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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:47:17 -0700 |
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Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Notes au lecteur de ce fichier digital: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. + +Les notes marquées "NT" ont été ajoutées par le transcripteur de ce +fichier.] + + + + + HISTOIRE + + DE + + FRANCE + + + + + PAR + + J. MICHELET + + + + + NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE + + + + + TOME DIX-SEPTIÈME + + + + + PARIS + + LIBRAIRIE INTERNATIONALE + A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS + 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13 + + 1877 + + Tout droits de traduction et de reproduction réservés. + + + + + HISTOIRE DE FRANCE + + + + +PRÉFACE + +§ 1er. + + +La Régence est tout un siècle en huit années. Elle amène à la fois +trois choses: une révélation, une révolution, une création. + +I. C'est _la soudaine révélation_ d'un monde arrangé et masqué depuis +cinquante ans. La mort du Roi est un coup de théâtre. Le dessous +devient le dessus. Les toits sont enlevés, et l'on voit tout. Il n'y +eut jamais une société tellement percée à jour. Bonne fortune, fort +rare pour l'observateur curieux de la nature humaine. + +II. Et ce n'est pas seulement la lumière qui revient; c'est le +mouvement. _La Régence est une révolution_ économique et sociale, et +la plus grande que nous ayons eue avant 89. + +III. Elle semble avorter, et n'en reste pas moins énormément féconde. +_La Régence est la création_ de mille choses (les grandes routes, la +circulation de province à province, l'instruction gratuite, la +comptabilité, etc.). Des arts charmants naquirent, tous ceux qui font +l'aisance et l'agrément de l'intérieur. Mais, ce qui fut plus grand, +un nouvel esprit commença, contre l'esprit barbare, l'inquisition +bigote du règne précédent, un large esprit, doux et humain. + + * * * * * + +La révolution financière est la fatalité du règne précédent. +Chamillart, Desmarets, sous des noms différents, avaient fait du +papier-monnaie. Nos colonies usaient dès longtemps d'un papier de +cartes. Law n'inventa pas tout cela. Il n'imposa pas le _Système_. Au +contraire, il hésita fort quand le Régent, _in extremis_, voulut user +de cet expédient. + +Le mouvement fut immense, on peut le dire, universel. Un seul chiffre +le montre: à la fin du Système, quand la plupart s'en étaient retirés, +un million de familles y étaient encore engagées, et apportèrent +leurs papiers au Visa. + +En ce malheur, notons cependant une chose. Les banqueroutes anciennes, +les violentes réductions de Mazarin, Colbert, Desmarets, furent sans +consolation, des faits morts et stériles. Mais la catastrophe de Law +fut de portée toute autre. Elle eut les effets singuliers d'une subite +illumination. La France se connut elle-même. + +Des masses jusque-là immobiles, ignorantes, qui, comme les bas-fonds +de l'Océan, n'avaient jamais su les tempêtes, les classes que ni la +Fronde ni la Révocation n'avaient émues, cette fois levèrent la tête, +s'enquirent de la fortune publique,--donc de l'État et du royaume, de +la guerre, de la paix, des royaumes voisins, de l'Europe. + +Les lointaines entreprises de Law, sa colonisation, les razzias qu'on +fit pour le Mississipi, obligent les plus froids à songer à l'autre +hémisphère, à ces terres inconnues, comme on disait, _aux îles_. Dans +les cafés qui s'ouvrent par milliers, on ne parle que des +_Deux-Indes_. Le XVIIe siècle voyait Versailles. Le XVIIIe voit la +Terre. + + * * * * * + +Le monde apparut grand, et ceci peu de chose. Nos nombreux voyageurs +et les Jésuites eux-mêmes, montrant l'énormité de l'Asie, du Mogol et +de l'empire Chinois, prouvaient que les Chrétiens sont une minorité +minime. Les questions chrétiennes parurent minimes aussi. Pendant un +an ou deux, elles furent parfaitement oubliées. Les disputes +cessèrent. On put croire qu'il n'y avait plus ni Jansénistes ni +Jésuites. + +Chose un peu singulière, qui aurait surpris le feu Roi. À sa mort, les +églises étaient pleines, et tous pratiquaient, protestants, +_libertins_, athées. Plus de couvents s'étaient faits en un siècle que +dans tous les temps antérieurs. Même aux dernières années, jusqu'en +1715, quatre cents confréries du Sacré-Coeur venaient de se former. +L'Église, réellement, avait comme absorbé l'État. Le vrai roi +catholique, salué par Bossuet «un évêque entre les évêques,» dans sa +longue fin de trente années, s'était tout à fait révélé «un Jésuite +entre les Jésuites.» + +Un matin, c'est fini. Cette immense fantasmagorie, si imposante, qu'on +eût crue aussi ferme que les Pyramides, s'amincit, s'aplatit. Toile et +papier! c'était un paravent ... En un instant, c'est replié, jeté au +grenier, oublié. On sait à peine que cela ait été.--Vous dites «le +grand roi.» Mais lequel? Le mogol Aureng Zeb, sans doute, conquérant +de Golconde? Non, le grand Shah Abbas, qui eut la haute idée de fondre +tous les dogmes et d'imposer la paix au ciel comme à la terre. + +Cette mort temporaire du dogme catholique semble parfaite; on la +dirait définitive. Qu'il ait quelque retour, cela se peut. Montesquieu +n'en augure pas moins qu'il doit se préparer, faire ses dispositions, +n'ayant plus guère de siècles à vivre (117e _lettre persane_). + + * * * * * + +L'Europe bouillonnait d'un ferment tout nouveau. Le déplacement des +fortunes changeait les moeurs, les habitudes. Un monde en fusion +arrive avec tous les essais éphémères et difformes par lesquels la +Nature prélude à ses créations. On l'a reproché à la France. Le fait +fut général. Mais la corruption de la France, plus gaie et plus +parlante, se révélait bien davantage. Ses moeurs se retrouvent +partout, plus grossières,--et l'esprit de moins. + +À travers tout cela surgit le temps nouveau en son grand caractère, +_le gouvernement collectif_, la foi à la raison commune. Outre les +Conseils du Régent, on en voit les essais en deux républiques +d'actionnaires se gouvernant eux-mêmes (la Banque, la Compagnie des +Indes). La royauté y est un moment absorbée et perdue. De l'empyrée du +dernier règne le Roi descend, se fait banquier. + +Une révolution, non moins inattendue, apparaît dans le Droit public. +Les deux usurpateurs, Orléans et Hanovre, sur la base solide de la +vraie légitimité (_l'intérêt populaire et la liberté de penser_), +s'unissent, font la paix générale. + +Cent choses avortent en fait. Mais les idées se fondent, solides +autant qu'audacieuses. Par delà toutes les barrières, l'horizon +révolutionnaire s'étend. L'Europe hors d'elle-même regarde dans +l'espace et dans le temps. Elle éclate vers un nouveau monde. Il +semble que l'ancien, arraché de sa base, va cingler, quitter sa base. + + * * * * * + +Cette Révolution a sur les autres un très-grand avantage; c'est qu'elle +n'a aucune formule, rien à citer, point de texte tout fait, qui dispense +d'avoir de l'esprit. L'Angleterre n'en a pas besoin: elle a la Bible. +Même notre grand 89 peut s'en passer: il a Rousseau;--Rousseau son +Évangile; et sa Bible est Voltaire. Avec cela en poche, 89 n'aura besoin +d'aucune invention littéraire. Il a tout un siècle à citer. Mais la +Régence lui fait ce siècle, déjà Voltaire et Montesquieu, en germe +Diderot, et tout ce qui viendra de grand. + +«_Un enfant né sans père_,» voilà le nom du XVIIIe siècle, son +privilége singulier. + +Il a le dégoût, la nausée, l'horreur du XVIIe. À coup sûr, il ne lui +prend rien. + +Du grand XVIe siècle, il ne sait rien du tout. Il ignore étonnamment +sa parenté avec Montaigne et Rabelais, avec la libre Renaissance. + +Voilà l'impardonnable crime du règne de Louis XIV. Imitateur adroit, +mais sempiternel ressasseur de toute question épuisée, il a brisé le +fil de la grande invention. Il use nos forces à répéter, reprendre et +imiter. Même ses génies sont des obstacles. La plupart, attrayants, +avec si peu d'idées, sont un fléau pour les temps à venir. + +Le Cartésianisme, sur lequel on revient toujours, dans son mépris +natif de l'histoire, des voyages, des langues, dans sa fausse physique +qui ferme la France à Newton, nous tint pendant longtemps étiques et +pulmoniques. Nous serions devenus ou déjetés comme Malebranche, ou +poitrinaires comme madame de Grignan. Heureusement la bonne Mère nous +alimentait en secret. La Nature, sous main, nous passait la nourriture +substantielle des sciences et des voyages, nous apprenait à mépriser +les mots. On avait l'air de s'occuper de la Grâce efficace, et on +lisait Fontenelle. Par les grands voyageurs, comme Chardin, même par +les _Mille et une Nuits_ (1704), on pénétrait avec ravissement dans le +riche monde oriental. Un admirable petit livre, _le Canada_, de +Lahontan, arrivait de Hollande, révélant la noblesse héroïque de la +vie sauvage, la bonté, la grandeur de ce monde calomnié, la +fraternelle identité de l'homme. C'est Rousseau devancé de plus de +cinquante ans. + +«Reviens à moi, pauvre homme! Reviens, infortuné!» dit la Nature; et +elle ouvre les bras. Elle le dit par toutes les voix des sciences. +Elle le dit par la Médecine, et c'est le mot même d'Hoffmann, dont les +médecins de la Régence ont tous été disciples. Elle le dit par +l'Histoire naturelle, qui déjà semble ouvrir la voie de Geoffroy +Saint-Hilaire. Elle le dit plus haut encore dans le Droit et +l'Histoire par Montesquieu, Voltaire, Vico. Des deux côtés des monts, +sans communication, sous les formes les plus différentes, ils révèlent +au même moment l'âme intérieure du siècle, la pensée qui le conduira: +«L'Humanité se crée incessamment elle-même. Ses arts, ses lois, ses +dieux, l'homme a tout tiré de son coeur, en s'éclairant de l'éternelle +Justice. Rien de divin sans elle. Rien de saint qui ne soit juste, +compatissant et bon.» + + +§ 2. + +Un mot de ce volume: + +Sa force, s'il en a, est toute en son principe, qui lui fait la voie +simple dans une variété infinie de faits rapides, brusques, et qui +semblent se contredire. + +Saint-Simon n'a aucun principe. Il est tout à la fois pour le roi +d'Espagne et pour le Régent. Grand écrivain, pauvre historien (du +moins pour la Régence), il ne sait ce qu'il veut ni où il va. Il a de +moins en moins l'intelligence de son temps. + +Lemontey, très-fin, très-exact, très-informé, qui écrit en présence +des pièces diplomatiques, a toute l'importance d'un contemporain. Il a +fait un beau livre, qu'on lit avec plaisir. Mais rien ne reste dans +l'esprit. Le détail, si bien ciselé, a beau être précis, l'ensemble en +est obscur. Rien sur le noeud du temps (le Système). Un mot à peine +sur la finale si dramatique et si morale, l'isolement de Dubois. Après +avoir longuement analysé et disséqué ce drôle, il l'admire à la fin +pour son inconséquence, pour avoir eu deux politiques contraires et +s'être toujours contredit! + +Les historiens économistes, dont plusieurs, d'un talent facile, +semblent clairs à la première vue, regardés de plus près, restent +obscurs. Ils se figurent que l'on peut isoler l'affaire économique, la +suivre à part, donner les arrêts du conseil, les émissions de billets, +d'actions, sans savoir jour par jour les faits moraux, sociaux, le +détail de la crise politique, qui décidait ces actes de finance. Mais +tout est solidaire de tout, tout est mêlé à tout. + +Ces arrêts et ces chiffres qui ne leur coûtent rien, qu'ils cotent si +tranquillement, ils me coûtent beaucoup, à moi. Il faut qu'à la sueur +de mon front je les crée, les évoque de la révolution du temps, du +brûlant pavé de Paris, que j'en demande le secret à la fatalité de +Law, aux fluctuations de Dubois, aux violences de M. le Duc. Non, on +ne peut donner les chiffres en supprimant les hommes. Dans les +finances, comme partout, il faut une âme, et, par-dessus, un principe, +pour la guider. + + * * * * * + +Le mien est celui-ci. Il est simple et domine tout: + +L'ennemi, c'est le passé, le barbare Moyen âge, c'est son représentant +l'Espagne, aussi féroce sous Alberoni que sous Philippe II, l'Espagne, +qui, au moment même, flamboyait de bûchers, l'Espagne qui, +victorieuse, nous eût retardés de cent ans, qui eût brûlé Voltaire et +Montesquieu. + +L'ami, c'est l'avenir, le progrès et l'esprit nouveau, 89 qu'on voit +poindre déjà sur l'horizon lointain, c'est la Révolution, dont la +Régence est comme un premier acte. + +La Régence en ses grands acteurs offre ce caractère. À travers leurs +fautes et leurs vices, reconnaissons cela. Le Régent, Noailles, Law +surtout, Dubois même, par tel ou tel côté, sont du parti de l'avenir. +Ils ont certains instincts, des lueurs, des velléités, dont il faut +bien que je leur tienne compte. + +Mais cela sans faiblesse. Je suis d'airain pour eux. Dubois, si utile +au début, et qui a fait la paix du monde, je le marque au fer chaud. +Law, ce grand esprit, inventif, désintéressé, généreux, mais de +caractère faible, je le traîne au grand jour dans sa connivence aux +fripons. Et le Régent, hélas! cet homme aimable, aimé, l'amant de +toutes les sciences, si doux, si débonnaire ..., l'histoire, pour tant +de hontes et privées et publiques, a dû le mettre au pilori. + + * * * * * + +Mais, avant d'en venir à ces justices définitives; je fais ce que je +peux pour être juste aussi tout le long du chemin, et dans l'infini du +détail. Chose vraiment difficile avec un temps pareil, qui ne marche +pas, mais qui saute, avec des retours, des reculs, une violence +d'allure saccadée, qui déconcerte à tout instant. Depuis le temps si +rude où j'ai conté 93, je n'avais rien trouvé de tel. La Régence n'est +pas si sanglante, mais elle n'est guère moins violente dans son énorme +brisement d'intérêts, d'idées, d'hommes, d'âmes et de caractères. + +De là une grande fluctuation apparente dans ce volume. En relisant, je +m'en étonne moi-même. C'est qu'il est fort et vrai, sincère, sans +ménagement d'aucune sorte, ni prétention, ni adresse de littérature. +L'histoire n'est pas un professeur de rhétorique qui ménage les +transitions. Si le passage est brusque et la secousse rude, tant +mieux; ce n'est qu'un trait de vérité de plus. + +Mais c'est à mes dépens. Plus je suis vrai, moins je suis +vraisemblable. Quelle belle prise pour la critique! Un historien qui, +avec son principe simple, semble si souvent dévier, qui pas à pas suit +misérablement les courbes infinies de la nature humaine, qui ose dire: +«Dubois eut un bon jour,» ou: «Tel jour, d'Aguesseau mollit.» + +Qu'y puis-je? et que faire à cela? Avec ma fixité de foi, et la +fermeté de mon jugement total sur les grands acteurs historiques, je +suis le serf du temps. Et il faut bien que je le suive dans les +aspects divers que ces figures prennent de lui. Je le suis par année, +par mois, par semaine et jour même. Les habiles verront à quel point +j'ai daté, je veux dire, précisé la nuance de chaque jour. + +D'éminents écrivains, savants, ingénieux (je pense à MM. de Goncourt), +ont souvent rapproché les temps de la Régence de ceux de Louis XIV. +Mais il y a bien des âges entre ces deux âges. Je me suis interdit +(sauf un seul fait, je crois) de me servir d'aucun auteur qui ne fût +pas strictement du temps du Régent. + +J'ai poussé si loin ce scrupule, que je me suis même abstenu de rien +prendre dans d'Argenson, qui écrit peu après, mais lorsque Fleury a +passé. Fleury, ce misérable temps de silence, d'assoupissement, est +l'exacte contre-partie de la Régence, si bruyante. On touche à l'âge +du Régent, de Law et des _Lettres persanes_, et on s'en croirait à +cent lieues. + + * * * * * + +Je me tiens de très-près aux témoins exacts et fidèles qui notent et +le mois et le jour, aux journaux de l'époque (V. mes _Notes_). Combien +ils m'ont servi, spécialement celui qui est encore en manuscrit, on le +verra dans les crises rapides où Law, de moment en moment, fait +jaillir de son front les expédients du présent ou les lueurs de +l'avenir. On le verra dans le combat obscur qui se livre autour de +l'enfant royal, et dans les misères de Dubois, déjà abandonné, aux +approches de M. le Duc. Ce ne sont pas des mois, ce sont des années +presque entières, dont l'histoire jusqu'ici ne pouvait presque dire un +mot. + +1er octobre 1863. + + + + +HISTOIRE + +DE FRANCE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +TROIS MOIS DE LA RÉGENCE--HOSTILITÉ DE L'ESPAGNE[1] + + [Note 1: Noailles a été trop maltraité par Saint-Simon. Ses + idées étaient praticables. L'expulsion des Jésuites, le + lendemain de la mort de Louis XIV, eût été populaire, facile + (autant qu'elle l'avait été en Sicile au duc de Savoie). Elle + eût terrifié le parti jésuite, le duc du Maine. Le rappel des + protestants eût été plus difficile, parce qu'ils avaient + contre eux, non-seulement les Jésuites, mais les jansénistes, + le cardinal de Noailles (_ms. Buvat_, janvier 1716). + Néanmoins, dans l'extrême détresse où on était, lorsque 1,500 + personnes mouraient de faim dans une seule paroisse, + Saint-Sulpice (_ibidem_), on eût trouvé fort bon que + l'émigration protestante rapportât ses capitaux, ses + nombreuses et si utiles industries. + + Il est certain qu'à ce moment, la Régence fut admirable + d'élan, de bonnes intentions, de réformes utiles, dont + plusieurs sont restées (exemple, la comptabilité régulière, + la suppression d'une foule d'offices, etc.). Les fautes, les + vices du Régent, sont bien moins excusables que la situation + dont il hérite. V. Noailles, Forbonnais, Bailly, mais surtout + M. Doniol, qui a formulé parfaitement que nul remède ne + suffisait dans la situation _sans issue_ que laissait Louis + XIV.] + +Septembre-Décembre 1715 + + +L'aimable génie de la France, lumineux, humain, généreux, éclate le +lendemain de la mort de Louis XIV dans tous les actes du Régent. + +Admirable coup de théâtre. La noble langue qu'il parle dans les +ordonnances est celle qui se retrouvera dans les lois de l'Assemblée +constituante. C'est l'esprit de 89. + +L'autorité, chose nouvelle, explique et motive ses actes devant le +public, prouve qu'ils sont nécessaires et justes, prend la nation à +témoin des difficultés du moment, établit que, dans une situation +désespérée, on ne peut employer que des remèdes extrêmes. Tout cela +exprimé dans une noblesse, une mesure, une délicatesse singulière, +bien étonnante alors. Et, disons-le, attendrissante, lorsque l'on +songe à l'état de la France, de ce malade si malade! On y sent la +douceur d'un compatissant médecin. + +On verra les nécessités cruelles qui changèrent tout cela. Placée +fatalement sur une pente horriblement rapide, la Régence devait +glisser. Sous Colbert même, on roule à la descente. Un char lancé +depuis cinquante années, qui descend de si haut, de si loin, si +longtemps, nulle force ne l'arrête. Ceux qui n'en viennent pas à bout +et désespèrent, alors prennent le vertige et continuent le mouvement. +N'importe. Les faiblesses, les hontes et les folies qui viendront, ne +peuvent nous empêcher de dire ce qui est exactement vrai: qu'en ses +commencements, les actes du Régent furent admirables de bonté, de +sagesse. + +Le principe d'où part son conseil de finances est celui-ci: _Point de +banqueroute, mais de fortes réformes économiques, une juste réduction +de l'intérêt des rentes._ Les rentiers qui n'acceptent pas la +réduction seront remboursés de leurs capitaux (par termes, de six mois +en six mois). On rembourse une foule d'offices onéreux pour l'État par +un très-juste emprunt que l'on demande à ceux qu'on ne supprime pas et +dont les charges seront d'autant plus fructueuses. + +Pour la première fois, le gouvernement a des entrailles humaines, et +il sent la faim de la France. Il se demande: «A-t-on de quoi manger?» +Il rend aux affamés le poisson et la viande. Suppression des droits +sur la pêche, libre entrée des bestiaux étrangers, du beurre, etc. +Excellente mesure; mais achèteront-ils de la viande ceux qui n'ont pas +même de pain? + +La grande réforme économique commence par le roi même. Plus de cour +régulière; plus de Versailles; le roi loge à Vincennes et le Régent au +Palais-Royal. On supprime Marly et son jeu effréné. + +Versailles était un monstre de faste et de dépenses, un gouffre de +cuisine, de valetaille, de canaille dorée. Le roi y reviendra; mais ce +ne sera jamais le même Versailles, avec ses logements innombrables, +ses tables de Gargantua à tout venant, l'éternelle mangerie d'un +peuple de gloutons si terriblement endentés. + +D'autres abus viendront, sournois, sous Fleury l'économe, sous le +froid Louis XV. On ne reverra plus la solennité si coûteuse de +l'ancienne grande monarchie. + +Versailles avait à lui une petite armée d'officiers, de gentilshommes, +qu'on appelait la Maison du roi, carnaval ruineux de militaires +acteurs, à grands costumes, à haute paye. Tout cela est rogné par des +ciseaux sévères. + +On réduit, supprime en partie la gigantesque armée fiscale de Louis +XIV. Cent mille hommes pour lever l'impôt! Tant de mains! qui +retenaient tant qu'il n'en arrivait que le tiers! + +Pour la première fois on proclame les garanties de l'avenir. _Nul +impôt désormais qu'en vertu de la loi_ (la loi d'alors, les arrêts du +Conseil). Plus de taxes frappées par simples lettres de ministres. +Plus de vivres ou fourrages enlevés pour les troupes. Les agents qui +accablent de frais les contribuables restitueront au quadruple. Chose +bien singulière, on promet récompense aux receveurs qui poursuivent le +moins, qui font le moins de frais! + +Ce qui est grave et de grande portée, on peut dire révolutionnaire, +c'est que le gouvernement, loin de s'appuyer sur les notables, les +_élus_, les aristocraties locales, les menace au contraire, leur +reproche leur injuste répartition de l'impôt, leur coupable entente +avec les employés du fisc, les accuse de protéger le riche, d'écraser +le pauvre. Il rappelle les intendants de province à leur devoir, celui +de faire deux chevauchées par an, de voir tout par eux-mêmes. Les +trésoriers de France doivent aussi visiter les paroisses. On crée des +contrôleurs, des inspecteurs des finances pour vérifier les registres, +les caisses des comptables. Les comptes, pour la première fois, se +font en parties doubles. Seul moyen d'y voir clair. Ces belles +réformes sont restées. + +On voulait en faire une bien plus grande et fondamentale, si grande +que la Révolution elle-même ne l'a pas faite. Nous l'attendons +toujours. Je parle de l'établissement de l'_impôt proportionnel_, +léger au pauvre, fort sur le riche, croissant exactement selon la +grandeur des fortunes. Les projets de ce genre furent accueillis et +goûtés du Régent. Il en fit faire essai à Paris, en Normandie, à la +Rochelle. Ce dernier, confié au meilleur citoyen de France, le grand +géomètre et marin, qu'on appelait le petit Renaut, ami de Vauban, de +Malebranche, coeur héroïque et bon qui n'eut d'amour que la patrie. Il +voulut faire cet essai à ses frais et y usa ses derniers jours. + +La plupart des historiens se sont moqués de tout cela, parce que de +ces nobles projets beaucoup restèrent sur le papier. À tort. Plusieurs +s'exécutèrent et portèrent un fruit très-réel. La comptabilité fut +fondée pour toujours, la machine régularisée. La plupart des employés +supprimés ne furent pas rétablis, et l'on fut définitivement allégé de +ces lourdes charges. + +C'étaient les fruits de la raison de tous, du gouvernement collectif. +Le Régent, magnanimement, avait substitué des conseils aux ministres, +fait appel à la discussion, à l'examen, à la lumière. Pour la première +fois, elle entra dans l'antre de Cacus, je veux dire dans les ténèbres +du vieil arbitraire ministériel. Lorsque l'on voit la profonde +horreur, la saleté, le tripotage, qui régnaient dans le cabinet de +tout contrôleur général (V. _Saint-Simon_, 1710), ce mot _antre_ n'est +pas assez, il faut dire écuries, égout, latrine immonde. Il est bien +naturel que Fénelon, le duc de Bourgogne, l'abbé de Saint-Pierre, le +Régent, aient eu l'idée de ces conseils, désiré qu'on en essayât. + +Pour qu'ils fussent parfaitement libres, le Régent y mit tous ses +ennemis, ses calomniateurs, tel qui voulait qu'on lui coupât la tête, +qui parlait de le poignarder. L'un avait dit: «Je serai son Brutus.» +Mais celui-là était capable, inventif et de grand esprit. Le Régent +lui donna la première place, le fit chef du conseil des finances. + +Au conseil ecclésiastique, il appela la vertu et l'austérité, les +purs, les irréprochables, l'archevêque de Noailles, d'Aguesseau, et +jusqu'à Pucelle, un âpre janséniste, vrai héros du parti. C'étaient +justement ceux que les persécutés auraient élus. Le Régent espérait, à +tort, qu'ayant souffert, les jansénistes seraient tolérants pour les +protestants. + +Quel changement depuis le dernier roi! et quelle différence profonde +d'avec tous les rois antérieurs! Qui règne? moins un homme que le +libre esprit et la grâce, le _parti de l'humanité_. + +Que signifie ce mot? que, sous la barbarie des temps divers, sous le +sanguinaire fanatisme, sous la cruelle raison d'État, de Montaigne à +Molière, à Vauban, à Montesquieu, à Voltaire, au Régent, il exista +toujours une succession d'esprits libres et doux, qui, par des voix +diverses, mais concordantes, nous rappelaient à la nature, à la +clémence, à la bonté. + +Contraste douloureux, humiliant pour la faiblesse humaine! Cet homme +vicieux était l'homme de France, non pas _le meilleur_, à coup sûr, +mais, ce qui est toute autre chose, _le plus bon_. La bonté, la +bienveillance universelle, était le fond de sa nature, brillait, +charmait en tout. Rien de haut, rien de dur. Pas même d'humeur dans +les plus grands tiraillements. Une patience merveilleuse, excessive à +écouter, supporter les impertinences de l'un ou les aigres sermons de +l'autre. Ceux même qui souffraient le plus des honteuses misères où il +noya sa vie, le sentirent, à sa mort, irréparable, unique, pour la +douceur du coeur et pour la lumière de l'esprit. + +L'enfant, sec de nature et parfaitement insensible, qu'on appelait le +Roi, sentait cela lui-même. Bien loin de croire un mot des sottes +calomnies qu'on voulait lui insinuer, il comprit de bonne heure, avec +l'instinct de son âge, que cet homme charmant lui était très-bon et +très-tendre et vraiment le meilleur pour lui. + +Le Régent avait eu un sacre singulier, un beau baptême que n'eut nul +roi du monde, d'être le martyr de la science. Il avait failli périr +comme empoisonneur, pour son amour de la chimie. Son premier soin fut +d'émanciper l'Académie des sciences. Il ouvrit la Bibliothèque royale +au public. Il fonda dans le Louvre une Académie des arts mécaniques. +Il donna, sans compter, aux savants, aux artistes, aux gens de +lettres. Et il donnait, bien plus que de l'argent, un ravissant +accueil, leur parlant à tous leur langage, leur disant des mots +justes, éloquents, pénétrants, qui montraient qu'il était des leurs, +des mots émus pour la science, pour eux, des paroles d'amis. Il les +logeait avec lui et chez lui, ou mieux, au Luxembourg, chez sa fille, +tant aimée. Il allait tous les jours la voir et causer avec eux. + +Le grand roi lui laissait un terrible héritage, une situation +contradictoire, absurde et sans issue,--trois dangers, dont un seul +pouvait être mortel pour la France: + +1º La caisse vide, la banqueroute, rien pour payer les troupes; +_impossibilité d'armer_; + +2º L'Europe irritée, l'Angleterre provoquée, la paix presque rompue, +donc _la nécessité d'armer_; + +3º Un testament funeste qui, en léguant le pouvoir au bâtard, risquait +de le donner réellement au roi d'Espagne, dont le duc du Maine n'eût +été que le lieutenant. On croyait à Madrid, on disait à Paris, que +Philippe V, seul, sans armée, entrant de sa personne en France, comme +oncle, prendrait la tutelle et déposséderait le régent. De là, pour +celui-ci, une situation chancelante, la nécessité déplorable (où l'on +vit jadis Henri IV) d'acheter un à un, dans une telle pénurie! les +princes et les grands qui vendaient leur fidélité. + +Donc résumons: + +La guerre en perspective. Point d'argent pour la faire. Et le peu +qu'on emprunte, raflé par les seigneurs. + +Les partisans du roi d'Espagne, ceux du duc du Maine, demandaient +hypocritement pourquoi, dans ces dangers, on ne convoquait pas les +États généraux. C'était aussi l'avis des spéculatifs érudits, amants +du passé féodal, de Boulainvilliers le gothique, de Saint-Simon, des +gens du temps de Charlemagne, qui croyaient rétablir les douze pairs +et les hauts barons, écraser la Robe et le Tiers. Pour assembler la +France, il fallait qu'il y eût une France. Avec celle qu'avait faite +Louis XIV, une France assommée, éreintée, cette comédie des États eût +été un champ admirable au parti des couleuvres, des menées +souterraines, celui du duc du Maine. Il eût habilement groupé et les +restes de la vieille cour, et les partisans des Jésuites, et les amis +du roi d'Espagne, enfin la grande masse des petits nobles (qu'il +animait contre les ducs et pairs), la masse des quasi-nobles (notables +et municipaux), tout un peuple de Sottenvilles, arrivés de province, +aigres pour le Régent, qu'ils disaient le roi de Paris. D'un bel élan +patriotique, ces idiots auraient appelé l'étranger. + +Je le dis, l'_étranger_. Philippe V regrettait la France, et se +croyait Français. Mais il était devenu plus Espagne que l'Espagne +même. + +On a horreur de dire le nombre épouvantable d'hommes que l'Inquisition +brûla sous son règne, la sauvage police qu'elle exerçait, les +populations supprimées, englouties, dans ses _in pace_. Pouvoir +énorme, hideuse royauté, qui un moment rendit le roi jaloux, en 1714. +Mais sa dévotion l'emporta. La cabale italienne, qui le tenait alors, +releva la puissance du Saint-Office. Et c'est à ce moment, juste en +1715, que la France risqua d'avoir un tel Régent, un bigot maniaque, +et le serf de l'Inquisition! + +Par sa mère bavaroise, Philippe V venait d'un mélange de +Bavière-Autriche, où les esprits troublés ne sont pas rares. Il avait +pour aïeul l'affreux Ferdinand II, le spectre de la guerre de Trente +ans. J'ai dit le tragique roman de sa mère, ermite en plein +Versailles, affolée de sa Bessola. Le vertige du Tyrol était dans +cette tête, et elle le transmit à son fils. Comme elle, il fut tout +amoureux, mais à la façon de son père, le gros Dauphin blondasse, et +il en eut la sensualité bestiale. + +Né tel, il tomba en Espagne, dans l'âpre et violente contrée, +admirable pour faire des fous. Charles-Quint le devint. Philippe II, +dans ses derniers rêves de son sinistre Escurial, d'avance éclipsa don +Quichotte. + +Philippe V ne fut fou que par moments. Il n'était pas dénué d'esprit, +souvent parlait très-bien. Presque toujours muet, et enfermé, comme +l'avait été sa mère, il ne voyait guère que sa femme. Le sexe annulait +tout en lui. Il fut le mari le plus assidu, le plus mari qu'on vit +jamais, acharné, implacable d'exigence amoureuse. Sa première femme, +malade à la mort, perdue d'humeurs froides, dissoute et couverte de +plaies, n'eut pas grâce un seul jour, ne put faire lit à part. +L'aimait-il? Le jour de sa mort même, il alla à la chasse, selon son +habitude, et, rencontrant le convoi au retour, froidement le regarda +passer. + +La vieille princesse Des Ursins, qui gouvernait, fut prise dans un +double embarras, le veuvage du roi et un essai de réforme qu'elle +avait commencé. Réforme des finances, réforme du clergé et surtout de +l'Inquisition. Si elle n'eût été si âgée, elle se serait fait épouser, +et elle aurait gardé le roi. Mais il lui échappa d'abord par la +dévotion, puis par un second mariage. On a souvent conté sa +brouillerie avec Versailles, mais trop peu rappelé qu'elle avait +contre elle l'Inquisition et le clergé. + +Avec le tempérament du roi, il n'y avait pas un moment à perdre pour +le marier. La Des Ursins cherchait dans toute l'Europe, mais chaque +princesse lui faisait peur. Elle craignait surtout un trop grand +mariage, une fille de roi qui eût pris ascendant. Il n'y avait guère +de plus petit prince que le duc de Parme. Donc elle ouvrit l'oreille +lorsque son envoyé Alberoni, un nain bouffon qui l'amusait, lui +demanda un jour pourquoi elle ne prendrait pas la nièce de son maître, +le duc Farnèse, une fille toute simple, élevée dans un grenier du +palais, qui ne savait que coudre. La princesse le crut, fit la chose; +puis, un peu tard, mieux informée, elle voulut la défaire. Mais le +mariage était déjà célébré à Parme. D'autre part, le roi était dans +une terrible impatience; Alberoni, grossièrement, obscènement, à sa +manière, lui avait décrit la fille, selon les goûts du roi, la disant +«une grasse Lombarde, bien empâtée de beurre, de parmesan.» Éloge +mérité de toute la maison des Farnèse, dont le dernier meurt à force +de graisse. + +Ce charmant idéal envahissant le coeur du roi, il sut très-mauvais gré +à la princesse Des Ursins de vouloir lui inspirer des défiances sur sa +future épouse. Alberoni l'avait pris entièrement par ses contes +luxurieux. Il en tira deux choses pour la jeune reine qui arrivait: 1º +l'ordre verbal de lui obéir en tout; 2º un billet où il lui mandait de +faire arrêter, enlever madame Des Ursins, finissant par ce mot +d'exquise délicatesse: «Ne manquez pas votre coup tout d'abord. +Autrement, elle vous _enchantera_ et nous empêchera de coucher +ensemble, comme avec la feue reine.» Il est vrai que la Des Ursins, +aux derniers jours, l'avait sagement prié d'épargner la mourante, qui +pouvait lui donner son mal. + +Alberoni porta ce mot lui-même à la frontière où était la jeune reine, +et se tint dans la coulisse pour surveiller l'exécution. Autrement +cette fille sans expérience n'eût eu ni l'assurance ni la férocité +impudente pour jouer cette scène de fausse fureur sans cause ni +prétexte. Tout le monde l'a lue dans Saint-Simon. C'était l'hiver; la +vieille dame fut enlevée en habit de bal et traînée vingt jours dans +les glaces, au hasard de la faire crever. Le lendemain, le roi qui +était venu au-devant, rencontra enfin sa grasse Lombarde, et l'épousa +sur l'heure dans la première maison qui se trouva. En plein jour, ils +se mirent au lit. + +En rentrant à Madrid, on rendit à l'Inquisition ses droits et +privilèges. On renonça à la réforme du clergé. Alberoni, sans titre, +devint le seul ministre et le vrai roi d'Espagne. Son triomphe était +celui de l'Église. Il entretint dès lors une étroite correspondance +avec Rome pour obtenir le chapeau. Il donna de sa main au roi un +confesseur jésuite, et le plus agréable au pape, le P. d'Aubenton, +principal rédacteur de la bulle _Unigenitus_. La reine aussi reçut un +confesseur de la main de ce Figaro. + +Elle était jusque-là la créature d'Alberoni, qui l'avait tirée de son +néant de Parme et l'avait si lestement délivrée de la Des Ursins. Mais +elle prit si fortement le roi qu'en un moment elle fut maîtresse de +tout. Ce n'était pas une petite fille. Elle avait vingt-quatre ans. +Elle était forte, véhémente, envahissante. Comme elle avait été +très-malheureuse, très-durement tenue par sa mère, sa situation +nouvelle, tout enfermée qu'elle fût, était pour elle une liberté +relative. Elle y fut gaie, charmante, et elle enveloppa entièrement +Philippe V. Elle partagea, resserra la captivité qu'il aimait. Ils +furent prisonniers l'un de l'autre. Même chambre, petite, un seul lit, +et petit. Ils se quittaient si peu que même avec son confesseur, le +roi ne restait qu'un moment. Et, si la confession de la reine était un +peu longue, le roi l'interrompait. Si en marchant elle restait de deux +pas en arrière, il se retournait, l'attendait. Ils communiaient, +priaient, chassaient, mangeaient ensemble. Ni nuit, ni jour, nul _à +parte_. + +Alberoni était souvent en tiers. La reine lui donna un rival +d'influence. Se trouvant grosse, elle voulut avoir sa nourrice, la fit +venir de Parme. Cette femme, Laura Piscatori, était une simple +paysanne, mais fort intelligente, et la reine eut dès lors une âme à +elle. Cette nourrice eut le bas service intérieur, qui donnait tant de +prise. Elle entrait le matin, tirait les rideaux, aidait la reine à +prendre les premiers vêtements avant la toilette. Elle fut, peu à peu, +comme un animal domestique qui voyait tout, le plus caché, les secrets +rapports des époux. S'il y avait un peu de froid, elle les +rapprochait. Elle avait deux moments uniques où la reine était seule +et pouvait s'épancher, bien courts, il est vrai, cinq minutes, où le +roi sortait pour se faire habiller et où la reine se chaussait; et +parfois un peu plus, quand il recevait le Conseil de Castille. Alors +elle glissait à la reine des papiers, des mémoires, des lettres +secrètes. La nourrice était l'unique intermédiaire qu'elle eût avec le +monde. Il n'y avait pas à servir la reine en galanterie. Mais la +nourrice la servait, la chauffait en son unique passion, ses plans +d'établissements futurs, de royautés pour ses enfants. + +Cette société unique et très-secrète, qui paraissait si peu, primait +Alberoni, et faisait vraiment un gouvernement de nourrice et de femme +grosse. Le roi avait du premier lit un fils, le futur roi d'Espagne. +Toute la pensée des femmes fut de chercher comment l'enfant à naître +et ceux qui pourraient suivre deviendraient aussi rois, princes, au +moins en Italie. La condition, des reines veuves était intolérable en +Espagne; elles devenaient forcément religieuses. Ces Italiennes ne +s'en souciaient pas; elles rêvaient le retour dans leur beau pays, une +retraite splendide et paisible chez un fils de la reine qui aurait +Parme, la Toscane, qui sait? les Deux-Siciles? L'obstacle était +l'Empereur. Il eût fallu brouiller l'Angleterre avec l'Empereur, +offrir à George de si grands avantages aux dépens de l'Espagne, qu'il +laissât faire ce qu'on voulait de l'Italie. Mais Philippe V y +consentirait-il? honnête et scrupuleux comme il était, immolerait-il +aux Anglais le commerce espagnol, traiterait-il avec les hérétiques, +trahirait-il la cause sainte que Rome et tous les catholiques +appuyaient de leurs voeux, la cause du Prétendant, ce grand intérêt de +donner un roi catholique à l'Angleterre, à la puissance qui, par la +dernière paix, se trouvait l'arbitre du monde? + +Alberoni dut, s'il voulait garder la faveur de la reine, entrer dans +cette voie. Lui qui venait de relever l'Inquisition, il dut décider le +roi à rechercher l'alliance hérétique, à reconnaître la succession +protestante. Tant que Louis XIV vécut, on n'osa pas même en parler. +Lui mort, sans ménagement, on démasqua la batterie. Alberoni, la +reine, sans retard, sans ménagement, exigèrent de Philippe V qu'il +tournât tout à coup contre sa foi, contre l'opinion nationale de +l'Espagne, contre la volonté de son grand'père, qui, sur son lit de +mort, lui avait écrit pour le Prétendant. + +On profita de sa mauvaise humeur contre la France et le Régent. On lui +montra que le Régent rechercherait l'alliance de George et qu'il +fallait le gagner de vitesse. Il semble cependant que le bon roi +d'Espagne ait lutté environ huit jours. Il était fort dévot, craignait +l'enfer, exécrait l'hérétique. Quoique Alberoni fût déjà son ministre +réel, le ministre nominal était le grand inquisiteur, qui faisait un +peu la balance. La reine la rompit, vainquit, emporta tout. + +Dans cette précipitation indécente, l'honneur du roi n'était pas +ménagé. Elle ne daignait cacher l'empire honteux qu'elle exerçait sur +lui, ses moyens plus honteux encore. D'une part, elle lui faisait +suivre un régime irritant de viandes, d'alicante et d'épices, sans +mouvement qu'un peu de chasse en voiture. De l'autre, elle le domptait +par les plaisirs ou les refus. Rien n'était ménagé, caresses, menaces, +flatteries. Au besoin, elle était très-basse, parfois lâche à ce point +d'admirer la beauté du roi (dont le nez touchait le menton). + +Ce sont les premières scènes, et non pas les moins rebutantes, d'un +temps où la nature, hardie et sans réserve, triomphera souvent des +intérêts moraux. Cette femme toujours enfermée, qui ne put rien savoir +du monde, ignorante, d'autant plus hardie, le troubla vingt années. +Elle avait l'âpreté maternelle de la chatte et sa furie pour ses +petits. Pour eux, elle alla à l'aveugle jusqu'à ce qu'elle eût fait +son fils roi, son mari idiot. + +L'emploi peu scrupuleux des sinistres recettes qui ravivent l'amour +aux dépens de la vie, aboutit à l'épilepsie. Les enfants de Philippe V +eurent de leur père cet héritage et le portèrent de la maison +d'Espagne dans celles d'Autriche et de Naples. La moitié de l'Europe +fut gouvernée par des fous. + +Dès le 18 septembre, Alberoni, autorisé du roi, négocia avec +Dodington, l'envoyé anglais à Madrid. Il s'agissait d'abord de +détruire les barrières que les Anglais trouvaient dans l'Espagne et +ses colonies. On tentait l'Angleterre par le côté secret de sa +concupiscence, les mers du Sud, le commerce des précieuses denrées qui +devenaient des besoins pour l'Europe, la fourniture des nègres qui les +cultivent, trafic si lucratif. On voulait dire au fond: «Nous ouvrons +l'Amérique. Ouvrez-nous l'Italie.» On ne le disait pas encore. +Cependant Dodington fut tellement ravi, ébloui, qu'Alberoni n'hésita +pas à lui confier toute la pensée de la reine, et que bientôt il +écrivit à Londres: «qu'il n'était rien que l'on n'obtînt, si on la +laissait faire en Italie un bon établissement pour ses enfants.» Elle +eût donné tout à ce prix, presque l'Espagne elle-même. + +La première lettre de Dodington à Londres pour annoncer les offres de +l'Espagne est du 20 septembre. Date extrêmement importante. Avant le +30, un mois après la mort de Louis XIV, le gouvernement whig, notre +ennemi, sut que désormais la France était seule, que l'union des deux +branches de la maison de Bourbon était dissoute. La fameuse sottise: +«Il n'y a plus de Pyrénées,» reparaissait ce qu'elle est, une sottise. +Les Pyrénées se relevaient plus hautes. La France, désormais isolée de +l'Espagne, était plus faible sous le Régent que la veille de la mort +du roi. + +Dodington écrivait à Londres: «Voilà la France et l'Espagne brouillées +plus qu'elles ne le seraient par une guerre de quinze ans.» + +Cette brouillerie allait tout d'abord passer aux voies de fait. +Alberoni, en attendant qu'il eût construit des vaisseaux, en louait +pour poursuivre les nôtres dans les mers du Sud. Il nous fermait ces +mers, qu'il ouvrait aux Anglais, se tenant même prêt à les aider dans +la destruction de notre marine. + +Quel encouragement pour Marlborough, pour les aboyeurs de la guerre! +L'Angleterre est le pays des fortes haines, des colères longues et +obstinées. Nombre de whigs sincères retenaient fidèlement l'horreur du +dernier règne, la trop juste rancune de la _Révocation_. Pour eux, +Louis XIV n'était pas mort, et ne pouvait mourir; ils le gardaient +présent pour justifier leur haine pour nous. Les machines infernales +qu'ils lancèrent contre Saint-Malo, elles restaient dans leurs +coeurs, chargées et surchargées de voeux pour faire sauter la France. + +Les deux marines se haïssaient cruellement. Dans une guerre (de duels +à la fin), on s'était des deux parts envenimé jusqu'à n'avoir plus âme +d'homme. Notre Cassart, si vaillant, fut féroce, et, sans scrupule, +arma les flibustiers. Nos trop heureux corsaires stimulaient l'ennemi, +comme les mouches qui rendent un taureau fou. Les Anglais tuaient tout +ce qu'ils prenaient. Et encore, ils ne se contentaient pas de la mort; +ils y joignaient parfois de longs supplices. + +À ces haines atroces, trop réelles, ajoutez les fausses. Les plus +véhéments orateurs, les plus emportés contre nous, étaient les +patriotes de l'_Alley change_, les vaillants de l'agiotage qui, dans +la crise de la guerre, avaient eu leurs combats, leurs victoires, de +merveilleux Blenheim de bourse, des rafles incomparables. Le calme +plat désolait ces héros. + +Dans un moment pareil, l'offre de Philippe V était un coup cruel pour +nous, et, disons-le, un acte bien étonnant d'ingratitude. Il avait +déjà oublié que nous avions, pour le faire roi, accepté contre +l'Europe la plus épouvantable lutte, sacrifié deux milliards, un +million d'hommes! La nation, non moins que le roi, nous était +redevable. Si elle n'avait un Espagnol, elle devait vouloir un +Français, un prince de race, de langue latine. Elle devait repousser +l'Autrichien, le blond barbare allemand, dont elle n'eût pas compris +un mot. Pour chasser ce barbare, elle eut un moment d'élan admirable, +mais court, et généralement, elle rejeta le poids de cette longue +guerre sur les armées de la France, et triompha par notre sang. + +Et, aujourd'hui, au bout d'un mois, nous recevions derrière ce coup +fourré de l'abandon de l'Espagne. Nous perdions, pour la guerre, notre +compagne naturelle, notre _matelot_, comme on dit en marine du +vaisseau acolyte qui doit garder le flanc du vaisseau engagé en +bataille. + +Ainsi, quel que pût être le gouvernement bienveillant de la Régence, +son élan juvénile et son semblant d'espoir, elle n'avait rien de +solide, et réellement portait en l'air. Sans allié, sans argent ni +ressources, pliant sous deux milliards et demi de dettes, elle était +de plus entourée par la meute implacable des illustres voleurs qui lui +mettaient le marché à la main, la rançonnaient, sinon, passaient du +côté de l'Espagne. + + + + +CHAPITRE II + +GRANDEUR DE L'ANGLETERRE--ÉTAT INCURABLE DE LA FRANCE + +1716 + + +L'Angleterre est grande en ce siècle, grande d'elle-même et par +l'éclipse de la France. Celle-ci, pour longtemps, est absente des +affaires humaines. Elle ne fera que des sottises en politique, en +littérature des oeuvres de génie. + +Naufragée et demi-brisée, enfonçant, elle roule entre deux eaux dans +le sillage du vaisseau britannique. Tout flotte derrière celui-ci, +non-seulement les puissances protestantes, mais les catholiques. +L'Espagne, l'Empereur, la courtisent pour arracher des lambeaux +d'Italie. + +Cette grandeur de l'Angleterre n'est point illégitime. Seule, entre +les nations d'alors, elle a les trois conditions pour vivre et agir: +un principe, une machine, un moteur. + +C'est le moteur qu'on n'a pas remarqué. Sans lui, elle n'eût rien +fait. Son beau principe du _gouvernement de soi par soi_ était +représenté, très-peu fidèlement, par deux chambres aristocratiques. Sa +fameuse constitution,--une vieille machine de Marly,--était propre à +ne pas bouger et ne rien faire. La prétendue balance n'était qu'une +bascule alternative. L'Angleterre prit force et vigueur, justement +parce qu'il n'y eut plus ni balance ni bascule. Un moteur vint, qui +emporta tout en ligne droite, dans un mouvement simple et fort. Ce fut +le parti de l'argent, le tout jeune parti de la banque, auquel se +réunit bien vite la haute propriété; bref un grand parti riche, qui +acheta, gouverna le peuple, ou le jeta à la mer; je veux dire, lui +ouvrit le commerce du monde. + +Ce parti de l'argent se vantait d'être le parti patriote. Et la grande +originalité de l'Angleterre, c'est que cela était vrai. La classe des +rentiers et possesseurs d'effets publics, spéculateurs, etc., qui +était pour les autres États un élément d'énervation, pour elle était +une vraie force nationale. + +Cette classe fut et le moteur et le régulateur de la machine. Elle +poussa tout entière d'un côté. Il y eut impulsion, et non fluctuation. +J'ai montré, au moment critique de 1688, combien l'Angleterre flottait +encore. Ni l'Église, ni la propriété territoriale, ces prétendus +éléments de fixité, ne lui donnaient aucune base. Les propriétaires +étaient divisés (tories et non-tories, catholiques et non-catholiques, +jacobites et non-jacobites). L'Église n'était pas moins divisée +contre elle-même; l'Anglicane faussée par son credo absolutiste, +jusqu'à regretter Jacques II! Et il eut même des Puritains pour lui! +Des Puritains regrettaient le Jésuite! Que serait devenu Guillaume à +la Révolution sans le fanatisme héroïque de nos Réfugiés. + +Par la création de la Banque, par la Dette publique, par la formation +de plusieurs Compagnies patronnées de l'État, un monde nouveau fut +évoqué et sortit de la terre, suspendu uniquement à la cause de la +liberté, à la révolution protestante et parlementaire, nullement +flottant ou divisé, mais serré en masse compacte par l'identité +redoutable des idées et des intérêts. Ce fut le coeur, le nerf des +whigs. Ceux-ci avaient fait _au dernier vivant_ avec la liberté +publique. Que le roi catholique revînt, le propriétaire restait +propriétaire, et même l'évêque anglican serait resté évêque, mais le +rentier ne restait pas rentier. Il savait cela à merveille. Ce fut sa +ferme foi que le gouvernement de droit divin ne payerait nullement les +dettes de la Révolution. + +Mais pour comprendre bien cette singularité anglaise, il faut +envisager dans la généralité de l'Europe, un grand fait qui commence, +sous ses deux caractères, l'épargne et le placement, la spéculation et +le jeu. + +Le jeu précède l'épargne. Qui a peu, garde moins, mais risque, hasarde +volontiers, afin d'avoir beaucoup. + +On a vu quelque chose de cela du temps d'Henri IV, et pendant la +guerre de Trente ans, les fameuses loteries d'Italie, où jouait toute +l'Europe, les jeux de cartes et jeux de guerre, la manie furieuse de +chercher la fortune par toutes les voies du hasard, intrigues ou +batailles. Au fond même génie. Waldstein fut un joueur, Mazarin un +tricheur. Le froid calculateur, Turenne, trouva l'art et les règles; +il tint académie du grand jeu de la mort. + +Tout cela n'était rien en comparaison de ce qui se vit à mesure que le +jeu, la loterie, l'amour de la spéculation, atteignirent des peuples +entiers. Dans la longueur des guerres, tous les rois, forcés +d'emprunter, devinrent des tentateurs qui par des primes et des usures +énormes forcèrent l'argent timide à devenir hardi, à s'associer aux +grands hasards. L'épargne, accumulée par la sobriété ou l'avarice, +sortit, s'aventura, se jeta aux coffres publics. Les aventures +cruelles de banqueroutes, de réductions effrayaient un moment, +l'attrait des gros gains ramenait. Une maladie secrète, propre à nos +temps modernes, titillait, stimulait, démangeait en dessous,--le +prurit des loteries, la douceur du gain sans travail. + +L'incertitude même, le plaisir du péril, était pour plusieurs un +vertige qui, loin d'arrêter, entraînait. Nombre de sots glorieux +trouvaient beau de prêter au roi, de l'aider aux hautes affaires, de +guerroyer du fond de leurs greniers, de régenter et d'insulter +l'Europe. Cela commence en France un peu après Colbert. Le rentier +apparaît partout. À la place Royale, aux Tuileries, aux cafés, des +bataillons de nouvellistes, petits bourgeois, mal mis, de tenue légère +en décembre, n'en étaient pas moins fiers et cruels aux combats de +langue, terribles au roi Guillaume, à la Hollande, informés de +l'Europe jusqu'au fond du Nord même et suivant de l'oeil Charles XII. + +Les cafés (nés de la _Cabale_, 1669) s'ouvraient partout en +Angleterre, et à côté, la tabagie turque, hollandaise. Le gin fut +trouvé en 1684, et bientôt, sans doute, le rhum, si cher à Robinson. +On chercha une ivresse moins épaisse que celle de la bière, moins +bavarde que celle du vin. On préféra la forte absorption de +l'eau-de-vie. Cependant on fumait, on rêvait de report et de +dividende. Sombre béatitude, où le spéculateur, au gré de la fumée, +voyait monter ses actions. + +Tous ces muets, tous ces sauvages, au fond insociables, s'associaient +pour les intérêts. Deux terrains se créèrent, où, sans se connaître, +on put se rencontrer dans des combinaisons communes: + +Premier terrain, _la Dette_. Elle commence en 1692, et elle fait +bientôt un milliard. + +Second terrain, _la Banque_ (simplement de change et d'escompte), mais +qui soutient l'État, lui prête de grosses sommes sans intérêt. Elle +suspend un moment ses payements, mais bientôt renaît plus brillante. + +J'ai montré au dernier volume la large exploitation que firent les +_patriotes_, sous la reine Anne, de ces deux terrains financiers, le +jeu immense qui se fît sur la guerre, la hausse et la baisse, la vie, +la mort. La vente des consciences au Parlement et la vente du sang +(obstinément versé parce qu'il se transmutait en or), c'est le grand +négoce du temps. Jeu permis et autorisé. Les plus austères, les hommes +à cheveux plats, à noirs habits, qui ont l'horreur des cartes, n'en +ont plus horreur, quand ces cartes sont des vies d'hommes, les parties +des massacres et le tapis vert Malplaquet. + +Les grosses fortunes d'argent qui se créèrent et les grandes fortunes +territoriales firent une alliance tacite qui écarta les petites du +gouvernement du pays. Cette révolution profonde, décisive pour +l'avenir, passa presque inaperçue, en 1696. Les Communes avaient +adopté (à grand'peine et à une faible majorité) un bill qui eût ouvert +le Parlement aux petits riches qui avaient une centaine de mille +francs. Ceux-ci, la plupart gentilshommes de campagne, eussent été +aisément élus pour représenter la ville voisine. Il semblait que les +lords, les Norfolk, les Sommerset, les Bedford, les Newcastle, hauts +barons de la terre, dussent favoriser ces élections patriarcales de +leurs petits voisins ruraux, qui, dans la vieille Angleterre, +appartenaient, comme eux, au parti territorial (landed interest). Ce +fut tout le contraire. Les lords rejetèrent le bill qui rendait +éligible ces petits propriétaires, voulant mettre aux Communes leurs +fils cadets, leurs intendants, ou des fonctionnaires dont ils avaient +besoin, laissant aussi les marchands riches, les gros banquiers, +entrer au Parlement par les achats de votes et la puissance de +l'argent. + +Les Communes cédèrent. Et, dès lors, _ce fut fait_. L'Angleterre fut +menée par cette ligue de grosses fortunes ou de terre ou d'argent, +sans égard aux petits gentilshommes de campagne, où se trouvait la +masse du parti Jacobite, beaucoup de catholiques, amis du Prétendant. +Ses ennemis, surtout les banquiers, rentiers, spéculateurs, etc., qui +croyaient son retour synonyme de la banqueroute, furent au gouvernail +de l'État. Ils y constituèrent un grand parti, attentif, informé, qui, +d'un oeil perçant, regardait le continent, la France, et constituait +pour l'Angleterre ce qu'on peut appeler une garde armée. + +Ce qu'ils avaient le plus à craindre, et bien plus qu'une