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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 29397 ***
+
+LA TERRE
+ET
+LA LUNE
+
+FORME EXTÉRIEURE ET STRUCTURE INTERNE
+
+[Illustration: LA MESURE DE LA TERRE. (FIGURE ALLÉGORIQUE.) D'après
+l'Ouvrage intitulé: _Voyage historique dans l'Amérique méridionale_, par
+Don GEORGE JUAN et Don ANTOINE DE ULLOA, Amsterdam, 1752.]
+
+ÉTUDES NOUVELLES SUR L'ASTRONOMIE
+
+Par Ch. ANDRÉ et P. PUISEUX.
+
+
+
+LA TERRE
+ET
+LA LUNE
+
+FORME EXTÉRIEURE ET STRUCTURE INTERNE
+
+PAR
+
+P. PUISEUX
+Astronome à l'Observatoire de Paris.
+
+[Illustration]
+
+PARIS,
+GAUTHIER-VILLARS, IMPRIMEUR-LIBRAIRE
+DU BUREAU DES LONGITUDES, DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE,
+Quai des Grands-Augustins, 55.
+
+1908
+
+Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
+
+
+
+
+LA TERRE
+ET
+LA LUNE
+
+FORME EXTÉRIEURE ET STRUCTURE INTERNE
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+LA TERRE.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+LA NOTION DE LA FIGURE DE LA TERRE,
+DE THALÈS A NEWTON.
+
+La Physique céleste a pris naissance le jour où l'on a vu dans les
+astres autre chose que des points lumineux offerts en spectacle à nos
+regards, où ils sont apparus comme méritant une étude spéciale au point
+de vue de leur structure et de leur histoire. Cette étude ne pouvait
+être que rudimentaire et conjecturale avec les moyens d'observation dont
+les anciens disposaient. Une exception est à faire cependant. On a vu
+naître de bonne heure cette notion que la Terre est un astre, libre de
+se mouvoir dans l'espace, comme la Lune et le Soleil, que ses dimensions
+ne sont pas inaccessibles à toute mesure, qu'elles se réduiraient
+peut-être à bien peu de chose si nous pouvions quitter cette surface où
+nous sommes attachés et nous transporter à travers les espaces
+stellaires.
+
+Une fois cette idée mise en avant, il est clair qu'un champ très vaste
+est ouvert aux observateurs. C'est au moyen d'études de détail
+accumulées, synthétisées, que nous pouvons acquérir sur le globe
+terrestre des idées d'ensemble, nous représenter sa forme exacte,
+formuler des données positives sur sa structure et son histoire. Toute
+conclusion applicable à la Terre dans sa totalité constitue un progrès
+pour l'Astronomie, car elle peut s'étendre dans une certaine mesure aux
+corps célestes et devenir ainsi une source de vérifications et
+d'expériences. Ainsi la Terre nous aide à comprendre le monde.
+Réciproquement les astres peuvent nous aider et nous aident en effet à
+mieux connaître la Terre, car ils nous offrent du premier coup ces
+aperçus généraux et intuitifs que nous n'obtenons sur notre globe qu'au
+prix d'un labeur prolongé. Il est clair que les apparences lointaines,
+considérées seules, sont plus sujettes à l'illusion; c'est donc l'étude
+de la Terre qui doit logiquement précéder.
+
+Il ne semble pas qu'elle ait été abordée dans un esprit vraiment
+impartial et scientifique chez aucun des peuples de l'Orient.
+L'observation du Ciel a eu des adeptes en Chine, dans l'Inde, en
+Assyrie, en Égypte, à des époques très reculées. Dans tous ces pays, le
+calendrier, la prédiction des éclipses, les horoscopes avaient une
+destination utilitaire.
+
+C'est seulement chez les auteurs grecs que nous voyons les objets
+célestes envisagés en eux-mêmes, et non plus seulement dans leurs
+relations réelles ou supposées avec l'homme.
+
+Une remarque analogue, faite par Vivien de Saint-Martin au début de son
+_Histoire de la Géographie_, l'amène à conclure à l'existence
+d'aptitudes originelles propres à la race blanche. D'ailleurs ce que
+nous savons de l'état social des peuples anciens montre que les cités
+helléniques ont réalisé, pour la première fois peut-être, les conditions
+favorables à la culture désintéressée des sciences.
+
+Les Grecs ont été un peuple navigateur. Ils ont de bonne heure colonisé
+en Asie et en Sicile; ils ont senti l'utilité de demander des points de
+repère au ciel pour s'orienter dans les traversées maritimes.
+
+La disparition progressive des montagnes lointaines, commençant par la
+base, finissant par le sommet, ne leur a pas échappé. L'apparition de
+nouvelles étoiles, corrélative d'un déplacement de quelques degrés vers
+le Sud, a frappé leur attention. De plus la richesse acquise par le
+commerce créait une classe d'hommes affranchis de la nécessité du labeur
+quotidien, assurés du lendemain, libres de s'adonner aux études
+abstraites.
+
+On s'explique ainsi qu'il se soit rencontré, 600 ans environ avant l'ère
+chrétienne, un terrain propice à l'éclosion des idées de Thalès de
+Milet. Les ouvrages de ce philosophe sont perdus et nous ne les
+connaissons que par les extraits de Diogène de Laërce. Habitant l'Ionie,
+il avait beaucoup voyagé; il était allé s'instruire auprès des prêtres
+égyptiens, alors en grande réputation de savoir et contemplateurs
+assidus des astres. Le premier, il paraît avoir enseigné avec succès
+l'isolement et la sphéricité de la Terre. Il a reconnu la vraie cause
+des éclipses dans l'interposition de la Lune entre la Terre et le Soleil
+ou de la Terre entre le Soleil et la Lune. On nous dit même qu'il avait
+déterminé la distance au pôle des principales étoiles de la Petite
+Ourse, ce qui suppose la notion de l'axe du monde et la construction
+d'un appareil propre à mesurer les angles. Le rapprochement de mesures
+semblables, faites en des localités diverses, devait, un jour ou
+l'autre, conduire à une valeur approchée des dimensions du globe
+terrestre.
+
+Socrate, deux siècles après, jugeait encore l'entreprise bien
+audacieuse: «Je suis convaincu, disait-il, que la Terre est immense et
+que nous, qui habitons depuis le Phase jusqu'aux Colonnes d'Hercule,
+nous n'en occupons qu'une très petite partie, comme les fourmis autour
+d'un puits ou les grenouilles autour de la mer.»
+
+Les disciples de Socrate furent moins timides. Platon professa
+expressément la doctrine des antipodes, dont Diogène de Laërce le
+considère comme l'inventeur; c'est-à-dire qu'il admet que la Terre
+possède une région diamétralement opposée à la nôtre, où la direction de
+la verticale est renversée.
+
+Aristote est encore plus explicite. Il se range à l'opinion de Thalès,
+qui regarde la Terre comme un globe immobile au centre du monde. Il
+développe, en faveur de la sphéricité, l'argument de la silhouette
+projetée sur le disque de la Lune pendant les éclipses. Il note
+l'abaissement très sensible de l'étoile polaire sur l'horizon quand on
+marche du Nord au Sud. Cela prouve non seulement que la Terre est ronde,
+mais qu'elle n'est pas d'une grandeur démesurée. La surface terrestre
+n'a pas, à proprement parler, de limites. Rien n'empêche que ce soit la
+même mer qui baigne les Indes d'une part, les Colonnes d'Hercule de
+l'autre. Notons au passage cette déclaration, qui a dû être l'origine
+des audacieux projets de Colomb, et qui lui a permis, en tout cas, de
+mettre son entreprise sous le patronage révéré du philosophe stagyrite.
+
+Des mathématiciens, auxquels Aristote fait allusion sans les nommer,
+attribuent à la Terre 400000 stades de tour. C'est presque deux fois
+trop s'il s'agit du stade olympique. Aristote paraît, au contraire,
+trouver cette évaluation bien faible. A ce compte, fait-il observer, on
+ne pourrait même pas dire que la Terre soit grande par rapport aux
+astres. Mais Aristote n'admet pas que la Terre soit un astre. Il écarte
+comme peu sérieuse l'opinion des pythagoriciens d'Italie, qui mettaient
+la Terre au nombre des astres et la faisaient mouvoir autour de son
+centre, de manière à produire l'alternance des jours et des nuits.
+
+Il n'y avait qu'une manière de trancher la question: c'était de procéder
+à une mesure effective. Ce fut le principal titre de gloire
+d'Ératosthène, astronome et chef d'école en grande réputation à
+Alexandrie 200 ans avant notre ère. Il avait observé que, le jour du
+solstice d'été, le Soleil arrive au zénith à Syène, dans la
+Haute-Egypte, et que son image apparaît au fond d'un puits. Il mesure le
+même jour la hauteur méridienne du Soleil à Alexandrie, qu'il considère
+comme située sur le méridien de Syène. Le complément de cette hauteur
+est la différence des latitudes. Connaissant la distance et admettant la
+sphéricité de la Terre, il en déduit la circonférence du globe par une
+simple proportion.
+
+Cette opération fut très admirée des anciens, au témoignage de Pline, et
+le résultat était, en effet, satisfaisant pour l'époque. Le chiffre
+donné, 250000 stades, aurait dû être remplacé par 246000 d'après
+l'évaluation la plus probable du stade employé. Maintenant comment
+Ératosthène savait-il qu'Alexandrie et Syène sont sur le même méridien?
+Comment avait-il déterminé en stades la distance des deux stations? Il
+est probable qu'il avait fait usage de plans cadastraux dressés depuis
+longtemps pour les besoins de l'administration et de l'agriculture et
+orientés par des observations gnomoniques. L'intérêt que les Égyptiens
+attachaient à une orientation exacte est d'ailleurs attesté par la
+construction des pyramides.
+
+La nécessité de combiner les observations de longitude avec les mesures
+de latitude a été bien mise en lumière par Hipparque, le plus grand
+astronome de l'antiquité, qui professait à Rhodes de 165 à 125 avant
+notre ère. Il est l'auteur de la division du cercle en 360°, de la
+définition des parallèles et des méridiens, d'un système de projection
+plane encore employé. Le premier, il montra nettement qu'il faut
+s'adresser au Ciel pour connaître la forme de la Terre. Il indique le
+parti à tirer des éclipses pour la mesure des longitudes, et cette
+méthode est demeurée, en effet, la seule capable de fournir des
+résultats un peu exacts jusqu'à l'invention des lunettes. Il établit que
+la valeur d'une carte est subordonnée à la détermination astronomique
+des deux coordonnées (longitude et latitude) des principaux points. Et,
+pour faciliter ces déterminations, il calcule des Tables d'éclipses et
+de hauteurs du Soleil.
+
+Hipparque ne trouva malheureusement pas de successeurs capables de
+réaliser le programme si judicieux qu'il avait tracé. Les conditions
+d'exactitude d'une mesure astronomique furent complètement méconnues par
+Posidonius, disciple d'Hipparque, qui entreprit de recommencer la
+détermination d'Ératosthène. Les stations choisies furent Alexandrie et
+Rhodes. La différence de latitude résultait de cette remarque que
+l'étoile Canopus ne fait que paraître sur l'horizon de Rhodes, au lieu
+qu'elle s'élève de 7°, 5 sur l'horizon d'Alexandrie. C'était un tort
+déjà d'utiliser des observations faites à l'horizon plutôt qu'au zénith.
+C'en était un autre de choisir deux stations séparées par la mer et dont
+la distance linéaire ne pouvait être que grossièrement évaluée. Enfin
+Rhodes est encore moins exactement que Syène sur le méridien
+d'Alexandrie et l'on ne dit pas comment il a été tenu compte de la
+différence de longitude. Malgré cela la détermination de Posidonius,
+telle qu'elle nous est rapportée par Cléomède dans son _Abrégé de la
+sphère_, donne encore un résultat meilleur que l'on n'aurait été fondé à
+l'espérer: 240000 stades.
+
+Le géographe Strabon (20 ans après J.-C.) entreprit de corriger le
+calcul de Cléomède en se fondant sur une autre évaluation, d'ailleurs
+conjecturale, de la distance d'Alexandrie à Rhodes. Cette fois le
+résultat fut beaucoup plus inexact, 180000 stades seulement. C'est un
+exemple d'une de ces corrections malheureuses, dont l'histoire des
+sciences offre plus d'un exemple. Mais il en est peu qui aient trouvé un
+si long crédit. Bien des siècles devaient se passer avant qu'elle ne fût
+rectifiée. Dès cette époque, du reste, bien avant les invasions des
+barbares ou la révolution religieuse qui a transformé le vieux monde, il
+est aisé de voir que la science grecque est en décadence. Les préjugés
+vulgaires reprennent de l'empire, même sur les hommes instruits.
+Posidonius trouve nécessaire de se transporter au bord de l'océan
+Atlantique (qu'il appelle _mer extérieure_), pour s'assurer si l'on
+n'entend pas le sifflement du Soleil plongeant dans la mer. Strabon
+admet bien la sphéricité de la Terre, mais il croit que la zone torride
+est inhabitable à cause de la chaleur excessive qui y règne. De l'autre
+côté se trouve une autre zone habitée, mais toute communication avec ces
+peuples lointains nous est interdite. Pline laisse voir une préférence
+pour la doctrine des antipodes et l'isolement de la Terre, mais il est
+préoccupé plus que de raison des objections populaires. Si la Terre est
+isolée dans l'espace, se demande-t-il, pourquoi ne tombe-t-elle pas?
+Sans doute parce qu'elle ne saurait pas où tomber, étant à elle-même son
+propre centre.
+
+Ptolémée (140 ans après J.-C.) a passé longtemps, mais sans titre bien
+établi, pour le représentant le plus distingué de l'Astronomie ancienne.
+Son Ouvrage, publié à Alexandrie, porte le nom de _Construction ou
+syntaxe mathématique_. Il est plus connu sous le nom d'_Almageste_, que
+lui ont donné les traducteurs arabes. Nous signalerons seulement dans
+son uvre ce qui a trait à la mesure de la Terre. Il se propose de
+réaliser le plan de géographie mathématique ébauché par Hipparque, de
+dresser la Carte du monde connu, en s'appuyant sur toutes les
+déterminations de latitude et de longitude qu'il pourra rassembler, et
+prenant pour méridien origine celui d'Alexandrie. L'intention est
+louable, mais l'exécution très défectueuse. Ptolémée manque complètement
+d'esprit critique dans le choix des matériaux nombreux qu'il rassemble
+et commet de graves confusions dans les unités de mesure.
+
+Des siècles se passeront avant que l'oeuvre de Ptolémée soit reprise.
+Les guerres civiles, les invasions, les bouleversements politiques
+détournent de plus en plus les esprits de la culture paisible de la
+Science. L'éloquence qui donne le pouvoir, le mysticisme qui console des
+cruelles réalités de la vie font délaisser les recherches physiques. Il
+est curieux de noter, à cet égard, le langage des écrivains appelés à
+exercer par la suite le plus d'influence sur les esprits. Ainsi
+Lactance, dans ses _Institutions divines_, considère la notion des
+antipodes comme une mauvaise plaisanterie des savants, qui exercent
+volontiers leur esprit sur des thèses invraisemblables. Saint Augustin,
+dans la _Cité de Dieu_, ne rejette pas absolument la sphéricité de la
+Terre, mais il ajoute: «Quant à ce qu'on dit qu'il y a des antipodes,
+c'est-à-dire des hommes dont les pieds sont opposés aux nôtres, et qui
+habitent cette partie de la Terre où le Soleil se lève quand il se
+couche pour nous, il n'en faut rien croire; aussi n'avance-t-on cela sur
+le rapport d'aucune histoire, mais sur des conjectures et des
+raisonnements, parce que, la Terre étant suspendue en l'air et ronde, on
+s'imagine que la partie qui est sous nos pieds n'est pas sans habitants.
+
+»Mais on ne considère pas que, lors même qu'on démontrerait que la Terre
+est ronde, il ne s'ensuivrait pas que la partie qui nous est opposée
+n'est pas couverte d'eau. Et d'ailleurs, quand elle ne le serait pas,
+quelle nécessité y aurait-il qu'elle fût habitée? D'une part, l'Écriture
+dit que tous les hommes viennent d'Adam et elle ne peut mentir; d'autre
+part, il y a trop d'absurdité à dire que les hommes auraient traversé
+une si vaste étendue de mer pour aller peupler cette autre partie du
+monde.»
+
+Les scrupules de saint Augustin étaient, nous le savons, mal fondés;
+mais cette tendance à subordonner les sciences de la nature à des
+considérations morales, à opposer des textes révérés, mais mal compris,
+aux résultats des recherches physiques, va dominer à peu près sans
+conteste pendant le moyen âge tout entier.
+
+Il y eut cependant une renaissance appréciable des études astronomiques
+chez les Arabes sous l'influence des auteurs grecs. Al-Mamoun, calife de
+Bagdad, de 813 à 832, s'intéressait vivement aux choses du Ciel. On dit
+que, vainqueur de l'empereur de Constantinople, il lui imposa, comme
+condition de la paix, la remise d'un manuscrit de l'_Almageste_. Ce qui
+est certain, c'est qu'il fit traduire Ptolémée et ordonna la mesure d'un
+arc de méridien. Il y eut deux opérations distinctes quoique
+simultanées, l'une dans la plaine de Sindjar en Mésopotamie, l'autre en
+Syrie. Voici comment la première est rapportée par Aboulféda: «Les
+envoyés se divisèrent en deux groupes; les uns s'avancèrent vers le Pôle
+Nord, les autres vers le Sud, marchant dans la direction la plus droite
+qu'il fût possible, jusqu'à ce que le Pôle Nord se fût élevé de 1° pour
+ceux qui marchaient vers le Nord et abaissé de 1° pour ceux qui
+s'avançaient vers le Sud. Alors ils revinrent au lieu d'où ils étaient
+partis, et, quand on compara leurs observations, il se trouva que les
+uns avaient avancé de 56 milles 1/3, les autres de 56 milles sans aucune
+fraction. On s'accorda pour adopter la quantité la plus grande, celle de
+56 milles 1/3.»
+
+D'après les conjectures les plus probables sur la valeur du mille
+employé, ce résultat est plus loin de la vérité que celui d'Eratosthène.
+Il ne semble pas qu'on se soit arrêté à la différence constatée, qui
+aurait pu faire soupçonner que la Terre n'était pas exactement
+sphérique. Les astronomes arabes n'ont pas persévéré dans la voie qui
+s'offrait à eux. Ils se sont attachés à l'observation des éclipses, au
+calcul des positions géographiques. Les catalogues d'Aboul Nasan (XIIIe
+siècle), de Nasir-Ed-Dîn, d'Oulough-Beg, prince de Samarkand au XVe
+siècle, marquent un progrès considérable sur les positions de Ptolémée.
+
+Ce mouvement ne fut suivi en Occident que d'assez loin, au fur et à
+mesure de ce qu'exigeaient les progrès de la Navigation. Christophe
+Colomb, persuadé de la rondeur de la Terre par ses voyages au long cours
+et par la lecture des anciens, adoptait pour la circonférence terrestre
+la fausse évaluation de Strabon, pour la différence de longitude entre
+l'Europe et l'Inde une estimation plus fausse encore. Aussi prévoyait-il
+que, pour rejoindre les Indes par l'Ouest, il aurait seulement 1100
+lieues de mer à franchir. Heureuse erreur, car, s'il eût mis en avant le
+vrai chiffre, qui est de 3000 au moins, il n'eût trouvé personne pour
+tenter l'aventure avec lui. On sait quelle peine Colomb eut à faire
+accepter ses vues par une assemblée composée des hommes les plus
+éclairés de l'Espagne.
+
+Quoi qu'il en soit, l'éclatant succès de Colomb, et bientôt après le
+retour des compagnons de Magellan, mirent la rondeur de la Terre
+au-dessus de toute discussion, et il ne se trouva plus personne pour
+opposer à la réalité des antipodes l'autorité de Lactance ou de saint
+Augustin.
+
+Mais le fait qu'une confusion avait pu se produire entre les Indes
+orientales et les Indes occidentales, si éloignées en longitude,
+montrait la nécessité de reprendre le calcul du rayon terrestre. Une
+tentative intéressante fut faite dans ce sens, en 1528, par le médecin
+Fernel. Il mesura la différence des hauteurs du pôle sur l'horizon de
+Paris et sur l'horizon d'Amiens. Pour évaluer la distance, il avait
+simplement fixé un compteur à une roue de sa voiture. Le résultat publié
+par lui est assez exact, mais ce moyen grossier ne pouvait évidemment
+inspirer beaucoup de confiance.
+
+Le Hollandais Snellius posa en 1615 le véritable principe des mesures
+géodésiques et en fit l'application dans la plaine de Leyde. Il est
+expliqué dans son Ouvrage: _De la grandeur de la Terre_, publié en 1617,
+avec le sous-titre: «L'Eratosthène batave». Snellius est le premier qui
+ait eu recours à la triangulation. Aux deux extrémités d'une base
+soigneusement mesurée en terrain plat, il détermine les azimuts de deux
+signaux bien visibles, reconnaissables à distance, et se prêtant l'un et
+l'autre à l'installation d'un instrument propre à mesurer les angles. La
+distance qui sépare ces deux signaux peut être calculée. On la prend
+comme base d'un nouveau triangle, et ainsi de suite jusqu'à une station
+finale dont la latitude est, comme celle du point de départ, déterminée
+par les méthodes astronomiques. Dans un pays plat, tel que la Hollande,
+il est possible de conserver aux triangles des dimensions modérées, de
+façon qu'ils puissent être traités comme rectilignes. On garde aussi la
+faculté d'orienter la chaîne des triangles sur le méridien, de façon
+qu'un même astre passe simultanément au méridien des stations extrêmes.
+
+Il est facile aujourd'hui d'apercevoir des points faibles dans les
+opérations de Snellius. La base effectivement mesurée est trop petite
+(631 toises). Il y a des angles trop aigus dans les triangles et
+peut-être, de l'aveu de l'auteur, des erreurs dans l'identification à
+distance des points employés comme stations. La valeur annoncée pour le
+degré de latitude (55100 toises) est notablement trop petite. Snellius
+mourut sans avoir pu revoir ses calculs. Faits avec plus de soin, ils
+auraient donné, d'après Muschenbroek, 57033 toises, chiffre assez
+rapproché de la vérité.
+
+Une opération analogue, faite quelques années après par le P. Riccioli
+en Italie, est, à tous les points de vue, défectueuse. La base mesurée
+n'a que 1094 pas. Plusieurs angles sont fort aigus et sont conclus par
+le calcul au lieu d'être observés. Aux résultats de la triangulation,
+Riccioli propose à tort de substituer: soit la mesure de la dépression
+de l'horizon en un lieu d'altitude connue, soit la mesure des hauteurs
+apparentes mutuelles de deux points d'altitude connue.
+
+Ces deux méthodes sont sans valeur pratique à cause de la petitesse des
+angles qui interviennent et de l'incertitude des réfractions terrestres.
+Riccioli se flatte d'éliminer ces causes d'erreur en observant vers le
+Midi, dans des lieux fort élevés, par des jours sereins. C'est une
+dangereuse illusion. Le chiffre donné (62250 toises au degré) s'écarte
+plus de la vérité, en sens contraire, que celui de Snellius.
+
+La première triangulation vraiment entourée de garanties est celle de
+Picard en 1671. La base, mesurée près de Juvisy, avec des règles de bois
+alignées au cordeau, a 5663 toises. L'arc total s'étend de Malvoisine,
+au sud de Paris, à Sourdon, près d'Amiens. Les distances zénithales
+méridiennes, mesurées avec un quadrant, sont différentielles,
+c'est-à-dire indépendantes de l'erreur d'index, de la déclinaison de
+l'étoile et, dans une grande mesure, de l'erreur d'excentricité. Le
+parallélisme de la lunette au plan du limbe est soigneusement vérifié
+par une méthode dont Picard est l'inventeur. La méridienne est tracée
+par l'observation des hauteurs égales d'un même astre; elle est
+contrôlée par des observations de digressions de la Polaire, d'éclipses
+de satellites de Jupiter ou d'éclipses de Lune. Il y a, en somme, fort
+peu à reprendre dans les observations de Picard, et les défauts qu'on y
+relève ne lui sont guère imputables. La construction des instruments est
+évidemment plus grossière que celle des théodolites modernes. Les
+signaux naturels, arbres ou clochers, sont utilisés par économie. Il est
+ordinairement impossible de placer l'instrument au point même que l'on a
+visé. D'où la nécessité de réductions au centre, toujours pénibles et
+incertaines.
+
+L'opération de Picard avait été entreprise sous les auspices de
+l'Académie des Sciences récemment fondée. En même temps des missions
+scientifiques étaient envoyées au Sénégal, à la Guyane, aux Antilles.
+Dans les instructions remises aux observateurs, il leur était recommandé
+de s'assurer si l'intensité de la pesanteur ne variait pas d'un lieu à
+l'autre. Richer, qui observait à Cayenne, annonça en 1672 que le pendule
+à secondes, emporté de Paris, devait être raccourci pour osciller dans
+le même temps à Cayenne. En d'autres termes, l'intensité de la pesanteur
+diminue quand on se rapproche de l'équateur.
+
+Personne assurément ne songe à placer Picard et Richer, observateurs
+judicieux et exacts, sur le même rang que Newton. Il doit nous être
+permis cependant de constater avec quelque fierté que les Communications
+de nos compatriotes, faites en 1671 et 1672 à l'Académie des Sciences de
+Paris, ont exercé une influence décisive sur l'éclosion des idées
+contenues dans le livre immortel des _Principes de la Philosophie
+naturelle_.
+
+[Illustration: Fig. 1. Pl. _XLIII._ Dispositions adoptées au XVIIIe
+siècle pour la mesure des bases. D'après l'Ouvrage intitulé: _Voyage
+historique dans l'Amérique méridionale_, par Don GEORGE JUAN et Don
+ANTONIO DE ULLOA. Amsterdam, 1752.]
+
+[Illustration: Fig. 2. Pl. _XXXVIII._ Instrument employé au XVIIIe
+siècle pour la mesure des hauteurs des astres.]
+
+Vers 1660, paraît-il, Newton avait conçu la pensée que la même force qui
+dévie les projectiles de la ligne droite retient aussi la Lune dans son
+orbite. Il avait tenté de faire une comparaison numérique en admettant
+que cette force, dirigée vers le centre de la Terre, varie en raison
+inverse du carré de la distance, mais il était parti d'une valeur très
+inexacte du rayon terrestre. Les résultats étaient discordants. Newton
+renonça à suivre les conséquences de cette idée. Il reprit son calcul
+quand il connut le résultat de Picard: cette fois, la concordance était
+parfaite. Newton en fut si ému qu'il ne put vérifier lui-même son
+travail et dut recourir à l'obligeance d'un ami.
+
+De même, quand il connut le résultat de Richer, Newton fut amené à
+penser, avant toute mesure, que la Terre ne devait pas être sphérique,
+mais aplatie vers les pôles. S'il en est ainsi, les points de l'équateur
+seront plus loin du centre, et par suite moins attirés que les pôles.
+
+Il est vrai que, même si l'on suppose la Terre sphérique, la pesanteur
+doit subir une diminution appréciable à l'équateur du fait de la
+rotation. Cette diminution, Newton est en mesure de l'évaluer par le
+même raisonnement qui l'a conduit à la découverte de l'attraction
+universelle. Il traite le mouvement diurne comme un mouvement absolu et
+applique les principes de Galilée: indépendance de l'effet d'une force
+par rapport au mouvement du point d'application, proportionnalité des
+forces aux chemins parcourus dans un même temps. Soient R le rayon
+équatorial, ω l'angle, en unité trigonométrique, dont tourne la Terre en
+une seconde. Un corps qui demeure en repos relatif à l'équateur se
+rapproche du centre à partir de la trajectoire rectiligne qui
+résulterait de sa vitesse acquise. Cette déviation, en 1 seconde, a pour
+valeur approchée Rω²/2.
+
+Le même corps, libre d'obéir à l'attraction terrestre, tomberait vers le
+centre, en 1 seconde, d'une quantité que l'on représente par g/2, et que
+fait connaître l'observation du pendule. La fraction de la pesanteur qui
+s'emploie à maintenir le corps à la surface, sans le presser, est donc φ
+= Rω²/2: g/2 = Rω²/g. Les mesures de Picard et de Richer donnent pour la
+valeur de ce rapport φ = 1/289.
+
+Cette diminution apparente de la pesanteur a son maximum à l'équateur et
+s'évanouit progressivement quand on se rapproche du pôle. Mais, du
+moment que la pesanteur apparente à la surface est variable, il n'y a
+plus de probabilité pour que cette surface soit exactement sphérique, et
+il faut qu'elle s'aplatisse pour satisfaire aux conditions d'équilibre
+d'une masse fluide homogène.
+
+On peut tenter de vérifier la plus apparente au moins de ces conditions
+en prenant comme figure extérieure un ellipsoïde de révolution. Soient
+CA un rayon équatorial, CB le rayon polaire. Newton prend arbitrairement
+CB/CA = 100/101. L'aplatissement ε est, par définition, 1/101. Le
+rapport des attractions du corps entier sur les points A et B est
+500/501. Deux canaux liquides rectilignes, dirigés suivant CA et CB,
+exerceront sur le centre des pressions qui seront dans le rapport
+101/100 x 500/501 = 505/501. Il est nécessaire pour l'équilibre que la
+force centrifuge rétablisse l'égalité, en réduisant les attractions
+exercées dans le plan de l'équateur dans la proportion de 4/505 ou
+(4/5)ε. Réciproquement, on peut poser ε = (5/4)φ, et cette relation doit
+subsister tant que l'aplatissement reste faible. Or, l'expérience a
+donné φ = 1/289. On en déduit ε = 1/230. Cette méthode de calcul s'étend
+aux autres planètes pourvu qu'on les suppose homogènes, qu'elles aient
+des satellites et des diamètres apparents mesurables.
+
+Dans les deux premières éditions du Livre des _Principes_, Newton dit
+que l'hypothèse d'une densité croissante vers le centre donnerait un
+aplatissement plus fort. C'est une erreur corrigée dans la troisième
+édition.
+
+Newton ne possède pas les formules d'attraction, aujourd'hui courantes,
+des ellipsoïdes homogènes. Il y supplée par des tâtonnements et des
+artifices géométriques. Il arrive ainsi à reconnaître que, de l'équateur
+au pôle, l'accroissement de la pesanteur apparente est proportionnel au
+carré du sinus de la latitude. Laplace dit que ce résultat est donné
+sans démonstration. En réalité la preuve est ébauchée, et les
+développements que Newton fonde sur cette loi montrent qu'il
+l'envisageait autrement que comme une simple conjecture.
+
+On parvient ainsi à représenter assez bien les observations pendulaires
+des savants français, faites à Paris, Gorée et Cayenne. Il semble
+cependant que la décroissance de la pesanteur vers l'équateur soit plus
+prononcée que la formule ne l'indique. Cet écart fait présumer ou une
+densité croissante vers le centre, ou un aplatissement plus fort. Nous
+savons aujourd'hui que c'est la première hypothèse qui est la vraie.
+Notons encore au passage cette opinion hardie que l'aplatissement pourra
+être mieux déterminé par les observations du pendule que par les mesures
+d'arc de méridien.
+
+Pour apprécier le très haut mérite de l'oeuvre de Newton, il faut, par
+un coup d'oeil jeté sur la littérature scientifique du temps, se rendre
+compte combien le champ parcouru par lui était alors inexploré; combien
+les idées qu'il a défendues ont eu de peine à s'imposer aux plus
+distingués de ses contemporains, comme Huygens ou Bernoulli. Entre ces
+fertiles et brillants esprits, Newton apparaît comme le moins asservi à
+ses propres conceptions, comme le plus prompt à se soumettre à la
+décision des faits. Il ne s'est pas perdu en doutes stériles sur la
+réalité des forces, en discussions métaphysiques sur le caractère
+relatif de tout mouvement observé. Il a été de l'avant sur des
+hypothèses qu'il savait inexactes, mais qui renfermaient un appel
+implicite à l'expérience. C'est en interrogeant la nature avec une
+docilité constante que Newton a obtenu la plus riche moisson qu'il ait
+jamais été donné à un homme de science de recueillir.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+L'APLATISSEMENT DU GLOBE.
+ESSAIS DE THÉORIE MATHÉMATIQUE DE LA FIGURE DE LA TERRE.
+
+
+Trois ans après l'apparition du Livre des _Principes_, Christian Huygens
+publiait, à Leyde, son _Traité de la lumière, avec un discours sur la
+cause de la pesanteur_. La première Partie de l'Ouvrage est mémorable
+comme posant les bases de la théorie ondulatoire de la lumière. Les
+idées de Huygens sur la cause de la pesanteur se rattachent à la théorie
+des tourbillons de Descartes et offrent aujourd'hui pour nous moins
+d'intérêt. Pour le savant hollandais, la gravité reste une puissance
+occulte inhérente au centre du globe. Cela revient à supposer toute la
+masse de la Terre réunie en un seul point. Même dans cette hypothèse
+erronée, l'aplatissement apparaît comme une conséquence de la fluidité
+primitive. Huygens formule ce principe fécond: «La surface des mers est,
+en chacun de ses points, normale à la direction de la pesanteur», et il
+en déduit pour l'aplatissement du globe le chiffre 1/578, pas même la
+moitié de ce que Newton avait trouvé dans l'hypothèse d'un globe
+homogène, soumis dans toutes ses parties à l'attraction universelle.
+
+La réalité de l'aplatissement était mise en doute aussi bien que sa
+valeur. Thomas Burnet, théologien anglais, lui opposait des raisons qui
+nous semblent aujourd'hui n'avoir rien de scientifique. Eisenschmidt,
+mathématicien allemand, formulait une objection d'un caractère plus
+grave. Réunissant les mesures connues du degré terrestre, il trouvait
+que leur valeur linéaire va en croissant vers l'équateur, et il en
+déduisait, correctement du reste, que la Terre est allongée vers les
+pôles[1].
+
+[Note 1: EISENSCHMIDT, _Dissertation de la figure de la Terre_.
+Strasbourg, 1691.]
+
+Cassini, adoptant cette conclusion, entreprit de la vérifier. Il aurait
+fallu, pour le faire d'une façon probante, mesurer deux arcs de méridien
+séparés en latitude par un grand espace. On pensa qu'il suffirait de
+relier par une chaîne de triangles Dunkerque à Perpignan, et que la
+comparaison des degrés au nord et au sud de Paris trancherait la
+question. Cette opération importante est décrite dans l'Ouvrage
+intitulé: _De la grandeur et de la figure de la Terre_, Paris, 1720. Le
+degré moyen fut trouvé égal à 56960 toises au Nord, à 57097 toises au
+Sud, ce qui donne raison à Eisenschmidt contre Newton et indique un
+allongement de 1/95. Mais il est reconnu aujourd'hui que de graves
+erreurs s'étaient glissées dans la mesure de l'arc du Sud et que le
+chiffre final repose sur une base des plus fragiles.
+
+Considérant ce résultat comme établi, Mairan entreprit de le justifier
+théoriquement[2]. Il déploie beaucoup d'ingéniosité pour mettre en doute
+la fluidité primitive de la Terre. Ne peut-elle pas, dit-il, avoir été
+primitivement allongée? Alors la force centrifuge n'aurait fait que
+diminuer l'allongement sans le détruire. Reste à concilier la forme
+oblongue avec l'augmentation constatée de la pesanteur vers le pôle.
+Mairan forge dans ce but une loi compliquée, faisant varier la pesanteur
+en raison inverse du produit des rayons de courbure principaux en chaque
+point de la surface.
+
+[Note 2: MAIRAN, _Recherches géométriques sur la diminution des degrés
+en allant de l'équateur vers les pôles_. Paris, 1720.]
+
+Newton accordait, avec raison, peu de crédit aux chiffres de Cassini,
+comme aux raisonnements de Mairan. Dans la troisième édition de son
+Ouvrage, parue l'année qui précéda sa mort (1726), il maintient la
+position qu'il avait prise concernant la figure de la Terre. Mais, sous
+l'influence d'un amour-propre national mal placé, l'opinion publique en
+France se prononçait fortement pour Cassini. Celui-ci, d'ailleurs,
+annonçait de nouvelles vérifications. La mesure d'un arc de parallèle
+par Brest, Paris et Strasbourg, exécutée en collaboration avec Maraldi,
+de 1730 à 1734, lui semblait décisive. «Ces observations, disait le
+commissaire de l'Académie, se sont trouvées si favorables au sphéroïde
+allongé que M. Cassini a eu la modération de ne pas vouloir en tirer
+tout l'avantage qu'il eût pu à la rigueur et de s'en retrancher une
+partie.» En réalité, la démonstration est plus faible encore que celle
+qui se fonde sur l'arc de méridien.
+
+[Illustration: Fig. 3. Pl. _XXXIX_ Instrument employé au XVIIIe siècle
+pour la mesure des angles géodésiques.]
+
+Jean Bernoulli, qui s'était déjà trouvé en conflit avec Newton dans une
+controverse célèbre, concourait en 1734 pour un prix de l'Académie des
+Sciences de Paris. Pour cette double raison, il devait incliner vers
+l'opinion qui dominait en France. Aussi le voyons-nous s'écrier pour
+conclure: «Après cette heureuse conformité de notre théorie avec les
+observations célestes, peut-on plus longtemps refuser à la Terre la
+figure du sphéroïde oblong, fondée d'ailleurs sur la discussion des
+degrés de la méridienne, entreprise et exécutée par le même M. Cassini
+avec une exactitude inconcevable?»[3].
+
+[Note 3: TODHUNTER, _A history of the mathematical theories of
+attraction and the figure of the earth_, 1873.]
+
+A cela un disciple de Newton, Désaguliers, répondait qu'aucune loi
+d'attraction, aucune distribution de densité à l'intérieur ne pouvait se
+concilier avec l'ellipsoïde allongé. C'était aller trop loin. Clairaut
+montra depuis qu'avec un noyau solide d'une forme convenable
+l'ellipsoïde allongé pourrait être figure d'équilibre. D'autre part,
+l'Anglais Childrey estimait que la Terre devait être allongée parce
+qu'il tombe annuellement sur les pôles plus de neige que le Soleil n'en
+peut fondre. C'était méconnaître l'influence de la marche des glaciers
+et de la dérive des banquises.
+
+La thèse de Newton trouvait d'ailleurs des partisans distingués, même en
+France. En 1720, un écrit anonyme parut sous le titre: _Examen
+désintéressé des diverses opinions concernant la figure de la Terre_.
+Sous couleur de rapporter impartialement les arguments pour et contre,
+il faisait bonne justice des prétentions de Cassini à une exactitude
+supérieure. L'auteur dissimulé de l'Ouvrage était Maupertuis,
+académicien et homme du monde, bien reçu chez les grands et en rivalité
+avec Cassini. En 1732, il publia, sous son nom cette fois, un _Discours
+des différentes figures des astres_. Il y commente et justifie avec
+intelligence les résultats de Newton. Il montre comment la mesure de
+deux arcs de méridien éloignés est nécessaire pour déduire des valeurs
+un peu sûres des demi-axes de l'ellipse.
+
+Sous l'impression produite par le Livre de Maupertuis, l'Académie des
+Sciences résolut de procéder à une expérience décisive. Deux expéditions
+furent organisées. L'une devait se rendre au Pérou, l'autre en Laponie.
+En vue de la mesure des bases, on commanda au même artiste, Langlois,
+deux règles de fer aussi égales que possible, connues depuis sous les
+noms de _toise du Pérou et de toise du Nord_.
+
+[Illustration: Fig. 4 Cercle méridien portatif de Brünner employé pour
+la mesure des latitudes dans le Service géographique de l'Armée
+française.]
+
+Maupertuis, désigné comme chef de l'expédition de Laponie, se mit en
+route en avril 1736. Il emmenait avec lui Clairaut, Camus, Lemonnier
+fils, l'abbé Outhier; Celsius, professeur d'Astronomie à Upsal, se
+joignit à eux. Deux relations nous sont parvenues, écrites, l'une par
+Maupertuis, l'autre par l'abbé Outhier. Elles se complètent utilement
+sur plus d'un point. Les triangulations et les visées astronomiques,
+contrariées par les marécages, les moustiques, la brume autour des
+sommets, la rigueur du climat, furent cependant menées à bien dans l'été
+et l'automne de 1736. On mesura une base de 7406 toises sur la glace
+d'un fleuve et l'on s'installa pour le reste de l'hiver dans le village
+de Tornea, enseveli sous la neige. Les calculs, mis au net, donnaient 57
+422 toises au degré. La comparaison avec l'arc français portait
+l'aplatissement à 1/178, chiffre supérieur à celui que Newton avait
+prévu. En tout cas, aucun doute ne pouvait subsister sur sa réalité. «On
+tint la chose secrète, dit Maupertuis, tant pour se donner le loisir de
+la réflexion sur une chose peu attendue que pour avoir le plaisir d'en
+apporter à Paris la première nouvelle.»
+
+[Illustration: Fig. 5. Cercle azimutal de Brünner, employé dans le
+Service géographique de l'Armée française.]
+
+Le départ eut lieu en juin 1737. Au moment de l'embarquement, un
+accident survint. Les instruments tombèrent à la mer et ne purent être
+repêchés que déjà endommagés par la rouille. On doit reconnaître aussi
+que toutes les vérifications désirables n'avaient pas été faites et leur
+omission donna lieu, de la part des amis de Cassini, à quelques
+critiques justifiées.
+
+La mission du Pérou comprenait Godin, Bouguer, La Condamine, plusieurs
+auxiliaires. Elle s'adjoignit ultérieurement deux officiers espagnols,
+George Juan et Antonio de Ulloa. Godin, le plus ancien académicien,
+était le chef nominal.
+
+Le départ eut lieu à La Rochelle, le 16 mai 1735, près d'un an avant
+celui des académiciens du Nord. Mais l'expédition devait durer bien
+davantage et les résultats ne furent élucidés que longtemps après. On
+n'avait pas encore mesuré un degré de latitude sur trois quand les
+nouvelles d'Europe apprirent le retour et le succès des académiciens du
+Nord, partis les derniers.
+
+Ce retard tenait à bien des causes et n'avait pas été sans quelque
+profit pour la Science. On avait fait escale à la Martinique, à
+Saint-Domingue; on avait entrepris des recherches sur la réfraction, sur
+le pendule. C'est à Saint-Domingue que Bouguer imagina et fit réaliser
+le pendule invariable. On arriva à Quito le 13 juin 1736; mais à partir
+de ce moment des difficultés sans nombre surgirent, occasionnées par le
+climat inconstant du pays, son caractère montueux, l'impossibilité
+d'obtenir un concours efficace des autorités espagnoles et des indigènes
+et aussi, on doit le dire, par le défaut d'entente des observateurs.
+Chacun d'eux s'appliquait à garder le plus possible le secret de ses
+chiffres et à dissimuler dans ses opérations ce qui pouvait donner prise
+à la critique. Il fut fait, en réalité, deux triangulations distinctes
+et trois relations furent publiées, dues respectivement à Bouguer, à La
+Condamine et aux officiers espagnols. Nous devons à cette circonstance
+de connaître divers détails qu'un rapport fait en commun eût laissés
+dans l'ombre et qui sont utiles pour apprécier l'exactitude du résultat
+final. Cette critique a été faite d'une manière pénétrante par Delambre
+dans un travail demeuré longtemps inédit et que M. Bigourdan a eu le
+mérite de mettre en lumière[4].
+
+[Note 4: G. BIGOURDAN, _Sur diverses mesures d'arc de méridien, faites
+dans la première moitié du XVIIIe siècle_ (_Bulletin astronomique_, t.
+XVIII, p. 320).]
+
+Bouguer et La Condamine s'étaient promis de ne point faire connaître au
+public les déterminations astronomiques exécutées en premier lieu,
+reconnues plus tard défectueuses, et qu'il avait été nécessaire de
+recommencer. Mais La Condamine, écrivain facile, causeur brillant et
+intarissable, était l'homme du monde le moins propre à tenir strictement
+un engagement de ce genre. Les trois académiciens, rentrés en France en
+1744, 1745 et 1751, mirent le public au courant de leurs aventures et de
+leurs travaux. Bouguer publia en 1752 une _Justification des Mémoires de
+l'Académie_, pour se plaindre des indiscrétions de son collègue. Une
+vive polémique s'ouvrit et ne se termina que par la mort d'un des
+adversaires.
+
+[Illustration: Fig. 6. Signal de Saint-Antoine, pylône en briques,
+construit pour le Service géographique de l'Armée.]
+
+Ces querelles personnelles ont perdu de leur intérêt aujourd'hui, et ne
+doivent pas nous empêcher d'accorder, aux uns comme aux autres, le
+tribut d'éloges qui leur est dû. Les missionnaires du Pérou, pas plus
+que ceux de Laponie, n'ont dit le dernier mot sur la question ardue de
+la forme de la Terre. Ils ont, au prix d'efforts et de travaux
+méritoires, mis hors de doute la réalité de l'aplatissement. Pour la
+valeur du degré de latitude à l'équateur, Bouguer donne 56 736 toises,
+La Condamine 56 714 toises, les officiers espagnols trouvent 56 768
+toises. Adoptons le premier résultat, qui tient le milieu entre les deux
+autres. Combiné avec le degré du Nord, il donne l'aplatissement 1/223,
+plus fort que celui de Newton. La correction aurait dû, nous ne pouvons
+en douter aujourd'hui, être faite en sens contraire. On arrive au
+chiffre plus vraisemblable 1/324 si l'on substitue aux données de
+Maupertuis celles d'une mission suédoise qui opéra sur le même terrain
+de 1801 à 1803 sous la direction de Svanberg. L'arc du Pérou fait aussi
+l'objet d'une revision qui s'exécute en ce moment par les soins du
+gouvernement français. Tant que les résultats n'en seront pas publiés,
+les travaux des académiciens du XVIIIe siècle resteront un élément
+essentiel dans notre connaissance des dimensions du globe terrestre. Il
+faut en dire autant d'un arc de méridien mesuré vers la même époque par
+Lacaille dans le voisinage du cap de Bonne-Espérance, repris au siècle
+suivant par Maclear et Airy, et que l'intervention du gouvernement
+anglais promet d'étendre bientôt à travers l'Afrique australe tout
+entière.
+
+[Illustration: Fig. 7. Mesure d'une base géodésique avec une règle
+monométallique. La règle est installée sous un abri, que l'on enlève par
+portions pour le reconstruire plus loin. Elle est enfermée dans une auge
+qui assure l'uniformité de la température et visée à ses deux extrémités
+à l'aide de microscopes.]
+
+D'importantes recherches théoriques s'accomplissaient, vers la même
+époque, dans la voie ouverte par Newton. Mac Laurin, dans son _Traité
+des fluxions_, publié en 1742, résolut le problème de l'attraction d'un
+ellipsoïde homogène de révolution sur un point intérieur quelconque. Il
+démontra que l'ellipsoïde aplati est une figure d'équilibre pour une
+masse fluide homogène tournant autour du petit axe avec une vitesse
+convenable.
