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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:47:47 -0700
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+ The Project Gutenberg eBook of
+Le Roi s'amuse, par Victor Hugo.
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+The Project Gutenberg EBook of Le Roi s'amuse, by Victor Hugo
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le Roi s'amuse
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+Author: Victor Hugo
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+Release Date: July 30, 2009 [EBook #29549]
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+Language: French
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+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+<h2 class="top15">Victor Hugo</h2>
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+<h1>LE ROI S'AMUSE</h1>
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+<p class="c">1832</p>
+
+<h3 class="top15">Table des matières</h3>
+
+<table summary="toc"
+cellpadding="0"
+cellspacing="0"
+style="text-align:center;">
+<tr><td><a href="#PERSONNAGES"><b>PERSONNAGES <br />&nbsp;</b></a></td></tr>
+<tr class="sp"><td><a href="#I"><b>MONSIEUR DE SAINT-VALLIER ACTE PREMIER</b></a></td></tr>
+<tr><td><a href="#SCENE_PREMIERE"><b>SCÈNE PREMIÈRE</b></a>
+<a href="#SCENE_II"><b>II., </b></a>
+<a href="#SCENE_III"><b>III., </b></a>
+<a href="#SCENE_IV"><b>IV., </b></a>
+<a href="#SCENE_V"><b>V. <br />&nbsp;</b></a></td></tr>
+
+<tr class="sp"><td><a href="#II"><b>SALTABADIL ACTE DEUXIÈME</b></a></td></tr>
+<tr><td><a href="#SCENE_PREMIEREa"><b>SCÈNE PREMIÈRE., </b></a>
+<a href="#SCENE_IIa"><b>II., </b></a>
+<a href="#SCENE_IIIa"><b>III., </b></a>
+<a href="#SCENE_IVa"><b>IV., </b></a>
+<a href="#SCENE_Va"><b>V. <br />&nbsp;</b></a></td></tr>
+
+<tr class="sp"><td><a href="#III"><b>LE ROI ACTE TROISIÈME</b></a></td></tr>
+<tr><td><a href="#SCENE_PREMIEREb"><b>SCÈNE PREMIÈRE., </b></a>
+<a href="#SCENE_IIb"><b>II., </b></a>
+<a href="#SCENE_IIIb"><b>III., </b></a>
+<a href="#SCENE_IVb"><b>IV. <br />&nbsp;</b></a></td></tr>
+
+<tr class="sp"><td><a href="#IV"><b>BLANCHE ACTE QUATRIÈME</b></a></td></tr>
+<tr><td><a href="#SCENE_PREMIEREc"><b>SCÈNE PREMIÈRE</b></a>
+<a href="#SCENE_IIc"><b>II., </b></a>
+<a href="#SCENE_IIIc"><b>III., </b></a>
+<a href="#SCENE_IVc"><b>IV., </b></a>
+<a href="#SCENE_Vc"><b>V. <br />&nbsp;</b></a></td></tr>
+
+<tr class="sp"><td><a href="#V"><b>TRIBOULET ACTE CINQUIÈME</b></a></td></tr>
+<tr><td><a href="#SCENE_PREMIEREd"><b>SCÈNE PREMIÈRE., </b></a>
+<a href="#SCENE_IId"><b>II., </b></a>
+<a href="#SCENE_IIId"><b>III., </b></a>
+<a href="#SCENE_IVd"><b>IV., </b></a>
+<a href="#SCENE_Vd"><b>V. <br />&nbsp;</b></a></td></tr>
+<tr><td><a href="#NOTES"><b>NOTES</b></a></td></tr>
+</table>
+
+
+<p class="top15">L'apparition de ce drame au théâtre a donné lieu à un acte ministériel
+inouï.</p>
+
+<p>Le lendemain de la première représentation, l'auteur reçut de monsieur
+Jouslin de la Salle, directeur de la scène au Théâtre-Français, le
+billet suivant, dont il conserve précieusement l'original:</p>
+
+<p>«Il est dix heures et demie, et je reçois à l'instant l'<i>ordre</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote-1" class="fnanchor" title="Go to footnote 1.">[1]</a> de
+suspendre les représentations du <i>Roi s'amuse.</i></p>
+
+<p>«C'est monsieur Taylor qui me communique cet ordre de la part du
+ministre.</p>
+
+<p>«Ce 23 novembre.»</p>
+
+<p>Le premier mouvement de l'auteur fut de douter. L'acte était arbitraire
+au point d'être incroyable.</p>
+
+<p>En effet, ce qu'on a appelé la <i>Charte-Vérité</i> dit: «Les Français ont
+<i>le droit de publier»</i> Remarquez que le texte ne dit pas seulement <i>le
+droit d'imprimer, </i>mais largement et grandement <i>le droit de publier</i>.
+Or, le théâtre n'est qu'un moyen de publication comme la presse, comme
+la gravure, comme la lithographie. La liberté du théâtre est donc
+implicitement écrite dans la Charte, avec toutes les autres libertés de
+la pensée. La loi fondamentale ajoute: «<i>La censure ne pourra jamais
+être rétablie.</i>» Or, le texte ne dit pas <i>la censure des journaux, la
+censure des livres</i>, il dit <i>la censure</i>, la censure en général, toute
+censure, celle du théâtre comme celle des écrits. Le théâtre ne saurait
+donc désormais être légalement censuré.</p>
+
+<p>Ailleurs la Charte dit: <i>La confiscation est abolie</i>. Or, la suppression
+d'une pièce de théâtre après la représentation n'est pas seulement un
+acte monstrueux de censure et d'arbitraire, c'est une véritable
+confiscation, c'est une propriété violemment dérobée au théâtre et à
+l'auteur.</p>
+
+<p>Enfin, pour que tout soit net et clair, pour que les quatre ou cinq
+grands principes sociaux que la Révolution française a coulés en bronze
+restent intacts sur leurs piédestaux de granit, pour qu'on ne puisse
+attaquer sournoisement le droit commun des Français avec ces quarante
+mille vieilles armes ébréchées que la rouille et la désuétude dévorent
+dans l'arsenal de nos lois, la Charte, dans un dernier article, abolit
+expressément tout ce qui, dans les lois antérieures, serait contraire à
+son texte et à son esprit.</p>
+
+<p>Ceci est formel. La suppression ministérielle d'une pièce de théâtre
+attente à la liberté par la censure, à la propriété par la confiscation.
+Tout notre droit public se révolte contre une pareille voie de fait.</p>
+
+<p>L'auteur, ne pouvant croire à tant d'insolence et de folie, courut au
+théâtre. Là, le fait lui fut confirmé de toutes parts. Le ministre
+avait, en effet, de son autorité privée, de son droit divin de ministre,
+intimé l<i>'ordre</i> en question. Le ministre n'avait pas de raison à
+donner. Le ministre avait pris sa pièce, lui avait pris son droit, lui
+avait pris sa chose. Il ne restait plus qu'à le mettre, lui poëte, à la
+Bastille.</p>
+
+<p>Nous le répétons, dans le temps où nous vivons lorsqu'un pareil acte
+vient vous barrer le passage et vous prendre brusquement au collet, la
+première impression est un profond étonnement. Mille questions se
+pressent dans votre esprit.&mdash;Où est la loi? Où est le droit? Est-ce que
+cela peut se passer ainsi? Est-ce qu'il y a eu, en effet, quelque chose
+qu'on a appelé la Révolution de juillet? Il est évident que nous ne
+sommes plus à Paris. Dans quel pachalik vivons-nous?&mdash;</p>
+
+<p>La Comédie-Française, stupéfaite et consternée, voulut essayer encore
+quelques démarches auprès du ministre pour obtenir la révocation de
+cette étrange décision; mais elle perdit sa peine. Le divan, je me
+trompe, le conseil des ministres s'était assemblé dans la journée. Le
+23, ce n'était qu'un ordre du ministre; le 24, ce fut un ordre du
+ministère. Le 23, la pièce n'était que <i>suspendue</i>; le 24, elle fut
+définitivement <i>défendue</i>. Il fut même enjoint au théâtre de rayer de
+son affiche ces quatre mots redoutables: <i>Le Roi s'amuse</i> Il lui fut
+enjoint, en outre, à ce malheureux Théâtre-Français, de ne pas se
+plaindre et de ne souffler mot. Peut-être serait-il beau, loyal et noble
+de résister à un despotisme si asiatique; mais les théâtres n'osent pas.
+La crainte du retrait de leurs priviléges les fait serfs et sujets,
+taillables et corvéables à merci, eunuques et muets.</p>
+
+<p>L'auteur demeura et dut demeurer étranger à ces démarches du théâtre. Il
+ne dépend, lui poëte, d'aucun ministre. Ces prières et ces
+sollicitations que son intérêt mesquinement consulté lui conseillait
+peut-être, son devoir de libre écrivain les lui défendait. Demander
+grâce au pouvoir, c'est le reconnaître. La liberté et la propriété ne
+sont pas choses d'antichambre. Un droit ne se traite pas comme une
+faveur. Pour une faveur, réclamez devant le ministre; pour un droit,
+réclamez devant le pays.</p>
+
+<p>C'est donc au pays qu'il s'adresse. Il a deux voies pour obtenir
+justice, l'opinion publique et les tribunaux. Il les choisit toutes
+deux.</p>
+
+<p>Devant l'opinion publique, le procès est déjà jugé et gagné. Et ici
+l'auteur doit remercier hautement toutes les personnes graves et
+indépendantes de la littérature et des arts, qui lui ont donné dans
+cette occasion tant de preuves de sympathie et de cordialité. Il
+comptait d'avance sur leur appui. Il sait que, lorsqu'il s'agit de
+lutter pour la liberté de l'intelligence et de la pensée, il n'ira pas
+seul au combat.</p>
+
+<p>Et, disons-le ici en passant, le pouvoir, par un assez lâche calcul,
+s'était flatté d'avoir pour auxiliaires, dans cette occasion, jusque
+dans les rangs de l'opposition, les passions littéraires soulevées
+depuis si longtemps autour de l'auteur. Il avait cru les haines
+littéraires plus tenaces encore que les haines politiques, se fondant
+sur ce que les premières ont leurs racines dans les amours-propres, et
+les secondes seulement dans les intérêts. Le pouvoir s'est trompé. Son
+acte brutal a révolté les hommes honnêtes dans tous les camps. L'auteur
+a vu se rallier à lui, pour faire face à l'arbitraire et à l'injustice,
+ceux-là même qui l'attaquaient le plus violemment la veille. Si par
+hasard quelques haines invétérées ont persisté, elles regrettent
+maintenant le secours momentané qu'elles ont apporté au pouvoir. Tout ce
+qu'il y a d'honorable et de loyal parmi les ennemis de l'auteur est venu
+lui tendre la main, quitte à recommencer le combat littéraire aussitôt
+que le combat politique sera fini. En France, quiconque est persécuté
+n'a plus d'ennemis que le persécuteur.</p>
+
+<p>Si maintenant, après avoir établi que l'acte ministériel est odieux,
+inqualifiable, impossible en droit, nous voulons bien descendre pour un
+moment à le discuter comme fait matériel et à chercher de quels éléments
+ce fait semble devoir être composé, la première question qui se présente
+est celle-ci, et il n'est personne qui ne se la soit faite:&mdash;Quel peut
+être le motif d'une pareille mesure?</p>
+
+<p>Il faut bien le dire, parce que cela est, et que, si l'avenir s'occupe
+un jour de nos petits hommes et de nos petites choses, cela ne sera pas
+le détail le moins curieux de ce curieux événement; il paraît que nos
+faiseurs de censure se prétendent scandalisés dans leur morale par <i>le
+Roi s'amuse</i>; cette pièce a révolté la pudeur des gendarmes; la brigade
+Léotaud y était et l'a trouvée obscène; le bureau des m&#339;urs s'est voilé
+la face; monsieur Vidocq a rougi. Enfin le mot d'ordre que la censure a
+donné à la police, et que l'on balbutie depuis quelques jours autour de
+nous, le voici tout net: <i>C'est que la pièce est immorale.&mdash;</i>Holà! mes
+maîtres! silence sur ce point.</p>
+
+<p>Expliquons-nous pourtant, non pas avec la police à laquelle, moi,
+honnête homme, je défends de parler de ces matières, mais avec le petit
+nombre de personnes respectables et consciencieuses qui, sur des
+ouï-dire ou après avoir mal entrevu la représentation, se sont laissé
+entraîner à partager cette opinion, pour laquelle peut-être le nom seul
+du poëte inculpé aurait dû être une suffisante réfutation. Le drame est
+imprimé aujourd'hui. Si vous n'étiez pas à la représentation, lisez; si
+vous y étiez, lisez encore. Souvenez-vous que cette représentation a été
+moins une représentation qu'une bataille, une espèce de bataille de
+Monthléry (qu'on nous passe cette comparaison un peu ambitieuse) où les
+Parisiens et les Bourguignons ont prétendu chacun de leur côté avoir
+<i>empoché la victoire</i>, comme dit Mathieu.</p>
+
+<p>La pièce est immorale? croyez-vous? Est-ce par le fond? Voici le fond.
+Triboulet est difforme, Triboulet est malade, Triboulet est bouffon de
+cour; triple misère qui le rend méchant. Triboulet hait le roi parce
+qu'il est le roi, les seigneurs parce qu'ils sont les seigneurs, les
+hommes parce qu'ils n'ont pas tous une bosse sur le dos. Son seul
+passe-temps est d'entre-heurter sans relâche les seigneurs contre le
+roi, brisant le plus faible au plus fort. Il déprave le roi, il le
+corrompt, il l'abrutit; il le pousse à la tyrannie, à l'ignorance, au
+vice; il le lâche à travers toutes les familles des gentilshommes, lui
+montrant sans cesse du doigt la femme à séduire, la s&#339;ur à enlever, la
+fille à déshonorer. Le roi dans les mains de Triboulet n'est qu'un
+pantin tout-puissant qui brise toutes les existences au milieu
+desquelles le bouffon le fait jouer. Un jour, au milieu d'une fête, au
+moment même où Triboulet pousse le roi à enlever la femme de monsieur de
+Cossé, monsieur de Saint-Vallier pénètre jusqu'au roi et lui reproche
+hautement le déshonneur de Diane de Poitiers. Ce père auquel le roi a
+pris sa fille, Triboulet le raille et l'insulte. Le père lève le bras et
+maudit Triboulet. De ceci découle toute la pièce. Le sujet véritable du
+drame, c'est <i>la malédiction de monsieur de Saint-Vallier. </i>Écoutez.
+Vous êtes au second acte. Cette malédiction, sur qui est-elle tombée?
+Sur Triboulet fou du roi? Non. Sur Triboulet qui est homme, qui est
+père, qui a un c&#339;ur, qui a une fille. Triboulet a une fille, tout est
+là. Triboulet n'a que sa fille au monde; il la cache à tous les yeux,
+dans un quartier désert, dans une maison solitaire. Plus il fait
+circuler dans la ville la contagion de la débauche et du vice, plus il
+tient sa fille isolée et murée. Il élève son enfant dans l'innocence,
+dans la foi et dans la pudeur. Sa plus grande crainte est qu'elle ne
+tombe dans le mal, car il sait, lui méchant, tout ce qu'on y souffre. Eh
+bien! la malédiction du vieillard atteindra Triboulet dans la seule
+chose qu'il aime au monde, dans sa fille. Ce même roi que Triboulet
+pousse au rapt, ravira sa fille, à Triboulet. Le bouffon sera frappé par
+la Providence exactement de la même manière que M. de Saint-Vallier. Et
+puis, une fois sa fille séduite et perdue, il tendra un piége au roi
+pour la venger; c'est sa fille qui y tombera. Ainsi Triboulet a deux
+élèves, le roi et sa fille, le roi qu'il dresse au vice, sa fille qu'il
+fait croître pour la vertu. L'un perdra l'autre. Il veut enlever pour le
+roi madame de Cossé, c'est sa fille qu'il enlève. Il veut assassiner le
+roi pour venger sa fille, c'est sa fille qu'il assassine. Le châtiment
+ne s'arrête pas à moitié chemin; la malédiction du père de Diane
+s'accomplit sur le père de Blanche.</p>
+
+<p>Sans doute ce n'est pas à nous de décider si c'est là une idée
+dramatique, mais à coup sûr c'est là une idée morale.</p>
+
+<p>Au fond de l'un des autres ouvrages de l'auteur, il y a la fatalité. Au
+fond de celui-ci, il y a la Providence.</p>
+
+<p>Nous le redisons expressément, ce n'est pas avec la police que nous
+discutons ici, nous ne lui faisons pas tant d'honneur, c'est avec la
+partie du public à laquelle cette discussion peut sembler nécessaire.
+Poursuivons.</p>
+
+<p>Si l'ouvrage est moral par l'invention, est-ce qu'il serait immoral par
+l'exécution? La question ainsi posée nous paraît se détruire
+d'elle-même, mais voyons. Probablement rien d'immoral au premier et au
+second acte. Est-ce la situation du troisième qui vous choque? lisez ce
+troisième acte, et dites-nous, en toute probité, si l'impression qui en
+résulte n'est pas profondément chaste, vertueuse et honnête?</p>
+
+<p>Est-ce le quatrième acte? Mais depuis quand n'est-il plus permis à un
+roi de courtiser sur la scène une servante d'auberge? Cela n'est même
+nouveau ni dans l'histoire ni au théâtre. Il y a mieux, l'histoire nous
+permettait de vous montrer François I<sup>er</sup> ivre dans les bouges de la rue
+du Pélican. Mener un roi dans un mauvais lieu, cela ne serait pas même
+nouveau non plus. Le théâtre grec, qui est le théâtre classique, l'a
+fait; Shakspeare, qui est le théâtre romantique, l'a fait; eh bien!
+l'auteur de ce drame ne l'a pas fait. Il sait tout ce qu'on a écrit de
+la maison de Saltabadil. Mais pourquoi lui faire dire ce qu'il n'a pas
+dit? pourquoi lui faire franchir de force une limite qui est tout en
+pareil cas et qu'il n'a pas franchie? Cette bohémienne Maguelonne, tant
+calomniée, n'est, assurément, pas plus effrontée que toutes les Lisettes
+et toutes les Martons du vieux théâtre. La cabane de Saltabadil est une
+hôtellerie, une taverne, le cabaret de <i>la Pomme du Pin</i>, une auberge
+suspecte, un coupe-gorge, soit; mais non un lupanar. C'est un lieu
+sinistre, terrible, horrible, effroyable, si vous voulez, ce n'est pas
+un lieu obscène.</p>
+
+<p>Restent donc les détails du style. Lisez<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote-2" class="fnanchor" title="Go to footnote 2.">[2]</a>. L'auteur accepte pour juges
+de la sévérité austère de son style les personnes mêmes qui
+s'effarouchent de la nourrice de Juliette et du père d'Ophélia, de
+Beaumarchais et de Regnard, de <i>l'École des Femmes</i> et <i>d'Amphitrion</i>,
+de Dandin et de Sganarelle, et de la grande scène du <i>Tartufe</i>, du
+<i>Tartufe</i>, accusé aussi d'immoralité dans son temps! seulement, là où il
+fallait être franc, il a cru devoir l'être, à ses risques et périls,
+mais toujours avec gravité et mesure. Il veut l'art chaste, et non l'art
+prude.</p>
+
+<p>La voilà pourtant cette pièce contre laquelle le ministère cherche à
+soulever tant de préventions! Cette immoralité, cette obscénité, la
+voilà mise à nu. Quelle pitié! Le pouvoir avait ses raisons cachées, et
+nous les indiquerons tout à l'heure, pour ameuter contre <i>le Roi
+s'amuse</i> le plus de préjugés possible. Il aurait bien voulu que le
+public en vînt à étouffer cette pièce sans l'entendre pour un tort
+imaginaire, comme Othello étouffe Desdémona. <i>Honest Iago!</i></p>
+
+<p>Mais comme il se trouve qu'Othello n'a pas étouffé Desdémona, c'est Iago
+qui se démasque et qui s'en charge. Le lendemain de la représentation,
+la pièce est défendue <i>par</i> <i>ordre.</i></p>
+
+<p>Certes, si nous daignions descendre encore un instant à accepter pour
+une minute cette fiction ridicule, que dans cette occasion c'est le soin
+de la morale publique qui émeut nos maîtres, et que, scandalisés de
+l'état de licence où certains théâtres sont tombés depuis deux ans, ils
+ont voulu à la fin, poussés à bout, faire, à travers toutes les lois et
+tous les droits, un exemple sur un ouvrage et sur un écrivain, certes,
+le choix de l'ouvrage serait singulier, il faut en convenir, mais le
+choix de l'écrivain ne le serait pas moins. Et, en effet, quel est
+l'homme auquel ce pouvoir myope s'attaque si étrangement? C'est un
+écrivain ainsi placé que, si son talent peut être contesté de tous, son
+caractère ne l'est de personne. C'est un honnête homme avéré, prouvé et
+constaté, chose rare et vénérable en ce temps-ci.</p>
+
+<p>C'est un poëte que cette même licence des théâtres révolterait et
+indignerait tout le premier; qui, il y a dix-huit mois, sur le bruit que
+l'inquisition des théâtres allait être illégalement rétablie, est allé
+de sa personne, en compagnie de plusieurs autres auteurs dramatiques,
+avertir le ministre qu'il eût à se garder d'une pareille mesure; et qui,
+là, a réclamé hautement une loi répressive des excès du théâtre, tout en
+protestant contre la censure avec des paroles sévères que le ministre, à
+coup sûr, n'a pas oubliées. C'est un artiste dévoué à l'art, qui n'a
+jamais cherché le succès par de pauvres moyens, qui s'est habitué toute
+sa vie à regarder le public fixement et en face. C'est un homme sincère
+et modéré, qui a déjà livré plus d'un combat pour toute liberté et
+contre tout arbitraire, qui, en 1829, dans la dernière année de la
+Restauration, a repoussé tout ce que le gouvernement d'alors lui offrait
+pour le dédommager de l'interdit lancé sur Marion de Lorme, et qui, un
+an plus tard, en 1830, la Révolution de juillet étant faite, a refusé,
+malgré tous les conseils de son intérêt matériel, de laisser représenter
+cette même Marion de Lorme, tant qu'elle pourrait être une occasion
+d'attaque et d'insulte contre le roi tombé qui l'avait proscrite;
+conduite bien simple sans doute, que tout homme d'honneur eût tenue à sa
+place, mais qui aurait peut-être dû le rendre inviolable désormais à
+toute censure, et à propos de laquelle il écrivait, lui, en août 1831:</p>
+
+<p>«Les succès de scandale cherché et d'allusions politiques ne lui
+sourient guère, il l'avoue. Ces succès valent peu et durent peu. Et
+puis, c'est précisément quand il n'y a plus de censure qu'il faut que
+les auteurs se censurent eux-mêmes, honnêtement, consciencieusement,
+sévèrement. C'est ainsi qu'ils placeront haut la dignité de l'art. Quand
+on a toute liberté, il sied de garder toute mesure<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote-3" class="fnanchor" title="Go to footnote 3.">[3]</a>.»</p>
+
+<p>Jugez maintenant. Vous avez d'un côté l'homme et son &#339;uvre; de l'autre
+le ministère et ses actes.</p>
+
+<p>À présent que la prétendue immoralité de ce drame est réduite à néant, à
+présent que tout l'échafaudage des mauvaises et honteuses raisons est
+là, gisant sous nos pieds, il serait temps de signaler le véritable
+motif de la mesure, le motif d'antichambre, le motif de cour, le motif
+secret, le motif qu'on ne dit pas, le motif qu'on n'ose s'avouer à
+soi-même, le motif qu'on avait si bien caché sous un prétexte. Ce motif
+a déjà transpiré dans le public, et le public a deviné juste. Nous n'en
+dirons pas davantage. Il est peut-être utile à notre cause que ce soit
+nous qui offrions à nos adversaires l'exemple de la courtoisie et de la
+modération. Il est bon que la leçon de dignité et de sagesse soit donnée
+par le particulier au gouvernement, par celui qui est persécuté à celui
+qui persécute. D'ailleurs nous ne sommes pas de ceux qui pensent guérir
+leur blessure en empoisonnant la plaie d'autrui. Il n'est que trop vrai
+qu'il y a au troisième acte de cette pièce un vers où la sagacité
+maladroite de quelques familiers du palais a découvert une allusion (je
+vous demande un peu, moi, une allusion!) à laquelle ni le public ni
+l'auteur n'avaient songé jusque-là, mais qui, une fois dénoncée de cette
+façon, devient la plus cruelle et la plus sanglante des injures. Il
+n'est que trop vrai que ce vers a suffi pour que l'affiche déconcertée
+du Théâtre-Français reçût l'ordre de ne plus offrir une seule fois à la
+curiosité du public la petite phrase séditieuse: <i>le Roi s'amuse</i>. Ce
+vers, qui est un fer rouge, nous ne le citerons pas ici; nous ne le
+signalerons même ailleurs qu'à la dernière extrémité, et si l'on est
+assez imprudent pour y acculer notre défense. Nous ne ferons pas revivre
+de vieux scandales historiques. Nous épargnerons autant que possible à
+une personne haut placée les conséquences de cette étourderie de
+courtisan. On peut faire, même à un roi, une guerre généreuse. Nous
+entendons la faire ainsi. Seulement, que les puissants méditent sur
+l'inconvénient d'avoir pour ami l'ours qui ne sait écraser qu'avec le
+pavé de la censure les allusions imperceptibles qui viennent se poser
+sur leur visage.</p>
+
+<p>Nous ne savons même pas si nous n'aurons pas dans la lutte quelque
+indulgence pour le ministère lui-même. Tout ceci, à vrai dire, nous
+inspire une grande pitié. Le gouvernement de juillet est tout nouveau
+né, il n'a que trente-trois mois, il est encore au berceau, il a de
+petites fureurs d'enfant. Mérite-t-il en effet qu'on dépense contre lui
+beaucoup de colère virile? Quand il sera grand, nous verrons.</p>
+
+<p>Cependant, à n'envisager la question, pour un instant, que sous le point
+de vue privé, la confiscation censoriale dont il s'agit cause encore
+plus de dommage peut-être à l'auteur de ce drame qu'à tout autre. En
+effet, depuis quatorze ans qu'il écrit, il n'est pas un de ses ouvrages
+qui n'ait eu l'honneur malheureux d'être choisi pour champ de bataille à
+son apparition, et qui n'ait disparu d'abord pendant un temps plus ou
+moins long sous la poussière, la fumée et le bruit. Aussi, quand il
+donne une pièce au théâtre, ce qui lui importe avant tout, ne pouvant
+espérer un auditoire calme dès la première soirée, c'est la série des
+représentations. S'il arrive que le premier jour sa voix soit couverte
+par le tumulte, que sa pensée ne soit pas comprise, les jours suivants
+peuvent corriger le premier jour. <i>Hernani</i> a eu cinquante-trois
+représentations; <i>Marion de Lorme</i> a eu soixante et une représentations;
+<i>le Roi s'amuse</i>, grâce à une violence ministérielle, n'aura eu qu'une
+représentation. Assurément le tort fait à l'auteur est grand. Qui lui
+rendra intacte et au point où elle en était cette troisième expérience
+si importante pour lui? Qui lui dira de quoi eût été suivie cette
+première représentation? Qui lui rendra le public du lendemain, ce
+public ordinairement impartial, ce public sans amis et sans ennemis, ce
+public qui enseigne le poëte et que le poëte enseigne?</p>
+
+<p>Le moment de transition politique où nous sommes est curieux. C'est un
+de ces instants de fatigue générale où tous les actes despotiques sont
+possibles dans la société même la plus infiltrée d'idées d'émancipation
+et de liberté. La France a marché vite en juillet 1830; elle a fait
+trois bonnes journées; elle a fait trois grandes étapes dans le champ de
+la civilisation et du progrès. Maintenant beaucoup sont essoufflés,
+beaucoup demandent à faire halte. On veut retenir les esprits généreux
+qui ne se lassent pas et qui vont toujours. On veut attendre les tardifs
+qui sont restés en arrière et leur donner le temps de rejoindre. De là
+une crainte singulière de tout ce qui marche, de tout ce qui remue, de
+tout ce qui parle, de tout ce qui pense. Situation bizarre, facile à
+comprendre, difficile à définir. Ce sont toutes les existences qui ont
+peur de toutes les idées. C'est la ligue des intérêts froissés du
+mouvement des théories. C'est le commerce qui s'effarouche des systèmes;
+c'est le marchand qui veut vendre; c'est la rue qui effraye le comptoir;
+c'est la boutique armée qui se défend.</p>
+
+<p>À notre avis, le gouvernement abuse de cette disposition au repos et de
+cette crainte des révolutions nouvelles. Il en est venu à tyranniser
+petitement. Il a tort pour lui et pour nous. S'il croit qu'il y a
+maintenant indifférence dans les esprits pour les idées de liberté, il
+se trompe; il n'y a que lassitude. Il lui sera demandé sévèrement compte
+un jour de tous les actes illégaux que nous voyons s'accumuler depuis
+quelque temps. Que de chemin il nous a fait faire! Il y a deux ans on
+pouvait craindre pour l'ordre, on en est maintenant à trembler pour la
+liberté. Des questions de libre pensée, d'intelligence et d'art, sont
+tranchées impérialement par les vizirs du roi des barricades.</p>
+
+<p>Il est profondément triste de voir comment se termine la Révolution de
+juillet, <i>mulier formosa supernè.</i></p>
+
+<p>Sans doute, si l'on ne considère que le peu d'importance de l'ouvrage et
+de l'auteur dont il est ici question, la mesure ministérielle qui les
+frappe n'est pas grand'chose. Ce n'est qu'un méchant petit coup d'État
+littéraire, qui n'a d'autre mérite que de ne pas trop dépareiller la
+collection d'actes arbitraires à laquelle il fait suite. Mais, si l'on
+s'élève plus haut, on verra qu'il ne s'agit pas seulement dans cette
+affaire d'un drame et d'un poëte, mais, nous l'avons dit en commençant,
+que la liberté et la propriété sont toutes deux, sont tout entières
+engagées dans la question. Ce sont là de hauts et sérieux intérêts; et,
+quoique l'auteur soit obligé d'entamer cette importante affaire par un
+simple procès commercial au Théâtre-Français, ne pouvant attaquer
+directement le ministère, barricadé derrière les fins de non-recevoir du
+conseil d'État, il espère que sa cause sera aux yeux de tous une grande
+cause, le jour où il se présentera à la barre du tribunal consulaire,
+avec la liberté à sa droite et la propriété à sa gauche. Il parlera
+lui-même, au besoin, pour l'indépendance de son art. Il plaidera son
+droit fermement, avec gravité et simplicité, sans haine des personnes et
+sans crainte aussi. Il compte sur le concours de tous, sur l'appui franc
+et cordial de la presse, sur la justice de l'opinion, sur l'équité des
+tribunaux. Il réussira, il n'en doute pas. L'état de siége sera levé
+dans la cité littéraire comme dans la cité politique.</p>
+
+<p>Quand cela sera fait, quand il aura rapporté chez lui, intacte,
+inviolable et sacrée, sa liberté de poëte et de citoyen, il se remettra
+paisiblement à l'&#339;uvre de sa vie dont on l'arrache violemment et qu'il
+eût voulu ne jamais quitter un instant. Il a sa besogne à faire, il le
+sait, et rien ne l'en distraira. Pour le moment un rôle politique lui
+vient; il ne l'a pas cherché, il l'accepte. Vraiment, le pouvoir qui
+s'attaque à nous n'aura pas gagné grand'chose à ce que nous, hommes
+d'art, nous quittions notre tâche consciencieuse, tranquille, sincère,
+profonde, notre tâche sainte, notre tâche du passé et de l'avenir, pour
+aller nous mêler, indignés, offensés et sévères, à cet auditoire
+irrévérent et railleur qui depuis quinze ans regarde passer, avec des
+huées et des sifflets, quelques pauvres diables de gâcheurs politiques,
+lesquels s'imaginent qu'ils bâtissent un édifice social parce qu'ils
+vont tous les jours à grand'peine, suant et soufflant, brouetter des tas
+de projets de lois des Tuileries au Palais-Bourbon et du Palais-Bourbon
+au Luxembourg!</p>
+
+<p>30 novembre 1832</p>
+
+<div class="main">
+
+<h3 class="scene"><a name="PERSONNAGES" id="PERSONNAGES"></a>PERSONNAGES</h3>
+
+<p>FRANÇOIS PREMIER.<br />
+TRIBOULET.<br />
+BLANCHE.<br />
+MONSIEUR DE SAINT-VALLIER.<br />
+SALTABADIL.<br />
+MAGUELONNE.<br />
+CLÉMENT MAROT.<br />
+MONSIEUR DE PIENNE.<br />
+MONSIEUR DE GORDES.<br />
+MONSIEUR DE PARDAILLAN.<br />
+MONSIEUR DE BRION.<br />
+MONSIEUR DE MONTCHENU.<br />
+MONSIEUR DE MONTMORENCY.<br />
+MONSIEUR DE COSSÉ.<br />
+MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.<br />
+MADAME DE COSSÉ.<br />
+DAME BÉRARDE.<br /><br />
+Un Gentilhomme de la reine.<br />
+Un Valet du roi.<br />
+Un médecin.<br />
+Seigneurs, Pages.<br />
+Gens du Peuple.</p>
+
+
+<p>Paris, 152..</p>
+
+
+
+<h3 class="acte"><a name="I" id="I"></a>I.
