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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/29565-8.txt b/29565-8.txt new file mode 100644 index 0000000..c6cfa7d --- /dev/null +++ b/29565-8.txt @@ -0,0 +1,8420 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les derniers jours de Pékin, by Pierre Loti + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les derniers jours de Pékin + +Author: Pierre Loti + +Release Date: August 1, 2009 [EBook #29565] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by The Internet Archive/American Libraries.) + + + + + +LES + +DERNIERS JOURS + +DE PÉKIN + +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS + +DU MÊME AUTEUR Format grand in-18. + +AU MAROC 1 vol. +AZIYADÉ 1 -- +LE CHÂTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 -- +LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 -- +LES DÉSENCHANTÉES 1 -- +LE DÉSERT 1 -- +L'EXILÉE 1 -- +FANTÔME D'ORIENT 1 -- +FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 -- +FLEURS D'ENNUI 1 -- +LA GALILÉE 1 -- +L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 -- +JAPONERIES D'AUTOMNE 1 -- +JÉRUSALEM 1 -- +LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 -- +MADAME CHRYSANTHÈME 1 -- +LE MARIAGE DE LOTI 1 -- +MATELOT 1 -- +MON FRÈRE YVES 1 -- +LA MORT DE PHILÆ 1 -- +PAGES CHOISIES 1 -- +PÊCHEUR D'ISLANDE 1 -- +PROPOS D'EXIL 1 -- +RAMUNTCHO 1 -- +RAMUNTCHO, pièce 1 -- +REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 -- +LE ROMAN D'UN ENFANT 1 -- +LE ROMAN D'UN SPAHI 1 -- +LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 -- +TURQUIE AGONISANTE 1 -- +UN PÈLERIN D'ANGKOR 1 -- +VERS ISPAHAN 1 -- + +Format in-8º cavalier. + +OEUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI 11 vol. + +_Éditions illustrées._ + +PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8o jésus, illustré +de nombreuses compositions de E. =Rudaux= 1 vol. + +LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 +colombier, illustrations de =Gervais-Courtellemont= 1 -- + +LE MARIAGE DE LOTI, format in-8o jésus. Illustrations +de l'auteur et de A. =Robaudi= 1 -- + + +PIERRE LOTI + +DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + + + +LES + +DERNIERS JOURS + +DE PÉKIN + +PARIS + +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS + +3, RUE AUBER, 3 + +Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays. + + + + +A + +MONSIEUR LE VICE-AMIRAL POTTIER + +Commandant en chef l'escadre d'Extrême-Orient. + + +=Amiral=, + +Les notes que j'ai envoyées de Chine au _Figaro_ vont être réunies en +un volume qui sera publié à Paris avant mon retour, sans qu'il me soit +possible d'y revoir. Je suis donc un peu inquiet de ce que pourra être +un tel recueil, qui contiendra sans doute maintes redites; mais je +vous demande cependant de vouloir bien en accepter la dédicace, comme +un hommage du profond et affectueux respect de votre premier aide de +camp. Vous serez d'ailleurs indulgent à ce livre plus que personne, +parce que vous savez dans quelles conditions il a été écrit, au jour +le jour, pendant notre pénible campagne, au milieu de l'agitation +continuelle de notre vie de bord. + +Je me suis borné à noter les choses qui ont passé directement sous mes +yeux au cours des missions que vous m'avez données et d'un voyage que +vous m'avez permis de faire dans une certaine Chine jusqu'ici à peu +près inconnue. + +Quand nous sommes arrivés dans la mer Jaune, Pékin était pris et les +batailles finissaient; je n'ai donc pu observer nos soldats que +pendant la période de l'occupation pacifique; là, partout, je les ai +vus bons et presque fraternels envers les plus humbles Chinois. Puisse +mon livre contribuer pour sa petite part à détruire d'indignes +légendes éditées contre eux!... + +Peut-être me reprocherez-vous, amiral, de n'avoir presque rien dit des +matelots restés sur nos navires, qui ont été constamment à la peine, +sans une défaillance de courage ni un murmure, pendant notre long et +mortel séjour dans les eaux du Petchili. Pauvres séquestrés, qui +habitaient entre leurs murailles de fer! Ils n'avaient point comme +leurs chefs, pour les soutenir, les responsabilités qui sont l'intérêt +de la vie, ni le stimulant des résolutions graves à prendre; ils ne +savaient rien; ils ne voyaient rien, pas même dans le lointain la +sinistre côte. Malgré la lourdeur de l'été chinois, des feux étaient +allumés nuit et jour dans leurs cloîtres étouffants; ils vivaient +baignés d'humidité chaude, trempés de sueur, ne sortant que pour aller +s'épuiser à des manoeuvres de force, dans les canots, par mauvais +temps, parfois sur des mers démontées au milieu des nuits noires. Il +suffit de regarder à présent leurs figures décolorées et maigries pour +comprendre combien a été déprimant leur rôle obscur. + +Mais voilà, si j'avais conté la monotonie de leurs fatigues, toujours +pareilles, et de leurs dévouements silencieux de toutes les heures, +personne n'aurait eu la patience de me lire. + +PIERRE LOTI + + + + +I + +ARRIVÉE DANS LA MER JAUNE + + +Lundi 24 septembre 1900. + +L'extrême matin, sur une mer calme et sous un ciel d'étoiles. Une +lueur à l'horizon oriental témoigne que le jour va venir, mais il fait +encore nuit. L'air est tiède et léger... Est-ce l'été du Nord, ou bien +l'hiver des chauds climats? Rien en vue nulle part, ni une terre, ni +un feu, ni une voile; aucune indication de lieu: une solitude marine +quelconque, par un temps idéal, dans le mystère de l'aube indécise. + +Et, comme un léviathan qui se dissimulerait pour surprendre, le grand +cuirassé s'avance silencieusement, avec une lenteur voulue, sa machine +tournant à peine. + +Il vient de faire environ cinq mille lieues, presque sans souffler, +donnant constamment, par minute, quarante-huit tours de son hélice, +effectuant d'une seule traite, sans avaries d'aucune sorte et sans +usure de ses rouages solides, la course la plus longue et la plus +soutenue en vitesse qu'un monstre de sa taille ait jamais entreprise, +et battant ainsi, dans cette épreuve de fond, des navires réputés plus +rapides, qu'à première vue on lui aurait préférés. + +Ce matin, il arrive au terme de sa traversée, il va atteindre un point +du monde dont le nom restait indifférent hier encore, mais vers lequel +les yeux de l'Europe sont à présent tournés: cette mer, qui commence +de s'éclairer si tranquillement, c'est la mer Jaune, c'est le golfe du +Petchili par où l'on accède à Pékin. Et une immense escadre de combat, +déjà rassemblée, doit être là tout près, bien que rien encore n'en +dénonce l'approche. + +Depuis deux ou trois jours, dans cette mer Jaune, nous nous sommes +avancés par un beau temps de septembre. Hier et avant-hier, des +jonques aux voiles de nattes ont croisé notre route, s'en allant vers +la Corée; des côtes, des îles nous sont aussi apparues, plus ou moins +lointaines; mais en ce moment le cercle de l'horizon est vide de tous +côtés. + +A partir de minuit, notre allure a été ainsi ralentie afin que notre +arrivée--qui va s'entourer de la pompe militaire obligatoire--n'ait +pas lieu à une heure trop matinale, au milieu de cette escadre où l'on +nous attend. + + * * * * * + +Cinq heures. Dans la demi-obscurité encore, éclate la musique du +branle-bas, la gaie sonnerie de clairons qui chaque matin réveille les +matelots. C'est une heure plus tôt que de coutume, afin qu'on ait +assez de temps pour la toilette du cuirassé, qui est un peu défraîchi +d'aspect par quarante-cinq jours passés à la mer. On ne voit toujours +que l'espace et le vide; cependant la vigie, très haut perchée, +signale sur l'horizon des fumées noires,--et ce petit nuage de +houille, qui d'en bas n'a l'air de rien, indique là de formidables +présences; il est exhalé par les grands vaisseaux de fer, il est comme +la respiration de cette escadre sans précédent, à laquelle nous allons +nous joindre. + +D'abord la toilette de l'équipage, avant celle du bâtiment: pieds nus +et torse nu, les matelots s'éclaboussent à grande eau, dans la lumière +qui vient; malgré le surmenage constant, ils ne sont nullement +fatigués, pas plus que le vaisseau qui les porte. Le _Redoutable_ est +du reste, de tous ces navires si précipitamment partis, le seul qui en +chemin, dans les parages étouffants de la mer Rouge, n'ait eu ni morts +ni maladies graves. + +Maintenant, le soleil se lève, tout net sur l'horizon de la mer, +disque jaune qui surgit lentement de derrière les eaux inertes. Pour +nous, qui venons de quitter les régions équatoriales, ce lever, très +lumineux pourtant, a je ne sais quoi d'un peu mélancolique et de déjà +terni, qui sent l'automne et les climats du Nord. Vraiment il est +changé, ce soleil, depuis deux ou trois jours. Et puis il ne brûle +plus, il n'est plus dangereux, on cesse de s'en méfier. + +Là-bas devant nous, sous le nuage de houille, des choses +extra-lointaines commencent de s'indiquer, perceptibles seulement pour +des yeux de marin; une forêt de piques, dirait-on, qui seraient +plantées au bout, tout au bout de l'espace, presque au delà du cercle +où s'étend la vue. Et nous savons ce que c'est: des cheminées géantes, +de lourdes mâtures de combat, l'effrayant attirail de fer qui, avec la +fumée, révèle de loin les escadres modernes. + +Quand notre grand lavage du matin s'achève, quand les seaux d'eau de +mer, lancés à tour de bras, ont fini d'inonder toutes choses, le +_Redoutable_ reprend sa vitesse (sa vitesse moyenne de onze noeuds +et demi, qu'il avait gardée depuis son départ de France). Et, pendant +que les matelots s'empressent à faire reluire ses aciers et ses +cuivres, il recommence de tracer son profond sillage sur la mer +tranquille. + +Dans les fumées de l'horizon, les objets se démêlent et se précisent; +on distingue, sous les mâtures innombrables, les masses de toute forme +et de toute couleur qui sont des navires. Posée entre l'eau calme et +le ciel pâle, la terrible compagnie apparaît tout entière, assemblage +de monstres étranges, les uns blancs et jaunes, les autres blancs et +noirs, les autres couleur de vase ou couleur de brume pour se mieux +dissimuler; des dos bossus, des flancs à demi noyés et sournois, +d'inquiétantes carapaces; leurs structures varient suivant la +conception des différents peuples pour les machines à détruire, mais +tous, pareillement, soufflent l'horrible fumée de houille qui ternit +la lumière du matin. + +On ne voit toujours rien des côtes chinoises, pas plus que si on en +était à mille lieues ou si elles n'existaient pas. Cependant, c'est +bien ici Takou, le lieu de ralliement vers lequel, depuis tant de +jours, nos esprits étaient tendus. Et c'est la Chine, très proche bien +qu'invisible, qui attire par son immense voisinage cette troupe de +bêtes de proie, et qui les immobilise, comme des fauves en arrêt, sur +ce point précis de la mer, que l'on dirait quelconque. + +L'eau, en cette région de moindre profondeur, a perdu son beau bleu, +auquel nous venions si longuement de nous habituer; elle devient +trouble, jaunâtre, et le ciel, pourtant sans nuages, est décidément +triste. La tristesse d'ailleurs se dégage, au premier aspect, de cet +ensemble, dont nous allons sans doute pour longtemps faire partie... + +Mais voici qu'en approchant tout change, à mesure que monte le soleil, +à mesure que se détaillent mieux les beaux cuirassés reluisants et les +couleurs mêlées des pavillons de guerre. C'est vraiment une étonnante +escadre, qui représente ici l'Europe, l'Europe armée contre la vieille +Chine ténébreuse. Elle occupe un espace infini, tous les côtés de +l'horizon semblent encombrés de navires. Et les canots, les vedettes à +vapeur s'agitent comme un petit peuple affairé entre les grands +vaisseaux immobiles. + +Maintenant les coups de canon partent de tous côtés pour la bienvenue +militaire à notre amiral; au-dessous du voile de fumées sombres, les +gaies fumées claires de la poudre s'épanouissent en gerbes, se +promènent en flocons blancs; le long de toutes les mâtures de fer, +montent et descendent en notre honneur des pavillons tricolores; on +entend partout les clairons sonner, les musiques étrangères jouer +notre _Marseillaise_,--et on se grise un peu de ce cérémonial, +éternellement pareil, mais éternellement superbe, qui emprunte ici une +magnificence inusitée au déploiement de ces flottes. + +Et puis le soleil, le soleil à la fin s'est réveillé et flamboie, nous +apportant pour notre jour d'arrivée une dernière illusion de plein +été, dans ce pays aux saisons excessives, qui avant deux mois +commencera de se glacer pour un long hiver. + + * * * * * + +Quand le soir vient, nos yeux, qui s'en lasseront bientôt, s'amusent, +cette première fois, de la féerie à grand spectacle que les escadres +nous donnent. L'électricité s'allume soudainement de toutes parts, +l'électricité blanche, ou verte, ou rouge, ou clignotante, ou +scintillante à éblouir; les cuirassés, au moyen de jeux de lumière, +causent les uns avec les autres, et l'eau reflète des milliers de +signaux, des milliers de feux, pendant que les longues gerbes des +projecteurs fauchent l'horizon, ou passent dans le ciel comme des +comètes en délire. On oublie tout ce qui couve de destruction et de +mort, sous ces fantasmagories, dans des flancs effroyables; on est +pour l'instant comme au milieu d'une ville immense et prodigieuse, qui +aurait des tours, des minarets, des palais, et qui se serait +improvisée, par fantaisie, en cette région de la mer, pour y donner +quelque fête nocturne extravagante. + + * * * * * + +25 septembre. + +Nous ne sommes qu'au lendemain, et déjà rien ne se ressemble plus. Dès +le matin la brise s'est élevée,--à peine de la brise, juste assez pour +coucher sur la mer les grands panaches obscurs des fumées, et déjà les +lames se creusent, dans cette rade ouverte, peu profonde, et les +petites embarcations en continuel va-et-vient sautillent, inondées +d'embruns. + +Cependant un navire aux couleurs allemandes arrive lentement du fond +de l'horizon, comme nous étions arrivés hier: c'est la _Herta_, tout +de suite reconnue, amenant le dernier des chefs militaires que l'on +attendait à ce rendez-vous des peuples alliés, le feld-maréchal de +Waldersee. Pour lui, recommencent alors les salves qui nous avaient +accueillis la veille, tout le cérémonial magnifique; les canons de +nouveau épandent leurs nuages, mêlent des ouates blanches aux fumées +noires, et le chant national de l'Allemagne, répété par toutes les +musiques, s'éparpille dans le vent qui augmente. + +Il souffle toujours plus fort, ce vent, plus fort et plus froid, +mauvais vent d'automne, affolant les baleinières, les vedettes, tout +ce qui circulait hier si aisément entre les groupes d'escadre. + +Et cela nous présage de tristes et difficiles jours, car, sur cette +rade incertaine qui devient dangereuse en une heure, il va falloir +débarquer des milliers de soldats envoyés de France, des milliers de +tonnes de matériel de guerre; sur l'eau remuée, il va falloir promener +tant de monde et tant de choses, dans des chalands, dans des canots, +par les temps glacés, même par les nuits noires, et les conduire à +Takou, par-dessus la barre changeante du fleuve. + +Organiser toute cette périlleuse et interminable circulation, ce sera +là surtout, pendant les premiers mois, notre rôle, à nous +marins,--rôle austère, épuisant et obscur, sans apparente gloire... + + + + +II + +A NING-HAÏ + + +3 octobre 1900. + + +Dans le fond du golfe de Petchili, la grève de Ning-Haï, éclairée par +le soleil levant. Des chaloupes sont là, des vedettes, des +baleinières, des jonques, l'avant piqué dans le sable, débarquant des +soldats et du matériel de guerre, au pied d'un immense fort dont les +canons restent muets. Et c'est, sur cette plage, une confusion et une +Babel comme on n'en avait jamais vu aux précédentes époques de +l'histoire; à l'arrière de ces embarcations, d'où descend tant de +monde, flottent pêle-mêle tous les pavillons d'Europe. + +La rive est boisée de bouleaux et de saules, et, au loin, les +montagnes, un peu bizarrement découpées, dressent leurs pointes dans +le ciel clair. Rien que des arbres du Nord, indiquant qu'il y a dans +ce pays des hivers glacés, et cependant le soleil matinal déjà brûle, +les cimes là-bas sont magnifiquement violettes, la lumière rayonne +comme en Provence. + +Il y a de tout sur cette grève, parmi des sacs de terre qu'on y avait +amoncelés pour de hâtives défenses. Il y a des cosaques, des +Autrichiens, des Allemands, des midships anglais à côté de nos +matelots en armes; des petits soldats du Japon, étonnants de bonne +tenue militaire dans leurs nouveaux uniformes à l'européenne; des +dames blondes, de la Croix-Rouge de Russie, affairées à déballer du +matériel d'ambulance; des bersaglieri de Naples, ayant mis leurs +plumes de coq sur leur casque colonial. + +Vraiment, dans ces montagnes, dans ce soleil, dans cette limpidité de +l'air, quelque chose rappelle nos côtes de la Méditerranée par les +beaux matins d'automne. Mais là, tout près, une vieille construction +grise sort des arbres, tourmentée, biscornue, hérissée de dragons et +de monstres: une pagode. Et, sur les montagnes du fond, cette +interminable ligne de remparts, qui serpente et se perd derrière les +sommets, c'est la Grande Muraille de Chine, confinant à la +Mandchourie. + +Ces soldats, qui débarquent pieds nus dans le sable et s'interpellent +gaiement en toutes les langues, ont l'air de gens qui s'amusent. Cela +se nomme une «prise de possession pacifique» ce qu'ils font +aujourd'hui, et on dirait quelque fête de l'universelle fusion, de +l'universelle concorde,--tandis que, au contraire, non loin d'ici, du +côté de Tien-Tsin et du côté de Pékin, tout est en ruine et plein de +cadavres. + +La nécessité d'occuper Ning-Haï, pour en faire au besoin la base de +ravitaillement du corps expéditionnaire, s'était imposée aux amiraux +de l'escadre internationale, et avant-hier on se préparait au combat +sur tous nos navires, sachant les forts de la côte armés sérieusement; +mais les Chinois d'ici, avisés par un parlementaire qu'une formidable +compagnie de cuirassés apparaîtrait au lever du jour, ont préféré +rendre à discrétion la place, et nous avons trouvé en arrivant le pays +désert. + +Le fort qui commande cette plage--et qui termine la Grande Muraille au +point où elle vient aboutir à la mer--a été déclaré «international». + +Les pavillons des sept nations alliées y flottent donc ensemble, +rangés par ordre alphabétique, au bout de longues hampes que gardent +des piquets d'honneur: Allemagne, Autriche, Grande-Bretagne, France, +Italie, Japon, Russie. + +On s'est partagé ensuite les autres forts disséminés sur les hauteurs +d'alentour, et celui qui a été dévolu aux Français est situé à un +mille environ du rivage. On y va par une route sablonneuse, bordée de +bouleaux, de saules au feuillage frêle, et c'est à travers des +jardins, des vergers que l'automne a jaunis en même temps que ceux de +chez nous;--des vergers qui d'ailleurs ressemblent parfaitement aux +nôtres, avec leurs humbles carrés de choux, leurs citrouilles et leurs +alignements de salades. Les maisonnettes aussi, les maisonnettes de +bois aperçues çà et là dans les arbres, imitent à peu près celles de +nos villages, avec leurs toits en tuiles rondes, leurs vignes qui font +guirlande, leurs petits parterres de zinnias, d'asters et de +chrysanthèmes... Des campagnes qui devaient être paisibles, +heureuses,--et qui, depuis deux jours, se sont dépeuplées en grande +épouvante, à l'approche des envahisseurs venus d'Europe. + +Par ce frais matin d'octobre, sur la route ombragée qui mène au fort +des Français, les matelots et les soldats de toutes les nations se +croisent et s'empressent, dans le grand amusement d'aller à la +découverte, de s'ébattre en pays conquis, d'attraper des poulets, de +faire main basse, dans les jardins, sur les salades et les poires. Des +Russes déménagent les bouddhas et les vases dorés d'une pagode. Des +Anglais ramènent à coups de bâton des boeufs capturés dans les +champs. Des marins de la Dalmatie et d'autres du Japon, très camarades +depuis une heure, font en compagnie leur toilette au bord d'un +ruisseau. Et deux bersaglieri, qui ont attrapé un petit âne, en se +pâmant de rire, s'en vont ensemble à califourchon dessus. + +Cependant le triste exode des paysans chinois, commencé depuis hier, +se poursuit encore; malgré l'assurance donnée qu'on ne ferait de mal à +personne, ceux qui étaient restés se jugent trop près et aiment mieux +fuir. Des familles s'en vont tête basse: hommes, femmes, enfants, +vêtus de pareilles robes en coton bleu, et tous, chargés de bagage, +les plus bébés même charriant des paquets, emportant avec résignation +leurs petits oreillers et leurs petits matelas. + +Et voici une scène pour fendre l'âme. Une vieille Chinoise, vieille, +vieille, peut-être centenaire, pouvant à peine se tenir sur ses +jambes, s'en va, Dieu sait où, chassée de son logis où vient s'établir +un poste d'Allemands; elle s'en va, elle se traîne, aidée par deux +jeunes garçons qui doivent être ses petits-fils et qui la soutiennent +de leur mieux, la regardant avec une tendresse et un respect infinis; +sans même paraître nous voir, comme n'ayant plus rien à attendre de +personne, elle passe lentement près de nous avec un pauvre visage de +désespoir, de détresse suprême et sans recours,--tandis que les +soldats, derrière elle, jettent dehors, avec des rires, les modestes +images de son autel d'ancêtres. Et le beau soleil de ce matin +d'automne resplendit tranquillement sur son petit jardin très soigné, +fleuri de zinnias et d'asters... + +Le fort échu en partage aux Français occupe presque l'espace d'une +ville, avec toutes ses dépendances, logements de mandarins et de +soldats, usines pour l'électricité, écuries et poudrières. Malgré les +dragons qui en décorent la porte et malgré le monstre à griffes que +l'on a peint devant l'entrée sur un écran de pierre, il est construit +d'après les principes les plus nouveaux, bétonné, casematé et garni de +canons Krupp du dernier modèle. Par malheur pour les Chinois, qui +avaient accumulé autour de Ning-Haï d'effroyables défenses, mines, +torpilles, fougasses et camps retranchés, rien n'était fini, rien +n'était à point nulle part; le mouvement contre l'étranger a commencé +six mois trop tôt, avant qu'on ait pu mettre en batterie toutes les +pièces vendues à Li-Hung-Chang par l'Europe. + +Mille de nos zouaves, qui vont arriver demain, occuperont ce fort +pendant l'hiver; en attendant, nous venons y conduire une vingtaine de +matelots pour en prendre possession. + +Et c'est curieux de pénétrer dans ces logis abandonnés en hâte et en +terreur, au milieu du désarroi des fuites précipitées, parmi les +meubles brisés, les vaisselles à terre. Des vêtements, des fusils, des +baïonnettes, des livres de balistique, des bottes à semelle de papier, +des parapluies et des drogues d'ambulance sont pêle-mêle, en tas +devant les portes. Dans les cuisines de la troupe, des plats de riz +attendent encore sur les fourneaux, avec des plats de choux et des +gâteaux de sauterelles frites. + +Il y a surtout des obus roulant partout, dégringolant des caisses +éventrées; des cartouches jonchant le sol, du fulmicoton +dangereusement épars, de la poudre répandue en longues traînées +couleur de charbon. Mais, à côté de cette débauche de matériel de +guerre, des détails drôles viennent attester les côtés de bonhomie de +l'existence chinoise: sur toutes les fenêtres, des petits pots de +fleurs; sur tous les murs, des petites images collées par des soldats. +Au milieu de nous, se promènent des moineaux familiers, que sans doute +les habitants du lieu n'inquiétaient jamais. Et des chats, sur les +toits, circonspects mais désireux d'entrer en relation, observent +quelle sorte de ménage on pourra bien faire par la suite avec les +hôtes imprévus que nous sommes. + +Tout près, à cent mètres de notre fort, passe la Grande Muraille de +Chine. Elle est surmontée en ce point d'un mirador de veille, où des +Japonais s'établissent à cette heure et plantent sur un bambou leur +pavillon blanc à soleil rouge. + +Très souriants toujours, surtout pour les Français, les petits soldats +du Japon nous invitent à monter chez eux, pour voir de haut le pays +d'alentour. + +La Grande Muraille, épaisse ici de sept à huit mètres, descend en +talus et en herbages sur le versant chinois, mais tombe verticale sur +le versant mandchou, flanquée d'énormes bastions carrés. + +Maintenant donc, nous y sommes montés, et, sous nos pieds, elle +déploie sa ligne séculaire qui, d'un côté, plonge dans la mer Jaune, +mais de l'autre s'en va vers les sommets, s'en va serpentant bien au +delà du champ profond de la vue, donnant l'impression d'une chose +colossale qui ne doit nulle part finir. + +Vers l'Est, on domine, dans la pure lumière, les plaines désertes de +la Mandchourie. + +Vers l'Ouest--en Chine--les campagnes boisées ont un aspect trompeur +de confiance et de paix. Tous les pavillons européens, arborés sur les +forts, prennent au milieu de la verdure un air de fête. Il est vrai, +dans une plaine, au bord de la plage, s'indique un immense +grouillement de cosaques, mais très lointain et dont la clameur +n'arrive point ici: cinq mille hommes pour le moins, parmi des tentes +et des drapeaux fichés en terre. (Quand les autres puissances envoient +à Ning-Haï quelques compagnies seulement, les Russes, au contraire, +procèdent par grandes masses, à cause de leurs projets sur la +Mandchourie voisine.) Là-bas, toute grise, muette et comme endormie +entre ses hauts murs crénelés, apparaît Shan-Haï-Kouan, la ville +tartare, qui a fermé ses portes dans l'effroi des pillages. Et sur la +mer, près de l'horizon, se reposent les escadres alliées,--tous les +monstres de fer aux fumées noires, amis pour l'instant et assemblés en +silence dans du bleu immobile. + +Un temps calme, exquis et léger. Le prodigieux rempart de la Chine est +encore fleuri à cette saison comme un jardin. Entre ses briques +sombres, disjointes par les siècles, poussent des graminées, des +asters et quantité d'oeillets roses pareils à ceux de nos plages de +France.... + +Sans doute elle ne reverra plus flotter le pavillon jaune et le dragon +vert des célestes empereurs, cette muraille légendaire qui avait +arrêté pendant des siècles les invasions du Nord; sa période est +révolue, passée, finie à tout jamais. + + + + +III + +VERS PÉKIN + + +I + +Jeudi 11 octobre 1900. + +A midi, par un beau temps calme, presque chaud, très lumineux sur la +mer, je quitte le vaisseau amiral, _le Redoutable_, pour me rendre en +mission à Pékin. + +C'est dans le golfe de Petchili, en rade de Takou, mais à de telles +distances de la côte qu'on ne la voit point, et que rien nulle part +n'indique aux yeux la Chine. + +Et le voyage commence par quelques minutes en canot à vapeur, pour +aller à bord du _Bengali_, le petit aviso qui me portera ce soir +jusqu'à terre. + +L'eau est doucement bleue, au soleil d'automne qui, en cette région du +monde, reste toujours clair. Aujourd'hui, par hasard, le vent et les +lames semblent dormir. Sur la rade infinie, si loin qu'on puisse voir, +se succèdent immobiles, comme pointés en arrêt et en menace, les +grands vaisseaux de fer. Jusqu'à l'horizon, il y en a toujours, des +tourelles, des mâtures, des fumées,--et c'est la très étonnante +escadre internationale, avec tout ce qu'elle traîne de satellites à +ses côtés: torpilleurs, transports, et légion de paquebots. + +Ce _Bengali_, où je vais m'embarquer pour un jour, est l'un des petits +bâtiments français, constamment chargés de troupes et de matériel de +guerre, qui, depuis un mois, font le pénible et lassant va-et-vient +entre les transports ou les affrétés arrivant de France et le port de +Takou, par-dessus la barre du Peï-Ho. + +Aujourd'hui, il est bondé de zouaves, le _Bengali_, de braves zouaves +arrivés hier de Tunisie, et qui s'en vont, insouciants et joyeux, vers +la funèbre terre chinoise; ils sont serrés sur le pont, serrés à tout +touche, avec de bonnes figures gaies et des yeux grands ouverts--pour +voir enfin cette Chine qui les préoccupe depuis des semaines et qui +est là tout près, derrière l'horizon... + +Suivant le cérémonial d'usage, le _Bengali_ en appareillant doit +passer à poupe du _Redoutable_, pour le salut à l'amiral. La musique +l'attend, à l'arrière du cuirassé, prête à lui jouer quelqu'un de ces +airs de marche dont les soldats se grisent. Et, quand nous passons +près du gros vaisseau, presque dans son ombre, tous les zouaves--ceux +qui reviendront et ceux qui doivent mourir--tous, pendant que leurs +clairons sonnent aux champs, agitent leurs bonnets rouges, avec des +hourras, pour ce navire qui représente ici la France à leurs yeux et +pour cet amiral qui, du haut de sa galerie, lève sa casquette en leur +honneur. + +Au bout d'une demi-heure environ, la Chine apparaît. + +Et jamais rivage d'une laideur plus féroce n'a surpris et glacé de +pauvres soldats nouveaux venus. Une côte basse, une terre grise toute +nue, sans un arbre ni un herbage. Et partout des forts de taille +colossale, du même gris que la terre; des masses aux contours +géométriques, percées d'embrasures de canon. Jamais entrée de pays n'a +présenté un attirail militaire plus étalé ni plus agressif; sur les +deux bords de l'horrible fleuve aux eaux bourbeuses, ces forts se +dressent pareils, donnant le sentiment d'un lieu imprenable et +terrible,--laissant entendre aussi que cette embouchure, malgré ses +misérables alentours, est d'une importance de premier ordre, est la +clef d'un grand État, mène à quelque cité immense, peureuse et +riche,--comme Pékin a dû être. + +De près, les murs des deux premiers grands forts, éclaboussés, troués, +déchiquetés par les obus, laissent voir des brèches profondes, +témoignent de furieuses et récentes batailles. + +(On sait comment, le jour de la prise de Takou, ils ont tiré à bout +portant l'un sur l'autre. Par miracle, un obus français qu'avait lancé +le _Lion_ était tombé au milieu de l'un d'eux, amenant l'explosion de +son énorme poudrière et l'affolement de ses canonniers jaunes: les +Japonais, alors, s'étaient emparés de ce fort-là, pour ouvrir un feu +imprévu sur celui d'en face, et aussitôt la déroute chinoise avait été +commencée. Sans ce hasard, sans cet obus et cette panique, toutes les +canonnières européennes mouillées dans le Peï-Ho étaient +inévitablement perdues; le débarquement des forces alliées devenait +impossible ou problématique, et la face de la guerre était changée.) + +Nous avançons maintenant dans le fleuve, remuant l'eau vaseuse et +infecte où flottent des immondices de toute sorte, des carcasses le +ventre gonflé, des cadavres humains et des cadavres de bêtes. Et les +deux rives sinistres nous montrent, au soleil déclinant du soir, un +défilé de ruines, une désolation uniformément noire et grise: terre, +cendre et charpentes calcinées. Plus rien, que des murs crevés, des +écroulements, des décombres. + +Sur ce fleuve aux eaux empestées, une animation fiévreuse, un +encombrement au milieu duquel nous avons peine à nous frayer passage. +Des jonques par centaines, portant chacune les couleurs et, écrit à +l'arrière, le nom de la nation qui l'emploie: France, Italia, United +States, etc., en grandes lettres par-dessus des diableries et des +inscriptions chinoises. Et une innombrable flottille de remorqueurs, +de chalands, de charbonniers, de paquebots. + +De même, sur les affreuses berges, sur la terre et sur la vase, parmi +les détritus et les bêtes mortes, une activité de fourmilière. Des +soldats de toutes les armées d'Europe, au milieu d'un peuple de +coolies menés à la baguette, débarquant des munitions, des tentes, des +fusils, des fourgons, des mulets, des chevaux: une confusion encore +jamais vue, d'uniformes, de ruines, de canons, de débris et +d'approvisionnements de toute espèce. Et un vent glacé, qui se lève +avec le soir, fait frissonner, après le soleil encore chaud du jour, +apporte tout à coup la tristesse de l'hiver... + +Devant les ruines d'un quartier où flotte le pavillon de France, le +_Bengali_ accoste la lugubre rive, et nos zouaves débarquent, un peu +décontenancés par cet accueil sombre que leur fait la Chine. En +attendant qu'on leur ait trouvé quelque gîte, assemblés sur une sorte +de place qui est là, ils allument par terre des feux que le vent +tourmente, et ils font chauffer le petit repas du soir, dans +l'obscurité, sans chansons et en silence, parmi les tourbillons d'une +infecte poussière. + +Au milieu des plaines désertes qui nous envoient cette poussière-là, +ce froid, ces rafales, la ville envahie de soldats s'étend dévastée et +noire, sent partout la peste et la mort. + +Une petite rue centrale, rebâtie à la hâte en quelques jours, avec de +la boue, des débris de charpentes et du fer, est bordée de louches +cabarets. Des gens accourus on ne sait d'où, métis de toutes les +races, y vendent aux soldats de l'absinthe, des poissons salés, de +mortelles liqueurs. On s'y enivre et on y joue du couteau. + +En dehors de ce quartier qui s'improvise, Takou n'existe plus. Rien +que des pans de muraille, des toitures carbonisées, des tas de cendre. +Et des cloaques sans nom où croupissent ensemble les hardes, les +chiens crevés, les crânes avec les chevelures. + + * * * * * + +Couché à bord du _Bengali_, où le commandant m'a offert l'hospitalité. +Des coups de fusil isolés traversent de temps à autre le silence +nocturne, et, vers le matin, entendus en demi-sommeil, d'horribles +cris, poussés sur la berge par des gosiers de Chinois. + + +Vendredi 12 octobre. + +Levé à la pointe de l'aube, pour aller prendre le chemin de fer, qui +marche encore jusqu'à Tien-Tsin, et même un peu au delà.--Ensuite, les +Boxers ayant détruit la voie, je continuerai je ne sais encore +comment, en charrette chinoise, en jonque ou à cheval, et, avant six +ou sept jours, à ce que l'on vient de me dire, je ne puis compter voir +les grands murs de Pékin. J'emporte un ordre de service, afin que l'on +me donne ma ration de campagne aux gîtes d'étape en passant; sans cela +je risquerais de mourir de faim dans ce pays dévasté. J'ai pris le +moins possible de bagage, rien qu'une cantine légère. Et un seul +compagnon de route, un fidèle serviteur amené de France. + +A la gare, où j'arrive comme le soleil se lève, retrouvé tous les +zouaves d'hier, sac au dos. Pas de billets à prendre pour ce chemin de +fer-là: tout ce qui est militaire y monte par droit de conquête. En +compagnie de soldats cosaques et de soldats japonais, dans des +voitures aux carreaux brisés où le vent fait rage, nos mille zouaves +parviennent à se loger. Je trouve place avec leurs officiers,--et +bientôt, au milieu du pays funèbre, nous évoquons ensemble des +souvenirs de cette Afrique où ils étaient, des nostalgies de Tunis et +d'Alger la Blanche... + +Deux heures et demie de route dans la morne plaine. D'abord, ce n'est +que de la terre grise comme à Takou; ensuite, cela devient des +roseaux, des herbages fripés par la gelée. Et il y a partout +d'immenses taches rouges, comme des traînées de sang, dues à la +floraison automnale d'une espèce de plante de marais. Sur l'horizon de +ce désert, on voit s'agiter des myriades d'oiseaux migrateurs, +semblables à des nuées qui s'élèvent, tourbillonnent et puis +retombent. Le vent souffle du Nord et il fait très froid. + +La plaine bientôt se peuple de tombeaux, de tombeaux sans nombre, tous +de même forme, sortes de cônes en terre battue surmontés chacun d'une +boule en faïence, les uns petits comme des taupinières, les autres +grands comme des tentes de campement. Ils sont groupés par famille, et +ils sont légion. C'est tout un pays mortuaire, qui ne finit plus de +passer sous nos yeux, avec toujours ces mêmes plaques rouges lui +donnant un aspect ensanglanté. + +Aux stations, les gares détruites sont occupées militairement par des +cosaques; on y rencontre des wagons calcinés, tordus par le feu, des +locomotives criblées de balles. D'ailleurs, on ne s'y arrête plus, +puisqu'il n'y reste rien; les rares villages qui jalonnaient ce +parcours ne sont plus que des ruines. + + * * * * * + +Tien-Tsin! Il est dix heures du matin. Transis de froid, nous mettons +pied à terre, au milieu des envolées de poussière noirâtre que +perpétuellement le vent du Nord promène sur ce pays desséché. Des +coureurs chinois aussitôt s'emparent de nous et, à toutes jambes, +avant même de savoir où nous voulons aller, nous entraînent dans leurs +petites voitures. Les rues européennes, où nous voici courant (ce +qu'on appelle ici les concessions), aperçues comme à travers un nuage +de cendre aveuglante, ont des airs de grande ville; mais toutes ces +maisons, presque luxueuses, aujourd'hui sont criblées d'obus, +éventrées, sans toiture ni fenêtres. Les bords du fleuve, ici comme à +Takou, semblent une Babel enfiévrée; des milliers de jonques sont là, +débarquant des troupes, des chevaux, des canons. Dans les rues, où des +équipes de Chinois transportent du matériel de combat en charges +énormes, on croise des soldats de toutes les nations d'Europe, des +officiers de toute arme et de tout plumage, à cheval, en pousse-pousse +ou à pied. Et c'est, à la course, un perpétuel salut militaire. + +Où aller faire tête? Vraiment on n'en sait rien, malgré le désir que +l'on a d'un gîte, par ce vent glacé, par cette poussière. Et cependant +nos coureurs chinois vont toujours, devant eux, comme des bêtes +emballées... + +Frappé à la porte de deux ou trois hôtels qui se réinstallent dans des +ruines, dans des fouillis de meubles brisés.--Tout est plein, +archiplein; à prix d'or, on ne trouverait pas une soupente avec un +matelas. + +Et il faut, bon gré mal gré, mendier la table et le logis à des +officiers inconnus--qui nous donnent d'ailleurs la plus amicale +hospitalité, dans des maisons où les trous d'obus ont été bouchés à la +hâte et où le vent n'entre plus. + + +Samedi 13 octobre. + +J'ai choisi de voyager en jonque tant que le cours du Peï-Ho le +permettra, la jonque étant un logis tout trouvé, dans ce pays où je +dois m'attendre à ne rencontrer que des ruines et des cadavres. + +Et cela nécessite quantité de petits préparatifs. + +D'abord, la réquisitionner, cette jonque, et y faire approprier +l'espèce de sarcophage où j'habiterai sous un toit de natte. Ensuite, +dans les magasins de Tien-Tsin, tous plus ou moins pillés et démolis, +acheter les choses nécessaires à quelques jours de vie nomade, depuis +les couvertures jusqu'aux armes. Et enfin, chez les Pères lazaristes, +embaucher un Chinois pour faire le thé,--le jeune Toum, quatorze ans, +une figure de chat et une queue jusqu'à terre. + + * * * * * + +Dîné chez le général Frey--qui, à la tête du petit détachement de +France, entra le premier, comme chacun sait, au coeur de Pékin, dans +la «Ville impériale». + +Et il veut bien me conter en détail cette journée magnifique, la prise +du «Pont de Marbre», son arrivée ensuite dans cette «Ville impériale», +dans ce lieu de mystère que je verrai bientôt, et où jamais, avant +lui, aucun Européen n'avait pénétré. + +Au sujet de ma petite expédition personnelle, qui à côté de la sienne +paraît si anodine et si négligeable, le général a la bonté de +s'inquiéter de ce que nous boirons en route, mon serviteur et moi, par +ces temps d'infection cadavérique où l'eau est un perpétuel danger, où +des débris humains, jetés par les Chinois, macèrent dans tous les +puits,--et il me fait un inappréciable cadeau: une caisse d'eau +d'Évian. + + +II + +LES DEUX DÉESSES DES BOXERS + +Dimanche 14 octobre. + +La vieille Chinoise, ridée comme une pomme d'hiver, entr'ouvre avec +crainte la porte à laquelle nous avons lourdement frappé. C'est dans +la pénombre au fond d'un étroit couloir exhalant des fétidités +malsaines, entre des parois que la crasse a noircies, quelque part où +l'on se sent muré comme au coeur d'une prison. + +Figure d'énigme, la vieille Chinoise nous dévisage tous, d'un regard +impénétrable et mort; puis, reconnaissant parmi nous le chef de la +police internationale, elle s'efface en silence pour laisser entrer. + +Une petite cour sinistre, où nous la suivons. De pauvres fleurs +d'arrière-automne y végètent entre des vieux murs et on y respire des +puanteurs fades. + +Pénétrant là, bien entendu, comme en pays conquis, nous sommes un +groupe d'officiers, trois Français, deux Anglais, un Russe. + +Quelle étrange créature, notre conductrice, qui va titubant sur la +pointe de ses invraisemblables petits pieds! Sa chevelure grise, +piquée de longues épingles, est tellement tirée vers le _chignon_ que +cela lui retrousse les yeux à l'excès. Sa robe sombre est quelconque; +mais sur son masque couleur de parchemin, elle porte au suprême degré +ce je ne sais quoi des races usées que l'on est convenu d'appeler la +distinction. Ce n'est, paraît-il, qu'une servante à gages; cependant +son aspect, son allure déconcertent; quelque mystère semble couver +là-dessous; on dirait une douairière très affinée, qui aurait versé +dans les honteuses besognes clandestines. Et tout ce lieu, du reste, +pour qui ne saurait pas, représenterait plutôt mal... + +Après la cour, un vestibule sordide, et enfin une porte peinte en +noir, avec une inscription chinoise en deux grandes lettres rouges. +C'est là,--et sans frapper, la vieille touche le verrou pour ouvrir. + +On pourrait s'y méprendre, mais nous venons en tout bien tout honneur, +pour faire visite aux _deux déesses_--aux «goddesses», comme les +appellent avec un peu d'ironie nos deux compagnons anglais,--déesses +prisonnières, que l'on garde enfermées au fond de ce palais.--Car nous +sommes ici dans les communs, dans les basses dépendances, les recoins +secrets du palais des vice-rois du Petchili, et il nous a fallu pour y +arriver franchir l'immense désolation d'une ville aux murs cyclopéens, +qui n'est plus à présent qu'un amas de décombres et de cadavres. + + * * * * * + +C'était du reste singulier, tout à fait unique--aujourd'hui dimanche, +jour de fête dans les campements et les casernes--l'animation de ces +ruines, qui se trouvaient par hasard peuplées de soldats joyeux. Dans +les longues rues pleines de débris de toute sorte, entre les murs +éventrés des maisons sans toiture, circulaient gaiement des zouaves, +des chasseurs d'Afrique, bras dessus bras dessous avec des Allemands +en casque à pointe; il y avait des petits soldats japonais reluisants +et automatiques, des Russes en casquette plate, des bersaglieri +emplumés, des Autrichiens, des Américains à grand feutre, et des +cavaliers de l'Inde coiffés de turbans énormes. Tous les pavillons +d'Europe flottaient sur ces dévastations de Tien-Tsin, dont les armées +alliées ont fait le partage. En certains quartiers, des Chinois, peu à +peu revenus après leur grande fuite, maraudeurs surtout et gens sans +aveu, avaient établi, en plein air frais, au beau soleil de ce +dimanche d'automne, des bazars, parmi la poussière grise des +démolitions et la cendre des incendies, pour vendre aux soldats des +choses ramassées dans les ruines, des potiches, des robes de soie, des +fourrures. Et il y en avait tant, de ces soldats, tant et tant +d'uniformes de toute espèce sur la route, tant et tant de +factionnaires présentant les armes, qu'on se fatiguait le bras à +rendre les continuels saluts militaires reçus au passage, dans cette +Babel inouïe. + +Au bout de la ville détruite, près des hauts remparts, devant ce +palais des vice-rois où nous nous rendions pour voir les déesses, des +Chinois à la cangue étaient alignés le long du mur, sous des écriteaux +indiquant leurs méfaits. Et deux piquets gardaient les portes, +baïonnette au fusil, l'un d'Américains, l'autre de Japonais, à côté +des vieux monstres en pierre au rictus horrible qui, suivant la mode +chinoise, veillaient accroupis de chaque côté du seuil. + +Rien de bien somptueux, dans ce palais de décrépitude et de poussière, +que nous avons distraitement traversé; rien de grand non plus, mais de +la vraie Chine, de la très vieille Chine, grimaçante et hostile; des +monstres à profusion, en marbre, en faïence brisée, en bois vermoulu, +tombant de vétusté dans les cours, ou menaçant au bord des toits; des +formes affreuses, partout esquissées sous la cendre et l'effacement du +temps; des cornes, des griffes, des langues fourchues et de gros yeux +louches. Et dans des cours tristement murées, quelques roses de fin de +saison, fleurissant encore, sous des arbres centenaires. + + * * * * * + +Maintenant donc, après beaucoup de détours dans des couloirs mal +éclairés, nous voici devant la porte des déesses, la porte marquée de +deux grandes lettres rouges. La vieille Chinoise alors, toujours +mystérieuse et muette, tenant le front haut, mais baissant obstinément +son regard sans vie, pousse devant nous les battants noirs, avec un +geste de soumission qui signifie: Les voilà, regardez! + +Au milieu d'un lamentable désordre, dans une chambre demi-obscure où +n'entre pas le soleil du soir et où commence déjà le crépuscule, deux +pauvres filles, deux soeurs qui se ressemblent, sont assises tête +basse, effondrées plutôt, en des poses de consternation suprême, l'une +sur une chaise, l'autre sur le bord du lit d'ébène qu'elles doivent +partager pour dormir. Elles portent d'humbles robes noires; mais çà et +là par terre, des soies éclatantes sont jetées comme choses perdues, +des tuniques brodées de grandes fleurs et de chimères d'or: les +parures qu'elles mettaient pour aller sur le front des armées, parmi +les balles sifflantes, aux jours de bataille; leurs atours de +guerrières et de déesses... + +Car elles étaient des espèces de Jeanne d'Arc--si ce n'est pas un +blasphème que de prononcer à propos d'elles ce nom idéalement +pur,--_elles étaient des filles-fétiches_ que l'on postait dans les +pagodes criblées d'obus pour en protéger les autels, des inspirées qui +marchaient au feu avec des cris pour entraîner les soldats. Elles +étaient les _déesses_ de ces incompréhensibles Boxers, à la fois +atroces et admirables, grands hystériques de la patrie chinoise, +qu'affolaient la haine et la terreur de, l'étranger,--qui tel jour +s'enfuyaient peureusement sans combattre, et, le lendemain, avec des +clameurs de possédés, se jetaient à l'arme blanche au-devant de la +mort, sous des pluies de balles, contre des troupes dix fois plus +nombreuses. + +Captives à présent, les déesses sont la propriété--et le bibelot +curieux, si l'on peut dire--des sept nations alliées. On ne les +maltraite point. On les enferme seulement, de peur qu'elles ne se +suicident, ce qui est devenu leur idée fixe. Dans la suite, quel sera +leur sort? Déjà on se lasse de les voir, on ne sait plus qu'en faire. + +Cernées, un jour de déroute, dans une jonque où elles venaient de se +réfugier, elles s'étaient jetées dans le fleuve, avec leur mère qui +les suivait toujours. Au fond de l'eau, des soldats les repêchèrent +toutes les trois, évanouies. Elles, les déesses, après des soins très +longs, reprirent leurs sens. Mais la maman ne rouvrit jamais ses yeux +obliques de vieille Chinoise, et on fit croire à ses filles qu'elle +était soignée dans un hôpital, d'où elle ne tarderait pas à revenir. +D'abord, les prisonnières étaient braves, très vivantes, hautaines +même, et toujours parées. Mais ce matin, on leur a dit qu'elles +n'avaient plus de mère, et c'est là ce qui vient de les abattre comme +un coup de massue. + +N'ayant pas d'argent pour s'acheter des robes de deuil, qui en Chine +se portent blanches, elles ont demandé au moins ces bottines de cuir +blanc, qui chaussent à cette heure leurs pieds de poupée, et qui sont +essentielles ici, comme chez nous le voile de crêpe. + +Frêles toutes deux, d'une pâleur jaune de cire, à peine jolies, avec +une certaine grâce quand même, un certain charme comme il faut, elles +restent là, l'une devant l'autre, sans larmes, les yeux rivés à terre +et les bras tombants. Leurs regards désolés ne se lèvent même pas pour +savoir qui entre, ni ce qu'on leur veut; elles n'ont pas un mouvement +à notre arrivée, pas un geste, pas un sursaut. Rien ne leur est plus. +C'est l'indifférence à toute chose, dans l'attente de la mort. + +Et voici qu'elles nous inspirent un respect inattendu, par la dignité +de leur désespoir, un respect, et surtout une compassion infinie. Nous +ne trouvons rien à nous dire, gênés à présent d'être là, comme d'une +inconvenance que nous aurions commise. + +L'idée nous vient alors de déposer des dollars en offrande sur le lit +défait; mais l'une des soeurs, toujours sans paraître nous voir, +jette les pièces à terre et, d'un signe, invite la servante à en +disposer pour elle-même... Allons, ce n'était de notre part qu'une +maladresse de plus... + +Il y a de tels abîmes d'incompréhension entre des officiers européens +et des déesses de Boxers, que même notre pitié ne peut sous aucune +forme leur être indiquée. Et, nous qui étions venus pour être amusés +d'un spectacle curieux, nous repartons en silence, gardant, avec un +serrement de coeur, l'image des deux pauvres anéanties, en prison +dans la triste chambre où le soir tombe. + + * * * * * + +Ma jonque, équipée de cinq Chinois quelconques, remontera le fleuve +sous pavillon français, il va sans dire, et ce sera déjà une +sauvegarde. Toutefois, le service des étapes a jugé plus prudent, bien +que nous soyons armés, mon serviteur et moi, de m'adjoindre deux +soldats--deux cavaliers du train avec fusils et munitions. + +Au delà de Tien-Tsin, où j'ai passé encore la journée, on peut faire +route en chemin de fer une heure de plus dans la direction de Pékin, +jusqu'à la ville de Yang-Soun. Ma jonque, emportant mes deux +cavaliers, Toum et mon bagage, ira donc là m'attendre, à un tournant +du fleuve, et elle est partie en avant aujourd'hui même, en compagnie +d'un convoi militaire. + +Et je dîne ce soir au consulat général,--que les obus ont à peu près +épargné, comme à miracle, bien que son pavillon, resté bravement en +l'air pendant le siège, ait longtemps servi de point de mire aux +canonniers chinois. + + +III + +Lundi 15 octobre. + +Départ de Tien-Tsin en chemin de fer, à huit heures du matin. Une +heure de route, à travers la même plaine toujours, la même désolation, +le même vent cinglant, la poussière. Et puis, ce sont les ruines +calcinées de Yang-Soun, où le train s'arrête parce qu'il n'y a plus de +voie: à partir de ce point, les Boxers ont tout détruit; les ponts +sont coupés, les gares brûlées et les rails semés au hasard dans la +campagne. + +Ma jonque est là, m'attendant au bord du fleuve. + +Et à présent il va falloir, pour trois jours au moins, s'arranger une +existence de lacustre, dans le sarcophage qui est la chambre de +l'étrange bateau, sous le toit de natte qui laisse voir le ciel par +mille trous et qui, cette nuit, laissera la gelée blanche engourdir +notre sommeil. Mais c'est si petit, si petit, cette chambre où je +devrai habiter, manger, dormir, en promiscuité complète avec mes +compagnons français, que je congédie l'un des soldats; jamais nous ne +pourrions tenir là dedans quatre ensemble. + +Les Chinois de mon équipage, dépenaillés, sordides, figures niaises et +féroces, m'accueillent avec de grands saluts. L'un prend le +gouvernail, les autres sautent sur la berge, vont s'atteler au bout +d'une longue amarre fixée au mât de la jonque,--et nous partons à la +cordelle, remontant le courant du Peï-Ho, l'eau lourde et empoisonnée +où çà et là, parmi les roseaux des bords, ballonnent des ventres de +cadavre. + +Il s'appelle Renaud, celui des deux soldats que j'ai gardé, et il +m'apprend qu'il est un paysan du Calvados. Les voilà donc, mon +serviteur Osman et lui, rivalisant de bon vouloir et de gaieté, +d'ingénieuses et comiques petites inventions pour accommoder notre +logis d'aventure,--l'un et l'autre, du reste, dans la joie d'aller à +Pékin; le voyage, malgré les ambiances lugubres, commence au bruit de +leurs bons rires d'enfants. Et c'est en pleine lumière matinale, ce +départ, au rayonnement d'un soleil trompeur, qui joue l'été quand la +bise est glacée. + +Les sept nations alliées ont établi des postes militaires, de distance +en distance, le long du Peï-Ho, pour assurer leurs communications par +la voie du fleuve, entre Pékin et le golfe du Petchili où leurs +navires arrivent. Et, vers onze heures, j'arrête ma jonque devant un +grand fort chinois sur lequel flotte le pavillon de France. + +C'est un de nos «gîtes d'étape», occupé par des zouaves; nous y +descendons pour y toucher nos vivres de campagne: deux jours de pain, +de vin, de conserves, de sucre et de thé. Nous ne recevrons plus rien +maintenant jusqu'à Tong-Tchéou (Ville de la Pureté céleste), où nous +arriverons après-demain soir, si rien de fâcheux ne nous entrave. +Ensuite, le halage de la jonque recommence, lent et monotone entre les +tristes berges dévastées. + +Le paysage autour de nous demeure immuablement