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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:47:47 -0700 |
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diff --git a/29549-h/29549-h.htm b/29549-h/29549-h.htm new file mode 100644 index 0000000..2c76549 --- /dev/null +++ b/29549-h/29549-h.htm @@ -0,0 +1,7109 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of +Le Roi s'amuse, par Victor Hugo. + </title> + <style type="text/css"> + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 0%; + } + .c {text-align: center; + text-indent: 0%; + } + .nom {margin-left:10%;} + i {font-style:italic;font-size:85%;font-weight:800;} + .ind {margin-left:25%; + } + div.main {margin-left:15%} + h1,h2,h3 {text-align: center; + clear: both; + } + h3.scene {text-align: left;margin-top:15%; + clear: both;margin-left:10%; + } + h3.acte {line-height:50px;text-align: left; + margin-top:25%;margin-left:4%;clear:both; + } + .top15 {margin-top: 15%;} + hr.full { width: 100%; + margin-top: 5%; + margin-bottom: 5%; + border: solid black; + height: 5px; } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;border:none;} + tr.sp {font-size:115%;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + background:#fdfdfd; + color:black; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {background-color: #ffffff; color: #FF0000; text-decoration:underline; } + sup {font-size: 75%;} + .footnotes {border:double 4px gray; margin-top:15%; clear:both;} + .footnotes ol { margin-left:0; margin-right:0; + padding:0; + width:100%; + list-style-type:none; } + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; width:80%; + margin-bottom:0.75em; + font-size: 0.9em; + position:relative;} + .footnote .label {position: relative; + left:-3em; top:0; + text-align: left; } + .fnanchor {vertical-align:baseline; + position:relative; bottom:0.6em; + font-size: .8em; } + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Le Roi s'amuse, by Victor Hugo + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Roi s'amuse + +Author: Victor Hugo + +Release Date: July 30, 2009 [EBook #29549] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI S'AMUSE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + + +<h2 class="top15">Victor Hugo</h2> + +<h1>LE ROI S'AMUSE</h1> + +<p class="c">1832</p> + +<h3 class="top15">Table des matières</h3> + +<table summary="toc" +cellpadding="0" +cellspacing="0" +style="text-align:center;"> +<tr><td><a href="#PERSONNAGES"><b>PERSONNAGES <br /> </b></a></td></tr> +<tr class="sp"><td><a href="#I"><b>MONSIEUR DE SAINT-VALLIER ACTE PREMIER</b></a></td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_PREMIERE"><b>SCÈNE PREMIÈRE</b></a> +<a href="#SCENE_II"><b>II., </b></a> +<a href="#SCENE_III"><b>III., </b></a> +<a href="#SCENE_IV"><b>IV., </b></a> +<a href="#SCENE_V"><b>V. <br /> </b></a></td></tr> + +<tr class="sp"><td><a href="#II"><b>SALTABADIL ACTE DEUXIÈME</b></a></td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_PREMIEREa"><b>SCÈNE PREMIÈRE., </b></a> +<a href="#SCENE_IIa"><b>II., </b></a> +<a href="#SCENE_IIIa"><b>III., </b></a> +<a href="#SCENE_IVa"><b>IV., </b></a> +<a href="#SCENE_Va"><b>V. <br /> </b></a></td></tr> + +<tr class="sp"><td><a href="#III"><b>LE ROI ACTE TROISIÈME</b></a></td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_PREMIEREb"><b>SCÈNE PREMIÈRE., </b></a> +<a href="#SCENE_IIb"><b>II., </b></a> +<a href="#SCENE_IIIb"><b>III., </b></a> +<a href="#SCENE_IVb"><b>IV. <br /> </b></a></td></tr> + +<tr class="sp"><td><a href="#IV"><b>BLANCHE ACTE QUATRIÈME</b></a></td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_PREMIEREc"><b>SCÈNE PREMIÈRE</b></a> +<a href="#SCENE_IIc"><b>II., </b></a> +<a href="#SCENE_IIIc"><b>III., </b></a> +<a href="#SCENE_IVc"><b>IV., </b></a> +<a href="#SCENE_Vc"><b>V. <br /> </b></a></td></tr> + +<tr class="sp"><td><a href="#V"><b>TRIBOULET ACTE CINQUIÈME</b></a></td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_PREMIEREd"><b>SCÈNE PREMIÈRE., </b></a> +<a href="#SCENE_IId"><b>II., </b></a> +<a href="#SCENE_IIId"><b>III., </b></a> +<a href="#SCENE_IVd"><b>IV., </b></a> +<a href="#SCENE_Vd"><b>V. <br /> </b></a></td></tr> +<tr><td><a href="#NOTES"><b>NOTES</b></a></td></tr> +</table> + + +<p class="top15">L'apparition de ce drame au théâtre a donné lieu à un acte ministériel +inouï.</p> + +<p>Le lendemain de la première représentation, l'auteur reçut de monsieur +Jouslin de la Salle, directeur de la scène au Théâtre-Français, le +billet suivant, dont il conserve précieusement l'original:</p> + +<p>«Il est dix heures et demie, et je reçois à l'instant l'<i>ordre</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote-1" class="fnanchor" title="Go to footnote 1.">[1]</a> de +suspendre les représentations du <i>Roi s'amuse.</i></p> + +<p>«C'est monsieur Taylor qui me communique cet ordre de la part du +ministre.</p> + +<p>«Ce 23 novembre.»</p> + +<p>Le premier mouvement de l'auteur fut de douter. L'acte était arbitraire +au point d'être incroyable.</p> + +<p>En effet, ce qu'on a appelé la <i>Charte-Vérité</i> dit: «Les Français ont +<i>le droit de publier»</i> Remarquez que le texte ne dit pas seulement <i>le +droit d'imprimer, </i>mais largement et grandement <i>le droit de publier</i>. +Or, le théâtre n'est qu'un moyen de publication comme la presse, comme +la gravure, comme la lithographie. La liberté du théâtre est donc +implicitement écrite dans la Charte, avec toutes les autres libertés de +la pensée. La loi fondamentale ajoute: «<i>La censure ne pourra jamais +être rétablie.</i>» Or, le texte ne dit pas <i>la censure des journaux, la +censure des livres</i>, il dit <i>la censure</i>, la censure en général, toute +censure, celle du théâtre comme celle des écrits. Le théâtre ne saurait +donc désormais être légalement censuré.</p> + +<p>Ailleurs la Charte dit: <i>La confiscation est abolie</i>. Or, la suppression +d'une pièce de théâtre après la représentation n'est pas seulement un +acte monstrueux de censure et d'arbitraire, c'est une véritable +confiscation, c'est une propriété violemment dérobée au théâtre et à +l'auteur.</p> + +<p>Enfin, pour que tout soit net et clair, pour que les quatre ou cinq +grands principes sociaux que la Révolution française a coulés en bronze +restent intacts sur leurs piédestaux de granit, pour qu'on ne puisse +attaquer sournoisement le droit commun des Français avec ces quarante +mille vieilles armes ébréchées que la rouille et la désuétude dévorent +dans l'arsenal de nos lois, la Charte, dans un dernier article, abolit +expressément tout ce qui, dans les lois antérieures, serait contraire à +son texte et à son esprit.</p> + +<p>Ceci est formel. La suppression ministérielle d'une pièce de théâtre +attente à la liberté par la censure, à la propriété par la confiscation. +Tout notre droit public se révolte contre une pareille voie de fait.</p> + +<p>L'auteur, ne pouvant croire à tant d'insolence et de folie, courut au +théâtre. Là, le fait lui fut confirmé de toutes parts. Le ministre +avait, en effet, de son autorité privée, de son droit divin de ministre, +intimé l<i>'ordre</i> en question. Le ministre n'avait pas de raison à +donner. Le ministre avait pris sa pièce, lui avait pris son droit, lui +avait pris sa chose. Il ne restait plus qu'à le mettre, lui poëte, à la +Bastille.</p> + +<p>Nous le répétons, dans le temps où nous vivons lorsqu'un pareil acte +vient vous barrer le passage et vous prendre brusquement au collet, la +première impression est un profond étonnement. Mille questions se +pressent dans votre esprit.—Où est la loi? Où est le droit? Est-ce que +cela peut se passer ainsi? Est-ce qu'il y a eu, en effet, quelque chose +qu'on a appelé la Révolution de juillet? Il est évident que nous ne +sommes plus à Paris. Dans quel pachalik vivons-nous?—</p> + +<p>La Comédie-Française, stupéfaite et consternée, voulut essayer encore +quelques démarches auprès du ministre pour obtenir la révocation de +cette étrange décision; mais elle perdit sa peine. Le divan, je me +trompe, le conseil des ministres s'était assemblé dans la journée. Le +23, ce n'était qu'un ordre du ministre; le 24, ce fut un ordre du +ministère. Le 23, la pièce n'était que <i>suspendue</i>; le 24, elle fut +définitivement <i>défendue</i>. Il fut même enjoint au théâtre de rayer de +son affiche ces quatre mots redoutables: <i>Le Roi s'amuse</i> Il lui fut +enjoint, en outre, à ce malheureux Théâtre-Français, de ne pas se +plaindre et de ne souffler mot. Peut-être serait-il beau, loyal et noble +de résister à un despotisme si asiatique; mais les théâtres n'osent pas. +La crainte du retrait de leurs priviléges les fait serfs et sujets, +taillables et corvéables à merci, eunuques et muets.</p> + +<p>L'auteur demeura et dut demeurer étranger à ces démarches du théâtre. Il +ne dépend, lui poëte, d'aucun ministre. Ces prières et ces +sollicitations que son intérêt mesquinement consulté lui conseillait +peut-être, son devoir de libre écrivain les lui défendait. Demander +grâce au pouvoir, c'est le reconnaître. La liberté et la propriété ne +sont pas choses d'antichambre. Un droit ne se traite pas comme une +faveur. Pour une faveur, réclamez devant le ministre; pour un droit, +réclamez devant le pays.</p> + +<p>C'est donc au pays qu'il s'adresse. Il a deux voies pour obtenir +justice, l'opinion publique et les tribunaux. Il les choisit toutes +deux.</p> + +<p>Devant l'opinion publique, le procès est déjà jugé et gagné. Et ici +l'auteur doit remercier hautement toutes les personnes graves et +indépendantes de la littérature et des arts, qui lui ont donné dans +cette occasion tant de preuves de sympathie et de cordialité. Il +comptait d'avance sur leur appui. Il sait que, lorsqu'il s'agit de +lutter pour la liberté de l'intelligence et de la pensée, il n'ira pas +seul au combat.</p> + +<p>Et, disons-le ici en passant, le pouvoir, par un assez lâche calcul, +s'était flatté d'avoir pour auxiliaires, dans cette occasion, jusque +dans les rangs de l'opposition, les passions littéraires soulevées +depuis si longtemps autour de l'auteur. Il avait cru les haines +littéraires plus tenaces encore que les haines politiques, se fondant +sur ce que les premières ont leurs racines dans les amours-propres, et +les secondes seulement dans les intérêts. Le pouvoir s'est trompé. Son +acte brutal a révolté les hommes honnêtes dans tous les camps. L'auteur +a vu se rallier à lui, pour faire face à l'arbitraire et à l'injustice, +ceux-là même qui l'attaquaient le plus violemment la veille. Si par +hasard quelques haines invétérées ont persisté, elles regrettent +maintenant le secours momentané qu'elles ont apporté au pouvoir. Tout ce +qu'il y a d'honorable et de loyal parmi les ennemis de l'auteur est venu +lui tendre la main, quitte à recommencer le combat littéraire aussitôt +que le combat politique sera fini. En France, quiconque est persécuté +n'a plus d'ennemis que le persécuteur.</p> + +<p>Si maintenant, après avoir établi que l'acte ministériel est odieux, +inqualifiable, impossible en droit, nous voulons bien descendre pour un +moment à le discuter comme fait matériel et à chercher de quels éléments +ce fait semble devoir être composé, la première question qui se présente +est celle-ci, et il n'est personne qui ne se la soit faite:—Quel peut +être le motif d'une pareille mesure?</p> + +<p>Il faut bien le dire, parce que cela est, et que, si l'avenir s'occupe +un jour de nos petits hommes et de nos petites choses, cela ne sera pas +le détail le moins curieux de ce curieux événement; il paraît que nos +faiseurs de censure se prétendent scandalisés dans leur morale par <i>le +Roi s'amuse</i>; cette pièce a révolté la pudeur des gendarmes; la brigade +Léotaud y était et l'a trouvée obscène; le bureau des mœurs s'est voilé +la face; monsieur Vidocq a rougi. Enfin le mot d'ordre que la censure a +donné à la police, et que l'on balbutie depuis quelques jours autour de +nous, le voici tout net: <i>C'est que la pièce est immorale.—</i>Holà! mes +maîtres! silence sur ce point.</p> + +<p>Expliquons-nous pourtant, non pas avec la police à laquelle, moi, +honnête homme, je défends de parler de ces matières, mais avec le petit +nombre de personnes respectables et consciencieuses qui, sur des +ouï-dire ou après avoir mal entrevu la représentation, se sont laissé +entraîner à partager cette opinion, pour laquelle peut-être le nom seul +du poëte inculpé aurait dû être une suffisante réfutation. Le drame est +imprimé aujourd'hui. Si vous n'étiez pas à la représentation, lisez; si +vous y étiez, lisez encore. Souvenez-vous que cette représentation a été +moins une représentation qu'une bataille, une espèce de bataille de +Monthléry (qu'on nous passe cette comparaison un peu ambitieuse) où les +Parisiens et les Bourguignons ont prétendu chacun de leur côté avoir +<i>empoché la victoire</i>, comme dit Mathieu.</p> + +<p>La pièce est immorale? croyez-vous? Est-ce par le fond? Voici le fond. +Triboulet est difforme, Triboulet est malade, Triboulet est bouffon de +cour; triple misère qui le rend méchant. Triboulet hait le roi parce +qu'il est le roi, les seigneurs parce qu'ils sont les seigneurs, les +hommes parce qu'ils n'ont pas tous une bosse sur le dos. Son seul +passe-temps est d'entre-heurter sans relâche les seigneurs contre le +roi, brisant le plus faible au plus fort. Il déprave le roi, il le +corrompt, il l'abrutit; il le pousse à la tyrannie, à l'ignorance, au +vice; il le lâche à travers toutes les familles des gentilshommes, lui +montrant sans cesse du doigt la femme à séduire, la sœur à enlever, la +fille à déshonorer. Le roi dans les mains de Triboulet n'est qu'un +pantin tout-puissant qui brise toutes les existences au milieu +desquelles le bouffon le fait jouer. Un jour, au milieu d'une fête, au +moment même où Triboulet pousse le roi à enlever la femme de monsieur de +Cossé, monsieur de Saint-Vallier pénètre jusqu'au roi et lui reproche +hautement le déshonneur de Diane de Poitiers. Ce père auquel le roi a +pris sa fille, Triboulet le raille et l'insulte. Le père lève le bras et +maudit Triboulet. De ceci découle toute la pièce. Le sujet véritable du +drame, c'est <i>la malédiction de monsieur de Saint-Vallier. </i>Écoutez. +Vous êtes au second acte. Cette malédiction, sur qui est-elle tombée? +Sur Triboulet fou du roi? Non. Sur Triboulet qui est homme, qui est +père, qui a un cœur, qui a une fille. Triboulet a une fille, tout est +là. Triboulet n'a que sa fille au monde; il la cache à tous les yeux, +dans un quartier désert, dans une maison solitaire. Plus il fait +circuler dans la ville la contagion de la débauche et du vice, plus il +tient sa fille isolée et murée. Il élève son enfant dans l'innocence, +dans la foi et dans la pudeur. Sa plus grande crainte est qu'elle ne +tombe dans le mal, car il sait, lui méchant, tout ce qu'on y souffre. Eh +bien! la malédiction du vieillard atteindra Triboulet dans la seule +chose qu'il aime au monde, dans sa fille. Ce même roi que Triboulet +pousse au rapt, ravira sa fille, à Triboulet. Le bouffon sera frappé par +la Providence exactement de la même manière que M. de Saint-Vallier. Et +puis, une fois sa fille séduite et perdue, il tendra un piége au roi +pour la venger; c'est sa fille qui y tombera. Ainsi Triboulet a deux +élèves, le roi et sa fille, le roi qu'il dresse au vice, sa fille qu'il +fait croître pour la vertu. L'un perdra l'autre. Il veut enlever pour le +roi madame de Cossé, c'est sa fille qu'il enlève. Il veut assassiner le +roi pour venger sa fille, c'est sa fille qu'il assassine. Le châtiment +ne s'arrête pas à moitié chemin; la malédiction du père de Diane +s'accomplit sur le père de Blanche.</p> + +<p>Sans doute ce n'est pas à nous de décider si c'est là une idée +dramatique, mais à coup sûr c'est là une idée morale.</p> + +<p>Au fond de l'un des autres ouvrages de l'auteur, il y a la fatalité. Au +fond de celui-ci, il y a la Providence.</p> + +<p>Nous le redisons expressément, ce n'est pas avec la police que nous +discutons ici, nous ne lui faisons pas tant d'honneur, c'est avec la +partie du public à laquelle cette discussion peut sembler nécessaire. +Poursuivons.</p> + +<p>Si l'ouvrage est moral par l'invention, est-ce qu'il serait immoral par +l'exécution? La question ainsi posée nous paraît se détruire +d'elle-même, mais voyons. Probablement rien d'immoral au premier et au +second acte. Est-ce la situation du troisième qui vous choque? lisez ce +troisième acte, et dites-nous, en toute probité, si l'impression qui en +résulte n'est pas profondément chaste, vertueuse et honnête?</p> + +<p>Est-ce le quatrième acte? Mais depuis quand n'est-il plus permis à un +roi de courtiser sur la scène une servante d'auberge? Cela n'est même +nouveau ni dans l'histoire ni au théâtre. Il y a mieux, l'histoire nous +permettait de vous montrer François I<sup>er</sup> ivre dans les bouges de la rue +du Pélican. Mener un roi dans un mauvais lieu, cela ne serait pas même +nouveau non plus. Le théâtre grec, qui est le théâtre classique, l'a +fait; Shakspeare, qui est le théâtre romantique, l'a fait; eh bien! +l'auteur de ce drame ne l'a pas fait. Il sait tout ce qu'on a écrit de +la maison de Saltabadil. Mais pourquoi lui faire dire ce qu'il n'a pas +dit? pourquoi lui faire franchir de force une limite qui est tout en +pareil cas et qu'il n'a pas franchie? Cette bohémienne Maguelonne, tant +calomniée, n'est, assurément, pas plus effrontée que toutes les Lisettes +et toutes les Martons du vieux théâtre. La cabane de Saltabadil est une +hôtellerie, une taverne, le cabaret de <i>la Pomme du Pin</i>, une auberge +suspecte, un coupe-gorge, soit; mais non un lupanar. C'est un lieu +sinistre, terrible, horrible, effroyable, si vous voulez, ce n'est pas +un lieu obscène.</p> + +<p>Restent donc les détails du style. Lisez<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote-2" class="fnanchor" title="Go to footnote 2.">[2]</a>. L'auteur accepte pour juges +de la sévérité austère de son style les personnes mêmes qui +s'effarouchent de la nourrice de Juliette et du père d'Ophélia, de +Beaumarchais et de Regnard, de <i>l'École des Femmes</i> et <i>d'Amphitrion</i>, +de Dandin et de Sganarelle, et de la grande scène du <i>Tartufe</i>, du +<i>Tartufe</i>, accusé aussi d'immoralité dans son temps! seulement, là où il +fallait être franc, il a cru devoir l'être, à ses risques et périls, +mais toujours avec gravité et mesure. Il veut l'art chaste, et non l'art +prude.</p> + +<p>La voilà pourtant cette pièce contre laquelle le ministère cherche à +soulever tant de préventions! Cette immoralité, cette obscénité, la +voilà mise à nu. Quelle pitié! Le pouvoir avait ses raisons cachées, et +nous les indiquerons tout à l'heure, pour ameuter contre <i>le Roi +s'amuse</i> le plus de préjugés possible. Il aurait bien voulu que le +public en vînt à étouffer cette pièce sans l'entendre pour un tort +imaginaire, comme Othello étouffe Desdémona. <i>Honest Iago!</i></p> + +<p>Mais comme il se trouve qu'Othello n'a pas étouffé Desdémona, c'est Iago +qui se démasque et qui s'en charge. Le lendemain de la représentation, +la pièce est défendue <i>par</i> <i>ordre.</i></p> + +<p>Certes, si nous daignions descendre encore un instant à accepter pour +une minute cette fiction ridicule, que dans cette occasion c'est le soin +de la morale publique qui émeut nos maîtres, et que, scandalisés de +l'état de licence où certains théâtres sont tombés depuis deux ans, ils +ont voulu à la fin, poussés à bout, faire, à travers toutes les lois et +tous les droits, un exemple sur un ouvrage et sur un écrivain, certes, +le choix de l'ouvrage serait singulier, il faut en convenir, mais le +choix de l'écrivain ne le serait pas moins. Et, en effet, quel est +l'homme auquel ce pouvoir myope s'attaque si étrangement? C'est un +écrivain ainsi placé que, si son talent peut être contesté de tous, son +caractère ne l'est de personne. C'est un honnête homme avéré, prouvé et +constaté, chose rare et vénérable en ce temps-ci.</p> + +<p>C'est un poëte que cette même licence des théâtres révolterait et +indignerait tout le premier; qui, il y a dix-huit mois, sur le bruit que +l'inquisition des théâtres allait être illégalement rétablie, est allé +de sa personne, en compagnie de plusieurs autres auteurs dramatiques, +avertir le ministre qu'il eût à se garder d'une pareille mesure; et qui, +là, a réclamé hautement une loi répressive des excès du théâtre, tout en +protestant contre la censure avec des paroles sévères que le ministre, à +coup sûr, n'a pas oubliées. C'est un artiste dévoué à l'art, qui n'a +jamais cherché le succès par de pauvres moyens, qui s'est habitué toute +sa vie à regarder le public fixement et en face. C'est un homme sincère +et modéré, qui a déjà livré plus d'un combat pour toute liberté et +contre tout arbitraire, qui, en 1829, dans la dernière année de la +Restauration, a repoussé tout ce que le gouvernement d'alors lui offrait +pour le dédommager de l'interdit lancé sur Marion de Lorme, et qui, un +an plus tard, en 1830, la Révolution de juillet étant faite, a refusé, +malgré tous les conseils de son intérêt matériel, de laisser représenter +cette même Marion de Lorme, tant qu'elle pourrait être une occasion +d'attaque et d'insulte contre le roi tombé qui l'avait proscrite; +conduite bien simple sans doute, que tout homme d'honneur eût tenue à sa +place, mais qui aurait peut-être dû le rendre inviolable désormais à +toute censure, et à propos de laquelle il écrivait, lui, en août 1831:</p> + +<p>«Les succès de scandale cherché et d'allusions politiques ne lui +sourient guère, il l'avoue. Ces succès valent peu et durent peu. Et +puis, c'est précisément quand il n'y a plus de censure qu'il faut que +les auteurs se censurent eux-mêmes, honnêtement, consciencieusement, +sévèrement. C'est ainsi qu'ils placeront haut la dignité de l'art. Quand +on a toute liberté, il sied de garder toute mesure<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote-3" class="fnanchor" title="Go to footnote 3.">[3]</a>.»</p> + +<p>Jugez maintenant. Vous avez d'un côté l'homme et son œuvre; de l'autre +le ministère et ses actes.</p> + +<p>À présent que la prétendue immoralité de ce drame est réduite à néant, à +présent que tout l'échafaudage des mauvaises et honteuses raisons est +là, gisant sous nos pieds, il serait temps de signaler le véritable +motif de la mesure, le motif d'antichambre, le motif de cour, le motif +secret, le motif qu'on ne dit pas, le motif qu'on n'ose s'avouer à +soi-même, le motif qu'on avait si bien caché sous un prétexte. Ce motif +a déjà transpiré dans le public, et le public a deviné juste. Nous n'en +dirons pas davantage. Il est peut-être utile à notre cause que ce soit +nous qui offrions à nos adversaires l'exemple de la courtoisie et de la +modération. Il est bon que la leçon de dignité et de sagesse soit donnée +par le particulier au gouvernement, par celui qui est persécuté à celui +qui persécute. D'ailleurs nous ne sommes pas de ceux qui pensent guérir +leur blessure en empoisonnant la plaie d'autrui. Il n'est que trop vrai +qu'il y a au troisième acte de cette pièce un vers où la sagacité +maladroite de quelques familiers du palais a découvert une allusion (je +vous demande un peu, moi, une allusion!) à laquelle ni le public ni +l'auteur n'avaient songé jusque-là, mais qui, une fois dénoncée de cette +façon, devient la plus cruelle et la plus sanglante des injures. Il +n'est que trop vrai que ce vers a suffi pour que l'affiche déconcertée +du Théâtre-Français reçût l'ordre de ne plus offrir une seule fois à la +curiosité du public la petite phrase séditieuse: <i>le Roi s'amuse</i>. Ce +vers, qui est un fer rouge, nous ne le citerons pas ici; nous ne le +signalerons même ailleurs qu'à la dernière extrémité, et si l'on est +assez imprudent pour y acculer notre défense. Nous ne ferons pas revivre +de vieux scandales historiques. Nous épargnerons autant que possible à +une personne haut placée les conséquences de cette étourderie de +courtisan. On peut faire, même à un roi, une guerre généreuse. Nous +entendons la faire ainsi. Seulement, que les puissants méditent sur +l'inconvénient d'avoir pour ami l'ours qui ne sait écraser qu'avec le +pavé de la censure les allusions imperceptibles qui viennent se poser +sur leur visage.</p> + +<p>Nous ne savons même pas si nous n'aurons pas dans la lutte quelque +indulgence pour le ministère lui-même. Tout ceci, à vrai dire, nous +inspire une grande pitié. Le gouvernement de juillet est tout nouveau +né, il n'a que trente-trois mois, il est encore au berceau, il a de +petites fureurs d'enfant. Mérite-t-il en effet qu'on dépense contre lui +beaucoup de colère virile? Quand il sera grand, nous verrons.</p> + +<p>Cependant, à n'envisager la question, pour un instant, que sous le point +de vue privé, la confiscation censoriale dont il s'agit cause encore +plus de dommage peut-être à l'auteur de ce drame qu'à tout autre. En +effet, depuis quatorze ans qu'il écrit, il n'est pas un de ses ouvrages +qui n'ait eu l'honneur malheureux d'être choisi pour champ de bataille à +son apparition, et qui n'ait disparu d'abord pendant un temps plus ou +moins long sous la poussière, la fumée et le bruit. Aussi, quand il +donne une pièce au théâtre, ce qui lui importe avant tout, ne pouvant +espérer un auditoire calme dès la première soirée, c'est la série des +représentations. S'il arrive que le premier jour sa voix soit couverte +par le tumulte, que sa pensée ne soit pas comprise, les jours suivants +peuvent corriger le premier jour. <i>Hernani</i> a eu cinquante-trois +représentations; <i>Marion de Lorme</i> a eu soixante et une représentations; +<i>le Roi s'amuse</i>, grâce à une violence ministérielle, n'aura eu qu'une +représentation. Assurément le tort fait à l'auteur est grand. Qui lui +rendra intacte et au point où elle en était cette troisième expérience +si importante pour lui? Qui lui dira de quoi eût été suivie cette +première représentation? Qui lui rendra le public du lendemain, ce +public ordinairement impartial, ce public sans amis et sans ennemis, ce +public qui enseigne le poëte et que le poëte enseigne?</p> + +<p>Le moment de transition politique où nous sommes est curieux. C'est un +de ces instants de fatigue générale où tous les actes despotiques sont +possibles dans la société même la plus infiltrée d'idées d'émancipation +et de liberté. La France a marché vite en juillet 1830; elle a fait +trois bonnes journées; elle a fait trois grandes étapes dans le champ de +la civilisation et du progrès. Maintenant beaucoup sont essoufflés, +beaucoup demandent à faire halte. On veut retenir les esprits généreux +qui ne se lassent pas et qui vont toujours. On veut attendre les tardifs +qui sont restés en arrière et leur donner le temps de rejoindre. De là +une crainte singulière de tout ce qui marche, de tout ce qui remue, de +tout ce qui parle, de tout ce qui pense. Situation bizarre, facile à +comprendre, difficile à définir. Ce sont toutes les existences qui ont +peur de toutes les idées. C'est la ligue des intérêts froissés du +mouvement des théories. C'est le commerce qui s'effarouche des systèmes; +c'est le marchand qui veut vendre; c'est la rue qui effraye le comptoir; +c'est la boutique armée qui se défend.</p> + +<p>À notre avis, le gouvernement abuse de cette disposition au repos et de +cette crainte des révolutions nouvelles. Il en est venu à tyranniser +petitement. Il a tort pour lui et pour nous. S'il croit qu'il y a +maintenant indifférence dans les esprits pour les idées de liberté, il +se trompe; il n'y a que lassitude. Il lui sera demandé sévèrement compte +un jour de tous les actes illégaux que nous voyons s'accumuler depuis +quelque temps. Que de chemin il nous a fait faire! Il y a deux ans on +pouvait craindre pour l'ordre, on en est maintenant à trembler pour la +liberté. Des questions de libre pensée, d'intelligence et d'art, sont +tranchées impérialement par les vizirs du roi des barricades.</p> + +<p>Il est profondément triste de voir comment se termine la Révolution de +juillet, <i>mulier formosa supernè.</i></p> + +<p>Sans doute, si l'on ne considère que le peu d'importance de l'ouvrage et +de l'auteur dont il est ici question, la mesure ministérielle qui les +frappe n'est pas grand'chose. Ce n'est qu'un méchant petit coup d'État +littéraire, qui n'a d'autre mérite que de ne pas trop dépareiller la +collection d'actes arbitraires à laquelle il fait suite. Mais, si l'on +s'élève plus haut, on verra qu'il ne s'agit pas seulement dans cette +affaire d'un drame et d'un poëte, mais, nous l'avons dit en commençant, +que la liberté et la propriété sont toutes deux, sont tout entières +engagées dans la question. Ce sont là de hauts et sérieux intérêts; et, +quoique l'auteur soit obligé d'entamer cette importante affaire par un +simple procès commercial au Théâtre-Français, ne pouvant attaquer +directement le ministère, barricadé derrière les fins de non-recevoir du +conseil d'État, il espère que sa cause sera aux yeux de tous une grande +cause, le jour où il se présentera à la barre du tribunal consulaire, +avec la liberté à sa droite et la propriété à sa gauche. Il parlera +lui-même, au besoin, pour l'indépendance de son art. Il plaidera son +droit fermement, avec gravité et simplicité, sans haine des personnes et +sans crainte aussi. Il compte sur le concours de tous, sur l'appui franc +et cordial de la presse, sur la justice de l'opinion, sur l'équité des +tribunaux. Il réussira, il n'en doute pas. L'état de siége sera levé +dans la cité littéraire comme dans la cité politique.