurent +extrêmement; et je gravai sur mon agenda que tous les jeunes gens de +la France révolutionnaire étaient familiers, avantageux, ridicules et +impertinents. Je m'y attendais bien; j'allais sûrement trouver +monsieur de Sémonville impérieux, arrogant, insolent et alors toutes +mes sages prévoyances de vingt ans seraient accomplies. + +Monsieur de Sémonville arriva; il était dans la douleur. La maladie de +madame Macdonald avait appelé madame de Sémonville à Paris et, la +veille, on avait reçu nouvelle de la mort de la jeune femme. Monsieur +de Sémonville me témoigna le regret de ne pouvoir chercher à me rendre +agréable une maison remplie de deuil. Tout-puissant en Hollande, son +pouvoir ne s'étendait pas au delà; il ne pouvait me donner des +passeports que jusqu'à Anvers où il me faudrait en attendre de Paris. +Il m'engageait à rester à la Haye de préférence, se mettant au reste +de sa personne tout à fait à mes ordres. La conversation se prolongea, +il me parla de _Monsieur_; je pensai qu'il entendait par là Louis +XVIII et je répondis que le Roi n'était pas en Angleterre, croyant +faire acte de courageuse manifestation de mes principes royalistes. + +«Je le sais bien, reprit avec douceur Monsieur de Sémonville, je parle +de son frère, _Monsieur_.» + +Je restai confondue, car, en Angleterre, personne n'avait jamais +inventé d'appeler le comte d'Artois _Monsieur_, et c'était la première +fois que ce nom lui était donné devant moi. Dans la suite de notre +entrevue, monsieur de Sémonville me parla de la fin tragique de +monsieur le duc d'Enghien avec une douleur qui faisait singulièrement +contraste avec l'incurie que j'avais laissée de l'autre côté du canal. +Je commençais à éprouver quelque hésitation dans mes idées si bien +arrêtées une heure avant. Cependant, je m'en tirai en me disant que +monsieur de Sémonville était une anomalie avec le reste de ses +compatriotes. Quant à moi, je ne sais trop ce que j'étais, anglaise je +crois, mais certainement pas française. + +J'avais vu à Londres et retrouvé pendant la traversée un monsieur de +Navaro, portugais allant en Russie. Il porta à la femme du ministre de +Portugal une lettre de recommandation que j'avais pour son mari, et +lui raconta ma position isolée. Une heure après, la bonne madame de +Bezerra vint à mon auberge, s'empara de moi, m'emmena dîner chez elle, +puis au spectacle dans la loge diplomatique. Le lendemain, elle me +promena partout; dès lors je devins l'objet des prévenances de toute +la société de la Haye. Il faudrait savoir à quel point le corps +diplomatique s'y ennuyait pour apprécier avec quelle joie il vit +tomber au milieu de lui une jeune femme qui lui apportait une espèce +de distraction. + +Le comte de Stackelberg, mélomane enragé, avait bien vite découvert +que j'étais bonne musicienne. C'était à qui me ferait chanter; et, me +trouvant complètement oiseau de passage à la Haye, je sifflais tant +qu'on voulait. Je n'ai jamais eu tant de succès. J'avais le bon sens +de voir que cela tenait au cadre où je me trouvais beaucoup plus qu'à +mon mérite; cependant, je compris que je ne devais pas prolonger cette +vie trop longtemps. Je m'arrachai inhumainement aux adorations des +représentants de toute l'Europe pour aller faire une tournée à +Amsterdam et dans le reste de la Hollande. + +Trois ou quatre des jeunes attachés annoncèrent le projet de +m'escorter; je m'y opposai sérieusement, et ma bonne amie Bezerra leur +fit comprendre que cela me déplaisait beaucoup. C'est pendant ce +séjour à la Haye que j'ai fait avec le comte de Nesselrode une +connaissance qui, par la suite, est devenue une véritable amitié. + +Je m'arrêtai à Harlem pour acheter des jacinthes. On me proposa +d'entendre l'orgue; n'ayant rien à faire j'y consentis. J'entrai dans +l'église; j'y étais seule; l'organiste était caché. La musique la plus +ravissante commença; l'artiste était habile, l'instrument magnifique; +il forme des échos, en choeur, qui se répondent entre eux des divers +points de l'église. Je n'étais pas dans l'habitude d'entendre de la +musique religieuse; j'y pleurai, j'y priai de toute mon âme. Enfin, je +ne sais si cela tenait à ma disposition, mais je n'ai guère éprouvé +d'impression plus profonde et, sauf les heures qui ont été inscrites +sur mon coeur par le malheur, il en est peu dans ma vie dont je +conserve un souvenir plus vif que celle passée dans la cathédrale +d'Harlem. + +Je restai trois jours à Amsterdam; j'allai faire les visites +convenues, à Brock, à Zaandam, etc. Monsieur Labouchère me donna à +dîner; j'y vis des messieurs et des dames, hollandais et hollandaises. +On me montra beaucoup de curiosités. On me parla de bien d'autres, ce +qui n'empêcha pas que je ne fusse charmée de quitter cette ville. +Malgré son grand commerce, elle m'a paru horriblement triste. Je +m'arrêtai à Utrecht; j'y pris une voiture du pays pour aller voir +l'établissement morave et le camp que le général Marmont commandait +dans la plaine de Zeist. Je trouvai que ces frères si heureux dans le +conte de madame de Genlis, dont ma mémoire gardait un souvenir +d'enfance, avaient l'air pâles, tristes et ennuyés. J'achetai quelques +babioles, et il s'éleva une querelle entre eux. L'un affirmait que les +objets de son travail avaient une supériorité que l'autre lui +contestait. Je partis peu édifiée. En revanche, je le fus beaucoup de +l'aspect du camp français. Je venais d'en visiter en Angleterre, et +ils étaient loin de présenter un spectacle aussi brillant et aussi +animé; cependant les soldats français avaient moins bonne mine +individuellement et n'étaient pas si bien vêtus. + +Je vis passer la calèche du général Marmont où était sa femme très +parée, coiffée en cheveux et sans fichu. Les postillons avaient des +vestes couvertes de galons d'or; la calèche était dorée, mais +malpropre et mal attelée. Tout cela me parut en total un équipage fort +ridicule, y compris madame la générale. Je m'en amusai; c'était bien +comme je l'avais prévu. + +Après une absence de dix jours, je revins à la Haye; j'y trouvai des +lettres de mes oncles. Monsieur de Boigne, ayant mal calculé le moment +de mon arrivée, était parti pour la Savoie. On m'annonçait que je +trouverais mes passeports à Anvers. Je passai une soirée chez madame +de Bezerra pour prendre congé de la société de la Haye; monsieur de +Sémonville y vint ainsi que toutes les autorités hollandaises et, le +lendemain, je partis. + +On m'avait fait peur de la sévérité des douaniers, et j'étais d'autant +plus effrayée d'avoir affaire à des commis français que mes rapports +avec ceux de l'Allien-Office, au moment de mon départ d'Angleterre, +m'avaient paru fort désagréables. Or, si les anglais étaient +malhonnêtes, qu'avais-je à attendre de commis français? Monsieur de +Sémonville m'avait bien donné une lettre de recommandation, mais +cependant le coeur me battait en arrivant au premier poste français. + +On me pria très poliment d'entrer dans le bureau; j'y fus suivie par +mes femmes. Ma voiture était censée venir de Berlin. Comme anglaise, +elle aurait été confisquée; mais, en qualité d'allemande, elle passait +en payant un droit considérable. Pendant que je l'acquittais, les +jeunes gens de la douane admiraient cette voiture, qui était très +jolie: + +«C'est une voiture de Berlin, dit le chef. + +«--Oui, monsieur, regardez plutôt, c'est écrit sur tous les ressorts.» + +Je devins rouge comme un coq en suivant leurs regards et en voyant +imprimé sur le fer: _Patent London_. Ils se prirent à sourire, et je +payai la somme convenue pour ma voiture _allemande_. Pendant que le +chef enregistrait et me délivrait les certificats, un autre s'occupait +de mon passeport et me faisait un signalement très obligeant mais qui +me tenait assez mal à mon aise. Le chef s'en aperçut, et, levant à +moitié les yeux de dessus son papier: + +«Mettez jolie comme un ange; ce sera plus court et ne fatiguera pas +tant madame.» + +Un employé subalterne avait à moitié ouvert une des bâches de la +voiture, sans même la descendre; je lui glissai deux louis dans la +main; un des commis rentra un instant après et me les remit en me +disant avec la plus grande politesse: + +«Madame, voilà deux louis que vous avez laissé tomber par mégarde.» + +Je les repris, un peu honteuse. Enfin tout semblait terminé à ma plus +grande satisfaction lorsqu'ils s'avisèrent que le fouet de mon +courrier était anglais. Ils me montrèrent _London_ écrit sur le bout +d'argent dont il était orné; sans doute je l'avais acheté dans quelque +endroit où les marchandises anglaises étaient admises, mais, en +France, elles étaient prohibées et leur devoir ne leur permettait d'en +laisser passer aucune. Nous gardâmes tous notre sérieux à cette +dernière scène du proverbe. Ils me souhaitèrent un bon voyage et je +partis très étonnée d'avoir trouvé une si obligeante et si spirituelle +urbanité là où je ne m'attendais qu'à des procédés grossiers jusqu'à +la brutalité. Je suis entrée dans ces détails pour montrer jusqu'à +quel point les émigrés, qui avaient le droit de se croire les plus +raisonnables, étaient encore absurdes dans leurs idées sur la France +et, au fond, lui étaient hostiles. + +Arrivée à Anvers, je trouvai à l'auberge un billet de monsieur +d'Herbouville, alors préfet, qui m'annonçait avoir mes passeports. +J'étais proche parente de sa femme; il avait donné l'ordre de le +prévenir du moment où je serais à Anvers. J'étais à peine établie dans +ma chambre d'auberge que j'y vis entrer un grand dadais de cinq pieds +dix pouces répétant au plus pointu d'une voix de fausset bien aiguë: + +«Apollinaire, c'est Apollinaire, je suis Apollinaire,» et faisant à +coudes ouverts des révérences jusqu'à terre. + +Je fus quelques instants à reconnaître le jeune d'Argout que j'avais +beaucoup vu quelques année avant à Londres où son oncle (qui était +aussi le mien, ayant épousé une soeur de mon père) s'occupait de son +éducation avec un soin auquel il a répondu. C'est lui qui, depuis, +s'est élevé par un mérite incontestable accompagné d'une disgrâce et +d'une gaucherie qu'il déployait alors dans toute leur naïveté. Il m'en +donna une nouvelle preuve le lendemain matin. Il m'accompagna à la +cathédrale d'Anvers et, malgré toutes mes supplications, il monta +jusqu'au haut du clocher toujours à reculons, en me donnant la main, +ce qui n'était pas plus commode pour moi que pour lui. Il exerçait +alors une petite place dans les droits réunis dont il faisait vivre sa +mère. Depuis, il est devenu préfet, pair, enfin ministre. Il est homme +de talent, de coeur et très honnête; mais son esprit est presque aussi +gauche que ses manières. + +Monsieur d'Herbouville vint après; je le trouvai froid et emprunté; il +avait récemment été fort compromis par la reconnaissance bavarde de +quelques émigrés auxquels il avait rendu service, et se tenait sur la +réserve. Il m'engagea à dîner. + +La meilleure de mes visites fut celle de monsieur Malouet, vieil ami +de mon père et préfet maritime à Anvers. Monsieur Malouet, qui avait +été un constitutionnel de 89, terme de réprobation, s'il en fut, dans +l'émigration, n'en était pas moins resté fort lié avec mon père et je +le voyais perpétuellement chez lui. Il n'y avait pas bien longtemps +qu'il avait quitté Londres et il ne savait pas trop comment je verrais +un préfet de la République ou plutôt du Consulat. Rassuré à cet égard +par la joie que j'éprouvai à trouver un visage de connaissance pour la +première fois depuis un mois, il me fit signe de me taire, alla ouvrir +toutes les portes, examina bien s'il n'y avait personne aux écoutes, +les referma soigneusement, m'avança une chaise au milieu de la +chambre, en prit une à côté de moi et puis me demanda à voix bien +basse des nouvelles de mon excellent père, ajoutant: + +«Voyez-vous, mon enfant, il ne faut pas se compromettre.» + +Il me posa une règle de conduite sur ce que je ne devais point faire, +point dire à Paris, toujours pour ne pas me compromettre, qui avait +fini par me mettre la terreur dans le coeur, après avoir commencé par +me donner envie de rire, d'autant que ses préceptes étaient appuyés +d'exemples les plus alarmants: + +«Mais ce pays est donc tout à fait inhabitable, ne pus-je m'empêcher +de m'écrier? + +«--Chut, chut, voilà une affreuse imprudence.» + +Il retourna examiner les portes, mais ne voulut plus s'exposer à +pareille incartade. Il prit congé de moi en me disant qu'il était plus +prudent de ne pas me revoir, que d'Herbouville l'avait engagé à dîner +mais qu'il ne voulait pas courir le risque de se laisser aller à me +faire quelque question imprudente. Il n'y avait pas grand danger, +c'était plutôt mes paroles que les siennes qu'il avait à craindre; +toujours est-il qu'il me laissa fort troublée. On n'échappe pas à son +sort. Quelques années plus tard, monsieur Malouet, devenu conseiller +d'État, se trouva, malgré ses prudentes précautions, compromis par ses +relations avec le baron Louis et fut exilé par l'Empereur. + +Je trouvai, chez monsieur d'Herbouville, sa famille et quelques +commensaux. Ils étaient de beaucoup meilleure composition que je ne +m'y attendais d'après les discours de monsieur Malouet. Il avait +pourtant réussi à me mettre mal à mon aise; je craignais un peu pour +moi et beaucoup pour les autres à qui ma présence pouvait être si +dangereuse. Cependant, je dois dire que même monsieur Malouet et +surtout les d'Herbouville avaient trouvé le moyen de parler en termes +de regret, de douleur, de réprobation de cette mort de monsieur le duc +d'Enghien, si bien oubliée par l'émigration. Partout, dans toutes les +classes et principalement parmi les gens attachés au gouvernement, je +l'ai trouvée une plaie encore toute saignante à mon retour en France. + +J'arrivai sans autre incident au château de Beauregard, ayant tourné +Paris. Monsieur de Boigne n'était pas encore de retour de Savoie; je +m'y installai comme seule maîtresse de ce beau lieu. J'y pleurai bien +à mon aise pour en prendre possession, le 2 novembre 1804, jour des +Morts, par un brouillard froid et pénétrant qui ne permettait pas de +voir à trois pieds devant soi. Je me trouvai le soir enfermée dans une +pièce dont mes mains, accoutumées aux serrures anglaises, ne savaient +pas ouvrir les portes, et sans sonnettes. Elles avaient été proscrites +comme aristocrates pendant la Révolution, et monsieur de Boigne +n'avait pas songé à en faire remettre. J'éprouvai un sentiment +d'abandon et de désolation qui me glaça jusqu'au fond de l'âme, et je +ne pense pas que je me fusse crue dans un pays plus sauvage sur les +bords de la Colombia. + +Le lendemain matin, j'envoyai chercher un serrurier. Il m'assura qu'il +allait arranger _provisoirement_ une sonnette en attendant qu'elle pût +être _organisée définitivement_. Quel diantre de pays est donc cela où +les serruriers parlent la langue de l'Athénée et où les chevaux sont +attelés avec des ficelles? Ma pauvre cervelle de vingt ans, livrée +pour la première fois à ses propres forces, était toute renversée par +la diversité des impressions que je recevais; aussi, j'ai conservé une +multitude de souvenirs très vifs de ce voyage. + + + + +CHAPITRE II + + Mes opinions. -- La duchesse de Châtillon. -- La duchesse de + Laval, le duc de Laval. -- La famille de Rohan. -- La princesse + Berthe de Rohan. -- La princesse Charles de Rochefort. -- La + princesse Herminie de Rohan. -- Scène pénible. -- Mon premier bal + à Paris. -- L'amiral de Bruix, sa mort. -- Paroles de l'Empereur. + -- La princesse Serge Galitzin. -- La duchesse de Sagan. -- + Monsieur de Caulaincourt. -- Scène entre la princesse de la + Trémoille et monsieur d'Aubusson. -- La duchesse de Chevreuse. + + +Je ne voulus pas assister aux fêtes du couronnement; mon héroïsme +royaliste en aurait trop souffert. Nous nous amusions dans notre +oisive nullité par mille brocards. Un seul était assez piquant; on +disait que le manteau impérial restait flottant parce que l'Empereur +n'avait pas su passer la Manche. En dépit de mes préjugés, je n'avais +pu me défendre d'une exaltation très sincère pour le Premier Consul. +J'admirais en lui le conquérant et le faiseur de bulletins. Personne +ne m'avait expliqué son immense mérite de législateur et de +_tranquilliseur_ des passions; je n'étais pas en état de l'apprécier à +moi seule. Je me serais, je crois, volontiers enthousiasmée pour lui +si j'avais vécu dans une autre atmosphère. + +À Londres, ma pauvre mère avait souvent pleuré de chagrin en me voyant +si _mal penser_; elle prétendait que je montais la tête de mon frère +pour Bonaparte. Il est certain que, voyant nos princes de près et le +Premier Consul de loin, tous mes voeux étaient pour lui; la mort du +duc d'Enghien avait été une impression aussi fugitive en moi qu'en +ceux avec lesquels je me trouvais alors. Toutefois, malgré cette +velléité d'admiration pour l'Empereur, je tenais par mille préjugés à +ce qu'on appelait l'ancien régime; et mon éducation toute anglaise me +rendait, par intuition, de la secte qui, depuis, a été appelée +libérale. Voilà, autant que je puis le démêler à présent, le point où +j'en étais à mon arrivée en France. Monsieur de Boigne, ce que je ne +conçois guère, n'était pas du tout révolutionnaire et, sur ce seul +point de la politique, nous étions à peu près d'accord. + +Nous allâmes à la fin de décembre nous établir à Paris; j'y passai +trois mois, les plus ennuyés de ma vie. La société de Paris est +tellement exclusive qu'il n'y a nulle place pour ceux qui y débutent, +et, avant de s'être formé une coterie, on y est complètement isolé. +D'ailleurs, la crainte des scènes que monsieur de Boigne me faisait à +propos de tout et de rien me tenait dans une réticence qui ne +facilitait pas les rapports de sociabilité. Je trouvais de temps en +temps une vieille femme qui se rappelait m'avoir vue téter à +Versailles, ou une autre qui me racontait mes gentillesses de +Bellevue, mais tout cela ne me récréait pas infiniment. + +Je fus très tendrement accueillie par la princesse de Guéméné (celle +dont j'ai déjà parlé); elle me fut utile et serviable autant que peut +l'être une personne qui ne quitte pas son lit et voit peu de monde. + +La duchesse de Châtillon, en revanche, m'était insupportable; elle me +retenait des heures entières à me chapitrer sur une multitude de +choses où ses conseils étaient aussi inutiles que surannés, commençant +et finissant toujours ses sermons par ces mots: + +«Ma petite reine, comme j'ai l'honneur de vous appartenir.» + +Ce qui voulait dire en bon français: + +«Tenez-vous pour très honorée que je veuille bien reconnaître la +parenté entre nous,» et je ne m'y sentais nullement disposée. + +Elle habitait, dans son magnifique hôtel de la rue du Bac, une grande +pièce qu'elle appelait son cabinet, meublée avec beaucoup de luxe +antique et fournie de huit à dix pendules qui toutes marquaient le +temps d'un ton et d'un mouvement différents. Une superbe cage dorée, +suspendue en guise de lustre, était occupée par des oiseaux chantant à +pleine gorge. Tout ce cliquetis, avec la basse obligée de la voix +monotone et sans timbre de la duchesse, me prenait sur les nerfs et +rendait ces visites insupportables. Je n'en sortais jamais sans faire +voeu de n'y plus retourner, voeu que j'aurais infailliblement accompli +si mes lettres de Londres n'eussent souvent porté des compliments à +madame de Châtillon. + +Cette duchesse de Châtillon était fille de la duchesse de Lavallière, +rivale de la maréchale de Luxembourg, toutes deux si belles et si +galantes. La fille aussi avait été l'une et l'autre. Le cadre de la +glace, dans ce cabinet où elle me faisait de si longues homélies, +était incrusté des portraits de tous ses amants. N'en sachant plus que +faire, elle avait inventé de les utiliser comme mobilier. Le nombre en +était considérable et cela formait une très jolie décoration. Elle +avait été esprit fort, mais était devenue prude et dévote. Avec elle a +fini la maison de Lavallière et, avec ses deux filles, les duchesses +de la Trémoille et d'Uzès, celle de Coligny-Châtillon; ce sont deux +noms éteints. + +La marquise, devenue duchesse, de Laval, ancienne amie de ma mère et +ma marraine, me traitait avec une bonté toute maternelle. Elle était +aussi simple que madame de Châtillon était pleine d'emphase et ne me +faisait pas valoir la parenté. Aussi j'allais très volontiers dans la +cellule du couvent de Saint-Joseph où elle vivait dans les pratiques +d'une dévotion aussi minutieuse qu'indulgente. Elle donnait tout ce +qu'elle avait aux pauvres, et son costume se ressentait tellement de +cette pénurie qu'un jour, à l'église, un homme lui frappa sur l'épaule +pour lui payer sa chaise: + +«Vous vous trompez, monsieur, reprit doucement la duchesse; ce n'est +pas moi, c'est cette autre dame». + +Le mot dame a, dans cette situation, quelque chose qui m'a toujours +touchée. + +Le duc de Laval était impatienté de la position de sa femme. Après +avoir vainement tenté de lui donner de l'argent qui ne faisait que +traverser sa bourse, il prit le parti de lui louer un appartement +décent, de payer sa modique dépense et même sa toilette sur laquelle +cependant il n'obtint guère d'amélioration. S'il avait exigé un +costume convenable à son état dans le monde, il l'aurait désolée; elle +voulait pouvoir aller à pied toute seule, dans la boue, visiter les +églises et les pauvres sans être remarquée. Quoiqu'elle ne fût pas +jolie, elle avait été dans sa jeunesse la femme la plus élégante et la +plus magnifique de la Cour de France; son oncle, l'évêque de Metz, +payait tous ses mémoires et elle dépensait quarante mille francs pour +sa toilette. Jamais changement n'avait été plus complet, et peut-être +aurait-elle mieux fait d'éviter les deux extrêmes. Telle qu'elle était +devenue, elle était fort considérée de son mari et adorée de ses +enfants. + +Ce mari est un caractère réellement original, chose rare en tout pays, +plus rare en France, plus rare encore dans la classe où il est né. +Depuis son entrée dans le monde, il a toujours vécu magnifiquement des +profits de son jeu sans que sa considération en ait souffert. Jamais +il n'a eu l'air d'aller plus qu'un autre homme de son rang dans les +lieux où l'on jouait; jamais il n'a recherché ce qu'on appelle une +bonne partie; cependant il comptait sur cent mille écus de rente en +fonds de cartes, comme il aurait compté sur un revenu en terres. Il +était le plus beau joueur et le plus juste qu'on pût rencontrer; la +décision du duc de Laval aurait fait loi dans toute l'Europe sur un +coup douteux. + +Il avait été bon officier et on prétendait qu'il avait le coup d'oeil +militaire. Il s'était assez distingué pendant la campagne des princes +où il avait eu le malheur de voir tuer sous ses yeux son second fils, +Achille, le seul de ses enfants qu'il ait jamais aimé. Lors du +licenciement de cette armée, il se conduisit vis-à-vis de son corps +avec une paternelle générosité qui ne fut imitée par personne, et lui +mérita la plus haute estime. + +Dans le cours ordinaire de la vie, il professait l'égoïsme jusqu'à +l'exagération. Il rencontrait sa belle-fille à pied dans la rue un +jour où il commençait à pleuvoir, n'affectait pas même de ne l'avoir +point remarquée, et lui disait le soir: + +«Caroline, vous avez dû être horriblement mouillée ce matin; je vous +aurais bien fait monter dans ma voiture, mais j'ai craint l'humidité +si on ouvrait la portière.» + +Il y en aurait mille à citer de cette force; ses enfants l'aimaient +pourtant, et tout le monde lui rendait. Il faisait beaucoup de +visites; c'était chez lui un système de conduite; il prétendait que +c'était le meilleur moyen pour qu'on ne dise pas autant de mal de +vous, qu'on ménage toujours un peu les gens qui peuvent entrer pendant +qu'on en parle. + +Tous les _ana_ sont remplis de ses coq-à-l'âne; par une singulière +disposition de son esprit il ne pouvait se mettre dans la tête la +véritable acception des mots. Il ne péchait pas par l'idée, mais par +l'expression. Ainsi il parlait d'être fouetté aux quatre coins de la +cour _ovale_; il était monté à cheval pour arriver _currente calamo_; +il recevait une lettre _anonyme_, signée de tous les officiers de son +régiment, et tant d'autres bévues rapportées partout. Voici une de ses +plus jolies erreurs et des moins connues. On discutait à quel point +Zeuxis et Apelle étaient contemporains; le duc de Laval, assis à +souper à côté du duc de Lauzun, lui dit: + +«Lauzun, qu'est-ce que c'est que ça, contemporain? + +«--Des gens qui vivent en même temps: toi et moi, nous sommes +contemporains. + +«--Allons donc, tu te fiches de moi! est-ce que je suis peintre, moi?» + +Dans la société intime, le duc de Lauzun passait pour arranger les +histoires du duc de Laval avec lequel il était très lié. Un jour, il +voulut le trouver mauvais; le duc de Lauzun lui répondit: + +«Tu te fâches, Laval, hé bien, c'est bon, je ne t'en ferai plus et tu +verras ce que tu y perdras.» + +Il avait raison, car les _mots_ du duc de Laval lui donnaient une +sorte de célébrité. On a comparé son esprit à une lanterne sourde qui +n'éclairait qu'en dedans; cela est assez ingénieux car, s'il a dit +beaucoup de balourdises, il n'a jamais fait une sottise. + +Son fils aîné, Adrien, devenu depuis duc de Laval, est un homme de +bonne compagnie. Son nom, plus que son mérite, l'a poussé pendant la +Restauration à des emplois où il n'a pas montré suffisamment de +capacité, mais il est pourtant fort au-dessus de la réputation de +nullité qu'on a voulu lui faire. Le désir de prolonger les goûts de la +jeunesse au delà du terme raisonnable l'a exposé à quelques ridicules. +Il a eu le malheur de perdre son fils unique, le dernier de cette +branche de Montmorency-Laval. Son frère Eugène est le plus désagréable +personnage qu'on puisse rencontrer; il cache sous une dévotion puérile +et intolérante l'égoïsme le plus déhonté. + +J'avais entendu la comtesse de Vaudreuil dire «nous autres jolies +femmes», mais il était réservé à Eugène de Montmorency, je crois, +d'inventer l'expression de «nous autres saints», et je l'ai entendu +s'en servir. Son cousin Mathieu avait une dévotion toute différente; +j'aurai occasion d'en parler plus tard. + +La princesse de Guéméné avait quatre enfants, le duc de Montbazon, +marié à mademoiselle de Conflans, le prince Louis de Rohan qui a été +le premier des nombreux maris de l'aînée des filles du duc de +Courlande (elle a fini par s'appeler la duchesse de Sagan et ne plus +changer de nom aussi souvent que d'époux), le prince Victor de Rohan, +et la princesse Charles de Rohan-Rochefort. + +Je me liai assez intimement avec la princesse Berthe, fille du duc de +Montbazon; elle était revenue en France avec sa mère pour soigner les +derniers moments de la marquise de Conflans et, quoique déjà mariée à +son oncle Victor, Berthe, par des motifs de fortune, passait pour +fille. Elle était très aimable, spirituelle, bonne, agréable sans être +jolie; elle me plaisait extrêmement et probablement notre liaison +serait devenue de l'amitié sans son départ pour la Bohême où elle +s'est établie. Sa tante, la princesse Charles de Rohan-Rochefort, +proclamait dans sa jeunesse le projet de montrer au monde un spectacle +qu'il n'avait jamais vu, celui d'une princesse de Rohan honnête femme. +Mais il était réservé à la nièce de l'accomplir et la pauvre princesse +Charles, au contraire, est tombée dans tous les désordres imaginables. +Si d'avoir été la femme d'un misérable est une excuse, elle lui est +complètement acquise; le prince Charles est fort au delà d'un mauvais +sujet. + +Je rencontrais souvent chez la princesse de Guéméné la princesse +Charles avec ses filles. L'aînée était affreusement laide et commune, +mais la meilleure personne du monde; elle souffrait horriblement des +embarras où sa mère se mettait et qu'elle dissimulait le plus possible +à la princesse de Guéméné. Je me rappelle une petite circonstance à +laquelle je ne pense jamais sans éprouver une sorte de frisson. + +J'avais eu du monde chez moi. Le lendemain matin, je m'habillais pour +sortir; un de mes gens me dit qu'une femme demandait à me parler: +«C'est bon, je la verrai en sortant»; une demi-heure se passe. En +traversant l'antichambre pour monter en voiture, je vois assise sur +une banquette, avec de gros souliers tout crottés et une espèce de +servante à côté d'elle, la princesse Herminie de Rohan. Je tombai à la +renverse; je l'entraînai dans ma chambre et me confondis en excuses. +Hélas! elle était plus confuse que moi: elle était pâle et tremblante, +sa main froide serrait convulsivement la mienne. Elle me raconta que +sa mère avait joué la veille chez moi, que, n'ayant pas d'argent, elle +avait emprunté cinq louis à mes gens, que le désir de les rendre tout +de suite lui en avait fait hasarder cinq autres qu'elle avait dû leur +demander aussi. Bref, elle leur devait vingt louis dont elle me priait +d'être caution, aimant mieux me les devoir qu'à des valets. N'osant +pas me faire ce récit, elle en avait chargé la pauvre Herminie qui en +était dans un état digne de pitié. On peut croire que la mienne ne lui +manqua pas; je la consolai de mon mieux, en ayant l'air de penser que +cette petite somme me serait promptement remboursée; et, en parlant +bien vite d'autre chose, je l'emmenai avec moi faire une visite à sa +grand'mère; en la ramenant chez elle j'eus le bonheur de l'y déposer +un peu remise. Mais sa souffrance m'est toujours restée dans l'esprit +comme une des plus pénibles qu'un coeur haut placé puisse éprouver; le +sien semblait fait pour la sentir dans toute son amertume. Sa laideur +et sa mauvaise tournure lui avaient fait subir le séjour de +l'antichambre. + +Sa seconde soeur était assez belle, et la troisième, Gasparine, depuis +princesse de Reuss, alors enfant, était charmante. Elles avaient aussi +deux frères qui sont devenus de bons sujets et se sont établis en +Bohême auprès de leurs oncles. Leur famille a cherché, à juste titre, +à les éloigner également de père et mère. + +Après la mort de madame de Guéméné, la princesse Charles tomba dans un +si épouvantable désordre qu'elle même se retira de la société. + +La première fois que j'allai au bal à Paris, ce fut à l'hôtel de +Luynes; je crus entrer dans la grotte de Calypso. Toutes les femmes me +parurent des nymphes. L'élégance de leurs costumes et de leurs +tournures me frappa tellement qu'il me fallut plusieurs soirées pour +découvrir qu'au fond j'étais accoutumée à voir à Londres un beaucoup +plus grand nombre de belles personnes. Je fus très étonnée ensuite de +trouver ces femmes, que je voyais si bien mises dans le monde, +indignement mal tenues chez elles, mal peignées, enveloppées d'une +douillette sale, enfin de la dernière inélégance. Cette mauvaise +habitude a complètement disparu depuis quelques années; les françaises +sont tout aussi soignées que les anglaises dans leur intérieur et +parées de meilleur goût dans le monde. + +J'étais curieuse devoir madame Récamier. On m'avertit qu'elle était +dans un petit salon où se trouvaient cinq ou six autres femmes; +j'entrai et je vis une personne qui me parut d'une figure fort +remarquable; elle sortit peu d'instants après, je la suivis. On me +demanda comment je trouvais madame Récamier: + +«Charmante, je la suis pour la voir danser. + +«--Celle-là? mais c'est mademoiselle de La Vauguyon; madame Récamier +est assise dans la fenêtre, là, avec cette robe grise.» + +Lorsqu'on me l'eut indiquée, je vis en effet qu'une figure qui m'avait +peu frappée était parfaitement belle. C'était le caractère définitif +de cette beauté, qu'on peut appeler fameuse, de le paraître toujours +davantage chaque fois qu'on la voyait. Elle se retrouvera probablement +sous ma plume; notre liaison a commencé bientôt après et dure encore +très intime. + +Mon oncle, l'évêque de Comminges, devenu évêque de Nancy, était alors +à Paris. Il aurait fort désiré que j'entrasse dans la Maison de +l'Impératrice qu'on formait en ce moment, et me faisait valoir la +liberté qu'une place à la Cour me donnerait vis-à-vis de monsieur de +Boigne. En outre que cela répugnait à mes opinions, mes goûts m'ont +toujours éloigné de la servitude, de quelque nature qu'elle puisse +être; je n'aimerais pas à être attachée à une princesse en aucun temps +et sous aucun régime. Il revint plusieurs fois à la charge sans +succès. À la manière dont il m'en parlait, comme d'une chose qui +n'attendait que mon approbation, je crois qu'il en avait mission, mais +je n'en ai jamais éprouvé de désagrément. Quoi qu'on ait pu dire, +lorsque les refus se faisaient convenablement, modestement et sans +éclat, ils n'avaient point de suite fâcheuse; il n'y a guère eu de +forcés que ceux qui ont voulu l'être. + +Nous perdîmes dans ce temps un de nos cousins, l'amiral de Bruix. +C'était un homme dont l'esprit et le talent valaient mieux que la +moralité. Il avait joué un grand rôle sous le Directoire, et soutenu, +seul, l'honneur de la marine, pendant toute la Révolution, il passait +pour avoir outrageusement volé durant son ministère; toutefois, il est +mort sans le sol. Quoiqu'il eût été des plus actifs au dix-huit +brumaire, il était tombé dans la disgrâce de l'Empereur à la suite +d'un séjour à Boulogne. L'Empereur avait voulu faire exécuter, malgré +l'amiral, une manoeuvre où il avait péri beaucoup de monde; celui-ci +s'en était plaint très fortement. Mais ce qui l'avait perdu c'est un +propos tenu dans une réunion des grands dignitaires qui voulaient +élever une statue au nouvel empereur. On discutait sur le costume; +l'amiral, impatienté des flagorneries qu'il écoutait depuis deux +heures, s'écria: + +«Faites-le tout nu; vous aurez plus de facilité à lui baiser le +derrière.» + +On était accoutumé à ses boutades, mais celle-ci fut rapportée et +déplut extrêmement. On épia une occasion de mécontentement. Sur +quelques dépenses un peu hasardées, il fut mandé à Paris, assez mal +traité; la colère se joignit à une maladie de poitrine déjà commencée, +et il mourut dans un état de détresse qui allait, malgré tout +l'entourage du luxe, jusqu'à manquer d'argent pour acheter du bois. Il +faut rendre justice à qui il appartient: Ouvrard lui devait une grande +partie de sa fortune; apprenant sa position, il envoya la veille de sa +mort cinq cents louis en or à madame de Bruix. Ce n'était sûrement pas +la centième partie de ce que l'amiral lui avait laissé gagner, mais il +était mourant et disgracié et ce trait fait honneur à Ouvrard. + +L'amiral de Bruix professait l'athéisme comme un philosophe du +dix-huitième siècle; sa femme, dans les mêmes principes, n'avait pas +voulu laisser approcher un prêtre; il mourut dans la nuit. Mon oncle, +l'évêque de Nancy, fut chargé par la veuve d'en porter la nouvelle à +l'Empereur. Il se rendit au lever. L'Empereur l'écouta avec l'air de +l'affliction, puis, prenant la parole: + +«Au moins, monsieur l'évêque, avons-nous la consolation qu'il soit +mort dans des sentiments chrétiens? A-t-il reçu les secours de la +religion?» + +Mon oncle resta confondu; il ne sut que balbutier une négative très +embarrassée. L'Empereur le regarda sévèrement et tourna brusquement le +dos. Les paroles de l'habile comédien ne tombèrent pas à terre; aucun +grand dignitaire ne prêcha plus à l'athéisme, et tous les évêques +cherchèrent à obtenir des _fins édifiantes_ des membres de leur +famille. Toutefois, il ne voulait pas dégoûter mon oncle et, la +première fois qu'il le revit, il le traita fort bien. + +Parmi les étrangers de distinction qui se trouvaient à Paris lors de +mon arrivée, la princesse Serge Galitzin et la duchesse de Sagan +étaient les plus remarquables. + +La princesse Serge, jolie, piquante, bizarre, semblait à peine +échappée de ses steppes natifs et avait toutes les allures d'un +poulain indompté. Elle avait trouvé, dans je ne sais quel vieux +château, un portrait en émail dont elle avait la tête tournée; elle +avait repoussé le mari qu'on lui avait donné parce qu'il n'y +ressemblait pas; elle portait ce portrait chéri à son col et courait +l'Europe pour en chercher l'original. On m'a raconté que, chemin +faisant, elle s'est fréquemment contentée de ressemblances partielles +à ce type imaginaire et que, trouvant tantôt les yeux, tantôt la +bouche ou le nez de son sylphe, elle a été contrainte à diviser sa +passion entre nombreuse compagnie. Lorsque je l'ai connue, elle était +encore dans toute la grâce sauvage de sa recherche primitive. + +La duchesse de Sagan portait alors le nom de son premier mari, Louis +de Rohan; elle était belle, avait l'air très distinguée, et les façons +de la meilleure compagnie; elle excellait dans le talent des femmes du +Nord d'allier une vie très désordonnée avec des formes nobles et +décentes. Toutes les filles de la duchesse de Courlande sont +éminemment grandes dames. + +À la fin de ce carnaval, je fus invitée avec toute la terre à un grand +bal chez madame Récamier, alors à l'apogée de sa beauté et de sa +fortune. La société y était composée des illustrations du nouvel +empire, Murat, Eugène Beauharnais, les maréchaux, etc., d'un grand +nombre de personnes de l'ancienne noblesse, d'émigrés rentrés, des +sommités de la finance et de beaucoup d'étrangers. J'y fus témoin d'un +fait singulier dans un monde aussi mêlé. L'orchestre joua une valse; +de nombreux couples la commencèrent; monsieur de Caulaincourt s'y +joignit avec mademoiselle Charlot, la beauté du jour. À l'instant +même, tous les autres valseurs quittèrent la place et ils restèrent +seuls. Mademoiselle Charlot se trouva mal, ou en fit le semblant, ce +qui interrompit cette malencontreuse danse. Monsieur de Caulaincourt +était pâle comme la mort. On peut juger par là à quel point le meurtre +de monsieur le duc d'Enghien était encore vif dans les esprits et +combien les calomnies (et c'en était je crois) étaient généralement +accueillies contre monsieur de Caulaincourt. + +On me raconta (mais ce n'est qu'un ouï-dire) que, lorsque l'Empereur +forma sa maison, monsieur de Caulaincourt, sortant du cabinet, annonça +à ses camarades du salon de service qu'il venait d'être nommé grand +écuyer. On s'empressa de lui faire compliment; Lauriston seul se +taisait. + +«Tu ne me dis rien, Lauriston? + +--Non. + +--Est-ce que tu ne trouves pas la place assez belle? + +--Pas pour ce qu'elle coûte. + +--Qu'entends-tu par ces paroles? + +--Tout ce que tu voudras.» + +On s'interposa entre eux, cela n'eut pas de suite; mais Lauriston, +jusque-là une espèce de favori, fut éloigné de l'Empereur et ne revint +à Paris que longtemps après. Je n'affirme pas cette anecdote; elle fut +crue par nous dans le temps mais il n'y a rien de si mal informé que +les oppositions. J'ai eu occasion de m'en assurer en vivant intimement +depuis avec des gens aux affaires sous le gouvernement impérial. Ils +m'ont prouvé l'absurdité d'une quantité de choses que j'avais crues +pieusement pendant de longues années. Aussi je ne demande confiance +que pour ce que je sais positivement. + +Par exemple, j'assistai à une étrange scène chez une madame Dubourg où +la société de l'ancien régime se réunissait souvent alors. Monsieur le +comte d'Aubusson venait d'être nommé chambellan de l'Empereur. Ces +nominations nous déplaisaient fort et nous le témoignions avec des +formes plus ou moins acerbes. La princesse de La Trémoille trouva bon +de traiter très durement monsieur d'Aubusson avec qui elle était liée +et qu'elle voyait habituellement; il lui demanda ce qu'il avait fait +pour mériter ses rigueurs: + +«Je pense que vous le savez, monsieur. + +--Non, en vérité, madame. J'ai beau consulter mes souvenirs et +pourtant je les reprends de haut, car c'est depuis le moment où j'ai +dû vous faire expulser des casernes où vous veniez débaucher les +soldats de mon régiment.» + +La princesse resta pétrifiée d'abord; ensuite elle eut des attaques de +nerfs et des cris de fureurs. Malgré la partialité de l'auditoire, les +rieurs furent contre elle. Il était avéré qu'étant princesse de +Saint-Maurice, et fort patriote au commencement de la Révolution, +elle s'était fait chasser des casernes où elle allait prêcher +l'insubordination aux soldats. + +Quoique nous fussions très insolents, nous n'étions pas très braves, +et, après cette scène qui fit du bruit, dont Fouché parla et pour +laquelle madame de la Trémoille fut mandée à la police, nous fûmes en +général fort polis pour les nouveaux chambellans. Il n'y avait guère +que madame de Chevreuse qui se permit des incartades; mais elle était +si bizarre, si inconséquente en tout genre que cela passait pour un +caprice de plus. + +Quoique rousse, elle était extrêmement jolie, très élégante, pleine +d'esprit, gâtée au delà de l'expression par sa belle-mère, et elle +tenait dans la société une place tout à part qu'elle exploitait +jusqu'au mauvais goût. Le duc de Laval l'appelait la fournisseuse du +faubourg Saint-Germain. Il avait raison; elle avait des façons de +parvenue et abusait des avantages de sa position pour commander des +hommages et distribuer des impertinences à quiconque voulait s'y +soumettre. Toutefois, elle savait être très gracieuse quand il lui +plaisait et, comme ma maison lui était agréable, je n'ai jamais eu à +éprouver le plus petit caprice de sa part, si ce n'est à Grenoble +l'année de sa mort. J'en parlerai plus tard. + + + + +CHAPITRE III + + Je m'habitue à la société de Paris. -- Arrivée de mes parents en + France. -- Madame et mademoiselle Dillon. -- Je donne des plumes + à l'impératrice Joséphine. -- Société de Saint-Germain. -- Madame + Récamier. -- Premiers bains de mer. + + +Dans les premiers temps de l'Empire, la société de l'opposition à +Paris était fort agréable. Une fois que j'eus fait mon noviciat et me +fus entourée d'une coterie, je m'y plus extrêmement. + +Chacun commençait à retrouver un peu de bien-être et de tranquillité; +on ne voulait plus les exposer, de sorte que les opinions politiques +se montraient assez calmes. On était divisé en deux grands partis: les +gens du gouvernement et ceux qui n'y prenaient aucune part. Mais +ceux-ci, et j'étais des plus hostiles, se bornaient à des propos, à +des mauvaises plaisanteries quand les portes étaient bien fermées; +car, sans professer hautement le code de monsieur Malouet, on s'y +rangeait au fond. Quelques sévérités exercées, de temps en temps, sur +les plus intempestifs tenaient tout le monde, en respect. Il en +résultait plus d'urbanité dans les rapports. + +Les existences n'étaient pas encore classées; peu de gens étaient +établis, et les personnes qui avaient une maison ouverte à la ville ou +à la campagne trouvaient facilement à y réunir une société très +agréable. Je fus de ce nombre, dès le second hiver. Cela dura trois ou +quatre ans; au bout de ce temps, les désertions devinrent plus +communes, la grande majorité de la noblesse se rattacha à l'Empire, et +le mariage de l'archiduchesse acheva d'enlever le reste. On pouvait +dès lors compter les femmes qui n'allaient pas à la Cour. Le nombre en +était petit et, si les prospérités de l'Empereur avaient continué +quelques mois de plus, il aurait été nul. + +Mon oncle avait obtenu d'autant plus facilement la radiation de mon +père de la liste des émigrés qu'il n'avait pas de biens à réclamer en +France. Il vint, avec ma mère et mon frère Rainulphe, me retrouver +vers le milieu de 1805. Ils s'établirent chez moi, à Paris et à +Beauregard. Je souhaitais fort que mon frère, dont l'existence n'était +nullement assurée et dépendait de la mienne, entrât au service. Ma +mère s'y opposait; mon père restait neutre, il savait que sa décision +entraînerait celle de son fils et il ne voulait pas l'influencer. Il +fut présenté à l'Empereur, qui le traita assez bien, et fort accueilli +par l'impératrice Joséphine; elle désira l'avoir pour écuyer, ou au +moins l'attacher en cette qualité à son gendre, le prince Louis. + +Mon frère aurait préféré entrer dans l'armée, mais il fallait +commencer par être soldat. Les Maisons des princes étaient un moyen +d'arriver d'emblée à être officier. On commençait par les suivre à la +guerre sans caractère, et, pour peu qu'on se conduisît passablement, +on était bien vite promu à un grade. Ma mère pleura, mon frère hésita, +on tergiversa, bref la place fut donnée à un autre. Dans l'hiver +suivant, Rainulphe se lia intimement avec une belle dame que les +aventures de Blaye ont rendue depuis un personnage presque historique. +Madame d'Hautefort et sa société étaient dans le dernier degré de +l'exaltation contre l'Empire; mon frère adopta leurs idées et, dès +lors, toute pensée de service fut abandonnée. + +Je ne puis m'empêcher de raconter une petite circonstance qui confirme +ce qui a été souvent dit de la futilité et de la légèreté de +l'impératrice Joséphine. Madame Arthur Dillon, seconde femme du Dillon +qui avait épousé mademoiselle de Rothe et qui a péri général des +armées de la Convention, était une créole de la Martinique, cousine de +l'Impératrice, qui la voyait souvent et qui aimait surtout beaucoup sa +fille, Fanny Dillon. Nous étions dans une grande intimité avec toute +cette famille. Madame de Fitz-James, fille de madame Dillon, d'un +autre lit, était ma meilleure amie. Madame Dillon, étant établie chez +moi à Beauregard, alla faire une visite à Saint-Cloud; l'Impératrice +la leurrait de l'espoir de faire faire à Fanny un grand mariage. Au +retour, elle me demanda si je voulais lui faire le sacrifice d'une +plume de héron. Monsieur de Boigne en avait rapporté quelques-unes de +l'Inde et me les avait données. + +Le marchand de modes, Leroi, était venu le matin chez l'Impératrice en +apporter une très médiocre, Madame Dillon avait dit que j'en avais de +bien plus belles et aussitôt Sa Majesté avait eu une fantaisie extrême +de les obtenir. Nous étions encore à table qu'un homme à cheval, à la +livrée de l'Empereur, arrivait pour demander si la plume était +accordée. Il n'y avait pas trop moyen de la refuser; je la donnai et +madame Dillon l'expédia. + +Le lendemain, nouveau message et billet impérial. Leroi trouvait la +plume admirable mais elle était montée à l'indienne; pour faire un +beau panache il en faudrait une seconde. Je donnai la seconde. Le +lendemain, madame Dillon alla à Saint-Cloud. Au retour, elle m'annonça +avec un peu d'embarras qu'une troisième compléterait l'aigrette. Je +donnai la troisième en annonçant que je n'en avais plus à offrir. +Troisième billet contenant un hymne de joie et de reconnaissance. + +Quelques jours après, madame Dillon me dit que l'Impératrice faisait +monter une parure de très beaux camées qu'elle voulait me donner. Je +la priai de m'éviter ce cadeau en lui représentant que les plumes +avaient été données à elle, madame Dillon, et non offertes à +l'Impératrice. Après une nouvelle visite à Saint-Cloud, elle m'assura +avoir vainement essayé de faire ma commission. L'Impératrice avait +paru tellement blessée qu'il lui avait été impossible d'insister. La +parure me serait remise sous peu de jours. + +Mon frère alla faire sa cour le dimanche suivant. L'Impératrice le +chargea de me remercier, vanta la beauté, la rareté des plumes, et lui +dit: + +«Je n'ai rien d'autre rare à lui offrir; mais je la prierai d'accepter +quelques pierres auxquelles leur travail antique donne du prix.» + +Mon frère s'inclina. À son retour à Beauregard, il n'eut rien de plus +pressé que de me raconter cette conversation; nous tînmes conseil de +famille pour savoir comment je recevrais cette faveur. De refuser il +n'était pas possible; nous convenions même, malgré nos préventions, +que le choix du cadeau était de très bon goût. Écrirai-je? +demanderai-je une audience pour remercier? Cela entraînerait-il la +nécessité d'une présentation? + +Tout cela me donnait une inquiétude et une agitation que j'aurais pu +m'épargner, car, depuis ce jour, je n'ai entendu parler de rien, ni de +plumes, ni de pierres, ni de quoi que ce soit. Des personnes qui +connaissaient bien l'Impératrice ont pensé que, lorsque l'écrin lui a +été reporté, elle a trouvé son contenu si joli qu'elle n'a pas eu le +courage de s'en séparer dans le premier moment de la fantaisie. Un +mois après, elle l'aurait donné très volontiers, mais le moment était +passé. + +Mon grand-oncle, l'ancien évêque de Comminges, était établi à +Saint-Germain. Sa maison servait de centre à une réunion de vieux +émigrés; ils y avaient rapporté à peu de chose près les extravagances +dont j'avais été édifiée pendant mon séjour à Munich. Cependant +l'influence napoléonienne se faisait sentir jusque dans cette arche +sainte. Les deux battants de la porte du salon de mon oncle ne +s'ouvraient que pour deux personnes; seules aussi elles avaient la +prérogative d'y être annoncées à haute voix par son vieux valet de +chambre. C'étaient madame la maréchale de Beauvau, et _madame Campan_. + +Cette dernière se donnait de grands airs à mourir de rire. Un soir, +elle voulut m'accabler de ses bontés; je m'y montrai peu sensible, et +je ne pus m'empêcher de rire à part moi de la réprimande que mon oncle +crut devoir m'adresser à ce sujet. L'idée que madame Campan obtenait +de temps en temps un mot de bonté de l'Empereur avait fait de cette +maîtresse de pension un personnage important, même aux yeux des gens +les plus hostiles au gouvernement, tant le prestige de la puissance +était grand à cette époque. + +Je fis connaissance à Saint-Germain avec madame de Renouard, plus +connue sous le nom de Buffon. Elle était la preuve qu'il n'y a point +de position à laquelle un noble caractère ne puisse donner de la +dignité. Maîtresse de monsieur le duc d'Orléans pendant toutes les +horreurs de la Révolution, elle les avait traversées en alliant un +dévouement entier pour le prince avec une haine hautement affichée +pour les crimes dont elle était témoin et pour leurs auteurs. Il est +inouï qu'elle n'ait pas été victime de sa franchise; il paraît qu'elle +avait inspiré du respect à ces monstres eux-mêmes. + +Elle resta fidèle à la mémoire de monsieur le duc d'Orléans et +s'occupa, au péril de ses jours, des affaires de ses fils qu'elle +avait contribué à faire échapper de la prison de Marseille. Elle leur +confia un enfant qu'elle avait eu: il fut élevé par eux à l'étranger +sous le nom de chevalier d'Orléans; il mourut fort jeune. + +Une anecdote peu connue, c'est que monsieur de Talleyrand eut fort le +désir d'épouser madame de Buffon. Sa tante, la vicomtesse de Laval, +s'employa vivement à cette négociation, sans pouvoir vaincre sa +répugnance à devenir la femme d'un évêque. Elle était tombée dans une +grande pénurie. Un suisse, monsieur Renouard de Bussière, homme très +agréable, lui adressa ses hommages qu'elle accepta. Leur union ne fut +pas longue; il mourut lui laissant un fils. Lorsque je l'ai connue, +elle était veuve et vivait dans une retraite absolue, uniquement +occupée de cet enfant; elle a eu le bonheur de pouvoir le recommander +à monsieur le duc d'Orléans avant de mourir. + +Ce prince professait, à juste titre, une grande reconnaissance pour +madame de Renouard et a toujours protégé son fils. Des anciens +rapports de mes parents avec sa famille leur firent forcer la solitude +de madame de Renouard. Lorsqu'elle était à son aise, elle était très +spirituelle, parfaitement aimable et très intéressante sur ce qu'elle +avait vu mais dont elle parlait rarement et mal volontiers. Elle +conservait des restes de beauté et surtout d'agrément. + +Madame Récamier vint passer quelques jours chez moi à Beauregard où je +recevais beaucoup de monde. Je lui rendis sa visite à Clichy; elle y +était dans la complète sécurité d'une prospérité établie, lorsque, peu +de jours après, éclata la banqueroute de son mari. Quoique je n'eusse +avec elle que des rapports de société assez froids, ce n'était pas le +cas d'y renoncer; j'allai la voir avec empressement. Je la trouvai si +calme, si noble, si simple dans cette circonstance, l'élévation de +son caractère dominait de si haut les habitudes de sa vie que j'en fus +extrêmement frappée. De ce moment date l'affection vive que je lui +porte et que tous les événements que nous avons traversés ensemble +n'ont fait que confirmer. + +On a fait bien des portraits de madame Récamier sans qu'aucun, selon +moi, ait rendu les véritables traits de son caractère; cela est +d'autant plus excusable qu'elle est très mobile. Madame Récamier est +le véritable type de la femme telle qu'elle est sortie de la main du +Créateur pour le bonheur de l'homme. Elle en a tous les charmes, +toutes les vertus, toutes les inconséquences, toutes les faiblesses. +Si elle avait été épouse et mère, sa destinée aurait été complète, le +monde aurait moins parlé d'elle et elle aurait été plus heureuse. +Ayant manqué cette vocation de la nature, il lui a fallu chercher des +compensations dans la société. Madame Récamier est la coquetterie +personnifiée; elle la pousse jusqu'au génie, et se trouve un admirable +chef d'une détestable école. Toutes les femmes qui ont voulu l'imiter +sont tombées dans l'intrigue et dans le désordre, tandis qu'elle est +toujours sortie pure de la fournaise où elle s'amusait à se +précipiter. Cela ne tient pas à la froideur de son coeur; sa +coquetterie est fille de la bienveillance et non de la vanité. Elle a +bien plus le désir d'être aimée que d'être admirée. Et ce sentiment +lui est si naturel qu'elle a toujours un peu d'affection et beaucoup +de sympathie à donner à tous ses adorateurs en échange des hommages +qu'elle cherche à attirer; de sorte que sa coquetterie échappe à +l'égoïsme qui l'accompagne d'ordinaire et n'est pas positivement +aride, si je puis m'exprimer ainsi. Aussi, a-t-elle conservé +l'attachement de presque tous les hommes qui ont été amoureux d'elle. +Je n'ai vu personne, au reste, si bien allier un sentiment exclusif +avec tous les soins de l'amitié rendus à un cercle assez nombreux. + +Tout le monde a fait des hymnes sur son incomparable beauté, son +active bienfaisance, sa douce urbanité; beaucoup de gens l'ont vantée +comme très spirituelle. Mais peu de personnes ont su découvrir, à +travers la facilité de son commerce habituel, la hauteur de son coeur, +l'indépendance de son caractère, l'impartialité de son jugement, la +justesse de son esprit. Quelquefois je l'ai vue dominée, je ne l'ai +jamais connue influencée. Dans sa première jeunesse, madame Récamier +avait pris de la société où elle vivait une façon de minauderie +affectée qui nuisait même à sa beauté, mais surtout à son esprit. Elle +y renonça bien vite en voyant un autre monde qu'elle était faite pour +apprécier. Elle se lia intimement avec madame de Staël, et acquit +auprès d'elle l'habitude des conversations fortes et spirituelles où +elle tient toute la part qui convient à une femme, c'est-à-dire la +curiosité intelligente et qu'elle sait exciter autour d'elle par +l'intérêt qu'elle y porte. Ce genre de récréation, le seul que rien ne +remplace, quand une fois on y a pris goût, ne se trouve qu'en France, +et qu'à Paris. Madame de Staël le disait bien, dans les amères +douleurs que lui causait son exil. + +L'attrait de madame Récamier pour les notabilités a commencé sa +liaison avec monsieur de Chateaubriand. Depuis quinze ans, elle lui a +dévoué sa vie. Il le mérite par la grâce de ses procédés; le +mérite-t-il par la profondeur de son sentiment? c'est ce que je +n'oserais affirmer. Toujours est-il qu'elle lui est aussi agréable +qu'utile, que toutes ses facultés sont employées à adoucir les +violences de son amour-propre, à calmer les amertumes de son +caractère, à chercher pâture à sa vanité et distraction à son ennui. +Je crois qu'il l'aime autant qu'il peut aimer quelque chose, car elle +cherche à se faire _lui_ autant qu'il est possible. + +J'eus en 1806 une maladie si bizarre que cela m'engage à en parler. +Chaque jour un violent mal de tête annonçait un frisson suivi d'une +grande chaleur et d'une légère transpiration, enfin un accès de fièvre +bien caractérisé. Seulement, pendant la chaleur de la fièvre, mon +pouls, au lieu de s'accélérer, diminuait de vitesse d'une façon très +marquée, et reprenait le nombre de ses pulsations lorsque l'accès +était tombé. Je ne pouvais manger rien, quoi que ce soit; je +dépérissais à vue d'oeil. + +Les bains de mer m'avaient réussi en Angleterre; j'avais fantaisie +d'en essayer; les médecins y consentirent plus qu'ils ne m'y +encouragèrent. Il fallut me porter dans ma voiture; je fus cinq jours +à faire le chemin et j'arrivai à Dieppe mourante. Huit jours après, je +me promenais sur le bord de la mer et je repris ma santé avec cette +rapidité de la première jeunesse. + +Depuis vingt-cinq ans, ma voiture était la seule qui fût entrée à +Dieppe; nous y fîmes un effet prodigieux. Chaque fois que nous +sortions il y avait foule pour nous voir passer; et mes équipages +surtout étaient examinés avec une curiosité inconcevable. La misère +des habitants était affreuse. L'_anglais_, comme ils l'appelaient, et +pour eux c'était pire que le diable, croisait sans cesse devant leur +port vide. À peine si un bateau pouvait de temps en temps s'esquiver +pour aller à la pêche, toujours au risque d'être pris par l'étranger +ou confisqué au retour si les lunettes des vigies l'avaient aperçu +s'approchant d'un bâtiment. + +Quant aux ressources que Dieppe a trouvées depuis dans la présence des +baigneurs, elles n'existaient pas à cette époque. Mon frère me fit +arranger une petite charrette couverte; on me procura à grand'peine +et à grand frais, malgré la misère, un homme pour mener le cheval +jusqu'à la lame et deux femmes pour entrer dans la mer avec moi. Ces +préparatifs excitèrent la surprise et la curiosité à tel point que, +lors de mes premiers bains, il y avait foule sur la grève. On +demandait à mes gens si j'avais été mordue d'un chien enragé. +J'excitais une extrême pitié en passant; il semblait qu'on me menait +noyer. Un vieux monsieur vint trouver mon père pour lui représenter +qu'il assumait une grande responsabilité en permettant un acte si +téméraire. + +On ne conçoit pas que des habitants des bords de la mer en eussent une +telle terreur. Mais alors les dieppois n'étaient occupés qu'à s'en +cacher la vue, à se mettre à l'abri des inconvénients qu'ils en +redoutaient, et elle n'était pour eux qu'une occasion de souffrance et +de contrariété. Il est curieux de penser que, dix ans plus tard, les +baigneurs arrivaient par centaines, qu'un établissement était formé +pour leur usage et qu'on se plongeait dans la mer sous toutes les +formes sans produire aucun étonnement dans le pays. + +J'ai voulu constater combien l'usage des bains de mer, devenu si +général, était récent en France, car Dieppe a été le premier endroit +où on en ait pris. + + + + +CHAPITRE IV + + Le général de Boigne s'établit en Savoie. -- Le cardinal Maury. + -- Madame de Staël. -- Séjour à Aix. -- Benjamin Constant. -- + Dîner à Chambéry. -- Coppet. -- Monsieur Rocca. + + +Ma vie a été si monotone pendant les dix années de l'Empire et j'ai +pris si peu part aux grands événements que je n'ai guère de jalons +pour fixer les époques. Je me bornerai à placer pêle-mêle, et sans +égard aux dates, les divers souvenirs de ce temps qui ont rapport aux +personnages de quelque importance, ou qui peindraient les moeurs du +monde où je vivais exclusivement. + +Monsieur de Boigne avait entrepris de bâtir en Savoie, où il avait +acheté une propriété. Il avait commencé par y passer quelques semaines +chaque été; bientôt il y resta des mois. Enfin, séduit par l'immense +importance que sa fortune hors de pair lui donnait dans sa patrie, il +y fixa son séjour et il en est devenu le bienfaiteur. Beauregard se +trouva alors une trop grande habitation pour le revenu qu'il m'avait +laissé. Il fut mis en vente, acheté par le prince Aldobrandini +Borghèse et je transportai mes pénates dans un petit manoir situé dans +le village de Châtenay, près de Sceaux. La naissance de Voltaire dans +cette maison lui donne prétention à quelque célébrité. Ce déplacement +n'eut lieu qu'en 1812. + +J'ai fait mention de mes rapports avec le cardinal Maury. Il fit +précéder sa rentrée en France d'une lettre très servile adressée à +l'Empereur; celui-ci ne manqua pas de la rendre publique. Cette +circonstance donna lieu à un assez joli mot d'une femme d'esprit, +ancienne amie du cardinal. Il trouva son portrait chez elle. + +«Je vous sais bien bon gré, lui dit-il, d'avoir conservé cette vieille +gravure. + +«--J'y ai toujours été fort attachée, Monseigneur, et j'y tiens +d'autant plus aujourd'hui qu'elle est avant la lettre.» + +Dès que nous sûmes le cardinal à Paris, mon père fut le voir et +l'engagea à venir dîner à Beauregard. Il accepta avec empressement et, +le dimanche suivant, nous vîmes débarquer d'une immense berline +italienne sept personnes: c'étaient son frère, ses neveux, ses nièces, +un abbate, enfin toute une maisonnée. Il me dit naïvement que, sortant +de chez lui, il avait voulu faire l'économie du dîner d'auberge pour +tout ce monde. J'avais conservé un souvenir très reconnaissant des +bontés dont il comblait mon enfance; je ne puis exprimer à quel point +je fus désappointée en le revoyant. Sa figure, son ton, son langage +tout était à l'avenant et aurait choqué dans un caporal d'infanterie. +Il faisait des contes d'un goût effroyable. + +Je me rappelle que, pendant ce premier dîner, il nous fit le récit +d'une aventure arrivée dans son diocèse de Montefiascone. La scène +était dans un couvent, les nonnes, leur confesseur, un grand vicaire +envoyé pour recueillir les plaintes portées mutuellement, y tinrent un +langage tel que l'histoire aurait plus convenablement figuré aux +veillées d'un corps de garde que dans la bouche d'un cardinal. Je fus +bien étonnée de le trouver ainsi; mes parents partageaient ma +surprise. Il était tout autre lorsqu'ils l'avaient connu à Rome, +quoiqu'il n'eût pas, même alors, les formes de la bonne compagnie. Son +frère nous dit qu'à la suite d'une violente maladie le moral avait +été atteint. + +Tout le monde s'en aperçut bientôt. Sa gourmandise et son avarice en +firent le plastron des plaisanteries de société, et il a mené à Paris +une vie honteuse et bafouée. Cette sordide avarice était poussée à un +tel point que, lorsqu'il quitta son logement loué pour entrer à +l'archevêché, il resta trois heures à grelotter dans sa chambre, +attendant que les cendres de son unique foyer fussent assez refroidies +pour les emporter avec lui, ne voulant pas, disait-il, laisser ce +profit au propriétaire. + +Un jour, il sortait de chez lui avec mon père; à moitié de l'escalier, +il lui dit: + +«Remontons; vous m'avez distrait et j'ai négligé ma précaution +accoutumée.» + +Ils entrèrent dans sa chambre; mon père lui vit ôter une petite +marmite de devant le feu et l'enfermer dans une armoire dont il prit +la clef: + +«Voyez-vous, mon cher ami, quand je sors j'enferme mon pot au feu; ces +gredins-là seraient capables de prendre mon bouillon et d'y fourrer de +l'eau.» + +Je cite ces traits parce que mon père a été témoin de tous les deux, +mais toute sa vie en était remplie. Il était constaté que, lorsqu'il +n'était pas prié à dîner, il faisait son repas de petits gâteaux qu'on +servait dans les soirées. Mais aussi, lorsqu'il était assis à la table +d'un autre, il mangeait avec autant d'avidité que de malpropreté. Il +est triste de penser qu'un homme, qui a joué un rôle important et qui +avait eu un esprit remarquable, ait pu être amené, par des vices aussi +bas, à un tel état d'indignité. + +Dans les premiers temps, il venait souvent chez moi. Il avait +entrepris de rallier mon père au gouvernement, et quelquefois ils +causaient ensemble sur les avantages et les inconvénients du régime +impérial. Le jour où le décret sur les prisons d'État parut dans le +_Moniteur_, mon père lui disait que de pareilles lois méritaient +d'être discutées publiquement: + +«Ah bien oui, s'écria le cardinal, qu'il laisse parler et écrire, il +ne sera pas là dans trois mois. + +«--C'est ce que je pensais et n'osais pas dire», reprit mon père. + +Il y avait assez de monde; le cardinal fut très embarrassé et inquiet +de s'être compromis. Depuis ce temps, il vint plus rarement chez moi, +et bientôt plus du tout. Il y avait quelques années que je ne l'avais +vu lors de la Restauration. + +J'allais souvent en Savoie. À mon premier voyage je m'arrêtai à Lyon. +Monsieur d'Herbouville en était préfet et c'était un motif pour y +séjourner. Je logeai à l'hôtel de l'Europe où j'arrivai tard. Le +lendemain matin le valet d'auberge me dit que madame de Staël était +dans la maison et demandait si je voudrais la recevoir: + +«Assurément, j'en serai enchantée, mais je la préviendrai». + +Cinq minutes après, elle entra dans ma chambre escortée de Camille +Jordan, de Benjamin Constant, de Mathieu de Montmorency, de Schlegel, +d'Elzéar de Sabran et de Talma. J'étais fort jeune; cette grande +célébrité et ce singulier cortège m'imposèrent d'abord. Madame de +Staël m'eut bientôt mise parfaitement à mon aise. Je devais aller +faire des courses pour voir Lyon; elle m'assura que cela était tout à +fait inutile, que Lyon était une très vilaine ville entre deux très +belles rivières, qu'en sachant cela j'étais aussi habile que si +j'avais passé huit jours à la parcourir. Elle resta toute la matinée +dans ma chambre y recevant ses visites, m'enchantant par sa brillante +conversation. J'oubliai préfet et préfecture. Je dînai avec elle. Le +soir, nous allâmes voir Talma dans _Manlius_, il jouait pour elle +plus que pour le public, et il en était récompensé par les transports +qu'elle éprouvait et qu'elle rendait communicatifs. + +En sortant du spectacle, elle remonta en voiture pour retourner à +Coppet. Elle avait rompu son exil, au risque de tout ce qui lui en +pouvait arriver de désagréable, pour venir assister à une +représentation de Talma. + +C'est ainsi que ce météore m'est apparu pour la première fois; j'en +avais la tête tournée. Au premier abord, elle m'avait semblé laide et +ridicule. Une grosse figure rouge, sans fraîcheur, coiffée de cheveux +qu'elle appelait pittoresquement arrangés, c'est-à-dire mal peignés; +point de fichu, une tunique de mousseline blanche fort décolletée, les +bras et les épaules nus, ni châle, ni écharpe, ni voile d'aucune +espèce: tout cela faisait une singulière apparition dans une chambre +d'auberge à midi. Elle tenait un petit rameau de feuillage qu'elle +tournait constamment entre ses doigts. Il était destiné, je crois, à +faire remarquer une très belle main, mais il achevait l'étrangeté de +son costume. Au bout d'une heure, j'étais sous le charme et, pendant +son intelligente jouissance du débit de Talma, en examinant le jeu de +sa physionomie, je me surpris à la trouver presque belle. Je ne sais +si elle devina mes impressions, mais elle a toujours été parfaitement +bonne, aimable et charmante pour moi. + +Je la rencontrai l'année suivante à Aix, en Savoie, où j'étais établie +aux eaux avec madame Récamier. Ce fut sous prétexte de l'y venir voir +qu'elle rompit encore son exil de Coppet et arriva à Aix. J'y fus +témoin presque oculaire de scènes bien déplorables, où deux beaux +génies employèrent plus d'esprit que Dieu n'en a peut-être jamais +départi à aucun autre mortel à se tourmenter mutuellement. + +Tout le monde sait les rapports qui ont longtemps existé entre madame +de Staël et Benjamin Constant. Madame de Staël conservait le goût le +plus vif pour son esprit, mais elle en avait d'autres passagers qui +dominaient fréquemment celui-là. Dans ces occasions, Benjamin voulait +se brouiller; alors elle se rattachait à lui plus fortement que jamais +et, après des scènes affreuses, ils se raccommodaient. + +C'était pour peindre cette situation qu'il disait qu'il était fatigué +d'être _toujours nécessaire_ et _jamais suffisant_. Il avait conservé +longtemps l'espoir d'épouser madame de Staël. Sa vanité et son intérêt +l'y portaient autant que son sentiment, mais elle s'y refusait, +obstinément. Elle prétendait le retenir à son char, et non s'atteler à +celui de Benjamin. D'ailleurs, elle tenait beaucoup trop aux +distinctions sociales pour échanger le nom de Staël-Holstein pour +celui de Constant. Jamais personne n'a été plus esclave de toutes les +plus puériles idées aristocratiques que la très libérale madame de +Staël. + +Dans un voyage que Benjamin Constant fit en Allemagne, il rencontra +une madame la comtesse de Magnoz, née comtesse d'Hardenberg. C'était +bien autre chose que mademoiselle Necker! Elle s'amouracha de lui et +voulut l'épouser. Je crois que le désir de montrer à madame de Staël +qu'une personne _chapitrable_ ne dédaignait pas son alliance fut pour +beaucoup dans le consentement qu'il y donna. + +Madame de Staël eut connaissance de ce projet, et entra dans de telles +fureurs qu'il n'osa pas l'accomplir ouvertement. Il se maria pourtant +secrètement; sa femme l'accompagna jusqu'à Lyon. Là, elle fit semblant +de boire un peu de quelque drogue qui lui procura de grands +vomissements et déclara qu'elle s'empoisonnerait pour de bon s'il ne +renonçait pas à madame de Staël en avouant son mariage. D'un autre +côté, celle-ci promettait de se poignarder s'il prenait ce parti. + +Tel était l'état des choses lorsque Benjamin Constant et madame de +Staël se réunirent à Aix sous la médiation de madame Récamier. Les +matinées se passaient en scènes horribles, en reproches, en +imprécations, en attaques de nerfs. C'était un peu le secret de la +comédie. Nous dînions en commun, comme cela se pratique aux eaux. +Petit à petit, pendant le repas, les parties belligérantes se +calmaient. Un mot fin ou brillant en amenait un autre. Le goût mutuel +qu'ils avaient à jouer ensemble de leur esprit prenait le dessus et la +soirée se passait d'une manière charmante, pour recommencer le +lendemain les fureurs de la veille. + +Le traité fut enfin signé. En voici les bases: madame de Staël +écrirait à _madame Constant_, reconnaissant ainsi le mariage; mais il +ne serait avoué pour le public que trois mois après son départ pour +l'Amérique, où alors elle avait l'intention réelle de se rendre. Cette +concession du coeur à la vanité ne m'a jamais paru bien touchante. + +Benjamin, tout en cédant aux cris, en fut blessé. Au reste, madame de +Staël ne partit pas, et le mariage fut reconnu, mais assez longtemps +après. Je crois que madame de Staël avait eu le désir de se ménager la +puissante distraction dont lui était l'esprit de monsieur Constant, et +de l'emmener en Amérique. Peut-être même pensait-elle à la possibilité +de l'épouser, une fois au delà de l'Atlantique, et son mariage avec +une autre lui fut d'autant plus sensible en ce moment. Il existait un +lien bien cher entre eux. Il ne manquait pas de prendre des façons +tout à fait paternelles avec la jolie enfant qui avait l'indiscrétion +de rappeler tous ses traits. + +Je me souviens particulièrement d'une des journées de cette époque. +Nous allâmes tous dîner chez monsieur de Boigne à Buissonrond, près +de Chambéry. Il avait réuni ce qu'il y avait de plus distingué dans la +ville, y compris le préfet; nous étions une trentaine. Madame de Staël +était à côté du maître de la maison, le préfet vis-à-vis, à côté de +moi. Elle lui demanda à travers la table ce qu'était devenu un homme +qu'elle avait connu sous-préfet, il lui répondit qu'il était préfet et +très considéré. + +«J'en suis bien aise, c'est un fort bon garçon; au reste, +ajouta-t-elle négligemment, j'ai généralement eu à me louer de cette +classe d'employés». + +Je vis mon préfet devenir rouge et pâle; je sentis mon coeur battre +jusque dans mon gosier. Madame de Staël n'eut pas l'air de +s'apercevoir qu'elle eût dit une impertinence et, au fond, ce n'était +pas son projet. + +J'ai cité cette circonstance pour avoir l'occasion de remarquer une +bizarre anomalie de cet esprit si éminemment sociable, c'est qu'il +manquait complètement de tact. Jamais madame de Staël ne faisait +entrer la nature de son auditoire pour quelque chose dans son discours +et, sans la moindre intention d'embarrasser, encore moins de blesser, +elle choisissait fréquemment les sujets de conversation et les +expressions les plus hostiles aux personnes auxquelles elle les +adressait. + +Je me rappelle qu'une fois, devant beaucoup de monde et en présence de +monsieur de Boigne, elle m'interpella pour me demander si je croyais +possible qu'une femme pût se bien conduire lorsqu'elle n'avait aucun +rapport de goût, aucune sympathie avec son mari, insistant sur cette +proposition de manière à m'embarrasser cruellement. + +Une autre fois, je l'ai vue tenir madame de Caumont sur la sellette +devant vingt personnes et, continuant vis-à-vis de la galerie une +discussion commencée entre elles, établir qu'une femme qui n'était pas +pure et chaste ne pouvait être bonne mère. La pauvre madame de Caumont +souffrait à en mourir. Madame de Staël en aurait été désolée si elle +s'en était aperçue, mais elle était emportée par ses arguments très +éloquents et très spécieux, il faut en convenir. + +Comment, dira-t-on, elle oubliait donc sa propre conduite? Non, du +tout, mais elle se regardait comme un être à part, auquel son génie +permettait des écarts inexcusables aux simples mortels. + +Ce peu d'égards pour les sentiments des autres lui a fait bien plus +d'ennemis qu'elle n'en méritait. + +Je reviens au dîner de Buissonrond; nous étions au second service et +il se passait comme tous les dîners ennuyeux, au grand chagrin des +convives provinciaux, lorsque Elzéar de Sabran, voyant leur +désappointement, apostropha madame de Staël du bout de la table en lui +demandant si elle croyait que les lois civiles de Romulus eussent +conservé aussi longtemps leur influence à Rome, sans les lois +religieuses de Numa. Elle leva la tête, comprit l'appel, ne répondit à +la question que par une plaisanterie et partit de là pour être aussi +brillante et aussi aimable que je l'aie jamais vue. Nous étions tous +enchantés et personne plus que le préfet, monsieur Finot, homme +d'esprit. + +On lui apporta une lettre _très pressée_; il la lut et la mit dans sa +poche. Après le dîner, il me la montra: c'était l'ordre de faire +reconduire madame de Staël à Coppet par la gendarmerie, de brigade en +brigade, à l'instant même où il recevrait la lettre. Je le conjurai de +ne pas lui donner ce désagrément chez moi; il m'assura n'en avoir pas +l'intention, ajoutant avec un peu d'amertume: «Je ne veux pas qu'elle +change d'opinion sur les _employés de ma classe_.» + +Je me chargeai de lui faire savoir qu'il était temps de retourner à +Coppet, et lui, se borna à donner injonction aux maîtres de poste de +ne fournir de chevaux que pour la route directe. Elle avait eu quelque +velléité d'une course à Milan. + +Nous montâmes, pour retourner à Aix, dans la berline de madame de +Staël, elle, madame Récamier, Benjamin Constant, Adrien de +Montmorency, Albertine de Staël et moi. Il survint un orage +épouvantable: la nuit était noire, les postillons perdaient leur +chemin; nous fûmes cinq heures à faire la route au lieu d'une heure et +demie. Lorsque nous arrivâmes, nous trouvâmes tout le monde dans +l'inquiétude; une partie de notre bande, revenue dans ma calèche, +était arrivée depuis trois heures. Nous fûmes confondus et de l'heure +qu'il était et de l'émoi que nous causions; personne dans la berline +n'y avait songé. La conversation avait commencé, il m'en souvient, +dans l'avenue de Buissonrond, sur les lettres de mademoiselle de +l'Espinasse, qui venaient de paraître, et l'enchanteresse, assistée de +Benjamin Constant, nous avait tenus si complètement sous le charme que +nous n'avions pas eu une pensée à donner aux circonstances +extérieures. + +Le surlendemain, elle partit de grand matin pour Coppet dans un état +de désolation et de prostration de force qui aurait pu être l'apanage +de la femme la plus médiocre. + +J'ai été bien souvent depuis à Coppet; je m'y plaisais extrêmement, +d'autant plus que j'y étais fort gâtée. Madame de Staël me savait un +gré infini d'affronter les dangers de son exil, et s'amusait à me +faire babiller sur la société de Paris où elle était toujours de +coeur. + +Elle avait si prodigieusement d'esprit que le trop-plein en débordait +au service des autres; et si, après avoir causé avec elle, on sortait +dans l'admiration pour elle, ce n'était pas aussi sans être assez +content de soi-même. On sentait qu'on avait paru dans toute sa +valeur; il y avait de la bienveillance aussi bien que du désir de +s'amuser dans le parti qu'elle tirait de chacun. Elle a dit quelque +part que la supériorité s'exerçait bien mieux par l'approbation que +par la critique, et elle mettait cette maxime en action. Il n'y avait +si sot dont elle ne parvînt à tirer quelque parti (du moins en +passant), pourvu qu'on eût un peu d'usage du monde, car elle tenait +éminemment aux formes. Elle accablait les provinciaux et surtout les +génevois de la plus dédaigneuse indifférence; elle ne se donnait pas +la peine d'être impertinente, mais les tenait pour non-avenus. + +Je me suis trouvée dans une grande assemblée à Genève où elle était +attendue; tout le monde était réuni à sept heures. Elle arriva à dix +heures et demie avec son escorte accoutumée, s'arrêta à la porte, ne +parla qu'à moi et aux personnes qu'elle avait amenées de Coppet, et +repartit sans être seulement entrée dans le salon. Aussi était-elle +détestée par les génevois, qui pourtant étaient presque aussi fiers +d'elle que de leur lac. Être reçu chez madame de Staël faisait titre +de distinction à Genève. + +La vie de Coppet était étrange. Elle paraissait aussi oisive que +décousue; rien n'y était réglé; personne ne savait où on devait se +trouver, se tenir, se réunir. Il n'y avait de lieu attribué +spécialement à aucune heure de la journée. Toutes les chambres des uns +et des autres étaient ouvertes. + +Là où la conversation prenait, on plantait ses tentes et on y restait +des heures, des journées, sans qu'aucune des habitudes ordinaires de +la vie intervînt pour l'interrompre. Causer semblait la première +affaire de chacun. Cependant, presque toutes les personnes composant +cette société avaient des occupations sérieuses, et le grand nombre +d'ouvrages sortis de leurs plumes le prouve. Madame de Staël +travaillait beaucoup, mais lorsqu'elle n'avait rien de mieux à faire; +le plaisir social le plus futile l'emportait toujours. Elle aimait à +jouer la comédie, à faire des courses, des promenades, à réunir du +monde, à en aller chercher et, avant tout, à causer. + +Elle n'avait pas d'établissement pour écrire; une petite écritoire de +maroquin vert, qu'elle mettait sur ses genoux et qu'elle promenait de +chambre en chambre, contenait à la fois ses ouvrages et sa +correspondance. Souvent même celle-ci se faisait entourée de plusieurs +personnes; en un mot, la seule chose qu'elle redoutât c'était la +solitude, et le fléau de sa vie a été l'ennui. Il est étonnant combien +les plus puissants génies sont sujets a cette impression et à quel +point elle les domine. Madame de Staël, lord Byron, monsieur de +Chateaubriand en sont des exemples frappants, et c'est surtout pour +échapper à l'ennui qu'ils ont gâté leur vie et qu'ils auraient voulu +bouleverser le monde. + +Les enfants de madame de Staël s'élevaient au milieu de ces étranges +habitudes auxquelles ils semblaient prendre part. Il faut bien +cependant qu'ils eussent des heures de retraite, car ce n'est pas avec +ce désordre qu'on apprend tout ce qu'ils savaient, plusieurs langues, +la musique, le dessin, et qu'on acquiert une connaissance approfondie +des littératures de toute l'Europe. + +Au reste, ils ne faisaient que ce qui était dans leurs goûts. Ceux +d'Albertine étaient très solides; elle s'occupait principalement de +métaphysique, de religion et de littérature allemande et anglaise, +très peu de musique, point de dessin. Quant à une aiguille, je ne +pense pas qu'il s'en fût trouvé une dans tout le château de Coppet. +Auguste, moins distingué que sa soeur, ajoutait à ses occupations +littéraires un talent de musique extrêmement remarquable. Albert, que +madame de Staël avait elle-même qualifié de _Lovelace d'auberge_, +dessinait très bien, mais il faisait tache, dans le monde où il +vivait, par son incapacité. Il a été tué en duel, en Suède, en 1813. + +Madame de Staël jugeait ses enfants de la hauteur de son esprit et +toute sa prédilection était pour Albertine. Celle-ci conservait +beaucoup de naïveté et de simplicité malgré les expressions qu'elle +employait dans son enfance. Je me rappelle qu'ayant été grondée par sa +mère, ce qui n'arrivait guère, on la trouva tout en larmes. + +«Qu'avez-vous donc, Albertine? + +«--Hélas! on me croit heureuse, et j'ai des abîmes dans le coeur.» + +Elle avait onze ans, mais elle parlait ce que j'appelais Coppet. Ces +exagérations y étaient tellement la langue du pays que, lorsqu'on s'y +trouvait, on l'adoptait. Il m'est souvent arrivé en partant de +chercher le fond de toutes les belles choses dont j'avais été séduite +pendant tant d'heures et de m'avouer à moi-même, en y réfléchissant, +que cela n'avait pas trop le sens commun. Mais, il faut en convenir, +madame de Staël était celle qui se livrait le moins à ce pathos. Quand +elle devenait inintelligible, c'était dans des moments d'inspiration +si vraie qu'elle entraînait son auditoire et qu'on se sentait la +comprendre. Habituellement, son discours était simple, clair et +éminemment raisonnable, au moins dans l'expression. + +C'est à Coppet qu'à pris naissance l'abus du mot _talent_ devenu si +usuel dans la coterie doctrinaire. Tout le monde y était occupé de +_son talent_ et même un peu de celui des autres. «Ceci n'est pas dans +la nature de votre talent.--Ceci répond à mon talent.--Vous devriez y +consacrer votre talent.--J'y essaierai mon talent, etc., etc.», +étaient des phrases qui se retrouvaient vingt fois par heure dans la +conversation. + +La dernière fois que je vis madame de Staël en Suisse, sa position +était devenue bien fausse. Après avoir donné à la ville de Genève le +spectacle de scènes déplorables par une passion qu'elle s'était crue +pour un bel américain, monsieur O'Brien, elle s'était renfermée à +Coppet où elle était dans la douleur de son départ. + +Un jeune sous-lieutenant, neveu de son médecin Bouttigny, revint très +blessé d'Espagne. On désira lui faire prendre l'air de la campagne; +madame de Staël dit à Bouttigny d'envoyer le petit Rocca chez elle. Il +avait été à l'école avec ses fils; elle le reçut avec bonté. Il était +d'une figure charmante; elle lui fit raconter l'Espagne et toutes les +horreurs de ce pays; il y mit la naïveté d'une âme honnête. Elle +l'admira, le vanta; le jeune homme, ivre d'amour-propre, +s'enthousiasma pour elle; car il est très vrai que la passion a été +toute entière de son côté. Madame de Staël n'a éprouvé que la +reconnaissance d'une femme de quarante-cinq ans qui se voit adorée par +un homme de vingt-deux. Monsieur Rocca se mit à lui faire des scènes +publiques de jalousie, et cela compléta son triomphe. Lorsque je la +trouvai à Genève, monsieur Rocca était en plein succès et, il faut +bien l'avouer, complètement ridicule. Elle en était souvent +embarrassée. + +Madame de Staël, qui ne prenait rien froidement, avait un goût extrême +à me faire chanter; probablement elle avait grondé monsieur Rocca du +peu de plaisir qu'il témoignait à m'entendre. Un soir, qu'après avoir +chanté, j'étais debout derrière le piano à causer avec quelques +personnes, monsieur Rocca, qui se servait encore d'une béquille, +traversa le salon et, par-dessus le piano, me dit très haut et de son +ton traînant et nasillard: + +«Madâame, madâame, je n'entendais pas; madâame de Boigne, votre voix, +elle va à l'âame.» + +Et puis de se retourner et de repartir en béquillant. Madame de Staël +était assise près de là; elle s'élança vers moi et me prenant le bras: + +«Ah! dit-elle, la parole n'est pas son langage.» + +Ce mot m'a toujours frappée comme le cri douloureux d'une femme +d'esprit qui aime un sot. + +Déjà madame de Staël se plaignait de sa santé et cette liaison avait +des suites qui, je crois, ont fort contribué à la mort de madame de +Staël. Elle a souffert horriblement pendant cette fatale grossesse +dont le secret a été gardé admirablement. Ses enfants l'ont crue +pieusement et sincèrement atteinte d'une hydropisie. Espionnée, comme +elle l'était, par une police si prodigieusement active, il est +incroyable que son secret n'ait pas été découvert. Elle a reçu comme à +son ordinaire, se disant seulement malade, et, aussitôt après ses +couches, elle a fui le lieu où elle avait tant souffert et qui lui +était devenu insupportable, sans y laisser aucune trace de l'événement +qui s'y était passé. + +Certes, avec la vive impatience que l'Empereur conservait contre +madame de Staël, il aurait été bien pressé de le publier s'il en avait +eu le moindre soupçon. Mais le secret resta fidèlement gardé et les +apparences complètement sauvées, ce qui prouve (pour le dire en +passant) que beaucoup d'esprit sert à tout. + +Sans doute, elle aurait pu épouser monsieur Rocca, mais c'est la +dernière extrémité où elle aurait voulu se réduire. Elle ne s'y est +résignée que sur son lit de mort, et aux instantes supplications de la +duchesse de Broglie, après qu'elle lui eût révélé l'existence du petit +Rocca. + +Monsieur et madame de Broglie, ainsi qu'Auguste de Staël, employèrent +alors autant de soins à donner un héritier légitime de plus à leur +mère que des gens moins délicats en auraient mis à l'éviter. J'ai lieu +de croire que cette circonstance de la vie de sa mère a contribué à +jeter madame de Broglie dans le méthodisme où elle est tombée. + +Quant à monsieur Rocca, après avoir suivi madame de Staël partout, +dans la situation la plus gauche et que son dévouement passionné +pouvait seul lui faire tolérer, car elle en était ennuyée et +embarrassée quoiqu'elle fût touchée de son sentiment, il a fini par +mourir de douleur six mois après l'avoir perdue, justifiant ainsi la +faiblesse dont il avait été l'objet par l'excès de sa passion. + +Au reste, c'était ainsi que madame de Staël l'expliquait. Elle était +d'autant plus charmée d'inspirer un grand sentiment à l'âge qu'elle +avait atteint que sa laideur lui avait toujours été une cause de vif +chagrin. Elle avait pour cette faiblesse un singulier ménagement; +jamais elle n'a dit qu'une femme était laide ou jolie. Elle était +selon elle, privée ou _douée d'avantages extérieurs_. C'était la +locution qu'elle avait adoptée, et on ne pouvait dire, devant elle, +qu'une personne était laide sans lui causer une impression +désagréable. + +Je me suis laissée aller à conter longuement les rapports que j'ai eus +avec madame de Staël. Je ne sais s'ils la feront mieux connaître, mais +ils m'ont rappelé des souvenirs qui me sont précieux. Il est +impossible de l'avoir rencontrée et d'oublier le charme de sa société. +Elle était, à mon sens, bien plus remarquable dans ses discours que +dans ses écrits. On se tromperait fort si on croyait qu'ils eussent +rien de pédantesque ou d'apprêté. Elle parlait chiffon avec autant +d'intérêt que constitution et si, comme on le dit, elle avait fait un +art de la conversation, elle en avait atteint la perfection, car le +naturel semblait seul y dominer. + +Elle s'occupait suffisamment de ses affaires pécuniaires pour ne pas +les laisser souffrir. Avec les apparences d'un grand abandon dans ses +habitudes journalières, elle avait beaucoup d'ordre dans sa fortune +qu'elle a plutôt augmentée que dérangée. + +L'exil a été pour elle un chagrin affreux et, il faut en convenir, +sous l'empereur Napoléon, l'exil était accompagné de toutes les +petites vexations qui peuvent le rendre insupportable; personne ne +s'épargnait à vous les faire sentir. C'est le frein qui a exercé le +plus d'influence sur la partie de la société dès lors désignée par +l'appellation de _faubourg Saint-Germain_. J'ai connu plusieurs des +personnes exilées; elles étaient de goûts, d'habitudes, de fortunes, +de positions différents; toutes exprimaient un désespoir qui servait +d'avertissement salutaire. Aussi était-on scrupuleusement prudent à +cette époque. + + + + +CHAPITRE V + + Plaisirs à Coppet. -- Exil de Mathieu de Montmorency et de madame + Récamier. -- Madame de Chevreuse. -- Sa conduite à la Cour + impériale. -- Son exil. -- Sa mort. -- Madame de Balbi. -- Le + comte de Romanzow. -- Bal à l'occasion du mariage du grand-duc de + Bade. -- Costume de l'Empereur. -- Singulière conversation. -- + Formes de la Cour impériale. -- Bal à l'occasion de la naissance + du roi de Rome. -- L'impératrice Marie-Louise. -- L'Empereur veut + être gracieux. + + +J'ai toujours reproché à madame de Staël d'avoir entraîné ses amis +dans ces malheurs de l'exil qu'elle sentait si vivement. + +Pendant l'été de 1808, Coppet avait été très brillant; le prince +Auguste de Prusse y avait fait un long séjour. Il était fort amoureux +de madame Récamier. Plusieurs étrangers et encore plus de Français +s'étaient groupés autour de la brillante et spirituelle opposition de +madame de Staël. Cette société, en se séparant, avait été répandre +dans toute l'Europe les mots et les pensées dont elle stigmatisait le +gouvernement impérial. Le prince Auguste les avait rapportés en Prusse +où l'on était fort disposé à les accueillir. On s'était donné +rendez-vous à Coppet pour l'été suivant. L'Empereur, informé de ce qui +s'y passait, avait éprouvé une recrudescence de colère contre madame +de Staël et décidé que ces réunions ne se renouvelleraient pas. + +Il annonça ses intentions assez hautement pour que les amis de madame +de Staël en fussent prévenus, entre autres madame Récamier et Mathieu +de Montmorency. Tous deux m'en parlèrent; nous convînmes que, même +dans l'intérêt de madame de Staël, il fallait laisser passer cette +bourrasque, s'abstenir d'aller à Coppet et faire oublier l'été +précédent par la tranquillité de celui qui commençait. + +Mathieu et madame Récamier écrivirent une lettre en commun dans ce +sens qu'ils confièrent à monsieur de Châteauvieux, car dans ce temps +on n'aurait pas osé écrire ainsi par la poste. La colère de madame de +Staël n'eut pas la même prudence; elle chargea le courrier le plus +prochain d'une réponse pleine de douleur et de reproches, elle +finissait par cette phrase: + +«Jusqu'à présent, je ne connaissais que les roses de l'exil; il était +réservé aux personnes que j'aime le plus de m'en faire apercevoir les +épines, ou plutôt de me plonger un poignard dans le coeur en me +prouvant que je ne leur suis plus qu'un objet d'effroi et de +repoussement.» + +Madame Récamier et monsieur de Montmorency n'hésitèrent pas; ils +partirent. Mathieu précéda de douze heures à Coppet l'ordre d'exil qui +l'envoyait à Valence. + +Madame Récamier n'était pas encore arrivée; Auguste de Staël courut à +sa rencontre, la trouva dans le Jura, l'engagea à rétrograder dans +l'espoir que l'ordre, ne l'ayant pas trouvée à Coppet, serait +peut-être révoqué. Elle reprit la route de Paris accompagnée d'une +jeune cousine qu'elle élevait depuis plusieurs années et dont le père +occupait un petit emploi à Dijon. En y arrivant, elle le trouva à la +porte de l'auberge; il lui expliqua en quelques mots que, plein de +reconnaissance pour ses anciennes bontés, il ne pouvait, _sans se +compromettre_, laisser sa fille auprès d'une personne exilée et la lui +enleva. Madame Récamier continua sa route seule; elle arriva chez +elle, à Paris, à minuit. Monsieur Récamier frémit de la voir: + +«Mon Dieu, que faites-vous ici? vous devriez être à Châlons, remontez +vite en voiture. + +«--Je ne puis, j'ai passé deux nuits, je meurs de fatigue. + +«--Allons, reposez-vous bien; je vais demander les chevaux de poste +pour cinq heures du matin.» + +Madame Récamier partit, en effet; elle alla chez madame de Catelan qui +lui prodigua toutes les consolations de l'amitié et l'accompagna à +Châlons avec un dévouement on peut dire héroïque; car on voit quel +effroi la qualification d'exilé inspirait aux âmes communes. + +Au positif pourtant, cet exil si redouté se bornait à l'exclusion du +séjour de Paris et d'un rayon de quarante lieues à la ronde. Dans le +premier moment, on désignait un lieu spécial, mais cela s'adoucissait +bientôt, et, hors Paris et ses environs, l'Empire entier était ouvert. +Mais le prestige de la puissance impériale était si grand qu'ayant eu +le malheur de lui déplaire on était exposé partout à des vexations +journalières. + +Le sort de madame de Staël fut encore aggravé; non seulement elle fut +exilée à Coppet même, mais il fallait une permission expresse du +préfet pour aller l'y voir. C'est à cause de ces nouvelles difficultés +que, sous prétexte de santé, elle obtenait quelquefois l'autorisation +de faire de petits séjours à Genève et que je l'y ai trouvée ainsi que +je l'ai raconté plus haut. + +Madame Récamier fut à Châlons, puis à Lyon, puis enfin elle alla en +Italie où elle était encore à la chute de l'Empire. + +L'exil me ramène naturellement à parler d'une de ses victimes. La +jeune, jolie et extravagante madame de Chevreuse. J'ai déjà dit +qu'elle tenait une place tout à part dans ce qu'on appelait alors la +société de _l'ancien régime_. L'Empereur n'admettait aucune notabilité +qui n'émanât pas de lui et, quoique le duc de Luynes fût sénateur et +rendit de grands hommages au chef de l'État, l'attitude indépendante +de sa belle-fille fut remarquée et déplut. Nommée dame de +l'Impératrice, elle refusa; l'Empereur insista; elle fut mandée chez +lui; il combattit moitié sérieusement, moitié en riant toutes les +excuses qu'elle lui présenta. Toutefois, il alla jusqu'à la menacer de +rendre sa famille responsable de ses caprices. Elle pouvait consulter +les murs de Dampierre, ils lui diraient qu'ils n'appartenaient aux +Luynes que par la confiscation; il serait prudent, selon lui, de ne +pas oublier le précédent. + +Madame de Chevreuse se vit forcée à accepter. On ne peut nier qu'à la +suite de cette contrainte l'Empereur ne fût tout à fait gracieux pour +elle; il mettait une sorte de coquetterie à chercher à la gagner. +Quant à elle, elle était, en revanche, parfaitement maussade, même +pour lui, mais surtout pour l'impératrice Joséphine et pour ses +compagnes qu'elle accablait de son dédain. Non qu'il n'y en eût +d'aussi grandes dames qu'elle, mais parce qu'elle les soupçonnait +d'avoir moins de répugnance à leur position de dames du palais. Elle +ne faisait son service qu'à la dernière extrémité, après avoir épuisé +tous les prétextes. Elle ne paraissait jamais au château quand elle +pouvait s'en dispenser; tranchons le mot, elle était fort +impertinente. + +Tant que le duc de Luynes vécut, il maintint une sorte de convenance +autour de lui; mais, après sa mort, madame de Chevreuse, qui dominait +entièrement sa belle-mère et son mari, fit mille extravagances. Je me +rappelle, entre autres, qu'un jour de grande soirée à l'hôtel de +Luynes, elle établit la partie de monsieur de Talleyrand vis-à-vis +d'un buste de Louis XVI placé sur une console et entouré de +candélabres et d'une multitude de vases remplis de lis formant comme +un autel. Elle nous menait tous voir cet arrangement avec une joie de +pensionnaire. Quoique je fusse presque aussi vive qu'elle dans mes +opinions, cependant ces niches me paraissaient puériles et +dangereuses, je le lui dis: + +«Que voulez-vous! le «petit misérable» (c'est ainsi qu'elle appelait +toujours le _grand Napoléon_) me victime, je me venge comme je peux.» + +Elle réussit à se faire prendre en haine par toute la Cour; l'Empereur +la défendait encore. Lorsque les vieux souverains d'Espagne arrivèrent +en France, après les événements de Madrid, on leur donna dans le +premier moment un service d'honneur. Madame de Chevreuse eut ordre de +se rendre auprès de la reine Charlotte; elle refusa par écrit, disant +que c'était bien assez d'être esclave et qu'elle ne voulait pas être +geôlière. La dame d'honneur, madame de La Rochefoucauld, à laquelle +cette réponse était adressée, la porta à l'Empereur, et l'ordre d'exil +en fut la conséquence. + +Il semblerait qu'après avoir tout fait pour le provoquer, madame de +Chevreuse dût le supporter avec courage. Mais il en fut tout +autrement: le premier moment d'exaltation passé, elle en fut accablée. +Et il n'y a pas de démarche, de protestation, de supplique qu'elle +n'ait essayées pour rentrer en grâce. À mesure que ses espérances +diminuaient, sa santé s'altérait et elle a fini par mourir de chagrin +la troisième année de son exil. Elle avait successivement habité +Luynes, Lyon, Grenoble, portant partout avec elle cette humeur +capricieuse qui a fait le malheur de sa vie. + +Sans être son amie, j'avais des relations assez intimes avec elle. Me +sachant en Savoie pendant son séjour à Grenoble, elle m'écrivit +combien elle regrettait que les difficultés qui entouraient les +déplacements d'une personne exilée l'empêchassent de me venir voir. Je +lui répondis que j'irais à Grenoble. En effet, je pris cette route qui +me faisait faire quarante lieues de plus en quittant Chambéry. Je +prévins madame de Chevreuse du jour de mon arrivée; la vieille +duchesse de Luynes m'attendait à mon auberge. Madame de Chevreuse +était tellement malade qu'il lui était impossible de me venir voir, ni +même de me recevoir, mais ma visite lui ferait grande joie le +lendemain matin. + +Une heure après, étant à la fenêtre, je vis passer dans une calèche, +très parée, couverte de rouge et je crois de blanc, une espèce de +fantôme qui me parut celui de madame de Chevreuse. Je demandai au +valet d'auberge qui c'était, il me dit: + +«C'est madame de Chevreuse qui se rend au spectacle; elle y va tous +les jours.» + +Je trouvai son procédé envers moi étrange; toutefois, elle était trop +malheureuse pour que je voulusse le lui témoigner. Le lendemain, la +pauvre madame de Luynes vint me dire que madame de Chevreuse n'avait +pas dormi, qu'elle reposait en ce moment, mais qu'elle me verrait +sûrement le soir; je lui exprimai mes regrets de ne pouvoir prolonger +mon séjour, je demandai mes chevaux et je partis. Le fait était que +madame de Chevreuse répugnait à montrer son effroyable changement à +une personne qui ne l'avait pas revue depuis les temps de sa brillante +prospérité. + +En outre de l'exil, madame de Chevreuse avait un chagrin qui avait +empoisonné sa vie. Elle était horriblement rousse; elle était +persuadée que personne ne s'en doutait, et c'était une constante +préoccupation, tellement que, deux heures avant sa mort, ses cheveux +ayant un peu crû pendant sa dernière maladie, elle se fit raser et +ordonna qu'on jetât les cheveux au feu devant elle pour qu'il n'en +restât aucune trace. + +Ses enfants ayant l'indiscrétion d'avoir des cheveux d'un rouge +ardent, elle les avait pris en horreur et ne pouvait les envisager. +Avec une quantité de travers qui venaient d'un grain de folie +héréditaire, cultivée par la gâterie de madame de Luynes, madame de +Chevreuse avait des qualités, le coeur très haut placé, et des +locutions originales, sans être prétentieuses, pour dire des choses +communes de la vie qui la rendaient toujours piquante et souvent fort +aimable quand elle le voulait. + +C'est la seule personne qui ait été _forcée_ d'entrer à la Cour +impériale. Aussi celles qui avaient envie d'y arriver ne manquaient +pas de la citer pour prouver que ce sort était inévitable. Rien +pourtant n'était si facile en se tenant sur la réserve. Les exils +aussi, à part deux ou trois, occasionnés par des vengeances +particulières, ne tombaient que sur des personnes d'une hostilité +criarde et tracassière qui devenaient incontinent souples et +suppliantes. + +Madame de Balbi a fait exception à cette règle. Exilée de Paris par +une méprise évidente, elle n'a jamais voulu permettre qu'on fît la +plus petite démarche pour l'expliquer, ni pour demander grâce. Elle +est allée tranquillement s'établir à Montauban, y a vécu dans la +meilleure intelligence avec les autorités, évitant par là les +tracasseries qu'elles auraient pu lui susciter, et y est restée +jusqu'à la Restauration, avec autant de calme que de dignité, ayant +moins souffert de l'exil que les personnes qui s'agitaient pour le +faire finir. + +On m'a bien souvent demandé dans ce temps-là: + +«Comment n'êtes-vous pas exilée? + +«--Mais c'est que je ne cours pas après, répondais-je, et que je n'en +ai pas peur.» + +En effet, ma maison était une de celles où on parlait le plus +librement; je voyais beaucoup de monde de toutes les couleurs, j'étais +polie pour tous. Mes opinions étaient connues, mais pas aigrement +professées. Et, surtout, nous n'intriguions pas avec des conspirateurs +subalternes, agents soldés de trouble et de désordre, pour lesquels +mon père avait un mépris qu'il m'avait communiqué. + +Le corps diplomatique venait beaucoup chez moi, le comte Tolstoï et le +comte de Nesselrode y passaient leur vie, ainsi que les Semffts et le +comte de Metternich. Mais, lorsqu'ils furent remplacés par messieurs +les princes de Schwarzenberg, de Kourakin, etc., ce nouveau corps +diplomatique s'éloigna d'une façon marquée de l'opposition et se donna +exclusivement à la Cour impériale. + +Les formes obséquieuses des étrangers pour les nouvelles grandeurs +faisaient notre risée. Je me rappelle que le vieux comte de Romanzow, +chancelier de Russie, s'excusant un soir d'arriver tard chez moi, me +dit qu'il avait été retenu parce que monseigneur l'archichancelier lui +avait fait l'honneur de le nommer pour faire sa partie. Pour nous qui +n'avions jamais imaginé d'appeler cet homme autrement que Cambacérès, +tout court, ce langage était on ne peut plus étrange. Mais cela +s'établissait petit à petit et, si l'Empire avait duré quelques années +de plus, nous l'aurions adopté à notre tour, ainsi que nous l'avions +déjà fait pour la famille impériale. + +Mes relations les plus directes avec la Cour étaient par Fanny Dillon. +L'Empereur avait pris l'engagement de la marier. Elle ne lui laissait +pas oublier cette promesse; la façon naïve dont elle la lui rappelait +l'amusait. Cependant, il la faisait languir terriblement. Les mariages +de mesdemoiselles de Beauharnais et de Tascher avec le grand-duc de +Bade et le prince régnant d'Aremberg avaient fort exalté ses +prétentions. Elle avait pourtant daigné se résigner à épouser le +prince Alphonse Pignatelli, cadet de la maison d'Egmont. Je ne sais si +ce mariage se serait accompli, mais la mort enleva le prétendu. +Depuis, l'impératrice Joséphine lui parla successivement du prince +Aldobrandini qu'on ferait roi de Portugal, du duc de Medina-Sidonia; +elle eut un moment d'inquiétude au sujet du prince de Neufchâtel. +Enfin, pendant le printemps de 1808, elle m'avait entretenue de la +crainte d'être forcée à épouser le prince Bernard de Saxe-Cobourg +qu'elle trouvait un peu trop tudesque. + +Au milieu de l'été, sa soeur, madame de Fitz-James, expira dans mes +bras, d'une longue maladie, suite des chagrins que son mari lui avait +causés. Il s'avisa de la regretter amèrement et sincèrement, je crois, +lorsqu'il n'était plus temps de la sauver. Sa dernière parole fut pour +me recommander sa mère; je l'emmenai à Beauregard avec Fanny. Ce même +jour, l'Impératrice arrivait de Marsac; malgré son deuil, Fanny alla +le surlendemain à Saint-Cloud. Elle en revint désespérée; +l'Impératrice lui avait nommé le général Bertrand comme l'époux que +l'Empereur lui destinait. + +La chute était grande et elle en sentait la profondeur. Elle était +toute en larmes lorsque l'Empereur entra chez l'Impératrice. Elle osa +lui reprocher de l'avoir trompée dans ses espérances et, s'animant par +degré, elle arriva à lui dire: + +«Quoi, Sire, Bertrand! Bertrand! singe du Pape en son vivant!» + +Ce mot scella son sort; l'Empereur lui dit sèchement: + +«Assez, Fanny», et sortit de l'appartement. + +L'Impératrice s'engagea à tâcher de le ramener à d'autres idées; +elle-même trouvait Bertrand trop peu important pour épouser une +parente qu'elle protégeait spécialement. Elle lui promit une réponse +pour la fin de la semaine. La pauvre Fanny passa l'intervalle dans +les larmes. Elle retourna à Saint-Cloud, se disant décidée à refuser +le Bertrand, coûte que coûte; sa mère l'y encourageait fort. Elle +revint l'ayant accepté, et toute réconciliée avec son sort. + +L'Impératrice lui avait montré de grandes places en perspective et le +nom de Bertrand caché sous un duché. Le soir, elle n'était plus +occupée qu'à chercher le titre qui sonnerait le mieux à l'oreille et +que pourtant elle n'a jamais obtenu. J'ai toujours pensé que c'était +une taquinerie de l'Empereur en souvenance du _singe du Pape_. + +L'entrevue eut lieu à Beauregard; madame Dillon ne voulut pas y +assister et j'en eus la charge. Jamais une fiancée plus maussade, plus +mal attifée ne s'est présentée à un futur époux. Le général n'en fut +pas rebuté; et, un mois, jour pour jour, après la mort de madame de +Fitz-James, madame Dillon accompagnait son autre fille à l'autel avec +une répugnance qu'elle ne cherchait pas à dissimuler. Le mariage civil +eut lieu chez moi, à Paris, et la noce à Saint-Leu, chez la reine de +Hollande. J'y fus invitée, mais je trouvai un prétexte pour m'en +dispenser. + +Il faut rendre justice à Bertrand; c'était un homme fort borné, mais +très honnête. Il a été bon mari et bon gendre; nous avons toujours +conservé les meilleurs rapports ensemble. On dit qu'il avait de la +capacité dans son arme. L'Empereur était bon juge et le distinguait, +mais je crois que son vrai mérite était un dévouement aveugle et sans +bornes d'aucune espèce. + +Les courses de Fanny Dillon à Saint-Cloud se faisaient avec mes +chevaux et mes gens. Un jour, où un fourrier du palais les faisait +ranger, mon cocher lui dit: + +«Mon Dieu, je me mettrai où vous voudrez, je n'y tiens pas, nous ne +venons jamais ici pour notre compte.» + +Dans notre sot esprit de parti, cette impertinence nous charma. + +Elle me rappelle un propos d'une sentinelle, tenu quelques années +après, dans un moment où la Cour impériale était encombrée de +souverains. Le fonctionnaire, s'adressant à un cocher de remise arrêté +dans la cour des Tuileries, lui cria: + +«Holà, ôte-toi! Si ton maître n'est pas roi, tu ne peux pas stationner +là.» + +L'Empereur n'avait pas répugnance à cette histoire, car, parmi ces +rois qu'on traitait ainsi, il y en avait de _vrais_. + +J'ai souvent vu l'empereur Napoléon au spectacle et passer en voiture, +mais seulement deux fois dans un appartement. + +La ville de Paris donna un bal à l'occasion du mariage de la princesse +de Bade. L'Empereur voulut le rendre, et des billets pour un bal aux +Tuileries furent adressés à beaucoup de personnes non présentées. Nous +fûmes quelques jeunes femmes à en recevoir sans avoir assisté à celui +de l'Hôtel de Ville. Conseil tenu, nous convînmes devoir nous y +rendre. + +On dansait dans la galerie de Diane et dans la salle des Maréchaux. Le +public y était parqué suivant la couleur des billets; le mien me fixa +dans la galerie de Diane. On ne circulait pas; la Cour se transporta +successivement d'une pièce dans l'autre. L'Impératrice, les +princesses, leurs dames, leurs chambellans, tout cela très paré, entra +à la suite de l'Empereur et vint se placer sur une estrade préparée +d'avance. Après avoir regardé danser une espèce de ballet, l'Empereur +en descendit seul et fit la tournée de la salle, s'adressant +exclusivement aux femmes. Il portait son costume impérial (auquel il a +promptement renoncé), la veste, la culotte en satin blanc, les +souliers blancs à rosettes d'or, un habit de velours rouge fait droit +à la François Ier et brodé en or sur toutes les coutures, le glaive, +éclatant de diamants, par-dessus l'habit; des ordres, des plaques, +aussi en diamants, et une toque avec des plumes tout autour relevée +par une ganse de diamants. Ce costume pouvait être beau dessiné, mais, +pour lui qui était petit, gros et emprunté dans ses mouvements, il +était disgracieux. Peut-être y avait-il prévention; l'Empereur me +parut affreux, il avait l'air du roi de carreau. + +Je me trouvais placée entre deux femmes que je ne connaissais pas. Il +demanda son nom à la première, elle lui répondit qu'elle était _la +fille à Foacier_. + +«Ah!» fit-il, et il passa. + +Selon son usage, il me demanda aussi mon nom; je le lui dis: + +«Vous habitez à Beauregard? + +«--Oui, Sire. + +«--C'est un beau lieu, votre mari y fait beaucoup travailler, c'est un +service qu'il rend au pays et je lui en sais gré; j'ai de la +reconnaissance pour tous les gens qui emploient les ouvriers. Il a été +au service anglais?» + +Je trouvai plus court de répondre que oui, mais il reprit: + +«C'est-à-dire pas tout à fait. Il est savoyard, n'est-ce pas? + +«--Oui, Sire. + +«--Mais vous, vous êtes française, tout à fait française; nous vous +réclamons, vous n'êtes pas de ces droits auxquels on renonce +facilement.» + +Je m'inclinai. + +«Quel âge avez-vous?» + +Je le lui dis. + +«Et franche par-dessus le marché! vous avez l'air bien plus jeune.» + +Je m'inclinai encore; il s'éloigna d'un demi-pas, puis revenant à moi, +parlant plus bas et d'un ton de confidence: + +«Vous n'avez pas d'enfants? Je sais bien que ce n'est pas votre faute, +mais arrangez-vous pour en avoir, croyez-moi, pensez-y, je vous donne +un bon conseil!» + +Je restai confondue; il me regarda un instant, en souriant assez +gracieusement, et passa à ma voisine. + +«Votre nom? + +«--_La fille à Foacier._ + +«--Encore une fille à Foacier!» et il continua sa promenade. + +Je ne puis exprimer l'excès de dédain aristocratique avec lequel cet: +_Encore une fille à Foacier_, sortit des lèvres impériales. Le nom +qui, non plus que les personnes, ne s'est jamais représenté à moi +depuis, est resté gravé dans mon souvenir avec l'inflexion de cette +voix que j'entendais pour la première et la dernière fois. + +Après avoir fait sa tournée, l'Empereur se rapprocha de l'Impératrice +et toute la troupe dorée s'en alla sans se mêler le moins du monde à +la plèbe. À neuf heures du soir, tout était fini; les invités +pouvaient rester et danser, mais la Cour était retirée. Je suivis son +exemple, singulièrement frappée des façons impériales. J'avais vu +d'autres monarques, mais aucun traitant aussi cavalièrement le public. + +Plusieurs années après, j'assistai comme beyeuse à un bal donné à +l'occasion du baptême du roi de Rome. Je crois que c'est la dernière +fête impériale. Elle avait lieu aux Tuileries dans la salle du +spectacle. La Cour y assistait seule; les personnes non présentées +obtenaient des billets pour les loges. Nous y étions allées une +douzaine de femmes de l'opposition et nous étions forcées de convenir +que le coup d'oeil était magnifique. C'était la seule fois que j'aie +vu une fête où les hommes fussent en habit à la française. Les +uniformes étaient proscrits; nos vieux militaires avaient l'air +emprunté, mais les jeunes, et surtout monsieur de Flahaut, +rivalisaient de bonne grâce avec Archambault de Périgord. Les femmes +étaient élégamment et magnifiquement parées. + +L'Empereur, suivi de son cortège, traversa la salle en arrivant, pour +se rendre à l'estrade qui occupe le fond. Il marchait le premier et +tellement vite que tout le monde, sans excepter l'Impératrice, était +obligé de courir presque pour le suivre. Cela nuisait à la dignité et +à la grâce, mais ce frou-frou, ce pas de course, avaient quelque chose +de conquérant qui lui seyait. Cela avait grande façon dans un autre +genre. + +Il paraissait bien le maître de toutes ces magnificences. Il n'était +plus affublé de son costume impérial; un simple uniforme, que lui seul +portait au milieu des habits habillés, le rendait encore plus +remarquable et parlait plus à l'imagination que ne l'auraient pu faire +toutes les broderies du monde. Il voulut être gracieux et obligeant, +et me parut infiniment mieux qu'à l'autre bal. L'impératrice +Marie-Louise était un beau brin de femme, assez fraîche, mais un peu +trop rouge. Malgré sa parure et ses pierreries, elle avait l'air très +commun et était dénuée de toute physionomie. On exécuta un quadrille +dansé par les princesses et les dames de la Cour dont plusieurs +étaient de nos amies. Je vis là la princesse Borghèse qui me parut la +plus ravissante beauté que j'eusse jamais envisagée; à toutes ses +perfections elle joignait l'aspect aussi candide, l'air aussi virginal +qu'on puisse le désirer à la jeune fille la plus pure. Si on en croit +la chronique, personne n'en eut jamais moins le droit. + +L'Empereur aimait assez que les femmes qu'il voulait attirer à sa Cour +eussent occasion d'en voir les pompes. Il jetait des coups d'oeil +obligeants sur les loges; il resta longtemps sous la nôtre, évidemment +avec intention. Au reste, il avait déjà trop de _notre monde_ pour +devoir se soucier beaucoup de ce qui restait en dehors. + + + + +CHAPITRE VI + + La duchesse de Courlande. -- La comtesse Edmond de Périgord. -- + Monsieur de Talleyrand. -- Le cardinal Consalvi. -- Fêtes du + mariage de l'Empereur. -- Mon oncle, l'évêque de Nancy, nommé + archevêque de Florence. -- Triste résultat de cette nomination. + -- Résistance d'Alexis de Noailles. -- Brevets de + sous-lieutenant. -- Madame du Cayla. -- Jules de Polignac. + + +Quoique, pendant les années qui s'étaient écoulées entre ces fêtes +dont je viens de parler, les deux sociétés de l'ancien et du nouveau +régime fussent habituellement séparées, elles se rencontraient chez +les ambassadeurs et chez les étrangers. Je me rappelle avoir vu toute +la Cour impériale à un très magnifique bal donné par la duchesse de +Courlande. Elle s'était établie à Paris à l'occasion du mariage de sa +fille cadette avec le comte Edmond de Périgord. Je ne sais si la +passion de la duchesse de Courlande pour le prince de Talleyrand a +précédé ou suivi cette union. + +Madame Edmond, devenue un personnage presque historique sous le nom de +duchesse de Dino, était, à peine au sortir de l'enfance, excessivement +jolie, prévenante et gracieuse; déjà la distinction de son esprit +perçait brillamment. Elle possédait tous les agréments, hormis le +naturel; malgré l'absence de ce plus grand des charmes de la jeunesse, +elle me plaisait beaucoup. Sa mère, toute occupée de ses propres +aventures, avait laissé le soin de son éducation à un vieux professeur +jésuite qui en avait fait un écolier très accompli et très instruit. + +Le ciel l'avait créée jolie femme et spirituelle, mais la partie +morale, l'éducation pratique et d'exemple avaient manqué, ou plutôt ce +qu'une intelligence précoce avait pu lui faire apercevoir autour +d'elle n'était pas de nature à lui donner des idées bien saines sur +les devoirs qu'une femme est appelée à remplir. Peut-être aurait-elle +échappé à ces premiers dangers si son mari avait été à la hauteur de +sa propre capacité et qu'elle eût pu l'aimer et l'honorer. Cela était +impossible; la distance était trop grande entre eux. + +J'insiste sur ces réflexions parce que je suis persuadée que, quelque +supériorité qu'on apporte dans le monde, la conduite qu'on y tient est +presque toujours le résultat des circonstances environnantes. Telle +femme qui a beaucoup fait parler d'elle eût été, autrement placée, +chaste épouse et bonne mère de famille. Je crois à l'éducation du +manteau de la cheminée. Lorsqu'on a passé son enfance à entendre les +principes d'une saine morale, simplement professés, et à les voir sans +cesse mettre en pratique, il se forme autour d'une jeune personne un +réseau d'adamant dont elle ne sent ni le poids ni la force mais qui +devient comme une seconde nature. Il faut un rare degré de perversité +pour chercher à en rompre les mailles. Ayons de l'indulgence pour +celles qui sont livrées aux séductions du monde sans être pourvues de +cette défense. + +Je viens de prononcer le nom de monsieur de Talleyrand, mais je ne me +hasarderai pas à en parler. Je ne chercherai pas à estomper un +caractère qui appartient au burin de l'histoire; ce sera elle qui +pèsera les torts de l'homme privé avec les services de l'homme d'État +et fera pencher la balance. + +Dans ces barbouillages où je m'amuse à faire repasser devant moi +comme des ombres chinoises, sans suite et sans ordre, les différents +souvenirs que ma mémoire me retrace, je m'arrête plus volontiers aux +petites circonstances qui m'ont paru assez piquantes pour être restées +dans ma pensée et ne sont pas assez importantes pour être rappelées +ailleurs. Les personnages historiques ne sont dans mon domaine que par +leurs rapports personnels avec moi, ou lorsque j'ai recueilli sur eux +des détails circonstanciés de la vérité desquels je me tiens assurée. +À cette époque, je me trouvais précisément dans la situation du public +et du public malveillant, vis-à-vis du prince de Bénévent; plus tard, +j'aurai peut-être occasion de parler du prince de Talleyrand. Nous +verrons, si j'arrive à ce temps. + +Les cardinaux dispersés dans toute la France eurent la permission ou +plutôt l'ordre de se réunir à Paris à l'époque du mariage de +l'Empereur avec l'archiduchesse. Consalvi se trouva du nombre; il vint +descendre chez nous et ne nous quitta guère pendant son court séjour. +Je fus bien frappée de la lucidité et de la clarté de son esprit en +nous expliquant une position que la théologie et la politique +rendaient si complexe. Il désirait sincèrement pouvoir, dans l'intérêt +de la religion, complaire aux voeux de l'Empereur et pourtant les +canons de l'Église s'y opposaient si formellement qu'il n'y pouvait +arriver. + +Si j'ai bien compris alors, ce n'est pas seulement la forme dans +laquelle le mariage de Joséphine était cassé qui faisait les +difficultés mais encore la situation personnelle de l'Empereur. Il +était excommunié _vitando_, ce qui n'empêchait pas qu'il pût recevoir +les sacrements ni qu'un prêtre pût les lui administrer pour nécessité, +seulement les autres ecclésiastiques ne pouvaient y assister. Aussi +les cardinaux étaient-ils prêts à siéger au bal ou à telle autre +fête, mais le banc réservé pour eux à la cérémonie où on administrait +le _sacrement_ du mariage resta vide. + +Je crois que, si cela eût dépendu uniquement du cardinal Consalvi, il +eût cherché quelque accommodement. Mais plusieurs de ses collègues +étaient plus chauds et moins raisonnables que lui; et la situation de +tout détenteur du patrimoine de Saint-Pierre est si positivement +spécifiée comme excommunié _vitando_ par les lois de l'Église qu'il +n'y avait pas moyen de les éluder dès qu'elles étaient invoquées. + +De son côté, l'Empereur voulait l'emporter de haute lutte; sa fureur +en voyant inoccupé le banc des cardinaux fut excessive. Quelques-uns +furent envoyés dans des forteresses, d'autres, et Consalvi fut du +nombre, obligés de retourner dans les villes fixées pour leur exil. Je +ne me rappelle plus si c'est à ce moment où avant qu'ils eurent la +défense de porter les bas et la calotte rouge, d'où leur est venue +l'appellation de _cardinaux noirs_ qui les a distingués pendant tout +le cours de ces querelles dogmatico-politiques. + +Le court séjour que le cardinal Consalvi fit à Paris renoua fortement +les liens d'amitié qui existaient entre nous et, si mes souvenirs +d'enfance avaient été froissés en retrouvant le cardinal Maury, je fus +en revanche enchantée de son collègue. Mon opposition au régime +impérial était certainement fort entachée d'esprit de parti, cependant +j'ai toujours été accessible aux raisonnements qui portaient un +caractère d'impartialité. Et j'étais touchée et édifiée de voir le +cardinal Consalvi, dans sa position d'homme persécuté, parler avec +tant de douceur, se lamenter des violences où il se trouvait entraîné +et chercher de si bonne foi les moyens de les éviter. + +Il eut plusieurs conférences avec le ministre des cultes; il offrait +des tempéraments dont j'ai oublié les détails et qu'il nous racontait +heure par heure, mais l'Empereur ne voulait entendre à aucun. Le +public resta persuadé que l'absence des cardinaux tenait uniquement à +ce qu'ils n'admettaient pas le divorce; je crois que c'est une erreur. + +Je n'assistai pas plus aux fêtes du mariage que je n'avais fait à +celles du couronnement. Je faisais honneur à mes répugnances +politiques de ce peu de curiosité, mais j'ai découvert depuis que ma +paresse y avait la plus grande part. Je trouve que la peine qu'il faut +se donner surpasse de beaucoup le plaisir qu'on aurait, et le récit +des fêtes suffit complètement à ma satisfaction; je le lis le +lendemain dans mon fauteuil en me réjouissant d'avoir échappé à la +fatigue. + +Je ne vis que les illuminations; ce sont sans comparaison les plus +belles que je me rappelle. L'Empereur, auquel les grandes idées ne +manquaient guère, eut celle de faire construire en toile le grand arc +de l'Étoile tel qu'il existe aujourd'hui, et ce monument improvisé fit +un effet surprenant. Je crois que c'est le premier exemple de cette +sage pensée, adoptée maintenant, d'essayer l'effet des constructions +avant de les établir définitivement. L'arc de l'Étoile obtint les +suffrages qu'il méritait. + +Mon oncle, l'évêque de Nancy, assista au Concile des évêques de France +réunis à Paris, à l'effet de statuer sur les différends existants avec +le Pape, et qui n'eut aucun résultat. Mon oncle y tint une conduite +fort épiscopale mais pourtant assez gouvernementale pour que +l'Empereur en fût très content. Il lui donna une triste marque de sa +satisfaction, quelque temps après, en le nommant archevêque de +Florence. + +Il avait fait beaucoup de bien à Nancy; il y jouissait de la plus +haute considération et il s'y plaisait extrêmement. Abandonner une +telle résidence, où il était établi régulièrement et canoniquement, +pour aller prendre violente possession, malgré le clergé et le Pape, +d'un diocèse italien était une lourde calamité et attirait sur sa tête +ces haines cléricales qui ne pardonnent jamais. + +Il arriva à Paris désespéré; mon père, qui l'aimait tendrement, entra +complètement dans sa situation. Ils en causèrent longuement et, après +avoir pesé les inconvénients entre déplaire à l'Empereur et rompre +avec les gens de sa robe, ils conclurent qu'il ne fallait pas assumer +seul cette responsabilité. L'évêque de Nantes, du Voisin, et +l'archevêque de Tours, Barral, avaient été promus à des sièges +importants en Italie qui se trouvaient dans le même prédicament que +celui de Florence. Mon oncle décida que l'acceptation de l'archevêque +de Tours ne suffisait pas, mais que celle de l'évêque de Nantes +entraînerait la sienne. + +Monsieur du Voisin passait pour habile théologien, et il était le +prélat le plus considéré de toute l'Église gallicane. Mon père +approuva ce parti; mon oncle, après l'avoir annoncé au ministre des +cultes, alla faire sa cour à l'Empereur qui le reçut très bien. Les +trois prélats désignés se réunirent plusieurs fois. Mon oncle logeait +avec nous. Il nous raconta un matin que l'évêque de Nantes venait de +partir pour Nantes, après un refus formel; qu'en conséquence, il +allait se rendre à Saint-Cloud avec le ministre des cultes pour y +porter son propre refus. Monsieur de Barral n'avait encore aucune +décision arrêtée. + +L'évêque donna l'ordre de charger sa voiture de voyage pour retourner +le lendemain à Nancy. Il resta longtemps à causer avec mon père et +moi, récapitulant toutes les excellentes raisons qui rendaient le +parti qu'il avait pris irrévocable. Il revint tard; à dîner, on parla +de chapeaux de paille, l'évêque me dit avec un sourire forcé: + +«Ma petite, j'espère que vous me chargerez de vos commissions, je +crois que c'est en Toscane qu'on fait les plus beaux.» + +Mon père et moi échangeâmes un regard de surprise. L'évêque prit, en +effet, le lendemain de grand matin la route de Nancy, mais c'était +pour y faire ses paquets et se rendre à Florence. Nous évitâmes de +concert toute explication. Quand un homme de talent et de conscience +agit ainsi contre son propre jugement et que le parti est pris, il n'y +a rien à dire. Je n'en ai jamais su davantage. L'Empereur l'avait-il +intimidé ou séduit? Je l'ignore, ni l'un ni l'autre n'étaient faciles +avec un homme dont l'esprit était aussi distingué que la haute raison. +Le fait s'est passé précisément comme je le raconte. + +Au retour de Florence, en 1814, la décision prise avait trop mal +réussi pour qu'il fût opportun de revenir sur le passé. Elle a +éventuellement causé la mort de mon oncle, car les haines du parti +émigré et de l'esprit prêtre se sont réunies dans toute leur âcreté +pour semer d'amertume le reste de sa vie. Et, malgré la haute +considération dont il jouissait à Nancy où il retourna, elles ont tiré +assez de fiel de ce malheureux séjour à Florence pour le tourmenter à +un tel point que sa santé y a succombé. S'il était resté à Nancy, +aucune des tribulations qu'on lui a suscitées n'aurait pu avoir lieu, +et il aurait trouvé dans les papes des protecteurs au lieu +d'antagonistes offensés et voulant se venger. Mais résister à la +volonté de l'Empereur, quelque bon motif qu'on eût, semblait dans ce +temps une espèce de démence; lui-même cherchait à établir cette +pensée. + +Alexis de Noailles reçut un brevet de sous-lieutenant pour se rendre +à l'armée; il déclara que sa volonté était de ne point servir; on +insista, il résista. On l'arrêta, on le traîna en prison, il résista +encore. L'Empereur avait bonne envie de l'envoyer à Charenton. On +obtint à grand'peine qu'il restât à Vincennes. Enfin, ne pouvant +vaincre son opposition et craignant peut-être que cette folie ne +devînt contagieuse, l'Empereur le fit relâcher en lui ordonnant de +quitter l'empire où il ne voulait pas de ce _conspirateur de +sacristie_. Et, content de l'affubler de ce sobriquet ironique, il lui +ouvrit les portes de la prison en lui fermant celles de la patrie. +C'est la seule personne qui, à ma connaissance, ait résisté à +l'Empereur, comme madame de Chevreuse est la seule qui ait été forcée +de prendre une place à la Cour impériale. + +Alexis de Noailles n'avait pas été le seul à recevoir un brevet de +sous-lieutenant; il y en avait eu une douzaine d'envoyés, en même +temps, aux jeunes gens dont les familles faisaient le plus de tapage +de leur opposition. Ils avaient été expédiés à la suite d'un bal +costumé donné par madame du Cayla, où l'on déploya assez de +magnificence pour que le bruit en parvînt aux oreilles de l'Empereur. +Il voulait bien que les personnes en dehors de son gouvernement +végétassent en paix et en tranquillité, mais, dès qu'on cherchait à se +faire remarquer en quelque genre que ce fût, il fallait qu'on se +rattachât à son gouvernement; il n'admettait aucune distinction qui +n'émanât de lui. + +Au reste, il jugea bien en cette circonstance car, à l'exception +d'Alexis, tous ces sous-lieutenants, violemment improvisés, devinrent +de fort zélés soutiens de la couronne impériale. Je ne sais si déjà, à +cette époque, madame du Cayla était avec le duc de Rovigo dans les +liaisons intimes que la prodigieuse ressemblance de son fils a +constatées. + +Depuis qu'elle s'est donnée en spectacle au public par ses relations +avec Louis XVIII, mille histoires scandaleuses ont surgi sur son +compte. Je n'en avais jamais entendu parler; elle était aussi agréable +qu'on le peut être avec un teint horriblement gâté, assez spirituelle, +fort désireuse de plaire. Elle vivait mal avec un mari plus que +bizarre, mais était pleine de tendresse et de soins pour sa belle-mère +dont elle était adorée. + +Si j'avais été interrogée sur son compte à cette époque, je l'aurais +représentée comme une jeune femme d'une très bonne conduite, même un +peu prude et affichant une grande piété. Je me souviens qu'une fois où +elle avait dansé dans un quadrille le mardi gras, elle se fit +remplacer pour le répéter le samedi suivant quoique les sept autres +femmes ne fissent aucune difficulté d'y reparaître. + +Madame du Cayla soignait extrêmement les vieilles dames de la société +de sa belle-mère et les évêques ou gens de la petite Église. Nous +croyions qu'elle suivait son goût; elle a prouvé depuis que l'esprit +d'intrigue et le besoin de se faire prôner l'inspiraient. Elle ne +manquait jamais de faire maigre et de jeûner avec ostentation, ce qui +était beaucoup plus remarquable sous l'Empire que sous la +Restauration. Peu de gens alors affichaient des pratiques extérieures, +et on continuait les bals sans scrupule pendant les deux premières +semaines du carême, mais on n'aurait pas passé la mi-carême. + +Je me souviens que le comte de Palfy ayant eu la mauvaise pensée de +donner un bal le vendredi saint, deux femmes seulement, même de la +Cour impériale, s'y rendirent. + +Ceci ramène ma pensée à la conversion de Jules de Polignac. Je n'ai +jamais pu croire à la sincérité de sa dévotion et voici sur quoi se +fonde mon incrédulité. + +Il y avait à Lyon une riche héritière dont la mère était sous +l'influence des prêtres de la petite Église: on appelait ainsi les +opposants au Concordat. Le mariage de cette jeune fille fut arrangé +par eux avec Alexis de Noailles, alors le coryphée de cette secte. Il +se rendit à Lyon pour le conclure et, en une semaine, réussit à +déplaire si complètement à la fille et à la mère que le mariage fut +rompu. + +Jules de Polignac, retenu à Vincennes par la grâce spéciale de +l'Empereur, car il n'avait été condamné qu'à trois années de prison +expirées depuis longtemps, se flattait que la clémence impériale se +lasserait de cette arbitraire aggravation de peine, et il avait +l'espoir de sortir de prison. Adrien de Montmorency soignait fort +amicalement les prisonniers de Vincennes. + +On parlait un soir chez moi de la rupture du mariage d'Alexis de +Noailles: + +«Pardi, dit Adrien, je viens de le raconter à Jules. Je lui ai dit +que, s'il était aussi bon catholique que royaliste, il serait bien +aisé d'arranger ce mariage pour lui. L'auréole de Vincennes déciderait +tout de suite en sa faveur.» + +Huit jours ne s'étaient pas écoulés que nous apprîmes que Jules +tournait à la dévotion de la manière la plus édifiante. Les +distractions très peu orthodoxes qu'il avait recherchées jusque-là +furent repoussées, ses intimités changées. Enfin il s'établit une +révolution si complète dans ses sentiments et dans ses habitudes que +le directeur, qu'il avait choisi parmi les prêtres les plus en +évidence de la petite Église, put mander à ses coreligionnaires de +Lyon que monsieur Jules de Polignac était l'homme suivant leur coeur. +Les négociations pour le mariage furent entamées et assez avancées +pour faire croire à leur succès dès qu'il sortirait de Vincennes; mais +l'Empereur arriva à la traverse et par autorité fit épouser la riche +héritière à monsieur de Marbeuf. + +Ce fut dans ce temps qu'il lui prit la fantaisie de marier à son choix +toutes les filles qui avaient au-dessus de cinquante mille francs de +rente. Cette inquisition de famille n'a pas peu contribué à +l'impopularité où il a fini par atteindre. Il admettait cependant la +résistance. Les d'Aligre en sont un exemple. Monsieur d'Aligre était +chambellan; l'Empereur lui fit demander sa fille pour monsieur de +Caulaincourt; il feignit d'accepter avec joie. Mais, peu de jours +après, il vint dire, avec l'air de l'affliction, que mademoiselle +d'Aligre avait une répugnance invincible à la personne du duc de +Vicence. + +L'Empereur n'insista pas. Monsieur d'Aligre se crut sauvé, mais, +apprenant peu de temps après que monsieur de Faudoas, le frère de la +duchesse de Rovigo, allait lui être proposé pour gendre, il bâcla en +huit jours de temps le mariage de sa fille avec monsieur de Pomereu, +sous prétexte qu'elle lui donnait la préférence sur tous les +prétendants. L'Empereur bouda un peu monsieur d'Aligre, mais celui-ci, +n'ayant rien à en attendre, se sentait plus indépendant que beaucoup +d'autres. + +Quant à Jules, il conserva son odeur de sainteté qu'il ne put +exploiter qu'à la Restauration. Il est resté prisonnier jusqu'en +1814. + + + + +CHAPITRE VII + + Esprit des émigrés rentrés. -- L'Empereur et le roi de Rome. -- + Les idéalistes. -- Monsieur de Chateaubriand. -- Les _Madames_. + -- La duchesse de Lévis. -- La duchesse de Duras. -- La duchesse + de Châtillon. -- Le comte et la comtesse de Ségur. + + +Je ne puis jamais me rappeler sans honte les voeux antinationaux que +nous formions et la coupable joie avec laquelle l'esprit de parti nous +faisait accueillir les revers de nos armées. J'ai lu depuis le +portrait que Machiavel fait des _Fuori inciti_, et c'est la rougeur +sur le front que j'ai dû en avouer la ressemblance. Les émigrés de +tous les temps et de tous les pays devraient en faire leur manuel; ce +miroir les ferait reculer devant leur propre image. Sans doute, nos +sentiments n'étaient pas communs à la majorité du pays, mais je crois +que les masses étaient devenues profondément indifférentes aux succès +militaires. + +Lorsque le canon nous annonçait le gain de quelque brillante bataille, +un petit nombre de personnes s'en affligeait, un nombre un peu plus +grand s'en réjouissait, mais la population y restait presque +insensible. Elle était rassasiée de gloire et elle savait que de +nouveaux succès entraînaient de nouveaux efforts. Une bataille gagnée +était l'annonce d'une conscription, et la prise de Vienne n'était que +l'avant-coureur d'une marche sur Varsovie ou sur Presbourg. +D'ailleurs, on avait peu de foi à l'exactitude des bulletins, et leur +apparition n'excitait guère d'enthousiasme. L'Empereur était toujours +accueilli beaucoup plus froidement à Paris que dans toutes les autres +villes. + +Pour rendre hommage à la vérité, je dois dire cependant que, le jour +où le vingt-sixième coup de canon annonça que l'Impératrice était +accouchée d'un garçon, il y eut dans toute la ville un long cri de +joie qui partit comme par un mouvement électrique. Tout le monde +s'était mis aux fenêtres ou sur les portes; pour compter les +vingt-cinq premiers, le silence était grand, le vingt-sixième amena +une explosion. C'était le complément du bonheur de l'Empereur, et on +aime toujours ce qui est complet. Je ne voudrais pas répondre que les +plus opposants n'aient pas ressenti en ce moment un peu d'émotion. + +Nous inventâmes une fable sur la naissance de cet enfant qu'on voulut +croire supposé. Cela n'avait pas le sens commun. L'Empereur l'aimait +passionnément et, dès que le petit roi put distinguer quelqu'un, il +préféra son père à tout. Peut-être l'amour paternel l'aurait porté à +être plus avare du sang des hommes. + +J'ai entendu raconter à monsieur de Fontanes qu'un jour où il +assistait au déjeuner de l'Empereur, le roi de Rome jouait autour de +la table; son père le suivait des yeux avec une vive tendresse, +l'enfant fit une chute, se blessa légèrement, il y eut grand émoi. Le +calme se rétablit, l'Empereur tomba dans une sombre rêverie, puis +l'exprimant tout haut sans s'adresser directement à personne: + +«J'ai vu, dit-il, le même boulet de canon en emporter vingt d'une +file.» + +Et il reprit avec monsieur de Fontanes l'affaire dont sa pensée +venait d'être distraite par des réflexions dont on suit facilement le +cours. Au reste, les mécomptes commençaient pour lui et contribuèrent +peut-être à ces retours philanthropiques. + +Je n'en finirais pas si je voulais raconter tous les on dit sur +l'Empereur mais, comme ils ne m'arrivaient qu'à travers le prisme de +l'opposition, je m'en méfie moi-même. Si ce prisme montrait pourtant +les objets sous de fausses couleurs, du moins il les grandissait, car +j'ai été étonnée de trouver combien les hommes, qui semblaient à nos +yeux devoir être aussi grands que les actions auxquelles Napoléon les +employait, se sont trouvés médiocres et petits quand il a cessé de les +soutenir. Un de ses plus grands talents était de découvrir de son +regard d'aigle la spécialité de chacun, de l'y appliquer et, par là, +d'en tirer tout le parti possible. + +Les seules personnes contre lesquelles il eût une répugnance +invincible, c'étaient les véritables libéraux, ceux qu'il appelait les +_idéalistes_. Quand une fois un homme était affublé par lui de ce +sobriquet, il n'y avait plus à en revenir; il l'aurait volontiers +envoyé à Charenton et le regardait comme un fléau social. Hélas! nous +forcera-t-on à convenir que le génie gouvernemental de Bonaparte +l'inspirait juste et que ces esprits rêveurs du bonheur des nations, +fort respectables sans doute, ne sont point applicables, qu'ils ne +servent qu'à exciter les passions de la multitude en les flattant et à +amener la désorganisation de la société? Je ne le pensais pas alors, +et la répugnance de l'Empereur pour les _idéalistes_, dont j'aurais +volontiers fait mes oracles, me paraissait un grand tort. + +Au nombre de ces _idéalistes_, il rangeait monsieur de Chateaubriand. +C'était une erreur. Monsieur de Chateaubriand n'a aucune faiblesse +pour le genre humain; il ne s'est jamais occupé que de lui-même et de +se faire un piédestal d'où il puisse dominer sur son siècle. Cette +place était difficile à prendre à côté de Napoléon, mais il y a +incessamment travaillé. Ses mémoires révèleront au monde à quel point, +avec quelle persévérance et quel espoir de succès. Il y a réussi en ce +sens qu'il s'est toujours fait une petite atmosphère à part dont il a +été le soleil. Dès qu'il en sort, il est saisi de l'air extérieur +d'une façon si pénible qu'il devient d'une maussaderie insupportable; +mais, tant qu'il y reste plongé, on ne saurait être meilleur, plus +aimable et distribuer ses rayons avec plus de grâce. J'ai un véritable +goût pour le Chateaubriand de cette situation, l'autre est odieux. + +S'il s'était borné à être auteur, ainsi que sa nature si éminemment +artiste l'y poussait, à part quelques amertumes nées des critiques de +ses ouvrages, on n'aurait connu de lui que ses bonnes et aimables +tendances. Mais l'ambition d'être un homme d'État l'a entraîné dans +d'autres régions où ses prétentions mal accueillies ont développé en +lui une foule de mauvaises passions et jeté sur son style des flots de +bile qui rendront la plupart de ses écrits inlisibles lorsque le temps +lui aura préparé des lecteurs impartiaux. + +Monsieur de Chateaubriand a éminemment le tact des dispositions du +moment. Il devine l'instinct du public et le caresse si bien +qu'écrivain de parti il a pourtant réussi à être populaire. Il lui est +fort égal pour cela de changer du tout au tout, d'encenser ce qu'il a +honni, de honnir ce qu'il a encensé. Il a deux ou trois principes +qu'il habille selon les circonstances, de façon à les rendre presque +méconnaissables, mais avec lesquels il se tire de toutes les +difficultés et prétend être toujours profondément conséquent. Cela lui +est d'autant plus facile que son esprit, qui va jusqu'au génie, n'est +gêné par aucune de ces considérations morales qui pourraient arrêter. +Il n'a foi en rien au monde qu'en son talent, mais aussi c'est un +autel devant lequel il est dans une prosternation perpétuelle. En +parlant de la Restauration et de la révolution de 1830, si je conduis +ces notes jusque-là, j'aurai souvent occasion de le trouver sur mon +chemin. + +Pendant l'Empire, il ne m'apparaissait que comme un homme de génie et +de conscience, persécuté parce qu'il se refusait à encenser le +despotisme, et pour avoir donné sa démission de ministre en Valais à +l'occasion de la mort du duc d'Enghien. + +_Le Génie du Christianisme, l'Itinéraire à Jérusalem_, le poème des +_Martyrs_, récemment publiés, justifiaient notre admiration. Je +trouvais bien l'enthousiasme de quelques dames un peu exagéré, mais +pourtant je m'y associais jusqu'à un certain point. Je me rappelle une +lecture des _Abencérages_ faite chez madame de Ségur. Il lisait de la +voix la plus touchante et la plus émue, avec cette foi qu'il a pour +tout ce qui émane de lui. Il entrait dans les sentiments de ses +personnages au point que les larmes tombaient sur le papier; nous +avions partagé cette vive impression et j'étais véritablement sous le +charme. La lecture finie on apporta du thé: + +«Monsieur de Chateaubriand voulez-vous du thé? + +«--Je vous en demanderai.» + +Aussitôt un écho se répandit dans le salon: + +«Ma chère il veut du thé. + +«--Il va prendre du thé. + +«--Donnez-lui du thé. + +«--Il demande du thé!» + +Et dix dames se mirent en mouvement pour servir l'Idole. C'était la +première fois que j'assistais à pareil spectacle et il me sembla si +ridicule que je me promis de n'y jamais jouer de rôle. Aussi, quoique +j'aie été dans des relations assez constantes avec monsieur de +Chateaubriand, je n'ai point été enrôlée dans la compagnie de _ses +madames_, comme les appelait madame de Chateaubriand, et ne suis +jamais arrivée à l'intimité, car il n'y admet que les véritables +adoratrices. + +Lorsqu'en 1812 nous quittâmes Beauregard pour nous installer à +Châtenay, monsieur et madame de Chateaubriand étaient établis à la +Vallée-aux-Loups, à dix minutes de chez moi. L'habitation créée par +lui était charmante et il l'aimait extrêmement. Nous voisinions +beaucoup; nous le trouvions souvent écrivant sur le coin d'une table +du salon avec une plume à moitié écrasée, entrant difficilement dans +le goulot d'une mauvaise fiole qui contenait son encre. Il faisait un +cri de joie en nous voyant passer devant sa fenêtre, fourrait ses +papiers sous le coussin d'une vieille bergère qui lui servait de +portefeuille et de secrétaire et, d'un bond, arrivait au-devant de +nous avec la gaieté d'un écolier émancipé de classe. + +Il était alors parfaitement aimable. Je n'en dirai pas autant de +madame de Chateaubriand; elle a beaucoup d'esprit, mais elle l'emploie +à extraire de tout de l'aigre et de l'amer. Elle a été bien nuisible à +son mari, en l'excitant sans cesse à l'irritation et en lui rendant +son intérieur insupportable. Il a toujours eu de grands égards pour +elle sans pouvoir obtenir la paix du coin du feu. + +J'ai dit qu'elle avait de l'esprit, cela est incontestable. Cependant +(et il faut l'avoir vu pour se le persuader) son orgueil bourgeois est +blessé de la réputation littéraire de monsieur de Chateaubriand; il +lui semble que c'est déroger; et, pendant la Restauration, elle +voulait, avec la plus extravagante passion, des titres et des places +de Cour pour compenser ces vulgaires succès. Elle affichait hautement +la prétention de n'avoir jamais lu une ligne de ce que son mari avait +fait publier; mais, comme elle lui dit sans cesse qu'un pays qui a la +gloire de le posséder et qui ne se fait pas gouverner par lui est un +pays maudit et qu'elle le lui prouve par certains passages de +_l'Apocalypse_ dont elle a fait l'étude la plus approfondie, il lui +pardonne le dédain pour son mérite en faveur du dévouement à ses +prétentions. + +Ce que ce ménage a englouti d'argent, sans avoir jamais eu l'apparence +d'un état, serait une nouvelle preuve entre mille des inconvénients du +désordre. Au reste, monsieur de Chateaubriand convient lui-même que +rien ne lui paraît insipide comme de vivre d'un revenu régulier quel +qu'il soit. + +Il veut toucher des capitaux, les gaspiller, sentir la pénurie, avoir +des dettes, se faire nommer ambassadeur, dissiper en fantaisies les +appointements destinés à défrayer sa maison, quitter sa place et se +trouver plus gêné, plus endetté que jamais, abandonner une situation +où il a vingt-cinq chevaux dans son écurie et avoir le plaisir de +refuser une invitation à dîner sous prétexte qu'il n'a pas de quoi +payer un fiacre pour l'y mener, enfin éprouver des sensations variées +pour se _désennuyer_, car, au bout du compte, c'est là le but et le +grand secret de sa vie. + +Malgré ce chaos d'existence auquel monsieur de Chateaubriand associe, +sans ressentir le moindre scrupule, les personnes qui lui sont +dévouées, il est d'un commerce agréable et facile. Hormis qu'il +bouleverse votre vie, il est disposé à la rendre fort douce. De temps +en temps même, il lui prend des velléités de faire des sacrifices aux +personnes qui l'aiment, mais c'est trop contre sa nature pour qu'il y +tienne longtemps. + +Ainsi, après s'être laissé suivre à Rome par madame de Beaumont, +quoique cela l'importunât, il l'y a tracassée et elle y est morte +presque isolée. Ainsi, après avoir changé toute sa vie, s'être jeté +dans le monde pour y faire rentrer madame de Z..., il l'a vue devenir +folle sans lui donner un soupir. Ainsi il a à peine consenti à tracer +un article bien froid dans une gazette pour honorer les cendres de +madame de Duras qui, pendant douze ans, n'avait vécu que pour lui. + +Je pourrais ajouter bien des noms à cette liste, car Monsieur de +Chateaubriand a toujours eu la plus grande facilité à se laisser +adorer sans se mettre en peine des chagrins qu'il doit causer. De +toutes ses amies, celle qui a tenu le plus de place dans son coeur +est, je crois, madame C....., de X....., devenue duchesse de Z...... +L'histoire de cette pauvre femme se rattache aux moeurs qui existaient +avant la Révolution et que, dans les derniers temps, on aurait voulu +nous faire regretter. + +Mademoiselle de Y....., aussi charmante et aussi accomplie qu'on +puisse imaginer une jeune personne, épousa en 1790, grâce à l'immense +fortune à laquelle elle était destinée, C..... de X....., fils aîné du +prince de ***. Sans avoir la distinction d'esprit de sa femme, il n'en +manquait pas, était parfaitement beau et encore plus à la mode. Le +nouveau ménage fit sensation lors de sa présentation aux Tuileries, +malgré la gravité des événements à cette époque. + +Bientôt les orages révolutionnaires les séparèrent, Monsieur de X.... +émigra; sa femme, grosse, resta dans sa famille dont incessamment elle +partagea les malheurs. Elle l'accompagna dans les prisons où elle fut +l'ange tutélaire de ses parents, entre autres de la vieille maréchale +de Z....., la grand'mère de son mari. Elle la servit comme une fille +et comme une servante jusqu'au jour où l'échafaud l'arracha à ses +soins. Elle vit périr son propre père et consola sa mère, enfin elle +réunit sur sa tête l'admiration et la vénération de toutes les +personnes renfermées avec elle. + +Dès que les prisons s'ouvrirent, son premier voeu fut d'aller +rejoindre son jeune mari pour lequel elle ressentait l'amour le plus +tendre. Quitter la France n'était pas chose facile; cependant, à force +de courage et d'intelligence, elle parvint à se faire jeter par un +bateau sur la plage d'Angleterre. Sa fille, confiée à un patron +américain, l'y avait précédée de quelques heures. Ayant cette enfant +dans ses bras, elle vint heurter à la porte de son mari. + +C...... de X....., était alors attaché par l'empire de la mode au char +de madame Fitzherbert. Elle avait au moins quarante-cinq ans, mais le +plaisir d'être le rival du prince de Galles, qui n'en dissimulait pas +son mécontentement, la parait de tous les charmes aux yeux de monsieur +de X....., et il vit arriver sa gracieuse compagne avec une vive +impatience. Sous prétexte d'économie, il s'empressa de la conduire +dans une petite chaumière au nord de l'Angleterre. Elle ne s'en +plaignit pas tant qu'il l'habita avec elle. Mais bientôt des affaires +l'appelèrent à Londres; ses séjours y devinrent fréquents, s'y +prolongèrent, enfin il s'y établit. + +Il était intimement lié avec monsieur du L.... de V....., jeune homme +beaucoup moins beau, mais infiniment plus aimable et plus agréable que +monsieur de X...... Il lui montrait, en se plaignant de l'ennui +qu'elles lui causaient, les lettres tendres et tristes de sa jeune +femme. Monsieur du L..... lui reprochait l'abandon où il la laissait, +ajoutant qu'il mériterait bien qu'il lui arrivât malheur: + +«Tu appelles cela malheur; le plus beau jour de ma vie serait celui où +je me verrais débarrassé de ses doléances.» + +Monsieur du L..... finit par offrir à C...... de X...... de chercher à +le délivrer de l'amour de sa femme. Ce dévouement fut accepté avec +transport. Les deux amis se rendirent ensemble à la chaumière; peu de +jours après C... de X... partit laissant monsieur du L... passer tout +seul auprès d'une femme de vingt ans, triste et délaissée, les longues +journées de l'hiver. + +Elle était aussi aimable que jolie, pleine de talents et d'esprit. +Monsieur du L..., qui avait déjà la tête montée par ses lettres, en +devint passionnément amoureux et n'eut pas de peine à jouer le rôle +auquel il s'était engagé. Il avertit soigneusement le mari de ses +progrès et, au bout de plusieurs mois, de son succès. Celui-ci annonça +alors le projet d'une visite aux deux solitaires. Madame de X..., +réveillée du doux rêve où elle s'abandonnait par la pensée de voir +arriver l'époux qu'elle avait offensé, se livra à une douleur +immodérée. Monsieur du L... essaya vainement de la calmer; enfin il se +décida à lui raconter le pacte immoral à l'aide duquel il avait réussi +et lui apporta en preuve sa correspondance. + +Madame de X... avait encore à cette époque l'âme noble et pure; elle +se sentit révoltée d'avoir été trahie d'une façon si odieuse, elle +resta anéantie sous cette horrible révélation. Dès le lendemain, elle +prit avec son enfant la route de Yarmouth, annonçant qu'elle +retournait chercher un asile dans les bras de sa mère. Son mari fut +enchanté d'en être débarrassé. Monsieur du L... courut après elle, la +rattrapa avant qu'elle fût embarquée, l'apaisa, l'accompagna et obtint +son pardon. Mais l'illusion de l'amour était détruite pour elle. +Monsieur du L... a été puni de sa coupable transaction par un +sentiment vrai et passionné qui, depuis lors, a fait le malheur de sa +vie. + +Madame de X..., l'imagination salie et le coeur froissé par la +conduite de deux hommes qu'elle avait aimés, arriva à Paris au moment +des saturnales du Directoire et n'y prit qu'une part trop active. +Elle-même a pris la peine de la rédiger en ce peu de mots: + +«Je suis bien malheureuse; aussitôt que j'en aime un, il s'en trouve +un autre qui me plaît davantage.» Ses choix furent aussi honteux par +leur qualité que par leur nombre. Elle était tombée dans un tel +désordre que son attachement pour monsieur de Chateaubriand fut +presque une réhabilitation. + +Cette liaison était dans toute sa vivacité lorsque monsieur de +Chateaubriand partit pour la Terre Sainte; les deux amants se +donnèrent rendez-vous à la fontaine des Lions de l'Alhambra. Madame de +X..., n'avait garde de manquer une entrevue si romanesque. Elle s'y +trouva au jour indiqué. Pendant l'absence de monsieur de +Chateaubriand, elle avait laissé tromper ses inquiétudes par les soins +assidus du colonel L..... Tandis qu'elle attendait le pèlerin de +Jérusalem à Grenade, elle y apprit la mort du colonel. De sorte que, +lorsque monsieur de Chateaubriand arriva, préparant des excuses pour +son retard et des hymnes sur l'exactitude de sa bien-aimée..., il +trouva une femme en longs habits de deuil et pleurant avec un extrême +désespoir la mort d'un rival heureux en son absence. Tout le voyage en +Espagne se passa de cette façon, monsieur de Chateaubriand mêlant le +rôle de consolateur à celui d'adorateur. + +Il place à cette époque son refroidissement pour madame de X.... +Toutefois, leur liaison dura encore longtemps. + +La publication de l'_Itinéraire_ donna un nouveau lustre au talent +populaire de monsieur de Chateaubriand et augmenta le désir que +plusieurs personnes avaient de le voir. Il en profita pour replacer +madame de X... dans une meilleure situation. Il établit que, par elle +seule, on arriverait à lui et fit trêve à sa sauvagerie. Il faut lui +en tenir compte, car c'était uniquement dans l'intérêt de madame de +X.... On lui rendit des soins pour attirer monsieur de Chateaubriand. +Comme elle était charmante dès qu'on se mettait en rapport avec elle, +elle plaisait par son propre mérite. + +Elle fut un instant dans l'intimité d'une coterie, composée de +mesdames de Duras, de Bérenger, de Lévis, etc. Mais, bientôt, +elle-même s'en ennuya; elle s'en retira volontairement et rentra dans +l'intérieur de son cabinet où des occupations sérieuses se mêlaient à +des talents de premier ordre pour employer son temps. Elle vécut de +cette sorte jusqu'à la Restauration. Nous la vîmes, à cette époque, se +précipiter dans le tourbillon du monde; couverte d'atours couleur de +roses, elle dansa à un grand bal. Son mari, qui n'avait jamais cessé +de la voir, négocia une réconciliation avec elle. Elle prit le titre +de duchesse de Z.... + +On lui proposa un appartement à l'hôtel de X...; on parlait même d'une +grossesse qui donnait l'espoir d'un frère à sa fille mariée depuis +plusieurs années. Chacun remarquait les manières bizarres de madame de +Z.... Les Cents-Jours arrivèrent; la terreur s'empara d'elle, son +étrangeté augmenta. On chercha pendant quelques mois à la dissimuler, +il fallut enfin la reconnaître et la séquestrer. À l'époque où +j'écris, elle est depuis vingt ans renfermée et n'a jamais recouvré la +raison. Tel a été le sort d'une des personnes les plus heureusement +douées que la nature ait jamais formées. Je ne puis m'empêcher de +croire qu'elle valait mieux que la vie qu'elle a menée. + +Sans ce fatal voyage d'Angleterre qui l'a rendue toute blessée, toute +désillusionnée aux désordres de Paris pendant le temps du Directoire, +peut-être n'aurait-elle pas suivi une aussi mauvaise voie. J'ai lieu +de penser que son mari a plus d'une fois regretté sa propre conduite, +et le sacrifice qu'il avait fait à ce faux dieu de la galanterie qui +régnait encore à l'époque où il est entré dans le monde. Il n'a pu se +dissimuler qu'il était le premier auteur des torts de sa femme. +Monsieur de Chateaubriand avait certainement conçu la pensée de la +relever à ses propres yeux et à ceux du monde. Mais il est incapable +de s'occuper avec persévérance du sort d'un autre; il est trop absorbé +par la préoccupation de lui-même. + +C'est lorsque madame de X... rentra dans sa retraite que se forma +décidément le corps des _madames_. Les principales étaient les +duchesses de Duras, de Lévis, et madame de Bérenger; le reste ne vaut +pas l'honneur d'être nommé. Ces trois dames avaient chacune leur +heure; monsieur de Chateaubriand était reçu à huis clos, et Dieu sait +quelle vie on lui faisait quand il donnait à l'une d'elles +quelques-unes des minutes destinées à