pareil. Des deux bords, +se succèdent à perte de vue des champs de «sorghos»,--qui sont des +espèces de millets géants, beaucoup plus hauts que nos maïs; la guerre +n'a pas permis qu'ils fussent moissonnés en leur saison, et la gelée +les a roussis sur place. Le petit chemin de halage, étroit sur la +terre grisâtre, s'en va toujours de même, au ras de l'eau fétide et +froide, au pied des éternels sorghos desséchés, qui se dressent le +long du fleuve en rideau sans fin. + +Parfois un fantôme de village apparaît, à l'horizon plat: ruines et +cadavres si l'on s'approche. + +J'ai sur ma jonque un fauteuil de mandarin, pour trôner au soleil +splendide, quand la bise ne cingle pas trop fort. Le plus souvent, je +préfère aller marcher sur la berge, faire des kilomètres en compagnie +de nos haleurs, qui vont toujours leur pas de bête de somme, courbés +vers le sol et la cordelle passée à l'épaule. Osman et Renaud me +suivent, l'oeil au guet, et, dans ce vent de Nord qui souffle +toujours, nous marchons, sur la piste de terre grise, resserrés entre +la bordure ininterrompue des sorghos et le fleuve,--obligés parfois à +un brusque écart, pour quelque cadavre sournois qui nous guette, la +jambe tendue en travers du chemin. + +Les événements de la journée sont des rencontres de jonques qui +descendent le fleuve et croisent la nôtre. Elles s'en vont en longues +files, amarrées ensemble, portant le pavillon de quelqu'une des +nations alliées, et ramenant des malades, des blessés, du butin de +guerre. + +Les plus nombreuses et les plus chargées de troupes valides, sont les +russes,--car nos amis en ce moment évacuent leurs positions d'ici pour +concentrer sur la Mandchourie leur effort. + +Au crépuscule, passé devant les ruines d'un village où des Russes +s'installent en campement pour la nuit. D'une maison abandonnée, ils +déménagent des meubles sculptés, les brisent et y mettent le feu. En +nous éloignant, nous voyons la flamme monter en gerbe haute et gagner +les sorghos voisins; longtemps elle jette une lueur d'incendie, +derrière nous, au milieu des grisailles mornes et vides du lointain. +Elle est sinistre, cette première tombée de nuit sur notre jonque, +dans la solitude si étrangère où nous nous enfonçons d'heure en heure +plus avant. Tant d'ombre autour de nous, et tant de morts parmi ces +herbages! Dans le noir confus et infini, rien que des ambiances +hostiles ou macabres... Et ce froid, qui augmente avec l'obscurité, et +ce silence!... + +L'impression mélancolique cependant s'évanouit au souper, quand +s'allume notre lanterne chinoise, éclairant le sarcophage que nous +avons fermé le mieux possible au vent de la nuit. J'ai invité à ma +table mes deux compagnons de route,--à ma très comique petite table, +qu'eux-mêmes ont fabriquée, d'un aviron cassé et d'une vieille +planche. Le pain de munition nous paraît exquis, après la longue +marche sur la rive; nous avons pour nous réchauffer le thé bouillant +que nous prépare le jeune Toum, à la fumée, sur un feu de sorghos, et +voici que, la faim assouvie, les cigarettes turques épandant leur +petit nuage charmeur, on a presque un sentiment de chez soi et de +confortable, dans ce gîte de rien, enveloppé de vastes ténèbres. + +Puis, vient l'heure de dormir,--tandis que la jonque chemine toujours +et que nos haleurs continuent leur marche courbée, frôlant les sorghos +pleins de surprises, dans le sentier noir. Toum, bien qu'il soit un +Chinois élégant, ira nicher avec les autres de sa race, à fond de +cale, dans la paille. Et nous, tout habillés, bien entendu, tout +bottés et les armes à portée de la main, nous nous étendons sur +l'étroit lit de camp de la chambre,--regardant les étoiles qui, sitôt +le fanal éteint, apparaissent entre les mailles de notre toit de +natte, très scintillantes dans le ciel de gelée. + +Coups de fusil de temps à autre, à l'extrême lointain; drames +nocturnes auxquels vraisemblablement nous ne serons pas mêlés. Et deux +alertes avant minuit, pour un poste de Japonais et un poste +d'Allemands qui veulent arrêter la jonque: il faut se lever, +parlementer, et, à la lueur du fanal rallumé en hâte, montrer le +pavillon français et les galons de mes manches. + +A minuit enfin, nos Chinois amarrent notre bateau, en un lieu qu'ils +disent sûr, pour aller se coucher aussi. Et nous nous endormons tous, +d'un profond sommeil, dans la nuit glaciale. + + +IV + +Mardi 16 octobre. + +Réveil au petit jour, pour faire lever et repartir notre équipage. + +A l'aube froide et magnifique, à travers la limpidité d'un ciel rose, +le soleil surgit et rayonne sans chaleur sur la plaine d'herbages, sur +le lieu désert où nous venons de dormir. + +Et tout de suite je saute à terre, pressé de marcher, de m'agiter, +dans un besoin irréfléchi de mouvement et de vitesse... Horreur! A un +détour du sentier de halage, courant à l'étourdie sans regarder à mes +pas, je manque de marcher sur quelque chose qui gît en forme de croix: +un cadavre, nu, aux chairs grisâtres, couché sur le ventre, les bras +éployés, à demi enfoui dans la vase dont il a pris la couleur; les +chiens ou les corbeaux l'ont scalpé, ou bien les autres Chinois pour +lui voler sa queue, et son crâne apparaît tout blanc, sans chevelure +et sans peau... + +Il fait de jour en jour plus froid, à mesure que nous nous éloignons +de la mer, et que la plaine s'élève par d'insensibles pentes. + +Comme hier, les jonques passent, redescendent le fleuve à la file, en +convois militaires gardés par des soldats de toutes les nations +d'Europe. Ensuite, reviennent de longs intervalles de solitude pendant +lesquels rien de vivant n'apparaît plus dans cette région de millets +et de roseaux. Le vent qui souffle, de plus en plus âpre malgré le +resplendissant soleil, est salubre, dilate les poitrines, double +momentanément la vie. Et, dans l'éternel petit sentier qui mène à +Pékin, sur la gelée blanche, entre les sorghos et le fleuve, on +marche, sans fatigue, même avec une envie de courir, en avant des +Chinois mornes qui, penchés sur la cordelle, traînent toujours notre +maison flottante, en gardant leur régularité de machine. + +Il y a quelques arbres maintenant sur les rives, des saules aux +feuilles puissamment vertes, d'une variété inconnue chez nous; +l'automne semble ne les avoir pas effleurés, et leur belle couleur +tranche sur la nuance rouillée des herbages et des sorghos mourants. +Il y a des jardins aussi, jardins à l'abandon autour des hameaux +incendiés; nos Chinois y détachent chaque fois quelqu'un des leurs, en +maraude, qui rapporte dans la jonque des brassées de légumes pour les +repas. + +Osman et Renaud, en passant dans les maisons en ruine, ramassent aussi +quelques objets qu'ils jugent nécessaires à l'embellissement de notre +logis: un petit miroir, des escabeaux sculptés, des lanternes, même +des piquets de fleurs artificielles en papier de riz, qui ont dû orner +la coiffure de dames chinoises massacrées ou en fuite, et dont ils +décorent naïvement les parois de la chambre. L'intérieur de notre +sarcophage prend bientôt, par leurs soins, un air de recherche tout à +fait barbare et drôle. + +C'est étonnant, du reste, combien on s'habituerait vite à cette +existence si complètement simplifiée de la jonque, existence de saine +fatigue, d'appétit dévorant et de lourd sommeil. + +Vers le soir de cette journée, les montagnes de Mongolie, celles qui +dominent Pékin, commencent de se dessiner, en petite découpure extra +lointaine, tout au ras de l'horizon, tout au bout de ce pays +infiniment plat. + +Mais le crépuscule d'aujourd'hui a je ne sais quoi de particulièrement +lugubre. C'est un point où le Peï-Ho sinueux, qui s'est rétréci +d'heure en heure, à chacun de ses détours, semble n'être plus qu'un +ruisseau entre les deux silencieuses rives et on se sent presque serré +de trop près par les fouillis d'herbages, receleurs de sombres choses. +Et puis le jour s'éteint dans ces nuances froides et mortes spéciales +aux soirs des hivers du Nord. Tout ce qui reste de clartés éparses se +réunit sur l'eau, qui luit plus que le ciel; le fleuve, comme un +miroir glacé, reflète les jaunes du couchant; on dirait même qu'il en +exagère la lueur triste, entre les images renversées des roseaux, des +sorghos monotones, et de quelques arbres en silhouettes déjà noires. +L'isolement est plus immense qu'hier. Le froid et le silence tombent +sur les épaules comme un linceul. Et il y a une mélancolie pénétrante, +à subir le lent enveloppement de la nuit, en ce lieu quelconque d'un +pays sans asile; il y a une angoisse à regarder les derniers reflets +des roseaux proches, qui persistent encore à la surface de ce fleuve +chinois, tandis que l'obscurité, en avant de notre route, achève +d'embrouiller les lointains hostiles et inconnus... + +Heureusement voici l'heure du souper, heure désirée, car nous avons +grand'faim. Et dans le petit réduit que nous fermerons, je vais +retrouver la lumière rouge de notre lanterne, l'excellent pain de +soldat, le thé fumant servi par Toum, et la gaieté de mes deux braves +serviteurs. + +Vers neuf heures, comme nous venions de dépasser un groupe de jonques +pleines de monde, et purement chinoises--jonques de maraudeurs, +vraisemblablement,--des cris s'élèvent derrière nous, des cris de +détresse et de mort, d'horribles cris dans ce silence... Toum, qui +prête son oreille fine et comprend ce que ces gens disent, explique +qu'ils sont en train de tuer un vieux, parce qu'il a volé du riz... +Nous ne sommes pas en nombre et d'ailleurs pas assez sûrs de nos gens +pour intervenir. Dans leur direction, je fais seulement tirer en l'air +deux coups de feu, qui jettent leur fracas de menace au milieu de la +nuit,--et tout se tait comme par enchantement; nous avons sans doute +sauvé la tête de ce vieux voleur de riz, au moins jusqu'à demain +matin. + +Et c'est la tranquillité ensuite jusqu'au jour. A minuit, amarrés +n'importe où parmi les roseaux, nous nous endormons d'un sommeil qui +n'est plus inquiété. Grand calme et grand froid, sous le regard des +étoiles. Quelques coups de fusil au loin; mais on y est habitué, on +les entend sans les entendre, ils ne réveillent plus. + + +Mercredi 17 octobre. + +Lever à l'aube, pour aller courir sur la berge, dans la gelée blanche, +aux premières lueurs roses, et bientôt au beau soleil clair. + +Ayant voulu prendre un raccourci, à travers les éternels champs de +sorghos, pour rejoindre plus loin la jonque obligée de suivre un long +détour du fleuve, nous traversons au soleil levant les ruines d'un +hameau où gisent d'affreux cadavres tordus; sur leurs membres noircis, +la glace déposée en petits cristaux brille comme une couche de sel. + +Après le dîner de midi, quand nous sortons du sarcophage demi-obscur, +nos Chinois nous indiquent de la main l'horizon. Tong-Tchéou, la +«Ville de la Pureté céleste», est là-bas, qui commence d'apparaître: +grandes murailles noires, surmontées de miradors; tour étonnamment +haute et frêle, de silhouette très chinoise, à vingt toitures +superposées. + +Tout cela reste lointain encore, et les premiers plans autour de nous +sont plutôt effroyables. D'une jonque échouée sort un long bras de +mort aux chairs bleuies. Et des cadavres de bestiaux, qu'emporte le +courant, passent en cortège à nos côtés, tout gonflés et sentant la +peste bovine. On a dû aussi violer par là quelque cimetière, car, sur +la vase des berges, il y a des cercueils éventrés, vomissant leurs os +et leurs pourritures. + + +V + +A Tong-Tchéou + +Tong-Tchéou, occupant deux ou trois kilomètres de rivage, était une de +ces immenses villes chinoises, plus peuplées que bien des capitales +d'Europe, et dont on sait à peine le nom chez nous. Aujourd'hui, ville +fantôme, il va sans dire; si l'on s'approche, on ne tarde pas à +s'apercevoir que tout n'est plus que ruines et décombres. + +Lentement nous arrivons. Au pied des hauts murs crénelés et peints en +noir de catafalque, des jonques se pressent le long du fleuve. Et sur +la berge, c'est un peu l'agitation de Takou et de +Tien-Tsin,--compliquée de quelques centaines de chameaux mongols, +accroupis dans la poussière. + +Rien que des soldats, des envahisseurs, des canons, du matériel de +combat. Des cosaques, essayant des chevaux capturés, parmi les groupes +vont et viennent au triple galop, comme des fous, avec de grands cris +sauvages. + +Les diverses couleurs nationales des alliés européens sont arborées à +profusion de toutes parts, flottent en haut des noires murailles +trouées de boulets, flottent sur les campements, sur les jonques, sur +les ruines. Et le vent continuel, le vent implacable et glacé, +promenant l'infecte poussière avec l'odeur de la mort, tourmente ces +drapeaux partout plantés, qui donnent un air ironique de fête à tant +de dévastation. + +Je cherche où sont les pavillons de France, afin d'arrêter ma jonque, +devant notre quartier, et de me rendre de suite au «gîte d'étape»; +j'ai ce soir à y toucher nos rations de campagne; en outre, ne pouvant +continuer plus loin mon voyage par le fleuve, je dois me procurer, à +l'artillerie, pour demain matin, une charrette et des chevaux de +selle. + +Devant un quartier qui semble nous appartenir, quand je mets pied à +terre, _sur des détritus et des immondices sans nom_, je demande à des +zouaves qui sont là le chemin du «gîte d'étape», et tout de suite, +empressés et gentils, ils m'offrent d'y venir avec moi. + +Nous nous dirigeons donc ensemble vers une grande porte, percée dans +l'épaisseur des murs noirs. + +A cette entrée de ville, on a établi, avec des cordes et des planches, +un parc à bétail, pour la nourriture des soldats. Parmi quelques +maigres boeufs encore vivants, il y en a trois ou quatre par terre, +morts de la peste bovine, et une corvée de Chinois vient en ce moment +les tirer par la queue, pour les entraîner dans le fleuve, au +rendez-vous général des carcasses. + +Et nous pénétrons dans une rue où des soldats de chez nous s'emploient +à divers travaux d'arrangement, au milieu de débris amoncelés. Les +maisons, aux portes et aux fenêtres brisées, laissent voir leur +intérieur lamentable, où tout est en lambeaux, cassé, déchiré comme à +plaisir. Et dans l'épaisse poussière que soulèvent le vent de Nord et +le piétinement de nos hommes, flotte une intolérable odeur de cadavre. + +Pendant deux mois, les rages de destruction, les frénésies de meurtre +se sont acharnées sur cette malheureuse «Ville de la Pureté céleste», +envahie par les troupes de huit ou dix nations diverses. Elle a subi +les premiers chocs de toutes les haines héréditaires. Les Boxers +d'abord y ont passé; Les Japonais y sont venus, héroïques petits +soldats dont je ne voudrais pas médire, mais qui détruisent et tuent +comme autrefois les armées barbares. Encore moins voudrais-je médire +de nos amis les Russes; mais ils ont envoyé ici des cosaques voisins +de la Tartarie, des Sibériens à demi Mongols; tous gens admirables au +feu mais entendant encore les batailles à la façon asiatique. Il y est +venus de cruels cavaliers de l'Inde, délégués par la Grande-Bretagne. +L'Amérique y a lâché ses mercenaires. Et il n'y restait déjà plus rien +d'intact quand sont arrivés, dans la première excitation de vengeance +contre les atrocités chinoises, les Italiens, les Allemands, les +Autrichiens, les Français. + + * * * * * + +Le commandant et les officiers du «gîte d'étape» se sont improvisé des +logis et des bureaux dans de grandes maisons chinoises dont on a +relevé en hâte les toitures et réparé les murailles. Sur la rudesse et +la misère de leur installation, tranchent quelques hautes potiches, +quelques boiseries somptueuses, trouvées intactes parmi les décombres. + +Ils veulent bien me promettre les voitures et les chevaux pour demain +matin, rendus au lever du soleil sur la berge devant ma jonque. Et, +quand tout est convenu, il me reste à peu près une heure de jour: je +m'en vais errer dans les ruines de la ville, escorté de ma petite +suite armée, Osman, Renaud et le Chinois Toum. + +A mesure que l'on s'éloigne du quartier où la présence de nos soldats +entretient un peu de vie, l'horreur augmente, avec la solitude et le +silence... + +D'abord, la rue des marchands de porcelaine, les grands entrepôts où +s'emmagasinaient les produits des fabriques de Canton. Ce devait être +une belle rue, à en juger par les débris de devantures sculptées et +dorées qui subsistent encore. Aujourd'hui, les magasins béants, crevés +de toutes parts, semblent vomir sur la chaussée leurs monceaux de +cassons. On marche sur l'émail précieux, peint de fleurs éclatantes, +qui forme couche par terre, et que l'on écrase en passant. Il n'y a +pas à rechercher de qui ceci est l'oeuvre, et c'était fait +d'ailleurs quand nos troupes sont entrées. Mais vraiment il a fallu +s'acharner des journées entières à coups de botte, à coups de crosse, +pour piler si menu toutes ces choses: les potiches, réunies ici par +milliers, les plats, les assiettes, les tasses, tout cela est broyé, +pulvérisé,--avec des restes humains et des chevelures. + +Tout au fond de ces entrepôts, les porcelaines plus grossières +occupaient des espèces de cours intérieures,--qui sont +particulièrement lugubres ce soir, au jour baissant, entre leurs vieux +murs. Dans une de ces cours, où nous venons d'entrer, un chien galeux +travaille à tirer, tirer quelque chose de dessous des piles +d'assiettes cassées: le cadavre d'un enfant dont le crâne est ouvert. +Et le chien commence de manger ce qui reste de chair pourrie aux +jambes de ce petit-mort. + +Personne, naturellement, dans les longues rues dévastées, où les +charpentes ont croulé, avec les tuiles et les briques des murs. Des +corbeaux qui croassent dans le silence. D'affreux chiens, repus de +cadavres, qui s'enfuient devant nous, le ventre lourd et la queue +basse. A peine, de loin en loin, quelques rôdeurs chinois, gens de +mauvais aspect qui cherchent encore à piller dans des ruines, ou +pauvres dépossédés, échappés au massacre, qui reviennent peureusement, +longeant les murailles, voir ce qu'on a fait de leur logis. + +Le soleil est déjà très bas, et, comme chaque soir, le vent augmente; +on frissonne d'un froid soudain. Les maisons vides s'emplissent +d'ombre. + +Elles sont tout en profondeur, ces maisons d'ici, avec des recoins, +des séries de cours, des petits bassins à rocailles, des jardinets +mélancoliques. Quand on a franchi le seuil, que gardent les toujours +pareils monstres en granit, usés par le frottement des mains, on +s'engage dans des détours qui n'en finissent plus. Et les détails +intimes de la vie chinoise se révèlent touchants et gentils, dans +l'arrangement des pots de fleurs, des plates-bandes, des petites +galeries où courent des liserons et des vignes. + +Là, traînent des jouets, une pauvre poupée, appartenant sans doute à +quelque enfant dont on aura fracassé la tête. Là, une cage est restée +suspendue; même l'oiseau y est encore, pattes en l'air et desséché +dans un coin. + +Tout est saccagé, arraché, déchiré; les meuble, éventrés; le contenu +des tiroirs, les papiers, épandus par terre, avec des vêtements +marqués de larges taches rouges, avec des tout petits souliers de dame +chinoise barbouillés de sang. Et çà et là, des jambes, des mains, des +têtes coupées, des paquets de cheveux. + +En certains de ces jardinets, les plantes qu'on ne soigne plus +continuent gaiement de s'épanouir, débordent dans les allées, +par-dessus les débris humains. Autour d'une tonnelle, où se cache un +cadavre de femme, des volubilis roses sont délicieusement fleuris en +guirlande,--encore ouverts à cette heure tardive de la journée et +malgré le froid des nuits, ce qui déroute nos idées d'Europe sur les +volubilis. + +Au fond d'une maison, dans un recoin, dans une soupente noire, quelque +chose remue!... Deux femmes, cachées là, pitoyablement tapies... De se +voir découvertes, la terreur les affole, et nous les avons à nos +pieds, tremblant, criant, joignant les mains pour demander grâce. +L'une jeune, l'autre un peu vieille, et se ressemblant toutes deux; la +mère et la fille.--«Pardon, monsieur, pardon! nous avons +grand'peur...» traduit avec naïveté le petit Toum, qui comprend leurs +mots entrecoupés. Évidemment, elles attendent de nous les pires choses +et la mort... Et depuis combien de temps vivent-elles dans ce trou, +ces deux pauvres Chinoises, pensant leur fin venue chaque fois que des +pas résonnent sur les pavés de la cour déserte?... Nous laissons à +portée de leurs mains quelques pièces de monnaie, qui les humilient +peut-être et ne leur serviront guère; mais nous ne pouvons rien de +plus,--que ça, et nous en aller. + +Autre maison, maison de riches, celle-ci, avec un grand luxe de pots à +fleurs en porcelaine émaillée, dans les jardinets tristes. Au fond +d'un appartement déjà sombre (car décidément la nuit vient, +l'imprécision crépusculaire est commencée)--déjà sombre, mais pas trop +saccagée, avec de grands bahuts, de beaux fauteuils encore +intacts,--Osman tout à coup recule avec effroi devant quelque chose +qui sort d'un seau posé sur le plancher: deux cuisses décharnées, la +moitié inférieure d'une femme, fourrée dans ce seau les jambes en +l'air!... La maîtresse de cet élégant logis sans doute... Le corps?... +Qui sait ce qu'on en a fait, du corps? Mais la tête, la voici: sous ce +fauteuil, près d'un chat crevé, c'est sûrement ce paquet noir, où l'on +voit s'ouvrir une bouche et des dents, parmi de longs cheveux. + +En dehors des grandes voies à peu près droites, qui laissent paraître +d'un bout à l'autre leur vide désolé, il y a les ruelles sans vue, +tortueuses, aboutissant à des murs gris,--et ce sont les plus lugubres +à franchir, au crépuscule et au chant des corbeaux, avec ces petits +gnomes de pierre gardant des portes effarantes, avec ces têtes de mort +à longue queue traînant partout sur les pavés. Il y a des tournants, +baignés d'ombre glacée, que l'on aborde avec un serrement de +coeur... Et c'est fini, pour rien au monde nous n'entrerions plus, à +l'heure qu'il est, entre chien et loup, dans ces maisons +épouvantablement muettes, où l'on fait trop de macabres rencontres... + +Nous étions allés loin dans la ville, dont l'horreur et le silence +nous deviennent intolérables, à cette tombée de nuit. Et nous +retournons vers le quartier des troupes, cinglés par le vent de Nord, +transis par le froid et l'obscurité; nous retournons bon pas, les +cassons de porcelaine craquant sous nos pieds, avec mille débris qui +ne se définissent plus. + + * * * * * + +La berge, à notre retour, est garnie de soldats qui se chauffent et +font cuire leurs soupes à des feux clairs, en brûlant des fauteuils, +des tables, des morceaux de sculptures ou de charpentes. Et tout cela, +au sortir des rues dantesques, nous paraît du confort et de la joie. + +Près de notre jonque, il y a une cantine, improvisée par un Maltais, +où l'on vend des choses à griser les soldats. Et j'envoie mes gens y +prendre, pour notre souper, des liqueurs à leur choix, car nous avons +besoin nous aussi d'être réchauffés, égayés si possible, et nous +ferons la fête comme les autres, avec de la soupe fumante, du thé, de +la chartreuse, je ne sais quoi encore,--dans notre petit logis de +natte, amarré cette fois sur la vase empestée, sur les horribles +détritus, et enveloppé comme toujours de tous côtés par la grande +froidure noire. + + * * * * * + +Au dessert, à l'heure des cigarettes dans le sarcophage, Renaud, à qui +j'ai donné la parole, me conte que son escadron est campé au bord d'un +cimetière chinois de Tien-Tsin et que les soldats d'une autre nation +européenne (je préfère ne pas dire laquelle), campés dans le +voisinage, passent leur temps à fouiller les tombes pour prendre +l'argent qu'on a coutume d'enterrer avec les cadavres. + +--Moi, dit-il, moi, mon colonel (pour lui, je suis _mon colonel_; il +ignore l'appellation maritime de _commandant_ qui chez nous est +d'usage jusqu'aux cinq galons d'or), moi, je ne trouve pas que c'est +bien: ça a beau être des Chinois, il faut laisser les morts +tranquilles. Et puis, ça me dégoûte, ils coupent leur viande de ration +sur les planches de cercueil! Et moi, je leur fais voir: «Au moins +coupez donc là, sur le dessus; pas sur le dedans, qui a touché le +macchabée.» Mais ces sauvages-là, mon colonel, ils s'en foutent! + + +VI + +Jeudi 18 octobre. + +C'est une surprise, de se réveiller sous un ciel bas et sombre. Nous +comptions avoir, comme les matins précédents, ce soleil des automnes +et des hivers de Chine, presque jamais voilé, qui rayonne et chauffe +même lorsque tout gèle à pierre fendre, et qui nous avait aidés +jusqu'ici à supporter les visions de la route. Mais un vélum épais +s'est tendu pendant la nuit au-dessus de nos têtes... + +Quand nous ouvrons notre porte de jonque, au petit jour à peine +naissant, nos chevaux et nos charrettes sont là, qui viennent +d'arriver. Sur le sinistre bord, des Mongols, parmi leurs chameaux, se +tiennent accroupis autour de feux qui ont brûlé toute la nuit dans la +poussière, et, derrière leurs groupes immobilisés, les hautes +murailles de la ville, d'un noir d'encre, montent vers l'obscurité des +nuages. + +Dans la jonque, confiée à deux marins du détachement de Tong-Tchéou +qui la garderont jusqu'à notre retour, nous laissons notre petit +matériel de nomades--et ce que nous possédons de plus précieux, les +dernières des bouteilles d'eau pure que le général nous avait données. + +Nous faisons cette dernière étape en compagnie du consul général de +France à Tien-Tsin et du chancelier de la légation, qui l'un et +l'autre montent à Pékin, escortés d'un maréchal des logis et de trois +ou quatre hommes de l'artillerie. + +Longue route monotone, par un matin froid et gris, à travers des +champs de sorghos roussis par les premières gelées, à travers des +villages saccagés et désertés où rien ne bouge plus: campagnes de +deuil et d'automne, sur lesquelles commence de tomber lentement une +petite pluie triste. + +Par instants, il m'arrive de me croire dans les chemins du pays +basque, en novembre, parmi des maïs non encore fauchés. Et puis tout à +coup, sur mon passage, quelque symbole inconnu se dresse pour me +rappeler la Chine, un tombeau de forme mystérieuse, ou bien des stèles +étranges posées sur d'énormes tortues de granit. + +De loin en loin, nous croisons des convois militaires, d'une nation ou +d'une autre, des files de voitures d'ambulance. Ici des Russes, dans +les ruines d'un village, s'abritent pour une averse. Là des +Américains, qui ont découvert une cachette de vêtements, au fond d'une +maison abandonnée, s'en vont joyeux, endossant des manteaux de +fourrure. + +Des tombeaux, toujours beaucoup de tombeaux; la Chine, d'un bout à +l'autre, en est encombrée; les uns, au bord de la route, gisent comme +perdus; d'autres s'isolent magnifiquement au milieu d'enclos qui sont +des bocages mortuaires, des bois de cèdres aux verdures sombres. + +Dix heures. Nous devons approcher de Pékin, dont rien pourtant ne +décèle encore le voisinage. Pas une figure de Chinois ne s'est montrée +depuis notre départ; les campagnes continuent d'être désertes et +inquiétantes de silence, sous le voile de l'imperceptible pluie. + +Nous allons passer, paraît-il, non loin du mausolée d'une impératrice, +et le chancelier de France, qui connaît ces environs, me propose de +faire un détour pour l'apercevoir. Donc, laissant tout notre monde +continuer tranquillement l'étape, nous prenons des sentiers de +traverse, en allongeant le trot de nos chevaux dans les hautes herbes +mouillées. + +Bientôt paraissent un canal et un étang, blêmes sous le ciel incolore. +Personne nulle part; des tranquillités mornes de pays dépeuplé. Le +mausolée, sur la rive d'en face, émerge à peine de l'ombre d'un bois +de cèdres, muré de toutes parts; nous ne voyons guère que les premiers +portiques de marbre qui y conduisent, et l'avenue des stèles blanches +qui va se perdre sous les arbres mystérieux;--tout cela un peu +lointain et reproduit par le miroir de l'étang, en longs reflets +renversés qui s'estompent. Près de nous des lotus, meurtris par le +froid, penchent leurs grandes tiges sur l'eau couleur de plomb, où des +cernes légers se tracent à la chute des gouttes de pluie. Et, parmi +les roseaux, ces quelques boules blanchâtres, çà et là, sont des têtes +de mort... + + * * * * * + +Quand nous rejoignons notre petite troupe, on nous promet l'entrée à +Pékin dans une demi-heure. Allons, soit! Mais après les complications +et les lenteurs du voyage, on croirait presque n'arriver jamais. Et +c'est du reste invraisemblable, qu'une si prodigieuse ville, dans ce +pays désert, puisse être là; à toute petite distance en avant de nous. + +--Pékin ne s'annonce pas, m'explique mon nouveau compagnon d'étape, +Pékin vous saisit; quand on l'aperçoit, c'est qu'on y est... + +La route à présent traverse des groupes de cèdres, des groupes de +saules qui s'effeuillent, et, dans l'attente concentrée de voir enfin +la Ville céleste, nous trottons sous la pluie très fine--qui ne +mouille pas, tant sont desséchantes ces rafales du Nord promenant la +poussière toujours et quand même,--nous trottons sans plus parler... + +--Pékin! me dit tout à coup l'un de ceux qui cheminent avec moi, +désignant une terrible masse obscure, qui vient de se lever au-dessus +des arbres, un donjon crénelé, de proportions surhumaines. + +Pékin!... Et, en quelques secondes, tandis que je subis la puissance +évocatrice de ce nom ainsi jeté, une grande muraille couleur de deuil, +d'une hauteur jamais vue, achève de se découvrir, se développe sans +fin, dans une solitude dénudée et grisâtre, qui semble un steppe +maudit. C'est comme un formidable changement de décor, exécuté sans +bruit de machinistes, ni fracas d'orchestre, dans un silence plus +imposant que toutes les musiques. Nous sommes au pied de ces bastions +et de ces remparts, nous sommes dominés par tout cela, qu'un repli de +terrain nous avait caché. En même temps, la pluie devient de la neige, +dont les flocons blancs se mêlent aux envolées sombres des détritus et +de la poussière. La muraille de Pékin nous écrase, chose géante, +d'aspect babylonien, chose intensément noire, sous la lumière morte +d'un matin de neige et d'automne. Cela monte dans le ciel comme les +cathédrales, mais cela s'en va, cela se prolonge, toujours pareil, +durant des lieues. Pas un passant aux abords de cette ville, personne. +Pas une herbe non plus le long de ces murs; un sol raviné, +poussiéreux, sinistre comme des cendres, avec des lambeaux de +vêtements qui traînent, des ossements, un crâne. Et, du haut de chacun +des créneaux noirs, un corbeau, qui s'est posté, nous salue au passage +en croassant à la mort. + +Le ciel est si épais et si bas que l'on y voit à peine clair, et sous +l'oppression de ce Pékin longtemps attendu, qui vient de faire +au-dessus de nos têtes son apparition déconcertante et soudaine, nous +nous avançons, aux cris intermittents de tous ces corbeaux alignés, un +peu silencieux nous-mêmes, un peu glacés d'être là, souhaitant voir du +mouvement, voir de la vie, voir quelqu'un ou quelque chose sortir +enfin de ces murs. + +Alors, d'une porte, là-bas en avant, d'une percée dans l'enceinte +colossale, sort une énorme et lente bête brune, fourrée de laine comme +un mouton géant,--puis deux, puis trois, puis dix: une caravane +mongole, qui commence de couler vers nous, dans ce même silence, +toujours, où l'on n'entend que les corbeaux croasser. A la file +incessante les monstrueux chameaux de Mongolie, tout arrondis de +fourrure, avec d'étonnants manchons aux jambes, des crinières comme +des lions, processionnent sans fin le long de nos chevaux qui +s'effarent; ils ne portent ni cloches ni grelots, comme en ont ces +bêtes maigres, aux harmonieuses caravanes des déserts arabiques; leurs +pieds s'enfoncent profondément dans la poussière qui assourdit leurs +pas, le silence n'est pas rompu par leur marche. Et les Mongols qui +les mènent, figures cruelles et lointaines, nous jettent à la dérobée +des regards ennemis. + +Aperçue à travers un voile de neige fine et de poussière noire, la +caravane nous a croisés et s'éloigne, sans un bruit, ainsi qu'une +caravane fantôme. Nous nous retrouvons seuls, sous cette muraille de +Titans, du haut de laquelle les corbeaux nous regardent passer. Et +c'est notre tour à présent de franchir, pour entrer dans la ville +ténébreuse, les portes par où ces Mongols viennent de la quitter. + + +VII + +A LA LÉGATION DE FRANCE + +Nous voici arrivés à ces portes, doubles, triples, profondes comme des +tunnels et se contournant dans l'épaisseur des puissantes maçonneries; +portes surmontées de donjons à meurtrières qui ont chacun cinq étages +de hauteur sous d'étranges toitures courbes, de donjons extravagants +qui sont des choses colossales et noires, au-dessus de l'enceinte +noire des murailles. + +Les pieds de nos chevaux s'enfoncent de plus en plus et disparaissent +dans la poussière couleur de charbon, qui est ici aveuglante, +souveraine partout, en l'air autant que sur le sol, malgré la petite +pluie ou les flocons de neige dont nous avons le visage tout le temps +cinglé. + +Et, sans bruit, comme si nous marchions parmi des ouates ou des +feutres, passant sous les énormes voûtes, nous entrons dans le pays +des décombres et de la cendre... + +Quelques mendiants dépenaillés, dans des coins, assis à grelotter sous +des guenilles bleues; quelques chiens mangeurs de cadavres, comme ceux +dont nous avions déjà fait la connaissance en route,--et c'est tout. +Silence et solitude au dedans de ces murs comme au dehors. Rien que +des éboulements, des ruines et des ruines. + +Pays des décombres et de la cendre; surtout pays des petites briques +grises, des petites briques pareilles, éparses en myriades +innombrables, sur l'emplacement des maisons détruites ou sur le pavé +de ce qui fut les rues. + +Les petites briques grises, c'est avec ces matériaux seuls que Pékin +était bâti,--ville aux maisonnettes basses revêtues de dentelles en +bois doré, ville qui ne devait laisser qu'un champ de mièvres débris, +après le passage du feu et de la mitraille émiettant toutes ces +vieilleries légères. + +Nous l'avons du reste abordée, cette ville, par l'un des coins sur +lesquels on s'est le plus longtemps acharné: le quartier tartare, qui +contenait les légations européennes. + +De longues voies droites sont encore tracées dans ce labyrinthe infini +de petites ruines, et devant nous tout est gris ou noir; aux +grisailles sombres des briques éboulées s'ajoute la teinte monotone +des lendemains d'incendie, la tristesse des cendres et la tristesse +des charbons. + +Parfois, en travers du chemin, elles s'arrangent en obstacle, ces +lassantes petites briques,--et ce sont les restes de barricades où +l'on s'est longuement battu. + +Après quelques centaines de mètres, nous entrons dans la rue de ces +légations qui viennent de fixer, durant des mois, l'anxieuse attention +du monde entier. + +Tout y est en ruine, il va sans dire; mais des pavillons européens +flottent sur les moindres pans de mur, et nous retrouvons soudainement +ici, au sortir de ruelles solitaires, une animation comme à Tien-Tsin, +un continuel va-et-vient d'officiers et de soldats, une étonnante +bigarrure d'uniformes. + +Déployé sur le ciel d'hiver, un grand pavillon de France marque +l'entrée de ce qui fut notre légation; deux monstres en marbre blanc, +ainsi qu'il est d'étiquette devant tous les palais de la Chine, sont +accroupis au seuil, et des soldats de chez nous gardent cette +porte--que je franchis avec recueillement au souvenir des héroïsmes +qui l'ont défendue. + + * * * * * + +Nous mettons enfin pied à terre parmi des monceaux de débris, sur une +sorte de petite place intérieure où les rafales s'engouffrent, près +d'une chapelle et à l'entrée d'un jardin dont les arbres s'effeuillent +au vent glacé. Les murs autour de nous sont tellement percés de balles +que l'on dirait presque un amusement, une gageure: ils ressemblent à +des cribles. Là-bas, sur notre droite, ce tumulus de décombres, c'est +la légation proprement dite, anéantie par l'explosion d'une mine +chinoise. Et à notre gauche il y a la maison du chancelier, où +s'étaient réfugiés pendant le siège les braves défenseurs du lieu, +parce qu'elle semblait moins exposée; c'est là qu'on m'a offert de me +recueillir; elle n'est pas détruite, mais tout y est sens dessus +dessous, bien entendu, comme un lendemain de bataille; et, dans la +chambre où je coucherai, les plâtriers travaillent encore à refaire +les murs, qui ne seront finis que ce soir. + +Maintenant on me conduit, en pèlerinage d'arrivée, dans le jardin où +dorment, ensevelis à la hâte, sous des grêles de balles, ceux de nos +matelots qui tombèrent à ce champ d'honneur. Point de verdures ici, ni +de plantes fleuries; un sol grisâtre, piétiné par les combattants, +émietté par la sécheresse et le froid. Des arbres sans feuilles, dont +la mitraille a déchiqueté les branches. Et, sur tout cela, un ciel bas +et lugubre, où des flocons de neige passent en cinglant. + +Il faut se découvrir dès l'entrée de ce jardin, car on ne sait pas sur +qui l'on marche; les places, qui seront marquées bientôt, je n'en +doute pas, n'ont pu l'être encore, et on n'est pas sûr, lorsqu'on se +promène, de n'avoir pas sous les pieds quelqu'un de ces morts qui +mériteraient tant de couronnes. + +Dans cette maison du chancelier, épargnée un peu par miracle, les +assiégés habitaient pêle-mêle, et dormaient par terre, diminués de +jour en jour par les balles, vivant sous la menace pressante de la +mort. + +Au début--mais leur nombre, hélas! diminua vite,--ils étaient là une +soixantaine de matelots français et une vingtaine de matelots +autrichiens, se faisant tuer côte à côte et d'une allure également +magnifique. A eux s'étaient joints quelques volontaires français, qui +faisaient le coup de feu dans leurs rangs, sur les barricades ou sur +les toits, et deux étrangers, M. et madame de Rosthorn, de la légation +d'Autriche. Les officiers de chez nous qui commandaient la défense +étaient le lieutenant de vaisseau Darcy et l'aspirant Herber, qui dort +aujourd'hui dans la terre du jardin, frappé d'une balle en plein +front. + +L'horreur de ce siège, c'est qu'il n'y avait à attendre des +assiégeants aucune pitié; si, à bout de forces et à bout de vivres, on +venait à se rendre, c'était la mort, et la mort avec d'atroces +raffinements chinois pour prolonger des paroxysmes de souffrance. + +Aucun espoir non plus de s'évader par quelque sortie suprême: on était +au milieu du grouillement d'une ville; on était enclavé dans un dédale +de petites bâtisses sournoises abritant une fourmilière d'ennemis, et, +pour emprisonner plus encore, on sentait autour de soi, emmurant le +tout, le colossal rempart noir de Pékin. + +C'était pendant la période torride de l'été chinois; le plus souvent, +il fallait se battre quand on mourait de soif, quand on était aveuglé +de poussière, sous un soleil aussi destructeur que les balles, et dans +l'incessante et fade infection des cadavres. + +Cependant une femme était là avec eux, charmante et jeune, cette +Autrichienne, à qui il faudrait donner une de nos plus belles croix +françaises. Seule au milieu de ces hommes en détresse, elle gardait +son inaltérable gaieté de bon aloi; elle soignait les blessés, +préparait de ses propres mains le repas des matelots malades,--et puis +s'en allait charrier des briques et du sable pour les barricades, ou +bien faire le guet du haut des toits. + + * * * * * + +Autour des assiégés, le cercle se resserrait de jour en jour, à mesure +que leurs rangs s'éclaircissaient et que la terre du jardin +s'emplissait de morts; ils perdaient du terrain pied à pied, disputant +à l'ennemi, qui était légion, le moindre pan de mur, le moindre tas de +briques. + +Et quand on les voit, leurs petites barricades de rien du tout, faites +en hâte la nuit, et que cinq ou six matelots réussissaient à défendre +(cinq ou six, vers la fin c'était le plus qu'on pouvait fournir), il +semble vraiment qu'à tout cela un peu de surnaturel se soit mêlé. +Quand, avec l'un des défenseurs du lieu, je me promène dans ce jardin, +sous le ciel sombre, et qu'il me dit: «Là, au pied de ce petit, mur, +nous les avons tenus tant de jours... Là, devant cette petite +barricade, nous avons résisté une semaine», cela paraît un conte +héroïque et merveilleux. + +Oh! leur dernier retranchement! C'est tout à côté de la maison, un +fossé creusé fiévreusement à tâtons dans l'espace d'une nuit, et, sur +la berge, quelques pauvres sacs pleins de terre et de sable: tout ce +qu'ils avaient pour barrer le passage aux tortionnaires, qui leur +grimaçaient la mort, à six mètres à peine, au-dessus d'un pan de mur. + +Ensuite vient le «cimetière», c'est-à-dire le coin de jardin qu'ils +avaient adopté pour y grouper leurs morts,--avant les jours plus +affreux où il fallait les enfouir çà ou là, en cachant bien la place, +de peur qu'on ne vînt les violer, comme c'est ici l'atroce coutume. Un +lamentable petit cimetière, au sol foulé et écrasé dans les combats à +bout portant, aux arbustes fracassés, hachés par la mitraille. On y +enterrait sous le feu des Chinois, et un vieux prêtre à barbe +blanche,--devenu depuis un martyr dont la tête fut traînée dans les +ruisseaux,--y disait tranquillement les prières devant les fosses, +malgré tout ce qui sifflait dans l'air autour de lui, tout ce qui +fouettait et cassait les branches. + +Vers les derniers jours, leur cimetière, tant ils avaient perdu de +terrain peu à peu, était devenu la «zone contestée», et ils +tremblaient pour leurs morts; les ennemis s'étaient avancés jusqu'à la +bordure; on se regardait et on se tuait de tout près, par-dessus le +sommeil de ces braves, si hâtivement couchés dans la terre. S'ils +avaient franchi ce cimetière, les Chinois, et escaladé le frêle petit +retranchement suprême, en sacs de sable, en gravier dans des rideaux +cousus, alors, pour tous ceux qui restaient là, c'était l'horrible +torture au milieu des musiques et des rires, l'horrible dépeçage, les +ongles d'abord arrachés, les pieds tenaillés, les entrailles mises +dehors, et la tête ensuite, au bout d'un bâton, promenée par les rues. + +On les attaquait de tous les côtés et par tous les moyens, souvent aux +heures les plus imprévues de la nuit. Et c'était presque toujours avec +des cris, avec des fracas soudains de trompes et de tam-tams. Autour +d'eux, des milliers d'hommes à la fois venaient hurler à la mort,--et +il faut avoir entendu des hurlements de Chinois pour imaginer ces +voix-là, dont le timbre seul vous glace. Ou bien des gongs assemblés +sous les murs leur faisaient un vacarme de grand orage. + +Parfois, d'un trou subitement ouvert dans une maison voisine, sortait +sans bruit et s'allongeait, comme une chose de mauvais rêve, une +perche de vingt ou trente pieds, avec du feu au bout, de l'étoupe et +du pétrole enflammés, et cela venait s'appuyer contre les charpentes +de leurs toits, pour sournoisement les incendier. C'est ainsi du reste +qu'une nuit furent brûlée les écuries de la légation. + +On les attaquait aussi par en dessous; ils entendaient des coups +sourds frappés dans la terre et comprenaient qu'on les minait, que les +tortionnaires allaient surgir du sol, ou bien encore les faire sauter. +Et il fallait, coûte que coûte, creuser aussi, tenter d'établir des +contremines pour conjurer ce péril souterrain. Un jour cependant, vers +midi, en deux terribles détonations qui soulevèrent des trombes de +plâtras et de poussière, la légation de France sauta, ensevelissant à +demi sous ses décombres le lieutenant de vaisseau qui commandait la +défense et un groupe de ses marins.--Mais ce ne fut point la fin +encore; ils sortirent de cette cendre et de ces pierres qui les +couvraient jusqu'aux épaules, ils sortirent excepté deux, deux braves +matelots qui ne reparurent plus, et la lutte fut continuée, presque +désespérément, dans des conditions toujours plus effroyables. + + * * * * * + +Elle restait là quand même, la gentille étrangère, qui aurait si bien +pu s'abriter ailleurs, à la légation d'Angleterre par exemple, où +s'étaient réfugiés la plupart des ministres avec leurs familles; au +moins les balles n'y arrivaient pas, on y était au centre même du +quartier défendu par quelques poignées de braves et on s'y sentait en +sécurité tant que les barricades tiendraient encore. Mais non, elle +restait là, et continuait son rôle admirable, en ce point brûlant +qu'était la légation de France,--point qui représentait d'ailleurs la +clef, la pierre d'angle de tout le quadrilatère européen, et dont la +perte eut amené le désastre général. + +Une fois, ils virent, avec leurs longues-vues, afficher un édit de +l'Impératrice, en grandes lettres sur papier rouge, ordonnant de +cesser le feu contre les étrangers. (Ce qu'ils ne virent pas, c'est +que les hommes chargés de l'affichage étaient écharpés par la foule.) +Une sorte d'accalmie, d'armistice s'ensuivit quand même, on les +attaqua avec moins de violence. + +Ils voyaient aussi des incendies partout, ils entendaient des +fusillades entre Chinois, des canonnades et de longs cris; des +quartiers entiers flambaient; on s'entre-tuait autour d'eux dans la +ville fermée; des rages y fermentaient comme en un pandémonium,--et on +suffoquait à présent, on étouffait à respirer l'odeur des cadavres. + +Des espions venaient parfois leur vendre des renseignements, toujours +faux d'ailleurs et contradictoires, sur cette armée de secours, qu'ils +attendaient d'heure en heure avec une croissante angoisse. On leur +disait: «Elle est ici, elle est là, elle avance.» Ou bien: «Elle a été +battue et elle recule.» Et toujours elle persistait à ne point +paraître. + +Que faisait donc l'Europe? Est-ce qu'on les abandonnait? Ils +continuaient de se détendre, presque sans espérance, si diminués +maintenant, et dans un espace si restreint! Ils se sentaient comme +enserrés chaque jour davantage par la torture chinoise et l'horrible +mort. + +Les choses essentielles commençaient à manquer. Il fallait économiser +sur tout, en particulier sur les balles; d'ailleurs, on devenait des +sauvages,--et, quand on capturait des Boxers, des incendiaires, au +lieu de les fusiller, on leur fracassait le crâne à bout portant avec +un revolver. + +Un jour, enfin, leurs oreilles, toujours tendues au bruit des +batailles extérieures, perçurent une canonnade continue, sourde et +profonde, en dehors de ces grands remparts noirs dont ils apercevaient +au loin les créneaux, au-dessus de tout, et qui les enfermaient comme +dans un cercle dantesque: on bombardait Pékin!... Ce ne pouvait être +que les armées d'Europe, venues à leur secours! + +Cependant une dernière épouvante troublait encore leur joie. Est-ce +qu'on n'allait pas tenter contre eux un suprême assaut pour les +anéantir avant l'entrée des troupes alliées? + +En effet, on les attaqua furieusement, et cette journée finale, cette +veille de la délivrance coûta encore la vie à un de nos officiers, le +capitaine Labrousse, qui alla rejoindre le commandant de nos amis +autrichiens dans le glorieux petit cimetière de la légation. Mais ils +résistèrent... Et, tout à coup, plus personne autour d'eux, plus une +tête de Chinois sur les barricades ennemies; le vide et le silence +dans leurs abords dévastés: les Boxers étaient en fuite, et les alliés +entraient dans la ville!... + + * * * * * + +Ce premier soir de mon arrivée à Pékin est triste comme les soirs de +la route, mais plus banalement triste, avec plus d'ennui. Les ouvriers +viennent de finir les murs de ma chambre; les plâtres frais y +répandent leur humidité ruisselante, on y a froid jusqu'aux os, et +comme il n'y a rien là dedans, mon serviteur étend par terre mon +étroit matelas de la jonque, puis se met en devoir d'organiser une +table avec de vieilles caisses. Mes hôtes ont la bonté aussi de me +faire monter à la hâte et allumer un poêle à charbon,--et voici que +cela achève d'évoquer pour moi un rêve de misère européenne, dans +quelque taudis de faubourg... Comment soupçonner que l'on est en +Chine, ici, et à Pékin, tout près des enceintes mystérieuses, des +palais pleins de merveilles?... + +Quant au ministre de France, que j'ai besoin de voir pour lui faire +les communications de l'amiral, j'apprends qu'il est allé, n'ayant +plus de toit, demander asile à la légation d'Espagne; de plus, qu'il a +la fièvre typhoïde--épidémique à cause de l'eau partout +empoisonnée--et que personne en ce moment ne peut lui parler. Mon +séjour dans ce gîte mouillé menace de se prolonger plus que je ne +pensais. Et mélancoliquement, à travers les vitres que des buées +ternissent, je regarde, dans une cour pleine de meubles brisés, tomber +le crépuscule et la neige... + +Qui m'eût dit que demain, par un revirement imprévu de fortune, je +dormirais sur les matelas dorés d'un grand lit impérial, au milieu de +la Ville interdite, dans la féerie très étrange?... + + +VIII + +Vendredi 19 octobre. + +Je m'éveille transi de froid humide, par terre, dans mon logis de +pauvre où l'eau ruisselle des murs et où le poêle fume. + +Et je m'en vais d'abord m'acquitter d'une commission dont j'ai été +chargé par l'amiral pour le commandant en chef de nos troupes de +terre, le général Voyron, qui habite une maisonnette du voisinage... + + * * * * * + +Dans le partage de la mystérieuse «Ville jaune», qui a été fait entre +les chefs des troupes alliées, un palais de l'Impératrice est échu à +notre général. Il s'y installera pour l'hiver, non loin du palais que +doit occuper l'un de nos alliés, le feld-maréchal de Waldersee, et il +veut bien m'y offrir l'hospitalité. Lui-même repart aujourd'hui pour +Tien-Tsin; donc, pendant une semaine ou deux que durera son voyage, +j'habiterai là-bas seul avec son aide de camp,--un de mes anciens +camarades,--qui sera chargé de faire accommoder pour les besoins du +service militaire cette résidence de conte de fées. + +Combien cela me changera de mes murs de plâtre et de mon poêle à +charbon! + +Toutefois mon exode vers la «Ville jaune» n'aura lieu que demain +matin, car mon ami l'aide de camp m'exprime le très gentil désir +d'arriver avant moi dans notre palais quelque peu saccagé, et de m'y +préparer la place. + +Alors, n'ayant plus rien à faire pour le service aujourd'hui, +j'accepte l'offre de l'un des membres de la légation de France, +d'aller visiter avec lui le temple du Ciel. La neige est d'ailleurs +finie; l'âpre vent de Nord qui souffle toujours a chassé les nuages, +et le soleil resplendit dans un ciel très pâlement bleu. + + * * * * * + +D'après le plan de Pékin, c'est à cinq à six kilomètres d'ici, ce +temple du Ciel, le plus immense de tous les temples. Et cela se +trouve, paraît-il, au centre d'un parc d'arbres séculaires, muni de +doubles murs. Avant ces jours de désastre[1], le lieu était +impénétrable; les empereurs seuls y venaient une fois l'an s'enfermer +pendant une semaine pour un solennel sacrifice, longuement précédé de +purifications et de rites préparatoires. + +[Note 1: Le parc même était interdit aux «barbares d'Occident», +depuis qu'un touriste européen, homme de toutes les élégances, s'était +faufilé dans le temple pour faire des ordures sur l'autel.] + +Il faut, pour aller là, sortir d'abord de toutes ces ruines et de ces +cendres; sortir même de la «Ville tartare» où nous sommes, franchir +ses terribles murs, ses gigantesques portes, et pénétrer dans la +«Ville chinoise». + +Ce sont deux immenses quadrilatères juxtaposés, ces deux villes murées +dont l'ensemble forme Pékin, et l'une, la Tartare, contient en son +milieu, dans une autre enceinte de forteresse, cette «Ville jaune» où +j'irai demain habiter. + +Au sortir des remparts de séparation, lorsque la «Ville chinoise» se +découvre à nous dans l'encadrement colossal d'une porte, c'est la +surprise d'une grande artère encore vivante et pompeuse comme aux +anciens jours, à travers ce Pékin qui jusque-là nous semblait une +nécropole; c'est l'inattendu des dorures, des couleurs, des mille +formes de monstres tout à coup érigées dans le ciel, et c'est la +soudaine agression des bruits, des musiques et des voix.