invasion du +Prétendant, c'était que la France ne refît ces terribles nids de +corsaires qui, sous Jean Bart, Duguay-Trouin, Forbin, Cassart, avaient +rendu le commerce impossible, la mer intraversable. Ces gros riches +qui gouvernaient, étaient en vrai péril, si la masse maritime et +commerciale chômait, languissait dans les ports. Elle se fût retournée +sur eux. L'Anglais n'est pas mauvais, s'il mange; mais s'il ne mange +pas, c'est un étrange dogue. De là la crainte extrême que le +gouvernement eut de Dunkerque, dont la destruction fut le premier, le +plus important article de la paix. De là la rancune et la rage (fort +naturelle, fort légitime) avec laquelle ils poursuivirent la mauvaise +foi de Louis XIV, qui ressuscitait Dunkerque tout doucement par la +création de Mardick. + +Quant au Prétendant, lord Stanhope écrivait: «Je prie Dieu que, si +jamais la France nous attaque, elle mette le Prétendant à la tête de +l'invasion; cela seul la fera échouer.» En effet, le grand parti whig, +avec d'énormes capitaux disponibles, pouvant du jour au lendemain +avoir d'en face (de Hollande) des régiments disciplinés, craignait peu +les bandes légères qui seraient descendues d'Écosse. Même après un +succès, entrant dans l'épaisse Angleterre, elles n'auraient pas +beaucoup mordu. + +Loin de craindre le Prétendant, le parti de la guerre l'aurait plutôt +encouragé. L'homme à deux visages, Marlborough, lui souriait, tâchait +qu'il compromît la France. Il y avait son neveu Berwick, et ces deux +hommes de guerre eussent été charmés de reprendre leur métier, de se +faire vis-à-vis, et de se tirer amicalement des coups de canon. +Marlborough envoyait au Prétendant de petites charités et l'assurait +de ses très-humbles services. Appât grossier pour tout autre poisson, +mais qui était avidement avalé par la mère du Prétendant, sa béate +cour et ses Jésuites. Cette cour de Saint-Germain était un monde de +romans, de miracles. Il s'en faisait (de tout petits) au tombeau de +Jacques II. Jacques III, né d'un voeu, était l'enfant du miracle, fils +de la sainte Vierge, disait son père. Et, comme tel, il ne pouvait +manquer d'être tôt ou tard aidé d'en haut. S'il avait échoué +jusqu'alors, c'est qu'on avait compté sur les moyens humains. Le ciel +n'avait daigné agir. Mais maintenant la situation étant telle, la +France tellement à bout de ressources, le ciel ne pouvait certes rien +désirer de mieux. Quelle magnifique occasion de montrer seul le bras +divin! + +Dangereuse folie, mais qui ne fut nullement un léger coup de tête. +Longuement le _sage_ Torcy, commis obéissant, en avait conféré avec +notre envoyé à Londres. On avait préparé quelques vaisseaux, donné les +autorisations nécessaires aux commissaires de la marine. On avait +cherché de l'argent, et au moins on avait eu du papier; le banquier +Crozat avait donné des lettres de crédit pour l'Écosse. Tout cela +n'était nullement ignoré. L'envoyé de George criait. On niait +l'évidence. Mais le Prétendant était tout botté et allait partir de +Lorraine, débarquer le 15 à Newcastle. + +Le roi rendit à la France un immense service en mourant le 1er. S'il +était mort le 10, le Prétendant ne l'eût pas su à temps, fût parti +tout de même, et nous eût irrémédiablement enfournés dans le piége +qu'on nous tendait. + +La mort de Louis XIV nous replaça dans le bon sens. Loin de rompre la +paix, le Régent dit fort raisonnablement à l'Angleterre: +«Garantissez-moi le maintien de la paix, et j'éloigne le Prétendant.» +L'amiral Bing se présentant au Havre et demandant qu'on lui livrât les +vaisseaux préparés pour l'expédition, le Régent, sans les livrer, les +désarma. Il fit arrêter le Prétendant par son capitaine de gardes, le +fit reconduire en Lorraine, pour l'en rappeler, bien entendu, si +l'Angleterre voulait rompre la paix. + +La cour de Saint-Germain, étourdie du coup, tâcha d'ébranler le Régent +par son côté le plus prenable, l'influence des femmes. On fit parler +une mademoiselle de Chausseraie, infiniment adroite et spirituelle. +C'était une dame riche, indépendante, avec qui le feu roi aimait fort +à causer, et qui, sans paraître y toucher, se mêlait de toute +intrigue. Elle était vieille, fit peu d'impression. On détacha alors +une certaine Olia Trant, une Anglaise belle et galante, qui vivait à +Paris et de plus d'un métier (_Mahon_). Le Régent écouta, sourit, +devina tout. Enfin la sainte cour de Saint-Germain, à bout, en vint à +un moyen étrange et bien grossier. On chercha là-bas, on fit venir +une vraie rose d'Angleterre, pas même épanouie, vierge, à ce qu'on +disait, et on mena cette victime au Palais-Royal (_Bolingbroke_). On +supposait que la pauvre petite, innocente, ignorante, par cela même, +aurait plus d'action. Mais la place était plus que prise. La vertu du +Régent était gardée par nombre de dames, bien autrement brillantes et +d'esprit et d'audace, de grâce aussi. L'une d'elles, la Parabère, +venait justement de le prendre. + +Le Régent et ses amis les plus sensés, comme le duc de Noailles, +voyaient que, dans un tel état de ruine, de désorganisation, il +fallait à toute condition assurer la paix, ménager l'Angleterre et +s'entendre avec George. Qui avait fait cette situation, sinon Louis +XIV, et toutes les fautes du grand règne? La honte, s'il y en avait, +revenait à lui seul. + +George était contre nous. Aux moindres démarches du Régent pour +obtenir de lui une garantie positive de la paix, il exigea une +condition impossible: que le Régent se mît la corde au cou, qu'il +bravât le grand parti qui lui avait disputé la Régence, _qu'il publiât +de nouveau les renonciations de Philippe V_, le proclamât à jamais +exclu du trône. C'était déclarer la guerre à l'Espagne et à une partie +de la France. Le Régent, dans sa position désarmée et chancelante, eût +été vraisemblablement réduit à un triste secours, celui d'une garde +anglaise, que George lui avait offerte au moment de la mort du roi. Il +serait devenu vassal de l'Angleterre, et son lieutenant en France. Il +crut qu'en tout cela George ne voulait que tendre un piége, mettre la +guerre civile ici avant de nous attaquer. Il hasarda de lui rendre la +pareille et il lâcha le Prétendant. + +Il le laissa partir (12 décembre), mais seul et comme individu, donc +avec peu de chances. Les Jacobites avaient déjà eu des revers. Le +prince leur arrivait en plein hiver, trop tard. Sa défiance pour les +gens les plus avisés du parti (pour le spirituel et hardi Bolingbroke) +l'affaiblissait encore et l'annulait. Sa pâle, mince figure, avec un +air douteux, d'étranges yeux italiens qu'il tenait de sa mère, ne +parlaient guère pour lui, et jamais il ne souriait. Il venait sans +secours. Ce n'était plus le candidat de la France et de l'Espagne, +ayant pour arrière-garde deux grandes monarchies. Il se rembarqua à la +hâte. + +L'effet de cette déplorable expédition fut de fortifier George +extrêmement. L'Angleterre témoigna à cet Allemand, qui ne savait pas +sa langue, une confiance qu'elle n'eut jamais pour aucun roi anglais. +On lui donna cet étonnant pouvoir de ne renouveler le Parlement que +tous les sept ans. + +La France faisait contraste. Tandis que l'Angleterre s'asseyait dans +sa force, elle enfonçait dans son naufrage, plongeait dans la +banqueroute, la grande débâcle. Il eût fallu, pour se tirer de là, +réformer, non les finances seulement, mais refondre l'État et le +refaire de fond en comble. Terrible opération. Si on l'avait tentée, +on eût eu contre soi la nation elle-même, affaissée d'esprit, énervée +de misère, et qui, comprimée sous un monde énorme de privilégiés, +aurait préféré le mal au remède. + +Ce n'était pas l'audace ni l'idée qui manquait. Le Régent, au plus +haut degré, était un libre esprit. Il n'avait nulle ambition; ses +vices déplorables n'étaient nuisibles qu'à lui-même. Ils ne l'avaient +pas endurci. Il était très-ouvert à toute bonne innovation. On peut en +dire autant du duc de Noailles, qui, dans un meilleur temps, aurait +été peut-être un grand réformateur. + +C'est par l'Église qu'on eût dû commencer la réforme. Noailles avait +très-bien compris que le premier coup à frapper était de chasser les +Jésuites. Le second eût été de se passer du pape pour l'institution +des évêques; le Régent y songeait. Le troisième eût été de rappeler +les protestants. Il y avait encore un monde de réfugiés, gens riches, +utiles, laborieux, marchands, fabricants, ouvriers, qui ne demandaient +qu'à rentrer. Un fleuve d'or eût coulé dans cette France ruinée; mieux +encore, un fleuve de jeune sang, actif et chaud, pour réchauffer ses +vieilles veines taries. + +Cela ne se put pas. Même dans l'intérieur du Régent, Saint-Simon +plaida en faveur des Jésuites et contre les protestants. Noailles, en +ses projets, aurait eu contre lui les Jansénistes mêmes. Il aurait eu +son oncle même, l'archevêque de Noailles, qui, déjà accusé de +jansénisme et d'hérésie, n'aurait voulu pour rien favoriser les +hérétiques. + +Dans l'ordre civil et financier, la grande réforme proposée dès +Colbert était la _taille proportionnelle_, la vraie égalité qui doit +être inégale, c'est-à-dire peser sur le riche. Mais quel était le +riche? le clergé, la noblesse. Il s'agissait de les mettre à la +taille, de les rendre _taillables_! Horrible affront dans les idées +du temps. Tel était le but, la portée de cette réforme (V. la +proposition de 1665, dans nos notes). Le Régent et Noailles +accueillirent les plans qu'on présenta, en ordonnèrent l'essai. +Partout on trouva des obstacles, et dans qui? dans le peuple aveugle +et ignorant, que les privilégiés ameutaient contre tout changement. + +Il eût fallu pour réussir un gouvernement fort, très-fortement assis. +Imaginez ce que c'était que de mettre à la taille un prince archevêque +de Cambrai, un archevêque de Rohan, un Villeroi, vrai roi de Lyon, qui +ne souffrait pas que le roi se mêlât pour la moindre chose de la +seconde ville du royaume,--ce Villeroi, qui avait dans les mains +l'enfant royal, qui faisait parler cet enfant, et pouvait, dès demain, +le faire parler pour la régence d'Espagne et du duc du Maine. + +On ne pouvait faire un seul pas, dans la réforme religieuse ou civile, +sans trouver cette pierre sur le chemin, s'y heurter, s'y briser. +J'entends la concurrence du roi d'Espagne, j'entends les Jésuites et +les évêques (presque tous jésuitisés), le grand parti dévot, une masse +de seigneurs et de nobles bouffis, gâtés, absurdes, dont le roi +naturel était Philippe V. + +Jugeons-en par le plus honnête, Saint-Simon[2], crevant de vain +orgueil, sans lumières, malgré son talent, si arriéré, si imbu de +l'idée que l'État est un bien de famille. Le régent légitime pour lui, +c'est l'_oncle_ (Philippe V), et non le _cousin_ (Orléans). Quelque +ami, serviteur, qu'il soit de celui-ci, il n'hésite pas à lui dire à +lui-même que, si Philippe rentrait en France, lui, Saint-Simon, +quitterait le Régent avec larmes, mais enfin le quitterait. + + [Note 2: Il baisse infiniment à la mort de Louis XIV. Il est + décidément déplacé, désorienté dans le monde nouveau, et il + devient de plus en plus absurde. Il est d'amitié pour le + Régent, de principe pour le roi d'Espagne. Il avoue que si + celui-ci entrait en France, il quitterait le Régent.--Il ne + veut pas qu'on chasse les Jésuites, et il demande les États + généraux que demande le parti jésuite pour faire sauter le + Régent. Étrange ami de la Régence qui s'oppose à tout ce qui + pourrait la soutenir, par exemple, au rappel des protestants + qui auraient rapporté leurs capitaux, leur industrie.--Il est + honnête, et cependant il dévie un peu en pratique. C'est, je + crois, ce qui le rend de si mauvaise humeur. Il nomme Tellier + un scélérat, et il est son ami; d'Effiat, un scélérat et il + le sert, la duchesse de Berry un monstre, et il lui laisse + madame de Saint-Simon. Il déplore le pillage du Système, + résiste, finit par accepter. Comment ne serait-il pas furieux + contre le temps, contre lui-même?--Il omet, sciemment, je + crois, des faits très-importants, non-seulement l'amour, si + public, du Régent pour sa fille, mais l'infamie des petits + Villeroi (août 1722), mais les vols de M. le Duc, la pension + énorme que Dubois payait à madame de Prie. Il embrouille + l'affaire de Leblanc et Bellisle.--Vers la fin, on était si + embarrassé de Saint-Simon, de son humeur, de ses + _spropositi_, qu'on le tenait en quarantaine, tout à fait + isolé, sans lui rien dire. Il ne sait pas combien il est + alors un personnage comique. On s'en amuse. On le consulte + sur des choses résolues d'avance (comme l'enlèvement de + Villeroi, le ministère de Dubois). Le Régent a la malice et + la patience de l'écouter là-dessus pendant des heures quand + tout est décidé sans lui.] + +Trois mois d'essai montrèrent que toute grande réforme politique était +impossible. On dut rentrer dans le fangeux ruisseau de Chamillart et +Desmarets, dans les banqueroutes partielles. On avoua le vide, la +ruine; on déclara que le dernier roi avait mangé l'avenir même (7 +décembre). On fit, comme Desmarets, de la fausse monnaie; au moins on +donna à celle qu'on frappa une valeur fictive. On annonça l'examen +solennel, non-seulement de ce qu'on appelait les affaires +extraordinaires, mais de tous les titres publics. Il y avait lieu +d'examiner certainement. Les traitants avaient agi avec le dernier roi +comme avec un fils de famille à peu près perdu; ils lui prêtaient à +400 pour 100. Ce n'est pas tout. La comptabilité était si mal tenue, +qu'il y avait une infinité de doubles emplois, des titres doubles. Les +receveurs généraux, sous prétexte d'avances (exagérées et mal +prouvées), ne rendaient plus rien au Trésor, agiotaient avec l'argent +des recettes; ils faisaient circuler un nombre infini de billets, et, +sous noms supposés, prêtaient au roi son propre argent. + +Noailles avait proposé de les supprimer, de les remplacer, Saint-Simon +de faire venir un à un ces rois de la finance, à petit bruit, et de +les étrangler entre deux portes, je veux dire de les faire dégorger, +de les rançonner à la turque. Le Régent y répugna et se contenta +d'abord de demander aux receveurs qu'ils payassent au moins la solde +des troupes (chose si nécessaire dans les périls où l'on était). Ils +promirent, ne tinrent pas, espérant que le soldat, ne recevant rien, +se révolterait. Le grand parti de l'argent, dans ces bons sentiments, +sournoisement employait son arme ordinaire en révolution, n'achetant +rien, augmentant la misère, mettant le marchand, l'ouvrier, au +désespoir. + +Ainsi exaspéré, le plus doux des gouvernements n'eut de ressources que +dans les moyens de terreur. Le 12 mars 1716, on établit une chambre de +justice contre les traitants usuriers, les comptables agioteurs, les +munitionnaires engraissés du jeûne de nos armées, etc. Grand bruit, +force menaces. On montre la torture; on parle d'échafaud. On prétend +faire payer 200 millions à 4,000 personnes. Mais ces sévérités +n'étaient pas de ce temps. Nombre de seigneurs charitables, des femmes +spirituelles et charmantes, s'intéressent pour les financiers. On +entoure le Régent des plus douces obsessions. Ce n'est pas un barbare. +Il faiblit; il trouve fort doux que cette justice tourne au profit de +ceux qu'il aime. Les traitants sont sucés par ces agréables vampires, +sans que l'État y gagne presque rien. Noailles, sa chambre de justice, +sont sifflés, désespèrent. En vain, dans sa fureur, il encourage les +dénonciateurs, jusqu'aux laquais, qui peuvent sous des noms supposés +accuser et trahir leurs maîtres. Il fait plus, il appelle à lui le +paysan (vraie mesure de 93); il promet aux communes où les traitants +ont leur château une part dans les confiscations. + +Le grand _visa_ des titres, des rentes, etc., avait mieux réussi. Il +fut fait rudement, mais avec intelligence, par quatre aventuriers du +Dauphiné, les frères Pâris. Ils épargnèrent autant qu'ils purent les +militaires et les communes, frappèrent surtout les détenteurs de +titres, passés par plusieurs mains, achetés à bas prix. La dette fut +réduite à peu près à la moitié, et cette moitié convertie en titres +nouveaux qu'on appela _billets d'État_. + +Et avec tout cela, il manque cent millions à la fin de 1716. Pour +comble, le Midi se révolte contre l'impôt du Dixième, et il faut le +supprimer. On voudrait suppléer en faisant payer les exemptés, les +magistrats et autres. Mais les Parlements mêmes, ces grands parleurs +de bien public, donnent l'exemple de la résistance. Tout est impasse. +Nul moyen de payer les _billets d'État_ qui soldaient la dette +réduite. Ils tombent à rien. Pour ces chiffons, qu'offre-t-on? des +chiffons, des promesses de rentes, des terres abandonnées, des actions +de la Compagnie d'Occident, hypothéquées sur la savane américaine ou +sur la peau de l'ours qui court les bois. + +Noailles, _in extremis_, déclare que, pour se relever, il faudrait un +miracle, quinze ans d'économie, donc, _toute une réforme morale_, un +gouvernement ferme, une noblesse désintéressée, plus de luxe, plus de +plaisirs[3]. Cette vieille société, gâtée par cent années de vices +monarchiques, la réduire tout à coup à la vie de Caton! + + [Note 3: À la page 45, j'ai fait remarquer que, dès 1665, on + avait proposé à Colbert la taille _réelle_ et + proportionnelle. Un certain Charles, élu de Meaux, avait + formulé cette proposition, en insistant sur le point + essentiel: _Que chacun des trois États y doit contribuer._ + «Il est constant, dit-il, que _le clergé et la noblesse_, qui + possèdent plus des trois quarts du bien de France, ne + contribuent comme rien au regard du _Tiers Estat_, qui porte + toute la charge et n'a plus pour partage que la misère.» + (_Lettre communiquée par M. Margry, archiviste de la + marine._) + + Sur l'Angleterre, sa banque, etc., je suis Bolingbroke, + Mahon, Smolett, Pebrer, Macaulay, etc. + + Fallait-il se rallier à l'Angleterre ou à l'Espagne? Belle + question; elle est ridicule à poser. L'Espagne d'alors fait + horreur. Les Italiens qui la gouvernent, Alberoni, la reine, + viennent de relever l'Inquisition, que madame des Ursins + voulait abaisser. Comment n'a-t-on pas vu cela? Comment + a-t-on pris Alberoni pour le restaurateur de l'Espagne, lui + qui l'éreinte, la jette dans mille aventures impossibles? + Comment prend-on Philippe V pour un Français? Il regrettait, + il est vrai, la France, mais il était en même temps plus + Espagne que l'Espagne même. Sous lui, 14,000 victimes + revêtirent le san-benito et furent suppliciées de diverses + manières (sur lesquelles _deux mille trois cent quarante-six_ + furent brûlées vives). Voir Llorente, t. IV, p. 28; Coxe, t. + III, ch. XXXI, p. 6.--Lemontey (t. I, 432, note) observe que + ce chiffre énorme semblera trop faible si l'on consulte (aux + _Affaires étrangères_) les dépêches de notre ambassadeur + Maulévrier. Il donne un nombre supérieur relativement, un + nombre épouvantable pour sept villes et quatre années + seulement. + + Le plus horrible, c'est que ce lâche gouvernement qui permet + tout cela n'est point du tout fanatique. Dès le lendemain de + la mort de Louis XIV (18 _septembre_ 1715), il négocie avec + les hérétiques, il sollicite les Anglais contre la France qui + s'est ruinée pour sauver l'Espagne. Alberoni, qui vient de + relever l'inquisition, se jette dans l'extrême opposé, + cherche l'alliance protestante (V. Cox, Smollett, Mahon, + etc.). Choquante inconséquence. Rien ne lui coûte pour gagner + les devants. Il sacrifie le Prétendant, les dernières + recommandations de Louis XIV et toute décence catholique. + + En mettant à sa date, aux premiers jours de la Régence, ce + coup inattendu qui la frappait, on explique parfaitement, on + excuse en partie la fluctuation du Régent. La plupart des + historiens font le contraire; ils racontent d'abord ses + misères et ses fautes et celles même de 1716. Puis ils + reviennent à ces affaires d'Espagne, de septembre 1715, + relatent la négociation d'Alberoni, qui, déplacée ainsi et + mal datée, ne signifie plus rien du tout. + + Si le mauvais coup auquel Alberoni voulait employer Charles + XII, l'absurde révolution qui eût mis le Prétendant à + Londres, Philippe V à Paris, si cette folie criminelle eût pu + se réaliser, elle nous eût retardé pour cent ans. Le Régent + avec tout ses vices, toutes ses fautes, son Dubois et le + reste, n'a pas empêché la Régence d'étinceler d'esprit et de + lumières, d'être une des époques les plus fécondes et les + plus inventives. Sous lui, la France et l'Angleterre sont + évidemment le _progrès_. Oui, l'Angleterre, cupide et + hypocrite, méthodiste et contrebandière, avec sa plate + dynastie allemande et sa corruption de Walpole, l'Angleterre, + avec tout cela, c'est le _progrès_. La France, vers 1720, par + Montesquieu, Voltaire, Fontenelle, par l'Académie des + sciences, surtout par ses grands voyageurs, dresse au plus + haut le phare qui guide désormais la marche de l'esprit + humain. L'Angleterre ouvre les mille voies d'activité + pratique, commence sérieusement (ce que presque seule elle a + fait) l'exploration des mers et la découverte du globe.] + +Fatalité terrible de ce siècle. Nul ne peut pour le bien, tous pour le +mal. Le tableau désolant que l'on fait de la France à la mort de Louis +XIV, on l'a à la mort du Régent, on l'a à la mort de Fleury, à la +chute de Choiseul. Ce que Forbonnais dit de 1715, d'Argenson le dira +de 1740, et les Économistes de 1760, enfin Arthur Young en 1785. + +Un écrivain, obscur parfois, mais fort et judicieux, a formulé +très-bien la radicale impuissance de ces gouvernements. «Une +invariable fixité de trente ans dans le mal avait détruit dans les +gouvernants la notion des choses, le sens de voir et de prévoir. +L'injustice était si ancienne, si bien enchevêtrée, incorporée à tout, +qu'ils ne la sentaient plus et n'y distinguaient pas la cause de cette +paralysie mortelle. Ils s'étonnent, ils se fâchent. Ce peuple est donc +bien paresseux? Point du tout, mais c'est qu'il est mort.» (H. +Doniol.) + +Et cela sans figure. L'homme véritable de la terre, le fermier, a +péri. Il reste dans le Nord un colon misérable, qui, sous +l'entrepreneur temporaire du travail, _exécute_ la terre pour quelque +peu de noire bouillie. Il y a dans le Midi un métayer étique. Des deux +côtés, la terre jeûne aussi bien que l'homme, ne recevant plus +d'aliment, mais peu à peu n'en donnant plus. + +Les lois philanthropiques de la Régence sont souvent ridicules. Elles +permettent par exemple la circulation des bestiaux. Mais il n'y a +plus de bestiaux. Elles ennoblissent le travail, disent qu'il ne fait +pas déroger. Mais qui songe à cela, qui pense à travailler, quand on +ne produit plus qu'à perte? Sans secours, engrais ni bestiaux, le bras +de l'homme obtient un petit résultat, cher et chargé de frais, plus +cher par les transports (alors très-difficiles). + +On achète peu à l'intérieur, étant toujours plus pauvre. Bien moins à +l'extérieur, car le voisin produit à bon marché. Ainsi la France +enfonce. Non-seulement elle descend d'elle-même, mais alentour tout +monte et contribue à la mettre plus bas. + +Ce gouvernement ne paraît pas se souvenir de l'autre règne. Qu'il +songe donc qu'avant 1700, avant cette guerre immense et le million +d'hommes enterré, Louis XIV en est déjà à chercher comment il +obtiendra qu'on cultive le désert. + +Combien plus le désert s'étendait en 1715! Le Régent l'ignore-t-il? +Non, il le sait parfois, parfois il se réveille, et il a des moments +lucides. Cette terre qu'en songe il voit peuplée, éveillé il la voit +déserte. Il en offre à qui en voudra, aux gens de guerre réformés, par +exemple, et encore avec une maison abandonnée, une exemption d'impôt. + +Ces vérités terribles crevaient les yeux des hommes de bon sens. Il +était déjà évident que la réforme de Noailles ne ferait rien, que la +Régence resterait faible, bavarde, à vouloir le bien, faire le mal. La +France, détendue, n'avait plus même sa ressource de 1709, la fièvre, +le nerf du désespoir. Elle gisait, inerte, après l'accès. Et +qu'adviendrait-il d'elle, si ses démembreurs acharnés, les deux +dogues, Marlborough, Eugène, la surprenaient sur le grabat? + +Mais l'Europe elle-même en avait bien assez. L'Angleterre n'avait pas +à la guerre un intérêt réel, puisque déjà l'Espagne, et la France +bientôt, offraient sans guerre tous les avantages qu'elle désirait. +Malheureusement la fausse fureur de Marlborough, la haine têtue des +vieux whigs, la criaillerie des spéculateurs, faisaient grand bruit, +et non-seulement couvraient la voix des gens sensés, mais, par leur +insolence, leurs injures, leurs affronts, rendaient le traité +impossible. + +Le rechercher semblait une bassesse. Il se trouva un homme qui, sans +souci d'honneur, d'orgueil, vit nettement l'intérêt des deux nations, +le leur fit voir, éclaira les Anglais eux-mêmes. C'était un intrigant +qui toute sa vie avait été entremetteur, et qui le fut ici +très-utilement. C'était ce faquin de Dubois[4]. + + [Note 4: Deux écrivains se sont imposé de nos jours la tâche + de réhabiliter Dubois.--À les en croire, tous les + contemporains s'y étaient trompés, l'avaient calomnié. Les + modernes aussi. Le très-exact et très-fin Lemontey, qui écrit + aux Archives des Affaires étrangères, et devant les pièces, a + partagé l'erreur commune, M. de Carné (1857), et M. de + Seilhac (1862), rendent à ce pauvre Dubois sa robe + d'innocence.--Ce qui frappe le plus dans cette découverte, + c'est qu'elle semble se faire contre l'avis de Dubois même. + Je ne crois pas qu'il en eût su gré à ces Messieurs. Il + semble qu'il ait eu une prétention toute contraire. Dans ses + correspondances spirituelles et facétieuses, il y a partout + la fatuité du vice. Il s'étale, se carre, se prélasse. Il se + flatte surtout d'être un drôle habile et retors. Il ne se + fâchera pas du tout si on l'appelle un heureux coquin. Les + faits, étudiés de très-près, m'obligent d'être de son avis + contre ses panégyristes. La gravité magistrale de M. de Carné + ne m'impressionne pas, quand je le vois affirmer des choses + si étonnantes: Que Louis XIV aurait approuvé l'alliance + anglaise» (_Revue des Deux Mondes_, XV, 844-846), «que sous + le Régent et Fleury, la population a presque _doublé_,» etc. + Et comment le sait-il? comment affirmer cette chose énorme, + contre d'Argenson et tout le monde?--Pour M. le comte de + Seilhac, je n'ai rien à lui dire. Il est du pays de Dubois, + de Brives-la-Gaillarde. Il écrit d'après les papiers de + Brives et ceux de la famille Dubois. Son premier volume + contient des pièces curieuses. Je n'ai trouvé dans le second + exactement rien.] + +J'ai dit ailleurs ce que j'en pense, et il ne s'agit pas ici de sa +vertu. On doit dire seulement qu'il n'est pas de coquin qui n'ait eu +un jour dans sa vie, un jour où il ait marché droit. On doit avouer +que celui-ci, infiniment spirituel, eut ce que n'ont pas toujours les +gens d'esprit, un sens net et vif du réel, une vue très-lucide de la +situation, nulle fausse poésie, nulle illusion. De plus, une +résolution déterminée et obstinée pour aller droit au but, y faire +aller les autres. + +Notez qu'il était presque seul de son avis, que ni l'Angleterre ni la +France n'avaient grande envie de traiter. L'une et l'autre avaient +encore la vue comme offusquée des mauvaises fumées de la guerre. On ne +passe pas impunément par une lutte si longue et si atroce. Elles +restaient malades de funestes levains, de fâcheux souvenirs, d'humeurs +noires, de pénibles songes. + +Nombre d'Anglais honnêtes, de braves gens qui sortaient peu de l'île, +croyaient de bonne foi que la France était quelque chose comme la Bête +de l'Apocalypse, le grand Dragon, que le monde n'était malade que de +son venin, qu'il ne serait guéri qu'au jour où un vent de colère, un +bon vent d'ouest, emportant l'Océan, le roulerait de la Manche au +Jura. Des gens habiles, comme Marlborough, exploitaient la fureur des +simples. Si la Bourse allait mal, c'était la faute de la France. Si +les Compagnies avortaient, la France en était cause. L'une, la +Compagnie des plongeurs, s'engageait à repêcher tout ce qui s'est +perdu dans les eaux, des Argonautes à l'Armada. L'avare Océan, qui +pendant tant de siècles a thésaurisé les naufrages, il aurait à +restituer. Qui l'empêchait? sinon la France, cette fée, qui, de Brest, +de Dunkerque jetait ses sorts et son mauvais regard. + +Folies étranges! la France, qui ne sait pas haïr, haïssait si peu +l'Angleterre, qu'elle l'imitait tant qu'elle pouvait, copiait ses +modes, ses banques, et pendant tout le siècle nos écrivains en font +des éloges insensés. + +Mais, en même temps, il faut le dire, la France avait renoncé à regret +à sa guerre des corsaires, à leur bizarre légende, qui passe tous les +contes de fées. Elle se souvenait peu de la grande affaire de la +Hogue, mais beaucoup de Jean Bart, beaucoup de la _Railleuse_, +l'étrange oiseau de mer, qui se moquait des flottes, qu'on bloquait +dans Dunkerque pendant qu'en Amérique il faisait razzia. Jeu piquant +de hasard, de malice héroïque, où le plaisir était moins la prise que +la surprise. Il s'agissait si peu d'argent, qu'un des nôtres (le petit +Renaut) dépense une fois vingt mille francs à régaler ses prisonniers. +Pris lui-même, Duguay-Trouin, en revanche, capture une Anglaise, +magnanime Ariane qui fait fuir son Thésée. Voilà de ces folies que +regrettait la France, qui lui mettait au coeur Saint-Malo et +Dunkerque, qui la faisait s'obstiner dans cette fraude de Mardick +qu'on creusait toujours malgré le traité. + +Mais comment s'amusait-on à cela, quand la grande marine était +exterminée? Pour longtemps, on ne pouvait rien. Brest et Toulon +chômaient, devenaient des déserts. Nos vaisseaux y pourrissaient; on +n'en refaisait plus. Le roi même, se faisant un système de sa défaite, +mettait les fonds de la marine aux embellissements de Marly. +Pontchartrain, le ministre, fut terrible à nos amiraux plus que les +Blake et les Ruyter. Il donnait deux mots d'ordre: 1º point de +bataille; 2º reculer. + +Autre maladie de la France. Elle gardait un coin du coeur pour _le +petit Joas_, je veux dire le Prétendant. Ce Joas, devenu un triste +capucin, restait pour bien des âmes tendres l'intéressant enfant qui +fit pleurer dans _Athalie_. Les belles Anglaises, qui vivaient à Paris +de jeu et d'autre chose, les bonnes Carmélites de Chaillot, de la rue +Saint-Jacques, les Jésuites, priaient pour lui. L'improbable, +l'absurde, a ses attraits. Témoin les romans jacobites que l'abbé +Prévôt a parés de son entraînant bavardage, ces Cléveland, ces Doyen +de Killerine (je ne veux pas parler du chef-d'oeuvre, _Manon +Lescaut_). + +Fausse et malsaine poésie, sous laquelle ces bourreaux Jésuites, +persécuteurs, brûleurs en Espagne, en Autriche, et si cruels en +France, invoquaient la pitié, pleuraient, attendrissaient. Qu'était en +soi le Prétendant? le dangereux revenant du vieux monde, l'être fatal +en qui les éléments de la grande guerre pouvaient se réunir, se +rallumer, embraser tout? + +Et avec quoi l'Europe l'eût-elle recommencée, cette guerre? avec des +ruines, des peuples épuisés et sanglants, plusieurs agonisants, finis. + +Ou bien, on eût recommencé (chose terrible!) avec des monstres. On va +voir tout à l'heure comment le monstre russe, exterminateur, +dépopulateur, le vampire espagnol galvanisé de son tombeau, la Suède, +un spectre fou, s'entendirent pour le Prétendant contre la +civilisation, l'Angleterre et la France. Ce jour-là, le Stuart de Rome +parut ce qu'il était, l'ennemi du genre humain. + +Il faut laisser les romans de côté et voir la vérité en face. La +France gagnait autant, et plus que l'Angleterre, à éloigner le +Prétendant, à le tenir bien clos dans son tombeau de Rome, à mettre +ensemble les deux morts. Non-seulement il exposait la France, la +tenait contre sa voisine dans un état irritant, provoquant, pire que +la guerre, mais il était une épine intérieure pour la France même; il +était l'opposé de la pensée moderne, dont elle est l'interprète. Rien +n'était énervant contre la jeune sève du libre esprit, autant que +l'esprit jacobite, cette mauvaise petite fièvre de l'intrigue galante +et dévote. + +Tout cela n'était encore ni vu ni entrevu. Ici même, en pleine ruine, +ayant tant besoin de la paix, on ne la voulait pas. Le Conseil de +Régence, en grande majorité, continuait Louis XIV. Par une folle +générosité, le Régent y avait mis ses ennemis le duc du Maine, +l'inepte Villeroi, trois ministres du dernier règne. Le rapporteur +était le maréchal d'Uxelles, tête creuse, qui se croyait profonde. +Auprès du Régent même, la vieille tradition avait pour avocat ce petit +furieux Saint-Simon, terrible contre l'Angleterre. Le Régent se +défendait mal. Noailles et Canillac, Nocé, quelques _roués_ seuls, +appuyaient Dubois. L'ambassadeur anglais, Stairs, de son chef, sans +l'aveu de George, conseillait l'alliance; mais ses emportements, ses +aigreurs insolentes, la rendaient odieuse. Villeroi fit chasser un des +Anglais de Stairs, que l'on disait (sans preuves) avoir voulu +assassiner le Prétendant. + +Dubois, en mars 1716, alla incognito à la Haye voir lord Stanhope à +son passage, le tâta, fit des offres. Mais, même en offrant tout, en +cédant sur Mardick et sur le Prétendant, on pouvait croire que George +serait sourd. Il était Allemand et point du tout Anglais, fort +médiocrement touché de l'intérêt de l'Angleterre. Il ne pensait qu'à +l'Allemagne, aux provinces surtout qu'il avait prises à la Suède. Pour +les garder, il lui fallait l'appui de son maître l'Empereur, auquel il +appartenait jusqu'à lui livrer l'Italie contre la politique anglaise, +qui venait au contraire de jeter en Piémont la première pierre de la +future royauté italienne. + +Ce valet de l'Autriche, notre ennemie, ne nous répondit rien pendant +trois mois, et il n'eût peut-être jamais répondu, si Dubois n'eût su +l'inquiéter. Il se fit écrire par le Régent un mot qu'il montra à +Stanhope. On y voyait que le Régent était fort au courant des +discordes intérieures de la cour d'Angleterre. George exécrait son +fils qu'il ne croyait pas sien. Il tenait sa femme enfermée, tandis +que lui-même traînait partout deux grosses maîtresses allemandes. Sa +haine pour son fils éclatait sans mesure. Une fois, à grand bruit, il +le chassa avec sa jeune épouse. Les amis du fils, Argyle et Stanhope, +n'étaient pas sans crainte. Le Régent leur offrit ses bons offices, +son appui, de l'argent. + +George était fort peu populaire. L'Autriche avait exigé de lui un +traité qui révélait son honteux vasselage (mai 1716). George et +l'Empereur «s'y garantissaient _leurs futures acquisitions_.» +Autrement dit, l'argent anglais et les flottes anglaises allaient être +employés à aider l'Autriche en Italie. Cette Autriche qui déjà avait +tant sucé l'Angleterre, qui avait si mal fait la guerre, si mal +soutenu Eugène, elle voulait une guerre éternelle, déclarait que la +paix d'Utrecht n'était qu'une trêve. Et George l'encourageait, lui +répondait de l'Angleterre. Vrai crime contre la paix du monde. + +Les Anglais commençaient à voir ce qu'ils avaient fait en donnant une +telle couronne à un domestique de l'Empereur, qui ne suivait que sa +bassesse, ses petits intérêts de principicule allemand, au risque de +bouleverser le monde. + +Eugène, à ce moment, battait les Turcs, et l'Autriche allait s'étendre +de ce côté. Que voulait-elle donc? Conquérir partout à la fois? Si +grande et si heureuse, elle trouvait en George un compère qui ne la +trouvait pas assez grande à son gré, et voulait la grandir, contre les +intérêts anglais. + +Cela dégrisa les Anglais de leurs colères aveugles contre nous, nous +ramena beaucoup d'esprits. George dut faire attention. Une convention +préalable fut signée en octobre sur la vraie base anglaise (Mardick +comblé, et le Prétendant éloigné au delà des Alpes). George ne peut se +refuser à envoyer des ambassadeurs à La Haye, mais il les envoie sans +pouvoirs. Enfin les pouvoirs viennent, mais incomplets, insuffisants. +L'Autriche empêchait tout. Il est probable (et, selon moi, certain) +qu'elle ne laissa traiter George et la Hollande qu'en arrachant du +Régent une promesse qu'on lui sacrifierait les intérêts de la Savoie +et de l'Espagne, et qu'au lieu de la Sardaigne, elle aurait la Sicile. + +Le 28 novembre, la France et l'Angleterre, la Hollande, le 31 +décembre, signèrent la _Triple-Alliance_. + +Dubois écrivait au Régent: «J'ai signé à minuit. Me voici enfin hors +de peur;--et vous hors de pages.» + +_Hors de peur._ En effet, la France n'était plus isolée, n'avait plus +à craindre l'intrusion du roi d'Espagne, qui eût été le retour de +toutes les vieilles sottises. + +_Hors de pages_, c'est-à-dire indépendant, pouvant faire la loi aux +partis, déconcerter l'intrigue du duc du Maine. + +Ce parti du duc du Maine, c'était celui du Prétendant, des fous, des +aveugles étourdis qui nous relançaient dans la guerre. Orléans, +c'était la paix même, c'était l'esprit moderne, humanité, liberté et +lumière. + +Stairs, l'envoyé anglais, avait dit, et Dubois redit «que +l'_usurpateur_ George avait pour ami naturel l'_usurpateur_ de la +Régence.» Forme paradoxale, effrontée et choquante, d'une chose en +réalité juste. Les mannequins du vieux passé gothique, le Stuart, +l'Espagnol, étaient-ils les vrais rois des deux grandes nations les +plus civilisées du monde? Que leur rapportaient-ils? sinon honte et +sottise. Contre ce faux droit de famille, George le protestant, +Orléans le libre penseur (tels quels et quoi qu'on pût en dire) +représentaient pourtant le vrai droit et l'unique, celui des nations +et celui du progrès. + +Ce traité, ce contrat d'assurance mutuelle qui les affermissait tous +deux, fut aussi un bienfait pour les deux peuples et pour l'Europe. Il +menait à la paix réelle, solide et sérieuse, pour laquelle le monde +haletait depuis la fausse paix d'Utrecht qui n'avait rien fini. Les +trois peuples civilisés, désormais réunis étaient en mesure d'imposer +aux barbares, aux aventuriers, aux ambitieux qui continuaient la +guerre au Nord et la réveillaient au Midi. + + + + +CHAPITRE III + +DUBOIS--LA TENCIN. MADEMOISELLE AISSÉ + +1717 + + +Madame, au premier jour que son fils fut Régent, lui avait demandé +pour grâce «de n'employer jamais ce coquin de Dubois.» Et en effet, il +n'eut nul emploi, aucun titre. À soixante ans, il n'était encore rien. +Et cet homme de rien, ce néant, avait eu la chance de faire la paix du +monde, de donner à la France la sécurité du dehors, si nécessaire dans +sa ruine intérieure. Mais, malgré ce service, sa réputation était +telle que le Régent n'osait le produire. À peine le fit-il, peu après, +conseiller d'État. + +Le diplomate heureux, l'ange de la paix, ne payait pas de mine. On +l'aurait cru un procureur fripon, un aigrefin de jeu, ou un courtier +de filles, et l'on se serait peu trompé. Les portraits qu'on lui fit +au temps de sa puissance, qui lui furent présentés avec des vers +flatteurs où ses vertus sont résumées; ces portraits, certes, +nullement satiriques, sont terribles et font reculer. Rarement on le +montre de face; les yeux sont trop sinistres, et l'ensemble trop bas. +On aime mieux encore le donner de profil, et alors sa figure ne manque +pas d'énergie. Sous une vilaine petite perruque blonde, elle pointe +violemment en avant, comme celle d'une bête de proie, «d'une fouine,» +dit Saint-Simon. Comparaison trop délicate. Il a un mufle fort, de +grossière animalité, d'appétits monstrueux, qui doit en faire ou un +vilain satyre de mauvais lieux, ou un chasseur d'intrigues nocturnes, +une furieuse taupe qui, de ce mufle, percera dans la terre ces trous +subits qui mènent on ne sait où. + +Il avait du flair, de la ruse, un pénétrant instinct. Mais, pour +mentir à l'aise, il feignait d'hésiter, il avait l'air de chercher sa +pensée, bégayait, zézayait. Dans ses lettres, c'est tout le contraire. +Il écrit de la langue nouvelle et si agile qu'on peut dire celle de +Voltaire. C'est un homme d'affaires vif et pressé, entraînant, +endiablé, terrible pour aller à son but; et avec cela amusant, +pétillant. Il a des mots très-bas, comme en déshabillé, mais décisifs, +qui tranchent tout. + +Jamais embarrassé. C'est par là qu'il prit le Régent. Le désolé +Noailles, dans sa voie impossible d'économie, ne trouvait que +difficultés. L'honnête chancelier d'Aguesseau, ancien procureur +général, dissertait, raisonnait, faisait de l'éloquence et n'arrivait +à rien. L'archevêque de Noailles, et le conseil de conscience, les +jansénistes modérés, voulaient, ne voulaient pas. Dans la question de +Rome, dans celle des protestants, leur attitude double fut pitoyable. +Non-seulement ils n'avaient révoqué aucune ordonnance contre les +protestants, mais ils ne toléraient pas seulement ce que l'on +proposait, d'ouvrir sur la frontière une libre colonie où ils pussent +exercer leur culte. Ce qui se fit de bien se fit sans eux, par le +Régent. Il refusa aux commandants les autorisations qu'ils demandaient +pour fusiller, massacrer les _assemblées du désert_. Il tira de la +chaîne les protestants que les Parlements envoyaient aux galères. Le +pape refusant l'institution à ses évêques, il allait s'en passer, et +peut-être essayer des formes anglicanes. C'eût été déjà quelque chose, +et beaucoup, de n'avoir plus affaire au vieux prêtre étranger. Mais +les Jansénistes auraient eu horreur d'un changement si hardi. Ils +n'eussent pas suivi le Régent. + +Il restait là impuissant et inerte, découragé, sentant qu'en tout le +bien était impossible. Là-dessus arrive Dubois, l'homme de l'alliance +anglaise. Il va apparemment encourager son maître? Cette alliance +étroite avec l'Angleterre protestante permet de ne rien craindre des +menées romaines, espagnoles. On peut émanciper la France. Mais qui s'y +oppose? Dubois. + +Avec l'apparente légèreté des libertins, des beaux esprits d'alors, il +conseille au Régent de laisser là l'insoluble dispute, de se moquer de +la question religieuse, de lâcher tout. Rome et la Bulle ont, après +tout, la majorité des évêques. Laissons faire et laissons passer. +Point de bruit, point d'appel. Du silence, c'est l'essentiel. Nous +avons tant d'autres affaires! + +En finances on est embourbé. Mais pourquoi s'en tenir à ce Noailles, +sans imagination, sans invention, qui parle de nous mettre pour quinze +ans au pain sec, qui traîne dans les vieilles voies? Soyons jeunes et +prenons des ailes. L'Angleterre a sa force dans la dette même; elle +fleurit par la bourse et la banque. Il n'est pas jusqu'à l'Autrichien +qui ne veuille avoir une banque. L'Empereur vient de fonder la sienne, +de faire les premiers pas dans la voie du papier-monnaie. + +Dubois, à son retour, avait fait alliance occulte avec un charlatan, +puissant parce qu'il était sincère. C'était le brillant Law, Écossais +de naissance, mais de génie, d'éloquence irlandaise. Un merveilleux +poète en finance, et d'étrange attrait personnel, doux, aimable, +charmant, né pour gagner tout homme, troubler toute femme. Son étrange +beauté féminine (dont les portraits témoignent) n'aidait pas peu à la +fascination. La laideur de Dubois, près de lui, devenait moins laide. + +Celui-ci, favorable au grand novateur de la banque, en affaires d'État +et d'Église, ne conseillait rien que routine. Éteindre tous les +bruits, rentrer dans l'arbitraire, c'était tout son programme. Faire +taire les jansénistes, faire taire les Parlements et tout le monde, +éteindre les lumières gênantes de la discussion. + +Le premier pas dans cette voie mauvaise fut pourtant excellent. On +étouffa la criaillerie de la noblesse, qui, secrètement poussée par le +duc du Maine, pour une vaine question de privilège, voulait les États +généraux, qu'il aurait ensuite exploités. Le conseil de régence +frappa directement le chef, le duc lui-même. Il déclara les bâtards +incapables de succéder au trône. Coup vif et qui surprit. On sentit la +vigueur nouvelle d'une main cachée. + +Dubois était déjà le maître de son maître. Il ne voulait pas moins +(lui obscur, décrié, au bout d'une vie subalterne et malpropre) +qu'être premier ministre, et pour cela, avant tout, cardinal. + +L'impudence et l'audace étaient le fond de sa nature. On l'avait vu +lorsque Louis XIV, s'étant servi de lui pour séduire Orléans au +mariage de sa bâtarde, voulut le payer, lui demanda ce qu'il voulait. +Il dit hardiment: «le chapeau.» + +Ce chapeau rouge avait deux vertus excellentes. Il décrassait d'abord. +Le cuistre, ainsi rougi, passait devant les princes. Mais le meilleur, +c'est qu'il donnait une immunité générale, quoi qu'on pût faire. On ne +pendait pas un cardinal. Alberoni se trouva bien d'avoir pris cette +précaution. Il eût été pendu sans le chapeau. Dubois, pour l'obtenir, +précipita son maître dans le plus étrange revirement. + +On n'a de ces miracles qu'au gouvernement monarchique. Nous venons de +voir tout à l'heure la reine d'Espagne, en une nuit, changer son mari +si dévot, jusqu'à faire des offres étourdies aux Anglais hérétiques +qui se moquent de lui. Maintenant voici le Régent, voici Dubois, les +deux impies qui toujours ont raillé le pape, et qui tout à coup lui +reviennent et se tournent du côté de Rome. + +Dix-huit mois de gouvernement avaient usé, plus qu'usé le Régent, +avaient éteint en lui toute énergie, toute faculté de vouloir. Trois +choses y contribuaient. D'abord rien en affaires ne lui réussissait. +La réforme espérée, réclamée, avait échoué et nul dédommagement de +coeur. La seule chose qu'il aimât au monde, sa fille, allait toujours +plus folle dans ses caprices effrénés, ridicules. Plus que jamais il +eût voulu l'oubli et le cherchait dans les excès. + +Les portraits du Régent (tout un volume in-folio, à la Bibliothèque) +en font une admirable histoire, depuis le premier (à douze ans), +portrait doux, tendre, gai, de l'enfant le mieux doué qui fut jamais, +jusqu'à la grosse face bouffie, apoplectique qui, de si près, touche à +la mort. Une chose est saillante pourtant dans le premier et le +dernier: l'élément allemand qu'il tenait de sa mère, Madame, se marque +dans l'enfant et il reparaît à la fin. + +Le Français se dégage dans les portraits intermédiaires, svelte, +élégant, vif à tout prendre au vol, avec un mélange italien, +l'aptitude à tout art. Mais, avec cela, on sent bien que la fermeté +manque, qu'il coulera, glissera; il est visiblement facile et _tout à +tout_. + +Ses dons, brillants un moment, se fixèrent dans l'action, à +Neerwinden, à Turin, en Espagne, où il fit la guerre à merveille. J'ai +dit comment les dames (Maintenon, des Ursins) s'entendirent pour +clouer ici cet oiseau, lui couper les ailes. Il n'était que mouvement; +les bonnes dames, en l'immobilisant, le damnèrent, le perdirent. Dans +sa terrible activité, il courut par les sciences, réussit dans les +arts. Mais tout cela ne suffisait pas: il lui fallait aimer. Son +mariage forcé avec la bâtarde du roi, qui, constamment, le trahit +pour son frère, lui rendait le foyer très-froid. Elle était son +espion, observait, _rapportait_. Il ne l'en traitait pas plus mal. De +cette couleuvre domestique, molle et douce, onduleuse, malgré son +froid contact, il eut beaucoup d'enfants. Mais de l'accouplement de +l'homme et du serpent il ne sort rien de bon. Le fils fut idiot, les +filles étonnamment bizarres. L'aînée, duchesse de Berry, effrénée et +charmante, eut le cerveau fêlé. La seconde, qui avait l'universalité +du père, était une encyclopédie tourbillonnante; elle se fit +religieuse (abbesse de Chelles) pour faire de la littérature, du +jansénisme et toutes sortes de choses d'art, de métier, jusqu'à faire +des feux d'artifice pour l'effroi de ses nonnes. La troisième et la +quatrième ne furent que caprice et folie; elles étonnèrent l'Italie et +l'Espagne de si hardis scandales qu'on aurait pu n'y voir que des cas +d'aliénation. + +Et avec tout cela, il aimait toute sa famille et y perdait beaucoup de +temps. Il rendait de grands devoirs à sa mère, voyait bonnement sa +femme, quelque occupé qu'il fût. Il allait, une fois par semaine, +voir, à Chelles, sa petite abbesse qui le réprimandait, le sermonnait. +Il n'aurait pas passé un jour sans voir au Luxembourg sa folle adorée, +son idole, la duchesse de Berry, lui faisait à propos de rien +d'horribles scènes et lui créait mille embarras. + +Autre perte de temps: tout le monde abusait de lui pour de vaines +audiences où il tâchait de satisfaire les gens, au moins par des +paroles. Avant six heures, il s'enfermait, mettait le verrou. Cinq ou +six habitués, ses roués, étaient là avec quelques dames peu sévères, +dames de cour, dames de théâtre. Elles n'avaient aucune influence, +«tiraient fort peu de lui, dit Saint-Simon, peu d'argent, nul secret.» +Faisant si peu de frais d'amour, il n'était pas jaloux, leur passait +des amants, parfois les reprenait après. Mais nos femmes de France +n'aiment pas à compter si peu. Il en attrapait des mots durs. + +La comtesse de Sabran lui dit un jour: «Quand Dieu eut créé l'homme, +il prit ce qui restait de boue pour faire les princes et les laquais.» + +Plusieurs, et les meilleures, étaient des comédiennes nullement +intrigantes, quelques-unes désintéressées. La Desmares, à qui (une +nuit) il voulait donner des diamants, lui dit: «Donnez-moi moitié +moins; cela me suffira pour acheter une petite maison pour quand vous +ne m'aimerez plus.» + +Si l'on veut juger cette époque, dont on parle un peu au hasard, il +faut songer qu'après Louis XIV il y eut, et en mal, et en bien, une +explosion de liberté. Tout parut au soleil. Ce fut comme dans le +_Diable boiteux_ de Lesage, quand ce diable enlève les toits, rend les +murs transparents, et que tout à coup l'on voit tout. Mille choses +éclatent indécemment. Ce qu'on faisait la nuit, dans des échappées +hypocrites de Versailles à Paris, aux orgies effrénées des _petites +maisons_, on le fait en plein jour, chez soi. Le scandale, le bruit, +l'ostentation et la fatuité du vice, souvent bien plus que le vice +même, c'est la Régence. De là tant de choses ridicules. De là la vogue +étrange, inexplicable, d'un drôle, le petit Richelieu, si couru des +femmes à la mode. Elle tint à l'adresse qu'il avait de faire croire +qu'il avait été, à treize ans, le Chérubin heureux de sa marraine, la +duchesse de Bourgogne. + +Au total, les moeurs valaient mieux sous cette Régence que sous les +deux régences du XVIIe siècle. La licence espiègle et rieuse du XVIIIe +est moins fangeuse pourtant. Qui oserait vivre alors comme firent la +plupart des Condés, et Vendôme, et Monsieur, si publiquement? L'école +italienne est en baisse; moins d'hommes femmes, et moins de poisons. +Le Régent n'eût pas supporté le spectacle qu'eut si longtemps Louis +XIV. Il n'aurait pas vu sans horreur le maître de Saint-Cloud, l'ange +du Diable, le chevalier de Lorraine, empoisonneur connu, célèbre, de +madame Henriette, lui succéder, se pavaner, piaffer, marcher sur le +pied à tout le monde. Les monstruosités deviennent rares, et elles +sont notées et sifflées. Seule peut-être, sous le Régent, la duchesse +de Retz (née Luxembourg) est célèbre en ce sens; elle veut dépasser la +nature et se tue à la lettre; elle meurt à vingt-cinq ans. On jasa +fort d'une orgie d'écoliers qu'elle fit avec cinq ou six petits +seigneurs, enfants de vieilles moeurs, qui n'aimaient point les +femmes. Paris fut indigné, et le Régent satisfit l'opinion en exilant +cette effrontée et chassant ces petits vilains. Il se montra sévère +aussi pour un jeune prélat, qui, ayant une belle maîtresse, trouvait +piquant de la mener pontificalement et de la montrer dans Paris. + +Ce sont là des nuances dont il faut tenir compte. Après le système de +Law, il va venir un moment plus âpre de corruption violente et quelque +chose peut-être d'encore pire sous M. le Duc. Et cependant, je ne +vois pas que même alors, nous soyons tombés dans la brutalité des +autres peuples de l'Europe. Le café, le Champagne, nous tinrent plus +légers, plus ailés, que les buveurs de gin et de cette encre épaisse +qu'ils appellent le Porto. Qu'est-ce que les soupers de Paris devant +les immondes galas du Nord, l'ivresse épileptique de Pierre le Grand, +les longues bacchanales de celles qui lui ont succédé, je ne dis pas +des femmes,--mais d'impurs minotaures, des gouffres, ou plutôt des +égouts. + +L'esprit toujours ici faisait quelque alibi aux fureurs de la chair. +On n'eût pas trouvé à Paris la grasse sensualité de Vienne, la +Gomorrhe féminine de ses grandes dames et de leurs femmes de chambre +(qui vendaient à la Prusse tous les secrets du lit). + +Le carnaval de la Régence ne peut se comparer à celui de Pologne, sous +Auguste, à ses fameuses fêtes de nuit. Ce grand buveur saxon, joyeux +satyre, faisait la _presse_ pour le bal, enlevait d'amitié, +d'autorité, les maris et les dames, les faisait boire à mort. Point de +grâce. Pendant qu'ils ronflaient sous les tables, leurs dames, +reportées fidèlement par les voitures de la cour, revenaient +endormies, enceintes. De là, tant de bâtards du roi; les belles +Polonaises donnaient à leur mari, par centaines, des petits Allemands. + +Ces surprises et ces hontes, ici, auraient paru ignobles. Orléans ne +vola jamais le plaisir. On ne voit pas qu'il ait trompé personne, +encore moins employé l'ascendant de la puissance. Il aimait la liberté +et ne voulait rien que par elle. Même aux fameux soupers, dans +l'ivresse et le vertige, une femme restait toujours libre et pouvait +se faire respecter. On le voit par l'exemple d'une fille à coup sûr +légère, peu respectable, la _petite Émilie_. + +Tout corrompu qu'il fût, il y avait telle corruption qu'il ne +supportait pas. Chose étrange! madame de Tencin, fine et belle, +très-spirituelle, échoua près de lui, et lui fut si antipathique, que, +lui bon et poli pour tous, il le lui dit brutalement. + +Cela étonna fort. On la trouvait très-agréable, et plus que les +très-jeunes. Ses trente-quatre ans en paraissaient vingt-cinq. Elle +semblait délicate et douce, ne mettait pas affiche de méchanceté +(comme madame du Deffant, moins méchante). Son portrait est gracieux, +avec l'air oblique et fuyant. On sent qu'elle n'est pas, ne sera +jamais posée franchement, ni tout à fait assise, mais à moitié, de +côté, de travers. Sa fine et jolie mine est basse en même temps, d'une +femme propre à tout, prête à tout et à qui on peut demander. Le Régent +ne demanda rien. Un fort juste instinct l'avertit, et il recula, comme +il arrive à ces buissons fleuris d'où pourtant se révèle le serpent +par sa fade odeur. + +Madame de Tencin n'était pas un être simple; elle était une en deux +personnes; en toute chose, doublée de son frère, homme d'Église, homme +d'esprit, qui la valait, mais bien moins calculé; il ne faisait +mystère d'être le mari de sa soeur. Elle était de Grenoble, et y avait +été religieuse, en grande liberté, fort galante. Mais, pour suivre son +frère, ou briller sur un autre théâtre, elle eut l'adresse de se faire +faire chanoinesse à côté de Lyon, d'où, le roi mort, elle s'émancipa +tout à fait, vint à Paris. Elle y prit tout d'abord le nécessaire +baptême de la mode, passa par Richelieu. De là les soupers du Régent, +où elle échoua. Elle se rattrapa à la littérature, se fit faire (par +son neveu d'Argental) un joli roman qui lui fit honneur, et lui valut +des amants gens de lettres, Fontenelle, Bolingbroke, et autres. Elle +eut un salon, où surtout affluait le parti moliniste, jésuite, qui y +portait les pamphlets contre le Régent. + +Ce parti se divise, alors, en deux fractions, les violents et les +doux. + +En tête du premier, le nonce, le furieux Bentivoglio, ex-capitaine de +cavalerie, guerrier sans paix ni trêve, qui crie, jure sang, mort et +ruine, et s'illustre à Paris pour avoir fait à sa maîtresse une paire +de petites filles qui furent deux actrices ou danseuses. L'une, que +plaisamment on nommait la _Constitution_, étonna la pudeur du temps en +s'étalant aux vitres de la rue Saint-Nicaise par l'aspect le plus +singulier (_Barbier_). Son vaillant père, le nonce, dictait ou +propageait les vers et les brochures où l'on voulait mettre à mort le +Régent, empoisonneur de la famille royale. + +L'autre fraction du parti croyait que ce Régent, tel quel, pouvait +faire les affaires du pape. En tête, se trouvait, je ne dis pas un +homme, mais un visage, le beau visage féminin du fils de la belle +Soubise, le cardinal de Rohan. Parfait contraste avec le trop mâle +Bentivoglio, Rohan, pour avoir la peau douce, embellir ses appas, +prenait un bain de lait par jour. Ce parfait imbécile n'était pas sans +ambition; Dubois s'en amusait, lui prédisant que tôt ou tard il +deviendrait premier ministre. Près de lui se groupaient le président +de Mesmes, qui jouait de génie Scapin et Scaramouche au théâtre de +Sceaux; Lafiteau, jésuite-évêque (qui scandalisa Dubois même), voleur +à voler dans les poches. Entre ce groupe et le Palais-Royal, un +étrange canal existait: c'était le vieux d'Effiat, alors octogénaire, +sinistre figure historique, qui rappelle la mort de madame Henriette. +Le Régent, qu'il avait vu naître, le gardait d'habitude, comme un +vieux meuble du Saint-Cloud de son père. + +Madame de Tencin s'était glissé, jetée dans ces intrigues. Les hauts +Jésuites, le parti de la Bulle, faisaient de son salon leur place +d'armes contre les Jansénistes. Elle y tenait concile, y siégeait en +mère de l'Église. Ce rôle fut un peu dérangé au printemps de 1716. +Elle eut un embarras inattendu. Un matin, la voilà enceinte. Un +étourdi, un militaire, qui, la connaissant peu, en était fort épris, +au carnaval de 1716, lui fit ce mauvais tour. Cela lui venait mal. +Elle était justement alors dans une double intrigue qui promettait. +D'une part, elle accrochait Dubois, lui faisait croire que son salon +de prêtres et de prélats lui concilierait Rome; d'autre part, elle +entrait au complot de réaction qui voulait, par les femmes, prendre le +Régent même, le ramener à la Bulle, aux Jésuites, lui faire chasser +d'Aguesseau, les Noailles, et, à la place, mettre Law et Dubois. +Admirable château de cartes, que cette sotte aventure vulgaire d'une +grossesse à contre-temps risquait fort de faire écrouler. Elle y fut +très-adroite, se déroba, et fit croire qu'on l'avait exilée, mais +secrètement se délivra et fit jeter son fruit. On le mit, la nuit, en +novembre, sur les marches d'une église de la Cité. Il devait y geler, +selon toute apparence, et le secret disparaître avec lui (il vécut, et +c'est d'Alembert). + +Libre ainsi, l'araignée reprit sa toile, son intrigue ecclésiastique. +Le parti qu'elle servait n'était pas loin de triompher. D'Aguesseau, +les Noailles, ne tenaient qu'à un fil. Leur successeur était tout +trouvé, d'Argenson, le fameux lieutenant de police qui avait détruit +Port-Royal, et par là s'était mis bien loin dans le coeur des +Jésuites. Dubois, le vrai ministre, ayant, sans titre encore, la +réalité du pouvoir, allait briser tout obstacle à la Bulle, et +mériter, emporter le chapeau. C'était le plan, et, pour l'exécuter, +Dubois crut bon de prendre une maîtresse. À soixante ans, usé de ses +campagnes dans les mauvais lieux de Paris, souffrant souvent en damné +de l'urètre, de la vessie, le voilà amoureux. Il a trouvé enfin son +idéal. Il présente à grand bruit la Tencin au Palais-Royal, au Régent, +qui rit à mourir. Excellent choix, pourtant. C'était évidemment la +première pour l'intrigue, et la reine comme entremetteuse. + +On pensait judicieusement que pour pousser si loin le Régent dans la +voie nouvelle, il fallait l'occuper, lui donner quelque femme. Il +baissait; le plaisir, il l'avouait, avait pour lui peu de saveur. Les +fameux soupers étaient froids. Les convives y perdaient le temps à se +faire la cuisine eux-mêmes, soit amusement de vieux gourmand, ce +semble, où triomphait le Régent. Après la courte explosion du +champagne, la torpeur venait et le somme. Un emblème indiscret semble +le faire entendre. Au portrait que Vanloo fait de la Parabère, +l'habituée de ces soupers, qui, plus souvent qu'aucune autre y berça +le Régent, elle est représentée oisive, ayant sur sa main détendue la +colombe d'amour qui s'endort au repos. + +Si blasé, pouvait-il avoir au moins quelque caprice? Grand problème, +pierre philosophale. + +On a vu qu'en 1715, les jacobites de la cour de Saint-Germain avaient +cru, bonnes gens, réussir avec une Anglaise, lactée, fraîche et +beurrée. Et ils y avaient échoué. La Tencin, plus profonde, inventa +mieux que la fade rose d'Occident. Elle essaya la rose orientale. + +Elle avait sous la main une bien extraordinaire personne, Haïdée? +Aischa? qu'en français on déguise du nom de mademoiselle Aïssé. Elle +l'avait chez sa soeur, femme du président Fériol, qui l'avait élevée, +la tenait dépendante, à sa disposition. + +Il paraît que ces dames firent entendre à la Parabère (qui n'était +rien qu'une bonne fille et craignait fort Dubois), qu'ayant alors si +peu de prise, elle devait laisser faire, que, si dans cet amour +endormi et fini, on introduisait un caprice, un aiguillon nouveau, +elle-même n'y perdrait pas, qu'elle aurait des retours, comme elle en +avait eu déjà. Ce fut chez elle qu'on amena mademoiselle Aïssé, chez +elle que l'on crut brusquer lestement l'aventure. + +Mais j'oubliais de dire ce qu'était la victime. Chose bizarre, une +esclave dans Paris. Notre ambassadeur à la Porte, M. de Fériol, qui +avait fait les guerres des Turcs et vivait à la turque, achetait +souvent de belles esclaves, des enfants mêmes. En 1698, après un +pillage de Circassie, on lui vendit une petite, de quatre ans, et il +y mit la forte somme de quinze cents livres d'abord. Elle était fort +gentille, et comme la _Perdita_ de Shakspeare, on la disait fille de +roi. Il l'envoya chez lui, à Paris, à sa belle-soeur, femme du +président Fériol, fort complaisante pour l'ambassadeur, qui était +garçon et dont sa famille héritait. Elle ne se fit nul scrupule de ce +rôle de garder cette mignonne pour les voluptés du beau-frère. On la +fit élever avec soin aux _Nouvelles catholiques_. Elle grandit, +fleurit, jolie, spirituelle, aimée de tout le monde, et comme soeur +aînée des fils de la maison (l'un était d'Argental, le célèbre ami de +Voltaire). + +L'ambassadeur ne revenait pas, mais s'informait fort d'Aïssé, et, sur +ce qu'on lui dit qu'à dix ans elle aimait un petit garçon de son âge, +il en fut horriblement jaloux et gronda sa belle-soeur. Ce Fériol +était un homme rude, étonnamment hautain, fort courageux, mais +violent, colère jusqu'à devenir fou. On le remplaça en 1711, et il +revint pour le malheur d'Aïssé. C'était alors une grande demoiselle, +une Française de dix-sept ans, d'esprit très-cultivé, précoce et déjà +admirée dans le monde comme une jeune dame. Quel coup ce fut pour elle +quand cet homme âgé, sombre, dur, arriva et se dit _son maître_. Elle +ne le connaissait point du tout, ne l'ayant vu qu'à quatre ans. Elle +fut pénétrée de terreur et sans doute essaya de se défendre et +s'appuyer par celle qui l'avait élevée, madame de Fériol. Mais, +celle-ci, avare, qui attendait beaucoup de son beau-frère, et qui eût +été désolée si, malgré l'âge, il eût pris femme, fut ravie, au +contraire, de le voir réclamer sa petite maîtresse. Nous avons la +lettre terrible où le barbare lui dénonce son sort: «Quand je vous +achetai, je comptais profiter du _destin_ et faire de vous ma fille ou +ma maîtresse. Le même _destin_ veut que vous soyez l'une et l'autre,» +etc. Elle plia sous la fatalité. + +Situation honteuse! qu'il y eut esclave et sérail dans la maison du +président, d'un magistrat français! Les deux frères logeaient ensemble +dans un hôtel de la rue Neuve-Saint-Augustin. Aïssé, très-captive de +ce vieillard jaloux, vivait comme une religieuse, victime immolée, +innocente, fort pure moralement, ne connaissant même son coeur. Telle +la vit madame de Tencin chez sa soeur en 1717 (voyez les notes). Elle +comprit très-bien tout le parti qu'on en pouvait tirer. + +Aïssé avait vingt-quatre ans, et elle avait déjà assez souffert pour +souffrir peu. Elle était résignée et douce, enjouée même. Elle avait +l'air très-jeune, une figure ouverte, aimable, où l'esprit rayonnait. +Ses beaux yeux d'Orient, avec sa grâce toute française, c'était un +contraste piquant, une chose singulière, unique, dont beaucoup étaient +fous. Et, avec tout cela, on eût pu entrevoir combien la pauvre +créature était brisée. Elle avait des bras maigres et pauvres. Son +sein (V. le portrait) semblait, malgré cet âge, celui d'une petite +vierge de quinze ans. On la sentait très-neuve, presque enfant par +certains côtés. + +Ce qui servait les dames, c'était sa grande déférence pour elles. À +une haute liberté intérieure, elle était, dans sa vie, ses actes, +toute dépendante de la famille de son maître, de cette étrange mère, +madame de Fériol, que (telle quelle) elle ne voulut jamais quitter. +On supposait que la jeune fille, depuis six ans soumise à tout caprice +d'un homme désagréable et plus âgé que le Régent, ferait peu de +façons. Cela n'arriva point. Il paraît que l'esclave parla en femme +libre et se fit respecter. Le Régent n'était pas homme à profiter d'un +guet-apens. Et les dames, d'ailleurs, auraient craint d'employer la +violence. Si elle eût dit un mot à son ambassadeur, il eût éclaté +certainement et les aurait déshéritées. + +Elles eurent beau faire et beau dire, la gronder au retour, la rendre +malheureuse, lui faire honte de son obstination à refuser une si haute +fortune. Elle se jeta aux genoux de la Fériol, jura que, si on la +poursuivait ainsi, elle se sauverait dans un couvent. + +Elle resta fidèle à son tyran. Elle le soigna vieux et malade +finalement jusqu'à sa mort, en 1722. + +Il lui laissa une petite rente, et le billet d'une forte somme qui +pouvait être sa dot, si elle se mariait. Mais voyant que madame de +Fériol gémissait d'avoir à payer tant d'argent, elle alla chercher le +billet et le jeta au feu. + +Cette noble et charmante femme[5] eut une destinée bien tragique. +Nous achèverons en son temps sa douloureuse histoire. + + [Note 5: La plume m'a glissé; mais je ne m'en dédirai pas. + Dans un pareil milieu, entre la Tencin et la Fériol, Aïssé, + qui se tient si haut, si noble, si désintéressée, est digne + du respect de la terre. Ce mépris de l'argent, ce billet + déchiré, serait une chose fort belle dans une vie quelconque; + c'est sublime dans la situation dépendante de l'infortunée, + qu'un peu d'aisance aurait affranchie. Son refus obstiné + d'épouser celui qu'elle aime, sa délicatesse qui lui fait + craindre qu'il ne se fasse tort en l'épousant, tout cela la + rend adorable. La seule faiblesse de sa vie fut la + reconnaissance. Pure et froide (ayant tant souffert), elle + s'impose de faillir un moment pour ne pas laisser sans + récompense une persévérance de tant d'années. Personne ne s'y + trompe, ni son frère adoptif, Argental, l'ami de Voltaire, ni + Bolingbroke, dont l'excellente famille couvre le petit + mystère. Elle n'en est pas moins un objet de culte. + Bolingbroke, qui ne croit à rien, croit à elle et lui est + dévot. Il porte envie au trop heureux amant, et tous lui + portent et porteront envie. MM. de Goncourt parlent d'elle + avec une admiration passionnée (p. 177). Sainte-Beuve (dans + sa belle notice) en est si amoureux, qu'il s'efforce de + croire que Fériol était trop vieux et qu'il respecta son + esclave. Je voudrais bien croire aussi cette chose + improbable. + + Ce Fériol avait passé toute sa vie dans les guerres turques + en Hongrie, près de Tékély (V. Hammer), et n'était guère + moins Turc que le pacha Bonneval. En 1699, il devint notre + ambassadeur à Constantinople. Il n'y eut jamais un homme plus + fier, plus violent. Jamais il ne voulut paraître sans épée + devant le sultan, selon le cérémonial d'usage. Saint-Simon en + raconte un trait fort honorable (chap. CCXII, année 1708). Le + grand vizir ayant fait des avanies au ministre de Hollande, + celui-ci voulut se réfugier chez l'ambassadeur d'Angleterre, + qui, malgré l'intime union des deux États, refusa de lui + donner asile. Ce fut son ennemi, le Français Fériol, qui lui + ouvrit son palais, le reçut et le protégea.--Je reviendrai + sur Aïssé et sa fin si touchante. Que de fois j'ai lu et relu + ses dernières lettres, pour y pleurer encore et me laver des + sottes larmes que me coûtait _Manon Lescaut_! + + À propos de cette _Manon_, Aïssé la désigne, la lit dès 1727, + ce qui ferait croire que Prévost avait détaché et publié des + parties des _Mémoires d'un homme de qualité_, qui ne parurent + entiers qu'en 1732. Cette date de 1727 me paraît + très-vraisemblable. _Quand on sait lire_, on lit + très-clairement que _Manon_ est de la Régence, et nullement + du temps de Fleury.] + +Aimée de l'amour le plus tendre qui fut jamais, elle eut cet étrange +supplice de ne pas s'estimer assez pour accepter les offres d'un amant +accompli qui, douze années durant, lui demanda sa main. En s'immolant +à lui, elle refusa le mariage. Son coeur, haut et très-pur, s'accusant +jusqu'au bout des hontes involontaires, des fatalités de sa vie, +s'obstina à se croire indigne, mourut d'amour et de vertu. + + + + +CHAPITRE IV + +LA FILLE DU RÉGENT--WATTEAU--LA RÉVOLUTION DE JANVIER + +1718 + + +La révolution qui bientôt va renverser Noailles et d'Aguesseau et leur +substituer l'homme de Dubois et des Jésuites, le lieutenant de police +Argenson, le destructeur de Port-Royal, cette révolution est traitée +beaucoup trop légèrement et dans Saint-Simon et partout. + +Elle est un retour net au règne de Louis XIV, dont les ordonnances +cruelles sont de nouveau exécutées. En ce même mois de janvier 1718, +qui change le ministère, le sang recommence à couler. Un ministre +protestant, Étienne Arnaud, est exécuté à Alais. D'autres le seront +tout à l'heure. + +Où donc est le Régent, si doux de sa nature, trop-bon pour ses +ennemis? le Régent qui naguère enlevait de la chaîne les protestants +condamnés aux galères par le Parlement de Bordeaux? + +Dubois lui avait arraché l'exil des évêques jansénistes qui faisaient +appel contre Rome, sous prétexte du bien de la paix. Et ici, tout à +coup, c'est la guerre qu'on reprend. + +On recommence gratuitement les agitations du Midi; on lâche le clergé, +le peuple du clergé. Le protestant malade entend sous ses fenêtres la +foule qui réclame son corps par ce cri sauvage: «À la claie!» + +Que fait le Régent cette année? Il publie _Daphnis et Chloé_, ses +gravures, signées _Philippus_. + +Que fait-il? Il fait sa fille reine de France. Il ne la contient plus. +Il la laisse marcher sur sa mère, éclipser, effacer le Roi. + +Sa tête était visiblement hors des affaires publiques. Il ne savait +lui-même comment expliquer, colorer la révolution qu'on lui faisait +faire. Faible, faux par faiblesse, il disait craindre que le parti de +Rome n'appelât le roi d'Espagne. Saint-Simon lui ferma la bouche par +ce mot sans réplique: «Que nulle concession ne changerait ce parti: +qu'il serait toujours espagnol.» Et tous deux rougirent d'insister, de +toucher le bas-fond réel, honteux qui était sous cela. + +Dira-t-on que ce fond, c'est la seule influence du vieux coquin Dubois +qu'il connaissait si bien? ou bien que c'est le rêve d'or que Dubois +lui donnait en appuyant le _Système_ naissant? Ces deux choses +pesèrent, mais il y en eut une troisième certainement. On va le voir +par les actes de cette année. C'est la dernière où vécut sa fille, la +duchesse de Berry. Elle avait près d'elle un Jésuite. Elle avait pris +un appartement aux Carmélites. On la poussait au mariage, à la +conversion. Par elle, sans nul doute, on travaillait son père. Et +que pouvait-elle alors? Tout. + +Le chroniqueur de Richelieu, Soulavie, un auteur léger, qui pourtant a +su beaucoup de choses, en dit une bien grave, qu'il altère, défigure, +mais qui mérite attention: un étrange traité entre le Régent et sa +fille. S'il se fit, ce fut, sans nul doute, la veille de la réaction, +à la fin de 1717[NT-1] (ni avant, ni après). + + [Note NT-1: Page 85: Dans la présente édition du "Project + Gutenberg" la date de 1717 a été substituée à celle de + l'édition originale (1617) incompatible avec les évènements + décrits.] + +Le Régent, dit sa mère, était un homme fort léger, qui n'eut guère de +sérieuse passion. Au vrai, il n'en eut qu'une, déplorable: sa fille. +Elle l'ensorcela dès l'enfance. Il n'aima qu'elle au fond et ce qu'il +tenait d'elle. S'il garda si longtemps la Parabère, c'est parce +qu'elle venait de la maison de sa fille. Celle-ci avait l'attrait +terrible que souvent ont les demi-folles, avec d'incroyables caprices. +Mais ni caprices, ni rebuts, ni outrages ne rompirent cette chaîne +fatale qu'il traînait misérablement. Rien ne l'affranchit que la mort. + +On comprendrait peu ce qui suit, si je ne reprenais à son origine +cette étrange créature. + +Tout ce qu'on pouvait chercher de conditions pour faire une folle s'y +trouvait au complet. + +Elle était impure par sa mère, _l'enfant du jubilé_, conçue d'un +moment trouble et faux. Impure par son grand-père, Monsieur, le vrai +roi de Sodome. Mais ce qui en elle domina tout, ce fut l'orgueil. +Madame, sa grand'mère, la fière palatine de Bavière, ne lui donna pas +sa vertu, mais sa hauteur allemande. Dans ce sang de Bavière, je l'ai +déjà remarqué, il y avait beaucoup de maniaques, d'excentriques, de +mélancoliques, dont plusieurs eurent des attaques d'épilepsie. + +La naissance fut pire que la race. Son père, par mariage forcé, en +pleine discorde domestique, l'eut du Judas femelle qu'il savait son +espion. D'un tel amour naquit la discorde incarnée. + +On trouva à sa mort qu'elle avait le cerveau incohérent de forme, +disparate et fêlé. + +Et son éducation fut pire que sa naissance. Ce fut le vice à la +troisième puissance. Son grand-père et son père avaient déjà été +élevés par des scélérats. On le voit par les lettres de Madame que le +roi de Hanovre vient de confier à Ranke (1861). Elle fut laissée aux +mains d'une femme de chambre perverse, la De Vienne, qui l'instruisit +à poignarder sa mère d'injures, d'affronts. Éducation néronnienne. On +s'étonne qu'elle n'ait pas été jusqu'au fer, au poison. + +Elle eut tout le chaos du siècle qui commence et a peine à se +débrouiller. Elle vivait dans le cabinet de son père, c'est-à-dire au +pêle-mêle du laboratoire de Faust. En 1709, tout à coup passant du +drame de la guerre à la plus triste inaction, il rôdait à travers +Babel, l'infini des sciences et des arts, comme eût fait l'Esprit +(anticipé, déclassé, malheureux) du siècle de Diderot. Il voyait les +savants, et il voyait les charlatans, des fripons qui faisaient de +l'or, ou faisaient voir le diable. Il n'avait à chercher. Le diable +était chez lui, en son lit par sa femme, et par l'enfant sur ses +genoux. + +Elle avait une chose de son père: charmante et dangereuse,--en +contraste avec sa malice, sa violence;--une sensibilité facile, le don +des larmes. Tous deux pleuraient fort aisément. Nous la voyons +pleurer pour sa mère même, qu'elle déteste (_Saint-Simon_, 1719). +Combien plus pour son père, et avec lui, dans les chagrins réels qu'il +eut, quand on lui arracha sa maîtresse, quand on lui imputa +d'horribles crimes. Ces derniers temps semblaient la fin du monde pour +lui, comme pour la France. Plus sa femme s'éloignait de lui, plus la +petite s'en rapprocha, mettant à le consoler la passion qu'elle +mettait à toute chose. Seule amie et seule camarade, fière de suffire +à tout, elle buvait avec lui vaillamment, voulait lui faire raison et +luttait, au hasard de certaines misères à faire mourir de honte +(_Saint-Simon_), étranges abandons où l'on s'attendrissait, +s'éblouissait, s'ignorait tout à fait. + +En quel temps se passaient ces choses? Non en 1708, il était encore en +Espagne; non en 1710, elle était déjà mariée. Il s'agit de l'année +1709. Il avait trente cinq ans, elle quatorze. + +La punition fut cruelle: il resta pour toujours serf et la chaîne au +pied. Serf d'une folle, qui, au contraire, de plus en plus mobile, +divaguait de tous côtés. + +Avec cela pourtant, elle avait infiniment d'esprit, et dès l'enfance, +ayant été pour tout la seule confidente de son père, elle savait les +choses et les hommes. Si, à la mort du roi, qui la mettait sur le +trône pour ainsi dire, elle eût agi de concert avec sa grand'mère, si +elle avait tourné au bien son énergie, la France ne fût pas retombée +où la jetait Dubois, à la seconde banqueroute, au joug misérable de +Rome. + +Dans une excellente gravure de 1716, faite au début de la Régence, on +trouve exprimée à merveille ces idées du moment. Le Régent tout pensif +et plein des douleurs de la France, l'a devant lui assise, et qui +s'appuie sur ses genoux. La France est une belle petite fille de +quatorze ans, dans la prime fleur d'enfance. + +Ce sont les traits idéalisés de la fille du Régent, telle qu'elle dut +être quelques années plus tôt (juste en 1709). On l'a faite un peu +grasse, comme elle était, à l'allemande, et non sans rapport à Madame, +sa grand'mère, à qui elle ressemblait autant que la beauté peut +ressembler à la laideur. Elle est drapée d'hermine et couronnée de +lauriers. Elle rêve; ses beaux yeux sont fixés au ciel, dans le trop +poignant souvenir de tant de maux soufferts. Mais elle a trouvé comme +un port, un abri, un soutien, et, de fatigue, d'affection, elle se +laisse aller tendrement sur les genoux de son bon protecteur. Au +total, l'effet est très-grave. Le Régent est bien mûr, presque vieux, +et elle bien jeune. Il est sombre, soucieux et tout à sa pensée. + +Mais elle était indigne de jouer ce beau rôle. Elle n'avait pas la +grande, la haute ambition. Son orgueil éclata en choses vaines, +scandaleuses. Et, avec tout cet orgueil, elle n'avait d'amants que des +sots; la première fois, son écuyer, sans figure ni mérite; puis son +capitaine des gardes, Riom, un gros poupard. Le Régent aisément aurait +dominé ce garçon assez bonasse, mais il était mené par sa première +maîtresse, la Mouchy, confidente de la duchesse de Berry, et qui, lui +voyant je ne sais quel accès de dévotion, poussait au mariage. Les +Jésuites trouvaient leur compte à y aider. + +Dès longtemps un petit Jésuite s'était glissé au Luxembourg. Il entra +comme un rat par on ne sait quel trou de garde-robe. Il devint une +espèce d'animal domestique à qui on jette des morceaux sous la table. +On le trouva bon compagnon et il eut petite place aux soupers. Là il +en entendait de dures. Mais rien de sale ne l'étonnait, aucun +blasphème (à faire crouler le ciel). Il riait doucement et faisait +rire; lui-même il excellait aux saillies libertines. + +Tout échoit à qui sait attendre. Ce bouffon vit finement qu'elle avait +des jours tristes, des ennuis, des langueurs. Il dit ou il fit dire +qu'une grande princesse comme elle devrait avoir ce qu'avait eu Anne +d'Autriche, un appartement royal dans un couvent, par exemple aux +Carmélites de la rue Saint-Jacques, cette retraite illustre de madame +de Longueville, de la Vallière et de tant d'autres dames. Il n'y avait +pas loin du Luxembourg aux Carmélites. On l'y mena tout doucement. Ces +dames étaient charmantes, caressantes et baisaient ses pieds. On lui +en attacha, pour lui faire compagnie, deux, jolies, gracieuses, de +très-noble famille, discrètes et qui s'avançaient peu. + +Elles surent bien le faire à propos. La voyant éprise de Riom, elles +entraient dans ses idées, mais pour la _bonne fin_, le mariage. Les +exemples ne manquaient pas. Il se trouvait justement que Riom était +neveu de Lauzun, que la grande Mademoiselle épousa secrètement. Et le +feu roi lui-même n'avait-il pas épousé madame de Maintenon? + +Elle prit feu à cette idée royale. Quel roman glorieux de braver tous +les préjugés, le monde! et couronner l'amour! Riom vaut bien plus que +Lauzun. Mais, fût-il le dernier des hommes, tant mieux! D'autant plus +beau sera-t-il, plus hardi de l'approcher du trône!... Et c'était +moins Riom encore que l'idée qu'elle aimait, l'absurde de la chose, le +miracle, la lutte et la difficulté vaincue. + +Son père ne l'embarrassait guère. C'était son nègre pour obéir en +tout, ou plutôt sa nourrice pour adorer tout d'elle, jusqu'au plus +rebutant. Elle lui avait fait avaler cette pilule amère de trouver là +toujours Riom, amant en titre, officiel, quasi-maître de la maison. Il +avait humblement tâché d'apaiser la jalousie de ce redoutable Riom et +lui avait donné un beau régiment. Il ne s'attendait pas à cette +ambition, cette folie d'un mariage, et d'un mariage public! + +Quand la chose lui fut intimée, terrible fut son embarras. Il se +trouva entre deux peurs: il eut peur de sa fille, mais non moins de sa +mère. Il comptait fort avec Madame, et devant elle il était chapeau +bas. Elle était étonnamment haute et de naissance et de vertu. Elle +haïssait et méprisait ce temps, ne vivait qu'avec ses aïeux, de la +fière pensée de sa race, de ses alliances royales, impériales. Elle ne +bougeait guère de Saint-Cloud, solitaire sur les hauts sommets, mais +comme la tempête qu'il ne faudrait pas provoquer. Orléans se souvenait +avec frayeur de l'épouvantable colère où elle entra, lorsque son fils +accepta la bâtarde de Louis XIV, du soufflet qu'il reçut de sa +puissante main. Soufflet retentissant. Toute la grande galerie de +Versailles en trembla; on baissa le dos, comme à un éclat de la +foudre. Mais qu'était-ce, bon Dieu! et quelle chute si, de cette fille +du grand roi, on regardait en bas, jusqu'à cet insecte, Riom! Qu'il en +revînt un mot à Madame, tout était perdu. + +Dans un beau livre (récent), la _Folie lucide_, on voit ce qu'est une +idée fixe. Nulle chimère et nul crime où cela ne puisse mener. On y +voit de plus une chose, c'est que ces demi-fous sont rusés, +très-propres aux intrigues. Ce sont d'excellents instruments pour ceux +qui savent s'en servir. + +Par celle-ci bien dirigée, ne pouvant pas de front emporter le Régent, +on fit une attaque indirecte. On pensa qu'il serait plus docile et +plus malléable, si préalablement on avait sur lui cette prise, de le +tenir par un secret d'État. + +On croyait qu'il en était un, dangereux, redoutable, qui pouvait +servir aux Jésuites, et qui sait à l'Autriche? C'est le secret que +Marie-Antoinette voulut plus tard tirer de Louis XVI; secret que, +seuls, quatre hommes ont su: _Louis XIV, le Régent, Louis XV et son +petit-fils._ + +La fille du Régent, l'enlaçant et le caressant, lui aurait dit: «Si +vous m'aimiez, vous me diriez une chose dont je suis curieuse. Je +donnerais tout pour la savoir ... le secret du _Masque de fer_.» + +Soulavie dit qu'elle n'avait d'autre but que d'en amuser un amant. Et +d'autres sots ont dit que le secret était sans importance. Mais alors +comment expliquer qu'il ait été si bien gardé de roi en roi, avec tant +de mystère? J'ai dit ce que j'en pense. Ce ne put être autre chose +que la suppression d'un premier enfant d'Anne d'Autriche, enfant +adultérin qui, se trouvant l'aîné, eût supplanté Louis XIV. La maison +de Bourbon aurait été dépossédée. Ses ennemis trouvaient piquant, +utile, de savoir par le Régent même que l'_ordre de succession avait +été interverti_, que Louis XIV et Monsieur n'_étaient que des +cadets_[6]. + + [Note 6: La cour de Sceaux, la cour d'Espagne, l'Europe + entière croyait à l'inceste du Régent avec ses filles.--Cela + est très-peu vraisemblable pour mademoiselle de Valois, + absurde pour l'abbesse de Chelles. Quant à l'aînée, duchesse + de Berry, il n'y a que trop de vraisemblance. Madame de + Caylus dit qu'elle posa pour les dessins de Daphnis et Chloé. + Duclos croit que le Régent craignait les indiscrétions de sa + fille. Ceux qui écrivent hors de France, comme Du Hautchamp, + sont très-affirmatifs et très-explicites là-dessus. Mais ce + qui en dit bien plus qu'aucune affirmation particulière, + c'est l'ensemble de mille détails, qui, rapprochés, mènent là + invinciblement.--Quand Saint-Simon lut au Régent la satire de + Lagrange-Chancel, il fut ému, indigné de l'accusation + d'empoisonnement, mais non de celle d'inceste.--Pour le fait + tiré de Soulavie, je ne l'emprunterais pas à cette source + moderne et suspecte, si l'opinion des contemporains sur + l'amour du Régent ne le rendait très-vraisemblable. Les + autres anecdotes du même auteur, sur les filles du Régent, + sur le sacrifice qu'aurait fait mademoiselle de Valois pour + tirer Richelieu de prison, semblent imaginés uniquement à la + gloire du vieux fat, dont Soulavie avait les lettres et les + papiers.--Il est à regretter que Lemontey n'ait point + complété son mémoire sur les filles du Régent (_Revue + rétrospective_).--Les lettres de Madame, publiées en 1862, + donnent de curieux détails sur l'insolence et l'esprit + brouillon de la duchesse de Berry.--C'est en rapprochant + Saint-Simon de Du Hautchamp, etc., qu'on peut dater et + l'entrée de madame d'Arpajon chez la duchesse, et l'époque de + la tentative qui faillit coûter un oeil au Régent; enfin, la + plaisanterie de d'Aguesseau et sa sortie du ministère + (janvier 1718)--sur l'embonpoint de la duchesse. V. + Saint-Simon et Duclos, éd. Michaud, p. 503, note d'un + contemporain.] + +Il avait trop d'esprit pour ne pas deviner qui la poussait. Mais elle +avait trop de violence pour céder, subir un refus. Elle cria, ordonna +et pleura. Et enfin elle employa l'_ultima ratio_ des femmes. Elle se +mit dans ses bras, dit qu'elle mourrait sans cela, qu'il le fallait, +qu'enfin pour l'obtenir elle donnerait tout au monde. Le Régent +ébranlé s'attendrit, se troubla, et la furieuse, en échange, jura +encore de donner tout. Il n'y tint pas, dit le fatal secret. + +Elle avait oublié Riom, ou pensé qu'après tout, maîtresse absolue du +Régent, elle dédommagerait amplement son amant en faisant sa fortune. +Mais Riom, déjà sur le pied d'un mari, se fâcha. Elle dut s'ingénier, +chercher quelque expédient qui la dispensât de tenir parole. + +Elle venait de recevoir parmi ses dames (en septembre 1717) une jeune +dame belle et dévote, mal mariée, très-vertueuse, madame d'Arpajon. +C'était la petite-fille de l'architecte Mansart (_Saint-Simon_). Vertu +humble et humiliée. La duchesse s'amusait à l'appeler «ma bourgeoise.» +Pauvre personne qui semblait ne pouvoir résister en rien. + +Les grands, pour pécher sans péché, font par leurs gens certaines +choses. Les casuistes ont la bonté de conniver à ce genre d'équivoque. +La duchesse, alors en si bonnes mains, eut l'idée d'immoler cet agneau +à sa place, de se la substituer. On parlait fort alors d'une affaire +de ce genre. (V. _Madame_, sur la duchesse de Retz.) + +Elle pensait que le Régent, qui admirait cette dame, profiterait +avidement de l'occasion. Mais elle-même, par l'imprévu, par sa +brusquerie sauvage, fit manquer tout. Elle renverse violemment la +chaise de la dame, s'en empare et la tient, qui crie et se débat. Lui, +étonné, myope, hésite. L'oiseau au piège, pris des mains, de la tête, +ne pouvant mieux, jette ses pieds «et rue». Il reçoit un coup juste à +l'oeil,--la fine pointe du petit talon que l'on portait alors,--et +juste à son bon oeil; il voyait à peine de l'autre. + +Duclos appelle cela un coup d'éventail. Mais en Hollande, où des +témoins, qui avaient vu ou entendu, contèrent la chose à Du Hautchamp; +on dit tout simplement la honteuse aventure. + +On ajoutait un mot invraisemblable. Le lendemain, au Conseil, +d'Aguesseau aurait fait cette plaisanterie: «S'il est aveugle, faisons +régent M. le Duc, qui, du moins, n'est que borgne.» Le Régent se +serait fâché, et le hasard eût précipité la chute du ministère. + +Mais d'Aguesseau, poli, doux et respectueux, n'eût pas dit un tel mot. +D'autre part, le Régent savait peu se fâcher. Il y eut certainement +autre chose. Pour le bien de l'Église et la chute des Jansénistes, +pour faire Riom un prince, on ne disputa plus, on fit trêve aux +scrupules. L'accord dont parle Soulavie dut avoir son entier effet. + +Ce moment se caractérise de deux façons fort expressives: + +D'abord, les dons faits à Riom pour le rendre patient. Le Régent lui +donna le gouvernement de Cognac, lucratif et sans charge, avec un +nouveau régiment et le plus brillant de l'armée: _Dragons Dauphin_. + +Il lâcha à sa fille tout ce qu'elle aimait le plus: les honneurs de la +royauté et l'humiliation de sa mère. + +L'étrange publication de _Daphnis et Chloé_, faite à ce moment même, +dut donner à penser. De 1714 à 1718, il avait gardé pour lui seul ce +monument d'art (ou de volupté) dans le mystère du portefeuille. Mais +alors il l'en tire, fait sa confidence au public. + +Ce livre en dit beaucoup. Ce ne sont pas là les amusements qu'un +solitaire fait pour lui-même. Tant de détails charmants, caressés d'un +crayon ému, ne sont pas des caprices, mais des choses d'amour pour +l'unique et l'aimée. Le texte, comme on sait, naïf en apparence est +très-attendrissant, mais de tendresse si faible que l'amour ne veut ce +qu'il veut. Chloé est courageuse, veut donner le bonheur; Daphnis +résiste, n'ose, craint de la faire pleurer. Mollesse byzantine ou +faiblesse excessive, comme d'une mère pour une enfant chérie. + +Il lui donna alors un bien autre don qu'aucun livre,--un homme, et le +grand magicien, le seul qui eût l'âme du temps. Il venait de nommer +Watteau _peintre du roi_ (en 1717), et il le mit à la Muette pour +peindre et décorer la _petite maison_ où il avait placé l'idole, au +plus près de Paris, pour l'y voir à toute heure. + +Ce peintre des _fêtes galantes_ (c'était son titre officiel), si +justement goûté pour ses pastorales délicieuses, ses ravissants +Décamérons, avait autre chose en dessous. Son portrait est d'un grand +garçon sec et âpre, d'air peu rassurant. Méchant? non. Mais il a +souffert. Ce temps terrible a trop mordu. Il est exquis, maladif et +_sinistre_ (mot de Laurent Pichat). Dans ses dessins, dans ses +_Études_, il y a des choses trop senties. Il ne pourra pas vivre, car +sa pointe lui perce le coeur. Voyez même ses dessins d'enfants, ces +petites filles malignes et d'avance si _aiguisées_. Voyez ces femmes +_amères_, si fâchées, si chagrines au fond. Elles ne pleurent que de +peur d'être laides. Mais qu'elles ont souffert! pauvres soeurs de +Manon Lescaut! L'amour vendu se venge. Qui se consolera de l'amour? + +La scène dont parle Soulavie dut se passer à la Muette,--non pas au +Luxembourg, où régnait la confidente de Riom,--encore moins à +Saint-Cloud, où résidaient Madame et la duchesse d'Orléans. + +La Muette (la _Meule_ d'abord, puis _Muette_ ou discrète) était la +maison du capitaine des chasses du bois de Boulogne, mais arrangée par +un riche financier avec les recherches du luxe privé, que n'avaient +nullement les maisons royales. + +Dans quel état Watteau vit-il cette maison? Où en étaient alors les +arts du mobilier, si admirables dans ce siècle? Ils n'ont pris leur +essor qu'après Law, chez les enrichis. Mais déjà le changement capital +a eu lieu. L'ancien grand lit français, solennel, incommode, où +recevaient les dames couvertes de dentelles, ce lit en plein salon, +avec sa barrière, sa ruelle, où passaient les privilégiés, cela +n'existe plus. Le lit serre la muraille, bientôt, frileusement, se +blottit dans l'alcôve. + +Le lit perd de son importance. La femme s'est levée en ce siècle. Elle +n'est plus couchée; elle est _assise_. Des sièges moelleux sont +inventés. Des sièges à deux commencent, où deux amies pourront causer +dans l'intimité tendre. + +Le changement des modes précède celui du mobilier. En 1718, Dubois, +comme séduction diplomatique, a porté aux dames de Londres nos riches +robes à parements d'or. De Londres, il nous revient la jupe ballonnée, +mode anglo-allemande, que nos Françaises allégent et font tout +aérienne. Dernier coup aux gênes maussades, aux solennités du grand +règne. De la vieille prison à la Maintenon, on a déjà rogné la partie +supérieure, la haute coiffure échafaudée. Le corset seul résiste, mais +la jupe est émancipée. + +L'ancien fourreau, étroit, serrait la personne en dessous, et s'était +encore surchargé (vers 1700) d'une trousse extérieure, pesante aux +reins et échauffante. Aux moindres occasions, il fallait quitter tout. +Gêne si incommode, dit Saint-Simon, que madame de Soubise ne s'y +soumit jamais. Au contraire le ballon, largement évasé derrière, donne +aisance aux mouvements. Ses cercles de baleine, souples, infiniment +minces, se prêtent en tout sens, et reviennent d'eux-mêmes par leur +propre élasticité. L'appareil, si léger, loin de peser, soulève. La +femme, en ballon, va légère, désormais comme ailée, oiseau qui pose à +peine. + +Et c'est là justement ce qui choquait les Jansénistes. Ils +regrettaient la pesanteur dont nos aïeules avaient été lestées. La +démarche trop libre, disaient-ils, n'a plus d'équilibre. Elle flotte, +elle nage incertaine. En chaire, ils allaient jusqu'à dire qu'une +telle mode si complaisante, de facilité moliniste, était un défi aux +hasards, une excuse aux défaites, à ces chutes presque involontaires, +où l'on n'eût pas glissé s'il fallait vouloir tout à fait. + +Grand embarras pour les dames jansénistes, placées entre l'anathème et +le ridicule de garder les vieilles modes. Par un juste milieu, elles +portaient de petits ballons, qui auraient bien voulu, eux aussi, se +gonfler, mais restaient timidement à la mesure des audaces prudentes, +gênées, contenues, du parti. + +Les autres gonflèrent sans mesure. Les ballons donnaient aux grandes +de la majesté. Ils affinaient les grasses et les faisaient paraître +minces. La reine de l'époque, madame de Berry, n'était nullement une +ombre transparente. Elle donna l'essor à la mode. Cette royale +ampleur, commandant à la foule et se faisant faire place, pompeuse aux +galeries, aux descentes solennelles des escaliers, allait +merveilleusement aux prétentions superbes qu'elle étalait alors. + +L'envieuse rivale, l'infiniment petite duchesse du Maine, vraie naine, +fut accablée. À son étroite cour de Sceaux, étouffée, elle s'agitait, +faisait écrire, dessiner, chansonner. Dans ses pamphlets et ses +caricatures, la fille du Régent est roulée dans la boue. Dans l'une, +salement cynique, Riom possède et le Régent soupire; il lui mange les +mains de baisers. Mêmes attaques et plus furieuses dans les +_Philippiques_ de Lagrange-Chancel, qui vont venir à la fin de +l'année. Ajoutez certaines malices, respectueuses en apparence, +d'autant plus injurieuses. Un M. Serviez traduisait, compilait, pour +les dédier au Régent, les _Vies des douze Impératrices_, de Messaline, +etc. Voltaire achevait son _Oedipe_. + +Ce grand moqueur n'avait que vingt-trois ans. Pour certaine satire +contre Louis XIV qu'on lui attribua, il venait de passer un an à la +Bastille, où il avait rimé quelques chants de la _Henriade_, et son +imitation, faible et facile, de la tragédie de Sophocle. Sorti de +prison en avril 1718, il avait hardiment demandé au Régent de lui +dédier sa pièce. C'était un de ses tours. De même que plus tard il +offrit l'_Imposteur_ (Mahomet) au pape, il offrait l'_Inceste_ au +Régent. Sans être directement de la coterie de Sceaux, il en avait +l'écho et l'influence par la maison où il vivait le plus, celle du +vieux maréchal de Villars. Il lui faisait sa cour, écoutait ses +récits, dont il fit son _Louis XIV_. Ce château enchanté, près de +Melun, tenait Voltaire par son Alcine, la belle et jeune maréchale de +Villars dont il se croyait amoureux. Elle était quelque peu dévote, +donc contraire au Régent. + +Voltaire fut aisément animé et lancé. Par lui on prépara, pour être +jouée en novembre, la pièce qu'on supposait terrible, et dont la +représentation serait (on l'espérait) une torture pour la princesse, +pour le Régent une humiliation. + +C'était peu le connaître, peu connaître le temps. Dans cette violente +échappée des libertés nouvelles, toute chose audacieuse, contraire au +monde ancien, tant fût-elle hardie et cynique, était fort peu blâmée. +Rien n'étonnait. On souriait, et c'était tout. + +D'après nombre d'exemples illustres du siècle précédent (déjà cités), +l'inceste était vice de prince, fort bien porté et à la mode. On +l'érigeait en théorie. Montesquieu, qui alors écrivait ses _Lettres +persanes_, publiées peu après, hasarde, entre autres paradoxes, +l'excellence des amours antiques entre proches parents et surtout +l'union du frère et de la soeur (Histoire d'Aphéridon et Astarté). + +Le Régent, loin de démentir les bruits qui couraient, les satires, +faisait, disait plutôt ce qui pouvait les confirmer. Vers avril 1718, +il dit, d'un coeur trop plein, un mot que ne comprit pas Saint-Simon: +Que les fameux _soupers_ l'ennuyaient désormais, qu'il aimait mieux +vivre en famille. + +Une folie non moindre que cette étrange passion l'avait saisi à ce +moment, la découverte d'une prodigieuse mine d'or: le merveilleux +Système qui changeait en or tout papier. + +Le Moyen âge, avec la foi, avec du pain, un mot, un souffle, sut faire +Dieu. Law ne voulait qu'un peu de foi pour diviniser son papier, en +tirer l'or, ce dieu du monde, susciter la nouvelle Hostie. + +Il soufflait. Et déjà les Billets de la Banque, ses actions du Nouveau +monde, fortement se gonflaient et montaient de valeur. La fortune +soufflait avec lui. + +Folie, fortune, ces mots vont bien ensemble. Éole engendra ces deux +soeurs. + +Chacun a lu les pages scintillantes où Montesquieu admire le puissant +fils d'Éole, qui sut si bien souffler. Mais personne, je crois, n'a +remarqué que Watteau, bien avant les _Lettres persanes_, avait dit +tout cela, et mieux. + +Dans une admirable arabesque, le dieu de l'air, aux ailes de zéphyr, +vient amoureusement couronner un objet charmant, qui, sur d'épais +coussins (par le procédé de Virgile), conçoit de l'air, et déjà +gonfle. Quel en sera le fruit? aérien? direz-vous. + +Non, dans l'arabesque voisine, le fruit fleurit, une vraie rose, une +beauté voluptueuse, la Folie. Pour la première fois, la Folie costumée +décemment, richement, et l'on dirait en reine, la Folie fraîche et +grasse (ce que n'a fait nul peintre), comme fut la fille du Régent. + + + + +CHAPITRE V + +ALBERONI ET CHARLES XII--DÉFAITE D'ALBERONI--LA PAIX DU MONDE + +1718. + + +La forte laideur de Dubois, c'est sa dualité étrange et violemment +contradictoire. Véritable Janus, il montre deux faces opposées, deux +politiques, au dehors, au dedans. + +Il joue en même temps deux pièces dont chacune se moque de l'autre, en +est la satire, la dérision. Grande fatigue pour l'histoire, qui, plus +elle est fidèle, plus elle paraît inconséquente. Cela rappelle le +laborieux amusement de Léon X qui, sur son théâtre, divisé en deux +scènes, à la même heure faisait jouer la Mandragore et je ne sais +quelle autre facétie de Machiavel. + +À l'intérieur, Dubois, tendre pour les Jésuites, amant de la Tencin, +est épris de la Bulle. Il prend leur d'Argenson, sacrifie d'Aguesseau, +Noailles. Il leur lâche la main dans leur plus cher plaisir, la +chasse aux protestants. + +Il est donc bien zélé pour Rome? c'est le contraire. Tout le travail +de sa diplomatie, le sens de ses traités de Triple et Quadruple +Alliances, c'est d'exclure à jamais les candidats de Rome, le +Prétendant et l'Espagnol des trônes de France et d'Angleterre; c'est +d'affermir ou de fonder la dynastie protestante et la dynastie +_libertine_, la maison de Hanovre, la maison d'Orléans. De concert +avec l'hérétique, il accable l'Espagne, la vraie puissance catholique, +lui brûle ou noie son _Armada_, met au fond de la mer ce dernier +espoir du papisme. + +Aussi fort raisonnablement les Ultramontains, peu touchés de ses +sourires, de ses caresses, des avances serviles qu'il leur faisait +pour le chapeau, restaient ou Espagnols, ou Autrichiens, ennemis de +Dubois et de la Régence. Au moment même où le Régent prit leur homme +pour ministre, les gros Jésuites, le Comité des trois qui +gouvernaient, leur secrétaire, l'intrigant Tournemine, liaient les +deux conspirations, celle de Sceaux avec celle d'Espagne; et le nonce +Bentivoglio, dans un pamphlet atroce, condamnait le Régent à mort et +le marquait pour le poignard. + +Rome, faible, caduque, idiote, serrée, étouffée de l'Autriche, n'osait +encourager l'Espagne, son meilleur défenseur, son champion. Elle était +effrayée de l'audace plus qu'aventureuse d'Alberoni. Elle comprenait +peu ses vrais amis. Mais, par une peur instinctive, elle sentait fort +bien ses ennemis, son profond ennemi, la France, qui, dans son sein, +portait la grande révolution critique. Elle ne se méprenait nullement +sur les faiblesses, les faussetés de Dubois, du Régent. Elle y voyait +les _libertins_, au fond les tolérants, indifférents ou philosophes. +Derrière le ministère, tout provisoire, de d'Argenson, les vrais +ministres pointaient à l'horizon, Dubois et Law. Celui-ci bien plus +qu'un ministre: l'apôtre éloquent, le prophète de cette religion, qui, +un moment, fit oublier l'ancienne. Moment d'effet profond. Un million +d'hommes qui prit part au _Système_, pendant deux ans, n'eut aucun +souvenir de Rome ni de théologie. Le _Système_ passa. Resta l'esprit +nouveau. + +Law et Dubois arrivaient par la force des choses. Pourquoi? c'est que +seuls _ils voulaient_. + +Ceux dont on avait essayé, les Conseils et les Parlements, admirables +pour empêcher ou blâmer, ne proposaient rien. + +Law croyait, voulait, proposait. Il avait sa foi: le crédit. + +Dubois (que l'on en rie ou non) était aussi un croyant, à sa manière. +Fripon, ambitieux, voué à l'Angleterre, flatteur de Rome, faux de +toute manière, il eut pourtant certainement un idéal qui fit son âpre +passion, il poursuivit (par des moyens indignes) un but très-beau, +très-grand: le solide établissement, la fondation de la paix du monde. + +Tant qu'elle n'existait pas réellement, ni la France, ni l'Europe ne +pouvaient se relever. Pour atteindre ce but, il fit des choses +incroyables. Lui, qui n'adorait que l'argent, il en donna! jusqu'à +payer des subsides à l'Autriche! jusqu'à payer le czar, pour qu'il fît +grâce à la Suède. La France ruinée trouva de l'argent pour donner à +tout le monde, pour acheter partout la paix, pour en assurer le +bienfait à cet extrême Nord, qui alors (après Charles XII) ne nous +touchait en rien que par l'intérêt de l'humanité. + +Pour terminer l'interminable guerre, il eût fallu surtout désarmer à +la fois les deux principaux combattants, l'Autrichien, l'Espagnol. +Mais l'Autriche, avec son Eugène, qui vient de gagner sur les Turcs +deux grandes batailles, crève alors de force et d'orgueil. Reste +l'Espagne. Dubois n'hésite pas. Il paye l'Autriche et noie l'Espagne. +Tout finit. Le monde a la paix. + +Elles se battaient pour l'Italie. Et souvent l'on a dit: «_Ne +devait-on pas affranchir l'Italie de l'une et de l'autre?