</p> + +<p>Quand cela sera fait, quand il aura rapporté chez lui, intacte, +inviolable et sacrée, sa liberté de poëte et de citoyen, il se remettra +paisiblement à l'œuvre de sa vie dont on l'arrache violemment et qu'il +eût voulu ne jamais quitter un instant. Il a sa besogne à faire, il le +sait, et rien ne l'en distraira. Pour le moment un rôle politique lui +vient; il ne l'a pas cherché, il l'accepte. Vraiment, le pouvoir qui +s'attaque à nous n'aura pas gagné grand'chose à ce que nous, hommes +d'art, nous quittions notre tâche consciencieuse, tranquille, sincère, +profonde, notre tâche sainte, notre tâche du passé et de l'avenir, pour +aller nous mêler, indignés, offensés et sévères, à cet auditoire +irrévérent et railleur qui depuis quinze ans regarde passer, avec des +huées et des sifflets, quelques pauvres diables de gâcheurs politiques, +lesquels s'imaginent qu'ils bâtissent un édifice social parce qu'ils +vont tous les jours à grand'peine, suant et soufflant, brouetter des tas +de projets de lois des Tuileries au Palais-Bourbon et du Palais-Bourbon +au Luxembourg!</p> + +<p>30 novembre 1832</p> + +<div class="main"> + +<h3 class="scene"><a name="PERSONNAGES" id="PERSONNAGES"></a>PERSONNAGES</h3> + +<p>FRANÇOIS PREMIER.<br /> +TRIBOULET.<br /> +BLANCHE.<br /> +MONSIEUR DE SAINT-VALLIER.<br /> +SALTABADIL.<br /> +MAGUELONNE.<br /> +CLÉMENT MAROT.<br /> +MONSIEUR DE PIENNE.<br /> +MONSIEUR DE GORDES.<br /> +MONSIEUR DE PARDAILLAN.<br /> +MONSIEUR DE BRION.<br /> +MONSIEUR DE MONTCHENU.<br /> +MONSIEUR DE MONTMORENCY.<br /> +MONSIEUR DE COSSÉ.<br /> +MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.<br /> +MADAME DE COSSÉ.<br /> +DAME BÉRARDE.<br /><br /> +Un Gentilhomme de la reine.<br /> +Un Valet du roi.<br /> +Un médecin.<br /> +Seigneurs, Pages.<br /> +Gens du Peuple.</p> + + +<p>Paris, 152..</p> + + + +<h3 class="acte"><a name="I" id="I"></a>I. +MONSIEUR DE SAINT-VALLIER +ACTE PREMIER</h3> + +<p><i>Une fête de nuit au Louvre. Salles magnifiques pleines d'hommes et de<br /> +femmes en parure. Flambeaux, musique, danse, éclats de rire—des valets<br /> +portent des plats d'or et des vaisselles d'émail; des groupes de<br /> +seigneurs et de dames passent sur le théâtre.—La fête tire à sa fin;<br /> +l'aube blanchit les vitraux. Une certaine liberté règne; la fête a un<br /> +peu le caractère d'une orgie.—Dans l'architecture, dans les<br /> +ameublements, dans les vêtements, le goût de la renaissance.</i></p> + + + +<h3 class="scene"><a name="SCENE_PREMIERE" id="SCENE_PREMIERE"></a>SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<p> +LE ROI,—<i>comme l'a peint Titien</i>.—MONSIEUR DE LA<br /> +TOUR-LANDRY.<br /> +<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Comte, je veux mener à fin cette aventure.<br /> +Une femme bourgeoise, et de naissance obscure<br /> +Sans doute, mais charmante!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Et vous la rencontrez</span><br /> +Le dimanche à l'église?<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">À Saint-Germain-des-Prés.</span><br /> +J'y vais chaque dimanche.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Et voilà tout à l'heure</span><br /> +Deux mois que cela dure?<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Oui.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">La belle demeure?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Au cul-de-sac Bussy.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Près de l'hôtel Cossé?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI</span>, <i>avec un signe affirmat</i><br /> +<br /> +Dans l'endroit où l'on trouve un grand mur.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Ah! je sais,</span><br /> +Et vous la suivez, sire?<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Une farouche vieille</span><br /> +Qui lui garde les yeux, et la bouche et l'oreille,<br /> +Est toujours là.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Vraiment?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Et le plus curieux,</span><br /> +C'est que le soir un homme, à l'air mystérieux,<br /> +Très-bien enveloppé, pour se glisser dans l'ombre,<br /> +D'une cape fort noire et de la nuit fort sombre,<br /> +Entre dans la maison.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Hé! faites de même!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Hein!</span><br /> +La maison est fermée et murée au prochain!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.</span><br /> +<br /> +Par Votre Majesté quand la dame est suivie,<br /> +Vous a-t-elle parfois donné signe de vie?<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Mais, à certains regards, je crois, sans trop d'erreur,<br /> +Qu'elle n'a pas pour moi d'insurmontable horreur.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.</span><br /> +<br /> +Sait-elle que le roi l'aime?<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>avec un signe négatif.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Je me déguise</span><br /> +D'une livrée en laine et d'une robe grise.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY,</span> <i>riant</i>.<br /> +<br /> +Je vois que vous aimez d'un amour épuré<br /> +Quelque auguste Toinon, maîtresse d'un curé!<br /> +<br /> +<i>Entrent plusieurs seigneurs et Triboulet.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI</span>, <i>à monsieur de la Tour-Landry.</i><br /> +<br /> +Chut! on vient.—En amour il faut savoir se taire<br /> +Quand on veut réussir.<br /> +<br /> +<i>Se tournant vers Triboulet, qui s'est approché pendant ces dernières<br /> +paroles et les a entendues.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">N'est-ce pas?</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Le mystère</span><br /> +Est la seule enveloppe où la fragilité<br /> +D'une intrigue d'amour puisse être en sûreté.<br /></p> + +<h3 class="scene">SCÈNE II<a name="SCENE_II" id="SCENE_II"></a></h3> + +<p> +<br /> +<br /> +LE ROI, TRIBOULET, MONSIEUR DE GORDES, <i> plusieurs<br /> +Seigneurs. Les seigneurs superbement vêtus. Triboulet, dans son<br /> +costume de fou, comme l'a peint Boniface.</i><br /> +<br /> +<i>Le roi regarde passer un groupe de femmes.</i><br /> +<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.</span><br /> +<br /> +Madame de Vendosme est divine!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Mesdames</span><br /> +D'Albe et de Montchevreuil sont de fort belles femmes.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Madame de Cossé les passe toutes trois.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br /> +<br /> +Madame de Cossé! sire, baissez la voix.<br /> +<br /> +<i>Lui montrant monsieur de Cossé, qui passe au fond du théâtre.<br /> +</i><i>—Monsieur de Cossé, court et ventru, «un des quatre plus gros<br /> +gentilhommes de France,» dit Brantôme.</i><br /> +<br /> +Le mari vous entend.<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Hé! mon cher Simiane,</span><br /> +Qu'importe!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Il l'ira dire à madame Diane.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Qu'importe!<br /> +<br /> +<i>Il va au fond du théâtre parler à d'autres femmes qui passent.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>à monsieur de Gordes.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Il va fâcher Diane de Poitiers.</span><br /> +Il ne lui parle pas depuis huit jours entiers.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br /> +<br /> +S'il l'allait renvoyer à son mari?<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">J'espère</span><br /> +Que non.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Elle a payé la grâce de son père.</span><br /> +Partant, quitte.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">À propos du sieur de Saint-Vallier,</span><br /> +Quelle idée avait-il, ce vieillard singulier,<br /> +De mettre dans un lit nuptial sa Diane,<br /> +Sa fille, une beauté choisie et diaphane,<br /> +Un ange que du ciel la terre avait reçu,<br /> +Tout pêle-mêle avec un sénéchal bossu!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br /> +<br /> +C'est un vieux fou.—J'étais sur son échafaud même<br /> +Quand il reçut sa grâce.—Un vieillard grave et blême.<br /> +—J'étais plus près de lui que je ne suis de toi.<br /> +—Il ne dit rien, sinon: Que Dieu garde le roi!<br /> +Il est fou maintenant tout à fait.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>passant avec madame de Cossé.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Inhumaine!</span><br /> +Vous partez!<br /> +<br /> +<span class="nom">MADAME DE COSSÉ, </span><i>soupirant.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Pour Soissons, où mon mari m'emmène.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +N'est-ce pas une honte, alors que tout Paris,<br /> +Et les plus grands seigneurs et les plus beaux esprits,<br /> +Fixent sur vous des yeux pleins d'amoureuse envie,<br /> +À l'instant le plus beau d'une si belle vie,<br /> +Quand tous faiseurs de duels et de sonnets, pour vous,<br /> +Gardent leurs plus beaux vers et leurs plus fameux coups,<br /> +À l'heure où vos beaux yeux, semant partout les flammes,<br /> +Font sur tous leurs amants veiller toutes les femmes,<br /> +Que vous, qui d'un tel lustre éblouissez la cour,<br /> +Que, ce soleil parti, l'on doute s'il fait jour,<br /> +Vous alliez, méprisant duc, empereur, roi, prince,<br /> +Briller, astre bourgeois, dans un ciel de province!<br /> +<br /> +<span class="nom">MADAME DE COSSÉ.</span><br /> +<br /> +Calmez-vous!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Non, non, rien. Caprice original</span><br /> +Que d'éteindre le lustre au beau milieu du bal!<br /> +<br /> +<i>Entre monsieur de Cossé.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MADAME DE COSSÉ.</span><br /> +<br /> +Voici mon jaloux, sire!<br /> +<br /> +<i>Elle quitte vivement le roi.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Ah! le diable ait son âme!</span><br /> +<br /> +<i>À Triboulet.</i><br /> +<br /> +Je n'en ai pas moins fait un quatrain à sa femme!<br /> +Marot t'a-t-il montré ces derniers vers de moi?<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Je ne lis pas de vers de vous.—Des vers de roi<br /> +Sont toujours très-mauvais.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Drôle!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Que la canaille</span><br /> +Fasse rimer amour et jour vaille que vaille.<br /> +Mais près de la beauté gardez vos lots divers,<br /> +Sire, faites l'amour, Marot fera les vers.<br /> +Roi qui rime déroge.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>avec enthousiasme.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Ah! rimer pour les belles,</span><br /> +Cela hausse le cœur.—Je veux mettre des ailes<br /> +À mon donjon royal.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">C'est en faire un moulin.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Si je ne voyais là madame de Coislin,<br /> +Je te ferais fouetter.<br /> +<br /> +<i>Il court à madame de Coislin et paraît lui adresser quelques<br /> +galanteries.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>à part</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Suis le vent qui t'emporte</span><br /> +Aussi vers celle-là.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>s'approchant de Triboulet et lui<br /> +faisant remarquer ce qui se passe au fond du théâtre.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Voici par l'autre porte</span><br /> +Madame de Cossé. Je te gage ma foi<br /> +Qu'elle laisse tomber son gant pour que le roi<br /> +Le ramasse.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Observons.</span><br /> +<br /> +<i>Madame de Cossé, qui voit avec dépit les intentions du roi pour<br /> +madame de Coislin, laisse en effet tomber son bouquet. Le roi quitte<br /> +madame de Coislin et ramasse le bouquet de madame de Cossé, avec qui<br /> +il entame une conversation qui paraît fort tendre.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>à Triboulet.</i><br /> +<br /> +<br />L'ai-je dit?<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Admirable!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br /> +<br /> +Voilà le roi repris!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Une femme est un diable</span><br /> +Très-perfectionné.<br /> +<br /> +<i>Le roi serre la taille de madame de Cossé, et lui baise la main. Elle<br /> +rit et babille gaiement. Tout à coup monsieur de Cossé entre par la<br /> +porte du fond. Monsieur de Gordes le fait remarquer à<br /> +Triboulet.—Monsieur de Cossé s'arrête, l'œil fixé sur le groupe du roi<br /> +et de sa femme.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>à Triboulet.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Le mari!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MADAME DE COSSÉ,</span> <i>apercevant son mari, au roi, qui la<br /> +tient presque embrassée.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Quittons-nous!</span><br /> +<br /> +<i>Elle glisse des mains du roi et s'enfuit.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Que vient-il faire ici, ce gros ventru jaloux?<br /> +<br /> +<i>Le roi s'approche du buffet au fond et se fait verser à boire.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>s'avançant sur le devant du théâtre,<br /> +tout rêveur.</i><br /> +<br /> +<i>À part.</i><br /> +<br /> +Que se disaient-ils?<br /> +<br /> +<i>Il s'approche avec vivacité de monsieur de la Tour-Landry, qui<br /> +lui fait signe qu'il a quelque chose à lui dire.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Quoi?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY,</span> <i>mystérieusement.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Votre femme est bien belle!</span><br /> +<br /> +<i>Monsieur de Cossé se rebiffe et va à monsieur de Gordes, qui<br /> +paraît avoir quelque chose à lui confier.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>bas.</i><br /> +<br /> +Qu'est-ce donc qui vous trotte ainsi par la cervelle?<br /> +Pourquoi regardez-vous si souvent de côté?<br /> +<br /> +<i>Monsieur de Cossé le quitte avec humeur et se trouve face à<br /> +face avec Triboulet, qui l'attire d'un air discret dans un coin du théâtre,<br /> +pendant que messieurs de Gordes et de la Tour-Landry rient à gorge<br /> +déployée.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>bas à monsieur de Cossé.</i><br /> +<br /> +Monsieur, vous avez l'air tout encharibotté!<br /> +<br /> +<i>Il éclate de rire et tourne le dos à monsieur de Cossé, qui sort<br /> +furieux.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>revenant.</i><br /> +<br /> +Oh! que je suis heureux! Près de moi, non, Hercules<br /> +Et Jupiter ne sont que des fats ridicules!<br /> +L'Olympe est un taudis!—Ces femmes, c'est charmant!<br /> +Je suis heureux! et toi?<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Considérablement.</span><br /> +<br /> +Je ris tout bas du bal, des jeux, des amourettes;<br /> +Moi, je critique, et vous, vous jouissez; vous êtes<br /> +Heureux comme un roi, sire, et moi, comme un bossu.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Jour de joie où ma mère en riant m'a conçu!<br /> +<br /> +<i>Regardant monsieur de Cossé, qui sort.</i><br /> +<br /> +Ce monsieur de Cossé seul dérange la fête.<br /> +Comment te semble-t-il?<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Outrageusement bête.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Ah! n'importe! excepté ce jaloux, tout me plaît.<br /> +Tout pouvoir, tout vouloir, tout avoir, Triboulet!<br /> +Quel plaisir d'être au monde, et qu'il fait bon de vivre!<br /> +Quel bonheur!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Je crois bien, sire, vous êtes ivre!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI</span>.<br /> +<br /> +Mais là-bas j'aperçois... les beaux yeux! les beaux bras!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Madame de Cossé?<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Viens, tu nous garderas!</span><br /> +<br /> +<i>Il chante.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Vivent les gais dimanches</span><br /> +<span class="nom">Du peuple de Paris!</span><br /> +<span class="nom">Quand les femmes sont blanches</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>chantant.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Quand les hommes sont gris.</span><br /> +<br /> +<i>Ils sortent. Entrent plusieurs gentilhommes.</i><br /></p> + +<h3 class="scene">SCÈNE III.<a name="SCENE_III" id="SCENE_III"></a></h3> + +<p> +<br /> +MONSIEUR DE GORDES, MONSIEUR DE PARDAILLAN, <i>jeune<br /> +page blond</i>; MONSIEUR DE VIC, <i>maître</i> CLÉMENT MAROT,<br /> +<i>en habit de valet de chambre du roi; puis</i> MONSIEUR DE PIENNE,<br /> +<i>un ou deux gentilhommes. De temps en temps</i> MONSIEUR DE<br /> +COSSÉ, <i>qui se promène d'un air rêveur et très-sérieux.</i><br /> +<br /> +<br /> +<span class="nom">CLÉMENT MAROT</span>, <i>saluant monsieur de Gordes.</i><br /> +<br /> +Que savez-vous ce soir?<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Rien; que la fête est belle,</span><br /> +Que le roi s'amuse.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Ah! c'est une nouvelle!</span><br /> +Le roi s'amuse? Ah! diable!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>qui passe derrière eux.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Et c'est très-malheureux;</span><br /> +Car un roi qui s'amuse est un roi dangereux.<br /> +<br /> +<i>Il passe outre.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br /> +<br /> +Ce pauvre gros Cossé me met la mort dans l'âme.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT,</span> <i>bas.</i><br /> +<br /> +Il paraît que le roi serre de près sa femme?<br /> +<br /> +<i>Monsieur de Gordes lui fait un signe affirmatif. Entre monsieur de<br /> +Pienne.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br /> +<br /> +Eh! voilà ce cher duc!<br /> +<br /> +<i>Ils se saluent.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> d'un air mystérieux.<br /> +<br /> +<span class="ind">Mes amis! du nouveau!</span><br /> +Une chose à brouiller le plus sage cerveau!<br /> +Une chose admirable! une chose risible!<br /> +Une chose amoureuse! une chose impossible!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br /> +<br /> +Quoi donc?<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br /> +<br /> +<i>Il les ramasse en groupe autour de lui.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Chut!</span><br /> +<br /> +<i>À Marot, qui est allé causer avec d'autres dans un coin.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Venez çà, maître Clément Marot!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT,</span> <i>approchant</i>.<br /> +<br /> +Que me veut monseigneur?<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR PIENNE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Vous êtes un grand sot.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +Je ne me croyais grand en aucune manière.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR PIENNE.</span><br /> +<br /> +J'ai lu dans votre écrit du siége de Peschière<br /> +Ces vers sur Triboulet? «Fou de tête écorné,<br /> +Aussi sage à trente ans que le jour qu'il est né...—»<br /> +Vous êtes un grand sot!<br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Que Cupido me damne</span><br /> +Si je vous comprends!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Soit!</span><br /> +<br /> +<i>À monsieur de Gordes.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Monsieur de Simiane,</span><br /> +<br /> +<i>À monsieur de Pardaillan.</i><br /> +<br /> +Monsieur de Pardaillan,<br /> +<br /> +<i>Monsieur de Gordes, monsieur de Pardaillan, Marot et<br /> +monsieur de Cossé, qui est venu se joindre au groupe, font cercle autour<br /> +du duc.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">devinez, s'il vous plaît.</span><br /> +Une chose inouïe arrive à Triboulet.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN.</span><br /> +<br /> +Il est devenu droit?<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br /> +<br /> +On l'a fait connétable?<br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +On l'a servi tout cuit par hasard sur la table?<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br /> +<br /> +Non. C'est plus drôle. Il a...—Devinez ce qu'il a.—<br /> +C'est incroyable!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Un duel avec Gargantua!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br /> +<br /> +Point.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Un singe plus laid que lui?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Non pas.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Sa poche</span><br /> +Pleine d'écus?<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br /> +<br /> +L'emploi du chien du tourne-broche?<br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +Un rendez-vous avec la Vierge au Paradis?<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br /> +<br /> +Une âme, par hasard?<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Je vous le donne en dix!</span><br /> +Triboulet le bouffon, Triboulet le difforme,<br /> +Cherchez bien ce qu'il a...—quelque chose d'énorme!<br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +Sa bosse?<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Non, il a...—Je vous le donne en cent!</span><br /> +Une maîtresse!<br /> +<br /> +<i>Tous éclatent de rire.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Ah! ah! le duc est fort plaisant.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN.</span><br /> +<br /> +Le bon conte!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Messieurs, j'en jure sur mon âme,</span><br /> +Et je vous ferai voir la porte de la dame.<br /> +Il y va tous les soirs, vêtu d'un manteau brun,<br /> +L'air sombre et furieux, comme un poëte à jeun.<br /> +Je lui veux faire un tour. Rôdant à la nuit close,<br /> +Près de l'hôtel Cossé, j'ai découvert la chose.<br /> +Gardez-moi le secret.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Quel sujet de rondeau!</span><br /> +Quoi! Triboulet la nuit se change en Cupido!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN,</span> <i>riant.</i><br /> +<br /> +Une femme à messer Triboulet<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>riant.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Une selle</span><br /> +Sur un cheval de bois!<br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT,</span> riant.<br /> +<br /> +<span class="ind">Je crois que la donzelle,</span><br /> +Si quelque autre Bedfort débarquait à Calais,<br /> +Aurait tout ce qu'il faut pour chasser les Anglais!<br /> +<br /> +<i>Tous rient. Survient monsieur de Vic. Monsieur de Pienne met son<br /> +doigt sur sa bouche.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br /> +<br /> +Chut!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN,</span> <i>à monsieur de Pienne.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">D'où vient que le roi sort aussi vers la brune,</span><br /> +Tous les jours et tout seul, comme cherchant fortune?<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br /> +<br /> +Vic nous dira cela.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE VIC.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Ce que je sais d'abord,</span><br /> +C'est que Sa Majesté paraît s'amuser fort.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br /> +<br /> +Ah! ne m'en parlez pas!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE VIC.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Mais que je me soucie</span><br /> +De quel côté le vent pousse sa fantaisie,<br /> +Pourquoi le soir il sort, dans sa cape d'hiver,<br /> +Méconnaissable en tout de vêtements et d'air,<br /> +Si de quelque fenêtre il se fait une porte,<br /> +N'étant pas marié, mes amis, que m'importe!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>hochant la tête.</i><br /> +<br /> +Un roi,—les vieux seigneurs, messieurs, savent cela,—<br /> +Prend toujours chez quelqu'un tout le plaisir qu'il a.<br /> +Gare à quiconque a sœur, femme ou fille à séduire!<br /> +Un puissant en gaîté ne peut songer qu'à nuire.<br /> +Il est bien des sujets de craindre là dedans.<br /> +D'une bouche qui rit on voit toutes les dents.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE VIC,</span> <i>bas aux autres.</i><br /> +<br /> +Comme il a peur du roi!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Sa femme fort charmante</span><br /> +En a moins peur que lui.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">C'est ce qui l'épouvante.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br /> +<br /> +Cossé, vous avez tort. Il est très-important<br /> +De maintenir le roi gai, prodigue et content.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i> à monsieur de Gordes.</i><br /> +<br /> +Je suis de ton avis, comte! un roi qui s'ennuie,<br /> +C'est une jeune fille en noir, c'est un été de pluie.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN.</span><br /> +<br /> +C'est un amour sans duel.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE VIC.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">C'est un flacon plein d'eau.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT,</span> <i>bas.</i><br /> +<br /> +Le roi revient avec Triboulet-Cupido.<br /> +<br /> +<i>Entrent le roi et Triboulet. Les courtisans s'écartent avec respect.</i><br /></p> + +<h3 class="scene">SCÈNE IV.<a name="SCENE_IV" id="SCENE_IV"></a></h3> + +<p> +<br /> +<span class="nom">LES MÊMES, LE ROI, TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>entrant, et comme poursuivant une<br /> +conversation commencée.</i><br /> +<br /> +Des savants à la cour! monstruosité rare!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Fais entendre raison à ma sœur de Navarre.<br /> +Elle veut m'entourer de savants<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Entre nous,</span><br /> +Convenez de ceci,—que j'ai bu moins que vous.<br /> +Donc, sire, j'ai sur vous, pour bien juger les choses,<br /> +Dans tous leurs résultats et dans toutes leurs causes,<br /> +Un avantage immense, et même deux, je crois<br /> +C'est de n'être pas gris et de n'être pas roi.<br /> +—Plutôt que des savants, ayez ici la peste,<br /> +La fièvre, et cætera!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +L'avis est un peu leste.<br /> +Ma sœur veut m'entourer de savants!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">C'est bien mal</span><br /> +De la part d'une sœur.—Il n'est pas d'animal,<br /> +Pas de corbeau goulu, pas de loup, pas de chouette,<br /> +Pas d'oison, pas de bœuf, pas même de poëte,<br /> +Pas de mahométan, pas de théologien,<br /> +Pas d'échevin flamand, pas d'ours et pas de chien,<br /> +Plus laid, plus chevelu, plus repoussant de formes,<br /> +Plus carapaçonné d'absurdités énormes,<br /> +Plus hérissé, plus sale, et plus gonflé de vent,<br /> +Que cet âne bâté qu'on appelle un savant!<br /> +—Manquez-vous de plaisirs, de pouvoir, de conquêtes,<br /> +Et de femmes en fleur pour parfumer vos fêtes?<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Hai... ma sœur Marguerite un soir m'a dit très-bas<br /> +Que les femmes toujours ne me suffiraient pas,<br /> +Et quand je m'ennuirai<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Médecine inouïe!</span><br /> +Conseiller les savants à quelqu'un qui s'ennuie!<br /> +Madame Marguerite est, vous en conviendrez,<br /> +Toujours pour les partis les plus désespérés.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Eh bien! pas de savants, mais cinq ou six poëtes<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Sire! j'aurais plus peur, étant ce que vous êtes,<br /> +D'un poëte, toujours de rime barbouillé,<br /> +Que Belzébuth n'a pas peur d'un goupillon mouillé.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Cinq ou six<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Cinq ou six! c'est toute une écurie!</span><br /> +C'est une académie, une ménagerie!<br /> +<br /> +<i>Montrant Marot.</i><br /> +<br /> +N'avons-nous pas assez de Marot que voici,<br /> +Sans nous empoisonner de poëtes ainsi!<br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +Grand merci!<br /> +<br /> +<i>À part.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Le bouffon eût mieux fait de se taire!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Les femmes, sire! ah Dieu! c'est le ciel, c'est la terre!<br /> +C'est tout! Mais vous avez les femmes! vous avez<br /> +Les femmes! laissez-moi tranquille! vous rêvez,<br /> +De vouloir des savants!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Moi, foi de gentilhomme!</span><br /> +Je m'en soucie autant qu'un poisson d'une pomme.<br /> +<br /> +<i>Éclats de rire dans un groupe au fond.—À Triboulet.</i><br /> +<br /> +Tiens, voilà des muguets qui se raillent de toi.<br /> +<br /> +<i>Triboulet va les écouter et revient.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Non, c'est d'un autre fou.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Bah! de qui donc?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Du roi.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Vrai! que chantent-ils?<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Sire, ils vous disent avare,</span><br /> +Et qu'argent et faveurs s'en vont dans la Navarre,<br /> +Qu'on ne fait rien pour eux.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Oui, je les vois d'ici</span><br /> +Tous les trois.—Montchenu, Brion, Montmorency<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Juste.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Ces courtisans! engeance détestable!