--Mais combien +cette vie, cette agitation, toute cette pompe chinoise sont pour nous +choses inimaginables et indéchiffrables!... Entre ce monde et le +nôtre, quels abîmes de dissemblances!... + +La grande artère s'en va devant nous, large et droite: une chaussée de +trois ou quatre kilomètres de long, conduisant là-bas à une autre +porte monumentale, qui apparaît tout au loin, surmontée de son donjon +à toit cornu, et ouverte dans la muraille noire confinant aux +solitudes du dehors. Les maisons sans étage qui, des deux côtés, +s'alignent longuement ont l'air faites en dentelles d'or; du haut en +bas brillent les boiseries ajourées de leurs façades; elles portent +des couronnements en fines sculptures, qui sont tout reluisants d'or +et d'où s'élancent, comme chez nous les gargouilles, des rangées de +dragons d'or. Plus haut que ces maisonnettes frêles, montent des +stèles noires couvertes de lettres d'or, s'élancent de longues perches +laquées noir et or, pour soutenir en l'air des emblèmes férocement +étranges, qui ont des cornes, des griffes, des visages de monstres. + +A travers un nuage de poussière et dans un poudroiement de soleil, on +voit, jusqu'au fond des lointains, miroiter les dorures, grimacer les +dragons et les chimères. Et, par-dessus tout cela, enjambant l'avenue, +passent dans le ciel des arcs de triomphe étonnamment légers, qui sont +des choses presque aériennes, en bois découpé, supportées comme par +des mâts de navire,--et qui répètent encore sur le bleu pâle du vide +l'obsédante étrangeté des formes hostiles, la menace des cornes, des +griffes, le contournement des fantastiques bêtes. + +La poussière, l'éternelle et souveraine poussière, confond les objets, +les gens, la foule d'où s'échappe un bruit d'imprécations, de gongs et +de clochettes, dans un même effacement d'image estompée. + + * * * * * + +Sur la chaussée large, où l'on piétine comme en pleine cendre, c'est +un grouillement embrumé de cavaliers et de caravanes. Les monstrueux +chameaux de Mongolie, tout laineux et roux, attachés en interminables +files, lents et solennels, coulent incessants comme les eaux des +fleuves, entretenant par leur marche la couche poudreuse dont toute +cette ville est étouffée.--Ils s'en vont qui sait où, jusqu'au fond +des déserts thibétains ou mongols, emportant, de la même allure +infatigable et inconsciente, des milliers de ballots de marchandises, +agissant à la façon des canaux et des rivières, qui charrient à +travers des espaces immenses les chalands et les jonques.--Si pesante +est la poussière soulevée par leurs pas qu'elle peut à peine monter; +les jambes de ces innombrables chameaux en cortège, comme la base des +maisons, comme les robes des passants, tout cela est sans contours, +vague et noyé autant que dans l'épaisse fumée d'une forge, ou dans les +flocons d'une ouate sombre; mais les dos des grandes bêtes et leurs +figures poilues émergent de ce flou qui est vers le sol, se dessinent +presque nettement. Et l'or des façades, terni par en bas, commence +d'étinceler très clair à la hauteur des extravagantes corniches. + +On dirait une ville de fantasmagorie, n'ayant pas d'assise réelle, +mais posant sur une nuée,--une lourde nuée où se meuvent, inoffensifs, +des espèces de moutons géants, au col élargi par des toisons rousses. + +Au-dessus de l'invraisemblable poussière, rayonne une clarté blanche +et dure, resplendit cette froide et pénétrante lumière de Chine, qui +détaille les choses avec une rigueur incisive. Tout ce qui s'éloigne +du sol et de la foule se précise par degrés, prend peu à peu en l'air +une netteté absolue. On perçoit les moindres petits monstres, au faîte +de ces arcs de triomphe, si haut perchés sur leurs jambes minces, sur +leurs béquilles, sur leurs échasses qui semblent se perdre en dessous, +se diffuser, s'évaporer dans le grouillement et dans le nuage. On +distingue les moindres ciselures au sommet des stèles, au sommet des +hampes noir et or qui montent piquer le ciel de leurs pointes; et même +on compterait toutes les dents, les langues fourchues, les yeux +louches de ces centaines de chimères d'or qui jaillissent du +couronnement des toits. + +Pékin, ville de découpures et de dorures, ville où tout est griffu et +cornu, Pékin, les jours de sécheresse, de vent et de soleil, fait +illusion encore, retrouve un peu de sa splendeur, dans cette poussière +éternelle de ses steppes et de ses ruines, dans ce voile qui masque +alors le délabrement de ses rues et la pouillerie de ses foules. + +Cependant, sous ces ors qui continuent de briller, tout est bien vieux +et décrépit. De plus, dans ces quartiers, on s'est constamment battu, +entre Chinois, durant le siège des légations, les Boxers détruisant +les logis de ceux qu'ils suspectaient de sympathie pour les +«barbares», et il y a partout des décombres, des ruines. + +La grande avenue que nous suivons depuis une demi-heure aboutit +maintenant à un pont courbé en marbre blanc, encore superbe, jeté sur +une sorte de canal fétide où des détritus humains macèrent avec des +ordures,--et ici les maisons finissent; la rive d'en face n'est plus +qu'un steppe lugubre. + +C'était le Pont des Mendiants,--hôtes dangereux qui, avant la prise de +Pékin, se tenaient en double rangée menaçante le long des balustres à +têtes de monstres, et rançonnaient les passants; ils formaient une +corporation hardie, ayant un roi, et quelquefois pillant à main armée. +Cependant leur place est libre aujourd'hui; depuis tant de batailles +et de massacres, la truanderie a émigré. + +Tout de suite après ce pont, commence une plaine grise, d'environ deux +kilomètres, qui s'étend, vide et désolée, jusqu'au grand rempart +là-bas, là-bas, où Pékin finit. Et la chaussée, avec son flot de +caravanes tranquilles, à travers cette solitude, continue tout droit +jusqu'à la porte du dehors, qui semble toujours presque aussi +lointaine sous son grand donjon noir. Pourquoi ce désert enclavé dans +la ville? Il ne porte même pas trace d'anciennes constructions; il +doit avoir été toujours ainsi. Et on n'y voit personne non plus; +quelques chiens errants, quelques guenilles, quelques ossements qui +traînent, et c'est tout. + +A droite et à gauche, très loin dans ce steppe, des murailles d'un +rouge sombre, adossées aux remparts de Pékin, paraissent enfermer de +grands bois de cèdres. L'enclos de droite est celui du temple de +l'Agriculture, et à gauche c'est ce temple du Ciel où nous voulons +nous rendre; donc, nous nous engageons dans les grisailles de ces +terrains tristes, quittant les foules et la poussière. + + * * * * * + +Il a plus de six kilomètres de tour, l'enclos du temple du Ciel; il +est une des choses les plus vastes de cette ville, où tout a été conçu +avec cette grandeur des vieux temps, qui aujourd'hui nous écrase. La +porte, jadis infranchissable, ne se ferme plus, et nous entrons dans +un bois d'arbres séculaires, cèdres, thuyas et saules, sous lesquels +de longues avenues ombreuses sont tracées. Mais ce lieu, tant habitué +au respect et au silence, est profané aujourd'hui par la cavalerie des +«barbares». Quelques milliers d'Indiens, levés et expédiés contre la +Chine par l'Angleterre, sont là campés, leurs chevaux piétinant toutes +choses; les pelouses, les mousses s'emplissent de fumier et de +fientes. Et, d'une terrasse de marbre où l'on brûlait autrefois de +l'encens pour les dieux, montent les tourbillons d'une fumée infecte, +les Anglais ayant élu cette place pour y incinérer leur bétail mort de +la peste bovine et y fabriquer du noir animal. + +Comme pour tous les bois sacrés, il y a double enceinte. Et des +temples secondaires, disséminés sous les cèdres, précèdent le grand +temple central. + +N'étant jamais venus, nous nous dirigeons _au jugé_ vers quelque chose +qui doit être cela: plus haut que tout, dominant la cime des arbres, +une lointaine rotonde au toit d'émail bleu, surmontée d'une sphère +d'or qui luit au soleil. + +En effet, c'est bien le sanctuaire même, cette rotonde à laquelle nous +finissons par arriver. Les abords en sont silencieux: plus de chevaux +ni de cavaliers barbares. Elle pose sur une haute esplanade en marbre +blanc où l'on accède par des séries de marches et par un «sentier +impérial», réservé aux Fils du Ciel qui ne doivent point monter +d'escaliers. Un «sentier impérial» c'est un plan incliné, généralement +d'un même bloc, un énorme monolithe de marbre, couché en pente douce +et sur lequel se déroule le dragon à cinq griffes, sculpté en +bas-relief;--les écailles de la grande bête héraldique, ses anneaux, +ses ongles, servant à soutenir les pas de l'Empereur, à empêcher que +ses pieds chaussés de soie ne glissent sur le sentier étrange réservé +à Lui seul et que pas un Chinois n'oserait toucher. + +Nous montons en profanateurs par le «sentier impérial», frottant de +nos gros souliers en cuir les fines écailles blanches de ce dragon. + + * * * * * + +Du haut de la terrasse solitaire, mélancoliquement et éternellement +blanche de l'inaltérable blancheur du marbre, on voit, par-dessus les +arbres du bois, l'immense Pékin se déployer dans sa poussière, que le +soleil commence à dorer comme il dore les petits nuages du soir. + +La porte du temple est ouverte, gardée par un cavalier indien aux +longs yeux de sphinx, qui salue et nous laisse entrer,--aussi dépaysé +que nous-mêmes, celui-là, dans ces ambiances extra-chinoises et +sacrées. + +Le temple circulaire est tout éclatant de rouge et d'or, sous son toit +d'émail bleu; c'est un temple neuf, bâti en remplacement du très +ancien qui brûla il y a quelque dix ans. Mais l'autel est vide, tout +est vide; des pillards sont passés par là; il ne reste que le marbre +des pavés, la belle laque des plafonds et des murs; les hautes +colonnes de laque rouge, rangées en cercle, tout uniment fuselées, +avec des enroulements de fleurs d'or. + +Sur l'esplanade alentour, l'herbe, les broussailles poussent, çà et +là, entre les dalles sculptées, attestant la vieillesse extrême des +marbres, malgré tout ce blanc immaculé où tombe un soleil si morne et +si clair. C'est un lieu dominateur, jadis édifié à grands frais pour +les contemplations des souverains, et nous nous y attardons à +regarder, comme des Fils du Ciel. + +Il y a d'abord, dans nos environs proches, les cimes des thuyas et des +cèdres, le grand bois qui nous enveloppe de tranquillité et de +silence. Et puis, vers le Nord, une ville sans fin, mais qui est +nuageuse, qui paraît presque inexistante; on la devine plus qu'on ne +la voit, elle se dissimule comme sous des envolées de cendre, ou sous +de la brume, ou sous des voiles de gaze, on ne sait trop; on croirait +plutôt un mirage de ville,--sans ces toitures monumentales de +proportions exagérées, qui de distance en distance émergent du +brouillard, bien nettes et bien réelles, le faîte étincelant d'émail: +les palais et les pagodes. Derrière tout cela, très loin, la crête des +montagnes de Mongolie, qui ce soir n'ont point de base, ressemble à +une découpure de papier bleu et rose, dans l'air. Vers l'Ouest enfin, +c'est le steppe gris par où nous sommes venus; la lente procession des +caravanes le traverse en son milieu, y traçant dans le lointain comme +une coulée brune, jamais interrompue, et on se dit que ce défilé sans +trêve doit continuer pareil pendant des centaines de lieues, et qu'il +en va de même, avec une lenteur identique, sur toutes les grandes +voies de la Chine, jusqu'aux frontières si reculées. + +Cela, c'est le moyen de communication séculaire et inchangeable entre +ces hommes d'une autre espèce que nous, ayant des ténacités, des +patiences supérieures, et pour lesquels la marche du temps, qui nous +affole, n'existe pas; c'est la circulation artérielle de cet empire +démesuré, où pensent et spéculent quatre ou cinq cents millions de +cerveaux tournés au rebours des nôtres et que nous ne déchiffrerons +jamais... + + + + +IV + +DANS LA VILLE IMPÉRIALE + + +I + +Samedi 20 octobre. + +Il neige. Le ciel est bas et obscur, sans espoir d'éclaircie, comme +s'il n'y avait plus de soleil. Un vent furieux souffle du Nord, et la +poussière noire, en pleine déroute, tourbillonne de compagnie avec les +flocons blancs. + +Ce matin, ma première entrevue avec notre ministre, à la légation +d'Espagne. Sa fièvre est tombée, mais il est très faible encore et +devra rester alité pendant bien des jours; il me faut remettre à +demain ou après-demain les quelques communications que je suis chargé +de lui faire. + +Je prends mon dernier repas avec les membres de la légation de France, +dans la maison du chancelier où l'on m'avait offert, à défaut d'un +appartement somptueux, une si aimable hospitalité. Et, à une heure et +demie, arrivent les deux charrettes chinoises que l'on me prête, pour +mon émigration, avec mes gens et mon mince bagage, vers la «Ville +jaune». + +Toujours très petites, les charrettes chinoises, très massives, très +lourdes et sans le moindre ressort; la mienne d'une élégance de +corbillard, est recouverte à l'extérieur d'une soie gris ardoise avec +de larges bordures de velours noir. + +C'est vers le Nord-Ouest que nous nous dirigerons, du côté opposé à la +«Ville chinoise» d'hier et au temple du Ciel. Et il y aura cinq ou six +kilomètres à faire, presque au pas, vu l'état pitoyable des rues et +des ponts, où manquent la moitié des dalles. + +Cela ne ferme pas, les charrettes chinoises; c'est comme une simple +guérite montée sur des roues,--et aujourd'hui on y est battu par le +vent glacial, cinglé par la neige, aveuglé par la poussière. + +D'abord les ruines, pleines de soldats, du quartier des Légations. Et, +aussitôt après, des ruines plus solitaires, presque désertes et tout à +fait chinoises: une dévastation poudreuse et grise, vaguement aperçue +à travers les tourbillons blancs et les tourbillons noirs... Aux +principaux passages, aux portes, aux ponts, des sentinelles +européennes ou japonaises; toute la ville, gardée militairement. Et de +temps à autre, des corvées de soldats, des voitures d'ambulance +portant le pavillon de la Croix-Rouge. + +Enfin la première enceinte de la «Ville jaune» ou «Ville impériale» +m'est annoncée par l'interprète de la légation de France, qui a bien +voulu m'offrir d'être mon guide et de partager ma charrette aux soies +funéraires. Alors je regarde, dans le vent qui brûle mes yeux. + + * * * * * + +Ce sont de grands remparts couleur de sang à travers lesquels nous +passons, avec d'épouvantables cahots, non par une porte, mais par une +brèche que les cavaliers indiens de l'Angleterre ont ouverte à coups +de mine dans l'épaisseur des ouvrages. + +Pékin, de l'autre côté de ce mur, est un peu moins détruit. Les +maisons, dans quelques rues, ont conservé leur revêtement de bois +doré, leurs rangées de chimères au rebord des toits,--tout cela, il +est vrai, croulant, vermoulu, ou bien léché par la flamme, criblé de +mitraille; et, par endroits, une populace de mauvaise mine grouille +encore là dedans, vêtue de peaux de mouton et de loques en coton bleu. +Ensuite reviennent des terrains vagues, cendres et détritus, où l'on +voit errer, ainsi que des bandes de loups, les affreux chiens +engraissés à la chair humaine qui, depuis cet été, ne suffisent plus à +manger les morts. + +Un autre rempart, du même rouge sanglant et une grande porte, ornée de +faïences, par où nous allons passer: cette fois, la porte de la «Ville +impériale» proprement dite, la porte de la région où l'on n'était +jamais entré,--et c'est comme si l'on m'annonçait la porte de +l'enchantement et du mystère... + +Nous entrons,--et ma surprise est grande, car ce n'est pas une ville, +mais un bois. C'est un bois sombre, infesté de corbeaux qui croassent +partout dans les ramures grises. Les mêmes essences qu'au temple du +Ciel, des cèdres, des thuyas, des saules; arbres centenaires, tous, +ayant des poses contournées, des formes inconnues à nos pays. Le +grésil et la neige fouettent dans leurs vieilles branches, et +l'inévitable poussière noire s'engouffre dans les allées, avec le +vent. + +Il y a aussi des collines boisées, où s'échelonnent, parmi les cèdres, +des kiosques de faïence, et il est visible, malgré leur grande +hauteur, qu'elles sont factices, tant le dessin en est de convention +chinoise. Et, dans les lointains, obscurcis de neige et de poussière, +on distingue qu'il y a sous bois, çà et là, de vieux palais farouches, +aux toits d'émail, gardés par d'horribles monstres en marbre accroupis +devant les seuils. + +Tout ce lieu cependant est d'une incontestable beauté; mais combien en +même temps il est funèbre, hostile, inquiétant sous le ciel sombre! + + * * * * * + +Maintenant, voici quelque chose d'immense, que nous allons un moment +longer: une forteresse, une prison, ou quoi de plus lugubre encore? +Des doubles remparts que l'on ne voit pas finir, d'un rouge de sang +comme toujours, avec des donjons à meurtrière et des fossés en +ceinture, des fossés de trente mètres de large remplis de nénufars et +de roseaux mourants.--Ceci, c'est la «Ville violette», enfermée au +sein de l'impénétrable «Ville impériale» où nous sommes, et plus +impénétrable encore; c'est la résidence de l'Invisible, du Fils du +Ciel... Mon Dieu, comme tout ce lieu est funèbre, hostile, féroce sous +le ciel sombre! + +Entre les vieux arbres, nous continuons d'avancer dans une absolue +solitude, et on dirait le parc de la Mort. + +Ces palais muets et fermés, aperçus de côté et d'autre dans le bois, +s'appellent «temple du dieu des Nuages», «temple de la Longévité +impériale», ou «temple de la Bénédiction des montagnes sacrées»... Et +leurs noms de rêve asiatique, inconcevables pour nous, les rendent +encore plus lointains. + +Toutefois cette «Ville jaune», m'affirme mon compagnon de route, ne +persistera pas à se montrer aussi effroyable, car il fait aujourd'hui +un temps d'exception, très rare pendant l'automne chinois, qui est au +contraire magnifiquement lumineux. Et il me promet que j'aurai encore +des après-midi de chaud soleil, dans ce bois unique au monde où je +vais sans doute résider quelques jours. + + * * * * * + +--Maintenant, me dit-il, regardez. Voici le «Lac des Lotus» et voici +le «Pont de Marbre»! + + * * * * * + +Le «Lac des Lotus» et le «Pont de Marbre»! Ces deux noms m'étaient +connus depuis longtemps, noms de féerie, désignant des choses _qui ne +pouvaient pas être vues_, mais des choses dont la renommée pourtant +avait traversé les infranchissables murs. Ils évoquaient pour moi des +images de lumière et d'ardente couleur, et ils me surprennent, +prononcés ici dans ce morne désert, sous ce vent glacé. + +Le «Lac des Lotus!»... Je me représentais, comme les poètes chinois +l'avaient chanté, une limpidité exquise, avec de grands calices +ouverts à profusion sur l'eau, une sorte de plaine aquatique garnie de +fleurs roses, une étendue toute rose. Et c'est ça! C'est cette vase et +ce triste marais, que recouvrent des feuilles mortes, roussies par les +gelées! Il est du reste infiniment plus grand que je ne pensais, ce +lac creusé de main d'homme, et il s'en va là-bas, là-bas, vers de +nostalgiques rivages, où d'antiques pagodes apparaissent parmi de +vieux arbres, sous le ciel gris. + +Le «Pont de Marbre!»... Oui, ce long arceau blanc supporté par une +série de piliers blancs, cette courbure gracieusement excessive, ces +rangées de balustres à tête de monstre, cela répond à l'idée que je +m'en faisais; c'est très somptueux et c'est très chinois.--Je n'avais +cependant pas prévu les deux cadavres, en pleine pourriture sous leurs +robes, qui, à l'entrée de ce pont, gisent parmi les roseaux. + +Toutes ces larges feuilles mortes, sur le lac, ce sont bien des +feuilles de lotus; de près, maintenant, je les reconnais, je me +souviens d'avoir jadis beaucoup fréquenté leurs pareilles--mais si +vertes et si fraîches!--sur les étangs de Nagasaki ou de Yeddo. Et il +devait y avoir là en effet une nappe ininterrompue de fleurs roses; +leurs tiges fanées se dressent encore par milliers au-dessus de la +vase. + +Mais ils vont sans doute mourir, ces champs de lotus, qui charmaient +depuis des siècles les yeux des empereurs, car leur lac est presque +vide,--et ce sont les alliés qui en ont déversé les eaux dans le canal +de communication entre Pékin et le fleuve, afin de rétablir cette +voie, que les Chinois avaient desséchée par crainte qu'elle ne servît +aux envahisseurs. + +Le «Pont de Marbre», tout blanc et solitaire, nous mène sur l'autre +rive du lac, très rétréci en cet endroit, et c'est là que je dois +trouver ce «palais du Nord» où sera ma résidence. Je n'aperçois +d'abord que des enceintes s'enfermant les unes les autres, de grands +portiques brisés, des ruines, encore des ruines et des décombres. Et, +sur ces choses, une lumière morte tombe d'un ciel d'hiver, à travers +l'opacité des nuages pleins de neige. + +Au milieu d'un mur gris, une brèche où un chasseur d'Afrique monte la +faction; d'un côté, il y a un chien mort, de l'autre un amas de loques +et de détritus répandant une odeur de cadavre. Et c'est, paraît-il, +l'entrée de mon palais. + +Nous sommes noirs de poussière, saupoudrés de neige, nos dents +claquent de froid, quand nous descendons enfin de nos charrettes, dans +une cour encombrée de débris,--où mon camarade l'aide de camp, le +capitaine C..., vient à ma rencontre. Et vraiment on se demanderait, à +de tels abords, si le palais promis n'était pas chimérique. + +Au fond de cette cour, cependant, une première apparition de +magnificence. Il y a là une longue galerie vitrée, élégante, +légère,--intacte, à ce qu'il semble, parmi tant de destructions. A +travers les glaces, on voit étinceler des ors, des porcelaines, des +soies impériales traversées de dragons et de nuages... Et c'est bien +un coin de palais, très caché, que rien ne décelait aux alentours. + + * * * * * + +Oh! notre repas du soir d'arrivée, au milieu des étrangetés de ce +logis! C'est presque dans les ténèbres. Nous sommes assis, mon +camarade et moi, à une table d'ébène, enveloppés dans nos capotes +militaires au collet remonté, grelottant de froid, servis par nos +ordonnances qui tremblent de tous leurs membres. Une pauvre petite +bougie chinoise en cire rouge, fichée sur une bouteille--bougie +ramassée par là, dans les débris de quelque autel d'ancêtres,--nous +éclaire à grand'peine, tourmentée par le vent. Nos assiettes, nos +plats sont des porcelaines inestimables, jaune impérial, marquées au +chiffre d'un fastueux empereur, qui fut contemporain de Louis XV. Mais +notre vin de ration, notre eau trouble--bouillie et rebouillie, par +peur des cadavres qui empoisonnent tous les puits--occupent +d'affreuses bouteilles qui ont pour bouchons des morceaux de pomme de +terre crue taillés au couteau par nos soldats. + +La galerie où la scène se passe est très longue, avec des lointains +qui vont se perdre en pleine obscurité et où s'esquissent vaguement +des splendeurs de conte asiatique; elle est partout vitrée jusqu'à +hauteur d'homme, et cette frêle muraille de verre nous sépare seule du +grand noir sinistre, plein de ruines et de cadavres, qui nous +environne: on a le sentiment que les formes errantes du dehors, les +fantômes qu'intéresse notre petite lumière, peuvent de loin nous voir +attablés, et cela inquiète... Au-dessus des glaces, c'est, suivant +l'usage chinois, une série de châssis légers, en papier de riz, +montant jusqu'au plafond--d'où retombent ici, comme des dentelles, de +merveilleuses sculptures d'ébène; mais ce papier de riz est déchiré, +crevé de toutes parts, laissant passer sur nous les souffles +mortellement froids de la nuit. Nos pieds gelés posent sur des tapis +impérial..., jaunes, à haute laine, où s'enroulent des dragons à cinq +griffes. A côté de nous brillent doucement, à la lueur de notre bout +de bougie qui va finir, des brûle-parfums gigantesques, en cloisonné +d'un bleu inimitable d'autrefois, montés sur des éléphants d'or; des +écrans d'une fantaisie extravagante et magnifique; des phénix d'émail +éployant leurs longues ailes; des trônes, des monstres, des choses +sans âge et sans prix. Et nous sommes là, nous, inélégants, pleins de +poussière, traînés, salis,--l'air de grossiers barbares, installés en +intrus chez des fées. + +Ce que devait être cette galerie, il y a trois mois à peine! Quand, au +lieu du silence et de la mort, c'était la vie, les musiques et les +fleurs; quand la foule des gens de cour ou des domestiques en robe de +soie peuplait ces abords aujourd'hui vides et dévastés; quand +l'Impératrice, suivie de ses dames du palais, passait dans ses atours +de déesse!... + +Ayant fini notre souper, qui se composait de la modeste ration de +campagne, ayant fini de boire notre thé dans des porcelaines de musée, +nous n'avons pas le courage de prolonger, pour l'heure des cigarettes +et de la causerie. Non, ça a beau être amusant de se voir ici, ça a +beau être imprévu et aux trois quarts fantastique, il fait trop froid, +ce vent nous glace jusqu'à l'âme. Nous ne jouissons plus de rien. Nous +préférons nous en aller et essayer de dormir. + +Mon camarade, le capitaine C..., qui a pris possession en titre de ce +lieu, me mène, avec un fanal et un petit cortège, dans l'appartement +qu'il me destine. C'est au rez-de-chaussée, bien entendu, puisque les +constructions chinoises n'ont jamais d'étage. Comme dans la galerie +d'où nous venons, je n'ai là, pour me séparer de la nuit extérieure, +que des panneaux de verre, de très légers stores en soie blanche et +des châssis en papier de riz, crevés de toutes parts. Quant à ma +porte, qui est faite d'une seule grande glace, je l'attacherai avec +une ficelle, car elle n'a plus de loquet. + +J'ai par terre d'admirables tapis jaunes, épais comme des coussins. +J'ai un grand lit impérial en ébène sculptée, et mon matelas, mes +oreillers sont en soie précieuse, lamée d'or; pas de draps, et une +couverture de soldat en laine grise. + + * * * * * + +--Demain, me dit mon camarade, je pourrai aller choisir, dans les +réserves de Sa Majesté, de quoi changer à mon caprice la décoration de +cette chambre; ça ne fera tort à personne de déplacer quelques objets. + + * * * * * + +Sur ce, il me confirme que les portes de l'enceinte extérieure et la +brèche par où je suis entré sont surveillées par des factionnaires, et +il se retire dans son logis, sous la garde de ses ordonnances, à +l'autre bout du palais. + +Tout habillé et tout botté, comme dans la jonque, je m'étends sur les +belles soies dorées, ajoutant à ma couverture grise une vieille peau +de mouton, deux ou trois robes impériales brodées de chimères d'or, +tout ce qui me tombe sous la main. Mes deux serviteurs, par terre, +s'arrangent dans le même style. Et, avant de souffler ma bougie rouge +d'autel d'ancêtres, je suis forcé de convenir, en mon for intérieur, +que notre air «barbare d'Occident» a plutôt empiré depuis le souper. + + * * * * * + +Le vent, dans l'obscurité, tourmente et déchire ce qui reste de papier +de riz à mes carreaux; c'est, au-dessus de ma tête, comme un bruit +continu d'ailes d'oiseaux nocturnes, de vols de chauves-souris. Et, en +demi-sommeil, je distingue aussi de temps à autre une courte +fusillade, ou un grand cri isolé, dans le lointain lugubre... + + +II + +Dimanche 21 octobre. + +Le froid, les ténèbres, la mort, tout ce qui nous oppressait hier au +soir s'évanouit dans le matin qui se lève. Le soleil rayonne, chauffe +comme un soleil d'été. Autour de nous cette magnificence chinoise, un +peu bouleversée, s'éclaire d'une lumière d'Orient. + +Et c'est amusant d'aller à la découverte, dans le palais presque +caché, qui se dissimule en un lieu bas, derrière des murs, sous des +arbres, qui n'a l'air de rien quand on arrive, et qui, avec ses +dépendances, est presque grand comme une ville. + +Il est composé de longues galeries, vitrées sur toutes leurs faces, et +dont les boisures légères, les vérandas, les colonnettes sont peintes +extérieurement d'un vert bronze semé de nénufars roses. + +On sent qu'il a été construit pour les fantaisies d'une femme; on +dirait même que la vieille Impératrice galante y a laissé, avec ses +bibelots, un peu de sa grâce surannée et encore charmeuse. + +Elles se coupent à angle droit, les galeries, formant entre elles des +cours, des espèces de petits cloîtres. Elles sont remplies, comme des +garde-meubles, d'objets d'art entassés, que l'on peut aussi bien +regarder du dehors, car tout ce palais est transparent; d'un bout à +l'autre, on voit au travers. Et il n'y a rien pour défendre ces +glaces, même la nuit; le lieu était entouré de tant de remparts, +semblait si inviolable, qu'on n'avait songé à prendre aucune +précaution. + +Au dedans, le luxe architectural de ces galeries consiste surtout en +des arceaux de bois précieux, qui les traversent de proche en proche; +ils sont faits de poutres énormes, mais tellement sculptées, +fouillées, ajourées, qu'on dirait des dentelles, ou plutôt des +charmilles de feuillages noirs se succédant en perspective comme aux +allées des vieux parcs. + + * * * * * + +L'aile que nous habitons devait être l'aile d'honneur. Plus on s'en +éloigne, en allant vers le bois où le palais finit, plus la décoration +se simplifie. Et on tombe en dernier lieu dans des logements de +mandarins, d'intendants, de jardiniers, de domestiques,--tout cela +abandonné à la hâte et plein d'objets inconnus, d'ustensiles de culte +ou de ménage, de chapeaux de cérémonie, de livrées de cour. + +Vient ensuite un jardin clos, où l'on entre par une porte en marbre +surchargée de sculptures, et où l'on trouve des petits bassins, de +prétentieuses et bizarres rocailles, des alignements de vases en +faïence contenant des plantes mortes de sécheresse ou de gelée. Il y a +aussi plus loin des jardins fruitiers, où l'on cultivait des kakis, +des raisins, des aubergines, des citrouilles et des gourdes--des +gourdes surtout, car c'est ici un emblème de bonheur, et l'Impératrice +avait coutume d'en offrir une de ses blanches mains, en échange de +présents magnifiques, à tous les grands dignitaires qui venaient lui +faire leur cour. Il y a des petits pavillons pour l'élevage des vers à +soie et des petits kiosques pour emmagasiner les graines +potagères,--chaque espèce de semence gardée dans une jarre de +porcelaine avec dragons impériaux qui serait une pièce de musée. + +Et les sentiers de cette paysannerie artificielle finissent par se +perdre dans la brousse, sous les arbres effeuillés du bois où les +corbeaux et les pies se promènent aujourd'hui par bandes, au beau +soleil d'automne. Il semble que l'Impératrice en quittant la +régence--et on sait par quelle manoeuvre d'audace elle parvint si +vite à la reprendre--ait eu le caprice de s'organiser ici une façon de +campagne, en plein Pékin, au centre même de l'immense fourmilière +humaine. + +Le plus imprévu, dans cet ensemble, c'est une église gothique avec ses +deux clochers de granit, un presbytère et une école,--toutes choses +bâties jadis par les missionnaires dans des proportions très vastes. +Pour créer ce palais, on s'était vu obligé de reculer la limite de la +«Ville impériale» et d'englober le petit territoire chrétien; aussi +l'Impératrice avait-elle échangé cela aux Pères lazaristes contre un +emplacement plus large et une plus belle église, édifiée ailleurs à +ses frais--(contre ce nouveau Peï-Tang où les missionnaires et +quelques milliers de convertis ont enduré, cet été, les horreurs d'un +siège de quatre mois). Et, en femme d'ordre, Sa Majesté avait utilisé +ensuite cette église et ses dépendances pour y remiser, dans +d'innombrables caisses, ses réserves de toute sorte. Or, on n'imagine +pas, sans l'avoir vu, ce qu'il peut y avoir d'étrangetés, de +saugrenuités et de merveilles dans les réserves de bibelots d'une +impératrice de Chine! + +Les Japonais les premiers ont fourragé là dedans; ensuite sont venus +les cosaques, et en dernier lieu les Allemands, qui nous ont cédé la +place. A présent, c'est par toute l'église un indescriptible désarroi; +les caisses ouvertes ou éventrées; leur contenu précieux déversé +dehors, en monceaux de débris, en ruissellements de cassons, en +cascades d'émail, d'ivoire et de porcelaine. + +Du reste, dans les longues galeries vitrées du palais, la déroute est +pareille. Et mon camarade, chargé de débrouiller ce chaos et de +dresser des inventaires, me rappelle ce personnage qu'un méchant Génie +avait enfermé dans une chambre remplie de plumes de tous les oiseaux +des bois, en le condamnant à les trier par espèces: ensemble celles +des pinsons, ensemble celles des linots, ensemble celles des +bouvreuils... Cependant, il s'est déjà mis à l'étonnante besogne, et +des équipes de portefaix chinois, conduits par quelques hommes de +l'infanterie de marine, par quelques chasseurs d'Afrique, ont commencé +le déblayage. + + * * * * * + +A cinq cents mètres d'ici, sur l'autre rive du Lac des Lotus, en +rebroussant mon chemin d'hier soir, on trouve un second palais de +l'Impératrice qui nous appartient aussi. Dans ce palais-là, que +personne pour le moment ne doit habiter, je suis autorisé à faire, +pendant ces quelques jours, mon cabinet de travail, au milieu du +recueillement et du silence,--et je vais en prendre possession ce +matin. + +Cela s'appelle le palais de la Rotonde. Juste en face du Pont de +Marbre, cela ressemble à une forteresse circulaire, sur laquelle on +aurait posé des petits miradors, des petits châteaux de faïence pour +les fées,--et l'unique porte basse en est gardée nuit et jour par des +soldats d'infanterie de marine, qui ont la consigne de ne l'ouvrir +pour aucun visiteur. + +Quand on l'a franchie, cette porte de citadelle, et que les +factionnaires l'ont refermée sur vous, on pénètre dans une solitude +exquise. Un plan incliné vous mène, en pente rapide, à une vaste +esplanade d'une douzaine de mètres de hauteur, qui supporte les +miradors, les kiosques aperçus d'en bas, plus un jardin aux arbres +centenaires, des rocailles arrangées en labyrinthe, et une grande +pagode étincelante d'émail et d'or. + + * * * * * + +De partout ici, l'on a vue plongeante sur les palais et sur le parc. +D'un côté, c'est le déploiement du Lac des Lotus. De l'autre, c'est la +«Ville violette» aperçue un peu comme à vol d'oiseau, c'est la suite +presque infinie des hautes toitures impériales: tout un monde, ces +toitures-là, un monde d'émail jaune luisant au soleil, un monde de +cornes et de griffes, des milliers de monstres dressés sur les pignons +ou en arrêt sur les tuiles... + +A l'ombre des vieux arbres, je me promène dans la solitude de ce lieu +surélevé, pour y prendre connaissance des êtres et y choisir un logis +à ma fantaisie. + +Au centre de l'esplanade, la pagode magnifique où des obus sont venus +éclater, est encore dans un désarroi de bataille. Et la divinité de +céans--une déesse blanche qui était un peu le palladium de l'empire +chinois, une déesse d'albâtre en robe d'or brodée de +pierreries--médite les yeux baissés, calme, souriante et douce, au +milieu des mille débris de ses vases sacrés, de ses brûle-parfums et +de ses fleurs. + +Ailleurs, une grande salle sombre a gardé ses meubles intacts: un +admirable trône d'ébène, des écrans, des sièges de toute forme et des +coussins en lourde soie impériale, jaune d'or, brochée de nuages. + +De tant de kiosques silencieux, celui qui fixe mon choix est posé au +bord même de l'esplanade, sur la crête du rempart d'enceinte, dominant +le Lac des Lotus et le Pont de Marbre, avec vue sur l'ensemble de ce +paysage factice--composé jadis à coups de lingots d'or et de vies +humaines pour les yeux las des empereurs. + +A peine est-il plus grand qu'une cabine de navire; mais, sous son toit +de faïence, il est vitré de tous côtés; j'y recevrai donc jusqu'au +soir, pour me chauffer, ce soleil des automnes chinois, qui, +paraît-il, ne se voile presque jamais. J'y fais apporter, de la salle +sombre, une table, deux chaises d'ébène avec leurs soieries +jaunes,--et, l'installation ainsi terminée, je redescends vers le Pont +de Marbre, afin de regagner le palais du Nord, où m'attend pour +déjeuner le capitaine C..., qui est en ce moment mon camarade de rêve +chinois. + + * * * * * + +Et j'arrive à temps là pour voir, avant leur destruction par la +flamme, les singulières trouvailles qu'on y a faites ce matin: les +décors, les emblèmes et les accessoires du théâtre impérial. Toutes +choses légères, encombrantes, destinées sans doute à ne servir qu'un +ou deux soirs, et ensuite oubliées depuis un temps indéterminé dans +une salle jamais ouverte, qu'il s'agit maintenant de vider, d'assainir +pour y loger nos blessés et nos malades. Ce théâtre évidemment devait +jouer surtout des féeries mythologiques, se passant aux enfers, ou +chez les dieux, dans des nuages: ce qu'il y a là de monstres, de +chimères, de bêtes, de diables, en carton ou en papier, montés sur des +carcasses de bambou ou de baleine, le tout fabriqué avec un supérieur +génie de l'horrible, avec une imagination qui recule les limites +extrêmes du cauchemar!... + +Les rats, l'humidité, les termites y ont fait d'ailleurs des dégâts +irrémédiables, aussi est-il décidé qu'elles périront par le feu, ces +figures qui servirent à amuser ou à troubler la rêverie du jeune +empereur débauché, somnolent et débile... + +Il faut voir alors l'empressement de nos soldats à charrier tout cela +dehors, dans la joie et les rires. Au beau soleil de onze heures, +voici pêle-mêle, au milieu d'une cour, les bêtes d'apocalypse, les +éléphants grands comme nature, qui ont des écailles et des cornes, et +qui ne pèsent pour ainsi dire pas, qu'un seul homme promène et fait +courir. Et ils les brisent à coups de botte, nos chasseurs d'Afrique; +ils sautent dessus, ils sautent dedans, passent au travers, les +réduisent à rien, puis, finalement, allument la gaie flambée, qui les +consume en un clin d'oeil. + +Les braves soldats ont en outre travaillé toute la matinée à recoller +du papier de riz sur les châssis de notre palais, où le vent bientôt +n'entrera plus. Quant au chauffage, suivant la mode chinoise, il +s'opère par en dessous, au moyen de fours souterrains qui sont +disposés tout le long des salles et que nous allumerons ce soir, dès +que tombera la nuit glacée. Pour le moment, le soleil splendide nous +suffit; tous ces vitrages, dans la galerie où brillent les soies, les +émaux et les ors, nous donnent une chaleur de serre, et, servis +toujours dans de la vaisselle d'empereur, nous prenons cette fois +notre petit repas de campagne en nous faisant des illusions d'été. + + * * * * * + +Mais ce ciel de Pékin a des variations excessives et soudaines, dont +rien ne peut donner l'idée chez nous, dans nos climats si réguliers. +Vers le milieu du jour, quand je me retrouve dehors, sous les cèdres +de la «Ville jaune», le soleil a brusquement disparu derrière des +nuages couleur de plomb, qui semblent lourds de neige; le vent de +Mongolie recommence de souffler comme hier, âpre et glacial, et c'est +l'hiver du Nord, succédant sans transition à quelques heures d'un +temps radieux du Midi. + + * * * * * + +J'ai rendez-vous par là, dans le bois, avec les membres de la légation +de France, pour pénétrer avec eux dans cette sépulcrale «Ville +violette», qui est le centre, le coeur et le mystère de la Chine, le +véritable repaire des Fils du Ciel, la citadelle énorme et +sardanapalesque, auprès de quoi tous ces petits palais modernes, que +nous habitons, en pleine «Ville impériale», ne semblent être que +jouets d'enfant. + +Même depuis la déroute, n'entre pas qui veut dans la «Ville violette» +aux grandes toitures d'émail jaune. Derrière les doubles remparts, des +mandarins, des eunuques habitent encore ce lieu d'oppression et de +magnificence; on dit qu'il y est resté aussi des femmes, des +princesses cachées, des trésors. Et les deux portes en sont défendues +par des consignes sévères, celle du Nord sous la garde des Japonais, +et celle du Sud sous la garde des Américains. + +C'est par la première de ces deux entrées que nous sommes autorisés à +passer aujourd'hui, et nous trouvons là un groupe de petits soldats du +Japon, qui nous sourient pour la bienvenue; mais la porte farouche, +sombrement rouge avec des ferrures dorées représentant des têtes de +monstre, est fermée en dedans et résiste à leurs efforts. Comme +l'usure des siècles en a disjoint les battants énormes, on aperçoit, +en regardant par les fentes, des madriers arcboutés derrière pour +empêcher d'ouvrir,--et des personnages, accourus de l'intérieur au +fracas des coups de crosse, répondent avec des voix flûtées qu'ils +n'ont pas d'ordres. + +Alors nous menaçons d'incendier cette porte, d'escalader, de tirer des +coups de revolver par les fentes, etc., toutes choses que nous ne +ferons pas, bien entendu, mais qui épouvantent les eunuques et les +mettent en fuite. + +Plus personne même pour nous répondre. Que devenir? On gèle au pied de +cette sinistre muraille, dans l'humidité des fossés d'enceinte pleins +de roseaux morts, et sous ce vent de neige qui souffle toujours. + + * * * * * + +Les bons petits Japonais, cependant, imaginent d'envoyer le plus râblé +des leurs--qui part à toutes jambes--faire le tour par l'autre porte +(quatre kilomètres environ). Et en attendant, ils allument pour nous +par terre un feu de branches de cèdre et de boiseries peintes, où nous +venons à tour de rôle chauffer nos mains dans une fumée épaisse; nous +amusant aussi à ramasser, de-ci de-là, aux alentours, les vieilles +flèches empennées que jadis les princes ou les empereurs lançaient du +haut des remparts. + +Nous avons patienté là une heure, quand enfin du bruit et des cris se +font entendre derrière la porte silencieuse: c'est notre envoyé qui +est dans la place et bouscule à coups de poing les eunuques qu'il a +pris à revers. + +Tout aussitôt, avec un grondement sourd, tombent les madriers, et +s'ouvrent devant nous les deux battants terribles. + + +III + +LA CHAMBRE ABANDONNÉE + +Une discrète odeur de thé, dans la chambre très obscure, une odeur de +je ne sais quoi d'autre encore, de fleur séchée et de vieille soierie. + +Elle ne peut s'éclairer davantage, la chambre étrange, qui n'ouvre que +dans une grande salle sombre et dont les fenêtres scellées prennent +demi-jour par des carreaux en papier de riz, sur quelque petit préau +funèbre, sans doute muré de triples murs. Le lit-alcôve, large et bas, +qui semble creusé dans la profondeur d'une paroi épaisse comme un +rempart, a des rideaux et une couverture en soie d'un bleu couleur de +nuit. Point de sièges, d'ailleurs il y en aurait à peine la place; +point de livres non plus, et on y verrait à peine pour lire. Sur des +coffres en bois noir, qui servent de tables, posent des bibelots +mélancoliques, enfermés dans des guérites de verre: petits vases en +bronze ou en jade, contenant des bouquets artificiels très rigides, +aux pétales de nacre et d'ivoire. Et une couche de poussière, sur +toutes ces choses, témoigne que l'on n'habite plus. + +Au premier aspect rien ne précise un lieu ni une époque,--à moins que +peut-être, au-dessus des rideaux de ce lit mystérieux et quasi +funéraire, dans le couronnement d'ébène, la finesse merveilleuse des +sculptures ne révèle des patiences chinoises. Ailleurs cependant tout +est sobre, morne, conçu en lignes droites et austères. + +Où donc sommes-nous, dans quelle demeure lointaine, fermée, +clandestine? + +Est-ce de nos jours que quelqu'un vivait ici, ou bien était-ce dans le +recul des temps? Depuis combien d'heures--ou combien de +siècles--est-il parti, et qui pouvait-il bien être, l'hôte de la +chambre abandonnée?... + +Quelque rêveur très triste évidemment, pour avoir choisi ce recoin +d'ombre, et très raffiné aussi, pour avoir laissé derrière lui cette +senteur distinguée, et très las, pour s'être complu dans cette terne +simplicité et ce crépuscule éternel. + +Vraiment on se sent étouffé par ces trop petites fenêtres, aux +carreaux voilés de papier soyeux, qui n'ont pu jamais s'ouvrir pour le +soleil ni pour l'air, puisqu'elles sont partout scellées dans le mur. +Et puis, on repense à tout ce qu'il a fallu faire de chemin et +rencontrer d'obstacles, avant d'arriver ici, et cela inquiète. + +D'abord, la grande muraille noire, la muraille babylonienne, les +remparts surhumains d'une ville de plus de dix lieues de +tour,--aujourd'hui en ruines et en décombres, à moitié vidée et semée +de cadavres. Ensuite une seconde muraille, peinte en rouge sombre de +sang, qui forme une autre ville forte, enfermée dans la première. +Ensuite une troisième muraille, plus magnifique, mais de la même +couleur sanglante,--muraille du grand mystère celle-ci, et que jamais, +avant ces jours de guerre et d'effondrement, jamais aucun Européen +n'avait franchie; nous avons dû aujourd'hui nous y arrêter plus d'une +heure, malgré les permis signés et contresignés; à travers les +serrures d'une porte farouche, qu'un piquet de soldats entourait et +que des madriers barricadaient par derrière comme en temps de siège, +il a fallu menacer, parlementer longuement, avec des gardiens +intérieurs qui voulaient se dérober et fuir. Une fois ouverts les +battants lourds, bardés de ferrures, une autre muraille encore est +apparue, séparée de la précédente par un chemin de ronde, où gisaient +des lambeaux de vêtements et où des chiens traînaient des os de +mort,--nouvelle muraille toujours du même rouge, mais encore plus +somptueuse, couronnée, sur toute sa longueur infinie, par des +ornements cornus et des monstres en faïence jaune d'or. Et enfin, ce +dernier rempart traversé, des vieux personnages imberbes et +singuliers, venus à notre rencontre avec des saluts méfiants, nous ont +guidés à travers un dédale de petites cours, de petits jardins murés +et remurés, où végétaient, entre des rocailles et des potiches, des +arbres centenaires; tout cela séparé, caché, angoissant, tout cela +protégé et hanté par un peuple de monstres, de chimères en bronze ou +en marbre, par mille figures grimaçant la férocité et la haine, par +mille symboles inconnus. Et toujours, dans les murailles rouges au +faîte de faïence jaune, les portes derrière nous se refermaient: +c'était comme dans ces mauvais rêves où des séries de couloirs se +suivent et se resserrent, pour ne vous laisser sortir jamais plus. + +Maintenant, après la longue course de cauchemar, on a le sentiment, +rien qu'à contempler le groupe anxieux des personnages qui nous ont +amenés, trottinant sans bruit sur leurs semelles de papier, le +sentiment de quelque profanation suprême et inouïe, que l'on a dû +commettre à leurs yeux en pénétrant dans cette modeste chambre close: +ils sont là, dans l'embrasure de la porte, épiant d'un regard oblique +le moindre de nos gestes, les cauteleux eunuques en robe de soie, et +les maigres mandarins qui portent au bouton rouge de leur coiffure la +triste plume de corbeau. Obligés pourtant de céder, ils ne voulaient +pas; ils cherchaient, avec des ruses, à nous entraîner ailleurs, dans +l'immense labyrinthe de ce palais d'Héliogabale, à nous intéresser aux +grandes salles sombrement luxueuses qui sont plus loin, aux grandes +cours, là-bas, et aux grandes rampes de marbre où nous irons plus +tard, à tout un Versailles colossal et lointain, envahi par une herbe +de cimetière et où l'on n'entend plus que les corbeaux chanter... + +Ils ne voulaient absolument pas, et c'est en observant le jeu de leurs +prunelles effarées que nous avons deviné où il fallait venir. + +Qui donc habitait là, séquestré derrière tant de murs, tant de murs +plus effroyables mille fois que ceux de toutes nos prisons d'Occident? +Qui pouvait-il bien être, l'homme qui dormait dans ce lit, sous ces +soies d'un bleuâtre nocturne, et, qui, pendant ses rêveries, à la +tombée des soirs, ou bien à l'aube des jours glacés d'hiver pendant +l'oppression de ses réveils, contemplait ces pensifs petits bouquets +sous globe, rangés en symétrie sur les coffres noirs?... + +C'était lui, l'invisible empereur fils du Ciel, l'étiolé et +l'enfantin, dont l'empire est plus vaste que notre Europe, et qui +règne comme un vague fantôme sur quatre ou cinq cents millions de +sujets. + +De même que s'épuise dans ses veines la sève des ancêtres presque +déifiés, qui s'immobilisèrent trop longtemps au fond de palais plus +sacrés que des temples, de même se rapetisse, dégénère et s'enveloppe +de crépuscule le lieu où il se complaît à vivre. Le cadre immense des +empereurs d'autrefois l'épouvante, et il laisse à l'abandon tout cela; +l'herbe pousse, et les broussailles sauvages, sur les majestueuses +rampes de marbre, dans les grandioses cours; les corbeaux et les +pigeons nichent par centaines aux voûtes dorées des salles de trône, +couvrant de terre et de fiente les tapis somptueusement étranges qu'on +y laisse pourrir. Cet inviolable palais, d'une lieue de tour, qu'on +n'avait jamais vu, dont on ne pouvait rien savoir, rien deviner, +réservait aux Européens, qui viennent d'y entrer pour la première +fois, la surprise d'un délabrement funèbre et d'un silence de +nécropole. + +Il n'allait jamais par là, le pâle empereur. Non, ce qui lui seyait à +lui, c'était le quartier des jardinets et des préaux sans vue, le +quartier mièvre par où les eunuques regrettaient de nous avoir fait +passer. Et, c'était, dans un renfoncement craintif, le lit-alcôve, aux +rideaux bleu-nuit. + +De petits appartements privés, derrière la chambre morose, se +prolongent avec des airs de souterrains dans la pénombre plus épaisse; +l'ébène y domine; tout y est volontairement sans éclat, même les +tristes bouquets momifiés sous leurs globes. On y trouve un piano aux +notes très douces, que le jeune empereur apprenait à toucher, malgré +ses ongles longs et frêles; un harmonium; une grande boîte à musique +jouant des airs de nostalgie chinoise, avec des sons que l'on dirait +éteints sous les eaux d'un lac. + +Et enfin, voici le retiro sans doute le plus cher, étroit et bas comme +une cabine de bord, où s'exagère la fine senteur de thé et de rose +séchée. + +Là, devant un soupirail voilé de papier de riz qui tamise des petites +lueurs mortes, un matelas en soie impériale jaune d'or semble garder +l'empreinte d'un corps, habituellement étendu. Il y traîne quelques +livres, quelques papiers intimes. Plaquées au mur, il y a deux ou +trois images de rien, pas même encadrées, représentant des roses +incolores,--et, écrite en chinois, la dernière ordonnance du médecin +pour ce continuel malade. + +Qu'était-ce, au fond, que ce rêveur, qui le dira jamais? Quelle vision +déformée lui avait-on léguée des choses de la terre, et des choses +d'au delà, que figurent ici pour lui tant d'épouvantables symboles? +Les empereurs demi-dieux dont il descend faisaient trembler la vieille +Asie, et, devant leur trône, les souverains tributaires venaient de +loin se prosterner, emplissant ce lieu de cortèges et d'étendards dont +nous n'imaginons plus la magnificence; lui, le séquestré et le +solitaire, entre ces mêmes murailles aujourd'hui silencieuses, comment +et sous quels aspects de fantasmagorie qui s'efface gardait-il en +soi-même l'empreinte des passés prodigieux? + +Et quel désarroi sans doute, dans l'insondable petit cerveau, depuis +que vient de s'accomplir le forfait sans précédent, que ses plus +folles terreurs n'auraient jamais su prévoir: le palais aux triples +murs, violé jusqu'en ses recoins les plus secrets; lui, fils du Ciel, +arraché à la demeure où vingt générations d'ancêtres avaient vécu +inaccessibles; lui, obligé de fuir, et dans sa fuite, de se laisser +regarder, d'agir à la lumière du soleil comme les autres hommes, +peut-être même d'implorer et d'attendre!... + + * * * * * + +Au moment où nous sortons de la chambre abandonnée, nos ordonnances, +qui s'étaient attardés à dessein derrière nous, se jettent en riant +sur le lit aux rideaux couleur de ciel nocturne, et j'entends l'un +d'eux à la cantonade, avec une voix gaie et l'accent gascon: + +--Comme ça au moins, mon vieux, nous pourrons dire que nous nous +sommes couchés dans le lit de l'empereur de Chine! + + +IV + +Lundi 22 octobre. + +Des équipes de Chinois--parmi lesquels on nous a prévenus qu'il y a +des espions et des Boxers--entretenant dans notre palais le feu de +deux fours souterrains, nous ont chauffés toute la nuit par en +dessous, plutôt trop. A notre réveil d'ailleurs, c'est comme hier une +illusion d'été, sous nos légères vérandas, aux colonnettes vertes +peinturlurées de lotus roses. Et un soleil tout de suite brûlant monte +et rayonne sur le pèlerinage presque macabre que je vais faire à +cheval, vers l'Ouest, en dehors de la «Ville tartare», à travers le +silence de faubourgs détruits, parmi des ruines et de la cendre. + +De ce côté, dans la poussiéreuse campagne, étaient des cimetières +chrétiens qui, même en 1860, n'avaient pas été violés par la populace +jaune. Mais cette fois on s'est acharné contre ces morts, et c'est là +partout le chaos et l'abomination; les plus vieux ossements, les +restes des missionnaires qui dormaient depuis trois siècles, ont été +déterrés, concassés, pilés avec rage, et puis jetés au feu afin +d'anéantir, suivant la croyance chinoise, ce qui pouvait encore y +rester d'âme.