_» Sans doute +recommencer la guerre générale contre l'Autriche et l'Angleterre, +alors unies? la reprendre dans des conditions pires que celles de +Louis XIV? Ceux qui disent ces choses vaines ont l'air de croire qu'en +deux années, la France avait repris des forces. Idée très-fausse. La +France était entre deux banqueroutes; elle en avait fait une, et elle +marchait vers la seconde. + +«_Du moins, il valait mieux aider les Espagnols à s'emparer de +l'Italie._» Mais cela revenait au même. L'Espagne était si faible +encore, qu'en l'assistant dans cette guerre, la France en eût pris +tout le poids. + +L'Espagne de ce temps, bigote et sanguinaire, était-elle un +gouvernement si désirable aux Italiens? L'Autriche, tout odieuse, +brutale et barbare qu'elle fût, avait du moins cela de bon, qu'en +Italie elle resta toujours à la surface, n'entra jamais au fond; +c'était comme un corps étranger dont on sent la blessure et qui +sortira tôt ou tard. Mais l'Espagne, par l'analogie de moeurs, de +langue, une certaine attraction morbide, risquait trop de s'assimiler. +À la corruption italienne (vivante encore, féconde, qui donne +Pergolèse et Vico), elle eût mis le sceau de la mort. Quel? la +férocité. Cela sèche, stérilise tout. Il faut songer que les étrangers +qui successivement gouvernaient l'Espagne, Alberoni, par exemple, +durent, pour flatter le peuple, lâcher l'Inquisition, multiplier ses +fêtes exécrables, les auto-da-fé. + +En travaillant contre l'Espagne, Dubois incontestablement eut pour +raison suprême l'intérêt de ses maîtres, le solide affermissement de +George et du Régent, la _fondation définitive des maisons de Hanovre +et d'Orléans_. Mais cette politique personnelle était le salut de +l'Europe, celui de l'Humanité. Supposons l'Espagne à Paris, et +Philippe V régent: quelle nuit profonde, affreuse! quelle servitude +épouvantable de la presse, de toute société, du clergé même. +L'archevêque de Tolède avouait en pleurant à Saint-Simon que, sous +l'Inquisition et la Terreur de Rome, l'Église espagnole était un corps +mort. Les molinistes eux-mêmes se seraient trouvés écrasés. Que fût-il +advenu des Jansénistes et des libres penseurs! Je vois d'ici Voltaire, +Fontenelle, sous le san-benito, et l'auteur des _Lettres persanes_ +descendre dans un _in pace_. + +L'Espagne, c'était l'ennemi. Elle conspirait contre le monde. Elle +portait, avec le Stuart, le drapeau de la barbarie, et elle était +partout l'alliée des barbares, des dangereux aventuriers. Elle +revenait toujours à son rêve de l'Armada, qui eût en Angleterre +rétabli le papisme,--par contre-coup, en France, assommé le Régent. + +Lemontey, si spirituel, si instruit, si fin sur le menu, mais qui sent +peu le grand, a tort de parler de tout cela légèrement. C'était bien +autre chose que la Conspiration des poudres. Les jacobites anglais +voulaient solder Charles XII, et, ce vrai diable aidant, faire sauter +l'Angleterre. Alberoni avait repris ce plan. On l'a dit romanesque, +ridicule, impossible, parce qu'on suppose qu'il y fallait une grande +flotte et une armée. Cela n'était pas nécessaire. Le nom seul du +Suédois avait un prestige incroyable de terreur. Si, par un mauvais +temps, un brouillard, il avait passé, avec sa bande personnelle, une +poignée de ses soldats terribles, il aurait emporté l'Écosse comme une +trombe, fondu vers Londres. Il eût été rejoint à coup sûr par un monde +d'aventuriers, d'Irlande, de toute nation. De l'un à l'autre pôle, il +était la légende de tout ce qui n'a de droit que la force. + +Dans l'état effroyable où était la Suède, dépeuplée, désolée, elle +n'avait guère à craindre. Le czar lui-même traitait, ne sachant plus +qu'y mordre, ne pouvant que s'user les dents sur ce dur bloc, tout +fer, glace et granit. Charles XII, si bien ruiné, n'en était que plus +libre. Il avait fini comme roi. Mais il lui restait un bien autre rôle +où il entrait à peine. Sa renommée bizarre pouvait le faire un grand +chef d'aventures, lui donner un vaste royaume, le royaume des +désespérés. + +Pour comprendre ce temps, il faut mettre en lumière le point +essentiel, la faim du Nord, sa terrible indigence. Pierre, mal nommé +le grand, avait plus de besoins peut-être encore que le Suédois, par +la disproportion énorme de son petit revenu et de cent choses +nouvelles, coûteuses, qu'il essayait. Tous deux étaient des mendiants. +Ils rôdaient autour de l'Europe, comme les ours blancs du Spitzberg +viennent la nuit gratter à la cabane du pêcheur, grondant, montant +dessus, pour entrer par le toit. + +En 1717, le czar était venu tâter la France, tendant la main pour +recevoir ce qu'elle avait coutume de payer aux Suédois, promettant un +meilleur service si on le préférait. Le Régent l'accueillit avec sa +grâce accoutumée. Les Français admirèrent _ce créateur d'un monde_. +Beau créateur qui, avec de la vie, savait faire de la mort, qui, de +sang et de chair broyés, faisait une machine, un impossible monstre. +Sa Russie ressemblait au char grotesque qu'il avait charpenté et où il +voyageait, charrette informe et disloquée d'avance, qui allait +branlant et grinçant, par cahots, chocs, secousses. Si de droite et de +gauche, nombre d'hommes, qui se relayaient, ne l'avaient soutenu, le +triste véhicule, à chaque pas disjoint, eût mis à terre son +constructeur. + +Éconduit par la France, il était d'autant mieux disposé à écouter +l'Espagne, à entrer dans le grand projet de bouleverser tout +l'Occident. Pendant cette tempête, qui eût pétrifié l'Allemagne, il +aurait fait ses affaires d'Orient, aurait rançonné la Pologne, où il +eût mis un homme à lui, un tout petit roi tributaire. Il se fût +arrondi et complété sur la Baltique, eût pris le Mecklembourg, fait +établissement dans l'Empire en face de l'Empereur. Projets vagues, +grossiers, incohérents. Tandis qu'il bouffonnait à Moscou la fête +burlesque où l'on brûlait le pape, il entrait dans ce plan pour le +faire triompher dans Londres! + +Le candidat de Rome et de Madrid, le Prétendant ne se fit pas scrupule +de s'allier à ce barbare couvert de sang et qui alors justement fit +mourir son fils. Il lui envoya le duc d'Ormond pour obtenir sa fille +Anne Petrowna. Qu'eût-ce été pour l'Europe si ces accouplements +monstrueux avaient réussi! si le bigotisme jésuite eût épousé l'Asie +sauvage! si l'esprit de l'Inquisition eût fait pacte avec Attila! + +Deux fléaux menaçaient, d'une part, une répétition de l'invasion des +barbares, la descente des masses faméliques du monde des neiges; de +l'autre, le renouvellement de la guerre de Trente Ans, mais sans fin, +recrutée par les soldats à vendre. + +Leur vrai roi, leur héros, leur Alexandre le Grand, était tout prêt +dans Charles XII. Il mourut jeune, manqua sa destinée. Elle était +d'être, en pleine Europe, un Pizarre, un Cortez, un grand pirate de +terre. Nous avons de son étrange figure un bon portrait à Versailles. +Avec ses gants de buffle, son habit grossier de drap bleu, ce grand +corps sec, nerveux, semble d'abord un dur soldat. Puis on voit +davantage: on retrouve, on comprend l'indestructible, qui prenait son +plaisir à jeûner plusieurs jours, à dormir par terre sans abri dans +les hivers de Suède. Il a tel trait plus que sauvage, le dirai-je? +bestial, qui fait penser à un terrible orang-outang. Ses yeux, d'un +azur cru, ne se retrouverait ni chez l'homme, ni chez l'animal. Il +tient fort du satyre, mais (tout au contraire du satyre) sa peau +tannée est en-dessous riche d'un sang très-pur, implacablement +virginal (j'entends, des vierges de Tauride). Nulle amitié. Nul amour. +Buveur d'eau. Un seul sens, le péril, le meurtre. + +Le portrait nous le donne à l'âge où il meurt (36 ans), tel qu'il +était alors, dans la fortune la plus désespérée, avec une redoutable +hilarité qui fait trembler. Il en était au point de ne plus choisir +les moyens. Son ministre, Goertz, un homme à tout oser, forçait de +prendre sa monnaie de cuivre pour deux cents fois ce qu'elle valait! +Il escroquait ce qu'il pouvait aux Jacobites pour acheter des +vaisseaux (il en acheta six en Bretagne). Il avait, pour son maître, +accepté le patronage d'une compagnie de flibustiers. Il les +entretenait et les gardait tout prêts. Troupe d'aventureux scélérats, +une élite d'audace et de crimes. + +Charles XII avait reçu des arrhes d'Alberoni, un million, somme énorme +pour sa misère. Le czar, qui déjà négociait avec les Suédois (mai +1718), l'eût au moins laissé faire, y trouvant tellement son compte. +L'Espagne n'avait qu'à croiser les bras, et solder Charles XII, qui, +sans nul doute, aurait passé. + +Tel aussi fut le plan d'Alberoni. Il ne varia pas là-dessus. Il +soutint que l'affaire d'Angleterre devait précéder tout, qu'on ne +pouvait agir en Italie, en France, qu'à la faveur de ce grand coup de +foudre. J'en crois là-dessus Alberoni lui-même plus que Torcy (que +copie Saint-Simon). + +Qui empêcha? uniquement la sottise de la cour d'Espagne qui n'écouta +pas son ministre, l'impatience de la reine italienne qui le força +d'agir en Italie. + +C'est l'intérieur de cette cour, l'obscure chambre du roi et de la +reine, qui seuls en ce moment illuminent l'histoire. Saint-Simon, dans +son ambassade, put voir de près, ayant été reçu par eux avec +confiance, et presque familiarité. Favorisé, comblé, admis à tout, il +put voir, entendre beaucoup. Devant lui, ils causaient de sujets un +peu étonnants dans une cour si dévote, de prélats scandaleux, de leurs +moeurs à la Henri III. Alberoni en apprend davantage. À son passage en +France, il dit au chevalier de Marcien que Philippe V, dans sa vie +sensuelle et sombre (celle au reste des nobles, Espagnols, Italiens du +temps), usait largement des licences conjugales autorisées des +casuistes. + +Ces docteurs, dont les livres sont le parfait miroir de la vie du +Midi, furent forcés de bonne heure de mollir là-dessus. En présence +des monstrueux scandales qu'affichaient tant de princes et de princes +d'église, avec leurs petits favoris, leurs pages ou enfants de +chapelle, ils accordent infiniment aux libertés intimes du mariage. +Dès lors rien ne paraît. Tout retombe sur la discrète épouse. Elle n'a +pas à s'inquiéter. C'est sainteté à elle de pécher par obéissance. De +Navarro à Liguori, en deux siècles, on la plie, muette, aveugle, à +toute chose. En la femme, et la femme unique, s'épuise l'infini du +caprice. Les cent maîtresses du Régent, les trois cents nonnes +portugaises de Jean V, ne sont rien en comparaison de ce que ces +maîtres autorisent, au ménage espagnol du plus grave intérieur, entre +le lit et le prie-Dieu. + +Une chose, chez ces docteurs subtils, est très-malsaine, c'est que +leurs équivoques, et jusqu'à leurs réserves, sont autant de +tentations. Ils accordent aux préludes des libertés glissantes qui +vont fatalement droit à ce qu'ils défendent. Comme au bord de l'abîme, +même la peur de tomber fait qu'on tombe. Mais dans la chute aucun +repos. Le remords même est corrupteur. Il fait que le péché garde une +âcre saveur et ne s'affadit pas, et le repentir même titille la +tentation. + +Nous venons de décrire ici Philippe V. Né honnête, et gardant une +certaine loyauté de la France que n'a pas toujours le Midi, il a +naïvement exprimé tout cela. Avec sa première femme, la vive +Savoyarde, qui le tenait de haut, il ne fut qu'un mélancolique, +enfermé, un peu maniaque. Avec la flatteuse Italienne, qui avait son +but personnel, intéressé, et se courbait à tout, il eut de singuliers +orages et de scrupules et de remords. + +Ce but, tout politique, était souvent contraire à la foi de son mari. +On l'a vu, en 1715, quand elle exigea qu'il s'offrît comme allié à +l'hérétique. Et on le voit ici, en 1718. Au lieu de faire ce que ce +prince dévot eût préféré certainement, au lieu de tenter d'abord la +grande affaire romaine et catholique, l'affaire du Prétendant, elle +l'oblige d'aller (malgré le pape) en Italie. Vrais tours de force, où +elle ne pouvait réussir qu'en émoussant la conscience du roi par des +arts énervants et de sensuelles complaisances qui le faisaient céder, +mais le laissaient fort agité. + +Elle avait déjà vingt-sept ans, avait eu deux couches de suite; de +plus, la petite vérole, dont elle resta marquée. Le pis, c'est qu'elle +avait maigri, n'était plus «la grasse Lombarde, bien empâtée,» l'idéal +de Philippe V. On est tenté de croire qu'elle baissa. Dans une +maladie, en la nommant Régente, il annulait cette régence par un +pouvoir illimité qu'il donnait à Alberoni. + +Elle restait très-agréable, et reprit fortement le roi. Élégante +amazone à la guerre, à la chasse, elle changeait de sexe et de figure, +pour ainsi dire. Avec des modes fantasques, qu'elle se faisait faire à +Paris, sous un justaucorps d'homme qui lui marquait sa fine taille, +elle semblait un enfant gracieux, mignon page italien. Gentille +créature, joueuse comme un petit garçon, mais d'enfantine obéissance, +soumise comme une petite fille. + +L'énervante fascination, morbide, sous des formes si douces, absorba, +acheva Philippe V. Mais, loin qu'il reposât dans son néant, il y +trouva de plus en plus la fièvre, incessamment souffrant et stimulé de +ces mauvaises faims de malade que nulle satisfaction n'apaise. En vain +il l'avait à toute heure; en vain il la tenait sous son regard, +passive, subissant même sans murmure certaines gênes un peu +humiliantes de la vie de prisonnier. Nulle échappée. Aux fêtes ou +dévotions de couvents, ils n'étaient pas moins enfermés, seuls au fond +d'une obscure tribune. Dans leurs petites courses de chasse, dans ces +déserts sinistres qu'on appelait maisons de plaisance, même prison. À +chacune de ces maisons se retrouvait exactement la petite chambre de +Madrid, et l'étroit petit lit, jusqu'à la garde-robe, «toujours, l'une +à côté de l'autre, les deux chaises percées de Leurs Majestés +Catholiques.» (_Saint-Simon._) + +Alberoni dit durement: «Il la pervertissait.» Mais comment? perverti +par elle, insidieusement provoqué. Plus bas elle pliait, plus relevée +elle exigeait des choses contre la conscience ou l'humanité même, qui +(on va le voir) furent des crimes. + +Les douces règles des casuistes, les vastes indulgences du bon Père +Daubenton et des confesseurs italiens rassuraient tout à fait la +reine; elle riait, elle était gaie, badine. Le roi restait troublé. Il +eût pu, d'après leurs maximes, pour une pénitence minime (une prière, +un jeûne, une aumône) se calmer et dormir à l'aise. Mais, quoi qu'on +pût lui dire, il avait cette faiblesse de consulter son âme, d'écouter +la voix intérieure. Parfois il éclatait en bruyantes crises de remords +qui n'embarrassaient pas peu la reine. Souvent on l'entendit pleurer, +demander pardon aux muets témoins de la chambre, j'entends les saints +bonshommes qui étaient figurés dans la tapisserie. Ces larmes, ces +agitations, qui ne faisaient qu'amollir le pécheur, par un cercle +fatal, le ramenaient aux chutes; il se croyait damné, et n'en péchait +que davantage. + +Comme le roi de Portugal, il exigeait que chaque soir l'absolution du +moins le blanchit pour la nuit. Autrement toute approche des choses +saintes lui paraissait un exécrable sacrilége. Un matin qu'un prêtre +lui disait la messe dans sa chambre à coucher, ignorant son état de +conscience, voulut lui faire baiser la _paix_, le roi s'indigna +tellement, qu'il se jeta sur lui et faillit l'étrangler. Que dit le +roi! On ne le sait. Mais la reine, humiliée, qui tremblait de fureur, +s'écria: «Prêtre, si tu le dis, tu es mort.» + +Alberoni, qui avait commencé sa fortune au privé de Vendôme, et qui +plus tard amusait le roi de contes gras, eût bien voulu, en continuant +son métier de bouffon, s'insinuer encore aux petits secrets du ménage. +Il se serait fait craindre, eût pris ascendant sur la reine. Mais la +porte sacrée de la chambre mystérieuse avait son chien, son dogue, la +nourrice, grossière et violente, qui, s'il hasardait d'avancer, +outrageusement le repoussait. + +La reine, ne sachant rien, n'apprenant rien du dehors que par cette +nourrice, ignorant l'Espagne et le monde, se figurait que ce royaume +était redevenu en deux ans l'empire de Charles-Quint. En réalité, la +surprenante activité d'Alberoni avait créé une belle flotte et une +armée non sans valeur. Le revenu avait augmenté, parce qu'ayant +supprimé les priviléges de l'Aragon et de la Catalogne, on faisait +payer ces provinces. Qu'était-ce pour une grande guerre? Qu'étaient +les petites réformes qu'avait pu faire Alberoni? Au fond, très-peu de +chose. L'Espagne n'en était pas moins épuisée, stérile, un cadavre. +L'ingénieux résurrectionniste la remettait debout, mais pour la faire +choir sur le nez. + +Ce qui trompait encore Madrid, c'étaient les romans insensés, les +folles promesses qui venaient de la France par toutes sortes +d'intrigants. Tout cela misérable. Reprenons d'un peu haut, mais en +datant soigneusement. + +À son avénement, le Régent avait promis aux princes du sang, à M. le +Duc, qu'on ôterait aux faux princes, bâtards adultérins, le droit de +succéder au trône que leur avait donné le feu roi. Cela fut exécuté en +juillet 1717, et dès lors la duchesse du Maine, née Condé, et tante de +M. le Duc, mais furieuse de voir son mari descendre, implora l'appui +de l'Espagne. + +Elle avait des amis au Parlement (le président de Mesmes et autres). +Elle en avait dans la noblesse, où deux hommes ruinés, Laval et +Pompadour, étaient déjà en rapport avec Cellamare, l'ambassadeur +d'Espagne. Enfin, elle s'adressa au grand trio jésuite qui avait +gouverné à la fin de Louis XIV. L'un des trois, le père Tournemine, +lui donna un baron Walef, aventurier liégeois, peu sûr, fort étourdi, +qu'elle envoya à Philippe V. + +On voulait que ce prince mît le feu aux poudres en écrivant au +Parlement et demandant les États généraux. La lettre, ayant fait son +effet, aurait été suivie d'une armée espagnole. + +Le Régent savait tout. Dans l'automne de 1717, il fit lui-même avancer +des troupes vers les Pyrénées, encouragea les grands d'Espagne qui +voulaient chasser l'étranger (Alberoni, la reine), s'emparer du roi, +des infants. Seulement il refusait d'autoriser le coup qui, seul, eût +tout tranché, l'assassinat d'Alberoni. + +La corruption, la faiblesse du Régent ne peuvent faire qu'on oublie le +contraste de sa douceur avec la férocité de ses ennemis. Tandis que +dans leurs pamphlets on le désignait à la mort, lui, il était si peu +haineux, qu'averti qu'un conspirateur violent, M. de Laval, était +pauvre, il pensa que peut-être il ne conspirait que par misère, et lui +donna une pension. Laval ne la refusa pas, mais il conspira de plus +belle. + +Tout en voulant obtenir de l'Espagne ce désarmement sans lequel il +était impossible d'avoir la paix européenne, il négociait longuement, +obstinément, pour les intérêts de son ennemie, la reine d'Espagne, +quant aux successions de Parme et de Toscane. Cette dernière affaire +irritait fort l'Autriche, et retarda longtemps les choses. Torcy +(copié par Saint-Simon) dit que les Impériaux regardaient le Régent +comme partial pour l'Espagne et refusaient de s'y fier. + +Et cependant il fallait se hâter. Paris était fort agité. Il l'était +par l'odieux des mesures financières que prenait d'Argenson, et par +les menées des partisans du duc du Maine, par les résistances ouvertes +du Parlement, par les sourdes intrigues des ambassadeurs étrangers. + +D'Argenson, qu'on croyait ami de Law et conseillé par lui, dès qu'il +entra au ministère, passa à ses ennemis, et, publiquement associé à +une compagnie rivale, fit ses propres affaires avec une audace +effrontée. Il donna le bail des _Fermes et gabelles_, à qui? à +lui-même, ministre, représenté par son valet de chambre! + +Cet homme de police, abusant de sa vieille réputation de dureté, et +bien sûr d'être craint, n'eut ni ménagement ni pudeur. D'un coup il +éleva la valeur de l'argent de 40 à 60, payant 60 livres avec 40 +(empochant 20). Il fit un filoutage hardi sur la refonte des +monnaies. + +Le Parlement saisit l'occasion. Il défend d'obéir (20 juin 1718). Il +appelle à lui les corps de métiers. D'autre part, d'Argenson envoie +aux marchés des soldats pour faire prendre sa monnaie. Refus, +violences et batteries. + +On publiait alors, on lisait avidement les beaux Mémoires du cardinal +de Retz. Tout ce qui aimait le mouvement regrettait de n'être pas né +du temps de la Fronde. La petite duchesse du Maine, avec sa ridicule +académie de Sceaux, les gens de lettres qui lui prêtaient leurs +plumes, n'étaient guère propres à agir sur le peuple. Si pourtant le +monde des Halles, poussé à bout par l'affaire des monnaies, s'était +levé, si les Parlementaires s'étaient mis à sa tête, nul doute que le +vieux Villeroi ne leur eût donné le petit roi. Villars eût appuyé de +sa glorieuse épée, de sa renommée populaire. Et qui sait? le Régent se +serait trouvé seul, ayant contre lui le roi même. + +Cette cabale d'Espagne n'était pas tant à dédaigner. Des gens loyaux, +comme Villars, ne croyaient pas du tout trahir en appuyant Philippe V, +le frère du duc de Bourgogne, prince honnête et pieux, qui, sans nul +doute, eût sauvegardé les droits de l'enfant Louis XV. Ils se +sentaient en tout cela fidèles à la pensée du feu roi. + +Le Prétendant, pour qui Louis XIV écrivait encore à son lit de mort, +avait son agent le plus sûr, le duc d'Ormond, caché près de Paris. Il +était en rapport avec les ambassadeurs d'Espagne et de Russie. Dans le +récit prolixe, obscur, mal lié, de Torcy, on voit que les rapports +d'Alberoni avec le czar et Charles XII, interrompus un moment, se +renouaient. Il ne dit pas la cause de ces variations qu'a révélées +Alberoni. Rien n'eût pu faire renoncer celui-ci à son plan du Nord. +Même en juin, par Paris, il envoya un émissaire à Charles XII. + +Le czar était tout Espagnol en ce moment par sa haine de l'Autriche, +par son extrême crainte que la France ne prit avec elles des +engagements définitifs. Le Régent l'amusait, faisait croire et à +l'Espagnol et au Russe qu'il n'était pas décidé à signer. Mais, dès le +commencement de juillet, le comte de Stanhope, confident du roi +George, était arrivé à Paris, et, dans une parfaite intimité, ils +avaient réglé la future _Quadruple Alliance_. + +Le vrai sens de ce traité était celui-ci: la France, l'Angleterre et +la Hollande commandaient, au besoin, _exécutaient_ la paix définitive. + +L'Autriche, victorieuse des Turcs, bouffie de ses victoires, et qui +rêvait toujours et l'Espagne et les Indes, on l'obligeait enfin d'y +renoncer, en recevant un joli joyau, la Sicile. + +Malgré l'Autriche, on assurait à la reine d'Espagne pour ses enfants, +non-seulement la succession de Parme, mais celle de Toscane. Clause +obstinément repoussée de l'Empereur, à qui les ports de la Toscane +semblaient une porte ouverte par où la France rentrerait à volonté en +Italie. + +L'Autriche refusa longtemps, et même, après avoir signé, elle voulait +encore revenir sur ses pas. L'Espagne refusa bien plus obstinément +encore. Alberoni, pressé là-dessus par les Anglais, se fâcha, menaça. +Il croyait les tenir par l'intérêt commercial, croyait que les +ministres et les chefs politiques n'oseraient, par une rupture, +compromettre les banquiers, marchands et armateurs de Londres, qui +exploitaient l'Amérique espagnole. + +Il se trompait. George, avant tout, voulait servir l'Empereur et ne +ménageait rien. Les grands meneurs anglais voulaient frapper la marine +d'Espagne, frapper Philippe V, affermir le Régent. C'était leur homme. +Il ne tenait pas à eux qu'il ne fût plus que Régent. L'ambassadeur +anglais, Stairs, à la mort de Louis XIV, aurait voulu qu'il se fît +roi. + +Stairs avait préparé le traité. Vers le 1er juillet, le comte de +Stanhope, confident de George, mais qui avait aussi la pensée des +chefs du Parlement, arriva à Paris, et put dire au Régent des choses +qui ne s'écrivent point: Premièrement, qu'une forte flotte anglaise +suivait celle d'Espagne, pour l'empêcher d'agir, sinon pour la mettre +au fond de la mer. Deuxièmement, que, quelle que fût la faiblesse de +George pour l'Empereur, le lien fort, unique, de l'Angleterre était +avec la France; qu'elle traiterait au besoin avec elle pour +contraindre l'Autriche à la paix. + +Et les Anglais n'entendaient par la France que celle du Régent et de +la maison d'Orléans. Le Régent seul leur donnait confiance contre le +Prétendant, contre les Jacobites, contre la guerre civile, contre les +coups de main que l'Espagne et le czar pouvaient tenter sur eux, en +leur lançant un Charles XII. + +On a dit qu'en cela ils ne voulaient rien autre chose que se faire ici +un vassal. Mais en réalité c'était pour eux une question de vie et de +mort. L'opinion, en France, était, je l'ai dit, généralement faussée +et pervertie. Elle s'intéressait au roman du Stuart. Beaucoup mêlaient +sa cause à celle du roi d'Espagne. Des hommes, en divers genres, +illustres ou éminents (comme Villars, Saint-Simon, Torcy), étaient de +coeur Jacobites, Espagnols, donc absurdement rétrogrades. Stanhope et +Stairs, qui voulaient Orléans (quels que fussent ses vices, et ses +faiblesses pires encore), étaient dans la vraie voie du siècle et du +nouvel esprit. + +Tout fut conçu à un souper qui (chose bien significative) eut lieu +dans la maison natale et patrimoniale des Orléans, au palais de +Saint-Cloud. Ce palais, alors si petit, logeait l'été toute la +famille, Madame, mère du Régent, sa femme, souvent sa fille. Elles +reçurent Stanhope et le traitèrent. Cette fraternisation solide et qui +semblait définitive se fit à la table de famille. On se sentit dès +lors bien ferme contre les mouvements de Sceaux, du Parlement. On +avait la sécurité d'un joueur qui s'amuse et tient les cartes encore, +mais qui déjà a gagné la partie. Et quelle partie? la grande, celle de +la couronne; on la voyait si près! on croyait la toucher. Vive joie, +moins pour le Régent (fort désintéressé) que pour les trois +princesses, pour l'orgueil impérial de sa mère, pour l'ambition +profonde, souffrante, de sa femme, et bien plus pour la folle ivresse +de la duchesse de Berry. Elle crut Orléans déjà roi, et (comme un fait +de cette date le prouve trop malheureusement) elle perdait tout à fait +l'esprit. + +Nous reviendrons là-dessus. Remarquons seulement que ni l'excès du +vice, ni la bonne fortune n'endurcissait le Régent. Il eut, à ce +moment (peut-être attendri du bonheur), un rare mouvement de bonté. Il +eut pitié de l'ennemi. + +Quoiqu'il lui fût hautement désirable que l'Espagne fût coulée à fond, +quoiqu'un grand coup frappé par l'Anglais sur Alberoni dût aussi +effrayer, abattre ici ses ennemis, il fit, par son agent, Nancré, +avertir cet aveugle au bord du précipice. Il le pria de ne pas se +perdre, de ne pas lui donner, à lui Régent, cet avantage décisif et +cruel. + +Nancré ne trouva à Madrid que des sourds et des insensés. Ils +nageaient en pleine victoire. Victoire peu difficile. Le duc de +Savoie, qui avait encore la Sicile, mais qui était près de la perdre +ou par l'Espagne ou par l'Empereur, en retirait ses troupes. Vainqueur +sans combat (3 juillet), le pavillon d'Espagne flotte à Palerme. La +conquête paraissait certaine. Mais les preneurs risquaient fort d'être +pris. Les Anglais n'en faisaient mystère. Stanhope lui-même (24 juin), +plus tard l'amiral Byng, arrivé à Cadix, avaient fait dire aux +Espagnols qu'aux termes des traités, à tout prix, on défendrait +l'Empereur. + +L'envoyé des Anglais serrant de près Alberoni pour obtenir une +réponse, celui-ci ne décida rien de lui-même. Il a dit, après sa +disgrâce: 1º qu'il eût voulu retarder et ne faire la guerre qu'après +s'être assuré de plus grandes ressources; 2º qu'il n'eût pas voulu +qu'on commençât par l'Italie, mais par l'affaire du Prétendant. Or, +c'était justement l'Italie que voulait la reine, et à tout prix, +sur-le-champ. Elle était si aveugle, qu'elle ne voulait de la Sicile +que comme d'une conquête préalable qui lui ferait faire celle du +royaume de Naples. Le pape s'y opposait: chose grave pour Philippe V. +N'importe. La fée dangereuse, sans doute par un coupable échange de +honteuses faiblesses, avait acheté celle-ci. Le triste roi remit tout +au destin, et sobrement répondit à l'Anglais: «Que Byng exécutât ce +qu'avait commandé Sa Majesté Britannique.» + +Cruelle, imprudente parole! Il était aisé à prévoir que, de ce mot, il +noyait son armée. Cette brave armée d'Espagne qui, pour lui obéir, +était en pleine mer, en tel danger, ne lui inspirait-elle donc aucune +pitié? + +Pouvait-il croire qu'une marine créée d'hier tiendrait contre la +vieille marine anglaise? Jadis, les Basques, il est vrai, si +étonnamment hasardeux, firent du pavillon espagnol le premier du +monde. Philippe II les découragea, et, dans l'affaire de l'Armada, les +soumit à ses Castillans. Philippe V les découragea, et, dans cette +affaire de Sicile, confia de hauts commandements à des intrigants +jacobites, des aventuriers irlandais. + +Du reste, les moyens humains semblaient fort secondaires. On comptait +sur le ciel, et l'on exigeait un miracle. On sommait Dieu d'agir. +L'Inquisition à ce moment fut terrible d'activité. En une seule année, +cent et quelques personnes furent brûlées vives, quatre cents autres +diversement suppliciées. + +Des Juifs ou Maures, des misérables qui se croyaient sorciers, des +_luthériens_ (libres penseurs), voilà ce qu'on brûlait. Jamais de +vrais coupables. L'Inquisition était fort douce pour le libertinage. +Sodome était ménagée à Madrid beaucoup plus qu'à Paris. En 1726, un +homme fut brûlé ici en Grève pour une faute que les juges, en Espagne +et en Italie, négligeaient comme peccadille, affaire de confessionnal. +On payait cela avec quelque aumône aux couvents, quelque délation, un +service au clergé. + +Les pêcheurs, quoi qu'ils fissent, expiaient par un fanatisme cruel, +horriblement sincère, par le dévouement à l'inquisition. + +Madame de Villars vit, aux auto-da-fé, des seigneurs sauter des +gradins, tirer l'épée, piquer, larder les victimes hurlantes, qu'on +précipitait au bûcher. + +Le roi, s'il n'agissait, du moins assistait, présidait, avec sa +gracieuse reine. Un tel jour expiait des nuits. S'ils avaient des +scrupules pour les péchés d'hier ou ceux qui se feraient demain, ils +les compensaient par leur zèle, mettaient aux pieds de Dieu et les +douleurs des autres et le petit supplice de voir tant de choses +effroyables. + +Ils comptaient que le ciel, touché de ces offrandes, bénirait leur +expédition. + +Certes, si les sacrifices humains, la chair brûlée, pouvaient lui +plaire, jamais il n'eût dû être plus favorable. + +Cette flotte d'Espagne allait rendre la Sicile aux moines qu'avait +chassés le duc de Savoie, et y raviver les bûchers. Tout lui +réussissait. Elle avait pris Palerme et elle allait prendre Messine, +quand elle se vit suivre de près par Byng, par sa flotte, plus forte +en canons. Byng avait demandé un armistice de deux mois et ne l'avait +pas obtenu. + +Le 11 août, l'amiral d'Espagne, incertain de ses intentions, avait +quitté Messine, se trouvait devant Syracuse. Il voit Byng aller droit +à lui, couper sa flotte, et, sans tirer encore, pousser ses vaisseaux +au rivage. Un d'eux fit feu, et donna à l'Anglais le prétexte qu'il +désirait. + +Coïncidence singulière. + +Le même jour, 11 août, le comte de Stanhope, premier ministre +d'Angleterre, arrivait à Madrid voulant sauver Alberoni. Les vives +plaintes du commerce anglais l'avaient changé, lui faisaient craindre +une rupture avec l'Espagne. Il venait traiter, mais trop tard. + +L'immense désastre avait eu lieu. Surpris et séparés, ne pouvant même +combattre, les Espagnols, avec toute leur vaillance, furent +irrésistiblement poussés à la côte, ou coulés. Un de leurs capitaines +irlandais s'enfuit le premier. Plusieurs vaisseaux furent mis en feu. +Vingt-trois périrent ou furent pris, avec 700 canons et 5,000 hommes. +Byng renvoya les officiers, s'excusant froidement «de ce malentendu, +pur accident, survenu par la faute de ceux qui tirèrent les premiers.» + +Cruel, déplorable désastre,--mais qui faisait la paix du monde. + +La mort de Charles XII qui survint en décembre, en fut une autre +garantie. + +Elle ne fut qu'un peu retardée en 1719, par notre courte expédition +d'Espagne et celle des Russes en Suède. Elle arrivait fatalement. + +Un seul homme rit. Ce fut Dubois. + +La France fut touchée. Et l'homme du Régent, Nancré, qui seul eut le +courage de l'apprendre à Alberoni, ne le fit qu'en versant des +larmes. + + + + +CHAPITRE VI + +TRIOMPHE DU RÉGENT SUR LES BÂTARDS ET LE PARLEMENT + +Août 1718. + + +Madame de Maintenon, dans sa pieuse retraite, octogénaire et si près +de sa fin, suivait de l'oeil les destinées du duc du Maine, son élève, +ne désespérait pas de voir renverser le Régent. Elle accueillit avec +bonheur la nouvelle des agitations de la Bretagne (24 janvier 1718). +Les conjurés de Sceaux comptaient en profiter. M. de Laval, en +Bretagne, M. de Pompadour, en Poitou, voulaient créer _une Vendée_. + +Les six mille nobles de Bretagne, démocratie sauvage où tous votaient, +le clergé et le Parlement (qui étaient deux noblesses encore), +s'agitaient à l'aveugle au moment même où l'impôt fort réduit aurait +dû calmer la province. Il était descendu de douze millions à sept (en +1718). En outre le Régent, malgré l'agitation, avait poussé la +confiance jusqu'à autoriser des assemblées locales qui prépareraient +le travail de l'assemblée générale (rouverte en juillet 1718). +Celle-ci n'en fut que plus turbulente, et on fut obligé de la +dissoudre. Pour qu'elle soulevât le peuple, il eût fallu deux choses, +que les curés, le bas clergé, prêchant contre le Régent, lui +montrassent sa foi en danger sous un prince si impie, et qu'en même +temps une grande manifestation navale et militaire de l'Espagne +apparût sur les côtes, une flotte de Philippe V sous le drapeau des +fleurs de lis[7]. + + [Note 7: L'histoire très-détaillée et très-instructive de + Coxe, tirée des sources espagnoles, fait connaître la + parfaite indifférence religieuse d'Alberoni et de la reine, + l'indignité des deux intrigants italiens, qui, tout en + relevant l'Inquisition, rallumant les bûchers, recherchent + l'alliance hérétique. Saint-Simon est curieux sur l'intérieur + de cette cour, mais très-suspect. Comblé de caresses et de + faveurs, espagnolisé tout à fait par la grandesse qu'on donne + à un de ses fils, il peut compter pour un ami personnel de + Philippe V et de la reine. Le plus vrai, le plus clair, c'est + Lemontey qui nous le donne, d'après les correspondances + diplomatiques. La singulière révélation d'Alberoni sur les + moeurs de ce roi dévot et les complaisances de la reine, est + appuyée et confirmée par ce qu'on sait d'ailleurs des remords + fréquents de Philippe V, etc.--Quant à la conspiration de + Cellamare, dans Lemontey, c'est un véritable chef-d'oeuvre + (de même que sa peste de Marseille, son histoire du chapeau + de Dubois). On serait bien mal instruit de cette + conspiration, si on s'en tenait aux jolis Mémoires de + mademoiselle Delaunay (madame de Staal). Elle sait tout, et + ne dit presque rien. Les souvenirs de la spirituelle femme de + chambre, si charmants dans ses récits de jeunesse, naïfs même + dans celui qu'elle fait de sa bienheureuse et galante prison + de la Bastille, sont brefs et vagues sur la grosse affaire + politique et les secrets de sa maîtresse.] + +Ces deux choses manquèrent également. Dubois, comme on a vu, par ses +avances à Rome, divisa les ultramontains. Si beaucoup restèrent +espagnols, plusieurs furent gagnés au Régent. Ils n'agirent pas +d'ensemble pour soulever la Bretagne. Quand on y prit les armes (trop +tard, en 1719), les meneurs gentilshommes n'avaient avec eux que deux +prêtres. + +L'autre condition manqua de même. Point de troupes espagnoles. +L'ambassadeur Cellamare, le 30 juillet, mandait de Paris à Alberoni +qu'on ne pouvait rien sans cela. Et Alberoni répondit: «L'armée, la +flotte sont en Sicile.» Le 11 août, la voilà détruite, cette flotte, +et l'armée quasi prisonnière, qui ne peut plus sortir de l'île. + +La Vendée de l'Ouest se trouve tout au moins ajournée. La Fronde de +Paris, la cour de Sceaux, les chefs du Parlement liés avec Madrid et +le Parlement de Bretagne, sont blessés pour l'instant avec Alberoni. + +On ne pouvait savoir le désastre espagnol que le 22 ou le 23. Les +meneurs de Paris, dans l'ignorance où ils étaient de ce grand coup, +croyaient pouvoir en frapper un ici. Le 18 août, la duchesse du Maine +envoyait de Sceaux sa célèbre femme de chambre, mademoiselle Delaunay, +pour conférer encore avec eux. Elle les vit à minuit sous le pont +Royal, et, sans doute, leur donna ses dernières instructions. On +méditait une chose violente, qui eût atteint de très-près le Régent, +une rapide exécution qui l'aurait avili en montrant sa faiblesse, et +qui eût exalté le peuple (toujours admirateur de l'audace) pour le +Parlement. Sanglante expérience; mais sur un étranger, sur un +aventurier, _in animâ vili_. + +Le 12, on avait renouvelé un arrêt de l'ancienne Fronde (porté alors +contre le Mazarin), arrêt qui défendait à tout _étranger_ de +s'immiscer au maniement des deniers royaux sous peine de mort, le +condamnait sans forme de procès. Law, enlevé de sa Banque, amené dans +l'enceinte du Palais, eût été pendu sur-le-champ. On a douté que la +chose fût sérieuse. Elle eût été impossible, en effet, s'il eût fallu +un jugement en règle de ce grand corps où il y avait nombre d'honnêtes +gens; mais, sur l'arrêt déjà rendu le 12, nulle procédure nouvelle +n'eût été nécessaire. Les présidents, un de Mesmes, un Blamont, un +Lamoignon, n'eussent eu qu'à ordonner d'exécuter l'arrêt. Law, plus +intéressé que personne à bien s'informer, se crut en vrai péril, et +Saint-Simon l'y crut; car il lui conseilla de se cacher, lui fit +chercher asile au Palais-Royal même, chez le Régent. + +La chose était énorme d'injustice et d'ingratitude. + +Et d'abord d'injustice. On prenait occasion de l'irritation qu'avait +causée la monnaie de d'Argenson. Mais d'Argenson était justement rival +de Law. En juin, avec les Duverney, il l'avait empêché d'avoir le bail +des _Fermes et gabelles_, et il l'avait pris pour lui-même. + +On avait cru habile de s'attaquer à l'_étranger_. Depuis les Concini +et les Mazarini, le mot était puissant pour lancer à l'aveugle la +meute populaire. Grande pourtant était la différence. Ces gens entrant +en France n'avaient pas de chemise et moururent horriblement riches. +Law entra riche en France et sortit pauvre, en galant homme. + +Les jansénistes mêmes, les honnêtes gens du Parlement, étaient ici +peu délicats. Ils avaient horreur de penser qu'un huguenot pût devenir +contrôleur général. Law avait contre lui toutes les branches du parti +dévot. Il était protestant; il était apôtre et prophète de certaines +utopies économiques, humanitaires. Ses caissiers, ses commis, étaient +souvent des réfugiés, qui, forts de sa protection, hardiment étaient +revenus. + +Je ne dis rien encore ici de lui, ni de ses précédents, rien du +_Système_. Notons seulement que Law, alors, en 1718, n'avait marqué en +France que par deux éminents services, se hasardant pour nous, +engageant sa bonne chance, jusque-là très-heureuse, dans notre +mauvaise fortune. + +Il avait débuté par un bienfait qu'on ne pouvait nier. Il avait créé +une Banque qui n'exigeait des actionnaires qu'un quart en argent, +acceptant pour le reste nos malheureux _billets d'État_, résidu de la +banqueroute, dépréciés dès leur naissance. Dès lors, ils furent moins +rebutés. Le crédit public fut un peu relevé. L'industrie, le commerce, +reprirent du moins espoir. Cette Banque, par son escompte modéré, +supprima l'usure. Celui qui prenait ses billets (valeur fixe, réglée +uniquement sur un poids d'argent) n'avait pas à craindre les +variations ruineuses que les monnaies subissaient sans cesse. + +L'État, comme les particuliers, trouvait ces billets fort commodes. M. +de Noailles, quoique ennemi de Law, autorisa les comptables à recevoir +les impôts en billets de sa Banque. On n'eut plus le spectacle barbare +de voir l'argent voyager en nature, d'exposer de grosses voitures, +chargées de métaux précieux, aux attaques des voleurs. Pour éviter ce +danger, on n'avait jusque-là de ressources que des traites tirées par +les receveurs sur les marchands de Paris, avec un bénéfice énorme pour +les uns et les autres. Les billets de la Banque firent tout cela sans +péril et sans frais. + +Tout était libre et sûr dans cette institution. Contre les billets +présentés, on vous donnait sur-le-champ des espèces. Et tout était +lumière: les actionnaires eux-mêmes gouvernaient la Banque +républicainement. De là, modération, sagesse. Ces billets si +recherchés, on n'en crée en deux ans que pour 50 millions. + +Les choses allèrent ainsi jusqu'en août 1717, jusqu'à l'agonie de +Noailles. L'État, alors, dans sa détresse regarda vers cette Banque +brillante et prospère, y chercha un secours. + +Plus d'un gouvernement était alors au même point, et, dans sa +défaillance, imaginait de se substituer une compagnie financière. +L'Empereur accueillait le plan monstrueux d'une Banque qui eût payé +pour lui, mais qui aurait été un État dans l'État. Cette Banque +autrichienne, fondée sur des contributions forcées, le produit des +confiscations, etc., était un horrible Grand Juge en matière +financière, investie du pouvoir de condamner à son profit. Law, +imploré par le Régent, n'exigea rien de tel. + +Il ne demandait rien qu'à la vraie source des richesses, à la nature +et au travail. Il s'adressait à la puissante nature du Nouveau Monde, +non à la dangereuse Amérique tropicale, mais à celle qui, placée sous +nos latitudes, est encore une Europe, une _nouvelle France_, le +Canada, la Louisiane. On a fort durement jugé son entreprise. +Rappelons-nous ceci: il y fallait un siècle, et il n'eut que deux ans. + +Dans cette création, il faut le dire pourtant, la prudence éclata +moins que la générosité. Sa _Compagnie d'Occident_, fondée au capital +nominal de cent millions, acceptait la condition de les recevoir en +mauvais _billets d'État_ qui perdaient les trois quarts, donc valaient +seulement vingt-cinq millions. Et cela même, elle ne le recevait pas; +mais (à la place) une simple rente annuelle de quatre millions. Notez +encore qu'elle n'avait en tout que la première année, quatre millions, +pour mettre à son commerce; la seconde année, les suivantes devaient +être partagées entre les actionnaires. Ces quatre millions, c'était +tout! + +La _Compagnie d'Occident_, quelles que fussent ses chances de ruine, +pour un moment fut le salut pour nous. Elle absorba une masse de ces +billets sous lesquels on pliait. Elle permit de supprimer un impôt +très-lourd, le Dixième. + +Le Parlement, corps très-incohérent, en grande majorité honnête, mais +de peu de lumière, très-ignorant (hors de son droit civil), était +alors poussé par de fort dangereux meneurs. Après l'affaire populaire +des monnaies, ils avaient cru que rien ne valait mieux, pour faire +sauter le Régent, qu'un vaste procès criminel où l'on atteindrait plus +ou moins tout ce qui l'entourait. Dans l'enquête, commencée +mystérieusement, on poursuivait pêle-mêle et Law et les rivaux de Law. +On attaquait avec le grand banquier nombre de gens qui l'exploitaient, +le rançonnaient. On eût voulu pendre à la fois et les voleurs et le +volé. + +À la tête des voleurs qui pillaient Law était la maison de Condé. Le +Parlement n'osait regarder si haut. Il s'en tenait à tel seigneur, tel +duc et pair, par exemple un La Force, renégat du protestantisme, +agioteur, accapareur. D'autres, avec les mains plus nettes, étaient +attaqués par les parlementaires dans leur dignité, leur noblesse. Le +président de Novion, dans ses enquêtes satiriques, prouvait la +bourgeoisie de ces faux grands seigneurs, cruellement leur arrachait +leurs noms. + +Ces gens exaspérés poussaient tous le Régent contre le Parlement. +Déjà, le 2 juillet, il avait dit nettement, ce qui était la vérité, +«que ce corps n'était qu'une cour de judicature et d'enregistrement.» +Depuis un demi-siècle il n'avait eu nulle connaissance d'affaires +politiques, jusqu'à ce que le Régent, en 1715, lui reconnût le pouvoir +de casser, annuler le testament du roi. De là cet orgueil insensé +jusqu'en août 1718. Là il fit hardiment des actes de souveraineté, +mettant le Régent en demeure de le briser ou de l'être lui-même. + +Le Parlement se fût moins avancé s'il avait su le 12, à son premier +arrêt, le désastre espagnol du 11. Mais il fallait au moins douze +jours pour que la nouvelle arrivât. Le 21, il fit le pas le plus +hardi, voulant que le Régent lui rendît compte, lui donnât un état des +billets supprimés. Quel jour arriva la nouvelle? Nul ne le dit; mais +les faits montrent que ce fut le 23. + +Byng la manda à Londres certainement par le chemin le plus court, le +plus sûr, c'est-à-dire par la France. Donc, comptons trois ou quatre +jours de la Sicile à Marseille, et huit de Marseille à Paris. Cela +fait douze jours, et nous arrivons au 23. Le 24, un changement subit, +violent en toute chose, en dit l'effet profond. Law, à son grand +étonnement, reçoit non des recors pour l'arrêter, mais des députés du +Parlement qui le prient d'excuser la violence de leurs collègues, +d'intervenir, d'intercéder, de leur concilier le Régent. + +Dubois qui, le 19, était revenu d'Angleterre, et qui, dans son +intimité avec les ministres anglais, certainement savait toute chose, +attendait, désirait la noyade espagnole; mais, voyant leurs +hésitations, à peine il osait l'espérer. Aussi, du 20 au 23, il resta +flottant, indécis, disant qu'il vaudrait mieux n'agir qu'aux vacances +en septembre. Le 24, lui aussi il est changé en sens inverse, ardent +contre le Parlement, actif pour l'organisation d'un Lit de justice +qui, le 26, l'écrasera au nom du Roi. + +La chose n'était pas difficile en elle-même. Le Parlement était fort +peu d'accord; les meilleurs de ses membres savaient parfaitement qu'il +avait dépassé son droit. Il s'était avancé étourdiment, et +ridiculement tout à coup avait reculé. On le tenait, et par l'argent. +Les charges, achetées chèrement, et qui faisaient souvent tout le +patrimoine de la famille, rendaient celle-ci fort craintive. Les +femmes, au moindre danger, mères, filles, épouses, priaient, +pleuraient, troublaient la vertu de Caton. Il suffît d'un mot du +Régent à Blancmesnil, l'avocat général, pour le paralyser, le faire +bègue ou muet. Mot simple, sans menace. Il lui conseilla «d'être +sage.» + +Le difficile pour le Régent était son parti même, son ami prétendu, M. +le Duc, la férocité d'avarice que montraient les Condés, dangereux +mendiants, de ces bons pauvres armés qui demandent le soir au coin +d'un bois. Quand Henri IV eut la sotte bonté de les croire et les +faire Condés (malgré le procès criminel qui les fait fils d'un page +gascon), ils avaient douze mille livres de rente. Ils ont, sous le +Régent, dix-huit cent mille livres de rente, et dans les mains de +l'aîné seul, M. le Duc. Je ne parle pas des Conti. + +Avec cela avides, insatiables, grondant, menaçant en dessous. + +M. le Duc dit au Régent qu'il voulait le servir, mais qu'hélas! il +était bien pauvre, n'était pas établi, n'ayant que le gouvernement de +Bourgogne. Il lui fallait: 1º une petite _pension_ de 150,000 livres +(600,000 fr. d'aujourd'hui) comme honoraires de chef du Conseil de +Régence; 2º pour son frère Charolais, un établissement de prince; 3º +enfin l'_éducation du roi_ enlevée au duc du Maine. + +Saint-Simon, ami du Régent, et véritablement ami du bien public, fit +les plus grands efforts pour défendre le duc du Maine qu'il détestait, +pour empêcher que le Roi ne tombât en des mains si funestes, si +dangereuses. Il se tourna et retourna habilement, de toute manière, +avec art, adresse, éloquence, pour fléchir M. le Duc. Il le trouva +plus sourd encore que borgne, ferme et froid comme la mort. Dans les +conférences de nuit qu'ils eurent aux Tuileries, le long de l'allée +basse qui suit la terrasse de l'eau, tout ce qu'il en tira par trois +ou quatre fois, revenant à la charge le 21, le 22, le 23, c'est qu'à +moins de cela «_il serait contre le Régent_.» + +Ainsi, des deux côtés, les Condés, trop fidèles à leur tradition de +famille, voulaient régner; sinon la guerre civile. Toute la bataille +était entre Condé et Condé. La duchesse du Maine, comme le grand +Condé, son aïeul, la préparait, appelait l'Espagnol; et son neveu, M. +le Duc, ennemi acharné de sa tante, intimait au Régent que, s'il ne +lui mettait en main le Roi et l'avenir, il passerait à l'ennemi. + +M. le Duc gagné, comblé, soûlé, recevant du Régent le don fatal qui +pouvait perdre le Régent, était-ce tout? Oui, ce semble. Car, quoique +le duc du Maine eût tant de choses en main: l'artillerie, les Suisses, +deux grands gouvernements (Languedoc et Guyenne), il était tellement +mou, bas, faible, poule mouillée, qu'on était sûr qu'il lâcherait tout +au premier mot, se laisserait dépouiller, si l'on voulait, saigner +comme un poulet. Mais on n'avait pas même à craindre d'avoir cette +peine. Il était sûr qu'il s'évanouirait, disparaîtrait au premier mot. + +Restait un point qui peut sembler comique; mais en réalité essentiel +et de haut mystère. Si haut que Saint-Simon n'ose rien dire ici, et +tire habilement le rideau. Soyons aussi discrets, modérés, +convenables; s'il en faut parler, parlons bas. + +Ce qui restait de douteux et de grave, c'était la volonté du Roi. + +Le Roi avait huit ans. Idolâtré au point où nul roi ne le fut jamais, +maladif, entouré de tant de soins, de tant de craintes, se sentant si +précieux, le point de mire et le centre d'un monde, il était déjà +étonnamment sec, froid, muet, dédaigneux, indifférent à tout, et +bientôt l'idéal de l'égoïsme malveillant. Il n'aimait rien, personne, +ni Villeroi, ni le duc du Maine. Et pourtant, si l'affaire eût +transpiré d'avance, on eût pu faire agir l'enfant d'une manière bien +dangereuse. Villeroi l'aurait aisément effrayé de la révolution qu'on +préparait, du bouleversement des Tuileries, de l'arrivée de M. le Duc, +une figure qui faisait peur. Sans nul doute il aurait pleuré. Quel +beau coup de théâtre on eût vu, si, en plein Parlement, quand on lui +eut demandé sa volonté, au lieu d'une muette inclinaison de tête, il +avait prononcé un _Non!_ Presque tous l'auraient appuyé, et plus +qu'aucun, Villars. Grande scène d'effet miraculeux. La voix de ce +petit Joas aurait paru celle d'en haut. Villeroi sanglotant aurait +fait Josabeth, et Villars le fidèle Abner. Orléans risquait fort de +rester Athalie. + +Le secret, l'imprévu, la surprise, ici, c'était tout. Elle était +difficile. Villeroi couchait dans la chambre du roi, et le duc du +Maine dessous. Le fils de Villeroi, capitaine des gardes, était dans +les Tuileries. Or c'était aux Tuileries même (et non au Parlement) que +devait se faire le Lit de justice. On ne tendit la salle que le matin +même à six heures, avec si peu de bruit, que Villeroi, à huit, n'avait +rien entendu. + +Le Conseil de Régence s'assembla. Mais d'avance il était dompté. Le +duc du Maine, averti d'un péril (et ne sachant lequel), était déjà +blanc comme linge. Il fut ravi de pouvoir s'échapper, s'enfuir chez +lui. On avait charitablement averti Villeroi et Villars qu'ils +pourraient bien être arrêtés. Ils en mouraient de peur. Le second, si +brave à la guerre, ne craignant le fer ni le feu, avait tant peur d'un +petit séjour à la Bastille, qu'en quelques jours il en maigrit. + +On croyait le Régent peu capable de résolutions violentes. Mais quand +on le vit tellement d'accord avec cette sinistre figure, M. le Duc, on +crut que tout était possible. Chacun baissa la tête. Tout passa sans +difficulté. + +Un seul danger restait. Villeroi pouvait, s'échappant, parler au petit +roi, troubler l'enfant craintif, préparer la scène de larmes qui +aurait tout perdu. À cela, le Régent trouva un remède bien simple, +odieux, il est vrai, ridicule. Ce fut de tenir prisonnier le Conseil +de Régence. Il défendit de sortir, et quelques-uns essayant +d'échapper, aidé de Saint-Simon qui lui servait de chien de garde, il +se posta au seuil, se constitua sentinelle et geôlier. + +Enfin arriva le Parlement, bien morne et tête basse, en écolier qui +tend la main pour les férules. Il vint à pied pour émouvoir la foule, +mais le peuple ne bougea pas. Il reçut sa leçon de cet ex-lieutenant +de police, d'Argenson, qu'il avait lui-même parfois tancé, censuré de +si haut. Au nom du roi, il fut durement renvoyé à ses petits procès, à +la poussière du greffe. Défense de s'occuper de l'État. Puis il apprit +la chute des bâtards, du duc du Maine, tombé du rang de prince, réduit +à son rang de pairie, dépouillé de l'Éducation. L'étonnement, +l'abattement, le désespoir des meneurs, tout est, dans Saint-Simon, +peint avec une joie furieuse qui, tant ridicule qu'elle soit, en +plusieurs traits touche au sublime. On voit pourtant que cet +insulteur violent, haineux, du Parlement, ne connaît pas ce qu'il +insulte. Ce grand corps, si mêlé, comptait d'honnêtes gens, austères +de moeurs, qui applaudirent à la dégradation des enfants du double +adultère. Il ne manquait pas de bons citoyens qui, malgré leurs +préjugés parlementaires, auraient applaudi le Régent s'il eût +poursuivi leurs chefs intrigants, éclairci leurs rapports avec Madrid, +avec l'insurrection qui couvait en Bretagne. + +La déroute du Parlement fut suivie de près de la destruction des +Conseils. Personne n'y prit garde. Ces soixante-dix ministres, la +plupart grands seigneurs, s'étaient montrés parfaitement incapables ou +inutiles. Deux classes d'hommes ainsi disparurent des affaires, +convaincus d'impuissance,--les juges routiniers, ignorants et +bornés,--les grands plus paresseux, fats, impertinents, rétrogrades. +Donc, plus d'hommes. Voilà la France qui nous reste de Louis le Grand. +Mais il faudra bien peu de temps pour que les idées, les systèmes, les +audaces de l'esprit nouveau, fassent germer du sol les nouveaux +hommes, les suscitent du fond de la terre. + +Sur le théâtre, on ne voit que Dubois qui devient secrétaire d'État. +Ministère peu glorieux, mais nécessaire peut-être, dans un moment +d'exécution, et dans une crise de police. Il ménagea la coterie de +Sceaux, la duchesse du Maine, quoiqu'il la tînt déjà par ses agents +secrets. Les rigueurs se bornèrent à l'enlèvement de trois +parlementaires qu'on enferma pour quelques mois. + +Le Régent n'était pas pour les mesures sévères. En cet unique jour +d'effort et de vigueur, il s'était montré un peu faible. Même en +frappant, il regrettait le coup. Il eut le coeur percé (il le disait +lui-même) de ne pouvoir agir contre le duc du Maine, qu'en atteignant +son frère, le comte de Toulouse, bon et digne homme qu'il aimait. Il +lui laissa son rang, ses honneurs pour la vie. + +Il fut bien plus sensible encore aux larmes de la soeur, madame +d'Orléans, tellement attachée au duc du Maine et au rang des bâtards. +Quoiqu'on le laissât très-grand prince, avec tant de gouvernements et +d'établissements, elle pleurait jour et nuit, comme si l'on eût tué +son frère. Toute sa vie elle avait travaillé pour lui et contre son +mari. Cette fois elle ne désespérait pas de surprendre sa facilité +débonnaire, de lui faire faire quelque fausse démarche qui relevât le +duc du Maine. Elle sortit de sa vie immobile où elle restait enfermée +et couchée, s'enivrant toute seule (dit Madame) trois fois par +semaine. Elle voulut être femme encore, essayer ce qu'elle pouvait. Un +peu replète, à quarante ans, elle avait quelque chose d'une seconde +jeunesse, même des joues rebondies, dont Madame se moque par une +comparaison cynique. Depuis cinq ou six ans, sans rapport avec son +mari, elle n'en avait pas eu d'enfant. Elle se montra, dans sa +douleur, extrêmement habile. Elle, si sèche, l'orgueil incarné, qui, +dans sa langueur affectée, laissait tomber un mot à peine, elle devint +tout à coup éloquente, humble, douce, finement flatteuse, s'excusant +de pleurer, lui disant «que l'honneur extrême qu'il lui avait fait de +l'épouser dominait en elle tout autre sentiment.» Parole caressante, +timide, d'épouse et de femme modeste qui rappelait de meilleurs jours, +faisait soumission, non sans délicatesse, et s'avançait pudiquement. + +Une telle scène d'intimité, humiliante d'elle-même, l'était bien plus +encore parce qu'elle se passait devant un tiers, devant celle qui la +connaissait le mieux, l'aimait le moins, sa fille. La duchesse de +Berry, dès l'enfance, détestait sa fausseté. Elle avait vu alors la +servitude, les dangers de son père, l'espionnage de sa mère, ses +rapports à madame de Maintenon. Du haut de son audace et de ses vices +hardis, elle regardait, avec haine et mépris, ces vices lâches. Elle +était venue justement pour soutenir son père, l'empêcher de mollir. + +Si elle avait été maligne, dénaturée, impie, autant qu'il semble, elle +eût joui de voir ces avances obliques, ces adresses quelque peu +rampantes, pour obtenir qu'il se trahît lui-même. Mais la jeune +duchesse ne vit ou ne voulut rien voir. Malgré toute sa violence et +ses folies, elle avait le coeur de son père. Ils n'eurent qu'une âme à +deux. Comme lui, elle ne vit qu'une femme, une mère humiliée, dans les +larmes, pas jeune et fort déchue, demandant la pitié. Frappant +contraste avec elle-même, brillante, dans l'éclat de sa beauté royale, +adorée, le centre de tout. Elle n'y tint pas, et se mit à pleurer +aussi de tout son coeur. Le Régent suffoquait. Ce fut entre les trois +un concert de sanglots. + +Doit-on croire qu'en voyant ce changement subit, d'une mère si +orgueilleuse, tout à coup abaissée, elle eut quelque pensée de +l'instabilité commune, un pressentiment vague qu'elle aussi, un coup +la frapperait? Elle était dans un moment grave. S'il faut le dire, +elle était grosse. + +Elle l'était d'environ sept semaines (sans nul doute du mois de +juillet). + +Pendant son mariage, elle n'avait jamais pu amener à bien une +grossesse. Celle-ci, inattendue, fortuite, devait l'inquiéter. + +Cet état de péril, de honte, de gêne constante, pouvait avoir mauvaise +fin. Et en effet, elle accouche en avril, meurt en juillet, presque à +l'anniversaire du premier jour de sa grossesse. + +En Espagne, à Sceaux, en Europe, on crut, on assura que, si Riom y fut +pour quelque chose, il n'y fut qu'en second. Non-seulement les +ennemis, mais les indifférents, les impartiaux (Du Hautchamp par +exemple, écrivain financier nullement hostile au Régent), soutinrent +cette chose bizarre que, tout en s'obstinant au mariage qui devait +amender sa vie, elle avait des rechutes vers son vice d'enfance, sa +dépravation presque innée. En rapprochant les dates, on voit par son +accouchement d'avril 1719 qu'elle devint enceinte aux fêtes de +Saint-Cloud en juillet 1718, à ce triomphe de famille. Orléans, alors +assuré, garanti par Stanhope, lui parut déjà sur le trône, arbitre de +la paix du monde. Au même mois il eut en main tous les fils de +l'intrigue de la duchesse du Maine, pour la perdre quand il voudrait. +Joie violente pour la fille du Régent. Unique confidente, comme +toujours, possédée de ce grand secret qu'il lui fallut garder +longtemps, elle dut, dans l'orgie furieuse, s'en dédommager à +huis-clos. + +Une grossesse ne pouvait alors que nuire à Riom. Il devait peu la +désirer. Un tel éclat (qui devait surtout exaspérer Madame), n'allait +à moins qu'à briser tout. Il était bien dirigé par sa maîtresse, la +Mouchy, qu'il aimait mieux que la princesse. Il n'était pas aveugle, +voulait avant tout fixer la fortune. Il gouvernait en maître, en mari. +Cela suffisait. + +Riom n'avait ni esprit, ni grâce, ni même agrément de jeunesse. Il +avait l'air malsain. C'était un amant un peu ancien pour une personne +si mobile. Et, bien pis, c'était un mari. Il en avait déjà les +honneurs, les déboires, les ridicules aussi. + +Elle faisait la reine, la régente, sans souci de lui. Elle porta sa +maison jusqu'à huit cents domestiques et officiers de toute sorte. + +Elle accepta chez les Condés, à Chantilly, une fête babylonienne où +l'on semblait célébrer son avènement; trente mille flambeaux +éclairaient la forêt (_Manuscrit Buvat_). + +Au Luxembourg, elle se fit un trône élevé de trois marches, où elle +voulait que les ambassadeurs vinssent à ses pieds recevoir audience, +selon l'étiquette des reines régnantes. C'était démasquer, afficher +violemment la situation, faire trop visiblement de Riom un mannequin. + +À en croire Du Hautchamp, dans un souper, on se gêna si peu qu'il +éclata avec fureur. Ni lui ni le Régent ne se souvinrent plus des +distances. Ces scènes violentes et dégradantes expliquent peut-être +l'apoplexie que le Régent eut en septembre (_Manuscrit Buvat_). Avis +sinistre que donnait la nature. D'autant plus entraînés, poursuivant +leur destin, ils semblaient le braver et courir au-devant, dans ce +chemin fatal qui était celui de la mort. + + + + +CHAPITRE VII + +LE ROI BANQUIER--CONSPIRATION ET GUERRE--OEDIPE + +Novembre-Décembre 1718. + + +La furie du plaisir fit chez nous la furie du jeu. Le déficit, la +banqueroute, que dis-je? la faim même n'eût pas suffi pour faire d'une +France de gentilshommes une France d'agioteurs. + +On ne peut dire assez combien elle était sobre, cette ancienne France, +combien elle portait gaiement les souffrances, les privations. La vie +riche d'alors nous semblerait très-dure. On avait du luxe et des arts, +mais aucune idée du confort, de ses mille dépenses variées qui, +aujourd'hui, nous rendent si soucieux et font tant rechercher +l'argent. Au plus galant hôtel, on campait en sauvages. Nulle +précaution. Peu de chauffage. La dame avait des glaces et des Watteau +aux derniers cabinets, mais passait son hiver entre des paravents, +comme l'oiseau niché sous la feuillée. + +À tout cela peu de difficulté. Mais régler ses dépenses, mais mourir +au plaisir, vivre de la vie janséniste, c'est ce qui ne se pouvait +pas. À peine on avait eu le temps de mettre le vieux siècle à +Saint-Denis, à peine on commençait d'entrer dans l'échappée des +libertés nouvelles, et déjà brusquement on se voyait arrêté court. Les +dames surtout, les dames ne l'eussent jamais supporté. Si l'homme +pouvait vivre noblement gueux, joueur ou parasite en pêchant des +dîners, la femme qui avait pris un si grand vol, gonflée dans son +ballon royal, ne pouvait aplatir ses prétentions. Elle dénonça ses +volontés, et dit fermement: «Soyez riches!» + +On se précipita. On prit pour guide, pour maître (non, pour Dieu) un +grand joueur, heureux, et qui gagnait toujours à tous les jeux, aux +amours, aux duels. Personnalité magnifique d'un brillant magicien qui, +autant qu'il voulait, gagnait, mais dédaignait l'argent, enseignait le +mépris de l'or. + +Toute l'Europe était alors malade de la fièvre de la spéculation. +C'est bien à tort que les autres nations font les fières, se moquent +de nous, nous reprochent avec dérision la folie du _Système_. Chez +elles il y eut folie, mais la folie ne fut pas amusante. Il n'y eut ni +esprit ni système. Il y eut simplement avarice. + +Par trois et quatre fois l'Angleterre, la grave Hollande, eurent des +accès pareils. Mais, sous forme analogue, l'idée, le but étaient +contraires. Que veulent-ils en gagnant? amasser. Le Français dépenser, +vivre de vie galante, d'amusement, de société. + +Ajoutez le jeu pour le jeu, le piquant du combat, la joie de cette +escrime, la vanité de dire: «J'ai du bonheur, j'ai de la chance. Je +suis le fils de la Fortune. C'est mon lot! _Je suis né coiffé!