</span><br /> +J'ai fait l'un amiral, le second connétable,<br /> +Et l'autre, Montchenu, maître de mon hôtel.<br /> +Ils ne sont pas contents! as-tu vu rien de tel?<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Mais vous pouvez encor, c'est justice à leur rendre,<br /> +Les faire quelque chose.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Et quoi?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Faites-les pendre.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>riant, aux trois seigneurs qui sont<br /> +toujours au fond du théâtre</i>.<br /> +<br /> +Messieurs, entendez-vous ce que dit Triboulet?<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE BRION.</span><br /> +<br /> +<i>Il jette sur le fou un regard de colère.</i><br /> +<br /> +Oui, certe!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE MONTMORENCY.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Il le paîra!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE MONTCHENU.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Misérable valet!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>au roi.</i><br /> +<br /> +Mais, sire, vous devez avoir parfois dans l'âme<br /> +Un vide...—Autour de vous n'avoir pas de femme<br /> +Dont l'œil vous dise non, dont le cœur dise oui!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Qu'en sais-tu?<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">N'être aimé que d'un cœur ébloui,</span><br /> +Ce n'est pas être aimé.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Sais-tu si pour moi-même</span><br /> +Il n'est pas dans ce monde une femme qui m'aime?<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Sans vous connaître?<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Eh! oui.</span><br /> +<br /> +<i>À part.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Sans compromettre ici</span><br /> +Ma petite beauté du cul-de-sac Bussy.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Une bourgeoise donc?<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Pourquoi non?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>vivement.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Prenez garde.</span><br /> +Une bourgeoise! ô ciel! votre amour se hasarde.<br /> +Les bourgeois sont parfois de farouches Romains.<br /> +Quand on touche à leur bien, la marque en reste aux mains.<br /> +Tenez, contentons-nous, fous et rois que nous sommes,<br /> +Des femmes et des sœurs de vos bons gentilhommes.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Oui, je m'arrangerais de la femme à Cossé.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Prenez-la.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>riant.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">C'est facile à dire et malaisé</span><br /> +<br /> +À faire.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Enlevons-la cette nuit.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>montrant monsieur de Cossé</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Et le comte?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Et la Bastille?<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Oh! non.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Pour régler votre compte,</span><br /> +Faites-le duc.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Il est jaloux comme un bourgeois.</span><br /> +Il refusera tout, et crîra sur les toits.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>rêveur.</i><br /> +<br /> +Cet homme est fort gênant: qu'on le paye ou l'exile<br /> +<br /> +<i>Depuis quelques instants, monsieur de Cossé s'est rapproché par<br /> +derrière du roi et du fou, il écoute leur conversation. Triboulet se frappe<br /> +le front avec joie.</i><br /> +<br /> +Mais il est un moyen commode, très-facile,<br /> +Simple, auquel je devrais avoir déjà pensé.<br /> +<br /> +<i>Monsieur de Cossé se rapproche et écoute.</i><br /> +<br /> +—Faites couper la tête à monsieur de Cossé.<br /> +<br /> +<i>Monsieur de Cossé recule tout effaré.</i><br /> +<br /> +—... On suppose un complot avec l'Espagne ou Rome<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>éclatant.</i><br /> +<br /> +Oh! le petit satan!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>riant, et frappant sur l'épaule de monsieur Cossé.</i><br /> +<br /> +<i>À Triboulet.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Là, foi de gentilhomme,</span><br /> +Y penses-tu? couper la tête que voilà!<br /> +Regarde cette tête, ami: vois-tu cela?<br /> +S'il en sort une idée, elle est toute cornue.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Comme le moule auquel elle était contenue.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br /> +<br /> +Couper ma tête!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Eh bien?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>à Triboulet</i>.<br /> +<br /> +Tu le pousses à bout?<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Que diable! on n'est pas roi pour se gêner en tout,<br /> +Pour ne point se passer la moindre fantaisie.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br /> +<br /> +Me couper la tête! ah! j'en ai l'âme saisie!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Mais c'est tout simple.—Où donc est la nécessité<br /> +De ne vous pas couper la tête?<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">En vérité!</span><br /> +<br /> +Je te châtirai, drôle!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Oh! je ne vous crains guère!</span><br /> +Entouré de puissants auxquels je fais la guerre,<br /> +Je ne crains rien, monsieur, car je n'ai sur le cou<br /> +Autre chose à risquer que la tête d'un fou.<br /> +Je ne crains rien, sinon que ma bosse me rentre<br /> +Au corps, et comme à vous me tombe dans le ventre,<br /> +Ce qui m'enlaidirait.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>la main sur son épée.</i><br /> +<br /> +Maraud!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Comte, arrêtez.—<br /> +Viens, fou!<br /> +<br /> +<i>Il s'éloigne avec Triboulet en riant.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Le roi se tient de rire les côtés!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN.</span><br /> +<br /> +Comme à la moindre chose il rit, il s'abandonne!<br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +C'est curieux, un roi qui s'amuse en personne!<br /> +<br /> +<i>Une fois le fou et le roi éloignés, les courtisans se rapprochent, et<br /> +suivent Triboulet d'un regard de haine.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE BRION.</span><br /> +<br /> +Vengeons-nous du bouffon!<br /> +<br /> +<span class="nom">TOUS.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Hun!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +Il est cuirassé.<br /> +Par où le prendre? où donc le frapper?<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Je le sai.</span><br /> +Nous avons contre lui chacun quelque rancune,<br /> +Nous pouvons nous venger.<br /> +<br /> +<i>Tous se rapprochent avec curiosité de monsieur de Pienne.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Trouvez-vous à la brune,</span><br /> +Ce soir, tous bien armés, au cul-de-sac Bussy,—<br /> +Près de l'hôtel Cossé.—Plus un mot de ceci.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +Je devine.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">C'est dit?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TOUS.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">C'est dit.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Silence! il rentre.</span><br /> +<br /> +<i>Rentrent Triboulet, et le roi entouré de femmes.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET</span>, <i>seul de son côté, à part.</i><br /> +<br /> +À qui jouer un tour maintenant?—au roi...—Diantre!<br /> +<br /> +<span class="nom">UN VALET,</span> <i>entrant, bas à Triboulet.</i><br /> +<br /> +Monsieur de Saint-Vallier, un vieillard tout en noir,<br /> +Demande à voir le roi.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>se frottant les mains</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Mortdieu! laissez-nous voir</span><br /> +Monsieur de Saint-Vallier.<br /> +<br /> +<i>Le valet sort.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">C'est charmant! comment diable!</span><br /> +Mais cela va nous faire un esclandre effroyable!<br /> +<br /> +<i>Bruit, tumulte au fond du théâtre, à la grande porte.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">UNE VOIX</span>, <i>au dehors</i><br /> +<br /> +Je veux parler au roi!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI</span>, <i>s'interrompant de sa causerie.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Non!... Qui donc est entré?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LA MÊME VOIX.</span><br /> +<br /> +Parler au roi!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI</span>, <i>vivement</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Non, non!</span><br /> +<br /> +<i>Un vieillard, vêtu de deuil, perce la foule et vient se placer devant le<br /> +roi, qu'il regarde fixement. Tous les courtisans s'écartent avec<br /> +étonnement.</i><br /></p> + +<h3 class="scene">SCÈNE V.<a name="SCENE_V" id="SCENE_V"></a></h3> + +<p> +<br /> +LES MÊMES, MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, <i>grand deuil,<br /> +barbe et cheveux blancs.</i><br /> +<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE SAINT-VALLIER,</span> <i>au roi.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Si! je vous parlerai!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Monsieur de Saint-Vallier!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE SAINT-VALLIER,</span> <i>immobile au seuil.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">C'est ainsi qu'on me nomme.</span><br /> +<br /> +<i>Le roi fait un pas vers lui avec colère. Triboulet l'arrête.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Oh! sire! laissez-moi haranguer le bonhomme.<br /> +<br /> +<i>À monsieur de Saint-Vallier, avec une attitude théâtrale.</i><br /> +<br /> +Monseigneur!—Vous aviez conspiré contre nous,<br /> +Nous vous avons fait grâce en roi clément et doux.<br /> +C'est au mieux. Quelle rage à présent vient vous prendre<br /> +D'avoir des petits-fils de monsieur votre gendre?<br /> +Votre gendre est affreux, mal bâti, mal tourné,<br /> +Marqué d'une verrue au beau milieu du né,<br /> +Borgne, disent les uns, velu, chétif et blême,<br /> +Ventru comme monsieur,<br /> +<br /> +<i>Il montre monsieur de Cossé, qui se cabre.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Bossu comme moi-même.</span><br /> +Qui verrait votre fille à son côté rirait.<br /> +Si le roi n'y mettait bon ordre, il vous ferait<br /> +Des petits-fils tortus, des petits-fils horribles,<br /> +Roux, brèche-dents, manqués, effroyables, risibles,<br /> +Ventrus comme monsieur,<br /> +<br /> +<i>Montrant encore monsieur de Cossé, qu'il salue et qui s'indigne.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Et bossus comme moi!</span><br /> +Votre gendre est trop laid!—laissez faire le roi,<br /> +Et vous aurez un jour des petits-fils ingambes<br /> +Pour vous tirer la barbe et vous grimper aux jambes.<br /> +<br /> +<i>Les courtisans applaudissent Triboulet avec des huées et des éclats<br /> +de rire.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE SAINT-VALLIER,</span> <i>sans regarder le<br /> +bouffon.</i><br /> +<br /> +Une insulte de plus!—Vous, sire, écoutez-moi<br /> +Comme vous le devez, puisque vous êtes roi!<br /> +Vous m'avez fait un jour mener pieds nus en Grève,<br /> +Là, vous m'avez fait grâce, ainsi que dans un rêve,<br /> +Et je vous ai béni, ne sachant en effet<br /> +Ce qu'un roi cache au fond d'une grâce qu'il fait.<br /> +Or, vous aviez caché ma honte dans la mienne.<br /> +Oui, sire, sans respect pour une race ancienne,<br /> +Pour le sang de Poitiers, noble depuis mille ans,<br /> +Tandis que, revenant de la Grève à pas lents,<br /> +Je priais dans mon cœur le dieu de la victoire<br /> +Qu'il vous donnât mes jours de vie en jours de gloire,<br /> +Vous, François de Valois, le soir du même jour,<br /> +Sans crainte, sans pitié, sans pudeur, sans amour,<br /> +Dans votre lit, tombeau de la vertu des femmes,<br /> +Vous avez froidement, sous vos baisers infâmes,<br /> +Terni, flétri, souillé, déshonoré, brisé<br /> +Diane de Poitiers, comtesse de Brezé!<br /> +Quoi! lorsque j'attendais l'arrêt qui me condamne,<br /> +Tu courais donc au Louvre, ô ma chaste Diane!<br /> +Et lui, ce roi, sacré chevalier par Bayard,<br /> +Jeune homme auquel il faut des plaisirs de vieillard,<br /> +Pour quelques jours de plus dont Dieu seul sait le compte<br /> +Ton père sous ses pieds, te marchandait ta honte,<br /> +Et cet affreux tréteau, chose horrible à penser!<br /> +Qu'un matin le bourreau vint en Grève dresser,<br /> +Avant la fin du jour devait être, ô misère!<br /> +Ou le lit de la fille, ou l'échafaud du père!<br /> +Ô Dieu! qui nous jugez, qu'avez-vous dit là-haut,<br /> +Quand vos regards ont vu sur ce même échafaud<br /> +Se vautrer, triste et louche, et sanglante et souillée,<br /> +La luxure royale en clémence habillée?<br /> +Sire! en faisant cela, vous avez mal agi.<br /> +Que du sang d'un vieillard le pavé fût rougi,<br /> +C'était bien. Ce vieillard, peut-être respectable,<br /> +Le méritait, étant de ceux du connétable.<br /> +Mais que pour le vieillard vous ayez pris l'enfant,<br /> +Que vous ayez broyé sous un pied triomphant<br /> +La pauvre femme en pleurs, à s'effrayer trop prompte,<br /> +C'est une chose impie, et dont vous rendrez compte!<br /> +Vous avez dépassé votre droit d'un grand pas.<br /> +Le père était à vous, mais la fille, non pas.<br /> +Ah! vous m'avez fait grâce!—Ah! vous nommez la chose<br /> +Une grâce! et je suis un ingrat, je suppose!<br /> +—Sire, au lieu d'abuser ma fille, bien plutôt<br /> +Que n'êtes-vous venu vous-même en mon cachot!<br /> +Je vous aurais crié:—Faites-moi mourir, grâce!<br /> +Oh! grâce pour ma fille et grâce pour ma race!<br /> +Oh! faites-moi mourir! la tombe et non l'affront!<br /> +Pas de tête plutôt qu'une souillure au front!<br /> +Oh! monseigneur le roi, puisqu'ainsi l'on vous nomme,<br /> +Croyez-vous qu'un chrétien, un comte, un gentilhomme,<br /> +Soit moins décapité, répondez, monseigneur,<br /> +Quand, au lieu de la tête, il lui manque l'honneur?<br /> +—J'aurais dit cela, sire, et le soir, dans l'église,<br /> +Dans mon cercueil sanglant baisant ma barbe grise,<br /> +Ma Diane au cœur pur, ma fille au front sacré,<br /> +Honorée, eût prié pour son père honoré!<br /> +—Sire, je ne viens pas redemander ma fille;<br /> +Quand on n'a plus d'honneur, on n'a plus de famille.<br /> +Qu'elle vous aime ou non d'un amour insensé,<br /> +Je n'ai rien à reprendre où la honte a passé.<br /> +Gardez-la.—Seulement je me suis mis en tête<br /> +De venir vous troubler ainsi dans chaque fête,<br /> +Et jusqu'à ce qu'un père, un frère ou quelque époux,<br /> +—La chose arrivera,—nous ait vengés de vous,<br /> +Pâle, à tous vos banquets, je reviendrai vous dire:<br /> +—Vous avez mal agi, vous avez mal fait, sire!—<br /> +Et vous m'écouterez, et votre front terni<br /> +Ne se relèvera que quand j'aurai fini.<br /> +Vous voudrez, pour forcer ma vengeance à se taire,<br /> +Me rendre au bourreau. Non. Vous ne l'oserez faire,<br /> +De peur que ce ne soit mon spectre qui demain<br /> +<br /> +<i>Montrant sa tête.</i><br /> +<br /> +Revienne vous parlez,—cette tête à la main!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>comme suffoqué de colère.</i><br /> +<br /> +On s'oublie à ce point d'audace et de délire!...—<br /> +<br /> +<i>À monsieur de Pienne.</i><br /> +<br /> +Duc! arrêtez monsieur!<br /> +<br /> +<i>Monsieur de Pienne fait un signe, et deux hallebardiers se placent de<br /> +chaque côté de monsieur de Saint-Villier.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>riant.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Le bonhomme est fou, sire!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE SAINT-VALLIER,</span> <i>levant le bras.</i><br /> +<br /> +Soyez maudits tous deux!—<br /> +<br /> +<i>Au roi.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Sire, ce n'est pas bien.</span><br /> +Sur le lion mourant vous lâchez votre chien!<br /> +<br /> +<i>À Triboulet.</i><br /> +<br /> +Qui que tu sois, valet à langue de vipère,<br /> +Qui fais risée ainsi de la douleur d'un père,<br /> +Sois maudit!—<br /> +<br /> +<i>Au roi</i><br /> +<br /> +<span class="ind">J'avais droit d'être par vous traité</span><br /> +Comme une Majesté par une Majesté.<br /> +Vous êtes roi, moi père, et l'âge vaut le trône.<br /> +Nous avons tous les deux au front une couronne<br /> +Où nul de doit lever de regards insolents,<br /> +Vous, de fleurs de lis d'or, et moi, de cheveux blancs.<br /> +Roi, quand un sacrilége ose insulter la vôtre,<br /> +C'est vous qui la vengez;—c'est Dieu qui venge l'autre.<br /> +</p> + +<h3 class="acte"><a name="II" id="II"></a>II. +SALTABADIL +ACTE DEUXIÈME</h3> + +<p> +<i>Le recoin le plus désert du cul-de-sac Bussy. À droite, une petite<br /> +maison de discrète apparence, avec une petite cour entourée d'un mur qui<br /> +occupe une partie du théâtre. Dans cette cour, quelques arbres, un banc<br /> +de pierre. Dans le mur, une porte qui donne sur la rue; sur le mur, une<br /> +terrasse étroite couverte d'un toit supporté par des arcades dans le<br /> +goût de la renaissance.—La porte du premier étage de la maison donne<br /> +sur une terrasse, qui communique avec la cour par un degré.—À gauche,<br /> +les murs très-hauts des jardins de l'hôtel de Cossé.—Au fond, des<br /> +maisons éloignées; le clocher de Saint-Séverin.</i></p> + +<h3 class="scene">SCÈNE PREMIÈRE.<a name="SCENE_PREMIEREa" id="SCENE_PREMIEREa"></a></h3> + +<p> +<br /> +TRIBOULET, SALTABADIL. <i>—Pendant une partie de la scène,</i> MONSIEUR DE PIENNE et MONSIEUR DE GORDES <i>au fond du<br /> +théâtre.</i><br /> +<br /> +<i>Triboulet, enveloppé d'un manteau et sans aucun de ses<br /> +attributs de bouffon, paraît dans la rue et se dirige vers la porte<br /> +pratiquée dans le mur. Un homme vêtu de noir et également couvert<br /> +d'une cape, dont le bas est relevé par une épée, le suit.</i><br /> +<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>rêveur.</i><br /> +<br /> +Ce vieillard m'a maudit!<br /> +<br /> +<span class="nom">L'HOMME,</span> <i>le saluant</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Monsieur</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET</span>, <i>se détournant avec humeur</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Ah!</span><br /> +<br /> +<i>Cherchant dans sa poche.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Je n'ai rien.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">L'HOMME.</span><br /> +<br /> +Je ne demande rien, monsieur! fi donc!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>lui faisant signe de le laisser tranquille et de<br /> +s'éloigner.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">C'est bien!</span><br /> +<br /> +<i>Entrent monsieur de Pienne et monsieur de Gordes, qui s'arrêtent en<br /> +observation au fond du théâtre.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">L'HOMME,</span> <i>le saluant</i>.<br /> +<br /> +Monsieur me juge mal. Je suis homme d'épée.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>reculant.</i><br /> +<br /> +Est-ce un voleur?<br /> +<br /> +<span class="nom">L'HOMME,</span> <i>s'approchant d'un air doucereux</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Monsieur a la mine occupée.</span><br /> +Je vous vois tous les soirs de ce côté rôder.<br /> +Vous avez l'air d'avoir une femme à garder!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>à part.</i><br /> +<br /> +Diable!<br /> +<br /> +<i>Haut.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Je ne dis pas mes affaires aux autres.</span><br /> +<br /> +<i>Il veut passer outre; l'homme le retient.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">L'HOMME.</span><br /> +<br /> +Mais c'est pour votre bien qu'on se mêle des vôtres.<br /> +Si vous me connaissiez, vous me traiteriez mieux.<br /> +<br /> +<i>S'approchant.</i><br /> +<br /> +Peut-être à votre femme un fat fait les doux yeux,<br /> +Et vous êtes jaloux?<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>impatienté</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Que voulez-vous, en somme?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">L'HOMME,</span> <i>avec un sourire aimable, bas et vite</i>.<br /> +<br /> +Pour quelque paraguante on vous tûra votre homme.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>respirant</i>.<br /> +<br /> +Ah! c'est fort bien!<br /> +<br /> +<span class="nom">L'HOMME.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Monsieur, vous voyez que je suis</span><br /> +Un honnête homme<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Peste!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">L'HOMME.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Et que si je vous suis</span><br /> +C'est pour de bons desseins.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Oui, certe, un homme utile!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">L'HOMME,</span> <i>modestement</i>.<br /> +<br /> +Le gardien de l'honneur des dames de la ville.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Et combien prenez-vous pour tuer un galant?<br /> +<br /> +<span class="nom">L'HOMME.</span><br /> +<br /> +C'est selon le galant qu'on tue,—et le talent<br /> +Qu'on a.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Pour dépêcher un grand seigneur?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">L'HOMME.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Ah! diantre!</span><br /> +On court plus d'un péril de coups d'épée au ventre.<br /> +Ces gens-là sont armés. On y risque sa chair.<br /> +Le grand seigneur est cher.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Le grand seigneur est cher!</span><br /> +Est-ce que les bourgeois, par hasard, se permettent<br /> +De se faire tuer entre eux?<br /> +<br /> +<span class="nom">L'HOMME,</span> <i>souriant</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Mais ils s'y mettent!</span><br /> +—C'est un luxe pourtant,—luxe, vous comprenez,<br /> +Qui reste en général parmi les gens bien nés.<br /> +Il est quelques faquins qui, pour de grosses sommes,<br /> +Tiennent à se donner des airs de gentilhommes,<br /> +Et me font travailler.—Mais ils me font pitié.<br /> +—On me donne moitié d'avance, et la moitié<br /> +Après.—<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>hochant la tête.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Oui, vous risquez le gibet, le supplice</span><br /> +<br /> +<span class="nom">L'HOMME,</span> <i>souriant</i>.<br /> +<br /> +Non, non, nous redevons un droit à la police.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Tant pour un homme?<br /> +<br /> +<span class="nom">L'HOMME,</span> <i>avec un signe affirmatif</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">À moins... que vous dirai-je, moi?</span><br /> +Qu'on n'ait tué, mon Dieu... qu'on n'ait tué... le roi!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Et comment t'y prends-tu?<br /> +<br /> +<span class="nom">L'HOMME.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Monsieur, je tue en ville</span><br /> +Ou chez moi, comme on veut.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Ta manière est civile.</span><br /> +<br /> +L'HOMME.<br /> +<br /> +J'ai pour aller en ville un estoc bien pointu.<br /> +J'attends l'homme le soir<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Chez toi, comment fais-tu?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">L'HOMME.</span><br /> +<br /> +J'ai ma sœur Maguelonne, une fort belle fille<br /> +Qui danse dans la rue et qu'on trouve gentille.<br /> +Elle attire chez nous le galant une nuit<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Je comprends.<br /> +<br /> +<span class="nom">L'HOMME.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Vous voyez, cela se fait sans bruit,</span><br /> +C'est décent.—Donnez-moi, monsieur, votre pratique.<br /> +Vous en serez content. Je ne tiens pas boutique,<br /> +Je ne fais pas d'éclats. Surtout je ne suis point<br /> +De ces gens à poignard, serrés dans leur pourpoint,<br /> +Qui vont se mettre dix pour la moindre équipée,<br /> +Bandits dont le courage est court comme l'épée.<br /> +<br /> +<i>Il tire de dessous sa cape une épée démesurément longue.</i><br /> +<br /> +Voici mon instrument.—<br /> +<br /> +<i>Triboulet recule d'effroi.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Pour vous servir.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>considérant l'épée avec surprise.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Vraiment!</span><br /> +—Merci, je n'ai besoin de rien pour le moment.<br /> +<br /> +<span class="nom">L'HOMME,</span> <i>remettant l'épée au fourreau.</i><br /> +<br /> +Tant pis.—Quand vous voudrez me voir, je me promène<br /> +Tous les jours à midi devant l'hôtel du Maine.<br /> +Mon nom, Saltabadil.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Bohême?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">L'HOMME,</span> <i>saluant.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Et bourguignon.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>écrivant sur ses tablettes au fond<br /> +du théâtre.</i><br /> +<br /> +<i>Bas, à monsieur de Pienne</i><br /> +<br /> +Un homme précieux, et dont je prends le nom.<br /> +<br /> +<span class="nom">L'HOMME,</span> <i>à Triboulet</i>.<br /> +<br /> +Monsieur, ne pensez pas mal de moi, je vous prie.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Non. Que diable! il faut bien avoir une industrie!<br /> +<br /> +<span class="nom">L'HOMME.</span><br /> +<br /> +À moins de mendier et d'être un fainéant,<br /> +Un gueux.—J'ai quatre enfants<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Qu'il serait malséant</span><br /> +De ne plus élever...—<br /> +<br /> +<i>Le congédiant.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Le ciel vous tienne en joie!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>à monsieur de Gordes, au fond,<br /> +montrant Triboulet</i>.<br /> +<br /> +Il fait grand jour encor, je crains qu'il ne vous voie.<br /> +<br /> +<i>Tous deux sortent.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>à l'homme</i>.<br /> +<br /> +Bonsoir!<br /> +<br /> +<span class="nom">L'HOMME,</span> <i>le saluant</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Adiusias. Tout votre serviteur.</span><br /> +<br /> +<i>Il sort.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>le regardant s'éloigner</i>.<br /> +<br /> +Nous sommes tous les deux à la même hauteur.<br /> +Une langue acérée, une lame pointue.<br /> +Je suis l'homme qui rit, il est l'homme qui tue.<br /></p> + +<h3 class="scene">SCÈNE II.<a name="SCENE_IIa" id="SCENE_IIa"></a></h3> + +<p> +<br /> +<i>L'homme disparu, Triboulet ouvre doucement la petite porte<br /> +pratiquée dans le mur de la cour; il regarde au dehors avec précaution,<br /> +puis il tire la clef de la serrure et referme soigneusement la porte en<br /> +dedans; il fait quelques pas dans la cour d'un air soucieux et<br /> +préoccupé.</i><br /> +<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>seul.</i><br /> +<br /> +Ce vieillard m'a maudit...—Pendant qu'il me parlait,<br /> +Pendant qu'il me criait:—Oh! sois maudit, valet!—<br /> +Je raillais sa douleur.—Oh! oui, j'étais infâme,<br /> +Je riais, mais j'avais l'épouvante dans l'âme.—<br /> +<br /> +<i>Il va s'asseoir sur le petit banc près de la table de pierre.</i><br /> +<br /> +Maudit!<br /> +<br /> +<i>Profondément rêveur et la main sur son front.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Ah! la nature et les hommes m'ont fait</span><br /> +Bien méchant, bien cruel et bien lâche, en effet.<br /> +Ô rage! être bouffon! ô rage! être difforme!<br /> +Toujours cette pensée! et, qu'on veille ou qu'on dorme,<br /> +Quand du monde en rêvant vous avez fait le tour,<br /> +Retomber sur ceci: Je suis bouffon de cour!<br /> +Ne vouloir, ne pouvoir, ne devoir et ne faire<br /> +Que rire!—Quel excès d'opprobre et de misère!<br /> +Quoi! ce qu'ont les soldats ramassés en troupeau<br /> +Autour de ce haillon qu'ils appellent drapeau,<br /> +Ce qui reste, après tout, au mendiant d'Espagne,<br /> +À l'esclave en Tunis, au forçat dans son bagne,<br /> +À tout homme ici-bas qui respire et se meut,<br /> +Le droit de ne pas rire et de pleurer s'il veut,<br /> +Je ne l'ai pas!—Ô Dieu! triste et l'humeur mauvaise,<br /> +Pris dans un corps mal fait où je suis mal à l'aise,<br /> +Tout rempli de dégoût de ma difformité,<br /> +Jaloux de toute force et de toute beauté,<br /> +Entouré de splendeurs qui me rendent plus sombre,<br /> +Parfois, farouche et seul, si je cherche un peu l'ombre,<br /> +Si je veux recueillir et calmer un moment<br /> +Mon âme qui sanglote et pleure amèrement,<br /> +Mon maître tout à coup survient, mon joyeux maître,<br /> +Qui, tout-puissant, aimé des femmes, content d'être,<br /> +À force de bonheur oubliant le tombeau,<br /> +Grand, jeune, et bien portant, et roi de France, et beau,<br /> +Me pousse avec le pied dans l'ombre où je soupire,<br /> +Et me dit en bâillant: Bouffon, fais-moi donc rire!<br /> +—Ô pauvre fou de cour!—C'est un homme après tout!<br /> +—Eh bien! la passion qui dans son âme bout,<br /> +La rancune, l'orgueil, la colère hautaine,<br /> +L'envie et la fureur dont sa poitrine est pleine,<br /> +Le calcul éternel de quelque affreux dessein,<br /> +Tous ces noirs sentiments qui lui rongent le sein,<br /> +Sur un signe du maître, en lui-même il les broie,<br /> +Et, pour quiconque en veut, il en fait de la joie!