--Et il faut être un peu au courant des idées de ce pays +pour comprendre l'énormité de cette suprême insulte, faite du même +coup à toutes nos races occidentales. + +Il était singulièrement somptueux, ce cimetière des Pères Jésuites, +qui furent jadis si puissants auprès des empereurs Célestes, et qui +empruntaient, pour leurs propres tombes les emblèmes funéraires des +princes de la Chine. La terre est jonchée à présent de leurs grands +dragons de marbre, de leurs grandes tortues de marbre, de leurs hautes +stèles enroulées de chimères; on a renversé, brisé toutes ces +sculptures, brisé aussi les lourdes pierres des caveaux, et +profondément retourné le sol. + +Un plus modeste enclos, près de celui-là, recevait depuis de longues +années les morts des légations européennes. Il a subi la même injure +que le beau cimetière des Jésuites: on a fouillé toutes les fosses, +broyé tous les cadavres, violé même de petits cercueils d'enfant. +Quelques débris humains, quelques morceaux de crâne ou de mâchoires +traînent encore par terre, avec les croix renversées. Et c'est une des +plus poignantes désolations qui se soient jamais étalées devant mes +yeux au soleil d'un radieux matin. + +Tout à côté demeuraient des bonnes Soeurs, qui tenaient une école de +petites Chinoises: il ne reste plus de leurs modestes maisons qu'un +amas de briques et de cendres; on a même arraché les arbres de leurs +jardins pour les repiquer la tête en bas, par ironie. + +Et voici à peu près leur histoire. + +Elles étaient seules, la nuit où un millier de Boxers vinrent hurler à +la mort sous leurs murs, en jouant du gong; alors elles se mirent en +prières dans leur chapelle pour attendre le martyre. Cependant les +clameurs s'apaisèrent, et quand le jour se leva, les alentours étaient +vides; elles purent se sauver à Pékin et s'abriter dans l'enclos de +l'évêché, emmenant le troupeau épouvanté de leurs petites élèves. +Lorsqu'on demanda par la suite aux Boxers: «Comment n'êtes-vous pas +entrés pour les tuer?» Ils répondirent: «C'est que nous avons vu tous +les murs du couvent se garnir de têtes de soldats et de canons de +fusil.» Elles ne durent la vie qu'à cette hallucination des +tortionnaires. + +Les puits de leurs jardins dévastés remplissent aujourd'hui le +voisinage d'une odeur de mort. C'étaient trois grands puits ouverts, +larges comme des citernes, fournissant une eau si pure qu'on +l'envoyait de loin chercher pour le service des légations. Les Boxers +les ont comblés jusqu'à la margelle avec les corps mutilés des petits +garçons de l'école des Frères et des familles chrétiennes d'alentour. +Les chiens tout de suite sont venus manger à même l'horrible tas, qui +montait au niveau du sol; mais il y en avait trop; aussi beaucoup de +cette chair est-elle restée, se conservant dans la sécheresse et dans +le froid,--et montrant encore des stigmates de supplice. Telle pauvre +cuisse a été zébrée de coupures, comme ces entailles faites sur les +miches de pain par les boulangers. Telle pauvre main n'a plus +d'ongles. Et voici une femme à qui l'on a tranché, avec quelque +coutelas, une partie intime de son corps pour la lui mettre dans la +bouche, où les chiens l'ont laissée entre les mâchoires béantes... On +dirait du sel, sur ces cadavres, et c'est de la gelée blanche qui n'a +pas fondu dans les affreux replis d'ombre. Le soleil cependant, +l'implacable et clair soleil, détaille les maigreurs, les saillies +d'os, exagère l'horreur des bouches ouvertes, la rigidité des poses +d'angoisse et des contournements d'agonie. + +Pas un nuage aujourd'hui; un ciel profond et pâle, d'où tombe une +étincelante lumière.--Et il en sera ainsi tout l'hiver, paraît-il, +même pendant les plus grands froids, les temps sombres,--les pluies, +les neiges étant à Pékin des exceptions très rares. + +Après notre bref déjeuner de soldats, servi dans les précieuses +porcelaines, au milieu de la longue galerie vitrée, je quitte notre +«palais du Nord» pour m'installer au travail, sur l'autre rive, dans +ce kiosque dont j'ai fait choix hier matin. Il est environ deux +heures; un vrai soleil d'été, dirait-on, rayonne sur mon chemin +solitaire, sur les blancheurs du Pont de Marbre, sur les vases du lac +et sur les cadavres qui dorment parmi les feuilles gelées des lotus. + +A l'entrée du palais de la Rotonde, les hommes de garde m'ouvrent et +referment derrière moi, sans me suivre, les battants de laque rouge. +Je gravis le plan incliné qui mène à l'esplanade, et me voici seul, +largement seul, dans le silence de mon jardin suspendu et de mon +palais étrange. + +Pour se rendre à mon cabinet de travail, il faut passer par d'étroits +couloirs aux fines boiseries, qui se contournent dans la pénombre, +entre de vieux arbres et des rocailles très maniérées. Ensuite, c'est +le kiosque inondé de lumière; le beau soleil tombe sur ma table, sur +mes sièges noirs et mes coussins jaune d'or; le beau soleil +mélancolique d'octobre illumine et chauffe ce réduit d'élection, où +l'Impératrice, paraît-il, aimait venir s'asseoir et contempler de haut +son lac tout rose de fleurs. + +Contre les vitres, les derniers papillons, les dernières guêpes +battent des ailes, prolongés par cette chaleur de serre. Devant moi, +s'étend ce grand lac impérial, que le Pont de Marbre traverse; sur les +deux rives, des arbres séculaires lui font comme une ceinture de +forêt, d'où s'élèvent des toits compliqués de palais ou de pagodes, +qui sont de merveilleux amas de faïences. Comme dans les paysages +peints sur éventail chinois, il y a, aux tout premiers plans, la +mignardise des rocailles, les petits monstres d'émail d'un kiosque +voisin, et, tranchant sur les lointains clairs, des branches noueuses +qui retombent de quelque vieux cèdre. + +Je suis seul, largement et délicieusement seul, et très haut perché, +parmi des splendeurs dévastées et muettes, dans un lieu inaccessible +dont les abords sont gardés par des sentinelles. Parfois, un cri de +corbeau. Ou bien, de loin en loin, le galop d'un cheval, en bas, au +pied du rempart où pose mon habitation frêle: quelque estafette +militaire qui passe. Autrement rien; pas un bruit proche pour troubler +le calme ensoleillé de ma retraite, pas une surprise possible, pas une +visite... + + * * * * * + +Je travaille depuis une heure, quand un très léger frôlement derrière +moi, du côté des petits couloirs d'entrée, me donne le sentiment de +quelque discrète et gentille présence, et je me retourne: un chat, qui +s'arrête court, une patte en l'air, hésitant, et me regarde bien dans +les yeux, avec un air de dire: «Qui es-tu toi? Et qu'est-ce que tu +fais ici?...» + +Je l'appelle tout bas; il répond par un miaulement plaintif,--et je me +remets à écrire, toujours plein de tact avec les chats, sachant très +bien que, pour une première entrevue, il n'y a pas à insister +davantage. + +Un très joli chat, blanc et jaune, qui a l'air distingué, élégant et +même grand seigneur. + +Un moment après, tout contre ma jambe, le frôlement est renouvelé; +alors je fais descendre avec lenteur, en plusieurs temps, ma main +jusqu'à la petite tête veloutée qui, après un soubresaut, se laisse +caresser, s'abandonne. C'est fini, la connaissance est faite.--Un chat +habitué aux caresses, c'est visible, un familier de l'Impératrice +vraisemblablement. Demain et chaque jour, je prierai mon ordonnance de +lui apporter une collation froide, prise sur mes vivres de campagne. + + * * * * * + +Elle finit avec le jour, l'illusion d'été, en ces climats. Le soleil, +à l'heure où il s'abaisse, énorme et rouge, derrière le Lac des Lotus, +prend tout à coup son air triste de soleil d'hiver, en même temps +qu'un frisson passe sur les choses et que, soudainement, tout devient +funèbre dans le palais vide. Alors, pour la première fois de la +journée, j'entends des pas qui s'approchent, résonnant au milieu du +silence sur les dalles de l'esplanade: mes serviteurs, Osman et +Renaud, qui viennent me chercher comme ils en ont la consigne; ce sont +d'ailleurs les seuls êtres humains pour qui la porte du rempart, +au-dessous de moi, ait reçu l'ordre de s'ouvrir. + +Il fait un froid glacial et la buée de chaque soir commence de former +nuage sur le Lac des Lotus quand nous retraversons le Pont de Marbre, +au crépuscule, pour rentrer chez nous. + + * * * * * + +Après le souper, par nuit noire, chasse à l'homme, dans les salles et +les cours de notre palais. Les précédentes nuits, à travers la +transparence des vitrages, nous avions aperçu d'inquiétantes petites +lumières--tout de suite éteintes si nous faisions du bruit--circulant +dans les galeries inhabitées et un peu lointaines, comme des feux +follets. Et la battue de ce soir amène la capture de trois inconnus, +arrivée par-dessus les murs avec coutelas et fanal sourd, pour piller +dans les réserves impériales: deux Chinois et un Européen, soldat +d'une nation alliée. Afin de ne pas susciter d'histoires, on se +contente de les mettre dehors, amplement giflés et bâtonnés. + + +V + +Mardi 23 octobre. + +Il a gelé plus fort cette nuit, et le sol des cours est couvert de +petits cristaux blancs quand nous commençons, dans les galeries et les +dépendances du palais, nos explorations de chaque matin. + +Tout ce qui fut jadis logements de missionnaires lazaristes ou salles +d'école est bondé de caisses; il y a là des réserves de soie et des +réserves de thé; il y a aussi des amas de vieux bronzes, vases ou +brûle-parfums, empilés jusqu'à hauteur d'homme. + +Mais c'est encore l'église qui demeure la mine la plus extraordinaire, +la caverne d'Ali-Baba, la plus remplie. Outre les objets anciens +apportés de la «Ville violette», l'Impératrice y avait fait entasser +tous les cadeaux reçus, il y a deux ans, pour son jubilé. (Et le +défilé des mandarins qui, en cette occasion, apportèrent des présents +à la souveraine avait, paraît-il, une lieue de longueur et dura toute +une journée.) + + * * * * * + +Dans la nef, dans les bas-côtés, les monceaux de caisses et de boîtes +s'élèvent jusqu'à mi-hauteur des colonnes. Malgré les bouleversements, +malgré les pillages faits à la hâte par ceux qui nous ont précédés +ici, Chinois, Japonais, soldats allemands ou russes, il reste encore +des merveilles. Les plus énormes coffres, ceux d'en dessous, préservés +par leur lourdeur même et par les amas de choses qui les recouvraient, +n'ont même pas été ouverts. On s'est attaqué plutôt aux innombrables +bibelots posés par-dessus, et enfermés pour la plupart dans des +guérites de verre ou des écrins de soie jaune: bouquets artificiels en +agate, en jade, en corail, en lapis; pagodes et paysages tout bleus, +en plumes de martin-pêcheur prodigieusement travaillées; pagodes et +paysages en ivoire, avec des milliers de petits bonshommes; oeuvres +de patience chinoise, ayant coûté des années de travail, et +aujourd'hui brisées, crevées à coups de baïonnette, les débris de +leurs grandes boîtes de verre jonchant le sol et craquant sous les +pas. + +Les robes impériales, en lourde soie, brochées de dragons d'or, +traînent par terre, parmi les cassons de toute espèce. On marche +dessus; on marche sur des ivoires ajourés, sur des vitres, des +broderies, des perles. + + * * * * * + +Il y a des bronzes millénaires, pour les collections d'antiquités de +l'Impératrice; il y a des paravents que l'on dirait sculptés et brodés +par les génies et les fées; il y a des potiches anciennes, des +cloisonnés, des craquelés, des laques. Et certaines caisses en +dessous, portant l'adresse d'empereurs défunts depuis un siècle, +renferment encore des présents qui étaient venus pour eux des +provinces éloignées et que personne n'avait jamais pris la peine de +déballer. La sacristie enfin de l'étonnante cathédrale contient, dans +des séries de cartons, tous les somptueux costumes pour les acteurs du +théâtre de l'Impératrice, avec leurs coiffures à la mode des vieux +temps chinois. + +Cette église, emplie de richesses païennes, a gardé là-haut ses +orgues, muettes depuis quelque trente ans. Et nous montons, mon +camarade et moi, dans la tribune, pour faire à nouveau résonner sous +la voûte des chants de Bach ou d'Hændel, tandis qu'en bas nos +chasseurs d'Afrique, enfoncés jusqu'aux genoux dans les ivoires, dans +les soies, dans les costumes de cour, continuent de travailler au +déblayement. + + * * * * * + +Vers dix heures ce matin, par les sentiers du grand bois impérial, +qu'habitent en ces jours d'abomination les chiens, les pies et les +corbeaux, je m'en vais, de l'autre côté de la «Ville violette», +visiter le «Palais des ancêtres», gardé aujourd'hui par notre +infanterie de marine, et qui était le saint des saints, le panthéon +des empereurs morts, le temple dont on n'approchait même pas. + +C'est dans une région particulièrement ombreuse; en avant de la porte +d'entrée, les arcs de triomphe laqués de vert, de rouge et d'or, +tourmentés et légers sur des pieds frêles, s'emmêlent aux ramures +sombres: les énormes cèdres, les énormes cyprès tordus de vieillesse +abritent et font verdir les monstres de marbre accroupis devant le +seuil. + + * * * * * + +Une fois franchie la première enceinte, on en trouve naturellement une +seconde. Toujours à l'ombre froide des vieux arbres, les cours se +succèdent, magnifiquement funèbres, pavées de larges dalles entre +lesquelles pousse une herbe de cimetière; chacun des cèdres, chacun +des cyprès qui jette là son obscurité est entouré à la base d'une +ceinture de marbre et semble sortir d'une corbeille sculptée. Tout est +saupoudré de milliers de petites aiguilles résineuses qui +éternellement tombent des branches. Des brûle-parfums géants, en +bronze terni par les siècles, posent sur des socles, avec des emblèmes +de mort. + +Les choses, ici, portent un sceau jamais vu de vétusté et de mystère. +Et c'est bien un lieu unique, hanté par des mânes d'empereurs chinois. + +Sur les côtés, des temples secondaires, dont les murailles de laque et +d'or ont pris avec le temps des nuances de vieux cuir de Cordoue, +renferment les pièces démontées des énormes catafalques, et les +emblèmes, les objets sacrés pour l'accomplissement des rites +funéraires. Là, tout est incompréhensible et d'aspect effroyable; on +se sent profondément étranger à l'énigme des formes et des symboles. + +Enfin, dans la dernière cour, sur une terrasse de marbre blanc, où +sont postées en faction des biches de bronze, le palais des Ancêtres +dresse sa façade aux ors ternis et sa haute toiture de faïence jaune. + + * * * * * + +C'est une salle unique, immense, grandiose et sombre, tout en or fané, +mourant, passé au rougeâtre de cuivre. Au fond, s'alignent neuf portes +mystérieuses, dont les doubles battants somptueux ont été scellés de +cachets à la cire. Au milieu, sont restées les tables sur lesquelles +on posait pieusement les repas pour les Mânes des ancêtres--et où, le +jour de la prise de la «Ville jaune», nos soldats qui avaient faim +furent heureux de trouver toute servie une collation imprévue. Et à +chaque extrémité de la salle sonore, des carillons et des instruments +à cordes attendent l'heure, qui ne reviendra peut-être jamais plus, de +faire de la musique aux Ombres; longues cithares horizontales, rendant +des sons graves et que supportent des monstres d'or aux yeux fermés; +carillons gigantesques, l'un de cloches, l'autre de plaques de marbre +et de jade suspendues par des chaînes d'or, et tous deux surmontés de +grandes bêtes fantastiques, qui déploient leurs ailes d'or, dans la +pénombre éternelle, vers les plafonds d'or. + +Il y a aussi des armoires de laque, grandes comme des maisons, +contenant des collections de peintures anciennes roulées sur des +bâtons d'ébène ou d'ivoire et enveloppées dans des soies impériales. + +Il en est de merveilleuses,--révélation d'un art chinois que l'on ne +soupçonne guère en Occident, d'un art au moins égal au nôtre, bien que +profondément dissemblable. Portraits d'empereurs en chasse ou en +rêverie solitaire dans des forêts, dans des sites sauvages qui donnent +l'effroi et le nostalgique désir de la nature d'autrefois, du monde +inviolé des rochers, et des arbres. Portraits d'impératrices mortes, +peints à l'aquarelle sur des soies bises, et rappelant un peu la grâce +candide des Primitifs italiens; portraits pâles, pâles, presque +incolores, comme si c'étaient plutôt des reflets de personnes, +vaguement fixés et prêts à fuir; la perfection du modelé, obtenue avec +rien, mais toute l'intensité concentrée dans les yeux que _l'on sent +ressemblants_ et qui vous font vivre, pour une étrange minute, face à +face avec des princesses passées, endormies depuis des siècles sous +les mausolées prodigieux... Et toutes ces peintures étaient des choses +sacro-saintes, que jamais les Européens n'avaient vues, dont ils ne se +doutaient même pas. + + * * * * * + +D'autres rouleaux, tout en longueur, qui, déployés sur les dalles, ont +bien six ou huit mètres, représentent des cortèges, des réceptions à +la Cour, des défilés d'ambassades, de cavaliers, d'armées, +d'étendards: milliers de petits bonshommes dont les vêtements, les +broderies, les armes supporteraient qu'on les regardât à la loupe. +L'histoire du costume et du cérémonial chinois à travers les âges +tient tout entière dans ces précieuses miniatures.--Nous y trouvons +même la réception, par je ne sais quel empereur, d'une ambassade de +Louis XIV: petits personnages aux figures très françaises, habillés +comme pour se pavaner à Versailles, avec la perruque à l'instar du +Roi-Soleil. + + * * * * * + +Dans le fond du temple, les neuf portes magnifiques, aux battants +scellés, ferment les autels mortuaires de neuf empereurs. On veut bien +briser pour moi les cachets de cire rouge et déchirer les bandelettes +de toile à l'une de ces entrées si défendues, et je pénètre dans un +des sanctuaires très sacrés,--celui du grand empereur Kouang-Su, dont +la gloire resplendissait au commencement du XVIIIe siècle. Un sergent +m'accompagne par ordre dans cette profanation, tenant à la main une +bougie allumée qui semble brûler ici à regret, dans l'air plus rare et +le froid du sépulcre. + +Le temple était déjà bien sombre; mais à présent c'est la nuit noire, +et on dirait qu'on a jeté de la terre et de la cendre sur les choses: +toujours cette poussière, qui s'accumule sans trêve sur Pékin, comme +un indice de vétusté et de mort. Passant de la lumière du jour, si +amortie qu'elle soit, à la lueur d'une petite bougie effarée dans des +ténèbres, on y voit d'abord confusément, et il y a une hésitation de +la première minute, surtout si le lieu est saisissant par lui-même. +J'ai devant moi un escalier de quelques marches, montant à une sorte +de tabernacle qui me paraît chargé d'objets d'un art presque inconnu. + +Et, à droite et à gauche, fermés par des serrures compliquées, sont +des bahuts austères, en laque noir, dont il m'est permis de visiter +l'intérieur: dans leurs compartiments, dans leurs doubles fonds à +secret, ont été ensevelis par centaines les cachets impériaux de ce +souverain, lourds cachets frappés pour toutes les circonstances de sa +vie et tous les actes de son règne, en blocs d'onyx, de jade ou d'or; +reliques sans prix auxquelles on ne devait plus toucher après les +funérailles et qui dormaient là depuis deux fois cent ans. + +Je monte ensuite au tabernacle, et le sergent promène sa petite bougie +devant les merveilles qui sont là, sceptres de jade, vases aux formes +d'une simplicité étrange et exquise, ou d'une complication déroutante, +en jade sombre, en jade blême, en cloisonné sur or, ou en or massif... +Et derrière cet autel, dans un recul d'obscurité, une grande figure, +que je n'avais pas aperçue encore, me suit d'un regard oblique entre +deux rideaux de soie jaune impérial, dont tous les plis sont devenus +presque noirs de poussière: un pâle portrait de l'empereur défunt, un +portrait en pied de grandeur naturelle, si effacé à la lueur de notre +misérable bougie barbare, que l'on dirait l'image d'un fantôme +reflétée dans une glace ternie... Or, quel sacrilège sans nom, aux +yeux de ce mort, l'ouverture par nous des bahuts où reposent ses +cachets, et rien que notre seule présence, dans ce lieu impénétrable +entre tous, au milieu d'une impénétrable ville!... + +Quand tout est soigneusement refermé, quand on a remis en place les +scellés de cire rouge et rendu le pâle reflet du vieil empereur à son +silence, à ses ténèbres habituelles, j'ai hâte de sortir du froid +tombal qu'il fait ici, de respirer plus d'air, de retrouver sur la +terrasse, à côté des bêtes de bronze, un peu du soleil d'automne +filtré entre les branches des cèdres. + +Je vais aujourd'hui déjeuner à l'extrême nord du bois impérial, invité +par des officiers français qui sont logés là, au «Temple des vers à +soie». Et chez eux, c'est encore un admirable vieux sanctuaire, +précédé de cours pompeuses, où des vases de bronze décorent des +terrasses de marbre.--Un monde de temples et de palais dans la +verdure, cette «Ville jaune». Jusqu'au mois dernier, les voyageurs qui +croyaient visiter la Chine et pour qui tout cela restait muré, +interdit, vraiment ne pouvaient rien imaginer du Pékin merveilleux que +la guerre vient de nous ouvrir. + + * * * * * + +Quand, vers deux heures, je reprends le chemin de mon palais de la +Rotonde, un brûlant soleil rayonne sur les cèdres noirs, sur les +saules qui s'effeuillent; comme en été, on recherche l'ombre. Et, près +de ma porte, à l'entrée du Pont de Marbre, mes mornes voisins, les +deux cadavres en robe bleue qui gisent parmi les lotus, baignent dans +une ironique splendeur de lumière. + +Après que les soldats de garde ont refermé derrière moi l'espèce de +poterne basse par où l'on accède à mes jardins suspendus, me voici de +nouveau seul dans le silence,--jusqu'à l'heure où les rayons de ce +soleil, tombant plus obliques et plus rougis sur ma table à écrire, +m'annonceront le triste soir. + + * * * * * + +A peine suis-je installé au travail qu'un petit coup de tête amical, +discrètement frappé contre ma jambe pour appeler mon attention, +m'annonce la visite du chat.--Je l'avais d'ailleurs prévue, cette +visite, et je dois m'attendre à la recevoir à présent chaque jour. + +Une heure passe, dans un calme idéal, traversé tout au plus de deux ou +trois cris de corbeau. Et puis j'entends, au pied de mon rempart, un +galop de cavalerie, très bruyant sur les dalles de pierre de la route: +c'est le feld-maréchal de Waldersee, suivi d'une escorte de soldats +portant des fanions au bout de leurs lances. Il rentre chez lui, dans +le palais qu'il habite non loin d'ici, et qui est la plus somptueuse +de toutes les résidences de l'Impératrice. Je suis des yeux sur le +Pont de Marbre la chevauchée qui s'éloigne, tourne à gauche, se perd +derrière les arbres. Et le silence aussitôt revient, absolu comme +devant. + +De temps à autre, je vais me promener sur mes hautes terrasses +dallées, y découvrant chaque fois des choses nouvelles. Au pied de mes +cèdres, il y a d'énormes tam-tams pour appeler les Esprits; il y a des +plates-bandes de chrysanthèmes jaunes et d'oeillets d'Inde jaunes, +auxquels la gelée a laissé quelques fleurs; il y a une sorte de dais, +en faïence et en marbre, abritant un objet d'aspect au premier abord +indéfinissable: l'un des plus gros blocs de jade qui soient au monde, +taillé à l'imitation d'un flot de la mer, avec des monstres luttant au +milieu de l'écume. + +Je vais aussi visiter les kiosques déserts, qui sont encore meublés de +trônes d'ébène, de divans et de coussins de soie jaune, et qui +ressemblent à des nids d'amour clandestin.--Sans doute, en effet, la +belle souveraine, vieillie et encore galante, y venait-elle s'isoler +avec ses favoris, dans les soies impériales et la pénombre complice. + + * * * * * + +Aujourd'hui, en ce palais de rêve, ma seule compagne est la grande +déesse d'albâtre en robe d'or, qui sourit toujours à ses vases brisés +et à ses fleurs fanées; mais son temple, où n'entre pas le soleil, est +éternellement glacial et devient obscur avant l'heure. + +Maintenant, du reste, c'est décidément le soir: le froid commence de +me prendre, même dans mon kiosque vitré. Le soleil, qui sur notre +France est à son apogée méridienne, ici tombe, tombe, triste boule +rouge qui n'a plus ni chaleur ni rayons, et qui va s'abîmer derrière +le Lac des Lotus, dans une buée d'hiver. + +En quelques minutes, arrive le froid des nuits; j'ai la sensation +comme d'une descente brusque dans un caveau plein de glace,--en même +temps que je retrouve la petite furtive angoisse d'être exilé très +loin, au milieu d'étrangetés qui s'assombrissent. + +Et j'accueille en amis mes deux serviteurs qui viennent me chercher +pour rentrer au palais du Nord, m'apportant un manteau. + + +VI + +Mercredi 24 octobre. + +Le même soleil radieux se lève sur nos galeries vitrées, et nos +jardins, et nos bois saupoudrés de gelée blanche qui vont de plus en +plus s'effeuillant. + +Et chaque jour, c'est la même activité de nos soldats menant leurs +équipes de Chinois qui déblayent la nef gothique; ils séparent avec +soin les merveilles restées intactes, ou peu s'en faut, de tout ce qui +n'est plus qu'irréparables débris. A travers nos cours, le va-et-vient +est continuel, de meubles, de bronzes précieux promenés sur des +brancards; tout cela, inventorié au fur et à mesure, sort de l'église +ou du presbytère, va s'installer dans des locaux inutilisables en ce +moment pour nos troupes, en attendant qu'on le transporte au palais +des Ancêtres, où on le laissera dormir sous scellés. + +Et nous en avons tant vu, de ces choses magnifiques, tant vu que ça +devient satiété et lassitude. Les plus étonnantes découvertes, faites +au fond des plus vieilles caisses, ont cessé de nous étonner; rien ne +nous plaît plus pour la décoration--oh! si passagère!--de nos +appartements; rien n'est assez beau pour nos fantaisies +d'Héliogabale--qui n'auront pas de lendemain, puisqu'il faut, dans peu +de jours, que l'inventaire soit terminé, et que nos longues galeries, +redevenues modestes, soient morcelées en chambres d'officier et en +bureaux. + +En fait de découvertes, nous avons ce matin celle d'un amas de +cadavres: les derniers défenseurs de la «Ville impériale», tombés là, +au fond de leur tranchée suprême, en tas, et restés enchevêtrés dans +leurs poses d'agonie. Les corbeaux et les chiens, descendus an fond du +trou, leur ont vidé le thorax, mangé les intestins et les yeux; dans +un fouillis de membres n'ayant presque plus de chair, on voit des +épines dorsales toutes rouges se contourner parmi des lambeaux de +vêtements. Presque tous ont gardé leurs souliers, mais ils n'ont plus +de chevelure: avec les chiens et les corbeaux, d'autres Chinois +évidemment sont descendus aussi dans le trou profond et ont scalpé ces +morts pour faire de fausses queues. Du reste, les postiches pour +hommes étant en honneur à Pékin, tous les cadavres qui gisent dans nos +environs ont la natte arrachée avec la peau et laissent voir le blanc +de leur crâne. + + * * * * * + +Aujourd'hui, je quitte de bonne heure et pour toute la journée notre +«palais du Nord», ayant à me rendre dans le quartier des Européens, +auprès de notre ministre. A la légation d'Espagne, où il a été +recueilli, il est toujours alité, mais convalescent, et je pourrai lui +faire enfin les communications dont j'ai été chargé par l'amiral. + +Voici quatre jours que je n'avais franchi les murailles rouges de la +«Ville impériale», que je n'étais sorti de notre solitude superbe. Et +quand je me retrouve au milieu de la laideur des petites ruines grises +dans les rues banales de la «Ville tartare», dans le Pékin de tout le +monde, dans le Pékin que tous les voyageurs connaissaient, j'apprécie +mieux l'étrangeté unique de notre grand bois, de notre grand lac, et +de nos splendeurs défendues. + +Cette ville du peuple cependant paraît déjà moins funèbre que le jour +de mon arrivée, sous le vent de neige. Ainsi qu'on me l'avait dit, les +gens ont commencé à revenir; en ce moment Pékin se repeuple; même dans +les quartiers les plus détruits, des boutiques sont rouvertes, on +rebâtit des maisons, et déjà se reprennent les humbles et comiques +petits métiers exercés le long des rues, sur des tables, sous des +tentes, sous des parasols,--à ce chaud soleil de l'automne chinois, +ami des myriades de pauvres hères qui n'ont pas de feu. + + +VII + +AU TEMPLE DES LAMAS + +Le temple des Lamas, le plus vieux sanctuaire de Pékin et l'un des +plus singuliers du monde, contient à profusion des merveilles +d'ancienne orfèvrerie chinoise et d'inestimables bibliothèques. + +On l'a très peu vu, ce temple précieux, bien qu'il ait duré des +siècles. Avant l'invasion européenne de cette année, l'accès en était +strictement interdit aux «barbares d'Occident». Et depuis que les +alliés sont maîtres de Pékin, on n'y est guère allé non plus; il a +pour sauvegarde sa situation même, contre l'angle de la muraille +tartare, dans une partie tout à fait morte de cette ville--qui se +meurt de siècle en siècle, par quartiers, comme se dessèchent branche +par branche les vieux arbres. + +Quand j'y viens aujourd'hui en pèlerinage avec les membres de la +légation de France, nous y pénétrons tous pour la première fois de +notre vie. + +Pour nous y rendre, sous le vent glacé et l'éternelle poussière, nous +avons d'abord traversé le «marché de l'Est», trois ou quatre +kilomètres d'un Pékin insolite et lamentable, un Pékin de crise et de +déroute, où tout se vend par terre, étalé sur les immondices et sur la +cendre. A la guenille et à la ferraille se mêlent d'introuvables +choses, que des générations de mandarins s'étaient pieusement +transmises; les vieux palais détruits ont vomi là, comme les maisons +de pauvres, leur plus étonnant contenu séculaire; des débris sordides +et des débris merveilleux; à côté d'une loque empestée, un bibelot de +trois mille ans. Le long des maisons, à perte de vue, pendent à des +clous des défroques de morts et de mortes, formant une boutique à la +toilette extravagante et sans fin; des fourrures opulentes de +Mongolie, volées chez des riches; des costumes clinquants de +courtisane, ou des robes en soies lourdes et magnifiques, ayant +appartenu à des grandes dames disparues. La populace chinoise--qui +aura cent fois plus fait que l'invasion des alliés pour le pillage, +l'incendie et la destruction de Pékin,--la basse populace uniformément +sale, en robe de coton bleu, avec de mauvais petits yeux louches, +grouille, pullule là dedans, innombrable et pressée, soulevant la +poussière et les microbes en tourbillons noirs. Et d'ignobles drôles à +longue queue circulent au milieu de la foule, offrant pour quelques +piastres des robes d'hermine ou des renards bleus, des zibelines +admirables, dans la hâte de s'en défaire et la peur d'être pris. + + * * * * * + +Cependant le silence se fait par degrés, à mesure que nous approchons +du but de notre course; aux rues agitées, aux rues encombrées, +succèdent peu à peu les rues mortes de vieillesse, où il n'y a plus de +passants; l'herbe verdit au seuil des portes et on voit, au-dessus des +murs abandonnés, monter des arbres aux branches noueuses comme de +vieux bras. + +Nous mettons pied à terre devant un portail croulant, qui semble +donner sur un parc pour promenades de fantômes,--et c'est, cela, +l'entrée du temple. + +Quel accueil nous fera-t-on dans cet enclos de mystère? Nous n'en +savons rien, et d'abord il n'y a personne pour nous recevoir. + +Mais le chef des lamas paraît bientôt, avec des saluts, apportant ses +clefs, et nous le suivons à travers le petit parc funèbre. + +Robe violette et chevelure rasée, figure de vieille cire, à la fois +souriante, épeurée et hostile, il nous conduit à un second portail +ouvrant sur une immense cour dallée de pierres blanches, que les +premiers bâtiments du temple entourent de leurs murs compliqués, +fouillés, de leurs toits courbes et griffus, de leurs masses +inquiétantes et hermétiquement fermées,--tout cela couleur d'ocre et +de rouille, avec des reflets d'or jetés sur le haut des tuiles par le +triste soleil du soir. + +La cour est déserte, et l'herbe des ruines, il va sans dire, croît +entre ses dalles. Et sur des estrades de marbre blanc, devant les +portes closes de ces grands temples rouillés par les siècles, sont +rangés des «moulins-à-prières» sortes de troncs de cône en bronze +gravés de signes secrets, que l'on fait tourner, tourner, en murmurant +des paroles inintelligibles pour les hommes de nos jours... + +Dans la vieille Asie, notre aïeule, il m'est arrivé de pénétrer au +fond de bien des sanctuaires sans âge, et de frémir d'une angoisse +essentiellement indéfinissable, devant des symboles au sens depuis des +siècles perdu. Mais cette sorte d'angoisse-là jamais ne s'était +compliquée d'autant de mélancolie que ce soir, par ce vent froid, dans +la solitude, dans le délabrement de cette cour, sur ces pavés blancs +et ces herbes, entre ces mystérieuses façades couleur d'ocre et de +rouille, devant la muette rangée de ces moulins-à-prière. + + * * * * * + +De jeunes lamas, venus sans bruit comme des ombres, apparaissent l'un +après l'autre derrière nous; même des enfants lamas,--car on commence +de les instruire tout petits dans ces rites millénaires que personne +ne comprend plus. + +Ils sont jeunes, mais ils n'ont aucune jeunesse d'aspect; la sénilité +est sur eux, irrémédiable, avec je ne sais quelle hébétude mystique; +leurs regards ont l'air de venir du fond des siècles et de s'être +ternis en route. Pauvreté ou renoncement, leurs robes jaunes ne sont +plus que des loques décolorées, sur leurs maigres corps. On les dirait +tous, costumes et visages, saupoudrés de la cendre du temps, comme +leur culte et comme leur sanctuaire. + +Ils veulent bien nous montrer, dans ces grands bâtiments aujourd'hui +anéantis, tout ce que nous désirons voir,--et on commence par les +salles d'étude, où se sont lentement formées tant de générations de +prêtres figés et obscurs. + +En y regardant de près, on s'aperçoit que toutes ces murailles, à +présent couleur de métal oxydé, ont été jadis chamarrées de dessins +éclatants, de laques et de dorures; pour les unifier ainsi dans des +tons de vieux bronze, il a fallu une suite indéfinie d'étés brûlants +et d'hivers glacés, avec toujours cette poussière, cette poussière +incessante, soufflée sur Pékin par les déserts de Mongolie. + +Elles sont très sombres, leurs salles d'étude,--et le contraire nous +eût surpris; cela explique d'ailleurs leurs yeux bombés dans leurs +paupières fanées. Très sombres, mais immenses, somptueuses encore +malgré la décrépitude, et conçues dans des proportions grandioses, +comme tous les monuments anciens de cette ville, qui fut en son temps +la plus magnifique du monde. Les hauts plafonds, où s'enroulent des +chimères d'or, sont soutenus par des colonnes de laque. Les petits +sièges pour les étudiants, les petits pupitres sculptés s'alignent par +centaines, usés, rongés, déformés sous les frottements humains. Des +dieux en robe dorée, assis dans les coins, brillent de reflets +atténués. Des tentures murales, d'un travail ancien et sans prix, +représentent, parmi des nuages, les béatitudes des paradis du Néant. +Et les bibliothèques débordent de manuscrits, les uns ayant forme de +livre, les autres en grands rouleaux, enveloppés dans des soies +éteintes. + +On nous montre ensuite un premier temple,--et c'est un chatoiement +d'ors aussitôt que la porte s'ouvre. Des ors discrets, ayant ces tons +chauds et un peu rouges que les laques prennent au cours des siècles. +Trois autels d'or, où trônent, au milieu d'une pléiade de petits dieux +d'or tous pareils entre eux, trois grands dieux d'or aux paupières +baissées. Toutes pareilles aussi, en leur raideur archaïque, les +gerbes de fleurs d'or plantées dans les vases d'or qui s'alignent +devant ces autels. Du reste, la répétition, la multiplication obstinée +des mêmes choses, des mêmes attitudes et des mêmes visages est un des +caractères de l'art immuable des pagodes. Ainsi que dans tous les +temples d'autrefois, il n'y a aucune ouverture pour la lumière; +seules, les lueurs glissées dans l'entre-bâillement des portes +éclairent par en dessous le sourire des grandes idoles assises et +l'enlacement des chimères qui se contournent dans les nuages du +plafond. Rien n'a été touché, rien n'a été enlevé, pas même les +cloisonnés admirables où brûlent des baguettes parfumées; évidemment +on a ignoré ce lieu, on y est à peine venu. + +Derrière ce temple, derrière ses dépendances poussiéreuses et déjà +pleines d'ombre, où sont figurés les supplices de l'enfer bouddhique, +les lamas nous conduisent dans une seconde cour aux dalles blanches, +en tout semblable à la première; même délabrement et même solitude, +entre les mêmes murailles aux nuances de cuivre et de rouille. + +Après cette seconde cour, un second temple, tellement identique au +premier, tellement, qu'on se demande si on n'est pas le jouet de +quelque illusion, dans ce domaine des Esprits étranges: mêmes figures +et mêmes sourires, aux mêmes places; mêmes bouquets dorés dans des +vases d'or; reproduction patiente et servile des mêmes magnificences. + +Après ce second temple, une troisième cour, encore pareille aux deux +autres, avec un troisième temple qui se dresse au fond, pareil aux +deux premiers! Toute pareille, cette cour, avec la même herbe de +cimetière entre ses dalles usées. Mais le soleil plus bas n'éclaire +plus que le faîte extrême des toits de faïence, les mille petits +monstres d'émail jaune qui ont l'air de se poursuivre sur la courbure +des tuiles. On frissonne de froid, le vent devenu plus âpre. Et les +pigeons qui nichent aux corniches sculptées s'agitent déjà pour leur +couchage, tandis que s'éveillent des hiboux silencieux qui commencent +à tournoyer. + +Ainsi que nous l'attendions, ce dernier temple--le plus caduc +peut-être, le plus déjeté et le plus vermoulu--ne présente que la +répétition obsédante des deux autres,--sauf pourtant l'idole du centre +qui, au lieu d'être assise et de taille humaine, surgit debout, +géante, imprévue et presque effroyable. Les plafonds d'or, coupés pour +la laisser passer, lui arrivent à mi-jambe, et elle monte toute droite +sous une espèce de clocher doré, qui la tient par trop étroitement +emboîtée. Pour voir son visage, il faut s'approcher tout contre les +autels, et lever la tête au milieu des brûle-parfums et des rigides +fleurs: on dirait alors une momie de Titan érigée dans sa gaine, et +son regard baissé, au premier abord, cause quelque crainte. Mais, en +la fixant, on subit d'elle un maléfice plutôt charmeur; on se sent +hypnotisé et retenu là par son sourire, qui tombe d'en haut si détaché +et si tranquille, sur tout son entourage de splendeur expirante, d'or +et de poussière,--de froid, de crépuscule, de ruines et de silence... + + +VIII + +CHEZ CONFUCIUS + +Quand nous sortons de chez ces fantômes de Lamas, une demi-heure de +soleil nous reste encore, et nous allons chez Confucius qui habite le +même quartier,--la même nécropole pourrait-on dire,--dans un +délaissement aussi funèbre. + +La grande porte vermoulue, pour nous livrer passage, s'arrache de ses +gonds et s'effondre, tandis qu'un hibou, qui dormait par là, prend +peur et s'envole. Et nous voici dans une sorte de bois mortuaire, +marchant sur l'herbe jaunie d'automne, parmi de vieux arbres à bout de +sève. + +Un arc de triomphe d'abord se présente à nous dans ce bois: hommage de +quelque souverain défunt au grand penseur de la Chine. Il est d'un +dessin charmant, dans l'excès même de son étrangeté, sous les trois +clochetons d'émail jaune qui le couronnent de leurs toits courbes, +ornés de monstres à tous les angles. Il ne se relie à rien. Il est +posé là comme un bibelot précieux que l'on aurait égaré parmi des +ruines. Et sa fraîcheur surprend, au milieu du délabrement de toutes +choses. De près, cependant, on s'aperçoit de son grand âge, à je ne +sais quel archaïsme de détails et quelle imperceptible usure; mais il +est composé de matériaux presque éternels, où même la poussière des +siècles ne saurait avoir prise, sous ce climat sans pluie: marbre +blanc pour la base, faïence ensuite jusqu'au sommet,--faïence jaune et +verte, représentant, en haut relief, des feuilles de lotus, des nuages +et des chimères. + +Plus loin, une grande rotonde, qui accuse une antiquité extrême, nous +apparaît couleur de terre ou de cendre, entourée d'un fossé où meurent +des lotus et des roseaux. Cela, c'était un lieu pour les sages, une +retraite où ils venaient méditer sur la vanité de la vie, et ce large +fossé avait pour but de l'isoler, d'y faire plus de silence. + +On y accède par la courbe d'un pont de marbre dont les balustres +ébauchent vaguement des têtes de monstres. A l'intérieur, c'est la +décrépitude, l'abandon suprêmes; tout semble déjeté, croulant, et la +voûte, encore dorée, est pleine de nids d'oiseaux. Il y reste une +chaire, jadis magnifique, avec un fauteuil et une table. Sur toutes +ces choses, on dirait qu'on a semé à pleines pelletées une sorte de +terre très fine, dont le sol est aussi recouvert; les pas s'enfoncent +et s'assourdissent dans cette terre-là, qui est répandue partout en +couche uniforme,--et sous laquelle on s'aperçoit bientôt que des tapis +subsistent encore; ce n'est cependant que de la poussière, accumulée +depuis des siècles, l'épaisse et la continuelle poussière que souffle +sur Pékin le vent de Mongolie. + +En cheminant un peu dans l'herbe flétrie, sous les vieux arbres +desséchés, on arrive au temple lui-même, précédé d'une cour où de +hautes bornes de marbre ont été plantées. On dirait tout à fait un +cimetière, cette fois,--et pourtant les morts n'habitent point sous +ces stèles, qui sont seulement pour glorifier leur mémoire. +Philosophes qui, dans les siècles révolus, illustrèrent ce lieu par +leur présence et leurs rêveries, profonds penseurs à jamais ténébreux +pour nous, leurs noms revivent là gravés, avec quelques-unes de leurs +pensées les plus transcendantes. + +De chaque côté des marches blanches qui mènent au sanctuaire, sont +rangés des blocs de marbre en forme de tam-tam,--objets d'une +antiquité à donner le vertige, sur lesquels des maximes, intelligibles +seulement pour quelques mandarins très érudits, ont été inscrites +jadis en caractères chinois primitifs, en lettres contemporaines et +soeurs des hiéroglyphes de l'Égypte. + +C'est ici le temple du détachement, le temple de la pensée abstraite +et de la spéculation glacée. On est saisi dès l'abord par sa +simplicité absolue, à laquelle jusqu'ici la Chine ne nous avait point +préparés. Très vaste, très haut de plafond, très grandiose et d'un +rouge uniforme de sang, il est magnifiquement vide et supérieurement +calme. Colonnes rouges et murailles rouges, avec quelques discrets +ornements d'or, voilés par le temps et la poussière. Au milieu, un +bouquet de lotus géants dans un vase colossal, et c'est tout. Après la +profusion, après la débauche d'idoles et de monstres, le pullulement +de la forme humaine ou animale dans les habituelles pagodes chinoises, +cette absence de toute figure cause un soulagement et un repos. + +Dans des niches alignées contre les murs, des stèles, rouges comme ce +lieu tout entier, sont consacrées à la mémoire de personnages plus +éminents encore que ceux de la cour d'entrée, et portent des sentences +qu'ils énoncèrent. Et la stèle de Confucius lui-même, plus grande que +les autres, plus longuement inscrite, occupe la place d'honneur, au +centre du panthéon sévère, posée comme sur un autel. + +A proprement dire, ce n'est point un temple, puisqu'on n'y a jamais +fait ni culte ni prière; une sorte d'académie plutôt, une salle de +réunion et de froides causeries philosophiques. Malgré tant de +poussière et d'apparent abandon, les nouveaux élus de l'Académie de +Pékin (infiniment plus que la nôtre, conservatrice de formes et de +rites, on m'accordera bien cela) sont tenus encore, paraît-il, d'y +venir faire une retraite et tenir une conférence. + +En plus des maximes de renoncement et de sagesse inscrites du haut en +bas de sa stèle, Confucius a légué à ce sanctuaire quelques pensées +sur la littérature, que l'on a gravées en lettres d'or, de manière à +former çà et là des tableaux accrochés aux murailles. + +Et en voici une que je transcris à l'intention de jeunes érudits +d'occident, préoccupés surtout de classifications et d'enquêtes. Ils y +trouveront une réponse vénérable et plus de deux fois millénaire à +l'une de leurs questions favorites: + +«_La Littérature de l'avenir sera la littérature de la pitié._» + + * * * * * + +Il est près de cinq heures quand nous sortons de ces temples, de ces +herbes et de ces ruines, et le triste soleil rose d'automne achève de +décliner là-bas derrière l'immense Chine, du côté de l'Europe +lointaine. Je me sépare alors de mes compagnons du jour, car ils +habitent, eux, le quartier des Légations, dans le sud de la «Ville +tartare», et moi, c'est dans la «Ville impériale», fort loin d'ici. + +A travers les dédales et les solitudes de Pékin, j'ignore absolument +le chemin à suivre pour sortir de ces lieux morts où nous venons de +passer la journée et où jamais je n'étais venu. J'ai pour guide un +«mafou» que l'on m'a prêté (en français: un piqueur). Et je sais +seulement que je dois faire plus d'une lieue avant d'atteindre mon +gîte somptueux et désolé. + +Mes compagnons partis, je chemine un moment encore au milieu du +silence des vieilles rues sans habitants pour arriver bientôt dans des +avenues larges, qui paraissent sans fin, et où commencent à grouiller +des robes de coton bleu et des faces jaunes à longue queue. De petites +maisons toutes basses, toutes maussades et grises, s'en vont à +l'interminable file de chaque côté des chaussées, où les pas des +chevaux dans la terre friable et noire soulèvent d'infects nuages. + +Si basses les maisons et si larges les avenues, que l'on a sur la tête +presque toute l'étendue du ciel crépusculaire. Et, tant le froid +augmente vite à la tombée du jour, il semble que, de minute en minute, +tout se glace. + +Parfois le grouillement est compact autour des boutiques où l'on vend +à manger, dans la fétidité qu'exhalent les boucheries de viande de +chien ou les rôtisseries de sauterelles. Mais quelle bonhomie, en +somme, chez tous ces gens de la rue, qui, au lendemain des +bombardements et des batailles, me laissent passer sans un regard de +malveillance! Qu'est-ce que je ferais pourtant, avec mon «mafou» +d'emprunt et mon revolver, si ma figure allait ne pas leur convenir? + +Ensuite, on se retrouve isolés, pour un temps, parmi les décombres, au +milieu de la désolation des quartiers détruits. + +D'après l'orientation du couchant d'or pâle, je crois voir que la +route suivie est bonne; si cependant il n'avait pas compris où j'ai +l'intention de me rendre, mon mafou, comme il ne parle que chinois, je +me trouverais fort au dépourvu. + + * * * * * + +Ce retour me paraît interminable, dans le froid du soir. + +A la fin cependant voici là-bas, en silhouette déjà grise devant le +ciel, la montagne factice des parcs impériaux, avec ses petits +kiosques de faïence et ses vieux arbres tordus, qui se groupent et +s'arrangent comme sur les laques, dans les paysages précieusement +peints. Et voici la muraille rouge sang et l'une des portes d'émail +jaune de la «Ville impériale», avec deux factionnaires de l'armée +alliée qui me présentent les armes. Là, je me reconnais, je suis chez +moi, et je congédie mon guide pour entrer seul dans cette «Ville +jaune», de laquelle du reste, à cette heure-ci, on ne le laisserait +plus sortir. + +La «Ville impériale» ou «Ville jaune», ou «Ville interdite», murée de +si terribles murs au milieu même de l'énorme Pékin aux enceintes +babyloniennes, est bien plus un parc qu'une ville, un bois d'arbres +séculaires--de l'espèce sombre des cyprès et des cèdres--qui peut +avoir deux ou trois lieues de tour; quelques très anciens temples y +émergent d'entre les branches, et aussi quelques palais récents dus +aux fantaisies de l'Impératrice régente. Ce grand bois, où je pénètre +ce soir comme chez moi, à aucune époque précédente de l'histoire +n'avait été violé par les étrangers; les ambassadeurs eux-mêmes n'en +passaient jamais les portes; jusqu'à ces derniers jours, il était +demeuré inaccessible aux Européens et profondément inconnu. + +Elle entoure, cette «Ville jaune», elle protège, derrière une zone de +tranquillité et d'ombre, la plus mystérieuse encore «Ville violette», +résidence des Fils du Ciel, qui y occupe, au centre, un carré +dominateur, défendu par des fossés et de doubles remparts. + +Et quel silence, ici, à cette heure! Quel lugubre désert que tout ce +lieu! La mort plane à présent sur ces allées, qui jadis voyaient +passer des princesses promenées dans des palanquins, des impératrices +suivies de soyeux cortèges. Depuis que les hôtes habituels ont pris la +fuite et que les «barbares d'Occident» occupent leur place, on ne +rencontre plus personne dans le bois, si ce n'est, de loin en loin, +une patrouille, un piquet de soldats d'une nation ou d'une autre. Et +on n'y entend guère que le pas des sentinelles devant les palais ou +les temples; ou bien, autour de quelque cadavre, le cri des corbeaux +et le triste aboiement des chiens mangeurs de morts. + +J'ai d'abord à traverser une région où il n'y a que des arbres, des +arbres qui ont vraiment des tournures chinoises, et dont l'aspect +suffirait à donner la notion et la petite angoisse de l'exil; la route +s'en va là-dessous, inquiétante, soudainement assombrie par les +vieilles ramures qui y font le crépuscule presque nocturne. Sur +l'herbe rase, fanée par l'automne, sautillent des pies attardées. +Sautillent aussi, dansent en rond noir avant de se coucher, des +corbeaux dont les croassements s'amplifient et font peur au milieu du +froid et du silence. Et là-bas, des chiens, dans une sorte de +clairière où tombe un peu de lueur, traînent une longue chose qui a +forme humaine. Après la déroute, les défenseurs de la «Ville jaune» +sont venus mourir n'importe où dans le bois, et les moyens ont manqué +pour les ramasser tous.... + +Au bout d'un quart d'heure, apparition de la «Ville violette», dont un +angle surgit devant moi au détour du chemin. Elle se découvre +lentement, toujours muette et fermée, bien entendu, comme un colossal +tombeau. Ses longues murailles droites, au-dessus de ses fossés pleins +d'herbages, vont se perdre dans les lointains confus et déjà obscurs. +Le silence semble s'exagérer à son approche, comme si elle en +condensait, comme si elle en couvait, du silence, dans son enceinte +effroyable,--du silence et de la mort. + +Un coin du «Lac des Lotus» commence maintenant de s'indiquer, comme un +morceau de miroir clair, renversé parmi des roseaux pour recueillir +les derniers reflets du ciel; je vais passer tout au bord, devant +l'«Ile des Jades», où mène un pont de marbre,--et je sais d'avance, +pour l'avoir journellement vue, la féroce grimace chinoise que me +réservent les deux monstres gardiens de ce pont, depuis des siècles +accroupis sur leur socle. + +Je sors enfin de l'ombre et de l'oppression des arbres; le Lac des +Lotus achève de se déployer devant moi, faisant de l'espace libre, en +même temps qu'une grande étendue de ciel crépusculaire se dégage à +nouveau sur ma tête. Les premières étoiles s'allument, au fond glacial +du vide. Et c'est le commencement d'une de ces nuits que l'on passe +ici, au milieu de cette région très particulière de Pékin, dans un +excès d'isolement et de silence,--avec, de temps à autre, des coups de +fusil au loin, traversant le calme tragique des palais et des arbres. + +Il gèlera tout à l'heure; on la sent venir, la gelée, à l'âpreté de +l'air qui cingle la figure. + +Le lac jadis invisible, le Lac des Lotus qui doit être en effet, +durant la saison des fleurs, le merveilleux champ de calices roses +décrit par les poètes de la Chine, ne représente plus, en cette fin +d'octobre, qu'un triste marécage, recouvert de feuilles roussies, et +duquel monte à cette heure une buée hivernale comme un nuage qui +traînerait sur les roseaux morts. + +Ma demeure est de l'autre côté de ce lac, et j'arrive au grand Pont de +Marbre qui le franchit d'une courbe superbe, d'une courbe encore toute +blanche, malgré l'envahissement des obscurités grises ou noires. + +En cet endroit, comme je m'y attendais, une senteur cadavérique +s'élève tout à coup dans l'air glacé.