l'autre. + +Elles étaient tellement enorgueillies de leur succès que leur portier +avait ordre de tenir leur porte close en avertissant que c'était +l'heure de monsieur de Chateaubriand, et on assure que la consigne +était souvent prolongée pour se donner meilleur air. Ces dames se +faisaient entre elles des scènes qui servaient à divertir la galerie; +mais, chaque soir, toutes reprenaient leur bonne humeur et s'en +allaient faire la cour la plus assidue à madame de Chateaubriand +qu'elles comblaient de soins et de prévenances. + +Un jour où elle était un peu enrhumée, elle prétendait avoir reçu cinq +bouillons pectoraux dans la même matinée, accompagnés des plus +charmants billets dont elle faisait l'exhibition en se moquant de ces +dames très drôlement, mais, au fond, sans aucun mécontentement, car +ces hommages de fort grandes dames ne lui déplaisaient pas. + +On dit que madame de Lévis obtint des succès assez complets; madame +de Duras en périssait de jalousie; madame de Bérenger en prit son +parti en s'entourant d'autres illustrations. Les _madames_ du second +ordre ne portaient pas leurs prétentions si haut. Les personnes +admises à la familiarité de madame de Lévis la trouvaient aimable et +jolie: elle était laide et maussade vue à une distance que je ne me +suis jamais sentie tentée de franchir. + +Madame de Duras était fille de monsieur de Kersaint, le conventionnel. +Sa mère et elle avaient passé dans leur habitation de la Martinique +les années de la tourmente révolutionnaire. En amenant à Londres une +grande fille de vingt-deux ans, point jolie, madame de Kersaint trouva +son mariage à peu près convenu d'avance avec le duc de Duras, réduit à +un état de pénurie qui le mettait dans la dépendance, assez durement +imposée, du prince de Poix son oncle. La fortune de mademoiselle de +Kersaint, sans être très considérable, se trouvait fort à la +convenance de monsieur de Duras. À peine débarquée il l'épousa, et +elle l'adora pendant longtemps. + +Monsieur de Duras était premier gentilhomme de la chambre du Roi; le +service se faisait par années et, pendant les commencements de +l'émigration, les titulaires ne manquaient pas de se rendre à leur +poste. Monsieur de Duras avait déjà fait son service une fois près de +Louis XVIII; son année revenait peu de temps après son mariage. +Monsieur de Duras partit de Londres, avec sa femme, pour se rendre à +Mitau. Arrivé à Hambourg, il y reçut un avis officiel portant que le +Roi consentait à recevoir monsieur de Duras au droit de sa charge, +malgré son mariage, mais que la fille d'un conventionnel ne pouvait +s'attendre à être admise auprès de madame la duchesse d'Angoulême. +Madame de Duras était formellement exclue de Mitau. Malgré quelques +ridicules, monsieur de Duras est homme d'honneur: il n'hésita pas à +reconduire sa femme à Londres et à y rester auprès d'elle. + +Madame de Duras se sentit fort ulcérée. J'ai toujours pensé qu'elle +avait puisé dans cette insulte l'indépendance de sentiment qui a +honoré son caractère dans la suite. Après un séjour de quelques années +en Angleterre, le ménage Duras revint en France où il ramena deux +petites filles, les seuls enfants qu'il ait eus. + +Madame de Duras s'aperçut enfin de la supériorité qu'elle avait sur +son mari et le lui fit sentir avec une franchise qui amena des +dissensions. Au temps de sa passion, innocente autant qu'extravagante +pour monsieur de Chateaubriand, elle cherchait une distraction à ses +ennuis domestiques. Madame de Duras n'avait dans sa jeunesse aucun +agrément, mais elle avait beaucoup d'esprit, le coeur haut placé et +une véritable distinction de caractère. Plus le théâtre où elle a été +placée s'est élevé, plus sa valeur réelle a été révélée. Je l'avais +devinée depuis longtemps. + +Madame de Bérenger avait épousé, étant mademoiselle de Lannois, le duc +de Châtillon-Montmorency que ce beau nom fit périr misérablement. Il +était à Yarmouth, prêt à s'embarquer sur un paquebot; le vent changea, +il dut attendre. Le capitaine de la frégate _la Blanche_, apprenant +qu'un duc de Montmorency était à l'auberge, lui offrit un passage sur +sa frégate. Elle allait porter l'argent des subsides à Hambourg; _la +Blanche_ se perdit corps et biens à l'entrée de l'Elbe; le duc de +Châtillon fut noyé. Sa veuve jouit quelque temps de sa liberté. Pour +faire une fin, elle épousa le moins aimable de ses adorateurs, Raymond +de Bérenger. Elle avait un esprit sérieux et fort distingué, mais pas +assez supérieur pour se mettre au niveau des simples mortels. J'en +avais grand'peur. + +Au nombre des adoratrices de monsieur de Chateaubriand se trouvait, +mais sans prétention sur son coeur, madame Octave de Ségur. + +Quoique ce soit un peu anticiper sur les événements, son histoire est +si romanesque que je veux la raconter. + +Mademoiselle d'Aguesseau épousa par amour son cousin germain, Octave +de Ségur. Pendant le temps du Directoire, le jeune ménage jouit d'un +bonheur complet. Vivant chez leurs parents, ils fournissaient à leurs +dépenses personnelles en traduisant des romans anglais. Ils avaient +déjà trois garçons dont l'éducation commençait à les occuper, lorsque +Octave fut nommé sous-préfet par le Premier Consul. Sa femme le suivit +à Soissons. + +Le comte de Ségur, leur père, se rallia au gouvernement devenu +impérial; il fut nommé grand maître des cérémonies, et madame Octave +dame du palais de l'impératrice Joséphine. Dès lors le bonheur +intérieur fut troublé; les longues absences forcées par le service de +madame de Ségur développèrent dans Octave la jalousie que son coeur +passionné recélait à son insu. Étienne de Choiseul devint, fort à tort +assure-t-on, l'objet de son inquiétude. Il était, comme Orosmane, +«cruellement blessé, mais trop fier pour se plaindre». + +Madame Octave suivit l'Impératrice à Plombières; son mari obtint un +congé pour aller passer quelques jours auprès d'elle. Il arriva le +soir; il faisait un clair de lune magnifique. Madame Octave ne +l'attendait pas; elle était dehors, son mari la suivit. Elle se +promenait avec Étienne de Choiseul. Il ne se découvrit pas, quitta +Plombières sans avoir parlé à personne et ne retourna pas à Soissons. +On le chercha partout vainement; on ne put en avoir aucune nouvelle. +Au bout d'un an, madame Octave reçut par la poste un billet timbré de +Boulogne et portant ces mots: + +«Je pars, chère Félicité, je vais affronter un élément moins agité que +ce coeur qui ne battra jamais que pour vous.» + +Ce billet était fermé par un cachet qu'elle lui avait donné et qui +portait: _Friendship, esteem and eternal love_. + +Philippe de Ségur partit immédiatement pour Boulogne, mais il ne put +trouver aucune trace de son frère. Il était pourtant à bord d'une des +péniches où Philippe le cherchait, mais il jouait si parfaitement son +rôle de soldat qu'aucun de ses camarades ne soupçonna son +travestissement. Il suivit la grande armée en Allemagne; plusieurs +années s'écoulèrent; un second billet fut remis chez madame de Ségur, +il portait seulement les paroles gravées sur le cachet, écrites de la +main d'Octave. + +Ce fut le seul signal de son existence. Après s'être désespérée, +madame Octave avait fini par se laisser consoler, par partager même +des sentiments vifs qu'elle inspira. Ses trois fils n'en étaient pas +moins son premier intérêt; elle veillait sur eux avec la tendresse la +plus éclairée. + +Octave, ayant été fait prisonnier et mené dans une petite ville au +fond de la Hongrie, n'y apprit que fort tard la nouvelle de la mort +d'Étienne de Choiseul, tué à la bataille de Wagram. Il eut alors le +désir de revoir sa patrie. Ses démarches pour obtenir sa liberté +n'eurent pas un succès assez prompt pour que les événements ne les +devançassent pas; la paix les rendit inutiles, et il revint en France +en 1814. + +Sa femme fut désolée de ce retour qui rompait une liaison à laquelle +elle tenait depuis plusieurs années. Soit qu'Octave en fût averti à +son arrivée, soit qu'il se craignît lui-même, il voulut rester avec sa +femme sur le pied de la simple amitié, réservant pour ses fils la +chaleur de son coeur. Il la traitait avec une politesse grave qui ne +se démentait jamais. Madame Octave, piquée au jeu par ces procédés, +sentit se rallumer une passion que son mari éprouvait en secret. Elle +employa vis-à-vis de lui toutes les ressources de la coquetterie: + +«Prenez garde, Félicité, lui disait-il quelquefois, c'est ma vie que +vous jouez.» + +Enfin, il se laissa séduire et se livra à un sentiment qui avait +toujours régné exclusivement dans son coeur. Quelques mois de bonheur +le dédommagèrent de longues années de souffrances. Madame Octave +suivit son mari et son fils aîné dans la garnison où tous deux +servaient dans le même régiment. Malheureusement, il s'y trouvait +aussi un jeune officier, camarade du fils, qui l'amena chez sa mère. +Octave s'en offusqua, à trop juste titre, il faut l'avouer. Il obtint +de changer de régiment, et voulut que madame Octave quittât la +garnison. Sous prétexte que son fils y restait, elle voulut y passer +l'hiver; Octave s'y opposa, il y eut une scène assez vive entre eux. +Pour la première fois et la seule fois, il lui adressa quelques +reproches fondés sur les soins qu'elle avait pris pour le ramener à +elle. + +Il revint seul à Paris, loua un appartement tel qu'il savait devoir +lui convenir le mieux, s'occupa à l'arranger avec les soins les plus +conformes à ses goûts. Il l'engagea plusieurs fois à s'y rendre; elle +s'y refusa constamment. Enfin il lui écrivit que, si elle n'était pas +à Paris avant six heures tel jour, elle s'en repentirait toute sa vie. +Elle n'arriva pas, et, à neuf heures, Octave se précipita dans la +Seine. On le retrouva les mains fortement jointes; il nageait +parfaitement, mais, décidé à périr, la volonté l'avait emporté sur +l'instinct qui porte à se sauver. + +Madame Octave fut abîmée de douleur et de remords; elle se retira +dans un couvent. Je l'ai vue dans sa cellule; elle y était fort +touchante. Les sollicitations de ses fils, qui, malgré leur tendresse +excessive pour leur père, lui sont restés tout dévoués, l'ont ramenée +dans le monde où elle mène une vie assez retirée. Mais elle y est +moins bien encadrée pour l'imagination que dans la cellule de son +couvent. + +Dans un siècle où il y a si peu de passions désintéressées, celle +d'Octave mérite certainement d'être remarquée. Il était d'une figure +charmante et très aimable quand il pouvait vaincre la timidité et +l'embarras que sa première aventure, déjà bizarre, lui causait +toujours. Sa femme, sans être très jolie, était parfaitement +séduisante; elle était aussi très attachante, car, malgré les cruels +événements de sa triste vie, elle a conservé des amies dévouées parmi +les femmes de la conduite la plus exemplaire. + + + + +CHAPITRE VIII + + Derniers temps de l'Empire. -- Gardes d'honneur. -- Situation des + esprits. -- Illusions de parti. -- Désorganisation des armées. -- + Les Alliés s'approchent. -- Les autorités quittent Paris. -- + Bataille de Paris. -- Capitulation. -- Retraite des troupes + françaises. + + +Je ne parlerai pas plus de la désastreuse retraite de Moscou que des +glorieuses campagnes qui l'avaient précédée. Je n'ai sur tous ces +événements que des renseignements généraux. Je n'écris pas l'histoire, +mais seulement ce que je sais avec quelques détails certains. Lorsque +les affaires publiques seront à ma connaissance spéciale, je les dirai +avec la même exactitude que les anecdotes de société. + +La chute de l'Empire s'approchait et nous avions la sottise de n'en +être pas épouvantés; à la vérité, la main ferme et habile du grand +homme avait comme étouffé les passions anarchiques. Mais pouvait-on +prévoir les calamités qui accompagneraient la chute de ce colosse? +Tous les esprits sensés devaient frémir; quant à nous, avec cette +incurie des gens de parti, nous nous réjouissions. + +Il est pourtant juste de dire notre excuse. Le joug de Bonaparte +devenait intolérable; son alliance avec la maison d'Autriche avait +achevé de lui tourner la tête. Il n'écoutait que des flatteurs; toute +contradiction lui était insupportable. Il en était arrivé à ce point +qu'il ne supportait plus la vérité, même dans les chiffres. + +L'arbitraire de son despotisme se faisait sentir jusqu'au foyer +domestique. J'ai déjà dit sa fantaisie de marier les filles; la mesure +des gardes d'honneur vint à son tour atteindre les fils des familles +aisées. Elle tombait sur les jeunes gens de vingt-cinq à trente ans +qui, ayant échappé ou satisfait à la conscription, devaient se croire +libérés. Évidemment, ils n'avaient pas de goût pour la carrière +militaire puisqu'ils ne l'avaient pas suivie dans un temps où tout y +appelait. La plupart étaient établis et mariés; c'était une calamité +imprévue qui bouleversait leur existence. Les préfets avaient l'ordre +de la diriger principalement sur les familles qu'on croyait mal +disposées pour le gouvernement. On laissait entrevoir assez clairement +que l'Empereur voulait avoir entre les mains un certain nombre +d'otages contre le mauvais vouloir. C'était, pour le coup, une idée +renouvelée des grecs; car on prêtait à l'Empereur d'avoir rappelé +qu'Alexandre en avait agi ainsi avec les macédoniens, avant de +s'enfoncer dans l'Asie. Cette légion fut formée au milieu des larmes, +des imprécations et des haines de tous les éléments les plus propres à +ressentir de la désaffection contre le pouvoir impérial. Elle +rejoignit l'armée, pour la première fois; en Saxe en 1813, assista à +la désastreuse bataille de Leipsick, subit la pénible retraite de +Hanau, fut détruite par la maladie des hôpitaux à Mayence. On la +licencia, mais elle eut à se reformer immédiatement. + +Les gardes d'honneur servirent pendant la campagne de France en 1814 +et furent écrasés à l'affaire de Reims. Certes, si jamais troupe a +souffert, c'est celle-là! Elle ne pouvait même embellir ses souvenirs +de la mémoire d'un succès. Hé bien! elle a été la plus longuement +fidèle à Napoléon. Elle n'a pris que tard et difficilement la cocarde +blanche et a revu les Cents-Jours avec joie; ceux qui la composaient +sont restés longtemps impérialistes. Après cela, établissez des +principes et tirez des conséquences! Il n'en est pas moins vrai que, +malgré l'ardeur belliqueuse si promptement développée dans ces jeunes +gens récalcitrants, la levée des gardes d'honneur a, plus qu'aucune +autre mesure, contribué à la haine qui surgissait en tout lieu contre +Bonaparte et qui commençait à s'exhaler en paroles hardies. + +Je me rappelle que monsieur de Châteauvieux (l'auteur des lettres de +Saint-James), absent de Paris depuis deux ans, y arriva au +commencement de 1814. Sa première visite en débarquant fut chez moi. +Il y entendit un langage si hostile qu'il m'a raconté depuis avoir eu +grand empressement d'en sortir; pendant toute la nuit, il ne rêva que +donjons et Vincennes, quoiqu'il eût fait un ferme propos de ne plus +fréquenter une société si imprudente. + +Le lendemain, il poursuivit le cours de ses visites, et il fut tout +étonné de trouver partout, jusque dans la bourgeoisie et dans les +boutiques, les mêmes dispositions et les mêmes libertés de langage. +Cela ne nous frappait pas parce que ce changement s'était établi +graduellement et généralement. On le retrouvait jusqu'à la table du +ministre de la police où l'abbé de Pradt disait qu'il y avait un +émigré qu'il était temps de rappeler en France et que c'était _le sens +commun_. + +Monsieur de Châteauvieux était médusé de nos discours; c'était +pourtant un habitué de Coppet, accoutumé à entendre de vives paroles +d'opposition. + +Le désordre était complet parmi les gens du gouvernement. J'allais +quelquefois chez madame Bertrand; son mari était grand maréchal du +palais. Un matin, j'y vis arriver un officier venant de l'armée de +l'Empereur, puis un autre expédié par le maréchal Soult, puis un +envoyé du maréchal Suchet: tous rapportaient les événements les plus +désastreux. La pauvre Fanny était au supplice. Enfin, pour couronner +l'oeuvre, se présenta un employé en Illyrie. Il entreprit de nous +raconter la façon dont il avait été traqué dans toute l'Italie et la +peine qu'il avait eue à rejoindre la frontière de France. Elle ne put +y tenir plus longtemps, et leur dit avec une extrême vivacité: + +«Messieurs, vous êtes tous dans l'erreur; on a reçu cette nuit même +les meilleures nouvelles de partout, et l'Empereur est parfaitement +content de ce qui se passe de tous les côtés.» + +Chacun se regarda avec étonnement; pour moi il m'était clair que cette +phrase était à mon adresse; je souris et laissai le champ libre à des +lamentations probablement fort tristes lorsqu'ils furent entre eux. + +S'ils se faisaient des illusions, les nôtres n'étaient pas moins +absurdes. Nous nous figurions que les puissances étrangères +travaillaient dans l'intérêt de nos passions; et quiconque voulait +nous éclairer à cet égard nous paraissait décidément un traître. Nous +avions établi que le prince de Suède, Bernadotte, était l'agent le +plus actif de la restauration bourbonienne. Nous l'avions placé à +Bruxelles, entouré des princes français, et nous n'en voulions pas +démordre. + +Un soir, monsieur de Saint-Chamans vint nous dire que le colonel de +Saint-Chamans, son frère, arrivant de Bruxelles à l'instant même, +assurait que ni Bernadotte, ni nos princes, ni pas un soldat étranger +n'était entré en Belgique, et que les suédois étaient je ne sais où +derrière le Rhin. Non seulement nous ne le crûmes pas, non seulement +nous soupçonnâmes la véracité du colonel, mais nous fûmes tellement +courroucés contre monsieur de Saint-Chamans que, peu s'en fallut que +nous ne le regardassions comme un faux frère. Il eut à subir de +grandes froideurs, comme un homme suspect! + +Voilà la candeur et la justice des factions. Assurément nous étions de +très bonne foi. Quand je me rappelle avoir partagé des impressions si +déraisonnables, cela me rend bien indulgente pour les illusions et les +exigences des gens de parti. Je suis seulement étonnée qu'à force de +les remarquer en soi, ou dans les autres, on ne s'en corrige pas un +petit, et je ne comprends guère l'intolérance dans ceux qui, comme +nous, ont traversé une série de révolutions. + +Il faut pourtant reconnaître, comme excuse à nos folies, que nous +étions contraints à deviner la vérité à travers les relations +officielles qui, presque toujours, la déguisaient. + +L'Empereur s'était accoutumé à penser que le pays n'avait aucun droit +à s'enquérir des affaires de l'Empire, qu'elles étaient siennes +exclusivement et qu'il n'en devait compte à personne. Ainsi, par +exemple, la bataille de Trafalgar n'a jamais été racontée à la France +dans un récit officiel; aucune gazette, par conséquent, n'en a parlé +et nous ne l'avons sue que par voies clandestines. Quand on escamote +de pareilles nouvelles, on donne le droit aux mécontents d'inventer +des fables au nombre desquelles se trouvait cette armée suédoise et +bourbonienne que nous avions rêvée en Belgique. + +Les événements se pressaient: les ennemis craignaient de marcher sur +Paris; ils étaient effrayés de cette pensée. Nous qui aurions dû la +redouter, nous l'accueillions de tous nos voeux. La désorganisation du +gouvernement sautait aux yeux. De malheureux conscrits remplissaient +les rues; rien n'avait été préparé pour les recevoir. Ils périssaient +d'inanition sur les bornes; nous les faisions entrer dans nos maisons +pour les reposer et les nourrir. Avant que le désordre en vînt là, ils +étaient reçus, habillés et dirigés sur l'armée en vingt-quatre heures. +Ces pauvres enfants y arrivaient pour y périr sans savoir se +défendre. + +J'ai entendu raconter au maréchal Marmont qu'à Montmirail, au milieu +du feu, il vit un conscrit tranquillement l'arme au pied: + +«Que fais-tu là? pourquoi ne tires-tu pas? + +«--Je tirerais bien comme un autre, répondit le jeune homme, si je +savais charger mon fusil.» + +Le maréchal avait les larmes aux yeux en répétant les paroles de ce +pauvre brave enfant qui restait ainsi au milieu des balles sans savoir +en rendre. + +À mesure que le théâtre de la guerre se rapprochait, il était plus +difficile de cacher la vérité sur l'inutilité des efforts gigantesques +faits par Napoléon et son admirable armée; le résultat était +inévitable. J'en demande bien pardon à la génération qui s'est élevée +depuis dans l'adoration du _libéralisme_ de l'Empereur, mais, à ce +moment, amis et ennemis, tout suffoquait sous sa main de fer et +sentait un besoin presque égal de la soulever. Franchement, il était +détesté; chacun voyait en lui l'obstacle à son repos, et le repos +était devenu le premier besoin de tous. + +_Abbiamo la pancia piena di liberta_, me disait un jour un postillon +de Vérone en refusant un écu à l'effigie de la liberté. La France, en +1814, aurait volontiers dit à son tour: _Abbiamo la pancia piena di +gloria_, et elle n'en voulait plus. + +Les Alliés ne s'y trompaient pas; ils savaient bien démêler dans cette +fatigue le motif de leurs succès, mais ils craignaient qu'elle ne fût +pas assez complète pour leur sécurité. Afin de relever l'esprit +public, on fit arriver le courrier chargé de remettre des drapeaux et +les épées des généraux russes faits prisonniers à la bataille de +Montmirail au milieu d'une parade au Carrousel où assistait +l'Impératrice. Le temps de ces fantasmagories était passé, et +d'ailleurs la poussière du courrier n'était pas assez vieille pour +rassurer les Parisiens. + +Le dimanche 25 mars, nous vîmes partir, après la parade, un magnifique +régiment de cuirassiers arrivant de l'armée d'Espagne; ils allaient +rejoindre celle de l'Empereur et suivaient le boulevard vers trois +heures. J'ai peu vu de troupes dont l'aspect m'ait plus frappée. + +Dès le matin du lendemain, il en reparut isolément aux barrières de +Paris, se dirigeant sur les hôpitaux, eux et leurs chevaux plus ou +moins blessés, et leurs longs manteaux blancs souillés et couverts de +sang. Il était évident qu'on se battait bien près de nous. J'en +rencontrai plusieurs en allant me promener au Jardin des Plantes. Le +contraste avec leur apparence de la veille serrait le coeur. + +Au bout de deux heures, nous revînmes, ma mère et moi, le long des +boulevards. Ce peu de temps avait suffi pour changer leur aspect; ils +étaient couverts jusqu'à l'encombrement par la population des environs +de Paris. Elle marchait pêle-mêle avec ses vaches, ses moutons, ses +pauvres petits bagages. Elle pleurait, se lamentait, racontait ses +pertes et ses terreurs, et, comme de raison, disposait à l'irritation +contre ce qui paraissait plus heureux. On ne pouvait aller qu'au pas; +les injures n'étaient pas épargnées à notre calèche; je n'avais pas +besoin de cela pour commencer à trouver que la guerre était fort laide +à voir de si près. + +Nous rentrâmes sans accident, mais un peu effrayées et profondément +émues. Le bruit lointain du canon ne tarda pas à se faire entendre; +nous sûmes que, dans les ministères et chez les princes de la famille +impériale, on faisait des paquets. Dès que la nuit fut tombée, les +cours des Tuileries se remplirent de fourgons; on parla du départ de +l'Impératrice; personne n'y voulait croire. + +Nous passâmes toute cette journée du lundi dans une grande anxiété et +au milieu des bruits les plus contradictoires; chacun avait une +nouvelle _sûre_ qui détruisait celle tout aussi _sûre_ qu'un autre +venait d'apporter. + +Le lendemain, à cinq heures du matin, tout le monde fut également et +bruyamment averti par la fusillade et le canon que Paris était attaqué +vigoureusement et de trois côtés. On apprit, en même temps, le départ +de l'Impératrice, de la Cour et du gouvernement impérial. + +Nous habitions une maison de la rue Neuve-des-Mathurins. Des fenêtres +les plus hautes, on voyait parfaitement Montmartre, et, vers la fin de +la matinée, nous assistâmes à la prise de cette position. Les obus +passaient par-dessus nous. Quelques-uns arrivèrent jusque sur le +boulevard et mirent en fuite les belles dames, en plumes et en +falbalas, qui s'y promenaient à travers les blessés qu'on rapportait +des barrières et les secours d'armes, d'hommes et de munitions qu'on y +envoyait. + +Beaucoup de personnes quittèrent Paris. Je n'avais aucun désir de m'en +éloigner et, comme mon père trouvait les routes, au milieu d'une +pareille confusion, plus dangereuses que la ville, il autorisait notre +séjour. + +Eugène d'Argout, mon cousin, qui, blessé à la bataille de Leipsick, +n'avait pu faire la campagne de France, se chargea de nos préparatifs +de sûreté. Il commença par les provisions, fit acheter de la farine, +du riz, quelques jambons, enfin tout ce qui était nécessaire pour +passer plusieurs jours renfermés. Ensuite il fit éteindre tous les +feux, fermer tous les volets et donner le plus possible l'air inhabité +à la maison. De plus, il fit traîner une grosse charrette de fourrage, +arrivée le matin de la campagne, sous la voûte, avec le projet de la +pousser contre la porte cochère si la ville était forcée. Puis il +déclara à tous les gens que ceux qui seraient dehors ne rentreraient +pas que le calme ne fût rétabli. + +Eugène avait fait toutes les guerres depuis dix ans et avait vu +prendre bien des villes. Il disait que les plus faibles obstacles +suffisent pour arrêter le soldat, toujours pressé, dans la crainte de +se voir interdire le pillage par ses chefs. + +On venait, de moment en moment, nous raconter ce qu'on pouvait +apprendre dans les environs. Quand le canon se taisait d'un côté, il +recommençait de l'autre. Tantôt le bruit se rapprochait, tantôt il +s'éloignait, selon que les positions étaient prises ou qu'on en +attaquait de nouvelles. Ce que nous craignions le plus c'était +l'arrivée de l'Empereur; nous ignorions où il était. + +Alexandre de la Touche, le fils de madame Dillon, habitait les +Tuileries chez sa soeur, madame Bertrand; il vint le matin me supplier +de quitter Paris, je m'y refusai absolument. Bientôt après, nous +apprîmes les hostilités suspendues et les négociations entamées pour +une capitulation. Il revint et se mit positivement à genoux devant ma +mère et moi pour nous décider, nous conjurant de lui permettre de +faire atteler nos chevaux. Nous lui représentions que ce n'était pas +le moment de partir puisque le danger était conjuré. + +«Il ne l'est pas, il ne l'est pas, ah! si je pouvais vous dire ce que +je sais! mais j'ai donné ma parole; partez, partez, je vous en +supplie, partez.» + +Nous résistâmes et il nous quitta en pleurant, allant rejoindre sa +mère et sa soeur qui l'attendaient pour monter en voiture. Cette +insistance de monsieur de la Touche m'est revenue à la mémoire +lorsque, quelques jours après, on a dit que l'Empereur avait donné +l'ordre de faire sauter les magasins à poudre. Certainement il croyait +savoir un secret qui devait entraîner des calamités. + +Je n'oublierai jamais la nuit qui succéda à cette journée si animée. +Le temps était superbe, le clair de lune magnifique, la ville était +parfaitement calme; nous nous mîmes à la fenêtre, ma mère et moi. Un +bruit attira notre attention, c'était un très petit chien qui mangeait +un os, assez loin de nous. De temps en temps seulement, le silence +était interrompu par les qui-vive des patrouilles des Alliés, se +répondant en faisant leurs rondes, sur les hauteurs qui nous +dominaient. Ce son étranger fut le premier qui me fit sentir que +j'avais un coeur français; j'éprouvai un sentiment très pénible; mais +nous étions trop sous l'impression de la crainte du retour de +l'Empereur pour qu'il pût être durable. + +Les places, les rues étaient remplies par l'armée française; elle +bivouaquait sur le pavé, en tristesse, en silence. Rien n'était beau +comme son attitude; elle n'exigeait, ne demandait, n'acceptait même +rien. Il semblait que ces pauvres soldats ne se sentissent plus de +droits sur des habitants qu'ils n'avaient pas pu défendre. Cependant, +huit mille hommes, sous le commandement du duc de Raguse, engagés +pendant dix heures, avaient laissé à quarante-cinq mille étrangers +treize mille de leurs morts à ramasser. Aussi, les Alliés ne +pouvaient-ils croire, les jours suivants, au peu de troupes qui +avaient défendu Paris. + +L'histoire fera justice de la sotte méchanceté des passions qui ont +accusé le maréchal Marmont d'avoir livré la ville, et rétablira cette +brillante affaire de Belleville au rang qu'elle doit occuper dans les +fastes militaires. + +Je vais entrer dans le récit de la Restauration. Jetée par ma position +dans l'intimité de beaucoup de gens influents, j'ai vu depuis ce temps +les événements de plus près. Je ne sais si je les rendrai avec +impartialité; c'est une qualité dont tout le monde se vante et qu'au +fond personne ne possède. On est plus ou moins influencé, fort à son +insu, par sa position et son entourage. Du moins, je parlerai avec +indépendance et dirai la vérité telle que je la crois. Je ne puis +m'engager à davantage. + + + + +QUATRIÈME PARTIE + +RESTAURATION DE 1814 + + + + +CHAPITRE I + + Mes opinions en 1814. -- Dispositions du parti royaliste. -- + Arrivée du premier officier russe. -- Message du comte de + Nesselrode. -- Prise de la cocarde blanche. -- Aspect du + boulevard. -- Entrée des Alliés. -- Dîner chez moi. -- + Déclaration des Alliés. -- Conseil chez le prince de Talleyrand. + -- Le marquis de Vérac. -- Réunion chez monsieur de Morfontaine. + -- Attitude des officiers russes. -- Bivouac des cosaques aux + Champs-Élysées. + + +Il serait assurément fort peu intéressant pour un autre de connaître +mes opinions personnelles en 1814. Mais c'est une recherche qui +m'amuse de me rendre ainsi compte de moi-même aux différentes époques +de ma vie et d'observer les variations qui les ont marquées. + +J'avais perdu en grande partie mon anglomanie; j'étais redevenue +française, si ce n'est politiquement, du moins socialement; et, comme +je l'ai dit déjà, le cri des sentinelles ennemies m'avait plus +affectée que le bruit de leur canon. J'avais éprouvé un mouvement très +patriotique, mais fugitif. J'étais de position, de tradition, de +souvenir, d'entourage et de conviction royaliste et légitimiste. Mais +j'étais bien plus antibonapartiste que je n'étais bourbonienne; je +détestais la tyrannie de l'Empereur que je voyais s'exercer. + +Je considérais peu ceux de nos princes que j'avais vus de près. On +m'assurait que Louis XVIII était dans d'autres principes. L'extrême +animosité qui existait entre sa petite Cour et celle de monsieur le +comte d'Artois pouvait le faire espérer. J'avais quitté l'Angleterre +avant que les vicissitudes de l'exil l'y eussent amené, et je me +prêtais volontiers à écouter les éloges que ma mère faisait du Roi, +malgré le tort qu'il avait, à ses yeux, d'être un constitutionnel de +1789. + +C'était sur ce tort même que se fondaient mes espérances; car, en me +recherchant bien, je me retrouve toujours aussi libérale que le +permettent les préjugés aristocratiques qui m'accompagneront, je +crains, jusqu'au tombeau. + +Les combinaisons de la société politique en Angleterre n'ont jamais +cessé de me paraître ce qu'il y a de plus parfait dans le monde. +L'égalité complète et réelle devant la loi qui, en assurant à chaque +homme son indépendance, lui inspire le respect de soi-même, d'une +part, et, de l'autre, les grandes existences sociales qui créent des +défenseurs aux libertés publiques et font de ces patriciens les chefs +naturels du peuple lequel leur rend en hommage ce qu'il en reçoit en +protection, voilà ce que j'aurais désiré pour mon pays; car je ne +conçois la liberté, sans licence, qu'avec une forte aristocratie. +C'est ce que personne, ni le peuple, ni la bourgeoisie, ni la +noblesse, ni le Roi, n'ont compris. L'égalité chez nous est une +maladie de la vanité. Sous prétexte de cette égalité, chacun prétend à +s'élever et à dominer, sans vouloir reconnaître que, pour conserver +des inférieurs, il faut consentir à admettre, sans regret, des +supérieurs. + +Le mercredi 31 mars, pour renouer le fil de mon discours, dès sept +heures du matin, monsieur de Glandevèse était chez nous. Il venait +consulter mon père sur la convenance de prendre la cocarde blanche. Un +immense nombre de personnes, disait-il, y étaient disposées. Mon père +l'engagea à calmer leur zèle pendant quelques heures; il ne fallait +pas qu'une pareille tentative échouât. Il était donc prudent +d'attendre le moment où les Alliés feraient leur entrée, c'est-à-dire +jusqu'à midi. + +Monsieur de Glandevèse et mon frère allèrent porter ces paroles aux +différentes réunions. Mon père, de son côté, apprit bientôt que le +maréchal Moncey, commandant de la garde nationale de Paris, était +parti dans la nuit après avoir fait appeler le duc de Montmorency, +commandant en second, et lui avoir fait remise de toute son autorité. +Mon père se rendit chez le duc de Laval, dans l'espoir qu'il pourrait +décider son cousin à se déclarer pour la cause que nous voulions voir +triompher. + +Il était dix heures, à peu près. Nous étions, ma mère et moi, à une +fenêtre d'entresol, lorsque nous vîmes venir de loin un officier +russe, suivi de quelques cosaques. Arrivé tout près de nous, il +demanda où demeurait madame de Boigne; en même temps, il leva la tête +et je reconnus le prince Nikita Wolkonski, une de mes anciennes +connaissances. Il me vit en même temps, sauta à bas de son cheval, +entra dans la maison; son escorte s'établit dans la cour, et deux +cosaques se placèrent en vedette en avant de la porte cochère qui +resta ouverte. J'ai toujours considéré comme une marque de la frayeur +qu'inspirait encore au peuple le gouvernement impérial qu'elle eût pu +vaincre la badauderie parisienne dans cette circonstance. + +Malgré la curiosité que devaient inspirer ces cosaques (les premiers +que l'on eût vus dans Paris), pendant une heure que dura la visite du +prince Wolkonski, non seulement il ne se fit pas de rassemblement +devant la porte, mais les passants ne s'arrêtèrent pas un instant. +Et, s'ils avaient été plus religieux, ils se seraient volontiers +signés pour exorciser le danger d'avoir seulement entrevu un spectacle +qui leur semblait compromettant. + +Le prince Wolkonski, comme on peut croire, fut reçu avec joie. Il me +dit tout de suite que le comte de Nesselrode l'avait chargé de venir +chez nous nous porter l'assurance de toute espèce de sécurité et de +protection, et puis demander à mon père quelles étaient les espérances +raisonnables et possibles de notre parti, l'empereur Alexandre +arrivant sans aucune décision prise. Nous envoyâmes chercher mon père +chez le duc de Laval. Le prince Nikita lui répétait ses questions, +lorsque mon cousin, Charles d'Osmond, encore presque enfant, entra +dans la chambre tout essoufflé, criant, pleurant d'enthousiasme. + +«La voilà, la voilà, disait-il; elle est prise, prise sans +opposition!» + +Et il nous montrait son chapeau orné d'une cocarde blanche. Il venait +du boulevard, et allait y retourner. Mon père, en s'adressant à +Wolkonski, lui dit: + +«Je ne saurais, prince, vous faire une meilleure réponse; vous voyez +ce que ces couleurs excitent d'amour, de zèle et de passion. + +«--Vous avez raison, monsieur le marquis, je vais faire mon rapport de +ce que j'ai vu et j'espère, dans ma route, en recevoir partout la +confirmation». + +Le prince Wolkonski m'a dit depuis qu'ayant gagné la barrière par les +rues, il n'avait trouvé sur son chemin que des démonstrations de +tristesse et d'inquiétude et pas une de joie et d'espérance. Je pense +qu'il fit son rapport complet, car certainement l'empereur Alexandre +entra dans Paris avec la même irrésolution où il était le matin. + +Nous allâmes, ma mère et moi, nous placer dans l'appartement de madame +Récamier. Elle était alors à Naples, mais monsieur Récamier conservait +sa maison dans la rue Basse-du-Rempart. Nous nous trouvions à un +premier, tout à fait au niveau du boulevard, dans la partie la plus +étroite de la rue. Mon père, en nous y installant, nous fit promettre +de ne donner aucun signe qui pût paraître une manifestation d'opinion +et de ne recevoir aucunes visites qui pussent attirer l'attention. Il +pensait que ces ménagements étaient dus à l'hospitalité et aux +sentiments très modérés de monsieur Récamier. + +Bientôt nous vîmes passer sur le pavé du boulevard un groupe de jeunes +gens portant la cocarde blanche, agitant leurs mouchoirs, criant: Vive +le Roi. Mais qu'il était peu considérable! J'y reconnus mon frère. Ma +mère et moi échangeâmes un regard douloureux et inquiet; nous +espérâmes encore qu'il s'augmenterait. Il n'osait pas s'avancer au +delà de la rue Napoléon (depuis rue de la Paix); il allait de là à la +Madeleine, puis retournait sur ses pas. Nous le revîmes jusqu'à cinq +fois sans pouvoir nous faire l'illusion qu'il eût en rien grossi. +Notre anxiété devenait de plus en plus cruelle. + +Il était certain que, si cette levée de boucliers restait sans effet, +tous ceux qui s'y étaient prêtés seraient perdus; et, au fond, cela +était juste. Ce sentiment était peint dans les yeux de tous ceux qui +voyaient passer ces pauvres jeunes gens à cocarde blanche. Ils +n'inspiraient pas de colère, point de haine, encore moins +d'enthousiasme. Mais on les regardait avec une espèce de pitié, comme +des insensés et des victimes dévouées. Plusieurs passants montraient +de l'étonnement, mais personne ne s'opposait à leur action ni ne les +molestait en aucune façon. + +Enfin, à deux heures, l'armée alliée commença à défiler devant nous. +Les tourments que j'éprouvais depuis le matin étaient trop intimes +pour que mon patriotisme trouvât place dans mon coeur, et j'avoue que +je n'éprouvai que du soulagement. + +À mesure que la tête de la colonne approchait, quelques cocardes +blanches honteuses sortaient des poches, se plaçaient sur les chapeaux +et se pavanaient sur les contre-allées, mais c'était encore bien peu +nombreux, quoique le mouchoir blanc que les étrangers portaient tous à +leur bras, en signe d'alliance, eût été tout de suite pris par la +population pour une manifestation bourbonienne. + +Notre fidèle escorte de jeunes gens entourait les souverains, criant à +tue-tête et se multipliant, le plus qu'elle pouvait, par son zèle et +son activité. Les femmes ne se ménageaient pas; les mouchoirs blancs +s'agitaient et les acclamations partaient aussi des fenêtres. Autant +les souverains avaient trouvé Paris morne, silencieux et presque +désert jusqu'à la hauteur de la place Vendôme, autant il leur parut +animé et bruyant depuis là jusqu'aux Champs-Élysées. + +Faut-il avouer que c'était dans ce lieu que la faction antinationale +s'était donné rendez-vous pour accueillir l'étranger et que cette +faction était composée principalement de la noblesse? Avait-elle tort? +avait-elle raison? Je ne saurais le décider à présent; mais, alors, +notre conduite me paraissait sublime. Pour beaucoup, elle était fort +désintéressée, si toutefois l'esprit de parti peut jamais être +considéré comme désintéressé; pour tous elle était ennoblie par le +danger personnel. + +Toutefois, même au milieu de nos haines et de nos engouements du +moment, je trouvai parfaitement stupide et inconvenante la conduite de +Sosthène de La Rochefoucauld, allant, avec autorisation de l'empereur +Alexandre, mettre la corde au col de la statue de l'empereur Napoléon +pour la précipiter du haut de la colonne. Rendons tout de suite la +justice aux jeunes gens de la hardie promenade du matin qu'ils se +refusèrent à cette sotte entreprise, et que Sosthène ne trouva pour +l'accompagner que des Maubreuil, des Sémallé et autres aventuriers de +cette espèce. + +J'ai oublié de dire que le comte de Nesselrode m'avait fait avertir +par le prince Nikita qu'il me demandait à dîner pour ce jour-là. +J'avais engagé le prince à venir aussi. J'aperçus sur le boulevard +quelques personnes que j'étais bien aise de réunir à ces messieurs; +mais, fidèle à la promesse donnée à mon père, j'allai moi-même dans la +rue pour le leur proposer. Je ne me rappelle positivement que de +monsieur de Chateaubriand, d'Alexandre de Boisgelin et de Charles de +Noailles. + +Nous étions tous réunis lorsque le prince Wolkonski et un de ses +camarades, Michel Orloff, arrivèrent: ils m'apportaient un billet de +monsieur de Nesselrode. En s'excusant de ne pouvoir venir, il +m'envoyait à sa place un papier qui, disait-il, obtiendrait facilement +son pardon, en attendant que lui-même vînt le chercher le soir. +C'était la déclaration qu'on allait afficher et qui annonçait +l'intention des Alliés de ne traiter ni avec l'Empereur, ni avec aucun +individu de sa famille. Elle était le résultat de la conférence tenue +chez monsieur de Talleyrand au moment où l'empereur Alexandre y était +arrivé. Il l'avait commencée par ces mots: + +«Hé bien! nous voilà dans ce fameux Paris! C'est vous qui nous y avez +amenés, monsieur de Talleyrand. Maintenant il y a trois partis à +prendre: traiter avec l'empereur Napoléon, établir la Régence ou +rappeler les Bourbons. + +«--L'Empereur se trompe, répondit monsieur de Talleyrand; il n'y a pas +trois partis à prendre, il n'y en a qu'un à suivre et c'est le +dernier qu'il a indiqué. Tout puissant qu'il est, il ne l'est pas +assez pour choisir. Car, s'il hésitait, la France, qui attend ce +salaire des chagrins et des humiliations qu'elle dévore en ce moment, +se soulèverait en masse contre l'invasion, et Votre Majesté Impériale +n'ignore pas que les plus belles armées se fondent devant la colère +des peuples. + +«--Hé bien! reprit l'Empereur, voyons donc ce qu'il y a à faire pour +atteindre votre but; mais je ne veux rien imposer, je ne puis que +céder aux voeux exprimés du pays. + +«--Sans doute, Sire; il ne faut que les mettre dans la possibilité de +se faire entendre.» + +Ce dialogue me fut rapporté, le lendemain même, par un des assistants +au conseil. + +Le comte de Nesselrode vint le soir; je laisse à penser s'il fut bien +accueilli. Nous avions si souvent fait de l'antibonapartisme, je ne +dirai pas _avec_, il est trop diplomate, mais _devant_ lui, qu'il +n'avait pas besoin de s'informer de nos dispositions du moment. + +Je ne puis me refuser à rappeler une petite malice qui m'a amusée dans +le temps, et surtout depuis 1830, où monsieur de Vérac s'est trouvé +légitimiste tellement inébranlable. Pour atteindre à cette +immutabilité, il avait commencé par être chambellan de Napoléon et des +plus empressés. Ayant appris que des officiers russes dînaient chez +moi, il y vint le soir afin de leur demander un laissez-passer pour +aller, au camp des Alliés, voir monsieur de Langeron, son parent et +son ami. Pendant que ces messieurs causaient, il s'approcha de moi et +me dit tout bas, et d'un ton de voix émue: + +«Et l'Empereur? a-t-on de ses nouvelles? Que fait-il? Sait-on où il +est?» + +Je le compris très bien, mais j'affectai de me tromper, et je lui +répondis également tout bas: + +«Il loge chez monsieur de Talleyrand». + +Monsieur de Vérac fut complètement déconcerté; mais le plaisant c'est +qu'il n'osa jamais relever ma méprise et expliquer de quel Empereur il +s'informait. C'est la seule petite vengeance que j'ai exercée contre +la chambellanerie impériale. + +Le comte de Nesselrode causa longtemps avec mon père des choses et des +personnes. Entre autres, il lui demanda s'il croyait qu'on dût laisser +la police à monsieur Pasquier. Mon père lui répondit qu'elle ne +pouvait être dans des mains plus habiles et plus probes, que, s'il +consentait à en rester chargé, on devait regarder son accession comme +une bonne fortune et qu'on pouvait se fier entièrement à sa parole. + +Je ne me souviens plus si c'est ce soir-là ou le lendemain qu'il y eut +une réunion royaliste chez monsieur de Mortefontaine; elle envoya une +députation chez l'empereur Alexandre pour exprimer ses voeux. Je me +rappelle seulement que mon père en revint harassé, dégoûté, désolé; +toutes les folies de l'émigration et de la plus sotte opposition s'y +étaient montrées triomphantes. On ne parlait que de victoire, que de +vexation, que de vengeance contre ses compatriotes, tandis qu'on était +suppliant aux pieds d'un souverain étranger, dans sa propre patrie. +Sosthène de La Rochefoucauld était déjà un des grands coryphées de ce +charivari d'absurdités. + +Mon salon ne désemplissait pas; tous les jeunes gens qui avaient été +les camarades de mon frère dans la promenade du boulevard y passaient; +et, quoique ce fût une bien faible armée pour amener un changement de +dynastie, cela suffisait pour faire foule dans de petits appartements, +d'autant que les gens de ma société habituelle y venaient, aussi bien +que les étrangers. + +Je ne puis assez vanter la parfaite convenance des officiers russes +dans cette circonstance; ils n'étaient occupés qu'à nous combler de +prévenances et de grâces et à relever notre situation à nos propres +yeux; ils n'avaient que des paroles d'éloges et d'admiration pour +notre brave armée. Il ne leur est pas échappé un propos qui pût +blesser ou offenser un français, de quelque parti qu'il fût. Telle +était la volonté de leur maître; elle a été scrupuleusement suivie et +sans qu'il parût leur coûter. + +C'était toujours avec un ton de déférence qu'ils parlaient de la +France. Peut-être était-ce la meilleure manière de rehausser leurs +succès; mais il y avait de la grandeur à concevoir cette idée. Elle ne +pouvait entrer que dans une âme généreuse. Celle de l'empereur +Alexandre l'était beaucoup à cette époque. Il n'avait pas encore +atteint l'âge où l'exercice du pouvoir absolu et une maladie +héréditaire qui se développe gâte l'heureux naturel des souverains de +la Russie et les rend le fléau du monde. + +À ce commencement du printemps de 1814, il faisait un temps +magnifique; tout Paris était dehors. Il n'y a dans cette ville ni +bataille, ni occupation, ni émeute, ni trouble d'aucun genre qui +puisse exercer d'influence sur la toilette des femmes. Le mardi, elles +se promenaient empanachées sur les boulevards, au milieu des blessés, +et affrontant les obus. Le mercredi, elles étaient venues voir défiler +l'armée alliée. Le jeudi, elles portaient leurs élégants costumes au +bivouac des cosaques dans les Champs-Élysées. + +C'était un singulier spectacle pour les yeux et pour les esprits que +ces habitants du Don suivant paisiblement leurs habitudes et leurs +moeurs au milieu de Paris. Ils n'avaient ni tentes, ni abri d'aucune +espèce; trois ou quatre chevaux étaient attachés à chaque arbre et +leurs cavaliers assis près d'eux, à terre, causaient ensemble d'une +voix très douce en accents harmonieux. La plupart cousaient: ils +raccommodaient leurs hardes, en taillaient et en préparaient de +neuves, réparaient leurs chaussures, les harnais de leurs chevaux ou +façonnaient à leur usage leur part du pillage des jours précédents. +C'étaient cependant les cosaques réguliers de la garde, et, comme ils +ne faisaient que rarement le service d'éclaireurs, ils étaient moins +heureux à la maraude que leurs frères, les cosaques irréguliers. + +Leur uniforme était très joli: le large pantalon bleu, une tunique en +dalmatique également bleue, rembourrée à la poitrine et serrée +fortement autour de la taille par une large ceinture de cuir noir +verni, avec des boucles et ornements en cuivre très brillants, qui +portaient leurs armes. Ce costume semi-oriental et leur bizarre +attitude à cheval, où ils sont tout à fait debout, l'élévation de leur +selle les dispensant de plier les genoux, les rendaient un objet de +grande curiosité pour le badaud de Paris. Ils se laissaient approcher +très facilement, surtout par les femmes et les enfants qui étaient +positivement sur leurs épaules. + +J'ai vu des femmes prendre leur ouvrage dans leurs mains pour mieux +examiner comment ils travaillaient. De temps en temps, ils s'amusaient +à faire une espèce de grognement; les curieuses reculaient +épouvantées. Alors ils poussaient des cris de joie et faisaient des +éclats de rire auxquels prenaient part celles qu'ils avaient alarmées. +Ils se laissaient moins approcher par les hommes; mais ils ne les +éloignaient que par un geste calme et doux de la main accompagné d'un +mot qui, probablement, répondait à _Au large_, de nos sentinelles. Il +est évident que personne ne s'exposait à braver cette consigne. Elle +n'était pas complètement rigoureuse, car, si un homme se trouvait avec +des femmes ou des enfants, ils n'y faisaient pas attention. + +Il y avait bonne raison pour qu'ils se tinssent près de leurs +chevaux, car jamais, sous aucun prétexte, ils ne faisaient un pas. Dès +qu'ils n'étaient pas assis par terre, ils étaient à cheval. Pour +circuler dans l'intérieur du bivouac d'un bout à l'autre, ils +montaient à cheval. Et on les voyait aussi tenant leur lance d'une +main et une cruche ou une gamelle ou même un verre de l'autre, aller +faire les affaires de leur petit ménage. + +Je dis un verre, parce que j'en ai vu un se lever tranquillement, +monter à cheval, prendre sa lance, se pencher jusqu'à terre pour y +ramasser une gourde, aller à trente pas de là prendre de l'eau dans un +baquet qui était environné d'une garde, boire son eau et revenir à son +poste avec sa gourde vide, descendre de cheval, replacer sa lance dans +le faisceau et reprendre son travail. + +Ces habitudes nomades nous semblaient si étranges qu'elles excitaient +vivement notre curiosité, et nous la satisfaisions d'autant plus +volontiers que nous étions persuadés que nos affaires allaient au +mieux. Le succès de parti nous déguisait l'amertume d'un bivouac +étranger aux Champs-Élysées. Je dois cette justice à mon père qu'il ne +partageait pas cette impression et que je ne pus jamais le décider à +venir voir ce spectacle qu'il s'obstinait à trouver encore plus triste +que curieux. + + + + +CHAPITRE II + + Billet du prince de Talleyrand. -- Craintes des Alliés. -- + Représentation à l'Opéra. -- Représentation aux Français. -- + Fautes du parti royaliste. -- Visite du général Pozzo di Borgo. + -- L'empereur Alexandre. -- Sa noble conduite. -- Brochure de + monsieur de Chateaubriand. -- Son effet. -- Sa réception par + l'empereur Alexandre. -- Récit fait par monsieur de Lescour. -- + Il se dément. + + +Ce fut dans cette soirée du jeudi que monsieur de Nesselrode me dit: + +«Voulez-vous voir les documents sur lesquels nous avons hasardé la +marche sur Paris? + +«--Assurément. + +«--Tenez, les voilà». + +Et il tira de son portefeuille un très petit morceau de papier déchiré +et chiffonné sur lequel il y avait écrit en encre sympathique: «Vous +tâtonnez comme des enfants quand vous devriez marcher sur des +échasses. Vous pouvez tout ce que vous voulez; veuillez tout ce que +vous pouvez. Vous connaissez ce signe; ayez confiance en qui vous le +remettra.» + +Je ne crois pas me tromper d'un mot: ce billet, écrit par monsieur de +Talleyrand, après la retraite des Alliés de Montereau, leur arriva +près de Troyes, et les instructions données au porteur de cette +singulière lettre de créance influèrent beaucoup sur la décision qui +ramena les Alliés sur Paris. Toutefois, ce qui les décida, c'est que +la retraite était plus facile, pour quitter la France, par la Flandre +que par la Champagne déjà épuisée, désolée, irritée et prête à se +soulever contre eux. + +Les étrangers étaient bien plus inquiets et bien plus étonnés de leur +séjour dans Paris que nous; ils n'étaient ni aveuglés par l'esprit de +parti, ni désillusionnés sur le prestige qu'inspirait le nom de +l'empereur Napoléon. Les prodiges de la campagne de France ne leur +permettaient pas de croire à la destruction si complète et si réelle +de l'armée, et ils s'attendaient à la voir surgir sous les pavés. Ce +sentiment se découvrait dans toutes leurs paroles, et ils avaient le +bon sens de se laisser peu rassurer par les nôtres dont ils +appréciaient la futilité sur bien des points. + +Toutefois, nous avions raison en leur assurant que le pays était si +dégoûté, si fatigué, si affamé de tranquillité, si rassasié de gloire +qu'il avait complètement fait scission avec l'Empereur et ne demandait +que de la sécurité. Il n'y a jamais eu un moment où le sentiment +patriotique eut moins de force en France; peut-être l'Empereur, par +ses immenses conquêtes, l'avait-il affaibli en prétendant l'étendre. +Nous ne voyions guère des compatriotes dans un français de Rome ou de +Hambourg. Peut-être aussi, et je le crois plus volontiers, le système +de déception qu'il avait adopté dégoûtait-il la masse du pays. Les +bulletins ne parlaient jamais que de nos triomphes, l'armée française +était toujours victorieuse, l'armée ennemie toujours battue, et +pourtant, d'échec en échec, elle était arrivée des rives de la Moskowa +à celles de la Seine. + +Personne ne croyait aux relations officielles. On s'épuisait à +chercher le mot de l'énigme, et les masses cessaient de regarder avec +autant d'intérêt les événements qu'il fallait deviner. Ce n'était plus +la _chose publique_ que celle dont on n'avait point de relation exacte +et dont il était défendu de s'enquérir. L'Empereur avait tant +travaillé à établir que c'était _ses_ affaires et non les _nôtres_ +qu'on avait fini par le prendre au mot. Et, quoi qu'on en ait pu +penser et dire depuis quelques années, en 1814, tout le monde, sans en +excepter son armée et les fonctionnaires publics, était tellement +fatigué qu'on n'aspirait qu'à se voir soulager d'une activité qui +avait cessé d'être dirigée par une volonté sage et raisonnée. La +toute-puissance l'avait enivré et aveuglé; peut-être n'est-il pas +donné à un homme d'en supporter le poids. + +Le duc de Raguse m'a une fois expliqué ses relations avec l'Empereur +en une phrase qui est en quelque sorte applicable à la nation entière: + +«Quand il disait: _Tout pour la France_, je servais avec enthousiasme; +quand il a dit: _la France et moi_ j'ai servi avec zèle; quand il a +dit: _Moi et la France_, j'ai servi avec obéissance; mais quand il a +dit: _Moi sans la France_, j'ai senti la nécessité de me séparer de +lui.» + +Eh bien! la France en était là; elle ne trouvait plus qu'il +représentât ses intérêts; et comme tous les peuples, encore plus que +les individus, sont ingrats, elle oubliait les immenses bienfaits dont +elle lui était redevable et l'accablait de ses reproches. À son tour, +la postérité oubliera les aberrations de ce sublime génie et ses +petitesses. Elle poétisera le séjour de Fontainebleau; elle négligera +de le montrer, après ses adieux si héroïques aux aigles de ses vieux +bataillons, discutant avec la plus vive insistance pour obtenir +quelque mobilier de plus à emporter dans son exil, et elle aura +raison. Quand une figure comme celle de Bonaparte surgit dans les +siècles, il ne faut pas conserver les petites obscurités qui +pourraient ternir quelques-uns de ses rayons; mais il faut bien +expliquer comment les contemporains, tout en étant éblouis, avaient +cessé de trouver ces rayons vivifiants et n'en éprouvaient plus qu'un +sentiment de souffrance. + +Le vendredi, de bonne heure, monsieur de Nesselrode nous fit dire que +les souverains iraient à l'Opéra. Aussitôt voilà nos gens en campagne +pour avoir des loges et nous y trouver en force. Les fleuristes furent +mises en réquisition pour nous fournir des lis; nous en étions +coiffées, bouquetées, guirlandées. Les hommes avaient la cocarde +blanche à leur chapeau. Jusque-là tout était bien. J'ai la rougeur sur +le front de devoir raconter comme française l'attitude que nous eûmes +à ce spectacle. + +D'abord, nous commençâmes par applaudir l'empereur Alexandre et le roi +de Prusse à tout rompre; ensuite, les portes de nos loges restèrent +ouvertes et, plus il pouvait y entrer d'officiers étrangers, plus nous +étions foulées, plus nous étions contentes. Il n'y avait pas un +sous-lieutenant russe ou prussien qui n'eût le droit et un peu la +volonté de les encombrer. J'avais deux ou trois généraux étrangers +dans la mienne qui trouvaient cette familiarité moins charmante et qui +les repoussaient à mon grand chagrin. Cependant j'avais lieu d'être un +peu consolée par leur présence même et par la visite des ministres +russes et du prince Auguste de Prusse, que je connaissais d'ancienne +date. + +Un moment avant l'arrivée des souverains dans la loge impériale, des +jeunes gens _français_, des _nôtres_, étaient venus voiler d'un +mouchoir l'aigle qui surmontait les draperies qui la décoraient. À la +fin du spectacle, ces mêmes jeunes gens la brisèrent et l'abattirent à +coups de marteau au bruit de nos vifs applaudissements. J'y pris part +comme les autres gens de mon parti. Cependant je ne puis dire que ce +fut en sûreté de conscience; je sentais quelque chose qui me blessait, +sans trop savoir le définir. Sans doute, ces démonstrations avaient un +sous-entendu, c'était la chute de Bonaparte, le retour présumé de nos +princes que nous inaugurions; mais cela n'était pas assez clair. + +Je n'éprouvai aucun sentiment de réticence, deux jours après, à la +Comédie Française, lorsqu'un homme étant sorti de dessus le théâtre, +un grand papier à la main, l'attacha avec des épingles au rideau et, +en se reculant, nous laissa voir les trois fleurs de lis remplaçant +l'aigle, ceci était net. L'enthousiasme fut au comble et l'empereur +Alexandre, en se levant dans sa loge et applaudissant lui-même, +prenait un engagement formel. + +On chanta en son honneur de mauvais couplets sur l'air d'_Henry IV_ +dont le dernier vers était: «Il nous rend un Bourbon.» Nouvel +enthousiasme; tout le monde fondait en larmes. Cette soirée ne me pèse +pas sur la conscience; mais je crois que celle de l'Opéra était tout +au moins une grande faute. + +Les partis se persuadent trop facilement qu'ils sont _tout le monde_. +Nous aurions pu nous convaincre l'avant-veille que nous n'étions +qu'une fraction minime dans la nation, et pourtant nous allions de +gaieté de coeur affronter les sentiments honorables du pays et blesser +cruellement ceux de l'armée. Cette aigle, qu'elle avait portée +victorieuse dans toutes les capitales de l'Europe, nous semblions +l'offrir en holocauste aux habitants de ces mêmes capitales qui, +peut-être, ne nous honoraient guère de cette apparence de sentiments +antinationaux. + +Sans doute, ce n'était pas plus notre but que notre pensée, mais, +assurément, il ne fallait pas beaucoup de malveillance pour +l'expliquer ainsi. Le parti abattu pouvait sincèrement en être +persuadé et il n'est pas étonnant qu'une pareille conduite ait +engendré ces longues haines qui ont tant de peine à s'éteindre. C'est +bien à regret que je l'avoue, mais le parti royaliste est celui qui a +le moins l'amour de la patrie pour elle-même; la querelle qui s'est +élevée entre les diverses classes a rendu la noblesse hostile au sol +où ses privilèges sont méconnus, et je crains qu'elle ne soit plus en +sympathie avec un noble étranger qu'avec un bourgeois français. Des +intérêts communs froissés ont établi des affinités entre les classes +et brisé les nationalités. + +Ce vendredi, jour de l'Opéra, nous étions à dîner, la porte de la +salle à manger s'ouvrit avec fracas et un général russe s'y précipita +en valsant tout autour de la table et chantant: + +«Ah! mes amis, mes bons amis, mes chers amis.» + +Notre première pensée à tous fut qu'il était fou, puis mon frère +s'écria: + +«Ah! c'est Pozzo.» + +C'était lui, en effet. Les communications étaient tellement +difficiles, sous le régime impérial, que, malgré l'intimité qui +existait entre nous, nous ignorions même qu'il fût au service de la +Russie. Lui n'avait su où nous trouver que peu d'instants avant celui +où il arrivait avec tant d'empressement. Il nous accompagna à l'Opéra +et, depuis ce temps, je n'ai guère été un jour sans le voir, au moins +une fois. Il a été un des moyens par lesquels j'ai été initiée dans +les affaires, non que je m'en mêlasse, mais il trouvait en moi sûreté, +intérêt, discrétion, et il se plaisait à _sfoggursi_, comme il disait, +auprès de moi. Je m'y prêtais d'autant plus volontiers que j'ai +toujours aimé à faire de la politique _en amateur_. + +Je trouve que, lorsqu'on n'est pas assez heureusement organisé pour +s'occuper exclusivement et religieusement du sort futur qui doit nous +être éternel, ce qu'il y a de plus digne d'intérêt pour un esprit +sérieux c'est l'état actuel des nations sur la terre. + +Mes relations russes m'avaient appris qu'en sortant, le 4, du +Théâtre-Français, où il avait applaudi l'inauguration des fleurs de +lis, l'empereur Alexandre devait monter en voiture pour se rendre au +quartier général de l'armée. Le général Pozzo restait accrédité auprès +du gouvernement provisoire, c'est à dire devait lui communiquer les +ordres d'Alexandre. Les précautions prises dans cette circonstance par +les Alliés pour assurer leur retraite sans repasser par Paris prouvent +combien ce fantôme d'armée qu'ils allaient trouver devant eux leur +causait encore d'effroi et l'influence qu'exerçait sur eux le grand +nom de Napoléon. + +En France, il ne pouvait plus rien. Aucune sympathie ne s'y attachait. +Il avait eu beau appeler les normands et les bretons au secours des +bourguignons et des champenois et ressusciter ainsi les anciens noms +de provinces, ces fantasmagories, où naguère il était aussi heureux +qu'habile, avaient perdu leur prestige avec celui de la victoire; et +le breton ne s'était pas senti plus électrisé que l'habitant du +Finistère. Soit qu'ils ignorassent cette disposition, soit qu'ils +craignissent le réveil, toujours est-il que ce n'était pas sans un +effroi continu, avec redoublements, que les étrangers se voyaient dans +la capitale de la France. + +La nouvelle de négociations entamées entre le prince de Schwarzenberg +et le maréchal Marmont suspendit le départ de l'empereur de Russie. On +ne peut s'empêcher de reconnaître que la conduite sage, modérée, +généreuse de ce souverain justifiait l'enthousiasme que nous lui +montrions. Il était alors âgé de trente-sept ans, mais il paraissait +plus jeune. Une belle figure, une plus belle taille, l'air doux et +imposant tout à la fois, prévenaient en sa faveur; et la confiance +avec laquelle il se livrait aux Parisiens, allant partout sans escorte +et presque seul, avait achevé de lui gagner les coeurs. Il était adoré +de ses sujets. + +Je me rappelle, quelques semaines plus tard, être arrivée au spectacle +au moment où il entrait dans sa loge. La porte en était gardée par +deux grands colosses de sa garde, se tenant dans la rigueur du +maintien militaire et n'osant se déranger pour essuyer leur visage +tout inondé de larmes. Je demandai à un officier russe ce qui les +mettait en cet état: + +«Ah! me répondit-il négligemment, c'est que l'Empereur vient de passer +et probablement ils ont réussi à toucher son vêtement.» + +Un pareil bonheur était si grand qu'ils ne savaient l'exprimer que par +des pleurs d'attendrissement. J'ai souvent vu l'Empereur, j'ai même eu +l'honneur de danser, la polonaise avec lui sans en pleurer de bonheur +comme ses gardes. Mais j'étais assez frappée de sa supériorité pour +regretter vivement que nos princes lui ressemblassent si peu. Ce n'est +que quelques années plus tard que la mysticité a développé en lui une +disposition soupçonneuse qui a fini par être portée jusqu'à la +démence. Tous les mémoires contemporains s'accorderont à reconnaître +en lui deux hommes tout à fait différents selon l'époque où ils en +parleront; l'année 1814 a été l'apogée de sa gloire. + +La brochure de monsieur de Chateaubriand, _Bonaparte et les Bourbons_, +imprimée avec une rapidité qui ne répondait pas encore à notre +impatience, parut. Je me rappelle l'avoir lue dans des transports +d'admiration et avec des torrents de larmes dont j'ai été bien +honteuse lorsqu'elle m'est retombée sous la main, quelques années plus +tard. L'auteur a fait si complètement le procès à ce factum de parti +par l'encens qu'il a brûlé sur l'autel de Sainte-Hélène qu'il l'a jugé +plus sévèrement que personne. Forcée d'avouer combien j'étais associée +à son erreur, j'aurais bien mauvaise grâce à lui en faire un crime. + +Les étrangers, moins aveuglés que nous, sentaient toute la portée de +cet ouvrage, et l'empereur Alexandre particulièrement s'en tint pour +offensé. Il n'oubliait pas avoir vécu dans la déférence de l'homme si +violemment attaqué. Monsieur de Chateaubriand se rêvait déjà un homme +d'État; mais personne que lui ne s'en était encore avisé. Il mit un +grand prix à obtenir une audience particulière d'Alexandre. + +Je fus chargée d'en parler au comte de Nesselrode. Il l'obtint. +L'Empereur ne le connaissait qu'en sa qualité d'écrivain; on le fit +attendre dans un salon avec monsieur Étienne, auteur d'une pièce que +l'Empereur avait vue représenter la veille. L'Empereur, en traversant +ses appartements pour sortir, trouva ces deux messieurs; il parla +d'abord à Étienne de sa pièce, puis dit un mot à monsieur de +Chateaubriand de sa brochure qu'il prétendit n'avoir pas encore eu le +temps de lire, prêcha la paix entre eux à ces messieurs, leur assura +que les gens de lettres devaient s'occuper d'amuser le public et +nullement de politique et passa sans lui avoir laissé l'occasion de +placer un mot. Monsieur de Chateaubriand lança un coup d'oeil peu +conciliateur à Étienne et sortit furieux. + +Le comte de Nesselrode, qui en était pourtant fâché, ne pouvait +s'empêcher de rire un peu en racontant les détails de cette entrevue. +Je n'ai jamais su au juste si cette assimilation avec Étienne était +une malice ou une erreur de l'Empereur. Monsieur de Chateaubriand +avait cependant pris quelques précautions pour l'éviter. Dès le +lendemain de l'entrée des Alliés, il s'était affublé d'un uniforme de +fantaisie par-dessus lequel un gros cordon de soie rouge, passé en +bandoulière, supportait un immense sabre turc qui traînait sur tous +les parquets avec un bruit formidable. Il avait certainement beaucoup +plus l'apparence d'un capitaine de forbans que d'un pacifique +écrivain; ce costume lui valut quelques ridicules, même aux yeux de +ses admirateurs les plus dévoués. + +Je ne sais plus quel jour de cette semaine aventureuse un de mes +parents m'assura connaître un officier qui disait avoir reçu, le jour +de la bataille de Paris, l'ordre, apporté par monsieur de Girardin, de +faire sauter le dépôt de poudre des Invalides. Cela se répéta dans mon +salon et parvint aux oreilles de monsieur de Nesselrode; il me demanda +si je pouvais savoir le nom de cet officier et obtenir des détails sur +cette aventure. J'appelai la personne qui l'avait racontée. Elle +répéta que monsieur de Lescour, officier d'artillerie commandant aux +Invalides, avait été appelé le mardi soir à la brume, à la grille de +l'hôtel, qu'il y avait trouvé monsieur le comte Alexandre de Girardin +à cheval et couvert de poussière, qu'il lui avait donné l'ordre +formel, de la part de l'Empereur, de faire sauter les poudres; que +monsieur de Lescour n'ayant pu retenir un mouvement d'horreur, +monsieur de Girardin lui avait dit: + +«Est-ce que vous hésitez, monsieur?» + +Lescour, craignant alors qu'un autre ne fût chargé de la fatale +commission, s'était remis, et avait répondu: + +«Non, mon général, je n'hésite jamais à obéir à mes chefs.» + +Que, sur cette réponse, monsieur de Girardin était reparti au galop. +On offrait, au reste, de m'amener monsieur de Lescour le lendemain +matin. Monsieur de Nesselrode me pria d'y consentir. Le duc de Maillé, +présent à ce récit, se rappela avoir vu monsieur de Girardin sur le +pont Louis XVI, le jour et à l'heure indiqués, passant à cheval très +vite et avoir été étonné de lui voir tourner à droite, en effet, du +côté des Invalides. Monsieur de Lescour vint chez moi le lendemain; +j'avais préalablement reçu un billet du comte de Nesselrode qui me +demandait de le lui envoyer. Il y alla, fut présenté à l'empereur +Alexandre, reçut force compliments et la croix de Sainte-Anne. Il +revint chez moi dans des transports de joie et de reconnaissance. Il +me parut un homme fort simple et fort véridique. + +Quelques jours après, la princesse de Vaudémont, sa protectrice, le +tança vertement d'avoir publié cette affaire. On le mena déjeuner chez +madame de Vintimille. Mesdames de Girardin et Greffulhe, ses nièces, +s'y trouvèrent; elles pleurèrent beaucoup. Le général Clarke, auquel +Lescour était accoutumé d'obéir comme ministre de la guerre, lui +reprocha de s'être vendu à l'_ennemi_. On l'entoura, on le pressa; on +voulut obtenir de lui un démenti. Il n'y consentit pas tout à fait, +mais on l'amena à signer une déclaration où, en confirmant avoir reçu +l'ordre verbal d'un officier supérieur, il ajoutait que le jour était +tellement tombé qu'il n'était pas sûr de l'avoir reconnu et pouvait +bien s'être trompé en le nommant. En sortant de là, il vint chez moi +me raconter ce qu'il avait fait. + +«Monsieur de Lescour, lui dis-je, vous vous êtes perdu. Quand on +avance des faits d'une pareille gravité, il faut en être tellement sûr +qu'aucune circonstance ne puisse faire varier sur le moindre détail, +et c'en est un bien important que celui sur lequel vous vous êtes +rétracté. Je comprends que cela doit donner de grands doutes sur votre +véracité, et les personnes qui ont arraché ce désaveu à votre +faiblesse seront les premières à en profiter pour vous inculper. + +Le pauvre homme en convenait et était au désespoir; le résultat que je +lui avais annoncé ne tarda pas. Il fut promptement établi que +monsieur de Lescour était un misérable aventurier qui avait inventé +toute cette fable pour se faire un sort; on lui donna vite une petite +place à Cette où on l'envoya. Monsieur de Girardin ne tarda pas à être +en faveur auprès de nos princes et le pauvre Lescour a été persécuté +par lui. Je ne l'ai jamais revu et je ne sais ce qu'il est devenu. + +Il est généralement convenu de repousser cette circonstance comme +fausse. Cependant, quand je rapproche ce récit du départ précipité de +madame Bertrand, exécuté sur un ordre de son mari, des sollicitations +passionnées de monsieur de La Touche pour nous faire partir ce même +jour, de la visite rapide et silencieuse de monsieur de Girardin à +l'état-major où il se contenta de prendre connaissance de la +capitulation avant de retourner à Juvisy où l'Empereur l'attendait, et +enfin de la rencontre que monsieur de Maillé en fit sur le pont et du +chemin qu'il lui vit prendre, qui, assurément, n'était pas celui d'un +homme très pressé de se rendre à Fontainebleau, j'avoue que je suis +assez portée à croire à la véracité de monsieur de Lescour et à le +regarder comme une victime sacrifiée par sa propre faiblesse à +l'intérêt des autres. + + + + +CHAPITRE III + + Le maréchal Marmont. -- Bataille de Paris. -- Séjour à Essonnes. + -- Mot du général Drouot. -- Le maréchal Marmont entre en + pourparlers avec les Alliés. -- Arrivée des maréchaux à Essonnes. + -- Ils viennent à Paris. -- Conférence chez l'empereur Alexandre. + -- Le maréchal Marmont apprend que son corps d'armée quitte + Essonnes malgré ses ordres. -- Son chagrin. -- Intrépidité de sa + conduite à Versailles. -- Erreur de sa conduite. -- Lettre du + général Bordesoulle. -- Réponse donnée aux maréchaux. -- Conduite + du maréchal Ney. -- Dangers courus à notre insu. -- Sauvegarde + envoyée chez moi. -- Pêche russe. -- Bonhomie des cosaques. -- + Formation d'une garde d'honneur. -- Intrigues qui en résultent. + + +J'arrive, avec répugnance, à ce que l'histoire ne pourra s'empêcher +d'appeler la défection du maréchal Marmont. Sans doute, elle la +dépouillera de toutes les calomnies qu'on y a jointes, mais +l'attachement sincère que je lui porte me force à m'affliger qu'une +action, très défendable en elle-même, ait été conçue par un homme pour +lequel la seule pensée en était un tort. Il est exactement vrai que le +maréchal n'est coupable que d'être entré en négociation avec le prince +de Schwarzenberg à l'insu de l'Empereur. Mais il était trop +personnellement attaché à Napoléon, il en avait été comblé de trop de +bontés, il en avait reçu trop de grâces pour qu'il ne fût pas dans son +rôle, peut-être dans son devoir, de rester exclusivement lié à sa +fortune. Lui-même l'a si bien senti que cette circonstance de sa vie a +exercé depuis la plus fâcheuse influence sur ses actions et l'a rendu +bien malheureux, lorsque le premier moment de l'excitation a été +passé. + +J'ai eu lieu de m'occuper des détails de cette affaire; j'ai été +chargée d'en faire rédiger une relation, et j'ai cherché la vérité +avec d'autant plus de soin que je ne voulais pas qu'on pût l'opposer à +aucun des faits qui seraient rapportés. Ces documents ont été réunis +et remis, en 1831, à monsieur Arago qui disait vouloir les publier. +Mais, comme cela arrive quelquefois, le courage lui a manqué pour +s'occuper d'un ami proscrit par les passions populaires. Toutefois, +voici ce qui est resté démontré pour moi, comme la plus exacte vérité, +sur cet événement. + +L'empereur Napoléon vint visiter l'armée de Marmont campée à Essonnes; +il donna de grands éloges à toute sa conduite dans l'affaire de Paris +où il avait encore tenu l'ennemi en échec quatre heures après avoir +reçu l'ordre du roi Joseph de capituler. Il promit pour le corps +d'armée les récompenses et les grades demandés par le maréchal. +Ensuite il entra avec lui dans les détails de ses plans, sur ce qu'il +y avait à faire ultérieurement. Il lui donna l'ordre de marcher dans +la nuit avec ses dix mille hommes pour reprendre poste sur les +hauteurs de Belleville: + +«Sire, je n'ai pas quatre mille hommes en état de marcher.» + +L'Empereur passa à autre chose, puis, un instant après, revint à +parler des dix mille hommes. Le maréchal répéta qu'il n'en avait pas +quatre mille sous ses ordres, ce qui n'empêcha pas l'Empereur de +disposer de cinq mille hommes sur une route, de trois sur une autre, +en en laissant deux avec l'artillerie, comme si les dix mille hommes +existaient ailleurs que dans sa volonté. + +Ce n'était pas tout à fait une aberration; il avait adopté cette +tactique dans toute la campagne de France, et elle lui avait réussi. +Il n'aurait pas osé demander à des corps aussi faibles qu'ils +l'étaient effectivement les prodiges qu'il en attendait, et, en ayant +l'air d'y compter, il les obtenait. Après qu'il eut achevé de +développer son plan à Marmont, celui-ci lui demanda où et comment il +passerait la Marne. L'Empereur se frappa le front: + +«Vous avez raison, c'est impossible; il faut songer à un autre moyen +d'entourer Paris. Pensez-y de votre côté; avertissez-moi de tout ce +que vous apprendrez. Attendez de nouveaux ordres.» + +L'Empereur retourna à Fontainebleau. Le maréchal Marmont resta +confondu de l'idée d'_entourer Paris_, gardé par deux cent mille +étrangers qui en attendaient journellement deux cent mille autres, +avec une trentaine de mille hommes, tout au plus, dont l'Empereur +pouvait, disposer. Il prévoyait l'anéantissement des restes de cette +pauvre armée et peut-être la destruction de la capitale, si, comme +l'Empereur l'espérait, il réussissait à y faire éclater quelques +démonstrations hostiles à l'armée alliée. Ce n'était pas la première +fois que les projets de l'Empereur lui avaient paru disproportionnés, +jusqu'à la folie, avec les moyens qui lui restaient. + +Le soir de la bataille de Champaubert, les chefs de corps qui y +avaient pris part soupaient chez l'Empereur; chacun mangeait un +morceau à mesure qu'il arrivait. Ils étaient encore cinq ou six à +table, au nombre desquels se trouvaient Marmont et le général Drouot. + +L'Empereur se promenait dans la chambre et faisait une peinture de +situation dans laquelle il établissait qu'il était plus près des bords +de l'Elbe que les Alliés de ceux de la Seine. Il s'aperçut du peu de +sympathie que ses paroles trouvaient parmi les maréchaux; chacun +regardait dans son assiette sans lever les yeux. + +Alors, s'approchant du général Drouot, et lui frappant sur l'épaule: + +«Ah! Drouot, il me faudrait dix hommes comme vous! + +«--Non, Sire, il vous en faudrait cent mille.» + +Cette noble réponse coupa court au plan de campagne. + +Le duc de Raguse était sous le poids de ses souvenirs et de bien +pénibles impressions, lorsque arriva près de lui monsieur de +Montessuis. Il avait été son aide de camp et était resté dans sa +familiarité, quoique devenu très exalté royaliste. Il lui apportait +les documents et proclamations publiés dans Paris: la déchéance de +l'Empereur par le Sénat, les ordres du gouvernement provisoire et +enfin des lettres de plusieurs personnes ralliées à ce gouvernement +qui engageaient le maréchal à suivre leur exemple: le général +Dessolles, son ami intime, monsieur Pasquier, dont il connaissait +l'honneur et la probité, étaient du nombre. On lui faisait valoir +l'importance de donner sur-le-champ une force armée quelconque au +gouvernement provisoire, afin qu'il pût siéger au conseil des +étrangers d'une façon plus honorable; et on lui insinuait plus bas que +cette même force permettrait de faire des conditions à la famille que +le sort semblait rappeler au trône de ses ancêtres. + +Montessuis faisait sonner bien haut le nom de Monk et le rôle de +sauveur de la Patrie. Il montrait au maréchal la France le bénissant +des institutions qu'elle lui devrait et l'armée le reconnaissant pour +son protecteur. De l'autre côté, il se rappela les paroles +extravagantes de l'Empereur, il conçut la funeste pensée de le sauver +malgré lui et eut la faiblesse de s'en laisser séduire. + +Cependant il assembla les chefs de corps, plus nombreux que la force +de son armée ne le comportait; il leur soumit les propositions qu'on +lui faisait, et la position où ils se trouvaient. Tous, à l'exception +du général Lussot, opinèrent pour se soumettre au gouvernement +nouveau. Monsieur de Montessuis fut chargé d'établir des +communications avec le quartier général du prince de Schwarzenberg. Il +y eut des projets proposés des deux côtés, mais rien d'écrit. + +Tel était l'état des choses lorsque les maréchaux envoyés de +Fontainebleau pour demander la Régence, arrivèrent à Essonnes. Je +tiens le reste des détails du maréchal Macdonald qui, après me les +avoir racontés, a pris la peine de les dicter, lorsque je recherchais +des renseignements exacts pour la notice dont monsieur Arago s'était +chargé. + +Les maréchaux n'avaient point, quoi qu'on ait dit, l'ordre de +l'Empereur de s'associer le maréchal Marmont. Ils s'arrêtèrent chez +lui en attendant le laissez-passer qu'ils avaient fait demander au +quartier général des Alliés, alors établi au château de Chilly, +au-dessus de Longjumeau. Ils lui racontèrent le motif de leur voyage à +Paris. Marmont leur confia dans tous ses détails sa position vis-à-vis +du prince de Schwarzenberg: il pouvait recevoir à chaque instant +l'acceptation des demandes faites par lui. Mais il dit à ses collègues +qu'il se désistait de toute démarche personnelle jusqu'à ce que le +sort de celle qu'ils allaient tenter fût décidé. Ils convinrent qu'il +irait visiter ses postes et qu'il se rendrait introuvable jusqu'à leur +retour, qu'alors, et suivant leur succès, ils décideraient entre eux +ce qu'il conviendrait de faire et agiraient en commun. + +Le maréchal Ney remarqua que peut-être ce commencement de négociation +avec un des maréchaux, en donnant l'espoir de désunir les chefs des +différents corps, éloignerait l'acceptation de la Régence qu'ils +allaient demander, qu'il vaudrait mieux que le maréchal Marmont les +accompagnât pour prouver leur accord. Les autres adoptèrent cet avis, +et le duc de Raguse ne fit aucune difficulté de les suivre. + +Avant de partir et devant eux, il donna jusqu'à trois fois l'ordre aux +chefs de corps qu'il laissait à Essonnes de ne pas bouger avant son +retour; il le promettait pour la matinée du lendemain. Le +laissez-passer n'arrivait pas de Chilly; les maréchaux impatients du +retard se présentèrent aux avant-postes et se firent mener au quartier +général de l'avant-garde, à Petit-Bourg, où ils espéraient se faire +donner une escorte. Ils entrèrent dans le château; le duc de Raguse, +qui n'avait pas de pouvoir de l'Empereur, resta dans la voiture. Mais +le prince de Schwarzenberg, qui se trouvait aux avant-postes, +apprenant par des subalternes qu'il était là, l'envoya prier de +descendre. Il eut un moment d'entretien avec lui. Il lui dit que ses +propositions avaient été envoyées à Paris et qu'elles étaient +acceptées. + +Le maréchal lui répondit que sa position était changée, que ses +camarades étaient chargés d'une communication à laquelle il +s'associait entièrement et que tout ce qui s'était passé entre eux +jusque-là devait être regardé comme nul et non avenu. Le prince de +Schwarzenberg lui assura comprendre parfaitement son scrupule, et ils +entrèrent ensemble dans le salon, à l'étonnement des autres maréchaux. +Le duc de Raguse leur raconta ce qui venait de se passer entre lui et +le prince de Schwarzenberg et combien il se sentait soulagé par cette +explication. Il les accompagna chez l'empereur Alexandre et fut celui +qui parla le plus vivement en faveur du roi de Rome et de la Régence. +Il n'y avait pas grand mérite car, assurément, c'était bien leur +propre cause que les maréchaux plaidaient en ce moment. + +À cette conférence impérialiste, l'empereur Alexandre en fit succéder +une avec les membres du gouvernement provisoire et les gens les plus +compromis dans le mouvement royaliste. Il discuta contre les +Bonaparte dans la première et contre les Bourbons dans la seconde, se +persuadant qu'il agissait avec grande impartialité. Après le conseil, +qui se prolongea jusqu'au point du jour, il fit rentrer les envoyés de +Fontainebleau, leur dit qu'il devait consulter ses alliés, et les +remit à neuf heures du matin pour obtenir une réponse. On a prétendu +qu'il avait déjà connaissance du mouvement d'Essonnes; cela paraît +impossible. Ce qui est sûr, c'est qu'il n'en donna aucun +avertissement, et tous les beaux discours qu'on a prêtés à lui et aux +autres maréchaux vis-à-vis de Marmont sont complètement faux. + +Les maréchaux se rendirent chez le maréchal Ney pour y attendre +l'heure fixée par l'Empereur. Ils y déjeunaient lorsqu'on vint avertir +le maréchal Marmont qu'on le demandait; il sortit un instant, rentra +pâle comme la mort; le maréchal Macdonald lui demanda ce qu'il y +avait: + +«C'est mon aide de camp qui vient m'avertir que les généraux veulent +mettre mon corps d'armée en mouvement; mais ils ont promis de +m'attendre et j'y cours pour tout arrêter.» + +Pendant ces rapides paroles, il rattachait son sabre et prenait son +chapeau. L'aide de camp était Fabvier: il racontait qu'à peine les +maréchaux avaient quitté Essonnes, l'empereur Napoléon avait fait +demander Marmont; un second, puis un troisième message l'avaient mandé +à Fontainebleau, ce dernier portait l'ordre au général commandant de +se rendre chez l'Empereur si le maréchal était encore absent. + +Les généraux, inquiets de leur position, se persuadèrent que +l'Empereur avait eu connaissance des paroles échangées avec l'ennemi. +La crainte s'était emparée d'eux et ils avaient cherché leur salut +personnel dans l'exécution du mouvement que Marmont avait +formellement défendu en partant pour Paris. Le maréchal se jeta dans +une calèche qui se trouvait tout attelée dans la cour du maréchal Ney. +À la barrière, on lui refusa le passage; il fallut retourner à +l'état-major de la place; on le renvoya au gouverneur de la ville. +Bref, il perdit assez de temps à se procurer un passeport pour qu'il +arrivât un second aide de camp, le colonel Denis. Il annonça que, +malgré la parole donnée à Fabvier de l'attendre, les chefs avaient mis +la troupe en route dès qu'il avait été parti, que lui, Denis, l'avait +accompagnée jusqu'à la Belle-Épine, qu'elle y avait pris la route de +Versailles où elle devait être près d'arriver, le mal était fait et +irréparable. + +Le maréchal Marmont resta à Paris; il y apprit la fureur de son corps +d'armée lorsqu'il avait su pour quelle cause il se trouvait à +Versailles. Il s'y rendit immédiatement; la troupe en était déjà +partie, en pleine révolte pour retourner à Fontainebleau. Il courut +après elle, l'arrêta, la harangua, la persuada et la ramena à +Versailles, ayant fait en cette circonstance une des actions les plus +énergiques, les plus difficiles et les plus hardies qui se puissent +tenter. + +Voilà la vérité exacte que j'ai pu recueillir en constatant tous les +faits sur la _défection de Marmont_. On voit qu'elle se borne à avoir +entamé des négociations à l'insu de l'Empereur. + +Pour être complètement impartiale, j'avouerai qu'il a eu d'autres +torts. Le maréchal Marmont est le type du soldat français; bon, +généreux, brave, candide, il est mobile, vaniteux, susceptible de +s'enthousiasmer et le moins conséquent des hommes. Il agit toujours +suivant l'impulsion du moment, sans réfléchir sur le passé, sans +songer à l'avenir. Il se trouva placé sur un terrain où tout ce qui +l'entourait applaudissait à l'action dont on le supposait l'auteur et +lui en vantait l'importance. Partout il était salué du nom de Monk; on +lui affirmait, en outre, que la résolution de ne transiger d'aucune +sorte avec l'Empire était prise dès le premier jour, que la +proclamation du 30 en faisait foi, que la démarche des maréchaux ne +pouvait donc avoir de succès. Lui, d'une autre part, se disait que ses +généraux n'avaient fait qu'exécuter ce qu'il leur avait proposé dans +des circonstances restées les mêmes, puisque la Régence avait été +refusée, qu'ainsi il serait peu généreux de les désavouer, etc. Enfin, +à force de raisons, bonnes ou mauvaises, il en vint à se persuader +qu'il devait assumer la responsabilité sur sa tête. + +La convention avec le prince de Schwarzenberg fut rédigée le lendemain +matin, signée, _antidatée_ et envoyée au _Moniteur_. Non content de +cela, le maréchal reçut une députation de la Ville de Paris qui le +remerciait du service qu'il avait rendu. Il l'accueillit, et la +harangue aussi bien que la réponse furent mises au _Moniteur_. Enfin +il se donna, avec grand soin, toutes les apparences d'une trahison +qu'il n'avait pas commise et à laquelle sa présence au milieu des +maréchaux ajoutait un caractère de perfidie. + +Il ne lui resterait aucune preuve de la vérité du récit que je viens +de faire si le hasard n'avait pas fait que, cherchant dans ses +papiers, après la révolution de 1830, son aide de camp, monsieur de +Guise, le même qui rédigea, en 1814, la _convention antidatée_ avec le +prince de Schwarzenberg, trouvât derrière un tiroir de secrétaire une +vieille lettre toute chiffonnée. C'était celle par laquelle le général +Bordesoulle lui annonçait le départ des troupes d'Essonnes, en lui +demandant excuse d'avoir agi contrairement aux ordres qu'il avait +donnés, et lui expliquant que les appels trois fois réitérés de +l'Empereur l'y avaient décidé. + +Quoique le maréchal Marmont ait cruellement souffert des calomnies +répandues sur son compte, une fois que l'enivrement où on le tenait +fut cessé, il n'avait plus pensé à cette lettre et il en avait +complètement oublié l'existence. Cela seul suffit à le peindre. +Probablement ce document sera publié; je l'ai lu bien des fois. + +Les maréchaux, chargés des propositions de Fontainebleau, se +présentèrent à neuf heures chez l'empereur Alexandre qui refusa de +traiter sur tout autre pied que l'abdication pure et simple de +Napoléon. Il fit valoir la défection qui commençait à s'établir dans +l'armée française comme un argument péremptoire. Les maréchaux, qui en +étaient restés sur la première nouvelle apportée par Fabvier, +protestèrent de la fidélité de l'armée. L'Empereur sourit et leur dit +que le corps de Marmont était en pleine marche pour se rendre à +Versailles. Les maréchaux partirent sans avoir revu leur camarade +Marmont. Ils ne trouvèrent plus trace de son corps d'armée sur la +route de Fontainebleau. + +Je me suis étendue sur ce récit, d'abord parce que les faits en ont +été dénaturés par l'esprit de parti, ensuite parce que je crois que +personne ne les sait mieux que moi. Dans l'intention que j'ai déjà +indiquée, j'ai réuni tous les témoignages et tous les documents, et +j'ai pris le soin de voir comment ils pouvaient coïncider entre eux +pour ne rien avancer qui pût être disputé avec quelque ombre de +fondement. Peut-être ai-je une connaissance plus nette et plus claire +de cette affaire que le maréchal lui-même qui a commencé par la croire +sincèrement un sujet d'éloge et ne s'est aperçu de son erreur que +lorsqu'il a été assailli d'atroces calomnies. Il a eu le nouveau tort +de trop les mépriser. + +Les chefs qui ont agi de violence contre l'Empereur à Fontainebleau, +voyant le torrent de l'opinion populaire retourner en faveur du grand +homme dont les malheurs rappelaient le génie, cherchèrent à cacher +leur action derrière celle du duc de Raguse. L'amour-propre national +préféra crier à la trahison plutôt que d'avouer des défaites, et il +fut très promptement établi dans l'esprit du peuple que le duc de +Raguse avait vendu et livré successivement Paris et l'Empereur. L'un +était aussi faux que l'autre. + +Les maréchaux, de retour à Fontainebleau, arrachèrent par la violence +l'abdication de l'Empereur; le maréchal Ney s'empressa d'en donner +avis aux Alliés, et, au retour des envoyés de Fontainebleau à Paris, +le maréchal Macdonald m'a raconté que les autres furent très étonnés +d'entendre le comte de Nesselrode remercier Ney de son _importante +communication_. + +Il est temps de revenir à ce qui se passait de notre côté. Le lundi, +je ne vis personne d'instruit des événements, mais, le mardi matin, on +vint chanter victoire chez moi. Pozzo me raconta que la journée de la +veille avait été bien hasardeuse. L'Empereur était entouré de gens qui +commençaient à s'effrayer de la situation d'une armée dans une ville +comme Paris. Les rapports des provinces occupées n'étaient point +rassurants. Les populations, opprimées par les malheurs inhérents à la +guerre, étaient prêtes à se soulever. Tout ce qui était autrichien +n'avait d'oreille que pour écouter ces récits et de langue que pour +les répéter. + +Le prince de Schwarzenberg commençait à se reprocher la proclamation +dont Pozzo lui avait escamoté la signature; évidemment il ne voulait +pas prendre la responsabilité du séjour prolongé à Paris. Il +s'agissait de disposer, en l'absence de l'empereur d'Autriche, du sort +de sa fille et du sceptre de son petit-fils. Le roi de Prusse était, +au su de tout le monde, complètement soumis à la volonté d'Alexandre; +c'était donc d'elle seule que dépendaient de si grandes résolutions. +On ne peut s'étonner qu'il fût agité ni blâmer ses hésitations. Elles +furent telles que Pozzo crut la partie perdue pendant la fin du jour +et la moitié de la nuit. + +Le duc de Vicence, qui avait jusque-là vainement sollicité une +audience, en obtint une fort longue. Celle des maréchaux ne le fut pas +moins; toutefois, l'impression qu'ils avaient pu faire sur l'empereur +Alexandre fut victorieusement combattue par les personnes qui +composaient le gouvernement provisoire et son conseil. On fit valoir à +l'Empereur qu'on ne s'était autant compromis que sur un engagement +signé de son nom. S'il revenait aujourd'hui sur la promesse de ne +traiter, ni avec Napoléon, ni avec sa famille, le sort de tous les +gens qui s'étaient confiés à sa parole devenait l'exil ou l'échafaud. +Cette question de générosité personnelle eut beaucoup de prise sur +lui. + +Il était, a-t-il dit depuis, déjà décidé lorsqu'il renvoya les +maréchaux à neuf heures du matin pour donner une réponse; il le laissa +deviner à Pozzo et au comte de Nesselrode, peut-être même à monsieur +de Talleyrand. Mais il ne voulut pas s'expliquer nettement avant de +s'être donné l'air de consulter le roi de Prusse et le prince de +Schwarzenberg. + +Le mardi matin, toute hésitation avait disparu et nous l'apprîmes en +même temps que les dangers que nous avions courus. Ces dangers étaient +réels et personnels, car, à la façon dont nous étions compromis, nous +n'avions d'autre parti à prendre que de nous mettre à la suite des +bagages russes si les Alliés avaient remis le gouvernement entre les +mains des bonapartistes. La Régence n'aurait été, au fond, qu'une +transition pour revenir promptement au régime impérial. + +Mes gens de Châtenay accoururent tout éplorés me dire qu'ils ne +savaient plus que devenir: le maire était en fuite, l'adjoint caché +dans mon enclos. Les premiers jours, ma maison avait été occupée par +un état-major qui, ayant trouvé la cave bonne, avait emporté tout le +vin qu'il n'avait pas eu le temps de boire et l'avait laissée +complètement à sec, ce qui ne mettait pas les nouveaux arrivés de +bonne humeur. Les détachements de toute arme, de toute nation s'y +succédaient et excitaient la terreur des habitants du village; ils +avaient déjà appris à leurs dépens que les bavarois et les +wurtembourgeois étaient les plus redoutables. + +Mes relations russes me procurèrent facilement des sauvegardes. Le +prince Wolkonski me donna deux cosaques de la garde pour les établir à +Châtenay et un sous-officier pour les installer. J'y allai moi-même +avec eux; ma calèche se trouvait ainsi escortée par ces habitants des +steppes; oserai-je avouer que cela m'amusait assez. J'admirais +l'assistance qu'ils prêtaient à leurs petits chevaux en montant les +côtes: ils appuyaient leur longue lance à terre, la plaçaient sous +leur aisselle ou la tenaient à deux mains, comme un aviron, et +poussaient dessus, la replaçant en avant à mesure qu'ils avançaient, à +peu près comme on se sert en bateau d'un aviron. + +Je trouvai mes gens dans la consternation; ils avaient adopté la +cocarde blanche pour travailler plus paisiblement dans le jardin qui +longeait la route de Choisy à Versailles. Mais, ce matin-là même, +cette décoration avait pensé les faire sabrer par des troupes +françaises; c'était le corps de Marmont se rendant à Versailles. +Quoique je ne me pique pas de grandes connaissances stratégiques, je +ne comprenais pas comment elles se trouvaient dans les lignes des +troupes alliées. Cela me parut étrange et ne me fut expliqué qu'à mon +retour à Paris. + +Mes petits cosaques étaient munis d'une pancarte couverte de cachets +et de signatures à l'aide de laquelle ils exorcisaient tous les démons +qui, sous cinquante uniformes différents, se présentaient à nos +portes. L'un d'eux parlait un peu allemand, les autres l'appuyaient en +russe qu'il prodiguaient avec un degré de loquacité qui semblait +étonner les soldats allemands presque autant que moi. Mais la pancarte +décidait toujours la discussion en leur faveur; je les vis fonctionner +plusieurs fois pendant le séjour de quelques heures que je fis à +Châtenay. + +J'y appris qu'en outre du vin mes hôtes avaient emporté toutes les +couvertures, un assez grand nombre de matelas pour coucher leurs +blessés et tous les lits de plumes, c'est-à-dire ils les avaient +éventrés, en avaient secoué les plumes et, se trouvant ainsi +possesseurs de grands sacs de coutil, ils étaient entrés en foule dans +la pièce d'eau et les avaient remplis à la main du poisson qu'elle +contenait. + +Ce singulier genre de pêche m'a paru assez drôle pour être rapporté. +Il est juste de dire qu'on a pillé seulement les maisons abandonnées +par leurs gardiens et qu'on a incendié que celles où l'on a tenté une +puérile résistance. + +J'établis mes cosaques chez mon jardinier; sa femme en avait bien +peur; on avait fait au peuple les contes les plus effrayants. Le +premier soir, tandis qu'elle préparait leur souper, son enfant encore +au berceau se réveilla et se mit à crier; les cosaques parlèrent entre +eux, l'un d'eux s'avança vers l'enfant, la pauvre mère tremblait, il +le tira du lit, l'établit sur ses genoux devant le feu, lui réchauffa +les pieds dans ses mains, ses camarades lui firent des mines et des +discours, l'enfant leur sourit, et dès ce moment ils s'établirent ses +bonnes. Lorsque j'y retournai, la semaine suivante, ils disaient: + +«Madame Marie, bon femme.» + +Et elle leur jetait son enfant dans les bras lorsqu'elle voulait +vaquer aux soins du ménage. + +Ils joignaient au goût pour les maillots celui des fleurs. Ils se +promenaient des heures entières devant la serre, regardant à travers +les vitres et, lorsque le jardinier leur donnait un bouquet, ils le +remerciaient avec toutes les formes de la plus vive satisfaction, mais +ils ne touchaient à rien. Leur protection s'étendait sur tout le +village, et, dès qu'un détachement s'en approchait, le cri de +_cosaques_ passait de bouche en bouche. Jour et nuit ils étaient prêts +à y répondre, aussi n'y eut-il aucune déprédation arrivée à Châtenay +depuis leur installation. Pour le dire en passant, ce service rendu à +la commune m'a valu, pendant les Cents-Jours, une dénonciation de +quelques-uns de mes voisins. + +Mon père, je le dois avouer, ne souffrait peut-être pas assez de voir +la cocarde tricolore abaissée mais, dès qu'il s'agissait du drapeau +blanc, tout son patriotisme se réveillait avec exaltation. L'idée de +voir monsieur le comte d'Artois faire son entrée dans Paris, +uniquement entouré d'étrangers, le révoltait; il conçut la pensée de +former une espèce de garde nationale à cheval, composée de nos jeunes +gens. Il en parla au comte de Nesselrode qui obtint l'assentiment de +son impérial maître. Le gouvernement provisoire l'adopta lorsqu'elle +était déjà en train. + +Mon frère fut le premier qui alla inscrire son nom chez Charles de +Noailles. Mon père l'avait indiqué à lui et à ses camarades comme le +plus convenable pour être leur capitaine; Charles de Noailles en fut +enchanté et on ne peut plus reconnaissant; sa fille et lui vinrent +remercier mon père avec effusion. Mais, dès le lendemain, la guerre +était au camp. Nous n'étions pas encore émancipés et déjà les +ambitions de place se déployaient, et déjà les intrigues des +courtisans agitaient leur esprit. + +Ce fut Charles de Damas et les siens qui donnèrent le signal. Quoique +intimement liés avec les Noailles, ils s'élevèrent hautement contre le +choix fait de Charles de Noailles, recherchèrent avec zèle tous les +méfaits de son père, le prince de Poix, au commencement de la +Révolution et cabalèrent pour empêcher qu'on ne se fît inscrire chez +lui. Cela ralentit un peu le zèle; mais pourtant on finit par réunir +cent cinquante jeunes gens qui s'équipèrent, s'armèrent, se montèrent +en quatre jours de temps et furent prêts avant l'entrée de Monsieur. + +À dater de ce moment, les seigneurs de l'ancienne Cour n'ont plus été +occupés que de leurs intérêts de fortune et d'avancement, que de faire +dominer leurs prétentions sur celles des autres; et ils ont été un des +grands obstacles à la dynastie qu'ils voulaient consacrer. + +N'établissons pas que ces sentiments soient exclusifs à cette classe; +ils appartiennent probablement à tous les hommes qui touchent au +pouvoir. J'ai vu une seconde révolution faite par la bourgeoisie et, +ainsi que dans celle dont le récit m'occupe en cet instant, dès le +cinquième jour tous les sentiments généreux et patriotiques étaient +absorbés par l'ambition et les intérêts personnels. Si nous savions au +juste ce qu'il en a coûté à la volonté puissante de l'Empereur pour +dominer les prétentions militaires après le dix-huit Brumaire, il est +probable que nous retrouverions le même esprit d'intrigue et +d'égoïsme. + + + + +CHAPITRE IV + + _Te Deum_ russe. -- Mission à Hartwell. -- Entrée de Monsieur. -- + On prend la cocarde blanche. -- Le lieutenant général du royaume. + -- Le duc de Vicence. -- Le général Owarow. -- L'empereur + Alexandre à la Malmaison et à Saint-Leu. -- Première réception de + Monsieur. -- Représentation à l'Opéra. -- Attitude du parti + émigré. + + +Le dixième jour de leur entrée, les étrangers se réunirent sur la +place Louis XV pour y chanter un _Te Deum_. Je vis ce spectacle de +chez le prince Wolkonski, logé au ministère de la marine. Je n'en +souffris pas tant qu'il n'y eut que le mouvement de troupes et de +monde sur la place; mais (apparemment que les sons exercent plus +d'influence sur mon âme que le spectacle des yeux), lorsque le silence +le plus solennel s'établit et que le chant religieux des popes grecs +se fit entendre, bénissant ces étrangers arrivés de tous les points +pour triompher de nous, la corde patriotique, touchée quelques jours +avant par les _qui-vive_ des sentinelles, vibra de nouveau dans mon +coeur plus fortement, d'une manière moins fugitive. Je me sentis +honteuse d'être là, prenant ma part de cette humiliation nationale et, +dès lors, je cessai de faire cause commune avec les étrangers. + +J'aurais pu être rassurée cependant par la société qui se trouvait +dans la galerie de l'hôtel de la Marine. Elle était remplie par les +femmes de généraux et de chambellans de l'Empire, leurs chapeaux +couverts de fleurs de lis encore plus que les nôtres. + +Ce jour-là, monsieur de Talleyrand pressa fort mon père de se rendre à +Hartwell et d'y être porteur des paroles du gouvernement provisoire. +Il refusa péremptoirement; cela me parut tout simple. J'étais si fort +imbue de l'idée qu'il ne voudrait rien accepter; je lui avais si +souvent entendu répéter que, lorsqu'on avait été vingt-cinq ans +éloigné des affaires, on n'était plus propre à les faire que je ne +formais aucun doute sur sa volonté d'en rester éloigné. Aussi, +lorsque, dans les premières semaines, on le désignait comme devant +être ministre du Roi, je souriais et me croyais bien sure qu'il +repousserait toute offre quelconque. + +Charles de Noailles fut envoyé, sur son refus. Je ne sais s'il crut +l'avoir emporté sur lui et s'accusa, fort gratuitement, d'un mauvais +procédé, mais, depuis lors, il n'a plus été à son aise, ni +familièrement avec nous. Au retour d'Angleterre, il prit le titre de +duc de Mouchy. + +Lorsque, depuis, mon père a consenti à rentrer dans les affaires, j'ai +regretté qu'il n'eût pas accepté cette commission. Un homme sage, +modéré, raisonnable et bon citoyen y aurait été plus propre qu'un +homme exclusivement courtisan comme Charles de Noailles. Au reste, mon +père n'était pas de l'étoffe dont on fait les favoris; son crédit, +s'il en avait eu, aurait été de peu de durée, et il n'aurait pu rien +faire de mieux, en ce moment, que d'inspirer la déclaration de +Saint-Ouen. Elle était déjà bien nécessaire, lorsqu'elle parut, pour +réparer le mal causé par Monsieur. Ce pauvre prince a toujours été le +fléau de sa famille et de son pays. + +Je n'ai pas cherché à dissimuler le peu de considération que tout ce +que j'avais vu et su de Monsieur m'avait donné pour son caractère; +cependant, l'enthousiasme est tellement contagieux que, le jour de son +entrée à Paris, j'en éprouvai toute l'influence. Mon coeur battait, +mes larmes coulaient, et je ressentais la joie la plus vive, l'émotion +la plus profonde. + +Monsieur possédait à perfection l'extérieur et les paroles propres à +inspirer de l'exaltation; gracieux, élégant, débonnaire, obligeant, +désireux de plaire, il savait joindre la bonhomie à la dignité. Je +n'ai vu personne avoir plus complètement l'attitude, les formes, le +maintien, le langage de Cour désirables pour un prince. Ajoutez à cela +une grande urbanité de moeurs qui le rendait charmant dans son +intérieur et le faisait aimer par ceux qui l'approchaient. Il était +susceptible de familiarité plus que d'affection, et avait beaucoup +d'amis intimes dont il ne se souciait pas le moins du monde. + +Peut-être faut-il en excepter monsieur de Rivière. Encore, lorsqu'il +eut ouvertement affiché la dévotion et qu'il n'eut plus à s'épancher +exclusivement avec lui, leur liaison cessa d'être aussi tendre, +jusqu'au moment où la nomination de monsieur de Rivière à la place de +gouverneur de monsieur le duc de Bordeaux la ranima. C'était derechef +dans un but de dévotion. Il s'agissait alors de consolider le pouvoir +de la Congrégation dont tous deux faisaient partie. Mais ceci +appartient à une autre époque. + +Monsieur avait couché, la veille de son entrée à Livry, dans une +petite maison appartenant au comte de Damas. C'est là que la garde +nationale à cheval, nouvellement improvisée, alla l'attendre. Il +employa toutes ses grâces à la séduire, et il n'en fallait pas tant +dans la disposition où elle était, et lui distribua quelques pièces de +ruban blanc qu'elle porta passé à la boutonnière. C'est l'origine de +cet ordre du Lis que la prodigalité avec laquelle on l'a donné a +promptement rendu ridicule. Mais, dans le premier moment et assaisonné +de toutes les cajoleries de Monsieur, il avait charmé nos jeunes gens +qui, en ramenant leur prince au milieu de leur petit escadron, étaient +ivres de joie, de royalisme et d'amour pour lui. + +Monsieur, de son côté, avait tant de bonheur peint sur la figure, il +paraissait si plein du moment présent et si complètement dépouillé de +tout souvenir hostile ou pénible, que son aspect devait inspirer +confiance au joli mot que monsieur Beugnot a fabriqué pour lui dans le +récit donné par le _Moniteur_: + +«Rien n'est changé, il n'y a qu'un français de plus.» + +Depuis plusieurs jours, on discutait vivement pour savoir si l'armée +garderait la cocarde tricolore ou si elle prendrait officiellement la +cocarde blanche. Le duc de Raguse réclamait avec chaleur la parole, à +lui donnée, qu'elle conserverait le drapeau consacré par vingt années +de victoires. L'empereur Alexandre, protecteur de toutes les idées +généreuses, appuyait cette demande. Elle était activement combattue de +tous ceux qui, par intérêt ou par passion, voulaient une +contre-révolution; le choix de la cocarde était le signal du retour +des anciens privilèges ou de la conservation des intérêts créés par la +Révolution. + +Monsieur de Talleyrand, trop homme d'état pour ne pas apprécier +l'importance de cette question, aurait certainement, s'il avait été +libre de la juger, décidé en faveur des couleurs nouvelles. Mais il +connaissait nos princes et leurs entours; il savait combien ils +tenaient aux objets extérieurs. Il était trop fin courtisan pour +vouloir les heurter; il attachait le plus grand prix à conquérir leur +bienveillance, et, rappelant ses vieux souvenirs, il était redevenu +l'homme de l'Oeil de Boeuf. Il amusa le duc de Raguse par de bonnes +paroles, de fausses espérances. Pendant ce temps, il décida le vieux +maréchal Jourdan à faire prendre la cocarde blanche à Rouen, sur +l'assertion que les soldats de Marmont la portaient. Une fois adoptée +par un corps d'armée, la question était tranchée. + +Cependant, le duc de Raguse fut du petit nombre d'officiers qui +allèrent au-devant de Monsieur avec la cocarde tricolore; on ne le lui +a jamais pardonné. Cette démonstration, qui ne lui ramena pas les +bonapartistes, lui aliéna la nouvelle Cour. Elle prouve sa bonne foi, +et combien dans toutes ses actions il est conduit par ce qui frappe +son imagination mobile comme devoir du moment. Quelques officiers +étaient sans aucune cocarde, la majorité portait la cocarde blanche. + +Au commencement de la matinée, presque toute la garde nationale, qui +bordait la haie, avait les couleurs tricolores. Petit à petit elles +disparurent et, au moment où Monsieur passa, s'il n'y avait que peu de +cocardes blanches parmi elle, il n'y en avait guère plus de +tricolores. + +Avant de quitter ce sujet des cocardes, je ne puis m'empêcher de +rapporter que, de la terrasse de madame Ferrey où j'avais été voir +passer le cortège, nous aperçûmes monsieur Alexandre de Girardin se +rendant à la barrière avec une cocarde blanche large comme une +assiette. Monsieur Ferrey tressaillit et nous raconta que, le matin +même, il l'avait rencontré sur la route d'Essonnes. Tous deux étaient +à cheval. Monsieur de Girardin venait de Fontainebleau. Il entama une +diatribe si violente contre la lâcheté des Parisiens, la trahison des +officiers; sa fureur contre les alliés, sa haine contre les Bourbons +s'exhalaient d'une voix si haute et en termes si offensants, qu'arrivé +près des postes étrangers, monsieur Ferrey avait arrêté son cheval et +lui avait signifié l'intention de se séparer de lui, ce qu'il avait +jusque-là vainement essayé en changeant d'allure. Monsieur Ferrey n'en +croyait pas ses yeux en le voyant trois heures après affublé de cette +énorme cocarde blanche. + +L'histoire ne racontera que trop les fautes commises par Monsieur dans +ces jours où, lieutenant général du royaume, il envenima toutes les +haines, excita tous les mécontentements, et surtout, montra un manque +de patriotisme qui scandalisa même les étrangers. + +Le comte de Nesselrode m'en dit un mot, le jour où il s'était montré +si libéral à céder nos places fortes que l'empereur Alexandre fut +obligé de l'arrêter dans ses générosités antifrançaises. Pozzo +poussait de gros soupirs, et s'écriait de temps en temps: + +«Si on marche dans cette voie, nous aurons fait à grand'peine de la +besogne qui ne durera guère.» + +L'empereur Alexandre se mit en tête de raccommoder le duc de Vicence, +qu'il aimait beaucoup, avec la famille royale. La part que l'opinion, +à tort je crois, lui faisait dans le meurtre de monsieur le duc +d'Enghien le rendait odieux à nos princes. Monsieur refusa de +l'admettre chez lui. L'Empereur, offensé de cette résistance, voulut +le forcer à le rencontrer: il pria Monsieur à dîner. Non seulement le +duc de Vicence s'y trouvait, mais l'Empereur s'en occupa beaucoup et +affecta de le rapprocher de Monsieur. + +Le dîner fut froid et solennel; Monsieur se sentait blessé; il se +retira en sortant de table fort mécontent et laissant l'Empereur +furieux. Il se promenait dans la chambre, au milieu de ses plus +familiers, faisait une diatribe sur l'ingratitude des gens pour +lesquels on avait reconquis un royaume au prix de son sang pendant +qu'ils ménageaient le leur et qui ne savaient pas céder sur une simple +question d'étiquette. Quand il se fut calmé, on lui observa que +Monsieur était peut-être plus susceptible précisément parce qu'il se +trouvait sous le coup de si grandes obligations, que ce n'était +d'ailleurs pas une question d'étiquette mais de sentiment, qu'il +croyait le duc de Vicence coupable dans l'affaire d'Ettenheim: + +«Je lui ai dit que non. + +«--Sans doute, l'opinion de l'Empereur devrait être d'un grand poids +pour Monsieur, mais le public n'était pas encore éclairé et on pouvait +excuser sa répugnance en songeant que monsieur le duc d'Enghien était +son proche parent.» + +L'Empereur hâta sa marche: + +«Son parent... son parent... ses répugnances...» + +Puis, s'arrêtant tout court et regardant ses interlocuteurs: + +«Je dîne bien tous les jours avec Owarow!» + +Une bombe tombée au milieu d'eux n'aurait pas fait plus d'effet. +L'Empereur reprit sa marche; il y eut un moment de stupeur, puis il +parla d'autre chose. Il venait de révéler le motif de sa colère. On +comprit l'insistance qu'il mettait depuis cinq jours à faire admettre +monsieur de Caulaincourt par Monsieur. + +Le général Owarow passait pour avoir étranglé l'empereur Paul de ses +deux énormes pouces qu'il avait, en effet, d'une grosseur remarquable, +et Alexandre était choqué de voir nos princes refuser de faire céder +leurs susceptibilités à la politique, quand lui en avait sacrifié de +bien plus poignantes. On conçoit, du reste, que toute discussion cessa +à ce sujet et Pozzo courut chez Monsieur lui dire qu'il fallait +recevoir le duc de Vicence. Celui-ci n'en abusa pas: il alla une fois +chez le lieutenant général et ne s'y présenta plus. + +Cette discussion, que d'amers souvenirs rendirent toute personnelle à +l'empereur Alexandre, l'éloigna des Tuileries et le rapprocha des +grandeurs bonapartistes. Déjà, avec un empressement qui partait d'un +coeur généreux et d'un esprit faux, il avait couru à la Malmaison +porter des paroles affectueuses encore plus que protectrices. Après +cette scène du dîner, il alla à Saint-Leu et l'accueil qu'il recevait +des gens qu'il détrônait le touchait d'autant plus qu'il le comparait +à ce qu'il appelait l'ingratitude des autres. La visite à Compiègne +acheva cette impression; nous y arriverons bientôt. + +Monsieur reçut les femmes. Tout ce qui voulut s'y présenta, jusqu'à +mademoiselle Montansier, vieille directrice de théâtre qui, dans la +jeunesse du prince, avait été complaisante pour ses amours; mais la +joie sincère de la plupart d'entre nous couvrait, du reste, ce manque +d'étiquette. + +Les salons des Tuileries virent réunir les personnes séparées +jusque-là par les opinions les plus exagérées. Nous fîmes de grands +frais pour les dames de l'Empire. Elles furent blessées de nos avances +dans un lieu où elles étaient accoutumées à régner exclusivement et +les traitèrent d'impertinences. Dès qu'elles ne se sentirent plus +seules, elles se crurent brimées; cette impression était excusable de +leur part. De la nôtre pourtant, l'intention était bonne; nous étions +trop satisfaites pour n'être pas sincèrement bienveillantes. Mais il y +a une certaine aisance, un certain laisser aller dans les formes des +femmes de grande compagnie qui leur donnent facilement l'air d'être +chez elles partout et d'y faire les honneurs. Les autres classes s'en +trouvent souvent choquées; aussi les petitesses et les jalousies +bourgeoises se réveillèrent-elles sous les corsages de pierreries. + +Monsieur réussit mieux que nous. Il fut charmant pour tout le monde, +dit à chacun ce qu'il convenait, tint merveilleusement cette Cour +hétéroclite, y parut digne avec bonhomie et enchanta par ses +gracieuses façons. + +Il y eut une représentation solennelle à l'Opéra, où assistèrent les +souverains alliés; ils s'étaient mis tous trois (car l'empereur +François était arrivé avant Monsieur) dans une grande loge au fond de +la salle. Monsieur occupait celle du Roi où les armes de France +remplaçaient l'aigle si inconvenablement abattue. Il alla faire une +visite aux souverains étrangers pendant le premier entr'acte; ils la +lui rendirent pendant le second. + +Il n'y eut de très remarquable ce soir-là que l'admirable convenance +du public, le tact avec lequel il saisit toutes les allusions de la +scène et s'associa à toutes les actions de la salle. Par exemple, +lorsque Monsieur alla voir les souverains, tout le monde se leva en +gardant le silence; mais, lorsqu'ils lui rendirent sa visite, il y eut +des applaudissements à tout rompre, comme pour les remercier de cet +hommage à notre Prince. Le Parisien rassemblé a les impressions +singulièrement délicates. + +Plus on était avant dans les affaires, plus on attendait le Roi avec +impatience. Chaque jour les entours du lieutenant général +l'entraînaient de plus en plus à prendre l'attitude de chef d'un +parti; et, si l'empereur Alexandre n'avait été là pour arrêter cette +tendance, nous aurions vu tous les propos de Coblentz mis en action. + +Les vieux officiers de l'armée de Condé, les échappés de la Vendée, +sortirent de dessous les pavés, persuadés qu'ils étaient conquérants +et voulant se donner l'attitude de vainqueurs. Cette prétention était +naturelle. Habitués depuis vingt-cinq ans à regarder leur cause comme +associée à celle des Bourbons, en voyant se relever leur trône ils se +persuadèrent avoir triomphé. D'un autre côté, les serviteurs de +l'Empire, accoutumés à dominer, s'accommodaient mal de ces prétentions +intempestives. + +Un homme qui avait gagné ses épaulettes en assistant au gain de cent +batailles était révolté de voir sortir d'un bureau de tabac ou de +loterie un autre homme ayant épaulettes pareilles et voulant prendre +le haut du pavé sur lui, entrant de préférence dans ces Tuileries, +naguère exclusivement à lui et aux siens et, à son tour, interpellé +de: _mon vieux brave_, par la puissance qui l'habitait. + +Il aurait fallu être très habile et très impartial pour ménager ces +transitions, et Monsieur n'était ni l'un ni l'autre. Au surplus, il +était presque impossible de satisfaire à des exigences si naturelles +et si disparates. + + + + +CHAPITRE V + + Le Roi part d'Angleterre. -- Visite de l'empereur Alexandre à + Compiègne. -- Son mécontentement. -- Monsieur de Talleyrand est + mal reçu. -- Costume étranger de madame la duchesse d'Angoulême. + -- Déclaration de Saint-Ouen. -- Son succès. -- Entrée du Roi. -- + Attitude de la vieille garde. -- Maintien des princes. -- Encore + l'Opéra. + + +Enfin la goutte du Roi lui permit de quitter Hartwell. Son voyage à +travers l'Angleterre fut accompagné de toutes les fêtes imaginables; +le prince Régent le reçut à Londres avec une magnificence extrême. +Pozzo fut envoyé par l'empereur Alexandre pour le complimenter; il le +trouva à bord du yacht anglais où le Roi l'accueillit comme un homme +auquel il avait les plus grandes obligations. Il l'accompagna jusqu'à +Compiègne et, continuant sa route, vint rendre compte de sa mission à +l'Empereur. + +Celui-ci partit aussitôt pour faire visite à Louis XVIII, avec +l'intention de passer vingt-quatre heures à Compiègne. Il y fut reçu +avec une froide étiquette. Le Roi avait recherché, dans sa vaste +mémoire, les traditions de ce qui se passait dans les entrevues des +souverains étrangers avec les rois de France, pour y être fidèle. + +L'Empereur, ne trouvant ni abandon ni cordialité, au lieu de rester à +causer _en famille_ comme il le comptait, demanda au bout de peu +d'instants à se retirer dans ses appartements. On lui en fit +traverser trois ou quatre magnifiquement meublés et faisant partie du +plain-pied du château. On les lui désignait comme destinés à Monsieur, +à monsieur le duc d'Angoulême, à monsieur le duc de Berry, tous +absents; puis, lui faisant faire un véritable voyage à travers des +corridors et des escaliers dérobés, on s'arrêta à une petite porte qui +donnait entrée dans un logement fort modeste: c'était celui du +gouverneur du château, tout à fait en dehors des grands appartements. +On le lui avait destiné. + +Pozzo, qui suivait son impérial maître, était au supplice; il voyait à +chaque tournant de corridor accroître son juste mécontentement. +Toutefois, l'Empereur ne fit aucune réflexion, seulement il dit d'un +ton bref: + +«Je retournerai ce soir à Paris; que mes voitures soient prêtes en +sortant de table.» + +Pozzo parvint à amener la conversation sur ce singulier logement et à +l'attribuer à l'impotence du Roi. + +L'Empereur reprit que madame la duchesse d'Angoulême avait assez l'air +d'une _House-keeper_ pour pouvoir s'en occuper. Cette petite malice, +que Pozzo fit valoir, le dérida et il reprit la route du salon un peu +moins mécontent; mais le dîner ne répara pas le tort du logement. + +Lorsqu'on avertit le Roi qu'il était servi, il dit à l'Empereur de +donner la main à sa nièce et passa devant de ce pas dandinant et si +lent que la goutte lui imposait. Arrivé dans la salle à manger, un +seul fauteuil était placé à la table, c'était celui du Roi. Il se fit +servir le premier; tous les honneurs lui furent rendus avec +affectation et il ne distingua l'Empereur qu'en le traitant avec une +espèce de familiarité, de bonté paternelle. L'empereur Alexandre la +qualifia lui-même en disant qu'il avait l'attitude de Louis XIV +recevant à Versailles Philippe V, s'il avait été expulsé d'Espagne. + +À peine le dîner fini, l'Empereur se jeta dans sa voiture. Il y était +seul avec Pozzo; il garda longtemps le silence, puis parla d'autre +chose puis enfin s'expliqua avec amertume sur cette étrange réception. +Il n'avait été aucunement question d'affaires, et pas un mot de +remerciement ou de confiance n'était sorti des lèvres du Roi ni de +celles de Madame. Il n'avait pas même recueilli une phrase +d'obligeance. Aussi, dès lors, les rapports d'affection auxquels il +était disposé furent rompus. + +L'Empereur fit et rendit des visites d'étiquette, intima des ordres +par ses ministres; mais toutes les marques d'amitié, toutes les formes +d'intimité, furent exclusivement réservées pour la famille Bonaparte. + +Cette conduite de l'empereur Alexandre n'a pas peu contribué à amener +le retour de l'empereur Napoléon l'année suivante. Beaucoup de gens +crurent, et les apparences y autorisaient, qu'Alexandre regrettait ses +oeuvres et s'était rattaché à la dynastie nouvelle. Il se plaisait à +répéter sans cesse que toutes les familles royales de l'Europe avaient +prodigué leur sang pour faire remonter celle des Bourbons sur trois +trônes, sans qu'aucuns d'eux y eût risqué une égratignure. + +Cette visite à Compiègne, sur les détails de laquelle je ne puis avoir +aucune espèce de doute, prouve à quel point le vrai peut quelquefois +n'être pas vraisemblable. Certainement le roi Louis XVIII avait +beaucoup d'esprit, un grand sens, peu de passion, point de timidité, +grand plaisir à s'écouter parler et le don des mots heureux. Comment +n'a-t-il pas senti tout ce qu'il pouvait tirer de ces avantages, dans +sa position, vis-à-vis de l'Empereur? Je ne me charge pas de +l'expliquer. Quant à Madame, elle n'avait pas assez de distinction +dans l'esprit pour comprendre que, dans cette circonstance, la +réception la plus affectueuse était la plus digne. + +Les entours du Roi se trouvaient presque tous faisant de l'étiquette +pour la première fois. Ils avaient un zèle de néophytes et, malgré +leurs noms féodaux, toute la morgue et l'insolence de parvenus. + +L'empereur Alexandre ne fut pas la seule personne revenue mécontente +de sa visite à Compiègne. Monsieur de Talleyrand, auquel le Roi devait +le trône, fut froidement reçu par lui, tout à fait mal par Madame, et +le Roi évita de lui parler d'affaires avec une telle affectation +qu'après un séjour de quelques heures il repartit, comme un courtisan +ayant fait sa cour à Versailles; fort embarrassé de n'avoir, en sa +qualité de ministre et de chef de parti, aucune parole à rapporter à +ses collègues et à ses associés. + +Les maréchaux de l'Empire furent mieux accueillis. Le Roi trouva le +moyen de placer à propos quelques mots par lesquels il montrait savoir +les occasions où ils s'étaient particulièrement illustrés, et indiqua +qu'il ne séparait pas ses intérêts de ceux de la France: ceci était +bien et habile. Toutes les caresses furent pour quelques vieilles +femmes de l'ancienne Cour qui coururent à Compiègne. Malgré leur âge, +elles furent effarouchées du costume de Madame; elle était mise à +l'anglaise. + +La longue séparation entre les îles Britanniques et le continent avait +établi une grande différence dans les vêtements. Avec beaucoup de +peine elles décidèrent Madame à renoncer à ce costume étranger pour le +jour de son entrée à Paris. Elle s'obstina à le garder jusque-là et +l'a longtemps conservé lorsqu'elle n'était pas en représentation. +C'est encore une de ses fiertés mal entendues. La pauvre princesse a +tant de dignité dans le malheur qu'il faut bien lui pardonner quelques +erreurs dans la prospérité. Nous fûmes appelées, ma mère et moi, au +conseil féminin sur la toilette qu'on lui expédia à Saint-Ouen. + +Le Roi y séjourna deux jours. Tous les gens marquants s'y rendirent. +Mon père fut du nombre et très bien reçu par le Roi. Madame, malgré +l'intime bonté avec laquelle elle l'avait vu traiter par la Reine sa +mère, n'eut pas l'air de le reconnaître. + +Mon père revint personnellement content de sa visite, mais fâché de la +nuée d'intrigants qui s'agitaient autour de cette Cour nouvelle. Les +uns établissaient leurs prétentions sur ce qu'ils avaient _tout fait_, +les autres sur ce qu'ils n'avaient _rien fait_ depuis vingt-cinq ans. + +Je n'ai aucune notion particulière sur la manière dont s'élabora ce +qu'on a appelé la déclaration de Saint-Ouen, si différente de celle +d'Hartwell, dont nous avions toujours nié l'authenticité mais qui +n'était que trop réelle. Tout ce que je sais, c'est que monsieur de +Vitrolles la rédigea et qu'elle me combla de satisfaction. Je voyais +réaliser ma chimère, mon pays allait jouir d'un gouvernement +représentatif vraiment libéral, et la légitimité y posait le sceau de +la durée et de la sécurité. Je l'ai dit, j'étais plus libérale que +bourbonienne. J'en eus la preuve alors, car, malgré les accès +d'enthousiasme épidémiques auxquels je m'étais livrée depuis quelque +temps, la déclaration de Saint-Ouen me causa une joie d'un tout autre +aloi. + +Bien des gens s'agitèrent immédiatement pour faire modifier cette +déclaration. Je n'oserais dire aujourd'hui que, pour tous, ce fût dans +des idées rétrogrades; il pouvait y avoir de la sagesse à la trouver +trop large en ce moment. Peut-être les concessions du pouvoir +allaient-elles au delà du besoin actuel du pays. Son éducation +constitutionnelle n'était pas encore faite; il était accoutumé à +sentir constamment la main du gouvernement qui l'administrait. En lui +lâchant trop promptement la bride, on pouvait craindre que ce +coursier, encore mal dressé, ne s'emportât. L'expérience m'a appris à +apprécier les inquiétudes de cette nature; mais, à l'époque de la +déclaration de Saint-Ouen, j'étais trop jeune pour les concevoir et ma +satisfaction était pleine de confiance. + +Nous allâmes voir l'entrée du Roi d'une maison dans la rue +Saint-Denis. La foule était considérable. La plupart des fenêtres +étaient ornées de guirlandes, de devises, de fleurs de lis et de +drapeaux blancs. + +Les étrangers avaient eu la bonne grâce, ainsi que le jour de l'entrée +de Monsieur, de consigner leurs troupes aux casernes. La ville était +livrée à la garde nationale. Elle commençait dès lors cette honorable +carrière de services patriotiques si bien parcourue depuis; elle avait +déjà acquis l'estime des Alliés et la confiance de ses concitoyens. +Les yeux étaient reposés par l'absence des uniformes étrangers. Le +général Sacken, gouverneur russe de Paris, paraissait seul dans la +ville. Il y était assez aimé, et on sentait qu'il veillait au maintien +des ordres donnés à ses propres troupes. + +Le cortège avait pour escorte la vieille garde impériale. D'autres +raconteront les maladresses commises à son égard avant et depuis ce +moment, tout ce que je veux dire c'est que son aspect était imposant +mais glaçant. Elle s'avançait au grand pas, silencieuse et morne, +pleine du souvenir du passé. Elle arrêtait du regard l'élan des coeurs +envers ceux qui arrivaient. Les cris de _Vive le Roi!_ se taisaient à +son passage; on poussait de loin en loin ceux de _Vive la garde, la +vieille garde!_ mais elle ne les accueillait pas mieux et semblait les +prendre en dérision. À mesure qu'elle défilait, le silence +s'accroissait; bientôt on n'entendit plus que le bruit monotone de son +pas accéléré, frappant sur le coeur. La consternation gagnait et la +tristesse contagieuse de ces vieux guerriers donnait à cette cérémonie +l'apparence des funérailles de l'Empereur bien plus que l'avènement du +Roi. + +Il était temps que cela finît. Le groupe des princes parut. Son +passage avait été mal préparé; cependant il fut reçu assez chaudement +mais sans l'enthousiasme qui avait accompagné l'entrée de Monsieur. + +Les impressions étaient-elles déjà usées? Était-on mécontent de la +courte administration du lieutenant général, ou bien l'aspect de la +garde avait-il seul amené ce refroidissement? Je ne sais, mais il +était marqué. + +Monsieur était à cheval, entouré des maréchaux, des officiers généraux +de l'Empire, de ceux de la maison du Roi et de la ligne. Le Roi était +dans une calèche, toute ouverte, Madame à ses côtés; sur le devant, +monsieur le prince de Condé et son fils, le duc de Bourbon. + +Madame était coiffée de la toque à plume et habillée de la robe lamée +d'argent qu'on lui avait expédiées à Saint-Ouen, mais elle avait +trouvé moyen de donner à ce costume parisien l'aspect étranger. Le +Roi, vêtu d'un habit bleu, uni, avec de très grosses épaulettes, +portant le cordon bleu et la plaque du Saint-Esprit. Il avait une +belle figure, sans aucune expression quand il voulait être gracieux. +Il montrait Madame au peuple avec un geste affecté et théâtral. Elle +ne prenait aucune part à ces démonstrations, restait impassible et, +dans son genre, faisait la contre-partie de la garde impériale. +Toutefois ses yeux rouges donnaient l'idée qu'elle pleurait. On +respectait son silencieux chagrin, on s'y associait et, si sa froideur +n'avait duré que ce jour-là, nul n'aurait pensé à la lui reprocher. + +Le prince de Condé, déjà presque en enfance, et son fils, ne +prenaient aucune part apparente à ce qui se passait et ne figuraient +que comme images dans cette cérémonie. Monsieur, seul, y était tout à +fait à son avantage. Il portait une physionomie ouverte, contente, +s'identifiait avec la population, saluait amicalement et familièrement +comme un homme qui se trouve chez lui et au milieu des siens. Le +cortège se terminait par un autre bataillon de la garde qui +renouvelait l'impression produite précédemment, par ses camarades. + +Je dois avouer que, pour moi, la matinée avait été pénible de tous +points et que les habitants de la calèche n'avaient pas répondu aux +espérances que je m'étais formées. On m'a dit que Madame, en arrivant +à Notre-Dame, s'était effondrée sur son prie-Dieu d'une façon si +gracieuse, si noble, si touchante, il y avait tant de résignation et +de reconnaissance tout à la fois dans cette action qu'elle avait fait +couler des larmes d'attendrissement de tous les yeux. On m'a dit aussi +qu'en débarquant aux Tuileries, elle avait été aussi froide, aussi +gauche, aussi maussade qu'elle avait été belle et noble à l'église. + +À cette époque, Madame, duchesse d'Angoulême, était la seule personne +de la famille royale dont le souvenir existât en France. + +La jeune génération ignorait ce qui concernait nos princes. Je me +rappelle qu'un de mes cousins me demandait ces jours-là si monsieur le +duc d'Angoulême était le fils de Louis XVIII et combien il avait +d'enfants. Mais chacun savait que Louis XVI, la Reine, madame +Élisabeth avaient péri sur l'échafaud. Pour tout le monde, Madame +était l'orpheline du Temple et sur sa tête se réunissait l'intérêt +acquis par de si affreuses catastrophes. Le sang répandu la baptisait +fille du pays. + +Il avait tant à réparer envers elle! Mais il aurait fallu accueillir +ces regrets avec bienveillance: Madame n'a pas su trouver cette +nuance; elle les imposait avec hauteur et n'en acceptait les +témoignages qu'avec sécheresse. Madame, pleine de vertus, de bonté, +princesse française dans le coeur, a trouvé le secret de se faire +croire méchante, cruelle et hostile à son pays. Les français se sont +crus détestés par elle et ont fini par la détester à leur tour. Elle +ne le méritait pas et, certes, on n'y était pas disposé. C'est l'effet +d'un fatal malentendu et d'une fausse fierté. Avec un petit grain +d'esprit ajouté à sa noble nature, Madame aurait été l'idole du pays +et le palladium de sa race. + +Peu de jours après son entrée, le Roi alla à l'Opéra. On donnait +_Oedipe_. Il recommença ses pantomimes vis-à-vis de madame la duchesse +d'Angoulême, non seulement à l'arrivée, mais encore aux allusions +fournies par le rôle d'Antigone. Tout cela avait un air de comédie et, +quoique le public cherchât le spectacle dans la loge plus que sur le +théâtre, les démonstrations du Roi n'eurent pas de succès; elles +semblaient trop affectées. La princesse ne s'y prêtait que le moins +possible. Elle était ce jour-là mieux habillée et portait de beaux +diamants. Elle fit ses révérences avec noblesse et de très bonne +grâce; elle paraissait à son aise dans cette grande représentation +comme si elle y avait vécu, aussi bien qu'elle y était née. Enfin, +sans être ni belle, ni jolie, elle avait très grand air et c'était une +princesse que la France n'était pas embarrassée de présenter à +l'Europe. Monsieur partageait son aisance et y joignait l'apparence de +la joie et de la bonhomie. Pendant tous ces premiers moments, il était +le plus populaire de ces princes, aux yeux du public. Les personnes +initiées aux affaires le voyaient sous un autre aspect. + + + + +CHAPITRE VI + + Première réception du Roi et de Madame. -- Costume et étiquette + de la Cour pendant la Restauration. -- Arrivée de monsieur le duc + d'Angoulême et de monsieur le duc de Berry. -- Bal chez sir + Charles Stewart. -- Le duc de Wellington. -- Le grand-duc + Constantin. -- Dispositions de monsieur le duc de Berry. -- + Préventions contre monsieur de Talleyrand. -- Jalousie du comte + de Blacas. -- Mon père refuse l'ambassade de Vienne. -- Sagesse + du cardinal Consalvi. + + +Le Roi reçut les femmes, d'abord celles anciennement présentées, puis +nous autres le lendemain. Il me traita avec une bonté particulière, +m'appelant sa petite Adèle, me parlant de Bellevue et me disant des +douceurs. Il m'a toujours distinguée toutes les fois que je lui ai +fait ma cour, quoique j'allasse peu aux Tuileries. + +En arrivant chez Madame, sa dame d'honneur, madame de Sérent, me +demanda mon nom. Comme elle était fort sourde elle voulait me le faire +répéter, Madame lui dit de son ton bref et sec: + +«Mais c'est Adèle.» + +Je fus très flattée de cette espèce de reconnaissance; cela n'alla pas +plus loin. Elle m'adressa une de ces questions oiseuses à l'usage des +princes et qui ne supposait aucun précédent entre nous. Mes rapports +avec Madame n'ont jamais été sur un autre pied. + +C'est ce même jour, je crois, que la maréchale Ney ayant été faire sa +cour, Madame l'appela _Aglaé_. La maréchale en fut excessivement +choquée. Elle y vit une réminiscence du temps où, sa mère étant femme +de chambre de la Reine, elle avait été admise auprès de Madame. Je +suis persuadée, au contraire, que Madame avait eu l'intention de lui +témoigner grande politesse, ainsi qu'à moi lorsqu'elle me désignait +sous le nom d'Adèle. Mais le peu d'aménité de son ton, son parler +bref, son geste brusque, son regard froid, tout s'opposait à ce que +ses paroles parussent jamais obligeantes. Quelques personnes m'ont dit +que, dans son intimité, ces façons maussades disparaissaient; je n'ai +jamais eu l'honneur d'y être admise. + +Ces premières réceptions passées, on s'occupa à régler le costume et +l'étiquette. Madame en fit une affaire des plus sérieuses. Cette +préoccupation sévère, dans un pareil moment, de la longueur des barbes +et de la hauteur des mantilles me parut une puérilité peu digne de la +position. + +Il fallait choisir un habit de cour. Madame désirait revenir aux +paniers comme à Versailles; la révolte fut tellement générale qu'elle +céda. Mais on ajouta au costume impérial tout le _paraphernalia_ de +l'ancien, ce qui faisait une singulière disparate. Ainsi on attacha à +nos coiffures grecques ces ridicules barbes, et on remplaça l'élégant +chérusque qui complétait un vêtement copié de Van Dyck par une lourde +mantille et une espèce de plastron plissé. Dans les commencements, +Madame tenait à ce que cela fût strictement observé. Un modèle déposé +chez ses marchandes devait être exactement [suivi]; elle témoignait +mécontentement à qui s'en écartait. Depuis, madame la duchesse de +Berry s'étant affranchie de cette servitude, on avait suivi son +exemple. Les barbes devenues très larges avaient pris l'apparence d'un +voile et n'étaient pas sans grâce; la mantille, en revanche, était +arrivée à un degré d'exiguïté qui n'écrasait plus la toilette. + +Ce point fixé, il restait à établir l'étiquette du local et ceci +était de la compétence du Roi. C'est avec l'assistance du duc de +Duras, principalement, que ce travail fut accompli, et qu'on établit +les _honneurs de la salle du Trône_ pour remplacer les _honneurs du +Louvre_. Monsieur de Duras, plus _duc_ que feu monsieur de +Saint-Simon, tenait excessivement à ce que les distinctions attachées +à ce titre fussent établies de la façon la plus marquée, et il inventa +ce moyen. Monsieur et Madame le désapprouvèrent hautement, et la +séparation entre les dames ne fut jamais établie chez eux. + +La nouvelle étiquette charma les duchesses et excita la colère des +autres, surtout des vieilles dames de l'ancienne Cour. Il faut +convenir que les précautions avaient été toutes prises pour rendre la +distinction aussi choquante que possible pour celles qui y attachaient +quelque importance. On arrivait par la salle des Maréchaux qui alors +servait de salle des gardes et donnait sur l'escalier, on traversait +le salon bleu à peine éclairé. Nous autres, restions dans le salon de +la Paix qui ne l'était guère davantage. Les duchesses, continuant leur +route, entraient dans la salle du Trône qui, seule, était éclatante de +lumières. Un des battants de la porte qui y donnait accès restait +ouvert; un huissier s'y tenait pour refuser passage à qui n'avait pas +droit. Il fallait voir la figure des anciennes dames de la Cour toutes +les fois qu'une de ces heureuses du jour traversait le salon de la +Paix et _leur passait sur le corps_. C'était une fureur constamment +renouvelée et un texte journellement exploité en paroles qui m'ont +souvent divertie. Les pauvres duchesses étaient en butte à bien des +sarcasmes; je laisse à penser comme on arrangeait celles de l'Empire. + +Le moment où la porte se fermait annonçait l'entrée du Roi dans la +salle du Trône. Il en faisait le tour en s'adressant aux duchesses, +aux personnes _titrées_, ainsi que cela se disait exclusivement +d'elles. Ensuite il se plaçait devant la cheminée, avec son service +autour de lui, tantôt assis, tantôt debout, selon que la goutte le +rendait plus ou moins impotent. La porte se rouvrait et nous entrions +en procession, tournant tout court à droite, longeant le trône et +arrivant devant lui où nous nous arrêtions pour faire une grande +révérence. + +Lorsqu'il ne nous adressait pas la parole, ce qui arrivait à neuf +femmes sur dix, on continuait le défilé et on sortait par la porte +donnant dans le salon qui précède la galerie de Diane et qui se +désignait comme cabinet du conseil. Lorsque le Roi nous parlait, cela +n'allait guère au delà de deux ou trois phrases pour les mieux +traitées; il terminait l'audience par une petite inclination de tête à +laquelle nous répondions par une seconde grande révérence et nous +suivions la route tracée par nos devancières. + +À travers la galerie de Diane et en descendant l'escalier, nous +arrivions chez Madame. Comme elle parlait beaucoup plus longuement que +le Roi et à tout le monde, il y avait encombrement à sa porte. On +finissait cependant avec un peu d'intelligence, et beaucoup de coups +de coude, par entrer dans son salon. Elle était debout, placée presque +à la hauteur des portes, sa dame d'honneur près d'elle, le reste de +son service au fond de la chambre. Elle seule, quoique très parée, +était sans manteau de cour. Au bout de très peu de temps elle +reconnaissait tout le monde, sans aucune assistance de la dame +d'honneur. On s'arrêtait devant elle; elle disait à chacun ce qui +convenait. Le ton seul manquait aux paroles; avec un peu plus +d'aménité elle aurait très bien tenu sa Cour. Lorsque le petit signe +de tête annonçait que la conversation, beaucoup plus inégalement +prolongée que par le Roi, était finie, on faisait la révérence et on +passait chez monsieur le duc d'Angoulême. + +On tombait sur lui toujours à l'improviste. Dans son disgracieux +embarras, il ne savait pas rester à une place fixe. La gaucherie de +ses paroles répondait à celle de sa personne; il faisait souffrir ceux +qui s'intéressaient à la famille, et pourtant, si ce prince avait +succédé directement à son oncle, il est bien probable que la +Restauration aurait duré paisiblement. J'aurai souvent occasion de +parler de lui. + +À la sortie de chez monsieur le duc d'Angoulême, nous nous trouvions +dans le vestibule du pavillon de Flore, c'est-à-dire dans la rue, car, +alors, il était pavé, et tout ouvert, sans portes ni fenêtres, aux +intempéries de la saison. On ne permettait pas le passage par les +appartements. Il nous restait le choix de traverser les souterrains +des cuisines et les galeries ouvertes, ou de reprendre nos voitures +pour gagner le pavillon de Marsan. Dans le premier cas, il fallait +faire le trajet sans châle ni pelisse; l'étiquette n'en admettait pas +dans le château. Dans le second, il nous fallait aller chercher nos +gens jusque dans la place; on ne les laissait pas arriver plus près. +Les courtisans chargés de régler ces formes n'avaient en rien pensé au +_confort_ des personnes appelées à en user. + +Arrivées au pavillon de Marsan, on montait chez Monsieur toujours +parfaitement gracieux, obligeant et ayant l'art de paraître tenir sa +Cour pour son plaisir et en s'y amusant. Puis on redescendait au +rez-de-chaussée où monsieur le duc de Berry, sans grâce, sans dignité, +mais avec une spirituelle bonhomie, recevait avec aisance. Au reste, +je ne puis bien juger de sa manière de _prince_, car il a toujours eu +avec moi des habitudes de familiarité. Son père et lui avaient +rapporté d'Angleterre l'usage du _shake-hand_. Monsieur le duc de +Berry l'avait conservé pour les anciennes connaissances, et je crois +que Monsieur n'y a renoncé tout à fait qu'en montant sur le trône. +Mais, passé les premiers jours, il ne m'honorait plus de cette +distinction devenue rare. + +À coup sûr cette réception était mal arrangée car on n'en sortait +jamais qu'ennuyée, fatiguée, mécontente. J'étais des bien traitées et +pourtant je n'y allais qu'en rechignant, le plus rarement qu'il +m'était possible. C'était une véritable corvée; il fallait changer +l'heure de son dîner, s'enharnacher d'une toilette incommode et qu'on +ne pouvait produire ailleurs, être aux Tuileries à sept heures, y +attendre une heure _à voir passer les duchesses_, comme nous disions, +se heurter à la porte de Madame, s'enrhumer dans les corridors +extérieurs, malgré la précaution que nous prenions de nous envelopper +la tête et les épaules dans notre bas de robe, ce qui nous faisait des +figures incroyables, et enfin éprouver au pavillon de Marsan les mêmes +difficultés à retrouver nos gens. Pour peu qu'ils ne fussent pas très +intelligents, on les perdait souvent dans ces pérégrinations; et, +comme les hommes étaient complètement exclus des réceptions, on voyait +de pauvres femmes parées, courant après leur voiture jusqu'au milieu +de la place. Il faut ajouter à tous ces désagréments celui d'être +trois heures sur nos jambes. C'est à ce prix que nous achetions +l'honneur d'être dix secondes devant le Roi, une minute devant Madame +et à peu près autant chez les princes. La proportion n'y était pas. + +Les personnes chargées des cérémonies de Cour devraient mettre quelque +soin à les rendre commodes; la Restauration et ses serviteurs ne s'en +sont jamais occupés. On a voulu renouveler les anciennes traditions, +sans penser au changement de local et à celui des usages. + +Par exemple, une femme à Versailles était toujours suivie de deux +laquais, souvent de trois, et d'une chaise à porteurs qui la menait +jusque dans les antichambres. Certainement les difficultés de +communication n'étaient pas les mêmes pour elle avec de pareilles +habitudes. Nos mères ne manquaient jamais de nous le rappeler, après +avoir fait une diatribe sur la façon dont les duchesses _leur +passaient sur le corps_, ainsi qu'elles s'exprimaient. Elles ne +pouvaient s'y résigner; elles nous racontaient qu'à Versailles on ne +s'apercevait jamais des privilèges des titrées. Les duchesses +n'avaient d'autre prérogative que de pouvoir s'asseoir au dîner du +Roi, ce qui leur arrivait rarement, parce qu'il fallait, pour lors, +assister à tout le repas et qu'il était plus commode de ne faire que +passer. + +À la vérité elles étaient assises au grand couvert, mais les dames non +titrées n'y allaient pas, de sorte que la différence du traitement +n'était jamais marquée. Ces dames oubliaient dans leur humeur que les +voitures des duchesses entraient dans une cour réservée, que leurs +chaises à porteurs suivies de trois laquais, au lieu de deux, et +couvertes d'un velours rouge, entraient dans la seconde antichambre, +et autres prérogatives de cette importance qui ressemblaient fort à +celle d'attendre l'arrivée du Roi dans la salle de réception mais que +l'habitude rendait moins désagréables à nos mères. La seule chose que +j'aie jamais enviée aux dames de la salle du Trône était l'avantage +d'expédier plus promptement l'ennuyeuse corvée de ces réceptions. +Elles avaient lieu pour le Roi toutes les semaines; les princes ne +recevaient qu'une fois par mois. + +Je reviens à 1814. Sir Charles Stewart, frère de lord Castlereagh et +commissaire anglais près l'armée des Alliés, donna un magnifique bal. +Les souverains y assistèrent. L'Empereur et le roi de Prusse y +dansèrent plusieurs polonaises, si cela se peut appeler danser. + +On tient une femme par la main et on se promène au pas cadencé +quelques instants avec elle. Puis on en change. Ordinairement ce sont +les femmes, je crois, qui abandonnent les cavaliers; mais ici +c'étaient les princes qui prenaient l'initiative pour pouvoir faire +politesse à plus de monde. Pendant la promenade, ils parlaient +constamment à leur dame; et, comme l'empereur Alexandre était fort +grand et très sourd, quand la femme était petite il se tenait courbé, +ce qui était plus obligeant que gracieux. + +C'est au milieu de ce bal que parut pour la première fois à Paris le +duc de Wellington. Je le vois encore y entrer, ses deux nièces, lady +Burgersh et miss Pole, pendues à ses bras. Il n'y eut plus d'yeux que +pour lui, et, dans ce bal, pavé de grandeurs, toutes s'éclipsèrent +pour faire place à la gloire militaire. Celle du duc de Wellington +était brillante, pure et accrue de tout l'intérêt qu'on portait depuis +longtemps à la cause de la nation espagnole. + +Ce fut à ce même bal que le grand-duc Constantin, après le départ de +l'empereur Alexandre, demanda une valse. Il commençait à la danser +lorsque sir Charles Stewart fit taire l'orchestre et lui demanda de +jouer une anglaise désirée par lady Burgersh aux pieds de laquelle il +était enchaîné. + +Le chef d'orchestre hésita, regarda le grand-duc et continua la valse. + +«Qui a osé insister pour faire jouer cette valse? demanda sir Charles. + +«--C'est moi, répondit le grand-duc. + +«--Je commande seul chez moi, monseigneur. Jouez l'anglaise.» + +Le grand-duc se retira fort courroucé et fut suivi de tous les russes. +Cela fit grand bruit et il fallut que les autorités s'en mêlassent +pour raccommoder cette sottise. C'est, je crois, le début des +impertinences dont sir Charles a semé le monde sous le nom de lord +Steward et qu'il continue sous celui de marquis de Londonderry. + +Les deux princes, neveux du Roi, étaient arrivés successivement à +Paris au milieu de tant d'événements sans que cela fît grand effet. +Monsieur le duc de Berry avait alors le désir de vivre sociablement. +Il fit quelques visites et vint chez moi. Je lui arrangeai plusieurs +soirées avec de la musique; il s'y amusait de très bonne grâce et +montrait naïvement et spirituellement sa joie de la situation où il se +trouvait replacé. + +Toutefois, le manque de convenance, inhérent à sa nature, se faisait +sentir de temps en temps. Je me rappelle lui avoir parlé une fois pour +Arthur de la Bourdonnais, jeune et bon officier qui avait servi sous +l'Empereur, et qui souhaitait lui être attaché; il m'écoutait avec +intérêt et bienveillance, puis, tout à coup élevant la voix: + +«Est-il gentilhomme? + +«--Certainement, monseigneur. + +«--En ce cas je n'en veux pas; je déteste les gentilshommes.» + +Il faut convenir que c'était une bizarre assertion au milieu d'un +salon rempli de la noblesse de France et, en outre, cela n'était pas +vrai. Il s'était dit, avec son bon esprit, qu'il ne fallait pas être +exclusif et qu'il était appelé à être le prince populaire de sa +famille; et, avec son irréflexion habituelle, il avait ainsi choisi le +terrain d'une profession de foi, mal rédigée en tous lieux. Je le +connaissais assez pour ne pas répliquer; il aurait amplifié sur le +texte si je l'avais relevé. + +Monsieur le prince de Condé ouvrit sa maison; on s'y rendit avec +empressement. Ce vieux guerrier parlait à toutes les imaginations. Il +avait perdu la mémoire et faisait sans cesse des erreurs, quelquefois, +assez plaisantes, et dont la malignité des spectateurs tirait parti. +On a dit dans le temps qu'il y avait intention de sa part, mais je ne +le crois pas. Monsieur le duc de Bourbon aurait fait les honneurs du +palais s'il avait su s'y prendre, mais il y avait apporté toute sa +timide gaucherie d'émigration. Il présentait alors madame de Reuilly +comme sa fille et réclamait de toutes les femmes qu'il connaissait +_leurs bontés pour elle_. C'était sa phrase banale et que je lui ai +entendue répéter à vingt personnes dans la même soirée. On était au +reste fort disposé à les accorder, _ces bontés_, car madame de Reuilly +était parfaitement aimable et elle avait le maintien, les formes et la +conduite d'une femme de la meilleure compagnie. + +Nous nous aperçûmes promptement que les grands services rendus par +monsieur de Talleyrand offusquaient monsieur de Blacas. Lui seul +gouvernait le Roi et il ne voulait admettre aucun partage à cet +empire. Les préventions de la famille royale, peut-être justifiées par +la conduite précédente du prince de Talleyrand, mais que les +événements récents auraient dû effacer, ne servaient que trop bien les +vues du favori. Tout le monde vit bientôt ce que Monsieur de +Talleyrand lui-même avait reconnu dès sa visite à Compiègne. Des +obligations, trop publiques pour être niées, gênaient le Roi, et il +n'avait de crédit et de force à espérer qu'en les puisant au dehors +des Tuileries. Il ne chercha pas à se faire l'homme de la France, car, +elle aussi, avait de trop grandes préventions contre lui, mais il +essaya de se rendre indispensablement nécessaire par son influence sur +les étrangers. + +Dans son désir de s'émanciper du contrôle de monsieur de Talleyrand, +monsieur de Blacas aurait voulu se faire une clientèle des gens un peu +distingués du pays. Plus modéré, moins exclusif que les autres +émigrés rentrés avec le Roi, loin de faire à mon père un tort de +n'avoir pas adopté les passions de l'émigration, il sentait tout le +prix d'un royaliste dévoué, sage, connaissant et jugeant sainement +l'état des esprits en France où il était revenu depuis dix ans. Il +aurait fort voulu l'attacher à sa fortune, mais mon père, incapable +d'entrer dans aucune cabale, était sincèrement rallié à monsieur de +Talleyrand depuis sa conduite à l'entrée des Alliés, et reçut +froidement les avances de monsieur de Blacas. + +C'était pendant le temps de ces caresses ostensibles du favori que +chaque jour on m'annonçait la nomination de mon père à quelque +ministère; je ne m'en inquiétais guère, persuadée qu'aucune place ne +le ferait consentir à perdre sa liberté. Je ne puis dire l'étonnement +que j'éprouvai lorsqu'un jour il vint nous dire qu'on lui proposait +l'ambassade de Vienne et qu'il nous fit valoir beaucoup de raisons +pour l'accepter. Cependant il nous trouva si récalcitrantes, ma mère +et moi, qu'il se rabattit à nous dire que la seule ambassade qu'il ne +refuserait pas était celle de Londres. + +Du moment qu'il fut constaté pour moi qu'il y avait une place qu'il ne +refuserait pas, je compris qu'il les accepterait toutes, que peut-être +même il finirait par les solliciter. Je dis à ma mère que nous ne +devions plus chercher à exercer une influence qui ne ferait que gêner +mon père; elle fut d'autant plus facile à persuader qu'elle-même +n'avait pas de répugnance pour une _grande ambassade_. + +Le cardinal Consalvi ne laissa pas d'exercer quelque influence sur la +décision de mon père; il avait une haute estime pour ses talents, sa +probité, sa sagacité, et il désirait vivement lui voir prendre de +l'influence. Leurs âges étaient semblables; le cardinal n'admettait +pas que ce fût celui où l'ambition se devait arrêter, et lui-même +fournissait la preuve de l'utilité qu'une saine judiciaire pouvait +exercer, car, dans ces premiers moments, il arrêta toutes les +extravagances longuement méditées par le clergé resté à l'étranger. Il +venait fréquemment chez moi sans y être constamment établi comme à son +dernier séjour; les affaires le réclamaient. + +Je n'ai rien à rabattre de l'opinion que je m'étais formée de sa +capacité et de sa sagesse. Quelque temps après, il se rendit à +Londres, pendant le séjour que les souverains alliés faisaient dans +cette capitale; et, grâce à l'esprit de convenance qui dirigeait ses +actions, il réussit à y conserver toute la dignité de sa position et +de son caractère, sans choquer les habitudes du pays où le peuple +conservait encore des préventions extrêmement hostiles au papisme. + + + + +CHAPITRE VII + + Séance royale. Nomination de pairs. -- Mon père accepte + l'ambassade de Turin. -- Motifs qui le décident. -- Madame et + mademoiselle de Staël. -- Monsieur de La Bédoyère. -- Maladie de + Monsieur. -- Le chevalier de Puységur. -- Le pavillon de Marsan. + -- Maintien des dames anglaises. -- La comtesse de Nesselrode. -- + La princesse Wolkonski. -- Mon frère obtient un grade. -- La + comtesse de Châtenay. + + +Après avoir livré au public la déclaration de Saint-Ouen, il +s'agissait de formuler une charte; mais, soit que les réflexions +fussent venues, soit qu'on eût adopté celles qui avaient été +suggérées, on commençait à trouver les concessions bien larges. + +Monsieur de Talleyrand, dans son discours au Roi, avait dit élégamment +que les _barrières étaient des appuis_; la Cour craignait qu'elles ne +fussent des obstacles. En supposant qu'il fût sage de ne pas inonder +de trop de liberté un pays tenu depuis longtemps sous une sévère +contrainte, c'était en tout cas une grande faute de nommer, pour +rédiger la charte, trois hommes qui professaient hautement leur +répugnance pour un gouvernement représentatif: le chancelier Dambray, +monsieur Ferrand et l'abbé de Montesquiou. + +Ils se sont vantés alors et ont avoué depuis qu'elle n'était, à leurs +yeux, qu'un moyen transitoire pour arriver à l'ancien régime ou plutôt +à la monarchie absolue. Car les institutions créées par le temps, les +usages et les moeurs, qui formaient des obstacles insurmontables à +l'arbitraire, avaient été emportées dans la tourmente révolutionnaire. +Quoi qu'il en soit de leurs intentions, la France prit leur oeuvre au +sérieux, et elle l'a bien prouvé. + +Malgré mon peu de goût pour les cérémonies, je voulus assister à la +séance royale où la charte fut promulguée. Mon libéralisme fut +courroucé de la manière dont on avait atténué les engagements de +Saint-Ouen. La charte me sembla une mystification. Cette impression +fut bien loin d'être générale; chacun n'était occupé qu'à y chercher +l'article qu'il pouvait utiliser à son profit. Je fus peu édifiée de +mes compatriotes à cette occasion. Le Roi fut reçu à merveille. La +cérémonie était belle, mais elle manquait de ce sérieux et de ce +recueillement religieux avec lesquels un grand peuple aurait dû +recevoir les tables de la loi. On était principalement occupé des +nouveaux costumes, des nouvelles figures et des anciens usages +redevenus nouveaux par une longue désuétude. + +Lorsque le Roi termina son discours, bien fait et prononcé d'une voix +imposante, par les mots de _mon chancelier vous dira le reste_, un +sourire presque bruyant circula dans toute la salle. Après la lecture +de la charte, monsieur Dambray fit celle de la liste des pairs; il +commença par les ducs et pairs de l'ancien, puis du nouveau régime. +Arrivant aux pairs sénateurs, il lut entre autres les noms de +_monsieur le comte Cornet, monsieur le comte Cornudet_ avec un ton si +parfaitement dénigrant et impertinent que j'en fus scandalisée et ne +pus m'empêcher de dire à mes voisins: + +«Voilà une singulière façon de se faire des partisans! Ces gens +auxquels on accorde une grâce considérable sont, par ce ton seul, +dégagés de la reconnaissance.» + +On ne fit que six nouveaux pairs, au nombre desquels se trouvait le +comte Charles de Damas, déjà nommé commandant d'une des compagnies +rouges de la maison du Roi. Aussi, quelques jours après, la comtesse +Charles de Damas, qui a été depuis dans l'opposition ultra la plus +forcenée, me disait-elle: + +«Je vois des gens qui trouvent à redire à ce qui se passe; quant à +moi, comme je suis convaincue que le Roi a beaucoup plus d'esprit et +de jugement que moi et qu'il est mieux placé pour voir ce qui est +bien, dès qu'il a énoncé une volonté, je l'adopte sans un instant +d'hésitation.» + +Je me suis rappelé cette phrase parce que je me suis donné le plaisir +de la lui rétorquer textuellement en 1815, lorsqu'elle était si +furieuse qu'on ne fît pas périr tous les bonapartistes sur le seul cri +de haro. + +La charte promulguée, les souverains étrangers partirent. + +Avant l'arrivée du Roi, Monsieur avait, en sa qualité de lieutenant +général du royaume, envoyé dans les provinces des commissaires chargés +de pouvoirs fort importants. Ils devaient se faire rendre compte par +les autorités, examiner l'état du pays, en juger l'esprit et indiquer +les mesures propres à le calmer. Cette commission aurait pu être +utile; mon père fut désigné pour en faire partie. Par une erreur +typographique le nom de son frère, le vicomte d'Osmond, fut porté sur +la liste du _Moniteur_, et mon père mit d'autant plus de zèle à l'y +faire maintenir que les collègues désignés en même temps, se composant +pour la plupart des entours immédiats de Monsieur, lui indiquaient que +la besogne serait mal et légèrement faite. Tout modeste qu'il était, +il fut assez blessé de voir qu'on avait eu l'idée de le placer sur une +pareille liste. + +Monsieur de Talleyrand lui expliqua que, lorsque son nom y avait été +porté, il comptait qu'elle serait tout autrement composée et de gens +auxquels il serait possible de confier des pouvoirs larges et +véritables. Depuis les choix faits par Monsieur, on n'avait, au +contraire, été occupé qu'à les limiter. Dans toutes les occasions, +monsieur de Talleyrand a été on ne saurait mieux pour mon père. Leur +connaissance datait de leur première jeunesse; et, quoiqu'ils eussent +suivi une route bien différente et que leurs rapports eussent été +interrompus pendant vingt-cinq ans, cependant il a toujours fait grand +état de la capacité et de la loyauté de mon excellent père. + +Mes prévisions sur le changement survenu dans ses dispositions furent +bientôt justifiées; car, après avoir refusé d'aller à Vienne, il +accepta l'ambassade de Turin. Malgré sa haute raison et son jugement +supérieur, au milieu de cette curée de places, il n'avait pu +s'empêcher de retrouver quelques velléités d'ambition. + +Monsieur de Talleyrand lui montra Turin comme menant promptement à +Londres, attendu que monsieur de la Châtre était incapable de s'y +maintenir; et, ce qui eut encore plus d'influence, il ajouta que +Turin, étant regardé comme ambassade de famille, assurait de droit le +cordon bleu. Or, mon père a toujours désiré cette décoration +par-dessus toute chose, tant les idées conçues au début de la vie +laissent de fortes traces dans les esprits les plus distingués! Être +chevalier de l'ordre lui semblait la plus belle chose du monde. +Indubitablement, si monsieur de Talleyrand avait été ministre, à la +première promotion il y aurait été compris. + +Il faut que je raconte encore un trait qui confirme combien les +impressions de jeunesse restent gravées dans l'esprit. Mon père avait +été nommé commissaire français pour régler les limites après le traité +de paix. Cette besogne était peu agréable; il le sentait vivement. Ses +collègues, les princes Rozamowski, le comte Wittgenstein y mettaient +des formes charmantes; le baron de Humboldt et sir Charles Stewart +déguisaient leurs exigences en phrases polies. Mais le fond de ces +transactions roulait sur le droit du plus fort, ce qui est toujours un +terrain très pénible pour le plus faible. Mon père s'en tira aussi +bien que les circonstances le permettaient. Le Roi le vit plusieurs +fois et lui témoigna sa satisfaction. + +Lorsqu'il fut question de l'ambassade de Turin, cela n'alla pas tout +droit. Ma mère était furieuse, moi très désolée, mon frère contrarié; +enfin mon père se décida à céder à nos voeux. Il alla chez le Roi et +lui représenta qu'ayant refusé l'ambassade de Vienne il serait trop +inconséquent d'accepter celle de Turin. Le Roi lui répondit que cela +était bien différent, qu'il comprenait sa résistance pour Vienne mais +que le roi de Sardaigne était _son beau-frère_; et ce singulier +argument parut concluant à mon père. Le Roi, qui tenait à le décider, +lui ayant dit qu'il était disposé à lui accorder ce qui pouvait lui +être agréable comme grâce et marque de contentement et de +satisfaction, mon père inventa de lui demander l'entrée du cabinet, ce +qui veut dire la permission de lui faire sa cour les jours de +réception dans une salle plutôt que dans une autre. + +C'est nanti de ces deux résultats d'une longue conférence que mon père +revint, très enchanté, nous dire qu'il n'avait pu résister plus +longtemps aux ordres du Roi. Ce n'est que plus tard, et après qu'il +eut accepté, que monsieur de Talleyrand prit des engagements pour +Londres et le cordon bleu. + +Je ne puis assez répéter que mon père est l'homme du sens le plus +droit et de l'esprit le moins susceptible de petitesse que j'aie +jamais rencontré, et pourtant il cédait là à des séductions qui +n'auraient exercé aucune influence sur lui s'il avait eu vingt-cinq +ans de moins. Quant à moi, je marchais d'étonnement en étonnement sans +faire de progrès dans l'art du courtisan. + +Cette nomination nous ramena de la campagne où nous avions été nous +reposer d'un hiver et d'un printemps si agités. Ma mère avait fait une +chute qui l'empêchait de remuer, de sorte que tous les embarras des +préparatifs de départ tombèrent sur moi. Ces soins matériels, joints +au chagrin de quitter mes amis et mes habitudes, m'absorbèrent +tellement que je ne m'occupai guère des affaires publiques et qu'elles +se présentent moins nettement à ma mémoire. Mais je retrouve encore +quelques faits particuliers dans mes souvenirs. + +Madame de Staël arriva peu après le Roi. Son bonheur de se retrouver à +Paris était encore accru par la joie qu'elle éprouvait à se parer de +la jeune beauté de sa charmante fille. + +Malgré des cheveux d'une couleur un peu hasardée et quelques taches de +rousseur, Albertine de Staël était une des plus ravissantes personnes +que j'aie jamais rencontrées, et sa figure avait quelque chose +d'angélique, de pur et d'idéal que je n'ai vu qu'à elle. Sa mère en +était heureuse et fière; elle pensait à la marier; les prétendants ne +tardèrent pas à se présenter. + +Madame de Staël avait coutume de dire, depuis son enfance, qu'elle +saurait bien forcer sa fille à faire un mariage d'inclination; et je +crois bien qu'elle a employé l'empire qu'elle avait sur elle à diriger +son choix sur un duc et pair, riche et grand seigneur. C'est encore +par des qualités plus personnelles que le duc de Broglie a justifié la +préférence qui lui fut accordée; au reste, j'anticipe sur les +événements, car ce mariage n'eut lieu que l'année suivante. + +La haine qu'elle portait à Bonaparte avait rendu madame de Staël très +royaliste; elle s'émerveillait elle-même de n'être pas dans +l'opposition. Toutefois, la supériorité de son esprit ne lui +permettait pas de tomber dans notre absurde intolérance. Je la voyais +souvent. Chez moi, je lui entendais tenir un langage selon mon coeur; +mais, chez elle, j'étais souvent scandalisée des propos de son cercle. +Elle admettait toutes les opinions et tous les langages, quitte à se +battre à outrance pour la cause qu'elle soutenait; mais elle finissait +toujours par une passe à armes courtoises, ne voulant priver son salon +d'aucun des tenants de ce genre d'escrime qui pouvait y apporter de la +variété. + +Elle aimait toutes les notabilités, celles de l'esprit, celles du +rang, celles même fondées sur la violence des opinions. Pour des gens +qui, comme moi, vivaient dans les idées rétrécies de l'esprit de +parti, cela paraissait très choquant; et je suis souvent sortie de son +salon indignée des discours qu'on y tenait et disant, suivant notre +expression de coterie, que c'était _par trop fort_. + +Nous allâmes lui dire adieu peu de jours avant de partir pour Turin. +Un jeune homme appuyé sur son fauteuil tonnait d'une façon si hostile +contre le gouvernement royal, se montrait si passionnément +bonapartiste que madame de Staël, après avoir vainement tâché de +ramener sa haineuse éloquence au ton de la plaisanterie, fut obligée, +malgré sa tolérance habituelle, de lui imposer silence. C'était +l'infortuné La Bédoyère. S'il avait continué à tenir la conduite +qu'indiquaient ses propos, il n'y aurait pas de reproches à lui faire. +Mais, peu de semaines après, vaincu par les sollicitations de la +famille de sa femme, il consentit à se laisser nommer colonel au +service de Louis XVIII et l'année n'était pas révolue qu'il avait payé +à la plaine de Grenelle le prix sanglant de la plus coupable trahison. + +Monsieur tomba dangereusement malade et son état causa l'inquiétude +la plus vive à tout ce qui s'appelait royaliste; je la partageai très +sincèrement. Il fut rendu à nos voeux; hélas! ce n'était ni pour son +bonheur, ni pour le nôtre! Il passa le temps de sa convalescence à +Saint-Cloud. Nous y allâmes de Châtenay lui faire notre cour; il fut +très gracieux et très causant; il nous montrait les élégances de +Saint-Cloud avec grande satisfaction. Il disait en riant qu'on ne +pouvait pas accuser Bonaparte d'avoir laissé détériorer le mobilier. +La longue privation de ces magnificences royales les lui faisait +apprécier davantage. + +Je rencontrai à Saint-Cloud le chevalier de Puységur. Je l'avais +laissé à Londres, quelques années avant, le plus aimable, le plus +agréable et le plus sociable des hommes. Nous étions fort liés; je me +faisais grande joie de le voir. Je retrouvai un personnage froid, +guindé, désobligeant, silencieux, enfin une telle métamorphose que je +n'y comprenais plus rien. Je me retirai, embarrassée d'empressements +qui n'avaient obtenu aucun retour. J'appris, quelques jours après, +qu'en outre de l'anglomanie, qui lui avait fait prendre en dégoût tout +ce qui était français, il était dominé par le chagrin de montrer une +figure vieillie. Il avait perdu toutes ses dents et, jusque-là, il +avait vainement tenté d'y suppléer. Un ouvrier plus adroit lui rendit +par la suite un peu plus de sociabilité; mais il ne reprit pas la +grâce de son esprit et resta maussade et grognon. Il ne vint pas chez +moi, mais je le voyais souvent chez mon oncle Édouard Dillon. + +Un jour où lord Westmeath, qui s'occupait d'agriculture, avait été le +matin à Saint-Germain, il nous demanda comment on nourrissait le +bétail aux environs de Paris. Il trouvait faible la proportion des +pâturages. Nous nous mettions en devoir de lui expliquer que, sur +d'autres routes, il en trouverait davantage, mais le chevalier nous +arrêta tout court: + +«Vous avez raison, mylord, il n'y a pas de pâturages, les horribles +vaches mangent des chardons dans les fossés; et, d'ailleurs, on ne +saurait découvrir les prairies en France parce que l'herbe n'y est pas +verte. + +«--Comment, l'herbe n'est pas verte, et de quelle couleur est-elle? + +«--Elle est brune. + +«--Quand elle est brûlée du soleil. + +«--Non, toujours.» + +Je ne pus m'empêcher de rire et de dire: + +«Voilà un singulier renseignement donné à un étranger par un +français.» + +Le chevalier reprit aigrement: + +«Je ne suis pas français, madame, je suis du pavillon de Marsan.» + +Hélas! il disait vrai et, dans cette boutade humoriste, se trouve le +texte de toute la conduite de la Restauration, de toutes ses fautes, +de tous ses malheurs. + +Le chevalier de Puységur est l'homme que j'ai vu le plus complètement +affecté du regret d'avoir perdu les avantages d'une très agréable +figure. On accuse les femmes de cette petitesse; mais aucune, que je +sache, ne l'a portée à ce point. Il était devenu complètement +insupportable, et les jeunes gens qui avaient entendu vanter ses +bonnes façons, son esprit et sa grâce en recherchaient vainement +quelque trace. Son âpreté était devenue extrême; il aurait voulu +accaparer toutes les faveurs, et il faut savoir gré à Monsieur d'avoir +supporté ses exigences en souvenir d'un ancien et, je crois, sincère +dévouement. + +_Nota._--Bien des années plus tard, et au delà de l'époque où je +compte arrêter ces écrits, en avril 1832, pendant le plus fort de la +désastreuse épidémie du choléra, j'arrivai un matin chez la duchesse +de Laval; le duc de Luxembourg, son frère, et le duc de Duras s'y +trouvaient. Je venais de recueillir de la bouche du baron Pasquier, +qui y avait assisté, le récit de la mort de monsieur Cuvier, tombé +victime du fléau qui décimait la capitale. Il avait témoigné à cet +instant suprême de toute la hauteur de son immense distinction +intellectuelle et d'une force d'âme conservée jusqu'au dernier soupir +sans exclure la sensibilité. Mon narrateur était profondément ému et +m'avait fait partager son impression. + +J'arrivai chez la duchesse toute pleine de mon sujet et je répétai les +détails que je venais d'apprendre. Les deux ducs écoutaient +négligemment. Enfin monsieur de Luxembourg se penchant vers monsieur +de Duras lui demanda à mi-voix: + +«Qu'est-ce que c'est que ce monsieur Cuvier? + +«--C'est un de ces _monsieur_ du jardin du Roi», reprit l'autre. + +L'illustre Cuvier est un des _monsieur_ du jardin du Roi! Je demeurai +confondue. Hélas! hélas! me disais-je, que de pareils propos dans la +bouche des capitaines des gardes, des gentilshommes de la chambre, des +intimes du roi de France expliquent tristement le voyage de Cherbourg! +L'Europe nous enviait la gloire de posséder Cuvier, et la Cour des +Tuileries ignorait jusqu'à son existence. Les deux ducs étaient du +pavillon de Flore, comme monsieur de Puységur du pavillon de Marsan.