<br /> +—Abjection! s'il marche, ou se lève, ou s'assied,<br /> +Toujours il sent le fil qui lui tire le pied.<br /> +—Mépris de toute part!—Tout homme l'humilie.<br /> +Ou bien c'est une reine, une femme jolie,<br /> +Demi-nue et charmante, et dont il voudrait bien,<br /> +Qui le laisse jouer sur son lit, comme un chien!<br /> +Aussi, mes beaux seigneurs, mes railleurs gentilhommes,<br /> +Hun! comme il vous hait bien! quels ennemis nous sommes!<br /> +Comme il vous fait parfois payer cher vos dédains!<br /> +Comme il sait leur trouver des contre-coups soudains!<br /> +Il est le noir démon qui conseille le maître.<br /> +Vos fortunes, messieurs, n'ont plus le temps de naître,<br /> +Et, sitôt qu'il a pu dans ses ongles saisir<br /> +Quelque belle existence, il l'effeuille à plaisir!<br /> +—Vous l'avez fait méchant!—Ô douleur! est-ce vivre?<br /> +Mêler du fiel au vin dont un autre s'enivre.<br /> +Si quelque bon instinct germe en soi, l'effacer,<br /> +Étourdir de grelots l'esprit qui veut penser,<br /> +Traverser chaque jour, comme un mauvais génie,<br /> +Des fêtes qui pour vous ne sont qu'une ironie,<br /> +Démolir le bonheur des heureux, par ennui,<br /> +N'avoir d'ambition qu'aux ruines d'autrui,<br /> +Et contre tous, partout où le hasard vous pose,<br /> +Porter toujours en soi, mêler à toute chose,<br /> +Et garder, et cacher sous un rire moqueur<br /> +Un fond de vieille haine extravasée au cœur!<br /> +Oh! je suis malheureux!—<br /> +<br /> +<i>Se levant du banc de pierre où il est assis.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Mais ici que m'importe?</span><br /> +Suis-je pas un autre homme en passant cette porte?<br /> +Oublions un instant le monde dont je sors.<br /> +Ici je ne dois rien apporter du dehors.<br /> +<br /> +<i>Retombant dans sa rêverie.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Suis-je fou?</span><br /> +<br /> +<i>Il va à la porte de la maison et frappe. Elle s'ouvre. Une jeune<br /> +fille, vêtue de blanc, en sort, et se jette joyeusement dans ses bras.</i><br /> +</p> + +<h3 class="scene">SCÈNE III.<a name="SCENE_IIIa" id="SCENE_IIIa"></a></h3> + +<p> +<br /> +TRIBOULET, BLANCHE, <i>ensuite</i> DAME BÉRARDE.<br /> +<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Ma fille!<br /> +<br /> +<i>Il la serre sur sa poitrine avec transport.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Oh! mets tes bras à l'entour de mon cou!</span><br /> +—Sur mon cœur!—Près de toi, tout rit, rien ne me pèse,<br /> +Enfant, je suis heureux et je respire à l'aise!<br /> +<br /> +<i>Il l'a regarde d'un œil enivré.</i><br /> +<br /> +—Plus belle tous les jours!—Tu ne manques de rien,<br /> +Dis?—Es-tu bien ici?—Blanche, embrasse-moi bien!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>dans ses bras</i>.<br /> +<br /> +Comme vous êtes bon, mon père!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>s'asseyant</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Non, je t'aime,</span><br /> +Voilà tout. N'es-tu pas ma vie et mon sang même?<br /> +Si je ne t'avais point, qu'est-ce que je ferais,<br /> +Mon Dieu!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>lui posant la main sur le front</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Vous soupirez: quelques chagrins secrets,</span><br /> +N'est-ce pas? Dites-les à votre pauvre fille.<br /> +Hélas! je ne sais pas, moi, quelle est ma famille.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Enfant, tu n'en as pas.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">J'ignore votre nom.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Que t'importe mon nom?<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Nos voisins de Chinon,</span><br /> +De la petite ville où je fus élevée,<br /> +Me croyaient orpheline avant votre arrivée.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +J'aurais dû t'y laisser. C'eût été plus prudent.<br /> +Mais je ne pouvais plus vivre ainsi cependant.<br /> +J'avais besoin de toi, besoin d'un cœur qui m'aime.<br /> +<br /> +<i>Il la serre de nouveau dans ses bras.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Si vous ne voulez pas me parler de vous-même<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Ne sors jamais!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Je suis ici depuis deux mois,<br /> +Je suis allée en tout à l'église huit fois.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Bien.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Mon bon père, au moins parlez-moi de ma mère!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Oh! ne réveille pas une pensée amère;<br /> +Ne me rappelle pas qu'autrefois j'ai trouvé,<br /> +—Et, si tu n'étais là, je dirais: j'ai rêvé,—<br /> +Une femme contraire à la plupart des femmes,<br /> +Qui dans ce monde, où rien n'appareille les âmes,<br /> +Me voyant seul, infirme, et pauvre, et détesté,<br /> +M'aima pour ma misère et ma difformité.<br /> +Elle est morte, emportant dans la tombe avec elle<br /> +L'angélique secret de son amour fidèle,<br /> +De son amour, passé sur moi comme un éclair,<br /> +Rayon du paradis tombé dans mon enfer!<br /> +Que la terre, toujours à nous recevoir prête,<br /> +Soit légère à ce sein qui reposa ma tête!<br /> +—Toi seule m'es restée!—<br /> +<br /> +<i>Levant les yeux au ciel.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Eh bien! mon Dieu, merci!</span><br /> +<br /> +<i>Il pleure et cache son front dans ses mains.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Que vous devez souffrir! vous voir pleurer ainsi,<br /> +Non, je ne le veux pas, non, cela me déchire!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Et que dirais-tu donc si tu me voyais rire?<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Mon père, qu'avez-vous? dites-moi votre nom.<br /> +Oh! versez dans mon sein toutes vos peines!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Non.</span><br /> +À quoi bon me nommer? Je suis ton père.—Écoute:<br /> +Hors d'ici, vois-tu bien, peut-être on me redoute,<br /> +Qui sait? l'un me méprise et l'autre me maudit.<br /> +Mon nom, qu'en ferais-tu, quand je te l'aurais dit?<br /> +Je veux ici du moins, je veux, en ta présence,<br /> +Dans ce seul coin du monde où tout soit innocence,<br /> +N'être pour toi qu'un père, un père vénéré,<br /> +Quelque chose de saint, d'auguste et de sacré!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Mon père!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>la serrant avec emportement dans ses bras.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Est-il ailleurs un cœur qui me réponde?</span><br /> +Oh! je t'aime pour tout ce que je hais au monde!<br /> +—Assieds-toi près de moi. Viens, parlons de cela.<br /> +Dis, aimes-tu ton père? Et, puisque nous voilà<br /> +Ensemble, et que ta main entre mes mains repose,<br /> +Qu'est-ce donc qui nous force à parler d'autre chose?<br /> +Hé fille, ô seul bonheur que le ciel m'ait permis.<br /> +D'autres ont des parents, des frères, des amis,<br /> +Une femme, un mari, des vassaux, un cortège<br /> +D'aïeux et d'alliés, plusieurs enfants, que sais-je?<br /> +Moi, je n'ai que toi seule! Un autre est riche,—eh bien!<br /> +Toi seule es mon trésor et toi seule es mon bien!<br /> +Un autre croit en Dieu. Je ne crois qu'en ton âme!<br /> +D'autres ont la jeunesse et l'amour d'une femme,<br /> +Ils ont l'orgueil, l'éclat, la grâce et la santé,<br /> +Ils sont beaux; moi, vois-tu, je n'ai que ta beauté!<br /> +Chère enfant!—Ma cité, mon pays, ma famille,<br /> +Mon épouse, ma mère, et ma sœur, et ma fille,<br /> +Mon bonheur, ma richesse, et mon culte, et ma loi,<br /> +Mon univers, c'est toi, toujours toi, rien que toi!<br /> +De tout autre côté ma pauvre âme est froissée.<br /> +—Oh! si je te perdais!...—Non, c'est une pensée<br /> +Que je ne pourrais pas supporter un moment!<br /> +—Souris-moi donc un peu.—Ton sourire est charmant.<br /> +Oui, c'est toute ta mère!—elle était aussi belle.<br /> +Tu te passes souvent la main au front comme elle,<br /> +Comme pour l'essuyer; car il faut au cœur pur<br /> +Un front tout innocence et des yeux tout azur.<br /> +Tu rayonnes pour moi d'une angélique flamme,<br /> +À travers ton beau corps mon âme voit ton âme:<br /> +Même les yeux fermés, c'est égal, je te vois.<br /> +Le jour me vient de toi. Je me voudrais parfois<br /> +Aveugle et l'œil voilé d'obscurité profonde,<br /> +Afin de n'avoir pas d'autre soleil au monde!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Oh! que je voudrais bien vous rendre heureux!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Qui? moi?<br /> +Je suis heureux ici! quand je vous aperçoi,<br /> +Ma fille, c'est assez pour que mon cœur se fonde.<br /> +<br /> +<i>Il lui passe la main dans les cheveux en souriant.</i><br /> +<br /> +Oh! les beaux cheveux noirs! enfant, vous étiez blonde,<br /> +Qui le croirait?<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>prenant un air caressant</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Un jour, avant le couvre-feu,</span><br /> +Je voudrais bien sortir et voir Paris un peu.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>impétueusement</i>.<br /> +<br /> +Jamais, jamais!—Ma fille, avec dame Bérarde<br /> +Tu n'es jamais sortie, au moins?<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>tremblante</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Non.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Prends-y garde!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Je ne vais qu'à l'église.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>à part.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Ô ciel! on la verrait,</span><br /> +On la suivrait, peut-être on me l'enlèverait!<br /> +La fille d'un bouffon, cela se déshonore,<br /> +Et l'on ne fait qu'en rire! oh!—<br /> +<br /> +<i>Haut.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Je t'en prie encore,</span><br /> +Reste ici renfermée! Enfant, si tu savais<br /> +Comme l'air de Paris aux femmes est mauvais!<br /> +Comme les débauchés vont courant par la ville!<br /> +Oh! les seigneurs surtout<br /> +<br /> +<i>Levant les yeux au ciel</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Ô Dieu! dans cet asile,</span><br /> +Fais croître sous tes yeux, préserve des douleurs<br /> +Et du vent orageux qui flétrit d'autres fleurs,<br /> +Garde de toute haleine impure, même en rêve,<br /> +Pour qu'un malheureux père, à ses heures de trêve<br /> +En puisse respirer le parfum abrité,<br /> +Cette rose de grâce et de virginité!<br /> +<br /> +<i>Il cache sa tête dans ses mains et pleure.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Je ne parlerai plus de sortir; mais, par grâce,<br /> +Ne pleurez pas ainsi!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Non, cela me délasse.</span><br /> +J'ai tant ri l'autre nuit!<br /> +<br /> +<i>Se levant.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Mais c'est trop m'oublier.</span><br /> +Blanche, il est temps d'aller reprendre mon collier.<br /> +Adieu.<br /> +<br /> +<i>Le jour baisse.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>l'embrassant</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Reviendrez-vous bientôt, dites?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Peut-être.</span><br /> +Vois-tu, ma pauvre enfant, je ne suis pas mon maître.<br /> +<br /> +<i>Appelant.</i><br /> +<br /> +Dame Bérarde!<br /> +<br /> +<i>Une vieille duègne paraît à la porte de la maison.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Quoi, monsieur?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Lorsque je vien,</span><br /> +Personne ne me voit entrer?<br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Je le crois bien,</span><br /> +C'est si désert!<br /> +<br /> +<i>Il est presque nuit. De l'autre côté du mur, dans la rue, paraît le<br /> +roi, déguisé sous des vêtements simples et de couleur sombre; il examine<br /> +la hauteur du mur et la porte, qui est fermée, avec des signes<br /> +d'impatience et de dépit.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>tenant Blanche embrassée</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Adieu, ma fille bien-aimée!</span><br /> +<br /> +<i>À dame Bérarde.</i><br /> +<br /> +La porte sur le quai, vous la tenez fermée?<br /> +<br /> +<i>Dame Bérarde fait un signe affirmatif.</i><br /> +<br /> +Je sais une maison, derrière Saint-Germain,<br /> +Plus retirée encor. Je la verrai demain.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Mon père, celle-ci me plaît pour la terrasse<br /> +D'où l'on voit les jardins.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">N'y monte pas, de grâce!</span><br /> +<br /> +<i>Écoutant.</i><br /> +<br /> +Marche-t-on pas dehors?<br /> +<br /> +<i>Il va à la porte de la cour, l'ouvre et regarde avec inquiétude<br /> +dans la rue. Le roi se cache dans un enfoncement près de la porte, que<br /> +Triboulet laisse entr'ouverte.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>montrant la terrasse</i>.<br /> +<br /> +Quoi! ne puis-je le soir<br /> +Aller respirer là?<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>revenant.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Prends garde, on peut t'y voir.</span><br /> +<br /> +<i>Pendant qu'il a le dos tourné, le roi se glisse dans la cour par la<br /> +porte entre-bâillée et se cache derrière un gros arbre.</i><br /> +<br /> +Vous, ne mettez jamais de lampe à la fenêtre.<br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>joignant les mains.</i><br /> +<br /> +Et comment voulez-vous qu'un homme ici pénètre?<br /> +<br /> +<i>Elle se retourne et aperçoit le roi derrière l'arbre. Elle<br /> +s'interrompt, ébahie. Au moment où elle ouvre la bouche pour crier, le roi<br /> +lui jette dans la gorgerette une bourse, qu'elle prend, qu'elle pèse dans sa<br /> +main, et qui la fait taire.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>à Triboulet qui est allé visiter la terrasse avec une<br /> +lanterne.</i><br /> +<br /> +Quelles précautions! mon père, dites-moi,<br /> +Mais que craignez-vous donc?<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Rien pour moi, tout pour toi!</span><br /> +<br /> +<i>Il la serre encore une fois dans ses bras.</i><br /> +<br /> +Blanche, ma fille, adieu!<br /> +<br /> +<i>Un rayon de la lanterne que tient dame Bérarde éclaire Triboulet et<br /> +Blanche.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>à part, derrière l'arbre</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Triboulet!</span><br /> +<br /> +<i>Il rit</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Comment, diable!</span><br /> +La fille à Triboulet! l'histoire est impayable!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<i>Au moment de sortir, il revient sur ses pas.</i><br /> +<br /> +J'y pense, quand tu vas à l'église prier,<br /> +Personne ne vous suit?<br /> +<br /> +<i>Blanche baisse les yeux avec embarras.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Jamais!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Il faut crier</span><br /> +Si l'on vous suivait.<br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Ah! j'appellerais main-forte!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Et puis n'ouvrez jamais si l'on frappe à la porte.<br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>comme enchérissant sur les précautions de<br /> +Triboulet.</i><br /> +<br /> +Quand ce serait le roi!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Surtout si c'est le roi!</span><br /> +<br /> +<i>Il embrasse encore une fois sa fille, et sort en refermant la<br /> +porte avec soin.</i><br /></p> + +<h3 class="scene">SCÈNE IV.<a name="SCENE_IVa" id="SCENE_IVa"></a></h3> + +<p> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE, DAME BÉRARDE, LE ROI.</span><br /> +<br /> +<i>Pendant la première partie de la scène, le roi reste caché derrière<br /> +l'arbre.</i><br /> +<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>pensive, écoutant les pas de son père qui<br /> +s'éloigne</i>.<br /> +<br /> +J'ai du remords pourtant!<br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Du remords! et pourquoi?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Comme à la moindre chose il s'effraie et s'alarme!<br /> +En partant, dans ses yeux j'ai vu luire une larme.<br /> +Pauvre père! si bon! j'aurais dû l'avertir<br /> +Que le dimanche, à l'heure où nous pouvons sortir,<br /> +Un jeune homme nous suit. Tu sais, ce beau jeune homme?<br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE.</span><br /> +<br /> +Pourquoi donc lui conter cela, madame? En somme<br /> +Votre père est un peu sauvage et singulier<br /> +Vous haïssez donc bien ce jeune cavalier?<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Moi, le haïr! oh! non.—Hélas! bien au contraire,<br /> +Depuis que je l'ai vu, rien ne peut m'en distraire.<br /> +Du jour où son regard à mon regard parla,<br /> +Le reste n'est plus rien, je le vois toujours là.<br /> +Je suis à lui! vois-tu, je m'en fais une idée...—<br /> +Il me semble plus grand que tous d'une coudée!<br /> +Comme il est brave et doux! comme il est noble et fier,<br /> +Bérarde! et qu'à cheval il doit avoir bel air!<br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE.</span><br /> +<br /> +C'est vrai qu'il est charmant!<br /> +<br /> +<i>Elle passe près du roi, qui lui donne une poignée de pièces d'or, qu'elle<br /> +empoche.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Un tel homme doit être</span><br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>tendant la main au roi, qui lui donne<br /> +toujours de l'argent.</i><br /> +<br /> +Accompli.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<span class="ind">Dans ses yeux on voit son cœur paraître.</span><br /> +Un grand cœur!<br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Certe! un cœur immense!</span><br /> +<br /> +<i>À chaque mot que dit dame Bérarde, elle tend la main au roi, qui la lui<br /> +remplit de pièces d'or.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Valeureux.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>continuant son manège</i>.<br /> +<br /> +Formidable!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Et pourtant... bon.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>tendant la main</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Tendre!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Généreux.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>tendant la main</i>.<br /> +<br /> +Magnifique.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>avec un profond soupir</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Il me plaît!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>tendant toujours la main à chaque mot<br /> +qu'elle dit.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Sa taille est sans pareille!</span><br /> +Ses yeux!—son front!—son nez!...—<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>à part.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Ô Dieu! voilà la vieille</span><br /> +Qui m'admire en détail! je suis dévalisé!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Je t'aime d'en parler aussi bien.<br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Je le sai.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>à part.</i><br /> +<br /> +De l'huile sur le feu!<br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Bon, tendre, un cœur immense!</span><br /> +Valeureux, généreux<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>vidant ses poches</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Diable! elle recommence!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>continuant.</i><br /> +<br /> +C'est un très-grand seigneur, il a l'air élégant,<br /> +Et quelque chose en or de brodé sur son gant.<br /> +<br /> +<i>Elle tend la main. Le roi lui fait signe qu'il n'a plus rien.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Non, je ne voudrais pas qu'il fût seigneur ni prince,<br /> +Mais un pauvre écolier qui vient de sa province!<br /> +Cela doit mieux aimer.<br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">C'est possible, après tout,</span><br /> +Si vous le préférez ainsi.<br /> +<br /> +<i>À part.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Drôle de goût!</span><br /> +Cerveau de jeune fille, où tout se contrarie!<br /> +<br /> +<i>En essayant encore de tendre la main au roi.</i><br /> +<br /> +Ce beau jeune homme-là vous aime à la furie.<br /> +<br /> +<i>Le roi ne donne pas.</i><br /> +<br /> +<i>À part.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Je crois notre homme à sec.—Plus un sou, plus un mot.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>toujours sans voir le roi</i>.<br /> +<br /> +Le dimanche jamais ne revient assez tôt.<br /> +Quand je ne le vois pas, ma tristesse est bien grande.<br /> +Oh! j'ai cru l'autre jour, au moment de l'offrande,<br /> +Qu'il allait me parler, et le cœur m'a battu!<br /> +J'y songe nuit et jour! de son côté, vois-tu,<br /> +L'amour qu'il a pour moi l'absorbe. Je suis sûre<br /> +Que toujours dans son âme il porte ma figure.<br /> +C'est un homme ainsi fait, oh! cela se voit bien!<br /> +D'autres femmes que moi ne le touchent en rien;<br /> +Il n'est pour lui ni jeux, ni passe-temps, ni fête.<br /> +Il ne pense qu'à moi,<br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>faisant un dernier effort et tendant la main<br /> +au roi.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">J'en jurerais ma tête!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>ôtant son anneau qu'il lui donne</i>.<br /> +<br /> +Ma bague pour la tête!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Ah! je voudrais souvent,</span><br /> +En y songeant le jour, la nuit en y rêvant,<br /> +L'avoir là...—devant moi<br /> +<br /> +<i>Le roi sort de sa cachette et va se mettre à genoux près d'elle. Elle a<br /> +le visage tourné du côté opposé.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">pour lui dire à lui-même:</span><br /> +sois heureux! sois content! oh! oui, je t'ai<br /> +<br /> +<i>Elle se retourne, voit le roi à ses genoux, et s'arrête,<br /> +pétrifiée.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>lui tendant les bras</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Je t'aime!</span><br /> +Achève! achève!—oh! dis: je t'aime! Ne crains rien.<br /> +Dans une telle bouche un tel mot va si bien!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>effrayée, cherche des yeux dame Bérarde qui a<br /> +disparu.</i><br /> +<br /> +Bérarde!—Plus personne, ô Dieu! qui me réponde!<br /> +Personne!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>toujours à genoux</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Deux amants heureux, c'est tout un monde!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>tremblante</i>.<br /> +<br /> +Monsieur, d'où venez-vous?<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">De l'enfer ou du ciel,</span><br /> +Qu'importe! que je sois Satan ou Gabriel,<br /> +Je t'aime!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Ô ciel! ô ciel! ayez pitié...—J'espère</span><br /> +Qu'on ne vous a point vu! sortez!—Dieu! si mon père<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Sortir, quand palpitante en mes bras je te tiens,<br /> +Lorsque je t'appartiens! lorsque tu m'appartiens!<br /> +—Tu m'aimes! tu l'as dit.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>confuse</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Il m'écoutait!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Sans doute.</span><br /> +Quel concert plus divin veux-tu donc que j'écoute<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>suppliante</i>.<br /> +<br /> +Ah! vous m'avez parlé.—Maintenant, par pitié,<br /> +Sors!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Sortir, quand mon sort à ton sort est lié,</span><br /> +Quand notre double étoile au même horizon brille,<br /> +Quand je viens éveiller ton cœur de jeune fille,<br /> +Quand le ciel m'a choisi pour ouvrir à l'amour<br /> +Ton âme vierge encore et ta paupière au jour!<br /> +Viens, regarde! oh! l'amour, c'est le soleil de l'âme!<br /> +Te sens-tu réchauffée à cette douce flamme?<br /> +Le sceptre que la mort vous donne et vous reprend,<br /> +La gloire qu'on ramasse à la guerre en courant,<br /> +Se faire un nom fameux, avoir de grands domaines,<br /> +Être empereur ou roi, ce sont choses humaines;<br /> +Il n'est sur cette terre, où tout passe à son tour,<br /> +Qu'une chose qui soit divine, et c'est l'amour!<br /> +Blanche, c'est le bonheur que ton amant t'apporte,<br /> +Le bonheur, qui, timide, attendait à la porte!<br /> +La vie est une fleur, l'amour en est le miel.<br /> +C'est la colombe unie à l'aigle dans le ciel,<br /> +C'est la grâce tremblante à la force appuyée,<br /> +C'est ta main dans ma main doucement oubliée<br /> +—Aimons-nous! aimons-nous!<br /> +<br /> +<i>Il cherche à l'embrasser. Elle se débat.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Non! Laissez!</span><br /> +<br /> +<i>Il la serre dans ses bras, et lui prend un baiser.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>au fond du théâtre, sur la terrasse, à<br /> +part</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Il va bien!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>à part</i>.<br /> +<br /> +Elle est prise!<br /> +<br /> +<i>Haut.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Dis-moi que tu m'aimes!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>au fond, à part</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Vaurien!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Blanche! redis-le moi!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>baissant les yeux.</i><br /> +<br /> +Vous m'avez entendue.<br /> +Vous le savez.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>l'embrasse de nouveau avec transport</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Je suis heureux!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Je suis perdue!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Non, heureuse avec moi!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>s'arrachant de ses bras</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Vous m'êtes étranger.</span><br /> +Dites-moi votre nom.<br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>au fond, à part</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Il est temps d'y songer!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Vous n'êtes pas au moins seigneur ni gentilhomme?<br /> +Mon père les craint tant!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Mon Dieu, non, je me nomme</span><br /> +<br /> +<i>À part.</i><br /> +<br /> +—Voyons?<br /> +<br /> +<i>Il cherche.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Gaucher Mahiet.—Je suis un écolier</span><br /> +Très-pauvre!<br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>occupée en ce moment même à compter<br /> +l'argent qu'il lui a donné</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Est-il menteur!</span><br /> +<br /> +<i>Entrent dans la rue monsieur de Pienne et monsieur de Pardaillan,<br /> +enveloppés de manteaux, une lanterne sourde à la main.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>bas à monsieur de Pardaillan</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">C'est ici, chevalier!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>bas, et descendant précipitamment la<br /> +terrasse.</i><br /> +<br /> +J'entends quelqu'un dehors.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>effrayée.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">C'est mon père peut-être!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>au roi.</i><br /> +<br /> +Partez, monsieur!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Que n'ai-je entre mes mains le traître<br /> +Qui me dérange ainsi!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>à dame Bérarde</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Fais-le vite passer</span><br /> +Par la porte du quai.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>à Blanche</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Quoi! déjà te laisser!</span><br /> +M'aimeras-tu demain?<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Et vous?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Ma vie entière!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Ah! vous me tromperez, car je trompe mon père.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Jamais!—Un seul baiser, Blanche, sur tes beaux yeux.<br /> +<br /> +<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>à part.</i><br /> +<br /> +Mais c'est un embrasseur tout à fait furieux!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>faisant quelque résistance</i>.<br /> +<br /> +Non, non!<br /> +<br /> +<i>Le roi l'embrasse et rentre avec dame Bérarde dans la<br /> +maison.</i><br /> +<br /> +<i>Blanche reste quelque temps les yeux fixés sur la porte par où il<br /> +est sorti; puis elle rentre elle-même. Pendant ce temps-là, la rue se<br /> +peuple de gentilshommes armés, couverts de manteaux et masqués.<br /> +Monsieur de Gordes, monsieur de Cossé, messieurs de Montchenu, de<br /> +Brion et de Montmorency, Clément Marot, rejoignent successivement<br /> +monsieur de Pienne et monsieur de Pardaillan. La nuit est très-noire. La<br /> +lanterne sourde de ces messieurs est bouchée. Ils se font entre eux des<br /> +signes de reconnaissance, et se montrent la maison de Blanche. Un valet<br /> +les suit portant une échelle.