+MONSIEUR DE SAINT-VALLIER
+ACTE PREMIER</h3>
+
+<p><i>Une fête de nuit au Louvre. Salles magnifiques pleines d'hommes et de<br />
+femmes en parure. Flambeaux, musique, danse, éclats de rire&mdash;des valets<br />
+portent des plats d'or et des vaisselles d'émail; des groupes de<br />
+seigneurs et de dames passent sur le théâtre.&mdash;La fête tire à sa fin;<br />
+l'aube blanchit les vitraux. Une certaine liberté règne; la fête a un<br />
+peu le caractère d'une orgie.&mdash;Dans l'architecture, dans les<br />
+ameublements, dans les vêtements, le goût de la renaissance.</i></p>
+
+
+
+<h3 class="scene"><a name="SCENE_PREMIERE" id="SCENE_PREMIERE"></a>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p>
+LE ROI,&mdash;<i>comme l'a peint Titien</i>.&mdash;MONSIEUR DE LA<br />
+TOUR-LANDRY.<br />
+<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Comte, je veux mener à fin cette aventure.<br />
+Une femme bourgeoise, et de naissance obscure<br />
+Sans doute, mais charmante!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Et vous la rencontrez</span><br />
+Le dimanche à l'église?<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">À Saint-Germain-des-Prés.</span><br />
+J'y vais chaque dimanche.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Et voilà tout à l'heure</span><br />
+Deux mois que cela dure?<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Oui.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">La belle demeure?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Au cul-de-sac Bussy.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Près de l'hôtel Cossé?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI</span>, <i>avec un signe affirmat</i><br />
+<br />
+Dans l'endroit où l'on trouve un grand mur.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Ah! je sais,</span><br />
+Et vous la suivez, sire?<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Une farouche vieille</span><br />
+Qui lui garde les yeux, et la bouche et l'oreille,<br />
+Est toujours là.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Vraiment?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Et le plus curieux,</span><br />
+C'est que le soir un homme, à l'air mystérieux,<br />
+Très-bien enveloppé, pour se glisser dans l'ombre,<br />
+D'une cape fort noire et de la nuit fort sombre,<br />
+Entre dans la maison.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Hé! faites de même!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Hein!</span><br />
+La maison est fermée et murée au prochain!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.</span><br />
+<br />
+Par Votre Majesté quand la dame est suivie,<br />
+Vous a-t-elle parfois donné signe de vie?<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Mais, à certains regards, je crois, sans trop d'erreur,<br />
+Qu'elle n'a pas pour moi d'insurmontable horreur.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.</span><br />
+<br />
+Sait-elle que le roi l'aime?<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>avec un signe négatif.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Je me déguise</span><br />
+D'une livrée en laine et d'une robe grise.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY,</span> <i>riant</i>.<br />
+<br />
+Je vois que vous aimez d'un amour épuré<br />
+Quelque auguste Toinon, maîtresse d'un curé!<br />
+<br />
+<i>Entrent plusieurs seigneurs et Triboulet.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI</span>, <i>à monsieur de la Tour-Landry.</i><br />
+<br />
+Chut! on vient.&mdash;En amour il faut savoir se taire<br />
+Quand on veut réussir.<br />
+<br />
+<i>Se tournant vers Triboulet, qui s'est approché pendant ces dernières<br />
+paroles et les a entendues.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">N'est-ce pas?</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Le mystère</span><br />
+Est la seule enveloppe où la fragilité<br />
+D'une intrigue d'amour puisse être en sûreté.<br /></p>
+
+<h3 class="scene">SCÈNE II<a name="SCENE_II" id="SCENE_II"></a></h3>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+LE ROI, TRIBOULET, MONSIEUR DE GORDES, <i> plusieurs<br />
+Seigneurs. Les seigneurs superbement vêtus. Triboulet, dans son<br />
+costume de fou, comme l'a peint Boniface.</i><br />
+<br />
+<i>Le roi regarde passer un groupe de femmes.</i><br />
+<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.</span><br />
+<br />
+Madame de Vendosme est divine!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Mesdames</span><br />
+D'Albe et de Montchevreuil sont de fort belles femmes.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Madame de Cossé les passe toutes trois.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br />
+<br />
+Madame de Cossé! sire, baissez la voix.<br />
+<br />
+<i>Lui montrant monsieur de Cossé, qui passe au fond du théâtre.<br />
+</i><i>&mdash;Monsieur de Cossé, court et ventru, «un des quatre plus gros<br />
+gentilhommes de France,» dit Brantôme.</i><br />
+<br />
+Le mari vous entend.<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Hé! mon cher Simiane,</span><br />
+Qu'importe!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Il l'ira dire à madame Diane.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Qu'importe!<br />
+<br />
+<i>Il va au fond du théâtre parler à d'autres femmes qui passent.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>à monsieur de Gordes.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Il va fâcher Diane de Poitiers.</span><br />
+Il ne lui parle pas depuis huit jours entiers.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br />
+<br />
+S'il l'allait renvoyer à son mari?<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">J'espère</span><br />
+Que non.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Elle a payé la grâce de son père.</span><br />
+Partant, quitte.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">À propos du sieur de Saint-Vallier,</span><br />
+Quelle idée avait-il, ce vieillard singulier,<br />
+De mettre dans un lit nuptial sa Diane,<br />
+Sa fille, une beauté choisie et diaphane,<br />
+Un ange que du ciel la terre avait reçu,<br />
+Tout pêle-mêle avec un sénéchal bossu!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br />
+<br />
+C'est un vieux fou.&mdash;J'étais sur son échafaud même<br />
+Quand il reçut sa grâce.&mdash;Un vieillard grave et blême.<br />
+&mdash;J'étais plus près de lui que je ne suis de toi.<br />
+&mdash;Il ne dit rien, sinon: Que Dieu garde le roi!<br />
+Il est fou maintenant tout à fait.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>passant avec madame de Cossé.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Inhumaine!</span><br />
+Vous partez!<br />
+<br />
+<span class="nom">MADAME DE COSSÉ, </span><i>soupirant.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Pour Soissons, où mon mari m'emmène.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+N'est-ce pas une honte, alors que tout Paris,<br />
+Et les plus grands seigneurs et les plus beaux esprits,<br />
+Fixent sur vous des yeux pleins d'amoureuse envie,<br />
+À l'instant le plus beau d'une si belle vie,<br />
+Quand tous faiseurs de duels et de sonnets, pour vous,<br />
+Gardent leurs plus beaux vers et leurs plus fameux coups,<br />
+À l'heure où vos beaux yeux, semant partout les flammes,<br />
+Font sur tous leurs amants veiller toutes les femmes,<br />
+Que vous, qui d'un tel lustre éblouissez la cour,<br />
+Que, ce soleil parti, l'on doute s'il fait jour,<br />
+Vous alliez, méprisant duc, empereur, roi, prince,<br />
+Briller, astre bourgeois, dans un ciel de province!<br />
+<br />
+<span class="nom">MADAME DE COSSÉ.</span><br />
+<br />
+Calmez-vous!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Non, non, rien. Caprice original</span><br />
+Que d'éteindre le lustre au beau milieu du bal!<br />
+<br />
+<i>Entre monsieur de Cossé.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MADAME DE COSSÉ.</span><br />
+<br />
+Voici mon jaloux, sire!<br />
+<br />
+<i>Elle quitte vivement le roi.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Ah! le diable ait son âme!</span><br />
+<br />
+<i>À Triboulet.</i><br />
+<br />
+Je n'en ai pas moins fait un quatrain à sa femme!<br />
+Marot t'a-t-il montré ces derniers vers de moi?<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Je ne lis pas de vers de vous.&mdash;Des vers de roi<br />
+Sont toujours très-mauvais.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Drôle!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Que la canaille</span><br />
+Fasse rimer amour et jour vaille que vaille.<br />
+Mais près de la beauté gardez vos lots divers,<br />
+Sire, faites l'amour, Marot fera les vers.<br />
+Roi qui rime déroge.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>avec enthousiasme.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Ah! rimer pour les belles,</span><br />
+Cela hausse le c&#339;ur.&mdash;Je veux mettre des ailes<br />
+À mon donjon royal.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">C'est en faire un moulin.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Si je ne voyais là madame de Coislin,<br />
+Je te ferais fouetter.<br />
+<br />
+<i>Il court à madame de Coislin et paraît lui adresser quelques<br />
+galanteries.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>à part</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Suis le vent qui t'emporte</span><br />
+Aussi vers celle-là.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>s'approchant de Triboulet et lui<br />
+faisant remarquer ce qui se passe au fond du théâtre.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Voici par l'autre porte</span><br />
+Madame de Cossé. Je te gage ma foi<br />
+Qu'elle laisse tomber son gant pour que le roi<br />
+Le ramasse.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Observons.</span><br />
+<br />
+<i>Madame de Cossé, qui voit avec dépit les intentions du roi pour<br />
+madame de Coislin, laisse en effet tomber son bouquet. Le roi quitte<br />
+madame de Coislin et ramasse le bouquet de madame de Cossé, avec qui<br />
+il entame une conversation qui paraît fort tendre.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>à Triboulet.</i><br />
+<br />
+<br />L'ai-je dit?<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Admirable!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br />
+<br />
+Voilà le roi repris!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Une femme est un diable</span><br />
+Très-perfectionné.<br />
+<br />
+<i>Le roi serre la taille de madame de Cossé, et lui baise la main. Elle<br />
+rit et babille gaiement. Tout à coup monsieur de Cossé entre par la<br />
+porte du fond. Monsieur de Gordes le fait remarquer à<br />
+Triboulet.&mdash;Monsieur de Cossé s'arrête, l'&#339;il fixé sur le groupe du roi<br />
+et de sa femme.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>à Triboulet.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Le mari!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MADAME DE COSSÉ,</span> <i>apercevant son mari, au roi, qui la<br />
+tient presque embrassée.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Quittons-nous!</span><br />
+<br />
+<i>Elle glisse des mains du roi et s'enfuit.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Que vient-il faire ici, ce gros ventru jaloux?<br />
+<br />
+<i>Le roi s'approche du buffet au fond et se fait verser à boire.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>s'avançant sur le devant du théâtre,<br />
+tout rêveur.</i><br />
+<br />
+<i>À part.</i><br />
+<br />
+Que se disaient-ils?<br />
+<br />
+<i>Il s'approche avec vivacité de monsieur de la Tour-Landry, qui<br />
+lui fait signe qu'il a quelque chose à lui dire.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Quoi?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY,</span> <i>mystérieusement.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Votre femme est bien belle!</span><br />
+<br />
+<i>Monsieur de Cossé se rebiffe et va à monsieur de Gordes, qui<br />
+paraît avoir quelque chose à lui confier.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>bas.</i><br />
+<br />
+Qu'est-ce donc qui vous trotte ainsi par la cervelle?<br />
+Pourquoi regardez-vous si souvent de côté?<br />
+<br />
+<i>Monsieur de Cossé le quitte avec humeur et se trouve face à<br />
+face avec Triboulet, qui l'attire d'un air discret dans un coin du théâtre,<br />
+pendant que messieurs de Gordes et de la Tour-Landry rient à gorge<br />
+déployée.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>bas à monsieur de Cossé.</i><br />
+<br />
+Monsieur, vous avez l'air tout encharibotté!<br />
+<br />
+<i>Il éclate de rire et tourne le dos à monsieur de Cossé, qui sort<br />
+furieux.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>revenant.</i><br />
+<br />
+Oh! que je suis heureux! Près de moi, non, Hercules<br />
+Et Jupiter ne sont que des fats ridicules!<br />
+L'Olympe est un taudis!&mdash;Ces femmes, c'est charmant!<br />
+Je suis heureux! et toi?<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Considérablement.</span><br />
+<br />
+Je ris tout bas du bal, des jeux, des amourettes;<br />
+Moi, je critique, et vous, vous jouissez; vous êtes<br />
+Heureux comme un roi, sire, et moi, comme un bossu.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Jour de joie où ma mère en riant m'a conçu!<br />
+<br />
+<i>Regardant monsieur de Cossé, qui sort.</i><br />
+<br />
+Ce monsieur de Cossé seul dérange la fête.<br />
+Comment te semble-t-il?<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Outrageusement bête.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Ah! n'importe! excepté ce jaloux, tout me plaît.<br />
+Tout pouvoir, tout vouloir, tout avoir, Triboulet!<br />
+Quel plaisir d'être au monde, et qu'il fait bon de vivre!<br />
+Quel bonheur!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Je crois bien, sire, vous êtes ivre!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI</span>.<br />
+<br />
+Mais là-bas j'aperçois... les beaux yeux! les beaux bras!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Madame de Cossé?<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Viens, tu nous garderas!</span><br />
+<br />
+<i>Il chante.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Vivent les gais dimanches</span><br />
+<span class="nom">Du peuple de Paris!</span><br />
+<span class="nom">Quand les femmes sont blanches</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>chantant.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Quand les hommes sont gris.</span><br />
+<br />
+<i>Ils sortent. Entrent plusieurs gentilhommes.</i><br /></p>
+
+<h3 class="scene">SCÈNE III.<a name="SCENE_III" id="SCENE_III"></a></h3>
+
+<p>
+<br />
+MONSIEUR DE GORDES, MONSIEUR DE PARDAILLAN, <i>jeune<br />
+page blond</i>; MONSIEUR DE VIC, <i>maître</i> CLÉMENT MAROT,<br />
+<i>en habit de valet de chambre du roi; puis</i> MONSIEUR DE PIENNE,<br />
+<i>un ou deux gentilhommes. De temps en temps</i> MONSIEUR DE<br />
+COSSÉ, <i>qui se promène d'un air rêveur et très-sérieux.</i><br />
+<br />
+<br />
+<span class="nom">CLÉMENT MAROT</span>, <i>saluant monsieur de Gordes.</i><br />
+<br />
+Que savez-vous ce soir?<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Rien; que la fête est belle,</span><br />
+Que le roi s'amuse.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Ah! c'est une nouvelle!</span><br />
+Le roi s'amuse? Ah! diable!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>qui passe derrière eux.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Et c'est très-malheureux;</span><br />
+Car un roi qui s'amuse est un roi dangereux.<br />
+<br />
+<i>Il passe outre.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br />
+<br />
+Ce pauvre gros Cossé me met la mort dans l'âme.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT,</span> <i>bas.</i><br />
+<br />
+Il paraît que le roi serre de près sa femme?<br />
+<br />
+<i>Monsieur de Gordes lui fait un signe affirmatif. Entre monsieur de<br />
+Pienne.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br />
+<br />
+Eh! voilà ce cher duc!<br />
+<br />
+<i>Ils se saluent.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> d'un air mystérieux.<br />
+<br />
+<span class="ind">Mes amis! du nouveau!</span><br />
+Une chose à brouiller le plus sage cerveau!<br />
+Une chose admirable! une chose risible!<br />
+Une chose amoureuse! une chose impossible!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br />
+<br />
+Quoi donc?<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br />
+<br />
+<i>Il les ramasse en groupe autour de lui.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Chut!</span><br />
+<br />
+<i>À Marot, qui est allé causer avec d'autres dans un coin.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Venez çà, maître Clément Marot!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT,</span> <i>approchant</i>.<br />
+<br />
+Que me veut monseigneur?<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR PIENNE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Vous êtes un grand sot.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+Je ne me croyais grand en aucune manière.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR PIENNE.</span><br />
+<br />
+J'ai lu dans votre écrit du siége de Peschière<br />
+Ces vers sur Triboulet? «Fou de tête écorné,<br />
+Aussi sage à trente ans que le jour qu'il est né...&mdash;»<br />
+Vous êtes un grand sot!<br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Que Cupido me damne</span><br />
+Si je vous comprends!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Soit!</span><br />
+<br />
+<i>À monsieur de Gordes.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Monsieur de Simiane,</span><br />
+<br />
+<i>À monsieur de Pardaillan.</i><br />
+<br />
+Monsieur de Pardaillan,<br />
+<br />
+<i>Monsieur de Gordes, monsieur de Pardaillan, Marot et<br />
+monsieur de Cossé, qui est venu se joindre au groupe, font cercle autour<br />
+du duc.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">devinez, s'il vous plaît.</span><br />
+Une chose inouïe arrive à Triboulet.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN.</span><br />
+<br />
+Il est devenu droit?<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br />
+<br />
+On l'a fait connétable?<br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+On l'a servi tout cuit par hasard sur la table?<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br />
+<br />
+Non. C'est plus drôle. Il a...&mdash;Devinez ce qu'il a.&mdash;<br />
+C'est incroyable!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Un duel avec Gargantua!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br />
+<br />
+Point.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Un singe plus laid que lui?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Non pas.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Sa poche</span><br />
+Pleine d'écus?<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br />
+<br />
+L'emploi du chien du tourne-broche?<br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+Un rendez-vous avec la Vierge au Paradis?<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br />
+<br />
+Une âme, par hasard?<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Je vous le donne en dix!</span><br />
+Triboulet le bouffon, Triboulet le difforme,<br />
+Cherchez bien ce qu'il a...&mdash;quelque chose d'énorme!<br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+Sa bosse?<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Non, il a...&mdash;Je vous le donne en cent!</span><br />
+Une maîtresse!<br />
+<br />
+<i>Tous éclatent de rire.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Ah! ah! le duc est fort plaisant.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN.</span><br />
+<br />
+Le bon conte!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Messieurs, j'en jure sur mon âme,</span><br />
+Et je vous ferai voir la porte de la dame.<br />
+Il y va tous les soirs, vêtu d'un manteau brun,<br />
+L'air sombre et furieux, comme un poëte à jeun.<br />
+Je lui veux faire un tour. Rôdant à la nuit close,<br />
+Près de l'hôtel Cossé, j'ai découvert la chose.<br />
+Gardez-moi le secret.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Quel sujet de rondeau!</span><br />
+Quoi! Triboulet la nuit se change en Cupido!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN,</span> <i>riant.</i><br />
+<br />
+Une femme à messer Triboulet<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>riant.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Une selle</span><br />
+Sur un cheval de bois!<br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT,</span> riant.<br />
+<br />
+<span class="ind">Je crois que la donzelle,</span><br />
+Si quelque autre Bedfort débarquait à Calais,<br />
+Aurait tout ce qu'il faut pour chasser les Anglais!<br />
+<br />
+<i>Tous rient. Survient monsieur de Vic. Monsieur de Pienne met son<br />
+doigt sur sa bouche.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br />
+<br />
+Chut!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN,</span> <i>à monsieur de Pienne.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">D'où vient que le roi sort aussi vers la brune,</span><br />
+Tous les jours et tout seul, comme cherchant fortune?<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br />
+<br />
+Vic nous dira cela.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE VIC.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Ce que je sais d'abord,</span><br />
+C'est que Sa Majesté paraît s'amuser fort.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br />
+<br />
+Ah! ne m'en parlez pas!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE VIC.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Mais que je me soucie</span><br />
+De quel côté le vent pousse sa fantaisie,<br />
+Pourquoi le soir il sort, dans sa cape d'hiver,<br />
+Méconnaissable en tout de vêtements et d'air,<br />
+Si de quelque fenêtre il se fait une porte,<br />
+N'étant pas marié, mes amis, que m'importe!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>hochant la tête.</i><br />
+<br />
+Un roi,&mdash;les vieux seigneurs, messieurs, savent cela,&mdash;<br />
+Prend toujours chez quelqu'un tout le plaisir qu'il a.<br />
+Gare à quiconque a s&#339;ur, femme ou fille à séduire!<br />
+Un puissant en gaîté ne peut songer qu'à nuire.<br />
+Il est bien des sujets de craindre là dedans.<br />
+D'une bouche qui rit on voit toutes les dents.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE VIC,</span> <i>bas aux autres.</i><br />
+<br />
+Comme il a peur du roi!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Sa femme fort charmante</span><br />
+En a moins peur que lui.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">C'est ce qui l'épouvante.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br />
+<br />
+Cossé, vous avez tort. Il est très-important<br />
+De maintenir le roi gai, prodigue et content.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i> à monsieur de Gordes.</i><br />
+<br />
+Je suis de ton avis, comte! un roi qui s'ennuie,<br />
+C'est une jeune fille en noir, c'est un été de pluie.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN.</span><br />
+<br />
+C'est un amour sans duel.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE VIC.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">C'est un flacon plein d'eau.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT,</span> <i>bas.</i><br />
+<br />
+Le roi revient avec Triboulet-Cupido.<br />
+<br />
+<i>Entrent le roi et Triboulet. Les courtisans s'écartent avec respect.</i><br /></p>
+
+<h3 class="scene">SCÈNE IV.<a name="SCENE_IV" id="SCENE_IV"></a></h3>
+
+<p>
+<br />
+<span class="nom">LES MÊMES, LE ROI, TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>entrant, et comme poursuivant une<br />
+conversation commencée.</i><br />
+<br />
+Des savants à la cour! monstruosité rare!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Fais entendre raison à ma s&#339;ur de Navarre.<br />
+Elle veut m'entourer de savants<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Entre nous,</span><br />
+Convenez de ceci,&mdash;que j'ai bu moins que vous.<br />
+Donc, sire, j'ai sur vous, pour bien juger les choses,<br />
+Dans tous leurs résultats et dans toutes leurs causes,<br />
+Un avantage immense, et même deux, je crois<br />
+C'est de n'être pas gris et de n'être pas roi.<br />
+&mdash;Plutôt que des savants, ayez ici la peste,<br />
+La fièvre, et cætera!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+L'avis est un peu leste.<br />
+Ma s&#339;ur veut m'entourer de savants!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">C'est bien mal</span><br />
+De la part d'une s&#339;ur.&mdash;Il n'est pas d'animal,<br />
+Pas de corbeau goulu, pas de loup, pas de chouette,<br />
+Pas d'oison, pas de b&#339;uf, pas même de poëte,<br />
+Pas de mahométan, pas de théologien,<br />
+Pas d'échevin flamand, pas d'ours et pas de chien,<br />
+Plus laid, plus chevelu, plus repoussant de formes,<br />
+Plus carapaçonné d'absurdités énormes,<br />
+Plus hérissé, plus sale, et plus gonflé de vent,<br />
+Que cet âne bâté qu'on appelle un savant!<br />
+&mdash;Manquez-vous de plaisirs, de pouvoir, de conquêtes,<br />
+Et de femmes en fleur pour parfumer vos fêtes?<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Hai... ma s&#339;ur Marguerite un soir m'a dit très-bas<br />
+Que les femmes toujours ne me suffiraient pas,<br />
+Et quand je m'ennuirai<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Médecine inouïe!</span><br />
+Conseiller les savants à quelqu'un qui s'ennuie!<br />
+Madame Marguerite est, vous en conviendrez,<br />
+Toujours pour les partis les plus désespérés.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Eh bien! pas de savants, mais cinq ou six poëtes<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Sire! j'aurais plus peur, étant ce que vous êtes,<br />
+D'un poëte, toujours de rime barbouillé,<br />
+Que Belzébuth n'a pas peur d'un goupillon mouillé.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Cinq ou six<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Cinq ou six! c'est toute une écurie!</span><br />
+C'est une académie, une ménagerie!<br />
+<br />
+<i>Montrant Marot.</i><br />
+<br />
+N'avons-nous pas assez de Marot que voici,<br />
+Sans nous empoisonner de poëtes ainsi!<br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+Grand merci!<br />
+<br />
+<i>À part.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Le bouffon eût mieux fait de se taire!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Les femmes, sire! ah Dieu! c'est le ciel, c'est la terre!<br />
+C'est tout! Mais vous avez les femmes! vous avez<br />
+Les femmes! laissez-moi tranquille! vous rêvez,<br />
+De vouloir des savants!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Moi, foi de gentilhomme!</span><br />
+Je m'en soucie autant qu'un poisson d'une pomme.<br />
+<br />
+<i>Éclats de rire dans un groupe au fond.&mdash;À Triboulet.</i><br />
+<br />
+Tiens, voilà des muguets qui se raillent de toi.<br />
+<br />
+<i>Triboulet va les écouter et revient.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Non, c'est d'un autre fou.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Bah! de qui donc?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Du roi.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Vrai! que chantent-ils?<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Sire, ils vous disent avare,</span><br />
+Et qu'argent et faveurs s'en vont dans la Navarre,<br />