--Et je connais depuis une +semaine le personnage qui me l'envoie: en robe bleue, les bras +étendus, couché le nez dans les vases de la rive et montrant sa nuque +où le crâne s'ouvre. De même que je devine, dans le fouillis épeurant +des herbes, son camarade qui, à dix pas plus loin, gît le ventre en +l'air. + +Une fois passé ce beau et solitaire Pont de Marbre, à travers le pâle +nuage dont les eaux se sont enveloppées, je serai presque arrivé à mon +logis. Il y aura d'abord à ma gauche un portail de faïence, gardé par +deux sentinelles allemandes,--deux êtres vivants que je ne suis pas +fâché de savoir bientôt sur ma route, et qui, s'ils y voient encore, +me salueront de l'arme avec un ensemble automatique; ce sera l'entrée +des jardins au fond desquels réside le feld-maréchal de Waldersee, +dans un palais de l'Impératrice. + +Et, deux cents mètres plus loin, après avoir traversé d'autres +portails et des ruines, je rencontrerai une brèche fraîchement ouverte +dans un vieux mur: ce sera mon entrée à moi, gardée par un soldat de +chez nous, un chasseur d'Afrique. Un autre palais de l'Impératrice est +là très caché par des enclos et se perdant un peu sous bois, un palais +frêle, tout en découpures et en vitrages. Alors je pousserai une porte +de verre, peinturlurée de lotus roses, et retrouverai la féerie de +chaque soir: sous des arceaux d'ébène prodigieusement sculptés et sur +des tapis jaunes, l'éclat des inappréciables porcelaines, des +cloisonnés, des laques, et des soies impériales traversées de chimères +d'or... + + +IX + +Il est presque nuit close, quand je rentre au logis. Les grands +brasiers de chaque soir sont allumés déjà dans les fours souterrains, +et une douce chaleur commence de monter du sol, à travers l'épaisseur +des tapis jaune d'or. On a maintenant des impressions de chez soi, de +bien-être et de confortable dans ce palais qui nous avait fait le +premier jour un accueil mortel. + +Je dîne comme d'habitude à la petite table d'ébène un peu perdue dans +la longue galerie aux fonds obscurs, en compagnie de mon camarade le +capitaine C..., qui a découvert dans la journée de nouveaux bibelots +merveilleux et les a fait momentanément placer ici pour en jouir au +moins un soir. + + * * * * * + +C'est d'abord un nouveau trône, d'un style que nous ne connaissions +pas; des écrans de taille colossale, qui posent sur des socles d'ébène +et représentent des oiseaux étincelants livrant bataille à des singes, +parmi des fleurs de rêve; des girandoles qui dormaient depuis le +XVIIIe siècle dans leurs caisses capitonnées de soie jaune, et qui +maintenant descendent de nos arceaux ajourés, retombent en pluie de +perles et d'émail au-dessus de nos têtes,--et tant d'autres +indescriptibles choses, ajoutées depuis aujourd'hui à la profusion de +nos richesses d'art lointain. + +Mais c'est la dernière fois que nous jouissons de notre galerie dans +son intégrité et sa profondeur; demain il va falloir d'abord renvoyer +et étiqueter parmi les réserves la plupart de ces objets qui amusaient +nos yeux, et puis tout en réservant un salon convenable pour le +général, qui doit hiverner ici, faire couper, en plusieurs places, +cette aile de palais par des cloisons légères, y préparer des +logements et des bureaux pour l'état-major.--Et ce sera la besogne du +capitaine C..., qui est ici improvisé architecte et intendant suprême, +tandis que je reste, moi, l'hôte de passage, ayant voix consultative +seulement. + + * * * * * + +Donc, ce soir, c'est le dernier tableau et l'apogée de notre petite +fantasmagorie impériale, aussi allons-nous prolonger la veillée plus +que de coutume. Et, ayant eu pour une fois l'enfantillage de revêtir +les somptueuses robes asiatiques, nous nous étendons sur des coussins +dorés, appelant à notre aide l'opium, très favorable aux imaginations +un peu lasses et blasées, ainsi que les nôtres ont malheureusement +commencé d'être... Hélas! combien notre solitude dans ce palais nous +eût semblé magique, sans le secours d'aucun avatar, quelques années +plus tôt!... + +C'est un opium exquis, il va sans dire, dont la fumée, tournant en +petites spirales rapides, a tout de suite fait d'alourdir l'air en +l'embaumant. Par degrés, il nous apportera l'extase chinoise, l'oubli, +l'allègement, l'impondérabilité, la jeunesse. + + * * * * * + +Absolu silence au dehors, car le poste des soldats--d'ailleurs +endormis--est fort loin de nous; absolu silence, cours désertes où il +gèle, et nuit noire. La galerie, dont les extrémités se perdent dans +l'imprécision obscure, devient de plus en plus tiède; la chaleur des +fours souterrains s'y appesantit, entre ces parois de vitres et de +papier collé qui seraient si frêles pour nous garantir des surprises +de l'extérieur, mais qui font les salles si hermétiquement closes et +propices à l'intoxication par les parfums. + +Étendus très mollement sur des épaisseurs soyeuses, nous regardons +fuir le plafond, l'enfilade des arceaux de bois précieux sculptés en +dentelles, d'où retombent les lanternes ruisselantes de perles. Des +chimères d'or brillent discrètement çà et là sur des soies jaunes et +vertes aux replis lourds. Les hauts paravents, les hauts écrans de +cloisonné, de laque ou d'ébène, qui sont le grand luxe de la Chine, +font partout des recoins, des cachettes de luxe et de mystère, peuplés +de potiches, de bronzes, de monstres aux yeux de jade qui observent en +louchant... + +Absolu silence. Mais, dans le lointain, par intervalles, quelqu'un de +ces coups de feu qui ne manquent jamais de ponctuer ici la torpeur +nocturne, ou bien un cri d'alarme, un cri de détresse: escarmouches +entre postes européens et rôdeurs chinois; sentinelles, effarées par +les cadavres et par la nuit, qui tirent peut-être sur des ombres. + +Aux premiers plans qu'éclaire notre lampe, les seules choses très +lumineuses, dont le dessin et les couleurs se gravent, comme par +obsession, dans nos yeux maintenant immobilisés, sont quatre +brûle-parfums géants, de forme hiératique, en cloisonné adorablement +bleu, qui posent sur des éléphants d'or. Ils se détachent, précis, en +avant de panneaux en laque noire, semés d'une envolée de longues ailes +blanches, traversés d'une fuite éperdue de grands oiseaux dont chaque +plume est faite d'une nacre différente. Sans doute notre lampe +faiblit, car, en dehors de ces choses proches, la magnificence du lieu +ne se voit presque plus, s'indique plutôt à notre souvenir--par la +silhouette rare de quelque vase de cinq cents ans, par le reflet de +quelque inimitable soierie, ou l'éclat d'un émail... + + * * * * * + +Très tard la fumée de l'opium nous tient en éveil, dans un état lucide +et confus à la fois. Et nous n'avions jamais à ce point compris l'art +chinois; c'est vraiment ce soir, dirait-on, qu'il nous est révélé. +D'abord, nous en ignorions, comme tout le monde, la grandeur presque +terrible, avant d'avoir connu cette «Ville impériale», avant d'avoir +aperçu le palais muré des Fils du Ciel; et, à cette heure nocturne, +dans la galerie surchauffée, au milieu de la fumée odorante épandue en +nuage, l'impression qui nous reste des grands temples sombres, des +grandes toitures d'émail jaune couronnant l'énormité titanesque des +terrasses de marbre, s'exalte jusqu'à de l'admiration subjuguée, +jusqu'à du respect et de l'effroi... + +Et puis, même dans les mille détails des broderies, des ciselures, +dont la profusion ici nous entoure, combien cet art est habile et +juste, qui, pour rendre la grâce des fleurs, en exagère ainsi les +poses languissantes ou superbes, le coloris violent ou délicieusement +pâle, et qui, pour attester la férocité des êtres quels qu'ils soient, +voire des moindres papillons ou libellules, leur fait à tous des +griffes, des cornes, des rictus affreux et de gros yeux louches!... +Elles ont raison, les broderies de nos coussins: c'est cela, les +roses, les lotus, les chrysanthèmes! Et, quant aux insectes, +scarabées, mouches ou phalènes, ils sont bien tels que ces horribles +petites bêtes peintes en reliefs d'or sur nos éventails de cour... + + * * * * * + +Dans un anéantissement physique très particulier, qui laisse se +libérer l'esprit (à Bénarès, peut-être dirait-on: se dégager le corps +astral), tout nous paraît facile, amusant, dans ce palais, et ailleurs +dans le monde entier. Nous nous félicitons d'être venus habiter la +«Ville jaune» à un instant unique de l'histoire de la Chine, à un +instant où tout est ouvert et où nous sommes encore presque seuls, +libres dans nos fantaisies et nos curiosités. La vie nous semble avoir +des lendemains remplis de circonstances intéressantes, et même +nouvelles. En causant, nous trouvons des suites de mots, des formules, +des images rendant enfin l'inexprimable, l'en-dessous des choses, ce +qui n'avait jamais pu être dit. Les désespérances, les grandes +angoisses que l'on traînait partout comme le boulet des bagnes, sont +incontestablement atténuées. + +Quant aux petits ennuis de la minute présente, aux petits agacements, +ils n'existent plus... Par exemple, à travers les glaces de la +galerie, quand nous apercevons, dans le lointain du palais de verre, +un pâle fanal de mauvais aloi qui se promène, nous disons, sans que +cela nous agite aucunement: + +--Tiens! encore les voleurs! Ils doivent pourtant nous voir. Demain il +faudra songer à refaire une battue! + +Et nous jugeons indifférent, confortable même, que des vitres seules +séparent nos coussins, nos soies impériales, du froid, de +l'horreur,--des entours où les cadavres, à cette heure tardive, se +recouvrent de gelée blanche, dans les ruines. + + +X + +Jeudi 25 octobre. + +En compagnie du chat, j'ai travaillé tout le jour dans la solitude de +mon palais de la Rotonde que j'avais déserté hier. + +A l'heure où le soleil rouge du soir s'enfonce derrière le Lac des +Lotus, mes deux serviteurs, comme d'habitude, viennent me chercher. +Mais, le Pont de Marbre franchi, nous passons cette fois sans nous +arrêter devant la brèche qui mène à mon fragile palais du Nord. Nous +avons à sortir de nos quartiers, à travers la poussière et les ruines, +car je dois faire visite à monseigneur Favier, évêque de Pékin,--qui +habite dans notre voisinage, en dehors, mais tout près de la «Ville +impériale». + +C'est déjà le crépuscule quand nous entrons dans la «Concession +catholique», où les missionnaires et leur pauvre troupeau jaune +viennent de subir les détresses d'un long siège. Et la cathédrale, +criblée de mitraille, nous apparaît vague, dans un ciel éteint, si +poussiéreux qu'on le croirait voilé de brume,--la cathédrale +nouvellement bâtie, celle dont l'Impératrice accorda la construction, +en remplacement de l'ancienne dont elle fit son garde-meuble. + +Monseigneur Favier, chef des missions françaises, habitant Pékin +depuis quarante années, ayant longtemps joui de la faveur des +souverains, avait été le premier à prévoir et à dénoncer le péril +boxer. Malgré l'effondrement momentané de son oeuvre, il est encore +une puissance en Chine, où un décret impérial lui a jadis conféré le +rang de vice-roi. + +La salle où il me reçoit, aux murs blancs, avec un trou d'obus +récemment bouché, contient de précieux bibelots chinois, dont la +présence dans ce presbytère étonne tout d'abord. Il les collectionnait +autrefois, et il les revend aujourd'hui pour pouvoir secourir les +quelques milliers d'affamés que la guerre vient de laisser dans son +église. + + * * * * * + +L'évêque est un homme de haute taille, de beau visage régulier, avec +des yeux de finesse et d'énergie. Ils devaient lui ressembler, par +l'allure aussi bien que par l'opiniâtre volonté, ces évêques du moyen +âge qui suivaient les croisades en Terre sainte. C'est seulement +depuis le début des hostilités contre les chrétiens qu'il a repris la +soutane des prêtres français et coupé sa longue tresse à la chinoise. +(On sait que le port de la queue et du costume mandarin était une des +plus énormes et subversives faveurs accordées aux Lazaristes par les +empereurs Célestes.) + +Il veut bien me retenir une heure auprès de lui et, tandis qu'un +Chinois soyeux nous sert le thé, il me redit la grande tragédie qui +vient de finir ici même; cette défense de quatorze cents mètres de +murs, organisée avec rien par un jeune enseigne et trente matelots; +cette résistance de plus de deux mois contre des milliers de +tortionnaires qui déliraient de fureur, au milieu de l'énorme ville en +feu. Bien qu'il conte tout cela à voix très basse, dans la salle +blanche un peu religieuse, sa parole devient de plus en plus chaude, +vibrante en sourdine, avec une certaine rudesse de soldat, et, de +temps à autre, une émotion qui lui étrangle la gorge,--surtout +lorsqu'il est question de l'enseigne Henry. + +L'enseigne Henry, qui mourut traversé de deux balles, sur la fin du +dernier grand combat! Ses trente matelots, qui eurent tant de tués et +qui furent blessés presque tous!... Il faudrait graver quelque part en +lettres d'or leur histoire d'un été, de peur qu'on ne l'oublie trop +vite, et la faire certifier telle, parce que bientôt on n'y croirait +plus. + +Et ces matelots-là, commandés par leur officier tout jeune, on ne les +avait pas choisis; ils étaient les premiers venus, pris en hâte et au +hasard à bord de nos navires. Quelques prêtres admirables partageaient +leurs veilles, quelques braves séminaristes faisaient le coup de feu +sous leurs ordres, et aussi une horde de Chinois armés de vieux fusils +pitoyables. Mais c'était eux l'âme de la défense obstinée, et, devant +la mort, qui était tout le temps présente dans la diversité de ses +formes les plus atroces, pas un n'a faibli ni murmuré. + +Un officier et dix matelots italiens, que le sort avait jetés là, +s'étaient jusqu'à la fin battus héroïquement aussi, laissant six des +leurs parmi les morts. + + * * * * * + +Oh! l'héroïsme enfin, le plus humble héroïsme de ces pauvres chrétiens +chinois, catholiques ou protestants, réfugiés pêle-mêle à l'évêché, +qui savaient qu'un seul mot d'abjuration, qu'une seule révérence à une +image bouddhique leur garantirait la vie, mais qui restaient là tout +de même, fidèles, malgré la faim torturante aux entrailles et le +martyre presque certain! En même temps, du reste, en dehors de ces +murs qui les protégeaient un peu, quinze mille environ de leurs frères +étaient brûlés, dépecés vifs, jetés en morceaux dans le fleuve, pour +la nouvelle foi qu'ils ne voulaient point renier. + +Il se passait des choses inouïes, pendant ce siège: un évêque[2], la +tête éraflée par les balles, allait, suivi d'un enseigne de vaisseau +et de quatre marins, arracher un canon à l'ennemi; des séminaristes +fabriquaient de la poudre, avec les branches carbonisées des arbres de +leur préau et avec du salpêtre qu'ils dérobaient la nuit, en +escaladant les murs, dans un arsenal chinois. + +[Note 2: Monseigneur Jarlin, coadjuteur de monseigneur Favier.] + +On vivait dans un continuel fracas, dans un continuel éclaboussement +de pierres ou de mitraille; tous les clochetons en marbre de la +cathédrale, criblés d'obus, chancelaient, tombaient par morceaux sur +les têtes. A toute heure sans trêve, les boulets pleuvaient dans les +cours, enfonçaient les toits, crevaient les murs. Mais c'était la nuit +surtout que les balles s'abattaient comme grêle, et qu'on entendait +sonner les trompes des Boxers ou battre les affreux gongs. Et leurs +cris de mort, tout le temps, à plein gosier: _Cha! cha!_ (Tuons! +tuons!), ou: _Chao! chao!_ (Brûlons! brûlons!), emplissaient la ville +comme la clameur d'ensemble d'une immense meute en chasse. + + * * * * * + +On était en juillet, en août, sous un ciel étouffant,--et on vivait +dans le feu: des incendiaires arrosaient de pétrole les portes ou les +toits avec des jets de pompe, et lançaient dessus des étoupes +allumées; il fallait, d'un côté ou d'un autre, courir, apporter des +échelles, grimper avec des couvertures mouillées pour étouffer ces +flammes. Courir, il fallait tout le temps courir, quand on était si +épuisé, avec la tête si lourde, les jambes si faibles, de n'avoir pas +mangé à sa faim. + +Courir!... Il y avait une sorte de course lamentable, que les bonnes +Soeurs avaient charge d'organiser, celle des femmes et des petits +enfants, hébétés par la souffrance et la peur. C'étaient elles, les +sublimes filles, qui décidaient quand il y avait lieu de changer de +place suivant la direction des obus, et qui choisissaient la minute la +moins dangereuse pour prendre son élan, traverser une cour tête +baissée, aller s'abriter autre part. Un millier de femmes, maintenant +sans volonté et sans idées, ayant au cou de pauvres bébés mourants, +les suivaient alors comme un remous humain, avançaient ou reculaient, +se poussant pour ne pas perdre de vue les blanches cornettes +protectrices... + +Courir, quand on ne tenait plus debout faute de vivres, et qu'une +lassitude suprême vous poussait à vous coucher par terre pour attendre +de mourir! Les détonations qui ne cessaient pas, le perpétuel bruit, +la mitraille, la dégringolade des pierres, on s'habituait encore à +cela, et à voir à chaque instant quelqu'un s'affaisser dans son sang. +Mais la faim était un mal plus intolérable que tout. On faisait des +bouillies avec les feuilles et les jeunes pousses des arbres, avec les +racines des dahlias du jardin et les oignons des lis. De pauvres +Chinois venaient humblement dire: + +--Il faut garder le peu qui reste de millet pour les matelots qui nous +défendent et qui ont plus besoin de force que nous. + +L'évêque voyait se traîner à ses pieds une femme accouchée de la +veille, qui suppliait: + +--Évêque! évêque! fais-moi donner seulement une poignée de grain, pour +qu'il me vienne du lait et que mon petit ne meure pas! + + * * * * * + +On entendait toute la nuit dans l'église les petites voix de deux ou +trois cents enfants qui gémissaient pour avoir à manger. Suivant +l'expression de monseigneur Favier, c'étaient comme les _bêlements +d'une troupe d'agnelets destinés au sacrifice_. Leurs cris d'ailleurs +allaient en diminuant, car on en enterrait une quinzaine par jour. + +On savait que non loin de là, aux légations européennes, un drame +pareil devait se jouer, mais, il va sans dire, toute communication +était coupée, et quand quelque jeune chrétien chinois se dévouait pour +essayer d'aller y porter un mot de l'évêque, demandant des secours ou +au moins des nouvelles, on voyait bientôt sa tête, avec le billet +épinglé à la joue, reparaître au-dessus du mur, au bout d'une perche +enguirlandée de ses entrailles. + +Tout était plein de sang, de cervelle jaillie des crânes brisés. Non +seulement des boulets tombaient par centaines chaque jour, mais les +Boxers dans leurs canons mettaient aussi des cailloux, des briques, +des morceaux de fer, des cassons de marmite, ce qui tombait sous leurs +mains forcenées. On n'avait pas de médecins, on pansait comme on +pouvait, et sans espoir, les grandes blessures horribles, les grands +trous dans les poitrines. Les bras des fossoyeurs volontaires +s'épuisaient à creuser le sol pour enfouir des morts ou des débris de +morts. Et toujours les cris de la meute enragée: _Cha! cha!_ (Tuons! +tuons!), et toujours les gongs avec leur bruit de sinistre ferraille, +et toujours le beuglement des trompes... + +Des mines sautaient de différents côtés, engloutissant du monde et des +pans de mur. Dans le gouffre que fit l'une d'elles, disparurent les +cinquante petits bébés de la crèche, dont les souffrances au moins +furent finies. Et, chaque fois, c'était une nouvelle grande brèche +ouverte pour les Boxers qui se précipitaient, c'était une entrée +béante pour la torture et la mort... + +Mais l'enseigne Henry accourait là toujours; avec ce qui lui restait +de matelots, on le voyait surgir à la place qu'il fallait, au point +précis d'où l'on pouvait tirer le mieux, sur un toit, sur une crête de +muraille,--et ils tuaient, ils tuaient, sans perdre une balle de leurs +fusils rapides, chaque coup donnant la mort. Par terre, ils en +couchaient cinquante, cent, en monceaux, et fiévreusement les prêtres, +les Chinois, les Chinoises apportaient des pierres, des briques, des +marbres de la cathédrale, n'importe quoi, avec du mortier tout prêt, +et on refermait la brèche, et on était sauvés encore jusqu'à la mine +prochaine! + +Mais on n'en pouvait plus; la maigre ration de bouillie diminuait +trop, on n'avait plus de force... + +Ces cadavres de Boxers, qui s'entassaient tout le long du vaste +pourtour désespérément défendu, emplissaient l'air d'une odeur de +peste; ils attiraient les chiens qui, dans les moments d'accalmie, +s'assemblaient pour leur manger le ventre; alors, les derniers temps, +on tuait ces chiens du haut du mur, on les pêchait avec un croc au +bout d'une corde,--et c'était une viande réservée aux malades et aux +mères qui allaitaient. + +Le jour enfin où nos soldats entrèrent dans la place, guidés par +l'évêque à cheveux blancs qui, debout sur le mur, agitait le drapeau +français, le jour où l'on se jeta dans les bras les uns des autres +avec des larmes de joie,--il restait tout juste de quoi faire, en y +mettant beaucoup de feuilles d'arbres, un seul et dernier repas. + +--Il semblait, dit monseigneur Favier, que la Providence eût compté +nos grains de riz! + +Et puis il me reparle encore de l'enseigne Henry: + +--La seule fois, dit-il, pendant tout le siège, la seule fois que nous +ayons pleuré, c'est à l'instant de sa mort. Il était resté debout +longtemps, avec ses deux blessures mortelles, commandant toujours, +rectifiant le tir de ses hommes. A la fin du combat, il est descendu +lentement de la brèche, et il est venu s'affaisser entre les bras de +deux de nos prêtres; alors nous pleurions tous et, avec nous, tous ses +matelots qui s'étaient approchés et qui l'entouraient.--C'est qu'aussi +il était charmant, simple, bon, doux avec les plus petits... Être un +soldat pareil, et se faire aimer comme un enfant, n'est-ce pas, il n'y +a rien de plus beau? + +Et il ajoute, après un silence: + +--Il avait la foi, celui-là! Chaque matin, il venait prier ou +communier au milieu de nous, disant avec un sourire: + +«Il faut se tenir prêt.» + +Il est nuit noire quand je sors de chez l'évêque, auquel je ne pensais +faire qu'une courte visite. Autour de chez lui, bien entendu, tout est +désolation, éboulements, décombres; rien n'a plus forme de maisons, et +on ne retrouve plus trace de rues. Je m'en vais, avec mes deux +serviteurs, nos revolvers et notre petit fanal; je m'en vais songeant +à l'enseigne Henry, à sa gloire, à sa délivrance, à tout autre chose +qu'à l'insignifiant détail du chemin à suivre dans ces ruines... +D'ailleurs, c'est si près: un kilomètre à peine... + +Une bourrasque de vent de Mongolie, qui éteint notre chandelle dans sa +gaine de papier, nous enveloppe de tant de poussière qu'on ne voit +plus à deux pas devant soi, comme en pleine brume. Et, n'étant jamais +venus dans ce quartier, nous voilà égarés, au milieu des obstacles et +des trous, trébuchant sur des pierres, sur des débris, des cassons de +poterie ou des cassons de crâne. + +A peine les étoiles pour nous guider, tant cette poussière fait nuage, +et vraiment nous ne savons plus... + +Une odeur de cadavre tout à coup... Ah! c'est notre découverte d'hier +matin, la tranchée des scalpés! Nous la reconnaissons à certaines +pierres du bord, juste avant de tomber dedans. Alors tout est bien, la +direction était bonne; encore deux cents mètres et nous trouverons +notre palais de verre, nous serons chez nous... + + +XI + +Vendredi 26 octobre. + +Parti presque en retard de mon palais du Nord, je me hâte vers le +rendez-vous que Li-Hung-Chang a bien voulu me donner pour neuf heures +du matin. + +Un chasseur d'Afrique m'accompagne. Nous suivons un piqueur chinois +envoyé pour nous conduire. Et c'est d'abord un temps de trot accéléré, +sous le rayonnement blanc du soleil, à travers du silence et de la +poussière, le long des grandes murailles muettes et des fossés en +marécage du palais des Empereurs. + +Ensuite, au sortir de la «Ville jaune», commence la vie et commence le +bruit. Après cette magnifique solitude, où l'on s'est déjà habitué à +demeurer, chaque fois que l'on rentre dans le Pékin de tout le monde, +c'est presque une surprise de retrouver le grouillement de la Chine et +ses humbles foules: on n'arrive pas à se figurer que ces bois, ces +lacs, ces horizons qui jouent la vraie campagne, sont choses factices, +englobées de toutes parts dans la plus fourmillante des villes. + +Il est incontestable que les gens reviennent en masse à Pékin. (Au +dire de monseigneur Favier, il y reviendrait surtout des Boxers, sous +tous les costumes et sous toutes les formes.) D'un jour à l'autre +augmente le nombre des robes en soie; des robes en coton bleu, des +yeux de travers et des queues. + +Il faut allonger le trot quand même, au milieu de tout ce monde, car +nous sommes encore loin, paraît-il, et l'heure passe. Notre piqueur à +présent semble galoper; ce n'est plus lui que nous voyons; dans ces +rues plus poudreuses encore que les chemins de la «Ville jaune»; c'est +seulement l'envolée de poussière noire dont il s'enveloppe avec son +petit cheval mongol,--et nous suivons ce nuage. + + * * * * * + +Au bout d'une demi-heure de course rapide, dans une triste ruelle sans +vue, devant une vieille maison délabrée, le nuage enfin s'arrête... +Est-ce possible qu'il demeure là, ce Li-Hung-Chang, riche comme +Aladin, possesseur de palais et de merveilles, qui fut un des favoris +les plus durables de l'Impératrice, et une des gloires de la +Chine?.... + + * * * * * + +Pour je ne sais quelles raisons, sans doute complexes, un poste de +soldats cosaques garde cette entrée: uniformes sordides et naïves +figures roses. La salle où l'on m'introduit, au fond d'une cour, est +en décrépitude et en désarroi; au milieu, une table et deux ou trois +fauteuils d'ébène sculptés un peu finement, mais c'est tout. Dans les +fonds, un chaos de malles, de valises, de paquets, de couvertures +enroulées; on dirait les préparatifs d'une fuite. Le Chinois qui est +venu me recevoir au seuil de la rue, en belle robe de soie prune, me +fait asseoir et m'offre du thé; c'est l'interprète de céans; il parle +français d'une façon correcte, même élégante: on est allé, me dit-il, +m'annoncer à Son Altesse. + +Sur un signe d'un autre Chinois, il m'emmène bientôt dans une seconde +cour, et là m'apparaît, à la porte d'une salle de réception, un grand +vieillard qui s'avance à ma rencontre. De droite et de gauche il +s'appuie sur les épaules de serviteurs en robe de soie qu'il dépasse +de toute la tête. Il est colossal, les pommettes saillantes sous de +petits yeux, de tout petits yeux vifs et scrutateurs; l'exagération du +type mongol, avec une certaine beauté quand même et l'air grand +seigneur, bien que sa robe fourrée, de nuance indécise, laisse voir +les taches et l'usure. (On m'en avait prévenu d'ailleurs: Son Altesse, +en ces jours d'abomination, croit devoir affecter d'être pauvre). + +La grande salle décrépite où il me reçoit est, comme la première, +encombrée de malles et de paquets ficelés. Nous prenons place dans des +fauteuils, l'un devant l'autre, une table entre nous deux, sur +laquelle des serviteurs posent des cigarettes, du thé, du champagne. +Et nous nous dévisageons d'abord comme deux êtres qu'un monde sépare. + +Après m'avoir demandé mon âge et le chiffre de mes revenus (ce qui est +une formule de politesse chinoise), il salue de nouveau et la +conversation commence... + + * * * * * + +Quand nous avons fini de causer des questions brûlantes du jour, +Li-Hung-Chang s'apitoie sur la Chine, sur les ruines de Pékin. + + * * * * * + +--Ayant visité toute l'Europe, dit-il, j'ai vu les musées de toutes +vos capitales. Pékin avait le sien aussi, car la «Ville jaune» tout +entière était un musée, commencé depuis des siècles, que l'on pouvait +comparer aux plus beaux d'entre les vôtres... Et maintenant, il est +détruit... + +Il m'interroge ensuite sur ce que nous faisons dans notre palais du +Nord, s'informe, avec des ménagements aimables, si nous n'y commettons +pas de dégâts. + +Ce que nous faisons, il le sait aussi bien que moi, ayant des espions +partout, même parmi nos portefaix; son énigmatique figure cependant +simule une satisfaction quand je lui confirme que nous ne détruisons +rien. + +L'audience finie, les poignées de main échangées, Li-Hung-Chang, +toujours appuyé sur les deux serviteurs qu'il domine de sa haute +taille, vient me reconduire jusqu'au milieu de la cour. Et quand je me +retourne sur le seuil pour lui adresser le salut final, il rappelle +courtoisement à ma mémoire l'offre que je lui ai faite de lui envoyer +le récit de mon voyage à Pékin--si jamais je trouve le temps de +l'écrire. Malgré la grâce parfaite de l'accueil, due surtout à mon +titre de _mandarin de lettres_, ce vieux prince des «Mille et une +Nuits» chinoises, en habits râpés, dans un cadre de misère, n'a cessé +de me paraître inquiétant, masqué, insaisissable et peut-être +sourdement dédaigneux ou ironique. + +A travers deux kilomètres de ruines et de décombres, je me dirige à +présent vers le quartier des légations européennes, afin de prendre +congé de notre ministre de France, encore malade et alité, et de lui +demander ses commissions pour l'amiral;--car, je dois, après-demain au +plus tard, quitter Pékin, m'en retourner à bord. + +Et cette visite terminée, au moment où je remonte à cheval pour +rentrer dans la «Ville jaune», quelqu'un de la légation vient très +gentiment me donner une indication précise, tout à fait singulière, +qui me permettra sans doute de dérober ce soir deux petits souliers de +l'Impératrice de Chine et de les emporter comme part de pillage. En +effet, dans une île ombreuse de la partie sud du Lac des Lotus est un +frêle palais, presque caché, où la souveraine avait dormi sa dernière +nuit d'angoisse, avant sa fuite affolée en charrette comme une +pauvresse. Or, _la deuxième chambre à gauche, au fond de la deuxième +cour_ de ce palais était la sienne. Et là, paraît-il, sous un lit +sculpté, sont restés par terre deux petits souliers en soie rouge, +brodés de papillons et de fleurs, qui n'ont pu appartenir qu'à elle. + +Je m'en reviens donc grand train dans la «Ville jaune». Je déjeune en +hâte dans notre galerie vitrée--d'où les bibelots merveilleux ont déjà +commencé, hélas! de s'en aller au nouveau garde-meuble, afin de +permettre aux charpentiers de commencer leur oeuvre d'appropriation. +Et vite je m'en vais, à pied cette fois, avec mes deux fidèles +serviteurs, à la recherche de cette île, de ce palais et de ces petits +souliers. + + * * * * * + +Le soleil d'une heure est brûlant sur les sentiers desséchés, sur les +vieux cèdres tout gris de poussière. + +A deux kilomètres environ, au sud de notre résidence, nous trouvons +l'île sans peine; elle est dans une région où le lac se divise en +différents petits bras, que traversent des ponts de marbre, que +bordent des balustres de marbre enguirlandés de verdure. Et le palais +est là, caché à demi dans les arbres, charmant et frêle, posé sur une +terrasse de marbre blanc. Ses toits de faïence verte rehaussés d'or, +ses murs à jour, peints et dorés, brillent d'un éclat de choses +précieuses et toutes neuves, parmi le vert poussiéreux des cèdres +centenaires. Il était une petite merveille de grâce et de mignardise, +et il est adorable ainsi, dans cet abandon et ce silence. + +Par les portes ouvertes sur les marches si blanches qui y montent, de +gentils débris de toutes sortes dévalent en cascade: cassons de +porcelaines impériales, cassons de laques d'or, petits dragons de +bronze tombés les pattes en l'air, lambeaux de soies roses et grappes +de fleurs artificielles. Les barbares ont passé par là, mais lesquels? +Pas les Français assurément, pas nos soldats, car jamais cette partie +de la «Ville jaune» ne leur a été confiée, jamais ils n'y sont venus. + +Dans les cours intérieures, d'où s'envole à notre approche une nuée de +corbeaux, même désastre: le sol est jonché de pauvres objets élégants +et délicats, un peu féminins, que l'on a détruits à plaisir. Et, comme +c'est un massacre tout récent, les étoffes légères, les fleurs en +soie, les lambeaux de parures n'ont même pas perdu leur fraîcheur. + + * * * * * + +«Au fond de la deuxième cour, la deuxième chambrer à gauche!...» +Voici... Il y reste un trône, des fauteuils, un grand lit très bas, +sculpté par la main des génies. Mais tout est saccagé. A coups de +crosse sans doute, on a brisé les glaces sans tain à travers +lesquelles la souveraine pouvait contempler les miroitements du lac et +la floraison rose des lotus, les ponts de marbre, les îlots, tout le +paysage imaginé et réalisé pour ses yeux; et on a mis en pièces une +soie blanche très fine, tendue aux murs, sur laquelle une artiste +exquis avait jeté au pinceau, en teintes pâles, d'autres lotus +beaucoup plus grands que nature, mais languissants, courbés par +quelque vent d'automne, et à demi effeuillés, semant leurs pétales... + +Sous ce lit, où je regarde tout de suite, traînent des amas de papiers +manuscrits, des soies, des loques charmantes. Et mes deux serviteurs, +qui fourragent là dedans avec des bâtons, comme des chiffonniers, ont +bientôt fait de ramener ce que je cherchais: l'un après l'autre, les +deux petits souliers rouges, étonnants et comiques! + +Ce ne sont pas de ces ridicules souliers de poupée, pour dame chinoise +aux orteils contrefaits; l'Impératrice, étant une princesse _tartare_, +ne s'était point déformé les pieds, qu'elle semble avoir, du reste, +très petits par nature. Non, ce sont des mules brodées, de tournure +très normale; mais leur extravagance est seulement dans les talons, +qui ont bien trente centimètres de haut, qui prennent sous toute la +semelle, qui s'élargissent par le bas comme des socles de statue: sans +quoi l'on tomberait, qui sont des blocs de cuir blanc tout à fait +invraisemblables. + +Je ne me représentais pas que des souliers de femme pouvaient faire +tant de volume. Et comment les emporter, à présent, pour n'avoir pas +l'air de pillards aux yeux des factionnaires ou des patrouilles que +nous risquons de trouver en chemin? + + * * * * * + +Osman imagine alors de les suspendre par des ficelles à la ceinture de +Renaud, sous sa longue capote d'hiver aux pans dissimulateurs. Et +c'est admirable comme escamotage; en marche même--car nous le faisons +marcher pour être plus sûrs,--on ne devinerait rien... Je ne me sens +d'ailleurs aucun remords et je me figure que si elle pouvait, de si +loin, voir la scène, l'encore belle Impératrice, elle serait la +première à en sourire... + + * * * * * + +Sous le brûlant soleil, à l'ombre rare des vieux cèdres poudreux, +retournons maintenant bon pas à mon palais de la Rotonde, où j'aurai à +peine deux heures lumineuses et tièdes, dans mon kiosque vitré, pour +travailler avant la tombée du froid et de la nuit. + +Je suis charmé, chaque fois que je remonte dans ce palais, de +retrouver le silence sonore de ma haute esplanade qu'entoure le faîte +crénelé des remparts; esplanade artificielle, d'où l'on domine de +partout des paysages artificiels, mais immenses et séculaires,--et +surtout _interdits_, interdits depuis qu'ils existent, et jamais vus +jusqu'à ces jours par des yeux d'Européens. + +Tout est tellement chinois ici qu'on y est pour ainsi dire au coeur +même du pays jaune, dans une Chine quintessenciée et exclusive. Ces +jardins suspendus étaient un lieu de choix pour les rêveries +ultra-chinoises d'une intransigeante Impératrice, qui rêva peut-être +de refermer, comme dans les vieux temps, son pays au reste du monde, +et qui voit aujourd'hui crouler à ses pieds son empire, vermoulu de +toutes parts autant que ses myriades de temples et ses myriades de +dieux en bois doré... + +L'heure magique, ici, est celle où l'énorme boule rouge qu'est le +soleil chinois des soirs d'automne éclaire avant de mourir les toits +de la «Ville violette». Et je sors chaque fois de mon kiosque à cette +heure-là pour revoir encore ces aspects uniques au monde. + +Comparée à ceci, quelle laideur barbare offre la vue à vol d'oiseau +d'une de nos villes d'Europe: amas quelconque de pignons difformes, de +tuiles grossières; toits sales plantés de cheminées et de tuyaux de +poêle, avec en plus l'horreur des fils électriques entre-croisés en +réseau noir! En Chine, où l'on dédaigne assurément trop le pavage et +la voirie, par contre tout ce qui s'élève un peu haut dans +l'air--domaine des Esprits protecteurs au vol incessant--est toujours +impeccable. Et cet immense repaire des empereurs, aujourd'hui vide et +mort, étale pour moi seul, en cet instant du soir, le luxe prodigieux +de ses toitures d'émail. + +Malgré leur vieillesse, elles étincellent encore sous ce soleil +rougissant, les pyramides de faïence jaune aux contours arqués avec +une grâce qui nous est inconnue; à tous les angles de leurs sommets, +des ornements simulent de grandes ailes, et puis en bas, vers les +bords, viennent les rangées de monstres, dans ces mêmes poses qui se +recopient de siècle en siècle, qui sont consacrées et immuables. + +Elles étincellent, les pyramides de faïence jaune. Jusque dans le +lointain, sur le bleu cendré du ciel où flotte l'éternelle poussière, +on dirait une ville en or,--et ensuite une ville de cuivre rouge, à +mesure que le soleil s'en va... + +Et le silence d'abord de toutes ces choses, et puis cet ensemble de +croassements qui s'élève de partout à l'instant du coucher des +corbeaux, et ce froid de mort qui soudainement tombe en suaire sur +cette magnificence de l'émail, dès que le soleil s'éteint.... + + * * * * * + +Ce soir, comme avant-hier, en quittant le palais de la Rotonde, nous +passons sans nous arrêter devant notre palais du Nord pour aller chez +monseigneur Favier. + +Il me reçoit dans la même salle blanche, où des valises, des sacs de +voyage sont posés çà et là sur les meubles. L'évêque part demain pour +l'Europe, qu'il n'a pas vue depuis douze ans. Il s'en va à Rome, +auprès du Pape, et puis en France, chercher de l'argent pour ses +missions en détresse. Sa grande oeuvre de quarante années est +anéantie; quinze mille de ses chrétiens, massacrés; ses églises, ses +chapelles, ses hôpitaux, ses écoles, tout est détruit, rasé jusqu'au +sol, et on a violé ses cimetières. Cependant, il veut tout recommencer +encore, il ne désespère de rien. + +Et quand il vient me reconduire à travers son jardin déjà obscur, +j'admire la belle énergie avec laquelle il me dit, montrant sa +cathédrale trouée d'obus, qui est la seule restée debout et qui se +profile tristement sur le ciel de nuit avec sa croix brisée: + +--Toutes les églises qu'ils m'ont jetées par terre, je les +reconstruirai plus grandes et plus hautes! Et je veux que chaque +manoeuvre de haine et de violence contre nous amène au contraire un +pas en avant du christianisme dans leur pays. Ils me les démoliront +peut-être encore mes églises, qui sait? Eh bien! je les rebâtirai une +fois de plus, et nous verrons, d'eux ou de moi, qui se lassera le +premier!... + +Alors il m'apparaît très grand dans son opiniâtreté et sa foi, et je +comprends que la Chine devra compter avec cet apôtre d'avant-garde. + + +XII + +Samedi 27 octobre. + +J'ai voulu, avant de m'en aller, revoir la «Ville violette» les salles +de trône et y entrer, non plus cette fois par les détours cachés et +les poternes sournoises, mais par les avenues d'honneur et les grandes +portes pendant des siècles fermées,--pour essayer d'imaginer un peu +sous le délabrement d'aujourd'hui, ce que devait être, au temps passé, +la splendeur des arrivées de souverains. + +Aucune de nos capitales d'Occident n'a été conçue, tracée avec tant +d'unité et d'audace, dans la pensée dominante d'exalter la +magnificence des cortèges, surtout de préparer l'effet terrible d'une +apparition d'empereur. Le trône, ici, c'était le centre de tout; cette +ville, régulière comme une figure de géométrie, n'avait été créée, +dirait-on, que pour enfermer, pour glorifier le trône de ce Fils du +Ciel, maître de quatre cents millions d'âmes; pour en être le +péristyle, pour y donner accès par des voies colossales, rappelant +Thèbes ou Babylone. Et comme on comprend que ces ambassades chinoises, +qui, au temps où florissait leur immense patrie, venaient chez nos +rois ne fussent pas éblouies outre mesure à la vue de notre Paris +d'alors, du Louvre ou de Versailles!... + + * * * * * + +La porte Sud de Pékin, par où les cortèges arrivaient, est dans l'axe +même de ce trône, jadis effroyable, auquel viennent aboutir en ligne +droite, six kilomètres d'avenues de portiques et de monstres. Quand on +a franchi par cette porte du Sud le rempart de la «Ville chinoise», +passant d'abord entre les deux sanctuaires démesurés qui sont le +«Temple de l'Agriculture» et le «Temple du Ciel», on suit pendant une +demi-lieue la grande artère, bordée de maisons en dentelles d'or, qui +mène à un second mur d'enceinte--celui de la «Ville tartare»,--plus +haut et plus dominateur que le premier. Une porte plus énorme alors se +présente, surmontée d'un donjon noir, et l'avenue se prolonge au delà, +toujours aussi impeccablement magnifique et droite, jusqu'à une +troisième porte dans un troisième rempart d'un rouge de sang--celui de +la «Ville impériale». + +Une fois entré dans la «Ville impériale», on est encore loin de ce +trône, vers lequel on s'avance en ligne directe, de ce trône qui +domine tout et que jadis on ne pouvait voir; mais, par l'aspect des +entours, on est déjà comme prévenu de son approche; à partir d'ici, +les monstres de marbre se multiplient, les lions de taille colossale, +ricanant du haut de leur socle; il y a de droite et de gauche des +obélisques de marbre, monolithes enroulés de dragons, au sommet de +chacun desquels s'assied une bête héraldique toujours la même, sorte +de maigre chacal aux oreilles longues, au rictus de mort, qui a l'air +d'aboyer, de hurler d'effroi vers cette chose extraordinaire qui est +en avant: le trône de l'Empereur. Les murailles se multiplient aussi, +coupant la route, les murailles couleur de sang, épaisses de trente +mètres, surmontées de toitures cornues et percées de triples portes de +plus en plus inquiètes, basses, étroites, souricières. Les fossés de +défense, au pied de ces murailles, ont des ponts de marbre blanc, qui +sont triples comme les portes. Et par terre, maintenant, de larges et +superbes dalles s'entrecroisent en biais, comme les planches d'un +parquet. + +Et puis, en pénétrant dans la «Ville impériale», cette même voie, déjà +longue d'une lieue, est devenue tout à coup déserte, et s'en va, plus +grandiosement large encore, entre de longs bâtiments réguliers et +mornes: logis de gardes et de soldats. Plus de maisonnettes dorées, ni +de petites boutiques, ni de foules; à partir de ce dernier rempart +emprisonnant, la vie du peuple s'arrête, sous l'oppression du trône. +Et, tout au bout de cette solitude, surveillée du haut des obélisques +par les maigres bêtes de marbre, on aperçoit enfin le centre si +défendu de Pékin, le repaire des Fils du Ciel. + + * * * * * + +Cette dernière enceinte qui apparaît là-bas--celle de la «Ville +violette», celle du palais--est, comme les précédentes, d'une couleur +de sang qui a séché; elle est plantée de donjons de veille, dont les +toits d'émail sombre se recourbent aux angles, se relèvent en pointes +méchantes. Et ses triples portes, toujours dans l'axe même de la +monstrueuse ville, sont trop petites, trop basses pour la hauteur de +la muraille, trop profondes, angoissantes comme des trous de tunnel. +Oh! la lourdeur, l'énormité de tout cela, et l'étrangeté du dessin de +ces toitures, caractérisant si bien le génie du «Colosse jaune»!... + + * * * * * + +Le délabrement des choses a dû commencer ici depuis des siècles; +l'enduit rouge des remparts est tombé par places, ou s'est tacheté de +noir; le marbre des obélisques féroces, le marbre des gros lions aux +yeux louches n'a pu jaunir ainsi que sous les pluies d'innombrables +saisons, et l'herbe verte, poussée partout entre les joints du granit, +détaille comme d'une ligne de velours les dessins du dallage. + +Ces triples portes, les dernières, qui furent autrefois les plus +farouches du monde, confiées depuis la déroute à un détachement de +soldats américains, peuvent s'ouvrir aujourd'hui à tel ou tel barbare +comme moi, porteur d'une permission dûment signée. + +Et on entre alors, après les tunnels, dans l'immense blancheur des +marbres,--une blancheur, il est vrai, un peu passée au jaune d'ivoire +et très tachée par la rouille des feuilles mortes, par la rouille des +herbes d'automne, des broussailles sauvages qui ont envahi ce lieu +délaissé. On est sur une place dallée de marbre, et on a devant soi, +se dressant au fond comme un mur, une écrasante estrade de marbre, sur +laquelle pose la salle même du trône, avec ses colonnes trapues d'un +rouge sanglant et sa monumentale toiture de vieil émail. C'est comme +un jardin funéraire, cette place blanche tant les broussailles ont +jailli du sol entre les dalles soulevées, et on y entend crier, dans +le silence, les pies et les corbeaux. + + * * * * * + +Il y a par terre des rangées de blocs en bronze, tous pareils, sortes +de cônes sur lesquels s'ébauchent des formes de bêtes; ils sont là +seulement posés, parmi les herbes roussies et les branches +effeuillées, on peut en changer l'arrangement comme on ferait d'un jeu +de lourdes quilles,--et ils servaient, en leur temps, pour les entrées +rituelles de cortèges; ils marquaient l'alignement des étendards et +les places où devaient se prosterner de très magnifiques visiteurs, +lorsque le Fils du Ciel daignait apparaître au fond, comme un dieu, +tout en haut des terrasses de marbre, entouré de bannières, dans un de +ces costumes dont les images enfermées au temple des Ancêtres nous ont +transmis la splendeur surhumaine, tout cuirassé d'or, avec des têtes +de monstres aux épaules et des ailes d'or à la coiffure. + +On y monte, à ces terrasses qui supportent la salle du trône, par des +rampes de proportions babyloniennes, et, ceci pour l'Empereur seul, +par un «sentier impérial», c'est-à-dire par un plan incliné fait d'un +même morceau de marbre, un de ces blocs intransportables que les +hommes d'autrefois avaient le secret de remuer; le dragon à cinq +griffes déroule ses anneaux sculptés du haut en bas de cette pierre, +qui partage par le milieu, en deux travées pareilles, les larges +escaliers blancs, et vient aboutir au pied du trône;--pas un Chinois +n'oserait marcher sur ce «sentier» par où les empereurs descendaient, +appuyant, pour ne pas glisser, les hautes semelles de leurs chaussures +aux écailles de la bête héraldique. + +Et ces rampes de marbre, obstinément blanches à travers les années, +ont des centaines de balustres plantés partout, sur la tête desquels +s'arrête la lumière, et qui, regardés de près, figurent des espèces de +petits gnomes enlacés de reptiles. + + * * * * * + +La salle qui est là-haut, ouverte aujourd'hui à tous les vents et à +tous les oiseaux du ciel, a pour toiture le plus prodigieux amas de +faïence jaune qui soit à Pékin et le plus hérissé de monstres, avec +des ornements d'angle ayant forme de grandes ailes éployées. Au +dedans, il va sans dire, c'est l'éclat, l'incendie des ors rouges, +dont on est toujours obsédé dans les palais de la Chine. A la voûte, +qui est d'un dessin inextricable, les dragons se tordent en tous sens, +enchevêtrés, enlaçants; leurs griffes et leurs cornes apparaissent +partout, mêlées à des nuages,--et il en est un qui se détache de +l'amas, un qui semble prêt à tomber de ce ciel affreux, et tient dans +sa gueule pendante une sphère d'or, juste au-dessus du trône. Le +trône, en laque rouge et or, est dressé au centre de ce lieu de +pénombre, en haut d'une estrade; deux larges écrans de plumes, +emblèmes de la souveraineté, sont placés derrière, au bout de hampes, +et tout le long des gradins qui y conduisent sont étagés des +brûle-parfums, ainsi que dans les pagodes aux pieds des dieux. + +Comme les avenues que je viens de suivre, comme les séries de ponts et +comme les triples portes, ce trône est dans l'axe même de Pékin, dont +il représentait l'âme; n'étaient toutes ces murailles, toutes ces +enceintes, l'Empereur assis là, sur ce piédestal de marbre et de +laque, aurait pu plonger son regard, jusqu'aux extrémités de la ville, +jusqu'à la dernière percée de remparts donnant au dehors; les +souverains tributaires qui lui venaient, les ambassades, les armées, +dès leur entrée dans Pékin par la porte du Sud, étaient, pour ainsi +dire, sous le feu de ses yeux invisibles... + + * * * * * + +Par terre, un épais tapis impérial jaune d'or reproduit, en dessins +qui s'effacent, la bataille des chimères, le cauchemar sculpté aux +plafonds; c'est un tapis d'une seule pièce, un tapis immense, de laine +si haute et si drue que les pas s'y assourdissent comme sur l'herbe +d'une pelouse; mais il est tout déchiré, tout mangé aux vers, avec, +par endroits, des tas de fiente grisâtre,--car les pies, les pigeons, +les corbeaux ont ici des nids dans les ciselures de la voûte, et, dès +que j'arrive, la sonorité lugubre de ce lieu s'emplit d'un +bourdonnement de vols effarés, en haut, tout en haut, contre les +poutres étincelantes et semi-obscures, parmi l'or des dragons et l'or +des nuages. + +Pour nous, barbares non initiés, l'incompréhensible de ce palais, +c'est qu'il y a trois de ces salles, identiquement semblables, avec +leur même trône, leur même tapis, leurs mêmes ornements aux mêmes +places; elles se succèdent à la file, toujours dans l'axe absolu des +quatre villes murées dont l'ensemble forme Pékin; elles se succèdent +précédées des pareilles grandes cours de marbre, et construites sur +les pareilles terrasses de marbre; on y monte par les pareils +escaliers, les pareils sentiers impériaux. Et partout, même abandon, +même envahissement par l'herbe et les broussailles, même délabrement +de vieux cimetière, même silence sonore où l'on entend les corbeaux +croasser. + +Pourquoi trois? puisque forcément l'une doit masquer les deux autres, +et puisqu'il faut, pour passer de la première à la seconde, ou de la +seconde à la troisième, redescendre chaque fois au fond d'une vaste +cour triste et sans vue, redescendre et puis remonter, entre les +amoncellements des marbres couleur d'ivoire, superbes, mais si +monotones et oppressifs! + +Il doit y avoir à ce nombre trois quelque raison mystérieuse, et, sur +nos imaginations déroutées, cette répétition produit un effet analogue +à celui des trois sanctuaires pareils et des trois cours pareilles, +dans le grand temple des Lamas... + + * * * * * + +J'avais déjà vu les appartements particuliers du jeune Empereur. Ceux +de l'Impératrice--car elle avait ses appartements ici, dans la «Ville +violette», outre les palais frêles que sa fantaisie avait disséminés +dans les parcs de la «Ville jaune»--ceux de l'Impératrice ont moins de +mélancolie et surtout ne sont pas crépusculaires. Des salles et des +salles, toutes pareilles, vitrées de grandes glaces et couronnées +toujours d'une somptueuse toiture d'émail jaune; chacune a son perron +de marbre, gardé par deux lions tout ruisselants d'or; et les +jardinets qui les séparent sont encombrés d'ornements de bronze, +grandes bêtes héraldiques, phénix élancés, ou monstres accroupis. + +A l'intérieur, des soies jaunes, des fauteuils carrés, de cette forme +qui est consacrée par les âges et immuable comme la Chine. Sur les +bahuts, sur les tables, quantité d'objets précieux sont placés dans de +petites guérites de verre, à cause de la poussière perpétuelle de +Pékin,--et cela donne à ces choses la tristesse des momies, cela jette +dans les appartements une froideur de musée. Beaucoup de bouquets +artificiels, de chimériques fleurs aux nuances neutres, en ambre, en +jade, en agate, en pierre de lune... + +Le grand luxe inimitable de ces salles de palais, c'est toujours cette +suite d'arceaux d'ébène, fouillés à jour, qui semblent d'épaisses +charmilles de feuillages noirs. Dans quelles forêts lointaines ont +poussé de tels ébéniers, permettant de créer d'un seul bloc chacune de +ces charmilles mortuaires? Et au moyen de quels ciseaux et avec quelle +patience a-t-on pu ainsi, en plein bois, jusqu'au coeur même de +l'arbre, aller sculpter chaque tige et chaque feuille de ces bambous +légers, ou chaque aiguille fine de ces cèdres,--et encore détailler là +dedans des papillons et des oiseaux? + +Derrière la chambre à coucher de l'Impératrice, une sorte d'oratoire +sombre est rempli de divinités bouddhiques sur des autels. Il y reste +encore une senteur exquise, laissée par la femme élégante et galante, +par la vieille belle qu'était cette souveraine. Parmi ces dieux, un +petit personnage de bois très ancien, tout fané, tout usé et dont l'or +ne brille plus, porte au cou un collier de perles fines,--et devant +lui une gerbe de fleurs se dessèche; dernières offrandes, me dit l'un +des eunuques gardiens, faites par l'Impératrice, pendant la minute +suprême avant sa fuite de la «Ville violette», à ce vieux petit +bouddha qui était son fétiche favori. + + * * * * * + +J'aurai traversé aujourd'hui ce repaire en sens inverse de mon +pèlerinage du premier jour. + +Et, pour sortir, je dois donc passer maintenant dans les quartiers où +tout est muré et remuré, portes barricadées et gardées par de plus en +plus horribles monstres... Les princesses cachées, les trésors, est-ce +par ici?... Toujours la même couleur sanglante aux murailles, les +mêmes faïences jaunes aux toitures, et, plus que jamais, les cornes, +les griffes, les formes cruelles, les rires d'hyène, les dents +dégainées, les yeux louches; les moindres choses, jusqu'aux verrous, +jusqu'aux heurtoirs, affectant des traits de visage pour grimacer la +haine et la mort. + +Et tout