</i><br /></p> + +<h3 class="scene">SCÈNE V.<a name="SCENE_Va" id="SCENE_Va"></a></h3> + +<p> +<br /> +LES GENTILSHOMMES, <i>puis</i> TRIBOULET, <i>puis</i> BLANCHE.<br /> +<br /> +<i>Blanche reparaît par la porte du premier étage sur la terrasse.<br /> +Elle tient à la main un flambeau qui éclaire son visage.</i><br /> +<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>sur la terrasse</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Gaucher Mahiet! nom de celui que j'aime,</span><br /> +Grave-toi dans mon cœur!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>aux gentilshommes.</i><br /> +<br /> +Messieurs, c'est elle-même!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN.</span><br /> +<br /> +Voyons!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>dédaigneusement.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Quelque beauté bourgeoise!</span><br /> +<br /> +<i>À monsieur de Pienne.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Je te plains</span><br /> +Si tu fais ton régal de femmes de vilains!<br /> +<br /> +<i>En ce moment Blanche se retourne, de façon que les gentilshommes<br /> +peuvent la voir.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>à monsieur de Gordes</i>.<br /> +<br /> +Comment la trouves-tu?<br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">La vilaine est jolie!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br /> +<br /> +C'est une fée! un ange! une grâce accomplie!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN.</span><br /> +<br /> +Quoi! c'est là la maîtresse à messer Triboulet!<br /> +Le sournois!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Le faquin!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">La plus belle au plus laid.</span><br /> +C'est juste.—Jupiter aime à croiser les races.<br /> +<br /> +<i>Blanche rentre chez elle. On ne voit plus qu'une lumière à la<br /> +fenêtre.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE</span><br /> +<br /> +Messieurs, ne perdons pas notre temps en grimaces.<br /> +Nous avons résolu de punir Triboulet.<br /> +Or, nous sommes ici, tous, à l'heure qu'il est,<br /> +Avec notre rancune, et, de plus, une échelle.<br /> +Escaladons le mur et volons-lui sa belle;<br /> +Portons la dame au Louvre, et que sa Majesté<br /> +À son lever demain trouve cette beauté.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br /> +<br /> +Le roi mettra la main dessus, que je suppose.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +Le diable à sa façon débrouillera la chose!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br /> +<br /> +Bien dit. À l'œuvre!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br /> +<br /> +Au fait, c'est un morceau de roi.<br /> +<br /> +<i>Entre Triboulet.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>rêveur, au fond du théâtre</i>.<br /> +<br /> +Je reviens... à quoi bon? Ah! je ne sais pourquoi!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>aux gentilshommes</i>.<br /> +<br /> +Çà, trouvez-vous si bien, messieurs, que, brune et blonde,<br /> +Notre roi prenne ainsi la femme à tout le monde?<br /> +Je voudrais bien savoir ce que le roi dirait<br /> +Si quelqu'un usurpait la reine.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>avançant de quelques pas.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Oh! mon secret!</span><br /> +—Ce vieillard m'a maudit!—Quelque chose me trouble!<br /> +<br /> +<i>La nuit est si épaisse qu'il ne voit pas monsieur de Gordes près de lui<br /> +et qu'il le heurte en passant.</i><br /> +<br /> +Qui va là?<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>revenant effaré, bas aux<br /> +gentilshommes</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Triboulet, messieurs!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>bas.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Victoire double!</span><br /> +Tuons le traître!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Oh! non.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Il est dans notre main.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br /> +<br /> +Eh! nous ne l'aurions plus pour en rire demain!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br /> +<br /> +Oui, si nous le tuons, le tour n'est plus si drôle.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br /> +<br /> +Mais il va nous gêner.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Laissez-moi la parole.</span><br /> +Je vais arranger tout.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>qui est resté dans son coin aux aguets et<br /> +l'oreille tendue.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">On s'est parlé tout bas.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT,</span> <i>approchant</i>.<br /> +<br /> +Triboulet!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>d'une voix terrible.</i><br /> +<br /> +Qui va là?<br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Là! ne nous mange pas.</span><br /> +C'est moi.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Qui, toi?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Marot.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Ah! la nuit est si noire!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +Oui, le diable s'est fait du ciel une écritoire.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Dans quel but?<br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Nous venons, ne l'as-tu pas pensé?</span><br /> +Enlever pour le roi madame de Cossé.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>respirant</i>.<br /> +<br /> +Ah!...—très-bien!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>à part.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Je voudrais lui rompre quelque membre!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>à Marot.</i><br /> +<br /> +Mais comment ferez-vous pour entrer dans sa chambre?<br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT,</span> <i>bas à monsieur de Cossé</i>.<br /> +<br /> +Donnez-moi votre clé.<br /> +<br /> +<i>Monsieur de Cossé lui passe la clef, qu'il transmet à Triboulet.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Tiens, touche cette clé.</span><br /> +Y sens-tu le blason de Cossé ciselé?<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>palpant la clef</i>.<br /> +<br /> +Les trois feuilles de scie, oui.<br /> +<br /> +<i>À part.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Mon Dieu, suis-je bête!</span><br /> +<br /> +<i>Montrant le mur à gauche.</i><br /> +<br /> +Voilà l'hôtel Cossé. Que diable avais-je en tête?<br /> +<br /> +<i>À Marot en lui rendant la clef,</i><br /> +<br /> +Vous enlevez sa femme au gros Cossé? j'en suis!<br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +Nous sommes tous masqués.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Eh bien! un masque!</span><br /> +<br /> +<i>Marot lui met un masque et ajoute au masque un bandeau, qu'il lui<br /> +attache sur les yeux et sur les oreilles.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Et puis?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +Tu nous tiendras l'échelle.<br /> +<br /> +<i>Les gentilshommes appliquent l'échelle au mur de la terrasse. Marot<br /> +y conduit Triboulet, auquel il la fait tenir.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>les mains sur l'échelle</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Hum! êtes-vous en nombre?</span><br /> +Je ne vois plus du tout.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">C'est que la nuit est sombre.</span><br /> +<br /> +<i>Aux autres en riant.</i><br /> +<br /> +Vous pouvez crier haut et marcher d'un pas lourd.<br /> +Le bandeau que voilà le rend aveugle et sourd.<br /> +<br /> +<i>Les gentilshommes montent l'échelle, enfoncent la porte du<br /> +premier étage sur la terrasse, et pénètrent dans la maison. Un moment<br /> +après, l'un d'eux reparaît dans la cour, dont il ouvre la porte en dedans;<br /> +puis le groupe tout entier arrive à son tour dans la cour et franchit la<br /> +porte, emportant Blanche, demi-nue et bâillonnée, qui se débat.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>échevelée, dans l'éloignement</i>.<br /> +<br /> +Mon père, à mon secours! ô mon père!<br /> +<br /> +<span class="nom">VOIX DES GENTILSHOMMES,</span> <i>dans l'éloignement.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Victoire!</span><br /> +<br /> +<i>Ils disparaissent avec Blanche.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>resté seul au bas de l'échelle</i>.<br /> +<br /> +Çà, me font-ils ici faire mon purgatoire?<br /> +—Ont-ils bientôt fini? quelle dérision!<br /> +<br /> +<i>Il lâche l'échelle, porte la main à son masque et rencontre le<br /> +bandeau.</i><br /> +<br /> +J'ai les yeux bandés!<br /> +<br /> +<i>Il arrache son bandeau et son masque. À la lumière de la<br /> +lanterne sourde qui a été oubliée à terre, il y voit quelque chose de<br /> +blanc; il le ramasse et reconnaît le voile de sa fille: il se retourne;<br /> +l'échelle est appliquée au mur de sa terrasse, la porte de sa maison est<br /> +ouverte; il y entre comme un furieux, et reparaît un moment après<br /> +traînant dame Bérarde bâillonnée et demi-vêtue. Il la regarde avec<br /> +stupeur, puis il s'arrache les cheveux en poussant quelques cris<br /> +inarticulés. Enfin la voix lui revient.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Oh! la malédiction!</span><br /> +<br /> +<i>Il tombe évanoui.</i><br /> +</p> + +<h3 class="acte"><a name="III" id="III"></a>III. +LE ROI +ACTE TROISIÈME</h3> + +<p><i>L'antichambre du roi, au louvre.—Dorures, ciselures, meubles,<br /> +tapisseries, dans le goût de la renaissance.—Sur le devant de la scène,<br /> +une table, un fauteuil, un pliant.—Au fond, une grande porte dorée.—À<br /> +gauche, la porte de la chambre à coucher du roi, revêtue d'une portière<br /> +en tapisserie.—À droite, un dressoir chargé de vaisselle d'or et<br /> +d'émaux.—la porte du fond s'ouvre sur un mail.</i><br /></p> + +<h3 class="scene">SCÈNE PREMIÈRE.<a name="SCENE_PREMIEREb" id="SCENE_PREMIEREb"></a></h3> + +<p> +<br /> +<span class="nom">LES GENTILSHOMMES.</span><br /> +<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br /> +<br /> +Maintenant arrangeons la fin de l'aventure.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN.</span><br /> +<br /> +Il faut que Triboulet s'intrigue, se torture,<br /> +Et ne devine pas que sa belle est ici!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br /> +<br /> +Qu'il cherche sa maîtresse, oui, c'est fort bien! mais si<br /> +Les portiers cette nuit nous ont vus l'introduire?<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE MONTCHENU.</span><br /> +<br /> +Tous les huissiers du Louvre ont ordre de lui dire<br /> +Qu'ils n'ont point vu de femme entrer céans la nuit.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN.</span><br /> +<br /> +De plus, un mien laquais, drôle aux ruses instruit,<br /> +Pour lui donner le change est allé sur sa porte<br /> +Dire aux gens du bouffon que, d'une et d'autre sorte,<br /> +Il avait vu traîner à l'hôtel d'Hautefort<br /> +Une femme à minuit qui se débattait fort.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>riant.</i><br /> +<br /> +Bon, l'hôtel d'Hautefort le jette loin du Louvre!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br /> +<br /> +Serrons bien sur ses yeux le bandeau qui les couvre.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +J'ai ce matin au drôle envoyé ce billet:<br /> +<br /> +<i>Il tire un papier et lit.</i><br /> +<br /> +«Je viens de t'enlever ta belle, ô Triboulet!<br /> +Je l'emmène, s'il faut t'en donner des nouvelles,<br /> +Hors de France avec moi.»<br /> +<br /> +<i>Tous rient.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>à Marot.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Signé?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">«Jean de Nivelles!»</span><br /> +<br /> +<i>Les éclats de rire redoublent.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN.</span><br /> +<br /> +Oh! comme il va chercher!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br /> +<br /> +Je jouis de le voir!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br /> +<br /> +Qu'il va, le malheureux, avec son désespoir,<br /> +Ses poings crispés, ses dents de colère serrées,<br /> +Nous payer en un jour de dettes arriérées!<br /> +<br /> +<i>La porte latérale s'ouvre. Entre le roi, vêtu d'un magnifique<br /> +négligé du matin. Il est accompagné de monsieur de Pienne. Tous les<br /> +courtisans se rangent et se découvrent. Le roi et monsieur de Pienne<br /> +rient aux éclats.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>désignant la porte du fond</i>.<br /> +<br /> +Elle est là?<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">La maîtresse à Triboulet!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Vraiment!</span><br /> +Dieu! souffler la maîtresse à mon fou! c'est charmant!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br /> +<br /> +Sa maîtresse ou sa femme!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>à part</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Une femme! une fille!</span><br /> +Je ne le savais pas si père de famille!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br /> +<br /> +Le roi la veut-il voir?<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Pardieu!</span><br /> +<br /> +<i>Monsieur de Pienne sort, et revient un moment après<br /> +soutenant Blanche, voilée et toute chancelante. Le roi s'assied<br /> +nonchalamment dans son fauteuil.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>à Blanche.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Ma belle, entrez.</span><br /> +Vous tremblerez après tant que vous le voudrez.<br /> +Vous êtes près du roi.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>toujours voilée</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">C'est le roi, ce jeune homme!</span><br /> +<br /> +<i>Elle court se jeter aux pieds du roi.</i><br /> +<br /> +<i>À la voix de Blanche, le roi tressaille et fais signe à tous de sortir.</i><br /></p> + +<h3 class="scene">SCÈNE II.<a name="SCENE_IIb" id="SCENE_IIb"></a></h3> + +<p> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> BLANCHE.<br /> +<br /> +<i>Le roi, resté seul avec Blanche, soulève le voile qui la cache.</i><br /> +<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Blanche!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Gaucher Mahiet! ciel!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>éclatant de rire</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Foi de gentilhomme!</span><br /> +Méprise ou fait exprès, je suis ravi du tour.<br /> +Vive Dieu! ma beauté, ma Blanche, mon amour,<br /> +Viens dans mes bras!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>reculant</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Le roi! le roi! Laissez-moi, sire,—</span><br /> +Mon Dieu! je ne sais plus comment parler ni dire...—<br /> +Monsieur Gaucher Mahiet...—Non, vous êtes le roi.—<br /> +<br /> +<i>Retombant à genoux.</i><br /> +<br /> +Oh! qui que vous soyez, ayez pitié de moi.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Avoir pitié de toi, Blanche! moi qui t'adore!<br /> +Ce que Gaucher disait, François le dit encore.<br /> +Tu m'aimes et je t'aime, et nous sommes heureux!<br /> +Être roi ne saurait gâter un amoureux.<br /> +Enfant! tu me croyais bourgeois, clerc, moins peut-être.<br /> +Parce que le hasard m'a fait un peu mieux naître,<br /> +Parce que je suis roi, ce n'est pas un motif<br /> +De me prendre en horreur subitement tout vif!<br /> +Je n'ai pas le bonheur d'être un manant, qu'importe!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>à part</i>.<br /> +<br /> +Comme il rit! Ô mon Dieu! je voudrais être morte!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> souriant et riant plus encore.<br /> +<br /> +Oh! les fêtes, les jeux, les dames, les tournois,<br /> +Les doux propos d'amour le soir au fond des bois,<br /> +Cent plaisirs que la nuit couvrira de son aile:<br /> +Voilà ton avenir, auquel le mien se mêle!<br /> +Oh! soyons deux amants, deux heureux, deux époux!<br /> +Il faut un jour vieillir; et la vie, entre nous,<br /> +Cette étoffe où, malgré les ans qui la morcellent,<br /> +Quelques instants d'amour par places étincellent,<br /> +N'est qu'un triste haillon sans ces paillettes-là!<br /> +Blanche, j'ai réfléchi souvent à tout cela,<br /> +Et voici la sagesse: honorons Dieu le Père,<br /> +Aimons et jouissons, et faisons bonne chère!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>atterrée et reculant</i>.<br /> +<br /> +Ô mes illusions! qu'il est peu ressemblant!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Quoi! me croyais-tu donc un amoureux tremblant,<br /> +Un cuistre, un de ces fous lugubres et sans flammes,<br /> +Qui pensent qu'il suffit, pour que toutes les femmes<br /> +Et tous les cœurs charmés se rendent devant eux,<br /> +De pousser des soupirs avec un air piteux?<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> le repoussant.<br /> +<br /> +Laissez-moi!—Malheureuse!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Oh! sais-tu qui nous sommes?</span><br /> +La France, un peuple entier, quinze millions d'hommes,<br /> +Richesse, horreurs, plaisirs, pouvoir sans frein ni loi,<br /> +Tout est pour moi, tout est à moi, je suis le roi!<br /> +Eh bien! du souverain tu seras souveraine.<br /> +Blanche, je suis le roi; toi, tu seras la reine!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +La reine! et votre femme?<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>riant.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Innocence! ô vertu!</span><br /> +Ah! ma femme n'est pas ma maîtresse, vois-tu!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Votre maîtresse! oh! non! quelle honte!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">La fière!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Je ne suis pas à vous, non, je suis à mon père!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Ton père! mon bouffon! mon fou! mon Triboulet!<br /> +Ton père! il est à moi! j'en fais ce qu'il me plaît!<br /> +Il veut ce que je veux!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>pleurant amèrement et la tête dans ses mains</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Ô Dieu! mon pauvre père!</span><br /> +Quoi! tout est donc à vous?<br /> +<br /> +<i>Elle sanglote. Il se jette à ses pieds pour la consoler.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>avec un accent attendri</i>.<br /> +<br /> +Blanche! oh! tu m'es bien chère!<br /> +Blanche, ne pleure plus! Viens sur mon cœur.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>résistant</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Jamais!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>tendrement</i>.<br /> +<br /> +Tu ne m'as pas encor redit que tu m'aimais.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Oh! c'est fini!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Je t'ai, sans le vouloir, blessée.</span><br /> +Ne sanglote donc pas comme une délaissée.<br /> +Oh! plutôt que de faire ainsi pleurer tes yeux,<br /> +J'aimerais mieux mourir, Blanche! j'aimerais mieux<br /> +Passer dans mon royaume et dans ma seigneurie<br /> +Pour un roi sans courage et sans chevalerie!<br /> +Un roi qui fait pleurer une femme! ô mon Dieu!<br /> +Lâcheté!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>égarée et sanglotant</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">N'est-ce pas, tout ceci n'est qu'un jeu?</span><br /> +Si vous êtes le roi, j'ai mon père. Il me pleure.<br /> +Faites-moi ramener près de lui. Je demeure<br /> +Devant l'hôtel Cossé. Mais vous le savez bien.<br /> +Oh! qui donc êtes-vous? je n'y comprends plus rien.<br /> +Comme ils m'ont emportée avec des cris de fête!<br /> +Tout ceci comme un rêve est brouillé dans ma tête!<br /> +<br /> +<i>Pleurant.</i><br /> +<br /> +Je ne sais même plus, vous que j'ai cru si doux,<br /> +Si je vous aime encor!<br /> +<br /> +<i>Reculant avec un mouvement d'horreur.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Vous roi!—J'ai peur de vous!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>cherchant à la prendre dans ses bras</i>.<br /> +<br /> +Je vous fais peur, méchante!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>le repoussant</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Oh! laissez-moi!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>la serrant de plus près</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Qu'entends-je?</span><br /> +Un baiser de pardon!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> se <i>débattant</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Non!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>riant, à part</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Quelle fille étrange!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>s'échappant de ses bras</i>.<br /> +<br /> +Laissez-moi!—Cette porte!<br /> +<br /> +<i>Elle aperçoit la porte de la chambre du roi ouverte, s'y précipite, et la<br /> +referme violemment sur elle.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>prenant une petite clef d'or à sa ceinture</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Oh! j'ai la clef sur moi.</span><br /> +<br /> +<i>Il ouvre la porte, la pousse vivement, entre, et la referme sur lui.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT,</span> <i>en observation à la porte du fond depuis quelques<br /> +instants. Il rit.</i><br /> +<br /> +Elle se réfugie en la chambre du roi!<br /> +Ô la pauvre petite!<br /> +<br /> +<i>Appelant monsieur de Gordes.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Hé! comte.</span><br /></p> + +<h3 class="scene">SCÈNE III.<a name="SCENE_IIIb" id="SCENE_IIIb"></a></h3> + +<p> +<br /> +<span class="nom">MAROT,</span> <i>puis</i> LES GENTILSHOMMES, <i>ensuite</i><br /> +TRIBOULET.<br /> +<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>à Marot.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Est-ce qu'on rentre?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +Le lion a traîné la brebis dans son antre.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN,</span> <i>sautant de joie.</i><br /> +<br /> +Oh! pauvre Triboulet!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>qui est resté à la porte, et qui a les<br /> +yeux fixés vers le dehors.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Chut! le voici!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>bas aux seigneurs.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Tout doux!</span><br /> +Çà, n'ayons l'air de rien, et tenons-nous bien tous.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +Messieurs, je suis le seul qu'il puisse reconnaître.<br /> +Il n'a parlé qu'à moi.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Ne faisons rien paraître.</span><br /> +<br /> +<i>Entre Triboulet. Rien ne paraît changé en lui. Il a le costume et l'air<br /> +indifférent du bouffon. Seulement il est très-pâle.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>ayant l'air de poursuivre une<br /> +conversation commencée et faisant des yeux aux plus jeunes<br /> +gentilshommes, qui compriment des rires étouffés en voyant<br /> +Triboulet</i>.<br /> +<br /> +Oui, messieurs, c'est alors,—hé! bonjour, Triboulet!—<br /> +Qu'on fit cette chanson en forme de couplet:<br /> +<br /> +<i>Il chante:</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Quand Bourbon vit Marseille,</span><br /> +<span class="nom">Il a dit à ses gens:</span><br /> +<span class="nom">Vrai Dieu! quel capitaine</span><br /> +<span class="nom">Trouverons-nous dedans?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>continuant la chanson</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Au mont de la Coulombe</span><br /> +<span class="nom">Le passage est étroit,</span><br /> +<span class="nom">Montèrent tous ensemble</span><br /> +<span class="nom">En soufflant à leurs doigts.</span><br /> +<br /> +<i>Rires et applaudissements ironiques.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">TOUS.</span><br /> +<br /> +Parfait!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>qui s'est avancé lentement jusque sur le devant<br /> +du théâtre, à part.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Où peut-elle être?</span><br /> +<br /> +<i>Il se remet à fredonner.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Montèrent tous ensemble</span><br /> +<span class="nom">En soufflant à leurs doigts</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>applaudissant.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Ah! Triboulet, bravo!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>examinant tous ces visages qui rient autour de<br /> +lui.—À part.</i><br /> +<br /> +Ils ont tous fait le coup, c'est sûr!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>frappant sur l'épaule de Triboulet<br /> +avec un gros rire</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Quoi de nouveau,</span><br /> +Bouffon?<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>aux autres, montrant monsieur de Cossé</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Ce gentilhomme est lugubre à voir rire.</span><br /> +<br /> +<i>Contrefaisant monsieur de Cossé.</i><br /> +<br /> +—Quoi de nouveau, bouffon?<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>riant toujours.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Oui, que viens-tu nous dire?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>le regardant de la tête aux pieds.</i><br /> +<br /> +Que si vous vous mettez à faire le charmant<br /> +Vous allez devenir encor plus assommant.<br /> +<br /> +<i>Pendant toute la première partie de la scène, Triboulet a l'air<br /> +de chercher, d'examiner, de fureter. Le plus souvent son regard seul<br /> +indique cette préoccupation. Quelquefois, quand il croit qu'on n'a pas l'œil<br /> +sur lui, il déplace un meuble, il tourne le bouton d'une porte pour voir si<br /> +elle est fermée. Du reste, il cause avec tous, comme à son habitude, d'une<br /> +manière railleuse, insouciante et dégagée. Les gentilshommes, de leur<br /> +côté, ricanent entre eux et se font des signes, tout en parlant de choses et<br /> +d'autres.</i><br /> +<br /> +Où l'ont-ils cachée?—Oh! si je la leur demande,<br /> +Ils se riront de moi!<br /> +<br /> +<i>Accostant Marot d'un air riant.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Marot, ma joie est grande</span><br /> +Que tu ne te sois pas cette nuit enrhumé.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT,</span> <i>jouant la surprise</i>.<br /> +<br /> +Cette nuit?<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>clignant de l'œil d'un air d'intelligence</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Un bon tour, et dont je suis charmé!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +Quel tour?<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>hochant la tête</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Oui!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT,</span> <i>d'un air candide</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Je me suis, pour toutes aventures,</span><br /> +Le couvre-feu sonnant, mis sous mes couvertures,<br /> +Et le soleil brillait quand je me suis levé.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Ah! tu n'es pas sorti cette nuit? J'ai rêvé!<br /> +<br /> +<i>Il aperçoit un mouchoir sur la table et se jette dessus.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN,</span> <i>bas à monsieur de Pienne</i>.<br /> +<br /> +Tiens, duc, de mon mouchoir il regarde la lettre.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>laissant tomber le mouchoir, à part.</i><br /> +<br /> +Non ce n'est pas le sien.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>à quelques jeunes gens qui rient au<br /> +fond.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Messieurs!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>à part.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Où peut-elle être?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>à monsieur de Gordes</i>.<br /> +<br /> +Qu'avez-vous donc à rire ainsi?<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>montrant Marot.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Pardieu, c'est lui</span><br /> +Qui nous fait rire!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>à part.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Ils sont bien joyeux aujourd'hui!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>à Marot, en riant.</i><br /> +<br /> +Ne me regarde pas de cet air malhonnête,<br /> +Ou je vais te jeter Triboulet à la tête.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>à monsieur de Pienne</i>.<br /> +<br /> +Le roi n'est pas encore éveillé!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Non, vraiment!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Se fait-il quelque bruit dans son appartement?<br /> +<br /> +<i>Il veut approcher de la porte. Monsieur de Pardaillan le retient.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN.</span><br /> +<br /> +Ne va pas réveiller Sa Majesté!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>à monsieur de Pardaillan</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Vicomte!</span><br /> +Ce faquin de Marot nous fait un plaisant conte!<br /> +Les trois Guy, revenus, ma foi, l'on ne sait d'où,<br /> +Ont trouvé l'autre nuit,—qu'en dit ce maître fou?