+
+Les _Mathematical dissertations_ de Thomas Simpson, parues en 1743,
+établissent l'existence d'une vitesse angulaire limite, au delà de
+laquelle l'équilibre relatif est impossible. Elles montrent que deux
+ellipsoïdes différents peuvent répondre à une même vitesse angulaire.
+
+Tant que les recherches mathématiques n'avaient pour objet que des corps
+homogènes, on pouvait douter qu'elles fussent susceptibles d'une
+application utile aux planètes. Clairaut fut le premier à s'engager avec
+succès dans la voie difficile de l'attraction d'un ellipsoïde
+hétérogène. Sa _Théorie de la figure de la Terre_ (1743), où se déploie
+un talent analytique de premier ordre, demeure sur bien des points un
+modèle qui n'a guère été dépassé. Clairaut suppose que les surfaces
+d'égale densité sont, aussi bien que la surface extérieure, des
+ellipsoïdes de révolution autour d'un même axe, mais il laisse
+arbitraire la loi de variation de densité, aussi bien que la loi de
+variation d'ellipticité d'une couche à l'autre. Il admet seulement (ce
+qui est d'ailleurs fort vraisemblable) que, d'une couche à l'autre, la
+densité augmente toujours quand on se rapproche du centre.
+
+Partant de ces hypothèses, Clairaut démontre tout une série de lois
+remarquables. Appelons:
+
+a, b les demi-axes d'une couche quelconque, ρ la densité correspondante;
+
+e l'ellipticité b-a/a de cette même couche;
+
+e_1 l'ellipticité de la surface externe;
+
+φ le rapport de la force centrifuge à la pesanteur équatoriale sur la
+surface externe;
+
+g_e la pesanteur à l'équateur;
+
+g la pesanteur à la latitude Ψ. On trouve alors:
+
+_Première loi._--Les ellipticités vont toujours en croissant de la
+surface au centre.
+
+_Deuxième loi._--Le rapport e/a³ prend des valeurs croissantes de la
+surface au centre.
+
+_Troisième loi._--Si l'on pose n = (5/2)φ - e_1, on peut écrire
+approximativement
+
+g = g_e(1 + n sin² Ψ).
+
+_Quatrième loi._--L'ellipticité e_1 de la surface externe est toujours
+comprise entre φ/2 et 5φ/4.
+
+_Cinquième loi._--Si l'on regarde _e_ et ρ comme des fonctions inconnues
+de _a_, on peut écrire une équation différentielle qui relie ces deux
+fonctions, et qui devient intégrable si l'on adopte pour ρ certaines
+formes simples en fonction de _a_[5].
+
+[Note 5: Nous renverrons, pour la démonstration de ces propriétés, au
+_Traité de Mécanique céleste_ de Tisserand, t. II.]
+
+Les trois dernières lois sont précieuses en ce qu'elles ont lieu pour
+toute distribution des matériaux à l'intérieur, sous la réserve que
+cette distribution rentre dans les hypothèses, d'ailleurs passablement
+larges et souples, de Clairaut. Il n'est pas toutefois démontré, ni même
+probable que la constitution du globe terrestre s'y conforme
+rigoureusement. Une infraction à ces lois, établie par l'expérience, ne
+serait donc pas un paradoxe mathématique.
+
+Ces mêmes lois sont approximatives, et s'obtiennent en négligeant la
+seconde puissance de l'ellipticité. On peut se permettre cette
+simplification pour la Terre et pour la Lune. Il est plus difficile de
+s'en contenter pour Jupiter ou Saturne. Dans un Mémoire inséré aux
+_Annales de l'Observatoire de Paris_, t. XIX, Callandreau a montré
+comment les énoncés des lois de Clairaut devraient être complétés pour
+ces deux planètes.
+
+La troisième loi confirme et précise l'énoncé de Newton, concernant la
+variation de la pesanteur à la surface. Elle montre comment la forme du
+globe pourrait être connue exactement par les seules mesures du pendule,
+s'il ne fallait pas compter avec les anomalies locales.
+
+La limite inférieure de l'ellipticité, donnée par la quatrième loi,
+correspond à l'aplatissement de Huygens et à la concentration de toute
+la masse en un seul point. La limite supérieure conduit à
+l'aplatissement de Newton et à l'homogénéité de toute la masse.
+
+Cette quatrième loi se vérifie pour la Terre, Jupiter et Saturne,
+c'est-à-dire pour les astres où la durée de rotation et l'ellipticité
+sont l'une et l'autre mesurables. En ce qui concerne le Soleil, Mercure,
+Vénus, la Lune et Mars, les deux limites de Clairaut font seulement
+prévoir une ellipticité insensible, ce qui est encore conforme à
+l'observation. Il n'y a pas là, évidemment, une démonstration précise,
+mais une présomption sérieuse pour considérer la théorie de Clairaut
+comme exacte dans ses grandes lignes.
+
+[Illustration: Fig. 8. Transport des abris pour la mesure d'une base.
+(Expédition française dans la République de l'Équateur, sous la
+direction du Colonel BOURGEOIS.)]
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+RÉSULTATS GÉNÉRAUX DES MESURES GÉODÉSIQUES.
+VARIATIONS OBSERVÉES DE LA PESANTEUR A LA SURFACE.
+
+
+En décidant l'adoption d'une unité de longueur fondée sur les dimensions
+du globe terrestre, la Convention nationale donna une impulsion
+puissante et durable aux études géodésiques. De cette époque datent les
+perfectionnements apportés par Gambey dans la division des cercles, par
+Borda dans l'emploi du théodolite et la mesure des bases par les règles
+bimétalliques. La méthode des moindres carrés, la théorie de la
+compensation des mesures surabondantes allaient bientôt aussi entrer
+dans la pratique à la suite des mémorables travaux de Gauss et de
+Bessel.
+
+Des nécessités pratiques aisées à comprendre avaient fait reposer la
+valeur du mètre sur les mesures de Delambre et de Méchain, mesures un
+peu hâtives et n'embrassant pas encore toute l'étendue désirable en
+latitude. Mais, quand l'exemple donné par la France eut été suivi dans
+les pays étrangers avec un succès croissant, quand des chaînes de
+triangles eurent été tracées à travers les vastes plaines de la Russie
+et de l'Inde, il devint clair que la complexité du problème dépassait ce
+que l'on avait d'abord présumé.
+
+Les méthodes de calcul fondées sur la comparaison de deux arcs seulement
+supposent en effet:
+
+1º Que sur un même méridien l'arc d'un degré croît régulièrement de
+l'équateur au pôle;
+
+2º Que sur deux méridiens différents les arcs d'un degré, pris à la même
+latitude, ont même longueur;
+
+3º Que cette longueur est la même, à latitude égale, dans l'hémisphère
+boréal et dans l'hémisphère austral.
+
+Or ces propriétés n'appartiennent qu'à une catégorie restreinte de
+surfaces. Elles ne peuvent être réalisées exactement pour la figure
+apparente de la Terre, hérissée d'inégalités et sujette à mille
+changements avec le temps. Le point de départ de la géodésie consiste à
+définir une surface idéale, assez simple pour se prêter au calcul, assez
+voisine de la surface réelle pour que l'on puisse rapporter sans erreur
+chaque point de la surface réelle à un point correspondant de la surface
+idéale ou _surface géodésique_.
+
+[Illustration: Fig. 9. Abri de campagne pour le cercle méridien.
+(Expédition française dans la République de l'Équateur.)]
+
+On pourrait être tenté d'adopter une sphère, à cause de la simplicité
+qui en résulterait pour les calculs. Les raisonnements de Newton,
+confirmés par les mesures d'arc des académiciens français, font prévoir
+que la sphère choisie, quel qu'en soit le rayon, s'écartera trop de la
+surface réelle, et que la correspondance point par point ne pourra être
+établie avec certitude.
+
+On se rapprochera davantage de la surface réelle si l'on adopte comme
+surface géodésique un ellipsoïde de révolution. On pourra prendre pour
+valeurs des demi-axes soit celles que suggère la dynamique dans
+l'hypothèse de l'homogénéité, soit celles qui mettent d'accord, dans la
+théorie de Clairaut, deux mesures de la pesanteur faites à des latitudes
+différentes, soit enfin celles qui mettent d'accord les valeurs
+linéaires du degré mesurées sous deux latitudes différentes.
+
+Ce dernier choix, qui ne suppose rien sur la constitution intérieure,
+sera sans doute jugé le plus rationnel. Mais du moment que l'on dispose
+de plus de deux arcs de méridien ou de plus de deux mesures de
+pesanteur, il faut s'attendre à ce que les observations soient
+imparfaitement représentées, peut-être même à ce qu'on soit obligé de
+leur imputer des erreurs inadmissibles. En prenant pour surface
+géodésique un ellipsoïde à trois axes inégaux, on disposera de deux
+paramètres de plus, mais cet expédient entraînera dans les calculs une
+complication plus grande, et jusqu'à ce jour il n'a pas été trouvé
+avantageux d'y recourir.
+
+La définition de la latitude, de la longitude, de l'altitude par rapport
+à l'ellipsoïde de révolution ne comporte aucune difficulté. Mais ces
+grandeurs ne sont pas directement mesurables: on peut au contraire
+définir les coordonnées géographiques d'un point de la surface réelle de
+telle manière qu'elles deviennent accessibles à l'observation. Ainsi
+l'on appelle _latitude_ l'angle de la verticale avec l'équateur ou le
+complément de l'angle de la verticale avec l'axe du monde. Pour
+direction de l'axe du monde, on adopte le milieu des digressions d'une
+circumpolaire en hauteur et en azimut. On a ainsi, très sensiblement,
+l'axe instantané de rotation du globe terrestre. Cet axe n'est pas fixe
+par rapport aux étoiles, puisqu'il éprouve les mouvements de précession
+et de nutation. On ne peut affirmer qu'il soit fixe par rapport au globe
+terrestre, mais son excursion totale ne dépasse pas quelques mètres.
+Enfin la verticale elle-même peut changer de direction, dans une faible
+mesure, sous l'influence des variations météorologiques, de la dérive
+des glaces polaires, de la circulation du fluide interne. On ne peut
+donc pas compter, d'une manière absolue, sur l'invariabilité des
+latitudes géographiques.
+
+De même, le méridien en un point étant défini par la direction de la
+verticale et par celle de l'axe instantané de rotation du globe
+terrestre, on ne doit pas se flatter que les différences de longitude
+soient invariables, ni que la variation de l'angle horaire d'une étoile
+soit rigoureusement proportionnelle au temps. Mais des opérations
+classiques et d'une exécution assez rapide permettront toujours
+d'installer un instrument dans le méridien et de comparer la marche
+d'une pendule à celle du Ciel. On s'est demandé s'il n'y aurait pas
+avantage, pour la définition des coordonnées géographiques et de
+l'heure, à remplacer l'axe instantané de rotation par l'axe principal
+d'inertie, qui s'en écarte toujours très peu et qui a plus de chances de
+demeurer fixe par rapport à des repères terrestres. Ce système, bien que
+soutenu avec talent par Folie, ancien directeur de l'Observatoire
+d'Uccle, n'a pas prévalu, et les astronomes sont demeurés fidèles aux
+définitions anciennes. La réforme, en effet, pourrait ne pas atteindre
+son but à cause des fluctuations de la verticale; et, ce qui est plus
+grave, la latitude et la longitude cesseraient d'être des points
+d'observation, toujours vérifiables et n'impliquant aucune hypothèse sur
+la constitution du globe, pour devenir des résultats de calcul. Rien
+n'indique, en effet, par rapport aux étoiles, la situation de l'axe
+principal d'inertie. Il faut la déduire de la théorie du mouvement de la
+Terre autour de son centre de gravité, théorie nécessairement
+imparfaite, en raison de l'ignorance où nous sommes de la constitution
+intérieure du globe et des changements qui peuvent s'y accomplir.
+
+[Illustration: Fig. 10. Montage d'un abri pour les observations
+géodésiques. (Expédition française dans la République de l'Équateur.)]
+
+L'altitude est également susceptible de deux définitions différentes. On
+serait tenté d'appeler ainsi la longueur interceptée sur la verticale, à
+partir du lieu d'observation, par la surface géodésique, c'est-à-dire
+par l'ellipsoïde de révolution qui satisfait le mieux à l'ensemble des
+mesures d'arc. Malheureusement cet ellipsoïde est, lui aussi, un être
+fictif, un résultat de calcul, et l'on n'aperçoit pas à première vue la
+possibilité de s'y rattacher par des opérations physiques.
+
+[Illustration: Fig. 11. Établissement d'un signal pour les visées
+géodésiques. (Expédition française dans la République de l'Équateur.)]
+
+Le point de départ naturel pour la mesure des hauteurs est la surface
+moyenne des mers, obtenue en faisant abstraction des dénivellations
+accidentelles ou périodiques produites par les vents et les marées.
+Cette surface coïnciderait avec l'ellipsoïde de Newton si la Terre était
+homogène, avec l'ellipsoïde de Clairaut si la constitution intérieure du
+globe était régulière. Mais elle doit avant tout satisfaire à une
+exigence qui exclut toute possibilité de définition analytique. Elle
+doit être une surface de niveau pour l'ensemble des forces qui agissent
+sur le globe terrestre, y compris la force centrifuge, l'attraction des
+continents et des montagnes. Cette surface, appelée _géoïde_, peut être
+prolongée à travers les terres en vertu de sa définition mécanique. Les
+parties saillantes, surtout si elles sont formées de roches denses,
+dévient le fil à plomb et provoquent un renflement du géoïde, en sorte
+que celui-ci reproduit, dans une mesure atténuée, les inégalités de la
+surface réelle. Quand on exécute des nivellements de proche en proche à
+partir du rivage de la mer, c'est par rapport au géoïde que l'on
+détermine les altitudes des stations successives. La pesanteur au niveau
+de la mer étant variable, deux surfaces de niveau ne sont pas séparées
+partout par une même distance sur la normale commune. Il serait donc
+rationnel de prendre comme mesure de l'altitude finale non pas la somme
+des échelons verticaux franchis dans les divers nivellements, mais la
+somme des travaux négatifs accomplis par la pesanteur. A cette condition
+seulement, tous les points d'une surface de niveau quelconque auront des
+altitudes exprimées par le même chiffre. Mais, jusqu'à présent, cette
+distinction ne présente guère qu'un intérêt théorique.
+
+[Illustration: Fig. 12. Mesure des bases à l'aide des fils de métal
+invar de M. C.-E. Guillaume. Mise en place d'un repère mobile.]
+
+Quand on exécute une chaîne de triangles, on réduit les angles à
+l'horizon et l'on ramène la valeur linéaire de la base au niveau de la
+mer. Cela revient à reporter sur le géoïde les constructions faites,
+avec la supposition tacite que la verticale de chaque station, prolongée
+jusqu'au géoïde, le rencontrerait encore normalement. Sauf peut-être
+l'arc du Pérou, aucune des triangulations exécutées jusqu'à ce jour ne
+traverse un pays assez montueux ou assez élevé pour mettre cette
+hypothèse en défaut. Tout cheminement exécuté avec le théodolite et le
+niveau donne, le long d'une ligne déterminée, l'écart de la surface
+réelle et du géoïde. Les observations astronomiques associées relient
+aux directions fixes fournies par les étoiles les verticales des
+diverses stations. Elles permettent, en conséquence, de construire une
+section soit de la surface réelle, soit du géoïde. Avec une série de
+sections parallèles, on peut établir un modèle en relief. Quand ce
+travail aura été fait pour la plus grande partie du globe terrestre, on
+pourra dire quelle est la surface géodésique, à définition simple, qu'il
+convient d'adopter comme se rapprochant le plus du géoïde.
+
+Il s'en faut de beaucoup, à l'heure présente, que ce vaste programme
+soit réalisé. En laissant de côté les irrégularités locales, on ne
+trouve pas de difficulté insurmontable pour placer sur une même ellipse
+les différents arcs de méridien mesurés. La concordance, toutefois, est
+médiocre, et l'on ne doit pas espérer, dans la détermination de
+l'aplatissement, une précision très élevée. Delambre et Méchain
+l'évaluaient à 1/334 d'après l'ensemble des triangulations effectuées à
+la fin du XVIIIe siècle. Bessel, en 1837, a proposé 1/299,5; Clarke, en
+1880, 1/(293,5 ± 1,1). L'erreur probable indiquée est sans doute trop
+faible, car deux seulement des arcs utilisés, de petite étendue, tombent
+dans l'hémisphère austral, et la symétrie par rapport à l'équateur n'est
+point démontrée ni même vraisemblable d'après la distribution des
+continents. Les valeurs correspondantes du demi petit axe et du demi
+grand axe sont respectivement, en kilomètres, 6356,607 et 6378,284. Le
+moment approche, à ce qu'il semble, où la discussion de Clarke pourrait
+être reprise avec avantage. Depuis, l'arc anglo-français a reçu une
+extension considérable par la jonction de l'Algérie et de l'Espagne.
+D'importantes triangulations ont été reprises ou inaugurées au
+Spitzberg, au Canada, au Pérou, dans l'Afrique australe. Ces travaux,
+dont une Association géodésique internationale encourage le
+développement, doivent être considérés comme ayant pour but de faire
+connaître les irrégularités du géoïde, plutôt qu'une valeur plus exacte
+de l'aplatissement. Alors même que tous les arcs de méridien mesurés
+seraient applicables sur une même ellipse, il resterait à démontrer que
+toutes ces ellipses ont même centre, que les lieux des points d'égale
+latitude sont plans et de courbure uniforme. Ce dernier point ne peut
+être élucidé que par des mesures suffisamment nombreuses d'arcs de
+parallèle, accompagnées de déterminations de longitudes très précises.
+
+Le doute à ce sujet est d'autant plus permis que l'aplatissement proposé
+par Clarke, tenant le milieu entre les deux chiffres que suggèrent les
+recherches de Mécanique céleste d'une part, les mesures de la pesanteur
+de l'autre, ne concorde d'une manière vraiment satisfaisante ni avec
+l'un ni avec l'autre.
+
+[Illustration: Fig. 13. Mesure des bases à l'aide des fils de métal
+invar. Alignement des repères mobiles.]
+
+Les mesures de la pesanteur, fondées sur l'observation du pendule,
+offrent sur les opérations géodésiques l'avantage de pouvoir s'exécuter
+sur toute l'étendue des continents, dans les régions montagneuses les
+plus âpres, et jusque dans les îles semées au milieu des mers. Elles se
+prêtent donc à une répartition plus égale entre les deux hémisphères et
+entre les diverses latitudes. La troisième loi de Clairaut permettrait,
+à la rigueur, de déduire l'aplatissement superficiel de deux mesures de
+pesanteur seulement, exécutées l'une près de l'équateur, l'autre dans
+les régions polaires. Par la combinaison d'un plus grand nombre de
+résultats, on atténuera l'effet des erreurs d'observation et des
+anomalies locales. En suivant cette marche, de Freycinet a trouvé, pour
+l'inverse de l'aplatissement, 286,2; Sabine, 284,4; Foster, 289,5;
+Clarke, en 1880, 292,4. Tous ces aplatissements sont, on le voit, plus
+forts que ceux qui résultent des triangulations. Dans ces dernières
+années, on a trouvé le moyen d'effectuer des mesures suffisamment
+précises, même en pleine mer. Sans doute l'observation du pendule
+demeure impraticable à bord des navires, mais on y supplée par la
+lecture simultanée du point thermométrique d'ébullition de l'eau et de
+la colonne barométrique. La première lecture donne en effet, pour la
+pression atmosphérique, une évaluation indépendante de l'intensité de la
+pesanteur, au lieu que la seconde en est affectée d'une manière
+sensible.
+
+[Illustration: Fig. 14. Mesure de l'intervalle de deux repères mobiles à
+l'aide d'un fil de métal invar. Le fil, dont la portée est de 24m, est
+tendu par deux poids de 10 kg. L'emploi de ces fils, comparé à celui des
+règles métalliques, réduit le temps et la dépense exigés par la mesure
+des bases dans la proportion de 10 à 1, sans nuire sensiblement à la
+précision.]
+
+L'observation du pendule présente encore sur les mesures d'arc
+l'avantage de se rapporter à une localité précise, et par suite se prête
+mieux à l'étude des irrégularités locales. En pays de plaine, la
+variation de la gravité avec la latitude suit assez bien les prévisions
+de la théorie. Mais le voisinage de la mer ou des montagnes donne
+ordinairement lieu à des surprises. Des hypothèses vraisemblables sur la
+densité des masses montagneuses avaient fait penser aux géodésiens que
+le niveau de la mer pourrait être relevé d'un millier de mètres, dans le
+voisinage des côtes, par l'attraction des continents. Les travaux
+récents de M. Helmert, fondés principalement sur l'observation du
+pendule dans les Alpes, montrent que cette estimation est exagérée.
+Entre le géoïde et l'ellipsoïde de révolution qui s'en rapproche le
+plus, l'écart ne doit nulle part dépasser 200m. C'est peu en comparaison
+des inégalités de la surface réelle, qui atteignent 9km de part et
+d'autre du niveau des mers, et sont par suite du même ordre de grandeur
+que la différence des rayons polaires et équatoriaux. Il y a donc une
+influence cachée qui diminue l'attraction des parties saillantes et
+augmente l'attraction des parties creuses. Cette remarque est
+importante, comme nous le verrons dans un des Chapitres suivants, pour
+l'étude de la structure interne. Mais, avant d'entrer dans ce sujet
+difficile, il est à propos de jeter un coup d'oeil d'ensemble sur le
+relief actuel et de résumer l'enseignement qu'il peut nous offrir.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+LES GRANDS TRAITS DU RELIEF TERRESTRE
+ET LE DESSIN GÉOGRAPHIQUE.
+
+
+L'inspection d'un globe terrestre suggère de diviser la surface de notre
+planète en deux parties: l'une recouverte d'eau et plus voisine du
+centre que le géoïde ou surface moyenne des mers, l'autre émergée et
+plus éloignée de ce même centre.
+
+Ces deux parties sont, à tous les points de vue, bien loin d'être
+équivalentes. Non seulement les océans l'emportent par l'étendue, mais
+leur profondeur moyenne, 4000m environ, surpasse de beaucoup l'altitude
+moyenne des terres émergées, altitude qui ne dépasse pas 700m. Si le
+niveau des océans s'abaissait de 2300m, on obtiendrait ce que les
+géographes appellent la _surface d'équidéformation_; les nouvelles
+lignes de rivage opéreraient une répartition plus juste; les terres
+émergées formeraient alors la partie du globe que l'on doit considérer
+comme saillante et les océans ne recouvriraient plus que la partie
+déprimée, de même volume que la première (_Pl. I_).
+
+Il est digne d'attention que le dessin actuel des continents ne serait
+pas, dans cette hypothèse, profondément transformé. On verrait l'Asie
+s'agrandir par l'Est, en s'annexant les archipels des Kouriles, du
+Japon, des Philippines, plus encore au Sud-Est, où elle engloberait les
+îles de la Sonde et de l'Australie. L'Europe s'augmenterait au
+Nord-Ouest d'une terre nouvelle qui fermerait l'Atlantique au Nord en
+réunissant à la Grande-Bretagne l'Islande et le Groenland. On verrait
+apparaître dans l'axe de l'Atlantique deux grandes îles longitudinales
+jalonnées de foyers volcaniques. Ces changements exceptés, on peut dire
+que les grandes masses continentales et les grandes dépressions
+océaniques conserveraient à peu près leur importance et leur situation
+relatives.
+
+Mais, pas plus dans l'état nouveau que dans l'état actuel, on ne verrait
+apparaître l'égalité ou la symétrie entre les deux hémisphères. Il y a
+deux fois plus de terres émergées au nord de l'équateur qu'au sud. Leur
+importance va toujours croissant, dans l'hémisphère boréal, depuis
+l'équateur jusqu'au cercle polaire. Dans l'hémisphère austral elle va en
+diminuant de l'équateur jusque vers le cinquantième degré de latitude,
+où la mer règne à peu près sans partage. Les terres se montrent de
+nouveau dans les hautes latitudes antarctiques et forment une masse
+continentale importante autour du pôle Sud, au lieu que le pôle Nord est
+occupé par une mer profonde, comme l'a montré l'exploration de Nansen.
+
+Un même parallèle, en général, traverse aussi bien des bassins profonds
+que des plateaux élevés. On ne peut donc pas considérer l'altitude comme
+étant une fonction de la latitude; il n'y a point accumulation spéciale
+des terres vers les pôles ni vers l'équateur et la croûte solide
+participe, tout aussi bien que la mer, à l'aplatissement géodésique. On
+ne peut pas non plus rattacher simplement l'altitude à la longitude, en
+regardant la surface comme formée de fuseaux alternativement soulevés et
+déprimés. Toutefois cette représentation serait déjà plus près de la
+réalité. Les masses continentales, et plus encore les presqu'îles, ont
+tendance à se développer dans le sens Nord-Sud plutôt que dans le sens
+Est-Ouest.
+
+Le contraste noté tout à l'heure entre les calottes polaires rentre dans
+une loi plus générale. Le relief ne manifeste pas une distribution
+symétrique autour d'un centre, mais au contraire une opposition
+diamétrale des dépressions aux saillies et _vice versa_. Ainsi le centre
+du continent asiatique a pour antipode le centre de l'océan Pacifique.
+Que l'on décrive sur un globe terrestre un grand cercle ayant son pôle
+dans l'Europe occidentale, on limitera un hémisphère où il y aura
+presque égalité entre la terre et la mer, pendant que, pour l'hémisphère
+opposé, le rapport correspondant sera seulement 1/8,3. Si l'on considère
+les surfaces continentales du premier hémisphère, on trouve que le
+vingtième seulement de leur surface a pour antipodes des terres
+émergées.
+
+Cette circonstance témoigne, tout aussi bien que l'aplatissement, en
+faveur de la fluidité primitive de la Terre. Elle montre que, au moins à
+une certaine époque, les pressions ont pu se répartir et se transmettre
+à travers toute la masse du Globe avec une certaine liberté. On pourrait
+être tenté de voir dans le même fait une infraction au principe posé par
+Newton, concernant l'égalité des pressions exercées au centre par
+diverses colonnes liquides. Il semble, en effet, que la pesanteur doit
+reprendre la même valeur en des points symétriques par rapport au
+centre, en sorte que l'équivalence des pressions exige l'égalité des
+altitudes. Mais cette conséquence n'est forcée que si l'on suppose la
+Terre homogène, et l'inégale densité des matériaux du globe terrestre
+peut aisément compenser une différence de longueur, d'ailleurs
+relativement faible.
+
+Après l'abaissement fictif que nous avons fait subir au niveau des mers
+pour obtenir la surface d'équidéformation, le groupement des terres
+émergées rentre plus exactement dans une formule simple. On peut dire
+qu'elles se rattachent à trois masses principales, situées dans
+l'hémisphère Nord, qui prennent leur plus grande extension vers le 60e
+degré de latitude nord, vont en s'amincissant vers le Sud,
+disparaissent, et se retrouvent soudées ensemble vers le pôle austral.
+Ces trois masses continentales ont respectivement leurs centres dans la
+Scandinavie, la Sibérie orientale, la région du lac des Esclaves,
+c'est-à-dire qu'elles sont espacées de 120° en longitude. La séparation
+admise ici entre l'Europe et la Sibérie orientale semblera peut-être
+quelque peu fictive. Elle se justifie par l'existence d'une dépression
+qui, tout en n'étant pas occupée par la mer, n'en est pas moins très
+marquée et très étendue. D'ailleurs ces trois régions constituent des
+plateaux archéens, émergés de longue date et qui ont joui à travers les
+périodes géologiques d'une stabilité presque complète.
+
+Les extensions données à l'Europe au Nord-Ouest, à l'Asie au Sud-Est se
+justifient non seulement par le relevé des profondeurs marines, mais par
+la Géologie historique. La répartition des espèces végétales et animales
+dans les îles, la nature des dépôts ramenés par les sondages, montrent
+que ces portions de mer peu profondes, rattachées aux continents
+actuels, ont été effectivement émergées à une époque où la vie était
+déjà répandue à la surface de la Terre.
+
+Il est à remarquer que l'Australie, considérée comme prolongement
+péninsulaire de l'Asie, l'Afrique considérée comme annexe du plateau
+Scandinave, n'admettent point le même méridien central que la masse
+continentale dont on fait dépendre chacune d'elles. L'une et l'autre
+sont déviées fortement du côté de l'Est: une différence de même sens et
+non moins marquée existe, en longitude, entre l'Amérique du Nord et
+l'Amérique du Sud.
+
+La liaison des péninsules australes aux continents est imparfaite et le
+rétrécissement des terres émergées, quand on marche du Nord au Sud, ne
+se fait pas d'une manière continue. Il existe en effet une zone
+transversale de rupture à peu près parallèle à l'équateur et située à
+quelque distance au nord de celui-ci.
+
+Le long de cette zone on voit s'enchaîner des bassins approximativement
+circulaires, bordés de hautes montagnes ou de cassures récentes. Ce sont
+des régions instables, sujettes aux éruptions ou aux tremblements de
+terre. On les nomme les _fosses méditerranéennes_, parce que le fossé
+qui sépare l'Europe de l'Afrique en fournit les exemples les mieux
+caractérisés et les mieux connus. Il faut y joindre les chotts
+Sahariens, la Mer Noire, la Mer Morte, la dépression Arabo-Caspienne,
+celle du Turkestan chinois, les mers du Mexique et des Antilles.
+
+On doit à Lowthian Green d'avoir donné un énoncé géométrique embrassant
+ces divers faits. Il suffit de considérer les centres des trois masses
+continentales de l'hémisphère Nord comme les sommets d'un tétraèdre
+régulier inscrit dans la sphère, et dont le quatrième sommet tomberait
+au pôle antarctique. Les arêtes et notamment les parties voisines des
+sommets, correspondront alors à des régions saillantes, les centres des
+faces aux points de plus grande dépression. On peut aussi déplacer les
+sommets du tétraèdre de quantités égales sur des droites partant du
+centre, de manière à faire grandir le solide en le laissant semblable à
+lui-même. Quand son volume sera devenu équivalent à celui de la sphère,
+les pointements qui apparaîtront en dehors de la sphère représenteront
+approximativement les continents. On reconnaît sans peine qu'ils seront
+élargis au Nord, allongés en pointe vers le Sud, que leur développement
+sera maximum vers le 60e degré de latitude Nord, pendant que les mers
+auront leur plus grande extension d'une part au pôle Nord, de l'autre
+vers le 55e degré de latitude australe (_Pl. II_).
+
+L'accord avec les faits est assez remarquable pour engager à la
+recherche d'une explication physique. La Terre, dans son ensemble,
+montrerait une tendance à se déformer, à partir d'un ellipsoïde de
+révolution, pour se rapprocher de l'aspect extérieur d'un tétraèdre
+régulier. Or on peut citer des expériences où cette déformation
+s'accomplit, pour ainsi dire, spontanément. Un tube cylindrique de
+caoutchouc, quand la pression du milieu ambiant augmente, prend une
+section triangulaire: un ballon de verre où l'on a fait le vide et que
+l'on échauffe à la température de ramollissement du verre se déprime en
+quatre points situés à 120 degrés les uns des autres. L'expérience
+réussit encore avec un ballon sphérique de caoutchouc que l'on dégonfle
+progressivement. Dans ces divers cas la déformation est imposée parce
+que le volume de l'enceinte diminue proportionnellement plus vite que la
+superficie de l'enveloppe. Il y a lieu de penser que le même conflit
+doit se produire dans le refroidissement d'une planète primitivement
+fluide et qui s'enveloppe d'une croûte, suivant la conception de
+Descartes. La surface de cette enveloppe peu conductrice arrive assez
+vite à la température d'équilibre qu'elle doit prendre sous l'influence
+des rayons solaires. A partir de ce moment toute la déperdition de
+chaleur se fait aux dépens de la masse interne, qui se contracte par
+suite plus que l'écorce, et, comme celle-ci n'est pas assez tenace pour
+se soutenir sans appui, la conservation de la forme sphérique est
+impossible.
+
+Maintenant la déformation a-t-elle comme terme nécessaire un tétraèdre?
+On a invoqué, pour le démontrer, soit le principe de la moindre action,
+soit le principe de la conservation de l'énergie. On fait valoir que, la
+sphère ayant la propriété d'enfermer le plus grand volume possible sous
+une surface donnée, le tétraèdre est, parmi les polyèdres réguliers
+convexes, celui qui enferme sous une surface donnée le plus petit
+volume. Le tétraèdre serait par suite, entre les figures dérivées de la
+sphère, celle qui réalise au prix du plus petit changement de surface
+une diminution de volume imposée. Mais cette conséquence ne serait
+rigoureuse que si le champ des déformations était limité aux figures
+convexes, et ni la théorie, ni l'observation ne donnent lieu de croire
+qu'il en soit ainsi. Malgré cette incontestable lacune mathématique, le
+système de Green est digne d'une grande attention à cause du nombre des
+faits qu'il se montre capable de comprendre et d'assimiler. Il la mérite
+d'autant mieux que l'auteur a réussi à faire rentrer dans sa théorie les
+deux anomalies les plus apparentes que présente, à première vue, le
+dessin géographique.
+
+Il y a lieu de se demander, en effet, pourquoi les trois masses
+continentales allongées suivant un méridien présentent une solution de
+continuité, une cassure orientée parallèlement à l'équateur et d'où
+vient que, dans chacune de ces arêtes, la partie australe est déviée
+vers l'Est par rapport à la moitié Nord.
+
+L'explication, analogue à celle des vents alizés, fait intervenir la
+rotation du globe et la force centrifuge. Lorsque les sommets du
+tétraèdre situés dans l'hémisphère Nord accusent leur saillie, ils
+effectuent autour d'eux une sorte d'aspiration et empruntent des
+matériaux au Nord comme au Sud. Mais c'est dans le premier cas que le
+changement de vitesse résultant de la variation de latitude est le plus
+sensible. Les masses venues du Nord et s'éloignant de l'axe ont une
+vitesse acquise trop faible et demeurent en retard sur la rotation de la
+Terre.
+
+Inversement, les matériaux appelés de l'équateur vers la protubérance
+Sud possèdent à la suite de ce déplacement un excès de vitesse et
+prennent l'avance sur la rotation du Globe. Il se produit ainsi sur
+chaque arête méridienne du tétraèdre une sorte de torsion, capable de
+déterminer la rupture et d'entraîner vers l'Est la partie australe. La
+ligne de discontinuité, marquée par le chapelet des fosses
+méditerranéennes, est une nouvelle aire de dépression, ajoutée à celle
+que constituent déjà les centres des faces du tétraèdre. Si l'on néglige
+cet effet de torsion, le diamètre issu de chaque sommet va passer au
+centre de la face opposée. La correspondance diamétrale des dépressions
+et des saillies, indiquée par l'observation, est aussi une conséquence
+de la définition géométrique du polyèdre.
+
+C'est surtout cette concordance qui assure à l'hypothèse tétraédrique
+une grande supériorité sur la théorie proposée antérieurement par Élie
+de Beaumont pour coordonner géométriquement les principaux traits du
+relief terrestre. Cette théorie, après avoir passé par une période de
+brillante faveur, n'a plus de partisans aujourd'hui. Nous en dirons
+cependant quelques mots, parce qu'elle a son point de départ dans
+l'observation de faits bien avérés et qui ne doivent pas être perdus de
+vue.
+
+L'idée qu'une loi précise commande la distribution des parties
+saillantes et déprimées n'est pas invraisemblable _a priori_. Il n'y a
+pas de chaîne de montagnes où l'on ne reconnaisse avec facilité la
+répétition fréquente d'un petit nombre d'alignements. Cette circonstance
+ne peut être mise en doute, bien qu'elle soit un peu exagérée dans
+certaines cartes topographiques, en raison de la propension qu'on
+éprouve, dans la description d'un objet compliqué, à simplifier et à
+répéter des traits déjà connus. Ce parallélisme est un vestige des
+puissants efforts latéraux qui ont suivi la consolidation de l'écorce et
+en ont altéré le niveau. La direction dominante d'une chaîne résume
+l'effort principal, poussée ou traction, qui lui a donné naissance.
+Entre cet effort primitif et les mouvements ultérieurs qui sont venus
+superposer leurs effets aux siens, entre les efforts simultanés qui ont
+agi dans diverses régions de la Terre, y a-t-il indépendance ou
+coordination géométrique? La seconde opinion est plus probable dans
+l'hypothèse de la fluidité primitive et d'une écorce relativement mince
+et certaines analogies font prévoir que les lignes de moindre
+résistance, où se produiront les plissements, fractures ou déchirures,
+dessineront les arêtes d'un polyèdre régulier inscrit. C'est ainsi que
+des formes polygonales d'une régularité remarquable apparaissent dans la
+solidification d'une croûte qui se fendille par retrait. L'expérience en
+est souvent faite dans les creusets des métallurgistes. Les colonnades
+basaltiques, dont les affleurements dessinent parfois des pavages
+hexagonaux presque parfaits, ont pris naissance de cette manière dans le
+refroidissement des coulées de lave.
+
+Maintenant quel polyèdre régulier convient-il d'associer à la sphère
+pour expliquer les principaux traits du relief terrestre? Élie de
+Beaumont a donné la préférence au dodécaèdre, dont les faces sont des
+pentagones. Le motif de ce choix est la faculté que l'on possède, en
+prolongeant par des grands cercles les arêtes ou les diagonales des
+faces, de constituer à la surface de la sphère un réseau très riche,
+doué de propriétés géométriques nombreuses. Mais cette richesse même, en
+rendant trop facile l'établissement de coïncidences approchées avec les
+chaînes de montagnes terrestres, enlève à ces coïncidences beaucoup de
+leur prix. Il est rationnel évidemment d'attacher une importance
+particulière soit aux arêtes mêmes du dodécaèdre, soit aux lignes qui en
+dérivent le plus directement. Élie de Beaumont met à part quinze grands
+cercles, qu'il appelle _cercles primitifs_, et qui peuvent être associés
+trois à trois, de manière à former des triangles trirectangles,
+admettant chacun comme pôle un sommet du dodécaèdre. Le mode
+d'orientation adopté par lui consiste à faire tomber l'intersection de
+deux cercles primitifs rectangulaires sur le mont Etna, et à faire
+pivoter le système jusqu'à ce qu'un autre cercle primitif vienne
+s'aligner sur la Cordillère des Andes. Mais les coïncidences obtenues de
+cette manière ne sont pas assez précises pour entraîner la conviction et
+les chaînes de montagnes ainsi rattachées à des lignes homologues n'ont,
+d'après l'histoire géologique, aucun titre à être considérées comme
+contemporaines. Enfin, objection plus grave, le dodécaèdre pentagonal
+est une figure centrée. A chaque sommet correspond comme antipode un
+autre sommet, au centre de chaque face le centre d'une autre face. Si
+donc le Globe terrestre était construit sur ce plan, il devrait arriver
+qu'à une partie saillante correspondrait une autre partie en relief
+diamétralement opposée. C'est le contraire qu'on observe dans presque
+tous les cas. Il faut donc plutôt chercher la formule de coordination du
+côté des solides réguliers qui, comme le tétraèdre, réalisent
+l'association inverse. Pour ces diverses raisons on a cessé d'attribuer
+au dodécaèdre pentagonal aucune signification concrète, et la discussion
+est circonscrite entre les partisans du tétraèdre de Green et ceux qui
+refusent de voir dans l'ensemble du relief terrestre aucune
+manifestation de symétrie.
+
+On ne peut nier cependant que les crêtes des montagnes, les lignes de
+rivage formées par voie de cassure, les axes des fosses océaniques
+allongées, ne manifestent une préférence pour certaines orientations.
+Élie de Beaumont, en dressant la liste des angles de position par
+rapport au méridien pour les chaînes de montagnes les mieux étudiées,
+trouvait des chiffres groupés en très grand nombre autour de certaines
+valeurs particulières. Plus tard, J. Dana a établi par de nombreux
+exemples la prédominance de deux alignements: l'un du Sud-Ouest au
+Nord-Est, l'autre du Nord-Ouest au Sud-Est. Au premier se rattachent la
+côte asiatique orientale, l'axe de la Nouvelle-Zélande, la chaîne des
+Alleghanys, l'axe de l'Atlantique Nord, l'axe de l'Atlantique Sud, les
+monts Scandinaves. On peut faire rentrer dans le second le grand axe du
+Pacifique, les montagnes Rocheuses, la côte du Pérou, le chenal de
+l'Atlantique moyen, divers groupes d'îles du Pacifique. Si ces
+alignements étaient visibles dans toutes les parties du Globe, sa
+surface pourrait être assimilée à un échiquier de cases rhomboïdales
+obliques sur le méridien et séparées par des lignes de relief ou de
+rupture. Mais il faut se rappeler que beaucoup de chaînes montagneuses,
+dont l'existence passée est attestée par la discordance ou le plissement
+des couches, ont actuellement disparu, ensevelies par la mer ou nivelées
+par l'érosion. Ces causes de ruine ont été relativement peu actives sur
+notre satellite, et il en résulte que la disposition en échiquier est
+plus aisément reconnaissable sur le globe lunaire que sur le nôtre.
+
+Au lieu d'étudier la disposition en plan des lignes de relief, on peut
+se demander si quelque loi générale ne se dégage pas de l'examen des
+coupes verticales.
+
+On est généralement porté à regarder les continents comme des
+intumescences convexes, les mers comme des cuvettes concaves. L'ensemble
+des nivellements et des sondages modernes montre que cette manière de
+voir est fort éloignée de la vérité. Le fond des bassins océaniques est
+habituellement convexe. Non seulement il participe à la courbure
+générale du Globe, mais il a sa courbure propre, qui est, au moins dans
+un sens, encore plus marquée. De la sorte, les parties les plus creuses,
+appelées _fosses océaniques_, sont rejetées près des bords et forment
+des vallées allongées parallèles aux lignes de rivage.
+
+Les continents offrent exactement la disposition inverse, ou du moins
+ils l'ont présentée au moment où ils ont émergé, avant que l'érosion
+n'ait eu le temps de modifier leur structure. Leur partie centrale est
+une cuvette ou un assemblage de cuvettes, et les chaînes de montagnes
+suivent les côtes. Les fleuves nés dans l'intérieur sont obligés, pour
+rejoindre la mer, de faire brèche à travers une barrière plus ou moins
+élevée. Les coupes de l'Afrique australe, de l'Amérique boréale suivant
+des parallèles ressemblent à celles d'une assiette renversée suivant un
+diamètre. Si l'on veut définir la montagne comme étant le squelette du
+continent, on doit considérer ce squelette comme extérieur, à la façon
+de la coquille d'un crustacé.
+
+Cette structure a été plus ou moins, à l'origine, celle de tous les
+continents. Depuis, elle est devenue moins nette dans beaucoup de cas,
+l'érosion ayant affaibli ou rasé la ceinture de montagnes et accru par
+sédimentation le domaine de la frange ou bordure externe. Des
+communications de plus en plus larges se sont établies entre les bassins
+intérieurs et les mers voisines. Il reste cependant en Asie, en Afrique,
+dans l'Amérique du Nord, des régions étendues sans écoulement aucun vers
+l'Océan.
+
+Partout les points de grande altitude sont plus voisins de la mer que du
+centre du continent, et tendent à s'aligner, comme les fosses
+sous-marines, parallèlement au rivage. L'ensemble de ces faits se résume
+dans une loi que M. de Lapparent énonce ainsi: «Au moment où une grande
+ligne de relief se constitue sur le Globe, elle forme le rivage d'une
+dépression océanique ou lacustre sous laquelle elle s'enfonce par son
+versant le plus incliné et, en général, l'importance de la chaîne à
+laquelle elle donne naissance est en rapport avec celle de la dépression
+qu'elle côtoie.»
+
+La dissymétrie des versants est une loi générale. Le versant le plus
+rapide, faisant face à la plus grande dépression, est en moyenne deux
+fois plus incliné que l'autre. On arrive au fond des fosses océaniques
+par une pente rapide quand on vient de la terre, par une pente douce
+quand on vient du large. Dans les contrées couvertes de plissements en
+échelons, l'altitude va croissant d'une ride à l'autre du côté où elles
+présentent toutes l'inclinaison la plus forte. Mais cette structure est
+sujette à être modifiée par l'érosion. La dernière ride, la plus haute
+et la plus exposée aux vents humides, est vouée à une ruine plus
+prompte. Les cours d'eau y font brèche en reculant leurs sources, et la
+ligne de partage des eaux se trouve fréquemment reportée en arrière des
+sommets les plus élevés.
+
+La manière dont la glace et les eaux pluviales interviennent pour
+transformer le relief terrestre nous est connue par l'observation
+quotidienne. Elle fait l'objet de Chapitres importants dans les Traités
+de Géologie et de Géographie physique. Nous ne ferons qu'effleurer cette
+question, malgré l'intérêt toujours actuel qu'elle présente, parce
+qu'elle nous écarterait de notre objet principal, qui est d'éclairer par
+l'étude de la Terre celle des autres corps célestes.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+L'HISTOIRE DU RELIEF TERRESTRE.
+LES PRINCIPALES THÉORIES OROGÉNIQUES.
+
+
+En cherchant à définir les grands traits du relief terrestre, nous avons
+reconnu que ces traits, à première vue irréguliers et capricieux,
+deviennent mieux intelligibles quand on se place au point de vue
+historique. Ils tendent à se rapprocher d'une formule simple et presque
+mathématique si on les considère comme les restes d'une structure
+primitive que des causes toujours en action tendent à effacer.
+
+Ces causes, dont l'étude forme l'objet principal de la Géographie
+physique, dérivent toutes plus ou moins directement de la radiation
+solaire. L'atmosphère, l'eau, la glace modifient le relief du Globe avec
+lenteur dans les régions arides, avec une promptitude relative dans les
+contrées où les précipitations sont abondantes. La substance des
+montagnes, entraînée peu à peu, vient s'étaler sur les plaines ou se
+déposer près des rivages. Les profondeurs mêmes de l'Océan reçoivent un
+continuel dépôt de débris organiques. Mais leur comblement ne s'opère
+qu'avec une lenteur extrême, et c'est là, mieux que sur les terres
+émergées, que l'on peut trouver les caractères encore reconnaissables de
+la structure initiale.
+
+A ce sujet, une remarque importante doit être faite: l'ensemble des
+causes actuelles, de celles dont nous pouvons mesurer les effets dans la
+période historique, concourt d'une manière évidente au nivellement
+général de la surface. L'érosion détruit les montagnes, les sédiments
+comblent les mers. Parfois, il est vrai, l'érosion, en déchaussant des
+massifs de roches dures, fait apparaître des formes plus abruptes, mais
+elle n'accroît jamais l'altitude des cimes. Les cônes soulevés ou
+construits par des éruptions volcaniques, les redressements locaux qui
+peuvent résulter des tremblements de terre n'ont qu'un volume
+insignifiant en comparaison des chaînes de montagnes, plus insignifiant
+encore auprès des fosses océaniques. Ce ne sont donc pas les causes
+actuelles, celles qui accumulent sous nos yeux les terrains stratifiés,
+qui ont pu créer le relief terrestre, établir des écarts de 9km à 10km
+dans le sens vertical entre la surface réelle et le géoïde. L'érosion ne
+rend pas compte de la figure actuelle des montagnes, moins encore de
+l'existence des fosses océaniques.
