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+The Project Gutenberg EBook of Les derniers jours de Pékin, by Pierre Loti
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les derniers jours de Pékin
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: August 1, 2009 [EBook #29565]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by The Internet Archive/American Libraries.)
+
+
+
+
+
+LES
+
+DERNIERS JOURS
+
+DE PÉKIN
+
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+
+DU MÊME AUTEUR Format grand in-18.
+
+AU MAROC 1 vol.
+AZIYADÉ 1 --
+LE CHÂTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 --
+LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 --
+LES DÉSENCHANTÉES 1 --
+LE DÉSERT 1 --
+L'EXILÉE 1 --
+FANTÔME D'ORIENT 1 --
+FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 --
+FLEURS D'ENNUI 1 --
+LA GALILÉE 1 --
+L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 --
+JAPONERIES D'AUTOMNE 1 --
+JÉRUSALEM 1 --
+LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 --
+MADAME CHRYSANTHÈME 1 --
+LE MARIAGE DE LOTI 1 --
+MATELOT 1 --
+MON FRÈRE YVES 1 --
+LA MORT DE PHILÆ 1 --
+PAGES CHOISIES 1 --
+PÊCHEUR D'ISLANDE 1 --
+PROPOS D'EXIL 1 --
+RAMUNTCHO 1 --
+RAMUNTCHO, pièce 1 --
+REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 --
+LE ROMAN D'UN ENFANT 1 --
+LE ROMAN D'UN SPAHI 1 --
+LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 --
+TURQUIE AGONISANTE 1 --
+UN PÈLERIN D'ANGKOR 1 --
+VERS ISPAHAN 1 --
+
+Format in-8º cavalier.
+
+OEUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI 11 vol.
+
+_Éditions illustrées._
+
+PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8o jésus, illustré
+de nombreuses compositions de E. =Rudaux= 1 vol.
+
+LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16
+colombier, illustrations de =Gervais-Courtellemont= 1 --
+
+LE MARIAGE DE LOTI, format in-8o jésus. Illustrations
+de l'auteur et de A. =Robaudi= 1 --
+
+
+PIERRE LOTI
+
+DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+
+
+
+LES
+
+DERNIERS JOURS
+
+DE PÉKIN
+
+PARIS
+
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+
+3, RUE AUBER, 3
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.
+
+
+
+
+A
+
+MONSIEUR LE VICE-AMIRAL POTTIER
+
+Commandant en chef l'escadre d'Extrême-Orient.
+
+
+=Amiral=,
+
+Les notes que j'ai envoyées de Chine au _Figaro_ vont être réunies en
+un volume qui sera publié à Paris avant mon retour, sans qu'il me soit
+possible d'y revoir. Je suis donc un peu inquiet de ce que pourra être
+un tel recueil, qui contiendra sans doute maintes redites; mais je
+vous demande cependant de vouloir bien en accepter la dédicace, comme
+un hommage du profond et affectueux respect de votre premier aide de
+camp. Vous serez d'ailleurs indulgent à ce livre plus que personne,
+parce que vous savez dans quelles conditions il a été écrit, au jour
+le jour, pendant notre pénible campagne, au milieu de l'agitation
+continuelle de notre vie de bord.
+
+Je me suis borné à noter les choses qui ont passé directement sous mes
+yeux au cours des missions que vous m'avez données et d'un voyage que
+vous m'avez permis de faire dans une certaine Chine jusqu'ici à peu
+près inconnue.
+
+Quand nous sommes arrivés dans la mer Jaune, Pékin était pris et les
+batailles finissaient; je n'ai donc pu observer nos soldats que
+pendant la période de l'occupation pacifique; là, partout, je les ai
+vus bons et presque fraternels envers les plus humbles Chinois. Puisse
+mon livre contribuer pour sa petite part à détruire d'indignes
+légendes éditées contre eux!...
+
+Peut-être me reprocherez-vous, amiral, de n'avoir presque rien dit des
+matelots restés sur nos navires, qui ont été constamment à la peine,
+sans une défaillance de courage ni un murmure, pendant notre long et
+mortel séjour dans les eaux du Petchili. Pauvres séquestrés, qui
+habitaient entre leurs murailles de fer! Ils n'avaient point comme
+leurs chefs, pour les soutenir, les responsabilités qui sont l'intérêt
+de la vie, ni le stimulant des résolutions graves à prendre; ils ne
+savaient rien; ils ne voyaient rien, pas même dans le lointain la
+sinistre côte. Malgré la lourdeur de l'été chinois, des feux étaient
+allumés nuit et jour dans leurs cloîtres étouffants; ils vivaient
+baignés d'humidité chaude, trempés de sueur, ne sortant que pour aller
+s'épuiser à des manoeuvres de force, dans les canots, par mauvais
+temps, parfois sur des mers démontées au milieu des nuits noires. Il
+suffit de regarder à présent leurs figures décolorées et maigries pour
+comprendre combien a été déprimant leur rôle obscur.
+
+Mais voilà, si j'avais conté la monotonie de leurs fatigues, toujours
+pareilles, et de leurs dévouements silencieux de toutes les heures,
+personne n'aurait eu la patience de me lire.
+
+PIERRE LOTI
+
+
+
+
+I
+
+ARRIVÉE DANS LA MER JAUNE
+
+
+Lundi 24 septembre 1900.
+
+L'extrême matin, sur une mer calme et sous un ciel d'étoiles. Une
+lueur à l'horizon oriental témoigne que le jour va venir, mais il fait
+encore nuit. L'air est tiède et léger... Est-ce l'été du Nord, ou bien
+l'hiver des chauds climats? Rien en vue nulle part, ni une terre, ni
+un feu, ni une voile; aucune indication de lieu: une solitude marine
+quelconque, par un temps idéal, dans le mystère de l'aube indécise.
+
+Et, comme un léviathan qui se dissimulerait pour surprendre, le grand
+cuirassé s'avance silencieusement, avec une lenteur voulue, sa machine
+tournant à peine.
+
+Il vient de faire environ cinq mille lieues, presque sans souffler,
+donnant constamment, par minute, quarante-huit tours de son hélice,
+effectuant d'une seule traite, sans avaries d'aucune sorte et sans
+usure de ses rouages solides, la course la plus longue et la plus
+soutenue en vitesse qu'un monstre de sa taille ait jamais entreprise,
+et battant ainsi, dans cette épreuve de fond, des navires réputés plus
+rapides, qu'à première vue on lui aurait préférés.
+
+Ce matin, il arrive au terme de sa traversée, il va atteindre un point
+du monde dont le nom restait indifférent hier encore, mais vers lequel
+les yeux de l'Europe sont à présent tournés: cette mer, qui commence
+de s'éclairer si tranquillement, c'est la mer Jaune, c'est le golfe du
+Petchili par où l'on accède à Pékin. Et une immense escadre de combat,
+déjà rassemblée, doit être là tout près, bien que rien encore n'en
+dénonce l'approche.
+
+Depuis deux ou trois jours, dans cette mer Jaune, nous nous sommes
+avancés par un beau temps de septembre. Hier et avant-hier, des
+jonques aux voiles de nattes ont croisé notre route, s'en allant vers
+la Corée; des côtes, des îles nous sont aussi apparues, plus ou moins
+lointaines; mais en ce moment le cercle de l'horizon est vide de tous
+côtés.
+
+A partir de minuit, notre allure a été ainsi ralentie afin que notre
+arrivée--qui va s'entourer de la pompe militaire obligatoire--n'ait
+pas lieu à une heure trop matinale, au milieu de cette escadre où l'on
+nous attend.
+
+ * * * * *
+
+Cinq heures. Dans la demi-obscurité encore, éclate la musique du
+branle-bas, la gaie sonnerie de clairons qui chaque matin réveille les
+matelots. C'est une heure plus tôt que de coutume, afin qu'on ait
+assez de temps pour la toilette du cuirassé, qui est un peu défraîchi
+d'aspect par quarante-cinq jours passés à la mer. On ne voit toujours
+que l'espace et le vide; cependant la vigie, très haut perchée,
+signale sur l'horizon des fumées noires,--et ce petit nuage de
+houille, qui d'en bas n'a l'air de rien, indique là de formidables
+présences; il est exhalé par les grands vaisseaux de fer, il est comme
+la respiration de cette escadre sans précédent, à laquelle nous allons
+nous joindre.
+
+D'abord la toilette de l'équipage, avant celle du bâtiment: pieds nus
+et torse nu, les matelots s'éclaboussent à grande eau, dans la lumière
+qui vient; malgré le surmenage constant, ils ne sont nullement
+fatigués, pas plus que le vaisseau qui les porte. Le _Redoutable_ est
+du reste, de tous ces navires si précipitamment partis, le seul qui en
+chemin, dans les parages étouffants de la mer Rouge, n'ait eu ni morts
+ni maladies graves.
+
+Maintenant, le soleil se lève, tout net sur l'horizon de la mer,
+disque jaune qui surgit lentement de derrière les eaux inertes. Pour
+nous, qui venons de quitter les régions équatoriales, ce lever, très
+lumineux pourtant, a je ne sais quoi d'un peu mélancolique et de déjà
+terni, qui sent l'automne et les climats du Nord. Vraiment il est
+changé, ce soleil, depuis deux ou trois jours. Et puis il ne brûle
+plus, il n'est plus dangereux, on cesse de s'en méfier.
+
+Là-bas devant nous, sous le nuage de houille, des choses
+extra-lointaines commencent de s'indiquer, perceptibles seulement pour
+des yeux de marin; une forêt de piques, dirait-on, qui seraient
+plantées au bout, tout au bout de l'espace, presque au delà du cercle
+où s'étend la vue. Et nous savons ce que c'est: des cheminées géantes,
+de lourdes mâtures de combat, l'effrayant attirail de fer qui, avec la
+fumée, révèle de loin les escadres modernes.
+
+Quand notre grand lavage du matin s'achève, quand les seaux d'eau de
+mer, lancés à tour de bras, ont fini d'inonder toutes choses, le
+_Redoutable_ reprend sa vitesse (sa vitesse moyenne de onze noeuds
+et demi, qu'il avait gardée depuis son départ de France). Et, pendant
+que les matelots s'empressent à faire reluire ses aciers et ses
+cuivres, il recommence de tracer son profond sillage sur la mer
+tranquille.
+
+Dans les fumées de l'horizon, les objets se démêlent et se précisent;
+on distingue, sous les mâtures innombrables, les masses de toute forme
+et de toute couleur qui sont des navires. Posée entre l'eau calme et
+le ciel pâle, la terrible compagnie apparaît tout entière, assemblage
+de monstres étranges, les uns blancs et jaunes, les autres blancs et
+noirs, les autres couleur de vase ou couleur de brume pour se mieux
+dissimuler; des dos bossus, des flancs à demi noyés et sournois,
+d'inquiétantes carapaces; leurs structures varient suivant la
+conception des différents peuples pour les machines à détruire, mais
+tous, pareillement, soufflent l'horrible fumée de houille qui ternit
+la lumière du matin.
+
+On ne voit toujours rien des côtes chinoises, pas plus que si on en
+était à mille lieues ou si elles n'existaient pas. Cependant, c'est
+bien ici Takou, le lieu de ralliement vers lequel, depuis tant de
+jours, nos esprits étaient tendus. Et c'est la Chine, très proche bien
+qu'invisible, qui attire par son immense voisinage cette troupe de
+bêtes de proie, et qui les immobilise, comme des fauves en arrêt, sur
+ce point précis de la mer, que l'on dirait quelconque.
+
+L'eau, en cette région de moindre profondeur, a perdu son beau bleu,
+auquel nous venions si longuement de nous habituer; elle devient
+trouble, jaunâtre, et le ciel, pourtant sans nuages, est décidément
+triste. La tristesse d'ailleurs se dégage, au premier aspect, de cet
+ensemble, dont nous allons sans doute pour longtemps faire partie...
+
+Mais voici qu'en approchant tout change, à mesure que monte le soleil,
+à mesure que se détaillent mieux les beaux cuirassés reluisants et les
+couleurs mêlées des pavillons de guerre. C'est vraiment une étonnante
+escadre, qui représente ici l'Europe, l'Europe armée contre la vieille
+Chine ténébreuse. Elle occupe un espace infini, tous les côtés de
+l'horizon semblent encombrés de navires. Et les canots, les vedettes à
+vapeur s'agitent comme un petit peuple affairé entre les grands
+vaisseaux immobiles.
+
+Maintenant les coups de canon partent de tous côtés pour la bienvenue
+militaire à notre amiral; au-dessous du voile de fumées sombres, les
+gaies fumées claires de la poudre s'épanouissent en gerbes, se
+promènent en flocons blancs; le long de toutes les mâtures de fer,
+montent et descendent en notre honneur des pavillons tricolores; on
+entend partout les clairons sonner, les musiques étrangères jouer
+notre _Marseillaise_,--et on se grise un peu de ce cérémonial,
+éternellement pareil, mais éternellement superbe, qui emprunte ici une
+magnificence inusitée au déploiement de ces flottes.
+
+Et puis le soleil, le soleil à la fin s'est réveillé et flamboie, nous
+apportant pour notre jour d'arrivée une dernière illusion de plein
+été, dans ce pays aux saisons excessives, qui avant deux mois
+commencera de se glacer pour un long hiver.
+
+ * * * * *
+
+Quand le soir vient, nos yeux, qui s'en lasseront bientôt, s'amusent,
+cette première fois, de la féerie à grand spectacle que les escadres
+nous donnent. L'électricité s'allume soudainement de toutes parts,
+l'électricité blanche, ou verte, ou rouge, ou clignotante, ou
+scintillante à éblouir; les cuirassés, au moyen de jeux de lumière,
+causent les uns avec les autres, et l'eau reflète des milliers de
+signaux, des milliers de feux, pendant que les longues gerbes des
+projecteurs fauchent l'horizon, ou passent dans le ciel comme des
+comètes en délire. On oublie tout ce qui couve de destruction et de
+mort, sous ces fantasmagories, dans des flancs effroyables; on est
+pour l'instant comme au milieu d'une ville immense et prodigieuse, qui
+aurait des tours, des minarets, des palais, et qui se serait
+improvisée, par fantaisie, en cette région de la mer, pour y donner
+quelque fête nocturne extravagante.
+
+ * * * * *
+
+25 septembre.
+
+Nous ne sommes qu'au lendemain, et déjà rien ne se ressemble plus. Dès
+le matin la brise s'est élevée,--à peine de la brise, juste assez pour
+coucher sur la mer les grands panaches obscurs des fumées, et déjà les
+lames se creusent, dans cette rade ouverte, peu profonde, et les
+petites embarcations en continuel va-et-vient sautillent, inondées
+d'embruns.
+
+Cependant un navire aux couleurs allemandes arrive lentement du fond
+de l'horizon, comme nous étions arrivés hier: c'est la _Herta_, tout
+de suite reconnue, amenant le dernier des chefs militaires que l'on
+attendait à ce rendez-vous des peuples alliés, le feld-maréchal de
+Waldersee. Pour lui, recommencent alors les salves qui nous avaient
+accueillis la veille, tout le cérémonial magnifique; les canons de
+nouveau épandent leurs nuages, mêlent des ouates blanches aux fumées
+noires, et le chant national de l'Allemagne, répété par toutes les
+musiques, s'éparpille dans le vent qui augmente.
+
+Il souffle toujours plus fort, ce vent, plus fort et plus froid,
+mauvais vent d'automne, affolant les baleinières, les vedettes, tout
+ce qui circulait hier si aisément entre les groupes d'escadre.
+
+Et cela nous présage de tristes et difficiles jours, car, sur cette
+rade incertaine qui devient dangereuse en une heure, il va falloir
+débarquer des milliers de soldats envoyés de France, des milliers de
+tonnes de matériel de guerre; sur l'eau remuée, il va falloir promener
+tant de monde et tant de choses, dans des chalands, dans des canots,
+par les temps glacés, même par les nuits noires, et les conduire à
+Takou, par-dessus la barre changeante du fleuve.
+
+Organiser toute cette périlleuse et interminable circulation, ce sera
+là surtout, pendant les premiers mois, notre rôle, à nous
+marins,--rôle austère, épuisant et obscur, sans apparente gloire...
+
+
+
+
+II
+
+A NING-HAÏ
+
+
+3 octobre 1900.
+
+
+Dans le fond du golfe de Petchili, la grève de Ning-Haï, éclairée par
+le soleil levant. Des chaloupes sont là, des vedettes, des
+baleinières, des jonques, l'avant piqué dans le sable, débarquant des
+soldats et du matériel de guerre, au pied d'un immense fort dont les
+canons restent muets. Et c'est, sur cette plage, une confusion et une
+Babel comme on n'en avait jamais vu aux précédentes époques de
+l'histoire; à l'arrière de ces embarcations, d'où descend tant de
+monde, flottent pêle-mêle tous les pavillons d'Europe.
+
+La rive est boisée de bouleaux et de saules, et, au loin, les
+montagnes, un peu bizarrement découpées, dressent leurs pointes dans
+le ciel clair. Rien que des arbres du Nord, indiquant qu'il y a dans
+ce pays des hivers glacés, et cependant le soleil matinal déjà brûle,
+les cimes là-bas sont magnifiquement violettes, la lumière rayonne
+comme en Provence.
+
+Il y a de tout sur cette grève, parmi des sacs de terre qu'on y avait
+amoncelés pour de hâtives défenses. Il y a des cosaques, des
+Autrichiens, des Allemands, des midships anglais à côté de nos
+matelots en armes; des petits soldats du Japon, étonnants de bonne
+tenue militaire dans leurs nouveaux uniformes à l'européenne; des
+dames blondes, de la Croix-Rouge de Russie, affairées à déballer du
+matériel d'ambulance; des bersaglieri de Naples, ayant mis leurs
+plumes de coq sur leur casque colonial.
+
+Vraiment, dans ces montagnes, dans ce soleil, dans cette limpidité de
+l'air, quelque chose rappelle nos côtes de la Méditerranée par les
+beaux matins d'automne. Mais là, tout près, une vieille construction
+grise sort des arbres, tourmentée, biscornue, hérissée de dragons et
+de monstres: une pagode. Et, sur les montagnes du fond, cette
+interminable ligne de remparts, qui serpente et se perd derrière les
+sommets, c'est la Grande Muraille de Chine, confinant à la
+Mandchourie.
+
+Ces soldats, qui débarquent pieds nus dans le sable et s'interpellent
+gaiement en toutes les langues, ont l'air de gens qui s'amusent. Cela
+se nomme une «prise de possession pacifique» ce qu'ils font
+aujourd'hui, et on dirait quelque fête de l'universelle fusion, de
+l'universelle concorde,--tandis que, au contraire, non loin d'ici, du
+côté de Tien-Tsin et du côté de Pékin, tout est en ruine et plein de
+cadavres.
+
+La nécessité d'occuper Ning-Haï, pour en faire au besoin la base de
+ravitaillement du corps expéditionnaire, s'était imposée aux amiraux
+de l'escadre internationale, et avant-hier on se préparait au combat
+sur tous nos navires, sachant les forts de la côte armés sérieusement;
+mais les Chinois d'ici, avisés par un parlementaire qu'une formidable
+compagnie de cuirassés apparaîtrait au lever du jour, ont préféré
+rendre à discrétion la place, et nous avons trouvé en arrivant le pays
+désert.
+
+Le fort qui commande cette plage--et qui termine la Grande Muraille au
+point où elle vient aboutir à la mer--a été déclaré «international».
+
+Les pavillons des sept nations alliées y flottent donc ensemble,
+rangés par ordre alphabétique, au bout de longues hampes que gardent
+des piquets d'honneur: Allemagne, Autriche, Grande-Bretagne, France,
+Italie, Japon, Russie.
+
+On s'est partagé ensuite les autres forts disséminés sur les hauteurs
+d'alentour, et celui qui a été dévolu aux Français est situé à un
+mille environ du rivage. On y va par une route sablonneuse, bordée de
+bouleaux, de saules au feuillage frêle, et c'est à travers des
+jardins, des vergers que l'automne a jaunis en même temps que ceux de
+chez nous;--des vergers qui d'ailleurs ressemblent parfaitement aux
+nôtres, avec leurs humbles carrés de choux, leurs citrouilles et leurs
+alignements de salades. Les maisonnettes aussi, les maisonnettes de
+bois aperçues çà et là dans les arbres, imitent à peu près celles de
+nos villages, avec leurs toits en tuiles rondes, leurs vignes qui font
+guirlande, leurs petits parterres de zinnias, d'asters et de
+chrysanthèmes... Des campagnes qui devaient être paisibles,
+heureuses,--et qui, depuis deux jours, se sont dépeuplées en grande
+épouvante, à l'approche des envahisseurs venus d'Europe.
+
+Par ce frais matin d'octobre, sur la route ombragée qui mène au fort
+des Français, les matelots et les soldats de toutes les nations se
+croisent et s'empressent, dans le grand amusement d'aller à la
+découverte, de s'ébattre en pays conquis, d'attraper des poulets, de
+faire main basse, dans les jardins, sur les salades et les poires. Des
+Russes déménagent les bouddhas et les vases dorés d'une pagode. Des
+Anglais ramènent à coups de bâton des boeufs capturés dans les
+champs. Des marins de la Dalmatie et d'autres du Japon, très camarades
+depuis une heure, font en compagnie leur toilette au bord d'un
+ruisseau. Et deux bersaglieri, qui ont attrapé un petit âne, en se
+pâmant de rire, s'en vont ensemble à califourchon dessus.
+
+Cependant le triste exode des paysans chinois, commencé depuis hier,
+se poursuit encore; malgré l'assurance donnée qu'on ne ferait de mal à
+personne, ceux qui étaient restés se jugent trop près et aiment mieux
+fuir. Des familles s'en vont tête basse: hommes, femmes, enfants,
+vêtus de pareilles robes en coton bleu, et tous, chargés de bagage,
+les plus bébés même charriant des paquets, emportant avec résignation
+leurs petits oreillers et leurs petits matelas.
+
+Et voici une scène pour fendre l'âme. Une vieille Chinoise, vieille,
+vieille, peut-être centenaire, pouvant à peine se tenir sur ses
+jambes, s'en va, Dieu sait où, chassée de son logis où vient s'établir
+un poste d'Allemands; elle s'en va, elle se traîne, aidée par deux
+jeunes garçons qui doivent être ses petits-fils et qui la soutiennent
+de leur mieux, la regardant avec une tendresse et un respect infinis;
+sans même paraître nous voir, comme n'ayant plus rien à attendre de
+personne, elle passe lentement près de nous avec un pauvre visage de
+désespoir, de détresse suprême et sans recours,--tandis que les
+soldats, derrière elle, jettent dehors, avec des rires, les modestes
+images de son autel d'ancêtres. Et le beau soleil de ce matin
+d'automne resplendit tranquillement sur son petit jardin très soigné,
+fleuri de zinnias et d'asters...
+
+Le fort échu en partage aux Français occupe presque l'espace d'une
+ville, avec toutes ses dépendances, logements de mandarins et de
+soldats, usines pour l'électricité, écuries et poudrières. Malgré les
+dragons qui en décorent la porte et malgré le monstre à griffes que
+l'on a peint devant l'entrée sur un écran de pierre, il est construit
+d'après les principes les plus nouveaux, bétonné, casematé et garni de
+canons Krupp du dernier modèle. Par malheur pour les Chinois, qui
+avaient accumulé autour de Ning-Haï d'effroyables défenses, mines,
+torpilles, fougasses et camps retranchés, rien n'était fini, rien
+n'était à point nulle part; le mouvement contre l'étranger a commencé
+six mois trop tôt, avant qu'on ait pu mettre en batterie toutes les
+pièces vendues à Li-Hung-Chang par l'Europe.
+
+Mille de nos zouaves, qui vont arriver demain, occuperont ce fort
+pendant l'hiver; en attendant, nous venons y conduire une vingtaine de
+matelots pour en prendre possession.
+
+Et c'est curieux de pénétrer dans ces logis abandonnés en hâte et en
+terreur, au milieu du désarroi des fuites précipitées, parmi les
+meubles brisés, les vaisselles à terre. Des vêtements, des fusils, des
+baïonnettes, des livres de balistique, des bottes à semelle de papier,
+des parapluies et des drogues d'ambulance sont pêle-mêle, en tas
+devant les portes. Dans les cuisines de la troupe, des plats de riz
+attendent encore sur les fourneaux, avec des plats de choux et des
+gâteaux de sauterelles frites.
+
+Il y a surtout des obus roulant partout, dégringolant des caisses
+éventrées; des cartouches jonchant le sol, du fulmicoton
+dangereusement épars, de la poudre répandue en longues traînées
+couleur de charbon. Mais, à côté de cette débauche de matériel de
+guerre, des détails drôles viennent attester les côtés de bonhomie de
+l'existence chinoise: sur toutes les fenêtres, des petits pots de
+fleurs; sur tous les murs, des petites images collées par des soldats.
+Au milieu de nous, se promènent des moineaux familiers, que sans doute
+les habitants du lieu n'inquiétaient jamais. Et des chats, sur les
+toits, circonspects mais désireux d'entrer en relation, observent
+quelle sorte de ménage on pourra bien faire par la suite avec les
+hôtes imprévus que nous sommes.
+
+Tout près, à cent mètres de notre fort, passe la Grande Muraille de
+Chine. Elle est surmontée en ce point d'un mirador de veille, où des
+Japonais s'établissent à cette heure et plantent sur un bambou leur
+pavillon blanc à soleil rouge.
+
+Très souriants toujours, surtout pour les Français, les petits soldats
+du Japon nous invitent à monter chez eux, pour voir de haut le pays
+d'alentour.
+
+La Grande Muraille, épaisse ici de sept à huit mètres, descend en
+talus et en herbages sur le versant chinois, mais tombe verticale sur
+le versant mandchou, flanquée d'énormes bastions carrés.
+
+Maintenant donc, nous y sommes montés, et, sous nos pieds, elle
+déploie sa ligne séculaire qui, d'un côté, plonge dans la mer Jaune,
+mais de l'autre s'en va vers les sommets, s'en va serpentant bien au
+delà du champ profond de la vue, donnant l'impression d'une chose
+colossale qui ne doit nulle part finir.
+
+Vers l'Est, on domine, dans la pure lumière, les plaines désertes de
+la Mandchourie.
+
+Vers l'Ouest--en Chine--les campagnes boisées ont un aspect trompeur
+de confiance et de paix. Tous les pavillons européens, arborés sur les
+forts, prennent au milieu de la verdure un air de fête. Il est vrai,
+dans une plaine, au bord de la plage, s'indique un immense
+grouillement de cosaques, mais très lointain et dont la clameur
+n'arrive point ici: cinq mille hommes pour le moins, parmi des tentes
+et des drapeaux fichés en terre. (Quand les autres puissances envoient
+à Ning-Haï quelques compagnies seulement, les Russes, au contraire,
+procèdent par grandes masses, à cause de leurs projets sur la
+Mandchourie voisine.) Là-bas, toute grise, muette et comme endormie
+entre ses hauts murs crénelés, apparaît Shan-Haï-Kouan, la ville
+tartare, qui a fermé ses portes dans l'effroi des pillages. Et sur la
+mer, près de l'horizon, se reposent les escadres alliées,--tous les
+monstres de fer aux fumées noires, amis pour l'instant et assemblés en
+silence dans du bleu immobile.
+
+Un temps calme, exquis et léger. Le prodigieux rempart de la Chine est
+encore fleuri à cette saison comme un jardin. Entre ses briques
+sombres, disjointes par les siècles, poussent des graminées, des
+asters et quantité d'oeillets roses pareils à ceux de nos plages de
+France....
+
+Sans doute elle ne reverra plus flotter le pavillon jaune et le dragon
+vert des célestes empereurs, cette muraille légendaire qui avait
+arrêté pendant des siècles les invasions du Nord; sa période est
+révolue, passée, finie à tout jamais.
+
+
+
+
+III
+
+VERS PÉKIN
+
+
+I
+
+Jeudi 11 octobre 1900.
+
+A midi, par un beau temps calme, presque chaud, très lumineux sur la
+mer, je quitte le vaisseau amiral, _le Redoutable_, pour me rendre en
+mission à Pékin.
+
+C'est dans le golfe de Petchili, en rade de Takou, mais à de telles
+distances de la côte qu'on ne la voit point, et que rien nulle part
+n'indique aux yeux la Chine.
+
+Et le voyage commence par quelques minutes en canot à vapeur, pour
+aller à bord du _Bengali_, le petit aviso qui me portera ce soir
+jusqu'à terre.
+
+L'eau est doucement bleue, au soleil d'automne qui, en cette région du
+monde, reste toujours clair. Aujourd'hui, par hasard, le vent et les
+lames semblent dormir. Sur la rade infinie, si loin qu'on puisse voir,
+se succèdent immobiles, comme pointés en arrêt et en menace, les
+grands vaisseaux de fer. Jusqu'à l'horizon, il y en a toujours, des
+tourelles, des mâtures, des fumées,--et c'est la très étonnante
+escadre internationale, avec tout ce qu'elle traîne de satellites à
+ses côtés: torpilleurs, transports, et légion de paquebots.
+
+Ce _Bengali_, où je vais m'embarquer pour un jour, est l'un des petits
+bâtiments français, constamment chargés de troupes et de matériel de
+guerre, qui, depuis un mois, font le pénible et lassant va-et-vient
+entre les transports ou les affrétés arrivant de France et le port de
+Takou, par-dessus la barre du Peï-Ho.
+
+Aujourd'hui, il est bondé de zouaves, le _Bengali_, de braves zouaves
+arrivés hier de Tunisie, et qui s'en vont, insouciants et joyeux, vers
+la funèbre terre chinoise; ils sont serrés sur le pont, serrés à tout
+touche, avec de bonnes figures gaies et des yeux grands ouverts--pour
+voir enfin cette Chine qui les préoccupe depuis des semaines et qui
+est là tout près, derrière l'horizon...
+
+Suivant le cérémonial d'usage, le _Bengali_ en appareillant doit
+passer à poupe du _Redoutable_, pour le salut à l'amiral. La musique
+l'attend, à l'arrière du cuirassé, prête à lui jouer quelqu'un de ces
+airs de marche dont les soldats se grisent. Et, quand nous passons
+près du gros vaisseau, presque dans son ombre, tous les zouaves--ceux
+qui reviendront et ceux qui doivent mourir--tous, pendant que leurs
+clairons sonnent aux champs, agitent leurs bonnets rouges, avec des
+hourras, pour ce navire qui représente ici la France à leurs yeux et
+pour cet amiral qui, du haut de sa galerie, lève sa casquette en leur
+honneur.
+
+Au bout d'une demi-heure environ, la Chine apparaît.
+
+Et jamais rivage d'une laideur plus féroce n'a surpris et glacé de
+pauvres soldats nouveaux venus. Une côte basse, une terre grise toute
+nue, sans un arbre ni un herbage. Et partout des forts de taille
+colossale, du même gris que la terre; des masses aux contours
+géométriques, percées d'embrasures de canon. Jamais entrée de pays n'a
+présenté un attirail militaire plus étalé ni plus agressif; sur les
+deux bords de l'horrible fleuve aux eaux bourbeuses, ces forts se
+dressent pareils, donnant le sentiment d'un lieu imprenable et
+terrible,--laissant entendre aussi que cette embouchure, malgré ses
+misérables alentours, est d'une importance de premier ordre, est la
+clef d'un grand État, mène à quelque cité immense, peureuse et
+riche,--comme Pékin a dû être.
+
+De près, les murs des deux premiers grands forts, éclaboussés, troués,
+déchiquetés par les obus, laissent voir des brèches profondes,
+témoignent de furieuses et récentes batailles.
+
+(On sait comment, le jour de la prise de Takou, ils ont tiré à bout
+portant l'un sur l'autre. Par miracle, un obus français qu'avait lancé
+le _Lion_ était tombé au milieu de l'un d'eux, amenant l'explosion de
+son énorme poudrière et l'affolement de ses canonniers jaunes: les
+Japonais, alors, s'étaient emparés de ce fort-là, pour ouvrir un feu
+imprévu sur celui d'en face, et aussitôt la déroute chinoise avait été
+commencée. Sans ce hasard, sans cet obus et cette panique, toutes les
+canonnières européennes mouillées dans le Peï-Ho étaient
+inévitablement perdues; le débarquement des forces alliées devenait
+impossible ou problématique, et la face de la guerre était changée.)
+
+Nous avançons maintenant dans le fleuve, remuant l'eau vaseuse et
+infecte où flottent des immondices de toute sorte, des carcasses le
+ventre gonflé, des cadavres humains et des cadavres de bêtes. Et les
+deux rives sinistres nous montrent, au soleil déclinant du soir, un
+défilé de ruines, une désolation uniformément noire et grise: terre,
+cendre et charpentes calcinées. Plus rien, que des murs crevés, des
+écroulements, des décombres.
+
+Sur ce fleuve aux eaux empestées, une animation fiévreuse, un
+encombrement au milieu duquel nous avons peine à nous frayer passage.
+Des jonques par centaines, portant chacune les couleurs et, écrit à
+l'arrière, le nom de la nation qui l'emploie: France, Italia, United
+States, etc., en grandes lettres par-dessus des diableries et des
+inscriptions chinoises. Et une innombrable flottille de remorqueurs,
+de chalands, de charbonniers, de paquebots.
+
+De même, sur les affreuses berges, sur la terre et sur la vase, parmi
+les détritus et les bêtes mortes, une activité de fourmilière. Des
+soldats de toutes les armées d'Europe, au milieu d'un peuple de
+coolies menés à la baguette, débarquant des munitions, des tentes, des
+fusils, des fourgons, des mulets, des chevaux: une confusion encore
+jamais vue, d'uniformes, de ruines, de canons, de débris et
+d'approvisionnements de toute espèce. Et un vent glacé, qui se lève
+avec le soir, fait frissonner, après le soleil encore chaud du jour,
+apporte tout à coup la tristesse de l'hiver...
+
+Devant les ruines d'un quartier où flotte le pavillon de France, le
+_Bengali_ accoste la lugubre rive, et nos zouaves débarquent, un peu
+décontenancés par cet accueil sombre que leur fait la Chine. En
+attendant qu'on leur ait trouvé quelque gîte, assemblés sur une sorte
+de place qui est là, ils allument par terre des feux que le vent
+tourmente, et ils font chauffer le petit repas du soir, dans
+l'obscurité, sans chansons et en silence, parmi les tourbillons d'une
+infecte poussière.
+
+Au milieu des plaines désertes qui nous envoient cette poussière-là,
+ce froid, ces rafales, la ville envahie de soldats s'étend dévastée et
+noire, sent partout la peste et la mort.
+
+Une petite rue centrale, rebâtie à la hâte en quelques jours, avec de
+la boue, des débris de charpentes et du fer, est bordée de louches
+cabarets. Des gens accourus on ne sait d'où, métis de toutes les
+races, y vendent aux soldats de l'absinthe, des poissons salés, de
+mortelles liqueurs. On s'y enivre et on y joue du couteau.
+
+En dehors de ce quartier qui s'improvise, Takou n'existe plus. Rien
+que des pans de muraille, des toitures carbonisées, des tas de cendre.
+Et des cloaques sans nom où croupissent ensemble les hardes, les
+chiens crevés, les crânes avec les chevelures.
+
+ * * * * *
+
+Couché à bord du _Bengali_, où le commandant m'a offert l'hospitalité.
+Des coups de fusil isolés traversent de temps à autre le silence
+nocturne, et, vers le matin, entendus en demi-sommeil, d'horribles
+cris, poussés sur la berge par des gosiers de Chinois.
+
+
+Vendredi 12 octobre.
+
+Levé à la pointe de l'aube, pour aller prendre le chemin de fer, qui
+marche encore jusqu'à Tien-Tsin, et même un peu au delà.--Ensuite, les
+Boxers ayant détruit la voie, je continuerai je ne sais encore
+comment, en charrette chinoise, en jonque ou à cheval, et, avant six
+ou sept jours, à ce que l'on vient de me dire, je ne puis compter voir
+les grands murs de Pékin. J'emporte un ordre de service, afin que l'on
+me donne ma ration de campagne aux gîtes d'étape en passant; sans cela
+je risquerais de mourir de faim dans ce pays dévasté. J'ai pris le
+moins possible de bagage, rien qu'une cantine légère. Et un seul
+compagnon de route, un fidèle serviteur amené de France.
+
+A la gare, où j'arrive comme le soleil se lève, retrouvé tous les
+zouaves d'hier, sac au dos. Pas de billets à prendre pour ce chemin de
+fer-là: tout ce qui est militaire y monte par droit de conquête. En
+compagnie de soldats cosaques et de soldats japonais, dans des
+voitures aux carreaux brisés où le vent fait rage, nos mille zouaves
+parviennent à se loger. Je trouve place avec leurs officiers,--et
+bientôt, au milieu du pays funèbre, nous évoquons ensemble des
+souvenirs de cette Afrique où ils étaient, des nostalgies de Tunis et
+d'Alger la Blanche...
+
+Deux heures et demie de route dans la morne plaine. D'abord, ce n'est
+que de la terre grise comme à Takou; ensuite, cela devient des
+roseaux, des herbages fripés par la gelée. Et il y a partout
+d'immenses taches rouges, comme des traînées de sang, dues à la
+floraison automnale d'une espèce de plante de marais. Sur l'horizon de
+ce désert, on voit s'agiter des myriades d'oiseaux migrateurs,
+semblables à des nuées qui s'élèvent, tourbillonnent et puis
+retombent. Le vent souffle du Nord et il fait très froid.
+
+La plaine bientôt se peuple de tombeaux, de tombeaux sans nombre, tous
+de même forme, sortes de cônes en terre battue surmontés chacun d'une
+boule en faïence, les uns petits comme des taupinières, les autres
+grands comme des tentes de campement. Ils sont groupés par famille, et
+ils sont légion. C'est tout un pays mortuaire, qui ne finit plus de
+passer sous nos yeux, avec toujours ces mêmes plaques rouges lui
+donnant un aspect ensanglanté.
+
+Aux stations, les gares détruites sont occupées militairement par des
+cosaques; on y rencontre des wagons calcinés, tordus par le feu, des
+locomotives criblées de balles. D'ailleurs, on ne s'y arrête plus,
+puisqu'il n'y reste rien; les rares villages qui jalonnaient ce
+parcours ne sont plus que des ruines.
+
+ * * * * *
+
+Tien-Tsin! Il est dix heures du matin. Transis de froid, nous mettons
+pied à terre, au milieu des envolées de poussière noirâtre que
+perpétuellement le vent du Nord promène sur ce pays desséché. Des
+coureurs chinois aussitôt s'emparent de nous et, à toutes jambes,
+avant même de savoir où nous voulons aller, nous entraînent dans leurs
+petites voitures. Les rues européennes, où nous voici courant (ce
+qu'on appelle ici les concessions), aperçues comme à travers un nuage
+de cendre aveuglante, ont des airs de grande ville; mais toutes ces
+maisons, presque luxueuses, aujourd'hui sont criblées d'obus,
+éventrées, sans toiture ni fenêtres. Les bords du fleuve, ici comme à
+Takou, semblent une Babel enfiévrée; des milliers de jonques sont là,
+débarquant des troupes, des chevaux, des canons. Dans les rues, où des
+équipes de Chinois transportent du matériel de combat en charges
+énormes, on croise des soldats de toutes les nations d'Europe, des
+officiers de toute arme et de tout plumage, à cheval, en pousse-pousse
+ou à pied. Et c'est, à la course, un perpétuel salut militaire.
+
+Où aller faire tête? Vraiment on n'en sait rien, malgré le désir que
+l'on a d'un gîte, par ce vent glacé, par cette poussière. Et cependant
+nos coureurs chinois vont toujours, devant eux, comme des bêtes
+emballées...
+
+Frappé à la porte de deux ou trois hôtels qui se réinstallent dans des
+ruines, dans des fouillis de meubles brisés.--Tout est plein,
+archiplein; à prix d'or, on ne trouverait pas une soupente avec un
+matelas.
+
+Et il faut, bon gré mal gré, mendier la table et le logis à des
+officiers inconnus--qui nous donnent d'ailleurs la plus amicale
+hospitalité, dans des maisons où les trous d'obus ont été bouchés à la
+hâte et où le vent n'entre plus.
+
+
+Samedi 13 octobre.
+
+J'ai choisi de voyager en jonque tant que le cours du Peï-Ho le
+permettra, la jonque étant un logis tout trouvé, dans ce pays où je
+dois m'attendre à ne rencontrer que des ruines et des cadavres.
+
+Et cela nécessite quantité de petits préparatifs.
+
+D'abord, la réquisitionner, cette jonque, et y faire approprier
+l'espèce de sarcophage où j'habiterai sous un toit de natte. Ensuite,
+dans les magasins de Tien-Tsin, tous plus ou moins pillés et démolis,
+acheter les choses nécessaires à quelques jours de vie nomade, depuis
+les couvertures jusqu'aux armes. Et enfin, chez les Pères lazaristes,
+embaucher un Chinois pour faire le thé,--le jeune Toum, quatorze ans,
+une figure de chat et une queue jusqu'à terre.
+
+ * * * * *
+
+Dîné chez le général Frey--qui, à la tête du petit détachement de
+France, entra le premier, comme chacun sait, au coeur de Pékin, dans
+la «Ville impériale».
+
+Et il veut bien me conter en détail cette journée magnifique, la prise
+du «Pont de Marbre», son arrivée ensuite dans cette «Ville impériale»,
+dans ce lieu de mystère que je verrai bientôt, et où jamais, avant
+lui, aucun Européen n'avait pénétré.
+
+Au sujet de ma petite expédition personnelle, qui à côté de la sienne
+paraît si anodine et si négligeable, le général a la bonté de
+s'inquiéter de ce que nous boirons en route, mon serviteur et moi, par
+ces temps d'infection cadavérique où l'eau est un perpétuel danger, où
+des débris humains, jetés par les Chinois, macèrent dans tous les
+puits,--et il me fait un inappréciable cadeau: une caisse d'eau
+d'Évian.
+
+
+II
+
+LES DEUX DÉESSES DES BOXERS
+
+Dimanche 14 octobre.
+
+La vieille Chinoise, ridée comme une pomme d'hiver, entr'ouvre avec
+crainte la porte à laquelle nous avons lourdement frappé. C'est dans
+la pénombre au fond d'un étroit couloir exhalant des fétidités
+malsaines, entre des parois que la crasse a noircies, quelque part où
+l'on se sent muré comme au coeur d'une prison.
+
+Figure d'énigme, la vieille Chinoise nous dévisage tous, d'un regard
+impénétrable et mort; puis, reconnaissant parmi nous le chef de la
+police internationale, elle s'efface en silence pour laisser entrer.
+
+Une petite cour sinistre, où nous la suivons. De pauvres fleurs
+d'arrière-automne y végètent entre des vieux murs et on y respire des
+puanteurs fades.
+
+Pénétrant là, bien entendu, comme en pays conquis, nous sommes un
+groupe d'officiers, trois Français, deux Anglais, un Russe.
+
+Quelle étrange créature, notre conductrice, qui va titubant sur la
+pointe de ses invraisemblables petits pieds! Sa chevelure grise,
+piquée de longues épingles, est tellement tirée vers le _chignon_ que
+cela lui retrousse les yeux à l'excès. Sa robe sombre est quelconque;
+mais sur son masque couleur de parchemin, elle porte au suprême degré
+ce je ne sais quoi des races usées que l'on est convenu d'appeler la
+distinction. Ce n'est, paraît-il, qu'une servante à gages; cependant
+son aspect, son allure déconcertent; quelque mystère semble couver
+là-dessous; on dirait une douairière très affinée, qui aurait versé
+dans les honteuses besognes clandestines. Et tout ce lieu, du reste,
+pour qui ne saurait pas, représenterait plutôt mal...
+
+Après la cour, un vestibule sordide, et enfin une porte peinte en
+noir, avec une inscription chinoise en deux grandes lettres rouges.
+C'est là,--et sans frapper, la vieille touche le verrou pour ouvrir.
+
+On pourrait s'y méprendre, mais nous venons en tout bien tout honneur,
+pour faire visite aux _deux déesses_--aux «goddesses», comme les
+appellent avec un peu d'ironie nos deux compagnons anglais,--déesses
+prisonnières, que l'on garde enfermées au fond de ce palais.--Car nous
+sommes ici dans les communs, dans les basses dépendances, les recoins
+secrets du palais des vice-rois du Petchili, et il nous a fallu pour y
+arriver franchir l'immense désolation d'une ville aux murs cyclopéens,
+qui n'est plus à présent qu'un amas de décombres et de cadavres.
+
+ * * * * *
+
+C'était du reste singulier, tout à fait unique--aujourd'hui dimanche,
+jour de fête dans les campements et les casernes--l'animation de ces
+ruines, qui se trouvaient par hasard peuplées de soldats joyeux. Dans
+les longues rues pleines de débris de toute sorte, entre les murs
+éventrés des maisons sans toiture, circulaient gaiement des zouaves,
+des chasseurs d'Afrique, bras dessus bras dessous avec des Allemands
+en casque à pointe; il y avait des petits soldats japonais reluisants
+et automatiques, des Russes en casquette plate, des bersaglieri
+emplumés, des Autrichiens, des Américains à grand feutre, et des
+cavaliers de l'Inde coiffés de turbans énormes. Tous les pavillons
+d'Europe flottaient sur ces dévastations de Tien-Tsin, dont les armées
+alliées ont fait le partage. En certains quartiers, des Chinois, peu à
+peu revenus après leur grande fuite, maraudeurs surtout et gens sans
+aveu, avaient établi, en plein air frais, au beau soleil de ce
+dimanche d'automne, des bazars, parmi la poussière grise des
+démolitions et la cendre des incendies, pour vendre aux soldats des
+choses ramassées dans les ruines, des potiches, des robes de soie, des
+fourrures. Et il y en avait tant, de ces soldats, tant et tant
+d'uniformes de toute espèce sur la route, tant et tant de
+factionnaires présentant les armes, qu'on se fatiguait le bras à
+rendre les continuels saluts militaires reçus au passage, dans cette
+Babel inouïe.
+
+Au bout de la ville détruite, près des hauts remparts, devant ce
+palais des vice-rois où nous nous rendions pour voir les déesses, des
+Chinois à la cangue étaient alignés le long du mur, sous des écriteaux
+indiquant leurs méfaits. Et deux piquets gardaient les portes,
+baïonnette au fusil, l'un d'Américains, l'autre de Japonais, à côté
+des vieux monstres en pierre au rictus horrible qui, suivant la mode
+chinoise, veillaient accroupis de chaque côté du seuil.
+
+Rien de bien somptueux, dans ce palais de décrépitude et de poussière,
+que nous avons distraitement traversé; rien de grand non plus, mais de
+la vraie Chine, de la très vieille Chine, grimaçante et hostile; des
+monstres à profusion, en marbre, en faïence brisée, en bois vermoulu,
+tombant de vétusté dans les cours, ou menaçant au bord des toits; des
+formes affreuses, partout esquissées sous la cendre et l'effacement du
+temps; des cornes, des griffes, des langues fourchues et de gros yeux
+louches. Et dans des cours tristement murées, quelques roses de fin de
+saison, fleurissant encore, sous des arbres centenaires.
+
+ * * * * *
+
+Maintenant donc, après beaucoup de détours dans des couloirs mal
+éclairés, nous voici devant la porte des déesses, la porte marquée de
+deux grandes lettres rouges. La vieille Chinoise alors, toujours
+mystérieuse et muette, tenant le front haut, mais baissant obstinément
+son regard sans vie, pousse devant nous les battants noirs, avec un
+geste de soumission qui signifie: Les voilà, regardez!
+
+Au milieu d'un lamentable désordre, dans une chambre demi-obscure où
+n'entre pas le soleil du soir et où commence déjà le crépuscule, deux
+pauvres filles, deux soeurs qui se ressemblent, sont assises tête
+basse, effondrées plutôt, en des poses de consternation suprême, l'une
+sur une chaise, l'autre sur le bord du lit d'ébène qu'elles doivent
+partager pour dormir. Elles portent d'humbles robes noires; mais çà et
+là par terre, des soies éclatantes sont jetées comme choses perdues,
+des tuniques brodées de grandes fleurs et de chimères d'or: les
+parures qu'elles mettaient pour aller sur le front des armées, parmi
+les balles sifflantes, aux jours de bataille; leurs atours de
+guerrières et de déesses...
+
+Car elles étaient des espèces de Jeanne d'Arc--si ce n'est pas un
+blasphème que de prononcer à propos d'elles ce nom idéalement
+pur,--_elles étaient des filles-fétiches_ que l'on postait dans les
+pagodes criblées d'obus pour en protéger les autels, des inspirées qui
+marchaient au feu avec des cris pour entraîner les soldats. Elles
+étaient les _déesses_ de ces incompréhensibles Boxers, à la fois
+atroces et admirables, grands hystériques de la patrie chinoise,
+qu'affolaient la haine et la terreur de, l'étranger,--qui tel jour
+s'enfuyaient peureusement sans combattre, et, le lendemain, avec des
+clameurs de possédés, se jetaient à l'arme blanche au-devant de la
+mort, sous des pluies de balles, contre des troupes dix fois plus
+nombreuses.
+
+Captives à présent, les déesses sont la propriété--et le bibelot
+curieux, si l'on peut dire--des sept nations alliées. On ne les
+maltraite point. On les enferme seulement, de peur qu'elles ne se
+suicident, ce qui est devenu leur idée fixe. Dans la suite, quel sera
+leur sort? Déjà on se lasse de les voir, on ne sait plus qu'en faire.
+
+Cernées, un jour de déroute, dans une jonque où elles venaient de se
+réfugier, elles s'étaient jetées dans le fleuve, avec leur mère qui
+les suivait toujours. Au fond de l'eau, des soldats les repêchèrent
+toutes les trois, évanouies. Elles, les déesses, après des soins très
+longs, reprirent leurs sens. Mais la maman ne rouvrit jamais ses yeux
+obliques de vieille Chinoise, et on fit croire à ses filles qu'elle
+était soignée dans un hôpital, d'où elle ne tarderait pas à revenir.
+D'abord, les prisonnières étaient braves, très vivantes, hautaines
+même, et toujours parées. Mais ce matin, on leur a dit qu'elles
+n'avaient plus de mère, et c'est là ce qui vient de les abattre comme
+un coup de massue.
+
+N'ayant pas d'argent pour s'acheter des robes de deuil, qui en Chine
+se portent blanches, elles ont demandé au moins ces bottines de cuir
+blanc, qui chaussent à cette heure leurs pieds de poupée, et qui sont
+essentielles ici, comme chez nous le voile de crêpe.
+
+Frêles toutes deux, d'une pâleur jaune de cire, à peine jolies, avec
+une certaine grâce quand même, un certain charme comme il faut, elles
+restent là, l'une devant l'autre, sans larmes, les yeux rivés à terre
+et les bras tombants. Leurs regards désolés ne se lèvent même pas pour
+savoir qui entre, ni ce qu'on leur veut; elles n'ont pas un mouvement
+à notre arrivée, pas un geste, pas un sursaut. Rien ne leur est plus.
+C'est l'indifférence à toute chose, dans l'attente de la mort.
+
+Et voici qu'elles nous inspirent un respect inattendu, par la dignité
+de leur désespoir, un respect, et surtout une compassion infinie. Nous
+ne trouvons rien à nous dire, gênés à présent d'être là, comme d'une
+inconvenance que nous aurions commise.
+
+L'idée nous vient alors de déposer des dollars en offrande sur le lit
+défait; mais l'une des soeurs, toujours sans paraître nous voir,
+jette les pièces à terre et, d'un signe, invite la servante à en
+disposer pour elle-même... Allons, ce n'était de notre part qu'une
+maladresse de plus...
+
+Il y a de tels abîmes d'incompréhension entre des officiers européens
+et des déesses de Boxers, que même notre pitié ne peut sous aucune
+forme leur être indiquée. Et, nous qui étions venus pour être amusés
+d'un spectacle curieux, nous repartons en silence, gardant, avec un
+serrement de coeur, l'image des deux pauvres anéanties, en prison
+dans la triste chambre où le soir tombe.
+
+ * * * * *
+
+Ma jonque, équipée de cinq Chinois quelconques, remontera le fleuve
+sous pavillon français, il va sans dire, et ce sera déjà une
+sauvegarde. Toutefois, le service des étapes a jugé plus prudent, bien
+que nous soyons armés, mon serviteur et moi, de m'adjoindre deux
+soldats--deux cavaliers du train avec fusils et munitions.
+
+Au delà de Tien-Tsin, où j'ai passé encore la journée, on peut faire
+route en chemin de fer une heure de plus dans la direction de Pékin,
+jusqu'à la ville de Yang-Soun. Ma jonque, emportant mes deux
+cavaliers, Toum et mon bagage, ira donc là m'attendre, à un tournant
+du fleuve, et elle est partie en avant aujourd'hui même, en compagnie
+d'un convoi militaire.
+
+Et je dîne ce soir au consulat général,--que les obus ont à peu près
+épargné, comme à miracle, bien que son pavillon, resté bravement en
+l'air pendant le siège, ait longtemps servi de point de mire aux
+canonniers chinois.
+
+
+III
+
+Lundi 15 octobre.
+
+Départ de Tien-Tsin en chemin de fer, à huit heures du matin. Une
+heure de route, à travers la même plaine toujours, la même désolation,
+le même vent cinglant, la poussière. Et puis, ce sont les ruines
+calcinées de Yang-Soun, où le train s'arrête parce qu'il n'y a plus de
+voie: à partir de ce point, les Boxers ont tout détruit; les ponts
+sont coupés, les gares brûlées et les rails semés au hasard dans la
+campagne.
+
+Ma jonque est là, m'attendant au bord du fleuve.
+
+Et à présent il va falloir, pour trois jours au moins, s'arranger une
+existence de lacustre, dans le sarcophage qui est la chambre de
+l'étrange bateau, sous le toit de natte qui laisse voir le ciel par
+mille trous et qui, cette nuit, laissera la gelée blanche engourdir
+notre sommeil. Mais c'est si petit, si petit, cette chambre où je
+devrai habiter, manger, dormir, en promiscuité complète avec mes
+compagnons français, que je congédie l'un des soldats; jamais nous ne
+pourrions tenir là dedans quatre ensemble.
+
+Les Chinois de mon équipage, dépenaillés, sordides, figures niaises et
+féroces, m'accueillent avec de grands saluts. L'un prend le
+gouvernail, les autres sautent sur la berge, vont s'atteler au bout
+d'une longue amarre fixée au mât de la jonque,--et nous partons à la
+cordelle, remontant le courant du Peï-Ho, l'eau lourde et empoisonnée
+où çà et là, parmi les roseaux des bords, ballonnent des ventres de
+cadavre.
+
+Il s'appelle Renaud, celui des deux soldats que j'ai gardé, et il
+m'apprend qu'il est un paysan du Calvados. Les voilà donc, mon
+serviteur Osman et lui, rivalisant de bon vouloir et de gaieté,
+d'ingénieuses et comiques petites inventions pour accommoder notre
+logis d'aventure,--l'un et l'autre, du reste, dans la joie d'aller à
+Pékin; le voyage, malgré les ambiances lugubres, commence au bruit de
+leurs bons rires d'enfants. Et c'est en pleine lumière matinale, ce
+départ, au rayonnement d'un soleil trompeur, qui joue l'été quand la
+bise est glacée.
+
+Les sept nations alliées ont établi des postes militaires, de distance
+en distance, le long du Peï-Ho, pour assurer leurs communications par
+la voie du fleuve, entre Pékin et le golfe du Petchili où leurs
+navires arrivent. Et, vers onze heures, j'arrête ma jonque devant un
+grand fort chinois sur lequel flotte le pavillon de France.
+
+C'est un de nos «gîtes d'étape», occupé par des zouaves; nous y
+descendons pour y toucher nos vivres de campagne: deux jours de pain,
+de vin, de conserves, de sucre et de thé. Nous ne recevrons plus rien
+maintenant jusqu'à Tong-Tchéou (Ville de la Pureté céleste), où nous
+arriverons après-demain soir, si rien de fâcheux ne nous entrave.
+Ensuite, le halage de la jonque recommence, lent et monotone entre les
+tristes berges dévastées.