s'en va de vétusté, les dalles par terre sont mangées d'usure, +les bois de ces portes si verrouillées tombent en poussière. Il y a de +vieilles cours d'ombre, abandonnées à des serviteurs centenaires en +barbiche blanche qui y ont bâti des cabanes de pauvre et qui y vivent +comme des reclus, s'occupant à élever des pies savantes ou à cultiver +de maladives fleurs dans des potiches, devant le rictus éternel des +bêtes de marbre et de bronze. Aucun préau de cloître, aucun couloir de +maison cellulaire n'arriverait à la tristesse de ces petites cours +trop encloses et trop sourdes, sur lesquelles, pendant des siècles, +sans contrôle, pesa le caprice ombrageux des empereurs chinois. La +sentence inexorable y semblerait à sa place: _Ceux qui sont entrés +doivent abandonner l'espérance_; à mesure que l'on va, les passages se +compliquent et se resserrent; on se dit qu'on ne s'en échappera plus, +que les grosses serrures de tant de portes ne pourront plus s'ouvrir, +ou bien que des parois vont se rapprocher jusqu'à vous étreindre... + +Me voici pourtant presque dehors, sorti de l'enceinte intérieure, par +des battants massifs qui vite se referment sur mes pas. Je suis pris +maintenant entre le second et le premier rempart, l'un aussi farouche +que l'autre; je suis dans le chemin de ronde qui fait le tour de cette +ville, espèce de couloir d'angoisse, infiniment long, entre les deux +murailles rouge sombre qui dans le lointain ont l'air de se rejoindre; +il y traîne quelques débris humains, quelques loques ayant été des +vêtements de soldats; on y voit aussi deux ou trois corbeaux +sautiller, et il s'y promène un chien mangeur de cadavres. + +Quand enfin tombent devant moi les madriers qui barricadent la porte +extérieure--(la porte confiée aux Japonais),--je retrouve, comme au +réveil d'un rêve étouffant, le parc de la «Ville jaune», l'espace +libre, sous les grands cèdres... + + +XIII + +Dimanche 28 octobre. + +L'Ile des Jades, sur le Lac des Lotus, est un rocher--artificiel +peut-être malgré ses proportions de montagne--qui se dresse au milieu +des bois de la «Ville jaune»; à ses parois s'accrochent de vieux +arbres, de vieux temples, qui vont s'étageant vers le ciel; et, +couronnant cet ensemble, une sorte de tour s'élance, un donjon d'une +taille colossale, d'un dessin baroque et mystérieux. On le voit de +partout, ce donjon; il domine tout Pékin de sa silhouette, de sa +chinoiserie vraiment excessive, et il contient là-haut une effroyable +idole aérienne, dont le geste menaçant et le rictus de mort planent +sur la ville,--une idole que nos soldats ont appelée le «grand diable +de Chine.» + +Et je monte, ce matin, faire visite à ce «grand diable». + +Un arceau de marbre blanc, jeté sur les roseaux et les lotus, donne +accès dans l'Ile des Jades. Et les deux bouts de ce pont, il va sans +dire, sont gardés par des monstres de marbre, ricanant et louchant +d'une façon féroce vers quiconque aurait l'audace de passer. Les rives +de l'île s'élèvent à pic, sous les branches des cèdres, et il faut +tout de suite commencer à grimper, par des escaliers ou des chemins +taillés dans le roc. On trouve alors, échelonnées parmi les arbres +sévères, des séries de terrasses de marbre, avec leurs brûle-parfums +de bronze, et des pagodes sombres au fond desquelles brillent dans +l'obscurité d'énormes idoles dorées. + +Cette Ile des Jades, position stratégique importante, puisqu'elle +domine tous les alentours, vient d'être occupée militairement par une +compagnie de notre infanterie de marine. + + * * * * * + +Ils n'ont point là d'autre gîte que les pagodes, nos soldats, et point +d'autre lit de camp que les tables sacrées; alors, pour pouvoir se +faire un peu de place, pour pouvoir s'étendre, la nuit, sur ces belles +tables rouges, ils ont doucement mis à la porte la peuplade des petits +dieux secondaires qui les encombraient depuis quelques siècles, +laissant seulement sur leurs trônes les grandes idoles solennelles. +Donc, les voici dehors par centaines, par milliers, alignés comme des +jouets sur les terrasses blanches, les pauvres petits dieux encore +étincelants, sur qui tombent à présent le soleil et la poussière. Et, +dans l'intérieur des temples, autour des grandes idoles que l'on a +respectées, avec quels aspects de rudesse les fusils de nos hommes +s'étalent, et leurs couvertures grises, et leurs hardes suspendues! Et +quelle lourde senteur de tanière ils ont déjà apportée, nos braves +soldats, dans ces sanctuaires fermés, sous ces plafonds de laque +habitués au parfum du santal et des baguettes d'encens. + + * * * * * + +A travers les ramures torturées des vieux cèdres, l'horizon, qui peu à +peu se déploie, est un horizon de verdure, aux teintes roussies par +l'automne. C'est un bois, un bois infini, au milieu duquel +apparaissent seulement, çà et là, comme noyées, des toitures de +faïence jaune. Et ce bois, c'est Pékin, Pékin que l'on n'imaginait +certainement pas ainsi,--et Pékin vu des hauteurs d'un lieu très +sacré, où il semblait que jamais Européen n'aurait pu venir. + +Le sol rocheux qui vous porte va toujours diminuant, se rétrécissant, +à mesure que l'on s'élève vers le «grand diable de Chine», à mesure +que l'on approche de la pointe de ce cône isolé qui est l'Ile des +Jades. + +Ce matin, aux étages supérieurs, je croise en montant une petite +troupe de pèlerins singuliers qui redescendent: des missionnaires +lazaristes en costume mandarin et portant la longue queue; en leur +compagnie, quelques jeunes prêtres catholiques chinois, qui semblent +effarés d'être là, comme si, malgré leur christianisme superposé aux +croyances héréditaires, ils avaient encore le sentiment de quelque +sacrilège, commis par leur seule présence en un lieu si longtemps +défendu. + +Tout au pied du donjon qui couronne ces rochers, voici le kiosque de +faïence et de marbre où le «grand diable» habite. On est là très haut, +dans l'air vif et pur, sur une étroite terrasse, au-dessus d'un +déploiement d'arbres à peine voilés aujourd'hui par l'habituel +brouillard de poussière et de soleil. + +Et j'entre chez le «grand diable», qui est seul hôte de cette région +aérienne... Oh! l'horrible personnage! Il est de taille un peu +surhumaine, coulé en bronze. Comme Shiva, dieu de la mort, il danse +sur des cadavres; il a cinq ou six visages atroces, dont le ricanement +multiple est presque intolérable; il porte un collier de crânes et il +gesticule avec une quarantaine de bras qui tiennent des instruments de +torture ou des têtes coupées. + + * * * * * + +Telle est la divinité protectrice que les Chinois font planer sur leur +ville, plus haut que toutes leurs pyramidales toitures de faïence, +plus haut que leurs tours et leurs pagodes,--ainsi qu'on aurait chez +nous, aux âges de foi, placé un christ ou une Vierge blanche. Et c'est +comme le symbole tangible de leur cruauté profonde; c'est comme +l'indice de l'inexplicable fissure dans la cervelle de ces gens-là, +d'ordinaire si maniables et doux, si accessibles au charme des petits +enfants et des fleurs, mais qui peuvent tout à coup devenir +tortionnaires avec joie, avec délire, arracheurs d'ongles et dépeceurs +d'entrailles vives... + +Les choses qui me soutiennent en l'air, rochers et terrasses de +marbre, dévalent au-dessous de moi, parmi les cimes des vieux cèdres, +en des fuites glissantes à donner le vertige. La lumière est admirable +et le silence absolu. + +Pékin sous mes pieds semblable à un bois!... On m'avait averti de cet +effet incompréhensible, mais mon attente est encore dépassée. En +dehors des parcs de la «Ville impériale», il ne me paraissait point +qu'il y eût tant d'arbres, dans les cours des maisons, dans les +jardins, dans les rues. Tout est comme submergé par la verdure. Et +même au delà des remparts, qui dessinent dans le lointain extrême leur +cadre noir, le bois recommence, semble infini. Vers l'Ouest seulement, +c'est le steppe gris, par où j'étais arrivé un matin de neige. Et vers +le Nord, les montagnes de Mongolie se lèvent charmantes, diaphanes et +irisées, sur le ciel pâle. + + * * * * * + +Les grandes artères droites de cette ville, tracées d'après un plan +unique, avec une régularité et une ampleur qu'on ne retrouve dans +aucune de nos capitales d'Europe, ressemblent, d'où je suis, à des +avenues dans une forêt; des avenues que borderaient des maisonnettes +drôles, compliquées, fragiles, en carton gris ou en fines découpures +de papier doré. Beaucoup de ces artères sont mortes; dans celles qui +restent vivantes, la vie s'indique, regardée de si haut, par un +processionnement de petites bêtes brunes aplaties sur le sol, quelque +chose qui rappelle la migration des fourmis: ces caravanes toujours, +qui s'en vont, s'en vont lentes et tranquilles, se disperser aux +quatre coins de la Chine immense. + +La région directement sous mes pieds est la plus dépeuplée de tout +Pékin et la plus muette. Le silence seul monte vers l'affreuse idole +et vers moi, qui, de compagnie, nous grisons de lumière, d'air vif et +un peu glacé. A peine quelques croassements, perdus, diffusés dans +trop d'espace, quand vient à tourbillonner au-dessous de nous un vol +d'oiseaux noirs... + + * * * * * + +Un semblant de regret se mêle aujourd'hui à mon après-midi de travail +dans l'isolement de mon haut palais: regret de ce qui va finir, car je +suis maintenant tout près de mon départ. Ce sera du reste une fin sans +recommencement possible, car si je revenais plus tard à Pékin, ce +palais me serait fermé, ou tout au moins n'y retrouverais-je jamais ma +solitude charmante. + +Et ce lieu si lointain, si inaccessible, dont il eût semblé insensé +autrefois de dire que je ferais ma demeure, m'est devenu déjà +tellement familier, ainsi que tout ce qui s'y trouve et ce qui s'y +passe! La présence de la grande déesse d'albâtre dans le temple +obscur, la visite quotidienne du chat, le silence des entours, l'éclat +morne du soleil d'octobre, l'agonie des derniers papillons contre mes +vitres, le manège de quelques moineaux qui nichent aux toits d'émail, +et la promenade des feuilles mortes, la chute des petites aiguilles +balsamiques des cèdres sur les dalles de l'esplanade, sitôt que +souffle le vent... Quelle singulière destinée, quand on y songe, m'a +fait le maître ici pour quelques jours!... + + * * * * * + +Au palais du Nord, c'est déjà bien fini des splendeurs de notre longue +galerie. La voici traversée de place en place par des boiseries +légères, qui pourraient être enlevées sans peine si jamais +l'Impératrice pensait à revenir, mais qui pour le moment la partagent +en bureaux et en chambres. Encore quelques bibelots magnifiques dans +la partie qui sera le salon du général; ailleurs, tout a été +simplifié, et les soieries, les potiches, les écrans, les bronzes, +dûment catalogués aujourd'hui, sont allés au Garde-Meuble. Nos soldats +ont même apporté dans ces futurs logements de l'état-major, pour les +rendre habitables, des sièges européens, trouvés par là dans les +réserves du palais,--canapés et fauteuils vaguement Henri II, couverts +en peluche vieil or, d'un beau faste d'hôtel garni provincial. + +Je pars sans doute demain matin. Et, quand l'heure du dîner nous +réunit une fois encore, le capitaine C... et moi, à notre toujours +même table d'ébène, nous avons l'un et l'autre un peu de mélancolie à +voir combien les choses sont changées autour de nous et combien vite +s'est achevé notre petit rêve de souverains chinois... + + +Lundi 29 octobre. + +J'ai retardé mon départ de vingt-quatre heures, afin de rencontrer le +général Voyron, qui rentre à Pékin ce soir, et de prendre ses +commissions pour l'amiral. + +C'est donc un dernier après-midi tout à fait imprévu à passer dans mon +haut mirador et une dernière visite du chat, qui ne me retrouvera +plus, ni demain ni jamais, à ma place habituelle. D'ailleurs, la +température s'abaisse de jour en jour et mon poste de travail bientôt +ne serait plus tenable. + +Avant que la porte de ce palais se referme derrière moi pour +l'éternité, je me promène, en tournée d'adieu, dans tous les recoins +étranges des terrasses, dans tous les kiosques maniérés et charmants, +où l'Impératrice sans doute cachait ses rêveries et ses amours. + + * * * * * + +Quand je vais prendre congé de la grande déesse blanche--le soleil +déjà déclinant et les toits de la «Ville violette» déjà baignés dans +l'or rouge des soirs--je trouve les aspects changés autour d'elle: les +soldats qui gardent en bas la poterne sont montés pour mettre de +l'ordre dans sa demeure; ils ont enlevé les mille cassons de +porcelaines, de girandoles, les mille débris de vases ou de bouquets, +et balayé avec soin la place. La déesse d'albâtre, délicieusement pâle +dans sa robe d'or, sourit plus solitaire que jamais, au fond de son +temple vide. + +Il se couche, le soleil de ce dernier jour, dans de petits nuages +d'hiver et de gelée qui donnent froid rien qu'à regarder. Et le vent +de Mongolie me fait trembler sous mon manteau tandis que je repasse le +Pont de Marbre pour rentrer au palais du Nord,--où le général vient +d'arriver, avec une escorte de cavaliers. + + * * * * * + +Mardi 30 octobre. + +A cheval à sept heures du matin, sous l'inaltérable beau soleil et +sous le vent glacé. Et je m'en vais, avec mes deux serviteurs, plus le +jeune Chinois Toum, et une petite escorte de deux chasseurs d'Afrique +qui m'accompagnera jusqu'à ma jonque. Environ six kilomètres à faire, +avant d'être dans la funèbre campagne. Nous devons naturellement +d'abord passer le Pont de Marbre, sortir du grand bois impérial. +Ensuite, traverser, dans le nuage de poussière noire, tout ce Pékin de +ruines, de décombres et de pouillerie, qui est en plein grouillement +matinal. + +Et enfin, après les portes profondes, percées dans les hauts remparts, +voici le steppe gris du dehors, balayé par un vent terrible, voici les +énormes chameaux de Mongolie à crinière de lion, qui perpétuellement y +défilent en cortège et font nos chevaux se cabrer de peur. + + * * * * * + +L'après-midi, nous sommes à Tong-Tchéou, la ville de ruines et de +cadavres, qu'il faut franchir dans le silence pour arriver au bord du +Peï-Ho. Et là, je retrouve ma jonque amarrée, sous la garde d'un +cavalier du train; ma même jonque, qui m'avait amené de Tien-Tsin, mon +même équipage de Chinois et tout mon petit matériel de lacustre +demeuré intact. On n'a pillé en mon absence que ma provision d'eau +pure, ce qui est très grave pour nous, mais si pardonnable, en ce +moment où l'eau du fleuve est un objet d'effroi pour nos pauvres +soldats! Tant pis! nous boirons du thé bouillant. + +A la course, allons chez le chef d'étape régler nos papiers, allons +toucher nos rations de campagne au magasin de vivres installé dans les +ruines, et vite, démarrons la jonque de la rive infecte qui sent la +peste et la mort, commençons de redescendre le fleuve, au fil du +courant, vers la mer. + +Bien qu'il fasse sensiblement plus froid encore qu'à l'aller, c'est +presque amusant de reprendre la vie nomade, de réhabiter le petit +sarcophage au toit de natte, de s'enfoncer, à la nuit tombante, dans +l'immense solitude d'herbages, en glissant entre les deux rives +noires. + + +Mercredi 31 octobre. + +Le soleil matinal resplendit sur le pont de la jonque couvert d'une +couche de glace. Le thermomètre marque 8° au-dessous de zéro, et le +vent de Mongolie souffle avec violence, âpre, cruel, mais puissamment +salubre. + +Nous avons pour nous le courant rapide, et, beaucoup plus vite qu'au +départ, défilent sous nos yeux les rives désolées, avec leurs mêmes +ruines, leurs mêmes cadavres aux mêmes places. Du matin au soir, pour +nous réchauffer, nous marchons sur le chemin de halage, courant +presque à côté de nos Chinois à la cordelle. Et c'est une plénitude de +vie physique; dans ce vent-là, on se sent infatigables et légers. + + * * * * * + +Jeudi 1er novembre. + +Notre trajet par le fleuve n'aura duré cette fois que quarante-huit +heures, et nous n'aurons dormi que deux nuits de gelée sous le toit de +nattes minces qui laisse voir par ses mailles le scintillement des +étoiles, car vers la fin du jour nous entrons à Tien-Tsin. + +Ce Tien-Tsin, où il nous faudra chercher un gîte pour la nuit, s'est +repeuplé terriblement depuis notre dernier passage. Nous mettons près +de deux heures pour traverser à l'aviron l'immense ville, au milieu +d'une myriade de canots et de jonques, les deux rives du fleuve +encombrées de foules chinoises qui hurlent, qui s'agitent, achètent ou +vendent, malgré l'éboulement des murailles et des toitures. + + +Vendredi 2 novembre. + +Sous le vent de gel et de poussière qui continue de souffler sans +pitié, nous arrivons pour midi dans l'horrible Takou, à l'embouchure +du fleuve. Mais hélas! impossible de rejoindre l'escadre aujourd'hui: +les marées sont défavorables, la barre mauvaise, la mer démontée. +Peut-être demain et encore?... + +J'avais presque eu le temps de l'oublier, moi, la vie incertaine et +pénible que l'on mène ici: perpétuelle inquiétude du temps qu'il va +faire; préoccupation pour tel chaland, chargé de soldats ou de +matériel, qui risque d'être surpris dehors ou de s'échouer sur la +barre; complications et dangers de toute sorte pour ce va-et-vient +entre la terre et les navires, pour ce _débarquement du corps +expéditionnaire_,--qui semble peut-être une chose si simple, lorsqu'on +y regarde de loin, et qui est un monde de difficultés, dans de tels +parages... + + +Samedi 3 novembre. + +En route dès le matin pour l'escadre, par grosse mer. Au bout d'une +demi-heure, la sinistre rive de Chine s'est évanouie derrière nous et +les fumées des cuirassés commencent d'étendre sur l'horizon leur nuage +noir. Mais nous craignons d'être forcés de rebrousser chemin, tant il +fait mauvais... + +Tout trempé d'embruns, je finis cependant par arriver, et, entre deux +lames, je saute à bord du _Redoutable_,--où mes camarades, qui n'ont +pas eu comme moi un intermède de haute chinoiserie, sont à la peine +depuis déjà quarante jours. + + + + +V + +RETOUR A NING-HAI + + +Environ six semaines plus tard. C'est encore le matin, mais il fait +sombre et froid. Après avoir été à Tien-Tsin, à Pékin et ailleurs, où +tant d'étranges ou funèbres images ont passé sous nos yeux, nous voici +revenus devant Ning-Haï, que nous avions eu le temps d'oublier; notre +navire a repris là, au petit jour, son précédent mouillage, et nous +retournons au fort des Français. + +Il fait sombre et froid; l'automne, très brusque dans ces régions, a +ramené des gelées soudaines, et les bouleaux, les saules achèvent de +dépouiller leurs feuilles, sous un ciel bas, d'une couleur terne et +glacée. + +Les zouaves, habitants du fort, qui si gaiement, il y a un mois, +s'étaient mis en route pour y succéder à nos matelots, ont déjà laissé +dans la terre chinoise quelques-uns des leurs, emportés par le typhus, +ou tués par des explosions de torpilles, par des coups de feu. Et nous +venons ce matin, avec l'amiral et des marins en armes, rendre les +honneurs derniers à deux d'entre eux qui, d'une façon particulièrement +tragique, par une lamentable méprise, sont tombés sous des balles +russes. + +Tout est plus solitaire sur les routes de sable semées de feuilles +jaunes. Les cosaques de la plaine ont évacué leurs campements et +disparu, de l'autre côté de la Grande Muraille, vers la Mandchourie. +C'est fini de l'agitation des premiers jours, fini de la confusion et +de l'encombrement joyeux; cela «s'est tassé», comme on dit en marine; +chacun a pris ses quartiers d'hiver à la place assignée; quant aux +paysans d'alentour, ils ne sont pas revenus, et les villages restent +vides, à l'abandon. + +Le fort, orné toujours de ses emblèmes chinois, de son écran de pierre +et de son monstre, porte à présent un nom très français: il s'appelle +le fort «Amiral-Pottier». Et quand nous entrons, les clairons sonnant +aux champs pour l'amiral, les zouaves rangés sous les armes regardent +avec un respect attendri ce chef qui vient honorer les funérailles de +deux soldats. + +Les portes franchies, on a tout à coup le sentiment inattendu +d'arriver sur un sol de France,--et vraiment on serait en peine de +dire par quel sortilège ces zouaves, en un mois, ont fait de ce lieu +et de ses proches alentours quelque chose qui est comme un coin de +patrie. + +Rien de bien changé cependant; ils se sont contentés de déblayer les +immondices chinoises, de mettre en ordre le matériel de guerre, de +blanchir les logis, d'organiser une boulangerie où le pain sent +bon,--et un hôpital où beaucoup de blessés, hélas! et de malades +dorment sur des petits lits de camp très propres. Mais tout cela, dès +l'abord, sans qu'on sache pourquoi, vous cause une émotion de France +retrouvée... + +Au milieu du fort, dans la cour d'honneur, devant la porte de la salle +où le mandarin trônait, deux voitures d'artillerie, sous le triste +ciel d'automne, attendent, dételées. Leurs roues sont garnies de +feuillage, et des draps blancs les enveloppent, semés de pauvres +petits bouquets qui y tiennent par des épingles: dernières fleurs des +jardins chinois d'alentour, maigres chrysanthèmes et chétives roses +flétries par la gelée; tout cela, disposé avec des soins touchants et +de gentilles gaucheries de soldat, pour les camarades qui sont morts +et qui reposent là sur ces voitures, dans des cercueils couverts du +pavillon de France. + +Et c'est une surprise d'entrer dans cette vaste chambre du mandarin, +que les zouaves ont transformée en chapelle. + +Chapelle un peu étrange, il est vrai. Aux murs tout blancs de chaux, +des vestes de soldats chinois sont clouées en étoiles, réunies en +trophées avec des sabres, des poignards, et, sur la nappe blanche de +l'autel que des potiches décorent, les flambeaux pour les cierges sont +faits d'obus et de baïonnettes;--choses naïves et charmantes, que les +soldats savent arranger quand ils sont en exil. + +La messe alors commence, très militaire, avec des piquets en armes, +avec des sonneries de clairon qui font tomber à genoux les zouaves; +messe dite par l'aumônier de l'escadre, dans ses ornements de deuil; +messe de mort, pour les deux qui dorment, devant la porte, au vent +glacé, sur les fourgons ornés de tardives fleurs. Et, dans la cour, +les cuivres un peu assourdis entonnent lentement le «Prélude» de Bach, +qui monte comme une prière, dominant ce mélange de patrie et de terre +lointaine, de funérailles et de matinée grise... + +Ensuite c'est le départ pour un enclos chinois tout proche, aux +solides murs de terre battue, dont nous avons fait ici notre +cimetière. On attelle des mules aux deux fourgons lourds, et l'amiral +lui-même conduit le deuil, par les sentiers de sable où les zouaves +forment la haie, présentant les armes. + +Le soleil, ce matin, ne percera pas les nuées d'automne, au-dessus de +cet enterrement d'enfants de France. Il fait toujours sombre et froid, +et les saules, les bouleaux de la morne campagne continuent de semer +sur nous leurs feuilles. + +Ce cimetière improvisé, au milieu de tout l'exotisme qui l'entoure, a +déjà pris lui aussi un air d'être français,--sans doute à cause de ces +braves noms de chez nous, inscrits sur les croix de bois des tombes +toutes fraîches, à cause de ces pots de chrysanthèmes, apportés par +les camarades devant les tristes mottes de terre. Cependant au-dessus +du mur qui protège nos morts, ce rempart si voisin, qui monte et se +prolonge indéfiniment dans la campagne sous les nuages de novembre, +c'est la Grande Muraille de Chine,--et nous sommes loin, +effroyablement loin, dans l'exil extrême. + + * * * * * + +Maintenant les nouveaux cercueils sont descendus, chacun au fond de sa +fosse, continuant ainsi la rangée, qui est déjà longue, de ces jeunes +sépultures; tous les zouaves se sont approchés, les files serrées, et +leur commandant rappelle en quelques mots comment ces deux-là +tombèrent: + +C'était aux environs d'ici. La compagnie marchait sans méfiance, dans +la direction d'un fort où l'on venait de hisser le pavillon de Russie, +quand les balles tout à coup fouettèrent comme une grêle; ces Russes, +derrière leurs créneaux, étaient des nouveaux venus qui n'avaient +jamais rencontré de zouaves et qui prenaient leurs bonnets rouges pour +des calottes de Boxers. Avant que la méprise fût reconnue, nous avions +déjà plusieurs des nôtres à terre, sept blessés dont un capitaine, et +ces deux morts, dont l'un était le sergent qui agitait notre drapeau +pour essayer d'arrêter le feu. + +Enfin l'amiral à son tour parle aux zouaves, dont les regards alignés +se voilent bientôt de bonnes larmes,--et, quand il s'avance sur le +funèbre éboulement de terre pour abaisser son épée vers les fosses +béantes, en disant à ceux qui y sont couchés: «Je vous salue en +soldat, pour la dernière fois», on entend un vrai sanglot, très naïf +et nullement retenu, partir de la poitrine d'un large garçon hâlé qui, +dans le rang, n'a pourtant pas l'air du moins brave... + + * * * * * + +Le vide pitoyable, à côté de cela, le vide ironique de tant de +pompeuses cérémonies sur des tombes officielles, et de beaux discours! + +Oh! dans nos temps médiocres et séniles, où tout s'en va en dérision +et où les lendemains épouvantent, heureux ceux qui sont fauchés +debout, heureux ceux qui tombent, candides et jeunes, pour les vieux +rêves adorables de patrie et d'honneur, et que l'on emporte enveloppés +d'un humble petit drapeau tricolore,--et que l'on salue en soldat, +avec des paroles simples qui font pleurer!... + + + + +VI + +PÉKIN AU PRINTEMPS + + +I + +Jeudi 18 avril 1901. + +Le terrible hiver de Chine, qui nous avait pour quatre mois chassés de +ce golfe de Pékin envahi par les glaces, vient de finir, et nous voici +de nouveau à notre poste de misère, revenus avec le printemps sur les +eaux bourbeuses et jaunes, devant l'embouchure du Peï-Ho. + +Aujourd'hui, la télégraphie sans fil, par une série d'imperceptibles +vibrations cueillies en haut de la mâture du _Redoutable_, nous +informe que le palais de l'Impératrice, occupé par le feld-maréchal de +Waldersee, était en feu cette nuit et que le chef d'état-major +allemand a péri dans la flamme. + +De toute l'escadre alliée, nous sommes les seuls avertis, et l'amiral +aussitôt me donne l'ordre imprévu de partir pour Pékin, où je devrai +offrir ses condoléances au maréchal et le représenter aux funérailles +allemandes. + +Vingt-cinq minutes pour mes préparatifs, emballage de grande et de +petite tenue; le bateau qui doit m'emporter à terre ne saurait +attendre davantage sans risquer de manquer la marée et de ne pouvoir +franchir ce soir la barre du fleuve. + +Printemps encore incertain, brise froide et mer remuante. Au bout +d'une heure de traversée, je mets pied sur la berge de l'horrible +Takou, devant le quartier français où il me faudra passer la nuit. + + * * * * * + +Vendredi 19 avril. + +La voie ferrée, que les Boxers avaient détruite, a été rétablie, et le +train que je prends ce matin me mènera directement à Pékin, pour +quatre heures du soir. + +Voyage rapide et quelconque, si différent de celui que j'avais fait au +début de l'hiver, en jonque et à cheval! + +Les pluies du printemps ne sont pas commencées; la verdure frileuse +des maïs, des sorghos et des saules, en retard sur ce qu'elle serait +dans nos climats, sortie à grand'peine du sol desséché, jette sa +nuance hésitante sur les plaines chinoises, saupoudrées de poussière +grise et brûlées par un soleil déjà torride. + +Et combien cette apparition de Pékin est différente aussi de celle de +la première fois! D'abord nous arrivons non plus devant les remparts +surhumains de la «Ville tartare», mais devant ceux de la «Ville +chinoise», moins imposants et moins sombres. + +Et, à ma grande surprise, par une brèche toute neuve dans cette +muraille, le train passe, entre en pleine ville, me dépose devant la +porte du «temple du Ciel»!--Il en va de même, paraît-il, pour la ligne +de Pao-Ting-Fou: l'enceinte babylonienne a été percée, et le chemin de +fer pénètre Pékin, vient mourir à l'entrée des quartiers +impériaux.--Que de bouleversements inouïs trouvera cet empereur +Céleste, s'il revient jamais: les locomotives courant et sifflant à +travers la vieille capitale de l'immobilité et de la cendre!... + + * * * * * + +Sur le quai de cette gare improvisée, une animation plutôt joyeuse; +beaucoup de monde européen, au-devant des voyageurs qui débarquent. + +Parmi tant d'officiers réunis là, il en est un que je reconnais sans +l'avoir jamais vu, et vers qui spontanément je m'avance: le colonel +Marchand, le héros que l'on sait,--arrivé à Pékin en novembre dernier, +alors que je n'y étais déjà plus. Et, ensemble, nous partons en +voiture pour le quartier général français, où l'hospitalité m'est +offerte. + +C'est à une lieue environ, ce quartier général, toujours dans ce petit +palais du Nord que j'avais connu au temps de sa splendeur chinoise et +dont j'avais suivi les premières transformations. Lui-même, le +colonel, habite tout auprès, dans le palais de la Rotonde,--et, en +causant, nous découvrons que, pour son logis particulier, il a +justement choisi, sans le savoir, le même kiosque où j'avais fait mon +cabinet de travail, durant ces journées de lumière et de silence, à +l'arrière-saison. + +Nous nous en allons par la grande voie magnifique des cortèges et des +empereurs, par les portes triples percées dans les colossales +murailles rouges sous l'écrasement des donjons à meurtrières; par les +ponts de marbre, entre les gros lions de marbre au rire affreux, entre +les vieux obélisques couleur d'ivoire où perchent des bêtes de rêve. + +Et quand, après les cahots, le tapage et les foules, notre voiture +glisse enfin librement sur les larges dalles de pierre, dans la +relative solitude qu'est la «Ville Jaune», toute cette magnificence, +revue ce soir, me paraît plus que jamais condamnée, et son temps plus +révolu. Le Pékin impérial, dans son éternelle poussière, se chauffe à +ces rayons d'avril, mais sans s'éveiller, sans reprendre vie après son +long hiver glacé. Pas une goutte de pluie encore n'est tombée: un sol +de poussière, des parcs de poussière. + +Les vieux cèdres, noirâtres et poudreux, semblent des momies d'arbres, +tandis que le vert des saules monotones commence à peine de poindre +timidement, dans l'air comme blanchi de cendre, sous le terrible +soleil tout blanc. En haut, vers un ciel clair qui est tissé de +lumière et de chaleur, montent les souveraines toitures, les pyramides +de faïence couleur d'or, dont l'affaissement de plus en plus s'accuse, +et la vétusté, sous les touffes d'herbe et les nids d'oiseau. Les +cigognes de Chine, revenues avec le printemps, sont toutes là +perchées, en rang sur le faîte prodigieux des palais, sur les +précieuses tuiles, parmi les cornes et les griffes des monstres +d'émail: petites personnes immobile et blanches, à demi perdues dans +l'éblouissement de ce ciel, on dirait qu'elles méditent longuement sur +les destructions de la ville, en contemplant à leurs pieds tant de +mornes demeures... Vraiment, je trouve que Pékin a vieilli encore +depuis mon voyage d'automne, mais vieilli d'un siècle ou deux; cet +ensoleillement d'avril l'accable davantage, le rejette d'une façon +plus définitive parmi les irrémédiables ruines; on le sent fini, sans +résurrection possible. + + * * * * * + +Samedi 20 avril. + +Ce matin, à neuf heures, sous un soleil torride, ont lieu les +funérailles du général Schwarzhof, qui fut l'un des plus grands +ennemis de la France, et qui trouva dans ce palais chinois une mort si +imprévue, quand sa destinée semblait l'appeler à devenir le chef +d'état-major général de l'armée allemande. + +Tout le palais n'a pas brûlé, mais seulement la partie superbe où le +maréchal et lui habitaient, les appartements aux incomparables +boiseries d'ébène et la salle du trône remplie de chefs-d'oeuvre +d'art ancien. + +Le cercueil a été disposé dans une grande salle épargnée par le feu. +Devant la porte, sous le dangereux soleil, se tient le maréchal aux +cheveux blancs; un peu accablé, mais gardant sa grâce exquise de +gentilhomme et de soldat, il accueille là les officiers qu'on lui +présente: des officiers de tout costume et de tout pays, arrivant à +cheval, à pied, en voiture, coiffés de claques, de casques ornés +d'ailes ou de plumets. Viennent aussi de craintifs dignitaires +chinois, gens d'un autre monde, et, dirait-on, d'un autre âge de +l'histoire humaine. Et les messieurs en haut de forme de la diplomatie +ne manquent pas non plus, apportés comme par anachronisme dans les +vieux palanquins asiatiques. + +La chinoiserie de la salle est entièrement dissimulée sous des +branches de cyprès et de cèdre, cueillies dans le parc impérial par +les soldats allemands et par les nôtres; elles tapissent la voûte et +les murailles, ces branches, et de plus font la jonchée par terre; +elles répandent une odeur balsamique de forêt autour du cercueil, qui +disparaît sous les lilas blancs des jardins de l'Impératrice. + +Après le discours d'un pasteur luthérien, il y a un choeur d'Hændel, +chanté derrière les verdures par de jeunes soldats allemands, avec des +voix si fraîches et si faciles que cela repose comme une musique +céleste. Et, à travers la grande salle, des pigeons familiers, que +l'invasion barbare n'a pas troublés dans leurs habitudes, volent +tranquillement au-dessus de nos têtes empanachées ou dorées. + + * * * * * + +Au son des cuivres militaires, le cortège ensuite se met en marche, +pour faire le tour du Lac des Lotus. Sur le parcours, une haie, telle +qu'on n'en avait jamais vu, est formée par des soldats de toutes les +nations; des Bavarois succèdent à des Cosaques, des Italiens à des +Japonais, etc. Parmi tant d'uniformes de couleur plutôt sombre, +tranchent les vestes rouges du petit détachement anglais, dont les +reflets dans le lac font comme des traînées sanglantes et +cruelles,--oh! un tout petit détachement, presque un peu ridicule, à +côté de ceux que les autres nations ont envoyés: l'Angleterre, en +Chine, s'est surtout fait représenter par des hordes d'Indiens, et +chacun sait, hélas! à quelle sorte de besogne ses troupes en ce moment +sont ailleurs occupées... + +Sous la réverbération fatigante de dix heures du matin, les eaux, qui +renversent les images de ces cordons de soldats, reflètent aussi les +grands palais désolés, ou les quais de marbre, les kiosques de faïence +bâtis çà et là tout au bord dans les herbages; et par endroits les +lotus, qui avec le printemps commencent à sortir des vases profondes +engraissées de cadavres, montrent à la surface leurs premières +feuilles d'un vert teinté de rose. + +On s'arrête à une pagode semi-obscure, où le cercueil sera +provisoirement laissé. Elle est tellement remplie de feuillage qu'on +croirait d'abord entrer dans un jardin de cèdres, de saules et de +lilas blancs; mais bientôt les yeux distinguent, derrière et au-dessus +de ces verdures, d'autres frondaisons plus rares et plus magnifiques, +des frondaisons étincelantes, ciselées jadis par les Chinois pour +leurs dieux, en forme de touffes d'érable, de touffes de bambou, et +montant comme de hautes charmilles d'or vers les plafonds d'or. + + * * * * * + +C'est la fin de ces étranges funérailles. Ici, les groupes se +divisent, se trient par nations, pour se disperser bientôt dans les +allées brûlantes du bois, s'en aller vers les différents palais... + + * * * * * + +Sous la lumière d'avril, le décor de la «Ville jaune» paraît plus +profond, plus vaste que jamais. Et vraiment on se sent confondu devant +tout ce factice gigantesque. Combien le génie de ce peuple chinois a +été jadis admirable! Au milieu d'une plaine aride, d'un steppe sans +vie, avoir créé de toutes pièces et d'un seul coup cette ville de +vingt lieues de tour, avec ses aqueducs, ses bois, ses rivières, ses +montagnes et ses grands lacs! Avoir créé des lointains de forêt, des +horizons d'eau pour donner aux souverains des illusions de fraîcheur! +Et avoir enfermé tout cela--qui est cependant si grand qu'on ne le +voit pas finir,--l'avoir séparé du reste du monde, l'avoir séquestré, +si l'on peut dire ainsi, derrière de formidables murailles! + +Ce que les plus audacieux architectes n'ont pu créer, par exemple, ni +les plus fastueux empereurs, c'est un vrai printemps dans leur pays +desséché, un printemps comme les nôtres, avec les pluies tièdes, avec +la poussée folle des graminées, des fougères et des fleurs. Point de +pelouses, point de mousses, ni de foins odorants; le renouveau, ici, +s'indique à peine par les maigres feuilles des saules, par quelque +touffe d'herbe de place en place, ou la floraison, çà et là, d'une +espèce de giroflée violette, sur la poussière du sol. Il ne pleuvra +qu'en juin, et alors ce sera un déluge, noyant toutes choses... + + * * * * * + +Pauvre «Ville jaune», où nous cheminons ce matin, sous un soleil de +plomb, rencontrant tant de monde, tant de détachements armés, tant +d'uniformes, pauvre «Ville jaune» qui fut pendant des siècles fermée à +tous, refuge inviolable des rites et des mystères du passé, lieu de +splendeur, d'oppression et de silence; quand je l'avais vue en +automne, elle gardait un air de délaissement qui lui seyait encore; +mais je la retrouve animée aujourd'hui par la vie débordante des +soldats de toute l'Europe! Partout, dans les palais, dans les pagodes +d'or, des cavaliers «barbares» traînent leurs sabres, ou pansent leurs +chevaux, sous le nez des grands bouddhas rêveurs... + + * * * * * + +Vu aujourd'hui, chez des marchands chinois, un dépôt de ces +ingénieuses statuettes en terre cuite qui sont une spécialité de +Tien-Tsin. Elles ne figuraient jusqu'à cette année que des gens du +Céleste Empire, de toutes les conditions sociales et dans toutes les +circonstances de la vie; mais celles-ci, inspirées par l'invasion, +représentent les divers «guerriers d'Occident», types et costumes +reproduits avec la plus étonnante exactitude. Or, les minutieux +modeleurs ont donné aux soldats de certaines nations européennes, que +je préfère ne pas désigner, des expressions de colère féroce, leur ont +mis en main des sabres au clair ou des triques, des cravaches levées +pour cingler. + +Quant aux nôtres, coiffés de leur béret de campagne et très Français +de visage avec leurs moustaches faites en soie jaune ou brune, ils +portent tous tendrement dans leurs bras des bébés chinois. Il y a +plusieurs poses, mais toujours procédant de la même idée; le petit +Chinois quelquefois tient le soldat par le cou et l'embrasse; ailleurs +le soldat s'amuse à faire sauter le bébé qui éclate de rire; ou bien +il l'enveloppe soigneusement dans sa capote d'hiver... Ainsi donc, aux +yeux de ces patients observateurs, tandis que les autres troupiers +continuent de brutaliser et de frapper, le troupier de chez nous est +celui qui, après la bataille, se fait le grand frère des pauvres bébés +ennemis; au bout de quelques mois de presque cohabitation, voilà ce +qu'ils ont trouvé, les Chinois, et ce qu'ils ont trouvé tout seuls, +pour caractériser les Français. + +Il faudrait pouvoir répandre en Europe les exemplaires de ces +différentes statuettes: ce serait pour nous, par comparaison, un bien +glorieux trophée rapporté de cette guerre,--et, dans notre pays même, +cela fermerait la bouche à nombre d'imbéciles[3]. + +[Note 3: Peu de jours après, par ordre des commandants supérieurs, +les statuettes accusatrices ont été retirées de la circulation et les +moules brisés. Seules, les statuettes Françaises sont restées en +vente: encore sont-elles devenues fort rares.] + + * * * * * + +Dans l'après-midi, le maréchal de Waldersee vient au quartier général +français. Il se complaît à redire, ce qui est du reste la vérité, que +l'incendie a été éteint presque uniquement par nos soldats,--sous la +conduite de mon nouvel ami, le colonel Marchand. + +En effet, le soir, vers onze heures, étant à songer sur les hautes +terrasses de son palais de la Rotonde, le colonel se trouva en bonne +place pour voir l'immense gerbe rouge, reflétée dans l'eau, s'élancer +superbement de cet amas d'ébène sculptée et de fin laque d'or. Il +accourut le premier, avec un détachement de chez nous, et, jusqu'au +matin, il put maintenir dix pompes françaises en action, tandis que +notre infanterie de marine, sous ses ordres, faisait à coups de hache +la part du feu. C'est à lui en outre que l'on doit d'avoir pu +retrouver le corps du général Schwarzhof: sur la place exacte où il le +savait tombé, il fit constamment diriger une gerbe d'eau, sans +laquelle l'incinération eût été complète. + + * * * * * + +Je vais, le soir, faire visite à monseigneur Favier, qui est tout +juste revenu de sa tournée d'Europe, plein de confiance et de projets. + +Et comme tout est changé, depuis l'automne, dans la concession +catholique! Au lieu de l'accablement et du silence, c'est la vie et la +pleine activité. Huit cents ouvriers--presque tous Boxers, affirme +l'évêque, avec un beau sourire de défi--travaillent à réparer la +cathédrale, qui est emmaillotée du haut en bas dans des échafaudages +de bambou. On a tracé alentour des avenues plus larges, planté des +allées de jeunes acacias, entrepris mille choses, tout comme si une +ère de paix définitive était commencée, les persécutions à jamais +finies. + +Pendant que je suis à causer avec l'évêque, dans le parloir blanc, le +maréchal arrive. Il reparle de l'incendie de son palais, +naturellement, et, avec sa délicate courtoisie, il veut bien nous dire +que, de tous les souvenirs perdus par lui dans le désastre, ce qu'il +regrette le plus, c'est sa croix française de la Légion d'honneur. + + +II + +Dimanche 21 avril. + +Ma facile mission terminée, je n'avais plus qu'à reprendre le chemin +du _Redoutable_. + +Mais le général a eu la bonté, hier soir, de m'offrir de rester auprès +de lui quelques jours encore. Il me propose d'aller visiter les +tombeaux des empereurs de la dynastie actuelle, qui sont dans un bois +sacré, à une cinquantaine de lieues au sud-ouest de Pékin; tombeaux +que l'on n'avait jamais vus avant cette guerre et qu'on ne verra sans +doute jamais après. Pour cela, il faut écrire là-bas à l'avance, +avertir les mandarins, avertir surtout les commandants des postes +français échelonnés sur la route, et c'est presque une petite +expédition à organiser; j'ai donc demandé dix jours à l'amiral, qui a +bien voulu me les accorder par dépêche, et me voici encore l'hôte de +ce palais pour bien plus longtemps que je ne l'aurais cru. + +Ce matin dimanche, je vais assister à la grand'messe des Chinois, dans +la cathédrale en réparation de monseigneur Favier. + +J'entre par le côté gauche de la nef,--qui est le côté des hommes, +tandis que toute la partie droite est réservée aux femmes. + +L'église, quand j'arrive, est déjà bondée de Chinois et de Chinoises +agenouillés, à tout touche, et fredonnant ensemble à mi-voix une sorte +de mélopée ininterrompue, comme le bourdonnement d'une ruche immense. +On sent fortement le parfum du musc, dont toutes les robes de coton ou +de soie sont imprégnées, et aussi une intolérable odeur de race jaune +qui ne se peut définir. Devant moi, jusqu'au fond de l'église, des +hommes à genoux, tête baissée; des dos par centaines, sur lesquels +pendent les longues queues. Du côté des femmes, ce sont des soies +vives, une violente bigarrure de couleurs; des chignons lisses et +noirs comme de l'ébène vernie, piqués de fleurs et d'épingles +d'or.--Et tout ce monde chante, presque à bouche fermée, comme en +rêve. Le recueillement est visible, et il est touchant, malgré +l'extrême drôlerie des personnages; vraiment ces gens-là prient, et +semblent le faire avec humilité, avec ferveur. + + * * * * * + +Maintenant, voici le spectacle pour lequel j'avoue que j'étais venu: +la sortie de la messe,--une occasion unique de voir quelques-unes des +belles dames de Pékin, car elles ne se montrent point dans les rues, +où ne circulent que les femmes de basses classes. + +Et elles étaient bien là deux ou trois cents élégantes, qui commencent +de sortir l'une après l'autre avec lenteur, sur leurs pieds trop +petits et leurs chaussures trop hautes. Oh! les étranges minois fardés +et les étranges atours, émergeant à la file par la porte étroite. Ces +coupes de pantalons, ces coupes de tuniques, ces recherches de formes +et de couleurs, tout cela doit être millénaire comme la Chine,--et +combien c'est loin de nous! on dirait des poupées d'un autre âge, d'un +autre monde, échappées des vieux paravents ou des vieilles potiches, +pour prendre réalité et vie sous ce beau soleil d'un matin d'avril. Il +y a des dames chinoises aux orteils déformés, aux invraisemblables +petits souliers pointus; pointus aussi, leurs catogans tout empesés et +tout raides, qui se relèvent sur leurs nuques comme des queues +d'oiseau. Il y a des dames tartares, de cette aristocratie spéciale +qu'on appelle «les huit bannières»; elles ont les pieds naturels, +celles-ci, mais leurs mules brodées posent sur des talons plus hauts +que des échasses, leur chevelure est étendue, dévidée comme un +écheveau de soie noire, sur une longue planchette qu'elles placent en +travers, derrière leur tête, et qui leur fait deux cornes +horizontales, avec une fleur artificielle à chaque bout. + +Peintes à la façon des têtes de cire chez les coiffeurs, bien blanches +avec un petit rond bien rose au milieu de chaque joue, on sent +qu'elles s'arrangent ainsi par étiquette, par convenance, sans viser +le moins du monde à l'illusion. + +Elles causent, elles rient discrètement; elles mènent par la main des +bébés adorables, qui ont été sages à la messe comme des petits chats +en porcelaine, et qu'elles ont coiffés, attifés avec un art tout à +fait comique. Beaucoup sont jolies, très jolies même; presque toutes +ont l'air réservé, l'air décent, l'air comme il faut. + + * * * * * + +Et cette sortie a lieu tranquillement, avec des apparences de paix et +de joie, dans la pleine sécurité de ces entours, qui furent, il y a si +peu de temps, un lieu de massacre et d'horreur. Les portes des enclos +sont grandes ouvertes et une avenue toute neuve, bordée de jeunes +arbres, est tracée au travers de ces ruines, qui furent récemment un +charnier de cadavres. Quantité de charrettes chinoises, aux belles +housses de soie ou de coton bleu, sont là qui attendent, sur leurs +roues pesantes ornées de cuivre, et toutes les poupées, avec mille +cérémonies, y prennent place, s'en vont comme on s'en va d'une fête... +Une fois de plus, les chrétiens de la Chine ont gain de cause et ils +triomphent librement--jusqu'à la tuerie prochaine. + + * * * * * + +A deux heures aujourd'hui, suivant la coutume des dimanches, la +musique de l'infanterie de marine se met à jouer dans la cour du +quartier général,--dans la cour de ce palais du Nord, que j'avais +connue remplie de débris étranges et magnifiques, sous le vent glacé +d'automne, et qui est à présent si bien déblayée, si bien ratissée, +avec un commencement de verdure d'avril aux branches de ses petits +arbres. + +Il est plutôt triste, ce semblant de dimanche français. Le sentiment +de l'exil, que l'on ne perd jamais ici, est avivé plutôt par cette +pauvre musique presque sans auditeurs, où ne viennent point de femmes +parées ni de bébés joyeux, mais seulement deux ou trois groupes de +soldats flâneurs, et quelques malades ou blessés de notre hôpital, aux +jeunes figures pâlies, l'un traînant la jambe, l'autre s'appuyant sur +une béquille. + +Et toutefois on se sent aussi un peu chez nous par instants, autour de +cette musique-là; ce va-et-vient de zouaves, de troupiers d'infanterie +de marine et de bonnes Soeurs arrive à figurer comme un petit coin +de France. Et puis, au-dessus des galeries vitrées, qui encadrent de +leurs colonnettes et de leur exotisme cette cour du quartier, monte la +flèche gothique de l'église proche, avec un grand drapeau tricolore +qui flotte au sommet, bien haut dans le ciel bleu, dominant tout, et +protégeant notre petite patrie ici improvisée, au milieu de ce repaire +des empereurs de Chine. + + * * * * * + +Quel changement dans ce palais du Nord, depuis mon passage de +l'automne dernier! + +En dehors de la partie réservée au général et à ses officiers, toutes +les galeries, toutes les dépendances sont devenues des salles +d'hôpital pour nos soldats; cela convenait d'ailleurs merveilleusement +à un tel usage, ces corps de logis séparés les uns des autres par des +cours et élevés sur de hautes assises en granit. Il y a là maintenant +près de deux cents lits pour nos pauvres malades, qui y sont installés +à ravir, ayant de l'air et de la lumière à discrétion, grâce à tous +les vitrages de ces fantaisistes palais. Et les braves Soeurs en +cornette blanche trottent menu de côté et d'autre, colportant les +potions, les linges bien propres--et les bons sourires. + +Le petit parloir de la supérieure--une vieille fille au fin visage +desséché qui vient de recevoir la croix devant le front de nos troupes +rangées, pour avoir été constamment admirable pendant le siège--son +petit parloir badigeonné à la chaux est tout à fait typique et +charmant, avec ses six chaises chinoises, sa table chinoise, ses deux +aquarelles chinoises de fleurs et de fruits pondues aux murs (toutes +choses choisies parmi ce qu'il y avait de plus modeste et de plus +discret dans les réserves sardanapalesques de l'Impératrice); et la +grande Vierge de plâtre qui y trône à la place d'honneur est entre +deux potiches remplies de lilas blanc. + +Les lilas blancs! Il y en a de magnifiques touffes fleuries, dans tous +les jardins murés de ce palais; eux seuls indiquent joyeusement ici +l'avril, le vrai renouveau sous ce déjà brûlant soleil,--et c'est, +comme on pense, une aubaine pour les bonnes Soeurs, qui en font de +véritables bosquets à leurs Vierges et à leurs saintes, sur leurs +petites chapelles naïves. + +Tous ces logis de mandarins ou de jardiniers, qui s'en vont là-bas +jusque sous les arbres, je les avais connus en plein désarroi, +encombrés de dépouilles étranges, d'immondices inquiétantes, et +empestant le cadavre: à présent je les retrouve bien nets, bien +blanchis à la chaux, n'ayant plus rien de funèbre; les religieuses y +ont passé, établissant ici une buanderie, là une cuisine où l'on fait +de la bonne soupe pour les convalescents, ailleurs une lingerie où des +piles de draps et de chemises pour les malades sentent bon la lessive +et sont bien en ordre sur des étagères garnies de papier immaculé... + +Du reste, je suis comme le plus simple de nos matelots ou de nos +soldats: très enclin à me laisser réconforter et charmer rien que par +la vue d'une cornette de bonne Soeur. C'est sans doute une lacune +regrettable de mon imagination, mais je vibrerais certainement moins +devant le chignon d'une infirmière laïque... + + * * * * * + +Hors de notre quartier général, le dimanche, en ces temps inouïs pour +Pékin, est marqué par la quantité de soldats de toutes armes qui +circulent dans les rues. + +On a partagé la ville en zones, confiées chacune à l'un des peuples +envahisseurs, et on ne voisine guère d'une zone à l'autre; les +officiers quelquefois, les soldats presque jamais. Par exception, les +Allemands viennent un peu chez nous, et nous chez eux,--puisque l'un +des résultats les plus indéniables de cette guerre aura été d'établir +une sympathie entre les hommes des deux armées; mais là se bornent les +relations internationales de nos troupes. + +La partie de Pékin dévolue à la France, et qui a plusieurs kilomètres +de tour, est celle que les Boxers pendant le siège avaient le plus +détruite, celle qui renfermait le plus de ruines et de solitudes, mais +celle aussi où la vie et la confiance ont le plus tôt reparu. Nos +soldats sont ceux qui fusionnent le plus gentiment avec les Chinois, +les Chinoises, même les bébés chinois. Dans tout ce monde-là, ils se +sont fait des amis, et cela se voit de suite à la façon dont on vient +à eux familièrement, au lieu de les fuir. + +Dans ce Pékin français, la moindre maisonnette à présent a planté sur +ses murs un petit pavillon tricolore comme sauvegarde. Beaucoup de +gens ont même collé sur leur porte un placard de papier blanc, dû à +l'obligeance de quelqu'un de nos troupiers, et sur lequel on lit en +grosses lettres d'écriture enfantine: «Nous sommes des Chinois +protégés français», ou bien: «Ici, c'est tout Chinois chrétiens.» + +Et le moindre bébé en robe, ou tout nu coiffé d'un ruban et d'une +queue, a appris à nous faire en souriant le salut militaire quand nous +passons. + + * * * * * + +Au coucher du soleil, les soldats rentrent, les casernes se ferment. +Silence et obscurité partout. + +Nuit particulièrement noire aujourd'hui. Vers dix heures, je sors du +quartier avec un de mes camarades de l'armée de terre. Une lanterne à +la main, nous nous en allons dans le dédale sombre, hélés d'abord çà +et là par des sentinelles, puis ne rencontrant plus personne que des +chiens effarés, et traversant des ruines, des cloaques, d'ignobles +ruelles qui sentent la mort. + +Une maison d'aspect très louche est le terme de notre course... Les +veilleurs de la porte, qui étaient aux aguets, nous annoncent par un +long cri sinistre, et nous nous enfonçons dans une série de détours et +de couloirs obscurs. Plusieurs petites chambres, basses de plafond, +trop encloses, étouffantes, qu'éclairent de vagues lampes fumeuses; +elles ne sont meublées que d'un divan et d'un fauteuil; l'air +irrespirable y est saturé d'opium et de musc. Et le patron, la +patronne ont bien l'embonpoint et la bonhomie patriarcale qui cadrent +avec une telle demeure. + +Je prie cependant que l'on ne s'y trompe pas: c'est ici une _maison de +chant_ (une des plus vieilles institutions chinoises, tendant à +disparaître), et on n'y vient que pour entendre de la musique, dans +des nuages de fumée endormeuse. + +Avec hésitation, nous prenons place dans une des chambres étroites, +sur un matelas rouge, sur des coussins rouges, dont les broderies +représentent naturellement des bêtes horribles. La propreté est +douteuse et l'excès des senteurs nous gêne. Aux murs tendus de papier, +des aquarelles représentent des sages béatifiés parmi des nuées. Dans +un coin, une vieille pendule allemande, qui doit habiter Pékin depuis +au moins cent ans, bat son tic tac au timbre grêle. On dirait que, dès +l'arrivée, notre esprit s'enténèbre au milieu de tant de lourds rêves +d'opium qui ont dû éclore sur ce divan, puis rester captifs sous les +solives de l'écrasant plafond noir.