—<br /> +Leurs femmes, toutes trois, avec d'autres<br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Cachées.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Les morales du temps se font si relâchées!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br /> +<br /> +Les femmes, c'est si traître!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>à monsieur de Cossé.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Oh! prenez garde!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Quoi?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Prenez garde, monsieur de Cossé!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Quoi?</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Je voi</span><br /> +Quelque chose d'affreux qui vous pend à l'oreille.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br /> +<br /> +Quoi donc?<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>lui riant au nez</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Une aventure absolument pareille!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>le menaçant avec colère</i>.<br /> +<br /> +Hun!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Messieurs, l'animal est, vraiment, curieux.</span><br /> +Voilà le cri qu'il fait quand il est furieux.<br /> +<br /> +<i>Contrefaisant monsieur de Cossé.</i><br /> +<br /> +—Hun!<br /> +<br /> +<i>Tous rient. Entre un gentilhomme à la livrée de la reine.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Qu'est-ce, Vaudragon?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE GENTILHOMME.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">La reine ma maîtresse</span><br /> +Demande à voir le roi pour affaire qui presse.<br /> +<br /> +<i>Monsieur de Pienne lui fait signe que la chose est impossible, le<br /> +gentilhomme insiste.</i><br /> +<br /> +Madame de Brézé n'est pas chez lui pourtant.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>avec impatience.</i><br /> +<br /> +Le roi n'est pas levé.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE GENTILHOMME.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Comment, duc! dans l'instant</span><br /> +Il était avec vous.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>dont l'humeur redouble, et qui fait<br /> +au gentilhomme des signes que celui-ci ne comprend pas, et que<br /> +Triboulet observe avec une attention profonde</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Le roi chasse!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE GENTILHOMME.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Sans pages</span><br /> +Et sans piqueurs alors; car tous ses équipages<br /> +Sont là.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>à part.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Diable!</span><br /> +<br /> +<i>Parlant au gentilhomme entre deux yeux et avec colère.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">On vous dit, comprenez-vous ceci?</span><br /> +Que le roi ne peut voir personne!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>éclatant et d'une voix de tonnerre.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Elle est ici!</span><br /> +Elle est avec le roi!<br /> +<br /> +<i>Étonnement dans les gentilshommes.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Qu'a-t-il donc? il délire!</span><br /> +Elle!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Oh! vous savez bien, messieurs, qui je veux dire!</span><br /> +Ce n'est pas une affaire à me dire: Va-t'en!<br /> +—La femme qu'à vous tous, Cossé, Pienne et Satan,<br /> +Brion, Montmorency!... la femme désolée<br /> +Que vous avez hier dans ma maison volée,<br /> +—Monsieur de Pardaillan, vous en étiez aussi!—<br /> +Oh! je la reprendrai, messieurs!—Elle est ici!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>riant.</i><br /> +<br /> +Triboulet a perdu sa maîtresse!—gentille<br /> +Ou laide, qu'il la cherche ailleurs.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>effrayant</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Je veux ma fille!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TOUS.</span><br /> +<br /> +Sa fille!<br /> +<br /> +<i>Mouvement de surprise.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>croisant les bras</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">C'est ma fille!—Oui, riez maintenant!</span><br /> +Ah! vous restez muets! vous trouvez surprenant<br /> +Que ce bouffon soit père et qu'il ait une fille?<br /> +Les loups et les seigneurs n'ont-ils pas leur famille?<br /> +Ne puis-je avoir aussi la mienne? Allons! assez!<br /> +<br /> +<i>D'une voix terrible.</i><br /> +<br /> +Que si vous plaisantiez, c'est charmant, finissez!<br /> +Ma fille, je la veux, voyez-vous!—Oui, l'on cause,<br /> +On chuchote, on se parle en riant de la chose.<br /> +Moi, je n'ai pas besoin de votre air triomphant.<br /> +Messeigneurs, je vous dis qu'il me faut mon enfant!<br /> +<br /> +<i>Il se jette sur la porte du roi.</i><br /> +<br /> +Elle est là!<br /> +<br /> +<i>Tous les gentilshommes se placent devant la porte, et<br /> +l'empêchent.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MAROT.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Sa folie en furie est tournée.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>reculant avec désespoir</i>.<br /> +<br /> +Courtisans! courtisans! démons! race damnée!<br /> +C'est donc vrai qu'ils m'ont pris ma fille, ces bandits!<br /> +—Une femme à leurs yeux, ce n'est rien, je vous dis!<br /> +Quand le roi, par bonheur, est un roi de débauches,<br /> +Les femmes des seigneurs, lorsqu'ils ne sont pas gauches,<br /> +Les servent fort.—L'honneur d'une vierge, pour eux,<br /> +C'est un luxe inutile, un trésor onéreux.<br /> +Une femme est un champ qui rapporte, une ferme<br /> +Dont le royal loyer se paye à chaque terme.<br /> +Ce sont mille faveurs pleuvant on ne sait d'où,<br /> +C'est un gouvernement, un collier sur le cou,<br /> +Un tas d'accroissements que sans cesse on augmente!<br /> +<br /> +<i>Les regardant tous en face.</i><br /> +<br /> +—En est-il parmi vous un seul qui me démente?<br /> +N'est-ce pas que c'est vrai, messeigneurs?—En effet,<br /> +<br /> +<i>Il va de l'un à l'autre.</i><br /> +<br /> +Vous lui vendriez tous, si ce n'est déjà fait.<br /> +Pour un nom, pour un titre, ou toute autre chimère,<br /> +<br /> +<i>À monsieur de Brion.</i><br /> +<br /> +Toi, ta femme, Brion!<br /> +<br /> +<i>À monsieur de Gordes.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Toi, ta sœur!</span><br /> +<br /> +<i>Au jeune page Pardaillan.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Toi, ta mère!</span><br /> +<br /> +<i>Un page se verse un verre de vin au buffet, et se met à boire en<br /> +fredonnant:</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Quand bourbon vit Marseille,</span><br /> +<span class="nom">Il a dit à ses gens:</span><br /> +<span class="nom">Vrai Dieu! quel capitaine</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>se retournant</i>.<br /> +<br /> +Je ne sais à quoi tient, vicomte d'Aubusson,<br /> +Que je te brise aux dents ton verre et ta chanson!<br /> +<br /> +<i>À tous.</i><br /> +<br /> +Qui le croirait? des ducs et pairs, des grands d'Espagne,<br /> +Ô honte! Vermandois qui vient de Charlemagne,<br /> +Un Brion, dont l'aïeul était duc de Milan,<br /> +Un Gordes-Simiane, un Pienne, un Pardaillan,<br /> +Vous, un Montmorency! les plus grands noms qu'on nomme,<br /> +Avoir été voler sa fille à ce pauvre homme!<br /> +—Non, il n'appartient point à ces grandes maisons<br /> +D'avoir des cœurs si bas sous d'aussi fiers blasons!<br /> +Non, vous n'en êtes pas!—Au milieu des huées,<br /> +Vos mères aux laquais se sont prostituées!<br /> +Vous êtes tous bâtards!<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br /> +<br /> +Ah! ça, drôle!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Combien</span><br /> +Le roi vous donne-t-il pour lui vendre mon bien?<br /> +Il a payé le coup, dites!<br /> +<br /> +<i>S'arrachant les cheveux.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Moi qui n'ai qu'elle!</span><br /> +—Si je voulais.—Sans doute.—Elle est jeune, elle est belle!<br /> +Certes, il me la paîrait!<br /> +<br /> +<i>Les regardant tous.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Est-ce que votre roi</span><br /> +S'imagine qu'il peut quelque chose pour moi?<br /> +Peut-il couvrir mon nom d'un nom comme les vôtres?<br /> +Peut-il me faire beau, bien fait, pareil aux autres?<br /> +—Enfer! il m'a tout pris!—Oh! que ce tour charmant<br /> +Est vil, atroce, horrible, et s'est fait lâchement!<br /> +Scélérats! assassins! vous êtes des infâmes,<br /> +Des voleurs, des bandits, des tourmenteurs de femmes!<br /> +Messeigneurs, il me faut ma fille! il me la faut<br /> +À la fin! allez-vous me la rendre bientôt?<br /> +—Oh! voyez cette main,—main qui n'a rien d'illustre,<br /> +Main d'un homme du peuple, et d'un serf, et d'un rustre,<br /> +Cette main qui paraît désarmée aux rieurs,<br /> +Et qui n'a pas d'épée, a des ongles, messieurs!<br /> +—Voici longtemps déjà que j'attends, il me semble!<br /> +Rendez-la-moi!—La porte! ouvrez-la!<br /> +<br /> +<i>Il se jette de nouveau en furieux sur la porte, que défendent<br /> +tous les gentilshommes. Il lutte contre eux quelques temps et revient<br /> +enfin tomber sur le devant du théâtre, épuisé, haletant, à genoux.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Tous ensemble</span><br /> +Contre moi! dix contre un!<br /> +<br /> +<i>Fondant en larmes et en sanglots.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Hé bien! je pleure, oui!</span><br /> +<br /> +<i>À Marot.</i><br /> +<br /> +Marot, tu t'es de moi bien assez réjoui.<br /> +Si tu gardes une âme, une tête inspirée,<br /> +Un cœur d'homme du peuple, encor, sous ta livrée,<br /> +Où me l'ont-ils cachée, et qu'en ont-ils fait, dis!<br /> +Elle est là, n'est-ce pas? Oh! parmi ces maudits,<br /> +Faisons cause commune en frères que nous sommes!<br /> +Toi seul as de l'esprit dans tous ces gentilshommes.<br /> +Marot! mon bon Marot!—Tu te tais!<br /> +<br /> +<i>Se traînant vers les seigneurs.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Oh! voyez!</span><br /> +Je demande pardon, messeigneurs, sous vos pieds!<br /> +Je suis malade... Ayez pitié, je vous en prie!<br /> +—J'aurais un autre jour mieux pris l'espièglerie.<br /> +Mais, voyez-vous, souvent j'ai, quand je fais un pas,<br /> +Bien des maux dans le corps dont je ne parle pas.<br /> +On a comme cela ses mauvaises journées<br /> +Quand on est contrefait.—Depuis bien des années,<br /> +Je suis votre bouffon: je demande merci!<br /> +Grâce! ne brisez pas votre hochet ainsi!<br /> +Ce pauvre Triboulet qui vous a tant fait rire!<br /> +Vraiment, je ne sais plus maintenant que vous dire!<br /> +Rendez-moi mon enfant, messeigneurs, rendez-moi<br /> +Ma fille, qu'on me cache en la chambre du roi!<br /> +Mon unique trésor!—Mes bons seigneurs, par grâce!<br /> +Qu'est-ce que vous voulez à présent que je fasse<br /> +Sans ma fille?—Mon sort est déjà si mauvais!<br /> +C'était la seule chose au monde que j'avais!<br /> +<br /> +<i>Tous gardent le silence. Il se relève désespéré.</i><br /> +<br /> +Ah Dieu! vous ne savez que rire ou que vous taire!<br /> +C'est donc un grand plaisir de voir un pauvre père<br /> +Se meurtrir la poitrine, et s'arracher du front<br /> +Des cheveux que deux nuits pareilles blanchiront!<br /> +<br /> +<i>La porte de la chambre du roi s'ouvre brusquement. Blanche<br /> +en sort, éperdue, égarée, en désordre; elle vient tomber dans les bras de<br /> +son père avec un cri terrible.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Mon père! ah!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>la serrant dans ses bras.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Mon enfant! ah! c'est elle! ah! ma fille!</span><br /> +Ah! messieurs!<br /> +<br /> +<i>Suffoqué de sanglots et riant au travers.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Voyez-vous, c'est toute ma famille,</span><br /> +Mon ange!—Elle de moins, quel deuil dans ma maison!<br /> +—Messeigneurs, n'est-ce pas que j'avais bien raison,<br /> +Qu'on ne peut m'en vouloir des sanglots que je pousse,<br /> +Et qu'une telle enfant, si charmante et si douce,<br /> +Qu'à la voir seulement on deviendrait meilleur,<br /> +Cela ne se perd pas sans des cris de douleur!<br /> +<br /> +<i>À Blanche.</i><br /> +<br /> +—Ne crains plus rien.—C'était une plaisanterie,<br /> +C'était pour rire.—Ils t'ont fait bien peur, je parie.<br /> +Mais ils sont bons.—Ils ont vu comme je t'aimais.<br /> +Blanche, ils nous laisseront tranquilles désormais.<br /> +<br /> +<i>Aux seigneurs.</i><br /> +<br /> +—N'est-ce pas?<br /> +<br /> +<i>À Blanche en la serrant dans ses bras.</i><br /> +<br /> +—Quel bonheur de te revoir encore!<br /> +J'ai tant de joie au cœur, que maintenant j'ignore<br /> +Si ce n'est pas heureux,—je ris, moi qui pleurais!—<br /> +De te perdre un moment pour te ravoir après!<br /> +<br /> +<i>La regardant avec inquiétude.</i><br /> +<br /> +—Mais pourquoi pleurer, toi?<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>voilant dans ses mains son visage couvert de<br /> +larmes et de rougeur</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Malheureux que nous sommes!</span><br /> +La honte<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>tressaillant</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Que dis-tu?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>cachant sa tête dans la poitrine de son père</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Pas devant tous ces hommes!</span><br /> +Rougir devant vous seul!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>se tournant avec un tremblement de rage vers<br /> +la porte du roi.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Oh! l'infâme—elle aussi!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>sanglotant et tombant à ses pieds</i>.<br /> +<br /> +Rester seule avec vous!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>faisant trois pas, et balayant du geste tous les<br /> +seigneurs interdits</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Allez-vous-en d'ici!</span><br /> +Et si le roi François par malheur se hasarde<br /> +À passer près d'ici,<br /> +<br /> +<i>À monsieur de Vermandois.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">vous êtes de sa garde,</span><br /> +Dites-lui de ne pas entrer,—que je suis là.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br /> +<br /> +On n'a jamais rien vu de fou comme cela.<br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>lui faisant signe de se retirer</i>.<br /> +<br /> +Aux fous comme aux enfants on cède quelque chose.<br /> +Veillons pourtant, de peur d'accident.<br /> +<br /> +<i>Ils sortent.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>s'asseyant sur le fauteuil du roi et relevant sa<br /> +fille</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Allons, cause,</span><br /> +Dis-moi tout.—<br /> +<br /> +<i>Il se retourne, et apercevant monsieur de Cossé, qui est resté, il se<br /> +lève à demi en lui montrant la porte.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">M'avez-vous entendu, monseigneur?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>tout en se retirant comme subjugué<br /> +par l'ascendant du bouffon</i>.<br /> +<br /> +Ces fous, cela se croit tout permis, en honneur!<br /> +<br /> +<i>Il sort.</i><br /></p> + +<h3 class="scene">SCÈNE IV.<a name="SCENE_IVb" id="SCENE_IVb"></a></h3> + +<p> +<br /> +BLANCHE, TRIBOULET.<br /> +<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>grave.</i><br /> +<br /> +Parle à présent.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>les yeux baissés, interrompue de sanglots</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Mon père, il faut que je vous conte</span><br /> +Qu'il s'est hier glissé dans la maison...—<br /> +<br /> +<i>Pleurant, et les mains sur ses yeux.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">J'ai honte!</span><br /> +<br /> +<i>Triboulet la serre dans ses bras et lui essuie le front avec<br /> +tendresse.</i><br /> +<br /> +Depuis longtemps,—j'aurais dû vous parler plus tôt,—<br /> +Il me suivait.—<br /> +<br /> +<i>S'interrompant encore.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Il faut reprendre de plus haut.</span><br /> +—Il ne me parlait pas.—Il faut que je vous dise<br /> +Que ce jeune homme allait le dimanche à l'église<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Oui! le roi!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>continuant</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Que toujours, pour être vu, je crois,</span><br /> +Il remuait ma chaise en passant près de moi.<br /> +<br /> +<i>D'une voix de plus en plus faible.</i><br /> +<br /> +Hier, dans la maison il a su s'introduire<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Que je t'épargne au moins l'angoisse de tout dire!<br /> +Je devine le reste!—<br /> +<br /> +<i>Il se lève.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Ô douleur! il a pris,</span><br /> +Pour en marquer ton front, l'opprobre et le mépris!<br /> +Son haleine a souillé l'air pur qui t'environne!<br /> +Il a brutalement effeuillé ta couronne!<br /> +Blanche! ô mon seul asile en l'état où je suis!<br /> +Jour qui me réveillais au sortir de leurs nuits!<br /> +Âme par qui mon âme à la vertu remonte!<br /> +Voile de dignité déployé sur ma honte!<br /> +Seul abri du maudit à qui tout dit adieu!<br /> +Ange oublié chez moi par la pitié de Dieu!<br /> +Ciel! perdue, enfouie, en cette boue immonde,<br /> +La seule chose sainte où je crusse en ce monde!<br /> +Que vais-je devenir après ce coup fatal,<br /> +Moi qui dans cette cour, prostituée au mal,<br /> +Hors de moi comme en moi, ne voyais sur la terre<br /> +Que vice, effronterie, impudeur, adultère,<br /> +Infamie et débauche, et n'avais sous les cieux<br /> +Que ta virginité pour reposer mes yeux!—<br /> +Je m'étais résigné, j'acceptais ma misère.<br /> +Les pleurs, l'abjection profonde et nécessaire,<br /> +L'orgueil qui toujours saigne au fond du cœur brisé,<br /> +Le rire du mépris sur mes maux aiguisé,<br /> +Oui, toutes ces douleurs où la honte se mêle,<br /> +J'en voulais bien pour moi, mon Dieu, mais non pour elle!<br /> +Plus j'étais tombé bas, plus je la voulais haut.<br /> +Il faut bien un autel auprès d'un échafaud.<br /> +L'autel est renversé!—cache ton front,—oui, pleure,<br /> +Chère enfant! je t'ai fait trop parler tout à l'heure,<br /> +N'est-ce pas? pleure bien.—Une part des douleurs,<br /> +À ton âge, parfois, s'écoule avec les pleurs.—<br /> +Verse tout, si tu peux, dans le cœur de ton père!<br /> +<br /> +<i>Rêvant.</i><br /> +<br /> +Blanche, quand j'aurai fait ce qui me reste à faire,<br /> +Nous quitterons Paris.—Si j'échappe pourtant!<br /> +<br /> +<i>Rêvant toujours.</i><br /> +<br /> +Quoi! suffit-il d'un jour pour que tout change tant?<br /> +<br /> +<i>Se relevant avec fureur.</i><br /> +<br /> +Ô malédiction! qui donc m'aurait pu dire<br /> +Que cette cour infâme, effrénée, en délire,<br /> +Qui va, qui court, broyant et la femme et l'enfant,<br /> +Échappée à travers tout ce que Dieu défend,<br /> +N'effaçant un forfait que par un plus étrange,<br /> +Éparpillant au loin du sang et de la fange,<br /> +Irait, jusque dans l'ombre où tu fuyais leurs yeux,<br /> +Éclabousser ce front chaste et religieux!<br /> +<br /> +<i>Se tournant vers la chambre du roi.</i><br /> +<br /> +Ô roi François Premier! puisse Dieu qui m'écoute<br /> +Te faire trébucher bientôt dans cette route!<br /> +Puisse s'ouvrir demain le sépulcre où tu cours!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>levant les yeux au ciel. À part</i>.<br /> +<br /> +Ô Dieu! n'écoutez pas, car je l'aime toujours!<br /> +<br /> +<i>Bruit de pas au fond du théâtre; dans la galerie extérieure<br /> +paraît un cortège de soldats et de gentilshommes. À leur tête, monsieur<br /> +de Pienne.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>appelant.</i><br /> +<br /> +Monsieur de Montchenu, faites ouvrir la grille<br /> +Au sieur de Saint-Vallier qu'on mène à la Bastille.<br /> +<br /> +<i>Le groupe de soldats défile deux à deux au fond. Au moment où<br /> +monsieur de Saint-Vallier, qu'ils entourent, passe devant la porte, il s'y<br /> +arrête et se tourne vers la chambre du roi.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MONSIEUR DE SAINT-VALLIER,</span> <i>d'une voix haute.</i><br /> +<br /> +Puisque, par votre roi d'outrages abreuvé,<br /> +Ma malédiction n'a pas encor trouvé<br /> +Ici-bas ni là-haut de voix qui me réponde,<br /> +Pas une foudre au ciel, pas un bras d'homme au monde,<br /> +Je n'espère plus rien. Ce roi prospérera.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>relevant la tête et le regardant en face</i>.<br /> +<br /> +Comte, vous vous trompez!—Quelqu'un vous vengera.<br /> +</p> + +<h3 class="acte"><a name="IV" id="IV"></a>IV. +BLANCHE +ACTE QUATRIÈME</h3> + +<p><i>Une grève déserte au bord de la Seine, au-dessous de Saint-Germain.—À<br /> +droite, une masure misérablement meublée de grosses poteries et<br /> +d'escabeaux de chêne, avec un premier étage en grenier où l'on distingue<br /> +un grabat par la fenêtre. La devanture de cette masure tournée vers le<br /> +spectateur est tellement à jour, qu'on en voit tout l'intérieur. Il y a<br /> +une table, une cheminée, et au fond un roide escalier qui mène au<br /> +grenier. Celle des faces de cette masure qui est à la gauche de l'acteur<br /> +est percée d'une porte qui s'ouvre en dedans. Le mur est mal joint,<br /> +troué de crevasses et de fentes, et il est facile de voir au travers ce<br /> +qui se passe dans la maison. Il y a un judas grillé à la porte, qui est<br /> +recouverte au dehors d'un auvent et surmontée d'une enseigne<br /> +d'auberge.—Le reste du théâtre représente la grève.—À gauche, il y a<br /> +un vieux parapet en ruine au bas duquel coule la Seine, et dans lequel<br /> +est scellé le support de la cloche du bac.—Au fond, au delà de la<br /> +rivière, le bois du Vésinet. À droite, un détour de la Seine laisse voir<br /> +la colline de Saint-Germain avec la ville et le château dans<br /> +l'éloignement.</i><br /></p> + +<h3 class="scene">SCÈNE PREMIÈRE.<a name="SCENE_PREMIEREc" id="SCENE_PREMIEREc"></a></h3> + +<p> +<br /> +TRIBOULET, BLANCHE, <i>en dehors</i>; SALTABADIL,<br /> +<i>dans la maison.</i><br /> +<br /> +<i>Pendant toute cette scène, Triboulet doit avoir l'air inquiet et<br /> +préoccupé d'un homme qui craint d'être dérangé, vu et surpris. Il doit<br /> +regarder souvent autour de lui, et surtout du côté de la masure.<br /> +Saltabadil, assis dans l'auberge, près d'une table, s'occupe à fourbir son<br /> +ceinturon, sans rien entendre de ce qui se passe à côté.</i><br /> +<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Et tu l'aimes?<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Toujours!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Je t'ai pourtant laissé</span><br /> +Tout le temps de guérir cet amour insensé.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Je l'aime.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Ô pauvre cœur de femme!—Mais explique</span><br /> +Tes raisons pour l'aimer.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Je ne sais.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">C'est unique!</span><br /> +C'est étrange!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Oh! non pas. C'est bien cela qui fait</span><br /> +Justement que je l'aime. On rencontre en effet<br /> +Des hommes quelquefois qui vous sauvent la vie,<br /> +Des maris qui vous font riche et digne d'envie.—<br /> +Les aime-t-on toujours?—Lui ne m'a fait, je crois,<br /> +Que du mal, et je l'aime, et j'ignore pourquoi.<br /> +Tenez, c'est à ce point qu'il n'est rien que j'oublie,<br /> +Et que, s'il le fallait,—voyez quelle folie!—<br /> +Lui qui m'est si fatal, vous qui m'êtes si doux,<br /> +Mon père, je mourrais pour lui comme pour vous!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Je te pardonne, enfant!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Mais, écoutez, il m'aime.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Non!—Folle!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Il me l'a dit! il me l'a juré même!<br /> +Et puis il dit si bien, et d'un air si vainqueur,<br /> +De ces choses d'amour qui vous prennent au cœur!<br /> +Et puis il a des yeux si doux pour une femme!<br /> +C'est un roi brave, illustre et beau!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>éclatant</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">C'est un infâme!</span><br /> +Il ne sera pas dit, le lâche suborneur,<br /> +Qu'il m'ait impunément arraché mon bonheur!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Vous aviez pardonné, mon père<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Au sacrilége!</span><br /> +Il me fallait le temps de construire le piége.<br /> +Voilà.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Depuis un mois,—je vous parle en tremblant,—</span><br /> +Vous avez l'air d'aimer le roi.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Je fais semblant.</span><br /> +—Je te vengerai, Blanche!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>joignant les mains</i>.<br /> +<br /> +Épargnez-moi, mon père!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Te viendrait-il du moins au cœur quelque colère<br /> +S'il te trompait?<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Lui? non. Je ne crois pas cela.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Et si tu le voyais de ces yeux que voilà?<br /> +Dis, s'il ne t'aimait plus, tu l'aimerais encore?<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Je ne sais pas.—Il m'aime, il me dit qu'il m'adore.<br /> +Il me l'a dit hier.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>amèrement</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">À quelle heure?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Hier soir.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Eh bien! regarde donc, et vois si tu peux voir!<br /> +<br /> +<i>Il désigne à Blanche une des crevasses du mur de la maison: elle<br /> +regarde.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>bas.</i><br /> +<br /> +Je ne vois rien qu'un homme.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>baissant aussi la voix</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Attends un peu.</span><br /> +<br /> +<i>Le roi, vêtu en simple officier, paraît dans la salle basse de<br /> +l'hôtellerie. Il entre par une petite porte qui communique avec quelque<br /> +chambre voisine.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>tressaillant</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Mon père!</span><br /> +<br /> +<i>Pendant toute la scène qui suit, elle demeure<br /> +collée à la crevasse du mur, regardant, écoutant tout ce qui se passe<br /> +dans l'intérieur de la salle, inattentive à tout le reste, agitée par moments<br /> +d'un tremblement convulsif.</i><br /></p> + +<h3 class="scene">SCÈNE II.<a name="SCENE_IIc" id="SCENE_IIc"></a></h3> + +<p> +<br /> +LES MÊMES, LE ROI, MAGUELONNE.<br /> +<br /> +<i>Le roi frappe sur l'épaule de Saltabadil, qui se retourne, dérangé<br /> +brusquement dans son opération.</i><br /> +<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Deux choses sur-le-champ.<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Quoi?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Ta sœur et mon verre.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>dehors.</i><br /> +<br /> +Voilà ses mœurs. Ce roi par la grâce de Dieu<br /> +Se risque souvent seul dans plus d'un méchant lieu,<br /> +Et le vin qui le mieux le grise et le gouverne<br /> +Est celui que lui verse une Hébé de taverne.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>dans le cabaret, chantant</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Souvent femme varie,</span><br /> +<span class="nom">Bien fol est qui s'y fie!</span><br /> +<span class="nom">Une femme souvent</span><br /> +<span class="nom">N'est qu'une plume au vent!</span><br /> +<br /> +<i>Saltabadil est allé silencieusement chercher dans la pièce<br /> +voisine une bouteille et un verre, qu'il apporte sur la table. Puis il frappe<br /> +deux coups au plafond avec le pommeau de sa longue épée. À ce signal,<br /> +une belle jeune fille, vêtue en bohémienne, leste et riante, descend<br /> +l'escalier en sautant. Dès qu'elle entre, le roi cherche à l'embrasser; mais<br /> +elle lui échappe.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>à Saltabadil, qui s'est remis gravement à<br /> +</i><i>frotter son baudrier.</i><br /> +<br /> +L'ami, ton ceinturon deviendrait bien plus clair,<br /> +Si tu l'allais un peu nettoyer en plein air.<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +Je comprends.<br /> +<br /> +<i>Il se lève, salue gauchement le roi, ouvre la porte du dehors, et<br /> +sort en la refermant après lui. Une fois hors de la maison, il aperçoit<br /> +Triboulet, vers qui il se dirige d'un air de mystère. Pendant les quelques<br /> +paroles qu'ils échangent, la jeune fille fait des agaceries au roi, et Blanche<br /> +observe avec terreur.—Bas à Triboulet, désignant du doigt la<br /> +maison.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Voulez-vous qu'il vive ou bien qu'il meure?</span><br /> +Votre homme est dans nos mains.—Là.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Reviens tout à l'heure.