+
+[Illustration: Fig. 15. Exemple de formes superficielles en rapport avec
+la structure interne. (Cluse du Jura bernois.) DE LAPPARENT, _Abrégé de
+Géologie_, _fig._ 25, p. 105.]
+
+On a le droit, assurément, en Géologie, de limiter le champ de ses
+recherches. C'est ainsi qu'une école nombreuse, longtemps prépondérante
+en Angleterre sous l'influence de Lyell, ne voulait reconnaître que
+l'action des causes actuelles, reléguant tout le reste dans un passé
+lointain et inaccessible. L'Astronomie nous fait une obligation de nous
+placer au point de vue inverse: la formation des terrains stratifiés,
+l'action de l'air et de l'eau sur la surface deviennent dans l'évolution
+d'un corps céleste des épisodes presque négligeables. Certaines planètes
+ont déjà traversé cette phase de leur histoire; d'autres ne l'ont pas
+encore atteinte et, sur la Terre elle-même, l'action habituellement
+cachée et assoupie des forces internes se révèle comme prépondérante par
+la grandeur de ses effets. Leur rôle du reste n'est pas terminé; il est
+fort possible qu'elles interviennent encore de nos jours, concurremment
+avec les agents atmosphériques, ou qu'elles provoquent dans l'avenir de
+nouveaux cataclysmes, après un repos qui aurait embrassé la période
+historique tout entière.
+
+Tant que les sondages océaniques sont demeurés rares et clairsemés, les
+chaînes de montagnes sont apparues comme les accidents les plus
+importants du relief terrestre. On a dû reconnaître que leur formation
+était étroitement mêlée à l'histoire du Globe, même depuis l'apparition
+de la vie à sa surface. En effet, les couches évidemment constituées par
+des dépôts lentement accomplis dans une nappe liquide, couches
+primitivement horizontales, présentent des redressements, des plis, des
+dislocations qui accusent l'intervention de forces extrêmement
+puissantes. D'autre part, une chaîne de montagnes est nécessairement
+plus ancienne que les dépôts horizontaux qui sont venus s'appuyer sur
+ses flancs. L'époque de la formation de ces dépôts, comme celle de la
+formation des couches plissées, est caractérisée par les débris
+organiques qui s'y trouvent. Un examen attentif permet donc d'établir un
+ordre chronologique entre les chaînes de montagnes et l'on peut espérer
+de reconstituer les états successifs du relief terrestre. Cette branche
+d'études (_Géodynamique interne ou Orogénie_) a fait dans ces derniers
+temps de très grands progrès, et la connaissance de ses principaux
+résultats est utile pour aborder l'examen des planètes autres que la
+Terre.
+
+[Illustration: Fig. 16. Exemple de plis couchés amincis, étirés et
+partiellement enlevés par ablation superficielle. DE LAPPARENT, _Abrégé
+de Géologie_, _fig._ 158, p. 400.]
+
+Les pays de montagnes offrent des coupes naturelles où la série des
+couches apparaît à première vue, où les terrains de même nature et de
+même âge se retrouvent de part et d'autre d'un accident de terrain qui
+les interrompt. Les parties externes du massif présentent de nombreux
+plis, parfois régulièrement ondulés, mais le plus souvent redressés,
+renversés, couchés, charriés par de puissants efforts latéraux.
+L'épaisseur d'une même couche est loin d'être uniforme dans toute son
+étendue. Il n'est pas rare de voir une série de plis comprimée en forme
+de coin ou dilatée en éventail. Il arrive même que la continuité d'une
+même couche est interrompue par une _faille_ ou dénivellation brusque.
+En pareil cas le compartiment resté au niveau le plus élevé chevauche
+fréquemment sur l'autre, et l'ordre de superposition primitif se trouve
+renversé. La production de failles successives et de charriages
+consécutifs aboutit à la structure _imbriquée_ ou _en écailles_, souvent
+observée dans les Alpes françaises.
+
+[Illustration: Fig. 17. Exemple d'une structure montagneuse
+imparfaitement transformée par l'érosion. Causse du Larzac. (D'après la
+Carte au 1/200000 dressée par le Service géographique de l'Armée.
+Feuille de Rodez.)]
+
+Bien que les failles répondent, en général, à des effondrements sur
+place, elles n'accusent point leur existence par des murs verticaux.
+L'érosion est intervenue pour adoucir le relief. Elle arrive même, avec
+le temps, à faire disparaître toute différence de niveau entre des
+plaines contiguës, dont les stratifications sont discordantes. Les eaux
+peuvent aussi enlever la tête d'un pli couché, en couper la racine. Et,
+quand les fragments épargnés ont été charriés par la suite à 30km ou
+50km de distance, on conçoit qu'il puisse devenir très difficile de
+remonter à leur origine et à leur situation initiale. Ces
+bouleversements indéniables n'embrassent en somme que des portions
+restreintes de la surface terrestre. A côté d'elles de vastes plateaux
+ont gardé, à travers toutes les périodes géologiques, leur cohésion et
+leur horizontalité. Il n'y a pas lieu de penser que les masses
+continentales et les fosses océaniques aient subi dans leur
+configuration générale de changements bien essentiels, à part ceux que
+nous avons signalés et qui ont écarté le dessin des rivages de la
+symétrie tétraédrique.
+
+Il est évident que les inégalités de la surface terrestre doivent
+s'expliquer par des causes qui ont agi depuis la solidification de cette
+surface. La doctrine dominante à ce sujet, au commencement du XIXe
+siècle, était la théorie des soulèvements proposée par Léopold de Buch.
+Le fait qui lui sert de base est le suivant: on trouve, dans la partie
+centrale des chaînes les plus importantes et les plus hautes, des
+massifs de roches cristallines ou primitives, sans apparence de
+structure stratifiée, et dépassant en altitude les zones plissées qui
+les séparent de la plaine. Partant de là Léopold de Buch admet que, la
+croûte s'étant formée et ayant acquis, par sédimentation, une grande
+épaisseur, des roches en fusion chassées par un excès de pression
+interne ont soulevé cette croûte, et l'ont percée en quelques points
+faibles, en rejetant à droite et à gauche les roches stratifiées.
+
+Cette manière de voir est naturellement repoussée par les théoriciens
+qui n'admettent pas la fluidité interne du globe, par ceux qui pensent
+que la solidification a dû commencer par le centre et progresser vers la
+surface. Mais elle n'a même pas conservé de partisans dans l'école
+adverse, qui tient pour l'existence actuelle de l'écorce mince. En
+effet, l'étude plus attentive des groupes montagneux a prouvé que les
+masses primitives n'ont dans les plissements et les soulèvements du sol
+qu'un rôle passif. Elles ne sont venues au jour que longtemps après leur
+solidification, et ne se sont point déversées en nappes liquides. Chaque
+fois que les roches fondues ont réussi à percer, c'est en profitant de
+fissures antérieures et non en soulevant les couches superficielles.
+Enfin les massifs cristallins présentent jusque près de leur cime des
+restes de stratifications horizontales. Il en résulte que leur
+couverture sédimentaire a été lentement enlevée par l'érosion, et non
+refoulée par un soudain cataclysme.
+
+[Illustration: Fig. 18. Exemple de formes superficielles en discordance
+avec la structure interne. (Coupe des Dents de Morcles, Suisse.) De
+Lapparent, _Abrégé de Géologie_, _fig._ 161, p. 405.]
+
+Une autre origine possible du relief terrestre est le plissement de
+l'écorce par contraction. Ainsi qu'Élie de Beaumont l'a indiqué avec une
+netteté parfaite dès 1829, un globe fluide, qui se refroidit et
+s'enveloppe d'une croûte peu conductrice, arrive assez vite à ne plus
+perdre par sa surface que la chaleur empruntée aux couches internes; la
+température de la surface tend vers une limite fixe, qu'elle a déjà à
+peu près atteinte, pendant que la température interne continue à
+s'abaisser. L'écorce, se contractant moins que le noyau, prend
+relativement à celui-ci un excès d'ampleur, qui, sous l'action de la
+gravité, fait perdre à la surface la figure sphérique. On pourrait
+supposer que cette déformation s'accomplira par des affaissements locaux
+avec rupture. En fait les énormes pressions qui règnent dans l'écorce
+terrestre communiquent aux roches une plasticité qu'elles n'ont point
+dans les expériences de laboratoire et ce sont des plissements que l'on
+observe.
+
+Les crêtes des plis tendent-elles à s'éloigner du centre de la Terre ou
+sont-elles simplement en retard sur l'affaissement des parties voisines?
+La question ne semble pas aisée à résoudre. Dans l'ensemble
+l'affaissement doit prédominer, puisque le globe se refroidit; mais des
+soulèvements locaux restent possibles et Élie de Beaumont n'y voyait
+point de difficulté. Sans doute, dans un esprit de réaction contre la
+doctrine de Léopold de Buch, une autre école, qui se réclame de Constant
+Prévost, ne veut laisser dans l'orogénie aucune place aux soulèvements.
+Elle ne reconnaît que des mouvements centripètes inégalement répartis.
+Mais cette théorie ne semble pas capable de s'assimiler tous les faits.
+Les terrains sédimentaires dont on retrouve des fragments près des plus
+hautes cimes cristallines existent dans les mêmes régions en masses
+considérables parfaitement nivelées et régulières. Il est plus facile de
+concevoir un soulèvement local qu'un affaissement qui aurait porté sur
+une contrée entière sans amener de dénivellation ni de rupture. Des
+roches contemporaines se rencontrent en grandes masses à des niveaux
+extrêmement différents. Le grand plateau du Colorado est demeuré
+au-dessous du niveau de la mer depuis le commencement de l'époque
+carbonifère jusqu'à la fin de la période crétacée. Il a reçu dans cet
+intervalle 3000m à 4000m de sédiments, ce qui prouve qu'il a continué à
+s'enfoncer, car les sédiments ne se déposent en quantités importantes
+qu'à de faibles profondeurs. Depuis il a émergé sans que l'on puisse
+dire si l'ascension a pris fin actuellement, et, si l'on rétablissait
+tout ce que l'érosion lui a enlevé, ce plateau aurait maintenant 6000m
+d'altitude. Cet exemple, que nous empruntons à M. J. Le Conte[6], est
+assurément un des plus frappants, mais il est loin d'être isolé et l'on
+doit tenir des soulèvements étendus pour possibles, alors même que leur
+lenteur ne permettrait pas d'en suivre la marche par l'observation.
+
+[Note 6: J. LE CONTE, _Earth crust movements and their causes_
+(_Science_, Vol. V, nº 113).]
+
+On a tenté de démontrer que la chute de température, depuis l'époque de
+solidification de la surface jusqu'à l'époque actuelle, est insuffisante
+pour provoquer des plissements aussi considérables que ceux qu'on
+observe et pour rendre compte du relief terrestre. Ce raisonnement,
+présenté par M. Fisher[7] dans l'hypothèse d'un refroidissement subit,
+n'est pas concluant, ainsi que l'a fait voir M. G.-H. Darwin, parce
+qu'il laisse dans l'ombre l'intervention de la pesanteur. Quand la
+contraction par refroidissement a déterminé un pli, même peu accusé, des
+sédiments se déposent dans la partie concave, la surchargent et
+l'obligent à s'enfoncer encore. Les matières liquides situées au-dessous
+refluent sous les parties saillantes et les soulèvent. Les différences
+de niveau tendent ainsi à s'exagérer jusqu'à ce qu'une rupture se
+produise.
+
+[Note 7: _Philosophical Magazine_, Vol. XXIII, 1887.]
+
+[Illustration: Fig. 19. Exemple d'une structure montagneuse entièrement
+sculptée par l'érosion. Région des sources du Rhône et de l'Aar.
+(D'après la Carte au 1/100000: la Suisse, par Ch. Perron, phot.
+Boissonnas.)]
+
+Certains auteurs, à la suite de J. Dana[8], ont même considéré le dépôt
+des sédiments, agissant par leur poids, comme la cause première de
+l'effort orogénique. On allègue en faveur de cette idée que les couches
+stratifiées se présentent, dans les régions montagneuses ou à la limite
+de celles-ci, avec une puissance bien plus grande que dans les pays de
+plaines. C'est ainsi que dans la région des Appalaches, en Amérique, des
+dépôts se sont formés sans interruption sur 12000m d'épaisseur. Une
+telle continuité suppose que le rivage s'affaisse lentement, d'une
+quantité presque équivalente, pour permettre à la sédimentation de se
+poursuivre et l'on ne voit pas pourquoi un effondrement aussi prolongé
+affecterait toujours le même point, si la sédimentation elle-même ne
+l'impose pas.
+
+[Note 8: J. DANA, _Manual of Geology_, 1875, p. 748.]
+
+Mais la répercussion du phénomène ne s'arrête pas là. Les matériaux
+déposés par alluvions dans les plaines ou sur les côtes sont empruntés
+aux montagnes. Il y a surcharge pour les bas-fonds, allégement pour les
+hauteurs. Dès lors l'équilibre intérieur du globe terrestre se trouve
+compromis. Deux colonnes d'égale section, issues de points différents de
+la surface et aboutissant au centre, cesseront de se faire équilibre si
+elles n'altèrent pas leurs longueurs relatives en sens inverse. Cette
+considération, déjà employée par Newton, a reçu des développements
+nouveaux de la part des géologues américains modernes, qui l'ont
+formulée sous le nom de _principe de l'isostase_. Elle conclut à
+l'existence d'une cause interne qui tend à exagérer les différences de
+niveau superficielles, au lieu que les agents atmosphériques travaillent
+à les atténuer. L'égalité des pressions en sens différent autour d'un
+même point intérieur est d'ailleurs également obligatoire, que l'on
+suppose l'intérieur de la Terre solide ou qu'on le suppose liquide. On
+ne saurait en effet compter sur la ténacité des roches ou des métaux
+pour supporter les efforts que feraient naître dans la masse du globe,
+supposée homogène, les inégalités de la surface. Tous les matériaux
+connus sont écrasés, pulvérisés, à ces énormes pressions.
+
+Il ne semble pas, cependant, que la surcharge des sédiments doive
+supplanter la contraction par refroidissement comme cause initiale et
+prépondérante du relief. La Lune, en nous montrant un globe où les
+différences de niveau sont relativement plus fortes et plus brusques que
+sur la Terre et où, en même temps, les traces de l'action de l'eau sont
+rares et douteuses, nous invite à chercher d'un autre côté. L'exemple
+déjà cité du plateau de Colorado montre aussi que les soulèvements ne
+sont pas limités aux montagnes allégées de leur couverture sédimentaire;
+des régions immergées depuis longtemps, soustraites à toute érosion et
+déjà chargées de sédiments considérables, peuvent manifester un
+mouvement ascensionnel. Il y a ici en jeu une cause interne distincte du
+principe de l'isostase, et même capable d'en combattre victorieusement
+les effets. La même nécessité se présente au début, quand il s'agit
+d'expliquer l'apparition des bassins concaves où se déposeront plus tard
+les alluvions. L'opinion de géologues éminents, parmi lesquels nous
+citerons M. de Lapparent, est qu'il n'y a pas lieu de chercher cette
+cause ailleurs que dans le ridement par contraction. La même force,
+étendant et prolongeant son action, travaille à redresser les bords du
+bassin qui sont des zones faibles de l'écorce et les réactions latérales
+y contribuent autant et peut-être plus que le poids des sédiments.
+
+Nous devons encore mentionner deux tentatives intéressantes, faites pour
+prévoir et définir l'emplacement des dépressions principales. Peirce et
+M. G.-H. Darwin ont examiné quelle pouvait être, sur la forme de la
+Terre, l'influence de l'attraction des corps célestes. Seuls le Soleil
+et la Lune paraissent capables d'une action efficace, par
+l'intermédiaire des marées qu'ils provoquent. Ces marées, qu'elles aient
+pour siège les eaux superficielles ou le fluide interne, sont toujours
+en retard sur le passage au méridien de l'astre perturbateur. Il en
+résulte, comme nous le verrons plus en détail à propos de la Lune, un
+ralentissement du mouvement diurne et la planète tend vers une figure
+d'équilibre moins aplatie que celle qui répondait à la vitesse de
+rotation primitive. Sur une planète entièrement fluide la déformation
+s'accomplira sans laisser de trace. Si la solidification est parvenue à
+un certain degré, la croûte, sollicitée au delà de sa limite de
+résistance, deviendra irrégulière et indiquera, sans le réaliser
+complètement, le passage de l'ancienne figure d'équilibre à la nouvelle.
+Partant d'une hypothèse, à la vérité un peu gratuite, sur l'état
+primitif du globe terrestre, M. G.-H. Darwin trouve mathématiquement
+qu'il doit se dessiner à la surface de larges plis, coupant l'équateur à
+angle droit et s'infléchissant vers l'Est de chaque côté, dans les
+latitudes croissantes. Ni la ligne actuelle des rivages, ni la ligne
+d'équi-déformation ne présentent par rapport à l'équateur la symétrie
+que réclamerait cette formule, et il est certain que l'ensemble du
+dessin géographique est mieux représenté par le tétraèdre de Green.
+
+L'apparition des montagnes, quel qu'en soit le mécanisme, est un
+contre-coup de la formation des bassins océaniques et celle-ci
+constitue, par suite, le problème le plus essentiel de l'orogénie. M. J.
+Le Conte, dans le travail cité plus haut, y voit une conséquence du
+caractère hétérogène des matériaux de l'écorce. La conductibilité pour
+la chaleur et la densité varient, en général, dans le même sens, et
+entre des limites assez larges, d'une partie de la Terre à l'autre. Si
+l'on se représente, dans la croûte terrestre, une région
+particulièrement dense et conductrice, on se rend compte que la
+solidification doit y commencer plus tard et y progresser plus vite.
+Cette région, se refroidissant plus que ses voisines, perd de sa surface
+et de sa courbure et devient un bassin déprimé, tout préparé pour la
+réception des eaux marines. La même cause continuant d'agir, le bassin
+se creuse, des plis saillants se forment sur ses bords, la séparation se
+prononce entre la terre ferme et la mer et les différences d'altitude
+s'exagèrent jusqu'à ce que l'érosion vienne les atténuer ou jusqu'à ce
+qu'une rupture intervienne.
+
+En l'absence de données suffisantes sur l'état initial, l'édification
+d'une théorie mathématique du relief terrestre semble une entreprise
+sans espoir. Il est possible, au contraire, de déterminer entre quelles
+époques géologiques une chaîne de montagnes s'est développée. Par suite,
+un tableau historique de l'évolution de ce même relief est chose
+réalisable, pourvu que l'on consente à ne pas remonter trop haut.
+
+Un moment on a pu croire que ce travail allait être rapidement achevé.
+Élie de Beaumont avait cru, en effet, pouvoir déterminer l'âge d'une
+chaîne de montagnes par le simple calcul de son orientation générale.
+Mais cette règle commode n'a pas tenu devant l'examen plus approfondi
+des faits. Le seul critérium admis par les géologues modernes est le
+caractère paléontologique des couches stratifiées qui ont été disloquées
+par l'apparition d'une chaîne de montagnes ou qui se sont déposées sur
+ses flancs.
+
+Poursuivie par cette voie beaucoup plus sûre mais très laborieuse, la
+classification historique des montagnes n'est encore connue que très
+imparfaitement, et seulement pour une partie de l'hémisphère boréal.
+Déjà, cependant, il s'en dégage quelques résultats simples et
+remarquables.
+
+Les montagnes qui attirent le plus les regards, qui ont le relief le
+plus énergique, sont les plus jeunes. Ce sont celles que l'érosion a eu
+le moins le temps d'aplanir. Elles résultent d'un effort orogénique qui
+peut remonter très haut, mais a pris seulement son caractère actuel à la
+fin de l'époque tertiaire. Les chaînes de l'Atlas, de la Cordillère
+Bétique, des Pyrénées, des Alpes, des Carpathes, des Balkans, de la
+Crimée, du Caucase, de l'Afghanistan, de l'Himalaya sont un contre-coup
+de l'effondrement des fosses méditerranéennes. Dans le dernier
+remaniement des Alpes, datant de la fin des temps tertiaires, la
+Méditerranée a été soulevée et réduite à une série de cuvettes
+saumâtres. Plus tard elle s'est reconstituée par des effondrements
+successifs. La mer Égée, la mer Noire, la mer Morte termineraient la
+liste. Toutefois, d'après le professeur Suess, on n'est en droit de
+faire rentrer dans les temps historiques aucun changement important des
+lignes de rivage, imputable à une cause interne.
+
+Le mouvement qui a donné naissance au système alpin a été précédé de
+quatre autres mouvements analogues qui ont fait apparaître
+respectivement les chaînes pyrénéenne, hercynienne, calédonienne et
+huronienne. L'ordre d'ancienneté est aussi celui des latitudes
+croissantes, en sorte que la tendance au ridement se serait propagée,
+avec des intervalles de repos, du pôle vers l'équateur. La chaîne
+huronienne, la plus ancienne, traverse des contrées presque aplanies
+aujourd'hui, mais où se rencontrent communément des affleurements de
+couches dénivelées ou renversées.
+
+Nous devons accorder une attention particulière aux inégalités du relief
+terrestre qui ne résultent pas de plissements. Ces formes monoclinales,
+exceptionnelles dans les montagnes d'Europe, ont été surtout signalées
+sur le territoire américain. Ce sont des blocs circonscrits par une
+cassure et qui s'inclinent et se déversent quand l'appui vient à leur
+manquer. Ou bien ils se sont effondrés tout d'une pièce, ou bien au
+contraire ils sont demeurés en retard sur l'affaissement des parties
+voisines. Les montagnes de cette classe ne s'alignent point le long des
+rivages, présentent toujours un caractère isolé et ne constituent pas de
+chaînes. Relativement rares sur la Terre, elles sont au contraire
+dominantes sur la Lune, et ce rapprochement nous autorise à penser que
+le plissement de l'écorce n'est dans l'évolution d'une planète qu'un
+phénomène contingent et transitoire. C'est un sujet sur lequel nous
+aurons à revenir au chapitre X de ce livre.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+LA STRUCTURE INTERNE D'APRÈS LES DONNÉES
+DE LA MÉCANIQUE CÉLESTE ET DE LA PHYSIQUE.
+
+
+L'écorce terrestre n'est accessible à l'observation directe que sur une
+épaisseur bien limitée. Mais le calcul peut être dans cette voie un
+auxiliaire utile, ne fût-ce qu'en montrant l'improbabilité ou
+l'impossibilité de certaines hypothèses.
+
+Ainsi que nous l'avons vu au chapitre III, Clairaut a donné le moyen
+d'étudier la constitution d'un ellipsoïde hétérogène dont toutes les
+parties s'attirent mutuellement et à l'intérieur duquel les surfaces
+d'égale densité sont des ellipsoïdes tous de révolution et animés d'un
+mouvement de rotation uniforme autour d'un même axe.
+
+En particulier la variation des aplatissements avec la profondeur peut
+être déterminée par le calcul si l'on se donne la densité ρ en fonction
+du demi grand axe _a_.
+
+Édouard Roche, Lipschitz, M. Maurice Lévy ont indiqué diverses formes de
+ρ en fonction de _a_ pour lesquelles l'équation différentielle de
+Clairaut devient intégrable. Pour déterminer les paramètres qui figurent
+dans la relation choisie, et les constantes introduites par
+l'intégration, on dispose de données d'origine diverse, en nombre
+surabondant. Il s'agit de représenter le mieux possible les mesures
+géodésiques, les mesures de pesanteur à la surface, les indications
+fournies par les phénomènes de précession et de nutation, par les
+inégalités du mouvement de la Lune.
+
+Si l'on s'attache en particulier à la valeur de l'aplatissement
+superficiel, les mesures géodésiques donnent en moyenne, comme nous
+l'avons vu, 1/293,5, les observations pendulaires 1/298. La mécanique
+céleste paraît réclamer un aplatissement intermédiaire. On a développé
+la théorie mathématique du mouvement de la Terre autour de son centre de
+gravité en admettant que le globe est solide et que son ellipsoïde
+central d'inertie est de révolution. A et C étant les moments
+principaux, les phénomènes de précession et de nutation donnent, sans
+autre hypothèse sur la constitution intérieure,
+
+(A - C)/C = 1/305,6.
+
+Or, si l'on introduit ce nombre dans les formules fondées sur la théorie
+de Clairaut, on trouve toujours pour l'aplatissement superficiel une
+valeur plus faible que celle qui résulte soit des mesures géodésiques,
+soit des observations du pendule. Pendant quelque temps on a pu croire
+que l'on éviterait cette contradiction par un meilleur choix des
+paramètres introduits pour exprimer ρ en fonction de _a_. M. Poincaré a
+démontré que cet espoir devait être abandonné. Quelle que soit la loi
+des densités à l'intérieur de la Terre supposée fluide, pourvu que cette
+densité aille toujours en croissant de la surface au centre, il est
+impossible de représenter la valeur 1/305,6 du rapport (A-C)/C qui
+résulte de la théorie du mouvement de la Terre et des observations, à
+moins d'adopter pour l'aplatissement superficiel une valeur inférieure à
+1/297,3.
+
+Édouard Roche, considérant la contradiction comme bien établie, en
+tirait la conclusion que l'intérieur de la Terre ne pouvait pas être
+liquide. A notre avis cette conséquence est au moins prématurée, et cela
+pour deux raisons: d'abord les mesures géodésiques ne sont ni assez
+multipliées ni assez concordantes pour permettre d'affirmer que
+l'aplatissement est supérieur à 1/297,3. En second lieu l'intérieur du
+globe peut être liquide sans pour cela satisfaire aux conditions qui
+servent de base à la théorie de Clairaut.
+
+On sait que c'est la présence du renflement équatorial de la Terre qui
+donne lieu aux phénomènes de précession et de nutation. La même
+irrégularité de forme entraîne dans le mouvement de la Lune des
+inégalités périodiques, dont l'observation peut conduire à la valeur de
+l'aplatissement. Ces inégalités ont été soumises au calcul par Laplace,
+par Hansen, et plus récemment (1884) par M. Hill. Deux seulement d'entre
+elles ont quelque importance. L'une, portant sur la longitude, a pour
+période 18 ans 2/3. La seconde, affectant la latitude, a pour période un
+mois lunaire et se détermine plus aisément par l'observation. De ce
+fait, la variation de la latitude, en plus ou en moins, s'élève à 8",38.
+Une petite fraction de ce chiffre est due à l'action des planètes, mais
+on peut l'évaluer séparément. Faye, en discutant un ensemble important
+d'observations de la Lune faites à Greenwich, a trouvé ainsi pour
+l'aplatissement terrestre 1/293,6. Un groupe encore plus étendu a donné
+à M. Helmert 1/(297,8 ± 2,2). L'approximation n'est pas très élevée,
+mais elle est destinée à s'améliorer avec le temps, et cette méthode
+présente, relativement à la géodésie et aux observations pendulaires, le
+mérite de donner un aplatissement moyen, affranchi des irrégularités
+locales.
+
+En revanche les déterminations astronomiques de latitude et de
+longitude, combinées soit avec les mesures d'arc, soit avec les mesures
+de pesanteur, permettent, au moins en théorie, de construire une
+représentation fidèle du géoïde. La mécanique céleste n'élève pas cette
+prétention. Doit-on se flatter qu'elle fera connaître la structure
+interne, c'est-à-dire la loi de la densité en fonction de la profondeur?
+Cet espoir serait également vain, d'après le théorème suivant, dont la
+démonstration est due à Stokes:
+
+_Le potentiel relatif à l'attraction exercée sur un point extérieur par
+une planète tournant d'un mouvement uniforme autour d'un axe fixe et
+dont la surface libre, supposée connue, est en même temps surface de
+niveau, ne dépend pas de la constitution interne._
+
+Pour bien comprendre la portée de ce théorème, il faut remarquer que
+l'on peut modifier la constitution interne, et même d'une infinité de
+manières, sans que la surface extérieure soit changée, et cesse d'être
+une surface de niveau. Si donc on trouve, en respectant les hypothèses
+de Clairaut, une loi de densité en fonction de la profondeur qui mette
+d'accord toutes les mesures de la pesanteur faites à la surface, il ne
+s'ensuivra pas que la structure intérieure admise soit la vraie. Les
+pesanteurs observées seraient les mêmes avec une distribution tout autre
+des mêmes matériaux. La même indétermination se présente si l'on prend
+pour point de départ l'action observée du renflement équatorial de la
+Terre sur les corps célestes.
+
+Dans l'opinion des meilleurs juges, aucune des trois voies suivies pour
+calculer l'aplatissement ne le donne avec assez de précision pour que
+l'on puisse affirmer qu'il y a désaccord entre elles. Si jamais la
+contradiction venait à être établie, la doctrine de la fluidité interne
+ne serait pas pour cela condamnée. On pourrait tout aussi bien renoncer
+à l'une des hypothèses de Clairaut, par exemple cesser de regarder les
+surfaces d'égale densité comme des ellipsoïdes, ou ne plus leur
+attribuer à toutes une même vitesse de rotation. M. Hamy a d'ailleurs
+démontré que la réalisation simultanée et rigoureuse de toutes ces
+conditions donnerait lieu à un paradoxe mathématique.
+
+Mais, si l'on ne remplace pas les hypothèses de Clairaut par d'autres
+tout aussi arbitraires, l'indétermination du problème devient excessive
+et le calcul plus épineux. La seule tentative poussée un peu loin pour
+développer en dehors de ces hypothèses la théorie de l'attraction du
+globe terrestre est due à Laplace et lui a fourni la matière de beaux
+développements mathématiques. Mais l'application concrète de ces
+développements donne lieu à des difficultés, et la convergence des
+séries n'est pas assurée dans tous les cas. En particulier Laplace s'est
+demandé si l'on ne pourrait pas représenter les faits en admettant que
+la Terre est formée d'une seule substance, dont la densité croîtrait
+avec la pression suivant une loi simple. Il renonce à l'hypothèse que
+les surfaces de niveau soient des ellipsoïdes, et admet seulement
+qu'elles diffèrent peu d'une sphère. On arrive ainsi à représenter
+passablement les observations, avec un coefficient de compressibilité
+admissible. Toutefois, ce que l'on sait de la diversité des matériaux de
+l'écorce terrestre ne permet guère d'espérer que cette théorie
+corresponde de près à la réalité.
+
+De même que les mesures d'arc de méridien, les observations du pendule
+deviennent plus instructives si on leur demande non pas seulement la
+définition géométrique approchée de la surface terrestre, mais
+l'indication des irrégularités locales.
+
+De longue date, on s'est aperçu que la partie variable de la pesanteur
+n'est pas proportionnelle au carré du sinus de la latitude. L'écart peut
+être attribué à une réduction défectueuse. Sans parler des difficultés
+créées par la résistance de l'air et celle des supports, on n'observe
+pas le pendule sur l'ellipsoïde de révolution ni même sur le géoïde,
+mais à une certaine altitude. De là résultent trois effets
+perturbateurs:
+
+1° éloignement plus grand du centre de la Terre;
+
+2° augmentation de la force centrifuge; 3° attraction du massif
+saillant, s'ajoutant à celle du globe. Les deux premiers effets tendent
+à diminuer la pesanteur apparente, le troisième à l'accroître.
+
+Le dernier terme est le plus important et le plus difficile à calculer.
+On l'évalue par une formule due à Bouguer et qui suppose la masse
+continentale ou la montagne simplement ajoutée au géoïde. Il est
+remarquable que la pesanteur ainsi calculée est toujours trop forte. On
+obtiendrait, en général, un meilleur résultat en appliquant les deux
+premières corrections et négligeant la troisième. C'est ce que Faye a
+proposé de faire dans tous les cas. Il y aurait, d'après lui, une
+anomalie de structure interne qui ferait équilibre à l'attraction des
+montagnes.
+
+De même, la pesanteur est le plus souvent, dans les petites îles, en
+excès sur le chiffre que la latitude fait prévoir. Cet excès deviendrait
+encore plus marqué si l'on tenait compte de ce que la mer environnante
+remplace dans le géoïde des matières plus denses.
+
+Enfin, il est à prévoir que, si l'on mesure la latitude successivement
+au nord et au sud d'une montagne, le changement sera plus fort que celui
+qui répond au chemin parcouru sur le méridien. La verticale est, des
+deux côtés, déviée vers la montagne par l'attraction de celle-ci. Mais,
+quand on calcule cette déviation d'après la densité probable des
+matériaux qui forment la montagne, on trouve ordinairement un chiffre
+plus fort que l'effet observé.
+
+Bouguer, qui a mis le premier ce fait en évidence par des mesures de
+latitude exécutées de part et d'autre du Chimborazo, était conduit à
+attribuer à la montagne une densité très faible et invraisemblable. Il
+lui semblait, d'après cela, qu'il devait exister à l'intérieur de vastes
+cavités. Cette opinion n'est pas confirmée par les études
+stratigraphiques. Les couches se retrouvent régulières et continues d'un
+versant à l'autre et les coupes naturelles pratiquées par l'érosion ne
+révèlent pas les cavités dont il s'agit. Le fait même, quoique fréquent,
+n'est pas universel. Les Alpes, l'Himalaya, le manifestent à un haut
+degré, mais dans le Caucase, d'après le général Stebnitsky, les
+déviations de la verticale sont passablement expliquées par l'attraction
+des masses visibles.
+
+Airy a émis, en 1855, l'idée que les montagnes possèdent en quelque
+sorte des racines. Chacune d'elles est portée par un prolongement
+souterrain formant flotteur, proportionné à son importance et tenant la
+place du liquide plus dense dans lequel il plonge. Toute excroissance de
+l'écorce serait ainsi compensée par un défaut de densité, d'où
+résulterait une diminution de la pesanteur. Cette compensation, supposée
+générale, réaliserait le principe de l'isostase, c'est-à-dire l'égalité
+des pressions au centre sur différentes colonnes partant de la surface.
+
+Il semble qu'un pas reste à franchir pour expliquer comment aucun
+déficit de pesanteur n'apparaît dans les îles et sur la mer. Faye a
+tenté de le faire en introduisant la considération de la température des
+eaux marines. Le fond des océans, sous toutes les latitudes, est à une
+température voisine de celle de la glace fondante. Au même niveau, sous
+les continents, la température atteint ou dépasse 100°. Il y a donc
+discordance entre les surfaces de niveau et les isothermes. Sous les
+parties occupées par la mer, la solidification marche plus vite et s'est
+propagée à une profondeur plus grande. Or, beaucoup de roches augmentent
+de densité, quand elles se solidifient, après fusion. Il y a donc sous
+les mers excès de densité, par suite excès d'attraction, ou tout au
+moins compensation approchée à la faible densité de l'eau.
+
+Les géologues sont demeurés, en général, sceptiques en ce qui concerne
+l'efficacité de la cause invoquée par Faye. La conductibilité des roches
+pour la chaleur est si faible que l'action de la mer, pour accroître
+l'épaisseur de l'écorce, semble devoir être insignifiante ou limitée à
+une courte période. D'ailleurs, si le gain de densité qui accompagne la
+solidification est sensible pour certaines substances minérales, il est
+nul ou même négatif pour beaucoup d'autres, notamment pour le fer, dont
+le rôle dans la composition du globe terrestre semble considérable. A
+mettre les choses au mieux, la plus grande épaisseur de l'écorce sous
+les mers ne suppléerait pas à l'insuffisante attraction de la couche
+liquide.
+
+Il y a donc lieu, ainsi que l'a proposé M. Le Conte, de renverser la
+relation de cause à effet. Ce n'est pas la présence de l'eau qui
+augmente la densité des couches sous-jacentes; c'est, au contraire, la
+forte densité initiale de ces mêmes régions qui a déterminé leur
+affaissement, et en a fait des lits tout préparés pour les océans
+futurs. Il est bien vrai que l'équilibre isostatique ainsi réalisé aura
+été troublé par l'accumulation de l'eau; mais il aura pu être rétabli
+par un affaissement ultérieur; et cette vue prend une certaine
+consistance en présence du fait, aujourd'hui avéré, que les fosses
+océaniques correspondent à des régions instables et sont le centre
+habituel des grands ébranlements sismiques.
+
+Quel que soit le mécanisme de la compensation, elle est réalisée avec
+une approximation remarquable. Non seulement la surface des mers
+s'écarte peu, au voisinage des côtes, de l'ellipsoïde de révolution,
+mais l'intensité de la pesanteur garde au milieu même de l'océan des
+valeurs tout à fait normales, au lieu d'être en déficit comme elle
+devrait l'être s'il y avait indépendance entre l'altitude et la densité
+de la croûte. Ce dernier résultat est fondé sur les recherches du Dr
+Hecker, qui est parvenu récemment à obtenir des mesures précises de la
+pesanteur en pleine mer[9]. On n'utilise point pour cela les
+observations du pendule, qui sont impraticables à bord des navires. On
+leur substitue l'observation simultanée du point d'ébullition de l'eau
+et de la colonne barométrique. La première lecture donne, en effet, pour
+la pression atmosphérique une valeur indépendante de l'attraction
+terrestre, au lieu que la seconde en est affectée, et, de leur
+comparaison, il est possible de déduire l'intensité de la pesanteur.
+
+[Note 9: _Helmert_, _Dr Heckers Bestimmung der Schwerkraft auf dem
+Atlantischen Ocean_. Berlin, 1902.]
+
+M. Helmert, qui a discuté les observations du Dr Hecker, est aussi
+l'auteur d'une méthode remarquable, dite _méthode de condensation_, pour
+réduire à un niveau uniforme les observations du pendule. Le principe de
+ses calculs est l'introduction d'une surface fictive S parallèle au
+géoïde et s'en écartant partout de 21km, de manière à laisser à
+l'extérieur toutes les fosses océaniques. On réduit les observations du
+pendule aux points correspondants de la surface S, suivant la verticale,
+d'après la connaissance que l'on possède de l'altitude et de la
+constitution géologique aux environs de chaque station. On évite ainsi
+les difficultés de calcul qui se présentent quand on prend pour surface
+de comparaison le géoïde, et qui tiennent au défaut de convergence des
+séries. M. Helmert trouve ainsi, en appelant ψ la latitude géographique,
+_l_ la longueur du pendule à secondes, _g_ l'accélération due à la
+pesanteur, ε l'aplatissement:
+
+_l_ = 0m,990918 (1 + 0,005310 sin² ψ),
+
+_g_ = 9m,7800 (1 + 0,005310 sin² ψ),
+
+ε = 1/(299,26 ± 1,26).
+
+On voit par ce dernier chiffre que la méthode suivie accroît la
+divergence entre les mesures géodésiques et les observations du pendule,
+mais établit un accord suffisant entre celles-ci et les inductions
+tirées de la mécanique céleste et des hypothèses de Clairaut.
+
+Enfin, des études récentes poursuivies par le service géodésique des
+États-Unis jettent du jour sur une question subsidiaire mais
+intéressante. Lorsque les montagnes voient se modifier, à la longue,
+leur forme et leur altitude, un mouvement partiel, dans le sens
+vertical, est réclamé pour le réajustement isostatique. Bien des failles
+ou ruptures semblent effectivement dues à cette cause; mais leur
+production est retardée par la cohésion des matériaux, et il subsistera
+des anomalies locales. Effectivement, les massifs montagneux étudiés en
+Amérique accusent chacun un déficit général de pesanteur, si l'on ne
+tient pas compte de leurs racines probables. Mais ce déficit n'atteint
+pas son maximum aux sommets les plus élevés, comme il devrait arriver si
+chaque montagne flottait isolément. Il faut considérer le massif dans
+son ensemble comme flottant, mais certains sommets sont dépourvus de
+racines propres, et soutenus en partie par la rigidité des parties
+voisines, sans que la surcharge ainsi imposée à la croûte puisse excéder
+la limite de sa résistance.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+LA STRUCTURE INTERNE D'APRÈS LES DONNÉES
+DE L'ASTRONOMIE ET DE LA GÉOLOGIE.
+
+
+Les _Principes de Philosophie_ de Descartes, publiés à Amsterdam en
+1644, renferment, au sujet de l'état intérieur du globe terrestre, la
+première indication qui n'ait pas un caractère de fiction poétique ou de
+légende religieuse. Descartes est un adhérent du système de Copernic. Il
+assimile notre globe à ceux que nous voyons flotter dans l'espace et
+dont plusieurs sont lumineux par eux-mêmes. La Terre, elle aussi, a dû
+traverser une période d'incandescence. Elle est un astre éteint,
+conservant dans son intérieur un feu central. La chaleur observée dans
+les mines, les éruptions volcaniques, les filons métallifères qui
+s'insinuent près de la surface, les dislocations mêmes de la croûte,
+sont pour Descartes autant d'indices de l'état igné de l'intérieur.
+
+Newton, sans être aussi explicite, se place au même point de vue. La
+forme sphéroïdale est, à ses yeux, la manifestation d'un état
+d'équilibre relatif. L'aplatissement polaire est commandé par les lois
+de l'hydrostatique. Pour la facilité du calcul, Newton part de
+l'hypothèse d'une Terre homogène, mais il ne doute pas que la densité
+n'aille en croissant vers le centre. Cela suppose que les éléments sont
+mobiles et que leur répartition s'est faite librement. Pour évaluer la
+densité moyenne du globe comparée à celle de l'eau, Newton ne dispose
+que de données bien incomplètes. Il l'estime finalement entre 5 et 6, ce
+que nous savons aujourd'hui être parfaitement exact.
+
+On doit à Bouguer d'avoir indiqué une méthode rationnelle pour arriver
+au même but. Si l'on compare les latitudes observées au nord et au sud
+d'une montagne isolée, on trouve une différence plus grande que celle
+qui répond au chemin parcouru, parce que l'attraction de la montagne
+dévie la verticale en deux sens opposés. De la déviation, on déduit le
+rapport des masses de la montagne et du globe terrestre. La densité de
+la montagne est connue par l'étude des roches qui la composent, son
+volume par l'observation de sa forme. On connaît, d'autre part, avec une
+approximation suffisante, le volume du globe terrestre; on peut donc
+calculer sa densité.
+
+Cette méthode ne comporte qu'une faible précision. La déviation observée
+est petite et la densité moyenne de la montagne ordinairement mal
+connue. Il y aurait peut-être une exception à faire en faveur de la
+détermination exécutée en 1880 par Mendenhall sur le Fusiyama. Ce volcan
+célèbre du Japon présente un cône très régulier de 3731m de hauteur, et
+sa densité moyenne, évaluée à 2,12, conduit au chiffre 5,77 pour celle
+du globe terrestre. Mais, si la théorie de l'isostase, appuyée, comme
+nous l'avons vu au chapitre précédent, par des faits nombreux, est
+exacte, toute excroissance un peu forte de l'écorce est l'indice d'une
+anomalie de la densité dans les couches profondes, et les bases du
+calcul deviennent ainsi très incertaines.
+
+La même objection s'applique aux conséquences que l'on est tenté de
+tirer de la diminution de la pesanteur observée sur les montagnes. Cette
+diminution est plus forte que si l'on supposait la montagne simplement
+ajoutée au géoïde, parce que tout massif saillant repose sur une base
+souterraine, formée elle-même de couches de faible densité. Mais,
+suivant l'étendue ou l'importance que l'on accorde à ces racines, on est
+conduit à des valeurs très différentes pour la densité moyenne du globe
+terrestre. Les expériences de Carlini sur le mont Cenis lui ont donné
+4,39, chiffre porté par les corrections de Schmidt à 4,84.
+
+Un troisième procédé, qui a l'avantage de s'appliquer dans les régions
+où la constitution de l'écorce peut être présumée normale, consiste à
+mesurer la variation de l'intensité de la pesanteur suivant la verticale
+quand on s'enfonce dans un puits de mine.
+
+Huygens avait suggéré cette expérience dès 1682, dans la pensée qu'il en
+résulterait un argument contre le principe de la gravitation universelle
+formulé trois ans auparavant par Newton. «Un corps porté au fond d'un
+puits ou dans quelque carrière ou mine profonde, dit-il, devrait perdre
+beaucoup de sa pesanteur. Mais on n'a pas trouvé, que je sache, qu'il en
+perde quoi que ce soit.»
+
+Huygens a raison, et encore partiellement, si l'on joint à la doctrine
+de l'attraction universelle l'hypothèse d'une Terre homogène. En ce cas
+l'intensité de l'attraction, quand on pénètre dans l'intérieur, varie
+comme la distance au centre. Il en est autrement si l'on suppose la
+Terre hétérogène et les matériaux les plus compacts rassemblés dans les
+couches profondes. Il se peut très bien alors que la gravitation
+s'accentue, et c'est en effet ce qui arrive, mais on ne doit point
+s'attendre à ce que la variation soit rapide. Ainsi dans l'hypothèse de
+Roche, choisie surtout en vue de rendre facilement intégrable l'équation
+de Clairaut, la pesanteur augmente jusqu'à une profondeur égale à 1/7 du
+rayon. Le maximum atteint surpasse de 1/20 la pesanteur à la surface.
+
+Dans cet ordre d'idées le travail expérimental qui semble mériter le
+plus de confiance est celui de M. de Sterneck. Des pendules ont été
+disposés à des profondeurs diverses dans un puits de mine à Przibram,
+jusqu'à 1000m au-dessous du sol. La pesanteur augmente d'une manière
+sensible. On en déduit le rapport ρ/Δ de la densité superficielle à la
+densité moyenne, mais la densité superficielle elle-même n'est pas
+connue avec la précision désirable. On a trouvé pour Δ des valeurs
+comprises entre 5,01 et 6,28.
+
+La moyenne de ces nombres s'accorde bien avec le résultat d'expériences
+physiques qui semblent plus susceptibles d'exactitude. Une petite masse
+métallique suspendue à un fil fin, sans torsion, prend une certaine
+position d'équilibre sous l'influence de l'attraction terrestre. On en
+approche une grosse sphère de métal: la position d'équilibre est
+modifiée. De l'étude des oscillations qui se produisent dans les deux
+cas autour de la position d'équilibre on déduit le rapport des
+attractions et, comme on connaît le rapport des distances, on peut
+calculer le rapport des masses.
+
+La première application de cette méthode a été faite par Cavendish en
+1797. Depuis l'expérience a été reprise avec une recherche de précision
+plus grande par divers physiciens, notamment par Cornu et Baille. On
+adopte généralement 5,6 comme densité moyenne conclue de ces recherches,
+sans pouvoir répondre de la décimale suivante.
+
+Quand on pénètre dans l'intérieur de la Terre, l'accroissement de
+température est encore plus aisé à constater que celui de la pesanteur.
+On ne peut naturellement lui assigner un taux régulier ni dans une
+couche superficielle de quelques mètres, soumise aux variations
+annuelles, ni dans les régions où abondent les émanations volcaniques et
+les sources thermales. Quand on se place en dehors de ces influences
+perturbatrices, on observe toujours un échauffement et l'on est conduit
+à définir un _degré géothermique_, c'est-à-dire le nombre de mètres dont
+il faut s'enfoncer dans le sol pour voir monter d'un degré le
+thermomètre centigrade.