_» + +Si quelqu'un eut droit de le dire, ce fut Law, à coup sûr. Il fut +beaucoup plus beau qu'il n'est séant à l'homme de l'être: élégant, +délicat, de la molle beauté qui allait à ce temps où les femmes +disposaient de tout. C'est pour elles certainement, pour la foule des +belles joueuses qui raffolaient de lui, qu'on a fait son premier +portrait (_Bibl. imp._). Il n'a encore qu'un titre inférieur, +_conseiller du roi_, il est dans ses débuts, sa période ascendante. Il +est l'aurore et l'espérance, la Fortune elle-même, sous un aspect +très-féminin, avec ses promesses et ses songes de plaisirs et de vices +aimables. + +Image, en conscience, indécente, le cou nu, la poitrine nue, combinée +pour flatter l'amour viril, les penchants masculins de ces bacchantes +effrénées de la Bourse, qui sait? pour les précipiter à l'achat des +Actions? + +Heureusement, il était bien gardé. Par une très-obscure aventure, +après certains duels qui le firent condamner à mort, le trop heureux +joueur avait gagné là-bas une fort belle Anglaise, que certains +disaient mariée. Il l'appelait madame Law, lui rendait tout respect et +en avait des enfants. Cette beauté avait la singularité d'offrir à la +fois deux personnes; son visage, charmant d'un côté, montrait sur +l'autre un signe, une tache de vin. Le contraste, quelque peu +choquant, avait cependant au total quelque chose de saisissant qui +rendait curieux, lui donnait les effets d'un songe, d'une énigme +qu'on aurait voulu deviner. Qu'était-elle? le Sphinx? ou le Sort? + +Les Écossais sont souvent de deux races (exemple Walter Scott). Law, +né à Édimbourg, dans la positive Écosse des Basses terres, eut, +par-dessus, le génie de la Haute, superbe et désintéressé, +l'imagination gaélique. Avec un don étrange de rapide calcul (qu'il +tenait de son père, banquier), une infaillibilité de jeu non démentie, +le pouvoir d'être riche, il n'estimait rien que l'idée. Il était +visiblement né poète et grand seigneur. Par sa mère, disait-on, il +descendait du _Lord des Îles_. Il fut l'Ossian de la banque. + +Rien, selon moi, ne dut agir plus fortement sur Law que deux +spectacles qu'il eut fort jeune: + +_La matérialité de la vieille Angleterre_ sous Guillaume, la bizarre +crise monétaire qu'elle eut alors. La monnaie s'étant retirée, se +cachant, on se crut perdu. Le commerce, un moment, fut dans le +désespoir. On inventa heureusement une machine rapide pour frapper la +monnaie nouvelle. Cette machine, à chaque ville, reçue comme un ange +du ciel, y entrait en triomphe, au son des cloches. On ne savait quel +accueil faire aux ouvriers secourables qui venaient donner le salut. + +Et en même temps, il vit _en Hollande l'immatérielle puissance du +crédit_, du papier, du billet, qu'imita l'Angleterre ensuite. Sans +billets même, les affaires se faisaient avec quelques chiffres, par un +simple virement de parties sur les registres. Chacun étant tout à la +fois créancier, débiteur, réglait facilement par un petit calcul et le +solde de la différence. On n'était pas toujours à se salir les mains +avec de l'or et de l'argent. Dans beaucoup de transactions on +stipulait le payement en billets, car on les préférait à l'or. + +Le papier contre le papier, l'idée contre l'idée, la foi contre la +foi, c'était la noble forme du commerce. + +Plus que la forme: c'était une part incontestable du fonds. Le +négociant qui n'a que cent mille francs, avec la confiance, fait des +affaires pour un million, exploite ce million, gagne en proportion +d'un million, comme s'il l'avait en fonds de terre. C'est donc neuf +cent mille francs que son crédit lui crée. + +N'eût-il pas même cent mille francs, s'il a un art ou un secret utile +à exploiter, s'il inspire confiance, le million tout entier sortira +pour lui du crédit. + +«_La richesse peut être une création de la foi._» C'est l'idée +intérieure qui faisait le génie de Law, sa doctrine secrète qui éleva +une théorie de finance à la hauteur d'un dogme: le mépris, _la haine +de l'or_[8]. + + [Note 8: Elle était chez lui instinctive, mais se développa + sous l'empire des circonstances. C'est ce que les historiens + économistes n'ont pas assez senti. Ils supposent que Law + apporta le _Système_ tout fait avec les diverses théories qui + en sortaient. Cela me semblait peu vraisemblable _à priori_. + Mais lorsque je me suis moi-même occupé de la chose et l'ai + regardée à la loupe, j'ai vu que ce n'était point vrai. En + reprenant la vie complète (politique, religieuse, littéraire, + avec tous les détails de moeurs), on démêle fort bien + comment, des circonstances mêmes, le Système naquit, se + modifia.--Ce n'est pas Forbonnais, déjà éloigné de ce temps + et trop exclusivement financier, qui peut faire soupçonner + cela. Il faut, en suivant les pièces datées (_Arrêts du + Conseil_, etc.), suivre en regard les journaux secrets de + Paris (_Barbier_, _Marais_, etc.), et surtout l'important + manuscrit de _Buvat_ qui date bien mieux que tous les + autres.--Ces journaux aident à classer les faits + très-curieux, très-nombreux, que donne l'historien principal + Du Hautchamp, obscur, confus, informe, mais si + riche.--Lemontey, qui, ce semble, n'a pas lu Du Hautchamp, + l'éclaire d'une vive lumière, en ce qu'il dit des Anglais et + de Stairs, de la peur de Law, etc.--Lord Mahon donne peu + d'attention à la guerre des deux Bourses, de Paris et de + Londres. + + Ni lui ni nos économistes modernes, ne mentionnent la + première crise de Law (en juillet 1719), lorsque la coalition + de Duverney et des agioteurs anglais faillit le faire sauter + (p. 165), lorsque Law fut trahi par son agent, etc.--La + seconde crise est la fin de septembre 1719, le moment + solennel de la grande razzia, la résistance que Law essaya + d'y opposer pendant trois jours. Il est fort curieux de voir + comment chacun a jugé cette affaire. Les sources principales + sont les Arrêts, les récits de Du Hautchamp et Forbonnais. + Rien dans Noailles. Un mot dans Dutot, p. 912, éd. Daire. Peu + ou rien dans Duverney, qui voudrait bien écraser Law, mais + d'autre part, craint de trop éclaircir, pour l'honneur de M. + le Duc. Rien dans Barbier. Peu ou rien dans Lemontey. Thiers + (_Encycl._, 81), partout ailleurs si lumineux, n'est ici ni + clair ni sévère; il appelle ce filoutage «un défaut de + précaution.» Daire, net et fort, très-incomplet, p. 459. Peu + dans Louis Blanc, I, 299. Peu dans Henri Martin, 4e édition, + XV, 51. Rien dans le _Dubois_ de M. Seilhac. Le meilleur + incontestablement est M. Levasseur; seulement, son livre, + exclusivement économique, omet, laisse dans l'ombre, les + côtés sociaux qui éclaireraient l'économie elle-même. Je dois + aux recherches ultérieures et récentes qu'il a faites aux + Archives ce fait si important que j'ai donné (p. 188), _que + la Compagnie_, c'est-à-dire Law, _eut seule l'honneur de + résister trois jours_ au vol organisé contre les créanciers + de l'État. + + Mon chapitre des _Mississipiens_ est presque entièrement tiré + de Du Hautchamp, dont j'ai classé les détails épars et + très-confus. Ses deux histoires du Système et du Visa m'ont + toujours soutenu. + + Mais le plus souvent je n'aurais pu m'en servir utilement si + je n'avais eu mon fil chronologique bien établi par + l'excellent journal de Buvat. Comment se fait-il que cet + important manuscrit de la Bibliothèque (_Supplément_, Fr. + 4141, 4 vol. in-4º) ait été si peu employé? C'est, je crois, + parce qu'on s'est trop arrêté à une note que Duclos a mise en + tête de la copie qui est aussi à la Bibliothèque: «Voici un + des plus mauvais journaux que j'aie lus. J'avais dessein d'en + relever les fautes, mais elles sont si nombreuses ...» etc. + Duclos, dont les Mémoires ne font que reproduire Saint-Simon + en le gâtant, ne sait pas assez l'histoire de ce temps-là + pour juger Buvat. Les fautes de celui-ci n'ont aucune + importance. Il est fort indifférent qu'il se trompe sur + _Mississipi_ et qu'il croie que c'est _une île_. L'essentiel + pour moi, c'est qu'il me donne jour par jour le vrai + mouvement de Paris, celui de la Banque, même parfois ce qui + se fait au Palais-Royal et dans les conseils du Régent. + + Barbier, quoique plus détaillé et parfois plus amusant, lui + est bien inférieur. C'est un bavard qui donne le menu au + long, ignore l'important, s'en tient aux _on dit_ de la + basoche, aux nouvelles des Pas-Perdus, et qui les date + souvent fort mal (du jour où il les apprend). Il ne voit que + son petit monde. En 1723, à la mort du Régent, il vous dit: + «Le royaume ne fut jamais plus florissant.» Cette ineptie + veut dire que les Parlementaires se sont un peu relevés. + + Buvat était un employé de la Bibliothèque royale, que le + Régent venait de rendre publique. Il voyait de sa fenêtre le + jardin de la rue Vivienne où se passèrent les scènes les plus + violentes du Système, et il faillit y être tué. Il écoutait + avec soin les nouvelles, se proposant de faire de son journal + un livre qu'il eût vendu à un libraire (il en voulait 4,000 + francs). Il était placé là sous les ordres d'un homme éminent + et très-informé, M. Bignon, bibliothécaire du roi et + directeur de la librairie. C'était un quasi-ministre, qui + avait droit de travailler directement avec le Roi (ou le + Régent). M. Bignon était un très-libre penseur, qui avait + gardé la haute tradition gouvernementale de Colbert. Chargé + en 1698 de réorganiser l'Académie des sciences, il mit dans + son règlement qu'on n'y recevrait jamais aucun moine. (_Voy._ + Fontenelle.) Buvat, son employé, dans ce journal, un peu sec, + mais judicieux et très-instructif, dut profiter beaucoup des + conversations de M. Bignon avec les hommes distingués qui + venaient à la Bibliothèque. Il avait des oreilles et s'en + servait, notait soigneusement. + + Il m'a fourni des faits de première importance. Il me donne + l'_apoplexie du Régent_ en septembre 1718, qui coupe la + Régence en deux parties bien différentes. Il me donne, en + janvier 1720 (à l'avènement de Law au Contrôle général), la + _proposition au Conseil de forcer le clergé de vendre_, etc. + Je regrette de ne pouvoir profiter de ses indications sur la + destinée ultérieure de Law, et les persécutions dont sa + famille fut l'objet. + + Quant au moment où Law se crut perdu (5 juin 1720) et voulut + sauver le bien de ses enfants, il est rappelé dans une des + lettres où madame Law réclame sa fortune, lettre du 5 avril + 1727, qui m'a été communiquée par M. Margry. (_Archives de la + marine._)] + +La royauté de l'or et de l'argent est-elle d'institution divine? +Dérive-t-elle de la Nature? qui le croira? Matières incommodes et +grossières, ces métaux sont avantageusement remplacés par des +coquilles chez les tribus qu'à tort on croit sauvages. On les dit +métaux _précieux_, le sont-ils par essence? Dans l'usage artistique, +ils seront sans nul doute un matin remplacés. La fixité de leur valeur +les rend propres, dit-on, à servir de monnaie. Valeur, en fait, si peu +égale, que le rentier qui stipule en argent, se trouve, en peu +d'années, infailliblement ruiné. Tantôt c'est l'Amérique, tantôt c'est +l'Australie, l'Oural, qui lance un déluge d'or, avilit ce métal, et du +rentier aisé fait un nécessiteux, et presque un indigent. + +Du reste, Law avait trop de sens et d'expérience pour croire, en pur +banquier, que tout est dans ces questions du numéraire et du papier. +En véritable économiste, il sait et dit très-bien que la vraie +richesse d'un État est dans la population et le travail, dans l'homme +et la nature. Chez ce rare financier, le génie semble éclairé par le +coeur. Les hommes sont pour lui des chiffres et non pas des zéros. Ses +projets ne respirent que l'amour de l'humanité. Il répète souvent que +tout doit se faire en vue définitive des travailleurs, des +producteurs, «qu'un ouvrier à vingt sous par jour est plus précieux à +l'État qu'un capital en terre de vingt-cinq mille livres,» etc. + +Sans lui prêter, comme on a fait, des idées trop systématiques +d'aujourd'hui, révolutionnaires ou socialistes, il est certain que, +par la force des choses, il créait une république. + +En présence de la vieille machine monarchique, qui gisait disloquée, +hors d'état de se réparer, il avait fait jaillir de terre deux +créations vivantes, deux cités soeurs, unies par tant de liens, +qu'elle n'en était qu'une au fond: _la République de banque_, en +vigueur déjà, en prospérité, depuis trois ans, au grand avantage de +l'État;--_la République de commerce_, Compagnie d'Occident, qui +bientôt fut aussi celle du commerce d'Orient et du monde. + +L'une et l'autre gouvernées par ceux qui avaient intérêt au bon +gouvernement, leurs propres actionnaires. Dans cette foule, cette +nation d'actionnaires, de plus en plus nombreuse, toute la France +entrait peu à peu, et toute, sans s'en apercevoir, elle se +transformait par la puissance du principe moderne: _la Royauté de soi +par soi_ (self government). + +Le plus piquant dans cette création d'une république financière, qui +aurait absorbé l'État, c'est qu'elle avait pour fauteur et complice +l'État qu'elle devait absorber. Le Régent était de coeur pour Law. +Tous deux se ressemblaient. Le prince, novateur, et de bonne heure +crédule aux utopistes, se fit vivement l'associé de ce prophète de la +Bourse, apôtre humanitaire qui voulait que chacun fût actionnaire, +associé, joueur, joueur heureux. Law, multipliant la richesse, allait +faire du royaume un vaste tapis vert où l'on ne pourrait perdre, où +tous réussiraient, que dis-je? le royaume? le monde, les deux mondes +allaient entrer ensemble dans un immense jeu où l'Humanité même eût +gagné la partie. + +En attendant, le déficit croissait. Le Régent en était-il cause? Fort +peu par ses dépenses personnelles. Il donnait peu à ses maîtresses +(_Saint-Simon_). Il dota ses bâtards avec des biens d'église. Même à +sa fille, il ne donna qu'une petite maison, la Muette. S'il prit +Meudon pour elle, quand elle fut enceinte, ce fut en échange d'Amboise +qui était de sa dot. Il n'y avait pas de cour. Et rien n'était plus +simple que le Palais-Royal. Ce palais et Saint-Cloud étaient de +petites résidences où l'on ne pouvait s'étaler. Qu'était-ce que la vie +du Régent, et celle du petit Roi encore, en comparaison du gouffre de +la Vienne impériale? Michiels nous la donne, d'après les documents du +temps. Grossière et monstrueuse _noce de Gamache_ qui durait toute +l'année, épouvantable armée de courtisans, de gardes, de +gentilshommes, dames, laquais, cuisiniers, marmitons, et que sais-je? +valets de valets et serviteurs de serviteurs, par vingt, trente et +quarante mille! On recule. D'ici on sent ces cuisines de Gargantua, +ces énormes chaudières, ces broches échelonnées à l'infini, ces masses +de viandes fumantes! + +À Paris, rien de comparable alors. La Régence n'a pas eu le temps +d'inventer les raffinements coûteux que trouveront plus tard les +Fermiers généraux. Les recherches luxueuses du siècle vieillissant +sont ignorées encore. Le plaisir sans façon suffit. + +Le défaut du Régent était bien moins de dépenser que de ne point +savoir refuser. Il était né la main ouverte, et tout lui échappait. Il +donnait d'amitié, il donnait de faiblesse, il donnait de nécessité. +Beaucoup de dons étaient forcés, il faut le dire. Comment eût-il pu +refuser à madame de Ventadour et autres qui avaient en main l'enfant +roi, la petite machine royale, si inerte, mais si dangereuse dans +telle occasion imprévue? Comment eût-il pu refuser à la dévorante +maison des Condés, qui venaient un à un prier, montrer les dents? +C'était un bataillon d'alliés nécessaires contre le duc du Maine, +contre le parti espagnol, le Parlement, _la Vendée_ qu'on préparait en +Poitou, en Bretagne. + +Deux choses allaient creusant l'abîme, la faiblesse de la Régence et +la faiblesse du Régent, la misère de situation, celle de vice et de +laisser aller. Cent vingt millions de nouveau déficit! Vingt-quatre +qui manqueront en 1719! Et, par-dessus, la dépense d'une guerre +probable. + +L'Angleterre et la France s'y attendaient également. Elles seules +gardaient la paix du monde. Personne ne voulait de la paix, ni +l'Espagne qu'on avait frappée, ni l'Autriche qu'on favorisait, à qui +on donnait la Sicile. Cette brutale Autriche, après le désastre +espagnol qu'on avait fait à son profit, ne voulait plus renoncer à +l'Espagne. Dubois était désespéré, criait qu'il se tuerait, +emporterait la paix dans son tombeau. Le 20 novembre, les puissances +pacificatrices, l'Angleterre et la France, firent un traité secret +pour forcer l'Autrichien à la paix si avantageuse qu'il avait acceptée +lui-même. + +Combien moins l'Espagne, outragée, humiliée, se résignait-elle? La +sottise de la reine dans l'affaire d'Italie n'ayant que trop paru, on +revenait au plan d'Alberoni, qui voulait, avant tout, tenter un coup +sur Londres, agir en Bretagne, en Poitou. Cela n'était point fou, +comme on l'a dit. Alberoni avait encore des vaisseaux pour un coup de +main. L'homme d'exécution, dont le nom valait des armées, Charles XII, +existait encore. Il ne fut tué qu'en décembre. + +La noblesse de Bretagne, remuée par des femmes (absurdes, énergiques +et jolies, comme sont volontiers les basses-brettes), fermentait et +s'armait. L'hiver seul ajournait le mouvement. Mesdames de Kankoën et +de Bonnamour grisaient ces fous. Elles organisaient un commerce de +lettres avec l'Espagne. Les bouteilles de vin, qui apportaient +l'enthousiasme sous forme d'alicante, de xérès, de madère, reportaient +à Madrid les chaudes protestations bretonnes. Ils se croyaient loyaux; +leur maître naturel, c'était le frère du duc de Bourgogne, Philippe V, +qui seul pouvait garder le cher enfant royal, si mal entre les mains +de l'usurpateur, de l'empoisonneur. Tout pour le Roi! tout pour le +peuple! Dans cette belle croisade qui aurait mis en France la tyrannie +bigote du roi de l'inquisition, M. de Bonnamour appelait ses gens _les +soldats de la liberté_. Les paysans ouvriraient-ils l'oreille? les +curés de Bretagne prêcheraient-ils contre un Régent impie pour le roi +catholique? S'il en était ainsi, on avait à attendre bien plus que la +révolte écrasée par Louis XIV. Ce sauvage pays, si fermé par sa +langue, pouvait avoir déjà souterrainement le vaste ébranlement des +chouans. + +Mais cette guerre, c'était de l'argent, beaucoup d'argent, et où le +prendre? + +Tant qu'on cherchait encore la réponse à cette question, Dubois, +quelque moyen qu'il eût de saisir la conspiration, Dubois n'osa agir. +Pendant tout le mois de novembre, il les laissa s'agiter, frétiller, +s'enhardir, parader dans leurs attaques étourdies au Régent. On +colporte hardiment les _Philippiques_ de Lagrange-Chancel. Le 24 +novembre, on lance le brûlot d'_Oedipe_ (dont je parlerai tout à +l'heure). Les souris dansent autour du chat. + +Elles croyaient, non sans vraisemblance, qu'il était à bout de +ressources, n'avait ni dents, ni griffes. Restait pourtant le grand +expédient révolutionnaire, l'assignat, le papier-monnaie, imposé par +la loi, par la force et par la terreur. + +Expédient qui différait fort peu de celui dont nos rois usaient et +abusaient sans cesse, frappant des monnaies faibles, fausses, et +forçant de les prendre pour une valeur exagérée. C'est ce que +d'Argenson avait fait, en juin, honteusement et non sans peine. Un tel +expédient était contraire aux principes de Law, qui, sans contester +que le roi a toute puissance, enseignait qu'il n'en doit point user, +qu'il ne doit s'adresser qu'à la volonté libre, à la libre foi, au +crédit. Cependant, ici, appelé, imploré, il n'offrit nul autre +expédient qu'une monnaie forcée de papier. + +Le roi n'aurait trompé personne. Il eût fait comme dans une place +assiégée, où, pour le besoin du moment, on crée une monnaie. Il eût +lancé un milliard de papier (l'employant au remboursement de la +dette), sans y affecter d'intérêt, n'alléguant rien que la nécessité, +la détresse de l'État, la guerre où les complots de l'Espagne +obligeaient d'entrer. + +Moyen franc, violent. Rien de plus clair. La tyrannie n'y prenait +point de voile. C'est justement cet excès de clarté qui déplut. +L'obscurité, l'infini mystérieux de spéculations qu'un grand mouvement +financier allait ouvrir, plaisaient bien autrement aux illustres +voleurs, qui voulaient faire leur razzia, aux fripons qui comptaient, +sous un Régent myope, à leur aise, pêcher en eau trouble. + +Ce n'était pas, dit-on à Law, ce qu'il avait promis, ce qu'on pouvait +attendre de son vaste et puissant génie. Lui, grand théoricien, qui, +sous Louis XIV, sous le Régent, avait obstinément offert ses théories +pour relever l'État, il hésitait, quand la France à son tour se +mettait à ses pieds, voulant faire sa Banque _royale_. + +Pourtant rien de plus naturel. Il avait proposé de sauver l'État +naufragé en le recevant dans sa Banque, sa république d'actionnaires. +Mais ici, au contraire, il sentait que l'État, par une fatale +attraction, engloutirait sa banque, et la perdrait dans son naufrage. + +Qu'était-ce que l'État? rien que l'ancienne monarchie, non changée et +incorrigible, le fantasque arbitraire, la mer d'abus, illimitée, sans +fond. Nulle forme ne pouvait rassurer. Si la Banque devenait royale, +que refuserait-elle aux vampires, qui, déjà sous Noailles, l'apôtre +de l'économie, sous sa Chambre de justice, avaient volé sur les +voleurs, qui, sous d'Argenson, grappillaient dans les misérables +ressources qu'on arrachait au désespoir? + +Un homme aussi intelligent que Law ne pouvait s'aveugler sur tout +cela. Il sentait que tout irait à la dérive, si le pouvoir ne se liait +lui-même. Il eût voulu pour garantie ces mêmes magistrats qui naguère +parlaient de le pendre. Il aurait mis la banque sous l'égide d'une +sorte de gouvernement national, d'une commission de quatre Hautes +Cours (Parlement, Comptes, Aides, Monnaies). C'eût été justement le +Conseil de commerce que Henri IV fit en 1607. La chose eût gêné les +voleurs. On dit au Régent que c'était se mettre en tutelle, que, +d'ailleurs, ces robins, ignorants, routiniers, ne feraient qu'empêcher +tout. À Law, on dit qu'avec un prince tellement ami il resterait le +maître, que c'était l'intérêt visible du Régent de ne pas se nuire à +lui-même, de ne pas détruire, par une trop grande émission, la source +des richesses, de ne pas tuer sa poule aux oeufs d'or. + +Au fond, Law était dans leurs mains. Il avait ici toute sa fortune. Il +s'était compromis en recevant si généreusement pour sa Banque et sa +Compagnie nos chiffons de Billets d'État. Il avait un pied dans +l'abîme. On lui fit honte de reculer, de ne pas être un beau joueur, +d'avoir fait mise et de quitter la table. L'_honneur_ et le vertige +l'entraînèrent, le précipitèrent. + +Il cède au roi sa Banque. Cet établissement, intimement lié à celui de +la grande Compagnie, y trouve un appui mutuel. Les profits de change +et d'escompte, les profits du commerce, ceux de l'exploitation du +Nouveau Monde, voilà ce qui doit relever l'État. + +Ressources incontestables, mais qui exigent, même dans l'hypothèse +d'une administration parfaite, pour condition indispensable, ce que +l'on n'avait pas, le _temps_. Law, le Régent, pouvaient-ils s'y +tromper? N'étaient-ils pas tous deux de hardis mystificateurs? Au +fond, ils croyaient, sans nul doute, par l'utile fiction des trésors +du monde inconnu, susciter un trésor réel, la confiance, le crédit, le +commerce, l'industrie, la circulation. Passant et repassant, par +ventes et par achats, les produits plusieurs fois taxés allaient +doubler, tripler l'impôt, enrichir l'État, et le libérer, le mettre +enfin à même de réaliser ce grand projet d'empire colonial, dont la +fiction, quelque fausse qu'elle fût d'abord, n'aurait pas moins donné +le premier mouvement. + +Les deux affaires de la Guerre, et celle de la Banque qui nourrirait +la guerre, se décidèrent en même temps, le 4 et le 5 décembre 1718. + +Dès le mois de juillet, par certaine marquise, famélique, intrigante, +depuis par un copiste de la Bibliothèque, on savait tout, on pouvait +tout saisir. L'occasion vint à point en décembre. Dubois avait entre +autres amies une fort utile à la police, jeune encore, jolie et +adroite, la Fillon. Cette dame, renommée la première en son industrie, +tenait une maison, un _couvent_ de filles publiques, et le mieux tenu +de Paris. La décence avant tout, la religion, rien n'y manquait. On y +faisait ses Pâques. La Fillon se piquait d'avoir dans ses clients le +monde le plus respectable. Elle était fort considérée, mais, déjà +bien connue, un peu usée ici. On la fit peu après passer en province +avec une forte pension. Elle y changea de nom, se maria noblement et +devint une honorable dame de paroisse, l'exemple de ses vassaux. + +Donc cette dame, le 2 décembre, dans la nuit, vint au Palais-Royal et +fit savoir que le soir même un jeune secrétaire de l'ambassade +d'Espagne, qui avait habitude chez elle avec une petite fille, s'était +excusé d'arriver tard, alléguant un travail pressé, des papiers +importants qui partaient pour Madrid. La petite bien vite en avertit +sa dame, et celle-ci le ministre. Le porteur fut (le 5) arrêté à +Poitiers. + +Le 4, avait eu lieu dans la nuit la révolution financière, la Banque +déclarée _royale_. Autrement dit, le _roi banquier_. + +Coup subit, tenu fort secret. Le Régent n'appela que le duc de +Bourbon, Law et le duc d'Antin. D'Argenson, le garde des sceaux, qui, +ayant les finances, eût dû être appelé le premier, ne sut rien qu'au +dernier moment. Rival de Law avec les Duverney, il croyait bien être +chassé, et fut trop heureux de garder les sceaux. + +Le Roi, représenté par le Régent, rachetait les actions de la Banque, +reprenait le métier de Law (qui n'était plus que son commis). Le Roi +recevait des dépôts. Le Roi faisait l'escompte. Le Roi tenait la +caisse. Mais on pouvait se rassurer: elle serait, cette caisse, bien +gardée, vérifiée sévèrement, strictement fermée de trois clefs +différentes (celles du Directeur, de l'Inspecteur, du Trésorier). On +n'émettrait de nouvelles actions que sur un arrêt du Conseil. Seul +ordonnateur, le Régent. Le trésorier, finalement, placé sous les yeux +vigilants et du Conseil et de la Chambre des comptes. + +Pour revenir à la conspiration, les papiers qu'on trouva, étaient peu +de choses; dit-on. Au fond, on n'en sait rien; car Dubois seul eut ces +papiers. Il en ôta ce qu'il voulait. Il ne se souciait pas d'entrer +dans un procès sanglant, où ni le Régent ni l'opinion ne l'auraient +soutenu. Personne ne savait que Philippe V était un parfait Espagnol; +on n'y voyait qu'un prince français. Ses adhérents ne se croyaient +point traîtres. Ils ne soupçonnaient pas le gouvernement monstrueux +qu'ils auraient donné à la France. Lorsqu'on voit un homme, comme le +chevalier Follard, s'offrir à la cour de Madrid, on sent la parfaite +ignorance où l'on était de cette cour. Donc, nul moyen d'être sévère. +Le petit Richelieu qui avait offert de livrer Bayonne, méritait quatre +fois la mort, comme le dit très-bien le Régent. Mais s'il l'eût subie, +que de pleurs! Que de femmes à la mode auraient percé l'air de leurs +cris! Même au Palais-Royal, une fille du Régent, mademoiselle de +Valois, priait pour lui. Combien plus l'eût-on accusé s'il eût puni le +duc, la duchesse du Maine, le président de Mesmes! Quelle légende en +Espagne! Que d'honneurs au nouveau martyr chez nos dévots Bretons! Que +de malédiction pour l'usurpateur, le Cromwell! + +Frapper le duc, la duchesse du Maine, c'était grandir M. le Duc. Bonne +raison pour les épargner. Ou tint quelques mois la princesse +emprisonnée, Richelieu, mademoiselle Delaunay et autres, furent +quelque temps à la Bastille, mais avec toute sorte d'agréments, de +douceurs. Richelieu y tenait boudoir, recevait ses maîtresses. La +Delaunay avoue qu'elle n'a jamais été heureuse qu'à la Bastille. Pour +le fripon de président, le Régent, pour punition, lui mit en main cent +mille écus, pour tenir table ouverte aux parlementaires, dans l'exil +qu'ils subirent en 1719. Il croyait l'acquérir dès lors comme un homme +à tout faire. + +On ne pouvait punir sérieusement. Et cependant, il y avait vraiment +crime et conspiration. Notre ingénieux Lemontey s'arrête trop ici au +comique et au ridicule de la petite cour de Sceaux, aux langueurs +paresseuses de l'ambassadeur Cellamare, etc. Ces misères de Paris se +rattachaient à une trame effectivement très-dangereuse, à cet inconnu +de Bretagne, aux jacobites anglais, attendant toujours Charles XII, au +moteur général Alberoni, qui, après sa défaite navale, faisait le doux +et l'humble comme un serpent à demi-écrasé. Il reconstruisait des +vaisseaux. L'Angleterre et la France pouvaient attendre qu'avec le peu +qu'il reprendrait de forces, il tenterait un coup, au printemps, et en +Bretagne et en Écosse. On ne pouvait rester dans cette attente, qui +paralysait tout. La guerre était plus sûre. Dubois, dit-on, ne +l'entreprit que contraint et forcé par le gouvernement anglais. Je ne +sais. Sans nul doute, il valait mieux pour le Régent, pour la France, +prévenir l'Espagne et brûler dans ses ports les vaisseaux qu'elle +aurait envoyés aux Bretons. + +Le 8 décembre, les papiers saisis étant arrivés à Paris, on arrêta +l'ambassadeur d'Espagne, Cellamare. Pas décisif qui impliquait la +guerre. Le 27 décembre, le jour même où les Anglais la déclarent à +l'Espagne, le Roi, dans son nouveau métier de Banque, agit violemment +comme Roi, proscrit l'argent pour forcer de prendre ses billets. +Ordonné qu'à Paris et dans les grandes villes, on ne peut payer en +argent que les petites sommes au-dessous de 600 livres. Au-dessus, on +payera en _or ou en billets_. L'or alors était rare; il devint +recherché et cher. Les billets prirent la place, débordèrent et +inondèrent tout. + +La Guerre, la Banque, à la fois sont lancées. Guerre courte, guerre +facile; on pouvait le prévoir. Et la Banque semblait offrir des +ressources infinies, une caisse sans fond, où le Roi prendrait sans +compter. + +Pauvre hier, voilà le Roi riche. Toute espérance est éveillée, toute +convoitise est excitée. Peu, bien peu à la cour, s'informent des gens +du passé, du piètre duc du Maine qui va dire son chapelet en prison, +et de la petite furieuse qu'on envoie sous la garde de son neveu, M. +le Duc, rager d'abord en héroïne de théâtre, puis pleurer, prier en +enfant, dans le vieux fort noir de Dijon. + +Jamais la cour ne fut plus gaie, plus brillante qu'aux représentations +d'_Oedipe_, où l'on avait pensé pouvoir outrager le Régent. À la +première, le 18 novembre, tous les malins étaient contre lui et les +siens, et l'on eût voulu les siffler. Mais peu après, tout fut pour +lui. + +Voltaire alors n'était connu que comme un fort jeune homme, brillant +élève des Jésuites, un polisson spirituel à qui l'on avait fait +l'honneur précoce d'une année de Bastille, mais que les ennemis du +Régent, le vieux maréchal de Villars et autres caressaient fort. + +Il y avait dans la pièce de quoi plaire à tous les partis. Elle est +pour et contre les prêtres. On les attaque. Mais ils triomphent au +dénoûment; ils se trouvent à la fin n'avoir dit que la vérité. Ils y +prononcent la sentence: «Tremblez, malheureux rois, votre règne est +passé.» + +Les Jésuites en furent charmés comme d'une tragédie de collège qui +prouvait combien leur élève avait fait de bonnes études. Lui-même, il +adressa sa pièce et sa préface à son savant professeur, le P. Porée, +par l'intermédiaire d'un de ses patrons, le P. Tournemine, l'un des +trois Jésuites régnants sous le feu roi, et secret négociateur entre +Sceaux et Madrid. + +On sait qu'à l'exemple des Grecs, l'auteur même joua dans sa pièce. En +personne, l'espiègle y portait la queue du grand prêtre. À la fin, on +le vit dans la loge de Villars, entre lui et sa jolie femme. Et tous +les spectateurs de crier à la maréchale: «Embrassez-le! embrassez-le!» +Cette vive faveur pour le protégé de Villars faisait de son triomphe +celui de la cabale, lui en donnait l'honneur. À ce premier jour du 18, +le succès parut être celui des ennemis du Régent. + +Tout changea le 8 décembre quand on le vit si fort, arrêter Cellamare +et menacer l'Espagne. Encore plus quand, la Banque se plaçant dans sa +main, on le vit maître du Pactole qui allait bientôt déborder. La +pièce alors changea de sens. Les coeurs s'attendrirent pour Oedipe. +On commença de l'excuser. S'il est coupable le tort en est aux Dieux; +c'est un roi bon et débonnaire, le père du peuple et son sauveur, qui +a la douceur du Régent. Il était joué par Dufresne, jeune acteur +très-aimé. Jocaste fut jouée à merveille, au naturel, par cette +charmante Desmares, rare actrice, désintéressée, qui avait aimé le +Régent, mais pour lui-même. Elle allait quitter le théâtre, et ne +jouait encore, ce semble, que pour lui dire adieu. La séparation +douloureuse d'Oedipe et de Jocaste, leur arrachement, dans cette +bouche aimante, attendrit, arracha les larmes. + +Les spectateurs aussi faisaient spectacle. Le Régent, si myope, +auditeur bienveillant de la pièce qu'il ne voyait point, ne +représentait pas mal l'aveugle Oedipe. Et la véritable Jocaste, la +duchesse de Berry, dans la triomphante splendeur de la beauté et des +honneurs royaux, occupait l'assemblée plus que la pièce elle-même. +Elle n'était pas en loge. Nulle loge ne l'aurait contenue. Elle venait +avec une trentaine de dames, ses gentilshommes, ses gardes, et elle +emplissait d'elle-même la plus grande partie de l'amphithéâtre. Mais, +ce qui surprenait le plus, ce que nulle reine, nulle régente, ne +s'était donné, c'est qu'elle avait fait dresser un dais dans le +théâtre, et qu'elle siégeait dessous comme un Saint-Sacrement ou une +idole indienne. + +Je n'ai vu d'elle qu'un portrait authentique (1714?). Elle est dans le +plus riche épanouissement de la beauté, la fleur d'un naissant +embonpoint par lequel elle aurait rappelé son origine allemande. La +noble tête, un cou de rondeur sensuelle, un vrai cou de Junon, un +beau sein, une taille de cambrure voluptueuse, remueraient fort si +l'attitude hautaine, ne glaçait, n'éloignait. Elle a un tour d'épaules +d'une insolence intolérable. On sent bien qu'un souffle, un esprit, +circule en ce beau cou, le gonfle. Mais quel? on ne le sait: un esprit +de tempête, un sinistre et terrible esprit. + +Quatre années après ce portrait, au début d'_Oedipe_, en novembre +1718, elle avait fort grossi, aussi bien que son père. Elle était +amplement, un peu lourdement belle, d'un luxe exubérant. Ajoutez six +mois de grossesse. Quoique la mode d'alors dissimulât un peu, +l'invincible nature ne pouvait manquer de paraître. Le public eut sans +doute l'esprit de ne rien voir. Une épigramme que la cabale exigea de +Voltaire pour expliquer la chose et dire que «c'était bien le sujet de +Sophocle, qu'on allait voir naître Étéocle,» etc., n'eut aucune +action. + +On raffolait des moeurs d'Asie, de Chardin, de Galland, des _Mille et +une Nuits_. On savait à merveille les indulgences des casuistes +musulmans, et que, de leur avis, le Mogol épousa sa fille. Des +seigneurs étrangers à Paris suivaient ces exemples. Le prince de +Montbelliard maria sa fille à son fils (_Saint-Simon_). Et madame de +Wurtemberg (selon _la Palatine_) n'avait d'autre amant que le sien. + +La curiosité la plus grande fut d'épier comment _Oedipe_ serait pris +du Régent. Depuis le jour où le _Cid_ fut joué devant Richelieu, ce +jour où le théâtre brava l'homme tout-puissant, on n'avait pu voir +rien de tel. La situation ressemblait, mais tout autres étaient les +acteurs. À la place du tragique cardinal, du sinistre fantôme, c'était +le débonnaire Régent, roi du vice et de l'indulgence. Fin, plein +d'esprit, sous sa grosse enveloppe, il ne perdit pas un mot des +allusions dont on espérait le piquer. Mais il ne le fut point du tout. +Il semblait qu'il y eût plaisir, qu'il fût charmé que l'on eût vu si +bien. Il applaudit et fit venir Voltaire, l'enleva à l'ennemi, lui fit +une pension, forte pour le temps, deux mille livres (qui en feraient +huit aujourd'hui.) + + + + +CHAPITRE VIII + +LE CAFÉ--L'AMÉRIQUE + +1719 + + +On ignorait parfaitement, en janvier 1719, qu'avant la fin de cette +année la France entière prendrait part au _Système_. Je dis la France +entière. À la liquidation, quand la majorité s'en était retirée, un +million de familles avaient encore des papiers et les apportèrent au +Visa. + +Il n'y a jamais eu de mouvement plus général. Ce n'était pas, comme on +semble le croire, une simple affaire de finance, mais une révolution +sociale. Elle existait déjà dans les esprits. Le Système en fut +l'effet beaucoup plus que la cause. Une fermentation immense l'avait +précédé, préparé, une agitation indécise, vaste, variée;--d'un but +moins politique que celle de 89,--peut-être plus profonde. Sous ses +formes légères, elle remuait en bas mille choses que 89 effleura. + +Avant la pièce, observons le théâtre. Bien avant le Système, Paris +devient un grand café. Trois cents cafés sont ouverts à la causerie. +Il en est de même des grandes villes, Bordeaux, Nantes, Lyon, +Marseille, etc. + +Notez que tout apothicaire vend aussi du café, et le sert au comptoir. +Notez que les couvents eux-mêmes s'empressent de prendre part à ce +commerce lucratif. Au parloir, la tourière, avec ses jeunes soeurs +converses, au risque de propos légers, offre le café aux passants. + +Jamais la France ne causa plus et mieux. Il y avait moins d'éloquence +et de rhétorique qu'en 89. Rousseau de moins. On n'a rien à citer. +L'esprit jaillit, spontané, comme il peut. + +De cette explosion étincelante, nul doute que l'honneur ne revienne en +partie à l'heureuse révolution du temps, au grand fait qui créa de +nouvelles habitudes, modifia les tempéraments même: _l'avènement du +café_. + +L'effet en fut incalculable,--n'étant pas affaibli, neutralisé, comme +aujourd'hui, par l'abrutissement du tabac. On prisait, mais on fumait +peu. + +Le cabaret est détrôné, l'ignoble cabaret où, sous Louis XIV, se +roulait la jeunesse entre les tonneaux et les filles. Moins de chants +avinés la nuit. Moins de grands seigneurs au ruisseau. La boutique +élégante de causerie, salon plus que boutique, change, ennoblit les +moeurs. Le règne du café est celui de la tempérance. + +Le café, la sobre liqueur, puissamment cérébrale, qui, tout au +contraire des spiritueux, augmente la netteté et la lucidité,--le café +qui supprime la vague et lourde poésie des fumées d'imagination, qui, +du réel bien vu, fait jaillir l'étincelle, et l'éclair de la +vérité;--le café anti-érotique, imposant l'alibi du sexe par +l'excitation de l'esprit. + +Les cafés ouvrent en Angleterre dès Charles II (1669) au ministère de +la _Cabale_, mais n'y prennent jamais caractère. Les alcools, ou les +vins lourds, la grosse bière, y sont préférés. + +En France, on ouvre des cafés un peu après (1671), sans grand effet. +Il y faut la révolution, les libertés au moins de la parole. + +Les trois âges du café sont ceux de la pensée moderne; ils marquent +les moments solennels du brillant _siècle de l'esprit_. + +Le café arabe la prépare, même avant 1700. Ces belles dames que vous +voyez dans les modes de Bonnard humer leur petite tasse, elles y +prennent l'arôme du très-fin café d'Arabie. Et de quoi causent-elles? +du _Sérail_ de Chardin, de la _coiffure à la Sultane_, des _Mille et +une Nuits_ (1704). Elles comparent l'ennui de Versailles à ces paradis +d'Orient. + +Bientôt (1710-1720) commence le règne du café indien, abondant, +populaire, relativement à bon marché. Bourbon, notre île indienne, où +le café est transplanté, a tout à coup un bonheur inouï. + +Ce café de terre volcanique fait l'explosion de la Régence et de +l'esprit nouveau, l'hilarité subite, la risée du vieux monde, les +saillies dont il est criblé, ce torrent d'étincelles dont les vers +légers de Voltaire, dont les _Lettres persanes_ nous donnent une idée +affaiblie. Les livres, et les plus brillants même, n'ont pas pu +prendre au vol cette causerie ailée, qui va, vient, fuit +insaisissable. C'est ce Génie de nature éthérée que, dans les _Mille +et une Nuits_, l'enchanteur veut mettre en bouteille. Mais quelle +fiole en viendra à bout? + +La lave de Bourbon, pas plus que le sable arabique, ne suffisait à la +production. Le Régent le sentit, et fit transporter le café dans les +puissantes terres de nos Antilles. Deux arbustes du Jardin du Roi, +portés par le chevalier de Clieux, avec le soin, l'amour religieux +d'un homme qui sentait porter une révolution, arrivèrent à la +Martinique, et réussirent si bien que cette île bientôt en envoie par +an dix millions de livres. Ce fort café, celui de Saint-Domingue, +plein, _corsé_, nourrissant, aussi bien qu'excitant, a nourri l'âge +adulte du siècle, l'âge fort de l'Encyclopédie. Il fut bu par Buffon, +par Diderot, Rousseau, ajouta sa chaleur aux âmes chaleureuses, sa +lumière à la vue perçante des prophètes assemblés dans «l'antre de +Procope,» qui virent au fond du noir breuvage le futur rayon de 89. + +L'immense mouvement de causerie qui fait le caractère du temps, cette +sociabilité excessive qui se lie si vite, qui fait que les passants, +les inconnus, réunis aux cafés, jasent et s'entendent tout d'abord, +quel en était l'objet, le but? Les petites oppositions parlementaires +et jansénistes? Oui, sans doute, mais bien d'autres choses. Les +_Nouvelles ecclésiastiques_, toujours poursuivies, jamais prises, +piquaient quelque peu le public. Mais tout cela fort secondaire. On +était rebattu, excédé de théologie. Les pédants jansénistes (fort +cruels pour les protestants, pour les libres penseurs) n'intéressaient +guère plus que les molinistes fripons. La Grâce suffisante et le +Pouvoir prochain, tout ce vieux bric-à-brac de l'autre siècle rentrait +au garde-meuble. On parlait bien plutôt de Law, de son ascension +singulière, de la république d'actionnaires qu'il entreprenait de +créer. On parlait du café, de la polygamie orientale, des libertés du +monde antichrétien. Tout cela mêlé et brouillé. Cette France, si +spirituelle, ne sait pas plus de géographie que de calcul ou +d'orthographe. Beaucoup mettent l'Asie à l'Occident. Trompés par le +mot _Indes_, ils confondent les deux continents sous un magique nom, +toujours de grand effet: _Les îles._ + +Des Hespérides à Robinson, tout le mystère du monde est dans les îles. +Là, le trésor caché de la nature, la toison d'or, ou ce qui vaut +autant, les élixirs de vie qu'on vend au poids de l'or. Pour d'autres, +c'est l'amour, le libre amour qui vit aux îles. Sans parler de la +Calypso, dès le XVIe siècle, le cordelier Thévet, dans les hardis +mensonges de sa cosmographie, nous conte les amants naufragés dans les +îles. Toujours la même histoire, Manon Lescaut, Virginie, Atala. Le +Français naît Paul ou René. Plusieurs, faits pour l'amour mobile, +élargissent _les îles_, préfèrent l'horizon infini des grandes forêts +américaines, la vie du promeneur, hôte errant des tribus, favorisé la +nuit du caprice des belles Indiennes, libre au matin, joyeux, sans +soin, sans souvenir. + +C'est le rêve du _coureur de bois_. + +Quoiqu'on lût peu, les livres, ceux de Hollande, défendus et +proscrits, les manuscrits furtifs, avaient grande action. On se +passait Boulainvilliers, son ingénieuse apologie de Mahomet et du +mahométisme. Mais rien n'eut plus d'effet que le livre hardi et +brillant de Lahontan sur les sauvages, son frontispice où l'Indien +foule aux pieds les sceptres et les codes (_leges et sceptra terit_), +les lois, les rois. C'est le vif coup d'archet qui, vingt ans avant +les _Lettres persanes_, ouvre le XVIIIe siècle. + +Le voile épais et lourd dont les livres de missionnaires avaient caché +le monde, se trouve déchiré. Leur thèse ridicule que l'homme non +chrétien n'est pas homme, d'un coup est réduite à néant. Plus de +privilégiés de Dieu. Plus d'élus, mais tous frères. L'identité du +genre humain. + +Un siècle auparavant, Montaigne avait hasardé de dire que ces nations +_étranges_ nous valaient bien. Seulement, il s'était amusé aux +discordances apparentes qui semblaient accuser une Babel morale en ce +monde. Sur-le-champ, Pascal en abusa pour nier la raison et l'accord +de la vérité. + +Au siècle nouveau qui commence, on ne fait plus la faute de Montaigne. +Tout au contraire, on pose l'accord profond de la nature, la +concordance des croyances et des moeurs. Les collections de voyages, +imprimées et réimprimées, nos voyageurs, simples, mais de grand sens, +un Bernier, un Chardin, firent déjà réfléchir. Le savant anglais Hyde +montra que le Parsisme fut originairement le culte du vrai Dieu +(1700). Les Jésuites eux-mêmes disaient que les Chinois en possédaient +la connaissance et adoraient le Dieu du ciel. À l'autre bout du +monde, chez les Sauvages, si différents, le Grand-Esprit nous apparut +de même. + +Les Jésuites se sont dépêchés de faire dire par leur professeur, le +rhétoricien Charlevoix, que Lahontan n'est pas un voyageur, que son +voyage est une fiction, qu'on a écrit pour lui, etc. Ils l'on dit, non +prouvé. Tout indique que réellement il habita l'Amérique, de 1683 à +1692. Peu importe d'ailleurs. Tout ce qu'il dit est confirmé par +d'autres relations. Ce qui lui appartient, c'est moins la nouveauté +des faits, que le génie avec lequel il les présente, sa vivacité +véridique (on la sent à chaque ligne). Il y a un accent vigoureux +d'homme et de montagnard. Gentilhomme basque ou béarnais, ruiné par +une entreprise patriotique de son père, qui eût voulu régler l'Adour +pour exploiter les bois des Pyrénées, Lahontan courut l'Amérique, +n'obtint pas justice à Versailles, et passa en Danemark. Il a imprimé +en Hollande en toute liberté. + +Il expose, raconte, conclut rarement. Toutefois ce qu'avaient déjà dit +pour l'éducation Rabelais, Montaigne, Coménius, ce qu'avait dit en +médecine le grand Hoffmann (1692), Lahontan l'enseigne en 1700: +_Revenez à la nature._ Le siècle qui commence n'est qu'un commentaire +de ce mot. + +Deux choses éclatent par son livre: l'accord des voyageurs +laïques,--la discordance des missionnaires. + +L'accord des premiers est parfait. Les seules différences qu'on trouve +chez eux, c'est que les premiers, Cartier, Champlain, parlent surtout +des tribus Acadiennes, Algonkines, etc., demi-agricoles, de moeurs +fort relâchées, et les autres des Iroquois, d'une confédération +héroïque et quasi-spartiate, qui dominait ou menaçait les autres. + +Quant aux missionnaires, ils composaient deux grandes familles +rivales: 1º les Récollets, _pieds nus_ de saint François, qui avaient +plus de cinq cents couvents dans le Nouveau Monde, moines grossiers et +illettrés, agréables aux sauvages pour leurs _pieds nus_, mais peu +réservés dans leurs moeurs; 2º les Jésuites, plus décents et plus +politiques, prudents avec les femmes, ne vivant qu'avec leurs élèves +convertis, les jeunes sauvages. + +Les Récollets disaient que les Indiens étaient des brutes, infiniment +difficiles à instruire. Ils ne parlaient, dans leurs relations, que +des tribus avilies, dégradées, faisaient croire que la promiscuité +était la loi de l'Amérique. Les Jésuites rabaissaient moins les +sauvages, les déclaraient intelligents, prétendaient en tirer parti. +Ils mentaient sur deux points, d'abord sur la religion des Indiens, +qu'ils donnaient comme culte du Diable. Sur les conversions, plus +menteurs que les Récollets, ils soutenaient en opérer beaucoup, et +profondes et durables. Sur tout cela, Lahontan déchira le rideau. + +Les fameuses _Relations_ des Jésuites (1611-1672), lettres qu'ils +envoyaient du Canada presque de mois en mois, avaient été un +demi-siècle l'édifiant journal de l'Europe, journal intéressant, mêlé +de bonnes descriptions, de touchants actes de martyrs, de miracles, de +conversions. Tout cela très-habile et fort bien combiné pour émouvoir +les femmes, pour attirer leurs dons, pour les faire travailler à la +cour et partout dans l'intérêt des Pères.