+Qu'on ne fait rien pour eux.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Oui, je les vois d'ici</span><br />
+Tous les trois.&mdash;Montchenu, Brion, Montmorency<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Juste.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Ces courtisans! engeance détestable!</span><br />
+J'ai fait l'un amiral, le second connétable,<br />
+Et l'autre, Montchenu, maître de mon hôtel.<br />
+Ils ne sont pas contents! as-tu vu rien de tel?<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Mais vous pouvez encor, c'est justice à leur rendre,<br />
+Les faire quelque chose.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Et quoi?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Faites-les pendre.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>riant, aux trois seigneurs qui sont<br />
+toujours au fond du théâtre</i>.<br />
+<br />
+Messieurs, entendez-vous ce que dit Triboulet?<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE BRION.</span><br />
+<br />
+<i>Il jette sur le fou un regard de colère.</i><br />
+<br />
+Oui, certe!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE MONTMORENCY.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Il le paîra!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE MONTCHENU.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Misérable valet!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>au roi.</i><br />
+<br />
+Mais, sire, vous devez avoir parfois dans l'âme<br />
+Un vide...&mdash;Autour de vous n'avoir pas de femme<br />
+Dont l'&#339;il vous dise non, dont le c&#339;ur dise oui!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Qu'en sais-tu?<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">N'être aimé que d'un c&#339;ur ébloui,</span><br />
+Ce n'est pas être aimé.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Sais-tu si pour moi-même</span><br />
+Il n'est pas dans ce monde une femme qui m'aime?<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Sans vous connaître?<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Eh! oui.</span><br />
+<br />
+<i>À part.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Sans compromettre ici</span><br />
+Ma petite beauté du cul-de-sac Bussy.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Une bourgeoise donc?<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Pourquoi non?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>vivement.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Prenez garde.</span><br />
+Une bourgeoise! ô ciel! votre amour se hasarde.<br />
+Les bourgeois sont parfois de farouches Romains.<br />
+Quand on touche à leur bien, la marque en reste aux mains.<br />
+Tenez, contentons-nous, fous et rois que nous sommes,<br />
+Des femmes et des s&#339;urs de vos bons gentilhommes.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Oui, je m'arrangerais de la femme à Cossé.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Prenez-la.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>riant.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">C'est facile à dire et malaisé</span><br />
+<br />
+À faire.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Enlevons-la cette nuit.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>montrant monsieur de Cossé</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Et le comte?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Et la Bastille?<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Oh! non.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Pour régler votre compte,</span><br />
+Faites-le duc.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Il est jaloux comme un bourgeois.</span><br />
+Il refusera tout, et crîra sur les toits.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>rêveur.</i><br />
+<br />
+Cet homme est fort gênant: qu'on le paye ou l'exile<br />
+<br />
+<i>Depuis quelques instants, monsieur de Cossé s'est rapproché par<br />
+derrière du roi et du fou, il écoute leur conversation. Triboulet se frappe<br />
+le front avec joie.</i><br />
+<br />
+Mais il est un moyen commode, très-facile,<br />
+Simple, auquel je devrais avoir déjà pensé.<br />
+<br />
+<i>Monsieur de Cossé se rapproche et écoute.</i><br />
+<br />
+&mdash;Faites couper la tête à monsieur de Cossé.<br />
+<br />
+<i>Monsieur de Cossé recule tout effaré.</i><br />
+<br />
+&mdash;... On suppose un complot avec l'Espagne ou Rome<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>éclatant.</i><br />
+<br />
+Oh! le petit satan!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>riant, et frappant sur l'épaule de monsieur Cossé.</i><br />
+<br />
+<i>À Triboulet.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Là, foi de gentilhomme,</span><br />
+Y penses-tu? couper la tête que voilà!<br />
+Regarde cette tête, ami: vois-tu cela?<br />
+S'il en sort une idée, elle est toute cornue.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Comme le moule auquel elle était contenue.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br />
+<br />
+Couper ma tête!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Eh bien?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>à Triboulet</i>.<br />
+<br />
+Tu le pousses à bout?<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Que diable! on n'est pas roi pour se gêner en tout,<br />
+Pour ne point se passer la moindre fantaisie.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br />
+<br />
+Me couper la tête! ah! j'en ai l'âme saisie!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Mais c'est tout simple.&mdash;Où donc est la nécessité<br />
+De ne vous pas couper la tête?<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">En vérité!</span><br />
+<br />
+Je te châtirai, drôle!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Oh! je ne vous crains guère!</span><br />
+Entouré de puissants auxquels je fais la guerre,<br />
+Je ne crains rien, monsieur, car je n'ai sur le cou<br />
+Autre chose à risquer que la tête d'un fou.<br />
+Je ne crains rien, sinon que ma bosse me rentre<br />
+Au corps, et comme à vous me tombe dans le ventre,<br />
+Ce qui m'enlaidirait.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>la main sur son épée.</i><br />
+<br />
+Maraud!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Comte, arrêtez.&mdash;<br />
+Viens, fou!<br />
+<br />
+<i>Il s'éloigne avec Triboulet en riant.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Le roi se tient de rire les côtés!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN.</span><br />
+<br />
+Comme à la moindre chose il rit, il s'abandonne!<br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+C'est curieux, un roi qui s'amuse en personne!<br />
+<br />
+<i>Une fois le fou et le roi éloignés, les courtisans se rapprochent, et<br />
+suivent Triboulet d'un regard de haine.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE BRION.</span><br />
+<br />
+Vengeons-nous du bouffon!<br />
+<br />
+<span class="nom">TOUS.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Hun!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+Il est cuirassé.<br />
+Par où le prendre? où donc le frapper?<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Je le sai.</span><br />
+Nous avons contre lui chacun quelque rancune,<br />
+Nous pouvons nous venger.<br />
+<br />
+<i>Tous se rapprochent avec curiosité de monsieur de Pienne.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Trouvez-vous à la brune,</span><br />
+Ce soir, tous bien armés, au cul-de-sac Bussy,&mdash;<br />
+Près de l'hôtel Cossé.&mdash;Plus un mot de ceci.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+Je devine.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">C'est dit?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TOUS.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">C'est dit.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Silence! il rentre.</span><br />
+<br />
+<i>Rentrent Triboulet, et le roi entouré de femmes.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET</span>, <i>seul de son côté, à part.</i><br />
+<br />
+À qui jouer un tour maintenant?&mdash;au roi...&mdash;Diantre!<br />
+<br />
+<span class="nom">UN VALET,</span> <i>entrant, bas à Triboulet.</i><br />
+<br />
+Monsieur de Saint-Vallier, un vieillard tout en noir,<br />
+Demande à voir le roi.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>se frottant les mains</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Mortdieu! laissez-nous voir</span><br />
+Monsieur de Saint-Vallier.<br />
+<br />
+<i>Le valet sort.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">C'est charmant! comment diable!</span><br />
+Mais cela va nous faire un esclandre effroyable!<br />
+<br />
+<i>Bruit, tumulte au fond du théâtre, à la grande porte.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">UNE VOIX</span>, <i>au dehors</i><br />
+<br />
+Je veux parler au roi!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI</span>, <i>s'interrompant de sa causerie.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Non!... Qui donc est entré?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LA MÊME VOIX.</span><br />
+<br />
+Parler au roi!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI</span>, <i>vivement</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Non, non!</span><br />
+<br />
+<i>Un vieillard, vêtu de deuil, perce la foule et vient se placer devant le<br />
+roi, qu'il regarde fixement. Tous les courtisans s'écartent avec<br />
+étonnement.</i><br /></p>
+
+<h3 class="scene">SCÈNE V.<a name="SCENE_V" id="SCENE_V"></a></h3>
+
+<p>
+<br />
+LES MÊMES, MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, <i>grand deuil,<br />
+barbe et cheveux blancs.</i><br />
+<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE SAINT-VALLIER,</span> <i>au roi.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Si! je vous parlerai!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Monsieur de Saint-Vallier!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE SAINT-VALLIER,</span> <i>immobile au seuil.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">C'est ainsi qu'on me nomme.</span><br />
+<br />
+<i>Le roi fait un pas vers lui avec colère. Triboulet l'arrête.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Oh! sire! laissez-moi haranguer le bonhomme.<br />
+<br />
+<i>À monsieur de Saint-Vallier, avec une attitude théâtrale.</i><br />
+<br />
+Monseigneur!&mdash;Vous aviez conspiré contre nous,<br />
+Nous vous avons fait grâce en roi clément et doux.<br />
+C'est au mieux. Quelle rage à présent vient vous prendre<br />
+D'avoir des petits-fils de monsieur votre gendre?<br />
+Votre gendre est affreux, mal bâti, mal tourné,<br />
+Marqué d'une verrue au beau milieu du né,<br />
+Borgne, disent les uns, velu, chétif et blême,<br />
+Ventru comme monsieur,<br />
+<br />
+<i>Il montre monsieur de Cossé, qui se cabre.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Bossu comme moi-même.</span><br />
+Qui verrait votre fille à son côté rirait.<br />
+Si le roi n'y mettait bon ordre, il vous ferait<br />
+Des petits-fils tortus, des petits-fils horribles,<br />
+Roux, brèche-dents, manqués, effroyables, risibles,<br />
+Ventrus comme monsieur,<br />
+<br />
+<i>Montrant encore monsieur de Cossé, qu'il salue et qui s'indigne.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Et bossus comme moi!</span><br />
+Votre gendre est trop laid!&mdash;laissez faire le roi,<br />
+Et vous aurez un jour des petits-fils ingambes<br />
+Pour vous tirer la barbe et vous grimper aux jambes.<br />
+<br />
+<i>Les courtisans applaudissent Triboulet avec des huées et des éclats<br />
+de rire.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE SAINT-VALLIER,</span> <i>sans regarder le<br />
+bouffon.</i><br />
+<br />
+Une insulte de plus!&mdash;Vous, sire, écoutez-moi<br />
+Comme vous le devez, puisque vous êtes roi!<br />
+Vous m'avez fait un jour mener pieds nus en Grève,<br />
+Là, vous m'avez fait grâce, ainsi que dans un rêve,<br />
+Et je vous ai béni, ne sachant en effet<br />
+Ce qu'un roi cache au fond d'une grâce qu'il fait.<br />
+Or, vous aviez caché ma honte dans la mienne.<br />
+Oui, sire, sans respect pour une race ancienne,<br />
+Pour le sang de Poitiers, noble depuis mille ans,<br />
+Tandis que, revenant de la Grève à pas lents,<br />
+Je priais dans mon c&#339;ur le dieu de la victoire<br />
+Qu'il vous donnât mes jours de vie en jours de gloire,<br />
+Vous, François de Valois, le soir du même jour,<br />
+Sans crainte, sans pitié, sans pudeur, sans amour,<br />
+Dans votre lit, tombeau de la vertu des femmes,<br />
+Vous avez froidement, sous vos baisers infâmes,<br />
+Terni, flétri, souillé, déshonoré, brisé<br />
+Diane de Poitiers, comtesse de Brezé!<br />
+Quoi! lorsque j'attendais l'arrêt qui me condamne,<br />
+Tu courais donc au Louvre, ô ma chaste Diane!<br />
+Et lui, ce roi, sacré chevalier par Bayard,<br />
+Jeune homme auquel il faut des plaisirs de vieillard,<br />
+Pour quelques jours de plus dont Dieu seul sait le compte<br />
+Ton père sous ses pieds, te marchandait ta honte,<br />
+Et cet affreux tréteau, chose horrible à penser!<br />
+Qu'un matin le bourreau vint en Grève dresser,<br />
+Avant la fin du jour devait être, ô misère!<br />
+Ou le lit de la fille, ou l'échafaud du père!<br />
+Ô Dieu! qui nous jugez, qu'avez-vous dit là-haut,<br />
+Quand vos regards ont vu sur ce même échafaud<br />
+Se vautrer, triste et louche, et sanglante et souillée,<br />
+La luxure royale en clémence habillée?<br />
+Sire! en faisant cela, vous avez mal agi.<br />
+Que du sang d'un vieillard le pavé fût rougi,<br />
+C'était bien. Ce vieillard, peut-être respectable,<br />
+Le méritait, étant de ceux du connétable.<br />
+Mais que pour le vieillard vous ayez pris l'enfant,<br />
+Que vous ayez broyé sous un pied triomphant<br />
+La pauvre femme en pleurs, à s'effrayer trop prompte,<br />
+C'est une chose impie, et dont vous rendrez compte!<br />
+Vous avez dépassé votre droit d'un grand pas.<br />
+Le père était à vous, mais la fille, non pas.<br />
+Ah! vous m'avez fait grâce!&mdash;Ah! vous nommez la chose<br />
+Une grâce! et je suis un ingrat, je suppose!<br />
+&mdash;Sire, au lieu d'abuser ma fille, bien plutôt<br />
+Que n'êtes-vous venu vous-même en mon cachot!<br />
+Je vous aurais crié:&mdash;Faites-moi mourir, grâce!<br />
+Oh! grâce pour ma fille et grâce pour ma race!<br />
+Oh! faites-moi mourir! la tombe et non l'affront!<br />
+Pas de tête plutôt qu'une souillure au front!<br />
+Oh! monseigneur le roi, puisqu'ainsi l'on vous nomme,<br />
+Croyez-vous qu'un chrétien, un comte, un gentilhomme,<br />
+Soit moins décapité, répondez, monseigneur,<br />
+Quand, au lieu de la tête, il lui manque l'honneur?<br />
+&mdash;J'aurais dit cela, sire, et le soir, dans l'église,<br />
+Dans mon cercueil sanglant baisant ma barbe grise,<br />
+Ma Diane au c&#339;ur pur, ma fille au front sacré,<br />
+Honorée, eût prié pour son père honoré!<br />
+&mdash;Sire, je ne viens pas redemander ma fille;<br />
+Quand on n'a plus d'honneur, on n'a plus de famille.<br />
+Qu'elle vous aime ou non d'un amour insensé,<br />
+Je n'ai rien à reprendre où la honte a passé.<br />
+Gardez-la.&mdash;Seulement je me suis mis en tête<br />
+De venir vous troubler ainsi dans chaque fête,<br />
+Et jusqu'à ce qu'un père, un frère ou quelque époux,<br />
+&mdash;La chose arrivera,&mdash;nous ait vengés de vous,<br />
+Pâle, à tous vos banquets, je reviendrai vous dire:<br />
+&mdash;Vous avez mal agi, vous avez mal fait, sire!&mdash;<br />
+Et vous m'écouterez, et votre front terni<br />
+Ne se relèvera que quand j'aurai fini.<br />
+Vous voudrez, pour forcer ma vengeance à se taire,<br />
+Me rendre au bourreau. Non. Vous ne l'oserez faire,<br />
+De peur que ce ne soit mon spectre qui demain<br />
+<br />
+<i>Montrant sa tête.</i><br />
+<br />
+Revienne vous parlez,&mdash;cette tête à la main!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>comme suffoqué de colère.</i><br />
+<br />
+On s'oublie à ce point d'audace et de délire!...&mdash;<br />
+<br />
+<i>À monsieur de Pienne.</i><br />
+<br />
+Duc! arrêtez monsieur!<br />
+<br />
+<i>Monsieur de Pienne fait un signe, et deux hallebardiers se placent de<br />
+chaque côté de monsieur de Saint-Villier.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>riant.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Le bonhomme est fou, sire!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE SAINT-VALLIER,</span> <i>levant le bras.</i><br />
+<br />
+Soyez maudits tous deux!&mdash;<br />
+<br />
+<i>Au roi.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Sire, ce n'est pas bien.</span><br />
+Sur le lion mourant vous lâchez votre chien!<br />
+<br />
+<i>À Triboulet.</i><br />
+<br />
+Qui que tu sois, valet à langue de vipère,<br />
+Qui fais risée ainsi de la douleur d'un père,<br />
+Sois maudit!&mdash;<br />
+<br />
+<i>Au roi</i><br />
+<br />
+<span class="ind">J'avais droit d'être par vous traité</span><br />
+Comme une Majesté par une Majesté.<br />
+Vous êtes roi, moi père, et l'âge vaut le trône.<br />
+Nous avons tous les deux au front une couronne<br />
+Où nul de doit lever de regards insolents,<br />
+Vous, de fleurs de lis d'or, et moi, de cheveux blancs.<br />
+Roi, quand un sacrilége ose insulter la vôtre,<br />
+C'est vous qui la vengez;&mdash;c'est Dieu qui venge l'autre.<br />
+</p>
+
+<h3 class="acte"><a name="II" id="II"></a>II.
+SALTABADIL
+ACTE DEUXIÈME</h3>
+
+<p>
+<i>Le recoin le plus désert du cul-de-sac Bussy. À droite, une petite<br />
+maison de discrète apparence, avec une petite cour entourée d'un mur qui<br />
+occupe une partie du théâtre. Dans cette cour, quelques arbres, un banc<br />
+de pierre. Dans le mur, une porte qui donne sur la rue; sur le mur, une<br />
+terrasse étroite couverte d'un toit supporté par des arcades dans le<br />
+goût de la renaissance.&mdash;La porte du premier étage de la maison donne<br />
+sur une terrasse, qui communique avec la cour par un degré.&mdash;À gauche,<br />
+les murs très-hauts des jardins de l'hôtel de Cossé.&mdash;Au fond, des<br />
+maisons éloignées; le clocher de Saint-Séverin.</i></p>
+
+<h3 class="scene">SCÈNE PREMIÈRE.<a name="SCENE_PREMIEREa" id="SCENE_PREMIEREa"></a></h3>
+
+<p>
+<br />
+TRIBOULET, SALTABADIL. <i>&mdash;Pendant une partie de la scène,</i> MONSIEUR DE PIENNE et MONSIEUR DE GORDES <i>au fond du<br />
+théâtre.</i><br />
+<br />
+<i>Triboulet, enveloppé d'un manteau et sans aucun de ses<br />
+attributs de bouffon, paraît dans la rue et se dirige vers la porte<br />
+pratiquée dans le mur. Un homme vêtu de noir et également couvert<br />
+d'une cape, dont le bas est relevé par une épée, le suit.</i><br />
+<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>rêveur.</i><br />
+<br />
+Ce vieillard m'a maudit!<br />
+<br />
+<span class="nom">L'HOMME,</span> <i>le saluant</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Monsieur</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET</span>, <i>se détournant avec humeur</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Ah!</span><br />
+<br />
+<i>Cherchant dans sa poche.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Je n'ai rien.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">L'HOMME.</span><br />
+<br />
+Je ne demande rien, monsieur! fi donc!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>lui faisant signe de le laisser tranquille et de<br />
+s'éloigner.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">C'est bien!</span><br />
+<br />
+<i>Entrent monsieur de Pienne et monsieur de Gordes, qui s'arrêtent en<br />
+observation au fond du théâtre.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">L'HOMME,</span> <i>le saluant</i>.<br />
+<br />
+Monsieur me juge mal. Je suis homme d'épée.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>reculant.</i><br />
+<br />
+Est-ce un voleur?<br />
+<br />
+<span class="nom">L'HOMME,</span> <i>s'approchant d'un air doucereux</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Monsieur a la mine occupée.</span><br />
+Je vous vois tous les soirs de ce côté rôder.<br />
+Vous avez l'air d'avoir une femme à garder!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>à part.</i><br />
+<br />
+Diable!<br />
+<br />
+<i>Haut.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Je ne dis pas mes affaires aux autres.</span><br />
+<br />
+<i>Il veut passer outre; l'homme le retient.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">L'HOMME.</span><br />
+<br />
+Mais c'est pour votre bien qu'on se mêle des vôtres.<br />
+Si vous me connaissiez, vous me traiteriez mieux.<br />
+<br />
+<i>S'approchant.</i><br />
+<br />
+Peut-être à votre femme un fat fait les doux yeux,<br />
+Et vous êtes jaloux?<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>impatienté</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Que voulez-vous, en somme?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">L'HOMME,</span> <i>avec un sourire aimable, bas et vite</i>.<br />
+<br />
+Pour quelque paraguante on vous tûra votre homme.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>respirant</i>.<br />
+<br />
+Ah! c'est fort bien!<br />
+<br />
+<span class="nom">L'HOMME.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Monsieur, vous voyez que je suis</span><br />
+Un honnête homme<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Peste!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">L'HOMME.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Et que si je vous suis</span><br />
+C'est pour de bons desseins.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Oui, certe, un homme utile!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">L'HOMME,</span> <i>modestement</i>.<br />
+<br />
+Le gardien de l'honneur des dames de la ville.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Et combien prenez-vous pour tuer un galant?<br />
+<br />
+<span class="nom">L'HOMME.</span><br />
+<br />
+C'est selon le galant qu'on tue,&mdash;et le talent<br />
+Qu'on a.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Pour dépêcher un grand seigneur?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">L'HOMME.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Ah! diantre!</span><br />
+On court plus d'un péril de coups d'épée au ventre.<br />
+Ces gens-là sont armés. On y risque sa chair.<br />
+Le grand seigneur est cher.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Le grand seigneur est cher!</span><br />
+Est-ce que les bourgeois, par hasard, se permettent<br />
+De se faire tuer entre eux?<br />
+<br />
+<span class="nom">L'HOMME,</span> <i>souriant</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Mais ils s'y mettent!</span><br />
+&mdash;C'est un luxe pourtant,&mdash;luxe, vous comprenez,<br />
+Qui reste en général parmi les gens bien nés.<br />
+Il est quelques faquins qui, pour de grosses sommes,<br />
+Tiennent à se donner des airs de gentilhommes,<br />
+Et me font travailler.&mdash;Mais ils me font pitié.<br />
+&mdash;On me donne moitié d'avance, et la moitié<br />
+Après.&mdash;<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>hochant la tête.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Oui, vous risquez le gibet, le supplice</span><br />
+<br />
+<span class="nom">L'HOMME,</span> <i>souriant</i>.<br />
+<br />
+Non, non, nous redevons un droit à la police.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Tant pour un homme?<br />
+<br />
+<span class="nom">L'HOMME,</span> <i>avec un signe affirmatif</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">À moins... que vous dirai-je, moi?</span><br />
+Qu'on n'ait tué, mon Dieu... qu'on n'ait tué... le roi!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Et comment t'y prends-tu?<br />
+<br />
+<span class="nom">L'HOMME.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Monsieur, je tue en ville</span><br />
+Ou chez moi, comme on veut.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Ta manière est civile.</span><br />
+<br />
+L'HOMME.<br />
+<br />
+J'ai pour aller en ville un estoc bien pointu.<br />
+J'attends l'homme le soir<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Chez toi, comment fais-tu?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">L'HOMME.</span><br />
+<br />
+J'ai ma s&#339;ur Maguelonne, une fort belle fille<br />
+Qui danse dans la rue et qu'on trouve gentille.<br />
+Elle attire chez nous le galant une nuit<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Je comprends.<br />
+<br />
+<span class="nom">L'HOMME.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Vous voyez, cela se fait sans bruit,</span><br />
+C'est décent.&mdash;Donnez-moi, monsieur, votre pratique.<br />
+Vous en serez content. Je ne tiens pas boutique,<br />
+Je ne fais pas d'éclats. Surtout je ne suis point<br />
+De ces gens à poignard, serrés dans leur pourpoint,<br />
+Qui vont se mettre dix pour la moindre équipée,<br />
+Bandits dont le courage est court comme l'épée.<br />
+<br />
+<i>Il tire de dessous sa cape une épée démesurément longue.</i><br />
+<br />
+Voici mon instrument.&mdash;<br />
+<br />
+<i>Triboulet recule d'effroi.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Pour vous servir.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>considérant l'épée avec surprise.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Vraiment!</span><br />
+&mdash;Merci, je n'ai besoin de rien pour le moment.<br />
+<br />
+<span class="nom">L'HOMME,</span> <i>remettant l'épée au fourreau.</i><br />
+<br />
+Tant pis.&mdash;Quand vous voudrez me voir, je me promène<br />
+Tous les jours à midi devant l'hôtel du Maine.<br />
+Mon nom, Saltabadil.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Bohême?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">L'HOMME,</span> <i>saluant.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Et bourguignon.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>écrivant sur ses tablettes au fond<br />
+du théâtre.</i><br />
+<br />
+<i>Bas, à monsieur de Pienne</i><br />
+<br />
+Un homme précieux, et dont je prends le nom.<br />
+<br />
+<span class="nom">L'HOMME,</span> <i>à Triboulet</i>.<br />
+<br />
+Monsieur, ne pensez pas mal de moi, je vous prie.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Non. Que diable! il faut bien avoir une industrie!<br />
+<br />
+<span class="nom">L'HOMME.</span><br />
+<br />
+À moins de mendier et d'être un fainéant,<br />
+Un gueux.&mdash;J'ai quatre enfants<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Qu'il serait malséant</span><br />
+De ne plus élever...&mdash;<br />
+<br />
+<i>Le congédiant.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Le ciel vous tienne en joie!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>à monsieur de Gordes, au fond,<br />
+montrant Triboulet</i>.<br />
+<br />
+Il fait grand jour encor, je crains qu'il ne vous voie.<br />
+<br />
+<i>Tous deux sortent.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>à l'homme</i>.<br />
+<br />
+Bonsoir!<br />
+<br />
+<span class="nom">L'HOMME,</span> <i>le saluant</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Adiusias. Tout votre serviteur.</span><br />
+<br />
+<i>Il sort.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>le regardant s'éloigner</i>.<br />
+<br />
+Nous sommes tous les deux à la même hauteur.<br />
+Une langue acérée, une lame pointue.<br />
+Je suis l'homme qui rit, il est l'homme qui tue.<br /></p>
+
+<h3 class="scene">SCÈNE II.<a name="SCENE_IIa" id="SCENE_IIa"></a></h3>
+
+<p>
+<br />
+<i>L'homme disparu, Triboulet ouvre doucement la petite porte<br />
+pratiquée dans le mur de la cour; il regarde au dehors avec précaution,<br />
+puis il tire la clef de la serrure et referme soigneusement la porte en<br />
+dedans; il fait quelques pas dans la cour d'un air soucieux et<br />