+
+En moyenne le degré géothermique est de 40m mais il y a des anomalies
+locales et l'on peut citer des chiffres compris entre 86m et 15m. Les
+faibles valeurs (15m à 25m) se rencontrent surtout dans les mines de
+houille. Les surfaces isothermes se relèvent sous les montagnes, mais
+moins que le sol lui-même, et moins encore sous les massifs élevés,
+habituellement couverts de neige ou de glace. Le degré géothermique
+augmente quelque peu avec la profondeur, d'où la conséquence probable
+que la température tend vers une valeur à peu près constante et subit,
+quand on marche en sens contraire, l'influence réfrigérante du milieu
+ambiant.
+
+Divers savants ont tenté d'interpréter autrement une série d'expériences
+faites au Sperenberg, près de Berlin, et poussée jusqu'à 1260m de
+profondeur. La plus grande partie du sondage traversait une couche de
+sel gemme. Des températures observées, M. Dunker a conclu la formule
+
+T = 7°,10 + 0°,01299s-0°,000001258s²,
+
+où T est la température en degrés centigrades, s la profondeur en pieds.
+Si l'on appliquait cette formule sans restriction, l'on trouverait à
+1621m de la surface un maximum de 50°,9 et au centre de la Terre une
+température extrêmement basse. Sans aller jusque-là, Mohr, Cari Vogt ont
+émis l'opinion que les expériences du Sperenberg condamnaient la
+croyance au feu central. Mais cette conclusion n'est nullement fondée.
+Le coefficient du terme en s² est très incertain, et les observations
+seraient tout aussi bien représentées par une formule à quatre termes,
+où le coefficient du terme en s³ serait positif. L'existence même d'un
+maximum à 1621m, conclue par extrapolation, est nettement démentie par
+deux expériences plus récentes, dont les résultats sont résumés dans le
+Tableau suivant:
+
+ Plus grande Degré
+ profondeur Température géothermique
+Localité. atteinte extrême moyen
+Schladebach (Saxe prussienne) 1716m 56° 35m,7
+Paruschowitz (Haute-Silésie) 2003m 69°,3 34m
+
+Il n'y a donc pas de raison sérieuse pour douter que l'intérieur de
+notre globe soit très chaud. Si la température tend à croître plus
+lentement avec la profondeur, ce n'est pas qu'elle soit destinée à
+diminuer plus loin: cela manifeste seulement l'influence réfrigérante de
+l'espace externe.
+
+Thomson et Tait ont cherché à se rendre compte du mode de répartition
+des températures dans l'hypothèse de la fluidité totale. Une égalité
+approximative a dû se produire dans toute la masse. Les parties denses,
+accumulées au centre, sont mieux défendues du refroidissement. Mais,
+d'autre part, en devenant plus chaudes, elles perdent leur excès de
+densité et sont ramenées vers la surface. Il y a ainsi un brassage qui
+tend à rendre la température uniforme. Mais, dès qu'une croûte
+superficielle est formée, cette croûte est soustraite au mélange.
+Rayonnant vers les espaces célestes, elle emprunte de la chaleur aux
+couches inférieures et le refroidissement progresse ainsi vers le centre
+avec une extrême lenteur. Si l'on admet une température initiale de 4000
+degrés, on trouve après 100 millions d'années un degré géothermique
+croissant jusqu'à 30km de profondeur, puis en décroissance lente vers le
+centre.
+
+La valeur actuelle du degré géothermique semble indiquer que la
+solidification superficielle ne remonte pas si haut dans le passé.
+D'après Lord Kelvin il a dû s'écouler, depuis que la surface est devenue
+solide, 10 millions d'années au moins, 100 millions au plus. Le premier
+chiffre paraît plus voisin de la vérité que le second. Si la croûte
+était plus moderne, l'influence de la chaleur interne sur la température
+de la surface serait plus sensible. Si la croûte était plus ancienne,
+l'échauffement avec la profondeur serait plus lent.
+
+Même avec des limites aussi largement écartées, cette évaluation
+présente un grand intérêt, en ce qu'elle assigne une limite supérieure à
+la durée des phénomènes géologiques. Mais des objections sérieuses ont
+été faites à la théorie de Lord Kelvin. Elle suppose que, une fois la
+première croûte formée, la chaleur n'arrive plus à la surface que par
+conductibilité. Or les épanchements de lave, les émissions gazeuses, les
+sources thermales sont pour la chaleur interne des agents très actifs de
+déperdition, et devaient l'être encore plus quand l'écorce était mince.
+Les bases du calcul sont par suite très incertaines.
+
+Une fois que la croûte est devenue assez épaisse pour mettre obstacle
+aux épanchements venus de l'intérieur, le refroidissement de la surface
+suit une marche rapide à cause de la mauvaise conductibilité des roches.
+Dès à présent, pour le globe terrestre, on peut dire que la température
+superficielle est maintenue seulement par la radiation solaire et, dans
+une très faible mesure, par la chaleur interne. L'état final d'équilibre
+est subordonné à la composition de l'atmosphère et à sa capacité pour
+absorber les radiations obscures.
+
+_Impossibilité prétendue d'une écorce solide._--On a soutenu qu'à aucun
+moment une écorce solide n'avait pu se former. La plupart des roches
+augmentent un peu de densité quand elles passent à l'état solide. Elles
+ne peuvent donc pas, comme des blocs de glace, nager sur le liquide qui
+a formé les scories. Elles doivent plonger, s'accumuler, à ce que l'on
+suppose, vers le centre, de telle sorte que la solidification progresse
+lentement du centre à la surface.
+
+Cet argument est sans force, parce qu'il ne tient pas compte de la
+diversité des matériaux qui composent la Terre. Plusieurs minéraux,
+parmi ceux qui jouent un rôle important dans la composition du globe, se
+dilatent en se solidifiant, comme la glace. Le fer notamment est dans ce
+cas. Nous avons là déjà les éléments d'une croûte destinée à se
+maintenir. De plus les matériaux du globe fluide ne peuvent manquer de
+se superposer à peu près par ordre de densité décroissante. Les scories
+formées ne peuvent plonger sans rencontrer bientôt une couche de
+composition différente dont la densité surpasse la leur, et le mouvement
+de descente se trouve arrêté. C'est, en définitive, la couche
+superficielle qui se solidifie d'abord.
+
+_Impossibilité actuelle d'un noyau solide._--La marche régulière du
+degré géothermique rend très probable l'existence, dans l'intérieur du
+globe terrestre, d'une température capable de fondre tous les minéraux
+connus.
+
+Il se peut, d'autre part, que, pour certains de ces minéraux, la
+pression croissante soit un obstacle à la fusion. L'augmentation de la
+température avec la profondeur peut se ralentir. L'augmentation de la
+pression ne le peut pas. On trouve qu'elle doit atteindre, au centre de
+la Terre, 1700000 atmosphères dans l'hypothèse de l'homogénéité, 3
+millions d'atmosphères dans une hypothèse assez vraisemblable sur
+l'accroissement de la densité avec la profondeur.
+
+Sous de pareilles pressions, il est certain que tous les solides
+s'écrasent et se pulvérisent. Même l'acier le plus fin ne résiste guère
+au delà de 1000km. Il n'y a donc pas à compter sur la rigidité des
+matériaux pour maintenir à la Terre sa figure, pour s'opposer aux
+déformations que les forces extérieures tendent à produire.
+
+Cette tendance existe, les marées océaniques en fournissent la preuve.
+La Terre est défendue contre elle non par la ténacité de ces matériaux,
+mais par leur viscosité qui les rend insensibles aux sollicitations
+extérieures quand celles-ci changent fréquemment de sens.
+
+Les énormes pressions qui règnent à l'intérieur du globe ne permettent
+pas aux métaux ni à leurs composés de passer à l'état de fluides
+parfaits. Cela est particulièrement applicable aux substances qui, à
+l'inverse de la glace, se dilatent par la fusion. Le Dr Barus a fait à
+ce sujet des expériences intéressantes sur les roches qui, en fondant,
+deviennent pâteuses. Il a trouvé qu'un accroissement de 200atm par degré
+centigrade maintient la viscosité constante (KING and BARUS, _Amer.
+Journal of Science_, Vol. XLV, 1893).
+
+L'intérieur du globe terrestre, ne pouvant être ni rigide ni
+parfaitement fluide, affecte sans doute un état visqueux, impossible à
+réaliser dans nos laboratoires faute de pressions suffisantes et dans
+lequel les frottements intérieurs jouent un rôle très important, en
+raison du rapprochement des molécules.
+
+Des indications suggestives sont fournies à ce sujet par diverses
+recherches modernes. Le colonel Burrard, étudiant les variations de la
+pesanteur dans l'Inde, trouve que les anomalies de la densité cessent
+d'être sensibles vers 40km ou 50km de profondeur. Les énormes pressions
+qui règnent dans cette zone amèneraient les éléments chimiques les plus
+divers à un degré de densité presque uniforme, et l'on comprend ainsi
+que les métaux lourds puissent être injectés dans les filons jusque près
+de la surface, au lieu d'être relégués dans les couches lointaines.
+
+L'étude de la propagation des tremblements de terre, faite par le
+professeur Milne, lui a montré que les secousses sismiques se propagent
+par l'intérieur du globe plus rapidement que par l'écorce. C'est ainsi
+que l'ébranlement désastreux qui a détruit en 1905 la ville de
+San-Francisco est parvenu à Edimbourg en sept minutes. Les couches
+profondes transmettent donc les vibrations comme le ferait une matière
+très élastique, très dense, très homogène, ce qui ne veut pas dire
+qu'elles aient toutes les propriétés d'un métal à la température
+ordinaire.
+
+_Raisons mathématiques invoquées contre l'existence actuelle d'une
+écorce mince._--Le degré géothermique constaté semble devoir amener
+l'état liquide à 40km ou 50km de profondeur. L'écrasement des solides
+par la pression se produirait plus vite encore. La presque totalité de
+la matière du globe terrestre est donc dénuée de rigidité.
+
+Il se trouve cependant que la théorie du mouvement de la Terre autour de
+son centre de gravité, théorie développée par les géomètres en supposant
+la Terre rigide, donne une représentation satisfaisante des phénomènes
+de précession et de nutation, ainsi que de la grandeur des marées.
+
+Les mathématiciens qui ont fondé cette doctrine n'y ont point vu de
+difficulté. Ainsi Laplace dit: «Les phénomènes de la précession et de la
+nutation sont exactement les mêmes que si la mer formait une masse
+solide avec le sphéroïde qu'elle recouvre» (_Mécanique céleste_, Livre
+V). Poisson exprime la même opinion: «Les tremblements de terre, les
+explosions volcaniques, le souffle du vent contre les côtes, les
+frottements et la pression de la mer sur la partie solide du sphéroïde
+terrestre, répondant à des actions mutuelles des parties du système,
+n'influent pas sur la durée du jour.» (_Mécanique_, t. II, p. 461).
+
+Depuis, on a tenté de reprendre la théorie sans supposer au début la
+Terre solide, et les objections ont surgi. Ainsi Hopkins (_Philosophical
+Transactions_, 1839) trouve qu'une écorce dont l'épaisseur ne serait pas
+au moins le quart ou le cinquième du rayon devrait se gonfler et
+s'affaisser périodiquement, dans une mesure qui ne pourrait échapper à
+l'observation.
+
+Lord Kelvin (_Phil. Trans._, 1863) estime que, si la plus grande partie
+de la Terre n'était pas solide, les phénomènes de précession et de
+nutation auraient des périodes différentes de celles que l'on observe.
+De plus, les marées ne se manifesteraient pas, la même déformation
+s'imposant simultanément à l'eau de la mer et à l'écorce terrestre
+supposée mince.
+
+Dans un écrit ultérieur, Lord Kelvin abandonne l'argument tiré de la
+précession et de la nutation et ne retient que celui qui se fonde sur la
+théorie des marées.
+
+M. G.-H. Darwin (_Phil. Trans._, 1882) trouve qu'une écorce moins
+épaisse que le cinquième du rayon ou moins rigide que l'acier ne
+pourrait ni résister aux oscillations du fluide intérieur, ni supporter
+sans fléchir le poids des massifs montagneux. Le calcul lui indique
+aussi qu'un sphéroïde en majeure partie liquide serait sujet à une
+variation périodique dans la durée de rotation. Cette variation ne
+pourrait manquer de se répercuter en apparence sur la période des
+phénomènes astronomiques.
+
+Quel que soit le mérite mathématique de ces travaux, il est extrêmement
+probable que la manière dont on a introduit la viscosité du liquide
+interne dans les calculs n'est pas conforme à la réalité. Nous ne savons
+pas ce que peut être le frottement intérieur dans un liquide soumis à
+d'aussi fortes pressions. Déjà l'eau de la mer ne suit l'attraction du
+Soleil et de la Lune qu'avec une lenteur manifeste. C'est ainsi que
+l'heure de la haute mer présente, par rapport au passage de la Lune au
+méridien, un retard variable, mais qui atteint communément plusieurs
+heures. Ce retard ne peut manquer d'être encore plus grand dans le cas
+du fluide interne; et, comme les forces attractives changent de sens en
+peu d'heures, par suite du mouvement diurne, le fluide n'a plus le temps
+de se déformer ou de réagir sur l'écorce. Il ne fait qu'osciller très
+faiblement autour d'une figure d'équilibre moyenne ou subir une
+circulation régulière.
+
+De même la surcharge imposée par les montagnes cessera de paraître
+excessive si l'on introduit la notion de l'hétérogénéité du Globe
+terrestre. Il suffit d'admettre, comme Airy l'avait déjà indiqué, que
+les montagnes se prolongent, au-dessous du niveau moyen des plaines, par
+des racines moins denses que l'ensemble de la croûte. Elles sont alors
+soutenues à la manière des corps flottants, sans faire aucunement appel
+à la ténacité des parties voisines.
+
+
+_Arguments de fait en faveur de l'existence d'une écorce mince._--Une
+première présomption, à l'appui de la mobilité interne du Globe
+terrestre, résulte des petites variations constatées dans les latitudes
+géographiques. L'axe principal d'inertie, qui coïncide à peu près avec
+l'axe de rotation, n'est pas fixe à la surface du Globe, comme il
+devrait l'être si celui-ci était solide. D'après les travaux du Service
+international (_Bull. Astr._, t. XVIII, p. 280), l'amplitude de
+l'oscillation du pôle a atteint 0",20 de 1895 à 1897, elle est retombée
+à 0",13 en 1899, à 0",08 en 1900. Ces résultats sont fournis par
+l'ensemble des six stations distribuées sur le parallèle de 39°. Il y a
+une période annuelle, compliquée d'une période de 430 jours. Cette
+dernière a été découverte expérimentalement par M. Chandler, qui lui
+attribuait à l'origine une amplitude de 0",13. On a tenté sans succès
+d'expliquer ces déplacements par des transports de matériaux à la
+surface du Globe (érosion et charriage par les fleuves, dérive des
+glaces polaires, desséchements de mers intérieures). On pourrait plutôt
+en rendre compte par une variation de l'influence magnétique du Soleil,
+comme l'a proposé le Dr Halm, ou comme contre-coup d'une action
+météorologique. Ainsi un changement de pression représenté par 0m,008 de
+mercure correspondrait à une variation de 0m,10 du niveau de l'Océan. Si
+ce changement se produisait à la fois sur la dixième partie de la
+surface de la Terre, il pourrait en résulter un déplacement de 0",16
+dans la direction d'un axe principal d'inertie du Globe. Mais ni le
+baromètre, ni l'aiguille aimantée, ni l'activité solaire ne montrent la
+même périodicité que les latitudes.
+
+[Illustration: Fig. 20. Marche du pôle terrestre à la surface du Globe
+pendant un intervalle de cinq années, d'après les documents du Service
+international des Latitudes (_Astronomische Nachrichten_, nº 4017). La
+courbe est comprise à l'intérieur d'un carré de 0",50 ou 15m de côté.]
+
+Au contraire, la fluctuation des latitudes peut très bien être regardée
+comme une conséquence de la circulation du fluide interne, sans marées
+visibles. M. Volterra a démontré (_Acta Matematica_, 1899) que toute
+anomalie présentée par la rotation libre d'un corps peut être expliquée
+par des mouvements internes qui ne changent ni la forme, ni l'intensité
+de l'attraction à l'extérieur. La variation des latitudes est donc en
+faveur d'un état fluide ou tout au moins visqueux de l'intérieur du
+Globe, état compatible avec une circulation régulière. Il est beaucoup
+plus difficile d'en rendre compte si toute la masse du Globe est solide.
+
+La distribution des volcans sur tout le contour de l'Océan Pacifique,
+sur l'axe de l'Atlantique, sur la ligne des fosses méditerranéennes,
+l'ampleur et la généralité des éruptions, l'activité indéfinie de
+certains orifices, le retour simultané de l'effervescence, souvent
+constaté dans tous les volcans d'une même région, montrent que
+l'ensemble des volcans doit s'alimenter à un réservoir commun. Il est
+inadmissible d'installer, comme ont voulu le faire certains géologues,
+une poche de lave distincte sous chaque montagne éruptive.
+
+D'après cela, l'on doit conclure qu'à une distance relativement faible
+de la surface, les matières se présentent à l'état fluide, ou repassent
+facilement à l'état fluide dès qu'une communication est établie avec le
+dehors, de manière à permettre un abaissement de pression. Les
+infiltrations de la mer ou des eaux douces ne sont nullement nécessaires
+pour provoquer des éruptions. Celles-ci apparaissent sur toutes les
+grandes cassures de l'écorce terrestre, même au centre de l'Asie.
+
+L'ordre et la distribution des matériaux dans l'écorce terrestre font
+voir aussi qu'il existe, à une profondeur relativement faible, un
+réservoir commun où tous les éléments chimiques se rencontrent. Ils ont
+pu ainsi être accidentellement mélangés et amenés jusque près de la
+surface où cependant les éléments légers dominent toujours si l'on
+considère de grandes étendues.
+
+M. de Launay a montré (_Comptes rendus_, t. CXXXVIII, 14 mars 1904) que
+l'on peut assigner par des considérations géologiques l'ordre de
+superposition des éléments chimiques les plus répandus dans la Terre, à
+l'époque où elle a cessé d'être entièrement fluide. On est amené ainsi à
+diviser les corps simples en sept groupes, dont le premier est formé par
+l'hydrogène, le dernier par les métaux précieux et denses. Il se trouve
+que ces sept groupes se partagent aussi très nettement par la
+considération des poids atomiques qui vont en croissant avec la
+profondeur.
+
+La conclusion de M. de Launay est celle-ci: «Dans la fluidité première
+de notre planète, les éléments chimiques déjà constitués se sont placés
+à des distances du centre d'autant plus grandes que leur poids atomique
+était plus faible, comme si les atomes, absolument libres de toute
+affinité chimique à ces hautes températures, avaient uniquement et
+individuellement obéi, dans une sphère fluide en rotation, à
+l'attraction centrale combinée avec la force centrifuge.»
+
+Cette circonstance témoigne, non seulement de la fluidité primitive,
+mais d'une fluidité relativement récente. Il a fallu, en effet, que le
+mélange au moins accidentel de tous les éléments soit demeuré possible
+jusque près de la surface. Autrement les métaux denses, accumulés près
+du centre, auraient été séparés de nous par des cloisons solides et nous
+seraient demeurés à jamais inconnus.
+
+Nous verrons par la suite que l'étude de la surface de la Lune apporte
+aussi des arguments d'une grande valeur à l'appui de la doctrine de la
+fluidité interne.
+
+
+
+
+SECONDE PARTIE.
+
+LA LUNE.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+LA CONFIGURATION DE LA LUNE ÉTUDIÉE PAR LES MÉTHODES
+GRAPHIQUES ET MICROMÉTRIQUES.
+
+LES CARTES LUNAIRES.
+
+
+La Lune est, sans comparaison, de tous les corps célestes, celui qui
+s'approche le plus de la Terre. Sa surface nous apparaît avec une
+netteté et une permanence absolue, sans interposition d'enveloppes
+vaporeuses. La perception des détails n'y est limitée que par
+l'insuffisance de nos moyens optiques et par l'agitation de l'atmosphère
+terrestre. Notre satellite est donc l'intermédiaire indiqué pour passer
+de l'étude de la Terre à celle des autres planètes.
+
+Quand on regarde la Lune par une nuit claire, son éclat est trop vif
+pour un oeil accoutumé à l'obscurité. Les différences de teinte
+s'apprécient mal; on pourrait croire que l'astre est lumineux par
+lui-même. Il n'en est rien cependant, comme le montrent le phénomène des
+phases et celui de la lumière cendrée. La Lune n'est visible que par la
+lumière solaire qu'elle nous renvoie, et qui reste encore très sensible,
+après s'être diffusée une fois sur la Terre, une fois sur la Lune, et
+avoir traversé trois fois toute notre atmosphère.
+
+Les taches se voient mieux dans le jour, surtout un peu avant le lever
+ou un peu après le coucher du Soleil. Quand la Lune est près de
+l'horizon, son éclat ne diffère pas beaucoup de celui d'une montagne
+rocailleuse éloignée. C'est probablement une remarque de ce genre qui a
+conduit Thalès (cité par Théodoret) à penser que la Lune était formée de
+la même substance que la Terre. Démocrite ajoute que les taches doivent
+résulter de la présence de montagnes et de vallées. On peut, en effet,
+si l'on est doué d'une bonne vue, constater sans instruments des
+irrégularités sur la ligne de séparation de l'ombre et de la lumière,
+ligne pour laquelle nous adopterons désormais l'appellation abrégée de
+_terminateur_.
+
+Xénophane (cité par CICÉRON, _Questions académiques_, Livre IV) va plus
+loin. Son opinion est que la Lune est habitée, qu'il s'y trouve en grand
+nombre des montagnes et des villes. Une croyance anciennement répandue,
+rapportée par Plutarque et Achille Tatius, veut qu'il existe à
+l'intérieur de la Lune de vastes cavernes, avec une région peuplée.
+D'autres voient dans ce disque brillant un miroir qui nous réfléchit
+l'image de la Terre.
+
+Aristote attache peu d'importance à ces imaginations, que l'on a vu
+cependant reparaître jusque chez nos contemporains. Il conclut fort bien
+de la succession des phases que la Lune est une sphère exclusivement
+éclairée par le Soleil, de la persistance des taches que cette sphère
+nous présente toujours la même face. Il cite une occultation de Mars
+comme une preuve que cette planète est plus éloignée de nous que la
+Lune.
+
+On doit à Aristarque, qui vécut à Samos de 320 à 250 avant notre ère,
+une méthode correcte en théorie, bien que peu pratique, pour évaluer le
+rapport des distances de la Lune et du Soleil. Il note qu'au moment de
+la quadrature, la Lune doit former le sommet de l'angle droit dans un
+triangle rectangle dont les deux autres sommets sont occupés par le
+Soleil et la Terre. On peut mesurer l'angle dont la Terre est le sommet,
+et par suite construire un triangle semblable.
+
+Il faut ensuite, pour enregistrer un progrès notable, descendre jusqu'à
+l'époque moderne. Galilée paraît avoir eu le premier l'occasion
+d'examiner la Lune avec une lunette astronomique, construite de ses
+mains. Il acquit aussitôt la conviction de la nature montagneuse du sol.
+Ayant remarqué qu'au moment de la quadrature les sommets des montagnes
+peuvent rester éclairés jusqu'à une distance du terminateur estimée au
+vingtième du rayon, il aperçut dans cette circonstance un moyen de
+calculer la hauteur des montagnes lunaires. Les altitudes trouvées par
+lui (8km à 9km) sont notablement exagérées. De telles différences de
+niveau ne se rencontrent entre points voisins que près du pôle Sud, où
+la méthode de Galilée n'est pas applicable.
+
+[Illustration: Fig. 21. Distribution générale des teintes sur la Lune.
+(D'après l'ouvrage intitulé: _Voyage historique dans l'Amérique
+méridionale_, par Don GEORGE JUAN et DON ANTOINE DE ULLOA; Amsterdam,
+1752.)]
+
+Par des observations suivies, accompagnées de dessins, Galilée s'assura
+que la Lune ne tourne pas vers nous toujours exactement la même face.
+Des fuseaux se découvrent et se cachent alternativement sur les bords:
+leur largeur totale peut s'élever à 15° au maximum. Il y a une libration
+en longitude qui dépend surtout de la position dans l'orbite, une
+libration en latitude subordonnée principalement à la latitude de la
+Lune et une libration diurne, variant avec la distance au méridien.
+Galilée n'a reconnu que les deux dernières. Il a construit une Carte
+d'ensemble assez sommaire, où les positions des principaux objets sont
+fixées par simple estime.
+
+Vers la même époque, le P. Scheiner, professeur à Ingoldstadt et connu
+surtout par ses observations de taches solaires, exécuta de nombreux
+dessins de la Lune.
+
+Une Carte demeurée fort rare, mais d'une exécution tout à fait
+remarquable pour l'époque (1645), est celle de Langrenus, cosmographe du
+roi d'Espagne Philippe IV. Il distingue sur notre satellite trois sortes
+d'objets: les taches sombres, visibles à l'oeil nu, qu'il appelle des
+_mers_: nous y trouvons une Mer autrichienne, un Détroit catholique,
+etc. Les espaces brillants qui les séparent sont des _terres_, décorées
+de noms allégoriques: Terres de la Paix, de la Vertu, de la Justice.
+Nous y rencontrons enfin une multitude de bassins parfaitement
+circulaires, où des ombres se forment dès que le Soleil s'incline un peu
+sur l'horizon, ce qui indique une grande profondeur. Langrenus les place
+sous le patronage de diverses personnes, soit des savants illustres,
+soit des souverains. Mais ici la politique intervient trop visiblement,
+et c'est à elle qu'il faut s'en prendre si la nomenclature de Langrenus
+n'a pas été conservée. Son Philippe IV est devenu Copernic. Louis XIV,
+encore bien jeune, s'est vu remplacé par Alphonse, roi de Castille;
+Mazarin, qui figure comme satellite à côté d'Anne d'Autriche, a disparu
+des Cartes de la Lune, et le pape Innocent X a cédé la place à Ptolémée.
+Le mode de dessin des cirques indique qu'ils ont été vus, en général,
+éclairés par l'Ouest. Les positions et les grandeurs relatives sont à
+peu près aussi exactes qu'on peut l'attendre d'observations faites par
+simple estime, sans micromètre (_fig. 22_).
+
+Dans la légende placée en marge de sa Carte, Langrenus annonce qu'il
+tient en réserve une foule d'observations importantes et qu'il se
+propose de faire paraître un Atlas représentant 30 phases différentes.
+Il ne semble pas que ce projet ait été réalisé.
+
+[Illustration: Fig. 22. Carte lunaire de Langrenus (1645). (L'auteur a
+inscrit dans les angles de cette Carte un résumé des opinions des
+principaux philosophes anciens concernant la Lune.)]
+
+La même année un capucin autrichien, le P. de Rheita, publia un ouvrage
+mystique intitulé _Oculus Enoch et Eliæ_, où il réfute diverses opinions
+qui avaient cours à cette époque au sujet de la Lune. La carte jointe à
+ce livre ne marque pas un progrès en ce qui concerne le détail des
+cirques, mais s'attache à la ressemblance générale et à la gradation des
+teintes. Rheita porte son attention sur les bandes brillantes qui
+divergent de certains points du disque et en donne une explication
+optique, d'ailleurs des plus hasardées.
+
+Deux ans plus tard (1647) paraissait la _Sélénographie_ d'Hévélius, le
+célèbre astronome de Dantzick, appelé plus tard en France par Louis XIV.
+Sa Carte, qui attribue des noms à 250 objets environ, est plus complète
+que celle de Langrenus, mais certainement moins claire et moins
+expressive (_fig. 23_). Des dessins spéciaux sont consacrés aux
+formations les plus intéressantes. Les hauteurs sont calculées par le
+procédé de Galilée, mais avec plus de discernement et de précision.
+Hévélius constate l'existence de la libration en longitude et l'attribue
+à tort à ce que la Lune serait assujettie à présenter toujours la même
+face au centre de l'orbite, alors que la Terre en occupe non le centre,
+mais le foyer. Il tente de déterminer l'axe de rotation de la Lune, et
+trouve, par une approximation assez grossière, qu'il est perpendiculaire
+sur l'écliptique.
+
+Le P. Riccioli, que nous avons eu à citer à propos des mesures d'arc de
+méridien, a eu la bonne fortune de faire adopter une nomenclature
+entièrement nouvelle. Les noms des mers sont suggérés par l'influence
+présumée de la Lune sur la pluie, la température ou même l'hygiène
+publique. Nous voyons apparaître une mer de la Sérénité et un océan des
+Tempêtes, une mer des Crises et une mer des Vapeurs, une mer des Humeurs
+et un golfe de la Rosée. Les massifs saillants qui bordent les mers
+reçoivent les noms de montagnes terrestres: les Apennins, les Alpes, le
+Caucase, les Pyrénées. Pour les cirques, Riccioli donne avec raison aux
+astronomes éminents la préférence sur les hommes politiques que
+Langrenus avait fait figurer en première ligne. Il attribue les objets
+les plus marquants et les mieux isolés aux philosophes anciens, Platon,
+Aristote, Archimède, Ératosthène, Hipparque, Ptolémée. Parmi les
+modernes, Copernic, Tycho Brahé, Kepler, Gassendi sont les mieux
+partagés. Les amis ou les confrères de Riccioli n'ont pas davantage lieu
+de se plaindre. Restent les astronomes qui n'étaient pas dans les bonnes
+grâces de l'auteur ou qui avaient le malheur de n'être pas nés à cette
+époque. Ils trouveront les meilleures places prises, et devront se
+contenter de formations secondaires ou difficiles à identifier. Mais ce
+manque de justice distributive était à peu près inévitable. On ne
+pourrait plus guère apporter un changement radical à la nomenclature de
+Riccioli, quelque peu complétée par la suite, sans risquer de produire
+une grande confusion. En ce qui concerne le calcul des positions et des
+hauteurs, et généralement la topographie, la Carte de Riccioli, exécutée
+en collaboration avec Grimaldi, marque peu de progrès sur celles de
+Langrenus et d'Hévélius.
+
+[Illustration: Fig. 23. Carte lunaire d'Hévélius (1645). (Les deux
+cercles représentent les limites de la libration en latitude. On
+remarquera qu'il y a fort peu de détails nets dans les fuseaux rendus
+alternativement visibles par la libration.)]
+
+Il en est autrement des recherches de Newton, qui ouvrent dans plusieurs
+directions des voies essentiellement nouvelles. Dès 1676, dans une
+lettre à Mercator, il donne la vraie cause de la libration en longitude,
+résultant de l'excentricité de l'orbite lunaire, combinée avec
+l'uniformité du mouvement de rotation. Le livre des _Principes_, publié
+en 1687, emprunte au mouvement de la Lune les exemples les plus décisifs
+en faveur de la loi de la gravitation universelle. Newton y explique
+géométriquement la révolution des noeds de l'orbite en 18 ans 2/3 et la
+rattache à l'action perturbatrice du Soleil. Il rend compte aussi des
+principales inégalités en longitude, mais, comme Hévélius, croit que
+l'axe de rotation de la Lune est perpendiculaire à l'écliptique. Le fait
+que la Lune nous présente toujours la même face est pour lui un indice
+que le globe lunaire doit être allongé dans la direction de la Terre.
+Mais il n'y a aucune probabilité, en dehors de conditions initiales très
+particulières, pour que cet état de choses ait toujours été réalisé. On
+doit s'attendre à ce que notre satellite exécute des oscillations autour
+de cette position d'équilibre relatif. Sa vitesse de rotation n'est donc
+pas exactement uniforme, et la libration optique ou apparente, en
+longitude, doit être compliquée d'une libration réelle. L'importance de
+cette libration n'est pas indiquée par la théorie de Newton. Jusqu'à
+présent, il n'a pas été possible de la mettre en évidence par
+l'observation, non plus que l'allongement du globe lunaire vers la
+Terre. On n'a d'ailleurs pas constaté davantage un aplatissement suivant
+la ligne des pôles. Le méridien ne présente, par rapport à la forme
+circulaire, que des inégalités purement accidentelles. Cette
+circonstance était à prévoir d'après la théorie de Clairaut. Les limites
+φ/2 et 5φ/4 sont ici 600 fois plus petites environ que pour la Terre.
+Même dans l'hypothèse de l'homogénéité, qui serait la plus favorable, on
+n'entrevoit aucune chance de constater l'aplatissement.
+
+Peu d'années après la publication du livre des _Principes_, les lois
+exactes de la libration de la Lune étaient découvertes par Dominique
+Cassini (1693). Ces lois sont les suivantes:
+
+1° La Lune tourne autour d'un axe dont les pôles sont fixes à sa
+surface. Ce mouvement est uniforme; sa période est égale à une
+révolution sidérale de la Lune.
+
+2° L'axe de rotation est incliné d'un angle constant et différent de 90°
+sur l'écliptique.
+
+3° L'axe de l'écliptique, l'axe de rotation et l'axe de l'orbite sont
+constamment parallèles à un même plan.
+
+On notera que, si la première loi n'était pas rigoureuse, toutes les
+parties de la surface de la Lune deviendraient visibles à la longue. Ces
+règles étant admises, on peut prédire l'aspect du disque pour une époque
+quelconque et ramener toutes les configurations observées à un état de
+libration moyenne. On prend pour origine des latitudes l'équateur, pour
+origine des longitudes le méridien, fixe sur la surface de la Lune, qui
+jouit de la propriété de s'écarter de quantités égales de part et
+d'autre du centre apparent.
+
+Cassini avait publié antérieurement (1680) une Carte de la Lune plus
+complète que celle d'Hévélius. Il aurait pu, par l'application des lois
+qu'il avait posées, donner à cette Carte une base mathématique. Ce
+travail ne fut accompli que beaucoup plus tard par Tobie Mayer,
+astronome de Goettingue (1748). A la valeur 2° 30' donnée par Cassini
+pour l'inclinaison de l'équateur sur l'écliptique, il substitua la
+valeur beaucoup plus exacte 1° 29'. Le chiffre adopté aujourd'hui est 1°
+31'. La Carte de Tobie Mayer est la première où l'on se soit conformé à
+l'orientation apparente dans les lunettes.
+
+William Herschel porta son attention de 1777 à 1779 sur la topographie
+de la Lune. On lui doit une série de mesures de la hauteur des
+montagnes. Ses résultats sont bien plus faibles que ceux des
+observateurs qui l'ont précédé ou suivi. Selon lui, la hauteur des
+montagnes excéderait rarement 1000m. Il est probable que Herschel
+considérait comme la surface véritable de la Lune celle des plateaux qui
+séparent les cirques et qu'il évaluait la différence d'altitude entre le
+bourrelet des cirques et le plateau extérieur. On trouve des chiffres
+beaucoup plus forts quand on compare le rebord d'un cirque à la plaine
+intérieure, ou le fond d'une mer aux montagnes qui en forment la limite.
+
+Herschel a cru, à diverses reprises, apercevoir des volcans en activité
+dans la partie obscure de la Lune. Ailleurs, il considère comme très
+probable, sinon certain, que la Lune est habitée. Ni dans un cas ni dans
+l'autre, ses observations ou ses raisonnements ne sont présentés sous
+une forme qui entraîne la conviction.
+
+Le premier essai de topographie vraiment détaillée est dû à Schröter.
+Ses observations, commencées à Lilienthal en 1784, ont abouti à la
+publication de deux volumes de _Selenotopographische Fragmente_, parus
+en 1791 et 1802. Jamais avant lui on n'avait appliqué à ce genre de
+recherches des instruments aussi puissants. L'un de ses télescopes avait
+19 pouces d'ouverture. Schröter n'a point donné de Carte d'ensemble,
+mais une multitude de dessins partiels relatifs à des phases diverses.
+Dans ce travail, accompli avec beaucoup de persévérance, il eut
+l'occasion d'enrichir la nomenclature et de signaler de nombreux détails
+restés inaperçus avant lui. Son titre le mieux caractérisé est d'avoir
+inauguré une méthode nouvelle pour l'évaluation des hauteurs des
+montagnes. Elle repose sur la mesure micrométrique de l'ombre projetée,
+combinée avec le calcul de la hauteur du Soleil pour le point qui est
+l'origine de l'ombre. Ce procédé, plus précis que la mesure de la
+distance au terminateur, est applicable dans des cas moins limités.
+Toutefois il est encore fréquent qu'il tombe en défaut, et il ne fournit
+jamais que des différences entre le sommet d'une montagne et une plaine
+voisine.
+
+Schröter observa, non sans surprise, des divergences manifestes entre
+ses dessins d'une même région, effectués à des époques différentes. Dans
+un grand nombre de cas, il fut amené à conclure que des changements
+réels s'étaient accomplis sur notre satellite. Mais ces conclusions
+n'ont pas été acceptées par la généralité des astronomes. Ils estiment
+ou bien que Schröter n'a pas suffisamment tenu compte des apparences
+occasionnées par le changement des positions relatives de la Terre, du
+Soleil et de la Lune, ou bien, dans les cas de divergence certaine, que
+l'état ancien n'était pas établi par un ensemble suffisant de
+témoignages.
+
+Pour affirmer qu'il y a eu modification physique, il serait évidemment
+désirable d'avoir des Cartes lunaires établies par une méthode vraiment
+rigoureuse, c'est-à-dire reposant sur la triangulation d'un certain
+nombre de signaux bien choisis. Par des contrôles répétés, on peut
+assigner une limite supérieure à l'erreur possible d'un réseau
+géodésique; et, si l'un des sommets vient à se déplacer d'une quantité
+supérieure à cette limite, la Carte est un témoin irrécusable qui peut
+attester la réalité du déplacement. Quand le réseau est suffisamment
+serré, les déplacements du même ordre qui se produisent dans l'intérieur
+des mailles peuvent être établis avec une certitude équivalente. Les
+points du premier ordre de la Carte de France, par exemple, ne
+comportent que quelques décimètres d'erreur.
+
+Nous n'en sommes pas là pour la Lune: les positions sélénographiques y
+sont facilement en erreur de 30' près des bords, de 5' à 10' dans la
+partie centrale. Cela tient à deux causes: 1° l'incertitude des éléments
+de la libration, qui affecte le passage de la configuration apparente à
+la configuration moyenne; 2° l'absence d'objets géométriquement définis,
+analogues aux signaux artificiels des géodésiens. Nulle part nous
+n'observons de points lumineux invariablement liés à la surface; pas
+davantage d'arêtes vives, dont l'intersection soit définie
+indépendamment de l'éclairement solaire.
+
+Pour combler la première lacune, il suffit à la rigueur d'avoir un seul
+signal bien défini, et d'observer avec la persévérance nécessaire sa
+situation par rapport au centre apparent du disque. Arago, Bouvard et
+Nicollet ont fait dans ce but, de 1806 à 1818, d'importantes séries de
+mesures micrométriques. L'objet choisi était le pic central du cirque
+Manilius. Ce choix n'était pas le plus heureux qu'on pût faire. Le
+sommet de ce pic est arrondi, peut-être multiple, et il est probable que
+ce n'est pas toujours le même point que l'on adopte pour sommet quand
+l'éclairement change. Depuis, Schlüter, Wichmann, M. Franz ont exécuté
+avec l'héliomètre des séries analogues en prenant pour point fondamental
+le centre du petit cratère Moesting A, bien circulaire et très net. On
+ne doit pas se flatter cependant que l'appréciation du centre soit tout
+à fait indépendante de la phase, et l'on peut regretter aussi qu'aucune
+de ces séries de mesures n'embrasse un intervalle équivalent à la moitié
+de la révolution des noeuds de la Lune. Jusqu'ici, ces opérations
+confirment l'exactitude des lois de Cassini et n'indiquent aucune
+libration réelle venant s'ajouter à la libration optique. Elles
+permettent de regarder l'origine des coordonnées lunaires comme fixée à
+la surface du globe avec une approximation de quelques secondes d'arc.
+(On se rappellera que l'arc de 1" équivaut à peu près à 2km.) Il est
+probable que cette incertitude sera bientôt restreinte, dans une
+proportion notable, par l'emploi des documents photographiques. MM.
+Franz, Hayn, Saunder ont entrepris dans ce but des travaux qui ne sont
+pas encore complètement publiés. Quant à présent, la base de la
+Sélénographie mathématique est encore la triangulation exécutée en 1824
+par Lohrmann, complétée de 1830 à 1837 par Beer et Mädler. Ces deux
+derniers auteurs ont donné une Carte complète à l'échelle de 1m environ
+pour le diamètre de la Lune, avec une description topographique très
+soignée. Chaque fois qu'ils se sont trouvés en désaccord avec leurs
+prédécesseurs, ils ont examiné les origines du conflit, et toujours ils
+sont arrivés à la conclusion que les anciens documents devaient être
+tenus pour suspects et que la réalité du changement présumé était fort
+douteuse.
+
+La seule opération graphique, étendue à l'ensemble de la Lune, qui ait
+marqué un progrès sur l'ouvrage de Beer et Mädler, est la Carte de J.
+Schmidt, directeur de l'Observatoire d'Athènes. Cette Carte, reposant
+sur des observations faites de 1848 à 1874 et dressée à l'échelle de
+1m,80 pour le diamètre lunaire, est sans rivale pour la clarté du dessin
+et l'abondance des détails. On doit reconnaître toutefois qu'elle a
+souvent le caractère d'une interprétation discutable et ne peut
+prétendre à la ressemblance, puisqu'elle ne se rapporte à aucun
+éclairement déterminé. Les inclinaisons du sol, les teintes des objets,
+leur importance relative seront très souvent mal appréciées à
+l'inspection de la Carte seule (_fig. 24_).
+
+En l'absence d'ombres, de cotes ou de lignes de niveau, on ne peut
+évidemment espérer donner une idée correcte du relief. De même que
+Mädler, Schmidt s'est servi de hachures, mais sans pouvoir les établir
+dans une relation déterminée avec la pente. On a tenté de sortir de
+cette difficulté par une autre voie. Il est possible de construire par
+tâtonnements un modèle en plâtre qui, sous diverses incidences de
+lumière, donne la même série d'apparences qu'un paysage lunaire dans les
+phases successives. Cette méthode laborieuse a été appliquée par Nasmyth
+et Carpenter. Elle donne des images très nettes, très expressives, mais
+qui ne portent pas leur contrôle avec elles et qui, par suite, ne
+doivent être consultées qu'avec une certaine défiance. Elles ne
+sauraient remplacer l'ensemble des dessins qui ont servi à les
+construire, car elles font intervenir certaines propriétés physiques de
+la substance employée, et, dans une plus large mesure, la personnalité
+de l'opérateur. On peut encore espérer qu'un dessinateur consciencieux
+ne figurera rien dont il ne soit sûr. Le mouleur le plus habile
+introduira fatalement des détails qui n'existent pas.
+
+[Illustration: Fig. 24. Fragment de la Carte lunaire de Schmidt. (Le
+plus grand cirque figuré ici est Archimède; au-dessus se déploie en
+éventail le massif des Apennins.--Comparer avec la représentation
+photographique de la même région, _fig. 36._)]
+
+En dehors de ces travaux d'ensemble, de nombreux observateurs se sont
+livrés à des études topographiques de détail. Mais on doit avouer que
+presque toujours leurs dessins supportent, moins bien que la Carte de
+Schmidt, la comparaison avec les photographies modernes. Il semble qu'à
+la longue le désir de montrer tout ce qui peut se voir l'emporte
+toujours sur le scrupule de ne figurer que ce que l'on a vu avec
+certitude. Malgré tout le labeur et l'habileté dépensés dans cette
+direction, il est ordinairement impossible de réconcilier ensemble les
+dessins de source différente et l'on arrive à la conviction que des
+changements apparents considérables peuvent se manifester sans qu'il y
+ait lieu de conclure à des variations réelles. De plus, la
+représentation graphique d'un site un peu complexe ne se rapporte jamais
+à une phase bien définie, car le temps nécessaire à l'exécution suffit
+pour faire varier la place et l'étendue des ombres.
+
+Déjà Riccioli avait été amené à penser qu'aucune altération permanente
+ne se produit plus à la surface de la Lune, que celle-ci est totalement
+aride et inhabitable.
+
+Hévélius et Herschel inclinent à l'opinion contraire. Cassini cite des
+exemples de nuages et de points lumineux temporaires.
+
+Schröter et Gruithuisen, astronome de Münich, relèvent nombre d'objets
+facilement visibles, omis sur les Cartes anciennes. Ils croient pouvoir
+en inférer que ces objets sont des formations modernes.
+
+Beer et Mädler repoussent cette conclusion. L'enquête à laquelle ils se
+sont livrés, dans presque tous les cas signalés, leur a montré que les
+sélénographes du XVIIe siècle n'ont poussé assez loin ni l'exactitude
+générale, ni le souci du détail. Deux documents de cette époque ne
+s'accordent pas mieux entre eux qu'avec les documents modernes. En
+somme, la permanence est plus probable, sauf deux ou trois points où le
+doute reste permis. Mais Beer et Mädler, par le caractère uniforme et
+compréhensif de leur travail, donnent une base plus solide aux
+discussions futures. Aucun objet net et étendu n'a pu leur échapper, pas
+plus qu'aux photographies modernes.
+
+Parmi les points signalés par Schröter, comme offrant une apparence
+fugitive et changeante, se trouvent deux petits cirques voisins,
+perceptibles sans difficulté dans les petits instruments. Ces deux
+orifices, connus aujourd'hui sous les noms de _Messier_ et _Messier A_,
+se trouvent dans la mer de la Fécondité. Du côté de l'Est s'en échappe
+une double traînée lumineuse, rectiligne, qui simule fort bien une queue
+de comète (_fig. 28_ et _29_).
+
+Beer et Mädler, désireux de contrôler l'observation de Schröter,
+reviennent sur Messier chaque fois qu'ils en rencontrent l'occasion. Ce
+qui les frappe surtout, c'est la ressemblance absolue, on pourrait dire
+l'identité d'aspect des deux cirques. Voici, sur ce sujet, leurs propres
+paroles: «Près de ce cirque d'éclat 7°, de 16km de diamètre, se trouve à
+l'Est un cirque entièrement semblable sous tous les rapports. Diamètre,
+forme, hauteur et profondeur, teinte de l'intérieur, même la position de
+quelques sommets sur le rempart, tout s'accorde de telle façon qu'il
+doit y avoir là un jeu bien singulier du hasard ou l'intervention de
+quelque loi encore inconnue de la nature.... Messier est probablement
+cet objet que Schröter (Part. II, § 688) incline à considérer comme une
+apparition lumineuse accidentelle. Nous pouvons assurer que, depuis
+1829, dans plus de trois cents occasions, aussi souvent que cette région
+était bien visible, nous l'avons toujours vue telle que nous l'avons
+décrite, alors qu'avec une apparence aussi précise, même le plus léger
+changement de grandeur de forme ou de teinte aurait dû se faire
+remarquer, et que l'observation de Schröter nous engageait à étudier
+attentivement cette localité.»