</span><br /> +<br /> +<i>Il lui fait signe de s'éloigner. Saltabadil disparaît à pas lents<br /> +derrière le vieux parapet. Pendant ce temps-là, le roi lutine la jeune<br /> +bohémienne, qui le repousse en riant.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>que le roi veut embrasser.</i><br /> +<br /> +Nenni.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Bon. Dans l'instant, pour te serrer de près,</span><br /> +Tu m'as très-fort battu. Nenni, c'est un progrès.<br /> +Nenni, c'est un grand pas.—Toujours elle recule!<br /> +—Causons.—<br /> +<br /> +<i>La bohémienne se rapproche.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Voilà huit jours,—c'est à l'hôtel d'Hercule</span><br /> +—Qui m'avait mené là? mons Triboulet, je crois,—<br /> +Que j'ai vu tes beaux yeux pour la première fois.<br /> +Or, depuis ces huit jours, belle enfant, je t'adore.<br /> +Je n'aime que toi seule!<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>riant.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Et vingt autres encore!</span><br /> +Monsieur, vous m'avez l'air d'un libertin parfait!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>riant aussi</i>.<br /> +<br /> +Oui, j'ai fait le malheur de plus d'une, en effet.<br /> +C'est vrai, je suis un monstre.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Oh! le fat!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Je t'assure.</span><br /> +Çà, tu m'as ce matin mené dans ta masure,<br /> +Méchante hôtellerie où l'on dîne fort mal<br /> +Avec du vin que fait ton frère, un animal<br /> +Fort laid, et qui doit être un drôle bien farouche<br /> +D'oser montrer son mufle à côté de ta bouche.<br /> +C'est égal, je prétends y passer cette nuit.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>à part.</i><br /> +<br /> +Bon, cela va tout seul.<br /> +<br /> +<i>Au roi, qui veut encore l'embrasser.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Laissez-moi!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Que de bruit!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +Soyez sage!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Voici la sagesse, ma chère:</span><br /> +—Aimons, et jouissons, et faisons bonne chère.<br /> +Je pense là-dessus comme feu Salomon.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +Tu vas au cabaret plus souvent qu'au sermon.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>lui tendant les bras.</i><br /> +<br /> +Maguelonne!<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>lui échappant</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Demain!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Je renverse la table</span><br /> +Si tu redis ce mot sauvage et détestable.<br /> +Jamais une beauté ne doit dire demain.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>s'apprivoisant tout d'un coup et venant<br /> +s'asseoir gaiement sur la table auprès du roi.</i><br /> +<br /> +Eh bien! faisons la paix.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>lui prenant la main</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Mon Dieu, la belle main!</span><br /> +Et qu'on recevrait mieux, sans être un bon apôtre,<br /> +Soufflets de celle-là que caresses d'une autre!<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>charmée.</i><br /> +<br /> +Vous vous moquez!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Jamais!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Je suis laide!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Oh! non pas.</span><br /> +Rends donc plus de justice à tes divins appas!<br /> +Je brûle! Ignores-tu, reine des inhumaines,<br /> +Comme l'amour nous tient, nous autres capitaines,<br /> +Et que, quand la beauté nous accepte pour siens,<br /> +Nous sommes braise et feu jusque chez les Russiens?<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>éclatant de</i> rire.<br /> +<br /> +Vous avez lu cela quelque part dans un livre.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>à part.</i><br /> +<br /> +C'est possible.<br /> +<br /> +<i>Haut.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Un baiser.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Allons, vous êtes ivre!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>souriant</i>.<br /> +<br /> +D'amour.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Vous vous raillez avec votre air mignon,</span><br /> +Monsieur l'insouciant de belle humeur!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Oh! Non</span><br /> +<br /> +<i>Le roi l'embrasse.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +C'est assez!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Çà, je veux t'épouser.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE</span>, <i>riant.</i><br /> +<br /> +Ta parole?<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Quelle fille d'amour délicieuse et folle!<br /> +<br /> +<i>Il la prend sur ses genoux et se met à lui parler tout bas. Elle rit<br /> +et minaude. Blanche n'en peut supporter davantage; elle se retourne,<br /> +pâle et tremblante, vers Triboulet.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>après l'avoir regardée un instant en silence</i>.<br /> +<br /> +Hé bien! que penses-tu de la vengeance, enfant?<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>pouvant à peine parler</i>.<br /> +<br /> +Ô trahison!—L'ingrat! Grand Dieu! mon cœur se fend!<br /> +Oh! comme il me trompait! Mais c'est qu'il n'a point d'âme!<br /> +Mais c'est abominable! Il dit à cette femme<br /> +Des choses qu'il m'avait déjà dites à moi.<br /> +<br /> +<i>Cachant sa tête dans la poitrine de son père.</i><br /> +<br /> +—Et cette femme, est-elle effrontée!—oh!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>à voix basse</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Tais-toi.</span><br /> +Pas de pleurs. Laisse-moi te venger!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Hélas!—Faites</span><br /> +Tout ce que vous voudrez.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Merci!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Grand Dieu! vous êtes</span><br /> +Effrayant. Quel dessein avez-vous?<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Tout est prêt.</span><br /> +Ne me le reprends pas, cela m'étoufferait!<br /> +Écoute. Va chez moi, prends-y des habits d'homme,<br /> +Un cheval, de l'argent, n'importe quelle somme,<br /> +Et pars, sans t'arrêter un instant en chemin,<br /> +Pour Évreux, où j'irai te joindre après-demain.<br /> +—Tu sais, ce coffre auprès du portrait de ta mère?<br /> +L'habit est là.—Je l'ai d'avance exprès fait faire.—<br /> +Le cheval est sellé.—Que tout soit fait ainsi.<br /> +Va.—Surtout garde-toi de revenir ici:<br /> +Car il va s'y passer une chose terrible.<br /> +Va.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Venez avec moi, mon bon père!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Impossible.</span><br /> +<br /> +<i>Il l'embrasse.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Ah! je tremble!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">À bientôt!</span><br /> +<br /> +<i>Il l'embrasse encore. Blanche se retire en chancelant.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Fais ce que je te dis.</span><br /> +<br /> +<i>Pendant toute cette scène et la suivante, le roi et Maguelonne,<br /> +toujours seuls dans la salle basse, continuent de se faire des agaceries et<br /> +de se parler à voix basse en riant.—Une fois Blanche éloignée, Triboulet<br /> +va au parapet et fait un signe. Saltabadil reparaît. Le jour baisse.</i><br /></p> + +<h3 class="scene">SCÈNE III.<a name="SCENE_IIIc" id="SCENE_IIIc"></a></h3> + +<p> +<br /> +TRIBOULET, SALTABADIL, <i>dehors</i>.—MAGUELONNE.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>dans la maison</i>.<br /> +<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>comptant des écus d'or devant Saltabadil</i>.<br /> +<br /> +Tu m'en demandes vingt, en voici d'abord dix.<br /> +<br /> +<i>S'arrêtant au moment de les lui donner.</i><br /> +<br /> +Il passe ici la nuit, pour sûr?<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>qui a été examiner l'horizon avant de répondre.</i><br /> +<br /> +Le temps se couvre.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>à part.</i><br /> +<br /> +Au fait, il ne va pas toujours coucher au Louvre.<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +Soyez tranquille; avant une heure il va pleuvoir.<br /> +La tempête et ma sœur le retiendront ce soir.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +À minuit je reviens.<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">N'en prenez pas la peine.</span><br /> +Je puis jeter tout seul un cadavre à la Seine.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Non, je veux l'y jeter moi-même.<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">À votre gré.</span><br /> +Tout cousu dans un sac je vous le livrerai.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>lui donnant l'argent</i>.<br /> +<br /> +Bien.—À minuit!—J'aurai le reste de la somme.<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +Tout sera fait—Comment nommez-vous ce jeune homme?<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Son nom? Veux-tu savoir le mien également?<br /> +Il s'appelle le crime, et moi le châtiment!<br /> +<br /> +<i>Il sort.</i><br /></p> + +<h3 class="scene">SCÈNE IV.<a name="SCENE_IVc" id="SCENE_IVc"></a></h3> + +<p> +<br /> +LES MÊMES, <i>moins</i> TRIBOULET.<br /> +<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>resté seul, examinant l'horizon qui se charge de<br /> +nuages du côté de Saint-Germain. La nuit est presque tombée; quelques<br /> +éclairs.</i><br /> +<br /> +L'orage vient, la ville en est presque couverte.<br /> +Tant mieux! tantôt la grève en sera plus déserte.<br /> +<br /> +<i>Réfléchissant.</i><br /> +<br /> +Autant qu'on peut juger de tout ceci, ma foi,<br /> +Tous ces gens-là m'ont l'air d'avoir on ne sait quoi.<br /> +Je ne devine rien de plus, l'aze me quille!<br /> +<br /> +<i>Il examine le ciel en hochant la tête. Pendant ce temps-là, le roi<br /> +badine avec Maguelonne.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>essayant de lui prendre la taille</i>.<br /> +<br /> +Maguelonne!<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>lui échappant</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Attendez!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Ô la méchante fille!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>chantant.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Bourgeon qui pousse en avril</span><br /> +<span class="nom">Met peu de vin au baril.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Quelle épaule! quel bras! ma charmante ennemie,<br /> +Qu'il est blanc!—Jupiter! la belle anatomie!<br /> +Pourquoi faut-il que Dieu qui fit ces beaux bras nus<br /> +Ait mis le cœur d'un Turc dans ce corps de Vénus?<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +Lairelanlaire!<br /> +<br /> +<i>Repoussant encore le roi.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Point. Mon frère vient.</span><br /> +<br /> +<i>Entre Saltabadil, qui referme la porte sur lui.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Qu'importe!<br /> +<br /> +<i>On entend un tonnerre éloigné.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +Il tonne.<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Il va pleuvoir d'une admirable sorte.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>frappant sur l'épaule de Saltabadil</i>.<br /> +<br /> +Bon. Qu'il pleuve!—Il me plaît cette nuit de choisir<br /> +Ta chambre pour logis.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">C'est votre bon plaisir?</span><br /> +Prend-il des airs de roi!—Monsieur, votre famille<br /> +S'alarmera.<br /> +<br /> +<i>Saltabadil la tire par le bras et lui fait des signes.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Je n'ai ni grand'mère, ni fille,</span><br /> +Et je ne tiens à rien.<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>à part.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Tant mieux!</span><br /> +<br /> +<i>La pluie commence à tomber à larges gouttes. Il est nuit noire.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>à Saltabadil</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Tu coucheras,</span><br /> +Mon cher, à l'écurie, au diable, où tu voudras.<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>saluant</i>.<br /> +<br /> +Merci.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>au roi, très-bas et très-vivement, tout en<br /> +allumant une lampe.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Va-t'en!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>éclatant de rire et tout haut</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Il pleut. Veux-tu pas que je sorte</span><br /> +D'un temps à ne pas mettre un poëte à la porte?<br /> +<br /> +<i>Il va regarder à la fenêtre.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>bas à Maguelonne, lui montrant l'or qu'il a<br /> +dans la main.</i><br /> +<br /> +Laisse-le donc rester!—Dix écus d'or! et puis<br /> +Dix autres à minuit.<br /> +<br /> +<i>Gracieusement au roi.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Trop heureux si je puis</span><br /> +Offrir pour cette nuit à monseigneur ma chambre!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>riant</i>.<br /> +<br /> +On y grille en juillet, en revanche en décembre<br /> +On y gèle, est-ce pas?<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Monsieur la veut-il voir?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Voyons.<br /> +<br /> +<i>Saltabadil prend la lampe. Le roi va dire deux mots en riant à<br /> +l'oreille de Maguelonne. Puis tous deux montent l'échelle qui mène à<br /> +l'étage supérieur, Saltabadil précédant le roi.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>restée seule</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Pauvre jeune homme!</span><br /> +<br /> +<i>Allant à une fenêtre,</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Ô mon Dieu! qu'il fait noir!</span><br /> +<br /> +<i>On voit par la lucarne d'en haut Saltabadil et le roi dans le<br /> +grenier.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>au roi.</i><br /> +<br /> +Voici le lit, monsieur, la chaise; puis la table.<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI.</span><br /> +<br /> +Combien de pieds en tout?<br /> +<br /> +<i>Il regarde alternativement le lit, la table et la chaise.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Trois, six, neuf,—admirable!</span><br /> +Tes meubles étaient donc à Marignan, mon cher,<br /> +Qu'ils sont tous éclopés?<br /> +<br /> +<i>S'approchant de la lucarne, dont les carreaux sont cassés.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Et l'on dort en plein air.</span><br /> +Ni vitres, ni volets. Impossible qu'on traite<br /> +Le vent qui veut entrer de façon plus honnête!<br /> +<br /> +<i>À Saltabadil, qui vient d'allumer une veilleuse sur la table.</i><br /> +<br /> +Bonsoir.<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Que Dieu vous garde!</span><br /> +<br /> +<i>Il sort, pousse la porte, et on l'entend redescendre lentement<br /> +l'escalier.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>seul, débouclant son baudrier.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Ah! je suis las, mordieu!—</span><br /> +Donc, en attendant mieux, je vais dormir un peu.<br /> +<br /> +<i>Il pose sur la chaise son chapeau et son épée, défait ses bottes et<br /> +s'étend sur le lit.</i><br /> +<br /> +Que cette Maguelonne est fraîche, vive, alerte!<br /> +<br /> +<i>Se redressant.</i><br /> +<br /> +J'espère bien qu'il a laissé la porte ouverte.<br /> +<br /> +—Oui, c'est bien!<br /> +<br /> +<i>Il se recouche, et en un moment on le voit profondément<br /> +endormi sur le grabat. Cependant Maguelonne et Saltabadil sont tous<br /> +deux dans la salle inférieure. L'orage a éclaté depuis quelques instants. Il<br /> +couvre le théâtre de pluie et d'éclairs. À chaque instant des coups de<br /> +tonnerre. Maguelonne est assise près de la table, quelque couture à la<br /> +main. Son frère achève de vider, d'un air réfléchi, la bouteille qu'a laissée<br /> +le roi. Tous deux gardent quelque temps le silence, comme préoccupés<br /> +d'une idée grave</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Ce jeune homme est charmant!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Je crois bien.</span><br /> +Il met vingt écus d'or dans ma poche.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Combien?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +Vingt écus.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Il valait plus que cela.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +Poupée!<br /> +Va voir là-haut s'il dort. N'a-t-il pas une épée?<br /> +Descends-la.<br /> +<br /> +<i>Maguelonne obéit. L'orage est dans toute sa violence. On voit<br /> +paraître, au fond du théâtre, Blanche, vêtue d'habits d'homme, habit de<br /> +cheval, des bottes et des éperons, en noir; elle s'avance lentement vers la<br /> +masure, tandis que Saltabadil boit et que Maguelonne, dans le grenier,<br /> +considère avec sa lampe le roi endormi</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>les larmes aux yeux</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Quel dommage!</span><br /> +<br /> +<i>Elle prend l'épée.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Il dort. Pauvre garçon!</span><br /> +<br /> +<i>Elle redescend et rapporte l'épée à son frère.</i><br /></p> + +<h3 class="scene">SCÈNE V.<a name="SCENE_Vc" id="SCENE_Vc"></a></h3> + +<p> +<br /> +LE ROI, endormi dans le grenier, SALTABADIL et MAGUELONNE<br /> +dans la salle basse, BLANCHE dehors.<br /> +<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>venant à pas lents dans l'ombre, à la lueur des<br /> +éclairs. Il tonne à chaque instant.</i><br /> +<br /> +Une chose terrible!—Ah! je perds la raison.<br /> +—Il doit passer la nuit dans cette maison même.<br /> +—Oh! je sens que je touche à quelque instant suprême.—<br /> +Mon père, pardonnez, vous n'êtes plus ici.<br /> +Je vous désobéis d'y revenir ainsi;<br /> +Mais je n'y puis tenir.—<br /> +<br /> +<i>S'approchant de la maison.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Qu'est-ce donc qu'on va faire?</span><br /> +Comment cela va-t-il finir?—Moi qui naguère,<br /> +Ignorant l'avenir, le monde et les douleurs,<br /> +Pauvre fille, vivais cachée avec des fleurs,<br /> +Me voir soudain jetée en des choses si sombres!—<br /> +Ma vertu, mon bonheur, hélas! tout est décombres!<br /> +Tout est deuil!—Dans les cœurs où ses flammes ont lui<br /> +L'amour ne laisse donc que ruine après lui?<br /> +De tout cet incendie il reste un peu de cendre.<br /> +Il ne m'aime donc plus!—<br /> +<br /> +<i>Relevant la tête.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Il me semblait entendre,</span><br /> +Tout à l'heure, à travers ma pensée, un grand bruit<br /> +Sur ma tête. Il tonnait, je crois.—L'affreuse nuit!<br /> +Il n'est rien qu'une femme au désespoir ne fasse.<br /> +Moi qui craignais mon ombre!<br /> +<br /> +<i>Apercevant la lumière de la maison.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Oh! qu'est-ce qui se passe?</span><br /> +<br /> +<i>Elle avance, puis recule.</i><br /> +<br /> +Tandis que je suis là, Dieu! j'ai le cœur saisi!<br /> +Pourvu qu'on n'aille pas tuer quelqu'un ici!<br /> +<br /> +<i>Maguelonne et Saltabadil se remettent à causer dans la salle<br /> +voisine.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +Quel temps!<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Pluie et tonnerre.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Oui, l'on fait à cette heure</span><br /> +Mauvais ménage au ciel; l'un gronde et l'autre pleure.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Si mon père savait à présent où je suis!<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +Mon frère!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>tressaillant</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">On a parlé, je crois.</span><br /> +<br /> +<i>Elle se dirige en tremblant vers la maison, et applique à la fente du<br /> +mur ses yeux et ses oreilles.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Mon frère!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +Et puis?<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +Sais-tu, mon frère, à quoi je pense?<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Non.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Devine.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +Au diable!<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Ce jeune homme est de fort bonne mine.</span><br /> +Grand, fier comme Apollo, beau, galant par-dessus.<br /> +Il m'aime fort. Il dort comme un enfant Jésus.<br /> +Ne le tuons pas.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>qui entend et voit tout</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Ciel!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>tirant d'un coffre un vieux sac de toile et un<br /> +pavé, et présentant le sac à Maguelonne d'un air impassible.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Recouds-moi tout de suite</span><br /> +Ce vieux sac.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Pourquoi donc?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Pour y mettre au plus vite,</span><br /> +Quand j'aurai dépêché là-haut ton Apollo,<br /> +Son cadavre et ce grès, et tout jeter à l'eau.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +Mais<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Ne te mêle pas de cela, Maguelonne.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +Si<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Si l'on t'écoutait, on ne tûrait personne.</span><br /> +Raccommode le sac.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Quel est ce couple-ci?</span><br /> +N'est-ce pas dans l'enfer que je regarde ainsi?<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>se mettant à raccommoder le sac</i>.<br /> +<br /> +J'obéis.—Mais causons.<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Soit.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Tu n'as pas de haine</span><br /> +Contre ce cavalier?<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Moi! C'est un capitaine!</span><br /> +J'aime les gens d'épée, en étant moi-même un.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +Tuer un beau garçon qui n'est pas du commun,<br /> +Pour un méchant bossu fait comme un S!<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">En somme,</span><br /> +J'ai reçu d'un bossu pour tuer un bel homme,<br /> +Cela m'est fort égal, dix écus tout d'abord;<br /> +J'en aurai dix de plus en livrant l'homme mort.<br /> +Livrons. C'est clair.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Tu peux tuer le petit homme</span><br /> +Quand il va repasser avec toute la somme.<br /> +Cela revient au même.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Ô mon père!<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Est-ce dit?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>regardant Maguelonne en face.</i><br /> +<br /> +Hein! pour qui me prends-tu, ma sœur? suis-je un bandit?<br /> +Suis-je un voleur? Tuer un client qui me paie!<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>lui montrant un fagot</i>.<br /> +<br /> +Hé bien! mets dans le sac ce fagot de futaie.<br /> +Dans l'ombre, il le prendra pour son homme.<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">C'est fort.</span><br /> +Comment veux-tu qu'on prenne un fagot pour un mort?<br /> +C'est immobile, sec, tout d'une pièce, roide,<br /> +Cela n'est pas vivant.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Que cette pluie est froide!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +Grâce pour lui!<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +Chansons!<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Mon bon frère!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Plus bas!</span><br /> +Il faut qu'il meure! Allons, tais-toi.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Je ne veux pas!</span><br /> +Je l'éveille et le fais évader.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Bonne fille!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +Et les dix écus d'or?<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">C'est vrai.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Là, sois gentille,</span><br /> +Laisse-moi faire, enfant!<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +Non. Je veux le sauver!<br /> +<br /> +<i>Maguelonne se place d'un air déterminé devant l'escalier, pour<br /> +barrer le passage à son frère. Saltabadil, vaincu par sa résistance,<br /> +revient sur le devant de la scène et paraît chercher dans son esprit un<br /> +moyen de tout concilier.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +Voyons.—L'autre à minuit viendra me retrouver.<br /> +Si d'ici là quelqu'un, un voyageur, n'importe,<br /> +Vient nous demander gîte et frappe à notre porte,<br /> +Je le prends, je le tue, et puis, au lieu du tien,<br /> +Je le mets dans le sac. L'autre n'y verra rien.<br /> +Il jouira toujours autant dans la nuit close,<br /> +Pourvu qu'il jette à l'eau quelqu'un ou quelque chose.<br /> +C'est tout ce que je puis faire pour toi.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Merci.</span><br /> +Mais qui diable veux-tu qui passe par ici?<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +Seul moyen de sauver ton homme.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">À pareille heure!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Ô Dieu! vous me tentez, vous voulez que je meure!<br /> +Faut-il que pour l'ingrat je franchisse ce pas?<br /> +Oh! non, je suis trop jeune!—Oh! ne me poussez pas,<br /> +Mon Dieu!<br /> +<br /> +<i>Il tonne.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">S'il vient quelqu'un dans une nuit pareille,</span><br /> +Je m'engage à porter la mer dans ma corbeille.<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +Si personne ne vient, ton beau jeune homme est mort.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>frissonnant</i>.<br /> +<br /> +Horreur!—Si j'appelais le guet!... Mais non, tout dort,<br /> +D'ailleurs cet homme-là dénoncerait mon père.<br /> +Je ne veux pas mourir pourtant. J'ai mieux à faire,<br /> +J'ai mon père à soigner, à consoler; et puis<br /> +Mourir avant seize ans, c'est affreux! Je ne puis!<br /> +Ô Dieu! sentir le fer entrer dans ma poitrine!<br /> +Ah!<br /> +<br /> +<i>Une horloge frappe un coup.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Ma sœur, l'heure sonne à l'horloge voisine.</span><br /> +<br /> +<i>Deux autres coups.</i><br /> +<br /> +C'est onze heures trois quarts. Personne avant minuit<br /> +Ne viendra. Tu n'entends au dehors aucun bruit?<br /> +Il faut pourtant finir, je n'ai plus qu'un quart d'heure.<br /> +<br /> +<i>Il met le pied sur l'escalier. Maguelonne le retient en sanglotant.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +Mon frère, encore un peu!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Quoi! cette femme pleure!</span><br /> +Et moi, je reste là, qui peux le secourir!<br /> +Puisqu'il ne m'aime plus, je n'ai plus qu'à mourir.<br /> +Hé bien! mourons pour lui.—<br /> +<br /> +<i>Hésitant encore.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">C'est égal, c'est horrible!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>à Maguelonne</i>.<br /> +<br /> +Non, je ne puis attendre, enfin c'est impossible.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Encor si l'on savait comme ils vous frapperont!<br /> +Si l'on ne souffrait pas! mais on vous frappe au front,<br /> +Au visage... Ô mon Dieu!<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>essayant toujours de se dégager de<br /> +Maguelonne, qui l'arrête</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Que veux-tu que je fasse?</span><br /> +Crois-tu pas que quelqu'un viendra prendre sa place?<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>grelottant sous la pluie</i>.<br /> +<br /> +Je suis glacée!<br /> +<br /> +<i>Se dirigeant vers la porte.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Allons!</span><br /> +<br /> +<i>S'arrêtant.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Mourir ayant si froid!</span><br /> +<br /> +<i>Elle se traîne en chancelant jusqu'à la porte et y frappe un faible<br /> +coup.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +On frappe.<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">C'est le vent qui fait craquer le toit,</span><br /> +<br /> +<i>Blanche frappe de nouveau.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +On frappe.<br /> +<br /> +<i>Elle court ouvrir la lucarne et regarde au dehors.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">C'est étrange!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>à Blanche</i>.<br /> +<br /> +Holà! qu'est-ce?<br /> +<br /> +<i>À Saltabadil.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Un jeune homme.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Asile pour la nuit.<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Il va faire un fier somme!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +Oui, la nuit sera longue.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Ouvrez!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>à Maguelonne</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Attends!—Mordieu!</span><br /> +Donne-moi mon couteau, que je l'aiguise un peu.<br /> +<br /> +<i>Elle lui donne son couteau, qu'il aiguise au fer d'une faux.