+préoccupé.</i><br />
+<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>seul.</i><br />
+<br />
+Ce vieillard m'a maudit...&mdash;Pendant qu'il me parlait,<br />
+Pendant qu'il me criait:&mdash;Oh! sois maudit, valet!&mdash;<br />
+Je raillais sa douleur.&mdash;Oh! oui, j'étais infâme,<br />
+Je riais, mais j'avais l'épouvante dans l'âme.&mdash;<br />
+<br />
+<i>Il va s'asseoir sur le petit banc près de la table de pierre.</i><br />
+<br />
+Maudit!<br />
+<br />
+<i>Profondément rêveur et la main sur son front.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Ah! la nature et les hommes m'ont fait</span><br />
+Bien méchant, bien cruel et bien lâche, en effet.<br />
+Ô rage! être bouffon! ô rage! être difforme!<br />
+Toujours cette pensée! et, qu'on veille ou qu'on dorme,<br />
+Quand du monde en rêvant vous avez fait le tour,<br />
+Retomber sur ceci: Je suis bouffon de cour!<br />
+Ne vouloir, ne pouvoir, ne devoir et ne faire<br />
+Que rire!&mdash;Quel excès d'opprobre et de misère!<br />
+Quoi! ce qu'ont les soldats ramassés en troupeau<br />
+Autour de ce haillon qu'ils appellent drapeau,<br />
+Ce qui reste, après tout, au mendiant d'Espagne,<br />
+À l'esclave en Tunis, au forçat dans son bagne,<br />
+À tout homme ici-bas qui respire et se meut,<br />
+Le droit de ne pas rire et de pleurer s'il veut,<br />
+Je ne l'ai pas!&mdash;Ô Dieu! triste et l'humeur mauvaise,<br />
+Pris dans un corps mal fait où je suis mal à l'aise,<br />
+Tout rempli de dégoût de ma difformité,<br />
+Jaloux de toute force et de toute beauté,<br />
+Entouré de splendeurs qui me rendent plus sombre,<br />
+Parfois, farouche et seul, si je cherche un peu l'ombre,<br />
+Si je veux recueillir et calmer un moment<br />
+Mon âme qui sanglote et pleure amèrement,<br />
+Mon maître tout à coup survient, mon joyeux maître,<br />
+Qui, tout-puissant, aimé des femmes, content d'être,<br />
+À force de bonheur oubliant le tombeau,<br />
+Grand, jeune, et bien portant, et roi de France, et beau,<br />
+Me pousse avec le pied dans l'ombre où je soupire,<br />
+Et me dit en bâillant: Bouffon, fais-moi donc rire!<br />
+&mdash;Ô pauvre fou de cour!&mdash;C'est un homme après tout!<br />
+&mdash;Eh bien! la passion qui dans son âme bout,<br />
+La rancune, l'orgueil, la colère hautaine,<br />
+L'envie et la fureur dont sa poitrine est pleine,<br />
+Le calcul éternel de quelque affreux dessein,<br />
+Tous ces noirs sentiments qui lui rongent le sein,<br />
+Sur un signe du maître, en lui-même il les broie,<br />
+Et, pour quiconque en veut, il en fait de la joie!<br />
+&mdash;Abjection! s'il marche, ou se lève, ou s'assied,<br />
+Toujours il sent le fil qui lui tire le pied.<br />
+&mdash;Mépris de toute part!&mdash;Tout homme l'humilie.<br />
+Ou bien c'est une reine, une femme jolie,<br />
+Demi-nue et charmante, et dont il voudrait bien,<br />
+Qui le laisse jouer sur son lit, comme un chien!<br />
+Aussi, mes beaux seigneurs, mes railleurs gentilhommes,<br />
+Hun! comme il vous hait bien! quels ennemis nous sommes!<br />
+Comme il vous fait parfois payer cher vos dédains!<br />
+Comme il sait leur trouver des contre-coups soudains!<br />
+Il est le noir démon qui conseille le maître.<br />
+Vos fortunes, messieurs, n'ont plus le temps de naître,<br />
+Et, sitôt qu'il a pu dans ses ongles saisir<br />
+Quelque belle existence, il l'effeuille à plaisir!<br />
+&mdash;Vous l'avez fait méchant!&mdash;Ô douleur! est-ce vivre?<br />
+Mêler du fiel au vin dont un autre s'enivre.<br />
+Si quelque bon instinct germe en soi, l'effacer,<br />
+Étourdir de grelots l'esprit qui veut penser,<br />
+Traverser chaque jour, comme un mauvais génie,<br />
+Des fêtes qui pour vous ne sont qu'une ironie,<br />
+Démolir le bonheur des heureux, par ennui,<br />
+N'avoir d'ambition qu'aux ruines d'autrui,<br />
+Et contre tous, partout où le hasard vous pose,<br />
+Porter toujours en soi, mêler à toute chose,<br />
+Et garder, et cacher sous un rire moqueur<br />
+Un fond de vieille haine extravasée au c&#339;ur!<br />
+Oh! je suis malheureux!&mdash;<br />
+<br />
+<i>Se levant du banc de pierre où il est assis.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Mais ici que m'importe?</span><br />
+Suis-je pas un autre homme en passant cette porte?<br />
+Oublions un instant le monde dont je sors.<br />
+Ici je ne dois rien apporter du dehors.<br />
+<br />
+<i>Retombant dans sa rêverie.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Suis-je fou?</span><br />
+<br />
+<i>Il va à la porte de la maison et frappe. Elle s'ouvre. Une jeune<br />
+fille, vêtue de blanc, en sort, et se jette joyeusement dans ses bras.</i><br />
+</p>
+
+<h3 class="scene">SCÈNE III.<a name="SCENE_IIIa" id="SCENE_IIIa"></a></h3>
+
+<p>
+<br />
+TRIBOULET, BLANCHE, <i>ensuite</i> DAME BÉRARDE.<br />
+<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Ma fille!<br />
+<br />
+<i>Il la serre sur sa poitrine avec transport.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Oh! mets tes bras à l'entour de mon cou!</span><br />
+&mdash;Sur mon c&#339;ur!&mdash;Près de toi, tout rit, rien ne me pèse,<br />
+Enfant, je suis heureux et je respire à l'aise!<br />
+<br />
+<i>Il l'a regarde d'un &#339;il enivré.</i><br />
+<br />
+&mdash;Plus belle tous les jours!&mdash;Tu ne manques de rien,<br />
+Dis?&mdash;Es-tu bien ici?&mdash;Blanche, embrasse-moi bien!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>dans ses bras</i>.<br />
+<br />
+Comme vous êtes bon, mon père!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>s'asseyant</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Non, je t'aime,</span><br />
+Voilà tout. N'es-tu pas ma vie et mon sang même?<br />
+Si je ne t'avais point, qu'est-ce que je ferais,<br />
+Mon Dieu!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>lui posant la main sur le front</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Vous soupirez: quelques chagrins secrets,</span><br />
+N'est-ce pas? Dites-les à votre pauvre fille.<br />
+Hélas! je ne sais pas, moi, quelle est ma famille.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Enfant, tu n'en as pas.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">J'ignore votre nom.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Que t'importe mon nom?<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Nos voisins de Chinon,</span><br />
+De la petite ville où je fus élevée,<br />
+Me croyaient orpheline avant votre arrivée.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+J'aurais dû t'y laisser. C'eût été plus prudent.<br />
+Mais je ne pouvais plus vivre ainsi cependant.<br />
+J'avais besoin de toi, besoin d'un c&#339;ur qui m'aime.<br />
+<br />
+<i>Il la serre de nouveau dans ses bras.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Si vous ne voulez pas me parler de vous-même<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Ne sors jamais!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Je suis ici depuis deux mois,<br />
+Je suis allée en tout à l'église huit fois.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Bien.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Mon bon père, au moins parlez-moi de ma mère!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Oh! ne réveille pas une pensée amère;<br />
+Ne me rappelle pas qu'autrefois j'ai trouvé,<br />
+&mdash;Et, si tu n'étais là, je dirais: j'ai rêvé,&mdash;<br />
+Une femme contraire à la plupart des femmes,<br />
+Qui dans ce monde, où rien n'appareille les âmes,<br />
+Me voyant seul, infirme, et pauvre, et détesté,<br />
+M'aima pour ma misère et ma difformité.<br />
+Elle est morte, emportant dans la tombe avec elle<br />
+L'angélique secret de son amour fidèle,<br />
+De son amour, passé sur moi comme un éclair,<br />
+Rayon du paradis tombé dans mon enfer!<br />
+Que la terre, toujours à nous recevoir prête,<br />
+Soit légère à ce sein qui reposa ma tête!<br />
+&mdash;Toi seule m'es restée!&mdash;<br />
+<br />
+<i>Levant les yeux au ciel.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Eh bien! mon Dieu, merci!</span><br />
+<br />
+<i>Il pleure et cache son front dans ses mains.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Que vous devez souffrir! vous voir pleurer ainsi,<br />
+Non, je ne le veux pas, non, cela me déchire!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Et que dirais-tu donc si tu me voyais rire?<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Mon père, qu'avez-vous? dites-moi votre nom.<br />
+Oh! versez dans mon sein toutes vos peines!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Non.</span><br />
+À quoi bon me nommer? Je suis ton père.&mdash;Écoute:<br />
+Hors d'ici, vois-tu bien, peut-être on me redoute,<br />
+Qui sait? l'un me méprise et l'autre me maudit.<br />
+Mon nom, qu'en ferais-tu, quand je te l'aurais dit?<br />
+Je veux ici du moins, je veux, en ta présence,<br />
+Dans ce seul coin du monde où tout soit innocence,<br />
+N'être pour toi qu'un père, un père vénéré,<br />
+Quelque chose de saint, d'auguste et de sacré!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Mon père!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>la serrant avec emportement dans ses bras.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Est-il ailleurs un c&#339;ur qui me réponde?</span><br />
+Oh! je t'aime pour tout ce que je hais au monde!<br />
+&mdash;Assieds-toi près de moi. Viens, parlons de cela.<br />
+Dis, aimes-tu ton père? Et, puisque nous voilà<br />
+Ensemble, et que ta main entre mes mains repose,<br />
+Qu'est-ce donc qui nous force à parler d'autre chose?<br />
+Hé fille, ô seul bonheur que le ciel m'ait permis.<br />
+D'autres ont des parents, des frères, des amis,<br />
+Une femme, un mari, des vassaux, un cortège<br />
+D'aïeux et d'alliés, plusieurs enfants, que sais-je?<br />
+Moi, je n'ai que toi seule! Un autre est riche,&mdash;eh bien!<br />
+Toi seule es mon trésor et toi seule es mon bien!<br />
+Un autre croit en Dieu. Je ne crois qu'en ton âme!<br />
+D'autres ont la jeunesse et l'amour d'une femme,<br />
+Ils ont l'orgueil, l'éclat, la grâce et la santé,<br />
+Ils sont beaux; moi, vois-tu, je n'ai que ta beauté!<br />
+Chère enfant!&mdash;Ma cité, mon pays, ma famille,<br />
+Mon épouse, ma mère, et ma s&#339;ur, et ma fille,<br />
+Mon bonheur, ma richesse, et mon culte, et ma loi,<br />
+Mon univers, c'est toi, toujours toi, rien que toi!<br />
+De tout autre côté ma pauvre âme est froissée.<br />
+&mdash;Oh! si je te perdais!...&mdash;Non, c'est une pensée<br />
+Que je ne pourrais pas supporter un moment!<br />
+&mdash;Souris-moi donc un peu.&mdash;Ton sourire est charmant.<br />
+Oui, c'est toute ta mère!&mdash;elle était aussi belle.<br />
+Tu te passes souvent la main au front comme elle,<br />
+Comme pour l'essuyer; car il faut au c&#339;ur pur<br />
+Un front tout innocence et des yeux tout azur.<br />
+Tu rayonnes pour moi d'une angélique flamme,<br />
+À travers ton beau corps mon âme voit ton âme:<br />
+Même les yeux fermés, c'est égal, je te vois.<br />
+Le jour me vient de toi. Je me voudrais parfois<br />
+Aveugle et l'&#339;il voilé d'obscurité profonde,<br />
+Afin de n'avoir pas d'autre soleil au monde!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Oh! que je voudrais bien vous rendre heureux!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Qui? moi?<br />
+Je suis heureux ici! quand je vous aperçoi,<br />
+Ma fille, c'est assez pour que mon c&#339;ur se fonde.<br />
+<br />
+<i>Il lui passe la main dans les cheveux en souriant.</i><br />
+<br />
+Oh! les beaux cheveux noirs! enfant, vous étiez blonde,<br />
+Qui le croirait?<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>prenant un air caressant</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Un jour, avant le couvre-feu,</span><br />
+Je voudrais bien sortir et voir Paris un peu.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>impétueusement</i>.<br />
+<br />
+Jamais, jamais!&mdash;Ma fille, avec dame Bérarde<br />
+Tu n'es jamais sortie, au moins?<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>tremblante</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Non.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Prends-y garde!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Je ne vais qu'à l'église.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>à part.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Ô ciel! on la verrait,</span><br />
+On la suivrait, peut-être on me l'enlèverait!<br />
+La fille d'un bouffon, cela se déshonore,<br />
+Et l'on ne fait qu'en rire! oh!&mdash;<br />
+<br />
+<i>Haut.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Je t'en prie encore,</span><br />
+Reste ici renfermée! Enfant, si tu savais<br />
+Comme l'air de Paris aux femmes est mauvais!<br />
+Comme les débauchés vont courant par la ville!<br />
+Oh! les seigneurs surtout<br />
+<br />
+<i>Levant les yeux au ciel</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Ô Dieu! dans cet asile,</span><br />
+Fais croître sous tes yeux, préserve des douleurs<br />
+Et du vent orageux qui flétrit d'autres fleurs,<br />
+Garde de toute haleine impure, même en rêve,<br />
+Pour qu'un malheureux père, à ses heures de trêve<br />
+En puisse respirer le parfum abrité,<br />
+Cette rose de grâce et de virginité!<br />
+<br />
+<i>Il cache sa tête dans ses mains et pleure.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Je ne parlerai plus de sortir; mais, par grâce,<br />
+Ne pleurez pas ainsi!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Non, cela me délasse.</span><br />
+J'ai tant ri l'autre nuit!<br />
+<br />
+<i>Se levant.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Mais c'est trop m'oublier.</span><br />
+Blanche, il est temps d'aller reprendre mon collier.<br />
+Adieu.<br />
+<br />
+<i>Le jour baisse.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>l'embrassant</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Reviendrez-vous bientôt, dites?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Peut-être.</span><br />
+Vois-tu, ma pauvre enfant, je ne suis pas mon maître.<br />
+<br />
+<i>Appelant.</i><br />
+<br />
+Dame Bérarde!<br />
+<br />
+<i>Une vieille duègne paraît à la porte de la maison.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Quoi, monsieur?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Lorsque je vien,</span><br />
+Personne ne me voit entrer?<br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Je le crois bien,</span><br />
+C'est si désert!<br />
+<br />
+<i>Il est presque nuit. De l'autre côté du mur, dans la rue, paraît le<br />
+roi, déguisé sous des vêtements simples et de couleur sombre; il examine<br />
+la hauteur du mur et la porte, qui est fermée, avec des signes<br />
+d'impatience et de dépit.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>tenant Blanche embrassée</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Adieu, ma fille bien-aimée!</span><br />
+<br />
+<i>À dame Bérarde.</i><br />
+<br />
+La porte sur le quai, vous la tenez fermée?<br />
+<br />
+<i>Dame Bérarde fait un signe affirmatif.</i><br />
+<br />
+Je sais une maison, derrière Saint-Germain,<br />
+Plus retirée encor. Je la verrai demain.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Mon père, celle-ci me plaît pour la terrasse<br />
+D'où l'on voit les jardins.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">N'y monte pas, de grâce!</span><br />
+<br />
+<i>Écoutant.</i><br />
+<br />
+Marche-t-on pas dehors?<br />
+<br />
+<i>Il va à la porte de la cour, l'ouvre et regarde avec inquiétude<br />
+dans la rue. Le roi se cache dans un enfoncement près de la porte, que<br />
+Triboulet laisse entr'ouverte.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>montrant la terrasse</i>.<br />
+<br />
+Quoi! ne puis-je le soir<br />
+Aller respirer là?<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>revenant.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Prends garde, on peut t'y voir.</span><br />
+<br />
+<i>Pendant qu'il a le dos tourné, le roi se glisse dans la cour par la<br />
+porte entre-bâillée et se cache derrière un gros arbre.</i><br />
+<br />
+Vous, ne mettez jamais de lampe à la fenêtre.<br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>joignant les mains.</i><br />
+<br />
+Et comment voulez-vous qu'un homme ici pénètre?<br />
+<br />
+<i>Elle se retourne et aperçoit le roi derrière l'arbre. Elle<br />
+s'interrompt, ébahie. Au moment où elle ouvre la bouche pour crier, le roi<br />
+lui jette dans la gorgerette une bourse, qu'elle prend, qu'elle pèse dans sa<br />
+main, et qui la fait taire.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>à Triboulet qui est allé visiter la terrasse avec une<br />
+lanterne.</i><br />
+<br />
+Quelles précautions! mon père, dites-moi,<br />
+Mais que craignez-vous donc?<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Rien pour moi, tout pour toi!</span><br />
+<br />
+<i>Il la serre encore une fois dans ses bras.</i><br />
+<br />
+Blanche, ma fille, adieu!<br />
+<br />
+<i>Un rayon de la lanterne que tient dame Bérarde éclaire Triboulet et<br />
+Blanche.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>à part, derrière l'arbre</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Triboulet!</span><br />
+<br />
+<i>Il rit</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Comment, diable!</span><br />
+La fille à Triboulet! l'histoire est impayable!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<i>Au moment de sortir, il revient sur ses pas.</i><br />
+<br />
+J'y pense, quand tu vas à l'église prier,<br />
+Personne ne vous suit?<br />
+<br />
+<i>Blanche baisse les yeux avec embarras.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Jamais!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Il faut crier</span><br />
+Si l'on vous suivait.<br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Ah! j'appellerais main-forte!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Et puis n'ouvrez jamais si l'on frappe à la porte.<br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>comme enchérissant sur les précautions de<br />
+Triboulet.</i><br />
+<br />
+Quand ce serait le roi!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Surtout si c'est le roi!</span><br />
+<br />
+<i>Il embrasse encore une fois sa fille, et sort en refermant la<br />
+porte avec soin.</i><br /></p>
+
+<h3 class="scene">SCÈNE IV.<a name="SCENE_IVa" id="SCENE_IVa"></a></h3>
+
+<p>
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE, DAME BÉRARDE, LE ROI.</span><br />
+<br />
+<i>Pendant la première partie de la scène, le roi reste caché derrière<br />
+l'arbre.</i><br />
+<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>pensive, écoutant les pas de son père qui<br />
+s'éloigne</i>.<br />
+<br />
+J'ai du remords pourtant!<br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Du remords! et pourquoi?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Comme à la moindre chose il s'effraie et s'alarme!<br />
+En partant, dans ses yeux j'ai vu luire une larme.<br />
+Pauvre père! si bon! j'aurais dû l'avertir<br />
+Que le dimanche, à l'heure où nous pouvons sortir,<br />
+Un jeune homme nous suit. Tu sais, ce beau jeune homme?<br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE.</span><br />
+<br />
+Pourquoi donc lui conter cela, madame? En somme<br />
+Votre père est un peu sauvage et singulier<br />
+Vous haïssez donc bien ce jeune cavalier?<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Moi, le haïr! oh! non.&mdash;Hélas! bien au contraire,<br />
+Depuis que je l'ai vu, rien ne peut m'en distraire.<br />
+Du jour où son regard à mon regard parla,<br />
+Le reste n'est plus rien, je le vois toujours là.<br />
+Je suis à lui! vois-tu, je m'en fais une idée...&mdash;<br />
+Il me semble plus grand que tous d'une coudée!<br />
+Comme il est brave et doux! comme il est noble et fier,<br />
+Bérarde! et qu'à cheval il doit avoir bel air!<br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE.</span><br />
+<br />
+C'est vrai qu'il est charmant!<br />
+<br />
+<i>Elle passe près du roi, qui lui donne une poignée de pièces d'or, qu'elle<br />
+empoche.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Un tel homme doit être</span><br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>tendant la main au roi, qui lui donne<br />
+toujours de l'argent.</i><br />
+<br />
+Accompli.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<span class="ind">Dans ses yeux on voit son c&#339;ur paraître.</span><br />
+Un grand c&#339;ur!<br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Certe! un c&#339;ur immense!</span><br />
+<br />
+<i>À chaque mot que dit dame Bérarde, elle tend la main au roi, qui la lui<br />
+remplit de pièces d'or.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Valeureux.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>continuant son manège</i>.<br />
+<br />
+Formidable!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Et pourtant... bon.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>tendant la main</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Tendre!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Généreux.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>tendant la main</i>.<br />
+<br />
+Magnifique.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>avec un profond soupir</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Il me plaît!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>tendant toujours la main à chaque mot<br />
+qu'elle dit.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Sa taille est sans pareille!</span><br />
+Ses yeux!&mdash;son front!&mdash;son nez!...&mdash;<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>à part.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Ô Dieu! voilà la vieille</span><br />
+Qui m'admire en détail! je suis dévalisé!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Je t'aime d'en parler aussi bien.<br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Je le sai.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>à part.</i><br />
+<br />
+De l'huile sur le feu!<br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Bon, tendre, un c&#339;ur immense!</span><br />
+Valeureux, généreux<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>vidant ses poches</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Diable! elle recommence!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>continuant.</i><br />
+<br />
+C'est un très-grand seigneur, il a l'air élégant,<br />
+Et quelque chose en or de brodé sur son gant.<br />
+<br />
+<i>Elle tend la main. Le roi lui fait signe qu'il n'a plus rien.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Non, je ne voudrais pas qu'il fût seigneur ni prince,<br />
+Mais un pauvre écolier qui vient de sa province!<br />
+Cela doit mieux aimer.<br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">C'est possible, après tout,</span><br />
+Si vous le préférez ainsi.<br />
+<br />
+<i>À part.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Drôle de goût!</span><br />
+Cerveau de jeune fille, où tout se contrarie!<br />
+<br />
+<i>En essayant encore de tendre la main au roi.</i><br />
+<br />
+Ce beau jeune homme-là vous aime à la furie.<br />
+<br />
+<i>Le roi ne donne pas.</i><br />
+<br />
+<i>À part.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Je crois notre homme à sec.&mdash;Plus un sou, plus un mot.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>toujours sans voir le roi</i>.<br />
+<br />
+Le dimanche jamais ne revient assez tôt.<br />
+Quand je ne le vois pas, ma tristesse est bien grande.<br />
+Oh! j'ai cru l'autre jour, au moment de l'offrande,<br />
+Qu'il allait me parler, et le c&#339;ur m'a battu!<br />
+J'y songe nuit et jour! de son côté, vois-tu,<br />
+L'amour qu'il a pour moi l'absorbe. Je suis sûre<br />
+Que toujours dans son âme il porte ma figure.<br />
+C'est un homme ainsi fait, oh! cela se voit bien!<br />
+D'autres femmes que moi ne le touchent en rien;<br />
+Il n'est pour lui ni jeux, ni passe-temps, ni fête.<br />
+Il ne pense qu'à moi,<br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>faisant un dernier effort et tendant la main<br />
+au roi.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">J'en jurerais ma tête!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>ôtant son anneau qu'il lui donne</i>.<br />
+<br />
+Ma bague pour la tête!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Ah! je voudrais souvent,</span><br />
+En y songeant le jour, la nuit en y rêvant,<br />
+L'avoir là...&mdash;devant moi<br />
+<br />
+<i>Le roi sort de sa cachette et va se mettre à genoux près d'elle. Elle a<br />
+le visage tourné du côté opposé.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">pour lui dire à lui-même:</span><br />
+sois heureux! sois content! oh! oui, je t'ai<br />
+<br />
+<i>Elle se retourne, voit le roi à ses genoux, et s'arrête,<br />
+pétrifiée.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>lui tendant les bras</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Je t'aime!</span><br />
+Achève! achève!&mdash;oh! dis: je t'aime! Ne crains rien.<br />
+Dans une telle bouche un tel mot va si bien!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>effrayée, cherche des yeux dame Bérarde qui a<br />
+disparu.</i><br />
+<br />
+Bérarde!&mdash;Plus personne, ô Dieu! qui me réponde!<br />
+Personne!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>toujours à genoux</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Deux amants heureux, c'est tout un monde!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>tremblante</i>.<br />
+<br />
+Monsieur, d'où venez-vous?<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">De l'enfer ou du ciel,</span><br />
+Qu'importe! que je sois Satan ou Gabriel,<br />
+Je t'aime!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Ô ciel! ô ciel! ayez pitié...&mdash;J'espère</span><br />
+Qu'on ne vous a point vu! sortez!&mdash;Dieu! si mon père<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Sortir, quand palpitante en mes bras je te tiens,<br />
+Lorsque je t'appartiens! lorsque tu m'appartiens!<br />
+&mdash;Tu m'aimes! tu l'as dit.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>confuse</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Il m'écoutait!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Sans doute.</span><br />
+Quel concert plus divin veux-tu donc que j'écoute<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>suppliante</i>.<br />
+<br />
+Ah! vous m'avez parlé.&mdash;Maintenant, par pitié,<br />
+Sors!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Sortir, quand mon sort à ton sort est lié,</span><br />
+Quand notre double étoile au même horizon brille,<br />
+Quand je viens éveiller ton c&#339;ur de jeune fille,<br />
+Quand le ciel m'a choisi pour ouvrir à l'amour<br />
+Ton âme vierge encore et ta paupière au jour!<br />
+Viens, regarde! oh! l'amour, c'est le soleil de l'âme!<br />
+Te sens-tu réchauffée à cette douce flamme?<br />
+Le sceptre que la mort vous donne et vous reprend,<br />
+La gloire qu'on ramasse à la guerre en courant,<br />
+Se faire un nom fameux, avoir de grands domaines,<br />
+Être empereur ou roi, ce sont choses humaines;<br />
+Il n'est sur cette terre, où tout passe à son tour,<br />
+Qu'une chose qui soit divine, et c'est l'amour!<br />
+Blanche, c'est le bonheur que ton amant t'apporte,<br />
+Le bonheur, qui, timide, attendait à la porte!<br />
+La vie est une fleur, l'amour en est le miel.<br />
+C'est la colombe unie à l'aigle dans le ciel,<br />
+C'est la grâce tremblante à la force appuyée,<br />
+C'est ta main dans ma main doucement oubliée<br />
+&mdash;Aimons-nous! aimons-nous!<br />
+<br />