-- + +Nous avions vu arriver successivement un assez grand nombre de femmes +anglaises. J'ai déjà dit combien leur costume paraissait étrange; mais +je fus encore bien plus étonnée de leur maintien. Les dix années qui +venaient de s'écouler, sans aucune communication avec le continent, +leur avaient fait chercher l'initiative de leurs modes dans leurs +propres colonies. + +Elles avaient transporté dans nos climats les manières abandonnées et +les habitudes du tropique, entre autres ces grands divans carrés sur +lesquels on est couché plutôt qu'assis, et où femmes et hommes sont +étendus pêle-mêle. Les grandes dames avaient conservé une certaine +tradition de l'urbanité de moeurs des femmes françaises et s'étaient +persuadées qu'elle était accompagnée de _façons libres_. Or, c'est ce +qu'il y a de plus facile à imiter et, comme elles n'avaient plus +l'original sous les yeux, elles s'étaient fait un type imaginaire qui +nous étonnait fort. + +Rien n'est plus éloigné de la vérité que cette idée adoptée par la +plupart des écrivains anglais sur les femmes françaises. Elles ont en +général de l'aisance de conversation, mais, dans aucun pays, le +maintien n'est plus calme et plus sévère; et, même avant la +Révolution, lorsque les moeurs étaient beaucoup moins bonnes, les +formes extérieures étaient encore plus rigoureuses. + +Il est commun chez nous de voir des femmes qui passent pour légères +conserver dans le monde un ton parfait; je ne sais si la morale y +gagne, mais la société en est certainement plus agréable. Les +anglaises semblaient, au contraire, avoir jeté leur bonnet par-dessus +les moulins. Je me rappelle avoir vu dans le salon de monsieur de +Talleyrand, où toutes les femmes, selon l'usage des salons +ministériels d'alors, étaient rangées sur des fauteuils régulièrement +espacés le long du mur, une petite mistress Arbuthnot, jeune et jolie +femme, qui affichait dès lors ses prétentions au coeur du duc de +Wellington, quitter le cercle des dames, se réunir à un groupe formé +exclusivement par des hommes, s'appuyer contre une petite console, y +poser les deux pouces, s'élancer dessus très lestement et y rester +assise avec les jambes ballantes que de fort courtes jupes ne +couvraient guère plus bas que les genoux. + +Bientôt une colonie entière de dames anglaises vint nous apprendre que +les façons de mistress Arbuthnot ne lui étaient pas exclusivement +réservées. + +Je vis souvent, mais sans y prendre grand goût, madame de Nesselrode; +celle-là était suffisamment froide et guindée assurément. Elle avait +beaucoup d'esprit et préludait à la domination exclusive qu'elle a +depuis exercée sur son mari. Elle était jalouse de tout ce qu'elle +pouvait craindre avoir quelque influence sur son esprit et, à ce +titre, elle m'honora d'une assez grande dose de malveillance. + +La princesse Zénéide Wolkonski éprouvait un autre genre de jalousie +toute orientale; elle ne permettait pas même à son mari d'envisager +une femme. Dès qu'elle fut arrivée à Paris, elle l'enferma sous clef. +Quelques mois avant, dans un accès de frénésie jalouse, elle s'était +mordu la lèvre de manière à en emporter un assez gros morceau. La +cicatrice était encore rouge et nuisait à sa beauté qui était pourtant +réelle. Je ne sais pourquoi j'avais trouvé grâce devant elle et elle +permettait au pauvre Nikita de venir chez moi. L'Europe a depuis +retenti des querelles et des folies de ce couple extravagant. + +Mon frère commençait à sentir l'inconvénient de n'avoir aucune +carrière et regrettait vivement d'avoir cédé aux instigations de sa +coterie. Ma mère en était d'autant plus affligée qu'elle se sentait +coupable de l'avoir influencé dans cette décision. Elle se détermina à +demander une audience à madame la duchesse d'Angoulême. Cette +princesse fut extrêmement bonne et aimable pour elle. Elle lui parla +de son père, il était rare qu'elle en prît l'initiative, et, ce qui +était plus rare encore, elle lui parla de son mari. Elle regrettait +que son extrême timidité lui donnât une gaucherie qui empêchait +d'apprécier un mérite réel qui pourtant, selon elle, ne manquerait pas +de se découvrir à la longue. Elle montra pour lui une tendresse +excessive. + +Au reste, elle promit de s'occuper du sort de mon frère et, en effet, +peu de jours après, il reçut le brevet de chef d'escadron. C'était un +abus et un de ceux qui ont le plus aliéné l'armée et irrité le pays. +Mais il était devenu si général parmi les gens avec lesquels nous +vivions qu'il aurait été impossible de se montrer sans cette épaulette +qu'on n'avait aucun droit raisonnable de demander. + +Mon père était tellement blessé de cette folie qu'il n'avait pas voulu +solliciter pour son fils. Ma mère n'entra pas dans cette idée +gouvernementale. Mon frère fut enchanté d'obtenir un grade et moi de +le lui voir. + +La répugnance de Madame à parler de ses parents me rappelle une +circonstance assez bizarre. La comtesse de Châtenay avait été souvent +menée par sa mère, la comtesse de La Guiche, chez Madame, lorsque +toutes deux étaient encore enfants. Madame s'en souvint et la traita +avec une familière bonté; elle la reçut plusieurs fois en particulier. +Un matin elle lui dit: + +«Votre père est mort jeune? + +«--Oui, Madame. + +«--Où l'avez-vous perdu?» + +Madame de Châtenay hésita un moment puis reprit: + +«Hélas! Madame, il a péri sur l'échafaud pendant la Terreur.» + +Madame fit un mouvement en arrière, comme si elle avait marché sur un +aspic; un instant après, elle congédia madame de Châtenay; et, à dater +de ce jour, non seulement elle ne lui a pas conservé ses anciennes +bontés mais elle la traitait plus mal que personne et évitait de lui +parler toutes les fois que cela était possible. Je ne cherche pas à +expliquer le sentiment qui lui dictait cette conduite, car je ne le +devine pas; je me borne à être fidèle narrateur. + + + + +CHAPITRE VIII + + Madame la duchesse douairière d'Orléans. -- Monsieur de + Follemont. -- Monsieur le duc d'Orléans. -- Mademoiselle. -- + Madame la duchesse d'Orléans. -- Scène à Hartwell. -- Monsieur le + duc d'Orléans refuse une place à mon frère. -- Monsieur de + Talleyrand part pour le congrès de Vienne. -- Madame de + Talleyrand. -- La princesse de Carignan. -- Les deux princes de + Carignan. + + +Aussitôt après la Restauration, madame la duchesse d'Orléans +douairière quitta Barcelone et s'établit à Paris. Elle accueillit mes +parents avec ses anciennes et familières bontés. Nous y allions +souvent; son âge ne laissait aucune place au scandale dont son +entourage aurait pu faire naître la pensée. + +Elle était totalement subjuguée par un nommé Rozet, ancien +conventionnel, auquel elle croyait devoir la vie et qui l'avait +accompagnée en Espagne. Il exploitait sa reconnaissance de toutes les +manières et, sous le nom de Follemont qu'il avait pris, il était +tellement le maître chez elle qu'on le dit son mari. Mais plus tard, +nous vîmes surgir une petite vieille madame de Follemont dont il était +l'époux depuis trente ans. + +Quoi qu'il en soit, la princesse était complètement sous sa tutelle. +Elle n'avait d'autre volonté que la sienne et le comblait de soins +exagérés et puérils jusqu'au ridicule. Il était excessivement gourmand +et elle s'inquiétait, tout à travers la table, de lui faire renvoyer +la langue d'une carpe ou la queue d'un brochet. Elle lui arrangeait +elle-même son café, s'occupait de préparer sa partie et de le faire +asseoir du côté où il ne venait aucun vent, «c'est la place de +monsieur de Follemont», disait-elle, et elle faisait lever quiconque +s'y serait placé. Enfin, elle usait de ses droits de princesse pour +rendre ostensibles des attentions poussées jusqu'à la niaiserie. +Racontant, au reste, dix fois par jour les services que monsieur de +Follemont lui avait rendus au péril de ses jours, circonstance fort +contestée par les personnes alors en France mais que la bonne duchesse +croyait sincèrement. + +Tout ce qui composais la Maison honorifique était bien forcé de se +plier à la suprématie de monsieur de Follemont, mais c'était en +clabaudant contre lui et d'autant plus que, tout en dépensant beaucoup +d'argent, il tenait l'établissement sur le pied le plus bourgeois et +le moins agréable aux commensaux. Je ne crois pas cependant qu'il +volât madame la duchesse d'Orléans. Il administrait mal parce qu'il +n'avait aucune idée de conduire un pareil revenu et ne savait pas +tenir, ce qui aurait dû être, un grand état. Mais il n'avait pas +d'enfant; il regardait les biens de madame la duchesse d'Orléans comme +son propre patrimoine et ne songeait pas à en rien soustraire. Il n'a +laissé aucune fortune. Sa veuve a eu besoin d'une faible pension que +monsieur le duc d'Orléans lui a continuée après la mort de sa mère: + +On comprend que le genre de vie de madame la duchesse d'Orléans +n'attirait pas beaucoup la foule: il était pénible pour les personnes +attachées de coeur à cette princesse et à sa maison. Mes parents +étaient de ce nombre. Mon père persista longtemps à y aller souvent, +mais, petit à petit, il n'y eut plus de place que pour les courtisans +de monsieur de Follemont. Quelque attachement qu'on eût pour la +princesse, ce rôle n'était pas admissible. + +Je fus présentée à madame la duchesse de Bourbon. Je ne saurais dire +par quel hasard je n'y suis jamais retournée depuis cette première +visite. Cela est d'autant moins explicable qu'elle recevait tous les +jours et avait une maison très agréable. + +Monsieur le duc d'Orléans vint faire une course à Paris; il se +raccommoda ostensiblement avec sa mère. La présence de monsieur de +Follemont avait causé précédemment une rupture complète entre la mère +et les enfants. Il fit sa cour au Roi, donna des ordres pour faire +arranger le Palais-Royal, tout à fait inhabitable à cette époque, +rentra en possession de ses biens et retourna en Sicile pour y +chercher sa famille, composée alors de madame la duchesse d'Orléans, +de Mademoiselle et de trois enfants: monsieur le duc de Chartres et +les princesses Louise et Marie. Madame la duchesse d'Orléans était +grosse du duc de Nemours. + +Dix années avant, j'avais laissé en Angleterre trois princes +d'Orléans; il n'en restait plus qu'un. Né avant que la vie, plus que +libre, menée par leur père lui eût gâté le sang, l'aîné était d'une +santé robuste. Monsieur le comte de Beaujolais, ayant ajouté les excès +de sa propre jeunesse aux excès paternels, succomba le premier. Ses +deux frères le soignèrent avec la plus vive tendresse et +l'accompagnèrent à Malte sans pouvoir le sauver. Monsieur le duc +d'Orléans était destiné à un chagrin plus intime encore. Son frère +chéri, cette véritable moitié de lui-même, le duc de Montpensier, +aussi bon, aussi aimable, aussi gracieux qu'il était distingué, mourut +d'une maladie étrange qui supposait un vice dans le sang. + +Monsieur de Montjoie aussi, le fidèle ami de ces princes, leur +compagnon dans toutes les vicissitudes de leur vie aventureuse, fut +tué à la bataille de Friedland. On a dit que le boulet qui l'emporta +était parti d'une batterie commandée par son frère, officier +d'artillerie dans le corps d'armée bavarois. Ces sortes d'événements +n'inspirent pas la même horreur dans les familles allemandes et +suisses que dans les nôtres. On y est accoutumé à voir des frères +servant diverses puissances et exposés à se trouver opposés l'un à +l'autre. + +Mademoiselle avait quitté la France avec madame de Genlis; elles +s'étaient réfugiées dans un couvent. + +Après la catastrophe de la mort de son père et madame sa mère étant en +prison, la famille réclama la jeune princesse. Elle fut violemment +arrachée à madame de Genlis et confiée aux soins de madame la +princesse de Conti, sa grand'tante. Celle-ci, pleine d'esprit, +l'appréciait, l'aimait, mais n'avait pas le courage de la protéger +suffisamment pour lui éviter les persécutions auxquelles elle était en +butte de toute l'émigration. On voulait lui arracher, sous forme de +lettre au Roi, une profession de foi où elle renierait son père et +désavouerait ses frères. On pourrait trouver dans cette lutte, qui +dura trois années de la première jeunesse de Mademoiselle, +l'explication de son caractère, de ses vertus tout à elle et de ce +vernis d'amertume qui se montre parfois. Elle suivit sa tante en +Hongrie où elles séjournèrent quelque temps. + +Madame la duchesse d'Orléans, échappée aux prisons de Paris, s'établit +à Barcelone. Elle ne fit aucune démarche pour se rapprocher de sa +fille; mais, après la mort de la princesse de Conti, elle fut obligée +de lui ouvrir un asile. Mademoiselle y eut tellement à souffrir des +inconcevables procédés de monsieur de Follemont qu'elle dut s'en +plaindre à ses frères. Ils allèrent la chercher à Barcelone; la +comtesse Mélanie de Montjoie fut mise auprès d'elle et ne l'a plus +quittée. + +On traitait alors le mariage de monsieur le duc d'Orléans avec la +princesse Amélie de Naples. Elle avait précédemment été destinée à +monsieur le duc de Berry. Cette alliance était au moment de se +conclure à Vienne pendant le séjour que la reine de Naples y fit avec +ses filles. Mais monsieur le duc de Berry, alors amoureux d'une des +demoiselles de Montboissier, se permit des plaisanteries inconvenantes +et publiques sur le peu d'agrément qu'il trouvait à la jeune +princesse. Ces propos arrivèrent à la Reine. Elle lui écrivit une +lettre de dignité, de noblesse et pourtant de bonté pour lui, dans +laquelle elle retirait sa parole et rompait tous les engagements pris +pour sa fille. Elle en envoya la copie à ma mère; je l'ai lue +plusieurs fois. + +Je n'ai aucun détail positif sur ce qui s'est passé en Sicile après le +mariage de monsieur le duc d'Orléans. Je sais seulement que ma mère y +assista et que, monsieur de Follemont ayant réussi à la brouiller avec +toute sa famille, elle retourna avec lui à Barcelone. + +Il y eut des querelles entre les anglais et la Cour; les Siciliens +prirent parti. La Reine fut mécontente de son gendre; il dut quitter +le palais et se retirer à la campagne avec sa famille. Bientôt après, +les Anglais eurent lieu de penser que la Reine négociait avec +l'empereur Napoléon pour les exterminer dans l'île et renouveler les +Vêpres Siciliennes. Je ne sais quel degré de confiance il faut +attacher à cette accusation, mais elle servit de prétexte pour faire +expulser la Reine de la Sicile. Elle conçut le projet de se rendre à +Vienne par Constantinople et mourut en route avant d'y arriver. La +nouvelle en parvint au moment même où monsieur le duc d'Orléans +installait sa famille au Palais-Royal. + +Madame la duchesse d'Orléans voulut bien conserver le souvenir de nos +rapports d'enfance et m'accueillit avec une bonté qui renouvela +l'affection que je lui portais et qui, depuis, s'est accrue chaque +jour, en lui voyant exercer toutes les vertus, ornées de toute les +grâces qui peuvent les décorer. + +Madame la duchesse d'Orléans n'était pas jolie; elle était même laide, +grande, maigre, le teint rouge, les yeux petits, les dents mal +rangées; mais elle avait le col long, la tête bien placée, très grand +air. Elle supportait bien la parure, avait bonne grâce avec beaucoup +de dignité; et puis, de ses petits yeux, sortait un regard, émanation +de cette âme si pure, si grande, si noble, un regard si varié, si +nuancé, si bon, si encourageant, si excitant, si reconnaissant que, +pour moi, j'en trouverais tout sacrifice suffisamment payé. Je suis +persuadée que madame la duchesse d'Orléans doit une partie de la +fascination qu'elle exerce sur les gens les plus hostiles à +l'influence de ce regard. + +Elle fut bien accueillie à la Cour des Tuileries, monsieur le duc +d'Orléans médiocrement, Mademoiselle très froidement. Il n'y avait +jamais eu aucun rapprochement avec elle, même par lettre je crois; et +madame la duchesse d'Angoulême ne pouvait dissimuler la répugnance +qu'elle éprouvait pour le frère et la soeur. + +J'ai entendu raconter à mon oncle Édouard Dillon qu'il se trouvait à +Hartwell lors de la première visite que monsieur le duc d'Orléans y +fit. Elle avait été longuement négociée et Madame avait eu peine à y +consentir. Il arriva de meilleure heure qu'on ne l'attendait, un +dimanche comme on sortait de la messe. Madame le rencontra en +traversant le vestibule; elle était suivie de tout ce qui habitait le +château. En apercevant le prince, elle devint extrêmement pâle, ses +jambes fléchirent, la parole expira sur ses lèvres; il s'avança pour +la soutenir, elle le repoussa. Il fallut l'asseoir; elle se trouva +presque mal; on s'empressa autour d'elle et on la conduisit dans ses +appartements. + +Monsieur le duc d'Orléans, profondément blessé, peiné, embarrassé, +resta seul avec mon oncle; il n'y avait rien à dissimuler, il lui +parla avec amertume de cette scène et lui témoigna un vif désir de +repartir sur le champ. Édouard lui montra l'inconvénient d'un tel +esclandre et s'offrit à aller de sa part prendre les ordres du Roi. Le +Roi, qui était auprès de sa nièce, fit dire au prince que c'était une +incommodité à laquelle Madame était fort sujette, qu'elle allait mieux +et qu'il n'y paraîtrait pas au dîner. Peu d'instants après, il reçut +monsieur le duc d'Orléans dans son cabinet. Je ne sais ce qui se passa +entre eux. Au dîner, Madame fit bonne contenance et parla même à +monsieur le duc d'Orléans de ces _palpitations_ auxquelles elle était +sujette, ce qui n'était pas vrai. Le prince fut très satisfait, on +peut le croire, de remonter en voiture sitôt après le dîner. + +Ces sortes de scènes laissent des traces qui ne s'oublient ni de part +ni d'autre. + +La répugnance ostensible de Madame pour monsieur le duc d'Orléans +s'affaiblit avec le temps, mais elle ne put ni vaincre ni dissimuler +celle que lui inspirait Mademoiselle. En revanche, il s'établit une +amitié sincère et mutuelle entre elle et madame la duchesse d'Orléans. +Madame l'appelait ordinairement, en en parlant, _ma vraie cousine_. + +Mon père aurait désiré que mon frère fût attaché à la maison d'Orléans +où son nom lui donnait d'anciens droits de famille. Les bontés de +madame la duchesse d'Orléans pour moi me permettaient de lui en +parler. Quoique en grand deuil de sa mère, elle me recevait souvent; +elle promit de s'en occuper. Mais elle me répondit, peu de jours +après, que monsieur le duc d'Orléans avait plus d'engagements qu'il +n'était possible qu'il eût jamais de places à sa disposition. Ce +n'était pas tout à fait la vérité. La voici: + +Monsieur le duc d'Orléans se trouvait déjà entouré de deux ou trois +personnes, de ce qu'on appelait encore l'ancien régime; et, loin de +chercher à en augmenter le nombre, il voulait compléter sa Maison de +gens d'un autre ordre et tenant aux intérêts révolutionnaires. Il +avait le coup d'oeil assez juste pour comprendre qu'il y avait grand +intérêt à les ménager; sa conduite a toujours tendu à opérer ce +mélange. C'eût été une idée profondément habile dans les princes de la +famille royale; était-elle sans inconvénient dans le prince du sang +qui se séparait ainsi de leur politique? C'est ce que je n'oserais +affirmer. + +Il est certain que, dès le premier jour, monsieur le duc d'Orléans, +sans conspirer contre eux, j'en ai la ferme conviction, a évité de +s'assimiler à leurs allures et que toute son attitude a été celle d'un +homme bien aise qu'on le croie dans l'opposition. + +Monsieur de Talleyrand était bien près de suivre la même route. + +S'il avait eu autant de considération dans le pays qu'il y avait +d'importance, il n'aurait pas hésité; mais la Restauration était trop +son ouvrage pour qu'il osât s'en séparer à l'occasion de griefs +personnels. Rebuté par tous les dégoûts dont l'abreuvait le château, +il désira s'éloigner et se nomma lui-même pour assister au congrès de +Vienne où la grandeur des négociations et la présence des souverains +justifiaient celle du ministre des affaires étrangères. + +J'allais souvent chez monsieur de Talleyrand. Son salon était très +amusant. Il ne s'ouvrait qu'après minuit, mais alors toute l'Europe +s'y rendait en foule; et, malgré l'étiquette de la réception et +l'impossibilité de déranger un des lourds sièges occupés par les +femmes, on trouvait toujours à y passer quelques moments amusants ou +au moins intéressants, ne fût-ce que pour les yeux. + +Madame de Talleyrand, assise au fond de deux rangées de fauteuils, +faisait les honneurs avec calme; et les restes d'une grande beauté +décoraient sa bêtise d'assez de dignité. + +Je ne puis me refuser à raconter une histoire un peu leste, mais qui +peint cette courtisane devenue si grande dame. + +Mon oncle Édouard Dillon, connu dans sa jeunesse sous le nom de beau +Dillon, avait eu, en grand nombre, les succès que ce titre pouvait +promettre. Madame de Talleyrand, alors madame Grant, avait jeté les +yeux sur lui. Mais, occupé ailleurs, il y avait fait peu d'attention. +La rupture d'une liaison, à laquelle il tenait le décida à s'éloigner +de Paris pour entreprendre un voyage dans le Levant; c'était un +événement alors, et le projet seul ajoutait un intérêt de curiosité à +ses autres avantages. + +Madame Grant redoubla ses agaceries. Enfin, la veille de son départ, +Édouard consentit à aller souper chez elle au sortir de l'Opéra. Ils +trouvèrent un appartement charmant, un couvert mis pour deux, toutes +les recherches du métier que faisait madame Grant. Elle avait les plus +beaux cheveux du monde; Édouard les admira. Elle lui assura qu'il n'en +connaissait pas encore tout le mérite. Elle passa dans un cabinet de +toilette et revint les cheveux détachés et tombant de façon à en être +complètement voilée. Mais c'était Ève, avant qu'aucun tissu n'eût été +inventé, et avec moins d'innocence, _naked and not ashamed_. Le souper +s'acheva dans ce costume primitif. Édouard partit le lendemain pour +l'Égypte. Ceci se passait en 1787. + +En 1814, ce même Édouard, revenant d'émigration, se trouvait en +voiture avec moi; nous nous rendions chez la princesse de Talleyrand +où je devais le présenter. «Il y a un contraste si plaisant, me +dit-il, entre cette visite et celle que j'ai faite précédemment à +madame de Talleyrand, que je ne puis résister à vous raconter ma +dernière et ma seule entrevue avec elle.» + +Il me fit le récit qu'on vient d'entendre. Nous étions tous deux +amusés, et curieux du maintien qu'elle aurait vis-à-vis de lui. Elle +l'accueillit à merveille et très simplement; mais, au bout de quelques +minutes, elle se mit à examiner ma coiffure, à vanter mes cheveux, à +calculer leur longueur et, se tournant subitement du côté de mon oncle +placé derrière ma chaise: + +«Monsieur Dillon, vous aimez les beaux cheveux!» + +Heureusement nos yeux ne pouvaient se rencontrer, car il nous aurait +été impossible de conserver notre sérieux. + +Au reste, madame de Talleyrand ne conservait pas ses naïvetés +uniquement à son usage; elle en avait aussi pour celui de monsieur de +Talleyrand. Elle ne manquait jamais de rappeler que telle personne (un +autre de mes oncles par exemple, Arthur Dillon) était un de ses +camarades de séminaire. Elle l'interpellait à travers le salon pour +lui faire affirmer que l'ornement qu'il aimait le mieux était une +croix pastorale en diamant dont elle était parée. Elle répondit à +quelqu'un qui lui conseillait de faire ajouter de plus grosses poires +à des boucles d'oreilles de perle: + +«Vous croyez donc que j'ai épousé le Pape!» + +Il y en aurait trop à citer. Monsieur de Talleyrand opposait son calme +imperturbable à toutes ses bêtises, mais je suis persuadée qu'il +s'étonnait souvent d'avoir pu épouser cette femme. + +J'étais chez madame de Talleyrand le jour du départ de monsieur de +Talleyrand et je lui vis apprendre que madame de Dino, alors la +comtesse Edmond de Périgord, accompagnait son oncle à Vienne. Le +rendez-vous avait été donné dans une maison de campagne aux environs +de Paris. Un indiscret le raconta très innocemment. + +Madame de Talleyrand ne se trompa pas sur l'importance de cette +réunion si secrètement préparée; elle ne put cacher son trouble ni +s'en remettre. Ses prévisions n'ont pas été trompées; depuis ce jour, +elle n'a pas revu monsieur de Talleyrand, et bientôt elle a été +expulsée de sa maison. + +Monsieur de Blacas redoubla de soins et de grâce pour mon père après +le départ de monsieur de Talleyrand, mais il ne lui convenait +nullement d'entrer dans la cabale qui se formait sous ses yeux. + +Nous voyions souvent, depuis nombre d'années, la princesse de +Carignan, nièce du roi de Saxe. Elle avait épousé, au commencement de +la Révolution, le prince de Carignan, alors éloigné de la Couronne, +mais prince du sang reconnu. Elle avait adopté les idées +révolutionnaires et y avait entraîné son mari, dépourvu de +l'intelligence la plus commune. Elle était restée veuve et ruinée avec +deux enfants et avait successivement porté ses réclamations dans les +antichambres du Directoire, du Consulat et de l'Empire. + +Il convenait à l'Empereur de les accueillir; elle reprit son titre de +princesse, et il partagea les biens, non vendus, de la maison de +Carignan, entre son fils et celui du comte de Villefranche, oncle du +feu prince de Carignan. Il l'avait eu d'un mariage contracté en France +avec une demoiselle Magon, fille d'un armateur de Saint-Malo. La +princesse de Lamballe, sa soeur, en avait été désolée, courroucée, et +la Cour de Sardaigne n'avait jamais reconnu cette union. + +La princesse de Carignan, saxonne, avait de son côté épousé +secrètement un monsieur de Montléard dont elle avait plusieurs enfants +qu'elle cachait très soigneusement ainsi que ses grossesses. Elle +n'avouait que les deux Carignan. L'aîné était, en 1812, une grande +belle fille de quinze ans, très simple, très naturelle, très bonne +enfant. Le fils, dont l'enfance avait été négligée jusqu'à l'abandon, +après avoir polissonné à Paris avec tous les petits garçons du +quartier, était depuis quelques mois dans une pension à Genève où le +roi de Sardaigne l'avait fait réclamer pour l'établir à Turin. Il +était devenu un personnage important. Le Roi n'ayant que des filles et +son frère étant sans enfants, le prince de Carignan se trouvait +héritier présomptif de la Couronne. + +Le duc de Modène, frère de la reine de Sardaigne, et marié à sa fille +aînée, aurait trouvé plus simple de voir changer l'ordre de +succession. L'Autriche appuyait ses prétentions; les opinions +révolutionnaires des parents et la conduite que la princesse de +Carignan avait continué à tenir militaient contre le jeune prince de +Carignan; mais il était de la maison de Savoie et c'était un grand +titre aux yeux du Roi. Le faire reconnaître et proclamer hautement +était une des affaires les plus importantes de la mission confiée à +mon père. La France a le plus grand intérêt à ce que l'Autriche +n'ajoute pas le Piémont aux États qu'elle gouverne en Italie. + +La princesse de Carignan désirait obtenir la permission d'aller à +Turin avec sa fille. On consentait bien à recevoir et même à garder la +jeune princesse, mais toutes les portes étaient barricadées contre la +mère. Dès qu'elle sut la nomination de mon père, elle ne sortit plus +de chez nous, ayant à chaque heure quelque nouveau motif à faire +valoir pour obtenir la médiation de l'ambassadeur qui était disposé à +s'occuper très activement des affaires du prince mais point du tout à +obtenir le retour de la princesse dont la présence n'aurait été qu'un +embarras continuel pour son fils et pour la France qui se déclarait en +sa faveur. + +L'autre Carignan (Villefranche) avait épousé mademoiselle de La +Vauguyon, et cette famille s'agitait aussi pour faire admettre sa +légitimité par la Cour de Turin. On arguait d'un acte du feu Roi qui, +à l'article de la mort, avait dû reconnaître le mariage +disproportionné du comte de Villefranche. + +Mon père n'était pas toujours libre d'écouter ces minutieuses +explications. J'en subissais ma bonne part et je préludais ainsi à +l'ennui qui m'attendait à Turin. + +Nous partîmes au commencement d'octobre. + + + + +_APPENDICES_ + + +I + +NOTE DU MARQUIS D'OSMOND, POUR ÊTRE REMISE À L'ARCHEVÊQUE DE SENS, EN +MAI 1788. + +J'ai souvent, dans ces écritures, indiqué mon père comme n'étant +aucunement séduit par les utopies du jeune et brillant groupe des +Talleyrand, des Lauzun, des Lameth, des Narbonne, des Loménie, des +Choiseul, etc..., avec lesquels il vivait intimement, et de son +opposition hostile aux démolisseurs de 1789. Toutefois, son bon esprit +lui faisait admettre la nécessité de grandes concessions aux tendances +du siècle, et la perspicacité de son jugement lui indiquait la guerre +comme un moyen dérivatif à la fièvre révolutionnaire bouillonnant dans +les veines de la France: le très bon état de l'année devait la faire +espérer heureuse. Cet expédient réussit presque toujours dans notre +belliqueuse patrie. Mon père y voyait un moyen de salut à la condition +d'employer le calme comparatif qui en pourrait résulter à créer +immédiatement des institutions de nature à satisfaire aux besoins +réels du pays, venant d'en haut et fortifiant sans détruire. Je lui ai +souvent entendu soutenir cette thèse pendant l'émigration vis-à-vis de +ce qu'on appelait alors les constituants: les Lally, les Monier, les +Malouet, etc., ceux enfin que les émigrés purs qualifiaient de +scélérats et mon père de très honnêtes gens s'étant trompés. Ils en +convenaient bien alors; ils admettaient son système praticable et en +étaient bien aux regrets, mais, hélas! il était trop tard. Les +générations actuelles préfèrent peut-être le grand coup de balai de +1789, mais celle qui subissait la révolution en était moins charmée. + +Je fais transcrire ici[1] une note toute entière de la main de mon +père, dans la pensée qu'un volume a moins de chance de s'égarer qu'une +feuille de papier. Elle constate quelles étaient ses opinions au mois +de mai 1788. Elle a été remise à l'archevêque de Sens, avec quel +insuccès, l'histoire le sait. Ce cardinal du XVIIIe siècle était +esprit fort mais très petit génie, et pourtant l'opinion publique +l'avait imposé au Roi comme premier ministre. En lisant ce document, +il ne faut pas perdre un instant de vue sa date. + + [Note 1: Cette note, avec son commentaire par madame de + Boigne, se trouve à la fin du manuscrit des _Mémoires_.] + + Lorsque, dans un siècle éclairé, les sottises du gouvernement + l'ont réduit à la nécessité de permettre les dissertations sur + les droits du peuple, on ne peut pas se flatter que le résultat + soit à l'avantage de l'autorité; elle doit alors prévoir les + sacrifices auxquels elle sera forcée et poser des bornes qui, en + exaltant la reconnaissance publique, arrête toute discussion. + + En matière de constitution, il sera toujours impossible de + s'entendre: quand les partis opposés établiront leurs prétentions + sur des faits, chacun en citera en sa faveur. Comme tous les + peuples de la terre ont sans cesse été ballottés par les passions + des hommes intéressés à les diriger en sens contraires, il n'y a + point de nation dans les annales de laquelle on ne trouve à + justifier, en même temps, et les entreprises du despotisme et les + folles démarches de l'enthousiasme républicain. Pour les gens de + bonne foi, quelle que soit leur robe, les citations, les exemples + ne sont rien. Dans le XVIIIe siècle, on n'a plus le droit de + commander aux hommes qu'en se soumettant avec eux à l'empire + éternel de la raison. Je sais qu'on n'admet pas généralement ces + principes; cependant ce sont les véritables et leur application + aux circonstances dans lesquelles se trouve la France peut seule + la préserver des malheurs dont elle est menacée. Je le dis avec + d'autant plus de franchise que rien ne me paraît plus intimement + lié que la gloire du Roi au bonheur de la Nation et la gloire de + la Nation au bonheur du Roi. + + Il faut se hâter; on a déjà perdu des moments précieux; l'esprit + de parti fait des progrès rapides; les têtes s'enflamment; + n'osant pas dire positivement les choses, on dispute sur les + mots; on se rallie aux prétentions parlementaires: le + gouvernement ne doit pas s'y tromper; ce n'est qu'un prétexte. Le + peuple peut être conduit à des révoltes dont il ignore le motif + sans en prévoir l'effet, mais l'opinion qui le dirige n'attache + aucun prix à l'existence des Parlements; elle veut des États + Généraux qui assurent à la Nation le droit imprescriptible de + consentir l'impôt et aux citoyens une liberté individuelle + protégée par les lois. + + Les grands intérêts politiques étant devenus la matière de toutes + les conversations, on entend sans cesse parler de l'Angleterre, + de sa constitution, la comparer avec ce que nous pouvons devenir, + mettre en parallèle les deux Rois réduits à la liste civile; + cependant rien n'est plus ridicule que cette comparaison. La + position géographique de la France ne lui permet pas d'être + soumise au régime anglais; elle lui impose la nécessité d'avoir + une armée de deux cents mille hommes, circonstance qui, seule + (sans entrer dans de grands détails et planant sur les idées + intermédiaires), met une extrême différence entre les magistrats + souverains de ces deux Nations. + + En France, l'autorité que doit conserver le Roi est une sûreté. + La portion du peuple qui peut s'exprimer est trop éclairée pour + faciliter aux grands le moyen de marcher à l'aristocratie; la + noblesse a trop besoin des places et des faveurs de la Cour pour + laisser restreindre au delà de certaines bornes les facilités que + le Roi a de se l'attacher par ses bienfaits; le clergé aurait + trop à se défendre de l'esprit philosophique uni au républicain + pour ne pas s'opposer à tout ce qui pourrait anéantir l'autorité + royale. L'étendue de l'Empire, le génie de la Nation, l'habitude, + tout nous lie au système d'une monarchie limitée; nous ne + pourrions nous en éloigner que par les convulsions d'une guerre + civile, et je doute que ce fut à l'avantage de nos neveux. + + Un Roi, un peuple, une noblesse, un clergé ne sont pas + incompatibles. Nous pouvons, en conciliant leurs intérêts, + obtenir de la raison toute seule ce qui a coûté à nos voisins des + siècles de malheurs. Le ministère actuel laissera-t-il échapper + l'occasion de commander à la postérité une reconnaissance + éternelle? + + M. l'archevêque de Sens a déjà trop tardé. Cependant il trouvera + une excuse dans la persuasion où sont les gens sensés qu'il faut + longtemps préparer l'esprit des Rois pour les déterminer à un + sacrifice de la moindre portion de cette autorité absolue que la + flatterie les accoutume à tant apprécier. Si le principal + ministre conserve sa place, il est temps de parler franchement, + de calmer l'effervescence que produit le désir de la liberté + qu'on peut raisonnablement souhaiter. Il est surtout temps + d'imposer silence au dépit de la magistrature, à la haine des + envieux et aux clabauderies de courtisans qui, sans savoir + positivement ce qu'ils veulent, crient toujours contre tout ce + qui se fait. Les passions, sous le masque de l'intérêt public, + pousseront le peuple à une résistance plus embarrassante que + l'insurrection qui s'annonce déjà dans quelques provinces si le + Roi, en avançant l'époque des États Généraux, ne manifeste pas + clairement, irrévocablement les intentions louables dont M. + l'archevêque l'a animé. + + Souvent, à une certaine distance, on juge mal les objets + moyennant quoi je pourrais bien me tromper, mais, de la position + où je suis, il me semble que, pour tout calmer, pour tout + réparer, le Roi devrait appeler près de sa personne ou une cour + plénière ou des députés des assemblées provinciales ou les + présidents de ces assemblées, enfin un corps quelconque auquel il + put adresser l'équivalent du discours qui suit: + + «Messieurs, je vous ai mandés pour vous faire connaître mes + volontés d'une manière si précise qu'à l'avenir elles ne puissent + plus être mal interprétées. Le besoin de mon coeur, autant que le + malheur des circonstances, m'avait dès longtemps déterminé à + m'environner de l'amour de mes peuples en assemblant les États + Généraux de mon royaume. Je ne balançais plus que sur l'époque à + laquelle je devais les convoquer lorsque mes ministres consultés + pensèrent qu'en fixant l'année 1792 pour les réunions d'une + assemblée nationale chacun des membres destinés à la composer + pouvait, en se formant dans les assemblées provinciales, en + s'appropriant les lumières de son siècle, s'élever à la hauteur + des grands intérêts qui doivent être discutés. Ils pensèrent + qu'alors tous concourraient plus utilement au projet que j'ai + formé de régénérer l'empire français sur les bases de sa + constitution. + + «J'annonçai les États Généraux pour 1792. Des corps qui ont + cherché à se rendre nécessaires ont paru douter de la pureté de + mes intentions; leurs arrêtés, pleins de chaleur et de fiel, ont + occasionné des mouvements qui ont troublé l'ordre public; ils + tendaient à altérer la confiance des peuples, le plus précieux + apanage des Rois français. Cette colonne de la monarchie qui l'a + soutenue au milieu des crises des plus violentes sera inutilement + ébranlée lorsque le jour de la raison, éclairant les souverains + comme leurs sujets, leur a démontré qu'ils ne peuvent avoir qu'un + seul et même intérêt. + + «Quoique des États Généraux, assemblés à l'époque précédemment + indiquée, pussent promettre de plus grands avantages, cependant + je cède au désir que témoigne la Nation de me faire connaître ses + besoins et je me rends d'autant plus facile que je suis moi-même + pressé de lui prouver que digne, au moins par quelques vertus, de + commander au premier peuple de la terre, je ne regarderai jamais + comme des sacrifices tout ce qui pourra contribuer à son bonheur + et à sa gloire. Mon principal ministre vous expliquera dans ses + détails le plan que j'ai cru devoir adopter pour la formation + des États Généraux. Leur première convocation ne provoquera + probablement pas le bien que nous désirons tous avec une égale + ardeur; mais la seconde, selon les circonstances plus rapprochée + que les suivantes, consacrera pour toujours les principes + invariables sur lesquels il est temps de fixer l'opinion. + + «Pour terminer les affaires qui vous intéressent, il serait + heureux de jouir d'une profonde tranquillité, mais il ne convient + point aux Français qu'elle soit accompagnée de crainte. + + «Les peuples, jaloux des avantages dont nous jouissons, + chercheront à profiter des divisions qu'ils s'exagèrent pour nous + attaquer avec succès si notre réunion franche et loyale ne + commande pas le respect qui nous est dû. + + «La dernière révolution opérée en Hollande par les armées + prussiennes jointes aux intrigues de l'Angleterre a + singulièrement dérangé la balance politique de l'Europe. Les + influences de cet événement m'imposent l'obligation de rendre à + la République la liberté d'effectuer les engagements qu'elle a + contractés envers moi. _Demain, mon armée se porte sur la + Hollande._ J'ai tout lieu de croire que cette démarche + indispensable ne sera le motif d'aucune guerre. Cependant, si + (contre les apparences) l'injustice nous contraignait à prendre + la voie des armes, j'appellerais mes enfants; nous redoublerions + d'énergie et (en soumettant cordialement les principes de notre + constitution au flambeau des lumières amoncelées par les siècles + tandis que nous forcerions nos ennemis à solliciter la paix) nous + porterions au plus haut degré la gloire du nom français.» + + +_(Note ajoutée par la comtesse de Boigne.)_ + +On trouve dans les _Mémoires_ de l'empereur Napoléon, publiés en 1825, +des pages qui ont une complète analogie de vues avec les idées émises +dans la note écrite par M. le marquis d'Osmond, en mai 1788, pour être +remise à M. l'archevêque de Sens. On pourra en juger par les passages +suivants: + +«Les patriotes virent également que les négociations de la France avec +la Prusse s'étaient ressenties de la mollesse qui caractérisait alors +le Cabinet de Versailles, endormi dans l'insouciance des plaisirs sur +le bord de l'abîme qui devait bientôt l'engloutir. Qui sait ce qui +serait arrivé si la France, fidèle à son honneur et à sa politique, +eut soutenu hautement par une grande démonstration militaire l'amitié +qu'elle devait aux Provinces Unies? Elle donnait peut-être le signal +d'une guerre où elle eut entraîné une partie de l'Europe; elle aurait +sauvé la liberté de son alliée et probablement échappé elle-même à sa +révolution....» (t. VI, p. 135; éd. de 1825). + +«C'était le parti qu'aurait dû prendre Louis XVI dont le royaume était +déjà agité: il eut peut-être détourné les esprits des intérêts +naissants; il eut forcé, en faisant marcher une armée sur la frontière +du nord, l'Angleterre et la Prusse à traiter avec lui de +l'indépendance de la République de Hollande. Par cette conduite à la +fois juste et politique, il aurait inspiré du respect à ses propres +sujets, à ses alliés, à ses ennemis» (t. VI, p. 143; éd. de 1825). + + + + +II + +ACTE DE MARIAGE D'ADÈLE D'OSMOND AVEC LE GÉNÉRAL DE BOIGNE. + +(Extrait des registres des actes de mariage de la chapelle française +de Londres.) + +L'an mil sept cent quatre vingt dix huit, le onzième jour du mois de +juin, Nous, soussigné, Antoine Eustache Osmond, évêque de Comminges en +France, de présent résidant à Londres, en vertu de la permission à +nous accordée par monseigneur Douglas, évêque de Centurie et vicaire +apostolique de Londres, avons donné la bénédiction nuptiale, après +avoir demandé et obtenu leur consentement mutuel, à messire Benoit de +Boigne, originaire de Chambéry en Savoie, fils majeur de messire +Jean-Baptiste de Boigne et de demoiselle Hélène de Cabet, absents, et +à demoiselle Louise Éléonore Charlotte Adélaïde Osmond, fille mineure +de messire René Eustache, marquis d'Osmond et de dame Éléonore Dillon, +marquise d'Osmond, présents et consentants au dit mariage, et en +présence de messire François, Emmanuel duc d'Uzès, de messire Anne +Joachim Montagut, marquis de Bouzoles, de messire Charles Alexandre de +Calonne et du général Daniel O'Connell, lesquels tous de ce requis ont +signé avec nous. + + + + +III + +LETTRES ADRESSÉES EN 1799 PAR MADAME DE BOIGNE AU MARQUIS ET À LA +MARQUISE D'OSMOND, 11, BEAUMONT-STREET, LONDRES. + + de Ramsgate, mercredi, 6 août. + +Je suis bien fâchée mais point inquiète de n'avoir pas de lettres +aujourd'hui; la poste de demain m'apportera, j'espère, de meilleures +nouvelles que celles d'hier. Vous me recommandez de me ménager, ma +chère maman; permettez-moi de vous donner le même conseil, vous en +avez, au moins, autant besoin. Je viens d'aller à Sandwich à cheval et +je suis fatiguée à mort, cependant ma promenade m'a fort amusée. Nous +avons rencontré sept bataillons des _Guards_ qui venaient s'embarquer +ici; nous en avons vu qui étaient au bivac, d'autres campés, d'autres +pliant bagages, d'autres enfin en marche; ceux-là s'embarquent dans ce +moment sous mes fenêtres, ce qui n'est pas un très joli spectacle. Il +y a un embargo depuis trois jours dans le port même sur les bateaux de +pêcheurs, ce qui afflige vivement le général Dalrymphe à ce qu'il m'a +confié hier. Rainulphe a la tête tournée: il ne rêve que cheval et +soldat; mais, quoiqu'il travaille peu, je ne regarde pas ceci comme du +temps perdu; il est bien employé pour sa santé et sa mine fait plaisir +à voir. Je suis excédée, aussi je remettrai l'expédition de ma lettre +à demain. + +Jeudi.--L'abbé vous ayant écrit hier, j'ai indulgé ma paresse ou +plutôt un mal horrible aux reins en m'arrêtant, car je n'en pouvais +plus. Je suis bien mieux aujourd'hui mais bien fâchée d'être obligée +de suspendre mes bains qui me renforcent et me délassent; je les +reprendrai le plus tôt possible. Il fait un temps affreux, ce qui me +décide à remettre ma promenade à cheval parce que je ne veux pas +courir le risque d'être mouillée. Sur la route de Sandwich, hier, j'ai +vu des moulins d'une construction extraordinaire; j'ai demandé ce que +c'était et on m'a dit que c'était des moulins à sel. Nous sommes +descendus de cheval et nous sommes entrés dans la manufacture où un +homme très poli nous a expliqué tous les procédés qui ne sont pas très +compliqués mais qui m'ont intéressée. Vous voyez que je profite de vos +conseils.--Je lis maintenant, pour la première fois, les lettres de +lord Chesterfield: j'y trouve du bon et du mauvais; surtout il me +semble qu'elles n'étaient pas propres à l'impression car bien des +choses qu'on peut tolérer comme conseils particuliers deviennent +immorales quand on les érige en maximes générales. Je suis occupée à +en traduire quelques-unes qui ne sont que des précis historiques très +bien faits d'époques ou d'associations particulières.--J'ai vu hier +madame O'Connell: j'ai passé une heure chez elle; je vais lui envoyer +vingt pounds pour commencer à acquitter mes dettes; elle m'a chargée +de vous dire mille amitiés. J'ai écrit lundi à madame Brandling et à +lady Wilmot; je donne quelques _hints_ à la première sur notre +rapprochement, mais je ne parle à Lucy de rien de ce qui s'est passé; +assurément, il serait fort à désirer que le public pût l'oublier. +Monsieur Cruise est ici; je ne l'ai pas encore vu, ce qui +m'étonne.--Je n'ai point encore de lettre aujourd'hui, non plus que +l'abbé, ce qui m'afflige et m'inquiète beaucoup. Je voudrais pourtant +bien avoir des nouvelles de papa. Je vous ai quittée tout-à-l'heure +pour attendre l'arrivée de la poste et j'en ai employé l'intervalle à +écrire à madame Théobus et un billet à madame O'Connell en lui +envoyant un billet de vingt pounds, mais monsieur de B. l'a vu et +absolument voulu mettre à la place un draft de cent pounds: j'en suis +bien aise en ce que je craignais qu'un retard pût gêner les +O'Connell.--Quand mes souliers seront faits, vous me les enverrez avec +quelques robes blanches, des bas, etc... car je m'aperçois qu'il ne me +reste que la place de vous embrasser l'un et l'autre et je remettrai +les commissions à demain. Sûrement, si papa était plus mal, vous +m'auriez fait écrire. + + + vendredi, 9 août. + +Voilà deux lettres de vous, mon cher papa; celle de mardi avait été +envoyée par _mistake_ je ne sais où. J'imagine que celle écrite +mercredi à l'abbé l'y aura suivie, car je vois le même _mistake_ écrit +sur une lettre adressée au Général. D'après cela, cher papa, il me +semble qu'il vaudra mieux dorénavant ajouter _Kent_ à l'adresse.--Je +commençais à être bien inquiète de n'avoir pas de nouvelles; mais ce +que dit le docteur me rassure un peu quoique je voudrais que vous ne +négligeassiez aucune des précautions qu'on vous indique, car cette +maladie dont vous êtes menacé me tourne la tête.--J'ignore comment on +sait à Londres ce qui se passe ici, assurément ce n'est pas par moi, +car je vous assure que je suis bien vos conseils en gardant sur tout +ce qui me regarde le silence le plus entier; d'ailleurs, avec la +meilleure volonté du monde, je ne pourrais rien dire puisqu'il est +vrai que je ne vois personne du tout. Au reste, je ne le désire pas, +car, si ce n'était que je suis loin de maman et de vous, je ne +regretterais que peu la société. Je m'occupe, je monte à cheval, je me +promène, enfin je remplis très bien ma journée.--Monsieur de Boigne +est très bien pour moi, mieux même que les premiers jours; je lui sais +aussi extrêmement bon gré de sa manière vis-à-vis de l'abbé et de +Rainulphe, qui est parfaite. «Mandez à votre papa, me disait-il hier, +que je suis le plus heureux des hommes et que cela va très bien.» Je +n'ose pas, il m'a défendu de parler même à lui de mon intérieur. +Cependant, je prends sur moi de faire _sa commission_.--Mon appétit +est fort diminué et il m'est impossible de dormir, à mon grand +désespoir, car je n'espère pas reprendre des forces avant d'avoir +recouvré le sommeil.--J'ai coupé mes cheveux en petit garçon et je +suis totalement défigurée, mais cela m'est plus commode et ils seront +revenus avant peu: j'avertis maman pour sa consolation que je les ai +coupés _quarrés_.--Je vous ai mandé hier que monsieur de B. avait +payé les cent louis que madame O'Connell m'avait prêtés; il m'a aussi +avancé trente louis de mon pin money que je lui rembourserai à mon +retour à Londres; ainsi, vous voyez que je suis à flot et que, si +maman a des mémoires à moi, elle peut les garder jusqu'à ce que +j'arrive, attendu que je peux les payer.--J'imagine que nous saurons +incessamment la destination des malheureux qui s'embarquent ici: +quarante transports remplis d'hommes ont mis à la voile depuis hier; +ils ont été aux Dunes pour se réunir à leur escorte; voilà tout ce que +je sais de cette expédition dont vous saurez probablement l'exécution +longtemps avant nous.--Je ne sais pas ce que maman entend par ce +qu'elle a fait pour nous procurer les gazettes, mais, si cela n'est +pas possible, j'y renonce.--Je prie maman de m'envoyer, en même temps +que mes souliers, quelques robes blanches, celles dont elle sait que +je préfère la forme, des bas de soie blanche et des fichus.--Je ne +comptais pas vous écrire aujourd'hui, mais voilà mon papier presque +rempli et, d'ailleurs, je ne veux pas vous laisser dans l'opinion que +je n'ai pas reçu vos lettres, car l'abbé a fermé la sienne de si bonne +heure que la poste n'était pas encore arrivée.--Il fait un temps +déplorable: depuis trois jours, la pluie n'a cessé qu'une heure ce +matin; j'en ai profité pour monter à cheval.--Monsieur de Boigne est +très souffrant. Il vient de se jeter sur son lit pendant une heure et +il dit qu'il est mieux.--J'embrasse maman et vous bien tendrement. +L'abbé et Rainulphe se portent très bien et je suis très contente de +la mine du dernier que j'espère que vous trouverez impaved.--Le +Général me charge de vous mander qu'il ne négligera rien pour mériter +de plus en plus votre bonne opinion.--Mille amitiés à Édouard et à +Émilie. Vous ne me parlez pas de la santé de monsieur de Calonne à +laquelle je ne suis pas assez ingrate pour ne pas m'intéresser +vivement; faites lui mille tendres compliments pour moi. Adieu. + + + samedi, 10 août. + +Je vous mandais hier que monsieur de Boigne était très souffrant. Il +se plaint encore plus aujourd'hui et il a certainement beaucoup de +fièvre. Je ne sais qu'en penser: il se croyait mieux ce matin +quoiqu'il eut passé une nuit cruellement agitée, mais le redoublement +est très violent. J'ai voulu l'engager à voir un médecin; il l'a +refusé, mais, s'il n'est pas mieux demain, j'insisterai. Peut-être +même retournerons-nous à Londres. Au surplus, j'espère que ce ne sera +qu'une fièvre éphémère; il l'attribue à la fatigue d'avoir été à +Sandwich l'autre jour. Monsieur de Boigne n'a pas voulu que je +renonçasse à ma promenade ce matin et je suis montée à cheval avec +Rainulphe et John.--On embarque en ce moment de la cavalerie et, +sachant que ma lettre ne peut pas partir aujourd'hui, je vous quitte +pour aller voir. + +Dimanche, 10 heures.--Madame O'Connell partant ce matin, elle vous +portera cette lettre. Je n'ai su son départ qu'hier et je comptais +vous écrire longuement hier au soir, mais mon malade ne m'a pas permis +de le quitter. Il a eu la fièvre extrêmement fort toute la journée; +elle a un peu baissé pendant la nuit. Il n'y a pas de médecin ici et +j'ai envoyé John à Margate porter un billet à la duchesse de +Fitz-James pour la prier de nous procurer le médecin qui a soigné le +duc.--Monsieur de B. est mieux ce matin; il a encore la fièvre et +beaucoup de mal à la gorge.--L'abbé devait vous écrire, mais le +paresseux n'en a rien fait. Si je n'en ai pas le temps, il vous +donnera de mes nouvelles demain.--Je suis assez bien, quoique très +fatiguée. J'imagine que je n'aurai pas beaucoup de repos aujourd'hui, +car l'abbé croit qu'il y aura un redoublement.--Adieu, chère maman, je +vous embrasse ainsi que mon bien aimé papa. + + + lundi, 12 août. + +Vous avez tort, chez papa, de vous affliger, car, en vous parlant de +mon manque d'appétit, j'entendais seulement qu'il était diminué; quant +au sommeil, vous savez qu'il n'est jamais revenu et il n'est pas plus +mauvais qu'à l'ordinaire.--Vous recevrez aujourd'hui par les O'Connell +une lettre dans laquelle je vous rends compte de l'état de monsieur +de Boigne: il est très bien aujourd'hui et le redoublement que nous +craignions hier n'a été que très peu marqué. Le docteur Slater (qui +est venu de Margate, envoyé par madame de Fitz-James) a dit que ce +n'était rien, et, dans le fait, je crois que, dès demain, le Général +pourra reprendre son train de vie habituel. S'il se sent assez de +force pour entreprendre cette course, nous comptons aller mercredi à +Deal pour y passer la journée et voir la flotte de l'expédition dont +le rendez-vous est aux Dunes. On continue d'embarquer tous les jours +hommes et chevaux, ce qui n'est pas fort curieux. Les chevaux sont +amenés sur le _pier_, _alongside_ du transport, hissés à bord avec une +machine parfaitement semblable à celle dont on se sert pour charger +les bateaux en Hollande.--Monsieur de Boigne dit qu'il n'a prêté la +Gazette à personne, et il vous prie ainsi que moi de faire dire à +Georges de nous l'envoyer; il ne conçoit pas pourquoi il l'a refusée +et, en tout cas, _il la veut_. Je vous remercie de nous envoyer le +Pelletier et le Mallet du Pan que le Général dit n'avoir pas prêté non +plus.--Vous me dites qu'on _dit_ beaucoup de choses: je le crois, mais +je serais bien curieuse d'en savoir davantage. Madame de Martinville, +j'imagine, joue la satisfaction? Au surplus, cela m'est assez égal +maintenant; je crois que monsieur de Boigne la connaît assez pour +faire avorter tous ses mauvais desseins et rendre sa méchanceté +impuissante; ce n'est pas qu'elle n'ait poussé l'astuce et la fausseté +jusqu'au point de lui faire croire à son repentir; c'est une vilaine +femme! Je serais bien aise aussi de savoir ce que _ces dames_ comptent +faire de moi; je sais qu'il y a quelque temps elles disaient qu'_elles +feraient quelque chose de moi_; en ont-elles toujours aussi bonne +opinion et leur intention est-elle toujours de travailler à +m'_improuver_? Je crains qu'elles ne me trouvent un sujet, bien rétif +et, en conscience, je n'ai pas un vif désir de profiter de leurs +leçons. Au surplus, je suivrai vos instructions en ne témoignant +aucuns ressentiments de toutes les injures dont on m'a accablée dans +cette société; je pardonnerai tout, jusqu'à l'ingratitude. Assurément, +j'en ai été assez dédommagée par les bontés de mes amis et les +hommages dont m'ont comblée tant d'anglais que je connaissais à +peine.--Comment maman a-t-elle pu croire nécessaire de me dire que je +ne m'étais pas acquittée envers les O'Connell en leur rendant l'argent +qu'ils m'avaient prêté? elle me connaît donc bien peu!--J'ai repris +mes bains depuis hier. Je vais monter à cheval; peut-être pousserai-je +ma promenade jusque chez les duchesses. Le docteur Slater m'a dit que +le duc de Fitz-James serait, à ce qu'il croyait, bientôt parfaitement +rétabli: il a la goutte aux pieds, ce qui est, dit-on, fort +heureux.--Adieu pour le moment. + +Me voilà revenue, après avoir fait une très jolie promenade, mais sans +avoir rempli mon dessein d'aller chez la duchesse de Fitz-James; j'ai +changé d'avis en entrant dans Margate; j'irai demain sans +faute.--Adieu, cher papa, j'embrasse du plus tendre de mon coeur les +habitants de Beaumont-street; mille tendresses à Émilie, Édouard et +Arthur.--Y a-t-il quelques nouvelles? nous vivons ici comme des +Ostrogoths.--J'espère que la _bonne famille_ n'aura pas été fatiguée +de son voyage et que madame O'Connell aura couru moins de dangers +qu'en venant.--Adieu, papa, encore un baiser. + + + mardi, 13 août. + +Je suis extrêmement fâchée que ce pauvre William ait perdu sa place; +je le serais encore plus si je pouvais me le reprocher en rien. +Assurément, j'ai toujours eu raison d'en être parfaitement contente. +La personne qui m'a demandé son caractère avait vu monsieur de Boigne +pendant que j'étais à cheval, et il paraît que William avait dit qu'il +était anglais et qu'il avait servi le Général quatorze mois. Monsieur +de Boigne a nié ces deux choses et a reconnu son goût pour la boisson; +du reste, dans ce que j'ai écrit, j'ai rendu justice à l'intelligence +et à l'activité de William, voilà ce qui en est: je serais fâchée que +vous m'accusassiez de légèreté dans une chose qui peut déterminer le +sort d'un malheureux dont je n'ai qu'à me louer. Si William peut se +procurer une autre place, il me trouvera toujours prête à dire tout +le bien que je pense de lui; quelque chose qu'il en coûte, jamais je +ne sacrifierai un autre à ma tranquillité.--L'ouragan d'hier a cessé, +mais l'orage m'a fait un mal affreux et je suis aujourd'hui à peine en +état de tenir ma plume: sans maladie quelconque, j'ai eu un mal aux +nerfs horrible; ce matin j'étais en si mauvaise disposition que mon +bain m'a fait un très mauvais effet, mais je veux vous écrire parce +que la poste ne part pas demain. Je suis bien _anxious_ aussi de voir +ma petite Georgine; sa mère doit recevoir une lettre de moi +aujourd'hui, mais apparemment que je dois m'en prendre à la poste, car +je n'en ai pas d'elle.--Adieu, bonne maman, ma tête tourne tant que je +m'arrête. Dites à William qu'il n'a rien fait pour me déplaire, que +j'en suis parfaitement contente, que, s'il a perdu sa place, je n'y +suis pour rien et enfin que je suis disposée à faire tout en mon +pouvoir pour lui en procurer une autre. + + + samedi, 17 août. + +Je suis presque fâchée d'avoir expédié ma lettre d'hier, car j'étais +si souffrante qu'elle a dû s'en ressentir et, peut-être, vous +inquiéter. J'hésitais à savoir si je me baignerais ce matin, mais le +temps a fixé mes incertitudes attendu que le coup de vent de jeudi +n'est rien en comparaison de celui d'aujourd'hui: je crois, en vérité, +que tous les vaisseaux des Dunes vont nous arriver; le port est un +vrai chaos; les bâtiments se brisent, chassent sur leurs ancres, +heurtent contre le _pier_; enfin, c'est absolument la _sortie de +l'Opéra_.--Voilà la poste et une lettre de vous, cher papa. Vous vous +trompez, la mer n'était guère plus forte jeudi que le dimanche où vous +m'avez fait baigner, c'était le vent qui occasionnait le danger, s'il +y en avait toutefois. Je suis presque tentée de ne me baigner que +lundi, car, hier, la mer encore troublée par l'orage de la veille m'a +paru désagréable et, je crois, m'a fait mal; les mêmes causes +existant, j'appréhende les mêmes effets pour demain; il me semble que +ce raisonnement est conséquent!--Pourquoi serait-il question de ce +lait d'ânesse? tout au plus, je n'aurais pu en prendre qu'une fois; +vous m'aviez dit d'attendre l'été et il n'a duré que vingt-quatre +heures; est-ce ma faute? plaisanterie à part, mandez-moi ce que je +dois faire à ce sujet. Je dors infiniment mieux depuis quelques jours, +mais, en revanche, je mange extrêmement peu; au surplus, vous savez +que, dans le temps où je jouissais de la meilleure santé, mon appétit +a toujours été inégal.--Pourquoi ne me dites-vous pas quels doivent +être nos futurs _gouvernants_? c'est méchanceté pure, assurément, et +vous avez d'autant plus de tort que je me trouve dans le cas de faire +ma cour à tous ces grands personnages.--Monsieur de Maillé est à +mourir de rire quand il raconte la manière dont monsieur de Puysieux +s'y prend pour faire croire qu'il y a des dessous de cartes qu'on ne +sait pas et que, s'il n'est pas de la première expédition, c'est qu'on +garde les bonnes têtes pour la seconde, etc... Le comte Étienne +suit-il Monsieur?--Je viens de recevoir une lettre d'Amélie toute +bonne comme elle.--Je vous remercie, cher papa, de m'envoyer les +ouvrages de l'abbé Delisle; je n'ai pas encore lu les Géorgiques et, +d'après leur réputation, je crois qu'elles me feront grand +plaisir.--Monsieur Cruise a dîné chez moi hier; il m'a prié de le +rappeler à votre souvenir. + +Dimanche 18.--J'ai pris mon grand parti: je me suis baignée ce matin +et je m'en trouve très bien; ainsi je suis bien aise d'avoir vaincu +l'espèce de répugnance que m'a causé la mer qui, au surplus, n'a pas +encore repris son assiette ordinaire. Nous allons demain à Deal et +nous ne serons de retour que mardi au plus tôt; ainsi, il est possible +que vous n'ayiez pas de lettres de nous et je vous avertis de n'en +être pas inquiet.--Nous avons été hier à Margate où j'ai vu une +mousseline de demi-deuil qui m'a paru jolie et que maman recevra par +le premier stage; la rayure serait trop grande pour moi, mais elle +sera très bien pour elle.--Merci, cher papa, de votre lettre; quant au +petit sermon, je tâcherai d'en faire mon profit et, si je ne réussis +pas, cher papa, n'en accusez que mon étoile et ne vous fatiguez pas de +la combattre; assurément, vos sermons, si je ne les méritais pas, me +seraient bien chers.--Il fait un temps affreux, pour changer; je ferai +mon possible cependant pour monter à cheval entre deux ondées.--Je +suis bien fâchée de la maladie de cette pauvre madame Gauthier; faites +bien des amitiés pour moi au docteur en lui disant la part que je +prends à son inquiétude.--Adieu, mes chers amis, Adèle et Rainulphe se +réunissent pour vous embrasser l'un et l'autre.--Remerciez madame +O'Connell de l'aimable lettre qui vient de me parvenir. + + + mercredi, 21 août. + +Nous avons fait une tournée charmante, chère maman; le temps nous a +servis à souhait ainsi que les circonstances. D'ici à Deal, la +campagne est très belle; quant à la ville, elle est assez laide et +singulièrement puante; la vue de la rade, au surplus, dédommage bien +les voyageurs. De Deal à Douvres, le pays est vilain et la ville lui +ressemble, mais, ce qui m'a _delighted_, c'est la vue du camp de +Banham Downo qui est composé de vingt mille hommes et situé dans une +campagne charmante. On ne permet pas de passer les lignes, ainsi nous +n'avons pu voir aucun des détails du camp, mais le grand chemin le +borde pendant l'espace de trois ou quatre milles au bout desquels se +trouve le _race ground_. À Canterbury, nous avons vu toute la ville en +mouvement à l'occasion des courses qui commençaient hier. La +cathédrale is _well worth seing_; l'entrée du choeur est ménagée avec +beaucoup d'art et la _perspective en est sublime_. Les deux choses qui +m'ont le plus frappée sont une espèce de chaise curule qu'on prétend +avoir servi au sacre des anciens rois de Kent pendant l'heptarchie et +l'endroit où Thomas Becket a été assassiné. Rainulphe, un peu honteux +de ne pas savoir l'histoire de ce saint tandis qu'un enfant de sept +ans qui se trouvait là paraissait en être parfaitement instruit, m'a +promis de la lire hier soir et je ne doute pas qu'elle ne demeure à +jamais gravée dans sa mémoire. On a enlevé les pierres précieuses +incrustées dans le tombeau de Becket, ce qui l'a fort défiguré.--Le +pauvre abbé a été bien malade pendant la matinée du lundi. Nous avons +fait cette excursion avec nos chevaux, l'abbé, le Général et moi en +voiture, Rainulphe sur son poney. Nous avons laissé, comme ils ont dû +vous le mander, mon frère et l'abbé à Canterbury; demain, monsieur de +Boigne et moi devons partir en poste à midi, dîner à Cantorbery, aller +aux courses et ramener nos déserteurs. De peur qu'on ne fatigue trop +Rainulphe, nous lui avons laissé son poney, arrangement dont il s'est +facilement consolé. Vous n'avez pas d'idée comme il est gentil à +cheval avec son petit habit de hussard! Il a fait vingt-deux milles +lundi sans être fatigué et sans qu'il fut possible de le faire entrer +dans la voiture où nous avions fait mettre un tabouret pour l'asseoir +en cas de mauvais temps ou de fatigue: c'est un aimable enfant.--En +arrivant hier, ma chère maman, j'ai trouvé votre lettre et le paquet +dont je vous accuse la réception. Je suis charmée que vous soyiez à +Twickenham; mille amitiés à vos hôtes; dites à Émilie et à Georgine +que je les prie de vous égayer un peu en attendant notre retour qui, +de nécessité, ne peut être fort éloigné. Si ce n'était le désir de +vous revoir, je ne le souhaiterais pas beaucoup, car je me trouve très +bien ici, loin des caquets et des méchants. Monsieur de Boigne +s'accommode aussi mieux que je n'aurais cru du genre de vie que nous +menons: il est assez monotone, car je n'ai pas fait une seule +connaissance. Je vois, dans les gazettes, que Ramsgate est très gaie, +mais je ne m'en douterais pas.--Je prie papa, s'il entend parler d'un +cheval de femme bien doux et surtout charmant, de penser à moi: +monsieur de Boigne désire m'en donner un qui réunisse toutes ces +qualités, et le prix lui est indifférent.--J'attendrai la poste pour +fermer ma lettre.--Depuis que je me suis interrompue, je viens de lire +un livre et d'apprendre une cinquantaine de vers des Géorgiques; vous +savez comme j'aime les beaux vers, je suis enthousiasmé.--Merci, cher +papa, de la lettre; tu verras par la mienne que je n'ai pas vu les +cinq ports parce que Winchelsea est trop éloigné.--Adieu, chers amis, +j'écrirai probablement demain, mais, si je n'en ai pas le temps, ne +soyez pas inquiets. + + + jeudi, 22 août. + +Je suis furieuse. Imaginez vous qu'il fait un temps affreux et que +nous allons faire trente cinq milles par une pluie battante; ce sera +affreux, et le terrain désert! Si ce n'était nos voyageurs que nous +devons ramener, je crois que je n'irais pas; mais les chevaux sont +commandés, tout est prêt, ainsi _I must take my chance_, mais je +crains bien que notre course soit bien désagréable.--Je me suis +baignée ce matin; si j'en crois mes _feelings_, cela me fait plus de +mal que de bien, car, à présent, la mer m'inspire une grande +répugnance; il est vrai que je crois à ce que cela tient à ce que j'ai +manqué de m'estropier la dernière fois: mes jambes s'étaient +embarrassées dans l'escalier et j'ai couru risque de les casser.--Si +vous voyez le duc de Maillé, demandez lui s'il a pensé à la lunette +qu'il devait nous envoyer.--Vous ne m'avez pas dit s'il était +convenable que j'écrivisse à mesdemoiselles Hamilton's, où elles sont +et quel est le nom de l'aînée.--Un capitaine d'un brick venant de la +côte de France prétend que les conscrits qu'on voulait envoyer en +Hollande contre les anglais ont refusé de marcher et qu'il y a eu +beaucoup de tapage à Amiens. Madame d'Osmond y est-elle revenue? j'en +serais fâchée pour elle.--Voilà votre lettre, ma bien chère maman: ce +que vous me dites de lady Camelford me déchire le coeur; mon pauvre +cher papa, que je ne suis-je là pour le soigner!--Vous avez tort de +vous inquiéter sur la santé de Rainulphe; je ne l'ai pas trouvé +affaibli et il a toujours très bonne mine; vous avez vu par ma lettre +d'hier qu'il était de la partie et que nous l'allons reprendre +aujourd'hui. Je ne peux pas donner à papa des détails sur les cinq +ports et, quant à Warncor Castle, c'est un vieux château-fort dans +lequel on n'entre pas et qui est situé dans une plaine aride à un +mille de Deal; le prédécesseur de monsieur Pitt y a fait bâtir trois +ou quatre chambres qui sont les seules habitables; vous voyez que le +sujet ne prête guère à une description pompeuse. Adieu, mes bons amis; +amitiés à ceux qui vous entourent.--Il faut que j'aille passer une +robe, car il est tard. Il me semble que le temps se met au beau. + + + vendredi, 23 août. + +La journée d'hier s'est passée beaucoup mieux que je ne le croyais. +Par un temps couvert mais doux, nous nous sommes embarqués à midi et +demie et, en moins de deux heures, nous sommes arrivés à Canterbury. +Les abbés et Rainulphe nous attendaient au Kingshead où nous les +avions chargés de nous commander à dîner. Rainulphe était bien, à ce +qu'on m'a dit, depuis deux jours; cependant je lui ai trouvé moins +bonne mine. Ayant absolument interdit le cheval à mons Rainulphe, +précaution dont je me réjouis infiniment attendu que la foule était +très considérable, nous sommes montés tous les quatre en voiture à +quatre heures et avons été au Race Ground, distant de cinq mille. Nous +avons mis Rainulphe et l'abbé à terre et, la voiture s'étant mise en +ligne, le Général et moi sommes restés dedans. Un des chevaux +appartient à monsieur Ladbrock: en faveur de notre ancienne +connaissance, j'ai parié pour lui et j'ai gagné quinze louis à +monsieur de Boigne. Du reste, ces courses sont les moins belles +possibles: deux seuls chevaux en ont fait les frais; mais ce qui fait +bien voir le génie de la nation est la manière dont les _bets_ se +font. Figurez-vous que, dans un charivari, un bruit épouvantable, dès +qu'un homme a dit _done_ à la proposition d'un étranger, il se croit +engagé à tout jamais. Je suis charmé d'avoir vu le coup d'oeil, car il +est magnifique. Cette plaine, couverte de voitures, de chevaux, de +piétons et qui domine un pays enchanté, offre un spectacle vraiment +rare. Enfin la journée m'aurait paru très agréable si nos postillons +ne s'étaient pas avisés de _run a race_ aussi, et un malheureux homme +s'étant fourré entre deux, les deux roues de la voiture _ennemie_ lui +ont passé sur le corps. Cet horrible accident qu'heureusement je n'ai +pas vu mais dont j'ai entendu le bruit m'a fait un mal affreux. +J'ignore ce qu'est devenu ce malheureux, attendu que nos postillons ne +se sont pas souciés d'arrêter. De retour à Canterbury, Rainulphe a +voulu monter sur son poney, mais, au bout de quelques milles, la nuit +baissant, nous l'avons repris avec nous, et, Richard conduisant le +poney, nous sommes arrivés ici vers dix heures, bien fatigués, mais +assez amusés.--Sans doute, mon cher papa, il me faut un groom et un +groom prudent, mais c'est surtout un joli cheval que je désire; +cependant je vous serais obligée à chercher tous les deux. Monsieur de +Boigne a écrit à monsieur Angels au même sujet; seulement il lui +recommande de lui chercher un cheval pour lui et un autre de suite +qu'il désirerait tous les deux noirs; ainsi, si vous voyez pareilles +bêtes, pensez à nous: il vous en prie ainsi que moi.--Je ne conçois +pas que la mousseline, mise au stage lundi au soir, ne soit pas encore +parvenue; je verrai ce qu'on peut faire la dessus.--Monsieur de Boigne +vient d'aller à la librairie; j'ai des raisons particulières pour +désirer que vous fassiez la commission que je vous ai donnée hier +avant mon retour à Londres; je ne veux pas avoir l'air d'y avoir +influé.--Monsieur de Boigne a reçu une réponse de la dame qui est un +chef d'oeuvre d'artifice: elle trouve le moyen de tourner toutes les +injures qu'il lui a dites en autant de compliments. L'abbé vous en +parle en détail; pourquoi ne lui mandez-vous pas si vous approuvez ou +non ma petite vengeance?--Adieu, mon cher papa, je ne pourrai pas +causer avec toi demain; ainsi j'embrasse maman et toi pour deux jours. +Adieu; je finis vite pour cacheter ma lettre. + + + dimanche, 25 août. + +Je n'ai pas pu faire votre commission vis-à-vis de monsieur Cruise +parce qu'il n'est plus ici, mais je vous avertis qu'il est à Londres +ce matin et je crois que c'est pour peu de jours; ainsi plus tôt on le +consultera et moins on courra risque de le manquer.--Dites à monsieur +de Calonne que je suis bien fâchée de n'avoir pas pu exécuter sa +commission et d'une manière plus satisfaisante et faites lui tous mes +plus tendres compliments.--Je vous prie, mon cher papa, de prendre la +charge entière de m'acheter un cheval; quant aux deux autres dont je +vous parlais dans ma dernière lettre, je vous engage seulement à avoir +la bonté de me mander si vous entendez parler de pareils chevaux; +quant au groom, je vous prie d'en arrêter un si vous en trouvez que +vous jugiez devoir me convenir; il doit, pour le moment, au moins, +soigner trois chevaux.--Je voudrais bien, mon cher papa, que vous ne +négligeassiez pas votre santé; vous savez combien elle est nécessaire +à notre bonheur; vous voyez que je sais rétorquer les arguments et, +assurément, c'est avec vérité. Maman me mande aussi qu'elle est bien +souffrante; au surplus, j'espère m'informer en personne de la santé de +tous les deux de mardi en huit au plus tard. Je me flatte que vous +serez à Londres pour me _well come_. Je crois que vous me trouverez +engraissée; mais j'avertis maman que je suis presque noire, quoique +j'aie toujours porté un immense _shade_ vert dont le reflet me rend +horrible.--Je suis bien fâchée du désappointement que doit éprouver +Monsieur après avoir annoncé son départ d'une manière aussi +authentique; ce retard doit fort lui déplaire. Je m'attendais au +ministre de la Guerre, mais j'avoue que l'ambassadeur en Angleterre +m'a plaisamment surprise. Au surplus! par le temps qui court....--Nous +avons, à sa grande joie, je crois, rencontré hier monsieur Gauthier +dans un landau très élégant; il avait précédemment demandé à Rainulphe +des nouvelles de la _chère soeur_; son séjour ici me fait présumer que +sa femme est mieux, et j'en suis charmée.--Je ferai la commission que +vous me donnez, ma chère maman, mais je crois que je ferais bien de +vous apporter vos mantelets moi-même, attendu qu'il ne vaut guère la +peine de les envoyer par le stage afin qu'ils parviennent deux ou +trois jours plus tôt; donnez moi vos ordres à ce sujet.--À propos, je +suis fâchée pour maman qu'elle perde Martha, parce que son service lui +était agréable; mais il faut avouer qu'honnête fille, du reste, elle a +un caractère terrible. C'est donc une nouvelle querelle, car Negri et +elles étaient, je crois, raccommodées quand nous avons quitté +Londres?--J'ai fait, contre monsieur de Boigne, le pari d'apprendre +par coeur cinq cents vers des Géorgiques d'ici à samedi; il m'a fait +les conditions tellement dures que j'ai presque peur de perdre; +d'abord, il ne me donne que quinze fautes et les plus légères (la loi +pour tes lois, par exemple, sont regardées comme telles); enfin, +j'essaierai; je suis bien sûre de savoir les vers, mais, les répéter +sans fautes, c'est plus difficile.--Je ne vous écrirai pas demain +parce que nous allons faire une seconde course à Douvres dont nous +n'avons pas vu le château.--Si vous pouvez me lire, ce ne sera pas +sans travail au moins, car mon papier est si mauvais que je suis +obligée de tracer trois fois chaque lettre. J'attendrai la poste pour +cacheter la mienne.--Prenez le groom _by all means_; monsieur de +Boigne donnera 63 guinées, mais il tient à ce que soit Angels qui +choisisse ses deux animaux; pour le mien, je m'en rapporte à vous et, +pour le prix, la réponse du Général est que..... le cheval soit bien +joli. Quand est-ce que monsieur de Latouche pourra me céder son homme? +le plus tôt sera le mieux.--Adieu, cher papa. + +Nous nous passerons très bien de lunette pour le peu de jours que nous +avons à passer à Ramsgate. Adieu, je suis pressée. Rainulphe est bien +depuis deux jours; il s'est baigné ce matin. + + + mercredi, 28 août. + +Merci, chère maman, voilà votre lettre de mardi, et il y a deux jours +que je ne vous ai écrit, lundi parce que nous avons été en course +toute la journée, hier parce que j'avais un mal de tête fou.--Je vous +assure, ma chère maman, que vous avez tort de ne pas vouloir venir +chez moi car les procédés de monsieur de Boigne pour moi ne pourraient +que vous faire le plus grand plaisir, et je crois que sa manière +vis-à-vis de votre Adèle est de nature à ne plus permettre aux oisifs +curieux de se mêler de notre intérieur; je commence même à espérer que +les _serpents_ auront peine à se glisser entre nous; il en est un +cependant dont l'adresse et la souplesse me font craindre la venue; +vous devinez quelle est cette vipère.--Je suis fâchée aussi que vous +perdiez Martha puisque son service vous convenait, mais cependant +j'étais bien sûre que vous ne balanceriez pas; d'ailleurs, il me +semble qu'elle doit être facile à remplacer; une femme de chambre qui +ne sait ni coiffer ni habiller n'est pas un sujet bien rare.--Je serai +bien obligée à papa de s'occuper de mon _dada_; nous serons à Londres +mardi et je serais fâchée d'être obligée d'interrompre longuement mes +courses à cheval qui, je crois, me font grand bien. Je suis obligée +par un gros rhume de cerveau de renoncer aux bains pour quelques +jours; je n'en prendrai plus, je crois, d'ici à mon départ, au moins +je n'imagine pas que le sort me le permette. Quant à la noirceur de +mon visage, attendez-vous à tout ce qu'il y a de pis; mais je vous +assure que je n'ai ni boutons, ni taches de rousseur et mon col, loin +d'être halé, ce me semble, est blanchi.--La seconde expédition se +prépare; il y a eu un beau charivari hier dans le port; tous les +vaisseaux ont _run foul of one another_ et la plupart se sont +endommagés, ce qui pourtant ne retarde pas l'embarquement.--J'ai +renoncé à mon pari: lundi soir, je savais toute l'épisode d'Aristée +qui contient 286 vers et monsieur de Boigne a voulu racheter son pari +pour la moitié de la somme annoncée; j'y ai consenti, attendu que +cette manière de tâche me fatiguait extrêmement.--Quand revenez-vous à +Londres? Votre maison est-elle arrangée?--Informez-vous, chère maman, +si Damiani accompagne passablement; s'est-il décidé à quitter Londres? +je ne doute pas que, s'il donne des leçons, il soit bien aise de +m'avoir pour écolière; aucun de ces messieurs n'aime les +commençantes.--J'ai demandé mes chevaux pour aller à Margate rendre à +madame Morgan une visite qu'elle m'a faite il y a peu de jours. +Mademoiselle Plowden est chez elle, et je suis bien aise de lui +témoigner ma reconnaissance pour tous les soins dont sa famille m'a +comblée.--Je sais bien qu'il serait poli d'écrire aux nouvelles ladys, +mais, dans l'ignorance où je suis de toutes les _attending +circumstances_, cela m'est impossible.--Il me semble que, dans ce +pays-ci, l'usage n'est pas de donner des certificats; on attend qu'on +vous demande le caractère d'un valet. Quand William aura trouvé une +place, qu'il me fasse écrire, je répondrai; un certificat ne lui +servirait à rien.--Rendez à la jolie Caliste trois _bezottes_ pour +celle qu'elle m'envoie. Adieu, chère maman; j'embrasse père et mère. + + + jeudi, 29 août. + +Je vous remercie, mon cher papa, des soins que vous vous donnez pour +faire mes commissions et, qui plus est, je ne vous en demande pas +pardon, mais je voudrais bien avoir mon cheval et surtout qu'il soit +joli et bien doux car je n'ai pas la prétention de devenir écuyer mais +seulement de me promener sagement sur un joli cheval. Dites, je vous +prie, à monsieur Lessée de s'en occuper et, s'il en trouve un, je +voudrais que vous l'essayassiez vous-même.--Je suis bien aise que vous +ayiez parlé de moi à l'abbé Delisle; je sais qu'il devait aller chez +monsieur de Boigne et je me flatte que, pour lui au moins, je ne serai +pas un objet de terreur quoique, probablement, d'après la société où +il vit, il soit prévenu contre moi, ma hauteur et mon impolitesse. Je +m'efforcerai de lui prouver que ces dames s'écartent parfois du chemin +de la vérité; au surplus, elles pourraient bien _rechanger_ d'opinion +car elles virent de bord facilement quoique gauchement, ah, docteur, +pour un docteur d'esprit!... j'en reviens à mon opinion: le suffrage +de certaine personne m'avilirait dans ma propre estime.--Mon rhume est +resté très fidèlement dans ma tête jusqu'à présent, et je prends les +plus grandes précautions pour qu'il ne voyage pas jusque dans ma +poitrine, car, comme vous, je craindrais beaucoup une maladie +quelconque qui se fixerait maintenant dans cette partie, quoique je ne +sente plus du tout de douleur dans la poitrine.--Il me semble que +notre bon oncle nous annonce la décision du roi de Prusse depuis trop +longtemps pour que je puisse y croire; avec cela, les succès toujours +croissant des Alliés pourraient bien le décider à s'unir à eux. Ne +craint-on pas que la flotte rentrée à Brest n'en sorte pour attaquer +l'Irlande? il me semble que cela est fort à redouter; on a beau la +bloquer, elle s'est déjà esquivée plus d'une fois.--On fait la moisson +dans ce pays-ci, et je doute que la pluie y soit favorable; cependant, +ce matin, j'ai pris un épi point remarquable pour sa grosseur et j'y +ai compté 22 grains; ce produit m'a paru énorme. Cette culture qui m'a +paru nouvelle et que maman dit être de la prairie artificielle est de +la graine pour les oiseaux et forme une grande partie de la récolte de +l'île de Thanet; il y en a énormément d'ici à Canterbury.--Je prêche +bien Rainulphe, mais il faut avouer que c'est en pure perte: il a une +horreur pour le travail qu'il aura bien de la peine à vaincre; du +reste, il est impossible d'avoir plus de tact et d'esprit. Il a eu le +talent de se camper par terre hier et de s'écorcher la figure; il +s'est baigné ce matin, et, depuis qu'il a pu reprendre ses bains, je +trouve qu'il a meilleure mine.--Je viens de faire une assez longue +course à cheval, et je suis bien fatiguée; aussi, pour aujourd'hui, je +m'arrête après avoir embrassé père et mère. Dites à Émilie, à Édouard, +à Arthur mille amitiés de ma part et caressez ma petite Georgine en +attendant que je puisse exécuter ma commission moi-même. Adieu encore. + + + vendredi, 30 août. + +Je suis bien fâchée, mon cher papa, que vous ayiez manqué l'achat du +cheval de £65; quant à celui de trois cents guinées, il doit, en effet, +posséder des qualités qui ne seraient d'aucun prix pour moi; la manière +dont vous me parlez du cheval de soixante-dix guinées ne me tente pas +beaucoup, attendu que je tiens beaucoup à la figure du cheval que je +monterai et que vous ne semblez pas en être fort content. Monsieur +Angels n'a pas répondu à monsieur de Boigne; ainsi j'imagine qu'il n'a +pas encore rempli sa commission.--Je vois dans la Gazette que le +régiment de Dillon a eu ordre de s'embarquer à Lisbonne, mais on ne +parle pas du lieu de sa destination; va-t-il dans l'Inde? Il me semble +qu'Édouard le désirerait, et je crois que cela lui serait plus +avantageux que si son régiment était employé sur le continent, ce qui me +paraîtrait de beaucoup le séjour le plus fâcheux.--La société, je vois, +n'a pas les mêmes succès que mon amie Suwarow, il me semble que cette +campagne ne lui est pas favorable et je lui conseillerais même de ne +plus faire de grandes entreprises cette année, car elle paraît destinée +à subir des désappointements.--Plaisanterie à part, je suis très fâchée +que les bruyants préparatifs du départ de Monsieur n'enfantent qu'un +voyage à Guilford; qu'en dit l'ambassadeur de Sa Majesté près la Cour de +Londres? Si on eut chargé monsieur le comte de La Tour d'une telle +place, il aurait _lavé la tête_ à monsieur Pitt et peut-être même à Sa +Majesté l'Empereur. Il faut avouer que nous avons bien de quoi former un +brillant et surtout raisonnable gouvernement sans oublier le nouvel +instituteur de la Ferme générale que j'ai encore vu hier. À propos de la +société française, car, si je la quittais une fois, je ne serais +peut-être pas tentée d'y revenir, monsieur de Boigne m'a raconté +l'histoire très simple de ces douze pots de confitures commandés par +ladite dame et dont il a seulement défendu à Georges de recevoir le +paiement, et, en conscience, il faut qu'on n'ait guère le mot pour rire +car je ne vois rien de moins propre à exciter la gaîté ni même +l'ironie.--Vous avez eu bien raison, cher papa; c'est mardi que nous +ferons notre entrée dans la capitale où l'on est bien les maîtres de se +moquer de nous tant que l'on voudra car nous avons pris le parti, très +sage selon moi, de ne pas même faire semblant de nous en apercevoir, et +vogue la galère!--J'aurai encore deux lettres de vous, j'espère, mais +vous n'en recevrez plus qu'une de moi car la poste ne part pas demain. +S'il fait beau, peut-être irai-je à un déjeuner public qu'on dit être un +très joli coup d'oeil.--Je vais aller rendre à madame Butler, soeur de +lady Clifford, une visite qu'elle m'a faite avant-hier; à propos, j'ai +vu les Morgan qui m'ont beaucoup parlé de vous; vous croyez bien que ce +sujet de conversation ne m'a pas aisément fatiguée.--Adieu, mon cher +papa, ma chère maman; je vous embrasse l'un par l'autre. + + + dimanche, 1er septembre. + +Je n'ai pas encore commencé une lettre depuis que je vous ai quittés, +mes chers amis, avec autant de plaisir que celle ci: c'est la dernière +que vous recevrez de moi et je me flatte qu'elle me précédera de peu. +Nous serons à Londres mardi vers cinq heures et je me flatte du moins +que, si vous ne voulez pas venir nous recevoir à Portland place, je +pourrai aller vous embrasser dans Beaumont square. Nos chevaux sont +partis ce matin: demain nous coucherons à Sittingbourne.--Merci, cher +papa de vos conseils dont j'espère bien profiter; mon insouciance pour +l'opinion du cercle peu nombreux qui m'a _accablée_ de sa +_désapprobation_ ne se jugera que par mon extrême mais froide politesse. +À la place de ces dames cependant, j'avoue que je serais mal à mon aise, +d'autant plus que j'ai raison de croire que le plan d'aller chez le +Général sans se soucier des intentions de madame de Boigne ne conviendra +nullement: au surplus, nous verrons! Je gouvernerai à la lame et +j'espère que je n'aurai pas passé six semaines au bord de la mer sans +faire des progrès en ce genre.--Nous avons été hier à Dandelion: c'est +un assez joli jardin, c'est-à-dire un grand tapis vert entouré d'arbres +très beaux, commandant une superbe vue de la mer et situé à un mille de +Margate. J'y ai trouvé les Morgan avec qui nous nous sommes promenés +pendant la demi-heure que j'ai passée dans ce jardin qui contenait +environ trois à quatre cents personnes dont la plupart ne paraissait pas +_very fashionable_; au surplus, c'est un joli coup d'oeil.--Je ne sais +pas un mot de ce que j'écris, car monsieur de Boigne est là qui fait ses +comptes et, depuis une heure, la chambre ne désemplit pas de cuisiniers, +de laquais: c'est un tintamarre, un charivari, des deux et deux font +cinq (car c'est ainsi que l'on compte à Ramsgate) qui me rendent folle, +et si folle que, vous embrassant tendrement tous les deux, je vais +prendre le parti de sortir de la chambre. Adieu, mes bons et chers amis. + + + Yarmouth; vendredi, 22 novembre. + +On me dit qu'il est tard, ce que j'ignorais, et, comme la poste part à +une heure, je ne voudrais pour rien au monde que vous fussiez sans +lettre de moi aujourd'hui. J'ai été malade toute la nuit et me suis +levée tard; d'ailleurs, je ne crois pas que je fusse en état d'écrire +bien longuement. Vous avez dû remarquer que je ne reçois vos lettres +qu'après le départ des miennes. Je n'ai pas montré celle d'hier: +d'abord on n'avait pas vu celle à laquelle elle était une réponse et +puis je craignais une scène que je ne me sentais pas en état de +supporter.--Adieu, mes bons amis; on me presse; vous voyez que nous ne +sommes pas partis.--Le vent, après un moment d'hésitation, a repris +son ancien poste. Ne soyez pas inquiète, chère maman; ce que j'éprouve +n'a rien d'alarmant. + + + samedi, 22 novembre. + +J'ignore si vous avez pu lire le peu de lignes que je vous écrivis +hier, ma chère maman: une migraine affreuse m'empêchait de voir ce que +je faisais. J'espère vous faire parvenir ce que j'écris maintenant +dans le courant de la journée demain. Je ne conçois pas par quel +hasard vous vous êtes trouvée sans lettre de moi, attendu que je n'ai +pas manqué un seul jour à vous donner de mes nouvelles. Si la lettre +que je vous écrivais mercredi est égarée, cela ne fait pas grand +chose; je serais plus fâchée que vous ne reçussiez pas celle de jeudi. +Je suppose bien que, quel que soit l'accident qui ait empêché mon +_non-sens_ de vous parvenir, il ne se répétera pas deux jours de +suite. Pardonnez moi, ma bonne maman; je suis devenue comme Bartholo: +«il n'y a point de passant, il n'y a point de hasard dans le monde». +Avouez que, si j'ai de la défiance, j'y suis bien autorisée. Mon Dieu, +que je voudrais n'avoir pas vu tout ce qui m'entoure depuis un an! Ah! +il ne faut pas voir des révolutions particulières ou générales quand +on veut pouvoir croire aux vertus du genre humain! Chaque fois qu'on +me fait la révérence maintenant, j'en cherche la raison, et une +funeste expérience me fait souvent trouver des motifs que, sans elle, +j'eusse longtemps cherchés en vain. Je nourris ma bête ici de toutes +les réflexions tristes qu'inspire ma position passée, présente et à +venir. Je récapitule et mets en ordre dans ma mémoire toutes les +_kindnesses_ que j'ai éprouvées depuis l'absurde fagot débité sur ma +conduite vis-à-vis la comtesse C. de Boncherolles jusqu'au nécessaire +de £400, et je vois que, depuis lors, on a toujours su _doser_ les +méchancetés de manière à me faire continuellement de la peine, mais +aussi je me promets bien que, si jamais je suis assez heureuse pour +voir mes entours mépriser autant que moi leurs rugissements et qu'ils +n'aient plus d'influence sur ma paix domestique, les mégères de toutes +les espèces, de toutes les nations crieront en vain et qu'il ne sera +plus au pouvoir de vils et vénals calomniateurs de m'affliger de +quelque manière qu'ils s'y prennent et quelques chers même qu'ils +aient été à mon coeur. Voilà cependant ce qui m'a le plus coûté (les +chagrins domestiques exceptés); quelle leçon pour l'amour-propre! +Quoi, des personnes que mille liens plus sacrés les uns que les autres +devaient attacher à moi, qui semblaient m'aimer avec tendresse et +abandon, ce n'était pas Adèle, chère maman, ce n'était pas votre Adèle +qui leur inspirait ce sentiment? c'était..... et, quand ma manière a +changé, quand, outrée de leur conduite peu noble, peu délicate, le +froid de la politesse a remplacé la chaleur de l'amitié, +l'indifférence qu'ils avaient pour ma personne était portée à un tel +point qu'ils avaient l'air même de ne pas apercevoir un changement qui +m'avait coûté tant de larmes! Ah, maman, remerciez pour moi les bons, +les excellents amis qui m'ont un peu raccommodée avec ce méchant +monde; dites leur bien qu'en quelque partie du monde que mon étoile me +conduise, jamais je n'oublierai leurs tendres soins, leurs bontés si +touchantes. Que vous dirai-je à vous, mes plus que tout? je vous +_worship_ tous les jours de ma vie comme mes bons anges. J'implore à +mon aide toutes les vertus que vous avez cherché à semer dans mon âme; +je me rappelle tous les sermons du bon papa, je cherche à en profiter, +mais, quand je le vois malheureux, persécuté, toute ma misanthropie +revient, la raison n'a plus d'empire sur moi et je me laisse aller au +désespoir qu'inspire la vue de la vertu succombant sous les efforts du +vice.--Bonaparte est-il toujours un gredin, un polisson, ou bien +est-ce le plus grand homme qui ait jamais existé? je n'ignore pas +qu'il n'y a pas de milieu et je serais bien aise de connaître +l'opinion du club Belzunce en cas que je sois destinée à voir quelques +uns des habitants d'Angl'Altona.--Adieu, ma bien chère maman; je vous +embrasse tous l'un par l'autre. + + + dimanche, 24 novembre; six heures du matin. + +C'est dans mon lit que je vous écris, mon cher papa, pendant qu'on +arrange mes paquets car on nous dit que tous les passagers sont à bord +depuis une heure et qu'on n'attend plus que nous. Voilà donc mon sort +décidé; si ces maudites voitures n'avaient pas été à bord, nous +serions à Londres à l'heure qu'il est. Je pars le coeur navré; le +détail que vous me donnez de la santé de maman n'est pas fait pour me +rassurer... Ah, mon Dieu!--Mon cher Rainulphe, reçois les tendres +caresses de ta soeur, rends-les à tes adorés parents et tâche de leur +faire oublier Adèle. J'embrasse le bon abbé de tout mon coeur. Vous +recevrez une lettre de moi aujourd'hui. + + + + +IV + +LETTRE DE MADAME DE BOIGNE À L'ÉVÊQUE DE NANCY. + + + Beauregard, le 17 octobre 1805. + +Personne ne veut parler; agir ni même conseiller, mon cher évêque; il +faut donc que ce soit moi qui décide ou, du moins, qui propose. Je +vous envoie une lettre que je reçus l'été dernier et où nos rôles à +tous sont indiqués: papa se renferme dans le système de neutralité +qu'il a adopté; Rainulphe, raisonnable comme un homme de trente ans, +se déclare incapable de déterminer sur une cause qu'il connaît à +peine; il s'abandonne, dit-il, à ma tendresse vraiment maternelle. +Quoique je pusse aussi repousser toute décision, je calcule que ce ne +serait pas la manière d'avancer une affaire aussi importante pour nous +tous et sur laquelle il n'y a pas de temps à perdre. Nous avions +résolu d'attendre votre arrivée; mais elle est si incertaine et vos +courses peuvent être si intéressantes que je prends le parti de vous +écrire et de soumettre mes idées à votre meilleur jugement. Je +commence par vous dire qu'elles sont entièrement de moi, que, +moyennant cela, j'ignore si et comment elles sont praticables, que, du +reste, le jeune homme est parfaitement raisonnable, qu'il sent sa +position, qu'il veut, et d'une _volonté ferme_, la changer et qu'il +est bien résigné aux désagréments de tous les genres de +commencements.--Je crois que, d'après l'éducation que Rainulphe a +reçue, la carrière diplomatique est celle qui s'ouvrirait pour lui +avec le plus d'avantages. Il me semble que _nous_ (c'est _vous_ et +_moi_), nous avons espoir qu'il serait protégé. L'ardeur d'une petite +tête de dix-huit ans le pousserait à embrasser l'état militaire, mais +tous les avantages qu'il peut avoir disparaîtraient dans cette +situation, et il convient lui-même qu'il a la vue trop basse pour +pouvoir se distinguer dans les grades supérieurs; il faudrait donc +borner son ambition à faire manoeuvrer une compagnie et, si je ne +m'aveugle pas, il peut la pousser beaucoup plus loin.--Me voilà donc +bien décidément préférant la carrière diplomatique; il s'agit à +présent de la manière d'y entrer: cette petite pépinière qui travaille +sous les yeux du ministre des Relations extérieures me paraîtrait une +entrée fort désirable. Je sais bien que cela n'exempte pas de la +conscription, mais, s'il ne s'agissait que d'un sacrifice d'argent +pour se faire remplacer et qu'aucune défaveur ne s'ensuivit, nous nous +soumettrions à en courir les risques. Peut-être pourrait-il aller +passer quelques mois à Fontainebleau en y payant la pension et en +sortir à la demande du ministre qui consentirait à s'en charger. Cela +aurait l'avantage de le mettre à portée d'embrasser la carrière +militaire s'il ne réussissait pas dans la carrière diplomatique; mais, +si ce séjour à Fontainebleau se prolongeait pendant longtemps, il est +trop jeune pour ne pas y perdre une partie des avantages qui, je +crois, le rendent propre à se distinguer dans l'état que je désire lui +voir suivre. Vous savez comme moi, mon cher évêque, que les goûts de +papa ont dû le porter à donner à mon frère une éducation qui le mette +à portée de réussir dans cette carrière; c'est un enfant de la balle +que monsieur de Talleyrand protégera personnellement, j'en suis sûre, +quand il le connaîtra. Des talents de société qui ont quelque valeur, +parce que Rainulphe n'y attache aucune importance, deviendraient nuls +absolument pour un militaire et peuvent lui procurer quelque agrément +dans une autre situation. Tout, en un mot, me confirme dans le désir +que je vous exprimais l'année dernière. Voilà, mon cher évêque, le +résultat de mes constantes sollicitudes; je ne doute pas que je les +fasse approuver autour de moi si elles ont votre approbation. Vous +êtes à même aussi de savoir comment il faut s'y prendre et de diriger +les démarches. Les rigueurs de Fontainebleau n'effraient pas Rainulphe +qui est fort décidé à faire ce qu'il faut pour réussir. + +Nous sommes tous bien tendrement occupés des inquiétudes de cette +pauvre Rosalie; nous avons vu Eugène, il est fort joli garçon et +_très_, _très bien_; j'espère avoir de ses nouvelles par mon mari que +je suppose devoir le rencontrer à Lyon. J'ai mandé à Rosalie combien +j'étais contente de monsieur de Boigne sous le rapport qui m'intéresse +le plus; il continue à être très bien par écrit.--Joseph et sa femme +sont partis, il y a une heure, pour Villennes après avoir passé +quelques jours ici; leurs affaires s'arrangent beaucoup mieux qu'ils +ne l'avaient espéré; monsieur de Gilbert en sera pour ses mauvais +procédés.--Le bon oncle se porte toujours mieux que ses neveux, grands +et petits.--Bonjour, mon cher évêque, la coterie de Beauregard se +réunit pour embrasser le frère et la soeur. Ne nous oubliez pas auprès +de monsieur d'Argoult, s'il est avec vous. + + + + +V + +LETTRE DE MADAME DE BOIGNE AU GÉNÉRAL DE BOIGNE. + + + Paris, 24 novembre 1812. + +Vous me répondez toujours avec tant de dureté, mon cher ami, toutes +les fois que je vous parle de moi, et cette dureté m'est si pénible +que, quoique sous le même toit, je préfère vous écrire à m'exposer à +une discussion qui dégénère toujours en personnalités offensantes qui +ne servent qu'à nous aigrir mutuellement l'un contre l'autre, au lieu +de remplir le but que je me suis toujours proposé qui serait, au +contraire, de concilier, autant que possible, les différends qui se +sont élevés entre nous.--Lors de votre arrivée ici, j'ai cru devoir +vous faire part de ce que je désirais que vous fissiez pour moi; il +m'a paru que cette manière simple et loyale était celle qui devait +régner entre nous et qui convenait le mieux à nos caractères.--Depuis, +vous avez obtempéré à une partie de mes demandes, vous vous êtes +refusé aux autres; je ne reviens pas là-dessus, je sais parfaitement +que je n'ai d'autres droits à faire valoir que ceux donnés par +l'honnêteté et la délicatesse. Aujourd'hui, je vois les apprêts de +votre départ et, quoique je ne souscrive pas à l'obligeant désir que +vous m'avez exprimé de ne plus me revoir, cependant je sens que, pour +le moment, ma présence à Buissonrond serait aussi incommode pour vous +qu'inconvenante pour moi. Ainsi, je ne puis fixer un terme à cette +absence que je m'empresserai d'abréger dès que vous m'en témoignerez +le plus léger désir; mais, avant qu'elle commence, je souhaiterais +savoir quelles sont vos intentions relativement à ma position +pécuniaire: je ne prétends élever aucune difficulté ni même en +discuter avec vous, mais vous ne pouvez trouver extraordinaire que je +veuille savoir vos projets et qu'avant de les connaître je soumette +quelques réflexions à votre jugement.--Quoique vous m'ayez toujours +promis d'améliorer mon sort à la vente de Beauregard, les +circonstances actuelles font que je ne demande aucune augmentation à +la somme à laquelle vous aviez fixé ma dépense il y a quinze mois; +mais je vous représenterai que, si vous en diminuiez une partie, non +seulement mon sort ne serait pas amélioré, mais il serait fort empiré, +et vous le comprendrez facilement si vous voulez calculer que +l'entretien et les charges de Châtenay, en y mettant la plus stricte +économie, ne peut pas être estimé à moins de six mille francs; ajoutez +à cela le revenu de Beauregard que vous estimiez huit mille francs +dans mon revenu et qui peut se calculer à six, ensuite les frais de +déménagement qui s'élèveront au moins à deux mille francs et vous +verrez que, même en me continuant la totalité des 50 m. frs que vous +aviez assignés aux frais de mon établissement, je serai bien plus mal +à mon aise cette année que la précédente, et qu'il me faudra même +chercher le moyen de faire quelque économie, car je suis arrivée au +premier octobre avec cent dix francs en caisse; il est vrai que le +loyer de cette maison était payé pour six mois, mais il y avait +d'autres dépenses telles que médecin, apothicaire, etc. qui devaient +compenser cette différence.--Voilà, mon cher ami, les réflexions que +je désirais vous soumettre et que je vous prie de peser avec bonté et +sagesse; je crois que vous penserez qu'avec la charge de deux maisons +qui s'élève à 13 m. frs au moins, le revenu que je souhaite que vous +me confirmiez n'est pas exagéré: vous l'avez jugé raisonnable et vous +l'avez fixé vous-même il y a quinze mois. Je ne vois pas en quoi +j'aurais mérité depuis qu'il fut retranché, et, quant à votre position +pécuniaire, elle est plutôt améliorée depuis ce temps, d'abord par la +vente de Beauregard et puis par le change qui est un peu moins mauvais +qu'à cette époque.--Au reste, mon cher ami, je le répète, je m'en +remets à votre volonté; tout ce que je veux c'est d'éviter une +discussion pénible. J'aime à croire que votre décision sera telle que +je la demande et, j'ose le croire, que l'honnêteté et la délicatesse +la dictent.--J'en causerai volontiers avec vous si vous voulez mettre +de côté les réflexions et les personnalités offensantes, de manière à +ce qu'une discussion amicale ne dégénère pas en querelle, mais, si +vous ne voulez pas faire cet effort, je vous demande de me répondre +quelques lignes par écrit.--Bonsoir, mon cher général, vous croyez +être entouré de gens qui vous veulent plus de bien que moi, et vous +êtes dans une grande erreur. Un jour, bientôt peut-être, ces +personnes-là vous montreront ce qu'elles valent, et alors, comme +toujours, vous retrouverez et vous jugerez peut-être avec moins +d'injustice celle qui est et qui sera toujours votre plus fidèle et +votre meilleure amie. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Pages. + AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS v + + INTRODUCTION 3 + + AU LECTEUR S'IL Y EN A 5 + + +PREMIÈRE PARTIE + +VERSAILLES + + +CHAPITRE I + + Origine de ma famille. -- Mon grand-père: aventure de sa + jeunesse. -- Mariage de mon grand-père. -- Envoi de ses fils + en Europe. -- Mes grands-oncles. -- Étiquettes de Cour. -- + Jeunesse de mon père. -- Famille de ma mère. -- Mariage de + mon père. -- Ma mère a une place à la Cour. -- Mes parents + s'établissent à Versailles. -- Ma naissance. -- Anciens + usages de la Cour. -- Le roi Louis XVI. -- La Reine. -- + Madame de Polignac. -- Monsieur, comte de Provence. -- + Monseigneur le comte d'Artois. -- Madame, comtesse de + Provence. -- Madame la comtesse d'Artois. -- Madame + Élisabeth. -- Les princes de Chio. 11 + + +CHAPITRE II + + Vie de Versailles. -- Séjours de campagne. -- Hautefontaine. + -- Frascati. -- Esclimont. -- La princesse de Rohan-Guéméné. + -- Cour de Mesdames, filles de Louis XV. -- Madame Adélaïde. + -- Madame Louise. -- Madame Victoire. -- Bellevue. -- Vie + des princesses à Versailles. -- Souper chez Madame. -- + Coucher du Roi. -- La duchesse de Narbonne. -- Anecdote sur + le masque de fer. -- Anecdote sur monsieur de Maurepas. -- + Le vicomte de Ségur. -- Le marquis de Créqui. -- Le comte de + Maugiron. -- La duchesse de Civrac. 43 + + +CHAPITRE III + + Mon enfance. -- Belle poupée. -- Bonté du Roi. -- + Commencement de la Révolution. -- Ouverture des États + généraux. -- Départ de monsieur le comte d'Artois. -- Le 6 + octobre 1789. -- Voyage en Angleterre. -- Madame + Fitzherbert. -- Boucles du prince de Galles. -- Séjour à la + campagne. -- Princesses d'Angleterre. 70 + + +CHAPITRE IV + + Retour en France. -- Position de mon père en 1790. -- + Aventure pendant un voyage en Corse. -- Séjour aux + Tuileries. -- Rencontre de la Reine, scène touchante. -- + Départ de Mesdames. -- Fuite de Varennes. -- Récit de la + Reine. -- Louis XVI désapprouve l'émigration. -- Acceptation + de la Constitution. -- Opinions de mon père. -- Il donne sa + démission. -- Bonté du Roi pour lui. -- Départ de France et + arrivée à Rome. -- L'abbé d'Osmond massacré à Saint + Domingue. -- Le vicomte d'Osmond rejoint l'armée des + princes. 82 + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +ÉMIGRATION + + +CHAPITRE I + + Séjour à Rome. -- Querelles dans l'intérieur de Mesdames. -- + Société de ma mère. -- L'abbé Maury. -- Le cardinal d'York. + -- La croix de Saint-Pierre. -- Madame Lebrun. -- Séjour + d'Albano. -- Arrivée à Naples. -- La reine de Naples et les + princesses ses filles. -- Parti pris de quitter l'Italie. -- + Lady Hamilton. -- Ses attitudes. -- Bermont. -- Passage du + Saint-Gothard. -- Mademoiselle à Constance. -- Arrivée en + Angleterre. 99 + + +CHAPITRE II + + Séjour en Yorkshire. -- Sir John Legard. -- Son mariage. -- + Lady Legard. -- Caractère de sir John Legard. -- Son + influence sur la jeunesse. -- Ses opinions politiques. -- + Mademoiselle Legard. -- Monsieur Brandling. -- Séjour en + Westmoreland. -- Mon éducation. -- Départ de mes parents + pour Londres. -- Je vais les y rejoindre. -- Promenade avant + mon départ. -- Encore Bermont. -- Bizarrerie de sa conduite. 112 + + +CHAPITRE III + + Séjour à Londres. -- Mon portrait à quinze ans. -- Ma + manière de vivre. -- Monsieur de Calonne. -- Âpreté d'un + légiste. -- Société des émigrés. -- Les prêtres français. -- + Mission de monsieur de Frotté. -- Le baron de Roll. -- + L'évêque d'Arras. -- Le comte de Vaudreuil. -- La marquise + de Vaudreuil. -- Madame de la Tour. -- Le capitaine + d'Auvergne. -- L'abbé de La Tour. -- Madame de Serant-Walsh. + -- Monsieur le duc de Bourbon. -- La société créole. 123 + + +CHAPITRE IV + + Concerts du matin. -- Le général de Boigne. -- Mon mariage. + -- Caractère de monsieur de Boigne. -- Les princes + d'Orléans. -- Monsieur le comte de Beaujolais. -- Monsieur + le duc de Montpensier. -- Monsieur le duc d'Orléans. -- + Tracasseries domestiques. -- Voyage en Allemagne. -- + Hambourg. -- Munich. -- Retour à Londres. -- Histoire de + lady Mary Kingston. 137 + + +CHAPITRE V + + Voyage en Écosse. -- Alnwick. -- Burleigh. -- La marquise + d'Exeter. -- Départ de monsieur de Boigne. -- Monsieur le + duc de Berry. -- Ses sentiments patriotiques. -- La comtesse + de Polastron. -- L'abbé Latil. -- Mort de la duchesse de + Guiche. -- Mort de madame de Polastron. -- L'abbé Latil. -- + Supériorité de monsieur le comte d'Artois sur le prince de + Galles. -- Société de lady Harington. -- Lady Hester + Stanhope. -- La Grassini. -- Dragonetti. -- La tarentelle. + -- Viotti. 154 + + +CHAPITRE VI + + Querelles parmi les évêques. -- Les treize. -- Mort de la + comtesse de Rothe. -- Regrets de l'archevêque de Narbonne. + -- Réponse du comte de Damas. -- Pozzo di Borgo. -- Sa + rivalité avec Bonaparte. -- Édouard Dillon. -- Calomnies sur + la reine Marie-Antoinette. -- Duel. -- Un mot du comte de + Vaudreuil. -- Pichegru. -- Les Polignac. -- Mort de monsieur + le duc d'Enghien. -- Je quitte l'Angleterre. 171 + + + + +TROISIÈME PARTIE + +L'EMPIRE + + +CHAPITRE I + + Départ d'Angleterre. -- Arrivée à Rotterdam. -- Monsieur de + Sémonville. -- Séjour à la Haye. -- Camp de Zeist. -- + Douaniers français. -- Anvers. -- Monsieur d'Argout. -- + Monsieur d'Herbouville. -- Monsieur Malouet. -- Arrivée à + Beauregard. 183 + + +CHAPITRE II + + Mes opinions. -- La duchesse de Châtillon. -- La duchesse de + Laval, le duc de Laval. -- La famille de Rohan. -- La + princesse Berthe de Rohan. -- La princesse Charles de + Rochefort. -- La princesse Herminie de Rohan. -- Scène + pénible. -- Mon premier bal à Paris. -- L'amiral de Bruix, + sa mort. -- Paroles de l'Empereur. -- La princesse Serge + Gallitzin. -- La duchesse de Sagan. -- Monsieur de + Caulaincourt. -- Scène entre la princesse de La Trémoille et + monsieur d'Aubusson. -- La duchesse de Chevreuse. 194 + + +CHAPITRE III + + Je m'habitue à la société de Paris. -- Arrivée de mes + parents en France. -- Madame et mademoiselle Dillon. -- Je + donne des plumes à l'impératrice Joséphine. -- Société de + Saint-Germain. -- Madame Récamier. -- Premiers bains de mer. 209 + + +CHAPITRE IV + + Le général de Boigne s'établit en Savoie. -- Le cardinal + Maury. -- Madame de Staël. -- Séjour à Aix. -- Benjamin + Constant. -- Dîner à Chambéry. -- Coppet. -- Madame Rocca. 219 + + +CHAPITRE V + + Plaisirs à Coppet. -- Exil de Mathieu de Montmorency et de + madame Récamier. -- Madame de Chevreuse. -- Sa conduite à la + Cour impériale. -- Son exil. -- Sa mort. -- Madame de Balbi. + -- Le comte de Romanzow. -- Bal à l'occasion du mariage du + grand-duc de Bade. -- Costume de l'Empereur. -- Singulière + conversation. -- Formes de la Cour impériale. -- Bal à + l'occasion de la naissance du roi de Rome. -- L'impératrice + Marie-Louise. -- L'Empereur veut être gracieux. 236 + + +CHAPITRE VI + + La duchesse de Courlande. -- La comtesse Edmond de Périgord. + -- Monsieur de Talleyrand. -- Le cardinal Consalvi. -- Fêtes + du mariage de l'Empereur. -- Mon oncle, l'évêque de Nancy, + nommé archevêque de Florence. -- Triste résultat de cette + nomination. -- Résistance d'Alexis de Noailles. -- Brevets + de sous-lieutenant. -- Madame du Cayla. -- Jules de + Polignac. 251 + + +CHAPITRE VII + + Esprit des émigrés rentrés. -- L'Empereur et le roi de Rome. + -- Les idéalistes. -- Monsieur de Chateaubriand. -- Une amie + de Chateaubriand. -- Les _Madames_. -- La duchesse de Lévis. + -- La duchesse de Duras. -- La duchesse de Châtillon. -- Le + comte et la comtesse de Ségur. 262 + + +CHAPITRE VIII + + Derniers temps de l'Empire. -- Gardes d'honneur. -- + Situation des esprits. -- Illusions de parti. -- + Désorganisation des armées. -- Les Alliés s'approchent. -- + Les autorités quittent Paris. -- Bataille de Paris. -- + Capitulation. -- Retraite des troupes françaises. 281 + + + + +QUATRIÈME PARTIE + +RESTAURATION DE 1814 + + +CHAPITRE I + + Mes opinions en 1814. -- Dispositions du parti royaliste. -- + Arrivée du premier officier russe. -- Message du comte + Nesselrode. -- Prise de la cocarde blanche. -- Aspect du + boulevard. -- Entrée des Alliés. -- Dîner chez moi. -- + Déclaration des Alliés. -- Conseil chez le prince de + Talleyrand. -- Le marquis de Vérac. -- Réunion chez monsieur + de Morfontaine. -- Attitude des officiers russes. -- Bivouac + des cosaques aux Champs-Élysées. 291 + + +CHAPITRE II + + Billet du prince de Talleyrand. -- Craintes des Alliés. -- + Représentation à l'Opéra. -- Représentation aux Français. -- + Fautes du parti royaliste. -- Visite du général Pozzo di + Borgo. -- L'empereur Alexandre. -- Sa noble conduite. -- + Brochure de monsieur de Chateaubriand. -- Son effet. -- Sa + réception par l'empereur Alexandre. -- Récit fait par + monsieur de Lescour. -- Il se dément. 303 + + +CHAPITRE III + + Le maréchal Marmont. -- Bataille de Paris. -- Séjour à + Essonnes. -- Mot du général Drouot. -- Le maréchal Marmont + entre en pourparlers avec les Alliés. -- Arrivée des + maréchaux à Essonnes. -- Ils viennent à Paris. -- Conférence + chez l'empereur Alexandre. -- Le maréchal Marmont apprend + que son corps d'armée quitte Essonnes malgré ses ordres. -- + Son chagrin. -- Intrépidité de sa conduite à Versailles. -- + Erreur de sa conduite. -- Lettre du général Bordesoulle. -- + Réponse donnée aux maréchaux. -- Conduite du maréchal Ney. + -- Dangers courus à notre insu. -- Sauvegarde envoyée chez + moi. -- Pêche russe. -- Bonhomie des cosaques. -- Formation + d'une garde d'honneur. -- Intrigues qui en résultent. 315 + + +CHAPITRE IV + + _Te Deum_ russe. -- Mission à Hartwell. -- Entrée de + Monsieur. -- On prend la cocarde blanche. -- Le lieutenant + général du royaume. -- Le duc de Vicence. -- Le général + Owarow. -- L'empereur Alexandre à la Malmaison et à + Saint-Leu. -- Première réception de Monsieur. -- + Représentation à l'Opéra. -- Attitude du parti émigré. 331 + + +CHAPITRE V + + Le Roi part d'Angleterre. -- Visite de l'empereur Alexandre + à Compiègne. -- Son mécontentement. -- Monsieur de + Talleyrand est mal reçu. -- Costume étranger de madame la + duchesse d'Angoulême. -- Déclaration de Saint-Ouen. -- Son + succès. -- Entrée du Roi. -- Attitude de la vieille garde. + -- Maintien des princes. -- Encore l'Opéra. 341 + + +CHAPITRE VI + + Première réception du Roi et de Madame. -- Costume et + étiquette de la Cour pendant la Restauration. -- Arrivée de + monsieur le duc d'Angoulême et de monsieur le duc de Berry. + -- Bal chez sir Charles Stewart. -- Le duc de Wellington. -- + Le grand-duc Constantin. -- Dispositions de monsieur le duc + de Berry. -- Préventions contre monsieur de Talleyrand. -- + Jalousie du comte de Blacas. -- Mon père refuse l'ambassade + de Vienne. -- Sagesse du cardinal Consalvi. 350 + + +CHAPITRE VII + + Séance royale. Nomination de pairs. -- Mon père accepte + l'ambassade de Turin. -- Motifs qui le décident. -- Madame + et mademoiselle de Staël. -- Monsieur de La Bédoyère. -- + Maladie de Monsieur. -- Le chevalier de Puységur. -- Le + pavillon de Marsan. -- Maintien des dames anglaises. -- La + comtesse de Nesselrode. -- La princesse Wolkonski. -- Mon + frère obtient un grade. -- La comtesse de Châtenay. 362 + + +CHAPITRE VIII + + Madame la duchesse douairière d'Orléans. -- Madame de + Follemont. -- Monsieur le duc d'Orléans. -- Mademoiselle. -- + Madame la duchesse d'Orléans. -- Scène à Hartwell. -- + Monsieur le duc d'Orléans refuse une place à mon frère. -- + Monsieur de Talleyrand part pour le congrès de Vienne. -- + Madame de Talleyrand. -- La princesse de Carignan. -- Les + deux princes de Carignan. 376 + + + + +APPENDICES + + I. Note du marquis d'Osmond pour être remise à l'archevêque + de Sens, en mai 1788. 391 + + II. Acte de mariage de madame de Boigne. 398 + + III. Lettres adressées en 1799 par madame de Boigne à ses + parents, le marquis et la marquise d'Osmond. 399 + + IV. Lettre de madame de Boigne à son oncle, mgr. d'Osmond, + évêque de Nancy (1805). 423 + + V. Lettre de madame de Boigne au général de Boigne (1812). 426 + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Récits d'une tante (Vol. 1 de 4), by +Eléonore-Adèle d'Osmond, comtesse de Boigne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS D'UNE TANTE (VOL. 1 DE 4) *** + +***** This file should be named 29613-8.txt or 29613-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/9/6/1/29613/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Récits d'une tante (Vol. 1 de 4) + Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond + +Author: Eléonore-Adèle d'Osmond, comtesse de Boigne + +Release Date: August 5, 2009 [EBook #29613] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS D'UNE TANTE (VOL. 1 DE 4) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h1>MÉMOIRES<br> +<span class="smaller">DE LA</span><br> +COMTESSE DE BOIGNE</h1> + +<h1>I</h1> + +<p class="center smaller p4 thin"><i>Il a été tiré de cet ouvrage + mille exemplaires sur vergé teinté des Papeteries + de Corvol-l'Orgueilleux + tous numérotés.</i><br> +N<sup>o</sup> 166</p> + +<a id="img001" name="img001"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img001.jpg" width="300" height="406" alt="" title=""> +<p>ADÈLE D'OSMOND, COMTESSE DE BOIGNE<br> d'après une +miniature de J. Isabey appartenant à Madame Achille Fould.</p> +</div> + + +<h1>RÉCITS D'UNE TANTE</h1> + +<p class="center">MÉMOIRES<br> +<span class="smaller">DE LA</span><br> + COMTESSE DE BOIGNE<br> +<span class="smaller">NÉE D'OSMOND</span></p> + +<p class="center smaller">PUBLIÉS INTÉGRALEMENT D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL</p> + + +<p class="center p2">I</p> + +<p class="center"><i>Versailles.—L'Émigration.</i><br> + <i>L'Empire.—La Restauration de 1814.</i></p> + +<p class="p4 center small"><i>PARIS</i><br> + ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS<br> + 100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ<br> + 1921</p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="pagev" name="pagev"></a>(p. v)</span> AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS</h2> + + +<p>La publication des <i>Mémoires de la comtesse de Boigne</i> a fait l'objet +d'un long procès dont le jugement, rendu en première instance à Paris +le 28 juillet 1909, fut confirmé en Cour d'Appel le 28 février 1911 et +ratifié définitivement par un arrêt de la Cour de Cassation du 26 +février 1919.</p> + +<p>Les héritiers de madame de Boigne, née d'Osmond, n'auraient +probablement pas entrepris cette publication ou auraient, tout au +moins, estimé préférable de l'ajourner encore; mais, puisqu'elle a été +faite, certains scrupules deviennent sans valeur. Maintenant que leurs +droits sont reconnus, rétablis, ils tiennent à ce que cette +publication soit reprise, dans l'intérêt même de la science +historique, mais à ce qu'elle soit faite, cette fois, sans +suppressions ni modifications de texte, conformément à la volonté de +l'auteur qui, dans son testament du 25 mai 1862, laissait à ses +héritiers le soin de publier «un manuscrit en trois volumes intitulé +<i>Récits d'une tante</i>» quand et comment ils le jugeraient à propos, +mais «à la seule condition de ne rien changer».</p> + +<p>Cette condition se trouvait d'autant plus aisément réalisable +qu'aucune retouche n'était nécessaire pour l'impression. Ce fut madame +de Boigne elle-même qui divisa son œuvre en huit parties dont elle +traça les <span class="pagenum"><a id="pagevi" name="pagevi"></a>(p. vi)</span> titres, subdivisant ensuite chaque partie en +chapitres dont elle rédigea les sommaires. Elle écrivit d'abord la +huitième partie de ses mémoires, la plus importante comme étendue +puisqu'elle dépasse le quart du manuscrit, la plus importante +également au point de vue historique car, les événements qu'elle +groupe sous le titre d'ensemble de <i>Fragments</i>, elle les relatait au +moment même avec le plus grand soin et en indiquant minutieusement +comment, dans quelles conditions elle se trouvait ainsi renseignée. Ce +fut ensuite qu'elle songea à revenir sur le passé, à rapporter les +événements déjà lointains demeurés présents à son souvenir ou qu'elle +avait entendu raconter par des personnes lui semblant dignes de +confiance. C'est ainsi que, dans la première partie, avec la crainte +de manquer parfois à sa précision habituelle, elle relate, bien des +années après, des faits ou de simples épisodes survenus pendant son +enfance et, parfois même, avant sa naissance.</p> + +<p>Certains lecteurs éprouveront de l'étonnement et peut-être du regret +en constatant l'absence de toute annotation. Les érudits tiennent fort +justement aux notes que Sainte-Beuve qualifiait de «livre d'en bas» et +qu'Henri Houssaye appréciait au point d'affirmer que «ce livre d'en +bas est le répondant du livre d'en haut». Mais les <i>Mémoires de la +comtesse de Boigne</i> n'ont pas besoin d'un «répondant». D'autre part, +nous n'avions pas à dépasser notre tâche modeste d'éditeurs. De plus, +si les notes biographiques nous paraissaient sans grand intérêt, des +notes critiques nous auraient semblé plus qu'inutiles et véritablement +déplacées, comme l'ont signalé plusieurs historiens en analysant ces +<i>Mémoires</i>.</p> + +<p>Les appréciations de madame de Boigne sont nombreuses, <span class="pagenum"><a id="pagevii" name="pagevii"></a>(p. vii)</span> +diverses et jamais déguisées. Il faut se rappeler qu'elle est née le +19 février 1781, pendant les derniers beaux jours de la brillante et +majestueuse Cour de Versailles, qu'elle a grandi hors de France +pendant la tourmente révolutionnaire, qu'elle est rentrée à Paris pour +assister aux grands événements de l'Empire et s'y trouver parfois +mêlée, qu'elle a vieilli pendant la période incertaine de la +Restauration pour mourir le 6 mai 1866, pendant l'épanouissement du +second Empire. Ayant, au cours de sa longue existence, connu les +divers régimes de gouvernement, avec quelques transformations pour +chacun d'eux, et malgré une instinctive préférence pour le régime de +sa première jeunesse, malgré son respect de la tradition, ses +impressions se modifièrent nécessairement et ses appréciations aussi. +Elle le reconnaît, le signale à plusieurs reprises et, notamment, en +ces termes: «Dans tout le cours de ces récits, j'ai cherché à me garer +de présenter les événements tels que la suite me les a fait juger et à +les montrer sous l'aspect où on les envisageait dans le moment même». +Sans prétendre parvenir à l'impartialité, elle s'est donc efforcée de +l'approcher dans la mesure où elle le croyait possible. S'il est +permis de ne pas adopter toutes ses appréciations qu'elle ne songeait +pas à tempérer par de l'indulgence, on ne peut lui savoir mauvais gré +d'exprimer nettement ses préférences.</p> + +<p>Elle n'a pas seulement rédigé ses mémoires, elle a composé des romans; +elle a, enfin, beaucoup écrit et pendant toute sa vie. Il serait +certainement fort intéressant de rechercher, réunir et publier sa +correspondance.</p> + +<p>À défaut de cette correspondance, nous en donnons quelques fragments +et nous ajoutons à ce premier <span class="pagenum"><a id="pageviii" name="pageviii"></a>(p. viii)</span> volume un groupe de lettres +qu'elle adressait à ses parents plusieurs mois après un mariage +hâtivement conclu, en dehors de toute sentimentalité. Ces lettres, +jusqu'alors inédites, feront connaître le tendre attachement de madame +de Boigne pour ses parents, avec une préférence pour le marquis +d'Osmond, se plaisant à le suivre et à le seconder dans ses fonctions +diplomatiques; elles révèleront sa sollicitude presque maternelle pour +son jeune frère Rainulphe dont la santé délicate causait de fréquents +soucis; elles laisseront deviner sa résignation correcte et sa +patience souriante auprès du général de Boigne, ses désillusions et +ses souffrances en même temps que son goût pour la politique. Ces +lettres permettront enfin de constater que, aimant à penser, à +réfléchir, à écrire avant même d'avoir vingt ans, la comtesse de +Boigne, dès sa jeunesse, préparait inconsciemment l'œuvre de sa +maturité, et cette œuvre, loin de constituer une «causerie de +vieille femme, un ravaudage de salon», devait donner à son nom une +véritable célébrité, lui assurer une des premières places parmi les +mémorialistes.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span> MÉMOIRES DE LA COMTESSE DE BOIGNE</h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span> Je n'avais jamais pensé à donner un nom à ces pages décousues +lorsque le relieur auquel je venais de les confier s'informa de ce +qu'il devait inscrire sur le dos du volume. Je ne sus que répondre. +<i>Mémoires</i>, cela est bien solennel; <i>Souvenirs</i>, madame de Caylus a +rendu ce titre difficile à soutenir et de récentes publications l'ont +grandement souillé. «J'y songerai» répondis-je. Préoccupée de cette +idée, je rêvai pendant la nuit qu'on demandait à mon neveu quels +étaient ces deux volumes à agrafes. «Ce sont des récits de ma tante.» +Va pour les <i>récits de ma tante</i>, m'écriai-je, en m'éveillant; et +voilà comment ce livre a été baptisé:</p> + +<p class="center smcap">RÉCITS D'UNE TANTE</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> AU LECTEUR, S'IL Y EN A</h2> + +<p>Au commencement de 1835, j'ai éprouvé un malheur affreux; une enfant +de quatorze ans que j'élevais depuis douze années, que j'aimais +maternellement, a péri victime d'un horrible accident. La moindre +précaution l'aurait évité; les plus tendres soins n'ont pas su le +prévenir. Je ne me relèverai jamais d'un coup si cruel. À la suite de +cette catastrophe, les plus tristes heures de mes tristes journées +étaient celles que j'avais été accoutumée à employer au développement +d'une intelligence précoce dont j'espérais bientôt soutenir +l'affaiblissement de la mienne.</p> + +<p>Quelques mois après l'événement, en devisant avec un ami dont la bonté +et l'esprit s'occupaient à panser les plaies de mon cœur, je lui +racontai un détail sur les anciennes étiquettes de Versailles: «Vous +devriez écrire ces choses-là, me dit-il; les traditions se perdent, et +je vous assure qu'elles acquièrent déjà un intérêt de curiosité.» Le +besoin de vivre dans le passé, quand le présent est sans joie et +l'avenir sans espérance, donna du poids à ce conseil. J'essayai, pour +tromper mes regrets, de me donner cette tâche pendant les pénibles +moments naguère si doucement employés; parfois il m'a fallu piocher +contre ma douleur <span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span> sans la pouvoir soulever; parfois aussi j'y +ai trouvé quelque distraction. Les cahiers qui suivent sont le +résultat de ces efforts: ils ont eu pour but de donner le change à des +pensées que je pouvais mal supporter.</p> + +<p>Mon premier projet, si tant est que j'en eusse un, était uniquement de +retracer ce que j'avais entendu raconter à mes parents sur leur +jeunesse et la Cour de Versailles. L'oisiveté, l'inutilité de ma vie +actuelle m'ont engagée à continuer le récit de souvenirs plus récents; +j'ai parlé de moi, trop peut-être, certainement plus que je n'aurais +voulu; mais il a fallu que ma vie servît comme de fil à mes discours +et montrât comment j'ai pu savoir ce que je raconte.</p> + +<p>Il y avait déjà bien du papier griffonné, d'une façon à peu près +illisible, lorsqu'une personne au goût de laquelle j'ai confiance m'a +fait une sorte de violence pour en prendre connaissance: elle m'a +fortement engagée à en faire faire une copie et à la revoir. Pour la +copie, c'était facile; quand à la <i>revoir</i>, c'est tout à fait inutile, +je ne sais pas écrire; à mon âge je n'apprendrai pas le métier et, si +je voulais essayer de rédiger des phrases, je perdrais le seul mérite +auquel ces pages puissent aspirer, celui d'être écrites sans aucune +espèce de prétention et tout à fait de premier jet. S'il m'avait fallu +faire une recherche quelconque ailleurs que dans ma mémoire, j'y +aurais bien vite renoncé; je n'ai voulu qu'une distraction et non pas +un travail.</p> + +<p>Si donc mes neveux jettent jamais un coup d'œil sur ces écritures, +ils ne doivent pas s'attendre à trouver <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span> <i>un livre</i>, mais +seulement une causerie de vieille femme, un ravaudage de salon; je n'y +mets pas plus d'importance qu'à un ouvrage de tapisserie. Je me suis +successivement servi de ma plume pour laisser reposer mon aiguille et +de mon aiguille pour reposer ma plume, et mon manuscrit arrivera à mes +héritiers comme un vieux fauteuil de plus.</p> + +<p>N'ayant consulté aucun document, il y a probablement beaucoup +d'erreurs de dates, de lieux, peut-être même de faits; je n'affirme +rien si ce n'est que je crois sincèrement tout ce que je dis. Je +professe peu de confiance dans une impartialité absolue, mais je pense +qu'on peut prétendre à une parfaite sincérité: on est <i>vrai</i> quand on +dit ce qu'on croit.</p> + +<p>En recherchant le passé, j'ai trouvé qu'il y avait toujours du bien à +dire des plus mauvaises gens et du mal des meilleurs; j'ai tâché de ne +pas faire la part d'après mes affections; je conviens que cela est +assez difficile; si je n'y ai pas réussi, je puis assurer en avoir eu +l'intention.</p> + +<p>Les temps devenant plus calmes, peut-être sera-t-il assez curieux +d'observer comment, dans ceux où j'ai vécu, la force des circonstances +m'a toujours entraînée à être une personne de parti, tandis que, par +instinct, par goût et par raisonnement, j'avais horreur de l'esprit de +parti et que je jugeais assez sainement des fautes et des ridicules où +il conduit.</p> + +<p>J'espère que mes neveux seront à l'abri de cette fausse situation: je +le souhaite pour eux, pour mon pays, pour le monde qui aurait bien +besoin d'un peu de repos. Quant à moi, j'en jouirai probablement +<span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> depuis longtemps avant que l'oisiveté de quelque matinée +pluvieuse ou de quelque longue soirée d'automne porte peut-être +quelqu'un à ouvrir ce volume destiné à la bibliothèque de +Pontchartrain.</p> + +<p>Châtenay, juin 1837.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> NOTA DE 1860</h2> + +<p>La mort, la cruelle mort a changé toutes mes prévisions. Ce manuscrit +sera déposé dans la bibliothèque du château d'Osmond, département de +l'Orne, lieu du berceau de mes ancêtres et de ma sépulture.</p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span> À MON NEVEU<br> + +RAINULPHE D'OSMOND</h3> + +<div class="poem"> +<p class="left30">«I pray you when you shall these deeds relate<br> + Speak of me as I am: nothing extenuate<br> + Nor set down aught in malice.»</p> + +<p class="left50"><i>Othello</i>—<span class="smcap">Shakespeare</span>.</p> +</div> + + +<p class="p2"><i>De si grands événements ont occupé la vie de la génération qui vous a +précédé et l'ont tellement absorbée que les traditions de famille +seraient perdues dans ce vaste océan si quelque vieille femme comme +moi ne recherchait dans ses souvenirs d'enfance à les reproduire.</i></p> + +<p><i>Je vais tâcher d'en réunir quelques-uns à votre usage, mon cher +neveu.</i></p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span> PREMIÈRE PARTIE<br> + +VERSAILLES</h2> + +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<p class="resume">Origine de ma famille. — Mon grand-père: aventure de sa + jeunesse. — Mariage de mon grand-père. — Envoi de ses fils en + Europe. — Mes grands-oncles. — Étiquettes de cour. — Jeunesse de mon + père. — Famille de ma mère. — Mariage de mon père. — Ma mère a une + place à la Cour. — Mes parents s'établissent à Versailles. — Ma + naissance. — Anciens usages de la Cour. — Le roi Louis XVI. — La + Reine. — Madame de Polignac. — Monsieur, comte de + Provence. — Monseigneur le comte d'Artois. — Madame, comtesse de + Provence. — Madame la comtesse d'Artois. — Madame Élisabeth. — Les + princes de Chio.</p> + +<p>Gianoni, dans son <i>Histoire de Naples</i>, vous apprendra la plus +brillante des prétentions de votre famille; Moréri vous expliquera les +droits que vous avez à vous croire descendant de ces heureux +aventuriers normands, conquérants de la Pouille, droits aussi bien +fondés que sont la plupart de ces antiques prétentions de famille. La +cathédrale de Salisbury renferme les restes d'un de ses archevêques, +saint Osmond, auquel nous rattachons aussi des souvenirs, et le comté +de Sommerset a pour armes le vol qui forme les vôtres et qu'il tient +de son seigneur Osmond, compatriote de Guillaume le Conquérant. Ces +armes furent données par le duc de Normandie <span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> à son +gouverneur, Osmond, qui l'avait enlevé aux vengeances de Louis +d'Outremer.</p> + +<p>La branche anglaise est éteinte depuis longtemps, mais le nom est +resté familier au pays et se retrouve perpétuellement dans les poètes +et les romans. La branche normande s'est appauvrie par les partages +égaux; les aînés des trois dernières générations qui ont précédé celle +de mon père n'ont eu que des filles, et même en si grand nombre +qu'elles ont fait de très misérables alliances. Aussi une de mes +grand'tantes, chanoinesse de Remiremont, répondit-elle à monsieur de +Sainte-Croix, mari de sa sœur, qui lui demandait si elle n'avait +jamais regretté de ne s'être point mariée: «Non, mon frère, +mesdemoiselles d'Osmond sont en habitude de faire de trop mauvais +mariages.» Voilà tout ce que je vous dirai de notre famille.</p> + +<p>Si, à l'époque où vous entrerez dans le monde, vous attachez quelque +prix à ces souvenirs nobiliaires, vous retrouverez plus facilement des +traces de ces temps éloignés que des détails intimes de ce qui s'est +passé depuis une centaine d'années. D'ailleurs, je ne suis pas très +habile moi-même à ces récits. Je n'ai jamais attaché un grand prix aux +avantages de la naissance; ils ne m'ont point été contestés comme +fille; je n'y ai aucun droit comme femme, et peut-être cette situation +toute nette m'a empêchée de m'en occuper autant que beaucoup d'autres. +Je ne veux donc vous raconter que les détails qui me reviendront à la +mémoire, sur ce que j'ai su ou vu personnellement, sans prétendre y +mettre une grande suite, et seulement comme des anecdotes qui +acquerront de l'intérêt pour vous par mes rapports avec les +personnages mis en jeu: ce sera une sorte de ravaudage dont la +sincérité fera tout le prix.</p> + +<p class="p2">Mon grand-père était marin. Fort jeune encore, il <span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span> commandait +pendant la guerre de 1746 une corvette, et fut chargé d'escorter un +convoi de Rochefort à Brest. Une tempête effroyable dispersa les +bâtiments et envoya le sien de relâche à la Martinique, où il arriva +fort désemparé. Mon grand-père trouva la colonie en grande liesse, en +festins, en illuminations. Dès qu'il débarqua, on lui demanda s'il +apportait des dépêches pour Son Altesse:</p> + +<p>«Quelle altesse?</p> + +<p>—Le duc de Modène.</p> + +<p>—Je n'en ai pas entendu parler.»</p> + +<p>On vint le chercher de la part de Son Altesse; il fut conduit dans +l'appartement que le commandant avait cédé à un très bel homme, +chamarré d'ordres et de cordons, ayant des formes très imposantes: +«Comment se fait-il, chevalier d'Osmond, que vous n'ayez pas de +dépêches pour moi? Votre vaisseau n'est donc pas celui qu'on doit +m'expédier?» Mon grand-père expliqua qu'il était parti de Rochefort +avec la destination de Brest et la circonstance de son arrivée à la +Martinique.</p> + +<p>Le prince, alors, le combla de bontés et lui intima l'ordre de +repartir sur-le-champ avec ses dépêches. La corvette n'était pas en +état de reprendre la mer; heureusement, il se trouvait une petite +goélette dans le port. Le prince en donna le commandement à mon +grand-père, l'autorisa à abandonner sa corvette et, lui montrant une +lettre par laquelle il chargeait monsieur de Maurepas de le nommer +capitaine de vaisseau, il lui expliqua qu'il était, <i>par alliance</i>, +cousin germain du Roi. Il lui cédait ses états de Modène, ce qui était +un grand secret; en échange, on lui offrait la souveraineté de l'île +de la Martinique; il n'avait voulu y consentir qu'après avoir pris +connaissance de sa nouvelle résidence; il en était fort content et il +expédiait mon grand-père avec la ratification du traité, attendu à +Versailles avec une si vive <span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span> impatience que le porteur de +cette bonne nouvelle pouvait aspirer à toutes sortes de faveurs. En +conséquence, il ajouta, par post-scriptum à sa lettre, la demande de +la croix de Saint-Louis en outre de la nomination de capitaine de haut +bord pour le chevalier d'Osmond. Mon grand-père lui parla d'un +vaisseau dont le capitaine devait être changé:</p> + +<p>«Ce vaisseau vous plaît-il?</p> + +<p>—Assurément.</p> + +<p>—Eh bien, je vous en donne le commandement. Je vais écrire à Maurepas +que j'en fais une condition.»</p> + +<p>Du reste, le duc de Modène était entouré d'une Cour et d'une Maison +qu'il avait amenées avec lui: grand chambellan, grand écuyer, valet de +chambre, etc. Toute la colonie, depuis le gouverneur jusqu'au moindre +nègre, était à ses ordres; et mon grand-père, qui avait commencé par +être fort incrédule au moment de son arrivée, finit par être convaincu +qu'un homme qui donnait des grades et des croix était un véritable +souverain. Il partit, forçant de voiles au risque de se noyer, fit une +traversée extrêmement rapide, se jeta dans un canot dès qu'il vit la +terre, monta un bidet de poste et arriva sans un moment de repos chez +monsieur de Maurepas, à Versailles. Trouvant le ministre sorti, il ne +voulut pas quitter l'hôtel sans l'avoir vu: on le plaça dans un +cabinet pour attendre. Un vieux valet de chambre, intéressé par son +agitation et sa charmante figure, lui fit donner quelque chose à +manger; il dévora, puis la fatigue et la jeunesse l'emportèrent, il +s'assit dans un fauteuil et s'endormit profondément.</p> + +<p>Le ministre rentra. Personne ne songea au chevalier d'Osmond. En +déshabillant son maître le soir, le valet de chambre lui parla de ce +jeune officier de marine si empressé de le voir. Monsieur de Maurepas +n'en avait <span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> aucune nouvelle. On s'informe, on le cherche et on +le trouve dormant sur son fauteuil. Il se réveille en sursaut, +s'approche du ministre, lui remet un gros paquet.</p> + +<p>«Monseigneur, voilà le traité signé.</p> + +<p>—Quel traité?</p> + +<p>—Celui de la Martinique.</p> + +<p>—De la Martinique?</p> + +<p>—C'est le prince de Modène qui m'a expédié.</p> + +<p>—Le prince de Modène? ah! je commence à comprendre; allez vous +coucher, achevez votre nuit et revenez demain matin.»</p> + +<p>Le ministre rit fort du rêve du jeune officier qui le continuait même +en lui parlant; mais, à mesure qu'il lisait ces étranges dépêches, il +crut rêver à son tour; toutes les autorités de l'île étaient sous la +même illusion et le <i>prince</i> lui-même avait écrit le plus sérieusement +du monde sous son caractère emprunté. La lettre qu'il avait montrée à +mon grand-père était dans le paquet.</p> + +<p>Le lendemain matin, monsieur de Maurepas le reçut avec une grande +bonté, lui apprit que son duc de Modène était un aventurier qui, +probablement, avait voulu se débarrasser de lui. Il était, au reste, +peu extraordinaire qu'un jeune homme eût partagé une opinion si bien +établie dans la colonie; il l'absolvait donc du tort d'avoir quitté sa +corvette. Le vaisseau auquel Son Altesse l'avait promu était déjà +donné, mais, eu égard à la recommandation de <i>son cousin germain</i>, et +plus encore parce qu'il était un fort bon officier, le Roi lui donnait +le commandement d'une frégate à bord de laquelle monsieur de Maurepas +espérait qu'il mériterait bientôt la croix. Mon grand-père, tout +honteux et bien dégrisé de ses rêves de fortune, s'en retourna à +Brest, fort content pourtant de s'être si bien tiré de l'abandon de +sa corvette. Quant au <span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span> duc de Modène, il s'était tellement lié +dans ses honneurs usurpés qu'il ne put s'évader; il fut arrêté à la +Martinique, reconnu pour escroc et envoyé aux galères.</p> + +<p>Quelques années plus tard, mon grand-père ayant été à Saint-Domingue, +y épousa une mademoiselle de La Garenne, un peu son alliée (leurs deux +mères étaient des demoiselles de Pardieu) et qui passait pour +énormément riche. Elle avait, en effet, de superbes habitations, mais +si grevées de dettes et en si mauvais état qu'il fallut que mon +grand-père quittât le service et s'établît dans la colonie pour +chercher à y remettre quelque ordre. Diverses circonstances +malheureuses l'y retinrent et il n'en est jamais sorti. Dans le +courant de quelques années, il expédia successivement en Europe six +garçons; le dernier envoi fut malheureux. L'enfant, assis sur un câble +roulé sur le pont, fut lancé à la mer dans une manœuvre qui +nécessitait l'emploi de ce câble et s'y noya.</p> + +<p>Les cinq autres étaient arrivés à leur destination. Le premier était +mon père, le marquis d'Osmond, puis venait l'évêque de Nancy, puis le +vicomte d'Osmond, puis l'abbé d'Osmond, massacré à Saint-Domingue +pendant la Révolution, puis enfin le chevalier d'Osmond, qui périt +lieutenant de vaisseau dans la guerre d'Amérique.