+
+Le paysage autour de nous demeure immuablement pareil. Des deux bords,
+se succèdent à perte de vue des champs de «sorghos»,--qui sont des
+espèces de millets géants, beaucoup plus hauts que nos maïs; la guerre
+n'a pas permis qu'ils fussent moissonnés en leur saison, et la gelée
+les a roussis sur place. Le petit chemin de halage, étroit sur la
+terre grisâtre, s'en va toujours de même, au ras de l'eau fétide et
+froide, au pied des éternels sorghos desséchés, qui se dressent le
+long du fleuve en rideau sans fin.
+
+Parfois un fantôme de village apparaît, à l'horizon plat: ruines et
+cadavres si l'on s'approche.
+
+J'ai sur ma jonque un fauteuil de mandarin, pour trôner au soleil
+splendide, quand la bise ne cingle pas trop fort. Le plus souvent, je
+préfère aller marcher sur la berge, faire des kilomètres en compagnie
+de nos haleurs, qui vont toujours leur pas de bête de somme, courbés
+vers le sol et la cordelle passée à l'épaule. Osman et Renaud me
+suivent, l'oeil au guet, et, dans ce vent de Nord qui souffle
+toujours, nous marchons, sur la piste de terre grise, resserrés entre
+la bordure ininterrompue des sorghos et le fleuve,--obligés parfois à
+un brusque écart, pour quelque cadavre sournois qui nous guette, la
+jambe tendue en travers du chemin.
+
+Les événements de la journée sont des rencontres de jonques qui
+descendent le fleuve et croisent la nôtre. Elles s'en vont en longues
+files, amarrées ensemble, portant le pavillon de quelqu'une des
+nations alliées, et ramenant des malades, des blessés, du butin de
+guerre.
+
+Les plus nombreuses et les plus chargées de troupes valides, sont les
+russes,--car nos amis en ce moment évacuent leurs positions d'ici pour
+concentrer sur la Mandchourie leur effort.
+
+Au crépuscule, passé devant les ruines d'un village où des Russes
+s'installent en campement pour la nuit. D'une maison abandonnée, ils
+déménagent des meubles sculptés, les brisent et y mettent le feu. En
+nous éloignant, nous voyons la flamme monter en gerbe haute et gagner
+les sorghos voisins; longtemps elle jette une lueur d'incendie,
+derrière nous, au milieu des grisailles mornes et vides du lointain.
+Elle est sinistre, cette première tombée de nuit sur notre jonque,
+dans la solitude si étrangère où nous nous enfonçons d'heure en heure
+plus avant. Tant d'ombre autour de nous, et tant de morts parmi ces
+herbages! Dans le noir confus et infini, rien que des ambiances
+hostiles ou macabres... Et ce froid, qui augmente avec l'obscurité, et
+ce silence!...
+
+L'impression mélancolique cependant s'évanouit au souper, quand
+s'allume notre lanterne chinoise, éclairant le sarcophage que nous
+avons fermé le mieux possible au vent de la nuit. J'ai invité à ma
+table mes deux compagnons de route,--à ma très comique petite table,
+qu'eux-mêmes ont fabriquée, d'un aviron cassé et d'une vieille
+planche. Le pain de munition nous paraît exquis, après la longue
+marche sur la rive; nous avons pour nous réchauffer le thé bouillant
+que nous prépare le jeune Toum, à la fumée, sur un feu de sorghos, et
+voici que, la faim assouvie, les cigarettes turques épandant leur
+petit nuage charmeur, on a presque un sentiment de chez soi et de
+confortable, dans ce gîte de rien, enveloppé de vastes ténèbres.
+
+Puis, vient l'heure de dormir,--tandis que la jonque chemine toujours
+et que nos haleurs continuent leur marche courbée, frôlant les sorghos
+pleins de surprises, dans le sentier noir. Toum, bien qu'il soit un
+Chinois élégant, ira nicher avec les autres de sa race, à fond de
+cale, dans la paille. Et nous, tout habillés, bien entendu, tout
+bottés et les armes à portée de la main, nous nous étendons sur
+l'étroit lit de camp de la chambre,--regardant les étoiles qui, sitôt
+le fanal éteint, apparaissent entre les mailles de notre toit de
+natte, très scintillantes dans le ciel de gelée.
+
+Coups de fusil de temps à autre, à l'extrême lointain; drames
+nocturnes auxquels vraisemblablement nous ne serons pas mêlés. Et deux
+alertes avant minuit, pour un poste de Japonais et un poste
+d'Allemands qui veulent arrêter la jonque: il faut se lever,
+parlementer, et, à la lueur du fanal rallumé en hâte, montrer le
+pavillon français et les galons de mes manches.
+
+A minuit enfin, nos Chinois amarrent notre bateau, en un lieu qu'ils
+disent sûr, pour aller se coucher aussi. Et nous nous endormons tous,
+d'un profond sommeil, dans la nuit glaciale.
+
+
+IV
+
+Mardi 16 octobre.
+
+Réveil au petit jour, pour faire lever et repartir notre équipage.
+
+A l'aube froide et magnifique, à travers la limpidité d'un ciel rose,
+le soleil surgit et rayonne sans chaleur sur la plaine d'herbages, sur
+le lieu désert où nous venons de dormir.
+
+Et tout de suite je saute à terre, pressé de marcher, de m'agiter,
+dans un besoin irréfléchi de mouvement et de vitesse... Horreur! A un
+détour du sentier de halage, courant à l'étourdie sans regarder à mes
+pas, je manque de marcher sur quelque chose qui gît en forme de croix:
+un cadavre, nu, aux chairs grisâtres, couché sur le ventre, les bras
+éployés, à demi enfoui dans la vase dont il a pris la couleur; les
+chiens ou les corbeaux l'ont scalpé, ou bien les autres Chinois pour
+lui voler sa queue, et son crâne apparaît tout blanc, sans chevelure
+et sans peau...
+
+Il fait de jour en jour plus froid, à mesure que nous nous éloignons
+de la mer, et que la plaine s'élève par d'insensibles pentes.
+
+Comme hier, les jonques passent, redescendent le fleuve à la file, en
+convois militaires gardés par des soldats de toutes les nations
+d'Europe. Ensuite, reviennent de longs intervalles de solitude pendant
+lesquels rien de vivant n'apparaît plus dans cette région de millets
+et de roseaux. Le vent qui souffle, de plus en plus âpre malgré le
+resplendissant soleil, est salubre, dilate les poitrines, double
+momentanément la vie. Et, dans l'éternel petit sentier qui mène à
+Pékin, sur la gelée blanche, entre les sorghos et le fleuve, on
+marche, sans fatigue, même avec une envie de courir, en avant des
+Chinois mornes qui, penchés sur la cordelle, traînent toujours notre
+maison flottante, en gardant leur régularité de machine.
+
+Il y a quelques arbres maintenant sur les rives, des saules aux
+feuilles puissamment vertes, d'une variété inconnue chez nous;
+l'automne semble ne les avoir pas effleurés, et leur belle couleur
+tranche sur la nuance rouillée des herbages et des sorghos mourants.
+Il y a des jardins aussi, jardins à l'abandon autour des hameaux
+incendiés; nos Chinois y détachent chaque fois quelqu'un des leurs, en
+maraude, qui rapporte dans la jonque des brassées de légumes pour les
+repas.
+
+Osman et Renaud, en passant dans les maisons en ruine, ramassent aussi
+quelques objets qu'ils jugent nécessaires à l'embellissement de notre
+logis: un petit miroir, des escabeaux sculptés, des lanternes, même
+des piquets de fleurs artificielles en papier de riz, qui ont dû orner
+la coiffure de dames chinoises massacrées ou en fuite, et dont ils
+décorent naïvement les parois de la chambre. L'intérieur de notre
+sarcophage prend bientôt, par leurs soins, un air de recherche tout à
+fait barbare et drôle.
+
+C'est étonnant, du reste, combien on s'habituerait vite à cette
+existence si complètement simplifiée de la jonque, existence de saine
+fatigue, d'appétit dévorant et de lourd sommeil.
+
+Vers le soir de cette journée, les montagnes de Mongolie, celles qui
+dominent Pékin, commencent de se dessiner, en petite découpure extra
+lointaine, tout au ras de l'horizon, tout au bout de ce pays
+infiniment plat.
+
+Mais le crépuscule d'aujourd'hui a je ne sais quoi de particulièrement
+lugubre. C'est un point où le Peï-Ho sinueux, qui s'est rétréci
+d'heure en heure, à chacun de ses détours, semble n'être plus qu'un
+ruisseau entre les deux silencieuses rives et on se sent presque serré
+de trop près par les fouillis d'herbages, receleurs de sombres choses.
+Et puis le jour s'éteint dans ces nuances froides et mortes spéciales
+aux soirs des hivers du Nord. Tout ce qui reste de clartés éparses se
+réunit sur l'eau, qui luit plus que le ciel; le fleuve, comme un
+miroir glacé, reflète les jaunes du couchant; on dirait même qu'il en
+exagère la lueur triste, entre les images renversées des roseaux, des
+sorghos monotones, et de quelques arbres en silhouettes déjà noires.
+L'isolement est plus immense qu'hier. Le froid et le silence tombent
+sur les épaules comme un linceul. Et il y a une mélancolie pénétrante,
+à subir le lent enveloppement de la nuit, en ce lieu quelconque d'un
+pays sans asile; il y a une angoisse à regarder les derniers reflets
+des roseaux proches, qui persistent encore à la surface de ce fleuve
+chinois, tandis que l'obscurité, en avant de notre route, achève
+d'embrouiller les lointains hostiles et inconnus...
+
+Heureusement voici l'heure du souper, heure désirée, car nous avons
+grand'faim. Et dans le petit réduit que nous fermerons, je vais
+retrouver la lumière rouge de notre lanterne, l'excellent pain de
+soldat, le thé fumant servi par Toum, et la gaieté de mes deux braves
+serviteurs.
+
+Vers neuf heures, comme nous venions de dépasser un groupe de jonques
+pleines de monde, et purement chinoises--jonques de maraudeurs,
+vraisemblablement,--des cris s'élèvent derrière nous, des cris de
+détresse et de mort, d'horribles cris dans ce silence... Toum, qui
+prête son oreille fine et comprend ce que ces gens disent, explique
+qu'ils sont en train de tuer un vieux, parce qu'il a volé du riz...
+Nous ne sommes pas en nombre et d'ailleurs pas assez sûrs de nos gens
+pour intervenir. Dans leur direction, je fais seulement tirer en l'air
+deux coups de feu, qui jettent leur fracas de menace au milieu de la
+nuit,--et tout se tait comme par enchantement; nous avons sans doute
+sauvé la tête de ce vieux voleur de riz, au moins jusqu'à demain
+matin.
+
+Et c'est la tranquillité ensuite jusqu'au jour. A minuit, amarrés
+n'importe où parmi les roseaux, nous nous endormons d'un sommeil qui
+n'est plus inquiété. Grand calme et grand froid, sous le regard des
+étoiles. Quelques coups de fusil au loin; mais on y est habitué, on
+les entend sans les entendre, ils ne réveillent plus.
+
+
+Mercredi 17 octobre.
+
+Lever à l'aube, pour aller courir sur la berge, dans la gelée blanche,
+aux premières lueurs roses, et bientôt au beau soleil clair.
+
+Ayant voulu prendre un raccourci, à travers les éternels champs de
+sorghos, pour rejoindre plus loin la jonque obligée de suivre un long
+détour du fleuve, nous traversons au soleil levant les ruines d'un
+hameau où gisent d'affreux cadavres tordus; sur leurs membres noircis,
+la glace déposée en petits cristaux brille comme une couche de sel.
+
+Après le dîner de midi, quand nous sortons du sarcophage demi-obscur,
+nos Chinois nous indiquent de la main l'horizon. Tong-Tchéou, la
+«Ville de la Pureté céleste», est là-bas, qui commence d'apparaître:
+grandes murailles noires, surmontées de miradors; tour étonnamment
+haute et frêle, de silhouette très chinoise, à vingt toitures
+superposées.
+
+Tout cela reste lointain encore, et les premiers plans autour de nous
+sont plutôt effroyables. D'une jonque échouée sort un long bras de
+mort aux chairs bleuies. Et des cadavres de bestiaux, qu'emporte le
+courant, passent en cortège à nos côtés, tout gonflés et sentant la
+peste bovine. On a dû aussi violer par là quelque cimetière, car, sur
+la vase des berges, il y a des cercueils éventrés, vomissant leurs os
+et leurs pourritures.
+
+
+V
+
+A Tong-Tchéou
+
+Tong-Tchéou, occupant deux ou trois kilomètres de rivage, était une de
+ces immenses villes chinoises, plus peuplées que bien des capitales
+d'Europe, et dont on sait à peine le nom chez nous. Aujourd'hui, ville
+fantôme, il va sans dire; si l'on s'approche, on ne tarde pas à
+s'apercevoir que tout n'est plus que ruines et décombres.
+
+Lentement nous arrivons. Au pied des hauts murs crénelés et peints en
+noir de catafalque, des jonques se pressent le long du fleuve. Et sur
+la berge, c'est un peu l'agitation de Takou et de
+Tien-Tsin,--compliquée de quelques centaines de chameaux mongols,
+accroupis dans la poussière.
+
+Rien que des soldats, des envahisseurs, des canons, du matériel de
+combat. Des cosaques, essayant des chevaux capturés, parmi les groupes
+vont et viennent au triple galop, comme des fous, avec de grands cris
+sauvages.
+
+Les diverses couleurs nationales des alliés européens sont arborées à
+profusion de toutes parts, flottent en haut des noires murailles
+trouées de boulets, flottent sur les campements, sur les jonques, sur
+les ruines. Et le vent continuel, le vent implacable et glacé,
+promenant l'infecte poussière avec l'odeur de la mort, tourmente ces
+drapeaux partout plantés, qui donnent un air ironique de fête à tant
+de dévastation.
+
+Je cherche où sont les pavillons de France, afin d'arrêter ma jonque,
+devant notre quartier, et de me rendre de suite au «gîte d'étape»;
+j'ai ce soir à y toucher nos rations de campagne; en outre, ne pouvant
+continuer plus loin mon voyage par le fleuve, je dois me procurer, à
+l'artillerie, pour demain matin, une charrette et des chevaux de
+selle.
+
+Devant un quartier qui semble nous appartenir, quand je mets pied à
+terre, _sur des détritus et des immondices sans nom_, je demande à des
+zouaves qui sont là le chemin du «gîte d'étape», et tout de suite,
+empressés et gentils, ils m'offrent d'y venir avec moi.
+
+Nous nous dirigeons donc ensemble vers une grande porte, percée dans
+l'épaisseur des murs noirs.
+
+A cette entrée de ville, on a établi, avec des cordes et des planches,
+un parc à bétail, pour la nourriture des soldats. Parmi quelques
+maigres boeufs encore vivants, il y en a trois ou quatre par terre,
+morts de la peste bovine, et une corvée de Chinois vient en ce moment
+les tirer par la queue, pour les entraîner dans le fleuve, au
+rendez-vous général des carcasses.
+
+Et nous pénétrons dans une rue où des soldats de chez nous s'emploient
+à divers travaux d'arrangement, au milieu de débris amoncelés. Les
+maisons, aux portes et aux fenêtres brisées, laissent voir leur
+intérieur lamentable, où tout est en lambeaux, cassé, déchiré comme à
+plaisir. Et dans l'épaisse poussière que soulèvent le vent de Nord et
+le piétinement de nos hommes, flotte une intolérable odeur de cadavre.
+
+Pendant deux mois, les rages de destruction, les frénésies de meurtre
+se sont acharnées sur cette malheureuse «Ville de la Pureté céleste»,
+envahie par les troupes de huit ou dix nations diverses. Elle a subi
+les premiers chocs de toutes les haines héréditaires. Les Boxers
+d'abord y ont passé; Les Japonais y sont venus, héroïques petits
+soldats dont je ne voudrais pas médire, mais qui détruisent et tuent
+comme autrefois les armées barbares. Encore moins voudrais-je médire
+de nos amis les Russes; mais ils ont envoyé ici des cosaques voisins
+de la Tartarie, des Sibériens à demi Mongols; tous gens admirables au
+feu mais entendant encore les batailles à la façon asiatique. Il y est
+venus de cruels cavaliers de l'Inde, délégués par la Grande-Bretagne.
+L'Amérique y a lâché ses mercenaires. Et il n'y restait déjà plus rien
+d'intact quand sont arrivés, dans la première excitation de vengeance
+contre les atrocités chinoises, les Italiens, les Allemands, les
+Autrichiens, les Français.
+
+ * * * * *
+
+Le commandant et les officiers du «gîte d'étape» se sont improvisé des
+logis et des bureaux dans de grandes maisons chinoises dont on a
+relevé en hâte les toitures et réparé les murailles. Sur la rudesse et
+la misère de leur installation, tranchent quelques hautes potiches,
+quelques boiseries somptueuses, trouvées intactes parmi les décombres.
+
+Ils veulent bien me promettre les voitures et les chevaux pour demain
+matin, rendus au lever du soleil sur la berge devant ma jonque. Et,
+quand tout est convenu, il me reste à peu près une heure de jour: je
+m'en vais errer dans les ruines de la ville, escorté de ma petite
+suite armée, Osman, Renaud et le Chinois Toum.
+
+A mesure que l'on s'éloigne du quartier où la présence de nos soldats
+entretient un peu de vie, l'horreur augmente, avec la solitude et le
+silence...
+
+D'abord, la rue des marchands de porcelaine, les grands entrepôts où
+s'emmagasinaient les produits des fabriques de Canton. Ce devait être
+une belle rue, à en juger par les débris de devantures sculptées et
+dorées qui subsistent encore. Aujourd'hui, les magasins béants, crevés
+de toutes parts, semblent vomir sur la chaussée leurs monceaux de
+cassons. On marche sur l'émail précieux, peint de fleurs éclatantes,
+qui forme couche par terre, et que l'on écrase en passant. Il n'y a
+pas à rechercher de qui ceci est l'oeuvre, et c'était fait
+d'ailleurs quand nos troupes sont entrées. Mais vraiment il a fallu
+s'acharner des journées entières à coups de botte, à coups de crosse,
+pour piler si menu toutes ces choses: les potiches, réunies ici par
+milliers, les plats, les assiettes, les tasses, tout cela est broyé,
+pulvérisé,--avec des restes humains et des chevelures.
+
+Tout au fond de ces entrepôts, les porcelaines plus grossières
+occupaient des espèces de cours intérieures,--qui sont
+particulièrement lugubres ce soir, au jour baissant, entre leurs vieux
+murs. Dans une de ces cours, où nous venons d'entrer, un chien galeux
+travaille à tirer, tirer quelque chose de dessous des piles
+d'assiettes cassées: le cadavre d'un enfant dont le crâne est ouvert.
+Et le chien commence de manger ce qui reste de chair pourrie aux
+jambes de ce petit-mort.
+
+Personne, naturellement, dans les longues rues dévastées, où les
+charpentes ont croulé, avec les tuiles et les briques des murs. Des
+corbeaux qui croassent dans le silence. D'affreux chiens, repus de
+cadavres, qui s'enfuient devant nous, le ventre lourd et la queue
+basse. A peine, de loin en loin, quelques rôdeurs chinois, gens de
+mauvais aspect qui cherchent encore à piller dans des ruines, ou
+pauvres dépossédés, échappés au massacre, qui reviennent peureusement,
+longeant les murailles, voir ce qu'on a fait de leur logis.
+
+Le soleil est déjà très bas, et, comme chaque soir, le vent augmente;
+on frissonne d'un froid soudain. Les maisons vides s'emplissent
+d'ombre.
+
+Elles sont tout en profondeur, ces maisons d'ici, avec des recoins,
+des séries de cours, des petits bassins à rocailles, des jardinets
+mélancoliques. Quand on a franchi le seuil, que gardent les toujours
+pareils monstres en granit, usés par le frottement des mains, on
+s'engage dans des détours qui n'en finissent plus. Et les détails
+intimes de la vie chinoise se révèlent touchants et gentils, dans
+l'arrangement des pots de fleurs, des plates-bandes, des petites
+galeries où courent des liserons et des vignes.
+
+Là, traînent des jouets, une pauvre poupée, appartenant sans doute à
+quelque enfant dont on aura fracassé la tête. Là, une cage est restée
+suspendue; même l'oiseau y est encore, pattes en l'air et desséché
+dans un coin.
+
+Tout est saccagé, arraché, déchiré; les meuble, éventrés; le contenu
+des tiroirs, les papiers, épandus par terre, avec des vêtements
+marqués de larges taches rouges, avec des tout petits souliers de dame
+chinoise barbouillés de sang. Et çà et là, des jambes, des mains, des
+têtes coupées, des paquets de cheveux.
+
+En certains de ces jardinets, les plantes qu'on ne soigne plus
+continuent gaiement de s'épanouir, débordent dans les allées,
+par-dessus les débris humains. Autour d'une tonnelle, où se cache un
+cadavre de femme, des volubilis roses sont délicieusement fleuris en
+guirlande,--encore ouverts à cette heure tardive de la journée et
+malgré le froid des nuits, ce qui déroute nos idées d'Europe sur les
+volubilis.
+
+Au fond d'une maison, dans un recoin, dans une soupente noire, quelque
+chose remue!... Deux femmes, cachées là, pitoyablement tapies... De se
+voir découvertes, la terreur les affole, et nous les avons à nos
+pieds, tremblant, criant, joignant les mains pour demander grâce.
+L'une jeune, l'autre un peu vieille, et se ressemblant toutes deux; la
+mère et la fille.--«Pardon, monsieur, pardon! nous avons
+grand'peur...» traduit avec naïveté le petit Toum, qui comprend leurs
+mots entrecoupés. Évidemment, elles attendent de nous les pires choses
+et la mort... Et depuis combien de temps vivent-elles dans ce trou,
+ces deux pauvres Chinoises, pensant leur fin venue chaque fois que des
+pas résonnent sur les pavés de la cour déserte?... Nous laissons à
+portée de leurs mains quelques pièces de monnaie, qui les humilient
+peut-être et ne leur serviront guère; mais nous ne pouvons rien de
+plus,--que ça, et nous en aller.
+
+Autre maison, maison de riches, celle-ci, avec un grand luxe de pots à
+fleurs en porcelaine émaillée, dans les jardinets tristes. Au fond
+d'un appartement déjà sombre (car décidément la nuit vient,
+l'imprécision crépusculaire est commencée)--déjà sombre, mais pas trop
+saccagée, avec de grands bahuts, de beaux fauteuils encore
+intacts,--Osman tout à coup recule avec effroi devant quelque chose
+qui sort d'un seau posé sur le plancher: deux cuisses décharnées, la
+moitié inférieure d'une femme, fourrée dans ce seau les jambes en
+l'air!... La maîtresse de cet élégant logis sans doute... Le corps?...
+Qui sait ce qu'on en a fait, du corps? Mais la tête, la voici: sous ce
+fauteuil, près d'un chat crevé, c'est sûrement ce paquet noir, où l'on
+voit s'ouvrir une bouche et des dents, parmi de longs cheveux.
+
+En dehors des grandes voies à peu près droites, qui laissent paraître
+d'un bout à l'autre leur vide désolé, il y a les ruelles sans vue,
+tortueuses, aboutissant à des murs gris,--et ce sont les plus lugubres
+à franchir, au crépuscule et au chant des corbeaux, avec ces petits
+gnomes de pierre gardant des portes effarantes, avec ces têtes de mort
+à longue queue traînant partout sur les pavés. Il y a des tournants,
+baignés d'ombre glacée, que l'on aborde avec un serrement de
+coeur... Et c'est fini, pour rien au monde nous n'entrerions plus, à
+l'heure qu'il est, entre chien et loup, dans ces maisons
+épouvantablement muettes, où l'on fait trop de macabres rencontres...
+
+Nous étions allés loin dans la ville, dont l'horreur et le silence
+nous deviennent intolérables, à cette tombée de nuit. Et nous
+retournons vers le quartier des troupes, cinglés par le vent de Nord,
+transis par le froid et l'obscurité; nous retournons bon pas, les
+cassons de porcelaine craquant sous nos pieds, avec mille débris qui
+ne se définissent plus.
+
+ * * * * *
+
+La berge, à notre retour, est garnie de soldats qui se chauffent et
+font cuire leurs soupes à des feux clairs, en brûlant des fauteuils,
+des tables, des morceaux de sculptures ou de charpentes. Et tout cela,
+au sortir des rues dantesques, nous paraît du confort et de la joie.
+
+Près de notre jonque, il y a une cantine, improvisée par un Maltais,
+où l'on vend des choses à griser les soldats. Et j'envoie mes gens y
+prendre, pour notre souper, des liqueurs à leur choix, car nous avons
+besoin nous aussi d'être réchauffés, égayés si possible, et nous
+ferons la fête comme les autres, avec de la soupe fumante, du thé, de
+la chartreuse, je ne sais quoi encore,--dans notre petit logis de
+natte, amarré cette fois sur la vase empestée, sur les horribles
+détritus, et enveloppé comme toujours de tous côtés par la grande
+froidure noire.
+
+ * * * * *
+
+Au dessert, à l'heure des cigarettes dans le sarcophage, Renaud, à qui
+j'ai donné la parole, me conte que son escadron est campé au bord d'un
+cimetière chinois de Tien-Tsin et que les soldats d'une autre nation
+européenne (je préfère ne pas dire laquelle), campés dans le
+voisinage, passent leur temps à fouiller les tombes pour prendre
+l'argent qu'on a coutume d'enterrer avec les cadavres.
+
+--Moi, dit-il, moi, mon colonel (pour lui, je suis _mon colonel_; il
+ignore l'appellation maritime de _commandant_ qui chez nous est
+d'usage jusqu'aux cinq galons d'or), moi, je ne trouve pas que c'est
+bien: ça a beau être des Chinois, il faut laisser les morts
+tranquilles. Et puis, ça me dégoûte, ils coupent leur viande de ration
+sur les planches de cercueil! Et moi, je leur fais voir: «Au moins
+coupez donc là, sur le dessus; pas sur le dedans, qui a touché le
+macchabée.» Mais ces sauvages-là, mon colonel, ils s'en foutent!
+
+
+VI
+
+Jeudi 18 octobre.
+
+C'est une surprise, de se réveiller sous un ciel bas et sombre. Nous
+comptions avoir, comme les matins précédents, ce soleil des automnes
+et des hivers de Chine, presque jamais voilé, qui rayonne et chauffe
+même lorsque tout gèle à pierre fendre, et qui nous avait aidés
+jusqu'ici à supporter les visions de la route. Mais un vélum épais
+s'est tendu pendant la nuit au-dessus de nos têtes...
+
+Quand nous ouvrons notre porte de jonque, au petit jour à peine
+naissant, nos chevaux et nos charrettes sont là, qui viennent
+d'arriver. Sur le sinistre bord, des Mongols, parmi leurs chameaux, se
+tiennent accroupis autour de feux qui ont brûlé toute la nuit dans la
+poussière, et, derrière leurs groupes immobilisés, les hautes
+murailles de la ville, d'un noir d'encre, montent vers l'obscurité des
+nuages.
+
+Dans la jonque, confiée à deux marins du détachement de Tong-Tchéou
+qui la garderont jusqu'à notre retour, nous laissons notre petit
+matériel de nomades--et ce que nous possédons de plus précieux, les
+dernières des bouteilles d'eau pure que le général nous avait données.
+
+Nous faisons cette dernière étape en compagnie du consul général de
+France à Tien-Tsin et du chancelier de la légation, qui l'un et
+l'autre montent à Pékin, escortés d'un maréchal des logis et de trois
+ou quatre hommes de l'artillerie.
+
+Longue route monotone, par un matin froid et gris, à travers des
+champs de sorghos roussis par les premières gelées, à travers des
+villages saccagés et désertés où rien ne bouge plus: campagnes de
+deuil et d'automne, sur lesquelles commence de tomber lentement une
+petite pluie triste.
+
+Par instants, il m'arrive de me croire dans les chemins du pays
+basque, en novembre, parmi des maïs non encore fauchés. Et puis tout à
+coup, sur mon passage, quelque symbole inconnu se dresse pour me
+rappeler la Chine, un tombeau de forme mystérieuse, ou bien des stèles
+étranges posées sur d'énormes tortues de granit.
+
+De loin en loin, nous croisons des convois militaires, d'une nation ou
+d'une autre, des files de voitures d'ambulance. Ici des Russes, dans
+les ruines d'un village, s'abritent pour une averse. Là des
+Américains, qui ont découvert une cachette de vêtements, au fond d'une
+maison abandonnée, s'en vont joyeux, endossant des manteaux de
+fourrure.
+
+Des tombeaux, toujours beaucoup de tombeaux; la Chine, d'un bout à
+l'autre, en est encombrée; les uns, au bord de la route, gisent comme
+perdus; d'autres s'isolent magnifiquement au milieu d'enclos qui sont
+des bocages mortuaires, des bois de cèdres aux verdures sombres.
+
+Dix heures. Nous devons approcher de Pékin, dont rien pourtant ne
+décèle encore le voisinage. Pas une figure de Chinois ne s'est montrée
+depuis notre départ; les campagnes continuent d'être désertes et
+inquiétantes de silence, sous le voile de l'imperceptible pluie.
+
+Nous allons passer, paraît-il, non loin du mausolée d'une impératrice,
+et le chancelier de France, qui connaît ces environs, me propose de
+faire un détour pour l'apercevoir. Donc, laissant tout notre monde
+continuer tranquillement l'étape, nous prenons des sentiers de
+traverse, en allongeant le trot de nos chevaux dans les hautes herbes
+mouillées.
+
+Bientôt paraissent un canal et un étang, blêmes sous le ciel incolore.
+Personne nulle part; des tranquillités mornes de pays dépeuplé. Le
+mausolée, sur la rive d'en face, émerge à peine de l'ombre d'un bois
+de cèdres, muré de toutes parts; nous ne voyons guère que les premiers
+portiques de marbre qui y conduisent, et l'avenue des stèles blanches
+qui va se perdre sous les arbres mystérieux;--tout cela un peu
+lointain et reproduit par le miroir de l'étang, en longs reflets
+renversés qui s'estompent. Près de nous des lotus, meurtris par le
+froid, penchent leurs grandes tiges sur l'eau couleur de plomb, où des
+cernes légers se tracent à la chute des gouttes de pluie. Et, parmi
+les roseaux, ces quelques boules blanchâtres, çà et là, sont des têtes
+de mort...
+
+ * * * * *
+
+Quand nous rejoignons notre petite troupe, on nous promet l'entrée à
+Pékin dans une demi-heure. Allons, soit! Mais après les complications
+et les lenteurs du voyage, on croirait presque n'arriver jamais. Et
+c'est du reste invraisemblable, qu'une si prodigieuse ville, dans ce
+pays désert, puisse être là; à toute petite distance en avant de nous.
+
+--Pékin ne s'annonce pas, m'explique mon nouveau compagnon d'étape,
+Pékin vous saisit; quand on l'aperçoit, c'est qu'on y est...
+
+La route à présent traverse des groupes de cèdres, des groupes de
+saules qui s'effeuillent, et, dans l'attente concentrée de voir enfin
+la Ville céleste, nous trottons sous la pluie très fine--qui ne
+mouille pas, tant sont desséchantes ces rafales du Nord promenant la
+poussière toujours et quand même,--nous trottons sans plus parler...
+
+--Pékin! me dit tout à coup l'un de ceux qui cheminent avec moi,
+désignant une terrible masse obscure, qui vient de se lever au-dessus
+des arbres, un donjon crénelé, de proportions surhumaines.
+
+Pékin!... Et, en quelques secondes, tandis que je subis la puissance
+évocatrice de ce nom ainsi jeté, une grande muraille couleur de deuil,
+d'une hauteur jamais vue, achève de se découvrir, se développe sans
+fin, dans une solitude dénudée et grisâtre, qui semble un steppe
+maudit. C'est comme un formidable changement de décor, exécuté sans
+bruit de machinistes, ni fracas d'orchestre, dans un silence plus
+imposant que toutes les musiques. Nous sommes au pied de ces bastions
+et de ces remparts, nous sommes dominés par tout cela, qu'un repli de
+terrain nous avait caché. En même temps, la pluie devient de la neige,
+dont les flocons blancs se mêlent aux envolées sombres des détritus et
+de la poussière. La muraille de Pékin nous écrase, chose géante,
+d'aspect babylonien, chose intensément noire, sous la lumière morte
+d'un matin de neige et d'automne. Cela monte dans le ciel comme les
+cathédrales, mais cela s'en va, cela se prolonge, toujours pareil,
+durant des lieues. Pas un passant aux abords de cette ville, personne.
+Pas une herbe non plus le long de ces murs; un sol raviné,
+poussiéreux, sinistre comme des cendres, avec des lambeaux de
+vêtements qui traînent, des ossements, un crâne. Et, du haut de chacun
+des créneaux noirs, un corbeau, qui s'est posté, nous salue au passage
+en croassant à la mort.
+
+Le ciel est si épais et si bas que l'on y voit à peine clair, et sous
+l'oppression de ce Pékin longtemps attendu, qui vient de faire
+au-dessus de nos têtes son apparition déconcertante et soudaine, nous
+nous avançons, aux cris intermittents de tous ces corbeaux alignés, un
+peu silencieux nous-mêmes, un peu glacés d'être là, souhaitant voir du
+mouvement, voir de la vie, voir quelqu'un ou quelque chose sortir
+enfin de ces murs.
+
+Alors, d'une porte, là-bas en avant, d'une percée dans l'enceinte
+colossale, sort une énorme et lente bête brune, fourrée de laine comme
+un mouton géant,--puis deux, puis trois, puis dix: une caravane
+mongole, qui commence de couler vers nous, dans ce même silence,
+toujours, où l'on n'entend que les corbeaux croasser. A la file
+incessante les monstrueux chameaux de Mongolie, tout arrondis de
+fourrure, avec d'étonnants manchons aux jambes, des crinières comme
+des lions, processionnent sans fin le long de nos chevaux qui
+s'effarent; ils ne portent ni cloches ni grelots, comme en ont ces
+bêtes maigres, aux harmonieuses caravanes des déserts arabiques; leurs
+pieds s'enfoncent profondément dans la poussière qui assourdit leurs
+pas, le silence n'est pas rompu par leur marche. Et les Mongols qui
+les mènent, figures cruelles et lointaines, nous jettent à la dérobée
+des regards ennemis.
+
+Aperçue à travers un voile de neige fine et de poussière noire, la
+caravane nous a croisés et s'éloigne, sans un bruit, ainsi qu'une
+caravane fantôme. Nous nous retrouvons seuls, sous cette muraille de
+Titans, du haut de laquelle les corbeaux nous regardent passer. Et
+c'est notre tour à présent de franchir, pour entrer dans la ville
+ténébreuse, les portes par où ces Mongols viennent de la quitter.
+
+
+VII
+
+A LA LÉGATION DE FRANCE
+
+Nous voici arrivés à ces portes, doubles, triples, profondes comme des
+tunnels et se contournant dans l'épaisseur des puissantes maçonneries;
+portes surmontées de donjons à meurtrières qui ont chacun cinq étages
+de hauteur sous d'étranges toitures courbes, de donjons extravagants
+qui sont des choses colossales et noires, au-dessus de l'enceinte
+noire des murailles.
+
+Les pieds de nos chevaux s'enfoncent de plus en plus et disparaissent
+dans la poussière couleur de charbon, qui est ici aveuglante,
+souveraine partout, en l'air autant que sur le sol, malgré la petite
+pluie ou les flocons de neige dont nous avons le visage tout le temps
+cinglé.
+
+Et, sans bruit, comme si nous marchions parmi des ouates ou des
+feutres, passant sous les énormes voûtes, nous entrons dans le pays
+des décombres et de la cendre...
+
+Quelques mendiants dépenaillés, dans des coins, assis à grelotter sous
+des guenilles bleues; quelques chiens mangeurs de cadavres, comme ceux
+dont nous avions déjà fait la connaissance en route,--et c'est tout.
+Silence et solitude au dedans de ces murs comme au dehors. Rien que
+des éboulements, des ruines et des ruines.
+
+Pays des décombres et de la cendre; surtout pays des petites briques
+grises, des petites briques pareilles, éparses en myriades
+innombrables, sur l'emplacement des maisons détruites ou sur le pavé
+de ce qui fut les rues.
+
+Les petites briques grises, c'est avec ces matériaux seuls que Pékin
+était bâti,--ville aux maisonnettes basses revêtues de dentelles en
+bois doré, ville qui ne devait laisser qu'un champ de mièvres débris,
+après le passage du feu et de la mitraille émiettant toutes ces
+vieilleries légères.
+
+Nous l'avons du reste abordée, cette ville, par l'un des coins sur
+lesquels on s'est le plus longtemps acharné: le quartier tartare, qui
+contenait les légations européennes.
+
+De longues voies droites sont encore tracées dans ce labyrinthe infini
+de petites ruines, et devant nous tout est gris ou noir; aux
+grisailles sombres des briques éboulées s'ajoute la teinte monotone
+des lendemains d'incendie, la tristesse des cendres et la tristesse
+des charbons.
+
+Parfois, en travers du chemin, elles s'arrangent en obstacle, ces
+lassantes petites briques,--et ce sont les restes de barricades où
+l'on s'est longuement battu.
+
+Après quelques centaines de mètres, nous entrons dans la rue de ces
+légations qui viennent de fixer, durant des mois, l'anxieuse attention
+du monde entier.
+
+Tout y est en ruine, il va sans dire; mais des pavillons européens
+flottent sur les moindres pans de mur, et nous retrouvons soudainement
+ici, au sortir de ruelles solitaires, une animation comme à Tien-Tsin,
+un continuel va-et-vient d'officiers et de soldats, une étonnante
+bigarrure d'uniformes.
+
+Déployé sur le ciel d'hiver, un grand pavillon de France marque
+l'entrée de ce qui fut notre légation; deux monstres en marbre blanc,
+ainsi qu'il est d'étiquette devant tous les palais de la Chine, sont
+accroupis au seuil, et des soldats de chez nous gardent cette
+porte--que je franchis avec recueillement au souvenir des héroïsmes
+qui l'ont défendue.
+
+ * * * * *
+
+Nous mettons enfin pied à terre parmi des monceaux de débris, sur une
+sorte de petite place intérieure où les rafales s'engouffrent, près
+d'une chapelle et à l'entrée d'un jardin dont les arbres s'effeuillent
+au vent glacé. Les murs autour de nous sont tellement percés de balles
+que l'on dirait presque un amusement, une gageure: ils ressemblent à
+des cribles. Là-bas, sur notre droite, ce tumulus de décombres, c'est
+la légation proprement dite, anéantie par l'explosion d'une mine
+chinoise. Et à notre gauche il y a la maison du chancelier, où
+s'étaient réfugiés pendant le siège les braves défenseurs du lieu,
+parce qu'elle semblait moins exposée; c'est là qu'on m'a offert de me
+recueillir; elle n'est pas détruite, mais tout y est sens dessus
+dessous, bien entendu, comme un lendemain de bataille; et, dans la
+chambre où je coucherai, les plâtriers travaillent encore à refaire
+les murs, qui ne seront finis que ce soir.
+
+Maintenant on me conduit, en pèlerinage d'arrivée, dans le jardin où
+dorment, ensevelis à la hâte, sous des grêles de balles, ceux de nos
+matelots qui tombèrent à ce champ d'honneur. Point de verdures ici, ni
+de plantes fleuries; un sol grisâtre, piétiné par les combattants,
+émietté par la sécheresse et le froid. Des arbres sans feuilles, dont
+la mitraille a déchiqueté les branches. Et, sur tout cela, un ciel bas
+et lugubre, où des flocons de neige passent en cinglant.
+
+Il faut se découvrir dès l'entrée de ce jardin, car on ne sait pas sur
+qui l'on marche; les places, qui seront marquées bientôt, je n'en
+doute pas, n'ont pu l'être encore, et on n'est pas sûr, lorsqu'on se
+promène, de n'avoir pas sous les pieds quelqu'un de ces morts qui
+mériteraient tant de couronnes.
+
+Dans cette maison du chancelier, épargnée un peu par miracle, les
+assiégés habitaient pêle-mêle, et dormaient par terre, diminués de
+jour en jour par les balles, vivant sous la menace pressante de la
+mort.
+
+Au début--mais leur nombre, hélas! diminua vite,--ils étaient là une
+soixantaine de matelots français et une vingtaine de matelots
+autrichiens, se faisant tuer côte à côte et d'une allure également
+magnifique. A eux s'étaient joints quelques volontaires français, qui
+faisaient le coup de feu dans leurs rangs, sur les barricades ou sur
+les toits, et deux étrangers, M. et madame de Rosthorn, de la légation
+d'Autriche. Les officiers de chez nous qui commandaient la défense
+étaient le lieutenant de vaisseau Darcy et l'aspirant Herber, qui dort
+aujourd'hui dans la terre du jardin, frappé d'une balle en plein
+front.
+
+L'horreur de ce siège, c'est qu'il n'y avait à attendre des
+assiégeants aucune pitié; si, à bout de forces et à bout de vivres, on
+venait à se rendre, c'était la mort, et la mort avec d'atroces
+raffinements chinois pour prolonger des paroxysmes de souffrance.
+
+Aucun espoir non plus de s'évader par quelque sortie suprême: on était
+au milieu du grouillement d'une ville; on était enclavé dans un dédale
+de petites bâtisses sournoises abritant une fourmilière d'ennemis, et,
+pour emprisonner plus encore, on sentait autour de soi, emmurant le
+tout, le colossal rempart noir de Pékin.
+
+C'était pendant la période torride de l'été chinois; le plus souvent,
+il fallait se battre quand on mourait de soif, quand on était aveuglé
+de poussière, sous un soleil aussi destructeur que les balles, et dans
+l'incessante et fade infection des cadavres.
+
+Cependant une femme était là avec eux, charmante et jeune, cette
+Autrichienne, à qui il faudrait donner une de nos plus belles croix
+françaises. Seule au milieu de ces hommes en détresse, elle gardait
+son inaltérable gaieté de bon aloi; elle soignait les blessés,
+préparait de ses propres mains le repas des matelots malades,--et puis
+s'en allait charrier des briques et du sable pour les barricades, ou
+bien faire le guet du haut des toits.
+
+ * * * * *
+
+Autour des assiégés, le cercle se resserrait de jour en jour, à mesure
+que leurs rangs s'éclaircissaient et que la terre du jardin
+s'emplissait de morts; ils perdaient du terrain pied à pied, disputant
+à l'ennemi, qui était légion, le moindre pan de mur, le moindre tas de
+briques.
+
+Et quand on les voit, leurs petites barricades de rien du tout, faites
+en hâte la nuit, et que cinq ou six matelots réussissaient à défendre
+(cinq ou six, vers la fin c'était le plus qu'on pouvait fournir), il
+semble vraiment qu'à tout cela un peu de surnaturel se soit mêlé.
+Quand, avec l'un des défenseurs du lieu, je me promène dans ce jardin,
+sous le ciel sombre, et qu'il me dit: «Là, au pied de ce petit, mur,
+nous les avons tenus tant de jours... Là, devant cette petite
+barricade, nous avons résisté une semaine», cela paraît un conte
+héroïque et merveilleux.
+
+Oh! leur dernier retranchement! C'est tout à côté de la maison, un
+fossé creusé fiévreusement à tâtons dans l'espace d'une nuit, et, sur
+la berge, quelques pauvres sacs pleins de terre et de sable: tout ce
+qu'ils avaient pour barrer le passage aux tortionnaires, qui leur
+grimaçaient la mort, à six mètres à peine, au-dessus d'un pan de mur.
+
+Ensuite vient le «cimetière», c'est-à-dire le coin de jardin qu'ils
+avaient adopté pour y grouper leurs morts,--avant les jours plus
+affreux où il fallait les enfouir çà ou là, en cachant bien la place,
+de peur qu'on ne vînt les violer, comme c'est ici l'atroce coutume. Un
+lamentable petit cimetière, au sol foulé et écrasé dans les combats à
+bout portant, aux arbustes fracassés, hachés par la mitraille. On y
+enterrait sous le feu des Chinois, et un vieux prêtre à barbe
+blanche,--devenu depuis un martyr dont la tête fut traînée dans les
+ruisseaux,--y disait tranquillement les prières devant les fosses,
+malgré tout ce qui sifflait dans l'air autour de lui, tout ce qui
+fouettait et cassait les branches.
+
+Vers les derniers jours, leur cimetière, tant ils avaient perdu de
+terrain peu à peu, était devenu la «zone contestée», et ils
+tremblaient pour leurs morts; les ennemis s'étaient avancés jusqu'à la
+bordure; on se regardait et on se tuait de tout près, par-dessus le
+sommeil de ces braves, si hâtivement couchés dans la terre. S'ils
+avaient franchi ce cimetière, les Chinois, et escaladé le frêle petit
+retranchement suprême, en sacs de sable, en gravier dans des rideaux
+cousus, alors, pour tous ceux qui restaient là, c'était l'horrible
+torture au milieu des musiques et des rires, l'horrible dépeçage, les
+ongles d'abord arrachés, les pieds tenaillés, les entrailles mises
+dehors, et la tête ensuite, au bout d'un bâton, promenée par les rues.
+
+On les attaquait de tous les côtés et par tous les moyens, souvent aux
+heures les plus imprévues de la nuit. Et c'était presque toujours avec
+des cris, avec des fracas soudains de trompes et de tam-tams. Autour
+d'eux, des milliers d'hommes à la fois venaient hurler à la mort,--et
+il faut avoir entendu des hurlements de Chinois pour imaginer ces
+voix-là, dont le timbre seul vous glace. Ou bien des gongs assemblés
+sous les murs leur faisaient un vacarme de grand orage.
+
+Parfois, d'un trou subitement ouvert dans une maison voisine, sortait
+sans bruit et s'allongeait, comme une chose de mauvais rêve, une
+perche de vingt ou trente pieds, avec du feu au bout, de l'étoupe et
+du pétrole enflammés, et cela venait s'appuyer contre les charpentes
+de leurs toits, pour sournoisement les incendier. C'est ainsi du reste
+qu'une nuit furent brûlée les écuries de la légation.
+
+On les attaquait aussi par en dessous; ils entendaient des coups
+sourds frappés dans la terre et comprenaient qu'on les minait, que les
+tortionnaires allaient surgir du sol, ou bien encore les faire sauter.
+Et il fallait, coûte que coûte, creuser aussi, tenter d'établir des
+contremines pour conjurer ce péril souterrain. Un jour cependant, vers
+midi, en deux terribles détonations qui soulevèrent des trombes de
+plâtras et de poussière, la légation de France sauta, ensevelissant à
+demi sous ses décombres le lieutenant de vaisseau qui commandait la
+défense et un groupe de ses marins.--Mais ce ne fut point la fin
+encore; ils sortirent de cette cendre et de ces pierres qui les
+couvraient jusqu'aux épaules, ils sortirent excepté deux, deux braves
+matelots qui ne reparurent plus, et la lutte fut continuée, presque
+désespérément, dans des conditions toujours plus effroyables.
+
+ * * * * *
+
+Elle restait là quand même, la gentille étrangère, qui aurait si bien
+pu s'abriter ailleurs, à la légation d'Angleterre par exemple, où
+s'étaient réfugiés la plupart des ministres avec leurs familles; au
+moins les balles n'y arrivaient pas, on y était au centre même du
+quartier défendu par quelques poignées de braves et on s'y sentait en
+sécurité tant que les barricades tiendraient encore. Mais non, elle
+restait là, et continuait son rôle admirable, en ce point brûlant
+qu'était la légation de France,--point qui représentait d'ailleurs la
+clef, la pierre d'angle de tout le quadrilatère européen, et dont la
+perte eut amené le désastre général.
+
+Une fois, ils virent, avec leurs longues-vues, afficher un édit de
+l'Impératrice, en grandes lettres sur papier rouge, ordonnant de
+cesser le feu contre les étrangers. (Ce qu'ils ne virent pas, c'est
+que les hommes chargés de l'affichage étaient écharpés par la foule.)
+Une sorte d'accalmie, d'armistice s'ensuivit quand même, on les
+attaqua avec moins de violence.
+
+Ils voyaient aussi des incendies partout, ils entendaient des
+fusillades entre Chinois, des canonnades et de longs cris; des
+quartiers entiers flambaient; on s'entre-tuait autour d'eux dans la
+ville fermée; des rages y fermentaient comme en un pandémonium,--et on
+suffoquait à présent, on étouffait à respirer l'odeur des cadavres.
+
+Des espions venaient parfois leur vendre des renseignements, toujours
+faux d'ailleurs et contradictoires, sur cette armée de secours, qu'ils
+attendaient d'heure en heure avec une croissante angoisse. On leur
+disait: «Elle est ici, elle est là, elle avance.» Ou bien: «Elle a été
+battue et elle recule.» Et toujours elle persistait à ne point
+paraître.
+
+Que faisait donc l'Europe? Est-ce qu'on les abandonnait? Ils
+continuaient de se détendre, presque sans espérance, si diminués
+maintenant, et dans un espace si restreint! Ils se sentaient comme
+enserrés chaque jour davantage par la torture chinoise et l'horrible
+mort.
+
+Les choses essentielles commençaient à manquer. Il fallait économiser
+sur tout, en particulier sur les balles; d'ailleurs, on devenait des
+sauvages,--et, quand on capturait des Boxers, des incendiaires, au
+lieu de les fusiller, on leur fracassait le crâne à bout portant avec
+un revolver.
+
+Un jour, enfin, leurs oreilles, toujours tendues au bruit des
+batailles extérieures, perçurent une canonnade continue, sourde et
+profonde, en dehors de ces grands remparts noirs dont ils apercevaient
+au loin les créneaux, au-dessus de tout, et qui les enfermaient comme
+dans un cercle dantesque: on bombardait Pékin!... Ce ne pouvait être
+que les armées d'Europe, venues à leur secours!
+
+Cependant une dernière épouvante troublait encore leur joie. Est-ce
+qu'on n'allait pas tenter contre eux un suprême assaut pour les
+anéantir avant l'entrée des troupes alliées?
+
+En effet, on les attaqua furieusement, et cette journée finale, cette
+veille de la délivrance coûta encore la vie à un de nos officiers, le
+capitaine Labrousse, qui alla rejoindre le commandant de nos amis
+autrichiens dans le glorieux petit cimetière de la légation. Mais ils
+résistèrent... Et, tout à coup, plus personne autour d'eux, plus une
+tête de Chinois sur les barricades ennemies; le vide et le silence
+dans leurs abords dévastés: les Boxers étaient en fuite, et les alliés
+entraient dans la ville!...
+
+ * * * * *
+
+Ce premier soir de mon arrivée à Pékin est triste comme les soirs de
+la route, mais plus banalement triste, avec plus d'ennui. Les ouvriers
+viennent de finir les murs de ma chambre; les plâtres frais y
+répandent leur humidité ruisselante, on y a froid jusqu'aux os, et
+comme il n'y a rien là dedans, mon serviteur étend par terre mon
+étroit matelas de la jonque, puis se met en devoir d'organiser une
+table avec de vieilles caisses. Mes hôtes ont la bonté aussi de me
+faire monter à la hâte et allumer un poêle à charbon,--et voici que
+cela achève d'évoquer pour moi un rêve de misère européenne, dans
+quelque taudis de faubourg... Comment soupçonner que l'on est en
+Chine, ici, et à Pékin, tout près des enceintes mystérieuses, des
+palais pleins de merveilles?...
+
+Quant au ministre de France, que j'ai besoin de voir pour lui faire
+les communications de l'amiral, j'apprends qu'il est allé, n'ayant
+plus de toit, demander asile à la légation d'Espagne; de plus, qu'il a
+la fièvre typhoïde--épidémique à cause de l'eau partout
+empoisonnée--et que personne en ce moment ne peut lui parler. Mon
+séjour dans ce gîte mouillé menace de se prolonger plus que je ne
+pensais. Et mélancoliquement, à travers les vitres que des buées
+ternissent, je regarde, dans une cour pleine de meubles brisés, tomber
+le crépuscule et la neige...
+
+Qui m'eût dit que demain, par un revirement imprévu de fortune, je
+dormirais sur les matelas dorés d'un grand lit impérial, au milieu de
+la Ville interdite, dans la féerie très étrange?...
+
+
+VIII
+
+Vendredi 19 octobre.
+
+Je m'éveille transi de froid humide, par terre, dans mon logis de
+pauvre où l'eau ruisselle des murs et où le poêle fume.
+
+Et je m'en vais d'abord m'acquitter d'une commission dont j'ai été
+chargé par l'amiral pour le commandant en chef de nos troupes de
+terre, le général Voyron, qui habite une maisonnette du voisinage...
+
+ * * * * *
+
+Dans le partage de la mystérieuse «Ville jaune», qui a été fait entre
+les chefs des troupes alliées, un palais de l'Impératrice est échu à
+notre général. Il s'y installera pour l'hiver, non loin du palais que
+doit occuper l'un de nos alliés, le feld-maréchal de Waldersee, et il
+veut bien m'y offrir l'hospitalité. Lui-même repart aujourd'hui pour
+Tien-Tsin; donc, pendant une semaine ou deux que durera son voyage,
+j'habiterai là-bas seul avec son aide de camp,--un de mes anciens
+camarades,--qui sera chargé de faire accommoder pour les besoins du
+service militaire cette résidence de conte de fées.
+
+Combien cela me changera de mes murs de plâtre et de mon poêle à
+charbon!
+
+Toutefois mon exode vers la «Ville jaune» n'aura lieu que demain
+matin, car mon ami l'aide de camp m'exprime le très gentil désir
+d'arriver avant moi dans notre palais quelque peu saccagé, et de m'y
+préparer la place.
+
+Alors, n'ayant plus rien à faire pour le service aujourd'hui,
+j'accepte l'offre de l'un des membres de la légation de France,
+d'aller visiter avec lui le temple du Ciel. La neige est d'ailleurs
+finie; l'âpre vent de Nord qui souffle toujours a chassé les nuages,
+et le soleil resplendit dans un ciel très pâlement bleu.
+
+ * * * * *
+
+D'après le plan de Pékin, c'est à cinq à six kilomètres d'ici, ce
+temple du Ciel, le plus immense de tous les temples. Et cela se
+trouve, paraît-il, au centre d'un parc d'arbres séculaires, muni de
+doubles murs. Avant ces jours de désastre[1], le lieu était
+impénétrable; les empereurs seuls y venaient une fois l'an s'enfermer
+pendant une semaine pour un solennel sacrifice, longuement précédé de
+purifications et de rites préparatoires.
+
+[Note 1: Le parc même était interdit aux «barbares d'Occident»,
+depuis qu'un touriste européen, homme de toutes les élégances, s'était
+faufilé dans le temple pour faire des ordures sur l'autel.]
+
+Il faut, pour aller là, sortir d'abord de toutes ces ruines et de ces
+cendres; sortir même de la «Ville tartare» où nous sommes, franchir
+ses terribles murs, ses gigantesques portes, et pénétrer dans la
+«Ville chinoise».
+
+Ce sont deux immenses quadrilatères juxtaposés, ces deux villes murées
+dont l'ensemble forme Pékin, et l'une, la Tartare, contient en son
+milieu, dans une autre enceinte de forteresse, cette «Ville jaune» où
+j'irai demain habiter.
+
+Au sortir des remparts de séparation, lorsque la «Ville chinoise» se
+découvre à nous dans l'encadrement colossal d'une porte, c'est la
+surprise d'une grande artère encore vivante et pompeuse comme aux
+anciens jours, à travers ce Pékin qui jusque-là nous semblait une
+nécropole; c'est l'inattendu des dorures, des couleurs, des mille
+formes de monstres tout à coup érigées dans le ciel, et c'est la
+soudaine agression des bruits, des musiques et des voix.--Mais combien
+cette vie, cette agitation, toute cette pompe chinoise sont pour nous
+choses inimaginables et indéchiffrables!... Entre ce monde et le
+nôtre, quels abîmes de dissemblances!...
+
+La grande artère s'en va devant nous, large et droite: une chaussée de
+trois ou quatre kilomètres de long, conduisant là-bas à une autre
+porte monumentale, qui apparaît tout au loin, surmontée de son donjon
+à toit cornu, et ouverte dans la muraille noire confinant aux
+solitudes du dehors. Les maisons sans étage qui, des deux côtés,
+s'alignent longuement ont l'air faites en dentelles d'or; du haut en
+bas brillent les boiseries ajourées de leurs façades; elles portent
+des couronnements en fines sculptures, qui sont tout reluisants d'or
+et d'où s'élancent, comme chez nous les gargouilles, des rangées de
+dragons d'or. Plus haut que ces maisonnettes frêles, montent des
+stèles noires couvertes de lettres d'or, s'élancent de longues perches
+laquées noir et or, pour soutenir en l'air des emblèmes férocement
+étranges, qui ont des cornes, des griffes, des visages de monstres.