+<i>Il cherche à l'embrasser. Elle se débat.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Non! Laissez!</span><br />
+<br />
+<i>Il la serre dans ses bras, et lui prend un baiser.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>au fond du théâtre, sur la terrasse, à<br />
+part</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Il va bien!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>à part</i>.<br />
+<br />
+Elle est prise!<br />
+<br />
+<i>Haut.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Dis-moi que tu m'aimes!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>au fond, à part</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Vaurien!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Blanche! redis-le moi!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>baissant les yeux.</i><br />
+<br />
+Vous m'avez entendue.<br />
+Vous le savez.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>l'embrasse de nouveau avec transport</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Je suis heureux!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Je suis perdue!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Non, heureuse avec moi!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>s'arrachant de ses bras</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Vous m'êtes étranger.</span><br />
+Dites-moi votre nom.<br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>au fond, à part</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Il est temps d'y songer!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Vous n'êtes pas au moins seigneur ni gentilhomme?<br />
+Mon père les craint tant!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Mon Dieu, non, je me nomme</span><br />
+<br />
+<i>À part.</i><br />
+<br />
+&mdash;Voyons?<br />
+<br />
+<i>Il cherche.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Gaucher Mahiet.&mdash;Je suis un écolier</span><br />
+Très-pauvre!<br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>occupée en ce moment même à compter<br />
+l'argent qu'il lui a donné</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Est-il menteur!</span><br />
+<br />
+<i>Entrent dans la rue monsieur de Pienne et monsieur de Pardaillan,<br />
+enveloppés de manteaux, une lanterne sourde à la main.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>bas à monsieur de Pardaillan</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">C'est ici, chevalier!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>bas, et descendant précipitamment la<br />
+terrasse.</i><br />
+<br />
+J'entends quelqu'un dehors.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>effrayée.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">C'est mon père peut-être!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>au roi.</i><br />
+<br />
+Partez, monsieur!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Que n'ai-je entre mes mains le traître<br />
+Qui me dérange ainsi!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>à dame Bérarde</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Fais-le vite passer</span><br />
+Par la porte du quai.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>à Blanche</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Quoi! déjà te laisser!</span><br />
+M'aimeras-tu demain?<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Et vous?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Ma vie entière!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Ah! vous me tromperez, car je trompe mon père.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Jamais!&mdash;Un seul baiser, Blanche, sur tes beaux yeux.<br />
+<br />
+<span class="nom">DAME BÉRARDE,</span> <i>à part.</i><br />
+<br />
+Mais c'est un embrasseur tout à fait furieux!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>faisant quelque résistance</i>.<br />
+<br />
+Non, non!<br />
+<br />
+<i>Le roi l'embrasse et rentre avec dame Bérarde dans la<br />
+maison.</i><br />
+<br />
+<i>Blanche reste quelque temps les yeux fixés sur la porte par où il<br />
+est sorti; puis elle rentre elle-même. Pendant ce temps-là, la rue se<br />
+peuple de gentilshommes armés, couverts de manteaux et masqués.<br />
+Monsieur de Gordes, monsieur de Cossé, messieurs de Montchenu, de<br />
+Brion et de Montmorency, Clément Marot, rejoignent successivement<br />
+monsieur de Pienne et monsieur de Pardaillan. La nuit est très-noire. La<br />
+lanterne sourde de ces messieurs est bouchée. Ils se font entre eux des<br />
+signes de reconnaissance, et se montrent la maison de Blanche. Un valet<br />
+les suit portant une échelle.</i><br /></p>
+
+<h3 class="scene">SCÈNE V.<a name="SCENE_Va" id="SCENE_Va"></a></h3>
+
+<p>
+<br />
+LES GENTILSHOMMES, <i>puis</i> TRIBOULET, <i>puis</i> BLANCHE.<br />
+<br />
+<i>Blanche reparaît par la porte du premier étage sur la terrasse.<br />
+Elle tient à la main un flambeau qui éclaire son visage.</i><br />
+<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>sur la terrasse</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Gaucher Mahiet! nom de celui que j'aime,</span><br />
+Grave-toi dans mon c&#339;ur!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>aux gentilshommes.</i><br />
+<br />
+Messieurs, c'est elle-même!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN.</span><br />
+<br />
+Voyons!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>dédaigneusement.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Quelque beauté bourgeoise!</span><br />
+<br />
+<i>À monsieur de Pienne.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Je te plains</span><br />
+Si tu fais ton régal de femmes de vilains!<br />
+<br />
+<i>En ce moment Blanche se retourne, de façon que les gentilshommes<br />
+peuvent la voir.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>à monsieur de Gordes</i>.<br />
+<br />
+Comment la trouves-tu?<br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">La vilaine est jolie!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br />
+<br />
+C'est une fée! un ange! une grâce accomplie!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN.</span><br />
+<br />
+Quoi! c'est là la maîtresse à messer Triboulet!<br />
+Le sournois!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Le faquin!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">La plus belle au plus laid.</span><br />
+C'est juste.&mdash;Jupiter aime à croiser les races.<br />
+<br />
+<i>Blanche rentre chez elle. On ne voit plus qu'une lumière à la<br />
+fenêtre.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE</span><br />
+<br />
+Messieurs, ne perdons pas notre temps en grimaces.<br />
+Nous avons résolu de punir Triboulet.<br />
+Or, nous sommes ici, tous, à l'heure qu'il est,<br />
+Avec notre rancune, et, de plus, une échelle.<br />
+Escaladons le mur et volons-lui sa belle;<br />
+Portons la dame au Louvre, et que sa Majesté<br />
+À son lever demain trouve cette beauté.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br />
+<br />
+Le roi mettra la main dessus, que je suppose.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+Le diable à sa façon débrouillera la chose!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br />
+<br />
+Bien dit. À l'&#339;uvre!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br />
+<br />
+Au fait, c'est un morceau de roi.<br />
+<br />
+<i>Entre Triboulet.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>rêveur, au fond du théâtre</i>.<br />
+<br />
+Je reviens... à quoi bon? Ah! je ne sais pourquoi!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>aux gentilshommes</i>.<br />
+<br />
+Çà, trouvez-vous si bien, messieurs, que, brune et blonde,<br />
+Notre roi prenne ainsi la femme à tout le monde?<br />
+Je voudrais bien savoir ce que le roi dirait<br />
+Si quelqu'un usurpait la reine.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>avançant de quelques pas.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Oh! mon secret!</span><br />
+&mdash;Ce vieillard m'a maudit!&mdash;Quelque chose me trouble!<br />
+<br />
+<i>La nuit est si épaisse qu'il ne voit pas monsieur de Gordes près de lui<br />
+et qu'il le heurte en passant.</i><br />
+<br />
+Qui va là?<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>revenant effaré, bas aux<br />
+gentilshommes</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Triboulet, messieurs!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>bas.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Victoire double!</span><br />
+Tuons le traître!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Oh! non.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Il est dans notre main.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br />
+<br />
+Eh! nous ne l'aurions plus pour en rire demain!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br />
+<br />
+Oui, si nous le tuons, le tour n'est plus si drôle.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br />
+<br />
+Mais il va nous gêner.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Laissez-moi la parole.</span><br />
+Je vais arranger tout.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>qui est resté dans son coin aux aguets et<br />
+l'oreille tendue.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">On s'est parlé tout bas.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT,</span> <i>approchant</i>.<br />
+<br />
+Triboulet!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>d'une voix terrible.</i><br />
+<br />
+Qui va là?<br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Là! ne nous mange pas.</span><br />
+C'est moi.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Qui, toi?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Marot.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Ah! la nuit est si noire!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+Oui, le diable s'est fait du ciel une écritoire.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Dans quel but?<br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Nous venons, ne l'as-tu pas pensé?</span><br />
+Enlever pour le roi madame de Cossé.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>respirant</i>.<br />
+<br />
+Ah!...&mdash;très-bien!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>à part.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Je voudrais lui rompre quelque membre!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>à Marot.</i><br />
+<br />
+Mais comment ferez-vous pour entrer dans sa chambre?<br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT,</span> <i>bas à monsieur de Cossé</i>.<br />
+<br />
+Donnez-moi votre clé.<br />
+<br />
+<i>Monsieur de Cossé lui passe la clef, qu'il transmet à Triboulet.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Tiens, touche cette clé.</span><br />
+Y sens-tu le blason de Cossé ciselé?<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>palpant la clef</i>.<br />
+<br />
+Les trois feuilles de scie, oui.<br />
+<br />
+<i>À part.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Mon Dieu, suis-je bête!</span><br />
+<br />
+<i>Montrant le mur à gauche.</i><br />
+<br />
+Voilà l'hôtel Cossé. Que diable avais-je en tête?<br />
+<br />
+<i>À Marot en lui rendant la clef,</i><br />
+<br />
+Vous enlevez sa femme au gros Cossé? j'en suis!<br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+Nous sommes tous masqués.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Eh bien! un masque!</span><br />
+<br />
+<i>Marot lui met un masque et ajoute au masque un bandeau, qu'il lui<br />
+attache sur les yeux et sur les oreilles.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Et puis?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+Tu nous tiendras l'échelle.<br />
+<br />
+<i>Les gentilshommes appliquent l'échelle au mur de la terrasse. Marot<br />
+y conduit Triboulet, auquel il la fait tenir.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>les mains sur l'échelle</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Hum! êtes-vous en nombre?</span><br />
+Je ne vois plus du tout.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">C'est que la nuit est sombre.</span><br />
+<br />
+<i>Aux autres en riant.</i><br />
+<br />
+Vous pouvez crier haut et marcher d'un pas lourd.<br />
+Le bandeau que voilà le rend aveugle et sourd.<br />
+<br />
+<i>Les gentilshommes montent l'échelle, enfoncent la porte du<br />
+premier étage sur la terrasse, et pénètrent dans la maison. Un moment<br />
+après, l'un d'eux reparaît dans la cour, dont il ouvre la porte en dedans;<br />
+puis le groupe tout entier arrive à son tour dans la cour et franchit la<br />
+porte, emportant Blanche, demi-nue et bâillonnée, qui se débat.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>échevelée, dans l'éloignement</i>.<br />
+<br />
+Mon père, à mon secours! ô mon père!<br />
+<br />
+<span class="nom">VOIX DES GENTILSHOMMES,</span> <i>dans l'éloignement.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Victoire!</span><br />
+<br />
+<i>Ils disparaissent avec Blanche.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>resté seul au bas de l'échelle</i>.<br />
+<br />
+Çà, me font-ils ici faire mon purgatoire?<br />
+&mdash;Ont-ils bientôt fini? quelle dérision!<br />
+<br />
+<i>Il lâche l'échelle, porte la main à son masque et rencontre le<br />
+bandeau.</i><br />
+<br />
+J'ai les yeux bandés!<br />
+<br />
+<i>Il arrache son bandeau et son masque. À la lumière de la<br />
+lanterne sourde qui a été oubliée à terre, il y voit quelque chose de<br />
+blanc; il le ramasse et reconnaît le voile de sa fille: il se retourne;<br />
+l'échelle est appliquée au mur de sa terrasse, la porte de sa maison est<br />
+ouverte; il y entre comme un furieux, et reparaît un moment après<br />
+traînant dame Bérarde bâillonnée et demi-vêtue. Il la regarde avec<br />
+stupeur, puis il s'arrache les cheveux en poussant quelques cris<br />
+inarticulés. Enfin la voix lui revient.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Oh! la malédiction!</span><br />
+<br />
+<i>Il tombe évanoui.</i><br />
+</p>
+
+<h3 class="acte"><a name="III" id="III"></a>III.
+LE ROI
+ACTE TROISIÈME</h3>
+
+<p><i>L'antichambre du roi, au louvre.&mdash;Dorures, ciselures, meubles,<br />
+tapisseries, dans le goût de la renaissance.&mdash;Sur le devant de la scène,<br />
+une table, un fauteuil, un pliant.&mdash;Au fond, une grande porte dorée.&mdash;À<br />
+gauche, la porte de la chambre à coucher du roi, revêtue d'une portière<br />
+en tapisserie.&mdash;À droite, un dressoir chargé de vaisselle d'or et<br />
+d'émaux.&mdash;la porte du fond s'ouvre sur un mail.</i><br /></p>
+
+<h3 class="scene">SCÈNE PREMIÈRE.<a name="SCENE_PREMIEREb" id="SCENE_PREMIEREb"></a></h3>
+
+<p>
+<br />
+<span class="nom">LES GENTILSHOMMES.</span><br />
+<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br />
+<br />
+Maintenant arrangeons la fin de l'aventure.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN.</span><br />
+<br />
+Il faut que Triboulet s'intrigue, se torture,<br />
+Et ne devine pas que sa belle est ici!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br />
+<br />
+Qu'il cherche sa maîtresse, oui, c'est fort bien! mais si<br />
+Les portiers cette nuit nous ont vus l'introduire?<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE MONTCHENU.</span><br />
+<br />
+Tous les huissiers du Louvre ont ordre de lui dire<br />
+Qu'ils n'ont point vu de femme entrer céans la nuit.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN.</span><br />
+<br />
+De plus, un mien laquais, drôle aux ruses instruit,<br />
+Pour lui donner le change est allé sur sa porte<br />
+Dire aux gens du bouffon que, d'une et d'autre sorte,<br />
+Il avait vu traîner à l'hôtel d'Hautefort<br />
+Une femme à minuit qui se débattait fort.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>riant.</i><br />
+<br />
+Bon, l'hôtel d'Hautefort le jette loin du Louvre!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br />
+<br />
+Serrons bien sur ses yeux le bandeau qui les couvre.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+J'ai ce matin au drôle envoyé ce billet:<br />
+<br />
+<i>Il tire un papier et lit.</i><br />
+<br />
+«Je viens de t'enlever ta belle, ô Triboulet!<br />
+Je l'emmène, s'il faut t'en donner des nouvelles,<br />
+Hors de France avec moi.»<br />
+<br />
+<i>Tous rient.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>à Marot.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Signé?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">«Jean de Nivelles!»</span><br />
+<br />
+<i>Les éclats de rire redoublent.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN.</span><br />
+<br />
+Oh! comme il va chercher!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br />
+<br />
+Je jouis de le voir!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br />
+<br />
+Qu'il va, le malheureux, avec son désespoir,<br />
+Ses poings crispés, ses dents de colère serrées,<br />
+Nous payer en un jour de dettes arriérées!<br />
+<br />
+<i>La porte latérale s'ouvre. Entre le roi, vêtu d'un magnifique<br />
+négligé du matin. Il est accompagné de monsieur de Pienne. Tous les<br />
+courtisans se rangent et se découvrent. Le roi et monsieur de Pienne<br />
+rient aux éclats.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>désignant la porte du fond</i>.<br />
+<br />
+Elle est là?<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">La maîtresse à Triboulet!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Vraiment!</span><br />
+Dieu! souffler la maîtresse à mon fou! c'est charmant!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br />
+<br />
+Sa maîtresse ou sa femme!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>à part</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Une femme! une fille!</span><br />
+Je ne le savais pas si père de famille!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br />
+<br />
+Le roi la veut-il voir?<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Pardieu!</span><br />
+<br />
+<i>Monsieur de Pienne sort, et revient un moment après<br />
+soutenant Blanche, voilée et toute chancelante. Le roi s'assied<br />
+nonchalamment dans son fauteuil.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>à Blanche.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Ma belle, entrez.</span><br />
+Vous tremblerez après tant que vous le voudrez.<br />
+Vous êtes près du roi.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>toujours voilée</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">C'est le roi, ce jeune homme!</span><br />
+<br />
+<i>Elle court se jeter aux pieds du roi.</i><br />
+<br />
+<i>À la voix de Blanche, le roi tressaille et fais signe à tous de sortir.</i><br /></p>
+
+<h3 class="scene">SCÈNE II.<a name="SCENE_IIb" id="SCENE_IIb"></a></h3>
+
+<p>
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> BLANCHE.<br />
+<br />
+<i>Le roi, resté seul avec Blanche, soulève le voile qui la cache.</i><br />
+<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Blanche!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Gaucher Mahiet! ciel!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>éclatant de rire</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Foi de gentilhomme!</span><br />
+Méprise ou fait exprès, je suis ravi du tour.<br />
+Vive Dieu! ma beauté, ma Blanche, mon amour,<br />
+Viens dans mes bras!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>reculant</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Le roi! le roi! Laissez-moi, sire,&mdash;</span><br />
+Mon Dieu! je ne sais plus comment parler ni dire...&mdash;<br />
+Monsieur Gaucher Mahiet...&mdash;Non, vous êtes le roi.&mdash;<br />
+<br />
+<i>Retombant à genoux.</i><br />
+<br />
+Oh! qui que vous soyez, ayez pitié de moi.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Avoir pitié de toi, Blanche! moi qui t'adore!<br />
+Ce que Gaucher disait, François le dit encore.<br />
+Tu m'aimes et je t'aime, et nous sommes heureux!<br />
+Être roi ne saurait gâter un amoureux.<br />
+Enfant! tu me croyais bourgeois, clerc, moins peut-être.<br />
+Parce que le hasard m'a fait un peu mieux naître,<br />
+Parce que je suis roi, ce n'est pas un motif<br />
+De me prendre en horreur subitement tout vif!<br />
+Je n'ai pas le bonheur d'être un manant, qu'importe!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>à part</i>.<br />
+<br />
+Comme il rit! Ô mon Dieu! je voudrais être morte!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> souriant et riant plus encore.<br />
+<br />
+Oh! les fêtes, les jeux, les dames, les tournois,<br />
+Les doux propos d'amour le soir au fond des bois,<br />
+Cent plaisirs que la nuit couvrira de son aile:<br />
+Voilà ton avenir, auquel le mien se mêle!<br />
+Oh! soyons deux amants, deux heureux, deux époux!<br />
+Il faut un jour vieillir; et la vie, entre nous,<br />
+Cette étoffe où, malgré les ans qui la morcellent,<br />
+Quelques instants d'amour par places étincellent,<br />
+N'est qu'un triste haillon sans ces paillettes-là!<br />
+Blanche, j'ai réfléchi souvent à tout cela,<br />
+Et voici la sagesse: honorons Dieu le Père,<br />
+Aimons et jouissons, et faisons bonne chère!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>atterrée et reculant</i>.<br />
+<br />
+Ô mes illusions! qu'il est peu ressemblant!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Quoi! me croyais-tu donc un amoureux tremblant,<br />
+Un cuistre, un de ces fous lugubres et sans flammes,<br />
+Qui pensent qu'il suffit, pour que toutes les femmes<br />
+Et tous les c&#339;urs charmés se rendent devant eux,<br />
+De pousser des soupirs avec un air piteux?<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> le repoussant.<br />
+<br />
+Laissez-moi!&mdash;Malheureuse!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Oh! sais-tu qui nous sommes?</span><br />
+La France, un peuple entier, quinze millions d'hommes,<br />
+Richesse, horreurs, plaisirs, pouvoir sans frein ni loi,<br />
+Tout est pour moi, tout est à moi, je suis le roi!<br />
+Eh bien! du souverain tu seras souveraine.<br />
+Blanche, je suis le roi; toi, tu seras la reine!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+La reine! et votre femme?<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>riant.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Innocence! ô vertu!</span><br />
+Ah! ma femme n'est pas ma maîtresse, vois-tu!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Votre maîtresse! oh! non! quelle honte!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">La fière!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Je ne suis pas à vous, non, je suis à mon père!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Ton père! mon bouffon! mon fou! mon Triboulet!<br />
+Ton père! il est à moi! j'en fais ce qu'il me plaît!<br />
+Il veut ce que je veux!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>pleurant amèrement et la tête dans ses mains</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Ô Dieu! mon pauvre père!</span><br />
+Quoi! tout est donc à vous?<br />
+<br />
+<i>Elle sanglote. Il se jette à ses pieds pour la consoler.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>avec un accent attendri</i>.<br />
+<br />
+Blanche! oh! tu m'es bien chère!<br />
+Blanche, ne pleure plus! Viens sur mon c&#339;ur.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>résistant</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Jamais!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>tendrement</i>.<br />
+<br />
+Tu ne m'as pas encor redit que tu m'aimais.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Oh! c'est fini!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Je t'ai, sans le vouloir, blessée.</span><br />
+Ne sanglote donc pas comme une délaissée.<br />
+Oh! plutôt que de faire ainsi pleurer tes yeux,<br />
+J'aimerais mieux mourir, Blanche! j'aimerais mieux<br />
+Passer dans mon royaume et dans ma seigneurie<br />
+Pour un roi sans courage et sans chevalerie!<br />
+Un roi qui fait pleurer une femme! ô mon Dieu!<br />
+Lâcheté!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>égarée et sanglotant</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">N'est-ce pas, tout ceci n'est qu'un jeu?</span><br />
+Si vous êtes le roi, j'ai mon père. Il me pleure.<br />
+Faites-moi ramener près de lui. Je demeure<br />
+Devant l'hôtel Cossé. Mais vous le savez bien.<br />
+Oh! qui donc êtes-vous? je n'y comprends plus rien.<br />
+Comme ils m'ont emportée avec des cris de fête!<br />
+Tout ceci comme un rêve est brouillé dans ma tête!<br />
+<br />
+<i>Pleurant.</i><br />
+<br />
+Je ne sais même plus, vous que j'ai cru si doux,<br />
+Si je vous aime encor!<br />
+<br />
+<i>Reculant avec un mouvement d'horreur.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Vous roi!&mdash;J'ai peur de vous!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>cherchant à la prendre dans ses bras</i>.<br />
+<br />
+Je vous fais peur, méchante!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>le repoussant</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Oh! laissez-moi!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>la serrant de plus près</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Qu'entends-je?</span><br />
+Un baiser de pardon!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> se <i>débattant</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Non!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>riant, à part</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Quelle fille étrange!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>s'échappant de ses bras</i>.<br />
+<br />
+Laissez-moi!&mdash;Cette porte!<br />
+<br />
+<i>Elle aperçoit la porte de la chambre du roi ouverte, s'y précipite, et la<br />
+referme violemment sur elle.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>prenant une petite clef d'or à sa ceinture</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Oh! j'ai la clef sur moi.</span><br />
+<br />
+<i>Il ouvre la porte, la pousse vivement, entre, et la referme sur lui.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT,</span> <i>en observation à la porte du fond depuis quelques<br />
+instants. Il rit.</i><br />
+<br />
+Elle se réfugie en la chambre du roi!<br />
+Ô la pauvre petite!<br />
+<br />
+<i>Appelant monsieur de Gordes.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Hé! comte.</span><br /></p>
+
+<h3 class="scene">SCÈNE III.<a name="SCENE_IIIb" id="SCENE_IIIb"></a></h3>
+
+<p>
+<br />
+<span class="nom">MAROT,</span> <i>puis</i> LES GENTILSHOMMES, <i>ensuite</i><br />
+TRIBOULET.<br />
+<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>à Marot.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Est-ce qu'on rentre?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+Le lion a traîné la brebis dans son antre.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN,</span> <i>sautant de joie.</i><br />
+<br />
+Oh! pauvre Triboulet!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>qui est resté à la porte, et qui a les<br />
+yeux fixés vers le dehors.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Chut! le voici!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>bas aux seigneurs.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Tout doux!</span><br />
+Çà, n'ayons l'air de rien, et tenons-nous bien tous.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+Messieurs, je suis le seul qu'il puisse reconnaître.<br />
+Il n'a parlé qu'à moi.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Ne faisons rien paraître.</span><br />
+<br />
+<i>Entre Triboulet. Rien ne paraît changé en lui. Il a le costume et l'air<br />
+indifférent du bouffon. Seulement il est très-pâle.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>ayant l'air de poursuivre une<br />