--Le brave capitaine +Champlain montre déjà comment les commerçants avaient dans les +Jésuites leurs dangereux rivaux, et comment les dames (de Sourdis, de +Quercheville, etc.) travaillaient à donner la direction exclusive à +ces religieux, plus fins qu'habiles, et qui toujours firent manquer +tout. + +Les _Relations_ des Jésuites n'ont garde d'expliquer ce que c'étaient +que leurs martyrs. Ils ne l'étaient pas pour la foi, c'étaient des +martyrs politiques. Alliés des Hurons, auxquels ils fournissaient des +armes contre les Iroquois, dans la terrible guerre de frères que se +firent ces deux peuples, les Jésuites surpris dans les villages hurons +étaient traités en ennemis. + +Une petite confédération, toujours citée par eux, trompait sur +l'Amérique entière. Les Iroquois, héros cruels et tendus à l'excès +d'un fier esprit guerrier, leur servaient à faire croire que tout le +nouveau continent était un monde atroce, et, par cette terreur, ils le +fermaient, s'en assuraient le monopole. Lorsque les voyageurs laïques +s'y hasardèrent, ils virent tout le contraire. Ils trouvèrent chez les +tribus de l'intérieur une touchante hospitalité. + +Il faut voir dans Cartier, Champlain, mais dans Léry surtout, +l'aimable, le charmant accueil que les peuples des deux Amériques +faisaient à nos Français. Les pauvres gens croyaient que ces étrangers +généreux prendraient parti pour eux, les défendraient contre leurs +ennemis. Le mot que les femmes d'Afrique disaient à Livingstone: +«Donnez-nous le sommeil! (la sécurité),» c'est l'idée des +Américaines, quand elle faisaient au voyageur français une si tendre +réception. On l'asseyait sur un lit de coton. Ces douces créatures, +toutes nues, venaient pleurer à ses pieds, si bien qu'il ne pouvait +s'empêcher de pleurer. C'étaient des petits mots de soeurs, qui +fendaient l'âme; «Quoi? tu as pris la peine de venir de si loin pour +nous voir!... Que tu es donc aimable et bon?» + +Ces observateurs excellents s'accordent en tout là-dessus. L'Amérique +sentait qu'elle avait besoin de l'Europe, d'une Europe compatissante. +Ces tribus, d'elles-mêmes humaines et douces, n'étaient ensauvagées +que par leurs discordes intérieures, des vengeances mutuelles, des +représailles qu'on ne savait comment finir. Leurs éternelles petites +guerres avaient porté à la famille même une grave atteinte qui la +menaçait réellement d'extinction. C'est ce qu'on a vu dans l'ancienne +Grèce. Une vie trop guerrière y fit considérer la femme comme un être +presque inutile, un embarras souvent funeste. De là une dépopulation +infaillible et rapide. Nos Français, au contraire (c'est le défaut ou +le mérite de cette race), étonnamment empressés, amoureux, et jusqu'au +ridicule, courtisans de l'Indienne, si dédaignée des siens, s'en +faisaient adorer. + +Ils n'avaient ni l'orgueil ni l'exclusivisme de l'Anglais qui ne +comprend que son Anglaise. Ils n'avaient point les goûts malpropres, +avares, du senor espagnol, son sérail et ses négrillons. Libertins +près des femmes, du moins ils se mettaient en frais de soins et de +galanterie. Ils voulaient plaire, charmaient et la fille, et le +père, les frères, dont ils étaient les hardis compagnons de chasse. La +tribu accueillait volontiers le fruit de ces amours, des métis de +vaillante race. La femme américaine, se voyant aimée, désirée, se +trouvait relevée. Notre émigrant français, roturier en Europe, simple +paysan même, était noble là-bas. Il épousait telle fille de chef, +parfois devenait chef lui-même. + +Les esprits les plus positifs, Coligny, Henri IV, Colbert, avaient cru +que notre Français (et surtout celui du Midi) était très-propre aux +colonies, qu'un petit nombre de Français aurait créé un grand empire +colonial. Comment? en se greffant par mariages sur le peuple indigène, +le pénétrant d'esprit européen. Véritable colonisation, qui eût sauvé +et transformé la race de l'Amérique, que le mépris sauvage des Anglais +a exterminée. Ils ont fait une Europe, c'est vrai, mais supprimé +l'Amérique elle-même, anéanti le _genius loci_. Ce qu'il y aurait eu +de fécond dans son mariage volontaire avec la civilisation, cela a +péri pour toujours. Crime contre Dieu, contre Nature. Il sera expié +par la stérilité d'esprit. + +Les Jésuites, rois du Canada, maîtres absolus des gouverneurs, avaient +là de grands biens, une vie large, épicurienne (jusqu'à garder de la +glace pour rafraîchir leur vin l'été). Ce très-agréable séjour était +commode à l'ordre qui y envoyait d'Europe ce qui l'embarrassait, +parfois de saints idiots, parfois des membres compromis qui avaient +fait quelque glissade. Ils n'aimaient pas qu'on vît de près les +établissements lointains qu'ils avaient au coeur du pays, qu'on vînt +se mettre entre eux et les troupeaux humains dont ils disposaient à +leur gré. Colbert se plaint à l'intendant de ce qu'ils éloignent les +sauvages de se mêler aux Français par mariage ou autrement. Si ce +monde fût resté fermé, ils auraient fait là à leur aise ce qu'ils ont +fait au Paraguay, une société singulière où les sauvages, devenus +écoliers, auraient été la matière gouvernable la plus agréable du +monde (comme leurs imbéciles du Sud dont parle M. de Humboldt). +Seulement, ces moutons n'auraient pu se garder des loups, lutter avec +les fières tribus, restées sauvages. Une terrible expérience fut celle +du vaillant peuple des Hurons, qui, à peine christianisés, tombèrent +dans une énervation telle que les Iroquois l'anéantirent (1650). + +Rien n'était plus suspect aux Jésuites que nos rôdeurs, qu'on appelait +les _coureurs de bois_. Tous les mensonges de ces Pères sur l'horreur +du monde sauvage, sur sa férocité, sur les hommes mangés ou brûlés, +n'effrayaient guère nos vagabonds, chasseurs, marchands, etc. Ils +s'étaient faits bons amis des Indiens. On les trouvait partout. Les +Jésuites s'appuyèrent des Compagnies de Colbert, et obtinrent des +ordonnances terribles contre les _coureurs_, à ce point qu'il fut +défendu, sous peine des galères, d'aller à la chasse _à une lieue_. +(_Ord. du Canada_, éd. R. Short Milnes. p. 93.) + +Ce système de précaution fut terriblement dérangé quand un hardi +voyageur, le Normand Cavelier, sans s'arrêter à leurs fables sur les +dangers de l'intérieur, descendit le Mississipi, découvrit en une fois +huit cents lieues de pays, du Canada à la Louisiane. C'était un enfant +de Rouen, en qui avait passé l'âme des grands découvreurs de Dieppe, +des vieux Normands, précurseurs de Colomb et de Gama. Génie fort et +complet, de calcul et de ruse, de patience, d'intrépidité. Il avait +pris les deux baptêmes sans lesquels on ne pouvait rien. Il se fit +noble, devint Cavelier de la Salle. Il étudia sous les Jésuites, et +les étudia, sut tout ce qu'ils savaient. Il en tira deux beaux +certificats, passa en Amérique, et là vit du premier regard qu'il n'y +avait rien à faire avec eux, qu'ils empêcheraient tout. Il s'appuya +des Récollets et du gouverneur Frontonac, qui (chose rare) n'était pas +Jésuite. Tout jeune encore, il alla à Versailles, exposa à Colbert son +plan hardi et simple, de descendre le grand fleuve, de percer +l'Amérique en longueur. Les Jésuites soutenaient qu'il était fou. +Puis, la chose réalisée, ils soutinrent qu'ils savaient tout cela, +qu'il les avait volés. + +Je laisse à M. Margry, qui en a réuni les pièces, l'honneur de +reconstruire la superbe épopée de cette vie extraordinaire. Elle a les +vraies conditions épiques: l'enfantement d'une idée héroïque, +invariablement suivie, l'exécution hardie, habile, la catastrophe +naturelle, le héros victime de la trahison et mourant de la main des +siens. Il est intéressant d'y suivre le complot meurtrier, qui, tramé +à Québec, à Saint-Louis, partout, n'existait pas moins sur la flotte +que l'on donna à Cavelier pour découvrir par mer l'embouchure du +Mississipi. Le commandant Beaujeu avait en sa femme un Jésuite qui +surveilla la trahison. Cavelier, débarqué par lui, avec des canons +(sans poudre ni boulets), avec quelques colons affamés et découragés, +fut tué, comme un chien, dans un bois. + +Ces colons misérables auraient péri cent fois dans leur voyage immense +pour retourner au Canada, sans la compassion des sauvages. On vit là +la douceur, la sensibilité charmante de ces tribus tant calomniées. +Ils pleuraient en voyant la misère de nos fugitifs, souvent les +adoptaient et leur donnaient leurs filles. Ces hommes imberbes et +beaux comme des femmes, qui semblent toujours jeunes (V. Remy, 1860), +en réalité étaient des enfants, tendres et bons, parfois colères, +comme la femme sensible et nerveuse l'est par moments. Les +représailles de guerre entre tribus étaient cruelles. Pourtant, le +plus souvent, les prisonniers livrés aux veuves étaient adoptés par +elles, remplaçaient le mort qu'on pleurait. Ils n'étaient nullement +destructeurs comme l'a été l'Europe. Ils conservaient, sauvaient les +races, même d'animaux. Forcés de tuer des castors, dans un pays +très-froid où les fourrures sont nécessaires, ils n'en faisaient pas +le massacre indistinct que l'on a fait depuis. C'était chez eux un +crime de détruire tout un village de castors. On devait au moins y +laisser six mâles et douze femelles. Ils étaient convaincus que les +castors délibéraient entre eux, et disaient: «Ils ont trop d'esprit +pour n'avoir pas l'âme immortelle.» De là une généreuse fraternité +avec ces nobles animaux, qui, bien traités, apprivoisés, devenaient +des serviteurs utiles. + +Chez ces douces tribus, Cavelier n'eût rencontré aucun obstacle. Il +aurait mis à fin son projet admirable. Après avoir percé l'Amérique en +longueur, il l'aurait ouverte en largeur, d'ouest en est. Il eut dans +les deux sens établi une chaîne de forts sous lesquels nos coureurs +de bois et leurs femmes indiennes, leur famille mêlée et les sauvages +un peu agriculteurs auraient cherché un abri et formé des villages. Le +drapeau de la France eût partout défendu cette véritable Amérique et +contre l'Iroquois, et contre l'Espagne, surtout contre l'exclusivisme +destructeur des colonies anglaises, qui a fait la fausse Amérique. + +Cavelier put périr, mais la vérité ne périt pas. Les récits informes, +incomplets, qu'on eut de l'expédition (Tonti, Joutel, Hennequin, +etc.), laissèrent échapper la lumière. Elle éclata tout entière dans +le livre de Lahontan. + +Il eût dû éclairer Versailles. Mais, pour en profiter, il eût fallu +sortir franchement du bigotisme, épouser l'Amérique, je veux dire ne +pas craindre les mariages des nôtres avec les Indiennes, les filles du +Grand-Esprit. Le système suivi jusque-là d'envoyer là-bas des femmes +catholiques (les coureuses que l'on ramassait, l'écume de la +Salpêtrière), ne pouvait avoir qu'un piètre effet, créer un petit +peuple blanc. L'autre aurait fait un grand empire métis. + +La chose n'était pas difficile. Un exemple frappant suffisait pour le +bien montrer. Le baron de Casteins, officier béarnais, au lieu de +prendre une blanche, avait épousé une Indienne, était devenu chef des +Abenakis. N'ayant pas converti son peuple, il se trouvait dispensé du +contact dangereux des Jésuites, des intrigues des missions. Il était +devenu une espèce de roi, s'était fait un trésor pour les cas +imprévus, était estimé, redouté. De tels chefs, leurs enfants, +heureusement mêlés des deux races, seraient restés tributaires de la +France pour avoir son secours contre les Iroquois. + +On ne pouvait rien faire en Amérique que par la liberté. Les esprits +généreux, humains, Coligny, Henri IV, Vauban, auraient voulu en faire +un grand refuge des persécutés du vieux monde, de tant de gens qui, +pour cause de religion ou autre, étaient déterminés, sans espoir de +retour, à changer de patrie. Il fallait des colons libres, et de +Versailles, et de l'administration détestable du Canada, des commis, +des missionnaires. Desmarets, en 1712, imagina de céder au banquier +Crozat, créancier du roi, ce qu'on appelait la Louisiane (la plus +grande partie des États-Unis d'aujourd'hui). Crozat, homme d'esprit, +agit avec intelligence, n'envoya que de sages et honnêtes +cultivateurs. Mais il n'était pas libre. Il ne put rien, fut accablé +entre l'Espagnol et l'Anglais, se trouva trop heureux, en 1717, +d'abandonner son privilège, qui passa augmenté à la Compagnie +d'Occident. + +Law avait justement tout ce qui manquait à Crozat. Il était +protestant. Sa personnalité, hautement impartiale et généreuse, +donnait confiance. En prenant pour caissier et principaux commis le +réfugié Vernezobre et d'autres protestants, il annonçait assez la +libéralité d'esprit qui présiderait à ses établissements. Le Régent +lui donnait, on peut dire, carte blanche. La Compagnie, indépendante +de la vieille administration, devait nommer elle-même les magistrats +de sa colonie, les officiers de troupes coloniales. Elle faisait la +paix et la guerre avec les sauvages. Elle pouvait construire des +vaisseaux de guerre. Elle occupait non-seulement le long cours du +Mississipi, mais ses affluents qu'on lui cédait encore. Sa direction +intelligente se marque par deux choses. On remonta le fleuve, et dans +une situation dominante, admirable, on fonda la Nouvelle-Orléans, la +reine du bas Mississipi. Pour le fleuve central, Law ne comprit pas +moins l'importance de la grande position; il l'occupa personnellement, +s'établit chez les Illinois. + +Son plan était-il chimérique? Le mauvais succès l'a fait dire. Mais on +en verra les causes réelles. Law ne périt en Amérique que parce qu'il +périt en Europe. S'il eût duré et dirigé lui-même ce qu'il venait de +commencer à peine, les résultats pouvaient être meilleurs. Sa colonie +qui partait du Midi eût exploité une belle source de bénéfices que le +Canada n'avait point, la riche culture du tabac. Dira-t-on que les +nôtres étaient des paresseux, peu propres à la vie agricole? Mais ceux +qui profitèrent de leur désastre, ceux que le tabac enrichit tellement +dès 1750, qu'étaient-ce, sinon les moins laborieux des Anglais, +l'orgueilleuse et fainéante race des _Cavaliers_ de Charles Ier. + +L'énorme espace que l'on cédait à Law n'avait que 400 agriculteurs +blancs en 1712, 1700 en 1717. Mais cela même était un avantage. Rien +de gâté d'avance. La virginité du désert. Ce n'était, pas comme le +Canada, une méchante petite Europe, pourrie d'abus et de Jésuites. On +avait fort sagement laissé ce Canada à part. Il aurait gâté tout le +reste. La jeune Louisiane (le monde immense qu'on appelait ainsi), +avec ses rares tribus sauvages, s'offrait neuve et entière au génie +créateur du siècle nouveau qui s'ouvrait. Par un système tout +contraire à celui des Jésuites et des commis du Canada, la Compagnie, +loin de gêner les communications entre les nôtres et les Indiens, de +faire payer fort cher des patentes aux chasseurs, donna des +récompenses et des primes aux _coureurs de bois_. + +En Amérique, Law partait exactement de rien. En Europe, de très-peu de +chose. Qu'était la mise première de sa Compagnie d'Occident? Rien que +quatre millions de rentes. Qu'étaient les concessions commerciales +qu'on lui fit? L'héritage obscur, incertain de nos compagnies +endettées. + +Law eut plus tard des fermes, etc. Mais ce fut après son succès, +lorsque ses actions étaient montées très-haut, et qu'on était déjà en +plein _Système_. En avril 1719, quand il parvint à le lancer avec tant +de bonheur, qu'offrait-il? Rien que l'espérance. + +Ce que les Compagnies de Colbert n'avaient pu, quand le pavillon +français dominait les mers, devait-on l'espérer après une si longue +ruine? Les premières compagnies étaient mortes avant 1680, avant +l'épouvantable guerre de 25 ans! L'éclat de nos corsaires avait +illuminé ces temps d'une gloire sinistre. Mais la marine royale était +tuée; Toulon, Brest étaient déserts; on vendait pour le bois les +vaisseaux de Louis XIV (_Brun_). La marine commerciale, sans +protection, captive dans les ports, avait chômé, langui, péri. Le +Levant même, qui si longtemps nous fut propre, à l'exclusion de tous +les peuples, nous avait échappé, au grand profit des Anglais, +Hollandais. Nos Antilles qui, au milieu du siècle, devinrent +très-productives et donnèrent lieu à un grand mouvement maritime, +étaient tombées alors au plus bas. La traite était aux Anglais seuls. +Seuls ils couraient les mers de l'Amérique espagnole, y imposaient +leur contrebande. + +De tous nos ports, un seul, Saint-Malo, riche par _la course_, avait +fleuri, grossi de la ruine commune. Même elle profitait des débris, +avait acheté le privilège de la Compagnie des Indes orientales. +Compagnies misérables, relevées fictivement dans la décrépitude du +grand règne, tristes ombres, les filles d'un mort. Law supposa +pourtant que si ces malheureux débris étaient réunis dans une même +main, on en tirerait quelque parti, que d'abord à cette unité on +gagnerait la dépense des rouages multiples, des chefs inutiles et +nombreux; qu'une compagnie unique qui aurait l'oeil sur les deux +mondes aviserait bien mieux aux besoins mutuels, aux échanges +avantageux, etc. + +Les administrateurs des compagnies défuntes réclamèrent vivement. Mais +quand on les pressa, qu'on leur demanda sérieusement s'ils étaient +sûrs, dans l'état misérable où tout était tombé, de les ressusciter, +ils dirent franchement: «Non.» Alors on passa outre. On adjugea à Law +ces corps morts, et sa Compagnie d'Occident put s'appeler _Compagnie +des Indes_, ayant dès lors à elle seule un monopole universel du +commerce qui n'était plus, _le monopole_ (au fond) _de rien_. + +D'autant plus merveilleux fut au printemps de 1719 le retour de la +confiance, la renaissance du crédit. Les économies taciturnes et si +cachées, qu'on faisait dans certaines classes, austères et +abstinentes, hasardent de se montrer. L'argent perd sa timidité. Il +s'arrache des caves, des poches profondes. Des doublures on découd les +monnaies d'un autre âge. + +La France, tant de fois ruinée, avec étonnement voit rouler à la +Banque un fleuve d'or. On a hâte de se défaire du vil métal et d'avoir +du papier. + +Est-ce un songe? Il faut croire qu'on s'est retrouvé riche. Car on +achète, on vend, on fabrique. C'est de ce jour que l'art reprend au +XVIIIe siècle et que l'industrie recommence. On se rend au miracle. +Les douteurs s'humilient. Ils voient, touchent, confessent le symbole +de cette religion nouvelle, merveilleuse et spiritualiste: «que la +richesse fille du crédit, de l'opinion, est une création de la foi.» + + + + +CHAPITRE IX + +TENTATIVES DE RÉFORMES--DANGER DE LA FILLE DU RÉGENT + +Avril 1719 + + +Le siècle a pris son cours. Jusque-là incertain comme un vague marais, +il a trouvé sa pente. À travers les obstacles, les vieilles ruines et +les nouvelles, il descend vers 89. + +Combien, en quatre années, on a marché, combien on est déjà loin de +Louis XIV, on peut le mesurer. L'apôtre, le prophète, l'idole de la +France, c'est aujourd'hui un protestant! + +Heureux entr'acte de douceur, d'humanité, de tolérance. En 1717, les +jansénistes (Noailles et d'Aguesseau), en 1722 les molinistes (Dubois, +Tencin, etc.), attestent les barbares ordonnances de Louis XIV. Sous +le _Système_, on se borne à empêcher les grandes assemblées du Désert, +mais on réprime les curés, leur police cruelle contre les nouveaux +convertis. + +Le beau printemps de 1719 semblait une aurore sociale. L'incroyable +succès de Law, son miracle de bourse, lui en imposait un autre plus +grand. Il sentit que, sous ce brillant échafaudage financier, il +fallait une base sérieuse, une grande réforme de l'État. «Tentative +insensée? chimère?» Mais il venait de faire ce qu'on eût cru plus +chimérique: il avait, en pleine banqueroute, rendu du courage à +l'argent. Ses actions montaient d'heure en heure, l'enthousiasme +aussi. Tous lui disaient d'oser. + +En osant, il hasardait moins. C'est le péril qui le poussa. Rien +n'indique que d'avance il eût jamais fait de tels rêves. Hors de +France, il n'était qu'un des nombreux utopistes en finances, l'auteur +d'une théorie peu remarquée sur le papier-monnaie. En France, où +bouillonnait (dans les idées du moins) un chaos de révolution, lui qui +planait si haut, ne désespéra pas d'ordonner ce chaos et d'en tirer un +monde. + +On est saisi d'étonnement de voir tout ce qui s'entreprit en quelques +mois de 1719. L'égalité d'instruction, l'égalité d'impôt, une +simplification immense, hardie, de l'administration, le remboursement +de la dette, plusieurs des réformes excellentes que reprennent plus +tard Turgot et Necker, telles furent dans cette année les grandes +choses que voulurent Law et le Régent, qu'ils effectuèrent en partie. + +Le Régent, qui avait ouvert à tous la Bibliothèque royale, ouvre à +tous l'Université (14 avril 1719). Elle est payée par l'État et donne +l'enseignement gratuit. Que Villeroi en rie avec son petit roi, à la +bonne heure. Mais la révolution est grave. Quels sont les premiers +écoliers qui sortent de là tout à l'heure, le fils du coutelier, le +puissant Diderot, un enfant de hasard qu'élève un menuisier, le vaste +d'Alembert,--c'est-à-dire l'_Encyclopédie_. + +En juin, Law, suivant les idées du petit Renaut, du meilleur citoyen +de France, sollicite l'égalité d'impôt,--l'impôt estimé, non sur le +revenu qui varie et qu'on ne voit pas, mais sur ce qui se voit, le +fonds, la terre. Ceci aurait atteint les privilégiés plus sérieusement +que la _Dîme royale_ de Vauban sur le revenu, plus sûrement que le +_Dixième_ essayé vainement par Desmarets. Law, qui voyait les grands +propriétaires (les Condés par exemple) être les grands agioteurs, +voulait reprendre sur la terre ce qu'on escroquait sur la bourse. +S'ils empêchèrent cela, rien ne put empêcher une révolution +très-réelle, un mouvement immense d'activité et d'industrie. Ce qu'un +chroniqueur de l'an Mille a dit: «La terre changea de vêtement,» on +put encore le dire. Depuis vingt ans, la guerre et la misère ayant +tout suspendu, on n'achetait plus, on ne vendait plus, on ne +fabriquait plus. Tout délabré, et misérable. La France, sous ses +oripeaux, n'en avait pas moins l'air d'une mendiante. Elle s'en +aperçut, jeta violemment ses lambeaux, ses vieilles loques du vieux +temps de sottises. + +De tels moments sont grands pour l'industrie. L'Europe le voyait. On +pourrait espérer qu'elle concourrait au mouvement, lui donnerait +consistance, force et solidité, que le monde protestant, c'est-à-dire +le monde riche, viendrait à nous, apporterait son activité, son +argent. + +On croit à tort que l'argent n'est d'aucune religion.--Erreur.--_Le +capital est protestant._ + +L'argent catholique est un mythe.--Quelles sont les nations qui +dorment, rêvent et ne font rien? les catholiques. Et les nations +pauvres? les catholiques.--Tout ce qui négocie, fabrique, gagne, +s'enrichit, prospère, est du côté de l'hérésie. + +Nos protestants déjà revenaient en grand nombre. Et bien d'autres +voulaient venir. Ils auraient fait couler ici un fleuve d'or s'ils +eussent été bien sûrs que le feu roi ne ressuscitât point. Le règne du +banquier protestant, employant indifféremment protestants, +catholiques, voilà ce qui rassurait, appelait l'étranger. Ce qui +pouvait le mettre en fuite, c'était Law converti, c'était le règne de +Dubois, du fripon qui vendait nos libertés pour un chapeau, du futur +cardinal-ministre. + +Il suffisait de voir à ce moment _le pays catholique_, l'Espagne, de +le comparer à la France, d'observer la mort progressive de l'une, la +renaissance de l'autre, pour juger et se décider. Tout éphémère qu'il +soit, le Système a pour nous un effet très-durable d'initiation, +d'émancipation. L'Espagne de Philippe V, sous Alberoni même, sous sa +reine italienne, enfonce en son vieux crime de barbarie sauvage et son +châtiment mérité. + +Chaque année compte par des auto-da-fé. Contraste abominable que ce +gouvernement de femme et de nourrice, cette royauté du lit, fût si +cruelle! que cette femme, furieuse d'ambition, doublement corrompue, +caressant à la fois et les secrets vices du roi et la férocité du +prêtre, présidât à Madrid, avec son maniaque, à ces fêtes de mort! +Des hommes en flammes, des femmes hurlant, se tordant sur la braise, +c'est l'expiation du carême, parfois la glorification de Pâques. +Pénitence d'horreur qui ne purifie pas, au contraire, qui déprave +encore. + +L'ambassadeur de France donne dans ses dépêches le chiffre exact de +quelques années. Le voici pour Madrid, pour les auto-da-fé royaux. + +_7 avril 1720, neuf hommes et huit femmes brûlés_; _18 mai 1720, sept +hommes et cinq femmes brûlés_; _22 février 1722, six hommes et cinq +femmes brûlés_; _22 février 1724, quatre hommes et cinq femmes +brûlés_, etc. + +Je ne m'étonne pas de la colère de Dieu. En 1719 (comme en 1718), +invariablement il noie la flotte d'Espagne. Le 10 mars, l'expédition +jacobite, préparée par Alberoni, part de Cadix et cingle vers +l'Écosse. Les tempêtes, les vents furieux en font justice au golfe de +Biscaye. Plusieurs vaisseaux périssent; d'autres abordent pour être +pris. + +Notre armée, au même mois de mars, avait passé les Pyrénées pour cette +guerre trop facile. Au dehors, au dedans, tout nous favorisait. +D'avril en juin, une hausse incroyable a remonté, relevé le crédit. Le +grand problème à ce moment, c'est de savoir si le Régent qui profite +du succès de Law, aura assez de force pour le suivre dans ses +réformes, s'il saura se défendre contre la bande qui l'assiège, +obsédé, étouffé qu'il est entre les illustres vampires qui le pillent +de haute lutte et les fines Circés qui l'enivrent et l'enlacent pour +lui vider les poches. + +Il était déjà loin dans la vie, affaissé, bien loin de l'énergie, du +courage qu'auraient demandés la situation. Un coup à ce moment le fit +baisser encore, la tragédie d'orage, de remords, de fluctuations +violentes qu'eut sa fille, ange-diable, torturée de ses deux natures, +qui accouche en avril, est grosse en mai, se tue de vice et de folie. + +Je n'ai rien lu en aucune langue de plus âcre, de plus violemment +haineux que les pages de Saint-Simon sur les couches et la mort de +cette princesse. Ce catholique impitoyable se baigne dans les roses à +contempler, savourer les tortures d'une femme folle qui meurt à vingt +ans. Tout disposé qu'on soit à condamner une personne si souillée, on +ne peut qu'en avoir pitié en la voyant sous ce scalpel. Elle a peur, +elle est furieuse; elle a des remords et des rages; elle veut vivre, +se moque des prêtres, puis elle a peur du diable; elle se voit déjà +emportée. Elle crie, elle hurle, elle pleure. Saint-Simon en rit et +s'en moque. Enfin, quand elle est morte, lui-même il dit la chose +qu'il eût dû dire d'abord, une chose qui le condamne fort et rend +cette férocité bien odieuse: On l'ouvrit, et l'on vit qu'elle avait le +cerveau fêlé. + +Duclos et tous l'ont suivi, copié. On peut se demander pourtant +comment Saint-Simon, si froid, si glissant sur les empoisonneurs +(Lorraine, Effiat, Penautier), si léger sur les infâmes, les mignons +de Sodome (Lorraine et Monsieur, Courcillon, etc.), est tombé avec +cette fureur sur la duchesse de Berry? Elle eût été la Brinvilliers, +la Voisin, empoisonneuse et assassine, qu'il aurait parlé d'elle avec +plus de modération. + +Si la jeune duchesse est véritablement un monstre, comment madame de +Saint-Simon reste-t-elle sa dame d'honneur? Il a beau dire de page en +page qu'elle y va peu. Il devrait avouer que les époux ne voulaient +pas quitter cette position peu honorable, mais très-influente près +d'une princesse qui avait tous les secrets de l'État et tenait le +coeur du Régent. Il se venge d'avoir eu cette faiblesse, cette +patience. Il hait visiblement la duchesse. Il lui en veut de deux +sottises qu'il a faites, et d'avoir travaillé à son triste mariage, et +d'avoir laissé près d'elle madame de Saint-Simon. + +Son père aurait voulu, ce semble, l'associer au mouvement nouveau. Il +avait établi chez elle, dans son grand logement à Versailles, la belle +colonie de huit cents horlogers que Law avait fait venir. Mais on +travaillait fortement en dessous à l'occuper de tout autres idées. + +La cabale sentait justement combien, avec son audace d'esprit, elle +aurait pu lui être dangereuse. Il eût fallu que les deux femmes (les +deux seules au fond qu'il aimait), sa mère, sa fille, employassent +leur violence à le défendre, à le garder. Madame, née protestante, +aimait les protestants. Sa fille aidant, elle aurait pu nous rendre le +service de faire sauter le futur cardinal, d'empêcher la réaction. + +Elle était imaginative. C'est par là qu'on la prit. Le noir rêve du +diable planait encore sur ce siècle douteur. Le Régent même avait eu +la faiblesse d'écouter des fripons qui promettaient de le faire voir. +Sa fille, dans les fluctuations de l'éternel orage où elle vivait, eut +par moments de ces idées horribles. Prise excellente pour ceux qui la +voulaient dévote,--non moins bonne pour ceux qui la voulaient mariée, +prétendant que la conversion serait sûre par le mariage. + +Mais le mariage de Riom était alors plus difficile encore qu'en 1718. +Au moment du plus grand éclat de la Régence, lorsque les affaires en +tous sens étaient glorieusement relevées, les partis abattus, +l'Espagne envahie, impuissante, l'industrie, le crédit reprenant tout +à coup, lorsque la jeune duchesse pouvait si naturellement devenir la +reine du grand mouvement,--il semblait étonnant qu'elle se fît _madame +Riom_. À cette idée, la mère du Régent, la fière Allemande, ne se +connaissait plus. + +Cela donnait du courage au Régent pour résister à sa fille. Le temps +marchait, et rien ne se faisait. Elle était tellement dans ce combat, +qu'à peine elle se souvenait d'être enceinte. Aux premiers jours +d'avril (un peu avant terme, peut-être), il lui fallut s'en souvenir. +Vives douleurs. Elle est en danger. Mais elle souffre encore moins du +mal que de la honte. Inquiète, elle parvenait à s'étourdir. Mais, au +moment où elle est prise, elle voudrait cacher tout; elle s'enferme. +Le Régent est là éperdu, bien justement puni, mais combien +cruellement! Dans cette agonie de douleur, il lui faut négocier avec +les prêtres. Le curé de Saint-Sulpice arrive, impérieux; il exige +qu'elle se confesse. Il veut forcer la porte. C'est son droit. + +Ce curé si terrible était Languet, qui, avant et après, toute sa vie, +joua le bonhomme. Mais là il se montra sans masque. Il était +l'instrument des effrénés papistes, du nonce Bentivoglio, auteur et +patron des satires où l'on recommandait le meurtre du Régent. Dans ce +moment où leur duc du Maine disait son chapelet en prison, c'eût été +pour ces saints une belle revanche d'égorger en effet le Régent dans +sa fille, d'accabler la mourante. Folle, comme elle était déjà, on +devine l'atroce cauchemar qu'eût ajouté à son délire l'appareil du +clergé, des cierges de l'extrême-onction. On devine la scène qui +allait avoir lieu, Languet, par menace et par force, lui arrachant les +plus tristes aveux, lui faisant faire (torches allumées) une espèce +d'amende honorable,--ou, si elle hésitait, déchirant son surplis, +sortant avec bruit et outrage, et criant dans la foule qui était là +aux portes: «Allez, bon peuple, elle est damnée!» + +Ce Languet et son frère l'évêque, deux bouffons, étaient ceux dont on +aurait le moins attendu une telle chose. L'évêque est le burlesque +légendaire de Marie Alacoque, qui transforme en miracles les +infirmités de la nonne, ses coliques hystériques. L'autre est le +bâtisseur du maussade et froid Saint-Sulpice, qui, sous ce prétexte +pieux, allait trottant, mettait le nez partout. Il faisait rire, +c'était son grand moyen. S'il dînait quelque part, il mettait son +couvert en poche. Sinon, il furetait. On lui laissait exprès trouver, +prendre tel vase que les belles d'alors avaient en argent ciselé. +Surpris, il alléguait: «Mais c'est pour ma Vierge d'argent.» + +Que voulait-on de la malade? que demandait Languet pour lui donner les +sacrements? qu'elle renvoyât Riom. C'était le mariage (un sot mariage, +il est vrai), mais enfin une vie régulière, un amendement moral, tel +que celui de Louis XIV épousant madame de Maintenon, celui de madame +la duchesse épousant Lassay, etc. Que voulait-on? Qu'elle courût, +qu'elle eût cinquante amants? ou qu'elle retombât au monstrueux amour +qu'on lui reprochait tant? On la rejetait vers l'inceste. + +Notez qu'à ce moment les deux apôtres de la Bulle colportaient contre +le Régent le vrai chant des Furies, les vers atroces de +Lagrange-Chancel, qui invitent à l'assassinat. Ces vers couraient +depuis plus de trois mois. Nul doute qu'on n'en eût régalé la +princesse, qu'on n'eût eu la charité de lui montrer ce poignard +suspendu sur la tête de son père. Au seul nom de Languet, elle fut +hors d'elle-même. Elle eût voulu qu'on le jetât par les fenêtres. + +Le Régent, avec tout son esprit, eut l'attitude d'un sot. Brisé par sa +douleur, sa mauvaise conscience, il ne trouva pas la réponse qui était +si facile. La princesse avait avec elle son confesseur en titre, et +c'était un privilège du sang de France de ne pas dépendre de +l'ordinaire, d'avoir son prêtre, et (_même excommunié_), d'avoir par +lui communion. Les larmes aux yeux, bien bas, il dit au curé qu'il +fallait avoir compassion, qu'elle n'avait que le souffle, qu'un rien +pouvait la faire mourir. + +C'était le bon moyen de rendre l'apôtre intraitable. Il criait, +tempêtait. Le Régent se mourait de peur qu'elle n'entendît. «Eh bien, +dit-il pour le faire taire, faisons venir notre archevêque. Il nous +mettra d'accord.» Moyen dilatoire très-mauvais. M. de Noailles, le +faible Janséniste qui avait détruit Port-Royal, craignait tellement +les molinistes que, pour se relever, se défendre, il demandait (lui +au fond doux et humain) que l'on continuât la persécution protestante. + +Devant cet aboyeur Languet, il fut tout aussi pitoyable que le Régent. +Il eut peur, et cacha sa peur, sous un masque de sévérité courageuse, +trancha du saint Ambroise contre le prince débonnaire. + +Il dit tout haut, dans cette chambre pleine de monde: «Monsieur le +curé, vous avez fort bien fait, et je vous défends d'agir autrement.» +Languet, grandi d'une coudée, vainqueur, s'établit à la porte, campa +là quatre jours et quatre nuits entières. Il fallait bien manger. +Mais, dans ses très-courtes absences, il laissait deux prêtres pour +factionnaires. + +Cruelle aggravation aux tortures de la femme en couches. Si nerveuse +en ce dur moment, celle qui se sent épiée, écoutée, et d'oreilles +malveillantes, ne peut plus rien et risque de périr. C'est la scène de +Junon assise à la porte d'Alcmène, tenant ses deux mains jointes, +serrées, les doigts entrelacés pour _nouer_ sa rivale, la faire +crever. Il n'en fut pourtant pas ainsi. Les cris d'enfant qui +éclatèrent, dirent assez que la délivrance avait eu lieu. Plus de +danger. Languet leva sa faction. + +Dans son épigramme maligne, Voltaire, cinq mois d'avance, baptisait +l'enfant _Étéocle_, et Lagrange-Chancel disait que, de Cynire et de +Mirrha devait naître le bel _Adonis_. Ce fut cependant une fille. + +L'orgueilleuse souffrait horriblement d'un tel éclat. Et quoi de plus +cruel que d'accoucher sous les sifflets? Les rieurs furent +impitoyables. Voltaire, pensionné du Régent, mais alors amoureux de la +dévote maréchale de Villars, fit, fort étourdiment, pour plaire à ce +parti, une nouvelle épigramme sur la naissance incestueuse et sur les +peurs de l'accouchée (ce mot date la pièce d'avril 1719, et dément la +fausse date de 1716): «Enfin, votre esprit est guéri des craintes du +vulgaire,» etc. + +Tout ce bruit lui rendait cruel le séjour de Paris. Accouchée le 3 ou +le 4, dès le 10, lundi de Pâques, elle se fit transporter à Meudon. + + + + +CHAPITRE X + +GUERRE D'ESPAGNE--MORT DE LA DUCHESSE DE BERRY--DANGER DE LAW + +Mai-Juillet 1719 + + +La guerre commençait sans grand bruit (mars-avril). L'Espagne aurait +pu l'éviter. Car la France, à l'époque de la conspiration de +Cellamare, n'ayant pas encore le Pérou de Law, redoutait cette +dépense. Dubois avait de son mieux adouci, mutilé les pièces. La +France et l'Angleterre ne faisaient à Philippe V d'autres conditions +que de gouverner l'Espagne par l'Espagne elle-même, c'est-à-dire +d'éloigner les brouillons italiens qui, sans moyens, sans force, +étourdiment, compromettaient son trône, troublaient la paix du monde. +C'est exactement ce que demandaient les plus sérieux Espagnols. Il +était insensé, coupable, d'armer malgré elle l'Espagne, de la forcer +de combattre. Si elle avait encore un peu de vie, on devait bien la +lui garder. + +Les prêtres et les femmes n'ont peur de rien, parce qu'ils risquent +moins que les autres. L'abbate, l'amazone, poussaient la guerre en +furieux. La rude leçon de Sicile n'avait rien fait. Ils refaisaient la +flotte; ports, chantiers, arsenaux, tout travaillait en hâte. Le plus +simple bon sens eût dû leur faire comprendre qu'on ne leur donnerait +pas le temps de finir tout cela. Ils provoquaient, défiaient la +guerre, mais au jour du combat ils n'auraient rien de prêt encore. +Isolés en Europe, ayant leurs meilleures troupes enfermées en Sicile, +ils acceptèrent la lutte contre les trois grandes puissances du monde, +l'Angleterre, la France, l'Empereur. + +Alberoni avait beaucoup d'esprit, d'activité, certaine audace de +joueur. On a vu sur quelle carte il eût voulu jouer en 1717 et 1718, +acheter Charles XII et le lancer, rétablir le Prétendant. Cela n'eût +pas duré, mais l'effet eût été si grand que le Régent eût fort bien pu +tomber de la secousse, Philippe V devenir Régent. La reine le força +d'ajourner, de se tourner vers la Sicile, où l'on ne pouvait faire +rien de grand ni de décisif, et où la flotte se perdit. + +En 1719, tout était empiré. Alberoni, la reine paraissent moins que +des fous,--des sots. Leur espoir est dans trois romans, et plus +absurdes l'un que l'autre. Ils imaginent: + +1º Qu'une lointaine diversion de Ragotzi forcera l'Empereur à leur +lâcher leur armée de Sicile; + +2º Qu'une petite flottille jacobite (et maintenant sans Charles XII +qui est tué) va paralyser l'Angleterre; + +3º Que toute la France est pour eux. Si notre armée entre en Espagne, +tant mieux. Elle vient chercher Philippe V, n'arrive que pour le faire +Régent. + +Avec cette folie, d'Arioste ou de Cervantès, ils manquent la vraie +réalité. Elle était en Bretagne. S'ils avaient envoyé là tout droit +leur petite flotte, décidé le soulèvement, Berwick n'eût pas passé les +Pyrénées. Ils eurent deux grands mois devant eux, janvier et février. +Les nobles de Bretagne, en mars, leur envoyèrent un M. Hervieux de +Mélac, pour les supplier d'arriver. Nulle réponse qu'à la fin de juin! +Et la réponse, c'est une obole, un tout petit envoi d'argent. Déjà +levés, armés et battant les forêts, ces gentilshommes regardent +toujours s'il vient des vaisseaux espagnols. Ils viennent ... en +novembre! et quand tout est fini. + +Pour revenir en mars, une autre illusion de Madrid, c'était que le +Régent ne trouverait pas de généraux, Villars et Berwick faisant +profession d'être dévoués à Philippe V. C'était Berwick qui, +véritablement, l'avait fait roi. Comme bâtard de Jacques II, il était +frère du Prétendant. Avec tout cela, ce fut lui qui accepta le +commandement. Il valait bien mieux que Villars pour tenir une armée +dans ces circonstances douteuses. Ce grand Anglais, long, sec, qui +avait été terrible aux Cévennes, était fait pour donner du sérieux aux +nôtres, prendre au besoin nos petits Richelieu. + +On se trouva au dépourvu. À peine 15,000 Espagnols contre les 40,000 +de Berwick. La meilleure chance de Philippe V aurait été de se faire +prendre, de se présenter aux Français, comme duc d'Anjou, avec les +fleurs de lis. On eût été terriblement embarrassé. Mais ce n'était +pas le compte de la reine et d'Alberoni. On aurait demandé au roi de +chasser celui-ci. Il eût fallu aussi que la reine désarmât, rentrât à +son ménage et peut-être dans un couvent, que Clorinde ne fût plus que +la douce Herminie. Donc, ils ne lâchèrent pas Philippe V, ne le +quittèrent d'un pas. Alberoni eut même le soin de lui faire faire un +circuit, de l'égarer dans les montagnes, pour qu'il fût le plus tard +possible, trop tard, devant l'ennemi. + +Tout semblait combiné pour refroidir les pauvres Espagnols. Des trois +divisions, le roi en avait une. Une suivait l'abbate italien, le nain +grotesque Alberoni. Une autre obéissait au vrai chef de l'armée, à la +voix grêle du général imberbe, petit page équivoque. Les Français +galamment laissaient passer ses modes, ses fantasques costumes qui +venaient de Paris, lui envoyaient de quoi parader contre nous. + +On pouvait deviner les résultats. Philippe V n'apparut que pour voir +tomber l'une après l'autre ses meilleures places, Fontarabie, +Saint-Sébastien. Il avait cru gagner l'armée française. Et le +contraire eut lieu. Les Basques espagnols demandaient à se faire +Français. Cela acheva le pauvre roi. Il s'en alla, rentra désespéré à +Madrid, ne sortit plus de la petite chambre où le tenait sa femme. Il +rêva dès lors les moyens d'abdiquer, de ne penser plus qu'au salut. + +Notre armée et la flotte anglaise, aux deux rivages, à l'Ouest et à +l'Est, brûlèrent les vaisseaux commencés, les chantiers, les arsenaux. +On en blâma fort le Régent, comme d'une lâche complaisance pour +l'Angleterre. Mais quoi! ces vaisseaux achevés, Alberoni s'en servait +contre nous, et les envoyait en Bretagne. + +Cette guerre se passait, pour ainsi dire, incognito. Law seul +remplissait les esprits. La mort de la duchesse de Berry occupa à +peine un moment. + +Mort cependant tragique, entourée de circonstances déplorables. Un +mois après ses couches, elle se retrouva enceinte, bientôt tomba +malade et n'en releva plus. + +Madame, sa grand'mère, qui ne se mêlait de rien, et ne demandait rien, +pour l'affaire de Riom, demanda, agit, fut terrible. Elle eût voulu le +faire noyer. Elle dit au Régent qu'elle quittait la France, si cet +homme n'était arrêté. Comme il allait joindre son régiment (27 avril), +il fut saisi à Lyon et mis dans la dure prison de Pierre-en-Cize. Quel +coup pour l'orgueilleuse qu'on eût osé cela sur son capitaine des +gardes, sur l'homme qui lui appartenait! Elle employa le grand moyen, +et, quoique fort peu remise, elle fit venir le Régent à Meudon (1er +mai) pour un souper intime. Sans souci de sa vie, elle prolongea la +nuit sous les étoiles cette folle fête qui délivra Riom, mais la tua. + +Elle eût voulu encore une chose impossible, insensée, faire revenir +Riom au nez de sa grand'mère, écraser celle-ci, solenniser ce bel +hymen. Le Régent, effrayé de la trouver si absurde et si violente, +n'osait plus aller à Meudon. Elle se fit porter à la Muette pour le +tourmenter de plus près. Il n'y venait guère davantage. Il alléguait +les embarras réels, très-graves, qu'il avait à Paris. Au moment où le +grand succès de Law relevait ses affaires, on voulait le lui +enlever. Un complot se formait pour faire sauter la Banque. C'était le +milieu de juillet. La malade, seule à la Muette, abandonnée du Régent +même, soit par douleur et désespoir, soit par un fol essai pour +ressaisir la vie, se lève, se fait un grand repas, et de choses +rafraîchissantes. Dans la soif qui la dévore, elle mange du melon en +buvant de la bière glacée (_ms. Buvat_). Cela l'achève. Elle tombe. + +Deux médecins sont à son chevet. Chirac, celui de son père, s'obstine +à la purger, et l'empirique Garus lui administre son brûlant élixir. +Même incertitude pour l'âme. Chirac ne souffrait pas qu'on lui parlât +de sa fin. D'autres l'avertissaient. Elle prit vivement son parti, fit +ouvrir toutes les portes, reçut solennellement les sacrements, dans +une triste et sinistre ostentation de fermeté, parlant moins en +chrétienne qu'en reine à qui cela est dû. + +On s'exagérait la douleur du duc d'Orléans qui était là à la Muette, à +ce point que presque personne n'osa y venir. Saint-Simon, qui y vint, +le trouva seul. Deuil mêlé de remords. Il avait été pour beaucoup dans +cette déplorable destinée. Un moment, il pleura à faire croire qu'il +étoufferait. Saint-Simon l'enleva avant qu'elle expirât (la nuit du 21 +juillet). Il se chargea des funérailles, qui furent sans pompe et +simplement décentes. Madame de Saint-Simon eut la lugubre fonction +d'assister à l'ouverture du corps, où la pauvre princesse fut trouvée, +comme j'ai dit, enceinte et le cerveau fêlé. + +On supposait le Régent écrasé. C'était peu le connaître. C'était un +homme fini, blasé, vide, épuisé de coeur, aussi bien que du reste. Il +n'avait pas d'ailleurs le droit de pleurer. La mère même de la morte, +Madame d'Orléans, les yeux rouges (mais au fond ravie), le supplia de +ne pas s'enfermer. Il fit ouvrir les portes, reçut tout le monde. Il +tint le Conseil, et donna à Law les Arrêts nécessaires pour faire face +à ses ennemis. + +Duverney, Argenson, la compagnie des Fermiers généraux, ce qu'on +appelait l'Anti-Système, ne se contentaient pas d'attaquer le Système +avec ses propres armes en émettant aussi des actions. Ils s'étaient, +sans scrupule, associés à un monde singulier d'étrangers qu'on ne +voyait jamais, qui travaillait par agents et prête-noms. C'étaient des +Anglo-Hollandais, qui de leurs trous obscurs, sans bruit, faisaient +sur les monnaies de très-fortes opérations. Profitant des variations +violentes qu'elles subirent, ils guettaient les moments, raflaient, +exportaient à grand profit. Leurs maîtres, gros banquiers de Londres +et d'Amsterdam, qui allaient faire jouer leur compagnie du Sud +(superbe pompe à pomper dans les poches), les chargeaient de miner par +tous moyens notre Compagnie des Indes, en poussant à la baisse contre +Law, aidant Duverney. + +Law n'en ignorait rien. Il avait les yeux très-ouverts, et, pour se +tenir en mesure d'abord contre les marchands d'or, il se fit donner +pour neuf ans la fabrication des monnaies (20 juillet). Le 21, le 22, +le 23, justement au moment du grand deuil du Régent où sans doute l'on +crut que le Conseil chômait, l'Anti-Système, aidé de ses Anglais, +tenta un coup hardi pour faire sauter la Banque et chavirer la +Bourse. Ils avaient juste à point gagné le premier des agents de Law, +l'oracle de la place, qui jusque-là avait poussé la hausse, et tout à +coup précipita la baisse. + +Un mot du personnage, Vincent. C'était un homme fort douteux, moitié +agioteur, moitié accapareur de vivres. Il avait eu plus d'une fois de +petites affaires avec la justice, souvent arrêté, toujours relâché. On +ne pouvait pas s'en passer. Les plus mauvais papiers devenaient bons, +lorsqu'il les soutenait. Dès qu'il paraissait, chacun regardait s'il +était triste ou gai; on achetait, on vendait au froncement de son +sourcil. + +Law, au début, avait été heureux de trouver un tel instrument. En mai, +par dix agents de change dont chacun avait dix courtiers, Vincent +souffla la hausse. Law employait aussi des hommes moins connus à qui +la Banque même prêtait de quoi jouer. L'un d'eux, André, gagna à ce +métier, en trois mois, trente millions. Cela déplut fort à Vincent, +qui d'ailleurs, comme accapareur et enchérisseur de denrées, était +gêné par les projets de Law. Il tourna, et le jour même où la cabale +vint d'ensemble à la Banque avec un torrent de billets enlever l'or, +Vincent donna à la Bourse le surprenant spectacle de sa désertion. +Vrai poignard pour égorger Law. Son Vincent, le vaillant Vincent, le +héros de la hausse, lâche pied au fort du combat; il est pâle, il a +peur; il crie le Sauve qui peut! + +La farce était jouée, la panique opérée. On courait à la Banque; +chacun, et à l'heure même, exigeait d'être remboursé. Le 25, au matin, +Law tira une arme cachée qu'on n'avait pas prévue, et qui mit tout en +fuite. Il frappa ses ennemis d'une mesure trop ordinaire alors et dont +eux-mêmes récemment (sous d'Argenson) avaient donné l'exemple. Par +arrêt du Conseil, l'or tombe, le louis vaudra un franc de moins. Les +amateurs de monnaie forte, qui enlevaient l'or de la Banque, n'en +veulent plus, s'enfuient. + +On croit que Law est fort. «Il a des reins. Soutenu tellement d'en +haut, qui l'empêche un matin de s'adjuger les Fermes, et dès lors de +fonder son Mississipi sur la France même?» On commence à gager pour +lui. On rougit d'avoir craint. L'élan revient; un poétique éclair a +passé sur la Bourse, l'amour et la foi du papier. + +Le papier _monnaie immuable_ (qualifié ainsi par Arrêt), vainqueur du +vil métal, variable et capricieux. Qui se fierait à l'or? Altéré et +changeant à toute crise, haussé, baissé, sans caractère, sans +consistance ni tenue, il semble un piége à faire des dupes. C'est +l'objet du mépris, de la haine. Il est conspué. On vit, rue +Quincampoix, un créancier tirer l'épée contre le débiteur perfide qui +voulait le payer en or. + + + + +CHAPITRE XI + +LA BOURSE--LES MISSISSIPIENS + +Août-Septembre 1719 + + +Nous avons faiblement marqué le péril qu'avait couru Law. Mais il +était accru par son triomphe même. Son danger financier devint un +danger politique. Les Anglais, furieux d'avoir manqué le coup de +Bourse, se découvrirent brutalement par leur ambassadeur, l'enragé +Stairs, menacèrent le Régent. + +Reprenons la situation. + +Dans la hausse rapide, impétueuse, qui se fit, Law fut emporté dans +les airs comme un ballon sans lest, ou l'homme qu'une trombe eût pris +en plaine, soulevé, pour l'asseoir à la pointe de la flèche de +Strasbourg. + +Il avait stupéfié, plus que vaincu, ses ennemis. Ils n'étaient pas +moins là, campés autour de lui, pour le ruiner, le démolir. Armée +serrée, compacte. Avec les Duverney, les meneurs de la baisse, +marchaient toute la Maltôte, les Fermiers généraux, leurs cent mille +_gabeleux_, rats de cave, huissiers et recors. À ce corps régulier +ajoutez les troupes légères, les associés, intéressés, les +accapareurs, fournisseurs, leurs agents, employés, mangeurs, rongeurs +de toute espèce. + +Law n'était pas myope. Il voyait, pour comble d'effroi, sous ses pieds +mêmes et sous sa base unique, je veux dire auprès du Régent, Stairs +qui montrait le poing, et son compère Dubois, qui minait et sapait. +Dubois avait eu du faible pour Law et pour sa caisse; mais ce grand +citoyen savait dominer ses faiblesses. Ministre et bientôt cardinal +par la grâce de l'Angleterre, il en avait, dit-on, de plus une petite +pension d'un million. + +Le Régent, si Anglais, était-il sûr pour Law? Était-ce un homme +encore? À en croire ses maîtresses, c'était l'homme de neige au dégel. + +Contre cet affreux dogue, Stairs et ses dents, Law ne se rassurait que +par un bouledogue qui valait l'autre pour la férocité. Il coûtait +gros. Si l'on ne l'eût gorgé de minute en minute, il eût mangé son +maître. M. le Duc (c'est de lui que je parle), même avant le succès de +Law, en mars déjà tire de lui un million pour un petit duché qu'il lui +fait acheter. En août, huit millions, par la Bourse. + +Comme le chien d'enfer, il mangeait par trois gueules. Ce n'était +jamais fait. Après lui, arrivaient sa mère, sa grand'mère, son frère +Charolais. En les gorgeant, on ne faisait qu'irriter l'envie, +l'appétit des Contis. + +Et ce qui était effrayant, c'est que, derrière les princes, arrivait +la file infinie de la _mendicité d'épée_, les grands seigneurs qui +daignaient protéger Law en tendant la main, les nobles et +quasi-nobles, un monde de pauvres menaçants. Plus, l'armée de ses +amoureuses, duchesses et comtesses et marquises, des femmes impudentes +et jolies, qui personnellement le sommaient, ne lui faisaient pas +grâce, exigeaient qu'on les achetât. + +Voilà les deux abîmes que Law vit béants à ses pieds. À droite, le +précipice où la Maltôte et les Anglais voulaient le faire tomber. À +gauche, ce gouffre de noblesse, cette bourbe profonde, la prostitution +mendiante. + +On a peint plus ou moins l'extérieur du Système, mais jamais le +dedans. On a été discret, prudent, respectueux. Du Hautchamp et les +autres (Barbier, Marais, Buvat) sont pleins d'omissions volontaires. +Le sage Forbonnais, compilateur tardif, donne les chiffres, et non les +personnes. Le violent Pâris Duverney, si impétueux contre Law, dans le +livre où il semble vouloir le tuer (après sa mort), a l'art de ne +point voir les maîtres et tyrans de Law, ceux qui surent s'en faire un +jouet. On croyait tout cela éteint et oublié, et l'on peut dire _en +cendres_. En effet, les registres, actes, pièces, tous les monuments +du Système avaient été brûlés en 1722. + +On avait établi une bonne cage de fer, de dix pieds sur huit, dans la +cour de la Banque (aujourd'hui la Bibliothèque). Là tout passa aux +flammes. Nul procès désormais possible.