--Et c'est ici un lieu de fête +élégante pour Chinois, un lieu réservé où, avant la guerre, aucun +Européen, à prix d'or, n'aurait pu être admis. + +Repoussant les longues pipes empoisonnées que l'on nous offre, nous +allumons des cigarettes turques, et la musique commence. + +C'est d'abord un guitariste qui se présente, un guitariste merveilleux +comme il ne s'en trouve qu'à Grenade ou à Séville. Il fait pleurer sur +ses cordes des chants d'une tristesse infinie. + +Après, pour nous amuser, il imite, toujours sur sa même guitare, le +bruit d'un régiment français qui passe: les tambours en sourdine et +notre «Marche des zouaves» qui semble sonnée par des clairons dans le +lointain. + +Paraissent enfin trois petites bonnes femmes, pâlottes et grasses, qui +vont nous faire entendre des trios plaintifs, avec des vocalises en +mineur dont la tristesse convient aux rêves de la _fumée noire_. Mais, +avant de chanter, l'une des trois, qui est l'étoile, une bizarre +petite créature très parée, avec une tiare comme une déesse, en fleurs +en papier de riz, s'avance vers moi sur la pointe de ses pieds +martyrisés, me tend la main à l'européenne, disant en français, d'un +accent un peu créole et non sans une certaine aisance distinguée: + +--Bonsoir, colonel!... + +Et c'était bien la dernière des choses que j'attendais! Vraiment, +l'occupation de Pékin par nos troupes françaises aura été féconde en +résultats imprévus... + + * * * * * + +Lundi 22 avril. + +Mon voyage aux tombeaux des Empereurs tarde à s'organiser. Les +réponses arrivées au quartier général disent que le pays est moins sûr +depuis quelques jours, des bandes de Boxers ayant reparu dans la +province, et on attend de nouveaux renseignements pour me laisser +partir. + +Et je suis allé revoir, à l'ardent soleil printanier d'aujourd'hui, +l'horreur des cimetières chrétiens violés par les Chinois. + +Le bouleversement y est demeuré pareil, c'est toujours le même chaos +de marbres funéraires, d'emblèmes mutilés, de stèles renversées. Les +quelques débris humains que les Boxers n'avaient pas eu le loisir de +broyer avant leur déroute traînent aux mêmes places; aucune main +pieuse n'a osé les ensevelir à nouveau, car, suivant les idées +chinoises, ce serait accepter l'injure subie que de les remettre en +terre: jusqu'au jour des réparations complètes, ils doivent rester là +pour crier vengeance. Rien n'est changé dans ce lieu d'abomination, +sauf qu'il ne gèle plus, sauf que le soleil brûle, et que, çà et là, +sur le sol poudreux, fleurissent des pissenlits jaunes ou des +giroflées violettes. + +Quant aux grands puits béants que l'on avait comblés avec des cadavres +de torturés, le temps a commencé d'y faire son oeuvre: les martyrs +se sont desséchés; le vent a jeté sur eux de la terre et de la +poussière; ils ne forment plus qu'un même et compact amas grisâtre, +duquel cependant s'élèvent encore des mains, des pieds, des crânes. + +Mais, dans l'un de ces puits, sur cette sorte de croûte humaine qui +monte à un mètre environ du sol, gît le cadavre d'un pauvre bébé +chinois, vêtu d'une petite chemise déchirée et emmailloté d'un morceau +de laine rouge;--un cadavre tout frais et peut-être à peine raidi. +C'est une petite fille sans doute, car pour les filles seulement, les +Chinois ont de ces dédains atroces; nos bonnes Soeurs, le long des +chemins, en ramassent ainsi tous les jours,--qu'on a jetées sur des +tas de fumier et qui respirent encore. Celle-ci, probablement, a été +lancée avant d'être morte,--soit qu'elle fût malade, mal venue, ou de +trop dans la famille. Elle gît sur le ventre, les bras en croix, +terminés par des menottes de poupée. Le nez, d'où le sang a jailli, +est collé sur les débris affreux; un duvet de jeune moineau couvre sa +nuque où se promènent les mouches. + + * * * * * + +Pauvre petite créature, dans son lambeau de laine rouge, avec ses +menottes étendues! Pauvre petit visage caché que personne ne +retournera jamais, pour le regarder encore, avant la décomposition +dernière!... + + + + +VII + +VERS LES TOMBEAUX DES EMPEREURS + + +I + +Vendredi 26 avril. + +C'est enfin aujourd'hui mon départ pour ce bois sacré qui renferme les +sépultures impériales. + +A sept heures du matin, je quitte le palais du Nord, emmenant mes +serviteurs de l'automne dernier, Osman et Renaud, plus quatre +chasseurs d'Afrique et un interprète chinois. Nous partons à cheval, +sur nos bêtes choisies pour le voyage et qui prendront le chemin de +fer avec nous. + +D'abord deux ou trois kilomètres à travers Pékin, dans la belle +lumière matinale, par les grandes voies magnifiquement désolées, +celles des cortèges et des empereurs, par les triples portes rouges, +entre les lions de marbre et les obélisques de marbre, jaunis comme de +vieux ivoires. + +Maintenant, la gare,--et c'est en pleine ville, au pied de la muraille +de la deuxième enceinte, puisque les barbares d'Occident ont osé +commettre ce sacrilège, de crever les remparts pour faire passer leurs +machines subversives. + +Embarquement de mes hommes et de mes chevaux. Puis le train file à +travers les dévastations de la «Ville chinoise», et longe pendant +trois ou quatre kilomètres la colossale muraille grise de la «Ville +tartare», qui ne finit plus de se dérouler toujours pareille, avec ses +mêmes bastions, ses mêmes créneaux, sans une porte, sans rien qui +repose de sa monotonie et de son énormité. + +Une brèche dans l'enceinte extérieure nous jette enfin au milieu de la +triste campagne. + +Et c'est, pendant trois heures et demie, un voyage à travers la +poussière des plaines, rencontrant des gares détruites, des décombres, +des ruines. D'après les grands projets des nations alliées, cette +ligne, qui va actuellement jusqu'à Pao-Ting-Fou, devra être prolongée +de quelques centaines de lieues, de façon à réunir Pékin et Hankéou, +les deux villes monstres; elle deviendrait ainsi une des grandes +artères de la Chine nouvelle, semant à flots sur son passage les +bienfaits de la civilisation d'Occident... + + * * * * * + +A midi, nous mettons pied à terre devant Tchou-Tchéou, une grande +ville murée, dont on aperçoit, comme dans un nuage de cendre, les +hauts remparts crénelés et les deux tours à douze étages. On se +reconnaît à peine à vingt pas, comme par les temps très brumeux du +Nord, tant il y a de poussière en suspens partout, sous un soleil +terni et jaunâtre, dont la réverbération est cependant accablante. + +Le commandant et les officiers du poste français qui occupe +Tchou-Tchéou depuis l'automne ont eu la bonté de venir au-devant de +moi et m'emmènent déjeuner à leur table, dans la quasi fraîcheur des +grandes pagodes un peu obscures où ils sont installés avec leurs +hommes. En effet, me disent-ils, la route des tombeaux[4], qui +semblait dernièrement si sûre, l'est moins depuis quelques jours; il y +a par là, en maraude, une bande de deux cents Boxers qui est venue +hier attaquer un des grands villages par où je passerai, et on s'est +battu toute la matinée,--jusqu'à l'apparition du détachement français +envoyé au secours des villageois, qui a fait envoler les Boxers comme +une compagnie de moineaux. + +[Note 4: Il s'agit ici non pas des tombeaux des Mings, qui ont été +explorés depuis de longues années par tous les Européens de passage à +Pékin, mais des tombeaux des empereurs de la dynastie actuelle, dont +les abords mêmes avaient toujours été interdits.] + +--Deux cents Boxers, reprend le commandant du poste en calculant dans +sa tête, voyons, deux cents Boxers: il vous faut au moins dix hommes. +Vous avez déjà six cavaliers; je vais, si vous le voulez, vous en +ajouter quatre. + +Je crois devoir faire alors quelques cérémonies, lui répondre que +c'est trop, qu'il me comble. Et, sous le nez des bouddhas qui nous +regardent déjeuner, voici que nous nous mettons à rire l'un et +l'autre, frappés tout à coup par l'air d'extravagante fanfaronnade de +ce que nous disons. En vérité, c'est de la force de: + +Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans... + +Et cependant, dix hommes contre deux cents Boxers, c'est bien tout ce +qu'il faut; ils ne sont tenaces et terribles que derrière des murs, +ces gens-là; mais, en rase campagne!... Il est fort probable, du +reste, que je n'en verrai pas la queue d'un; j'accepte cependant le +renfort, quatre braves soldats qui seront ravis de venir là-bas à ma +suite; j'accepte d'autant plus que mon passage va prendre ainsi aux +yeux des Chinois les proportions d'une reconnaissance militaire, et +que cela fera bon effet dans ce moment, paraît-il. + + * * * * * + +A deux heures, nous remontons à cheval, pour aller coucher à +vingt-cinq kilomètres plus loin, dans une vieille ville murée qui +s'appelle Laï-Chou-Chien. (Les villes chinoises ont le privilège de +ces noms-là; on sait qu'il en est une appelée Cha-Ma-Miaou, et une +autre, une très grande, ancienne capitale, Chien-Chien.) + +Et nous nous enfonçons, tout de suite disparus, dans le nuage poudreux +que le vent chasse sur la plaine, l'immense et l'étouffante plaine. Il +n'y a pas d'illusion à se faire, c'est le «vent jaune» qui s'est levé: +un vent qui souffle, en général, par périodes de trois jours, ajoutant +à la poussière de la Chine toute celle du désert mongol. + +Point de routes, mais des ornières profondes, des sentiers en +contre-bas de plusieurs pieds, qui n'ont pu se creuser ainsi que par +la suite des siècles. Une campagne affreuse, qui depuis le +commencement des temps subit des chaleurs torrides et des froids +presque hyperboréens. Dans ce sol desséché, émietté, comment donc +peuvent croître les blés nouveaux, qui font çà et là des carrés d'un +vert bien frais, au milieu des grisailles infinies? Il y a aussi de +loin en loin quelques maigres bouquets d'ormeaux et de saules, un peu +différents des nôtres, mais reconnaissables cependant, garnis à peine +de leurs premières petites feuilles. Monotonie et tristesse; pauvres +paysages de l'extrême Nord, dirait-on, mais éclairés par un soleil +d'Afrique, un soleil qui se serait trompé de latitude. + +A un détour du chemin creux, une troupe de laboureurs qui nous voient +tout à coup surgir s'effarent et jettent leurs bêches pour se sauver. +Mais l'un d'eux les arrête en criant: «_Fanko pink!_ (Français +soldats!) Ce sont des Français, n'ayez pas peur!» Alors ils se +courbent à nouveau sur la terre brûlante, continuent paisiblement leur +travail, en nous regardant passer du coin de l'oeil.--Et leur +confiance en dit déjà très long sur l'espèce un peu exceptionnelle de +«barbares» que nos braves soldats ont su être, au cours de l'invasion +européenne. + +Ces quelques bouquets de saules, clairsemés dans les plaines, abritent +presque tous, sous leur ombre très légère, des villages de +cultivateurs: maisonnettes en terre et en briques grises; vieilles +petites pagodes cornues, qui s'effritent au soleil. Avertis par des +veilleurs, les hommes et les enfants, quand nous passons, sortent tous +pour nous regarder en silence, avec des curiosités naïves: torses nus, +très jaunes, très maigres et très musclés; pantalons en toujours +pareille cotonnade bleu foncé. Par politesse, chacun déroule et laisse +pendre sur son dos sa longue natte; la garder relevée en couronne +serait une inconvenance à mon égard. Point de femmes, elles restent +cachées. Avec la terreur en moins, ces gens doivent éprouver les mêmes +impressions que jadis les paysans de la Gaule, lorsque passait avec +son escorte quelque chef de l'armée d'Attila. En nous, tout les +étonne, costumes, armes et visages. Même mon cheval, qui est un étalon +arabe, doit leur sembler une grande bête élégante et rare, à côté de +leurs tout petits chevaux à grosse tête ébouriffée.--Et les saules +frêles, qui tamisent la lumière au-dessus de ces maisons, de ces +minuscules pagodes, de ces existences primitives, sèment sur nous le +duvet blanc de leur floraison, comme de petites plumes, de petites +touffes d'ouate, qui tombent en pluie et se mêlent à l'incessante +poussière. + +Dans la plaine, qui recommence ensuite, unie et semblable, je me tiens +à deux ou trois cents mètres en avant de ma petite troupe armée, pour +éviter le surcroît de poussière que soulève le trot de ses chevaux; un +nuage gris, derrière moi, quand je me retourne, m'indique qu'elle me +suit toujours. Et le vent jaune continue de souffler; nous voici +saupoudrés à tel point que nos cheveux, nos moustaches, nos uniformes +sont devenus couleur de cendre. + +Vers cinq heures apparaît en avant de nous cette vieille ville murée +où nous devons passer la nuit. De loin, elle est presque imposante, au +milieu de la plaine, avec ses hauts remparts crénelés, de couleur si +sombre. De près, sans doute, elle ne sera que ruines, décrépitude, +comme la Chine tout entière. + +Un cavalier, traînant avec lui son inévitable petit nuage, accourt à +ma rencontre: c'est l'officier commandant les cinquante hommes +d'infanterie de marine qui, depuis le mois d'octobre, occupent +Laï-Chou-Chien. Il m'apprend que le général a eu la très aimable +pensée de me faire annoncer comme l'un des grands mandarins de lettres +d'Occident: alors le mandarin de la ville va sortir au-devant de moi +avec un cortège, et il a convoqué les villages voisins pour une fête +qu'il me prépare. + +En effet, le voici ce cortège, qui débouche là-bas des vieilles portes +croulantes, avec des emblèmes rouges, des musiques, et s'avance dans +les champs désolés. + +Maintenant il s'arrête pour m'attendre, rangé sur deux files de chaque +côté du chemin. Et, suivant le cérémonial millénaire, un personnage +s'en détache, un serviteur du mandarin, chargé de me présenter, à +cinquante pas en avant, un large papier rouge qui est la carte de +visite de son maître. Il attend lui-même, le mandarin craintif, +descendu par déférence de sa chaise à porteurs, et debout avec les +gens de sa maison. Ainsi qu'on me l'a recommandé, je lui tends la main +sans mettre pied à terre; après quoi, dans les tourbillons de la +poussière grise, nous nous acheminons ensemble vers les grands murs, +suivis de mes cavaliers, et précédés du cortège d'honneur, avec ses +musiques et ses emblèmes. + +En tête, deux grands parasols rouges entourés de soies retombantes +comme des dais de procession; ensuite, un fantastique papillon noir, +large comme un hibou éployé, qu'un enfant tient au bout d'une hampe; +ensuite encore, sur deux rangs, les bannières, puis les cartouches, en +bois laqué rouge, inscrits de lettres d'or. Et, dès que nous sommes en +marche, les gongs commencent de sonner lugubrement, à coups espacés +comme pour un glas, tandis que les hérauts, par de longs cris, +annoncent mon arrivée aux habitants de la ville. + + * * * * * + +Voici devant nous la porte, qui semble une entrée de caverne; de +chaque côté, cinq ou six petites cages de bois sont accrochées, +chacune emprisonnant une espèce de bête noire qui ne bouge pas au +milieu d'un essaim de mouches, dont on voit la queue passer à travers +les barreaux, pendre au dehors comme une chose morte. Qu'est-ce que ça +peut être, pour se tenir ainsi roulé en boule et avoir la queue si +longue? Des singes?... Ah! horreur! ce sont des têtes coupées! Chacune +de ces gentilles cages contient une tête humaine, qui commence à +noircir au soleil, et dont on a déroulé à dessein les grands cheveux +nattés. + +Nous nous engouffrons dans la porte profonde, accueillis par le rictus +des inévitables vieux monstres de granit, qui, à droite et à gauche, +dressent leurs grosses têtes aux yeux louches. Pour me voir passer, +des gens immobiles sont plaqués contre les parois de ce tunnel, à tout +touche, grimpés les uns sur les autres: des nudités jaunes, des +haillons de coton bleu, de vilaines figures. La poussière emplit et +obscurcit ce passage voûté, où nous nous pressons, hommes et chevaux, +dans l'enveloppement d'un même nuage. + +Et nous voici entrés dans de la vieille Chine provinciale, tout à fait +arriérée et ignorée... + + +II + +Ruines et décombres, au dedans de ces murs, ainsi que je m'y +attendais, non par la faute des Boxers ni des alliés, car la guerre +n'a point passé par là, mais par suite du délabrement, de la tombée en +poussière de toute cette Chine, notre aînée de plus de trente siècles. + +Et le gong, en avant de moi, continue de sonner lugubrement à coups +espacés, et les hérauts continuent de m'annoncer au peuple par de +longs cris, dans les petites rues poudreuses, sous le soleil encore +brûlant du soir. On aperçoit des terrains vagues, des champs +ensemencés. Et çà et là des monstres en granit, frustes, informes, à +demi enfouis, la grimace usée par les ans, indiquent où furent jadis +des entrées de palais. + +Devant une porte que surmonte un pavillon tricolore, mon cortège +s'arrête et je mets pied à terre. Là, depuis sept ou huit mois, sont +casernés nos cinquante soldats d'infanterie de marine, qui viennent de +passer à Laï-Chou-Chien tout un long hiver, séparés du reste du monde +par des neiges, par des steppes glacés, et menant une sorte +d'existence de Robinsons, au milieu d'ambiances pour eux si +déroutantes. + +C'est une surprise et une joie d'arriver parmi eux, de retrouver ces +braves figures de chez nous, après tous ces bonshommes jaunes qui se +pressaient sur la route, dardant leurs petits yeux énigmatiques, et ce +quartier français est comme un coin de vie, de gaieté et de jeunesse +au milieu de la vieille Chine momifiée. + +On voit que l'hiver a été salubre pour nos soldats, car ils ont la +santé aux joues. Et ils se sont organisés d'ailleurs avec une +ingéniosité comique et un peu merveilleuse, créant des lavoirs, des +salles de douches, une salle d'école pour apprendre le français aux +petits Chinois, et même un théâtre. Vivant en intime camaraderie avec +les gens de la ville, qui bientôt ne voudront plus les laisser partir, +ils cultivent des jardins potagers, élèvent des poules, des moutons, +des petits corbeaux à la becquée,--voire des bébés orphelins. + +Il est convenu que je dois aller dormir chez le mandarin, après avoir +soupé au poste français. Et à neuf heures, des lanternes de parade, +très chinoisement peinturlurées, grandes comme des tonneaux, viennent +me chercher pour me conduire au «yamen». + + * * * * * + +C'est toujours d'une profondeur sans fin les «yamen» chinois. Dans la +nuit fraîche, entre des monstres de pierre, entre des serviteurs +rangés en haie, je franchis aux lanternes une enfilade de deux cents +mètres de cours, et combien de portiques en ruine, de péristyles aux +marches branlantes, avant d'atteindre le logis poussiéreux et vermoulu +que le mandarin me destine: un bâtiment séparé, au milieu d'une sorte +de préau, parmi de vieux arbres aux troncs difformes. J'ai là, sous +des solives enfumées, une grande salle blanchie à la chaux, contenant +au milieu, sur une estrade, des sièges comme des trônes; ailleurs de +lourds fauteuils d'ébène, et, pour orner les murs, quelques rouleaux +de soie éployés, sur lesquels des poésies sont inscrites en caractères +mandchoux. Dans l'aile de gauche, une chambrette pour mes deux +serviteurs; dans l'aile de droite, une pour moi, avec des carreaux en +papier de riz, un très dur couchage sur une estrade et sous des +couvertures de soie rouge, enfin un brûle-parfum où se consument des +baguettes d'encens. Tout cela est campagnard, naïf et suranné aussi, +vieillot même en Chine. + +Mon hôte timide, en costume de cérémonie, m'attendait devant la porte +et me fait prendre place avec lui sur les trônes du milieu, pour +m'offrir le thé obligatoire, dans des porcelaines de cent ans. Puis, +avec discrétion, il se hâte de lever la séance et de me souhaiter +bonne nuit. En se retirant, il m'invite à ne pas m'inquiéter si +j'entends beaucoup de va-et-vient dans mon plafond: il est hanté par +les rats. Je ne devrai pas m'inquiéter non plus, si j'entends, +derrière mes carreaux de papier, des personnes se promener dans le +préau en jouant du claquebois: ce seront les veilleurs de nuit, +m'informant ainsi qu'ils ne dorment point et font bonne garde. + +--Il y a beaucoup de brigands dans le pays, ajouta-t-il; cependant la +cité, si haut murée, ferme ses portes au coucher du soleil; mais des +laboureurs, pour aller aux champs avant le jour, ont pratiqué un trou +dans les remparts, et les brigands, qui, hélas! en ont eu +connaissance, ne se font point faute d'entrer par là. + +Et quand il est parti, le mandarin aux longues révérences, quand je +suis seul dans l'obscurité de ce logis, au coeur de la ville isolée +dont les portes sont garnies de têtes humaines dans des cages, je me +sens infiniment loin, séparé du monde qui est le mien par des espaces +immenses, et aussi par des temps, par des âges; il me paraît que je +vais m'endormir au milieu d'une humanité en retard d'au moins mille +ans sur la nôtre. + + +Samedi 27 avril. + +Des chants de coqs, des chants de petits oiseaux sur mon toit +m'éveillent dans la vieille chambre étrange, et, à travers le tamisage +des carreaux de papier, je devine que le chaud soleil rayonne au +dehors. + +Osman et Renaud, levés avant moi, viennent alors m'avertir que l'on +fait en hâte de grands préparatifs dans les cours du yamen pour me +donner une fête,--une fête du matin, puisque je dois remonter à cheval +et continuer ma route vers les sépultures impériales aussitôt après le +repas de midi. + +Cela commence vers neuf heures. A l'ombre d'un portique, dont les +boiseries ébauchent des figures grimaçantes, je suis assis dans un +fauteuil, à côté du mandarin qui semble effondré sous ses robes de +soie. Devant moi, au soleil étincelant, c'est l'enfilade des cours, +des autres portiques en silhouettes biscornues et des vieux monstres +sur leurs socles. La foule chinoise--toujours les hommes seulement, +bien entendu--est là assemblée, dans ses éternels haillons de coton +bleu. Le «vent jaune», qui s'était apaisé la nuit, suivant son +habitude, recommence de souffler et de blanchir le ciel de poussière. +Et les acacias, les saules monotones, qui sont à peu près les seuls +arbres répandus dans cette Chine du Nord, montrent çà et là de +vieilles ramures grêles, aux petites feuilles à peine écloses, d'un +vert encore tout pâle. + + * * * * * + +Voici d'abord le défilé très lent, très lent d'une musique: beaucoup +de gongs, de cymbales, de clochettes, sonnant en sourdine; la mélodie +est comme chantée par un mélancolique, et doux, et persistant unisson +de flûtes,--de grandes flûtes au timbre grave, dont quelques-unes ont +des tuyaux multiples et ressemblent à des gerbes de roseaux. C'est +berceur et lointain, exquis à entendre. + +Les musiciens maintenant s'asseyent près de nous, en cercle, pour +mener la fête. Le rythme tout à coup change, s'accélère; les sonnettes +s'agitent, les gongs battent plus fort, et cela devient une danse. +Alors, de là-bas, du recul des cours et des vieux portiques, dans la +poussière qui s'épaissit, on voit, au-dessus des têtes de la foule, +arriver en dansant une troupe de personnages qui ont deux fois la +taille humaine, et qui se dandinent, qui se dandinent en mesure, et +qui jouent du sistre, qui s'éventent, qui se démènent d'une façon +exagérée, névrosée, épileptique... Des géants? Des pantins? Qu'est-ce +que ça peut bien être?... Cependant ils arrivent très vite, avec leurs +grandes enjambées sautillantes, et les voici devant nous... Ah! des +échassiers! Des échassiers prodigieux, plus haut perchés sur leurs +jambes de bois que des bergers landais, et bondissant comme de longues +sauterelles. Et ils sont costumés, grimés, peints, fardés; ils ont des +perruques, de fausses barbes; ils représentent des dieux, des génies +tels qu'on en voit dans les vieilles pagodes; ils représentent des +princesses aussi, ayant de belles robes de soie brodée, ayant des +joues trop blanches et trop roses, et des fleurs artificielles piquées +dans le chignon; des princesses tout en longueur, qui s'éventent d'une +façon exagérée, en se dandinant toujours, ainsi que la troupe entière, +d'un même mouvement régulier, incessant, obsédant comme celui des +balanciers de pendule. + +Or ces échassiers, paraît-il, sont tout simplement les jeunes garçons +d'un village voisin, de braves petits campagnards, formés en société +de gymnastique et qui font cela pour s'amuser. Dans les moindres +villages de la Chine intérieure, bien des siècles, des millénaires +avant que la coutume en soit venue chez nous, les garçons, de père en +fils, ont commencé de s'adonner passionnément aux jeux de force ou +d'adresse, de fonder des sociétés rivales, les unes d'acrobates, les +autres d'équilibristes ou de jongleurs, et d'organiser des concours. +C'est pendant les longs hivers surtout qu'ils s'exercent, quand tout +est glacé et que chaque petit groupement humain doit vivre seul, au +milieu d'un désert de neige. + +En effet, malgré les perruques blanches et les vieilles barbes de +centenaire, on voit que tout ce monde est jeune, très jeune, avec des +sourires enfantins. Elles sourient naïvement, les princesses gentilles +et drôles, aux trop longues jambes, qui ont des mouvements si excités +d'éventails, et qui dansent, de plus en plus dégingandées, qui se +cambrent, qui se renversent, dodelinant de la tête et du torse avec +frénésie. Ils sourient naïvement, les vieillards qui ont des figures +d'enfant, et qui battent du sistre ou du tambourin comme des possédés. +L'unisson persistant des flûtes semble à la longue les ensorceler, les +mettre dans un état spécial de démence qui se traduit par l'excès du +tic des ours... + +A un signal, les voici chacun sur une seule jambe, sur une seule +échasse, l'autre jambe relevée, l'autre échasse rejetée sur l'épaule, +et, par des prodiges d'équilibre, ils dansent tout de même, ils se +dandinent tout de même, plus que jamais, comme des marionnettes dont +les ressorts s'affolent, dont le mécanisme va sûrement se détraquer. +On apporte alors, en courant, des barrières de deux mètres de haut, et +ils les sautent, à cloche-pied, tous, princesses, vieillards ou +génies, sans cesser leurs jeux d'éventail ni leurs batteries de +tambourin. + +Quand enfin, n'en pouvant plus, ils vont s'adosser aux portiques, aux +vieux acacias, aux vieux saules, une autre bande toute pareille, sur +des jambes aussi longues (les garçons d'un autre village), arrive du +fond des cours, en se dandinant, et recommence, sur le même air, une +danse semblable; ils reproduisent les mêmes personnages, les mêmes +génies, les mêmes dieux à longue barbe, les mêmes belles dames +minaudières: dans leurs accoutrements pour nous si inconnus, avec +leurs figures si bizarrement grimées, ces danseurs incarnent des rêves +mythologiques bien anciens, faits autrefois, dans la nuit des âges, +par une humanité infiniment distante de la nôtre,--et tout cela, de +génération en génération, se transmet partout le pays d'une manière +inchangeable, ainsi que se transmettent toujours, en Chine, les rites, +les formes et les choses. + +Du reste, dans son étrangeté extrême, cette fête, cette danse demeure +très villageoise, très campagnarde, naïve comme un divertissement de +laboureurs. + +Ils ont fini de sauter leurs barrières. Et à présent on voit poindre, +du même là-bas toujours, deux épouvantables bêtes qui marchent de +front, une bête rouge et une bête verte. Ce sont deux grands dragons +héraldiques, longs d'au moins vingt mètres, dressant la tête, la +gueule béante, ayant ces horribles yeux louches, ces cornes, ces +griffes que chacun sait. Cela s'avance très vite, comme courant et se +tordant au-dessus des épaules de la foule, avec des ondulations de +reptile... Mais c'est tout léger, en carton, en étoffe tendue sur des +cercles, chaque bête supportée en l'air, au bout de bâtons, par une +douzaine de jeunes hommes très exercés, qui savent, par des trucs +subtils, donner à l'ensemble l'allure des serpents. Et une sorte de +maître de ballet les précède, tenant en main une boule que les +porteurs ne perdent pas de vue et dont il se sert, comme un chef +d'orchestre de sa baguette, pour guider le tortillement des deux +monstres. + +D'abord les deux grandes bêtes se contentent de danser devant moi, au +son des flûtes et des gongs, dans le cercle de la foule chinoise qui +s'est élargi pour leur faire place. Ensuite cela devient tout à fait +terrible: elles se battent, tandis que les gongs et les cymbales font +rage. Elles s'emmêlent, elles s'enroulent l'une à l'autre, ayant l'air +de s'étreindre; on les voit traîner leurs longs anneaux dans la +poussière, et puis tout à coup, d'un bond, elles se redressent, comme +cabrées, les deux énormes têtes se faisant face, avec un tremblement +de fureur. Et le maître de ballet, agitant sa boule directrice, se +démène et roule des yeux féroces. + +Et la poussière s'épaissit sur la foule, sur les porteurs qu'on ne +voit plus; la poussière se lève en nuage, rendant à demi fantastique +cette bataille de la bête rouge et de la bête verte. Le soleil brûle +comme en pays tropical, et cependant le triste avril chinois, anémié +par tant de sécheresse après l'hiver de glace, s'indique à peine ici +par la nuance très tendre des quelques petites feuilles apparues aux +vieux saules, aux vieux acacias de cette cour... + + * * * * * + +Après le déjeuner, des mandarins de la plaine, précédés de musiques, +arrivent des villages, m'apportent des offrandes pastorales: des +paniers de raisins conservés, des paniers de poires, des poules +vivantes dans des cages, une jarre de vin de riz. Ils sont coiffés du +bonnet officiel d'hiver à plume de corbeau et vêtus de robes de soie +sombre, avec, sur le dos et sur la poitrine, un carré de broderie +d'or--au milieu duquel est figurée, parmi des nuages, une toujours +invariable cigogne s'envolant vers la lune. Presque tous, vieillards +desséchés, à barbiche grise, à moustache grise qui retombe. Et, avec +eux, ce sont de grands tchinchins, de grandes révérences, de grands +compliments; des poignées de main où l'on se sent comme griffé par des +ongles trop longs, emmanchés de vieux doigts maigres. + + * * * * * + +A deux heures, je remonte à cheval, avec mes hommes et je m'en vais à +travers les décombres des rues, précédé du même cortège qu'à +l'arrivée, les gongs sonnant en glas et les hérauts poussant leurs +cris. Derrière moi, suit le mandarin de céans dans sa chaise à +porteurs, suivent les compagnies d'échassiers et les deux dragons +monstrueux. + +Au sortir de la ville, dans le tunnel profond des portes, où la foule +est déjà assemblée pour me voir, tout cela s'engouffre avec nous, les +princesses aux enjambées de trois mètres, les dieux qui jouent du +sistre ou du tambourin, et la bête rouge, et la bête verte. Sous la +voûte demi-obscure, au fracas de tous les sistres et de tous les +gongs, dans des envolées de poussière noirâtre qui vous aveugle, c'est +une mêlée compacte, où nos chevaux se traversent et bondissent, +troublés par le bruit, affolés par les deux épouvantables monstres qui +ondulent au-dessus de nos têtes... + +Après nous avoir reconduits à un quart de lieue des murs, ce cortège +enfin nous quitte. + +Et nous retrouvons le silence,--dans la plaine brûlante où nous avons +à faire vingt kilomètres environ à travers la poussière et le «vent +jaune» pour atteindre Y-Tchéou, une autre vieille ville murée qui sera +notre étape de ce soir. + +Demain seulement, nous arriverons aux tombeaux. + + +III + +La plaine ressemble à celle d'hier, plus verte cependant et un peu +plus boisée. Les blés, semés en sillons comme les nôtres, poussent à +miracle dans ce sol, qui semble fait de sable et de cendre. +D'ailleurs, tout devient moins désolé à mesure qu'on s'éloigne de la +région de Pékin pour s'élever, par d'insensibles pentes, vers ces +grandes montagnes de l'Ouest, qui apparaissent de plus en plus nettes +en avant de nous. Le «vent jaune» aussi souffle moins fort, et, dans +les instants où il s'apaise, quand s'abat l'aveuglante poussière, on +dirait les campagnes du nord de la France, avec ces sillons partout, +ces bouquets d'ormeaux et de saules. On oublie qu'on est au fond de la +Chine, sur l'autre versant du monde, on s'attend à voir, dans les +sentiers, passer des paysans de chez nous... Mais les quelques +laboureurs courbés vers la terre ont sur la tête de longues nattes +relevées en couronnes, et leurs torses nus sont comme teints au +safran. + +Tout est paisible, dans ces champs inondés de soleil, dans ces +villages bâtis à l'ombre légère des saules. En somme, les gens ici +vivaient heureux, cultivant à la façon primitive le vieux sol +nourricier, et régis par des coutumes de cinq mille ans. A part les +exactions peut-être de quelques mandarins--et encore est-il beaucoup +de mandarins débonnaires,--ces paysans chinois en étaient presque +restés à l'âge d'or, et je ne me représente pas ce que seront pour eux +les joies de cette «Chine nouvelle» rêvée par les réformateurs +d'Occident. Jusqu'à ce jour, il est vrai, l'invasion ne les a guère +troublés, ceux-ci; dans cette contrée que nous Français occupons +seuls, nos troupes n'ont jamais eu d'autre rôle que de défendre les +villageois contre les bandes de Boxers pillards; le labour, les +semailles, tous les travaux de la terre ont été faits tranquillement +en leur saison,--et il est impossible ne n'être pas frappé de la +différence avec certaines autres contrées, que je ne puis trop +désigner, où c'est le régime de la terreur et où les champs sont +restés en friche, redevenus des steppes déserts. + + * * * * * + +Vers quatre heures et demie du soir, sur le fond découpé des montagnes +qui commencent de beaucoup grandir à nos yeux, une ville nous apparaît +comme hier, d'un premier aspect formidable avec ses hauts remparts +crénelés. Comme hier aussi, un cavalier arrive au-devant de moi: le +capitaine qui commande le poste d'infanterie de marine installé là +depuis l'automne. + +Des veilleurs, du haut des murs, nous avaient devinés de loin, au +nuage de poussière soulevé par nos chevaux dans la plaine. Et, dès que +nous approchons, nous voyons sortir des vieilles portes le cortège +officiel qui vient à ma rencontre: mêmes emblèmes qu'à Laï-Chou-Chien, +même grand papillon noir, mêmes parasols rouges, mêmes cartouches et +mêmes bannières; tout cérémonial en Chine est réglé depuis des siècles +par une étiquette invariable. + +Mais les gens qui me reçoivent aujourd'hui sont beaucoup plus élégants +et sans doute plus riches que ceux d'hier. Le mandarin, qui est +descendu de sa chaise à porteurs pour m'attendre au bord de la route, +après m'avoir fait remettre à cent pas de distance sa carte de visite +sur papier écarlate, se tient au milieu d'un groupe de personnages en +somptueuses robes de soie; lui-même est un grand vieillard distingué, +qui porte à son chapeau la plume de paon et le bouton de saphir. Et la +foule est énorme pour me voir faire mon entrée, au son funèbre du +gong, aux longs gémissements des crieurs. Des figures garnissent le +faîte des remparts, regardant entre les créneaux avec de petits yeux +obliques, et jusque dans l'épaisseur des portes, il y a des bonshommes +à torse jaune plaqués en double haie contre les parois. Mon interprète +cependant me confesse qu'on est généralement déçu: «Si c'est un +lettré, demandent les gens, pourquoi s'habille-t-il en colonel?» (On +sait le dédain chinois pour le métier des armes.) Mon cheval seul +relève un peu mon prestige; assez fatigué par la campagne, ce pauvre +cheval d'Algérie, mais ayant encore du port de tête et du port de +queue lorsqu'il se sent regardé, et surtout lorsque le gong résonne à +ses oreilles. + + * * * * * + +Y-Tchéou, la ville où nous voici enfermés dans des murs de trente +pieds de haut, contient encore une quinzaine de mille habitants, +malgré ses espaces déserts et ses ruines. Et il y a grande affluence +de monde sur notre parcours, dans les petites rues, devant les petites +échoppes anciennes où s'exercent des métiers antédiluviens. + +C'est d'ici même qu'est parti, l'année dernière, le terrible mouvement +de haine contre les étrangers, c'est dans une bonzerie de la montagne +voisine que la guerre d'extermination a été d'abord prêchée, et tous +ces gens qui m'accueillent si bien ont été les premiers Boxers; +ardemment ralliés pour l'instant à la cause française, ils décapitent +volontiers ceux des leurs qui n'ont pas transigé et mettent les têtes +dans ces petites cages dont les portes de leur ville sont garnies; +mais, si le vent tournait demain, je me verrais déchiqueté par eux au +son de ferraille de leurs mêmes gongs, et avec le même entrain qu'ils +mettent à me recevoir. + +Quand j'ai pris possession du logis qui m'est destiné, tout au fond de +la résidence mandarine--au bout d'une interminable avenue de vieux +portiques et de vieux monstres gardiens qui me montrent leurs crocs +dans des sourires de tigre,--une demi-heure de jour me reste encore, +et je vais faire visite à un jeune prince de la famille impériale, +détaché à Y-Tchéou pour le service des vénérables tombeaux. + +D'abord, la mélancolie de son jardin, par ce crépuscule d'avril. C'est +entre des murs de briques grises; c'est très fermé, au milieu de la +ville déjà si murée. Grises aussi, les rocailles dessinant les petits +carrés, les petits losanges où fleurissent de larges pivoines rouges, +violettes ou roses qui sont très odorantes, contrairement à celles de +chez nous, et qui remplissent ce soir le triste enclos d'un excès de +senteurs. Il y a aussi des rangées de petits bassins en porcelaine, où +habitent de minuscules poissons monstres: poissons rouges ou poissons +noirs, empêtrés dans des nageoires et des queues extravagantes qui +leur font comme des robes à falbalas; poissons chez lesquels on est +arrivé à produire, par je ne sais quelle mystérieuse culture, des yeux +énormes et effrayants qui leur sortent de la tête comme ceux des +dragons héraldiques. Les Chinois, qui torturent les pieds des femmes, +déforment aussi les arbres pour qu'ils restent nains et bossus, les +fruits pour qu'ils aient l'air d'animaux, et les animaux pour les +faire ressembler aux chimères de leurs rêves. + +Il fait déjà sombre dans l'appartement du prince, qui donne sur ce +petit jardin de prison, et on n'y aperçoit d'abord en entrant qu'un +flot de soies rouges: les longs baldaquins retombants de plusieurs +«parasols d'honneur», ouverts et plantés debout sur des pieds en bois. +Un air lourd, trop saturé d'opium et de musc. De profonds divans +rouges, sur lesquels traînent des pipes d'argent, pour fumer ce poison +dont la Chine est en train de mourir. Le prince, vingt ou vingt-deux +ans, d'une laideur maladive avec deux yeux qui divergent, est parfumé +à l'excès, et vêtu de soies tendres, dans des gammes qui vont du mauve +au lilas. + + * * * * * + +Ce soir, chez le mandarin, dîner auquel assistent le commandant du +poste français, le prince, deux ou trois notables et un de mes +«confrères», un membre de l'Académie de Chine, mandarin à bouton de +saphir. + +Assis dans de lourds fauteuils carrés, nous sommes six ou sept, autour +d'une table que garnissent d'étranges et exquises petites porcelaines +des vieux temps, petites, petites comme pour une dînette de poupées. +Des cires rouges nous éclairent, allumées dans de hauts chandeliers de +cuivre. + +Depuis ce matin, la province entière a quitté par ordre le bonnet +hivernal pour prendre le chapeau d'été, conique en forme d'abat-jour +de lampe, sur lequel retombent des touffes de crins rouges ou, suivant +la dignité du personnage, des plumes de paon et de corbeau. Or, il est +de bon ton de dîner coiffé,--et cela fait tout de suite Chine de +paravent, les chapeaux de ce style. + +Quant aux dames de la maison, elles demeurent invisibles, hélas! et il +serait de la dernière inconvenance de les demander ou même d'y faire +allusion.--(On sait d'ailleurs qu'un Chinois obligé de parler de sa +femme ne doit la désigner que d'une manière indirecte, et autant que +possible par un qualificatif sévèrement dénué de toute galanterie, +comme par exemple: «mon horripilante» ou «ma nauséabonde».) + + * * * * * + +Le dîner commence par des prunelles confites et quantité de sucreries +mignardes, que l'on mange avec des petites baguettes. Il s'excuse, le +mandarin, de ne pouvoir m'offrir des nids d'hirondelle de mer: +Y-Tchéou est un pays si perdu, si loin de la côte, il est si difficile +de s'y procurer ce qu'on veut! En revanche, voici un plat d'ailerons +de requin, un autre de vessies de cachalot, un autre encore de nerfs +de biche, et puis des ragoûts de racines de nénufar aux oeufs de +crevette. + +Dans la salle blanche au plafond noir--dont les murs sont ornés +d'aquarelles, sur longues bandes de papier précieux, représentant des +bêtes ou des fleurs monstrueuses--l'inévitable odeur de l'opium et du +musc se mêle au fumet des sauces étranges. Autour de nous s'empressent +une vingtaine de serviteurs coiffés comme leurs maîtres et vêtus de +belles robes de soie avec corselet de velours. A ma droite, mon +«confrère» de l'Académie de Chine me dit des choses de l'autre monde. +Il est vieux et entièrement desséché par l'abus de la fumée mortelle; +sa petite figure réduite à rien disparaît sous le cône de son chapeau +et sous les deux ronds de ses grosses lunettes bleues. + +--Est-il vrai, me demande-t-il, que l'empire du Milieu occupe le +dessus de la boule terrestre, et que l'Europe s'accroche péniblement +penchée sur le côté? + +Il paraît qu'il possède au bout de son pinceau plus de quarante mille +caractères d'écriture et qu'il est capable, sur n'importe quel sujet, +d'improviser des poésies suaves. De temps à autre, je vois avec +terreur son petit bras de squelette sortir de ses belles manches +pagodes et s'allonger vers les plats; c'est pour y cueillir, avec sa +propre fourchette à deux dents, quelque bouchée de choix qu'il me +destine,--et cela m'oblige à de continuels et difficiles escamotages +sous la table pour ne point manger ces choses. + +Après les mets saugrenus et légers, paraissent des canards désossés, +et puis des viandes, qui doivent se succéder de plus en plus +copieuses, jusqu'à l'heure où les convives déclarent que vraiment cela +suffit. Alors, on apporte les pipes d'opium et les cigarettes,--et +voici l'instant de monter en palanquin pour aller à la fête nocturne +que l'on m'a préparée. + +Dehors, dans la longue avenue des portiques et des monstres, où il +fait nuit étoilée, tous les serviteurs du yamen nous attendent avec de +grandes lanternes en papier, peintes de chauves-souris et de chimères. +Et une centaine d'aimables Boxers sont là aussi, tenant des torches +pour nous éclairer mieux. Nous montons chacun dans un palanquin, et +les porteurs nous enlèvent au trot, tandis que toutes ces torches +flambantes courent à nos côtés, et que les gongs, courant de même, +commencent, en avant de notre cortège, leur fracas de bataille. + +Très vite, pendant cette course, très vite défilent, éclairées par +toutes ces lueurs dansantes, les petites échoppes encore ouvertes, les +figures chinoises encore attroupées pour nous voir, et les grimaces de +tous les monstres de pierre échelonnés sur la route. + + * * * * * + +Au fond d'une immense cour, un bâtiment neuf sur la porte duquel se +lit, à la lueur des torches, cette inscription stupéfiante: «Parisiana +d'Y-Tchéou!»... Des «Parisiana» dans cette ville ultra-chinoise qui +jusqu'à l'automne dernier n'avait jamais vu d'Européens approcher ses +murs!... C'est là que nos porteurs s'arrêtent, et c'est le théâtre +improvisé cet hiver par nos soixante hommes d'infanterie de marine +pour occuper leurs veillées glaciales. + +J'ai promis d'assister à une représentation de gala que ces grands +enfants donnent pour moi ce soir.--Et, de tant de réceptions +charmantes que l'on a bien voulu me faire çà et là par le monde, +aucune ne m'a ému plus que celle de ces soldats, exilés en un coin +perdu de la Chine. Leurs discrets sourires d'accueil, les quelques +mots que l'un d'eux s'est chargé de me dire, de leur part à tous, sont +plus touchants que nombre de banquets et de discours, et je serre de +bon coeur les braves mains qui n'osaient pas se tendre vers la +mienne. + +Afin que je garde un souvenir de leur hospitalité d'un soir à +Y-Tchéou, ils se sont cotisés pour me faire un cadeau très local, un +de ces parasols de soie rouge à long baldaquin retombant qu'il est +d'usage en Chine de promener en avant des bonshommes de marque. Et, si +encombrante que soit la chose, même repliée, il va sans dire que je +l'emporterai précieusement en France. + +Ensuite ils me remettent un programme illustré, sur lequel le nom de +chaque acteur figure suivi d'un litre pompeux: M. le soldat un tel, de +la _Comédie-Française_, ou bien: M. le caporal un tel, du _théâtre +Sarah-Bernhardt_. Et nous prenons place.--C'est un vrai théâtre qu'ils +ont fabriqué là, avec une scène surélevée, une rampe et un rideau. + +Dans des fauteuils chinois qu'ils ont placés au premier rang, leur +capitaine s'assied auprès de moi, et puis le mandarin, le prince du +sang et deux ou trois notables à longues queues. Derrière nous, les +sous-officiers et les soldats; quelques bébés jaunes, en toilette de +cérémonie, se glissent aussi parmi eux, familièrement, ou même +s'installent sur leurs genoux: les élèves de leur école.--Car ils ont +fondé une école, comme ceux de Laï-Chou-Chien, pour apprendre le +français aux enfants du voisinage. Et un sergent m'en présente un +impayable de six ans tout au plus, qui s'est mis pour la circonstance +en belle robe, sa petite queue toute courte et toute raide, nouée +d'une soie rouge, et qui sait me réciter le commencement de «Maître +corbeau sur un arbre perché» d'une grosse voix, en roulant les yeux +tout le temps. + + * * * * * + +Les trois coups, et le rideau se lève. C'est d'abord un vaudeville, de +je ne sais qui, mais certainement très retouché par eux, avec une +drôlerie imprévue, à laquelle on ne résiste pas. Inénarrables sont les +dames, les belles-mères, qui ont des chevelures en étoupe... Ensuite, +se succèdent les scènes comiques et les chansons de «Chat Noir». Les +invités chinois, sur leurs fauteuils en forme de trône, demeurent +impassibles comme des bouddhas de pagode; cette gaieté si française, +quels aspects peut-elle bien prendre pour leurs cervelles d'Extrême +Asie?... + +Avant que soient épuisés les derniers numéros du programme, on entend +au dehors le tonnerre soudain des gongs, le cliquetis des sistres et +des cymbales, toutes les ferrailles de la Chine. Et c'est le prélude +de la fête que le mandarin a voulu m'offrir, fête qui aura lieu dans +la cour même du quartier, et à laquelle assisteront naturellement tous +nos soldats. + +Les lanternes à profusion illuminent cette cour, avec les torches +fumantes d'une centaine de Boxers. + +Il y a d'abord, menée par les flûtes graves, une danse d'échassiers, +au dandinement d'ours. Ensuite donnent à tour de rôle toutes les +sociétés de gymnastique de la région voisine. De petits paysans d'une +dizaine d'années, costumés en seigneurs des anciennes dynasties, font +un simulacre de bataille, sautent comme de jeunes chats; prodigieux +tous de légèreté et de vitesse, avec leurs grands sabres qui tournent +en moulinets. Viennent à présent les garçons d'un autre village, qui +jettent en hâte leurs vêtements et se mettent à faire tourner des +fourches autour de leurs corps; par des coups de poing, des coups de +pied imperceptibles, ils les font tourner si vite, que bientôt ce ne +sont plus des fourches à nos yeux, mais des espèces de serpents sans +fin qui leur enlacent furieusement la poitrine. Puis, en un tour de +main, plus vite que dans les cirques les mieux machinés, une barre +fixe est dressée devant moi, et des acrobates le torse nu, superbement +musclés, font des tours; ce sont les gens du mandarin, ceux-là, les +mêmes qui tout à l'heure nous servaient à table, en si belles robes de +soie. + +Et toujours le fracas des gongs, l'incantation des flûtes, la flamme +fumeuse des torches. + + * * * * * + +Pour finir, un feu d'artifice, très long, très bruyant. Quand les +pièces éclatent en l'air, au bout d'invisibles tiges de bambou, des +pagodes en papier mince et lumineux se déploient sur le ciel étoilé, +édifices de rêve chinois, tremblants, impondérables, qui tout de suite +s'enflamment et s'évanouissent en fumée. + + * * * * * + +Par les petites rues sinistres, maintenant endormies, nous rentrons +tard, au trot de nos porteurs, escortés des mille lumières dansantes +de nos torches et de nos lanternes. + +Vers minuit, me voici seul, au fond du yamen, dans mon logis séparé +dont l'avenue est surveillée par les immobiles bêtes accroupies. Sur +ma table du milieu, on a posé un souper de toutes les variétés de +gâteaux connus en Chine. Des arbres fruitiers, fleuris et encore sans +feuilles, décorent mes consoles; des arbres nains, bien entendu, +poussés dans des vases de porcelaine et longuement torturés, jusqu'à +devenir invraisemblables: un petit poirier a pris la forme régulière +d'une sorte de lyre en fleurs blanches, un petit pêcher ressemble à +une couronne de fleurs roses. A part ces fraîches floraisons de +printemps, tout est vieux dans ma chambre, déjeté, vermoulu; et, par +les trous du plafond jadis blanc, passent les museaux d'innombrables +rats qui me suivent des yeux. + +Couché dans mon grand lit, dont les sculptures représentent +d'horribles bêtes, dès que j'ai soufflé ma lumière, je les entends +descendre, tous ces rats, secouer les fines porcelaines de ma table et +grignoter mes pâtisseries. Et bientôt, au milieu du silence de plus en +plus profond des entours, les veilleurs de nuit, qui se promènent d'un +pas feutré, commencent à jouer discrètement du claque-bois. + + * * * * * + +Dimanche 28 avril. + +Promenade matinale chez les ciseleurs d'argent,--une spécialité +d'Y-Tchéou. Ensuite, dans la partie tout à fait morte de la ville, à +une antique pagode demi-croulée sur le sol de cendre, au milieu de +fantômes d'arbres qui n'ont plus que l'écorce; le long de ses galeries +sont représentés les supplices de l'enfer bouddhique: quelques +centaines de personnages de grandeur naturelle, en bois tout rongé de +vermoulure, se débattent contre des diables qui s'empressent à leur +étirer les entrailles ou à les brûler vifs. + + * * * * * + +A neuf heures, je remonte à cheval avec mes hommes, pour faire avant +midi les quinze ou dix-huit kilomètres qui me séparent encore de ces +mystérieuses sépultures d'empereurs, puis rentrer ce soir même à +Y-Tchéou, et demain me remettre en route pour Pékin. + +Nous prenons pour nous en aller la porte opposée à celle par où nous +étions entrés hier.