+
+Bientôt après, en 1842, Gruithuisen nota que les deux cirques ne
+paraissaient plus égaux. Webb répéta l'observation en 1855 et en fit
+ressortir toute l'importance. Cette inégalité, qui avait pu échapper si
+longtemps à l'attention d'observateurs habiles et persévérants, était
+devenue très apparente dans une médiocre lunette. Il est aujourd'hui
+facile de l'enregistrer par la Photographie. Sous un éclairement
+oblique, Messier se montre toujours plus petit et moins net que Messier
+A, le premier étant aplati dans le sens du méridien, le second plus
+développé en latitude. C'est seulement pendant quelques jours chaque
+mois que les deux cirques, sous un éclairement presque normal,
+apparaissent comme deux taches lumineuses égales. Il est contraire à
+toute vraisemblance que Beer et Mädler aient limité leur examen à cette
+courte période notoirement défavorable pour l'appréciation des formes.
+Il y a donc lieu de conclure qu'il s'est produit un changement
+intrinsèque et définitif, mais nous ne voyons pas de raison suffisante
+pour admettre, avec M. W.-H. Pickering, qu'il y a variation périodique.
+Ces deux cirques sont, comme beaucoup d'autres, enveloppés chacun d'une
+auréole claire, à peu près circulaire. Ces auréoles échappent souvent à
+la vue, soit parce qu'elles ne forment pas un contraste suffisant avec
+un fond déjà très lumineux, soit parce que leur teinte propre ne se
+développe pas dans un éclairement déjà très oblique. Près du lever ou du
+coucher du Soleil, c'est le relief du bourrelet qui détermine l'étendue
+apparente du cirque. Quand le Soleil approche du méridien, on ne voit
+plus que l'auréole, et c'est par elle que l'on apprécie l'importance de
+la formation. Les deux orifices de Messier sont inégaux, les deux
+auréoles sont égales: de là la diversité des jugements.
+
+Nous renverrons aux Ouvrages spéciaux pour la discussion des cas
+analogues. Celui que nous avons choisi comme exemple est le plus
+frappant, parce que, dans aucun autre, la différence entre l'état
+initial et l'état actuel n'est attestée par autant de témoignages
+concordants. Si réellement des changements de cet ordre se produisent
+encore, ils ne peuvent manquer d'être mis en lumière un jour ou l'autre
+par la comparaison des documents photographiques. Désormais, c'est à
+cette nouvelle source d'informations que nous aurons recours; mais, pour
+l'interpréter plus sûrement, il sera utile que nous empruntions à la
+Mécanique céleste et à la Physique quelques données sur les derniers
+états que notre satellite a traversés avant de parvenir à sa
+configuration actuelle et sur les forces qui peuvent régner à sa
+surface.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+LA GENÈSE DU GLOBE LUNAIRE ET LES CONDITIONS PHYSIQUES
+A SA SURFACE.
+
+
+On connaît la conception séduisante par laquelle Laplace a tenté de
+résumer dans ses grandes lignes la formation du système solaire.
+Présentée par l'illustre auteur, «avec la défiance que doit inspirer
+tout ce qui n'est pas un résultat de l'observation ou du calcul»,
+l'hypothèse nébulaire prend plus de précision et de consistance à mesure
+que l'on considère des époques plus rapprochées de la nôtre, des états
+plus voisins de l'état actuel. Elle est capable, en particulier, de
+fournir des indications précieuses si on l'applique au système restreint
+formé par la Terre et la Lune, et dans lequel le Soleil intervient comme
+agent de perturbation.
+
+L'état primitif nous est absolument inconnu et celui dont Laplace est
+parti ne représente pas même ici une approximation vraisemblable. La
+marche rationnelle serait donc la suivante: partir de l'état actuel,
+introduire comme fonctions du temps les principaux éléments du système,
+volumes, densités, durées de rotation et de révolution; former les
+équations différentielles dont ces fonctions dépendent; les intégrer au
+moins approximativement; dans les intégrales, donner au temps des
+valeurs positives ou négatives, suivant que l'on veut prévoir l'avenir
+ou reconstituer le passé.
+
+Ce programme, pris à la lettre, dépasse encore les ressources de
+l'Analyse. Il faut le modifier en partant d'un état fictif, aussi voisin
+que possible de l'état actuel, mais choisi de manière à faciliter le
+calcul. On peut espérer obtenir ainsi au moins un aperçu de la manière
+dont les choses se sont passées. La tentative la plus heureuse qui ait
+été faite dans ce sens est celle de M. G.-H. Darwin, dont les Mémoires
+ont paru dans les _Philosophical Transactions_. Nous allons essayer de
+résumer ici les conclusions du plus important[10].
+
+[Note 10: G.-H. DARWIN, _On the precession of a viscous spheroïd and on
+the remote history of the Earth_ (_Phil. Trans._, vol. CLXX, 1879).]
+
+M. Darwin suppose la Terre et la Lune encore fluides et homogènes, la
+viscosité constante, le plan de l'orbite lunaire en coïncidence avec le
+plan de l'écliptique. Les autres éléments, partant de leurs valeurs
+actuelles, vont varier, et la principale cause de cette variation sera
+le frottement des marées.
+
+[Illustration: Fig. 25.]
+
+On comprend sans peine l'origine de ce frottement (_fig. 25_). Si une
+planète P tourne dans le sens direct, en présence d'un autre corps C,
+l'attraction de ce corps va provoquer la formation d'un bourrelet
+saillant _b_, situé du côté de C. Le mouvement diurne, supposé plus
+rapide que le mouvement de révolution, emporte ce bourrelet vers l'Est,
+mais l'attraction du corps C tend à le ramener sur la ligne PC. Le
+bourrelet liquide est donc constamment traîné sur la planète et agit
+comme un frein pour éteindre la vitesse de rotation. L'action continue
+dans le même sens tant que la durée de la révolution sidérale (que l'on
+peut appeler _mois_) surpasse celle de la rotation diurne (que l'on peut
+appeler _jour_). L'action s'arrête, en même temps que les marées, quand
+le mois est devenu égal au jour, et la planète P prend, d'une façon
+permanente, une forme allongée dans la direction PC.
+
+Ainsi l'action de la Terre a réalisé pour la Lune cette égalité,
+enfermée dans la première loi de Cassini. On peut se demander pourquoi
+l'effet correspondant ne s'est pas produit pour la Terre, et pourquoi
+notre jour sidéral n'est pas devenu égal à la révolution sidérale de la
+Lune. Mais il est facile de voir qu'entre notre globe et son satellite
+la partie était loin d'être égale. La Terre, plus volumineuse, provoque
+sur la Lune des marées bien plus fortes. Le frein mis en jeu, agissant
+sur une masse moindre, est plus efficace. La Terre agit 12000 fois plus
+vite pour ralentir la rotation de la Lune que la Lune pour ralentir la
+rotation de la Terre.
+
+Ce phénomène a des répercussions qui n'apparaissent pas à première vue,
+mais dont le calcul démontre la nécessité. L'énergie cinétique disparue
+dans le ralentissement de la rotation de la planète P doit
+inévitablement se retrouver quelque part. Il y a, en effet, échauffement
+de la planète P, ou atténuation du refroidissement si celle-ci rayonne
+vers l'espace. Mais ce n'est pas tout: le bourrelet _b_ attirant la
+planète C du côté où déjà elle tend à se mouvoir, augmente sa vitesse
+linéaire et la fait sortir de son orbite relative. A cette augmentation
+de distance correspond un ralentissement dans le mouvement angulaire. En
+somme, si nous considérons l'effet des marées terrestres, il y a
+transport d'énergie cinétique du mouvement diurne de la Terre au
+mouvement orbital de la Lune.
+
+A côté de cette répercussion réelle, il peut s'en produire une autre qui
+n'est qu'apparente. Nos procédés de mesure du temps sont fondés sur la
+constance présumée du jour sidéral. Si la rotation de la Terre se
+ralentit, le jour sidéral s'allonge. Les phénomènes mesurés avec cette
+unité deviennent en apparence plus rapides. C'est le cas pour le
+mouvement angulaire de la Lune qui subirait une accélération apparente
+supérieure, comme M. Darwin le démontre, à son ralentissement réel.
+
+Ces résultats subsistent pour toutes les hypothèses vraisemblables sur
+la viscosité. Si l'on supposait, au contraire, la masse de la Terre
+solide et parfaitement élastique, on trouverait pour le moyen mouvement
+de la Lune une accélération réelle de 3",5 et pour le jour sidéral une
+durée presque invariable.
+
+Les conclusions de M. Darwin sont résumées dans le Tableau suivant, qui
+nous retrace à grands traits, pour une période de 56 millions d'années
+en remontant dans le passé, l'histoire de la Terre et de son satellite:
+
+Colonnes:
+A: Temps (--t) en années.
+B: Jour sidéral en heures de temps moyen.
+C: Révolution sidérale en jours moyens.
+D: Obliquité de l'écliptique.
+E: Inverse de l'ellipticité.
+F: Distance de la Terre à la Lune en rayons terrestres.
+G: Chaleur engendrés en degrés Farenheit.
+
+ États A B C D E F G
+ h m j ° ' °
+État initial 0 23.56 27.32 23.28 232 60,4 0
+I 46 300 000 15.30 18.62 20.40 96 46,8 225
+II 56 600 000 9.55 8.17 17.20 40 27,0 760
+III 56 800 000 7.50 3.59 15.30 25 15,6 1300
+IV 56 810 000 6.45 1.58 14.25 18 9,0 1760
+
+On voit qu'une transformation très profonde s'accomplit dans un temps
+relativement court à partir de l'époque _t_ = -56 600 000. En remontant
+vers cette époque, on assiste à une diminution de plus en plus rapide du
+jour, du mois et de l'obliquité. Cela tient à ce que, la Lune se
+rapprochant de la Terre, la force retardatrice des marées augmente
+énormément. Il est vrai qu'avec une rotation plus rapide la production
+des marées serait plus fortement entravée par le frottement intérieur,
+ce qui fait, jusqu'à un certain point, compensation.
+
+En prolongeant ce Tableau, on arriverait à l'époque où la Terre et la
+Lune étaient confondues ensemble. La méthode de calcul de M. Darwin ne
+peut plus servir de guide dans le détail, lorsqu'on approche de cette
+limite. Toutefois le principe de la conservation des aires montre que,
+au moment où la Lune s'est séparée de la Terre, le mois et le jour
+avaient pour valeur commune 5h 36m. La séparation a pu être provoquée
+par l'action des marées solaires combinées avec la force centrifuge. On
+peut imaginer des circonstances où ces marées auraient acquis une très
+grande intensité, par exemple si la marée solaire semi-diurne avait à
+peu près même période que l'oscillation libre du sphéroïde. Ce ne serait
+pas alors un anneau qui se détacherait, mais une excroissance. Sa
+séparation serait accompagnée d'une rupture d'équilibre et de
+fluctuations violentes. La mise en liberté d'un anneau complet serait
+plus conforme à l'esprit général de l'hypothèse de Laplace, mais le
+passage de cet anneau à un satellite unique soulève, de l'aveu de tous
+les géomètres qui se sont occupés de la question, de très grandes
+difficultés mécaniques.
+
+Si l'on considère la Lune comme rassemblée en un globe unique aussitôt
+après sa séparation (c'est l'hypothèse que préfère M. Darwin), le mois
+augmente dès le début un peu plus vite que le jour, et l'influence
+réciproque des marées intervient pour allonger l'un et l'autre, tout en
+éloignant la Lune de la Terre. La chaleur développée par le passage de
+la Terre de la durée de rotation primitive (5h 36m) à la durée de
+rotation actuelle (23h 56m) suffirait, si elle était appliquée d'un seul
+coup, pour élever la température de la Terre de 3000° Farenheit. Mais il
+va de soi que la plus grande partie de cette chaleur a dû se dissiper
+dans l'espace.
+
+Peut-on supposer qu'une partie de l'évolution qui vient d'être décrite
+rentre dans les temps géologiques? Cela est possible si l'on admet avec
+M. Darwin qu'un globe visqueux, même recouvert d'une croûte mince, est
+susceptible d'éprouver des marées à courte période comme si la fluidité
+était parfaite. L'alternance plus rapide des jours et des nuits devait
+donner plus d'énergie aux vents, aux courants marins, aux cyclones,
+accélérer le travail des eaux à la surface. Cela est conforme à ce que
+nous savons des transformations de l'époque quaternaire, où les cours
+d'eau, plus volumineux qu'aujourd'hui, travaillaient plus efficacement
+au creusement de leurs vallées.
+
+Le frottement des marées a cessé de se produire pour la Lune par suite
+de l'égalité établie entre la durée de rotation et la durée de
+révolution. Mais il doit être encore sensible pour la Terre. Cette
+action retardatrice peut rendre compte, pour une part, de l'accélération
+séculaire apparente du mouvement de la Lune en longitude. Comme elle
+agit surtout sur l'équateur terrestre, elle tend à produire sur notre
+globe une sorte de torsion, avec plissement superficiel. M. Darwin a
+cherché à prévoir dans un second Mémoire (_Phil. Trans._, Vol. CLXX,
+1879) la forme théorique de ces plis. Le dessin donné n'a pas une
+relation bien apparente avec la figure des continents ni avec le tracé
+des chaînes de montagnes.
+
+
+_De la forme de la Lune._--La rotation de la Lune sur elle-même est
+lente; la force centrifuge à l'équateur n'est qu'une fraction
+insignifiante de la pesanteur. Si donc la Lune n'était pas en présence
+de la Terre, elle pourrait, étant considérée comme une masse fluide et
+homogène, être en équilibre sous la forme d'un ellipsoïde de révolution
+très peu aplati.
+
+Mais l'attraction de la Terre à la surface de la Lune n'est pas
+insensible par rapport à celle de la Lune elle-même; d'où
+l'impossibilité que le globe lunaire soit de révolution. Quand les
+durées de rotation et de révolution sont devenues égales, le bourrelet
+des marées prend sur la Lune une position fixe; il est constamment
+orienté vers la Terre, avec une oscillation limitée correspondant à la
+libration en longitude. Du jour où la solidification complète
+intervient, nous devons avoir une figure ovoïde, l'allongement le plus
+prononcé ayant lieu dans la direction de notre globe.
+
+Le problème, considéré dans toute sa généralité, est d'un traitement
+mathématique trop pénible. On le réduit, pour la facilité du calcul, aux
+termes suivants (TISSERAND, _Mécanique céleste_, t. II, p. 110):
+
+_Trouver la figure d'équilibre d'une masse fluide, homogène, animée d'un
+mouvement de rotation uniforme autour d'un axe fixe_ O_x passant par son
+centre de gravité_ O. _Toutes les molécules de la masse fluide
+s'attirent mutuellement suivant la loi de Newton et sont soumises en
+outre à l'attraction d'un centre éloigné_ C _situé dans le plan de
+l'équateur. On suppose qu'en vertu de celle dernière force le point_ O
+_décrit un cercle ayant son centre en_ C _et que la durée de la
+révolution est égale à celle de la rotation de la masse fluide autour de
+_ O_x._
+
+
+La question étant ainsi précisée, on trouve comme figure d'équilibre un
+ellipsoïde à trois axes inégaux. L'axe de rotation est le plus petit;
+l'axe dirigé vers la Terre est le plus grand. L'aplatissement de la
+section orientée vers la Terre est quatre fois plus grand que celui de
+la section perpendiculaire. Ces aplatissements sont d'ailleurs faibles,
+respectivement égaux à 375/(10<exp>7) et 94/(10<exp>7). La différence des
+rayons extrêmes pourrait aller à 60m. C'est dire qu'il y a peu d'espoir
+de la mettre en évidence par des mesures micrométriques.
+
+Il est probable que ces résultats seraient peu modifiés si l'on
+supposait la Lune hétérogène, avec densité croissante de la surface au
+centre. La densité moyenne de la Lune surpasse à peine 3, et il est à
+croire, par suite, qu'elle est plus homogène que la Terre: ses matériaux
+ont dû être empruntés aux couches superficielles et peu denses de notre
+globe.
+
+
+_Indications fournies par la théorie de la libration._--On peut former
+les équations du mouvement de la Lune autour de son centre de gravité en
+ayant égard à l'attraction mutuelle de ses diverses parties et à
+l'attraction de la Terre. L'action perturbatrice du Soleil a peu
+d'importance.
+
+De ce que les pôles se déplacent peu à la surface, il résulte que l'axe
+de rotation reste voisin de l'un des axes principaux d'inertie. Par
+suite un autre axe principal d'inertie fait constamment un axe très
+petit avec le rayon vecteur mené du centre de la Lune à la position
+moyenne de la Terre.
+
+Le calcul montre que les deux principales lois de Cassini (constance de
+l'inclinaison de l'axe de rotation sur l'écliptique, coïncidence des
+noeuds de l'équateur et de l'orbite sur l'écliptique) sont liées
+ensemble. Chacune peut être regardée comme la conséquence de l'autre.
+
+La fixité de l'axe de rotation dans l'intérieur de la Lune n'a pas un
+caractère nécessaire. Elle dépend des conditions initiales. D'après
+Poisson, l'axe de rotation décrit à l'intérieur de la Lune un cône de
+révolution. D'après un calcul plus exact, dû à Charles Simon, l'axe de
+rotation oscille dans un plan principal. En pratique, la distinction n'a
+pas beaucoup d'importance. Les excursions de l'axe de rotation sont
+certainement périodiques et toujours petites. Jusqu'à présent
+l'observation ne les a pas mises en évidence.
+
+
+_Désaccord entre la théorie de l'équilibre d'une masse fluide homogène
+et la théorie de la libration._--La première théorie donne, comme nous
+l'avons vu, pour l'aplatissement de la section principale la plus
+déformée 375 x (10<exp>7). La théorie de la libration donne pour
+l'aplatissement de cette même section (toujours dans l'hypothèse de
+l'homogénéité) 614 x (10<exp>-6), valeur seize fois plus forte.
+
+On ne doit pas se flatter de rétablir l'accord en tenant compte de ce
+que la Lune n'est pas homogène. La discordance devient encore plus
+grande si l'on suppose, comme il est naturel, que la densité croisse de
+la surface au centre.
+
+On doit en conclure que la figure actuelle de la Lune ne répond pas aux
+conditions d'équilibre d'une masse fluide. Notre satellite a dû se
+déformer d'une manière sensible depuis que sa surface s'est solidifiée,
+et cette déformation s'est répercutée sur les constantes de la
+libration.
+
+
+_De l'allongement actuel de la Lune vers la Terre._--Hansen et J.
+Herschel ont admis que la Lune, en raison de sa constitution hétérogène,
+pouvait présenter un allongement vers la Terre, supérieur même à celui
+qu'indique la théorie de la libration, et qui comporte une différence de
+1km entre les rayons extrêmes.
+
+Ils ont aussi considéré comme possible une dissymétrie extérieure entre
+les deux hémisphères, dissymétrie compensée par la distribution des
+masses intérieures de manière à respecter l'isostase. Si l'hémisphère
+qui nous fait face est beaucoup plus renflé que l'autre, il forme une
+vaste excroissance montagneuse privée d'air et d'eau. L'atmosphère et
+les mers seraient reléguées sur l'hémisphère invisible. Cette
+dissymétrie contribuerait évidemment à maintenir le grand axe de la Lune
+dirigé vers la Terre.
+
+Porté à un certain degré, le renflement pourrait être mis en évidence
+par l'étude de la libration. En effet, pour un même déplacement
+angulaire autour d'un axe perpendiculaire à la ligne de visée, les
+points du centre du disque éprouveraient un déplacement apparent plus
+grand que les points voisins des bords, même si l'on suppose la Lune
+sphérique. Et, si on la suppose allongée vers la Terre, le déplacement
+relatif des points voisins du centre se trouve encore augmenté.
+
+Sur le conseil de Hansen, Gussew a entrepris d'étudier à ce point de vue
+deux photographies de Warren de la Rue. Son travail (_Bulletin de
+l'Académie de Saint-Pétersbourg_, 14 octobre 1859) conclut à un
+allongement énorme 0,055. Ce résultat, bien qu'ayant obtenu
+l'assentiment de Hansen, n'a pas été admis en général par les
+astronomes.
+
+Récemment M. Franz (_Observations de Königsberg_, Vol. XXXVIII) a repris
+la discussion des mesures de Gussew, et montré qu'elles ne justifient
+pas ses conclusions. M. Franz a mesuré micrométriquement, dans le même
+but, cinq clichés de l'Observatoire Lick, et il a trouvé que
+l'allongement vers la Terre est insensible.
+
+
+_De l'atmosphère de la Lune._--Au moment de la séparation de la Terre et
+de la Lune l'attraction prépondérante du globe le plus gros a dû ne
+laisser au plus petit qu'une faible fraction de l'atmosphère totale. Il
+est vrai que cette atmosphère pouvait être alors beaucoup plus
+importante qu'aujourd'hui.
+
+En fait l'atmosphère de la Lune a maintenant une densité extrêmement
+faible. Le bord du Soleil n'éprouve ni affaiblissement ni déformation au
+voisinage du bord de la Lune dans les éclipses. Le spectre visible de la
+Lune est le même que celui de la lumière solaire reçue directement, et
+les raies d'origine atmosphérique ne s'y montrent pas plus intenses.
+
+Le critérium qui semble devoir offrir la sensibilité la plus grande est
+fourni par les occultations d'étoiles. A l'entrée et à la sortie, dans
+une occultation centrale, l'étoile doit paraître déviée, en des sens
+contraires, d'un arc égal au double de la réfraction horizontale à la
+surface de la Lune. Or la réfraction horizontale atteint sur la Terre
+30' à 35'.
+
+D'autre part, la présence d'une atmosphère augmente le rayon apparent de
+l'astre dans une mesure qui dépend à la fois de la densité de
+l'atmosphère et de sa hauteur, mais qui, certainement, est bien moindre
+que le double de la réfraction horizontale. On doit donc, en partant du
+diamètre apparent mesuré directement, trouver pour les occultations une
+durée trop longue. Inversement le diamètre calculé d'après la durée des
+occultations sera plus petit que le diamètre mesuré directement.
+
+Bessel a considéré comme établi par l'expérience que la différence ne
+s'élevait pas à 1". Il en a conclu que l'atmosphère devait être au moins
+900 fois plus rare à la surface de la Lune qu'à la surface de la Terre.
+
+Cette conclusion paraît excessive. On possède aujourd'hui des
+occultations observées plus exactement et en nombre beaucoup plus grand
+qu'au temps de Bessel. Leur discussion montre que la différence des
+diamètres déterminés par les deux méthodes est bien réelle. On peut
+l'estimer à 1" ou même 2" et son signe est bien celui que fait prévoir
+la théorie, s'il existe une atmosphère réfringente. Il y a donc lieu de
+considérer la limite 1/900 posée par Bessel comme une valeur
+vraisemblable de la densité de l'atmosphère lunaire à la surface. A
+cause de la moindre pesanteur sur la Lune, l'atmosphère s'y répartirait
+sur une hauteur bien plus grande et, à 150km d'altitude, les deux
+atmosphères pourraient avoir des densités comparables. Or, à 150km de
+hauteur, l'atmosphère terrestre est encore capable de produire des
+effets sensibles, de porter les étoiles filantes à l'incandescence, de
+diffuser les rayons solaires, de tenir de fines poussières en
+suspension.
+
+
+_Disparition de l'atmosphère lunaire._--L'examen de la surface de notre
+satellite donne lieu de penser qu'il a possédé autrefois une atmosphère
+plus importante, et que, par la suite, cette enveloppe fluide s'est
+résorbée ou dissipée.
+
+La première explication est suggérée par divers phénomènes chimiques.
+Une élévation de température de quelques centaines de degrés à la
+surface de la Terre ferait rentrer dans l'atmosphère la totalité de
+l'eau des mers et une grande partie de l'acide carbonique contenu dans
+l'écorce. D'où augmentation très forte dans la hauteur et la pression de
+l'atmosphère. Inversement le refroidissement plus rapide du sol lunaire,
+joint à sa nature absorbante, a pu fixer dans des combinaisons solides
+et soustraire à la circulation la totalité des éléments liquides ou
+gazeux.
+
+Mais il se peut aussi que les gaz aient disparu par émission directe
+dans l'espace. Les gaz très raréfiés ne suivent plus les lois ordinaires
+des mélanges. La hauteur limite de l'atmosphère est variable d'un gaz à
+l'autre, et ceux dont le poids atomique est moindre s'élèvent plus haut
+que les autres. Or la Lune laisse échapper toute molécule lancée suivant
+la verticale ascendante avec une vitesse supérieure à 2km,38 par
+seconde. Il est probable que cette vitesse est fréquemment atteinte pour
+tous les gaz et que, par suite, la Lune est incapable d'en retenir
+aucun.
+
+M. G.-J. Stoney (_Transactions of the R. Dublin Society_, Vol. VI, série
+2) admet que la température à la limite de l'atmosphère terrestre est
+-66° C. A cette température les molécules d'hydrogène et d'hélium, de
+poids atomique 1 et 2, ont respectivement pour vitesse moyenne 1603m et
+1133m par seconde. Sur la Terre, où une vitesse de 10km à 12km par
+seconde suffit pour assurer l'évasion, l'hydrogène et l'hélium
+s'échappent, la vapeur d'eau ne s'échappe pas. Il semble donc qu'une
+vitesse égale à 9 ou 10 fois la vitesse moyenne est encore assez
+fréquemment réalisée pour qu'une déperdition assez rapide en résulte.
+
+Sur la Lune tous les gaz connus, sans exception, s'échappent à la longue
+plus facilement que l'hélium sur la Terre. Il n'y a donc pas à s'étonner
+que la Lune n'ait plus d'atmosphère. Mais rien ne dit qu'elle n'en ait
+pas eu une assez importante dans le passé.
+
+Que sont devenues ces molécules égarées? Celles dont la vitesse était à
+peu près perpendiculaire au mouvement relatif de la Lune ont dû être
+reprises par la Terre, surtout lorsque les deux planètes étaient assez
+voisines l'une de l'autre. Le plus grand nombre a dû former un anneau de
+particules très disséminées, circulant indépendamment les unes des
+autres autour du Soleil, et dont l'orbite de la Terre constituait la
+ligne centrale. Il y aurait là une explication possible de la lumière
+zodiacale.
+
+
+_De la température de la Lune._--Il n'est pas douteux que la Lune ne se
+soit refroidie plus vite que la Terre, par cela seul qu'elle est plus
+petite. La Lune est arrivée la première à posséder une croûte assez
+épaisse, où la chaleur interne ne contribue plus que dans une mesure
+insignifiante à entretenir la température de la surface. Celle-ci
+oscille sous l'influence alternative du rayonnement solaire et du
+refroidissement nocturne, limité par la présence de l'atmosphère.
+
+On ne peut douter que cette influence de l'atmosphère ne soit
+considérable. Dans la zone torride les sommets des très hautes montagnes
+sont chargés de neiges perpétuelles, et le refroidissement nocturne y
+est bien plus intense que pour les plaines situées à leur base. On ne
+voit, pour expliquer cette différence, d'autre motif que la rareté de
+l'air et de la vapeur d'eau. Or les sommets des plus hautes montagnes
+terrestres sont encore loin d'atteindre la limite supérieure de
+l'atmosphère. L'élimination totale de celle-ci serait accompagnée d'un
+refroidissement encore plus grand.
+
+Nous devons donc nous attendre à ce que la Lune soit à une basse
+température et il est certain, en effet, que la chaleur qu'elle nous
+envoie n'est pas sensible pour nos organes, ni même, dans les conditions
+ordinaires d'expérience, pour un thermomètre.
+
+Si le refroidissement nocturne est intense sur notre satellite,
+l'échauffement dans le jour semble devoir y être important. En effet,
+les jours de la Lune valent 14 des nôtres et, dans cet intervalle, tous
+les points de la zone équatoriale voient le Soleil passer près de leur
+zénith. Quelle que soit la nature de la surface, une certaine fraction
+des rayons solaires doit s'y absorber et relever la température. Nous
+pouvons d'ailleurs constater à première vue qu'il ne s'accomplit pas de
+réflexion spéculaire. Aussi J. Herschel pensait que le point
+d'ébullition de l'eau devait être dépassé quotidiennement. D'autres
+astronomes ont pensé que le sol lunaire devait approcher de la
+température du fer rouge.
+
+En 1846 Melloni, opérant sur le Vésuve à l'aide d'un thermopile et du
+galvanomètre récemment inventé, réussit pour la première fois à mettre
+en évidence une manifestation sensible de la chaleur renvoyée par la
+Lune.
+
+Lord Rosse et le Dr Boeddiker ont obtenu des résultats encore plus nets.
+Ils évaluent à 500° C. l'abaissement de température qui se produit sur
+la Lune dans le cours d'une éclipse totale. Le refroidissement
+consécutif à la disparition du Soleil est donc beaucoup plus rapide que
+sur la Terre, ce qui met bien en évidence le rôle protecteur de
+l'atmosphère. Les radiations solaires, pénétrant dans le sol terrestre,
+s'y transforment en radiations obscures; il paraît probable que
+l'atmosphère les retient au passage et que ce défaut de transparence ou
+cette faculté de capture résident surtout dans la vapeur d'eau et
+l'acide carbonique.
+
+Depuis Langley a réalisé une combinaison beaucoup plus sensible du
+thermopile et du galvanomètre. Avec cet appareil, qu'il a nommé
+_bolomètre_, il a pu explorer le spectre solaire, du côté de
+l'infrarouge, bien au delà des limites antérieurement admises, et il a
+reconnu que la majeure partie de l'énergie calorifique du Soleil, les
+trois quarts peut-être, réside en dehors du spectre visible. Mais un
+autre résultat inattendu des expériences de Langley est que ces rayons
+obscurs traversent une atmosphère pure et sèche plus facilement que ne
+le fait la chaleur lumineuse.
+
+Dans un travail exécuté avec M. Very et publié en 1889[11] Langley
+arrive aux conclusions suivantes:
+
+La partie du disque lunaire qui n'est pas actuellement éclairée du
+Soleil ne nous envoie pas plus de chaleur que le fond du ciel.
+
+[Note 11: LANGLEY et VERY, _The temperature of the Moon. American
+Journal of Science_, vol. XXXVIII, 3e série.]
+
+La partie du disque lunaire qui voit le Soleil est, sans exception, plus
+chaude que le fond du ciel. L'appareil est assez sensible pour
+manifester la 1500e partie de la radiation totale de la Lune. La chute
+de température qui se produit sur la Lune pendant la durée d'une éclipse
+totale n'est pas aussi forte que lord Rosse l'avait pensé. Elle est
+cependant supérieure à celle qui se produit dans l'épaisseur de
+l'atmosphère terrestre sous une latitude quelconque.
+
+Il y a dans le spectre lunaire deux maxima distincts observables, l'un
+correspondant à la radiation réfléchie, l'autre à la radiation propre du
+sol.
+
+La position du second maximum, représentant la chaleur rayonnante
+invisible, permet une évaluation de la température du sol. Cette
+évaluation est fort incertaine. On peut admettre cependant que la
+température de la Lune ne s'élève pas au-dessus de 0° centigrade. Il n'y
+aurait donc pas, en dehors de l'examen détaillé du sol, de raison
+suffisante pour exclure l'idée que la Lune soit, en tout ou en partie,
+couverte de glace. Faute d'une température assez élevée cette glace
+n'aurait jamais occasion de fondre ou d'émettre des vapeurs sensibles.
+
+Cette conclusion a soulevé des objections nombreuses. On s'explique mal,
+en l'absence de tout écran protecteur, ce qui frapperait ainsi les
+rayons solaires d'impuissance. M. Very, collaborateur de Langley, a
+repris les mesures avec des appareils plus perfectionnés[12]. La
+transmission par le verre lui a permis de distinguer, dans la radiation
+de la Lune, la radiation solaire réfléchie de celle qui émane réellement
+du sol lunaire échauffé. En effet, une lame de verre qui laisse passer
+0,77 de la radiation solaire transmet seulement 0,02 de la radiation
+d'une source à basse température, telle qu'un cube noirci rempli d'eau
+bouillante. Finalement M. Very a trouvé, comme il fallait s'y attendre,
+que la surface solide de la Lune, moins réfléchissante que les nuages de
+l'atmosphère terrestre, doit mieux profiter de la chaleur incidente. La
+température moyenne de l'hémisphère éclairé doit être voisine de +97° C.
+Le point qui voit le Soleil au zénith doit s'échauffer jusqu'à +184°,
+c'est-à-dire plus que les déserts les plus brûlants de la Terre. Dans
+ces conditions, l'existence souterraine est la seule à laquelle
+pourraient s'adapter les formes vivantes terrestres.
+
+[Note 12: F.-W. VERY, _The probable range of the temperature of the
+Moon. Astrophysical Journal_, vol. VIII, nov. et déc. 1898.]
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+LA FIGURE DE LA LUNE ÉTUDIÉE PAR LES DOCUMENTS
+PHOTOGRAPHIQUES.
+
+
+LES TRAITS GÉNÉRAUX DU RELIEF.
+
+A quelque opinion que l'on se range, concernant la température actuelle
+de la Lune, il est certain qu'elle s'est refroidie plus vite et
+desséchée plus complètement que la Terre. On doit donc s'attendre à ce
+que la contraction par refroidissement soit pour notre satellite un
+facteur important du relief, le travail des eaux y étant relativement
+peu considérable. Cette prévision est confirmée par l'inspection de la
+surface dans les lunettes puissantes, inspection qui peut se faire
+aujourd'hui bien plus à loisir et d'une manière presque aussi complète
+sur les photographies.
+
+Nous y reconnaîtrons d'abord, à première vue, des différences de niveau
+considérables. Prenons, par exemple, l'image de Théophile, l'un des
+cirques les plus profonds de la Lune. La mesure des ombres y donne 5500m
+pour l'écart d'altitude entre le bord et la plaine intérieure, 1500m
+pour la hauteur du groupe central de montagnes. La pente intérieure est
+raide, inclinée de 30° en moyenne. D'autres cirques présentent des
+inclinaisons encore plus fortes, 40° ou 50°, ce qui montre qu'ils ne
+peuvent être formés que de matériaux résistants. Il serait difficile,
+sur la Terre, de trouver une telle différence de niveau répartie sur une
+largeur aussi faible. La pente extérieure est au contraire modérée. Il
+est malaisé d'y assigner la limite de l'ombre, et par suite d'en évaluer
+la hauteur (_fig. 31_).
+
+Sur ce revers externe, nous voyons de nombreux sillons, un peu
+divergents, tracés suivant la ligne de plus grande pente. Ils peuvent, à
+première vue, s'interpréter comme des vallons creusés par les eaux. Mais
+le fait qu'on les observe exclusivement sur le versant extérieur de
+quelques grands cirques conduit à les regarder plutôt comme des traces
+d'épanchements volcaniques. On ne trouve point, en effet, d'indice de
+ravinement sur la pente intérieure des cirques, pas davantage sur les
+pentes qui limitent les grands massifs montagneux et qui sembleraient
+devoir offrir un champ si favorable à l'érosion. Les parties saillantes
+n'y sont nulle part réduites à l'état de crêtes linéaires et ramifiées.
+Partout des bassins sans écoulement, des plateaux à pentes indécises.
+Point de fossés continus et progressivement élargis, comme les cluses et
+combes du Jura, point de deltas au débouché des sillons dans la plaine.
+
+D'où cette conclusion importante: non seulement la Lune n'est pas
+aujourd'hui arrosée par des précipitations copieuses (ce que montrait
+déjà l'absence de tout effet de réfraction imputable à l'air ou à la
+vapeur d'eau), mais il en a toujours été ainsi depuis que le relief de
+notre satellite s'est constitué. Jamais les eaux n'ont eu à se frayer à
+la surface des voies d'écoulement.
+
+Cela veut-il dire qu'il n'y ait jamais eu d'humidité sur la Lune? Cette
+conséquence serait peu admissible du moment que, avec Laplace et ses
+successeurs, nous faisons de la Lune un fragment détaché de la Terre.
+Elle le sera moins encore quand nous aurons relevé sur la Lune des
+traces manifestes d'éruptions volcaniques. Disons seulement que les
+précipitations y ont été faibles comparées à ce qu'elles sont dans les
+régions bien arrosées de la Terre. Elles ont rencontré un sol poreux et
+absorbant qui ne leur a pas permis d'agir par ruissellement. Le
+refroidissement ayant marché plus vite sur un globe moins gros, une
+couche plus épaisse s'est trouvée capable d'absorber l'eau, que la
+chaleur interne ne refoulait plus à la surface.
+
+Pourquoi parlons-nous de sol poreux et absorbant? L'hypothèse de Laplace
+nous y invite encore. Car la Lune, empruntée aux couches superficielles
+de la Terre, doit être composée surtout des matériaux légers de
+l'écorce. Cette manière de voir est confirmée par la faible valeur de la
+densité moyenne, qui ne s'élève qu'à 3,4 pendant qu'elle dépasse 5,5
+pour notre globe. Il est d'ailleurs extrêmement probable que la densité
+superficielle est plus faible, de même que sur la Terre, et n'excède pas
+2, densité des calcaires les plus fissurés et les plus légers. Enfin
+l'éclat de la lumière réfléchie par la Lune permet d'assimiler sa
+surface au marbre ou à la craie. Les roches granitiques, schisteuses,
+basaltiques, et en général celles qui forment les terrains imperméables,
+ont des teintes plus sombres.
+
+
+_La répartition des mers._--Un des traits les plus généraux et les plus
+visibles de notre satellite est constitué par de vastes taches de
+couleur sombre, formant des compartiments déprimés. Nous leur garderons,
+pour nous conformer à l'usage, le nom de mers qui leur a été donné par
+les anciens sélénographes; mais il est certain que leur surface est
+rugueuse et que la lumière s'y diffuse sans jamais s'y réfléchir comme
+elle le ferait sur un liquide. Il est naturel de les rapprocher des
+compartiments affaissés de la surface terrestre. Nous pouvons espérer
+d'y trouver matière à des comparaisons utiles; car, si les mers lunaires
+n'ont subi ni sédiments ni érosions, les fosses océaniques terrestres en
+ont été préservées par l'épaisseur du manteau liquide qui les recouvre.
+
+Un premier rapprochement doit être fait en ce qui concerne la
+distribution générale des aires déprimées. On sait que, sur la Terre,
+ces aires se partagent en deux séries. Les unes, appelées fosses
+méditerranéennes, s'enchaînent, sans se confondre, à peu près suivant un
+grand cercle de la sphère. Deux autres groupes moins distincts,
+constituant par leur agrégation l'un l'océan Pacifique, l'autre l'océan
+Atlantique, s'étendent surtout dans le sens du méridien, à angle droit
+avec l'alignement des fosses méditerranéennes. Cette disposition paraît
+avoir persisté, dans ses traits essentiels, à travers les temps
+géologiques.
+
+Prenons maintenant une épreuve photographique de la Lune au voisinage de
+l'opposition et nous reconnaîtrons que ce résumé est applicable à notre
+satellite de point en point, sans qu'il y ait autre chose que les noms à
+changer. Les mers des Pluies, de la Sérénité, de la Tranquillité, de la
+Fécondité, la mer Australe forment une série alignée suivant un grand
+cercle. Mais, au lieu de se fermer comme les suivantes, la mer des
+Pluies s'ouvre à l'Est dans un système de bassins qui s'étend
+perpendiculairement au premier, comprenant au Nord le Golfe de la Rosée,
+au Sud l'océan des Tempêtes et la mer des Nuages (_fig. 30_).
+
+Convient-il d'assimiler ce second système au Pacifique ou à
+l'Atlantique? La seconde manière de voir semble mieux fondée. Ces
+dépressions n'embrassent pas, toutes ensemble, le cinquième de la
+circonférence du globe en longitude. Nous n'avons point ici de chaînes
+côtières comme celles qui font à l'océan Pacifique une ceinture presque
+continue. Au contraire, nous voyons dans le sens de la longueur une ride
+médiane jalonnée par toute une série de grands foyers éruptifs,
+Bouillaud, Euclide, Kepler, Aristarque. On sait que l'océan Atlantique
+est aussi divisé suivant un méridien par une ride saillante d'où
+émergent de distance en distance les sommités volcaniques de l'Islande,
+des Açores, de l'Ascension, de Tristan da Cunha. Nous ne pouvons,
+malheureusement, achever le tour de la planète pour voir si la série des
+fosses méditerranéennes se prolonge de l'autre côté, s'il s'y rencontre
+un digne pendant à l'océan Pacifique, si les dépressions s'y placent de
+préférence aux antipodes des saillies comme le veut la symétrie
+tétraédrique qui semble prévaloir sur la Terre.
+
+
+_La structure des mers._--La conformité qui se manifeste sur les deux
+planètes dans la répartition générale des régions déprimées a pour
+pendant une analogie non moins remarquable dans leur structure.
+
+Les grands abîmes marins où la sonde descend à plus de 8km de profondeur
+ne se groupent pas, comme on l'a cru longtemps, dans les parties
+centrales des océans, loin de toute terre émergée. Ils ont plutôt la
+forme de vallées allongées parallèlement aux rivages, à des distances
+relativement faibles de ceux-ci. C'est ce qui a lieu dans l'océan
+Atlantique pour les fosses des Antilles et des Bermudes, dans le
+Pacifique pour les fosses des Kouriles, des îles Tonga, au large des
+côtes chiliennes et péruviennes (_Pl. I_).
+
+Cette loi n'a été mise en évidence que par des travaux récents, à la
+suite de sondages multipliés, de longues et coûteuses expéditions
+maritimes. Sur la Lune, nous pouvons la vérifier à beaucoup moins de
+frais. Une bonne lunette et un peu de patience y suffisent.
+
+Il nous sera d'abord très aisé de reconnaître que, sur le fond des mers,
+le relief a une allure générale plus douce que dans les parties
+saillantes. Les crêtes à versants concaves y sont rares; à part quelques
+blocs isolés qui forment de véritables îles, les ondulations du sol ne
+projettent d'ombre qu'au lever ou au coucher du Soleil. Les pentes sont
+modérées et se prolongent dans le même sens sur de vastes étendues. En
+thèse générale, cela est vrai de la Terre comme de son satellite.
+
+Il s'en faut de beaucoup, cependant, que les mers lunaires soient planes
+ou exactement modelées sur la sphéricité du globe. Ce ne sont point des
+surfaces géométriques. Essayons donc d'aller plus loin et de reconnaître
+où se trouvent les points les plus creux. Si nous examinons sous un
+éclairement favorable la mer de la Sérénité, par exemple, nous serons
+frappés de ce fait qu'elle possède, au pied de son enceinte montagneuse,
+toute une bordure de taches sombres. Pour qui est familier avec l'étude
+de la surface de la Lune, il est dès lors probable que ces taches
+correspondent aux parties les plus creuses. Il y a, en effet, sur notre
+satellite, corrélation habituelle entre la teinte et l'altitude, en ce
+sens que les plaines basses y sont presque toujours plus sombres que les
+points saillants. Comme la règle n'est pas sans exception, une
+vérification pourra sembler désirable. Il suffira, pour la faire, de
+noter la position des taches sombres et d'attendre que le Soleil se
+couche pour elles. On les voit alors envahies par l'ombre avant les
+taches claires qui les avoisinent, d'où il résulte que les premières
+sont effectivement déprimées.
+
+La même expérience, répétée sur d'autres mers, fortifie cette
+conclusion, qui est à peu près générale; le fond des mers lunaires est
+convexe, dans son ensemble, au delà de ce qu'exige la courbure moyenne
+du globe, et les fosses océaniques y sont, comme sur la Terre, rejetées
+près des rivages.
+
+
+_La formation des mers._--Un troisième point de ressemblance est à
+signaler entre les mers terrestres et celles de notre satellite. C'est
+dans la série équatoriale, dans celle qui répond aux fosses
+méditerranéennes, que se rencontrent les bassins les mieux délimités par
+des bourrelets montagneux, ceux dont le bon état de conservation accuse
+une jeunesse relative. Sur la Lune leur forme circulaire ressort souvent
+avec une admirable clarté. Les cassures qui les bordent se montrent à
+nu, parfois sur plusieurs milliers de mètres de hauteur. Il est évident
+que chacune de ces dénivellations de l'écorce, par cela même qu'elle
+affecte un dessin géométrique, a dû s'effectuer dans un temps assez
+court et se rattache à une époque géologique déterminée. Si le phénomène
+est plus net sur la Lune, cela tient à ce que nous pouvons en observer
+l'effet intégral et non modifié. Nous retrouverions des formes analogues
+sur la Terre, s'il nous était possible de débarrasser les fosses
+sous-marines de leur bordure de sédiments et de restituer aux bourrelets
+montagneux tout ce que l'érosion leur a enlevé.
+
+Voulons-nous prendre en quelque sorte sur le fait le mécanisme de la
+formation d'une mer? Il faudra nous adresser de préférence à celles qui
+ont gardé l'intégrité de leur contour circulaire. Il y en a trois, les
+mers des Crises, du Nectar, des Humeurs, qui possèdent ce caractère à un
+haut degré, et ce sont justement celles qui mettent en défaut la règle
+signalée tout à l'heure. Une bande marginale n'y a pas suivi
+l'affaissement du centre, mais est restée adhérente à la bordure
+montagneuse. Les rides de celle-ci n'accusent point de préférence pour
+l'alignement parallèle au rivage, par conséquent point de structure
+plissée. La partie centrale ou aplanie de la mer offre une série de
+veines ou de bourrelets saillants. La région extérieure ou montagneuse
+est coupée de crevasses ouvertes, larges de 2km à 3km, se prolongeant
+sur une énorme longueur à travers les obstacles les plus variés (_fig.
+32, 33, 34_).
+
+Les veines comme les crevasses suivent trop évidemment un tracé
+concentrique au rivage de la mer pour ne pas être rattachées au
+mouvement du sol qui a déterminé l'effondrement du centre. Mais nous ne
+trouvons pas ici, comme sur le contour des affaissements terrestres, des
+plis refoulés, accumulés contre des massifs résistants. Bien loin de là,
+l'écorce lunaire s'est déchirée en larges crevasses qui demeurent encore
+béantes à l'heure actuelle. Sa tendance, lors des derniers mouvements
+dont nous pouvons constater les traces, n'était donc pas de se plisser
+comme un vêtement trop large, mais au contraire de s'étirer, de se
+disjoindre comme une enveloppe trop étroite.
+
+Pourquoi maintenant des crevasses ouvertes à l'extérieur de la mer, des
+veines saillantes à l'intérieur? Ces deux aspects inverses ne sont pas
+contradictoires. Ils représentent seulement deux étapes différentes dans
+la marche d'un même phénomène. Les veines, comme les crevasses, marquent
+des ruptures successives dues à l'effondrement du centre de la mer. Les
+cassures les plus rapprochées du centre ont servi au dégorgement des
+laves, qui se sont ensuite épanchées sur la plaine. Quand cet
+épanchement a pris fin, les laves, arrivant à la surface déjà
+refroidies, se sont solidifiées sur place. Non contentes d'obstruer la
+fissure, elles l'ont transformée par leurs apports successifs en un
+bourrelet saillant, à pentes doucement inclinées.