+
+A travers un nuage de poussière et dans un poudroiement de soleil, on
+voit, jusqu'au fond des lointains, miroiter les dorures, grimacer les
+dragons et les chimères. Et, par-dessus tout cela, enjambant l'avenue,
+passent dans le ciel des arcs de triomphe étonnamment légers, qui sont
+des choses presque aériennes, en bois découpé, supportées comme par
+des mâts de navire,--et qui répètent encore sur le bleu pâle du vide
+l'obsédante étrangeté des formes hostiles, la menace des cornes, des
+griffes, le contournement des fantastiques bêtes.
+
+La poussière, l'éternelle et souveraine poussière, confond les objets,
+les gens, la foule d'où s'échappe un bruit d'imprécations, de gongs et
+de clochettes, dans un même effacement d'image estompée.
+
+ * * * * *
+
+Sur la chaussée large, où l'on piétine comme en pleine cendre, c'est
+un grouillement embrumé de cavaliers et de caravanes. Les monstrueux
+chameaux de Mongolie, tout laineux et roux, attachés en interminables
+files, lents et solennels, coulent incessants comme les eaux des
+fleuves, entretenant par leur marche la couche poudreuse dont toute
+cette ville est étouffée.--Ils s'en vont qui sait où, jusqu'au fond
+des déserts thibétains ou mongols, emportant, de la même allure
+infatigable et inconsciente, des milliers de ballots de marchandises,
+agissant à la façon des canaux et des rivières, qui charrient à
+travers des espaces immenses les chalands et les jonques.--Si pesante
+est la poussière soulevée par leurs pas qu'elle peut à peine monter;
+les jambes de ces innombrables chameaux en cortège, comme la base des
+maisons, comme les robes des passants, tout cela est sans contours,
+vague et noyé autant que dans l'épaisse fumée d'une forge, ou dans les
+flocons d'une ouate sombre; mais les dos des grandes bêtes et leurs
+figures poilues émergent de ce flou qui est vers le sol, se dessinent
+presque nettement. Et l'or des façades, terni par en bas, commence
+d'étinceler très clair à la hauteur des extravagantes corniches.
+
+On dirait une ville de fantasmagorie, n'ayant pas d'assise réelle,
+mais posant sur une nuée,--une lourde nuée où se meuvent, inoffensifs,
+des espèces de moutons géants, au col élargi par des toisons rousses.
+
+Au-dessus de l'invraisemblable poussière, rayonne une clarté blanche
+et dure, resplendit cette froide et pénétrante lumière de Chine, qui
+détaille les choses avec une rigueur incisive. Tout ce qui s'éloigne
+du sol et de la foule se précise par degrés, prend peu à peu en l'air
+une netteté absolue. On perçoit les moindres petits monstres, au faîte
+de ces arcs de triomphe, si haut perchés sur leurs jambes minces, sur
+leurs béquilles, sur leurs échasses qui semblent se perdre en dessous,
+se diffuser, s'évaporer dans le grouillement et dans le nuage. On
+distingue les moindres ciselures au sommet des stèles, au sommet des
+hampes noir et or qui montent piquer le ciel de leurs pointes; et même
+on compterait toutes les dents, les langues fourchues, les yeux
+louches de ces centaines de chimères d'or qui jaillissent du
+couronnement des toits.
+
+Pékin, ville de découpures et de dorures, ville où tout est griffu et
+cornu, Pékin, les jours de sécheresse, de vent et de soleil, fait
+illusion encore, retrouve un peu de sa splendeur, dans cette poussière
+éternelle de ses steppes et de ses ruines, dans ce voile qui masque
+alors le délabrement de ses rues et la pouillerie de ses foules.
+
+Cependant, sous ces ors qui continuent de briller, tout est bien vieux
+et décrépit. De plus, dans ces quartiers, on s'est constamment battu,
+entre Chinois, durant le siège des légations, les Boxers détruisant
+les logis de ceux qu'ils suspectaient de sympathie pour les
+«barbares», et il y a partout des décombres, des ruines.
+
+La grande avenue que nous suivons depuis une demi-heure aboutit
+maintenant à un pont courbé en marbre blanc, encore superbe, jeté sur
+une sorte de canal fétide où des détritus humains macèrent avec des
+ordures,--et ici les maisons finissent; la rive d'en face n'est plus
+qu'un steppe lugubre.
+
+C'était le Pont des Mendiants,--hôtes dangereux qui, avant la prise de
+Pékin, se tenaient en double rangée menaçante le long des balustres à
+têtes de monstres, et rançonnaient les passants; ils formaient une
+corporation hardie, ayant un roi, et quelquefois pillant à main armée.
+Cependant leur place est libre aujourd'hui; depuis tant de batailles
+et de massacres, la truanderie a émigré.
+
+Tout de suite après ce pont, commence une plaine grise, d'environ deux
+kilomètres, qui s'étend, vide et désolée, jusqu'au grand rempart
+là-bas, là-bas, où Pékin finit. Et la chaussée, avec son flot de
+caravanes tranquilles, à travers cette solitude, continue tout droit
+jusqu'à la porte du dehors, qui semble toujours presque aussi
+lointaine sous son grand donjon noir. Pourquoi ce désert enclavé dans
+la ville? Il ne porte même pas trace d'anciennes constructions; il
+doit avoir été toujours ainsi. Et on n'y voit personne non plus;
+quelques chiens errants, quelques guenilles, quelques ossements qui
+traînent, et c'est tout.
+
+A droite et à gauche, très loin dans ce steppe, des murailles d'un
+rouge sombre, adossées aux remparts de Pékin, paraissent enfermer de
+grands bois de cèdres. L'enclos de droite est celui du temple de
+l'Agriculture, et à gauche c'est ce temple du Ciel où nous voulons
+nous rendre; donc, nous nous engageons dans les grisailles de ces
+terrains tristes, quittant les foules et la poussière.
+
+ * * * * *
+
+Il a plus de six kilomètres de tour, l'enclos du temple du Ciel; il
+est une des choses les plus vastes de cette ville, où tout a été conçu
+avec cette grandeur des vieux temps, qui aujourd'hui nous écrase. La
+porte, jadis infranchissable, ne se ferme plus, et nous entrons dans
+un bois d'arbres séculaires, cèdres, thuyas et saules, sous lesquels
+de longues avenues ombreuses sont tracées. Mais ce lieu, tant habitué
+au respect et au silence, est profané aujourd'hui par la cavalerie des
+«barbares». Quelques milliers d'Indiens, levés et expédiés contre la
+Chine par l'Angleterre, sont là campés, leurs chevaux piétinant toutes
+choses; les pelouses, les mousses s'emplissent de fumier et de
+fientes. Et, d'une terrasse de marbre où l'on brûlait autrefois de
+l'encens pour les dieux, montent les tourbillons d'une fumée infecte,
+les Anglais ayant élu cette place pour y incinérer leur bétail mort de
+la peste bovine et y fabriquer du noir animal.
+
+Comme pour tous les bois sacrés, il y a double enceinte. Et des
+temples secondaires, disséminés sous les cèdres, précèdent le grand
+temple central.
+
+N'étant jamais venus, nous nous dirigeons _au jugé_ vers quelque chose
+qui doit être cela: plus haut que tout, dominant la cime des arbres,
+une lointaine rotonde au toit d'émail bleu, surmontée d'une sphère
+d'or qui luit au soleil.
+
+En effet, c'est bien le sanctuaire même, cette rotonde à laquelle nous
+finissons par arriver. Les abords en sont silencieux: plus de chevaux
+ni de cavaliers barbares. Elle pose sur une haute esplanade en marbre
+blanc où l'on accède par des séries de marches et par un «sentier
+impérial», réservé aux Fils du Ciel qui ne doivent point monter
+d'escaliers. Un «sentier impérial» c'est un plan incliné, généralement
+d'un même bloc, un énorme monolithe de marbre, couché en pente douce
+et sur lequel se déroule le dragon à cinq griffes, sculpté en
+bas-relief;--les écailles de la grande bête héraldique, ses anneaux,
+ses ongles, servant à soutenir les pas de l'Empereur, à empêcher que
+ses pieds chaussés de soie ne glissent sur le sentier étrange réservé
+à Lui seul et que pas un Chinois n'oserait toucher.
+
+Nous montons en profanateurs par le «sentier impérial», frottant de
+nos gros souliers en cuir les fines écailles blanches de ce dragon.
+
+ * * * * *
+
+Du haut de la terrasse solitaire, mélancoliquement et éternellement
+blanche de l'inaltérable blancheur du marbre, on voit, par-dessus les
+arbres du bois, l'immense Pékin se déployer dans sa poussière, que le
+soleil commence à dorer comme il dore les petits nuages du soir.
+
+La porte du temple est ouverte, gardée par un cavalier indien aux
+longs yeux de sphinx, qui salue et nous laisse entrer,--aussi dépaysé
+que nous-mêmes, celui-là, dans ces ambiances extra-chinoises et
+sacrées.
+
+Le temple circulaire est tout éclatant de rouge et d'or, sous son toit
+d'émail bleu; c'est un temple neuf, bâti en remplacement du très
+ancien qui brûla il y a quelque dix ans. Mais l'autel est vide, tout
+est vide; des pillards sont passés par là; il ne reste que le marbre
+des pavés, la belle laque des plafonds et des murs; les hautes
+colonnes de laque rouge, rangées en cercle, tout uniment fuselées,
+avec des enroulements de fleurs d'or.
+
+Sur l'esplanade alentour, l'herbe, les broussailles poussent, çà et
+là, entre les dalles sculptées, attestant la vieillesse extrême des
+marbres, malgré tout ce blanc immaculé où tombe un soleil si morne et
+si clair. C'est un lieu dominateur, jadis édifié à grands frais pour
+les contemplations des souverains, et nous nous y attardons à
+regarder, comme des Fils du Ciel.
+
+Il y a d'abord, dans nos environs proches, les cimes des thuyas et des
+cèdres, le grand bois qui nous enveloppe de tranquillité et de
+silence. Et puis, vers le Nord, une ville sans fin, mais qui est
+nuageuse, qui paraît presque inexistante; on la devine plus qu'on ne
+la voit, elle se dissimule comme sous des envolées de cendre, ou sous
+de la brume, ou sous des voiles de gaze, on ne sait trop; on croirait
+plutôt un mirage de ville,--sans ces toitures monumentales de
+proportions exagérées, qui de distance en distance émergent du
+brouillard, bien nettes et bien réelles, le faîte étincelant d'émail:
+les palais et les pagodes. Derrière tout cela, très loin, la crête des
+montagnes de Mongolie, qui ce soir n'ont point de base, ressemble à
+une découpure de papier bleu et rose, dans l'air. Vers l'Ouest enfin,
+c'est le steppe gris par où nous sommes venus; la lente procession des
+caravanes le traverse en son milieu, y traçant dans le lointain comme
+une coulée brune, jamais interrompue, et on se dit que ce défilé sans
+trêve doit continuer pareil pendant des centaines de lieues, et qu'il
+en va de même, avec une lenteur identique, sur toutes les grandes
+voies de la Chine, jusqu'aux frontières si reculées.
+
+Cela, c'est le moyen de communication séculaire et inchangeable entre
+ces hommes d'une autre espèce que nous, ayant des ténacités, des
+patiences supérieures, et pour lesquels la marche du temps, qui nous
+affole, n'existe pas; c'est la circulation artérielle de cet empire
+démesuré, où pensent et spéculent quatre ou cinq cents millions de
+cerveaux tournés au rebours des nôtres et que nous ne déchiffrerons
+jamais...
+
+
+
+
+IV
+
+DANS LA VILLE IMPÉRIALE
+
+
+I
+
+Samedi 20 octobre.
+
+Il neige. Le ciel est bas et obscur, sans espoir d'éclaircie, comme
+s'il n'y avait plus de soleil. Un vent furieux souffle du Nord, et la
+poussière noire, en pleine déroute, tourbillonne de compagnie avec les
+flocons blancs.
+
+Ce matin, ma première entrevue avec notre ministre, à la légation
+d'Espagne. Sa fièvre est tombée, mais il est très faible encore et
+devra rester alité pendant bien des jours; il me faut remettre à
+demain ou après-demain les quelques communications que je suis chargé
+de lui faire.
+
+Je prends mon dernier repas avec les membres de la légation de France,
+dans la maison du chancelier où l'on m'avait offert, à défaut d'un
+appartement somptueux, une si aimable hospitalité. Et, à une heure et
+demie, arrivent les deux charrettes chinoises que l'on me prête, pour
+mon émigration, avec mes gens et mon mince bagage, vers la «Ville
+jaune».
+
+Toujours très petites, les charrettes chinoises, très massives, très
+lourdes et sans le moindre ressort; la mienne d'une élégance de
+corbillard, est recouverte à l'extérieur d'une soie gris ardoise avec
+de larges bordures de velours noir.
+
+C'est vers le Nord-Ouest que nous nous dirigerons, du côté opposé à la
+«Ville chinoise» d'hier et au temple du Ciel. Et il y aura cinq ou six
+kilomètres à faire, presque au pas, vu l'état pitoyable des rues et
+des ponts, où manquent la moitié des dalles.
+
+Cela ne ferme pas, les charrettes chinoises; c'est comme une simple
+guérite montée sur des roues,--et aujourd'hui on y est battu par le
+vent glacial, cinglé par la neige, aveuglé par la poussière.
+
+D'abord les ruines, pleines de soldats, du quartier des Légations. Et,
+aussitôt après, des ruines plus solitaires, presque désertes et tout à
+fait chinoises: une dévastation poudreuse et grise, vaguement aperçue
+à travers les tourbillons blancs et les tourbillons noirs... Aux
+principaux passages, aux portes, aux ponts, des sentinelles
+européennes ou japonaises; toute la ville, gardée militairement. Et de
+temps à autre, des corvées de soldats, des voitures d'ambulance
+portant le pavillon de la Croix-Rouge.
+
+Enfin la première enceinte de la «Ville jaune» ou «Ville impériale»
+m'est annoncée par l'interprète de la légation de France, qui a bien
+voulu m'offrir d'être mon guide et de partager ma charrette aux soies
+funéraires. Alors je regarde, dans le vent qui brûle mes yeux.
+
+ * * * * *
+
+Ce sont de grands remparts couleur de sang à travers lesquels nous
+passons, avec d'épouvantables cahots, non par une porte, mais par une
+brèche que les cavaliers indiens de l'Angleterre ont ouverte à coups
+de mine dans l'épaisseur des ouvrages.
+
+Pékin, de l'autre côté de ce mur, est un peu moins détruit. Les
+maisons, dans quelques rues, ont conservé leur revêtement de bois
+doré, leurs rangées de chimères au rebord des toits,--tout cela, il
+est vrai, croulant, vermoulu, ou bien léché par la flamme, criblé de
+mitraille; et, par endroits, une populace de mauvaise mine grouille
+encore là dedans, vêtue de peaux de mouton et de loques en coton bleu.
+Ensuite reviennent des terrains vagues, cendres et détritus, où l'on
+voit errer, ainsi que des bandes de loups, les affreux chiens
+engraissés à la chair humaine qui, depuis cet été, ne suffisent plus à
+manger les morts.
+
+Un autre rempart, du même rouge sanglant et une grande porte, ornée de
+faïences, par où nous allons passer: cette fois, la porte de la «Ville
+impériale» proprement dite, la porte de la région où l'on n'était
+jamais entré,--et c'est comme si l'on m'annonçait la porte de
+l'enchantement et du mystère...
+
+Nous entrons,--et ma surprise est grande, car ce n'est pas une ville,
+mais un bois. C'est un bois sombre, infesté de corbeaux qui croassent
+partout dans les ramures grises. Les mêmes essences qu'au temple du
+Ciel, des cèdres, des thuyas, des saules; arbres centenaires, tous,
+ayant des poses contournées, des formes inconnues à nos pays. Le
+grésil et la neige fouettent dans leurs vieilles branches, et
+l'inévitable poussière noire s'engouffre dans les allées, avec le
+vent.
+
+Il y a aussi des collines boisées, où s'échelonnent, parmi les cèdres,
+des kiosques de faïence, et il est visible, malgré leur grande
+hauteur, qu'elles sont factices, tant le dessin en est de convention
+chinoise. Et, dans les lointains, obscurcis de neige et de poussière,
+on distingue qu'il y a sous bois, çà et là, de vieux palais farouches,
+aux toits d'émail, gardés par d'horribles monstres en marbre accroupis
+devant les seuils.
+
+Tout ce lieu cependant est d'une incontestable beauté; mais combien en
+même temps il est funèbre, hostile, inquiétant sous le ciel sombre!
+
+ * * * * *
+
+Maintenant, voici quelque chose d'immense, que nous allons un moment
+longer: une forteresse, une prison, ou quoi de plus lugubre encore?
+Des doubles remparts que l'on ne voit pas finir, d'un rouge de sang
+comme toujours, avec des donjons à meurtrière et des fossés en
+ceinture, des fossés de trente mètres de large remplis de nénufars et
+de roseaux mourants.--Ceci, c'est la «Ville violette», enfermée au
+sein de l'impénétrable «Ville impériale» où nous sommes, et plus
+impénétrable encore; c'est la résidence de l'Invisible, du Fils du
+Ciel... Mon Dieu, comme tout ce lieu est funèbre, hostile, féroce sous
+le ciel sombre!
+
+Entre les vieux arbres, nous continuons d'avancer dans une absolue
+solitude, et on dirait le parc de la Mort.
+
+Ces palais muets et fermés, aperçus de côté et d'autre dans le bois,
+s'appellent «temple du dieu des Nuages», «temple de la Longévité
+impériale», ou «temple de la Bénédiction des montagnes sacrées»... Et
+leurs noms de rêve asiatique, inconcevables pour nous, les rendent
+encore plus lointains.
+
+Toutefois cette «Ville jaune», m'affirme mon compagnon de route, ne
+persistera pas à se montrer aussi effroyable, car il fait aujourd'hui
+un temps d'exception, très rare pendant l'automne chinois, qui est au
+contraire magnifiquement lumineux. Et il me promet que j'aurai encore
+des après-midi de chaud soleil, dans ce bois unique au monde où je
+vais sans doute résider quelques jours.
+
+ * * * * *
+
+--Maintenant, me dit-il, regardez. Voici le «Lac des Lotus» et voici
+le «Pont de Marbre»!
+
+ * * * * *
+
+Le «Lac des Lotus» et le «Pont de Marbre»! Ces deux noms m'étaient
+connus depuis longtemps, noms de féerie, désignant des choses _qui ne
+pouvaient pas être vues_, mais des choses dont la renommée pourtant
+avait traversé les infranchissables murs. Ils évoquaient pour moi des
+images de lumière et d'ardente couleur, et ils me surprennent,
+prononcés ici dans ce morne désert, sous ce vent glacé.
+
+Le «Lac des Lotus!»... Je me représentais, comme les poètes chinois
+l'avaient chanté, une limpidité exquise, avec de grands calices
+ouverts à profusion sur l'eau, une sorte de plaine aquatique garnie de
+fleurs roses, une étendue toute rose. Et c'est ça! C'est cette vase et
+ce triste marais, que recouvrent des feuilles mortes, roussies par les
+gelées! Il est du reste infiniment plus grand que je ne pensais, ce
+lac creusé de main d'homme, et il s'en va là-bas, là-bas, vers de
+nostalgiques rivages, où d'antiques pagodes apparaissent parmi de
+vieux arbres, sous le ciel gris.
+
+Le «Pont de Marbre!»... Oui, ce long arceau blanc supporté par une
+série de piliers blancs, cette courbure gracieusement excessive, ces
+rangées de balustres à tête de monstre, cela répond à l'idée que je
+m'en faisais; c'est très somptueux et c'est très chinois.--Je n'avais
+cependant pas prévu les deux cadavres, en pleine pourriture sous leurs
+robes, qui, à l'entrée de ce pont, gisent parmi les roseaux.
+
+Toutes ces larges feuilles mortes, sur le lac, ce sont bien des
+feuilles de lotus; de près, maintenant, je les reconnais, je me
+souviens d'avoir jadis beaucoup fréquenté leurs pareilles--mais si
+vertes et si fraîches!--sur les étangs de Nagasaki ou de Yeddo. Et il
+devait y avoir là en effet une nappe ininterrompue de fleurs roses;
+leurs tiges fanées se dressent encore par milliers au-dessus de la
+vase.
+
+Mais ils vont sans doute mourir, ces champs de lotus, qui charmaient
+depuis des siècles les yeux des empereurs, car leur lac est presque
+vide,--et ce sont les alliés qui en ont déversé les eaux dans le canal
+de communication entre Pékin et le fleuve, afin de rétablir cette
+voie, que les Chinois avaient desséchée par crainte qu'elle ne servît
+aux envahisseurs.
+
+Le «Pont de Marbre», tout blanc et solitaire, nous mène sur l'autre
+rive du lac, très rétréci en cet endroit, et c'est là que je dois
+trouver ce «palais du Nord» où sera ma résidence. Je n'aperçois
+d'abord que des enceintes s'enfermant les unes les autres, de grands
+portiques brisés, des ruines, encore des ruines et des décombres. Et,
+sur ces choses, une lumière morte tombe d'un ciel d'hiver, à travers
+l'opacité des nuages pleins de neige.
+
+Au milieu d'un mur gris, une brèche où un chasseur d'Afrique monte la
+faction; d'un côté, il y a un chien mort, de l'autre un amas de loques
+et de détritus répandant une odeur de cadavre. Et c'est, paraît-il,
+l'entrée de mon palais.
+
+Nous sommes noirs de poussière, saupoudrés de neige, nos dents
+claquent de froid, quand nous descendons enfin de nos charrettes, dans
+une cour encombrée de débris,--où mon camarade l'aide de camp, le
+capitaine C..., vient à ma rencontre. Et vraiment on se demanderait, à
+de tels abords, si le palais promis n'était pas chimérique.
+
+Au fond de cette cour, cependant, une première apparition de
+magnificence. Il y a là une longue galerie vitrée, élégante,
+légère,--intacte, à ce qu'il semble, parmi tant de destructions. A
+travers les glaces, on voit étinceler des ors, des porcelaines, des
+soies impériales traversées de dragons et de nuages... Et c'est bien
+un coin de palais, très caché, que rien ne décelait aux alentours.
+
+ * * * * *
+
+Oh! notre repas du soir d'arrivée, au milieu des étrangetés de ce
+logis! C'est presque dans les ténèbres. Nous sommes assis, mon
+camarade et moi, à une table d'ébène, enveloppés dans nos capotes
+militaires au collet remonté, grelottant de froid, servis par nos
+ordonnances qui tremblent de tous leurs membres. Une pauvre petite
+bougie chinoise en cire rouge, fichée sur une bouteille--bougie
+ramassée par là, dans les débris de quelque autel d'ancêtres,--nous
+éclaire à grand'peine, tourmentée par le vent. Nos assiettes, nos
+plats sont des porcelaines inestimables, jaune impérial, marquées au
+chiffre d'un fastueux empereur, qui fut contemporain de Louis XV. Mais
+notre vin de ration, notre eau trouble--bouillie et rebouillie, par
+peur des cadavres qui empoisonnent tous les puits--occupent
+d'affreuses bouteilles qui ont pour bouchons des morceaux de pomme de
+terre crue taillés au couteau par nos soldats.
+
+La galerie où la scène se passe est très longue, avec des lointains
+qui vont se perdre en pleine obscurité et où s'esquissent vaguement
+des splendeurs de conte asiatique; elle est partout vitrée jusqu'à
+hauteur d'homme, et cette frêle muraille de verre nous sépare seule du
+grand noir sinistre, plein de ruines et de cadavres, qui nous
+environne: on a le sentiment que les formes errantes du dehors, les
+fantômes qu'intéresse notre petite lumière, peuvent de loin nous voir
+attablés, et cela inquiète... Au-dessus des glaces, c'est, suivant
+l'usage chinois, une série de châssis légers, en papier de riz,
+montant jusqu'au plafond--d'où retombent ici, comme des dentelles, de
+merveilleuses sculptures d'ébène; mais ce papier de riz est déchiré,
+crevé de toutes parts, laissant passer sur nous les souffles
+mortellement froids de la nuit. Nos pieds gelés posent sur des tapis
+impérial..., jaunes, à haute laine, où s'enroulent des dragons à cinq
+griffes. A côté de nous brillent doucement, à la lueur de notre bout
+de bougie qui va finir, des brûle-parfums gigantesques, en cloisonné
+d'un bleu inimitable d'autrefois, montés sur des éléphants d'or; des
+écrans d'une fantaisie extravagante et magnifique; des phénix d'émail
+éployant leurs longues ailes; des trônes, des monstres, des choses
+sans âge et sans prix. Et nous sommes là, nous, inélégants, pleins de
+poussière, traînés, salis,--l'air de grossiers barbares, installés en
+intrus chez des fées.
+
+Ce que devait être cette galerie, il y a trois mois à peine! Quand, au
+lieu du silence et de la mort, c'était la vie, les musiques et les
+fleurs; quand la foule des gens de cour ou des domestiques en robe de
+soie peuplait ces abords aujourd'hui vides et dévastés; quand
+l'Impératrice, suivie de ses dames du palais, passait dans ses atours
+de déesse!...
+
+Ayant fini notre souper, qui se composait de la modeste ration de
+campagne, ayant fini de boire notre thé dans des porcelaines de musée,
+nous n'avons pas le courage de prolonger, pour l'heure des cigarettes
+et de la causerie. Non, ça a beau être amusant de se voir ici, ça a
+beau être imprévu et aux trois quarts fantastique, il fait trop froid,
+ce vent nous glace jusqu'à l'âme. Nous ne jouissons plus de rien. Nous
+préférons nous en aller et essayer de dormir.
+
+Mon camarade, le capitaine C..., qui a pris possession en titre de ce
+lieu, me mène, avec un fanal et un petit cortège, dans l'appartement
+qu'il me destine. C'est au rez-de-chaussée, bien entendu, puisque les
+constructions chinoises n'ont jamais d'étage. Comme dans la galerie
+d'où nous venons, je n'ai là, pour me séparer de la nuit extérieure,
+que des panneaux de verre, de très légers stores en soie blanche et
+des châssis en papier de riz, crevés de toutes parts. Quant à ma
+porte, qui est faite d'une seule grande glace, je l'attacherai avec
+une ficelle, car elle n'a plus de loquet.
+
+J'ai par terre d'admirables tapis jaunes, épais comme des coussins.
+J'ai un grand lit impérial en ébène sculptée, et mon matelas, mes
+oreillers sont en soie précieuse, lamée d'or; pas de draps, et une
+couverture de soldat en laine grise.
+
+ * * * * *
+
+--Demain, me dit mon camarade, je pourrai aller choisir, dans les
+réserves de Sa Majesté, de quoi changer à mon caprice la décoration de
+cette chambre; ça ne fera tort à personne de déplacer quelques objets.
+
+ * * * * *
+
+Sur ce, il me confirme que les portes de l'enceinte extérieure et la
+brèche par où je suis entré sont surveillées par des factionnaires, et
+il se retire dans son logis, sous la garde de ses ordonnances, à
+l'autre bout du palais.
+
+Tout habillé et tout botté, comme dans la jonque, je m'étends sur les
+belles soies dorées, ajoutant à ma couverture grise une vieille peau
+de mouton, deux ou trois robes impériales brodées de chimères d'or,
+tout ce qui me tombe sous la main. Mes deux serviteurs, par terre,
+s'arrangent dans le même style. Et, avant de souffler ma bougie rouge
+d'autel d'ancêtres, je suis forcé de convenir, en mon for intérieur,
+que notre air «barbare d'Occident» a plutôt empiré depuis le souper.
+
+ * * * * *
+
+Le vent, dans l'obscurité, tourmente et déchire ce qui reste de papier
+de riz à mes carreaux; c'est, au-dessus de ma tête, comme un bruit
+continu d'ailes d'oiseaux nocturnes, de vols de chauves-souris. Et, en
+demi-sommeil, je distingue aussi de temps à autre une courte
+fusillade, ou un grand cri isolé, dans le lointain lugubre...
+
+
+II
+
+Dimanche 21 octobre.
+
+Le froid, les ténèbres, la mort, tout ce qui nous oppressait hier au
+soir s'évanouit dans le matin qui se lève. Le soleil rayonne, chauffe
+comme un soleil d'été. Autour de nous cette magnificence chinoise, un
+peu bouleversée, s'éclaire d'une lumière d'Orient.
+
+Et c'est amusant d'aller à la découverte, dans le palais presque
+caché, qui se dissimule en un lieu bas, derrière des murs, sous des
+arbres, qui n'a l'air de rien quand on arrive, et qui, avec ses
+dépendances, est presque grand comme une ville.
+
+Il est composé de longues galeries, vitrées sur toutes leurs faces, et
+dont les boisures légères, les vérandas, les colonnettes sont peintes
+extérieurement d'un vert bronze semé de nénufars roses.
+
+On sent qu'il a été construit pour les fantaisies d'une femme; on
+dirait même que la vieille Impératrice galante y a laissé, avec ses
+bibelots, un peu de sa grâce surannée et encore charmeuse.
+
+Elles se coupent à angle droit, les galeries, formant entre elles des
+cours, des espèces de petits cloîtres. Elles sont remplies, comme des
+garde-meubles, d'objets d'art entassés, que l'on peut aussi bien
+regarder du dehors, car tout ce palais est transparent; d'un bout à
+l'autre, on voit au travers. Et il n'y a rien pour défendre ces
+glaces, même la nuit; le lieu était entouré de tant de remparts,
+semblait si inviolable, qu'on n'avait songé à prendre aucune
+précaution.
+
+Au dedans, le luxe architectural de ces galeries consiste surtout en
+des arceaux de bois précieux, qui les traversent de proche en proche;
+ils sont faits de poutres énormes, mais tellement sculptées,
+fouillées, ajourées, qu'on dirait des dentelles, ou plutôt des
+charmilles de feuillages noirs se succédant en perspective comme aux
+allées des vieux parcs.
+
+ * * * * *
+
+L'aile que nous habitons devait être l'aile d'honneur. Plus on s'en
+éloigne, en allant vers le bois où le palais finit, plus la décoration
+se simplifie. Et on tombe en dernier lieu dans des logements de
+mandarins, d'intendants, de jardiniers, de domestiques,--tout cela
+abandonné à la hâte et plein d'objets inconnus, d'ustensiles de culte
+ou de ménage, de chapeaux de cérémonie, de livrées de cour.
+
+Vient ensuite un jardin clos, où l'on entre par une porte en marbre
+surchargée de sculptures, et où l'on trouve des petits bassins, de
+prétentieuses et bizarres rocailles, des alignements de vases en
+faïence contenant des plantes mortes de sécheresse ou de gelée. Il y a
+aussi plus loin des jardins fruitiers, où l'on cultivait des kakis,
+des raisins, des aubergines, des citrouilles et des gourdes--des
+gourdes surtout, car c'est ici un emblème de bonheur, et l'Impératrice
+avait coutume d'en offrir une de ses blanches mains, en échange de
+présents magnifiques, à tous les grands dignitaires qui venaient lui
+faire leur cour. Il y a des petits pavillons pour l'élevage des vers à
+soie et des petits kiosques pour emmagasiner les graines
+potagères,--chaque espèce de semence gardée dans une jarre de
+porcelaine avec dragons impériaux qui serait une pièce de musée.
+
+Et les sentiers de cette paysannerie artificielle finissent par se
+perdre dans la brousse, sous les arbres effeuillés du bois où les
+corbeaux et les pies se promènent aujourd'hui par bandes, au beau
+soleil d'automne. Il semble que l'Impératrice en quittant la
+régence--et on sait par quelle manoeuvre d'audace elle parvint si
+vite à la reprendre--ait eu le caprice de s'organiser ici une façon de
+campagne, en plein Pékin, au centre même de l'immense fourmilière
+humaine.
+
+Le plus imprévu, dans cet ensemble, c'est une église gothique avec ses
+deux clochers de granit, un presbytère et une école,--toutes choses
+bâties jadis par les missionnaires dans des proportions très vastes.
+Pour créer ce palais, on s'était vu obligé de reculer la limite de la
+«Ville impériale» et d'englober le petit territoire chrétien; aussi
+l'Impératrice avait-elle échangé cela aux Pères lazaristes contre un
+emplacement plus large et une plus belle église, édifiée ailleurs à
+ses frais--(contre ce nouveau Peï-Tang où les missionnaires et
+quelques milliers de convertis ont enduré, cet été, les horreurs d'un
+siège de quatre mois). Et, en femme d'ordre, Sa Majesté avait utilisé
+ensuite cette église et ses dépendances pour y remiser, dans
+d'innombrables caisses, ses réserves de toute sorte. Or, on n'imagine
+pas, sans l'avoir vu, ce qu'il peut y avoir d'étrangetés, de
+saugrenuités et de merveilles dans les réserves de bibelots d'une
+impératrice de Chine!
+
+Les Japonais les premiers ont fourragé là dedans; ensuite sont venus
+les cosaques, et en dernier lieu les Allemands, qui nous ont cédé la
+place. A présent, c'est par toute l'église un indescriptible désarroi;
+les caisses ouvertes ou éventrées; leur contenu précieux déversé
+dehors, en monceaux de débris, en ruissellements de cassons, en
+cascades d'émail, d'ivoire et de porcelaine.
+
+Du reste, dans les longues galeries vitrées du palais, la déroute est
+pareille. Et mon camarade, chargé de débrouiller ce chaos et de
+dresser des inventaires, me rappelle ce personnage qu'un méchant Génie
+avait enfermé dans une chambre remplie de plumes de tous les oiseaux
+des bois, en le condamnant à les trier par espèces: ensemble celles
+des pinsons, ensemble celles des linots, ensemble celles des
+bouvreuils... Cependant, il s'est déjà mis à l'étonnante besogne, et
+des équipes de portefaix chinois, conduits par quelques hommes de
+l'infanterie de marine, par quelques chasseurs d'Afrique, ont commencé
+le déblayage.
+
+ * * * * *
+
+A cinq cents mètres d'ici, sur l'autre rive du Lac des Lotus, en
+rebroussant mon chemin d'hier soir, on trouve un second palais de
+l'Impératrice qui nous appartient aussi. Dans ce palais-là, que
+personne pour le moment ne doit habiter, je suis autorisé à faire,
+pendant ces quelques jours, mon cabinet de travail, au milieu du
+recueillement et du silence,--et je vais en prendre possession ce
+matin.
+
+Cela s'appelle le palais de la Rotonde. Juste en face du Pont de
+Marbre, cela ressemble à une forteresse circulaire, sur laquelle on
+aurait posé des petits miradors, des petits châteaux de faïence pour
+les fées,--et l'unique porte basse en est gardée nuit et jour par des
+soldats d'infanterie de marine, qui ont la consigne de ne l'ouvrir
+pour aucun visiteur.
+
+Quand on l'a franchie, cette porte de citadelle, et que les
+factionnaires l'ont refermée sur vous, on pénètre dans une solitude
+exquise. Un plan incliné vous mène, en pente rapide, à une vaste
+esplanade d'une douzaine de mètres de hauteur, qui supporte les
+miradors, les kiosques aperçus d'en bas, plus un jardin aux arbres
+centenaires, des rocailles arrangées en labyrinthe, et une grande
+pagode étincelante d'émail et d'or.
+
+ * * * * *
+
+De partout ici, l'on a vue plongeante sur les palais et sur le parc.
+D'un côté, c'est le déploiement du Lac des Lotus. De l'autre, c'est la
+«Ville violette» aperçue un peu comme à vol d'oiseau, c'est la suite
+presque infinie des hautes toitures impériales: tout un monde, ces
+toitures-là, un monde d'émail jaune luisant au soleil, un monde de
+cornes et de griffes, des milliers de monstres dressés sur les pignons
+ou en arrêt sur les tuiles...
+
+A l'ombre des vieux arbres, je me promène dans la solitude de ce lieu
+surélevé, pour y prendre connaissance des êtres et y choisir un logis
+à ma fantaisie.
+
+Au centre de l'esplanade, la pagode magnifique où des obus sont venus
+éclater, est encore dans un désarroi de bataille. Et la divinité de
+céans--une déesse blanche qui était un peu le palladium de l'empire
+chinois, une déesse d'albâtre en robe d'or brodée de
+pierreries--médite les yeux baissés, calme, souriante et douce, au
+milieu des mille débris de ses vases sacrés, de ses brûle-parfums et
+de ses fleurs.
+
+Ailleurs, une grande salle sombre a gardé ses meubles intacts: un
+admirable trône d'ébène, des écrans, des sièges de toute forme et des
+coussins en lourde soie impériale, jaune d'or, brochée de nuages.
+
+De tant de kiosques silencieux, celui qui fixe mon choix est posé au
+bord même de l'esplanade, sur la crête du rempart d'enceinte, dominant
+le Lac des Lotus et le Pont de Marbre, avec vue sur l'ensemble de ce
+paysage factice--composé jadis à coups de lingots d'or et de vies
+humaines pour les yeux las des empereurs.
+
+A peine est-il plus grand qu'une cabine de navire; mais, sous son toit
+de faïence, il est vitré de tous côtés; j'y recevrai donc jusqu'au
+soir, pour me chauffer, ce soleil des automnes chinois, qui,
+paraît-il, ne se voile presque jamais. J'y fais apporter, de la salle
+sombre, une table, deux chaises d'ébène avec leurs soieries
+jaunes,--et, l'installation ainsi terminée, je redescends vers le Pont
+de Marbre, afin de regagner le palais du Nord, où m'attend pour
+déjeuner le capitaine C..., qui est en ce moment mon camarade de rêve
+chinois.
+
+ * * * * *
+
+Et j'arrive à temps là pour voir, avant leur destruction par la
+flamme, les singulières trouvailles qu'on y a faites ce matin: les
+décors, les emblèmes et les accessoires du théâtre impérial. Toutes
+choses légères, encombrantes, destinées sans doute à ne servir qu'un
+ou deux soirs, et ensuite oubliées depuis un temps indéterminé dans
+une salle jamais ouverte, qu'il s'agit maintenant de vider, d'assainir
+pour y loger nos blessés et nos malades. Ce théâtre évidemment devait
+jouer surtout des féeries mythologiques, se passant aux enfers, ou
+chez les dieux, dans des nuages: ce qu'il y a là de monstres, de
+chimères, de bêtes, de diables, en carton ou en papier, montés sur des
+carcasses de bambou ou de baleine, le tout fabriqué avec un supérieur
+génie de l'horrible, avec une imagination qui recule les limites
+extrêmes du cauchemar!...
+
+Les rats, l'humidité, les termites y ont fait d'ailleurs des dégâts
+irrémédiables, aussi est-il décidé qu'elles périront par le feu, ces
+figures qui servirent à amuser ou à troubler la rêverie du jeune
+empereur débauché, somnolent et débile...
+
+Il faut voir alors l'empressement de nos soldats à charrier tout cela
+dehors, dans la joie et les rires. Au beau soleil de onze heures,
+voici pêle-mêle, au milieu d'une cour, les bêtes d'apocalypse, les
+éléphants grands comme nature, qui ont des écailles et des cornes, et
+qui ne pèsent pour ainsi dire pas, qu'un seul homme promène et fait
+courir. Et ils les brisent à coups de botte, nos chasseurs d'Afrique;
+ils sautent dessus, ils sautent dedans, passent au travers, les
+réduisent à rien, puis, finalement, allument la gaie flambée, qui les
+consume en un clin d'oeil.
+
+Les braves soldats ont en outre travaillé toute la matinée à recoller
+du papier de riz sur les châssis de notre palais, où le vent bientôt
+n'entrera plus. Quant au chauffage, suivant la mode chinoise, il
+s'opère par en dessous, au moyen de fours souterrains qui sont
+disposés tout le long des salles et que nous allumerons ce soir, dès
+que tombera la nuit glacée. Pour le moment, le soleil splendide nous
+suffit; tous ces vitrages, dans la galerie où brillent les soies, les
+émaux et les ors, nous donnent une chaleur de serre, et, servis
+toujours dans de la vaisselle d'empereur, nous prenons cette fois
+notre petit repas de campagne en nous faisant des illusions d'été.
+
+ * * * * *
+
+Mais ce ciel de Pékin a des variations excessives et soudaines, dont
+rien ne peut donner l'idée chez nous, dans nos climats si réguliers.
+Vers le milieu du jour, quand je me retrouve dehors, sous les cèdres
+de la «Ville jaune», le soleil a brusquement disparu derrière des
+nuages couleur de plomb, qui semblent lourds de neige; le vent de
+Mongolie recommence de souffler comme hier, âpre et glacial, et c'est
+l'hiver du Nord, succédant sans transition à quelques heures d'un
+temps radieux du Midi.
+
+ * * * * *
+
+J'ai rendez-vous par là, dans le bois, avec les membres de la légation
+de France, pour pénétrer avec eux dans cette sépulcrale «Ville
+violette», qui est le centre, le coeur et le mystère de la Chine, le
+véritable repaire des Fils du Ciel, la citadelle énorme et
+sardanapalesque, auprès de quoi tous ces petits palais modernes, que
+nous habitons, en pleine «Ville impériale», ne semblent être que
+jouets d'enfant.
+
+Même depuis la déroute, n'entre pas qui veut dans la «Ville violette»
+aux grandes toitures d'émail jaune. Derrière les doubles remparts, des
+mandarins, des eunuques habitent encore ce lieu d'oppression et de
+magnificence; on dit qu'il y est resté aussi des femmes, des
+princesses cachées, des trésors. Et les deux portes en sont défendues
+par des consignes sévères, celle du Nord sous la garde des Japonais,
+et celle du Sud sous la garde des Américains.
+
+C'est par la première de ces deux entrées que nous sommes autorisés à
+passer aujourd'hui, et nous trouvons là un groupe de petits soldats du
+Japon, qui nous sourient pour la bienvenue; mais la porte farouche,
+sombrement rouge avec des ferrures dorées représentant des têtes de
+monstre, est fermée en dedans et résiste à leurs efforts. Comme
+l'usure des siècles en a disjoint les battants énormes, on aperçoit,
+en regardant par les fentes, des madriers arcboutés derrière pour
+empêcher d'ouvrir,--et des personnages, accourus de l'intérieur au
+fracas des coups de crosse, répondent avec des voix flûtées qu'ils
+n'ont pas d'ordres.
+
+Alors nous menaçons d'incendier cette porte, d'escalader, de tirer des
+coups de revolver par les fentes, etc., toutes choses que nous ne
+ferons pas, bien entendu, mais qui épouvantent les eunuques et les
+mettent en fuite.
+
+Plus personne même pour nous répondre. Que devenir? On gèle au pied de
+cette sinistre muraille, dans l'humidité des fossés d'enceinte pleins
+de roseaux morts, et sous ce vent de neige qui souffle toujours.
+
+ * * * * *
+
+Les bons petits Japonais, cependant, imaginent d'envoyer le plus râblé
+des leurs--qui part à toutes jambes--faire le tour par l'autre porte
+(quatre kilomètres environ). Et en attendant, ils allument pour nous
+par terre un feu de branches de cèdre et de boiseries peintes, où nous
+venons à tour de rôle chauffer nos mains dans une fumée épaisse; nous
+amusant aussi à ramasser, de-ci de-là, aux alentours, les vieilles
+flèches empennées que jadis les princes ou les empereurs lançaient du
+haut des remparts.
+
+Nous avons patienté là une heure, quand enfin du bruit et des cris se
+font entendre derrière la porte silencieuse: c'est notre envoyé qui
+est dans la place et bouscule à coups de poing les eunuques qu'il a
+pris à revers.
+
+Tout aussitôt, avec un grondement sourd, tombent les madriers, et
+s'ouvrent devant nous les deux battants terribles.
+
+
+III
+
+LA CHAMBRE ABANDONNÉE
+
+Une discrète odeur de thé, dans la chambre très obscure, une odeur de
+je ne sais quoi d'autre encore, de fleur séchée et de vieille soierie.
+
+Elle ne peut s'éclairer davantage, la chambre étrange, qui n'ouvre que
+dans une grande salle sombre et dont les fenêtres scellées prennent
+demi-jour par des carreaux en papier de riz, sur quelque petit préau
+funèbre, sans doute muré de triples murs. Le lit-alcôve, large et bas,
+qui semble creusé dans la profondeur d'une paroi épaisse comme un
+rempart, a des rideaux et une couverture en soie d'un bleu couleur de
+nuit. Point de sièges, d'ailleurs il y en aurait à peine la place;
+point de livres non plus, et on y verrait à peine pour lire. Sur des
+coffres en bois noir, qui servent de tables, posent des bibelots
+mélancoliques, enfermés dans des guérites de verre: petits vases en
+bronze ou en jade, contenant des bouquets artificiels très rigides,
+aux pétales de nacre et d'ivoire. Et une couche de poussière, sur
+toutes ces choses, témoigne que l'on n'habite plus.
+
+Au premier aspect rien ne précise un lieu ni une époque,--à moins que
+peut-être, au-dessus des rideaux de ce lit mystérieux et quasi
+funéraire, dans le couronnement d'ébène, la finesse merveilleuse des
+sculptures ne révèle des patiences chinoises. Ailleurs cependant tout
+est sobre, morne, conçu en lignes droites et austères.
+
+Où donc sommes-nous, dans quelle demeure lointaine, fermée,
+clandestine?
+
+Est-ce de nos jours que quelqu'un vivait ici, ou bien était-ce dans le
+recul des temps? Depuis combien d'heures--ou combien de
+siècles--est-il parti, et qui pouvait-il bien être, l'hôte de la
+chambre abandonnée?...
+
+Quelque rêveur très triste évidemment, pour avoir choisi ce recoin
+d'ombre, et très raffiné aussi, pour avoir laissé derrière lui cette
+senteur distinguée, et très las, pour s'être complu dans cette terne
+simplicité et ce crépuscule éternel.
+
+Vraiment on se sent étouffé par ces trop petites fenêtres, aux
+carreaux voilés de papier soyeux, qui n'ont pu jamais s'ouvrir pour le
+soleil ni pour l'air, puisqu'elles sont partout scellées dans le mur.
+Et puis, on repense à tout ce qu'il a fallu faire de chemin et
+rencontrer d'obstacles, avant d'arriver ici, et cela inquiète.
+
+D'abord, la grande muraille noire, la muraille babylonienne, les
+remparts surhumains d'une ville de plus de dix lieues de
+tour,--aujourd'hui en ruines et en décombres, à moitié vidée et semée
+de cadavres. Ensuite une seconde muraille, peinte en rouge sombre de
+sang, qui forme une autre ville forte, enfermée dans la première.
+Ensuite une troisième muraille, plus magnifique, mais de la même
+couleur sanglante,--muraille du grand mystère celle-ci, et que jamais,
+avant ces jours de guerre et d'effondrement, jamais aucun Européen
+n'avait franchie; nous avons dû aujourd'hui nous y arrêter plus d'une
+heure, malgré les permis signés et contresignés; à travers les
+serrures d'une porte farouche, qu'un piquet de soldats entourait et
+que des madriers barricadaient par derrière comme en temps de siège,
+il a fallu menacer, parlementer longuement, avec des gardiens
+intérieurs qui voulaient se dérober et fuir. Une fois ouverts les
+battants lourds, bardés de ferrures, une autre muraille encore est
+apparue, séparée de la précédente par un chemin de ronde, où gisaient
+des lambeaux de vêtements et où des chiens traînaient des os de
+mort,--nouvelle muraille toujours du même rouge, mais encore plus
+somptueuse, couronnée, sur toute sa longueur infinie, par des
+ornements cornus et des monstres en faïence jaune d'or. Et enfin, ce
+dernier rempart traversé, des vieux personnages imberbes et
+singuliers, venus à notre rencontre avec des saluts méfiants, nous ont
+guidés à travers un dédale de petites cours, de petits jardins murés
+et remurés, où végétaient, entre des rocailles et des potiches, des
+arbres centenaires; tout cela séparé, caché, angoissant, tout cela
+protégé et hanté par un peuple de monstres, de chimères en bronze ou
+en marbre, par mille figures grimaçant la férocité et la haine, par
+mille symboles inconnus. Et toujours, dans les murailles rouges au
+faîte de faïence jaune, les portes derrière nous se refermaient:
+c'était comme dans ces mauvais rêves où des séries de couloirs se
+suivent et se resserrent, pour ne vous laisser sortir jamais plus.
+
+Maintenant, après la longue course de cauchemar, on a le sentiment,
+rien qu'à contempler le groupe anxieux des personnages qui nous ont
+amenés, trottinant sans bruit sur leurs semelles de papier, le
+sentiment de quelque profanation suprême et inouïe, que l'on a dû
+commettre à leurs yeux en pénétrant dans cette modeste chambre close:
+ils sont là, dans l'embrasure de la porte, épiant d'un regard oblique
+le moindre de nos gestes, les cauteleux eunuques en robe de soie, et
+les maigres mandarins qui portent au bouton rouge de leur coiffure la
+triste plume de corbeau. Obligés pourtant de céder, ils ne voulaient
+pas; ils cherchaient, avec des ruses, à nous entraîner ailleurs, dans
+l'immense labyrinthe de ce palais d'Héliogabale, à nous intéresser aux
+grandes salles sombrement luxueuses qui sont plus loin, aux grandes
+cours, là-bas, et aux grandes rampes de marbre où nous irons plus
+tard, à tout un Versailles colossal et lointain, envahi par une herbe
+de cimetière et où l'on n'entend plus que les corbeaux chanter...
+
+Ils ne voulaient absolument pas, et c'est en observant le jeu de leurs
+prunelles effarées que nous avons deviné où il fallait venir.
+
+Qui donc habitait là, séquestré derrière tant de murs, tant de murs
+plus effroyables mille fois que ceux de toutes nos prisons d'Occident?
+Qui pouvait-il bien être, l'homme qui dormait dans ce lit, sous ces
+soies d'un bleuâtre nocturne, et, qui, pendant ses rêveries, à la
+tombée des soirs, ou bien à l'aube des jours glacés d'hiver pendant
+l'oppression de ses réveils, contemplait ces pensifs petits bouquets
+sous globe, rangés en symétrie sur les coffres noirs?...
+
+C'était lui, l'invisible empereur fils du Ciel, l'étiolé et
+l'enfantin, dont l'empire est plus vaste que notre Europe, et qui
+règne comme un vague fantôme sur quatre ou cinq cents millions de
+sujets.
+
+De même que s'épuise dans ses veines la sève des ancêtres presque
+déifiés, qui s'immobilisèrent trop longtemps au fond de palais plus
+sacrés que des temples, de même se rapetisse, dégénère et s'enveloppe
+de crépuscule le lieu où il se complaît à vivre. Le cadre immense des
+empereurs d'autrefois l'épouvante, et il laisse à l'abandon tout cela;
+l'herbe pousse, et les broussailles sauvages, sur les majestueuses
+rampes de marbre, dans les grandioses cours; les corbeaux et les
+pigeons nichent par centaines aux voûtes dorées des salles de trône,
+couvrant de terre et de fiente les tapis somptueusement étranges qu'on
+y laisse pourrir. Cet inviolable palais, d'une lieue de tour, qu'on
+n'avait jamais vu, dont on ne pouvait rien savoir, rien deviner,
+réservait aux Européens, qui viennent d'y entrer pour la première
+fois, la surprise d'un délabrement funèbre et d'un silence de
+nécropole.
+
+Il n'allait jamais par là, le pâle empereur. Non, ce qui lui seyait à
+lui, c'était le quartier des jardinets et des préaux sans vue, le
+quartier mièvre par où les eunuques regrettaient de nous avoir fait
+passer. Et, c'était, dans un renfoncement craintif, le lit-alcôve, aux
+rideaux bleu-nuit.
+
+De petits appartements privés, derrière la chambre morose, se
+prolongent avec des airs de souterrains dans la pénombre plus épaisse;
+l'ébène y domine; tout y est volontairement sans éclat, même les
+tristes bouquets momifiés sous leurs globes. On y trouve un piano aux
+notes très douces, que le jeune empereur apprenait à toucher, malgré
+ses ongles longs et frêles; un harmonium; une grande boîte à musique
+jouant des airs de nostalgie chinoise, avec des sons que l'on dirait
+éteints sous les eaux d'un lac.
+
+Et enfin, voici le retiro sans doute le plus cher, étroit et bas comme
+une cabine de bord, où s'exagère la fine senteur de thé et de rose
+séchée.
+
+Là, devant un soupirail voilé de papier de riz qui tamise des petites
+lueurs mortes, un matelas en soie impériale jaune d'or semble garder
+l'empreinte d'un corps, habituellement étendu. Il y traîne quelques
+livres, quelques papiers intimes. Plaquées au mur, il y a deux ou
+trois images de rien, pas même encadrées, représentant des roses
+incolores,--et, écrite en chinois, la dernière ordonnance du médecin
+pour ce continuel malade.
+
+Qu'était-ce, au fond, que ce rêveur, qui le dira jamais? Quelle vision
+déformée lui avait-on léguée des choses de la terre, et des choses
+d'au delà, que figurent ici pour lui tant d'épouvantables symboles?
+Les empereurs demi-dieux dont il descend faisaient trembler la vieille
+Asie, et, devant leur trône, les souverains tributaires venaient de
+loin se prosterner, emplissant ce lieu de cortèges et d'étendards dont
+nous n'imaginons plus la magnificence; lui, le séquestré et le
+solitaire, entre ces mêmes murailles aujourd'hui silencieuses, comment
+et sous quels aspects de fantasmagorie qui s'efface gardait-il en
+soi-même l'empreinte des passés prodigieux?
+
+Et quel désarroi sans doute, dans l'insondable petit cerveau, depuis
+que vient de s'accomplir le forfait sans précédent, que ses plus
+folles terreurs n'auraient jamais su prévoir: le palais aux triples
+murs, violé jusqu'en ses recoins les plus secrets; lui, fils du Ciel,
+arraché à la demeure où vingt générations d'ancêtres avaient vécu
+inaccessibles; lui, obligé de fuir, et dans sa fuite, de se laisser
+regarder, d'agir à la lumière du soleil comme les autres hommes,
+peut-être même d'implorer et d'attendre!...
+
+ * * * * *
+
+Au moment où nous sortons de la chambre abandonnée, nos ordonnances,
+qui s'étaient attardés à dessein derrière nous, se jettent en riant
+sur le lit aux rideaux couleur de ciel nocturne, et j'entends l'un
+d'eux à la cantonade, avec une voix gaie et l'accent gascon:
+
+--Comme ça au moins, mon vieux, nous pourrons dire que nous nous
+sommes couchés dans le lit de l'empereur de Chine!
+
+
+IV
+
+Lundi 22 octobre.
+
+Des équipes de Chinois--parmi lesquels on nous a prévenus qu'il y a
+des espions et des Boxers--entretenant dans notre palais le feu de
+deux fours souterrains, nous ont chauffés toute la nuit par en
+dessous, plutôt trop. A notre réveil d'ailleurs, c'est comme hier une
+illusion d'été, sous nos légères vérandas, aux colonnettes vertes
+peinturlurées de lotus roses. Et un soleil tout de suite brûlant monte
+et rayonne sur le pèlerinage presque macabre que je vais faire à
+cheval, vers l'Ouest, en dehors de la «Ville tartare», à travers le
+silence de faubourgs détruits, parmi des ruines et de la cendre.
+
+De ce côté, dans la poussiéreuse campagne, étaient des cimetières
+chrétiens qui, même en 1860, n'avaient pas été violés par la populace
+jaune. Mais cette fois on s'est acharné contre ces morts, et c'est là
+partout le chaos et l'abomination; les plus vieux ossements, les
+restes des missionnaires qui dormaient depuis trois siècles, ont été
+déterrés, concassés, pilés avec rage, et puis jetés au feu afin
+d'anéantir, suivant la croyance chinoise, ce qui pouvait encore y
+rester d'âme.--Et il faut être un peu au courant des idées de ce pays
+pour comprendre l'énormité de cette suprême insulte, faite du même
+coup à toutes nos races occidentales.