</p> + +<p>Tous ces enfants étaient reçus paternellement par un frère de mon +grand-père, alors comte de Lyon et bientôt après évêque de Comminges. +L'aîné de cette génération, le comte d'Osmond, n'avait selon l'usage +de la famille que des filles de sa femme, mademoiselle de Terre, et, +selon l'usage aussi, ces filles se marièrent très mal. Elles +achevèrent d'enlever au nom d'Osmond tout l'antique patrimoine de la +famille, entre autres le Ménil-Froger et Médavy qui lui appartenaient +depuis l'an mil et tant.</p> + +<p>Ce comte d'Osmond était chambellan de monseigneur <span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> le duc +d'Orléans, le grand-père du roi Louis-Philippe, et dans la plus grande +intimité du Palais-Royal, surtout de la mère du Roi qui le traitait +avec une affection toute filiale. Les mémoires du temps le citent pour +ses distractions, ce qui n'empêchait pas qu'il ne fût très aimable, de +bonne compagnie et fort serviable. J'aurai occasion d'en reparler. Je +viens de dire qu'il était chambellan du grand-père du Roi; il ne +l'aurait pas été du fils, voici pourquoi: ce sont de ces détails de +Cour qui paraissent déjà ridicules à notre génération, mais dont la +tradition se perd et qui, par cela même, acquièrent un intérêt de +curiosité.</p> + +<p>Le roi Louis XV avait conservé à monseigneur le duc d'Orléans, désigné +sous le nom du <i>gros duc d'Orléans</i>, petit-fils du Régent, le rang de +premier Prince du sang auquel il n'avait plus de droit; mais, comme il +n'y avait dans la branche aînée que des fils du Dauphin prenant le +rang de Fils de France, on avait accordé cette faveur au duc +d'Orléans. Or, la Maison honorifique du <i>premier Prince du sang</i> était +nommée et payée par le Roi et les gens de qualité ne faisaient aucune +difficulté d'y entrer. Chez les autres Princes du sang, le premier +gentilhomme et le premier écuyer étaient seuls nommés et payés par le +Roi: un homme de la Cour ne pouvait accepter que ces places auprès +d'eux.</p> + +<p>À la mort du gros duc d'Orléans, son fils sollicita vivement la +continuation du rang de premier Prince du sang. La naissance des +enfants de monseigneur le comte d'Artois se trouvait un motif de refus +et, la Cour étant peu disposée à faire ce que souhaitait monsieur le +duc d'Orléans, il ne put réussir. Il aurait donc été forcé de chercher +des commensaux dans une autre classe que ceux de son père et cette +circonstance le décida, sous prétexte de réforme, à ne point nommer +sa Maison et à rompre <span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> toute espèce de représentation; elle +n'a pas peu contribué à la mauvaise humeur qui l'a jeté dans les +malheurs où il a trouvé une mort trop méritée.</p> + +<p>Je reviens à notre famille. Mon grand-père avait aussi une sœur qui +résidait avec son frère, l'évêque de Comminges, à Allan, dans les +Pyrénées. Elle y épousa un monsieur de Cardaillac, homme fort +considéré dans le pays, propriétaire d'un très joli château et portant +un nom aussi ancien que ces montagnes. Il est éteint maintenant et ce +n'est pas la faute de notre tante, car, en trois années de mariage, +elle avait eu sept enfants: deux, deux, et trois. L'évêque de +Comminges était à Paris lors de cette dernière couche et, au moment où +il en apprit la nouvelle, une femme qui se trouvait présente lui dit: +«Monseigneur, écrivez vite qu'on vous garde le plus beau.» Cette même +madame de Cardaillac dégringola du haut en bas d'un précipice, +entraînée par la chute d'une charrette chargée de pierres de taille; +elle arriva au fond dans cette étrange compagnie. On la croyait en +morceaux. Elle en fut quitte pour une fracture de la jambe et a eu +encore plusieurs enfants depuis.</p> + +<p>Mon père et mes oncles furent élevés avec le plus grand soin et sous +les yeux de l'évêque de Comminges; le meilleur collège de Paris les +reçut. Ils y étaient sous la surveillance personnelle d'un précepteur, +homme de beaucoup d'esprit, mais qui, pour toute instruction, leur +administrait des coups de pied dans le ventre. Le résultat fut que, +lorsque, à quatorze ans, on mit un uniforme sur le corps de mon père, +il eut enfin le courage d'annoncer à l'évêque que, depuis six ans, il +était parfaitement malheureux et ne savait rien du tout. Cette +révélation profita à ses frères; quant à lui, on lui fit enfourcher un +bidet de poste et on l'envoya rejoindre son régiment à Metz. +Heureusement il ne prit pas goût à la vie de café, <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> et, +pendant les premières années passées dans les garnisons, il fit tout +seul cette éducation que l'évêque croyait pieusement aussi excellente +qu'elle était dispendieuse.</p> + +<p>Ayant atteint l'âge de dix-neuf ans, son père lui envoya de +Saint-Domingue un cadeau de deux mille écus, en dehors de sa pension, +pour s'amuser pendant le premier semestre qu'il devait passer à son +goût et, par conséquent, à Paris. Le jeune homme employa cet argent à +se rendre à Nantes et à y prendre son passage sur le premier bâtiment +qu'il trouva pour donner ses moments de liberté à son père et faire +connaissance avec lui, car il avait quitté Saint-Domingue depuis l'âge +de trois ans. Cet aimable empressement acheva de le mettre en pleine +possession du cœur paternel, et le père et le fils se sont toujours +adorés. Quant à ma grand'mère, c'était une franche créole pour +laquelle ses enfants n'ont jamais eu qu'une affection de devoir.</p> + +<p>Plusieurs années s'écoulèrent; mon père suivit sa carrière militaire, +passant ses hivers à Paris chez son oncle et dans la société très +intime du Palais-Royal où il était traité, à cause du comte d'Osmond, +comme un enfant de la maison. Il fut nommé lieutenant-colonel du +régiment d'Orléans aussitôt que son âge permit qu'il profitât de la +bienveillance du prince, et madame de Montesson, déjà mariée à +monseigneur le duc d'Orléans, le comblait de bontés. Il donnait +toujours une grande partie du temps dont il pouvait disposer à +l'évêque de Comminges; il l'accompagna aux eaux de Barèges (en 1776). +Ils y rencontrèrent madame et mademoiselle Dillon, dont l'évêque +devint presque aussi amoureux que son neveu. Il engagea ces dames à +venir à Allan, château situé dans les Pyrénées et résidence des +évêques de Comminges, où il voulait absolument que le mariage fût +célébré tout <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> de suite, afin que sa jolie nièce vînt faire les +honneurs de sa maison, et s'établît dès l'hiver même à Paris. Mais mon +père ne voulut pas se marier sans le consentement du sien, et la +cérémonie fut remise au printemps.</p> + +<p>Il me faut maintenant parler de la famille de ma mère. Monsieur Robert +Dillon, des Dillon de Roscomon, était un gentilhomme irlandais +catholique, possesseur d'une jolie fortune; pour l'augmenter, et dans +la nullité où étaient condamnés les catholiques, un sien frère fut +chargé de la faire valoir dans le négoce. Monsieur R. Dillon avait +épousé une riche héritière dont il eut une seule fille, lady +Swinburne. Devenu veuf, il épousa miss Dicconson, la plus jeune de +trois sœurs, belles comme des anges, que leur père, gouverneur du +prince de Galles, fils de Jacques II, avait élevées à Saint-Germain. +Lors du mariage, leurs parents étaient rentrés en Angleterre et +établis chez eux en Lancashire, dans une très belle terre.</p> + +<p>Monsieur Dillon et sa charmante épouse se fixèrent en Worcestershire, +et c'est là où ma mère et six enfants aînés sont nés. Mais le frère, +chargé des affaires en Irlande, vint à mourir et on s'aperçut qu'il +les avait très mal gérées. Monsieur Dillon fut obligé de s'en occuper +lui-même. Les plus importantes étaient avec Bordeaux: il se décida à +s'y rendre et emmena sa famille; il s'y plut; sa femme, élevée en +France, la préférait à l'Angleterre. Il prit une belle maison à +Bordeaux, acheta une terre aux environs et y menait la vie d'un homme +riche, lorsqu'un jour, en sortant de table, il porta la main à sa tête +en s'écriant: «Ah! ma pauvre femme, mes pauvres enfants!», et il +expira.</p> + +<p>Son exclamation était bien justifiée. Il laissait madame Dillon, âgée +de trente-deux ans, grosse de son treizième enfant, dans un pays +étranger, sans un seul parent, sans <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> aucune liaison intime que +l'excessive jalousie de son mari n'aurait guère tolérée. Cet isolement +excita l'intérêt, lui suscita des protecteurs. Ses affaires, dont elle +n'avait aucune notion, furent éclaircies, et, pour résultat, on +découvrit que monsieur Dillon vivait sur des capitaux qui touchaient à +leur fin et qu'elle restait avec treize enfants et pour tout bien une +petite terre, à trois lieues de Bordeaux, qui pouvait valoir quatre +mille livres de rente.</p> + +<p>Madame Dillon était encore belle comme un ange, très aimable et très +sage; ses enfants étaient aussi d'une beauté frappante; toute cette +nichée d'amours intéressa. On s'occupa d'une famille si abandonnée. +Tout le monde voulut venir à son secours: tant il y a, que, sans avoir +jamais quitté ses tourelles de Terrefort, ma grand'mère y soutint +noblesse et trouva le secret d'élever treize enfants, de les établir +dans des positions qui promettaient d'être très brillantes, lorsque la +Révolution arrêta toutes les carrières. À l'époque dont je parle, il +ne lui restait plus qu'une fille à marier; elle était belle et +aimable, mais elle n'avait pas un sol de fortune.</p> + +<p>La noce de mon père étant fixée au printemps, l'évêque partit pour +Paris. À peine arrivé, et ne se trouvant plus sous le charme de +l'enchanteresse, on n'eut pas de peine à lui faire comprendre que ce +mariage n'avait pas le sens commun, que mon père devait profiter de +son nom et de sa position pour faire un mariage d'argent. Il n'avait +pas de fortune en Europe; celle des colonies était précaire et, les +partages y étant égaux, il n'aurait jamais un revenu suffisant pour +épouser une femme qui n'avait rien; l'évêque, en les recevant chez +lui, ne leur donnait qu'un secours temporaire; mademoiselle Dillon, +d'ailleurs, pouvait être une bonne demoiselle, mais ne procurait +aucune alliance dans le pays. Le comte d'Osmond <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> surtout, qui +était très fier de son neveu et le croyait appelé à tout, s'élevait +fort contre ce qu'il appelait <i>lui mettre la corde au col</i>.</p> + +<p>L'évêque fut assez facilement ramené à partager ces idées. Sur ces +entrefaites, survint la réponse de Saint-Domingue, toute approbative. +Mon père, qui n'était pas dans la confidence de ce qui se passait, +arriva de sa garnison pour prendre les derniers ordres de son oncle +avant de se rendre à Bordeaux. Il apprit que l'évêque avait changé +d'avis et ne voulait plus entendre parler de ce mariage; il avait déjà +cessé d'écrire à Terrefort. Il y eut une scène fort vive entre mon +père et l'évêque qui lui dit que le jeune ménage ne devait plus +s'attendre à trouver un asile chez lui.</p> + +<p>Mon père informa le sien de ce changement survenu dans les +dispositions de son oncle, et écrivit à mademoiselle Dillon la +situation où il se trouvait. Elle prit sur elle de rompre entièrement +toute relation, lui rendit sa parole, retira la sienne, et puis se +prit à vouloir en mourir de chagrin, en véritable héroïne de roman. +Mon père avait été un peu blessé d'une décision contre laquelle il +n'osait guère s'élever, les avantages qu'il avait à offrir étant fort +diminués par la mauvaise humeur de l'évêque. Mais, ayant appris par +hasard l'état de désespoir de mademoiselle Dillon qu'on croyait +mourante, il rendit plus de justice à la noblesse des sentiments qui +avaient dirigé sa conduite. Il reçut la réponse de son père: elle +était aussi tendre qu'il pouvait la désirer; il lui confirmait son +approbation, lui disait d'accomplir son mariage puisque son bonheur y +était attaché, et lui promettait de fournir aux besoins de son ménage, +dût-il être obligé de faire les plus grands sacrifices. Il lui +annonçait l'expédition de barriques de sucre estimées vingt mille +francs pour les premiers frais d'établissement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> Armé de cette lettre, mon père partit à franc étrier, força +toutes les consignes, arriva jusqu'à mademoiselle Dillon, et, huit +jours après, elle était sa femme.</p> + +<p>Aussitôt qu'elle fut complètement rétablie, il la ramena à Paris; +l'évêque refusait toujours de les voir. Le comte d'Osmond, qui avait +apporté les plus fortes objections à ce mariage, du moment qu'il fut +fait, ne fut plus occupé qu'à en diminuer les inconvénients. Il +présenta ma mère au Palais-Royal, comme il aurait pu faire de sa +belle-fille, et elle y fut bientôt impatronisée. Madame de Montesson +s'en engoua, et aurait voulu qu'elle fût attachée à madame la duchesse +de Chartres, mais le comte d'Osmond s'y refusa formellement. Il ne lui +convenait pas que la femme de son neveu fût dame d'une princesse qui +n'était pas <i>famille royale</i>; et, d'ailleurs, il s'apercevait que +madame de Montesson voulait l'accaparer et il ne lui voulait pas +l'attitude de complaisante auprès d'elle.</p> + +<p>L'archevêque de Narbonne (Dillon) avait été un peu choqué des +objections faites par les d'Osmond à un mariage avec une fille de son +nom, qu'il reconnaissait pour proche parente. Il se porta aussi +protecteur actif des nouveaux époux, les attira à la campagne chez +lui, dans une terre en Picardie, nommée Hautefontaine, où il menait +une vie beaucoup plus amusante qu'épiscopale. Ma mère y eut les plus +grands succès; elle était extrêmement belle, avait très grand air, +même un peu dédaigneux et elle savait se laisser adorer à perfection; +au reste, toutes ces adorations, elle les rapportait à mon père, objet +d'une passion qui l'a accompagné dans toute sa vivacité jusqu'au +tombeau. L'arrivée de cette belle personne et tout le romanesque +attaché à son mariage fit un petit événement à la Cour dans un temps +où il n'y en avait guère de grands; elle fut présentée par <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> +madame de Fleury qui, comme mademoiselle de Montmorency, était parente +de mon père et, par madame Dillon, nièce de l'archevêque. Elle fut +extrêmement admirée.</p> + +<p>Peu de mois après, par l'influence réunie de l'archevêque de Narbonne +et du comte d'Osmond, ma mère fut nommée dame de madame Adélaïde, +fille de Louis XV. Madame la duchesse de Chartres ne sut aucunement +mauvais gré au comte d'Osmond de cet arrangement; mais madame de +Montesson s'en tint pour fort offensée, et en est restée presque +brouillée avec mes parents, et surtout avec le comte d'Osmond, dont +l'intimité avec madame la duchesse de Chartres ne fut que plus grande. +C'était un sentiment tout paternel sur lequel personne n'a jamais +glosé, quoique monsieur le duc de Chartres l'appelât en plaisantant +<i>le mari de ma femme</i>. Il est mort au commencement de la Révolution, +malheureusement pour cette princesse à laquelle il aurait probablement +épargné bien des malheurs et des fautes. Je me le rappelle comme un +grand homme maigre, l'air fort noble, et portant des vestes très +riches couvertes de tabac. Je l'aimais beaucoup, quoiqu'il me préférât +mon frère et qu'il me remplît toujours les yeux de tabac quand il se +baissait pour m'embrasser; aussi j'avais soin de les fermer tout en +accourant à lui, ce qui l'amusait beaucoup.</p> + +<p>Mon père avait une très grande répugnance au séjour de la Cour; ainsi +que tous les gens qui n'en ont pas l'habitude, il s'y trouvait dépaysé +et tout à fait à son désavantage. Il était alors un homme extrêmement +agréable de formes; remarquablement aimable, fort bon militaire, +aimant beaucoup son métier et adoré dans son régiment. Ma mère avait +le goût des princes et l'instinct de la Cour; sa place la forçait à +aller passer une semaine sur trois à Versailles. Cette séparation de +mon père leur <span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> était fort pénible à tous deux, et la modicité +de leur fortune rendait ce double ménage onéreux.</p> + +<p>Ma mère décida mon père à s'établir tout à fait à Versailles; cela +était raisonnable dans leur position, mais peu usuel lorsqu'on n'avait +pas de grandes charges. Mon père m'a souvent dit que rien ne lui avait +plus coûté dans sa vie, et que c'était le plus grand sacrifice qu'il +eût fait à ma mère. Il est certain que ses goûts, ses habitudes, sa +haute raison, son indépendance de caractère s'accommodaient peu du +métier de courtisan. Mais, sous Louis XVI, il était, sauf quelques +formes d'étiquette, très facile à faire, et l'honnête homme en lui +dominait tellement le Roi qu'il appréciait bien vite les qualités +semblables aux siennes.</p> + +<p>C'est bientôt après l'installation de mes parents à Versailles que je +vins au monde. Ma mère était déjà accouchée d'un enfant mort, de sorte +que je fus accueillie avec des transports de joie et qu'on me pardonna +d'être fille. Je ne fus pas emmaillotée, comme c'était encore l'usage, +mais vêtue à l'anglaise et nourrie par ma mère au milieu de +Versailles. J'y devins bien promptement la poupée des princes et de la +Cour, d'autant plus que j'étais fort gentille et qu'un enfant, dans ce +temps-là, était un animal aussi rare dans un salon qu'ils y sont +communs et despotes aujourd'hui.</p> + +<p>Mon père se fit des habitudes à Versailles et finit par se réconcilier +à la vie qu'on y menait.</p> + +<p>Le samedi soir et le dimanche c'était tout à fait la Cour, avec toute +sa représentation. La foule y abondait. Tous les ministres, tout ce +qu'on appelait <i>les charges</i>, c'est-à-dire le premier capitaine des +gardes de service, le premier gentilhomme de la chambre de service, le +grand écuyer, la gouvernante des Enfants de France et la surintendante +de la Maison de la Reine, donnaient à souper <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> le samedi et à +dîner le dimanche. Les arrivants de Paris y étaient priés. Les +personnes qui avaient des maisons se les enlevaient presque.</p> + +<p>Il y avait aussi une table d'honneur servie aux frais du Roi au grand +commun, mais aucun homme de la Cour n'aurait voulu y paraître; et si, +par un grand hasard, on n'avait été prié dans aucune des maisons que +j'ai citées, on aurait plutôt mangé un poulet de chez le rôtisseur que +d'aller s'asseoir à cette table regardée comme secondaire, quoique +originairement elle eût été instituée pour les seigneurs de la Cour et +que, jusque vers le milieu du règne de Louis XV, on y allât sans +difficulté. Mais alors les charges ne tenaient pas maison et dînaient +à la table du grand commun. Maintenant, elle était occupée par les +titulaires de places qui constituaient une sorte de subalternité et +qui classaient dans une position d'où il était impossible de sortir +tant qu'on était à la Cour: c'étaient ceux qui recevaient des ordres +de personnes n'ayant pas le titre de <i>Grand</i>. Ainsi, le gentilhomme +ordinaire de la chambre, prenant les ordres du premier gentilhomme, +était très subalterne, tandis que le premier écuyer, prenant les +ordres du <i>grand</i> écuyer, était un homme de la Cour; mais les écuyers, +qui recevaient l'ordre de lui, rentraient dans la classe subalterne +qui formait une ligne de démarcation impossible à franchir. Rien n'en +donnait la facilité, à ce point, par exemple, que monsieur de Grailly, +étant écuyer, trouvait toutes les portes des gens de la Cour fermées.</p> + +<p>Ces habitants secondaires du château de Versailles y avaient une +coterie à part dont madame d'Angivillers, la femme de l'intendant des +bâtiments, était l'impératrice. Leur société était fort agréable, fort +éclairée; on s'y amusait extrêmement, mais un homme de la Cour +n'aurait pas pu y aller habituellement. Mon père l'avait souvent +<span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> regretté. On y rencontrait les artistes, les savants, les +hommes de lettres, enfin toutes les personnes, non courtisans, que +leurs affaires ou leurs plaisirs attiraient à Versailles.</p> + +<p>Monsieur le prince de Poix, amoureux d'une femme de chambre de la +Reine (c'étaient de très belles dames de la plus haute bourgeoisie), +se mit à aller souvent dans cette société, sous prétexte que sa place +de gouverneur de Versailles le forçait à des rapports fréquents avec +l'intendant d'Angivillers. Cela fut trouvé fort mauvais, mais +cependant quelques jeunes gens s'y glissèrent avec lui; ils en +rapportèrent des notions très satisfaisantes sur les grâces des femmes +et l'amabilité des hommes. Cela aurait probablement fait planche. Les +femmes de la Cour y apportaient une vive et colère opposition.</p> + +<p>Lorsque mes parents s'établirent à Versailles, les officiers des +gardes du corps y étaient en seconde ligne. On les appelait les +<i>messieurs bleus</i>. Depuis fort peu de temps, ils portaient l'uniforme, +et je crois même que les capitaines des gardes n'en avaient pas encore +avant la Révolution. Ils étaient en habit habillé, et ne se +distinguaient que par une grande canne noire à pomme d'ivoire. La +reine Marie-Antoinette fit venir les officiers des gardes du corps à +ses bals, et, par là, changea leur situation; cependant ils ne +dînaient jamais avec la famille royale. Ainsi, je me rappelle très +bien qu'à Bellevue, chez Mesdames, l'officier des gardes du corps de +service ne dînait pas à la table des princesses. Cela était tellement +de rigueur que monsieur de Béon, mari d'une des dames de madame +Adélaïde, dînait à la deuxième table lorsqu'il était de service, et, +le lendemain, venait s'asseoir à côté de sa femme, à la table des +princesses. Mais c'était une innovation, et ce manque à l'étiquette +avait été une grande concession des bonnes princesses. Ce qui est +<span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> encore plus extraordinaire, c'est que les évêques se +trouvaient dans le même prédicament, et ne mangeaient ni avec le Roi, +ni avec les princes de la famille royale. On ne m'a jamais expliqué +les motifs de cette exclusion.</p> + +<p>Parmi les étiquettes, il y en avait une avec laquelle mon père n'a +jamais pu se réconcilier et que je lui ai entendu souvent raconter, +c'était la manière dont on était invité à ce qu'on appelait le <i>souper +dans les cabinets</i>. Ces soupers se composaient de la famille royale et +d'une trentaine de personnes priées. Ils se donnaient dans l'intérieur +du Roi, dans des appartements si peu vastes qu'on couvrait le billard +de planches pour y poser le buffet, et que le Roi était forcé de hâter +sa partie pour faire place au service.</p> + +<p>Les femmes étaient averties le matin ou la veille; elles portaient un +costume antique, tombé en désuétude pour toute autre circonstance, la +robe à plis et les barbes tombantes. Elles se rendaient à la petite +salle de comédie où une banquette leur était réservée. Après le +spectacle, elles suivaient le Roi et la famille royale dans les +cabinets.</p> + +<p>Pour les hommes, leur sort était moins doux. Il y avait deux +banquettes vis-à-vis celle des femmes invitées. Les courtisans qui +aspiraient à être priés s'y plaçaient. Pendant le spectacle, le Roi, +qui était seul dans sa loge, dirigeait une grosse lorgnette d'opéra +sur ces bancs, et on le voyait écrire au crayon un certain nombre de +noms. Les seigneurs qui avaient occupé ces banquettes (cela s'appelait +se présenter pour les cabinets) se réunissaient dans une salle qui +précédait les cabinets. Bientôt après, un huissier, un bougeoir à la +main et tenant le petit papier écrit par le Roi, entr'ouvrait la porte +et proclamait un nom; l'heureux élu faisait la révérence aux autres et +entrait dans le saint des saints. La porte se rouvrait, on <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> +en appelait un autre et ainsi de suite jusqu'à ce que la liste fût +épuisée. Cette fois, l'huissier repoussait la porte avec une violence +d'étiquette. À ce bruit, chacun savait que ses espérances étaient +trompées et s'en allait toujours un peu honteux, quoiqu'on sût bien +d'avance qu'il y aurait bien plus de candidats que d'appelés. Ma mère +m'a dit qu'elle avait été des années à déterminer mon père à aller +s'asseoir sur ces banquettes et, quoique à la fin il y allât de temps +en temps et qu'il fût assez souvent nommé, cependant cela lui était +toujours extrêmement désagréable. Il a vu tel homme venir dix ans de +suite de Paris tout exprès pour entendre cette porte se refermer avec +fracas sur ses prétentions, sans que jamais elle se soit ouverte pour +lui. Trop de persévérance impatientait peut-être le Roi, ou bien il +s'habituait à voir ces figures sans les prier, comme les princes +s'accoutument facilement à toujours adresser la même question aux +mêmes personnes.</p> + +<p>Les bals de la Reine étaient bien entendus; les personnes présentées +étaient prévenues qu'ils avaient lieu; venait qui voulait, et beaucoup +de gens voulaient parce qu'ils étaient charmants. Ils étaient donnés +dans des maisons de bois qu'on établissait sur la terrasse de +Versailles et qui y restaient pendant tout le carnaval; mais ces bals +aussi, malgré la grâce charmante de la Reine, étaient une occasion +d'impopularité pour la Cour.</p> + +<p>L'accroissement des fortunes dans la classe intermédiaire y avait +amené toutes les formes et toutes les habitudes de la meilleure +compagnie, et, malgré l'absurde ordonnance qui obligeait de faire des +preuves de noblesse pour être officier, tout ce qui avait de la +fortune et de l'éducation entrait au service. La noblesse et la +finance vivaient donc en intimité et en camaraderie en garnison et +dans toutes les sociétés de Paris; les bals de Versailles <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> +ramenaient la ligne de démarcation de la façon la plus tranchée. +Monsieur de Lusson, jeune homme d'une charmante figure, immensément +riche, bon officier, vivant habituellement dans la meilleure +compagnie, eut l'imprudence d'aller à un de ces bals; on l'en chassa +avec une telle dureté que, désespéré du ridicule dont il restait +couvert dans un temps où le ridicule était le pire des maux, il se tua +en arrivant à Paris. Cela parut tout simple aux gens de la Cour, mais +odieux à la haute bourgeoisie.</p> + +<p>La finance n'a pas seule fourni des victimes aux bals de la Reine. +Monsieur de Chabannes, d'une illustre naissance, beau, jeune, riche, +presque à la mode, y faisant son début, eut la gaucherie de se laisser +glisser en dansant et la niaiserie de s'écrier: <i>Jésus Maria</i>, en +tombant. Jamais il ne put se relever de cette chute; le sobriquet lui +en est resté à toujours; il en était désespéré. Il a été faire la +guerre en Amérique, s'y est assez distingué, mais il est revenu <i>Jésus +Maria</i> comme il y était allé. Aussi le duc de Guines disait-il à ses +filles le jour de leur présentation à la Cour: «Souvenez-vous que, +dans ce pays-ci, les vices sont sans conséquences, mais qu'un ridicule +tue.»</p> + +<p>Monsieur de Lafayette ne succomba pourtant pas sous l'épithète de +<i>Gilles le Grand</i> que monsieur de Choiseul lui avait décernée à son +retour d'Amérique. Il inspira, au contraire, tant d'enthousiasme que +la société se chargea de lui préparer des succès auprès de madame de +Simiane à laquelle il avait rendu des hommages avant son départ. Elle +passait pour la plus jolie femme de France, et n'avait jamais eu +d'aventure. Tout le monde la jeta dans les bras de monsieur de +Lafayette, tellement que, peu de jours après son retour, se trouvant +ensemble dans une loge à Versailles pendant qu'on chantait un air de +je <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> ne sais quel opéra: «L'amour sous les lauriers ne trouve +pas de cruelles», on leur en fit l'application d'une façon qui +montrait clairement la sympathie et l'approbation de ce public +privilégié.</p> + +<p>J'ai entendu raconter à ma mère que sa sœur, la présidente de +Lavie, étant venue faire un voyage à Paris, elle lui avait procuré une +banquette pour voir en bayeuse le bal de la Reine; elle causait avec +elle; la Reine s'approcha et lui demanda qu'elle était cette belle +personne:</p> + +<p>«C'est ma sœur, madame.</p> + +<p>—A-t-elle vu les salles?</p> + +<p>—Non, madame, elle est en bayeuse, elle n'est pas présentée.</p> + +<p>—Il faut les lui montrer, je vais emmener le Roi.»</p> + +<p>Et, en effet, avec sa gracieuse bonté, elle prit le Roi sous le bras +et l'emmena dans les autres pièces pendant que ma tante visitait la +salle de bal. La Reine avait l'intention d'être fort obligeante, mais +le président de Lavie prit la chose tout autrement. Il était d'une +race fort antique, très entiché de sa noblesse, un fort gros +personnage à Bordeaux où un président au Parlement jouait un grand +rôle; il fut indigné qu'il fallût que le Roi et la Reine sortissent +d'un salon pour que sa femme y entrât. Il retourna à Bordeaux plus +frondeur qu'il n'en était parti; il fut nommé député et se montra très +révolutionnaire; l'humiliation de la noblesse de Cour lui souriait.</p> + +<p>Les vanités blessées ont fait plus d'ennemis qu'on ne croit.</p> + +<p>L'étiquette adoptée pour les fêtes extraordinaires et les voyages nous +paraîtrait insoutenable aujourd'hui. On venait s'inscrire, cela +s'appelait ainsi, c'est-à-dire qu'hommes et femmes se rendaient chez +le premier gentilhomme de la chambre. On y écrivait son nom de sa +propre main: sur cette liste se faisait le choix des invitations, +<span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> en éliminant ceux qui ne devaient pas être priés, de façon +que la non-invitation avait la disgrâce d'un refus. Madame la Dauphine +aurait voulu faire revivre cette étiquette pendant la Restauration, +pour les spectacles, assez rares, de la Cour. Mais cela n'a jamais pu +reprendre, et personne n'a voulu s'astreindre à aller inscrire son nom +avec la chance d'obtenir un refus. On trouvait beaucoup moins +désagréable de n'être pas prié que d'être repoussé.</p> + +<p>Pour les voyages, les usages variaient selon les résidences. À +Rambouillet, où le Roi n'allait que pour peu de jours et seulement +avec des hommes, on était reçu comme chez un riche particulier, +parfaitement servi et défrayé de tout. À Trianon, où la Reine n'a fait +aussi que de rares et courts voyages, avec très peu de monde, c'était +de même. À Marly, on était logé, meublé et nourri. Les invités à +résidence étaient distribués à diverses tables, tenues par les princes +et princesses dans leurs pavillons respectifs, aux frais du Roi. +Ensuite on se rendait au grand salon, où c'était tout à fait la Cour.</p> + +<p>À Fontainebleau, les invités n'obtenaient qu'un appartement avec les +quatre murailles; il fallait s'y procurer meubles, linge, etc., et +s'ingénier pour y vivre. À la vérité, comme tous les ministres et +toutes les charges y avaient leurs maisons, et que les princes +tenaient une table pour les personnes qui les accompagnaient, on +trouvait facilement à se faire prier à dîner et à souper. Mais +personne ne s'inquiétait de vous que pour le logement. Quand le +château était plein, et une très grande partie était en si mauvais +état qu'elle était inhabitable, les invités ou plutôt les admis, car +on s'était fait inscrire, étaient distribués dans la ville; leur nom +était écrit à la craie sur la porte, comme à une étape.</p> + +<p>Je ne sais si ces logements étaient payés, mais les <span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> +avantages que ces voyages rapportaient à Fontainebleau étaient assez +grands pour que les habitants ne se plaignissent pas de cette +servitude. Tout le monde sait que nulle part la Cour de France ne se +montrait plus magnifique qu'à Fontainebleau. C'était sur son petit +théâtre que se donnaient les premières représentations les plus +soignées, et il était presque admis que les intrigues ministérielles +se dénouaient à Fontainebleau pour continuer apparemment l'existence +historique de cette belle résidence. Le dernier voyage a eu lieu en +1787. Malgré l'inhospitalité apparente qui les accompagnait, ils +coûtaient très cher à la Couronne; et le Roi, toujours prêt à +sacrifier ses propres goûts, quoique ce séjour lui fût très agréable, +y renonça. Il était plus aimable à Fontainebleau qu'ailleurs; il y +faisait plus de frais.</p> + +<p>Cet excellent prince avait grand'peine à vaincre une timidité +d'esprit, jointe à des formes d'une liberté grossière, fruit des +habitudes de son enfance, qui lui donnait de grands désavantages +auprès de ceux qui ne voyaient en lui que cette rude écorce. Avec la +meilleure intention d'être obligeant pour quelqu'un, il s'avançait sur +lui jusqu'à le faire reculer à la muraille; si rien ne lui venait à +dire, et cela arrivait souvent, il faisait un gros éclat de rire, +tournait sur les talons et s'en allait. Le patient de cette scène +publique en souffrait toujours, et, s'il n'était pas habitué de la +Cour, sortait furieux et persuadé que le Roi avait voulu lui faire une +espèce d'insulte. Dans l'intimité, le Roi se plaignait amèrement de la +façon dont il avait été élevé. Il disait que le seul homme pour qui il +éprouvât de la haine était le duc de La Vauguyon, et il citait à +l'appui de ce sentiment des traits de basses courtisaneries adressées +à ses frères et à lui, qui justifiaient ce sentiment. Monsieur avait +moins de répugnance pour la mémoire du duc de La Vauguyon.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> Monsieur le comte d'Artois partageait celle du Roi. Il était +par son heureux caractère, par ses grâces, peut-être même par sa +légèreté, le benjamin de toute la famille; il faisait sottise sur +sottise; le Roi le tançait, lui pardonnait, et payait ses dettes. +Hélas! celle qu'il ne pouvait pas combler, c'est la déconsidération +qu'il amassait sur sa propre tête et sur celle de la Reine!</p> + +<p>Le Roi ne jouait jamais qu'au trictrac et aux petits écus; il disait à +un gros joueur qui faisait un jour sa partie: «Je conçois que vous +jouiez gros jeu, si cela vous amuse; vous, vous jouez de l'argent qui +vous appartient, mais, moi, je jouerais l'argent des autres.» Et, +pendant qu'il tenait des propos de cette nature, monsieur le comte +d'Artois et la Reine jouaient un jeu si énorme qu'ils étaient obligés +d'admettre dans leur société intime tous les gens tarés de l'Europe +pour trouver à faire leur partie. C'est de cette malheureuse habitude, +car ce n'était une passion ni pour l'un ni pour l'autre, que sont +venues toutes les calomnies qui ont abreuvé la vie de notre +malheureuse Reine de tant de chagrins, même avant que les malheurs +historiques eussent commencé pour elle.</p> + +<p>Qui aurait osé accuser la reine de France de se vendre pour un +collier, si on ne l'avait pas vue autour d'une table chargée d'or et +aspirant à en gagner à ses sujets? Sans doute, elle y attachait au +fond peu de prix; mais, quand on joue, on veut gagner et il est +impossible d'éviter l'extérieur de l'âpreté. D'ailleurs, les princes, +accoutumés à ce que tout leur cède, sont presque toujours mauvais +joueurs, et c'est une raison de plus pour eux d'éviter le gros jeu. +Mais, si la Reine n'aimait pas le jeu, pourquoi jouait-elle? Ah! c'est +qu'elle avait une autre passion, celle de la mode. Elle se paraît pour +être à la mode, elle faisait des dettes pour être à la mode, elle +jouait pour être à la mode, elle était esprit fort pour être <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> +à la mode, elle était coquette pour être à la mode. Être la jolie +femme la plus à la mode lui paraissait le titre le plus désirable; et +ce travers, indigne d'une grande reine, a été la seule cause des torts +qu'on a si cruellement exagérés.</p> + +<p>La Reine voulait être entourée de tout ce que la Cour offrait de +jeunes gens les plus agréables; elle acceptait les hommages qu'ils +offraient à la femme, bien plus volontiers que ceux adressés à la +souveraine. Il en résultait que le jeune homme futile était traité +avec plus de faveur et de distinction que l'homme grave et utile au +pays. L'envie et la jalousie étaient alertes à calomnier ces +inconséquences. La plus coupable, sans doute, était la permission que +la Reine donnait à cette troupe de jeunes imprudents de lui parler +légèrement du Roi, et de faire sur ses formes grossières des +plaisanteries auxquelles elle-même avait le tort réel de prendre part.</p> + +<p>Le trop grand désir de plaire l'entraînait aussi dans des fautes d'un +autre genre qui lui faisaient des ennemis. Elle avait un très grand +crédit, elle était bien aise qu'on le sût, et elle aimait à en user; +mais elle n'entrait jamais sérieusement dans les affaires, et ce +crédit n'était exploité que comme un moyen de succès dans la société. +Elle voulait disposer des places, et elle avait la mauvaise habitude +de promettre la même à plusieurs personnes. Il n'y avait guère de +régiment dont le colonel ne fût nommé sur la demande de la Reine, +mais, comme elle s'était engagée pour la première vacance à dix +familles, elle faisait neuf mécontents et trop souvent un ingrat. +Quant aux histoires que les libelles ont racontées sur <i>ses amours</i>, +ce sont des calomnies. Mes parents, bien à portée de voir et de savoir +ce qui se passait dans l'intérieur, m'ont toujours dit que cela +n'avait aucun fondement.</p> + +<p>La Reine n'a eu qu'un grand sentiment et, peut-être, <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> une +faiblesse. Monsieur le comte de Fersen, suédois, beau comme un ange et +fort distingué sous tous les rapports, vint à la Cour de France. La +Reine fut coquette pour lui comme pour tous les étrangers, car ils +étaient <i>à la mode</i>; il devint sincèrement et passionnément amoureux; +elle en fut certainement touchée, mais résista à son goût et le força +à s'éloigner. Il partit pour l'Amérique, y resta deux années pendant +lesquelles il fut si malade qu'il revint à Versailles, vieilli de dix +ans et ayant presque perdu la beauté de sa figure. On croit que ce +changement toucha la Reine; quelle qu'en fût la raison, il n'était +guère douteux pour les intimes qu'elle n'eût cédé à la passion de +monsieur de Fersen.</p> + +<p>Il a justifié ce sacrifice par un dévouement sans bornes, une +affection aussi sincère que respectueuse et discrète; il ne respirait +que pour elle, et toutes les habitudes de sa vie étaient calculées de +façon à la compromettre le moins possible. Aussi cette liaison, +quoique devinée, n'a jamais donné de scandale. Si les amis de la Reine +avaient été aussi discrets et aussi désintéressés que monsieur de +Fersen, la vie de cette malheureuse princesse aurait été moins +calomniée.</p> + +<p>Madame de Polignac lui a été bien plus fatale. Ce n'est pas que ce fût +une méchante personne, mais elle était indolente et peu spirituelle; +elle intriguait par faiblesse. Elle était sous la domination de sa +belle-sœur, la comtesse Diane, ambitieuse, avide autant que +désordonnée dans ses mœurs, qui voulait accaparer toutes les +faveurs pour elle et pour sa famille, et, tyrannisée par son amant, le +comte de Vaudreuil, homme aussi léger qu'immoral, et qui, par le moyen +de la Reine, mettait le trésor public au pillage pour lui et les +compagnons de ses désordres. Il faisait des scènes à madame de +Polignac quand ses demandes souffraient quelque retard. La Reine +trouvait <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> la favorite en larmes et s'occupait sur-le-champ de +les tarir. Quant à ce qui regardait sa propre fortune, madame de +Polignac se bornait, sans rien demander, à accepter nonchalamment les +faveurs préparées par les intrigues de la comtesse Diane, et la pauvre +Reine vantait son désintéressement. Elle y croyait, et l'aimait +sincèrement; l'abandon de la confiance, de son côté, avait été sans +limite pendant quelques années.</p> + +<p>La nomination de monsieur de Calonne y avait mis quelque restriction; +il était de l'intimité de madame de Polignac, et la Reine ne voulait +pas qu'un membre du conseil du Roi fût pris dans ce sanhédrin. Elle +s'en était expliquée hautement, mais la coterie, préférant à tout +l'agrément d'avoir un contrôleur général à sa disposition, fit valoir +auprès de monsieur le comte d'Artois les facilités que lui-même y +trouverait. Et ce fut par son moyen que monsieur de Calonne fut nommé, +malgré la répugnance de la Reine. Elle en conserva du mécontentement; +cela la refroidit pour madame de Polignac, et tous les empressements +de monsieur de Calonne échouèrent à se concilier ses bontés. +Cependant, il lui répondait un jour où elle lui adressait une demande: +«Si ce que la Reine désire est possible, c'est fait; si c'est +impossible, cela se fera.» En dépit de paroles si <i>gouvernementales</i>, +la Reine n'a jamais pardonné.</p> + +<p>S'il avait des inconvénients, ce désir de plaire n'était pas sans +quelques avantages; il rendait la Reine charmante; dès qu'elle pouvait +oublier le rôle de <i>femme à la mode</i> qui l'absorbait, elle était +pleine de grâces et de dignité. Il aurait été facile d'en faire une +princesse accomplie, si quelqu'un avait eu le courage de lui parler +raison. Mais ses entours vérifiaient le mot du poète anglais:</p> + +<p class="poem left20">All who approach them, their own ends pursue.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> Dans l'intérieur de sa famille, la Reine était très aimée et +très aimable, et n'était occupée qu'à raccommoder les petites +tracasseries qui s'y élevaient. Elle était, hélas! trop la confidente +des sottises de monsieur le comte d'Artois et lui procurait +l'indulgence du Roi qui, tout à fait sous son charme, l'aurait adorée, +si <i>la mode</i> lui avait permis de le souffrir.</p> + +<p>Monsieur, courtisan ambitieux et sournois, n'aimait point la Reine. Il +prévoyait que, le jour où elle deviendrait moins futile, elle +s'emparerait de l'espèce d'importance sérieuse à laquelle il aspirait, +et il craignait de se compromettre en en montrant trop clairement le +désir. Il vivait assez en dehors des affaires, tout en se préparant la +réputation d'un homme capable de s'en mêler utilement.</p> + +<p>Monsieur le comte d'Artois débutait alors à cette fatale destinée qui +devait perdre sa famille et son pays. Il n'avait que les goûts et les +travers des jeunes gens de son temps, mais il les montrait sur un +théâtre assez élevé pour les rendre visibles à la foule; et la valeur, +cette ressource banale des hommes du monde, ne les couvrait pas assez.</p> + +<p>Au siège de Gibraltar, où il avait eu la fantaisie d'assister, il +avait eu une attitude déplorable, au point que le général qui y +commandait avait pris le parti de faire prévenir dans les batteries +anglaises, et l'on ne tirait pas quand le prince visitait les travaux. +On a dit que c'était à son insu, mais ces choses-là se savent toujours +quand on ne préfère pas les ignorer. Je sais qu'on fit des reproches à +monsieur de Maillebois; il répondit: «Mais cela valait encore mieux +que la grimace qu'il faisait le premier jour.» La ridicule parade de +son duel avec monsieur le duc de Bourbon fut une nouvelle preuve d'une +disposition que le reste de sa conduite n'a que trop confirmée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> Madame, femme de Monsieur, avait beaucoup d'esprit et une +certaine grâce dans les manières, malgré une très remarquable laideur. +Elle avait, pendant les premières années, fait très bon ménage avec +Monsieur. Mais, depuis qu'il s'était attaché à madame de Balbi, il +n'allait presque plus chez Madame, et elle s'en consolait dans +l'intimité de ses femmes de chambre, et, ose-t-on le dire, par la +boisson portée au point que le public pouvait s'en apercevoir.</p> + +<p>Sa sœur, madame la comtesse d'Artois, était encore beaucoup plus +laide et parfaitement sotte, maussade et disgracieuse. C'est auprès +des gardes du corps qu'elle allait chercher des consolations des +légèretés de son mari. Une grossesse qui parut un peu suspecte, et +dont le résultat fut une fille qui mourut en bas âge, décida monsieur +le comte d'Artois à ne plus donner prétexte à l'augmentation de sa +famille, déjà composée de deux princes.</p> + +<p>Malgré cette précaution, une nouvelle grossesse de madame la comtesse +d'Artois la força de faire sa confidence à la Reine, pour qu'elle +sollicitât l'indulgence du Roi et du prince. La Reine, fort agitée de +cette commission, fit venir le comte d'Artois, s'enferma avec lui, et +commença une grande circonlocution avant d'arriver au fait. Son +beau-frère était debout devant elle, son chapeau à la main. Quand il +sut ce dont il s'agissait, il le jeta par terre, mit ses deux poings +sur ses hanches pour rire plus à son aise, en s'écriant:</p> + +<p>«Ah! le pauvre homme, le pauvre homme, que je le plains; il est assez +puni.</p> + +<p>—Ma foi, reprit la Reine, puisque vous le prenez comme cela, je +regrette bien les battements de cœur avec lesquels je vous +attendais; venez trouver le Roi et lui dire que vous pardonnez à la +comtesse d'Artois.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> —Ah! pour cela, de grand cœur. Ah! le pauvre homme, le +pauvre homme.»</p> + +<p>Le Roi fut plus sévère, et le coupable présumé fut envoyé servir aux +colonies. Mais, comme le disait madame Adélaïde à ma mère, en lui +racontant cette histoire le lendemain: «mais, ma chère, il faudrait y +envoyer toutes les compagnies.» Madame la comtesse d'Artois alla aux +eaux, je crois; en tout cas, il ne fut pas question de l'enfant.</p> + +<p>Madame Élisabeth ne jouait aucun rôle à la Cour avant la Révolution. +Depuis, elle a mérité le nom de sainte et de martyre. Sa Maison avait +été inconvenablement composée. La comtesse Diane de Polignac, le +scandale personnifié, était sa dame d'honneur, et on lui avait attaché +comme dame madame de Canillac, qui avait donné lieu au duel entre +monsieur le comte d'Artois et monsieur le duc de Bourbon. Son intimité +avec monsieur le comte d'Artois était connue, mais honorée par un +grand désintéressement. Elle l'aimait pour lui, n'avait aucune +fortune, vivait dans la plus grande médiocrité, voisine de +l'indigence, sans daigner accepter de lui le plus léger cadeau. Il y +avait une sorte de distinction dans cette conduite, mais il n'en était +pas moins inconvenable de la mettre auprès d'une jeune princesse, +quoique ce ne fût pas une personne immorale.</p> + +<p>Le goût de la Cour de France pour les étrangers fut exploité d'une +façon assez singulière par deux illustres Grecs, chassés de leur +patrie par les vexations musulmanes. Le prince de Chio et le prince +Justiniani, son fils, descendants en ligne directe des empereurs +d'Orient, vinrent demander l'hospitalité à Louis XVI au commencement +de son règne. Il la leur accorda noble et grande, telle qu'il +convenait à un roi de France. En attendant que les réclamations qu'il +faisait au Sérail pour la restitution <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> de ses biens eussent +été admises, le prince de Chio fut prié d'accepter une forte pension, +le prince Justiniani entra au service de France en prenant le +commandement d'un beau régiment.</p> + +<p>Ces princes grecs vivaient depuis quelques années de la munificence +royale; ils étaient bien accueillis dans la meilleure compagnie à +Paris et à Versailles. Leur accent et un peu d'étrangeté dans leurs +manières complétaient leurs droits à tous les succès. Un jour où, pour +la centième fois, ils dînaient chez le comte de Maurepas, celui-ci vit +le prince de Chio, placé à côté de lui, pâlir et se troubler.</p> + +<p>«Vous souffrez, prince?</p> + +<p>—Ce n'est rien, cela passera».</p> + +<p>Mais son indisposition augmenta tellement qu'il dut sortir de table et +qu'il appela son fils pour l'accompagner. Monsieur de Maurepas avait +passé les dix années de son exil dans sa terre de Châteauneuf, en +Berry. Lorsqu'il s'en éloigna, il y laissa comme concierge un de ses +valets de chambre; celui-ci, venu par hasard à Versailles, avait servi +à table et se trouva le lendemain dans la chambre de son maître +lorsqu'il donna l'ordre d'aller savoir des nouvelles du prince de +Chio. Monsieur de Maurepas lui vit étouffer un accès de rire en +regardant ses camarades:</p> + +<p>«Qu'est-ce qui te fait rire, Dubois?</p> + +<p>—Monsieur le comte le sait bien... c'est le prince de Chio.</p> + +<p>—Et pourquoi t'amuse-t-il tant?</p> + +<p>—Ah, monsieur le comte se moque de moi... il le connaît bien.</p> + +<p>—Certainement, je le vois tous les jours.</p> + +<p>—Est-ce que vraiment monsieur le comte ne le reconnaît pas?... mais +c'est impossible!...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> —Ah ça, tu m'impatientes avec tes énigmes; voyons, que +veux-tu dire?</p> + +<p>—Mais monsieur le comte, le prince de Chio, c'est Gros-Guillot.</p> + +<p>—Qu'appelles-tu Gros-Guillot?</p> + +<p>—Mais Gros-Guillot, je ne conçois pas que monsieur le comte ne se le +rappelle pas... il est pourtant venu assez souvent travailler au +château... Gros-Guillot qui habitait la petite maison blanche près du +pont... et puis son fils... ah! monsieur le comte ne peut pas avoir +oublié petit Pierre, qui était si gentil, si éveillé, celui que Madame +la comtesse voulait toujours pour tenir la bride de son âne... ah! je +vois que monsieur le comte les remet bien à présent. Moi, je les ai +reconnus tout de suite, et Gros-Guillot m'a bien reconnu aussi.»</p> + +<p>Monsieur de Maurepas imposa silence à son homme; mais, une fois sur la +voie, on découvrit promptement que les héritiers de l'empire d'Orient +étaient tout bonnement deux paysans du Berry qui mystifiaient à leur +profit le roi de France, son gouvernement et sa Cour depuis plusieurs +années. Comment avaient-ils conçu cette idée, d'où venaient-ils, où +sont-ils allés? Je l'ignore absolument, je ne sais que cet épisode de +la vie de ces deux intelligents aventuriers.</p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> CHAPITRE II</h3> + +<p class="resume">Vie de Versailles. — Séjours de + campagne. — Hautefontaine. — Frascati. — Esclimont. — La princesse de + Rohan-Guéméné. — Cour de Mesdames, filles de Louis XV. — Madame + Adélaïde. — Madame Louise. — Madame Victoire. — Bellevue. — Vie des + princesses à Versailles. — Souper chez Madame. — Coucher du + Roi. — La duchesse de Narbonne. — Anecdote sur le Masque de + fer. — Anecdote sur monsieur de Maurepas. — Le vicomte de + Ségur. — Le marquis de Créqui. — Le comte de Maugiron. — La duchesse + de Civrac.</p> + +<p>Du dimanche au samedi, on vivait à Versailles dans une tranquillité +horriblement ennuyeuse aux personnes qui s'arrachaient à leur société +ordinaire pour venir, très mal établies, y faire leur service. Mais +elle n'était pas sans intérêt pour les gens décidément établis; +c'était, en quelque sorte, une vie de château dont le commérage +portait sur des objets importants. La plupart ne savaient pas +s'occuper du sort du pays en suivant l'intrigue qui éloignait monsieur +de Malesherbes ou amenait monsieur de Calonne aux affaires. Mais les +esprits éclairés, comme celui de mon père, s'y intéressaient autrement +qu'à une querelle sur la musique ou une rupture entre J.-J. Rousseau +et la maréchale de Luxembourg, ce qui était alors les grands +événements de la société.</p> + +<p>Personne ne songeait à la politique générale. Si on en faisait, +c'était sans s'en douter et par un intérêt privé de fortune ou de +coterie. Les cabinets étrangers nous étaient aussi inconnus que celui +de la Chine le peut être <span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> aujourd'hui. On trouvait mon père un +peu pédant de ce qu'il s'occupait des affaires de l'Europe et lisait +la seule gazette qui en rendît quelque compte. Madame Adélaïde lui +demanda un jour:</p> + +<p>«Monsieur d'Osmond, est-il vrai que vous recevez la <i>Gazette de +Leyde</i>?</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>—Et vous la lisez?</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>—C'est incroyable.»</p> + +<p>Malgré cet <i>incroyable</i> travers, madame Adélaïde avait fini par aimer +beaucoup mon père; et, dans les dernières années qui précédèrent la +Révolution, il était perpétuellement chez elle, sans lui être +personnellement attaché. Le comte Louis de Narbonne, son chevalier +d'honneur, ami intime de mon père, était enchanté qu'il voulût bien, +sans titre et sans émolument, tenir fréquemment la place à laquelle il +lui était plus commode d'être peu assidu.</p> + +<p>Ma mère était une espèce de favorite. J'ai dit qu'elle m'avait +nourrie: au lieu de lui donner un congé pendant le temps de cette +nourriture, madame Adélaïde l'autorisa à m'amener à Bellevue; il +fallut lui donner un appartement à part pour ce tripotage d'enfant. +Mon père était à son régiment. Madame Adélaïde désira qu'elle +s'établît à Bellevue pour tout l'été. Soit qu'elle s'y ennuyât, soit +instinct d'habileté de Cour, ma mère s'y refusa, et cet établissement +n'eut lieu que longtemps après.</p> + +<p>Pendant les premières années du séjour de mes parents à Versailles, +ils partageaient leur été entre les habitations de monsieur le duc +d'Orléans, Sainte-Assise et le Raincy, Hautefontaine appartenant à +l'archevêque de Narbonne, Frascati à l'évêque de Metz, et Esclimont au +maréchal de Laval.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> J'ai tort de dire que Hautefontaine appartenait à +l'archevêque de Narbonne; il était à sa nièce, madame de Rothe, fille +de sa sœur, lady Forester. Elle était veuve d'un général Rothe; +elle avait été assez belle, était restée fort despote, et faisait les +honneurs de la maison de son oncle avec lequel elle vivait depuis de +longues années dans une intimité fort complète qu'ils prenaient peu le +soin de dissimuler.</p> + +<p>L'archevêque avait huit cent mille livres de rentes de biens du +clergé. Il allait tous les deux ans à Narbonne passer quinze jours, et +présidait les États à Montpellier pendant six semaines. Tout ce +temps-là, il avait une grande existence, très épiscopale, et déployait +assez de capacité administrative dans la présidence des États. Mais, +le jour où ils finissaient, il remettait ses papiers dans ses +portefeuilles pour n'y plus penser jusqu'aux États suivants, non plus +qu'aux soins de son diocèse.</p> + +<p>Hautefontaine était sa résidence accoutumée. Madame de Rothe en était +propriétaire, mais l'archevêque y tenait sa maison. Il avait marié son +neveu, Arthur Dillon, fils de lord Dillon, à mademoiselle de Rothe, +fille unique et sa petite-nièce. Elle était fort jolie femme, très à +la mode, dame de la Reine, et avait une liaison affichée avec le +prince de Guéméné qui passait sa vie entière à Hautefontaine. Il avait +établi, dans un village des environs, un équipage de chasse qu'il +possédait en commun avec le duc de Lauzun et l'archevêque auquel son +neveu, Arthur, servait de prête-nom.</p> + +<p>Il y avait toujours beaucoup de monde à Hautefontaine; on y chassait +trois fois par semaine. Madame Dillon était bonne musicienne; le +prince de Guéméné y menait les virtuoses fameux du temps; on y donnait +des concerts excellents, on y jouait la comédie, on y faisait des +courses de chevaux, enfin on s'y amusait de toutes les façons.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> Le ton y était si libre que ma mère m'a raconté que souvent +elle en était embarrassée jusqu'à en pleurer. Dans les premières +années de son mariage, elle s'y voyait en butte aux sarcasmes et aux +plaisanteries de façon à s'y trouver souvent assez malheureuse, mais +le patronage de l'archevêque était trop précieux au jeune couple pour +ne le pas ménager. Un vieux grand vicaire, car il y en avait au milieu +de tout ce joyeux monde, la voyant très triste un jour lui dit: +«Madame la marquise, ne vous affligez pas, vous êtes bien jolie et +c'est déjà un tort; on vous le pardonnera pourtant. Mais, si vous +voulez vivre tranquille ici, cachez mieux votre amour pour votre mari; +l'amour conjugal est le seul qu'on n'y tolère pas.»</p> + +<p>Il est certain que tous les autres étaient fort libres de se déployer; +mais c'était cependant avec de certaines bienséances convenues dont +personne n'était dupe, mais auxquelles on ne pouvait manquer sans <i>se +perdre</i>, ainsi que cela s'appelait alors. Il y avait des protocoles +établis, et il fallait être bien grande dame, ou s'être fait une +position à part, par impudence ou par supériorité d'esprit, pour oser +y manquer. Madame Dillon n'était pas dans ces catégories, et elle +gardait dans le désordre de si bonnes manières que ma mère m'a souvent +dit: «En arrivant à Hautefontaine, on était sûr qu'elle était la +maîtresse du prince de Guéméné, et, lorsqu'on y avait passé six mois, +on en doutait.»</p> + +<p>En tout, dans cette société, les gestes étaient aussi chastes que les +paroles l'étaient peu. Un homme qui aurait posé sa main sur le dos +d'un fauteuil occupé par une femme aurait paru grossièrement insolent. +Il fallait une très grande intimité pour se donner le bras à la +promenade, et cela n'arrivait guère, même à la campagne. Jamais on ne +donnait ni le bras ni la main pour aller dîner; jamais un homme ne se +serait assis sur le même <span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> sopha, mais, en revanche, les +paroles étaient libres jusqu'à la licence.</p> + +<p>À Hautefontaine, par respect pour le caractère du maître du château, +on allait à la messe le dimanche. Personne n'y portait de livre de +prières; c'étaient toujours des volumes d'ouvrages légers, et souvent +scandaleux, qu'on laissait dans la tribune du château à l'inspection +des frotteurs, libres de s'en édifier à loisir.</p> + +<p>Je suis entrée dans ces détails au sujet de Hautefontaine, parce que +je les sais avec certitude. Je ne prétends pas dire que tous les +archevêques de France menassent pareille vie, mais seulement que cela +pouvait avoir lieu sans nuire essentiellement à la considération. Tout +ce qu'il y avait de plus grand, de plus brillant, de plus à la mode à +la Cour; tout ce qu'il y avait de plus élevé, de plus distingué dans +le clergé, ne manquait pas d'aller à Hautefontaine et de s'en trouver +très honoré. L'évêque de Montpellier (je ne sais pas son nom de +famille) était le seul qui, par sa haute vertu, imposât un peu à +l'archevêque; et, lorsque cet évêque suivait la chasse en calèche, +l'archevêque disait à ses camarades chasseurs: «Ah çà, messieurs, il +ne faudra pas jurer aujourd'hui.» Dès que l'ardeur de la chasse +l'emportait, il était le premier à piquer des deux et à oublier la +recommandation.</p> + +<p>Au reste, nos prélats n'étaient pas les seuls en Europe qui réunissent +les goûts sylvains à ceux de la bonne chère. Voici ce que me +racontait, il y a peu de jours, le comte Théodore de Lameth:</p> + +<p>Pour posséder des bénéfices ecclésiastiques, il fallait que les +chevaliers de Malte fussent tonsurés. Les évêques de France se +prêtaient mal volontiers à cette cérémonie, parce que le crédit des +chevaliers enlevait au clergé une partie considérable de ses biens. +Théodore de Lameth, étant chevalier de Malte et capitaine de +cavalerie à l'âge <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> de vingt ans, avait bonne chance et +meilleure volonté d'obtenir un bénéfice. Il cherchait à se faire +tonsurer et rencontrait des difficultés. Se trouvant en garnison à +Strasbourg, il négocia en Allemagne et obtint, pour une modique +rétribution, que l'évêque souverain de Paderborn lui rendît le service +auquel les prélats, ses compatriotes, répugnaient. La veille du jour +fixé, il débarqua chez l'évêque, à Paderborn. Le vin de Champagne, les +gais propos, firent accueil au capitaine de cavalerie et rendirent le +souper des plus animés. Le lendemain, il se présenta à l'église vêtu +de son uniforme, recouvert d'une chappe tombante, pour laisser voir +l'épaulette et la contre-épaulette, et retroussée sur la garde de +l'épée; il tenait le surplis tout plié sur son bras. Ses cheveux, +qu'on portait alors noués en queue, flottaient sur ses épaules.</p> + +<p>Il trouva l'évêque devant l'autel, entouré d'un nombreux clergé. La +cérémonie se conduisit avec beaucoup de décence, de pompe et de +magnificence. L'évêque s'empara d'une paire de grands ciseaux d'une +main et, de l'autre, de la totalité des cheveux du néophyte. Le jeune +homme trembla; il se vit écourté de façon à n'oser plus retourner à la +garnison. Mais, à mesure que l'antienne se prolongeait, l'évêque +laissait glisser les cheveux entre ses doigts, jusqu'à ce qu'il n'en +resta plus que deux ou trois dont il coupa le bout. Au moment où la +cérémonie s'achevait, le nouveau tonsuré se mit à genoux pour recevoir +la bénédiction épiscopale, et fut fort étonné de recueillir ces +paroles dites à voix basse dans l'instant le plus solennel: «Allez +ôter votre uniforme, venez vite chez moi; nous prendrons une tasse de +chocolat, et nous irons courre un chevreuil.» Belle conclusion et +digne de l'exorde.</p> + +<p>Le récit de cette cérémonie étrange, fait très gaiement <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> par +un homme de quatre-vingt-deux ans, m'a paru retracer d'une manière +amusante les mœurs du temps de sa jeunesse.</p> + +<p>La princesse de Guéméné, gouvernante des Enfants de France, ne pouvait +découcher de Versailles sans une permission écrite toute entière de la +main du Roi. Elle n'en demandait jamais que pour aller à +Hautefontaine; c'était par suite de cette urbanité de mœurs qui +faisait que l'épouse rendait toujours des soins particuliers à la +femme du choix.</p> + +<p>Cette vie si brillante et si peu épiscopale fut interrompue par la +mort de madame Dillon et par le dérangement des affaires de +l'archevêque. Il se trouva criblé de dettes malgré ses énormes +revenus, et Hautefontaine fut abandonné quelque temps avant la +Révolution. Ma mère n'y allait plus aussi fréquemment depuis ma +naissance. On n'y voulait pas d'enfants; cela rentrait trop dans +l'esprit bourgeois de famille.</p> + +<p>Frascati, résidence de l'évêque de Metz, était situé aux portes de +cette grande ville. L'évêque était alors le frère du maréchal de +Laval. Il s'était passionné, en tout bien tout honneur, pour sa nièce, +la marquise de Laval, comme lui Montmorency. Il l'ennuyait à mourir en +la comblant de soins et de cadeaux, et elle ne consentait à lui faire +la grâce d'aller régner dans la magnifique résidence de Frascati que +lorsque ma mère pouvait l'y accompagner: ce à quoi elle fut d'autant +plus disposée pendant quelques années que la garnison de mon père se +trouvait en Lorraine.</p> + +<p>L'évêque avait un état énorme et tenait table ouverte pour l'immense +garnison de Metz et pour tous les officiers supérieurs qui y passaient +en se rendant à leurs régiments. Cette maison ecclésiastico-militaire +était bien plus sévère et plus régulière que celle de Hautefontaine. +<span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> Cependant, pour conserver le cachet du temps, tout le monde +savait que madame l'abbesse du chapitre de Metz et monsieur l'évêque +avaient depuis bien des années des sentiments forts vifs l'un pour +l'autre, mais cette liaison, déjà ancienne, n'était plus que +respectable.</p> + +<p>L'intimité de ma mère avec la marquise de Laval la menait souvent à +Esclimont, chez son beau-père le maréchal. Là, tout était calme; on y +menait une vie de famille. Le vieux maréchal passait son temps à faire +de la détestable musique dont il était passionné, et sa femme, +parfaitement bonne et indulgente, quoique très minutieusement dévote, +à faire de la tapisserie.</p> + +<p>La marquise de Laval, en sortant des filles Sainte-Marie, était entrée +dans cet intérieur; elle y avait puisé des principes dont le bruit du +monde la distrayait un peu sans altérer ses sentiments. Elle s'était +liée avec un dévouement sans borne à ma mère et, par suite, à mon père +dont elle était parente, et était heureuse de retrouver chez eux les +principes qu'elle appréciait, avec moins d'ennui et de rigueur de +mœurs qu'à Esclimont où l'on était enchanté de lui voir une +pareille liaison.</p> + +<p>À Versailles, la maison de la princesse de Guéméné était la plus +fréquentée par mes parents. Elle les comblait de bontés; mon père +avait quelque alliance de famille avec elle. C'était une très +singulière personne; elle avait beaucoup d'esprit, mais elle +l'employait à se plonger dans les folies des illuminés. Elle était +toujours entourée d'une multitude de chiens auxquels elle rendait une +espèce de culte, et prétendait être en communication, par eux, avec +des esprits intermédiaires. Au milieu d'une conversation où elle était +remarquable par son esprit et son jugement, elle s'arrêtait tout court +et tombait dans l'extase. Elle racontait quelquefois à ses intimes ce +qu'elle y avait appris et était offensée de recueillir <span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> des +marques d'incrédulité. Un jour, ma mère la trouva dans son bain, la +figure couverte de larmes:</p> + +<p>«Vous êtes souffrante, ma princesse!</p> + +<p>—Non, mon enfant, je suis triste et horriblement fatiguée, je me suis +battue toute la nuit.... pour ce malheureux enfant (en montrant +monsieur le Dauphin), mais je n'ai pu vaincre, ils l'ont emporté; il +ne restera rien pour lui, hélas! et quel sort que celui des autres!»</p> + +<p>Ma mère, accoutumée aux aberrations de la princesse, fit peu +d'attention à ces paroles; depuis, elle s'en est souvenue et me les a +racontées.</p> + +<p>La Reine venait beaucoup chez madame de Guéméné, mais moins +constamment qu'elle n'a fait ensuite chez madame de Polignac. Madame +de Guéméné était trop grande dame pour se réduire au rôle de favorite. +Sa charge l'obligeait à coucher dans la chambre de monsieur le +Dauphin. Elle s'était fait arranger un appartement où son lit, placé +contre une glace sans tain, donnait dans la chambre du petit prince. +Lorsque ce qu'on appelait le <i>remuer</i>, c'est-à-dire l'emmaillotage en +présence des médecins, avait eu lieu le matin, on tirait des rideaux +bien épais sur cette glace, et madame de Guéméné commençait sa nuit; +jusque-là, après s'être couchée fort tard, elle avait passé son temps +à lire et à écrire. Elle avait une immense quantité de pierreries +qu'elle ne portait jamais, mais qu'elle aimait à prêter avec +ostentation. Il n'y avait pas de cérémonie de Cour où les parures de +madame de Guéméné ne représentassent.</p> + +<p>L'été, elle dînait souvent dans sa petite maison de l'avenue de Paris. +On y amenait les Enfants. Un jour où ils repartaient escortés des +gardes du corps, quelqu'un s'avisa de s'étonner de tout cet étalage +pour un maillot; madame de Guéméné reprit très sèchement: «Rien n'est +plus simple quand je suis sa gouvernante.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> Madame, fille du Roi, qu'on désignait sous le titre de la +«petite Madame», avait déjà une physionomie si triste que les +personnes de l'intimité l'appelaient <i>Mousseline la sérieuse</i>.</p> + +<p>La princesse de Guéméné a supporté avec un courage admirable les +revers de fortune amenés par la banqueroute inouïe du prince de +Guéméné. Mes parents allèrent la voir dans un vieux château que son +père, le prince de Soubise, lui avait prêté. Elle y vivait dans une +médiocrité voisine de la pénurie, et ils l'y trouvèrent, s'il est +possible, plus grande dame que dans les pompes de Versailles. Elle fut +très sensible à cette visite; la foule n'était plus chez elle.</p> + +<p>La Reine, empressée de donner la place de la princesse à madame de +Polignac, s'était montrée plus sévère qu'elle ne l'aurait été dans +d'autres circonstances. La démission de madame de Guéméné avait été +acceptée avec joie et sa retraite hâtée avec une sorte de dureté. Ma +mère, qui lui portait un attachement filial, en fut extrêmement +affligée et n'a jamais été chez madame de Polignac. Disons tout de +suite, à l'honneur de la Reine, que, loin de lui en vouloir, elle ne +l'en a que mieux traitée.</p> + +<p>La petite Cour de Mesdames en formait une à part: on l'appelait la +vieille Cour. Les habitudes y étaient fort régulières. Les princesses +passaient tout l'été à Bellevue où leurs neveux et nièces venaient +sans cesse leur demander à dîner familièrement et sans être attendus. +Le coureur qui les précédait de quelques minutes les annonçait. +Lorsque c'était le coureur de Monsieur, depuis Louis XVIII, on +avertissait à la bouche, et le dîner était plus soigné et plus +copieux. Pour les autres, on ne disait rien, pas même pour le Roi qui +avait un gros appétit mais n'était pas à beaucoup près aussi gourmand +que son frère. La famille royale, à Bellevue, dînait avec tout ce +<span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> qui s'y trouvait, les personnes attachées à Mesdames, leurs +familles, quelques commensaux; en général cela formait de vingt à +trente personnes.</p> + +<p>Madame Adélaïde, sans comparaison, la plus spirituelle des filles de +Louis XV, était commode et facile à vivre dans l'intérieur, quoique +d'une extrême hauteur. Lorsqu'il arrivait à un étranger de l'appeler +<i>Altesse Royale</i>, elle se courrouçait, faisait tancer l'introducteur +des ambassadeurs, même le ministre des affaires étrangères, et +s'entretenait longtemps de l'incroyable négligence de ces messieurs. +Elle voulait être <i>Madame</i>, et n'admettait pas que les Fils de France +prissent l'Altesse Royale.</p> + +<p>Elle avait l'horreur du vin dont elle ne buvait jamais, et les +personnes qui se trouvaient placées près d'elle à table se +détournaient d'elle pour en boire. Ses neveux avaient toujours cet +égard. Si on y avait manqué, elle n'aurait rien dit, mais on ne se +serait plus trouvé dans son voisinage à table et la dame d'honneur +vous aurait indiqué de vous éloigner de la princesse. En ménageant +quelques-unes de ses susceptibilités, et surtout en ne crachant pas +par terre, ce qui la provoquait presque à des brutalités, rien n'était +plus doux que son commerce.</p> + +<p>Madame Adélaïde était l'aînée de cinq princesses. Elle n'avait pas +voulu se marier, préférant son état de Fille de France. Elle avait +tenu la Cour jusqu'à la mort du roi Louis XV. Elle avait été l'amie et +le conseil du Dauphin, son frère, et sa mémoire lui a toujours été +bien chère; elle en parlait sans cesse comme de la plus vive affection +de son cœur. Une de ses sœurs, madame Infante, régnait assez +tristement à Parme; une autre, madame Louise, était carmélite. Des +cinq princesses, celle-là semblait, sans comparaison, la plus +mondaine. Elle aimait passionnément tous les plaisirs, était fort +gourmande, <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> très occupée de sa toilette, avait un besoin +extrême des recherches inventées par le luxe, l'imagination assez +vive, et enfin une très grande disposition à la coquetterie. Aussi, +lorsque le Roi entra dans la chambre de madame Adélaïde pour lui +annoncer que madame Louise était partie dans la nuit, son premier cri +fut: «Avec qui?».</p> + +<p>Les trois sœurs restantes ne pardonnèrent jamais à madame Louise le +secret qu'elle avait fait de ses intentions, et, quoiqu'elles +allassent la voir quelquefois, c'était sans plaisir et sans intimité. +Sa mort ne leur fut point un chagrin.</p> + +<p>Il n'en fut pas ainsi de celle de madame Sophie. Mesdames Adélaïde et +Victoire la regrettèrent vivement et l'intimité des deux sœurs en +serait devenue encore plus tendre si les deux dames d'honneur, +mesdames de Narbonne et de Civrac, n'avaient mis tous leurs soins à +les séparer, sans pouvoir jamais les désunir.</p> + +<p>Madame Victoire avait fort peu d'esprit et une extrême bonté. C'est +elle qui disait, les larmes aux yeux, dans un temps de disette où on +parlait des souffrances des malheureux manquant de pain: «Mais, mon +Dieu, s'ils pouvaient se résigner à manger de la croûte de pâté!»</p> + +<p>À Bellevue, on vivait tous ensemble, on se réunissait pour dîner à +deux heures, à cinq chacun rentrait chez soi jusqu'à huit. On +retournait au salon et, après le souper, la soirée se prolongeait +selon qu'on s'amusait plus ou moins. Il venait du monde de Paris et de +Versailles; on faisait un loto ainsi qu'après le dîner. On aura peine +à croire qu'à ce loto les comptes étaient rarement exacts et que, dans +une pareille réunion, plusieurs personnes étaient notées pour être la +cause de ces mécomptes. Il y avait, entre autres, un saint évêque qui +était le plus aumônier des hommes, une vieille maréchale, enfin assez +<span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> de monde pour que ma mère m'ait dit qu'elle s'était décidée à +jouer sur les mêmes numéros, sous prétexte de faire des nœuds, de +sorte que tout le monde savait son jeu d'avance. Après le loto, les +princesses et leurs dames travaillaient dans le salon, et la liberté y +était assez grande.</p> + +<p>À Versailles, c'était une toute autre vie. Mesdames entendaient la +messe chacune de leur côté: madame Adélaïde à la chapelle, madame +Victoire, plus tard, dans son oratoire. Elles se réunissaient chez +l'une ou chez l'autre pendant la matinée, mais tout à fait dans leur +intérieur et dînaient tête-à-tête. À six heures, le jeu de Mesdames se +tenait chez madame Adélaïde; c'est alors qu'on leur faisait sa cour. +Souvent les princes et princesses assistaient à ce jeu; c'était +toujours le loto. À neuf heures, toute la famille royale se réunissait +pour souper chez Madame, femme de Monsieur. Ils y étaient +exclusivement entre eux et ne manquaient que bien rarement à ce +souper. Il fallait des raisons positives, autrement cela déplaisait au +Roi. Monsieur le comte d'Artois lui-même, que cela ennuyait beaucoup, +n'osait guère s'en affranchir. Là, on racontait les commérages de +Cour, on discutait les intérêts de famille, on était fort à son aise +et souvent fort gai, car, une fois séparés des entours qui les +obsédaient, ces princes, il faut le dire, étaient les meilleures gens +du monde. Après le souper, chacun se séparait.</p> + +<p>Le Roi allait <i>au coucher</i>. Ce qu'on appelait <i>le coucher</i> avait lieu +tous les soirs à neuf heures et demie.</p> + +<p>Les hommes de la Cour se réunissaient dans la chambre de Louis XIV +(qui n'était pas celle où couchait Louis XVI). Je crois que toute +personne présentée y avait accès. Le Roi y arrivait d'un cabinet +intérieur, suivi de son service. Il avait les cheveux roulés et avait +ôté ses <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> ordres. Sans faire attention à personne, il entrait +dans la balustrade du lit; l'aumônier de jour recevait des mains d'un +valet de chambre le livre de prières et un grand bougeoir à deux +bougies; il suivait le Roi dans l'intérieur de la balustrade, lui +donnait le livre et tenait le bougeoir pendant la prière qui était +courte. Le Roi rentrait dans la partie de la chambre occupée par les +courtisans; l'aumônier remettait le bougeoir au premier valet de +chambre; celui-ci le portait à la personne désignée par le Roi et qui +le tenait pendant tout le temps que durait le coucher. C'était une +distinction fort recherchée; aussi dans tous les salons de la Cour, la +première question faite aux personnes arrivant du coucher était: «Qui +a eu le bougeoir?» et le choix, comme il arrive partout et en tout +temps, se trouvait rarement approuvé.</p> + +<p>On ôtait au Roi son habit, sa veste et enfin sa chemise; il restait nu +jusqu'à la ceinture, se grattant et se frottant, comme s'il avait été +seul, en présence de toute la Cour et souvent de beaucoup d'étrangers +de distinction. Le premier valet de chambre remettait la chemise à la +personne la plus qualifiée, aux princes du sang, s'il y en avait de +présents; ceci était un droit, et non pas une faveur. Lorsque c'était +une personne de sa familiarité, le Roi faisait souvent de petites +niches pour la mettre, l'évitait, passait à côté, se faisait +poursuivre et accompagnait ces charmantes plaisanteries de gros rires +qui faisaient souffrir les personnes qui lui étaient sincèrement +attachées. La chemise passée, il mettait sa robe de chambre; trois +valets de chambre défaisaient à la fois la ceinture et les genoux de +la culotte, elle tombait jusque sur les pieds; et c'est dans ce +costume, ne pouvant guère marcher avec de si ridicules entraves, qu'il +commençait, en traînant les pieds, la tournée du cercle.</p> + +<p>Le temps de cette réception n'était rien moins que <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> fixé; +quelquefois elle ne durait que peu de minutes, quelquefois près d'une +heure; cela dépendait des personnes qui s'y trouvaient. Quand il n'y +avait pas de <i>releveurs</i>, ainsi que les courtisans appelaient entre +eux les personnes qui savaient faire parler le Roi, cela ne durait +guère plus de dix minutes. Parmi les <i>releveurs</i>, le plus habile était +le comte de Coigny: il avait toujours soin de découvrir la lecture +actuelle du Roi et savait très habilement amener la conversation sur +ce qu'il prévoyait devoir le mettre en valeur. Aussi le <i>bougeoir</i> lui +arrivait-il fréquemment, et sa présence offusquait les personnes qui +désiraient que le <i>coucher</i> fût court.</p> + +<p>Quand le Roi en avait assez, il se traînait à reculons vers un +fauteuil qu'on lui avançait au milieu de la pièce, s'y laissait aller +pesamment en levant les deux jambes; deux pages à genoux s'en +emparaient simultanément, déchaussaient le Roi et laissaient tomber +les souliers avec un bruit qui était d'étiquette. Au moment où il +l'entendait, l'huissier ouvrait la porte en disant: «Passez, +messieurs.» Chacun s'en allait et la cérémonie était finie. Toutefois, +la personne qui tenait le bougeoir pouvait rester si elle avait +quelque chose de particulier à dire au Roi. C'est ce qui explique le +prix qu'on attachait à cette étrange faveur.</p> + +<p>On reprenait le chemin de Paris ou celui des divers salons de +Versailles où on avait laissé les femmes, les évêques, les gens non +présentés et souvent les parties suspendues. Il y avait beaucoup de +pratiques d'antichambre dans cette vie de Cour et de places auxquelles +toute la noblesse de France aspirait.</p> + +<p>C'est au coucher qu'un soir monsieur de Créqui, s'étant appuyé contre +la balustrade du lit, l'huissier de service lui dit:</p> + +<p>«Monsieur, vous <i>profanisez</i> la chambre du Roi.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> «Monsieur, je <i>préconerai</i> votre exactitude,» reprit l'autre +aussitôt. Cette prompte repartie eut grand succès.</p> + +<p>La Reine, en sortant de chez Madame, allait chez madame de Polignac ou +chez madame de Lamballe, le samedi; Monsieur, chez madame de Balbi; +Madame, dans son intérieur avec des femmes de chambre; monsieur le +comte d'Artois dans le monde de Versailles, ou chez des filles à +Paris; madame la comtesse d'Artois, dans son intérieur avec des gardes +du corps; et, enfin, Mesdames, chez leurs dames d'honneur respectives.</p> + +<p>Madame de Civrac tenait à madame Victoire un salon fort convenablement +rempli de gens de la Cour. Madame de Narbonne n'ajoutait guère au +service de la princesse que des commensaux; son humeur arrogante ne +lui permettait pas d'autres relations. On a publié, dans des libelles +du temps, que le comte Louis de Narbonne était fils de madame +Adélaïde; cela est faux et absurde, mais il est vrai que la princesse +a fait à ses travers des sacrifices énormes. Cette madame de Narbonne, +si impérieuse, était soumise à tous les caprices du comte Louis. +Lorsqu'il avait fait des sottises et qu'il manquait d'argent, elle +avait une humeur insupportable qu'elle faisait porter principalement +sur madame Adélaïde; elle lui rendait son intérieur intolérable. Au +bout de quelques jours, la pauvre princesse rachetait à prix d'or la +paix de sa vie. Voilà comment monsieur de Narbonne se trouvait nanti +de sommes énormes qu'il se procurait, sans prendre la moindre peine, +et qu'il dépensait aussi facilement. Du reste, c'était le plus aimable +et le moins méchant des hommes, mauvais sujet sans s'en douter et +seulement par gâterie.</p> + +<p>Madame Adélaïde sentait le poids du joug et en gémissait, quand elle +osait. Un soir où ma mère la reconduisait <span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> chez elle et où +madame de Narbonne avait été plus maussade que de coutume, elle fit le +projet de ne pas retourner chez elle le lendemain; et, se complaisant +dans cette idée, composa un roman sur ce que madame de Narbonne +dirait, sur la manière dont elle-même agirait, le caractère qu'elle +déploierait, etc.</p> + +<p>«Vous ne répondez pas, madame d'Osmond, vous avez tort; je suis +faible, je suis Bourbon, j'ai besoin d'être menée, mais je ne suis +jamais traître.</p> + +<p>—Je ne soupçonne pas même Madame d'indiscrétion; mais je sais que, +demain, elle sera un peu plus gracieuse que de coutume vis-à-vis de +madame de Narbonne pour la venger de cette légère infidélité de +pensée.</p> + +<p>—Hélas! je crains bien que vous n'ayiez raison.»</p> + +<p>Et, en effet, le lendemain, une explication provoquée par la princesse +amena une demande d'argent; il fut donné; madame de Narbonne fut +charmante le soir. La bonne princesse, cherchant à voiler sa +faiblesse, dit en se retirant à ma mère que madame de Narbonne lui +avait fait des excuses de la grognerie de la veille; elle n'ajouta pas +comment elle l'avait calmée, mais c'était le secret de la comédie. Le +comte Louis était le premier à en rire, et cela simplifiait sa +position; car, dans ce temps, tout travers, tout vice, toute lâcheté, +franchement acceptés et avoués avec des formes spirituelles, étaient +assurés de trouver indulgence.</p> + +<p>La princesse devait être reconduite de chez madame de Narbonne chez +elle, dans l'intérieur du château, par sa dame de service. Souvent +elle en dispensait, surtout quand il faisait froid, parce qu'elle +allait toujours à pied et que les dames circulaient habituellement +dans les corridors et les antichambres en chaise à porteurs. Ces +chaises étaient fort élégantes, dorées, avec les armes sur les côtés. +Celles des duchesses avaient le dessus couvert <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> en velours +rouge, et elles pouvaient avoir des porteurs à leur livrée; les autres +dames avaient des porteurs attitrés, mais avec la livrée du Roi, ce +qu'on appelait, en termes de Cour, des <i>porteux</i> bleus, car c'est +porteux qu'il fallait dire.</p> + +<p>Pendant presque toute une année, madame Adélaïde avait pris l'habitude +de faire entrer ma mère et souvent mon père chez elle, en sortant de +chez madame de Narbonne. Elle prenait goût à des conversations plus +sérieuses. Mais la dame d'honneur fut avertie, la princesse grondée, +et elle avoua tout franchement qu'elle n'osait plus.</p> + +<p>C'est dans une de ces causeries qu'elle raconta à mon père l'échec +reçu par sa curiosité au sujet du Masque de fer. Elle avait engagé son +frère, monsieur le Dauphin, à s'enquérir au Roi de ce qui le +concernait pour le lui dire. Monsieur le Dauphin interrogea Louis XV. +Celui-ci lui dit: «Mon fils, je vous le dirai, si vous voulez, mais +vous ferez le serment que j'ai prêté moi-même de ne divulguer ce +secret à personne.»</p> + +<p>Monsieur le Dauphin avoua ne désirer le savoir que pour le communiquer +à sa sœur Adélaïde, et dit y renoncer. Le Roi lui répliqua qu'il +faisait d'autant mieux que ce secret, auquel il tenait parce qu'on le +lui avait fait jurer, n'avait jamais été d'une grande importance et +n'avait plus alors aucun intérêt. Il ajouta qu'il n'y avait plus que +deux hommes vivants qui en fussent instruits, lui et monsieur de +Machault.</p> + +<p>La princesse apprit aussi à mon père comment monsieur de Maurepas +s'était fait ministre.</p> + +<p>À la mort de Louis XV, ses filles, qui l'avaient soigné pendant sa +petite vérole, devaient, selon l'inexorable étiquette, être séparées +du nouveau Roi. Celui-ci, à qui son père le Dauphin avait recommandé +de toujours prendre <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> les conseils de sa tante Adélaïde, lui +écrivit pour lui demander à qui il devait confier le soin de ce +royaume qui lui tombait sur les bras. Madame Adélaïde lui répondit que +monsieur le Dauphin n'aurait pas hésité à appeler monsieur de +Machault. On expédia un courrier à monsieur de Machault.</p> + +<p>Nouveau billet du Roi: Que fallait-il décider pour les funérailles? +quelles étaient les étiquettes? à qui s'adresser? Réponse de madame +Adélaïde: Personne n'était plus propre par ses souvenirs et ses +traditions que monsieur de Maurepas à se charger de ces détails. Le +courrier pour monsieur de Machault n'était pas encore parti. La terre +de monsieur de Machault est à trois lieues au delà de Pontchartrain, +par des chemins alors affreux. On le chargea de remettre en passant la +lettre pour monsieur de Maurepas.</p> + +<p>Le vieux courtisan, ennuyé de son exil, arriva immédiatement. Le Roi +l'attendait avec impatience; il le fit entrer dans son cabinet. +Pendant qu'il s'entretenait avec lui, on vint avertir que le conseil +était assemblé. L'usage voulait que chaque ministre fût averti chaque +fois par l'huissier. Le manque de cette formalité fermait l'entrée du +conseil; c'était l'équivalent d'un renvoi. L'huissier du conseil, +voyant monsieur de Maurepas dans cette intimité avec le nouveau Roi et +sachant qu'il avait été mandé, le regarda en hésitant; le Roi ne dit +rien, mais se troubla. Monsieur de Maurepas salua comme s'il avait +reçu le message; le Roi passa sans oser lui dire adieu. Monsieur de +Maurepas suivit, s'assit au conseil et gouverna la France pendant dix +ans.</p> + +<p>Lorsque monsieur de Machault arriva, quelques heures après, la place +était prise. Le Roi lui dit quelques lieux communs, lui adressa des +compliments et le laissa repartir. Madame Adélaïde s'affligea, se +plaignit, mais <span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> elle et son neveu étaient Bourbon, comme elle +disait, et n'avaient assez d'énergie, ni pour résister aux volontés +des autres, ni pour s'y associer pleinement.</p> + +<p>Si Thoiry avait été en deça de Pontchartrain, peut-être n'y aurait-il +pas eu de révolution en France. Monsieur de Machault était un homme +sage, qui aurait su tirer meilleur parti des vertus de Louis XVI que +le courtisan spirituel, mais léger et immoral, auquel il confia son +sort. Ce n'est pas que monsieur de Maurepas ne fût l'homme qui convînt +le mieux aux goûts, si ce n'est aux besoins du moment.</p> + +<p>J'ai dit que, dans ce temps, avec de <i>l'esprit</i>, on faisait tout +passer; l'esprit jouait alors le rôle qu'on accorde au <i>talent</i> +aujourd'hui. Je veux rapporter quelques-unes des anecdotes que j'ai +entendu raconter à ma mère qui poussait la moralité jusqu'à la +pruderie, sans que, bien des années après, ces faits lui parussent +autre chose qu'une malice spirituelle.</p> + +<p>Le vicomte de Ségur, l'homme le plus à la mode de ce temps, faisait +d'assez jolis petits vers de société dont sa position dans le monde +était le plus grand mérite. Monsieur de Thiard, impatienté et +peut-être jaloux de ses succès, fit à son tour une pièce de vers où il +conseillait à monsieur de Ségur d'envoyer ses ouvrages au confiseur, +ayant, disait-il, prouvé qu'il avait tout juste l'esprit qu'on peut +mettre dans une pastille. Monsieur de Ségur affecta de rire de cette +épigramme, mais résolut de s'en venger.</p> + +<p>Or, il y avait en Normandie une madame de Z..., très belle personne, +habitant son château, y vivant décemment avec son mari et jouissant +d'une assez grande considération, malgré ses rapports avec monsieur de +Thiard qu'on disait fort intimes et qui duraient depuis plusieurs +années. Celui-ci passait pour l'aimer passionnément. Le <span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> +vicomte profita de son crédit; son père était ministre de la guerre, +fit envoyer son régiment en garnison dans la ville voisine du château +de madame de Z..., joua son rôle parfaitement, feignit une passion +délirante et, après des assiduités qui durèrent plusieurs mois, +parvint à plaire et enfin à réussir.</p> + +<p>Bientôt madame de Z..., se trouva grosse; son mari était absent et +même monsieur de Thiard. Elle annonça au vicomte son malheur. La +veille encore, il lui témoignait le plus ardent amour; mais, ce +jour-là, il lui répondit que son but était atteint, qu'il ne s'était +jamais soucié d'elle. Seulement, il avait voulu se venger du sarcasme +de monsieur de Thiard, et lui montrer que son esprit était propre à +autre chose qu'à faire des distiques de confiseur. En conséquence, il +lui baisait les mains, elle n'entendrait plus parler de lui. En effet, +il partit sur-le-champ pour Paris, racontant son histoire à qui +voulait l'entendre.</p> + +<p>Madame de Z..., honnie de son mari, déshonorée dans sa province, +brouillée avec monsieur de Thiard, mourut en couches. Monsieur de +Z..., fut obligé de reconnaître ce malheureux enfant que nous avons vu +dans le monde, madame Léon de X..., et que l'esprit d'intrigue qu'elle +possédait rendait bien digne de son père. Jamais le vicomte de Ségur +n'a pu s'apercevoir qu'une pareille aventure, dont il se vantait tout +haut, choquât qui que ce soit.</p> + +<p>Voici un autre genre:</p> + +<p>Monsieur de Créqui sollicitait une grâce de la Cour, et, en +conséquence, faisait la sienne à monsieur et à madame de Maurepas. Une +de ses obséquiosités était de faire chaque soir la partie de la +vieille et très ennuyeuse madame de Maurepas; aussi elle le soutenait +vivement, et ses importunités avaient crédit sur monsieur de Maurepas. +<span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> Le jour même où la grâce fut obtenue, monsieur de Créqui vint +chez madame de Maurepas. Madame de Flamarens, nièce de madame de +Maurepas et qui faisait les honneurs de la maison, offrit une carte à +monsieur de Créqui, comme à l'ordinaire. Celui-ci, s'inclinant, +répondit avec un sérieux de glace: «Je vous fais excuse, je ne joue +jamais.» Et, en effet, il ne fit plus la partie de madame de Maurepas. +Cette bassesse, couverte par le piquant de la forme, ne blessa point, +et personne n'en riait de meilleur cœur que le vieux ministre.</p> + +<p>Monsieur de Maugiron était colonel d'un superbe régiment, mais il +avait l'horreur, ou plutôt l'ennui de tout ce qui était militaire, et +passait pour n'être pas très brave. Un jour, à l'armée, les grenadiers +de France où il avait anciennement servi, chargèrent dans une +circonstance assez dangereuse. Monsieur de Maugiron se mit +volontairement dans leurs rangs, et se conduisit de façon à se faire +remarquer. Le lendemain, à dîner, les officiers de son régiment lui en +firent compliment: «Mon Dieu, messieurs, vous voyez bien que, lorsque +je veux, je m'en tire comme un autre. Mais cela me paraît si +désagréable et surtout si bête que je me suis bien promis que cela ne +m'arriverait plus. Vous m'avez vu au feu; gardez-en bien la mémoire, +car c'est la dernière fois.»</p> + +<p>Il tint parole. Quand son régiment chargeait, il se mettait de côté, +souhaitait bon voyage à ses officiers et disait bien haut: «Regardez +donc ces imbéciles qui vont se faire tuer.» Malgré cela, monsieur de +Maugiron n'était pas un mauvais officier; son régiment était bien +tenu, se conduisait toujours à merveille dans toutes les affaires, et +ce bizarre colonel y était aimé et même considéré.</p> + +<p>C'est à lui que sa femme, très spirituelle personne, écrivait cette +fameuse lettre:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> «Je vous écris parce que je ne sais que faire et je finis +parce que je ne sais que dire.</p> + +<p class="left50">«<span class="smcap">Sassenage de Maugiron</span>,<br> + bien fâchée de l'être.»</p> + +<p class="p2">On ne savait pas se refuser une repartie spirituelle. Le maréchal de +Noailles s'était très mal montré à la guerre, et sa réputation de +bravoure en était restée fort suspecte. Un jour où il pleuvait, le Roi +demanda au duc d'Ayen si le maréchal viendrait à la chasse. «Oh! que +non, Sire, mon père craint l'eau comme le feu.» Ce mot eut le plus +grand succès.</p> + +<p>Je n'ai voulu rapporter ces divers faits, faciles à multiplier, que +pour prouver combien dans ces temps qu'on nous représente plus moraux +que les nôtres, dans ces temps où la société était, disait-on, un +tribunal dont tout le monde ressortissait, l'esprit et surtout +l'impudence suffisaient pour éviter les sentences qu'elle aurait +portées probablement contre des torts moins spirituellement affichés.</p> + +<p>J'ai dit que madame de Civrac était dame d'honneur de madame Victoire. +Sa vie est un roman.</p> + +<p>Mademoiselle Monbadon, fille d'un notaire de Bordeaux, avait atteint +l'âge de vingt-cinq ans. Elle était grande, belle, spirituelle et +surtout ambitieuse. Elle fut recherchée en mariage par un hobereau du +voisinage qui s'appelait monsieur de Blagnac. Il était garde du corps. +Cet homme était pauvre, fort rustre, incapable d'apprécier son mérite, +mais désirait partager une très petite fortune qu'elle devait hériter +de son père. La personne qui traitait le mariage fit valoir la +naissance de monsieur de Blagnac; il était de la maison de Durfort. +Mademoiselle <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> Monbadon se fit apporter les papiers et, +satisfaite de cette inspection, épousa monsieur de Blagnac.</p> + +<p>Ajoutant un léger bagage au portefeuille où elle enferma les +parchemins généalogiques, elle s'embarqua dans la diligence, avec son +mari, et arriva à Paris. Sa première visite fut pour Chérin; elle lui +remit ses papiers, le pria de les examiner scrupuleusement. Quelques +jours après, elle revint les chercher et obtint l'assurance que la +filiation de monsieur de Blagnac avec la branche de Durfort-Lorge +était complètement établie. Elle s'en fit délivrer le certificat, et +commença à se faire appeler Blagnac de Civrac. Elle écrivit au vieux +maréchal de Lorge pour lui demander une entrevue. Elle lui dit très +modestement n'être qu'en passant à Paris; elle croyait que son mari +avait l'honneur de lui appartenir. De si loin que ce pût être, c'était +un si grand honneur, un si grand bonheur qu'elle ne voulait pas +retourner dans l'obscurité de sa province sans l'avoir réclamé. Si +elle osait pousser sa prétention jusqu'à être reçue une fois par +madame la maréchale, sa reconnaissance serait au comble. Le maréchal +se laissa prendre à ces paroles doucereuses, sans trop reconnaître la +parenté sur laquelle elle n'insista pas. Elle fut admise à faire une +visite. Elle s'y conduisit adroitement. Elle obtint la permission de +revenir pour prendre congé, elle revint. Le départ était retardé, elle +revint encore. Elle ne partit pas du tout. Bientôt la maréchale en +raffola; assise sur un petit tabouret à ses pieds, elle travaillait à +la même tapisserie et devint habituée de la maison. Le mari ne +paraissait guère. Un jour, son crédit étant déjà établi, elle entendit +parler légèrement de l'état de garde du corps; elle leva la tête avec +une mine étonnée. Quand elle fut seule avec les de Lorge, elle dit: +«Monsieur le maréchal, j'ai peur que, dans notre ignorance +provinciale, nous ne soyons coupables <span class="pagenum"><a id="page0674" name="page0674"></a>(p. 0674)</span> d'un grand tort envers +vous, puisqu'un de vos parents est garde du corps. Cela est donc +inconvenant?» Monsieur de Lorge répondit amicalement, mais en +déclinant doucement la parenté. «Mon Dieu, dit-elle, je n'entends rien +à tout cela, mais je vous apporterai les papiers de mon mari.» En +effet, elle apporta les papiers bien en règle et le certificat de +Chérin. Il n'y avait rien à dire contre; et d'ailleurs, on n'en avait +plus envie.</p> + +<p>Le mari fut retiré des gardes du corps, placé dans un régiment et +envoyé en garnison. La femme eut un petit entresol à l'hôtel de Lorge. +Le maréchal de Lorge n'avait pas de fils. Le maréchal de Duras n'en +avait qu'un qui déjà promettait d'être un détestable sujet. La +grossesse de madame de Blagnac commença à être soignée; le petit +tabouret devint un fauteuil. Bientôt on ne l'appela plus que madame de +Civrac, second titre de la branche de Lorge. Enfin, au bout de peu de +mois, elle était si bien impatronisée dans la maison qu'elle y +disposait de tout, mais en conservant toujours les égards les plus +respectueux pour monsieur et madame de Lorge. Les Duras partagèrent +l'engouement qu'elle inspirait.</p> + +<p>Lorsque la maison de madame Victoire fut formée, elle fut nommée une +de ses dames; bientôt elle devint sa favorite, puis sa dame d'honneur. +Elle fut, à cette occasion, nommée duchesse de Civrac.</p> + +<p>Elle avait toujours conservé les meilleurs rapports avec son mari +qu'elle comblait de marques de considération, mais qui était trop +butor pour pouvoir en tirer parti quand il était présent. Elle réussit +à le faire nommer ambassadeur à Vienne; il eut la bonne grâce d'y +mourir promptement. C'est la seule preuve d'intelligence qu'il eût +donnée de sa vie. Il la laissa mère de trois enfants, un fils, depuis +duc de Lorge et héritier de la fortune de <span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> cette branche des +Durfort, et deux filles, mesdames de Donissan et de Chastellux.</p> + +<p>Madame de Civrac, aussi habile que spirituelle, dès qu'elle fut +parvenue à cette haute fortune, voulut patroniser à son tour. Elle se +fit la protectrice de la ville de Bordeaux. Tout ce qui en arrivait +était sûr de trouver appui auprès d'elle, et elle réussit par là à +changer la situation de sa propre famille. Les Monbadon devinrent +petit à petit messieurs de Monbadon. Son neveu entra au service, fut +nommé colonel et finit par être presque un seigneur de la Cour. C'est +après ce succès, dans l'apogée de sa grandeur, qu'elle se trouvait aux +eaux des Pyrénées. On y reçut une liste de promotions de colonels. +Madame de Civrac s'étendit fort sur l'inconvenance des choix. Une +vieille grande dame de province lui répondit: «Que voulez-vous, madame +la duchesse, chacun a <i>son badon</i>!»</p> + +<p>Tout avait réussi à l'ambitieuse madame de Civrac, mais elle était +insatiable. Déjà fort malade, elle croyait avoir amené à un terme +prochain le mariage de son fils, le duc de Lorge, avec mademoiselle de +Polignac dont la mère était alors toute-puissante, et y mettait pour +condition la place de capitaine des gardes pour ce fils tout jeune +encore. Au moment de conclure, madame de Gramont, également +intrigante, alla sur ses brisées. Elle avait auprès de la Reine le +mérite d'avoir été exilée par Louis XV pour une insolence faite à +madame Dubarry. Ses prétentions étaient soutenues par les Choiseul; la +Reine donna la préférence à son fils et fit pencher la balance.</p> + +<p>Madame de Civrac apprit subitement que le jeune Gramont, +sous-lieutenant dans un régiment, était arrivé à Versailles, qu'il +était créé duc de Guiche, capitaine des gardes, et que son mariage +avec mademoiselle de <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> Polignac était déclaré. Elle en eut une +telle colère que son sang s'enflamma, et, en quarante-huit heures, +elle expira d'une maladie qui n'annonçait pas une terminaison aussi +rapide. Madame Victoire, très affligée de cette perte, promit à la +mère de nommer madame de Chastellux sa dame d'honneur. Madame de +Donissan était déjà sa dame d'atours.</p> + +<p>Cette madame de Donissan, qui vit encore à l'âge de quatre-vingt-douze +ans, est la mère de madame de Lescure. Toutes deux ont acquis une +honorable et triste célébrité dans la première guerre de la Vendée à +laquelle elles ont pris la part la plus active, sans sortir du +caractère de leur sexe. Les mémoires de madame de Lescure sur ces +événements racontent d'une façon aussi touchante que véridique la +gloire et les malheurs de cette campagne. Ils ont été rédigés par +monsieur de Barante, sur les récits de madame de Lescure (devenue +madame de La Rochejaquelein), pendant qu'il était préfet du Morbihan.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> CHAPITRE III</h3> + +<p class="resume">Mon enfance. — Belle poupée. — Bonté du Roi. — Commencement de la + Révolution. — Ouverture des États généraux. — Départ de monsieur le + comte d'Artois. — Le 6 octobre 1789. — Voyage en + Angleterre. — Madame Fitzherbert. — Boucles du prince de + Galles. — Séjour à la campagne. — Princesses d'Angleterre.</p> + + +<p>J'ai été littéralement élevée sur les genoux de la famille royale. Le +Roi et la Reine surtout me comblaient de bontés. Dans un temps où, +comme je l'ai déjà dit, les enfants étaient mis en nourrice, puis en +sevrage, puis au couvent, où, vêtus en petites dames et en petits +messieurs, ils ne paraissaient que pour être gênés, maussades et +grognons, avec mon fourreau de batiste et une profusion de cheveux +blonds qui ornaient une jolie petite figure, je frappais extrêmement. +Mon père s'était amusé à développer mon intelligence, et l'on me +trouvait très sincèrement un petit prodige. J'avais appris à lire avec +une si grande facilité qu'à trois ans je lisais et débitais pour mon +plaisir et même, dit-on, pour celui des autres, les tragédies de +Racine.</p> + +<p>Mon père se plaisait à me mener au spectacle à Versailles. On +m'emmenait après la première pièce pour ne pas me faire veiller, et je +me rappelle que le Roi m'appelait quelquefois dans sa loge pour me +faire raconter la pièce que je venais de voir. J'ajoutais mes +réflexions qui avaient ordinairement grand succès. À la vérité, au +milieu de mes remarques littéraires, je lui disais un jour <span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> +avoir bien envie de lui demander une faveur, et, encouragée par sa +bonté, j'avouais convoiter deux des plus petites pendeloques des +lustres pour me faire des boucles d'oreilles, attendu qu'on devait me +percer les oreilles le lendemain.</p> + +<p>Je me rappelle, par la joie que j'en ai ressentie, une histoire de la +même nature. Madame Adélaïde, qui me gâtait de tout son cœur, me +faisait dire un jour un conte de fée de mon invention. La fée avait +donné à la princesse un palais de diamants, avec les magnificences qui +s'ensuivent, et enfin, pour les combler toutes, l'héroïne avait trouvé +dans un secrétaire d'escarboucle un trésor de <i>cent six francs</i>. +Madame Adélaïde fit son profit de cette histoire, et, après avoir mis +toute la grâce possible à en obtenir la permission de ma mère, elle me +fit trouver dans mon petit secrétaire, qui n'était pourtant, pas +d'escarboucle, cent pièces de six francs, avec un papier sur lequel +était écrit <i>cent six francs pour Adèle</i>, ainsi qu'il en avait été usé +pour la princesse du conte. Je ne suis pas bien sûre que je susse +compter jusqu'à cent, mais je me rappelle encore mon saisissement à +cette vue.</p> + +<p>Mes parents avaient fini par passer tout l'été à Bellevue; ma chambre +était au rez-de-chaussée, sur la cour. Madame Adélaïde faisait +journellement de très grandes promenades pour aller inspecter ses +ouvriers. Elle m'appelait en passant; on me mettait mon chapeau, +j'escaladais la fenêtre et je partais avec elle, sans bonne. Elle +était toujours suivie d'un assez grand nombre de valets et d'une +petite carriole attelée d'un cheval et menée à la main, dans laquelle +elle n'entrait jamais mais que j'occupais souvent. Cependant, j'aimais +encore mieux courir auprès d'elle et lui faire ce que j'appelais la +conversation. J'avais pour rival et pour ami un grand barbet blanc, +extrêmement intelligent, qui était aussi des promenades. <span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> +Quand il se trouvait un peu de boue dans le chemin, on le mettait dans +un grand sac de toile et deux hommes attachés à son service le +portaient. Pour moi, j'étais très fière de savoir choisir mon chemin +sans me crotter comme lui.</p> + +<p>Rentrés au château, je disputais à <i>Vizir</i> sa niche de velours rouge +qu'il me laissait plus volontiers usurper qu'il ne m'abandonnait les +gaufres qu'on écrasait pour nous sur le parquet. Souvent, la bonne +princesse se mettait à quatre pattes et courait avec nous pour +rétablir la paix ou pour obtenir le prix de la course. Je la vois +encore avec sa grande taille sèche, sa robe violette (c'était +l'uniforme de Bellevue) à plis, son bonnet à papillon, et deux grandes +dents, les seules qui lui restassent. Elle avait été très jolie mais, +à cette époque, elle était bien laide et me paraissait telle.</p> + +<p>Madame Adélaïde me fit faire à grands frais une magnifique poupée, +avec un trousseau, une corbeille, des bijoux, entre autres une montre +de Lépine que j'ai encore, et un lit à la duchesse où j'ai couché à +l'âge de sept ans, ce qui donne la proportion de la taille. +L'inauguration de la poupée fut une fête pour la famille royale. Elle +vint dîner à Bellevue. En sortant de table, on m'envoya chercher. Les +deux battants s'ouvrirent, et la poupée arriva traînée sur son lit et +escortée de tous ses accessoires. Le Roi me tenait par la main:</p> + +<p>«Pour qui est tout cela, Adèle?</p> + +<p>—Je crois bien que c'est pour moi, Sire.»</p> + +<p>Tout le monde se mit à jouer avec ma nouvelle propriété. On voulut me +faire remplacer la poupée dans le lit, et la Reine et madame +Élisabeth, à genoux des deux côtés, s'amusèrent à le faire, avec des +éclats de joie de leur habileté à tourner les matelas. Hélas! les +pauvres princesses ne pensaient guère que, bien peu d'années <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> +après, c'était en 1788, elles seraient réduites à faire leur propre +lit. Combien une prophétie pareille eût paru extravagante!</p> + +<p>Tous ces souvenirs me sont encore présents: non que j'attachasse aucun +prix aux grandeurs des personnes, j'y étais trop accoutumée, mais +parce qu'elles me gâtaient beaucoup et me procuraient toutes les +douceurs et les petits plaisirs auxquels les enfants sont sensibles.</p> + +<p>Je rencontrais souvent le Roi dans les jardins de Versailles et, du +plus loin que je l'apercevais, je courais toujours à lui. Un jour, je +manquai à cette habitude; il me fit appeler. J'arrivai tout en larmes.</p> + +<p>«Qu'avez-vous ma petite Adèle?</p> + +<p>—Ce sont vos vilains gardes, Sire, qui veulent tuer mon chien, parce +qu'il court après vos poules.</p> + +<p>—Je vous promets que cela n'arrivera plus.»</p> + +<p>Et, en effet, il y eut une consigne donnée avec ordre de laisser +courir le chien de mademoiselle d'Osmond après le gibier.</p> + +<p>Mes succès n'étaient pas moins grands auprès de la jeune génération. +Monsieur le Dauphin, mort à Meudon, m'aimait extrêmement et me faisait +sans cesse demander pour jouer avec lui, et monsieur le duc de Berry +se faisait mettre en pénitence parce qu'au bal il ne voulait danser +qu'avec moi. Madame et monsieur le duc d'Angoulême me distinguaient +moins.</p> + +<p>Les malheurs de la Révolution mirent un terme à mes succès de Cour. Je +ne sais s'ils ont agi sur moi dans le sens d'un remède homéopathique, +mais il est certain que, malgré ce début de ma vie, je n'ai jamais eu +l'intelligence du courtisan, ni le goût de la société des princes. Les +événements étaient devenus trop sérieux pour qu'on pût s'amuser des +gentillesses d'un enfant; 1789 était arrivé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> Mon père ne se méprit pas sur la gravité des circonstances. +La cérémonie de l'ouverture des États généraux fut solennelle et +accompagnée de magnificences qui attirèrent à Versailles des étrangers +de toutes les parties de l'Europe. Ma mère, parée en grand habit de +Cour, fit prévenir mon père qu'elle allait partir. Ne le voyant pas +arriver, elle entra chez lui, et le trouva en robe de chambre.</p> + +<p>«Mais dépêchez-vous donc, nous serons en retard.</p> + +<p>—Non, car je n'y vais pas; je ne veux pas aller voir ce malheureux +homme abdiquer.»</p> + +<p>Le soir, madame Adélaïde parlait du beau coup d'œil de la salle. +Elle s'adressa à mon père pour quelques questions de détail; il lui +répondit qu'il l'ignorait.</p> + +<p>«Où étiez-vous donc placé?</p> + +<p>—Je n'y étais pas, Madame.</p> + +<p>—Vous étiez donc malade?</p> + +<p>—Non, Madame.</p> + +<p>—Comment, lorsqu'on est venu de si loin pour assister à cette +cérémonie, vous ne vous êtes pas donné la peine de traverser une rue.</p> + +<p>—C'est que je n'aime pas les enterrements, Madame, et pas plus celui +de la monarchie que les autres.</p> + +<p>—Et moi, je n'aime pas qu'à votre âge on se croie plus habile que +tout le monde.»</p> + +<p>Et la princesse tourna les talons.</p> + +<p>Il ne faudrait pas conclure de ceci que mon père ne voulût aucune +concession. Au contraire, il était persuadé que l'esprit du temps en +demandait impérieusement, mais il les désirait faites avec un plan +concerté d'avance; il les voulait larges et données, non pas +arrachées. Il voyait ouvrir les États généraux avec une mortelle +angoisse, parce que, initié aux vagues volontés de chacun, il savait +que personne n'avait fixé le but auquel <span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> il devait s'arrêter, +soit en exigences, soit en concessions. De plus, il n'avait point +confiance en monsieur Necker. Il le croyait disposé à placer le Roi +sur une pente, sans avoir l'intention de l'y précipiter, mais avec +l'orgueilleuse pensée que lui seul pouvait l'arrêter, et qu'ainsi il +se rendait nécessaire.</p> + +<p>La colère de madame Adélaïde n'attendit pas longtemps les événements +pour se calmer.</p> + +<p>Un jour, j'étais à jouer chez les petites de Guiche; on vint me +chercher beaucoup plus tôt que de coutume. Au lieu du domestique +ordinairement chargé du soin de me porter, je trouvai le valet de +chambre de confiance de mon père. J'avais une bonne anglaise qui +parlait mal français; on lui remit un billet de ma mère. Pendant +qu'elle le lisait, je rentrai dans la chambre de mes petites compagnes +et déjà tout y était sans dessus dessous: on pleurait et on commençait +des paquets. On m'enveloppa dans une pelisse; le valet de chambre me +prit dans ses bras, et, au lieu de me ramener chez mes parents, il +m'installa avec ma bonne chez un vieux maître d'anglais qui habitait +une petite chambre au quatrième dans un quartier éloigné.</p> + +<p>La nuit suivante, on vint me chercher, et je fus menée à la campagne +où je restai plusieurs jours sans nouvelles de personne. J'étais déjà +assez âgée pour souffrir beaucoup de cet exil. C'était lors des +troubles du mois de juin et à l'époque du départ de monsieur le comte +d'Artois, de ses enfants et de la famille Polignac. À mon retour, je +trouvai l'aînée des petites de Guiche partie et sa sœur cachée chez +les parents de sa bonne. Le motif de tout cet émoi pour nous autres +enfants avait été le bruit répandu que <i>le peuple</i>, comme on appelait +dès lors une poignée de misérables, était en route pour venir enlever +les enfants des nobles et en faire des otages. <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> Il m'était +resté un grand effroi de cette séparation et, lorsque les événements +du 6 octobre arrivèrent, je n'étais occupée que de la crainte d'être +renvoyée de la maison.</p> + +<p>Mes parents logeaient près du château mais dans la ville; les +appartements qu'on donnait au château étaient trop incommodes pour les +personnes établies tout à fait à Versailles. Je ne sais qui vint +avertir mon père, pendant qu'il était à table, des bruits trop fondés +qui commençaient à circuler. Il se rendit tout de suite au château; ma +mère devait aller l'y rejoindre à l'heure du jeu de Mesdames. Mais, +bientôt après son départ, les rues de Versailles furent inondées de +gens effroyables à voir, poussant des cris effrénés auxquels se +joignait le bruit des coups de fusil dans l'éloignement. Tout ce qu'on +pouvait saisir de leurs discours était encore plus effrayant que leur +aspect.</p> + +<p>Les communications avec le château furent interrompues. La nuit venue, +ma mère s'établit dans une chambre sans lumière et, collée contre la +jalousie fermée, tâchait de deviner par les propos qu'elle pouvait +surprendre les événements qui se passaient. J'étais sur ses genoux; je +finis par m'endormir. On me coucha sur un sopha pour ne pas me +réveiller, et elle se décida à aller elle-même chercher des +renseignements, donnant le bras à ce même valet de chambre dont j'ai +déjà parlé.</p> + +<p>Elle se rendit successivement à plusieurs grilles du château sans +pouvoir pénétrer. Enfin, elle trouva en faction un homme de la garde +nationale qui la reconnut. Il lui dit: «Retournez chez vous, madame la +marquise, il ne faut pas que vous soyez vue dans la rue. Je ne peux +pas vous laisser entrer; ma consigne est trop stricte. D'ailleurs, +vous n'y gagneriez rien, vous seriez arrêtée à chaque porte. Vous +n'avez point à craindre pour ce qui <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> vous intéresse, mais il +ne restera pas un garde du corps demain matin.»</p> + +<p>Ceci se disait à neuf heures du soir, avant que les massacres fussent +commencés, et cependant c'était un homme fort doux et fort modéré, +comme on le voit à son discours, qui était dans cet horrible secret et +qui n'en était nullement révolté, tant l'esprit de vertige était dans +toutes les têtes. Ma mère ne reconnut pas cet homme alors; elle a su +depuis que c'était un marchand de bas. Elle revint chez elle, +consternée comme on peut croire, cependant un peu moins désolée qu'au +départ, car les bruits de la rue disaient tout égorgé au château.</p> + +<p>À minuit, mon père arriva. Je fus réveillée par le bruit et par la +joie de le revoir, mais elle ne fut pas longue. Il venait nous dire +adieu et prendre quelque argent. Il donna l'ordre de seller ses +chevaux et de les mener par un détour gagner Saint-Cyr. Son frère, +l'abbé d'Osmond, qui l'accompagnait, devait aller avec eux l'y +attendre.</p> + +<p>Ces messieurs s'occupèrent de changer leur costume de Cour pour en +prendre un de voyage. Mon père chargea des pistolets. Pendant ce +temps, ma mère cousait tout ce qu'on avait pu trouver d'or dans la +maison dans deux ceintures qu'elle leur fit mettre. Tout cela fut +l'affaire d'une demi-heure et ils partirent. Je voulus me jeter au cou +de mon père; ma mère m'en arracha avec une brusquerie à laquelle je +n'étais pas accoutumée, je restai confondue. La porte se ferma, et +alors je la vis tomber à genoux dans une explosion de douleur qui +absorba toute mon attention; je compris qu'elle avait voulu épargner à +mon père la souffrance inutile d'être témoin de notre affliction. +Cette leçon pratique m'a fait un grand effet et, dans aucune occasion +de ma vie depuis, je ne me suis laissée aller à des démonstrations qui +pussent aggraver le chagrin ou l'anxiété des autres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> J'ai entendu raconter à mon père qu'arrivé sur la terrasse de +l'Orangerie, où était le rendez-vous, il se promena longtemps seul; +survint un homme enveloppé d'un manteau. Ils s'évitèrent d'abord, puis +se reconnurent; c'était le comte de Saint-Priest, alors ministre, +homme de sens et de courage. Ils continuèrent longtemps leur +promenade; personne ne venait, l'heure s'avançait. Inquiets et +étonnés, ils ne savaient que penser sur la cause qui retardait le +départ projeté du Roi et qui devait se rendre dans la nuit même à +Rambouillet. Ils n'osaient se présenter dans les appartements avec +leur costume de voyage; non seulement c'était contraire à l'étiquette, +mais, dans cette circonstance, ç'aurait été une révélation.</p> + +<p>Monsieur de Saint-Priest, qui logeait au château, se décida à rentrer +chez lui changer de costume; il donna rendez-vous à mon père dans un +endroit écarté. Celui-ci l'y attendit longtemps, enfin il arriva: «Mon +cher d'Osmond, allez-vous-en chez vous rassurer votre femme: le Roi ne +part plus.» Et, lui serrant la main: «Mon ami, monsieur Necker +l'emporte; le Roi, la monarchie sont également perdus.»</p> + +<p>Le départ du Roi pour Rambouillet avait été décidé, mais les ordres +pour les voitures avaient été transmis avec les nombreuses formes +usitées dans l'habitude. Le bruit s'en était répandu. Les palefreniers +avaient hésité à atteler, les cochers à mener. La populace s'était +ameutée devant les écuries et refusait de laisser sortir les voitures. +Monsieur Necker, averti, était venu chapitrer le Roi que les +difficultés matérielles du transport avaient arrêté plus encore que +ses discours, et on s'était décidé à rester. Aller à Rambouillet sur +un cheval de troupe, lui qui faisait vingt lieues à cheval à la +chasse, lui aurait paru une extrémité à laquelle il était impossible +de songer. <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> Et là, comme à Varennes, les chances de salut ont +été perdues par ces habitudes princières qui, pour la famille royale +de France, étaient une seconde nature. Mon père, obligé de rentrer +chez lui pour changer d'habits, ne retourna pas au château cette +nuit-là et ne fut pas témoin des horreurs qui s'y commirent.</p> + +<p>Aussitôt que le consentement donné par le Roi à sa translation à Paris +eût ouvert les portes du château, ma mère se rendit auprès de sa +princesse. Elle trouva les deux sœurs, mesdames Adélaïde et +Victoire, dans leur chambre au rez-de-chaussée, tous les volets fermés +et une seule bougie allumée. Après les premières paroles, elle leur +demanda pourquoi elles attristaient encore volontairement une si +triste journée: «Ma chère, c'est pour qu'on ne nous vise pas comme ce +matin,» répondit madame Adélaïde avec un calme et une douceur +extrêmes. En effet, le matin on avait tiré dans toutes leurs fenêtres; +les vitres d'aucune n'étaient entières.</p> + +<p>Ma mère resta auprès d'elles jusqu'au moment du départ. Elle voulait +les accompagner, mais Mesdames s'y refusèrent obstinément et +n'acceptèrent cette marque de dévouement que de leurs dames d'honneur, +madame la duchesse de Narbonne et madame de Chastellux. Elles +suivirent jusqu'à Sèvres la triste procession qui emmenait le Roi; là, +elles prirent le chemin de Bellevue. Mes parents allèrent les y +rejoindre le lendemain.</p> + +<p>Néanmoins, la fermentation ne se calmait pas. À Versailles, +l'agitation était extrême, les menaces contre ma mère, atroces. On +disait que madame Adélaïde menait le Roi, que ma mère menait madame +Adélaïde et qu'ainsi elle était à la tête des aristocrates. Cela +devint tellement violent qu'au bout de trois jours le danger était +réel, et nous partîmes pour l'Angleterre.</p> + +<p>J'ai peu de souvenir de ce voyage. Je me rappelle <span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> seulement +l'impression que me causa l'aspect de l'Océan. Tout enfant que +j'étais, je lui vouai dès lors un culte qui ne s'est pas démenti. Ses +teintes grises et vertes ont toujours un charme pour moi, auquel les +belles eaux bleues de la Méditerranée ne m'ont pas rendue infidèle.</p> + +<p>Nous débarquâmes à Brighton. Le hasard y fit retrouver à ma mère +madame Fitzherbert qui se promenait sur la jetée. Quelques années +avant, fuyant les empressements du prince de Galles, elle était venue +à Paris. Ma mère, qui était sa cousine, l'y avait beaucoup vue. +Depuis, la bénédiction d'un prêtre catholique ayant sanctifié ses +rapports avec le prince sans les rendre légaux, elle vivait avec lui +dans une intimité à laquelle tous deux affectaient de donner les +formes les plus conjugales. Ils habitaient, en simples particuliers, +une petite maison à Brighton. Mes parents y furent accueillis avec +empressement, et cette circonstance les engagea à y passer quelques +jours.</p> + +<p>Je me rappelle avoir été menée un matin chez madame Fitzherbert: elle +nous montra le cabinet de toilette du prince; il y avait une grande +table toute couverte de boucles de souliers. Je me récriai en les +voyant et madame Fitzherbert ouvrit, en riant, une grande armoire qui +en était également remplie; il y en avait pour tous les jours de +l'année. C'était l'élégance du temps, et le prince de Galles était le +plus élégant des élégants. Cette collection de boucles frappa mon +imagination enfantine et, pendant longtemps, le prince de Galles ne +s'y représentait que comme le propriétaire de toutes ces boucles.</p> + +<p>Mes parents furent très fêtés en Angleterre. Les français y allaient +rarement dans ce temps; ma mère était une jolie femme à la mode, sa +famille la combla de prévenances. Nous allâmes passer les fêtes de +Noël chez le comte de Winchilsea, dans sa belle terre de Burleigh. +<span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> Il me semble que toute cette existence était très magnifique, +mais j'étais trop accoutumée à voir de grands établissements pour en +être frappée.</p> + +<p>La mère de lord Winchilsea, lady Charlotte Finch, était gouvernante +des princesses d'Angleterre. Je vis les trois plus jeunes chez elle +plusieurs fois. Elles étaient beaucoup plus âgées que moi et ne me +plurent nullement. La princesse Amélie m'appela <i>little thing</i>, ce qui +me choqua infiniment. Je parlais très bien anglais, mais je ne savais +pas encore que c'était un terme d'affection.</p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> CHAPITRE IV</h3> + + +<p class="resume">Retour en France. — Position de mon père en 1790. — Aventure + pendant un voyage en Corse. — Séjour aux Tuileries. — Rencontre de + la Reine; scène touchante. — Départ de Mesdames. — Fuite de + Varennes. — Récit de la Reine. — Louis XVI désapprouve + l'émigration. — Acceptation de la Constitution. — Opinions de mon + père. — Il donne sa démission. — Bonté du Roi pour lui. — Départ de + France et arrivée à Rome. — L'abbé d'Osmond massacré à + Saint-Domingue. — Le vicomte d'Osmond rejoint l'armée des princes.</p> + + +<p>Au mois de janvier 1790, mon père retourna en France. Trois mois +après, nous l'y rejoignîmes. J'ai oublié de dire qu'il avait quitté +l'armée, en 1788, pour entrer dans la carrière diplomatique. +Préalablement, il avait été colonel du régiment de Barrois infanterie, +en garnison en Corse. Il y allait tous les ans.</p> + +<p>Un de ces voyages donna lieu à un épisode bien peu important alors, +mais qui est devenu piquant depuis. Il était à Toulon logé chez +monsieur Malouet, intendant de la marine et son ami, attendant que le +vent changeât et lui permît de s'embarquer, lorsqu'on lui annonça un +gentilhomme corse demandant à le voir. Il le fit entrer; après +quelques politesses réciproques, ce monsieur lui dit qu'il désirait +retourner le plus promptement possible à Ajaccio, que, la seule +felouque qui fût dans le port étant nolisée par mon père, il le priait +de permettre au patron de l'y laisser prendre son passage:</p> + +<p>«Cela m'est impossible, monsieur, la felouque est à <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> moi, +mais je serai très heureux de vous y offrir une place.</p> + +<p>—Mais, monsieur le marquis, je ne suis pas seul, j'ai mon fils avec +moi et même ma cuisinière que je ramène.</p> + +<p>—Hé bien, monsieur, il y aura une place pour vous et votre monde.»</p> + +<p>Le Corse se confondit en remerciements. Le vent changea au bout de +quelques jours pendant lesquels il vint fréquemment voir mon père. On +s'embarqua. Lorsqu'on servit le dîner, auquel mon père invita les +passagers composés de quelques officiers de son régiment et des deux +Corses, il chargea un officier, monsieur de Belloc, d'appeler le jeune +homme, vêtu de l'habit de l'École militaire, qui lisait au bout du +bateau. Celui-ci refusa. Monsieur de Belloc revint irrité, il dit à +mon père:</p> + +<p>«J'ai envie de le jeter à la mer, ce petit sournois, il a une mauvaise +figure. Permettez-vous, mon colonel?</p> + +<p>«—Non, dit mon père en riant, je ne permets pas, je ne suis pas de +votre avis, il a une figure de caractère; je suis persuadé qu'il fera +son chemin.»</p> + +<p>Ce petit sournois, c'était l'empereur Napoléon. Et, cette scène, +Belloc me l'a racontée dix fois: «Ah! si mon colonel avait voulu me +permettre de le jeter à la mer, ajoutait-il en soupirant, il ne +culbuterait pas le monde aujourd'hui!» (Il est inutile d'avertir que +ce propos d'émigré se tenait longtemps après).</p> + +<p>Le lendemain de l'arrivée à Ajaccio, monsieur Buonaparte le père, +accompagné de toute sa famille, vint faire une visite de remerciements +à mon père. C'est de ce jour qu'ont commencé ses relations avec Pozzo +di Borgo. Mon père rendit une visite à madame Buonaparte. Elle +habitait à Ajaccio une petite maison des meilleures de la ville, sur +la porte de laquelle était écrit en coquilles d'escargot: <i>Vive +Marbeuf</i>. Monsieur de Marbeuf avait <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> été le protecteur de la +famille Buonaparte. La chronique disait que madame Buonaparte en avait +été fort reconnaissante. Lors de la visite de mon père, elle était +encore une très belle femme: il la trouva dans sa cuisine, sans bas, +avec un simple jupon attaché sur une chemise, occupée à faire des +confitures. Malgré sa beauté, elle lui parut digne de son emploi.</p> + +<p>Après avoir été chargé d'une commission relative aux Hollandais +réfugiés en 1788, mon père fut nommé ministre à la Haye, et il était +dans cette situation lors de notre séjour en Angleterre. Une querelle +entre le prince d'Orange et l'ambassadeur de France avait fait décider +à la Cour de Versailles qu'elle n'enverrait plus qu'un ministre en +Hollande. La République ne voulait recevoir qu'un ambassadeur. Cette +tracasserie empêchait mon père de se rendre à son poste; il prenait +d'autant plus patience qu'il espérait arriver par là au rang +d'ambassadeur qu'il n'aurait pu avoir d'emblée.</p> + +<p>La ville de Versailles avait fait des réflexions sur le dommage que +lui causait l'absence de la Cour. L'effervescence s'était calmée, et +elle regrettait les tristes journées d'octobre. Au retour de ma mère, +elle fut on ne saurait mieux accueillie par ceux-là mêmes qui +déblatéraient le plus contre elle à son départ; toutefois nous n'y +restâmes pas longtemps. Nous commençâmes par aller passer l'été à +Bellevue; et nous habitâmes, l'hiver suivant, un appartement dans le +pavillon de Marsan, aux Tuileries.</p> + +<p>J'ai parfaitement présente une scène de cet été. Je n'avais pas vu la +Reine depuis bien des mois. Elle vint à Bellevue sous l'escorte de la +garde nationale; j'étais élevée dans l'horreur de cet habit. La Reine, +je crois, était déjà à peu près prisonnière, car ce monde ne la +quittait jamais. Toujours est-il que, lorsqu'elle m'envoya chercher, +je la trouvai sur la terrasse entourée de gardes <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> nationaux. +Mon petit cœur se gonfla à cet aspect et je me mis à sangloter. La +Reine s'agenouilla, appuya son visage contre le mien et les voilà tous +deux de mes longs cheveux blonds, en me sollicitant de cacher mes +larmes. Je sentis couler les siennes. J'entends encore son «<i>paix, +paix</i>, mon Adèle»; elle resta longtemps dans cette attitude.</p> + +<p>Tous les spectateurs étaient émus, mais il fallait l'incurie de +l'enfance pour oser le témoigner dans ces moments où tout était +danger. Je ne sais si cette scène fut rapportée, mais la Reine ne +revint plus à Bellevue, et c'est la dernière fois que je l'aie vue +autrement que de loin pendant mon séjour aux Tuileries. J'ai conservé +de ce moment une impression qui est encore très vive. Je peindrais son +costume. Elle était en <i>Pierrot de linon</i> blanc, brodé en branches de +lilas de couleur, un fichu bouffant, un grand chapeau de paille dont +les larges rubans lilas flottants se rattachaient par un gros nœud +à l'endroit où le fichu croisait.</p> + +<p>Pauvre princesse, pauvre femme, pauvre mère, à quel affreux sort elle +était réservée! Elle se croyait bien malheureuse alors, ce n'était que +le commencement de ses peines! Son fils, le second Dauphin, l'avait +accompagnée à Bellevue, et il jouait avec mon frère dans le sable. Les +gardes nationaux se mêlaient à ces jeux, et les deux enfants étaient +trop jeunes pour en être gênés. Je ne m'en serais pas approchée pour +l'empire du monde. Je restai près de la Reine qui me tenait par la +main. On m'a dit depuis qu'elle s'était crue obligée d'expliquer à sa +suite que le premier Dauphin m'aimait beaucoup, qu'elle ne m'avait pas +vue depuis sa mort et que c'était là le motif de notre mutuelle +sensibilité.</p> + +<p>Loin de se calmer, la Révolution devenait de plus en plus menaçante. +Le Roi, qui formait le projet de quitter <span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> Paris, désirait en +éloigner ses tantes. Elles demandèrent à l'Assemblée nationale et +obtinrent la permission d'aller à Rome. Avant de partir, elles +s'établirent à Bellevue.</p> + +<p>Mon père avait été nommé ministre à Pétersbourg en remplacement de +monsieur de Ségur (1790). Le rapport public du ministre portait que ce +choix avait été fait parce que l'impératrice Catherine ne consentirait +pas à recevoir un envoyé <i>patriote</i>. Cette circonstance devait finir +par rendre la position de mon père très dangereuse. Cependant il ne +pensait pas à s'éloigner mais il voulait que sa femme et ses enfants +quittassent la France. Aussitôt que Mesdames auraient franchi la +frontière, ma mère devait les suivre.</p> + +<p>La veille du jour fixé pour le départ de Mesdames, mon père, qui +passait sa vie dans les groupes, y recueillit que l'on ne voulait plus +les laisser s'éloigner. Les orateurs démagogues prêchaient une +croisade contre Bellevue, à l'effet d'aller chercher <i>les vieilles</i> et +de les ramener à Paris: on ne pouvait avoir trop d'otages, etc. La +foule obéissante prenait déjà le chemin de Bellevue.</p> + +<p>Mon père retourna vite aux Tuileries, fit mettre des bottes à son +valet de chambre, nommé Bermont, dont j'aurai encore à parler, le mena +chez la princesse de Tarente, qui logeait au faubourg Saint-Germain et +avec laquelle il était fort lié, fit seller un de ses chevaux, et +envoya Bermont par la plaine de Grenelle et le chemin de Meudon +prévenir Mesdames qu'il fallait qu'elles partissent sur l'heure même.</p> + +<p>Les ordres n'étaient donnés que pour quatre heures du matin; il en +était dix du soir. Les gens de Mesdames murmuraient; un grand nombre +aurait désiré que le voyage n'eût pas lieu. Bermont se rendit aux +écuries; on n'attelait pas. Il revint trouver madame Adélaïde, lui +dit qu'il n'y avait pas un moment à perdre, que lui-même <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> +avait entendu les hurlements de la colonne qui s'avançait de l'autre +côté de la Seine. Enfin, Mesdames consentirent à monter dans la +voiture de monsieur de Thiange qui se trouvait par hasard dans la +cour. Alors leurs gens se décidèrent, les voitures de voyage +avancèrent. À peine la dernière sortait-elle par la grille de Meudon +que la grille du côté de Sèvres fut assaillie par la multitude. Elle +fut bientôt forcée: on entra dans le château qui fut mis au pillage, +mais Mesdames avaient échappé au danger.</p> + +<p>On a accusé le comte Louis de Narbonne de le leur avoir fait courir, +parce que, chevalier d'honneur de madame Adélaïde, il devait +l'accompagner et préférait rester à Paris. Mon père a toujours regardé +cette assertion comme une de ces absurdes calomnies que l'esprit de +parti invente contre les gens qui ne partagent pas ses passions. Au +reste, mon père était prévenu pour le comte Louis, il l'aimait +tendrement; leur affection était mutuelle, et les opinions politiques +avaient peine à les désunir. Le comte Louis disait: «Je suis la +passion honteuse de d'Osmond, vainement il se débat contre; et, moi, +je ne m'accoutumerai jamais à le voir dans le parti des bêtes». Ils se +rencontraient rarement mais, quand ils se voyaient, c'était toujours +avec amitié.</p> + +<p>Mesdames furent arrêtées en route. Rendues à la liberté par un décret +de l'Assemblée, elles poursuivirent leur route. Nous commençâmes la +nôtre qui s'effectua sans accident, et nous rejoignîmes Mesdames à +Turin.</p> + +<p>Établie à Rome, ma mère y passa quelques mois dans une vive inquiétude +sur les dangers où mon père était exposé. Il vint nous rejoindre au +printemps de l'année 1792, quelques mois après la fuite de Varennes. +Voici ce que je lui ai entendu raconter depuis:</p> + +<p>Le Roi avait formé le projet de s'éloigner de Paris <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> pour se +rendre dans une ville de guerre dont la garnison fût fidèle. Monsieur +de Bouillé, commandant dans l'Est, était chargé de préparer les lieux, +puis de faire les dispositions du voyage. Mon père était dans la +confidence. Il devait, sous prétexte de se rendre à son poste en +Russie, quitter Paris, s'arrêter à la frontière, venir rejoindre le +Roi où il serait et prendre ses derniers ordres pour la rédaction +d'une lettre ou manifeste qu'il devait porter aux Cours du Nord, en +leur expliquant la position du Roi qui, échappé des mains des +factieux, se trouvait en situation de faire appel à tout ce qui était +fidèle en France. Le Roi demandait surtout aux Cours étrangères de ne +reconnaître d'autre autorité que la sienne et de ne point traiter avec +les princes émigrés. Il existait déjà entre le château des Tuileries +et le conseil de monsieur le comte d'Artois la plus vive +animadversion.</p> + +<p>Mon père pressait monsieur de Montmorin de l'expédier, mais les +paresseuses lenteurs de ce ministre, qui n'était pas dans le secret, +retardaient son départ. Il n'osait partir sans ses instructions dans +la crainte d'inspirer des soupçons. Le jour fixé pour la fuite +approchait; enfin on lui promit que ses lettres de créance seraient +prêtes le lendemain.</p> + +<p>Il se promenait aux Champs-Élysées; il vit passer la voiture du Roi +revenant de Saint-Cloud. La Reine se pencha en dehors de la portière +et lui fit des signes de la main. Il ne les comprit pas alors, mais +ils lui furent expliqués lorsque, le lendemain matin, son valet de +chambre lui apprit, en entrant chez lui, le départ de la famille +royale. Il avait été avancé de quarante-huit heures parce qu'un +changement de service parmi les femmes de monsieur le Dauphin aurait +fait arriver une personne dont on se méfiait.</p> + +<p>Mon père n'avait pas vu la Reine depuis cette décision <span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> et +n'avait pu être averti; au reste, il n'aurait pu partir sans les +instructions du ministre. Il vit donc sa mission manquée et ne +s'occupa plus que du moyen d'aller rejoindre le Roi, lorsqu'il le +saurait à Montmédy. Cette préoccupation ne l'empêcha pas de courir +toute la matinée. Il trouva la ville dans la stupeur. Les démagogues +étaient dans l'effroi; les royalistes n'osaient encore témoigner leur +joie. Tous gardaient le silence et personne n'agissait. Bientôt arriva +le courrier porteur de la nouvelle de l'arrestation; alors la ville +fut assourdie des cris et des vociférations de toute la canaille qu'on +put recruter. Les Jacobins reprirent leur audace et les honnêtes gens +se cachèrent.</p> + +<p>Ce fut de sa fenêtre du pavillon de Marsan que mon père vit arriver +l'horrible escorte qui ramenait au château, à travers le jardin, les +illustres prisonniers. Ils furent une heure et demie à se rendre du +pont tournant au palais. À chaque instant, le peuple faisait arrêter +la voiture pour les abreuver d'insultes et avec l'intention d'arracher +les gardes du corps qu'on avait garrottés sur le siège. Cependant cet +affreux cortège arriva sans qu'il y eût de sang répandu; s'il en avait +coulé une goutte, probablement tout ce qui était dans ce fatal +carrosse eût été massacré. Tous s'y attendaient et s'y étaient +résignés.</p> + +<p>Aussitôt qu'il fut possible de pénétrer jusqu'aux princes, mon père y +arriva. La Reine lui raconta les événements avec autant de douceur que +de magnanimité, n'accusant personne et ne s'en prenant qu'à la +fatalité du mauvais succès de cette entreprise qui pouvait changer +leur destin.</p> + +<p>Il y a bien des relations de ces événements, mais l'authenticité de +celle-ci, recueillie de la bouche même de la Reine, me décide à +retracer les détails qui me sont restés dans la mémoire parmi ceux que +j'ai entendu raconter à mon père.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> La voiture de voyage avait été commandée par madame Sullivan +(depuis madame Crawford) que monsieur de Fersen y avait employée pour +une de ses amies, la baronne de Crafft. C'était pour cette même +baronne, sa famille et sa suite qu'on avait obtenu un passeport +parfaitement en règle et un permis de chevaux de poste. La voiture +avait été depuis plusieurs jours amenée dans les remises de madame +Sullivan. Elle se chargea du soin d'y placer les effets nécessaires à +l'usage de la famille royale.</p> + +<p>On aurait désiré que les habitants des Tuileries se dispersassent, +mais ils ne voulurent pas se séparer. Le danger était grand, et ils +voulaient, disaient-ils, se sauver ou périr ensemble. Monsieur et +Madame, qui consentirent à partir chacun de leur côté, arrivèrent sans +obstacle. À la vérité, ils ne cherchèrent que la frontière la plus +voisine; et le Roi, ne devant pas quitter la France, n'avait qu'une +route à suivre. On avait pris beaucoup de précautions, mais la +dernière manqua.</p> + +<p>La berline de la baronne de Crafft devait être occupée par le Roi, la +Reine, madame Élisabeth, les deux enfants et le baron de Viomesnil. +Deux gardes du corps en livrée étaient sur le siège. Madame de Tourzel +ne fut informée du départ qu'au dernier moment. Elle fit valoir les +<i>droits de sa charge</i> qui l'autorisaient à ne jamais quitter monsieur +le Dauphin. L'argument était péremptoire pour ceux auxquels il était +adressé, et elle remplaça monsieur de Viomesnil dans la voiture. Dès +lors, la famille royale n'avait avec elle personne en état de prendre +un parti dans un cas imprévu. Ce n'étaient pas de simples gardes du +corps, quelque dévoués qu'ils fussent, qui assumeraient cette +responsabilité. Cette décision fut connue trop tard pour qu'on y pût +remédier.</p> + +<p>Le jour et l'heure arrivés, le Roi et la Reine se retirèrent <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> +comme de coutume et se couchèrent. Ils se relevèrent aussitôt, +s'habillèrent de vêtements qu'on leur avait fait parvenir, et +partirent seuls des Tuileries. Le Roi donnait le bras à la Reine; en +passant sous le guichet, les boucles de ses souliers s'accrochèrent, +il pensa tomber. La sentinelle l'aida à se soutenir, et s'informa s'il +était blessé. La Reine se crut perdue. Ils passèrent.</p> + +<p>En traversant le Carrousel, ils furent croisés par la voiture de +monsieur de Lafayette; les flambeaux portés par ses gens éclairèrent +l'auguste couple. Monsieur de Lafayette avança la tête; ils eurent +l'inquiétude d'être reconnus, mais la voiture continua sa course. +Enfin, ils atteignirent le coin du Carrousel. Monsieur de Fersen les +suivait de loin; il hâta le pas, ouvrit la portière d'une voiture de +remise où madame de Tourzel et les deux Enfants étaient déjà placés. +Monsieur le Dauphin était vêtu en fille; c'était le seul déguisement +qui eût été adopté. On attendit quelques minutes madame Élisabeth. Sa +sortie du palais avait éprouvé des difficultés. Une fille de +garde-robe dévouée lui donnait le bras.</p> + +<p>Le marquis de Briges était le cocher de cette voiture; le comte de +Fersen monta derrière. On sortit heureusement de la barrière. La +voiture de voyage ne se trouva pas au dehors, comme il était convenu. +On attendit plus d'une heure; enfin, on reconnut qu'on s'était trompé +de barrière. Le lieu proposé d'abord pour le rendez-vous avait été +changé; on avait négligé de prévenir monsieur de Briges.</p> + +<p>Afin de ne point repasser les barrières, il fallut faire un assez long +détour pour gagner celle où se trouvait la voiture de poste. Elle y +était, en effet, mais il y avait eu beaucoup de temps perdu. Les +illustres fugitifs s'y établirent promptement. Ce fut dans ce moment +que monsieur de Fersen remit à un des gardes du corps, qui n'en +<span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> avait pas, ses pistolets sur lesquels son nom était gravé et +qui ont été trouvés à Varennes.</p> + +<p>Aucun accident ne retarda la marche; les postillons, bien payés, sans +exagération, menaient rapidement. En voyant Charles de Damas à son +poste, les voyageurs se flattèrent que les retards apportés à leur +départ n'auraient pas de suites fâcheuses; ils commencèrent à prendre +quelque sécurité. Il faisait une chaleur extrême; monsieur le Dauphin +en souffrait beaucoup. On baissa les jalousies qu'on tenait levées et, +en arrivant au relais de Sainte-Menehould, on oublia de tirer les +stores du côté du Roi et de la Reine, placés vis-à-vis l'un de +l'autre.</p> + +<p>Leurs figures, et surtout celle du Roi, étaient les plus connues. Le +Roi aperçut un homme, appuyé contre les roues de la voiture qui le +regardait attentivement. Il se baissa sous prétexte de jouer avec ses +enfants et dit à la Reine de tirer le store dans quelques instants, +sans se presser. Elle obéit, mais, en se relevant, le Roi vit le même +homme appuyé sur la roue de l'autre côté de la voiture et le regardant +attentivement. Il tenait un écu à la main et semblait confronter les +deux profils; mais il ne disait rien.</p> + +<p>Le Roi dit: «Nous sommes reconnus, serons-nous trahis? C'est à la +garde de Dieu.»</p> + +<p>Cependant, on achevait d'atteler. L'homme restait appuyé sur la roue, +dans un profond silence; il ne l'abandonna qu'au moment où elle se mit +en mouvement. Lorsqu'ils eurent quitté le relais de Sainte-Menehould, +les pauvres fugitifs crurent avoir échappé à ce nouveau danger, et le +Roi dit qu'il faudrait s'occuper de découvrir cet homme pour le +récompenser, car certainement il les avait reconnus, que lui le +retrouverait entre mille. Hélas, il était destiné à le revoir.</p> + +<p>Que se passe-t-il dans la tête de ce Drouet, car c'était <span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> +lui: eut-il un moment de pitié, un moment d'hésitation, ou bien, +Sainte-Menehould n'étant qu'un tout petit hameau, craignait-il de ne +pouvoir ameuter assez de monde pour arrêter la voiture? Je ne sais, +mais, bientôt après, il monta à cheval et prit la route de Clermont +dont il était maître de poste et où il comptait précéder les +voyageurs.</p> + +<p>Il en était très près, et s'étonnait de n'avoir pas encore atteint la +voiture, lorsqu'il rencontra des postillons de retour:</p> + +<p>«La voiture a-t-elle encore beaucoup d'avance? cria-t-il.</p> + +<p>«—Nous n'avons pas vu de voiture.</p> + +<p>«—Comment!» et il dépeignit la voiture.</p> + +<p>«Elle n'est pas sur cette route, mais j'ai vu, de la hauteur, une +berline sur celle de Varennes; c'est peut-être cela.»</p> + +<p>Drouet n'en douta pas. En effet, à l'embranchement de la route de +Clermont et de celle de Varennes, les gardes du corps avaient fait +suivre cette dernière aux postillons. Ils avaient fait quelque légère +difficulté sur ce que le relais était plus long et qu'on aurait dû +avertir à la poste; mais ils avaient passé outre et menaient si bon +train que Drouet eut peine à les atteindre.</p> + +<p>Qu'on suppose l'alarme des voyageurs en reconnaissant l'homme de la +roue sur un cheval couvert d'écume. Il fit de vifs reproches aux +postillons de mener si vite dans un relais si long, leur ordonna de +ralentir le pas en les menaçant de les dénoncer au maître de poste de +Sainte-Menehould, et lui-même prit les devants. On n'osait pas trop +presser les postillons; d'ailleurs, on espérait encore éviter le +danger.</p> + +<p>Un relais, préparé par les soins de monsieur de Bouillé, devait être +placé avant l'entrée de Varennes. Il était nécessaire de passer le +pont situé à la sortie de la petite <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> ville, mais on ne ferait +que la traverser. Et, comme il y avait une escorte avec les chevaux de +voiture, on pouvait se flatter de ne pas trouver d'obstacle. Le jour +tombait. Le relais qui devait être au bas de la montée de Varennes ne +s'y trouva pas. On l'espérait en haut; il n'y était pas davantage. Les +gardes du corps frappèrent à la glace:</p> + +<p>«Que faut-il faire?</p> + +<p>«—Aller, répondit-on.»</p> + +<p>On arriva à la poste. La nuit était close; il n'y avait pas, +disait-on, de chevaux à l'écurie. Les postillons refusèrent de doubler +la poste sans faire rafraîchir leurs chevaux. Pendant qu'on +parlementait, la Reine vit passer des dragons portant leurs selles sur +leurs dos. Elle espéra que le détachement et le relais allaient enfin +paraître; mais les chevaux de voiture étaient placés à une extrémité +de la ville, ceux des dragons à une autre, et le pont les séparait.</p> + +<p>On vint presser les voyageurs de quitter la voiture et de faire +reposer les enfants pendant que les postillons feraient rafraîchir les +chevaux de poste. Ils craignirent d'exciter les soupçons en persistant +dans leur premier refus; ils entrèrent dans une maison, mais déjà ils +étaient dénoncés et reconnus. Une charrette, renversée sur le pont, +ferma la communication au détachement de dragons; le tocsin sonna; et, +lorsque le duc de Choiseul, qui s'était égaré dans des chemins de +traverse et qui se fiait aux précautions ordonnées à Varennes, y +arriva, il n'était plus temps de sauver le Roi autrement qu'en le +plaçant ainsi que sa famille sur des chevaux de troupe et en prenant +au galop le chemin d'un gué. Cela ne pouvait se faire que de vive +force et en tirant des coups de pistolet. Monsieur de Choiseul le +proposa, le Roi s'y refusa; il dit qu'il ne consentirait jamais à +faire couler une goutte de sang français. La Reine n'insista pas; +mais il était <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> clair dans son récit qu'elle aurait adopté la +proposition de monsieur de Choiseul. Au reste, elle dit à mon père +que, du moment où le relais avait manqué, elle n'avait plus eu +d'espoir et avait compris qu'ils étaient perdus.</p> + +<p>Malheureusement, le comte de Bouillé avait confié l'important poste de +Varennes à son fils, le comte Louis de Bouillé. Il s'y conduisit avec +une légèreté et une incurie sans exemple. Sans la faiblesse paternelle +de monsieur de Bouillé, qui lui fit donner cette mission à un homme de +vingt ans, il est probable que la Révolution aurait pris une autre +marche; peut-être même n'en serait-il sorti que de salutaires +améliorations à la Constitution française.</p> + +<p>Ce Drouet, que tout à l'heure le pauvre Roi pensait à récompenser, se +présenta comme un maître insolent vis-à-vis de la famille éplorée. +Bientôt elle fut en butte à tous les outrages. Je ne me rappelle pas +d'autres détails, si ce n'est que la Reine se louait des procédés de +Barnave, pendant le cruel retour, surtout en les comparant à ceux de +monsieur de Latour-Maubourg.</p> + +<p>J'ai dit que le Roi était fort opposé aux démarches que monsieur le +comte d'Artois faisait en son nom. Cette opposition ne diminua pas +après la réunion de Monsieur à son frère, et les prisonniers des +Tuileries furent en complète hostilité avec les chefs de Coblentz.</p> + +<p>La Reine, avec l'approbation du Roi, entretenait une correspondance +dont le baron de Breteuil, alors à Bruxelles, était le principal +agent, et qui avait pour premier but d'éloigner les cabinets étrangers +de prêter les mains aux intrigues des princes. On se cachait pour cela +de madame Élisabeth qui penchait pour les opinions de ses frères, de +façon que, même dans l'intérieur de ce triste château, la confiance +n'était pas complète.</p> + +<p>Mon père était l'intermédiaire de la correspondance <span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> de la +Reine avec monsieur de Breteuil. Il portait ses lettres chez monsieur +de Mercy; et, quelquefois, lorsqu'on craignait d'exciter l'attention +par des visites trop fréquentes, c'était Bermont qui allait les +recevoir des mains de la Reine. Mon père a eu la certitude qu'une +somme de soixante mille francs lui avait été offerte pour livrer ces +papiers. S'il avait remis une de ces lettres de la Reine qu'il savait +porter, certes il aurait pu la vendre bien cher.</p> + +<p>La situation de la famille royale devenait de jour en jour plus +intolérable. Le Roi consentit enfin à reconnaître et à jurer la +Constitution. Que ceux qui l'accusent de faiblesse se mettent à sa +place avant de le condamner. Mon père ne se l'est jamais permis; mais +il a fortement désapprouvé le plan suivi par lequel il devait apporter +tous les obstacles possibles à la Constitution qu'il venait +d'accepter:</p> + +<p>«Puisque vous l'avez jurée, Sire, disait-il, il faut la suivre +loyalement, franchement, l'exécuter en tout ce qui dépend de vous.</p> + +<p>«—Mais elle ne peut pas marcher.</p> + +<p>«—Hé bien, elle tombera, mais il ne faut pas que ce soit par votre +faute.»</p> + +<p>Dans ces nouveaux prédicaments, mon père blâma hautement la +correspondance de la Reine avec Bruxelles. Elle eut l'air de +l'écouter, de se ranger à son avis; mais elle se cacha seulement de +lui, et trouva un autre agent, sans pourtant lui en savoir mauvais +gré, ni lui retirer sa confiance sur d'autres points.</p> + +<p>Ces pauvres princes ne voulaient suivre complètement les avis de +personne, et cependant accueillaient et acceptaient en partie tous +ceux qu'on leur donnait. Il en résultait dans leur conduite un décousu +qui se traduisait aisément en fausseté aux yeux de leurs ennemis et +en lâcheté <span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> vis-à-vis de leurs soi-disant amis des bords du +Rhin; car, il ne faut pas l'oublier, Coblentz a été aussi fatal et +presque aussi hostile à Louis XVI que le club des Jacobins.</p> + +<p>La mission que mon père avait dû remplir, si la fuite du Roi avait +réussi, était annulée par l'arrestation de Varennes. Il demanda à Sa +Majesté la permission de donner sa démission du poste de Pétersbourg. +Dans son opinion, le Roi, ayant accepté la Constitution, ne devait se +servir que de ce qu'on appelait <i>les patriotes</i>, de gens qui avaient +la réputation aussi bien que la volonté d'y être attachés. Mon père, +aristocrate prononcé, tel raisonnable qu'il pût être, n'était plus +qu'un embarras, et il témoigna l'intention d'aller rejoindre ma mère à +Rome.</p> + +<p>Le Roi l'y autorisa, en ajoutant que, lorsque le temps des honnêtes +gens et des sujets fidèles serait revenu, il saurait où le retrouver. +Il le remercia de ne point faire le projet d'aller à Coblentz. La +Reine surtout insista beaucoup pour qu'il prît la route de l'Italie:</p> + +<p>«Vous êtes à nous, monsieur d'Osmond; nous voulons vous conserver.»</p> + +<p>Le bon sens du Roi avait compris tout le danger de l'émigration comme +elle existait en Allemagne, et mon père partageait trop ses opinions +pour être tenté de s'y rendre. Au reste, il aurait été probablement +mal reçu, car tous ceux qui, au risque de leur vie, se dévouaient au +service du Roi, étaient regardés de fort mauvais œil par les +princes ses frères, surtout par monsieur le comte d'Artois qui, à +cette époque, prenait l'initiative. Le caractère plus cauteleux de +Monsieur l'a tenu dans la réserve tant que le Roi a vécu.</p> + +<p>Mon père resta encore quelque temps à Paris. Dans la dernière entrevue +qu'il eut avec le Roi, celui-ci lui donna le brevet d'une pension de +douze mille francs sur sa cassette.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> «Je ne suis pas bien riche, lui dit-il, mais vous n'êtes pas +bien avide; nous nous retrouverons peut-être dans des temps où je +pourrais mieux user de votre zèle et le récompenser plus dignement.»</p> + +<p>L'état de la santé de ma mère, qui devenait plus alarmant, décida +enfin mon père à s'arracher de ces Tuileries où il ne voulait pas +rester et qu'il ne pouvait quitter. Il arriva à Rome au printemps de +l'année 1792.</p> + +<p>À la tristesse que lui donnaient les événements politiques, se joignit +celle qui résultait de la perte de son frère, l'abbé d'Osmond, jeune +homme de la plus belle espérance. Il s'était rendu à Saint-Domingue en +1790, dans la pensée d'y conserver nos propriétés et d'y préparer une +retraite à notre famille, si la France devenait inhabitable. Au +commencement de l'insurrection de Saint-Domingue, il joua le rôle le +plus honorable; mais, tombé entre les mains des nègres, il fut +inhumainement massacré.</p> + +<p>Mon père avait retenu le vicomte d'Osmond à la tête du régiment (de +Neustrie), qu'il commandait à Strasbourg, tant qu'il était resté en +France. Mais, après son départ, le vicomte, accompagné de tous les +officiers de son régiment, alla rejoindre l'armée des princes.</p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> DEUXIÈME PARTIE<br> + +ÉMIGRATION</h2> + +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<p class="resume">Séjour à Rome. — Querelles dans l'intérieur de Mesdames. — Société + de ma mère. — L'abbé Maury. — Le cardinal d'York. — La croix de + Saint-Pierre. — Madame Lebrun. — Séjour d'Albano. — Arrivée à + Naples. — La reine de Naples et les princesses ses filles. — Parti + pris de quitter l'Italie. — Lady Hamilton. — Ses + attitudes. — Bermont. — Passage du Saint-Gothard. — Mademoiselle à + Constance. — Arrivée en Angleterre.</p> + +<p>Je passerai rapidement sur le séjour que nous fîmes en Italie. Je n'en +conserve qu'un léger souvenir; je me rappelle seulement avoir entendu +faire des récits sur les bisbilles de la petite Cour de Mesdames qui, +même alors, me semblaient d'un extrême ridicule. Les querelles des +deux dames d'honneur étaient poussées au point de diviser le petit +nombre de Français alors à Rome. On était du parti Narbonne ou du +parti Chastellux, et on se détestait cordialement.</p> + +<p>L'attitude de mes parents se trouvait forcée par l'honneur que ma mère +avait d'appartenir à madame Adélaïde; les Chastellux le reconnurent et +ils restèrent en bons termes. Les enfants Chastellux vivaient en +intimité avec moi, ainsi que Louise de Narbonne, petite-fille de +<span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> la duchesse. Toutefois, pour ne pas faire de jaloux, nous +étions tous également exclus de la présence des princesses.