+conversation commencée et faisant des yeux aux plus jeunes<br />
+gentilshommes, qui compriment des rires étouffés en voyant<br />
+Triboulet</i>.<br />
+<br />
+Oui, messieurs, c'est alors,&mdash;hé! bonjour, Triboulet!&mdash;<br />
+Qu'on fit cette chanson en forme de couplet:<br />
+<br />
+<i>Il chante:</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Quand Bourbon vit Marseille,</span><br />
+<span class="nom">Il a dit à ses gens:</span><br />
+<span class="nom">Vrai Dieu! quel capitaine</span><br />
+<span class="nom">Trouverons-nous dedans?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>continuant la chanson</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Au mont de la Coulombe</span><br />
+<span class="nom">Le passage est étroit,</span><br />
+<span class="nom">Montèrent tous ensemble</span><br />
+<span class="nom">En soufflant à leurs doigts.</span><br />
+<br />
+<i>Rires et applaudissements ironiques.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">TOUS.</span><br />
+<br />
+Parfait!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>qui s'est avancé lentement jusque sur le devant<br />
+du théâtre, à part.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Où peut-elle être?</span><br />
+<br />
+<i>Il se remet à fredonner.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Montèrent tous ensemble</span><br />
+<span class="nom">En soufflant à leurs doigts</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>applaudissant.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Ah! Triboulet, bravo!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>examinant tous ces visages qui rient autour de<br />
+lui.&mdash;À part.</i><br />
+<br />
+Ils ont tous fait le coup, c'est sûr!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>frappant sur l'épaule de Triboulet<br />
+avec un gros rire</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Quoi de nouveau,</span><br />
+Bouffon?<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>aux autres, montrant monsieur de Cossé</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Ce gentilhomme est lugubre à voir rire.</span><br />
+<br />
+<i>Contrefaisant monsieur de Cossé.</i><br />
+<br />
+&mdash;Quoi de nouveau, bouffon?<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>riant toujours.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Oui, que viens-tu nous dire?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>le regardant de la tête aux pieds.</i><br />
+<br />
+Que si vous vous mettez à faire le charmant<br />
+Vous allez devenir encor plus assommant.<br />
+<br />
+<i>Pendant toute la première partie de la scène, Triboulet a l'air<br />
+de chercher, d'examiner, de fureter. Le plus souvent son regard seul<br />
+indique cette préoccupation. Quelquefois, quand il croit qu'on n'a pas l'&#339;il<br />
+sur lui, il déplace un meuble, il tourne le bouton d'une porte pour voir si<br />
+elle est fermée. Du reste, il cause avec tous, comme à son habitude, d'une<br />
+manière railleuse, insouciante et dégagée. Les gentilshommes, de leur<br />
+côté, ricanent entre eux et se font des signes, tout en parlant de choses et<br />
+d'autres.</i><br />
+<br />
+Où l'ont-ils cachée?&mdash;Oh! si je la leur demande,<br />
+Ils se riront de moi!<br />
+<br />
+<i>Accostant Marot d'un air riant.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Marot, ma joie est grande</span><br />
+Que tu ne te sois pas cette nuit enrhumé.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT,</span> <i>jouant la surprise</i>.<br />
+<br />
+Cette nuit?<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>clignant de l'&#339;il d'un air d'intelligence</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Un bon tour, et dont je suis charmé!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+Quel tour?<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>hochant la tête</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Oui!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT,</span> <i>d'un air candide</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Je me suis, pour toutes aventures,</span><br />
+Le couvre-feu sonnant, mis sous mes couvertures,<br />
+Et le soleil brillait quand je me suis levé.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Ah! tu n'es pas sorti cette nuit? J'ai rêvé!<br />
+<br />
+<i>Il aperçoit un mouchoir sur la table et se jette dessus.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN,</span> <i>bas à monsieur de Pienne</i>.<br />
+<br />
+Tiens, duc, de mon mouchoir il regarde la lettre.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>laissant tomber le mouchoir, à part.</i><br />
+<br />
+Non ce n'est pas le sien.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>à quelques jeunes gens qui rient au<br />
+fond.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Messieurs!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>à part.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Où peut-elle être?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>à monsieur de Gordes</i>.<br />
+<br />
+Qu'avez-vous donc à rire ainsi?<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>montrant Marot.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Pardieu, c'est lui</span><br />
+Qui nous fait rire!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>à part.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Ils sont bien joyeux aujourd'hui!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>à Marot, en riant.</i><br />
+<br />
+Ne me regarde pas de cet air malhonnête,<br />
+Ou je vais te jeter Triboulet à la tête.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>à monsieur de Pienne</i>.<br />
+<br />
+Le roi n'est pas encore éveillé!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Non, vraiment!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Se fait-il quelque bruit dans son appartement?<br />
+<br />
+<i>Il veut approcher de la porte. Monsieur de Pardaillan le retient.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PARDAILLAN.</span><br />
+<br />
+Ne va pas réveiller Sa Majesté!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>à monsieur de Pardaillan</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Vicomte!</span><br />
+Ce faquin de Marot nous fait un plaisant conte!<br />
+Les trois Guy, revenus, ma foi, l'on ne sait d'où,<br />
+Ont trouvé l'autre nuit,&mdash;qu'en dit ce maître fou?&mdash;<br />
+Leurs femmes, toutes trois, avec d'autres<br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Cachées.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Les morales du temps se font si relâchées!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br />
+<br />
+Les femmes, c'est si traître!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>à monsieur de Cossé.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Oh! prenez garde!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Quoi?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Prenez garde, monsieur de Cossé!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Quoi?</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Je voi</span><br />
+Quelque chose d'affreux qui vous pend à l'oreille.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ.</span><br />
+<br />
+Quoi donc?<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>lui riant au nez</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Une aventure absolument pareille!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>le menaçant avec colère</i>.<br />
+<br />
+Hun!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Messieurs, l'animal est, vraiment, curieux.</span><br />
+Voilà le cri qu'il fait quand il est furieux.<br />
+<br />
+<i>Contrefaisant monsieur de Cossé.</i><br />
+<br />
+&mdash;Hun!<br />
+<br />
+<i>Tous rient. Entre un gentilhomme à la livrée de la reine.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Qu'est-ce, Vaudragon?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE GENTILHOMME.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">La reine ma maîtresse</span><br />
+Demande à voir le roi pour affaire qui presse.<br />
+<br />
+<i>Monsieur de Pienne lui fait signe que la chose est impossible, le<br />
+gentilhomme insiste.</i><br />
+<br />
+Madame de Brézé n'est pas chez lui pourtant.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>avec impatience.</i><br />
+<br />
+Le roi n'est pas levé.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE GENTILHOMME.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Comment, duc! dans l'instant</span><br />
+Il était avec vous.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>dont l'humeur redouble, et qui fait<br />
+au gentilhomme des signes que celui-ci ne comprend pas, et que<br />
+Triboulet observe avec une attention profonde</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Le roi chasse!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE GENTILHOMME.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Sans pages</span><br />
+Et sans piqueurs alors; car tous ses équipages<br />
+Sont là.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>à part.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Diable!</span><br />
+<br />
+<i>Parlant au gentilhomme entre deux yeux et avec colère.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">On vous dit, comprenez-vous ceci?</span><br />
+Que le roi ne peut voir personne!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>éclatant et d'une voix de tonnerre.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Elle est ici!</span><br />
+Elle est avec le roi!<br />
+<br />
+<i>Étonnement dans les gentilshommes.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Qu'a-t-il donc? il délire!</span><br />
+Elle!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Oh! vous savez bien, messieurs, qui je veux dire!</span><br />
+Ce n'est pas une affaire à me dire: Va-t'en!<br />
+&mdash;La femme qu'à vous tous, Cossé, Pienne et Satan,<br />
+Brion, Montmorency!... la femme désolée<br />
+Que vous avez hier dans ma maison volée,<br />
+&mdash;Monsieur de Pardaillan, vous en étiez aussi!&mdash;<br />
+Oh! je la reprendrai, messieurs!&mdash;Elle est ici!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>riant.</i><br />
+<br />
+Triboulet a perdu sa maîtresse!&mdash;gentille<br />
+Ou laide, qu'il la cherche ailleurs.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>effrayant</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Je veux ma fille!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TOUS.</span><br />
+<br />
+Sa fille!<br />
+<br />
+<i>Mouvement de surprise.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>croisant les bras</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">C'est ma fille!&mdash;Oui, riez maintenant!</span><br />
+Ah! vous restez muets! vous trouvez surprenant<br />
+Que ce bouffon soit père et qu'il ait une fille?<br />
+Les loups et les seigneurs n'ont-ils pas leur famille?<br />
+Ne puis-je avoir aussi la mienne? Allons! assez!<br />
+<br />
+<i>D'une voix terrible.</i><br />
+<br />
+Que si vous plaisantiez, c'est charmant, finissez!<br />
+Ma fille, je la veux, voyez-vous!&mdash;Oui, l'on cause,<br />
+On chuchote, on se parle en riant de la chose.<br />
+Moi, je n'ai pas besoin de votre air triomphant.<br />
+Messeigneurs, je vous dis qu'il me faut mon enfant!<br />
+<br />
+<i>Il se jette sur la porte du roi.</i><br />
+<br />
+Elle est là!<br />
+<br />
+<i>Tous les gentilshommes se placent devant la porte, et<br />
+l'empêchent.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MAROT.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Sa folie en furie est tournée.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>reculant avec désespoir</i>.<br />
+<br />
+Courtisans! courtisans! démons! race damnée!<br />
+C'est donc vrai qu'ils m'ont pris ma fille, ces bandits!<br />
+&mdash;Une femme à leurs yeux, ce n'est rien, je vous dis!<br />
+Quand le roi, par bonheur, est un roi de débauches,<br />
+Les femmes des seigneurs, lorsqu'ils ne sont pas gauches,<br />
+Les servent fort.&mdash;L'honneur d'une vierge, pour eux,<br />
+C'est un luxe inutile, un trésor onéreux.<br />
+Une femme est un champ qui rapporte, une ferme<br />
+Dont le royal loyer se paye à chaque terme.<br />
+Ce sont mille faveurs pleuvant on ne sait d'où,<br />
+C'est un gouvernement, un collier sur le cou,<br />
+Un tas d'accroissements que sans cesse on augmente!<br />
+<br />
+<i>Les regardant tous en face.</i><br />
+<br />
+&mdash;En est-il parmi vous un seul qui me démente?<br />
+N'est-ce pas que c'est vrai, messeigneurs?&mdash;En effet,<br />
+<br />
+<i>Il va de l'un à l'autre.</i><br />
+<br />
+Vous lui vendriez tous, si ce n'est déjà fait.<br />
+Pour un nom, pour un titre, ou toute autre chimère,<br />
+<br />
+<i>À monsieur de Brion.</i><br />
+<br />
+Toi, ta femme, Brion!<br />
+<br />
+<i>À monsieur de Gordes.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Toi, ta s&#339;ur!</span><br />
+<br />
+<i>Au jeune page Pardaillan.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Toi, ta mère!</span><br />
+<br />
+<i>Un page se verse un verre de vin au buffet, et se met à boire en<br />
+fredonnant:</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Quand bourbon vit Marseille,</span><br />
+<span class="nom">Il a dit à ses gens:</span><br />
+<span class="nom">Vrai Dieu! quel capitaine</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>se retournant</i>.<br />
+<br />
+Je ne sais à quoi tient, vicomte d'Aubusson,<br />
+Que je te brise aux dents ton verre et ta chanson!<br />
+<br />
+<i>À tous.</i><br />
+<br />
+Qui le croirait? des ducs et pairs, des grands d'Espagne,<br />
+Ô honte! Vermandois qui vient de Charlemagne,<br />
+Un Brion, dont l'aïeul était duc de Milan,<br />
+Un Gordes-Simiane, un Pienne, un Pardaillan,<br />
+Vous, un Montmorency! les plus grands noms qu'on nomme,<br />
+Avoir été voler sa fille à ce pauvre homme!<br />
+&mdash;Non, il n'appartient point à ces grandes maisons<br />
+D'avoir des c&#339;urs si bas sous d'aussi fiers blasons!<br />
+Non, vous n'en êtes pas!&mdash;Au milieu des huées,<br />
+Vos mères aux laquais se sont prostituées!<br />
+Vous êtes tous bâtards!<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES.</span><br />
+<br />
+Ah! ça, drôle!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Combien</span><br />
+Le roi vous donne-t-il pour lui vendre mon bien?<br />
+Il a payé le coup, dites!<br />
+<br />
+<i>S'arrachant les cheveux.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Moi qui n'ai qu'elle!</span><br />
+&mdash;Si je voulais.&mdash;Sans doute.&mdash;Elle est jeune, elle est belle!<br />
+Certes, il me la paîrait!<br />
+<br />
+<i>Les regardant tous.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Est-ce que votre roi</span><br />
+S'imagine qu'il peut quelque chose pour moi?<br />
+Peut-il couvrir mon nom d'un nom comme les vôtres?<br />
+Peut-il me faire beau, bien fait, pareil aux autres?<br />
+&mdash;Enfer! il m'a tout pris!&mdash;Oh! que ce tour charmant<br />
+Est vil, atroce, horrible, et s'est fait lâchement!<br />
+Scélérats! assassins! vous êtes des infâmes,<br />
+Des voleurs, des bandits, des tourmenteurs de femmes!<br />
+Messeigneurs, il me faut ma fille! il me la faut<br />
+À la fin! allez-vous me la rendre bientôt?<br />
+&mdash;Oh! voyez cette main,&mdash;main qui n'a rien d'illustre,<br />
+Main d'un homme du peuple, et d'un serf, et d'un rustre,<br />
+Cette main qui paraît désarmée aux rieurs,<br />
+Et qui n'a pas d'épée, a des ongles, messieurs!<br />
+&mdash;Voici longtemps déjà que j'attends, il me semble!<br />
+Rendez-la-moi!&mdash;La porte! ouvrez-la!<br />
+<br />
+<i>Il se jette de nouveau en furieux sur la porte, que défendent<br />
+tous les gentilshommes. Il lutte contre eux quelques temps et revient<br />
+enfin tomber sur le devant du théâtre, épuisé, haletant, à genoux.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Tous ensemble</span><br />
+Contre moi! dix contre un!<br />
+<br />
+<i>Fondant en larmes et en sanglots.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Hé bien! je pleure, oui!</span><br />
+<br />
+<i>À Marot.</i><br />
+<br />
+Marot, tu t'es de moi bien assez réjoui.<br />
+Si tu gardes une âme, une tête inspirée,<br />
+Un c&#339;ur d'homme du peuple, encor, sous ta livrée,<br />
+Où me l'ont-ils cachée, et qu'en ont-ils fait, dis!<br />
+Elle est là, n'est-ce pas? Oh! parmi ces maudits,<br />
+Faisons cause commune en frères que nous sommes!<br />
+Toi seul as de l'esprit dans tous ces gentilshommes.<br />
+Marot! mon bon Marot!&mdash;Tu te tais!<br />
+<br />
+<i>Se traînant vers les seigneurs.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Oh! voyez!</span><br />
+Je demande pardon, messeigneurs, sous vos pieds!<br />
+Je suis malade... Ayez pitié, je vous en prie!<br />
+&mdash;J'aurais un autre jour mieux pris l'espièglerie.<br />
+Mais, voyez-vous, souvent j'ai, quand je fais un pas,<br />
+Bien des maux dans le corps dont je ne parle pas.<br />
+On a comme cela ses mauvaises journées<br />
+Quand on est contrefait.&mdash;Depuis bien des années,<br />
+Je suis votre bouffon: je demande merci!<br />
+Grâce! ne brisez pas votre hochet ainsi!<br />
+Ce pauvre Triboulet qui vous a tant fait rire!<br />
+Vraiment, je ne sais plus maintenant que vous dire!<br />
+Rendez-moi mon enfant, messeigneurs, rendez-moi<br />
+Ma fille, qu'on me cache en la chambre du roi!<br />
+Mon unique trésor!&mdash;Mes bons seigneurs, par grâce!<br />
+Qu'est-ce que vous voulez à présent que je fasse<br />
+Sans ma fille?&mdash;Mon sort est déjà si mauvais!<br />
+C'était la seule chose au monde que j'avais!<br />
+<br />
+<i>Tous gardent le silence. Il se relève désespéré.</i><br />
+<br />
+Ah Dieu! vous ne savez que rire ou que vous taire!<br />
+C'est donc un grand plaisir de voir un pauvre père<br />
+Se meurtrir la poitrine, et s'arracher du front<br />
+Des cheveux que deux nuits pareilles blanchiront!<br />
+<br />
+<i>La porte de la chambre du roi s'ouvre brusquement. Blanche<br />
+en sort, éperdue, égarée, en désordre; elle vient tomber dans les bras de<br />
+son père avec un cri terrible.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Mon père! ah!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>la serrant dans ses bras.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Mon enfant! ah! c'est elle! ah! ma fille!</span><br />
+Ah! messieurs!<br />
+<br />
+<i>Suffoqué de sanglots et riant au travers.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Voyez-vous, c'est toute ma famille,</span><br />
+Mon ange!&mdash;Elle de moins, quel deuil dans ma maison!<br />
+&mdash;Messeigneurs, n'est-ce pas que j'avais bien raison,<br />
+Qu'on ne peut m'en vouloir des sanglots que je pousse,<br />
+Et qu'une telle enfant, si charmante et si douce,<br />
+Qu'à la voir seulement on deviendrait meilleur,<br />
+Cela ne se perd pas sans des cris de douleur!<br />
+<br />
+<i>À Blanche.</i><br />
+<br />
+&mdash;Ne crains plus rien.&mdash;C'était une plaisanterie,<br />
+C'était pour rire.&mdash;Ils t'ont fait bien peur, je parie.<br />
+Mais ils sont bons.&mdash;Ils ont vu comme je t'aimais.<br />
+Blanche, ils nous laisseront tranquilles désormais.<br />
+<br />
+<i>Aux seigneurs.</i><br />
+<br />
+&mdash;N'est-ce pas?<br />
+<br />
+<i>À Blanche en la serrant dans ses bras.</i><br />
+<br />
+&mdash;Quel bonheur de te revoir encore!<br />
+J'ai tant de joie au c&#339;ur, que maintenant j'ignore<br />
+Si ce n'est pas heureux,&mdash;je ris, moi qui pleurais!&mdash;<br />
+De te perdre un moment pour te ravoir après!<br />
+<br />
+<i>La regardant avec inquiétude.</i><br />
+<br />
+&mdash;Mais pourquoi pleurer, toi?<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>voilant dans ses mains son visage couvert de<br />
+larmes et de rougeur</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Malheureux que nous sommes!</span><br />
+La honte<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>tressaillant</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Que dis-tu?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>cachant sa tête dans la poitrine de son père</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Pas devant tous ces hommes!</span><br />
+Rougir devant vous seul!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>se tournant avec un tremblement de rage vers<br />
+la porte du roi.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Oh! l'infâme&mdash;elle aussi!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>sanglotant et tombant à ses pieds</i>.<br />
+<br />
+Rester seule avec vous!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>faisant trois pas, et balayant du geste tous les<br />
+seigneurs interdits</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Allez-vous-en d'ici!</span><br />
+Et si le roi François par malheur se hasarde<br />
+À passer près d'ici,<br />
+<br />
+<i>À monsieur de Vermandois.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">vous êtes de sa garde,</span><br />
+Dites-lui de ne pas entrer,&mdash;que je suis là.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE.</span><br />
+<br />
+On n'a jamais rien vu de fou comme cela.<br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE GORDES,</span> <i>lui faisant signe de se retirer</i>.<br />
+<br />
+Aux fous comme aux enfants on cède quelque chose.<br />
+Veillons pourtant, de peur d'accident.<br />
+<br />
+<i>Ils sortent.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>s'asseyant sur le fauteuil du roi et relevant sa<br />
+fille</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Allons, cause,</span><br />
+Dis-moi tout.&mdash;<br />
+<br />
+<i>Il se retourne, et apercevant monsieur de Cossé, qui est resté, il se<br />
+lève à demi en lui montrant la porte.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">M'avez-vous entendu, monseigneur?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE COSSÉ,</span> <i>tout en se retirant comme subjugué<br />
+par l'ascendant du bouffon</i>.<br />
+<br />
+Ces fous, cela se croit tout permis, en honneur!<br />
+<br />
+<i>Il sort.</i><br /></p>
+
+<h3 class="scene">SCÈNE IV.<a name="SCENE_IVb" id="SCENE_IVb"></a></h3>
+
+<p>
+<br />
+BLANCHE, TRIBOULET.<br />
+<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>grave.</i><br />
+<br />
+Parle à présent.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>les yeux baissés, interrompue de sanglots</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Mon père, il faut que je vous conte</span><br />
+Qu'il s'est hier glissé dans la maison...&mdash;<br />
+<br />
+<i>Pleurant, et les mains sur ses yeux.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">J'ai honte!</span><br />
+<br />
+<i>Triboulet la serre dans ses bras et lui essuie le front avec<br />
+tendresse.</i><br />
+<br />
+Depuis longtemps,&mdash;j'aurais dû vous parler plus tôt,&mdash;<br />
+Il me suivait.&mdash;<br />
+<br />
+<i>S'interrompant encore.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Il faut reprendre de plus haut.</span><br />
+&mdash;Il ne me parlait pas.&mdash;Il faut que je vous dise<br />
+Que ce jeune homme allait le dimanche à l'église<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Oui! le roi!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>continuant</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Que toujours, pour être vu, je crois,</span><br />
+Il remuait ma chaise en passant près de moi.<br />
+<br />
+<i>D'une voix de plus en plus faible.</i><br />
+<br />
+Hier, dans la maison il a su s'introduire<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Que je t'épargne au moins l'angoisse de tout dire!<br />
+Je devine le reste!&mdash;<br />
+<br />
+<i>Il se lève.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Ô douleur! il a pris,</span><br />
+Pour en marquer ton front, l'opprobre et le mépris!<br />
+Son haleine a souillé l'air pur qui t'environne!<br />
+Il a brutalement effeuillé ta couronne!<br />
+Blanche! ô mon seul asile en l'état où je suis!<br />
+Jour qui me réveillais au sortir de leurs nuits!<br />
+Âme par qui mon âme à la vertu remonte!<br />
+Voile de dignité déployé sur ma honte!<br />
+Seul abri du maudit à qui tout dit adieu!<br />
+Ange oublié chez moi par la pitié de Dieu!<br />
+Ciel! perdue, enfouie, en cette boue immonde,<br />
+La seule chose sainte où je crusse en ce monde!<br />
+Que vais-je devenir après ce coup fatal,<br />
+Moi qui dans cette cour, prostituée au mal,<br />
+Hors de moi comme en moi, ne voyais sur la terre<br />
+Que vice, effronterie, impudeur, adultère,<br />
+Infamie et débauche, et n'avais sous les cieux<br />
+Que ta virginité pour reposer mes yeux!&mdash;<br />
+Je m'étais résigné, j'acceptais ma misère.<br />
+Les pleurs, l'abjection profonde et nécessaire,<br />
+L'orgueil qui toujours saigne au fond du c&#339;ur brisé,<br />
+Le rire du mépris sur mes maux aiguisé,<br />
+Oui, toutes ces douleurs où la honte se mêle,<br />
+J'en voulais bien pour moi, mon Dieu, mais non pour elle!<br />
+Plus j'étais tombé bas, plus je la voulais haut.<br />
+Il faut bien un autel auprès d'un échafaud.<br />
+L'autel est renversé!&mdash;cache ton front,&mdash;oui, pleure,<br />
+Chère enfant! je t'ai fait trop parler tout à l'heure,<br />
+N'est-ce pas? pleure bien.&mdash;Une part des douleurs,<br />
+À ton âge, parfois, s'écoule avec les pleurs.&mdash;<br />
+Verse tout, si tu peux, dans le c&#339;ur de ton père!<br />
+<br />
+<i>Rêvant.</i><br />
+<br />
+Blanche, quand j'aurai fait ce qui me reste à faire,<br />
+Nous quitterons Paris.&mdash;Si j'échappe pourtant!<br />
+<br />
+<i>Rêvant toujours.</i><br />
+<br />
+Quoi! suffit-il d'un jour pour que tout change tant?<br />
+<br />
+<i>Se relevant avec fureur.</i><br />
+<br />
+Ô malédiction! qui donc m'aurait pu dire<br />
+Que cette cour infâme, effrénée, en délire,<br />
+Qui va, qui court, broyant et la femme et l'enfant,<br />
+Échappée à travers tout ce que Dieu défend,<br />
+N'effaçant un forfait que par un plus étrange,<br />
+Éparpillant au loin du sang et de la fange,<br />
+Irait, jusque dans l'ombre où tu fuyais leurs yeux,<br />
+Éclabousser ce front chaste et religieux!<br />
+<br />
+<i>Se tournant vers la chambre du roi.</i><br />
+<br />
+Ô roi François Premier! puisse Dieu qui m'écoute<br />
+Te faire trébucher bientôt dans cette route!<br />
+Puisse s'ouvrir demain le sépulcre où tu cours!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>levant les yeux au ciel. À part</i>.<br />
+<br />
+Ô Dieu! n'écoutez pas, car je l'aime toujours!<br />
+<br />
+<i>Bruit de pas au fond du théâtre; dans la galerie extérieure<br />
+paraît un cortège de soldats et de gentilshommes. À leur tête, monsieur<br />
+de Pienne.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE PIENNE,</span> <i>appelant.</i><br />
+<br />
+Monsieur de Montchenu, faites ouvrir la grille<br />
+Au sieur de Saint-Vallier qu'on mène à la Bastille.<br />
+<br />
+<i>Le groupe de soldats défile deux à deux au fond. Au moment où<br />
+monsieur de Saint-Vallier, qu'ils entourent, passe devant la porte, il s'y<br />
+arrête et se tourne vers la chambre du roi.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MONSIEUR DE SAINT-VALLIER,</span> <i>d'une voix haute.</i><br />
+<br />
+Puisque, par votre roi d'outrages abreuvé,<br />
+Ma malédiction n'a pas encor trouvé<br />
+Ici-bas ni là-haut de voix qui me réponde,<br />
+Pas une foudre au ciel, pas un bras d'homme au monde,<br />
+Je n'espère plus rien. Ce roi prospérera.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>relevant la tête et le regardant en face</i>.<br />
+<br />
+Comte, vous vous trompez!&mdash;Quelqu'un vous vengera.<br />
+</p>
+
+<h3 class="acte"><a name="IV" id="IV"></a>IV.