+
+Les fissures de la bande extérieure, situées à un niveau plus élevé,
+n'ont point servi à l'épanchement des laves, qui trouvaient dans les
+étages inférieurs une issue suffisante. Elles sont, par suite, demeurées
+ouvertes; elles ont même dû aller en s'élargissant toujours, à la
+manière des crevasses des glaciers, tant que la période d'affaissement
+de leur lèvre inférieure s'est prolongée.
+
+Bien entendu, les parties aplanies de la surface sont également sujettes
+à se fissurer. Mais, tant que l'écorce n'y a pas acquis une grande
+épaisseur, les crevasses ne peuvent s'y ouvrir largement sans donner
+issue aux épanchements volcaniques. Dès lors elles s'obstruent,
+s'effacent et se transforment en bourrelets. Nous voyons fréquemment ces
+deux sortes d'accidents juxtaposés à petite distance; parfois même une
+crevasse ouverte se prolonge par une veine saillante.
+
+On comprend donc que les fissures de plaine soient, en général, plus
+étroites que celles des régions de montagne, par suite moins faciles à
+observer. Mais leur position, leur tracé sont également significatifs au
+sujet de leur origine. Ainsi dans la partie est de la mer de la
+Tranquillité (_fig. 35_) nous remarquons, à côté de veines
+remarquablement longues et ramifiées, les crevasses typiques de
+Sosigène, de Denys, de Sabine, toutes tracées parallèlement au rivage.
+Dans le cas de Sabine, la crevasse est double, ce qui montre que la
+tendance a persisté après avoir obtenu une première, mais insuffisante
+satisfaction. Cette formation de crevasses successives et parallèles
+s'observe, pour ainsi dire, à chaque pas sur les glaciers alpins. De
+même ici nous voyons la mer exercer sur la terre ferme une sorte
+d'attraction assez puissante pour disjoindre celle-ci et en détacher des
+bandes marginales.
+
+
+_Des massifs montagneux de la Lune._--Ces notions acquises sur les mers
+nous rendront plus explicables les blocs saillants qui les encadrent.
+Leurs caractères sont surtout négatifs. Ils manquent d'individualité
+propre. Ce ne sont guère que des portions de plateau laissées en relief
+par l'affaissement des régions voisines. D'habitude les aires
+d'effondrement sont circulaires; aussi la forme générale du groupe
+montagneux sera, plus ou moins, celle d'un triangle à côtés concaves, de
+la portion de plan comprise entre trois cercles qui se coupent.
+
+Cet énoncé s'applique bien aux monts Taurus, limitrophes de la mer de la
+Sérénité. Nous n'y voyons ni lignes de partage, ni vallées d'écoulement.
+La fine crevasse qui se fraye un chemin à travers le centre du massif et
+se prolonge sur la plaine témoigne par sa seule présence que le modelé
+du relief par les eaux a été nul ou insignifiant. Les plus fortes
+élévations du sol ne sont point rassemblées au centre, mais rejetées
+près de la limite ouest.
+
+Cette particularité n'est pas moins visible sur le groupe des Apennins.
+Le côté nord, incliné vers la mer de la Sérénité, est beaucoup plus
+étroit, beaucoup plus rapide que la pente inclinée au Sud vers la mer
+des Vapeurs. Nous reconnaissons ici la loi de dissymétrie des versants,
+bien connue de tous ceux qui ont étudié les montagnes terrestres. Il
+semble que toute cette portion de l'écorce ait éprouvé un mouvement de
+bascule exposant au dehors d'un côté une cassure abrupte, de l'autre une
+face dorsale d'inclinaison modérée. Mais toujours point de plis refoulés
+contre les parties saillantes. Nous voyons, au contraire, la croûte
+lunaire manifester en toute occasion sa tendance à s'étirer et à se
+disjoindre (_fig. 36_).
+
+On la retrouve encore, bien éloquemment attestée, dans la grande vallée
+rectiligne que l'épée surhumaine de quelque paladin semble avoir
+entaillée d'un seul coup à travers le massif des Alpes. Bien entendu,
+cette explication ne saurait suffire, car il s'agit ici d'une cassure de
+70km de long sur 10km à 12km de large. Pour expliquer comment les deux
+parties en contact ont pu se disjoindre à ce point, la théorie de la
+contraction par refroidissement n'est pas suffisante. Il faut admettre
+que l'un au moins des deux fragments a pu flotter à la dérive sur le
+liquide qui le portait. Pour les Alpes comme pour les Apennins, les plus
+hauts sommets sont en bordure, et leurs ombres s'allongent sans obstacle
+sur la plaine qui s'étend à leurs pieds (_fig. 37_).
+
+Le massif voisin du Caucase forme barrière entre les mers des Pluies et
+de la Sérénité. Ces deux bassins se rapprochent au point de donner à la
+masse interposée l'aspect d'une chaîne de montagnes terrestre. A y
+regarder de près, il n'y a point division dans la longueur par une ligne
+de faîte, mais, au contraire, division transversale en plusieurs blocs
+rectangulaires. Les cases de ce damier gigantesque ne sont plus en
+correspondance exacte. Elles ont joué les unes par rapport aux autres,
+et subi dans le sens tangentiel des mouvements de transport ou de
+charriage qui peuvent atteindre 30km d'amplitude.
+
+
+_Relations entre l'histoire de la Lune et celle de la Terre._--On
+remarquera que l'étude du relief lunaire apporte, dans trois au moins
+des grandes questions qui divisent les géographes et les géologues, un
+témoignage précis, qui n'est peut-être pas sans réplique, mais que l'on
+n'a pas le droit d'ignorer ou de négliger.
+
+En premier lieu, la Terre a-t-elle une écorce solide, une lithosphère?
+Nous avons vu que des théoriciens d'une grande autorité se prononcent
+pour la négative. Ils ne veulent pas admettre qu'une croûte relativement
+mince, enveloppant un noyau liquide, résiste aux marées qu'elle aurait à
+subir, au poids des montagnes dont sa surface est hérissée. Pour Lord
+Kelvin, pour M. Darwin, la solidification d'une planète doit commencer
+par le centre, progresser vers la surface, et ne porter en dernier lieu
+que sur une couche mince.
+
+Les géologues se montrent, en général, peu disposés à marcher dans cette
+voie; il nous semble que leur répugnance pourrait être fondée avec plus
+de force encore sur l'examen de la surface de la Lune. Non seulement, en
+effet, les épanchements venus de l'intérieur y ont nivelé le fond des
+mers et des cirques, mais, ce qui est plus significatif encore, des
+fragments solidifiés, épais de plusieurs milliers de mètres, ont pu y
+flotter à la dérive.
+
+On continuera donc, malgré les beaux travaux mathématiques auxquels nous
+avons fait allusion, à parler de l'écorce solide des planètes. On le
+peut en conscience, parce que, pour simplifier le problème et le rendre
+accessible au calcul, on est obligé d'introduire dès le début des
+hypothèses hasardeuses, notamment celle d'une certaine homogénéité.
+Devant cette nécessité, les faits d'observation gardent une valeur
+prépondérante. Que l'on prenne garde, en contestant à l'intérieur des
+planètes le droit d'être fluide, à leur croûte celui de se supporter
+elle-même, de ressembler aux médecins du XVIIe siècle, qui refusaient au
+sang la faculté de circuler dans les artères.
+
+Un second litige, dans lequel les astronomes auraient leur mot à dire, a
+pour sujet la formation des montagnes. Ainsi que nous l'avons vu au
+Chapitre V, la théorie de la contraction par refroidissement, après
+avoir traversé une période de brillante faveur, se heurte à des
+objections. On trouve le refroidissement séculaire trop lent, trop peu
+sensible pour donner lieu à des déformations aussi grandes. Il faut
+admettre, dit-on, que le poids des sédiments déposés sur les rivages les
+contraint à s'affaisser, relève par un mouvement de bascule une bande de
+terrain parallèle, et tend ainsi à exagérer les différences de niveau
+primitives.
+
+L'examen de la Lune doit nous faire envisager ce complément
+d'explication avec beaucoup de défiance. Sur notre satellite les
+érosions, les sédiments, ne se révèlent que par des traces
+insignifiantes et douteuses. Et cependant les différences de niveau y
+sont énormes et brusques. Nous y voyons, aussi clairement que sur la
+Terre, les sommets les plus élevés accumulés au bord des massifs, les
+fosses océaniques rejetées près des côtes. Si donc la théorie de la
+contraction était jugée insuffisante pour rendre compte de l'apparition
+des montagnes, ce n'est pas au poids des sédiments qu'il faudrait faire
+appel pour y suppléer. L'expédient, fût-il jugé efficace pour la Terre,
+ne le serait pas pour la Lune. La réaction du fluide intérieur, comprimé
+par les affaissements, semble, au contraire, fournir les éléments d'une
+explication admissible dans tous les cas.
+
+Enfin, les caractères si nets par lesquels les montagnes lunaires se
+différencient des montagnes terrestres doivent nous suggérer une
+dernière réflexion.
+
+Pour les naturalistes du commencement du XIXe siècle, les chaînes
+montagneuses avaient comme origine des compartiments soulevés. Pour
+leurs successeurs immédiats, ce sont des massifs demeurés en retard sur
+l'affaissement des régions voisines. Pour nos contemporains, ce sont
+uniquement des fragments plissés par compression latérale.
+
+Ce dernier point de vue pourrait bien être trop exclusif. La tendance au
+plissement, si générale qu'elle soit sur la Terre, ne se manifeste
+assurément pas sur la Lune. Elle n'est donc pas une condition nécessaire
+pour la genèse des montagnes. Ne serait-elle pas particulière à
+certaines périodes de l'histoire géologique?
+
+Nous sommes conduits à le penser par un travail souvent cité de M.
+Davison[13]. En étudiant de plus près la loi formulée par Élie de
+Beaumont, il a été amené à faire la remarque suivante: l'émission de la
+chaleur dans l'espace ne se fait plus aux dépens de la surface, dont le
+refroidissement est achevé. Mais elle ne se fait pas davantage aux
+dépens des couches très profondes, dont la température demeure
+sensiblement invariable. Le taux extrême du refroidissement est atteint
+à une profondeur que l'on peut estimer, pour la Terre, à 100km. Il en
+résulte que les plissements n'ont aucune raison de se produire au delà
+de 8km de profondeur. Plus bas, les couches, se contractant plus que
+celles qui les supportent, se trouvent étirées.
+
+[Note 13: C. DAVISON, _On the distribution of strain in the Earth's
+crust_ (_Philosophical Transactions_, 1887).]
+
+Ce chiffre de 8km est relatif aux conditions que la Terre traverse
+aujourd'hui. Il tend à augmenter si le refroidissement poursuit sa
+marche régulière. Mais qu'une cause réfrigérante extérieure vienne à se
+faire sentir, ce sera la couche superficielle qui supportera la
+déperdition la plus grande. Les plissements seront supprimés, et la
+tendance à l'étirement deviendra générale.
+
+C'est précisément ce qui semble s'être produit pour la Lune. On ne peut
+guère douter qu'elle n'ait possédé une atmosphère d'une densité notable.
+A une époque peut-être récente cette atmosphère s'est évanouie,
+dispersée dans l'espace ou absorbée par des combinaisons solides. Privée
+de son manteau protecteur, la surface a subi un refroidissement intense,
+et la possibilité même des plissements a disparu jusqu'à ce qu'un nouvel
+état d'équilibre fût atteint.
+
+La Terre a très bien pu traverser une période analogue: non pas qu'elle
+ait jamais été dénuée d'atmosphère, mais il est cependant avéré que les
+climats ont subi à sa surface des variations importantes, peut-être en
+concordance avec l'activité propre du Soleil.
+
+Pour nos latitudes, il y a eu refroidissement entre la période houillère
+et la période glaciaire, réchauffement à la suite de la dernière période
+glaciaire. A chacune de ces variations de température répondaient, dans
+la croûte superficielle, des efforts de sens contraire, capables avec le
+temps de faire surgir des chaînes de montagnes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+LES CIRQUES LUNAIRES ET LES PRINCIPALES THÉORIES
+SÉLÉNOLOGIQUES.
+
+
+_Cirques lunaires et volcans terrestres._--Les traits principaux du
+relief de la Lune, bassins déprimés et massifs saillants, nous sont
+apparus comme l'oeuvre de forces qui ont été actives sur la Terre et qui
+ont produit autour de nous des effets sinon semblables, au moins du même
+ordre.
+
+D'autre part, les mers, comme les plateaux, sont semées d'accidents
+caractéristiques, à tel point que nous sommes embarrassés pour leur
+trouver des analogues dans nos expériences terrestres. Ils reproduisent
+d'abord, en l'exagérant, un caractère que plusieurs mers lunaires nous
+avaient présenté déjà, c'est-à-dire un périmètre circulaire régulier.
+Ils offrent de plus une profondeur, une régularité, une homogénéité de
+structure extrêmement frappante. Sans que l'on puisse dire qu'ils
+constituent un élément invariable et primordial de l'écorce lunaire, ils
+sont extrêmement répandus et, jusqu'à ces derniers temps, ils ont
+accaparé d'une façon presque exclusive l'attention des observateurs.
+Beaucoup les ont désignés sous le nom de _cratères_ ou de _volcans_.
+Nous emploierons de préférence l'appellation de _cirque_, moins sujette
+à évoquer des analogies trompeuses et, par suite, à induire en erreur.
+
+Il s'en faut en effet que, entre cirques lunaires et volcans terrestres,
+la ressemblance soit telle que nous soyons en droit de conclure, sans
+autre examen, à l'identité des causes. Les différences sont profondes et
+méritent une grande attention.
+
+Si nous prenons, par exemple, un cirque lunaire de premier rang et bien
+conservé, tel que Langrenus, Copernic ou Arzachel (_fig. 38_,)il est
+certain que la régularité du bourrelet, sa hauteur uniforme suggèrent
+des comparaisons avec les cratères de volcans. Mais la ressemblance
+n'existe qu'en plan. Le cirque lunaire est bien plus grand que le
+cratère terrestre. Il y a, dans les exemples que nous avons cités, 80km
+ou plus d'un bord à l'autre. Aucun cratère terrestre en activité ne
+mesure 2km de large, et, si l'on rencontre des bassins volcaniques plus
+vastes (la Caldiera de Palma, les cirques de la Réunion, le Kilauea des
+îles Sandwich), ce sont des emplacements de croûtes effondrées, et non
+des orifices de cheminées.
+
+Le cirque lunaire est également beaucoup plus profond (de 3000m à
+6000m). Le volume de la cavité est fort supérieur à celui du bourrelet
+entier, au lieu que le cratère terrestre n'entame qu'une faible portion
+de la montagne qui le porte. Le fond du cirque est ordinairement plat et
+s'abaisse bien au-dessous du plateau environnant. Il n'est pas rare de
+voir s'élever au centre une montagne ou un groupe de montagnes
+absolument isolés. Quelquefois il n'y a pas de bourrelet du tout, ou du
+moins pas de pente extérieure, comme dans Ptolémée. Le rebord, coupé de
+vallées nombreuses, n'a aucun caractère d'unité. D'une façon générale,
+le volcan terrestre est en relief, le cirque lunaire est en creux (_fig.
+43_).
+
+A cette différence radicale dans l'aspect externe se joignent, pour nous
+conseiller la réserve, la très grande difficulté de distinguer entre les
+matériaux superposés, l'impossibilité de prélever des échantillons et de
+pratiquer des coupes. Mieux vaut donc oublier momentanément ce que nous
+pouvons savoir des volcans, demander à l'observation directe ou
+photographique de la Lune, sans idée préconçue, tout ce qu'elle peut
+donner. Nous comparerons les cirques entre eux, en nous attachant de
+préférence aux plus grands et aux mieux visibles; nous tâcherons de nous
+insinuer dans leur intimité. Sur un nombre aussi grand d'individus (les
+Cartes en ont enregistré 30000 et elles ne sont pas complètes), des
+familles naturelles finiront bien par se dessiner. Nous devrons
+rechercher les relations de ces divers groupes, établir leur ordre de
+succession. L'application des lois élémentaires que nous ne pouvons
+supposer en défaut éliminera plusieurs des hypothèses qui auraient pu
+être imaginées tout d'abord. Si, après ce passage au crible, l'analogie
+avec les volcans terrestres demeure indiquée ou seulement possible, nous
+y aurons recours, sans vouloir pousser nos déductions trop loin, car les
+géologues eux-mêmes ne sont pas tous d'accord sur l'origine de ces
+manifestations redoutables.
+
+Pour exécuter ce programme à la lettre, nous aurions d'abord à exécuter
+une reconnaissance générale de toute la surface visible de la Lune, en
+nous attachant à la statistique et à la description des cirques. Mais
+cette analyse nous conduirait à excéder de beaucoup les bornes imposées
+à ce petit Livre. Nous allons essayer d'en condenser les résultats,
+renvoyant pour le détail aux Mémoires qui accompagnent les différents
+fascicules de l'Atlas publié par l'Observatoire de Paris.
+
+
+_Distribution des cirques._--Aucune aire un peu étendue, sur la Lune,
+n'est tout à fait exempte de cirques. Ils sont en général plus nombreux,
+cela est évident à première vue, sur les continents que sur les mers. La
+région la plus pauvre comprend les massifs montagneux des Alpes, du
+Caucase, des Apennins et quelques golfes très unis qui agrandissent le
+périmètre des mers. La région la plus riche est la calotte australe, où
+il y a superposition, mais non enchevêtrement d'enceintes successives
+apparues sur le même emplacement. Quand un cirque est incomplet, ce
+n'est point par avortement, mais par destruction totale de la partie
+manquante. Chaque conflit de deux formations permet donc d'assigner
+entre elles un ordre chronologique, et l'on constate que les cirques les
+derniers venus sont presque sans exception les plus petits et les plus
+profonds. On est donc doublement fondé à les considérer comme formés aux
+dépens d'une croûte progressivement épaissie (_fig. 47_).
+
+Sur une Carte d'ensemble, nous pouvons voir que les cirques tombent
+moins souvent dans le périmètre des mers et plus souvent sur leur limite
+que ne le comporterait une distribution fortuite. Ils affectionnent les
+grandes cassures qui servent de limites aux fosses méditerranéennes. En
+pareil cas, leur centre ne se place pas exactement sur la ligne de
+rupture, mais un peu à l'intérieur du côté concave, et la même loi régit
+les petits cirques parasites placés sur le rebord des grands. Dans les
+régions des hauts plateaux, où l'écorce est parcourue par des sillons
+rectilignes, ces sillons commandent souvent l'alignement des cirques en
+limitant l'expansion de tous ceux qu'ils rencontrent, et dessinent des
+tangentes communes, soit intérieures, soit extérieures, au contour de
+plusieurs cirques (_fig. 45_). Il n'est pas rare non plus de voir des
+grands cirques former des chaînes alignées sur le méridien. Il suffira
+de citer les associations Langrenus, Vendelinus, Petavius; Théophile,
+Cyrille, Catherine; Ptolémée, Alphonse, Arzachel; Thebit, Purbach,
+Regiomontanus, Walter. Même en l'absence de sillons rectilignes, on voit
+des séries de petits orifices soit sur les hauts plateaux, soit sur le
+fond des mers, former des chapelets, des alignements serrés et
+manifestes.
+
+
+_Caractères distinctifs des cirques._--Un certain nombre se classent à
+part par un relief vigoureux, des arêtes vives, un air général de
+jeunesse et d'intégrité. Ces caractères sont surtout communs chez les
+petits individus, mais il y en a aussi de fort grands dans le même cas.
+Tel est par exemple Théophile, le bassin le plus profond de la partie
+centrale de la Lune. Le bourrelet, d'une régularité surprenante, semble
+construit au tour. D'un bord à l'autre, on mesure exactement 100km. La
+pente est douce vers le dehors et la dénivellation totale ne s'évalue
+pas facilement; mais à l'intérieur on peut mesurer la largeur de
+l'ombre, et l'on s'assure qu'il y a 5500m de différence d'altitude entre
+le rempart et la plaine. Aucune montagne terrestre ne s'abaisse de si
+haut dans le même espace, et l'on peut présumer qu'un spectateur placé
+sur le massif central aurait sous les yeux un tableau des plus
+imposants. Ce massif est considérable, dominé par plusieurs pics. Ici
+encore, l'ombre se prête à la mesure et accuse une altitude de 2000m. Il
+s'en faut bien, par conséquent, que le massif central atteigne au niveau
+du rempart (_fig. 31_).
+
+Aristarque, Eudoxe, Aristote, Langrenus, Tycho sont d'autres
+représentants du type saillant et vigoureux. Tous possèdent des
+montagnes centrales à plusieurs sommets distincts. Le rempart présente
+quelques points anguleux et s'abaisse par gradins vers l'intérieur. Il
+semble souvent que l'on ait essayé de plusieurs ébauches polygonales
+avant de s'arrêter à une forme circulaire qui se superpose aux premières
+sans les effacer en totalité. Un autre trait digne d'être retenu est la
+présence de digues rectilignes qui limitent en divers sens l'expansion
+du cirque et l'encadrent dans un hexagone ou dans un quadrilatère (_fig.
+47, 48_).
+
+D'autres grandes enceintes présentent, avec une dépression plus faible,
+un intérieur encore plus uni. Tel est Platon, où il faut une lunette
+puissante et beaucoup d'attention pour apercevoir quelques accidents. Il
+est le _Lac noir_ des premiers sélénographes, et, en effet, il offre
+cette particularité de trancher par sa teinte sombre sur les plaines
+voisines, et cela d'autant plus que le Soleil y approche plus du
+méridien. Un observateur placé au milieu de Platon pourrait s'y croire
+perdu dans une plaine illimitée. C'est tout au plus, en effet, si la
+courbure du globe lunaire lui laisserait apercevoir les points les plus
+élevés de l'enceinte (_fig. 40_).
+
+Au type de Platon se rattachent Archimède, Posidonius, Taruntius,
+Guttemberg, Pitatus, Gassendi, tous situés dans le voisinage immédiat de
+mers, dont les séparent seulement des digues minces ou dégradées (_fig.
+50, 51_).
+
+Les spécimens que nous venons d'énumérer sont des formations de grande
+étendue, mesurant 50km à 150km de large. Il y en a beaucoup de moindres,
+jusqu'aux plus petits diamètres perceptibles, mais il y en a aussi de
+plus grands. D'habitude on ne leur donne pas la qualification de
+_cirques_; on leur réserve le nom de _mers_ ou de _golfes_. Au fond,
+cette démarcation n'a pas une grande importance, et son caractère est
+plutôt conventionnel. Ainsi la mer des Crises, encadrée comme Ptolémée
+dans un hexagone, est aussi bien délimitée et n'est pas plus exactement
+aplanie que lui. Elle s'étend à 2000m ou 3000m en contre-bas des
+montagnes qui l'entourent (_fig. 32_).
+
+La mer du Nectar, bien circulaire encore avec ses 200km de rayon, est
+loin d'être aussi profondément encaissée que Théophile, qui se rencontre
+tout auprès. Mais portons notre attention sur la région environnante, et
+nous verrons que la mer du Nectar est seulement la partie centrale d'un
+affaissement bien plus étendu, qui s'est propagé par zones
+concentriques, et dont la cassure des monts Altaï dessine la limite.
+Ainsi la tendance de notre satellite à détacher par des crevasses
+circulaires des fragments de son écorce, qui descendent ensuite
+au-dessous du niveau environnant, peut s'exercer sur de très grandes
+étendues à la fois, et toute explication mécanique des cirques doit être
+tenue pour insuffisante et suspecte, si elle n'est pas capable de
+s'adapter à ces cas extrêmes (_fig. 33_).
+
+Ce qui donne aux cirques leur individualité, leur physionomie propre, ce
+n'est pas l'espace plus ou moins grand qu'ils occupent, c'est avant tout
+le caractère saillant du rempart, son dessin circulaire ou polygonal, la
+profondeur du bassin, la présence d'une montagne centrale. Peut-on à ces
+caractères faire correspondre un ordre de succession ou une localisation
+déterminée? Le problème est compliqué, mais point insoluble. Ainsi, dans
+certaines régions, l'aspect vigoureux et net est de règle; ailleurs, ce
+sont le délabrement et la vétusté qui dominent. Au voisinage du pôle
+Sud, nous ne voyons guère que des trous profonds et réguliers, découpés
+dans un plateau d'altitude uniforme. Il se rencontre ici des altitudes
+de 6000m et 7000m, dépassant même celle de Théophile. Dans la région
+arctique, au contraire, ces formes vigoureuses sont exceptionnelles. Ce
+sont les fonds des cirques qui paraissent constituer la partie moyenne
+de la planète. Au lieu de plateaux interposés, nous n'avons plus que de
+minces digues de séparation, plutôt rectilignes que circulaires, et dans
+un mauvais état de conservation (_fig. 46_).
+
+Après ces généralités, il convient de signaler quelques formes que l'on
+a plus rarement occasion d'observer, mais que l'on relèverait sans doute
+en plus grand nombre si l'on avait la faculté d'y regarder de plus près.
+Ainsi quelques enceintes se montrent partagées en deux moitiés par un
+sillon rectiligne, soit en relief, soit en creux. Le premier cas est
+réalisé par Alphonse (_fig. 43_), le second par Petavius. On y soupçonne
+une deuxième fissure, dirigée en apparence suivant le diamètre conjugué
+de l'ellipse, en réalité orientée perpendiculairement à la première.
+Petavius est encore digne de remarque par l'importance du massif
+central, la structure du rempart en étages et son inscription dans un
+quadrilatère (_fig. 41_). Ces encadrements rectilignes, dont on relève
+avec un peu d'attention beaucoup d'exemples, sont le plus souvent
+tangents aux limites des cirques. Mais quelquefois aussi ils se tiennent
+à distance. Tycho, par exemple, occupe le milieu d'un parallélogramme
+dont tout l'intérieur a subi un affaissement visible; mais le cirque,
+d'aspect vigoureux et moderne comme Théophile, est resté confiné dans la
+partie centrale, et maintenu entre deux digues parallèles et plus
+rapprochées. L'écorce lunaire a possédé, au moins dans certaines
+parties, une sorte de charpente osseuse comparable à la carcasse
+métallique d'une serre. Les cases de ce damier gigantesque ont joué les
+unes par rapport aux autres, avec une tendance générale à
+l'affaissement. Le milieu de chaque case a présenté des conditions
+particulièrement favorables pour la formation d'un cirque, et les crêtes
+de séparation ont souvent arrêté l'expansion du bassin. On s'explique
+par là le grand nombre des sillons tracés suivant des tangentes communes
+à des enceintes voisines (_fig. 47_).
+
+Ainsi ce ne sont pas des causes extérieures et accidentelles, ce sont
+les inégalités de résistance de l'écorce qui ont déterminé à l'avance
+les emplacements des grands cirques.
+
+
+_Auréoles et traînées._--Un autre phénomène bien remarquable, mais
+limité à un nombre relativement petit de cirques lunaires, est celui des
+auréoles blanches. Elles apparaissent mieux lorsque le Soleil, un peu
+élevé, a dissipé les ombres et rendu possible une juste appréciation des
+teintes. Continue dans le voisinage du cirque, l'auréole ne tarde pas à
+se diviser en traînées qui s'étendent à plusieurs centaines de
+kilomètres dans toutes les directions, avec quelques lacunes ou
+irrégularités.
+
+Les traînées sont un accident superficiel. Elles n'altèrent pas le
+relief des régions qu'elles traversent; elles franchissent, sans être le
+moins du monde déviées, les montagnes placées sur leur trajet, et ne
+manifestent aucune tendance à s'écouler par les vallées qu'elles
+croisent. Quand elles s'arrêtent ou s'interrompent, c'est le plus
+souvent à la rencontre de bassins déprimés, dont la teinte sombre a
+résisté avec succès à l'extension des auréoles.
+
+Certains foyers ne rayonnent pas dans toutes les directions: ainsi
+Proclus laisse ouvert entre deux traînées voisines un secteur sombre de
+120° (_fig. 32_). D'autres n'émettent qu'un petit nombre de traînées
+isolées: tel Messier, qui envoie vers l'Est un double panache, tellement
+semblable à une queue de comète qu'un astronome du dernier siècle
+voulait absolument y voir une représentation intentionnelle offerte à
+notre curiosité par d'ingénieux habitants de la Lune (_fig. 28, 29_).
+
+Un de ces systèmes de traînées mérite une attention particulière. C'est
+Tycho, déjà signalé tout à l'heure, qui en est le centre. Son
+rayonnement embrasse bien une moitié de la partie visible de la Lune. Il
+est si étendu qu'aucune photographie ne peut bien en montrer tout
+l'ensemble. Mais les images partielles mettent en évidence une
+particularité remarquable: l'auréole ne s'étend pas aux pentes
+extérieures du cirque. Elle y est remplacée par une couronne sombre. Ce
+cas n'est pas isolé; il y en a d'autres exemples, mais celui de Tycho
+est le plus apparent (_fig. 42_).
+
+Il est inadmissible que la cause qui produit les traînées, quelle
+qu'elle soit, n'entre pas en jeu au voisinage immédiat du centre
+d'action. Si donc l'auréole ne commence pas au bord même de l'orifice,
+ce n'est pas que la matière constitutive des traînées blanches y ait
+manqué, c'est qu'elle a été recouverte par un dépôt plus récent, de
+couleur sombre, mais moins susceptible de s'étendre à de grandes
+distances.
+
+
+_Aperçu des principales théories sélénologiques._--Les dissemblances
+très accentuées qui existent entre les cratères des volcans terrestres
+et les cirques lunaires ont provoqué des tentatives intéressantes, mais
+à notre avis infructueuses, pour expliquer l'origine des cirques sans
+faire appel aux phénomènes volcaniques.
+
+
+_Théorie des tourbillons._--Ainsi, dans une Communication présentée à
+l'Académie des Sciences en 1846, un officier français, le capitaine
+Rozet, signale d'autres exemples de forme circulaire présentés par la
+nature. Ce sont les tourbillons fluviaux et marins, les cyclones
+atmosphériques. Dans ce dernier cas aucune limite de grandeur n'est plus
+imposée. De plus, les tourbillons peuvent naître partout où se trouvent
+en présence des courants de vitesse différente. Ils ont la propriété de
+rejeter à leur circonférence les matériaux qu'ils transportent. Voici
+donc trouvés les artisans des mers et des grandes enceintes. Chacune
+d'elles marque l'emplacement d'un tourbillon provoqué par les marées et
+les variations de température sur la Lune encore liquide. A mesure que
+la solidification progressait, les tourbillons accumulaient sur leurs
+bords les scories dont ils étaient chargés. Ainsi se sont, avec le
+temps, édifiés les remparts.
+
+
+_Théorie des marées._--Faye est pour le volcanisme un adversaire non
+moins déterminé et redoutable. Point de volcans, nous dit-il, sans
+d'abondantes émissions de vapeur d'eau et de gaz; or la Lune n'a ni eau
+ni gaz, donc les cirques lunaires ne sont point des volcans. A leur
+place Faye met en jeu la force des marées provoquées par l'attraction de
+la Terre sur le noyau encore fluide de la Lune. Ce flot périodique a
+dépensé aujourd'hui toute son énergie à établir l'égalité entre les
+durées de rotation et de révolution de notre satellite, mais auparavant
+il a pu se montrer capable d'actions mécaniques importantes. Le fluide
+intérieur, réduit à se faire jour par d'étroits orifices, les a
+lentement usés et arrondis, de manière à donner à chacun d'eux les
+dimensions actuelles des cirques. Ce même fluide a exhaussé les bords de
+l'entonnoir en venant périodiquement s'y figer. Un retrait général a
+précédé la solidification. Du fond plat ainsi constitué, une dernière
+éruption a fait jaillir la montagne centrale. On peut citer comme
+confirmant en partie les idées de Faye les expériences plus récentes de
+MM. H. Ebert et W.-H. Pickering. L'un et l'autre sont arrivés à produire
+artificiellement des enceintes circulaires à bourrelet saillant par des
+alternatives d'aspiration et de refoulement sur une masse fluide
+encroûtée.
+
+
+_Théorie de l'ébullition._--D'autres expérimentateurs, notamment M.
+Stanislas Meunier, se sont livrés, dans un but scientifique, à
+l'opération culinaire connue sous le nom de _friture_. On prend une
+matière pâteuse, plâtre, mortier ou ciment; on y incorpore de l'eau, un
+peu de matière grasse ou de glu pour faciliter la prise, et l'on chauffe
+le mélange. Un moment vient où des bulles volumineuses crèvent à la
+surface. Si les proportions ont été bien choisies un certain nombre de
+bulles laissent leur empreinte dans la croûte figée, et ces empreintes
+sont des images passablement fidèles des cirques lunaires. Ou ces
+expériences sont sans application à notre sujet, ou leurs auteurs nous
+demandent d'admettre qu'un grand cirque peut ainsi se former d'un seul
+coup, c'est-à-dire qu'une bulle dégagée dans une masse pâteuse peut
+mesurer aussi bien 100km que 1cm. La transition est encore plus
+malaisée, on en conviendra, que des cratères terrestres aux cirques
+lunaires.
+
+
+_Théorie glaciaire._--S'il faut renoncer à faire creuser les cirques par
+les forces intérieures, on invoquera dans le même but les agents
+externes, par exemple la différence de température entre le globe
+lunaire et l'espace céleste. C'est ainsi que, pour M. Ericsson
+(_Nature_, vol. XXXIV, année 1886, p. 248), la Lune est dans son
+ensemble couverte de glace; mais, sur certains points privilégiés, la
+chaleur du sol fond cette glace et vaporise l'eau de fusion. Une partie
+retombe en neige sur les bords de l'entonnoir, où elle se condense et
+s'accumule. La partie qui retombe à l'intérieur y est liquéfiée et
+vaporisée de nouveau, et le cycle se continue jusqu'à la congélation
+finale de l'ensemble.
+
+
+_Théorie météorique._--On sent bien la difficulté d'expliquer ainsi la
+montagne centrale, l'altitude irrégulière du bourrelet, la dépression du
+fond du cirque par rapport aux plateaux voisins. Aussi s'est-on demandé
+si les orifices innombrables dont la surface lunaire est semée ne
+seraient pas des empreintes de projectiles venus des profondeurs de
+l'espace. Il semble que cette idée ait été émise pour la première fois
+par Gruithuisen en 1846. Il est évident qu'elle ne s'appuie à aucun
+degré sur les faits d'observation concernant les bolides et les étoiles
+filantes. Les projectiles qui nous arrivent des profondeurs de l'espace
+sont insignifiants par rapport au volume de la Terre et ne contribuent
+dans aucune mesure appréciable au modelé de sa surface. Il n'est pas
+moins hasardeux de faire bombarder la Lune par des projectiles venus de
+la Terre, car les plus violentes explosions volcaniques sont bien loin
+de communiquer aux matériaux émis la vitesse nécessaire, et rien ne
+donne lieu de penser qu'elles aient eu plus d'énergie dans le passé. Il
+semble même certain que les éruptions sont d'autant plus calmes que l'on
+se rapproche davantage d'un état général de fluidité.
+
+Ce qui rend séduisante l'hypothèse météorique (ou balistique), c'est la
+possibilité de rattacher à une origine analogue les accidents de toute
+dimension, cratères, cirques et mers, que relient ensemble une certaine
+ressemblance et une apparente continuité. C'est aussi la faculté que
+l'on a d'obtenir des formes analogues par des essais de laboratoire et
+la tendance bien naturelle des expérimentateurs à considérer ces
+analogies comme décisives, malgré l'énorme différence des échelles. Le
+difficile, évidemment, n'est pas d'obtenir un trou, c'est de faire
+naître un relief saillant de quelque importance si la surface choquée
+est résistante, de quelque durée si on la prend fluide ou semi-fluide.
+Il ne peut être question non plus d'imprimer aux projectiles des
+vitesses comparables à celles des corps célestes. Les expériences les
+plus variées et les plus heureuses dans cette direction sont dues à la
+persévérance de M. Alsdorf. Elles ont été publiées en 1898[14]. M.
+Alsdorf renonce à l'emploi des substances pâteuses essayées par ses
+prédécesseurs. Ces substances ne donnent jamais qu'un type de bourrelet
+et de montagne centrale, et ne s'adaptent pas à la variété des accidents
+lunaires. Il est préférable d'étendre sur une planche une couche de
+poudre homogène: c'est le lycopode qui réussit le mieux. On y projette
+sous divers angles des balles élastiques de caoutchouc ou de laine. En
+se relevant, le projectile exerce sur la poudre une sorte d'aspiration.
+Un bourrelet se forme dans la période de compression, une éminence
+centrale dans la période de dilatation. Que l'on emploie un projectile
+de forme irrégulière, et l'enceinte va devenir anguleuse. Que l'on
+superpose deux couches de teinte différente, et les particules ramenées
+à la surface ou projetées au dehors imiteront les traînées divergentes.
+On dispose pour varier les effets de trois éléments principaux, vitesse
+du projectile, angle d'incidence, rapport de l'épaisseur de la couche
+poudreuse au diamètre de la balle.
+
+[Note 14: H. ALSDORF, _Experimentelle Darstellungen von Gebilden der
+Mondoberfläche, mit besonderer Berücksichtigung des Details._ _Gaea_,
+1898, Erstes Heft, s. 35.]
+
+[Illustration: Fig. 26. Reproduction artificielle des cirques lunaires,
+par M. HERMANN ALSDORF. Extrait du journal _Gaea_, année 1898, publié
+par EDUARD HEINRICH MAYER, à Leipzig, Rossplatz, 16.]
+
+Les photographies données par M. Alsdorf ne feront pas illusion à un
+observateur familier avec les cirques lunaires, mais il n'est pas
+contestable, cependant, que la ressemblance ne soit réelle. Avant de
+conclure de cette ressemblance à l'identité des causes, il est clair que
+plusieurs questions préalables sont à résoudre. La probabilité _a
+priori_ pour que le mécanisme invoqué ait agi est un élément
+indispensable de décision. Un projectile vigoureusement lancé peut
+communiquer autour de lui un ébranlement plus ou moins étendu, mais,
+s'il laisse une empreinte durable et nettement terminée, cette empreinte
+excédera peu les dimensions du projectile. Faut-il admettre que la Lune
+ait reçu, dans toutes ses parties, une averse de bolides de 100km de
+diamètre, bombardement que l'on n'a jamais constaté et dont les
+observations géologiques n'indiquent aucune trace? M. Alsdorf ne recule
+pas devant cette conséquence. Faudra-t-il croire aussi que, deux corps
+célestes venant à se rencontrer, le plus petit rebondira comme une balle
+élastique, sans qu'il y ait écrasement ou pénétration? Ici
+l'invraisemblance est trop forte. Aussi M. Alsdorf renonce finalement à
+interpréter son expérience au profit de la formation des montagnes
+centrales. Il admet que la pénétration du projectile est suivie d'un
+violent dégagement de chaleur, sous l'influence duquel le massif
+intérieur surgit au fond de l'empreinte.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+L'INTERVENTION DU VOLCANISME DANS LA FORMATION
+DE L'ÉCORCE LUNAIRE.
+
+
+_Impossibilité d'exclure complètement les forces internes._--Les
+tentatives d'explication du relief lunaire dont nous avons indiqué le
+principe émettent toutes, au début, la prétention d'exclure les
+phénomènes éruptifs. Mais, dès qu'on leur demande de développer leurs
+conséquences ou de rendre compte de certains traits spéciaux, on
+s'aperçoit bientôt que le volcanisme y est moins maltraité qu'il n'en a
+l'air. On le proscrit au début, mais en définitive on revient à lui.
+Qu'est-ce, en effet, qu'une éruption, sinon la création d'un relief sous
+l'influence d'un excès de pression interne? Or c'est bien à des actions
+de ce genre que M. Stanislas Meunier demande l'érection instantanée d'un
+cirque lunaire. Ce sont elles que Faye et M. Alsdorf chargent de
+construire d'un seul coup les montagnes centrales, c'est-à-dire des
+massifs de 1500m à 2000m de haut. C'est exiger des forces éruptives plus
+qu'elles ne sont capables de donner d'après notre expérience terrestre,
+car les grands édifices volcaniques sont tous le résultat
+d'accumulations séculaires. Pas une seule expérience terrestre ne nous
+amène à considérer comme possible l'apparition d'une véritable montagne
+comme contre-coup d'un choc ou d'une explosion.
+
+La théorie des tourbillons et la théorie glaciaire sont en réalité les
+seules à ne rien emprunter aux volcans. Mais toutes deux présentent des
+lacunes capitales en ce qui concerne les montagnes centrales, les
+traînées divergentes et les grandes fissures. Et même si l'on s'attache
+aux cirques, que l'on se propose plus spécialement d'expliquer, une
+analyse plus complète montrera que l'intervention des tourbillons ou des
+concrétions de glace est, en définitive, inopérante. Attribuer aux
+cyclones les dimensions des mers lunaires, c'est vouloir qu'ils évoluent
+au sein d'un fluide presque parfait et dénué de résistance. Dès lors il
+devient impossible d'admettre que tous ou même la majorité d'entre eux
+aient occupé des emplacements stables. On ne peut plus leur demander
+d'édifier des remparts de cirques, de faire surgir en dépit de la
+pesanteur des constructions régulières et permanentes de plusieurs
+milliers de mètres de hauteur. Cette persistance dans l'action ne cadre
+pas avec un tempérament voyageur. Autant que nous pouvons le savoir, les
+cyclones détruisent et ne bâtissent pas.
+
+Le concours de longues périodes de temps n'est pas moins nécessaire si
+l'on veut faire constituer de hautes montagnes par des condensations
+neigeuses successives. Dès lors la répartition de ces dépôts n'aurait pu
+se faire d'une manière aussi irrégulière en dépouillant certains
+emplacements, toujours les mêmes, au profit d'une bande étroite qui les
+entoure. Les chutes de neige atténuent toujours le relief existant, par
+cette simple raison que la neige obéit à l'action de la pesanteur plus
+aisément que tout autre élément solide de l'écorce. Les remparts des
+cirques, s'ils avaient été formés par cette voie, se maintiendraient à
+des altitudes très uniformes, au lieu d'être, comme il arrive souvent,
+coupés de vallées et de brèches profondes. L'influence de la latitude
+aurait dû se faire sentir dans la distribution des neiges, et des
+calottes plus épaisses se seraient formées sur les pôles, où le relief
+est, au contraire, très accidenté. Enfin l'existence présente d'une
+aussi grande quantité de glace sur la Lune supposerait, dans le passé,
+une période où d'abondantes condensations liquides se seraient
+produites. Elles auraient entraîné comme conséquences fatales des
+phénomènes d'érosion et de sédiment dont les traces seraient demeurées
+visibles et, en tout cas, l'obstruction des fissures.
+
+La structure du rempart des cirques donne un démenti également net à la
+théorie des marées. La fusion des bords d'un orifice, l'épanchement d'un
+liquide au dehors, sa solidification par nappes nécessairement très
+minces, ne peuvent donner lieu qu'à un relief extrêmement doux, à peine
+appréciable. L'effort d'un liquide comprimé peut provoquer la rupture ou
+la déchirure de la paroi qui l'enferme, nullement la formation
+d'orifices espacés et réguliers, moins encore celle d'un pic de grande
+altitude. Si MM. Ebert et Pickering ont réussi à produire ainsi des
+bourrelets saillants, il est hors de doute que leur succès est lié à la
+petite échelle des expériences. Un liquide sortant en grandes masses ne
+peut que s'épancher en larges nappes et non s'accumuler sur certains
+points privilégiés. Les marées peuvent avoir leur rôle dans la
+distribution générale des mers et des cirques, mais des forces plus
+énergiques et plus localisées s'accusent, dans chaque formation
+particulière, comme prépondérantes.
+
+C'est encore à la dimension très réduite des objets qu'est lié le succès
+partiel de la théorie de l'ébullition. Dans une masse fluide, les gaz
+qui viennent se dégager à la surface ne laissent pas d'empreinte. Des
+vestiges pourront subsister si la matière est pâteuse et choisie de
+telle façon que le point d'ébullition et le point de solidification
+soient presque confondus. Mais aucun choix de substances, aucune
+application calculée de la chaleur ne peut amener la formation de bulles
+dépassant quelques centimètres. Veut-on que les gaz s'échappent d'une
+manière intermittente et en masses plus grandes, il faut laisser se
+former une croûte solide. Celle-ci cédera sous une pression suffisamment
+forte, par fissurement ou explosion, mais les ouvertures formées ne
+présenteront plus de ressemblance, même éloignée, avec les cirques
+lunaires.
+
+L'explication météorique ou balistique se défend mieux. Elle peut en
+effet invoquer à la fois des faits d'observation et des expériences. La
+Terre recueille sur son passage des corps nombreux, aérolithes ou
+bolides; il est très probable que la Lune en reçoit aussi; il est
+possible qu'elle en ait reçu dans le passé beaucoup plus. D'autre part,
+les essais de M. Alsdorf montrent qu'avec un choix judicieux et
+intentionnel de matières meubles et de projectiles élastiques, la
+plupart des accidents lunaires peuvent être imités.
+
+Il semble, d'abord, qu'il y ait disproportion inadmissible entre l'effet
+constaté et la cause présumée. Les bolides tombés sur la Terre
+n'approchent point de la dimension des cirques. Ils atteignent la
+surface avec de très grandes vitesses relatives et sous tous les angles,
+au lieu que les orifices réguliers de la Lune ne peuvent être imputés
+qu'à des chutes normales. On ne voit pas enfin pourquoi la Lune aurait
+eu le monopole de ces énormes empreintes, à l'exclusion de notre globe.
+
+On peut atténuer beaucoup la force apparente de ces objections, ainsi
+que l'a montré M. Gilbert dans une intéressante étude[15]. Les
+projectiles dont la Lune garde la trace ne seraient point de la même
+origine que les aérolithes; ils n'auraient pas davantage été lancés par
+la Terre encore incandescente. Ce seraient des satellites de la Terre au
+même titre que la Lune, circulant avec elle dans une même orbite et que
+l'attraction prépondérante de l'un d'eux aurait, dans le cours des âges,
+agglomérés en un seul corps. Dès lors, ils peuvent s'être rejoints avec
+de médiocres vitesses relatives, et pour les dernières chutes, les
+seules dont nous observions les traces, l'attraction centrale devait
+avoir pour conséquence une incidence à peu près normale.
+
+[Note 15: _The Moon's Face, a story of the origin of its features_, by
+C.-K. GILBERT (_Bull. phil. Soc. of Washington_, vol. XII, p. 241).]
+
+Cette transformation progressive d'un anneau équatorial en un satellite
+unique est expressément proposée par Laplace, à titre d'hypothèse, à la
+fin de sa _Mécanique céleste_. Depuis, l'expérience célèbre de Plateau a
+montré le passage d'un anneau continu à un certain nombre de satellites
+globulaires, jamais, croyons-nous, la réunion de tous ces globules en un
+corps unique. Il est remarquable que tous les efforts des géomètres pour
+analyser les divers degrés de cette métamorphose ont échoué, et que
+divers théoriciens, notamment MM. Kirkwood et Stockwell, ont été amenés
+à la considérer comme très invraisemblable. Il n'a pas été prouvé,
+cependant, qu'elle fût impossible et le fait que, pour une distance
+moyenne donnée du centre attractif, il n'existe en général qu'un seul
+satellite ou qu'une seule planète, constitue en faveur de l'hypothèse de
+Laplace une présomption favorable dont l'explication météorique doit
+bénéficier.