--Mais celui de l'histoire, +serait-il impossible? non. Par une industrie patiente, en rapprochant +des faits qui jusqu'ici ne présentent aucun sens, nous espérons +refaire la Sodome pour la foudroyer. + +Ce qui a bien servi pour obscurcir la vue, faire cligner les plus +clairvoyants, c'est la foule elle-même, l'amusement de ces tableaux +mouvants, le va-et-vient de la rue Quincampoix. Il en reste de bonnes +gravures (entre autres un beau volume hollandais, à la Bibliothèque de +la Ville de Paris). On voit là le flux et reflux de cette mer, les +confuses mêlées, les tournois de l'agiotage. Mais tout cela fort +trouble. + +Je vais, dans cette foule, saisir quelques individus. Cela sera plus +clair. Leurs vies sont instructives. C'est le petit, c'est le menu. +Mais il n'y a rien de petit, pour qui cherche et qui veut comprendre. +On voit alors et on distingue (parfois plus qu'on ne veut). La vie du +temps s'y montre et devant et derrière, par le propre et par le +malpropre, par tous les rangs mêlés et tous les métiers confondus, des +balayeurs aux princes, des Holbak aux Condés. C'est ici l'_âge d'or_. +Plus de prince et plus de valet. La fraternité du ruisseau. + +_Le balayeur._ Il y avait dans la boutique d'un changeur un bon gros +Allemand, qui s'appelait Holbak. Il faisait les fortes besognes, +remuait, portait des sacs, balayait le devant de la porte. On le +croyait trop bête pour friponner. Des banquiers le prirent pour +domestique. Puis, voulant un homme de paille et le plus ignorant qui +ne sût que signer et signât sans comprendre, ils lui achetèrent (ce +qui alors était fort peu de chose) une charge d'agent de change. Mais +voilà que l'argent lui éclaircit la vue. Il vit que tout le secret +était d'acheter à vil prix les titres du rentier désespéré, et de les +vendre à bénéfice. Il fit cela tout comme un autre, et mieux. Car il +réalisa à temps, et envoya tout en Allemagne. + +_Le laquais._ Les Anglais, qui, sans paraître, sournoisement +travaillaient à la baisse, devaient vendre des actions par un agent à +eux. Il se trouva malade, mais il avait un domestique de confiance, +son laquais Languedoc. Il l'y envoie. Languedoc doit vendre au cours +du jour, 8,000 livres par action. Mais il voit qu'elles montent. En +homme intelligent, il attend, vend à dix mille livres, garde pour lui +la différence qui était de cinq cent mille francs. Huit jours après, +il avait dix millions et s'appelait M. de la Bastide. Six mois après +il était ruiné, reprenait du service, avec son nom de Languedoc. + +_La brocanteuse._ Un jour entra chez Law une bonne femme de province, +une wallonne de la Meuse, une dame Chaumont. Elle implore sa justice +dans une affaire, et elle parle si bien d'affaire, que Law l'appuie. +C'était sur la frontière une brocanteuse de dentelles, qui au passage +des armées s'était intéressée avec deux fournisseurs et leur avait +fait des avances. Ces gaillards (un soldat gascon et un barbier de +régiment) avaient fort réussi dans les fourrages, et le barbier, se +disant noble, avait eu l'industrie d'obtenir une demoiselle de +Saint-Cyr, et la protection de Versailles. Depuis, les deux associés, +travaillant à Paris, ne songeaient plus à payer la Chaumont. Elle +vient. On ne veut la payer qu'en billets d'État, qui alors perdaient +60 pour 100. Cette femme courageuse accepta, sachant ou devinant le +nouveau miracle de Law, qui décupla la valeur des billets. Elle eut +en un mois six millions. Les deux fripons pleurèrent alors, et ils +voulaient lui disputer ses bénéfices. De là un procès solennel dont +Law amusa le Régent. Ils donnèrent raison à la femme, qui avait cru, +quand personne ne croyait encore. «Il lui fut fait selon sa foi.» + +Cette Chaumont paraît avoir eu le don qu'on recherchait le plus alors, +quelque chose de rond, d'ouvert, de simple qui donnait confiance. Elle +était relativement honnête. Elle dut être le prête-nom des employés de +Law qui n'osaient jouer sans masque. Elle devint bientôt, comme on va +voir, un centre autorisé, et comme l'hôtesse et la nourrice, _la bonne +mère_ des agioteurs, tenant (sans doute aux frais de Law et de la +Banque) une table immense, prodigieuse, pour recevoir des milliers +d'hommes. Les joueurs de toute nation que Law voulait attirer à Paris +allaient manger chez la Chaumont. Sa cuisine de Gargantua, Bourse +gastronomique où l'on fricotait des affaires, rappelait par sa +monstrueuse grandeur les mangeries impériales, les distributions, les +repas où jadis les Césars firent asseoir le peuple romain. + +_Les belles agioteuses._ L'écueil, il faut le dire, de ces triomphes +de Plutus, c'était le défaut national, la galanterie. Des dames +intrépides, pour brusquer la fortune, sans perdre le temps à jouer, se +saisissaient du joueur même. Éprises de celui qui gagnait, dans ces +moments d'ivresse où un coup de fortune trouble la tête, elles +échangeaient vivement l'amour contre le portefeuille. + +La langue de la Bourse y aidait, et Law avait donné l'essor. Ses +actions, au féminin, avaient de jolis noms de femmes. Les anciennes, +nées de quelques mois, étaient nommées les _mères_, celles d'après les +_filles_, les récentes les _petites filles_. Pour avoir une _petite +fille_, il fallait présenter et des _filles_ et des _mères_, pas moins +de _quatre mères_. Or, cela se réalisait. Tel achetait des actions, et +se trouvait payé en _filles_; il avait une mère et plusieurs. + +Plusieurs furent comiquement dupes. Un Rauly, par exemple, l'un des +meilleurs, bon, généreux, crédule, fut surpris par deux Hollandaises, +la mère et la fille, celle-ci un miracle de naïve ingénuité, de beauté +enfantine et tendre. Il eut un moment poétique, voulut fuir au désert, +je veux dire acheter quelque part hors de France, loin des procès +possibles, un nid voluptueux pour cacher son trésor. Il envoya les +dames devant, avec son intendant, qui devait mettre là un million à +couvert. Cet intendant était un homme sûr, honnête, mais, hélas! un +Français tout aussi galant que son maître. Le voilà amoureux, éperdu, +idiot. Bref, il ne voit plus goutte, se laisse enlever son million. +Les belles et le million étaient partis ensemble, si loin, qu'on n'a +jamais su où. + +Tels furent les jeux de l'amour, du hasard, parfois tragiques, +atroces. Un Bordelais, le fils d'un conseiller au Parlement, poussé au +désespoir par une maîtresse exigeante qui l'avait mis à sec et voulait +le quitter, tua son père qu'il croyait un grand thésauriseur. Il ne +trouva rien et s'enfuit. Sous des noms supposés, il joua, et devint +trop riche pour être poursuivi. Mais tout le monde le connaissait. Sa +lugubre figure, sa démarche égarée, disaient assez qui il était. + +_L'entremetteuse._ Madame de Tencin fit-elle, comme le veut Soulavie, +un livre sur l'orgie antique? Organisa-t-elle à Saint-Cloud (pour +relever le pauvre prince) des bacchanales assaisonnées de pénitences +obscènes? J'en doute. On a chargé la légende de cette sainte. Les +chansons de l'époque assurent, chose plus vraisemblable, que +l'ex-religieuse, avec sa grâce et sa finesse, son expérience (elle +n'était pas loin de 40 ans), avait le mérite spécial d'une infinie +complaisance en amour. Elle en savait beaucoup. On pensait qu'avec +elle il y avait toujours à apprendre. Dubois, d'Argenson, Bolingbroke, +vrais gourmets, aimaient ce fruit mûr. Elle tenait maison aux dépens +de Dubois, lui faisant croire que son salon, agréable aux Jésuites, +avancerait l'affaire du chapeau. Par lui, par d'Argenson, elle avait +des secrets de Bourse. Elle jouait les fonds que Bolingbroke avait la +simplicité de lui confier. Mais pour ne pas descendre à la rue +Quincampoix, elle avait un amant exprès, M. de la Fresnaye. Il était +sûr, exact à rapporter ses gains; elle lui faisait croire qu'elle +l'épouserait. En 1726, elle traita impartialement ces deux derniers. À +Bolingbroke elle nia le dépôt, et rit au nez de la Fresnaye. Celui-ci, +furieux, surtout d'avoir été si sot, se coupa la gorge chez elle et +inonda tout de son sang. + +Il n'est pourtant pas sûr qu'elle aimât fort l'argent, ni le plaisir. +Elle ne fit pas fortune. Ce qu'elle aimait, c'était de s'entremettre, +d'intriguer, de corrompre. Par elle ou par sa soeur, qui avait les +mêmes dons, furent travaillées l'affaire d'Aïssé, plus tard celles +des trois fameuses soeurs avec le roi. Mais le maquerellage politique +ne lui plaisait pas moins. Elle et son frère avaient des arts +charmants pour amollir les gens et leur faire trahir leur principe. +Ils corrompirent Law, l'amenèrent à se faire catholique. Ils +corrompirent jusqu'aux Jésuites, leur firent laisser l'Espagne, le +Prétendant, pour accepter Dubois, l'homme de l'alliance anglaise. +Enfin, faut-il le dire? le croira-t-on? ils corrompirent Dubois! + +Law n'aurait pu, sans l'aveu de Dubois, emporter sa victoire, entamer +sa grande oeuvre. Dubois, en convertissant Law par son ami Tencin, +pouvait se faire un honneur infini dans le monde catholique, un titre +solide au chapeau. + +La grande difficulté, c'est que Dubois était Anglais de coeur, de +système, de position. Il fallait obtenir de lui une petite infidélité +à cette passion dominante, pour quelques mois du moins. Il donnait, il +est vrai, en ce moment au ministère anglais un très-solide gage en +détruisant la marine espagnole. Mais, quoi! si la Bourse de Londres, +malgré cela, se mettait à crier? si les spéculateurs (et le prince de +Galles en était) s'en prenaient à Dubois, la pension d'un million lui +serait-elle continuée? Grave, très-grave considération qui pouvait +rendre Dubois incorruptible. Cet esprit net et froid, qui se moquait +de tout, serait-il pris aux mirages de Bourse? Il y fallait, ce +semble, beaucoup d'art?... Ce fut tout le contraire. On alla droit au +but en employant tout franchement _la compagnie du Savoyard_. + +Un des chefs de la compagnie était du pays des Tencin, du Dauphiné. + +La plupart de ces gens d'affaires, d'argent, d'intrigues, venaient de +Lyon, Grenoble, Genève, des pays hauts et pauvres, étaient de rusés +montagnards. Le plus fameux, c'est Duverney. + +Avez-vous vu un dessin de Watteau, merveilleusement fort, _le +Savoyard_? C'est un drôle, un rieur de gaieté singulière, gaieté +physique propre à ces fortes races qu'on croirait innocentes,--en +réalité, prêtes à tout. + +Jeune et riant toujours, cet enfant des montagnes, aussi rude joueur +que porteur ou scieur de bois, ira haut, ira loin dans les affaires, +n'ayant ni hésitation, ni scrupule. Il rit en vous volant, rirait en +vous cassant les reins. + +C'était la vraie figure pour faire fortune, et ce fut, je n'en fais +pas doute, celle de Chambéry, un Savoyard qui créa cette compagnie. Il +avait sa sellette au coin de la rue aux Ours, mais il monta, devint +frotteur, porteur de sacs, se frotta à l'argent. Il était honnête, +économe, à ce point qu'il avait amassé mille francs. Il lui fallait +pour associé un homme qui parlât bien, écrivît, fût grave et posé. Il +en trouva un plus que grave, un habit noir, étonnamment sérieux. +C'était ce Bordelais qui avait tué son père. Les associés +s'associèrent deux fripons, un Dauphinois qui prétendait avoir une +manufacture de savon, et un M. Bombarda, trésorier du trésor vide de +l'électeur de Bavière, usurier enrichi de la ruine de son maître. Je +passe toutes les autres vertus des quatre associés qui se chargèrent +de la grande entreprise, _corrompre la vertu de Dubois_. + +Law, jadis, pour jouer, avait fait faire de gros louis, lourds, à +emplir la main. Cela ravissait les joueurs. Il pensa judicieusement +que, dans l'agiotage au vol qui se faisait, on trouverait charmant +d'avoir de gros billets, et il en fit de dix mille francs. Le bon +Savoyard Chambéry, simple et rond, tout droit en affaires, en mit pour +cinq millions en portefeuille, et, comme il eût porté un panier de +pêches ou de fraises, il alla jovialement porter à Dubois cette +primeur. Dubois se mit à rire. Il était besogneux pour son affaire de +Rome. Il savait les Romains sensibles aux friandises. Il fut tenté +pour eux. Il songeait bien aussi que le million anglais, après tout, +n'était qu'un million, et que le bonhomme, au contraire, en ce premier +payement, ouvrait à deux battants l'infini du Mississipi. Tout cela +l'amollit. Il sentit son coeur. Qui n'en a? Le plus farouche homme +d'État a son jour d'attendrissement. Il eut certain retour pour +Law,--qui sait? reconnut la Tencin? + +_Le vampire._ Dubois ainsi permit et laissa faire. On obtint son +inaction. Mais pour que le _Système_ vainquît décidément et supprimât +l'_Anti-système_, il fallait davantage; il fallait acheter l'action +énergique et directe, la férocité de M. le Duc. Or, M. le Duc, fort +cher en 1718, fut énormément cher en 1719, ayant alors une maîtresse +terrible, madame de Prie, moins une femme qu'un gouffre sans fond. + +Lui, il n'était qu'une bête de proie, un brutal chien de meute, +violent, mais aveugle et borné. Il pouvait happer des morceaux, +terres, pensions, etc., mais il n'aurait pas su, je crois, faire si +bien fonctionner la grande pompe de l'agiotage, qui le 18 septembre +lui donna huit millions, vingt en octobre, etc. C'est qu'il était +alors mené par un esprit (vampire? harpie?), un être fantastique, +insatiablement avide et cruellement impitoyable, qui, six années +durant, aspira notre sang. + +Elle semblait née de la famine, des jeûnes que son père, le +fournisseur Pléneuf, fit aux armées, aux hôpitaux. Déjà grande, elle +eut pour éducation la ruine. Pléneuf, trop bien connu, se sauva à +Turin. Sa mère, belle et galante, vivota d'une cour d'amants, qui, +n'étant pas jaloux, la partageaient en frères. On parvint à marier la +fille à un homme qui prit pour dot l'ambassade de Turin, ambassade +nécessiteuse où elle eut les souffrances du pauvre honteux qui doit +représenter. Elle devint demi-italienne, grâce, finesse et +séduction,--au dedans vrai caillou, l'altération du torrent sec en +août, ou d'un vieil usurier de Gênes. + +Elle croyait, en rentrant, profiter d'abord sur sa mère, lui prendre, +par droit de jeunesse, ses fructueux amants. Ils furent fidèles. La +mère, beauté bourgeoise et bien moins fine, avait je ne sais quoi +d'aimable qui retint. Cela aigrit la fille; elle ne lui pardonna pas +de rester belle et d'être aimée encore. Elle la cribla d'abord de +dards vénéneux, de vipère. Puis, comme elle n'en mourut pas, elle lui +joua le tour, dès qu'elle fut puissante, de faire revenir son mari. +Enfin, elle lui tua ses amants un à un, travailla à la faire périr à +coups d'aiguille. + +L'avénement de madame de Prie chez M. le Duc, c'est celui de la +hausse. Jusque-là il avait pour maîtresse la Mancini (Nesle, née +Mazarin). Mais dans l'été, celle-ci l'emporta décidément. Elle +s'empara de lui juste au moment de la curée, la razzia d'août et de +septembre. Maîtresse alors et du duc et de tout, elle fait revenir son +père, Pléneuf, donne à ce vieux voleur la caisse de la guerre, le +profit de l'affaire d'Espagne (septembre-octobre, _ms. Buvat_). + +Law craignait le vautour.--Il trouva l'araignée.--Mais qu'est-ce que +le vautour, la bête qui n'a que bec et griffes, comparé aux puissances +des affreuses araignées de mer, des suceurs formidables qui aspirent +en faisant le vide, qui tirent parti de tout, qui des os extraient la +moelle, et du craquant squelette savent encore se faire une proie? + + + + +CHAPITRE XII + +LA CRISE DE LAW + +Août-Septembre-Octobre 1719 + + +Montesquieu parle quelque part d'une pièce de ce temps-là: _Ésope à la +cour_, et dit qu'en sortant de la voir, il se sentit la plus forte +résolution qu'il ait jamais eue d'être honnête homme. Cette pièce +avait fait aussi impression sur Law. Ruiné par le Système, il écrivait +en 1724: «On a mis sur la scène l'exemple du désintéressement dans le +personnage d'Ésope. Ses ennemis l'accusèrent d'avoir des trésors dans +un coffre qu'il visitait souvent. Ils n'y trouvèrent que l'habit qu'il +avait avant d'être ministre. Moi, je suis sorti nu; je n'ai pas sauvé +mon habit.» + +Cela est beau, pourtant ne suffit pas. Sortir nu, ce n'est pas assez. +L'essentiel est de sortir net. Ésope retrouva mieux que l'habit: +l'_honneur_. Law a-t-il retrouvé le sien? + +Ne devait-il pas expliquer les circonstances qui le rendirent +complice (désintéressé, il est vrai, mais complice, après tout) du +pillage honteux qui se fit? N'eût-il pas mieux valu avouer +franchement, ce qui lui donnerait devant l'avenir des circonstances +atténuantes, sa faiblesse de caractère, sa servitude domestique, +l'entraînement surtout de l'utopiste mené par un mirage à travers les +marais fangeux? «_Un petit mal pour un grand bien. Une heure de +brigandage, et demain le salut du monde._» Selon toute apparence, il +se paya de cette raison. + +Il est mort sans parler, a abandonné sa mémoire. Il nous reste une +énigme. Pourquoi? Il n'eût pu se laver que par le déshonneur des +autres, et de ceux qui restaient puissants. + +Il est mort à Venise, en 1729, triste solliciteur, tremblant +apologiste, qui justement s'adresse aux coupables, aux auteurs de sa +ruine. La faute en est à sa grande faiblesse, disons-le, à ses deux +amours. D'une part, cette fière Anglaise qu'il avait enlevée, ne veut +pas rester pauvre; elle le fait écrire, elle écrit elle-même au grand +voleur, M. le Duc, pour recouvrer le bien de ses enfants. Lui-même, +d'autre part, le pauvre homme est le même, joueur obstiné, chimérique, +amoureux de sa grande idée, et si follement amoureux qu'il s'imagine +que les voleurs, qui ont tant d'intérêt à le tenir loin, vont le +rappeler, l'essayer de nouveau, lui donner sa revanche! + +Voilà ce que c'est que la France. Il n'était pas né fou, mais ici le +devint. Un certain vin nouveau cuvait. Le sage Catinat, Vauban, +Boisguilbert, le bon abbé de Saint-Pierre, chacun à sa manière rêvait, +quoi? la Révolution. Le meilleur ne se disait pas, et ne s'imprimait +pas, circulait sourdement. + +Qui réaliserait? Qui se compromettrait dans les essais trop souvent +avortés? Un héros existait, l'homme d'exécution, et martyr au besoin, +l'intrépide et savant Renaut. Il s'était adressé au favori de la +fortune, ce brillant Law, qui par lui, ce semble, aspira l'âme de la +France. De là le mémoire du 13 juin sur l'égalité de l'impôt. De là +l'essai trop court où Renaut mourut à la peine. Mais Law lui fut +fidèle, et, dans son apogée, presque roi, ambitionna d'être successeur +de Renaut à l'Académie des sciences. + +En Law fut, si je ne me trompe, bien moins l'invention que la +concentration des idées capitales du temps. Quelles sont ces idées? +J'y distingue ce que j'appellerai le _plan_ et l'_arrière-plan_, une +révolution financière, une révolution territoriale. + +Le _plan_, c'était: 1º L'extinction de la Maltôte, la destruction de +l'épouvantable machine qui triturait la France. Peu, très-peu +d'employés. Quarante mille préposés de moins. Plus de pachas de la +finance, plus de Fermiers généraux, plus de Receveurs à gros profits, +qui faisaient des affaires avec l'argent des caisses. Trente petits +directeurs (à 6,000 francs) remplaçaient tout cela; + +2º L'extinction de la dette, la libération de l'État. Law se +substituait aux créanciers en prêtant 1,500 millions à 3 pour 100, +remboursait le créancier en espèces ou en actions. On était sûr qu'il +préférerait ces actions en hausse, qui, revendues au bout d'un mois, +donnaient un bénéfice énorme. + +Ce que j'appelle l'_arrière-plan_, c'était non-seulement l'égalité de +l'impôt territorial, mais une vente des terres du clergé. À peine +contrôleur général, il fit examiner au Conseil un projet pour _forcer +le clergé de vendre tout ce qu'il avait acquis depuis cent vingt ans_. +(Ms. Buvat, _Journal de la Régence_, janvier 1720, t. II, p. 133; et +dans la copie, t. III, p. 1134.) + +Cette dernière proposition était tout un 89. Des quatre ou cinq +milliards de biens que le clergé avait en France, une moitié au moins +avait été acquise dans le XVIIe siècle. Cette masse de deux milliards +de biens, tout à coup mise en vente, donnait la terre à vil prix, la +rendait accessible. De plus, une bonne part des gains de bourse se +seraient tournés là. Beaucoup de fortunes récentes, ou moyennes, ou +petites, cherchant, un sûr placement, s'y seraient portées. La +révolution financière, qui semble si fâcheuse, tant qu'elle n'apparaît +que comme agiotage, aurait profité à la terre et fécondé +l'agriculture. + +L'autre proposition, un impôt égal sur la terre, réparait aussi en +partie les maux de l'agiotage. Les grands propriétaires de terre, qui +furent (par prête-noms) les grands agioteurs, se trouvant soumis à +l'impôt, eussent restitué à l'État quelque chose de leurs monstrueux +bénéfices. + +Résumons: 1º le _fisc simplifié_, devenu très-léger; 2º la _libération +de la France_, la dette renversée avec profit et pour l'État et pour +le créancier; 3º _Égalité de l'impôt_ territorial; 4º la moitié des +biens du clergé vendue en une fois, et la _terre mise à si bas prix_ +que chacun pût en acheter. + +Splendide construction de rêves et de nuages! Sur quoi (je vous prie) +porte-t-elle? + +Sur la supposition que l'abolition de l'abus se fera par l'abus +suprême, que la révolution peut s'opérer par le pouvoir illimité, +indéfini, le vague absolutisme, le gouvernement personnel qui ne peut +pas se gouverner lui-même. + +Law était fou évidemment. Le vertige de l'utopie, l'entraînement du +duel contre Duverney, la partie engagée, l'ivresse avaient brouillé sa +vue. + +Il ne s'aperçut pas qu'il avait son Système, l'enfant chéri de la +pensée ... où?... dans la fosse aux bêtes, serpents, crabes, +araignées. Il le suivit, il entra là, pour être mangé, l'imbécile, +bien plus, honteusement souillé, sali, flétri. + +Le 27 août, fort inopinément, par un simple arrêt du Conseil, la +révolution s'accomplit, la Compagnie des Indes prend les Fermes à ses +adversaires, et se charge de lever l'impôt. Toute rente sur l'État est +supprimée; la Compagnie remboursera la dette en émettant des actions +rentières à 3 pour 100 que recevront les créanciers de l'État. + +L'Anti-Système périt; Duverney est vaincu. Le Système est vainqueur, +ce semble. La masse des rentiers voit brusquement fermés les bureaux +des payeurs, avec quelle inquiétude! + +Il faudrait pour les rassurer que leur liquidation bien faite leur +donnât sans difficulté ce qu'on leur promet en échange, ces actions +qui désormais sont leur unique fonds, leur propriété légitime. +Qu'arrive-t-il? Les bureaux sont ouverts, les actions paraissent; le +premier venu en achète! et le rentier seul est exclu. On lui répond: +«Vous n'avez pas les pièces, vous reviendrez bonhomme; vous n'êtes pas +encore liquidé.» + +La précipitation cruelle qu'on mit à tout cela ne servait Law en rien. +Tout au contraire, ses grandes vues de colonies, de commerce, dont il +était alors violemment préoccupé et qui devaient donner corps et +réalité au fantasmagorique échafaudage du Système, voulaient du temps. +Il était évident que, sans le temps, il périssait. On voit, par le +_Journal de la Régence_ et autres documents, que si la foule était à +la rue Quincampoix, Law était d'âme et de corps, de toute son +activité, à l'affaire du Nouveau Monde. Tout occupé de trouver des +colons, il n'avait rien à gagner à ce crime de bourse, que la ruine +infaillible et prochaine du Système. Il était trop certain que la +folle poussée de hausse, la ruine des rentiers, n'aboutirait qu'à +enrichir les gros voleurs, qu'une chute suivrait, épouvantable, qui +emporterait Law, ses idées, sa fortune, sa personne et sa vie +peut-être. + +Ni Law ni le Régent n'avaient rien à gagner à cela, qu'une immense +malédiction, la ruine du présent et la honte dans tout l'avenir. + +Les plaisirs personnels du Régent étaient peu coûteux; on l'a vu. Fini +à peu près pour les femmes, il ne l'était pas pour le vin. L'ivresse +de chaque soir, non-seulement le menait à l'apoplexie, mais le tenait +la matinée dans un état demi-apoplectique, obscurcissait sa vue, +affaiblissait sa faible volonté. Ses facultés baissaient. Un signe de +cet affaissement, c'est la facilité qu'eut Dubois, aux dernières +années, de l'occuper de plats intérêts de famille, de mariages, +d'archevêchés pour ses bâtards, etc. Chose étrange et qui touche à +l'idiotisme: son fils (un petit sot), il le nomma _colonel général de +l'infanterie française_! La charge, dont Turenne et Condé ne furent +pas jugés dignes, charge abolie, comme trop haute, depuis l'amiral +Coligny! + +Donc, représentons-nous dans son Palais-Royal, cette figure qui fut le +Régent, ce distrait, ce myope, alourdi, ahuri et ne sachant à qui +entendre dans la foule exigeante, fort insolemment familière, de ces +demandeurs acharnés.--Quelle résistance? aucune;--une mollesse +incroyable, une aveugle, une lâche générosité pour être quitte et se +débarrasser en donnant tout à tous. + +Et tranchons par le mot brutal, mais vrai, de Saint-Simon: «La +filasse? non pas ... le fumier.» + +Triste soutien dans la violente crise et les périls de Law. En 1718, +on parlait de le pendre. En 1719, on parlait de l'assassiner. + +Les Anglais le menaçaient fort. Pendant plusieurs années, fort à leur +aise ils avaient spéculé sur les variations de nos monnaies; ils +exportaient les monnaies fortes. Ils ne pardonnèrent pas à Law les +mesures qui frappèrent ce trafic en juillet. Nos projets +d'établissement au Nouveau Monde leur plaisaient peu. Leur Compagnie +du Sud regardait de travers notre Compagnie des Indes. Elle y voyait +le grand obstacle à la hausse de ses actions. + +Stairs, leur ambassadeur, n'était qu'un Écossais, mais d'autant plus +porté à dépasser les Anglais mêmes par son zèle furieux. Il était né +sinistre, et il avait eu une terrible enfance. Il eut le malheur en +jouant de tuer son frère. On prétendait (à tort?) qu'au passage du +Prétendant (1716), il avait aposté un Douglas pour l'assassiner. Il +avait la figure d'un coquin à tout faire, et ce qui le rendait plus +dangereux encore, c'est qu'il l'eût fait en conscience. C'était un +coquin patriote. + +Il prit occasion des demandes d'argent que le Prétendant avait fait à +Law (le 5 août), et du secours que celui-ci lui fit passer. Il jeta +feu et flamme, cria que l'alliance était rompue, que Law armait +l'ennemi de l'Angleterre. De septembre en décembre, il le poussa de +ses menaces. Rien ne dut agir plus sur Law et sur sa femme pour leur +faire accepter, désirer à tout prix la protection du duc de Bourbon et +de sa bande. C'était bien peu que le Régent. + +Protection forcée d'ailleurs et imposée, comme celle des brigands +d'Italie, qui ne permettraient pas au voyageur de marchander leur +passe-port. Les Condé avaient toujours été de ces redoutables +mendiants à qui il faut bien prendre garde. Forts de la gloire +militaire de Rocroi, de Fribourg, mais non moins forts des souvenirs +du grand massacre de Paris, ils demandaient et exigeaient. Leurs +sinistres portraits d'éperviers, de vautours, de dogues, ont tous un +air d'âpreté famélique. La vie humaine était légère pour eux. On le +savait par le père de M. le Duc, ce nain terrible qui, sans cause, par +jeu, empoisonna Santeuil. On ne le sut pas moins par son frère +Charolais. On l'aurait su peut-être mieux par M. le Duc lui-même, s'il +eût trouvé le moindre obstacle. Il n'avait fait nul crime encore, et +chacun avait peur de lui. Dans ce temps d'indécision, lui seul ne +flottait pas. Dur et borné (bouché, dit Saint-Simon), n'ayant ni +scrupule, ni ménagement, ni convenance, il allait devant lui. On le +vit au coup d'État d'août 1718, où il dit nettement qu'il serait +contre le Régent si on ne lui donnait la dépouille du duc du Maine. On +le vit en décembre, quand il empoigna sa tante et la garda chez lui; +de quoi elle eut si peur qu'à tout prix, en s'humiliant, elle se jeta +dans les bonnes mains du Régent, et fut si aise alors qu'elle lui +sauta au cou de joie.--On craignait d'autant plus ce borgne à l'oeil +sanglant, qu'avec les apoplexies du Régent, la vessie de Dubois, il +était trop visible qu'il allait avoir le royaume. + +Les Condé, en 1600, avaient douze mille livres de rente, dix-huit cent +mille en 1700. Ajoutez les grosses pensions stipulées en 1718. +Profonde pauvreté. Mais, comme elle augmenta en 1719, lorsque M. le +Duc, en madame de Prie, épousa la famine, l'impitoyable abîme qui, +pour son coup d'essai, avale en un mois vingt millions (_Ms. Buvat_, +1083). + +Que fût-il arrivé si Law, tellement menacé des Anglais, se fût mis en +travers du prince agioteur, s'il eût bravé le borgne et sa vipère? Je +le laisse à penser. Certes, des hommes plus vaillants que lui auraient +fort bien pu avoir peur, se sauver. Il resta pour son déshonneur. Sa +femme et sa fortune, ses rêves utopiques le firent rester sous le +couteau. + +Voilà le spectacle de honte. + +Les malheureux rentiers, refoulés de la Banque, qui exigent leurs +reçus, sont en foule au Trésor pour avoir ces reçus. Ils y font la +queue jour et nuit. Ils couchent, mangent dans la rue, pour ne pas +perdre leur tour. Enfin celui qui l'a, à la longue, ce bienheureux +reçu, aura-t-il l'action en échange? Il se précipite à la Banque, même +foule. Il se trouve à la queue immense qui suit toute la rue de +Richelieu, et des derniers peut-être. Le public non rentier a eu, +certes, le temps de passer devant lui, n'ayant à remplir aucune +formalité préalable. + +C'est l'odieuse vue qui nous frappe, ce qui se passe en pleine rue. +Mais si l'on voyait les coulisses; si l'on voyait, la nuit ou le +matin, ce misérable serf, Law, chapeau bas, donnant, offrant à ses +tyrans, les actions qui sont le pain et la vie du rentier, si l'on +voyait la meute des vampires et harpies titrées, que ne peuvent +éconduire les besoins les plus indécents;--si l'on voyait à l'aube, +aux bougies pâlissantes des soupers du Régent, ses malpropres Circés +sur lesquelles il roule ivre, le fouiller, le dévaliser,--cet ignoble +pillage ferait bondir le coeur, on serait obligé de détourner la vue. + +Le 22 septembre, pourtant, Law eut horreur de ce qui se passait. Il +fit décider par la _Compagnie_ (et contre l'arrêt du Conseil) qu'on ne +donnerait plus d'actions pour or ni pour billets, mais uniquement en +échange des récépissés des rentiers; autrement dit que les actions +rentières, selon son plan, son but, seraient réservées aux créanciers +de l'État. + +Insistons sur ceci, Forbonnais l'a bien dit: «Il fut arrêté _à la +Compagnie_» (non au Conseil). L'excellent historien du Système, M. +Levasseur, a vérifié aux Archives qu'il n'y eut nul arrêt du Conseil. +Donc, la Compagnie seule a l'honneur de cette mesure. + +Elle n'aurait jamais hasardé un tel acte contre les Arrêts du Conseil +sans l'aveu du premier des actionnaires, de son président, le Régent. +Ce prince, qui libéralement comblait d'actions les membres du Conseil, +M. le Duc, le prince de Conti, etc., ne croyait pas leur nuire en +fermant le bureau à la foule des agioteurs. Mais ce qu'il leur donnait +de la main à la main n'était rien en comparaison des profits qu'ils +faisaient par leurs prête-noms dans les hausses et les baisses, les +secousses violentes, habilement calculées, de l'agiotage. Ainsi, les +17 et 18, en pleine hausse, par une manoeuvre inattendue et +meurtrière, on organisa pour deux jours une baisse subite; l'action +qui était à 1,100 livres, tomba à 900. Même coup de bourse au 14 +décembre. À chaque fois, de cruels naufrages, des désespoirs et des +suicides (_Ms. Buvat_). Voilà le profitable jeu qu'il fallait +continuer. + +Ajoutons que si les princes, se contentant de voler seuls, avaient +exclu les autres, rejeté dans la rue la longue file des agioteurs, ils +se seraient trop démasqués; leur épouvantable fortune eût été trop au +jour. Il leur était plus sûr de ne pas gagner seuls, d'avoir derrière +eux pour réserve l'armée de la Bourse, d'être appuyés du monde des +banquiers, courtiers et joueurs. + +Leur chef, M. le Duc, pesait sur le Conseil. Un arrêt du Conseil, le +25 septembre, rouvre la vente des actions, interrompue trois jours. +Ces actions (le bien des rentiers), on peut les vendre à tout venant +pour _des billets de banque_. Dans ce cas, les acheteurs payeront un +droit de dix pour cent, que le rentier ne payerait pas; avec les +bénéfices énormes qu'ils faisaient, cela ne les arrêtait guère. + +Donc la vertu de Law avait duré trois jours. Le rentier, désormais +sacrifié à l'agioteur, fut refoulé dans le désespoir; tous passaient +avant lui. Le Trésor lui faisait sa liquidation lentement; lentement +on lui délivrait le reçu nécessaire. Quand il avait passé deux nuits, +trois nuits à camper dans la rue, il était prêt à jeter tout. Les +besoins aussi se faisaient sentir, et beaucoup ne pouvaient attendre. +Là surviennent à point des gens compatissants pour le conseiller ou +l'aider. Que ne vend-il ses titres? Il se rend et vend à vil prix. + +C'en est fait. Et l'avenir même dès lors lui est fermé. On aura beau +émettre de nouvelles actions en faveur des rentiers, il n'est plus le +rentier. On arrive en son lieu avec les titres qu'il a donnés pour +rien. Les grands voleurs, princes, ducs et banquiers, se présentent +hardiment comme créanciers de l'État. Va donc, va à la Seine! ou +mourir sur la paille! + +Successeur du rentier, bien armé d'actions, fort d'un gros +portefeuille, le joueur peut se lancer à la Bourse. Les rois de la +coulisse qui font les Arrêts du Conseil, qui dominent la Compagnie, +qui, par les nouvelles d'Espagne ou de Londres, machinent tous les +jours les variations de demain, enfin qui font le cours, et jouent les +yeux ouverts,--ces gens d'en haut doivent bien rire des prétendus +hasards de la rue Quincampoix. Au fond, c'est l'amusement barbare du +XIVe siècle, la farce des tournois d'aveugles dont on régalait +Charles VI ou Philippe le Bon. On riait à mourir de voir ces vaillants +imbéciles, fiers de leurs longs gourdins, n'y voyant goutte, d'autant +plus furieux, se cherchant à tâtons, parfois frappant dans le vide, ou +assommant la terre, parfois s'assénant d'affreux coups et se tuant à +coups de bâton. + +Les habiles de toutes provinces et de tout pays de l'Europe, sans +compter nos Gascons, Dauphinois, Savoyards, avaient pris poste de +bonne heure, avaient loué toutes les boutiques pour y tenir bureau. Le +long de l'étroite rue (telle aujourd'hui qu'elle fut) se heurtait, se +poussait par le ruisseau la foule des acheteurs, vendeurs, troqueurs, +spéculateurs, dupes et fripons. Point de seigneurs, mais force +gentilshommes, force robins, des moines, jusqu'à des docteurs de +Sorbonne. Nulle pudeur, la fureur à nu; injures, larmes, blasphèmes, +rires violents. Ajoutez les imbroglios. Tel abbé, pour billets de +banque donne des billets d'enterrement. Telles dames se jouent +elles-mêmes, actions incarnées, et payent en _mères_ et _filles_. +Quand la cloche du soir ferme la rue, cette effrénée babel s'engouffre +bouillonnante aux cafés, aux traiteurs des ruelles voisines, aux +joyeuses maisons où les espiègles demoiselles soulagent le gagnant de +son portefeuille. + +Sauf le joueur volé ou le blême rentier, Paris était fort gai. Trente +mille étrangers qui étaient venus jouer, dépensaient, achetaient et ne +marchandaient guère. Les spectacles ne manquaient pas. On épurait +Paris en faveur du Mississipi. Les galants cavaliers de la +maréchaussée enlevaient poliment les demoiselles, «de moyenne vertu,» +qui devaient peupler l'Amérique. Des vagabonds, en nombre égal, +ramassés dans les rues ou tirés de Bicêtre, devaient partir en même +temps. Tout cela exécuté avec une violence, une précipitation légère, +des facéties cruelles. + +Le Régent n'aimait pas les larmes, et ces scènes de désespoir eussent +fait tort au mouvement des affaires. Il voulut que ces demoiselles, +ces pauvres diables s'amusassent avant de quitter Paris. Elles furent +mariées sommairement. À Saint-Martin des Champs, on mit les +malheureuses en face de la bande des hommes. Parmi ces inconnus, +mendiants ou voleurs, elles durent choisir en deux minutes, sous +l'oeil paternel de la police, se marier en deux temps, comme on fait +l'exercice. Puis soûlés et lâchés dans la vaste abbaye. Dans cet état, +les pauvres immolées, avec des rubans jaunes pour couronne de mariage, +furent promenées, montrées, pour qu'on vît combien les partants +étaient gais. Barbare exhibition. Elles riaient, pleuraient, parmi les +quolibets, chantaient pouille au passant, la mort au coeur, sentant ce +qui les attendait. + +Temps joyeux. Les morts mêmes n'étaient pas dispensés d'être de la +partie. Au 20 septembre, lorsque après une baisse de deux jours reprit +la hausse, trois joueurs la fêtèrent toute la nuit à se soûler. Il n'y +avait pas moins qu'un parent du Régent, le jeune Horn (Aremberg). Le +matin, plus qu'ivres, un peu fous, passant au cloître de Saint-Germain +l'Auxerrois, ils voient un corps exposé sous la garde d'un prêtre que +le clergé va venir relever. Ils demandent quel est l'imbécile qui se +laisse mourir à la hausse.--«Le procureur Nigon.»--«Attends, attends, +Nigon! Nous allons te tirer de là. Laisse ton corbeau, ta prison, et +viens boire avec nous.» Chandeliers, bénitier, bière, cadavre, tout +est jeté sur le pavé. Le clergé arrivait. Le mort est porté dans +l'église. On commence le _De profundis_. Mais au seuil de l'église, +Horn chante un Arrêt du Conseil. On va chercher la garde. Elle n'ose +venir. Le lieutenant de police veut un ordre du Palais-Royal. On y +court. + +La chose racontée au Régent lui parut trop plaisante. Il rit. Nos +trois fous en furent quittes pour boire huit jours à la Bastille. + +Le Régent, ivre chaque soir, ne veut pas l'être seul. Il supprime la +taxe du vin. + +Law se fait adorer. Il rembourse, bon gré, mal gré, chasse les +inspecteurs du pain, du porc, de la marée, du bois et du charbon, +etc., qui levaient de gros droits. + +Vrai Parisien, l'auteur du précieux _Journal de la Régence_ s'arrête +ici, s'épanouit. Paris nage dans l'abondance des vivres, fait fête au +cochon, au poisson. + +C'est alors que je vois un des agents de Law, la Chaumont, la grande +hôtesse de la Bourse, recevoir chez elle, près de Paris, tout le +peuple des agioteurs. Prodigieux festins qui ne purent guère se faire +que sous le ciel. + +«Pour un seul jour, un boeuf, deux veaux et six moutons.» (Ms. Buvat.) + +Où est Law pendant ce temps-là? En suivant ses démarches dans le +_Journal de la Régence_, on le trouve partout où il est inutile. Il +va, vient, il s'agite. Est-il devenu fou? Est-il un mannequin qu'on +drape à la royale pour s'en servir et s'en moquer? Il semble qu'il +détourne les yeux de la scène de honte, d'effronté filoutage. + +Il ne voit pas la Banque. Distrait et ridicule, il semble l'Arlequin +de ce grand carnaval. + +Où est-il aux jours décisifs où le Système proclamé va s'appliquer, +sera une réalité, ou une infâme illusion? + +Il s'en va au Jardin des Plantes, à la Salpêtrière, et dit aux +directeurs de ce grand hôpital: «Je vous donne un million. Cédez pour +le Mississipi quelques centaines de vos filles; je me charge de les +doter.» (Septembre.) + +Chose grotesque. Les tout-puissants voleurs, princes, ducs, etc., +l'obligent, de minute en minute, d'acheter des fiefs, des terres +titrées, ridicules, inutiles à un homme de sa sorte, et cela à des +prix insensés. + +Les millions lui coulent comme l'eau. Il est duc en Mercoeur, il est +duc en Mississipi, etc. + +Et en même temps, il fait ici le prévôt des marchands, le lieutenant +de police. Il a l'esprit aux vivres de Paris, ne songe à autre chose. + +Son coeur est à la viande, il ne dort pas de ce qu'elle est trop +chère. Il convoque chez lui les bouchers, et les gronde. «La viande à +4 sous! dit-il, cela ne sera plus. Je me chargerai, moi, de la vendre +à un autre prix!» + +Voilà un homme étrange. Si on le pousse un peu, il va se faire +boucher. Cela manque à ses titres. Que lui sert d'être partout en +France comte, duc et que sais-je? un vrai marquis de Carabas? Pour +honorer la Bourse, la réhabiliter et lui gagner le peuple, il faut +qu'il soit roi de la halle. + +Roi de tout, roi de rien, de vide et de risée. + + + + +CHAPITRE XIII + +LAW VEUT S'ENFUIR. ON LE FAIT CONTRÔLEUR GÉNÉRAL + +Novembre-Décembre 1719. + + +Quel était l'intérieur de Law? Si on le savait mieux, bien des choses +obscures s'éclairciraient. Ce qu'on en sait, c'est que cet homme, +jeune encore, tellement en vue et observé, fut en vain obsédé, +poursuivi d'une foule de femmes, vives et jolies, terribles. Il ne vit +rien. La belle réputation de galanterie qu'il avait apportée, disparut +tout à fait. On maudissait ce farouche Hippolyte, qui semblait tout +entier à la grande chasse des affaires. + +En réalité, le roman, la tragédie d'amour, cette beauté étrange qu'il +avait enlevée, pesaient sur son foyer. Le temps n'y faisait rien. Elle +le gouvernait comme un amant, comme un complice. J'ai dit combien elle +tenait à la fortune. Elle avait sujet d'être satisfaite. Dans sa +position équivoque (non mariée?) elle voyait les princesses et +duchesses, bien plus, les vertueuses, lui faire une humble cour. Son +fils dansa avec le roi. Le nonce raffolait de sa fille, la caressait, +jouait à la poupée. + +Madame Law était dans l'empyrée. De si haut, elle apercevait à peine +encore la terre, prenait en pitié les mortels, mais son mari surtout. +Le brillant duelliste alors ne se ressemble guère. Aujourd'hui il est +effaré. Au fort de son succès (novembre), il pose, inquiet et léger, +comme un lièvre au sillon, qui flaire, écoute aux quatre vents. À peu +ne tient qu'il ne s'envole. + +Instinct miraculeux. Il entend la pensée, tout ce qu'on ne dit pas +encore. Sous la terre, rien ne bouge, tout va bouger. Les rats ne sont +jamais surpris sous le sol qui doit enfoncer. Vous verrez, en +décembre, ces intelligents animaux, prudents _réaliseurs_, laisser +tout doucement le Système, déserter le papier, chercher les solides +maisons, les bons biens patrimoniaux. + +D'autre part, Law attend un terrible assaut des Anglais. Leur guerre +(dès qu'ils n'ont plus besoin de nous contre l'Espagne) va tourner +contre le Système. Or le Système, qu'est-ce? un homme, on le sait, un +homme mortel. Son attrait, trop puissant, intéresse à sa mort. Adoré +comme César, il peut finir comme lui. Qu'il eût été béni de la banque +étrangère, le hardi patriote qui se serait fait son Brutus! La baisse +effroyable et subite qui eût eu lieu, l'énorme pression qu'auraient +exercée des milliards de papier arrivant d'un seul coup au +remboursement, aurait produit bien plus qu'une banqueroute. Cette +Compagnie, qui maintenant levait l'impôt, était l'Administration +même, elle eût emporté dans sa ruine le gouvernement, tout ordre +public. + +L'Angleterre serait restée seule, et, seule, eût fait la paix. Il lui +était extrêmement avantageux et agréable, après avoir fait la guerre +par la France, de briser celle-ci. Elle avait promis, avec la garantie +du Régent, que si l'Espagne subissait la quadruple alliance, elle lui +rendrait Gibraltar. Un tel coup frappé sur la France dispensait +l'Angleterre de se souvenir de sa promesse. + +Voilà ce qui pouvait tenter un violent patriote comme Stairs. Voilà ce +qui très-justement effrayait Law. Il le voyait armé, entouré de gens +dévoués. Il le voyait réunir à sa table jusqu'à cinquante chevaliers +de l'ordre anglais de Saint-André. Il eut un instant l'idée de partir, +de s'en aller à Rome. Nous le savons par Lemontey, si instruit et qui +eut en main des documents aujourd'hui dispersés ou peu accessibles. +Rien de plus vraisemblable. Je crois fort aisément qu'il voulait fuir +non-seulement Stairs et ses ennemis, mais surtout ses amis, ses +violents protecteurs, la grande armée des joueurs à la hausse qui le +précipitait. Il sentait dans le dos la pression épouvantable, aveugle, +d'une foule énorme, d'une longue colonne qui poussait furieusement. +Les historiens économistes expliquent tout par son entraînement +systématique, l'exagération de ses théories. Mais comment ne pas voir +aussi cette poussée terrible qui le force d'aller en avant? Que +trouvera-t-il au bout? un mur? un poignard? un abîme? Sans voir +encore, il sent que cela ne peut bien finir. Donc, à gauche, à +droite, il regarde s'il ne peut se jeter de côté. Laisser tout, +grandeur et fortune, sacrifier son bien, reprendre, libre et pauvre, +son métier de joueur à Rome ou à Venise, c'était sa meilleure chance, +le plus beau coup qu'il eût joué jamais. + +Il aurait fallu pour cela partir seul un matin, n'en donner le moindre +soupçon à sa famille même, à sa femme. Elle était la plus forte chaîne +qui le rivât ici. Hautaine, ambitieuse, comme elle était, comment +dût-elle le traiter, s'il osa parler de départ! Quoi! tout abandonner, +se faire d'impératrice mendiante! avoir quitté honneur, devoir, +patrie, puis maintenant quitter la France même, qui était dans leurs +mains une si prodigieuse fortune, pour aller vivre de hasard dans +quelque grenier de Venise!... + +Law, toujours jeune d'esprit, pensait bien et pensa toujours que +quelque souverain, le czar ou l'empereur, serait trop heureux de +l'employer. Mais c'est là que madame Law avait beau jeu pour lui faire +honte, s'il rêvait ces châteaux de cartes en désertant ici l'édifice +admirable qu'il avait déjà élevé. Il est certain, et il faut l'avouer, +qu'il avait obtenu de grands résultats, et allait en obtenir d'autres. +Son beau projet d'égalité d'impôt, même après la mort de Renaut, +n'était nullement abandonné. Celui d'obliger le clergé à vendre une +partie de ses biens ne pouvait que plaire au Régent. Sa Compagnie des +Indes montrait une activité inouïe. En mars 1719 elle n'avait que 16 +vaisseaux, et elle en eut 30 en décembre; elle en acheta 12 en mars +1720. En juin, son bilan révéla qu'elle possédait ou avait en +construction (vrai prodige!) trois cents navires. Elle fondait, à la +fois, ici le port de Lorient, là-bas la Nouvelle-Orléans. Quelle +gloire pour le Système! et comment laisser tout cela! Law, quoi qu'il +arrivât, pouvait se consoler, se donner l'épitaphe de ce roi d'Orient: +«Qu'importe de mourir!... En un jour j'ai bâti deux villes.» + +Mais le plus beau, dont on parlait le moins, et ce qui plus que tout +le reste devait le retenir ici, c'était la France transformée, +transfigurée, en quelque sorte. Il avait, à partir d'octobre, réalisé +d'un coup les vues de Boisguilbert, devancé Turgot, Necker. Les +vieilles barrières des douanes intérieures entre les provinces +tombèrent par enchantement, les cent tyrannies ridicules qui tenaient +le royaume à l'état de démembrement permanent. La libre circulation du +blé, des denrées commença. On ne vit plus le grain pourrir captif dans +telle province, tandis qu'il y avait famine dans la province d'à côté. +Les hommes aussi librement circulèrent. Le travailleur put travailler +partout, sans se soucier des entraves municipales. Un _maître_ +menuisier de Paris fut _maître_ aussi, s'il le voulait, à Lyon. Ainsi +le pauvre corps de la France étouffée eut pour la première fois les +deux choses sans lesquelles il n'y a point de vie: _circulation_, +_respiration_. On le vit sur-le-champ. Il fallut ouvrir de tous côtés +des routes immenses. Admirable spectacle! Comment l'auteur de tout +cela eût-il pu les quitter, fuir sa création commencée, par faiblesse +et lâcheté! C'eût été le dernier des hommes, le plus méprisé des siens +même. Sa femme, j'en réponds, l'accabla. + +Et non moins accablé fut-il d'offres et de caresses, de prières, au +Palais-Royal. Au premier mot de retraite qu'il hasarda, le prince +tomba à la renverse d'étonnement, d'effroi. Quel cataclysme eût fait +ce foudroyant départ! On lui dit que non-seulement il resterait, mais +qu'il aurait la place de Colbert, serait contrôleur général, qu'on +ferait tout ce qu'il voudrait. Pour Stairs et ses menaces, on rit. +Quoi de plus simple que de le faire gronder par Stanhope, même +destituer, remplacer? De Londres on en eut l'espérance. + +Les finances, c'était le premier ministère, en ce moment la royauté. +Seulement, pour que le nouveau roi entrât en possession, il fallait +une petite chose; il fallait que, comme Henri IV, il crût que la +France «valait bien une messe, qu'il fît le saut périlleux.» Cela ne +pesait guère, selon le Régent et Dubois. Et cela pesa peu pour Law, +fort peu Anglais, et bien plus Italien, qui n'aimait que Venise et +Rome, qui avait pour amis le Président, le Nonce, pour courtisan, +convertisseur, Tencin. Madame Law aussi était sensible aux avances de +ces prêtres, à leur facilité pour régulariser sa position. + +Tencin n'eut pas grand mal. Law alla avec lui promener à Melun, et fut +sur-le-champ converti. De retour, le jour même, il communia lestement +à Saint-Roch, le soir donna un bal. L'apôtre en eut deux cent mille +francs, et, ce qui valut mieux, fut chargé par Dubois de faire valoir +à Rome le service si grand qu'il venait de rendre à l'Église. + +En même temps, par tous les moyens, dons, pensions, achats, etc., Law +s'assure des protecteurs. C'est comme une sorte de ligue, de +confédération, qui se fait entre les seigneurs pour lui, pour le +Système. Le grand distributeur est le Régent, _la machine à donner_, +«le grand robinet des finances,» ouvert, et qui laisse aller tout. Le +Palais-Royal en attrape (la Fare, la Parabère), mais autant, mais bien +plus les ennemis du Régent (la Feuillade un million, Dangeau un +demi-million), puis des seigneurs quelconques. Châteauthiers, +Rochefort, la Châtre, Tresmes, ont à peu près 500,000 francs chacun; +d'autres plus, d'autres moins. Qui refuse est mal vu. Noailles, le +ministre économe, est le chien qui défend le dîner de son maître, mais +finit par y mordre. Saint-Simon est persécuté; on tâche de lui faire +comprendre qu'il est indécent qu'il refuse. Enfin il se rappelle je ne +sais quel argent que doit le Roi à sa famille; il se résigne et palpe +aussi. + +Mais le général du Système, le roi du grand tripot, souverain +protecteur de Law, c'est M. le Duc. Flanqué des Conti, du Conseil, de +la Banque, de la Compagnie, d'un monde de seigneurs, d'intéressés de +toute sorte,--en outre, énormément compté comme héritier certain +(prochain) de ce Régent bouffi qui peut passer demain, il entraîne +visiblement tout. + +Du reste, il n'est qu'un masque. En regardant derrière son inepte +brutalité, on voit ses vrais moteurs, deux femmes infiniment malignes, +sa mère et sa maîtresse, la rieuse et l'atroce, madame la Duchesse et +madame de Prie. La première, toute Montespan, toute satire et toute +ironie, jolie sur un corps indirect, eut l'esprit méchant des bossus. +Née singe, sur le tard «elle épousa un singe» (M. de Lassay). Elle +excellait à rire, à nuire; intarissable en bouts-rimés mordants, +polissons et malpropres (V. _Recueil Maurepas_). Madame de Prie tenait +plutôt du chat, de sa férocité exquise. Sa mère fut la souris. Dès +qu'elle fut en force et puissante par M. le Duc, elle la prit dans ses +griffes, commença à persécuter ceux qui l'avaient aimée et soutenue +(décembre). + +Dans leurs vengeances, leurs plaisirs et leurs gains, cette trinité de +l'agio, M. le Duc et les deux femmes, jouissaient avec insolence. M. +le Duc paya madame de Prie à son mari douze mille livres de pension, +et pour bouquet de sa double victoire, d'amour, de bourse, il s'acheta +un Saint-Esprit de diamants de cent mille écus (septembre). Du gain de +la rue Quincampoix, madame la Duchesse se bâtit sur le quai, au lieu +le plus apparent, le délicieux petit palais Bourbon, où son vieil +épicuréisme inventa, réunit les recherches voluptueuses, les +sensuelles aisances auxquelles ni l'Italie ni la France n'avaient +songé. + +Jouir n'est rien sans outrager. On voulut braver le public, insulter +la rue Quincampoix. Lassay, le singe-époux de madame la Duchesse, +«pour donner la comédie aux dames,» les mena, et Law avec elles. Ils +l'associèrent, bon gré mal gré, à une farce irritante, qui pouvait le +rendre odieux. Ils lui firent jeter d'un balcon, sur la foule, de +vieilles monnaies anglaises du roi Guillaume, qu'on ne trouvait plus à +changer. On se les disputa, on se rua, on se pocha. Et sur cette +mêlée, un autre balcon, chargé de seaux d'eau, lança un froid déluge +(cruel au 25 novembre). + +Tout allait entraîné dans la férocité rieuse d'un gouvernement de +joueurs. Le parti de la hausse, l'ascendant de M. le Duc emportait +tout. Pour empêcher la baisse que l'affaire de Bretagne aurait pu +amener, on fait de la vigueur, on envoie six bourreaux à Nantes. On y +dresse l'échafaud. Pour pousser à la hausse, pour faire croire que +l'on colonise, faire monter le _Mississipi_, on fait à grand bruit, +sur les places, l'enlèvement de ceux qui vont peupler _les Îles_. +Pourquoi à Paris plus qu'ailleurs? Pour que les étrangers, les trente +mille joueurs, spéculateurs, qui de toute l'Europe sont venus ici, +voient bien de leurs yeux que l'affaire n'est pas chimérique. + +Law, on l'a vu, offrait des dots, des primes aux émigrants. Il donnait +là-bas trois cents arpents à chaque ménage. S'il eût duré, sa colonie +heureuse se serait recrutée par l'émigration volontaire. Mais tout +était précipité barbarement pour la montre et la mise en scène, +l'effet nécessaire à la Bourse. + +Un tableau de Watteau, fort joli, très-cruel, donne une idée de cela. +Quelque enrichi sans doute, un des heureux du jour, qui trouvait ces +choses plaisantes, le commanda, et l'artiste malade, âpre et sec, y a +mis un poignant aiguillon. On y voit comme la police prenait au hasard +ses victimes. Un argousin, avec des mines et des risées d'atroce +galanterie, est en face d'une petite fille. Ce n'est pas une fille +publique, c'est une enfant, ou une de ces faibles créatures qui, ayant +déjà trop souffert, seront toujours enfants. Elle est bien incapable +du terrible voyage; on sent qu'elle en mourra. Elle recule avec +effroi, mais sans cri, sans révolte, et dit qu'on se méprend, supplie. +Son doux regard perce le coeur. Sa mère, ou quasi-mère plutôt (la +pauvrette doit être orpheline), est derrière elle qui pleure à chaudes +larmes. Non sans cause. Le seul transport de Paris à la mer était si +dur que plusieurs tombaient dans le désespoir. On vit à la Rochelle +une bande de filles, trop maltraitées, se soulever. N'ayant que leurs +dents et leurs ongles, elles attaquèrent les hommes armés. Elles +voulaient qu'on les tuât. Les barbares tirèrent à travers, en +blessèrent un grand nombre, en tuèrent six à coups de fusil! + +Il est instructif de placer auprès du tableau de Watteau un autre, non +moins désolant: c'est le portrait de Law, contrôleur général. Grande +gravure, solennelle et lugubre. Que de siècles semblent écoulés depuis +le délicieux petit portrait de 1718, si féminin, suave, d'amour et +d'espérance. Mais celui-ci est tel qu'il ferait croire que, de toutes +les victimes du Système, la plus triste, c'est son auteur. Il est plus +que défait; il est sinistrement contracté, raccourci; il semble que +cette tête, sous une trop dure pression, à coups de maillet, de +massue, ait eu le crâne renfoncé, aplati. + +Au moment même où sa nomination le mit si haut, au trône de Colbert! +il sentait que la terre lui fuyait sous les pieds. Ses amis, ses +fidèles, les vaillants de la hausse, sous une fière affiche d'audace +et d'assurance, sourdement en dessous se soulageaient des +actions,--non pour de l'or, ils n'auraient pas osé,--mais pour des +_fantaisies_ qu'ils avaient tout à coup, une terre, un hôtel, des +bijoux pour madame, un diamant pour une maîtresse. + +Il le voyait, ne pouvait l'empêcher, était plein de soucis. Mais, ce +qui était plus atroce, c'est que, plus ces traîtres dans leur +désertion occulte risquaient de faire la baisse, plus ils insistaient +pour la hausse. Ils glorifiaient le papier pour le céder avec plus +d'avantage. Tout systématique qu'il fût, Law n'était pas un sot; il +sentait à coup sûr cette chose simple et élémentaire que, s'il était +de son intérêt de soutenir le cours, il ne faisait, en surhaussant une +hausse déjà insensée, qu'augmenter son danger et la profondeur de sa +chute. Mais il allait cruellement poussé, comme un tremblant +équilibriste qu'on hisse au mât, le poignard dans les reins: qu'il +veuille ou non, il faut qu'il monte, qu'il gravisse éperdu le dernier +échelon. + +Ses maîtres, les haussiers, qui avaient déjà réalisé des sommes +énormes, Bourbon, Conti, etc., donnèrent cet indigne spectacle au 30 +décembre. Ils vinrent, le Régent en tête, distribuer le dividende à +l'assemblée des actionnaires. Dans ce troupeau crédule, où déjà nombre +d'esprits forts risquaient de se produire, on imposa la foi par +l'audace, à force d'audace, par l'excès de l'absurdité. Law se +déshonora. Le saltimbanque infortuné alla jusqu'à crier: «Je n'ai +promis que douze ... Je donnerai quarante pour cent!» + + + + +CHAPITRE XIV + +LA BAISSE--L'ABOLITION DE L'OR + +Janvier-Mars 1720 + + +Quand Law, nommé contrôleur général, se présenta aux Tuileries, on lui +ferma la grille. Sa voiture n'entra pas. Insulte calculée. Ce même +jour, le Parlement avait ému et enhardi le peuple par une remontrance +sur la cherté des vivres. On espérait que Law, obligé de descendre en +pleine foule, serait hué, sifflé (16 janvier 1720). + +Même au Palais-Royal et à la table du Régent, en février, on l'insulta +en face.--Un des roués, Broglio, lui jeta une sinistre plaisanterie: +«Monseigneur, dit-il au Régent, vous savez que je suis un bon +physionomiste. Eh bien, d'après les règles, je vois que M. Law sera +pendu dans six mois ...»