--Nulle part encore nous n'avions vu tant de +monstres que dans cette ville si vieille; leurs grosses figures +ricanantes sortent partout de la terre où le temps les a presque +enfouis; il en apparaît aussi de tout entiers, accroupis sur des +socles, gardant l'entrée des ponts de granit ou bien faisant cercle +dans les carrefours. + +Au sortir de la ville, une pagode de mauvais aloi, aux murs de +laquelle s'accrochent des petites cages contenant des têtes humaines +fraîchement tranchées. Et nous nous trouvons de nouveau dans les +champs silencieux, sous l'ardent soleil. + + * * * * * + +Le prince nous accompagne, montant un poulain mongol ébouriffé comme +un caniche; auprès de nos costumes plutôt rudes, de nos bottes +poudreuses, contrastent ses soies roses, ses chaussures de velours, et +il laisse derrière lui dans la plaine sa traînée de musc. + + +IV + +Le pays s'élève en pente douce vers la chaîne des montagnes mongoles +qui, toujours en avant de nous, grandissent rapidement dans notre +ciel. Les arbres se font de moins en moins rares, l'herbe croît par +place sans qu'on l'ait semée, et ce n'est bientôt plus le triste sol +de cendre. + +Autour de nous, il y a maintenant des coteaux à la cime pointue, au +dessin tourmenté, et çà et là, sur les bizarres petits sommets, des +vieilles tours sont perchées,--de ces tours à dix ou douze étages qui +font tout de suite décor chinois, avec la superposition de leurs toits +courbes aux angles retroussés en manière de corne, une cloche éolienne +à chaque bout. + +Et l'air de plus en plus se purifie de son nuage de poussière,--à +mesure que l'on s'approche de la région, sans doute privilégiée, qui a +été choisie pour le repos des empereurs et des impératrices Célestes. + +Après le douzième kilomètre environ, halte dans un village, pour +déjeuner chez un grand prince, d'un rang beaucoup plus élevé que celui +qui chevauche avec nous: oncle direct de l'Empereur, celui-là, en +disgrâce auprès de la Régente dont il fut le favori, et préposé +aujourd'hui à la haute surveillance des sépultures. Étant en deuil +austère, il s'habille de coton comme un pauvre, et cependant ne +ressemble pas à tout le monde. Il s'excuse de nous recevoir dans le +délabrement d'une vieille maison quelconque, les Allemands ayant mis +le feu à son yamen, et il nous offre un déjeuner très chinois, où +reparaissent des ailerons de requin et des nerfs de biche,--tandis que +les plates figures sauvages des paysans d'alentour nous regardent par +les trous de nos carreaux en papier de riz, crevés du toutes parts. + +Aussitôt après la dernière tasse de thé, nous remontons à cheval, pour +voir enfin ces tombeaux qui sont à présent là tout près, et vers +lesquels nous cheminons depuis déjà plus de trois jours. Mon +«confrère» de l'Académie de Pékin, qui nous a rejoints, toujours avec +ses grosses lunettes rondes, son petit corps d'oiseau sec perdu dans +ses belles robes de soie, nous accompagne aussi cahin-caha sur une +mule. + +Pays de plus en plus solitaire. Fini, les champs; fini, les villages. +Le chemin pénètre au milieu de collines--qui sont revêtues d'herbe et +de fleurs!--et c'est une surprise, un enchantement pour nos yeux +déshabitués, cela semble un peu édénique, après toute cette Chine +poudreuse et grise où nous venons de vivre, et où ne verdissait que le +blé des sillons. La perpétuelle poussière du Petchili, nous l'avons +décidément laissée derrière nous; sur les plaines en contre-bas, nous +l'apercevons, comme un brouillard dont nous serions enfin délivrés. + +Nous nous élevons toujours, arrivant aux premiers contreforts de la +chaîne mongole. Voici, derrière une muraille de terre, un immense camp +de Tartares; au moins deux mille hommes, armés de lances, d'arcs et de +flèches: les gardiens d'honneur des souverains défunts. + +La pureté des horizons, dont nous avions presque perdu le souvenir, +est ici retrouvée. Ces montagnes de Mongolie, semble-t-il, viennent +soudainement de se rapprocher, comme si d'elles-mêmes elles s'étaient +avancées; très rocheuses, avec des escarpements étranges, des pointes +comme des donjons ou des tours de pagode, elles sont d'un beau violet +d'iris au-dessus de nos têtes. Et, en avant de nous, de tous côtés, +commencent de paraître des vallonnements boisés, des forêts de cèdres. + +Il est vrai, ce sont des forêts factices,--mais déjà si +vieilles,--plantées il y a des siècles, pour composer le parc +funéraire, de plus de vingt lieues de tour, où dorment quatre +empereurs tartares. + + * * * * * + +Nous entrons dans ce lieu de silence et d'ombre, étonnés qu'il ne soit +enclos d'aucune muraille, contrairement aux farouches usages de la +Chine. Sans doute, en cette région très isolée, on l'a jugé +suffisamment défendu par la terreur qu'inspirent les Mânes des +Souverains,--et aussi par un édit général de mort, rendu d'avance +contre quiconque oserait ici labourer un coin de terre ou seulement +l'ensemencer. + +C'est le bois sacré par excellence, avec tout son recueillement et son +mystère... Quels merveilleux poètes de la Mort sont ces Chinois, qui +lui préparent de telles demeures!... On serait tenté dans cette ombre +de parler bas comme sous une voûte de temple; on se sent profanateur +en foulant à cheval ce sol, vénéré depuis des âges, dont le tapis +d'herbes fines et de fleurettes de printemps semble n'avoir été violé +jamais. Les grands cèdres, les grands thuyas centenaires, parfois un +peu clairsemés sur les collines ou dans les vallées, laissent entre +eux des espaces libres où ne croissent point de broussailles; sous la +colonnade de leurs troncs énormes, rien que de courtes graminées, de +très petites fleurs exquises, et des lichens, des mousses. + +Cette poussière, qui obscurcissait le ciel des plaines, ne monte sans +doute jamais jusqu'à cette région choisie, car le vert magnifique des +arbres n'en est nulle part terni. Et, dans cette solitude superbe que +les hommes d'ici ont faite aux Mânes de leurs maîtres, quand le chemin +nous fait passer par quelque clairière, ou sur quelque hauteur, les +lointains qui se découvrent sont d'une limpidité absolue; une lumière +paradisiaque tombe alors sur nous, d'un profond ciel discrètement +bleu, rayé par des bandes de petits nuages d'un gris rose de +tourterelle; dans ces moments-là, on aperçoit aussi, au loin, de +somptueuses toitures, d'un émail jaune d'or, qui s'élèvent parmi les +ramures si sombres, comme des palais de belles-au-bois-dormant... + +Personne dans ces chemins ombreux. Un silence de désert. A peine, de +temps à autre, le croassement d'un corbeau,--trop funèbre, à ce qu'il +semble, pour les tranquilles enchantements de ce lieu, où la Mort a +dû, avant d'entrer, dépouiller son horreur, pour demeurer seulement la +Magicienne des repos qui ne finiront plus. + +Par endroits, les arbres sont alignés en quinconces, formant des +allées qui s'en vont à perte de vue dans la nuit verte. Ailleurs, ils +ont été semés sans ordre; on dirait qu'ils ont poussé d'eux-mêmes +comme les plantes sauvages, et on se croirait en simple forêt. Mais +des détails cependant viennent rappeler que le lieu est magnifique, +impérial et sacré; le moindre pont, jeté sur quelque ruisseau qui +traverse le chemin, est de marbre blanc, d'un dessin rare; couvert de +précieuses ciselures; ou bien quelque bête héraldique, accroupie à +l'ombre, vous lance au passage la menace de son rire féroce; ou bien +encore un obélisque de marbre, enroulé de dragons à cinq griffes, se +dresse inattendu, dans sa neigeuse blancheur, sur le fond obscur des +cèdres. + + * * * * * + +Dans ce bois de vingt lieues de tour, il y a seulement quatre cadavres +d'empereurs; on y ajoutera celui de l'Impératrice Régente, dont le +mausolée est depuis longtemps commencé, ensuite celui du jeune +empereur son fils, qui a fait marquer sa place élue d'une stèle en +marbre gris[5]. Et ce sera tout. Les autres souverains, passés ou à +venir, dorment ou dormiront ailleurs, dans d'autres édens--du reste +aussi vastes, aussi merveilleusement composés. Car il faut énormément +de place pour un cadavre de Fils du Ciel, et énormément de silencieuse +solitude alentour. + +[Note 5: Ses sujets ont fait graver sur la stèle une inscription +souhaitant à leur souverain de vivre _dix mille fois dix mille ans_.] + +La disposition de ces tombeaux est réglée par des plans inchangeables, +qui remontent aux vieilles dynasties éteintes; aussi sont-ils tous +pareils,--rappelant même ceux des empereurs Mings, antérieurs de +plusieurs siècles, et dont les ruines délaissées ont été depuis +longtemps un but d'excursion permis aux Européens. + +On y arrive invariablement par une coupée d'une demi-lieue de long +dans la sombre futaie, coupée que les artistes d'autrefois ont eu soin +d'orienter de manière qu'elle s'ouvre, comme les portants d'un +magnifique décor au théâtre, sur quelque fond incomparable: par +exemple une montagne particulièrement haute, abrupte et audacieuse; un +amas rocheux présentant une de ces anomalies de forme ou de couleur +que les Chinois recherchent en toute chose. + +Invariablement aussi l'avenue commence par de grands arcs de triomphe +en marbre blanc, qui sont, il va sans dire, surchargés de monstres, +hérissés de cornes et de griffes. + +Chez l'aïeul de l'Empereur actuel, qui reçoit aujourd'hui notre +première visite, ces arcs de l'entrée, imprévus au milieu de la forêt, +ont la base enlacée par les liserons sauvages: ils semblent, au coup +de baguette d'un enchanteur, avoir jailli sans travail, d'un sol qui a +l'air vierge,--tant il est feutré de ces mousses, de ces petites +plantes délicates et rares qu'un rien dérange, qui ne croissent que +dans les lieux longuement tranquilles, longuement respectés par les +hommes. + +Ensuite viennent des ponts de marbre blanc, arqués en demi-cercle, +trois ponts parallèles, comme chaque fois que doit passer un empereur +vivant ou mort, le pont du milieu étant réservé pour Lui seul. Les +architectes des tombeaux ont eu soin de faire traverser plusieurs fois +l'avenue par de factices rivières, afin d'avoir l'occasion d'y jeter +ces courbes charmantes et leur blancheur quasi éternelle. Chaque +balustre des ponts figure un enlacement de chimères impériales. Les +longues dalles penchées y sont glissantes et neigeuses, encadrées par +une herbe de cimetière, qui pousse et fleurit dans tous leurs joints. +Et le passage est dangereux pour nos chevaux, dont les pas résonnent +tristement sur ce marbre; le bruit soudain que nous faisons là, dans +ce silence, nous cause d'ailleurs presque une gêne, comme si nous +venions troubler d'une façon inconvenante le recueillement d'une +nécropole. A part nous et quelques corbeaux sur les arbres, rien ne +bouge et rien ne vit, dans l'immensité du parc funéraire. + +Après le pont aux triples arches, l'avenue conduit vers un premier +temple à toit d'émail jaune, qui semble la barrer en son milieu. Aux +quatre angles de la clairière où il est bâti, s'élèvent des colonnes +rostrales en marbre d'un blanc d'ivoire; monolithes admirables, au +sommet de chacun desquels s'assied une bête pareille à celles qui +trônent sur les obélisques devant le palais de Pékin,--une espèce de +maigre chacal, aux longues oreilles droites, les yeux levés et la +gueule ouverte comme pour hurler vers le ciel. Ce premier temple ne +contient que trois stèles géantes, qui posent sur des tortues de +marbre grosses comme des léviathans, et qui racontent la gloire de +l'empereur défunt, la première en langue tartare, la seconde en +chinois, la troisième en mandchou. + +L'avenue, au delà de ce temple des stèles, se prolonge dans son même +axe, indéfiniment longue encore, majestueuse entre ses deux parois de +cèdres aux verdures presque noires, et recouverte par terre d'un tapis +d'herbes, de fleurs, de mousses comme si on n'y marchait jamais. +Toutes les avenues dans ce bois sont habituées au même continuel +abandon, au même continuel silence, car les Chinois ne venaient ici +qu'à de longs intervalles, en cortèges respectueux et lents, pour +accomplir des rites mortuaires. Et cet air de délaissement, dans cette +splendeur, est le grand charme de ce lieu unique au monde. + +Quand les alliés auront évacué la Chine, le parc des tombeaux, qui +nous aura été ouvert un moment, redeviendra impénétrable aux Européens +pour des temps que l'on ignore, jusqu'à une invasion nouvelle +peut-être, qui fera cette fois crouler le vieux Colosse jaune... A +moins qu'il ne secoue son sommeil de mille ans, le Colosse encore +capable de jeter l'épouvante, et qu'il ne prenne enfin les armes pour +quelque revanche à laquelle on n'ose songer... Mon Dieu, le jour où la +Chine, au lieu de ses petits régiments de mercenaires et de bandits, +lèverait en masse, pour une suprême révolte, ses millions de jeunes +paysans tels que ceux que je viens de voir, sobres, cruels, maigres et +musclés, rompus à tous les exercices physiques et dédaigneux de la +mort, quelle terrifiante armée elle aurait là, en mettant aux mains de +ces hommes nos moyens modernes de destruction!... Et vraiment il +semble, quand on y réfléchit, que certains de nos alliés aient été +imprudents de semer ici tant de germes de haine et tant de besoins de +vengeance. + +Là-bas, au bout de l'avenue déserte aux verdures sombres, le temple +final commence de montrer son toit d'émail. La montagne au-dessus, +l'étrange montagne dentelée qui a été choisie pour être comme la toile +de fond du morne décor, monte aujourd'hui, toute violette et rose, +dans une déchirure de ciel d'un bleu rare, d'un bleu de turquoise +mourante, tournant au vert. La lumière demeure exquise et discrète; le +soleil, voilé sous ces mêmes nuages couleur de tourterelle. Et nous +n'entendons plus marcher nos chevaux sur le feutrage épais des herbes +et des mousses. + +On voit maintenant les grandes portes triples du sanctuaire, qui sont +d'un rouge de sang avec des ferrures d'or. + +Encore la blancheur d'un triple pont de marbre, aux dalles glissantes, +sur lesquelles ma petite armée recommence de faire en passant un bruit +exagéré, comme si ces rangées de cèdres en muraille autour de nous +avaient les sonorités d'une basilique. Et à partir d'ici, pour garder +ces abords de plus en plus sacrés, de hautes statues de marbre +s'alignent des deux côtés de l'avenue; nous cheminons entre +d'immobiles éléphants, des chevaux, des lions, des guerriers muets et +blancs qui ont trois fois la taille humaine. + +Dès qu'on aborde les terrasses blanches du temple, on commence +d'apercevoir les dégâts de la guerre. Les soldats allemands, venus ici +avant les nôtres, ont arraché par places, avec la pointe de leurs +sabres, les belles garnitures en bronze doré des portes rouges, les +prenant pour de l'or. + +Dans une première cour, des édifices latéraux, sous des toitures aussi +somptueusement émaillées que celles du grand sanctuaire, étaient les +cuisines où l'on préparait, à certaines époques, pour l'Ombre du mort, +des repas comme pour une légion d'ogres ou de vampires. Les énormes +fourneaux, les énormes cuves de bronze où l'on cuisait des boeufs +tout entiers sont encore intacts; mais les dalles sont jonchées de +débris de céramiques, de cassons faits à coups de crosse ou de +baïonnette. + +Sur des terrasses de plus en plus hautes, après deux ou trois cours +dallées de marbre, après deux ou trois enceintes aux triples portes de +cèdre, le temple central s'ouvre à nous, vide et dévasté. Il reste +magnifique de proportions, dans sa demi-obscurité, avec ses hautes +colonnes de laque rouge et d'or; mais on l'a dépouillé de ses +richesses sacrées. Lourdes tentures de soie, idoles, vases de libation +en argent, vaisselle plate pour les festins des Ombres, avaient +presque entièrement disparu quand les Français sont arrivés, et ce qui +restait du trésor a été réuni en lieu sûr par nos officiers. Deux +d'entre eux viennent même d'être décorés pour ce sauvetage par +l'Empereur de Chine[6],--et c'est là un des épisodes les plus +singuliers de cette guerre anormale: le souverain du pays envahi +décorant spontanément, par reconnaissance, des officiers de l'armée +d'invasion... + +[Note 6: Le commandant de Fonssagrive, le capitaine Delclos.] + +Derrière ce temple enfin est le colossal tombeau. + +Pour enfouir un empereur mort, les Chinois découpent un morceau dans +une colline, comme on taillerait une portion dans un gâteau de Titans, +l'isolent par d'immenses déblais, et puis l'entourent de remparts +crénelés. Cela devient alors comme une citadelle massive, et dans la +profondeur des terres, ils creusent le couloir sépulcral dont quelques +initiés ont seuls le secret; là, tout au bout, on dépose l'empereur, +non momifié, qui doit se désagréger lentement dans un épais cercueil +en cèdre laqué d'or. Ensuite, on mure à jamais la porte du souterrain +par une sorte d'écran, en céramiques invariablement jaunes et vertes, +dont les reliefs représentent des lotus, des dragons et des nuages. Et +chaque souverain, à son heure, est enseveli et muré de la même +façon,--au milieu d'une zone de forêt aussi vaste et aussi solitaire. + +Nous arrivons donc au pied de ce morceau de colline et de ce rempart, +arrêtés dans notre visite par le lugubre écran de faïence jaune et +verte, qui sera le terme de notre voyage de quarante lieues: un écran +carré d'une vingtaine de pieds de côté, encore éclatant de vernis et +de couleurs, sur les grisailles des briques murales et de la terre. + +Ici les corbeaux, comme s'ils devinaient la sinistre chose qu'on leur +cache au coeur de la montagne taillée, sont groupés en masse et nous +accueillent par un concert de cris. + +Et, en face de l'écran de faïence, un bloc, un autel de marbre à peine +dégrossi, d'une simplicité brutale qui contraste avec les splendeurs +du temple et de l'avenue, est dressé en plein air; il supporte une +espèce de brûle-parfums, fait en une matière tragique et inconnue, et +deux ou trois objets symboliques d'une rudesse intentionnelle. On +reste confondu devant la forme étrange, la barbarie quasi primitive de +ces dernières et suprêmes choses, là, tout près de ce seuil; leur +aspect est pour causer je ne sais quelle indéfinissable épouvante... +De même, jadis, dans la sainte montagne de Nikko, où dorment les +empereurs de l'ancien Japon, après la féerique magnificence des +temples en laque d'or, devant la petite porte de bronze de chaque +sépulcre, je m'étais heurté au mystère d'un autel de ce genre, +supportant deux ou trois emblèmes frustes, inquiétants comme ceux-ci +par leur fausse naïveté barbare... + +Il y a, paraît-il, dans ces souterrains des Fils du Ciel, des trésors, +des pierreries, du métal follement entassés. Les gens qui font +autorité en matière de chinoiserie affirmaient à nos généraux +qu'autour du cadavre d'un seul empereur, on aurait trouvé de quoi +payer la rançon de guerre réclamée par l'Europe, et que, d'ailleurs, +la simple menace de violer l'un quelconque de ces tombeaux d'ancêtres +eût suffi à ramener la régente et son fils à Pékin, soumis et souples, +accordant tout. + +Heureusement pour notre honneur occidental, aucun des alliés n'a voulu +de ce moyen. Et les écrans de céramiques jaunes et vertes n'ont point +été défoncés; même les moindres dragons ou lotus, en saillies frêles, +y sont restés intacts. On s'est arrêté là. Les vieux empereurs, +derrière leurs murs éternels, ont dû tous entendre sonner de près les +clairons de l'armée «barbare» et battre ses tambours; mais chacun +d'eux a pu se rendormir ensuite dans sa nuit, tranquille comme devant, +au milieu de l'inanité de ses fabuleuses richesses. + + + + +VIII + +LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN + + +I + +Pékin, mercredi 1er mai. + +Je suis rentré hier de ma visite aux tombeaux des empereurs, après +trois journées et demie de voyage comme dans la brume, par «vent +jaune», sous un lourd soleil obscurci de poussière. Et me voici de +nouveau dans le Pékin impérial, auprès de notre général en chef, dans +ma même chambre du Palais du Nord. Le thermomètre hier marquait 40° à +l'ombre; aujourd'hui, 8° seulement (trente-deux degrés d'écart en +vingt-quatre heures); un vent glacé chasse des gouttes de pluie mêlées +de quelques flocons blancs, et, au-dessus du Palais d'Été, les proches +montagnes sont toutes marbrées de neige.--Il se trouve cependant des +personnes en France pour se plaindre de la fragilité de nos printemps! + +Mon expédition terminée, je devais reprendre aussitôt la route de +Takou et de l'escadre; mais le général, qui donne demain une grande +fête aux états-majors des armées alliées, a bien voulu m'y inviter et +me retenir, et il a fallu de nouveau télégraphier à l'amiral, lui +demander au moins trois jours de plus. + +Le soir, sur l'esplanade du Palais de la Rotonde, je me promène en +compagnie du colonel Marchand, par un crépuscule de mauvais temps, +tourmenté, froid, assombri avant l'heure sous des nuages rapides que +le vent déchire, et, dans les éclaircies, on aperçoit, là-bas sur les +montagnes du Palais d'Été, toujours cette neige tristement blanche, en +avant des fonds obscurs... + +Autour de nous, il y a un grand désarroi de fête, qui contraste avec +le désarroi de bataille et de mort que j'avais connu ici même, +l'automne dernier. Des zouaves, des chasseurs d'Afrique s'agitent +gaiement, promènent des échelles, des draperies, des brassées de +feuillage et de fleurs. Autour de la belle pagode, toujours éclatante +d'émail, de laque et d'or, les vieux cèdres centenaires sont déguisés +en arbres à fruits; leurs branches presque sacrées supportent des +milliers de ballons jaunes, qui semblent de grosses oranges. Et des +chaînettes vont de l'un à l'autre, soutenant des lanternes chinoises +en guirlandes. + +C'est lui, le colonel Marchand, qui a accepté d'être l'organisateur de +tout. Et il me demande: + +--Pensez-vous que ce sera bien! Là, vraiment, pensez-vous que ça +sortira un peu de la banalité courante? C'est que, voyez-vous, je +voudrais faire mieux que ce qu'ont déjà fait les autres... + +Les autres, ce sont les Allemands, les Américains, tous ceux des +Alliés qui ont déjà donné des fêtes avant les Français.--Et depuis +cinq ou six jours, il a déployé une activité fiévreuse, mon nouvel +ami, pour réaliser son idée de faire quelque chose de jamais vu, +travaillant jusqu'au milieu des nuits, avec ses hommes auxquels il a +su communiquer son ardeur, mettant à cette besogne de plaisir la même +volonté passionnée qu'il mit jadis à conduire à travers l'Afrique sa +petite armée de braves. De temps à autre, cependant, son sourire, tout +à coup, témoigne qu'ici _il s'amuse_,--et ne prendrait point au +tragique la déroute possible, si le vent et la neige venaient à +bouleverser la féerie qu'il rêve. + +Non, mais c'est ennuyeux tout de même, ce temps, ce froid! Que +devenir, puisque ça doit se passer justement en plein air, sur ces +terrasses de palais, battues par tous les souffles du Nord? Et les +illuminations, et les velums tendus? Et les femmes, qui vont geler, +dans leurs robes du soir?... Car il y aura même des femmes, ici, au +coeur de la «Ville jaune»... + +Or, voici que tout à coup une rafale vient briser une file de +girandoles à pendeloques de perles, déjà suspendues aux branches des +vénérables cèdres et chavirer une rangée de ces pots de fleurs que +l'on a déjà montés ici par centaines, pour rendre la vie à ces vieux +jardins dévastés... + + +Jeudi 2 mai. + +Des émissaires ont été lancés aux quatre coins de Pékin, annonçant que +la fête de ce soir était remise à samedi, pour laisser passer la +bourrasque. Et il m'a fallu demander encore par dépêche à l'amiral une +prolongation de liberté. J'étais parti pour trois jours et serai resté +près d'un mois dehors; je porte maintenant des chemises, des vestes, +empruntées de-ci de-là, à des camarades de l'armée de terre. + + * * * * * + +J'ai l'honneur de déjeuner ce matin chez notre voisin de «Ville +jaune», le maréchal de Waldersee. + +Dans une partie de son palais que les flammes n'ont pas atteinte, une +grande salle, en marqueteries, en boiseries à jours; le couvert est +dressé là pour le maréchal et son état-major,--tout ce monde, correct, +sanglé, irréprochablement militaire, au milieu de la fantaisie +chinoise d'un tel cadre. + +C'est la première fois de ma vie que je viens m'asseoir à une table +d'officiers allemands, et je n'avais pas prévu la soudaine angoisse +d'arriver en invité au milieu d'eux... Ces souvenirs d'il y a plus de +trente ans! Les aspects particuliers que prit pour moi l'année +terrible!... + +Oh! ce long hiver de 1870, passé à errer avec un mauvais petit bateau, +dans les coups de vent, sur les côtes prussiennes! Mon poste de +veille, presque enfant que j'étais alors, dans le froid de la hune, et +la silhouette, si souvent aperçue à l'horizon noir, d'un certain +_Koenig-Wilhelm_ lancé à notre poursuite, devant lequel il fallait +toujours fuir, tandis que ses obus, derrière nous, sautillaient +parfois sur l'eau glacée... Le désespoir alors de sentir notre petit +rôle si inutile et sacrifié, au milieu de cette mer!... On ne savait +même rien, que longtemps après; les nouvelles nous arrivaient là-bas +si rares, dans les sinistres plis cachetés qu'on ouvrait en +tremblant... Et, à chaque désastre, à chaque récit des cruautés +allemandes, ces rages qui nous venaient au coeur, un peu enfantines +encore dans l'excès de leur violence, et ces serments qu'on faisait +entre soi de ne pas oublier!... Tout cela, pêle-mêle, ou plutôt la +synthèse rapide de tout cela, se réveille en moi, à la porte de cette +salle du déjeuner, même avant que j'aie passé le seuil, rien qu'à la +vue des casques à pointe accrochés aux abords, et j'ai envie de m'en +aller.... + +J'entre, et cela s'évanouit, cela sombre dans le lointain des années: +leur accueil, leurs poignées de main et leurs sourires de bon aloi +m'ont presque rendu l'oubli en une seconde, l'oubli momentané tout au +moins... Il semble d'ailleurs qu'il n'y ait pas, entre eux et nous, +ces antipathies de race, plus irréductibles que les rancunes aiguës +d'une guerre. + +Pendant le déjeuner, leur palais chinois, habitué à entendre les gongs +et les flûtes, résonne mystérieusement des phrases de _Lohengrin_ ou +de _l'Or du Rhin_, jouées un peu au loin par leur musique militaire. +Le maréchal aux cheveux blancs a bien voulu me placer près de lui, et, +comme tous ceux des nôtres qui ont eu l'honneur de l'approcher, je +subis le charme de son exquise distinction, de sa bienveillance et de +sa bonté. + + +Vendredi 3 mai. + +Autour de nous, l'immense Pékin, qui achève de se repeupler comme aux +anciens jours, est très occupé de funérailles. Les Chinois, l'été +dernier, s'entretuaient dans leur ville; aujourd'hui ils s'enterrent. +Chaque famille a gardé ses cadavres à la maison durant des mois comme +c'est l'usage, dans d'épais cercueils de cèdre qui atténuaient un peu +l'odeur des pourritures; on apportait tous les jours aux morts des +repas et des cadeaux, on leur brûlait des cires rouges, on leur +faisait des musiques, on leur jouait du gong et de la flûte, dans la +continuelle crainte de ne pas leur rendre assez d'honneur, d'encourir +leurs vengeances et leurs maléfices. C'est l'époque maintenant de les +conduire à leur trou, avec des suites d'un kilomètre de long, avec +encore des flûtes et des gongs, d'innombrables lanternes et des +emblèmes dorés qui se louent très cher; on se ruinera ensuite pour les +monuments et les offrandes; on ne dormira plus, de peur de les voir +revenir. Je ne sais qui a si bien défini la Chine: «Un pays où +quelques centaines de millions de Chinois vivants sont dominés et +terrorisés par quelques milliards de Chinois morts.» Le tombeau, +partout et sous toutes ses formes, on ne rencontre pas autre chose +dans la plaine de Pékin. Quant à tous ces bocages de cèdres, de pins +et de thuyas, ce ne sont que des parcs funéraires, murés de doubles ou +de triples murs, chaque parc le plus souvent consacré à un seul mort, +qui retranche ainsi aux vivants une place énorme. + +Un lama défunt, chez lequel je pénètre aujourd'hui, occupe pour son +compte deux ou trois kilomètres carrés. Dans son parc, les vieux +arbres, à peine feuillus, tamisent légèrement ce soleil chinois, qui, +après la neige d'hier, recommence d'être brûlant et dangereux. Au +centre, il y a son mausolée de marbre, pyramide de petits personnages, +amas de fines sculptures blanches qui vont s'effilant en fuseau vers +le ciel et se terminent par une pointe d'or; çà et là, sous les +cèdres, des vieux temples croulants, voués jadis à la mémoire de ce +saint homme, enferment dans leur obscurité des peuplades d'idoles +dorées qui s'en vont en poussière. Dehors, le sol de cendre, où l'on +ne marche jamais, est jonché des pommes résineuses tombées des arbres +et des plumes noires des corbeaux qui vivent par centaines dans ce +lieu de silence; l'avril cependant y a fait fleurir quelques tristes +giroflées violettes, comme dans le bois impérial, et quantité de tout +petits iris de même couleur. A l'horizon, au bout de la plaine grise, +la muraille de Pékin, la muraille crénelée qui semble enfermer une +ville morte, s'en va si loin qu'on ne la voit pas finir. + +Et tous les bois funéraires, dont la campagne est encombrée, +ressemblent à celui-là, contiennent les mêmes vieux temples, les mêmes +idoles et les mêmes corbeaux. + +Ces plaines du Petchili sont une immense nécropole, où chaque vivant +tremble d'offenser quelqu'un des innombrables morts. + + * * * * * + +Pékin naturellement se rebâtit en même temps qu'il se repeuple; mais, +à la hâte, avec les petites briques noirâtres des décombres, et les +rues nouvelles ne retrouveront sans doute jamais le luxe des façades +d'autrefois, en dentelle de bois doré. + +La grande artère de l'Est, à travers la «Ville tartare», est ce qui +demeure le plus intact de l'ancien Pékin, et la vie y redevient +intense, fourmillante, presque terrible. Sur une longueur d'une lieue, +l'avenue de cinquante mètres de large, magnifique de proportions, mais +défoncée, ravinée, coupée de trous sournois et de cloaques, est +envahie par des milliers de tréteaux, de cabanes, de tentes dressées, +ou de simples parasols fichés en terre; et ce sont les rôtisseurs de +chiens, les bouilleurs de thé, les gens qui servent des boissons +horribles ou des viandes effroyables,--dans de toujours délicieuses +porcelaines, éclatantes de peinturlures; ce sont les charlatans, les +acupunctaristes, les guignols, les musiciens, les conteurs et les +conteuses d'histoires. La foule, au milieu de tout cela, évolue à +grand'peine, divisée en une infinité de courants divers, par tant de +petites boutiques ou de petits théâtres, comme se diviseraient les +eaux d'un fleuve au milieu d'îlots, et c'est un remous de têtes +humaines, incessant et tourmenté, noirci de crasse et de poussière. +Des vociférations montent de toutes parts, rauques ou mordantes, d'un +timbre inconnu à nos oreilles, accompagnées de violons qui grincent +sur des peaux de serpents, de bruits de gongs et de bruits de +sonnettes. Les caravanes cependant, les énormes chameaux de Mongolie +qui tout l'hiver encombraient les rues de leurs défilés sans fin, ont +disparu vers les solitudes du Nord, avec leurs conducteurs au visage +plat, fuyant le soleil qui sera bientôt torride; mais ils sont +remplacés,--sur le milieu bossu de la chaussée réservé aux bêtes et +aux attelages,--par des files de petits chevaux, des files de petites +voitures, et on entend partout claquer les fouets. + +Et au pied des maisons, durant des kilomètres, par terre, sur les +immondices ou sur la boue, l'extravagante foire à la guenille +commencée l'automne dernier s'étale encore, piétinée par les passants: +débris de tant d'incendies et de pillages, que l'on ne finira jamais +de vendre, défroques magnifiquement brodées mais qui ont été un peu +sanglantes, bouddhas, magots, bijoux, perruques de morts, vases +ébréchés ou précieux cassons de jade. + +Au-dessus de tant de choses saugrenues, au-dessus de tant de tapage et +de tant de poussière, la plupart de ces maisons, en contraste avec la +pouillerie des foules, sont étourdissantes de sculptures et d'éclat; +finement fouillées en plein bois et finement dorées depuis la base +jusqu'en haut. Dans le cèdre épais des façades, d'infatigables +artistes ont taillé, avec ces patiences et ces adresses chinoises qui +nous confondent, des myriades de petits bonshommes, ou de monstres, ou +d'oiseaux, parmi des fleurs, ou sous des arbres dont on compterait les +feuilles. Les dorures de tous ces minutieux sujets, atténuées par +places, sont le plus souvent restées étincelantes, grâce à ce climat +presque sans pluie. + +Et en haut, sur les couronnements, sur les corniches festonnées, c'est +toujours le domaine des chimères d'or, qui tirent la langue, qui +ricanent, qui louchent, qui ont l'air prêtes à s'élancer vers le ciel, +ou à descendre pour déchirer les passants. + +L'été dernier, dans les grands incendies Boxers, elles flambaient +chaque jour par centaines, ces étonnantes façades, qui représentaient +une somme incalculable de travail humain, et qui faisaient de Pékin +une vieille chinoiserie tout en or, un si extraordinaire musée de bois +sculptés, que les hommes d'aujourd'hui n'auront plus jamais le temps +d'en reconstituer un pareil. + + +Samedi 4 mai. + +C'est ce soir, décidément, la fête donnée par notre général aux +états-majors des alliés. + +D'abord, en attendant la nuit, une fête entre Français: l'inauguration +d'un boulevard dans notre quartier, dans notre _secteur_; du Pont de +Marbre à la Porte Jaune, un long boulevard dont la confection a été +confiée au colonel Marchand et qui portera le nom de notre général. +Pékin, depuis l'époque lointaine et pompeuse où fut tracé son réseau +d'avenues pavées, n'avait jamais revu chose pareille: une voie libre, +unie, sans précipices ni ornières, où les voitures peuvent courir +grand train entre deux rangs de jeunes arbres. + +Il y a foule pour assister à cette inauguration. Des deux côtés de la +chaussée neuve, sablée de frais et encore vide, qui est d'un bout à +l'autre barrée par des piquets et des cordes,--des deux côtés, il y a +tous nos soldats, quelques soldats allemands aussi, car ils voisinent +beaucoup avec les nôtres, et puis les Chinois et les Chinoises +d'alentour en robes de fête. Les bébés charmants et drôles, aux yeux +de chat bien tirés vers les tempes, occupent le premier rang, à +toucher les cordes tendues; quelques-uns même se font porter par nos +hommes pour voir de plus haut, et un grand zouave se promène avec deux +petites Chinoises de trois ou quatre ans, une sur chaque épaule. Il y +a du monde perché sur les toits, plusieurs de nos malades, là-bas, +sont debout sur les tuiles de notre hôpital, et des chasseurs +d'Afrique ont escaladé, pour avoir des places de choix, le clocher +gothique de l'église, qui domine tout, avec son large drapeau +tricolore déployé dans l'air. + +Des pavillons français, il y en a sur toutes les portes des Chinois, +il y en a partout sur des perches, groupés en trophées avec des +lanternes et des guirlandes. On dirait d'une sorte de «14 Juillet», un +peu exotique et étrange; si c'était en France, la décoration serait +banale à faire sourire; ici, au coeur de Pékin, elle devient +touchante et même grande, surtout à l'arrivée des musiques militaires, +quand éclate notre _Marseillaise_. + +L'inauguration, cela consiste simplement en un temps de galop, une +espèce de charge à fond de train exécutée, sur le sable encore vierge, +par tous les officiers français, depuis la Porte Jaune jusqu'à l'autre +extrémité de ce boulevard, où notre général les attend, sur une +estrade enguirlandée de verdure par les soldats, et leur offre en +souriant du champagne. Après, on enlève les frêles barrières, la foule +déborde gaiement, les petits aux yeux de chat prennent leur course sur +ce beau sol passé au rouleau, et c'est fini. + +Quand nous serons repartis tous pour la France, quand Pékin sera +entièrement rendu aux Chinois, qui ont sur la voirie des idées +subversives, cette _Avenue du Général-Voyron_--qu'ils font pourtant +mine d'apprécier--ne durera pas, je le crains, plus de deux hivers. + + +II + +Huit heures du soir. Dans le long crépuscule de mai, qui est +maintenant près de finir, les lanternes étranges, en verre, +ruisselantes de perles, ou bien en papier de riz, ayant forme +d'oiseaux et de lotus, se sont allumées partout, aux branches des +vieux cèdres, sur l'esplanade de ce palais de la Rotonde, que j'ai +connue jadis plongée dans un si morne abîme de tristesse et de +silence... Cette nuit, ce sera le mouvement, la vie, la gaie lumière. +Déjà, dans le merveilleux décor qui s'illumine, vont et viennent des +gens en habits de fête, officiers de toutes les nations d'Europe, et +Chinois aux longues robes soyeuses, coiffés du chapeau officiel d'où +retombent des plumes de paon. Une table pour soixante-dix convives est +dressée sous des tentes, et nous attendons la foule disparate de nos +invités. + +Suivis de petits cortèges, ils arrivent des quatre coins de Pékin, les +uns à cheval, les autres en voiture, ou en pousse-pousse, ou en +palanquin somptueux. Sitôt qu'un personnage de marque émerge d'en bas, +par la porte peinte et dorée du plan incliné, une de nos musiques +militaires qui guettait son apparition, lui joue l'air national de son +pays. L'hymne russe succède à l'hymne allemand; ou l'hymne japonais à +la «Marche des Bersaglieri». Nous entendrons même l'air chinois, car +on apporte pompeusement un large papier rouge: la carte de visite de +Li-Hung-Chang, qui est en bas et qui, suivant l'étiquette, se fait +annoncer avant de paraître. Ensuite, précédés de cartes pareilles, +nous arrivent le grand Justicier de Pékin, et le Représentant +extraordinaire de l'Impératrice. Ils assisteront à notre fête, les +princes de la Chine, amenés dans des palanquins de gala, avec escorte +de cavalerie, et ils font leur entrée, le visage fermé et le regard en +dedans, suivis d'un flot de serviteurs vêtus de soie. Ç'a été dur de +les avoir, ceux-là! Mais le colonel Marchand, autorisé par notre +général, s'était fait un point d'honneur de les décider. Au milieu de +nos uniformes d'occident se multiplient les robes mandarines et les +chapeaux pointus à bouton de corail. Et leur présence à ce festin des +barbares, en pleine «Ville impériale» profanée, restera l'une des plus +singulières incohérences de nos temps. + +Une tablée comme on n'en avait jamais vu, les pieds sur des tapis +impériaux qui semblent d'épais velours jaunes. Les obligatoires gerbes +de fleurs, arrangées dans des cloisonnés géants, sans âge et sans +prix, qui sont sortis pour un soir des réserves de l'Impératrice. A la +place d'honneur, le maréchal de Waldersee à côté de la femme de notre +ministre de France; ensuite, deux évêques en robe violette; des +généraux et des officiers des sept nations alliées; cinq ou six +toilettes claires de femme, et enfin trois grands princes de la Chine, +énigmatiques dans leurs soies brodées, les yeux à demi cachés sous +leurs chapeaux de cérémonie à plumes retombantes. + + * * * * * + +Sur la fin de ce dîner étrange, subversif, et profanateur, quand les +roses commencent à pencher la tête dans les grands vases précieux, +notre général, en terminant son toast au champagne, s'adresse à ces +princes Jaunes: «Votre présence parmi nous, leur dit-il, prouve assez +que nous ne sommes pas venus ici pour faire la guerre à la Chine, mais +seulement à une secte abominable, etc...» + +Le Représentant de l'Impératrice, alors, relève la balle avec une +souplesse d'Extrême-Asie, et sans qu'un pli ait bronché sur son masque +jaune de cour, il répond, lui qui a été sournoisement un enragé Boxer: +«Au nom de sa Majesté Impériale Chinoise, je remercie les généraux +européens d'être venus prêter main-forte au Gouvernement de notre +pays, dans une des crises les plus graves qu'il ait jamais +traversées.» + +Petit silence de stupeur, et les coupes se vident. + +L'esplanade, pendant le banquet, s'est considérablement peuplée +d'uniformes et de dorures: quelques centaines d'officiers de tout +pelage, de toute couleur conviés à la soirée. Et les toasts ayant pris +fin sur cette réplique chinoise, je vais m'accouder au rebord des +terrasses pour voir arriver, de haut et de loin, notre retraite aux +flambeaux. + +En sortant de dessous ce velum et ces ramures de cèdres, toutes choses +un peu emprisonnantes qui masquaient la vue, c'est une surprise et un +enchantement, ces bords du lac impérial, ce grand paysage de +mélancolie et de silence,--en temps ordinaire, lieu de ténèbres s'il +en fut jamais, dès la tombée des nuits, bien inquiétant et noir, sur +lequel semblait planer un éternel deuil,--et qui vient de s'éclairer, +cette fois, comme pour quelque fantastique apothéose. + +Il y avait de nos soldats cachés partout, dans les vieux palais morts, +dans les vieux temples épars au milieu des arbres, et en moins d'une +heure, grimpant de tous côtés sur les tuiles d'émail, ils ont allumé +d'innombrables lanternes rouges, des cordons de feux qui dessinent la +courbe des toits à étages multiples, la chinoiserie des architectures, +l'excentricité des miradors et des tours. Une raie lumineuse court le +long du lac tragique, dans les herbages encore recéleurs de cadavres. +Jusque sur ses rives les plus lointaines, jusqu'en ses fonds qui +d'habitude étaient les plus noirs, ce parc des Ombres, où cependant +tout reste morne et dévasté, donne une illusion de fête. Le vieux +donjon de l'Ile des Jades, qui dormait dans l'air avec son idole +affreuse, se réveille tout à coup pour lancer des gerbes d'étincelles +et des fusées bleues. Et les gondoles de l'Impératrice, si longtemps +immobiles et un peu détruites, se promènent cette nuit sur le miroir +de l'eau, illuminées comme à Venise. Un semblant de vie ranime toutes +ces choses, tous ces fantômes de choses, pour un seul soir. Et on ne +reverra jamais, jamais cela, que personne n'avait jamais vu. + +Quel contraste déroutant, avec ce que j'avais coutume de contempler +l'année dernière du haut de ces mêmes terrasses, à la chute des +crépuscules d'automne, quand j'étais le seul habitant de ce palais! +Sur les bords du lac, ces groupes en costume de bal, à la place des +cadavres, mes seuls et obstinés voisins d'antan--qui demeurent encore +tous là, bien entendu, mais qui ont achevé de faire dans la vase leur +très lent plongeon sans retour. Et cette douce tiédeur d'une soirée de +mai, au lieu du froid glacial qui me faisait frissonner dès que +l'énorme soleil rouge commençait de s'éteindre! + +Au premier plan, à l'entrée du Pont de Marbre, le grand arc de +triomphe chinois, avec ses diableries, ses cornes et ses griffes, mis +en valeur par un amas de lanternes proches, resplendit de dorures sur +le ciel nocturne. Ensuite, traversant le sombre lac, c'est le pont +très éclairé, et qui semble lumineux par lui-même dans le rayonnement +de son éternelle blancheur. Au loin, enfin, toute l'ironique +fantasmagorie des palais vides et des pagodes vides émerge de +l'obscurité des arbres et reflète dans les eaux ses lignes de feux, +parmi les petites îles des lotus. + +Ils se répandent un peu partout, nos cinq cents invités, au bord du +lac sous la verdure printanière des saules, par groupes sympatiques, +ou bien le long du Pont de Marbre, ou bien encore dans les gondoles +impériales. A mesure qu'ils descendent de ces terrasses de la Rotonde, +on leur remet à chacun une lanterne peinturlurée, au bout d'un +bâtonnet, et tous ces ballons de couleur se disséminent au hasard des +sentiers, sont bientôt, dans les lointains, comme une peuplade de +vers-luisants. + +De là-haut où je suis resté, on distingue des femmes, en manteau clair +du soir, s'en allant au bras d'officiers sur les dalles blanches du +pont, ou bien assises à l'arrière des longues barques de l'Impératrice +que des rameurs mènent doucement... Et combien c'est inattendu de voir +ces Européennes,--presque toutes, celles-là même qui avaient enduré +les tortures du siège,--se promener si tranquilles, dans leur toilette +de dîner, au milieu du repaire jadis fermé et terrible de ces +souverains par qui leur mort avait été sourdement préparée! Le lieu +décidément a perdu toute son horreur, et c'est même fini pour +l'instant du vague effroi qui, hier encore, se dégageait des lointains +peuplés de vieux arbres et de ruines; il y a tant de lumières, tant de +monde, tant de soldats, jusque dans les fonds reculés, sous bois, que +toutes les formes vagues de revenants ou de mauvais esprits, ce soir, +ont dû s'évanouir. + +Quelque chose commence de se faire entendre, comme un roulement de +tonnerre qui s'approcherait, et c'est l'ensemble d'une cinquantaine de +tambours, annonçant que la retraite arrive. Elle a dû se former à la +Porte Jaune, pour suivre l'avenue inaugurée aujourd'hui, et venir se +disperser devant nous, au pied du Palais de la Rotonde. Ses lumières +d'avant-garde apparaissent là-bas, à la tête du Pont de Marbre, et +voici qu'elle s'engage sur le magnifique arceau blanc. La cavalerie, +l'infanterie, les musiques semblent couler vers nous, avec un fracas +de cuivres et de tambours à faire crouler les murailles sépulcrales de +la «Ville violette»,--et, au-dessus de ces milliers de têtes de +soldats, les lanternes coloriées, d'une extravagance chinoise, en +grappes, en gerbes sur de longues perches, se balancent au pas des +chevaux, ou bien au rythme des épaules humaines. + +Les troupes sont passées, mais le défilé ne paraît pas près de finir. +Aux marches que jouaient nos musiques, succède tout à coup un autre +fracas, d'un exotisme aigu, délirant, qui trouble les nerfs: des +gongs, des sistres, des cymbales, des clochettes. En même temps se +dessinent, gigantesques, des étendards verts et jaunes, tout +tailladés, d'une fantaisie essentiellement étrangère, d'une proportion +inusitée. Et, sur le beau Pont de Marbre, s'avancent des compagnies de +personnages longs et minces, aux enjambées étonnantes, qui se +dandinent comme des ours: mes échassiers d'Y-Tchéou, de +Laï-Chou-Chien, de la région des tombeaux, qui ont fait de gaieté de +coeur trois ou quatre jours de voyage pour venir figurer à cette +fête française! Derrière eux, annoncés par un crescendo des gongs, des +cymbales, et de toutes les ferrailles diaboliques de la Chine, les +grands dragons arrivent aussi, les bêtes rouges et les bêtes vertes, +longues de vingt mètres. On a trouvé le moyen de les éclairer par en +dedans; elles ont l'air d'être incandescentes ce soir, les bêtes +rouges et les bêtes vertes; au-dessus des têtes de la foule, elles +ondulent, elles se tordent, comme feraient des serpents de soufre, des +serpents de braise, au milieu de quelque bacchanale de l'enfer +bouddhique. Et l'immense décor que les eaux reflètent, le décor de +palais et de pagodes aux toits multiples, aux angles cornus, est +précisé toujours par ses lignes de feux rouges, dans la nuit sans +lune, lourdement nuageuse. Et le donjon de l'Ile des Jades, qui domine +ici toutes choses, continue de lancer sa pluie d'étincelles, sur son +piédestal de rochers et de vieux cèdres noirs. + +Quand sont passés les grands serpents, au cliquetis de ferrailles, au +son fêlé des cymbales tartares, le Pont de Marbre continue de déverser +au pied de notre palais un flot humain sur la rive, mais un flot plus +irrégulier, qui a des poussées tumultueuses et d'où s'échappe une +clameur formidable. Et c'est le reste de nos troupes, les soldats +libres, qui suivent la retraite, avec des lanternes aussi, des grappes +de lanternes balancées, en chantant la _Marseillaise_ à pleine +poitrine, ou bien _Sambre-et-Meuse_. Et les soldats allemands sont +avec eux, bras dessus bras dessous, grossissant cette houle puissante +et jeune, et donnant de la voix à l'unisson, accompagnant de toutes +leurs forces nos vieux chants de France... + +Invraisemblable ce dîner de Babel, ce toast des princes chinois, cette +_Marseillaise_ allemande!... + + * * * * * + +Minuit. Les myriades de petites lanternes rouges ont achevé de se +consumer, aux corniches des vieux palais, des pagodes désolées, aux +rebords des toits d'émail. L'obscurité et le silence coutumiers sont +revenus peu à peu sur le lac et dans les lointains du bois impérial, +parmi les arbres et les ruines. Les princes chinois se sont éclipsés +discrètement, suivis de leurs soyeux cortèges, et emportés très vite +dans leurs palanquins, loin d'ici, vers leurs demeures, à travers la +ville pleine d'ombre. + +Et maintenant c'est l'heure du cotillon,--après un bal forcément très +court, un bal qui semblait une gageure contre l'impossible, car on +avait réuni à peine dix danseuses pour près de cinq cents danseurs, et +encore en y comprenant une gentille petite fille d'une douzaine +d'années, une institutrice, tout ce que Pékin renfermait +d'Européennes. Cela se passe dans la belle pagode dorée, convertie +pour ce soir en salle de bal; cela se danse au milieu de trop d'espace +vide, devant les yeux toujours baissés de cette grande déesse +d'albâtre, en robe d'or, qui, l'automne dernier, était ma compagne, +avec certain chat blanc et jaune, dans la solitude absolue de ce même +palais. Pauvre déesse! On a improvisé ce soir un parterre d'iris +naturels à ses pieds, et le fond dévasté de son autel a été garni d'un +satin bleu aux cassures magnifiques, sur lequel sa personne se détache +idéalement blanche, tandis que resplendit davantage sa robe d'or +ourlée de petites pierres étincelantes. + +On a eu beau faire cependant, on a eu beau éclairer ce sanctuaire, le +remplir de lanternes en forme de fleurs et d'oiseaux, c'est une trop +bizarre salle de bal; il y reste des obscurités dans les coins, en +haut surtout, vers les ors de la voûte. Et cette déesse qui préside, +trop mystérieusement pâle, devient gênante, avec son sourire qui +semble prendre en pitié ces puérilités et ces sauteries occidentales, +avec la persistance de ses yeux baissés comme pour ne pas voir. Ce +sentiment de gêne sans doute n'est pas chez moi seul, car la jeune +femme qui menait le cotillon, prise de je ne sais quelle fantaisie +soudaine, se sauve dehors, emportant l'accessoire de la figure +commencée,--un tambour de basque,--entraînant à sa suite les danseurs, +les danseuses, les inutiles qui regardaient, et le temple se vide, et +le pauvre petit cotillon d'exil s'en va tournoyer assez languissamment +en plein air, mourir sous les cèdres de l'esplanade, où quelques +lanternes éclairent encore. + + * * * * * + +Une heure du matin. La plupart des invités sont partis, ayant des +kilomètres à faire, dans l'obscurité et les ruines, pour regagner leur +logis. Quelques «alliés,» particulièrement fidèles, nous restent, il +est vrai, autour du buffet où le champagne coule toujours, en des +toasts de plus en plus chaleureux pour la France... + +Le palais où j'habite encore pour quelques heures n'est qu'à cinq ou +six cents mètres d'ici, de l'autre côté de l'eau. Et je m'en allais +solitairement à pied, j'étais déjà sur le plan incliné qui descend au +Lac des Lotus, quand quelqu'un me rappelle: + +--Attendez-moi, j'irai vous reconduire un bout de chemin, ça me +reposera! + +C'est le colonel Marchand, et nous voici cheminant ensemble, sur la +blancheur du Pont de Marbre. Un grand suaire de nuit et de silence est +retombé sur toutes choses dans cette «Ville impériale» que nous avions +remplie de musiques et de lumières, pour une soirée. + +--Eh bien, me demande-t-il, comment était-ce? Quelle impression en +avez-vous? + +Et je lui réponds, ce que je pense en effet, c'est que c'était +magnifiquement étrange, dans un cadre comme il n'en existe pas. + +Cependant il est plutôt mélancolique, cette nuit, mon ami Marchand, et +nous ne causons guère, nous entendant à demi-mot. + +Mélancolie des fins de fête, qui peu à peu nous enveloppe, en même +temps que l'obscurité revenue... Brusque évanouissement, dans le +passé, d'une chose--futile, c'est vrai,--mais qui nous avait surmenés +pendant quelques jours et distraits des préoccupations de la vie: il y +a de cela d'abord... + +Mais il y a aussi un autre sentiment, que nous éprouvons tous deux à +cette heure, et dont nous nous faisons part l'un à l'autre, presque +sans paroles, tandis que les dalles de marbre rendent leur petit son +clair, sous nos talons, dans ce silence de minute en minute plus +solennel. Il nous semble que cette soirée vient de consacrer d'une +manière irrémédiable l'effondrement de Pékin, autant dire +l'effondrement d'un monde. Quoi qu'il advienne, l'étonnante cour +asiatique reparaîtrait-elle même ici, ce qui est bien improbable, +Pékin est fini, son prestige tombé, son mystère percé à jour. + +Cette «Ville impériale», pourtant, c'était un des derniers refuges de +l'inconnu et du merveilleux sur terre, un des derniers boulevards des +très vieilles humanités, incompréhensibles pour nous et presque un peu +fabuleuses. + + * * * * * + +FIN + + + + +TABLE + + +DÉDICACE A L'AMIRAL POTTIER I + +I.--ARRIVÉE DANS LA MER JAUNE 1 + +II.--A NING-HAI 15 + +III.--VERS PÉKIN 29 + +IV.--DANS LA VILLE IMPÉRIALE 129 + +V.--RETOUR A NING-HAI 309 + +VI.--PÉKIN AU PRINTEMPS 319 + +VII.--VERS LES TOMBEAUX DES EMPEREURS 357 + +VIII.--LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 429 + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les derniers jours de Pékin, by Pierre Loti + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN *** + +***** This file should be named 29565-8.txt or 29565-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/9/5/6/29565/ + +Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by The Internet Archive/American Libraries.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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