</p> + +<p>Je n'ai pas vu madame Adélaïde trois fois pendant le séjour à Rome; à +la vérité, j'avais un peu passé l'âge où l'on s'amuse d'un enfant +comme d'un petit chien. Malgré les querelles domestiques dont elles +étaient témoins et victimes, jamais leurs entours ne sont parvenus à +désunir les deux vieilles princesses. Elles sont mortes à peu de jours +l'une de l'autre, ayant toujours vécu dans la plus tendre union. +Madame Victoire avait une grande admiration pour sa sœur qui le lui +rendait en affection.</p> + +<p>La faible santé de ma mère la retenait habituellement chez elle. +Chaque soir, il s'y réunissait quelques personnes, au nombre +desquelles les plus assidues étaient les prélats Caraffa, Albani, +Consalvi, et enfin l'abbé Maury, alors le coryphée du parti royaliste. +Toutes ces personnes étaient spirituelles et distinguées. Je +m'accoutumais à prendre goût à leur conversation. J'étais très gâtée +par elles, et principalement par l'abbé Maury et le prélat Consalvi.</p> + +<p>L'abbé Maury, en butte à toutes les haines, à toutes les intrigues +romaines pour l'éloigner de la pourpre à laquelle la faveur du pape +Pie VI l'appelait et y donnant sans cesse prise par ses inconvenances, +fit un rude noviciat. Il venait raconter ses douleurs à ma mère; elle +le consolait et l'encourageait, tout en le grondant. Le pape le nomma +archevêque de Nicée, et l'envoya nonce au couronnement de l'empereur +Léopold, ce qui lui assurait le chapeau.</p> + +<p>Au retour, il me donna la confirmation et, à cette occasion, une très +belle topaze dont l'Empereur lui avait fait cadeau avec plusieurs +autres pierres précieuses. <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> Depuis que j'ai été témoin de +l'excès fabuleux de son avarice, je ne conçois pas comment il a pu se +dessaisir de ce bijou. Peut-être cette passion n'était pas arrivée au +développement que nous lui avons connue.</p> + +<p>Monsignor Consalvi a eu une réputation européenne; j'en reparlerai +plus tard.</p> + +<p>Le cardinal d'York, dernier rejeton des malheureux Stuart, habitait +Rome. Ma mère était petite-fille du gouverneur de son père; à ce +titre, il l'accueillit avec une bonté extrême.</p> + +<p>Il l'engagea à venir chez lui à Frascati, l'été, et, l'hiver, il +exigeait qu'elle et mon père allassent fréquemment dîner chez lui. On +le trouvait dans un grand palais peu meublé, sans feu nulle part, un +capuchon sur la tête, deux grosses houppelandes sur le corps, les +pieds sur une chaufferette et les mains dans un manchon. Ses convives +auraient volontiers adopté le même costume, car on gelait chez lui. +Par excès de bonté pour ma mère, il faisait allumer quelques lattes de +bois dans un quatrième salon, et il prétendait qu'à cette distance sa +respiration en était gênée. Notez qu'il avait du charbon allumé sous +les pieds. Mais il faut bien conserver quelque chose de la royauté, ne +fût-ce qu'une manie! Ses gens l'appelaient: Votre Majesté. Les +commensaux, plus relevés, évitaient toute appellation, ce que l'emploi +de la troisième personne dans l'italien rend plus facile. Il ne +parlait que cette langue et un peu d'anglais si mauvais qu'on avait +peine à le comprendre, ce qui lui déplaisait extrêmement.</p> + +<p>Toute sa tendresse se portait sur Consalvi qu'il traitait comme un +fils; il ne pouvait se passer un moment d'<i>Ercole</i>, ainsi qu'il +l'appelait à chaque instant, et le pauvre <i>Ercole</i> en était souvent +bien ennuyé.</p> + +<p>Le cardinal était alors furieux contre sa belle-sœur, <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> la +comtesse d'Albany, qui avait accepté une pension de la Cour de +Londres; il en parlait avec une fort belle dignité royale très +blessée. Depuis, lui-même a eu recours à la munificence anglaise. Tant +il est vrai qu'en temps de révolution il est bien difficile de +préciser d'avance ce à quoi on peut être amené. Certainement, à cette +époque, le cardinal croyait de bonne foi qu'il aimerait mieux mourir +que de se voir sur la liste des pensionnaires de l'Angleterre, et +pourtant il a sollicité d'y être placé.</p> + +<p>Je me rappelle une aventure qui fit du bruit à Rome. Monsieur +Wilbraham Bootle, jeune anglais, distingué par sa position sociale, sa +figure, son esprit, et possesseur d'une immense fortune, y devint +amoureux d'une miss Taylor qui était jolie, mais n'avait aucun autre +avantage à apporter à son époux. Cependant monsieur Wilbraham Bootle +brigua ce titre et obtint facilement son consentement. Le jour du +mariage était fixé. À un grand dîner chez lord Camelford, on parla +d'une ascension faite le matin à la croix posée sur le dôme de +Saint-Pierre. La communication de la boule à la croix était +extérieure. Monsieur Wilbraham Bootle dit que, sujet à des vertiges, +il ne pourrait pas faire l'entreprise d'y arriver, et que rien au +monde ne le déciderait à la tenter.</p> + +<p>«Rien au monde, dit miss Taylor.</p> + +<p>«—Non, en vérité.</p> + +<p>«—Quoi, pas même si je vous le demandais?</p> + +<p>«—Vous ne me demanderiez pas une chose pour laquelle j'avoue +franchement ma répugnance.</p> + +<p>«—Pardonnez-moi, je vous le demande; je vous en prie; s'il le faut, +je l'exige.»</p> + +<p>Monsieur Wilbraham Bootle chercha à tourner la chose en plaisanterie, +mais miss Taylor insista, malgré les efforts de lord Camelford. Toute +la compagnie prit rendez-vous pour se trouver le surlendemain à +Saint-Pierre et <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> assister à l'épreuve imposée au jeune homme. +Il l'accomplit avec beaucoup de calme et de sang-froid. Lorsqu'il +redescendit, la triomphante beauté s'avança vers lui, la main étendue; +il la prit, la baisa, et lui dit:</p> + +<p>«Miss Taylor, j'ai obéi au caprice d'une charmante personne. +Maintenant, permettez-moi, en revanche, de vous offrir un conseil: +quand vous tiendrez à conserver le pouvoir, n'en abusez jamais. Je +vous souhaite mille prospérités; recevez mes adieux.»</p> + +<p>Sa voiture de poste l'attendait sur la place de Saint-Pierre; il monta +dedans et quitta Rome. Miss Taylor eut tout le loisir de regretter sa +sotte exigence. Dix ans après, je l'ai revue encore fille; j'ignore ce +qu'elle est devenue depuis.</p> + +<p>Je voyais souvent madame Lebrun ou plutôt sa fille. Elle était une de +mes camarades de jeu. Madame Lebrun, très bonne personne, était encore +jolie, toujours assez sotte, avait un talent distingué, et possédait à +l'excès toutes les petites minauderies auxquelles son double titre +d'artiste et de jolie femme lui donnait droit. Si le mot de <i>petite +maîtresse</i> n'était pas devenu d'aussi mauvais goût que les façons +qu'on lui prête, on pourrait le lui appliquer.</p> + +<p>Le cardinal Corradini, oncle de Consalvi, possédait à Albano une +petite maison qu'il prêta à ma mère et où nous passâmes deux étés. Je +conserve un assez faible souvenir de ce ravissant pays, mais un très +vif du plaisir que j'avais à y monter sur l'âne du jardinier.</p> + +<p>Vers le commencement de 1792, arriva à Rome sir John Legard avec sa +femme, miss Aston, cousine germaine de ma mère. Cette relation de +famille amena promptement une grande intimité. Les ressources que mes +parents avaient apportées de France s'épuisaient. Un seul quartier de +la pension donnée par le Roi avait <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> été payé. Le chevalier +Legard leur demanda de l'accompagner à Naples, et de retourner ensuite +avec lui dans son manoir de Yorkshire où il leur offrait la plus +généreuse et la plus amicale hospitalité. Mes parents acceptèrent de +passer avec lui quelque temps à Naples, sans s'engager au delà. Le +chevalier Legard n'insista pas.</p> + +<p>Nous restâmes dix mois à Naples. Ma mère fut très accueillie et fort +goûtée par la Reine qui lui faisait conter la Cour de France et tout +ce commencement de la Révolution, si intéressant pour elle et comme +reine et comme sœur.</p> + +<p>J'étais admise auprès des princesses ses filles, et c'est là où a +commencé ma liaison, si j'ose me servir de cette expression, avec la +princesse Amélie, depuis reine des Français. Nous parlions français et +anglais, nous lisions ensemble, j'allais passer des journées avec elle +à Portici et à Caserte. Elle me distinguait de toutes ses autres +petites compagnes. J'étais moins en rapport avec ses sœurs, quoique +nous fussions presque aussi souvent ensemble.</p> + +<p>Cependant, après madame Amélie, j'aimais assez madame Antoinette, +depuis princesse des Asturies. Quant à madame Christine, qui est +devenue reine de Sardaigne, nous l'excluions de tous nos plaisirs +auxquels, quoique plus âgée, elle aurait volontiers pris part. Les +deux princesses aînées, l'Impératrice et la grande-duchesse de +Toscane, étaient mariées à cette époque.</p> + +<p>Il y avait beaucoup d'étrangers à Naples, et je crois qu'on s'y +amusait; pour moi, comme de raison, je ne prenais que peu de part à +ces gaietés. On me menait quelquefois à l'Opéra. J'étais déjà bonne +musicienne, et je commençais à avoir une assez belle voix dont +Cimarosa s'était enthousiasmé. Il ne donnait pas de leçons, mais il +venait fréquemment me faire chanter et m'avait donné un maître qu'il +dirigeait.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> Le moment de quitter Naples approchait. Le chevalier Legard +demanda derechef à mes parents de le suivre en Angleterre. Les +communications avec Saint-Domingue, dont on espérait encore quelques +secours, y étaient plus faciles. Mon père avait conservé en Hollande +tout son mobilier d'ambassade dont on pouvait tirer quelque parti. +Enfin, et au pis aller, sir John Legard offrait chez lui, avec toute +la délicatesse possible, une retraite honorable. Pendant les dix mois +que nous avions passés à Naples, il avait comblé mes parents de toutes +les marques d'amitié. En restant en Italie, nous devions tomber +incessamment à la charge de Mesdames. Elles-mêmes commençaient à se +trouver dans la gêne, et leurs entours ne verraient pas volontiers une +nouvelle famille s'installer dans leur commensalité.</p> + +<p>Toutes ces réflexions décidèrent mes parents à accepter les offres +pressantes du chevalier Legard, après en avoir obtenu l'agrément de +madame Adélaïde. Elle consentit à leur départ, en ajoutant que, s'ils +ne trouvaient pas à s'établir en Angleterre, tant qu'elle aurait un +morceau de pain, elle le partagerait avec eux. La reine de Naples +essaya de conserver ma mère à Naples; elle lui offrit même une petite +pension, mais alors on espérait encore dans ses propres ressources. La +Reine, d'ailleurs, passait pour capricieuse, et la faveur de lady +Hamilton commençait. Cette lady Hamilton a eu une si fâcheuse +célébrité que je crois devoir en parler.</p> + +<p>Monsieur Greville, entrant un jour dans sa cuisine, vit au coin de la +cheminée une jeune fille n'ayant qu'un pied chaussé, parce qu'elle +raccommodait le gros bas de laine noire destiné à couvrir l'autre. En +levant les yeux, elle lui montra une beauté céleste. Il découvrit +qu'elle était la sœur de son palefrenier. Il n'eut pas grand'peine +à lui faire monter l'escalier et à l'établir <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> dans son salon. +Il vécut avec elle quelque temps, lui fit apprendre un peu à lire et à +écrire.</p> + +<p>Le feu s'étant mis dans les affaires de ce jeune homme très dérangé, +il se trouva obligé de quitter Londres subitement. En ce moment, son +oncle, sir William Hamilton, ministre d'Angleterre à Naples, s'y +trouvait en congé. Il lui raconta que son plus grand chagrin était la +nécessité d'abandonner une jeune créature fort belle qu'il avait chez +lui et qui allait se trouver dans la rue. Sir William lui promit d'en +avoir soin.</p> + +<p>En effet, il alla la chercher au moment où les huissiers l'expulsaient +de chez monsieur Greville, et bientôt il en devint éperdument +amoureux. Il l'emmena en Italie. Je ne sais quel rôle elle joua auprès +de lui; mais, au bout de quelques années, il finit par l'épouser. +Jusque-là, il semblait la traiter avec une affection paternelle qui +convenait à son âge et lui avait permis, jusqu'à un certain point, de +la présenter dans le monde peu difficile de l'Italie.</p> + +<p>Cette créature, belle comme un ange et qui n'avait jamais pu apprendre +à lire et à écrire couramment, avait pourtant l'instinct des arts. +Elle profita promptement des avantages que le séjour d'Italie et les +goûts du chevalier Hamilton lui procurèrent. Elle devint bonne +musicienne, et surtout se créa un talent unique, dont la description +paraît niaise, qui pourtant enchantait tous les spectateurs et +passionnait les artistes. Je veux parler de ce qu'on appelait les +<i>attitudes</i> de lady Hamilton.</p> + +<p>Pour satisfaire au goût de son mari, elle était habituellement vêtue +d'une tunique blanche ceinte autour de la taille; ses cheveux +flottaient ou étaient relevés par un peigne, mais sans avoir la forme +d'une coiffure quelconque. Lorsqu'elle consentait à donner une +représentation, elle se munissait de deux ou trois schalls de +cachemire, d'une urne, d'une cassolette, d'une lyre, d'un tambour +<span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> de basque. Avec ce léger bagage et dans son costume +classique, elle s'établissait au milieu d'un salon. Elle jetait sur sa +tête un schall qui, traînant jusqu'à terre, la couvrait entièrement, +et, ainsi cachée, se drapait des autres. Puis elle le relevait +subitement, quelquefois elle s'en débarrassait tout à fait, d'autres +fois, à moitié enlevé, il entrait comme draperie dans le modèle +qu'elle représentait. Mais toujours elle montrait la statue la plus +admirablement composée.</p> + +<p>J'ai entendu dire à des artistes que, si on avait pu l'imiter, l'art +n'aurait rien trouvé à y changer. Souvent elle variait son attitude et +l'expression de sa physionomie. «Passant du grave au doux, du plaisant +au sévère», avant de laisser retomber le schall, dont la chute +figurait une espèce d'entr'acte.</p> + +<p>Je lui ai quelquefois servi d'accessoire pour former un groupe. Elle +me plaçait dans la position convenable et me drapait avant d'enlever +le schall qui, nous enveloppant, nous servait de rideau. Mes cheveux +blonds contrastaient avec ses magnifiques cheveux noirs dont elle +tirait grand parti. Un jour, elle m'avait placée à genoux devant une +urne, les mains jointes; dans l'attitude de la prière. Penchée sur +moi, elle semblait abîmée dans sa douleur; toutes deux nous étions +échevelées. Tout à coup, se redressant et s'éloignant un peu, elle me +saisit par les cheveux d'un mouvement si brusque que je me retournai +avec surprise et même un peu d'effroi, ce qui me fit entrer dans +l'esprit de mon rôle, car elle brandissait un poignard. Les +applaudissements passionnés des spectateurs artistes se firent +entendre avec les exclamations de: <i>Bravo la Médéa!</i> Puis, m'attirant +à elle, me serrant sur son sein en ayant l'air de me disputer à la +colère du ciel, elle arracha aux mêmes voix le cri de: <i>Viva la +Niobé!</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> C'est ainsi qu'elle s'inspirait des statues antiques et que, +sans les copier servilement, elle les rappelait aux imaginations +poétiques des Italiens par une espèce d'improvisation en action. +D'autres ont cherché à imiter le talent de lady Hamilton; je ne crois +pas qu'on y ait réussi. C'est une de ces choses où il n'y a qu'un pas +du sublime au ridicule. D'ailleurs, pour égaler son succès, il faut +commencer par être parfaitement belle de la tête aux pieds, et les +sujets sont rares à trouver.</p> + +<p>Hors cet instinct pour les arts, rien n'était plus vulgaire et plus +commun que lady Hamilton. Lorsqu'elle quittait la tunique antique pour +porter le costume ordinaire, elle perdait toute distinction. Sa +conversation était dépourvue d'intérêt, même d'intelligence. Cependant +il fallait bien qu'elle eût une sorte de finesse à ajouter à la +séduction de son incomparable beauté, car elle a exercé une entière +domination sur les personnes qu'elle a eu intérêt à gouverner: son +vieux mari d'abord qu'elle a couvert de ridicule, la reine de Naples +qu'elle a spoliée et déshonorée, et lord Nelson qui a souillé sa +gloire sous l'empire de cette femme, devenue monstrueusement grasse et +ayant perdu sa beauté.</p> + +<p>Malgré tout ce qu'elle s'était fait donner par lui, par la reine de +Naples et par sir William Hamilton, elle a fini par mourir dans la +détresse et l'humiliation aussi bien que dans le désordre. C'était, à +tout à prendre, une mauvaise femme et une âme basse dans une enveloppe +superbe.</p> + +<p>La reine de Naples avait eu beaucoup de peine à consentir à la +recevoir. Ma mère avait été employée par sir William à obtenir cette +faveur. Mais elle ne tarda pas à s'emparer de l'esprit de la Reine. Il +est indubitable que les cruelles vengeances exercées à Naples, sous le +nom de la Reine et de lord Nelson, ont été provoquées, on peut +<span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> même dire commandées par lady Hamilton. Elle leur persuadait +mutuellement que chacun d'eux les exigeait. Ma mère en fut d'autant +plus désolée qu'elle était fort attachée à la reine Caroline avec +laquelle elle est restée en correspondance très suivie, et à qui elle +a eu dans la suite de grandes obligations.</p> + +<p>J'ai déjà parlé plusieurs fois du valet de chambre de mon père, +Bermont. Lorsque notre départ pour l'Angleterre fut décidé, mon père +voulut le placer à Naples chez le général Acton. Il y aurait été à +merveille; il s'y refusa absolument. Il avait épousé depuis plusieurs +années une femme qui avait été successivement ma bonne et celle de mon +frère, lorsqu'on m'avait remise à une anglaise. Il en avait eu des +enfants restés en France. Il dit à mon père qu'il ne voulait pas se +séparer de nous.</p> + +<p>«Mais, mon pauvre Bermont, je ne peux pas garder un valet de chambre.</p> + +<p>«—C'est vrai, monsieur le marquis, mais il vous faut un muletier. +Vous allez acheter des mules pour faire le voyage; il faut bien +quelqu'un pour les soigner et les conduire, hé bien, ce quelqu'un ce +sera moi.»</p> + +<p>Mon père, touché jusqu'aux larmes, ne put qu'accepter ce dévouement. +Les mules furent achetées par lui avec autant de zèle que +d'intelligence. Il les menait en cocher, et un jeune nègre, venu tout +enfant des habitations de mon père, servait de postillon à une berline +occupée par mon père, ma mère, leurs deux enfants, la femme de Bermont +et une jeune négresse particulièrement attachée à mon service et dont +j'aurai à reparler.</p> + +<p>Les ressources de mon père n'étaient pas encore complètement épuisées. +Il avait été décidé qu'il voyagerait avec le chevalier Legard à frais +communs, et, depuis ce moment, la tête de ce dernier travaillait +incessamment pour arriver à faire ce voyage au meilleur marché +possible. <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> De là, l'invention de l'achat de mules, quinteuses +et odieuses bêtes qui ont donné mille embarras, et un système de +lésinerie dans tous les détails qui ont rendu ce voyage insupportable +et quelquefois dangereux.</p> + +<p>Par exemple, le chevalier ne voulut pas laisser démonter les voitures, +ni prendre des guides et des chevaux du pays pour traverser le +Saint-Gothard, et nous pensâmes tous y périr. Montée sur une petite +mule napolitaine qui n'avait jamais porté ni vu de la neige, j'ai +traversé la montagne, conduite par mon pauvre père, enfonçant dans la +neige jusqu'aux genoux à chaque pas, et à travers une tourmente +effroyable. Je me rappelle que mes larmes gelaient sur mon visage. Je +ne disais rien pour ne pas augmenter l'inquiétude que je voyais peinte +sur celui de mon père.</p> + +<p>«Tiens ta bride, mon enfant.</p> + +<p>«—Je ne peux plus, papa.»</p> + +<p>Et, en effet, mes gants de peau, d'abord mouillés et glacés ensuite, +avaient fini par me geler les doigts; il fallut me les frotter avec de +la neige. Mon père les enveloppa avec la jaquette d'un homme qui se +trouvait là, et nous continuâmes notre route. Arrivés à l'hospice, le +temps s'était un peu éclairci. Nos bagages envoyés devant étaient à +Urseren; nous n'aurions pu changer nos vêtements trempés. Mon père +trouva le chevalier à la porte, causant avec un religieux qui le +pressait de s'arrêter.</p> + +<p>«Qu'en dites-vous, marquis?</p> + +<p>«—Ma foi, puisque le vin est tiré, il vaut autant le boire, dit mon +père.</p> + +<p>«—Certainement, reprit le candide religieux, certainement, messieurs; +il y en a déjà deux bouteilles sur la table, et, si cela ne suffit +pas, nous en avons encore.»</p> + +<p>Cette réponse me fit beaucoup rire et donna le change à mes +souffrances. Dans la première jeunesse, il y a <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> tant +d'élasticité qu'on reprend bien vite la force avec la gaieté. Malgré +les deux bouteilles toutes préparées, nous continuâmes notre route. La +tourmente n'existait pas de ce côté de la montagne. Mon père causait +avec moi, m'expliquait les avalanches que nous voyions tomber, et la +descente me parut aussi agréable que la montée m'avait été pénible.</p> + +<p>Nous passâmes quelques jours à Lausanne, puis à Constance, où le vieil +évêque de Comminges s'était établi. J'y aperçus de loin Mademoiselle. +On venait de l'enlever à madame de Genlis. Elle ne voyait personne, et +était regardée avec une espèce de répulsion par toute cette coterie +d'émigrés installés à Constance. Après avoir descendu le Rhin en +bateau, nous arrivâmes à Rotterdam. Mon père alla à La Haye pour +prendre les caisses qui y étaient déposées. Nous nous embarquâmes, +arrivâmes à Harwich et prîmes directement la route du Yorkshire.</p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> CHAPITRE II</h3> + + +<p class="resume">Séjour en Yorkshire. — Sir John Legard. — Son mariage. — Lady + Legard. — Caractère de sir John Legard. — Son influence sur la + jeunesse. — Ses opinions politiques. — Mademoiselle + Legard. — Monsieur Brandling. — Séjour en Westmoreland. — Mon + éducation. — Départ de mes parents pour Londres. — Je vais les y + rejoindre. — Promenade avant mon départ. — Encore + Bermont. — Bizarrerie de sa conduite.</p> + +<p>Il est temps de peindre plus en détail nos hôtes. Le caractère du +chevalier Legard figurerait admirablement dans un roman.</p> + +<p>C'était un composé de ce qu'il y a de plus disparate. Né avec l'esprit +le plus fin, le goût le plus délicat, l'imagination la plus vive, le +besoin de toutes les communications intellectuelles, il avait passé, +par goût, toute sa jeunesse dans la retraite d'une gentilhommière du +Yorkshire avec les associés les plus vulgaires. Il y avait contracté +les habitudes d'une tyrannie domestique dont sa femme était la +première victime. Il lui faisait porter la peine d'un genre de vie +dont elle était la cause bien innocente.</p> + +<p>Madame Aston, mère de deux filles pauvres et d'un fils très riche, +selon l'usage du pays, était une jeune veuve très sémillante à +l'époque où sir John Legard, officier aux gardes, fit la cour à +l'aînée des filles. Il n'y pensait plus guère lorsqu'il apprit que la +seconde épousait monsieur Hadges et que l'aînée se tenait pour +engagée avec <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> lui. Il eut une explication où il lui représenta +que sa fortune le forcerait à habiter exclusivement ses terres et +qu'il ne voulait pas demander un si énorme sacrifice à une fille +élevée dans le plus grand monde de Londres. Ma pauvre cousine ne +comprit pas ce langage et accepta une main qu'on ne lui offrait plus +qu'à regret.</p> + +<p>Sir John quitta l'armée et s'établit en Yorkshire. Peut-être cette +retraite aurait-elle été moins austère si madame Hadges n'avait +commencé bien promptement à tenir la conduite plus que légère qui a +tant fait parlé d'elle. Lady Legard fut punie des torts de sa sœur +par la sévérité toujours croissante de son mari. Elle était la +meilleure femme du monde, mais la compagne la moins faite pour +partager la retraite d'un homme distingué, non qu'elle n'eût assez de +connaissances, mais la vie ne lui apparaissait jamais que sous son +aspect le plus matériel.</p> + +<p>Elle n'avait d'autre autorité dans la maison que celle de commander le +dîner, et ce travail lui prenait chaque jour une bonne partie de la +matinée. Une fois par semaine, de telle heure à telle heure, ni plus +ni moins, elle faisait sa correspondance. Sa montre consultée, elle +quittait une page commencée, prenait son rouet, remettant sa lettre à +huitaine. Une autre heure appelait une promenade d'un nombre fixe de +tours, toujours dans la même allée. Elle mesurait la quantité +d'ourlets qu'elle devait accomplir dans un temps donné, et attachait +de l'importance à achever cette tâche à la minute fixée. Son mari +l'appelait milady <i>Pendule</i>, et il avait raison.</p> + +<p>Hé bien, cette femme ainsi faite aimait le plaisir, le monde et +surtout la toilette. Dès qu'elle trouvait la moindre occasion de +satisfaire ses goûts, elle s'y livrait. Elle n'aurait pas osé demander +des chevaux pour aller se promener, encore moins pour faire une +visite; mais, lorsque son mari lui disait d'une voix bien solennelle +<span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> «Milady, il est convenable que vous alliez à tel château des +environs», son cœur bondissait de joie. «Certainement, sir John, +bien volontiers», et elle allait préparer ses atours. S'il s'agissait +d'un dîner et qu'il y eût moyen de mettre trois épingles de diamants, +ses seuls bijoux, sa satisfaction était au comble. Elle retrouvait ses +impressions de vingt ans que, depuis vingt autres années, la sévérité +de son mari tenait sous un éteignoir de plomb.</p> + +<p>Il était toujours désobligeant, souvent dur pour elle. Elle était +uniformément douce, mais n'avait pas l'air d'attacher le moindre prix +à ses mauvais procédés. Je suis persuadée que, si elle les avait +ressentis, si son aspect n'avait pas été impassible, soit qu'il fût +bien ou mal pour elle, il avait trop d'âme pour persister dans une +conduite qui, même avec ces excuses, était fort répréhensible.</p> + +<p>Le chevalier Legard, n'ayant pas d'enfants et ne trouvant à exercer +pleinement ni sa sensibilité, ni même sa sévérité vis-à-vis d'une +femme toujours immobile, s'entourait de jeunes filles de ses parentes, +parmi lesquelles je faisais nombre, quoique beaucoup plus enfant.</p> + +<p>Nous en avions une peur effroyable, mais nous l'adorions toutes. Un +regard un peu moins sévère était une récompense que nous appréciions +comme un triomphe. Quand, au bonsoir qu'il nous disait ordinairement, +il ajoutait: «bonsoir, Adèle»; et, une ou deux fois, dans de grandes +occasions; «bonsoir, mon amour (my love)», je ressentais un bonheur +inexprimable.</p> + +<p>Nous savions parfaitement que rien ne lui échappait, qu'il n'y avait +pas un bon mouvement de notre cœur qu'il ne devinât et dont il ne +nous tînt compte. À la vérité, l'habitude qu'il s'était faite de +toujours siéger en jugement sur le genre humain l'entraînait assez +fréquemment dans des erreurs; mais il avait la persuasion d'être +<span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> juste, nous le sentions et lui en tenions compte. La justice +est un grand moyen de domination vis-à-vis de la jeunesse.</p> + +<p>Je n'étais pas une de ses favorites; il me trouvait de l'orgueil. Il +est convenu depuis que ce n'était que de la fierté. Placée dans une +situation où je pensais que son autorité sur moi pourrait s'exercer de +façon à blesser mes parents, je me tenais dans une grande réserve et +ne m'exposais guère à ses reproches, mais je n'en étais pas moins +sensible à son approbation. Il prenait chaque jour une prise de tabac +après le dîner. Une fois, quelqu'un lui en demanda:</p> + +<p>«J'ai oublié ma tabatière», dit-il.</p> + +<p>Une de mes compagnes offrit de l'aller chercher.</p> + +<p>«Merci, Adèle y est allée».</p> + +<p>Je revins, en effet, apportant la tabatière. J'avais aperçu le +mouvement qu'il avait fait un instant avant en la cherchant.</p> + +<p>«Ah! vous aviez raison, sir John, dit milady. Adèle y est allée, vous +le saviez donc?</p> + +<p>«—Oui, je le savais.»</p> + +<p>Et ce: <i>je le savais</i>, m'est resté gravé dans la mémoire comme une des +paroles les plus flatteuses qu'on m'ait jamais adressées. Quel moyen +d'éducation qu'une telle influence si on n'en abusait pas!</p> + +<p>Il était martyrisé par la goutte et, pendant l'hiver surtout, cloué +sur un fauteuil où il souffrait avec un courage admirable. Lorsqu'il +avait la liberté de ses mains, il manœuvrait très adroitement son +fauteuil dans toute la maison, mais souvent il était réduit à avoir +besoin d'assistance même pour tourner les pages de son livre et +c'était à qui de nous lui rendrait ce service. Quelquefois, pour nous +témoigner sa reconnaissance, il lisait tout haut. Il préférait +Shakespeare qu'il rendait admirablement, <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> et accompagnait ses +lectures de commentaires très intéressants. C'est à lui que je dois +mon goût pour la littérature anglaise et le peu de connaissance que +j'en ai acquise.</p> + +<p>L'été, il retrouvait de la santé; son adresse et son agilité +devenaient incroyables. Il avait été très beau dans sa jeunesse, mais +il était devenu fort gros et paraissait plus vieux que son âge, du +moins à mes yeux.</p> + +<p>Il aimait passionnément la musique. J'avais une belle voix; il +n'aurait jamais voulu me demander de chanter pour ne pas me donner +d'amour-propre. Quelquefois il entrait dans la pièce où j'étudiais, +sous un prétexte quelconque, en me disant: «<i>Go on, child</i>.» +(Continuez, enfant). J'avais très soin de choisir les morceaux qui lui +plaisaient le plus; et, lorsque je m'apercevais que le livre restait +devant lui sans être lu ou le papier sans que sa plume y eût rien +tracé, j'en ressentais une joie tout à fait dépourvue de cette vanité +qu'il craignait de m'inspirer.</p> + +<p>Il était très Pitt plutôt que Tory. Il représentait parfaitement <i>the +independent country gentleman</i>. Il n'aimait pas beaucoup la noblesse, +méprisait les gens à la mode, détestait les parvenus. Il était +passionnément attaché à son pays et avait tous les préjugés et les +prétentions des Anglais sur leur suprématie au-dessus de toutes les +autres nations. Il aimait le Roi parce que c'était celui de +l'Angleterre, et l'Église parce que ses rigides principes de morale +s'y associaient, plutôt qu'il n'était royaliste et religieux.</p> + +<p>J'ai passé deux ans à boire tous les jours un demi-verre de vin de +Porto au dessert après ce toast: <i>Old England for ever the King and +constitution and our glorious revolution.</i> Probablement cette dernière +phrase datait du moment où la famille des Legard avait renoncé aux +principes jacobites.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> Leurs pères avaient joué un rôle parmi <i>les cavaliers</i>. Je le +croirais d'autant plus volontiers que sir John avait une très vieille +tante, restée fille, qui ne venait jamais dîner chez lui à cause de ce +toast. Elle habitait une petite ville des environs, Beverley, rendait +beaucoup à son neveu, comme chef de la famille, mais avait deux grands +griefs contre lui, en outre du toast: l'un, d'avoir renoncé à +l'habitation du manoir seigneurial, devenu trop grand pour sa fortune +et qui était en mauvais état; l'autre, de ne pas maintenir la +prononciation gutturale du G, dans son nom qu'elle prétendait +d'origine normande, Lagarde. Quant à elle, elle le disait toujours +ainsi.</p> + +<p>Elle me caressait beaucoup, et nous découvrîmes un beau jour que +c'était à cause de mon sang normand. Sir John lui préparait un nouveau +chagrin: non content d'avoir quitté son castel pour résider dans une +plus petite habitation, il abandonna sa province.</p> + +<p>Malgré leur amour exalté de leur patrie, les anglais tiennent +singulièrement peu à leur <i>endroit</i>, s'il est permis de se servir de +ce terme. Ils s'éloignent sans regret du lieu que leurs parents, ou +eux-mêmes, ont habité longuement pour aller chercher une résidence qui +s'accorde avec leurs goûts du moment, soit pour la chasse, la pêche, +les courses sur terre ou sur l'eau, l'agriculture, ou toute autre +fantaisie qu'ils appellent une <i>poursuite</i>, et qui les absorbe tant +qu'elle dure.</p> + +<p>J'ai connu un monsieur Brandling qui a quitté un beau château où il +était né et avait été élevé, un voisinage où il était aimé, estimé, +qui lui plaisait, pour aller s'établir à cinquante milles de là, dans +une maison louée, au milieu du plus vilain pays, uniquement parce que +ses palefreniers pouvaient y promener ses chevaux tous les matins, sur +une commune dont la pelouse offrait dix milles de parcours, sans +qu'ils eussent à poser le sabot <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> sur une toise de chemin +raboteux. Ce motif lui avait paru suffisant pour enlever sa femme, +qu'il aimait beaucoup, au voisinage de sa famille et des relations de +toute sa vie. De son côté, elle n'a jamais songé à se trouver molestée +par cette décision qui n'a paru ni bizarre, ni contestable à personne. +Si je ne me trompe, ce sont là des traits de mœurs qui font +connaître un pays.</p> + +<p>Pendant son séjour de quelques mois en Suisse, le chevalier Legard +avait pris pour le lac de Genève et les promenades sur l'eau un goût +qui lui persuada qu'un lac était nécessaire à son existence. Il acheta +quelques arpents de terre sur les bords du lac de Winandermere, dans +le Westmoreland, et se décida à y bâtir une maison. En attendant, il +en loua une dans les environs où il transporta ses pénates, et nous +l'y suivîmes.</p> + +<p>Je dois dire que, pendant deux années, cet homme d'un caractère si +impérieux, d'une humeur si intraitable, non seulement ne laissa pas +échapper un mot qui pût être désagréable à mon père, mais encore vécut +avec lui dans les formes de la plus aimable déférence. À la vérité, il +l'aimait tendrement, mais il était presque aussi gracieux pour ma mère +qu'il n'aimait pas autant, et qui froissait souvent ses +susceptibilités.</p> + +<p>La haute générosité de son caractère l'emportait sur son humeur et, +s'il avait été plus rigide pour moi, c'était par système d'éducation. +Au reste, il avait réussi jusqu'à un certain point, car, lorsque j'ai +quitté sa maison hospitalière, à plus de quatorze ans, je ne croyais +aucunement avoir le moindre avantage à apporter dans le monde.</p> + +<p>Mon père, dans le temps de cette retraite, s'était exclusivement +occupé de mon éducation. Je travaillais régulièrement huit heures par +jour aux choses les plus graves. J'étudiais l'histoire, je m'étais +passionnée pour les ouvrages <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> de métaphysique. Mon père ne me +les laissait pas lire seule, mais il me les permettait sous ses yeux. +Il aurait craint de voir germer des idées fausses dans ma jeune +cervelle si ses sages réflexions ne les avaient pas arrêtées. Par +compensation peut-être, mon père, dont, au reste, c'était le goût, +ajoutait à mes études quelques livres sur l'économie politique qui +m'amusaient beaucoup. Je me rappelle que les rires de monsieur de +Calonne, lorsque l'année suivante, à Londres, il me trouva lisant un +volume de Smith, <i>Wealth of nations</i>, dont je faisais ma récréation, +furent pour moi le premier avertissement que ce goût n'était pas +général aux filles de quinze ans.</p> + +<p>Ma mère, menacée d'une maladie du sein, dut aller consulter à Londres +et le résultat de cette consultation fut qu'il fallait rester près des +médecins. Sa famille se cotisa pour lui en fournir les moyens. Lady +Harcourt, son amie, et lady Clifford, sa cousine, se chargèrent de ces +arrangements. La reine de Naples, avec qui elle était toujours restée +en correspondance, exigea qu'elle ne s'éloignât pas des secours de +l'art et lui envoya trois cents louis, en la prévenant que, chaque +année, l'ambassadeur de Naples lui en remettrait autant. Ses parents +lui complétèrent cinq cents livres sterling avec lesquels il était +possible de végéter à Londres.</p> + +<p>Mon père revint en Westmoreland chercher mon frère et moi qui y étions +restés.</p> + +<p>Je ne puis m'empêcher de raconter ici une circonstance qui me frappa +vivement. Le chevalier Legard, désolé de la perspective de se trouver +seul avec sa femme, était encore plus maussade pour elle que de +coutume, et j'en étais indignée, car elle était aussi bonne pour moi +qu'il étais en elle de l'être pour qui que ce fût. Un soir, nous +étions toutes deux dans un petit char à bancs qu'il menait. <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> +Il y avait, de l'autre côté du lac, un effet de soleil tellement +admirable que j'en étais frappée et je voyais bien que le chevalier +l'était aussi. Il étouffait du besoin d'en parler. Enfin il s'adressa +à lady Legard et, la regardant de son œil si intelligent, il +s'écria avec enthousiasme:</p> + +<p>«Quel glorieux coucher du soleil!</p> + +<p>«—Je ne serais pas étonnée qu'il plût demain,» reprit-elle.</p> + +<p>Il se retourna sans mot dire, mais comme s'il eût marché sur une +torpille. Tout enfant que j'étais, je compris combien ces deux êtres +étaient mal assortis et, dans ce moment, ma pitié était bien plus vive +pour le tyran que pour la victime.</p> + +<p>Me voici arrivée à un fait si étrange dans le cœur humain qu'il +faut bien que je le rapporte. Ce Bermont, que j'ai laissé muletier +improvisé, ayant reçu à Rome, des prélats amis de mon père, une +médaille inscrite: <i>Au fidèle Bermont</i>, à peine arrivé en Angleterre, +fut pris, disait-il, de la maladie du pays. Il changea à vue d'œil; +enfin il prévint mon père qu'il ne pouvait plus tenir à son anxiété +sur le sort de ses enfants, qu'il fallait qu'il allât les voir en +France. La mort de Robespierre rendait ce projet praticable. Mon père +lui dit:</p> + +<p>«Eh bien, allez, mon cher, vous savez ce qui me reste, en voilà le +quart; vous reviendrez nous trouver quand vous serez rassuré, si vous +ne trouvez pas à mieux faire.</p> + +<p>«—Merci, monsieur le marquis, je n'ai pas besoin d'argent, j'ai ce +qu'il me faut».</p> + +<p>Et il partit. Bermont avait gagné à la loterie, quelques années avant +la Révolution, une somme de mille écus qu'il avait placée sur mon +père. Il en avait exactement reçu les intérêts qu'il avait soin +d'ajouter chaque trimestre à ses gages. Le livre de compte où cela +était porté restait entre ses mains. Il l'emporta, ainsi que le +<span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> peu d'objets de valeur qui restaient à mon père. On ne s'en +aperçut pas de longtemps.</p> + +<p>Lorsque mon père revint nous chercher, il avait laissé ma mère seule à +Londres avec sa jeune négresse. Un soir, elle l'appelle en vain. On +s'agite, on la cherche; enfin, on découvre qu'elle est partie avec +Bermont, revenu de France exprès pour l'enlever. Il en était devenu +amoureux fou, et avait conduit cette intrigue sous les yeux de sa +femme, sans qu'elle s'en doutât.</p> + +<p>Peu de temps après, à Londres, deux hommes entrèrent dans le salon où +je travaillais à côté de ma mère, couchée sur un canapé. Mon père nous +faisait la lecture. Ces deux hommes venaient l'arrêter à la requête de +Bermont; on le mit dans un fiacre et on l'emmena en prison. On se +figure notre désolation. Il fallait se procurer des répondants. Ma +mère, qui n'avait pas quitté sa chaise longue depuis trois mois, se +mit en quête d'en trouver; elle y réussit au bout de quelques heures. +Cependant mon père passa la nuit dans la maison d'arrêt.</p> + +<p>Bermont réclamait les mille écus, plus les intérêts et ses gages, +ainsi que ceux de sa femme depuis la sortie de France. Cela faisait +une assez grosse somme pour de pauvres émigrés. Les livres de compte, +qui auraient fait foi de l'exactitude avec laquelle il avait été payé, +étaient en sa possession. Les gens de loi surmontèrent la répugnance +de mon père, et obtinrent qu'il nierait la dette en totalité. Pour +établir celle des mille écus, Bermont n'avait d'autre preuve que les +intérêts constamment payés. Il lui fallut la fournir, en renonçant à +une partie notable de ses demandes et en établissant sa mauvaise foi; +mais il n'avait plus rien à perdre vis-à-vis de lui-même et des +autres.</p> + +<p>Il se conduisit avec une insolence et une dureté dont rien ne peut +donner l'idée, et il osa se trouver à l'audience <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> vis-à-vis de +son ancien maître qu'il avait fait traîner en prison, sans avoir même +l'air troublé. Expliquera qui pourra cette bizarre anomalie.</p> + +<p>Cet homme, pendant vingt-cinq ans de dévouement et de fidélité dans +les circonstances les plus compromettantes, a-t-il joué un rôle dont +il comptait obtenir récompense et, cet espoir échappant, est-il rentré +dans son naturel? Ou bien ce naturel a-t-il changé tout à coup, et le +vice a-t-il pris possession d'un cœur jusque-là honnête? Cela m'est +impossible à décider. Sa pauvre femme fut dans le désespoir. En outre +de ses torts, elle pleurait son infidélité.</p> + +<p>Pour en finir de cette aventure, je dirai qu'il emmena la jeune +négresse à Dôle où il fit des spéculations qui ne réussirent pas. Il +l'abandonna avec deux enfants. Elle chercha à travailler pour les +faire vivre. N'y pouvant réussir, elle les prit un soir par la main et +les déposa à l'hôpital. On fut quelques jours sans la revoir. Enfin, +on entra chez elle: elle s'était laissée mourir de faim, n'ayant plus +un sou ni une harde dont elle pût se défaire.</p> + +<p>Elle n'avait jamais porté de plainte, ni demandé de secours à +personne. Seulement, en remettant ses enfants à l'hôpital, elle les +avait recommandés vivement et, en s'en allant, elle s'était écriée: +«Ceux-ci ne sont pas coupables, et Dieu est juste.» Cette pauvre +fille, qui était aussi belle que l'admettait sa peau d'ébène, avait +une âme fort distinguée et méritait un meilleur sort.</p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> CHAPITRE III</h3> + + +<p class="resume">Séjour à Londres. — Mon portrait à quinze ans. — Ma manière de + vivre. — Monsieur de Calonne. — Âpreté d'un légiste. — Société des + émigrés. — Les prêtres français. — Mission de monsieur de + Frotté. — Le baron de Roll. — L'évêque d'Arras. — Le comte de + Vaudreuil. — La marquise de Vaudreuil. — Madame de La Tour. — Le + capitaine d'Auvergne. — L'abbé de La Tour. — Madame de + Serant-Walsh. — Monsieur le duc de Bourbon. — La société créole.</p> + + +<p>Forcée de me trouver souvent en scène dans ce que j'aurai à raconter, +il faut bien que je dise comment j'étais alors.</p> + +<p>Plus sérieusement et plus solidement instruite que la plupart des +jeunes personnes de mon âge, avec un goût assez fin et des +connaissances variées dans la littérature de trois langues que je +parlais avec une égale facilité, j'avais la plus profonde ignorance de +ce qu'on appelle le monde où je me sentais au supplice.</p> + +<p>Sans être belle, j'avais une figure agréable. Des yeux petits, mais +vifs et très noirs, animaient un teint remarquable, même en +Angleterre. Des lèvres bien fraîches, de très jolies dents, une +quantité énorme de cheveux d'un blond cendré; le col, les épaules, la +poitrine bien; le pied petit. Mais tout cela me rassurait bien moins +que je n'étais inquiétée par des bras rouges et des mains qui se sont +toujours ressenties d'avoir été gelées au passage du Saint-Gothard; +j'en étais mortellement embarrassée.</p> + +<p>Je ne sais quand je m'avisai de découvrir que j'étais <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> jolie, +mais ce ne fut que quelque temps après mon arrivée à Londres et très +vaguement. Les exclamations des dernières classes du peuple, dans la +rue, m'avertirent les premières: «Vous êtes trop jolie pour attendre», +me disait un charretier en rangeant ses chevaux.—«Vous ne serez +jamais comme cette jolie dame si vous pleurez», assurait une marchande +de pommes à sa petite fille.—«Que Dieu bénisse votre joli visage, il +repose à voir», s'écriait un portefaix, en passant à côté de moi, etc.</p> + +<p>Au reste, il est exactement vrai que ces hommages, comme tous les +autres, ne m'ont frappée que lorsqu'ils m'ont manqué. Je ne sais si +toutes les femmes sentent de même, mais je n'en ai tenu compte qu'à +mesure qu'ils échappaient. Les premiers qui fuient sont les +admirations des passants, puis ceux qu'on entend en traversant les +antichambres, puis ceux qu'on recueille dans les lieux publics. Quant +aux hommages de salon, pour peu qu'on ait un peu d'élégance, on vit +assez longtemps sur sa réputation.</p> + +<p>Pour en revenir à ma jeunesse, j'étais d'une si excessive timidité que +je rougissais toutes les fois qu'on m'adressait la parole ou qu'on me +regardait. On ne plaint pas assez cette disposition. C'est une vraie +souffrance, et je la poussai à un tel point que souvent les larmes me +suffoquaient, sans qu'elles eussent d'autre motif qu'un excès +d'embarras que rien ne justifiait.</p> + +<p>Avec cette disposition, je me résignais facilement à ne jamais quitter +la ruelle du lit de ma mère qui avait fini par le garder presque +continuellement. Je ne sortais que rarement pour me promener, et +toujours avec mon père. Mes récréations étaient de jouer aux échecs +avec un vieux médecin ou d'entendre causer quelques hommes qui +venaient voir mon père.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> De ce nombre était monsieur de Calonne; il prit goût à notre +intérieur où il finit par passer sa vie. J'écoutais avec avidité ses +récits, faits avec autant d'intérêt que de grâce, lorsque je m'aperçus +que le même événement était raconté par lui tout à fait différemment, +et, bientôt, qu'il ne disait presque jamais la vérité. Avec cet +exclusif apanage de la première jeunesse, je le pris alors dans le +plus profond mépris et à peine si je daignais l'écouter.</p> + +<p>Il était difficile d'être plus aimable, meilleur enfant, plus léger et +plus menteur. Avec prodigieusement d'esprit et de capacités, il ne +faisait jamais que des fautes et des sottises. Tant qu'elles étaient à +faire, il n'écoutait ni représentation, ni conseil; il courait, tête +baissée, s'y précipiter. Mais aussi, dès qu'elles étaient accomplies, +même avant d'en éprouver les inconvénients, il les prévoyait tous, +s'accusait, se condamnait et abandonnait le parti qu'il avait pris +avec une docilité qui n'était comparable qu'à son entêtement de la +veille.</p> + +<p>Il était, à l'époque dont je parle, brouillé avec tout le monde (même +avec monsieur le comte d'Artois, pour lequel il s'était ruiné), criblé +de dettes, vivant sous la protection de l'ambassade d'Espagne à +laquelle il s'était fait attacher pour éviter d'être arrêté, et aussi +gai, aussi entrain que s'il avait été dans la plus douce situation du +monde.</p> + +<p>Voici, à ce propos, une petite aventure qui donne une idée de +l'avidité des gens de loi en Angleterre. On affiche à l'hôtel de ville +la liste des personnes qui, attachées aux différentes légations, sont +à l'abri de l'arrestation pour dettes. L'Espagne était alors en +querelle avec l'Angleterre. L'ambassadeur était parti; cependant la +liste restait affichée, mais pouvait être enlevée à chaque instant. +Monsieur de Calonne allait assez fréquemment à <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> la cité pour +s'en assurer. Un jour, il rencontra un légiste, beau monsieur qu'il +avait quelquefois vu dans le monde.</p> + +<p>«Que faites-vous donc dans ce quartier lointain?» Monsieur de Calonne +le lui expliqua.</p> + +<p>«Ne vous donnez pas la peine de venir, je passe dans cette salle tous +les jours pour me rendre au tribunal; je vous promets d'y regarder et +de vous avertir s'il survenait quelque changement.»</p> + +<p>Monsieur de Calonne se confondit en remerciements et n'y pensa plus. +Des mois se passèrent et, depuis longtemps, il n'avait plus +d'inquiétude à ce sujet. Il eut une petite affaire à laquelle il +employa son obligeant ami. Lorsqu'il reçut la note des frais, il +trouva: «<i>item</i> pour avoir examiné si le nom de monsieur de Calonne +restait sur la liste de la légation d'Espagne, quinze schellings; +<i>item</i>, etc.» La somme se montait à deux cents livres sterling. +Monsieur de Calonne fut furieux, mais il fallut payer ou plutôt +ajouter cette somme à celle de ses autres dettes.</p> + +<p>Je n'ai jamais mené la vie de l'émigration, mais je l'ai vue d'assez +près pour en conserver des souvenirs qu'il est bien difficile de +coordonner tant ils sont disparates. Il y a à louer jusqu'à +l'attendrissement dans les mêmes personnes dont la légèreté, la +déraison, les vilenies révoltent.</p> + +<p>Des femmes de la plus haute volée travaillaient dix heures de la +journée pour donner du pain à leurs enfants. Le soir, elles +s'attifaient, se réunissaient, chantaient, dansaient, s'amusaient la +moitié de la nuit, voilà le beau. Le laid, c'est qu'elles se faisaient +des noirceurs, se dénigrant sur leur travail, se plaignant que l'une +eût plus de débit que l'autre, en véritables ouvrières.</p> + +<p>Le mélange d'anciennes prétentions et de récentes petitesses était +dégoûtant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> J'ai vu la duchesse de Fitz-James, établie dans une maison +aux environs de Londres et conservant ses grandes manières, y prier à +dîner tout ce qu'elle connaissait. Il était convenu qu'on mettrait +trois schellings sous une tasse placée sur la cheminée, en sortant de +table. Non seulement, quand la société était partie, on faisait +l'appel de ces trois schellings, mais encore, lorsque, parmi les +convives, il y avait eu quelqu'un à qui on croyait plus d'aisance, on +trouvait fort mauvais qu'il n'eût pas déposé sa demi-guinée au lieu de +trois schellings, et la duchesse s'en expliquait avec beaucoup +d'aigreur. Cela n'empêchait pas qu'il n'y eût une espèce de luxe dans +ces maisons.</p> + +<p>J'ai vu madame de Léon et toute cette société faire des parties très +dispendieuses où elles allaient coiffées et parées sur l'impériale de +la diligence, au grand scandale de la bourgeoisie anglaise qui n'y +serait pas montée. Ces dames fréquentaient le parterre de l'Opéra où +il ne se trouvait guère que des filles et où leur maintien ne les en +faisait pas assez distinguer.</p> + +<p>Les mœurs étaient encore beaucoup plus relâchées qu'avant la +Révolution, et ces formes, qui donnaient un vernis de grâce à +l'immoralité, n'existaient plus. Monsieur le comte Louis de Bouillé, +arrivant ivre dans un salon, s'asseyait auprès de la duchesse de +Montmorency, attirait madame la duchesse de Châtillon de l'autre côté +et disait à une personne qui l'engageait à se retirer: «Hé bien, quoi! +qu'a-t-on à dire, ne suis-je pas sur mes terres?» et il posait ses +deux mains sur ces dames.</p> + +<p>Ce ton n'était pas exclusivement réservé à monsieur de Bouillé. +Presque tout le monde vivait en ménage, sans que l'Église eût été +appelée à bénir ces alliances. Les embarras de fortune, la nécessité +de s'associer pour vivre, servaient de motif aux uns, de prétexte aux +autres. <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> Et puis, d'ailleurs, pourvu qu'on <i>pensât bien</i>, tout +était pardonné. Il n'y avait pas d'autre intolérance, mais celle-là +était complète. J'ai vu tout cela, mais pourtant ce n'était pas parmi +le grand nombre.</p> + +<p>La masse des émigrés menait une vie irréprochable; et il faut bien que +cela soit, car c'est de leur séjour prolongé en Angleterre que date le +changement d'opinion du peuple anglais en faveur du peuple français.</p> + +<p>Quant aux opinions politiques, c'était partout le comble de la +déraison; et même ceux des émigrés qui menaient la vie la plus austère +étaient les plus absurdes. Toute personne qui louait un appartement +pour plus d'un mois était mal notée; il était mieux de ne l'avoir qu'à +la semaine, car il ne fallait pas douter qu'on ne fût toujours à la +veille d'être rappelé en France par la contre-révolution.</p> + +<p>Mon père avait fait un bail de trois ans pour la petite maison que +nous habitions dans le faubourg de Brompton; cela lui aurait fait tort +s'il avait eu quelque chose à perdre. Mais sa désapprobation de +l'émigration armée, et surtout son attachement bien connu pour le roi +Louis XVI et la Reine, la fidélité qu'il portait à leur mémoire, +étaient des crimes qu'on ne lui pardonnait pas plus que la sagesse +avec laquelle il jugeait les extravagances du moment.</p> + +<p>Je l'entendais souvent en causer avec l'évêque de Comminges (son frère +auquel l'ancien évêque de Comminges avait cédé son siège en 1786), et +tous deux déploraient l'aveuglement du parti auquel les circonstances +les forçaient d'appartenir.</p> + +<p>Il ne serait pas juste, en parlant de l'émigration, de passer sous +silence la conduite du clergé. Elle a été de nature à se concilier +l'estime et la vénération du peuple anglais, bien peu disposé en +faveur de prêtres papistes. <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> Chaque famille bourgeoise avait +fini par avoir son abbé français de prédilection qui apprenait sa +langue aux enfants et souvent assistait les parents dans leurs +travaux.</p> + +<p>Réunis par chambrée, quelques-uns de ces bonnes gens s'étaient fait de +petites industries à l'aide desquelles ils vivaient et venaient au +secours des plus vieux ou des infirmes. Malgré le désir qu'ils +auraient peut-être eu d'exercer le prosélytisme, ils ont été assez +sages pour qu'aucune réclamation ne s'élevât à cet égard, et je n'ai +pas souvenance qu'il y ait eu aucun genre de plainte portée contre un +prêtre pendant tout le temps qu'a duré leur exil.</p> + +<p>Cette conduite leur avait attiré une vénération dont on a vu des +résultats touchants. Par exemple, ceux qui étaient chargés +d'approvisionner leurs petites colonies se rendaient le vendredi à +Billingsgute, leur schelling à la main, et c'était à qui des vendeurs +de poisson remplirait leur panier. Ils avaient la délicatesse, +remarquable dans des gens de cette espèce, de recevoir le schelling en +donnant du poisson pour la valeur de dix ou douze. Aussi les prêtres +français s'émerveillaient du bon marché. Cette singulière transaction +commerciale s'est renouvelée tous les vendredis pendant des années; +les gens de Billingsgute avaient l'idée qu'elle leur portait bonheur.</p> + +<p>La malheureuse expédition de Quiberon avait eu lieu depuis longtemps, +avec des circonstances déplorables pour tout ce qui y avait pris part. +Le séjour de l'île d'Yeu sera à jamais la honte de la haute +émigration. Monsieur de Vauban n'en a fait qu'un trop fidèle récit.</p> + +<p>Monsieur de Frotté, le frère du général, vint à Londres. Sa mission +était d'avertir monsieur le comte d'Artois que la Vendée était perdue +s'il ne s'y présentait un prince. Je ne sais qui l'amena chez ma +mère; il y venait <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> assez souvent. Sa négociation traînait en +longueur, on l'amusait de bonnes paroles; enfin, il exigea une réponse +catégorique, en annonçant la nécessité de son départ.</p> + +<p>Je le vis arriver chez ma mère, comme un homme désespéré. Son +indignation était au comble; voici ce qu'il nous raconta:</p> + +<p>Monsieur le comte d'Artois l'avait reçu, entouré de ce qu'il appelait +son conseil, l'évêque d'Arras, le comte de Vaudreuil, le baron de +Roll, le chevalier de Puységur, monsieur du Theil et quelques autres, +car ils étaient huit ou dix (notez bien que la tête de monsieur de +Frotté, qui partait le lendemain, dépendait du secret). Monsieur de +Frotté rapporta l'état de la Vendée et les espérances qu'elle +présentait. Chacun fit ses objections; il y répondit. On concéda que +la présence de monsieur le comte d'Artois était nécessaire au succès. +Vinrent ensuite les difficultés du voyage. Il les leva. Puis combien +Monseigneur aurait-il de valets de chambre, de cuisiniers, de +chirurgiens, etc., etc. (il n'était pas encore question d'aumôniers à +cette époque). Tout fut débattu et convenu. Monsieur le comte d'Artois +était assez passif dans cette discussion et paraissait disposé à +partir. Monsieur de Frotté dit en terminant:</p> + +<p>«Je puis donc avertir mon frère que Monseigneur sera sur la côte à +telle époque.</p> + +<p>«—Permettez, un moment, dit le baron de Roll avec son accent +allemand, permettez, je suis capitaine des gardes de monsieur le comte +d'Artois et, par conséquent, responsable vis-à-vis du Roi de la sûreté +de Monseigneur. Monsieur de Frotté répond-il que Monseigneur n'a aucun +risque à courir?</p> + +<p>«—Je réponds que nous serons cent mille à nous faire tuer avant qu'il +tombe un cheveu de sa tête. Je ne puis répondre de plus.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> «—Je m'en rapporte à vous, messieurs, est-ce là une sécurité +suffisante pour hasarder Monseigneur? Puis-je y consentir?» reprit le +baron.</p> + +<p>Tous affirmèrent que <i>non</i>; assurément, que c'était impossible. +Monsieur le comte d'Artois leva la séance en disant à monsieur de +Frotté qu'il lui souhaitait un bon voyage et que c'était bien à regret +qu'il renonçait à une chose que lui-même devait reconnaître +impraticable.</p> + +<p>Monsieur de Frotté, atterré d'abord, donna un coup de poing sur la +table et s'écria, en jurant, «qu'ils ne méritaient pas que tant de +braves gens s'exposassent pour eux.» C'était en sortant de cette scène +qu'il arriva chez nous; il en était encore tellement ému qu'il ne put +s'en taire. Il nous raconta ces détails avec une chaleur et une +éloquence de colère et d'indignation qui me frappèrent vivement et que +je me suis toujours rappelées.</p> + +<p>C'est probablement à la suite des communications qu'il fit à son frère +que celui-ci écrivit la fameuse lettre à Louis XVIII: «La lâcheté de +votre frère a tout perdu.» Eh bien! cela est exagéré. Monsieur le +comte d'Artois, sans doute, n'avait pas de ces bravoures qui cherchent +le danger; mais, si ses entours l'avaient encouragé au lieu de +l'arrêter, il aurait été trouver monsieur de Frotté, comme il est +resté à Londres.</p> + +<p>Ah! ne soyons pas trop sévères pour les princes. Regardons autour de +nous; voyons quelle influence la puissance, les succès, exercent sur +les hommes! Le ministre, depuis quelques mois au pouvoir, la jolie +femme, le grand artiste, l'homme à la mode, ne sont-ils pas sous le +joug de la flatterie? Ne se croient-ils pas bien sincèrement des êtres +à part? Si quelques instants d'une fugitive adulation amènent si +promptement ce résultat, comment s'étonner que des princes, entourés +depuis le berceau de l'idée de leur importance privilégiée, se livrent +à toutes les aberrations <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> dérivant de la folie de se croire +eux-mêmes des êtres à part dont la conservation est le premier besoin +de chacun? Je suis persuadée que c'est très consciencieusement que +monsieur le comte d'Artois représentait à monsieur de Frotté +l'impossibilité de hasarder la <i>sûreté de Monseigneur</i>, et que cet +argument lui paraissait péremptoire pour tout le monde.</p> + +<p>Quand nous disons aux princes que nous sommes trop heureux de mourir +pour leur service, cela nous paraît une forme, comme le «très humble +serviteur» au bas d'une lettre; mais eux le prennent fort au sérieux +et trouvent qu'en effet c'est un véritable bonheur. Est-ce tout à fait +leur faute? Non, en conscience; c'est celle de tout ce qui les +approche, dans tous les temps et sous tous les régimes.</p> + +<p>Aucune des personnes qui entouraient monsieur le comte d'Artois ne se +souciait d'une expédition aventureuse dont les chances, bien +incertaines devaient amener des fatigues et des privations assurées. +Le baron de Roll était, de plus, dans cette circonstance, l'organe de +madame de Polastron. Sa tendresse réelle et mal entendue pour monsieur +le comte d'Artois ne lui inspirait des craintes que pour sa sûreté et +jamais pour sa gloire.</p> + +<p>L'évêque d'Arras, arrogant et violent, tranchant du premier ministre +et tout occupé des intrigues qu'il tramait contre la cour de Louis +XVIII (car les deux frères étaient en hostilité ouverte et leurs +agents cherchaient partout à se déjouer mutuellement), l'évêque +d'Arras aurait craint par-dessus tout une entreprise qui aurait +nécessairement retiré l'influence de ses mains pour la donner aux +militaires, d'autant qu'alors le prince était fort éloigné de toute +prédilection pour les prêtres. À la vérité, l'évêque d'Arras ne +l'était guère.</p> + +<p>Monsieur de Vaudreuil, que nous avons vu l'amant <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> despote de +la toute-puissante duchesse de Polignac, était devenu le mari soumis +d'une jeune femme, sa cousine, qu'il avait épousée depuis l'émigration +et dont la conduite peu mesurée aurait pu épuiser sa patience, s'il +s'en était aperçu.</p> + +<p>J'ai beaucoup vu le comte de Vaudreuil à Londres, sans avoir jamais +découvert la distinction dont ses contemporains lui ont fait honneur. +Il avait été le coryphée de cette école d'exagération qui régnait +avant la Révolution, se passionnant pour toutes les petites choses et +restant froide devant les grandes. À l'aide de l'argent qu'il puisait +au trésor royal, il s'était fait le Mécène de quelques tous petits +Virgiles qui le louaient en couplets. Chez madame Lebrun, il se pâmait +devant un tableau, et protégeait les artistes. Il vivait familièrement +avec eux et gardait ses grands airs pour le salon de madame de +Polignac, et son ingratitude pour la Reine dont je l'ai entendu parler +avec la dernière inconvenance. En émigration et devenu vieux, il ne +lui restait plus que le ridicule de toutes ses prétentions et +l'inconsidération de voir les amants de sa femme fournir à l'entretien +de sa maison par des cadeaux qu'elle était censée gagner à la loterie.</p> + +<p>Ce n'était pas dans sa propre famille que madame de Vaudreuil aurait +acquis les habitudes d'une grande délicatesse. Sa mère, vieille +provençale, ne manquait pas d'une espèce d'habileté, ne lui en donnait +pas l'exemple. En voici un trait entre mille.</p> + +<p>Pendant la campagne des Princes, un homme de ses amis, partant pour +l'armée, lui remit une bourse contenant deux cents louis.</p> + +<p>«Si je vis, lui dit-il, je vous les redemanderai. Si je meurs, je vous +prie de les remettre à mon frère.»</p> + +<p>L'ami revint sain et sauf. Son premier soin fut d'accourir chez +madame de Vaudreuil. Elle ne lui parla pas <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> du dépôt. Un peu +de timidité empêcha le jeune homme de prendre l'initiative. Enfin il +se décida, au bout de plusieurs visites, à le réclamer.</p> + +<p>«Hélas, mon bon ami, s'il en reste, il n'en reste guère,» dit-elle, +avec son accent provençal.</p> + +<p>Et, sans le moindre embarras, elle lui remit la bourse où il ne se +trouvait plus qu'une douzaine de louis. On conçoit qu'une telle +personne ne donnât pas des principes bien sévères à ses filles; aussi +toutes en ont profité.</p> + +<p>L'une d'elles, madame de La Tour, avait suivi son mari à Jersey où le +corps auquel il appartenait était en garnison. À cette époque, le +gouverneur de l'île était un d'Auvergne, capitaine de la marine +anglaise, qui avait la prétention de descendre de la maison de +Bouillon, au moins du côté gauche. Monsieur d'Auvergne se lia très +particulièrement avec madame de La Tour, qui fit les honneurs de la +maison du gouverneur. Les officiers, par malice, l'appelèrent entre +eux madame de La Tour d'Auvergne; mais elle accepta le nom et, dès +lors, elle, son mari, ses beaux-frères, ses enfants, tous quittèrent +le surnom de Paulet pour prendre celui d'Auvergne.</p> + +<p>De là, et appuyant cette prétention de quelques papiers que le +capitaine d'Auvergne, mort sans enfants, lui a laissés, elle a établi +en France, lorsqu'elle y est rentrée, une branche de La Tour +d'Auvergne qui n'a d'autres droits que ceux que j'ai énoncés et qui +pourtant s'est fait une existence qui finit par ne lui être plus +contestée.</p> + +<p>Elle fut fort assistée dans cette entreprise par son beau-frère, +l'abbé de La Tour, extrêmement intrigant. Dans un temps dont je +parlerai, il était le secrétaire intime et le séide de l'évêque +d'Arras, et tonnait contre tous les émigrés qui rentraient en France. +Un beau matin, il disparut sans avertir personne, et quinze jours +après nous apprîmes que le Premier Consul l'avait nommé <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> +titulaire de l'évêché d'Arras. Les fureurs de son patron et +prédécesseur furent poussées jusqu'à la frénésie contre ce <i>misérable +prestolet</i>. Il ne le désignait plus autrement.</p> + +<p>Il y aurait bien des pages à écrire sur cette famille Vaudreuil, mais +elles seraient peu amusantes et encore moins édifiantes. Il faut +pourtant excepter madame de Serant-Walsh, la fille aînée, personne de +mérite, qui a été une des premières dames de l'impératrice Joséphine. +Elle était très remarquablement instruite, assez spirituelle, et +l'Empereur se plaisait à causer avec elle, dans le temps où il causait +encore. Elle et madame de Rémusat lui ont souvent fait arriver des +vérités utiles pour lui et pour les autres.</p> + +<p>Les créanciers de monsieur le comte d'Artois devinrent plus importuns, +et il fut obligé d'aller rechercher la protection des murs du palais +d'Holyrood, à Édimbourg, où ils ne pouvaient l'atteindre. Il y +séjourna jusqu'à ce qu'un bill du parlement anglais eut décidé que les +dettes contractées à l'étranger ne pourraient entraîner prise de +corps.</p> + +<p>Il ne resta de prince à Londres que monsieur le duc de Bourbon qui a +péri si misérablement à Saint-Leu, fin trop digne de sa vie. Son père, +s'étant aperçu qu'il entendait le bruit des balles sans s'y plaire, +l'avait expulsé de l'armée de Condé où, entre deux générations de +héros, il soutenait bien mal le beau nom de Condé. Ce n'était pas un +mauvais homme; il était doux et facile dans son intérieur. Peut-être +son inconduite tenait-elle principalement à une timidité organique qui +lui rendait insupportable l'existence de prince; il n'était à son aise +que dans les classes assez peu élevées pour qu'il n'y trouvât aucun +respect. Son goût vif pour les femmes, se trouvant réuni à sa +répugnance pour les salons, le jetait dans une vie des moins +honorables.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> Lorsqu'il se trouvait forcé, par quelques circonstances +impossibles à éviter, à se trouver en bonne compagnie, il y souffrait +visiblement. Il avait pourtant une belle figure, fort noble, et ses +façons, quoique froides et embarrassées, avaient de la distinction. +Une liaison intime avec la jeune comtesse de Vaudreuil le mit pendant +quelques mois dans le monde, mais il y était toujours mal à son aise.</p> + +<p>Il allait un peu plus volontiers qu'ailleurs dans ce qu'on appelait la +société créole. Elle était composée de personnes dont les habitations +n'avaient pas été assez dévastées pour être détruites entièrement. Les +négociants de Londres leur faisaient, à intérêts bien onéreux, de +petites avances dont ils ont fini par n'être pas payés. Cette classe +de créoles était alors la moins malheureuse parmi les émigrés. Une +certaine madame de Vigné en était la plus riche. Elle tenait une +espèce d'état, appelait monsieur le duc de Bourbon <i>le voisin</i>, parce +qu'il demeurait dans sa rue, et était suffisamment vulgaire pour le +mettre à son aise.</p> + +<p>C'est elle qui répondait à un anglais qui lui demandait si elle était +créole:</p> + +<p>«Oui, monsieur, et des bonnes, car je roule.»</p> + +<p>Paroles que l'anglais fut obligé de se faire expliquer. Sa fille, très +jolie et très aimable, était l'objet des prétentions de tout ce que +l'émigration avait de plus distingué; mais elle fit la difficile, les +moulins des habitations cessèrent de <i>rouler</i>, et elle fut trop +heureuse d'épouser le consul d'Angleterre à Hambourg. Mademoiselle de +La Touche, fille de madame Arthur Dillon, et mademoiselle de Kersaint, +toutes deux riches de possessions à la Martinique, avaient été plus +avisées. La première épousa le duc de Fitz-James, l'autre, le duc de +Duras. J'ai été par la suite très liée avec toutes deux, et j'aurai à +en reparler.</p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> CHAPITRE IV</h3> + + +<p class="resume">Concerts du matin. — Le général de Boigne. — Mon + mariage. — Caractère de monsieur de Boigne. — Les princes + d'Orléans. — Monsieur le comte de Beaujolais. — Monsieur le duc de + Montpensier. Monsieur le duc d'Orléans. — Tracasseries + domestiques. — Voyage en Allemagne. — Hambourg. — Munich. — Retour à + Londres. — Histoire de lady Mary Kingston.</p> + +<p>Je ne raconterai pas le roman de ma vie, car chacun a le sien et, avec +de la vérité et du talent, on peut le rendre intéressant, mais le +talent me manque. Je ne dirai de moi que ce qui est indispensable pour +faire comprendre de quelles fenêtres je me suis trouvée assister aux +spectacles que je tenterai de décrire, et comment j'y suis arrivée. +Pour cela, il me faut entrer dans quelques détails sur mon mariage.</p> + +<p>La santé de ma mère donnant moins d'inquiétude, elle chercha à +m'amuser. Elle avait retrouvé à Londres Sappio, ancien maître de +musique de la reine de France. Il était venu chez elle, m'avait fait +chanter, s'était passionné de mon talent et le cultivait avec d'autant +plus de zèle qu'il s'en faisait grand honneur. Sa femme, très gentille +petite personne, était bonne musicienne. Nos voix s'unissaient si +heureusement que, lorsque nous chantions ensemble à la tierce, les +vitres et les glaces en vibraient. Je n'ai jamais vu cet effet se +renouveler qu'entre mesdames Sontag et Malibran. Il avait un mérite +très grand, surtout pour les artistes, parce que <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> cela est +rare. Sappio en amenait souvent chez ma mère; ils prirent l'habitude +d'y venir de préférence le dimanche matin, et cela finit par composer +une espèce de concert improvisé d'artistes et d'amateurs. Les +assistants s'y multiplièrent, la mode s'en mêla et, au bout de +quelques semaines, ma mère eut toute la peine du monde à écarter la +foule de chez elle.</p> + +<p>Un monsieur Johnson, que nous voyions quelquefois, lui demanda la +permission de lui amener un nouveau débarqué de l'Inde; il connaissait +encore peu de monde et désirait se mettre en bonne compagnie. Il vint, +il s'en alla sans que nous y fissions grande attention.</p> + +<p>Plusieurs semaines se passèrent. Il revint faire une visite, dit +qu'une entorse l'avait empêché de se présenter plus tôt et pressa +tellement ma mère de venir dîner chez lui le lendemain qu'après avoir +fait une multitude d'objections elle y consentit. Il n'y avait que la +famille O'Connell et la mienne. Notre hôte pria monsieur O'Connell de +venir le voir de bonne heure le jour suivant et le chargea de me +demander en mariage.</p> + +<p>J'avais seize ans. Je n'avais jamais reçu le plus léger hommage, du +moins je ne m'en étais pas aperçue. Je n'avais qu'une passion dans le +cœur, c'était l'amour filial. Ma mère se désolait dans la crainte +de voir s'épuiser les ressources précaires qui soutenaient notre +existence. La reine de Naples, chassée de ses États, lui mandait +qu'elle ne savait pas si elle pourrait continuer la pension qu'elle +lui faisait. Ses lamentations me touchaient encore moins que le +silence de mon père et les insomnies gravées sur son visage.</p> + +<p>J'étais sous ces impressions lorsque monsieur O'Connell arriva chargé +de me proposer la main d'un homme qui annonçait vingt mille louis de +rente, offrait trois mille louis de douaire et insinuait que, n'ayant +pas un parent, <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> ni un lien dans le monde, il n'aurait rien de +plus cher que sa jeune femme et sa famille. On me fit part de ces +propositions.</p> + +<p>Je demandai jusqu'au lendemain pour répondre, quoique mon parti fût +pris sur-le-champ. J'écrivis un billet à madame O'Connell pour la +prier de m'inviter à déjeuner chez elle, ce qui lui arrivait +quelquefois, et de faire avertir le général de Boigne de m'y venir +trouver. Il fut exact au rendez-vous; et là je fis la faute insigne, +quoique généreuse, de lui dire que je n'avais aucun goût pour lui, que +probablement je n'en aurais jamais, mais que, s'il voulait assurer le +sort et l'indépendance de mes parents, j'aurais une si grande +reconnaissance que je l'épouserais sans répugnance. Si ce sentiment +lui suffisait, je donnais mon consentement; s'il prétendait à un +autre, j'étais trop franche pour le lui promettre, ni dans le présent, +ni dans l'avenir. Il m'assura ne point se flatter d'en inspirer un +plus vif.</p> + +<p>J'exigeai que cinq cents louis de rente fussent assurés, par un +contrat qui serait signé en même temps que celui de mon mariage, à mes +parents. Monsieur O'Connell se chargea de le faire rédiger. Monsieur +de Boigne dit qu'alors il ne me donnerait plus que deux mille cinq +cents louis de douaire. J'arrêtai les représentations que monsieur +O'Connell voulut faire, en rappelant les paroles dont il avait été +porteur. Je coupai court à toute discussion et je retournai chez moi +pleinement satisfaite.</p> + +<p>Ma mère était un peu blessée que je l'eusse quittée dans un moment où +il s'agissait de mon sort. Je lui racontai ce que j'avais fait; elle +et mon père, quoique fort touchés, me conjurèrent de bien réfléchir. +Je leur assurai que j'étais parfaitement contente, et cela était vrai +dans ce moment. J'avais tout l'héroïsme de la première jeunesse. +J'avais mis ma conscience en repos en disant à <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> cet homme que +je croyais bien que je ne l'aimerais jamais. Je me sentais sûre de +remplir les devoirs que j'allais contracter, et, d'ailleurs, tout +était absorbé par le bonheur de tirer mes parents de la position dont +ils souffraient. Je ne voyais que cela et je ne sentais même pas que +ce fût un sacrifice. Très probablement, à vingt ans, je n'aurais pas +eu ce courage, mais, à seize ans, on ne sait pas encore qu'on met en +jeu le reste de sa vie. Douze jours après, j'étais mariée.</p> + +<p>Le général de Boigne avait quarante-neuf ans. Il rapportait de l'Inde, +avec une immense fortune faite au service des princes mahrattes, une +réputation honorable. Sa vie était peu connue, et il me trompa sur +tous ses antécédents: sur son nom, sur sa famille, sur son existence +passée. Je crois qu'à cette époque, son projet était de rester tel +qu'il se montrait alors.</p> + +<p>Il avait offert quelques hommages à une belle personne, fille d'un +médecin. Elle les avait reçus avec peu de bienveillance, ou avec une +coquetterie qu'il n'avait pas comprise. Ce fut en sortant de chez elle +qu'il se rappela tout à coup la jeune fille qui lui était apparue +comme une vision quelques semaines avant. Il voulut prouver à la +dédaigneuse beauté qu'une plus jeune, plus jolie, mieux élevée, +autrement née, pouvait accepter sa main. Il l'offrit, et je la reçus +pour le malheur de tous deux.</p> + +<p>S'il était entré une seule pensée de personnalité dans mon cœur en +ce moment, si les séductions de la fortune m'avaient souri un instant, +je crois que je n'aurais pas eu le courage de soutenir le sort que je +m'étais fait. Mais je me dois cette justice que, tout enfant que +j'étais, aucun sentiment futile n'approcha mon esprit, et que je me +vis entourer de luxe sans en ressentir la moindre joie.</p> + +<p>Monsieur de Boigne n'était ni si mauvais ni si bon que ses actions, +prises séparément, devaient le faire juger. <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> Né dans la plus +petite bourgeoisie, il avait été longtemps soldat. J'ignore encore par +quelle route il avait cheminé de la légion irlandaise au service de +France jusque sur l'éléphant d'où il commandait une armée de trente +mille cipayes, formée par ses soins pour le service de Sindiah, chef +des princes mahrattes auxquels cette force, organisée à l'européenne, +avait assuré la domination du nord de l'Inde.</p> + +<p>Monsieur de Boigne avait dû employer beaucoup d'habileté et de ruses +pour quitter le pays en emportant une faible partie des richesses +qu'il y possédait et qui pourtant s'élevait à dix millions. La +rapidité avec laquelle il avait passé de la situation la plus +subalterne à celle de commandant, de la détresse à une immense +fortune, ne lui avait jamais fait éprouver le frottement de la société +dont tous les rouages l'étonnaient. La maladie dont il sortait l'avait +forcé à un usage immodéré de l'opium qui avait paralysé en lui les +facultés morales et physiques.</p> + +<p>Un long séjour dans l'Inde lui avait fait ajouter toutes les jalousies +orientales à celles qui se seraient naturellement formées dans +l'esprit d'un homme de son âge; mais, par-dessus tout, il était doué +du caractère le plus complètement désobligeant que Dieu ait jamais +accordé à un mortel. Il avait le besoin de déplaire comme d'autres ont +celui de plaire. Il voulait faire sentir la suprématie qu'il attachait +à sa grande fortune et il ne pensait jamais l'exercer que lorsqu'il +trouvait le moyen de blesser quelqu'un. Il insultait ses valets; il +offensait ses convives; à plus forte raison sa femme était-elle +victime de cette triste disposition. Et, quoiqu'il fût honnête homme, +loyal en affaires, qu'il eût même dans ses formes grossières une +certaine apparence de bonhomie, cependant cette disposition à la +désobligeance, exploitée avec toute l'aristocratie de l'argent, la +plus hostile de toutes, rendait son <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> commerce si odieux qu'il +n'a jamais pu s'attacher un individu quelconque, dans aucune classe de +la société, quoiqu'il ait répandu de nombreux bienfaits.</p> + +<p>À l'époque de mon mariage, il était assez avare mais fastueux, et, si +j'avais voulu, j'aurais pu disposer plus que je ne l'ai fait de sa +fortune. Je crois qu'une femme plus âgée, plus habile, un peu +artificieuse, mettant un grand prix aux jouissances que donne l'argent +et ayant en vue ce testament dont il parlait perpétuellement et que je +lui ai vu faire et refaire cinq ou six fois, aurait pu tirer beaucoup +meilleur parti pour elle et pour lui de la situation où j'étais. Mais +que pouvait y faire la petite fille la plus candide et la plus fière +qui puisse exister! Je passais d'étonnements en étonnements de toutes +les mauvaises passions que je voyais se dérouler devant moi. Ces +absurdes jalousies, exprimées de la façon la plus brutale, excitaient +ma surprise, ma colère, mon dédain.</p> + +<p>Nous avions un assez grand état, des dîners très bons et fréquents, de +magnifiques concerts où je chantais. Monsieur de Boigne était, de +temps en temps, bien aise de montrer qu'il avait fait l'acquisition +d'une jolie machine bien harmonisée. Puis, la jalousie orientale le +reprenant, il était furieux que j'eusse été regardée, écoutée, surtout +admirée ou applaudie, et il me le disait en termes de corps de garde.</p> + +<p>Ces concerts étaient assez à la mode; tout ce qu'il y avait de plus +distingué en anglais et en étrangers y assistait. Les princes +d'Orléans y vinrent souvent; ils dînaient aussi chez moi, mais +toujours en princes. Leurs façons excluaient la familiarité. J'étais +trop imbue des sentiments de haine que les royalistes portaient à leur +père pour ne point éprouver de la prévention contre eux; cependant il +était impossible de ne pas rendre hommage à la dignité de leur +attitude. Seuls de tous nos princes, <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> ils ne recevaient aucun +secours des puissances étrangères.</p> + +<p>Retirés tous trois dans une petite maison à Twickenham, aux environs +de Londres, ils y vivaient de la manière la plus modeste, mais la plus +convenable. Monsieur de Montjoie, leur ami, composait toute leur Cour +et remplissait les fonctions de gentilhomme de la chambre, dans les +occasions rares où il fallait quelque forme d'étiquette.</p> + +<p>Malgré mes premières répugnances, je m'aperçus bientôt que monsieur le +duc de Montpensier était aussi aimable qu'il était instruit et +distingué. Il aimait passionnément les arts et la musique. Monsieur le +duc d'Orléans la tolérait par affection pour son frère. Rien n'était +plus touchant que l'union de ces deux princes, et la tendresse qu'ils +portaient à monsieur le comte de Beaujolais.</p> + +<p>Celui-ci ne répondait pas à leurs soins. Il était léger, inconséquent, +inoccupé, et, lorsqu'il a pu s'émanciper sur le pavé de Londres, il +est tombé dans tous les travers d'un jeune homme à la mode. Malgré sa +charmante figure, sa tournure distinguée, il avait pris de si +mauvaises façons qu'il avait perdu l'attitude des gens de bonne +compagnie; et, lorsqu'on l'apercevait à la sortie de l'Opéra, on +évitait de le rencontrer, craignant de le trouver dans un état complet +d'ivresse. Les excès et la boisson amenèrent une maladie de poitrine +pendant laquelle monsieur le duc d'Orléans le soigna comme la mère la +plus tendre, sans pouvoir le sauver. Mais j'anticipe sur les +événements. À l'époque dont je parle, monsieur le comte de Beaujolais +était encore sous la domination de ses frères, et l'on ne connaissait +de lui qu'un extérieur qui prévenait en sa faveur.</p> + +<p>Monsieur le duc de Montpensier était laid, mais si <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> +parfaitement gracieux et aimable, ses manières étaient si nobles que +sa figure s'oubliait bien vite. Monsieur le duc d'Orléans, avec une +figure assez belle, n'avait aucune distinction, ni dans la tournure, +ni dans les manières. Il ne paraissait jamais complètement à son aise. +Sa conversation, déjà fort intéressante, avait un peu de pédanterie +pour un homme de son âge. Enfin il n'avait pas l'heur de me plaire +autant que son frère avec lequel j'aurais fort aimé à causer +davantage, si j'avais osé.</p> + +<p>Après dix mois d'une union très orageuse, monsieur de Boigne me +proposa un matin de me ramener à mes parents. J'acceptai et fus reçue +avec joie. Mais ce n'était pas le compte du reste de ma famille, ni de +ma société, qui voulaient exploiter le millionnaire et se souciaient +fort peu que j'en payasse les frais.</p> + +<p>Ce fut alors que je me trouvai victime et témoin de la plus odieuse +persécution. Je lui reproche surtout de m'avoir, avant l'âge de +dix-sept ans, arraché toutes les illusions avec lesquelles j'étais si +bénévolement entrée dans le monde dix mois avant.</p> + +<p>Monsieur de Boigne n'eut pas plus tôt lâché sa proie qu'il la +regretta. Alors mes parents et ce qu'il y avait de plus distingué dans +l'émigration se mirent à sa solde. L'un se chargeait de m'espionner, +l'autre d'interroger mes gens. Celui-ci avait du crédit à Rome et +ferait casser mon mariage. Celui-là trouverait des nullités dans le +contrat, etc., etc. On faisait des parties chez lui où j'étais +déchirée; on inventait des noirceurs; on les exprimait en prose et en +vers qu'on lui vendait à beaux deniers comptants. Enfin tout le monde +s'acharnait contre une enfant de dix-sept ans que, la veille, on +comblait d'adulations.</p> + +<p>Monsieur de Boigne lui-même en fut assez promptement révolté; il +ferma sa bourse et sa maison. J'ai vu <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> plus tard entre ses +mains des morceaux d'éloquence contre moi, des preuves de vils +services offerts. Il avait eu soin de conserver le nom des personnes, +les sommes demandées et payées. Ces noms étaient de nature à réjouir +son orgueil plébéien, et c'était encore une taquinerie qu'il exerçait +en me les montrant.</p> + +<p>L'impossibilité d'amener monsieur de Boigne à faire aucun arrangement +qui m'assurât un peu de tranquillité, ses promesses de changer de +conduite à mon égard, le chagrin que j'éprouvai de l'injustice du +public qui, trompé par des agents à ses gages, me donnait tous les +torts me décidèrent à le rejoindre au bout de trois mois.</p> + +<p>Je n'entrerai plus dans aucun détail sur mon ménage. Il suffit de +savoir que, désespéré et croyant m'adorer lorsque nous étions séparés, +ennuyé de moi et me prenant en haine lorsque nous étions réunis, il +m'a quittée <i>pour toujours</i> cinq ou six fois. Toutes ces séparations +étaient accompagnées de scènes qui ont empoisonné ma jeunesse, si mal +employée que je l'ai traversée sans m'en douter et l'ai trouvée +derrière moi sans en avoir joui.</p> + +<p>Nous fîmes, cette année 1800, un voyage en Allemagne. Je passai un +mois à Hambourg où l'émigration régnait sous le sceptre de madame de +Vaudémont. Quelque niaisement innocente que je fusse encore, les +scandales de cette coterie étaient tellement saillants que je ne +pouvais m'empêcher de les voir, et j'en fus révoltée. Je le fus aussi +du relâchement des idées royalistes. Altona était comme une espèce de +purgatoire où les personnes qui méditaient de rentrer en France +venaient se préparer à l'abjuration de leurs principes exclusifs. +Accoutumée à un autre langage, il me semblait entendre des hérésies. À +la vérité, j'allai de là à Munich, peuplé alors des restes de l'armée +de Condé, et j'y trouvai l'exagération poussée à un point +d'extravagance qui me confondit dans un autre <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> sens. Je +m'accoutumai dès lors à n'être de l'avis de personne et inventai le +<i>juste milieu</i> à mon usage.</p> + +<p>Je me rappelle avoir entendu soutenir à Munich qu'il ne fallait +consentir à rentrer en France qu'avec la condition que l'on +rétablirait les châteaux, même les mobiliers, tels qu'ils étaient +lorsqu'on les avait quittés. Quant à la restitution des biens, des +droits, de toutes les prétentions, cela ne souffrait pas un doute. +Peut-être ces vœux remplis auraient-ils encore donné des +désappointements, car les émigrés s'étaient tellement accoutumés à +répéter qu'ils avaient perdu cent mille livres de rente qu'ils avaient +fini par se le persuader à eux-mêmes. Il n'y avait pas de mauvaise +gentilhommière qui ne se représentât à leurs regrets comme un château.</p> + +<p>Je traversai le Tyrol qui me parut, selon l'expression du prince de +Ligne, le plus beau corridor de l'Europe. Nous fîmes une pointe +jusqu'à Vérone, pour voir des sœurs de monsieur de Boigne dont il +m'avait célé l'existence jusque-là, et nous revînmes à Londres où +j'eus le bonheur de retrouver mon père et ma mère dont ce voyage +m'avait éloignée.</p> + +<p>Si je ne m'étais promis de ne plus entrer dans ces détails, j'aurais +un long récit à faire de tout ce que les mauvaises façons de monsieur +de Boigne me firent souffrir. C'est à dessein que je me sers du mot +<i>façons</i>, car c'était plus de la forme que du fond de ses procédés que +j'avais à me plaindre. Mais il faut y avoir passé pour savoir combien +ces maussaderies, dont chacune séparément ne pèse pas un fétu, peuvent +rendre la vie insoutenable.</p> + +<p>Mes tracasseries d'intérieur ne m'absorbaient pas tellement qu'il ne +me restât des larmes pour le triste sort de ma meilleure amie. Chère +Mary, ton historien n'a pas besoin d'habileté; il suffit d'être +véridique et je le serai!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> Lady Kingston était devenue une riche héritière par la mort +d'un frère. Ce frère avait laissé un fils qu'un mariage tardif n'avait +pu légitimer. La mère, personne intéressante, était morte en couches +d'un second enfant qui n'avait pas vécu. Le père de lady Kingston +n'avait jamais voulu reconnaître le mariage de son fils, ni l'enfant +qu'il avait laissé en le léguant à l'amitié de sa sœur, lady +Kingston. Cette sévérité était portée à un tel point que, pendant la +vie du vieillard, lady Kingston était forcée de dissimuler l'intérêt +qu'elle portait au jeune orphelin. Elle le faisait soigneusement +élever. Dès qu'elle fut maîtresse de sa fortune, elle assura le sort +du jeune Fitz-Gerald auquel son propre père avait déjà laissé le peu +dont il pouvait disposer, le fit entrer dans l'armée, le patronisa, +facilita son mariage avec une jeune personne destinée à une belle +fortune, et, ce qui est bien rare en Angleterre, établit ce jeune +ménage dans une maison que les comtes de Kingston possédaient à +Londres et n'habitaient point. Lord Kingston, homme sauvage et +atrabilaire, ne quittait guère ses terres d'Irlande où il vivait en +despote.</p> + +<p>Lady Kingston avait beaucoup d'enfants. Les plus jeunes étaient des +filles. Le soin de leur éducation l'amena plusieurs années de suite à +Londres où le ménage Fitz-Gerald lui formait un intérieur agréable. La +femme était douce et prévenante, le mari, son ami, son fils, son +frère. Les petites Kingston s'élevaient sur ses genoux.</p> + +<p>Lady Mary, l'aînée, était une des personnes les plus charmantes que +j'aie jamais rencontrées. Elle atteignait sa dix-septième année; sa +mère souhaitait la mener dans le monde, elle refusait de l'y suivre. +Elle aimait mieux continuer ses études avec ses sœurs. Son seul +plaisir était la promenade à pied ou à cheval, quelquefois en +carriole. Lady Kingston n'y apportait jamais aucun obstacle, <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> +pourvu que le colonel Fitz-Gerald consentît à l'accompagner. Cette +habitude était prise depuis nombre d'années, mais lady Kingston avait +oublié de remarquer que l'enfant était devenue une fille charmante et +que le protecteur n'avait pas trente ans.</p> + +<p>Quand on aura compulsé tous les portraits de héros de roman pour en +extraire l'idéal de la perfection, on sera encore au-dessous de ce +qu'il y aurait à dire du colonel Fitz-Gerald. Sa belle figure, sa +noble tournure, sa physionomie si douce et si expressive n'étaient que +l'annonce de tout ce que son âme contenait de qualités admirables. Il +était colonel dans les gardes, adoré des subalternes aussi bien que de +ses camarades.</p> + +<p>Mary venait souvent passer de longues matinées et même des soirées +avec moi. C'était presque toujours Fitz-Gerald qui lui servait de +chaperon; sa mère était dans le monde, ses sœurs avec les +gouvernantes. Le colonel avait la bonté de l'amener et de venir la +rechercher, bien souvent en carriole. Dès que nous étions seules, elle +avait toujours quelque nouveau trait à me raconter sur les vertus du +colonel; elle ne me parlait que de lui. J'étais trop jeune et trop +innocente pour le remarquer. Je trouvais très simple qu'elle vantât en +Fitz-Gerald des qualités qui paraissaient, en effet, admirables. +J'aimais beaucoup lady Mary. J'étais flattée qu'elle préférât notre +petite retraite de Brompton-Row à tout ce que Londres présentait de +plus brillant où sa position l'appelait. Les plaintes, moitié +sérieuses, moitié en plaisanteries, qu'en portait lady Kingston +augmentaient ma reconnaissance et ma tendresse pour Mary.</p> + +<p>Le colonel, sans être musicien avait une très belle voix. Nous le +faisions chanter avec nous, et c'étaient des joies et des rires +lorsqu'il manquait un dièse ou estropiait une syllabe italienne; il +jurait alors qu'il nous forcerait <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> à ne chanter que du +gaélique, pour avoir sa revanche. Lady Mary s'y prêtait d'autant +meilleure grâce qu'elle y réussissait admirablement, et ils chantaient +ensemble des mélodies irlandaises dans la plus grande perfection.</p> + +<p>Hélas! plût au ciel que ces soirées si douces et qui n'avaient +d'autres témoins que mon père et ma mère eussent été aussi innocentes +pour ces pauvres jeunes gens que pour moi! Je suis persuadée que la +passion de Mary a précédé celle qu'elle a inspirée au colonel. Elle ne +s'en doutait pas, et lui n'a pas prévu le danger qu'ils couraient.</p> + +<p>Lady Kingston fut rappelée subitement en Irlande par la maladie d'un +de ses fils. Ne voulant pas exposer lady Mary, dont la santé était un +peu altérée, à la fatigue d'un voyage rapide, elle partit seule, +chargeant le colonel de lui amener Mary plus à loisir. C'est dans ce +fatal voyage qu'ils succombèrent tous deux à la passion qui les +dominait. Je dis <i>tous deux</i>, car je crois fermement que Fitz-Gerald +n'était pas plus le séducteur de Mary qu'elle n'avait eu l'idée de +l'entraîner à ce coupable abus de confiance.</p> + +<p>Il resta en Irlande pendant le séjour qu'y fit lady Kingston et ne +revint à Londres qu'avec elle et sa fille. Mon mariage eut lieu +pendant cette absence. Mary et moi nous écrivions, mais la +correspondance avait cessé de sa part. À son retour à Londres elle ne +voulait voir personne, je ne pus arriver jusqu'à elle. J'étais sur le +continent lorsque les alarmes que donnaient son dépérissement et sa +profonde tristesse décidèrent sa mère à l'envoyer prendre l'air et se +distraire chez son amie, lady Harcourt.</p> + +<p>Un matin, lady Mary ne parut pas à déjeuner; on la chercha sans la +trouver; son chapeau et son shall au bord <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> de la rivière +donnèrent de l'inquiétude qu'elle ne s'y fût jetée; mais un ouvrier +l'avait vue, à cinq heures, monter dans une voiture de poste. Douze +heures après, lady Harcourt, avec la rigueur de son zèle méthodiste, +l'avait fait afficher avec son nom et son signalement sur tous les +murs et dans toutes les gazettes. Ma mère lui reprochant cette cruelle +publicité:</p> + +<p>«Ma chère, lui répondit-elle, à chacun suivant ses œuvres; elle a +failli, la morale veut qu'elle en porte la peine.»</p> + +<p>Hélas! pauvre Mary, l'incurie des uns, la sévérité, la cruauté des +autres, tout conspirait à ta perte!</p> + +<p>On croyait Fitz-Gerald absent pour des affaires du régiment; on sut +bientôt qu'il avait prétexté ce motif. Lady Kingston, toujours dans le +plus complet aveuglement, l'ayant envoyé chercher à la première +nouvelle de la fuite de Mary, on ne le trouva pas.</p> + +<p>Plusieurs jours se passèrent. Lord Kingston et ses fils, fors les +aînés de Mary, arrivèrent d'Irlande; ils se mirent à la recherche des +fugitifs. On apprit enfin qu'un monsieur et son fils devaient +s'embarquer dans la Tamise pour l'Amérique. On suivit ces traces, et +on trouva Fitz-Gerald et Mary, au moment où celle-ci venait de prendre +des vêtements d'homme pour se mieux déguiser.</p> + +<p>Quand lord Kingston entra dans la pièce où ils étaient, tous deux se +couvrirent le visage de leurs mains. Mary se laissa emmener sans que +ni elle, ni lui répondissent autre chose aux injures dont on les +accablait que: «Je suis très coupable.» Lady Mary fut ramenée chez sa +mère; on ne lui permit pas de la voir. Son père et ses frères se +firent ses implacables geôliers. Elle ne chercha pas à nier un état de +grossesse déjà visible. Elle ne se défendait en aucune façon, +convenait de ses torts, mais avec une dignité calme et froide.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> Elle obtint de voir madame Fitz-Gerald et s'attendrit +beaucoup avec elle, en lui recommandant d'aller au secours de son +mari. Celle-ci ne demandait pas mieux; elle l'aurait reçu à bras +ouverts. Elle s'annonça comme porteur des paroles de Mary. Mais, en la +remerciant avec effusion, il lui répondit que, sa vie ne pouvant plus +être utile au bonheur de personne, il la consacrait à la malheureuse +victime qu'il avait entraînée dans le précipice. Il lui devait la +triste consolation de savoir que les larmes de sang qu'il versait sur +son sort ne tariraient jamais.</p> + +<p>Longtemps après la catastrophe, madame Fitz-Gerald m'a montré cette +correspondance, car elle ne s'en tint pas à une seule démarche, et la +pauvre femme n'avait d'invectives que pour les persécuteurs de Mary et +de Fitz-Gerald.</p> + +<p>Dans ses préparatifs de départ, il avait fait entrer toutes les +précautions pour assurer le sort de sa femme; il les compléta, envoya +sa démission au général en chef, et se retira dans un petit village +aux environs de Londres. Avant le départ de Mary, il lui avait fait +remettre par madame Fitz-Gerald un petit billet ouvert où il lui +donnait son adresse et où il lui disait que, dans cette retraite, il +attendrait toute sa vie les ordres qu'elle pourrait avoir à lui +donner, mais ne chercherait aucune communication avec elle qui pût +aggraver sa position.</p> + +<p>Lady Mary fut emmenée dans une résidence abandonnée que son père +possédait en Connaught, sur les bords de l'Atlantique, dans un pays +presque sauvage, et remise aux soins de deux gardiens dévoués à lord +Kingston.</p> + +<p>Son frère appela Fitz-Gerald en duel; celui-ci reçut trois fois le feu +de son adversaire, le rendant très exactement. Mais on s'aperçut qu'il +trouvait le moyen d'extraire la balle de son pistolet; il fut forcé +d'en convenir. Il ne voulait pas, disait-il, ajouter aux torts qu'il +avait <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> déjà envers lady Kingston, et tirer en l'air aurait +arrêté le duel dont il espérait la mort. Il n'y avait nulle +possibilité de continuer ce système de vengeance devant témoins. On en +prépara un autre.</p> + +<p>Mary approchait du moment où elle devait mettre au monde un être sur +le sort duquel on l'effrayait sans cesse. Les menaces la trouvaient +impassible pour elle-même, mais non pour son enfant. La femme qui la +gardait fit mine de s'adoucir. Elle s'offrit à sauver le pauvre +innocent, si quelqu'un pouvait s'en charger, dès qu'elle l'aurait fait +sortir du château. Elle saurait bien tromper jusque-là la surveillance +de mylord. Mary n'avait que Fitz-Gerald pour providence. La femme +promit de faire passer une lettre. Mary écrivit à Fitz-Gerald +d'envoyer une personne sûre au village voisin pour enlever leur +enfant.</p> + +<p>La lettre fut soumise à l'inspection de lord Kingston. Il connaissait +assez Fitz-Gerald pour être sûr qu'il ne se fierait qu'à lui-même d'un +pareil soin. En effet, il arriva seul, à pied, déguisé, dans le lieu +qu'on lui avait indiqué. Le lendemain, au point du jour, lord Kingston +et ses deux fils entrèrent dans la chambre où il gisait sur un +misérable grabat. On dit qu'on lui offrit un pistolet; ce qu'il y a de +sûr c'est que, dans cette chambre il périt. La lettre de Mary, trouvée +sur lui ainsi qu'une miniature d'elle, furent apportées à la +malheureuse, toutes couvertes du sang de la victime; et ses frères se +vantèrent de la ruse qui avait employé sa main pour faire tomber leur +vengeance sur la tête de Fitz-Gerald.</p> + +<p>Lady Mary Kingston accoucha d'un enfant mort et devint folle tellement +furieuse qu'il fallut user de force vis-à-vis d'elle. Ces accès +étaient entremêlés d'une espèce d'imbécillité apathique, mais la vue +d'un membre de sa famille ramenait les crises de violence. Le public +<span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> avait commencé par être irrité de l'ingratitude de +Fitz-Gerald; il finit par être indigné de la conduite de la famille +Kingston, dès avant cette dernière catastrophe.</p> + +<p>Quant à madame Fitz-Gerald, elle criait vengeance de tous côtés, et +aurait voulu la poursuivre. Mais lord Kingston était trop absolu en +Connaught pour qu'on eût trouvé un seul témoignage contre lui, et +cette déplorable affaire n'avait déjà fait que trop de victimes. Elle +fut assoupie. Au reste, si lord Kingston et ses fils évitèrent +l'échafaud, ils n'en furent pas moins honnis dans leur pays; et je ne +serais pas étonnée qu'elle eût contribué à la longue résidence qu'un +d'eux, le colonel Kingston, a fait à l'étranger. On a inventé bien des +romans moins tragiques que cette triste scène de la vie réelle.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> CHAPITRE V</h3> + +<p class="resume">Voyage en Écosse. — Alnwick. — Burleigh. — La marquise + d'Exeter. — Départ de monsieur de Boigne. — Monsieur le duc de + Berry. — Ses sentiments patriotiques. — La comtesse de + Polastron. — L'abbé Latil. — Mort de la duchesse de Guiche. — Mort + de madame de Polastron. — L'abbé Latil. — Supériorité de monsieur + le comte d'Artois sur le prince de Galles. — Société de lady + Harington. — Lady Hester Stanhope. — La Grassini. — Dragonetti. — La + tarentelle. — Viotti.</p> + + +<p>Bientôt après mon retour à Londres, monsieur de Boigne m'emmena en +Écosse. Il aimait à m'éloigner de ma famille. Nous nous arrêtâmes en +Westmoreland, chez sir John Legard. Il fut aussi affectueux qu'aimable +pour moi. J'eus grande joie de le revoir.</p> + +<p>En Écosse, je fus accueillie comme l'enfant de la maison chez le duc +d'Hamilton. Je passai du temps chez lui, et j'assistai avec ses filles +aux courses d'Édimbourg et à toutes les fêtes auxquelles elles +donnèrent lieu. On s'avisa de trouver que je ressemblais à un portrait +de la reine Marie-Stuart, conservé au palais d'Holyrood. Les gazettes +le dirent, et cette ressemblance, vraie ou fausse, me valut un succès +tellement populaire qu'à la course et dans les lieux publics j'étais +suivie par une foule qui, je l'avoue, ne m'était pas trop importune. +Parmi les remarques que j'entendais faire, il perçait toujours un +amour très vif pour <i>our poor queen Mary</i>.</p> + +<p>Nous allâmes de château en château, très fêtés partout. Les Écossais +sont hospitaliers. D'ailleurs j'avais été à la <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> mode à +Édimbourg, et qui n'a pas vécu dans la société sérieuse des insulaires +britanniques ne sait pas l'importance de ce mot magique <i>la mode</i>. +Monsieur de Boigne fut moins maussade que de coutume. L'aristocratie, +lorsqu'elle était accompagnée de la fortune et de l'entourage d'une +grande existence, lui imposait un peu, et il me ménageait parce qu'il +me voyait accueillie par elle. À tout prendre, ce voyage a été un des +plus agréables moments de ma jeunesse.</p> + +<p>En revenant par le Northumberland, nous nous arrêtâmes à Alnwick, +cette habitation des ducs de Northumberland si belle et si historique. +Ils ont eu le bon goût de la conserver telle qu'elle était, ce qui +n'en fait pas une résidence très commode par la distribution, malgré +le luxe de chaque pièce en particulier. Autrefois, les ducs de +Northumberland sonnaient une grosse cloche pour avertir qu'ils étaient +à Alnwick et que leur <i>hall</i> était ouvert aux convives qui pouvaient +prétendre à s'asseoir à leur table. Cette forme d'invitation a été +remplacée par d'autres habitudes. Cependant la cloche est encore +sonnée une fois par an, le lendemain de l'arrivée du duc à Alnwick, et +tel est le respect des anglais pour les anciens usages que tous les +voisins à dix milles à la ronde ne manquent pas de se rendre à cette +invitation qu'on n'appuie d'aucune autre. Malgré l'égalité que +professe la loi anglaise, c'est le pays du monde où l'on se prête le +plus volontiers au maintien des coutumes féodales; elles plaisent +généralement. Au reste, je ne sais pas si la cloche d'Alnwick tinte +encore, depuis trente ans que je l'ai entendue.</p> + +<p>Nous nous arrêtâmes dans la magnifique résidence de lord Exeter, bâtie +par le chancelier Burleigh, sous le règne d'Élisabeth, et qui a +conservé son nom. Lord Exeter venait de se remarier, tout était en +fête au château. <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> On ne pensait plus à la première lady +Exeter. Sa vie avait été un singulier roman.</p> + +<p>Le dernier lord Exeter avait pour héritier son neveu, monsieur Cecil, +qui, après la vie la plus mondaine, se trouvait, à trente ans, blasé +sur tout. Il avait une belle figure, de l'esprit, des talents, mais il +s'ennuyait. Son oncle le pressait vainement de se marier. Il avait +trop vu le monde, il avait été joué par trop de femmes, trompé trop de +maris pour vouloir augmenter le nombre des dupes; bref, il s'était +fait <i>excentrique</i>. C'était alors l'état des hommes à la mode usés et +blasés, et l'origine première des dandys.</p> + +<p>Dans cette disposition, il était parti un matin tout seul de Burleigh +Hall, avec un chien, un crayon et un album pour toute escorte, allant +faire la tournée pittoresque du pays de Galles. Son voyage se trouva +abrégé. Arrivé dans un village à une trentaine de milles de Burleigh, +il fut retenu par les charmes d'une jeune paysanne, fille d'un petit +fermier de l'endroit. Elle était belle et sage. La femme du pasteur +l'avait prise en affection et avait soigné son éducation. Elle était +l'ornement du village qui s'en faisait honneur. L'éloge de Sarah +Hoggins était dans toutes les bouches.</p> + +<p>La tête de monsieur Cecil se monta. Son cœur fut touché par cette +beauté villageoise; il voulut lui plaire. Il se dit peintre, mais +ajouta qu'ayant quelques petits capitaux, il s'établirait volontiers +comme fermier, si elle consentait à devenir sa compagne. Il acheta une +ferme aux environs et se maria sous son véritable nom de Cecil.</p> + +<p>Dix années s'écoulèrent. Madame Cecil s'occupait du faire-valoir. Sous +prétexte de vendre ses croquis et de recevoir des commandes, monsieur +Cecil faisait de fréquentes absences. Il rapportait toujours quelque +peu d'argent qui servait à augmenter le bien-être de madame <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> +Cecil et lui conservait la prééminence dans le village, mais toujours +dans la ligne de son état de petite fermière. Trois enfants naquirent, +et elle ne se doutait guère de la position sociale de leur père.</p> + +<p>Enfin, lord Exeter, le plus fier des hommes, qui n'aurait jamais +pardonné une telle alliance, mourut. Monsieur Cecil, marquis d'Exeter, +revint au village. Il y passa quelques jours. Les soins ruraux +n'exigeant pas en ce moment la présence de sa femme, il lui proposa un +petit voyage d'amusement; elle y consentit avec joie. Où n'en +aurait-elle pas trouvé avec Cecil? Il loua un gros cheval; on le +chargea d'une selle et d'un <i>pilion</i> sur lequel la fermière monta en +croupe derrière son mari, suivant la manière dont les personnes de +cette classe se transportaient alors. Cecil montra à sa femme +plusieurs belles habitations qu'elle admirait fort. Enfin le troisième +jour, ils arrivèrent à Burleigh; il entra dans le parc:</p> + +<p>«Est-ce que le passage en est permis? lui demanda-t-elle.</p> + +<p>«—Oui, à nous. Il m'est venu la fantaisie de vous faire maîtresse de +ce parc. Qu'en pensez-vous?</p> + +<p>«—Mais j'accepte très volontiers.</p> + +<p>«—Et le château vous plairait-il?</p> + +<p>«—Assurément.»</p> + +<p>Ils traversèrent tout le parc en causant de cette sorte; à la fin, +elle lui dit:</p> + +<p>«Mais prenez garde, Cecil; ceci passe la plaisanterie; nous approchons +trop de la maison, on va nous renvoyer.</p> + +<p>«—Oh! que non, ma chère, on ne nous renverra pas.»</p> + +<p>Ils s'arrêtèrent à la porte du château. Une haie de valets y étaient +rangés.</p> + +<p>«Voilà, leur dit-il, lady Exeter, votre maîtresse: obéissez-lui comme +à moi.</p> + +<p>«—Oui, mylord.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> En entrant dans le vestibule, Sarah, qui croyait rêver, fut +rappelée à elle-même par ses trois enfants, élégamment vêtus, qui se +jetèrent à son cou. Elle tomba dans les bras de son mari.</p> + +<p>«Ma chère Sarah, voilà le plus beau jour de ma vie.</p> + +<p>«—Ah! j'étais bien heureuse», s'écria-t-elle.</p> + +<p>On voudrait en rester là de cette notice, mais la vérité en exige la +fin. Monsieur Cecil avait trouvé sa femme adorable tant qu'au village +elle avait été la première. Transportée sur un autre théâtre, elle +perdit sa confiance et ses grâces naïves: empruntée, mal à son aise, +elle devint gauche et ridicule. Elle n'avait plus cette fraîcheur de +beauté qui aurait peut-être expliqué une folie. Les belles dames, qui +regrettaient la brillante situation qu'elle leur enlevait, la +poursuivirent de leurs moqueries.</p> + +<p>Lord Exeter commença par en être offensé, puis fâché, puis affligé, +puis embarrassé. Il ne l'engagea plus à l'accompagner dans le monde; +il la négligea. Il était encore bien aise de la retrouver dans son +intérieur où elle s'était réfugiée, mais elle n'y était guère mieux +placée. Elle ne savait pas même commander à ses gens. Privée des +occupations qui absorbaient la plus grande partie de son temps, le peu +de littérature qui autrefois lui était une récréation ne suffisait pas +à l'employer. Le moindre billet à écrire lui était un supplice dans la +crainte de manquer aux usages. Lord Exeter donna à ses filles une +belle gouvernante pour qu'elles fussent autrement que leur mère. Cela +était naturel et même raisonnable, mais les petites et la mère en +souffraient également.</p> + +<p>Le changement de vie attaqua d'abord les enfants; elles se flétrirent +et tombèrent malades. Bref, en moins de trois ans, l'heureuse +fermière, devenue une grande dame, mourut de chagrin, d'un cœur +brisé, selon l'expression <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> anglaise, sans qu'au fond lord +Exeter eût eu de mauvais procédés, mais seulement par la force des +choses. Tant il est vrai qu'on ne brave pas impunément les lois et les +usages imposés par la société aux différentes classes qui la +composent.</p> + +<p>Peu de temps après mon retour à Londres, monsieur de Boigne m'apprit +qu'il avait vendu la maison que nous habitions, et il m'emmena dans un +hôtel garni. Il m'annonça son intention de quitter l'Angleterre et de +m'y laisser chez mes parents.</p> + +<p>Au fond, cela me convenait, mais pourtant j'étais désolée de devenir +une troisième fois la fable du public. Il était parti l'hiver +précédent un jour de concert où nous avions cinq cents personnes +invitées; cela avait été raconté et commenté dans toutes les gazettes +aussi bien que dans tous les salons. Je n'avais plus la confiance de +croire à la bienveillance générale, et je sentais combien ma position +serait difficile. Aussi, quoiqu'il m'en coûtât, j'offris de le suivre. +Il s'y refusa positivement, mais, cette fois, nous nous séparâmes sans +être brouillés et en conservant une correspondance.</p> + +<p>Il me laissa dans une situation de fortune très modeste, mais +suffisante pour vivre décemment dans le monde où j'étais reçue. Il eut +même le bon procédé de me donner un ordre illimité sur son banquier, +en m'indiquant seulement la somme que je ne devais pas excéder et que +je n'ai jamais dépassée.</p> + +<p>Cette phase de ma vie dura deux années qui ont été les plus +tranquilles dont je conserve le souvenir. Je menais modérément la vie +du monde; j'avais un intérieur doux où j'étais adorée. Mon père était +dans toute la force de son intelligence et de sa santé, et s'occupait +continuellement de mon frère et de moi. Nous avions repris nos +lectures et nos études et menions une vie très rationnelle. <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> +Mon frère avait une très belle voix. Nous faisions beaucoup de +musique.</p> + +<p>Il s'y réunissait souvent d'autres amateurs, au nombre desquels je ne +dois pas négliger de nommer monsieur le duc de Berry. Il était établi +à Londres où il menait une vie bien peu digne de son rang et encore +moins de ses malheurs. Sa société la plus habituelle était celle de +quelques femmes créoles. Il s'y permettait des inconvenances qu'on lui +rendait en familiarités. Du moins ceci se passait entre français; mais +il s'était engoué d'une mauvaise fille anglaise qu'il menait aux +courses dans sa propre voiture, qu'il accompagnait au parterre de +l'Opéra où il siégeait à côté d'elle.</p> + +<p>Quelquefois, quand la foule le bousculait par trop, il lui prenait un +accès de vergogne et il venait se réfugier dans ma loge ou dans +quelque autre. Mais nous entendions à la sortie la demoiselle qui +appelait «Berry, Berry», pour faire avancer <i>leur voiture</i>.</p> + +<p>Monsieur le duc de Berry était souvent déplacé dans ses discours aussi +bien que dans ses actions, et se livrait à des accès d'emportement où +il n'était plus maître de lui. Voilà le mal qu'il y a à en dire. Avec +combien de joie je montrerai le revers de la médaille.</p> + +<p>Monsieur le duc de Berry avait beaucoup d'esprit naturel, il était +aimable, gai, bon enfant. Il contait, d'une manière charmante: c'était +un véritable talent, il le savait et, quoique prince, il attendait +naturellement les occasions sans les chercher. Son cœur était +excellent; il était libéral, généreux, et pourtant rangé. Avec un +revenu fort médiocre, qu'il recevait du gouvernement anglais, et des +goûts dispendieux, il n'a jamais fait un sol de dettes. Tant qu'il +avait de l'argent, sa bourse était ouverte aux malheureux aussi +largement qu'à ses propres fantaisies; mais, lorsqu'elle était +épuisée, il se privait <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> de tout jusqu'au moment où elle devait +se remplir de nouveau.</p> + +<p>Il ne partageait pas en politique les folies de l'émigration. Je l'ai +vu s'indigner de bonne foi contre les gens qui excusaient la tentative +faite sur le Premier Consul par la machine infernale. Je me rappelle +entre autre une boutade contre monsieur de Nantouillet, son premier +écuyer, à cette occasion. Il était en cela bien différent d'autres +émigrés. Le comte de Vioménil, par exemple, cessa de venir chez ma +mère, avec laquelle il était lié depuis nombre d'années, parce que +j'avais dit que la machine infernale me semblait une horrible +conception. Le futur maréchal racontait à tout son monde qu'on ne +pouvait s'exposer à entendre de pareils propos, et l'auditoire +partageait son indignation.</p> + +<p>Monsieur le duc de Berry était resté très français. Nous apprîmes un +soir, dans le salon de lady Harington, où se trouvait le prince de +Galles, les succès d'une petite escadre française dans les mers de +l'Inde. Monsieur le duc de Berry ne pouvait pas cacher sa joie; je fus +obligée de le catéchiser pour obtenir qu'il la retînt dans des limites +décentes au lieu où il était. Le lendemain, il arriva de bonne heure +chez nous:</p> + +<p>«Hé bien, mes gouvernantes, j'ai été bien sage hier soir, mais je veux +vous embrasser ce matin en signe de joie.»</p> + +<p>Il embrassa ma mère et moi, et puis se prit à sauter et à gambader en +chantant:</p> + +<p>«Ils ont été battus, ils ont été battus; nous les battons sur l'eau +comme sur terre; ils sont battus. Ah! mes gouvernantes, laissez-moi +dire, nous sommes seuls ici!...»</p> + +<p>On ne peut nier qu'il n'y eût de la générosité dans cette joie d'un +succès hostile à tous ses intérêts personnels. <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> Monsieur le +duc de Berry était le seul des princes de sa Maison qui éprouvât cet +amour de la patrie. Seul aussi il avait le goût des arts qu'il +cultivait avec assez de succès. Malgré ses travers, il était honnête +homme. Je crois qu'il aurait été un souverain très dangereux, mais +pourtant il était de toute sa famille le plus capable de générosité. +J'ai répugnance à le dire, mais je crains qu'il ne fût pas brave. Je +ne le conçois pas, car cette qualité semblait faite exprès pour lui, +et il lui échappait sans cesse des expressions et des sentiments que +n'aurait pas désavoués Henri IV. Si donc il a montré de la faiblesse, +ce qui n'est guère douteux, il faut que ce soit le résultat de la +déplorable éducation de nos princes. Toutefois, son frère, moins +distingué que lui sous tous les autres rapports, a échappé à cette +triste fatalité.</p> + +<p>Le bill sur les dettes faites à l'étranger étant passé, et monsieur le +comte d'Artois s'ennuyant à Édimbourg autant que ses entours, il +revint s'établir à Londres. Mais il s'était passé de grands +changements autour de lui pendant le dernier séjour en Écosse. +Monsieur le comte d'Artois était, depuis bien des années, très attaché +à madame de Polastron. Elle l'aimait passionnément, mais non pas pour +sa gloire; et c'est à l'influence exercée par elle qu'il faut en +partie attribuer le rôle peu honorable que le prince a joué pendant le +cours de la Révolution. Publiquement établie chez lui, cette liaison +était tellement affichée qu'elle avait cessé de faire scandale.</p> + +<p>Lors de son arrivée à Holyrood, monsieur le comte d'Artois, qui +n'était rien moins que religieux, fut très importuné du zèle avec +lequel les catholiques d'Écosse se mettaient en frais de lui procurer +des messes et des offices. À je ne sais quelle grande fête, il fut +obligé, par leurs prévenances, de faire une vingtaine de milles pour +passer cinq ou six heures à la chapelle d'un grand seigneur <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> +du pays. Ennuyé à mort de cette sujétion, il voulut avoir un aumônier. +Madame de Polastron écrivit à madame de Laage de lui chercher un +prêtre pour dire la messe, d'une classe assez inférieure pour qu'il ne +pût avoir prétention à l'entrée du salon, l'intention de Monseigneur +étant qu'il mangeât avec ses valets de chambre.</p> + +<p>Madame de Laage s'adressa à monsieur de Sabran. Il lui dit:</p> + +<p>«J'ai votre affaire, un petit prêtre, fils d'un concierge de chez moi. +Il est jeune, point mal de figure; je ne le crois difficile en aucun +genre, et il n'y aura pas à se gêner avec lui.»</p> + +<p>On expliqua à l'abbé Latil ce dont il s'agissait; il accepta avec +joie, et on l'emballa dans le coche pour Édimbourg où il s'établit sur +le pied convenu.</p> + +<p>La duchesse de Guiche, après quelques aventures, avait fini par +s'attacher plus sérieusement à monsieur de Rivière, simple écuyer du +Roi. La liberté de l'émigration l'avait rapproché d'elle; il lui était +fort dévoué. Elle quitta la Pologne où elle était près de son père, le +duc de Polignac, vint à Londres, fut envoyée en France par monsieur le +comte d'Artois pour lier une intrigue avec le Premier Consul, échoua, +retourna en Allemagne, repassa à Londres, et finalement arriva à +Holyrood, déjà fort souffrante. Le mal empira; monsieur de Rivière +accourut.</p> + +<p>Mais l'abbé Latil n'avait pas perdu son temps; il s'était emparé de la +confiance de la duchesse, et la dominait entièrement. Monsieur de +Rivière ne fut admis qu'à partager la conversion opérée dans l'esprit +de la malade; il entra dans tous ses sentiments, renonça à ceux qui +pouvaient lui déplaire, et fut le premier à adopter cette vie de +dévotion puérile et mesquine qui est devenue le type de la petite +Cour de monsieur le comte d'Artois.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> Madame de Guiche, assistée de l'abbé Latil, fit une fin +exemplaire. Madame de Polastron, témoin de la mort de sa cousine, en +fut profondément touchée et dès lors remit son cœur et sa +conscience entre les mains de l'abbé Latil; c'était encore +secrètement. Monsieur le comte d'Artois n'était pas dans cette +confidence et même, tout en regrettant la duchesse de Guiche, il se +moquait des momeries, disait-il, qui avaient accompagné sa fin et des +patenôtres de Rivière.</p> + +<p>Tel était l'intérieur du prince lorsqu'il arriva à Londres. L'état de +madame de Polastron, attaquée de la poitrine, empira. Elle se livra à +toutes les fantaisies dispendieuses qui accompagnent cette maladie. +Les revenus ne suffisant pas, monsieur du Theil, intendant de monsieur +le comte d'Artois, inventa une façon d'augmenter les fonds. Il +arrivait fréquemment des émissaires de France. On choisissait un des +projets les plus spécieux; on annonçait un mouvement prochain, en +Vendée ou en Bretagne, à l'aide duquel on obtenait quelques milliers +de livres sterling du gouvernement anglais. On en donnait deux ou +trois cents à un pauvre diable qui allait se faire fusiller sur la +côte, et les fantaisies de madame de Polastron dévoraient le reste. Je +ne sais pas si le prince entrait dans ces tripotages; mais, du moins, +il les tolérait et n'a pu les ignorer, car cette manœuvre s'étant +répétée jusqu'à trois fois en peu de mois, monsieur Windham la +découvrit et s'en expliqua vivement avec lui. C'est par monsieur +Windham lui-même que j'en ai eu directement connaissance. Au reste, ce +n'était pas un secret. Les émigrés, en Angleterre, s'étaient +accoutumés à regarder l'argent anglais comme de légitime prise, par +tous les moyens.</p> + +<p>Madame de Polastron s'éteignait graduellement. Monsieur le comte +d'Artois passait sa journée seul avec elle. <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> Les maisons de +location à Londres sont trop petites pour qu'ils pussent loger +ensemble, mais ils habitaient la même rue. Chaque jour, à midi, son +capitaine des gardes l'accompagnait jusqu'à la porte de madame de +Polastron, frappait et, lorsqu'elle était ouverte, le quittait. Il +venait le reprendre à cinq heures et demie pour dîner, le ramenait à +sept heures jusqu'à onze. Ces longues matinées et ces longues soirées +se passaient en tête à tête. Madame de Polastron, qui ne pouvait +parler sans fatigue, se fit faire des lectures pieuses, d'abord par le +prince, puis elle le fit soulager dans ce soin par l'abbé Latil.</p> + +<p>Les commentaires se joignirent au texte. Monsieur le comte d'Artois +était trop affligé pour ne pas prêter une attention respectueuse aux +paroles qui adoucissaient les souffrances de son amie; elle lui +prêchait la foi avec l'onction de l'amour. Il entrait dans tous ses +sentiments, et elle en avait tellement la conviction qu'au moment de +sa mort elle prit la main du prince et, la remettant dans celle de +l'abbé, elle lui dit:</p> + +<p>«Mon cher abbé, le voilà. Je vous le donne, gardez-le, je vous le +recommande.»</p> + +<p>Et puis, s'adressant au prince:</p> + +<p>«Mon ami, suivez les instructions de l'abbé pour être aussi tranquille +que je le suis au moment où vous viendrez me rejoindre.»</p> + +<p>Il y avait plusieurs personnes dans sa chambre lors de cette scène, +entre autres le chevalier de Puységur qui me l'a racontée. Elle fit +des adieux affectueux à tout ce monde, prêcha ses valets, ne dit pas +un mot du scandale qu'elle avait donné au monde. Elle s'endormit; le +prince et l'abbé restèrent seuls avec elle. Peu de temps après, elle +s'éveilla, demanda une cuillerée de potion et expira.</p> + +<p>L'abbé ne perdit pas un instant, il entraîna monsieur le comte +d'Artois à l'église de King-Street, l'y retint <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> plusieurs +heures, le fit confesser et, le lendemain, lui donna la communion. +Depuis ce moment, il le domina au point qu'en le regardant seulement, +il le faisait changer de conversation.</p> + +<p>Il avait cessé de manger avec les valets de chambre depuis le départ +d'Édimbourg; mais ce fut alors seulement qu'il prit place à la table +du prince dont le ton changea complètement. De très libre qu'il avait +été, il devint d'un rigorisme extrême; et monsieur de Rivière, qui +s'en abstenait par scrupule, y revint et y tint le premier rang. +Monsieur le comte d'Artois, toujours un peu embarrassé de son +changement, lui savait un gré infini d'avoir été son précurseur et +d'être entré par la même porte dans la voie qu'ils suivaient avec la +même ferveur.</p> + +<p>Avant que la maladie de madame de Polastron absorbât entièrement +monsieur le comte d'Artois, il allait quelquefois dans le monde. Je +l'y rencontrais, surtout chez lady Harington où je passais ma vie. Il +s'y trouvait souvent avec le prince de Galles, et, malgré la +différence de leur position, c'était le prince français qui avait tout +l'avantage. Il était si gracieux, si noble, si poli, si grand +seigneur, si naturellement placé le premier sans y songer que le +prince de Galles n'avait l'air que de sa caricature. En l'absence de +l'autre, on ne pouvait lui refuser de belles manières; mais c'étaient +des <i>manières</i>, et, en monsieur le comte d'Artois, c'était la nature +même du prince. Sa figure aussi, moins belle peut-être que celle de +l'anglais, avait plus de grâce et de dignité; et la tournure, le +costume, la façon d'entrer, de sortir, tout cela était incomparable.</p> + +<p>Je me rappelle qu'une fois où monsieur le comte d'Artois venait +d'arriver et faisait sa révérence à lady Harington, monsieur le duc de +Berry, qui se trouvait à côté de moi, me dit:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> «Comme on est heureux pourtant d'être beau prince comme cela; +ça fait la moitié de la besogne.»</p> + +<p>C'était une plaisanterie, mais au fond, il avait raison. Certainement, +à cette époque, monsieur le comte d'Artois était l'idéal du prince, +plus peut-être que dans sa grande jeunesse. Il n'allait guère alors +dans la société française. Il recevait les hommes de temps en temps, +et donnait quelques dîners. Le jour de l'An, le jour de la +Saint-Louis, de la Saint-Charles, les femmes s'y faisaient écrire. Il +renvoyait des cartes à toutes et faisait en personne des visites à +celles qu'il connaissait. Je l'ai vu ainsi trois ou quatre fois chez +ma mère, mais fort à distance. Nous n'allions pas chez madame de +Polastron et cela ne se pardonnait guère.</p> + +<p>J'ai parlé du salon de lady Harington. C'était le seul où on se réunît +fréquemment, non pas tout à fait sans y être invité, mais d'une +manière plus sociable que les raouts ordinaires. Lady Harington +faisait trente visites dans la matinée, et laissait à la porte des +femmes l'engagement à venir le soir chez elle. Chemin faisant, elle +traversait plusieurs fois Bond street, et y ramassait les hommes qui +s'y promenaient. Cette manœuvre se renouvelait trois à quatre fois +par semaine, et le fond de la société, étant toujours le même, +finissait par former une coterie. Mon instinct de sociabilité +française me poussait à y donner la préférence sur les grandes +assemblées que je trouvais dans d'autres maisons. Lady Harington me +comblait de prévenances et je me plaisais fort chez elle.</p> + +<p>C'est là où je m'étais assez liée avec lady Hester Stanhope qui, +depuis, a joué un rôle si bizarre en Orient. Elle débutait à cette +célébrité par une originalité assez piquante. Lady Hester était fille +de la sœur de monsieur Pitt que les bizarres folies de son mari, +lord Stanhope, <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> avaient fait mourir de chagrin. Ces mêmes +folies avaient jeté la fille aînée dans les bras de l'apothicaire du +village voisin du château de lord Stanhope. Monsieur Pitt, pour éviter +le même sort à lady Hester, l'avait prise chez lui. Elle faisait les +honneurs de la très mauvaise maison que le peu de fortune avec +laquelle il s'était retiré des affaires lui permettait de tenir; et, +dans ce moment d'oisiveté, il s'était établi le chaperon de sa nièce, +restant avec une complaisance infinie jusqu'à quatre et cinq heures du +matin à des bals où il s'ennuyait à la mort. Je l'y ai souvent vu, +assis dans un coin, et attendant avec une patience exemplaire qu'il +convînt à lady Hester de terminer son supplice.</p> + +<p>Je ne parlerai pas de ce qui a décidé lady Hester à s'expatrier. J'ai +entendu dire que c'était la mort du général Moore, tué à la bataille +de la Corogne; mais cela s'est passé après mon départ, et je ne +raconte que ce que j'ai vu ou crois savoir d'une manière positive. À +l'époque dont je parle, lady Hester était une belle fille d'une +vingtaine d'années, grande, bien faite, aimant le monde, le bal, les +succès de toute espèce, pas mal coquette, ayant le maintien fort +décidé, et une bizarrerie assez piquante dans les idées. Cela ne +passait pas pourtant les bornes de ce qu'on appelle de l'originalité. +Pour une Stanhope (ils sont tous fous), elle était la sagesse même.</p> + +<p>J'ai fait dans ce même temps bien souvent de la musique avec madame +Grassini. C'est la première chanteuse qui ait été reçue à Londres +précisément comme une personne de la société. Elle ajoutait à un grand +talent une extrême beauté; beaucoup d'esprit naturel lui servait à +adopter le maintien sortable à tous les lieux où elle se trouvait. Le +duc d'Hamilton la fit entrer dans l'intimité de ses sœurs. Le +comte de Fonchal, ambassadeur de Portugal, <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> lui donnait des +fêtes charmantes où tout le monde voulait aller. Non seulement elle +était invitée aux concerts, mais à toutes les réunions de société et +même de coterie. Actrice excellente, sa méthode de chanter était +admirable. Elle a mis à la mode des voix de contralto qui ont à peu +près expulsé du théâtre celles de soprano, seules appréciées +jusque-là. Le premier grand talent qui se trouvera posséder une voix +de cette dernière nature amènera une nouvelle révolution.</p> + +<p>Le musicien le plus extraordinaire que j'aie jamais rencontré, c'est +Dragonetti. Il était alors à l'apogée du prodigieux talent avec lequel +il avait maîtrisé, assoupli, apprivoisé, on pourrait dire, cet immense +et grossier instrument qu'on appelle une contrebasse, au point de le +rendre enchanteur. Il tirait de ces trois gros câbles dont il est +monté et qu'il faut toucher à pleine main des sons ravissants, et +était parvenu à une exécution qui tient du prodige.</p> + +<p>Je me souviens qu'à la suite d'un grand concert donné par le comte de +Fonchal, la foule s'étant écoulée, nous restâmes en petit comité pour +le souper. On parla de danses nationales, de la tarentelle. La fille +de l'ambassadeur de Naples la dansait très bien, je l'avais dansée +autrefois. On nous pressa de l'essayer. Viotti s'offrit à la jouer, +mais il savait mal l'air. Dragonetti le lui indiqua. Nous commençâmes +notre danse. Viotti jouait, Dragonetti accompagnait. Bientôt nous +fûmes essoufflées, et les danseuses s'assirent. Viotti termina son +métier de ménétrier en improvisant une variation charmante. Dragonetti +la répéta sur la contrebasse. Le violon reprit une variation plus +difficile, l'autre l'exécuta avec la même netteté. Viotti s'écria:</p> + +<p>«Ah! tu le prends comme cela! nous allons voir.»</p> + +<p>Il chercha tous les traits les plus difficiles que Dragonetti <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> +reproduisit avec la même perfection. Cette lutte de bonne amitié se +continua, à notre grande joie, jusqu'au moment où Viotti jeta son +violon sur la table en s'écriant:</p> + +<p>«Que voulez-vous, il a le diable au corps ou dans sa contrebasse!»</p> + +<p>Il était dans un transport d'admiration. Dragonetti n'a eu ni +prédécesseur, ni, jusqu'à présent, d'imitateur.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> CHAPITRE VI</h3> + + +<p class="resume">Querelles parmi les évêques. — <i>Les treize.</i> — Mort de la comtesse + de Rothe. — Regrets de l'archevêque de Narbonne. — Réponse du comte + de Damas. — Pozzo di Borgo. — Sa rivalité avec Bonaparte. — Édouard + Dillon. — Calomnies sur la reine Marie-Antoinette. — Duel. — Un mot + du comte de Vaudreuil. — Pichegru. — Les Polignac. — Mort de + monsieur le duc d'Enghien. — Je quitte l'Angleterre.</p> + +<p>La société de l'émigration française fut mise en commotion par les +résultats du Concordat. Les évêques, qui, jusque-là, avaient vécu en +bon accord, se divisèrent sur la question des démissions demandées par +le Pape. L'évêque de Comminges, mon oncle, et l'évêque de Troyes, +Barral, furent les chefs de ceux qui se soumirent. Les autres étaient +sous la guidance de l'archevêque de Narbonne, Dillon, et de l'évêque +d'Uzès, Béthizy. L'aigreur et les haines étaient au comble. Les +non-démissionnaires avaient la majorité à Londres. Ils étaient treize +et s'appelaient fièrement <i>les treize</i>.</p> + +<p>Madame de Rothe, qui avait conservé toute sa violence dans son âge +très avancé, ne les désignait jamais autrement. Elle faisait des +scènes à mon père parce qu'il approuvait le parti pris par son frère +et le disait hautement. Il n'avait guère d'imitateurs; quelques-uns +auraient volontiers été de son avis, mais ils n'osaient pas en +convenir. Ceux des émigrés se disposant à rentrer en France étaient +les plus violents dans leurs propos, afin de dissimuler leurs projets, +et, pendant qu'ils faisaient leurs <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> paquets, n'en criaient que +plus fort contre les déserteurs de la veille et tout ce qui se passait +en France. Dans cette disposition, toute idée, toute démarche, toute +parole raisonnable, soulevaient des tempêtes.</p> + +<p>Les évêques démissionnaires avaient originairement eu le projet, après +avoir obéi au Pape, de s'en tenir là et de ne point rentrer en France. +Mais on leur rendit la vie si dure qu'ils ne purent y tenir, et cette +position donna grande force aux arguments d'une lettre par laquelle +monsieur Portalis les engageait à venir au secours de l'Église. Après +la première fureur occasionnée par leur départ, les passions se +calmèrent, et les treize, n'étant plus une majorité puisque la +minorité avait quitté la place, devinrent moins violents. L'archevêque +de Narbonne et madame de Rothe reprirent leurs habitudes de confiance +intime avec mon père. Il leur était fort attaché.</p> + +<p>Je ne puis m'empêcher de raconter la mort de madame de Rothe. Elle +était au dernier degré d'une longue et douloureuse maladie dont une +complète dissolution du sang était la suite. Elle avait toujours caché +ses souffrances à l'archevêque pour ne pas l'inquiéter, et constamment +fait les honneurs de son salon pour qu'il ne ressentît aucun +changement autour de lui, aucun ennui. Le dernier jour de sa vie, elle +dit à mon père de venir dîner avec eux. Leurs commensaux ordinaires, +des évêques, devaient aller à Wanstead chez monsieur le prince de +Condé, et elle n'avait pas la force de parler longtemps assez haut +pour être entendue par l'archevêque, devenu très sourd. On servit des +huîtres; elle les aimait. L'archevêque insista pour qu'elle en +mangeât; elle eut la complaisance d'en essayer une, puis elle dit à +mi-voix à mon père qu'elle tutoyait:</p> + +<p>«D'Osmond, empêche-le de beaucoup manger. Je crains que son dîner ne +soit troublé.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> Ensuite elle remit la conversation sur les sujets qui +pouvaient intéresser l'archevêque, disant un mot de temps en temps. Au +dessert, l'archevêque avait l'habitude de passer un instant dans sa +chambre. Dès qu'il y fut entré:</p> + +<p>«Ah! s'écria-t-elle, j'attendais ce moment. D'Osmond, ferme la porte +sur lui, tourne la clef, sonne.</p> + +<p>«Un domestique vint:</p> + +<p>«Il faut que Guillaume aille chez monsieur l'archevêque, et l'occupe +de façon à l'empêcher de rentrer ici.»</p> + +<p>Tout ceci fut dit avec beaucoup de vivacité; reprenant plus bas et +s'adressant à mon père:</p> + +<p>«À son âge, les émotions ne valent rien, et cela va finir.</p> + +<p>«—Ne faudrait-il pas envoyer chercher votre médecin?</p> + +<p>«—Mon ami, le médecin est bien inutile; mais envoie vite chercher un +prêtre, c'est plus convenable pour monsieur l'archevêque.»</p> + +<p>Dix minutes après le moment où elle avait fait fermer la porte sur +lui, elle avait cessé de respirer; et l'archevêque est toujours resté +persuadé qu'elle était morte de mort subite, se portant à merveille. +Je lui ai souvent entendu dire:</p> + +<p>«Ce m'est une grande consolation de penser qu'elle n'a ni souffert, ni +prévu sa fin.»</p> + +<p>Voilà un genre de dévouement dont un cœur de femme est seul +capable.</p> + +<p>L'archevêque aimait madame de Rothe: elle lui était nécessaire, il +perdait une habitude de cinquante années; il la regrettait +sincèrement. Il vint passer chez nous la journée de l'enterrement. En +arrivant, il était très affecté; cependant il se remit, déjeuna de bon +appétit. Après le déjeuner, il trouva un volume de Voltaire, traînant +sur une table. Il se mit à parler de ses rapports avec lui, de ses +brouilleries, de ses raccommodements, puis de ses <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> ouvrages, +de ceux qui avaient fait le plus d'effet à leur apparition. Bref, il +nous récita un chant tout entier de <i>la Pucelle</i>, poème dont il avait +orné sa mémoire épiscopale. Voilà comment les hommes savent regretter +les personnes qui leur ont consacré leur vie tout entière. Cela +s'appelle alternativement de la force d'âme ou de la résignation, +suivant les circonstances.</p> + +<p>Vers cette époque, j'étais un jour chez madame du Dresnay. Monsieur de +Damas (connu sous le nom de Damas jaune), attaché à monsieur le prince +de Condé, y fit une diatribe de la dernière violence sur les émigrés +qui rentraient en France. Madame du Dresnay, qui pourtant n'est +revenue qu'en 1814 mais qui avait trop d'esprit pour approuver ces +impertinences, lui dit fort sèchement:</p> + +<p>«Monsieur de Damas, quand on est comme vous élégamment vêtu, qu'on a +un cabriolet qui vous attend à ma porte, qu'on est logé, nourri, +soigné comme vous à Wanstead, on n'a pas le droit de crier <i>tolle</i> +contre des pauvres gens qui vont chercher ailleurs le pain dont ils +manquent ici.</p> + +<p>—Mais, madame, c'est bien leur faute. Ne savez-vous pas ce que le Roi +a fait pour eux?</p> + +<p>—Non, en vérité.</p> + +<p>—Mais, madame, il leur a permis de travailler sans déroger.»</p> + +<p>Je l'ai entendu de mes oreilles, entendu.</p> + +<p>J'ai oublié de dire qu'avant mon mariage, je voyais beaucoup Pozzo, +chez mes parents. Depuis, la vaste jalousie de monsieur de Boigne, qui +embrassait la nature entière, y compris mon père et mon chien, m'avait +séquestrée de toutes relations sociales, et je n'avais vu le monde que +comme une lanterne magique. D'ailleurs, Pozzo avait fait un long +séjour à Vienne où il avait <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> accompagné lord Minto, son patron +et son ami. Cette liaison s'était formée à l'époque où lord Minto, +alors sir Gilbert Elliot, avait été vice-roi de Corse, et où Pozzo +était son conseil et son ministre. Il avait aussi des rapports très +intimes avec mon oncle, Édouard Dillon. Celui-ci commandait un +régiment irlandais, au service de l'Angleterre, qui occupait la Corse.</p> + +<p>Lorsque les forces britanniques évacuèrent l'île, Pozzo fut obligé de +la quitter, le parti français ayant pris le dessus. Je crois qu'il +s'agissait peu du parti français ou anglais dans le cœur de Pozzo à +cette époque, mais seulement de celui que Bonaparte ne suivait pas. +Les deux cousins s'étaient tâtés. À une liaison intime de jeunesse, +avait succédé une haine fondée sur l'ambition. Ils ne pensaient alors +qu'à dominer dans leur île, et ils avaient promptement découvert +qu'ils ne pouvaient y réussir qu'en devenant vainqueur l'un de +l'autre.</p> + +<p>Je crois bien que Pozzo n'appela les anglais que parce que Bonaparte +se déclara révolutionnaire. Depuis, Pozzo est devenu peut-être +réellement absolutiste, mais, à cette époque, il était très libéral et +plutôt républicain. Je lui ai entendu faire des morceaux sur <i>la +Patria et les Castagnes</i> qui étaient fort dans mes goûts, mais qui ne +ressemblent guère aux principes de la sainte alliance.</p> + +<p>Pozzo se rendait justice en se sentant le rival du Bonaparte d'alors. +Mais cette idée, une fois entrée dans sa tête corse, il n'a pu l'en +déloger et il s'est regardé comme le rival du vainqueur de l'Italie, +du Premier Consul et même de l'empereur Napoléon. Il avait trop +d'esprit pour montrer ouvertement cette pensée, mais elle fermentait +dans sa cervelle et s'en échappait en haine la plus active. Il aurait +été jusqu'au fond des enfers chercher des antagonistes à Bonaparte et +l'a toujours poursuivi avec une persévérance à laquelle son esprit +des <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> plus distingués et de rares talents ont donné une +influence que sa situation sociale ne devait pas faire prévoir.</p> + +<p>À cette époque, il était constamment chez nous, passant +alternativement du découragement et de la plus profonde tristesse à +des espérances exagérées et à des accès de gaieté folle, mais toujours +spirituel, intéressant, amusant, éloquent même. Son langage, un peu +étrange et rempli d'images, avait quelque chose de pittoresque et +d'inattendu qui saisissait vivement l'imagination, et son accent +étranger contribuait même à l'originalité des formes de son discours. +Il était parfaitement aimable. Son manque de savoir-vivre n'avait pas +encore l'aplomb que les succès lui ont donné. Et puis, on était moins +choqué de voir un petit Corse manquer aux usages reçus que lorsqu'il a +déployé ses habitudes grossières dans la pompe des ambassades.</p> + +<p>Édouard Dillon le mit en rapport avec monsieur le comte d'Artois. +Pozzo l'apprécia bien vite, et, tandis que le prince croyait s'être +assuré un agent, Pozzo ne vit en lui qu'un instrument dont il se +servirait dans l'intérêt de son ambition et surtout de ses haines, +s'il le pouvait. Mais cet instrument lui paraissait bien peu incisif, +et il s'expliquait avec une grande amertume sur le peu de parti qu'il +y avait à en tirer.</p> + +<p>Édouard Dillon, dont je viens de parler, était le frère de ma mère. Il +avait été longtemps connu sous le nom du beau Dillon. La chronique du +temps l'a désigné comme un des amants que la calomnie a donnés à la +Reine. Voici sur quel fondement on avait fondé cette histoire.</p> + +<p>Édouard Dillon était très beau, très fat, très à la mode. Il était de +la société intime de madame de Polignac, et probablement adressait à +la Reine quelques-uns de ces hommages qu'elle réclamait comme jolie +femme. Un jour, il répétait chez elle les figures d'un quadrille +qu'on <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> devait danser au bal suivant. Tout à coup, il pâlit et +s'évanouit à plat. On le plaça sur un sopha, et la Reine eut +l'imprudence de poser sa main sur son cœur pour sentir s'il +battait. Édouard revint à lui. Il s'excusa fort de sa sotte +indisposition et avoua que, pour ne pas manquer à l'heure donnée par +la Reine, il était parti de Paris sans déjeuner, que, depuis les +longues souffrances d'une blessure reçue à la prise de Grenade, ces +sortes de défaillances lui prenaient quelquefois, surtout quand il +était à jeun. La Reine lui fit donner un bouillon, et les courtisans, +jaloux de ce léger succès, établirent qu'il était au mieux avec elle.</p> + +<p>Ce bruit tomba vite à la Cour, mais fut confirmé à la ville lorsque, +le jour de la Saint-Hubert, on le vit traverser Paris dans le carrosse +à huit chevaux de la Reine. Il était tombé de cheval et s'était +recassé le bras à la chasse. La voiture de la Reine était seule +présente; elle ordonna qu'on y transportât mon oncle et revint, comme +de coutume, dans celle du Roi, car la sienne n'y était que +d'étiquette. Il est très probable que beaucoup des histoires qu'on a +faites sur le compte de la pauvre Reine n'avaient pas des fondements +plus graves.</p> + +<p>Mon oncle avait eu un duel qui avait fait une sorte de bruit. Soupant +chez un des ministres, un provincial dont j'oublie le nom, lui dit à +travers la table:</p> + +<p>«Monsieur Dillon, je vous demanderai de ces petits pots, à quoi +sont-ils?»</p> + +<p>Édouard, qui causait avec sa voisine, répondit sèchement:</p> + +<p>«À l'avoine.</p> + +<p>—Je vous renverrai de la paille», reprit l'autre qui ignorait que les +petits pots à l'avoine étaient un mets à la mode.</p> + +<p>Édouard n'interrompit pas sa causerie; mais, après <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> le +souper, le rendez-vous fut pris pour le lendemain assez tard, parce +qu'il ne se dérangeait pas volontiers le matin. L'antagoniste arriva +chez lui à l'heure indiquée. Sa toilette n'était pas finie; il lui en +fit des excuses, l'acheva avec tout le soin et les petites recherches +imaginables. Tout en y travaillant, il lui dit:</p> + +<p>«Monsieur, si vous n'avez pas affaire d'un autre côté, je préférerais +que nous allassions au bois de Vincennes. Je dîne à Saint-Maur, et je +vois que je n'aurai guère que le temps d'arriver.</p> + +<p>—Comment, monsieur, vous comptez...</p> + +<p>—Indubitablement, monsieur, je compte dîner à Saint-Maur après vous +avoir tué, je l'ai promis hier à madame de...»</p> + +<p>Cet aplomb de fatuité imposa peut-être au pauvre homme, tant il y a +qu'il reçut un bon coup d'épée et que mon oncle alla dîner à +Saint-Maur où l'on n'apprit que le lendemain, et par d'autres, le duel +et le colloque. On ne peut se dissimuler que ce genre d'impertinence +n'ait assez de grâce.</p> + +<p>À l'époque dont je parle, 1803, Édouard avait dépouillé depuis +longtemps toutes les prétentions du jeune homme et il était devenu +tout à fait naturel et bon garçon. Une anglaise lui ayant demandé ce +qu'était devenu le beau Dillon, il répondit avec un sérieux extrême:</p> + +<p>«Il a été guillotiné.»</p> + +<p>Il avait suffisamment d'esprit naturel et infiniment de savoir-vivre. +Je n'ai jamais vu avoir de meilleures et de plus grandes manières. Il +avait été attaché à monsieur le comte d'Artois comme gentilhomme de la +Chambre depuis la première formation de sa maison, et restait dans une +assez grande intimité, quoiqu'il ne fût pas son commensal. Le régiment +de la brigade irlandaise qu'il avait commandé avait réclamé tous ses +soins pendant <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> quelques années. Depuis, il les avait confiés à +son frère Franck Dillon, son lieutenant-colonel. Il avait épousé une +créole de la Martinique dont la fortune, considérable alors, lui +permettait d'avoir une assez bonne maison à Londres. Monsieur le comte +d'Artois y dînait quelquefois, et les autres princes très fréquemment.</p> + +<p>Je m'y suis trouvée un jour, en 1804, avec assez de monde dont le +comte de Vaudreuil faisait partie; Bonaparte venait de se déclarer +empereur, trompant ainsi les espérances que les émigrés avaient voulu +se forger de ses projets bourbonnistes. Chacun devisait de toutes les +chances qu'il perdait par cette imprudence. Les uns pensaient qu'il +aurait pu être maréchal de France, d'autres, chevalier des ordres, +quelques-uns allaient même jusqu'à dire connétable! Enfin, monsieur de +Vaudreuil, se levant et se tournant le dos à la cheminée, en +retroussant les basques de son habit, nous dit d'un ton doctoral:</p> + +<p>«Savez-vous ce que tout cela me prouve? c'est que, malgré la +réputation que nous travaillions à faire à ce Bonaparte, c'est au fond +un gredin très maladroit!»</p> + +<p>Je me dispense des commentaires.</p> + +<p>À la paix d'Amiens, monsieur de Boigne était allé en France et me +pressait de l'y rejoindre. En outre que je ne m'en souciais guère, je +croyais avoir de bonnes raisons pour me tenir éloignée d'un pays +destiné à de nouvelles catastrophes. Nous savions qu'on y préparait un +bouleversement et que Pichegru était à la tête de cette intrigue. Ce +n'est pas de sa part que venaient les indiscrétions; il se conduisait +avec prudence et adresse. Il vivait presque seul, faisant souvent de +courtes absences pour donner le change, et, lorsque les oisifs +commençaient à s'en occuper, il reparaissait tout à coup ayant fait +une course toute simple et qui dénotait le mieux un homme inoccupé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> Un jour, il partit tout de bon pour sa dangereuse expédition; +malheureusement pour lui, il devait être suivi par messieurs de +Polignac. Ceux-ci agirent différemment. Ils firent cent visites +d'adieux, prirent congé de tout le monde, en se chargeant de +commissions pour Paris, montrant la liste des personnes qui les +attendaient et qui, probablement, ne s'en doutaient point. Ce n'était +pas dans la pensée que leur voyage, d'après cette publicité, parût +sans conséquence; du tout, ils avouaient partir en secret. C'était +leur façon de conspirer.</p> + +<p>La veille de leur départ, je dînai avec eux à la campagne chez Édouard +Dillon. Il fallait, pour en revenir, traverser une petite lande ou +commune. Messieurs de Polignac étaient à cheval; ils firent station +sur la commune, et s'amusèrent à arrêter les voitures qui y passèrent +pendant une heure; la mienne fut du nombre. Ils demandaient la bourse +ou la vie et s'éloignaient ensuite avec des éclats de rire, disant que +c'était un avant-goût du métier qu'ils allaient faire. Le lendemain, +cette espièglerie était la nouvelle et la joie de toute leur société. +Ces niaiseries ne vaudraient pas la peine d'être rapportées si elles +ne montraient d'avance le caractère de ce Jules de Polignac, si fatal +au trône et à lui-même. Quoique bien jeune alors, tout l'honneur de +cette conduite lui appartient. Son frère Armand, aussi bête que Jules +est sot, a toujours été mené par lui.</p> + +<p>Nous ne tardâmes pas à apprendre l'arrestation de ces conspirateurs à +liste et, bientôt après, la triste fin de monsieur le duc d'Enghien. +Son père en fut, il faut le dire, atterré; il l'apprit d'une façon +horrible. Monsieur le duc de Bourbon était censé habiter Wanstead, +très magnifique château que monsieur le prince de Condé avait loué aux +environs de Londres; car, tout en se battant très bien à l'armée dite +de Condé, Son Altesse n'y avait pas <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> négligé ses affaires +pécuniaires et était sans comparaison le plus riche des princes +émigrés.</p> + +<p>Son fils, ne pouvant s'astreindre à la vie régulière de Wanstead, +était habituellement à Londres, dans un petit appartement, avec un +seul valet qui lui était attaché depuis son enfance. L'heure de son +déjeuner était arrivée et passée. Il sonna Gui, une fois, deux fois. +Sans réponse, il descendit dans sa petite cuisine et trouva Gui, les +deux coudes sur la table, la tête dans ses mains, les yeux en larmes, +et une gazette devant lui. À l'approche de son maître, il leva la tête +et se jeta sur la gazette pour la cacher. Monsieur le duc de Bourbon +ne le lui permit pas, et y lut la triste nouvelle de l'assassinat de +son fils.</p> + +<p>Deux heures après, lorsque monsieur le prince de Condé arriva, il le +trouva encore dans cette cuisine, dont Gui n'avait pu l'arracher, et +où il ne voulait laisser entrer aucun autre. Monsieur le prince de +Condé l'emmena à Wanstead. Les soins de madame de Reuilly, sa fille +naturelle que madame de Monaco, devenue princesse de Condé, élevait, +contribuèrent à le calmer. Cette douleur excessive, accompagnée +d'accès de fureur et de cris de vengeance, est le plus beau moment de +la vie de monsieur le duc de Bourbon, et je me plais à le retracer.</p> + +<p>Quant à l'émigration en général et aux princes en particulier, +l'impression de cet événement fut singulièrement fugitive. Seulement, +par respect pour monsieur le prince de Condé, monsieur le comte +d'Artois décida que le deuil, qui ne devait être que de cinq jours, +serait porté à neuf, et il crut faire une grande concession.</p> + +<p>Monsieur le prince de Condé en jugea de même, car il vint en personne +à Londres pour remercier monsieur le comte d'Artois. La nouvelle +arriva le lundi. Monsieur le duc de Berry s'abstint d'aller le mardi à +l'Opéra, mais il y reparut à la représentation suivante, le samedi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> Le procès de Moreau étant fini et la tranquillité n'ayant pas +été troublée en France, je me décidai à me rendre aux invitations +réitérées de monsieur de Boigne. Ma position était très fausse, je le +sentais. L'importance des tracasseries qui me rendaient la vie +insupportable diminuait à mes propres yeux dans l'éloignement, et je +n'avais pas de bonnes raisons à me donner à moi-même pour me refuser à +obéir à des ordres que monsieur de Boigne avait le droit de donner. Il +venait de faire l'acquisition d'une charmante habitation, Beauregard, +à quatre lieues de Paris, et m'engageait à venir l'y trouver. Mes +parents promettaient de me rejoindre, si je pouvais obtenir leur +radiation, et cela acheva de me décider.</p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> TROISIÈME PARTIE<br> + +L'EMPIRE</h2> + +<h3>CHAPITRE I</h3> + + +<p class="resume">Départ d'Angleterre. — Arrivée à Rotterdam. — Monsieur de + Sémonville. — Séjour à la Haye. — Camp de Zeist. — Douaniers + français. — Anvers. — Monsieur d'Argout. — Monsieur + d'Herbouville. — Monsieur Malouet. — Arrivée à Beauregard.</p> + +<p>Je m'embarquai à Gravesend, au mois de septembre 1804, à bord d'un +bâtiment hollandais frété pour Rotterdam. Il se trouva chargé d'huile +de baleine. Nous essuyâmes un orage violent; la mer devint fort +grosse; le bateau resta fort petit. La lame passait dessus; elle +arrivait dans ma cabine, après avoir lavé les tonneaux d'huile de +poisson, y apportant une odeur infecte, et aggravait encore les +horreurs de la traversée. Elle fut longue, car mon patron, très +ignorant probablement, manqua l'embouchure de la Meuse et nous +n'arrivâmes à la Brielle que le quatrième jour.</p> + +<p>La guerre rendait les communications difficiles; il fallait saisir +l'occasion d'un bâtiment de commerce. Les paquebots réguliers +n'allaient qu'à Husum, sur la côte de Suède. La traversée était rude; +et le voyage de terre, très pénible, aurait été presque impraticable +pour une <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> jeune femme seule. Les papiers de notre patron +portaient son arrivée d'Emden; c'était une fraude convenue, elle ne +trompait personne. J'entendis le chef des douaniers qui vinrent à bord +demander à ceux qui inspectaient le navire pendant que lui examinait +les papiers:</p> + +<p>«Cela vient du Grand-Emden?</p> + +<p>«—Oui, monsieur, du Grand-Emden.</p> + +<p>«—C'est bon.»</p> + +<p>Et il rendit les papiers au patron sans autre commentaire; <i>le +Grand-Emden</i>, dans leur argot, c'était <i>Londres</i>. Je débarquai sans +trop de tracasseries de la douane; j'envoyai chez le banquier auquel +j'étais adressée et où je devais trouver, avec des lettres de monsieur +de Boigne, les passeports nécessaires pour continuer ma route; il +n'avait rien reçu.</p> + +<p>Me voilà donc tout à fait seule dans un pays étranger, sans appui et +sans conseils. J'écrivis à Paris à deux de mes oncles qui devaient s'y +trouver avec monsieur de Boigne. En attendant, je ne savais que +devenir; ma situation à Rotterdam avait une apparence aventurière qui +me déplaisait fort. Certainement, si les communications avaient été +plus faciles, je serais retournée au <i>Grand Emden</i>.