+BLANCHE
+ACTE QUATRIÈME</h3>
+
+<p><i>Une grève déserte au bord de la Seine, au-dessous de Saint-Germain.&mdash;À<br />
+droite, une masure misérablement meublée de grosses poteries et<br />
+d'escabeaux de chêne, avec un premier étage en grenier où l'on distingue<br />
+un grabat par la fenêtre. La devanture de cette masure tournée vers le<br />
+spectateur est tellement à jour, qu'on en voit tout l'intérieur. Il y a<br />
+une table, une cheminée, et au fond un roide escalier qui mène au<br />
+grenier. Celle des faces de cette masure qui est à la gauche de l'acteur<br />
+est percée d'une porte qui s'ouvre en dedans. Le mur est mal joint,<br />
+troué de crevasses et de fentes, et il est facile de voir au travers ce<br />
+qui se passe dans la maison. Il y a un judas grillé à la porte, qui est<br />
+recouverte au dehors d'un auvent et surmontée d'une enseigne<br />
+d'auberge.&mdash;Le reste du théâtre représente la grève.&mdash;À gauche, il y a<br />
+un vieux parapet en ruine au bas duquel coule la Seine, et dans lequel<br />
+est scellé le support de la cloche du bac.&mdash;Au fond, au delà de la<br />
+rivière, le bois du Vésinet. À droite, un détour de la Seine laisse voir<br />
+la colline de Saint-Germain avec la ville et le château dans<br />
+l'éloignement.</i><br /></p>
+
+<h3 class="scene">SCÈNE PREMIÈRE.<a name="SCENE_PREMIEREc" id="SCENE_PREMIEREc"></a></h3>
+
+<p>
+<br />
+TRIBOULET, BLANCHE, <i>en dehors</i>; SALTABADIL,<br />
+<i>dans la maison.</i><br />
+<br />
+<i>Pendant toute cette scène, Triboulet doit avoir l'air inquiet et<br />
+préoccupé d'un homme qui craint d'être dérangé, vu et surpris. Il doit<br />
+regarder souvent autour de lui, et surtout du côté de la masure.<br />
+Saltabadil, assis dans l'auberge, près d'une table, s'occupe à fourbir son<br />
+ceinturon, sans rien entendre de ce qui se passe à côté.</i><br />
+<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Et tu l'aimes?<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Toujours!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Je t'ai pourtant laissé</span><br />
+Tout le temps de guérir cet amour insensé.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Je l'aime.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Ô pauvre c&#339;ur de femme!&mdash;Mais explique</span><br />
+Tes raisons pour l'aimer.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Je ne sais.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">C'est unique!</span><br />
+C'est étrange!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Oh! non pas. C'est bien cela qui fait</span><br />
+Justement que je l'aime. On rencontre en effet<br />
+Des hommes quelquefois qui vous sauvent la vie,<br />
+Des maris qui vous font riche et digne d'envie.&mdash;<br />
+Les aime-t-on toujours?&mdash;Lui ne m'a fait, je crois,<br />
+Que du mal, et je l'aime, et j'ignore pourquoi.<br />
+Tenez, c'est à ce point qu'il n'est rien que j'oublie,<br />
+Et que, s'il le fallait,&mdash;voyez quelle folie!&mdash;<br />
+Lui qui m'est si fatal, vous qui m'êtes si doux,<br />
+Mon père, je mourrais pour lui comme pour vous!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Je te pardonne, enfant!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Mais, écoutez, il m'aime.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Non!&mdash;Folle!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Il me l'a dit! il me l'a juré même!<br />
+Et puis il dit si bien, et d'un air si vainqueur,<br />
+De ces choses d'amour qui vous prennent au c&#339;ur!<br />
+Et puis il a des yeux si doux pour une femme!<br />
+C'est un roi brave, illustre et beau!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>éclatant</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">C'est un infâme!</span><br />
+Il ne sera pas dit, le lâche suborneur,<br />
+Qu'il m'ait impunément arraché mon bonheur!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Vous aviez pardonné, mon père<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Au sacrilége!</span><br />
+Il me fallait le temps de construire le piége.<br />
+Voilà.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Depuis un mois,&mdash;je vous parle en tremblant,&mdash;</span><br />
+Vous avez l'air d'aimer le roi.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Je fais semblant.</span><br />
+&mdash;Je te vengerai, Blanche!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>joignant les mains</i>.<br />
+<br />
+Épargnez-moi, mon père!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Te viendrait-il du moins au c&#339;ur quelque colère<br />
+S'il te trompait?<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Lui? non. Je ne crois pas cela.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Et si tu le voyais de ces yeux que voilà?<br />
+Dis, s'il ne t'aimait plus, tu l'aimerais encore?<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Je ne sais pas.&mdash;Il m'aime, il me dit qu'il m'adore.<br />
+Il me l'a dit hier.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>amèrement</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">À quelle heure?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Hier soir.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Eh bien! regarde donc, et vois si tu peux voir!<br />
+<br />
+<i>Il désigne à Blanche une des crevasses du mur de la maison: elle<br />
+regarde.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>bas.</i><br />
+<br />
+Je ne vois rien qu'un homme.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>baissant aussi la voix</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Attends un peu.</span><br />
+<br />
+<i>Le roi, vêtu en simple officier, paraît dans la salle basse de<br />
+l'hôtellerie. Il entre par une petite porte qui communique avec quelque<br />
+chambre voisine.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>tressaillant</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Mon père!</span><br />
+<br />
+<i>Pendant toute la scène qui suit, elle demeure<br />
+collée à la crevasse du mur, regardant, écoutant tout ce qui se passe<br />
+dans l'intérieur de la salle, inattentive à tout le reste, agitée par moments<br />
+d'un tremblement convulsif.</i><br /></p>
+
+<h3 class="scene">SCÈNE II.<a name="SCENE_IIc" id="SCENE_IIc"></a></h3>
+
+<p>
+<br />
+LES MÊMES, LE ROI, MAGUELONNE.<br />
+<br />
+<i>Le roi frappe sur l'épaule de Saltabadil, qui se retourne, dérangé<br />
+brusquement dans son opération.</i><br />
+<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Deux choses sur-le-champ.<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Quoi?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Ta s&#339;ur et mon verre.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>dehors.</i><br />
+<br />
+Voilà ses m&#339;urs. Ce roi par la grâce de Dieu<br />
+Se risque souvent seul dans plus d'un méchant lieu,<br />
+Et le vin qui le mieux le grise et le gouverne<br />
+Est celui que lui verse une Hébé de taverne.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>dans le cabaret, chantant</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Souvent femme varie,</span><br />
+<span class="nom">Bien fol est qui s'y fie!</span><br />
+<span class="nom">Une femme souvent</span><br />
+<span class="nom">N'est qu'une plume au vent!</span><br />
+<br />
+<i>Saltabadil est allé silencieusement chercher dans la pièce<br />
+voisine une bouteille et un verre, qu'il apporte sur la table. Puis il frappe<br />
+deux coups au plafond avec le pommeau de sa longue épée. À ce signal,<br />
+une belle jeune fille, vêtue en bohémienne, leste et riante, descend<br />
+l'escalier en sautant. Dès qu'elle entre, le roi cherche à l'embrasser; mais<br />
+elle lui échappe.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>à Saltabadil, qui s'est remis gravement à<br />
+</i><i>frotter son baudrier.</i><br />
+<br />
+L'ami, ton ceinturon deviendrait bien plus clair,<br />
+Si tu l'allais un peu nettoyer en plein air.<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+Je comprends.<br />
+<br />
+<i>Il se lève, salue gauchement le roi, ouvre la porte du dehors, et<br />
+sort en la refermant après lui. Une fois hors de la maison, il aperçoit<br />
+Triboulet, vers qui il se dirige d'un air de mystère. Pendant les quelques<br />
+paroles qu'ils échangent, la jeune fille fait des agaceries au roi, et Blanche<br />
+observe avec terreur.&mdash;Bas à Triboulet, désignant du doigt la<br />
+maison.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Voulez-vous qu'il vive ou bien qu'il meure?</span><br />
+Votre homme est dans nos mains.&mdash;Là.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Reviens tout à l'heure.</span><br />
+<br />
+<i>Il lui fait signe de s'éloigner. Saltabadil disparaît à pas lents<br />
+derrière le vieux parapet. Pendant ce temps-là, le roi lutine la jeune<br />
+bohémienne, qui le repousse en riant.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>que le roi veut embrasser.</i><br />
+<br />
+Nenni.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Bon. Dans l'instant, pour te serrer de près,</span><br />
+Tu m'as très-fort battu. Nenni, c'est un progrès.<br />
+Nenni, c'est un grand pas.&mdash;Toujours elle recule!<br />
+&mdash;Causons.&mdash;<br />
+<br />
+<i>La bohémienne se rapproche.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Voilà huit jours,&mdash;c'est à l'hôtel d'Hercule</span><br />
+&mdash;Qui m'avait mené là? mons Triboulet, je crois,&mdash;<br />
+Que j'ai vu tes beaux yeux pour la première fois.<br />
+Or, depuis ces huit jours, belle enfant, je t'adore.<br />
+Je n'aime que toi seule!<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>riant.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Et vingt autres encore!</span><br />
+Monsieur, vous m'avez l'air d'un libertin parfait!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>riant aussi</i>.<br />
+<br />
+Oui, j'ai fait le malheur de plus d'une, en effet.<br />
+C'est vrai, je suis un monstre.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Oh! le fat!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Je t'assure.</span><br />
+Çà, tu m'as ce matin mené dans ta masure,<br />
+Méchante hôtellerie où l'on dîne fort mal<br />
+Avec du vin que fait ton frère, un animal<br />
+Fort laid, et qui doit être un drôle bien farouche<br />
+D'oser montrer son mufle à côté de ta bouche.<br />
+C'est égal, je prétends y passer cette nuit.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>à part.</i><br />
+<br />
+Bon, cela va tout seul.<br />
+<br />
+<i>Au roi, qui veut encore l'embrasser.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Laissez-moi!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Que de bruit!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+Soyez sage!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Voici la sagesse, ma chère:</span><br />
+&mdash;Aimons, et jouissons, et faisons bonne chère.<br />
+Je pense là-dessus comme feu Salomon.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+Tu vas au cabaret plus souvent qu'au sermon.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>lui tendant les bras.</i><br />
+<br />
+Maguelonne!<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>lui échappant</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Demain!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Je renverse la table</span><br />
+Si tu redis ce mot sauvage et détestable.<br />
+Jamais une beauté ne doit dire demain.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>s'apprivoisant tout d'un coup et venant<br />
+s'asseoir gaiement sur la table auprès du roi.</i><br />
+<br />
+Eh bien! faisons la paix.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>lui prenant la main</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Mon Dieu, la belle main!</span><br />
+Et qu'on recevrait mieux, sans être un bon apôtre,<br />
+Soufflets de celle-là que caresses d'une autre!<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>charmée.</i><br />
+<br />
+Vous vous moquez!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Jamais!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Je suis laide!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Oh! non pas.</span><br />
+Rends donc plus de justice à tes divins appas!<br />
+Je brûle! Ignores-tu, reine des inhumaines,<br />
+Comme l'amour nous tient, nous autres capitaines,<br />
+Et que, quand la beauté nous accepte pour siens,<br />
+Nous sommes braise et feu jusque chez les Russiens?<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>éclatant de</i> rire.<br />
+<br />
+Vous avez lu cela quelque part dans un livre.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>à part.</i><br />
+<br />
+C'est possible.<br />
+<br />
+<i>Haut.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Un baiser.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Allons, vous êtes ivre!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>souriant</i>.<br />
+<br />
+D'amour.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Vous vous raillez avec votre air mignon,</span><br />
+Monsieur l'insouciant de belle humeur!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Oh! Non</span><br />
+<br />
+<i>Le roi l'embrasse.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+C'est assez!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Çà, je veux t'épouser.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE</span>, <i>riant.</i><br />
+<br />
+Ta parole?<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Quelle fille d'amour délicieuse et folle!<br />
+<br />
+<i>Il la prend sur ses genoux et se met à lui parler tout bas. Elle rit<br />
+et minaude. Blanche n'en peut supporter davantage; elle se retourne,<br />
+pâle et tremblante, vers Triboulet.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>après l'avoir regardée un instant en silence</i>.<br />
+<br />
+Hé bien! que penses-tu de la vengeance, enfant?<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>pouvant à peine parler</i>.<br />
+<br />
+Ô trahison!&mdash;L'ingrat! Grand Dieu! mon c&#339;ur se fend!<br />
+Oh! comme il me trompait! Mais c'est qu'il n'a point d'âme!<br />
+Mais c'est abominable! Il dit à cette femme<br />
+Des choses qu'il m'avait déjà dites à moi.<br />
+<br />
+<i>Cachant sa tête dans la poitrine de son père.</i><br />
+<br />
+&mdash;Et cette femme, est-elle effrontée!&mdash;oh!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>à voix basse</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Tais-toi.</span><br />
+Pas de pleurs. Laisse-moi te venger!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Hélas!&mdash;Faites</span><br />
+Tout ce que vous voudrez.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Merci!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Grand Dieu! vous êtes</span><br />
+Effrayant. Quel dessein avez-vous?<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Tout est prêt.</span><br />
+Ne me le reprends pas, cela m'étoufferait!<br />
+Écoute. Va chez moi, prends-y des habits d'homme,<br />
+Un cheval, de l'argent, n'importe quelle somme,<br />
+Et pars, sans t'arrêter un instant en chemin,<br />
+Pour Évreux, où j'irai te joindre après-demain.<br />
+&mdash;Tu sais, ce coffre auprès du portrait de ta mère?<br />
+L'habit est là.&mdash;Je l'ai d'avance exprès fait faire.&mdash;<br />
+Le cheval est sellé.&mdash;Que tout soit fait ainsi.<br />
+Va.&mdash;Surtout garde-toi de revenir ici:<br />
+Car il va s'y passer une chose terrible.<br />
+Va.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Venez avec moi, mon bon père!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Impossible.</span><br />
+<br />
+<i>Il l'embrasse.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Ah! je tremble!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">À bientôt!</span><br />
+<br />
+<i>Il l'embrasse encore. Blanche se retire en chancelant.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Fais ce que je te dis.</span><br />
+<br />
+<i>Pendant toute cette scène et la suivante, le roi et Maguelonne,<br />
+toujours seuls dans la salle basse, continuent de se faire des agaceries et<br />
+de se parler à voix basse en riant.&mdash;Une fois Blanche éloignée, Triboulet<br />
+va au parapet et fait un signe. Saltabadil reparaît. Le jour baisse.</i><br /></p>
+
+<h3 class="scene">SCÈNE III.<a name="SCENE_IIIc" id="SCENE_IIIc"></a></h3>
+
+<p>
+<br />
+TRIBOULET, SALTABADIL, <i>dehors</i>.&mdash;MAGUELONNE.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>dans la maison</i>.<br />
+<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>comptant des écus d'or devant Saltabadil</i>.<br />
+<br />
+Tu m'en demandes vingt, en voici d'abord dix.<br />
+<br />
+<i>S'arrêtant au moment de les lui donner.</i><br />
+<br />
+Il passe ici la nuit, pour sûr?<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>qui a été examiner l'horizon avant de répondre.</i><br />
+<br />
+Le temps se couvre.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>à part.</i><br />
+<br />
+Au fait, il ne va pas toujours coucher au Louvre.<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+Soyez tranquille; avant une heure il va pleuvoir.<br />
+La tempête et ma s&#339;ur le retiendront ce soir.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+À minuit je reviens.<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">N'en prenez pas la peine.</span><br />
+Je puis jeter tout seul un cadavre à la Seine.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Non, je veux l'y jeter moi-même.<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">À votre gré.</span><br />
+Tout cousu dans un sac je vous le livrerai.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>lui donnant l'argent</i>.<br />
+<br />
+Bien.&mdash;À minuit!&mdash;J'aurai le reste de la somme.<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+Tout sera fait&mdash;Comment nommez-vous ce jeune homme?<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Son nom? Veux-tu savoir le mien également?<br />
+Il s'appelle le crime, et moi le châtiment!<br />
+<br />
+<i>Il sort.</i><br /></p>
+
+<h3 class="scene">SCÈNE IV.<a name="SCENE_IVc" id="SCENE_IVc"></a></h3>
+
+<p>
+<br />
+LES MÊMES, <i>moins</i> TRIBOULET.<br />
+<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>resté seul, examinant l'horizon qui se charge de<br />
+nuages du côté de Saint-Germain. La nuit est presque tombée; quelques<br />
+éclairs.</i><br />
+<br />
+L'orage vient, la ville en est presque couverte.<br />
+Tant mieux! tantôt la grève en sera plus déserte.<br />
+<br />
+<i>Réfléchissant.</i><br />
+<br />
+Autant qu'on peut juger de tout ceci, ma foi,<br />
+Tous ces gens-là m'ont l'air d'avoir on ne sait quoi.<br />
+Je ne devine rien de plus, l'aze me quille!<br />
+<br />
+<i>Il examine le ciel en hochant la tête. Pendant ce temps-là, le roi<br />
+badine avec Maguelonne.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>essayant de lui prendre la taille</i>.<br />
+<br />
+Maguelonne!<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>lui échappant</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Attendez!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Ô la méchante fille!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>chantant.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Bourgeon qui pousse en avril</span><br />
+<span class="nom">Met peu de vin au baril.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Quelle épaule! quel bras! ma charmante ennemie,<br />
+Qu'il est blanc!&mdash;Jupiter! la belle anatomie!<br />
+Pourquoi faut-il que Dieu qui fit ces beaux bras nus<br />
+Ait mis le c&#339;ur d'un Turc dans ce corps de Vénus?<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+Lairelanlaire!<br />
+<br />
+<i>Repoussant encore le roi.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Point. Mon frère vient.</span><br />
+<br />
+<i>Entre Saltabadil, qui referme la porte sur lui.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Qu'importe!<br />
+<br />
+<i>On entend un tonnerre éloigné.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+Il tonne.<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Il va pleuvoir d'une admirable sorte.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>frappant sur l'épaule de Saltabadil</i>.<br />
+<br />
+Bon. Qu'il pleuve!&mdash;Il me plaît cette nuit de choisir<br />
+Ta chambre pour logis.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">C'est votre bon plaisir?</span><br />
+Prend-il des airs de roi!&mdash;Monsieur, votre famille<br />
+S'alarmera.<br />
+<br />
+<i>Saltabadil la tire par le bras et lui fait des signes.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Je n'ai ni grand'mère, ni fille,</span><br />
+Et je ne tiens à rien.<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>à part.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Tant mieux!</span><br />
+<br />
+<i>La pluie commence à tomber à larges gouttes. Il est nuit noire.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>à Saltabadil</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Tu coucheras,</span><br />
+Mon cher, à l'écurie, au diable, où tu voudras.<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>saluant</i>.<br />
+<br />
+Merci.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>au roi, très-bas et très-vivement, tout en<br />
+allumant une lampe.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Va-t'en!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>éclatant de rire et tout haut</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Il pleut. Veux-tu pas que je sorte</span><br />
+D'un temps à ne pas mettre un poëte à la porte?<br />
+<br />
+<i>Il va regarder à la fenêtre.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>bas à Maguelonne, lui montrant l'or qu'il a<br />
+dans la main.</i><br />
+<br />
+Laisse-le donc rester!&mdash;Dix écus d'or! et puis<br />
+Dix autres à minuit.<br />
+<br />
+<i>Gracieusement au roi.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Trop heureux si je puis</span><br />
+Offrir pour cette nuit à monseigneur ma chambre!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>riant</i>.<br />
+<br />
+On y grille en juillet, en revanche en décembre<br />
+On y gèle, est-ce pas?<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Monsieur la veut-il voir?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Voyons.<br />
+<br />
+<i>Saltabadil prend la lampe. Le roi va dire deux mots en riant à<br />
+l'oreille de Maguelonne. Puis tous deux montent l'échelle qui mène à<br />
+l'étage supérieur, Saltabadil précédant le roi.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>restée seule</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Pauvre jeune homme!</span><br />
+<br />
+<i>Allant à une fenêtre,</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Ô mon Dieu! qu'il fait noir!</span><br />
+<br />
+<i>On voit par la lucarne d'en haut Saltabadil et le roi dans le<br />
+grenier.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>au roi.</i><br />
+<br />
+Voici le lit, monsieur, la chaise; puis la table.<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI.</span><br />
+<br />
+Combien de pieds en tout?<br />
+<br />
+<i>Il regarde alternativement le lit, la table et la chaise.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Trois, six, neuf,&mdash;admirable!</span><br />
+Tes meubles étaient donc à Marignan, mon cher,<br />
+Qu'ils sont tous éclopés?<br />
+<br />
+<i>S'approchant de la lucarne, dont les carreaux sont cassés.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Et l'on dort en plein air.</span><br />
+Ni vitres, ni volets. Impossible qu'on traite<br />
+Le vent qui veut entrer de façon plus honnête!<br />
+<br />
+<i>À Saltabadil, qui vient d'allumer une veilleuse sur la table.</i><br />
+<br />
+Bonsoir.<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Que Dieu vous garde!</span><br />
+<br />
+<i>Il sort, pousse la porte, et on l'entend redescendre lentement<br />
+l'escalier.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>seul, débouclant son baudrier.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Ah! je suis las, mordieu!&mdash;</span><br />
+Donc, en attendant mieux, je vais dormir un peu.<br />
+<br />
+<i>Il pose sur la chaise son chapeau et son épée, défait ses bottes et<br />
+s'étend sur le lit.</i><br />
+<br />
+Que cette Maguelonne est fraîche, vive, alerte!<br />
+<br />
+<i>Se redressant.</i><br />
+<br />
+J'espère bien qu'il a laissé la porte ouverte.<br />
+<br />
+&mdash;Oui, c'est bien!<br />
+<br />
+<i>Il se recouche, et en un moment on le voit profondément<br />
+endormi sur le grabat. Cependant Maguelonne et Saltabadil sont tous<br />
+deux dans la salle inférieure. L'orage a éclaté depuis quelques instants. Il<br />
+couvre le théâtre de pluie et d'éclairs. À chaque instant des coups de<br />
+tonnerre. Maguelonne est assise près de la table, quelque couture à la<br />
+main. Son frère achève de vider, d'un air réfléchi, la bouteille qu'a laissée<br />
+le roi. Tous deux gardent quelque temps le silence, comme préoccupés<br />
+d'une idée grave</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Ce jeune homme est charmant!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Je crois bien.</span><br />
+Il met vingt écus d'or dans ma poche.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Combien?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+Vingt écus.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Il valait plus que cela.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+Poupée!<br />
+Va voir là-haut s'il dort. N'a-t-il pas une épée?<br />
+Descends-la.<br />
+<br />
+<i>Maguelonne obéit. L'orage est dans toute sa violence. On voit<br />
+paraître, au fond du théâtre, Blanche, vêtue d'habits d'homme, habit de<br />
+cheval, des bottes et des éperons, en noir; elle s'avance lentement vers la<br />
+masure, tandis que Saltabadil boit et que Maguelonne, dans le grenier,<br />
+considère avec sa lampe le roi endormi</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>les larmes aux yeux</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Quel dommage!</span><br />
+<br />
+<i>Elle prend l'épée.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Il dort. Pauvre garçon!</span><br />
+<br />
+<i>Elle redescend et rapporte l'épée à son frère.</i><br /></p>
+
+<h3 class="scene">SCÈNE V.<a name="SCENE_Vc" id="SCENE_Vc"></a></h3>
+
+<p>
+<br />
+LE ROI, endormi dans le grenier, SALTABADIL et MAGUELONNE<br />
+dans la salle basse, BLANCHE dehors.<br />
+<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>venant à pas lents dans l'ombre, à la lueur des<br />
+éclairs. Il tonne à chaque instant.</i><br />
+<br />
+Une chose terrible!&mdash;Ah! je perds la raison.<br />
+&mdash;Il doit passer la nuit dans cette maison même.<br />
+&mdash;Oh! je sens que je touche à quelque instant suprême.&mdash;<br />
+Mon père, pardonnez, vous n'êtes plus ici.<br />
+Je vous désobéis d'y revenir ainsi;<br />
+Mais je n'y puis tenir.&mdash;<br />
+<br />
+<i>S'approchant de la maison.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Qu'est-ce donc qu'on va faire?</span><br />
+Comment cela va-t-il finir?&mdash;Moi qui naguère,<br />
+Ignorant l'avenir, le monde et les douleurs,<br />
+Pauvre fille, vivais cachée avec des fleurs,<br />
+Me voir soudain jetée en des choses si sombres!&mdash;<br />
+Ma vertu, mon bonheur, hélas! tout est décombres!<br />
+Tout est deuil!&mdash;Dans les c&#339;urs où ses flammes ont lui<br />
+L'amour ne laisse donc que ruine après lui?<br />
+De tout cet incendie il reste un peu de cendre.<br />
+Il ne m'aime donc plus!&mdash;<br />
+<br />
+<i>Relevant la tête.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Il me semblait entendre,</span><br />
+Tout à l'heure, à travers ma pensée, un grand bruit<br />
+Sur ma tête. Il tonnait, je crois.&mdash;L'affreuse nuit!<br />
+Il n'est rien qu'une femme au désespoir ne fasse.<br />
+Moi qui craignais mon ombre!<br />
+<br />
+<i>Apercevant la lumière de la maison.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Oh! qu'est-ce qui se passe?</span><br />
+<br />
+<i>Elle avance, puis recule.</i><br />
+<br />
+Tandis que je suis là, Dieu! j'ai le c&#339;ur saisi!<br />
+Pourvu qu'on n'aille pas tuer quelqu'un ici!<br />
+<br />
+<i>Maguelonne et Saltabadil se remettent à causer dans la salle<br />
+voisine.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+Quel temps!<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Pluie et tonnerre.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Oui, l'on fait à cette heure</span><br />
+Mauvais ménage au ciel; l'un gronde et l'autre pleure.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Si mon père savait à présent où je suis!<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+Mon frère!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>tressaillant</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">On a parlé, je crois.</span><br />
+<br />
+<i>Elle se dirige en tremblant vers la maison, et applique à la fente du<br />
+mur ses yeux et ses oreilles.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Mon frère!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+Et puis?<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+Sais-tu, mon frère, à quoi je pense?<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Non.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Devine.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+Au diable!<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Ce jeune homme est de fort bonne mine.</span><br />
+Grand, fier comme Apollo, beau, galant par-dessus.<br />
+Il m'aime fort. Il dort comme un enfant Jésus.<br />
+Ne le tuons pas.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>qui entend et voit tout</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Ciel!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>tirant d'un coffre un vieux sac de toile et un<br />
+pavé, et présentant le sac à Maguelonne d'un air impassible.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Recouds-moi tout de suite</span><br />
+Ce vieux sac.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Pourquoi donc?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Pour y mettre au plus vite,</span><br />
+Quand j'aurai dépêché là-haut ton Apollo,<br />
+Son cadavre et ce grès, et tout jeter à l'eau.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+Mais<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Ne te mêle pas de cela, Maguelonne.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+Si<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Si l'on t'écoutait, on ne tûrait personne.</span><br />
+Raccommode le sac.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Quel est ce couple-ci?</span><br />
+N'est-ce pas dans l'enfer que je regarde ainsi?<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>se mettant à raccommoder le sac</i>.<br />
+<br />
+J'obéis.&mdash;Mais causons.<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Soit.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Tu n'as pas de haine</span><br />
+Contre ce cavalier?<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Moi! C'est un capitaine!</span><br />
+J'aime les gens d'épée, en étant moi-même un.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+Tuer un beau garçon qui n'est pas du commun,<br />
+Pour un méchant bossu fait comme un S!<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">En somme,</span><br />
+J'ai reçu d'un bossu pour tuer un bel homme,<br />
+Cela m'est fort égal, dix écus tout d'abord;<br />
+J'en aurai dix de plus en livrant l'homme mort.<br />
+Livrons. C'est clair.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Tu peux tuer le petit homme</span><br />
+Quand il va repasser avec toute la somme.<br />
+Cela revient au même.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Ô mon père!<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Est-ce dit?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>regardant Maguelonne en face.</i><br />
+<br />
+Hein! pour qui me prends-tu, ma s&#339;ur? suis-je un bandit?<br />
+Suis-je un voleur? Tuer un client qui me paie!<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>lui montrant un fagot</i>.<br />
+<br />
+Hé bien! mets dans le sac ce fagot de futaie.<br />
+Dans l'ombre, il le prendra pour son homme.<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">C'est fort.</span><br />
+Comment veux-tu qu'on prenne un fagot pour un mort?<br />
+C'est immobile, sec, tout d'une pièce, roide,<br />
+Cela n'est pas vivant.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Que cette pluie est froide!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+Grâce pour lui!<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+Chansons!<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Mon bon frère!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Plus bas!</span><br />
+Il faut qu'il meure! Allons, tais-toi.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Je ne veux pas!</span><br />
+Je l'éveille et le fais évader.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Bonne fille!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+Et les dix écus d'or?<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">C'est vrai.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Là, sois gentille,</span><br />
+Laisse-moi faire, enfant!<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+Non. Je veux le sauver!<br />
+<br />
+<i>Maguelonne se place d'un air déterminé devant l'escalier, pour<br />
+barrer le passage à son frère. Saltabadil, vaincu par sa résistance,<br />
+revient sur le devant de la scène et paraît chercher dans son esprit un<br />
+moyen de tout concilier.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+Voyons.&mdash;L'autre à minuit viendra me retrouver.<br />
+Si d'ici là quelqu'un, un voyageur, n'importe,<br />
+Vient nous demander gîte et frappe à notre porte,<br />
+Je le prends, je le tue, et puis, au lieu du tien,<br />
+Je le mets dans le sac. L'autre n'y verra rien.<br />
+Il jouira toujours autant dans la nuit close,<br />
+Pourvu qu'il jette à l'eau quelqu'un ou quelque chose.<br />
+C'est tout ce que je puis faire pour toi.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Merci.</span><br />
+Mais qui diable veux-tu qui passe par ici?<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+Seul moyen de sauver ton homme.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">À pareille heure!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Ô Dieu! vous me tentez, vous voulez que je meure!<br />
+Faut-il que pour l'ingrat je franchisse ce pas?<br />
+Oh! non, je suis trop jeune!&mdash;Oh! ne me poussez pas,<br />
+Mon Dieu!<br />
+<br />
+<i>Il tonne.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">S'il vient quelqu'un dans une nuit pareille,</span><br />
+Je m'engage à porter la mer dans ma corbeille.<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+Si personne ne vient, ton beau jeune homme est mort.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>frissonnant</i>.<br />
+<br />
+Horreur!&mdash;Si j'appelais le guet!... Mais non, tout dort,<br />
+D'ailleurs cet homme-là dénoncerait mon père.<br />
+Je ne veux pas mourir pourtant. J'ai mieux à faire,<br />
+J'ai mon père à soigner, à consoler; et puis<br />
+Mourir avant seize ans, c'est affreux! Je ne puis!<br />
+Ô Dieu! sentir le fer entrer dans ma poitrine!<br />
+Ah!<br />
+<br />
+<i>Une horloge frappe un coup.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Ma s&#339;ur, l'heure sonne à l'horloge voisine.</span><br />
+<br />
+<i>Deux autres coups.</i><br />
+<br />
+C'est onze heures trois quarts. Personne avant minuit<br />
+Ne viendra. Tu n'entends au dehors aucun bruit?<br />
+Il faut pourtant finir, je n'ai plus qu'un quart d'heure.<br />
+<br />
+<i>Il met le pied sur l'escalier. Maguelonne le retient en sanglotant.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+Mon frère, encore un peu!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Quoi! cette femme pleure!</span><br />
+Et moi, je reste là, qui peux le secourir!<br />
+Puisqu'il ne m'aime plus, je n'ai plus qu'à mourir.<br />
+Hé bien! mourons pour lui.&mdash;<br />
+<br />
+<i>Hésitant encore.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">C'est égal, c'est horrible!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>à Maguelonne</i>.<br />
+<br />
+Non, je ne puis attendre, enfin c'est impossible.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Encor si l'on savait comme ils vous frapperont!<br />
+Si l'on ne souffrait pas! mais on vous frappe au front,<br />
+Au visage... Ô mon Dieu!<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>essayant toujours de se dégager de<br />
+Maguelonne, qui l'arrête</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Que veux-tu que je fasse?</span><br />
+Crois-tu pas que quelqu'un viendra prendre sa place?<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>grelottant sous la pluie</i>.<br />
+<br />
+Je suis glacée!<br />
+<br />
+<i>Se dirigeant vers la porte.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Allons!</span><br />
+<br />
+<i>S'arrêtant.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Mourir ayant si froid!</span><br />
+<br />
+<i>Elle se traîne en chancelant jusqu'à la porte et y frappe un faible<br />
+coup.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+On frappe.<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">C'est le vent qui fait craquer le toit,</span><br />
+<br />
+<i>Blanche frappe de nouveau.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+On frappe.<br />
+<br />
+<i>Elle court ouvrir la lucarne et regarde au dehors.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">C'est étrange!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>à Blanche</i>.<br />
+<br />
+Holà! qu'est-ce?<br />
+<br />
+<i>À Saltabadil.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Un jeune homme.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Asile pour la nuit.<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Il va faire un fier somme!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+Oui, la nuit sera longue.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Ouvrez!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>à Maguelonne</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Attends!&mdash;Mordieu!</span><br />
+Donne-moi mon couteau, que je l'aiguise un peu.<br />
+<br />
+<i>Elle lui donne son couteau, qu'il aiguise au fer d'une faux.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Ciel! j'entends le couteau qu'ils aiguisent ensemble!<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+Pauvre jeune homme! il frappe à son tombeau.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Je tremble.</span><br />
+Quoi! je vais donc mourir!<br />
+<br />
+<i>Tombant à genoux.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Ô Dieu, vers qui je vais,</span><br />
+Je pardonne à tous ceux qui m'ont été mauvais;<br />
+Mon père, et vous, mon Dieu, pardonnez-leur de même,<br />
+Au roi François Premier, que je plains et que j'aime,<br />
+À tous, même au démon, même à ce réprouvé,<br />
+Qui m'attend là, dans l'ombre, avec un fer levé!<br />
+J'offre pour un ingrat ma vie en sacrifice.<br />
+S'il en est plus heureux, oh! qu'il m'oublie!&mdash;et puisse,<br />
+Dans sa prospérité que rien ne doit tarir,<br />
+Vivre longtemps celui pour qui je vais mourir!<br />
+<br />
+<i>Se levant.</i><br />
+<br />
+&mdash;L'homme doit être prêt!<br />
+<br />
+<i>Elle va frapper de nouveau à la porte.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>à Saltabadil</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Hé! dépêche, il se lasse.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>essayant sa lame sur la table</i>.<br />
+<br />
+Bon.&mdash;Derrière la porte attends que je me place.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+J'entends tout ce qu'il dit. Oh!<br />
+<br />
+<i>Saltabadil se place derrière la porte, de manière qu'en s'ouvrant en<br />
+dedans elle le cache à la personne qui entre sans le cacher au<br />
+spectateur.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>à Saltabadil</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">J'attends le signal.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>derrière la porte, le couteau à la main</i>.<br />
+<br />
+Ouvre.<br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE,</span> <i>ouvrant à Blanche</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Entrez.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>à part</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Ciel! il va me faire bien du mal!</span><br />
+<br />
+<i>Elle recule.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">MAGUELONNE.</span><br />
+<br />
+Hé bien! qu'attendez-vous?<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>à part.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">La s&#339;ur aide le frère.</span><br />
+&mdash;Ô Dieu! pardonnez-leur!&mdash;Pardonnez-moi, mon père!<br />
+<br />
+<i>Elle entre. Au moment où elle paraît sur le seuil de la cabane, on voit<br />
+Saltabadil lever son poignard. La toile tombe.</i><br />
+</p>
+
+
+<h3 class="acte"><a name="V" id="V"></a>V.
+TRIBOULET.