+
+Mais la difficulté la plus grave est ailleurs. On est obligé pour le
+succès des expériences de se placer dans des conditions physiques qui ne
+peuvent pas être réalisées, même approximativement, sur la Lune.
+
+Ainsi, que la surface choquée soit liquide ou instantanément liquéfiée
+par le choc ou simplement pâteuse, on n'obtiendra comme résultat final
+qu'un relief nul ou insignifiant. Si le projectile pénètre dans une
+croûte résistante, on obtient un trou, mais pas de bourrelet saillant,
+point de fond plat ni de montagne centrale. Pour allier ces deux
+derniers caractères, il faut recourir à l'artifice de M. Alsdorf,
+c'est-à-dire étendre une couche de poudre sur une planche à la fois
+élastique et résistante. En supposant, contre toute vraisemblance, que
+la nature réalise cette combinaison, on verra sans peine que le succès
+n'est possible qu'à petite échelle. Si l'on attribue au projectile les
+dimensions des cirques lunaires et la vitesse due à la seule attraction
+de la Lune, il ne peut plus être question pour lui de rebondissement; il
+y aura fatalement écrasement ou pénétration. Il ne reste pour ériger le
+bourrelet et la montagne centrale que le rejaillissement de gaz
+consécutif au choc. Mais cette cause, essentiellement superficielle et
+de très courte durée, est incapable du travail qu'on lui demande. Le gaz
+dispose pour s'échapper du très large orifice créé par le projectile. Sa
+détente est instantanée et il ne peut entraîner de grandes masses
+solides comme s'il était comprimé par un orifice étroit.
+
+Mais, du moment que l'on est obligé de revenir aux forces intérieures
+pour expliquer la structure des cirques, on se demande quel avantage on
+trouve à faire exciter ces forces par un agent extérieur. A s'en tenir
+aux leçons que la Terre nous donne, il est indéniable que l'énergie
+expansive de l'intérieur du globe est la seule force qui réussisse à
+combattre efficacement le poids de l'écorce et à créer des reliefs
+durables. Avant de recourir à des influences problématiques, à des
+catastrophes inouïes, n'est-il pas sage de se demander si cette cause,
+d'une réalité et d'une puissance incontestables, n'a pas été à même de
+produire sur notre satellite d'autres effets encore?
+
+D'après cela, des géologues comme Poulett Scrope, des astronomes à la
+suite de Nasmyth et Carpenter, ont admis que chaque cirque pouvait être
+un cratère de volcan formé par explosion. L'origine de ces explosions,
+se produisant à la fois sur plusieurs milliers de kilomètres carrés, ne
+serait pas l'accumulation souterraine des gaz et des vapeurs, puisque la
+Lune est privée d'atmosphère. Ce serait l'expansion subite que la lave,
+de même que l'eau, éprouve en se solidifiant. Dans ce système chaque
+cirque devient un cratère de volcan, le rempart est formé par
+l'accumulation des scories et des cendres retombées en pluie, l'auréole
+est un ensemble de fissures qui rayonnent du centre ébranlé, la montagne
+centrale est un cône secondaire, surgi lors d'un réveil tardif de
+l'énergie éruptive.
+
+Sous cette forme, la théorie volcanique n'a plus aujourd'hui de
+partisans. Il est douteux que les laves se dilatent en se solidifiant;
+aucun effet mécanique réellement observé ne se rattache à cette
+expansion. Tout au plus pourrait-elle fissurer l'écorce, mais non en
+faire sauter une portion étendue, épaisse de plusieurs milliers de
+mètres. Ce n'est pas seulement un déplacement qu'il s'agit de produire,
+mais une destruction, car le bourrelet est loin, en général, de
+représenter le volume de la cavité, et cette disproportion est d'autant
+plus forte que l'on considère des cirques plus grands. La structure du
+rempart n'accuse point, quand elle est visible, un refoulement à
+l'extérieur, mais au contraire un affaissement progressif vers le
+centre. Les petits orifices, dont les détails échappent, sont les seuls
+pour lesquels l'origine explosive semble pouvoir être admise.
+
+On s'est flatté de trouver un meilleur point de comparaison en
+s'adressant à une classe particulière de volcans. Ce sont les bassins
+effondrés, qui n'ont jamais servi, dans leur ensemble, de bouches
+d'éruption, mais dont le fond est parfois rempli de lave et se hérisse
+de petits volcans secondaires. Ainsi, l'île de la Réunion présente dans
+sa partie supérieure trois bassins contigus résultant, d'après M.
+Vélain, de l'affaissement d'une même voûte. Le piton Bory, également
+situé dans l'île de la Réunion, n'est pas non plus sans ressemblance
+avec quelques enceintes lunaires. Il est à noter, toutefois, que le cône
+central dépasse les bords de la cassure, ce qui n'arrive point sur la
+Lune.
+
+Il existe enfin, dans les îles Sandwich, sur le flanc d'un énorme
+volcan, un bassin d'effondrement, le Kilauea, long de 5km et qui, à
+certaines époques, se remplit de lave incandescente. Cette lave y
+séjourne parfois assez longtemps pour se solidifier en partie et laisse
+ensuite, en se retirant, des gradins adhérents aux parois. D'après le
+géologue Dana, qui en a fait une étude approfondie, c'est ce type de
+volcan terrestre qui seul doit être rapproché des cirques.
+
+Cette concession n'a pas désarmé les adversaires du volcanisme. Les
+bassins effondrés sont, à leur gré, encore trop petits; ils sont,
+d'ailleurs, irréguliers dans leurs contours, ils manquent de remparts
+saillants et, sauf l'exception peut-être unique du piton Bory, de
+montagnes centrales. Enfin rien, dans leurs abords, ne ressemble au
+phénomène des traînées divergentes.
+
+Plus récemment, le professeur Suess est venu apporter aux idées de Dana
+le complément d'observations faites sur les creusets des métallurgistes.
+Chaque cirque est pour lui un emplacement ramené à l'état liquide par un
+flux de chaleur interne. Les montagnes situées en bordure sont des
+scories charriées par les courants et accumulées sur le rivage. Les
+variations de niveau se sont accomplies moins sous l'influence des
+marées que par le dégagement des gaz dissous et emprisonnés. Les petits
+orifices formés en dernier lieu sont des bouches d'explosion, et l'on ne
+voit pas quel agent, autre que la vapeur d'eau, a pu les produire. Comme
+dans la théorie de Nasmyth, les auréoles sont des fissures rayonnantes,
+et le changement de couleur du sol sur leur trajet est la conséquence
+d'émanations locales, semblables aux fumerolles des volcans italiens.
+
+A notre avis, le système du professeur Suess restitue une place
+légitime, mais encore insuffisante, à l'expansion des vapeurs et des gaz
+comprimés. Qu'elle soit intervenue sous une forme ou sous une autre, il
+n'y a pas de motif raisonnable d'en douter. L'absence actuelle
+d'atmosphère peut être le résultat d'une évolution récente, ainsi que
+nous l'avons vu au Chapitre IX. La Lune, moitié moins dense que la
+Terre, est formée de matériaux légers. Les gaz et les vapeurs ont dû s'y
+trouver en grande proportion. Ils ont été, plus aisément que sur la
+Terre, enfermés dans l'écorce par cette simple raison qu'un globe plus
+petit subit un refroidissement plus rapide.
+
+Voici donc cette force, qui tend à soulever les couches superficielles,
+en conflit avec la pesanteur qui travaille à les maintenir. Des deux
+adversaires en présence, lequel va l'emporter? Sur la Terre, l'issue du
+combat n'est pas douteuse. Les matières éruptives, impuissantes à
+soulever les couches solides, s'insinuent péniblement dans les fissures.
+Ce n'est guère qu'au moment d'arriver au jour qu'elles font sauter,
+qu'elles pulvérisent parfois le dernier obstacle opposé. Sur notre
+satellite, les conditions de la lutte sont bien différentes. La force
+expansive des vapeurs reste tout entière, il est même probable qu'elle
+est augmentée. La pesanteur, au contraire, est réduite à la sixième
+partie de sa valeur. Il y a donc des chances sérieuses pour que, pendant
+une certaine période au moins, la force éruptive l'emporte, et pour que
+l'écorce lunaire se soulève par intumescences.
+
+Quelles formes prendront ces ampoules? Ce seront des portions de sphère,
+par la raison bien simple que la sphère est, entre toutes les figures,
+celle qui comprend sous une surface donnée la plus grande capacité.
+Ainsi, en demeurant sphérique, la croûte réalise, au prix de la moindre
+extension possible, l'augmentation de volume qui lui est demandée. Ces
+calottes sphériques, de plus petit rayon que la surface lunaire, la
+couperont suivant des cercles, et nous obtenons ainsi une raison
+plausible de la régularité du contour des cirques.
+
+Quelle étendue chacune de ces intumescences va-t-elle recouvrir? Celle
+où se manifeste à la fois un fort accroissement de pression interne.
+Nous avons, à cet égard, une indication utile dans l'allure habituelle
+des volcans terrestres. Il est commun, en effet, de voir entrer
+simultanément en éruption les divers cratères d'une même région, à des
+distances de 200km, 300km, 500km et davantage. Récemment encore, la
+catastrophe de la Martinique était le signal d'un réveil d'activité sur
+les rivages de la mer des Antilles, dans l'Amérique centrale et jusque
+dans la République de l'Équateur. Ce sont là des périmètres où les
+cirques lunaires peuvent tenir à l'aise.
+
+Mais l'édifice ainsi construit n'est pas stable. Un jour ou l'autre des
+fissures s'y dessinent. Des cônes volcaniques s'élèvent au point le plus
+faible, c'est-à-dire vers le sommet de l'intumescence. Le moment vient
+où la pression intérieure diminue, et la pesanteur, qui ne perd jamais
+ses droits, abaisse le centre du dôme. Cet affaissement, propagé par
+zones concentriques, finit par ne laisser debout que l'assise inférieure
+de la voûte, celle qui forme aujourd'hui le rempart. Les gradins
+intérieurs représentent les bordures affaissées en dernier lieu, et que
+leur situation en porte-à-faux vouait à la destruction. L'examen de ces
+terrasses montre leurs éboulements successifs vers le centre, jamais les
+refoulements centrifuges qu'auraient opérés des projectiles ou les
+concrétions qui seraient l'oevre des marées.
+
+Le mouvement de descente du centre sera le plus souvent assez lent pour
+respecter le relief antérieur et pour laisser au massif volcanique une
+certaine prééminence sur ce qui l'entoure. Qu'un épanchement se produise
+et les cônes d'éruption en émergeront comme des îles, sans relation
+visible avec le rempart.
+
+L'énergie intérieure est sujette à récidive. Elle pourra se manifester
+encore par la formation de nouveaux cirques sur l'emplacement consolidé
+du premier, plus tard par des explosions semblables à celles des volcans
+terrestres. Ces explosions auront pour siège soit la montagne centrale,
+soit des orifices semés sur les crevasses de rupture, et bien souvent
+trop petits pour être observés.
+
+Les auréoles et les traînées divergentes sont des cendres émises par ces
+cataclysmes et disséminées par des courants atmosphériques variables. Ce
+ne sont point des crevasses ni des éclaboussures, dont la propagation ne
+saurait être aussi rectiligne ni aussi indépendante du relief. L'étendue
+qu'embrasse un même étoilement n'est pas telle qu'on ne puisse en
+retrouver des exemples dans l'histoire des volcans terrestres. Ainsi, il
+est avéré que l'éruption du Timboro en 1815, celle du Coseguina en 1835
+ont couvert de débris des espaces plus vastes que la France ou
+l'Allemagne. Des éruptions islandaises ont été suivies de pluies de
+cendres jusqu'à Stockholm, à 1700km de distance. Ces dépôts ont
+seulement trouvé sur la Lune des conditions plus favorables à leur
+conservation.
+
+Voici, à ce sujet, un rapprochement qui ne doit pas être passé sous
+silence. Nous avons vu que certains systèmes de traînées, par exemple
+celui de Tycho, ne montrent pas leur teinte blanche caractéristique dans
+le voisinage immédiat du cirque central. Ils y sont remplacés par une
+couronne sombre. Or la même circonstance se présente pour le manteau de
+cendres déposé autour de certains cratères terrestres. Ce manteau
+disparaît dans le voisinage immédiat du volcan sous une couche plus
+sombre de matériaux moins divisés, pierre ponce ou blocs de lave. Le
+fait se vérifie par exemple sur les volcans du Guatemala, dont une Carte
+est donnée dans le bel Ouvrage du professeur Suess: _La face de la
+Terre_.
+
+En résumé, les cirques ne sont pas pour nous des cratères de volcans,
+mais des régions volcaniques soulevées, puis affaissées. Si l'on se
+place à ce point de vue, on sera dispensé, pour expliquer les formations
+lunaires, d'imaginer des bolides gigantesques, de faire construire des
+montagnes par des bulles de gaz, des cyclones et des marées. Il suffira
+d'admettre que, dans l'inévitable conflit entre la pesanteur, d'une
+part, et l'expansion des vapeurs, de l'autre, la seconde force a pris
+momentanément le dessus. Et cette hypothèse n'est pas inventée pour le
+besoin de la cause, elle est suggérée par les données les plus certaines
+de la Mécanique céleste et de la Physique.
+
+Mais, dira-t-on, ces intumescences, données comme le chapitre
+préliminaire de la formation d'un cirque, pourquoi ne nous les
+montre-t-on pas? Sans doute parce que les dômes ainsi créés manquaient
+de stabilité; parce que les conditions qui leur ont permis de se former
+ne se rencontrent plus. La croûte épaissie, le dégagement des gaz plus
+avancé, ne laissent plus les soulèvements se produire, pas plus dans le
+monde lunaire que dans le nôtre.
+
+Il serait inexact, cependant, de dire que l'on n'aperçoit sur notre
+satellite aucune forme convexe régulière. Il y en a deux, entre autres,
+dans le voisinage d'Arago, qui sont d'une observation facile (_fig.
+35_). Ces deux ampoules mesurent à peu près 40km de largeur. Que leur
+centre vienne à s'effondrer, et deux nouveaux cirques, de dimension
+moyenne, se seront formés sous nos yeux. En attendant, il semble que
+l'on doive regarder ces rares témoins d'un âge disparu avec un peu de
+cette vénération que les archéologues ressentent en face des médailles
+antiques.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+LES FORMES POLYGONALES SUR LA LUNE.
+
+
+L'astronome auquel des instruments puissants permettent de détailler
+quelque peu l'aspect de notre satellite est d'abord frappé du caractère
+étrange de ces paysages, très différents de la presque totalité des
+sites terrestres. Revenant à quelques jours d'intervalle sur les mêmes
+régions, il constate qu'elles changent profondément d'aspect suivant que
+les rayons solaires les frappent sous tel ou tel angle. S'il prolonge
+l'expérience pendant plusieurs mois, il se convaincra que ces
+changements ne sont qu'apparents et d'un caractère périodique. La
+surface de la Lune est solide et stable; elle présente un degré de
+fixité au moins égal à celui des régions les plus désertes et les plus
+arides de notre globe.
+
+Cette circonstance favorise évidemment l'élaboration des Cartes;
+toutefois l'exactitude de celles-ci est limitée par deux obstacles qui
+n'ont pu être, jusqu'à ce jour, que très imparfaitement surmontés.
+
+Le premier, déjà sensible pour l'astronome qui cherche à embrasser
+l'hémisphère visible dans un réseau géodésique, est la rareté des points
+de repère géométriquement définis. Ce sera en effet une heureuse
+exception si l'on trouve des sommets de triangles définis par une
+intersection de lignes. Presque toujours il faudra prendre comme points
+d'appui du réseau soit des centres de taches d'aspect et de limites
+variables, soit des points culminants accusés comme tels par le jeu des
+ombres. On se doute aisément que ces objets, vus à une énorme distance,
+comportent un degré de définition bien inférieur à celui des accidents
+naturels du sol terrestre, accidents dont les géodésiens ne se
+contentent plus, et auxquels la pratique moderne substitue d'une manière
+invariable des pyramides ou des cylindres artificiels. Les sommets en
+forme de vague ou de pyramides, constituées par la jonction d'arêtes
+tranchantes, sont encore relativement fréquents dans les montagnes
+terrestres complètement façonnées par l'érosion. Ils manquent tout à
+fait sur la Lune, où l'on n'observe que des masses arrondies et
+bosselées. Les lignes d'ombre et de contour apparent ne cessent de s'y
+déplacer. Aussi le désaccord des positions micrométriques d'un sommet
+surpasse-t-il de beaucoup celui que l'on aurait à redouter, avec la même
+lunette, sur des positions d'étoiles.
+
+Une autre difficulté, qui vient aggraver la précédente, tient à ce que
+la Lune nous présente toujours la même face. La libration permet au
+regard d'atteindre, à la rigueur, les 5/8 de la surface, mais en réalité
+toute la zone voisine du bord n'est jamais vue que sous un angle fuyant
+et défavorable. L'éclairement et la perspective y varient trop peu pour
+que l'on puisse rectifier les apparences et arriver à une notion
+correcte des formes. C'est là surtout que feront défaut les points
+susceptibles d'être sûrement identifiés d'une image à l'autre.
+
+C'est donc aux parties centrales du disque qu'il conviendra de
+s'attacher pour trouver des objets bien caractérisés, susceptibles
+d'être groupés en familles naturelles, pour démêler dans la profusion
+des détails les faits proprement scientifiques, ceux qui permettent de
+coordonner et de prévoir. La méthode à suivre, dans ce choix, est la
+même qui a valu à la Géologie, à la Géographie physique, leurs plus
+solides acquisitions. Et ce travail est, dans un certain sens, plus
+facile pour la Lune que pour la Terre. En effet, la grande distance de
+notre satellite nous débarrasse d'une foule de traits insignifiants et
+secondaires où notre attention n'aurait pu que s'égarer. Mais elle
+laisse d'autant mieux en évidence un certain nombre d'objets marquants,
+d'individualités frappantes qui se reconnaissent sans peine sous des
+éclairements variés et que l'on retrouve, à peine modifiés, à un grand
+nombre d'exemplaires. Ces objets ne sont pas simplement juxtaposés: ils
+entrent en lutte, ils empiètent les uns sur les autres, et beaucoup
+n'ont subsisté qu'à l'état de ruines. On entrevoit donc la possibilité
+de les faire entrer dans un classement chronologique, de dire quels
+caractères actuels sont associés à une antiquité plus grande, d'assigner
+dans la formation des individus la part des diverses influences
+physiques ou cosmiques, de trouver la raison de leurs différences.
+
+Un premier essai de cette méthode a conduit les sélénographes à
+distinguer deux grandes classes d'objets lunaires, très inégales par le
+nombre, à peu près équivalentes par l'étendue totale occupée. Ce sont
+les mers, caractérisées par une surface unie et sombre, et les cratères,
+dont le trait commun est une bordure circulaire. Les cratères,
+infiniment plus nombreux, ont été divisés eux-mêmes en sous-groupes,
+entre lesquels on n'a jamais pu tracer de frontières bien nettes. Plus
+tard, au contraire, on s'est avisé que la première distinction était
+factice, que les grands cirques pouvaient aussi bien être considérés
+comme de petites mers, les petites mers comme de très grands cirques, et
+que, si plusieurs mers semblent aujourd'hui dénuées de limites précises,
+leur état actuel résulte, selon toute apparence, de la jonction de
+bassins contigus et de l'effacement des cloisons interposées.
+
+La sélénographie a paru ainsi se condenser dans cette formule simple:
+tout ce qui, sur la Lune, possède une figure bien arrêtée, est
+circulaire. Il ne s'y trouve, en dehors des mers et des cratères réunis,
+si l'on veut, sous le nom de _cirques_, que des perversions ou
+dérivations de cette forme.
+
+Un tel énoncé ne peut manquer, par sa netteté même, d'être suspect aux
+géographes, habitués à rencontrer sur le globe terrestre des formes
+variées, irrégulières, rebelles dans l'immense majorité des cas à toute
+définition géométrique. On ne voit pas pourquoi l'unité de force et de
+figure aurait régné sur une planète, la diversité sur l'autre. Et
+pourtant ce résumé, on doit le reconnaître, est justifié par la presque
+totalité des dessins dont notre satellite a fourni le sujet. A peu près
+sans exception, les auteurs ont borné leur ambition à figurer un ou
+plusieurs cirques et ont traité d'une façon très sommaire tout ce qui ne
+s'y rattachait pas directement.
+
+La question s'est posée sous une autre forme pour les auteurs de Cartes
+d'ensemble, Lohrmann, Mädler et Schmidt. Il a bien fallu ici envisager
+le problème sous un aspect plus large. Il existe en effet, sur la Lune,
+des régions très montagneuses, assez étendues, où il est impossible de
+considérer les cirques comme l'élément constitutif du sol. Ils n'y sont
+représentés que par de petits exemplaires clairsemés. Ces régions (par
+exemple les Alpes, le Caucase, les Apennins) sont d'ordinaire
+soigneusement évitées par les dessinateurs libres de choisir leur cadre,
+et considérées comme imposant une tâche particulièrement ingrate et
+difficile. Beer et Mädler estiment qu'il faudrait mettre à profit toutes
+les occasions favorables pendant trois années pour venir à bout du seul
+massif des Apennins. Tous se sont résignés, en fin de compte, à une
+figuration sommaire, purement conventionnelle, et qui ne jette aucune
+lumière sur l'objet qu'elle représente. C'est que, en effet, sur ces
+plateaux aux bords déchiquetés, où d'innombrables excroissances se
+disputent l'espace, les notions habituelles sont déroutées, et tout fil
+conducteur fait défaut. Le procédé familier aux artistes, et qui
+consiste à encadrer l'objet dans des lignes volontairement simplifiées,
+semble ici une infidélité dangereuse et une source d'erreurs
+systématiques.
+
+Nulle part l'utilité des photographies n'apparaît plus manifeste. Là où
+le dessinateur se perdait dans le détail, elles restituent des
+ensembles. Elles font rentrer un peu d'ordre dans ce chaos apparent et y
+introduisent des divisions naturelles. La comparaison fréquente
+d'épreuves relatives à des phases différentes, contrôlée de temps à
+autre par l'observation visuelle, fait acquérir à l'égard du sol lunaire
+une familiarité à laquelle les anciens observateurs, malgré tout leur
+zèle, ne pouvaient atteindre. On est frappé alors de l'importance prise
+par certains traits que les cartographes ont entièrement négligés, faute
+d'en saisir les véritables relations. On voit les faits antérieurs et,
+jusqu'à un certain point, étrangers à l'histoire des cirques, se
+multiplier, s'éclaircir et s'enchaîner.
+
+De ces traits anciens, les premiers en date ont toutes les chances
+d'être les moins apparents: d'abord parce qu'ils ont subi à un plus haut
+degré l'action des causes destructrices; ensuite parce que l'écorce,
+encore faible et malléable, n'a pu s'écarter beaucoup d'une figure
+d'équilibre et constituer des différences de niveau importantes. Si donc
+nous tentons d'énumérer les mieux reconnaissables de ces objets, dans
+l'ordre où ils se présentent à la vue, on devra plutôt renverser cet
+ordre pour se rapprocher de la succession historique. Comme
+confirmation, l'on devra saisir toutes les occasions de décider, entre
+deux objets en conflit, lequel a usurpé la place de l'autre.
+
+Les caractères qui président au groupement et qui étaient pour les
+cirques le diamètre, la profondeur et l'intégrité, seront, dans le cas
+d'objets rectilignes, la longueur, la largeur et l'orientation. Cette
+dernière particularité est la plus importante, car on ne tardera pas à
+reconnaître que les traits d'une même région obéissent à une loi commune
+et s'alignent sur un très petit nombre de directions.
+
+Dans l'énumération qui va suivre, les numéros de renvoi, en chiffres
+romains, se rapportent aux feuilles de l'_Atlas photographique_ publié
+par l'Observatoire de Paris, et de préférence aux quarante premières,
+pour lesquelles a paru une édition réduite, plus aisée à feuilleter, due
+aux soins de la Société belge d'Astronomie. Les angles de position sont,
+suivant l'usage, comptés en degrés et du Nord vers l'Est.
+
+A. _Grandes cassures._--1. Vallée à l'ouest d'Herschel (III, IX, XXVI,
+XXXIII). Large, profonde, très bien conservée et probablement récente,
+elle dessine une tangente commune à deux cirques, dont le plus
+méridional (Herschel _h_) a été nettement sectionné. Prolongée du même
+côté, cette vallée formerait la limite ouest de Ptolémée (_fig. 43_).
+
+2. Sillon limitant Albategnius à l'Ouest, Halley à l'Est et dessinant,
+par suite, une tangente commune intérieure aux deux contours. Cette
+vallée parallèle à la précédente, plus longue mais moins creuse, a été
+refoulée et interrompue par le développement de Halley (III).
+
+3. Deux entailles parallèles, éloignées d'une trentaine de kilomètres,
+franchissant la bordure d'Hipparque à l'Ouest et s'effaçant dans la
+plaine intérieure (IV, XXVI).
+
+4. Vallée traversant de part en part un massif montagneux, entre Pallas
+et Ukert (X, XXXIII).
+
+5. Vallée tangente à Godin au Sud-Est (XXII, XXVI).
+
+6. Vallée tangente à Jules César au Nord-Ouest (XXII, XXXII).
+
+Tous ces objets ont à fort peu près l'angle de position 40°, qui est
+aussi celui des parties orientales dans les fissures coudées d'Ariadæus
+et d'Hyginus. Tous ressemblent à la vallée d'Herschel (nº 1), sans
+toutefois la dépasser en profondeur et en netteté. Ils côtoient chacun
+un ou plusieurs cirques, sans les entamer et sans être refoulés par eux.
+
+En nous éloignant un peu du centre de la Lune, nous trouverons d'autres
+cassures se rattachant à la même catégorie:
+
+7. Mur Droit, entre Thebit et Birt. Cassure extrêmement nette,
+probablement moderne, divisant en deux parties égales une grande arène
+submergée. Angle de position 20° (XIV) (_fig. 44_).
+
+8. Rainure parallèle au Mur Droit, tangente aux bords ouest de Pitatus
+et de Gauricus. Elle est discontinue et obstruée par plusieurs éruptions
+subséquentes. La même orientation se retrouve dans de nombreux traits de
+la même région, rejetés, à cause de leur caractère moins apparent, dans
+la classe suivante (XIV).
+
+9. Longue cassure dirigée de Fabricius vers le Nord (XXIV, XXXI).
+
+10. Rainure discontinue sur la ligne Janssen A-Piccolomini (XXIV).
+
+11. Sillon courant vers le Sud à partir de Fermat (XXV, XXXI).
+
+Ces trois derniers traits, peu cohérents et médiocrement conservés,
+s'accusent surtout par des différences de niveau. Leur angle de position
+est voisin de 20°, plutôt au-dessous.
+
+12. Monts Altaï: cette grande dénivellation, remarquable par sa longueur
+et sa continuité, fait partie de l'encadrement de la mer du Nectar. Elle
+présente deux fronts rectilignes très étendus, soudés aux environs de
+Fermat, avec des angles de position de 20° et de 45° (XXV, XXXI).
+
+13. Sillon traversant de part en part le bourrelet de Capella, avec un
+angle de position de 45°. Il appartient, comme les monts Altaï, à
+l'encadrement de la mer du Nectar (XXXI) (_fig. 33_).
+
+14. Vallée de Rheita, la plus colossale que l'on puisse apercevoir sur
+la Lune. Elle est dans un mauvais état de conservation, refoulée et
+obstruée par le développement ultérieur de plusieurs cirques. Le
+parallélisme des bords, l'existence de digues transversales obliques,
+accusent une formation par arrachement, avec élargissement progressif.
+Angle de position 45° (XII, XXIV, XXXI).
+
+15. Vallée des Alpes, exemple éclatant et bien connu de la disjonction
+d'un plateau montagneux sur une épaisseur de 3000m environ avec
+conservation du niveau et du parallélisme des bords. Bien qu'elle
+n'entame aucun cirque, son intégrité doit la faire considérer comme
+moderne. Son angle de position (130°) est, comme celui de la vallée de
+Rheita, répété à bien des reprises dans la région (_fig. 37_).
+
+
+B. _Digues, crevasses, sillons rectilignes._--Les objets de cette
+seconde liste, moins visibles que ceux de la précédente, rentrent comme
+eux dans un petit nombre d'orientations distinctes. Refoulés ou obstrués
+à peu d'exceptions près, par les cirques qu'ils rencontrent, ils se
+rattachent d'une façon plus évidente à un état de choses disparu. Leur
+nombre est considérable. Nous signalerons seulement ceux qui se
+distinguent par la longueur et le caractère strictement rectiligne de
+leur trajet.
+
+1. Sillons orientés respectivement sur les centres de Ptolémée et de
+Albategnius A, et s'étendant à l'extérieur vers le Sud. (III) (_fig.
+43_).
+
+2. Nombreuses stries du plateau situé entre Herschel, Davy et Moesting.
+Plusieurs entament d'une façon très visible les remparts d'Alphonse et
+de Ptolémée (III, IX, XXXIII).
+
+3. Crête des monts Hæmus, entre Taquet et Sulpicius Gallus (XXXII).
+
+4. Sillon parallèle aux monts Altaï, traversant la plaine à égale
+distance des monts Altaï et de Polybe (XXV).
+
+Tous ces traits (nos 1 à 4) sont parallèles à la vallée d'Herschel et,
+par suite, aux premiers objets de la liste précédente.
+
+5. Parties centrales des fissures d'Ariadæus et d'Hyginus: angle de
+position 75° (IV, X, XXII). Ce sont deux exemples remarquables
+d'indépendance totale entre le tracé d'une fissure et le relief actuel
+du sol.
+
+6. Crevasses situées entre Archimède et Conon, perpendiculaires à la
+direction générale des Apennins et coudées suivant les mêmes
+orientations que la fissure d'Hyginus (X).
+
+7. Double fissure près de Sabine, côtoyant la base du rempart
+montagneux. Elle est très nette et paraît due à la reviviscence tardive
+d'une ancienne tendance à l'arrachement. Angle de position 80° (XXII).
+
+8. Double fissure encadrant Hésiode et formée comme la précédente de
+deux traits parallèles. L'un de ces traits se prolonge à une grande
+distance vers l'Est à travers des massifs montagneux, sans cesser d'être
+visible à la traversée des plaines. Angle de position 120° (XIV, XIX).
+
+9. Vallée située en plaine entre Kies et Kies _d_. Faiblement déprimée,
+elle est parallèle à la fissure d'Hésiode, à de nombreuses digues de la
+région de Tycho, aux portions nord-est des remparts de Ptolémée,
+d'Alphonse, d'Albategnius (XIV).
+
+10. Digues rectilignes s'appuyant sur la partie est du rempart de
+Capuanus et constituant les restes d'un massif plus ancien que le
+cirque. Angle de position 40° (VIII).
+
+11. Stries nombreuses sur le plateau entre Vitello et Hainzel. Angle de
+position 30° (VIII).
+
+12. Quatre sillons parallèles à la vallée de Rheita, deux au Nord et
+deux au Sud, très étendus aussi, mais beaucoup moins bien conservés.
+Angle de position 45° (XII).
+
+13. Grande vallée irrégulière, parallèle aussi à celle de Rheita,
+presque aussi large, mais fortement dégradée et discontinue. Elle est
+visible de part et d'autre de Snellius et s'interrompt sur l'emplacement
+de ce cirque (XII).
+
+14. Région striée ou cannelée, entre Pons, Zagut, Gemma Frisius et
+Pontanus. Deux systèmes bien reconnaissables, formant un angle de 70°, y
+sont associés (XX).
+
+15. Ride saillante réunissant Santbech et Colombo (XXXVIII).
+
+16. Très longue digue en relief de part et d'autre de Borda; elle forme,
+avec le trait précédent, avec la crevasse médiane de Petavius, avec la
+chaîne de cirques Rheita _e_, un système conjugué de la vallée de
+Rheita. Angle de position 130° (XII).
+
+17. Sillon visible sur le méridien de Descartes, du côté sud, et signalé
+surtout par des places blanchies (XXVI).
+
+18. Terrasses de Lemonnier et de Pline, sous-tendant des arcs dans le
+périmètre de la mer de la Sérénité. Elles paraissent être les restes
+d'une enceinte polygonale dont la mer aura, dans son mouvement
+d'expansion, franchi les limites (XXVII).
+
+19. Terrasse allant de Théophile à Beaumont, détachant un segment en
+forme d'arc dans la mer du Nectar et de tout point analogue aux
+précédentes (XXVII, XXXII).
+
+20. _Straight Range._--Digue isolée, perpendiculaire au méridien, reste
+d'une ancienne frontière de la mer des Pluies (XI, LIII).
+
+21. Sillons nombreux sur le plateau qui s'étend entre Bianchini et La
+Condamine. Angle de position 160°. L'accroissement de l'angle de
+position est sensible quand on se déplace de l'Ouest à l'Est dans la
+bordure de la mer des Pluies (XI).
+
+22. Double série d'arêtes rectilignes formant l'ossature de l'écorce
+dans le voisinage du pôle Nord. Le plus apparent des deux systèmes est
+peu incliné sur le méridien (XXXVII, LII, LIII).
+
+
+C. _Alignements d'orifices._--Il est connu depuis longtemps que la
+distribution des grandes enceintes à la surface de la Lune n'est pas
+arbitraire, qu'elle ne manifeste pas de condensation vers un plan comme
+la Voie lactée, ni d'accumulation autour de quelques centres, comme
+l'ensemble des nébuleuses. La disposition des grands cirques, toutes les
+fois qu'elle affecte une apparence systématique, est linéaire. Beaucoup
+d'entre eux se disposent en séries à peu près continues et dont l'unité
+d'origine est aussi certaine que celles des grandes arêtes du relief
+terrestre. Les individus d'un même groupe accusent une analogie de
+dimensions et de structure poussée parfois à un tel degré que de simples
+associations par paires ne semblent pas pouvoir être fortuites, d'autant
+moins que l'orientation de la ligne des centres se retrouve presque
+toujours dans des sillons rectilignes de la même région.
+
+La liaison est moins aisée à mettre en évidence pour les petits
+orifices, en raison même de leur grand nombre. Dans les parages où ils
+fourmillent, on peut les associer en chaînes de diverses manières, dont
+aucune ne s'impose à l'exclusion des autres. Mais certaines mers où les
+orifices n'apparaissent qu'en petit nombre présentent des alignements
+d'une extrême netteté et qui doivent, à ce titre, fixer l'attention.
+
+Il suffira, entre beaucoup d'exemples, de citer les suivants:
+
+1. _Walter_, _Regiomontanus_, _Purbach_ (I).--Série de grands cirques
+contigus, polygonaux, dégradés, offrant chacun de fortes différences de
+niveau. L'angle de position de la ligne des centres est 35°, ce qui
+rattache ce groupe à la vallée d'Herschel et, plus généralement, aux
+objets désignés en premier lieu dans les deux listes précédentes.
+
+2. _Aliacensis_, _Werner_, _Blanchinus_, _Lacaille_.--Série parallèle et
+juxtaposée à la précédente, montrant dans ses deux derniers termes des
+formes plus régulièrement circulaires et mieux conservées (II).
+
+3. _Blancanus_, _Scheiner_, _Röst_, _Schiller_.--L'angle de position de
+cette chaîne est 50°. Des digues latérales ont entravé le développement
+normal de tous ces cirques, surtout du dernier dont l'allongement est
+exceptionnel (XVIII).
+
+4. _Wilson_, _Kircher_, _Bettinus_, _Zuchius_ (XXX).--Également
+encaissés entre deux digues parallèles. Angle de position 45°.
+
+5. Manifestations éruptives variées sur une tangente commune intérieure
+aux contours d'Almanon el d'Albufeda. Angle de position 50° (XX, XXV,
+XXVI) (_fig. 45_).
+
+6. _Arzachel_, _Alphonse_, _Ptolémée_, _Herschel_.--Ligne des centres
+sensiblement parallèle au méridien. Comme il arrive dans la plupart des
+séries de l'hémisphère Sud, le cirque le plus austral est en même temps
+le plus régulier et le plus profond (III, IX) (_fig. 43_).
+
+7. _Theon junior_, _Theon senior_, _de Morgan_, _Cayley_, _Jules César_
+(XXII).--Série suivant le méridien, discontinue, mais complétée par
+plusieurs orifices anonymes. Elle embrasse un espace plus grand que les
+précédentes, avec la même progression.
+
+8. _Furnerius_, _Petavius_, _Vendelinus_, _Langrenus_.--Ensemble de
+cirques énormes et de puissant relief, sur un même méridien (XXI).
+
+9. Cinq petits orifices disposés sur un méridien, dans la partie
+nord-est de la mer de la Sérénité (V, XXIII).
+
+10. Ligne blanchie, discontinue, allant de Licetus à Aliacensis, en
+contournant Stöfler à l'Est (XXXVII).
+
+11. Autre ligne blanchie, discontinue, allant de Bacon à Pons, en
+contournant Büsching à l'Ouest. Cette ligne, comme les cinq précédentes,
+s'écarte peu d'un méridien. Elle est remarquable par son extraordinaire
+longueur. Il semble que la formation du cirque Büsching a refoulé
+quelque peu l'alignement éruptif sans lui faire perdre son caractère
+(XXXVII).
+
+12. Nombreux orifices le long d'une tangente commune aux bords orientaux
+de Lexell et de Regiomontanus (XIV).
+
+13. Alignement sur une tangente commune aux limites orientales de Hell
+et de Pitatus. Ce trait et le précédent sont voisins et parallèles.
+Angle de position 140° (XIV).
+
+14. _Rheita e._--Fosse allongée formée par jonction d'orifices (XXXI).
+L'angle de position (150°) s'est déjà rencontré souvent dans les
+cassures de la même région. Il y est aussi représenté par plusieurs
+couples de grands cirques voisins et semblables, comme Snellius et
+Stevinus, Metius et Fabricius.
+
+
+D. _Enceintes quadrangulaires sans rupture, à rebord saillant._--Une
+collection d'objets particulièrement intéressants au point de vue qui
+nous occupe se rencontre dans le voisinage du pôle Nord. Les cirques y
+sont assez rares et sont remplacés par des plaines que divisent et
+encadrent de minces cordons saillants. Toutes ces plaines paraissent
+être au même niveau et constituer la surface moyenne de la planète. Ce
+sont les cordons qui semblent surajoutés, de manière à diviser, suivant
+un plan géométrique, cette étendue uniforme. Cette structure est
+aujourd'hui limitée à la région arctique. On trouve cependant, sur la
+rive sud de la mer du Froid ou dans le quadrant sud-ouest quelques
+objets qui semblent, comme Egede (V), des survivants ou des précurseurs
+du même type.
+
+Les murs de séparation sont assez endommagés, souvent doubles et coupés
+de brèches. Mais deux directions y dominent toujours, en sorte que les
+plaines encadrées se rapprochent plus du losange que du cercle. Les
+déformations considérables amenées dans cette région par la perspective
+font qu'il est malaisé de préciser les déviations par rapport au losange
+ou d'évaluer les angles de position. Nous citerons comme
+particulièrement bien dessinés les objets suivants:
+
+1. J. Herschel (XI, LIII).--2. Goldschmidt (XXIII).--3. Gärtner (XXVIII,
+XXXV).--4. Kane (XXXV).--5. Arnold (XXXV).--6. Peters (XXXV).--7. Méton
+(XXXV, LII).--8. Euctemon (XXXV).--9. W.-C. Bond (XIII, XXIII).
+
+Le dernier exemple est instructif en ce qu'il nous conduit à envisager
+les enceintes quadrangulaires comme des formes préliminaires de cirques,
+frappées d'arrêt dans leur développement. Les orientations de W.-C. Bond
+concordent avec celles d'Egede, avec les directions qui dominent dans
+les Alpes, y compris la grande vallée, avec les sillons qui constituent
+des cadres autour d'Eudoxe et de Platon. En comparant W.-C. Bond et
+Eudoxe (V, XIII, XXV), on se convaincra bientôt que l'enceinte
+quadrangulaire qui constitue le premier est l'analogue du cadre d'Eudoxe
+et non du cirque lui-même, en sorte que nous avons dans la région
+arctique de nombreux emplacements préparés pour des cirques futurs, mais
+pour la plupart demeurés vides. Là où le cirque s'est développé, il est
+quelquefois demeuré en deçà des limites qui lui étaient tracées. Mais,
+le plus souvent, il les a remplies et dépassées, au point d'effacer et
+de rendre méconnaissable le losange primitif.
+
+A notre avis, l'absence de liaison apparente entre les cordons saillants
+et les plaines qu'ils entourent n'autorise pas à regarder les cordons
+comme étant d'importation étrangère. Il est beaucoup plus probable que
+chacun d'eux est le produit du sol qui le porte et qu'il s'est trouvé
+mis en relief par suite de l'affaissement du centre de la case. C'est à
+la submersion des parties centrales affaissées qu'est dû l'isolement des
+cordons par rapport aux plaines adjacentes, de même que celui des
+montagnes intérieures par rapport aux bourrelets des cirques.
+
+
+E. _Tangentes aux remparts._--Nous avons groupé ici quelques objets qui
+auraient pu figurer dans nos trois premières listes à cause de la
+situation spéciale qu'ils occupent par rapport aux cirques. Des traits
+rectilignes tangents aux remparts actuels s'accusent soit comme arêtes
+en relief, soit comme rainures, soit comme traînées blanches avec des
+recrudescences locales. Ces mêmes traits se distribuent, dans chaque
+région, entre des orientations peu nombreuses, et cette condition,
+incompatible en apparence avec la situation de tangente commune à
+plusieurs enceintes, lui est au contraire souvent associée. Il est
+commun de voir le contact s'effectuer non par un seul point, mais sur
+une étendue plus ou moins grande. En pareil cas, c'est le cercle qui est
+déformé et non le trait rectiligne. La déformation est soustractive,
+c'est-à-dire que le contour circulaire, sans montrer de tendance à
+rejoindre les traits dont il s'approche, est entamé par ceux qu'il
+rencontre et entravé dans son développement normal. Les cirques alignés
+admettent volontiers des tangentes communes orientées comme la ligne qui
+joint leurs centres.
+
+On pourra se reporter, pour avoir la confirmation de ces remarques, aux
+objets suivants énumérés à peu près dans l'ordre où croissent leurs
+angles de position:
+
+1. Sillon touchant les bords occidentaux de Purbach, Regiomontanus,
+Walter (I).
+
+2. Traits limitant Alphonse respectivement à l'Est et à l'Ouest. Ces
+deux traits sont parallèles au précédent et à la veine médiane du cirque
+(III, XXIII) (_fig. 43_).
+
+3. Digue saillante formant tangente commune intérieure à Heinsius et à
+Wurzelbauer (XIV, XIX).
+
+4. Sillon formant tangente commune intérieure à Clavius et à Maginus
+(XVII). Ce trait s'écarte peu, comme les trois précédents, de l'angle de
+position 35°.
+
+5. Tangente commune aux remparts est de Maginus, Street et Tycho (VII)
+(_fig. 47_).
+
+6. Sillon profond sur le trajet d'une tangente commune intérieure aux
+remparts d'Albategnius et de Halley (III, XXVI).
+
+7. Longue coupure isolant le rempart d'Archimède du massif montagneux
+situé plus au Sud (XXXIV).
+
+8. Sillon dessinant une tangente commune intérieure à Aristillus et
+Autolycus (V, X, XXXIV).
+
+9. Vague saillante, à crête blanchie, suivant une tangente commune
+intérieure à Kane et à Démocrite et se prolongeant au delà de celui-ci
+(XXVIII).
+
+Pour les objets énumérés de 5 à 9, l'angle de position se tient aux
+environs de 40°.
+
+10. Sillon limitant à la fois les remparts ouest de Clavius et de
+Longomontanus (VII) (_fig. 47_).
+
+11. Digue tangente au rempart est de Capuanus (VIII).
+
+12. Bord de plateau tangent au rempart ouest de Campanus (VIII).
+
+13. Digue touchant les bords méridionaux de Tycho et de Heinsius. Elle
+se prolonge au delà de Heinsius, dont elle a entravé l'expansion normale
+(XVIII).
+
+14. Ligne tangente à Albategnius et à Ptolémée, du côté nord, et à
+Herschel du côté sud (III, XXVI). Elle est signalée par un chapelet
+d'orifices. L'angle de position, qui se tenait, pour les quatre objets
+précédents, entre 45° et 50°, passe ici à 70° (_fig. 43_).
+
+15. Grande cassure limitant Delambre au Nord-Ouest (XXII).
+
+16. Sillon formant tangente commune au Nord aux remparts de Delambre et
+d'Hypatie.
+
+Ces deux derniers traits, voisins de la fissure déjà citée de Sabine,
+ont comme elle pour angle de position 70°.
+
+17. Arête blanchie formant tangente commune aux côtés nord de Démocrite,
+Thalès, Strabon. Cette arête a contrarié le développement normal de
+Démocrite. Angle de position 90°.
+
+18. Digues encadrant, au Nord et au Sud, le bourrelet de Tycho. Angle de
+position 130° (VII).
+
+19. Crête formant tangente commune à Hipparque, Albategnius, Ptolémée.
+Angle de position 130° (IV, XXIII) (_fig. 43_).
+
+20. Sillon tangent au bord ouest de Barocius et entamant Clairaut. Angle
+de position 140° (XVII).
+
+21. Sillon tangent au bord ouest de Maurolycus et entamant Barocius.
+Angle de position 140° (XVII).
+
+22. Chaîne formant tangente commune intérieure à Borda et à Cook (XXI).
+
+23. Chaîne dessinant une tangente commune intérieure à Santbech et à
+Colombo (XXI, XXVII).
+
+24. Prolongement du bord oriental de Stevinus (XII). L'angle de position
+de ce trait, comme des deux précédents, est de 160°.
+
+25. Digue touchant les limites ouest de Vendelinus C et de Langrenus et
+dépassant, au Nord comme au Sud, les limites indiquées (XXI, XXXVIII).
+
+26. Deux digues parallèles encadrant Messala et se prolongeant au Nord
+(XXIX).
+
+27. Chaîne tangente au bord ouest de Gassendi (XXX) (_fig. 50_).
+
+28. Tangente commune aux remparts ouest d'Arzachel et d'Alphonse (III,
+IX). Ce trait, comme les trois précédents, suit le méridien (_fig. 43_).
+
+29. Chaîne prolongeant le bord oriental de Furnerius (XII). Angle de
+position 10°.
+
+30. Chaîne prolongeant le bord oriental de Véga (XII). Angle de position
+10°.