</p> + +<p>Le banquier me conseilla d'aller à la Haye voir monsieur de Sémonville +qui, tout-puissant, pourrait faciliter mon voyage. Je me rappelle que +cet homme répondit aux craintes que je lui exprimais sur +l'interruption de toute communication avec l'Angleterre où je laissais +des intérêts si chers:</p> + +<p>«Ne vous tourmentez pas, madame, c'est impossible: on pourra essayer +de comprimer le commerce de la Hollande avec l'Angleterre; mais ce ne +pourra être que pour bien peu de jours, il reprendra son cours comme +l'eau reprend son niveau et cela ne durera jamais une semaine.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> Malgré sa perspicacité commerciale, il n'avait pas prévu +qu'il se trouverait une main assez ferme pour maintenir pendant des +années cette machine hydraulique qu'il déclarait impossible pour une +semaine. À la vérité, elle a fini par faire explosion.</p> + +<p>Aussitôt que ma voiture put être préparée, je me rendis à la Haye. +J'écrivis à monsieur de Sémonville pour lui demander un rendez-vous; +il envoya sur-le-champ monsieur de Canouville me dire qu'il allait +venir chez moi. Les façons de monsieur de Canouville m'effarouchèrent +un peu. Sous prétexte qu'il était mon cousin et peut-être aussi parce +que j'étais jeune, jolie et seule, il prit un petit ton de +plaisanterie et de légèreté qui, par les mêmes raisons, me déplurent +extrêmement; et je gravai sur mon agenda que tous les jeunes gens de +la France révolutionnaire étaient familiers, avantageux, ridicules et +impertinents. Je m'y attendais bien; j'allais sûrement trouver +monsieur de Sémonville impérieux, arrogant, insolent et alors toutes +mes sages prévoyances de vingt ans seraient accomplies.</p> + +<p>Monsieur de Sémonville arriva; il était dans la douleur. La maladie de +madame Macdonald avait appelé madame de Sémonville à Paris et, la +veille, on avait reçu nouvelle de la mort de la jeune femme. Monsieur +de Sémonville me témoigna le regret de ne pouvoir chercher à me rendre +agréable une maison remplie de deuil. Tout-puissant en Hollande, son +pouvoir ne s'étendait pas au delà; il ne pouvait me donner des +passeports que jusqu'à Anvers où il me faudrait en attendre de Paris. +Il m'engageait à rester à la Haye de préférence, se mettant au reste +de sa personne tout à fait à mes ordres. La conversation se prolongea, +il me parla de <i>Monsieur</i>; je pensai qu'il entendait par là Louis +XVIII et je répondis que le Roi n'était pas en Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> +croyant faire acte de courageuse manifestation de mes principes +royalistes.</p> + +<p>«Je le sais bien, reprit avec douceur Monsieur de Sémonville, je parle +de son frère, <i>Monsieur</i>.»</p> + +<p>Je restai confondue, car, en Angleterre, personne n'avait jamais +inventé d'appeler le comte d'Artois <i>Monsieur</i>, et c'était la première +fois que ce nom lui était donné devant moi. Dans la suite de notre +entrevue, monsieur de Sémonville me parla de la fin tragique de +monsieur le duc d'Enghien avec une douleur qui faisait singulièrement +contraste avec l'incurie que j'avais laissée de l'autre côté du canal. +Je commençais à éprouver quelque hésitation dans mes idées si bien +arrêtées une heure avant. Cependant, je m'en tirai en me disant que +monsieur de Sémonville était une anomalie avec le reste de ses +compatriotes. Quant à moi, je ne sais trop ce que j'étais, anglaise je +crois, mais certainement pas française.</p> + +<p>J'avais vu à Londres et retrouvé pendant la traversée un monsieur de +Navaro, portugais allant en Russie. Il porta à la femme du ministre de +Portugal une lettre de recommandation que j'avais pour son mari, et +lui raconta ma position isolée. Une heure après, la bonne madame de +Bezerra vint à mon auberge, s'empara de moi, m'emmena dîner chez elle, +puis au spectacle dans la loge diplomatique. Le lendemain, elle me +promena partout; dès lors je devins l'objet des prévenances de toute +la société de la Haye. Il faudrait savoir à quel point le corps +diplomatique s'y ennuyait pour apprécier avec quelle joie il vit +tomber au milieu de lui une jeune femme qui lui apportait une espèce +de distraction.</p> + +<p>Le comte de Stackelberg, mélomane enragé, avait bien vite découvert +que j'étais bonne musicienne. C'était à qui me ferait chanter; et, me +trouvant complètement oiseau <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> de passage à la Haye, je +sifflais tant qu'on voulait. Je n'ai jamais eu tant de succès. J'avais +le bon sens de voir que cela tenait au cadre où je me trouvais +beaucoup plus qu'à mon mérite; cependant, je compris que je ne devais +pas prolonger cette vie trop longtemps. Je m'arrachai inhumainement +aux adorations des représentants de toute l'Europe pour aller faire +une tournée à Amsterdam et dans le reste de la Hollande.</p> + +<p>Trois ou quatre des jeunes attachés annoncèrent le projet de +m'escorter; je m'y opposai sérieusement, et ma bonne amie Bezerra leur +fit comprendre que cela me déplaisait beaucoup. C'est pendant ce +séjour à la Haye que j'ai fait avec le comte de Nesselrode une +connaissance qui, par la suite, est devenue une véritable amitié.</p> + +<p>Je m'arrêtai à Harlem pour acheter des jacinthes. On me proposa +d'entendre l'orgue; n'ayant rien à faire j'y consentis. J'entrai dans +l'église; j'y étais seule; l'organiste était caché. La musique la plus +ravissante commença; l'artiste était habile, l'instrument magnifique; +il forme des échos, en chœur, qui se répondent entre eux des divers +points de l'église. Je n'étais pas dans l'habitude d'entendre de la +musique religieuse; j'y pleurai, j'y priai de toute mon âme. Enfin, je +ne sais si cela tenait à ma disposition, mais je n'ai guère éprouvé +d'impression plus profonde et, sauf les heures qui ont été inscrites +sur mon cœur par le malheur, il en est peu dans ma vie dont je +conserve un souvenir plus vif que celle passée dans la cathédrale +d'Harlem.</p> + +<p>Je restai trois jours à Amsterdam; j'allai faire les visites +convenues, à Brock, à Zaandam, etc. Monsieur Labouchère me donna à +dîner; j'y vis des messieurs et des dames, hollandais et hollandaises. +On me montra beaucoup de curiosités. On me parla de bien d'autres, ce +qui n'empêcha pas que je ne fusse charmée de quitter cette <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> +ville. Malgré son grand commerce, elle m'a paru horriblement triste. +Je m'arrêtai à Utrecht; j'y pris une voiture du pays pour aller voir +l'établissement morave et le camp que le général Marmont commandait +dans la plaine de Zeist. Je trouvai que ces frères si heureux dans le +conte de madame de Genlis, dont ma mémoire gardait un souvenir +d'enfance, avaient l'air pâles, tristes et ennuyés. J'achetai quelques +babioles, et il s'éleva une querelle entre eux. L'un affirmait que les +objets de son travail avaient une supériorité que l'autre lui +contestait. Je partis peu édifiée. En revanche, je le fus beaucoup de +l'aspect du camp français. Je venais d'en visiter en Angleterre, et +ils étaient loin de présenter un spectacle aussi brillant et aussi +animé; cependant les soldats français avaient moins bonne mine +individuellement et n'étaient pas si bien vêtus.</p> + +<p>Je vis passer la calèche du général Marmont où était sa femme très +parée, coiffée en cheveux et sans fichu. Les postillons avaient des +vestes couvertes de galons d'or; la calèche était dorée, mais +malpropre et mal attelée. Tout cela me parut en total un équipage fort +ridicule, y compris madame la générale. Je m'en amusai; c'était bien +comme je l'avais prévu.</p> + +<p>Après une absence de dix jours, je revins à la Haye; j'y trouvai des +lettres de mes oncles. Monsieur de Boigne, ayant mal calculé le moment +de mon arrivée, était parti pour la Savoie. On m'annonçait que je +trouverais mes passeports à Anvers. Je passai une soirée chez madame +de Bezerra pour prendre congé de la société de la Haye; monsieur de +Sémonville y vint ainsi que toutes les autorités hollandaises et, le +lendemain, je partis.</p> + +<p>On m'avait fait peur de la sévérité des douaniers, et j'étais d'autant +plus effrayée d'avoir affaire à des commis français que mes rapports +avec ceux de l'Allien-Office, <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> au moment de mon départ +d'Angleterre, m'avaient paru fort désagréables. Or, si les anglais +étaient malhonnêtes, qu'avais-je à attendre de commis français? +Monsieur de Sémonville m'avait bien donné une lettre de +recommandation, mais cependant le cœur me battait en arrivant au +premier poste français.</p> + +<p>On me pria très poliment d'entrer dans le bureau; j'y fus suivie par +mes femmes. Ma voiture était censée venir de Berlin. Comme anglaise, +elle aurait été confisquée; mais, en qualité d'allemande, elle passait +en payant un droit considérable. Pendant que je l'acquittais, les +jeunes gens de la douane admiraient cette voiture, qui était très +jolie:</p> + +<p>«C'est une voiture de Berlin, dit le chef.</p> + +<p>«—Oui, monsieur, regardez plutôt, c'est écrit sur tous les ressorts.»</p> + +<p>Je devins rouge comme un coq en suivant leurs regards et en voyant +imprimé sur le fer: <i>Patent London</i>. Ils se prirent à sourire, et je +payai la somme convenue pour ma voiture <i>allemande</i>. Pendant que le +chef enregistrait et me délivrait les certificats, un autre s'occupait +de mon passeport et me faisait un signalement très obligeant mais qui +me tenait assez mal à mon aise. Le chef s'en aperçut, et, levant à +moitié les yeux de dessus son papier:</p> + +<p>«Mettez jolie comme un ange; ce sera plus court et ne fatiguera pas +tant madame.»</p> + +<p>Un employé subalterne avait à moitié ouvert une des bâches de la +voiture, sans même la descendre; je lui glissai deux louis dans la +main; un des commis rentra un instant après et me les remit en me +disant avec la plus grande politesse:</p> + +<p>«Madame, voilà deux louis que vous avez laissé tomber par mégarde.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> Je les repris, un peu honteuse. Enfin tout semblait terminé à +ma plus grande satisfaction lorsqu'ils s'avisèrent que le fouet de mon +courrier était anglais. Ils me montrèrent <i>London</i> écrit sur le bout +d'argent dont il était orné; sans doute je l'avais acheté dans quelque +endroit où les marchandises anglaises étaient admises, mais, en +France, elles étaient prohibées et leur devoir ne leur permettait d'en +laisser passer aucune. Nous gardâmes tous notre sérieux à cette +dernière scène du proverbe. Ils me souhaitèrent un bon voyage et je +partis très étonnée d'avoir trouvé une si obligeante et si spirituelle +urbanité là où je ne m'attendais qu'à des procédés grossiers jusqu'à +la brutalité. Je suis entrée dans ces détails pour montrer jusqu'à +quel point les émigrés, qui avaient le droit de se croire les plus +raisonnables, étaient encore absurdes dans leurs idées sur la France +et, au fond, lui étaient hostiles.</p> + +<p>Arrivée à Anvers, je trouvai à l'auberge un billet de monsieur +d'Herbouville, alors préfet, qui m'annonçait avoir mes passeports. +J'étais proche parente de sa femme; il avait donné l'ordre de le +prévenir du moment où je serais à Anvers. J'étais à peine établie dans +ma chambre d'auberge que j'y vis entrer un grand dadais de cinq pieds +dix pouces répétant au plus pointu d'une voix de fausset bien aiguë:</p> + +<p>«Apollinaire, c'est Apollinaire, je suis Apollinaire,» et faisant à +coudes ouverts des révérences jusqu'à terre.</p> + +<p>Je fus quelques instants à reconnaître le jeune d'Argout que j'avais +beaucoup vu quelques année avant à Londres où son oncle (qui était +aussi le mien, ayant épousé une sœur de mon père) s'occupait de son +éducation avec un soin auquel il a répondu. C'est lui qui, depuis, +s'est élevé par un mérite incontestable accompagné d'une disgrâce et +d'une gaucherie qu'il déployait alors dans toute <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> leur +naïveté. Il m'en donna une nouvelle preuve le lendemain matin. Il +m'accompagna à la cathédrale d'Anvers et, malgré toutes mes +supplications, il monta jusqu'au haut du clocher toujours à reculons, +en me donnant la main, ce qui n'était pas plus commode pour moi que +pour lui. Il exerçait alors une petite place dans les droits réunis +dont il faisait vivre sa mère. Depuis, il est devenu préfet, pair, +enfin ministre. Il est homme de talent, de cœur et très honnête; +mais son esprit est presque aussi gauche que ses manières.</p> + +<p>Monsieur d'Herbouville vint après; je le trouvai froid et emprunté; il +avait récemment été fort compromis par la reconnaissance bavarde de +quelques émigrés auxquels il avait rendu service, et se tenait sur la +réserve. Il m'engagea à dîner.</p> + +<p>La meilleure de mes visites fut celle de monsieur Malouet, vieil ami +de mon père et préfet maritime à Anvers. Monsieur Malouet, qui avait +été un constitutionnel de 89, terme de réprobation, s'il en fut, dans +l'émigration, n'en était pas moins resté fort lié avec mon père et je +le voyais perpétuellement chez lui. Il n'y avait pas bien longtemps +qu'il avait quitté Londres et il ne savait pas trop comment je verrais +un préfet de la République ou plutôt du Consulat. Rassuré à cet égard +par la joie que j'éprouvai à trouver un visage de connaissance pour la +première fois depuis un mois, il me fit signe de me taire, alla ouvrir +toutes les portes, examina bien s'il n'y avait personne aux écoutes, +les referma soigneusement, m'avança une chaise au milieu de la +chambre, en prit une à côté de moi et puis me demanda à voix bien +basse des nouvelles de mon excellent père, ajoutant:</p> + +<p>«Voyez-vous, mon enfant, il ne faut pas se compromettre.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> Il me posa une règle de conduite sur ce que je ne devais +point faire, point dire à Paris, toujours pour ne pas me compromettre, +qui avait fini par me mettre la terreur dans le cœur, après avoir +commencé par me donner envie de rire, d'autant que ses préceptes +étaient appuyés d'exemples les plus alarmants:</p> + +<p>«Mais ce pays est donc tout à fait inhabitable, ne pus-je m'empêcher +de m'écrier?</p> + +<p>«—Chut, chut, voilà une affreuse imprudence.»</p> + +<p>Il retourna examiner les portes, mais ne voulut plus s'exposer à +pareille incartade. Il prit congé de moi en me disant qu'il était plus +prudent de ne pas me revoir, que d'Herbouville l'avait engagé à dîner +mais qu'il ne voulait pas courir le risque de se laisser aller à me +faire quelque question imprudente. Il n'y avait pas grand danger, +c'était plutôt mes paroles que les siennes qu'il avait à craindre; +toujours est-il qu'il me laissa fort troublée. On n'échappe pas à son +sort. Quelques années plus tard, monsieur Malouet, devenu conseiller +d'État, se trouva, malgré ses prudentes précautions, compromis par ses +relations avec le baron Louis et fut exilé par l'Empereur.</p> + +<p>Je trouvai, chez monsieur d'Herbouville, sa famille et quelques +commensaux. Ils étaient de beaucoup meilleure composition que je ne +m'y attendais d'après les discours de monsieur Malouet. Il avait +pourtant réussi à me mettre mal à mon aise; je craignais un peu pour +moi et beaucoup pour les autres à qui ma présence pouvait être si +dangereuse. Cependant, je dois dire que même monsieur Malouet et +surtout les d'Herbouville avaient trouvé le moyen de parler en termes +de regret, de douleur, de réprobation de cette mort de monsieur le duc +d'Enghien, si bien oubliée par l'émigration. Partout, dans toutes les +classes et principalement parmi les gens attachés au <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> +gouvernement, je l'ai trouvée une plaie encore toute saignante à mon +retour en France.</p> + +<p>J'arrivai sans autre incident au château de Beauregard, ayant tourné +Paris. Monsieur de Boigne n'était pas encore de retour de Savoie; je +m'y installai comme seule maîtresse de ce beau lieu. J'y pleurai bien +à mon aise pour en prendre possession, le 2 novembre 1804, jour des +Morts, par un brouillard froid et pénétrant qui ne permettait pas de +voir à trois pieds devant soi. Je me trouvai le soir enfermée dans une +pièce dont mes mains, accoutumées aux serrures anglaises, ne savaient +pas ouvrir les portes, et sans sonnettes. Elles avaient été proscrites +comme aristocrates pendant la Révolution, et monsieur de Boigne +n'avait pas songé à en faire remettre. J'éprouvai un sentiment +d'abandon et de désolation qui me glaça jusqu'au fond de l'âme, et je +ne pense pas que je me fusse crue dans un pays plus sauvage sur les +bords de la Colombia.</p> + +<p>Le lendemain matin, j'envoyai chercher un serrurier. Il m'assura qu'il +allait arranger <i>provisoirement</i> une sonnette en attendant qu'elle pût +être <i>organisée définitivement</i>. Quel diantre de pays est donc cela où +les serruriers parlent la langue de l'Athénée et où les chevaux sont +attelés avec des ficelles? Ma pauvre cervelle de vingt ans, livrée +pour la première fois à ses propres forces, était toute renversée par +la diversité des impressions que je recevais; aussi, j'ai conservé une +multitude de souvenirs très vifs de ce voyage.</p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> CHAPITRE II</h3> + +<p class="resume">Mes opinions. — La duchesse de Châtillon. — La duchesse de Laval, + le duc de Laval. — La famille de Rohan. — La princesse Berthe de + Rohan. — La princesse Charles de Rochefort. — La princesse Herminie + de Rohan. — Scène pénible. — Mon premier bal à Paris. — L'amiral de + Bruix, sa mort. — Paroles de l'Empereur. — La princesse Serge + Galitzin. — La duchesse de Sagan. — Monsieur de + Caulaincourt. — Scène entre la princesse de la Trémoille et + monsieur d'Aubusson. — La duchesse de Chevreuse.</p> + +<p>Je ne voulus pas assister aux fêtes du couronnement; mon héroïsme +royaliste en aurait trop souffert. Nous nous amusions dans notre +oisive nullité par mille brocards. Un seul était assez piquant; on +disait que le manteau impérial restait flottant parce que l'Empereur +n'avait pas su passer la Manche. En dépit de mes préjugés, je n'avais +pu me défendre d'une exaltation très sincère pour le Premier Consul. +J'admirais en lui le conquérant et le faiseur de bulletins. Personne +ne m'avait expliqué son immense mérite de législateur et de +<i>tranquilliseur</i> des passions; je n'étais pas en état de l'apprécier à +moi seule. Je me serais, je crois, volontiers enthousiasmée pour lui +si j'avais vécu dans une autre atmosphère.</p> + +<p>À Londres, ma pauvre mère avait souvent pleuré de chagrin en me voyant +si <i>mal penser</i>; elle prétendait que je montais la tête de mon frère +pour Bonaparte. Il est certain que, voyant nos princes de près et le +Premier Consul de loin, tous mes vœux étaient pour lui; la mort du +duc d'Enghien avait été une impression aussi fugitive <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> en moi +qu'en ceux avec lesquels je me trouvais alors. Toutefois, malgré cette +velléité d'admiration pour l'Empereur, je tenais par mille préjugés à +ce qu'on appelait l'ancien régime; et mon éducation toute anglaise me +rendait, par intuition, de la secte qui, depuis, a été appelée +libérale. Voilà, autant que je puis le démêler à présent, le point où +j'en étais à mon arrivée en France. Monsieur de Boigne, ce que je ne +conçois guère, n'était pas du tout révolutionnaire et, sur ce seul +point de la politique, nous étions à peu près d'accord.</p> + +<p>Nous allâmes à la fin de décembre nous établir à Paris; j'y passai +trois mois, les plus ennuyés de ma vie. La société de Paris est +tellement exclusive qu'il n'y a nulle place pour ceux qui y débutent, +et, avant de s'être formé une coterie, on y est complètement isolé. +D'ailleurs, la crainte des scènes que monsieur de Boigne me faisait à +propos de tout et de rien me tenait dans une réticence qui ne +facilitait pas les rapports de sociabilité. Je trouvais de temps en +temps une vieille femme qui se rappelait m'avoir vue téter à +Versailles, ou une autre qui me racontait mes gentillesses de +Bellevue, mais tout cela ne me récréait pas infiniment.</p> + +<p>Je fus très tendrement accueillie par la princesse de Guéméné (celle +dont j'ai déjà parlé); elle me fut utile et serviable autant que peut +l'être une personne qui ne quitte pas son lit et voit peu de monde.</p> + +<p>La duchesse de Châtillon, en revanche, m'était insupportable; elle me +retenait des heures entières à me chapitrer sur une multitude de +choses où ses conseils étaient aussi inutiles que surannés, commençant +et finissant toujours ses sermons par ces mots:</p> + +<p>«Ma petite reine, comme j'ai l'honneur de vous appartenir.»</p> + +<p>Ce qui voulait dire en bon français:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> «Tenez-vous pour très honorée que je veuille bien reconnaître +la parenté entre nous,» et je ne m'y sentais nullement disposée.</p> + +<p>Elle habitait, dans son magnifique hôtel de la rue du Bac, une grande +pièce qu'elle appelait son cabinet, meublée avec beaucoup de luxe +antique et fournie de huit à dix pendules qui toutes marquaient le +temps d'un ton et d'un mouvement différents. Une superbe cage dorée, +suspendue en guise de lustre, était occupée par des oiseaux chantant à +pleine gorge. Tout ce cliquetis, avec la basse obligée de la voix +monotone et sans timbre de la duchesse, me prenait sur les nerfs et +rendait ces visites insupportables. Je n'en sortais jamais sans faire +vœu de n'y plus retourner, vœu que j'aurais infailliblement +accompli si mes lettres de Londres n'eussent souvent porté des +compliments à madame de Châtillon.</p> + +<p>Cette duchesse de Châtillon était fille de la duchesse de Lavallière, +rivale de la maréchale de Luxembourg, toutes deux si belles et si +galantes. La fille aussi avait été l'une et l'autre. Le cadre de la +glace, dans ce cabinet où elle me faisait de si longues homélies, +était incrusté des portraits de tous ses amants. N'en sachant plus que +faire, elle avait inventé de les utiliser comme mobilier. Le nombre en +était considérable et cela formait une très jolie décoration. Elle +avait été esprit fort, mais était devenue prude et dévote. Avec elle a +fini la maison de Lavallière et, avec ses deux filles, les duchesses +de la Trémoille et d'Uzès, celle de Coligny-Châtillon; ce sont deux +noms éteints.</p> + +<p>La marquise, devenue duchesse, de Laval, ancienne amie de ma mère et +ma marraine, me traitait avec une bonté toute maternelle. Elle était +aussi simple que madame de Châtillon était pleine d'emphase et ne me +faisait pas valoir la parenté. Aussi j'allais très volontiers dans +<span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> la cellule du couvent de Saint-Joseph où elle vivait dans les +pratiques d'une dévotion aussi minutieuse qu'indulgente. Elle donnait +tout ce qu'elle avait aux pauvres, et son costume se ressentait +tellement de cette pénurie qu'un jour, à l'église, un homme lui frappa +sur l'épaule pour lui payer sa chaise:</p> + +<p>«Vous vous trompez, monsieur, reprit doucement la duchesse; ce n'est +pas moi, c'est cette autre dame».</p> + +<p>Le mot dame a, dans cette situation, quelque chose qui m'a toujours +touchée.</p> + +<p>Le duc de Laval était impatienté de la position de sa femme. Après +avoir vainement tenté de lui donner de l'argent qui ne faisait que +traverser sa bourse, il prit le parti de lui louer un appartement +décent, de payer sa modique dépense et même sa toilette sur laquelle +cependant il n'obtint guère d'amélioration. S'il avait exigé un +costume convenable à son état dans le monde, il l'aurait désolée; elle +voulait pouvoir aller à pied toute seule, dans la boue, visiter les +églises et les pauvres sans être remarquée. Quoiqu'elle ne fût pas +jolie, elle avait été dans sa jeunesse la femme la plus élégante et la +plus magnifique de la Cour de France; son oncle, l'évêque de Metz, +payait tous ses mémoires et elle dépensait quarante mille francs pour +sa toilette. Jamais changement n'avait été plus complet, et peut-être +aurait-elle mieux fait d'éviter les deux extrêmes. Telle qu'elle était +devenue, elle était fort considérée de son mari et adorée de ses +enfants.</p> + +<p>Ce mari est un caractère réellement original, chose rare en tout pays, +plus rare en France, plus rare encore dans la classe où il est né. +Depuis son entrée dans le monde, il a toujours vécu magnifiquement des +profits de son jeu sans que sa considération en ait souffert. Jamais +il n'a eu l'air d'aller plus qu'un autre homme de son <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> rang +dans les lieux où l'on jouait; jamais il n'a recherché ce qu'on +appelle une bonne partie; cependant il comptait sur cent mille écus de +rente en fonds de cartes, comme il aurait compté sur un revenu en +terres. Il était le plus beau joueur et le plus juste qu'on pût +rencontrer; la décision du duc de Laval aurait fait loi dans toute +l'Europe sur un coup douteux.</p> + +<p>Il avait été bon officier et on prétendait qu'il avait le coup +d'œil militaire. Il s'était assez distingué pendant la campagne des +princes où il avait eu le malheur de voir tuer sous ses yeux son +second fils, Achille, le seul de ses enfants qu'il ait jamais aimé. +Lors du licenciement de cette armée, il se conduisit vis-à-vis de son +corps avec une paternelle générosité qui ne fut imitée par personne, +et lui mérita la plus haute estime.</p> + +<p>Dans le cours ordinaire de la vie, il professait l'égoïsme jusqu'à +l'exagération. Il rencontrait sa belle-fille à pied dans la rue un +jour où il commençait à pleuvoir, n'affectait pas même de ne l'avoir +point remarquée, et lui disait le soir:</p> + +<p>«Caroline, vous avez dû être horriblement mouillée ce matin; je vous +aurais bien fait monter dans ma voiture, mais j'ai craint l'humidité +si on ouvrait la portière.»</p> + +<p>Il y en aurait mille à citer de cette force; ses enfants l'aimaient +pourtant, et tout le monde lui rendait. Il faisait beaucoup de +visites; c'était chez lui un système de conduite; il prétendait que +c'était le meilleur moyen pour qu'on ne dise pas autant de mal de +vous, qu'on ménage toujours un peu les gens qui peuvent entrer pendant +qu'on en parle.</p> + +<p>Tous les <i>ana</i> sont remplis de ses coq-à-l'âne; par une singulière +disposition de son esprit il ne pouvait se mettre dans la tête la +véritable acception des mots. Il ne péchait <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> pas par l'idée, +mais par l'expression. Ainsi il parlait d'être fouetté aux quatre +coins de la cour <i>ovale</i>; il était monté à cheval pour arriver +<i>currente calamo</i>; il recevait une lettre <i>anonyme</i>, signée de tous +les officiers de son régiment, et tant d'autres bévues rapportées +partout. Voici une de ses plus jolies erreurs et des moins connues. On +discutait à quel point Zeuxis et Apelle étaient contemporains; le duc +de Laval, assis à souper à côté du duc de Lauzun, lui dit:</p> + +<p>«Lauzun, qu'est-ce que c'est que ça, contemporain?</p> + +<p>«—Des gens qui vivent en même temps: toi et moi, nous sommes +contemporains.</p> + +<p>«—Allons donc, tu te fiches de moi! est-ce que je suis peintre, moi?»</p> + +<p>Dans la société intime, le duc de Lauzun passait pour arranger les +histoires du duc de Laval avec lequel il était très lié. Un jour, il +voulut le trouver mauvais; le duc de Lauzun lui répondit:</p> + +<p>«Tu te fâches, Laval, hé bien, c'est bon, je ne t'en ferai plus et tu +verras ce que tu y perdras.»</p> + +<p>Il avait raison, car les <i>mots</i> du duc de Laval lui donnaient une +sorte de célébrité. On a comparé son esprit à une lanterne sourde qui +n'éclairait qu'en dedans; cela est assez ingénieux car, s'il a dit +beaucoup de balourdises, il n'a jamais fait une sottise.</p> + +<p>Son fils aîné, Adrien, devenu depuis duc de Laval, est un homme de +bonne compagnie. Son nom, plus que son mérite, l'a poussé pendant la +Restauration à des emplois où il n'a pas montré suffisamment de +capacité, mais il est pourtant fort au-dessus de la réputation de +nullité qu'on a voulu lui faire. Le désir de prolonger les goûts de la +jeunesse au delà du terme raisonnable l'a exposé à quelques ridicules. +Il a eu le malheur de perdre son fils unique, le dernier de cette +<span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> branche de Montmorency-Laval. Son frère Eugène est le plus +désagréable personnage qu'on puisse rencontrer; il cache sous une +dévotion puérile et intolérante l'égoïsme le plus déhonté.</p> + +<p>J'avais entendu la comtesse de Vaudreuil dire «nous autres jolies +femmes», mais il était réservé à Eugène de Montmorency, je crois, +d'inventer l'expression de «nous autres saints», et je l'ai entendu +s'en servir. Son cousin Mathieu avait une dévotion toute différente; +j'aurai occasion d'en parler plus tard.</p> + +<p>La princesse de Guéméné avait quatre enfants, le duc de Montbazon, +marié à mademoiselle de Conflans, le prince Louis de Rohan qui a été +le premier des nombreux maris de l'aînée des filles du duc de +Courlande (elle a fini par s'appeler la duchesse de Sagan et ne plus +changer de nom aussi souvent que d'époux), le prince Victor de Rohan, +et la princesse Charles de Rohan-Rochefort.</p> + +<p>Je me liai assez intimement avec la princesse Berthe, fille du duc de +Montbazon; elle était revenue en France avec sa mère pour soigner les +derniers moments de la marquise de Conflans et, quoique déjà mariée à +son oncle Victor, Berthe, par des motifs de fortune, passait pour +fille. Elle était très aimable, spirituelle, bonne, agréable sans être +jolie; elle me plaisait extrêmement et probablement notre liaison +serait devenue de l'amitié sans son départ pour la Bohême où elle +s'est établie. Sa tante, la princesse Charles de Rohan-Rochefort, +proclamait dans sa jeunesse le projet de montrer au monde un spectacle +qu'il n'avait jamais vu, celui d'une princesse de Rohan honnête femme. +Mais il était réservé à la nièce de l'accomplir et la pauvre princesse +Charles, au contraire, est tombée dans tous les désordres imaginables. +Si d'avoir été la femme d'un misérable est une excuse, <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> elle +lui est complètement acquise; le prince Charles est fort au delà d'un +mauvais sujet.</p> + +<p>Je rencontrais souvent chez la princesse de Guéméné la princesse +Charles avec ses filles. L'aînée était affreusement laide et commune, +mais la meilleure personne du monde; elle souffrait horriblement des +embarras où sa mère se mettait et qu'elle dissimulait le plus possible +à la princesse de Guéméné. Je me rappelle une petite circonstance à +laquelle je ne pense jamais sans éprouver une sorte de frisson.</p> + +<p>J'avais eu du monde chez moi. Le lendemain matin, je m'habillais pour +sortir; un de mes gens me dit qu'une femme demandait à me parler: +«C'est bon, je la verrai en sortant»; une demi-heure se passe. En +traversant l'antichambre pour monter en voiture, je vois assise sur +une banquette, avec de gros souliers tout crottés et une espèce de +servante à côté d'elle, la princesse Herminie de Rohan. Je tombai à la +renverse; je l'entraînai dans ma chambre et me confondis en excuses. +Hélas! elle était plus confuse que moi: elle était pâle et tremblante, +sa main froide serrait convulsivement la mienne. Elle me raconta que +sa mère avait joué la veille chez moi, que, n'ayant pas d'argent, elle +avait emprunté cinq louis à mes gens, que le désir de les rendre tout +de suite lui en avait fait hasarder cinq autres qu'elle avait dû leur +demander aussi. Bref, elle leur devait vingt louis dont elle me priait +d'être caution, aimant mieux me les devoir qu'à des valets. N'osant +pas me faire ce récit, elle en avait chargé la pauvre Herminie qui en +était dans un état digne de pitié. On peut croire que la mienne ne lui +manqua pas; je la consolai de mon mieux, en ayant l'air de penser que +cette petite somme me serait promptement remboursée; et, en parlant +bien vite d'autre chose, je l'emmenai avec moi faire une visite à sa +grand'mère; en <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> la ramenant chez elle j'eus le bonheur de l'y +déposer un peu remise. Mais sa souffrance m'est toujours restée dans +l'esprit comme une des plus pénibles qu'un cœur haut placé puisse +éprouver; le sien semblait fait pour la sentir dans toute son +amertume. Sa laideur et sa mauvaise tournure lui avaient fait subir le +séjour de l'antichambre.</p> + +<p>Sa seconde sœur était assez belle, et la troisième, Gasparine, +depuis princesse de Reuss, alors enfant, était charmante. Elles +avaient aussi deux frères qui sont devenus de bons sujets et se sont +établis en Bohême auprès de leurs oncles. Leur famille a cherché, à +juste titre, à les éloigner également de père et mère.</p> + +<p>Après la mort de madame de Guéméné, la princesse Charles tomba dans un +si épouvantable désordre qu'elle même se retira de la société.</p> + +<p>La première fois que j'allai au bal à Paris, ce fut à l'hôtel de +Luynes; je crus entrer dans la grotte de Calypso. Toutes les femmes me +parurent des nymphes. L'élégance de leurs costumes et de leurs +tournures me frappa tellement qu'il me fallut plusieurs soirées pour +découvrir qu'au fond j'étais accoutumée à voir à Londres un beaucoup +plus grand nombre de belles personnes. Je fus très étonnée ensuite de +trouver ces femmes, que je voyais si bien mises dans le monde, +indignement mal tenues chez elles, mal peignées, enveloppées d'une +douillette sale, enfin de la dernière inélégance. Cette mauvaise +habitude a complètement disparu depuis quelques années; les françaises +sont tout aussi soignées que les anglaises dans leur intérieur et +parées de meilleur goût dans le monde.</p> + +<p>J'étais curieuse devoir madame Récamier. On m'avertit qu'elle était +dans un petit salon où se trouvaient cinq ou six autres femmes; +j'entrai et je vis une personne qui me parut d'une figure fort +remarquable; elle sortit peu <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> d'instants après, je la suivis. +On me demanda comment je trouvais madame Récamier:</p> + +<p>«Charmante, je la suis pour la voir danser.</p> + +<p>«—Celle-là? mais c'est mademoiselle de La Vauguyon; madame Récamier +est assise dans la fenêtre, là, avec cette robe grise.»</p> + +<p>Lorsqu'on me l'eut indiquée, je vis en effet qu'une figure qui m'avait +peu frappée était parfaitement belle. C'était le caractère définitif +de cette beauté, qu'on peut appeler fameuse, de le paraître toujours +davantage chaque fois qu'on la voyait. Elle se retrouvera probablement +sous ma plume; notre liaison a commencé bientôt après et dure encore +très intime.</p> + +<p>Mon oncle, l'évêque de Comminges, devenu évêque de Nancy, était alors +à Paris. Il aurait fort désiré que j'entrasse dans la Maison de +l'Impératrice qu'on formait en ce moment, et me faisait valoir la +liberté qu'une place à la Cour me donnerait vis-à-vis de monsieur de +Boigne. En outre que cela répugnait à mes opinions, mes goûts m'ont +toujours éloigné de la servitude, de quelque nature qu'elle puisse +être; je n'aimerais pas à être attachée à une princesse en aucun temps +et sous aucun régime. Il revint plusieurs fois à la charge sans +succès. À la manière dont il m'en parlait, comme d'une chose qui +n'attendait que mon approbation, je crois qu'il en avait mission, mais +je n'en ai jamais éprouvé de désagrément. Quoi qu'on ait pu dire, +lorsque les refus se faisaient convenablement, modestement et sans +éclat, ils n'avaient point de suite fâcheuse; il n'y a guère eu de +forcés que ceux qui ont voulu l'être.</p> + +<p>Nous perdîmes dans ce temps un de nos cousins, l'amiral de Bruix. +C'était un homme dont l'esprit et le talent valaient mieux que la +moralité. Il avait joué un grand rôle sous le Directoire, et soutenu, +seul, l'honneur <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> de la marine, pendant toute la Révolution, il +passait pour avoir outrageusement volé durant son ministère; +toutefois, il est mort sans le sol. Quoiqu'il eût été des plus actifs +au dix-huit brumaire, il était tombé dans la disgrâce de l'Empereur à +la suite d'un séjour à Boulogne. L'Empereur avait voulu faire +exécuter, malgré l'amiral, une manœuvre où il avait péri beaucoup +de monde; celui-ci s'en était plaint très fortement. Mais ce qui +l'avait perdu c'est un propos tenu dans une réunion des grands +dignitaires qui voulaient élever une statue au nouvel empereur. On +discutait sur le costume; l'amiral, impatienté des flagorneries qu'il +écoutait depuis deux heures, s'écria:</p> + +<p>«Faites-le tout nu; vous aurez plus de facilité à lui baiser le +derrière.»</p> + +<p>On était accoutumé à ses boutades, mais celle-ci fut rapportée et +déplut extrêmement. On épia une occasion de mécontentement. Sur +quelques dépenses un peu hasardées, il fut mandé à Paris, assez mal +traité; la colère se joignit à une maladie de poitrine déjà commencée, +et il mourut dans un état de détresse qui allait, malgré tout +l'entourage du luxe, jusqu'à manquer d'argent pour acheter du bois. Il +faut rendre justice à qui il appartient: Ouvrard lui devait une grande +partie de sa fortune; apprenant sa position, il envoya la veille de sa +mort cinq cents louis en or à madame de Bruix. Ce n'était sûrement pas +la centième partie de ce que l'amiral lui avait laissé gagner, mais il +était mourant et disgracié et ce trait fait honneur à Ouvrard.</p> + +<p>L'amiral de Bruix professait l'athéisme comme un philosophe du +dix-huitième siècle; sa femme, dans les mêmes principes, n'avait pas +voulu laisser approcher un prêtre; il mourut dans la nuit. Mon oncle, +l'évêque de Nancy, fut chargé par la veuve d'en porter la nouvelle à +<span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> l'Empereur. Il se rendit au lever. L'Empereur l'écouta avec +l'air de l'affliction, puis, prenant la parole:</p> + +<p>«Au moins, monsieur l'évêque, avons-nous la consolation qu'il soit +mort dans des sentiments chrétiens? A-t-il reçu les secours de la +religion?»</p> + +<p>Mon oncle resta confondu; il ne sut que balbutier une négative très +embarrassée. L'Empereur le regarda sévèrement et tourna brusquement le +dos. Les paroles de l'habile comédien ne tombèrent pas à terre; aucun +grand dignitaire ne prêcha plus à l'athéisme, et tous les évêques +cherchèrent à obtenir des <i>fins édifiantes</i> des membres de leur +famille. Toutefois, il ne voulait pas dégoûter mon oncle et, la +première fois qu'il le revit, il le traita fort bien.</p> + +<p>Parmi les étrangers de distinction qui se trouvaient à Paris lors de +mon arrivée, la princesse Serge Galitzin et la duchesse de Sagan +étaient les plus remarquables.</p> + +<p>La princesse Serge, jolie, piquante, bizarre, semblait à peine +échappée de ses steppes natifs et avait toutes les allures d'un +poulain indompté. Elle avait trouvé, dans je ne sais quel vieux +château, un portrait en émail dont elle avait la tête tournée; elle +avait repoussé le mari qu'on lui avait donné parce qu'il n'y +ressemblait pas; elle portait ce portrait chéri à son col et courait +l'Europe pour en chercher l'original. On m'a raconté que, chemin +faisant, elle s'est fréquemment contentée de ressemblances partielles +à ce type imaginaire et que, trouvant tantôt les yeux, tantôt la +bouche ou le nez de son sylphe, elle a été contrainte à diviser sa +passion entre nombreuse compagnie. Lorsque je l'ai connue, elle était +encore dans toute la grâce sauvage de sa recherche primitive.</p> + +<p>La duchesse de Sagan portait alors le nom de son premier mari, Louis +de Rohan; elle était belle, avait l'air très distinguée, et les façons +de la meilleure compagnie; <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> elle excellait dans le talent des +femmes du Nord d'allier une vie très désordonnée avec des formes +nobles et décentes. Toutes les filles de la duchesse de Courlande sont +éminemment grandes dames.</p> + +<p>À la fin de ce carnaval, je fus invitée avec toute la terre à un grand +bal chez madame Récamier, alors à l'apogée de sa beauté et de sa +fortune. La société y était composée des illustrations du nouvel +empire, Murat, Eugène Beauharnais, les maréchaux, etc., d'un grand +nombre de personnes de l'ancienne noblesse, d'émigrés rentrés, des +sommités de la finance et de beaucoup d'étrangers. J'y fus témoin d'un +fait singulier dans un monde aussi mêlé. L'orchestre joua une valse; +de nombreux couples la commencèrent; monsieur de Caulaincourt s'y +joignit avec mademoiselle Charlot, la beauté du jour. À l'instant +même, tous les autres valseurs quittèrent la place et ils restèrent +seuls. Mademoiselle Charlot se trouva mal, ou en fit le semblant, ce +qui interrompit cette malencontreuse danse. Monsieur de Caulaincourt +était pâle comme la mort. On peut juger par là à quel point le meurtre +de monsieur le duc d'Enghien était encore vif dans les esprits et +combien les calomnies (et c'en était je crois) étaient généralement +accueillies contre monsieur de Caulaincourt.</p> + +<p>On me raconta (mais ce n'est qu'un ouï-dire) que, lorsque l'Empereur +forma sa maison, monsieur de Caulaincourt, sortant du cabinet, annonça +à ses camarades du salon de service qu'il venait d'être nommé grand +écuyer. On s'empressa de lui faire compliment; Lauriston seul se +taisait.</p> + +<p>«Tu ne me dis rien, Lauriston?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Est-ce que tu ne trouves pas la place assez belle?</p> + +<p>—Pas pour ce qu'elle coûte.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> —Qu'entends-tu par ces paroles?</p> + +<p>—Tout ce que tu voudras.»</p> + +<p>On s'interposa entre eux, cela n'eut pas de suite; mais Lauriston, +jusque-là une espèce de favori, fut éloigné de l'Empereur et ne revint +à Paris que longtemps après. Je n'affirme pas cette anecdote; elle fut +crue par nous dans le temps mais il n'y a rien de si mal informé que +les oppositions. J'ai eu occasion de m'en assurer en vivant intimement +depuis avec des gens aux affaires sous le gouvernement impérial. Ils +m'ont prouvé l'absurdité d'une quantité de choses que j'avais crues +pieusement pendant de longues années. Aussi je ne demande confiance +que pour ce que je sais positivement.</p> + +<p>Par exemple, j'assistai à une étrange scène chez une madame Dubourg où +la société de l'ancien régime se réunissait souvent alors. Monsieur le +comte d'Aubusson venait d'être nommé chambellan de l'Empereur. Ces +nominations nous déplaisaient fort et nous le témoignions avec des +formes plus ou moins acerbes. La princesse de La Trémoille trouva bon +de traiter très durement monsieur d'Aubusson avec qui elle était liée +et qu'elle voyait habituellement; il lui demanda ce qu'il avait fait +pour mériter ses rigueurs:</p> + +<p>«Je pense que vous le savez, monsieur.</p> + +<p>—Non, en vérité, madame. J'ai beau consulter mes souvenirs et +pourtant je les reprends de haut, car c'est depuis le moment où j'ai +dû vous faire expulser des casernes où vous veniez débaucher les +soldats de mon régiment.»</p> + +<p>La princesse resta pétrifiée d'abord; ensuite elle eut des attaques de +nerfs et des cris de fureurs. Malgré la partialité de l'auditoire, les +rieurs furent contre elle. Il était avéré qu'étant princesse de +Saint-Maurice, et fort patriote au commencement de la Révolution, +elle s'était <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> fait chasser des casernes où elle allait prêcher +l'insubordination aux soldats.</p> + +<p>Quoique nous fussions très insolents, nous n'étions pas très braves, +et, après cette scène qui fit du bruit, dont Fouché parla et pour +laquelle madame de la Trémoille fut mandée à la police, nous fûmes en +général fort polis pour les nouveaux chambellans. Il n'y avait guère +que madame de Chevreuse qui se permit des incartades; mais elle était +si bizarre, si inconséquente en tout genre que cela passait pour un +caprice de plus.</p> + +<p>Quoique rousse, elle était extrêmement jolie, très élégante, pleine +d'esprit, gâtée au delà de l'expression par sa belle-mère, et elle +tenait dans la société une place tout à part qu'elle exploitait +jusqu'au mauvais goût. Le duc de Laval l'appelait la fournisseuse du +faubourg Saint-Germain. Il avait raison; elle avait des façons de +parvenue et abusait des avantages de sa position pour commander des +hommages et distribuer des impertinences à quiconque voulait s'y +soumettre. Toutefois, elle savait être très gracieuse quand il lui +plaisait et, comme ma maison lui était agréable, je n'ai jamais eu à +éprouver le plus petit caprice de sa part, si ce n'est à Grenoble +l'année de sa mort. J'en parlerai plus tard.</p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> CHAPITRE III</h3> + + +<p class="resume">Je m'habitue à la société de Paris. — Arrivée de mes parents en + France. — Madame et mademoiselle Dillon. — Je donne des plumes à + l'impératrice Joséphine. — Société de Saint-Germain. — Madame + Récamier. — Premiers bains de mer.</p> + +<p>Dans les premiers temps de l'Empire, la société de l'opposition à +Paris était fort agréable. Une fois que j'eus fait mon noviciat et me +fus entourée d'une coterie, je m'y plus extrêmement.</p> + +<p>Chacun commençait à retrouver un peu de bien-être et de tranquillité; +on ne voulait plus les exposer, de sorte que les opinions politiques +se montraient assez calmes. On était divisé en deux grands partis: les +gens du gouvernement et ceux qui n'y prenaient aucune part. Mais +ceux-ci, et j'étais des plus hostiles, se bornaient à des propos, à +des mauvaises plaisanteries quand les portes étaient bien fermées; +car, sans professer hautement le code de monsieur Malouet, on s'y +rangeait au fond. Quelques sévérités exercées, de temps en temps, sur +les plus intempestifs tenaient tout le monde, en respect. Il en +résultait plus d'urbanité dans les rapports.</p> + +<p>Les existences n'étaient pas encore classées; peu de gens étaient +établis, et les personnes qui avaient une maison ouverte à la ville ou +à la campagne trouvaient facilement à y réunir une société très +agréable. Je fus de ce nombre, dès le second hiver. Cela dura trois ou +quatre ans; au bout de ce temps, les désertions devinrent <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> +plus communes, la grande majorité de la noblesse se rattacha à +l'Empire, et le mariage de l'archiduchesse acheva d'enlever le reste. +On pouvait dès lors compter les femmes qui n'allaient pas à la Cour. +Le nombre en était petit et, si les prospérités de l'Empereur avaient +continué quelques mois de plus, il aurait été nul.</p> + +<p>Mon oncle avait obtenu d'autant plus facilement la radiation de mon +père de la liste des émigrés qu'il n'avait pas de biens à réclamer en +France. Il vint, avec ma mère et mon frère Rainulphe, me retrouver +vers le milieu de 1805. Ils s'établirent chez moi, à Paris et à +Beauregard. Je souhaitais fort que mon frère, dont l'existence n'était +nullement assurée et dépendait de la mienne, entrât au service. Ma +mère s'y opposait; mon père restait neutre, il savait que sa décision +entraînerait celle de son fils et il ne voulait pas l'influencer. Il +fut présenté à l'Empereur, qui le traita assez bien, et fort accueilli +par l'impératrice Joséphine; elle désira l'avoir pour écuyer, ou au +moins l'attacher en cette qualité à son gendre, le prince Louis.</p> + +<p>Mon frère aurait préféré entrer dans l'armée, mais il fallait +commencer par être soldat. Les Maisons des princes étaient un moyen +d'arriver d'emblée à être officier. On commençait par les suivre à la +guerre sans caractère, et, pour peu qu'on se conduisît passablement, +on était bien vite promu à un grade. Ma mère pleura, mon frère hésita, +on tergiversa, bref la place fut donnée à un autre. Dans l'hiver +suivant, Rainulphe se lia intimement avec une belle dame que les +aventures de Blaye ont rendue depuis un personnage presque historique. +Madame d'Hautefort et sa société étaient dans le dernier degré de +l'exaltation contre l'Empire; mon frère adopta leurs idées et, dès +lors, toute pensée de service fut abandonnée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> Je ne puis m'empêcher de raconter une petite circonstance qui +confirme ce qui a été souvent dit de la futilité et de la légèreté de +l'impératrice Joséphine. Madame Arthur Dillon, seconde femme du Dillon +qui avait épousé mademoiselle de Rothe et qui a péri général des +armées de la Convention, était une créole de la Martinique, cousine de +l'Impératrice, qui la voyait souvent et qui aimait surtout beaucoup sa +fille, Fanny Dillon. Nous étions dans une grande intimité avec toute +cette famille. Madame de Fitz-James, fille de madame Dillon, d'un +autre lit, était ma meilleure amie. Madame Dillon, étant établie chez +moi à Beauregard, alla faire une visite à Saint-Cloud; l'Impératrice +la leurrait de l'espoir de faire faire à Fanny un grand mariage. Au +retour, elle me demanda si je voulais lui faire le sacrifice d'une +plume de héron. Monsieur de Boigne en avait rapporté quelques-unes de +l'Inde et me les avait données.</p> + +<p>Le marchand de modes, Leroi, était venu le matin chez l'Impératrice en +apporter une très médiocre, Madame Dillon avait dit que j'en avais de +bien plus belles et aussitôt Sa Majesté avait eu une fantaisie extrême +de les obtenir. Nous étions encore à table qu'un homme à cheval, à la +livrée de l'Empereur, arrivait pour demander si la plume était +accordée. Il n'y avait pas trop moyen de la refuser; je la donnai et +madame Dillon l'expédia.</p> + +<p>Le lendemain, nouveau message et billet impérial. Leroi trouvait la +plume admirable mais elle était montée à l'indienne; pour faire un +beau panache il en faudrait une seconde. Je donnai la seconde. Le +lendemain, madame Dillon alla à Saint-Cloud. Au retour, elle m'annonça +avec un peu d'embarras qu'une troisième compléterait l'aigrette. Je +donnai la troisième en annonçant que je n'en avais plus à offrir. +Troisième billet contenant un hymne de joie et de reconnaissance.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> Quelques jours après, madame Dillon me dit que l'Impératrice +faisait monter une parure de très beaux camées qu'elle voulait me +donner. Je la priai de m'éviter ce cadeau en lui représentant que les +plumes avaient été données à elle, madame Dillon, et non offertes à +l'Impératrice. Après une nouvelle visite à Saint-Cloud, elle m'assura +avoir vainement essayé de faire ma commission. L'Impératrice avait +paru tellement blessée qu'il lui avait été impossible d'insister. La +parure me serait remise sous peu de jours.</p> + +<p>Mon frère alla faire sa cour le dimanche suivant. L'Impératrice le +chargea de me remercier, vanta la beauté, la rareté des plumes, et lui +dit:</p> + +<p>«Je n'ai rien d'autre rare à lui offrir; mais je la prierai d'accepter +quelques pierres auxquelles leur travail antique donne du prix.»</p> + +<p>Mon frère s'inclina. À son retour à Beauregard, il n'eut rien de plus +pressé que de me raconter cette conversation; nous tînmes conseil de +famille pour savoir comment je recevrais cette faveur. De refuser il +n'était pas possible; nous convenions même, malgré nos préventions, +que le choix du cadeau était de très bon goût. Écrirai-je? +demanderai-je une audience pour remercier? Cela entraînerait-il la +nécessité d'une présentation?</p> + +<p>Tout cela me donnait une inquiétude et une agitation que j'aurais pu +m'épargner, car, depuis ce jour, je n'ai entendu parler de rien, ni de +plumes, ni de pierres, ni de quoi que ce soit. Des personnes qui +connaissaient bien l'Impératrice ont pensé que, lorsque l'écrin lui a +été reporté, elle a trouvé son contenu si joli qu'elle n'a pas eu le +courage de s'en séparer dans le premier moment de la fantaisie. Un +mois après, elle l'aurait donné très volontiers, mais le moment était +passé.</p> + +<p>Mon grand-oncle, l'ancien évêque de Comminges, était <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> établi +à Saint-Germain. Sa maison servait de centre à une réunion de vieux +émigrés; ils y avaient rapporté à peu de chose près les extravagances +dont j'avais été édifiée pendant mon séjour à Munich. Cependant +l'influence napoléonienne se faisait sentir jusque dans cette arche +sainte. Les deux battants de la porte du salon de mon oncle ne +s'ouvraient que pour deux personnes; seules aussi elles avaient la +prérogative d'y être annoncées à haute voix par son vieux valet de +chambre. C'étaient madame la maréchale de Beauvau, et <i>madame Campan</i>.</p> + +<p>Cette dernière se donnait de grands airs à mourir de rire. Un soir, +elle voulut m'accabler de ses bontés; je m'y montrai peu sensible, et +je ne pus m'empêcher de rire à part moi de la réprimande que mon oncle +crut devoir m'adresser à ce sujet. L'idée que madame Campan obtenait +de temps en temps un mot de bonté de l'Empereur avait fait de cette +maîtresse de pension un personnage important, même aux yeux des gens +les plus hostiles au gouvernement, tant le prestige de la puissance +était grand à cette époque.</p> + +<p>Je fis connaissance à Saint-Germain avec madame de Renouard, plus +connue sous le nom de Buffon. Elle était la preuve qu'il n'y a point +de position à laquelle un noble caractère ne puisse donner de la +dignité. Maîtresse de monsieur le duc d'Orléans pendant toutes les +horreurs de la Révolution, elle les avait traversées en alliant un +dévouement entier pour le prince avec une haine hautement affichée +pour les crimes dont elle était témoin et pour leurs auteurs. Il est +inouï qu'elle n'ait pas été victime de sa franchise; il paraît qu'elle +avait inspiré du respect à ces monstres eux-mêmes.</p> + +<p>Elle resta fidèle à la mémoire de monsieur le duc d'Orléans et +s'occupa, au péril de ses jours, des affaires de ses fils qu'elle +avait contribué à faire échapper de la <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> prison de Marseille. +Elle leur confia un enfant qu'elle avait eu: il fut élevé par eux à +l'étranger sous le nom de chevalier d'Orléans; il mourut fort jeune.</p> + +<p>Une anecdote peu connue, c'est que monsieur de Talleyrand eut fort le +désir d'épouser madame de Buffon. Sa tante, la vicomtesse de Laval, +s'employa vivement à cette négociation, sans pouvoir vaincre sa +répugnance à devenir la femme d'un évêque. Elle était tombée dans une +grande pénurie. Un suisse, monsieur Renouard de Bussière, homme très +agréable, lui adressa ses hommages qu'elle accepta. Leur union ne fut +pas longue; il mourut lui laissant un fils. Lorsque je l'ai connue, +elle était veuve et vivait dans une retraite absolue, uniquement +occupée de cet enfant; elle a eu le bonheur de pouvoir le recommander +à monsieur le duc d'Orléans avant de mourir.</p> + +<p>Ce prince professait, à juste titre, une grande reconnaissance pour +madame de Renouard et a toujours protégé son fils. Des anciens +rapports de mes parents avec sa famille leur firent forcer la solitude +de madame de Renouard. Lorsqu'elle était à son aise, elle était très +spirituelle, parfaitement aimable et très intéressante sur ce qu'elle +avait vu mais dont elle parlait rarement et mal volontiers. Elle +conservait des restes de beauté et surtout d'agrément.</p> + +<p>Madame Récamier vint passer quelques jours chez moi à Beauregard où je +recevais beaucoup de monde. Je lui rendis sa visite à Clichy; elle y +était dans la complète sécurité d'une prospérité établie, lorsque, peu +de jours après, éclata la banqueroute de son mari. Quoique je n'eusse +avec elle que des rapports de société assez froids, ce n'était pas le +cas d'y renoncer; j'allai la voir avec empressement. Je la trouvai si +calme, si noble, si simple dans cette circonstance, l'élévation +<span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> de son caractère dominait de si haut les habitudes de sa vie +que j'en fus extrêmement frappée. De ce moment date l'affection vive +que je lui porte et que tous les événements que nous avons traversés +ensemble n'ont fait que confirmer.</p> + +<p>On a fait bien des portraits de madame Récamier sans qu'aucun, selon +moi, ait rendu les véritables traits de son caractère; cela est +d'autant plus excusable qu'elle est très mobile. Madame Récamier est +le véritable type de la femme telle qu'elle est sortie de la main du +Créateur pour le bonheur de l'homme. Elle en a tous les charmes, +toutes les vertus, toutes les inconséquences, toutes les faiblesses. +Si elle avait été épouse et mère, sa destinée aurait été complète, le +monde aurait moins parlé d'elle et elle aurait été plus heureuse. +Ayant manqué cette vocation de la nature, il lui a fallu chercher des +compensations dans la société. Madame Récamier est la coquetterie +personnifiée; elle la pousse jusqu'au génie, et se trouve un admirable +chef d'une détestable école. Toutes les femmes qui ont voulu l'imiter +sont tombées dans l'intrigue et dans le désordre, tandis qu'elle est +toujours sortie pure de la fournaise où elle s'amusait à se +précipiter. Cela ne tient pas à la froideur de son cœur; sa +coquetterie est fille de la bienveillance et non de la vanité. Elle a +bien plus le désir d'être aimée que d'être admirée. Et ce sentiment +lui est si naturel qu'elle a toujours un peu d'affection et beaucoup +de sympathie à donner à tous ses adorateurs en échange des hommages +qu'elle cherche à attirer; de sorte que sa coquetterie échappe à +l'égoïsme qui l'accompagne d'ordinaire et n'est pas positivement +aride, si je puis m'exprimer ainsi. Aussi, a-t-elle conservé +l'attachement de presque tous les hommes qui ont été amoureux d'elle. +Je n'ai vu personne, au reste, si bien allier un sentiment exclusif +avec <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> tous les soins de l'amitié rendus à un cercle assez +nombreux.</p> + +<p>Tout le monde a fait des hymnes sur son incomparable beauté, son +active bienfaisance, sa douce urbanité; beaucoup de gens l'ont vantée +comme très spirituelle. Mais peu de personnes ont su découvrir, à +travers la facilité de son commerce habituel, la hauteur de son +cœur, l'indépendance de son caractère, l'impartialité de son +jugement, la justesse de son esprit. Quelquefois je l'ai vue dominée, +je ne l'ai jamais connue influencée. Dans sa première jeunesse, madame +Récamier avait pris de la société où elle vivait une façon de +minauderie affectée qui nuisait même à sa beauté, mais surtout à son +esprit. Elle y renonça bien vite en voyant un autre monde qu'elle +était faite pour apprécier. Elle se lia intimement avec madame de +Staël, et acquit auprès d'elle l'habitude des conversations fortes et +spirituelles où elle tient toute la part qui convient à une femme, +c'est-à-dire la curiosité intelligente et qu'elle sait exciter autour +d'elle par l'intérêt qu'elle y porte. Ce genre de récréation, le seul +que rien ne remplace, quand une fois on y a pris goût, ne se trouve +qu'en France, et qu'à Paris. Madame de Staël le disait bien, dans les +amères douleurs que lui causait son exil.</p> + +<p>L'attrait de madame Récamier pour les notabilités a commencé sa +liaison avec monsieur de Chateaubriand. Depuis quinze ans, elle lui a +dévoué sa vie. Il le mérite par la grâce de ses procédés; le +mérite-t-il par la profondeur de son sentiment? c'est ce que je +n'oserais affirmer. Toujours est-il qu'elle lui est aussi agréable +qu'utile, que toutes ses facultés sont employées à adoucir les +violences de son amour-propre, à calmer les amertumes de son +caractère, à chercher pâture à sa vanité et distraction à son ennui. +Je crois qu'il l'aime autant qu'il peut aimer <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> quelque chose, +car elle cherche à se faire <i>lui</i> autant qu'il est possible.</p> + +<p>J'eus en 1806 une maladie si bizarre que cela m'engage à en parler. +Chaque jour un violent mal de tête annonçait un frisson suivi d'une +grande chaleur et d'une légère transpiration, enfin un accès de fièvre +bien caractérisé. Seulement, pendant la chaleur de la fièvre, mon +pouls, au lieu de s'accélérer, diminuait de vitesse d'une façon très +marquée, et reprenait le nombre de ses pulsations lorsque l'accès +était tombé. Je ne pouvais manger rien, quoi que ce soit; je +dépérissais à vue d'œil.</p> + +<p>Les bains de mer m'avaient réussi en Angleterre; j'avais fantaisie +d'en essayer; les médecins y consentirent plus qu'ils ne m'y +encouragèrent. Il fallut me porter dans ma voiture; je fus cinq jours +à faire le chemin et j'arrivai à Dieppe mourante. Huit jours après, je +me promenais sur le bord de la mer et je repris ma santé avec cette +rapidité de la première jeunesse.</p> + +<p>Depuis vingt-cinq ans, ma voiture était la seule qui fût entrée à +Dieppe; nous y fîmes un effet prodigieux. Chaque fois que nous +sortions il y avait foule pour nous voir passer; et mes équipages +surtout étaient examinés avec une curiosité inconcevable. La misère +des habitants était affreuse. L'<i>anglais</i>, comme ils l'appelaient, et +pour eux c'était pire que le diable, croisait sans cesse devant leur +port vide. À peine si un bateau pouvait de temps en temps s'esquiver +pour aller à la pêche, toujours au risque d'être pris par l'étranger +ou confisqué au retour si les lunettes des vigies l'avaient aperçu +s'approchant d'un bâtiment.</p> + +<p>Quant aux ressources que Dieppe a trouvées depuis dans la présence des +baigneurs, elles n'existaient pas à cette époque. Mon frère me fit +arranger une petite charrette couverte; on me procura à grand'peine +et à grand <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> frais, malgré la misère, un homme pour mener le +cheval jusqu'à la lame et deux femmes pour entrer dans la mer avec +moi. Ces préparatifs excitèrent la surprise et la curiosité à tel +point que, lors de mes premiers bains, il y avait foule sur la grève. +On demandait à mes gens si j'avais été mordue d'un chien enragé. +J'excitais une extrême pitié en passant; il semblait qu'on me menait +noyer. Un vieux monsieur vint trouver mon père pour lui représenter +qu'il assumait une grande responsabilité en permettant un acte si +téméraire.</p> + +<p>On ne conçoit pas que des habitants des bords de la mer en eussent une +telle terreur. Mais alors les dieppois n'étaient occupés qu'à s'en +cacher la vue, à se mettre à l'abri des inconvénients qu'ils en +redoutaient, et elle n'était pour eux qu'une occasion de souffrance et +de contrariété. Il est curieux de penser que, dix ans plus tard, les +baigneurs arrivaient par centaines, qu'un établissement était formé +pour leur usage et qu'on se plongeait dans la mer sous toutes les +formes sans produire aucun étonnement dans le pays.</p> + +<p>J'ai voulu constater combien l'usage des bains de mer, devenu si +général, était récent en France, car Dieppe a été le premier endroit +où on en ait pris.</p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> CHAPITRE IV</h3> + +<p class="resume">Le général de Boigne s'établit en Savoie. — Le cardinal + Maury. — Madame de Staël. — Séjour à Aix. — Benjamin + Constant. — Dîner à Chambéry. — Coppet. — Monsieur Rocca.</p> + + +<p>Ma vie a été si monotone pendant les dix années de l'Empire et j'ai +pris si peu part aux grands événements que je n'ai guère de jalons +pour fixer les époques. Je me bornerai à placer pêle-mêle, et sans +égard aux dates, les divers souvenirs de ce temps qui ont rapport aux +personnages de quelque importance, ou qui peindraient les mœurs du +monde où je vivais exclusivement.</p> + +<p>Monsieur de Boigne avait entrepris de bâtir en Savoie, où il avait +acheté une propriété. Il avait commencé par y passer quelques semaines +chaque été; bientôt il y resta des mois. Enfin, séduit par l'immense +importance que sa fortune hors de pair lui donnait dans sa patrie, il +y fixa son séjour et il en est devenu le bienfaiteur. Beauregard se +trouva alors une trop grande habitation pour le revenu qu'il m'avait +laissé. Il fut mis en vente, acheté par le prince Aldobrandini +Borghèse et je transportai mes pénates dans un petit manoir situé dans +le village de Châtenay, près de Sceaux. La naissance de Voltaire dans +cette maison lui donne prétention à quelque célébrité. Ce déplacement +n'eut lieu qu'en 1812.</p> + +<p>J'ai fait mention de mes rapports avec le cardinal Maury. Il fit +précéder sa rentrée en France d'une lettre très servile adressée à +l'Empereur; celui-ci ne manqua <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> pas de la rendre publique. +Cette circonstance donna lieu à un assez joli mot d'une femme +d'esprit, ancienne amie du cardinal. Il trouva son portrait chez elle.</p> + +<p>«Je vous sais bien bon gré, lui dit-il, d'avoir conservé cette vieille +gravure.</p> + +<p>«—J'y ai toujours été fort attachée, Monseigneur, et j'y tiens +d'autant plus aujourd'hui qu'elle est avant la lettre.»</p> + +<p>Dès que nous sûmes le cardinal à Paris, mon père fut le voir et +l'engagea à venir dîner à Beauregard. Il accepta avec empressement et, +le dimanche suivant, nous vîmes débarquer d'une immense berline +italienne sept personnes: c'étaient son frère, ses neveux, ses nièces, +un abbate, enfin toute une maisonnée. Il me dit naïvement que, sortant +de chez lui, il avait voulu faire l'économie du dîner d'auberge pour +tout ce monde. J'avais conservé un souvenir très reconnaissant des +bontés dont il comblait mon enfance; je ne puis exprimer à quel point +je fus désappointée en le revoyant. Sa figure, son ton, son langage +tout était à l'avenant et aurait choqué dans un caporal d'infanterie. +Il faisait des contes d'un goût effroyable.</p> + +<p>Je me rappelle que, pendant ce premier dîner, il nous fit le récit +d'une aventure arrivée dans son diocèse de Montefiascone. La scène +était dans un couvent, les nonnes, leur confesseur, un grand vicaire +envoyé pour recueillir les plaintes portées mutuellement, y tinrent un +langage tel que l'histoire aurait plus convenablement figuré aux +veillées d'un corps de garde que dans la bouche d'un cardinal. Je fus +bien étonnée de le trouver ainsi; mes parents partageaient ma +surprise. Il était tout autre lorsqu'ils l'avaient connu à Rome, +quoiqu'il n'eût pas, même alors, les formes de la bonne compagnie. Son +frère nous dit qu'à la suite d'une violente maladie le moral avait +été atteint.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> Tout le monde s'en aperçut bientôt. Sa gourmandise et son +avarice en firent le plastron des plaisanteries de société, et il a +mené à Paris une vie honteuse et bafouée. Cette sordide avarice était +poussée à un tel point que, lorsqu'il quitta son logement loué pour +entrer à l'archevêché, il resta trois heures à grelotter dans sa +chambre, attendant que les cendres de son unique foyer fussent assez +refroidies pour les emporter avec lui, ne voulant pas, disait-il, +laisser ce profit au propriétaire.</p> + +<p>Un jour, il sortait de chez lui avec mon père; à moitié de l'escalier, +il lui dit:</p> + +<p>«Remontons; vous m'avez distrait et j'ai négligé ma précaution +accoutumée.»</p> + +<p>Ils entrèrent dans sa chambre; mon père lui vit ôter une petite +marmite de devant le feu et l'enfermer dans une armoire dont il prit +la clef:</p> + +<p>«Voyez-vous, mon cher ami, quand je sors j'enferme mon pot au feu; ces +gredins-là seraient capables de prendre mon bouillon et d'y fourrer de +l'eau.»</p> + +<p>Je cite ces traits parce que mon père a été témoin de tous les deux, +mais toute sa vie en était remplie. Il était constaté que, lorsqu'il +n'était pas prié à dîner, il faisait son repas de petits gâteaux qu'on +servait dans les soirées. Mais aussi, lorsqu'il était assis à la table +d'un autre, il mangeait avec autant d'avidité que de malpropreté. Il +est triste de penser qu'un homme, qui a joué un rôle important et qui +avait eu un esprit remarquable, ait pu être amené, par des vices aussi +bas, à un tel état d'indignité.</p> + +<p>Dans les premiers temps, il venait souvent chez moi. Il avait +entrepris de rallier mon père au gouvernement, et quelquefois ils +causaient ensemble sur les avantages et les inconvénients du régime +impérial. Le jour où le décret sur les prisons d'État parut dans le +<i>Moniteur</i>, <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> mon père lui disait que de pareilles lois +méritaient d'être discutées publiquement:</p> + +<p>«Ah bien oui, s'écria le cardinal, qu'il laisse parler et écrire, il +ne sera pas là dans trois mois.</p> + +<p>«—C'est ce que je pensais et n'osais pas dire», reprit mon père.</p> + +<p>Il y avait assez de monde; le cardinal fut très embarrassé et inquiet +de s'être compromis. Depuis ce temps, il vint plus rarement chez moi, +et bientôt plus du tout. Il y avait quelques années que je ne l'avais +vu lors de la Restauration.</p> + +<p>J'allais souvent en Savoie. À mon premier voyage je m'arrêtai à Lyon. +Monsieur d'Herbouville en était préfet et c'était un motif pour y +séjourner. Je logeai à l'hôtel de l'Europe où j'arrivai tard. Le +lendemain matin le valet d'auberge me dit que madame de Staël était +dans la maison et demandait si je voudrais la recevoir:</p> + +<p>«Assurément, j'en serai enchantée, mais je la préviendrai».</p> + +<p>Cinq minutes après, elle entra dans ma chambre escortée de Camille +Jordan, de Benjamin Constant, de Mathieu de Montmorency, de Schlegel, +d'Elzéar de Sabran et de Talma. J'étais fort jeune; cette grande +célébrité et ce singulier cortège m'imposèrent d'abord. Madame de +Staël m'eut bientôt mise parfaitement à mon aise. Je devais aller +faire des courses pour voir Lyon; elle m'assura que cela était tout à +fait inutile, que Lyon était une très vilaine ville entre deux très +belles rivières, qu'en sachant cela j'étais aussi habile que si +j'avais passé huit jours à la parcourir. Elle resta toute la matinée +dans ma chambre y recevant ses visites, m'enchantant par sa brillante +conversation. J'oubliai préfet et préfecture. Je dînai avec elle. Le +soir, nous allâmes voir Talma dans <i>Manlius</i>, il jouait pour elle +plus que pour le public, et <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> il en était récompensé par les +transports qu'elle éprouvait et qu'elle rendait communicatifs.</p> + +<p>En sortant du spectacle, elle remonta en voiture pour retourner à +Coppet. Elle avait rompu son exil, au risque de tout ce qui lui en +pouvait arriver de désagréable, pour venir assister à une +représentation de Talma.</p> + +<p>C'est ainsi que ce météore m'est apparu pour la première fois; j'en +avais la tête tournée. Au premier abord, elle m'avait semblé laide et +ridicule. Une grosse figure rouge, sans fraîcheur, coiffée de cheveux +qu'elle appelait pittoresquement arrangés, c'est-à-dire mal peignés; +point de fichu, une tunique de mousseline blanche fort décolletée, les +bras et les épaules nus, ni châle, ni écharpe, ni voile d'aucune +espèce: tout cela faisait une singulière apparition dans une chambre +d'auberge à midi. Elle tenait un petit rameau de feuillage qu'elle +tournait constamment entre ses doigts. Il était destiné, je crois, à +faire remarquer une très belle main, mais il achevait l'étrangeté de +son costume. Au bout d'une heure, j'étais sous le charme et, pendant +son intelligente jouissance du débit de Talma, en examinant le jeu de +sa physionomie, je me surpris à la trouver presque belle. Je ne sais +si elle devina mes impressions, mais elle a toujours été parfaitement +bonne, aimable et charmante pour moi.</p> + +<p>Je la rencontrai l'année suivante à Aix, en Savoie, où j'étais établie +aux eaux avec madame Récamier. Ce fut sous prétexte de l'y venir voir +qu'elle rompit encore son exil de Coppet et arriva à Aix. J'y fus +témoin presque oculaire de scènes bien déplorables, où deux beaux +génies employèrent plus d'esprit que Dieu n'en a peut-être jamais +départi à aucun autre mortel à se tourmenter mutuellement.</p> + +<p>Tout le monde sait les rapports qui ont longtemps existé entre madame +de Staël et Benjamin Constant. <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> Madame de Staël conservait le +goût le plus vif pour son esprit, mais elle en avait d'autres +passagers qui dominaient fréquemment celui-là. Dans ces occasions, +Benjamin voulait se brouiller; alors elle se rattachait à lui plus +fortement que jamais et, après des scènes affreuses, ils se +raccommodaient.</p> + +<p>C'était pour peindre cette situation qu'il disait qu'il était fatigué +d'être <i>toujours nécessaire</i> et <i>jamais suffisant</i>. Il avait conservé +longtemps l'espoir d'épouser madame de Staël. Sa vanité et son intérêt +l'y portaient autant que son sentiment, mais elle s'y refusait, +obstinément. Elle prétendait le retenir à son char, et non s'atteler à +celui de Benjamin. D'ailleurs, elle tenait beaucoup trop aux +distinctions sociales pour échanger le nom de Staël-Holstein pour +celui de Constant. Jamais personne n'a été plus esclave de toutes les +plus puériles idées aristocratiques que la très libérale madame de +Staël.</p> + +<p>Dans un voyage que Benjamin Constant fit en Allemagne, il rencontra +une madame la comtesse de Magnoz, née comtesse d'Hardenberg. C'était +bien autre chose que mademoiselle Necker! Elle s'amouracha de lui et +voulut l'épouser. Je crois que le désir de montrer à madame de Staël +qu'une personne <i>chapitrable</i> ne dédaignait pas son alliance fut pour +beaucoup dans le consentement qu'il y donna.</p> + +<p>Madame de Staël eut connaissance de ce projet, et entra dans de telles +fureurs qu'il n'osa pas l'accomplir ouvertement. Il se maria pourtant +secrètement; sa femme l'accompagna jusqu'à Lyon. Là, elle fit semblant +de boire un peu de quelque drogue qui lui procura de grands +vomissements et déclara qu'elle s'empoisonnerait pour de bon s'il ne +renonçait pas à madame de Staël en avouant son mariage. D'un autre +côté, celle-ci promettait de se poignarder s'il prenait ce parti.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> Tel était l'état des choses lorsque Benjamin Constant et +madame de Staël se réunirent à Aix sous la médiation de madame +Récamier. Les matinées se passaient en scènes horribles, en reproches, +en imprécations, en attaques de nerfs. C'était un peu le secret de la +comédie. Nous dînions en commun, comme cela se pratique aux eaux. +Petit à petit, pendant le repas, les parties belligérantes se +calmaient. Un mot fin ou brillant en amenait un autre. Le goût mutuel +qu'ils avaient à jouer ensemble de leur esprit prenait le dessus et la +soirée se passait d'une manière charmante, pour recommencer le +lendemain les fureurs de la veille.</p> + +<p>Le traité fut enfin signé. En voici les bases: madame de Staël +écrirait à <i>madame Constant</i>, reconnaissant ainsi le mariage; mais il +ne serait avoué pour le public que trois mois après son départ pour +l'Amérique, où alors elle avait l'intention réelle de se rendre. Cette +concession du cœur à la vanité ne m'a jamais paru bien touchante.</p> + +<p>Benjamin, tout en cédant aux cris, en fut blessé. Au reste, madame de +Staël ne partit pas, et le mariage fut reconnu, mais assez longtemps +après. Je crois que madame de Staël avait eu le désir de se ménager la +puissante distraction dont lui était l'esprit de monsieur Constant, et +de l'emmener en Amérique. Peut-être même pensait-elle à la possibilité +de l'épouser, une fois au delà de l'Atlantique, et son mariage avec +une autre lui fut d'autant plus sensible en ce moment. Il existait un +lien bien cher entre eux. Il ne manquait pas de prendre des façons +tout à fait paternelles avec la jolie enfant qui avait l'indiscrétion +de rappeler tous ses traits.</p> + +<p>Je me souviens particulièrement d'une des journées de cette époque. +Nous allâmes tous dîner chez monsieur de Boigne à Buissonrond, près +de Chambéry. Il avait réuni <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> ce qu'il y avait de plus +distingué dans la ville, y compris le préfet; nous étions une +trentaine. Madame de Staël était à côté du maître de la maison, le +préfet vis-à-vis, à côté de moi. Elle lui demanda à travers la table +ce qu'était devenu un homme qu'elle avait connu sous-préfet, il lui +répondit qu'il était préfet et très considéré.</p> + +<p>«J'en suis bien aise, c'est un fort bon garçon; au reste, +ajouta-t-elle négligemment, j'ai généralement eu à me louer de cette +classe d'employés».</p> + +<p>Je vis mon préfet devenir rouge et pâle; je sentis mon cœur battre +jusque dans mon gosier. Madame de Staël n'eut pas l'air de +s'apercevoir qu'elle eût dit une impertinence et, au fond, ce n'était +pas son projet.</p> + +<p>J'ai cité cette circonstance pour avoir l'occasion de remarquer une +bizarre anomalie de cet esprit si éminemment sociable, c'est qu'il +manquait complètement de tact. Jamais madame de Staël ne faisait +entrer la nature de son auditoire pour quelque chose dans son discours +et, sans la moindre intention d'embarrasser, encore moins de blesser, +elle choisissait fréquemment les sujets de conversation et les +expressions les plus hostiles aux personnes auxquelles elle les +adressait.</p> + +<p>Je me rappelle qu'une fois, devant beaucoup de monde et en présence de +monsieur de Boigne, elle m'interpella pour me demander si je croyais +possible qu'une femme pût se bien conduire lorsqu'elle n'avait aucun +rapport de goût, aucune sympathie avec son mari, insistant sur cette +proposition de manière à m'embarrasser cruellement.</p> + +<p>Une autre fois, je l'ai vue tenir madame de Caumont sur la sellette +devant vingt personnes et, continuant vis-à-vis de la galerie une +discussion commencée entre elles, établir qu'une femme qui n'était pas +pure et chaste ne pouvait être bonne mère. La pauvre madame de Caumont +souffrait à en mourir. Madame de Staël en aurait été <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> désolée +si elle s'en était aperçue, mais elle était emportée par ses arguments +très éloquents et très spécieux, il faut en convenir.</p> + +<p>Comment, dira-t-on, elle oubliait donc sa propre conduite? Non, du +tout, mais elle se regardait comme un être à part, auquel son génie +permettait des écarts inexcusables aux simples mortels.</p> + +<p>Ce peu d'égards pour les sentiments des autres lui a fait bien plus +d'ennemis qu'elle n'en méritait.</p> + +<p>Je reviens au dîner de Buissonrond; nous étions au second service et +il se passait comme tous les dîners ennuyeux, au grand chagrin des +convives provinciaux, lorsque Elzéar de Sabran, voyant leur +désappointement, apostropha madame de Staël du bout de la table en lui +demandant si elle croyait que les lois civiles de Romulus eussent +conservé aussi longtemps leur influence à Rome, sans les lois +religieuses de Numa. Elle leva la tête, comprit l'appel, ne répondit à +la question que par une plaisanterie et partit de là pour être aussi +brillante et aussi aimable que je l'aie jamais vue. Nous étions tous +enchantés et personne plus que le préfet, monsieur Finot, homme +d'esprit.</p> + +<p>On lui apporta une lettre <i>très pressée</i>; il la lut et la mit dans sa +poche. Après le dîner, il me la montra: c'était l'ordre de faire +reconduire madame de Staël à Coppet par la gendarmerie, de brigade en +brigade, à l'instant même où il recevrait la lettre. Je le conjurai de +ne pas lui donner ce désagrément chez moi; il m'assura n'en avoir pas +l'intention, ajoutant avec un peu d'amertume: «Je ne veux pas qu'elle +change d'opinion sur les <i>employés de ma classe</i>.»</p> + +<p>Je me chargeai de lui faire savoir qu'il était temps de retourner à +Coppet, et lui, se borna à donner injonction aux maîtres de poste de +ne fournir de chevaux que pour <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> la route directe. Elle avait +eu quelque velléité d'une course à Milan.</p> + +<p>Nous montâmes, pour retourner à Aix, dans la berline de madame de +Staël, elle, madame Récamier, Benjamin Constant, Adrien de +Montmorency, Albertine de Staël et moi. Il survint un orage +épouvantable: la nuit était noire, les postillons perdaient leur +chemin; nous fûmes cinq heures à faire la route au lieu d'une heure et +demie. Lorsque nous arrivâmes, nous trouvâmes tout le monde dans +l'inquiétude; une partie de notre bande, revenue dans ma calèche, +était arrivée depuis trois heures. Nous fûmes confondus et de l'heure +qu'il était et de l'émoi que nous causions; personne dans la berline +n'y avait songé. La conversation avait commencé, il m'en souvient, +dans l'avenue de Buissonrond, sur les lettres de mademoiselle de +l'Espinasse, qui venaient de paraître, et l'enchanteresse, assistée de +Benjamin Constant, nous avait tenus si complètement sous le charme que +nous n'avions pas eu une pensée à donner aux circonstances +extérieures.</p> + +<p>Le surlendemain, elle partit de grand matin pour Coppet dans un état +de désolation et de prostration de force qui aurait pu être l'apanage +de la femme la plus médiocre.</p> + +<p>J'ai été bien souvent depuis à Coppet; je m'y plaisais extrêmement, +d'autant plus que j'y étais fort gâtée. Madame de Staël me savait un +gré infini d'affronter les dangers de son exil, et s'amusait à me +faire babiller sur la société de Paris où elle était toujours de +cœur.</p> + +<p>Elle avait si prodigieusement d'esprit que le trop-plein en débordait +au service des autres; et si, après avoir causé avec elle, on sortait +dans l'admiration pour elle, ce n'était pas aussi sans être assez +content de soi-même. On sentait qu'on avait paru dans toute sa +valeur; il y avait de la bienveillance aussi bien que du désir de +s'amuser <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> dans le parti qu'elle tirait de chacun. Elle a dit +quelque part que la supériorité s'exerçait bien mieux par +l'approbation que par la critique, et elle mettait cette maxime en +action. Il n'y avait si sot dont elle ne parvînt à tirer quelque parti +(du moins en passant), pourvu qu'on eût un peu d'usage du monde, car +elle tenait éminemment aux formes. Elle accablait les provinciaux et +surtout les génevois de la plus dédaigneuse indifférence; elle ne se +donnait pas la peine d'être impertinente, mais les tenait pour +non-avenus.</p> + +<p>Je me suis trouvée dans une grande assemblée à Genève où elle était +attendue; tout le monde était réuni à sept heures. Elle arriva à dix +heures et demie avec son escorte accoutumée, s'arrêta à la porte, ne +parla qu'à moi et aux personnes qu'elle avait amenées de Coppet, et +repartit sans être seulement entrée dans le salon. Aussi était-elle +détestée par les génevois, qui pourtant étaient presque aussi fiers +d'elle que de leur lac. Être reçu chez madame de Staël faisait titre +de distinction à Genève.</p> + +<p>La vie de Coppet était étrange. Elle paraissait aussi oisive que +décousue; rien n'y était réglé; personne ne savait où on devait se +trouver, se tenir, se réunir. Il n'y avait de lieu attribué +spécialement à aucune heure de la journée. Toutes les chambres des uns +et des autres étaient ouvertes.</p> + +<p>Là où la conversation prenait, on plantait ses tentes et on y restait +des heures, des journées, sans qu'aucune des habitudes ordinaires de +la vie intervînt pour l'interrompre. Causer semblait la première +affaire de chacun. Cependant, presque toutes les personnes composant +cette société avaient des occupations sérieuses, et le grand nombre +d'ouvrages sortis de leurs plumes le prouve. Madame de Staël +travaillait beaucoup, mais lorsqu'elle <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> n'avait rien de mieux +à faire; le plaisir social le plus futile l'emportait toujours. Elle +aimait à jouer la comédie, à faire des courses, des promenades, à +réunir du monde, à en aller chercher et, avant tout, à causer.</p> + +<p>Elle n'avait pas d'établissement pour écrire; une petite écritoire de +maroquin vert, qu'elle mettait sur ses genoux et qu'elle promenait de +chambre en chambre, contenait à la fois ses ouvrages et sa +correspondance. Souvent même celle-ci se faisait entourée de plusieurs +personnes; en un mot, la seule chose qu'elle redoutât c'était la +solitude, et le fléau de sa vie a été l'ennui. Il est étonnant combien +les plus puissants génies sont sujets a cette impression et à quel +point elle les domine. Madame de Staël, lord Byron, monsieur de +Chateaubriand en sont des exemples frappants, et c'est surtout pour +échapper à l'ennui qu'ils ont gâté leur vie et qu'ils auraient voulu +bouleverser le monde.</p> + +<p>Les enfants de madame de Staël s'élevaient au milieu de ces étranges +habitudes auxquelles ils semblaient prendre part. Il faut bien +cependant qu'ils eussent des heures de retraite, car ce n'est pas avec +ce désordre qu'on apprend tout ce qu'ils savaient, plusieurs langues, +la musique, le dessin, et qu'on acquiert une connaissance approfondie +des littératures de toute l'Europe.</p> + +<p>Au reste, ils ne faisaient que ce qui était dans leurs goûts. Ceux +d'Albertine étaient très solides; elle s'occupait principalement de +métaphysique, de religion et de littérature allemande et anglaise, +très peu de musique, point de dessin. Quant à une aiguille, je ne +pense pas qu'il s'en fût trouvé une dans tout le château de Coppet. +Auguste, moins distingué que sa sœur, ajoutait à ses occupations +littéraires un talent de musique extrêmement remarquable. Albert, que +madame de Staël avait elle-même qualifié de <i>Lovelace d'auberge</i>, +dessinait très bien, <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> mais il faisait tache, dans le monde où +il vivait, par son incapacité. Il a été tué en duel, en Suède, en +1813.</p> + +<p>Madame de Staël jugeait ses enfants de la hauteur de son esprit et +toute sa prédilection était pour Albertine. Celle-ci conservait +beaucoup de naïveté et de simplicité malgré les expressions qu'elle +employait dans son enfance. Je me rappelle qu'ayant été grondée par sa +mère, ce qui n'arrivait guère, on la trouva tout en larmes.</p> + +<p>«Qu'avez-vous donc, Albertine?</p> + +<p>«—Hélas! on me croit heureuse, et j'ai des abîmes dans le cœur.»</p> + +<p>Elle avait onze ans, mais elle parlait ce que j'appelais Coppet. Ces +exagérations y étaient tellement la langue du pays que, lorsqu'on s'y +trouvait, on l'adoptait. Il m'est souvent arrivé en partant de +chercher le fond de toutes les belles choses dont j'avais été séduite +pendant tant d'heures et de m'avouer à moi-même, en y réfléchissant, +que cela n'avait pas trop le sens commun. Mais, il faut en convenir, +madame de Staël était celle qui se livrait le moins à ce pathos. Quand +elle devenait inintelligible, c'était dans des moments d'inspiration +si vraie qu'elle entraînait son auditoire et qu'on se sentait la +comprendre. Habituellement, son discours était simple, clair et +éminemment raisonnable, au moins dans l'expression.</p> + +<p>C'est à Coppet qu'à pris naissance l'abus du mot <i>talent</i> devenu si +usuel dans la coterie doctrinaire. Tout le monde y était occupé de +<i>son talent</i> et même un peu de celui des autres. «Ceci n'est pas dans +la nature de votre talent.—Ceci répond à mon talent.—Vous devriez y +consacrer votre talent.—J'y essaierai mon talent, etc., etc.», +étaient des phrases qui se retrouvaient vingt fois par heure dans la +conversation.</p> + +<p>La dernière fois que je vis madame de Staël en Suisse, sa position +était devenue bien fausse. Après avoir donné <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> à la ville de +Genève le spectacle de scènes déplorables par une passion qu'elle +s'était crue pour un bel américain, monsieur O'Brien, elle s'était +renfermée à Coppet où elle était dans la douleur de son départ.</p> + +<p>Un jeune sous-lieutenant, neveu de son médecin Bouttigny, revint très +blessé d'Espagne. On désira lui faire prendre l'air de la campagne; +madame de Staël dit à Bouttigny d'envoyer le petit Rocca chez elle. Il +avait été à l'école avec ses fils; elle le reçut avec bonté. Il était +d'une figure charmante; elle lui fit raconter l'Espagne et toutes les +horreurs de ce pays; il y mit la naïveté d'une âme honnête. Elle +l'admira, le vanta; le jeune homme, ivre d'amour-propre, +s'enthousiasma pour elle; car il est très vrai que la passion a été +toute entière de son côté. Madame de Staël n'a éprouvé que la +reconnaissance d'une femme de quarante-cinq ans qui se voit adorée par +un homme de vingt-deux. Monsieur Rocca se mit à lui faire des scènes +publiques de jalousie, et cela compléta son triomphe. Lorsque je la +trouvai à Genève, monsieur Rocca était en plein succès et, il faut +bien l'avouer, complètement ridicule. Elle en était souvent +embarrassée.</p> + +<p>Madame de Staël, qui ne prenait rien froidement, avait un goût extrême +à me faire chanter; probablement elle avait grondé monsieur Rocca du +peu de plaisir qu'il témoignait à m'entendre. Un soir, qu'après avoir +chanté, j'étais debout derrière le piano à causer avec quelques +personnes, monsieur Rocca, qui se servait encore d'une béquille, +traversa le salon et, par-dessus le piano, me dit très haut et de son +ton traînant et nasillard:</p> + +<p>«Madâame, madâame, je n'entendais pas; madâame de Boigne, votre voix, +elle va à l'âame.»</p> + +<p>Et puis de se retourner et de repartir en béquillant. <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> Madame +de Staël était assise près de là; elle s'élança vers moi et me prenant +le bras:</p> + +<p>«Ah! dit-elle, la parole n'est pas son langage.»</p> + +<p>Ce mot m'a toujours frappée comme le cri douloureux d'une femme +d'esprit qui aime un sot.</p> + +<p>Déjà madame de Staël se plaignait de sa santé et cette liaison avait +des suites qui, je crois, ont fort contribué à la mort de madame de +Staël. Elle a souffert horriblement pendant cette fatale grossesse +dont le secret a été gardé admirablement. Ses enfants l'ont crue +pieusement et sincèrement atteinte d'une hydropisie. Espionnée, comme +elle l'était, par une police si prodigieusement active, il est +incroyable que son secret n'ait pas été découvert. Elle a reçu comme à +son ordinaire, se disant seulement malade, et, aussitôt après ses +couches, elle a fui le lieu où elle avait tant souffert et qui lui +était devenu insupportable, sans y laisser aucune trace de l'événement +qui s'y était passé.</p> + +<p>Certes, avec la vive impatience que l'Empereur conservait contre +madame de Staël, il aurait été bien pressé de le publier s'il en avait +eu le moindre soupçon. Mais le secret resta fidèlement gardé et les +apparences complètement sauvées, ce qui prouve (pour le dire en +passant) que beaucoup d'esprit sert à tout.</p> + +<p>Sans doute, elle aurait pu épouser monsieur Rocca, mais c'est la +dernière extrémité où elle aurait voulu se réduire. Elle ne s'y est +résignée que sur son lit de mort, et aux instantes supplications de la +duchesse de Broglie, après qu'elle lui eût révélé l'existence du petit +Rocca.</p> + +<p>Monsieur et madame de Broglie, ainsi qu'Auguste de Staël, employèrent +alors autant de soins à donner un héritier légitime de plus à leur +mère que des gens moins délicats en auraient mis à l'éviter. J'ai lieu +de croire que cette circonstance de la vie de sa mère a contribué à +<span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> jeter madame de Broglie dans le méthodisme où elle est +tombée.</p> + +<p>Quant à monsieur Rocca, après avoir suivi madame de Staël partout, +dans la situation la plus gauche et que son dévouement passionné +pouvait seul lui faire tolérer, car elle en était ennuyée et +embarrassée quoiqu'elle fût touchée de son sentiment, il a fini par +mourir de douleur six mois après l'avoir perdue, justifiant ainsi la +faiblesse dont il avait été l'objet par l'excès de sa passion.</p> + +<p>Au reste, c'était ainsi que madame de Staël l'expliquait. Elle était +d'autant plus charmée d'inspirer un grand sentiment à l'âge qu'elle +avait atteint que sa laideur lui avait toujours été une cause de vif +chagrin. Elle avait pour cette faiblesse un singulier ménagement; +jamais elle n'a dit qu'une femme était laide ou jolie. Elle était +selon elle, privée ou <i>douée d'avantages extérieurs</i>. C'était la +locution qu'elle avait adoptée, et on ne pouvait dire, devant elle, +qu'une personne était laide sans lui causer une impression +désagréable.</p> + +<p>Je me suis laissée aller à conter longuement les rapports que j'ai eus +avec madame de Staël. Je ne sais s'ils la feront mieux connaître, mais +ils m'ont rappelé des souvenirs qui me sont précieux. Il est +impossible de l'avoir rencontrée et d'oublier le charme de sa société. +Elle était, à mon sens, bien plus remarquable dans ses discours que +dans ses écrits. On se tromperait fort si on croyait qu'ils eussent +rien de pédantesque ou d'apprêté. Elle parlait chiffon avec autant +d'intérêt que constitution et si, comme on le dit, elle avait fait un +art de la conversation, elle en avait atteint la perfection, car le +naturel semblait seul y dominer.</p> + +<p>Elle s'occupait suffisamment de ses affaires pécuniaires pour ne pas +les laisser souffrir. Avec les apparences d'un <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> grand abandon +dans ses habitudes journalières, elle avait beaucoup d'ordre dans sa +fortune qu'elle a plutôt augmentée que dérangée.</p> + +<p>L'exil a été pour elle un chagrin affreux et, il faut en convenir, +sous l'empereur Napoléon, l'exil était accompagné de toutes les +petites vexations qui peuvent le rendre insupportable; personne ne +s'épargnait à vous les faire sentir. C'est le frein qui a exercé le +plus d'influence sur la partie de la société dès lors désignée par +l'appellation de <i>faubourg Saint-Germain</i>. J'ai connu plusieurs des +personnes exilées; elles étaient de goûts, d'habitudes, de fortunes, +de positions différents; toutes exprimaient un désespoir qui servait +d'avertissement salutaire. Aussi était-on scrupuleusement prudent à +cette époque.</p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> CHAPITRE V</h3> + + +<p class="resume">Plaisirs à Coppet. — Exil de Mathieu de Montmorency et de madame + Récamier. — Madame de Chevreuse. — Sa conduite à la Cour + impériale. — Son exil. — Sa mort. — Madame de Balbi. — Le comte de + Romanzow. — Bal à l'occasion du mariage du grand-duc de + Bade. — Costume de l'Empereur. — Singulière conversation. — Formes + de la Cour impériale. — Bal à l'occasion de la naissance du roi de + Rome. — L'impératrice Marie-Louise. — L'Empereur veut être + gracieux.</p> + +<p>J'ai toujours reproché à madame de Staël d'avoir entraîné ses amis +dans ces malheurs de l'exil qu'elle sentait si vivement.</p> + +<p>Pendant l'été de 1808, Coppet avait été très brillant; le prince +Auguste de Prusse y avait fait un long séjour. Il était fort amoureux +de madame Récamier. Plusieurs étrangers et encore plus de Français +s'étaient groupés autour de la brillante et spirituelle opposition de +madame de Staël. Cette société, en se séparant, avait été répandre +dans toute l'Europe les mots et les pensées dont elle stigmatisait le +gouvernement impérial. Le prince Auguste les avait rapportés en Prusse +où l'on était fort disposé à les accueillir. On s'était donné +rendez-vous à Coppet pour l'été suivant. L'Empereur, informé de ce qui +s'y passait, avait éprouvé une recrudescence de colère contre madame +de Staël et décidé que ces réunions ne se renouvelleraient pas.</p> + +<p>Il annonça ses intentions assez hautement pour que les amis de madame +de Staël en fussent prévenus, entre autres madame Récamier et Mathieu +de Montmorency. <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> Tous deux m'en parlèrent; nous convînmes que, +même dans l'intérêt de madame de Staël, il fallait laisser passer +cette bourrasque, s'abstenir d'aller à Coppet et faire oublier l'été +précédent par la tranquillité de celui qui commençait.</p> + +<p>Mathieu et madame Récamier écrivirent une lettre en commun dans ce +sens qu'ils confièrent à monsieur de Châteauvieux, car dans ce temps +on n'aurait pas osé écrire ainsi par la poste. La colère de madame de +Staël n'eut pas la même prudence; elle chargea le courrier le plus +prochain d'une réponse pleine de douleur et de reproches, elle +finissait par cette phrase:</p> + +<p>«Jusqu'à présent, je ne connaissais que les roses de l'exil; il était +réservé aux personnes que j'aime le plus de m'en faire apercevoir les +épines, ou plutôt de me plonger un poignard dans le cœur en me +prouvant que je ne leur suis plus qu'un objet d'effroi et de +repoussement.»</p> + +<p>Madame Récamier et monsieur de Montmorency n'hésitèrent pas; ils +partirent. Mathieu précéda de douze heures à Coppet l'ordre d'exil qui +l'envoyait à Valence.</p> + +<p>Madame Récamier n'était pas encore arrivée; Auguste de Staël courut à +sa rencontre, la trouva dans le Jura, l'engagea à rétrograder dans +l'espoir que l'ordre, ne l'ayant pas trouvée à Coppet, serait +peut-être révoqué. Elle reprit la route de Paris accompagnée d'une +jeune cousine qu'elle élevait depuis plusieurs années et dont le père +occupait un petit emploi à Dijon. En y arrivant, elle le trouva à la +porte de l'auberge; il lui expliqua en quelques mots que, plein de +reconnaissance pour ses anciennes bontés, il ne pouvait, <i>sans se +compromettre</i>, laisser sa fille auprès d'une personne exilée et la lui +enleva. Madame Récamier continua sa route seule; elle <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> arriva +chez elle, à Paris, à minuit. Monsieur Récamier frémit de la voir:</p> + +<p>«Mon Dieu, que faites-vous ici? vous devriez être à Châlons, remontez +vite en voiture.</p> + +<p>«—Je ne puis, j'ai passé deux nuits, je meurs de fatigue.</p> + +<p>«—Allons, reposez-vous bien; je vais demander les chevaux de poste +pour cinq heures du matin.»</p> + +<p>Madame Récamier partit, en effet; elle alla chez madame de Catelan qui +lui prodigua toutes les consolations de l'amitié et l'accompagna à +Châlons avec un dévouement on peut dire héroïque; car on voit quel +effroi la qualification d'exilé inspirait aux âmes communes.</p> + +<p>Au positif pourtant, cet exil si redouté se bornait à l'exclusion du +séjour de Paris et d'un rayon de quarante lieues à la ronde. Dans le +premier moment, on désignait un lieu spécial, mais cela s'adoucissait +bientôt, et, hors Paris et ses environs, l'Empire entier était ouvert. +Mais le prestige de la puissance impériale était si grand qu'ayant eu +le malheur de lui déplaire on était exposé partout à des vexations +journalières.</p> + +<p>Le sort de madame de Staël fut encore aggravé; non seulement elle fut +exilée à Coppet même, mais il fallait une permission expresse du +préfet pour aller l'y voir. C'est à cause de ces nouvelles difficultés +que, sous prétexte de santé, elle obtenait quelquefois l'autorisation +de faire de petits séjours à Genève et que je l'y ai trouvée ainsi que +je l'ai raconté plus haut.</p> + +<p>Madame Récamier fut à Châlons, puis à Lyon, puis enfin elle alla en +Italie où elle était encore à la chute de l'Empire.</p> + +<p>L'exil me ramène naturellement à parler d'une de ses victimes. La +jeune, jolie et extravagante madame de Chevreuse. J'ai déjà dit +qu'elle tenait une place tout à part dans ce qu'on appelait alors la +société de <i>l'ancien régime</i>. <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> L'Empereur n'admettait aucune +notabilité qui n'émanât pas de lui et, quoique le duc de Luynes fût +sénateur et rendit de grands hommages au chef de l'État, l'attitude +indépendante de sa belle-fille fut remarquée et déplut. Nommée dame de +l'Impératrice, elle refusa; l'Empereur insista; elle fut mandée chez +lui; il combattit moitié sérieusement, moitié en riant toutes les +excuses qu'elle lui présenta. Toutefois, il alla jusqu'à la menacer de +rendre sa famille responsable de ses caprices. Elle pouvait consulter +les murs de Dampierre, ils lui diraient qu'ils n'appartenaient aux +Luynes que par la confiscation; il serait prudent, selon lui, de ne +pas oublier le précédent.</p> + +<p>Madame de Chevreuse se vit forcée à accepter. On ne peut nier qu'à la +suite de cette contrainte l'Empereur ne fût tout à fait gracieux pour +elle; il mettait une sorte de coquetterie à chercher à la gagner. +Quant à elle, elle était, en revanche, parfaitement maussade, même +pour lui, mais surtout pour l'impératrice Joséphine et pour ses +compagnes qu'elle accablait de son dédain. Non qu'il n'y en eût +d'aussi grandes dames qu'elle, mais parce qu'elle les soupçonnait +d'avoir moins de répugnance à leur position de dames du palais. Elle +ne faisait son service qu'à la dernière extrémité, après avoir épuisé +tous les prétextes. Elle ne paraissait jamais au château quand elle +pouvait s'en dispenser; tranchons le mot, elle était fort +impertinente.</p> + +<p>Tant que le duc de Luynes vécut, il maintint une sorte de convenance +autour de lui; mais, après sa mort, madame de Chevreuse, qui dominait +entièrement sa belle-mère et son mari, fit mille extravagances. Je me +rappelle, entre autres, qu'un jour de grande soirée à l'hôtel de +Luynes, elle établit la partie de monsieur de Talleyrand vis-à-vis +d'un buste de Louis XVI placé sur une console <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> et entouré de +candélabres et d'une multitude de vases remplis de lis formant comme +un autel. Elle nous menait tous voir cet arrangement avec une joie de +pensionnaire. Quoique je fusse presque aussi vive qu'elle dans mes +opinions, cependant ces niches me paraissaient puériles et +dangereuses, je le lui dis:</p> + +<p>«Que voulez-vous! le «petit misérable» (c'est ainsi qu'elle appelait +toujours le <i>grand Napoléon</i>) me victime, je me venge comme je peux.»</p> + +<p>Elle réussit à se faire prendre en haine par toute la Cour; l'Empereur +la défendait encore. Lorsque les vieux souverains d'Espagne arrivèrent +en France, après les événements de Madrid, on leur donna dans le +premier moment un service d'honneur. Madame de Chevreuse eut ordre de +se rendre auprès de la reine Charlotte; elle refusa par écrit, disant +que c'était bien assez d'être esclave et qu'elle ne voulait pas être +geôlière. La dame d'honneur, madame de La Rochefoucauld, à laquelle +cette réponse était adressée, la porta à l'Empereur, et l'ordre d'exil +en fut la conséquence.</p> + +<p>Il semblerait qu'après avoir tout fait pour le provoquer, madame de +Chevreuse dût le supporter avec courage. Mais il en fut tout +autrement: le premier moment d'exaltation passé, elle en fut accablée. +Et il n'y a pas de démarche, de protestation, de supplique qu'elle +n'ait essayées pour rentrer en grâce. À mesure que ses espérances +diminuaient, sa santé s'altérait et elle a fini par mourir de chagrin +la troisième année de son exil. Elle avait successivement habité +Luynes, Lyon, Grenoble, portant partout avec elle cette humeur +capricieuse qui a fait le malheur de sa vie.</p> + +<p>Sans être son amie, j'avais des relations assez intimes avec elle. Me +sachant en Savoie pendant son séjour à Grenoble, elle m'écrivit +combien elle regrettait que les <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> difficultés qui entouraient +les déplacements d'une personne exilée l'empêchassent de me venir +voir. Je lui répondis que j'irais à Grenoble. En effet, je pris cette +route qui me faisait faire quarante lieues de plus en quittant +Chambéry. Je prévins madame de Chevreuse du jour de mon arrivée; la +vieille duchesse de Luynes m'attendait à mon auberge. Madame de +Chevreuse était tellement malade qu'il lui était impossible de me +venir voir, ni même de me recevoir, mais ma visite lui ferait grande +joie le lendemain matin.</p> + +<p>Une heure après, étant à la fenêtre, je vis passer dans une calèche, +très parée, couverte de rouge et je crois de blanc, une espèce de +fantôme qui me parut celui de madame de Chevreuse. Je demandai au +valet d'auberge qui c'était, il me dit:</p> + +<p>«C'est madame de Chevreuse qui se rend au spectacle; elle y va tous +les jours.»</p> + +<p>Je trouvai son procédé envers moi étrange; toutefois, elle était trop +malheureuse pour que je voulusse le lui témoigner. Le lendemain, la +pauvre madame de Luynes vint me dire que madame de Chevreuse n'avait +pas dormi, qu'elle reposait en ce moment, mais qu'elle me verrait +sûrement le soir; je lui exprimai mes regrets de ne pouvoir prolonger +mon séjour, je demandai mes chevaux et je partis. Le fait était que +madame de Chevreuse répugnait à montrer son effroyable changement à +une personne qui ne l'avait pas revue depuis les temps de sa brillante +prospérité.</p> + +<p>En outre de l'exil, madame de Chevreuse avait un chagrin qui avait +empoisonné sa vie. Elle était horriblement rousse; elle était +persuadée que personne ne s'en doutait, et c'était une constante +préoccupation, tellement que, deux heures avant sa mort, ses cheveux +ayant un peu crû pendant sa dernière maladie, elle se fit raser et +ordonna <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> qu'on jetât les cheveux au feu devant elle pour qu'il +n'en restât aucune trace.</p> + +<p>Ses enfants ayant l'indiscrétion d'avoir des cheveux d'un rouge +ardent, elle les avait pris en horreur et ne pouvait les envisager. +Avec une quantité de travers qui venaient d'un grain de folie +héréditaire, cultivée par la gâterie de madame de Luynes, madame de +Chevreuse avait des qualités, le cœur très haut placé, et des +locutions originales, sans être prétentieuses, pour dire des choses +communes de la vie qui la rendaient toujours piquante et souvent fort +aimable quand elle le voulait.</p> + +<p>C'est la seule personne qui ait été <i>forcée</i> d'entrer à la Cour +impériale. Aussi celles qui avaient envie d'y arriver ne manquaient +pas de la citer pour prouver que ce sort était inévitable. Rien +pourtant n'était si facile en se tenant sur la réserve. Les exils +aussi, à part deux ou trois, occasionnés par des vengeances +particulières, ne tombaient que sur des personnes d'une hostilité +criarde et tracassière qui devenaient incontinent souples et +suppliantes.</p> + +<p>Madame de Balbi a fait exception à cette règle. Exilée de Paris par +une méprise évidente, elle n'a jamais voulu permettre qu'on fît la +plus petite démarche pour l'expliquer, ni pour demander grâce. Elle +est allée tranquillement s'établir à Montauban, y a vécu dans la +meilleure intelligence avec les autorités, évitant par là les +tracasseries qu'elles auraient pu lui susciter, et y est restée +jusqu'à la Restauration, avec autant de calme que de dignité, ayant +moins souffert de l'exil que les personnes qui s'agitaient pour le +faire finir.</p> + +<p>On m'a bien souvent demandé dans ce temps-là:</p> + +<p>«Comment n'êtes-vous pas exilée?</p> + +<p>«—Mais c'est que je ne cours pas après, répondais-je, et que je n'en +ai pas peur.»</p> + +<p>En effet, ma maison était une de celles où on parlait <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> le +plus librement; je voyais beaucoup de monde de toutes les couleurs, +j'étais polie pour tous. Mes opinions étaient connues, mais pas +aigrement professées. Et, surtout, nous n'intriguions pas avec des +conspirateurs subalternes, agents soldés de trouble et de désordre, +pour lesquels mon père avait un mépris qu'il m'avait communiqué.</p> + +<p>Le corps diplomatique venait beaucoup chez moi, le comte Tolstoï et le +comte de Nesselrode y passaient leur vie, ainsi que les Semffts et le +comte de Metternich. Mais, lorsqu'ils furent remplacés par messieurs +les princes de Schwarzenberg, de Kourakin, etc., ce nouveau corps +diplomatique s'éloigna d'une façon marquée de l'opposition et se donna +exclusivement à la Cour impériale.</p> + +<p>Les formes obséquieuses des étrangers pour les nouvelles grandeurs +faisaient notre risée. Je me rappelle que le vieux comte de Romanzow, +chancelier de Russie, s'excusant un soir d'arriver tard chez moi, me +dit qu'il avait été retenu parce que monseigneur l'archichancelier lui +avait fait l'honneur de le nommer pour faire sa partie. Pour nous qui +n'avions jamais imaginé d'appeler cet homme autrement que Cambacérès, +tout court, ce langage était on ne peut plus étrange. Mais cela +s'établissait petit à petit et, si l'Empire avait duré quelques années +de plus, nous l'aurions adopté à notre tour, ainsi que nous l'avions +déjà fait pour la famille impériale.</p> + +<p>Mes relations les plus directes avec la Cour étaient par Fanny Dillon. +L'Empereur avait pris l'engagement de la marier. Elle ne lui laissait +pas oublier cette promesse; la façon naïve dont elle la lui rappelait +l'amusait. Cependant, il la faisait languir terriblement. Les mariages +de mesdemoiselles de Beauharnais et de Tascher avec le grand-duc de +Bade et le prince régnant d'Aremberg avaient fort exalté ses +prétentions. Elle avait pourtant daigné se résigner à épouser le +prince Alphonse Pignatelli, <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> cadet de la maison d'Egmont. Je +ne sais si ce mariage se serait accompli, mais la mort enleva le +prétendu. Depuis, l'impératrice Joséphine lui parla successivement du +prince Aldobrandini qu'on ferait roi de Portugal, du duc de +Medina-Sidonia; elle eut un moment d'inquiétude au sujet du prince de +Neufchâtel. Enfin, pendant le printemps de 1808, elle m'avait +entretenue de la crainte d'être forcée à épouser le prince Bernard de +Saxe-Cobourg qu'elle trouvait un peu trop tudesque.</p> + +<p>Au milieu de l'été, sa sœur, madame de Fitz-James, expira dans mes +bras, d'une longue maladie, suite des chagrins que son mari lui avait +causés. Il s'avisa de la regretter amèrement et sincèrement, je crois, +lorsqu'il n'était plus temps de la sauver. Sa dernière parole fut pour +me recommander sa mère; je l'emmenai à Beauregard avec Fanny. Ce même +jour, l'Impératrice arrivait de Marsac; malgré son deuil, Fanny alla +le surlendemain à Saint-Cloud. Elle en revint désespérée; +l'Impératrice lui avait nommé le général Bertrand comme l'époux que +l'Empereur lui destinait.</p> + +<p>La chute était grande et elle en sentait la profondeur. Elle était +toute en larmes lorsque l'Empereur entra chez l'Impératrice. Elle osa +lui reprocher de l'avoir trompée dans ses espérances et, s'animant par +degré, elle arriva à lui dire:</p> + +<p>«Quoi, Sire, Bertrand! Bertrand! singe du Pape en son vivant!»</p> + +<p>Ce mot scella son sort; l'Empereur lui dit sèchement:</p> + +<p>«Assez, Fanny», et sortit de l'appartement.</p> + +<p>L'Impératrice s'engagea à tâcher de le ramener à d'autres idées; +elle-même trouvait Bertrand trop peu important pour épouser une +parente qu'elle protégeait spécialement. Elle lui promit une réponse +pour la fin de la semaine. La pauvre Fanny passa l'intervalle dans +les <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> larmes. Elle retourna à Saint-Cloud, se disant décidée à +refuser le Bertrand, coûte que coûte; sa mère l'y encourageait fort. +Elle revint l'ayant accepté, et toute réconciliée avec son sort.</p> + +<p>L'Impératrice lui avait montré de grandes places en perspective et le +nom de Bertrand caché sous un duché. Le soir, elle n'était plus +occupée qu'à chercher le titre qui sonnerait le mieux à l'oreille et +que pourtant elle n'a jamais obtenu. J'ai toujours pensé que c'était +une taquinerie de l'Empereur en souvenance du <i>singe du Pape</i>.</p> + +<p>L'entrevue eut lieu à Beauregard; madame Dillon ne voulut pas y +assister et j'en eus la charge. Jamais une fiancée plus maussade, plus +mal attifée ne s'est présentée à un futur époux. Le général n'en fut +pas rebuté; et, un mois, jour pour jour, après la mort de madame de +Fitz-James, madame Dillon accompagnait son autre fille à l'autel avec +une répugnance qu'elle ne cherchait pas à dissimuler. Le mariage civil +eut lieu chez moi, à Paris, et la noce à Saint-Leu, chez la reine de +Hollande. J'y fus invitée, mais je trouvai un prétexte pour m'en +dispenser.</p> + +<p>Il faut rendre justice à Bertrand; c'était un homme fort borné, mais +très honnête. Il a été bon mari et bon gendre; nous avons toujours +conservé les meilleurs rapports ensemble. On dit qu'il avait de la +capacité dans son arme. L'Empereur était bon juge et le distinguait, +mais je crois que son vrai mérite était un dévouement aveugle et sans +bornes d'aucune espèce.</p> + +<p>Les courses de Fanny Dillon à Saint-Cloud se faisaient avec mes +chevaux et mes gens. Un jour, où un fourrier du palais les faisait +ranger, mon cocher lui dit:</p> + +<p>«Mon Dieu, je me mettrai où vous voudrez, je n'y tiens pas, nous ne +venons jamais ici pour notre compte.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> Dans notre sot esprit de parti, cette impertinence nous +charma.</p> + +<p>Elle me rappelle un propos d'une sentinelle, tenu quelques années +après, dans un moment où la Cour impériale était encombrée de +souverains. Le fonctionnaire, s'adressant à un cocher de remise arrêté +dans la cour des Tuileries, lui cria:</p> + +<p>«Holà, ôte-toi! Si ton maître n'est pas roi, tu ne peux pas stationner +là.»</p> + +<p>L'Empereur n'avait pas répugnance à cette histoire, car, parmi ces +rois qu'on traitait ainsi, il y en avait de <i>vrais</i>.</p> + +<p>J'ai souvent vu l'empereur Napoléon au spectacle et passer en voiture, +mais seulement deux fois dans un appartement.</p> + +<p>La ville de Paris donna un bal à l'occasion du mariage de la princesse +de Bade. L'Empereur voulut le rendre, et des billets pour un bal aux +Tuileries furent adressés à beaucoup de personnes non présentées. Nous +fûmes quelques jeunes femmes à en recevoir sans avoir assisté à celui +de l'Hôtel de Ville. Conseil tenu, nous convînmes devoir nous y +rendre.</p> + +<p>On dansait dans la galerie de Diane et dans la salle des Maréchaux. Le +public y était parqué suivant la couleur des billets; le mien me fixa +dans la galerie de Diane. On ne circulait pas; la Cour se transporta +successivement d'une pièce dans l'autre. L'Impératrice, les +princesses, leurs dames, leurs chambellans, tout cela très paré, entra +à la suite de l'Empereur et vint se placer sur une estrade préparée +d'avance. Après avoir regardé danser une espèce de ballet, l'Empereur +en descendit seul et fit la tournée de la salle, s'adressant +exclusivement aux femmes. Il portait son costume impérial (auquel il a +promptement renoncé), la veste, la culotte en satin blanc, <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> +les souliers blancs à rosettes d'or, un habit de velours rouge fait +droit à la François I<sup>er</sup> et brodé en or sur toutes les coutures, le +glaive, éclatant de diamants, par-dessus l'habit; des ordres, des +plaques, aussi en diamants, et une toque avec des plumes tout autour +relevée par une ganse de diamants. Ce costume pouvait être beau +dessiné, mais, pour lui qui était petit, gros et emprunté dans ses +mouvements, il était disgracieux. Peut-être y avait-il prévention; +l'Empereur me parut affreux, il avait l'air du roi de carreau.</p> + +<p>Je me trouvais placée entre deux femmes que je ne connaissais pas. Il +demanda son nom à la première, elle lui répondit qu'elle était <i>la +fille à Foacier</i>.</p> + +<p>«Ah!» fit-il, et il passa.</p> + +<p>Selon son usage, il me demanda aussi mon nom; je le lui dis:</p> + +<p>«Vous habitez à Beauregard?</p> + +<p>«—Oui, Sire.</p> + +<p>«—C'est un beau lieu, votre mari y fait beaucoup travailler, c'est un +service qu'il rend au pays et je lui en sais gré; j'ai de la +reconnaissance pour tous les gens qui emploient les ouvriers. Il a été +au service anglais?»</p> + +<p>Je trouvai plus court de répondre que oui, mais il reprit:</p> + +<p>«C'est-à-dire pas tout à fait. Il est savoyard, n'est-ce pas?</p> + +<p>«—Oui, Sire.</p> + +<p>«—Mais vous, vous êtes française, tout à fait française; nous vous +réclamons, vous n'êtes pas de ces droits auxquels on renonce +facilement.»</p> + +<p>Je m'inclinai.</p> + +<p>«Quel âge avez-vous?»</p> + +<p>Je le lui dis.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> «Et franche par-dessus le marché! vous avez l'air bien plus +jeune.»</p> + +<p>Je m'inclinai encore; il s'éloigna d'un demi-pas, puis revenant à moi, +parlant plus bas et d'un ton de confidence:</p> + +<p>«Vous n'avez pas d'enfants? Je sais bien que ce n'est pas votre faute, +mais arrangez-vous pour en avoir, croyez-moi, pensez-y, je vous donne +un bon conseil!»</p> + +<p>Je restai confondue; il me regarda un instant, en souriant assez +gracieusement, et passa à ma voisine.</p> + +<p>«Votre nom?</p> + +<p>«—<i>La fille à Foacier.</i></p> + +<p>«—Encore une fille à Foacier!» et il continua sa promenade.</p> + +<p>Je ne puis exprimer l'excès de dédain aristocratique avec lequel cet: +<i>Encore une fille à Foacier</i>, sortit des lèvres impériales. Le nom +qui, non plus que les personnes, ne s'est jamais représenté à moi +depuis, est resté gravé dans mon souvenir avec l'inflexion de cette +voix que j'entendais pour la première et la dernière fois.</p> + +<p>Après avoir fait sa tournée, l'Empereur se rapprocha de l'Impératrice +et toute la troupe dorée s'en alla sans se mêler le moins du monde à +la plèbe. À neuf heures du soir, tout était fini; les invités +pouvaient rester et danser, mais la Cour était retirée. Je suivis son +exemple, singulièrement frappée des façons impériales. J'avais vu +d'autres monarques, mais aucun traitant aussi cavalièrement le public.</p> + +<p>Plusieurs années après, j'assistai comme beyeuse à un bal donné à +l'occasion du baptême du roi de Rome. Je crois que c'est la dernière +fête impériale. Elle avait lieu aux Tuileries dans la salle du +spectacle. La Cour y assistait seule; les personnes non présentées +obtenaient des billets pour les loges. Nous y étions allées une +douzaine <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> de femmes de l'opposition et nous étions forcées de +convenir que le coup d'œil était magnifique. C'était la seule fois +que j'aie vu une fête où les hommes fussent en habit à la française. +Les uniformes étaient proscrits; nos vieux militaires avaient l'air +emprunté, mais les jeunes, et surtout monsieur de Flahaut, +rivalisaient de bonne grâce avec Archambault de Périgord. Les femmes +étaient élégamment et magnifiquement parées.</p> + +<p>L'Empereur, suivi de son cortège, traversa la salle en arrivant, pour +se rendre à l'estrade qui occupe le fond. Il marchait le premier et +tellement vite que tout le monde, sans excepter l'Impératrice, était +obligé de courir presque pour le suivre. Cela nuisait à la dignité et +à la grâce, mais ce frou-frou, ce pas de course, avaient quelque chose +de conquérant qui lui seyait. Cela avait grande façon dans un autre +genre.</p> + +<p>Il paraissait bien le maître de toutes ces magnificences. Il n'était +plus affublé de son costume impérial; un simple uniforme, que lui seul +portait au milieu des habits habillés, le rendait encore plus +remarquable et parlait plus à l'imagination que ne l'auraient pu faire +toutes les broderies du monde. Il voulut être gracieux et obligeant, +et me parut infiniment mieux qu'à l'autre bal. L'impératrice +Marie-Louise était un beau brin de femme, assez fraîche, mais un peu +trop rouge. Malgré sa parure et ses pierreries, elle avait l'air très +commun et était dénuée de toute physionomie. On exécuta un quadrille +dansé par les princesses et les dames de la Cour dont plusieurs +étaient de nos amies. Je vis là la princesse Borghèse qui me parut la +plus ravissante beauté que j'eusse jamais envisagée; à toutes ses +perfections elle joignait l'aspect aussi candide, l'air aussi virginal +qu'on puisse le désirer à la jeune fille la plus pure. Si on en croit +la chronique, personne n'en eut jamais moins le droit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> L'Empereur aimait assez que les femmes qu'il voulait attirer +à sa Cour eussent occasion d'en voir les pompes. Il jetait des coups +d'œil obligeants sur les loges; il resta longtemps sous la nôtre, +évidemment avec intention. Au reste, il avait déjà trop de <i>notre +monde</i> pour devoir se soucier beaucoup de ce qui restait en dehors.</p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> CHAPITRE VI</h3> + +<p class="resume">La duchesse de Courlande. — La comtesse Edmond de + Périgord. — Monsieur de Talleyrand. — Le cardinal Consalvi. — Fêtes + du mariage de l'Empereur. — Mon oncle, l'évêque de Nancy, nommé + archevêque de Florence. — Triste résultat de cette + nomination. — Résistance d'Alexis de Noailles. — Brevets de + sous-lieutenant. — Madame du Cayla. — Jules de Polignac.</p> + + +<p>Quoique, pendant les années qui s'étaient écoulées entre ces fêtes +dont je viens de parler, les deux sociétés de l'ancien et du nouveau +régime fussent habituellement séparées, elles se rencontraient chez +les ambassadeurs et chez les étrangers. Je me rappelle avoir vu toute +la Cour impériale à un très magnifique bal donné par la duchesse de +Courlande. Elle s'était établie à Paris à l'occasion du mariage de sa +fille cadette avec le comte Edmond de Périgord. Je ne sais si la +passion de la duchesse de Courlande pour le prince de Talleyrand a +précédé ou suivi cette union.</p> + +<p>Madame Edmond, devenue un personnage presque historique sous le nom de +duchesse de Dino, était, à peine au sortir de l'enfance, excessivement +jolie, prévenante et gracieuse; déjà la distinction de son esprit +perçait brillamment. Elle possédait tous les agréments, hormis le +naturel; malgré l'absence de ce plus grand des charmes de la jeunesse, +elle me plaisait beaucoup. Sa mère, toute occupée de ses propres +aventures, avait laissé le soin de son éducation à un vieux professeur +jésuite qui en avait fait un écolier très accompli et très instruit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> Le ciel l'avait créée jolie femme et spirituelle, mais la +partie morale, l'éducation pratique et d'exemple avaient manqué, ou +plutôt ce qu'une intelligence précoce avait pu lui faire apercevoir +autour d'elle n'était pas de nature à lui donner des idées bien saines +sur les devoirs qu'une femme est appelée à remplir. Peut-être +aurait-elle échappé à ces premiers dangers si son mari avait été à la +hauteur de sa propre capacité et qu'elle eût pu l'aimer et l'honorer. +Cela était impossible; la distance était trop grande entre eux.</p> + +<p>J'insiste sur ces réflexions parce que je suis persuadée que, quelque +supériorité qu'on apporte dans le monde, la conduite qu'on y tient est +presque toujours le résultat des circonstances environnantes. Telle +femme qui a beaucoup fait parler d'elle eût été, autrement placée, +chaste épouse et bonne mère de famille. Je crois à l'éducation du +manteau de la cheminée. Lorsqu'on a passé son enfance à entendre les +principes d'une saine morale, simplement professés, et à les voir sans +cesse mettre en pratique, il se forme autour d'une jeune personne un +réseau d'adamant dont elle ne sent ni le poids ni la force mais qui +devient comme une seconde nature. Il faut un rare degré de perversité +pour chercher à en rompre les mailles. Ayons de l'indulgence pour +celles qui sont livrées aux séductions du monde sans être pourvues de +cette défense.</p> + +<p>Je viens de prononcer le nom de monsieur de Talleyrand, mais je ne me +hasarderai pas à en parler. Je ne chercherai pas à estomper un +caractère qui appartient au burin de l'histoire; ce sera elle qui +pèsera les torts de l'homme privé avec les services de l'homme d'État +et fera pencher la balance.</p> + +<p>Dans ces barbouillages où je m'amuse à faire repasser devant moi +comme des ombres chinoises, sans suite et <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> sans ordre, les +différents souvenirs que ma mémoire me retrace, je m'arrête plus +volontiers aux petites circonstances qui m'ont paru assez piquantes +pour être restées dans ma pensée et ne sont pas assez importantes pour +être rappelées ailleurs. Les personnages historiques ne sont dans mon +domaine que par leurs rapports personnels avec moi, ou lorsque j'ai +recueilli sur eux des détails circonstanciés de la vérité desquels je +me tiens assurée. À cette époque, je me trouvais précisément dans la +situation du public et du public malveillant, vis-à-vis du prince de +Bénévent; plus tard, j'aurai peut-être occasion de parler du prince de +Talleyrand. Nous verrons, si j'arrive à ce temps.</p> + +<p>Les cardinaux dispersés dans toute la France eurent la permission ou +plutôt l'ordre de se réunir à Paris à l'époque du mariage de +l'Empereur avec l'archiduchesse. Consalvi se trouva du nombre; il vint +descendre chez nous et ne nous quitta guère pendant son court séjour. +Je fus bien frappée de la lucidité et de la clarté de son esprit en +nous expliquant une position que la théologie et la politique +rendaient si complexe. Il désirait sincèrement pouvoir, dans l'intérêt +de la religion, complaire aux vœux de l'Empereur et pourtant les +canons de l'Église s'y opposaient si formellement qu'il n'y pouvait +arriver.</p> + +<p>Si j'ai bien compris alors, ce n'est pas seulement la forme dans +laquelle le mariage de Joséphine était cassé qui faisait les +difficultés mais encore la situation personnelle de l'Empereur. Il +était excommunié <i>vitando</i>, ce qui n'empêchait pas qu'il pût recevoir +les sacrements ni qu'un prêtre pût les lui administrer pour nécessité, +seulement les autres ecclésiastiques ne pouvaient y assister. Aussi +les cardinaux étaient-ils prêts à siéger au bal ou à telle autre +fête, mais le banc réservé pour eux à la <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> cérémonie où on +administrait le <i>sacrement</i> du mariage resta vide.</p> + +<p>Je crois que, si cela eût dépendu uniquement du cardinal Consalvi, il +eût cherché quelque accommodement. Mais plusieurs de ses collègues +étaient plus chauds et moins raisonnables que lui; et la situation de +tout détenteur du patrimoine de Saint-Pierre est si positivement +spécifiée comme excommunié <i>vitando</i> par les lois de l'Église qu'il +n'y avait pas moyen de les éluder dès qu'elles étaient invoquées.</p> + +<p>De son côté, l'Empereur voulait l'emporter de haute lutte; sa fureur +en voyant inoccupé le banc des cardinaux fut excessive. Quelques-uns +furent envoyés dans des forteresses, d'autres, et Consalvi fut du +nombre, obligés de retourner dans les villes fixées pour leur exil. Je +ne me rappelle plus si c'est à ce moment où avant qu'ils eurent la +défense de porter les bas et la calotte rouge, d'où leur est venue +l'appellation de <i>cardinaux noirs</i> qui les a distingués pendant tout +le cours de ces querelles dogmatico-politiques.</p> + +<p>Le court séjour que le cardinal Consalvi fit à Paris renoua fortement +les liens d'amitié qui existaient entre nous et, si mes souvenirs +d'enfance avaient été froissés en retrouvant le cardinal Maury, je fus +en revanche enchantée de son collègue. Mon opposition au régime +impérial était certainement fort entachée d'esprit de parti, cependant +j'ai toujours été accessible aux raisonnements qui portaient un +caractère d'impartialité. Et j'étais touchée et édifiée de voir le +cardinal Consalvi, dans sa position d'homme persécuté, parler avec +tant de douceur, se lamenter des violences où il se trouvait entraîné +et chercher de si bonne foi les moyens de les éviter.</p> + +<p>Il eut plusieurs conférences avec le ministre des <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> cultes; il +offrait des tempéraments dont j'ai oublié les détails et qu'il nous +racontait heure par heure, mais l'Empereur ne voulait entendre à +aucun. Le public resta persuadé que l'absence des cardinaux tenait +uniquement à ce qu'ils n'admettaient pas le divorce; je crois que +c'est une erreur.</p> + +<p>Je n'assistai pas plus aux fêtes du mariage que je n'avais fait à +celles du couronnement. Je faisais honneur à mes répugnances +politiques de ce peu de curiosité, mais j'ai découvert depuis que ma +paresse y avait la plus grande part. Je trouve que la peine qu'il faut +se donner surpasse de beaucoup le plaisir qu'on aurait, et le récit +des fêtes suffit complètement à ma satisfaction; je le lis le +lendemain dans mon fauteuil en me réjouissant d'avoir échappé à la +fatigue.</p> + +<p>Je ne vis que les illuminations; ce sont sans comparaison les plus +belles que je me rappelle. L'Empereur, auquel les grandes idées ne +manquaient guère, eut celle de faire construire en toile le grand arc +de l'Étoile tel qu'il existe aujourd'hui, et ce monument improvisé fit +un effet surprenant. Je crois que c'est le premier exemple de cette +sage pensée, adoptée maintenant, d'essayer l'effet des constructions +avant de les établir définitivement. L'arc de l'Étoile obtint les +suffrages qu'il méritait.</p> + +<p>Mon oncle, l'évêque de Nancy, assista au Concile des évêques de France +réunis à Paris, à l'effet de statuer sur les différends existants avec +le Pape, et qui n'eut aucun résultat. Mon oncle y tint une conduite +fort épiscopale mais pourtant assez gouvernementale pour que +l'Empereur en fût très content. Il lui donna une triste marque de sa +satisfaction, quelque temps après, en le nommant archevêque de +Florence.</p> + +<p>Il avait fait beaucoup de bien à Nancy; il y jouissait de la plus +haute considération et il s'y plaisait extrêmement. <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> +Abandonner une telle résidence, où il était établi régulièrement et +canoniquement, pour aller prendre violente possession, malgré le +clergé et le Pape, d'un diocèse italien était une lourde calamité et +attirait sur sa tête ces haines cléricales qui ne pardonnent jamais.</p> + +<p>Il arriva à Paris désespéré; mon père, qui l'aimait tendrement, entra +complètement dans sa situation. Ils en causèrent longuement et, après +avoir pesé les inconvénients entre déplaire à l'Empereur et rompre +avec les gens de sa robe, ils conclurent qu'il ne fallait pas assumer +seul cette responsabilité. L'évêque de Nantes, du Voisin, et +l'archevêque de Tours, Barral, avaient été promus à des sièges +importants en Italie qui se trouvaient dans le même prédicament que +celui de Florence. Mon oncle décida que l'acceptation de l'archevêque +de Tours ne suffisait pas, mais que celle de l'évêque de Nantes +entraînerait la sienne.</p> + +<p>Monsieur du Voisin passait pour habile théologien, et il était le +prélat le plus considéré de toute l'Église gallicane. Mon père +approuva ce parti; mon oncle, après l'avoir annoncé au ministre des +cultes, alla faire sa cour à l'Empereur qui le reçut très bien. Les +trois prélats désignés se réunirent plusieurs fois. Mon oncle logeait +avec nous. Il nous raconta un matin que l'évêque de Nantes venait de +partir pour Nantes, après un refus formel; qu'en conséquence, il +allait se rendre à Saint-Cloud avec le ministre des cultes pour y +porter son propre refus. Monsieur de Barral n'avait encore aucune +décision arrêtée.</p> + +<p>L'évêque donna l'ordre de charger sa voiture de voyage pour retourner +le lendemain à Nancy. Il resta longtemps à causer avec mon père et +moi, récapitulant toutes les excellentes raisons qui rendaient le +parti qu'il avait pris irrévocable. Il revint tard; à dîner, on parla +<span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> de chapeaux de paille, l'évêque me dit avec un sourire forcé:</p> + +<p>«Ma petite, j'espère que vous me chargerez de vos commissions, je +crois que c'est en Toscane qu'on fait les plus beaux.»</p> + +<p>Mon père et moi échangeâmes un regard de surprise. L'évêque prit, en +effet, le lendemain de grand matin la route de Nancy, mais c'était +pour y faire ses paquets et se rendre à Florence. Nous évitâmes de +concert toute explication. Quand un homme de talent et de conscience +agit ainsi contre son propre jugement et que le parti est pris, il n'y +a rien à dire. Je n'en ai jamais su davantage. L'Empereur l'avait-il +intimidé ou séduit? Je l'ignore, ni l'un ni l'autre n'étaient faciles +avec un homme dont l'esprit était aussi distingué que la haute raison. +Le fait s'est passé précisément comme je le raconte.</p> + +<p>Au retour de Florence, en 1814, la décision prise avait trop mal +réussi pour qu'il fût opportun de revenir sur le passé. Elle a +éventuellement causé la mort de mon oncle, car les haines du parti +émigré et de l'esprit prêtre se sont réunies dans toute leur âcreté +pour semer d'amertume le reste de sa vie. Et, malgré la haute +considération dont il jouissait à Nancy où il retourna, elles ont tiré +assez de fiel de ce malheureux séjour à Florence pour le tourmenter à +un tel point que sa santé y a succombé. S'il était resté à Nancy, +aucune des tribulations qu'on lui a suscitées n'aurait pu avoir lieu, +et il aurait trouvé dans les papes des protecteurs au lieu +d'antagonistes offensés et voulant se venger. Mais résister à la +volonté de l'Empereur, quelque bon motif qu'on eût, semblait dans ce +temps une espèce de démence; lui-même cherchait à établir cette +pensée.</p> + +<p>Alexis de Noailles reçut un brevet de sous-lieutenant pour se rendre +à l'armée; il déclara que sa volonté était <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> de ne point +servir; on insista, il résista. On l'arrêta, on le traîna en prison, +il résista encore. L'Empereur avait bonne envie de l'envoyer à +Charenton. On obtint à grand'peine qu'il restât à Vincennes. Enfin, ne +pouvant vaincre son opposition et craignant peut-être que cette folie +ne devînt contagieuse, l'Empereur le fit relâcher en lui ordonnant de +quitter l'empire où il ne voulait pas de ce <i>conspirateur de +sacristie</i>. Et, content de l'affubler de ce sobriquet ironique, il lui +ouvrit les portes de la prison en lui fermant celles de la patrie. +C'est la seule personne qui, à ma connaissance, ait résisté à +l'Empereur, comme madame de Chevreuse est la seule qui ait été forcée +de prendre une place à la Cour impériale.</p> + +<p>Alexis de Noailles n'avait pas été le seul à recevoir un brevet de +sous-lieutenant; il y en avait eu une douzaine d'envoyés, en même +temps, aux jeunes gens dont les familles faisaient le plus de tapage +de leur opposition. Ils avaient été expédiés à la suite d'un bal +costumé donné par madame du Cayla, où l'on déploya assez de +magnificence pour que le bruit en parvînt aux oreilles de l'Empereur. +Il voulait bien que les personnes en dehors de son gouvernement +végétassent en paix et en tranquillité, mais, dès qu'on cherchait à se +faire remarquer en quelque genre que ce fût, il fallait qu'on se +rattachât à son gouvernement; il n'admettait aucune distinction qui +n'émanât de lui.</p> + +<p>Au reste, il jugea bien en cette circonstance car, à l'exception +d'Alexis, tous ces sous-lieutenants, violemment improvisés, devinrent +de fort zélés soutiens de la couronne impériale. Je ne sais si déjà, à +cette époque, madame du Cayla était avec le duc de Rovigo dans les +liaisons intimes que la prodigieuse ressemblance de son fils a +constatées.</p> + +<p>Depuis qu'elle s'est donnée en spectacle au public par <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> ses +relations avec Louis XVIII, mille histoires scandaleuses ont surgi sur +son compte. Je n'en avais jamais entendu parler; elle était aussi +agréable qu'on le peut être avec un teint horriblement gâté, assez +spirituelle, fort désireuse de plaire. Elle vivait mal avec un mari +plus que bizarre, mais était pleine de tendresse et de soins pour sa +belle-mère dont elle était adorée.</p> + +<p>Si j'avais été interrogée sur son compte à cette époque, je l'aurais +représentée comme une jeune femme d'une très bonne conduite, même un +peu prude et affichant une grande piété. Je me souviens qu'une fois où +elle avait dansé dans un quadrille le mardi gras, elle se fit +remplacer pour le répéter le samedi suivant quoique les sept autres +femmes ne fissent aucune difficulté d'y reparaître.</p> + +<p>Madame du Cayla soignait extrêmement les vieilles dames de la société +de sa belle-mère et les évêques ou gens de la petite Église. Nous +croyions qu'elle suivait son goût; elle a prouvé depuis que l'esprit +d'intrigue et le besoin de se faire prôner l'inspiraient. Elle ne +manquait jamais de faire maigre et de jeûner avec ostentation, ce qui +était beaucoup plus remarquable sous l'Empire que sous la +Restauration. Peu de gens alors affichaient des pratiques extérieures, +et on continuait les bals sans scrupule pendant les deux premières +semaines du carême, mais on n'aurait pas passé la mi-carême.</p> + +<p>Je me souviens que le comte de Palfy ayant eu la mauvaise pensée de +donner un bal le vendredi saint, deux femmes seulement, même de la +Cour impériale, s'y rendirent.</p> + +<p>Ceci ramène ma pensée à la conversion de Jules de Polignac. Je n'ai +jamais pu croire à la sincérité de sa dévotion et voici sur quoi se +fonde mon incrédulité.</p> + +<p>Il y avait à Lyon une riche héritière dont la mère était sous +l'influence des prêtres de la petite Église: on appelait <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> +ainsi les opposants au Concordat. Le mariage de cette jeune fille fut +arrangé par eux avec Alexis de Noailles, alors le coryphée de cette +secte. Il se rendit à Lyon pour le conclure et, en une semaine, +réussit à déplaire si complètement à la fille et à la mère que le +mariage fut rompu.</p> + +<p>Jules de Polignac, retenu à Vincennes par la grâce spéciale de +l'Empereur, car il n'avait été condamné qu'à trois années de prison +expirées depuis longtemps, se flattait que la clémence impériale se +lasserait de cette arbitraire aggravation de peine, et il avait +l'espoir de sortir de prison. Adrien de Montmorency soignait fort +amicalement les prisonniers de Vincennes.</p> + +<p>On parlait un soir chez moi de la rupture du mariage d'Alexis de +Noailles:</p> + +<p>«Pardi, dit Adrien, je viens de le raconter à Jules. Je lui ai dit +que, s'il était aussi bon catholique que royaliste, il serait bien +aisé d'arranger ce mariage pour lui. L'auréole de Vincennes déciderait +tout de suite en sa faveur.»</p> + +<p>Huit jours ne s'étaient pas écoulés que nous apprîmes que Jules +tournait à la dévotion de la manière la plus édifiante. Les +distractions très peu orthodoxes qu'il avait recherchées jusque-là +furent repoussées, ses intimités changées. Enfin il s'établit une +révolution si complète dans ses sentiments et dans ses habitudes que +le directeur, qu'il avait choisi parmi les prêtres les plus en +évidence de la petite Église, put mander à ses coreligionnaires de +Lyon que monsieur Jules de Polignac était l'homme suivant leur +cœur. Les négociations pour le mariage furent entamées et assez +avancées pour faire croire à leur succès dès qu'il sortirait de +Vincennes; mais l'Empereur arriva à la traverse et par autorité fit +épouser la riche héritière à monsieur de Marbeuf.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> Ce fut dans ce temps qu'il lui prit la fantaisie de marier à +son choix toutes les filles qui avaient au-dessus de cinquante mille +francs de rente. Cette inquisition de famille n'a pas peu contribué à +l'impopularité où il a fini par atteindre. Il admettait cependant la +résistance. Les d'Aligre en sont un exemple. Monsieur d'Aligre était +chambellan; l'Empereur lui fit demander sa fille pour monsieur de +Caulaincourt; il feignit d'accepter avec joie. Mais, peu de jours +après, il vint dire, avec l'air de l'affliction, que mademoiselle +d'Aligre avait une répugnance invincible à la personne du duc de +Vicence.</p> + +<p>L'Empereur n'insista pas. Monsieur d'Aligre se crut sauvé, mais, +apprenant peu de temps après que monsieur de Faudoas, le frère de la +duchesse de Rovigo, allait lui être proposé pour gendre, il bâcla en +huit jours de temps le mariage de sa fille avec monsieur de Pomereu, +sous prétexte qu'elle lui donnait la préférence sur tous les +prétendants. L'Empereur bouda un peu monsieur d'Aligre, mais celui-ci, +n'ayant rien à en attendre, se sentait plus indépendant que beaucoup +d'autres.</p> + +<p>Quant à Jules, il conserva son odeur de sainteté qu'il ne put +exploiter qu'à la Restauration. Il est resté prisonnier jusqu'en +1814.</p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> CHAPITRE VII</h3> + +<p class="resume">Esprit des émigrés rentrés. — L'Empereur et le roi de Rome. — Les + idéalistes. — Monsieur de Chateaubriand. — Les <i>Madames</i>. — La + duchesse de Lévis. — La duchesse de Duras. — La duchesse de + Châtillon. — Le comte et la comtesse de Ségur.</p> + +<p>Je ne puis jamais me rappeler sans honte les vœux antinationaux que +nous formions et la coupable joie avec laquelle l'esprit de parti nous +faisait accueillir les revers de nos armées. J'ai lu depuis le +portrait que Machiavel fait des <i>Fuori inciti</i>, et c'est la rougeur +sur le front que j'ai dû en avouer la ressemblance. Les émigrés de +tous les temps et de tous les pays devraient en faire leur manuel; ce +miroir les ferait reculer devant leur propre image. Sans doute, nos +sentiments n'étaient pas communs à la majorité du pays, mais je crois +que les masses étaient devenues profondément indifférentes aux succès +militaires.</p> + +<p>Lorsque le canon nous annonçait le gain de quelque brillante bataille, +un petit nombre de personnes s'en affligeait, un nombre un peu plus +grand s'en réjouissait, mais la population y restait presque +insensible. Elle était rassasiée de gloire et elle savait que de +nouveaux succès entraînaient de nouveaux efforts. Une bataille gagnée +était l'annonce d'une conscription, et la prise de Vienne n'était que +l'avant-coureur d'une marche sur Varsovie ou sur Presbourg. +D'ailleurs, on avait peu <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> de foi à l'exactitude des bulletins, +et leur apparition n'excitait guère d'enthousiasme. L'Empereur était +toujours accueilli beaucoup plus froidement à Paris que dans toutes +les autres villes.</p> + +<p>Pour rendre hommage à la vérité, je dois dire cependant que, le jour +où le vingt-sixième coup de canon annonça que l'Impératrice était +accouchée d'un garçon, il y eut dans toute la ville un long cri de +joie qui partit comme par un mouvement électrique. Tout le monde +s'était mis aux fenêtres ou sur les portes; pour compter les +vingt-cinq premiers, le silence était grand, le vingt-sixième amena +une explosion. C'était le complément du bonheur de l'Empereur, et on +aime toujours ce qui est complet. Je ne voudrais pas répondre que les +plus opposants n'aient pas ressenti en ce moment un peu d'émotion.</p> + +<p>Nous inventâmes une fable sur la naissance de cet enfant qu'on voulut +croire supposé. Cela n'avait pas le sens commun. L'Empereur l'aimait +passionnément et, dès que le petit roi put distinguer quelqu'un, il +préféra son père à tout. Peut-être l'amour paternel l'aurait porté à +être plus avare du sang des hommes.</p> + +<p>J'ai entendu raconter à monsieur de Fontanes qu'un jour où il +assistait au déjeuner de l'Empereur, le roi de Rome jouait autour de +la table; son père le suivait des yeux avec une vive tendresse, +l'enfant fit une chute, se blessa légèrement, il y eut grand émoi. Le +calme se rétablit, l'Empereur tomba dans une sombre rêverie, puis +l'exprimant tout haut sans s'adresser directement à personne:</p> + +<p>«J'ai vu, dit-il, le même boulet de canon en emporter vingt d'une +file.»</p> + +<p>Et il reprit avec monsieur de Fontanes l'affaire dont sa pensée +venait d'être distraite par des réflexions dont <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> on suit +facilement le cours. Au reste, les mécomptes commençaient pour lui et +contribuèrent peut-être à ces retours philanthropiques.</p> + +<p>Je n'en finirais pas si je voulais raconter tous les on dit sur +l'Empereur mais, comme ils ne m'arrivaient qu'à travers le prisme de +l'opposition, je m'en méfie moi-même. Si ce prisme montrait pourtant +les objets sous de fausses couleurs, du moins il les grandissait, car +j'ai été étonnée de trouver combien les hommes, qui semblaient à nos +yeux devoir être aussi grands que les actions auxquelles Napoléon les +employait, se sont trouvés médiocres et petits quand il a cessé de les +soutenir. Un de ses plus grands talents était de découvrir de son +regard d'aigle la spécialité de chacun, de l'y appliquer et, par là, +d'en tirer tout le parti possible.</p> + +<p>Les seules personnes contre lesquelles il eût une répugnance +invincible, c'étaient les véritables libéraux, ceux qu'il appelait les +<i>idéalistes</i>. Quand une fois un homme était affublé par lui de ce +sobriquet, il n'y avait plus à en revenir; il l'aurait volontiers +envoyé à Charenton et le regardait comme un fléau social. Hélas! nous +forcera-t-on à convenir que le génie gouvernemental de Bonaparte +l'inspirait juste et que ces esprits rêveurs du bonheur des nations, +fort respectables sans doute, ne sont point applicables, qu'ils ne +servent qu'à exciter les passions de la multitude en les flattant et à +amener la désorganisation de la société? Je ne le pensais pas alors, +et la répugnance de l'Empereur pour les <i>idéalistes</i>, dont j'aurais +volontiers fait mes oracles, me paraissait un grand tort.</p> + +<p>Au nombre de ces <i>idéalistes</i>, il rangeait monsieur de Chateaubriand. +C'était une erreur. Monsieur de Chateaubriand n'a aucune faiblesse +pour le genre humain; il ne s'est jamais occupé que de lui-même et de +se faire un <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> piédestal d'où il puisse dominer sur son siècle. +Cette place était difficile à prendre à côté de Napoléon, mais il y a +incessamment travaillé. Ses mémoires révèleront au monde à quel point, +avec quelle persévérance et quel espoir de succès. Il y a réussi en ce +sens qu'il s'est toujours fait une petite atmosphère à part dont il a +été le soleil. Dès qu'il en sort, il est saisi de l'air extérieur +d'une façon si pénible qu'il devient d'une maussaderie insupportable; +mais, tant qu'il y reste plongé, on ne saurait être meilleur, plus +aimable et distribuer ses rayons avec plus de grâce. J'ai un véritable +goût pour le Chateaubriand de cette situation, l'autre est odieux.</p> + +<p>S'il s'était borné à être auteur, ainsi que sa nature si éminemment +artiste l'y poussait, à part quelques amertumes nées des critiques de +ses ouvrages, on n'aurait connu de lui que ses bonnes et aimables +tendances. Mais l'ambition d'être un homme d'État l'a entraîné dans +d'autres régions où ses prétentions mal accueillies ont développé en +lui une foule de mauvaises passions et jeté sur son style des flots de +bile qui rendront la plupart de ses écrits inlisibles lorsque le temps +lui aura préparé des lecteurs impartiaux.</p> + +<p>Monsieur de Chateaubriand a éminemment le tact des dispositions du +moment. Il devine l'instinct du public et le caresse si bien +qu'écrivain de parti il a pourtant réussi à être populaire. Il lui est +fort égal pour cela de changer du tout au tout, d'encenser ce qu'il a +honni, de honnir ce qu'il a encensé. Il a deux ou trois principes +qu'il habille selon les circonstances, de façon à les rendre presque +méconnaissables, mais avec lesquels il se tire de toutes les +difficultés et prétend être toujours profondément conséquent. Cela lui +est d'autant plus facile que son esprit, qui va jusqu'au génie, n'est +gêné par aucune de ces considérations morales qui pourraient arrêter. +Il n'a <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> foi en rien au monde qu'en son talent, mais aussi +c'est un autel devant lequel il est dans une prosternation +perpétuelle. En parlant de la Restauration et de la révolution de +1830, si je conduis ces notes jusque-là, j'aurai souvent occasion de +le trouver sur mon chemin.</p> + +<p>Pendant l'Empire, il ne m'apparaissait que comme un homme de génie et +de conscience, persécuté parce qu'il se refusait à encenser le +despotisme, et pour avoir donné sa démission de ministre en Valais à +l'occasion de la mort du duc d'Enghien.</p> + +<p><i>Le Génie du Christianisme, l'Itinéraire à Jérusalem</i>, le poème des +<i>Martyrs</i>, récemment publiés, justifiaient notre admiration. Je +trouvais bien l'enthousiasme de quelques dames un peu exagéré, mais +pourtant je m'y associais jusqu'à un certain point. Je me rappelle une +lecture des <i>Abencérages</i> faite chez madame de Ségur. Il lisait de la +voix la plus touchante et la plus émue, avec cette foi qu'il a pour +tout ce qui émane de lui. Il entrait dans les sentiments de ses +personnages au point que les larmes tombaient sur le papier; nous +avions partagé cette vive impression et j'étais véritablement sous le +charme. La lecture finie on apporta du thé:</p> + +<p>«Monsieur de Chateaubriand voulez-vous du thé?</p> + +<p>«—Je vous en demanderai.»</p> + +<p>Aussitôt un écho se répandit dans le salon:</p> + +<p>«Ma chère il veut du thé.</p> + +<p>«—Il va prendre du thé.</p> + +<p>«—Donnez-lui du thé.</p> + +<p>«—Il demande du thé!»</p> + +<p>Et dix dames se mirent en mouvement pour servir l'Idole. C'était la +première fois que j'assistais à pareil spectacle et il me sembla si +ridicule que je me promis de n'y jamais jouer de rôle. Aussi, quoique +j'aie été dans des relations assez constantes avec monsieur de +Chateaubriand, <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> je n'ai point été enrôlée dans la compagnie de +<i>ses madames</i>, comme les appelait madame de Chateaubriand, et ne suis +jamais arrivée à l'intimité, car il n'y admet que les véritables +adoratrices.</p> + +<p>Lorsqu'en 1812 nous quittâmes Beauregard pour nous installer à +Châtenay, monsieur et madame de Chateaubriand étaient établis à la +Vallée-aux-Loups, à dix minutes de chez moi. L'habitation créée par +lui était charmante et il l'aimait extrêmement. Nous voisinions +beaucoup; nous le trouvions souvent écrivant sur le coin d'une table +du salon avec une plume à moitié écrasée, entrant difficilement dans +le goulot d'une mauvaise fiole qui contenait son encre. Il faisait un +cri de joie en nous voyant passer devant sa fenêtre, fourrait ses +papiers sous le coussin d'une vieille bergère qui lui servait de +portefeuille et de secrétaire et, d'un bond, arrivait au-devant de +nous avec la gaieté d'un écolier émancipé de classe.</p> + +<p>Il était alors parfaitement aimable. Je n'en dirai pas autant de +madame de Chateaubriand; elle a beaucoup d'esprit, mais elle l'emploie +à extraire de tout de l'aigre et de l'amer. Elle a été bien nuisible à +son mari, en l'excitant sans cesse à l'irritation et en lui rendant +son intérieur insupportable. Il a toujours eu de grands égards pour +elle sans pouvoir obtenir la paix du coin du feu.</p> + +<p>J'ai dit qu'elle avait de l'esprit, cela est incontestable. Cependant +(et il faut l'avoir vu pour se le persuader) son orgueil bourgeois est +blessé de la réputation littéraire de monsieur de Chateaubriand; il +lui semble que c'est déroger; et, pendant la Restauration, elle +voulait, avec la plus extravagante passion, des titres et des places +de Cour pour compenser ces vulgaires succès. Elle affichait hautement +la prétention de n'avoir jamais lu une ligne de ce que son mari avait +fait publier; mais, comme elle lui dit sans cesse qu'un pays qui a la +gloire de le posséder <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> et qui ne se fait pas gouverner par lui +est un pays maudit et qu'elle le lui prouve par certains passages de +<i>l'Apocalypse</i> dont elle a fait l'étude la plus approfondie, il lui +pardonne le dédain pour son mérite en faveur du dévouement à ses +prétentions.</p> + +<p>Ce que ce ménage a englouti d'argent, sans avoir jamais eu l'apparence +d'un état, serait une nouvelle preuve entre mille des inconvénients du +désordre. Au reste, monsieur de Chateaubriand convient lui-même que +rien ne lui paraît insipide comme de vivre d'un revenu régulier quel +qu'il soit.</p> + +<p>Il veut toucher des capitaux, les gaspiller, sentir la pénurie, avoir +des dettes, se faire nommer ambassadeur, dissiper en fantaisies les +appointements destinés à défrayer sa maison, quitter sa place et se +trouver plus gêné, plus endetté que jamais, abandonner une situation +où il a vingt-cinq chevaux dans son écurie et avoir le plaisir de +refuser une invitation à dîner sous prétexte qu'il n'a pas de quoi +payer un fiacre pour l'y mener, enfin éprouver des sensations variées +pour se <i>désennuyer</i>, car, au bout du compte, c'est là le but et le +grand secret de sa vie.</p> + +<p>Malgré ce chaos d'existence auquel monsieur de Chateaubriand associe, +sans ressentir le moindre scrupule, les personnes qui lui sont +dévouées, il est d'un commerce agréable et facile. Hormis qu'il +bouleverse votre vie, il est disposé à la rendre fort douce. De temps +en temps même, il lui prend des velléités de faire des sacrifices aux +personnes qui l'aiment, mais c'est trop contre sa nature pour qu'il y +tienne longtemps.</p> + +<p>Ainsi, après s'être laissé suivre à Rome par madame de Beaumont, +quoique cela l'importunât, il l'y a tracassée et elle y est morte +presque isolée. Ainsi, après avoir changé toute sa vie, s'être jeté +dans le monde pour y faire rentrer madame de Z..., il l'a vue devenir +folle sans <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> lui donner un soupir. Ainsi il a à peine consenti +à tracer un article bien froid dans une gazette pour honorer les +cendres de madame de Duras qui, pendant douze ans, n'avait vécu que +pour lui.</p> + +<p>Je pourrais ajouter bien des noms à cette liste, car Monsieur de +Chateaubriand a toujours eu la plus grande facilité à se laisser +adorer sans se mettre en peine des chagrins qu'il doit causer. De +toutes ses amies, celle qui a tenu le plus de place dans son cœur +est, je crois, madame C....., de X....., devenue duchesse de Z...... +L'histoire de cette pauvre femme se rattache aux mœurs qui +existaient avant la Révolution et que, dans les derniers temps, on +aurait voulu nous faire regretter.</p> + +<p>Mademoiselle de Y....., aussi charmante et aussi accomplie qu'on +puisse imaginer une jeune personne, épousa en 1790, grâce à l'immense +fortune à laquelle elle était destinée, C..... de X....., fils aîné du +prince de ***. Sans avoir la distinction d'esprit de sa femme, il n'en +manquait pas, était parfaitement beau et encore plus à la mode. Le +nouveau ménage fit sensation lors de sa présentation aux Tuileries, +malgré la gravité des événements à cette époque.