+ACTE CINQUIÈME</h3>
+
+<p><i>Même décoration; seulement, quand la toile se lève, la maison de<br />
+Saltabadil est complétement fermée aux regards: la devanture est garnie<br />
+de ses volets. On n'y voit aucune lumière. Tout est ténèbres.</i><br /></p>
+
+<h3 class="scene">SCÈNE PREMIÈRE.<a name="SCENE_PREMIEREd" id="SCENE_PREMIEREd"></a></h3>
+
+<p>
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>seul</i>.<br />
+<br />
+<i>Il s'avance lentement du fond du théâtre, enveloppé d'un<br />
+manteau. L'orage a diminué de violence. La pluie a cessé. Il n'y a que<br />
+quelques éclairs et par moments un tonnerre lointain.</i><br />
+<br />
+Je vais donc me venger!&mdash;Enfin! la chose est faite.&mdash;<br />
+Voici bientôt un mois que j'attends, que je guette,<br />
+Resté bouffon, cachant mon trouble intérieur,<br />
+Pleurant des pleurs de sang sous mon masque rieur.<br />
+<br />
+<i>Examinant une porte basse dans la devanture de la maison.</i><br />
+<br />
+Cette porte...&mdash;Oh! tenir et toucher sa vengeance!&mdash;<br />
+C'est bien par là qu'ils vont me l'apporter, je pense!<br />
+Il n'est pas l'heure encor. Je reviens cependant.<br />
+Oui, je regarderai la porte en attendant.<br />
+Oui, c'est toujours cela.&mdash;<br />
+<br />
+<i>Il tonne.</i><br />
+<br />
+Quel temps! nuit de mystère!<br />
+Une tempête au ciel! un meurtre sur la terre!<br />
+Que je suis grand ici! ma colère de feu<br />
+Va de pair cette nuit avec celle de Dieu.<br />
+Quel roi je tue!&mdash;un roi dont vingt autres dépendent,<br />
+Des mains de qui la paix ou la guerre s'épandent!<br />
+Il porte maintenant le poids du monde entier.<br />
+Quand il n'y sera plus, comme tout va plier!<br />
+Quand j'aurai retiré ce pivot, la secousse<br />
+Sera forte et terrible, et ma main qui la pousse<br />
+Ébranlera longtemps toute l'Europe en pleurs,<br />
+Contrainte de chercher son équilibre ailleurs!&mdash;<br />
+Songer que si demain Dieu disait à la terre:<br />
+&mdash;Ô terre, quel volcan vient d'ouvrir son cratère?<br />
+Qui donc émeut ainsi le chrétien, l'ottoman,<br />
+Clément Sept, Doria, Charles-Quint, Soliman?<br />
+Quel César, quel Jésus, quel guerrier, quel apôtre,<br />
+Jette les nations ainsi l'une sur l'autre?<br />
+Quel bras te fait trembler, terre, comme il lui plaît?<br />
+La terre, avec terreur, répondrait: Triboulet.&mdash;<br />
+Oh! jouis, vil bouffon, dans ta fierté profonde.<br />
+La vengeance d'un fou fait osciller le monde!<br />
+<br />
+<i>Au milieu des derniers bruits de l'orage, on entend sonner minuit à<br />
+une horloge éloignée. Triboulet écoute.</i><br />
+<br />
+Minuit!<br />
+<br />
+<i>Il court à la maison et frappe à la porte basse.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">VOIX DE L'INTÉRIEUR.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Qui va là?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Moi.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">LA VOIX.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Bon.</span><br />
+<br />
+<i>Le panneau inférieur de la porte s'ouvre seul.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Vite!<br />
+<br />
+<span class="nom">LA VOIX.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">N'entrez pas.</span><br />
+<br />
+<i>Saltabadil sort en rampant par le panneau inférieur de la<br />
+porte. Il tire par une ouverture assez étroite quelque chose de pesant,<br />
+une espèce de paquet de forme oblongue, qu'on distingue avec peine dans<br />
+l'obscurité. Il n'a pas de lumière à la main, il n'y en a pas dans la<br />
+maison.</i><br /></p>
+
+<h3 class="scene">SCÈNE II.<a name="SCENE_IId" id="SCENE_IId"></a></h3>
+
+<p>
+<br />
+TRIBOULET, SALTABADIL.<br />
+<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+Ouf! c'est lourd. Aidez-moi, monsieur, pour quelques pas.<br />
+<br />
+<i>Triboulet, agité d'une joie convulsive, l'aide à apporter sur le devant<br />
+de la scène un long sac de couleur brune, qui paraît contenir un<br />
+cadavre.</i><br />
+<br />
+Votre homme est dans ce sac.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Voyons-le! quelle joie!</span><br />
+Un flambeau!<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Pardieu non!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Que crains-tu qui nous voie?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+Les archers de l'écuelle et les guetteurs de nuit.<br />
+Diable! pas de flambeau! c'est bien assez du bruit!&mdash;<br />
+L'argent!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>lui remettant une bourse</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Tiens!</span><br />
+<br />
+<i>Examinant le sac étendu à terre pendant que l'autre compte.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Il est donc des bonheurs dans la haine!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+Vous aiderai-je un peu pour le jeter en Seine?<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+J'y suffirai tout seul.<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL,</span> <i>insistant</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">À nous deux, c'est plus court.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Un ennemi qu'on porte en terre n'est pas lourd.<br />
+<br />
+<span class="nom">SALTABADIL.</span><br />
+<br />
+Vous voulez dire en Seine? Hé bien! maître, à votre aise!<br />
+<br />
+<i>Allant à un point du parapet.</i><br />
+<br />
+Ne le jetez pas là. Cette place est mauvaise.<br />
+<br />
+<i>Lui montrant une brèche dans le parapet.</i><br />
+<br />
+Ici, c'est très-profond.&mdash;Faites vite.&mdash;Bonsoir.<br />
+<br />
+<i>Il rentre et ferme la maison sur lui.</i><br /></p>
+
+<h3 class="scene">SCÈNE III.<a name="SCENE_IIId" id="SCENE_IIId"></a></h3>
+
+<p>
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>seul, l'&#339;il fixé sur le sac</i>.<br />
+<br />
+Il est là!&mdash;Mort!&mdash;Pourtant je voudrais bien le voir.<br />
+<br />
+<i>Tâtant le sac.</i><br />
+<br />
+C'est égal, c'est bien lui.&mdash;Je le sens sous ce voile.&mdash;<br />
+Voici ses éperons qui traversent la toile.<br />
+C'est bien lui.<br />
+<br />
+<i>Se redressant et mettant le pied sur le sac.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Maintenant, monde, regarde-moi.</span><br />
+Ceci c'est un bouffon, et ceci c'est un roi!&mdash;<br />
+Et quel roi! le premier de tous! le roi suprême!<br />
+Le voilà sous mes pieds, je le tiens, c'est lui-même.<br />
+La Seine pour sépulcre, et ce sac pour linceul.<br />
+Qui donc a fait cela?<br />
+<br />
+<i>Croisant les bras.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Hé bien! oui, c'est moi seul.</span><br />
+Non, je ne reviens pas d'avoir eu la victoire,<br />
+Et les peuples demain refuseront d'y croire.<br />
+Que dira l'avenir? quel long étonnement,<br />
+Parmi les nations, d'un tel événement!<br />
+Sort, qui nous mets ici, comme tu nous en ôtes!<br />
+Une des majestés humaines les plus hautes,<br />
+Quoi, François de Valois, ce prince au c&#339;ur de feu,<br />
+Rival de Charles-Quint, un roi de France, un dieu,<br />
+&mdash;À l'éternité près,&mdash;un gagneur de batailles<br />
+Dont le pas ébranlait les bases des murailles,<br />
+<br />
+<i>Il tonne de temps en temps.</i><br />
+<br />
+L'homme de Marignan, lui qui, toute une nuit,<br />
+Poussa des bataillons l'un sur l'autre à grand bruit,<br />
+Et qui, quand le jour vint, les mains de sang trempées,<br />
+N'avait plus qu'un tronçon de trois grandes épées,<br />
+Ce roi! de l'univers par sa gloire étoilé,<br />
+Dieu! comme il se sera brusquement en allé!<br />
+Emporté tout à coup, dans toute sa puissance,<br />
+Avec son nom, son bruit, et sa cour qui l'encense,<br />
+Emporté, comme on fait d'un enfant mal venu,<br />
+Une nuit qu'il tonnait, par quelqu'un d'inconnu!<br />
+Quoi! cette cour, ce siècle et ce règne, fumée!<br />
+Ce roi qui se levait dans une aube enflammée,<br />
+Éteint, évanoui, dissipé dans les airs!<br />
+Apparu, disparu,&mdash;comme un de ces éclairs!<br />
+Et peut-être demain, des crieurs inutiles,<br />
+Montrant des tonnes d'or, s'en iront par les villes,<br />
+Et criront au passant, de surprise éperdu:<br />
+&mdash;À qui retrouvera François Premier perdu!<br />
+&mdash;C'est merveilleux!<br />
+<br />
+<i>Après un silence.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Ma fille, ô ma pauvre affligée,</span><br />
+Le voilà donc puni, te voilà donc vengée!<br />
+Oh! que j'avais besoin de son sang! un peu d'or,<br />
+Et je l'ai!<br />
+<br />
+<i>Se penchant avec rage sur le cadavre.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Scélérat! peux-tu m'entendre encor?</span><br />
+Ma fille, qui vaut plus que ne vaut ta couronne,<br />
+Ma fille, qui n'avait fait de mal à personne,<br />
+Tu me l'as enviée et prise! tu me l'as<br />
+Rendue avec la honte,&mdash;et le malheur, hélas!<br />
+Hé bien! dis, m'entends-tu? maintenant, c'est étrange,<br />
+Oui, c'est moi qui suis là, qui ris et qui me venge!<br />
+Parce que je feignais d'avoir tout oublié,<br />
+Tu t'étais endormi!&mdash;Tu croyais donc,&mdash;pitié!<br />
+La colére d'un père aisément édentée!&mdash;<br />
+Oh! non, dans cette lutte entre nous suscitée,<br />
+Lutte du faible au fort, le faible est le vainqueur.<br />
+Lui qui léchait tes pieds, il te ronge le c&#339;ur!<br />
+Je te tiens.<br />
+<br />
+<i>Se penchant de plus en plus sur le sac.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">M'entends-tu? c'est moi, roi gentilhomme,</span><br />
+Moi, ce fou, ce bouffon, moi, cette moitié d'homme,<br />
+Cet animal douteux à qui tu disais:&mdash;Chien!&mdash;<br />
+<br />
+<i>Il frappe le cadavre.</i><br />
+<br />
+C'est que, quand la vengeance est en nous, vois-tu bien,<br />
+Dans le c&#339;ur le plus mort il n'est plus rien qui dorme,<br />
+Le plus chétif grandit, le plus vil se transforme,<br />
+L'esclave tire alors sa haine du fourreau,<br />
+Et le chat devient tigre, et le bouffon bourreau!<br />
+<br />
+<i>Se relevant à demi.</i><br />
+<br />
+Oh! que je voudrais bien qu'il pût m'entendre encore,<br />
+Sans pouvoir remuer!&mdash;<br />
+<br />
+<i>Se penchant de nouveau.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">M'entends-tu? je t'abhorre!</span><br />
+Va voir au fond du fleuve, où tes jours sont finis,<br />
+Si quelque courant d'eau remonte à Saint-Denis!<br />
+<br />
+<i>Se relevant.</i><br />
+<br />
+À l'eau François Premier!<br />
+<br />
+<i>Il prend le sac par un bout et le traîne au bord de l'eau. Au<br />
+moment où il le dépose sur le parapet, la porte basse de la maison<br />
+s'entr'ouvre avec précaution. Maguelonne en sort, regarde autour d'elle<br />
+avec inquiétude, fait le geste de quelqu'un qui ne voit rien, rentre et<br />
+reparaît un instant après avec le roi, auquel elle explique par signes qu'il<br />
+n'y a plus personne là, et qu'il peut s'en aller. Elle rentre en refermant la<br />
+porte, et le roi traverse le fond du théâtre dans la direction que lui a<br />
+indiquée Maguelonne. C'est le moment où Triboulet se dispose à pousser<br />
+le sac dans la Seine.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>la main sur le sac</i>.<br />
+<br />
+Allons!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE ROI,</span> <i>chantant au fond du théâtre</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Souvent femme varie,</span><br />
+<span class="nom">Bien fol est qui s'y fie!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>tressaillant</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Quelle voix! quoi!</span><br />
+Illusions des nuits, vous jouez-vous de moi?<br />
+<br />
+<i>Il se retourne et prête l'oreille, effaré. Le roi a disparu; mais on<br />
+l'entend chanter dans l'éloignement.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">VOIX DU ROI.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Souvent femme varie,</span><br />
+<span class="nom">Bien fol est qui s'y fie!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Ô malédiction! ce n'est pas lui que j'ai!<br />
+Ils le font évader, quelqu'un l'a protégé,<br />
+On m'a trompé!&mdash;<br />
+<br />
+<i>Courant à la maison, dont la fenêtre supérieure est seule ouverte.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">Bandit!</span><br />
+<br />
+<i>La mesurant des yeux comme pour l'escalader.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">C'est trop haut, la fenêtre!</span><br />
+<br />
+<i>Revenant au sac avec fureur.</i><br />
+<br />
+Mais qui donc m'a-t-il mis à sa place, le traître?<br />
+Quel innocent?&mdash;Je tremble<br />
+<br />
+<i>Touchant le sac.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Oui, c'est un corps humain!</span><br />
+<br />
+<i>Il déchire le sac du haut en bas avec son poignard, et y regarde avec<br />
+anxiété.</i><br />
+<br />
+Je n'y vois pas!&mdash;La nuit!<br />
+<br />
+<i>Se retournant, égaré.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Quoi! rien dans le chemin!</span><br />
+Rien dans cette maison! pas un flambeau qui brille!<br />
+<br />
+<i>S'accoudant avec désespoir sur le corps.</i><br />
+<br />
+Attendons un éclair.<br />
+<br />
+<i>Il reste quelques instants l'&#339;il fixé sur le sac entr'ouvert, dont il a tiré<br />
+Blanche à demi.</i><br /></p>
+
+<h3 class="scene">SCÈNE IV.<a name="SCENE_IVd" id="SCENE_IVd"></a></h3>
+
+<p>
+<br />
+TRIBOULET, BLANCHE.<br />
+<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<i>Un éclair passe; il se lève et recule avec un cri frénétique.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">&mdash;Ma fille! Ah! Dieu! ma fille!</span><br />
+Ma fille! Terre et cieux! c'est ma fille à présent!<br />
+<br />
+<i>Tâtant sa main.</i><br />
+<br />
+Dieu! ma main est mouillée! à qui donc est ce sang?<br />
+&mdash;Ma fille!&mdash;Oh! je m'y perds! c'est un prodige horrible!<br />
+C'est une vision! Oh! non, c'est impossible,<br />
+Elle est partie, elle est en route pour Évreux.<br />
+<br />
+<i>Tombant à genoux près du corps, les yeux au ciel.</i><br />
+<br />
+Ô mon Dieu! n'est-ce pas que c'est un rêve affreux,<br />
+Que vous avez gardé ma fille sous votre aile,<br />
+Et que ce n'est pas elle, ô mon Dieu?<br />
+<br />
+<i>Un second éclair passe et jette une vive lumière sur le visage pâle et<br />
+les yeux fermés de Blanche.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Si! c'est elle!</span><br />
+C'est bien elle!<br />
+<br />
+<i>Se jetant sur le corps avec des sanglots.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Ma fille! enfant, réponds-moi, dis,</span><br />
+Ils t'ont assassinée! oh! réponds! oh! bandits!<br />
+Personne ici, grand Dieu! que l'horrible famille!<br />
+Parle-moi! parle-moi! ma fille! ô ciel! ma fille!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>comme ranimée aux cris de son père,<br />
+entr'ouvrant la paupière et d'une voix éteinte</i>.<br />
+<br />
+Qui m'appelle?<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>éperdu</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Elle parle! elle remue un peu!</span><br />
+Son c&#339;ur bat, son &#339;il s'ouvre, elle est vivante, ô Dieu!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<i>Elle se relève à demi; elle est en chemise, et tout ensanglantée, les<br />
+cheveux épars. Le bas du corps, qui est resté vêtu, est caché dans le<br />
+sac.</i><br />
+<br />
+Où suis-je?<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>la soulevant dans ses bras</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Mon enfant, mon seul bien sur la terre,</span><br />
+Reconnais-tu ma voix? m'entends-tu, dis?<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Mon père!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Blanche, que t'a-t-on fait? quel mystère infernal?&mdash;<br />
+Je crains en te touchant de te faire du mal.<br />
+Je n'y vois pas. Ma fille, as-tu quelque blessure?<br />
+Conduis ma main.<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>d'une voix entrecoupée</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Le fer a touché,&mdash;j'en suis sûre,&mdash;</span><br />
+&mdash;Le c&#339;ur,&mdash;je l'ai senti...&mdash;<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Ce coup, qui l'a frappé?</span><br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+Ah! tout est de ma faute,&mdash;et je vous ai trompé.<br />
+&mdash;Je l'aimais trop,&mdash;je meurs&mdash;pour lui.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Sort implacable!</span><br />
+Prise dans ma vengeance! Oh! c'est Dieu qui m'accable!<br />
+Comment donc ont-ils fait? Ma fille, explique-toi.<br />
+Dis!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>mourante</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Ne me faites pas parler.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>la couvrant de baisers</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Pardonne-moi.</span><br />
+<br />
+Mais, sans savoir comment, te perdre! Oh! ton front penche!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>faisant un effort pour se retourner</i>.<br />
+<br />
+Oh!... de l'autre côté!... J'étouffe!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>la soulevant avec angoisse</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Blanche! Blanche!</span><br />
+Ne meurs pas!<br />
+<br />
+<i>Se retournant, désespéré.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Au secours! quelqu'un! personne ici!</span><br />
+Est-ce qu'on va laisser mourir ma fille ainsi?<br />
+&mdash;Ah! la cloche du bac est là, sur la muraille.<br />
+Ma pauvre enfant, peux-tu m'attendre un peu que j'aille<br />
+Chercher de l'eau, sonner pour qu'on vienne? un instant!<br />
+<br />
+<i>Blanche fait signe que c'est inutile.</i><br />
+<br />
+Non, tu ne le veux pas!&mdash;Il le faudrait pourtant!<br />
+<br />
+<i>Appelant sans la quitter.</i><br />
+<br />
+Quelqu'un!<br />
+<br />
+<i>Silence partout. La maison demeure impassible dans l'ombre.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Cette maison, grand Dieu, c'est une tombe!</span><br />
+<br />
+<i>Blanche agonise.</i><br />
+<br />
+Oh! ne meurs pas! enfant, mon trésor, ma colombe,<br />
+Blanche! si tu t'en vas, moi, je n'aurai plus rien.<br />
+Ne meurs pas, je t'en prie!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">Oh!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Mon bras n'est pas bien,</span><br />
+N'est-ce pas, il te gêne!&mdash;Attends, que je me place<br />
+Autrement.&mdash;Es-tu mieux comme cela?&mdash;Par grâce,<br />
+Tâche de respirer jusqu'à ce que quelqu'un<br />
+Vienne nous assister!&mdash;Aucun secours! Aucun!<br />
+<br />
+<span class="nom">BLANCHE,</span> <i>d'une voix éteinte et avec effort</i>.<br />
+<br />
+Pardonnez-lui, mon père... Adieu!<br />
+<br />
+<i>Sa tête retombe.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>s'arrachant les cheveux</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Blanche!... Elle expire!</span><br />
+<br />
+<i>Il court à la cloche du bac et la secoue avec fureur.</i><br />
+<br />
+À l'aide! au meurtre! au feu!<br />
+<br />
+<i>Revenant à Blanche.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Tâche encor de me dire</span><br />
+Un mot! un seulement! parle-moi, par pitié!<br />
+<br />
+<i>Essayant de la relever.</i><br />
+<br />
+Pourquoi veux-tu rester ainsi le corps plié?<br />
+Seize ans! non, c'est trop jeune! oh! non, tu n'es pas morte!<br />
+Blanche, as-tu pu quitter ton père de la sorte!<br />
+Est-ce qu'il ne doit plus t'entendre? ô Dieu! pourquoi?<br />
+<br />
+<i>Entrent des gens du peuple, accourant au bruit avec des<br />
+flambeaux.</i><br />
+<br />
+Le ciel fut sans pitié de te donner à moi!<br />
+Que ne t'a-t-il reprise au moins, ô pauvre femme,<br />
+Avant de me montrer la beauté de ton âme!<br />
+Pourquoi m'a-t-il laissé connaître mon trésor?<br />
+Que n'es-tu morte, hélas! toute petite encor,<br />
+Le jour où des enfants en jouant te blessèrent!<br />
+Mon enfant! mon enfant!<br /></p>
+
+<h3 class="scene">SCÈNE V.<a name="SCENE_Vd" id="SCENE_Vd"></a></h3>
+
+<p>
+<br />
+LES MÊMES, HOMMES, FEMMES <i>du peuple</i>.<br />
+<br />
+<br />
+<span class="nom">UNE FEMME.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Ses paroles me serrent</span><br />
+Le c&#339;ur!<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>se retournant</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Ah! vous voilà! vous venez, maintenant!</span><br />
+Il est bien temps!<br />
+<br />
+<i>Prenant au collet un charretier, qui tient son fouet à la main.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">As-tu des chevaux, toi, manant!</span><br />
+Une voiture? dis!<br />
+<br />
+<span class="nom">LE CHARRETIER.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Oui.&mdash;Comme il me secoue!</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+Oui? Hé bien, prends ma tête, et mets-la sous ta roue!<br />
+<br />
+<i>Il revint se jeter sur le corps de Blanche.</i><br />
+<br />
+Ma fille!<br />
+<br />
+<span class="nom">UN DES ASSISTANTS.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Quelque meurtre! un père au désespoir!</span><br />
+Séparons-les.<br />
+<br />
+<i>Ils veulent entraîner Triboulet, qui se débat.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+<span class="ind">Je veux rester! je veux la voir!</span><br />
+Je ne vous ai point fait de mal pour me la prendre!<br />
+Je ne vous connais pas. Voulez-vous bien m'entendre?<br />
+<br />
+<i>À une femme.</i><br />
+<br />
+Madame, vous pleurez? vous êtes bonne, vous!<br />
+Dites-leur de ne pas m'emmener.<br />
+<br />
+<i>La femme intercède pour lui. Il revint près de Blanche.</i><br />
+<i>Tombant à genoux.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">À genoux!</span><br />
+À genoux, misérable, et meurs à côté d'elle!<br />
+<br />
+<span class="nom">LA FEMME.</span><br />
+<br />
+Ah! calmez-vous. Si c'est pour crier de plus belle,<br />
+On va vous remmener.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>égaré</i>.<br />
+<br />
+<span class="nom">Non, non, laissez!&mdash;</span><br />
+<br />
+<i>Saisissant Blanche dans ses bras.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Je crois</span><br />
+Qu'elle respire encore! elle a besoin de moi!<br />
+Allez vite chercher du secours à la ville.<br />
+Laissez-la dans mes bras, je serai bien tranquille.<br />
+<br />
+<i>Il la prend tout à fait sur lui, et l'arrange comme une mère son enfant<br />
+endormi.</i><br />
+<br />
+Non, elle n'est pas morte! Oh! Dieu ne voudrait pas;<br />
+Car enfin, il le sait, je n'ai qu'elle ici-bas<br />
+Tout le monde vous hait quand vous êtes difforme;<br />
+On vous fuit, de vos maux personne ne s'informe;<br />
+Elle m'aime, elle!&mdash;elle est ma joie et mon appui.<br />
+Quand on rit de son père, elle pleure avec lui.<br />
+Si belle et morte! oh! non.&mdash;Donnez-moi quelque chose<br />
+Pour essuyer son front.<br />
+<br />
+<i>Il lui essuie le front.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Sa lèvre est encor rose.</span><br />
+Oh! si vous l'aviez vue! oh! je la vois encor<br />
+Quand elle avait deux ans avec ses cheveux d'or!<br />
+Elle était blonde alors.&mdash;<br />
+<br />
+<i>La serrant sur son c&#339;ur avec emportement.</i><br />
+<br />
+<span class="ind">Ô ma pauvre opprimée!</span><br />
+Ma Blanche! mon bonheur! ma fille bien-aimée!<br />
+Lorsqu'elle était enfant, je la tenais ainsi.<br />
+Elle dormait sur moi tout comme la voici!<br />
+Quand elle s'éveillait, si vous saviez quel ange!<br />
+Je ne lui semblais pas quelque chose d'étrange!<br />
+Elle me souriait avec ses yeux divins,<br />
+Et moi je lui baisais ses deux petites mains!<br />
+Pauvre agneau!&mdash;Morte! oh! non, elle dort et repose.<br />
+Tout à l'heure, messieurs, c'était bien autre chose.<br />
+Elle s'est cependant réveillée.&mdash;Oh! j'attends,<br />
+Vous l'allez voir rouvrir ses yeux dans un instant!<br />
+Vous voyez maintenant, messieurs, que je raisonne;<br />
+Je suis tranquille et doux, je n'offense personne:<br />
+Puisque je ne fais rien de ce qu'on me défend,<br />
+On peut bien me laisser regarder mon enfant.<br />
+<br />
+<i>Il la contemple.</i><br />
+<br />
+Pas une ride au front! pas de douleurs anciennes!&mdash;<br />
+J'ai déjà réchauffé ses mains entre les miennes;<br />
+Voyez, touchez-les donc un peu!<br />
+<br />
+<i>Entre un médecin.</i><br />
+<br />
+<span class="nom">LA FEMME,</span> <i>à Triboulet</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Le chirurgien.</span><br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET,</span> <i>au chirurgien qui s'approche</i>.<br />
+<br />
+Tenez, regardez-la, je n'empêcherai rien.<br />
+Elle est évanouie, est-ce pas?<br />
+<br />
+<span class="nom">LE CHIRURGIEN,</span> <i>examinant Blanche</i>.<br />
+<br />
+<span class="ind">Elle est morte.</span><br />
+<br />
+<i>Triboulet se lève debout d'un mouvement convulsif.</i><br />
+<br />
+Elle a dans le flanc gauche une plaie assez forte.<br />
+Le sang a dû causer la mort en l'étouffant.<br />
+<br />
+<span class="nom">TRIBOULET.</span><br />
+<br />
+J'ai tué mon enfant! j'ai tué mon enfant!<br />
+<br />
+<i>Il tombe sur le pavé.</i><br />
+</p>
+
+<p class="nom">FIN DU ROI S'AMUSE.</p>
+</div>
+
+<div class="footnotes"><h3 class="scene"><a name="NOTES" id="NOTES"></a>NOTES:</h3>
+<ol>
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-1" id="Footnote-1"></a><a title="Return to text." href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Le mot est souligné dans le billet écrit.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-2" id="Footnote-2"></a><a title="Return to text." href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> La confiance de l'auteur dans le résultat de la lecture est telle, qu'il
+croit à peine nécessaire de faire remarquer que sa pièce est imprimée telle qu'il
+l'a faite, et non telle qu'on l'a jouée, c'est-à-dire qu'elle contient un assez grand
+nombre de détails que le livre imprimé comporte, et qu'il avait retranchés
+pour les susceptibilités de la scène. Ainsi, par exemple, le jour de la
+représentation, au lieu de ces vers:
+</p><p>
+<i>J'ai ma s&#339;ur Maguelonne, une fort belle fille</i><br />
+<i>Qui danse dans la rue et qu'on trouve gentille.</i><br />
+<i>Elle attire chez nous le galant une nuit.</i><br />
+</p><p>
+Saltabadil a dit:
+</p><p>
+<i>J'ai ma s&#339;ur, une jeune et belle créature,</i><br />
+<i>Qui chez nous aux passants dit la bonne aventure;</i><br />
+<i>Votre homme la viendrait consulter une nuit.</i><br />
+</p><p>
+Il y a eu également des variantes pour plusieurs autres vers, mais cela
+ne vaut pas la peine d'y insister.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-3" id="Footnote-3"></a><a title="Return to text." href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Voyez la préface de <i>Marion Delorme.</i></p></li>
+
+</ol>
+</div>
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Roi s'amuse, by Victor Hugo
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI S'AMUSE ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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