+
+Un catalogue plus complet ferait ressortir, dans la série des angles de
+position, des lacunes bien marquées, dont la plus étendue paraît tomber
+entre 90° et 130°.
+
+
+F. _Cirques anguleux._--La présence de digues ou de sillons tangents aux
+remparts des cirques amène dans le contour de ceux-ci des déformations
+systématiques, visibles surtout au voisinage du terminateur. Ces
+déformations affectent peu les cirques petits et modernes, beaucoup plus
+les enceintes vastes, hétérogènes et jouant un rôle passif en cas de
+conflit.
+
+Dans une région où un seul système de traits parallèles prédomine
+nettement, les bourrelets circulaires sont simplement tronqués par
+suppression d'un segment et s'arrêtent à la rencontre des traits,
+presque toujours constitués par des digues saillantes. Nous
+mentionnerons, comme exemples de cette structure, Heinsius (VII),
+Lacaille et Faye (XX), la plupart des cirques de l'entourage de Tycho
+(XVIII) (_fig. 47_), de nombreux orifices entre Licetus et Maginus
+(XVII). Les digues limites, dans ce dernier cas, sont parallèles à la
+ligne des centres de Licetus et de Clavius.
+
+Lorsque deux systèmes associés prennent une importance à peu près égale,
+on observe des formes de passage du cercle au parallélogramme et, parmi
+les parallélogrammes, le losange domine, comme si les bandes intéressées
+par une intumescence devaient offrir, dans les deux systèmes, des
+largeurs égales.
+
+Quand deux cirques voisins sont limités à un même trait, il y a souvent
+égalité approximative dans les dimensions, dans les distances des
+centres à la limite commune, et par suite aussi, dans les angles. Mais
+il n'est pas rare que la similitude soit réalisée avec des dimensions
+très différentes.
+
+On pourra noter, comme losanges bien formés, Egede (V), Gruemberger
+(XVIII); comme distinctement quadrangulaires: la grande enceinte
+comprenant Hell et Lexell (I), Pontanus (II, XXV), Cléomède (XXIX);
+comme pentagonale, l'enceinte située à l'est de Burg et formant la
+partie la plus déprimée du lac de la Mort (XXVIII); comme hexagonaux:
+Ptolémée, Alphonse (III, XXIII), Albategnius (III, IV, XXIII), Rhætius
+(IV), Janssen (XXIV) (_fig. 39_), la mer des Crises (XXI, XXVII, XLI)
+(_fig. 32_); comme exemples de similitude: Aristote, Egede (V, XIII),
+Cyrille, Tacite (XXV, XXXI), Ptolémée, Réaumur, Alphonse (XXXIII),
+Eudoxe, Theætetus (XIII), le groupe Walter, Aliacensis, Regiomontanus,
+Purbach, Nonius, Blanchinus (I, II, XXV). Il y a, dans ces six derniers
+cirques, accord général pour l'orientation des côtés rectilignes.
+
+On trouve enfin des cirques irrégulièrement anguleux, où se reconnaît la
+réalisation successive de deux plans différents. La nouvelle enceinte,
+orientée autrement que l'ancienne, s'est à peu près superposée à
+celle-ci, dont une partie notable a été respectée. De ce nombre sont
+Gauricus, Tycho, Maginus (VII), Clavius (VII, XVIII) (_fig. 47_),
+Campanus (VIII), Calippus (XIII), plusieurs formations anonymes entre
+Godin et Hind (IV), des bourrelets de faible relief englobés dans Atlas,
+Hercule, Endymion, Posidonius, Aristote, Eudoxe (XXXV), Gassendi (XL)
+(_fig. 50, 51_).
+
+
+G. _Cirques encadrés._--Les digues et sillons rectilignes d'une même
+région peuvent être associés de diverses manières pour former des
+polygones convexes. Certaines de ces associations semblent
+particulièrement voulues et soulignées par la nature. Ce cas se présente
+quand le polygone circonscrit à peu de distance un effondrement
+nettement limité. L'excavation s'étend par une série de ruptures dont
+les gradins intérieurs des cirques sont les témoins.
+
+Quand les sillons qui entourent un cirque se rattachent à deux systèmes
+équidistants et forment par suite des losanges, le contour du cirque
+arrive à toucher en même temps les quatre côtés du losange. Mais, quand
+l'équidistance n'a plus lieu, l'inscription d'un cercle dans le
+quadrilatère cesse d'être possible. La cassure s'arrête aux premiers
+côtés qu'elle rencontre, tend à se développer vers les autres, et la
+régularité du contour est altérée.
+
+Enfin la rencontre du dernier côté n'impose pas nécessairement un arrêt
+au développement du cirque. Celui-ci peut s'étendre encore et excéder
+son cadre. Il est instructif de remarquer, en pareil cas, que le sillon
+dépassé peut demeurer visible à l'intérieur du cirque aussi bien qu'au
+dehors, au delà des intersections avec les sillons conjugués. Cette
+circonstance montre que l'expansion du cirque s'est accomplie avec une
+certaine lenteur, sans entraîner la destruction complète du relief
+préexistant. Il n'est donc pas admissible que l'excavation, dans ses
+limites actuelles, corresponde à une empreinte de projectile ou à une
+portion d'écorce ramenée à l'état de fusion.
+
+Il arrive assez souvent que, dans son état d'extension actuelle, le
+cirque n'atteint aucune des limites du cadre, mais la relation des deux
+formes est manifestée par la coïncidence approchée de leurs centres. Le
+périmètre du cirque est toujours défini par l'affaissement de
+l'intérieur, celui du cadre l'est le plus souvent par un léger excès
+d'altitude relativement aux plateaux voisins. Presque toujours le cirque
+a des limites mieux arrêtées que le socle qui le porte, et celui-ci a
+plus ou moins perdu sa forme quadrangulaire par suite de l'usure et de
+la démolition des angles. Cet état de ruine peut aller jusqu'à ne
+laisser en relief que le bourrelet circulaire. Mais, chaque fois que les
+frontières du socle sont restées visibles, elles coïncident en direction
+avec des parties rectilignes du contour des mers ou des cirques voisins.
+Le socle apparaît ainsi comme le précurseur du cirque et comme
+subordonné plus étroitement que lui à la structure générale de la
+région.
+
+On peut prendre comme exemples de bassins ayant respecté leurs cadres
+les objets suivants:
+
+Aliacensis, Werner (II), W.-C. Bond (XXIII), Riccius (XXV), Eudoxe (V,
+XIII, XXXV), Petavius (XII, XXI, XXXVIII) (_fig. 41_).
+
+D'autres appellent des remarques particulières. Ainsi, pour Albategnius
+(III, IV) et Arzachel (III), les côtés des cadres sont parallèles. Sacro
+Bosco, Pons et Fermat (XXV) sont englobés dans une même enceinte
+quadrangulaire dont un côté forme la ligne de faîte des monts Altaï.
+Pour Tycho (VII), le cadre embrasse un espace beaucoup plus étendu que
+le bourrelet et limité par des digues saillantes. Tout l'espace
+intermédiaire a éprouvé un affaissement relatif. Maginus (XVII) est
+confiné dans un angle du cadre, dont les côtés les plus apparents sont
+parallèles à la ligne Licetus-Clavius. Il le remplit au Sud et à l'Est,
+mais laisse un espace libre au Nord et à l'Ouest. Les mers du Nectar
+(XXVII) (_fig. 33_) et de la Fécondité (XXXVIII) sont comprises dans de
+vastes losanges. La bordure montagneuse de la mer des Crises (XXI,
+XXVIII, XXIX) (_fig. 32_) est sectionnée par des sillons rectilignes,
+parallèles aux limites de la plaine. Aristarque (_fig. 48_) s'appuie à
+l'Est sur un grand parallélogramme, distingué de la mer par une teinte
+plus sombre.
+
+Voici maintenant quelques exemples de cirques qui ont dépassé un ou
+plusieurs côtés de leurs cadres primitifs sans les faire entièrement
+disparaître:
+
+1. Clavius (VII). On distingue très bien des digues parallèles, mais
+discordantes, qui ont successivement servi de limites (_fig. 47_).
+
+2. Pitatus et Wurzelbauer (XIV, XIX).
+
+3. Scheiner (XVIII). Le cirque est inscrit dans un losange qu'il ne
+remplit pas du côté de l'Est. Il est, au contraire, traversé, dans sa
+partie ouest, par un sillon qui complète l'encadrement.
+
+4. Delaunay (XX) est compris dans un losange qui a fortement entravé son
+développement régulier, tout en déformant aussi les enceintes voisines
+de Lacaille et de Faye.
+
+5. Platon (XXXIV). Le cirque s'est développé avec une régularité
+parfaite, tout en excédant son cadre au Nord et à l'Ouest (_fig. 40_).
+
+Enfin, la survivance d'un socle quadrangulaire légèrement saillant se
+vérifie autour de Copernic (IX) (_fig. 38_), Taruntius (XXI), Apianus
+(XXV), Delambre (XXVI, XXXII), Alfraganus (XXVI), Théophile (XXVII)
+(_fig. 31_), Pline (XXXII).
+
+
+H. _Massifs partagés en cases._--Une portion d'écorce lunaire,
+distinguée de la région environnante par une altitude un peu supérieure
+et limitée par des lignes de relief parallèles, n'est pas toujours le
+lieu d'élection d'un cirque développé autour du même centre. Il peut se
+faire que la case ainsi définie renferme deux ou plusieurs cirques
+d'importance à peu près égale ou qu'il ne s'y montre aucun cirque
+réellement notable. Les massifs montagneux les mieux dessinés de la
+Lune, qui sont des régions pauvres en cirques, sont ainsi divisés en
+compartiments et, pour chacun de ces compartiments, le centre présente,
+relativement aux bords, une dépression faible, sans limites précises.
+
+Nous citerons comme témoins de cette structure, presque toujours mal
+conservée et remontant, par suite, à une période ancienne, les objets
+suivants:
+
+1. Bloc formant à Théophile et à Cyrille un socle quadrangulaire commun
+(XXXII).
+
+2. Massif quadrangulaire comprenant Alfraganus et Taylor (XXXII).
+
+3. Plateau renfermant Agrippa, Godin, Rhæticus (IV).
+
+4. Groupe terminal des Apennins vers le Nord (V, X, XXII) (_fig. 36_).
+
+5. Massif étendu terminant les Apennins vers le Sud (XXXIV).
+
+6. Bloc central des Apennins, à peu près rectangulaire, montrant bien la
+supériorité d'altitude des bords par rapport au centre (XXIII, XXXIV)
+(_fig. 36_).
+
+7. Massif principal des Alpes, entre Cassini et la grande vallée (V,
+XIII, XXIII) (_fig. 37_).
+
+8. Bloc situé entre Ramsden et Hippalus (VIII) (_fig. 49_).
+
+9. Plateau rectangulaire situé entre Jules César et Ménélas (XXII).
+
+10. Plateau de Censorinus, entre les mers de la Tranquillité et de la
+Fécondité (XXVII, XXXII).
+
+11. Massif de Vitruve, possédant un périmètre quadrangulaire ébréché au
+Sud (XXVII).
+
+12. Pâté montagneux en losange, entre Campanus et Vitello (XL).
+
+13. Grand plateau en losange, englobant Eudoxe et son socle (XXXV).
+
+Les objets que nous venons d'énumérer sont tous assez éloignés des bords
+du disque. En effet, les limites des compartiments sont, en raison de
+leur faible relief et de leur état de dégradation, difficiles à
+reconnaître sous une incidence rasante. Néanmoins, une fois l'attention
+attirée sur ce point, on se convaincra bientôt que le centre du disque
+n'est nullement privilégié sous ce rapport.
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+TÉMOIGNAGE APPORTÉ PAR LA LUNE DANS LE PROBLÈME
+DE L'ÉVOLUTION DES PLANÈTES.
+
+
+_Les lois du réseau rectiligne._--L'inspection qui vient d'être faite
+confirme une règle, _a priori_ vraisemblable, et à laquelle conduit
+aussi tout essai de classification des cirques: la physionomie des
+orifices lunaires est subordonnée à la constitution de l'écorce aux
+dépens de laquelle ils ont été formés, et celle-ci s'est modifiée avec
+le temps dans le sens d'un accroissement progressif d'épaisseur et de
+résistance.
+
+Les orifices régulièrement circulaires, aux flancs raides, très creux en
+proportion de leur diamètre, sont formés aux dépens d'une croûte
+épaisse. Ils sont modernes et en général bien conservés.
+
+Les bassins polygonaux, comportant des inclinaisons plus douces,
+accusent des différences de niveau plus faibles, en rapport avec la
+moindre épaisseur des fragments solides mis en jeu. Ils sont anciens,
+attaqués par diverses causes de ruine, et notamment par la superfétation
+de cirques plus récents.
+
+L'examen des sillons et des blocs montagneux nous met en présence d'une
+période plus reculée encore, celle où les mouvements du sol lunaire,
+dans le sens vertical, portaient à la fois sur des compartiments bien
+plus étendus que les cirques et même que les mers actuelles. Les limites
+de ces fragments avaient des courbures comparables à celles du globe
+lunaire lui-même, et nous pouvons, au point de vue de leur influence sur
+les formations ultérieures, considérer ces limites comme rectilignes.
+C'est ainsi, pour prendre un exemple familier aux géographes, que les
+Cartes des courants généraux de l'atmosphère et de l'Océan présentent un
+dessin bien plus ample, bien plus largement tracé que le relief des
+continents.
+
+Les faits rassemblés dans le Chapitre précédent nous semblent assez
+nombreux, assez concordants pour autoriser les conclusions suivantes:
+
+La croûte solide de la Lune, à l'époque la plus ancienne où nous
+puissions remonter, a été constituée, dans toutes ses parties, par un
+assemblage de cases polygonales juxtaposées et imparfaitement soudées.
+
+Ces cases ont pour forme élémentaire le losange. Leur constitution tient
+à l'existence simultanée, dans une même région de la Lune, de deux
+systèmes principaux de sillons ou de rides. Les sillons d'un même
+système sont à peu près parallèles et équidistants.
+
+La troncature des angles aigus des losanges fait apparaître assez
+souvent des hexagones, plus rarement des pentagones. Ce phénomène révèle
+la superposition, aux deux systèmes principaux de sillons parallèles,
+d'un troisième système sensiblement incliné sur les deux premiers.
+
+Dans les deux systèmes principaux d'une même région, l'équidistance des
+rides est à peu près la même, en sorte que le rapport des dimensions
+linéaires d'une même case tombe généralement aux environs des nombres 1,
+2 ou 1/2.
+
+L'angle aigu des deux systèmes principaux d'une même région surpasse
+presque toujours 60°, si l'on tient compte de la déformation par la
+perspective, et peut approcher de 90°.
+
+L'orientation des deux systèmes principaux, par rapport au méridien,
+varie lentement avec la longitude. Dans la partie centrale du disque,
+les deux systèmes sont notablement inclinés sur le méridien. Près des
+bords, l'un des deux systèmes tend à devenir parallèle au méridien.
+
+La frontière commune de deux cases adjacentes constitue, dans la
+majorité des cas, une digue en relief. Il arrive aussi, moins
+fréquemment, que cette frontière est formée par une rainure discontinue;
+elle peut enfin être simplement une ligne faible de l'écorce, sur
+laquelle la présence de traînées blanches et de petits orifices
+réguliers trahit des manifestations éruptives.
+
+Deux cases adjacentes ont pu éprouver, l'une par rapport à l'autre, un
+certain jeu horizontal, amenant une discordance entre les diverses
+parties d'un même sillon. Ce jeu s'effectue par arrachement plutôt que
+par plissement, par traction plutôt que par poussée. Il est rare qu'une
+différence de niveau notable se soit établie entre une case et
+l'ensemble de ses voisines.
+
+La formation du réseau, dans son ensemble, remonte à une époque où la
+Lune n'avait qu'une mince écorce solide, en sorte qu'il ne pouvait s'y
+créer de différences d'altitude importantes.
+
+Le réseau rectiligne ne subsiste nulle part dans son état initial; les
+principales circonstances qui ont amené sa disparition ou son effacement
+partiel dans la croûte épaissie paraissent être:
+
+1° Des mouvements tangentiels importants, affectant à la fois un grand
+nombre de compartiments soudés et déterminant des ruptures suivant des
+lignes irrégulières, en discordance avec celles du réseau primitif;
+
+2° Une période volcanique très longue et très générale, amenant des
+alternatives d'intumescence et d'affaissement dans l'étendue d'une même
+case ou de plusieurs cases adjacentes, et aboutissant au sectionnement
+de l'écorce suivant des cercles de faible rayon;
+
+3° L'envahissement par des nappes liquides de vastes régions affaissées.
+
+
+_Influence du réseau rectiligne sur les formations plus récentes._--Tout
+en succombant dans cette lutte, bien des fois séculaire, le réseau
+rectiligne a laissé des vestiges si nombreux et si clairement
+coordonnés, que nous sommes autorisés à conclure à son universalité dans
+un passé lointain. Il a exercé une influence passive, mais encore
+reconnaissable sur la structure et la délimitation des masses
+montagneuses, sur l'alignement, la distribution et le contour des
+cirques, sur la forme même des mers. Il s'en est produit des rééditions
+affaiblies sur divers points où l'épanchement de grandes masses liquides
+avait reconstitué momentanément, sur une échelle moindre, des conditions
+analogues à celles de la planète fluide.
+
+Dans les régions où la multiplication excessive des orifices modernes a
+fait disparaître les sillons primitifs, ceux-ci manifestent leur
+existence ancienne par des chaînes de cirques orientées suivant
+certaines directions préférées. On conçoit, en effet, que le
+sectionnement préalable de l'écorce en bandes offrira, sur certaines
+lignes, une issue plus facile aux forces intérieures. Il en résultera
+que des bassins à peu près contemporains et de même dimension se
+présenteront par séries. Veut-on, au contraire, faire déterminer
+l'emplacement des cirques par des chocs d'origine externe, une telle
+distribution apparaît comme dénuée de toute probabilité.
+
+Les cases contiguës sont séparées, soit par des sillons en creux, soit
+par des digues en relief. Le premier mode de division domine dans les
+massifs montagneux de la région équatoriale, le second dans la région
+arctique. L'un et l'autre apparaissent comme passifs vis-à-vis des mers
+ou des cirques, mais c'est la forme saillante qui a opposé l'obstacle le
+plus efficace à l'expansion des bassins circulaires. Quand cette
+expansion l'emporte, la partie englobée du sillon rectiligne n'est pas
+fatalement condamnée à disparaître. Elle s'affaisse plus ou moins à
+l'intérieur du cirque et forme palier intermédiaire entre la plaine
+intérieure et le plateau. Les mêmes orientations, en très petit nombre,
+se retrouvent dans le contour polygonal du cirque, dans ses terrasses
+intérieures, dans les sillons qui l'encadrent à distance. Ce ne serait
+pas le cas si, comme l'a pensé le professeur Suess, le cirque entier
+représentait une portion de croûte ramenée à l'état liquide par un flux
+de chaleur interne.
+
+L'indépendance de la plupart des sillons par rapport au relief des
+régions traversées, le plan large et régulier qui préside à leurs
+directions, montrent qu'ils sont le produit de causes anciennes et
+profondes. Il en est de même des grandes fissures tracées en plaine,
+comme celles d'Ariadæus, d'Hyginus, de Triesnecker. Elles présentent des
+portions rectilignes et parallèles, séparées par des coudes très nets.
+Leur orientation, en concordance avec la structure générale de la
+région, se retrouve à peu de distance dans les contours polygonaux
+d'Agrippa, de Godin, de Rhæticus, de la mer des Vapeurs. Donc ces
+fissures, bien que tracées à travers la surface unie d'une nappe
+solidifiée, ne sont point le résultat de l'action de la pesanteur sur
+cette nappe. Leur présence révèle le jeu invisible des compartiments
+submergés. Elle décèle des efforts de traction, exercés au cours même de
+la période volcanique sur des fragments étendus de l'écorce
+sous-jacente. La même remarque s'applique au Mur Droit, rattaché par sa
+direction au même groupe que la veine médiane d'Alphonse, aux veines de
+la mer du Froid, parallèles aux limites du massif des Alpes, à la
+crevasse médiane de Petavius, parallèle à deux côtés du cadre extérieur
+(_fig. 41_).
+
+Par contre, on est fondé à parler d'un sectionnement rectiligne à la
+fois récent et superficiel, à propos des enceintes secondaires qui se
+sont formées à l'intérieur de Gassendi, d'Atlas, de Posidonius,
+d'Hercule. Leur dessin anguleux est une réédition locale et affaiblie
+d'un état de choses autrefois général (_fig. 50, 51_).
+
+
+_De l'origine du réseau rectiligne._--D'après l'ensemble des faits
+astronomiques et géologiques, la Terre a traversé trois grandes phases
+nettement différentes: une période de fluidité totale, une période de
+solidification superficielle, une période aqueuse. Dans cette dernière
+phase, la constitution et l'aspect du sol sont principalement déterminés
+par l'eau qui le recouvre ou s'y précipite. Presque toutes les causes
+que nous voyons à l'oeuvre aujourd'hui en dérivent et tendent à effacer
+le relief.
+
+Sur la Lune l'eau fait défaut actuellement et elle n'a pas laissé de
+traces d'une intervention active dans le passé. La nappe océanique et la
+couverture sédimentaire sont absentes. Il suit de là que la Lune est
+particulièrement propre à nous apprendre comment la solidification s'est
+accomplie et comment s'est effectué le passage de la première période à
+la seconde.
+
+Plus petit, notre satellite a évolué plus vite: mais depuis longtemps
+déjà la permanence y règne à un tel degré que les traits les mieux
+visibles de la surface lunaire peuvent être comparables, par leur âge,
+aux plus anciens accidents du sol terrestre. La dernière période de
+destruction traversée a été celle de la formation des cirques. Ses
+ravages n'ont pas été tels que l'état immédiatement antérieur ne puisse
+être reconstitué avec une probabilité très élevée.
+
+Il y a eu, dans notre opinion, une époque où tous les accidents de la
+surface de la Lune se partageaient entre deux types: le type arctique,
+plaines quadrangulaires encadrées de cordons saillants (_fig. 46_), le
+type équatorial formé de losanges assemblés, sans dépression notable du
+centre des cases. Il est facile d'imaginer la transition de l'un à
+l'autre, en supposant que les cordons perdent graduellement leur relief
+et se transforment en sillons irréguliers. Le problème consiste
+maintenant à expliquer comment l'une ou l'autre de ces formes a pu
+dériver de l'état initial le plus vraisemblable, par le jeu régulier des
+lois physiques.
+
+Les planètes et leurs satellites ont commencé par être fluides dans
+toute leur masse. Leur forme sphérique le démontre et jamais,
+croyons-nous, une contestation sérieuse ne s'est élevée sur ce point.
+Tant que cet état persiste, la surface de la planète, constamment
+renouvelée, dissipe dans l'espace une quantité de chaleur bien
+supérieure à celle qui est reçue du Soleil. C'est à la surface que se
+produit le refroidissement le plus actif et que les scories doivent se
+former tout d'abord.
+
+Que deviennent les îlots ainsi constitués? Ici, la divergence des
+théories se manifeste. Les uns (Lord Kelvin, MM. King et Barus, etc.)
+veulent que les particules solidifiées plongent à l'intérieur, où elles
+reprennent bientôt l'état liquide sous l'influence d'une température
+plus haute. Ainsi s'effectue un brassage prolongé qui tend à établir
+dans toute la masse une température à peu près uniforme à un moment
+donné, mais décroissante avec le temps. Pour nombre de substances, la
+compression favorise le passage à l'état solide. C'est donc au centre,
+où les pressions sont plus fortes, que la solidification commence, pour
+se propager ensuite vers la surface. Dans ce système, la Lune est
+totalement solidifiée; la Terre l'est aussi, sauf des poches de lave
+relativement insignifiantes, qui donnent lieu aux éruptions volcaniques.
+
+La thèse opposée, plus en faveur près des géologues (Suess, de
+Lapparent, Sacco, etc.), admet que, dans l'état de fluidité, les
+matériaux se sont disposés par ordre de densité croissante, en allant de
+la surface au centre. Les substances peu denses sont ainsi les plus
+exposées au refroidissement. Plusieurs d'entre elles, à l'exemple de
+l'eau, se dilatent par la solidification. Elles vont donc former une
+croûte solide graduellement épaissie. Le retour à l'état liquide sera
+pour elles une rare exception, bien que la partie fluide doive
+prédominer longtemps encore par sa masse. La conductibilité des roches
+pour la chaleur est, en effet, si faible que la solidification totale
+d'une planète, par l'extérieur, semble devoir réclamer autant ou plus de
+temps que l'extinction du Soleil.
+
+Nous avons indiqué, au Chapitre VII de ce Livre, diverses raisons qui
+tendent à faire limiter à un petit nombre de myriamètres l'épaisseur de
+la croûte terrestre, c'est-à-dire de la couche où la rigidité des
+matériaux s'oppose aux courants de convection. La Lune fournit à l'appui
+de la même thèse des arguments d'un autre ordre, mais qui sont bien loin
+d'être négligeables.
+
+Les traits anciens du relief lunaire rentrent dans un plan mieux défini
+et plus régulier que celui des chaînes de montagnes terrestres. Nous y
+trouvons comme élément essentiel des fractures disposées en séries
+parallèles, avec de faibles dénivellations. L'intervalle de deux
+fractures consécutives n'est jamais qu'une petite fraction du rayon
+lunaire. Là où cette structure s'efface, on voit sans peine que sa
+disparition est due à des éruptions volcaniques ou à d'abondants
+épanchements liquides qui ont nivelé la surface.
+
+Cette figure est précisément celle que nous devons nous attendre à
+rencontrer dans l'hypothèse d'une écorce mince et non malléable. Quand
+la variation des forces extérieures tend à imposer à la masse fluide une
+nouvelle figure d'équilibre, satisfaction est donnée à cette tendance
+par la formation de crevasses successives rendant possible la flexion de
+l'écorce, ainsi qu'on peut l'observer sur les glaciers. Si la flexion
+ainsi réalisée n'est pas suffisante, le liquide intérieur comprimé
+déborde par les crevasses et les oblitère. L'intervalle d'une fissure à
+l'autre sera du même ordre que l'épaisseur de la croûte et variera dans
+le même sens. Entre les deux lèvres d'une même fissure, la différence de
+niveau sera toujours moindre que l'épaisseur de la croûte, car elle ne
+saurait lui devenir égale sans que le fragment inférieur ne soit inondé.
+Ce n'est plus alors un sillon que l'on observe, mais une terrasse, comme
+celles dont le Mur Droit nous offre l'exemple le plus net.
+
+Avec le temps, les nappes épanchées se figent, l'épaisseur de la croûte
+augmente, les ruptures deviennent plus rares et plus espacées, mais
+aussi peuvent donner lieu à des inégalités plus fortes. Enfin, l'écorce
+devient tellement résistante qu'elle ne cède plus qu'accidentellement
+sur des points faibles, où se forment des cheminées volcaniques. Il
+semble aujourd'hui que l'ère des conflits soit close. Nous ne voyons
+plus sur la Lune aucune nappe liquide qui trahisse un épanchement
+récent, ni même aucun espace un peu notable qui n'ait reçu et gardé des
+dépôts éruptifs.
+
+Les choses se passeront tout autrement dans la théorie de Lord Kelvin,
+qui fait croître le noyau solide à partir du centre. Cet accroissement
+s'effectue grain par grain, avec lenteur et régularité, comme celui dont
+les couches stratifiées de l'écorce terrestre sont le résultat. Toute la
+masse acquiert une température presque uniforme, voisine du point de
+solidification. Tant que la nappe liquide est assez abondante pour
+couvrir toute la surface, elle se dispose à chaque instant suivant les
+exigences de l'isostase. On n'aperçoit aucun motif pour que la figure du
+noyau s'écarte d'une surface de niveau répondant à la valeur moyenne de
+la pesanteur, c'est-à-dire d'un sphéroïde très uni.
+
+A la vérité, la nappe liquide, diminuant toujours, laissera émerger des
+portions d'abord très petites, puis de plus en plus grandes de ce noyau
+solide. Mais quelle cause invoquera-t-on pour faire naître, soit sur les
+îlots, soit sur les continents, un relief brusque et accidenté? Ce ne
+sera point la réaction du liquide intérieur, que la théorie a justement
+pour objet de supprimer. Ce ne sera pas davantage l'érosion, puisque les
+bassins lunaires n'ont nulle part le caractère de vallées ouvertes. La
+contraction par refroidissement, déjà trouvée à peine suffisante dans la
+première théorie pour expliquer le relief terrestre, nous échappe ici,
+puisque la période antérieure a eu pour effet nécessaire d'amener le
+globe entier à une température uniforme et médiocrement élevée, celle de
+la solidification des minéraux.
+
+Reste, pour expliquer le relief lunaire, l'action des forces extérieures
+émanant du Soleil ou de la Terre. Il est clair que ces forces, agissant
+sur toutes les particules du globe solide, varient d'une manière lente
+et continue. Si la limite de résistance est dépassée, la déformation
+s'accomplira par voie de fissures et de glissements intéressant toute la
+masse du globe et non pas seulement des écailles superficielles. Nous
+n'avons aucune chance de voir apparaître une agglomération dense de
+montagnes abruptes et de vallées profondes.
+
+Enfin, si l'on admet que la solidification porte en dernier lieu sur une
+mince couche superficielle, on ne voit pas à quel réservoir
+s'alimenteront les nombreuses et abondantes éruptions volcaniques dont
+la Lune a été le théâtre. On ne s'explique pas la présence de ces nappes
+unies qui couvrent le fond des mers et des cirques et qui attestent des
+solidifications lentement opérées, à des niveaux qui diffèrent de
+plusieurs milliers de mètres.
+
+Que l'on envisage, au contraire, la réaction d'une grande masse fluide
+sur une écorce relativement mince et hétérogène, la température peut
+monter vers le centre à des chiffres très élevés, la contraction par
+refroidissement reprend le rôle principal dans l'établissement du
+relief, les inégalités locales de la croûte n'ont plus d'autre limite
+que son épaisseur, l'alimentation ultérieure des volcans est largement
+assurée; l'élément périodique que les marées introduisent dans la
+déformation fait apparaître comme probable la prédominance de deux
+directions principales dans l'alignement des cassures.
+
+
+_Divergence dans les modes d'évolution respectifs de la Terre et de la
+Lune. Conclusion._--Tout ce qui précède nous conduit à regarder la
+surface solide comme formée au début par la jonction de bancs assez
+minces de scories flottantes. On ne voit pas qu'une différence notable
+doive être établie à cet égard entre les deux planètes.
+
+Cette croûte mince, fragile, peu cohérente, subira des vicissitudes plus
+fortes sur la Lune, en raison de l'ampleur des marées que l'attraction
+de la Terre y provoque. Le fluide interne, encore peu comprimé et
+presque toujours libre de ses mouvements, s'enflera périodiquement. Deux
+séries de cassures apparaîtront, les unes parallèles au front de l'onde
+de marée, les autres suivant la direction des courants principaux que
+ces marées déterminent.
+
+Sous cette double sollicitation, l'écorce se partage en cases
+quadrangulaires, dont les frontières forment des cicatrices
+alternativement ouvertes et refermées. Le tracé de ces frontières est
+ample, voisin d'un grand cercle, comme celui des ondes de marée quand
+elles trouvent peu de résistance. La croûte solide gagne en épaisseur
+par l'action du refroidissement et surtout par la solidification des
+nappes épanchées. Elle exerce une pression croissante sur le fluide
+intérieur, l'amène à l'état visqueux et rend ses déplacements plus
+difficiles. En même temps les marées tendent à s'éteindre, à mesure que
+l'égalité s'établit entre les durées de rotation et de révolution de la
+Lune. La période de formation des crevasses apparaît donc comme limitée.
+Il semble, en fait, qu'elle était déjà sur son déclin quand la période
+volcanique s'est ouverte. Très peu de cirques se montrent partagés en
+deux par une fissure. Très peu de sillons anciens, dépendant d'un
+système rhombique, ont échappé à une destruction partielle par les
+dépôts éruptifs. Les seules crevasses restées nettes et fraîches sont
+celles qui sont tracées en plaine à travers des épanchements récents.
+Elles semblent toutefois révéler les mouvements tardifs des
+compartiments submergés, dont elles reproduisent les orientations.
+
+La Terre a traversé, cela n'est guère douteux, une transformation
+analogue, moins active en raison de l'ampleur moindre des marées, plus
+prolongée en raison de la marche lente du refroidissement. Le
+sectionnement de l'écorce a dû suivre, quelque temps au moins, la même
+marche, mais les cases primitives ont été plus effacées sur la Terre, à
+la suite de la formation des nappes océaniques et sédimentaires,
+qu'elles ne l'ont été sur la Lune par les éruptions volcaniques. La
+prédominance de deux directions principales a cependant laissé sur notre
+globe des traces nombreuses, par exemple le contour anguleux des
+plateaux archéens, la terminaison des continents en pointe vers le Sud,
+le parallélisme des rivages de l'Atlantique, la similitude de l'Amérique
+du Sud et de l'Afrique, les coudes brusques des grandes vallées et des
+lignes de faîte en pays de montagnes, la succession des failles en
+séries parallèles. Il y a là des indices concordants d'une structure
+indépendante des dépôts stratifiés, antérieure à leur formation, établie
+sur un plan plus géométrique et plus large.
+
+Le sectionnement de l'écorce en cases n'a été que le point de départ
+d'une nouvelle série de déformations. La première écorce cohérente
+correspond à une figure d'équilibre relatif actuelle. Cette figure se
+modifie, avec le temps, sous l'influence de causes diverses: changement
+dans la position des pôles, variation de la vitesse angulaire et, par
+suite, du régime des marées, contraction du globe entier par
+refroidissement.
+
+Si nous savions quelle a été la série des positions occupées par les
+pôles de la Lune, par quelles valeurs a passé la vitesse angulaire, nous
+serions à même d'évaluer, d'une manière approximative, l'effet des deux
+premières causes. Mais toutes les hypothèses que l'on peut faire à ce
+sujet sont très hasardées. Il y a seulement lieu de penser, d'après
+l'abondance plus grande des nappes épanchées dans la région équatoriale,
+qu'il y a eu, avant la dessiccation définitive, augmentation de la
+vitesse angulaire et allongement du demi-axe tourné vers la Terre. Ces
+deux effets sont d'ailleurs indiqués comme probables par la théorie;
+mais, d'après la sphéricité actuelle de la Lune, ils ne semblent pas
+avoir été très intenses.
+
+Au contraire, en ce qui concerne la contraction par refroidissement,
+nous ne pouvons douter qu'elle n'ait agi. Plus sûrement encore que pour
+la Terre, elle a été le facteur principal de déformation, car
+l'hétérogénéité de la croûte, le poids des sédiments, invoqués comme
+causes additionnelles pour suppléer à l'insuffisance présumée de la
+contraction, n'interviennent ici que dans une mesure très réduite. Mais
+la contraction entraînera, dans les deux cas, des conséquences fort
+différentes.
+
+L'écorce terrestre, obligée par son poids de demeurer appliquée sur un
+noyau qui s'amoindrit, forme des séries de plis parallèles,
+reconnaissables dans le relief extérieur de plusieurs contrées, très
+apparents dans la disposition onduleuse des couches stratifiées et
+intéressant même les roches primitives. Ainsi, quand deux fragments
+contigus de l'écorce sont pressés l'un contre l'autre, chacun d'eux
+arrive à se plisser, en quelque sorte sur place, jusqu'à une profondeur
+considérable. A la surface ces plis ne peuvent acquérir un bien grand
+relief sans se coucher ou se renverser, parce que la pesanteur a vite
+raison de la ténacité de la croûte. Il n'y a pas toutefois disproportion
+excessive entre les deux forces et des écarts assez grands, par rapport
+aux surfaces de niveau, pourront être réalisés.
+
+Supposons maintenant la pesanteur réduite à la sixième partie de sa
+valeur, ainsi qu'il arrive sur la Lune, et nous devons nous attendre à
+observer un tout autre mode de déformation.
+
+Deux masses flottantes, épaisses de 3000m à 6000m et fortement pressées
+l'une contre l'autre n'arriveront plus à se plisser. L'espace manquant
+peut être regagné au prix d'un moindre travail et la pesanteur se trouve
+vaincue avant la résistance moléculaire.
+
+Il y aura d'abord effacement du sillon intermédiaire, qui pourra être
+remplacé par une ligne saillante à la suite de l'écrasement des bords
+venus en contact plus intime. On voit ainsi naître le type arctique,
+observable au voisinage du pôle Nord de la Lune et réalisé aussi par
+voie artificielle dans les expériences de M. Hirtz[16].
+
+[Note 16: _Reproduction expérimentale de plissements lithosphériques_,
+par M. HIRTZ (_Comptes rendus de l'Académie des Sciences_, t. CXLIII, p.
+1167).]
+
+La poussée latérale continuant à s'exercer dans le même sens, l'un des
+fragments en conflit, pouvant embrasser une série de cases adjacentes,
+se dénivelle, s'incline et surmonte l'obstacle. Nous obtenons ainsi une
+large bande en saillie, doucement inclinée du côté d'où la pression est
+venue, terminée par une pente rapide du côté où la pression se dirige.
+Cette structure monoclinale et dissymétrique est, comme il est facile de
+s'en convaincre, celle de la plupart des massifs montagneux de la Lune,
+mis en évidence par de fortes différences de niveau.
+
+La frange débordante, soumise à de violents efforts et placée en
+porte-à-faux, ne subsistera souvent qu'à l'état de blocs disjoints comme
+ceux des Alpes et du Caucase. La partie recouverte, fortement
+surchargée, s'enfonce dans le liquide où elle flottait, d'une quantité
+égale ou supérieure à sa propre épaisseur. Elle offre donc un domaine
+tout préparé pour l'invasion des épanchements internes, et toutes les
+chances seront pour qu'elle se transforme en mer. C'est au pied même de
+la bordure montagneuse que la dépression sera la plus forte, comme
+l'indiquent, de nos jours encore, la présence de taches obscures ou
+d'ombres locales.
+
+[Illustration: Fig. 27[17]. Reproduction artificielle du type lunaire
+arctique, par M. Hirtz. Déformations obtenues par le dégonflement d'une
+sphère creuse élastique recouverte de paraffine.]
+
+[Note 17: Cette figure est extraite d'un travail de M. HIRTZ paru dans
+les _Comptes rendus de l'Académie des Sciences_, t. CXLIII, p. 1167.]
+
+Au point où nous sommes parvenus, le relief lunaire peut être considéré
+comme constitué dans ses grands traits, déjà fort différents de ceux que
+la Terre pouvait offrir dans la période correspondante. L'atténuation de
+la pesanteur, principalement responsable du contraste, intervient aussi
+pour donner un tout autre caractère à la période volcanique qui va
+suivre. C'est elle encore qui, en laissant s'échapper de la Lune l'eau
+et l'atmosphère, y a clos par avance, en quelque sorte, ces mémorables
+chapitres d'histoire dont la Géologie fait son objet principal et que
+notre satellite semble destiné à ne jamais connaître.
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+LA TERRE.
+
+Pages.
+
+CHAPITRE I.--La notion de la figure de la Terre, de Thalès à Newton 1
+
+CHAPITRE II.--L'aplatissement du globe. Essais de théorie mathématique
+de la figure de la Terre 16
+
+CHAPITRE III.--Résultats généraux des mesures géodésiques. Variations
+observées de la pesanteur à la surface 28
+
+CHAPITRE IV.--Les grands traits du relief terrestre et le dessin
+géographique 38
+
+CHAPITRE V.--L'histoire du relief terrestre; les principales théories
+orogéniques 48
+
+CHAPITRE VI.--La structure interne d'après les données de la Mécanique
+céleste et de la Physique 61
+
+CHAPITRE VII.--La structure interne d'après les données de l'Astronomie
+et de la Géologie 69
+
+SECONDE PARTIE.
+
+LA LUNE.
+
+CHAPITRE VIII.--La configuration de la Lune étudiée par les méthodes
+graphiques et micrométriques. Les Cartes lunaires 81
+
+CHAPITRE IX.--La genèse du globe lunaire et les conditions physiques à
+sa surface 97
+
+CHAPITRE X.--La figure de la Lune étudiée sur les documents
+photographiques. Les traits généraux du relief 110
+
+CHAPITRE XI.--Les cirques lunaires et les principales théories
+sélénologiques 121
+
+CHAPITRE XII.--L'intervention du volcanisme dans la formation de
+l'écorce lunaire 133
+
+CHAPITRE XIII.--Les formes polygonales sur la Lune 143
+
+CHAPITRE XIV.--Témoignage apporté par la Lune dans le problème de
+l'évolution des planètes 161
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+
+Paris.--Imprimerie GAUTHIER-VILLARS, quai des Grands-Augustins, 55.
+
+
+
+
+[Illustration: FIG. 28.--Les cirques Messier et Messier A. (Soleil
+levant.) Agrandissement d'un cliché obtenu à l'Observatoire de Paris, le
+19 mars 1907.]
+
+[Illustration: FIG. 29.--Messier et Messier A. (Soleil couchant.)
+Agrandissement d'un cliché obtenu à l'Observatoire de Paris, le 26
+octobre 1904.]
+
+[Illustration: FIG. 30.--Répartition des mers sur la Lune. Réduction
+d'un cliché obtenu à l'Observatoire de Paris, le 30 septembre 1901.]
+
+[Illustration: FIG. 31.--Un cirque lunaire. (Théophile.) Agrandissement
+d'un cliché obtenu à l'Observatoire de Paris, le 16 février 1899.]
+
+[Illustration: FIG. 32.--La Mer des Crises. Agrandissement d'un cliché
+obtenu à l'Observatoire de Paris, le 10 septembre 1900.]
+
+[Illustration: FIG. 33.--La Mer du Nectar. Agrandissement d'un cliché
+obtenu à l'Observatoire de Paris, le 16 février 1899.]
+
+[Illustration: FIG. 34.--La Mer des Humeurs. Agrandissement d'un cliché
+obtenu a l'Observatoire de Paris, le 14 novembre 1899.]
+
+[Illustration: FIG. 35.--La Mer de la Tranquillité. Agrandissement d'un
+cliché obtenu à l'Observatoire de Paris, le 16 février 1899. On
+remarquera sur cette épreuve: au-dessus du centre la double fissure de
+Sabine, suivant le contour de la mer; à droite du centre, le cirque
+Arago, accompagné de deux intumescences.]
+
+[Illustration: FIG. 36.--Les Apennins lunaires. Agrandissement d'un
+cliché obtenu à l'Observatoire de Paris, le 5 avril 1903.]
+
+[Illustration: FIG. 37.--Le Caucase et les Alpes lunaires.
+Agrandissement d'un cliché obtenu à l'Observatoire de Paris, le 5 avril
+1903.]
+
+[Illustration: FIG. 38.--Copernic. Agrandissement d'un cliché obtenu à
+l'Observatoire de Paris, le 2 février 1896.]
+
+[Illustration: FIG. 39.--Janssen. Agrandissement d'un cliché obtenu à
+l'Observatoire de Paris, le 16 février 1899.]
+
+[Illustration: FIG. 40.--Platon. Agrandissement d'un cliché obtenu à
+l'Observatoire de Paris, le 25 octobre 1899.]
+
+[Illustration: FIG. 41.--Petavius. Agrandissement d'un cliché obtenu à
+l'Observatoire de Paris, le 10 septembre 1900. On remarquera la fissure
+médiane, la double enceinte et, à la partie supérieure de l'épreuve, un
+plateau saillant en forme de losange.]
+
+[Illustration: FIG. 42.--Auréole sombre de Tycho. Agrandissement d'un
+cliché obtenu à l'Observatoire de Paris, le 10 septembre 1900. Comparer
+avec la figure 33, où la même auréole est visible en même temps que
+l'ensemble des traînées brillantes.]
+
+[Illustration: FIG. 43.--Sillons et encadrements rectilignes autour de
+Herschel, Albategnius, Arzachel. Agrandissement d'un cliché obtenu à
+l'Observatoire de Paris, le 5 avril 1903.]
+
+[Illustration: FIG. 44.--Le Mur Droit et la région environnante.
+Agrandissement d'un cliché obtenu à l'Observatoire de Paris, le 8
+février 1900.]
+
+[Illustration: FIG. 45.--Sillon formant tangente commune intérieure aux
+contours d'Almanon et d'Albufeda. Agrandissement d'un cliché obtenu à
+l'Observatoire du Paris, le 17 février 1899.]
+
+[Illustration: FIG. 46.--Plaines encadrées de cordons saillants (type
+arctique). Région de Méton, Euctemon. Agrandissement d'un cliché obtenu
+à l'Observatoire de Paris, le 26 mars 1901.]
+
+[Illustration: FIG. 47.--Clavius, Heinsius, les digues de Tycho.
+Agrandissement d'un cliché obtenu à l'Observatoire de Paris, le 23
+février 1896.]
+
+[Illustration: FIG. 48.--Aristarque. Agrandissement d'un cliché obtenu à
+l'Observatoire de Paris, le 4 septembre 1904. La région attenante,
+limitée par un parallélogramme, se distingue de la mer par une teinte
+plus sombre.]
+
+[Illustration: FIG. 49.--Bloc montagneux entre Hippalus et Ramsden.
+Agrandissement d'un cliché obtenu à l'Observatoire de Paris, le 3
+septembre 1904. Ce bloc, visible à la partie supérieure de l'épreuve, a
+gardé à peu près intacte son enceinte en losange.]
+
+[Illustration: FIG. 50.--Gassendi et la Mer des Humeurs. Agrandissement
+d'un cliché obtenu à l'Observatoire de Paris, le 23 juillet 1897.]
+
+[Illustration: FIG. 51.--Posidonius. Agrandissement d'un cliché obtenu à
+l'Observatoire de Paris, le 26 avril 1898.]
+
+[Illustration: Terres actuellement émergées. Terres immergées à une
+profondeur inférieure à 2000m. Position des arêtes du tétraèdre
+terrestre d'après MM. Lowthian Green et de Lapparent. AD, BE, CF sont
+les positions que l'on est conduit à donner aux arêtes méridiennes,
+quand on veut se conformer à la symétrie polaire. A'D', B'E', C'F' sont
+les positions de ces arêtes après torsion et rupture; ce tracé répond
+mieux au relief actuel. Dans l'un et l'autre cas les arêtes, en
+apparence parallèles, convergent dans le voisinage du pôle Sud. On a
+figuré, avec les simplifications exigées par l'échelle de la Carte, la
+ligne des rivages après un abaissement fictif de 2000m dans le niveau
+des mers. Cette ligne ne peut être tracée, faute de renseignements
+suffisants, au nord de l'Amérique et de l'Asie.]
+
+[Illustration: Hypsométrie générale du globe terrestre. Terres émergées
+dont l'altitude moyenne est inférieure à 1000m. Plateaux et massifs dont
+l'altitude moyenne dépasse 1000m. Fosses océaniques où la profondeur
+moyenne dépasse 5000m. Les points accompagnés de chiffres correspondent
+aux plus grandes profondeurs mesurées.]
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 29397 ***