</p> + +<p>Bientôt les orages révolutionnaires les séparèrent, Monsieur de X.... +émigra; sa femme, grosse, resta dans sa famille dont incessamment elle +partagea les malheurs. Elle l'accompagna dans les prisons où elle fut +l'ange tutélaire de ses parents, entre autres de la vieille maréchale +de Z....., la grand'mère de son mari. Elle la servit comme une fille +et comme une servante jusqu'au jour où l'échafaud l'arracha à ses +soins. Elle vit périr son propre père et consola sa mère, enfin elle +réunit sur sa tête l'admiration et la vénération de toutes les +personnes renfermées avec elle.</p> + +<p>Dès que les prisons s'ouvrirent, son premier vœu fut <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> +d'aller rejoindre son jeune mari pour lequel elle ressentait l'amour +le plus tendre. Quitter la France n'était pas chose facile; cependant, +à force de courage et d'intelligence, elle parvint à se faire jeter +par un bateau sur la plage d'Angleterre. Sa fille, confiée à un patron +américain, l'y avait précédée de quelques heures. Ayant cette enfant +dans ses bras, elle vint heurter à la porte de son mari.</p> + +<p>C...... de X....., était alors attaché par l'empire de la mode au char +de madame Fitzherbert. Elle avait au moins quarante-cinq ans, mais le +plaisir d'être le rival du prince de Galles, qui n'en dissimulait pas +son mécontentement, la parait de tous les charmes aux yeux de monsieur +de X....., et il vit arriver sa gracieuse compagne avec une vive +impatience. Sous prétexte d'économie, il s'empressa de la conduire +dans une petite chaumière au nord de l'Angleterre. Elle ne s'en +plaignit pas tant qu'il l'habita avec elle. Mais bientôt des affaires +l'appelèrent à Londres; ses séjours y devinrent fréquents, s'y +prolongèrent, enfin il s'y établit.</p> + +<p>Il était intimement lié avec monsieur du L.... de V....., jeune homme +beaucoup moins beau, mais infiniment plus aimable et plus agréable que +monsieur de X...... Il lui montrait, en se plaignant de l'ennui +qu'elles lui causaient, les lettres tendres et tristes de sa jeune +femme. Monsieur du L..... lui reprochait l'abandon où il la laissait, +ajoutant qu'il mériterait bien qu'il lui arrivât malheur:</p> + +<p>«Tu appelles cela malheur; le plus beau jour de ma vie serait celui où +je me verrais débarrassé de ses doléances.»</p> + +<p>Monsieur du L..... finit par offrir à C...... de X...... de chercher à +le délivrer de l'amour de sa femme. Ce dévouement fut accepté avec +transport. Les deux amis se rendirent ensemble à la chaumière; peu de +jours après <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> C... de X... partit laissant monsieur du L... +passer tout seul auprès d'une femme de vingt ans, triste et délaissée, +les longues journées de l'hiver.</p> + +<p>Elle était aussi aimable que jolie, pleine de talents et d'esprit. +Monsieur du L..., qui avait déjà la tête montée par ses lettres, en +devint passionnément amoureux et n'eut pas de peine à jouer le rôle +auquel il s'était engagé. Il avertit soigneusement le mari de ses +progrès et, au bout de plusieurs mois, de son succès. Celui-ci annonça +alors le projet d'une visite aux deux solitaires. Madame de X..., +réveillée du doux rêve où elle s'abandonnait par la pensée de voir +arriver l'époux qu'elle avait offensé, se livra à une douleur +immodérée. Monsieur du L... essaya vainement de la calmer; enfin il se +décida à lui raconter le pacte immoral à l'aide duquel il avait réussi +et lui apporta en preuve sa correspondance.</p> + +<p>Madame de X... avait encore à cette époque l'âme noble et pure; elle +se sentit révoltée d'avoir été trahie d'une façon si odieuse, elle +resta anéantie sous cette horrible révélation. Dès le lendemain, elle +prit avec son enfant la route de Yarmouth, annonçant qu'elle +retournait chercher un asile dans les bras de sa mère. Son mari fut +enchanté d'en être débarrassé. Monsieur du L... courut après elle, la +rattrapa avant qu'elle fût embarquée, l'apaisa, l'accompagna et obtint +son pardon. Mais l'illusion de l'amour était détruite pour elle. +Monsieur du L... a été puni de sa coupable transaction par un +sentiment vrai et passionné qui, depuis lors, a fait le malheur de sa +vie.</p> + +<p>Madame de X..., l'imagination salie et le cœur froissé par la +conduite de deux hommes qu'elle avait aimés, arriva à Paris au moment +des saturnales du Directoire et n'y prit qu'une part trop active. +Elle-même a pris la peine de la rédiger en ce peu de mots:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> «Je suis bien malheureuse; aussitôt que j'en aime un, il s'en +trouve un autre qui me plaît davantage.» Ses choix furent aussi +honteux par leur qualité que par leur nombre. Elle était tombée dans +un tel désordre que son attachement pour monsieur de Chateaubriand fut +presque une réhabilitation.</p> + +<p>Cette liaison était dans toute sa vivacité lorsque monsieur de +Chateaubriand partit pour la Terre Sainte; les deux amants se +donnèrent rendez-vous à la fontaine des Lions de l'Alhambra. Madame de +X..., n'avait garde de manquer une entrevue si romanesque. Elle s'y +trouva au jour indiqué. Pendant l'absence de monsieur de +Chateaubriand, elle avait laissé tromper ses inquiétudes par les soins +assidus du colonel L..... Tandis qu'elle attendait le pèlerin de +Jérusalem à Grenade, elle y apprit la mort du colonel. De sorte que, +lorsque monsieur de Chateaubriand arriva, préparant des excuses pour +son retard et des hymnes sur l'exactitude de sa bien-aimée..., il +trouva une femme en longs habits de deuil et pleurant avec un extrême +désespoir la mort d'un rival heureux en son absence. Tout le voyage en +Espagne se passa de cette façon, monsieur de Chateaubriand mêlant le +rôle de consolateur à celui d'adorateur.</p> + +<p>Il place à cette époque son refroidissement pour madame de X.... +Toutefois, leur liaison dura encore longtemps.</p> + +<p>La publication de l'<i>Itinéraire</i> donna un nouveau lustre au talent +populaire de monsieur de Chateaubriand et augmenta le désir que +plusieurs personnes avaient de le voir. Il en profita pour replacer +madame de X... dans une meilleure situation. Il établit que, par elle +seule, on arriverait à lui et fit trêve à sa sauvagerie. Il faut lui +en tenir compte, car c'était uniquement dans l'intérêt de madame de +X.... On lui rendit des soins pour attirer monsieur <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> de +Chateaubriand. Comme elle était charmante dès qu'on se mettait en +rapport avec elle, elle plaisait par son propre mérite.</p> + +<p>Elle fut un instant dans l'intimité d'une coterie, composée de +mesdames de Duras, de Bérenger, de Lévis, etc. Mais, bientôt, +elle-même s'en ennuya; elle s'en retira volontairement et rentra dans +l'intérieur de son cabinet où des occupations sérieuses se mêlaient à +des talents de premier ordre pour employer son temps. Elle vécut de +cette sorte jusqu'à la Restauration. Nous la vîmes, à cette époque, se +précipiter dans le tourbillon du monde; couverte d'atours couleur de +roses, elle dansa à un grand bal. Son mari, qui n'avait jamais cessé +de la voir, négocia une réconciliation avec elle. Elle prit le titre +de duchesse de Z....</p> + +<p>On lui proposa un appartement à l'hôtel de X...; on parlait même d'une +grossesse qui donnait l'espoir d'un frère à sa fille mariée depuis +plusieurs années. Chacun remarquait les manières bizarres de madame de +Z.... Les Cents-Jours arrivèrent; la terreur s'empara d'elle, son +étrangeté augmenta. On chercha pendant quelques mois à la dissimuler, +il fallut enfin la reconnaître et la séquestrer. À l'époque où +j'écris, elle est depuis vingt ans renfermée et n'a jamais recouvré la +raison. Tel a été le sort d'une des personnes les plus heureusement +douées que la nature ait jamais formées. Je ne puis m'empêcher de +croire qu'elle valait mieux que la vie qu'elle a menée.</p> + +<p>Sans ce fatal voyage d'Angleterre qui l'a rendue toute blessée, toute +désillusionnée aux désordres de Paris pendant le temps du Directoire, +peut-être n'aurait-elle pas suivi une aussi mauvaise voie. J'ai lieu +de penser que son mari a plus d'une fois regretté sa propre conduite, +et le sacrifice qu'il avait fait à ce faux dieu de la galanterie +<span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> qui régnait encore à l'époque où il est entré dans le monde. +Il n'a pu se dissimuler qu'il était le premier auteur des torts de sa +femme. Monsieur de Chateaubriand avait certainement conçu la pensée de +la relever à ses propres yeux et à ceux du monde. Mais il est +incapable de s'occuper avec persévérance du sort d'un autre; il est +trop absorbé par la préoccupation de lui-même.</p> + +<p>C'est lorsque madame de X... rentra dans sa retraite que se forma +décidément le corps des <i>madames</i>. Les principales étaient les +duchesses de Duras, de Lévis, et madame de Bérenger; le reste ne vaut +pas l'honneur d'être nommé. Ces trois dames avaient chacune leur +heure; monsieur de Chateaubriand était reçu à huis clos, et Dieu sait +quelle vie on lui faisait quand il donnait à l'une d'elles +quelques-unes des minutes destinées à l'autre.</p> + +<p>Elles étaient tellement enorgueillies de leur succès que leur portier +avait ordre de tenir leur porte close en avertissant que c'était +l'heure de monsieur de Chateaubriand, et on assure que la consigne +était souvent prolongée pour se donner meilleur air. Ces dames se +faisaient entre elles des scènes qui servaient à divertir la galerie; +mais, chaque soir, toutes reprenaient leur bonne humeur et s'en +allaient faire la cour la plus assidue à madame de Chateaubriand +qu'elles comblaient de soins et de prévenances.</p> + +<p>Un jour où elle était un peu enrhumée, elle prétendait avoir reçu cinq +bouillons pectoraux dans la même matinée, accompagnés des plus +charmants billets dont elle faisait l'exhibition en se moquant de ces +dames très drôlement, mais, au fond, sans aucun mécontentement, car +ces hommages de fort grandes dames ne lui déplaisaient pas.</p> + +<p>On dit que madame de Lévis obtint des succès assez <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> complets; +madame de Duras en périssait de jalousie; madame de Bérenger en prit +son parti en s'entourant d'autres illustrations. Les <i>madames</i> du +second ordre ne portaient pas leurs prétentions si haut. Les personnes +admises à la familiarité de madame de Lévis la trouvaient aimable et +jolie: elle était laide et maussade vue à une distance que je ne me +suis jamais sentie tentée de franchir.</p> + +<p>Madame de Duras était fille de monsieur de Kersaint, le conventionnel. +Sa mère et elle avaient passé dans leur habitation de la Martinique +les années de la tourmente révolutionnaire. En amenant à Londres une +grande fille de vingt-deux ans, point jolie, madame de Kersaint trouva +son mariage à peu près convenu d'avance avec le duc de Duras, réduit à +un état de pénurie qui le mettait dans la dépendance, assez durement +imposée, du prince de Poix son oncle. La fortune de mademoiselle de +Kersaint, sans être très considérable, se trouvait fort à la +convenance de monsieur de Duras. À peine débarquée il l'épousa, et +elle l'adora pendant longtemps.</p> + +<p>Monsieur de Duras était premier gentilhomme de la chambre du Roi; le +service se faisait par années et, pendant les commencements de +l'émigration, les titulaires ne manquaient pas de se rendre à leur +poste. Monsieur de Duras avait déjà fait son service une fois près de +Louis XVIII; son année revenait peu de temps après son mariage. +Monsieur de Duras partit de Londres, avec sa femme, pour se rendre à +Mitau. Arrivé à Hambourg, il y reçut un avis officiel portant que le +Roi consentait à recevoir monsieur de Duras au droit de sa charge, +malgré son mariage, mais que la fille d'un conventionnel ne pouvait +s'attendre à être admise auprès de madame la duchesse d'Angoulême. +Madame de Duras était formellement exclue de Mitau. Malgré quelques +ridicules, monsieur <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> de Duras est homme d'honneur: il n'hésita +pas à reconduire sa femme à Londres et à y rester auprès d'elle.</p> + +<p>Madame de Duras se sentit fort ulcérée. J'ai toujours pensé qu'elle +avait puisé dans cette insulte l'indépendance de sentiment qui a +honoré son caractère dans la suite. Après un séjour de quelques années +en Angleterre, le ménage Duras revint en France où il ramena deux +petites filles, les seuls enfants qu'il ait eus.</p> + +<p>Madame de Duras s'aperçut enfin de la supériorité qu'elle avait sur +son mari et le lui fit sentir avec une franchise qui amena des +dissensions. Au temps de sa passion, innocente autant qu'extravagante +pour monsieur de Chateaubriand, elle cherchait une distraction à ses +ennuis domestiques. Madame de Duras n'avait dans sa jeunesse aucun +agrément, mais elle avait beaucoup d'esprit, le cœur haut placé et +une véritable distinction de caractère. Plus le théâtre où elle a été +placée s'est élevé, plus sa valeur réelle a été révélée. Je l'avais +devinée depuis longtemps.</p> + +<p>Madame de Bérenger avait épousé, étant mademoiselle de Lannois, le duc +de Châtillon-Montmorency que ce beau nom fit périr misérablement. Il +était à Yarmouth, prêt à s'embarquer sur un paquebot; le vent changea, +il dut attendre. Le capitaine de la frégate <i>la Blanche</i>, apprenant +qu'un duc de Montmorency était à l'auberge, lui offrit un passage sur +sa frégate. Elle allait porter l'argent des subsides à Hambourg; <i>la +Blanche</i> se perdit corps et biens à l'entrée de l'Elbe; le duc de +Châtillon fut noyé. Sa veuve jouit quelque temps de sa liberté. Pour +faire une fin, elle épousa le moins aimable de ses adorateurs, Raymond +de Bérenger. Elle avait un esprit sérieux et fort distingué, mais pas +assez supérieur pour se mettre au niveau des simples mortels. J'en +avais grand'peur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> Au nombre des adoratrices de monsieur de Chateaubriand se +trouvait, mais sans prétention sur son cœur, madame Octave de +Ségur.</p> + +<p>Quoique ce soit un peu anticiper sur les événements, son histoire est +si romanesque que je veux la raconter.</p> + +<p>Mademoiselle d'Aguesseau épousa par amour son cousin germain, Octave +de Ségur. Pendant le temps du Directoire, le jeune ménage jouit d'un +bonheur complet. Vivant chez leurs parents, ils fournissaient à leurs +dépenses personnelles en traduisant des romans anglais. Ils avaient +déjà trois garçons dont l'éducation commençait à les occuper, lorsque +Octave fut nommé sous-préfet par le Premier Consul. Sa femme le suivit +à Soissons.</p> + +<p>Le comte de Ségur, leur père, se rallia au gouvernement devenu +impérial; il fut nommé grand maître des cérémonies, et madame Octave +dame du palais de l'impératrice Joséphine. Dès lors le bonheur +intérieur fut troublé; les longues absences forcées par le service de +madame de Ségur développèrent dans Octave la jalousie que son cœur +passionné recélait à son insu. Étienne de Choiseul devint, fort à tort +assure-t-on, l'objet de son inquiétude. Il était, comme Orosmane, +«cruellement blessé, mais trop fier pour se plaindre».</p> + +<p>Madame Octave suivit l'Impératrice à Plombières; son mari obtint un +congé pour aller passer quelques jours auprès d'elle. Il arriva le +soir; il faisait un clair de lune magnifique. Madame Octave ne +l'attendait pas; elle était dehors, son mari la suivit. Elle se +promenait avec Étienne de Choiseul. Il ne se découvrit pas, quitta +Plombières sans avoir parlé à personne et ne retourna pas à Soissons. +On le chercha partout vainement; on ne put en avoir aucune nouvelle. +Au bout d'un an, madame Octave reçut par la poste un billet timbré de +Boulogne et portant ces mots:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> «Je pars, chère Félicité, je vais affronter un élément moins +agité que ce cœur qui ne battra jamais que pour vous.»</p> + +<p>Ce billet était fermé par un cachet qu'elle lui avait donné et qui +portait: <i>Friendship, esteem and eternal love</i>.</p> + +<p>Philippe de Ségur partit immédiatement pour Boulogne, mais il ne put +trouver aucune trace de son frère. Il était pourtant à bord d'une des +péniches où Philippe le cherchait, mais il jouait si parfaitement son +rôle de soldat qu'aucun de ses camarades ne soupçonna son +travestissement. Il suivit la grande armée en Allemagne; plusieurs +années s'écoulèrent; un second billet fut remis chez madame de Ségur, +il portait seulement les paroles gravées sur le cachet, écrites de la +main d'Octave.</p> + +<p>Ce fut le seul signal de son existence. Après s'être désespérée, +madame Octave avait fini par se laisser consoler, par partager même +des sentiments vifs qu'elle inspira. Ses trois fils n'en étaient pas +moins son premier intérêt; elle veillait sur eux avec la tendresse la +plus éclairée.</p> + +<p>Octave, ayant été fait prisonnier et mené dans une petite ville au +fond de la Hongrie, n'y apprit que fort tard la nouvelle de la mort +d'Étienne de Choiseul, tué à la bataille de Wagram. Il eut alors le +désir de revoir sa patrie. Ses démarches pour obtenir sa liberté +n'eurent pas un succès assez prompt pour que les événements ne les +devançassent pas; la paix les rendit inutiles, et il revint en France +en 1814.</p> + +<p>Sa femme fut désolée de ce retour qui rompait une liaison à laquelle +elle tenait depuis plusieurs années. Soit qu'Octave en fût averti à +son arrivée, soit qu'il se craignît lui-même, il voulut rester avec sa +femme sur le pied de la simple amitié, réservant pour ses fils la +chaleur de <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> son cœur. Il la traitait avec une politesse +grave qui ne se démentait jamais. Madame Octave, piquée au jeu par ces +procédés, sentit se rallumer une passion que son mari éprouvait en +secret. Elle employa vis-à-vis de lui toutes les ressources de la +coquetterie:</p> + +<p>«Prenez garde, Félicité, lui disait-il quelquefois, c'est ma vie que +vous jouez.»</p> + +<p>Enfin, il se laissa séduire et se livra à un sentiment qui avait +toujours régné exclusivement dans son cœur. Quelques mois de +bonheur le dédommagèrent de longues années de souffrances. Madame +Octave suivit son mari et son fils aîné dans la garnison où tous deux +servaient dans le même régiment. Malheureusement, il s'y trouvait +aussi un jeune officier, camarade du fils, qui l'amena chez sa mère. +Octave s'en offusqua, à trop juste titre, il faut l'avouer. Il obtint +de changer de régiment, et voulut que madame Octave quittât la +garnison. Sous prétexte que son fils y restait, elle voulut y passer +l'hiver; Octave s'y opposa, il y eut une scène assez vive entre eux. +Pour la première fois et la seule fois, il lui adressa quelques +reproches fondés sur les soins qu'elle avait pris pour le ramener à +elle.</p> + +<p>Il revint seul à Paris, loua un appartement tel qu'il savait devoir +lui convenir le mieux, s'occupa à l'arranger avec les soins les plus +conformes à ses goûts. Il l'engagea plusieurs fois à s'y rendre; elle +s'y refusa constamment. Enfin il lui écrivit que, si elle n'était pas +à Paris avant six heures tel jour, elle s'en repentirait toute sa vie. +Elle n'arriva pas, et, à neuf heures, Octave se précipita dans la +Seine. On le retrouva les mains fortement jointes; il nageait +parfaitement, mais, décidé à périr, la volonté l'avait emporté sur +l'instinct qui porte à se sauver.</p> + +<p>Madame Octave fut abîmée de douleur et de remords; elle se retira +dans un couvent. Je l'ai vue dans sa cellule; <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> elle y était +fort touchante. Les sollicitations de ses fils, qui, malgré leur +tendresse excessive pour leur père, lui sont restés tout dévoués, +l'ont ramenée dans le monde où elle mène une vie assez retirée. Mais +elle y est moins bien encadrée pour l'imagination que dans la cellule +de son couvent.</p> + +<p>Dans un siècle où il y a si peu de passions désintéressées, celle +d'Octave mérite certainement d'être remarquée. Il était d'une figure +charmante et très aimable quand il pouvait vaincre la timidité et +l'embarras que sa première aventure, déjà bizarre, lui causait +toujours. Sa femme, sans être très jolie, était parfaitement +séduisante; elle était aussi très attachante, car, malgré les cruels +événements de sa triste vie, elle a conservé des amies dévouées parmi +les femmes de la conduite la plus exemplaire.</p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> CHAPITRE VIII</h3> + +<p class="resume">Derniers temps de l'Empire. — Gardes d'honneur. — Situation des + esprits. — Illusions de parti — Désorganisation des armées. — Les + Alliés s'approchent. — Les autorités quittent Paris. — Bataille de + Paris. — Capitulation. — Retraite des troupes françaises.</p> + +<p>Je ne parlerai pas plus de la désastreuse retraite de Moscou que des +glorieuses campagnes qui l'avaient précédée. Je n'ai sur tous ces +événements que des renseignements généraux. Je n'écris pas l'histoire, +mais seulement ce que je sais avec quelques détails certains. Lorsque +les affaires publiques seront à ma connaissance spéciale, je les dirai +avec la même exactitude que les anecdotes de société.</p> + +<p>La chute de l'Empire s'approchait et nous avions la sottise de n'en +être pas épouvantés; à la vérité, la main ferme et habile du grand +homme avait comme étouffé les passions anarchiques. Mais pouvait-on +prévoir les calamités qui accompagneraient la chute de ce colosse? +Tous les esprits sensés devaient frémir; quant à nous, avec cette +incurie des gens de parti, nous nous réjouissions.</p> + +<p>Il est pourtant juste de dire notre excuse. Le joug de Bonaparte +devenait intolérable; son alliance avec la maison d'Autriche avait +achevé de lui tourner la tête. Il n'écoutait que des flatteurs; toute +contradiction lui était insupportable. Il en était arrivé à ce point +qu'il ne supportait plus la vérité, même dans les chiffres.</p> + +<p>L'arbitraire de son despotisme se faisait sentir jusqu'au foyer +domestique. J'ai déjà dit sa fantaisie de <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> marier les filles; +la mesure des gardes d'honneur vint à son tour atteindre les fils des +familles aisées. Elle tombait sur les jeunes gens de vingt-cinq à +trente ans qui, ayant échappé ou satisfait à la conscription, devaient +se croire libérés. Évidemment, ils n'avaient pas de goût pour la +carrière militaire puisqu'ils ne l'avaient pas suivie dans un temps où +tout y appelait. La plupart étaient établis et mariés; c'était une +calamité imprévue qui bouleversait leur existence. Les préfets avaient +l'ordre de la diriger principalement sur les familles qu'on croyait +mal disposées pour le gouvernement. On laissait entrevoir assez +clairement que l'Empereur voulait avoir entre les mains un certain +nombre d'otages contre le mauvais vouloir. C'était, pour le coup, une +idée renouvelée des grecs; car on prêtait à l'Empereur d'avoir rappelé +qu'Alexandre en avait agi ainsi avec les macédoniens, avant de +s'enfoncer dans l'Asie. Cette légion fut formée au milieu des larmes, +des imprécations et des haines de tous les éléments les plus propres à +ressentir de la désaffection contre le pouvoir impérial. Elle +rejoignit l'armée, pour la première fois; en Saxe en 1813, assista à +la désastreuse bataille de Leipsick, subit la pénible retraite de +Hanau, fut détruite par la maladie des hôpitaux à Mayence. On la +licencia, mais elle eut à se reformer immédiatement.</p> + +<p>Les gardes d'honneur servirent pendant la campagne de France en 1814 +et furent écrasés à l'affaire de Reims. Certes, si jamais troupe a +souffert, c'est celle-là! Elle ne pouvait même embellir ses souvenirs +de la mémoire d'un succès. Hé bien! elle a été la plus longuement +fidèle à Napoléon. Elle n'a pris que tard et difficilement la cocarde +blanche et a revu les Cents-Jours avec joie; ceux qui la composaient +sont restés longtemps impérialistes. Après cela, établissez des +principes et tirez des conséquences! Il n'en est pas moins vrai que, +malgré l'ardeur <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> belliqueuse si promptement développée dans +ces jeunes gens récalcitrants, la levée des gardes d'honneur a, plus +qu'aucune autre mesure, contribué à la haine qui surgissait en tout +lieu contre Bonaparte et qui commençait à s'exhaler en paroles +hardies.</p> + +<p>Je me rappelle que monsieur de Châteauvieux (l'auteur des lettres de +Saint-James), absent de Paris depuis deux ans, y arriva au +commencement de 1814. Sa première visite en débarquant fut chez moi. +Il y entendit un langage si hostile qu'il m'a raconté depuis avoir eu +grand empressement d'en sortir; pendant toute la nuit, il ne rêva que +donjons et Vincennes, quoiqu'il eût fait un ferme propos de ne plus +fréquenter une société si imprudente.</p> + +<p>Le lendemain, il poursuivit le cours de ses visites, et il fut tout +étonné de trouver partout, jusque dans la bourgeoisie et dans les +boutiques, les mêmes dispositions et les mêmes libertés de langage. +Cela ne nous frappait pas parce que ce changement s'était établi +graduellement et généralement. On le retrouvait jusqu'à la table du +ministre de la police où l'abbé de Pradt disait qu'il y avait un +émigré qu'il était temps de rappeler en France et que c'était <i>le sens +commun</i>.</p> + +<p>Monsieur de Châteauvieux était médusé de nos discours; c'était +pourtant un habitué de Coppet, accoutumé à entendre de vives paroles +d'opposition.</p> + +<p>Le désordre était complet parmi les gens du gouvernement. J'allais +quelquefois chez madame Bertrand; son mari était grand maréchal du +palais. Un matin, j'y vis arriver un officier venant de l'armée de +l'Empereur, puis un autre expédié par le maréchal Soult, puis un +envoyé du maréchal Suchet: tous rapportaient les événements les plus +désastreux. La pauvre Fanny était au supplice. Enfin, pour couronner +l'œuvre, se présenta un employé en Illyrie. Il entreprit de nous +raconter la façon dont il <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> avait été traqué dans toute +l'Italie et la peine qu'il avait eue à rejoindre la frontière de +France. Elle ne put y tenir plus longtemps, et leur dit avec une +extrême vivacité:</p> + +<p>«Messieurs, vous êtes tous dans l'erreur; on a reçu cette nuit même +les meilleures nouvelles de partout, et l'Empereur est parfaitement +content de ce qui se passe de tous les côtés.»</p> + +<p>Chacun se regarda avec étonnement; pour moi il m'était clair que cette +phrase était à mon adresse; je souris et laissai le champ libre à des +lamentations probablement fort tristes lorsqu'ils furent entre eux.</p> + +<p>S'ils se faisaient des illusions, les nôtres n'étaient pas moins +absurdes. Nous nous figurions que les puissances étrangères +travaillaient dans l'intérêt de nos passions; et quiconque voulait +nous éclairer à cet égard nous paraissait décidément un traître. Nous +avions établi que le prince de Suède, Bernadotte, était l'agent le +plus actif de la restauration bourbonienne. Nous l'avions placé à +Bruxelles, entouré des princes français, et nous n'en voulions pas +démordre.</p> + +<p>Un soir, monsieur de Saint-Chamans vint nous dire que le colonel de +Saint-Chamans, son frère, arrivant de Bruxelles à l'instant même, +assurait que ni Bernadotte, ni nos princes, ni pas un soldat étranger +n'était entré en Belgique, et que les suédois étaient je ne sais où +derrière le Rhin. Non seulement nous ne le crûmes pas, non seulement +nous soupçonnâmes la véracité du colonel, mais nous fûmes tellement +courroucés contre monsieur de Saint-Chamans que, peu s'en fallut que +nous ne le regardassions comme un faux frère. Il eut à subir de +grandes froideurs, comme un homme suspect!</p> + +<p>Voilà la candeur et la justice des factions. Assurément nous étions de +très bonne foi. Quand je me rappelle avoir partagé des impressions si +déraisonnables, cela me <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> rend bien indulgente pour les +illusions et les exigences des gens de parti. Je suis seulement +étonnée qu'à force de les remarquer en soi, ou dans les autres, on ne +s'en corrige pas un petit, et je ne comprends guère l'intolérance dans +ceux qui, comme nous, ont traversé une série de révolutions.</p> + +<p>Il faut pourtant reconnaître, comme excuse à nos folies, que nous +étions contraints à deviner la vérité à travers les relations +officielles qui, presque toujours, la déguisaient.</p> + +<p>L'Empereur s'était accoutumé à penser que le pays n'avait aucun droit +à s'enquérir des affaires de l'Empire, qu'elles étaient siennes +exclusivement et qu'il n'en devait compte à personne. Ainsi, par +exemple, la bataille de Trafalgar n'a jamais été racontée à la France +dans un récit officiel; aucune gazette, par conséquent, n'en a parlé +et nous ne l'avons sue que par voies clandestines. Quand on escamote +de pareilles nouvelles, on donne le droit aux mécontents d'inventer +des fables au nombre desquelles se trouvait cette armée suédoise et +bourbonienne que nous avions rêvée en Belgique.</p> + +<p>Les événements se pressaient: les ennemis craignaient de marcher sur +Paris; ils étaient effrayés de cette pensée. Nous qui aurions dû la +redouter, nous l'accueillions de tous nos vœux. La désorganisation +du gouvernement sautait aux yeux. De malheureux conscrits +remplissaient les rues; rien n'avait été préparé pour les recevoir. +Ils périssaient d'inanition sur les bornes; nous les faisions entrer +dans nos maisons pour les reposer et les nourrir. Avant que le +désordre en vînt là, ils étaient reçus, habillés et dirigés sur +l'armée en vingt-quatre heures. Ces pauvres enfants y arrivaient pour +y périr sans savoir se défendre.</p> + +<p>J'ai entendu raconter au maréchal Marmont qu'à Montmirail, <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> au +milieu du feu, il vit un conscrit tranquillement l'arme au pied:</p> + +<p>«Que fais-tu là? pourquoi ne tires-tu pas?</p> + +<p>«—Je tirerais bien comme un autre, répondit le jeune homme, si je +savais charger mon fusil.»</p> + +<p>Le maréchal avait les larmes aux yeux en répétant les paroles de ce +pauvre brave enfant qui restait ainsi au milieu des balles sans savoir +en rendre.</p> + +<p>À mesure que le théâtre de la guerre se rapprochait, il était plus +difficile de cacher la vérité sur l'inutilité des efforts gigantesques +faits par Napoléon et son admirable armée; le résultat était +inévitable. J'en demande bien pardon à la génération qui s'est élevée +depuis dans l'adoration du <i>libéralisme</i> de l'Empereur, mais, à ce +moment, amis et ennemis, tout suffoquait sous sa main de fer et +sentait un besoin presque égal de la soulever. Franchement, il était +détesté; chacun voyait en lui l'obstacle à son repos, et le repos +était devenu le premier besoin de tous.</p> + +<p><i>Abbiamo la pancia piena di liberta</i>, me disait un jour un postillon +de Vérone en refusant un écu à l'effigie de la liberté. La France, en +1814, aurait volontiers dit à son tour: <i>Abbiamo la pancia piena di +gloria</i>, et elle n'en voulait plus.</p> + +<p>Les Alliés ne s'y trompaient pas; ils savaient bien démêler dans cette +fatigue le motif de leurs succès, mais ils craignaient qu'elle ne fût +pas assez complète pour leur sécurité. Afin de relever l'esprit +public, on fit arriver le courrier chargé de remettre des drapeaux et +les épées des généraux russes faits prisonniers à la bataille de +Montmirail au milieu d'une parade au Carrousel où assistait +l'Impératrice. Le temps de ces fantasmagories était passé, et +d'ailleurs la poussière du courrier n'était pas assez vieille pour +rassurer les Parisiens.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> Le dimanche 25 mars, nous vîmes partir, après la parade, un +magnifique régiment de cuirassiers arrivant de l'armée d'Espagne; ils +allaient rejoindre celle de l'Empereur et suivaient le boulevard vers +trois heures. J'ai peu vu de troupes dont l'aspect m'ait plus frappée.</p> + +<p>Dès le matin du lendemain, il en reparut isolément aux barrières de +Paris, se dirigeant sur les hôpitaux, eux et leurs chevaux plus ou +moins blessés, et leurs longs manteaux blancs souillés et couverts de +sang. Il était évident qu'on se battait bien près de nous. J'en +rencontrai plusieurs en allant me promener au Jardin des Plantes. Le +contraste avec leur apparence de la veille serrait le cœur.</p> + +<p>Au bout de deux heures, nous revînmes, ma mère et moi, le long des +boulevards. Ce peu de temps avait suffi pour changer leur aspect; ils +étaient couverts jusqu'à l'encombrement par la population des environs +de Paris. Elle marchait pêle-mêle avec ses vaches, ses moutons, ses +pauvres petits bagages. Elle pleurait, se lamentait, racontait ses +pertes et ses terreurs, et, comme de raison, disposait à l'irritation +contre ce qui paraissait plus heureux. On ne pouvait aller qu'au pas; +les injures n'étaient pas épargnées à notre calèche; je n'avais pas +besoin de cela pour commencer à trouver que la guerre était fort laide +à voir de si près.</p> + +<p>Nous rentrâmes sans accident, mais un peu effrayées et profondément +émues. Le bruit lointain du canon ne tarda pas à se faire entendre; +nous sûmes que, dans les ministères et chez les princes de la famille +impériale, on faisait des paquets. Dès que la nuit fut tombée, les +cours des Tuileries se remplirent de fourgons; on parla du départ de +l'Impératrice; personne n'y voulait croire.</p> + +<p>Nous passâmes toute cette journée du lundi dans une grande anxiété et +au milieu des bruits les plus contradictoires; chacun avait une +nouvelle <i>sûre</i> qui détruisait <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> celle tout aussi <i>sûre</i> qu'un +autre venait d'apporter.</p> + +<p>Le lendemain, à cinq heures du matin, tout le monde fut également et +bruyamment averti par la fusillade et le canon que Paris était attaqué +vigoureusement et de trois côtés. On apprit, en même temps, le départ +de l'Impératrice, de la Cour et du gouvernement impérial.</p> + +<p>Nous habitions une maison de la rue Neuve-des-Mathurins. Des fenêtres +les plus hautes, on voyait parfaitement Montmartre, et, vers la fin de +la matinée, nous assistâmes à la prise de cette position. Les obus +passaient par-dessus nous. Quelques-uns arrivèrent jusque sur le +boulevard et mirent en fuite les belles dames, en plumes et en +falbalas, qui s'y promenaient à travers les blessés qu'on rapportait +des barrières et les secours d'armes, d'hommes et de munitions qu'on y +envoyait.</p> + +<p>Beaucoup de personnes quittèrent Paris. Je n'avais aucun désir de m'en +éloigner et, comme mon père trouvait les routes, au milieu d'une +pareille confusion, plus dangereuses que la ville, il autorisait notre +séjour.</p> + +<p>Eugène d'Argout, mon cousin, qui, blessé à la bataille de Leipsick, +n'avait pu faire la campagne de France, se chargea de nos préparatifs +de sûreté. Il commença par les provisions, fit acheter de la farine, +du riz, quelques jambons, enfin tout ce qui était nécessaire pour +passer plusieurs jours renfermés. Ensuite il fit éteindre tous les +feux, fermer tous les volets et donner le plus possible l'air inhabité +à la maison. De plus, il fit traîner une grosse charrette de fourrage, +arrivée le matin de la campagne, sous la voûte, avec le projet de la +pousser contre la porte cochère si la ville était forcée. Puis il +déclara à tous les gens que ceux qui seraient dehors ne rentreraient +pas que le calme ne fût rétabli.</p> + +<p>Eugène avait fait toutes les guerres depuis dix ans et avait vu +prendre bien des villes. Il disait que les plus <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> faibles +obstacles suffisent pour arrêter le soldat, toujours pressé, dans la +crainte de se voir interdire le pillage par ses chefs.</p> + +<p>On venait, de moment en moment, nous raconter ce qu'on pouvait +apprendre dans les environs. Quand le canon se taisait d'un côté, il +recommençait de l'autre. Tantôt le bruit se rapprochait, tantôt il +s'éloignait, selon que les positions étaient prises ou qu'on en +attaquait de nouvelles. Ce que nous craignions le plus c'était +l'arrivée de l'Empereur; nous ignorions où il était.</p> + +<p>Alexandre de la Touche, le fils de madame Dillon, habitait les +Tuileries chez sa sœur, madame Bertrand; il vint le matin me +supplier de quitter Paris, je m'y refusai absolument. Bientôt après, +nous apprîmes les hostilités suspendues et les négociations entamées +pour une capitulation. Il revint et se mit positivement à genoux +devant ma mère et moi pour nous décider, nous conjurant de lui +permettre de faire atteler nos chevaux. Nous lui représentions que ce +n'était pas le moment de partir puisque le danger était conjuré.</p> + +<p>«Il ne l'est pas, il ne l'est pas, ah! si je pouvais vous dire ce que +je sais! mais j'ai donné ma parole; partez, partez, je vous en +supplie, partez.»</p> + +<p>Nous résistâmes et il nous quitta en pleurant, allant rejoindre sa +mère et sa sœur qui l'attendaient pour monter en voiture. Cette +insistance de monsieur de la Touche m'est revenue à la mémoire +lorsque, quelques jours après, on a dit que l'Empereur avait donné +l'ordre de faire sauter les magasins à poudre. Certainement il croyait +savoir un secret qui devait entraîner des calamités.</p> + +<p>Je n'oublierai jamais la nuit qui succéda à cette journée si animée. +Le temps était superbe, le clair de lune magnifique, la ville était +parfaitement calme; nous nous mîmes à la fenêtre, ma mère et moi. Un +bruit attira <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> notre attention, c'était un très petit chien qui +mangeait un os, assez loin de nous. De temps en temps seulement, le +silence était interrompu par les qui-vive des patrouilles des Alliés, +se répondant en faisant leurs rondes, sur les hauteurs qui nous +dominaient. Ce son étranger fut le premier qui me fit sentir que +j'avais un cœur français; j'éprouvai un sentiment très pénible; +mais nous étions trop sous l'impression de la crainte du retour de +l'Empereur pour qu'il pût être durable.</p> + +<p>Les places, les rues étaient remplies par l'armée française; elle +bivouaquait sur le pavé, en tristesse, en silence. Rien n'était beau +comme son attitude; elle n'exigeait, ne demandait, n'acceptait même +rien. Il semblait que ces pauvres soldats ne se sentissent plus de +droits sur des habitants qu'ils n'avaient pas pu défendre. Cependant, +huit mille hommes, sous le commandement du duc de Raguse, engagés +pendant dix heures, avaient laissé à quarante-cinq mille étrangers +treize mille de leurs morts à ramasser. Aussi, les Alliés ne +pouvaient-ils croire, les jours suivants, au peu de troupes qui +avaient défendu Paris.</p> + +<p>L'histoire fera justice de la sotte méchanceté des passions qui ont +accusé le maréchal Marmont d'avoir livré la ville, et rétablira cette +brillante affaire de Belleville au rang qu'elle doit occuper dans les +fastes militaires.</p> + +<p>Je vais entrer dans le récit de la Restauration. Jetée par ma position +dans l'intimité de beaucoup de gens influents, j'ai vu depuis ce temps +les événements de plus près. Je ne sais si je les rendrai avec +impartialité; c'est une qualité dont tout le monde se vante et qu'au +fond personne ne possède. On est plus ou moins influencé, fort à son +insu, par sa position et son entourage. Du moins, je parlerai avec +indépendance et dirai la vérité telle que je la crois. Je ne puis +m'engager à davantage.</p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> QUATRIÈME PARTIE<br> + +RESTAURATION DE 1814</h2> + +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<p class="resume">Mes opinions en 1814. — Dispositions du parti royaliste. — Arrivée du +premier officier russe. — Message du comte de Nesselrode. — Prise de la +cocarde blanche. — Aspect du boulevard. — Entrée des Alliés. — Dîner chez +moi. — Déclaration des Alliés. — Conseil chez le prince de +Talleyrand. — Le marquis de Vérac. — Réunion chez monsieur de +Morfontaine. — Attitude des officiers russes. — Bivouac des cosaques aux +Champs-Élysées.</p> + +<p>Il serait assurément fort peu intéressant pour un autre de connaître +mes opinions personnelles en 1814. Mais c'est une recherche qui +m'amuse de me rendre ainsi compte de moi-même aux différentes époques +de ma vie et d'observer les variations qui les ont marquées.</p> + +<p>J'avais perdu en grande partie mon anglomanie; j'étais redevenue +française, si ce n'est politiquement, du moins socialement; et, comme +je l'ai dit déjà, le cri des sentinelles ennemies m'avait plus +affectée que le bruit de leur canon. J'avais éprouvé un mouvement très +patriotique, mais fugitif. J'étais de position, de tradition, de +souvenir, d'entourage et de conviction royaliste et légitimiste. Mais +j'étais bien plus antibonapartiste que je n'étais bourbonienne; je +détestais la tyrannie de l'Empereur que je voyais s'exercer.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> Je considérais peu ceux de nos princes que j'avais vus de +près. On m'assurait que Louis XVIII était dans d'autres principes. +L'extrême animosité qui existait entre sa petite Cour et celle de +monsieur le comte d'Artois pouvait le faire espérer. J'avais quitté +l'Angleterre avant que les vicissitudes de l'exil l'y eussent amené, +et je me prêtais volontiers à écouter les éloges que ma mère faisait +du Roi, malgré le tort qu'il avait, à ses yeux, d'être un +constitutionnel de 1789.</p> + +<p>C'était sur ce tort même que se fondaient mes espérances; car, en me +recherchant bien, je me retrouve toujours aussi libérale que le +permettent les préjugés aristocratiques qui m'accompagneront, je +crains, jusqu'au tombeau.</p> + +<p>Les combinaisons de la société politique en Angleterre n'ont jamais +cessé de me paraître ce qu'il y a de plus parfait dans le monde. +L'égalité complète et réelle devant la loi qui, en assurant à chaque +homme son indépendance, lui inspire le respect de soi-même, d'une +part, et, de l'autre, les grandes existences sociales qui créent des +défenseurs aux libertés publiques et font de ces patriciens les chefs +naturels du peuple lequel leur rend en hommage ce qu'il en reçoit en +protection, voilà ce que j'aurais désiré pour mon pays; car je ne +conçois la liberté, sans licence, qu'avec une forte aristocratie. +C'est ce que personne, ni le peuple, ni la bourgeoisie, ni la +noblesse, ni le Roi, n'ont compris. L'égalité chez nous est une +maladie de la vanité. Sous prétexte de cette égalité, chacun prétend à +s'élever et à dominer, sans vouloir reconnaître que, pour conserver +des inférieurs, il faut consentir à admettre, sans regret, des +supérieurs.</p> + +<p>Le mercredi 31 mars, pour renouer le fil de mon discours, dès sept +heures du matin, monsieur de Glandevèse était chez nous. Il venait +consulter mon père sur la <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> convenance de prendre la cocarde +blanche. Un immense nombre de personnes, disait-il, y étaient +disposées. Mon père l'engagea à calmer leur zèle pendant quelques +heures; il ne fallait pas qu'une pareille tentative échouât. Il était +donc prudent d'attendre le moment où les Alliés feraient leur entrée, +c'est-à-dire jusqu'à midi.</p> + +<p>Monsieur de Glandevèse et mon frère allèrent porter ces paroles aux +différentes réunions. Mon père, de son côté, apprit bientôt que le +maréchal Moncey, commandant de la garde nationale de Paris, était +parti dans la nuit après avoir fait appeler le duc de Montmorency, +commandant en second, et lui avoir fait remise de toute son autorité. +Mon père se rendit chez le duc de Laval, dans l'espoir qu'il pourrait +décider son cousin à se déclarer pour la cause que nous voulions voir +triompher.</p> + +<p>Il était dix heures, à peu près. Nous étions, ma mère et moi, à une +fenêtre d'entresol, lorsque nous vîmes venir de loin un officier +russe, suivi de quelques cosaques. Arrivé tout près de nous, il +demanda où demeurait madame de Boigne; en même temps, il leva la tête +et je reconnus le prince Nikita Wolkonski, une de mes anciennes +connaissances. Il me vit en même temps, sauta à bas de son cheval, +entra dans la maison; son escorte s'établit dans la cour, et deux +cosaques se placèrent en vedette en avant de la porte cochère qui +resta ouverte. J'ai toujours considéré comme une marque de la frayeur +qu'inspirait encore au peuple le gouvernement impérial qu'elle eût pu +vaincre la badauderie parisienne dans cette circonstance.</p> + +<p>Malgré la curiosité que devaient inspirer ces cosaques (les premiers +que l'on eût vus dans Paris), pendant une heure que dura la visite du +prince Wolkonski, non seulement il ne se fit pas de rassemblement +devant la porte, mais les passants ne s'arrêtèrent pas un instant. +Et, <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> s'ils avaient été plus religieux, ils se seraient +volontiers signés pour exorciser le danger d'avoir seulement entrevu +un spectacle qui leur semblait compromettant.</p> + +<p>Le prince Wolkonski, comme on peut croire, fut reçu avec joie. Il me +dit tout de suite que le comte de Nesselrode l'avait chargé de venir +chez nous nous porter l'assurance de toute espèce de sécurité et de +protection, et puis demander à mon père quelles étaient les espérances +raisonnables et possibles de notre parti, l'empereur Alexandre +arrivant sans aucune décision prise. Nous envoyâmes chercher mon père +chez le duc de Laval. Le prince Nikita lui répétait ses questions, +lorsque mon cousin, Charles d'Osmond, encore presque enfant, entra +dans la chambre tout essoufflé, criant, pleurant d'enthousiasme.</p> + +<p>«La voilà, la voilà, disait-il; elle est prise, prise sans +opposition!»</p> + +<p>Et il nous montrait son chapeau orné d'une cocarde blanche. Il venait +du boulevard, et allait y retourner. Mon père, en s'adressant à +Wolkonski, lui dit:</p> + +<p>«Je ne saurais, prince, vous faire une meilleure réponse; vous voyez +ce que ces couleurs excitent d'amour, de zèle et de passion.</p> + +<p>«—Vous avez raison, monsieur le marquis, je vais faire mon rapport de +ce que j'ai vu et j'espère, dans ma route, en recevoir partout la +confirmation».</p> + +<p>Le prince Wolkonski m'a dit depuis qu'ayant gagné la barrière par les +rues, il n'avait trouvé sur son chemin que des démonstrations de +tristesse et d'inquiétude et pas une de joie et d'espérance. Je pense +qu'il fit son rapport complet, car certainement l'empereur Alexandre +entra dans Paris avec la même irrésolution où il était le matin.</p> + +<p>Nous allâmes, ma mère et moi, nous placer dans l'appartement <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> +de madame Récamier. Elle était alors à Naples, mais monsieur Récamier +conservait sa maison dans la rue Basse-du-Rempart. Nous nous trouvions +à un premier, tout à fait au niveau du boulevard, dans la partie la +plus étroite de la rue. Mon père, en nous y installant, nous fit +promettre de ne donner aucun signe qui pût paraître une manifestation +d'opinion et de ne recevoir aucunes visites qui pussent attirer +l'attention. Il pensait que ces ménagements étaient dus à +l'hospitalité et aux sentiments très modérés de monsieur Récamier.</p> + +<p>Bientôt nous vîmes passer sur le pavé du boulevard un groupe de jeunes +gens portant la cocarde blanche, agitant leurs mouchoirs, criant: Vive +le Roi. Mais qu'il était peu considérable! J'y reconnus mon frère. Ma +mère et moi échangeâmes un regard douloureux et inquiet; nous +espérâmes encore qu'il s'augmenterait. Il n'osait pas s'avancer au +delà de la rue Napoléon (depuis rue de la Paix); il allait de là à la +Madeleine, puis retournait sur ses pas. Nous le revîmes jusqu'à cinq +fois sans pouvoir nous faire l'illusion qu'il eût en rien grossi. +Notre anxiété devenait de plus en plus cruelle.</p> + +<p>Il était certain que, si cette levée de boucliers restait sans effet, +tous ceux qui s'y étaient prêtés seraient perdus; et, au fond, cela +était juste. Ce sentiment était peint dans les yeux de tous ceux qui +voyaient passer ces pauvres jeunes gens à cocarde blanche. Ils +n'inspiraient pas de colère, point de haine, encore moins +d'enthousiasme. Mais on les regardait avec une espèce de pitié, comme +des insensés et des victimes dévouées. Plusieurs passants montraient +de l'étonnement, mais personne ne s'opposait à leur action ni ne les +molestait en aucune façon.</p> + +<p>Enfin, à deux heures, l'armée alliée commença à défiler devant nous. +Les tourments que j'éprouvais depuis le matin étaient trop intimes +pour que mon patriotisme <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> trouvât place dans mon cœur, et +j'avoue que je n'éprouvai que du soulagement.</p> + +<p>À mesure que la tête de la colonne approchait, quelques cocardes +blanches honteuses sortaient des poches, se plaçaient sur les chapeaux +et se pavanaient sur les contre-allées, mais c'était encore bien peu +nombreux, quoique le mouchoir blanc que les étrangers portaient tous à +leur bras, en signe d'alliance, eût été tout de suite pris par la +population pour une manifestation bourbonienne.</p> + +<p>Notre fidèle escorte de jeunes gens entourait les souverains, criant à +tue-tête et se multipliant, le plus qu'elle pouvait, par son zèle et +son activité. Les femmes ne se ménageaient pas; les mouchoirs blancs +s'agitaient et les acclamations partaient aussi des fenêtres. Autant +les souverains avaient trouvé Paris morne, silencieux et presque +désert jusqu'à la hauteur de la place Vendôme, autant il leur parut +animé et bruyant depuis là jusqu'aux Champs-Élysées.</p> + +<p>Faut-il avouer que c'était dans ce lieu que la faction antinationale +s'était donné rendez-vous pour accueillir l'étranger et que cette +faction était composée principalement de la noblesse? Avait-elle tort? +avait-elle raison? Je ne saurais le décider à présent; mais, alors, +notre conduite me paraissait sublime. Pour beaucoup, elle était fort +désintéressée, si toutefois l'esprit de parti peut jamais être +considéré comme désintéressé; pour tous elle était ennoblie par le +danger personnel.</p> + +<p>Toutefois, même au milieu de nos haines et de nos engouements du +moment, je trouvai parfaitement stupide et inconvenante la conduite de +Sosthène de La Rochefoucauld, allant, avec autorisation de l'empereur +Alexandre, mettre la corde au col de la statue de l'empereur Napoléon +pour la précipiter du haut de la colonne. Rendons <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> tout de +suite la justice aux jeunes gens de la hardie promenade du matin +qu'ils se refusèrent à cette sotte entreprise, et que Sosthène ne +trouva pour l'accompagner que des Maubreuil, des Sémallé et autres +aventuriers de cette espèce.</p> + +<p>J'ai oublié de dire que le comte de Nesselrode m'avait fait avertir +par le prince Nikita qu'il me demandait à dîner pour ce jour-là. +J'avais engagé le prince à venir aussi. J'aperçus sur le boulevard +quelques personnes que j'étais bien aise de réunir à ces messieurs; +mais, fidèle à la promesse donnée à mon père, j'allai moi-même dans la +rue pour le leur proposer. Je ne me rappelle positivement que de +monsieur de Chateaubriand, d'Alexandre de Boisgelin et de Charles de +Noailles.</p> + +<p>Nous étions tous réunis lorsque le prince Wolkonski et un de ses +camarades, Michel Orloff, arrivèrent: ils m'apportaient un billet de +monsieur de Nesselrode. En s'excusant de ne pouvoir venir, il +m'envoyait à sa place un papier qui, disait-il, obtiendrait facilement +son pardon, en attendant que lui-même vînt le chercher le soir. +C'était la déclaration qu'on allait afficher et qui annonçait +l'intention des Alliés de ne traiter ni avec l'Empereur, ni avec aucun +individu de sa famille. Elle était le résultat de la conférence tenue +chez monsieur de Talleyrand au moment où l'empereur Alexandre y était +arrivé. Il l'avait commencée par ces mots:</p> + +<p>«Hé bien! nous voilà dans ce fameux Paris! C'est vous qui nous y avez +amenés, monsieur de Talleyrand. Maintenant il y a trois partis à +prendre: traiter avec l'empereur Napoléon, établir la Régence ou +rappeler les Bourbons.</p> + +<p>«—L'Empereur se trompe, répondit monsieur de Talleyrand; il n'y a pas +trois partis à prendre, il n'y en a qu'un à suivre et c'est le +dernier qu'il a indiqué. Tout <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> puissant qu'il est, il ne l'est +pas assez pour choisir. Car, s'il hésitait, la France, qui attend ce +salaire des chagrins et des humiliations qu'elle dévore en ce moment, +se soulèverait en masse contre l'invasion, et Votre Majesté Impériale +n'ignore pas que les plus belles armées se fondent devant la colère +des peuples.</p> + +<p>«—Hé bien! reprit l'Empereur, voyons donc ce qu'il y a à faire pour +atteindre votre but; mais je ne veux rien imposer, je ne puis que +céder aux vœux exprimés du pays.</p> + +<p>«—Sans doute, Sire; il ne faut que les mettre dans la possibilité de +se faire entendre.»</p> + +<p>Ce dialogue me fut rapporté, le lendemain même, par un des assistants +au conseil.</p> + +<p>Le comte de Nesselrode vint le soir; je laisse à penser s'il fut bien +accueilli. Nous avions si souvent fait de l'antibonapartisme, je ne +dirai pas <i>avec</i>, il est trop diplomate, mais <i>devant</i> lui, qu'il +n'avait pas besoin de s'informer de nos dispositions du moment.</p> + +<p>Je ne puis me refuser à rappeler une petite malice qui m'a amusée dans +le temps, et surtout depuis 1830, où monsieur de Vérac s'est trouvé +légitimiste tellement inébranlable. Pour atteindre à cette +immutabilité, il avait commencé par être chambellan de Napoléon et des +plus empressés. Ayant appris que des officiers russes dînaient chez +moi, il y vint le soir afin de leur demander un laissez-passer pour +aller, au camp des Alliés, voir monsieur de Langeron, son parent et +son ami. Pendant que ces messieurs causaient, il s'approcha de moi et +me dit tout bas, et d'un ton de voix émue:</p> + +<p>«Et l'Empereur? a-t-on de ses nouvelles? Que fait-il? Sait-on où il +est?»</p> + +<p>Je le compris très bien, mais j'affectai de me tromper, et je lui +répondis également tout bas:</p> + +<p>«Il loge chez monsieur de Talleyrand».</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> Monsieur de Vérac fut complètement déconcerté; mais le +plaisant c'est qu'il n'osa jamais relever ma méprise et expliquer de +quel Empereur il s'informait. C'est la seule petite vengeance que j'ai +exercée contre la chambellanerie impériale.</p> + +<p>Le comte de Nesselrode causa longtemps avec mon père des choses et des +personnes. Entre autres, il lui demanda s'il croyait qu'on dût laisser +la police à monsieur Pasquier. Mon père lui répondit qu'elle ne +pouvait être dans des mains plus habiles et plus probes, que, s'il +consentait à en rester chargé, on devait regarder son accession comme +une bonne fortune et qu'on pouvait se fier entièrement à sa parole.</p> + +<p>Je ne me souviens plus si c'est ce soir-là ou le lendemain qu'il y eut +une réunion royaliste chez monsieur de Mortefontaine; elle envoya une +députation chez l'empereur Alexandre pour exprimer ses vœux. Je me +rappelle seulement que mon père en revint harassé, dégoûté, désolé; +toutes les folies de l'émigration et de la plus sotte opposition s'y +étaient montrées triomphantes. On ne parlait que de victoire, que de +vexation, que de vengeance contre ses compatriotes, tandis qu'on était +suppliant aux pieds d'un souverain étranger, dans sa propre patrie. +Sosthène de La Rochefoucauld était déjà un des grands coryphées de ce +charivari d'absurdités.</p> + +<p>Mon salon ne désemplissait pas; tous les jeunes gens qui avaient été +les camarades de mon frère dans la promenade du boulevard y passaient; +et, quoique ce fût une bien faible armée pour amener un changement de +dynastie, cela suffisait pour faire foule dans de petits appartements, +d'autant que les gens de ma société habituelle y venaient, aussi bien +que les étrangers.</p> + +<p>Je ne puis assez vanter la parfaite convenance des officiers russes +dans cette circonstance; ils n'étaient <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> occupés qu'à nous +combler de prévenances et de grâces et à relever notre situation à nos +propres yeux; ils n'avaient que des paroles d'éloges et d'admiration +pour notre brave armée. Il ne leur est pas échappé un propos qui pût +blesser ou offenser un français, de quelque parti qu'il fût. Telle +était la volonté de leur maître; elle a été scrupuleusement suivie et +sans qu'il parût leur coûter.</p> + +<p>C'était toujours avec un ton de déférence qu'ils parlaient de la +France. Peut-être était-ce la meilleure manière de rehausser leurs +succès; mais il y avait de la grandeur à concevoir cette idée. Elle ne +pouvait entrer que dans une âme généreuse. Celle de l'empereur +Alexandre l'était beaucoup à cette époque. Il n'avait pas encore +atteint l'âge où l'exercice du pouvoir absolu et une maladie +héréditaire qui se développe gâte l'heureux naturel des souverains de +la Russie et les rend le fléau du monde.</p> + +<p>À ce commencement du printemps de 1814, il faisait un temps +magnifique; tout Paris était dehors. Il n'y a dans cette ville ni +bataille, ni occupation, ni émeute, ni trouble d'aucun genre qui +puisse exercer d'influence sur la toilette des femmes. Le mardi, elles +se promenaient empanachées sur les boulevards, au milieu des blessés, +et affrontant les obus. Le mercredi, elles étaient venues voir défiler +l'armée alliée. Le jeudi, elles portaient leurs élégants costumes au +bivouac des cosaques dans les Champs-Élysées.</p> + +<p>C'était un singulier spectacle pour les yeux et pour les esprits que +ces habitants du Don suivant paisiblement leurs habitudes et leurs +mœurs au milieu de Paris. Ils n'avaient ni tentes, ni abri d'aucune +espèce; trois ou quatre chevaux étaient attachés à chaque arbre et +leurs cavaliers assis près d'eux, à terre, causaient ensemble d'une +voix très douce en accents harmonieux. La plupart cousaient: ils +raccommodaient leurs hardes, en taillaient <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> et en préparaient +de neuves, réparaient leurs chaussures, les harnais de leurs chevaux +ou façonnaient à leur usage leur part du pillage des jours précédents. +C'étaient cependant les cosaques réguliers de la garde, et, comme ils +ne faisaient que rarement le service d'éclaireurs, ils étaient moins +heureux à la maraude que leurs frères, les cosaques irréguliers.</p> + +<p>Leur uniforme était très joli: le large pantalon bleu, une tunique en +dalmatique également bleue, rembourrée à la poitrine et serrée +fortement autour de la taille par une large ceinture de cuir noir +verni, avec des boucles et ornements en cuivre très brillants, qui +portaient leurs armes. Ce costume semi-oriental et leur bizarre +attitude à cheval, où ils sont tout à fait debout, l'élévation de leur +selle les dispensant de plier les genoux, les rendaient un objet de +grande curiosité pour le badaud de Paris. Ils se laissaient approcher +très facilement, surtout par les femmes et les enfants qui étaient +positivement sur leurs épaules.</p> + +<p>J'ai vu des femmes prendre leur ouvrage dans leurs mains pour mieux +examiner comment ils travaillaient. De temps en temps, ils s'amusaient +à faire une espèce de grognement; les curieuses reculaient +épouvantées. Alors ils poussaient des cris de joie et faisaient des +éclats de rire auxquels prenaient part celles qu'ils avaient alarmées. +Ils se laissaient moins approcher par les hommes; mais ils ne les +éloignaient que par un geste calme et doux de la main accompagné d'un +mot qui, probablement, répondait à <i>Au large</i>, de nos sentinelles. Il +est évident que personne ne s'exposait à braver cette consigne. Elle +n'était pas complètement rigoureuse, car, si un homme se trouvait avec +des femmes ou des enfants, ils n'y faisaient pas attention.</p> + +<p>Il y avait bonne raison pour qu'ils se tinssent près de <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> +leurs chevaux, car jamais, sous aucun prétexte, ils ne faisaient un +pas. Dès qu'ils n'étaient pas assis par terre, ils étaient à cheval. +Pour circuler dans l'intérieur du bivouac d'un bout à l'autre, ils +montaient à cheval. Et on les voyait aussi tenant leur lance d'une +main et une cruche ou une gamelle ou même un verre de l'autre, aller +faire les affaires de leur petit ménage.</p> + +<p>Je dis un verre, parce que j'en ai vu un se lever tranquillement, +monter à cheval, prendre sa lance, se pencher jusqu'à terre pour y +ramasser une gourde, aller à trente pas de là prendre de l'eau dans un +baquet qui était environné d'une garde, boire son eau et revenir à son +poste avec sa gourde vide, descendre de cheval, replacer sa lance dans +le faisceau et reprendre son travail.</p> + +<p>Ces habitudes nomades nous semblaient si étranges qu'elles excitaient +vivement notre curiosité, et nous la satisfaisions d'autant plus +volontiers que nous étions persuadés que nos affaires allaient au +mieux. Le succès de parti nous déguisait l'amertume d'un bivouac +étranger aux Champs-Élysées. Je dois cette justice à mon père qu'il ne +partageait pas cette impression et que je ne pus jamais le décider à +venir voir ce spectacle qu'il s'obstinait à trouver encore plus triste +que curieux.</p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> CHAPITRE II</h3> + +<p class="resume">Billet du prince de Talleyrand. — Craintes des Alliés. — Représentation +à l'Opéra. — Représentation aux Français. — Fautes du parti +royaliste. — Visite du général Pozzo di Borgo. — L'empereur +Alexandre. — Sa noble conduite. — Brochure de monsieur de +Chateaubriand. — Son effet. — Sa réception par l'empereur +Alexandre. — Récit fait par monsieur de Lescour. — Il se dément.</p> + + +<p>Ce fut dans cette soirée du jeudi que monsieur de Nesselrode me dit:</p> + +<p>«Voulez-vous voir les documents sur lesquels nous avons hasardé la +marche sur Paris?</p> + +<p>«—Assurément.</p> + +<p>«—Tenez, les voilà».</p> + +<p>Et il tira de son portefeuille un très petit morceau de papier déchiré +et chiffonné sur lequel il y avait écrit en encre sympathique: «Vous +tâtonnez comme des enfants quand vous devriez marcher sur des +échasses. Vous pouvez tout ce que vous voulez; veuillez tout ce que +vous pouvez. Vous connaissez ce signe; ayez confiance en qui vous le +remettra.»</p> + +<p>Je ne crois pas me tromper d'un mot: ce billet, écrit par monsieur de +Talleyrand, après la retraite des Alliés de Montereau, leur arriva +près de Troyes, et les instructions données au porteur de cette +singulière lettre de créance influèrent beaucoup sur la décision qui +ramena les Alliés sur Paris. Toutefois, ce qui les décida, c'est que +la retraite était plus facile, pour quitter la France, <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> par la +Flandre que par la Champagne déjà épuisée, désolée, irritée et prête à +se soulever contre eux.</p> + +<p>Les étrangers étaient bien plus inquiets et bien plus étonnés de leur +séjour dans Paris que nous; ils n'étaient ni aveuglés par l'esprit de +parti, ni désillusionnés sur le prestige qu'inspirait le nom de +l'empereur Napoléon. Les prodiges de la campagne de France ne leur +permettaient pas de croire à la destruction si complète et si réelle +de l'armée, et ils s'attendaient à la voir surgir sous les pavés. Ce +sentiment se découvrait dans toutes leurs paroles, et ils avaient le +bon sens de se laisser peu rassurer par les nôtres dont ils +appréciaient la futilité sur bien des points.</p> + +<p>Toutefois, nous avions raison en leur assurant que le pays était si +dégoûté, si fatigué, si affamé de tranquillité, si rassasié de gloire +qu'il avait complètement fait scission avec l'Empereur et ne demandait +que de la sécurité. Il n'y a jamais eu un moment où le sentiment +patriotique eut moins de force en France; peut-être l'Empereur, par +ses immenses conquêtes, l'avait-il affaibli en prétendant l'étendre. +Nous ne voyions guère des compatriotes dans un français de Rome ou de +Hambourg. Peut-être aussi, et je le crois plus volontiers, le système +de déception qu'il avait adopté dégoûtait-il la masse du pays. Les +bulletins ne parlaient jamais que de nos triomphes, l'armée française +était toujours victorieuse, l'armée ennemie toujours battue, et +pourtant, d'échec en échec, elle était arrivée des rives de la Moskowa +à celles de la Seine.</p> + +<p>Personne ne croyait aux relations officielles. On s'épuisait à +chercher le mot de l'énigme, et les masses cessaient de regarder avec +autant d'intérêt les événements qu'il fallait deviner. Ce n'était plus +la <i>chose publique</i> que celle dont on n'avait point de relation exacte +et dont il était défendu de s'enquérir. L'Empereur avait tant +travaillé <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> à établir que c'était <i>ses</i> affaires et non les +<i>nôtres</i> qu'on avait fini par le prendre au mot. Et, quoi qu'on en ait +pu penser et dire depuis quelques années, en 1814, tout le monde, sans +en excepter son armée et les fonctionnaires publics, était tellement +fatigué qu'on n'aspirait qu'à se voir soulager d'une activité qui +avait cessé d'être dirigée par une volonté sage et raisonnée. La +toute-puissance l'avait enivré et aveuglé; peut-être n'est-il pas +donné à un homme d'en supporter le poids.</p> + +<p>Le duc de Raguse m'a une fois expliqué ses relations avec l'Empereur +en une phrase qui est en quelque sorte applicable à la nation entière:</p> + +<p>«Quand il disait: <i>Tout pour la France</i>, je servais avec enthousiasme; +quand il a dit: <i>la France et moi</i> j'ai servi avec zèle; quand il a +dit: <i>Moi et la France</i>, j'ai servi avec obéissance; mais quand il a +dit: <i>Moi sans la France</i>, j'ai senti la nécessité de me séparer de +lui.»</p> + +<p>Eh bien! la France en était là; elle ne trouvait plus qu'il +représentât ses intérêts; et comme tous les peuples, encore plus que +les individus, sont ingrats, elle oubliait les immenses bienfaits dont +elle lui était redevable et l'accablait de ses reproches. À son tour, +la postérité oubliera les aberrations de ce sublime génie et ses +petitesses. Elle poétisera le séjour de Fontainebleau; elle négligera +de le montrer, après ses adieux si héroïques aux aigles de ses vieux +bataillons, discutant avec la plus vive insistance pour obtenir +quelque mobilier de plus à emporter dans son exil, et elle aura +raison. Quand une figure comme celle de Bonaparte surgit dans les +siècles, il ne faut pas conserver les petites obscurités qui +pourraient ternir quelques-uns de ses rayons; mais il faut bien +expliquer comment les contemporains, tout en étant éblouis, avaient +cessé de trouver ces rayons vivifiants et n'en éprouvaient plus qu'un +sentiment de souffrance.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> Le vendredi, de bonne heure, monsieur de Nesselrode nous fit +dire que les souverains iraient à l'Opéra. Aussitôt voilà nos gens en +campagne pour avoir des loges et nous y trouver en force. Les +fleuristes furent mises en réquisition pour nous fournir des lis; nous +en étions coiffées, bouquetées, guirlandées. Les hommes avaient la +cocarde blanche à leur chapeau. Jusque-là tout était bien. J'ai la +rougeur sur le front de devoir raconter comme française l'attitude que +nous eûmes à ce spectacle.</p> + +<p>D'abord, nous commençâmes par applaudir l'empereur Alexandre et le roi +de Prusse à tout rompre; ensuite, les portes de nos loges restèrent +ouvertes et, plus il pouvait y entrer d'officiers étrangers, plus nous +étions foulées, plus nous étions contentes. Il n'y avait pas un +sous-lieutenant russe ou prussien qui n'eût le droit et un peu la +volonté de les encombrer. J'avais deux ou trois généraux étrangers +dans la mienne qui trouvaient cette familiarité moins charmante et qui +les repoussaient à mon grand chagrin. Cependant j'avais lieu d'être un +peu consolée par leur présence même et par la visite des ministres +russes et du prince Auguste de Prusse, que je connaissais d'ancienne +date.</p> + +<p>Un moment avant l'arrivée des souverains dans la loge impériale, des +jeunes gens <i>français</i>, des <i>nôtres</i>, étaient venus voiler d'un +mouchoir l'aigle qui surmontait les draperies qui la décoraient. À la +fin du spectacle, ces mêmes jeunes gens la brisèrent et l'abattirent à +coups de marteau au bruit de nos vifs applaudissements. J'y pris part +comme les autres gens de mon parti. Cependant je ne puis dire que ce +fut en sûreté de conscience; je sentais quelque chose qui me blessait, +sans trop savoir le définir. Sans doute, ces démonstrations avaient un +sous-entendu, c'était la chute de Bonaparte, le retour <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> +présumé de nos princes que nous inaugurions; mais cela n'était pas +assez clair.</p> + +<p>Je n'éprouvai aucun sentiment de réticence, deux jours après, à la +Comédie Française, lorsqu'un homme étant sorti de dessus le théâtre, +un grand papier à la main, l'attacha avec des épingles au rideau et, +en se reculant, nous laissa voir les trois fleurs de lis remplaçant +l'aigle, ceci était net. L'enthousiasme fut au comble et l'empereur +Alexandre, en se levant dans sa loge et applaudissant lui-même, +prenait un engagement formel.</p> + +<p>On chanta en son honneur de mauvais couplets sur l'air d'<i>Henry IV</i> +dont le dernier vers était: «Il nous rend un Bourbon.» Nouvel +enthousiasme; tout le monde fondait en larmes. Cette soirée ne me pèse +pas sur la conscience; mais je crois que celle de l'Opéra était tout +au moins une grande faute.</p> + +<p>Les partis se persuadent trop facilement qu'ils sont <i>tout le monde</i>. +Nous aurions pu nous convaincre l'avant-veille que nous n'étions +qu'une fraction minime dans la nation, et pourtant nous allions de +gaieté de cœur affronter les sentiments honorables du pays et +blesser cruellement ceux de l'armée. Cette aigle, qu'elle avait portée +victorieuse dans toutes les capitales de l'Europe, nous semblions +l'offrir en holocauste aux habitants de ces mêmes capitales qui, +peut-être, ne nous honoraient guère de cette apparence de sentiments +antinationaux.</p> + +<p>Sans doute, ce n'était pas plus notre but que notre pensée, mais, +assurément, il ne fallait pas beaucoup de malveillance pour +l'expliquer ainsi. Le parti abattu pouvait sincèrement en être +persuadé et il n'est pas étonnant qu'une pareille conduite ait +engendré ces longues haines qui ont tant de peine à s'éteindre. C'est +bien à regret que je l'avoue, mais le parti royaliste est celui qui a +le moins l'amour de la patrie pour elle-même; la querelle <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> +qui s'est élevée entre les diverses classes a rendu la noblesse +hostile au sol où ses privilèges sont méconnus, et je crains qu'elle +ne soit plus en sympathie avec un noble étranger qu'avec un bourgeois +français. Des intérêts communs froissés ont établi des affinités entre +les classes et brisé les nationalités.</p> + +<p>Ce vendredi, jour de l'Opéra, nous étions à dîner, la porte de la +salle à manger s'ouvrit avec fracas et un général russe s'y précipita +en valsant tout autour de la table et chantant:</p> + +<p>«Ah! mes amis, mes bons amis, mes chers amis.»</p> + +<p>Notre première pensée à tous fut qu'il était fou, puis mon frère +s'écria:</p> + +<p>«Ah! c'est Pozzo.»</p> + +<p>C'était lui, en effet. Les communications étaient tellement +difficiles, sous le régime impérial, que, malgré l'intimité qui +existait entre nous, nous ignorions même qu'il fût au service de la +Russie. Lui n'avait su où nous trouver que peu d'instants avant celui +où il arrivait avec tant d'empressement. Il nous accompagna à l'Opéra +et, depuis ce temps, je n'ai guère été un jour sans le voir, au moins +une fois. Il a été un des moyens par lesquels j'ai été initiée dans +les affaires, non que je m'en mêlasse, mais il trouvait en moi sûreté, +intérêt, discrétion, et il se plaisait à <i>sfoggursi</i>, comme il disait, +auprès de moi. Je m'y prêtais d'autant plus volontiers que j'ai +toujours aimé à faire de la politique <i>en amateur</i>.</p> + +<p>Je trouve que, lorsqu'on n'est pas assez heureusement organisé pour +s'occuper exclusivement et religieusement du sort futur qui doit nous +être éternel, ce qu'il y a de plus digne d'intérêt pour un esprit +sérieux c'est l'état actuel des nations sur la terre.</p> + +<p>Mes relations russes m'avaient appris qu'en sortant, le 4, du +Théâtre-Français, où il avait applaudi l'inauguration <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> des +fleurs de lis, l'empereur Alexandre devait monter en voiture pour se +rendre au quartier général de l'armée. Le général Pozzo restait +accrédité auprès du gouvernement provisoire, c'est à dire devait lui +communiquer les ordres d'Alexandre. Les précautions prises dans cette +circonstance par les Alliés pour assurer leur retraite sans repasser +par Paris prouvent combien ce fantôme d'armée qu'ils allaient trouver +devant eux leur causait encore d'effroi et l'influence qu'exerçait sur +eux le grand nom de Napoléon.</p> + +<p>En France, il ne pouvait plus rien. Aucune sympathie ne s'y attachait. +Il avait eu beau appeler les normands et les bretons au secours des +bourguignons et des champenois et ressusciter ainsi les anciens noms +de provinces, ces fantasmagories, où naguère il était aussi heureux +qu'habile, avaient perdu leur prestige avec celui de la victoire; et +le breton ne s'était pas senti plus électrisé que l'habitant du +Finistère. Soit qu'ils ignorassent cette disposition, soit qu'ils +craignissent le réveil, toujours est-il que ce n'était pas sans un +effroi continu, avec redoublements, que les étrangers se voyaient dans +la capitale de la France.</p> + +<p>La nouvelle de négociations entamées entre le prince de Schwarzenberg +et le maréchal Marmont suspendit le départ de l'empereur de Russie. On +ne peut s'empêcher de reconnaître que la conduite sage, modérée, +généreuse de ce souverain justifiait l'enthousiasme que nous lui +montrions. Il était alors âgé de trente-sept ans, mais il paraissait +plus jeune. Une belle figure, une plus belle taille, l'air doux et +imposant tout à la fois, prévenaient en sa faveur; et la confiance +avec laquelle il se livrait aux Parisiens, allant partout sans escorte +et presque seul, avait achevé de lui gagner les cœurs. Il était +adoré de ses sujets.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> Je me rappelle, quelques semaines plus tard, être arrivée au +spectacle au moment où il entrait dans sa loge. La porte en était +gardée par deux grands colosses de sa garde, se tenant dans la rigueur +du maintien militaire et n'osant se déranger pour essuyer leur visage +tout inondé de larmes. Je demandai à un officier russe ce qui les +mettait en cet état:</p> + +<p>«Ah! me répondit-il négligemment, c'est que l'Empereur vient de passer +et probablement ils ont réussi à toucher son vêtement.»</p> + +<p>Un pareil bonheur était si grand qu'ils ne savaient l'exprimer que par +des pleurs d'attendrissement. J'ai souvent vu l'Empereur, j'ai même eu +l'honneur de danser, la polonaise avec lui sans en pleurer de bonheur +comme ses gardes. Mais j'étais assez frappée de sa supériorité pour +regretter vivement que nos princes lui ressemblassent si peu. Ce n'est +que quelques années plus tard que la mysticité a développé en lui une +disposition soupçonneuse qui a fini par être portée jusqu'à la +démence. Tous les mémoires contemporains s'accorderont à reconnaître +en lui deux hommes tout à fait différents selon l'époque où ils en +parleront; l'année 1814 a été l'apogée de sa gloire.</p> + +<p>La brochure de monsieur de Chateaubriand, <i>Bonaparte et les Bourbons</i>, +imprimée avec une rapidité qui ne répondait pas encore à notre +impatience, parut. Je me rappelle l'avoir lue dans des transports +d'admiration et avec des torrents de larmes dont j'ai été bien +honteuse lorsqu'elle m'est retombée sous la main, quelques années plus +tard. L'auteur a fait si complètement le procès à ce factum de parti +par l'encens qu'il a brûlé sur l'autel de Sainte-Hélène qu'il l'a jugé +plus sévèrement que personne. Forcée d'avouer combien j'étais associée +à son erreur, j'aurais bien mauvaise grâce à lui en faire un crime.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> Les étrangers, moins aveuglés que nous, sentaient toute la +portée de cet ouvrage, et l'empereur Alexandre particulièrement s'en +tint pour offensé. Il n'oubliait pas avoir vécu dans la déférence de +l'homme si violemment attaqué. Monsieur de Chateaubriand se rêvait +déjà un homme d'État; mais personne que lui ne s'en était encore +avisé. Il mit un grand prix à obtenir une audience particulière +d'Alexandre.</p> + +<p>Je fus chargée d'en parler au comte de Nesselrode. Il l'obtint. +L'Empereur ne le connaissait qu'en sa qualité d'écrivain; on le fit +attendre dans un salon avec monsieur Étienne, auteur d'une pièce que +l'Empereur avait vue représenter la veille. L'Empereur, en traversant +ses appartements pour sortir, trouva ces deux messieurs; il parla +d'abord à Étienne de sa pièce, puis dit un mot à monsieur de +Chateaubriand de sa brochure qu'il prétendit n'avoir pas encore eu le +temps de lire, prêcha la paix entre eux à ces messieurs, leur assura +que les gens de lettres devaient s'occuper d'amuser le public et +nullement de politique et passa sans lui avoir laissé l'occasion de +placer un mot. Monsieur de Chateaubriand lança un coup d'œil peu +conciliateur à Étienne et sortit furieux.</p> + +<p>Le comte de Nesselrode, qui en était pourtant fâché, ne pouvait +s'empêcher de rire un peu en racontant les détails de cette entrevue. +Je n'ai jamais su au juste si cette assimilation avec Étienne était +une malice ou une erreur de l'Empereur. Monsieur de Chateaubriand +avait cependant pris quelques précautions pour l'éviter. Dès le +lendemain de l'entrée des Alliés, il s'était affublé d'un uniforme de +fantaisie par-dessus lequel un gros cordon de soie rouge, passé en +bandoulière, supportait un immense sabre turc qui traînait sur tous +les parquets avec un bruit formidable. Il avait certainement beaucoup +<span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> plus l'apparence d'un capitaine de forbans que d'un pacifique +écrivain; ce costume lui valut quelques ridicules, même aux yeux de +ses admirateurs les plus dévoués.</p> + +<p>Je ne sais plus quel jour de cette semaine aventureuse un de mes +parents m'assura connaître un officier qui disait avoir reçu, le jour +de la bataille de Paris, l'ordre, apporté par monsieur de Girardin, de +faire sauter le dépôt de poudre des Invalides. Cela se répéta dans mon +salon et parvint aux oreilles de monsieur de Nesselrode; il me demanda +si je pouvais savoir le nom de cet officier et obtenir des détails sur +cette aventure. J'appelai la personne qui l'avait racontée. Elle +répéta que monsieur de Lescour, officier d'artillerie commandant aux +Invalides, avait été appelé le mardi soir à la brume, à la grille de +l'hôtel, qu'il y avait trouvé monsieur le comte Alexandre de Girardin +à cheval et couvert de poussière, qu'il lui avait donné l'ordre +formel, de la part de l'Empereur, de faire sauter les poudres; que +monsieur de Lescour n'ayant pu retenir un mouvement d'horreur, +monsieur de Girardin lui avait dit:</p> + +<p>«Est-ce que vous hésitez, monsieur?»</p> + +<p>Lescour, craignant alors qu'un autre ne fût chargé de la fatale +commission, s'était remis, et avait répondu:</p> + +<p>«Non, mon général, je n'hésite jamais à obéir à mes chefs.»</p> + +<p>Que, sur cette réponse, monsieur de Girardin était reparti au galop. +On offrait, au reste, de m'amener monsieur de Lescour le lendemain +matin. Monsieur de Nesselrode me pria d'y consentir. Le duc de Maillé, +présent à ce récit, se rappela avoir vu monsieur de Girardin sur le +pont Louis XVI, le jour et à l'heure indiqués, passant à cheval très +vite et avoir été étonné de lui voir tourner à droite, en effet, du +côté des Invalides. <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> Monsieur de Lescour vint chez moi le +lendemain; j'avais préalablement reçu un billet du comte de Nesselrode +qui me demandait de le lui envoyer. Il y alla, fut présenté à +l'empereur Alexandre, reçut force compliments et la croix de +Sainte-Anne. Il revint chez moi dans des transports de joie et de +reconnaissance. Il me parut un homme fort simple et fort véridique.</p> + +<p>Quelques jours après, la princesse de Vaudémont, sa protectrice, le +tança vertement d'avoir publié cette affaire. On le mena déjeuner chez +madame de Vintimille. Mesdames de Girardin et Greffulhe, ses nièces, +s'y trouvèrent; elles pleurèrent beaucoup. Le général Clarke, auquel +Lescour était accoutumé d'obéir comme ministre de la guerre, lui +reprocha de s'être vendu à l'<i>ennemi</i>. On l'entoura, on le pressa; on +voulut obtenir de lui un démenti. Il n'y consentit pas tout à fait, +mais on l'amena à signer une déclaration où, en confirmant avoir reçu +l'ordre verbal d'un officier supérieur, il ajoutait que le jour était +tellement tombé qu'il n'était pas sûr de l'avoir reconnu et pouvait +bien s'être trompé en le nommant. En sortant de là, il vint chez moi +me raconter ce qu'il avait fait.</p> + +<p>«Monsieur de Lescour, lui dis-je, vous vous êtes perdu. Quand on +avance des faits d'une pareille gravité, il faut en être tellement sûr +qu'aucune circonstance ne puisse faire varier sur le moindre détail, +et c'en est un bien important que celui sur lequel vous vous êtes +rétracté. Je comprends que cela doit donner de grands doutes sur votre +véracité, et les personnes qui ont arraché ce désaveu à votre +faiblesse seront les premières à en profiter pour vous inculper.</p> + +<p>Le pauvre homme en convenait et était au désespoir; le résultat que je +lui avais annoncé ne tarda pas. Il fut promptement établi que +monsieur de Lescour était un <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> misérable aventurier qui avait +inventé toute cette fable pour se faire un sort; on lui donna vite une +petite place à Cette où on l'envoya. Monsieur de Girardin ne tarda pas +à être en faveur auprès de nos princes et le pauvre Lescour a été +persécuté par lui. Je ne l'ai jamais revu et je ne sais ce qu'il est +devenu.</p> + +<p>Il est généralement convenu de repousser cette circonstance comme +fausse. Cependant, quand je rapproche ce récit du départ précipité de +madame Bertrand, exécuté sur un ordre de son mari, des sollicitations +passionnées de monsieur de La Touche pour nous faire partir ce même +jour, de la visite rapide et silencieuse de monsieur de Girardin à +l'état-major où il se contenta de prendre connaissance de la +capitulation avant de retourner à Juvisy où l'Empereur l'attendait, et +enfin de la rencontre que monsieur de Maillé en fit sur le pont et du +chemin qu'il lui vit prendre, qui, assurément, n'était pas celui d'un +homme très pressé de se rendre à Fontainebleau, j'avoue que je suis +assez portée à croire à la véracité de monsieur de Lescour et à le +regarder comme une victime sacrifiée par sa propre faiblesse à +l'intérêt des autres.</p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> CHAPITRE III</h3> + +<p class="resume">Le maréchal Marmont. — Bataille de Paris. — Séjour à Essonnes. — Mot du +général Drouot. — Le maréchal Marmont entre en pourparlers avec les +Alliés. — Arrivée des maréchaux à Essonnes. — Ils viennent à +Paris. — Conférence chez l'empereur Alexandre. — Le maréchal Marmont +apprend que son corps d'armée quitte Essonnes malgré ses ordres. — Son +chagrin. — Intrépidité de sa conduite à Versailles. — Erreur de sa +conduite. — Lettre du général Bordesoulle. — Réponse donnée aux +maréchaux. — Conduite du maréchal Ney. — Dangers courus à notre +insu. — Sauvegarde envoyée chez moi. — Pêche russe. — Bonhomie des +cosaques. — Formation d'une garde d'honneur. — Intrigues qui en +résultent.</p> + +<p>J'arrive, avec répugnance, à ce que l'histoire ne pourra s'empêcher +d'appeler la défection du maréchal Marmont. Sans doute, elle la +dépouillera de toutes les calomnies qu'on y a jointes, mais +l'attachement sincère que je lui porte me force à m'affliger qu'une +action, très défendable en elle-même, ait été conçue par un homme pour +lequel la seule pensée en était un tort. Il est exactement vrai que le +maréchal n'est coupable que d'être entré en négociation avec le prince +de Schwarzenberg à l'insu de l'Empereur. Mais il était trop +personnellement attaché à Napoléon, il en avait été comblé de trop de +bontés, il en avait reçu trop de grâces pour qu'il ne fût pas dans son +rôle, peut-être dans son devoir, de rester exclusivement lié à sa +fortune. Lui-même l'a si bien senti que cette circonstance de sa vie a +exercé depuis la plus fâcheuse influence sur ses actions et l'a rendu +bien malheureux, lorsque le premier moment de l'excitation a été +passé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> J'ai eu lieu de m'occuper des détails de cette affaire; j'ai +été chargée d'en faire rédiger une relation, et j'ai cherché la vérité +avec d'autant plus de soin que je ne voulais pas qu'on pût l'opposer à +aucun des faits qui seraient rapportés. Ces documents ont été réunis +et remis, en 1831, à monsieur Arago qui disait vouloir les publier. +Mais, comme cela arrive quelquefois, le courage lui a manqué pour +s'occuper d'un ami proscrit par les passions populaires. Toutefois, +voici ce qui est resté démontré pour moi, comme la plus exacte vérité, +sur cet événement.</p> + +<p>L'empereur Napoléon vint visiter l'armée de Marmont campée à Essonnes; +il donna de grands éloges à toute sa conduite dans l'affaire de Paris +où il avait encore tenu l'ennemi en échec quatre heures après avoir +reçu l'ordre du roi Joseph de capituler. Il promit pour le corps +d'armée les récompenses et les grades demandés par le maréchal. +Ensuite il entra avec lui dans les détails de ses plans, sur ce qu'il +y avait à faire ultérieurement. Il lui donna l'ordre de marcher dans +la nuit avec ses dix mille hommes pour reprendre poste sur les +hauteurs de Belleville:</p> + +<p>«Sire, je n'ai pas quatre mille hommes en état de marcher.»</p> + +<p>L'Empereur passa à autre chose, puis, un instant après, revint à +parler des dix mille hommes. Le maréchal répéta qu'il n'en avait pas +quatre mille sous ses ordres, ce qui n'empêcha pas l'Empereur de +disposer de cinq mille hommes sur une route, de trois sur une autre, +en en laissant deux avec l'artillerie, comme si les dix mille hommes +existaient ailleurs que dans sa volonté.</p> + +<p>Ce n'était pas tout à fait une aberration; il avait adopté cette +tactique dans toute la campagne de France, et elle lui avait réussi. +Il n'aurait pas osé demander à <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> des corps aussi faibles qu'ils +l'étaient effectivement les prodiges qu'il en attendait, et, en ayant +l'air d'y compter, il les obtenait. Après qu'il eut achevé de +développer son plan à Marmont, celui-ci lui demanda où et comment il +passerait la Marne. L'Empereur se frappa le front:</p> + +<p>«Vous avez raison, c'est impossible; il faut songer à un autre moyen +d'entourer Paris. Pensez-y de votre côté; avertissez-moi de tout ce +que vous apprendrez. Attendez de nouveaux ordres.»</p> + +<p>L'Empereur retourna à Fontainebleau. Le maréchal Marmont resta +confondu de l'idée d'<i>entourer Paris</i>, gardé par deux cent mille +étrangers qui en attendaient journellement deux cent mille autres, +avec une trentaine de mille hommes, tout au plus, dont l'Empereur +pouvait, disposer. Il prévoyait l'anéantissement des restes de cette +pauvre armée et peut-être la destruction de la capitale, si, comme +l'Empereur l'espérait, il réussissait à y faire éclater quelques +démonstrations hostiles à l'armée alliée. Ce n'était pas la première +fois que les projets de l'Empereur lui avaient paru disproportionnés, +jusqu'à la folie, avec les moyens qui lui restaient.</p> + +<p>Le soir de la bataille de Champaubert, les chefs de corps qui y +avaient pris part soupaient chez l'Empereur; chacun mangeait un +morceau à mesure qu'il arrivait. Ils étaient encore cinq ou six à +table, au nombre desquels se trouvaient Marmont et le général Drouot.</p> + +<p>L'Empereur se promenait dans la chambre et faisait une peinture de +situation dans laquelle il établissait qu'il était plus près des bords +de l'Elbe que les Alliés de ceux de la Seine. Il s'aperçut du peu de +sympathie que ses paroles trouvaient parmi les maréchaux; chacun +regardait dans son assiette sans lever les yeux.</p> + +<p>Alors, s'approchant du général Drouot, et lui frappant sur l'épaule:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> «Ah! Drouot, il me faudrait dix hommes comme vous!</p> + +<p>«—Non, Sire, il vous en faudrait cent mille.»</p> + +<p>Cette noble réponse coupa court au plan de campagne.</p> + +<p>Le duc de Raguse était sous le poids de ses souvenirs et de bien +pénibles impressions, lorsque arriva près de lui monsieur de +Montessuis. Il avait été son aide de camp et était resté dans sa +familiarité, quoique devenu très exalté royaliste. Il lui apportait +les documents et proclamations publiés dans Paris: la déchéance de +l'Empereur par le Sénat, les ordres du gouvernement provisoire et +enfin des lettres de plusieurs personnes ralliées à ce gouvernement +qui engageaient le maréchal à suivre leur exemple: le général +Dessolles, son ami intime, monsieur Pasquier, dont il connaissait +l'honneur et la probité, étaient du nombre. On lui faisait valoir +l'importance de donner sur-le-champ une force armée quelconque au +gouvernement provisoire, afin qu'il pût siéger au conseil des +étrangers d'une façon plus honorable; et on lui insinuait plus bas que +cette même force permettrait de faire des conditions à la famille que +le sort semblait rappeler au trône de ses ancêtres.</p> + +<p>Montessuis faisait sonner bien haut le nom de Monk et le rôle de +sauveur de la Patrie. Il montrait au maréchal la France le bénissant +des institutions qu'elle lui devrait et l'armée le reconnaissant pour +son protecteur. De l'autre côté, il se rappela les paroles +extravagantes de l'Empereur, il conçut la funeste pensée de le sauver +malgré lui et eut la faiblesse de s'en laisser séduire.</p> + +<p>Cependant il assembla les chefs de corps, plus nombreux que la force +de son armée ne le comportait; il leur soumit les propositions qu'on +lui faisait, et la position où ils se trouvaient. Tous, à l'exception +du général Lussot, opinèrent pour se soumettre au gouvernement +nouveau. Monsieur de Montessuis fut chargé d'établir <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> des +communications avec le quartier général du prince de Schwarzenberg. Il +y eut des projets proposés des deux côtés, mais rien d'écrit.</p> + +<p>Tel était l'état des choses lorsque les maréchaux envoyés de +Fontainebleau pour demander la Régence, arrivèrent à Essonnes. Je +tiens le reste des détails du maréchal Macdonald qui, après me les +avoir racontés, a pris la peine de les dicter, lorsque je recherchais +des renseignements exacts pour la notice dont monsieur Arago s'était +chargé.</p> + +<p>Les maréchaux n'avaient point, quoi qu'on ait dit, l'ordre de +l'Empereur de s'associer le maréchal Marmont. Ils s'arrêtèrent chez +lui en attendant le laissez-passer qu'ils avaient fait demander au +quartier général des Alliés, alors établi au château de Chilly, +au-dessus de Longjumeau. Ils lui racontèrent le motif de leur voyage à +Paris. Marmont leur confia dans tous ses détails sa position vis-à-vis +du prince de Schwarzenberg: il pouvait recevoir à chaque instant +l'acceptation des demandes faites par lui. Mais il dit à ses collègues +qu'il se désistait de toute démarche personnelle jusqu'à ce que le +sort de celle qu'ils allaient tenter fût décidé. Ils convinrent qu'il +irait visiter ses postes et qu'il se rendrait introuvable jusqu'à leur +retour, qu'alors, et suivant leur succès, ils décideraient entre eux +ce qu'il conviendrait de faire et agiraient en commun.</p> + +<p>Le maréchal Ney remarqua que peut-être ce commencement de négociation +avec un des maréchaux, en donnant l'espoir de désunir les chefs des +différents corps, éloignerait l'acceptation de la Régence qu'ils +allaient demander, qu'il vaudrait mieux que le maréchal Marmont les +accompagnât pour prouver leur accord. Les autres adoptèrent cet avis, +et le duc de Raguse ne fit aucune difficulté de les suivre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> Avant de partir et devant eux, il donna jusqu'à trois fois +l'ordre aux chefs de corps qu'il laissait à Essonnes de ne pas bouger +avant son retour; il le promettait pour la matinée du lendemain. Le +laissez-passer n'arrivait pas de Chilly; les maréchaux impatients du +retard se présentèrent aux avant-postes et se firent mener au quartier +général de l'avant-garde, à Petit-Bourg, où ils espéraient se faire +donner une escorte. Ils entrèrent dans le château; le duc de Raguse, +qui n'avait pas de pouvoir de l'Empereur, resta dans la voiture. Mais +le prince de Schwarzenberg, qui se trouvait aux avant-postes, +apprenant par des subalternes qu'il était là, l'envoya prier de +descendre. Il eut un moment d'entretien avec lui. Il lui dit que ses +propositions avaient été envoyées à Paris et qu'elles étaient +acceptées.</p> + +<p>Le maréchal lui répondit que sa position était changée, que ses +camarades étaient chargés d'une communication à laquelle il +s'associait entièrement et que tout ce qui s'était passé entre eux +jusque-là devait être regardé comme nul et non avenu. Le prince de +Schwarzenberg lui assura comprendre parfaitement son scrupule, et ils +entrèrent ensemble dans le salon, à l'étonnement des autres maréchaux. +Le duc de Raguse leur raconta ce qui venait de se passer entre lui et +le prince de Schwarzenberg et combien il se sentait soulagé par cette +explication. Il les accompagna chez l'empereur Alexandre et fut celui +qui parla le plus vivement en faveur du roi de Rome et de la Régence. +Il n'y avait pas grand mérite car, assurément, c'était bien leur +propre cause que les maréchaux plaidaient en ce moment.</p> + +<p>À cette conférence impérialiste, l'empereur Alexandre en fit succéder +une avec les membres du gouvernement provisoire et les gens les plus +compromis dans le mouvement royaliste. Il discuta contre les +Bonaparte dans <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> la première et contre les Bourbons dans la +seconde, se persuadant qu'il agissait avec grande impartialité. Après +le conseil, qui se prolongea jusqu'au point du jour, il fit rentrer +les envoyés de Fontainebleau, leur dit qu'il devait consulter ses +alliés, et les remit à neuf heures du matin pour obtenir une réponse. +On a prétendu qu'il avait déjà connaissance du mouvement d'Essonnes; +cela paraît impossible. Ce qui est sûr, c'est qu'il n'en donna aucun +avertissement, et tous les beaux discours qu'on a prêtés à lui et aux +autres maréchaux vis-à-vis de Marmont sont complètement faux.</p> + +<p>Les maréchaux se rendirent chez le maréchal Ney pour y attendre +l'heure fixée par l'Empereur. Ils y déjeunaient lorsqu'on vint avertir +le maréchal Marmont qu'on le demandait; il sortit un instant, rentra +pâle comme la mort; le maréchal Macdonald lui demanda ce qu'il y +avait:</p> + +<p>«C'est mon aide de camp qui vient m'avertir que les généraux veulent +mettre mon corps d'armée en mouvement; mais ils ont promis de +m'attendre et j'y cours pour tout arrêter.»</p> + +<p>Pendant ces rapides paroles, il rattachait son sabre et prenait son +chapeau. L'aide de camp était Fabvier: il racontait qu'à peine les +maréchaux avaient quitté Essonnes, l'empereur Napoléon avait fait +demander Marmont; un second, puis un troisième message l'avaient mandé +à Fontainebleau, ce dernier portait l'ordre au général commandant de +se rendre chez l'Empereur si le maréchal était encore absent.</p> + +<p>Les généraux, inquiets de leur position, se persuadèrent que +l'Empereur avait eu connaissance des paroles échangées avec l'ennemi. +La crainte s'était emparée d'eux et ils avaient cherché leur salut +personnel dans l'exécution du mouvement que Marmont avait +formellement <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> défendu en partant pour Paris. Le maréchal se +jeta dans une calèche qui se trouvait tout attelée dans la cour du +maréchal Ney. À la barrière, on lui refusa le passage; il fallut +retourner à l'état-major de la place; on le renvoya au gouverneur de +la ville. Bref, il perdit assez de temps à se procurer un passeport +pour qu'il arrivât un second aide de camp, le colonel Denis. Il +annonça que, malgré la parole donnée à Fabvier de l'attendre, les +chefs avaient mis la troupe en route dès qu'il avait été parti, que +lui, Denis, l'avait accompagnée jusqu'à la Belle-Épine, qu'elle y +avait pris la route de Versailles où elle devait être près d'arriver, +le mal était fait et irréparable.</p> + +<p>Le maréchal Marmont resta à Paris; il y apprit la fureur de son corps +d'armée lorsqu'il avait su pour quelle cause il se trouvait à +Versailles. Il s'y rendit immédiatement; la troupe en était déjà +partie, en pleine révolte pour retourner à Fontainebleau. Il courut +après elle, l'arrêta, la harangua, la persuada et la ramena à +Versailles, ayant fait en cette circonstance une des actions les plus +énergiques, les plus difficiles et les plus hardies qui se puissent +tenter.</p> + +<p>Voilà la vérité exacte que j'ai pu recueillir en constatant tous les +faits sur la <i>défection de Marmont</i>. On voit qu'elle se borne à avoir +entamé des négociations à l'insu de l'Empereur.</p> + +<p>Pour être complètement impartiale, j'avouerai qu'il a eu d'autres +torts. Le maréchal Marmont est le type du soldat français; bon, +généreux, brave, candide, il est mobile, vaniteux, susceptible de +s'enthousiasmer et le moins conséquent des hommes. Il agit toujours +suivant l'impulsion du moment, sans réfléchir sur le passé, sans +songer à l'avenir. Il se trouva placé sur un terrain où tout ce qui +l'entourait applaudissait à l'action dont on le supposait l'auteur et +lui en vantait l'importance. Partout <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> il était salué du nom de +Monk; on lui affirmait, en outre, que la résolution de ne transiger +d'aucune sorte avec l'Empire était prise dès le premier jour, que la +proclamation du 30 en faisait foi, que la démarche des maréchaux ne +pouvait donc avoir de succès. Lui, d'une autre part, se disait que ses +généraux n'avaient fait qu'exécuter ce qu'il leur avait proposé dans +des circonstances restées les mêmes, puisque la Régence avait été +refusée, qu'ainsi il serait peu généreux de les désavouer, etc. Enfin, +à force de raisons, bonnes ou mauvaises, il en vint à se persuader +qu'il devait assumer la responsabilité sur sa tête.</p> + +<p>La convention avec le prince de Schwarzenberg fut rédigée le lendemain +matin, signée, <i>antidatée</i> et envoyée au <i>Moniteur</i>. Non content de +cela, le maréchal reçut une députation de la Ville de Paris qui le +remerciait du service qu'il avait rendu. Il l'accueillit, et la +harangue aussi bien que la réponse furent mises au <i>Moniteur</i>. Enfin +il se donna, avec grand soin, toutes les apparences d'une trahison +qu'il n'avait pas commise et à laquelle sa présence au milieu des +maréchaux ajoutait un caractère de perfidie.</p> + +<p>Il ne lui resterait aucune preuve de la vérité du récit que je viens +de faire si le hasard n'avait pas fait que, cherchant dans ses +papiers, après la révolution de 1830, son aide de camp, monsieur de +Guise, le même qui rédigea, en 1814, la <i>convention antidatée</i> avec le +prince de Schwarzenberg, trouvât derrière un tiroir de secrétaire une +vieille lettre toute chiffonnée. C'était celle par laquelle le général +Bordesoulle lui annonçait le départ des troupes d'Essonnes, en lui +demandant excuse d'avoir agi contrairement aux ordres qu'il avait +donnés, et lui expliquant que les appels trois fois réitérés de +l'Empereur l'y avaient décidé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> Quoique le maréchal Marmont ait cruellement souffert des +calomnies répandues sur son compte, une fois que l'enivrement où on le +tenait fut cessé, il n'avait plus pensé à cette lettre et il en avait +complètement oublié l'existence. Cela seul suffit à le peindre. +Probablement ce document sera publié; je l'ai lu bien des fois.</p> + +<p>Les maréchaux, chargés des propositions de Fontainebleau, se +présentèrent à neuf heures chez l'empereur Alexandre qui refusa de +traiter sur tout autre pied que l'abdication pure et simple de +Napoléon. Il fit valoir la défection qui commençait à s'établir dans +l'armée française comme un argument péremptoire. Les maréchaux, qui en +étaient restés sur la première nouvelle apportée par Fabvier, +protestèrent de la fidélité de l'armée. L'Empereur sourit et leur dit +que le corps de Marmont était en pleine marche pour se rendre à +Versailles. Les maréchaux partirent sans avoir revu leur camarade +Marmont. Ils ne trouvèrent plus trace de son corps d'armée sur la +route de Fontainebleau.</p> + +<p>Je me suis étendue sur ce récit, d'abord parce que les faits en ont +été dénaturés par l'esprit de parti, ensuite parce que je crois que +personne ne les sait mieux que moi. Dans l'intention que j'ai déjà +indiquée, j'ai réuni tous les témoignages et tous les documents, et +j'ai pris le soin de voir comment ils pouvaient coïncider entre eux +pour ne rien avancer qui pût être disputé avec quelque ombre de +fondement. Peut-être ai-je une connaissance plus nette et plus claire +de cette affaire que le maréchal lui-même qui a commencé par la croire +sincèrement un sujet d'éloge et ne s'est aperçu de son erreur que +lorsqu'il a été assailli d'atroces calomnies. Il a eu le nouveau tort +de trop les mépriser.</p> + +<p>Les chefs qui ont agi de violence contre l'Empereur à Fontainebleau, +voyant le torrent de l'opinion populaire <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> retourner en faveur +du grand homme dont les malheurs rappelaient le génie, cherchèrent à +cacher leur action derrière celle du duc de Raguse. L'amour-propre +national préféra crier à la trahison plutôt que d'avouer des défaites, +et il fut très promptement établi dans l'esprit du peuple que le duc +de Raguse avait vendu et livré successivement Paris et l'Empereur. +L'un était aussi faux que l'autre.</p> + +<p>Les maréchaux, de retour à Fontainebleau, arrachèrent par la violence +l'abdication de l'Empereur; le maréchal Ney s'empressa d'en donner +avis aux Alliés, et, au retour des envoyés de Fontainebleau à Paris, +le maréchal Macdonald m'a raconté que les autres furent très étonnés +d'entendre le comte de Nesselrode remercier Ney de son <i>importante +communication</i>.</p> + +<p>Il est temps de revenir à ce qui se passait de notre côté. Le lundi, +je ne vis personne d'instruit des événements, mais, le mardi matin, on +vint chanter victoire chez moi. Pozzo me raconta que la journée de la +veille avait été bien hasardeuse. L'Empereur était entouré de gens qui +commençaient à s'effrayer de la situation d'une armée dans une ville +comme Paris. Les rapports des provinces occupées n'étaient point +rassurants. Les populations, opprimées par les malheurs inhérents à la +guerre, étaient prêtes à se soulever. Tout ce qui était autrichien +n'avait d'oreille que pour écouter ces récits et de langue que pour +les répéter.</p> + +<p>Le prince de Schwarzenberg commençait à se reprocher la proclamation +dont Pozzo lui avait escamoté la signature; évidemment il ne voulait +pas prendre la responsabilité du séjour prolongé à Paris. Il +s'agissait de disposer, en l'absence de l'empereur d'Autriche, du sort +de sa fille et du sceptre de son petit-fils. Le roi de Prusse était, +au su de tout le monde, complètement soumis à la <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> volonté +d'Alexandre; c'était donc d'elle seule que dépendaient de si grandes +résolutions. On ne peut s'étonner qu'il fût agité ni blâmer ses +hésitations. Elles furent telles que Pozzo crut la partie perdue +pendant la fin du jour et la moitié de la nuit.</p> + +<p>Le duc de Vicence, qui avait jusque-là vainement sollicité une +audience, en obtint une fort longue. Celle des maréchaux ne le fut pas +moins; toutefois, l'impression qu'ils avaient pu faire sur l'empereur +Alexandre fut victorieusement combattue par les personnes qui +composaient le gouvernement provisoire et son conseil. On fit valoir à +l'Empereur qu'on ne s'était autant compromis que sur un engagement +signé de son nom. S'il revenait aujourd'hui sur la promesse de ne +traiter, ni avec Napoléon, ni avec sa famille, le sort de tous les +gens qui s'étaient confiés à sa parole devenait l'exil ou l'échafaud. +Cette question de générosité personnelle eut beaucoup de prise sur +lui.</p> + +<p>Il était, a-t-il dit depuis, déjà décidé lorsqu'il renvoya les +maréchaux à neuf heures du matin pour donner une réponse; il le laissa +deviner à Pozzo et au comte de Nesselrode, peut-être même à monsieur +de Talleyrand. Mais il ne voulut pas s'expliquer nettement avant de +s'être donné l'air de consulter le roi de Prusse et le prince de +Schwarzenberg.</p> + +<p>Le mardi matin, toute hésitation avait disparu et nous l'apprîmes en +même temps que les dangers que nous avions courus. Ces dangers étaient +réels et personnels, car, à la façon dont nous étions compromis, nous +n'avions d'autre parti à prendre que de nous mettre à la suite des +bagages russes si les Alliés avaient remis le gouvernement entre les +mains des bonapartistes. La Régence n'aurait été, au fond, qu'une +transition pour revenir promptement au régime impérial.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> Mes gens de Châtenay accoururent tout éplorés me dire qu'ils +ne savaient plus que devenir: le maire était en fuite, l'adjoint caché +dans mon enclos. Les premiers jours, ma maison avait été occupée par +un état-major qui, ayant trouvé la cave bonne, avait emporté tout le +vin qu'il n'avait pas eu le temps de boire et l'avait laissée +complètement à sec, ce qui ne mettait pas les nouveaux arrivés de +bonne humeur. Les détachements de toute arme, de toute nation s'y +succédaient et excitaient la terreur des habitants du village; ils +avaient déjà appris à leurs dépens que les bavarois et les +wurtembourgeois étaient les plus redoutables.</p> + +<p>Mes relations russes me procurèrent facilement des sauvegardes. Le +prince Wolkonski me donna deux cosaques de la garde pour les établir à +Châtenay et un sous-officier pour les installer. J'y allai moi-même +avec eux; ma calèche se trouvait ainsi escortée par ces habitants des +steppes; oserai-je avouer que cela m'amusait assez. J'admirais +l'assistance qu'ils prêtaient à leurs petits chevaux en montant les +côtes: ils appuyaient leur longue lance à terre, la plaçaient sous +leur aisselle ou la tenaient à deux mains, comme un aviron, et +poussaient dessus, la replaçant en avant à mesure qu'ils avançaient, à +peu près comme on se sert en bateau d'un aviron.</p> + +<p>Je trouvai mes gens dans la consternation; ils avaient adopté la +cocarde blanche pour travailler plus paisiblement dans le jardin qui +longeait la route de Choisy à Versailles. Mais, ce matin-là même, +cette décoration avait pensé les faire sabrer par des troupes +françaises; c'était le corps de Marmont se rendant à Versailles. +Quoique je ne me pique pas de grandes connaissances stratégiques, je +ne comprenais pas comment elles se trouvaient dans les lignes des +troupes alliées. Cela me parut étrange et ne me fut expliqué qu'à mon +retour à Paris.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> Mes petits cosaques étaient munis d'une pancarte couverte de +cachets et de signatures à l'aide de laquelle ils exorcisaient tous +les démons qui, sous cinquante uniformes différents, se présentaient à +nos portes. L'un d'eux parlait un peu allemand, les autres +l'appuyaient en russe qu'il prodiguaient avec un degré de loquacité +qui semblait étonner les soldats allemands presque autant que moi. +Mais la pancarte décidait toujours la discussion en leur faveur; je +les vis fonctionner plusieurs fois pendant le séjour de quelques +heures que je fis à Châtenay.</p> + +<p>J'y appris qu'en outre du vin mes hôtes avaient emporté toutes les +couvertures, un assez grand nombre de matelas pour coucher leurs +blessés et tous les lits de plumes, c'est-à-dire ils les avaient +éventrés, en avaient secoué les plumes et, se trouvant ainsi +possesseurs de grands sacs de coutil, ils étaient entrés en foule dans +la pièce d'eau et les avaient remplis à la main du poisson qu'elle +contenait.</p> + +<p>Ce singulier genre de pêche m'a paru assez drôle pour être rapporté. +Il est juste de dire qu'on a pillé seulement les maisons abandonnées +par leurs gardiens et qu'on a incendié que celles où l'on a tenté une +puérile résistance.</p> + +<p>J'établis mes cosaques chez mon jardinier; sa femme en avait bien +peur; on avait fait au peuple les contes les plus effrayants. Le +premier soir, tandis qu'elle préparait leur souper, son enfant encore +au berceau se réveilla et se mit à crier; les cosaques parlèrent entre +eux, l'un d'eux s'avança vers l'enfant, la pauvre mère tremblait, il +le tira du lit, l'établit sur ses genoux devant le feu, lui réchauffa +les pieds dans ses mains, ses camarades lui firent des mines et des +discours, l'enfant leur sourit, et dès ce moment ils s'établirent ses +bonnes. Lorsque j'y retournai, la semaine suivante, ils disaient:</p> + +<p>«Madame Marie, bon femme.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> Et elle leur jetait son enfant dans les bras lorsqu'elle +voulait vaquer aux soins du ménage.</p> + +<p>Ils joignaient au goût pour les maillots celui des fleurs. Ils se +promenaient des heures entières devant la serre, regardant à travers +les vitres et, lorsque le jardinier leur donnait un bouquet, ils le +remerciaient avec toutes les formes de la plus vive satisfaction, mais +ils ne touchaient à rien. Leur protection s'étendait sur tout le +village, et, dès qu'un détachement s'en approchait, le cri de +<i>cosaques</i> passait de bouche en bouche. Jour et nuit ils étaient prêts +à y répondre, aussi n'y eut-il aucune déprédation arrivée à Châtenay +depuis leur installation. Pour le dire en passant, ce service rendu à +la commune m'a valu, pendant les Cents-Jours, une dénonciation de +quelques-uns de mes voisins.</p> + +<p>Mon père, je le dois avouer, ne souffrait peut-être pas assez de voir +la cocarde tricolore abaissée mais, dès qu'il s'agissait du drapeau +blanc, tout son patriotisme se réveillait avec exaltation. L'idée de +voir monsieur le comte d'Artois faire son entrée dans Paris, +uniquement entouré d'étrangers, le révoltait; il conçut la pensée de +former une espèce de garde nationale à cheval, composée de nos jeunes +gens. Il en parla au comte de Nesselrode qui obtint l'assentiment de +son impérial maître. Le gouvernement provisoire l'adopta lorsqu'elle +était déjà en train.</p> + +<p>Mon frère fut le premier qui alla inscrire son nom chez Charles de +Noailles. Mon père l'avait indiqué à lui et à ses camarades comme le +plus convenable pour être leur capitaine; Charles de Noailles en fut +enchanté et on ne peut plus reconnaissant; sa fille et lui vinrent +remercier mon père avec effusion. Mais, dès le lendemain, la guerre +était au camp. Nous n'étions pas encore émancipés et déjà les +ambitions de place se déployaient, et déjà les intrigues des +courtisans agitaient leur esprit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> Ce fut Charles de Damas et les siens qui donnèrent le signal. +Quoique intimement liés avec les Noailles, ils s'élevèrent hautement +contre le choix fait de Charles de Noailles, recherchèrent avec zèle +tous les méfaits de son père, le prince de Poix, au commencement de la +Révolution et cabalèrent pour empêcher qu'on ne se fît inscrire chez +lui. Cela ralentit un peu le zèle; mais pourtant on finit par réunir +cent cinquante jeunes gens qui s'équipèrent, s'armèrent, se montèrent +en quatre jours de temps et furent prêts avant l'entrée de Monsieur.</p> + +<p>À dater de ce moment, les seigneurs de l'ancienne Cour n'ont plus été +occupés que de leurs intérêts de fortune et d'avancement, que de faire +dominer leurs prétentions sur celles des autres; et ils ont été un des +grands obstacles à la dynastie qu'ils voulaient consacrer.</p> + +<p>N'établissons pas que ces sentiments soient exclusifs à cette classe; +ils appartiennent probablement à tous les hommes qui touchent au +pouvoir. J'ai vu une seconde révolution faite par la bourgeoisie et, +ainsi que dans celle dont le récit m'occupe en cet instant, dès le +cinquième jour tous les sentiments généreux et patriotiques étaient +absorbés par l'ambition et les intérêts personnels. Si nous savions au +juste ce qu'il en a coûté à la volonté puissante de l'Empereur pour +dominer les prétentions militaires après le dix-huit Brumaire, il est +probable que nous retrouverions le même esprit d'intrigue et +d'égoïsme.</p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> CHAPITRE IV</h3> + +<p class="resume"><i>Te Deum</i> russe. — Mission à Hartwell. — Entrée de Monsieur. — On + prend la cocarde blanche. — Le lieutenant général du royaume. — Le + duc de Vicence. — Le général Owarow. — L'empereur Alexandre à la + Malmaison et à Saint-Leu. — Première réception de + Monsieur. — Représentation à l'Opéra. — Attitude du parti émigré.</p> + +<p>Le dixième jour de leur entrée, les étrangers se réunirent sur la +place Louis XV pour y chanter un <i>Te Deum</i>. Je vis ce spectacle de +chez le prince Wolkonski, logé au ministère de la marine. Je n'en +souffris pas tant qu'il n'y eut que le mouvement de troupes et de +monde sur la place; mais (apparemment que les sons exercent plus +d'influence sur mon âme que le spectacle des yeux), lorsque le silence +le plus solennel s'établit et que le chant religieux des popes grecs +se fit entendre, bénissant ces étrangers arrivés de tous les points +pour triompher de nous, la corde patriotique, touchée quelques jours +avant par les <i>qui-vive</i> des sentinelles, vibra de nouveau dans mon +cœur plus fortement, d'une manière moins fugitive. Je me sentis +honteuse d'être là, prenant ma part de cette humiliation nationale et, +dès lors, je cessai de faire cause commune avec les étrangers.</p> + +<p>J'aurais pu être rassurée cependant par la société qui se trouvait +dans la galerie de l'hôtel de la Marine. Elle était remplie par les +femmes de généraux et de chambellans de l'Empire, leurs chapeaux +couverts de fleurs de lis encore plus que les nôtres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> Ce jour-là, monsieur de Talleyrand pressa fort mon père de se +rendre à Hartwell et d'y être porteur des paroles du gouvernement +provisoire. Il refusa péremptoirement; cela me parut tout simple. +J'étais si fort imbue de l'idée qu'il ne voudrait rien accepter; je +lui avais si souvent entendu répéter que, lorsqu'on avait été +vingt-cinq ans éloigné des affaires, on n'était plus propre à les +faire que je ne formais aucun doute sur sa volonté d'en rester +éloigné. Aussi, lorsque, dans les premières semaines, on le désignait +comme devant être ministre du Roi, je souriais et me croyais bien sure +qu'il repousserait toute offre quelconque.</p> + +<p>Charles de Noailles fut envoyé, sur son refus. Je ne sais s'il crut +l'avoir emporté sur lui et s'accusa, fort gratuitement, d'un mauvais +procédé, mais, depuis lors, il n'a plus été à son aise, ni +familièrement avec nous. Au retour d'Angleterre, il prit le titre de +duc de Mouchy.</p> + +<p>Lorsque, depuis, mon père a consenti à rentrer dans les affaires, j'ai +regretté qu'il n'eût pas accepté cette commission. Un homme sage, +modéré, raisonnable et bon citoyen y aurait été plus propre qu'un +homme exclusivement courtisan comme Charles de Noailles. Au reste, mon +père n'était pas de l'étoffe dont on fait les favoris; son crédit, +s'il en avait eu, aurait été de peu de durée, et il n'aurait pu rien +faire de mieux, en ce moment, que d'inspirer la déclaration de +Saint-Ouen. Elle était déjà bien nécessaire, lorsqu'elle parut, pour +réparer le mal causé par Monsieur. Ce pauvre prince a toujours été le +fléau de sa famille et de son pays.</p> + +<p>Je n'ai pas cherché à dissimuler le peu de considération que tout ce +que j'avais vu et su de Monsieur m'avait donné pour son caractère; +cependant, l'enthousiasme est tellement contagieux que, le jour de son +entrée à Paris, j'en éprouvai toute l'influence. Mon cœur battait, +<span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> mes larmes coulaient, et je ressentais la joie la plus vive, +l'émotion la plus profonde.</p> + +<p>Monsieur possédait à perfection l'extérieur et les paroles propres à +inspirer de l'exaltation; gracieux, élégant, débonnaire, obligeant, +désireux de plaire, il savait joindre la bonhomie à la dignité. Je +n'ai vu personne avoir plus complètement l'attitude, les formes, le +maintien, le langage de Cour désirables pour un prince. Ajoutez à cela +une grande urbanité de mœurs qui le rendait charmant dans son +intérieur et le faisait aimer par ceux qui l'approchaient. Il était +susceptible de familiarité plus que d'affection, et avait beaucoup +d'amis intimes dont il ne se souciait pas le moins du monde.</p> + +<p>Peut-être faut-il en excepter monsieur de Rivière. Encore, lorsqu'il +eut ouvertement affiché la dévotion et qu'il n'eut plus à s'épancher +exclusivement avec lui, leur liaison cessa d'être aussi tendre, +jusqu'au moment où la nomination de monsieur de Rivière à la place de +gouverneur de monsieur le duc de Bordeaux la ranima. C'était derechef +dans un but de dévotion. Il s'agissait alors de consolider le pouvoir +de la Congrégation dont tous deux faisaient partie. Mais ceci +appartient à une autre époque.</p> + +<p>Monsieur avait couché, la veille de son entrée à Livry, dans une +petite maison appartenant au comte de Damas. C'est là que la garde +nationale à cheval, nouvellement improvisée, alla l'attendre. Il +employa toutes ses grâces à la séduire, et il n'en fallait pas tant +dans la disposition où elle était, et lui distribua quelques pièces de +ruban blanc qu'elle porta passé à la boutonnière. C'est l'origine de +cet ordre du Lis que la prodigalité avec laquelle on l'a donné a +promptement rendu ridicule. Mais, dans le premier moment et assaisonné +de toutes les cajoleries de Monsieur, il avait charmé nos jeunes gens +qui, en <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> ramenant leur prince au milieu de leur petit +escadron, étaient ivres de joie, de royalisme et d'amour pour lui.</p> + +<p>Monsieur, de son côté, avait tant de bonheur peint sur la figure, il +paraissait si plein du moment présent et si complètement dépouillé de +tout souvenir hostile ou pénible, que son aspect devait inspirer +confiance au joli mot que monsieur Beugnot a fabriqué pour lui dans le +récit donné par le <i>Moniteur</i>:</p> + +<p>«Rien n'est changé, il n'y a qu'un français de plus.»</p> + +<p>Depuis plusieurs jours, on discutait vivement pour savoir si l'armée +garderait la cocarde tricolore ou si elle prendrait officiellement la +cocarde blanche. Le duc de Raguse réclamait avec chaleur la parole, à +lui donnée, qu'elle conserverait le drapeau consacré par vingt années +de victoires. L'empereur Alexandre, protecteur de toutes les idées +généreuses, appuyait cette demande. Elle était activement combattue de +tous ceux qui, par intérêt ou par passion, voulaient une +contre-révolution; le choix de la cocarde était le signal du retour +des anciens privilèges ou de la conservation des intérêts créés par la +Révolution.</p> + +<p>Monsieur de Talleyrand, trop homme d'état pour ne pas apprécier +l'importance de cette question, aurait certainement, s'il avait été +libre de la juger, décidé en faveur des couleurs nouvelles. Mais il +connaissait nos princes et leurs entours; il savait combien ils +tenaient aux objets extérieurs. Il était trop fin courtisan pour +vouloir les heurter; il attachait le plus grand prix à conquérir leur +bienveillance, et, rappelant ses vieux souvenirs, il était redevenu +l'homme de l'Œil de Bœuf. Il amusa le duc de Raguse par de +bonnes paroles, de fausses espérances. Pendant ce temps, il décida le +vieux maréchal Jourdan à faire prendre la cocarde blanche à Rouen, +sur l'assertion <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> que les soldats de Marmont la portaient. Une +fois adoptée par un corps d'armée, la question était tranchée.</p> + +<p>Cependant, le duc de Raguse fut du petit nombre d'officiers qui +allèrent au-devant de Monsieur avec la cocarde tricolore; on ne le lui +a jamais pardonné. Cette démonstration, qui ne lui ramena pas les +bonapartistes, lui aliéna la nouvelle Cour. Elle prouve sa bonne foi, +et combien dans toutes ses actions il est conduit par ce qui frappe +son imagination mobile comme devoir du moment. Quelques officiers +étaient sans aucune cocarde, la majorité portait la cocarde blanche.</p> + +<p>Au commencement de la matinée, presque toute la garde nationale, qui +bordait la haie, avait les couleurs tricolores. Petit à petit elles +disparurent et, au moment où Monsieur passa, s'il n'y avait que peu de +cocardes blanches parmi elle, il n'y en avait guère plus de +tricolores.</p> + +<p>Avant de quitter ce sujet des cocardes, je ne puis m'empêcher de +rapporter que, de la terrasse de madame Ferrey où j'avais été voir +passer le cortège, nous aperçûmes monsieur Alexandre de Girardin se +rendant à la barrière avec une cocarde blanche large comme une +assiette. Monsieur Ferrey tressaillit et nous raconta que, le matin +même, il l'avait rencontré sur la route d'Essonnes. Tous deux étaient +à cheval. Monsieur de Girardin venait de Fontainebleau. Il entama une +diatribe si violente contre la lâcheté des Parisiens, la trahison des +officiers; sa fureur contre les alliés, sa haine contre les Bourbons +s'exhalaient d'une voix si haute et en termes si offensants, qu'arrivé +près des postes étrangers, monsieur Ferrey avait arrêté son cheval et +lui avait signifié l'intention de se séparer de lui, ce qu'il avait +jusque-là vainement essayé en changeant d'allure. Monsieur Ferrey n'en +croyait pas ses yeux en le voyant trois heures après affublé de cette +énorme cocarde blanche.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> L'histoire ne racontera que trop les fautes commises par +Monsieur dans ces jours où, lieutenant général du royaume, il envenima +toutes les haines, excita tous les mécontentements, et surtout, montra +un manque de patriotisme qui scandalisa même les étrangers.</p> + +<p>Le comte de Nesselrode m'en dit un mot, le jour où il s'était montré +si libéral à céder nos places fortes que l'empereur Alexandre fut +obligé de l'arrêter dans ses générosités antifrançaises. Pozzo +poussait de gros soupirs, et s'écriait de temps en temps:</p> + +<p>«Si on marche dans cette voie, nous aurons fait à grand'peine de la +besogne qui ne durera guère.»</p> + +<p>L'empereur Alexandre se mit en tête de raccommoder le duc de Vicence, +qu'il aimait beaucoup, avec la famille royale. La part que l'opinion, +à tort je crois, lui faisait dans le meurtre de monsieur le duc +d'Enghien le rendait odieux à nos princes. Monsieur refusa de +l'admettre chez lui. L'Empereur, offensé de cette résistance, voulut +le forcer à le rencontrer: il pria Monsieur à dîner. Non seulement le +duc de Vicence s'y trouvait, mais l'Empereur s'en occupa beaucoup et +affecta de le rapprocher de Monsieur.</p> + +<p>Le dîner fut froid et solennel; Monsieur se sentait blessé; il se +retira en sortant de table fort mécontent et laissant l'Empereur +furieux. Il se promenait dans la chambre, au milieu de ses plus +familiers, faisait une diatribe sur l'ingratitude des gens pour +lesquels on avait reconquis un royaume au prix de son sang pendant +qu'ils ménageaient le leur et qui ne savaient pas céder sur une simple +question d'étiquette. Quand il se fut calmé, on lui observa que +Monsieur était peut-être plus susceptible précisément parce qu'il se +trouvait sous le coup de si grandes obligations, que ce n'était +d'ailleurs pas une question d'étiquette mais de sentiment, <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> +qu'il croyait le duc de Vicence coupable dans l'affaire d'Ettenheim:</p> + +<p>«Je lui ai dit que non.</p> + +<p>«—Sans doute, l'opinion de l'Empereur devrait être d'un grand poids +pour Monsieur, mais le public n'était pas encore éclairé et on pouvait +excuser sa répugnance en songeant que monsieur le duc d'Enghien était +son proche parent.»</p> + +<p>L'Empereur hâta sa marche:</p> + +<p>«Son parent... son parent... ses répugnances...»</p> + +<p>Puis, s'arrêtant tout court et regardant ses interlocuteurs:</p> + +<p>«Je dîne bien tous les jours avec Owarow!»</p> + +<p>Une bombe tombée au milieu d'eux n'aurait pas fait plus d'effet. +L'Empereur reprit sa marche; il y eut un moment de stupeur, puis il +parla d'autre chose. Il venait de révéler le motif de sa colère. On +comprit l'insistance qu'il mettait depuis cinq jours à faire admettre +monsieur de Caulaincourt par Monsieur.</p> + +<p>Le général Owarow passait pour avoir étranglé l'empereur Paul de ses +deux énormes pouces qu'il avait, en effet, d'une grosseur remarquable, +et Alexandre était choqué de voir nos princes refuser de faire céder +leurs susceptibilités à la politique, quand lui en avait sacrifié de +bien plus poignantes. On conçoit, du reste, que toute discussion cessa +à ce sujet et Pozzo courut chez Monsieur lui dire qu'il fallait +recevoir le duc de Vicence. Celui-ci n'en abusa pas: il alla une fois +chez le lieutenant général et ne s'y présenta plus.</p> + +<p>Cette discussion, que d'amers souvenirs rendirent toute personnelle à +l'empereur Alexandre, l'éloigna des Tuileries et le rapprocha des +grandeurs bonapartistes. Déjà, avec un empressement qui partait d'un +cœur généreux et d'un esprit faux, il avait couru à la Malmaison +porter des <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> paroles affectueuses encore plus que protectrices. +Après cette scène du dîner, il alla à Saint-Leu et l'accueil qu'il +recevait des gens qu'il détrônait le touchait d'autant plus qu'il le +comparait à ce qu'il appelait l'ingratitude des autres. La visite à +Compiègne acheva cette impression; nous y arriverons bientôt.</p> + +<p>Monsieur reçut les femmes. Tout ce qui voulut s'y présenta, jusqu'à +mademoiselle Montansier, vieille directrice de théâtre qui, dans la +jeunesse du prince, avait été complaisante pour ses amours; mais la +joie sincère de la plupart d'entre nous couvrait, du reste, ce manque +d'étiquette.</p> + +<p>Les salons des Tuileries virent réunir les personnes séparées +jusque-là par les opinions les plus exagérées. Nous fîmes de grands +frais pour les dames de l'Empire. Elles furent blessées de nos avances +dans un lieu où elles étaient accoutumées à régner exclusivement et +les traitèrent d'impertinences. Dès qu'elles ne se sentirent plus +seules, elles se crurent brimées; cette impression était excusable de +leur part. De la nôtre pourtant, l'intention était bonne; nous étions +trop satisfaites pour n'être pas sincèrement bienveillantes. Mais il y +a une certaine aisance, un certain laisser aller dans les formes des +femmes de grande compagnie qui leur donnent facilement l'air d'être +chez elles partout et d'y faire les honneurs. Les autres classes s'en +trouvent souvent choquées; aussi les petitesses et les jalousies +bourgeoises se réveillèrent-elles sous les corsages de pierreries.</p> + +<p>Monsieur réussit mieux que nous. Il fut charmant pour tout le monde, +dit à chacun ce qu'il convenait, tint merveilleusement cette Cour +hétéroclite, y parut digne avec bonhomie et enchanta par ses +gracieuses façons.</p> + +<p>Il y eut une représentation solennelle à l'Opéra, où assistèrent les +souverains alliés; ils s'étaient mis tous <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> trois (car +l'empereur François était arrivé avant Monsieur) dans une grande loge +au fond de la salle. Monsieur occupait celle du Roi où les armes de +France remplaçaient l'aigle si inconvenablement abattue. Il alla faire +une visite aux souverains étrangers pendant le premier entr'acte; ils +la lui rendirent pendant le second.</p> + +<p>Il n'y eut de très remarquable ce soir-là que l'admirable convenance +du public, le tact avec lequel il saisit toutes les allusions de la +scène et s'associa à toutes les actions de la salle. Par exemple, +lorsque Monsieur alla voir les souverains, tout le monde se leva en +gardant le silence; mais, lorsqu'ils lui rendirent sa visite, il y eut +des applaudissements à tout rompre, comme pour les remercier de cet +hommage à notre Prince. Le Parisien rassemblé a les impressions +singulièrement délicates.</p> + +<p>Plus on était avant dans les affaires, plus on attendait le Roi avec +impatience. Chaque jour les entours du lieutenant général +l'entraînaient de plus en plus à prendre l'attitude de chef d'un +parti; et, si l'empereur Alexandre n'avait été là pour arrêter cette +tendance, nous aurions vu tous les propos de Coblentz mis en action.</p> + +<p>Les vieux officiers de l'armée de Condé, les échappés de la Vendée, +sortirent de dessous les pavés, persuadés qu'ils étaient conquérants +et voulant se donner l'attitude de vainqueurs. Cette prétention était +naturelle. Habitués depuis vingt-cinq ans à regarder leur cause comme +associée à celle des Bourbons, en voyant se relever leur trône ils se +persuadèrent avoir triomphé. D'un autre côté, les serviteurs de +l'Empire, accoutumés à dominer, s'accommodaient mal de ces prétentions +intempestives.</p> + +<p>Un homme qui avait gagné ses épaulettes en assistant au gain de cent +batailles était révolté de voir sortir d'un bureau de tabac ou de +loterie un autre homme ayant épaulettes pareilles et voulant prendre +le haut du pavé <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> sur lui, entrant de préférence dans ces +Tuileries, naguère exclusivement à lui et aux siens et, à son tour, +interpellé de: <i>mon vieux brave</i>, par la puissance qui l'habitait.</p> + +<p>Il aurait fallu être très habile et très impartial pour ménager ces +transitions, et Monsieur n'était ni l'un ni l'autre. Au surplus, il +était presque impossible de satisfaire à des exigences si naturelles +et si disparates.</p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> CHAPITRE V</h3> + +<p class="resume">Le Roi part d'Angleterre. — Visite de l'empereur Alexandre à + Compiègne. — Son mécontentement. — Monsieur de Talleyrand est mal + reçu. — Costume étranger de madame la duchesse + d'Angoulême. — Déclaration de Saint-Ouen. — Son succès. — Entrée du + Roi. — Attitude de la vieille garde. — Maintien des + princes. — Encore l'Opéra.</p> + +<p>Enfin la goutte du Roi lui permit de quitter Hartwell. Son voyage à +travers l'Angleterre fut accompagné de toutes les fêtes imaginables; +le prince Régent le reçut à Londres avec une magnificence extrême. +Pozzo fut envoyé par l'empereur Alexandre pour le complimenter; il le +trouva à bord du yacht anglais où le Roi l'accueillit comme un homme +auquel il avait les plus grandes obligations. Il l'accompagna jusqu'à +Compiègne et, continuant sa route, vint rendre compte de sa mission à +l'Empereur.</p> + +<p>Celui-ci partit aussitôt pour faire visite à Louis XVIII, avec +l'intention de passer vingt-quatre heures à Compiègne. Il y fut reçu +avec une froide étiquette. Le Roi avait recherché, dans sa vaste +mémoire, les traditions de ce qui se passait dans les entrevues des +souverains étrangers avec les rois de France, pour y être fidèle.</p> + +<p>L'Empereur, ne trouvant ni abandon ni cordialité, au lieu de rester à +causer <i>en famille</i> comme il le comptait, demanda au bout de peu +d'instants à se retirer dans ses appartements. On lui en fit +traverser trois ou quatre <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> magnifiquement meublés et faisant +partie du plain-pied du château. On les lui désignait comme destinés à +Monsieur, à monsieur le duc d'Angoulême, à monsieur le duc de Berry, +tous absents; puis, lui faisant faire un véritable voyage à travers +des corridors et des escaliers dérobés, on s'arrêta à une petite porte +qui donnait entrée dans un logement fort modeste: c'était celui du +gouverneur du château, tout à fait en dehors des grands appartements. +On le lui avait destiné.</p> + +<p>Pozzo, qui suivait son impérial maître, était au supplice; il voyait à +chaque tournant de corridor accroître son juste mécontentement. +Toutefois, l'Empereur ne fit aucune réflexion, seulement il dit d'un +ton bref:</p> + +<p>«Je retournerai ce soir à Paris; que mes voitures soient prêtes en +sortant de table.»</p> + +<p>Pozzo parvint à amener la conversation sur ce singulier logement et à +l'attribuer à l'impotence du Roi.</p> + +<p>L'Empereur reprit que madame la duchesse d'Angoulême avait assez l'air +d'une <i>House-keeper</i> pour pouvoir s'en occuper. Cette petite malice, +que Pozzo fit valoir, le dérida et il reprit la route du salon un peu +moins mécontent; mais le dîner ne répara pas le tort du logement.</p> + +<p>Lorsqu'on avertit le Roi qu'il était servi, il dit à l'Empereur de +donner la main à sa nièce et passa devant de ce pas dandinant et si +lent que la goutte lui imposait. Arrivé dans la salle à manger, un +seul fauteuil était placé à la table, c'était celui du Roi. Il se fit +servir le premier; tous les honneurs lui furent rendus avec +affectation et il ne distingua l'Empereur qu'en le traitant avec une +espèce de familiarité, de bonté paternelle. L'empereur Alexandre la +qualifia lui-même en disant qu'il avait l'attitude de Louis XIV +recevant à Versailles Philippe V, s'il avait été expulsé d'Espagne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> À peine le dîner fini, l'Empereur se jeta dans sa voiture. Il +y était seul avec Pozzo; il garda longtemps le silence, puis parla +d'autre chose puis enfin s'expliqua avec amertume sur cette étrange +réception. Il n'avait été aucunement question d'affaires, et pas un +mot de remerciement ou de confiance n'était sorti des lèvres du Roi ni +de celles de Madame. Il n'avait pas même recueilli une phrase +d'obligeance. Aussi, dès lors, les rapports d'affection auxquels il +était disposé furent rompus.</p> + +<p>L'Empereur fit et rendit des visites d'étiquette, intima des ordres +par ses ministres; mais toutes les marques d'amitié, toutes les formes +d'intimité, furent exclusivement réservées pour la famille Bonaparte.</p> + +<p>Cette conduite de l'empereur Alexandre n'a pas peu contribué à amener +le retour de l'empereur Napoléon l'année suivante. Beaucoup de gens +crurent, et les apparences y autorisaient, qu'Alexandre regrettait ses +œuvres et s'était rattaché à la dynastie nouvelle. Il se plaisait à +répéter sans cesse que toutes les familles royales de l'Europe avaient +prodigué leur sang pour faire remonter celle des Bourbons sur trois +trônes, sans qu'aucuns d'eux y eût risqué une égratignure.</p> + +<p>Cette visite à Compiègne, sur les détails de laquelle je ne puis avoir +aucune espèce de doute, prouve à quel point le vrai peut quelquefois +n'être pas vraisemblable. Certainement le roi Louis XVIII avait +beaucoup d'esprit, un grand sens, peu de passion, point de timidité, +grand plaisir à s'écouter parler et le don des mots heureux. Comment +n'a-t-il pas senti tout ce qu'il pouvait tirer de ces avantages, dans +sa position, vis-à-vis de l'Empereur? Je ne me charge pas de +l'expliquer. Quant à Madame, elle n'avait pas assez de distinction +dans l'esprit pour comprendre que, dans cette circonstance, la +réception la plus affectueuse était la plus digne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> Les entours du Roi se trouvaient presque tous faisant de +l'étiquette pour la première fois. Ils avaient un zèle de néophytes +et, malgré leurs noms féodaux, toute la morgue et l'insolence de +parvenus.</p> + +<p>L'empereur Alexandre ne fut pas la seule personne revenue mécontente +de sa visite à Compiègne. Monsieur de Talleyrand, auquel le Roi devait +le trône, fut froidement reçu par lui, tout à fait mal par Madame, et +le Roi évita de lui parler d'affaires avec une telle affectation +qu'après un séjour de quelques heures il repartit, comme un courtisan +ayant fait sa cour à Versailles; fort embarrassé de n'avoir, en sa +qualité de ministre et de chef de parti, aucune parole à rapporter à +ses collègues et à ses associés.</p> + +<p>Les maréchaux de l'Empire furent mieux accueillis. Le Roi trouva le +moyen de placer à propos quelques mots par lesquels il montrait savoir +les occasions où ils s'étaient particulièrement illustrés, et indiqua +qu'il ne séparait pas ses intérêts de ceux de la France: ceci était +bien et habile. Toutes les caresses furent pour quelques vieilles +femmes de l'ancienne Cour qui coururent à Compiègne. Malgré leur âge, +elles furent effarouchées du costume de Madame; elle était mise à +l'anglaise.</p> + +<p>La longue séparation entre les îles Britanniques et le continent avait +établi une grande différence dans les vêtements. Avec beaucoup de +peine elles décidèrent Madame à renoncer à ce costume étranger pour le +jour de son entrée à Paris. Elle s'obstina à le garder jusque-là et +l'a longtemps conservé lorsqu'elle n'était pas en représentation. +C'est encore une de ses fiertés mal entendues. La pauvre princesse a +tant de dignité dans le malheur qu'il faut bien lui pardonner quelques +erreurs dans la prospérité. Nous fûmes appelées, ma mère et <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> +moi, au conseil féminin sur la toilette qu'on lui expédia à +Saint-Ouen.</p> + +<p>Le Roi y séjourna deux jours. Tous les gens marquants s'y rendirent. +Mon père fut du nombre et très bien reçu par le Roi. Madame, malgré +l'intime bonté avec laquelle elle l'avait vu traiter par la Reine sa +mère, n'eut pas l'air de le reconnaître.</p> + +<p>Mon père revint personnellement content de sa visite, mais fâché de la +nuée d'intrigants qui s'agitaient autour de cette Cour nouvelle. Les +uns établissaient leurs prétentions sur ce qu'ils avaient <i>tout fait</i>, +les autres sur ce qu'ils n'avaient <i>rien fait</i> depuis vingt-cinq ans.</p> + +<p>Je n'ai aucune notion particulière sur la manière dont s'élabora ce +qu'on a appelé la déclaration de Saint-Ouen, si différente de celle +d'Hartwell, dont nous avions toujours nié l'authenticité mais qui +n'était que trop réelle. Tout ce que je sais, c'est que monsieur de +Vitrolles la rédigea et qu'elle me combla de satisfaction. Je voyais +réaliser ma chimère, mon pays allait jouir d'un gouvernement +représentatif vraiment libéral, et la légitimité y posait le sceau de +la durée et de la sécurité. Je l'ai dit, j'étais plus libérale que +bourbonienne. J'en eus la preuve alors, car, malgré les accès +d'enthousiasme épidémiques auxquels je m'étais livrée depuis quelque +temps, la déclaration de Saint-Ouen me causa une joie d'un tout autre +aloi.</p> + +<p>Bien des gens s'agitèrent immédiatement pour faire modifier cette +déclaration. Je n'oserais dire aujourd'hui que, pour tous, ce fût dans +des idées rétrogrades; il pouvait y avoir de la sagesse à la trouver +trop large en ce moment. Peut-être les concessions du pouvoir +allaient-elles au delà du besoin actuel du pays. Son éducation +constitutionnelle n'était pas encore faite; il était accoutumé à +sentir constamment la main du gouvernement qui <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> +l'administrait. En lui lâchant trop promptement la bride, on pouvait +craindre que ce coursier, encore mal dressé, ne s'emportât. +L'expérience m'a appris à apprécier les inquiétudes de cette nature; +mais, à l'époque de la déclaration de Saint-Ouen, j'étais trop jeune +pour les concevoir et ma satisfaction était pleine de confiance.</p> + +<p>Nous allâmes voir l'entrée du Roi d'une maison dans la rue +Saint-Denis. La foule était considérable. La plupart des fenêtres +étaient ornées de guirlandes, de devises, de fleurs de lis et de +drapeaux blancs.</p> + +<p>Les étrangers avaient eu la bonne grâce, ainsi que le jour de l'entrée +de Monsieur, de consigner leurs troupes aux casernes. La ville était +livrée à la garde nationale. Elle commençait dès lors cette honorable +carrière de services patriotiques si bien parcourue depuis; elle avait +déjà acquis l'estime des Alliés et la confiance de ses concitoyens. +Les yeux étaient reposés par l'absence des uniformes étrangers. Le +général Sacken, gouverneur russe de Paris, paraissait seul dans la +ville. Il y était assez aimé, et on sentait qu'il veillait au maintien +des ordres donnés à ses propres troupes.</p> + +<p>Le cortège avait pour escorte la vieille garde impériale. D'autres +raconteront les maladresses commises à son égard avant et depuis ce +moment, tout ce que je veux dire c'est que son aspect était imposant +mais glaçant. Elle s'avançait au grand pas, silencieuse et morne, +pleine du souvenir du passé. Elle arrêtait du regard l'élan des +cœurs envers ceux qui arrivaient. Les cris de <i>Vive le Roi!</i> se +taisaient à son passage; on poussait de loin en loin ceux de <i>Vive la +garde, la vieille garde!</i> mais elle ne les accueillait pas mieux et +semblait les prendre en dérision. À mesure qu'elle défilait, le +silence s'accroissait; bientôt on n'entendit plus que le bruit +monotone de son pas accéléré, frappant sur le cœur. La +consternation gagnait <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> et la tristesse contagieuse de ces +vieux guerriers donnait à cette cérémonie l'apparence des funérailles +de l'Empereur bien plus que l'avènement du Roi.</p> + +<p>Il était temps que cela finît. Le groupe des princes parut. Son +passage avait été mal préparé; cependant il fut reçu assez chaudement +mais sans l'enthousiasme qui avait accompagné l'entrée de Monsieur.</p> + +<p>Les impressions étaient-elles déjà usées? Était-on mécontent de la +courte administration du lieutenant général, ou bien l'aspect de la +garde avait-il seul amené ce refroidissement? Je ne sais, mais il +était marqué.</p> + +<p>Monsieur était à cheval, entouré des maréchaux, des officiers généraux +de l'Empire, de ceux de la maison du Roi et de la ligne. Le Roi était +dans une calèche, toute ouverte, Madame à ses côtés; sur le devant, +monsieur le prince de Condé et son fils, le duc de Bourbon.</p> + +<p>Madame était coiffée de la toque à plume et habillée de la robe lamée +d'argent qu'on lui avait expédiées à Saint-Ouen, mais elle avait +trouvé moyen de donner à ce costume parisien l'aspect étranger. Le +Roi, vêtu d'un habit bleu, uni, avec de très grosses épaulettes, +portant le cordon bleu et la plaque du Saint-Esprit. Il avait une +belle figure, sans aucune expression quand il voulait être gracieux. +Il montrait Madame au peuple avec un geste affecté et théâtral. Elle +ne prenait aucune part à ces démonstrations, restait impassible et, +dans son genre, faisait la contre-partie de la garde impériale. +Toutefois ses yeux rouges donnaient l'idée qu'elle pleurait. On +respectait son silencieux chagrin, on s'y associait et, si sa froideur +n'avait duré que ce jour-là, nul n'aurait pensé à la lui reprocher.</p> + +<p>Le prince de Condé, déjà presque en enfance, et son fils, ne +prenaient aucune part apparente à ce qui se passait et ne figuraient +que comme images dans cette cérémonie. <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> Monsieur, seul, y +était tout à fait à son avantage. Il portait une physionomie ouverte, +contente, s'identifiait avec la population, saluait amicalement et +familièrement comme un homme qui se trouve chez lui et au milieu des +siens. Le cortège se terminait par un autre bataillon de la garde qui +renouvelait l'impression produite précédemment, par ses camarades.</p> + +<p>Je dois avouer que, pour moi, la matinée avait été pénible de tous +points et que les habitants de la calèche n'avaient pas répondu aux +espérances que je m'étais formées. On m'a dit que Madame, en arrivant +à Notre-Dame, s'était effondrée sur son prie-Dieu d'une façon si +gracieuse, si noble, si touchante, il y avait tant de résignation et +de reconnaissance tout à la fois dans cette action qu'elle avait fait +couler des larmes d'attendrissement de tous les yeux. On m'a dit aussi +qu'en débarquant aux Tuileries, elle avait été aussi froide, aussi +gauche, aussi maussade qu'elle avait été belle et noble à l'église.</p> + +<p>À cette époque, Madame, duchesse d'Angoulême, était la seule personne +de la famille royale dont le souvenir existât en France.</p> + +<p>La jeune génération ignorait ce qui concernait nos princes. Je me +rappelle qu'un de mes cousins me demandait ces jours-là si monsieur le +duc d'Angoulême était le fils de Louis XVIII et combien il avait +d'enfants. Mais chacun savait que Louis XVI, la Reine, madame +Élisabeth avaient péri sur l'échafaud. Pour tout le monde, Madame +était l'orpheline du Temple et sur sa tête se réunissait l'intérêt +acquis par de si affreuses catastrophes. Le sang répandu la baptisait +fille du pays.</p> + +<p>Il avait tant à réparer envers elle! Mais il aurait fallu accueillir +ces regrets avec bienveillance: Madame n'a pas su trouver cette +nuance; elle les imposait avec hauteur et n'en acceptait les +témoignages qu'avec sécheresse. <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> Madame, pleine de vertus, de +bonté, princesse française dans le cœur, a trouvé le secret de se +faire croire méchante, cruelle et hostile à son pays. Les français se +sont crus détestés par elle et ont fini par la détester à leur tour. +Elle ne le méritait pas et, certes, on n'y était pas disposé. C'est +l'effet d'un fatal malentendu et d'une fausse fierté. Avec un petit +grain d'esprit ajouté à sa noble nature, Madame aurait été l'idole du +pays et le palladium de sa race.</p> + +<p>Peu de jours après son entrée, le Roi alla à l'Opéra. On donnait +<i>Œdipe</i>. Il recommença ses pantomimes vis-à-vis de madame la +duchesse d'Angoulême, non seulement à l'arrivée, mais encore aux +allusions fournies par le rôle d'Antigone. Tout cela avait un air de +comédie et, quoique le public cherchât le spectacle dans la loge plus +que sur le théâtre, les démonstrations du Roi n'eurent pas de succès; +elles semblaient trop affectées. La princesse ne s'y prêtait que le +moins possible. Elle était ce jour-là mieux habillée et portait de +beaux diamants. Elle fit ses révérences avec noblesse et de très bonne +grâce; elle paraissait à son aise dans cette grande représentation +comme si elle y avait vécu, aussi bien qu'elle y était née. Enfin, +sans être ni belle, ni jolie, elle avait très grand air et c'était une +princesse que la France n'était pas embarrassée de présenter à +l'Europe. Monsieur partageait son aisance et y joignait l'apparence de +la joie et de la bonhomie. Pendant tous ces premiers moments, il était +le plus populaire de ces princes, aux yeux du public. Les personnes +initiées aux affaires le voyaient sous un autre aspect.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> CHAPITRE VI</h3> + +<p class="resume">Première réception du Roi et de Madame. — Costume et étiquette de + la Cour pendant la Restauration. — Arrivée de monsieur le duc + d'Angoulême et de monsieur le duc de Berry. — Bal chez sir Charles + Stewart. — Le duc de Wellington. — Le grand-duc + Constantin. — Dispositions de monsieur le duc de + Berry. — Préventions contre monsieur de Talleyrand. — Jalousie du + comte de Blacas. — Mon père refuse l'ambassade de Vienne. — Sagesse + du cardinal Consalvi.</p> + +<p>Le Roi reçut les femmes, d'abord celles anciennement présentées, puis +nous autres le lendemain. Il me traita avec une bonté particulière, +m'appelant sa petite Adèle, me parlant de Bellevue et me disant des +douceurs. Il m'a toujours distinguée toutes les fois que je lui ai +fait ma cour, quoique j'allasse peu aux Tuileries.</p> + +<p>En arrivant chez Madame, sa dame d'honneur, madame de Sérent, me +demanda mon nom. Comme elle était fort sourde elle voulait me le faire +répéter, Madame lui dit de son ton bref et sec:</p> + +<p>«Mais c'est Adèle.»</p> + +<p>Je fus très flattée de cette espèce de reconnaissance; cela n'alla pas +plus loin. Elle m'adressa une de ces questions oiseuses à l'usage des +princes et qui ne supposait aucun précédent entre nous. Mes rapports +avec Madame n'ont jamais été sur un autre pied.</p> + +<p>C'est ce même jour, je crois, que la maréchale Ney ayant été faire sa +cour, Madame l'appela <i>Aglaé</i>. La maréchale en fut excessivement +choquée. Elle y vit une réminiscence du temps où, sa mère étant femme +de chambre <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> de la Reine, elle avait été admise auprès de +Madame. Je suis persuadée, au contraire, que Madame avait eu +l'intention de lui témoigner grande politesse, ainsi qu'à moi +lorsqu'elle me désignait sous le nom d'Adèle. Mais le peu d'aménité de +son ton, son parler bref, son geste brusque, son regard froid, tout +s'opposait à ce que ses paroles parussent jamais obligeantes. Quelques +personnes m'ont dit que, dans son intimité, ces façons maussades +disparaissaient; je n'ai jamais eu l'honneur d'y être admise.</p> + +<p>Ces premières réceptions passées, on s'occupa à régler le costume et +l'étiquette. Madame en fit une affaire des plus sérieuses. Cette +préoccupation sévère, dans un pareil moment, de la longueur des barbes +et de la hauteur des mantilles me parut une puérilité peu digne de la +position.</p> + +<p>Il fallait choisir un habit de cour. Madame désirait revenir aux +paniers comme à Versailles; la révolte fut tellement générale qu'elle +céda. Mais on ajouta au costume impérial tout le <i>paraphernalia</i> de +l'ancien, ce qui faisait une singulière disparate. Ainsi on attacha à +nos coiffures grecques ces ridicules barbes, et on remplaça l'élégant +chérusque qui complétait un vêtement copié de Van Dyck par une lourde +mantille et une espèce de plastron plissé. Dans les commencements, +Madame tenait à ce que cela fût strictement observé. Un modèle déposé +chez ses marchandes devait être exactement [suivi]; elle témoignait +mécontentement à qui s'en écartait. Depuis, madame la duchesse de +Berry s'étant affranchie de cette servitude, on avait suivi son +exemple. Les barbes devenues très larges avaient pris l'apparence d'un +voile et n'étaient pas sans grâce; la mantille, en revanche, était +arrivée à un degré d'exiguïté qui n'écrasait plus la toilette.</p> + +<p>Ce point fixé, il restait à établir l'étiquette du local et <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> +ceci était de la compétence du Roi. C'est avec l'assistance du duc de +Duras, principalement, que ce travail fut accompli, et qu'on établit +les <i>honneurs de la salle du Trône</i> pour remplacer les <i>honneurs du +Louvre</i>. Monsieur de Duras, plus <i>duc</i> que feu monsieur de +Saint-Simon, tenait excessivement à ce que les distinctions attachées +à ce titre fussent établies de la façon la plus marquée, et il inventa +ce moyen. Monsieur et Madame le désapprouvèrent hautement, et la +séparation entre les dames ne fut jamais établie chez eux.</p> + +<p>La nouvelle étiquette charma les duchesses et excita la colère des +autres, surtout des vieilles dames de l'ancienne Cour. Il faut +convenir que les précautions avaient été toutes prises pour rendre la +distinction aussi choquante que possible pour celles qui y attachaient +quelque importance. On arrivait par la salle des Maréchaux qui alors +servait de salle des gardes et donnait sur l'escalier, on traversait +le salon bleu à peine éclairé. Nous autres, restions dans le salon de +la Paix qui ne l'était guère davantage. Les duchesses, continuant leur +route, entraient dans la salle du Trône qui, seule, était éclatante de +lumières. Un des battants de la porte qui y donnait accès restait +ouvert; un huissier s'y tenait pour refuser passage à qui n'avait pas +droit. Il fallait voir la figure des anciennes dames de la Cour toutes +les fois qu'une de ces heureuses du jour traversait le salon de la +Paix et <i>leur passait sur le corps</i>. C'était une fureur constamment +renouvelée et un texte journellement exploité en paroles qui m'ont +souvent divertie. Les pauvres duchesses étaient en butte à bien des +sarcasmes; je laisse à penser comme on arrangeait celles de l'Empire.</p> + +<p>Le moment où la porte se fermait annonçait l'entrée du Roi dans la +salle du Trône. Il en faisait le tour en s'adressant aux duchesses, +aux personnes <i>titrées</i>, ainsi <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> que cela se disait +exclusivement d'elles. Ensuite il se plaçait devant la cheminée, avec +son service autour de lui, tantôt assis, tantôt debout, selon que la +goutte le rendait plus ou moins impotent. La porte se rouvrait et nous +entrions en procession, tournant tout court à droite, longeant le +trône et arrivant devant lui où nous nous arrêtions pour faire une +grande révérence.</p> + +<p>Lorsqu'il ne nous adressait pas la parole, ce qui arrivait à neuf +femmes sur dix, on continuait le défilé et on sortait par la porte +donnant dans le salon qui précède la galerie de Diane et qui se +désignait comme cabinet du conseil. Lorsque le Roi nous parlait, cela +n'allait guère au delà de deux ou trois phrases pour les mieux +traitées; il terminait l'audience par une petite inclination de tête à +laquelle nous répondions par une seconde grande révérence et nous +suivions la route tracée par nos devancières.</p> + +<p>À travers la galerie de Diane et en descendant l'escalier, nous +arrivions chez Madame. Comme elle parlait beaucoup plus longuement que +le Roi et à tout le monde, il y avait encombrement à sa porte. On +finissait cependant avec un peu d'intelligence, et beaucoup de coups +de coude, par entrer dans son salon. Elle était debout, placée presque +à la hauteur des portes, sa dame d'honneur près d'elle, le reste de +son service au fond de la chambre. Elle seule, quoique très parée, +était sans manteau de cour. Au bout de très peu de temps elle +reconnaissait tout le monde, sans aucune assistance de la dame +d'honneur. On s'arrêtait devant elle; elle disait à chacun ce qui +convenait. Le ton seul manquait aux paroles; avec un peu plus +d'aménité elle aurait très bien tenu sa Cour. Lorsque le petit signe +de tête annonçait que la conversation, beaucoup plus inégalement +prolongée que par le Roi, était finie, on faisait la révérence et on +passait chez monsieur le duc d'Angoulême.