+
+Il était singulièrement somptueux, ce cimetière des Pères Jésuites,
+qui furent jadis si puissants auprès des empereurs Célestes, et qui
+empruntaient, pour leurs propres tombes les emblèmes funéraires des
+princes de la Chine. La terre est jonchée à présent de leurs grands
+dragons de marbre, de leurs grandes tortues de marbre, de leurs hautes
+stèles enroulées de chimères; on a renversé, brisé toutes ces
+sculptures, brisé aussi les lourdes pierres des caveaux, et
+profondément retourné le sol.
+
+Un plus modeste enclos, près de celui-là, recevait depuis de longues
+années les morts des légations européennes. Il a subi la même injure
+que le beau cimetière des Jésuites: on a fouillé toutes les fosses,
+broyé tous les cadavres, violé même de petits cercueils d'enfant.
+Quelques débris humains, quelques morceaux de crâne ou de mâchoires
+traînent encore par terre, avec les croix renversées. Et c'est une des
+plus poignantes désolations qui se soient jamais étalées devant mes
+yeux au soleil d'un radieux matin.
+
+Tout à côté demeuraient des bonnes Soeurs, qui tenaient une école de
+petites Chinoises: il ne reste plus de leurs modestes maisons qu'un
+amas de briques et de cendres; on a même arraché les arbres de leurs
+jardins pour les repiquer la tête en bas, par ironie.
+
+Et voici à peu près leur histoire.
+
+Elles étaient seules, la nuit où un millier de Boxers vinrent hurler à
+la mort sous leurs murs, en jouant du gong; alors elles se mirent en
+prières dans leur chapelle pour attendre le martyre. Cependant les
+clameurs s'apaisèrent, et quand le jour se leva, les alentours étaient
+vides; elles purent se sauver à Pékin et s'abriter dans l'enclos de
+l'évêché, emmenant le troupeau épouvanté de leurs petites élèves.
+Lorsqu'on demanda par la suite aux Boxers: «Comment n'êtes-vous pas
+entrés pour les tuer?» Ils répondirent: «C'est que nous avons vu tous
+les murs du couvent se garnir de têtes de soldats et de canons de
+fusil.» Elles ne durent la vie qu'à cette hallucination des
+tortionnaires.
+
+Les puits de leurs jardins dévastés remplissent aujourd'hui le
+voisinage d'une odeur de mort. C'étaient trois grands puits ouverts,
+larges comme des citernes, fournissant une eau si pure qu'on
+l'envoyait de loin chercher pour le service des légations. Les Boxers
+les ont comblés jusqu'à la margelle avec les corps mutilés des petits
+garçons de l'école des Frères et des familles chrétiennes d'alentour.
+Les chiens tout de suite sont venus manger à même l'horrible tas, qui
+montait au niveau du sol; mais il y en avait trop; aussi beaucoup de
+cette chair est-elle restée, se conservant dans la sécheresse et dans
+le froid,--et montrant encore des stigmates de supplice. Telle pauvre
+cuisse a été zébrée de coupures, comme ces entailles faites sur les
+miches de pain par les boulangers. Telle pauvre main n'a plus
+d'ongles. Et voici une femme à qui l'on a tranché, avec quelque
+coutelas, une partie intime de son corps pour la lui mettre dans la
+bouche, où les chiens l'ont laissée entre les mâchoires béantes... On
+dirait du sel, sur ces cadavres, et c'est de la gelée blanche qui n'a
+pas fondu dans les affreux replis d'ombre. Le soleil cependant,
+l'implacable et clair soleil, détaille les maigreurs, les saillies
+d'os, exagère l'horreur des bouches ouvertes, la rigidité des poses
+d'angoisse et des contournements d'agonie.
+
+Pas un nuage aujourd'hui; un ciel profond et pâle, d'où tombe une
+étincelante lumière.--Et il en sera ainsi tout l'hiver, paraît-il,
+même pendant les plus grands froids, les temps sombres,--les pluies,
+les neiges étant à Pékin des exceptions très rares.
+
+Après notre bref déjeuner de soldats, servi dans les précieuses
+porcelaines, au milieu de la longue galerie vitrée, je quitte notre
+«palais du Nord» pour m'installer au travail, sur l'autre rive, dans
+ce kiosque dont j'ai fait choix hier matin. Il est environ deux
+heures; un vrai soleil d'été, dirait-on, rayonne sur mon chemin
+solitaire, sur les blancheurs du Pont de Marbre, sur les vases du lac
+et sur les cadavres qui dorment parmi les feuilles gelées des lotus.
+
+A l'entrée du palais de la Rotonde, les hommes de garde m'ouvrent et
+referment derrière moi, sans me suivre, les battants de laque rouge.
+Je gravis le plan incliné qui mène à l'esplanade, et me voici seul,
+largement seul, dans le silence de mon jardin suspendu et de mon
+palais étrange.
+
+Pour se rendre à mon cabinet de travail, il faut passer par d'étroits
+couloirs aux fines boiseries, qui se contournent dans la pénombre,
+entre de vieux arbres et des rocailles très maniérées. Ensuite, c'est
+le kiosque inondé de lumière; le beau soleil tombe sur ma table, sur
+mes sièges noirs et mes coussins jaune d'or; le beau soleil
+mélancolique d'octobre illumine et chauffe ce réduit d'élection, où
+l'Impératrice, paraît-il, aimait venir s'asseoir et contempler de haut
+son lac tout rose de fleurs.
+
+Contre les vitres, les derniers papillons, les dernières guêpes
+battent des ailes, prolongés par cette chaleur de serre. Devant moi,
+s'étend ce grand lac impérial, que le Pont de Marbre traverse; sur les
+deux rives, des arbres séculaires lui font comme une ceinture de
+forêt, d'où s'élèvent des toits compliqués de palais ou de pagodes,
+qui sont de merveilleux amas de faïences. Comme dans les paysages
+peints sur éventail chinois, il y a, aux tout premiers plans, la
+mignardise des rocailles, les petits monstres d'émail d'un kiosque
+voisin, et, tranchant sur les lointains clairs, des branches noueuses
+qui retombent de quelque vieux cèdre.
+
+Je suis seul, largement et délicieusement seul, et très haut perché,
+parmi des splendeurs dévastées et muettes, dans un lieu inaccessible
+dont les abords sont gardés par des sentinelles. Parfois, un cri de
+corbeau. Ou bien, de loin en loin, le galop d'un cheval, en bas, au
+pied du rempart où pose mon habitation frêle: quelque estafette
+militaire qui passe. Autrement rien; pas un bruit proche pour troubler
+le calme ensoleillé de ma retraite, pas une surprise possible, pas une
+visite...
+
+ * * * * *
+
+Je travaille depuis une heure, quand un très léger frôlement derrière
+moi, du côté des petits couloirs d'entrée, me donne le sentiment de
+quelque discrète et gentille présence, et je me retourne: un chat, qui
+s'arrête court, une patte en l'air, hésitant, et me regarde bien dans
+les yeux, avec un air de dire: «Qui es-tu toi? Et qu'est-ce que tu
+fais ici?...»
+
+Je l'appelle tout bas; il répond par un miaulement plaintif,--et je me
+remets à écrire, toujours plein de tact avec les chats, sachant très
+bien que, pour une première entrevue, il n'y a pas à insister
+davantage.
+
+Un très joli chat, blanc et jaune, qui a l'air distingué, élégant et
+même grand seigneur.
+
+Un moment après, tout contre ma jambe, le frôlement est renouvelé;
+alors je fais descendre avec lenteur, en plusieurs temps, ma main
+jusqu'à la petite tête veloutée qui, après un soubresaut, se laisse
+caresser, s'abandonne. C'est fini, la connaissance est faite.--Un chat
+habitué aux caresses, c'est visible, un familier de l'Impératrice
+vraisemblablement. Demain et chaque jour, je prierai mon ordonnance de
+lui apporter une collation froide, prise sur mes vivres de campagne.
+
+ * * * * *
+
+Elle finit avec le jour, l'illusion d'été, en ces climats. Le soleil,
+à l'heure où il s'abaisse, énorme et rouge, derrière le Lac des Lotus,
+prend tout à coup son air triste de soleil d'hiver, en même temps
+qu'un frisson passe sur les choses et que, soudainement, tout devient
+funèbre dans le palais vide. Alors, pour la première fois de la
+journée, j'entends des pas qui s'approchent, résonnant au milieu du
+silence sur les dalles de l'esplanade: mes serviteurs, Osman et
+Renaud, qui viennent me chercher comme ils en ont la consigne; ce sont
+d'ailleurs les seuls êtres humains pour qui la porte du rempart,
+au-dessous de moi, ait reçu l'ordre de s'ouvrir.
+
+Il fait un froid glacial et la buée de chaque soir commence de former
+nuage sur le Lac des Lotus quand nous retraversons le Pont de Marbre,
+au crépuscule, pour rentrer chez nous.
+
+ * * * * *
+
+Après le souper, par nuit noire, chasse à l'homme, dans les salles et
+les cours de notre palais. Les précédentes nuits, à travers la
+transparence des vitrages, nous avions aperçu d'inquiétantes petites
+lumières--tout de suite éteintes si nous faisions du bruit--circulant
+dans les galeries inhabitées et un peu lointaines, comme des feux
+follets. Et la battue de ce soir amène la capture de trois inconnus,
+arrivée par-dessus les murs avec coutelas et fanal sourd, pour piller
+dans les réserves impériales: deux Chinois et un Européen, soldat
+d'une nation alliée. Afin de ne pas susciter d'histoires, on se
+contente de les mettre dehors, amplement giflés et bâtonnés.
+
+
+V
+
+Mardi 23 octobre.
+
+Il a gelé plus fort cette nuit, et le sol des cours est couvert de
+petits cristaux blancs quand nous commençons, dans les galeries et les
+dépendances du palais, nos explorations de chaque matin.
+
+Tout ce qui fut jadis logements de missionnaires lazaristes ou salles
+d'école est bondé de caisses; il y a là des réserves de soie et des
+réserves de thé; il y a aussi des amas de vieux bronzes, vases ou
+brûle-parfums, empilés jusqu'à hauteur d'homme.
+
+Mais c'est encore l'église qui demeure la mine la plus extraordinaire,
+la caverne d'Ali-Baba, la plus remplie. Outre les objets anciens
+apportés de la «Ville violette», l'Impératrice y avait fait entasser
+tous les cadeaux reçus, il y a deux ans, pour son jubilé. (Et le
+défilé des mandarins qui, en cette occasion, apportèrent des présents
+à la souveraine avait, paraît-il, une lieue de longueur et dura toute
+une journée.)
+
+ * * * * *
+
+Dans la nef, dans les bas-côtés, les monceaux de caisses et de boîtes
+s'élèvent jusqu'à mi-hauteur des colonnes. Malgré les bouleversements,
+malgré les pillages faits à la hâte par ceux qui nous ont précédés
+ici, Chinois, Japonais, soldats allemands ou russes, il reste encore
+des merveilles. Les plus énormes coffres, ceux d'en dessous, préservés
+par leur lourdeur même et par les amas de choses qui les recouvraient,
+n'ont même pas été ouverts. On s'est attaqué plutôt aux innombrables
+bibelots posés par-dessus, et enfermés pour la plupart dans des
+guérites de verre ou des écrins de soie jaune: bouquets artificiels en
+agate, en jade, en corail, en lapis; pagodes et paysages tout bleus,
+en plumes de martin-pêcheur prodigieusement travaillées; pagodes et
+paysages en ivoire, avec des milliers de petits bonshommes; oeuvres
+de patience chinoise, ayant coûté des années de travail, et
+aujourd'hui brisées, crevées à coups de baïonnette, les débris de
+leurs grandes boîtes de verre jonchant le sol et craquant sous les
+pas.
+
+Les robes impériales, en lourde soie, brochées de dragons d'or,
+traînent par terre, parmi les cassons de toute espèce. On marche
+dessus; on marche sur des ivoires ajourés, sur des vitres, des
+broderies, des perles.
+
+ * * * * *
+
+Il y a des bronzes millénaires, pour les collections d'antiquités de
+l'Impératrice; il y a des paravents que l'on dirait sculptés et brodés
+par les génies et les fées; il y a des potiches anciennes, des
+cloisonnés, des craquelés, des laques. Et certaines caisses en
+dessous, portant l'adresse d'empereurs défunts depuis un siècle,
+renferment encore des présents qui étaient venus pour eux des
+provinces éloignées et que personne n'avait jamais pris la peine de
+déballer. La sacristie enfin de l'étonnante cathédrale contient, dans
+des séries de cartons, tous les somptueux costumes pour les acteurs du
+théâtre de l'Impératrice, avec leurs coiffures à la mode des vieux
+temps chinois.
+
+Cette église, emplie de richesses païennes, a gardé là-haut ses
+orgues, muettes depuis quelque trente ans. Et nous montons, mon
+camarade et moi, dans la tribune, pour faire à nouveau résonner sous
+la voûte des chants de Bach ou d'Hændel, tandis qu'en bas nos
+chasseurs d'Afrique, enfoncés jusqu'aux genoux dans les ivoires, dans
+les soies, dans les costumes de cour, continuent de travailler au
+déblayement.
+
+ * * * * *
+
+Vers dix heures ce matin, par les sentiers du grand bois impérial,
+qu'habitent en ces jours d'abomination les chiens, les pies et les
+corbeaux, je m'en vais, de l'autre côté de la «Ville violette»,
+visiter le «Palais des ancêtres», gardé aujourd'hui par notre
+infanterie de marine, et qui était le saint des saints, le panthéon
+des empereurs morts, le temple dont on n'approchait même pas.
+
+C'est dans une région particulièrement ombreuse; en avant de la porte
+d'entrée, les arcs de triomphe laqués de vert, de rouge et d'or,
+tourmentés et légers sur des pieds frêles, s'emmêlent aux ramures
+sombres: les énormes cèdres, les énormes cyprès tordus de vieillesse
+abritent et font verdir les monstres de marbre accroupis devant le
+seuil.
+
+ * * * * *
+
+Une fois franchie la première enceinte, on en trouve naturellement une
+seconde. Toujours à l'ombre froide des vieux arbres, les cours se
+succèdent, magnifiquement funèbres, pavées de larges dalles entre
+lesquelles pousse une herbe de cimetière; chacun des cèdres, chacun
+des cyprès qui jette là son obscurité est entouré à la base d'une
+ceinture de marbre et semble sortir d'une corbeille sculptée. Tout est
+saupoudré de milliers de petites aiguilles résineuses qui
+éternellement tombent des branches. Des brûle-parfums géants, en
+bronze terni par les siècles, posent sur des socles, avec des emblèmes
+de mort.
+
+Les choses, ici, portent un sceau jamais vu de vétusté et de mystère.
+Et c'est bien un lieu unique, hanté par des mânes d'empereurs chinois.
+
+Sur les côtés, des temples secondaires, dont les murailles de laque et
+d'or ont pris avec le temps des nuances de vieux cuir de Cordoue,
+renferment les pièces démontées des énormes catafalques, et les
+emblèmes, les objets sacrés pour l'accomplissement des rites
+funéraires. Là, tout est incompréhensible et d'aspect effroyable; on
+se sent profondément étranger à l'énigme des formes et des symboles.
+
+Enfin, dans la dernière cour, sur une terrasse de marbre blanc, où
+sont postées en faction des biches de bronze, le palais des Ancêtres
+dresse sa façade aux ors ternis et sa haute toiture de faïence jaune.
+
+ * * * * *
+
+C'est une salle unique, immense, grandiose et sombre, tout en or fané,
+mourant, passé au rougeâtre de cuivre. Au fond, s'alignent neuf portes
+mystérieuses, dont les doubles battants somptueux ont été scellés de
+cachets à la cire. Au milieu, sont restées les tables sur lesquelles
+on posait pieusement les repas pour les Mânes des ancêtres--et où, le
+jour de la prise de la «Ville jaune», nos soldats qui avaient faim
+furent heureux de trouver toute servie une collation imprévue. Et à
+chaque extrémité de la salle sonore, des carillons et des instruments
+à cordes attendent l'heure, qui ne reviendra peut-être jamais plus, de
+faire de la musique aux Ombres; longues cithares horizontales, rendant
+des sons graves et que supportent des monstres d'or aux yeux fermés;
+carillons gigantesques, l'un de cloches, l'autre de plaques de marbre
+et de jade suspendues par des chaînes d'or, et tous deux surmontés de
+grandes bêtes fantastiques, qui déploient leurs ailes d'or, dans la
+pénombre éternelle, vers les plafonds d'or.
+
+Il y a aussi des armoires de laque, grandes comme des maisons,
+contenant des collections de peintures anciennes roulées sur des
+bâtons d'ébène ou d'ivoire et enveloppées dans des soies impériales.
+
+Il en est de merveilleuses,--révélation d'un art chinois que l'on ne
+soupçonne guère en Occident, d'un art au moins égal au nôtre, bien que
+profondément dissemblable. Portraits d'empereurs en chasse ou en
+rêverie solitaire dans des forêts, dans des sites sauvages qui donnent
+l'effroi et le nostalgique désir de la nature d'autrefois, du monde
+inviolé des rochers, et des arbres. Portraits d'impératrices mortes,
+peints à l'aquarelle sur des soies bises, et rappelant un peu la grâce
+candide des Primitifs italiens; portraits pâles, pâles, presque
+incolores, comme si c'étaient plutôt des reflets de personnes,
+vaguement fixés et prêts à fuir; la perfection du modelé, obtenue avec
+rien, mais toute l'intensité concentrée dans les yeux que _l'on sent
+ressemblants_ et qui vous font vivre, pour une étrange minute, face à
+face avec des princesses passées, endormies depuis des siècles sous
+les mausolées prodigieux... Et toutes ces peintures étaient des choses
+sacro-saintes, que jamais les Européens n'avaient vues, dont ils ne se
+doutaient même pas.
+
+ * * * * *
+
+D'autres rouleaux, tout en longueur, qui, déployés sur les dalles, ont
+bien six ou huit mètres, représentent des cortèges, des réceptions à
+la Cour, des défilés d'ambassades, de cavaliers, d'armées,
+d'étendards: milliers de petits bonshommes dont les vêtements, les
+broderies, les armes supporteraient qu'on les regardât à la loupe.
+L'histoire du costume et du cérémonial chinois à travers les âges
+tient tout entière dans ces précieuses miniatures.--Nous y trouvons
+même la réception, par je ne sais quel empereur, d'une ambassade de
+Louis XIV: petits personnages aux figures très françaises, habillés
+comme pour se pavaner à Versailles, avec la perruque à l'instar du
+Roi-Soleil.
+
+ * * * * *
+
+Dans le fond du temple, les neuf portes magnifiques, aux battants
+scellés, ferment les autels mortuaires de neuf empereurs. On veut bien
+briser pour moi les cachets de cire rouge et déchirer les bandelettes
+de toile à l'une de ces entrées si défendues, et je pénètre dans un
+des sanctuaires très sacrés,--celui du grand empereur Kouang-Su, dont
+la gloire resplendissait au commencement du XVIIIe siècle. Un sergent
+m'accompagne par ordre dans cette profanation, tenant à la main une
+bougie allumée qui semble brûler ici à regret, dans l'air plus rare et
+le froid du sépulcre.
+
+Le temple était déjà bien sombre; mais à présent c'est la nuit noire,
+et on dirait qu'on a jeté de la terre et de la cendre sur les choses:
+toujours cette poussière, qui s'accumule sans trêve sur Pékin, comme
+un indice de vétusté et de mort. Passant de la lumière du jour, si
+amortie qu'elle soit, à la lueur d'une petite bougie effarée dans des
+ténèbres, on y voit d'abord confusément, et il y a une hésitation de
+la première minute, surtout si le lieu est saisissant par lui-même.
+J'ai devant moi un escalier de quelques marches, montant à une sorte
+de tabernacle qui me paraît chargé d'objets d'un art presque inconnu.
+
+Et, à droite et à gauche, fermés par des serrures compliquées, sont
+des bahuts austères, en laque noir, dont il m'est permis de visiter
+l'intérieur: dans leurs compartiments, dans leurs doubles fonds à
+secret, ont été ensevelis par centaines les cachets impériaux de ce
+souverain, lourds cachets frappés pour toutes les circonstances de sa
+vie et tous les actes de son règne, en blocs d'onyx, de jade ou d'or;
+reliques sans prix auxquelles on ne devait plus toucher après les
+funérailles et qui dormaient là depuis deux fois cent ans.
+
+Je monte ensuite au tabernacle, et le sergent promène sa petite bougie
+devant les merveilles qui sont là, sceptres de jade, vases aux formes
+d'une simplicité étrange et exquise, ou d'une complication déroutante,
+en jade sombre, en jade blême, en cloisonné sur or, ou en or massif...
+Et derrière cet autel, dans un recul d'obscurité, une grande figure,
+que je n'avais pas aperçue encore, me suit d'un regard oblique entre
+deux rideaux de soie jaune impérial, dont tous les plis sont devenus
+presque noirs de poussière: un pâle portrait de l'empereur défunt, un
+portrait en pied de grandeur naturelle, si effacé à la lueur de notre
+misérable bougie barbare, que l'on dirait l'image d'un fantôme
+reflétée dans une glace ternie... Or, quel sacrilège sans nom, aux
+yeux de ce mort, l'ouverture par nous des bahuts où reposent ses
+cachets, et rien que notre seule présence, dans ce lieu impénétrable
+entre tous, au milieu d'une impénétrable ville!...
+
+Quand tout est soigneusement refermé, quand on a remis en place les
+scellés de cire rouge et rendu le pâle reflet du vieil empereur à son
+silence, à ses ténèbres habituelles, j'ai hâte de sortir du froid
+tombal qu'il fait ici, de respirer plus d'air, de retrouver sur la
+terrasse, à côté des bêtes de bronze, un peu du soleil d'automne
+filtré entre les branches des cèdres.
+
+Je vais aujourd'hui déjeuner à l'extrême nord du bois impérial, invité
+par des officiers français qui sont logés là, au «Temple des vers à
+soie». Et chez eux, c'est encore un admirable vieux sanctuaire,
+précédé de cours pompeuses, où des vases de bronze décorent des
+terrasses de marbre.--Un monde de temples et de palais dans la
+verdure, cette «Ville jaune». Jusqu'au mois dernier, les voyageurs qui
+croyaient visiter la Chine et pour qui tout cela restait muré,
+interdit, vraiment ne pouvaient rien imaginer du Pékin merveilleux que
+la guerre vient de nous ouvrir.
+
+ * * * * *
+
+Quand, vers deux heures, je reprends le chemin de mon palais de la
+Rotonde, un brûlant soleil rayonne sur les cèdres noirs, sur les
+saules qui s'effeuillent; comme en été, on recherche l'ombre. Et, près
+de ma porte, à l'entrée du Pont de Marbre, mes mornes voisins, les
+deux cadavres en robe bleue qui gisent parmi les lotus, baignent dans
+une ironique splendeur de lumière.
+
+Après que les soldats de garde ont refermé derrière moi l'espèce de
+poterne basse par où l'on accède à mes jardins suspendus, me voici de
+nouveau seul dans le silence,--jusqu'à l'heure où les rayons de ce
+soleil, tombant plus obliques et plus rougis sur ma table à écrire,
+m'annonceront le triste soir.
+
+ * * * * *
+
+A peine suis-je installé au travail qu'un petit coup de tête amical,
+discrètement frappé contre ma jambe pour appeler mon attention,
+m'annonce la visite du chat.--Je l'avais d'ailleurs prévue, cette
+visite, et je dois m'attendre à la recevoir à présent chaque jour.
+
+Une heure passe, dans un calme idéal, traversé tout au plus de deux ou
+trois cris de corbeau. Et puis j'entends, au pied de mon rempart, un
+galop de cavalerie, très bruyant sur les dalles de pierre de la route:
+c'est le feld-maréchal de Waldersee, suivi d'une escorte de soldats
+portant des fanions au bout de leurs lances. Il rentre chez lui, dans
+le palais qu'il habite non loin d'ici, et qui est la plus somptueuse
+de toutes les résidences de l'Impératrice. Je suis des yeux sur le
+Pont de Marbre la chevauchée qui s'éloigne, tourne à gauche, se perd
+derrière les arbres. Et le silence aussitôt revient, absolu comme
+devant.
+
+De temps à autre, je vais me promener sur mes hautes terrasses
+dallées, y découvrant chaque fois des choses nouvelles. Au pied de mes
+cèdres, il y a d'énormes tam-tams pour appeler les Esprits; il y a des
+plates-bandes de chrysanthèmes jaunes et d'oeillets d'Inde jaunes,
+auxquels la gelée a laissé quelques fleurs; il y a une sorte de dais,
+en faïence et en marbre, abritant un objet d'aspect au premier abord
+indéfinissable: l'un des plus gros blocs de jade qui soient au monde,
+taillé à l'imitation d'un flot de la mer, avec des monstres luttant au
+milieu de l'écume.
+
+Je vais aussi visiter les kiosques déserts, qui sont encore meublés de
+trônes d'ébène, de divans et de coussins de soie jaune, et qui
+ressemblent à des nids d'amour clandestin.--Sans doute, en effet, la
+belle souveraine, vieillie et encore galante, y venait-elle s'isoler
+avec ses favoris, dans les soies impériales et la pénombre complice.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui, en ce palais de rêve, ma seule compagne est la grande
+déesse d'albâtre en robe d'or, qui sourit toujours à ses vases brisés
+et à ses fleurs fanées; mais son temple, où n'entre pas le soleil, est
+éternellement glacial et devient obscur avant l'heure.
+
+Maintenant, du reste, c'est décidément le soir: le froid commence de
+me prendre, même dans mon kiosque vitré. Le soleil, qui sur notre
+France est à son apogée méridienne, ici tombe, tombe, triste boule
+rouge qui n'a plus ni chaleur ni rayons, et qui va s'abîmer derrière
+le Lac des Lotus, dans une buée d'hiver.
+
+En quelques minutes, arrive le froid des nuits; j'ai la sensation
+comme d'une descente brusque dans un caveau plein de glace,--en même
+temps que je retrouve la petite furtive angoisse d'être exilé très
+loin, au milieu d'étrangetés qui s'assombrissent.
+
+Et j'accueille en amis mes deux serviteurs qui viennent me chercher
+pour rentrer au palais du Nord, m'apportant un manteau.
+
+
+VI
+
+Mercredi 24 octobre.
+
+Le même soleil radieux se lève sur nos galeries vitrées, et nos
+jardins, et nos bois saupoudrés de gelée blanche qui vont de plus en
+plus s'effeuillant.
+
+Et chaque jour, c'est la même activité de nos soldats menant leurs
+équipes de Chinois qui déblayent la nef gothique; ils séparent avec
+soin les merveilles restées intactes, ou peu s'en faut, de tout ce qui
+n'est plus qu'irréparables débris. A travers nos cours, le va-et-vient
+est continuel, de meubles, de bronzes précieux promenés sur des
+brancards; tout cela, inventorié au fur et à mesure, sort de l'église
+ou du presbytère, va s'installer dans des locaux inutilisables en ce
+moment pour nos troupes, en attendant qu'on le transporte au palais
+des Ancêtres, où on le laissera dormir sous scellés.
+
+Et nous en avons tant vu, de ces choses magnifiques, tant vu que ça
+devient satiété et lassitude. Les plus étonnantes découvertes, faites
+au fond des plus vieilles caisses, ont cessé de nous étonner; rien ne
+nous plaît plus pour la décoration--oh! si passagère!--de nos
+appartements; rien n'est assez beau pour nos fantaisies
+d'Héliogabale--qui n'auront pas de lendemain, puisqu'il faut, dans peu
+de jours, que l'inventaire soit terminé, et que nos longues galeries,
+redevenues modestes, soient morcelées en chambres d'officier et en
+bureaux.
+
+En fait de découvertes, nous avons ce matin celle d'un amas de
+cadavres: les derniers défenseurs de la «Ville impériale», tombés là,
+au fond de leur tranchée suprême, en tas, et restés enchevêtrés dans
+leurs poses d'agonie. Les corbeaux et les chiens, descendus an fond du
+trou, leur ont vidé le thorax, mangé les intestins et les yeux; dans
+un fouillis de membres n'ayant presque plus de chair, on voit des
+épines dorsales toutes rouges se contourner parmi des lambeaux de
+vêtements. Presque tous ont gardé leurs souliers, mais ils n'ont plus
+de chevelure: avec les chiens et les corbeaux, d'autres Chinois
+évidemment sont descendus aussi dans le trou profond et ont scalpé ces
+morts pour faire de fausses queues. Du reste, les postiches pour
+hommes étant en honneur à Pékin, tous les cadavres qui gisent dans nos
+environs ont la natte arrachée avec la peau et laissent voir le blanc
+de leur crâne.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui, je quitte de bonne heure et pour toute la journée notre
+«palais du Nord», ayant à me rendre dans le quartier des Européens,
+auprès de notre ministre. A la légation d'Espagne, où il a été
+recueilli, il est toujours alité, mais convalescent, et je pourrai lui
+faire enfin les communications dont j'ai été chargé par l'amiral.
+
+Voici quatre jours que je n'avais franchi les murailles rouges de la
+«Ville impériale», que je n'étais sorti de notre solitude superbe. Et
+quand je me retrouve au milieu de la laideur des petites ruines grises
+dans les rues banales de la «Ville tartare», dans le Pékin de tout le
+monde, dans le Pékin que tous les voyageurs connaissaient, j'apprécie
+mieux l'étrangeté unique de notre grand bois, de notre grand lac, et
+de nos splendeurs défendues.
+
+Cette ville du peuple cependant paraît déjà moins funèbre que le jour
+de mon arrivée, sous le vent de neige. Ainsi qu'on me l'avait dit, les
+gens ont commencé à revenir; en ce moment Pékin se repeuple; même dans
+les quartiers les plus détruits, des boutiques sont rouvertes, on
+rebâtit des maisons, et déjà se reprennent les humbles et comiques
+petits métiers exercés le long des rues, sur des tables, sous des
+tentes, sous des parasols,--à ce chaud soleil de l'automne chinois,
+ami des myriades de pauvres hères qui n'ont pas de feu.
+
+
+VII
+
+AU TEMPLE DES LAMAS
+
+Le temple des Lamas, le plus vieux sanctuaire de Pékin et l'un des
+plus singuliers du monde, contient à profusion des merveilles
+d'ancienne orfèvrerie chinoise et d'inestimables bibliothèques.
+
+On l'a très peu vu, ce temple précieux, bien qu'il ait duré des
+siècles. Avant l'invasion européenne de cette année, l'accès en était
+strictement interdit aux «barbares d'Occident». Et depuis que les
+alliés sont maîtres de Pékin, on n'y est guère allé non plus; il a
+pour sauvegarde sa situation même, contre l'angle de la muraille
+tartare, dans une partie tout à fait morte de cette ville--qui se
+meurt de siècle en siècle, par quartiers, comme se dessèchent branche
+par branche les vieux arbres.
+
+Quand j'y viens aujourd'hui en pèlerinage avec les membres de la
+légation de France, nous y pénétrons tous pour la première fois de
+notre vie.
+
+Pour nous y rendre, sous le vent glacé et l'éternelle poussière, nous
+avons d'abord traversé le «marché de l'Est», trois ou quatre
+kilomètres d'un Pékin insolite et lamentable, un Pékin de crise et de
+déroute, où tout se vend par terre, étalé sur les immondices et sur la
+cendre. A la guenille et à la ferraille se mêlent d'introuvables
+choses, que des générations de mandarins s'étaient pieusement
+transmises; les vieux palais détruits ont vomi là, comme les maisons
+de pauvres, leur plus étonnant contenu séculaire; des débris sordides
+et des débris merveilleux; à côté d'une loque empestée, un bibelot de
+trois mille ans. Le long des maisons, à perte de vue, pendent à des
+clous des défroques de morts et de mortes, formant une boutique à la
+toilette extravagante et sans fin; des fourrures opulentes de
+Mongolie, volées chez des riches; des costumes clinquants de
+courtisane, ou des robes en soies lourdes et magnifiques, ayant
+appartenu à des grandes dames disparues. La populace chinoise--qui
+aura cent fois plus fait que l'invasion des alliés pour le pillage,
+l'incendie et la destruction de Pékin,--la basse populace uniformément
+sale, en robe de coton bleu, avec de mauvais petits yeux louches,
+grouille, pullule là dedans, innombrable et pressée, soulevant la
+poussière et les microbes en tourbillons noirs. Et d'ignobles drôles à
+longue queue circulent au milieu de la foule, offrant pour quelques
+piastres des robes d'hermine ou des renards bleus, des zibelines
+admirables, dans la hâte de s'en défaire et la peur d'être pris.
+
+ * * * * *
+
+Cependant le silence se fait par degrés, à mesure que nous approchons
+du but de notre course; aux rues agitées, aux rues encombrées,
+succèdent peu à peu les rues mortes de vieillesse, où il n'y a plus de
+passants; l'herbe verdit au seuil des portes et on voit, au-dessus des
+murs abandonnés, monter des arbres aux branches noueuses comme de
+vieux bras.
+
+Nous mettons pied à terre devant un portail croulant, qui semble
+donner sur un parc pour promenades de fantômes,--et c'est, cela,
+l'entrée du temple.
+
+Quel accueil nous fera-t-on dans cet enclos de mystère? Nous n'en
+savons rien, et d'abord il n'y a personne pour nous recevoir.
+
+Mais le chef des lamas paraît bientôt, avec des saluts, apportant ses
+clefs, et nous le suivons à travers le petit parc funèbre.
+
+Robe violette et chevelure rasée, figure de vieille cire, à la fois
+souriante, épeurée et hostile, il nous conduit à un second portail
+ouvrant sur une immense cour dallée de pierres blanches, que les
+premiers bâtiments du temple entourent de leurs murs compliqués,
+fouillés, de leurs toits courbes et griffus, de leurs masses
+inquiétantes et hermétiquement fermées,--tout cela couleur d'ocre et
+de rouille, avec des reflets d'or jetés sur le haut des tuiles par le
+triste soleil du soir.
+
+La cour est déserte, et l'herbe des ruines, il va sans dire, croît
+entre ses dalles. Et sur des estrades de marbre blanc, devant les
+portes closes de ces grands temples rouillés par les siècles, sont
+rangés des «moulins-à-prières» sortes de troncs de cône en bronze
+gravés de signes secrets, que l'on fait tourner, tourner, en murmurant
+des paroles inintelligibles pour les hommes de nos jours...
+
+Dans la vieille Asie, notre aïeule, il m'est arrivé de pénétrer au
+fond de bien des sanctuaires sans âge, et de frémir d'une angoisse
+essentiellement indéfinissable, devant des symboles au sens depuis des
+siècles perdu. Mais cette sorte d'angoisse-là jamais ne s'était
+compliquée d'autant de mélancolie que ce soir, par ce vent froid, dans
+la solitude, dans le délabrement de cette cour, sur ces pavés blancs
+et ces herbes, entre ces mystérieuses façades couleur d'ocre et de
+rouille, devant la muette rangée de ces moulins-à-prière.
+
+ * * * * *
+
+De jeunes lamas, venus sans bruit comme des ombres, apparaissent l'un
+après l'autre derrière nous; même des enfants lamas,--car on commence
+de les instruire tout petits dans ces rites millénaires que personne
+ne comprend plus.
+
+Ils sont jeunes, mais ils n'ont aucune jeunesse d'aspect; la sénilité
+est sur eux, irrémédiable, avec je ne sais quelle hébétude mystique;
+leurs regards ont l'air de venir du fond des siècles et de s'être
+ternis en route. Pauvreté ou renoncement, leurs robes jaunes ne sont
+plus que des loques décolorées, sur leurs maigres corps. On les dirait
+tous, costumes et visages, saupoudrés de la cendre du temps, comme
+leur culte et comme leur sanctuaire.
+
+Ils veulent bien nous montrer, dans ces grands bâtiments aujourd'hui
+anéantis, tout ce que nous désirons voir,--et on commence par les
+salles d'étude, où se sont lentement formées tant de générations de
+prêtres figés et obscurs.
+
+En y regardant de près, on s'aperçoit que toutes ces murailles, à
+présent couleur de métal oxydé, ont été jadis chamarrées de dessins
+éclatants, de laques et de dorures; pour les unifier ainsi dans des
+tons de vieux bronze, il a fallu une suite indéfinie d'étés brûlants
+et d'hivers glacés, avec toujours cette poussière, cette poussière
+incessante, soufflée sur Pékin par les déserts de Mongolie.
+
+Elles sont très sombres, leurs salles d'étude,--et le contraire nous
+eût surpris; cela explique d'ailleurs leurs yeux bombés dans leurs
+paupières fanées. Très sombres, mais immenses, somptueuses encore
+malgré la décrépitude, et conçues dans des proportions grandioses,
+comme tous les monuments anciens de cette ville, qui fut en son temps
+la plus magnifique du monde. Les hauts plafonds, où s'enroulent des
+chimères d'or, sont soutenus par des colonnes de laque. Les petits
+sièges pour les étudiants, les petits pupitres sculptés s'alignent par
+centaines, usés, rongés, déformés sous les frottements humains. Des
+dieux en robe dorée, assis dans les coins, brillent de reflets
+atténués. Des tentures murales, d'un travail ancien et sans prix,
+représentent, parmi des nuages, les béatitudes des paradis du Néant.
+Et les bibliothèques débordent de manuscrits, les uns ayant forme de
+livre, les autres en grands rouleaux, enveloppés dans des soies
+éteintes.
+
+On nous montre ensuite un premier temple,--et c'est un chatoiement
+d'ors aussitôt que la porte s'ouvre. Des ors discrets, ayant ces tons
+chauds et un peu rouges que les laques prennent au cours des siècles.
+Trois autels d'or, où trônent, au milieu d'une pléiade de petits dieux
+d'or tous pareils entre eux, trois grands dieux d'or aux paupières
+baissées. Toutes pareilles aussi, en leur raideur archaïque, les
+gerbes de fleurs d'or plantées dans les vases d'or qui s'alignent
+devant ces autels. Du reste, la répétition, la multiplication obstinée
+des mêmes choses, des mêmes attitudes et des mêmes visages est un des
+caractères de l'art immuable des pagodes. Ainsi que dans tous les
+temples d'autrefois, il n'y a aucune ouverture pour la lumière;
+seules, les lueurs glissées dans l'entre-bâillement des portes
+éclairent par en dessous le sourire des grandes idoles assises et
+l'enlacement des chimères qui se contournent dans les nuages du
+plafond. Rien n'a été touché, rien n'a été enlevé, pas même les
+cloisonnés admirables où brûlent des baguettes parfumées; évidemment
+on a ignoré ce lieu, on y est à peine venu.
+
+Derrière ce temple, derrière ses dépendances poussiéreuses et déjà
+pleines d'ombre, où sont figurés les supplices de l'enfer bouddhique,
+les lamas nous conduisent dans une seconde cour aux dalles blanches,
+en tout semblable à la première; même délabrement et même solitude,
+entre les mêmes murailles aux nuances de cuivre et de rouille.
+
+Après cette seconde cour, un second temple, tellement identique au
+premier, tellement, qu'on se demande si on n'est pas le jouet de
+quelque illusion, dans ce domaine des Esprits étranges: mêmes figures
+et mêmes sourires, aux mêmes places; mêmes bouquets dorés dans des
+vases d'or; reproduction patiente et servile des mêmes magnificences.
+
+Après ce second temple, une troisième cour, encore pareille aux deux
+autres, avec un troisième temple qui se dresse au fond, pareil aux
+deux premiers! Toute pareille, cette cour, avec la même herbe de
+cimetière entre ses dalles usées. Mais le soleil plus bas n'éclaire
+plus que le faîte extrême des toits de faïence, les mille petits
+monstres d'émail jaune qui ont l'air de se poursuivre sur la courbure
+des tuiles. On frissonne de froid, le vent devenu plus âpre. Et les
+pigeons qui nichent aux corniches sculptées s'agitent déjà pour leur
+couchage, tandis que s'éveillent des hiboux silencieux qui commencent
+à tournoyer.
+
+Ainsi que nous l'attendions, ce dernier temple--le plus caduc
+peut-être, le plus déjeté et le plus vermoulu--ne présente que la
+répétition obsédante des deux autres,--sauf pourtant l'idole du centre
+qui, au lieu d'être assise et de taille humaine, surgit debout,
+géante, imprévue et presque effroyable. Les plafonds d'or, coupés pour
+la laisser passer, lui arrivent à mi-jambe, et elle monte toute droite
+sous une espèce de clocher doré, qui la tient par trop étroitement
+emboîtée. Pour voir son visage, il faut s'approcher tout contre les
+autels, et lever la tête au milieu des brûle-parfums et des rigides
+fleurs: on dirait alors une momie de Titan érigée dans sa gaine, et
+son regard baissé, au premier abord, cause quelque crainte. Mais, en
+la fixant, on subit d'elle un maléfice plutôt charmeur; on se sent
+hypnotisé et retenu là par son sourire, qui tombe d'en haut si détaché
+et si tranquille, sur tout son entourage de splendeur expirante, d'or
+et de poussière,--de froid, de crépuscule, de ruines et de silence...
+
+
+VIII
+
+CHEZ CONFUCIUS
+
+Quand nous sortons de chez ces fantômes de Lamas, une demi-heure de
+soleil nous reste encore, et nous allons chez Confucius qui habite le
+même quartier,--la même nécropole pourrait-on dire,--dans un
+délaissement aussi funèbre.
+
+La grande porte vermoulue, pour nous livrer passage, s'arrache de ses
+gonds et s'effondre, tandis qu'un hibou, qui dormait par là, prend
+peur et s'envole. Et nous voici dans une sorte de bois mortuaire,
+marchant sur l'herbe jaunie d'automne, parmi de vieux arbres à bout de
+sève.
+
+Un arc de triomphe d'abord se présente à nous dans ce bois: hommage de
+quelque souverain défunt au grand penseur de la Chine. Il est d'un
+dessin charmant, dans l'excès même de son étrangeté, sous les trois
+clochetons d'émail jaune qui le couronnent de leurs toits courbes,
+ornés de monstres à tous les angles. Il ne se relie à rien. Il est
+posé là comme un bibelot précieux que l'on aurait égaré parmi des
+ruines. Et sa fraîcheur surprend, au milieu du délabrement de toutes
+choses. De près, cependant, on s'aperçoit de son grand âge, à je ne
+sais quel archaïsme de détails et quelle imperceptible usure; mais il
+est composé de matériaux presque éternels, où même la poussière des
+siècles ne saurait avoir prise, sous ce climat sans pluie: marbre
+blanc pour la base, faïence ensuite jusqu'au sommet,--faïence jaune et
+verte, représentant, en haut relief, des feuilles de lotus, des nuages
+et des chimères.
+
+Plus loin, une grande rotonde, qui accuse une antiquité extrême, nous
+apparaît couleur de terre ou de cendre, entourée d'un fossé où meurent
+des lotus et des roseaux. Cela, c'était un lieu pour les sages, une
+retraite où ils venaient méditer sur la vanité de la vie, et ce large
+fossé avait pour but de l'isoler, d'y faire plus de silence.
+
+On y accède par la courbe d'un pont de marbre dont les balustres
+ébauchent vaguement des têtes de monstres. A l'intérieur, c'est la
+décrépitude, l'abandon suprêmes; tout semble déjeté, croulant, et la
+voûte, encore dorée, est pleine de nids d'oiseaux. Il y reste une
+chaire, jadis magnifique, avec un fauteuil et une table. Sur toutes
+ces choses, on dirait qu'on a semé à pleines pelletées une sorte de
+terre très fine, dont le sol est aussi recouvert; les pas s'enfoncent
+et s'assourdissent dans cette terre-là, qui est répandue partout en
+couche uniforme,--et sous laquelle on s'aperçoit bientôt que des tapis
+subsistent encore; ce n'est cependant que de la poussière, accumulée
+depuis des siècles, l'épaisse et la continuelle poussière que souffle
+sur Pékin le vent de Mongolie.
+
+En cheminant un peu dans l'herbe flétrie, sous les vieux arbres
+desséchés, on arrive au temple lui-même, précédé d'une cour où de
+hautes bornes de marbre ont été plantées. On dirait tout à fait un
+cimetière, cette fois,--et pourtant les morts n'habitent point sous
+ces stèles, qui sont seulement pour glorifier leur mémoire.
+Philosophes qui, dans les siècles révolus, illustrèrent ce lieu par
+leur présence et leurs rêveries, profonds penseurs à jamais ténébreux
+pour nous, leurs noms revivent là gravés, avec quelques-unes de leurs
+pensées les plus transcendantes.
+
+De chaque côté des marches blanches qui mènent au sanctuaire, sont
+rangés des blocs de marbre en forme de tam-tam,--objets d'une
+antiquité à donner le vertige, sur lesquels des maximes, intelligibles
+seulement pour quelques mandarins très érudits, ont été inscrites
+jadis en caractères chinois primitifs, en lettres contemporaines et
+soeurs des hiéroglyphes de l'Égypte.
+
+C'est ici le temple du détachement, le temple de la pensée abstraite
+et de la spéculation glacée. On est saisi dès l'abord par sa
+simplicité absolue, à laquelle jusqu'ici la Chine ne nous avait point
+préparés. Très vaste, très haut de plafond, très grandiose et d'un
+rouge uniforme de sang, il est magnifiquement vide et supérieurement
+calme. Colonnes rouges et murailles rouges, avec quelques discrets
+ornements d'or, voilés par le temps et la poussière. Au milieu, un
+bouquet de lotus géants dans un vase colossal, et c'est tout. Après la
+profusion, après la débauche d'idoles et de monstres, le pullulement
+de la forme humaine ou animale dans les habituelles pagodes chinoises,
+cette absence de toute figure cause un soulagement et un repos.
+
+Dans des niches alignées contre les murs, des stèles, rouges comme ce
+lieu tout entier, sont consacrées à la mémoire de personnages plus
+éminents encore que ceux de la cour d'entrée, et portent des sentences
+qu'ils énoncèrent. Et la stèle de Confucius lui-même, plus grande que
+les autres, plus longuement inscrite, occupe la place d'honneur, au
+centre du panthéon sévère, posée comme sur un autel.
+
+A proprement dire, ce n'est point un temple, puisqu'on n'y a jamais
+fait ni culte ni prière; une sorte d'académie plutôt, une salle de
+réunion et de froides causeries philosophiques. Malgré tant de
+poussière et d'apparent abandon, les nouveaux élus de l'Académie de
+Pékin (infiniment plus que la nôtre, conservatrice de formes et de
+rites, on m'accordera bien cela) sont tenus encore, paraît-il, d'y
+venir faire une retraite et tenir une conférence.
+
+En plus des maximes de renoncement et de sagesse inscrites du haut en
+bas de sa stèle, Confucius a légué à ce sanctuaire quelques pensées
+sur la littérature, que l'on a gravées en lettres d'or, de manière à
+former çà et là des tableaux accrochés aux murailles.
+
+Et en voici une que je transcris à l'intention de jeunes érudits
+d'occident, préoccupés surtout de classifications et d'enquêtes. Ils y
+trouveront une réponse vénérable et plus de deux fois millénaire à
+l'une de leurs questions favorites:
+
+«_La Littérature de l'avenir sera la littérature de la pitié._»
+
+ * * * * *
+
+Il est près de cinq heures quand nous sortons de ces temples, de ces
+herbes et de ces ruines, et le triste soleil rose d'automne achève de
+décliner là-bas derrière l'immense Chine, du côté de l'Europe
+lointaine. Je me sépare alors de mes compagnons du jour, car ils
+habitent, eux, le quartier des Légations, dans le sud de la «Ville
+tartare», et moi, c'est dans la «Ville impériale», fort loin d'ici.
+
+A travers les dédales et les solitudes de Pékin, j'ignore absolument
+le chemin à suivre pour sortir de ces lieux morts où nous venons de
+passer la journée et où jamais je n'étais venu. J'ai pour guide un
+«mafou» que l'on m'a prêté (en français: un piqueur). Et je sais
+seulement que je dois faire plus d'une lieue avant d'atteindre mon
+gîte somptueux et désolé.
+
+Mes compagnons partis, je chemine un moment encore au milieu du
+silence des vieilles rues sans habitants pour arriver bientôt dans des
+avenues larges, qui paraissent sans fin, et où commencent à grouiller
+des robes de coton bleu et des faces jaunes à longue queue. De petites
+maisons toutes basses, toutes maussades et grises, s'en vont à
+l'interminable file de chaque côté des chaussées, où les pas des
+chevaux dans la terre friable et noire soulèvent d'infects nuages.
+
+Si basses les maisons et si larges les avenues, que l'on a sur la tête
+presque toute l'étendue du ciel crépusculaire. Et, tant le froid
+augmente vite à la tombée du jour, il semble que, de minute en minute,
+tout se glace.
+
+Parfois le grouillement est compact autour des boutiques où l'on vend
+à manger, dans la fétidité qu'exhalent les boucheries de viande de
+chien ou les rôtisseries de sauterelles. Mais quelle bonhomie, en
+somme, chez tous ces gens de la rue, qui, au lendemain des
+bombardements et des batailles, me laissent passer sans un regard de
+malveillance! Qu'est-ce que je ferais pourtant, avec mon «mafou»
+d'emprunt et mon revolver, si ma figure allait ne pas leur convenir?
+
+Ensuite, on se retrouve isolés, pour un temps, parmi les décombres, au
+milieu de la désolation des quartiers détruits.
+
+D'après l'orientation du couchant d'or pâle, je crois voir que la
+route suivie est bonne; si cependant il n'avait pas compris où j'ai
+l'intention de me rendre, mon mafou, comme il ne parle que chinois, je
+me trouverais fort au dépourvu.
+
+ * * * * *
+
+Ce retour me paraît interminable, dans le froid du soir.
+
+A la fin cependant voici là-bas, en silhouette déjà grise devant le
+ciel, la montagne factice des parcs impériaux, avec ses petits
+kiosques de faïence et ses vieux arbres tordus, qui se groupent et
+s'arrangent comme sur les laques, dans les paysages précieusement
+peints. Et voici la muraille rouge sang et l'une des portes d'émail
+jaune de la «Ville impériale», avec deux factionnaires de l'armée
+alliée qui me présentent les armes. Là, je me reconnais, je suis chez
+moi, et je congédie mon guide pour entrer seul dans cette «Ville
+jaune», de laquelle du reste, à cette heure-ci, on ne le laisserait
+plus sortir.
+
+La «Ville impériale» ou «Ville jaune», ou «Ville interdite», murée de
+si terribles murs au milieu même de l'énorme Pékin aux enceintes
+babyloniennes, est bien plus un parc qu'une ville, un bois d'arbres
+séculaires--de l'espèce sombre des cyprès et des cèdres--qui peut
+avoir deux ou trois lieues de tour; quelques très anciens temples y
+émergent d'entre les branches, et aussi quelques palais récents dus
+aux fantaisies de l'Impératrice régente. Ce grand bois, où je pénètre
+ce soir comme chez moi, à aucune époque précédente de l'histoire
+n'avait été violé par les étrangers; les ambassadeurs eux-mêmes n'en
+passaient jamais les portes; jusqu'à ces derniers jours, il était
+demeuré inaccessible aux Européens et profondément inconnu.
+
+Elle entoure, cette «Ville jaune», elle protège, derrière une zone de
+tranquillité et d'ombre, la plus mystérieuse encore «Ville violette»,
+résidence des Fils du Ciel, qui y occupe, au centre, un carré
+dominateur, défendu par des fossés et de doubles remparts.
+
+Et quel silence, ici, à cette heure! Quel lugubre désert que tout ce
+lieu! La mort plane à présent sur ces allées, qui jadis voyaient
+passer des princesses promenées dans des palanquins, des impératrices
+suivies de soyeux cortèges. Depuis que les hôtes habituels ont pris la
+fuite et que les «barbares d'Occident» occupent leur place, on ne
+rencontre plus personne dans le bois, si ce n'est, de loin en loin,
+une patrouille, un piquet de soldats d'une nation ou d'une autre. Et
+on n'y entend guère que le pas des sentinelles devant les palais ou
+les temples; ou bien, autour de quelque cadavre, le cri des corbeaux
+et le triste aboiement des chiens mangeurs de morts.
+
+J'ai d'abord à traverser une région où il n'y a que des arbres, des
+arbres qui ont vraiment des tournures chinoises, et dont l'aspect
+suffirait à donner la notion et la petite angoisse de l'exil; la route
+s'en va là-dessous, inquiétante, soudainement assombrie par les
+vieilles ramures qui y font le crépuscule presque nocturne. Sur
+l'herbe rase, fanée par l'automne, sautillent des pies attardées.
+Sautillent aussi, dansent en rond noir avant de se coucher, des
+corbeaux dont les croassements s'amplifient et font peur au milieu du
+froid et du silence. Et là-bas, des chiens, dans une sorte de
+clairière où tombe un peu de lueur, traînent une longue chose qui a
+forme humaine. Après la déroute, les défenseurs de la «Ville jaune»
+sont venus mourir n'importe où dans le bois, et les moyens ont manqué
+pour les ramasser tous....
+
+Au bout d'un quart d'heure, apparition de la «Ville violette», dont un
+angle surgit devant moi au détour du chemin. Elle se découvre
+lentement, toujours muette et fermée, bien entendu, comme un colossal
+tombeau. Ses longues murailles droites, au-dessus de ses fossés pleins
+d'herbages, vont se perdre dans les lointains confus et déjà obscurs.
+Le silence semble s'exagérer à son approche, comme si elle en
+condensait, comme si elle en couvait, du silence, dans son enceinte
+effroyable,--du silence et de la mort.
+
+Un coin du «Lac des Lotus» commence maintenant de s'indiquer, comme un
+morceau de miroir clair, renversé parmi des roseaux pour recueillir
+les derniers reflets du ciel; je vais passer tout au bord, devant
+l'«Ile des Jades», où mène un pont de marbre,--et je sais d'avance,
+pour l'avoir journellement vue, la féroce grimace chinoise que me
+réservent les deux monstres gardiens de ce pont, depuis des siècles
+accroupis sur leur socle.
+
+Je sors enfin de l'ombre et de l'oppression des arbres; le Lac des
+Lotus achève de se déployer devant moi, faisant de l'espace libre, en
+même temps qu'une grande étendue de ciel crépusculaire se dégage à
+nouveau sur ma tête. Les premières étoiles s'allument, au fond glacial
+du vide. Et c'est le commencement d'une de ces nuits que l'on passe
+ici, au milieu de cette région très particulière de Pékin, dans un
+excès d'isolement et de silence,--avec, de temps à autre, des coups de
+fusil au loin, traversant le calme tragique des palais et des arbres.
+
+Il gèlera tout à l'heure; on la sent venir, la gelée, à l'âpreté de
+l'air qui cingle la figure.
+
+Le lac jadis invisible, le Lac des Lotus qui doit être en effet,
+durant la saison des fleurs, le merveilleux champ de calices roses
+décrit par les poètes de la Chine, ne représente plus, en cette fin
+d'octobre, qu'un triste marécage, recouvert de feuilles roussies, et
+duquel monte à cette heure une buée hivernale comme un nuage qui
+traînerait sur les roseaux morts.
+
+Ma demeure est de l'autre côté de ce lac, et j'arrive au grand Pont de
+Marbre qui le franchit d'une courbe superbe, d'une courbe encore toute
+blanche, malgré l'envahissement des obscurités grises ou noires.
+
+En cet endroit, comme je m'y attendais, une senteur cadavérique
+s'élève tout à coup dans l'air glacé.--Et je connais depuis une
+semaine le personnage qui me l'envoie: en robe bleue, les bras
+étendus, couché le nez dans les vases de la rive et montrant sa nuque
+où le crâne s'ouvre. De même que je devine, dans le fouillis épeurant
+des herbes, son camarade qui, à dix pas plus loin, gît le ventre en
+l'air.
+
+Une fois passé ce beau et solitaire Pont de Marbre, à travers le pâle
+nuage dont les eaux se sont enveloppées, je serai presque arrivé à mon
+logis. Il y aura d'abord à ma gauche un portail de faïence, gardé par
+deux sentinelles allemandes,--deux êtres vivants que je ne suis pas
+fâché de savoir bientôt sur ma route, et qui, s'ils y voient encore,
+me salueront de l'arme avec un ensemble automatique; ce sera l'entrée
+des jardins au fond desquels réside le feld-maréchal de Waldersee,
+dans un palais de l'Impératrice.