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Ciel! j'entends le couteau qu'ils aiguisent ensemble!<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +Pauvre jeune homme! il frappe à son tombeau.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Je tremble.</span><br /> +Quoi! je vais donc mourir!<br /> +<br /> +<i>Tombant à genoux.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Ô Dieu, vers qui je vais,</span><br /> +Je pardonne à tous ceux qui m'ont été mauvais;<br /> +Mon père, et vous, mon Dieu, pardonnez-leur de même,<br /> +Au roi François Premier, que je plains et que j'aime,<br /> +À tous, même au démon, même à ce réprouvé,<br /> +Qui m'attend là, dans l'ombre, avec un fer levé!<br /> +J'offre pour un ingrat ma vie en sacrifice.<br /> +S'il en est plus heureux, oh! qu'il m'oublie!—et puisse,<br /> +Dans sa prospérité que rien ne doit tarir,<br /> +Vivre longtemps celui pour qui je vais mourir!<br /> +<br /> +<i>Se levant.</i><br /> +<br /> +—L'homme doit être prêt!<br /> +<br /> +<i>Elle va frapper de nouveau à la porte.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>à Saltabadil</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Hé! dépêche, il se lasse.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>essayant sa lame sur la table</i>.<br /> +<br /> +Bon.—Derrière la porte attends que je me place.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +J'entends tout ce qu'il dit. Oh!<br /> +<br /> +<i>Saltabadil se place derrière la porte, de manière qu'en s'ouvrant en<br /> +dedans elle le cache à la personne qui entre sans le cacher au<br /> +spectateur.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>à Saltabadil</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">J'attends le signal.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>derrière la porte, le couteau à la main</i>.<br /> +<br /> +Ouvre.<br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>ouvrant à Blanche</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Entrez.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>à part</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Ciel! il va me faire bien du mal!</span><br /> +<br /> +<i>Elle recule.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br /> +<br /> +Hé bien! qu'attendez-vous?<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>à part.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">La sœur aide le frère.</span><br /> +—Ô Dieu! pardonnez-leur!—Pardonnez-moi, mon père!<br /> +<br /> +<i>Elle entre. Au moment où elle paraît sur le seuil de la cabane, on voit<br /> +Saltabadil lever son poignard. La toile tombe.</i><br /> +</p> + + +<h3 class="acte"><a name="V" id="V"></a>V. +TRIBOULET. +ACTE CINQUIÈME</h3> + +<p><i>Même décoration; seulement, quand la toile se lève, la maison de<br /> +Saltabadil est complétement fermée aux regards: la devanture est garnie<br /> +de ses volets. On n'y voit aucune lumière. Tout est ténèbres.</i><br /></p> + +<h3 class="scene">SCÈNE PREMIÈRE.<a name="SCENE_PREMIEREd" id="SCENE_PREMIEREd"></a></h3> + +<p> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>seul</i>.<br /> +<br /> +<i>Il s'avance lentement du fond du théâtre, enveloppé d'un<br /> +manteau. L'orage a diminué de violence. La pluie a cessé. Il n'y a que<br /> +quelques éclairs et par moments un tonnerre lointain.</i><br /> +<br /> +Je vais donc me venger!—Enfin! la chose est faite.—<br /> +Voici bientôt un mois que j'attends, que je guette,<br /> +Resté bouffon, cachant mon trouble intérieur,<br /> +Pleurant des pleurs de sang sous mon masque rieur.<br /> +<br /> +<i>Examinant une porte basse dans la devanture de la maison.</i><br /> +<br /> +Cette porte...—Oh! tenir et toucher sa vengeance!—<br /> +C'est bien par là qu'ils vont me l'apporter, je pense!<br /> +Il n'est pas l'heure encor. Je reviens cependant.<br /> +Oui, je regarderai la porte en attendant.<br /> +Oui, c'est toujours cela.—<br /> +<br /> +<i>Il tonne.</i><br /> +<br /> +Quel temps! nuit de mystère!<br /> +Une tempête au ciel! un meurtre sur la terre!<br /> +Que je suis grand ici! ma colère de feu<br /> +Va de pair cette nuit avec celle de Dieu.<br /> +Quel roi je tue!—un roi dont vingt autres dépendent,<br /> +Des mains de qui la paix ou la guerre s'épandent!<br /> +Il porte maintenant le poids du monde entier.<br /> +Quand il n'y sera plus, comme tout va plier!<br /> +Quand j'aurai retiré ce pivot, la secousse<br /> +Sera forte et terrible, et ma main qui la pousse<br /> +Ébranlera longtemps toute l'Europe en pleurs,<br /> +Contrainte de chercher son équilibre ailleurs!—<br /> +Songer que si demain Dieu disait à la terre:<br /> +—Ô terre, quel volcan vient d'ouvrir son cratère?<br /> +Qui donc émeut ainsi le chrétien, l'ottoman,<br /> +Clément Sept, Doria, Charles-Quint, Soliman?<br /> +Quel César, quel Jésus, quel guerrier, quel apôtre,<br /> +Jette les nations ainsi l'une sur l'autre?<br /> +Quel bras te fait trembler, terre, comme il lui plaît?<br /> +La terre, avec terreur, répondrait: Triboulet.—<br /> +Oh! jouis, vil bouffon, dans ta fierté profonde.<br /> +La vengeance d'un fou fait osciller le monde!<br /> +<br /> +<i>Au milieu des derniers bruits de l'orage, on entend sonner minuit à<br /> +une horloge éloignée. Triboulet écoute.</i><br /> +<br /> +Minuit!<br /> +<br /> +<i>Il court à la maison et frappe à la porte basse.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">VOIX DE L'INTÉRIEUR.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Qui va là?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Moi.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">LA VOIX.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Bon.</span><br /> +<br /> +<i>Le panneau inférieur de la porte s'ouvre seul.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Vite!<br /> +<br /> +<span class="nom">LA VOIX.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">N'entrez pas.</span><br /> +<br /> +<i>Saltabadil sort en rampant par le panneau inférieur de la<br /> +porte. Il tire par une ouverture assez étroite quelque chose de pesant,<br /> +une espèce de paquet de forme oblongue, qu'on distingue avec peine dans<br /> +l'obscurité. Il n'a pas de lumière à la main, il n'y en a pas dans la<br /> +maison.</i><br /></p> + +<h3 class="scene">SCÈNE II.<a name="SCENE_IId" id="SCENE_IId"></a></h3> + +<p> +<br /> +TRIBOULET, SALTABADIL.<br /> +<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +Ouf! c'est lourd. Aidez-moi, monsieur, pour quelques pas.<br /> +<br /> +<i>Triboulet, agité d'une joie convulsive, l'aide à apporter sur le devant<br /> +de la scène un long sac de couleur brune, qui paraît contenir un<br /> +cadavre.</i><br /> +<br /> +Votre homme est dans ce sac.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Voyons-le! quelle joie!</span><br /> +Un flambeau!<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Pardieu non!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Que crains-tu qui nous voie?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +Les archers de l'écuelle et les guetteurs de nuit.<br /> +Diable! pas de flambeau! c'est bien assez du bruit!—<br /> +L'argent!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>lui remettant une bourse</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Tiens!</span><br /> +<br /> +<i>Examinant le sac étendu à terre pendant que l'autre compte.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Il est donc des bonheurs dans la haine!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +Vous aiderai-je un peu pour le jeter en Seine?<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +J'y suffirai tout seul.<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>insistant</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">À nous deux, c'est plus court.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Un ennemi qu'on porte en terre n'est pas lourd.<br /> +<br /> +<span class="nom">SALTABADIL.</span><br /> +<br /> +Vous voulez dire en Seine? Hé bien! maître, à votre aise!<br /> +<br /> +<i>Allant à un point du parapet.</i><br /> +<br /> +Ne le jetez pas là. Cette place est mauvaise.<br /> +<br /> +<i>Lui montrant une brèche dans le parapet.</i><br /> +<br /> +Ici, c'est très-profond.—Faites vite.—Bonsoir.<br /> +<br /> +<i>Il rentre et ferme la maison sur lui.</i><br /></p> + +<h3 class="scene">SCÈNE III.<a name="SCENE_IIId" id="SCENE_IIId"></a></h3> + +<p> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>seul, l'œil fixé sur le sac</i>.<br /> +<br /> +Il est là!—Mort!—Pourtant je voudrais bien le voir.<br /> +<br /> +<i>Tâtant le sac.</i><br /> +<br /> +C'est égal, c'est bien lui.—Je le sens sous ce voile.—<br /> +Voici ses éperons qui traversent la toile.<br /> +C'est bien lui.<br /> +<br /> +<i>Se redressant et mettant le pied sur le sac.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Maintenant, monde, regarde-moi.</span><br /> +Ceci c'est un bouffon, et ceci c'est un roi!—<br /> +Et quel roi! le premier de tous! le roi suprême!<br /> +Le voilà sous mes pieds, je le tiens, c'est lui-même.<br /> +La Seine pour sépulcre, et ce sac pour linceul.<br /> +Qui donc a fait cela?<br /> +<br /> +<i>Croisant les bras.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Hé bien! oui, c'est moi seul.</span><br /> +Non, je ne reviens pas d'avoir eu la victoire,<br /> +Et les peuples demain refuseront d'y croire.<br /> +Que dira l'avenir? quel long étonnement,<br /> +Parmi les nations, d'un tel événement!<br /> +Sort, qui nous mets ici, comme tu nous en ôtes!<br /> +Une des majestés humaines les plus hautes,<br /> +Quoi, François de Valois, ce prince au cœur de feu,<br /> +Rival de Charles-Quint, un roi de France, un dieu,<br /> +—À l'éternité près,—un gagneur de batailles<br /> +Dont le pas ébranlait les bases des murailles,<br /> +<br /> +<i>Il tonne de temps en temps.</i><br /> +<br /> +L'homme de Marignan, lui qui, toute une nuit,<br /> +Poussa des bataillons l'un sur l'autre à grand bruit,<br /> +Et qui, quand le jour vint, les mains de sang trempées,<br /> +N'avait plus qu'un tronçon de trois grandes épées,<br /> +Ce roi! de l'univers par sa gloire étoilé,<br /> +Dieu! comme il se sera brusquement en allé!<br /> +Emporté tout à coup, dans toute sa puissance,<br /> +Avec son nom, son bruit, et sa cour qui l'encense,<br /> +Emporté, comme on fait d'un enfant mal venu,<br /> +Une nuit qu'il tonnait, par quelqu'un d'inconnu!<br /> +Quoi! cette cour, ce siècle et ce règne, fumée!<br /> +Ce roi qui se levait dans une aube enflammée,<br /> +Éteint, évanoui, dissipé dans les airs!<br /> +Apparu, disparu,—comme un de ces éclairs!<br /> +Et peut-être demain, des crieurs inutiles,<br /> +Montrant des tonnes d'or, s'en iront par les villes,<br /> +Et criront au passant, de surprise éperdu:<br /> +—À qui retrouvera François Premier perdu!<br /> +—C'est merveilleux!<br /> +<br /> +<i>Après un silence.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Ma fille, ô ma pauvre affligée,</span><br /> +Le voilà donc puni, te voilà donc vengée!<br /> +Oh! que j'avais besoin de son sang! un peu d'or,<br /> +Et je l'ai!<br /> +<br /> +<i>Se penchant avec rage sur le cadavre.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Scélérat! peux-tu m'entendre encor?</span><br /> +Ma fille, qui vaut plus que ne vaut ta couronne,<br /> +Ma fille, qui n'avait fait de mal à personne,<br /> +Tu me l'as enviée et prise! tu me l'as<br /> +Rendue avec la honte,—et le malheur, hélas!<br /> +Hé bien! dis, m'entends-tu? maintenant, c'est étrange,<br /> +Oui, c'est moi qui suis là, qui ris et qui me venge!<br /> +Parce que je feignais d'avoir tout oublié,<br /> +Tu t'étais endormi!—Tu croyais donc,—pitié!<br /> +La colére d'un père aisément édentée!—<br /> +Oh! non, dans cette lutte entre nous suscitée,<br /> +Lutte du faible au fort, le faible est le vainqueur.<br /> +Lui qui léchait tes pieds, il te ronge le cœur!<br /> +Je te tiens.<br /> +<br /> +<i>Se penchant de plus en plus sur le sac.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">M'entends-tu? c'est moi, roi gentilhomme,</span><br /> +Moi, ce fou, ce bouffon, moi, cette moitié d'homme,<br /> +Cet animal douteux à qui tu disais:—Chien!—<br /> +<br /> +<i>Il frappe le cadavre.</i><br /> +<br /> +C'est que, quand la vengeance est en nous, vois-tu bien,<br /> +Dans le cœur le plus mort il n'est plus rien qui dorme,<br /> +Le plus chétif grandit, le plus vil se transforme,<br /> +L'esclave tire alors sa haine du fourreau,<br /> +Et le chat devient tigre, et le bouffon bourreau!<br /> +<br /> +<i>Se relevant à demi.</i><br /> +<br /> +Oh! que je voudrais bien qu'il pût m'entendre encore,<br /> +Sans pouvoir remuer!—<br /> +<br /> +<i>Se penchant de nouveau.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">M'entends-tu? je t'abhorre!</span><br /> +Va voir au fond du fleuve, où tes jours sont finis,<br /> +Si quelque courant d'eau remonte à Saint-Denis!<br /> +<br /> +<i>Se relevant.</i><br /> +<br /> +À l'eau François Premier!<br /> +<br /> +<i>Il prend le sac par un bout et le traîne au bord de l'eau. Au<br /> +moment où il le dépose sur le parapet, la porte basse de la maison<br /> +s'entr'ouvre avec précaution. Maguelonne en sort, regarde autour d'elle<br /> +avec inquiétude, fait le geste de quelqu'un qui ne voit rien, rentre et<br /> +reparaît un instant après avec le roi, auquel elle explique par signes qu'il<br /> +n'y a plus personne là, et qu'il peut s'en aller. Elle rentre en refermant la<br /> +porte, et le roi traverse le fond du théâtre dans la direction que lui a<br /> +indiquée Maguelonne. C'est le moment où Triboulet se dispose à pousser<br /> +le sac dans la Seine.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>la main sur le sac</i>.<br /> +<br /> +Allons!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE ROI,</span> <i>chantant au fond du théâtre</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Souvent femme varie,</span><br /> +<span class="nom">Bien fol est qui s'y fie!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>tressaillant</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Quelle voix! quoi!</span><br /> +Illusions des nuits, vous jouez-vous de moi?<br /> +<br /> +<i>Il se retourne et prête l'oreille, effaré. Le roi a disparu; mais on<br /> +l'entend chanter dans l'éloignement.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">VOIX DU ROI.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Souvent femme varie,</span><br /> +<span class="nom">Bien fol est qui s'y fie!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Ô malédiction! ce n'est pas lui que j'ai!<br /> +Ils le font évader, quelqu'un l'a protégé,<br /> +On m'a trompé!—<br /> +<br /> +<i>Courant à la maison, dont la fenêtre supérieure est seule ouverte.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">Bandit!</span><br /> +<br /> +<i>La mesurant des yeux comme pour l'escalader.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">C'est trop haut, la fenêtre!</span><br /> +<br /> +<i>Revenant au sac avec fureur.</i><br /> +<br /> +Mais qui donc m'a-t-il mis à sa place, le traître?<br /> +Quel innocent?—Je tremble<br /> +<br /> +<i>Touchant le sac.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Oui, c'est un corps humain!</span><br /> +<br /> +<i>Il déchire le sac du haut en bas avec son poignard, et y regarde avec<br /> +anxiété.</i><br /> +<br /> +Je n'y vois pas!—La nuit!<br /> +<br /> +<i>Se retournant, égaré.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Quoi! rien dans le chemin!</span><br /> +Rien dans cette maison! pas un flambeau qui brille!<br /> +<br /> +<i>S'accoudant avec désespoir sur le corps.</i><br /> +<br /> +Attendons un éclair.<br /> +<br /> +<i>Il reste quelques instants l'œil fixé sur le sac entr'ouvert, dont il a tiré<br /> +Blanche à demi.</i><br /></p> + +<h3 class="scene">SCÈNE IV.<a name="SCENE_IVd" id="SCENE_IVd"></a></h3> + +<p> +<br /> +TRIBOULET, BLANCHE.<br /> +<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<i>Un éclair passe; il se lève et recule avec un cri frénétique.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">—Ma fille! Ah! Dieu! ma fille!</span><br /> +Ma fille! Terre et cieux! c'est ma fille à présent!<br /> +<br /> +<i>Tâtant sa main.</i><br /> +<br /> +Dieu! ma main est mouillée! à qui donc est ce sang?<br /> +—Ma fille!—Oh! je m'y perds! c'est un prodige horrible!<br /> +C'est une vision! Oh! non, c'est impossible,<br /> +Elle est partie, elle est en route pour Évreux.<br /> +<br /> +<i>Tombant à genoux près du corps, les yeux au ciel.</i><br /> +<br /> +Ô mon Dieu! n'est-ce pas que c'est un rêve affreux,<br /> +Que vous avez gardé ma fille sous votre aile,<br /> +Et que ce n'est pas elle, ô mon Dieu?<br /> +<br /> +<i>Un second éclair passe et jette une vive lumière sur le visage pâle et<br /> +les yeux fermés de Blanche.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Si! c'est elle!</span><br /> +C'est bien elle!<br /> +<br /> +<i>Se jetant sur le corps avec des sanglots.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Ma fille! enfant, réponds-moi, dis,</span><br /> +Ils t'ont assassinée! oh! réponds! oh! bandits!<br /> +Personne ici, grand Dieu! que l'horrible famille!<br /> +Parle-moi! parle-moi! ma fille! ô ciel! ma fille!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>comme ranimée aux cris de son père,<br /> +entr'ouvrant la paupière et d'une voix éteinte</i>.<br /> +<br /> +Qui m'appelle?<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>éperdu</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Elle parle! elle remue un peu!</span><br /> +Son cœur bat, son œil s'ouvre, elle est vivante, ô Dieu!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<i>Elle se relève à demi; elle est en chemise, et tout ensanglantée, les<br /> +cheveux épars. Le bas du corps, qui est resté vêtu, est caché dans le<br /> +sac.</i><br /> +<br /> +Où suis-je?<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>la soulevant dans ses bras</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Mon enfant, mon seul bien sur la terre,</span><br /> +Reconnais-tu ma voix? m'entends-tu, dis?<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Mon père!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Blanche, que t'a-t-on fait? quel mystère infernal?—<br /> +Je crains en te touchant de te faire du mal.<br /> +Je n'y vois pas. Ma fille, as-tu quelque blessure?<br /> +Conduis ma main.<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>d'une voix entrecoupée</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Le fer a touché,—j'en suis sûre,—</span><br /> +—Le cœur,—je l'ai senti...—<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Ce coup, qui l'a frappé?</span><br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +Ah! tout est de ma faute,—et je vous ai trompé.<br /> +—Je l'aimais trop,—je meurs—pour lui.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Sort implacable!</span><br /> +Prise dans ma vengeance! Oh! c'est Dieu qui m'accable!<br /> +Comment donc ont-ils fait? Ma fille, explique-toi.<br /> +Dis!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>mourante</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Ne me faites pas parler.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>la couvrant de baisers</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Pardonne-moi.</span><br /> +<br /> +Mais, sans savoir comment, te perdre! Oh! ton front penche!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>faisant un effort pour se retourner</i>.<br /> +<br /> +Oh!... de l'autre côté!... J'étouffe!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>la soulevant avec angoisse</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Blanche! Blanche!</span><br /> +Ne meurs pas!<br /> +<br /> +<i>Se retournant, désespéré.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Au secours! quelqu'un! personne ici!</span><br /> +Est-ce qu'on va laisser mourir ma fille ainsi?<br /> +—Ah! la cloche du bac est là, sur la muraille.<br /> +Ma pauvre enfant, peux-tu m'attendre un peu que j'aille<br /> +Chercher de l'eau, sonner pour qu'on vienne? un instant!<br /> +<br /> +<i>Blanche fait signe que c'est inutile.</i><br /> +<br /> +Non, tu ne le veux pas!—Il le faudrait pourtant!<br /> +<br /> +<i>Appelant sans la quitter.</i><br /> +<br /> +Quelqu'un!<br /> +<br /> +<i>Silence partout. La maison demeure impassible dans l'ombre.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Cette maison, grand Dieu, c'est une tombe!</span><br /> +<br /> +<i>Blanche agonise.</i><br /> +<br /> +Oh! ne meurs pas! enfant, mon trésor, ma colombe,<br /> +Blanche! si tu t'en vas, moi, je n'aurai plus rien.<br /> +Ne meurs pas, je t'en prie!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">Oh!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Mon bras n'est pas bien,</span><br /> +N'est-ce pas, il te gêne!—Attends, que je me place<br /> +Autrement.—Es-tu mieux comme cela?—Par grâce,<br /> +Tâche de respirer jusqu'à ce que quelqu'un<br /> +Vienne nous assister!—Aucun secours! Aucun!<br /> +<br /> +<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>d'une voix éteinte et avec effort</i>.<br /> +<br /> +Pardonnez-lui, mon père... Adieu!<br /> +<br /> +<i>Sa tête retombe.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>s'arrachant les cheveux</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Blanche!... Elle expire!</span><br /> +<br /> +<i>Il court à la cloche du bac et la secoue avec fureur.</i><br /> +<br /> +À l'aide! au meurtre! au feu!<br /> +<br /> +<i>Revenant à Blanche.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Tâche encor de me dire</span><br /> +Un mot! un seulement! parle-moi, par pitié!<br /> +<br /> +<i>Essayant de la relever.</i><br /> +<br /> +Pourquoi veux-tu rester ainsi le corps plié?<br /> +Seize ans! non, c'est trop jeune! oh! non, tu n'es pas morte!<br /> +Blanche, as-tu pu quitter ton père de la sorte!<br /> +Est-ce qu'il ne doit plus t'entendre? ô Dieu! pourquoi?<br /> +<br /> +<i>Entrent des gens du peuple, accourant au bruit avec des<br /> +flambeaux.</i><br /> +<br /> +Le ciel fut sans pitié de te donner à moi!<br /> +Que ne t'a-t-il reprise au moins, ô pauvre femme,<br /> +Avant de me montrer la beauté de ton âme!<br /> +Pourquoi m'a-t-il laissé connaître mon trésor?<br /> +Que n'es-tu morte, hélas! toute petite encor,<br /> +Le jour où des enfants en jouant te blessèrent!<br /> +Mon enfant! mon enfant!<br /></p> + +<h3 class="scene">SCÈNE V.<a name="SCENE_Vd" id="SCENE_Vd"></a></h3> + +<p> +<br /> +LES MÊMES, HOMMES, FEMMES <i>du peuple</i>.<br /> +<br /> +<br /> +<span class="nom">UNE FEMME.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Ses paroles me serrent</span><br /> +Le cœur!<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>se retournant</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Ah! vous voilà! vous venez, maintenant!</span><br /> +Il est bien temps!<br /> +<br /> +<i>Prenant au collet un charretier, qui tient son fouet à la main.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">As-tu des chevaux, toi, manant!</span><br /> +Une voiture? dis!<br /> +<br /> +<span class="nom">LE CHARRETIER.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Oui.—Comme il me secoue!</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +Oui? Hé bien, prends ma tête, et mets-la sous ta roue!<br /> +<br /> +<i>Il revint se jeter sur le corps de Blanche.</i><br /> +<br /> +Ma fille!<br /> +<br /> +<span class="nom">UN DES ASSISTANTS.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Quelque meurtre! un père au désespoir!</span><br /> +Séparons-les.<br /> +<br /> +<i>Ils veulent entraîner Triboulet, qui se débat.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +<span class="ind">Je veux rester! je veux la voir!</span><br /> +Je ne vous ai point fait de mal pour me la prendre!<br /> +Je ne vous connais pas. Voulez-vous bien m'entendre?<br /> +<br /> +<i>À une femme.</i><br /> +<br /> +Madame, vous pleurez? vous êtes bonne, vous!<br /> +Dites-leur de ne pas m'emmener.<br /> +<br /> +<i>La femme intercède pour lui. Il revint près de Blanche.</i><br /> +<i>Tombant à genoux.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">À genoux!</span><br /> +À genoux, misérable, et meurs à côté d'elle!<br /> +<br /> +<span class="nom">LA FEMME.</span><br /> +<br /> +Ah! calmez-vous. Si c'est pour crier de plus belle,<br /> +On va vous remmener.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>égaré</i>.<br /> +<br /> +<span class="nom">Non, non, laissez!—</span><br /> +<br /> +<i>Saisissant Blanche dans ses bras.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Je crois</span><br /> +Qu'elle respire encore! elle a besoin de moi!<br /> +Allez vite chercher du secours à la ville.<br /> +Laissez-la dans mes bras, je serai bien tranquille.<br /> +<br /> +<i>Il la prend tout à fait sur lui, et l'arrange comme une mère son enfant<br /> +endormi.</i><br /> +<br /> +Non, elle n'est pas morte! Oh! Dieu ne voudrait pas;<br /> +Car enfin, il le sait, je n'ai qu'elle ici-bas<br /> +Tout le monde vous hait quand vous êtes difforme;<br /> +On vous fuit, de vos maux personne ne s'informe;<br /> +Elle m'aime, elle!—elle est ma joie et mon appui.<br /> +Quand on rit de son père, elle pleure avec lui.<br /> +Si belle et morte! oh! non.—Donnez-moi quelque chose<br /> +Pour essuyer son front.<br /> +<br /> +<i>Il lui essuie le front.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Sa lèvre est encor rose.</span><br /> +Oh! si vous l'aviez vue! oh! je la vois encor<br /> +Quand elle avait deux ans avec ses cheveux d'or!<br /> +Elle était blonde alors.—<br /> +<br /> +<i>La serrant sur son cœur avec emportement.</i><br /> +<br /> +<span class="ind">Ô ma pauvre opprimée!</span><br /> +Ma Blanche! mon bonheur! ma fille bien-aimée!<br /> +Lorsqu'elle était enfant, je la tenais ainsi.<br /> +Elle dormait sur moi tout comme la voici!<br /> +Quand elle s'éveillait, si vous saviez quel ange!<br /> +Je ne lui semblais pas quelque chose d'étrange!<br /> +Elle me souriait avec ses yeux divins,<br /> +Et moi je lui baisais ses deux petites mains!<br /> +Pauvre agneau!—Morte! oh! non, elle dort et repose.<br /> +Tout à l'heure, messieurs, c'était bien autre chose.<br /> +Elle s'est cependant réveillée.—Oh! j'attends,<br /> +Vous l'allez voir rouvrir ses yeux dans un instant!<br /> +Vous voyez maintenant, messieurs, que je raisonne;<br /> +Je suis tranquille et doux, je n'offense personne:<br /> +Puisque je ne fais rien de ce qu'on me défend,<br /> +On peut bien me laisser regarder mon enfant.<br /> +<br /> +<i>Il la contemple.</i><br /> +<br /> +Pas une ride au front! pas de douleurs anciennes!—<br /> +J'ai déjà réchauffé ses mains entre les miennes;<br /> +Voyez, touchez-les donc un peu!<br /> +<br /> +<i>Entre un médecin.</i><br /> +<br /> +<span class="nom">LA FEMME,</span> <i>à Triboulet</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Le chirurgien.</span><br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>au chirurgien qui s'approche</i>.<br /> +<br /> +Tenez, regardez-la, je n'empêcherai rien.<br /> +Elle est évanouie, est-ce pas?<br /> +<br /> +<span class="nom">LE CHIRURGIEN,</span> <i>examinant Blanche</i>.<br /> +<br /> +<span class="ind">Elle est morte.</span><br /> +<br /> +<i>Triboulet se lève debout d'un mouvement convulsif.</i><br /> +<br /> +Elle a dans le flanc gauche une plaie assez forte.<br /> +Le sang a dû causer la mort en l'étouffant.<br /> +<br /> +<span class="nom">TRIBOULET.</span><br /> +<br /> +J'ai tué mon enfant! j'ai tué mon enfant!<br /> +<br /> +<i>Il tombe sur le pavé.</i><br /> +</p> + +<p class="nom">FIN DU ROI S'AMUSE.</p> +</div> + +<div class="footnotes"><h3 class="scene"><a name="NOTES" id="NOTES"></a>NOTES:</h3> +<ol> +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-1" id="Footnote-1"></a><a title="Return to text." href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Le mot est souligné dans le billet écrit.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-2" id="Footnote-2"></a><a title="Return to text." href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> La confiance de l'auteur dans le résultat de la lecture est telle, qu'il +croit à peine nécessaire de faire remarquer que sa pièce est imprimée telle qu'il +l'a faite, et non telle qu'on l'a jouée, c'est-à-dire qu'elle contient un assez grand +nombre de détails que le livre imprimé comporte, et qu'il avait retranchés +pour les susceptibilités de la scène. Ainsi, par exemple, le jour de la +représentation, au lieu de ces vers: +</p><p> +<i>J'ai ma sœur Maguelonne, une fort belle fille</i><br /> +<i>Qui danse dans la rue et qu'on trouve gentille.</i><br /> +<i>Elle attire chez nous le galant une nuit.</i><br /> +</p><p> +Saltabadil a dit: +</p><p> +<i>J'ai ma sœur, une jeune et belle créature,</i><br /> +<i>Qui chez nous aux passants dit la bonne aventure;</i><br /> +<i>Votre homme la viendrait consulter une nuit.</i><br /> +</p><p> +Il y a eu également des variantes pour plusieurs autres vers, mais cela +ne vaut pas la peine d'y insister.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-3" id="Footnote-3"></a><a title="Return to text." href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Voyez la préface de <i>Marion Delorme.</i></p></li> + +</ol> +</div> +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Roi s'amuse, by Victor Hugo + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI S'AMUSE *** + +***** This file should be named 29549-h.htm or 29549-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/9/5/4/29549/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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