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> On tombait sur lui toujours à l'improviste. Dans son +disgracieux embarras, il ne savait pas rester à une place fixe. La +gaucherie de ses paroles répondait à celle de sa personne; il faisait +souffrir ceux qui s'intéressaient à la famille, et pourtant, si ce +prince avait succédé directement à son oncle, il est bien probable que +la Restauration aurait duré paisiblement. J'aurai souvent occasion de +parler de lui.</p> + +<p>À la sortie de chez monsieur le duc d'Angoulême, nous nous trouvions +dans le vestibule du pavillon de Flore, c'est-à-dire dans la rue, car, +alors, il était pavé, et tout ouvert, sans portes ni fenêtres, aux +intempéries de la saison. On ne permettait pas le passage par les +appartements. Il nous restait le choix de traverser les souterrains +des cuisines et les galeries ouvertes, ou de reprendre nos voitures +pour gagner le pavillon de Marsan. Dans le premier cas, il fallait +faire le trajet sans châle ni pelisse; l'étiquette n'en admettait pas +dans le château. Dans le second, il nous fallait aller chercher nos +gens jusque dans la place; on ne les laissait pas arriver plus près. +Les courtisans chargés de régler ces formes n'avaient en rien pensé au +<i>confort</i> des personnes appelées à en user.</p> + +<p>Arrivées au pavillon de Marsan, on montait chez Monsieur toujours +parfaitement gracieux, obligeant et ayant l'art de paraître tenir sa +Cour pour son plaisir et en s'y amusant. Puis on redescendait au +rez-de-chaussée où monsieur le duc de Berry, sans grâce, sans dignité, +mais avec une spirituelle bonhomie, recevait avec aisance. Au reste, +je ne puis bien juger de sa manière de <i>prince</i>, car il a toujours eu +avec moi des habitudes de familiarité. Son père et lui avaient +rapporté d'Angleterre l'usage du <i>shake-hand</i>. Monsieur le duc de +Berry l'avait conservé pour les anciennes connaissances, et je crois +que Monsieur <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> n'y a renoncé tout à fait qu'en montant sur le +trône. Mais, passé les premiers jours, il ne m'honorait plus de cette +distinction devenue rare.</p> + +<p>À coup sûr cette réception était mal arrangée car on n'en sortait +jamais qu'ennuyée, fatiguée, mécontente. J'étais des bien traitées et +pourtant je n'y allais qu'en rechignant, le plus rarement qu'il +m'était possible. C'était une véritable corvée; il fallait changer +l'heure de son dîner, s'enharnacher d'une toilette incommode et qu'on +ne pouvait produire ailleurs, être aux Tuileries à sept heures, y +attendre une heure <i>à voir passer les duchesses</i>, comme nous disions, +se heurter à la porte de Madame, s'enrhumer dans les corridors +extérieurs, malgré la précaution que nous prenions de nous envelopper +la tête et les épaules dans notre bas de robe, ce qui nous faisait des +figures incroyables, et enfin éprouver au pavillon de Marsan les mêmes +difficultés à retrouver nos gens. Pour peu qu'ils ne fussent pas très +intelligents, on les perdait souvent dans ces pérégrinations; et, +comme les hommes étaient complètement exclus des réceptions, on voyait +de pauvres femmes parées, courant après leur voiture jusqu'au milieu +de la place. Il faut ajouter à tous ces désagréments celui d'être +trois heures sur nos jambes. C'est à ce prix que nous achetions +l'honneur d'être dix secondes devant le Roi, une minute devant Madame +et à peu près autant chez les princes. La proportion n'y était pas.</p> + +<p>Les personnes chargées des cérémonies de Cour devraient mettre quelque +soin à les rendre commodes; la Restauration et ses serviteurs ne s'en +sont jamais occupés. On a voulu renouveler les anciennes traditions, +sans penser au changement de local et à celui des usages.</p> + +<p>Par exemple, une femme à Versailles était toujours suivie de deux +laquais, souvent de trois, et d'une chaise à porteurs qui la menait +jusque dans les antichambres. <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> Certainement les difficultés de +communication n'étaient pas les mêmes pour elle avec de pareilles +habitudes. Nos mères ne manquaient jamais de nous le rappeler, après +avoir fait une diatribe sur la façon dont les duchesses <i>leur +passaient sur le corps</i>, ainsi qu'elles s'exprimaient. Elles ne +pouvaient s'y résigner; elles nous racontaient qu'à Versailles on ne +s'apercevait jamais des privilèges des titrées. Les duchesses +n'avaient d'autre prérogative que de pouvoir s'asseoir au dîner du +Roi, ce qui leur arrivait rarement, parce qu'il fallait, pour lors, +assister à tout le repas et qu'il était plus commode de ne faire que +passer.</p> + +<p>À la vérité elles étaient assises au grand couvert, mais les dames non +titrées n'y allaient pas, de sorte que la différence du traitement +n'était jamais marquée. Ces dames oubliaient dans leur humeur que les +voitures des duchesses entraient dans une cour réservée, que leurs +chaises à porteurs suivies de trois laquais, au lieu de deux, et +couvertes d'un velours rouge, entraient dans la seconde antichambre, +et autres prérogatives de cette importance qui ressemblaient fort à +celle d'attendre l'arrivée du Roi dans la salle de réception mais que +l'habitude rendait moins désagréables à nos mères. La seule chose que +j'aie jamais enviée aux dames de la salle du Trône était l'avantage +d'expédier plus promptement l'ennuyeuse corvée de ces réceptions. +Elles avaient lieu pour le Roi toutes les semaines; les princes ne +recevaient qu'une fois par mois.</p> + +<p>Je reviens à 1814. Sir Charles Stewart, frère de lord Castlereagh et +commissaire anglais près l'armée des Alliés, donna un magnifique bal. +Les souverains y assistèrent. L'Empereur et le roi de Prusse y +dansèrent plusieurs polonaises, si cela se peut appeler danser.</p> + +<p>On tient une femme par la main et on se promène au <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> pas +cadencé quelques instants avec elle. Puis on en change. Ordinairement +ce sont les femmes, je crois, qui abandonnent les cavaliers; mais ici +c'étaient les princes qui prenaient l'initiative pour pouvoir faire +politesse à plus de monde. Pendant la promenade, ils parlaient +constamment à leur dame; et, comme l'empereur Alexandre était fort +grand et très sourd, quand la femme était petite il se tenait courbé, +ce qui était plus obligeant que gracieux.</p> + +<p>C'est au milieu de ce bal que parut pour la première fois à Paris le +duc de Wellington. Je le vois encore y entrer, ses deux nièces, lady +Burgersh et miss Pole, pendues à ses bras. Il n'y eut plus d'yeux que +pour lui, et, dans ce bal, pavé de grandeurs, toutes s'éclipsèrent +pour faire place à la gloire militaire. Celle du duc de Wellington +était brillante, pure et accrue de tout l'intérêt qu'on portait depuis +longtemps à la cause de la nation espagnole.</p> + +<p>Ce fut à ce même bal que le grand-duc Constantin, après le départ de +l'empereur Alexandre, demanda une valse. Il commençait à la danser +lorsque sir Charles Stewart fit taire l'orchestre et lui demanda de +jouer une anglaise désirée par lady Burgersh aux pieds de laquelle il +était enchaîné.</p> + +<p>Le chef d'orchestre hésita, regarda le grand-duc et continua la valse.</p> + +<p>«Qui a osé insister pour faire jouer cette valse? demanda sir Charles.</p> + +<p>«—C'est moi, répondit le grand-duc.</p> + +<p>«—Je commande seul chez moi, monseigneur. Jouez l'anglaise.»</p> + +<p>Le grand-duc se retira fort courroucé et fut suivi de tous les russes. +Cela fit grand bruit et il fallut que les autorités s'en mêlassent +pour raccommoder cette sottise. <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> C'est, je crois, le début des +impertinences dont sir Charles a semé le monde sous le nom de lord +Steward et qu'il continue sous celui de marquis de Londonderry.</p> + +<p>Les deux princes, neveux du Roi, étaient arrivés successivement à +Paris au milieu de tant d'événements sans que cela fît grand effet. +Monsieur le duc de Berry avait alors le désir de vivre sociablement. +Il fit quelques visites et vint chez moi. Je lui arrangeai plusieurs +soirées avec de la musique; il s'y amusait de très bonne grâce et +montrait naïvement et spirituellement sa joie de la situation où il se +trouvait replacé.</p> + +<p>Toutefois, le manque de convenance, inhérent à sa nature, se faisait +sentir de temps en temps. Je me rappelle lui avoir parlé une fois pour +Arthur de la Bourdonnais, jeune et bon officier qui avait servi sous +l'Empereur, et qui souhaitait lui être attaché; il m'écoutait avec +intérêt et bienveillance, puis, tout à coup élevant la voix:</p> + +<p>«Est-il gentilhomme?</p> + +<p>«—Certainement, monseigneur.</p> + +<p>«—En ce cas je n'en veux pas; je déteste les gentilshommes.»</p> + +<p>Il faut convenir que c'était une bizarre assertion au milieu d'un +salon rempli de la noblesse de France et, en outre, cela n'était pas +vrai. Il s'était dit, avec son bon esprit, qu'il ne fallait pas être +exclusif et qu'il était appelé à être le prince populaire de sa +famille; et, avec son irréflexion habituelle, il avait ainsi choisi le +terrain d'une profession de foi, mal rédigée en tous lieux. Je le +connaissais assez pour ne pas répliquer; il aurait amplifié sur le +texte si je l'avais relevé.</p> + +<p>Monsieur le prince de Condé ouvrit sa maison; on s'y rendit avec +empressement. Ce vieux guerrier parlait à toutes les imaginations. Il +avait perdu la mémoire et faisait sans cesse des erreurs, quelquefois, +assez plaisantes, <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> et dont la malignité des spectateurs tirait +parti. On a dit dans le temps qu'il y avait intention de sa part, mais +je ne le crois pas. Monsieur le duc de Bourbon aurait fait les +honneurs du palais s'il avait su s'y prendre, mais il y avait apporté +toute sa timide gaucherie d'émigration. Il présentait alors madame de +Reuilly comme sa fille et réclamait de toutes les femmes qu'il +connaissait <i>leurs bontés pour elle</i>. C'était sa phrase banale et que +je lui ai entendue répéter à vingt personnes dans la même soirée. On +était au reste fort disposé à les accorder, <i>ces bontés</i>, car madame +de Reuilly était parfaitement aimable et elle avait le maintien, les +formes et la conduite d'une femme de la meilleure compagnie.</p> + +<p>Nous nous aperçûmes promptement que les grands services rendus par +monsieur de Talleyrand offusquaient monsieur de Blacas. Lui seul +gouvernait le Roi et il ne voulait admettre aucun partage à cet +empire. Les préventions de la famille royale, peut-être justifiées par +la conduite précédente du prince de Talleyrand, mais que les +événements récents auraient dû effacer, ne servaient que trop bien les +vues du favori. Tout le monde vit bientôt ce que Monsieur de +Talleyrand lui-même avait reconnu dès sa visite à Compiègne. Des +obligations, trop publiques pour être niées, gênaient le Roi, et il +n'avait de crédit et de force à espérer qu'en les puisant au dehors +des Tuileries. Il ne chercha pas à se faire l'homme de la France, car, +elle aussi, avait de trop grandes préventions contre lui, mais il +essaya de se rendre indispensablement nécessaire par son influence sur +les étrangers.</p> + +<p>Dans son désir de s'émanciper du contrôle de monsieur de Talleyrand, +monsieur de Blacas aurait voulu se faire une clientèle des gens un peu +distingués du pays. Plus modéré, moins exclusif que les autres +émigrés rentrés avec le Roi, loin de faire à mon père un tort de +n'avoir <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> pas adopté les passions de l'émigration, il sentait +tout le prix d'un royaliste dévoué, sage, connaissant et jugeant +sainement l'état des esprits en France où il était revenu depuis dix +ans. Il aurait fort voulu l'attacher à sa fortune, mais mon père, +incapable d'entrer dans aucune cabale, était sincèrement rallié à +monsieur de Talleyrand depuis sa conduite à l'entrée des Alliés, et +reçut froidement les avances de monsieur de Blacas.</p> + +<p>C'était pendant le temps de ces caresses ostensibles du favori que +chaque jour on m'annonçait la nomination de mon père à quelque +ministère; je ne m'en inquiétais guère, persuadée qu'aucune place ne +le ferait consentir à perdre sa liberté. Je ne puis dire l'étonnement +que j'éprouvai lorsqu'un jour il vint nous dire qu'on lui proposait +l'ambassade de Vienne et qu'il nous fit valoir beaucoup de raisons +pour l'accepter. Cependant il nous trouva si récalcitrantes, ma mère +et moi, qu'il se rabattit à nous dire que la seule ambassade qu'il ne +refuserait pas était celle de Londres.</p> + +<p>Du moment qu'il fut constaté pour moi qu'il y avait une place qu'il ne +refuserait pas, je compris qu'il les accepterait toutes, que peut-être +même il finirait par les solliciter. Je dis à ma mère que nous ne +devions plus chercher à exercer une influence qui ne ferait que gêner +mon père; elle fut d'autant plus facile à persuader qu'elle-même +n'avait pas de répugnance pour une <i>grande ambassade</i>.</p> + +<p>Le cardinal Consalvi ne laissa pas d'exercer quelque influence sur la +décision de mon père; il avait une haute estime pour ses talents, sa +probité, sa sagacité, et il désirait vivement lui voir prendre de +l'influence. Leurs âges étaient semblables; le cardinal n'admettait +pas que ce fût celui où l'ambition se devait arrêter, et lui-même +fournissait la preuve de l'utilité qu'une saine judiciaire <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> +pouvait exercer, car, dans ces premiers moments, il arrêta toutes les +extravagances longuement méditées par le clergé resté à l'étranger. Il +venait fréquemment chez moi sans y être constamment établi comme à son +dernier séjour; les affaires le réclamaient.</p> + +<p>Je n'ai rien à rabattre de l'opinion que je m'étais formée de sa +capacité et de sa sagesse. Quelque temps après, il se rendit à +Londres, pendant le séjour que les souverains alliés faisaient dans +cette capitale; et, grâce à l'esprit de convenance qui dirigeait ses +actions, il réussit à y conserver toute la dignité de sa position et +de son caractère, sans choquer les habitudes du pays où le peuple +conservait encore des préventions extrêmement hostiles au papisme.</p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> CHAPITRE VII</h3> + + +<p class="resume">Séance royale. Nomination de pairs. — Mon père accepte l'ambassade + de Turin. — Motifs qui le décident. — Madame et mademoiselle de + Staël. — Monsieur de La Bédoyère. — Maladie de Monsieur. — Le + chevalier de Puységur. — Le pavillon de Marsan. — Maintien des + dames anglaises. — La comtesse de Nesselrode. — La princesse + Wolkonski. — Mon frère obtient un grade. — La comtesse de Châtenay.</p> + + +<p>Après avoir livré au public la déclaration de Saint-Ouen, il +s'agissait de formuler une charte; mais, soit que les réflexions +fussent venues, soit qu'on eût adopté celles qui avaient été +suggérées, on commençait à trouver les concessions bien larges.</p> + +<p>Monsieur de Talleyrand, dans son discours au Roi, avait dit élégamment +que les <i>barrières étaient des appuis</i>; la Cour craignait qu'elles ne +fussent des obstacles. En supposant qu'il fût sage de ne pas inonder +de trop de liberté un pays tenu depuis longtemps sous une sévère +contrainte, c'était en tout cas une grande faute de nommer, pour +rédiger la charte, trois hommes qui professaient hautement leur +répugnance pour un gouvernement représentatif: le chancelier Dambray, +monsieur Ferrand et l'abbé de Montesquiou.</p> + +<p>Ils se sont vantés alors et ont avoué depuis qu'elle n'était, à leurs +yeux, qu'un moyen transitoire pour arriver à l'ancien régime ou plutôt +à la monarchie absolue. Car les institutions créées par le temps, les +usages et les mœurs, <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> qui formaient des obstacles +insurmontables à l'arbitraire, avaient été emportées dans la tourmente +révolutionnaire. Quoi qu'il en soit de leurs intentions, la France +prit leur œuvre au sérieux, et elle l'a bien prouvé.</p> + +<p>Malgré mon peu de goût pour les cérémonies, je voulus assister à la +séance royale où la charte fut promulguée. Mon libéralisme fut +courroucé de la manière dont on avait atténué les engagements de +Saint-Ouen. La charte me sembla une mystification. Cette impression +fut bien loin d'être générale; chacun n'était occupé qu'à y chercher +l'article qu'il pouvait utiliser à son profit. Je fus peu édifiée de +mes compatriotes à cette occasion. Le Roi fut reçu à merveille. La +cérémonie était belle, mais elle manquait de ce sérieux et de ce +recueillement religieux avec lesquels un grand peuple aurait dû +recevoir les tables de la loi. On était principalement occupé des +nouveaux costumes, des nouvelles figures et des anciens usages +redevenus nouveaux par une longue désuétude.</p> + +<p>Lorsque le Roi termina son discours, bien fait et prononcé d'une voix +imposante, par les mots de <i>mon chancelier vous dira le reste</i>, un +sourire presque bruyant circula dans toute la salle. Après la lecture +de la charte, monsieur Dambray fit celle de la liste des pairs; il +commença par les ducs et pairs de l'ancien, puis du nouveau régime. +Arrivant aux pairs sénateurs, il lut entre autres les noms de +<i>monsieur le comte Cornet, monsieur le comte Cornudet</i> avec un ton si +parfaitement dénigrant et impertinent que j'en fus scandalisée et ne +pus m'empêcher de dire à mes voisins:</p> + +<p>«Voilà une singulière façon de se faire des partisans! Ces gens +auxquels on accorde une grâce considérable sont, par ce ton seul, +dégagés de la reconnaissance.»</p> + +<p>On ne fit que six nouveaux pairs, au nombre desquels se trouvait le +comte Charles de Damas, déjà nommé <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> commandant d'une des +compagnies rouges de la maison du Roi. Aussi, quelques jours après, la +comtesse Charles de Damas, qui a été depuis dans l'opposition ultra la +plus forcenée, me disait-elle:</p> + +<p>«Je vois des gens qui trouvent à redire à ce qui se passe; quant à +moi, comme je suis convaincue que le Roi a beaucoup plus d'esprit et +de jugement que moi et qu'il est mieux placé pour voir ce qui est +bien, dès qu'il a énoncé une volonté, je l'adopte sans un instant +d'hésitation.»</p> + +<p>Je me suis rappelé cette phrase parce que je me suis donné le plaisir +de la lui rétorquer textuellement en 1815, lorsqu'elle était si +furieuse qu'on ne fît pas périr tous les bonapartistes sur le seul cri +de haro.</p> + +<p>La charte promulguée, les souverains étrangers partirent.</p> + +<p>Avant l'arrivée du Roi, Monsieur avait, en sa qualité de lieutenant +général du royaume, envoyé dans les provinces des commissaires chargés +de pouvoirs fort importants. Ils devaient se faire rendre compte par +les autorités, examiner l'état du pays, en juger l'esprit et indiquer +les mesures propres à le calmer. Cette commission aurait pu être +utile; mon père fut désigné pour en faire partie. Par une erreur +typographique le nom de son frère, le vicomte d'Osmond, fut porté sur +la liste du <i>Moniteur</i>, et mon père mit d'autant plus de zèle à l'y +faire maintenir que les collègues désignés en même temps, se composant +pour la plupart des entours immédiats de Monsieur, lui indiquaient que +la besogne serait mal et légèrement faite. Tout modeste qu'il était, +il fut assez blessé de voir qu'on avait eu l'idée de le placer sur une +pareille liste.</p> + +<p>Monsieur de Talleyrand lui expliqua que, lorsque son nom y avait été +porté, il comptait qu'elle serait tout autrement composée et de gens +auxquels il serait possible <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> de confier des pouvoirs larges et +véritables. Depuis les choix faits par Monsieur, on n'avait, au +contraire, été occupé qu'à les limiter. Dans toutes les occasions, +monsieur de Talleyrand a été on ne saurait mieux pour mon père. Leur +connaissance datait de leur première jeunesse; et, quoiqu'ils eussent +suivi une route bien différente et que leurs rapports eussent été +interrompus pendant vingt-cinq ans, cependant il a toujours fait grand +état de la capacité et de la loyauté de mon excellent père.</p> + +<p>Mes prévisions sur le changement survenu dans ses dispositions furent +bientôt justifiées; car, après avoir refusé d'aller à Vienne, il +accepta l'ambassade de Turin. Malgré sa haute raison et son jugement +supérieur, au milieu de cette curée de places, il n'avait pu +s'empêcher de retrouver quelques velléités d'ambition.</p> + +<p>Monsieur de Talleyrand lui montra Turin comme menant promptement à +Londres, attendu que monsieur de la Châtre était incapable de s'y +maintenir; et, ce qui eut encore plus d'influence, il ajouta que +Turin, étant regardé comme ambassade de famille, assurait de droit le +cordon bleu. Or, mon père a toujours désiré cette décoration +par-dessus toute chose, tant les idées conçues au début de la vie +laissent de fortes traces dans les esprits les plus distingués! Être +chevalier de l'ordre lui semblait la plus belle chose du monde. +Indubitablement, si monsieur de Talleyrand avait été ministre, à la +première promotion il y aurait été compris.</p> + +<p>Il faut que je raconte encore un trait qui confirme combien les +impressions de jeunesse restent gravées dans l'esprit. Mon père avait +été nommé commissaire français pour régler les limites après le traité +de paix. Cette besogne était peu agréable; il le sentait vivement. Ses +collègues, les princes Rozamowski, le comte Wittgenstein y mettaient +des formes charmantes; le baron <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> de Humboldt et sir Charles +Stewart déguisaient leurs exigences en phrases polies. Mais le fond de +ces transactions roulait sur le droit du plus fort, ce qui est +toujours un terrain très pénible pour le plus faible. Mon père s'en +tira aussi bien que les circonstances le permettaient. Le Roi le vit +plusieurs fois et lui témoigna sa satisfaction.</p> + +<p>Lorsqu'il fut question de l'ambassade de Turin, cela n'alla pas tout +droit. Ma mère était furieuse, moi très désolée, mon frère contrarié; +enfin mon père se décida à céder à nos vœux. Il alla chez le Roi et +lui représenta qu'ayant refusé l'ambassade de Vienne il serait trop +inconséquent d'accepter celle de Turin. Le Roi lui répondit que cela +était bien différent, qu'il comprenait sa résistance pour Vienne mais +que le roi de Sardaigne était <i>son beau-frère</i>; et ce singulier +argument parut concluant à mon père. Le Roi, qui tenait à le décider, +lui ayant dit qu'il était disposé à lui accorder ce qui pouvait lui +être agréable comme grâce et marque de contentement et de +satisfaction, mon père inventa de lui demander l'entrée du cabinet, ce +qui veut dire la permission de lui faire sa cour les jours de +réception dans une salle plutôt que dans une autre.</p> + +<p>C'est nanti de ces deux résultats d'une longue conférence que mon père +revint, très enchanté, nous dire qu'il n'avait pu résister plus +longtemps aux ordres du Roi. Ce n'est que plus tard, et après qu'il +eut accepté, que monsieur de Talleyrand prit des engagements pour +Londres et le cordon bleu.</p> + +<p>Je ne puis assez répéter que mon père est l'homme du sens le plus +droit et de l'esprit le moins susceptible de petitesse que j'aie +jamais rencontré, et pourtant il cédait là à des séductions qui +n'auraient exercé aucune influence sur lui s'il avait eu vingt-cinq +ans de moins. Quant à <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> moi, je marchais d'étonnement en +étonnement sans faire de progrès dans l'art du courtisan.</p> + +<p>Cette nomination nous ramena de la campagne où nous avions été nous +reposer d'un hiver et d'un printemps si agités. Ma mère avait fait une +chute qui l'empêchait de remuer, de sorte que tous les embarras des +préparatifs de départ tombèrent sur moi. Ces soins matériels, joints +au chagrin de quitter mes amis et mes habitudes, m'absorbèrent +tellement que je ne m'occupai guère des affaires publiques et qu'elles +se présentent moins nettement à ma mémoire. Mais je retrouve encore +quelques faits particuliers dans mes souvenirs.</p> + +<p>Madame de Staël arriva peu après le Roi. Son bonheur de se retrouver à +Paris était encore accru par la joie qu'elle éprouvait à se parer de +la jeune beauté de sa charmante fille.</p> + +<p>Malgré des cheveux d'une couleur un peu hasardée et quelques taches de +rousseur, Albertine de Staël était une des plus ravissantes personnes +que j'aie jamais rencontrées, et sa figure avait quelque chose +d'angélique, de pur et d'idéal que je n'ai vu qu'à elle. Sa mère en +était heureuse et fière; elle pensait à la marier; les prétendants ne +tardèrent pas à se présenter.</p> + +<p>Madame de Staël avait coutume de dire, depuis son enfance, qu'elle +saurait bien forcer sa fille à faire un mariage d'inclination; et je +crois bien qu'elle a employé l'empire qu'elle avait sur elle à diriger +son choix sur un duc et pair, riche et grand seigneur. C'est encore +par des qualités plus personnelles que le duc de Broglie a justifié la +préférence qui lui fut accordée; au reste, j'anticipe sur les +événements, car ce mariage n'eut lieu que l'année suivante.</p> + +<p>La haine qu'elle portait à Bonaparte avait rendu madame de Staël très +royaliste; elle s'émerveillait elle-même <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> de n'être pas dans +l'opposition. Toutefois, la supériorité de son esprit ne lui +permettait pas de tomber dans notre absurde intolérance. Je la voyais +souvent. Chez moi, je lui entendais tenir un langage selon mon +cœur; mais, chez elle, j'étais souvent scandalisée des propos de +son cercle. Elle admettait toutes les opinions et tous les langages, +quitte à se battre à outrance pour la cause qu'elle soutenait; mais +elle finissait toujours par une passe à armes courtoises, ne voulant +priver son salon d'aucun des tenants de ce genre d'escrime qui pouvait +y apporter de la variété.</p> + +<p>Elle aimait toutes les notabilités, celles de l'esprit, celles du +rang, celles même fondées sur la violence des opinions. Pour des gens +qui, comme moi, vivaient dans les idées rétrécies de l'esprit de +parti, cela paraissait très choquant; et je suis souvent sortie de son +salon indignée des discours qu'on y tenait et disant, suivant notre +expression de coterie, que c'était <i>par trop fort</i>.</p> + +<p>Nous allâmes lui dire adieu peu de jours avant de partir pour Turin. +Un jeune homme appuyé sur son fauteuil tonnait d'une façon si hostile +contre le gouvernement royal, se montrait si passionnément +bonapartiste que madame de Staël, après avoir vainement tâché de +ramener sa haineuse éloquence au ton de la plaisanterie, fut obligée, +malgré sa tolérance habituelle, de lui imposer silence. C'était +l'infortuné La Bédoyère. S'il avait continué à tenir la conduite +qu'indiquaient ses propos, il n'y aurait pas de reproches à lui faire. +Mais, peu de semaines après, vaincu par les sollicitations de la +famille de sa femme, il consentit à se laisser nommer colonel au +service de Louis XVIII et l'année n'était pas révolue qu'il avait payé +à la plaine de Grenelle le prix sanglant de la plus coupable trahison.</p> + +<p>Monsieur tomba dangereusement malade et son état <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> causa +l'inquiétude la plus vive à tout ce qui s'appelait royaliste; je la +partageai très sincèrement. Il fut rendu à nos vœux; hélas! ce +n'était ni pour son bonheur, ni pour le nôtre! Il passa le temps de sa +convalescence à Saint-Cloud. Nous y allâmes de Châtenay lui faire +notre cour; il fut très gracieux et très causant; il nous montrait les +élégances de Saint-Cloud avec grande satisfaction. Il disait en riant +qu'on ne pouvait pas accuser Bonaparte d'avoir laissé détériorer le +mobilier. La longue privation de ces magnificences royales les lui +faisait apprécier davantage.</p> + +<p>Je rencontrai à Saint-Cloud le chevalier de Puységur. Je l'avais +laissé à Londres, quelques années avant, le plus aimable, le plus +agréable et le plus sociable des hommes. Nous étions fort liés; je me +faisais grande joie de le voir. Je retrouvai un personnage froid, +guindé, désobligeant, silencieux, enfin une telle métamorphose que je +n'y comprenais plus rien. Je me retirai, embarrassée d'empressements +qui n'avaient obtenu aucun retour. J'appris, quelques jours après, +qu'en outre de l'anglomanie, qui lui avait fait prendre en dégoût tout +ce qui était français, il était dominé par le chagrin de montrer une +figure vieillie. Il avait perdu toutes ses dents et, jusque-là, il +avait vainement tenté d'y suppléer. Un ouvrier plus adroit lui rendit +par la suite un peu plus de sociabilité; mais il ne reprit pas la +grâce de son esprit et resta maussade et grognon. Il ne vint pas chez +moi, mais je le voyais souvent chez mon oncle Édouard Dillon.</p> + +<p>Un jour où lord Westmeath, qui s'occupait d'agriculture, avait été le +matin à Saint-Germain, il nous demanda comment on nourrissait le +bétail aux environs de Paris. Il trouvait faible la proportion des +pâturages. Nous nous mettions en devoir de lui expliquer que, sur +d'autres <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> routes, il en trouverait davantage, mais le +chevalier nous arrêta tout court:</p> + +<p>«Vous avez raison, mylord, il n'y a pas de pâturages, les horribles +vaches mangent des chardons dans les fossés; et, d'ailleurs, on ne +saurait découvrir les prairies en France parce que l'herbe n'y est pas +verte.</p> + +<p>«—Comment, l'herbe n'est pas verte, et de quelle couleur est-elle?</p> + +<p>«—Elle est brune.</p> + +<p>«—Quand elle est brûlée du soleil.</p> + +<p>«—Non, toujours.»</p> + +<p>Je ne pus m'empêcher de rire et de dire:</p> + +<p>«Voilà un singulier renseignement donné à un étranger par un +français.»</p> + +<p>Le chevalier reprit aigrement:</p> + +<p>«Je ne suis pas français, madame, je suis du pavillon de Marsan.»</p> + +<p>Hélas! il disait vrai et, dans cette boutade humoriste, se trouve le +texte de toute la conduite de la Restauration, de toutes ses fautes, +de tous ses malheurs.</p> + +<p>Le chevalier de Puységur est l'homme que j'ai vu le plus complètement +affecté du regret d'avoir perdu les avantages d'une très agréable +figure. On accuse les femmes de cette petitesse; mais aucune, que je +sache, ne l'a portée à ce point. Il était devenu complètement +insupportable, et les jeunes gens qui avaient entendu vanter ses +bonnes façons, son esprit et sa grâce en recherchaient vainement +quelque trace. Son âpreté était devenue extrême; il aurait voulu +accaparer toutes les faveurs, et il faut savoir gré à Monsieur d'avoir +supporté ses exigences en souvenir d'un ancien et, je crois, sincère +dévouement.</p> + +<p><i>Nota.</i>—Bien des années plus tard, et au delà de l'époque où je +compte arrêter ces écrits, en avril 1832, <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> pendant le plus +fort de la désastreuse épidémie du choléra, j'arrivai un matin chez la +duchesse de Laval; le duc de Luxembourg, son frère, et le duc de Duras +s'y trouvaient. Je venais de recueillir de la bouche du baron +Pasquier, qui y avait assisté, le récit de la mort de monsieur Cuvier, +tombé victime du fléau qui décimait la capitale. Il avait témoigné à +cet instant suprême de toute la hauteur de son immense distinction +intellectuelle et d'une force d'âme conservée jusqu'au dernier soupir +sans exclure la sensibilité. Mon narrateur était profondément ému et +m'avait fait partager son impression.</p> + +<p>J'arrivai chez la duchesse toute pleine de mon sujet et je répétai les +détails que je venais d'apprendre. Les deux ducs écoutaient +négligemment. Enfin monsieur de Luxembourg se penchant vers monsieur +de Duras lui demanda à mi-voix:</p> + +<p>«Qu'est-ce que c'est que ce monsieur Cuvier?</p> + +<p>«—C'est un de ces <i>monsieur</i> du jardin du Roi», reprit l'autre.</p> + +<p>L'illustre Cuvier est un des <i>monsieur</i> du jardin du Roi! Je demeurai +confondue. Hélas! hélas! me disais-je, que de pareils propos dans la +bouche des capitaines des gardes, des gentilshommes de la chambre, des +intimes du roi de France expliquent tristement le voyage de Cherbourg! +L'Europe nous enviait la gloire de posséder Cuvier, et la Cour des +Tuileries ignorait jusqu'à son existence. Les deux ducs étaient du +pavillon de Flore, comme monsieur de Puységur du pavillon de Marsan.—</p> + +<p>Nous avions vu arriver successivement un assez grand nombre de femmes +anglaises. J'ai déjà dit combien leur costume paraissait étrange; mais +je fus encore bien plus étonnée de leur maintien. Les dix années qui +venaient <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> de s'écouler, sans aucune communication avec le +continent, leur avaient fait chercher l'initiative de leurs modes dans +leurs propres colonies.</p> + +<p>Elles avaient transporté dans nos climats les manières abandonnées et +les habitudes du tropique, entre autres ces grands divans carrés sur +lesquels on est couché plutôt qu'assis, et où femmes et hommes sont +étendus pêle-mêle. Les grandes dames avaient conservé une certaine +tradition de l'urbanité de mœurs des femmes françaises et s'étaient +persuadées qu'elle était accompagnée de <i>façons libres</i>. Or, c'est ce +qu'il y a de plus facile à imiter et, comme elles n'avaient plus +l'original sous les yeux, elles s'étaient fait un type imaginaire qui +nous étonnait fort.</p> + +<p>Rien n'est plus éloigné de la vérité que cette idée adoptée par la +plupart des écrivains anglais sur les femmes françaises. Elles ont en +général de l'aisance de conversation, mais, dans aucun pays, le +maintien n'est plus calme et plus sévère; et, même avant la +Révolution, lorsque les mœurs étaient beaucoup moins bonnes, les +formes extérieures étaient encore plus rigoureuses.</p> + +<p>Il est commun chez nous de voir des femmes qui passent pour légères +conserver dans le monde un ton parfait; je ne sais si la morale y +gagne, mais la société en est certainement plus agréable. Les +anglaises semblaient, au contraire, avoir jeté leur bonnet par-dessus +les moulins. Je me rappelle avoir vu dans le salon de monsieur de +Talleyrand, où toutes les femmes, selon l'usage des salons +ministériels d'alors, étaient rangées sur des fauteuils régulièrement +espacés le long du mur, une petite mistress Arbuthnot, jeune et jolie +femme, qui affichait dès lors ses prétentions au cœur du duc de +Wellington, quitter le cercle des dames, se réunir à <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> un +groupe formé exclusivement par des hommes, s'appuyer contre une petite +console, y poser les deux pouces, s'élancer dessus très lestement et y +rester assise avec les jambes ballantes que de fort courtes jupes ne +couvraient guère plus bas que les genoux.</p> + +<p>Bientôt une colonie entière de dames anglaises vint nous apprendre que +les façons de mistress Arbuthnot ne lui étaient pas exclusivement +réservées.</p> + +<p>Je vis souvent, mais sans y prendre grand goût, madame de Nesselrode; +celle-là était suffisamment froide et guindée assurément. Elle avait +beaucoup d'esprit et préludait à la domination exclusive qu'elle a +depuis exercée sur son mari. Elle était jalouse de tout ce qu'elle +pouvait craindre avoir quelque influence sur son esprit et, à ce +titre, elle m'honora d'une assez grande dose de malveillance.</p> + +<p>La princesse Zénéide Wolkonski éprouvait un autre genre de jalousie +toute orientale; elle ne permettait pas même à son mari d'envisager +une femme. Dès qu'elle fut arrivée à Paris, elle l'enferma sous clef. +Quelques mois avant, dans un accès de frénésie jalouse, elle s'était +mordu la lèvre de manière à en emporter un assez gros morceau. La +cicatrice était encore rouge et nuisait à sa beauté qui était pourtant +réelle. Je ne sais pourquoi j'avais trouvé grâce devant elle et elle +permettait au pauvre Nikita de venir chez moi. L'Europe a depuis +retenti des querelles et des folies de ce couple extravagant.</p> + +<p>Mon frère commençait à sentir l'inconvénient de n'avoir aucune +carrière et regrettait vivement d'avoir cédé aux instigations de sa +coterie. Ma mère en était d'autant plus affligée qu'elle se sentait +coupable de l'avoir influencé dans cette décision. Elle se détermina à +demander une audience à madame la duchesse d'Angoulême. <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> +Cette princesse fut extrêmement bonne et aimable pour elle. Elle lui +parla de son père, il était rare qu'elle en prît l'initiative, et, ce +qui était plus rare encore, elle lui parla de son mari. Elle +regrettait que son extrême timidité lui donnât une gaucherie qui +empêchait d'apprécier un mérite réel qui pourtant, selon elle, ne +manquerait pas de se découvrir à la longue. Elle montra pour lui une +tendresse excessive.</p> + +<p>Au reste, elle promit de s'occuper du sort de mon frère et, en effet, +peu de jours après, il reçut le brevet de chef d'escadron. C'était un +abus et un de ceux qui ont le plus aliéné l'armée et irrité le pays. +Mais il était devenu si général parmi les gens avec lesquels nous +vivions qu'il aurait été impossible de se montrer sans cette épaulette +qu'on n'avait aucun droit raisonnable de demander.</p> + +<p>Mon père était tellement blessé de cette folie qu'il n'avait pas voulu +solliciter pour son fils. Ma mère n'entra pas dans cette idée +gouvernementale. Mon frère fut enchanté d'obtenir un grade et moi de +le lui voir.</p> + +<p>La répugnance de Madame à parler de ses parents me rappelle une +circonstance assez bizarre. La comtesse de Châtenay avait été souvent +menée par sa mère, la comtesse de La Guiche, chez Madame, lorsque +toutes deux étaient encore enfants. Madame s'en souvint et la traita +avec une familière bonté; elle la reçut plusieurs fois en particulier. +Un matin elle lui dit:</p> + +<p>«Votre père est mort jeune?</p> + +<p>«—Oui, Madame.</p> + +<p>«—Où l'avez-vous perdu?»</p> + +<p>Madame de Châtenay hésita un moment puis reprit:</p> + +<p>«Hélas! Madame, il a péri sur l'échafaud pendant la Terreur.»</p> + +<p>Madame fit un mouvement en arrière, comme si elle <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> avait +marché sur un aspic; un instant après, elle congédia madame de +Châtenay; et, à dater de ce jour, non seulement elle ne lui a pas +conservé ses anciennes bontés mais elle la traitait plus mal que +personne et évitait de lui parler toutes les fois que cela était +possible. Je ne cherche pas à expliquer le sentiment qui lui dictait +cette conduite, car je ne le devine pas; je me borne à être fidèle +narrateur.</p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> CHAPITRE VIII</h3> + +<p class="resume">Madame la duchesse douairière d'Orléans. — Monsieur de + Follemont. — Monsieur le duc d'Orléans. — Mademoiselle. — Madame la + duchesse d'Orléans. — Scène à Hartwell. — Monsieur le duc d'Orléans + refuse une place à mon frère. — Monsieur de Talleyrand part pour + le congrès de Vienne. — Madame de Talleyrand. — La princesse de + Carignan. — Les deux princes de Carignan.</p> + +<p>Aussitôt après la Restauration, madame la duchesse d'Orléans +douairière quitta Barcelone et s'établit à Paris. Elle accueillit mes +parents avec ses anciennes et familières bontés. Nous y allions +souvent; son âge ne laissait aucune place au scandale dont son +entourage aurait pu faire naître la pensée.</p> + +<p>Elle était totalement subjuguée par un nommé Rozet, ancien +conventionnel, auquel elle croyait devoir la vie et qui l'avait +accompagnée en Espagne. Il exploitait sa reconnaissance de toutes les +manières et, sous le nom de Follemont qu'il avait pris, il était +tellement le maître chez elle qu'on le dit son mari. Mais plus tard, +nous vîmes surgir une petite vieille madame de Follemont dont il était +l'époux depuis trente ans.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, la princesse était complètement sous sa tutelle. +Elle n'avait d'autre volonté que la sienne et le comblait de soins +exagérés et puérils jusqu'au ridicule. Il était excessivement gourmand +et elle s'inquiétait, tout à travers la table, de lui faire renvoyer +la langue d'une carpe ou la queue d'un brochet. Elle lui arrangeait +elle-même <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> son café, s'occupait de préparer sa partie et de le +faire asseoir du côté où il ne venait aucun vent, «c'est la place de +monsieur de Follemont», disait-elle, et elle faisait lever quiconque +s'y serait placé. Enfin, elle usait de ses droits de princesse pour +rendre ostensibles des attentions poussées jusqu'à la niaiserie. +Racontant, au reste, dix fois par jour les services que monsieur de +Follemont lui avait rendus au péril de ses jours, circonstance fort +contestée par les personnes alors en France mais que la bonne duchesse +croyait sincèrement.</p> + +<p>Tout ce qui composais la Maison honorifique était bien forcé de se +plier à la suprématie de monsieur de Follemont, mais c'était en +clabaudant contre lui et d'autant plus que, tout en dépensant beaucoup +d'argent, il tenait l'établissement sur le pied le plus bourgeois et +le moins agréable aux commensaux. Je ne crois pas cependant qu'il +volât madame la duchesse d'Orléans. Il administrait mal parce qu'il +n'avait aucune idée de conduire un pareil revenu et ne savait pas +tenir, ce qui aurait dû être, un grand état. Mais il n'avait pas +d'enfant; il regardait les biens de madame la duchesse d'Orléans comme +son propre patrimoine et ne songeait pas à en rien soustraire. Il n'a +laissé aucune fortune. Sa veuve a eu besoin d'une faible pension que +monsieur le duc d'Orléans lui a continuée après la mort de sa mère:</p> + +<p>On comprend que le genre de vie de madame la duchesse d'Orléans +n'attirait pas beaucoup la foule: il était pénible pour les personnes +attachées de cœur à cette princesse et à sa maison. Mes parents +étaient de ce nombre. Mon père persista longtemps à y aller souvent, +mais, petit à petit, il n'y eut plus de place que pour les courtisans +de monsieur de Follemont. Quelque attachement qu'on eût pour la +princesse, ce rôle n'était pas admissible.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> Je fus présentée à madame la duchesse de Bourbon. Je ne +saurais dire par quel hasard je n'y suis jamais retournée depuis cette +première visite. Cela est d'autant moins explicable qu'elle recevait +tous les jours et avait une maison très agréable.</p> + +<p>Monsieur le duc d'Orléans vint faire une course à Paris; il se +raccommoda ostensiblement avec sa mère. La présence de monsieur de +Follemont avait causé précédemment une rupture complète entre la mère +et les enfants. Il fit sa cour au Roi, donna des ordres pour faire +arranger le Palais-Royal, tout à fait inhabitable à cette époque, +rentra en possession de ses biens et retourna en Sicile pour y +chercher sa famille, composée alors de madame la duchesse d'Orléans, +de Mademoiselle et de trois enfants: monsieur le duc de Chartres et +les princesses Louise et Marie. Madame la duchesse d'Orléans était +grosse du duc de Nemours.</p> + +<p>Dix années avant, j'avais laissé en Angleterre trois princes +d'Orléans; il n'en restait plus qu'un. Né avant que la vie, plus que +libre, menée par leur père lui eût gâté le sang, l'aîné était d'une +santé robuste. Monsieur le comte de Beaujolais, ayant ajouté les excès +de sa propre jeunesse aux excès paternels, succomba le premier. Ses +deux frères le soignèrent avec la plus vive tendresse et +l'accompagnèrent à Malte sans pouvoir le sauver. Monsieur le duc +d'Orléans était destiné à un chagrin plus intime encore. Son frère +chéri, cette véritable moitié de lui-même, le duc de Montpensier, +aussi bon, aussi aimable, aussi gracieux qu'il était distingué, mourut +d'une maladie étrange qui supposait un vice dans le sang.</p> + +<p>Monsieur de Montjoie aussi, le fidèle ami de ces princes, leur +compagnon dans toutes les vicissitudes de leur vie aventureuse, fut +tué à la bataille de Friedland. On a dit que le boulet qui l'emporta +était parti d'une batterie <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> commandée par son frère, officier +d'artillerie dans le corps d'armée bavarois. Ces sortes d'événements +n'inspirent pas la même horreur dans les familles allemandes et +suisses que dans les nôtres. On y est accoutumé à voir des frères +servant diverses puissances et exposés à se trouver opposés l'un à +l'autre.</p> + +<p>Mademoiselle avait quitté la France avec madame de Genlis; elles +s'étaient réfugiées dans un couvent.</p> + +<p>Après la catastrophe de la mort de son père et madame sa mère étant en +prison, la famille réclama la jeune princesse. Elle fut violemment +arrachée à madame de Genlis et confiée aux soins de madame la +princesse de Conti, sa grand'tante. Celle-ci, pleine d'esprit, +l'appréciait, l'aimait, mais n'avait pas le courage de la protéger +suffisamment pour lui éviter les persécutions auxquelles elle était en +butte de toute l'émigration. On voulait lui arracher, sous forme de +lettre au Roi, une profession de foi où elle renierait son père et +désavouerait ses frères. On pourrait trouver dans cette lutte, qui +dura trois années de la première jeunesse de Mademoiselle, +l'explication de son caractère, de ses vertus tout à elle et de ce +vernis d'amertume qui se montre parfois. Elle suivit sa tante en +Hongrie où elles séjournèrent quelque temps.</p> + +<p>Madame la duchesse d'Orléans, échappée aux prisons de Paris, s'établit +à Barcelone. Elle ne fit aucune démarche pour se rapprocher de sa +fille; mais, après la mort de la princesse de Conti, elle fut obligée +de lui ouvrir un asile. Mademoiselle y eut tellement à souffrir des +inconcevables procédés de monsieur de Follemont qu'elle dut s'en +plaindre à ses frères. Ils allèrent la chercher à Barcelone; la +comtesse Mélanie de Montjoie fut mise auprès d'elle et ne l'a plus +quittée.</p> + +<p>On traitait alors le mariage de monsieur le duc d'Orléans avec la +princesse Amélie de Naples. Elle avait précédemment <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> été +destinée à monsieur le duc de Berry. Cette alliance était au moment de +se conclure à Vienne pendant le séjour que la reine de Naples y fit +avec ses filles. Mais monsieur le duc de Berry, alors amoureux d'une +des demoiselles de Montboissier, se permit des plaisanteries +inconvenantes et publiques sur le peu d'agrément qu'il trouvait à la +jeune princesse. Ces propos arrivèrent à la Reine. Elle lui écrivit +une lettre de dignité, de noblesse et pourtant de bonté pour lui, dans +laquelle elle retirait sa parole et rompait tous les engagements pris +pour sa fille. Elle en envoya la copie à ma mère; je l'ai lue +plusieurs fois.</p> + +<p>Je n'ai aucun détail positif sur ce qui s'est passé en Sicile après le +mariage de monsieur le duc d'Orléans. Je sais seulement que ma mère y +assista et que, monsieur de Follemont ayant réussi à la brouiller avec +toute sa famille, elle retourna avec lui à Barcelone.</p> + +<p>Il y eut des querelles entre les anglais et la Cour; les Siciliens +prirent parti. La Reine fut mécontente de son gendre; il dut quitter +le palais et se retirer à la campagne avec sa famille. Bientôt après, +les Anglais eurent lieu de penser que la Reine négociait avec +l'empereur Napoléon pour les exterminer dans l'île et renouveler les +Vêpres Siciliennes. Je ne sais quel degré de confiance il faut +attacher à cette accusation, mais elle servit de prétexte pour faire +expulser la Reine de la Sicile. Elle conçut le projet de se rendre à +Vienne par Constantinople et mourut en route avant d'y arriver. La +nouvelle en parvint au moment même où monsieur le duc d'Orléans +installait sa famille au Palais-Royal.</p> + +<p>Madame la duchesse d'Orléans voulut bien conserver le souvenir de nos +rapports d'enfance et m'accueillit avec une bonté qui renouvela +l'affection que je lui portais et qui, depuis, s'est accrue chaque +jour, en lui voyant exercer <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> toutes les vertus, ornées de +toute les grâces qui peuvent les décorer.</p> + +<p>Madame la duchesse d'Orléans n'était pas jolie; elle était même laide, +grande, maigre, le teint rouge, les yeux petits, les dents mal +rangées; mais elle avait le col long, la tête bien placée, très grand +air. Elle supportait bien la parure, avait bonne grâce avec beaucoup +de dignité; et puis, de ses petits yeux, sortait un regard, émanation +de cette âme si pure, si grande, si noble, un regard si varié, si +nuancé, si bon, si encourageant, si excitant, si reconnaissant que, +pour moi, j'en trouverais tout sacrifice suffisamment payé. Je suis +persuadée que madame la duchesse d'Orléans doit une partie de la +fascination qu'elle exerce sur les gens les plus hostiles à +l'influence de ce regard.</p> + +<p>Elle fut bien accueillie à la Cour des Tuileries, monsieur le duc +d'Orléans médiocrement, Mademoiselle très froidement. Il n'y avait +jamais eu aucun rapprochement avec elle, même par lettre je crois; et +madame la duchesse d'Angoulême ne pouvait dissimuler la répugnance +qu'elle éprouvait pour le frère et la sœur.</p> + +<p>J'ai entendu raconter à mon oncle Édouard Dillon qu'il se trouvait à +Hartwell lors de la première visite que monsieur le duc d'Orléans y +fit. Elle avait été longuement négociée et Madame avait eu peine à y +consentir. Il arriva de meilleure heure qu'on ne l'attendait, un +dimanche comme on sortait de la messe. Madame le rencontra en +traversant le vestibule; elle était suivie de tout ce qui habitait le +château. En apercevant le prince, elle devint extrêmement pâle, ses +jambes fléchirent, la parole expira sur ses lèvres; il s'avança pour +la soutenir, elle le repoussa. Il fallut l'asseoir; elle se trouva +presque mal; on s'empressa autour d'elle et on la conduisit dans ses +appartements.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> Monsieur le duc d'Orléans, profondément blessé, peiné, +embarrassé, resta seul avec mon oncle; il n'y avait rien à dissimuler, +il lui parla avec amertume de cette scène et lui témoigna un vif désir +de repartir sur le champ. Édouard lui montra l'inconvénient d'un tel +esclandre et s'offrit à aller de sa part prendre les ordres du Roi. Le +Roi, qui était auprès de sa nièce, fit dire au prince que c'était une +incommodité à laquelle Madame était fort sujette, qu'elle allait mieux +et qu'il n'y paraîtrait pas au dîner. Peu d'instants après, il reçut +monsieur le duc d'Orléans dans son cabinet. Je ne sais ce qui se passa +entre eux. Au dîner, Madame fit bonne contenance et parla même à +monsieur le duc d'Orléans de ces <i>palpitations</i> auxquelles elle était +sujette, ce qui n'était pas vrai. Le prince fut très satisfait, on +peut le croire, de remonter en voiture sitôt après le dîner.</p> + +<p>Ces sortes de scènes laissent des traces qui ne s'oublient ni de part +ni d'autre.</p> + +<p>La répugnance ostensible de Madame pour monsieur le duc d'Orléans +s'affaiblit avec le temps, mais elle ne put ni vaincre ni dissimuler +celle que lui inspirait Mademoiselle. En revanche, il s'établit une +amitié sincère et mutuelle entre elle et madame la duchesse d'Orléans. +Madame l'appelait ordinairement, en en parlant, <i>ma vraie cousine</i>.</p> + +<p>Mon père aurait désiré que mon frère fût attaché à la maison d'Orléans +où son nom lui donnait d'anciens droits de famille. Les bontés de +madame la duchesse d'Orléans pour moi me permettaient de lui en +parler. Quoique en grand deuil de sa mère, elle me recevait souvent; +elle promit de s'en occuper. Mais elle me répondit, peu de jours +après, que monsieur le duc d'Orléans avait plus d'engagements qu'il +n'était possible qu'il eût jamais de places à sa disposition. Ce +n'était pas tout à fait la vérité. La voici:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> Monsieur le duc d'Orléans se trouvait déjà entouré de deux ou +trois personnes, de ce qu'on appelait encore l'ancien régime; et, loin +de chercher à en augmenter le nombre, il voulait compléter sa Maison +de gens d'un autre ordre et tenant aux intérêts révolutionnaires. Il +avait le coup d'œil assez juste pour comprendre qu'il y avait grand +intérêt à les ménager; sa conduite a toujours tendu à opérer ce +mélange. C'eût été une idée profondément habile dans les princes de la +famille royale; était-elle sans inconvénient dans le prince du sang +qui se séparait ainsi de leur politique? C'est ce que je n'oserais +affirmer.</p> + +<p>Il est certain que, dès le premier jour, monsieur le duc d'Orléans, +sans conspirer contre eux, j'en ai la ferme conviction, a évité de +s'assimiler à leurs allures et que toute son attitude a été celle d'un +homme bien aise qu'on le croie dans l'opposition.</p> + +<p>Monsieur de Talleyrand était bien près de suivre la même route.</p> + +<p>S'il avait eu autant de considération dans le pays qu'il y avait +d'importance, il n'aurait pas hésité; mais la Restauration était trop +son ouvrage pour qu'il osât s'en séparer à l'occasion de griefs +personnels. Rebuté par tous les dégoûts dont l'abreuvait le château, +il désira s'éloigner et se nomma lui-même pour assister au congrès de +Vienne où la grandeur des négociations et la présence des souverains +justifiaient celle du ministre des affaires étrangères.</p> + +<p>J'allais souvent chez monsieur de Talleyrand. Son salon était très +amusant. Il ne s'ouvrait qu'après minuit, mais alors toute l'Europe +s'y rendait en foule; et, malgré l'étiquette de la réception et +l'impossibilité de déranger un des lourds sièges occupés par les +femmes, on trouvait toujours à y passer quelques moments amusants ou +au moins intéressants, ne fût-ce que pour les yeux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> Madame de Talleyrand, assise au fond de deux rangées de +fauteuils, faisait les honneurs avec calme; et les restes d'une grande +beauté décoraient sa bêtise d'assez de dignité.</p> + +<p>Je ne puis me refuser à raconter une histoire un peu leste, mais qui +peint cette courtisane devenue si grande dame.</p> + +<p>Mon oncle Édouard Dillon, connu dans sa jeunesse sous le nom de beau +Dillon, avait eu, en grand nombre, les succès que ce titre pouvait +promettre. Madame de Talleyrand, alors madame Grant, avait jeté les +yeux sur lui. Mais, occupé ailleurs, il y avait fait peu d'attention. +La rupture d'une liaison, à laquelle il tenait le décida à s'éloigner +de Paris pour entreprendre un voyage dans le Levant; c'était un +événement alors, et le projet seul ajoutait un intérêt de curiosité à +ses autres avantages.</p> + +<p>Madame Grant redoubla ses agaceries. Enfin, la veille de son départ, +Édouard consentit à aller souper chez elle au sortir de l'Opéra. Ils +trouvèrent un appartement charmant, un couvert mis pour deux, toutes +les recherches du métier que faisait madame Grant. Elle avait les plus +beaux cheveux du monde; Édouard les admira. Elle lui assura qu'il n'en +connaissait pas encore tout le mérite. Elle passa dans un cabinet de +toilette et revint les cheveux détachés et tombant de façon à en être +complètement voilée. Mais c'était Ève, avant qu'aucun tissu n'eût été +inventé, et avec moins d'innocence, <i>naked and not ashamed</i>. Le souper +s'acheva dans ce costume primitif. Édouard partit le lendemain pour +l'Égypte. Ceci se passait en 1787.</p> + +<p>En 1814, ce même Édouard, revenant d'émigration, se trouvait en +voiture avec moi; nous nous rendions chez la princesse de Talleyrand +où je devais le présenter. «Il y a un contraste si plaisant, me +dit-il, entre cette visite <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> et celle que j'ai faite +précédemment à madame de Talleyrand, que je ne puis résister à vous +raconter ma dernière et ma seule entrevue avec elle.»</p> + +<p>Il me fit le récit qu'on vient d'entendre. Nous étions tous deux +amusés, et curieux du maintien qu'elle aurait vis-à-vis de lui. Elle +l'accueillit à merveille et très simplement; mais, au bout de quelques +minutes, elle se mit à examiner ma coiffure, à vanter mes cheveux, à +calculer leur longueur et, se tournant subitement du côté de mon oncle +placé derrière ma chaise:</p> + +<p>«Monsieur Dillon, vous aimez les beaux cheveux!»</p> + +<p>Heureusement nos yeux ne pouvaient se rencontrer, car il nous aurait +été impossible de conserver notre sérieux.</p> + +<p>Au reste, madame de Talleyrand ne conservait pas ses naïvetés +uniquement à son usage; elle en avait aussi pour celui de monsieur de +Talleyrand. Elle ne manquait jamais de rappeler que telle personne (un +autre de mes oncles par exemple, Arthur Dillon) était un de ses +camarades de séminaire. Elle l'interpellait à travers le salon pour +lui faire affirmer que l'ornement qu'il aimait le mieux était une +croix pastorale en diamant dont elle était parée. Elle répondit à +quelqu'un qui lui conseillait de faire ajouter de plus grosses poires +à des boucles d'oreilles de perle:</p> + +<p>«Vous croyez donc que j'ai épousé le Pape!»</p> + +<p>Il y en aurait trop à citer. Monsieur de Talleyrand opposait son calme +imperturbable à toutes ses bêtises, mais je suis persuadée qu'il +s'étonnait souvent d'avoir pu épouser cette femme.</p> + +<p>J'étais chez madame de Talleyrand le jour du départ de monsieur de +Talleyrand et je lui vis apprendre que madame de Dino, alors la +comtesse Edmond de Périgord, accompagnait son oncle à Vienne. Le +rendez-vous <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> avait été donné dans une maison de campagne aux +environs de Paris. Un indiscret le raconta très innocemment.</p> + +<p>Madame de Talleyrand ne se trompa pas sur l'importance de cette +réunion si secrètement préparée; elle ne put cacher son trouble ni +s'en remettre. Ses prévisions n'ont pas été trompées; depuis ce jour, +elle n'a pas revu monsieur de Talleyrand, et bientôt elle a été +expulsée de sa maison.</p> + +<p>Monsieur de Blacas redoubla de soins et de grâce pour mon père après +le départ de monsieur de Talleyrand, mais il ne lui convenait +nullement d'entrer dans la cabale qui se formait sous ses yeux.</p> + +<p>Nous voyions souvent, depuis nombre d'années, la princesse de +Carignan, nièce du roi de Saxe. Elle avait épousé, au commencement de +la Révolution, le prince de Carignan, alors éloigné de la Couronne, +mais prince du sang reconnu. Elle avait adopté les idées +révolutionnaires et y avait entraîné son mari, dépourvu de +l'intelligence la plus commune. Elle était restée veuve et ruinée avec +deux enfants et avait successivement porté ses réclamations dans les +antichambres du Directoire, du Consulat et de l'Empire.</p> + +<p>Il convenait à l'Empereur de les accueillir; elle reprit son titre de +princesse, et il partagea les biens, non vendus, de la maison de +Carignan, entre son fils et celui du comte de Villefranche, oncle du +feu prince de Carignan. Il l'avait eu d'un mariage contracté en France +avec une demoiselle Magon, fille d'un armateur de Saint-Malo. La +princesse de Lamballe, sa sœur, en avait été désolée, courroucée, +et la Cour de Sardaigne n'avait jamais reconnu cette union.</p> + +<p>La princesse de Carignan, saxonne, avait de son côté épousé +secrètement un monsieur de Montléard dont elle <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> avait +plusieurs enfants qu'elle cachait très soigneusement ainsi que ses +grossesses. Elle n'avouait que les deux Carignan. L'aîné était, en +1812, une grande belle fille de quinze ans, très simple, très +naturelle, très bonne enfant. Le fils, dont l'enfance avait été +négligée jusqu'à l'abandon, après avoir polissonné à Paris avec tous +les petits garçons du quartier, était depuis quelques mois dans une +pension à Genève où le roi de Sardaigne l'avait fait réclamer pour +l'établir à Turin. Il était devenu un personnage important. Le Roi +n'ayant que des filles et son frère étant sans enfants, le prince de +Carignan se trouvait héritier présomptif de la Couronne.</p> + +<p>Le duc de Modène, frère de la reine de Sardaigne, et marié à sa fille +aînée, aurait trouvé plus simple de voir changer l'ordre de +succession. L'Autriche appuyait ses prétentions; les opinions +révolutionnaires des parents et la conduite que la princesse de +Carignan avait continué à tenir militaient contre le jeune prince de +Carignan; mais il était de la maison de Savoie et c'était un grand +titre aux yeux du Roi. Le faire reconnaître et proclamer hautement +était une des affaires les plus importantes de la mission confiée à +mon père. La France a le plus grand intérêt à ce que l'Autriche +n'ajoute pas le Piémont aux États qu'elle gouverne en Italie.</p> + +<p>La princesse de Carignan désirait obtenir la permission d'aller à +Turin avec sa fille. On consentait bien à recevoir et même à garder la +jeune princesse, mais toutes les portes étaient barricadées contre la +mère. Dès qu'elle sut la nomination de mon père, elle ne sortit plus +de chez nous, ayant à chaque heure quelque nouveau motif à faire +valoir pour obtenir la médiation de l'ambassadeur qui était disposé à +s'occuper très activement des affaires du prince mais point du tout à +obtenir le retour de la princesse dont la présence n'aurait été qu'un +embarras continuel <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> pour son fils et pour la France qui se +déclarait en sa faveur.</p> + +<p>L'autre Carignan (Villefranche) avait épousé mademoiselle de La +Vauguyon, et cette famille s'agitait aussi pour faire admettre sa +légitimité par la Cour de Turin. On arguait d'un acte du feu Roi qui, +à l'article de la mort, avait dû reconnaître le mariage +disproportionné du comte de Villefranche.</p> + +<p>Mon père n'était pas toujours libre d'écouter ces minutieuses +explications. J'en subissais ma bonne part et je préludais ainsi à +l'ennui qui m'attendait à Turin.</p> + +<p>Nous partîmes au commencement d'octobre.</p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> <i>APPENDICES</i></h2> + + +<p class="resume">I</p> + +<p class="center smcap">Note du marquis d'Osmond, pour être remise à l'archevêque de Sens, en +mai 1788.</p> + +<p>J'ai souvent, dans ces écritures, indiqué mon père comme n'étant +aucunement séduit par les utopies du jeune et brillant groupe des +Talleyrand, des Lauzun, des Lameth, des Narbonne, des Loménie, des +Choiseul, etc..., avec lesquels il vivait intimement, et de son +opposition hostile aux démolisseurs de 1789. Toutefois, son bon esprit +lui faisait admettre la nécessité de grandes concessions aux tendances +du siècle, et la perspicacité de son jugement lui indiquait la guerre +comme un moyen dérivatif à la fièvre révolutionnaire bouillonnant dans +les veines de la France: le très bon état de l'année devait la faire +espérer heureuse. Cet expédient réussit presque toujours dans notre +belliqueuse patrie. Mon père y voyait un moyen de salut à la condition +d'employer le calme comparatif qui en pourrait résulter à créer +immédiatement des institutions de nature à satisfaire aux besoins +réels du pays, venant d'en haut et fortifiant sans détruire. Je lui ai +souvent entendu soutenir cette thèse pendant l'émigration vis-à-vis de +ce qu'on appelait alors les constituants: les Lally, les Monier, les +Malouet, etc., ceux enfin que les émigrés purs qualifiaient de +scélérats <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> et mon père de très honnêtes gens s'étant trompés. +Ils en convenaient bien alors; ils admettaient son système praticable +et en étaient bien aux regrets, mais, hélas! il était trop tard. Les +générations actuelles préfèrent peut-être le grand coup de balai de +1789, mais celle qui subissait la révolution en était moins charmée.</p> + +<p>Je fais transcrire ici<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smaller">[1]</span></a> une note toute entière de la main de mon +père, dans la pensée qu'un volume a moins de chance de s'égarer qu'une +feuille de papier. Elle constate quelles étaient ses opinions au mois +de mai 1788. Elle a été remise à l'archevêque de Sens, avec quel +insuccès, l'histoire le sait. Ce cardinal du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle était +esprit fort mais très petit génie, et pourtant l'opinion publique +l'avait imposé au Roi comme premier ministre. En lisant ce document, +il ne faut pas perdre un instant de vue sa date.</p> + +<div class="quote"> +<p>Lorsque, dans un siècle éclairé, les sottises du gouvernement + l'ont réduit à la nécessité de permettre les dissertations sur + les droits du peuple, on ne peut pas se flatter que le résultat + soit à l'avantage de l'autorité; elle doit alors prévoir les + sacrifices auxquels elle sera forcée et poser des bornes qui, en + exaltant la reconnaissance publique, arrête toute discussion.</p> + +<p> En matière de constitution, il sera toujours impossible de + s'entendre: quand les partis opposés établiront leurs prétentions + sur des faits, chacun en citera en sa faveur. Comme tous les + peuples de la terre ont sans cesse été ballottés par les passions + des hommes intéressés à les diriger en sens contraires, il n'y a + point de nation dans les annales de laquelle on ne trouve à + justifier, en même temps, et les entreprises du despotisme et les + folles démarches de l'enthousiasme républicain. Pour les gens de + bonne foi, quelle que soit leur robe, <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> les citations, les + exemples ne sont rien. Dans le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, on n'a plus le + droit de commander aux hommes qu'en se soumettant avec eux à + l'empire éternel de la raison. Je sais qu'on n'admet pas + généralement ces principes; cependant ce sont les véritables et + leur application aux circonstances dans lesquelles se trouve la + France peut seule la préserver des malheurs dont elle est + menacée. Je le dis avec d'autant plus de franchise que rien ne me + paraît plus intimement lié que la gloire du Roi au bonheur de la + Nation et la gloire de la Nation au bonheur du Roi.</p> + +<p> Il faut se hâter; on a déjà perdu des moments précieux; l'esprit + de parti fait des progrès rapides; les têtes s'enflamment; + n'osant pas dire positivement les choses, on dispute sur les + mots; on se rallie aux prétentions parlementaires: le + gouvernement ne doit pas s'y tromper; ce n'est qu'un prétexte. Le + peuple peut être conduit à des révoltes dont il ignore le motif + sans en prévoir l'effet, mais l'opinion qui le dirige n'attache + aucun prix à l'existence des Parlements; elle veut des États + Généraux qui assurent à la Nation le droit imprescriptible de + consentir l'impôt et aux citoyens une liberté individuelle + protégée par les lois.</p> + +<p> Les grands intérêts politiques étant devenus la matière de toutes + les conversations, on entend sans cesse parler de l'Angleterre, + de sa constitution, la comparer avec ce que nous pouvons devenir, + mettre en parallèle les deux Rois réduits à la liste civile; + cependant rien n'est plus ridicule que cette comparaison. La + position géographique de la France ne lui permet pas d'être + soumise au régime anglais; elle lui impose la nécessité d'avoir + une armée de deux cents mille hommes, circonstance qui, seule + (sans entrer dans de grands détails et planant sur les idées + intermédiaires), met une extrême différence entre les magistrats + souverains de ces deux Nations.</p> + +<p> En France, l'autorité que doit conserver le Roi est une sûreté. + La portion du peuple qui peut s'exprimer est trop éclairée pour + faciliter aux grands le moyen de marcher à l'aristocratie; la + noblesse a trop besoin des places et des faveurs de la Cour pour + laisser restreindre au delà de certaines <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> bornes les + facilités que le Roi a de se l'attacher par ses bienfaits; le + clergé aurait trop à se défendre de l'esprit philosophique uni au + républicain pour ne pas s'opposer à tout ce qui pourrait anéantir + l'autorité royale. L'étendue de l'Empire, le génie de la Nation, + l'habitude, tout nous lie au système d'une monarchie limitée; + nous ne pourrions nous en éloigner que par les convulsions d'une + guerre civile, et je doute que ce fut à l'avantage de nos neveux.</p> + +<p> Un Roi, un peuple, une noblesse, un clergé ne sont pas + incompatibles. Nous pouvons, en conciliant leurs intérêts, + obtenir de la raison toute seule ce qui a coûté à nos voisins des + siècles de malheurs. Le ministère actuel laissera-t-il échapper + l'occasion de commander à la postérité une reconnaissance + éternelle?</p> + +<p> M. l'archevêque de Sens a déjà trop tardé. Cependant il trouvera + une excuse dans la persuasion où sont les gens sensés qu'il faut + longtemps préparer l'esprit des Rois pour les déterminer à un + sacrifice de la moindre portion de cette autorité absolue que la + flatterie les accoutume à tant apprécier. Si le principal + ministre conserve sa place, il est temps de parler franchement, + de calmer l'effervescence que produit le désir de la liberté + qu'on peut raisonnablement souhaiter. Il est surtout temps + d'imposer silence au dépit de la magistrature, à la haine des + envieux et aux clabauderies de courtisans qui, sans savoir + positivement ce qu'ils veulent, crient toujours contre tout ce + qui se fait. Les passions, sous le masque de l'intérêt public, + pousseront le peuple à une résistance plus embarrassante que + l'insurrection qui s'annonce déjà dans quelques provinces si le + Roi, en avançant l'époque des États Généraux, ne manifeste pas + clairement, irrévocablement les intentions louables dont M. + l'archevêque l'a animé.</p> + +<p> Souvent, à une certaine distance, on juge mal les objets + moyennant quoi je pourrais bien me tromper, mais, de la position + où je suis, il me semble que, pour tout calmer, pour tout + réparer, le Roi devrait appeler près de sa personne ou une cour + plénière ou des députés des assemblées provinciales ou les + présidents de ces assemblées, enfin un corps quelconque <span class="pagenum"><a id="page3952" name="page3952"></a>(p. 3952)</span> + auquel il put adresser l'équivalent du discours qui suit:</p> + +<p> «Messieurs, je vous ai mandés pour vous faire connaître mes + volontés d'une manière si précise qu'à l'avenir elles ne puissent + plus être mal interprétées. Le besoin de mon cœur, autant que + le malheur des circonstances, m'avait dès longtemps déterminé à + m'environner de l'amour de mes peuples en assemblant les États + Généraux de mon royaume. Je ne balançais plus que sur l'époque à + laquelle je devais les convoquer lorsque mes ministres consultés + pensèrent qu'en fixant l'année 1792 pour les réunions d'une + assemblée nationale chacun des membres destinés à la composer + pouvait, en se formant dans les assemblées provinciales, en + s'appropriant les lumières de son siècle, s'élever à la hauteur + des grands intérêts qui doivent être discutés. Ils pensèrent + qu'alors tous concourraient plus utilement au projet que j'ai + formé de régénérer l'empire français sur les bases de sa + constitution.</p> + +<p> «J'annonçai les États Généraux pour 1792. Des corps qui ont + cherché à se rendre nécessaires ont paru douter de la pureté de + mes intentions; leurs arrêtés, pleins de chaleur et de fiel, ont + occasionné des mouvements qui ont troublé l'ordre public; ils + tendaient à altérer la confiance des peuples, le plus précieux + apanage des Rois français. Cette colonne de la monarchie qui l'a + soutenue au milieu des crises des plus violentes sera inutilement + ébranlée lorsque le jour de la raison, éclairant les souverains + comme leurs sujets, leur a démontré qu'ils ne peuvent avoir qu'un + seul et même intérêt.</p> + +<p> «Quoique des États Généraux, assemblés à l'époque précédemment + indiquée, pussent promettre de plus grands avantages, cependant + je cède au désir que témoigne la Nation de me faire connaître ses + besoins et je me rends d'autant plus facile que je suis moi-même + pressé de lui prouver que digne, au moins par quelques vertus, de + commander au premier peuple de la terre, je ne regarderai jamais + comme des sacrifices tout ce qui pourra contribuer à son bonheur + et à sa gloire. Mon principal ministre vous expliquera dans ses + détails le plan que j'ai cru devoir adopter pour la formation + <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> des États Généraux. Leur première convocation ne + provoquera probablement pas le bien que nous désirons tous avec + une égale ardeur; mais la seconde, selon les circonstances plus + rapprochée que les suivantes, consacrera pour toujours les + principes invariables sur lesquels il est temps de fixer + l'opinion.</p> + +<p> «Pour terminer les affaires qui vous intéressent, il serait + heureux de jouir d'une profonde tranquillité, mais il ne convient + point aux Français qu'elle soit accompagnée de crainte.</p> + +<p> «Les peuples, jaloux des avantages dont nous jouissons, + chercheront à profiter des divisions qu'ils s'exagèrent pour nous + attaquer avec succès si notre réunion franche et loyale ne + commande pas le respect qui nous est dû.</p> + +<p> «La dernière révolution opérée en Hollande par les armées + prussiennes jointes aux intrigues de l'Angleterre a + singulièrement dérangé la balance politique de l'Europe. Les + influences de cet événement m'imposent l'obligation de rendre à + la République la liberté d'effectuer les engagements qu'elle a + contractés envers moi. <i>Demain, mon armée se porte sur la + Hollande.</i> J'ai tout lieu de croire que cette démarche + indispensable ne sera le motif d'aucune guerre. Cependant, si + (contre les apparences) l'injustice nous contraignait à prendre + la voie des armes, j'appellerais mes enfants; nous redoublerions + d'énergie et (en soumettant cordialement les principes de notre + constitution au flambeau des lumières amoncelées par les siècles + tandis que nous forcerions nos ennemis à solliciter la paix) nous + porterions au plus haut degré la gloire du nom français.»</p> +</div> + +<p class="p2 center"><i>(Note ajoutée par la comtesse de Boigne.)</i></p> + +<p>On trouve dans les <i>Mémoires</i> de l'empereur Napoléon, publiés en 1825, +des pages qui ont une complète analogie de vues avec les idées émises +dans la note écrite par M. le marquis d'Osmond, en mai 1788, pour être +remise à M. l'archevêque de Sens. On pourra en juger par les passages +suivants:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> «Les patriotes virent également que les négociations de la +France avec la Prusse s'étaient ressenties de la mollesse qui +caractérisait alors le Cabinet de Versailles, endormi dans +l'insouciance des plaisirs sur le bord de l'abîme qui devait bientôt +l'engloutir. Qui sait ce qui serait arrivé si la France, fidèle à son +honneur et à sa politique, eut soutenu hautement par une grande +démonstration militaire l'amitié qu'elle devait aux Provinces Unies? +Elle donnait peut-être le signal d'une guerre où elle eut entraîné une +partie de l'Europe; elle aurait sauvé la liberté de son alliée et +probablement échappé elle-même à sa révolution....» (t. VI, p. 135; +éd. de 1825).</p> + +<p>«C'était le parti qu'aurait dû prendre Louis XVI dont le royaume était +déjà agité: il eut peut-être détourné les esprits des intérêts +naissants; il eut forcé, en faisant marcher une armée sur la frontière +du nord, l'Angleterre et la Prusse à traiter avec lui de +l'indépendance de la République de Hollande. Par cette conduite à la +fois juste et politique, il aurait inspiré du respect à ses propres +sujets, à ses alliés, à ses ennemis» (t. VI, p. 143; éd. de 1825).</p> + + +<p class="resume"><span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> II</p> + +<p class="center smcap">Acte de mariage d'Adèle d'Osmond avec le général de Boigne.</p> + +<p>(Extrait des registres des actes de mariage de la chapelle française +de Londres.)</p> + +<p>L'an mil sept cent quatre vingt dix huit, le onzième jour du mois de +juin, Nous, soussigné, Antoine Eustache Osmond, évêque de Comminges en +France, de présent résidant à Londres, en vertu de la permission à +nous accordée par monseigneur Douglas, évêque de Centurie et vicaire +apostolique de Londres, avons donné la bénédiction nuptiale, après +avoir demandé et obtenu leur consentement mutuel, à messire Benoit de +Boigne, originaire de Chambéry en Savoie, fils majeur de messire +Jean-Baptiste de Boigne et de demoiselle Hélène de Cabet, absents, et +à demoiselle Louise Éléonore Charlotte Adélaïde Osmond, fille mineure +de messire René Eustache, marquis d'Osmond et de dame Éléonore Dillon, +marquise d'Osmond, présents et consentants au dit mariage, et en +présence de messire François, Emmanuel duc d'Uzès, de messire Anne +Joachim Montagut, marquis de Bouzoles, de messire Charles Alexandre de +Calonne et du général Daniel O'Connell, lesquels tous de ce requis ont +signé avec nous.</p> + + +<p class="resume"><span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> III</p> + +<p class="center smcap">Lettres adressées en 1799 par madame de Boigne au marquis et a la +marquise d'Osmond, 11, Beaumont-street, Londres.</p> + +<p class="date">de Ramsgate, mercredi, 6 août.</p> + +<p>Je suis bien fâchée mais point inquiète de n'avoir pas de lettres +aujourd'hui; la poste de demain m'apportera, j'espère, de meilleures +nouvelles que celles d'hier. Vous me recommandez de me ménager, ma +chère maman; permettez-moi de vous donner le même conseil, vous en +avez, au moins, autant besoin. Je viens d'aller à Sandwich à cheval et +je suis fatiguée à mort, cependant ma promenade m'a fort amusée. Nous +avons rencontré sept bataillons des <i>Guards</i> qui venaient s'embarquer +ici; nous en avons vu qui étaient au bivac, d'autres campés, d'autres +pliant bagages, d'autres enfin en marche; ceux-là s'embarquent dans ce +moment sous mes fenêtres, ce qui n'est pas un très joli spectacle. Il +y a un embargo depuis trois jours dans le port même sur les bateaux de +pêcheurs, ce qui afflige vivement le général Dalrymphe à ce qu'il m'a +confié hier. Rainulphe a la tête tournée: il ne rêve que cheval et +soldat; mais, quoiqu'il travaille peu, je ne regarde pas ceci comme du +temps perdu; il est bien employé pour sa santé et sa mine fait plaisir +à voir. Je suis excédée, aussi je remettrai l'expédition de ma lettre +à demain.</p> + +<p>Jeudi.—L'abbé vous ayant écrit hier, j'ai indulgé ma paresse ou +plutôt un mal horrible aux reins en m'arrêtant, car je n'en pouvais +plus. Je suis bien mieux aujourd'hui mais bien fâchée d'être obligée +de suspendre mes bains qui me renforcent et me délassent; je les +reprendrai le plus tôt possible. <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> Il fait un temps affreux, ce +qui me décide à remettre ma promenade à cheval parce que je ne veux +pas courir le risque d'être mouillée. Sur la route de Sandwich, hier, +j'ai vu des moulins d'une construction extraordinaire; j'ai demandé ce +que c'était et on m'a dit que c'était des moulins à sel. Nous sommes +descendus de cheval et nous sommes entrés dans la manufacture où un +homme très poli nous a expliqué tous les procédés qui ne sont pas très +compliqués mais qui m'ont intéressée. Vous voyez que je profite de vos +conseils.—Je lis maintenant, pour la première fois, les lettres de +lord Chesterfield: j'y trouve du bon et du mauvais; surtout il me +semble qu'elles n'étaient pas propres à l'impression car bien des +choses qu'on peut tolérer comme conseils particuliers deviennent +immorales quand on les érige en maximes générales. Je suis occupée à +en traduire quelques-unes qui ne sont que des précis historiques très +bien faits d'époques ou d'associations particulières.—J'ai vu hier +madame O'Connell: j'ai passé une heure chez elle; je vais lui envoyer +vingt pounds pour commencer à acquitter mes dettes; elle m'a chargée +de vous dire mille amitiés. J'ai écrit lundi à madame Brandling et à +lady Wilmot; je donne quelques <i>hints</i> à la première sur notre +rapprochement, mais je ne parle à Lucy de rien de ce qui s'est passé; +assurément, il serait fort à désirer que le public pût l'oublier. +Monsieur Cruise est ici; je ne l'ai pas encore vu, ce qui +m'étonne.—Je n'ai point encore de lettre aujourd'hui, non plus que +l'abbé, ce qui m'afflige et m'inquiète beaucoup. Je voudrais pourtant +bien avoir des nouvelles de papa. Je vous ai quittée tout-à-l'heure +pour attendre l'arrivée de la poste et j'en ai employé l'intervalle à +écrire à madame Théobus et un billet à madame O'Connell en lui +envoyant un billet de vingt pounds, mais monsieur de B. l'a vu et +absolument voulu mettre à la place un draft de cent pounds: j'en suis +bien aise en ce que je craignais qu'un retard pût gêner les +O'Connell.—Quand mes souliers seront faits, vous me les enverrez avec +quelques robes blanches, des bas, etc... car je m'aperçois qu'il ne me +reste que la place de vous embrasser l'un et l'autre et je <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> +remettrai les commissions à demain. Sûrement, si papa était plus mal, +vous m'auriez fait écrire.</p> + +<p class="date">vendredi, 9 août.</p> + +<p>Voilà deux lettres de vous, mon cher papa; celle de mardi avait été +envoyée par <i>mistake</i> je ne sais où. J'imagine que celle écrite +mercredi à l'abbé l'y aura suivie, car je vois le même <i>mistake</i> écrit +sur une lettre adressée au Général. D'après cela, cher papa, il me +semble qu'il vaudra mieux dorénavant ajouter <i>Kent</i> à l'adresse.—Je +commençais à être bien inquiète de n'avoir pas de nouvelles; mais ce +que dit le docteur me rassure un peu quoique je voudrais que vous ne +négligeassiez aucune des précautions qu'on vous indique, car cette +maladie dont vous êtes menacé me tourne la tête.—J'ignore comment on +sait à Londres ce qui se passe ici, assurément ce n'est pas par moi, +car je vous assure que je suis bien vos conseils en gardant sur tout +ce qui me regarde le silence le plus entier; d'ailleurs, avec la +meilleure volonté du monde, je ne pourrais rien dire puisqu'il est +vrai que je ne vois personne du tout. Au reste, je ne le désire pas, +car, si ce n'était que je suis loin de maman et de vous, je ne +regretterais que peu la société. Je m'occupe, je monte à cheval, je me +promène, enfin je remplis très bien ma journée.—Monsieur de Boigne +est très bien pour moi, mieux même que les premiers jours; je lui sais +aussi extrêmement bon gré de sa manière vis-à-vis de l'abbé et de +Rainulphe, qui est parfaite. «Mandez à votre papa, me disait-il hier, +que je suis le plus heureux des hommes et que cela va très bien.» Je +n'ose pas, il m'a défendu de parler même à lui de mon intérieur. +Cependant, je prends sur moi de faire <i>sa commission</i>.—Mon appétit +est fort diminué et il m'est impossible de dormir, à mon grand +désespoir, car je n'espère pas reprendre des forces avant d'avoir +recouvré le sommeil.—J'ai coupé mes cheveux en petit garçon et je +suis totalement défigurée, mais cela m'est plus commode et ils seront +revenus avant peu: j'avertis maman pour sa consolation que je les ai +coupés <i>quarrés</i>.—Je vous ai mandé hier que monsieur de B. avait +payé les cent louis <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> que madame O'Connell m'avait prêtés; il +m'a aussi avancé trente louis de mon pin money que je lui rembourserai +à mon retour à Londres; ainsi, vous voyez que je suis à flot et que, +si maman a des mémoires à moi, elle peut les garder jusqu'à ce que +j'arrive, attendu que je peux les payer.—J'imagine que nous saurons +incessamment la destination des malheureux qui s'embarquent ici: +quarante transports remplis d'hommes ont mis à la voile depuis hier; +ils ont été aux Dunes pour se réunir à leur escorte; voilà tout ce que +je sais de cette expédition dont vous saurez probablement l'exécution +longtemps avant nous.—Je ne sais pas ce que maman entend par ce +qu'elle a fait pour nous procurer les gazettes, mais, si cela n'est +pas possible, j'y renonce.—Je prie maman de m'envoyer, en même temps +que mes souliers, quelques robes blanches, celles dont elle sait que +je préfère la forme, des bas de soie blanche et des fichus.—Je ne +comptais pas vous écrire aujourd'hui, mais voilà mon papier presque +rempli et, d'ailleurs, je ne veux pas vous laisser dans l'opinion que +je n'ai pas reçu vos lettres, car l'abbé a fermé la sienne de si bonne +heure que la poste n'était pas encore arrivée.—Il fait un temps +déplorable: depuis trois jours, la pluie n'a cessé qu'une heure ce +matin; j'en ai profité pour monter à cheval.—Monsieur de Boigne est +très souffrant. Il vient de se jeter sur son lit pendant une heure et +il dit qu'il est mieux.—J'embrasse maman et vous bien tendrement. +L'abbé et Rainulphe se portent très bien et je suis très contente de +la mine du dernier que j'espère que vous trouverez impaved.—Le +Général me charge de vous mander qu'il ne négligera rien pour mériter +de plus en plus votre bonne opinion.—Mille amitiés à Édouard et à +Émilie. Vous ne me parlez pas de la santé de monsieur de Calonne à +laquelle je ne suis pas assez ingrate pour ne pas m'intéresser +vivement; faites lui mille tendres compliments pour moi. Adieu.</p> + +<p class="date">samedi, 10 août.</p> + +<p>Je vous mandais hier que monsieur de Boigne était très <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> +souffrant. Il se plaint encore plus aujourd'hui et il a certainement +beaucoup de fièvre. Je ne sais qu'en penser: il se croyait mieux ce +matin quoiqu'il eut passé une nuit cruellement agitée, mais le +redoublement est très violent. J'ai voulu l'engager à voir un médecin; +il l'a refusé, mais, s'il n'est pas mieux demain, j'insisterai. +Peut-être même retournerons-nous à Londres. Au surplus, j'espère que +ce ne sera qu'une fièvre éphémère; il l'attribue à la fatigue d'avoir +été à Sandwich l'autre jour. Monsieur de Boigne n'a pas voulu que je +renonçasse à ma promenade ce matin et je suis montée à cheval avec +Rainulphe et John.—On embarque en ce moment de la cavalerie et, +sachant que ma lettre ne peut pas partir aujourd'hui, je vous quitte +pour aller voir.</p> + +<p>Dimanche, 10 heures.—Madame O'Connell partant ce matin, elle vous +portera cette lettre. Je n'ai su son départ qu'hier et je comptais +vous écrire longuement hier au soir, mais mon malade ne m'a pas permis +de le quitter. Il a eu la fièvre extrêmement fort toute la journée; +elle a un peu baissé pendant la nuit. Il n'y a pas de médecin ici et +j'ai envoyé John à Margate porter un billet à la duchesse de +Fitz-James pour la prier de nous procurer le médecin qui a soigné le +duc.—Monsieur de B. est mieux ce matin; il a encore la fièvre et +beaucoup de mal à la gorge.—L'abbé devait vous écrire, mais le +paresseux n'en a rien fait. Si je n'en ai pas le temps, il vous +donnera de mes nouvelles demain.—Je suis assez bien, quoique très +fatiguée. J'imagine que je n'aurai pas beaucoup de repos aujourd'hui, +car l'abbé croit qu'il y aura un redoublement.—Adieu, chère maman, je +vous embrasse ainsi que mon bien aimé papa.</p> + +<p class="date">lundi, 12 août.</p> + +<p>Vous avez tort, chez papa, de vous affliger, car, en vous parlant de +mon manque d'appétit, j'entendais seulement qu'il était diminué; quant +au sommeil, vous savez qu'il n'est jamais revenu et il n'est pas plus +mauvais qu'à l'ordinaire.—Vous recevrez aujourd'hui par les O'Connell +une lettre dans laquelle je vous rends compte de l'état de monsieur +de Boigne: il <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> est très bien aujourd'hui et le redoublement +que nous craignions hier n'a été que très peu marqué. Le docteur +Slater (qui est venu de Margate, envoyé par madame de Fitz-James) a +dit que ce n'était rien, et, dans le fait, je crois que, dès demain, +le Général pourra reprendre son train de vie habituel. S'il se sent +assez de force pour entreprendre cette course, nous comptons aller +mercredi à Deal pour y passer la journée et voir la flotte de +l'expédition dont le rendez-vous est aux Dunes. On continue +d'embarquer tous les jours hommes et chevaux, ce qui n'est pas fort +curieux. Les chevaux sont amenés sur le <i>pier</i>, <i>alongside</i> du +transport, hissés à bord avec une machine parfaitement semblable à +celle dont on se sert pour charger les bateaux en Hollande.—Monsieur +de Boigne dit qu'il n'a prêté la Gazette à personne, et il vous prie +ainsi que moi de faire dire à Georges de nous l'envoyer; il ne conçoit +pas pourquoi il l'a refusée et, en tout cas, <i>il la veut</i>. Je vous +remercie de nous envoyer le Pelletier et le Mallet du Pan que le +Général dit n'avoir pas prêté non plus.—Vous me dites qu'on <i>dit</i> +beaucoup de choses: je le crois, mais je serais bien curieuse d'en +savoir davantage. Madame de Martinville, j'imagine, joue la +satisfaction? Au surplus, cela m'est assez égal maintenant; je crois +que monsieur de Boigne la connaît assez pour faire avorter tous ses +mauvais desseins et rendre sa méchanceté impuissante; ce n'est pas +qu'elle n'ait poussé l'astuce et la fausseté jusqu'au point de lui +faire croire à son repentir; c'est une vilaine femme! Je serais bien +aise aussi de savoir ce que <i>ces dames</i> comptent faire de moi; je sais +qu'il y a quelque temps elles disaient qu'<i>elles feraient quelque +chose de moi</i>; en ont-elles toujours aussi bonne opinion et leur +intention est-elle toujours de travailler à m'<i>improuver</i>? Je crains +qu'elles ne me trouvent un sujet, bien rétif et, en conscience, je +n'ai pas un vif désir de profiter de leurs leçons. Au surplus, je +suivrai vos instructions en ne témoignant aucuns ressentiments de +toutes les injures dont on m'a accablée dans cette société; je +pardonnerai tout, jusqu'à l'ingratitude. Assurément, j'en ai été assez +dédommagée par les bontés de mes amis et les hommages dont m'ont +<span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> comblée tant d'anglais que je connaissais à peine.—Comment +maman a-t-elle pu croire nécessaire de me dire que je ne m'étais pas +acquittée envers les O'Connell en leur rendant l'argent qu'ils +m'avaient prêté? elle me connaît donc bien peu!—J'ai repris mes bains +depuis hier. Je vais monter à cheval; peut-être pousserai-je ma +promenade jusque chez les duchesses. Le docteur Slater m'a dit que le +duc de Fitz-James serait, à ce qu'il croyait, bientôt parfaitement +rétabli: il a la goutte aux pieds, ce qui est, dit-on, fort +heureux.—Adieu pour le moment.</p> + +<p>Me voilà revenue, après avoir fait une très jolie promenade, mais sans +avoir rempli mon dessein d'aller chez la duchesse de Fitz-James; j'ai +changé d'avis en entrant dans Margate; j'irai demain sans +faute.—Adieu, cher papa, j'embrasse du plus tendre de mon cœur les +habitants de Beaumont-street; mille tendresses à Émilie, Édouard et +Arthur.—Y a-t-il quelques nouvelles? nous vivons ici comme des +Ostrogoths.—J'espère que la <i>bonne famille</i> n'aura pas été fatiguée +de son voyage et que madame O'Connell aura couru moins de dangers +qu'en venant.—Adieu, papa, encore un baiser.</p> + + +<p class="date">mardi, 13 août.</p> + +<p>Je suis extrêmement fâchée que ce pauvre William ait perdu sa place; +je le serais encore plus si je pouvais me le reprocher en rien. +Assurément, j'ai toujours eu raison d'en être parfaitement contente. +La personne qui m'a demandé son caractère avait vu monsieur de Boigne +pendant que j'étais à cheval, et il paraît que William avait dit qu'il +était anglais et qu'il avait servi le Général quatorze mois. Monsieur +de Boigne a nié ces deux choses et a reconnu son goût pour la boisson; +du reste, dans ce que j'ai écrit, j'ai rendu justice à l'intelligence +et à l'activité de William, voilà ce qui en est: je serais fâchée que +vous m'accusassiez de légèreté dans une chose qui peut déterminer le +sort d'un malheureux dont je n'ai qu'à me louer. Si William peut se +procurer une autre place, il me trouvera toujours prête à dire tout +le bien que je <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> pense de lui; quelque chose qu'il en coûte, +jamais je ne sacrifierai un autre à ma tranquillité.—L'ouragan d'hier +a cessé, mais l'orage m'a fait un mal affreux et je suis aujourd'hui à +peine en état de tenir ma plume: sans maladie quelconque, j'ai eu un +mal aux nerfs horrible; ce matin j'étais en si mauvaise disposition +que mon bain m'a fait un très mauvais effet, mais je veux vous écrire +parce que la poste ne part pas demain. Je suis bien <i>anxious</i> aussi de +voir ma petite Georgine; sa mère doit recevoir une lettre de moi +aujourd'hui, mais apparemment que je dois m'en prendre à la poste, car +je n'en ai pas d'elle.—Adieu, bonne maman, ma tête tourne tant que je +m'arrête. Dites à William qu'il n'a rien fait pour me déplaire, que +j'en suis parfaitement contente, que, s'il a perdu sa place, je n'y +suis pour rien et enfin que je suis disposée à faire tout en mon +pouvoir pour lui en procurer une autre.</p> + + +<p class="date">samedi, 17 août.</p> + +<p>Je suis presque fâchée d'avoir expédié ma lettre d'hier, car j'étais +si souffrante qu'elle a dû s'en ressentir et, peut-être, vous +inquiéter. J'hésitais à savoir si je me baignerais ce matin, mais le +temps a fixé mes incertitudes attendu que le coup de vent de jeudi +n'est rien en comparaison de celui d'aujourd'hui: je crois, en vérité, +que tous les vaisseaux des Dunes vont nous arriver; le port est un +vrai chaos; les bâtiments se brisent, chassent sur leurs ancres, +heurtent contre le <i>pier</i>; enfin, c'est absolument la <i>sortie de +l'Opéra</i>.—Voilà la poste et une lettre de vous, cher papa. Vous vous +trompez, la mer n'était guère plus forte jeudi que le dimanche où vous +m'avez fait baigner, c'était le vent qui occasionnait le danger, s'il +y en avait toutefois. Je suis presque tentée de ne me baigner que +lundi, car, hier, la mer encore troublée par l'orage de la veille m'a +paru désagréable et, je crois, m'a fait mal; les mêmes causes +existant, j'appréhende les mêmes effets pour demain; il me semble que +ce raisonnement est conséquent!—Pourquoi serait-il question de ce +lait d'ânesse? tout au plus, je n'aurais pu en prendre qu'une fois; +vous <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> m'aviez dit d'attendre l'été et il n'a duré que +vingt-quatre heures; est-ce ma faute? plaisanterie à part, mandez-moi +ce que je dois faire à ce sujet. Je dors infiniment mieux depuis +quelques jours, mais, en revanche, je mange extrêmement peu; au +surplus, vous savez que, dans le temps où je jouissais de la meilleure +santé, mon appétit a toujours été inégal.—Pourquoi ne me dites-vous +pas quels doivent être nos futurs <i>gouvernants</i>? c'est méchanceté +pure, assurément, et vous avez d'autant plus de tort que je me trouve +dans le cas de faire ma cour à tous ces grands personnages.—Monsieur +de Maillé est à mourir de rire quand il raconte la manière dont +monsieur de Puysieux s'y prend pour faire croire qu'il y a des dessous +de cartes qu'on ne sait pas et que, s'il n'est pas de la première +expédition, c'est qu'on garde les bonnes têtes pour la seconde, etc... +Le comte Étienne suit-il Monsieur?—Je viens de recevoir une lettre +d'Amélie toute bonne comme elle.—Je vous remercie, cher papa, de +m'envoyer les ouvrages de l'abbé Delisle; je n'ai pas encore lu les +Géorgiques et, d'après leur réputation, je crois qu'elles me feront +grand plaisir.—Monsieur Cruise a dîné chez moi hier; il m'a prié de +le rappeler à votre souvenir.</p> + +<p>Dimanche 18.—J'ai pris mon grand parti: je me suis baignée ce matin +et je m'en trouve très bien; ainsi je suis bien aise d'avoir vaincu +l'espèce de répugnance que m'a causé la mer qui, au surplus, n'a pas +encore repris son assiette ordinaire. Nous allons demain à Deal et +nous ne serons de retour que mardi au plus tôt; ainsi, il est possible +que vous n'ayiez pas de lettres de nous et je vous avertis de n'en +être pas inquiet.—Nous avons été hier à Margate où j'ai vu une +mousseline de demi-deuil qui m'a paru jolie et que maman recevra par +le premier stage; la rayure serait trop grande pour moi, mais elle +sera très bien pour elle.—Merci, cher papa, de votre lettre; quant au +petit sermon, je tâcherai d'en faire mon profit et, si je ne réussis +pas, cher papa, n'en accusez que mon étoile et ne vous fatiguez pas de +la combattre; assurément, vos sermons, si je ne les méritais pas, me +seraient bien chers.—Il fait un temps affreux, pour <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> changer; +je ferai mon possible cependant pour monter à cheval entre deux +ondées.—Je suis bien fâchée de la maladie de cette pauvre madame +Gauthier; faites bien des amitiés pour moi au docteur en lui disant la +part que je prends à son inquiétude.—Adieu, mes chers amis, Adèle et +Rainulphe se réunissent pour vous embrasser l'un et +l'autre.—Remerciez madame O'Connell de l'aimable lettre qui vient de +me parvenir.</p> + + +<p class="date">mercredi, 21 août.</p> + +<p>Nous avons fait une tournée charmante, chère maman; le temps nous a +servis à souhait ainsi que les circonstances. D'ici à Deal, la +campagne est très belle; quant à la ville, elle est assez laide et +singulièrement puante; la vue de la rade, au surplus, dédommage bien +les voyageurs. De Deal à Douvres, le pays est vilain et la ville lui +ressemble, mais, ce qui m'a <i>delighted</i>, c'est la vue du camp de +Banham Downo qui est composé de vingt mille hommes et situé dans une +campagne charmante. On ne permet pas de passer les lignes, ainsi nous +n'avons pu voir aucun des détails du camp, mais le grand chemin le +borde pendant l'espace de trois ou quatre milles au bout desquels se +trouve le <i>race ground</i>. À Canterbury, nous avons vu toute la ville en +mouvement à l'occasion des courses qui commençaient hier. La +cathédrale is <i>well worth seing</i>; l'entrée du chœur est ménagée +avec beaucoup d'art et la <i>perspective en est sublime</i>. Les deux +choses qui m'ont le plus frappée sont une espèce de chaise curule +qu'on prétend avoir servi au sacre des anciens rois de Kent pendant +l'heptarchie et l'endroit où Thomas Becket a été assassiné. Rainulphe, +un peu honteux de ne pas savoir l'histoire de ce saint tandis qu'un +enfant de sept ans qui se trouvait là paraissait en être parfaitement +instruit, m'a promis de la lire hier soir et je ne doute pas qu'elle +ne demeure à jamais gravée dans sa mémoire. On a enlevé les pierres +précieuses incrustées dans le tombeau de Becket, ce qui l'a fort +défiguré.—Le pauvre abbé a été bien malade pendant la matinée du +lundi. Nous <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> avons fait cette excursion avec nos chevaux, +l'abbé, le Général et moi en voiture, Rainulphe sur son poney. Nous +avons laissé, comme ils ont dû vous le mander, mon frère et l'abbé à +Canterbury; demain, monsieur de Boigne et moi devons partir en poste à +midi, dîner à Cantorbery, aller aux courses et ramener nos déserteurs. +De peur qu'on ne fatigue trop Rainulphe, nous lui avons laissé son +poney, arrangement dont il s'est facilement consolé. Vous n'avez pas +d'idée comme il est gentil à cheval avec son petit habit de hussard! +Il a fait vingt-deux milles lundi sans être fatigué et sans qu'il fut +possible de le faire entrer dans la voiture où nous avions fait mettre +un tabouret pour l'asseoir en cas de mauvais temps ou de fatigue: +c'est un aimable enfant.—En arrivant hier, ma chère maman, j'ai +trouvé votre lettre et le paquet dont je vous accuse la réception. Je +suis charmée que vous soyiez à Twickenham; mille amitiés à vos hôtes; +dites à Émilie et à Georgine que je les prie de vous égayer un peu en +attendant notre retour qui, de nécessité, ne peut être fort éloigné. +Si ce n'était le désir de vous revoir, je ne le souhaiterais pas +beaucoup, car je me trouve très bien ici, loin des caquets et des +méchants. Monsieur de Boigne s'accommode aussi mieux que je n'aurais +cru du genre de vie que nous menons: il est assez monotone, car je +n'ai pas fait une seule connaissance. Je vois, dans les gazettes, que +Ramsgate est très gaie, mais je ne m'en douterais pas.—Je prie papa, +s'il entend parler d'un cheval de femme bien doux et surtout charmant, +de penser à moi: monsieur de Boigne désire m'en donner un qui réunisse +toutes ces qualités, et le prix lui est indifférent.—J'attendrai la +poste pour fermer ma lettre.—Depuis que je me suis interrompue, je +viens de lire un livre et d'apprendre une cinquantaine de vers des +Géorgiques; vous savez comme j'aime les beaux vers, je suis +enthousiasmé.—Merci, cher papa, de la lettre; tu verras par la mienne +que je n'ai pas vu les cinq ports parce que Winchelsea est trop +éloigné.—Adieu, chers amis, j'écrirai probablement demain, mais, si +je n'en ai pas le temps, ne soyez pas inquiets.</p> + + +<p class="date"><span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> jeudi, 22 août.</p> + +<p>Je suis furieuse. Imaginez vous qu'il fait un temps affreux et que +nous allons faire trente cinq milles par une pluie battante; ce sera +affreux, et le terrain désert! Si ce n'était nos voyageurs que nous +devons ramener, je crois que je n'irais pas; mais les chevaux sont +commandés, tout est prêt, ainsi <i>I must take my chance</i>, mais je +crains bien que notre course soit bien désagréable.—Je me suis +baignée ce matin; si j'en crois mes <i>feelings</i>, cela me fait plus de +mal que de bien, car, à présent, la mer m'inspire une grande +répugnance; il est vrai que je crois à ce que cela tient à ce que j'ai +manqué de m'estropier la dernière fois: mes jambes s'étaient +embarrassées dans l'escalier et j'ai couru risque de les casser.—Si +vous voyez le duc de Maillé, demandez lui s'il a pensé à la lunette +qu'il devait nous envoyer.—Vous ne m'avez pas dit s'il était +convenable que j'écrivisse à mesdemoiselles Hamilton's, où elles sont +et quel est le nom de l'aînée.—Un capitaine d'un brick venant de la +côte de France prétend que les conscrits qu'on voulait envoyer en +Hollande contre les anglais ont refusé de marcher et qu'il y a eu +beaucoup de tapage à Amiens. Madame d'Osmond y est-elle revenue? j'en +serais fâchée pour elle.—Voilà votre lettre, ma bien chère maman: ce +que vous me dites de lady Camelford me déchire le cœur; mon pauvre +cher papa, que je ne suis-je là pour le soigner!—Vous avez tort de +vous inquiéter sur la santé de Rainulphe; je ne l'ai pas trouvé +affaibli et il a toujours très bonne mine; vous avez vu par ma lettre +d'hier qu'il était de la partie et que nous l'allons reprendre +aujourd'hui. Je ne peux pas donner à papa des détails sur les cinq +ports et, quant à Warncor Castle, c'est un vieux château-fort dans +lequel on n'entre pas et qui est situé dans une plaine aride à un +mille de Deal; le prédécesseur de monsieur Pitt y a fait bâtir trois +ou quatre chambres qui sont les seules habitables; vous voyez que le +sujet ne prête guère à une description pompeuse. Adieu, mes bons amis; +amitiés à ceux qui vous entourent.—Il <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> faut que j'aille +passer une robe, car il est tard. Il me semble que le temps se met au +beau.</p> + + +<p class="date">vendredi, 23 août.</p> + +<p>La journée d'hier s'est passée beaucoup mieux que je ne le croyais. +Par un temps couvert mais doux, nous nous sommes embarqués à midi et +demie et, en moins de deux heures, nous sommes arrivés à Canterbury. +Les abbés et Rainulphe nous attendaient au Kingshead où nous les +avions chargés de nous commander à dîner. Rainulphe était bien, à ce +qu'on m'a dit, depuis deux jours; cependant je lui ai trouvé moins +bonne mine. Ayant absolument interdit le cheval à mons Rainulphe, +précaution dont je me réjouis infiniment attendu que la foule était +très considérable, nous sommes montés tous les quatre en voiture à +quatre heures et avons été au Race Ground, distant de cinq mille. Nous +avons mis Rainulphe et l'abbé à terre et, la voiture s'étant mise en +ligne, le Général et moi sommes restés dedans. Un des chevaux +appartient à monsieur Ladbrock: en faveur de notre ancienne +connaissance, j'ai parié pour lui et j'ai gagné quinze louis à +monsieur de Boigne. Du reste, ces courses sont les moins belles +possibles: deux seuls chevaux en ont fait les frais; mais ce qui fait +bien voir le génie de la nation est la manière dont les <i>bets</i> se +font. Figurez-vous que, dans un charivari, un bruit épouvantable, dès +qu'un homme a dit <i>done</i> à la proposition d'un étranger, il se croit +engagé à tout jamais. Je suis charmé d'avoir vu le coup d'œil, car +il est magnifique. Cette plaine, couverte de voitures, de chevaux, de +piétons et qui domine un pays enchanté, offre un spectacle vraiment +rare. Enfin la journée m'aurait paru très agréable si nos postillons +ne s'étaient pas avisés de <i>run a race</i> aussi, et un malheureux homme +s'étant fourré entre deux, les deux roues de la voiture <i>ennemie</i> lui +ont passé sur le corps. Cet horrible accident qu'heureusement je n'ai +pas vu mais dont j'ai entendu le bruit m'a fait un mal affreux. +J'ignore ce qu'est devenu ce malheureux, attendu que nos postillons ne +se sont pas souciés d'arrêter. De retour à Canterbury, Rainulphe a +voulu monter sur son poney, <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> mais, au bout de quelques milles, +la nuit baissant, nous l'avons repris avec nous, et, Richard +conduisant le poney, nous sommes arrivés ici vers dix heures, bien +fatigués, mais assez amusés.—Sans doute, mon cher papa, il me faut un +groom et un groom prudent, mais c'est surtout un joli cheval que je +désire; cependant je vous serais obligée à chercher tous les deux. +Monsieur de Boigne a écrit à monsieur Angels au même sujet; seulement +il lui recommande de lui chercher un cheval pour lui et un autre de +suite qu'il désirerait tous les deux noirs; ainsi, si vous voyez +pareilles bêtes, pensez à nous: il vous en prie ainsi que moi.—Je ne +conçois pas que la mousseline, mise au stage lundi au soir, ne soit +pas encore parvenue; je verrai ce qu'on peut faire la +dessus.—Monsieur de Boigne vient d'aller à la librairie; j'ai des +raisons particulières pour désirer que vous fassiez la commission que +je vous ai donnée hier avant mon retour à Londres; je ne veux pas +avoir l'air d'y avoir influé.—Monsieur de Boigne a reçu une réponse +de la dame qui est un chef d'œuvre d'artifice: elle trouve le moyen +de tourner toutes les injures qu'il lui a dites en autant de +compliments. L'abbé vous en parle en détail; pourquoi ne lui +mandez-vous pas si vous approuvez ou non ma petite vengeance?—Adieu, +mon cher papa, je ne pourrai pas causer avec toi demain; ainsi +j'embrasse maman et toi pour deux jours. Adieu; je finis vite pour +cacheter ma lettre.</p> + +<p class="date">dimanche, 25 août.</p> + +<p>Je n'ai pas pu faire votre commission vis-à-vis de monsieur Cruise +parce qu'il n'est plus ici, mais je vous avertis qu'il est à Londres +ce matin et je crois que c'est pour peu de jours; ainsi plus tôt on le +consultera et moins on courra risque de le manquer.—Dites à monsieur +de Calonne que je suis bien fâchée de n'avoir pas pu exécuter sa +commission et d'une manière plus satisfaisante et faites lui tous mes +plus tendres compliments.—Je vous prie, mon cher papa, de prendre la +charge entière de m'acheter un cheval; quant aux deux autres dont je +vous parlais dans ma dernière lettre, je vous <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> engage +seulement à avoir la bonté de me mander si vous entendez parler de +pareils chevaux; quant au groom, je vous prie d'en arrêter un si vous +en trouvez que vous jugiez devoir me convenir; il doit, pour le +moment, au moins, soigner trois chevaux.—Je voudrais bien, mon cher +papa, que vous ne négligeassiez pas votre santé; vous savez combien +elle est nécessaire à notre bonheur; vous voyez que je sais rétorquer +les arguments et, assurément, c'est avec vérité. Maman me mande aussi +qu'elle est bien souffrante; au surplus, j'espère m'informer en +personne de la santé de tous les deux de mardi en huit au plus tard. +Je me flatte que vous serez à Londres pour me <i>well come</i>. Je crois +que vous me trouverez engraissée; mais j'avertis maman que je suis +presque noire, quoique j'aie toujours porté un immense <i>shade</i> vert +dont le reflet me rend horrible.—Je suis bien fâchée du +désappointement que doit éprouver Monsieur après avoir annoncé son +départ d'une manière aussi authentique; ce retard doit fort lui +déplaire. Je m'attendais au ministre de la Guerre, mais j'avoue que +l'ambassadeur en Angleterre m'a plaisamment surprise. Au surplus! par +le temps qui court....—Nous avons, à sa grande joie, je crois, +rencontré hier monsieur Gauthier dans un landau très élégant; il avait +précédemment demandé à Rainulphe des nouvelles de la <i>chère sœur</i>; +son séjour ici me fait présumer que sa femme est mieux, et j'en suis +charmée.—Je ferai la commission que vous me donnez, ma chère maman, +mais je crois que je ferais bien de vous apporter vos mantelets +moi-même, attendu qu'il ne vaut guère la peine de les envoyer par le +stage afin qu'ils parviennent deux ou trois jours plus tôt; donnez moi +vos ordres à ce sujet.—À propos, je suis fâchée pour maman qu'elle +perde Martha, parce que son service lui était agréable; mais il faut +avouer qu'honnête fille, du reste, elle a un caractère terrible. C'est +donc une nouvelle querelle, car Negri et elles étaient, je crois, +raccommodées quand nous avons quitté Londres?—J'ai fait, contre +monsieur de Boigne, le pari d'apprendre par cœur cinq cents vers +des Géorgiques d'ici à samedi; il m'a fait les conditions tellement +dures que j'ai presque peur de perdre; <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> d'abord, il ne me +donne que quinze fautes et les plus légères (la loi pour tes lois, par +exemple, sont regardées comme telles); enfin, j'essaierai; je suis +bien sûre de savoir les vers, mais, les répéter sans fautes, c'est +plus difficile.—Je ne vous écrirai pas demain parce que nous allons +faire une seconde course à Douvres dont nous n'avons pas vu le +château.—Si vous pouvez me lire, ce ne sera pas sans travail au +moins, car mon papier est si mauvais que je suis obligée de tracer +trois fois chaque lettre. J'attendrai la poste pour cacheter la +mienne.—Prenez le groom <i>by all means</i>; monsieur de Boigne donnera 63 +guinées, mais il tient à ce que soit Angels qui choisisse ses deux +animaux; pour le mien, je m'en rapporte à vous et, pour le prix, la +réponse du Général est que..... le cheval soit bien joli. Quand est-ce +que monsieur de Latouche pourra me céder son homme? le plus tôt sera +le mieux.—Adieu, cher papa.</p> + +<p>Nous nous passerons très bien de lunette pour le peu de jours que nous +avons à passer à Ramsgate. Adieu, je suis pressée. Rainulphe est bien +depuis deux jours; il s'est baigné ce matin.</p> + + +<p class="date">mercredi, 28 août.</p> + +<p>Merci, chère maman, voilà votre lettre de mardi, et il y a deux jours +que je ne vous ai écrit, lundi parce que nous avons été en course +toute la journée, hier parce que j'avais un mal de tête fou.—Je vous +assure, ma chère maman, que vous avez tort de ne pas vouloir venir +chez moi car les procédés de monsieur de Boigne pour moi ne pourraient +que vous faire le plus grand plaisir, et je crois que sa manière +vis-à-vis de votre Adèle est de nature à ne plus permettre aux oisifs +curieux de se mêler de notre intérieur; je commence même à espérer que +les <i>serpents</i> auront peine à se glisser entre nous; il en est un +cependant dont l'adresse et la souplesse me font craindre la venue; +vous devinez quelle est cette vipère.—Je suis fâchée aussi que vous +perdiez Martha puisque son service vous convenait, mais cependant +j'étais bien sûre que vous ne balanceriez pas; d'ailleurs, il me +semble <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> qu'elle doit être facile à remplacer; une femme de +chambre qui ne sait ni coiffer ni habiller n'est pas un sujet bien +rare.—Je serai bien obligée à papa de s'occuper de mon <i>dada</i>; nous +serons à Londres mardi et je serais fâchée d'être obligée +d'interrompre longuement mes courses à cheval qui, je crois, me font +grand bien. Je suis obligée par un gros rhume de cerveau de renoncer +aux bains pour quelques jours; je n'en prendrai plus, je crois, d'ici +à mon départ, au moins je n'imagine pas que le sort me le permette. +Quant à la noirceur de mon visage, attendez-vous à tout ce qu'il y a +de pis; mais je vous assure que je n'ai ni boutons, ni taches de +rousseur et mon col, loin d'être halé, ce me semble, est blanchi.—La +seconde expédition se prépare; il y a eu un beau charivari hier dans +le port; tous les vaisseaux ont <i>run foul of one another</i> et la +plupart se sont endommagés, ce qui pourtant ne retarde pas +l'embarquement.—J'ai renoncé à mon pari: lundi soir, je savais toute +l'épisode d'Aristée qui contient 286 vers et monsieur de Boigne a +voulu racheter son pari pour la moitié de la somme annoncée; j'y ai +consenti, attendu que cette manière de tâche me fatiguait +extrêmement.—Quand revenez-vous à Londres? Votre maison est-elle +arrangée?—Informez-vous, chère maman, si Damiani accompagne +passablement; s'est-il décidé à quitter Londres? je ne doute pas que, +s'il donne des leçons, il soit bien aise de m'avoir pour écolière; +aucun de ces messieurs n'aime les commençantes.—J'ai demandé mes +chevaux pour aller à Margate rendre à madame Morgan une visite qu'elle +m'a faite il y a peu de jours. Mademoiselle Plowden est chez elle, et +je suis bien aise de lui témoigner ma reconnaissance pour tous les +soins dont sa famille m'a comblée.—Je sais bien qu'il serait poli +d'écrire aux nouvelles ladys, mais, dans l'ignorance où je suis de +toutes les <i>attending circumstances</i>, cela m'est impossible.—Il me +semble que, dans ce pays-ci, l'usage n'est pas de donner des +certificats; on attend qu'on vous demande le caractère d'un valet. +Quand William aura trouvé une place, qu'il me fasse écrire, je +répondrai; un certificat ne lui servirait à rien.—Rendez à la jolie +Caliste trois <i>bezottes</i> pour <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> celle qu'elle m'envoie. Adieu, +chère maman; j'embrasse père et mère.</p> + +<p class="date">jeudi, 29 août.</p> + +<p>Je vous remercie, mon cher papa, des soins que vous vous donnez pour +faire mes commissions et, qui plus est, je ne vous en demande pas +pardon, mais je voudrais bien avoir mon cheval et surtout qu'il soit +joli et bien doux car je n'ai pas la prétention de devenir écuyer mais +seulement de me promener sagement sur un joli cheval. Dites, je vous +prie, à monsieur Lessée de s'en occuper et, s'il en trouve un, je +voudrais que vous l'essayassiez vous-même.—Je suis bien aise que vous +ayiez parlé de moi à l'abbé Delisle; je sais qu'il devait aller chez +monsieur de Boigne et je me flatte que, pour lui au moins, je ne serai +pas un objet de terreur quoique, probablement, d'après la société où +il vit, il soit prévenu contre moi, ma hauteur et mon impolitesse. Je +m'efforcerai de lui prouver que ces dames s'écartent parfois du chemin +de la vérité; au surplus, elles pourraient bien <i>rechanger</i> d'opinion +car elles virent de bord facilement quoique gauchement, ah, docteur, +pour un docteur d'esprit!... j'en reviens à mon opinion: le suffrage +de certaine personne m'avilirait dans ma propre estime.—Mon rhume est +resté très fidèlement dans ma tête jusqu'à présent, et je prends les +plus grandes précautions pour qu'il ne voyage pas jusque dans ma +poitrine, car, comme vous, je craindrais beaucoup une maladie +quelconque qui se fixerait maintenant dans cette partie, quoique je ne +sente plus du tout de douleur dans la poitrine.—Il me semble que +notre bon oncle nous annonce la décision du roi de Prusse depuis trop +longtemps pour que je puisse y croire; avec cela, les succès toujours +croissant des Alliés pourraient bien le décider à s'unir à eux. Ne +craint-on pas que la flotte rentrée à Brest n'en sorte pour attaquer +l'Irlande? il me semble que cela est fort à redouter; on a beau la +bloquer, elle s'est déjà esquivée plus d'une fois.—On fait la moisson +dans ce pays-ci, et je doute que la pluie y soit favorable; cependant, +ce matin, j'ai pris un épi point remarquable pour sa <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> +grosseur et j'y ai compté 22 grains; ce produit m'a paru énorme. Cette +culture qui m'a paru nouvelle et que maman dit être de la prairie +artificielle est de la graine pour les oiseaux et forme une grande +partie de la récolte de l'île de Thanet; il y en a énormément d'ici à +Canterbury.—Je prêche bien Rainulphe, mais il faut avouer que c'est +en pure perte: il a une horreur pour le travail qu'il aura bien de la +peine à vaincre; du reste, il est impossible d'avoir plus de tact et +d'esprit. Il a eu le talent de se camper par terre hier et de +s'écorcher la figure; il s'est baigné ce matin, et, depuis qu'il a pu +reprendre ses bains, je trouve qu'il a meilleure mine.—Je viens de +faire une assez longue course à cheval, et je suis bien fatiguée; +aussi, pour aujourd'hui, je m'arrête après avoir embrassé père et +mère. Dites à Émilie, à Édouard, à Arthur mille amitiés de ma part et +caressez ma petite Georgine en attendant que je puisse exécuter ma +commission moi-même. Adieu encore.</p> + +<p class="date">vendredi, 30 août.</p> + +<p>Je suis bien fâchée, mon cher papa, que vous ayiez manqué l'achat du +cheval de £65; quant à celui de trois cents guinées, il doit, en +effet, posséder des qualités qui ne seraient d'aucun prix pour moi; la +manière dont vous me parlez du cheval de soixante-dix guinées ne me +tente pas beaucoup, attendu que je tiens beaucoup à la figure du +cheval que je monterai et que vous ne semblez pas en être fort +content. Monsieur Angels n'a pas répondu à monsieur de Boigne; ainsi +j'imagine qu'il n'a pas encore rempli sa commission.—Je vois dans la +Gazette que le régiment de Dillon a eu ordre de s'embarquer à +Lisbonne, mais on ne parle pas du lieu de sa destination; va-t-il dans +l'Inde? Il me semble qu'Édouard le désirerait, et je crois que cela +lui serait plus avantageux que si son régiment était employé sur le +continent, ce qui me paraîtrait de beaucoup le séjour le plus +fâcheux.—La société, je vois, n'a pas les mêmes succès que mon amie +Suwarow, il me semble que cette campagne ne lui est pas favorable et +je lui conseillerais même de ne plus faire de <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> grandes +entreprises cette année, car elle paraît destinée à subir des +désappointements.—Plaisanterie à part, je suis très fâchée que les +bruyants préparatifs du départ de Monsieur n'enfantent qu'un voyage à +Guilford; qu'en dit l'ambassadeur de Sa Majesté près la Cour de +Londres? Si on eut chargé monsieur le comte de La Tour d'une telle +place, il aurait <i>lavé la tête</i> à monsieur Pitt et peut-être même à Sa +Majesté l'Empereur. Il faut avouer que nous avons bien de quoi former +un brillant et surtout raisonnable gouvernement sans oublier le nouvel +instituteur de la Ferme générale que j'ai encore vu hier. À propos de +la société française, car, si je la quittais une fois, je ne serais +peut-être pas tentée d'y revenir, monsieur de Boigne m'a raconté +l'histoire très simple de ces douze pots de confitures commandés par +ladite dame et dont il a seulement défendu à Georges de recevoir le +paiement, et, en conscience, il faut qu'on n'ait guère le mot pour +rire car je ne vois rien de moins propre à exciter la gaîté ni même +l'ironie.—Vous avez eu bien raison, cher papa; c'est mardi que nous +ferons notre entrée dans la capitale où l'on est bien les maîtres de +se moquer de nous tant que l'on voudra car nous avons pris le parti, +très sage selon moi, de ne pas même faire semblant de nous en +apercevoir, et vogue la galère!—J'aurai encore deux lettres de vous, +j'espère, mais vous n'en recevrez plus qu'une de moi car la poste ne +part pas demain. S'il fait beau, peut-être irai-je à un déjeuner +public qu'on dit être un très joli coup d'œil.—Je vais aller +rendre à madame Butler, sœur de lady Clifford, une visite qu'elle +m'a faite avant-hier; à propos, j'ai vu les Morgan qui m'ont beaucoup +parlé de vous; vous croyez bien que ce sujet de conversation ne m'a +pas aisément fatiguée.—Adieu, mon cher papa, ma chère maman; je vous +embrasse l'un par l'autre.</p> + +<p class="date">dimanche, 1<sup>er</sup> septembre.</p> + +<p>Je n'ai pas encore commencé une lettre depuis que je vous ai quittés, +mes chers amis, avec autant de plaisir que celle ci: c'est la +dernière que vous recevrez de moi et je me flatte <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> qu'elle me +précédera de peu. Nous serons à Londres mardi vers cinq heures et je +me flatte du moins que, si vous ne voulez pas venir nous recevoir à +Portland place, je pourrai aller vous embrasser dans Beaumont square. +Nos chevaux sont partis ce matin: demain nous coucherons à +Sittingbourne.—Merci, cher papa de vos conseils dont j'espère bien +profiter; mon insouciance pour l'opinion du cercle peu nombreux qui +m'a <i>accablée</i> de sa <i>désapprobation</i> ne se jugera que par mon extrême +mais froide politesse. À la place de ces dames cependant, j'avoue que +je serais mal à mon aise, d'autant plus que j'ai raison de croire que +le plan d'aller chez le Général sans se soucier des intentions de +madame de Boigne ne conviendra nullement: au surplus, nous verrons! Je +gouvernerai à la lame et j'espère que je n'aurai pas passé six +semaines au bord de la mer sans faire des progrès en ce genre.—Nous +avons été hier à Dandelion: c'est un assez joli jardin, c'est-à-dire +un grand tapis vert entouré d'arbres très beaux, commandant une +superbe vue de la mer et situé à un mille de Margate. J'y ai trouvé +les Morgan avec qui nous nous sommes promenés pendant la demi-heure +que j'ai passée dans ce jardin qui contenait environ trois à quatre +cents personnes dont la plupart ne paraissait pas <i>very fashionable</i>; +au surplus, c'est un joli coup d'œil.—Je ne sais pas un mot de ce +que j'écris, car monsieur de Boigne est là qui fait ses comptes et, +depuis une heure, la chambre ne désemplit pas de cuisiniers, de +laquais: c'est un tintamarre, un charivari, des deux et deux font cinq +(car c'est ainsi que l'on compte à Ramsgate) qui me rendent folle, et +si folle que, vous embrassant tendrement tous les deux, je vais +prendre le parti de sortir de la chambre. Adieu, mes bons et chers +amis.</p> + +<p class="date">Yarmouth; vendredi, 22 novembre.</p> + +<p>On me dit qu'il est tard, ce que j'ignorais, et, comme la poste part à +une heure, je ne voudrais pour rien au monde que vous fussiez sans +lettre de moi aujourd'hui. J'ai été <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> malade toute la nuit et +me suis levée tard; d'ailleurs, je ne crois pas que je fusse en état +d'écrire bien longuement. Vous avez dû remarquer que je ne reçois vos +lettres qu'après le départ des miennes. Je n'ai pas montré celle +d'hier: d'abord on n'avait pas vu celle à laquelle elle était une +réponse et puis je craignais une scène que je ne me sentais pas en +état de supporter.—Adieu, mes bons amis; on me presse; vous voyez que +nous ne sommes pas partis.—Le vent, après un moment d'hésitation, a +repris son ancien poste. Ne soyez pas inquiète, chère maman; ce que +j'éprouve n'a rien d'alarmant.</p> + +<p class="date">samedi, 22 novembre.</p> + +<p>J'ignore si vous avez pu lire le peu de lignes que je vous écrivis +hier, ma chère maman: une migraine affreuse m'empêchait de voir ce que +je faisais. J'espère vous faire parvenir ce que j'écris maintenant +dans le courant de la journée demain. Je ne conçois pas par quel +hasard vous vous êtes trouvée sans lettre de moi, attendu que je n'ai +pas manqué un seul jour à vous donner de mes nouvelles. Si la lettre +que je vous écrivais mercredi est égarée, cela ne fait pas grand +chose; je serais plus fâchée que vous ne reçussiez pas celle de jeudi. +Je suppose bien que, quel que soit l'accident qui ait empêché mon +<i>non-sens</i> de vous parvenir, il ne se répétera pas deux jours de +suite. Pardonnez moi, ma bonne maman; je suis devenue comme Bartholo: +«il n'y a point de passant, il n'y a point de hasard dans le monde». +Avouez que, si j'ai de la défiance, j'y suis bien autorisée. Mon Dieu, +que je voudrais n'avoir pas vu tout ce qui m'entoure depuis un an! Ah! +il ne faut pas voir des révolutions particulières ou générales quand +on veut pouvoir croire aux vertus du genre humain! Chaque fois qu'on +me fait la révérence maintenant, j'en cherche la raison, et une +funeste expérience me fait souvent trouver des motifs que, sans elle, +j'eusse longtemps cherchés en vain. Je nourris ma bête ici de toutes +les réflexions tristes qu'inspire ma position passée, présente et à +venir. Je récapitule et mets en ordre dans ma mémoire toutes les +<i>kindnesses</i> que j'ai éprouvées depuis l'absurde fagot débité sur ma +conduite vis-à-vis <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> la comtesse C. de Boncherolles jusqu'au +nécessaire de £400, et je vois que, depuis lors, on a toujours su +<i>doser</i> les méchancetés de manière à me faire continuellement de la +peine, mais aussi je me promets bien que, si jamais je suis assez +heureuse pour voir mes entours mépriser autant que moi leurs +rugissements et qu'ils n'aient plus d'influence sur ma paix +domestique, les mégères de toutes les espèces, de toutes les nations +crieront en vain et qu'il ne sera plus au pouvoir de vils et vénals +calomniateurs de m'affliger de quelque manière qu'ils s'y prennent et +quelques chers même qu'ils aient été à mon cœur. Voilà cependant ce +qui m'a le plus coûté (les chagrins domestiques exceptés); quelle +leçon pour l'amour-propre! Quoi, des personnes que mille liens plus +sacrés les uns que les autres devaient attacher à moi, qui semblaient +m'aimer avec tendresse et abandon, ce n'était pas Adèle, chère maman, +ce n'était pas votre Adèle qui leur inspirait ce sentiment? +c'était..... et, quand ma manière a changé, quand, outrée de leur +conduite peu noble, peu délicate, le froid de la politesse a remplacé +la chaleur de l'amitié, l'indifférence qu'ils avaient pour ma personne +était portée à un tel point qu'ils avaient l'air même de ne pas +apercevoir un changement qui m'avait coûté tant de larmes! Ah, maman, +remerciez pour moi les bons, les excellents amis qui m'ont un peu +raccommodée avec ce méchant monde; dites leur bien qu'en quelque +partie du monde que mon étoile me conduise, jamais je n'oublierai +leurs tendres soins, leurs bontés si touchantes. Que vous dirai-je à +vous, mes plus que tout? je vous <i>worship</i> tous les jours de ma vie +comme mes bons anges. J'implore à mon aide toutes les vertus que vous +avez cherché à semer dans mon âme; je me rappelle tous les sermons du +bon papa, je cherche à en profiter, mais, quand je le vois malheureux, +persécuté, toute ma misanthropie revient, la raison n'a plus d'empire +sur moi et je me laisse aller au désespoir qu'inspire la vue de la +vertu succombant sous les efforts du vice.—Bonaparte est-il toujours +un gredin, un polisson, ou bien est-ce le plus grand homme qui ait +jamais existé? je n'ignore pas qu'il n'y a pas de milieu et je serais +bien aise de connaître <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> l'opinion du club Belzunce en cas que +je sois destinée à voir quelques uns des habitants +d'Angl'Altona.—Adieu, ma bien chère maman; je vous embrasse tous l'un +par l'autre.</p> + + +<p class="date">dimanche, 24 novembre; six heures du matin.</p> + +<p>C'est dans mon lit que je vous écris, mon cher papa, pendant qu'on +arrange mes paquets car on nous dit que tous les passagers sont à bord +depuis une heure et qu'on n'attend plus que nous. Voilà donc mon sort +décidé; si ces maudites voitures n'avaient pas été à bord, nous +serions à Londres à l'heure qu'il est. Je pars le cœur navré; le +détail que vous me donnez de la santé de maman n'est pas fait pour me +rassurer... Ah, mon Dieu!—Mon cher Rainulphe, reçois les tendres +caresses de ta sœur, rends-les à tes adorés parents et tâche de +leur faire oublier Adèle. J'embrasse le bon abbé de tout mon cœur. +Vous recevrez une lettre de moi aujourd'hui.</p> + +<p class="resume"><span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> IV</p> + +<p class="center smcap">Lettre de madame de Boigne a l'évêque de Nancy.</p> + +<p class="date">Beauregard, le 17 octobre 1805.</p> + +<p>Personne ne veut parler; agir ni même conseiller, mon cher évêque; il +faut donc que ce soit moi qui décide ou, du moins, qui propose. Je +vous envoie une lettre que je reçus l'été dernier et où nos rôles à +tous sont indiqués: papa se renferme dans le système de neutralité +qu'il a adopté; Rainulphe, raisonnable comme un homme de trente ans, +se déclare incapable de déterminer sur une cause qu'il connaît à +peine; il s'abandonne, dit-il, à ma tendresse vraiment maternelle. +Quoique je pusse aussi repousser toute décision, je calcule que ce ne +serait pas la manière d'avancer une affaire aussi importante pour nous +tous et sur laquelle il n'y a pas de temps à perdre. Nous avions +résolu d'attendre votre arrivée; mais elle est si incertaine et vos +courses peuvent être si intéressantes que je prends le parti de vous +écrire et de soumettre mes idées à votre meilleur jugement. Je +commence par vous dire qu'elles sont entièrement de moi, que, +moyennant cela, j'ignore si et comment elles sont praticables, que, du +reste, le jeune homme est parfaitement raisonnable, qu'il sent sa +position, qu'il veut, et d'une <i>volonté ferme</i>, la changer et qu'il +est bien résigné aux désagréments de tous les genres de +commencements.—Je crois que, d'après l'éducation que Rainulphe a +reçue, la carrière diplomatique est celle qui s'ouvrirait pour lui +avec le plus d'avantages. Il me semble que <i>nous</i> (c'est <i>vous</i> et +<i>moi</i>), nous avons espoir qu'il serait protégé. L'ardeur d'une petite +tête de dix-huit ans le pousserait à embrasser l'état militaire, mais +tous les avantages <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> qu'il peut avoir disparaîtraient dans +cette situation, et il convient lui-même qu'il a la vue trop basse +pour pouvoir se distinguer dans les grades supérieurs; il faudrait +donc borner son ambition à faire manœuvrer une compagnie et, si je +ne m'aveugle pas, il peut la pousser beaucoup plus loin.—Me voilà +donc bien décidément préférant la carrière diplomatique; il s'agit à +présent de la manière d'y entrer: cette petite pépinière qui travaille +sous les yeux du ministre des Relations extérieures me paraîtrait une +entrée fort désirable. Je sais bien que cela n'exempte pas de la +conscription, mais, s'il ne s'agissait que d'un sacrifice d'argent +pour se faire remplacer et qu'aucune défaveur ne s'ensuivit, nous nous +soumettrions à en courir les risques. Peut-être pourrait-il aller +passer quelques mois à Fontainebleau en y payant la pension et en +sortir à la demande du ministre qui consentirait à s'en charger. Cela +aurait l'avantage de le mettre à portée d'embrasser la carrière +militaire s'il ne réussissait pas dans la carrière diplomatique; mais, +si ce séjour à Fontainebleau se prolongeait pendant longtemps, il est +trop jeune pour ne pas y perdre une partie des avantages qui, je +crois, le rendent propre à se distinguer dans l'état que je désire lui +voir suivre. Vous savez comme moi, mon cher évêque, que les goûts de +papa ont dû le porter à donner à mon frère une éducation qui le mette +à portée de réussir dans cette carrière; c'est un enfant de la balle +que monsieur de Talleyrand protégera personnellement, j'en suis sûre, +quand il le connaîtra. Des talents de société qui ont quelque valeur, +parce que Rainulphe n'y attache aucune importance, deviendraient nuls +absolument pour un militaire et peuvent lui procurer quelque agrément +dans une autre situation. Tout, en un mot, me confirme dans le désir +que je vous exprimais l'année dernière. Voilà, mon cher évêque, le +résultat de mes constantes sollicitudes; je ne doute pas que je les +fasse approuver autour de moi si elles ont votre approbation. Vous +êtes à même aussi de savoir comment il faut s'y prendre et de diriger +les démarches. Les rigueurs de Fontainebleau n'effraient pas Rainulphe +qui est fort décidé à faire ce qu'il faut pour réussir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> Nous sommes tous bien tendrement occupés des inquiétudes de +cette pauvre Rosalie; nous avons vu Eugène, il est fort joli garçon et +<i>très</i>, <i>très bien</i>; j'espère avoir de ses nouvelles par mon mari que +je suppose devoir le rencontrer à Lyon. J'ai mandé à Rosalie combien +j'étais contente de monsieur de Boigne sous le rapport qui m'intéresse +le plus; il continue à être très bien par écrit.—Joseph et sa femme +sont partis, il y a une heure, pour Villennes après avoir passé +quelques jours ici; leurs affaires s'arrangent beaucoup mieux qu'ils +ne l'avaient espéré; monsieur de Gilbert en sera pour ses mauvais +procédés.—Le bon oncle se porte toujours mieux que ses neveux, grands +et petits.—Bonjour, mon cher évêque, la coterie de Beauregard se +réunit pour embrasser le frère et la sœur. Ne nous oubliez pas +auprès de monsieur d'Argoult, s'il est avec vous.</p> + + +<p class="resume"><span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> V</p> + +<p class="center smcap">Lettre de madame de Boigne au général de Boigne.</p> + +<p class="date">Paris, 24 novembre 1812.</p> + +<p>Vous me répondez toujours avec tant de dureté, mon cher ami, toutes +les fois que je vous parle de moi, et cette dureté m'est si pénible +que, quoique sous le même toit, je préfère vous écrire à m'exposer à +une discussion qui dégénère toujours en personnalités offensantes qui +ne servent qu'à nous aigrir mutuellement l'un contre l'autre, au lieu +de remplir le but que je me suis toujours proposé qui serait, au +contraire, de concilier, autant que possible, les différends qui se +sont élevés entre nous.—Lors de votre arrivée ici, j'ai cru devoir +vous faire part de ce que je désirais que vous fissiez pour moi; il +m'a paru que cette manière simple et loyale était celle qui devait +régner entre nous et qui convenait le mieux à nos caractères.—Depuis, +vous avez obtempéré à une partie de mes demandes, vous vous êtes +refusé aux autres; je ne reviens pas là-dessus, je sais parfaitement +que je n'ai d'autres droits à faire valoir que ceux donnés par +l'honnêteté et la délicatesse. Aujourd'hui, je vois les apprêts de +votre départ et, quoique je ne souscrive pas à l'obligeant désir que +vous m'avez exprimé de ne plus me revoir, cependant je sens que, pour +le moment, ma présence à Buissonrond serait aussi incommode pour vous +qu'inconvenante pour moi. Ainsi, je ne puis fixer un terme à cette +absence que je m'empresserai d'abréger dès que vous m'en témoignerez +le plus léger désir; mais, avant qu'elle commence, je souhaiterais +savoir quelles sont vos intentions relativement à ma position +pécuniaire: je ne prétends élever aucune difficulté ni même en +discuter avec <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> vous, mais vous ne pouvez trouver +extraordinaire que je veuille savoir vos projets et qu'avant de les +connaître je soumette quelques réflexions à votre jugement.—Quoique +vous m'ayez toujours promis d'améliorer mon sort à la vente de +Beauregard, les circonstances actuelles font que je ne demande aucune +augmentation à la somme à laquelle vous aviez fixé ma dépense il y a +quinze mois; mais je vous représenterai que, si vous en diminuiez une +partie, non seulement mon sort ne serait pas amélioré, mais il serait +fort empiré, et vous le comprendrez facilement si vous voulez calculer +que l'entretien et les charges de Châtenay, en y mettant la plus +stricte économie, ne peut pas être estimé à moins de six mille francs; +ajoutez à cela le revenu de Beauregard que vous estimiez huit mille +francs dans mon revenu et qui peut se calculer à six, ensuite les +frais de déménagement qui s'élèveront au moins à deux mille francs et +vous verrez que, même en me continuant la totalité des 50 m. frs que +vous aviez assignés aux frais de mon établissement, je serai bien plus +mal à mon aise cette année que la précédente, et qu'il me faudra même +chercher le moyen de faire quelque économie, car je suis arrivée au +premier octobre avec cent dix francs en caisse; il est vrai que le +loyer de cette maison était payé pour six mois, mais il y avait +d'autres dépenses telles que médecin, apothicaire, etc. qui devaient +compenser cette différence.—Voilà, mon cher ami, les réflexions que +je désirais vous soumettre et que je vous prie de peser avec bonté et +sagesse; je crois que vous penserez qu'avec la charge de deux maisons +qui s'élève à 13 m. frs au moins, le revenu que je souhaite que vous +me confirmiez n'est pas exagéré: vous l'avez jugé raisonnable et vous +l'avez fixé vous-même il y a quinze mois. Je ne vois pas en quoi +j'aurais mérité depuis qu'il fut retranché, et, quant à votre position +pécuniaire, elle est plutôt améliorée depuis ce temps, d'abord par la +vente de Beauregard et puis par le change qui est un peu moins mauvais +qu'à cette époque.—Au reste, mon cher ami, je le répète, je m'en +remets à votre volonté; tout ce que je veux c'est d'éviter une +discussion pénible. J'aime à croire que votre décision sera <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> +telle que je la demande et, j'ose le croire, que l'honnêteté et la +délicatesse la dictent.—J'en causerai volontiers avec vous si vous +voulez mettre de côté les réflexions et les personnalités offensantes, +de manière à ce qu'une discussion amicale ne dégénère pas en querelle, +mais, si vous ne voulez pas faire cet effort, je vous demande de me +répondre quelques lignes par écrit.—Bonsoir, mon cher général, vous +croyez être entouré de gens qui vous veulent plus de bien que moi, et +vous êtes dans une grande erreur. Un jour, bientôt peut-être, ces +personnes-là vous montreront ce qu'elles valent, et alors, comme +toujours, vous retrouverez et vous jugerez peut-être avec moins +d'injustice celle qui est et qui sera toujours votre plus fidèle et +votre meilleure amie.</p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="toc"> +<p> <span class="ralign">Pages.</span></p> + +<p><span class="smcap">Avertissement des éditeurs</span> +<span class="ralign"><a href="#pagev">v</a></span> + +<p><span class="smcap">Introduction</span> +<span class="ralign"><a href="#page003">3</a></span></p> + +<p><span class="smcap">Au lecteur s'il y en a</span> +<span class="ralign"><a href="#page005">5</a></span></p> + + +<p class="center p2">PREMIÈRE PARTIE<br> + + VERSAILLES</p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE I</p> + +<p>Origine de ma famille. — Mon grand-père: aventure de sa jeunesse. — Mariage + de mon grand-père. — Envoi de ses fils en + Europe. — Mes grands-oncles. — Étiquettes de Cour. — Jeunesse + de mon père. — Famille de ma mère. — Mariage de + mon père. — Ma mère a une place à la Cour. — Mes parents + s'établissent à Versailles. — Ma naissance. — Anciens usages + de la Cour. — Le roi Louis XVI. — La Reine. — Madame + de Polignac. — Monsieur, comte de Provence. — Monseigneur + le comte d'Artois. — Madame, comtesse de Provence. — Madame + la comtesse d'Artois. — Madame Élisabeth. — Les + princes de Chio. +<span class="ralign"><a href="#page011">11</a></span></p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE II</p> + +<p>Vie de Versailles. — Séjours de campagne. — Hautefontaine. — Frascati. — Esclimont. — La + princesse de Rohan-Guéméné. — Cour + de Mesdames, filles de Louis XV. — Madame Adélaïde. — Madame + Louise. — Madame Victoire. — Bellevue. — Vie + des princesses à Versailles. — Souper chez Madame. — Coucher + du Roi. — La duchesse de Narbonne. — Anecdote + sur le masque de fer. — Anecdote sur monsieur de Maurepas. — Le + vicomte de Ségur. — Le marquis de Créqui. — Le + comte de Maugiron. — La duchesse de Civrac. +<span class="ralign"><a href="#page043">43</a></span></p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE III</p> + +<p>Mon enfance. — Belle poupée. — Bonté du Roi. — Commencement + de la Révolution. — Ouverture des États généraux. — Départ + de monsieur le comte d'Artois. — Le 6 octobre 1789. — Voyage + en Angleterre. — Madame Fitzherbert. — Boucles + du prince de Galles. — Séjour à la campagne. — Princesses + d'Angleterre. +<span class="ralign"><a href="#page070">70</a></span></p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE IV</p> + +<p>Retour en France. — Position de mon père en 1790. — Aventure + pendant un voyage en Corse. — Séjour aux Tuileries. — Rencontre + de la Reine, scène touchante. — Départ de Mesdames. — Fuite + de Varennes. — Récit de la Reine. — Louis + XVI désapprouve l'émigration. — Acceptation de la Constitution. — Opinions + de mon père. — Il donne sa démission. — Bonté + du Roi pour lui. — Départ de France et arrivée à Rome. — L'abbé + d'Osmond massacré à Saint Domingue. — Le vicomte + d'Osmond rejoint l'armée des princes. +<span class="ralign"><a href="#page082">82</a></span></p> + + + + +<p class="center p2">DEUXIÈME PARTIE<br> + + ÉMIGRATION</p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE I</p> + +<p>Séjour à Rome. — Querelles dans l'intérieur de Mesdames. — Société + de ma mère. — L'abbé Maury. — Le cardinal d'York. — La + croix de Saint-Pierre. — Madame Lebrun. — Séjour + d'Albano. — Arrivée à Naples. — La reine de Naples et les + princesses ses filles. — Parti pris de quitter l'Italie. — Lady + Hamilton. — Ses attitudes. — Bermont. — Passage du Saint-Gothard. — Mademoiselle + à Constance. — Arrivée en Angleterre. +<span class="ralign"><a href="#page099">99</a></span></p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE II</p> + +<p>Séjour en Yorkshire. — Sir John Legard. — Son mariage. — Lady + Legard. — Caractère de sir John Legard. — Son influence + sur la jeunesse. — Ses opinions politiques. — Mademoiselle + Legard. — Monsieur Brandling. — Séjour en Westmoreland. — Mon + éducation. — Départ de mes parents pour Londres. — Je + vais les y rejoindre. — Promenade avant mon départ. — Encore + Bermont. — Bizarrerie de sa conduite. +<span class="ralign"><a href="#page112">112</a></span></p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE III</p> + +<p>Séjour à Londres. — Mon portrait à quinze ans. — Ma manière + de vivre. — Monsieur de Calonne. — Âpreté d'un légiste. — Société + des émigrés. — Les prêtres français. — Mission de + monsieur de Frotté. — Le baron de Roll. — L'évêque d'Arras. — Le + comte de Vaudreuil. — La marquise de Vaudreuil. — Madame + de la Tour. — Le capitaine d'Auvergne. — L'abbé + de La Tour. — Madame de Serant-Walsh. — Monsieur le duc + de Bourbon. — La société créole. +<span class="ralign"><a href="#page123">123</a></span></p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE IV</p> + +<p>Concerts du matin. — Le général de Boigne. — Mon mariage. — Caractère + de monsieur de Boigne. — Les princes d'Orléans. — Monsieur + le comte de Beaujolais. — Monsieur le duc de + Montpensier. — Monsieur le duc d'Orléans. — Tracasseries + domestiques. — Voyage en Allemagne. — Hambourg. — Munich. — Retour + à Londres. — Histoire de lady Mary Kingston. +<span class="ralign"><a href="#page137">137</a></span></p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE V</p> + +<p>Voyage en Écosse. — Alnwick. — Burleigh. — La marquise + d'Exeter. — Départ de monsieur de Boigne. — Monsieur le + duc de Berry. — Ses sentiments patriotiques. — La comtesse + de Polastron. — L'abbé Latil. — Mort de la duchesse de Guiche. — Mort + de madame de Polastron. — L'abbé Latil. — Supériorité + de monsieur le comte d'Artois sur le prince de Galles. — Société + de lady Harington. — Lady Hester Stanhope. — La + Grassini. — Dragonetti. — La tarentelle. — Viotti. +<span class="ralign"><a href="#page154">154</a></span></p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE VI</p> + +<p>Querelles parmi les évêques. — Les treize. — Mort de la comtesse + de Rothe. — Regrets de l'archevêque de Narbonne. — Réponse + du comte de Damas. — Pozzo di Borgo. — Sa rivalité + avec Bonaparte. — Édouard Dillon. — Calomnies sur la + reine Marie-Antoinette. — Duel. — Un mot du comte de Vaudreuil. — Pichegru. — Les + Polignac. — Mort de monsieur le duc + d'Enghien. — Je quitte l'Angleterre. +<span class="ralign"><a href="#page171">171</a></span></p> + + + + +<p class="center p2">TROISIÈME PARTIE<br> + + L'EMPIRE</p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE I</p> + +<p>Départ d'Angleterre. — Arrivée à Rotterdam. — Monsieur de + Sémonville. — Séjour à la Haye. — Camp de Zeist. — Douaniers + français. — Anvers. — Monsieur d'Argout. — Monsieur + d'Herbouville. — Monsieur Malouet. — Arrivée à Beauregard. +<span class="ralign"><a href="#page183">183</a></span></p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE II</p> + +<p>Mes opinions. — La duchesse de Châtillon. — La duchesse de + Laval, le duc de Laval. — La famille de Rohan. — La princesse + Berthe de Rohan. — La princesse Charles de Rochefort. — La + princesse Herminie de Rohan. — Scène pénible. — Mon + premier bal à Paris. — L'amiral de Bruix, sa mort. — Paroles + de l'Empereur. — La princesse Serge Gallitzin. — La duchesse + de Sagan. — Monsieur de Caulaincourt. — Scène entre la + princesse de La Trémoille et monsieur d'Aubusson. — La + duchesse de Chevreuse. +<span class="ralign"><a href="#page194">194</a></span></p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE III</p> + +<p>Je m'habitue à la société de Paris. — Arrivée de mes parents en + France. — Madame et mademoiselle Dillon. — Je donne des + plumes à l'impératrice Joséphine. — Société de Saint-Germain. — Madame + Récamier. — Premiers bains de mer. +<span class="ralign"><a href="#page209">209</a></span></p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE IV</p> + +<p>Le général de Boigne s'établit en Savoie. — Le cardinal Maury. — Madame + de Staël. — Séjour à Aix. — Benjamin Constant. — Dîner + à Chambéry. — Coppet. — Madame Rocca. +<span class="ralign"><a href="#page219">219</a></span></p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE V</p> + +<p>Plaisirs à Coppet. — Exil de Mathieu de Montmorency et de + madame Récamier. — Madame de Chevreuse. — Sa conduite + à la Cour impériale. — Son exil. — Sa mort. — Madame de + Balbi. — Le comte de Romanzow. — Bal à l'occasion du mariage + du grand-duc de Bade. — Costume de l'Empereur. — Singulière + conversation. — Formes de la Cour impériale. — Bal + à l'occasion de la naissance du roi de Rome. — L'impératrice + Marie-Louise. — L'Empereur veut être gracieux. +<span class="ralign"><a href="#page236">236</a></span></p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE VI</p> + +<p>La duchesse de Courlande. — La comtesse Edmond de Périgord. — Monsieur + de Talleyrand. — Le cardinal Consalvi. — Fêtes + du mariage de l'Empereur. — Mon oncle, l'évêque de Nancy, + nommé archevêque de Florence. — Triste résultat de cette + nomination. — Résistance d'Alexis de Noailles. — Brevets de + sous-lieutenant. — Madame du Cayla. — Jules de Polignac. +<span class="ralign"><a href="#page251">251</a></span></p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE VII</p> + +<p>Esprit des émigrés rentrés. — L'Empereur et le roi de Rome. — Les + idéalistes. — Monsieur de Chateaubriand. — Une amie + de Chateaubriand. — Les <i>Madames</i>. — La duchesse de Lévis. — La + duchesse de Duras. — La duchesse de Châtillon. — Le + comte et la comtesse de Ségur. +<span class="ralign"><a href="#page262">262</a></span></p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE VIII</p> + +<p>Derniers temps de l'Empire. — Gardes d'honneur. — Situation + des esprits. — Illusions de parti. — Désorganisation des armées. — Les + Alliés s'approchent. — Les autorités quittent Paris. — Bataille + de Paris. — Capitulation. — Retraite des troupes + françaises. +<span class="ralign"><a href="#page281">281</a></span></p> + + + + +<p class="center p2">QUATRIÈME PARTIE<br> + + RESTAURATION DE 1814</p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE I</p> + +<p>Mes opinions en 1814. — Dispositions du parti royaliste. — Arrivée + du premier officier russe. — Message du comte Nesselrode. — Prise + de la cocarde blanche. — Aspect du boulevard. — Entrée + des Alliés. — Dîner chez moi. — Déclaration des Alliés. — Conseil + chez le prince de Talleyrand. — Le marquis de + Vérac. — Réunion chez monsieur de Morfontaine. — Attitude + des officiers russes. — Bivouac des cosaques aux Champs-Élysées. +<span class="ralign"><a href="#page291">291</a></span></p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE II</p> + +<p>Billet du prince de Talleyrand. — Craintes des Alliés. — Représentation + à l'Opéra. — Représentation aux Français. — Fautes + du parti royaliste. — Visite du général Pozzo di Borgo. — L'empereur + Alexandre. — Sa noble conduite. — Brochure de + monsieur de Chateaubriand. — Son effet. — Sa réception par + l'empereur Alexandre. — Récit fait par monsieur de Lescour. — Il + se dément. +<span class="ralign"><a href="#page303">303</a></span></p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE III</p> + +<p>Le maréchal Marmont. — Bataille de Paris. — Séjour à Essonnes. — Mot + du général Drouot. — Le maréchal Marmont + entre en pourparlers avec les Alliés. — Arrivée des maréchaux + à Essonnes. — Ils viennent à Paris. — Conférence chez l'empereur + Alexandre. — Le maréchal Marmont apprend que son + corps d'armée quitte Essonnes malgré ses ordres. — Son chagrin. — Intrépidité + de sa conduite à Versailles. — Erreur de + sa conduite. — Lettre du général Bordesoulle. — Réponse + donnée aux maréchaux. — Conduite du maréchal Ney. — Dangers + courus à notre insu. — Sauvegarde envoyée chez moi. — Pêche + russe. — Bonhomie des cosaques. — Formation d'une + garde d'honneur. — Intrigues qui en résultent. +<span class="ralign"><a href="#page315">315</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE IV</p> + +<p><i>Te Deum</i> russe. — Mission à Hartwell. — Entrée de Monsieur. — On + prend la cocarde blanche. — Le lieutenant général du + royaume. — Le duc de Vicence. — Le général Owarow. — L'empereur + Alexandre à la Malmaison et à Saint-Leu. — Première + réception de Monsieur. — Représentation à l'Opéra. — Attitude + du parti émigré. +<span class="ralign"><a href="#page331">331</a></span></p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE V</p> + +<p>Le Roi part d'Angleterre. — Visite de l'empereur Alexandre à + Compiègne. — Son mécontentement. — Monsieur de Talleyrand + est mal reçu. — Costume étranger de madame la duchesse + d'Angoulême. — Déclaration de Saint-Ouen. — Son succès. — Entrée + du Roi. — Attitude de la vieille garde. — Maintien + des princes. — Encore l'Opéra. +<span class="ralign"><a href="#page341">341</a></span></p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE VI</p> + +<p>Première réception du Roi et de Madame. — Costume et étiquette + de la Cour pendant la Restauration. — Arrivée de monsieur + le duc d'Angoulême et de monsieur le duc de Berry. — Bal + chez sir Charles Stewart. — Le duc de Wellington. — Le + grand-duc Constantin. — Dispositions de monsieur le duc de + Berry. — Préventions contre monsieur de Talleyrand. — Jalousie + du comte de Blacas. — Mon père refuse l'ambassade + de Vienne. — Sagesse du cardinal Consalvi. +<span class="ralign"><a href="#page350">350</a></span></p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE VII</p> + +<p>Séance royale. Nomination de pairs. — Mon père accepte l'ambassade + de Turin. — Motifs qui le décident. — Madame et + mademoiselle de Staël. — Monsieur de La Bédoyère. — Maladie + de Monsieur. — Le chevalier de Puységur. — Le pavillon + de Marsan. — Maintien des dames anglaises. — La comtesse + de Nesselrode. — La princesse Wolkonski. — Mon frère + obtient un grade. — La comtesse de Châtenay. +<span class="ralign"><a href="#page362">362</a></span></p> + + +<p class="center p2">CHAPITRE VIII</p> + +<p>Madame la duchesse douairière d'Orléans. — Madame de Follemont. — Monsieur + le duc d'Orléans. — Mademoiselle. — Madame + la duchesse d'Orléans. — Scène à Hartwell. — Monsieur + le duc d'Orléans refuse une place à mon frère. — Monsieur + de Talleyrand part pour le congrès de Vienne. — Madame + de Talleyrand. — La princesse de Carignan. — Les deux + princes de Carignan. +<span class="ralign"><a href="#page376">376</a></span></p> + + + + +<p class="center p4">APPENDICES</p> + +<p>I. Note du marquis d'Osmond pour être remise à l'archevêque + de Sens, en mai 1788. +<span class="ralign"><a href="#page391">391</a></span></p> + +<p>II. Acte de mariage de madame de Boigne. +<span class="ralign"><a href="#page398">398</a></span></p> + +<p>III. Lettres adressées en 1799 par madame de Boigne à ses parents, + le marquis et la marquise d'Osmond. +<span class="ralign"><a href="#page399">399</a></span></p> + +<p>IV. Lettre de madame de Boigne à son oncle, mgr. d'Osmond, + évêque de Nancy (1805). +<span class="ralign"><a href="#page423">423</a></span></p> + +<p>V. Lettre de madame de Boigne au général de Boigne (1812). +<span class="ralign"><a href="#page426">426</a></span></p> +</div> + + +<p class="p4"> +<a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b>Cette note, avec son commentaire par madame de Boigne, se +trouve à la fin du manuscrit des <i>Mémoires</i>.<a href="#footnotetag1"><span class="small">[Retour du texte principal]</span></a></p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Récits d'une tante (Vol. 1 de 4), by +Eléonore-Adèle d'Osmond, comtesse de Boigne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS D'UNE TANTE (VOL. 1 DE 4) *** + +***** This file should be named 29613-h.htm or 29613-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/9/6/1/29613/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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