+
+Et, deux cents mètres plus loin, après avoir traversé d'autres
+portails et des ruines, je rencontrerai une brèche fraîchement ouverte
+dans un vieux mur: ce sera mon entrée à moi, gardée par un soldat de
+chez nous, un chasseur d'Afrique. Un autre palais de l'Impératrice est
+là très caché par des enclos et se perdant un peu sous bois, un palais
+frêle, tout en découpures et en vitrages. Alors je pousserai une porte
+de verre, peinturlurée de lotus roses, et retrouverai la féerie de
+chaque soir: sous des arceaux d'ébène prodigieusement sculptés et sur
+des tapis jaunes, l'éclat des inappréciables porcelaines, des
+cloisonnés, des laques, et des soies impériales traversées de chimères
+d'or...
+
+
+IX
+
+Il est presque nuit close, quand je rentre au logis. Les grands
+brasiers de chaque soir sont allumés déjà dans les fours souterrains,
+et une douce chaleur commence de monter du sol, à travers l'épaisseur
+des tapis jaune d'or. On a maintenant des impressions de chez soi, de
+bien-être et de confortable dans ce palais qui nous avait fait le
+premier jour un accueil mortel.
+
+Je dîne comme d'habitude à la petite table d'ébène un peu perdue dans
+la longue galerie aux fonds obscurs, en compagnie de mon camarade le
+capitaine C..., qui a découvert dans la journée de nouveaux bibelots
+merveilleux et les a fait momentanément placer ici pour en jouir au
+moins un soir.
+
+ * * * * *
+
+C'est d'abord un nouveau trône, d'un style que nous ne connaissions
+pas; des écrans de taille colossale, qui posent sur des socles d'ébène
+et représentent des oiseaux étincelants livrant bataille à des singes,
+parmi des fleurs de rêve; des girandoles qui dormaient depuis le
+XVIIIe siècle dans leurs caisses capitonnées de soie jaune, et qui
+maintenant descendent de nos arceaux ajourés, retombent en pluie de
+perles et d'émail au-dessus de nos têtes,--et tant d'autres
+indescriptibles choses, ajoutées depuis aujourd'hui à la profusion de
+nos richesses d'art lointain.
+
+Mais c'est la dernière fois que nous jouissons de notre galerie dans
+son intégrité et sa profondeur; demain il va falloir d'abord renvoyer
+et étiqueter parmi les réserves la plupart de ces objets qui amusaient
+nos yeux, et puis tout en réservant un salon convenable pour le
+général, qui doit hiverner ici, faire couper, en plusieurs places,
+cette aile de palais par des cloisons légères, y préparer des
+logements et des bureaux pour l'état-major.--Et ce sera la besogne du
+capitaine C..., qui est ici improvisé architecte et intendant suprême,
+tandis que je reste, moi, l'hôte de passage, ayant voix consultative
+seulement.
+
+ * * * * *
+
+Donc, ce soir, c'est le dernier tableau et l'apogée de notre petite
+fantasmagorie impériale, aussi allons-nous prolonger la veillée plus
+que de coutume. Et, ayant eu pour une fois l'enfantillage de revêtir
+les somptueuses robes asiatiques, nous nous étendons sur des coussins
+dorés, appelant à notre aide l'opium, très favorable aux imaginations
+un peu lasses et blasées, ainsi que les nôtres ont malheureusement
+commencé d'être... Hélas! combien notre solitude dans ce palais nous
+eût semblé magique, sans le secours d'aucun avatar, quelques années
+plus tôt!...
+
+C'est un opium exquis, il va sans dire, dont la fumée, tournant en
+petites spirales rapides, a tout de suite fait d'alourdir l'air en
+l'embaumant. Par degrés, il nous apportera l'extase chinoise, l'oubli,
+l'allègement, l'impondérabilité, la jeunesse.
+
+ * * * * *
+
+Absolu silence au dehors, car le poste des soldats--d'ailleurs
+endormis--est fort loin de nous; absolu silence, cours désertes où il
+gèle, et nuit noire. La galerie, dont les extrémités se perdent dans
+l'imprécision obscure, devient de plus en plus tiède; la chaleur des
+fours souterrains s'y appesantit, entre ces parois de vitres et de
+papier collé qui seraient si frêles pour nous garantir des surprises
+de l'extérieur, mais qui font les salles si hermétiquement closes et
+propices à l'intoxication par les parfums.
+
+Étendus très mollement sur des épaisseurs soyeuses, nous regardons
+fuir le plafond, l'enfilade des arceaux de bois précieux sculptés en
+dentelles, d'où retombent les lanternes ruisselantes de perles. Des
+chimères d'or brillent discrètement çà et là sur des soies jaunes et
+vertes aux replis lourds. Les hauts paravents, les hauts écrans de
+cloisonné, de laque ou d'ébène, qui sont le grand luxe de la Chine,
+font partout des recoins, des cachettes de luxe et de mystère, peuplés
+de potiches, de bronzes, de monstres aux yeux de jade qui observent en
+louchant...
+
+Absolu silence. Mais, dans le lointain, par intervalles, quelqu'un de
+ces coups de feu qui ne manquent jamais de ponctuer ici la torpeur
+nocturne, ou bien un cri d'alarme, un cri de détresse: escarmouches
+entre postes européens et rôdeurs chinois; sentinelles, effarées par
+les cadavres et par la nuit, qui tirent peut-être sur des ombres.
+
+Aux premiers plans qu'éclaire notre lampe, les seules choses très
+lumineuses, dont le dessin et les couleurs se gravent, comme par
+obsession, dans nos yeux maintenant immobilisés, sont quatre
+brûle-parfums géants, de forme hiératique, en cloisonné adorablement
+bleu, qui posent sur des éléphants d'or. Ils se détachent, précis, en
+avant de panneaux en laque noire, semés d'une envolée de longues ailes
+blanches, traversés d'une fuite éperdue de grands oiseaux dont chaque
+plume est faite d'une nacre différente. Sans doute notre lampe
+faiblit, car, en dehors de ces choses proches, la magnificence du lieu
+ne se voit presque plus, s'indique plutôt à notre souvenir--par la
+silhouette rare de quelque vase de cinq cents ans, par le reflet de
+quelque inimitable soierie, ou l'éclat d'un émail...
+
+ * * * * *
+
+Très tard la fumée de l'opium nous tient en éveil, dans un état lucide
+et confus à la fois. Et nous n'avions jamais à ce point compris l'art
+chinois; c'est vraiment ce soir, dirait-on, qu'il nous est révélé.
+D'abord, nous en ignorions, comme tout le monde, la grandeur presque
+terrible, avant d'avoir connu cette «Ville impériale», avant d'avoir
+aperçu le palais muré des Fils du Ciel; et, à cette heure nocturne,
+dans la galerie surchauffée, au milieu de la fumée odorante épandue en
+nuage, l'impression qui nous reste des grands temples sombres, des
+grandes toitures d'émail jaune couronnant l'énormité titanesque des
+terrasses de marbre, s'exalte jusqu'à de l'admiration subjuguée,
+jusqu'à du respect et de l'effroi...
+
+Et puis, même dans les mille détails des broderies, des ciselures,
+dont la profusion ici nous entoure, combien cet art est habile et
+juste, qui, pour rendre la grâce des fleurs, en exagère ainsi les
+poses languissantes ou superbes, le coloris violent ou délicieusement
+pâle, et qui, pour attester la férocité des êtres quels qu'ils soient,
+voire des moindres papillons ou libellules, leur fait à tous des
+griffes, des cornes, des rictus affreux et de gros yeux louches!...
+Elles ont raison, les broderies de nos coussins: c'est cela, les
+roses, les lotus, les chrysanthèmes! Et, quant aux insectes,
+scarabées, mouches ou phalènes, ils sont bien tels que ces horribles
+petites bêtes peintes en reliefs d'or sur nos éventails de cour...
+
+ * * * * *
+
+Dans un anéantissement physique très particulier, qui laisse se
+libérer l'esprit (à Bénarès, peut-être dirait-on: se dégager le corps
+astral), tout nous paraît facile, amusant, dans ce palais, et ailleurs
+dans le monde entier. Nous nous félicitons d'être venus habiter la
+«Ville jaune» à un instant unique de l'histoire de la Chine, à un
+instant où tout est ouvert et où nous sommes encore presque seuls,
+libres dans nos fantaisies et nos curiosités. La vie nous semble avoir
+des lendemains remplis de circonstances intéressantes, et même
+nouvelles. En causant, nous trouvons des suites de mots, des formules,
+des images rendant enfin l'inexprimable, l'en-dessous des choses, ce
+qui n'avait jamais pu être dit. Les désespérances, les grandes
+angoisses que l'on traînait partout comme le boulet des bagnes, sont
+incontestablement atténuées.
+
+Quant aux petits ennuis de la minute présente, aux petits agacements,
+ils n'existent plus... Par exemple, à travers les glaces de la
+galerie, quand nous apercevons, dans le lointain du palais de verre,
+un pâle fanal de mauvais aloi qui se promène, nous disons, sans que
+cela nous agite aucunement:
+
+--Tiens! encore les voleurs! Ils doivent pourtant nous voir. Demain il
+faudra songer à refaire une battue!
+
+Et nous jugeons indifférent, confortable même, que des vitres seules
+séparent nos coussins, nos soies impériales, du froid, de
+l'horreur,--des entours où les cadavres, à cette heure tardive, se
+recouvrent de gelée blanche, dans les ruines.
+
+
+X
+
+Jeudi 25 octobre.
+
+En compagnie du chat, j'ai travaillé tout le jour dans la solitude de
+mon palais de la Rotonde que j'avais déserté hier.
+
+A l'heure où le soleil rouge du soir s'enfonce derrière le Lac des
+Lotus, mes deux serviteurs, comme d'habitude, viennent me chercher.
+Mais, le Pont de Marbre franchi, nous passons cette fois sans nous
+arrêter devant la brèche qui mène à mon fragile palais du Nord. Nous
+avons à sortir de nos quartiers, à travers la poussière et les ruines,
+car je dois faire visite à monseigneur Favier, évêque de Pékin,--qui
+habite dans notre voisinage, en dehors, mais tout près de la «Ville
+impériale».
+
+C'est déjà le crépuscule quand nous entrons dans la «Concession
+catholique», où les missionnaires et leur pauvre troupeau jaune
+viennent de subir les détresses d'un long siège. Et la cathédrale,
+criblée de mitraille, nous apparaît vague, dans un ciel éteint, si
+poussiéreux qu'on le croirait voilé de brume,--la cathédrale
+nouvellement bâtie, celle dont l'Impératrice accorda la construction,
+en remplacement de l'ancienne dont elle fit son garde-meuble.
+
+Monseigneur Favier, chef des missions françaises, habitant Pékin
+depuis quarante années, ayant longtemps joui de la faveur des
+souverains, avait été le premier à prévoir et à dénoncer le péril
+boxer. Malgré l'effondrement momentané de son oeuvre, il est encore
+une puissance en Chine, où un décret impérial lui a jadis conféré le
+rang de vice-roi.
+
+La salle où il me reçoit, aux murs blancs, avec un trou d'obus
+récemment bouché, contient de précieux bibelots chinois, dont la
+présence dans ce presbytère étonne tout d'abord. Il les collectionnait
+autrefois, et il les revend aujourd'hui pour pouvoir secourir les
+quelques milliers d'affamés que la guerre vient de laisser dans son
+église.
+
+ * * * * *
+
+L'évêque est un homme de haute taille, de beau visage régulier, avec
+des yeux de finesse et d'énergie. Ils devaient lui ressembler, par
+l'allure aussi bien que par l'opiniâtre volonté, ces évêques du moyen
+âge qui suivaient les croisades en Terre sainte. C'est seulement
+depuis le début des hostilités contre les chrétiens qu'il a repris la
+soutane des prêtres français et coupé sa longue tresse à la chinoise.
+(On sait que le port de la queue et du costume mandarin était une des
+plus énormes et subversives faveurs accordées aux Lazaristes par les
+empereurs Célestes.)
+
+Il veut bien me retenir une heure auprès de lui et, tandis qu'un
+Chinois soyeux nous sert le thé, il me redit la grande tragédie qui
+vient de finir ici même; cette défense de quatorze cents mètres de
+murs, organisée avec rien par un jeune enseigne et trente matelots;
+cette résistance de plus de deux mois contre des milliers de
+tortionnaires qui déliraient de fureur, au milieu de l'énorme ville en
+feu. Bien qu'il conte tout cela à voix très basse, dans la salle
+blanche un peu religieuse, sa parole devient de plus en plus chaude,
+vibrante en sourdine, avec une certaine rudesse de soldat, et, de
+temps à autre, une émotion qui lui étrangle la gorge,--surtout
+lorsqu'il est question de l'enseigne Henry.
+
+L'enseigne Henry, qui mourut traversé de deux balles, sur la fin du
+dernier grand combat! Ses trente matelots, qui eurent tant de tués et
+qui furent blessés presque tous!... Il faudrait graver quelque part en
+lettres d'or leur histoire d'un été, de peur qu'on ne l'oublie trop
+vite, et la faire certifier telle, parce que bientôt on n'y croirait
+plus.
+
+Et ces matelots-là, commandés par leur officier tout jeune, on ne les
+avait pas choisis; ils étaient les premiers venus, pris en hâte et au
+hasard à bord de nos navires. Quelques prêtres admirables partageaient
+leurs veilles, quelques braves séminaristes faisaient le coup de feu
+sous leurs ordres, et aussi une horde de Chinois armés de vieux fusils
+pitoyables. Mais c'était eux l'âme de la défense obstinée, et, devant
+la mort, qui était tout le temps présente dans la diversité de ses
+formes les plus atroces, pas un n'a faibli ni murmuré.
+
+Un officier et dix matelots italiens, que le sort avait jetés là,
+s'étaient jusqu'à la fin battus héroïquement aussi, laissant six des
+leurs parmi les morts.
+
+ * * * * *
+
+Oh! l'héroïsme enfin, le plus humble héroïsme de ces pauvres chrétiens
+chinois, catholiques ou protestants, réfugiés pêle-mêle à l'évêché,
+qui savaient qu'un seul mot d'abjuration, qu'une seule révérence à une
+image bouddhique leur garantirait la vie, mais qui restaient là tout
+de même, fidèles, malgré la faim torturante aux entrailles et le
+martyre presque certain! En même temps, du reste, en dehors de ces
+murs qui les protégeaient un peu, quinze mille environ de leurs frères
+étaient brûlés, dépecés vifs, jetés en morceaux dans le fleuve, pour
+la nouvelle foi qu'ils ne voulaient point renier.
+
+Il se passait des choses inouïes, pendant ce siège: un évêque[2], la
+tête éraflée par les balles, allait, suivi d'un enseigne de vaisseau
+et de quatre marins, arracher un canon à l'ennemi; des séminaristes
+fabriquaient de la poudre, avec les branches carbonisées des arbres de
+leur préau et avec du salpêtre qu'ils dérobaient la nuit, en
+escaladant les murs, dans un arsenal chinois.
+
+[Note 2: Monseigneur Jarlin, coadjuteur de monseigneur Favier.]
+
+On vivait dans un continuel fracas, dans un continuel éclaboussement
+de pierres ou de mitraille; tous les clochetons en marbre de la
+cathédrale, criblés d'obus, chancelaient, tombaient par morceaux sur
+les têtes. A toute heure sans trêve, les boulets pleuvaient dans les
+cours, enfonçaient les toits, crevaient les murs. Mais c'était la nuit
+surtout que les balles s'abattaient comme grêle, et qu'on entendait
+sonner les trompes des Boxers ou battre les affreux gongs. Et leurs
+cris de mort, tout le temps, à plein gosier: _Cha! cha!_ (Tuons!
+tuons!), ou: _Chao! chao!_ (Brûlons! brûlons!), emplissaient la ville
+comme la clameur d'ensemble d'une immense meute en chasse.
+
+ * * * * *
+
+On était en juillet, en août, sous un ciel étouffant,--et on vivait
+dans le feu: des incendiaires arrosaient de pétrole les portes ou les
+toits avec des jets de pompe, et lançaient dessus des étoupes
+allumées; il fallait, d'un côté ou d'un autre, courir, apporter des
+échelles, grimper avec des couvertures mouillées pour étouffer ces
+flammes. Courir, il fallait tout le temps courir, quand on était si
+épuisé, avec la tête si lourde, les jambes si faibles, de n'avoir pas
+mangé à sa faim.
+
+Courir!... Il y avait une sorte de course lamentable, que les bonnes
+Soeurs avaient charge d'organiser, celle des femmes et des petits
+enfants, hébétés par la souffrance et la peur. C'étaient elles, les
+sublimes filles, qui décidaient quand il y avait lieu de changer de
+place suivant la direction des obus, et qui choisissaient la minute la
+moins dangereuse pour prendre son élan, traverser une cour tête
+baissée, aller s'abriter autre part. Un millier de femmes, maintenant
+sans volonté et sans idées, ayant au cou de pauvres bébés mourants,
+les suivaient alors comme un remous humain, avançaient ou reculaient,
+se poussant pour ne pas perdre de vue les blanches cornettes
+protectrices...
+
+Courir, quand on ne tenait plus debout faute de vivres, et qu'une
+lassitude suprême vous poussait à vous coucher par terre pour attendre
+de mourir! Les détonations qui ne cessaient pas, le perpétuel bruit,
+la mitraille, la dégringolade des pierres, on s'habituait encore à
+cela, et à voir à chaque instant quelqu'un s'affaisser dans son sang.
+Mais la faim était un mal plus intolérable que tout. On faisait des
+bouillies avec les feuilles et les jeunes pousses des arbres, avec les
+racines des dahlias du jardin et les oignons des lis. De pauvres
+Chinois venaient humblement dire:
+
+--Il faut garder le peu qui reste de millet pour les matelots qui nous
+défendent et qui ont plus besoin de force que nous.
+
+L'évêque voyait se traîner à ses pieds une femme accouchée de la
+veille, qui suppliait:
+
+--Évêque! évêque! fais-moi donner seulement une poignée de grain, pour
+qu'il me vienne du lait et que mon petit ne meure pas!
+
+ * * * * *
+
+On entendait toute la nuit dans l'église les petites voix de deux ou
+trois cents enfants qui gémissaient pour avoir à manger. Suivant
+l'expression de monseigneur Favier, c'étaient comme les _bêlements
+d'une troupe d'agnelets destinés au sacrifice_. Leurs cris d'ailleurs
+allaient en diminuant, car on en enterrait une quinzaine par jour.
+
+On savait que non loin de là, aux légations européennes, un drame
+pareil devait se jouer, mais, il va sans dire, toute communication
+était coupée, et quand quelque jeune chrétien chinois se dévouait pour
+essayer d'aller y porter un mot de l'évêque, demandant des secours ou
+au moins des nouvelles, on voyait bientôt sa tête, avec le billet
+épinglé à la joue, reparaître au-dessus du mur, au bout d'une perche
+enguirlandée de ses entrailles.
+
+Tout était plein de sang, de cervelle jaillie des crânes brisés. Non
+seulement des boulets tombaient par centaines chaque jour, mais les
+Boxers dans leurs canons mettaient aussi des cailloux, des briques,
+des morceaux de fer, des cassons de marmite, ce qui tombait sous leurs
+mains forcenées. On n'avait pas de médecins, on pansait comme on
+pouvait, et sans espoir, les grandes blessures horribles, les grands
+trous dans les poitrines. Les bras des fossoyeurs volontaires
+s'épuisaient à creuser le sol pour enfouir des morts ou des débris de
+morts. Et toujours les cris de la meute enragée: _Cha! cha!_ (Tuons!
+tuons!), et toujours les gongs avec leur bruit de sinistre ferraille,
+et toujours le beuglement des trompes...
+
+Des mines sautaient de différents côtés, engloutissant du monde et des
+pans de mur. Dans le gouffre que fit l'une d'elles, disparurent les
+cinquante petits bébés de la crèche, dont les souffrances au moins
+furent finies. Et, chaque fois, c'était une nouvelle grande brèche
+ouverte pour les Boxers qui se précipitaient, c'était une entrée
+béante pour la torture et la mort...
+
+Mais l'enseigne Henry accourait là toujours; avec ce qui lui restait
+de matelots, on le voyait surgir à la place qu'il fallait, au point
+précis d'où l'on pouvait tirer le mieux, sur un toit, sur une crête de
+muraille,--et ils tuaient, ils tuaient, sans perdre une balle de leurs
+fusils rapides, chaque coup donnant la mort. Par terre, ils en
+couchaient cinquante, cent, en monceaux, et fiévreusement les prêtres,
+les Chinois, les Chinoises apportaient des pierres, des briques, des
+marbres de la cathédrale, n'importe quoi, avec du mortier tout prêt,
+et on refermait la brèche, et on était sauvés encore jusqu'à la mine
+prochaine!
+
+Mais on n'en pouvait plus; la maigre ration de bouillie diminuait
+trop, on n'avait plus de force...
+
+Ces cadavres de Boxers, qui s'entassaient tout le long du vaste
+pourtour désespérément défendu, emplissaient l'air d'une odeur de
+peste; ils attiraient les chiens qui, dans les moments d'accalmie,
+s'assemblaient pour leur manger le ventre; alors, les derniers temps,
+on tuait ces chiens du haut du mur, on les pêchait avec un croc au
+bout d'une corde,--et c'était une viande réservée aux malades et aux
+mères qui allaitaient.
+
+Le jour enfin où nos soldats entrèrent dans la place, guidés par
+l'évêque à cheveux blancs qui, debout sur le mur, agitait le drapeau
+français, le jour où l'on se jeta dans les bras les uns des autres
+avec des larmes de joie,--il restait tout juste de quoi faire, en y
+mettant beaucoup de feuilles d'arbres, un seul et dernier repas.
+
+--Il semblait, dit monseigneur Favier, que la Providence eût compté
+nos grains de riz!
+
+Et puis il me reparle encore de l'enseigne Henry:
+
+--La seule fois, dit-il, pendant tout le siège, la seule fois que nous
+ayons pleuré, c'est à l'instant de sa mort. Il était resté debout
+longtemps, avec ses deux blessures mortelles, commandant toujours,
+rectifiant le tir de ses hommes. A la fin du combat, il est descendu
+lentement de la brèche, et il est venu s'affaisser entre les bras de
+deux de nos prêtres; alors nous pleurions tous et, avec nous, tous ses
+matelots qui s'étaient approchés et qui l'entouraient.--C'est qu'aussi
+il était charmant, simple, bon, doux avec les plus petits... Être un
+soldat pareil, et se faire aimer comme un enfant, n'est-ce pas, il n'y
+a rien de plus beau?
+
+Et il ajoute, après un silence:
+
+--Il avait la foi, celui-là! Chaque matin, il venait prier ou
+communier au milieu de nous, disant avec un sourire:
+
+«Il faut se tenir prêt.»
+
+Il est nuit noire quand je sors de chez l'évêque, auquel je ne pensais
+faire qu'une courte visite. Autour de chez lui, bien entendu, tout est
+désolation, éboulements, décombres; rien n'a plus forme de maisons, et
+on ne retrouve plus trace de rues. Je m'en vais, avec mes deux
+serviteurs, nos revolvers et notre petit fanal; je m'en vais songeant
+à l'enseigne Henry, à sa gloire, à sa délivrance, à tout autre chose
+qu'à l'insignifiant détail du chemin à suivre dans ces ruines...
+D'ailleurs, c'est si près: un kilomètre à peine...
+
+Une bourrasque de vent de Mongolie, qui éteint notre chandelle dans sa
+gaine de papier, nous enveloppe de tant de poussière qu'on ne voit
+plus à deux pas devant soi, comme en pleine brume. Et, n'étant jamais
+venus dans ce quartier, nous voilà égarés, au milieu des obstacles et
+des trous, trébuchant sur des pierres, sur des débris, des cassons de
+poterie ou des cassons de crâne.
+
+A peine les étoiles pour nous guider, tant cette poussière fait nuage,
+et vraiment nous ne savons plus...
+
+Une odeur de cadavre tout à coup... Ah! c'est notre découverte d'hier
+matin, la tranchée des scalpés! Nous la reconnaissons à certaines
+pierres du bord, juste avant de tomber dedans. Alors tout est bien, la
+direction était bonne; encore deux cents mètres et nous trouverons
+notre palais de verre, nous serons chez nous...
+
+
+XI
+
+Vendredi 26 octobre.
+
+Parti presque en retard de mon palais du Nord, je me hâte vers le
+rendez-vous que Li-Hung-Chang a bien voulu me donner pour neuf heures
+du matin.
+
+Un chasseur d'Afrique m'accompagne. Nous suivons un piqueur chinois
+envoyé pour nous conduire. Et c'est d'abord un temps de trot accéléré,
+sous le rayonnement blanc du soleil, à travers du silence et de la
+poussière, le long des grandes murailles muettes et des fossés en
+marécage du palais des Empereurs.
+
+Ensuite, au sortir de la «Ville jaune», commence la vie et commence le
+bruit. Après cette magnifique solitude, où l'on s'est déjà habitué à
+demeurer, chaque fois que l'on rentre dans le Pékin de tout le monde,
+c'est presque une surprise de retrouver le grouillement de la Chine et
+ses humbles foules: on n'arrive pas à se figurer que ces bois, ces
+lacs, ces horizons qui jouent la vraie campagne, sont choses factices,
+englobées de toutes parts dans la plus fourmillante des villes.
+
+Il est incontestable que les gens reviennent en masse à Pékin. (Au
+dire de monseigneur Favier, il y reviendrait surtout des Boxers, sous
+tous les costumes et sous toutes les formes.) D'un jour à l'autre
+augmente le nombre des robes en soie; des robes en coton bleu, des
+yeux de travers et des queues.
+
+Il faut allonger le trot quand même, au milieu de tout ce monde, car
+nous sommes encore loin, paraît-il, et l'heure passe. Notre piqueur à
+présent semble galoper; ce n'est plus lui que nous voyons; dans ces
+rues plus poudreuses encore que les chemins de la «Ville jaune»; c'est
+seulement l'envolée de poussière noire dont il s'enveloppe avec son
+petit cheval mongol,--et nous suivons ce nuage.
+
+ * * * * *
+
+Au bout d'une demi-heure de course rapide, dans une triste ruelle sans
+vue, devant une vieille maison délabrée, le nuage enfin s'arrête...
+Est-ce possible qu'il demeure là, ce Li-Hung-Chang, riche comme
+Aladin, possesseur de palais et de merveilles, qui fut un des favoris
+les plus durables de l'Impératrice, et une des gloires de la
+Chine?....
+
+ * * * * *
+
+Pour je ne sais quelles raisons, sans doute complexes, un poste de
+soldats cosaques garde cette entrée: uniformes sordides et naïves
+figures roses. La salle où l'on m'introduit, au fond d'une cour, est
+en décrépitude et en désarroi; au milieu, une table et deux ou trois
+fauteuils d'ébène sculptés un peu finement, mais c'est tout. Dans les
+fonds, un chaos de malles, de valises, de paquets, de couvertures
+enroulées; on dirait les préparatifs d'une fuite. Le Chinois qui est
+venu me recevoir au seuil de la rue, en belle robe de soie prune, me
+fait asseoir et m'offre du thé; c'est l'interprète de céans; il parle
+français d'une façon correcte, même élégante: on est allé, me dit-il,
+m'annoncer à Son Altesse.
+
+Sur un signe d'un autre Chinois, il m'emmène bientôt dans une seconde
+cour, et là m'apparaît, à la porte d'une salle de réception, un grand
+vieillard qui s'avance à ma rencontre. De droite et de gauche il
+s'appuie sur les épaules de serviteurs en robe de soie qu'il dépasse
+de toute la tête. Il est colossal, les pommettes saillantes sous de
+petits yeux, de tout petits yeux vifs et scrutateurs; l'exagération du
+type mongol, avec une certaine beauté quand même et l'air grand
+seigneur, bien que sa robe fourrée, de nuance indécise, laisse voir
+les taches et l'usure. (On m'en avait prévenu d'ailleurs: Son Altesse,
+en ces jours d'abomination, croit devoir affecter d'être pauvre).
+
+La grande salle décrépite où il me reçoit est, comme la première,
+encombrée de malles et de paquets ficelés. Nous prenons place dans des
+fauteuils, l'un devant l'autre, une table entre nous deux, sur
+laquelle des serviteurs posent des cigarettes, du thé, du champagne.
+Et nous nous dévisageons d'abord comme deux êtres qu'un monde sépare.
+
+Après m'avoir demandé mon âge et le chiffre de mes revenus (ce qui est
+une formule de politesse chinoise), il salue de nouveau et la
+conversation commence...
+
+ * * * * *
+
+Quand nous avons fini de causer des questions brûlantes du jour,
+Li-Hung-Chang s'apitoie sur la Chine, sur les ruines de Pékin.
+
+ * * * * *
+
+--Ayant visité toute l'Europe, dit-il, j'ai vu les musées de toutes
+vos capitales. Pékin avait le sien aussi, car la «Ville jaune» tout
+entière était un musée, commencé depuis des siècles, que l'on pouvait
+comparer aux plus beaux d'entre les vôtres... Et maintenant, il est
+détruit...
+
+Il m'interroge ensuite sur ce que nous faisons dans notre palais du
+Nord, s'informe, avec des ménagements aimables, si nous n'y commettons
+pas de dégâts.
+
+Ce que nous faisons, il le sait aussi bien que moi, ayant des espions
+partout, même parmi nos portefaix; son énigmatique figure cependant
+simule une satisfaction quand je lui confirme que nous ne détruisons
+rien.
+
+L'audience finie, les poignées de main échangées, Li-Hung-Chang,
+toujours appuyé sur les deux serviteurs qu'il domine de sa haute
+taille, vient me reconduire jusqu'au milieu de la cour. Et quand je me
+retourne sur le seuil pour lui adresser le salut final, il rappelle
+courtoisement à ma mémoire l'offre que je lui ai faite de lui envoyer
+le récit de mon voyage à Pékin--si jamais je trouve le temps de
+l'écrire. Malgré la grâce parfaite de l'accueil, due surtout à mon
+titre de _mandarin de lettres_, ce vieux prince des «Mille et une
+Nuits» chinoises, en habits râpés, dans un cadre de misère, n'a cessé
+de me paraître inquiétant, masqué, insaisissable et peut-être
+sourdement dédaigneux ou ironique.
+
+A travers deux kilomètres de ruines et de décombres, je me dirige à
+présent vers le quartier des légations européennes, afin de prendre
+congé de notre ministre de France, encore malade et alité, et de lui
+demander ses commissions pour l'amiral;--car, je dois, après-demain au
+plus tard, quitter Pékin, m'en retourner à bord.
+
+Et cette visite terminée, au moment où je remonte à cheval pour
+rentrer dans la «Ville jaune», quelqu'un de la légation vient très
+gentiment me donner une indication précise, tout à fait singulière,
+qui me permettra sans doute de dérober ce soir deux petits souliers de
+l'Impératrice de Chine et de les emporter comme part de pillage. En
+effet, dans une île ombreuse de la partie sud du Lac des Lotus est un
+frêle palais, presque caché, où la souveraine avait dormi sa dernière
+nuit d'angoisse, avant sa fuite affolée en charrette comme une
+pauvresse. Or, _la deuxième chambre à gauche, au fond de la deuxième
+cour_ de ce palais était la sienne. Et là, paraît-il, sous un lit
+sculpté, sont restés par terre deux petits souliers en soie rouge,
+brodés de papillons et de fleurs, qui n'ont pu appartenir qu'à elle.
+
+Je m'en reviens donc grand train dans la «Ville jaune». Je déjeune en
+hâte dans notre galerie vitrée--d'où les bibelots merveilleux ont déjà
+commencé, hélas! de s'en aller au nouveau garde-meuble, afin de
+permettre aux charpentiers de commencer leur oeuvre d'appropriation.
+Et vite je m'en vais, à pied cette fois, avec mes deux fidèles
+serviteurs, à la recherche de cette île, de ce palais et de ces petits
+souliers.
+
+ * * * * *
+
+Le soleil d'une heure est brûlant sur les sentiers desséchés, sur les
+vieux cèdres tout gris de poussière.
+
+A deux kilomètres environ, au sud de notre résidence, nous trouvons
+l'île sans peine; elle est dans une région où le lac se divise en
+différents petits bras, que traversent des ponts de marbre, que
+bordent des balustres de marbre enguirlandés de verdure. Et le palais
+est là, caché à demi dans les arbres, charmant et frêle, posé sur une
+terrasse de marbre blanc. Ses toits de faïence verte rehaussés d'or,
+ses murs à jour, peints et dorés, brillent d'un éclat de choses
+précieuses et toutes neuves, parmi le vert poussiéreux des cèdres
+centenaires. Il était une petite merveille de grâce et de mignardise,
+et il est adorable ainsi, dans cet abandon et ce silence.
+
+Par les portes ouvertes sur les marches si blanches qui y montent, de
+gentils débris de toutes sortes dévalent en cascade: cassons de
+porcelaines impériales, cassons de laques d'or, petits dragons de
+bronze tombés les pattes en l'air, lambeaux de soies roses et grappes
+de fleurs artificielles. Les barbares ont passé par là, mais lesquels?
+Pas les Français assurément, pas nos soldats, car jamais cette partie
+de la «Ville jaune» ne leur a été confiée, jamais ils n'y sont venus.
+
+Dans les cours intérieures, d'où s'envole à notre approche une nuée de
+corbeaux, même désastre: le sol est jonché de pauvres objets élégants
+et délicats, un peu féminins, que l'on a détruits à plaisir. Et, comme
+c'est un massacre tout récent, les étoffes légères, les fleurs en
+soie, les lambeaux de parures n'ont même pas perdu leur fraîcheur.
+
+ * * * * *
+
+«Au fond de la deuxième cour, la deuxième chambrer à gauche!...»
+Voici... Il y reste un trône, des fauteuils, un grand lit très bas,
+sculpté par la main des génies. Mais tout est saccagé. A coups de
+crosse sans doute, on a brisé les glaces sans tain à travers
+lesquelles la souveraine pouvait contempler les miroitements du lac et
+la floraison rose des lotus, les ponts de marbre, les îlots, tout le
+paysage imaginé et réalisé pour ses yeux; et on a mis en pièces une
+soie blanche très fine, tendue aux murs, sur laquelle une artiste
+exquis avait jeté au pinceau, en teintes pâles, d'autres lotus
+beaucoup plus grands que nature, mais languissants, courbés par
+quelque vent d'automne, et à demi effeuillés, semant leurs pétales...
+
+Sous ce lit, où je regarde tout de suite, traînent des amas de papiers
+manuscrits, des soies, des loques charmantes. Et mes deux serviteurs,
+qui fourragent là dedans avec des bâtons, comme des chiffonniers, ont
+bientôt fait de ramener ce que je cherchais: l'un après l'autre, les
+deux petits souliers rouges, étonnants et comiques!
+
+Ce ne sont pas de ces ridicules souliers de poupée, pour dame chinoise
+aux orteils contrefaits; l'Impératrice, étant une princesse _tartare_,
+ne s'était point déformé les pieds, qu'elle semble avoir, du reste,
+très petits par nature. Non, ce sont des mules brodées, de tournure
+très normale; mais leur extravagance est seulement dans les talons,
+qui ont bien trente centimètres de haut, qui prennent sous toute la
+semelle, qui s'élargissent par le bas comme des socles de statue: sans
+quoi l'on tomberait, qui sont des blocs de cuir blanc tout à fait
+invraisemblables.
+
+Je ne me représentais pas que des souliers de femme pouvaient faire
+tant de volume. Et comment les emporter, à présent, pour n'avoir pas
+l'air de pillards aux yeux des factionnaires ou des patrouilles que
+nous risquons de trouver en chemin?
+
+ * * * * *
+
+Osman imagine alors de les suspendre par des ficelles à la ceinture de
+Renaud, sous sa longue capote d'hiver aux pans dissimulateurs. Et
+c'est admirable comme escamotage; en marche même--car nous le faisons
+marcher pour être plus sûrs,--on ne devinerait rien... Je ne me sens
+d'ailleurs aucun remords et je me figure que si elle pouvait, de si
+loin, voir la scène, l'encore belle Impératrice, elle serait la
+première à en sourire...
+
+ * * * * *
+
+Sous le brûlant soleil, à l'ombre rare des vieux cèdres poudreux,
+retournons maintenant bon pas à mon palais de la Rotonde, où j'aurai à
+peine deux heures lumineuses et tièdes, dans mon kiosque vitré, pour
+travailler avant la tombée du froid et de la nuit.
+
+Je suis charmé, chaque fois que je remonte dans ce palais, de
+retrouver le silence sonore de ma haute esplanade qu'entoure le faîte
+crénelé des remparts; esplanade artificielle, d'où l'on domine de
+partout des paysages artificiels, mais immenses et séculaires,--et
+surtout _interdits_, interdits depuis qu'ils existent, et jamais vus
+jusqu'à ces jours par des yeux d'Européens.
+
+Tout est tellement chinois ici qu'on y est pour ainsi dire au coeur
+même du pays jaune, dans une Chine quintessenciée et exclusive. Ces
+jardins suspendus étaient un lieu de choix pour les rêveries
+ultra-chinoises d'une intransigeante Impératrice, qui rêva peut-être
+de refermer, comme dans les vieux temps, son pays au reste du monde,
+et qui voit aujourd'hui crouler à ses pieds son empire, vermoulu de
+toutes parts autant que ses myriades de temples et ses myriades de
+dieux en bois doré...
+
+L'heure magique, ici, est celle où l'énorme boule rouge qu'est le
+soleil chinois des soirs d'automne éclaire avant de mourir les toits
+de la «Ville violette». Et je sors chaque fois de mon kiosque à cette
+heure-là pour revoir encore ces aspects uniques au monde.
+
+Comparée à ceci, quelle laideur barbare offre la vue à vol d'oiseau
+d'une de nos villes d'Europe: amas quelconque de pignons difformes, de
+tuiles grossières; toits sales plantés de cheminées et de tuyaux de
+poêle, avec en plus l'horreur des fils électriques entre-croisés en
+réseau noir! En Chine, où l'on dédaigne assurément trop le pavage et
+la voirie, par contre tout ce qui s'élève un peu haut dans
+l'air--domaine des Esprits protecteurs au vol incessant--est toujours
+impeccable. Et cet immense repaire des empereurs, aujourd'hui vide et
+mort, étale pour moi seul, en cet instant du soir, le luxe prodigieux
+de ses toitures d'émail.
+
+Malgré leur vieillesse, elles étincellent encore sous ce soleil
+rougissant, les pyramides de faïence jaune aux contours arqués avec
+une grâce qui nous est inconnue; à tous les angles de leurs sommets,
+des ornements simulent de grandes ailes, et puis en bas, vers les
+bords, viennent les rangées de monstres, dans ces mêmes poses qui se
+recopient de siècle en siècle, qui sont consacrées et immuables.
+
+Elles étincellent, les pyramides de faïence jaune. Jusque dans le
+lointain, sur le bleu cendré du ciel où flotte l'éternelle poussière,
+on dirait une ville en or,--et ensuite une ville de cuivre rouge, à
+mesure que le soleil s'en va...
+
+Et le silence d'abord de toutes ces choses, et puis cet ensemble de
+croassements qui s'élève de partout à l'instant du coucher des
+corbeaux, et ce froid de mort qui soudainement tombe en suaire sur
+cette magnificence de l'émail, dès que le soleil s'éteint....
+
+ * * * * *
+
+Ce soir, comme avant-hier, en quittant le palais de la Rotonde, nous
+passons sans nous arrêter devant notre palais du Nord pour aller chez
+monseigneur Favier.
+
+Il me reçoit dans la même salle blanche, où des valises, des sacs de
+voyage sont posés çà et là sur les meubles. L'évêque part demain pour
+l'Europe, qu'il n'a pas vue depuis douze ans. Il s'en va à Rome,
+auprès du Pape, et puis en France, chercher de l'argent pour ses
+missions en détresse. Sa grande oeuvre de quarante années est
+anéantie; quinze mille de ses chrétiens, massacrés; ses églises, ses
+chapelles, ses hôpitaux, ses écoles, tout est détruit, rasé jusqu'au
+sol, et on a violé ses cimetières. Cependant, il veut tout recommencer
+encore, il ne désespère de rien.
+
+Et quand il vient me reconduire à travers son jardin déjà obscur,
+j'admire la belle énergie avec laquelle il me dit, montrant sa
+cathédrale trouée d'obus, qui est la seule restée debout et qui se
+profile tristement sur le ciel de nuit avec sa croix brisée:
+
+--Toutes les églises qu'ils m'ont jetées par terre, je les
+reconstruirai plus grandes et plus hautes! Et je veux que chaque
+manoeuvre de haine et de violence contre nous amène au contraire un
+pas en avant du christianisme dans leur pays. Ils me les démoliront
+peut-être encore mes églises, qui sait? Eh bien! je les rebâtirai une
+fois de plus, et nous verrons, d'eux ou de moi, qui se lassera le
+premier!...
+
+Alors il m'apparaît très grand dans son opiniâtreté et sa foi, et je
+comprends que la Chine devra compter avec cet apôtre d'avant-garde.
+
+
+XII
+
+Samedi 27 octobre.
+
+J'ai voulu, avant de m'en aller, revoir la «Ville violette» les salles
+de trône et y entrer, non plus cette fois par les détours cachés et
+les poternes sournoises, mais par les avenues d'honneur et les grandes
+portes pendant des siècles fermées,--pour essayer d'imaginer un peu
+sous le délabrement d'aujourd'hui, ce que devait être, au temps passé,
+la splendeur des arrivées de souverains.
+
+Aucune de nos capitales d'Occident n'a été conçue, tracée avec tant
+d'unité et d'audace, dans la pensée dominante d'exalter la
+magnificence des cortèges, surtout de préparer l'effet terrible d'une
+apparition d'empereur. Le trône, ici, c'était le centre de tout; cette
+ville, régulière comme une figure de géométrie, n'avait été créée,
+dirait-on, que pour enfermer, pour glorifier le trône de ce Fils du
+Ciel, maître de quatre cents millions d'âmes; pour en être le
+péristyle, pour y donner accès par des voies colossales, rappelant
+Thèbes ou Babylone. Et comme on comprend que ces ambassades chinoises,
+qui, au temps où florissait leur immense patrie, venaient chez nos
+rois ne fussent pas éblouies outre mesure à la vue de notre Paris
+d'alors, du Louvre ou de Versailles!...
+
+ * * * * *
+
+La porte Sud de Pékin, par où les cortèges arrivaient, est dans l'axe
+même de ce trône, jadis effroyable, auquel viennent aboutir en ligne
+droite, six kilomètres d'avenues de portiques et de monstres. Quand on
+a franchi par cette porte du Sud le rempart de la «Ville chinoise»,
+passant d'abord entre les deux sanctuaires démesurés qui sont le
+«Temple de l'Agriculture» et le «Temple du Ciel», on suit pendant une
+demi-lieue la grande artère, bordée de maisons en dentelles d'or, qui
+mène à un second mur d'enceinte--celui de la «Ville tartare»,--plus
+haut et plus dominateur que le premier. Une porte plus énorme alors se
+présente, surmontée d'un donjon noir, et l'avenue se prolonge au delà,
+toujours aussi impeccablement magnifique et droite, jusqu'à une
+troisième porte dans un troisième rempart d'un rouge de sang--celui de
+la «Ville impériale».
+
+Une fois entré dans la «Ville impériale», on est encore loin de ce
+trône, vers lequel on s'avance en ligne directe, de ce trône qui
+domine tout et que jadis on ne pouvait voir; mais, par l'aspect des
+entours, on est déjà comme prévenu de son approche; à partir d'ici,
+les monstres de marbre se multiplient, les lions de taille colossale,
+ricanant du haut de leur socle; il y a de droite et de gauche des
+obélisques de marbre, monolithes enroulés de dragons, au sommet de
+chacun desquels s'assied une bête héraldique toujours la même, sorte
+de maigre chacal aux oreilles longues, au rictus de mort, qui a l'air
+d'aboyer, de hurler d'effroi vers cette chose extraordinaire qui est
+en avant: le trône de l'Empereur. Les murailles se multiplient aussi,
+coupant la route, les murailles couleur de sang, épaisses de trente
+mètres, surmontées de toitures cornues et percées de triples portes de
+plus en plus inquiètes, basses, étroites, souricières. Les fossés de
+défense, au pied de ces murailles, ont des ponts de marbre blanc, qui
+sont triples comme les portes. Et par terre, maintenant, de larges et
+superbes dalles s'entrecroisent en biais, comme les planches d'un
+parquet.
+
+Et puis, en pénétrant dans la «Ville impériale», cette même voie, déjà
+longue d'une lieue, est devenue tout à coup déserte, et s'en va, plus
+grandiosement large encore, entre de longs bâtiments réguliers et
+mornes: logis de gardes et de soldats. Plus de maisonnettes dorées, ni
+de petites boutiques, ni de foules; à partir de ce dernier rempart
+emprisonnant, la vie du peuple s'arrête, sous l'oppression du trône.
+Et, tout au bout de cette solitude, surveillée du haut des obélisques
+par les maigres bêtes de marbre, on aperçoit enfin le centre si
+défendu de Pékin, le repaire des Fils du Ciel.
+
+ * * * * *
+
+Cette dernière enceinte qui apparaît là-bas--celle de la «Ville
+violette», celle du palais--est, comme les précédentes, d'une couleur
+de sang qui a séché; elle est plantée de donjons de veille, dont les
+toits d'émail sombre se recourbent aux angles, se relèvent en pointes
+méchantes. Et ses triples portes, toujours dans l'axe même de la
+monstrueuse ville, sont trop petites, trop basses pour la hauteur de
+la muraille, trop profondes, angoissantes comme des trous de tunnel.
+Oh! la lourdeur, l'énormité de tout cela, et l'étrangeté du dessin de
+ces toitures, caractérisant si bien le génie du «Colosse jaune»!...
+
+ * * * * *
+
+Le délabrement des choses a dû commencer ici depuis des siècles;
+l'enduit rouge des remparts est tombé par places, ou s'est tacheté de
+noir; le marbre des obélisques féroces, le marbre des gros lions aux
+yeux louches n'a pu jaunir ainsi que sous les pluies d'innombrables
+saisons, et l'herbe verte, poussée partout entre les joints du granit,
+détaille comme d'une ligne de velours les dessins du dallage.
+
+Ces triples portes, les dernières, qui furent autrefois les plus
+farouches du monde, confiées depuis la déroute à un détachement de
+soldats américains, peuvent s'ouvrir aujourd'hui à tel ou tel barbare
+comme moi, porteur d'une permission dûment signée.
+
+Et on entre alors, après les tunnels, dans l'immense blancheur des
+marbres,--une blancheur, il est vrai, un peu passée au jaune d'ivoire
+et très tachée par la rouille des feuilles mortes, par la rouille des
+herbes d'automne, des broussailles sauvages qui ont envahi ce lieu
+délaissé. On est sur une place dallée de marbre, et on a devant soi,
+se dressant au fond comme un mur, une écrasante estrade de marbre, sur
+laquelle pose la salle même du trône, avec ses colonnes trapues d'un
+rouge sanglant et sa monumentale toiture de vieil émail. C'est comme
+un jardin funéraire, cette place blanche tant les broussailles ont
+jailli du sol entre les dalles soulevées, et on y entend crier, dans
+le silence, les pies et les corbeaux.
+
+ * * * * *
+
+Il y a par terre des rangées de blocs en bronze, tous pareils, sortes
+de cônes sur lesquels s'ébauchent des formes de bêtes; ils sont là
+seulement posés, parmi les herbes roussies et les branches
+effeuillées, on peut en changer l'arrangement comme on ferait d'un jeu
+de lourdes quilles,--et ils servaient, en leur temps, pour les entrées
+rituelles de cortèges; ils marquaient l'alignement des étendards et
+les places où devaient se prosterner de très magnifiques visiteurs,
+lorsque le Fils du Ciel daignait apparaître au fond, comme un dieu,
+tout en haut des terrasses de marbre, entouré de bannières, dans un de
+ces costumes dont les images enfermées au temple des Ancêtres nous ont
+transmis la splendeur surhumaine, tout cuirassé d'or, avec des têtes
+de monstres aux épaules et des ailes d'or à la coiffure.
+
+On y monte, à ces terrasses qui supportent la salle du trône, par des
+rampes de proportions babyloniennes, et, ceci pour l'Empereur seul,
+par un «sentier impérial», c'est-à-dire par un plan incliné fait d'un
+même morceau de marbre, un de ces blocs intransportables que les
+hommes d'autrefois avaient le secret de remuer; le dragon à cinq
+griffes déroule ses anneaux sculptés du haut en bas de cette pierre,
+qui partage par le milieu, en deux travées pareilles, les larges
+escaliers blancs, et vient aboutir au pied du trône;--pas un Chinois
+n'oserait marcher sur ce «sentier» par où les empereurs descendaient,
+appuyant, pour ne pas glisser, les hautes semelles de leurs chaussures
+aux écailles de la bête héraldique.
+
+Et ces rampes de marbre, obstinément blanches à travers les années,
+ont des centaines de balustres plantés partout, sur la tête desquels
+s'arrête la lumière, et qui, regardés de près, figurent des espèces de
+petits gnomes enlacés de reptiles.
+
+ * * * * *
+
+La salle qui est là-haut, ouverte aujourd'hui à tous les vents et à
+tous les oiseaux du ciel, a pour toiture le plus prodigieux amas de
+faïence jaune qui soit à Pékin et le plus hérissé de monstres, avec
+des ornements d'angle ayant forme de grandes ailes éployées. Au
+dedans, il va sans dire, c'est l'éclat, l'incendie des ors rouges,
+dont on est toujours obsédé dans les palais de la Chine. A la voûte,
+qui est d'un dessin inextricable, les dragons se tordent en tous sens,
+enchevêtrés, enlaçants; leurs griffes et leurs cornes apparaissent
+partout, mêlées à des nuages,--et il en est un qui se détache de
+l'amas, un qui semble prêt à tomber de ce ciel affreux, et tient dans
+sa gueule pendante une sphère d'or, juste au-dessus du trône. Le
+trône, en laque rouge et or, est dressé au centre de ce lieu de
+pénombre, en haut d'une estrade; deux larges écrans de plumes,
+emblèmes de la souveraineté, sont placés derrière, au bout de hampes,
+et tout le long des gradins qui y conduisent sont étagés des
+brûle-parfums, ainsi que dans les pagodes aux pieds des dieux.
+
+Comme les avenues que je viens de suivre, comme les séries de ponts et
+comme les triples portes, ce trône est dans l'axe même de Pékin, dont
+il représentait l'âme; n'étaient toutes ces murailles, toutes ces
+enceintes, l'Empereur assis là, sur ce piédestal de marbre et de
+laque, aurait pu plonger son regard, jusqu'aux extrémités de la ville,
+jusqu'à la dernière percée de remparts donnant au dehors; les
+souverains tributaires qui lui venaient, les ambassades, les armées,
+dès leur entrée dans Pékin par la porte du Sud, étaient, pour ainsi
+dire, sous le feu de ses yeux invisibles...
+
+ * * * * *
+
+Par terre, un épais tapis impérial jaune d'or reproduit, en dessins
+qui s'effacent, la bataille des chimères, le cauchemar sculpté aux
+plafonds; c'est un tapis d'une seule pièce, un tapis immense, de laine
+si haute et si drue que les pas s'y assourdissent comme sur l'herbe
+d'une pelouse; mais il est tout déchiré, tout mangé aux vers, avec,
+par endroits, des tas de fiente grisâtre,--car les pies, les pigeons,
+les corbeaux ont ici des nids dans les ciselures de la voûte, et, dès
+que j'arrive, la sonorité lugubre de ce lieu s'emplit d'un
+bourdonnement de vols effarés, en haut, tout en haut, contre les
+poutres étincelantes et semi-obscures, parmi l'or des dragons et l'or
+des nuages.
+
+Pour nous, barbares non initiés, l'incompréhensible de ce palais,
+c'est qu'il y a trois de ces salles, identiquement semblables, avec
+leur même trône, leur même tapis, leurs mêmes ornements aux mêmes
+places; elles se succèdent à la file, toujours dans l'axe absolu des
+quatre villes murées dont l'ensemble forme Pékin; elles se succèdent
+précédées des pareilles grandes cours de marbre, et construites sur
+les pareilles terrasses de marbre; on y monte par les pareils
+escaliers, les pareils sentiers impériaux. Et partout, même abandon,
+même envahissement par l'herbe et les broussailles, même délabrement
+de vieux cimetière, même silence sonore où l'on entend les corbeaux
+croasser.
+
+Pourquoi trois? puisque forcément l'une doit masquer les deux autres,
+et puisqu'il faut, pour passer de la première à la seconde, ou de la
+seconde à la troisième, redescendre chaque fois au fond d'une vaste
+cour triste et sans vue, redescendre et puis remonter, entre les
+amoncellements des marbres couleur d'ivoire, superbes, mais si
+monotones et oppressifs!
+
+Il doit y avoir à ce nombre trois quelque raison mystérieuse, et, sur
+nos imaginations déroutées, cette répétition produit un effet analogue
+à celui des trois sanctuaires pareils et des trois cours pareilles,
+dans le grand temple des Lamas...
+
+ * * * * *
+
+J'avais déjà vu les appartements particuliers du jeune Empereur. Ceux
+de l'Impératrice--car elle avait ses appartements ici, dans la «Ville
+violette», outre les palais frêles que sa fantaisie avait disséminés
+dans les parcs de la «Ville jaune»--ceux de l'Impératrice ont moins de
+mélancolie et surtout ne sont pas crépusculaires. Des salles et des
+salles, toutes pareilles, vitrées de grandes glaces et couronnées
+toujours d'une somptueuse toiture d'émail jaune; chacune a son perron
+de marbre, gardé par deux lions tout ruisselants d'or; et les
+jardinets qui les séparent sont encombrés d'ornements de bronze,
+grandes bêtes héraldiques, phénix élancés, ou monstres accroupis.
+
+A l'intérieur, des soies jaunes, des fauteuils carrés, de cette forme
+qui est consacrée par les âges et immuable comme la Chine. Sur les
+bahuts, sur les tables, quantité d'objets précieux sont placés dans de
+petites guérites de verre, à cause de la poussière perpétuelle de
+Pékin,--et cela donne à ces choses la tristesse des momies, cela jette
+dans les appartements une froideur de musée. Beaucoup de bouquets
+artificiels, de chimériques fleurs aux nuances neutres, en ambre, en
+jade, en agate, en pierre de lune...
+
+Le grand luxe inimitable de ces salles de palais, c'est toujours cette
+suite d'arceaux d'ébène, fouillés à jour, qui semblent d'épaisses
+charmilles de feuillages noirs. Dans quelles forêts lointaines ont
+poussé de tels ébéniers, permettant de créer d'un seul bloc chacune de
+ces charmilles mortuaires? Et au moyen de quels ciseaux et avec quelle
+patience a-t-on pu ainsi, en plein bois, jusqu'au coeur même de
+l'arbre, aller sculpter chaque tige et chaque feuille de ces bambous
+légers, ou chaque aiguille fine de ces cèdres,--et encore détailler là
+dedans des papillons et des oiseaux?
+
+Derrière la chambre à coucher de l'Impératrice, une sorte d'oratoire
+sombre est rempli de divinités bouddhiques sur des autels. Il y reste
+encore une senteur exquise, laissée par la femme élégante et galante,
+par la vieille belle qu'était cette souveraine. Parmi ces dieux, un
+petit personnage de bois très ancien, tout fané, tout usé et dont l'or
+ne brille plus, porte au cou un collier de perles fines,--et devant
+lui une gerbe de fleurs se dessèche; dernières offrandes, me dit l'un
+des eunuques gardiens, faites par l'Impératrice, pendant la minute
+suprême avant sa fuite de la «Ville violette», à ce vieux petit
+bouddha qui était son fétiche favori.
+
+ * * * * *
+
+J'aurai traversé aujourd'hui ce repaire en sens inverse de mon
+pèlerinage du premier jour.
+
+Et, pour sortir, je dois donc passer maintenant dans les quartiers où
+tout est muré et remuré, portes barricadées et gardées par de plus en
+plus horribles monstres... Les princesses cachées, les trésors, est-ce
+par ici?... Toujours la même couleur sanglante aux murailles, les
+mêmes faïences jaunes aux toitures, et, plus que jamais, les cornes,
+les griffes, les formes cruelles, les rires d'hyène, les dents
+dégainées, les yeux louches; les moindres choses, jusqu'aux verrous,
+jusqu'aux heurtoirs, affectant des traits de visage pour grimacer la
+haine et la mort.
+
+Et tout s'en va de vétusté, les dalles par terre sont mangées d'usure,
+les bois de ces portes si verrouillées tombent en poussière. Il y a de
+vieilles cours d'ombre, abandonnées à des serviteurs centenaires en
+barbiche blanche qui y ont bâti des cabanes de pauvre et qui y vivent
+comme des reclus, s'occupant à élever des pies savantes ou à cultiver
+de maladives fleurs dans des potiches, devant le rictus éternel des
+bêtes de marbre et de bronze. Aucun préau de cloître, aucun couloir de
+maison cellulaire n'arriverait à la tristesse de ces petites cours
+trop encloses et trop sourdes, sur lesquelles, pendant des siècles,
+sans contrôle, pesa le caprice ombrageux des empereurs chinois. La
+sentence inexorable y semblerait à sa place: _Ceux qui sont entrés
+doivent abandonner l'espérance_; à mesure que l'on va, les passages se
+compliquent et se resserrent; on se dit qu'on ne s'en échappera plus,
+que les grosses serrures de tant de portes ne pourront plus s'ouvrir,
+ou bien que des parois vont se rapprocher jusqu'à vous étreindre...
+
+Me voici pourtant presque dehors, sorti de l'enceinte intérieure, par
+des battants massifs qui vite se referment sur mes pas. Je suis pris
+maintenant entre le second et le premier rempart, l'un aussi farouche
+que l'autre; je suis dans le chemin de ronde qui fait le tour de cette
+ville, espèce de couloir d'angoisse, infiniment long, entre les deux
+murailles rouge sombre qui dans le lointain ont l'air de se rejoindre;
+il y traîne quelques débris humains, quelques loques ayant été des
+vêtements de soldats; on y voit aussi deux ou trois corbeaux
+sautiller, et il s'y promène un chien mangeur de cadavres.
+
+Quand enfin tombent devant moi les madriers qui barricadent la porte
+extérieure--(la porte confiée aux Japonais),--je retrouve, comme au
+réveil d'un rêve étouffant, le parc de la «Ville jaune», l'espace
+libre, sous les grands cèdres...
+
+
+XIII
+
+Dimanche 28 octobre.
+
+L'Ile des Jades, sur le Lac des Lotus, est un rocher--artificiel
+peut-être malgré ses proportions de montagne--qui se dresse au milieu
+des bois de la «Ville jaune»; à ses parois s'accrochent de vieux
+arbres, de vieux temples, qui vont s'étageant vers le ciel; et,
+couronnant cet ensemble, une sorte de tour s'élance, un donjon d'une
+taille colossale, d'un dessin baroque et mystérieux. On le voit de
+partout, ce donjon; il domine tout Pékin de sa silhouette, de sa
+chinoiserie vraiment excessive, et il contient là-haut une effroyable
+idole aérienne, dont le geste menaçant et le rictus de mort planent
+sur la ville,--une idole que nos soldats ont appelée le «grand diable
+de Chine.»
+
+Et je monte, ce matin, faire visite à ce «grand diable».
+
+Un arceau de marbre blanc, jeté sur les roseaux et les lotus, donne
+accès dans l'Ile des Jades. Et les deux bouts de ce pont, il va sans
+dire, sont gardés par des monstres de marbre, ricanant et louchant
+d'une façon féroce vers quiconque aurait l'audace de passer. Les rives
+de l'île s'élèvent à pic, sous les branches des cèdres, et il faut
+tout de suite commencer à grimper, par des escaliers ou des chemins
+taillés dans le roc. On trouve alors, échelonnées parmi les arbres
+sévères, des séries de terrasses de marbre, avec leurs brûle-parfums
+de bronze, et des pagodes sombres au fond desquelles brillent dans
+l'obscurité d'énormes idoles dorées.
+
+Cette Ile des Jades, position stratégique importante, puisqu'elle
+domine tous les alentours, vient d'être occupée militairement par une
+compagnie de notre infanterie de marine.
+
+ * * * * *
+
+Ils n'ont point là d'autre gîte que les pagodes, nos soldats, et point
+d'autre lit de camp que les tables sacrées; alors, pour pouvoir se
+faire un peu de place, pour pouvoir s'étendre, la nuit, sur ces belles
+tables rouges, ils ont doucement mis à la porte la peuplade des petits
+dieux secondaires qui les encombraient depuis quelques siècles,
+laissant seulement sur leurs trônes les grandes idoles solennelles.
+Donc, les voici dehors par centaines, par milliers, alignés comme des
+jouets sur les terrasses blanches, les pauvres petits dieux encore
+étincelants, sur qui tombent à présent le soleil et la poussière. Et,
+dans l'intérieur des temples, autour des grandes idoles que l'on a
+respectées, avec quels aspects de rudesse les fusils de nos hommes
+s'étalent, et leurs couvertures grises, et leurs hardes suspendues! Et
+quelle lourde senteur de tanière ils ont déjà apportée, nos braves
+soldats, dans ces sanctuaires fermés, sous ces plafonds de laque
+habitués au parfum du santal et des baguettes d'encens.
+
+ * * * * *
+
+A travers les ramures torturées des vieux cèdres, l'horizon, qui peu à
+peu se déploie, est un horizon de verdure, aux teintes roussies par
+l'automne. C'est un bois, un bois infini, au milieu duquel
+apparaissent seulement, çà et là, comme noyées, des toitures de
+faïence jaune. Et ce bois, c'est Pékin, Pékin que l'on n'imaginait
+certainement pas ainsi,--et Pékin vu des hauteurs d'un lieu très
+sacré, où il semblait que jamais Européen n'aurait pu venir.
+
+Le sol rocheux qui vous porte va toujours diminuant, se rétrécissant,
+à mesure que l'on s'élève vers le «grand diable de Chine», à mesure
+que l'on approche de la pointe de ce cône isolé qui est l'Ile des
+Jades.
+
+Ce matin, aux étages supérieurs, je croise en montant une petite
+troupe de pèlerins singuliers qui redescendent: des missionnaires
+lazaristes en costume mandarin et portant la longue queue; en leur
+compagnie, quelques jeunes prêtres catholiques chinois, qui semblent
+effarés d'être là, comme si, malgré leur christianisme superposé aux
+croyances héréditaires, ils avaient encore le sentiment de quelque
+sacrilège, commis par leur seule présence en un lieu si longtemps
+défendu.
+
+Tout au pied du donjon qui couronne ces rochers, voici le kiosque de
+faïence et de marbre où le «grand diable» habite. On est là très haut,
+dans l'air vif et pur, sur une étroite terrasse, au-dessus d'un
+déploiement d'arbres à peine voilés aujourd'hui par l'habituel
+brouillard de poussière et de soleil.
+
+Et j'entre chez le «grand diable», qui est seul hôte de cette région
+aérienne... Oh! l'horrible personnage! Il est de taille un peu
+surhumaine, coulé en bronze. Comme Shiva, dieu de la mort, il danse
+sur des cadavres; il a cinq ou six visages atroces, dont le ricanement
+multiple est presque intolérable; il porte un collier de crânes et il
+gesticule avec une quarantaine de bras qui tiennent des instruments de
+torture ou des têtes coupées.
+
+ * * * * *
+
+Telle est la divinité protectrice que les Chinois font planer sur leur
+ville, plus haut que toutes leurs pyramidales toitures de faïence,
+plus haut que leurs tours et leurs pagodes,--ainsi qu'on aurait chez
+nous, aux âges de foi, placé un christ ou une Vierge blanche. Et c'est
+comme le symbole tangible de leur cruauté profonde; c'est comme
+l'indice de l'inexplicable fissure dans la cervelle de ces gens-là,
+d'ordinaire si maniables et doux, si accessibles au charme des petits
+enfants et des fleurs, mais qui peuvent tout à coup devenir
+tortionnaires avec joie, avec délire, arracheurs d'ongles et dépeceurs
+d'entrailles vives...
+
+Les choses qui me soutiennent en l'air, rochers et terrasses de
+marbre, dévalent au-dessous de moi, parmi les cimes des vieux cèdres,
+en des fuites glissantes à donner le vertige. La lumière est admirable
+et le silence absolu.
+
+Pékin sous mes pieds semblable à un bois!... On m'avait averti de cet
+effet incompréhensible, mais mon attente est encore dépassée. En
+dehors des parcs de la «Ville impériale», il ne me paraissait point
+qu'il y eût tant d'arbres, dans les cours des maisons, dans les
+jardins, dans les rues. Tout est comme submergé par la verdure. Et
+même au delà des remparts, qui dessinent dans le lointain extrême leur
+cadre noir, le bois recommence, semble infini. Vers l'Ouest seulement,
+c'est le steppe gris, par où j'étais arrivé un matin de neige. Et vers
+le Nord, les montagnes de Mongolie se lèvent charmantes, diaphanes et
+irisées, sur le ciel pâle.
+
+ * * * * *
+
+Les grandes artères droites de cette ville, tracées d'après un plan
+unique, avec une régularité et une ampleur qu'on ne retrouve dans
+aucune de nos capitales d'Europe, ressemblent, d'où je suis, à des
+avenues dans une forêt; des avenues que borderaient des maisonnettes
+drôles, compliquées, fragiles, en carton gris ou en fines découpures
+de papier doré. Beaucoup de ces artères sont mortes; dans celles qui
+restent vivantes, la vie s'indique, regardée de si haut, par un
+processionnement de petites bêtes brunes aplaties sur le sol, quelque
+chose qui rappelle la migration des fourmis: ces caravanes toujours,
+qui s'en vont, s'en vont lentes et tranquilles, se disperser aux
+quatre coins de la Chine immense.
+
+La région directement sous mes pieds est la plus dépeuplée de tout
+Pékin et la plus muette. Le silence seul monte vers l'affreuse idole
+et vers moi, qui, de compagnie, nous grisons de lumière, d'air vif et
+un peu glacé. A peine quelques croassements, perdus, diffusés dans
+trop d'espace, quand vient à tourbillonner au-dessous de nous un vol
+d'oiseaux noirs...
+
+ * * * * *
+
+Un semblant de regret se mêle aujourd'hui à mon après-midi de travail
+dans l'isolement de mon haut palais: regret de ce qui va finir, car je
+suis maintenant tout près de mon départ. Ce sera du reste une fin sans
+recommencement possible, car si je revenais plus tard à Pékin, ce
+palais me serait fermé, ou tout au moins n'y retrouverais-je jamais ma
+solitude charmante.
+
+Et ce lieu si lointain, si inaccessible, dont il eût semblé insensé
+autrefois de dire que je ferais ma demeure, m'est devenu déjà
+tellement familier, ainsi que tout ce qui s'y trouve et ce qui s'y
+passe! La présence de la grande déesse d'albâtre dans le temple
+obscur, la visite quotidienne du chat, le silence des entours, l'éclat
+morne du soleil d'octobre, l'agonie des derniers papillons contre mes
+vitres, le manège de quelques moineaux qui nichent aux toits d'émail,
+et la promenade des feuilles mortes, la chute des petites aiguilles
+balsamiques des cèdres sur les dalles de l'esplanade, sitôt que
+souffle le vent... Quelle singulière destinée, quand on y songe, m'a
+fait le maître ici pour quelques jours!...
+
+ * * * * *
+
+Au palais du Nord, c'est déjà bien fini des splendeurs de notre longue
+galerie. La voici traversée de place en place par des boiseries
+légères, qui pourraient être enlevées sans peine si jamais
+l'Impératrice pensait à revenir, mais qui pour le moment la partagent
+en bureaux et en chambres. Encore quelques bibelots magnifiques dans
+la partie qui sera le salon du général; ailleurs, tout a été
+simplifié, et les soieries, les potiches, les écrans, les bronzes,
+dûment catalogués aujourd'hui, sont allés au Garde-Meuble. Nos soldats
+ont même apporté dans ces futurs logements de l'état-major, pour les
+rendre habitables, des sièges européens, trouvés par là dans les
+réserves du palais,--canapés et fauteuils vaguement Henri II, couverts
+en peluche vieil or, d'un beau faste d'hôtel garni provincial.
+
+Je pars sans doute demain matin. Et, quand l'heure du dîner nous
+réunit une fois encore, le capitaine C... et moi, à notre toujours
+même table d'ébène, nous avons l'un et l'autre un peu de mélancolie à
+voir combien les choses sont changées autour de nous et combien vite
+s'est achevé notre petit rêve de souverains chinois...
+
+
+Lundi 29 octobre.
+
+J'ai retardé mon départ de vingt-quatre heures, afin de rencontrer le
+général Voyron, qui rentre à Pékin ce soir, et de prendre ses
+commissions pour l'amiral.
+
+C'est donc un dernier après-midi tout à fait imprévu à passer dans mon
+haut mirador et une dernière visite du chat, qui ne me retrouvera
+plus, ni demain ni jamais, à ma place habituelle. D'ailleurs, la
+température s'abaisse de jour en jour et mon poste de travail bientôt
+ne serait plus tenable.
+
+Avant que la porte de ce palais se referme derrière moi pour
+l'éternité, je me promène, en tournée d'adieu, dans tous les recoins
+étranges des terrasses, dans tous les kiosques maniérés et charmants,
+où l'Impératrice sans doute cachait ses rêveries et ses amours.
+
+ * * * * *
+
+Quand je vais prendre congé de la grande déesse blanche--le soleil
+déjà déclinant et les toits de la «Ville violette» déjà baignés dans
+l'or rouge des soirs--je trouve les aspects changés autour d'elle: les
+soldats qui gardent en bas la poterne sont montés pour mettre de
+l'ordre dans sa demeure; ils ont enlevé les mille cassons de
+porcelaines, de girandoles, les mille débris de vases ou de bouquets,
+et balayé avec soin la place. La déesse d'albâtre, délicieusement pâle
+dans sa robe d'or, sourit plus solitaire que jamais, au fond de son
+temple vide.
+
+Il se couche, le soleil de ce dernier jour, dans de petits nuages
+d'hiver et de gelée qui donnent froid rien qu'à regarder. Et le vent
+de Mongolie me fait trembler sous mon manteau tandis que je repasse le
+Pont de Marbre pour rentrer au palais du Nord,--où le général vient
+d'arriver, avec une escorte de cavaliers.
+
+ * * * * *
+
+Mardi 30 octobre.
+
+A cheval à sept heures du matin, sous l'inaltérable beau soleil et
+sous le vent glacé. Et je m'en vais, avec mes deux serviteurs, plus le
+jeune Chinois Toum, et une petite escorte de deux chasseurs d'Afrique
+qui m'accompagnera jusqu'à ma jonque. Environ six kilomètres à faire,
+avant d'être dans la funèbre campagne. Nous devons naturellement
+d'abord passer le Pont de Marbre, sortir du grand bois impérial.
+Ensuite, traverser, dans le nuage de poussière noire, tout ce Pékin de
+ruines, de décombres et de pouillerie, qui est en plein grouillement
+matinal.
+
+Et enfin, après les portes profondes, percées dans les hauts remparts,
+voici le steppe gris du dehors, balayé par un vent terrible, voici les
+énormes chameaux de Mongolie à crinière de lion, qui perpétuellement y
+défilent en cortège et font nos chevaux se cabrer de peur.
+
+ * * * * *
+
+L'après-midi, nous sommes à Tong-Tchéou, la ville de ruines et de
+cadavres, qu'il faut franchir dans le silence pour arriver au bord du
+Peï-Ho. Et là, je retrouve ma jonque amarrée, sous la garde d'un
+cavalier du train; ma même jonque, qui m'avait amené de Tien-Tsin, mon
+même équipage de Chinois et tout mon petit matériel de lacustre
+demeuré intact. On n'a pillé en mon absence que ma provision d'eau
+pure, ce qui est très grave pour nous, mais si pardonnable, en ce
+moment où l'eau du fleuve est un objet d'effroi pour nos pauvres
+soldats! Tant pis! nous boirons du thé bouillant.
+
+A la course, allons chez le chef d'étape régler nos papiers, allons
+toucher nos rations de campagne au magasin de vivres installé dans les
+ruines, et vite, démarrons la jonque de la rive infecte qui sent la
+peste et la mort, commençons de redescendre le fleuve, au fil du
+courant, vers la mer.
+
+Bien qu'il fasse sensiblement plus froid encore qu'à l'aller, c'est
+presque amusant de reprendre la vie nomade, de réhabiter le petit
+sarcophage au toit de natte, de s'enfoncer, à la nuit tombante, dans
+l'immense solitude d'herbages, en glissant entre les deux rives
+noires.
+
+
+Mercredi 31 octobre.
+
+Le soleil matinal resplendit sur le pont de la jonque couvert d'une
+couche de glace. Le thermomètre marque 8° au-dessous de zéro, et le
+vent de Mongolie souffle avec violence, âpre, cruel, mais puissamment
+salubre.
+
+Nous avons pour nous le courant rapide, et, beaucoup plus vite qu'au
+départ, défilent sous nos yeux les rives désolées, avec leurs mêmes
+ruines, leurs mêmes cadavres aux mêmes places. Du matin au soir, pour
+nous réchauffer, nous marchons sur le chemin de halage, courant
+presque à côté de nos Chinois à la cordelle. Et c'est une plénitude de
+vie physique; dans ce vent-là, on se sent infatigables et légers.
+
+ * * * * *
+
+Jeudi 1er novembre.
+
+Notre trajet par le fleuve n'aura duré cette fois que quarante-huit
+heures, et nous n'aurons dormi que deux nuits de gelée sous le toit de
+nattes minces qui laisse voir par ses mailles le scintillement des
+étoiles, car vers la fin du jour nous entrons à Tien-Tsin.
+
+Ce Tien-Tsin, où il nous faudra chercher un gîte pour la nuit, s'est
+repeuplé terriblement depuis notre dernier passage. Nous mettons près
+de deux heures pour traverser à l'aviron l'immense ville, au milieu
+d'une myriade de canots et de jonques, les deux rives du fleuve
+encombrées de foules chinoises qui hurlent, qui s'agitent, achètent ou
+vendent, malgré l'éboulement des murailles et des toitures.
+
+
+Vendredi 2 novembre.
+
+Sous le vent de gel et de poussière qui continue de souffler sans
+pitié, nous arrivons pour midi dans l'horrible Takou, à l'embouchure
+du fleuve. Mais hélas! impossible de rejoindre l'escadre aujourd'hui:
+les marées sont défavorables, la barre mauvaise, la mer démontée.
+Peut-être demain et encore?...
+
+J'avais presque eu le temps de l'oublier, moi, la vie incertaine et
+pénible que l'on mène ici: perpétuelle inquiétude du temps qu'il va
+faire; préoccupation pour tel chaland, chargé de soldats ou de
+matériel, qui risque d'être surpris dehors ou de s'échouer sur la
+barre; complications et dangers de toute sorte pour ce va-et-vient
+entre la terre et les navires, pour ce _débarquement du corps
+expéditionnaire_,--qui semble peut-être une chose si simple, lorsqu'on
+y regarde de loin, et qui est un monde de difficultés, dans de tels
+parages...
+
+
+Samedi 3 novembre.
+
+En route dès le matin pour l'escadre, par grosse mer. Au bout d'une
+demi-heure, la sinistre rive de Chine s'est évanouie derrière nous et
+les fumées des cuirassés commencent d'étendre sur l'horizon leur nuage
+noir. Mais nous craignons d'être forcés de rebrousser chemin, tant il
+fait mauvais...
+
+Tout trempé d'embruns, je finis cependant par arriver, et, entre deux
+lames, je saute à bord du _Redoutable_,--où mes camarades, qui n'ont
+pas eu comme moi un intermède de haute chinoiserie, sont à la peine
+depuis déjà quarante jours.
+
+
+
+
+V
+
+RETOUR A NING-HAI
+
+
+Environ six semaines plus tard. C'est encore le matin, mais il fait
+sombre et froid. Après avoir été à Tien-Tsin, à Pékin et ailleurs, où
+tant d'étranges ou funèbres images ont passé sous nos yeux, nous voici
+revenus devant Ning-Haï, que nous avions eu le temps d'oublier; notre
+navire a repris là, au petit jour, son précédent mouillage, et nous
+retournons au fort des Français.
+
+Il fait sombre et froid; l'automne, très brusque dans ces régions, a
+ramené des gelées soudaines, et les bouleaux, les saules achèvent de
+dépouiller leurs feuilles, sous un ciel bas, d'une couleur terne et
+glacée.
+
+Les zouaves, habitants du fort, qui si gaiement, il y a un mois,
+s'étaient mis en route pour y succéder à nos matelots, ont déjà laissé
+dans la terre chinoise quelques-uns des leurs, emportés par le typhus,
+ou tués par des explosions de torpilles, par des coups de feu. Et nous
+venons ce matin, avec l'amiral et des marins en armes, rendre les
+honneurs derniers à deux d'entre eux qui, d'une façon particulièrement
+tragique, par une lamentable méprise, sont tombés sous des balles
+russes.
+
+Tout est plus solitaire sur les routes de sable semées de feuilles
+jaunes. Les cosaques de la plaine ont évacué leurs campements et
+disparu, de l'autre côté de la Grande Muraille, vers la Mandchourie.
+C'est fini de l'agitation des premiers jours, fini de la confusion et
+de l'encombrement joyeux; cela «s'est tassé», comme on dit en marine;
+chacun a pris ses quartiers d'hiver à la place assignée; quant aux
+paysans d'alentour, ils ne sont pas revenus, et les villages restent
+vides, à l'abandon.
+
+Le fort, orné toujours de ses emblèmes chinois, de son écran de pierre
+et de son monstre, porte à présent un nom très français: il s'appelle
+le fort «Amiral-Pottier». Et quand nous entrons, les clairons sonnant
+aux champs pour l'amiral, les zouaves rangés sous les armes regardent
+avec un respect attendri ce chef qui vient honorer les funérailles de
+deux soldats.
+
+Les portes franchies, on a tout à coup le sentiment inattendu
+d'arriver sur un sol de France,--et vraiment on serait en peine de
+dire par quel sortilège ces zouaves, en un mois, ont fait de ce lieu
+et de ses proches alentours quelque chose qui est comme un coin de
+patrie.
+
+Rien de bien changé cependant; ils se sont contentés de déblayer les
+immondices chinoises, de mettre en ordre le matériel de guerre, de
+blanchir les logis, d'organiser une boulangerie où le pain sent
+bon,--et un hôpital où beaucoup de blessés, hélas! et de malades
+dorment sur des petits lits de camp très propres. Mais tout cela, dès
+l'abord, sans qu'on sache pourquoi, vous cause une émotion de France
+retrouvée...
+
+Au milieu du fort, dans la cour d'honneur, devant la porte de la salle
+où le mandarin trônait, deux voitures d'artillerie, sous le triste
+ciel d'automne, attendent, dételées. Leurs roues sont garnies de
+feuillage, et des draps blancs les enveloppent, semés de pauvres
+petits bouquets qui y tiennent par des épingles: dernières fleurs des
+jardins chinois d'alentour, maigres chrysanthèmes et chétives roses
+flétries par la gelée; tout cela, disposé avec des soins touchants et
+de gentilles gaucheries de soldat, pour les camarades qui sont morts
+et qui reposent là sur ces voitures, dans des cercueils couverts du
+pavillon de France.
+
+Et c'est une surprise d'entrer dans cette vaste chambre du mandarin,
+que les zouaves ont transformée en chapelle.
+
+Chapelle un peu étrange, il est vrai. Aux murs tout blancs de chaux,
+des vestes de soldats chinois sont clouées en étoiles, réunies en
+trophées avec des sabres, des poignards, et, sur la nappe blanche de
+l'autel que des potiches décorent, les flambeaux pour les cierges sont
+faits d'obus et de baïonnettes;--choses naïves et charmantes, que les
+soldats savent arranger quand ils sont en exil.
+
+La messe alors commence, très militaire, avec des piquets en armes,
+avec des sonneries de clairon qui font tomber à genoux les zouaves;
+messe dite par l'aumônier de l'escadre, dans ses ornements de deuil;
+messe de mort, pour les deux qui dorment, devant la porte, au vent
+glacé, sur les fourgons ornés de tardives fleurs. Et, dans la cour,
+les cuivres un peu assourdis entonnent lentement le «Prélude» de Bach,
+qui monte comme une prière, dominant ce mélange de patrie et de terre
+lointaine, de funérailles et de matinée grise...
+
+Ensuite c'est le départ pour un enclos chinois tout proche, aux
+solides murs de terre battue, dont nous avons fait ici notre
+cimetière. On attelle des mules aux deux fourgons lourds, et l'amiral
+lui-même conduit le deuil, par les sentiers de sable où les zouaves
+forment la haie, présentant les armes.
+
+Le soleil, ce matin, ne percera pas les nuées d'automne, au-dessus de
+cet enterrement d'enfants de France. Il fait toujours sombre et froid,
+et les saules, les bouleaux de la morne campagne continuent de semer
+sur nous leurs feuilles.
+
+Ce cimetière improvisé, au milieu de tout l'exotisme qui l'entoure, a
+déjà pris lui aussi un air d'être français,--sans doute à cause de ces
+braves noms de chez nous, inscrits sur les croix de bois des tombes
+toutes fraîches, à cause de ces pots de chrysanthèmes, apportés par
+les camarades devant les tristes mottes de terre. Cependant au-dessus
+du mur qui protège nos morts, ce rempart si voisin, qui monte et se
+prolonge indéfiniment dans la campagne sous les nuages de novembre,
+c'est la Grande Muraille de Chine,--et nous sommes loin,
+effroyablement loin, dans l'exil extrême.
+
+ * * * * *
+
+Maintenant les nouveaux cercueils sont descendus, chacun au fond de sa
+fosse, continuant ainsi la rangée, qui est déjà longue, de ces jeunes
+sépultures; tous les zouaves se sont approchés, les files serrées, et
+leur commandant rappelle en quelques mots comment ces deux-là
+tombèrent:
+
+C'était aux environs d'ici. La compagnie marchait sans méfiance, dans
+la direction d'un fort où l'on venait de hisser le pavillon de Russie,
+quand les balles tout à coup fouettèrent comme une grêle; ces Russes,
+derrière leurs créneaux, étaient des nouveaux venus qui n'avaient
+jamais rencontré de zouaves et qui prenaient leurs bonnets rouges pour
+des calottes de Boxers. Avant que la méprise fût reconnue, nous avions
+déjà plusieurs des nôtres à terre, sept blessés dont un capitaine, et
+ces deux morts, dont l'un était le sergent qui agitait notre drapeau
+pour essayer d'arrêter le feu.
+
+Enfin l'amiral à son tour parle aux zouaves, dont les regards alignés
+se voilent bientôt de bonnes larmes,--et, quand il s'avance sur le
+funèbre éboulement de terre pour abaisser son épée vers les fosses
+béantes, en disant à ceux qui y sont couchés: «Je vous salue en
+soldat, pour la dernière fois», on entend un vrai sanglot, très naïf
+et nullement retenu, partir de la poitrine d'un large garçon hâlé qui,
+dans le rang, n'a pourtant pas l'air du moins brave...
+
+ * * * * *
+
+Le vide pitoyable, à côté de cela, le vide ironique de tant de
+pompeuses cérémonies sur des tombes officielles, et de beaux discours!
+
+Oh! dans nos temps médiocres et séniles, où tout s'en va en dérision
+et où les lendemains épouvantent, heureux ceux qui sont fauchés
+debout, heureux ceux qui tombent, candides et jeunes, pour les vieux
+rêves adorables de patrie et d'honneur, et que l'on emporte enveloppés
+d'un humble petit drapeau tricolore,--et que l'on salue en soldat,
+avec des paroles simples qui font pleurer!...
+
+
+
+
+VI
+
+PÉKIN AU PRINTEMPS
+
+
+I
+
+Jeudi 18 avril 1901.
+
+Le terrible hiver de Chine, qui nous avait pour quatre mois chassés de
+ce golfe de Pékin envahi par les glaces, vient de finir, et nous voici
+de nouveau à notre poste de misère, revenus avec le printemps sur les
+eaux bourbeuses et jaunes, devant l'embouchure du Peï-Ho.
+
+Aujourd'hui, la télégraphie sans fil, par une série d'imperceptibles
+vibrations cueillies en haut de la mâture du _Redoutable_, nous
+informe que le palais de l'Impératrice, occupé par le feld-maréchal de
+Waldersee, était en feu cette nuit et que le chef d'état-major
+allemand a péri dans la flamme.
+
+De toute l'escadre alliée, nous sommes les seuls avertis, et l'amiral
+aussitôt me donne l'ordre imprévu de partir pour Pékin, où je devrai
+offrir ses condoléances au maréchal et le représenter aux funérailles
+allemandes.
+
+Vingt-cinq minutes pour mes préparatifs, emballage de grande et de
+petite tenue; le bateau qui doit m'emporter à terre ne saurait
+attendre davantage sans risquer de manquer la marée et de ne pouvoir
+franchir ce soir la barre du fleuve.
+
+Printemps encore incertain, brise froide et mer remuante. Au bout
+d'une heure de traversée, je mets pied sur la berge de l'horrible
+Takou, devant le quartier français où il me faudra passer la nuit.
+
+ * * * * *
+
+Vendredi 19 avril.
+
+La voie ferrée, que les Boxers avaient détruite, a été rétablie, et le
+train que je prends ce matin me mènera directement à Pékin, pour
+quatre heures du soir.
+
+Voyage rapide et quelconque, si différent de celui que j'avais fait au
+début de l'hiver, en jonque et à cheval!
+
+Les pluies du printemps ne sont pas commencées; la verdure frileuse
+des maïs, des sorghos et des saules, en retard sur ce qu'elle serait
+dans nos climats, sortie à grand'peine du sol desséché, jette sa
+nuance hésitante sur les plaines chinoises, saupoudrées de poussière
+grise et brûlées par un soleil déjà torride.
+
+Et combien cette apparition de Pékin est différente aussi de celle de
+la première fois! D'abord nous arrivons non plus devant les remparts
+surhumains de la «Ville tartare», mais devant ceux de la «Ville
+chinoise», moins imposants et moins sombres.
+
+Et, à ma grande surprise, par une brèche toute neuve dans cette
+muraille, le train passe, entre en pleine ville, me dépose devant la
+porte du «temple du Ciel»!--Il en va de même, paraît-il, pour la ligne
+de Pao-Ting-Fou: l'enceinte babylonienne a été percée, et le chemin de
+fer pénètre Pékin, vient mourir à l'entrée des quartiers
+impériaux.--Que de bouleversements inouïs trouvera cet empereur
+Céleste, s'il revient jamais: les locomotives courant et sifflant à
+travers la vieille capitale de l'immobilité et de la cendre!...
+
+ * * * * *
+
+Sur le quai de cette gare improvisée, une animation plutôt joyeuse;
+beaucoup de monde européen, au-devant des voyageurs qui débarquent.
+
+Parmi tant d'officiers réunis là, il en est un que je reconnais sans
+l'avoir jamais vu, et vers qui spontanément je m'avance: le colonel
+Marchand, le héros que l'on sait,--arrivé à Pékin en novembre dernier,
+alors que je n'y étais déjà plus. Et, ensemble, nous partons en
+voiture pour le quartier général français, où l'hospitalité m'est
+offerte.
+
+C'est à une lieue environ, ce quartier général, toujours dans ce petit
+palais du Nord que j'avais connu au temps de sa splendeur chinoise et
+dont j'avais suivi les premières transformations. Lui-même, le
+colonel, habite tout auprès, dans le palais de la Rotonde,--et, en
+causant, nous découvrons que, pour son logis particulier, il a
+justement choisi, sans le savoir, le même kiosque où j'avais fait mon
+cabinet de travail, durant ces journées de lumière et de silence, à
+l'arrière-saison.
+
+Nous nous en allons par la grande voie magnifique des cortèges et des
+empereurs, par les portes triples percées dans les colossales
+murailles rouges sous l'écrasement des donjons à meurtrières; par les
+ponts de marbre, entre les gros lions de marbre au rire affreux, entre
+les vieux obélisques couleur d'ivoire où perchent des bêtes de rêve.
+
+Et quand, après les cahots, le tapage et les foules, notre voiture
+glisse enfin librement sur les larges dalles de pierre, dans la
+relative solitude qu'est la «Ville Jaune», toute cette magnificence,
+revue ce soir, me paraît plus que jamais condamnée, et son temps plus
+révolu. Le Pékin impérial, dans son éternelle poussière, se chauffe à
+ces rayons d'avril, mais sans s'éveiller, sans reprendre vie après son
+long hiver glacé. Pas une goutte de pluie encore n'est tombée: un sol
+de poussière, des parcs de poussière.
+
+Les vieux cèdres, noirâtres et poudreux, semblent des momies d'arbres,
+tandis que le vert des saules monotones commence à peine de poindre
+timidement, dans l'air comme blanchi de cendre, sous le terrible
+soleil tout blanc. En haut, vers un ciel clair qui est tissé de
+lumière et de chaleur, montent les souveraines toitures, les pyramides
+de faïence couleur d'or, dont l'affaissement de plus en plus s'accuse,
+et la vétusté, sous les touffes d'herbe et les nids d'oiseau. Les
+cigognes de Chine, revenues avec le printemps, sont toutes là
+perchées, en rang sur le faîte prodigieux des palais, sur les
+précieuses tuiles, parmi les cornes et les griffes des monstres
+d'émail: petites personnes immobile et blanches, à demi perdues dans
+l'éblouissement de ce ciel, on dirait qu'elles méditent longuement sur
+les destructions de la ville, en contemplant à leurs pieds tant de
+mornes demeures... Vraiment, je trouve que Pékin a vieilli encore
+depuis mon voyage d'automne, mais vieilli d'un siècle ou deux; cet
+ensoleillement d'avril l'accable davantage, le rejette d'une façon
+plus définitive parmi les irrémédiables ruines; on le sent fini, sans
+résurrection possible.
+
+ * * * * *
+
+Samedi 20 avril.
+
+Ce matin, à neuf heures, sous un soleil torride, ont lieu les
+funérailles du général Schwarzhof, qui fut l'un des plus grands
+ennemis de la France, et qui trouva dans ce palais chinois une mort si
+imprévue, quand sa destinée semblait l'appeler à devenir le chef
+d'état-major général de l'armée allemande.
+
+Tout le palais n'a pas brûlé, mais seulement la partie superbe où le
+maréchal et lui habitaient, les appartements aux incomparables
+boiseries d'ébène et la salle du trône remplie de chefs-d'oeuvre
+d'art ancien.
+
+Le cercueil a été disposé dans une grande salle épargnée par le feu.
+Devant la porte, sous le dangereux soleil, se tient le maréchal aux
+cheveux blancs; un peu accablé, mais gardant sa grâce exquise de
+gentilhomme et de soldat, il accueille là les officiers qu'on lui
+présente: des officiers de tout costume et de tout pays, arrivant à
+cheval, à pied, en voiture, coiffés de claques, de casques ornés
+d'ailes ou de plumets. Viennent aussi de craintifs dignitaires
+chinois, gens d'un autre monde, et, dirait-on, d'un autre âge de
+l'histoire humaine. Et les messieurs en haut de forme de la diplomatie
+ne manquent pas non plus, apportés comme par anachronisme dans les
+vieux palanquins asiatiques.
+
+La chinoiserie de la salle est entièrement dissimulée sous des
+branches de cyprès et de cèdre, cueillies dans le parc impérial par
+les soldats allemands et par les nôtres; elles tapissent la voûte et
+les murailles, ces branches, et de plus font la jonchée par terre;
+elles répandent une odeur balsamique de forêt autour du cercueil, qui
+disparaît sous les lilas blancs des jardins de l'Impératrice.
+
+Après le discours d'un pasteur luthérien, il y a un choeur d'Hændel,
+chanté derrière les verdures par de jeunes soldats allemands, avec des
+voix si fraîches et si faciles que cela repose comme une musique
+céleste. Et, à travers la grande salle, des pigeons familiers, que
+l'invasion barbare n'a pas troublés dans leurs habitudes, volent
+tranquillement au-dessus de nos têtes empanachées ou dorées.
+
+ * * * * *
+
+Au son des cuivres militaires, le cortège ensuite se met en marche,
+pour faire le tour du Lac des Lotus. Sur le parcours, une haie, telle
+qu'on n'en avait jamais vu, est formée par des soldats de toutes les
+nations; des Bavarois succèdent à des Cosaques, des Italiens à des
+Japonais, etc. Parmi tant d'uniformes de couleur plutôt sombre,
+tranchent les vestes rouges du petit détachement anglais, dont les
+reflets dans le lac font comme des traînées sanglantes et
+cruelles,--oh! un tout petit détachement, presque un peu ridicule, à
+côté de ceux que les autres nations ont envoyés: l'Angleterre, en
+Chine, s'est surtout fait représenter par des hordes d'Indiens, et
+chacun sait, hélas! à quelle sorte de besogne ses troupes en ce moment
+sont ailleurs occupées...
+
+Sous la réverbération fatigante de dix heures du matin, les eaux, qui
+renversent les images de ces cordons de soldats, reflètent aussi les
+grands palais désolés, ou les quais de marbre, les kiosques de faïence
+bâtis çà et là tout au bord dans les herbages; et par endroits les
+lotus, qui avec le printemps commencent à sortir des vases profondes
+engraissées de cadavres, montrent à la surface leurs premières
+feuilles d'un vert teinté de rose.
+
+On s'arrête à une pagode semi-obscure, où le cercueil sera
+provisoirement laissé. Elle est tellement remplie de feuillage qu'on
+croirait d'abord entrer dans un jardin de cèdres, de saules et de
+lilas blancs; mais bientôt les yeux distinguent, derrière et au-dessus
+de ces verdures, d'autres frondaisons plus rares et plus magnifiques,
+des frondaisons étincelantes, ciselées jadis par les Chinois pour
+leurs dieux, en forme de touffes d'érable, de touffes de bambou, et
+montant comme de hautes charmilles d'or vers les plafonds d'or.
+
+ * * * * *
+
+C'est la fin de ces étranges funérailles. Ici, les groupes se
+divisent, se trient par nations, pour se disperser bientôt dans les
+allées brûlantes du bois, s'en aller vers les différents palais...
+
+ * * * * *
+
+Sous la lumière d'avril, le décor de la «Ville jaune» paraît plus
+profond, plus vaste que jamais. Et vraiment on se sent confondu devant
+tout ce factice gigantesque. Combien le génie de ce peuple chinois a
+été jadis admirable! Au milieu d'une plaine aride, d'un steppe sans
+vie, avoir créé de toutes pièces et d'un seul coup cette ville de
+vingt lieues de tour, avec ses aqueducs, ses bois, ses rivières, ses
+montagnes et ses grands lacs! Avoir créé des lointains de forêt, des
+horizons d'eau pour donner aux souverains des illusions de fraîcheur!
+Et avoir enfermé tout cela--qui est cependant si grand qu'on ne le
+voit pas finir,--l'avoir séparé du reste du monde, l'avoir séquestré,
+si l'on peut dire ainsi, derrière de formidables murailles!
+
+Ce que les plus audacieux architectes n'ont pu créer, par exemple, ni
+les plus fastueux empereurs, c'est un vrai printemps dans leur pays
+desséché, un printemps comme les nôtres, avec les pluies tièdes, avec
+la poussée folle des graminées, des fougères et des fleurs. Point de
+pelouses, point de mousses, ni de foins odorants; le renouveau, ici,
+s'indique à peine par les maigres feuilles des saules, par quelque
+touffe d'herbe de place en place, ou la floraison, çà et là, d'une
+espèce de giroflée violette, sur la poussière du sol. Il ne pleuvra
+qu'en juin, et alors ce sera un déluge, noyant toutes choses...
+
+ * * * * *
+
+Pauvre «Ville jaune», où nous cheminons ce matin, sous un soleil de
+plomb, rencontrant tant de monde, tant de détachements armés, tant
+d'uniformes, pauvre «Ville jaune» qui fut pendant des siècles fermée à
+tous, refuge inviolable des rites et des mystères du passé, lieu de
+splendeur, d'oppression et de silence; quand je l'avais vue en
+automne, elle gardait un air de délaissement qui lui seyait encore;
+mais je la retrouve animée aujourd'hui par la vie débordante des
+soldats de toute l'Europe! Partout, dans les palais, dans les pagodes
+d'or, des cavaliers «barbares» traînent leurs sabres, ou pansent leurs
+chevaux, sous le nez des grands bouddhas rêveurs...
+
+ * * * * *
+
+Vu aujourd'hui, chez des marchands chinois, un dépôt de ces
+ingénieuses statuettes en terre cuite qui sont une spécialité de
+Tien-Tsin. Elles ne figuraient jusqu'à cette année que des gens du
+Céleste Empire, de toutes les conditions sociales et dans toutes les
+circonstances de la vie; mais celles-ci, inspirées par l'invasion,
+représentent les divers «guerriers d'Occident», types et costumes
+reproduits avec la plus étonnante exactitude. Or, les minutieux
+modeleurs ont donné aux soldats de certaines nations européennes, que
+je préfère ne pas désigner, des expressions de colère féroce, leur ont
+mis en main des sabres au clair ou des triques, des cravaches levées
+pour cingler.
+
+Quant aux nôtres, coiffés de leur béret de campagne et très Français
+de visage avec leurs moustaches faites en soie jaune ou brune, ils
+portent tous tendrement dans leurs bras des bébés chinois. Il y a
+plusieurs poses, mais toujours procédant de la même idée; le petit
+Chinois quelquefois tient le soldat par le cou et l'embrasse; ailleurs
+le soldat s'amuse à faire sauter le bébé qui éclate de rire; ou bien
+il l'enveloppe soigneusement dans sa capote d'hiver... Ainsi donc, aux
+yeux de ces patients observateurs, tandis que les autres troupiers
+continuent de brutaliser et de frapper, le troupier de chez nous est
+celui qui, après la bataille, se fait le grand frère des pauvres bébés
+ennemis; au bout de quelques mois de presque cohabitation, voilà ce
+qu'ils ont trouvé, les Chinois, et ce qu'ils ont trouvé tout seuls,
+pour caractériser les Français.
+
+Il faudrait pouvoir répandre en Europe les exemplaires de ces
+différentes statuettes: ce serait pour nous, par comparaison, un bien
+glorieux trophée rapporté de cette guerre,--et, dans notre pays même,
+cela fermerait la bouche à nombre d'imbéciles[3].
+
+[Note 3: Peu de jours après, par ordre des commandants supérieurs,
+les statuettes accusatrices ont été retirées de la circulation et les
+moules brisés. Seules, les statuettes Françaises sont restées en
+vente: encore sont-elles devenues fort rares.]
+
+ * * * * *
+
+Dans l'après-midi, le maréchal de Waldersee vient au quartier général
+français. Il se complaît à redire, ce qui est du reste la vérité, que
+l'incendie a été éteint presque uniquement par nos soldats,--sous la
+conduite de mon nouvel ami, le colonel Marchand.
+
+En effet, le soir, vers onze heures, étant à songer sur les hautes
+terrasses de son palais de la Rotonde, le colonel se trouva en bonne
+place pour voir l'immense gerbe rouge, reflétée dans l'eau, s'élancer
+superbement de cet amas d'ébène sculptée et de fin laque d'or. Il
+accourut le premier, avec un détachement de chez nous, et, jusqu'au
+matin, il put maintenir dix pompes françaises en action, tandis que
+notre infanterie de marine, sous ses ordres, faisait à coups de hache
+la part du feu. C'est à lui en outre que l'on doit d'avoir pu
+retrouver le corps du général Schwarzhof: sur la place exacte où il le
+savait tombé, il fit constamment diriger une gerbe d'eau, sans
+laquelle l'incinération eût été complète.
+
+ * * * * *
+
+Je vais, le soir, faire visite à monseigneur Favier, qui est tout
+juste revenu de sa tournée d'Europe, plein de confiance et de projets.
+
+Et comme tout est changé, depuis l'automne, dans la concession
+catholique! Au lieu de l'accablement et du silence, c'est la vie et la
+pleine activité. Huit cents ouvriers--presque tous Boxers, affirme
+l'évêque, avec un beau sourire de défi--travaillent à réparer la
+cathédrale, qui est emmaillotée du haut en bas dans des échafaudages
+de bambou. On a tracé alentour des avenues plus larges, planté des
+allées de jeunes acacias, entrepris mille choses, tout comme si une
+ère de paix définitive était commencée, les persécutions à jamais
+finies.
+
+Pendant que je suis à causer avec l'évêque, dans le parloir blanc, le
+maréchal arrive. Il reparle de l'incendie de son palais,
+naturellement, et, avec sa délicate courtoisie, il veut bien nous dire
+que, de tous les souvenirs perdus par lui dans le désastre, ce qu'il
+regrette le plus, c'est sa croix française de la Légion d'honneur.
+
+
+II
+
+Dimanche 21 avril.
+
+Ma facile mission terminée, je n'avais plus qu'à reprendre le chemin
+du _Redoutable_.
+
+Mais le général a eu la bonté, hier soir, de m'offrir de rester auprès
+de lui quelques jours encore. Il me propose d'aller visiter les
+tombeaux des empereurs de la dynastie actuelle, qui sont dans un bois
+sacré, à une cinquantaine de lieues au sud-ouest de Pékin; tombeaux
+que l'on n'avait jamais vus avant cette guerre et qu'on ne verra sans
+doute jamais après. Pour cela, il faut écrire là-bas à l'avance,
+avertir les mandarins, avertir surtout les commandants des postes
+français échelonnés sur la route, et c'est presque une petite
+expédition à organiser; j'ai donc demandé dix jours à l'amiral, qui a
+bien voulu me les accorder par dépêche, et me voici encore l'hôte de
+ce palais pour bien plus longtemps que je ne l'aurais cru.
+
+Ce matin dimanche, je vais assister à la grand'messe des Chinois, dans
+la cathédrale en réparation de monseigneur Favier.
+
+J'entre par le côté gauche de la nef,--qui est le côté des hommes,
+tandis que toute la partie droite est réservée aux femmes.
+
+L'église, quand j'arrive, est déjà bondée de Chinois et de Chinoises
+agenouillés, à tout touche, et fredonnant ensemble à mi-voix une sorte
+de mélopée ininterrompue, comme le bourdonnement d'une ruche immense.
+On sent fortement le parfum du musc, dont toutes les robes de coton ou
+de soie sont imprégnées, et aussi une intolérable odeur de race jaune
+qui ne se peut définir. Devant moi, jusqu'au fond de l'église, des
+hommes à genoux, tête baissée; des dos par centaines, sur lesquels
+pendent les longues queues. Du côté des femmes, ce sont des soies
+vives, une violente bigarrure de couleurs; des chignons lisses et
+noirs comme de l'ébène vernie, piqués de fleurs et d'épingles
+d'or.--Et tout ce monde chante, presque à bouche fermée, comme en
+rêve. Le recueillement est visible, et il est touchant, malgré
+l'extrême drôlerie des personnages; vraiment ces gens-là prient, et
+semblent le faire avec humilité, avec ferveur.
+
+ * * * * *
+
+Maintenant, voici le spectacle pour lequel j'avoue que j'étais venu:
+la sortie de la messe,--une occasion unique de voir quelques-unes des
+belles dames de Pékin, car elles ne se montrent point dans les rues,
+où ne circulent que les femmes de basses classes.
+
+Et elles étaient bien là deux ou trois cents élégantes, qui commencent
+de sortir l'une après l'autre avec lenteur, sur leurs pieds trop
+petits et leurs chaussures trop hautes. Oh! les étranges minois fardés
+et les étranges atours, émergeant à la file par la porte étroite. Ces
+coupes de pantalons, ces coupes de tuniques, ces recherches de formes
+et de couleurs, tout cela doit être millénaire comme la Chine,--et
+combien c'est loin de nous! on dirait des poupées d'un autre âge, d'un
+autre monde, échappées des vieux paravents ou des vieilles potiches,
+pour prendre réalité et vie sous ce beau soleil d'un matin d'avril. Il
+y a des dames chinoises aux orteils déformés, aux invraisemblables
+petits souliers pointus; pointus aussi, leurs catogans tout empesés et
+tout raides, qui se relèvent sur leurs nuques comme des queues
+d'oiseau. Il y a des dames tartares, de cette aristocratie spéciale
+qu'on appelle «les huit bannières»; elles ont les pieds naturels,
+celles-ci, mais leurs mules brodées posent sur des talons plus hauts
+que des échasses, leur chevelure est étendue, dévidée comme un
+écheveau de soie noire, sur une longue planchette qu'elles placent en
+travers, derrière leur tête, et qui leur fait deux cornes
+horizontales, avec une fleur artificielle à chaque bout.
+
+Peintes à la façon des têtes de cire chez les coiffeurs, bien blanches
+avec un petit rond bien rose au milieu de chaque joue, on sent
+qu'elles s'arrangent ainsi par étiquette, par convenance, sans viser
+le moins du monde à l'illusion.
+
+Elles causent, elles rient discrètement; elles mènent par la main des
+bébés adorables, qui ont été sages à la messe comme des petits chats
+en porcelaine, et qu'elles ont coiffés, attifés avec un art tout à
+fait comique. Beaucoup sont jolies, très jolies même; presque toutes
+ont l'air réservé, l'air décent, l'air comme il faut.
+
+ * * * * *
+
+Et cette sortie a lieu tranquillement, avec des apparences de paix et
+de joie, dans la pleine sécurité de ces entours, qui furent, il y a si
+peu de temps, un lieu de massacre et d'horreur. Les portes des enclos
+sont grandes ouvertes et une avenue toute neuve, bordée de jeunes
+arbres, est tracée au travers de ces ruines, qui furent récemment un
+charnier de cadavres. Quantité de charrettes chinoises, aux belles
+housses de soie ou de coton bleu, sont là qui attendent, sur leurs
+roues pesantes ornées de cuivre, et toutes les poupées, avec mille
+cérémonies, y prennent place, s'en vont comme on s'en va d'une fête...
+Une fois de plus, les chrétiens de la Chine ont gain de cause et ils
+triomphent librement--jusqu'à la tuerie prochaine.
+
+ * * * * *
+
+A deux heures aujourd'hui, suivant la coutume des dimanches, la
+musique de l'infanterie de marine se met à jouer dans la cour du
+quartier général,--dans la cour de ce palais du Nord, que j'avais
+connue remplie de débris étranges et magnifiques, sous le vent glacé
+d'automne, et qui est à présent si bien déblayée, si bien ratissée,
+avec un commencement de verdure d'avril aux branches de ses petits
+arbres.
+
+Il est plutôt triste, ce semblant de dimanche français. Le sentiment
+de l'exil, que l'on ne perd jamais ici, est avivé plutôt par cette
+pauvre musique presque sans auditeurs, où ne viennent point de femmes
+parées ni de bébés joyeux, mais seulement deux ou trois groupes de
+soldats flâneurs, et quelques malades ou blessés de notre hôpital, aux
+jeunes figures pâlies, l'un traînant la jambe, l'autre s'appuyant sur
+une béquille.
+
+Et toutefois on se sent aussi un peu chez nous par instants, autour de
+cette musique-là; ce va-et-vient de zouaves, de troupiers d'infanterie
+de marine et de bonnes Soeurs arrive à figurer comme un petit coin
+de France. Et puis, au-dessus des galeries vitrées, qui encadrent de
+leurs colonnettes et de leur exotisme cette cour du quartier, monte la
+flèche gothique de l'église proche, avec un grand drapeau tricolore
+qui flotte au sommet, bien haut dans le ciel bleu, dominant tout, et
+protégeant notre petite patrie ici improvisée, au milieu de ce repaire
+des empereurs de Chine.
+
+ * * * * *
+
+Quel changement dans ce palais du Nord, depuis mon passage de
+l'automne dernier!
+
+En dehors de la partie réservée au général et à ses officiers, toutes
+les galeries, toutes les dépendances sont devenues des salles
+d'hôpital pour nos soldats; cela convenait d'ailleurs merveilleusement
+à un tel usage, ces corps de logis séparés les uns des autres par des
+cours et élevés sur de hautes assises en granit. Il y a là maintenant
+près de deux cents lits pour nos pauvres malades, qui y sont installés
+à ravir, ayant de l'air et de la lumière à discrétion, grâce à tous
+les vitrages de ces fantaisistes palais. Et les braves Soeurs en
+cornette blanche trottent menu de côté et d'autre, colportant les
+potions, les linges bien propres--et les bons sourires.
+
+Le petit parloir de la supérieure--une vieille fille au fin visage
+desséché qui vient de recevoir la croix devant le front de nos troupes
+rangées, pour avoir été constamment admirable pendant le siège--son
+petit parloir badigeonné à la chaux est tout à fait typique et
+charmant, avec ses six chaises chinoises, sa table chinoise, ses deux
+aquarelles chinoises de fleurs et de fruits pondues aux murs (toutes
+choses choisies parmi ce qu'il y avait de plus modeste et de plus
+discret dans les réserves sardanapalesques de l'Impératrice); et la
+grande Vierge de plâtre qui y trône à la place d'honneur est entre
+deux potiches remplies de lilas blanc.
+
+Les lilas blancs! Il y en a de magnifiques touffes fleuries, dans tous
+les jardins murés de ce palais; eux seuls indiquent joyeusement ici
+l'avril, le vrai renouveau sous ce déjà brûlant soleil,--et c'est,
+comme on pense, une aubaine pour les bonnes Soeurs, qui en font de
+véritables bosquets à leurs Vierges et à leurs saintes, sur leurs
+petites chapelles naïves.
+
+Tous ces logis de mandarins ou de jardiniers, qui s'en vont là-bas
+jusque sous les arbres, je les avais connus en plein désarroi,
+encombrés de dépouilles étranges, d'immondices inquiétantes, et
+empestant le cadavre: à présent je les retrouve bien nets, bien
+blanchis à la chaux, n'ayant plus rien de funèbre; les religieuses y
+ont passé, établissant ici une buanderie, là une cuisine où l'on fait
+de la bonne soupe pour les convalescents, ailleurs une lingerie où des
+piles de draps et de chemises pour les malades sentent bon la lessive
+et sont bien en ordre sur des étagères garnies de papier immaculé...
+
+Du reste, je suis comme le plus simple de nos matelots ou de nos
+soldats: très enclin à me laisser réconforter et charmer rien que par
+la vue d'une cornette de bonne Soeur. C'est sans doute une lacune
+regrettable de mon imagination, mais je vibrerais certainement moins
+devant le chignon d'une infirmière laïque...
+
+ * * * * *
+
+Hors de notre quartier général, le dimanche, en ces temps inouïs pour
+Pékin, est marqué par la quantité de soldats de toutes armes qui
+circulent dans les rues.
+
+On a partagé la ville en zones, confiées chacune à l'un des peuples
+envahisseurs, et on ne voisine guère d'une zone à l'autre; les
+officiers quelquefois, les soldats presque jamais. Par exception, les
+Allemands viennent un peu chez nous, et nous chez eux,--puisque l'un
+des résultats les plus indéniables de cette guerre aura été d'établir
+une sympathie entre les hommes des deux armées; mais là se bornent les
+relations internationales de nos troupes.
+
+La partie de Pékin dévolue à la France, et qui a plusieurs kilomètres
+de tour, est celle que les Boxers pendant le siège avaient le plus
+détruite, celle qui renfermait le plus de ruines et de solitudes, mais
+celle aussi où la vie et la confiance ont le plus tôt reparu. Nos
+soldats sont ceux qui fusionnent le plus gentiment avec les Chinois,
+les Chinoises, même les bébés chinois. Dans tout ce monde-là, ils se
+sont fait des amis, et cela se voit de suite à la façon dont on vient
+à eux familièrement, au lieu de les fuir.
+
+Dans ce Pékin français, la moindre maisonnette à présent a planté sur
+ses murs un petit pavillon tricolore comme sauvegarde. Beaucoup de
+gens ont même collé sur leur porte un placard de papier blanc, dû à
+l'obligeance de quelqu'un de nos troupiers, et sur lequel on lit en
+grosses lettres d'écriture enfantine: «Nous sommes des Chinois
+protégés français», ou bien: «Ici, c'est tout Chinois chrétiens.»
+
+Et le moindre bébé en robe, ou tout nu coiffé d'un ruban et d'une
+queue, a appris à nous faire en souriant le salut militaire quand nous
+passons.
+
+ * * * * *
+
+Au coucher du soleil, les soldats rentrent, les casernes se ferment.
+Silence et obscurité partout.
+
+Nuit particulièrement noire aujourd'hui. Vers dix heures, je sors du
+quartier avec un de mes camarades de l'armée de terre. Une lanterne à
+la main, nous nous en allons dans le dédale sombre, hélés d'abord çà
+et là par des sentinelles, puis ne rencontrant plus personne que des
+chiens effarés, et traversant des ruines, des cloaques, d'ignobles
+ruelles qui sentent la mort.
+
+Une maison d'aspect très louche est le terme de notre course... Les
+veilleurs de la porte, qui étaient aux aguets, nous annoncent par un
+long cri sinistre, et nous nous enfonçons dans une série de détours et
+de couloirs obscurs. Plusieurs petites chambres, basses de plafond,
+trop encloses, étouffantes, qu'éclairent de vagues lampes fumeuses;
+elles ne sont meublées que d'un divan et d'un fauteuil; l'air
+irrespirable y est saturé d'opium et de musc. Et le patron, la
+patronne ont bien l'embonpoint et la bonhomie patriarcale qui cadrent
+avec une telle demeure.
+
+Je prie cependant que l'on ne s'y trompe pas: c'est ici une _maison de
+chant_ (une des plus vieilles institutions chinoises, tendant à
+disparaître), et on n'y vient que pour entendre de la musique, dans
+des nuages de fumée endormeuse.
+
+Avec hésitation, nous prenons place dans une des chambres étroites,
+sur un matelas rouge, sur des coussins rouges, dont les broderies
+représentent naturellement des bêtes horribles. La propreté est
+douteuse et l'excès des senteurs nous gêne. Aux murs tendus de papier,
+des aquarelles représentent des sages béatifiés parmi des nuées. Dans
+un coin, une vieille pendule allemande, qui doit habiter Pékin depuis
+au moins cent ans, bat son tic tac au timbre grêle. On dirait que, dès
+l'arrivée, notre esprit s'enténèbre au milieu de tant de lourds rêves
+d'opium qui ont dû éclore sur ce divan, puis rester captifs sous les
+solives de l'écrasant plafond noir.--Et c'est ici un lieu de fête
+élégante pour Chinois, un lieu réservé où, avant la guerre, aucun
+Européen, à prix d'or, n'aurait pu être admis.
+
+Repoussant les longues pipes empoisonnées que l'on nous offre, nous
+allumons des cigarettes turques, et la musique commence.
+
+C'est d'abord un guitariste qui se présente, un guitariste merveilleux
+comme il ne s'en trouve qu'à Grenade ou à Séville. Il fait pleurer sur
+ses cordes des chants d'une tristesse infinie.
+
+Après, pour nous amuser, il imite, toujours sur sa même guitare, le
+bruit d'un régiment français qui passe: les tambours en sourdine et
+notre «Marche des zouaves» qui semble sonnée par des clairons dans le
+lointain.
+
+Paraissent enfin trois petites bonnes femmes, pâlottes et grasses, qui
+vont nous faire entendre des trios plaintifs, avec des vocalises en
+mineur dont la tristesse convient aux rêves de la _fumée noire_. Mais,
+avant de chanter, l'une des trois, qui est l'étoile, une bizarre
+petite créature très parée, avec une tiare comme une déesse, en fleurs
+en papier de riz, s'avance vers moi sur la pointe de ses pieds
+martyrisés, me tend la main à l'européenne, disant en français, d'un
+accent un peu créole et non sans une certaine aisance distinguée:
+
+--Bonsoir, colonel!...
+
+Et c'était bien la dernière des choses que j'attendais! Vraiment,
+l'occupation de Pékin par nos troupes françaises aura été féconde en
+résultats imprévus...
+
+ * * * * *
+
+Lundi 22 avril.
+
+Mon voyage aux tombeaux des Empereurs tarde à s'organiser. Les
+réponses arrivées au quartier général disent que le pays est moins sûr
+depuis quelques jours, des bandes de Boxers ayant reparu dans la
+province, et on attend de nouveaux renseignements pour me laisser
+partir.
+
+Et je suis allé revoir, à l'ardent soleil printanier d'aujourd'hui,
+l'horreur des cimetières chrétiens violés par les Chinois.
+
+Le bouleversement y est demeuré pareil, c'est toujours le même chaos
+de marbres funéraires, d'emblèmes mutilés, de stèles renversées. Les
+quelques débris humains que les Boxers n'avaient pas eu le loisir de
+broyer avant leur déroute traînent aux mêmes places; aucune main
+pieuse n'a osé les ensevelir à nouveau, car, suivant les idées
+chinoises, ce serait accepter l'injure subie que de les remettre en
+terre: jusqu'au jour des réparations complètes, ils doivent rester là
+pour crier vengeance. Rien n'est changé dans ce lieu d'abomination,
+sauf qu'il ne gèle plus, sauf que le soleil brûle, et que, çà et là,
+sur le sol poudreux, fleurissent des pissenlits jaunes ou des
+giroflées violettes.
+
+Quant aux grands puits béants que l'on avait comblés avec des cadavres
+de torturés, le temps a commencé d'y faire son oeuvre: les martyrs
+se sont desséchés; le vent a jeté sur eux de la terre et de la
+poussière; ils ne forment plus qu'un même et compact amas grisâtre,
+duquel cependant s'élèvent encore des mains, des pieds, des crânes.
+
+Mais, dans l'un de ces puits, sur cette sorte de croûte humaine qui
+monte à un mètre environ du sol, gît le cadavre d'un pauvre bébé
+chinois, vêtu d'une petite chemise déchirée et emmailloté d'un morceau
+de laine rouge;--un cadavre tout frais et peut-être à peine raidi.
+C'est une petite fille sans doute, car pour les filles seulement, les
+Chinois ont de ces dédains atroces; nos bonnes Soeurs, le long des
+chemins, en ramassent ainsi tous les jours,--qu'on a jetées sur des
+tas de fumier et qui respirent encore. Celle-ci, probablement, a été
+lancée avant d'être morte,--soit qu'elle fût malade, mal venue, ou de
+trop dans la famille. Elle gît sur le ventre, les bras en croix,
+terminés par des menottes de poupée. Le nez, d'où le sang a jailli,
+est collé sur les débris affreux; un duvet de jeune moineau couvre sa
+nuque où se promènent les mouches.
+
+ * * * * *
+
+Pauvre petite créature, dans son lambeau de laine rouge, avec ses
+menottes étendues! Pauvre petit visage caché que personne ne
+retournera jamais, pour le regarder encore, avant la décomposition
+dernière!...
+
+
+
+
+VII
+
+VERS LES TOMBEAUX DES EMPEREURS
+
+
+I
+
+Vendredi 26 avril.
+
+C'est enfin aujourd'hui mon départ pour ce bois sacré qui renferme les
+sépultures impériales.
+
+A sept heures du matin, je quitte le palais du Nord, emmenant mes
+serviteurs de l'automne dernier, Osman et Renaud, plus quatre
+chasseurs d'Afrique et un interprète chinois. Nous partons à cheval,
+sur nos bêtes choisies pour le voyage et qui prendront le chemin de
+fer avec nous.
+
+D'abord deux ou trois kilomètres à travers Pékin, dans la belle
+lumière matinale, par les grandes voies magnifiquement désolées,
+celles des cortèges et des empereurs, par les triples portes rouges,
+entre les lions de marbre et les obélisques de marbre, jaunis comme de
+vieux ivoires.
+
+Maintenant, la gare,--et c'est en pleine ville, au pied de la muraille
+de la deuxième enceinte, puisque les barbares d'Occident ont osé
+commettre ce sacrilège, de crever les remparts pour faire passer leurs
+machines subversives.
+
+Embarquement de mes hommes et de mes chevaux. Puis le train file à
+travers les dévastations de la «Ville chinoise», et longe pendant
+trois ou quatre kilomètres la colossale muraille grise de la «Ville
+tartare», qui ne finit plus de se dérouler toujours pareille, avec ses
+mêmes bastions, ses mêmes créneaux, sans une porte, sans rien qui
+repose de sa monotonie et de son énormité.
+
+Une brèche dans l'enceinte extérieure nous jette enfin au milieu de la
+triste campagne.
+
+Et c'est, pendant trois heures et demie, un voyage à travers la
+poussière des plaines, rencontrant des gares détruites, des décombres,
+des ruines. D'après les grands projets des nations alliées, cette
+ligne, qui va actuellement jusqu'à Pao-Ting-Fou, devra être prolongée
+de quelques centaines de lieues, de façon à réunir Pékin et Hankéou,
+les deux villes monstres; elle deviendrait ainsi une des grandes
+artères de la Chine nouvelle, semant à flots sur son passage les
+bienfaits de la civilisation d'Occident...
+
+ * * * * *
+
+A midi, nous mettons pied à terre devant Tchou-Tchéou, une grande
+ville murée, dont on aperçoit, comme dans un nuage de cendre, les
+hauts remparts crénelés et les deux tours à douze étages. On se
+reconnaît à peine à vingt pas, comme par les temps très brumeux du
+Nord, tant il y a de poussière en suspens partout, sous un soleil
+terni et jaunâtre, dont la réverbération est cependant accablante.
+
+Le commandant et les officiers du poste français qui occupe
+Tchou-Tchéou depuis l'automne ont eu la bonté de venir au-devant de
+moi et m'emmènent déjeuner à leur table, dans la quasi fraîcheur des
+grandes pagodes un peu obscures où ils sont installés avec leurs
+hommes. En effet, me disent-ils, la route des tombeaux[4], qui
+semblait dernièrement si sûre, l'est moins depuis quelques jours; il y
+a par là, en maraude, une bande de deux cents Boxers qui est venue
+hier attaquer un des grands villages par où je passerai, et on s'est
+battu toute la matinée,--jusqu'à l'apparition du détachement français
+envoyé au secours des villageois, qui a fait envoler les Boxers comme
+une compagnie de moineaux.
+
+[Note 4: Il s'agit ici non pas des tombeaux des Mings, qui ont été
+explorés depuis de longues années par tous les Européens de passage à
+Pékin, mais des tombeaux des empereurs de la dynastie actuelle, dont
+les abords mêmes avaient toujours été interdits.]
+
+--Deux cents Boxers, reprend le commandant du poste en calculant dans
+sa tête, voyons, deux cents Boxers: il vous faut au moins dix hommes.
+Vous avez déjà six cavaliers; je vais, si vous le voulez, vous en
+ajouter quatre.
+
+Je crois devoir faire alors quelques cérémonies, lui répondre que
+c'est trop, qu'il me comble. Et, sous le nez des bouddhas qui nous
+regardent déjeuner, voici que nous nous mettons à rire l'un et
+l'autre, frappés tout à coup par l'air d'extravagante fanfaronnade de
+ce que nous disons. En vérité, c'est de la force de:
+
+Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans...
+
+Et cependant, dix hommes contre deux cents Boxers, c'est bien tout ce
+qu'il faut; ils ne sont tenaces et terribles que derrière des murs,
+ces gens-là; mais, en rase campagne!... Il est fort probable, du
+reste, que je n'en verrai pas la queue d'un; j'accepte cependant le
+renfort, quatre braves soldats qui seront ravis de venir là-bas à ma
+suite; j'accepte d'autant plus que mon passage va prendre ainsi aux
+yeux des Chinois les proportions d'une reconnaissance militaire, et
+que cela fera bon effet dans ce moment, paraît-il.
+
+ * * * * *
+
+A deux heures, nous remontons à cheval, pour aller coucher à
+vingt-cinq kilomètres plus loin, dans une vieille ville murée qui
+s'appelle Laï-Chou-Chien. (Les villes chinoises ont le privilège de
+ces noms-là; on sait qu'il en est une appelée Cha-Ma-Miaou, et une
+autre, une très grande, ancienne capitale, Chien-Chien.)
+
+Et nous nous enfonçons, tout de suite disparus, dans le nuage poudreux
+que le vent chasse sur la plaine, l'immense et l'étouffante plaine. Il
+n'y a pas d'illusion à se faire, c'est le «vent jaune» qui s'est levé:
+un vent qui souffle, en général, par périodes de trois jours, ajoutant
+à la poussière de la Chine toute celle du désert mongol.
+
+Point de routes, mais des ornières profondes, des sentiers en
+contre-bas de plusieurs pieds, qui n'ont pu se creuser ainsi que par
+la suite des siècles. Une campagne affreuse, qui depuis le
+commencement des temps subit des chaleurs torrides et des froids
+presque hyperboréens. Dans ce sol desséché, émietté, comment donc
+peuvent croître les blés nouveaux, qui font çà et là des carrés d'un
+vert bien frais, au milieu des grisailles infinies? Il y a aussi de
+loin en loin quelques maigres bouquets d'ormeaux et de saules, un peu
+différents des nôtres, mais reconnaissables cependant, garnis à peine
+de leurs premières petites feuilles. Monotonie et tristesse; pauvres
+paysages de l'extrême Nord, dirait-on, mais éclairés par un soleil
+d'Afrique, un soleil qui se serait trompé de latitude.
+
+A un détour du chemin creux, une troupe de laboureurs qui nous voient
+tout à coup surgir s'effarent et jettent leurs bêches pour se sauver.
+Mais l'un d'eux les arrête en criant: «_Fanko pink!_ (Français
+soldats!) Ce sont des Français, n'ayez pas peur!» Alors ils se
+courbent à nouveau sur la terre brûlante, continuent paisiblement leur
+travail, en nous regardant passer du coin de l'oeil.--Et leur
+confiance en dit déjà très long sur l'espèce un peu exceptionnelle de
+«barbares» que nos braves soldats ont su être, au cours de l'invasion
+européenne.
+
+Ces quelques bouquets de saules, clairsemés dans les plaines, abritent
+presque tous, sous leur ombre très légère, des villages de
+cultivateurs: maisonnettes en terre et en briques grises; vieilles
+petites pagodes cornues, qui s'effritent au soleil. Avertis par des
+veilleurs, les hommes et les enfants, quand nous passons, sortent tous
+pour nous regarder en silence, avec des curiosités naïves: torses nus,
+très jaunes, très maigres et très musclés; pantalons en toujours
+pareille cotonnade bleu foncé. Par politesse, chacun déroule et laisse
+pendre sur son dos sa longue natte; la garder relevée en couronne
+serait une inconvenance à mon égard. Point de femmes, elles restent
+cachées. Avec la terreur en moins, ces gens doivent éprouver les mêmes
+impressions que jadis les paysans de la Gaule, lorsque passait avec
+son escorte quelque chef de l'armée d'Attila. En nous, tout les
+étonne, costumes, armes et visages. Même mon cheval, qui est un étalon
+arabe, doit leur sembler une grande bête élégante et rare, à côté de
+leurs tout petits chevaux à grosse tête ébouriffée.--Et les saules
+frêles, qui tamisent la lumière au-dessus de ces maisons, de ces
+minuscules pagodes, de ces existences primitives, sèment sur nous le
+duvet blanc de leur floraison, comme de petites plumes, de petites
+touffes d'ouate, qui tombent en pluie et se mêlent à l'incessante
+poussière.
+
+Dans la plaine, qui recommence ensuite, unie et semblable, je me tiens
+à deux ou trois cents mètres en avant de ma petite troupe armée, pour
+éviter le surcroît de poussière que soulève le trot de ses chevaux; un
+nuage gris, derrière moi, quand je me retourne, m'indique qu'elle me
+suit toujours. Et le vent jaune continue de souffler; nous voici
+saupoudrés à tel point que nos cheveux, nos moustaches, nos uniformes
+sont devenus couleur de cendre.
+
+Vers cinq heures apparaît en avant de nous cette vieille ville murée
+où nous devons passer la nuit. De loin, elle est presque imposante, au
+milieu de la plaine, avec ses hauts remparts crénelés, de couleur si
+sombre. De près, sans doute, elle ne sera que ruines, décrépitude,
+comme la Chine tout entière.
+
+Un cavalier, traînant avec lui son inévitable petit nuage, accourt à
+ma rencontre: c'est l'officier commandant les cinquante hommes
+d'infanterie de marine qui, depuis le mois d'octobre, occupent
+Laï-Chou-Chien. Il m'apprend que le général a eu la très aimable
+pensée de me faire annoncer comme l'un des grands mandarins de lettres
+d'Occident: alors le mandarin de la ville va sortir au-devant de moi
+avec un cortège, et il a convoqué les villages voisins pour une fête
+qu'il me prépare.
+
+En effet, le voici ce cortège, qui débouche là-bas des vieilles portes
+croulantes, avec des emblèmes rouges, des musiques, et s'avance dans
+les champs désolés.
+
+Maintenant il s'arrête pour m'attendre, rangé sur deux files de chaque
+côté du chemin. Et, suivant le cérémonial millénaire, un personnage
+s'en détache, un serviteur du mandarin, chargé de me présenter, à
+cinquante pas en avant, un large papier rouge qui est la carte de
+visite de son maître. Il attend lui-même, le mandarin craintif,
+descendu par déférence de sa chaise à porteurs, et debout avec les
+gens de sa maison. Ainsi qu'on me l'a recommandé, je lui tends la main
+sans mettre pied à terre; après quoi, dans les tourbillons de la
+poussière grise, nous nous acheminons ensemble vers les grands murs,
+suivis de mes cavaliers, et précédés du cortège d'honneur, avec ses
+musiques et ses emblèmes.
+
+En tête, deux grands parasols rouges entourés de soies retombantes
+comme des dais de procession; ensuite, un fantastique papillon noir,
+large comme un hibou éployé, qu'un enfant tient au bout d'une hampe;
+ensuite encore, sur deux rangs, les bannières, puis les cartouches, en
+bois laqué rouge, inscrits de lettres d'or. Et, dès que nous sommes en
+marche, les gongs commencent de sonner lugubrement, à coups espacés
+comme pour un glas, tandis que les hérauts, par de longs cris,
+annoncent mon arrivée aux habitants de la ville.
+
+ * * * * *
+
+Voici devant nous la porte, qui semble une entrée de caverne; de
+chaque côté, cinq ou six petites cages de bois sont accrochées,
+chacune emprisonnant une espèce de bête noire qui ne bouge pas au
+milieu d'un essaim de mouches, dont on voit la queue passer à travers
+les barreaux, pendre au dehors comme une chose morte. Qu'est-ce que ça
+peut être, pour se tenir ainsi roulé en boule et avoir la queue si
+longue? Des singes?... Ah! horreur! ce sont des têtes coupées! Chacune
+de ces gentilles cages contient une tête humaine, qui commence à
+noircir au soleil, et dont on a déroulé à dessein les grands cheveux
+nattés.
+
+Nous nous engouffrons dans la porte profonde, accueillis par le rictus
+des inévitables vieux monstres de granit, qui, à droite et à gauche,
+dressent leurs grosses têtes aux yeux louches. Pour me voir passer,
+des gens immobiles sont plaqués contre les parois de ce tunnel, à tout
+touche, grimpés les uns sur les autres: des nudités jaunes, des
+haillons de coton bleu, de vilaines figures. La poussière emplit et
+obscurcit ce passage voûté, où nous nous pressons, hommes et chevaux,
+dans l'enveloppement d'un même nuage.
+
+Et nous voici entrés dans de la vieille Chine provinciale, tout à fait
+arriérée et ignorée...
+
+
+II
+
+Ruines et décombres, au dedans de ces murs, ainsi que je m'y
+attendais, non par la faute des Boxers ni des alliés, car la guerre
+n'a point passé par là, mais par suite du délabrement, de la tombée en
+poussière de toute cette Chine, notre aînée de plus de trente siècles.
+
+Et le gong, en avant de moi, continue de sonner lugubrement à coups
+espacés, et les hérauts continuent de m'annoncer au peuple par de
+longs cris, dans les petites rues poudreuses, sous le soleil encore
+brûlant du soir. On aperçoit des terrains vagues, des champs
+ensemencés. Et çà et là des monstres en granit, frustes, informes, à
+demi enfouis, la grimace usée par les ans, indiquent où furent jadis
+des entrées de palais.
+
+Devant une porte que surmonte un pavillon tricolore, mon cortège
+s'arrête et je mets pied à terre. Là, depuis sept ou huit mois, sont
+casernés nos cinquante soldats d'infanterie de marine, qui viennent de
+passer à Laï-Chou-Chien tout un long hiver, séparés du reste du monde
+par des neiges, par des steppes glacés, et menant une sorte
+d'existence de Robinsons, au milieu d'ambiances pour eux si
+déroutantes.
+
+C'est une surprise et une joie d'arriver parmi eux, de retrouver ces
+braves figures de chez nous, après tous ces bonshommes jaunes qui se
+pressaient sur la route, dardant leurs petits yeux énigmatiques, et ce
+quartier français est comme un coin de vie, de gaieté et de jeunesse
+au milieu de la vieille Chine momifiée.
+
+On voit que l'hiver a été salubre pour nos soldats, car ils ont la
+santé aux joues. Et ils se sont organisés d'ailleurs avec une
+ingéniosité comique et un peu merveilleuse, créant des lavoirs, des
+salles de douches, une salle d'école pour apprendre le français aux
+petits Chinois, et même un théâtre. Vivant en intime camaraderie avec
+les gens de la ville, qui bientôt ne voudront plus les laisser partir,
+ils cultivent des jardins potagers, élèvent des poules, des moutons,
+des petits corbeaux à la becquée,--voire des bébés orphelins.
+
+Il est convenu que je dois aller dormir chez le mandarin, après avoir
+soupé au poste français. Et à neuf heures, des lanternes de parade,
+très chinoisement peinturlurées, grandes comme des tonneaux, viennent
+me chercher pour me conduire au «yamen».
+
+ * * * * *
+
+C'est toujours d'une profondeur sans fin les «yamen» chinois. Dans la
+nuit fraîche, entre des monstres de pierre, entre des serviteurs
+rangés en haie, je franchis aux lanternes une enfilade de deux cents
+mètres de cours, et combien de portiques en ruine, de péristyles aux
+marches branlantes, avant d'atteindre le logis poussiéreux et vermoulu
+que le mandarin me destine: un bâtiment séparé, au milieu d'une sorte
+de préau, parmi de vieux arbres aux troncs difformes. J'ai là, sous
+des solives enfumées, une grande salle blanchie à la chaux, contenant
+au milieu, sur une estrade, des sièges comme des trônes; ailleurs de
+lourds fauteuils d'ébène, et, pour orner les murs, quelques rouleaux
+de soie éployés, sur lesquels des poésies sont inscrites en caractères
+mandchoux. Dans l'aile de gauche, une chambrette pour mes deux
+serviteurs; dans l'aile de droite, une pour moi, avec des carreaux en
+papier de riz, un très dur couchage sur une estrade et sous des
+couvertures de soie rouge, enfin un brûle-parfum où se consument des
+baguettes d'encens. Tout cela est campagnard, naïf et suranné aussi,
+vieillot même en Chine.
+
+Mon hôte timide, en costume de cérémonie, m'attendait devant la porte
+et me fait prendre place avec lui sur les trônes du milieu, pour
+m'offrir le thé obligatoire, dans des porcelaines de cent ans. Puis,
+avec discrétion, il se hâte de lever la séance et de me souhaiter
+bonne nuit. En se retirant, il m'invite à ne pas m'inquiéter si
+j'entends beaucoup de va-et-vient dans mon plafond: il est hanté par
+les rats. Je ne devrai pas m'inquiéter non plus, si j'entends,
+derrière mes carreaux de papier, des personnes se promener dans le
+préau en jouant du claquebois: ce seront les veilleurs de nuit,
+m'informant ainsi qu'ils ne dorment point et font bonne garde.
+
+--Il y a beaucoup de brigands dans le pays, ajouta-t-il; cependant la
+cité, si haut murée, ferme ses portes au coucher du soleil; mais des
+laboureurs, pour aller aux champs avant le jour, ont pratiqué un trou
+dans les remparts, et les brigands, qui, hélas! en ont eu
+connaissance, ne se font point faute d'entrer par là.
+
+Et quand il est parti, le mandarin aux longues révérences, quand je
+suis seul dans l'obscurité de ce logis, au coeur de la ville isolée
+dont les portes sont garnies de têtes humaines dans des cages, je me
+sens infiniment loin, séparé du monde qui est le mien par des espaces
+immenses, et aussi par des temps, par des âges; il me paraît que je
+vais m'endormir au milieu d'une humanité en retard d'au moins mille
+ans sur la nôtre.
+
+
+Samedi 27 avril.
+
+Des chants de coqs, des chants de petits oiseaux sur mon toit
+m'éveillent dans la vieille chambre étrange, et, à travers le tamisage
+des carreaux de papier, je devine que le chaud soleil rayonne au
+dehors.
+
+Osman et Renaud, levés avant moi, viennent alors m'avertir que l'on
+fait en hâte de grands préparatifs dans les cours du yamen pour me
+donner une fête,--une fête du matin, puisque je dois remonter à cheval
+et continuer ma route vers les sépultures impériales aussitôt après le
+repas de midi.
+
+Cela commence vers neuf heures. A l'ombre d'un portique, dont les
+boiseries ébauchent des figures grimaçantes, je suis assis dans un
+fauteuil, à côté du mandarin qui semble effondré sous ses robes de
+soie. Devant moi, au soleil étincelant, c'est l'enfilade des cours,
+des autres portiques en silhouettes biscornues et des vieux monstres
+sur leurs socles. La foule chinoise--toujours les hommes seulement,
+bien entendu--est là assemblée, dans ses éternels haillons de coton
+bleu. Le «vent jaune», qui s'était apaisé la nuit, suivant son
+habitude, recommence de souffler et de blanchir le ciel de poussière.
+Et les acacias, les saules monotones, qui sont à peu près les seuls
+arbres répandus dans cette Chine du Nord, montrent çà et là de
+vieilles ramures grêles, aux petites feuilles à peine écloses, d'un
+vert encore tout pâle.
+
+ * * * * *
+
+Voici d'abord le défilé très lent, très lent d'une musique: beaucoup
+de gongs, de cymbales, de clochettes, sonnant en sourdine; la mélodie
+est comme chantée par un mélancolique, et doux, et persistant unisson
+de flûtes,--de grandes flûtes au timbre grave, dont quelques-unes ont
+des tuyaux multiples et ressemblent à des gerbes de roseaux. C'est
+berceur et lointain, exquis à entendre.
+
+Les musiciens maintenant s'asseyent près de nous, en cercle, pour
+mener la fête. Le rythme tout à coup change, s'accélère; les sonnettes
+s'agitent, les gongs battent plus fort, et cela devient une danse.
+Alors, de là-bas, du recul des cours et des vieux portiques, dans la
+poussière qui s'épaissit, on voit, au-dessus des têtes de la foule,
+arriver en dansant une troupe de personnages qui ont deux fois la
+taille humaine, et qui se dandinent, qui se dandinent en mesure, et
+qui jouent du sistre, qui s'éventent, qui se démènent d'une façon
+exagérée, névrosée, épileptique... Des géants? Des pantins? Qu'est-ce
+que ça peut bien être?... Cependant ils arrivent très vite, avec leurs
+grandes enjambées sautillantes, et les voici devant nous... Ah! des
+échassiers! Des échassiers prodigieux, plus haut perchés sur leurs
+jambes de bois que des bergers landais, et bondissant comme de longues
+sauterelles. Et ils sont costumés, grimés, peints, fardés; ils ont des
+perruques, de fausses barbes; ils représentent des dieux, des génies
+tels qu'on en voit dans les vieilles pagodes; ils représentent des
+princesses aussi, ayant de belles robes de soie brodée, ayant des
+joues trop blanches et trop roses, et des fleurs artificielles piquées
+dans le chignon; des princesses tout en longueur, qui s'éventent d'une
+façon exagérée, en se dandinant toujours, ainsi que la troupe entière,
+d'un même mouvement régulier, incessant, obsédant comme celui des
+balanciers de pendule.
+
+Or ces échassiers, paraît-il, sont tout simplement les jeunes garçons
+d'un village voisin, de braves petits campagnards, formés en société
+de gymnastique et qui font cela pour s'amuser. Dans les moindres
+villages de la Chine intérieure, bien des siècles, des millénaires
+avant que la coutume en soit venue chez nous, les garçons, de père en
+fils, ont commencé de s'adonner passionnément aux jeux de force ou
+d'adresse, de fonder des sociétés rivales, les unes d'acrobates, les
+autres d'équilibristes ou de jongleurs, et d'organiser des concours.
+C'est pendant les longs hivers surtout qu'ils s'exercent, quand tout
+est glacé et que chaque petit groupement humain doit vivre seul, au
+milieu d'un désert de neige.
+
+En effet, malgré les perruques blanches et les vieilles barbes de
+centenaire, on voit que tout ce monde est jeune, très jeune, avec des
+sourires enfantins. Elles sourient naïvement, les princesses gentilles
+et drôles, aux trop longues jambes, qui ont des mouvements si excités
+d'éventails, et qui dansent, de plus en plus dégingandées, qui se
+cambrent, qui se renversent, dodelinant de la tête et du torse avec
+frénésie. Ils sourient naïvement, les vieillards qui ont des figures
+d'enfant, et qui battent du sistre ou du tambourin comme des possédés.
+L'unisson persistant des flûtes semble à la longue les ensorceler, les
+mettre dans un état spécial de démence qui se traduit par l'excès du
+tic des ours...
+
+A un signal, les voici chacun sur une seule jambe, sur une seule
+échasse, l'autre jambe relevée, l'autre échasse rejetée sur l'épaule,
+et, par des prodiges d'équilibre, ils dansent tout de même, ils se
+dandinent tout de même, plus que jamais, comme des marionnettes dont
+les ressorts s'affolent, dont le mécanisme va sûrement se détraquer.
+On apporte alors, en courant, des barrières de deux mètres de haut, et
+ils les sautent, à cloche-pied, tous, princesses, vieillards ou
+génies, sans cesser leurs jeux d'éventail ni leurs batteries de
+tambourin.
+
+Quand enfin, n'en pouvant plus, ils vont s'adosser aux portiques, aux
+vieux acacias, aux vieux saules, une autre bande toute pareille, sur
+des jambes aussi longues (les garçons d'un autre village), arrive du
+fond des cours, en se dandinant, et recommence, sur le même air, une
+danse semblable; ils reproduisent les mêmes personnages, les mêmes
+génies, les mêmes dieux à longue barbe, les mêmes belles dames
+minaudières: dans leurs accoutrements pour nous si inconnus, avec
+leurs figures si bizarrement grimées, ces danseurs incarnent des rêves
+mythologiques bien anciens, faits autrefois, dans la nuit des âges,
+par une humanité infiniment distante de la nôtre,--et tout cela, de
+génération en génération, se transmet partout le pays d'une manière
+inchangeable, ainsi que se transmettent toujours, en Chine, les rites,
+les formes et les choses.
+
+Du reste, dans son étrangeté extrême, cette fête, cette danse demeure
+très villageoise, très campagnarde, naïve comme un divertissement de
+laboureurs.
+
+Ils ont fini de sauter leurs barrières. Et à présent on voit poindre,
+du même là-bas toujours, deux épouvantables bêtes qui marchent de
+front, une bête rouge et une bête verte. Ce sont deux grands dragons
+héraldiques, longs d'au moins vingt mètres, dressant la tête, la
+gueule béante, ayant ces horribles yeux louches, ces cornes, ces
+griffes que chacun sait. Cela s'avance très vite, comme courant et se
+tordant au-dessus des épaules de la foule, avec des ondulations de
+reptile... Mais c'est tout léger, en carton, en étoffe tendue sur des
+cercles, chaque bête supportée en l'air, au bout de bâtons, par une
+douzaine de jeunes hommes très exercés, qui savent, par des trucs
+subtils, donner à l'ensemble l'allure des serpents. Et une sorte de
+maître de ballet les précède, tenant en main une boule que les
+porteurs ne perdent pas de vue et dont il se sert, comme un chef
+d'orchestre de sa baguette, pour guider le tortillement des deux
+monstres.
+
+D'abord les deux grandes bêtes se contentent de danser devant moi, au
+son des flûtes et des gongs, dans le cercle de la foule chinoise qui
+s'est élargi pour leur faire place. Ensuite cela devient tout à fait
+terrible: elles se battent, tandis que les gongs et les cymbales font
+rage. Elles s'emmêlent, elles s'enroulent l'une à l'autre, ayant l'air
+de s'étreindre; on les voit traîner leurs longs anneaux dans la
+poussière, et puis tout à coup, d'un bond, elles se redressent, comme
+cabrées, les deux énormes têtes se faisant face, avec un tremblement
+de fureur. Et le maître de ballet, agitant sa boule directrice, se
+démène et roule des yeux féroces.
+
+Et la poussière s'épaissit sur la foule, sur les porteurs qu'on ne
+voit plus; la poussière se lève en nuage, rendant à demi fantastique
+cette bataille de la bête rouge et de la bête verte. Le soleil brûle
+comme en pays tropical, et cependant le triste avril chinois, anémié
+par tant de sécheresse après l'hiver de glace, s'indique à peine ici
+par la nuance très tendre des quelques petites feuilles apparues aux
+vieux saules, aux vieux acacias de cette cour...
+
+ * * * * *
+
+Après le déjeuner, des mandarins de la plaine, précédés de musiques,
+arrivent des villages, m'apportent des offrandes pastorales: des
+paniers de raisins conservés, des paniers de poires, des poules
+vivantes dans des cages, une jarre de vin de riz. Ils sont coiffés du
+bonnet officiel d'hiver à plume de corbeau et vêtus de robes de soie
+sombre, avec, sur le dos et sur la poitrine, un carré de broderie
+d'or--au milieu duquel est figurée, parmi des nuages, une toujours
+invariable cigogne s'envolant vers la lune. Presque tous, vieillards
+desséchés, à barbiche grise, à moustache grise qui retombe. Et, avec
+eux, ce sont de grands tchinchins, de grandes révérences, de grands
+compliments; des poignées de main où l'on se sent comme griffé par des
+ongles trop longs, emmanchés de vieux doigts maigres.
+
+ * * * * *
+
+A deux heures, je remonte à cheval, avec mes hommes et je m'en vais à
+travers les décombres des rues, précédé du même cortège qu'à
+l'arrivée, les gongs sonnant en glas et les hérauts poussant leurs
+cris. Derrière moi, suit le mandarin de céans dans sa chaise à
+porteurs, suivent les compagnies d'échassiers et les deux dragons
+monstrueux.
+
+Au sortir de la ville, dans le tunnel profond des portes, où la foule
+est déjà assemblée pour me voir, tout cela s'engouffre avec nous, les
+princesses aux enjambées de trois mètres, les dieux qui jouent du
+sistre ou du tambourin, et la bête rouge, et la bête verte. Sous la
+voûte demi-obscure, au fracas de tous les sistres et de tous les
+gongs, dans des envolées de poussière noirâtre qui vous aveugle, c'est
+une mêlée compacte, où nos chevaux se traversent et bondissent,
+troublés par le bruit, affolés par les deux épouvantables monstres qui
+ondulent au-dessus de nos têtes...
+
+Après nous avoir reconduits à un quart de lieue des murs, ce cortège
+enfin nous quitte.
+
+Et nous retrouvons le silence,--dans la plaine brûlante où nous avons
+à faire vingt kilomètres environ à travers la poussière et le «vent
+jaune» pour atteindre Y-Tchéou, une autre vieille ville murée qui sera
+notre étape de ce soir.
+
+Demain seulement, nous arriverons aux tombeaux.
+
+
+III
+
+La plaine ressemble à celle d'hier, plus verte cependant et un peu
+plus boisée. Les blés, semés en sillons comme les nôtres, poussent à
+miracle dans ce sol, qui semble fait de sable et de cendre.
+D'ailleurs, tout devient moins désolé à mesure qu'on s'éloigne de la
+région de Pékin pour s'élever, par d'insensibles pentes, vers ces
+grandes montagnes de l'Ouest, qui apparaissent de plus en plus nettes
+en avant de nous. Le «vent jaune» aussi souffle moins fort, et, dans
+les instants où il s'apaise, quand s'abat l'aveuglante poussière, on
+dirait les campagnes du nord de la France, avec ces sillons partout,
+ces bouquets d'ormeaux et de saules. On oublie qu'on est au fond de la
+Chine, sur l'autre versant du monde, on s'attend à voir, dans les
+sentiers, passer des paysans de chez nous... Mais les quelques
+laboureurs courbés vers la terre ont sur la tête de longues nattes
+relevées en couronnes, et leurs torses nus sont comme teints au
+safran.
+
+Tout est paisible, dans ces champs inondés de soleil, dans ces
+villages bâtis à l'ombre légère des saules. En somme, les gens ici
+vivaient heureux, cultivant à la façon primitive le vieux sol
+nourricier, et régis par des coutumes de cinq mille ans. A part les
+exactions peut-être de quelques mandarins--et encore est-il beaucoup
+de mandarins débonnaires,--ces paysans chinois en étaient presque
+restés à l'âge d'or, et je ne me représente pas ce que seront pour eux
+les joies de cette «Chine nouvelle» rêvée par les réformateurs
+d'Occident. Jusqu'à ce jour, il est vrai, l'invasion ne les a guère
+troublés, ceux-ci; dans cette contrée que nous Français occupons
+seuls, nos troupes n'ont jamais eu d'autre rôle que de défendre les
+villageois contre les bandes de Boxers pillards; le labour, les
+semailles, tous les travaux de la terre ont été faits tranquillement
+en leur saison,--et il est impossible ne n'être pas frappé de la
+différence avec certaines autres contrées, que je ne puis trop
+désigner, où c'est le régime de la terreur et où les champs sont
+restés en friche, redevenus des steppes déserts.
+
+ * * * * *
+
+Vers quatre heures et demie du soir, sur le fond découpé des montagnes
+qui commencent de beaucoup grandir à nos yeux, une ville nous apparaît
+comme hier, d'un premier aspect formidable avec ses hauts remparts
+crénelés. Comme hier aussi, un cavalier arrive au-devant de moi: le
+capitaine qui commande le poste d'infanterie de marine installé là
+depuis l'automne.
+
+Des veilleurs, du haut des murs, nous avaient devinés de loin, au
+nuage de poussière soulevé par nos chevaux dans la plaine. Et, dès que
+nous approchons, nous voyons sortir des vieilles portes le cortège
+officiel qui vient à ma rencontre: mêmes emblèmes qu'à Laï-Chou-Chien,
+même grand papillon noir, mêmes parasols rouges, mêmes cartouches et
+mêmes bannières; tout cérémonial en Chine est réglé depuis des siècles
+par une étiquette invariable.
+
+Mais les gens qui me reçoivent aujourd'hui sont beaucoup plus élégants
+et sans doute plus riches que ceux d'hier. Le mandarin, qui est
+descendu de sa chaise à porteurs pour m'attendre au bord de la route,
+après m'avoir fait remettre à cent pas de distance sa carte de visite
+sur papier écarlate, se tient au milieu d'un groupe de personnages en
+somptueuses robes de soie; lui-même est un grand vieillard distingué,
+qui porte à son chapeau la plume de paon et le bouton de saphir. Et la
+foule est énorme pour me voir faire mon entrée, au son funèbre du
+gong, aux longs gémissements des crieurs. Des figures garnissent le
+faîte des remparts, regardant entre les créneaux avec de petits yeux
+obliques, et jusque dans l'épaisseur des portes, il y a des bonshommes
+à torse jaune plaqués en double haie contre les parois. Mon interprète
+cependant me confesse qu'on est généralement déçu: «Si c'est un
+lettré, demandent les gens, pourquoi s'habille-t-il en colonel?» (On
+sait le dédain chinois pour le métier des armes.) Mon cheval seul
+relève un peu mon prestige; assez fatigué par la campagne, ce pauvre
+cheval d'Algérie, mais ayant encore du port de tête et du port de
+queue lorsqu'il se sent regardé, et surtout lorsque le gong résonne à
+ses oreilles.
+
+ * * * * *
+
+Y-Tchéou, la ville où nous voici enfermés dans des murs de trente
+pieds de haut, contient encore une quinzaine de mille habitants,
+malgré ses espaces déserts et ses ruines. Et il y a grande affluence
+de monde sur notre parcours, dans les petites rues, devant les petites
+échoppes anciennes où s'exercent des métiers antédiluviens.
+
+C'est d'ici même qu'est parti, l'année dernière, le terrible mouvement
+de haine contre les étrangers, c'est dans une bonzerie de la montagne
+voisine que la guerre d'extermination a été d'abord prêchée, et tous
+ces gens qui m'accueillent si bien ont été les premiers Boxers;
+ardemment ralliés pour l'instant à la cause française, ils décapitent
+volontiers ceux des leurs qui n'ont pas transigé et mettent les têtes
+dans ces petites cages dont les portes de leur ville sont garnies;
+mais, si le vent tournait demain, je me verrais déchiqueté par eux au
+son de ferraille de leurs mêmes gongs, et avec le même entrain qu'ils
+mettent à me recevoir.
+
+Quand j'ai pris possession du logis qui m'est destiné, tout au fond de
+la résidence mandarine--au bout d'une interminable avenue de vieux
+portiques et de vieux monstres gardiens qui me montrent leurs crocs
+dans des sourires de tigre,--une demi-heure de jour me reste encore,
+et je vais faire visite à un jeune prince de la famille impériale,
+détaché à Y-Tchéou pour le service des vénérables tombeaux.
+
+D'abord, la mélancolie de son jardin, par ce crépuscule d'avril. C'est
+entre des murs de briques grises; c'est très fermé, au milieu de la
+ville déjà si murée. Grises aussi, les rocailles dessinant les petits
+carrés, les petits losanges où fleurissent de larges pivoines rouges,
+violettes ou roses qui sont très odorantes, contrairement à celles de
+chez nous, et qui remplissent ce soir le triste enclos d'un excès de
+senteurs. Il y a aussi des rangées de petits bassins en porcelaine, où
+habitent de minuscules poissons monstres: poissons rouges ou poissons
+noirs, empêtrés dans des nageoires et des queues extravagantes qui
+leur font comme des robes à falbalas; poissons chez lesquels on est
+arrivé à produire, par je ne sais quelle mystérieuse culture, des yeux
+énormes et effrayants qui leur sortent de la tête comme ceux des
+dragons héraldiques. Les Chinois, qui torturent les pieds des femmes,
+déforment aussi les arbres pour qu'ils restent nains et bossus, les
+fruits pour qu'ils aient l'air d'animaux, et les animaux pour les
+faire ressembler aux chimères de leurs rêves.
+
+Il fait déjà sombre dans l'appartement du prince, qui donne sur ce
+petit jardin de prison, et on n'y aperçoit d'abord en entrant qu'un
+flot de soies rouges: les longs baldaquins retombants de plusieurs
+«parasols d'honneur», ouverts et plantés debout sur des pieds en bois.
+Un air lourd, trop saturé d'opium et de musc. De profonds divans
+rouges, sur lesquels traînent des pipes d'argent, pour fumer ce poison
+dont la Chine est en train de mourir. Le prince, vingt ou vingt-deux
+ans, d'une laideur maladive avec deux yeux qui divergent, est parfumé
+à l'excès, et vêtu de soies tendres, dans des gammes qui vont du mauve
+au lilas.
+
+ * * * * *
+
+Ce soir, chez le mandarin, dîner auquel assistent le commandant du
+poste français, le prince, deux ou trois notables et un de mes
+«confrères», un membre de l'Académie de Chine, mandarin à bouton de
+saphir.
+
+Assis dans de lourds fauteuils carrés, nous sommes six ou sept, autour
+d'une table que garnissent d'étranges et exquises petites porcelaines
+des vieux temps, petites, petites comme pour une dînette de poupées.
+Des cires rouges nous éclairent, allumées dans de hauts chandeliers de
+cuivre.
+
+Depuis ce matin, la province entière a quitté par ordre le bonnet
+hivernal pour prendre le chapeau d'été, conique en forme d'abat-jour
+de lampe, sur lequel retombent des touffes de crins rouges ou, suivant
+la dignité du personnage, des plumes de paon et de corbeau. Or, il est
+de bon ton de dîner coiffé,--et cela fait tout de suite Chine de
+paravent, les chapeaux de ce style.
+
+Quant aux dames de la maison, elles demeurent invisibles, hélas! et il
+serait de la dernière inconvenance de les demander ou même d'y faire
+allusion.--(On sait d'ailleurs qu'un Chinois obligé de parler de sa
+femme ne doit la désigner que d'une manière indirecte, et autant que
+possible par un qualificatif sévèrement dénué de toute galanterie,
+comme par exemple: «mon horripilante» ou «ma nauséabonde».)
+
+ * * * * *
+
+Le dîner commence par des prunelles confites et quantité de sucreries
+mignardes, que l'on mange avec des petites baguettes. Il s'excuse, le
+mandarin, de ne pouvoir m'offrir des nids d'hirondelle de mer:
+Y-Tchéou est un pays si perdu, si loin de la côte, il est si difficile
+de s'y procurer ce qu'on veut! En revanche, voici un plat d'ailerons
+de requin, un autre de vessies de cachalot, un autre encore de nerfs
+de biche, et puis des ragoûts de racines de nénufar aux oeufs de
+crevette.
+
+Dans la salle blanche au plafond noir--dont les murs sont ornés
+d'aquarelles, sur longues bandes de papier précieux, représentant des
+bêtes ou des fleurs monstrueuses--l'inévitable odeur de l'opium et du
+musc se mêle au fumet des sauces étranges. Autour de nous s'empressent
+une vingtaine de serviteurs coiffés comme leurs maîtres et vêtus de
+belles robes de soie avec corselet de velours. A ma droite, mon
+«confrère» de l'Académie de Chine me dit des choses de l'autre monde.
+Il est vieux et entièrement desséché par l'abus de la fumée mortelle;
+sa petite figure réduite à rien disparaît sous le cône de son chapeau
+et sous les deux ronds de ses grosses lunettes bleues.
+
+--Est-il vrai, me demande-t-il, que l'empire du Milieu occupe le
+dessus de la boule terrestre, et que l'Europe s'accroche péniblement
+penchée sur le côté?
+
+Il paraît qu'il possède au bout de son pinceau plus de quarante mille
+caractères d'écriture et qu'il est capable, sur n'importe quel sujet,
+d'improviser des poésies suaves. De temps à autre, je vois avec
+terreur son petit bras de squelette sortir de ses belles manches
+pagodes et s'allonger vers les plats; c'est pour y cueillir, avec sa
+propre fourchette à deux dents, quelque bouchée de choix qu'il me
+destine,--et cela m'oblige à de continuels et difficiles escamotages
+sous la table pour ne point manger ces choses.
+
+Après les mets saugrenus et légers, paraissent des canards désossés,
+et puis des viandes, qui doivent se succéder de plus en plus
+copieuses, jusqu'à l'heure où les convives déclarent que vraiment cela
+suffit. Alors, on apporte les pipes d'opium et les cigarettes,--et
+voici l'instant de monter en palanquin pour aller à la fête nocturne
+que l'on m'a préparée.
+
+Dehors, dans la longue avenue des portiques et des monstres, où il
+fait nuit étoilée, tous les serviteurs du yamen nous attendent avec de
+grandes lanternes en papier, peintes de chauves-souris et de chimères.
+Et une centaine d'aimables Boxers sont là aussi, tenant des torches
+pour nous éclairer mieux. Nous montons chacun dans un palanquin, et
+les porteurs nous enlèvent au trot, tandis que toutes ces torches
+flambantes courent à nos côtés, et que les gongs, courant de même,
+commencent, en avant de notre cortège, leur fracas de bataille.
+
+Très vite, pendant cette course, très vite défilent, éclairées par
+toutes ces lueurs dansantes, les petites échoppes encore ouvertes, les
+figures chinoises encore attroupées pour nous voir, et les grimaces de
+tous les monstres de pierre échelonnés sur la route.
+
+ * * * * *
+
+Au fond d'une immense cour, un bâtiment neuf sur la porte duquel se
+lit, à la lueur des torches, cette inscription stupéfiante: «Parisiana
+d'Y-Tchéou!»... Des «Parisiana» dans cette ville ultra-chinoise qui
+jusqu'à l'automne dernier n'avait jamais vu d'Européens approcher ses
+murs!... C'est là que nos porteurs s'arrêtent, et c'est le théâtre
+improvisé cet hiver par nos soixante hommes d'infanterie de marine
+pour occuper leurs veillées glaciales.
+
+J'ai promis d'assister à une représentation de gala que ces grands
+enfants donnent pour moi ce soir.--Et, de tant de réceptions
+charmantes que l'on a bien voulu me faire çà et là par le monde,
+aucune ne m'a ému plus que celle de ces soldats, exilés en un coin
+perdu de la Chine. Leurs discrets sourires d'accueil, les quelques
+mots que l'un d'eux s'est chargé de me dire, de leur part à tous, sont
+plus touchants que nombre de banquets et de discours, et je serre de
+bon coeur les braves mains qui n'osaient pas se tendre vers la
+mienne.
+
+Afin que je garde un souvenir de leur hospitalité d'un soir à
+Y-Tchéou, ils se sont cotisés pour me faire un cadeau très local, un
+de ces parasols de soie rouge à long baldaquin retombant qu'il est
+d'usage en Chine de promener en avant des bonshommes de marque. Et, si
+encombrante que soit la chose, même repliée, il va sans dire que je
+l'emporterai précieusement en France.
+
+Ensuite ils me remettent un programme illustré, sur lequel le nom de
+chaque acteur figure suivi d'un litre pompeux: M. le soldat un tel, de
+la _Comédie-Française_, ou bien: M. le caporal un tel, du _théâtre
+Sarah-Bernhardt_. Et nous prenons place.--C'est un vrai théâtre qu'ils
+ont fabriqué là, avec une scène surélevée, une rampe et un rideau.
+
+Dans des fauteuils chinois qu'ils ont placés au premier rang, leur
+capitaine s'assied auprès de moi, et puis le mandarin, le prince du
+sang et deux ou trois notables à longues queues. Derrière nous, les
+sous-officiers et les soldats; quelques bébés jaunes, en toilette de
+cérémonie, se glissent aussi parmi eux, familièrement, ou même
+s'installent sur leurs genoux: les élèves de leur école.--Car ils ont
+fondé une école, comme ceux de Laï-Chou-Chien, pour apprendre le
+français aux enfants du voisinage. Et un sergent m'en présente un
+impayable de six ans tout au plus, qui s'est mis pour la circonstance
+en belle robe, sa petite queue toute courte et toute raide, nouée
+d'une soie rouge, et qui sait me réciter le commencement de «Maître
+corbeau sur un arbre perché» d'une grosse voix, en roulant les yeux
+tout le temps.
+
+ * * * * *
+
+Les trois coups, et le rideau se lève. C'est d'abord un vaudeville, de
+je ne sais qui, mais certainement très retouché par eux, avec une
+drôlerie imprévue, à laquelle on ne résiste pas. Inénarrables sont les
+dames, les belles-mères, qui ont des chevelures en étoupe... Ensuite,
+se succèdent les scènes comiques et les chansons de «Chat Noir». Les
+invités chinois, sur leurs fauteuils en forme de trône, demeurent
+impassibles comme des bouddhas de pagode; cette gaieté si française,
+quels aspects peut-elle bien prendre pour leurs cervelles d'Extrême
+Asie?...
+
+Avant que soient épuisés les derniers numéros du programme, on entend
+au dehors le tonnerre soudain des gongs, le cliquetis des sistres et
+des cymbales, toutes les ferrailles de la Chine. Et c'est le prélude
+de la fête que le mandarin a voulu m'offrir, fête qui aura lieu dans
+la cour même du quartier, et à laquelle assisteront naturellement tous
+nos soldats.
+
+Les lanternes à profusion illuminent cette cour, avec les torches
+fumantes d'une centaine de Boxers.
+
+Il y a d'abord, menée par les flûtes graves, une danse d'échassiers,
+au dandinement d'ours. Ensuite donnent à tour de rôle toutes les
+sociétés de gymnastique de la région voisine. De petits paysans d'une
+dizaine d'années, costumés en seigneurs des anciennes dynasties, font
+un simulacre de bataille, sautent comme de jeunes chats; prodigieux
+tous de légèreté et de vitesse, avec leurs grands sabres qui tournent
+en moulinets. Viennent à présent les garçons d'un autre village, qui
+jettent en hâte leurs vêtements et se mettent à faire tourner des
+fourches autour de leurs corps; par des coups de poing, des coups de
+pied imperceptibles, ils les font tourner si vite, que bientôt ce ne
+sont plus des fourches à nos yeux, mais des espèces de serpents sans
+fin qui leur enlacent furieusement la poitrine. Puis, en un tour de
+main, plus vite que dans les cirques les mieux machinés, une barre
+fixe est dressée devant moi, et des acrobates le torse nu, superbement
+musclés, font des tours; ce sont les gens du mandarin, ceux-là, les
+mêmes qui tout à l'heure nous servaient à table, en si belles robes de
+soie.
+
+Et toujours le fracas des gongs, l'incantation des flûtes, la flamme
+fumeuse des torches.
+
+ * * * * *
+
+Pour finir, un feu d'artifice, très long, très bruyant. Quand les
+pièces éclatent en l'air, au bout d'invisibles tiges de bambou, des
+pagodes en papier mince et lumineux se déploient sur le ciel étoilé,
+édifices de rêve chinois, tremblants, impondérables, qui tout de suite
+s'enflamment et s'évanouissent en fumée.
+
+ * * * * *
+
+Par les petites rues sinistres, maintenant endormies, nous rentrons
+tard, au trot de nos porteurs, escortés des mille lumières dansantes
+de nos torches et de nos lanternes.
+
+Vers minuit, me voici seul, au fond du yamen, dans mon logis séparé
+dont l'avenue est surveillée par les immobiles bêtes accroupies. Sur
+ma table du milieu, on a posé un souper de toutes les variétés de
+gâteaux connus en Chine. Des arbres fruitiers, fleuris et encore sans
+feuilles, décorent mes consoles; des arbres nains, bien entendu,
+poussés dans des vases de porcelaine et longuement torturés, jusqu'à
+devenir invraisemblables: un petit poirier a pris la forme régulière
+d'une sorte de lyre en fleurs blanches, un petit pêcher ressemble à
+une couronne de fleurs roses. A part ces fraîches floraisons de
+printemps, tout est vieux dans ma chambre, déjeté, vermoulu; et, par
+les trous du plafond jadis blanc, passent les museaux d'innombrables
+rats qui me suivent des yeux.
+
+Couché dans mon grand lit, dont les sculptures représentent
+d'horribles bêtes, dès que j'ai soufflé ma lumière, je les entends
+descendre, tous ces rats, secouer les fines porcelaines de ma table et
+grignoter mes pâtisseries. Et bientôt, au milieu du silence de plus en
+plus profond des entours, les veilleurs de nuit, qui se promènent d'un
+pas feutré, commencent à jouer discrètement du claque-bois.
+
+ * * * * *
+
+Dimanche 28 avril.
+
+Promenade matinale chez les ciseleurs d'argent,--une spécialité
+d'Y-Tchéou. Ensuite, dans la partie tout à fait morte de la ville, à
+une antique pagode demi-croulée sur le sol de cendre, au milieu de
+fantômes d'arbres qui n'ont plus que l'écorce; le long de ses galeries
+sont représentés les supplices de l'enfer bouddhique: quelques
+centaines de personnages de grandeur naturelle, en bois tout rongé de
+vermoulure, se débattent contre des diables qui s'empressent à leur
+étirer les entrailles ou à les brûler vifs.
+
+ * * * * *
+
+A neuf heures, je remonte à cheval avec mes hommes, pour faire avant
+midi les quinze ou dix-huit kilomètres qui me séparent encore de ces
+mystérieuses sépultures d'empereurs, puis rentrer ce soir même à
+Y-Tchéou, et demain me remettre en route pour Pékin.
+
+Nous prenons pour nous en aller la porte opposée à celle par où nous
+étions entrés hier.--Nulle part encore nous n'avions vu tant de
+monstres que dans cette ville si vieille; leurs grosses figures
+ricanantes sortent partout de la terre où le temps les a presque
+enfouis; il en apparaît aussi de tout entiers, accroupis sur des
+socles, gardant l'entrée des ponts de granit ou bien faisant cercle
+dans les carrefours.
+
+Au sortir de la ville, une pagode de mauvais aloi, aux murs de
+laquelle s'accrochent des petites cages contenant des têtes humaines
+fraîchement tranchées. Et nous nous trouvons de nouveau dans les
+champs silencieux, sous l'ardent soleil.
+
+ * * * * *
+
+Le prince nous accompagne, montant un poulain mongol ébouriffé comme
+un caniche; auprès de nos costumes plutôt rudes, de nos bottes
+poudreuses, contrastent ses soies roses, ses chaussures de velours, et
+il laisse derrière lui dans la plaine sa traînée de musc.
+
+
+IV
+
+Le pays s'élève en pente douce vers la chaîne des montagnes mongoles
+qui, toujours en avant de nous, grandissent rapidement dans notre
+ciel. Les arbres se font de moins en moins rares, l'herbe croît par
+place sans qu'on l'ait semée, et ce n'est bientôt plus le triste sol
+de cendre.
+
+Autour de nous, il y a maintenant des coteaux à la cime pointue, au
+dessin tourmenté, et çà et là, sur les bizarres petits sommets, des
+vieilles tours sont perchées,--de ces tours à dix ou douze étages qui
+font tout de suite décor chinois, avec la superposition de leurs toits
+courbes aux angles retroussés en manière de corne, une cloche éolienne
+à chaque bout.
+
+Et l'air de plus en plus se purifie de son nuage de poussière,--à
+mesure que l'on s'approche de la région, sans doute privilégiée, qui a
+été choisie pour le repos des empereurs et des impératrices Célestes.
+
+Après le douzième kilomètre environ, halte dans un village, pour
+déjeuner chez un grand prince, d'un rang beaucoup plus élevé que celui
+qui chevauche avec nous: oncle direct de l'Empereur, celui-là, en
+disgrâce auprès de la Régente dont il fut le favori, et préposé
+aujourd'hui à la haute surveillance des sépultures. Étant en deuil
+austère, il s'habille de coton comme un pauvre, et cependant ne
+ressemble pas à tout le monde. Il s'excuse de nous recevoir dans le
+délabrement d'une vieille maison quelconque, les Allemands ayant mis
+le feu à son yamen, et il nous offre un déjeuner très chinois, où
+reparaissent des ailerons de requin et des nerfs de biche,--tandis que
+les plates figures sauvages des paysans d'alentour nous regardent par
+les trous de nos carreaux en papier de riz, crevés du toutes parts.
+
+Aussitôt après la dernière tasse de thé, nous remontons à cheval, pour
+voir enfin ces tombeaux qui sont à présent là tout près, et vers
+lesquels nous cheminons depuis déjà plus de trois jours. Mon
+«confrère» de l'Académie de Pékin, qui nous a rejoints, toujours avec
+ses grosses lunettes rondes, son petit corps d'oiseau sec perdu dans
+ses belles robes de soie, nous accompagne aussi cahin-caha sur une
+mule.
+
+Pays de plus en plus solitaire. Fini, les champs; fini, les villages.
+Le chemin pénètre au milieu de collines--qui sont revêtues d'herbe et
+de fleurs!--et c'est une surprise, un enchantement pour nos yeux
+déshabitués, cela semble un peu édénique, après toute cette Chine
+poudreuse et grise où nous venons de vivre, et où ne verdissait que le
+blé des sillons. La perpétuelle poussière du Petchili, nous l'avons
+décidément laissée derrière nous; sur les plaines en contre-bas, nous
+l'apercevons, comme un brouillard dont nous serions enfin délivrés.
+
+Nous nous élevons toujours, arrivant aux premiers contreforts de la
+chaîne mongole. Voici, derrière une muraille de terre, un immense camp
+de Tartares; au moins deux mille hommes, armés de lances, d'arcs et de
+flèches: les gardiens d'honneur des souverains défunts.
+
+La pureté des horizons, dont nous avions presque perdu le souvenir,
+est ici retrouvée. Ces montagnes de Mongolie, semble-t-il, viennent
+soudainement de se rapprocher, comme si d'elles-mêmes elles s'étaient
+avancées; très rocheuses, avec des escarpements étranges, des pointes
+comme des donjons ou des tours de pagode, elles sont d'un beau violet
+d'iris au-dessus de nos têtes. Et, en avant de nous, de tous côtés,
+commencent de paraître des vallonnements boisés, des forêts de cèdres.
+
+Il est vrai, ce sont des forêts factices,--mais déjà si
+vieilles,--plantées il y a des siècles, pour composer le parc
+funéraire, de plus de vingt lieues de tour, où dorment quatre
+empereurs tartares.
+
+ * * * * *
+
+Nous entrons dans ce lieu de silence et d'ombre, étonnés qu'il ne soit
+enclos d'aucune muraille, contrairement aux farouches usages de la
+Chine. Sans doute, en cette région très isolée, on l'a jugé
+suffisamment défendu par la terreur qu'inspirent les Mânes des
+Souverains,--et aussi par un édit général de mort, rendu d'avance
+contre quiconque oserait ici labourer un coin de terre ou seulement
+l'ensemencer.
+
+C'est le bois sacré par excellence, avec tout son recueillement et son
+mystère... Quels merveilleux poètes de la Mort sont ces Chinois, qui
+lui préparent de telles demeures!... On serait tenté dans cette ombre
+de parler bas comme sous une voûte de temple; on se sent profanateur
+en foulant à cheval ce sol, vénéré depuis des âges, dont le tapis
+d'herbes fines et de fleurettes de printemps semble n'avoir été violé
+jamais. Les grands cèdres, les grands thuyas centenaires, parfois un
+peu clairsemés sur les collines ou dans les vallées, laissent entre
+eux des espaces libres où ne croissent point de broussailles; sous la
+colonnade de leurs troncs énormes, rien que de courtes graminées, de
+très petites fleurs exquises, et des lichens, des mousses.
+
+Cette poussière, qui obscurcissait le ciel des plaines, ne monte sans
+doute jamais jusqu'à cette région choisie, car le vert magnifique des
+arbres n'en est nulle part terni. Et, dans cette solitude superbe que
+les hommes d'ici ont faite aux Mânes de leurs maîtres, quand le chemin
+nous fait passer par quelque clairière, ou sur quelque hauteur, les
+lointains qui se découvrent sont d'une limpidité absolue; une lumière
+paradisiaque tombe alors sur nous, d'un profond ciel discrètement
+bleu, rayé par des bandes de petits nuages d'un gris rose de
+tourterelle; dans ces moments-là, on aperçoit aussi, au loin, de
+somptueuses toitures, d'un émail jaune d'or, qui s'élèvent parmi les
+ramures si sombres, comme des palais de belles-au-bois-dormant...
+
+Personne dans ces chemins ombreux. Un silence de désert. A peine, de
+temps à autre, le croassement d'un corbeau,--trop funèbre, à ce qu'il
+semble, pour les tranquilles enchantements de ce lieu, où la Mort a
+dû, avant d'entrer, dépouiller son horreur, pour demeurer seulement la
+Magicienne des repos qui ne finiront plus.
+
+Par endroits, les arbres sont alignés en quinconces, formant des
+allées qui s'en vont à perte de vue dans la nuit verte. Ailleurs, ils
+ont été semés sans ordre; on dirait qu'ils ont poussé d'eux-mêmes
+comme les plantes sauvages, et on se croirait en simple forêt. Mais
+des détails cependant viennent rappeler que le lieu est magnifique,
+impérial et sacré; le moindre pont, jeté sur quelque ruisseau qui
+traverse le chemin, est de marbre blanc, d'un dessin rare; couvert de
+précieuses ciselures; ou bien quelque bête héraldique, accroupie à
+l'ombre, vous lance au passage la menace de son rire féroce; ou bien
+encore un obélisque de marbre, enroulé de dragons à cinq griffes, se
+dresse inattendu, dans sa neigeuse blancheur, sur le fond obscur des
+cèdres.
+
+ * * * * *
+
+Dans ce bois de vingt lieues de tour, il y a seulement quatre cadavres
+d'empereurs; on y ajoutera celui de l'Impératrice Régente, dont le
+mausolée est depuis longtemps commencé, ensuite celui du jeune
+empereur son fils, qui a fait marquer sa place élue d'une stèle en
+marbre gris[5]. Et ce sera tout. Les autres souverains, passés ou à
+venir, dorment ou dormiront ailleurs, dans d'autres édens--du reste
+aussi vastes, aussi merveilleusement composés. Car il faut énormément
+de place pour un cadavre de Fils du Ciel, et énormément de silencieuse
+solitude alentour.
+
+[Note 5: Ses sujets ont fait graver sur la stèle une inscription
+souhaitant à leur souverain de vivre _dix mille fois dix mille ans_.]
+
+La disposition de ces tombeaux est réglée par des plans inchangeables,
+qui remontent aux vieilles dynasties éteintes; aussi sont-ils tous
+pareils,--rappelant même ceux des empereurs Mings, antérieurs de
+plusieurs siècles, et dont les ruines délaissées ont été depuis
+longtemps un but d'excursion permis aux Européens.
+
+On y arrive invariablement par une coupée d'une demi-lieue de long
+dans la sombre futaie, coupée que les artistes d'autrefois ont eu soin
+d'orienter de manière qu'elle s'ouvre, comme les portants d'un
+magnifique décor au théâtre, sur quelque fond incomparable: par
+exemple une montagne particulièrement haute, abrupte et audacieuse; un
+amas rocheux présentant une de ces anomalies de forme ou de couleur
+que les Chinois recherchent en toute chose.
+
+Invariablement aussi l'avenue commence par de grands arcs de triomphe
+en marbre blanc, qui sont, il va sans dire, surchargés de monstres,
+hérissés de cornes et de griffes.
+
+Chez l'aïeul de l'Empereur actuel, qui reçoit aujourd'hui notre
+première visite, ces arcs de l'entrée, imprévus au milieu de la forêt,
+ont la base enlacée par les liserons sauvages: ils semblent, au coup
+de baguette d'un enchanteur, avoir jailli sans travail, d'un sol qui a
+l'air vierge,--tant il est feutré de ces mousses, de ces petites
+plantes délicates et rares qu'un rien dérange, qui ne croissent que
+dans les lieux longuement tranquilles, longuement respectés par les
+hommes.
+
+Ensuite viennent des ponts de marbre blanc, arqués en demi-cercle,
+trois ponts parallèles, comme chaque fois que doit passer un empereur
+vivant ou mort, le pont du milieu étant réservé pour Lui seul. Les
+architectes des tombeaux ont eu soin de faire traverser plusieurs fois
+l'avenue par de factices rivières, afin d'avoir l'occasion d'y jeter
+ces courbes charmantes et leur blancheur quasi éternelle. Chaque
+balustre des ponts figure un enlacement de chimères impériales. Les
+longues dalles penchées y sont glissantes et neigeuses, encadrées par
+une herbe de cimetière, qui pousse et fleurit dans tous leurs joints.
+Et le passage est dangereux pour nos chevaux, dont les pas résonnent
+tristement sur ce marbre; le bruit soudain que nous faisons là, dans
+ce silence, nous cause d'ailleurs presque une gêne, comme si nous
+venions troubler d'une façon inconvenante le recueillement d'une
+nécropole. A part nous et quelques corbeaux sur les arbres, rien ne
+bouge et rien ne vit, dans l'immensité du parc funéraire.
+
+Après le pont aux triples arches, l'avenue conduit vers un premier
+temple à toit d'émail jaune, qui semble la barrer en son milieu. Aux
+quatre angles de la clairière où il est bâti, s'élèvent des colonnes
+rostrales en marbre d'un blanc d'ivoire; monolithes admirables, au
+sommet de chacun desquels s'assied une bête pareille à celles qui
+trônent sur les obélisques devant le palais de Pékin,--une espèce de
+maigre chacal, aux longues oreilles droites, les yeux levés et la
+gueule ouverte comme pour hurler vers le ciel. Ce premier temple ne
+contient que trois stèles géantes, qui posent sur des tortues de
+marbre grosses comme des léviathans, et qui racontent la gloire de
+l'empereur défunt, la première en langue tartare, la seconde en
+chinois, la troisième en mandchou.
+
+L'avenue, au delà de ce temple des stèles, se prolonge dans son même
+axe, indéfiniment longue encore, majestueuse entre ses deux parois de
+cèdres aux verdures presque noires, et recouverte par terre d'un tapis
+d'herbes, de fleurs, de mousses comme si on n'y marchait jamais.
+Toutes les avenues dans ce bois sont habituées au même continuel
+abandon, au même continuel silence, car les Chinois ne venaient ici
+qu'à de longs intervalles, en cortèges respectueux et lents, pour
+accomplir des rites mortuaires. Et cet air de délaissement, dans cette
+splendeur, est le grand charme de ce lieu unique au monde.
+
+Quand les alliés auront évacué la Chine, le parc des tombeaux, qui
+nous aura été ouvert un moment, redeviendra impénétrable aux Européens
+pour des temps que l'on ignore, jusqu'à une invasion nouvelle
+peut-être, qui fera cette fois crouler le vieux Colosse jaune... A
+moins qu'il ne secoue son sommeil de mille ans, le Colosse encore
+capable de jeter l'épouvante, et qu'il ne prenne enfin les armes pour
+quelque revanche à laquelle on n'ose songer... Mon Dieu, le jour où la
+Chine, au lieu de ses petits régiments de mercenaires et de bandits,
+lèverait en masse, pour une suprême révolte, ses millions de jeunes
+paysans tels que ceux que je viens de voir, sobres, cruels, maigres et
+musclés, rompus à tous les exercices physiques et dédaigneux de la
+mort, quelle terrifiante armée elle aurait là, en mettant aux mains de
+ces hommes nos moyens modernes de destruction!... Et vraiment il
+semble, quand on y réfléchit, que certains de nos alliés aient été
+imprudents de semer ici tant de germes de haine et tant de besoins de
+vengeance.
+
+Là-bas, au bout de l'avenue déserte aux verdures sombres, le temple
+final commence de montrer son toit d'émail. La montagne au-dessus,
+l'étrange montagne dentelée qui a été choisie pour être comme la toile
+de fond du morne décor, monte aujourd'hui, toute violette et rose,
+dans une déchirure de ciel d'un bleu rare, d'un bleu de turquoise
+mourante, tournant au vert. La lumière demeure exquise et discrète; le
+soleil, voilé sous ces mêmes nuages couleur de tourterelle. Et nous
+n'entendons plus marcher nos chevaux sur le feutrage épais des herbes
+et des mousses.
+
+On voit maintenant les grandes portes triples du sanctuaire, qui sont
+d'un rouge de sang avec des ferrures d'or.
+
+Encore la blancheur d'un triple pont de marbre, aux dalles glissantes,
+sur lesquelles ma petite armée recommence de faire en passant un bruit
+exagéré, comme si ces rangées de cèdres en muraille autour de nous
+avaient les sonorités d'une basilique. Et à partir d'ici, pour garder
+ces abords de plus en plus sacrés, de hautes statues de marbre
+s'alignent des deux côtés de l'avenue; nous cheminons entre
+d'immobiles éléphants, des chevaux, des lions, des guerriers muets et
+blancs qui ont trois fois la taille humaine.
+
+Dès qu'on aborde les terrasses blanches du temple, on commence
+d'apercevoir les dégâts de la guerre. Les soldats allemands, venus ici
+avant les nôtres, ont arraché par places, avec la pointe de leurs
+sabres, les belles garnitures en bronze doré des portes rouges, les
+prenant pour de l'or.
+
+Dans une première cour, des édifices latéraux, sous des toitures aussi
+somptueusement émaillées que celles du grand sanctuaire, étaient les
+cuisines où l'on préparait, à certaines époques, pour l'Ombre du mort,
+des repas comme pour une légion d'ogres ou de vampires. Les énormes
+fourneaux, les énormes cuves de bronze où l'on cuisait des boeufs
+tout entiers sont encore intacts; mais les dalles sont jonchées de
+débris de céramiques, de cassons faits à coups de crosse ou de
+baïonnette.
+
+Sur des terrasses de plus en plus hautes, après deux ou trois cours
+dallées de marbre, après deux ou trois enceintes aux triples portes de
+cèdre, le temple central s'ouvre à nous, vide et dévasté. Il reste
+magnifique de proportions, dans sa demi-obscurité, avec ses hautes
+colonnes de laque rouge et d'or; mais on l'a dépouillé de ses
+richesses sacrées. Lourdes tentures de soie, idoles, vases de libation
+en argent, vaisselle plate pour les festins des Ombres, avaient
+presque entièrement disparu quand les Français sont arrivés, et ce qui
+restait du trésor a été réuni en lieu sûr par nos officiers. Deux
+d'entre eux viennent même d'être décorés pour ce sauvetage par
+l'Empereur de Chine[6],--et c'est là un des épisodes les plus
+singuliers de cette guerre anormale: le souverain du pays envahi
+décorant spontanément, par reconnaissance, des officiers de l'armée
+d'invasion...
+
+[Note 6: Le commandant de Fonssagrive, le capitaine Delclos.]
+
+Derrière ce temple enfin est le colossal tombeau.
+
+Pour enfouir un empereur mort, les Chinois découpent un morceau dans
+une colline, comme on taillerait une portion dans un gâteau de Titans,
+l'isolent par d'immenses déblais, et puis l'entourent de remparts
+crénelés. Cela devient alors comme une citadelle massive, et dans la
+profondeur des terres, ils creusent le couloir sépulcral dont quelques
+initiés ont seuls le secret; là, tout au bout, on dépose l'empereur,
+non momifié, qui doit se désagréger lentement dans un épais cercueil
+en cèdre laqué d'or. Ensuite, on mure à jamais la porte du souterrain
+par une sorte d'écran, en céramiques invariablement jaunes et vertes,
+dont les reliefs représentent des lotus, des dragons et des nuages. Et
+chaque souverain, à son heure, est enseveli et muré de la même
+façon,--au milieu d'une zone de forêt aussi vaste et aussi solitaire.
+
+Nous arrivons donc au pied de ce morceau de colline et de ce rempart,
+arrêtés dans notre visite par le lugubre écran de faïence jaune et
+verte, qui sera le terme de notre voyage de quarante lieues: un écran
+carré d'une vingtaine de pieds de côté, encore éclatant de vernis et
+de couleurs, sur les grisailles des briques murales et de la terre.
+
+Ici les corbeaux, comme s'ils devinaient la sinistre chose qu'on leur
+cache au coeur de la montagne taillée, sont groupés en masse et nous
+accueillent par un concert de cris.
+
+Et, en face de l'écran de faïence, un bloc, un autel de marbre à peine
+dégrossi, d'une simplicité brutale qui contraste avec les splendeurs
+du temple et de l'avenue, est dressé en plein air; il supporte une
+espèce de brûle-parfums, fait en une matière tragique et inconnue, et
+deux ou trois objets symboliques d'une rudesse intentionnelle. On
+reste confondu devant la forme étrange, la barbarie quasi primitive de
+ces dernières et suprêmes choses, là, tout près de ce seuil; leur
+aspect est pour causer je ne sais quelle indéfinissable épouvante...
+De même, jadis, dans la sainte montagne de Nikko, où dorment les
+empereurs de l'ancien Japon, après la féerique magnificence des
+temples en laque d'or, devant la petite porte de bronze de chaque
+sépulcre, je m'étais heurté au mystère d'un autel de ce genre,
+supportant deux ou trois emblèmes frustes, inquiétants comme ceux-ci
+par leur fausse naïveté barbare...
+
+Il y a, paraît-il, dans ces souterrains des Fils du Ciel, des trésors,
+des pierreries, du métal follement entassés. Les gens qui font
+autorité en matière de chinoiserie affirmaient à nos généraux
+qu'autour du cadavre d'un seul empereur, on aurait trouvé de quoi
+payer la rançon de guerre réclamée par l'Europe, et que, d'ailleurs,
+la simple menace de violer l'un quelconque de ces tombeaux d'ancêtres
+eût suffi à ramener la régente et son fils à Pékin, soumis et souples,
+accordant tout.
+
+Heureusement pour notre honneur occidental, aucun des alliés n'a voulu
+de ce moyen. Et les écrans de céramiques jaunes et vertes n'ont point
+été défoncés; même les moindres dragons ou lotus, en saillies frêles,
+y sont restés intacts. On s'est arrêté là. Les vieux empereurs,
+derrière leurs murs éternels, ont dû tous entendre sonner de près les
+clairons de l'armée «barbare» et battre ses tambours; mais chacun
+d'eux a pu se rendormir ensuite dans sa nuit, tranquille comme devant,
+au milieu de l'inanité de ses fabuleuses richesses.
+
+
+
+
+VIII
+
+LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN
+
+
+I
+
+Pékin, mercredi 1er mai.
+
+Je suis rentré hier de ma visite aux tombeaux des empereurs, après
+trois journées et demie de voyage comme dans la brume, par «vent
+jaune», sous un lourd soleil obscurci de poussière. Et me voici de
+nouveau dans le Pékin impérial, auprès de notre général en chef, dans
+ma même chambre du Palais du Nord. Le thermomètre hier marquait 40° à
+l'ombre; aujourd'hui, 8° seulement (trente-deux degrés d'écart en
+vingt-quatre heures); un vent glacé chasse des gouttes de pluie mêlées
+de quelques flocons blancs, et, au-dessus du Palais d'Été, les proches
+montagnes sont toutes marbrées de neige.--Il se trouve cependant des
+personnes en France pour se plaindre de la fragilité de nos printemps!
+
+Mon expédition terminée, je devais reprendre aussitôt la route de
+Takou et de l'escadre; mais le général, qui donne demain une grande
+fête aux états-majors des armées alliées, a bien voulu m'y inviter et
+me retenir, et il a fallu de nouveau télégraphier à l'amiral, lui
+demander au moins trois jours de plus.
+
+Le soir, sur l'esplanade du Palais de la Rotonde, je me promène en
+compagnie du colonel Marchand, par un crépuscule de mauvais temps,
+tourmenté, froid, assombri avant l'heure sous des nuages rapides que
+le vent déchire, et, dans les éclaircies, on aperçoit, là-bas sur les
+montagnes du Palais d'Été, toujours cette neige tristement blanche, en
+avant des fonds obscurs...
+
+Autour de nous, il y a un grand désarroi de fête, qui contraste avec
+le désarroi de bataille et de mort que j'avais connu ici même,
+l'automne dernier. Des zouaves, des chasseurs d'Afrique s'agitent
+gaiement, promènent des échelles, des draperies, des brassées de
+feuillage et de fleurs. Autour de la belle pagode, toujours éclatante
+d'émail, de laque et d'or, les vieux cèdres centenaires sont déguisés
+en arbres à fruits; leurs branches presque sacrées supportent des
+milliers de ballons jaunes, qui semblent de grosses oranges. Et des
+chaînettes vont de l'un à l'autre, soutenant des lanternes chinoises
+en guirlandes.
+
+C'est lui, le colonel Marchand, qui a accepté d'être l'organisateur de
+tout. Et il me demande:
+
+--Pensez-vous que ce sera bien! Là, vraiment, pensez-vous que ça
+sortira un peu de la banalité courante? C'est que, voyez-vous, je
+voudrais faire mieux que ce qu'ont déjà fait les autres...
+
+Les autres, ce sont les Allemands, les Américains, tous ceux des
+Alliés qui ont déjà donné des fêtes avant les Français.--Et depuis
+cinq ou six jours, il a déployé une activité fiévreuse, mon nouvel
+ami, pour réaliser son idée de faire quelque chose de jamais vu,
+travaillant jusqu'au milieu des nuits, avec ses hommes auxquels il a
+su communiquer son ardeur, mettant à cette besogne de plaisir la même
+volonté passionnée qu'il mit jadis à conduire à travers l'Afrique sa
+petite armée de braves. De temps à autre, cependant, son sourire, tout
+à coup, témoigne qu'ici _il s'amuse_,--et ne prendrait point au
+tragique la déroute possible, si le vent et la neige venaient à
+bouleverser la féerie qu'il rêve.
+
+Non, mais c'est ennuyeux tout de même, ce temps, ce froid! Que
+devenir, puisque ça doit se passer justement en plein air, sur ces
+terrasses de palais, battues par tous les souffles du Nord? Et les
+illuminations, et les velums tendus? Et les femmes, qui vont geler,
+dans leurs robes du soir?... Car il y aura même des femmes, ici, au
+coeur de la «Ville jaune»...
+
+Or, voici que tout à coup une rafale vient briser une file de
+girandoles à pendeloques de perles, déjà suspendues aux branches des
+vénérables cèdres et chavirer une rangée de ces pots de fleurs que
+l'on a déjà montés ici par centaines, pour rendre la vie à ces vieux
+jardins dévastés...
+
+
+Jeudi 2 mai.
+
+Des émissaires ont été lancés aux quatre coins de Pékin, annonçant que
+la fête de ce soir était remise à samedi, pour laisser passer la
+bourrasque. Et il m'a fallu demander encore par dépêche à l'amiral une
+prolongation de liberté. J'étais parti pour trois jours et serai resté
+près d'un mois dehors; je porte maintenant des chemises, des vestes,
+empruntées de-ci de-là, à des camarades de l'armée de terre.
+
+ * * * * *
+
+J'ai l'honneur de déjeuner ce matin chez notre voisin de «Ville
+jaune», le maréchal de Waldersee.
+
+Dans une partie de son palais que les flammes n'ont pas atteinte, une
+grande salle, en marqueteries, en boiseries à jours; le couvert est
+dressé là pour le maréchal et son état-major,--tout ce monde, correct,
+sanglé, irréprochablement militaire, au milieu de la fantaisie
+chinoise d'un tel cadre.
+
+C'est la première fois de ma vie que je viens m'asseoir à une table
+d'officiers allemands, et je n'avais pas prévu la soudaine angoisse
+d'arriver en invité au milieu d'eux... Ces souvenirs d'il y a plus de
+trente ans! Les aspects particuliers que prit pour moi l'année
+terrible!...
+
+Oh! ce long hiver de 1870, passé à errer avec un mauvais petit bateau,
+dans les coups de vent, sur les côtes prussiennes! Mon poste de
+veille, presque enfant que j'étais alors, dans le froid de la hune, et
+la silhouette, si souvent aperçue à l'horizon noir, d'un certain
+_Koenig-Wilhelm_ lancé à notre poursuite, devant lequel il fallait
+toujours fuir, tandis que ses obus, derrière nous, sautillaient
+parfois sur l'eau glacée... Le désespoir alors de sentir notre petit
+rôle si inutile et sacrifié, au milieu de cette mer!... On ne savait
+même rien, que longtemps après; les nouvelles nous arrivaient là-bas
+si rares, dans les sinistres plis cachetés qu'on ouvrait en
+tremblant... Et, à chaque désastre, à chaque récit des cruautés
+allemandes, ces rages qui nous venaient au coeur, un peu enfantines
+encore dans l'excès de leur violence, et ces serments qu'on faisait
+entre soi de ne pas oublier!... Tout cela, pêle-mêle, ou plutôt la
+synthèse rapide de tout cela, se réveille en moi, à la porte de cette
+salle du déjeuner, même avant que j'aie passé le seuil, rien qu'à la
+vue des casques à pointe accrochés aux abords, et j'ai envie de m'en
+aller....
+
+J'entre, et cela s'évanouit, cela sombre dans le lointain des années:
+leur accueil, leurs poignées de main et leurs sourires de bon aloi
+m'ont presque rendu l'oubli en une seconde, l'oubli momentané tout au
+moins... Il semble d'ailleurs qu'il n'y ait pas, entre eux et nous,
+ces antipathies de race, plus irréductibles que les rancunes aiguës
+d'une guerre.
+
+Pendant le déjeuner, leur palais chinois, habitué à entendre les gongs
+et les flûtes, résonne mystérieusement des phrases de _Lohengrin_ ou
+de _l'Or du Rhin_, jouées un peu au loin par leur musique militaire.
+Le maréchal aux cheveux blancs a bien voulu me placer près de lui, et,
+comme tous ceux des nôtres qui ont eu l'honneur de l'approcher, je
+subis le charme de son exquise distinction, de sa bienveillance et de
+sa bonté.
+
+
+Vendredi 3 mai.
+
+Autour de nous, l'immense Pékin, qui achève de se repeupler comme aux
+anciens jours, est très occupé de funérailles. Les Chinois, l'été
+dernier, s'entretuaient dans leur ville; aujourd'hui ils s'enterrent.
+Chaque famille a gardé ses cadavres à la maison durant des mois comme
+c'est l'usage, dans d'épais cercueils de cèdre qui atténuaient un peu
+l'odeur des pourritures; on apportait tous les jours aux morts des
+repas et des cadeaux, on leur brûlait des cires rouges, on leur
+faisait des musiques, on leur jouait du gong et de la flûte, dans la
+continuelle crainte de ne pas leur rendre assez d'honneur, d'encourir
+leurs vengeances et leurs maléfices. C'est l'époque maintenant de les
+conduire à leur trou, avec des suites d'un kilomètre de long, avec
+encore des flûtes et des gongs, d'innombrables lanternes et des
+emblèmes dorés qui se louent très cher; on se ruinera ensuite pour les
+monuments et les offrandes; on ne dormira plus, de peur de les voir
+revenir. Je ne sais qui a si bien défini la Chine: «Un pays où
+quelques centaines de millions de Chinois vivants sont dominés et
+terrorisés par quelques milliards de Chinois morts.» Le tombeau,
+partout et sous toutes ses formes, on ne rencontre pas autre chose
+dans la plaine de Pékin. Quant à tous ces bocages de cèdres, de pins
+et de thuyas, ce ne sont que des parcs funéraires, murés de doubles ou
+de triples murs, chaque parc le plus souvent consacré à un seul mort,
+qui retranche ainsi aux vivants une place énorme.
+
+Un lama défunt, chez lequel je pénètre aujourd'hui, occupe pour son
+compte deux ou trois kilomètres carrés. Dans son parc, les vieux
+arbres, à peine feuillus, tamisent légèrement ce soleil chinois, qui,
+après la neige d'hier, recommence d'être brûlant et dangereux. Au
+centre, il y a son mausolée de marbre, pyramide de petits personnages,
+amas de fines sculptures blanches qui vont s'effilant en fuseau vers
+le ciel et se terminent par une pointe d'or; çà et là, sous les
+cèdres, des vieux temples croulants, voués jadis à la mémoire de ce
+saint homme, enferment dans leur obscurité des peuplades d'idoles
+dorées qui s'en vont en poussière. Dehors, le sol de cendre, où l'on
+ne marche jamais, est jonché des pommes résineuses tombées des arbres
+et des plumes noires des corbeaux qui vivent par centaines dans ce
+lieu de silence; l'avril cependant y a fait fleurir quelques tristes
+giroflées violettes, comme dans le bois impérial, et quantité de tout
+petits iris de même couleur. A l'horizon, au bout de la plaine grise,
+la muraille de Pékin, la muraille crénelée qui semble enfermer une
+ville morte, s'en va si loin qu'on ne la voit pas finir.
+
+Et tous les bois funéraires, dont la campagne est encombrée,
+ressemblent à celui-là, contiennent les mêmes vieux temples, les mêmes
+idoles et les mêmes corbeaux.
+
+Ces plaines du Petchili sont une immense nécropole, où chaque vivant
+tremble d'offenser quelqu'un des innombrables morts.
+
+ * * * * *
+
+Pékin naturellement se rebâtit en même temps qu'il se repeuple; mais,
+à la hâte, avec les petites briques noirâtres des décombres, et les
+rues nouvelles ne retrouveront sans doute jamais le luxe des façades
+d'autrefois, en dentelle de bois doré.
+
+La grande artère de l'Est, à travers la «Ville tartare», est ce qui
+demeure le plus intact de l'ancien Pékin, et la vie y redevient
+intense, fourmillante, presque terrible. Sur une longueur d'une lieue,
+l'avenue de cinquante mètres de large, magnifique de proportions, mais
+défoncée, ravinée, coupée de trous sournois et de cloaques, est
+envahie par des milliers de tréteaux, de cabanes, de tentes dressées,
+ou de simples parasols fichés en terre; et ce sont les rôtisseurs de
+chiens, les bouilleurs de thé, les gens qui servent des boissons
+horribles ou des viandes effroyables,--dans de toujours délicieuses
+porcelaines, éclatantes de peinturlures; ce sont les charlatans, les
+acupunctaristes, les guignols, les musiciens, les conteurs et les
+conteuses d'histoires. La foule, au milieu de tout cela, évolue à
+grand'peine, divisée en une infinité de courants divers, par tant de
+petites boutiques ou de petits théâtres, comme se diviseraient les
+eaux d'un fleuve au milieu d'îlots, et c'est un remous de têtes
+humaines, incessant et tourmenté, noirci de crasse et de poussière.
+Des vociférations montent de toutes parts, rauques ou mordantes, d'un
+timbre inconnu à nos oreilles, accompagnées de violons qui grincent
+sur des peaux de serpents, de bruits de gongs et de bruits de
+sonnettes. Les caravanes cependant, les énormes chameaux de Mongolie
+qui tout l'hiver encombraient les rues de leurs défilés sans fin, ont
+disparu vers les solitudes du Nord, avec leurs conducteurs au visage
+plat, fuyant le soleil qui sera bientôt torride; mais ils sont
+remplacés,--sur le milieu bossu de la chaussée réservé aux bêtes et
+aux attelages,--par des files de petits chevaux, des files de petites
+voitures, et on entend partout claquer les fouets.
+
+Et au pied des maisons, durant des kilomètres, par terre, sur les
+immondices ou sur la boue, l'extravagante foire à la guenille
+commencée l'automne dernier s'étale encore, piétinée par les passants:
+débris de tant d'incendies et de pillages, que l'on ne finira jamais
+de vendre, défroques magnifiquement brodées mais qui ont été un peu
+sanglantes, bouddhas, magots, bijoux, perruques de morts, vases
+ébréchés ou précieux cassons de jade.
+
+Au-dessus de tant de choses saugrenues, au-dessus de tant de tapage et
+de tant de poussière, la plupart de ces maisons, en contraste avec la
+pouillerie des foules, sont étourdissantes de sculptures et d'éclat;
+finement fouillées en plein bois et finement dorées depuis la base
+jusqu'en haut. Dans le cèdre épais des façades, d'infatigables
+artistes ont taillé, avec ces patiences et ces adresses chinoises qui
+nous confondent, des myriades de petits bonshommes, ou de monstres, ou
+d'oiseaux, parmi des fleurs, ou sous des arbres dont on compterait les
+feuilles. Les dorures de tous ces minutieux sujets, atténuées par
+places, sont le plus souvent restées étincelantes, grâce à ce climat
+presque sans pluie.
+
+Et en haut, sur les couronnements, sur les corniches festonnées, c'est
+toujours le domaine des chimères d'or, qui tirent la langue, qui
+ricanent, qui louchent, qui ont l'air prêtes à s'élancer vers le ciel,
+ou à descendre pour déchirer les passants.
+
+L'été dernier, dans les grands incendies Boxers, elles flambaient
+chaque jour par centaines, ces étonnantes façades, qui représentaient
+une somme incalculable de travail humain, et qui faisaient de Pékin
+une vieille chinoiserie tout en or, un si extraordinaire musée de bois
+sculptés, que les hommes d'aujourd'hui n'auront plus jamais le temps
+d'en reconstituer un pareil.
+
+
+Samedi 4 mai.
+
+C'est ce soir, décidément, la fête donnée par notre général aux
+états-majors des alliés.
+
+D'abord, en attendant la nuit, une fête entre Français: l'inauguration
+d'un boulevard dans notre quartier, dans notre _secteur_; du Pont de
+Marbre à la Porte Jaune, un long boulevard dont la confection a été
+confiée au colonel Marchand et qui portera le nom de notre général.
+Pékin, depuis l'époque lointaine et pompeuse où fut tracé son réseau
+d'avenues pavées, n'avait jamais revu chose pareille: une voie libre,
+unie, sans précipices ni ornières, où les voitures peuvent courir
+grand train entre deux rangs de jeunes arbres.
+
+Il y a foule pour assister à cette inauguration. Des deux côtés de la
+chaussée neuve, sablée de frais et encore vide, qui est d'un bout à
+l'autre barrée par des piquets et des cordes,--des deux côtés, il y a
+tous nos soldats, quelques soldats allemands aussi, car ils voisinent
+beaucoup avec les nôtres, et puis les Chinois et les Chinoises
+d'alentour en robes de fête. Les bébés charmants et drôles, aux yeux
+de chat bien tirés vers les tempes, occupent le premier rang, à
+toucher les cordes tendues; quelques-uns même se font porter par nos
+hommes pour voir de plus haut, et un grand zouave se promène avec deux
+petites Chinoises de trois ou quatre ans, une sur chaque épaule. Il y
+a du monde perché sur les toits, plusieurs de nos malades, là-bas,
+sont debout sur les tuiles de notre hôpital, et des chasseurs
+d'Afrique ont escaladé, pour avoir des places de choix, le clocher
+gothique de l'église, qui domine tout, avec son large drapeau
+tricolore déployé dans l'air.
+
+Des pavillons français, il y en a sur toutes les portes des Chinois,
+il y en a partout sur des perches, groupés en trophées avec des
+lanternes et des guirlandes. On dirait d'une sorte de «14 Juillet», un
+peu exotique et étrange; si c'était en France, la décoration serait
+banale à faire sourire; ici, au coeur de Pékin, elle devient
+touchante et même grande, surtout à l'arrivée des musiques militaires,
+quand éclate notre _Marseillaise_.
+
+L'inauguration, cela consiste simplement en un temps de galop, une
+espèce de charge à fond de train exécutée, sur le sable encore vierge,
+par tous les officiers français, depuis la Porte Jaune jusqu'à l'autre
+extrémité de ce boulevard, où notre général les attend, sur une
+estrade enguirlandée de verdure par les soldats, et leur offre en
+souriant du champagne. Après, on enlève les frêles barrières, la foule
+déborde gaiement, les petits aux yeux de chat prennent leur course sur
+ce beau sol passé au rouleau, et c'est fini.
+
+Quand nous serons repartis tous pour la France, quand Pékin sera
+entièrement rendu aux Chinois, qui ont sur la voirie des idées
+subversives, cette _Avenue du Général-Voyron_--qu'ils font pourtant
+mine d'apprécier--ne durera pas, je le crains, plus de deux hivers.
+
+
+II
+
+Huit heures du soir. Dans le long crépuscule de mai, qui est
+maintenant près de finir, les lanternes étranges, en verre,
+ruisselantes de perles, ou bien en papier de riz, ayant forme
+d'oiseaux et de lotus, se sont allumées partout, aux branches des
+vieux cèdres, sur l'esplanade de ce palais de la Rotonde, que j'ai
+connue jadis plongée dans un si morne abîme de tristesse et de
+silence... Cette nuit, ce sera le mouvement, la vie, la gaie lumière.
+Déjà, dans le merveilleux décor qui s'illumine, vont et viennent des
+gens en habits de fête, officiers de toutes les nations d'Europe, et
+Chinois aux longues robes soyeuses, coiffés du chapeau officiel d'où
+retombent des plumes de paon. Une table pour soixante-dix convives est
+dressée sous des tentes, et nous attendons la foule disparate de nos
+invités.
+
+Suivis de petits cortèges, ils arrivent des quatre coins de Pékin, les
+uns à cheval, les autres en voiture, ou en pousse-pousse, ou en
+palanquin somptueux. Sitôt qu'un personnage de marque émerge d'en bas,
+par la porte peinte et dorée du plan incliné, une de nos musiques
+militaires qui guettait son apparition, lui joue l'air national de son
+pays. L'hymne russe succède à l'hymne allemand; ou l'hymne japonais à
+la «Marche des Bersaglieri». Nous entendrons même l'air chinois, car
+on apporte pompeusement un large papier rouge: la carte de visite de
+Li-Hung-Chang, qui est en bas et qui, suivant l'étiquette, se fait
+annoncer avant de paraître. Ensuite, précédés de cartes pareilles,
+nous arrivent le grand Justicier de Pékin, et le Représentant
+extraordinaire de l'Impératrice. Ils assisteront à notre fête, les
+princes de la Chine, amenés dans des palanquins de gala, avec escorte
+de cavalerie, et ils font leur entrée, le visage fermé et le regard en
+dedans, suivis d'un flot de serviteurs vêtus de soie. Ç'a été dur de
+les avoir, ceux-là! Mais le colonel Marchand, autorisé par notre
+général, s'était fait un point d'honneur de les décider. Au milieu de
+nos uniformes d'occident se multiplient les robes mandarines et les
+chapeaux pointus à bouton de corail. Et leur présence à ce festin des
+barbares, en pleine «Ville impériale» profanée, restera l'une des plus
+singulières incohérences de nos temps.
+
+Une tablée comme on n'en avait jamais vu, les pieds sur des tapis
+impériaux qui semblent d'épais velours jaunes. Les obligatoires gerbes
+de fleurs, arrangées dans des cloisonnés géants, sans âge et sans
+prix, qui sont sortis pour un soir des réserves de l'Impératrice. A la
+place d'honneur, le maréchal de Waldersee à côté de la femme de notre
+ministre de France; ensuite, deux évêques en robe violette; des
+généraux et des officiers des sept nations alliées; cinq ou six
+toilettes claires de femme, et enfin trois grands princes de la Chine,
+énigmatiques dans leurs soies brodées, les yeux à demi cachés sous
+leurs chapeaux de cérémonie à plumes retombantes.
+
+ * * * * *
+
+Sur la fin de ce dîner étrange, subversif, et profanateur, quand les
+roses commencent à pencher la tête dans les grands vases précieux,
+notre général, en terminant son toast au champagne, s'adresse à ces
+princes Jaunes: «Votre présence parmi nous, leur dit-il, prouve assez
+que nous ne sommes pas venus ici pour faire la guerre à la Chine, mais
+seulement à une secte abominable, etc...»
+
+Le Représentant de l'Impératrice, alors, relève la balle avec une
+souplesse d'Extrême-Asie, et sans qu'un pli ait bronché sur son masque
+jaune de cour, il répond, lui qui a été sournoisement un enragé Boxer:
+«Au nom de sa Majesté Impériale Chinoise, je remercie les généraux
+européens d'être venus prêter main-forte au Gouvernement de notre
+pays, dans une des crises les plus graves qu'il ait jamais
+traversées.»
+
+Petit silence de stupeur, et les coupes se vident.
+
+L'esplanade, pendant le banquet, s'est considérablement peuplée
+d'uniformes et de dorures: quelques centaines d'officiers de tout
+pelage, de toute couleur conviés à la soirée. Et les toasts ayant pris
+fin sur cette réplique chinoise, je vais m'accouder au rebord des
+terrasses pour voir arriver, de haut et de loin, notre retraite aux
+flambeaux.
+
+En sortant de dessous ce velum et ces ramures de cèdres, toutes choses
+un peu emprisonnantes qui masquaient la vue, c'est une surprise et un
+enchantement, ces bords du lac impérial, ce grand paysage de
+mélancolie et de silence,--en temps ordinaire, lieu de ténèbres s'il
+en fut jamais, dès la tombée des nuits, bien inquiétant et noir, sur
+lequel semblait planer un éternel deuil,--et qui vient de s'éclairer,
+cette fois, comme pour quelque fantastique apothéose.
+
+Il y avait de nos soldats cachés partout, dans les vieux palais morts,
+dans les vieux temples épars au milieu des arbres, et en moins d'une
+heure, grimpant de tous côtés sur les tuiles d'émail, ils ont allumé
+d'innombrables lanternes rouges, des cordons de feux qui dessinent la
+courbe des toits à étages multiples, la chinoiserie des architectures,
+l'excentricité des miradors et des tours. Une raie lumineuse court le
+long du lac tragique, dans les herbages encore recéleurs de cadavres.
+Jusque sur ses rives les plus lointaines, jusqu'en ses fonds qui
+d'habitude étaient les plus noirs, ce parc des Ombres, où cependant
+tout reste morne et dévasté, donne une illusion de fête. Le vieux
+donjon de l'Ile des Jades, qui dormait dans l'air avec son idole
+affreuse, se réveille tout à coup pour lancer des gerbes d'étincelles
+et des fusées bleues. Et les gondoles de l'Impératrice, si longtemps
+immobiles et un peu détruites, se promènent cette nuit sur le miroir
+de l'eau, illuminées comme à Venise. Un semblant de vie ranime toutes
+ces choses, tous ces fantômes de choses, pour un seul soir. Et on ne
+reverra jamais, jamais cela, que personne n'avait jamais vu.
+
+Quel contraste déroutant, avec ce que j'avais coutume de contempler
+l'année dernière du haut de ces mêmes terrasses, à la chute des
+crépuscules d'automne, quand j'étais le seul habitant de ce palais!
+Sur les bords du lac, ces groupes en costume de bal, à la place des
+cadavres, mes seuls et obstinés voisins d'antan--qui demeurent encore
+tous là, bien entendu, mais qui ont achevé de faire dans la vase leur
+très lent plongeon sans retour. Et cette douce tiédeur d'une soirée de
+mai, au lieu du froid glacial qui me faisait frissonner dès que
+l'énorme soleil rouge commençait de s'éteindre!
+
+Au premier plan, à l'entrée du Pont de Marbre, le grand arc de
+triomphe chinois, avec ses diableries, ses cornes et ses griffes, mis
+en valeur par un amas de lanternes proches, resplendit de dorures sur
+le ciel nocturne. Ensuite, traversant le sombre lac, c'est le pont
+très éclairé, et qui semble lumineux par lui-même dans le rayonnement
+de son éternelle blancheur. Au loin, enfin, toute l'ironique
+fantasmagorie des palais vides et des pagodes vides émerge de
+l'obscurité des arbres et reflète dans les eaux ses lignes de feux,
+parmi les petites îles des lotus.
+
+Ils se répandent un peu partout, nos cinq cents invités, au bord du
+lac sous la verdure printanière des saules, par groupes sympatiques,
+ou bien le long du Pont de Marbre, ou bien encore dans les gondoles
+impériales. A mesure qu'ils descendent de ces terrasses de la Rotonde,
+on leur remet à chacun une lanterne peinturlurée, au bout d'un
+bâtonnet, et tous ces ballons de couleur se disséminent au hasard des
+sentiers, sont bientôt, dans les lointains, comme une peuplade de
+vers-luisants.
+
+De là-haut où je suis resté, on distingue des femmes, en manteau clair
+du soir, s'en allant au bras d'officiers sur les dalles blanches du
+pont, ou bien assises à l'arrière des longues barques de l'Impératrice
+que des rameurs mènent doucement... Et combien c'est inattendu de voir
+ces Européennes,--presque toutes, celles-là même qui avaient enduré
+les tortures du siège,--se promener si tranquilles, dans leur toilette
+de dîner, au milieu du repaire jadis fermé et terrible de ces
+souverains par qui leur mort avait été sourdement préparée! Le lieu
+décidément a perdu toute son horreur, et c'est même fini pour
+l'instant du vague effroi qui, hier encore, se dégageait des lointains
+peuplés de vieux arbres et de ruines; il y a tant de lumières, tant de
+monde, tant de soldats, jusque dans les fonds reculés, sous bois, que
+toutes les formes vagues de revenants ou de mauvais esprits, ce soir,
+ont dû s'évanouir.
+
+Quelque chose commence de se faire entendre, comme un roulement de
+tonnerre qui s'approcherait, et c'est l'ensemble d'une cinquantaine de
+tambours, annonçant que la retraite arrive. Elle a dû se former à la
+Porte Jaune, pour suivre l'avenue inaugurée aujourd'hui, et venir se
+disperser devant nous, au pied du Palais de la Rotonde. Ses lumières
+d'avant-garde apparaissent là-bas, à la tête du Pont de Marbre, et
+voici qu'elle s'engage sur le magnifique arceau blanc. La cavalerie,
+l'infanterie, les musiques semblent couler vers nous, avec un fracas
+de cuivres et de tambours à faire crouler les murailles sépulcrales de
+la «Ville violette»,--et, au-dessus de ces milliers de têtes de
+soldats, les lanternes coloriées, d'une extravagance chinoise, en
+grappes, en gerbes sur de longues perches, se balancent au pas des
+chevaux, ou bien au rythme des épaules humaines.
+
+Les troupes sont passées, mais le défilé ne paraît pas près de finir.
+Aux marches que jouaient nos musiques, succède tout à coup un autre
+fracas, d'un exotisme aigu, délirant, qui trouble les nerfs: des
+gongs, des sistres, des cymbales, des clochettes. En même temps se
+dessinent, gigantesques, des étendards verts et jaunes, tout
+tailladés, d'une fantaisie essentiellement étrangère, d'une proportion
+inusitée. Et, sur le beau Pont de Marbre, s'avancent des compagnies de
+personnages longs et minces, aux enjambées étonnantes, qui se
+dandinent comme des ours: mes échassiers d'Y-Tchéou, de
+Laï-Chou-Chien, de la région des tombeaux, qui ont fait de gaieté de
+coeur trois ou quatre jours de voyage pour venir figurer à cette
+fête française! Derrière eux, annoncés par un crescendo des gongs, des
+cymbales, et de toutes les ferrailles diaboliques de la Chine, les
+grands dragons arrivent aussi, les bêtes rouges et les bêtes vertes,
+longues de vingt mètres. On a trouvé le moyen de les éclairer par en
+dedans; elles ont l'air d'être incandescentes ce soir, les bêtes
+rouges et les bêtes vertes; au-dessus des têtes de la foule, elles
+ondulent, elles se tordent, comme feraient des serpents de soufre, des
+serpents de braise, au milieu de quelque bacchanale de l'enfer
+bouddhique. Et l'immense décor que les eaux reflètent, le décor de
+palais et de pagodes aux toits multiples, aux angles cornus, est
+précisé toujours par ses lignes de feux rouges, dans la nuit sans
+lune, lourdement nuageuse. Et le donjon de l'Ile des Jades, qui domine
+ici toutes choses, continue de lancer sa pluie d'étincelles, sur son
+piédestal de rochers et de vieux cèdres noirs.
+
+Quand sont passés les grands serpents, au cliquetis de ferrailles, au
+son fêlé des cymbales tartares, le Pont de Marbre continue de déverser
+au pied de notre palais un flot humain sur la rive, mais un flot plus
+irrégulier, qui a des poussées tumultueuses et d'où s'échappe une
+clameur formidable. Et c'est le reste de nos troupes, les soldats
+libres, qui suivent la retraite, avec des lanternes aussi, des grappes
+de lanternes balancées, en chantant la _Marseillaise_ à pleine
+poitrine, ou bien _Sambre-et-Meuse_. Et les soldats allemands sont
+avec eux, bras dessus bras dessous, grossissant cette houle puissante
+et jeune, et donnant de la voix à l'unisson, accompagnant de toutes
+leurs forces nos vieux chants de France...
+
+Invraisemblable ce dîner de Babel, ce toast des princes chinois, cette
+_Marseillaise_ allemande!...
+
+ * * * * *
+
+Minuit. Les myriades de petites lanternes rouges ont achevé de se
+consumer, aux corniches des vieux palais, des pagodes désolées, aux
+rebords des toits d'émail. L'obscurité et le silence coutumiers sont
+revenus peu à peu sur le lac et dans les lointains du bois impérial,
+parmi les arbres et les ruines. Les princes chinois se sont éclipsés
+discrètement, suivis de leurs soyeux cortèges, et emportés très vite
+dans leurs palanquins, loin d'ici, vers leurs demeures, à travers la
+ville pleine d'ombre.
+
+Et maintenant c'est l'heure du cotillon,--après un bal forcément très
+court, un bal qui semblait une gageure contre l'impossible, car on
+avait réuni à peine dix danseuses pour près de cinq cents danseurs, et
+encore en y comprenant une gentille petite fille d'une douzaine
+d'années, une institutrice, tout ce que Pékin renfermait
+d'Européennes. Cela se passe dans la belle pagode dorée, convertie
+pour ce soir en salle de bal; cela se danse au milieu de trop d'espace
+vide, devant les yeux toujours baissés de cette grande déesse
+d'albâtre, en robe d'or, qui, l'automne dernier, était ma compagne,
+avec certain chat blanc et jaune, dans la solitude absolue de ce même
+palais. Pauvre déesse! On a improvisé ce soir un parterre d'iris
+naturels à ses pieds, et le fond dévasté de son autel a été garni d'un
+satin bleu aux cassures magnifiques, sur lequel sa personne se détache
+idéalement blanche, tandis que resplendit davantage sa robe d'or
+ourlée de petites pierres étincelantes.
+
+On a eu beau faire cependant, on a eu beau éclairer ce sanctuaire, le
+remplir de lanternes en forme de fleurs et d'oiseaux, c'est une trop
+bizarre salle de bal; il y reste des obscurités dans les coins, en
+haut surtout, vers les ors de la voûte. Et cette déesse qui préside,
+trop mystérieusement pâle, devient gênante, avec son sourire qui
+semble prendre en pitié ces puérilités et ces sauteries occidentales,
+avec la persistance de ses yeux baissés comme pour ne pas voir. Ce
+sentiment de gêne sans doute n'est pas chez moi seul, car la jeune
+femme qui menait le cotillon, prise de je ne sais quelle fantaisie
+soudaine, se sauve dehors, emportant l'accessoire de la figure
+commencée,--un tambour de basque,--entraînant à sa suite les danseurs,
+les danseuses, les inutiles qui regardaient, et le temple se vide, et
+le pauvre petit cotillon d'exil s'en va tournoyer assez languissamment
+en plein air, mourir sous les cèdres de l'esplanade, où quelques
+lanternes éclairent encore.
+
+ * * * * *
+
+Une heure du matin. La plupart des invités sont partis, ayant des
+kilomètres à faire, dans l'obscurité et les ruines, pour regagner leur
+logis. Quelques «alliés,» particulièrement fidèles, nous restent, il
+est vrai, autour du buffet où le champagne coule toujours, en des
+toasts de plus en plus chaleureux pour la France...
+
+Le palais où j'habite encore pour quelques heures n'est qu'à cinq ou
+six cents mètres d'ici, de l'autre côté de l'eau. Et je m'en allais
+solitairement à pied, j'étais déjà sur le plan incliné qui descend au
+Lac des Lotus, quand quelqu'un me rappelle:
+
+--Attendez-moi, j'irai vous reconduire un bout de chemin, ça me
+reposera!
+
+C'est le colonel Marchand, et nous voici cheminant ensemble, sur la
+blancheur du Pont de Marbre. Un grand suaire de nuit et de silence est
+retombé sur toutes choses dans cette «Ville impériale» que nous avions
+remplie de musiques et de lumières, pour une soirée.
+
+--Eh bien, me demande-t-il, comment était-ce? Quelle impression en
+avez-vous?
+
+Et je lui réponds, ce que je pense en effet, c'est que c'était
+magnifiquement étrange, dans un cadre comme il n'en existe pas.
+
+Cependant il est plutôt mélancolique, cette nuit, mon ami Marchand, et
+nous ne causons guère, nous entendant à demi-mot.
+
+Mélancolie des fins de fête, qui peu à peu nous enveloppe, en même
+temps que l'obscurité revenue... Brusque évanouissement, dans le
+passé, d'une chose--futile, c'est vrai,--mais qui nous avait surmenés
+pendant quelques jours et distraits des préoccupations de la vie: il y
+a de cela d'abord...
+
+Mais il y a aussi un autre sentiment, que nous éprouvons tous deux à
+cette heure, et dont nous nous faisons part l'un à l'autre, presque
+sans paroles, tandis que les dalles de marbre rendent leur petit son
+clair, sous nos talons, dans ce silence de minute en minute plus
+solennel. Il nous semble que cette soirée vient de consacrer d'une
+manière irrémédiable l'effondrement de Pékin, autant dire
+l'effondrement d'un monde. Quoi qu'il advienne, l'étonnante cour
+asiatique reparaîtrait-elle même ici, ce qui est bien improbable,
+Pékin est fini, son prestige tombé, son mystère percé à jour.
+
+Cette «Ville impériale», pourtant, c'était un des derniers refuges de
+l'inconnu et du merveilleux sur terre, un des derniers boulevards des
+très vieilles humanités, incompréhensibles pour nous et presque un peu
+fabuleuses.
+
+ * * * * *
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+DÉDICACE A L'AMIRAL POTTIER I
+
+I.--ARRIVÉE DANS LA MER JAUNE 1
+
+II.--A NING-HAI 15
+
+III.--VERS PÉKIN 29
+
+IV.--DANS LA VILLE IMPÉRIALE 129
+
+V.--RETOUR A NING-HAI 309
+
+VI.--PÉKIN AU PRINTEMPS 319
+
+VII.--VERS LES TOMBEAUX DES EMPEREURS 357
+
+VIII.--LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 429
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les derniers jours de Pékin, by Pierre Loti
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN ***
+
+***** This file should be named 29565-8.txt or 29565-8.zip *****
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+
+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by The Internet Archive/American Libraries.)
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+status under the laws that apply to them.
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