--Le Régent rit, douta. «Et par ordre de Votre +Altesse.» + +Celui qui si bravement insultait Law ne risquait pas grand'chose. Il +savait bien qu'il plaisait à Dubois. + +Dubois avait un peu flotté, avait été un peu écarté de sa route par +les séductions du Système, les pommes d'or de ce jardin des +Hespérides. Mais le volage revenait à son premier amour, l'Église, qui +seule pouvait l'établir, selon les vues de toute la vie. Sa chimère, +son roman, couvé soixante années, l'échelle de Jacob qu'il montait +dans ses rêves, c'était en trois degrés d'avoir quelque grand siège, +puis le chapeau, puis ... la tiare peut-être! Qu'un coquin, comme lui, +qui n'était ni diacre, ni prêtre, n'avait que la tonsure, allât si +haut, dans le peu qu'il avait à vivre, ce miracle ne pouvait se faire +que par une basse servitude et au clergé, et au roi George. C'était +surtout dans le prince hérétique qu'il espérait, pour gagner Rome, +attraper le cardinalat. + +Or, en janvier 1720, le clergé, l'Angleterre, étaient également contre +Law. Dubois devait l'abandonner. + +Malgré l'argent que Law envoya à Rome pour le Prétendant, malgré les +caresses du Nonce, en décembre, en janvier, l'on commence à sonner le +tocsin contre lui. On prêche contre le Système. Des évêques assemblés +condamnent la Banque. Cela se comprend à merveille, quand on voit Law, +le nouveau converti, pour son entrée au ministère, occuper le Conseil +d'une vente de biens du clergé. Il allait toucher l'Arche sainte. +Comment Dubois eût-il osé le soutenir, lui qui précisément alors se +faisait prêtre, archevêque de Cambrai? Il avait besoin des évêques +pour lui donner les ordres et le sacrer. En un jour, ils le firent +sous-diacre, diacre, prêtre. Il fut sacré par Massillon. + +Les Anglais désiraient, espéraient la chute de Law. Leur premier +ministre Stanhope avait adopté en décembre le plan de Blount, +imitateur et concurrent de Law. Blount voulait faire rembourser la +Dette anglaise en actions du Sud. Chose improbable: la Compagnie du +Sud, fort languissante, avait traîné depuis 1711, devait traîner +encore si la nôtre se soutenait. Donc, il fallait qu'elle pérît. Cela +allait au politique Stanhope, inquiet de notre marine. Cela allait aux +maîtresses allemandes de George, à qui l'affaire devait valoir un +demi-million. L'héritier présomptif était aussi pour Blount, voulant +entrer dans la spéculation. + +Stanhope, loin de laisser soupçonner ses projets, se montra favorable +à Law, blâma la violence de Stairs contre lui, promit même de le +remplacer (18 décembre). De sa personne, il passa le détroit, vint +s'arranger avec Dubois pour les affaires d'Espagne, et autre chose +aussi sans doute. En mars, le plan de Blount devait être présenté aux +Chambres, et son affaire lancée. En mars (on pouvait l'espérer), au +jour fatal du dividende, Law, incapable de tenir ses imprudentes +promesses, allait être précipité. Sa terrible culbute, un coup +d'énorme baisse, faisant fuir tous les capitaux, les renverrait à +Londres et ferait la hausse de Blount. + +Le premier point était de discréditer le Mississipi, de détruire ce +vaste mirage qui avait fait monter si haut les actions. On annonce à +Londres à grand bruit que de vives représentations vont être faites +aux Chambres sur ces établissements français «qui empiètent sur les +Carolines.» Ici, Dubois écrit et dit qu'on a tort d'attendre des +denrées tropicales de la Louisiane, que ce grand pays inondé ne sera +jamais qu'une espèce de Hollande, tout au plus bonne à nourrir des +bestiaux. + +Ce n'étaient point des attaques personnelles, mais d'autant plus +efficacement de pareilles confidences minaient le crédit. On savait +bien aussi que Law, tout en promettant de ne pas augmenter le nombre +des billets de banque, ne pouvait faire face aux besoins qu'en en +fabriquant de nouveaux (de février en mai, près de quatorze cent +millions!). Dès le 28 janvier, il leur donna un cours forcé, obligea +de les recevoir comme monnaie. En même temps, la monnaie métallique +était persécutée et par les variations qu'on lui faisait subir, et par +le rappel qu'on fit des anciennes monnaies décriées. On en fit des +recherches, des poursuites, des confiscations chez les particuliers et +dans les couvents même. + +Un état si violent ne pouvait durer guère. Peu avant le payement du +dividende de mars, on dut prendre un parti. Il s'en présentait deux: +on pouvait sauver l'une ou l'autre des deux institutions, ou la +Compagnie ou la Banque, soutenir ou l'action ou le billet. «Mais (on +l'a très-bien dit) la plupart des possesseurs d'actions étaient des +gens qui avaient librement spéculé. Les porteurs de billets, au +contraire, les avaient reçus forcément, en vertu des édits, comme +monnaie obligatoire, sans chance de fortune; leur droit était sacré. +Donc on devait plutôt laisser tomber l'action, non le billet, sauver +la Banque plutôt que la Compagnie.»--Seulement, en sacrifiant +celle-ci, on fermait l'espérance, on sacrifiait la colonisation et le +commerce renaissant. + +Le 22 février, on associa, on fondit les deux établissements. La +Banque devint Caissière de la Compagnie, et celle-ci _caution de la +Banque_. Ce fut le plus fragile, le plus ruineux des deux +établissements qui prétendit soutenir l'autre. + +En Angleterre, la Banque, vieille, puissante corporation et fort +indépendante, ne voulut nullement s'associer aux périlleuses destinées +de la Compagnie du Sud. Celle-ci même ne le désira pas, sentant que la +pesante sagesse de la Banque alourdirait ses ailes dans le vol hardi +qu'elle méditait. Ces deux puissances financières restèrent donc +séparées, et la ruine de la Compagnie n'entraîna pas la Banque. + +Ici, la Compagnie des Indes, ayant l'honneur d'avoir des princes pour +gouverneurs et hauts actionnaires, sans difficulté associa à son péril +la Banque plus solide. + +Leurs destinées, leurs fonds se mêlèrent fraternellement. Mesure +agréable aux voleurs. + +Pour décorer ce mariage par un grand air d'austérité, il est dit +_qu'on ne fera plus de billets_, sinon avec beaucoup de formes, sur +proposition de la Compagnie, et par arrêt du Conseil. Il est dit que +le roi renonce à ce qu'il a d'actions (il arrête le cours de ses +largesses illimitées), _qu'il ne tirera rien de la caisse_ qu'en +proportion des fonds qu'il y dépose, comme tout autre actionnaire. + +Une chose frappe: à la grande assemblée des actionnaires où tout cela +passa, et où le Régent, les banquiers, courtiers, agents de change et +tout le peuple financier siégea, vota, signa, les deux princes qui +devaient le plus profiter de l'arrangement, Bourbon, Conti, ne +parurent pas (22 février). + +On poussait âprement la persécution de l'argent. Tout ce qu'on +essayait d'exporter était confisqué. On pinça ainsi Duverney, qui +tâchait de sauver sept millions en Lorraine. On pinça un Anglais, +dit-on, pour vingt-quatre millions. Le 27 février, défense d'avoir +chez soi plus de cinq cents livres. Rigoureuses saisies. Nulle sûreté. +Le dénonciateur avait moitié de la confiscation. Un fils trahit son +père. Nombre de gens timides aiment mieux sortir d'inquiétudes, et +viennent docilement changer leurs espèces en billets. L'or, l'argent, +ces maudits, sont serrés de si près, qu'ils ne savent plus où se +cacher; ils n'ont d'abri sûr que dans les caves de la Banque. + +Mais l'arrêt du 22 qui l'unit à la Compagnie en a donné la clef à +celle-ci, et lui ouvre l'encaisse. Avant la fin du mois, son gros +actionnaire, Conti, arrive avec trois fourgons dans la cour. Il veut +réaliser en espèces ses actions. Effroyable impudence! de venir +enlever l'or que ses légitimes possesseurs apportent avec tant de +regret et pour obéir à la loi! Vouloir que Law, publiquement, viole +cette loi qu'il a faite hier!... Rien n'y servit. Il fallut le payer, +remplir ses trois voitures. En plein jour, au milieu de la foule +ébahie, il emporte quatorze millions. + +Le Régent en fut indigné, mais beaucoup plus M. le Duc, qui regrettait +de n'en pas faire autant. Le 2 mars, il prend son parti, et lui aussi +fond sur la Banque. Lui, protecteur de Law, il vient le sécher, le +tarir, rafler tout et faire place nette. Lui, qui a pu réaliser huit +millions en septembre, vingt millions, dit-on, en octobre, il présente +à la caisse, le bourreau, pour vingt-cinq millions de papier qu'on +doit, sur l'heure, changer en or. Coup féroce du chef de la hausse, +qui vient outrageusement donner le signal de la baisse. Law se voilà +la tête. Le Régent se fâcha. On fit même semblant de rechercher cet or +et de courir après. Il cheminait paisible sur la route du Nord, +tendrement attendu de la reine de Chantilly. + +Law, indomptablement, répondit à ce coup par un autre, désespéré, le +plus audacieux du Système. Il alla jusqu'au bout, atteignant les +voleurs et détruisant leur vol. _Il abolit l'or et l'argent_, leur ôta +cours et défendit qu'on s'en servît. + +«Les louis d'or en mars vaudront encore quarante-deux livres, +trente-six en avril. Et en mai? pas un sou.--L'argent a un répit. Il +vivra un peu plus que l'or, jusqu'en décembre, sera enterré en +janvier.» + +Mesure étrange, hardie, mais d'exécution difficile, qu'on ne pouvait +maintenir. + +Mais, quoi qu'il en pût être de l'avenir, elle eut pour le moment un +effet violent pour les _réaliseurs_, les rendit furieux. Leur or ne +pouvait ni sortir de France (on l'avait vu par Duverney), ni +s'employer aisément en achats, sinon avec grande perte; on hésitait à +recevoir ces métaux dangereux qui bientôt ne serviraient plus. + +Les riches du Système, gorgés par lui, en devinrent les plus cruels +ennemis, ardents apôtres de la baisse, outrageux insulteurs de Law et +du papier. Dans leurs orgies, ne pouvant brûler l'homme, ils brûlaient +des billets, pour bien convaincre le public que ce n'étaient que des +chiffons. + +Leur espoir le plus doux, c'était que le Parlement, qui, dès août +1718, eût voulu déjà pendre Law, effectuerait enfin ce voeu, prendrait +son temps et, par un jour d'émeute, ferait brusquement son procès. Ces +magistrats haïssaient Law, et pour le mal et pour le bien. Il était le +monde nouveau qui les sortait de toutes leurs idées. Aux plus dévots +d'entre eux, il semblait l'Antichrist. Tous trouvaient fort mauvais +que le grand novateur touchât à la vénalité des charges, qu'il parlât +de supprimer cette justice patrimoniale, où le droit souverain de vie, +de mort, la robe rouge, passait par héritage, échange, achat, legs, +dot. Petit fonds, de fort revenu pour qui savait, de certaine manière, +le rendre fructueux. + +L'austérité de quelques-uns n'empêchait pas le corps d'être +détestable, d'orgueil borné et d'inepte routine, bas pour les grands, +cruel aux petits, très-obstiné pour la torture, pour toute vieille +barbarie. Le fisc, le règne de l'argent à son début sous Henri IV, +avait consacré ce bel ordre. Ici, l'homme d'argent, Law, eût voulu le +supprimer. De là duel à mort, où l'on croyait que Law serait fortement +appuyé par l'ennemi personnel du Parlement, M. le Duc, qui avait tant +aidé à le briser en 1718. En mars 1720, M. le Duc, Conti, ont sur cela +changé d'opinion. L'abolition de l'or les blesse trop. Ils se vengent +de Law en défendant le Parlement (_ms. Buvat_, 2, 221). S'étant garni +les mains, ils s'en détachent, flattent le public à ses dépens. On se +dit que cet homme, abandonné des princes, ne peut durer, qu'actions +et billets, tout cela va tomber. Ce qui fait justement que d'autant +plus ils tombent. La baisse se précipite. + +C'est le moment où Blount, à Londres, a présenté son plan aux +Chambres. Heureuse chance pour lui. Il leur montre Paris en baisse, la +ruine imminente de Law. L'enthousiasme des Communes, l'approbation des +Lords accueillent le bill présenté, qu'on votera le 3 avril. Déjà on +prépare tout dans l'Alley-change. C'est son tour. La fortune riante +lui montre le visage, le dos à la rue Quincampoix. + +Souvent, aux funérailles antiques, on décorait les morts de couronnes +de fleurs. C'est ce que le Régent fait pour Law. Il lui donne le titre +de Surintendant des finances que n'a pas eu Colbert. Titre funèbre; +c'est celui de Fouquet. + +La rue Quincampoix, de plus en plus tragique, ne montrait que des +visages pâles. Plus d'un désespéré, sous le coup du matin, rêvait le +suicide du soir. La Seine ne roulait que noyés. + +Mais tous ne se résignaient pas. Les gens de qualité cherchaient des +querelles d'Allemand aux joueurs plus heureux, et faisaient appel à +l'épée. On était averti qu'ils avaient formé un complot pour faire +d'ensemble une grande charge sur la foule, enlever tous les +portefeuilles. On décida la fermeture prochaine de la rue Quincampoix, +désormais d'ailleurs odieuse, n'étant plus que le champ des +spéculations de la baisse. + +À l'avant-dernier jour, le jeune Horn (si emporté, qu'on a vu faire la +guerre aux morts), ayant eu connaissance sans doute de cet arrêt de +fermeture qui allait être publié, veut jouer de son reste, refaire de +l'argent à tout prix. Avec deux scélérats, il raccroche un agioteur, +l'attire au cabaret avec son portefeuille et le poignarde. Arrêté, il +sourit. Il prétend qu'on l'a attiré, attaqué, qu'il s'est défendu. Il +croyait fermement qu'on ne pousserait pas la chose; que, parent de +Madame et par conséquent du Régent, il n'avait rien à craindre. En +effet, le lieutenant criminel alla prendre l'ordre du Régent. Déjà il +était entouré des plus vives supplications des seigneurs, des princes +étrangers. Mais il y avait grand danger à faiblir. Vingt ou trente +mille étrangers étaient ici, beaucoup ruinés, désespérés et prêts à +tout, beaucoup suspects et mal connus, rôdeurs sinistres qui viennent +toujours flairer autour des grandes foules. Nombre de crimes se +faisaient avec une exécrable audace. Et cette police, si terrible pour +les enlèvements, n'empêchait nul assassinat. Le matin, on trouvait aux +bornes des bras et des jambes, étalés sans cérémonie. En une fois, +vingt-sept corps d'assassinés (hommes, femmes, pêle-mêle) se pêchent +aux filets de Saint-Cloud. Hors de Paris, de même. Quatre officiers, +braves, armés jusqu'aux dents, sont, dans la forêt d'Orléans, +attaqués, entourés, et, après un combat, définitivement massacrés. La +nuit même qui suivit le jugement de Horn, on trouva, près du Temple, +un carrosse versé, sans chevaux, et dedans une pauvre dame qu'on avait +à loisir, coupée, détaillée en morceaux. + +Le Régent était si peu rassuré, qu'en février déjà il avait augmenté +de cinquante hommes chaque compagnie du régiment des gardes. Il fut +sévère pour Horn, plus qu'on ne l'eût pensé. On eut beau lui +représenter que le coupable lui tenait à lui-même, tenait à +l'Empereur, à je ne sais combien de princes d'Empire, qu'on devait +épargner cette tache à tant d'illustres familles, à toute la noblesse +européenne, qui en souffrirait tellement dans son honneur et dans ses +priviléges. On donna de l'argent, on pria, on menaça presque. On eût +voulu obtenir au moins la décapitation secrète dans une cour de la +Bastille, l'échafaud de Biron. Le Régent, tellement pressé, trouva un +mot, qui reste: «C'est le crime qui fait la honte, non l'échafaud.» +Puis il se sauva à Saint-Cloud. + +Horn, pris le 22 mars, fut, le 26, exécuté, rompu, et en pleine Grève, +à la stupéfaction de tous. Grave, très-grave événement, qu'on n'eût +jamais vu sous Louis XIV. Remarquable victoire de la moralité moderne, +de la loi inflexible contre le privilége et l'injustice antique, +contre les élus impeccables, «prolongement de la divinité.» Tous +responsables et jugés par leurs faits. Pour tous, l'égalité du +glaive. + + + + +CHAPITRE XV + +LAW ÉCRASÉ.--VICTOIRE DE LA BOURSE DE LONDRES + +Mai 1720 + + +Duverney exilé, Argenson aplati (se maintenant à peine au ministère), +pouvaient espérer en Dubois, désormais opposé à Law. + +Dubois avait cela d'original, d'être le meilleur Anglais de +l'Angleterre, et le meilleur Romain de Rome. Le 3 avril, dans un repas +immense, il triompha et fêta sa victoire, son archevêché de Cambrai, +sa guerre d'Espagne, l'acceptation de l'_Unigenitus_ par nos évêques +opposants. Ce 3 avril, c'est le jour même où le plan de Blount devient +loi, le jour d'où la hausse de Londres va précipiter notre baisse. +C'est la veille de l'exécution de Nantes, où l'on coupe le cou aux +insurgés bretons (4 avril 1720). + +Il faut avouer que Dubois avait bien préparé son succès +ecclésiastique. D'abord il avait su ignorer, ne rien voir du +renouvellement de la persécution des protestants dans le Midi. Les +curés reprirent dans toute sa force leur atroce police des nouveaux +convertis. Certains revinrent aux dragonnades. Près de Mendes, un curé +Mignot _dragonna_ une fille obstinée dans sa foi. Il appela des +soldats à son aide, leur fit couper des branches d'aune pliantes, +cruels fouets de bois vert dont ces braves travaillèrent si bien +qu'elle en mourut huit jours après. + +Qui songeait à ces bagatelles dans l'entraînement du Système, au +milieu de tant d'aventures? Dubois employa admirablement pour sa +grandeur, pour Rome, l'absence de l'âme de la France, l'affaissement, +l'ivresse effarée du Régent. Celui-ci est le valet de Dubois. Le 13 +mars, il a fait venir en son Palais-Royal le faible archevêque de +Paris. Là, Dubois avait réuni cinq cardinaux, six archevêques, trente +évêques. Noailles, vaincu, signe enfin sa soumission, tant attendue de +Rome. En échange, Dubois eut à l'instant les bulles de l'archevêché de +Cambrai. + +Seulement le nouveau prélat, ne sachant un mot de la messe, eut assez +de peine à s'y faire. Il s'exerçait. Il en faisait, au Palais-Royal, +de bouffonnes répétitions, où son étourderie, ses _lapsus_, ses +fureurs, ses jurons parmi les prières, amusaient le Régent. +L'assistance riait à mourir. + +Avec un tel apôtre, Rome triomphe. On fait promettre à Law de donner +des missionnaires, des Jésuites à sa colonie. On le mène à Saint-Roch +communier et faire ses pâques. Il croyait répondre par là aux bruits +semés dans le sot peuple, qu'il restait huguenot, qu'il était esprit +fort, ne croyait pas en Dieu, etc. + +Ses ennemis, par différents moyens, jouaient un jeu à le faire mettre +en pièces. D'une part, le Parlement, aux jours de cherté où +bouillonnaient les halles, semblait le désigner comme affameur du +peuple, disant qu'il avait fait plus de mal en six mois que toute la +guerre en vingt années. D'autre part, la police continuait, aggravait +les enlèvements, malgré Law, contre son avis et son opposition +formelle. D'Argenson, qui semblait avoir quitté la police, la gardait +réellement et la faisait agir. + +Law n'avait jamais compté que les paresseux flâneurs de Paris seraient +de bons cultivateurs. À la Salpêtrière, il ne demanda que des filles, +et en répondant de les doter. Sa Compagnie, en mars, engagea, envoya +avec (outils, vivres, dépenses de la première année), d'excellents +émigrants, des Suisses, des Allemands laborieux. Elle acheta même des +nègres, ouvriers supérieurs pour ce climat (mai); mais elle refusa nos +vagabonds (_ms. Buvat_, 2, 245). Or, juste à ce moment, la police +s'obstine à ignorer cela. Elle crée des enleveurs patentés, en costume +éclatant (_bandouillers du Mississipi_). Pour faire plus de scandale, +outre leur paye, ils ont dix francs de prime pour chaque enlevé. Cela +les anime si bien qu'ils capturent, au hasard, cinq mille personnes! +des servantes qui viennent s'engager à Paris, des petites filles de +dix ans, des gens établis, de notables bourgeois. Ils en font tant +que, dans certains quartiers, on assomme ces bandouillers. Cependant +une commission du Parlement court les prisons, délivre les pauvres +enlevés, s'apitoie sur leur sort, déplore la tyrannie de Law. + +Persécution étrange! il a beau refuser. Tout le long de mai, jusqu'en +juin, on enlève pour lui, pour lui on fait passer aux ports, on +embarque des troupeaux humains. + +Quel poids que la haine d'un peuple! Law ne pouvait la supporter. Il +voulait à tout prix refaire sa popularité. L'horreur de sa situation +n'avait fait qu'exalter ses puissances inventives. Battu sur tant de +points, il s'élance dans un nouveau rêve,--celui-ci vraiment analogue +à ceux de nos socialistes. La Compagnie sera le grand industriel de +France, fabriquera, vendra elle-même. Supprimant les nombreux +intermédiaires oisifs et parasites qui tous gagnent sur le +travailleur, elle livrera directement la marchandise à très-bas prix. +Déjà il avait fait un premier essai à Versailles dans sa belle colonie +de neuf cents horlogers appelés d'Angleterre. Il en fit un nouveau +dans son château de Tancarville pour la fabrique des étoffes et la +confection des habits. Il avait fait venir de Flandre un habile homme, +Van Robais, qui aurait habillé le peuple presque pour rien. Law +voulait le nourrir lui-même. Il achète des boeufs à Poissy. Il tue, +détaille, vend la viande au rabais, fait taxer les bouchers, les +oblige de vendre de même. + +Soins perdus. Et en même temps, il perdait le temps à dicter, faire +écrire par l'abbé Tenasson une longue apologie en quatre lettres qu'on +mit dans _le Mercure_. Mais les oreilles étaient bouchées par les +grandes et terribles préoccupations de la ruine. Les ennemis de Law +sentirent que tout cela ne lui servait à rien, qu'il était mûr, et +qu'on pouvait frapper. La dernière lettre est du 18. Le 21, ils +saisirent le moment, et lui portèrent le coup mortel. + +Il y avait vacance au conseil et au Parlement. Chacun allait un moment +respirer. M. le Duc, Villars, Saint-Simon, etc., sont dans leurs +terres. Il ne reste près du Régent, avec Law, que son ennemi +d'Argenson, et Dubois, non moins ennemi, voué à l'Angleterre. +Saint-Simon est bien étourdi, quand il dit que Dubois «fut dupe.» Il +fut fripon, comme toujours. Jamais, sans son concours, d'Argenson, si +prudent, heureux qu'on l'oubliât, n'aurait eu cette audace de lancer +contre le Système la machine qui le mit à terre. À qui sert-elle, +cette machine? À Blount et Stanhope. Elle est mise en branle de +Londres, montrée par d'Argenson, mais poussée victorieusement par +l'excellent anglais Dubois (La Hode, II, 84). + +«La baisse allant toujours (dit d'Argenson), sans qu'on pût l'arrêter, +ne valait-il pas mieux la dominer, la régler et la mesurer, par une +réduction progressive des actions et des billets qui baisseraient de +mois en mois jusqu'en décembre, où ils seraient réduits à peu près de +moitié?» + +Il est certain que beaucoup abusaient de la situation, forçaient leurs +créanciers de prendre en payement de mille livres ce qui bientôt ne +vaudrait que cinq cents. Le Roi même avait fait ainsi. Mais, s'il en +fait l'aveu, s'il le proclame effrontément, combien il va la +précipiter, cette baisse, hâter le naufrage de tant de gens qui, en +faisant moins de bruit, eussent liquidé tout doucement? Ce n'était +plus la baisse qu'on aurait, mais la chute subite et complète. + +Quelque claire qu'elle fût, cette baisse, plusieurs ne voulaient pas +la voir, disant qu'on remonterait. Il y avait des croyants obstinés, +espérant contre l'espérance. Quelle fureur sera-ce et quel cri quand +le Roi les démentira, détruira toute illusion, dira: «N'espérez plus.» + +Law trouva le Régent bien stylé, préparé. D'Argenson proposait et +Dubois appuyait. Donc Law était seul contre trois. Qu'avait-il à +faire? Rien, que de se retirer. Il les eût foudroyés de honte, +accablés, en leur laissant tout. Mais sans doute les deux fins renards +lui firent entendre qu'en restant il ferait encore un grand bien, +ralentirait la baisse, que jamais, tant qu'on le verrait au timon des +affaires, on ne perdrait coeur tout à fait. Du reste, qui avait amené +cette triste nécessité? n'était-ce pas lui? Il fallait qu'il aidât à +adoucir des maux dont il n'était pas innocent. L'édit, fort +insidieusement, commençait par un hymne à la gloire du Système; bon +moyen pour faire croire que Law était auteur, rédacteur de cette +pièce. Ce fut exactement comme aux enlèvements pour le Mississipi. On +s'arrangea pour lui faire imputer ce qu'il refusait, ce qui le +perdait. + +Signerait-il? Le Régent pria, ordonna; l'homme qui dès longtemps ne +s'appartenait plus et se sentait perdu, signa son acte mortuaire. + +L'effet fut effrayant. Tous ces gens se virent ruinés. Ils crurent que +l'édit produisait ce qu'il constatait seulement. Ce ne fut qu'un cri +contre Law. À peu ne tint qu'on ne le mît en pièces. Le 25 mai, +émeute; on casse ses vitres, à coups de pierres. Le Régent eut pitié +de lui; il le prit, et pour faire voir qu'il l'avouait de tout, il se +montra le soir avec lui à l'Opéra, en même loge. + +Cependant M. le Duc arrivait indigné de Chantilly. Il avait encore les +mains pleines d'actions. Il fit au Régent une scène terrible et ne +quitta pas le Palais-Royal qu'on n'eût amendé le tort qu'on lui +faisait (dit-il); on lui promit quatre millions. + +À ce prix, on dut croire qu'il couvrirait la Banque, défendrait Law au +Parlement. Il alla y siéger, mais se garda de s'embourber en +justifiant l'innocent. Le Parlement discutait sa question favorite, +celle de pendre Law et les chefs de la Compagnie. Le Régent fut si +alarmé, que non-seulement il révoqua l'édit, mais demanda au Parlement +une commission qui s'entendrait avec lui sur les affaires publiques. +Il lâcha Law décidément, le destitua, lui donna une garde, pour le +tenir prisonnier (29 mai 1720). + +L'effet était produit, la confiance perdue sans retour, notre Bourse +enfoncée. L'édit du 21 devait valoir à Dubois les vifs remercîments de +l'Angleterre, une couronne civique de la Bourse de Londres. + +Toute la spéculation s'embarque, passe le détroit. L'action de Blount +monte, en mai, de 130 à 300! En août, jusqu'à 1,000! À lui maintenant +le tréteau. Il crie plus fort que Law. Law promettait 40; Blount +promet 50 pour 100! (_Mahon._) + +Il croyait dans sa Compagnie concentrer tout. Mais sur ce gras +terrain, les champignons, j'entends les Compagnies nouvelles, poussent +effrontément chaque nuit. Et chacune a ses dupes. Ce peuple taciturne +est, dans certains moments, âprement imaginatif. Des Compagnies se +forment pour le mouvement perpétuel, d'autres pour engraisser les +chiens, trafiquer des cheveux, tirer l'argent du plomb, repêcher les +naufrages, dessaler l'Océan, etc. Tout n'est pas vain dans ces +affaires. L'héritier présomptif se met dans les mines de Galles; sa +Compagnie perd tout, mais il gagne un million. + +«Tous jouent. Le duc joue, triche, pour un petit écu. Ministres et +_patriotes_ oublient le Parlement; leur lutte est à la Bourse. Le Lord +juge agiote. Le pasteur (loup-cervier) mord au sang son troupeau. À la +caisse, on voit (doux accord) la grande dame, duchesse et pairesse, +qui fraternellement touche avec son laquais.» (_Pope._) + +L'originalité de Blount, le spéculateur puritain, c'est qu'avec lui on +joue selon la Bible. Il est le bon pasteur Jacob, pattepelue, +délivrant le païen Laban de ses idoles d'or. Les _Saints des derniers +jours_ ne peuvent agioter qu'en langage sacré. La hausse est en David, +la baisse en Jérémie. Stanhope aurait voulu qu'il donnât à la Banque +quelque part au gâteau. Il répondit, comme la bonne mère à la mauvaise +dans le jugement de Salomon: «Oh! ne coupons pas notre enfant!» + + + + +CHAPITRE XVI + +LA RUINE--LA PESTE--LA BULLE + +Juin-Décembre 1720 + + +La Bourse de Paris, languissante et malade, est établie en juin à la +somptueuse place Vendôme. Ses grands hôtels, celui du Chancelier, les +fiers palais des fermiers généraux, ont le misérable spectacle de la +déroute financière. C'est le champ de la baisse. Sous de méchantes +toiles qui défendent un peu de soleil, l'agiotage agonisant s'agite +encore. Ces tentes misérables qui donnent à la place un faux air +militaire, la font dire le _Camp de Condé_. Juste hommage au grand +capitaine, immortel à la Bourse, qui y fit tant d'exploits, «y put +compter tant d'_actions_.» Qu'était-ce au prix, que son aïeul, qui, +disait-on, n'en eut que trois ou quatre! Mais c'était Fribourg et +Rocroi. + +Ce camp ne peut jeûner. Près des tentes s'ajoutent les mal odorantes +logettes où s'abritent les petits traiteurs. Puis de légères échoppes +de toutes marchandises où vous pouvez, à grosse perte, employer ce +mauvais papier. De plus en plus le brocantage absorbera l'agiotage. +Pour un billet qui ne vaut guère, le fripier vous fait prendre l'habit +qui ne vaut rien du tout. La fine marchande à la toilette reconnaît à +la mine l'homme entamé où l'on peut profiter. Pour son portefeuille +aplati, elle lui donne un diamant faux, une dentelle éraillée, et qui +sait? une belle pour souper, rire avant de se noyer. Mais se noie-t-on +après? De jolies curieuses affluent à la place Vendôme. Elles égayent +ce champ de ruines. Un des désespérés voit passer une dame de grand +air, élégante. Il ne dit que ces mots: «Cent louis! ma voiture!» Elle +le regarda, s'attendrit et sourit, dit: «Pourquoi pas?» Elle monte +lestement. Il est consolé (Du Hautchamp). + +Cela rappelle tout à fait Machiavel, son sinistre récit de la peste de +Florence, où la mort est l'entremetteuse, où l'étranger, la veuve, +tous deux en deuil, s'entendent au premier mot. Parfaite ressemblance. +La France a la peste à Marseille, ici la ruine. Entre deux morts, on +joue, on s'efforce de rire, entre le fléau de Provence et les étouffés +de Paris. + +Aux portes de la Banque, dit un témoin, «c'était une tuerie.» On se +pressait, on se foulait aux pieds les uns les autres pour arriver à +toucher un petit billet de dix francs. Dans cette furie de misère, on +s'occupait bien peu de ce qui se passait au Midi. L'herbe poussait sur +les quais de Toulon, et dans son arsenal; on vendait pour le bois les +vaisseaux de Louis XIV. Sous Colbert et sous Seignelay, il y avait là +un mouvement immense. Un argent énorme y passait. Tout cela tarit. En +même temps, notre marine marchande, notre commerce du Levant, si +naturel à ces contrées, et qui, à travers tout événement, durait +depuis le Moyen âge, fut assommé d'un coup. En vain Marseille fut +déclarée port franc. Partout, à Smyrne, à Constantinople, en Égypte, +nos adversaires nous avaient remplacés, fournissant à bas prix ce que +ne donnaient plus nos fabriques ruinées par la Révocation. + +Mal durable et définitif. Marseille, énormément grossie et encombrée, +plus qu'une ville, un peuple tout entier, resta là dans sa cuve et +dans son port fétides, sans plus savoir que faire, macérée de famine, +de misère, de la malpropreté croissante qu'engendrent l'inertie, +l'abandon. De là un foyer permanent de maladies. On y était habitué. +Le long de 1719, disent les médecins de Montpellier, la peste régnait +à Marseille et personne n'y songeait. On mourait fort tranquillement. +Plus fatalistes que les Turcs, nul n'essayait, comme eux, de prévenir +le mal par des cautères ou des sétons. En juin 1720, l'état sanitaire +empira du surcroît de misère que produisit sur cette place la débâcle +financière de Paris. C'est alors qu'un navire marchand qui arrivait de +Smyrne aurait, dit-on, apporté la contagion. + +Le Nord est tout entier à sa peste morale, à la misère, aux soucis, à +la peur. Dès deux ou trois heures de nuit, les pauvres gens arrivent à +la porte du jardin de la Banque (du côté de la rue Vivienne), +attendant leur payement, leur pain. Foule énorme. Dès le 2 juin, il y +eut là des gens étouffés; le 3 encore, deux hommes et deux femmes +étouffés. Le 5, on enfonçait les portes, si la troupe n'eût chargé. +Pour payement, on donna du feu aux affamés. + +La Compagnie était-elle ruinée? Avait-elle mal géré? Nullement. Le 3, +Law, au fond de cet hôtel si menacé, dresse un bilan, et comme un +testament. Il prouve que la Compagnie est très-riche, a des ressources +immenses, mais ses trésors de marchandises dispersées, mais ses +terrains à vendre, mais ses trois cents navires, ne mettent pas dans +la caisse de quoi apaiser cette foule. + +Le 5, devant ces scènes affreuses, cette espèce de siège que soutenait +la Banque, il regarda sa femme comme veuve, et pour elle obtint du +Régent, non faveur, mais restitution, le titre d'une rente exactement +proportionné au capital qu'il avait apporté en France, «rente qui ne +pourrait être saisie pour aucune cause» (_lettre de madame Law_, 5 +avril 1727). Ainsi, nul bénéfice, nul avantage stipulé. Pour cet +immense effort de cinq années, il ne réclamait rien. + +L'honneur de Law était relevé, sinon sa caisse. Le Régent voyait trop +les fruits du beau conseil de d'Argenson. Dubois sacrifia celui-ci, se +lava de complicité eu se chargeant de le punir. Lui-même il alla lui +ôter les sceaux. Law, réhabilité, eut l'honorable charge d'aller (le +7) à Fresnes chercher, rappeler le bon chancelier d'Aguesseau, dont le +nom, synonyme d'honnêteté, donnerait espoir au public, plairait au +Parlement, ferait bien au crédit. Ce que l'on pouvait craindre, c'est +que le digne janséniste hésitât pour venir orner le triomphe des +ultramontains, la chute de l'Église gallicane, la farce impie du sacre +de Dubois. Law fut persuasif et d'Aguesseau faiblit. Comme Law, il +était père de famille, et sa famille s'ennuyait de l'exil. Il revint +juste à point pour voir les noces de Gamache que Dubois fit pour +célébrer son sacre (9 juin). Des miracles s'y virent, de dépense et de +mangerie. Une poire coûtait trente livres. Toute la cour et tout le +clergé mangeait, buvait, riait. L'humanité frémit. L'effrontée +bacchanale qui eut lieu au Palais-Royal s'entendait au jardin funèbre, +dans cette Banque à sec où l'on s'étouffait à deux pas. + +Juillet fut un mois de terreur. Barbier et Buvat font frémir. Buvat, +comme employé de la Bibliothèque du roi, vit de bien près les choses, +entrant tous les jours par cette terrible porte. Le jardin menait +d'une part à la Bibliothèque, de l'autre à la galerie basse où étaient +les bureaux, la caisse de la Banque. Pour aller à la caisse on passait +par une enfilade de sept ou huit toises entre le mur et une barricade +de bois. Les ouvriers robustes, pour prendre un rang meilleur, se +mettaient sur la barricade, et de là se lançaient à corps perdu sur +les épaules de la foule; les faibles tombaient, étaient foulés, +étouffés, écrasés. D'autres filaient sur le mur du jardin, par les +branches des marronniers, par des décombres. Buvat se trouva une fois, +au passage, pris comme à un étau de fer. Une autre fois, un cocher fut +tué à côté de lui d'un coup de feu. + +Dans la nuit du 16 au 17, il y avait quinze mille personnes. On était +poussé, on poussait. Au jour, on vit avec horreur qu'on poussait des +cadavres. Ils allaient, mais ils étaient morts. On en retire douze à +quinze; on les promène devant l'hôtel de Law, dont on casse les +vitres. On porte un corps de femme au Louvre, au petit Louis XV. +Villeroi effrayé descend, paye l'enterrement. Trois corps vont au +Palais-Royal. Il était six heures du matin. Le Régent, «blanc comme sa +cravate,» s'habille en hâte. Deux ministres descendent, haranguent, +amusent ce peuple, au fond crédule et débonnaire. Cependant des +soldats déguisés avaient filé dans le Palais. À neuf heures, le +Régent, assez fort, fit ouvrir la grille; le torrent s'y jeta; et, la +grille se refermant, il fut coupé. On en eut bon marché. + +Law osa sortir à dix heures. Reconnu, arrêté, il descendit de voiture, +montra le poing, et dit: «Canaille!» On recula. Lui entré au +Palais-Royal, son carrosse fut brisé, le cocher blessé. Law n'osa plus +sortir, coucha chez le Régent. + +Le Parlement, loin d'apaiser les choses, repousse durement les +expédients de Law, ses essais misérables pour ramener un peu de vie, +de confiance. Le 20 juillet, on exila ce corps au très-doux exil de +Pontoise, vraie faveur qu'il méritait peu et qui le posait +glorieusement devant le public. Le Régent donna de l'argent pour +faciliter le petit voyage, en donna au premier président pour tenir +table ouverte et régaler les magistrats. En arrivant, pour poser leur +justice, leur inaliénable droit, ils dressèrent leur gibet, jugèrent, +firent pendre un chat. Facétie déplacée dans ce moment tragique. + +Une autre, ce fut le spectacle du grand patriote Conti, qui vint +mettre le poing sous le nez au Régent. Le héros de la rue Quincampoix, +illustre par ses trois fourgons, grotesque par sa galante femme et par +sa figure ridicule, tout à coup se pose en Caton. Lui seul peut +réformer l'État. Il va se mettre à la tête des troupes, et prendre la +Régence. On rit. + +Ce fou n'est pas le seul. Il arrive en ce temps ce qu'on voit aux +époques infiniment malades, c'est que tout l'esprit s'obscurcit. Law, +le Régent, quand on les suit de près, sans être tout à fait en +démence, sont manifestement effarés, incertains; ils perdent le sens +du réel et toute présence d'esprit. Ni l'un ni l'autre n'étaient nés +pour endurer froidement la haine publique, et ils en étaient éperdus. + +L'anathème, la malédiction des grandes foules a un magnétisme +terrible, pour frapper d'impuissance, d'aveuglement, d'hébétement. Ils +essayent coup sur coup je ne sais combien de choses vaines, puériles, +font édits sur édits, et plus sots les uns que les autres. Par +exemple, Law imagine d'inviter les négociants à faire les dépôts à la +Banque, à faire leurs comptes en Banque, à la manière de la Hollande; +on recevra et l'on payera pour eux. La belle imitation! comme il est +vraisemblable, dans un tel discrédit, que cette misérable caisse va +attirer l'argent comme l'antique, la vénérable, la solide caisse +d'Amsterdam! + +Autre essai ridicule. On s'avise un peu tard de séparer la Compagnie +de la Banque; on se figure qu'après avoir cruellement ruiné la +seconde, on pourra isoler, faire fleurir à part la première, comme +pure Compagnie de commerce. Qui ne voit que ces deux noyés, quoi +qu'on fasse, fortement liés, ont même pierre au cou qui les emporte au +fond de l'eau? + +On avait balayé la place Vendôme. Agiotage et brocantage, toutes les +ordures à la fois furent transportées chez le prince de Carignan, dans +les baraques que ce spéculateur avait faites et louait à cinq cents +francs par mois dans son jardin de Soissons (Halle au blé). Mais là +encore le brocantage, la friperie prima la Bourse. Il fallut fermer +cet égout. + +Aucun payement depuis le 21 juillet. Souffrances intolérables. Les +petits billets de dix francs n'étant plus même payés, et ne +s'échangeant pas, on meurt de faim. De là ces fureurs, ces menaces de +mort contre Law et le Régent. Le peuple parisien sort de son +caractère, jusqu'à insulter, poursuivre des femmes. Aux +Champs-Élysées, on reconnaît la livrée de Law; on jette des pierres à +son carrosse, qui promenait sa fille: une pierre atteint, blesse +l'enfant. + +On fit à Londres la gageure, et de forts paris même, que le Régent «ne +passerait pas le 25 septembre.» Cela arriva en un sens. Cet homme, +jadis de tant d'esprit, aujourd'hui lourd, apoplectique, est déjà mort +en tous ses dons charmants. Plus d'amabilité, de politesse même. Les +_quatre métiers_ de Paris, le haut commerce, venant se plaindre à lui, +il s'emporte, il adresse à ce corps respectable les injures du coin de +la rue. La seule voix qu'il entend, c'est celle de son Dubois, +impétueux, impérieux, qui le fait obéir, le traîne hébété dans sa +voie, comme instrument de sa fortune. Le Parlement qui s'ennuie à +Pontoise, pour revenir, s'arrange avec Dubois, enregistre +l'_Unigenitus_. Le Grand Conseil l'imite, sur l'intimation du Régent +et des princes qui viennent tout exprès pour y siéger. + +L'athée Dubois, Rohan (la femme évêque), l'intrigant Bissy et deux +autres, forment maintenant le Conseil de conscience, qui nommera aux +bénéfices, selon les volontés papales. Le Régent ne s'en mêle plus +«ayant désormais la tête trop fatiguée.» Triste finale de nos longues +luttes religieuses. Ignoble enterrement de la vieille Église de +France. + +Si bas est tombé le Régent qu'il semble n'avoir rien gardé de ce qu'on +aurait cru en lui indestructible, le courage. La foule sait trop bien +le chemin du Palais-Royal; le 24 septembre il va coucher au Louvre +sous la protection du petit roi. Et ses craintes sont telles qu'il +faut qu'on lui pratique un escalier secret par lequel à toute heure il +peut descendre au lieu inattaquable, la chambre à coucher de l'enfant. + +Law cependant osait rester encore. M. le Duc y avait intérêt et +d'autres; ils le couvraient. Cependant les Pâris, ses violents +ennemis, étaient revenus de l'exil. Leur faction fit supprimer la +Banque (10 octobre). Ils avaient obtenu le 30 une défense générale de +sortir du royaume sans passe-port, annonce claire des mesures +violentes dont on frapperait les enrichis, des spoliations, des +procès, d'un _visa_ nouveau et peut-être d'une nouvelle Chambre de +justice. Qui le premier y eût été traîné? Law sans nul doute. Et +qu'eût-il dit? Eût-il pu se défendre sans accuser les princes, et les +profusions du Régent, et les brigandages de M. le Duc? Celui-ci +réfléchit, arrangea le départ de Law. Dans une belle voiture de +promenade à six chevaux, il monta avec le chancelier de la maison +d'Orléans, et une dame, jeune et jolie, hardie, fort intéressée à coup +sûr à ce qu'il échappât. C'était la marquise de Prie. + +Hors de Paris attendait une autre voiture, du duc de Bourbon, une +rapide voiture de voyage pour le mener à la plus proche frontière. Un +fils de d'Argenson, intendant sur cette frontière du Nord, l'arrêta à +Maubeuge, demanda à Paris ce qu'il fallait en faire. Réponse: «Le +laisser passer, mais lui retenir sa cassette,» une cassette des bijoux +de sa femme, dernière ressource du proscrit. + + + + +CHAPITRE XVII + +LA PESTE + +1720-1721 + + +Un Anglais écrit à Dubois (le 15 janvier 1721): «Lord Stanhope a été +tenté d'aller vous féliciter du coup de maître par lequel vous avez +fini l'année en vous défaisant d'un concurrent si dangereux pour vous +et pour nous.» Dubois se donnait le mérite d'avoir rendu ce service +essentiel à l'Angleterre. De septembre en décembre, la baisse s'était +faite à la Bourse de Londres, et elle aurait été bien autrement +rapide, si la ruine, la fuite de Law, n'avaient décidément tourné les +capitaux vers Londres. + +Notre amie l'Angleterre consolait son orgueil de ses folies récentes +en regardant avec complaisance la situation de la France, en ce moment +si misérable, courbée sous trois fléaux, frappée de trois Terreurs: + +_La Terreur financière._--Pâris rentre implacable, juge ses ennemis +et tout le monde, épluche toutes les fortunes. + +_La Terreur des Jésuites._--Dubois est leur Tellier, qui fourre à la +Bastille tout ce qui n'est pas serf de Rome. + +_La Terreur de la peste._--On établit partout des cordons sanitaires. +De la Provence, elle s'avance au nord et marche à grands pas vers la +Loire. + +Nous avons laissé en arrière la peste de Marseille, qui sévissait dès +juin-juillet 1720. Il faut y revenir. + +Marseille avait-elle besoin d'emprunter la peste au Levant? J'en doute +fort. Elle avait d'elle-même toutes les conditions qui la font en +Égypte. + +1º L'infection des fanges, des profonds détritus, accumulés et +fermentant dans la cuve immonde du port, la décomposition de tant de +choses mortes qui pourrissent là à plaisir; 2º la misère, l'épuisement +des petites gens mal nourris, la saleté proverbiale et de la ville et +des ménages. Ces ardentes populations, vives et bruyantes, toujours en +mouvement, n'en sont pas moins, en même temps, extraordinairement +négligentes. Naguère encore il en était ainsi. Des noires ruelles où +l'avalanche toujours redoutée des fenêtres faisait doubler le pas, si +l'on entrait aux petites cours, on les trouvait pleines d'ordures. +C'était bien pis à monter l'escalier. Sans souci d'odorat, dans sa +chambrette obscure, la jolie femme, au teint jaune et malsain, nourrie +de crudités, d'oignon ou de poisson gâté, d'oranges aigres, parfois de +mauvais bonbons italiens, dédaignait toute précaution, se moquait de +la propreté. + +C'est d'abord sur les femmes, les enfants, les plus indigents, les +faibles en général, que le fléau mordit. + +En juillet, on tâchait d'en étouffer le bruit. Les échevins eux-mêmes +allaient la nuit faire emporter les morts, enlever les malades, murer +la porte des maisons infectées. Mystère sinistre que ces portes murées +révélaient trop éloquemment. + +Il y avait en cette année beaucoup d'orages, mais il y en eut un +terrible à Marseille le 21 juillet. Partout tombait la foudre. Nombre +d'églises furent frappées. Dès lors forte mortalité. L'aigre vent, le +mistral, qui succède, empêche l'éruption naturelle des bubons de la +peste. La terreur est au comble. Plus de pudeur, on fuit. Le marchand +part pour la foire de Beaucaire. Le juge part, plus de justice. Les +riches partent, plus de ressources (il n'y avait que mille francs dans +la caisse de la ville). Il n'est pas jusqu'aux sages-femmes qui +n'abandonnent à leur sort les femmes qui vont accoucher. Tout fuit la +ville condamnée. + +Quel est le désespoir, l'accablement de la grande masse qui reste, +lorsque le 31 juillet le Parlement de Provence ferme Marseille et sa +banlieue d'un cordon de troupes, des plus sévères défenses et sous +peine de mort. Le fléau concentré dans ce foyer morbide, dans un grand +peuple accumulé, s'irrite et sévit d'autant plus. + +Nos médecins de l'armée d'Égypte, qui ont observé la peste de près, +disent qu'elle prend de préférence les épuisés, les effrayés. Un petit +nègre, dit Savaresi, qui le soir, dans un escalier du Caire, avait eu +peur d'une ombre, frappé de cet ébranlement, eut la peste le +lendemain. Ces observations font juger à quel point, dans l'épidémie +de 1720, la masse de Marseille était prête à prendre la peste, ayant +justement au plus haut degré l'épuisement des misères, la peur (dans +toute la violence de l'imagination méridionale), l'effroi surtout de +se voir enfermée. + +Le célèbre Chirac, médecin du Régent, consulté, répondit «qu'il +fallait surtout être gai.» C'était aussi l'avis des médecins de +Montpellier, qui niaient la contagion. En réalité, ceux qui avaient le +moral très-haut, la vie forte et tendue, avec une bonne nourriture, +risquaient moins que les autres. La femme d'un médecin allemand, +jeune, intrépide, vivait au fond de la peste, à l'hôpital, et touchait +les malades. Les magistrats municipaux, qui affrontaient partout la +maladie, ne furent point attaqués. + +Mais la grande masse était très-abattue, par la disette d'abord, à +laquelle on ne remédia qu'un peu tard. Elle l'était par l'abandon. +L'arsenal et le lazaret, la garnison, n'aidèrent en rien la ville. Les +riches bénédictins de Saint-Victor s'isolèrent, s'enfermèrent. Ayant +de grandes provisions, ils murèrent eux-mêmes leur porte, ne se +souciant plus de savoir si l'on vivait, si l'on mourait dehors. + +Rien de plus lugubre que l'aspect de cette ville où d'abord chacun se +renfermait. Sur les places désertes, des bûchers par lesquels on +croyait purifier l'air, l'incendiaient, aggravaient les lourdes +chaleurs d'août, jetant au loin de sinistres lueurs. Par les rues +circulaient des ombres ridicules et lugubres, les médecins, dans le +costume étrange qu'ils avaient inventé, et qui n'exprimait que trop +l'excès de leur peur. Montés sur des patins de bois, couvrant leur +bouche et leurs narines, serrés dans une toile cirée, comme des momies +égyptiennes, ils étaient effrayants à voir. Ces précautions leur +servaient peu, car, de quarante qu'on envoya de Paris, trente +moururent, et l'on n'en renvoya qu'en les chargeant d'argent, avec +promesse de pension pour ceux qui survivraient. + +Dans la fuite générale des fonctionnaires, rien de plus glorieux que +la conduite de l'évêque Belzunce et des échevins, deux surtout, +Estelle et Moustier. Ces fermes magistrats eux-mêmes, l'épée à la +main, menaient les enterreurs dans les maisons des morts et les +forçaient de travailler. L'évêque, bon, vaillant, généreux, se +multiplia, fut partout pour encourager, soutenir, et avec lui nombre +de religieux qui s'immolèrent, vrais martyrs de la charité. Belzunce, +malheureusement, avait plus de courage que de tête. Dans son imitation +fidèle de Charles Borromée à la fameuse peste de Milan, il multipliait +trop les prédications effrayantes, les lugubres processions. De figure +imposante, de taille colossale, ce bon géant, dans le fléau public, +suivit trop l'instinct théâtral, ici fort dangereux, des populations +du Midi. + +Après ceux qui firent leur devoir, mais bien au-dessus d'eux, nommons +_les volontaires_, ceux que rien n'obligeait d'agir. + +Les Oratoriens, ennemis de la Bulle _Unigenitus_, étaient interdits +par l'évêque que menaient les Jésuites. Non-seulement on ne les +obligeait pas de confesser les mourants, mais on le leur défendait. +Dans leur humilité héroïque, ils se firent tout au moins +gardes-malades; ils embrassèrent la mort. + +Un autre volontaire, immortel, dont le nom ira d'âge en âge, c'est le +chevalier Roze, intrépide, inventif, et homme aussi d'exécution. Il +donna sa fortune, donna mille fois sa vie à des dangers terribles, où +tous périrent. Il en revint. + +L'évêque comptait sauver la ville en la dédiant au Sacré-Coeur. Le 6 +août, il fit avec tout le clergé une procession terrible, à grand +spectacle d'expiation, de pénitence. Prêchant que le fléau était un +châtiment céleste, il frappa les esprits, brisa les coeurs brisés, +montra, derrière la mort, les supplices éternels. Il accablait les +simples, les pauvres gens crédules, les faibles femmes craintives, +déjà éperdues de remords. Les frayeurs aggravèrent la peste. Tels qui +mouraient chez eux tout doucement ne se résignèrent plus. On en vit +qui, désespérés, furieux, se crurent damnés d'avance, et se jetèrent +par les fenêtres. Beaucoup de pauvres créatures délaissées eurent +tellement peur dans leurs maisons, où tout était mort, qu'elles +sortirent, vinrent criant, pleurant sur les places, dans leurs +lambeaux, dans leurs linceuls. + +Cette chose effroyable éclata le 20 août. Tout se remplit de spectres +ambulants. Nouveau malheur. Ces abandonnés qui ne rentraient plus dans +leurs maisons pleines de morts, restaient la nuit exposés aux froides +rosées, aux intempéries violentes du brutal climat de Provence. +L'éruption ne se faisait plus. La mort était certaine. Ils demandaient +d'être reçus la nuit, par charité, dans les églises qui les eussent +abrités du vent. Mais le clergé, l'évêque, eurent scrupule de les +profaner en y recevant ces malades qui bientôt devenaient des morts. +Donc, nul abri que l'auvent fortuit de certaines boutiques, le dessous +de quelques balcons. Mais les propriétaires ne leur accordaient pas +même cette faible hospitalité. Même le banc devant la porte, sans +abri, on l'interdisait (honteuse barbarie) en l'enduisant d'ordure! +Repoussés ils restaient donc au milieu des places, couchés sur le pavé +dans les froides nuits, les mourants près des morts, à côté de +cadavres demi-dissous, difformes. Parfois on rencontrait, appuyée +contre un mur, une figure immobile, un corps pris par la mort dans +cette attitude même, qui semblait méditer sur son triste abandon. + +L'autorité municipale était inégale à sa tâche. Marseille avait le +droit de se gouverner elle-même. On respecta ce droit, et beaucoup +trop, en agissant fort peu pour elle. Sauf les médecins envoyés le 12 +août, avec une somme d'argent à laquelle Law avait contribué, le +gouvernement s'abstint. Il n'agit fortement qu'à mesure que la peste +s'étendit vers le Nord, et lorsqu'il craignit pour lui-même. + +Son premier soin, dès l'origine, devait être de créer, non par les +ressources locales, mais par celles de l'État, nombre de petits +hôpitaux, de pavillons bien isolés, où la foule se fût divisée. Il les +fallait surtout abrités du vent aigre qui tuait sans rémission. Les +tentes que la ville dressa d'abord hors de ses murs, dans une +exposition très-froide, livraient précisément les malades à son +influence. Ils aimaient mieux rentrer, mourir au centre de la +contagion. Un nouvel hôpital qu'on bâtit dans la ville par le +travail des Turcs, ne fut achevé qu'en octobre. Donc, en août, en +septembre, la masse vint se concentrer dans l'unique et étroit asile, +dans l'ancien hôpital. On se battait aux portes pour y entrer. Nul +n'en sortait vivant. Ceux qui y soignaient les malades, les voyant +mourir tous, se firent peu de scrupule (pour avoir plus tôt les +dépouilles) d'accélérer cette mort inévitable. L'infirmier devint +assassin. + +Un vaste assassinat se fit. On avait entassé trois mille enfants +abandonnés à l'hospice des Enfants-Trouvés. Là, comme à l'hôpital, la +féroce spéculation s'établit sur la mort. Les trois mille y moururent +de faim! + +L'égoïsme commun espérait cerner, limiter, ce foyer d'horreur, donner +à la peste une ville, sauver le reste en lui faisant sa part. Mais +elle ne s'en contenta pas. Elle vola par-dessus les cordons +sanitaires; dès août elle passa à Aix, dans l'automne à Toulon. Le +Parlement, qui défendait si durement aux Marseillais d'émigrer, se +hâta de le faire lui-même. Autant en fit le commandant de la province +dont la présence était si nécessaire. + +Sur ces nouveaux théâtres de la contagion on essaya de différents +systèmes. On croyait que Marseille n'avait été si violemment frappée +que par les communications libres qu'elle laissait aux malades. À Aix, +dès qu'un signe léger apparaissait, l'homme enlevé était sur l'heure +jeté aux hôpitaux, et dans ce grand entassement, il ne manquait pas de +mourir. De huit mille, cinq cents survécurent. À Toulon, on essaya +une autre méthode d'isolement. Tout ce qui n'entre pas aux hôpitaux +est consigné chez soi, tous, les sains, les malades, et sous peine de +mort. Le premier des consuls, M. d'Antrechaus, avait, du premier jour, +interdit l'émigration, empêché les riches de fuir. Tout mourut, riches +et pauvres. Ce consul (un héros plutôt qu'un habile homme) soutient +sept grands mois cette gageure de tenir enfermée et de nourrir à +domicile une population de vingt-six mille âmes. Captivité cruelle. On +meurt encore plus qu'à Marseille. + +Dans l'automne à Marseille, et l'hiver à Toulon, la mort allait si +vite et il y avait tant de corps à enterrer qu'on songeait à peine aux +vivants. La sépulture était la grande affaire publique. Les confréries +de pénitents, qui dans tout le Midi se chargent de ce soin pieux, +manquèrent apparemment. Car les échevins durent faire _la presse_ dans +les hommes forts du petit peuple, et, bon gré mal gré, leur faire +enlever les corps. La foule avait horreur de ces hommes utiles, les +maudissait comme la mort elle-même, injuriait ces _corbeaux_. Ils +désertaient. Il fallut implorer l'assistance des galériens. N'ayant +nulle force militaire (car la garnison s'enfermait) on ne pouvait +surveiller, fermement contenir ces hommes dangereux, Marseille +acceptait un fléau plus terrible peut-être que la peste elle-même. +Corrompus et féroces, de plus, dans l'échappée sauvage d'une liberté +imprévue, deux mois durant, ils donnèrent un spectacle effrayant, _le +règne des forçats_. + +Ces nouveaux venus apportèrent, dans la calamité, quelque chose de +pis, une hilarité diabolique. Bons amis de la mort et cousins de la +peste, ils la fêtaient, bien loin d'en avoir peur. Elle avait des +égards pour eux, touchait peu ces hommes si gais. À Toulon, ils +allaient en habits magnifiques. Plus de fers, plus de nerf de boeuf. +Et la ville à discrétion. Le droit d'entrer partout. Ils enlevaient, +pêle-mêle avec les corps, ce qui leur convenait. Les abandonnés qui +restaient avaient peur de la peste moins que des gaietés du forçat. Il +prenait ces retardataires pour des gens paresseux qui manquaient à +l'appel. Un mourant réclamait, priait d'attendre un peu. «Bah! dit le +galérien, si on les écoutait, il n'y en aurait pas un de mort.» + +À Marseille, on tirait les morts avec des crocs de fer. À Toulon, on +les jetait par la fenêtre du quatrième étage, la tête en bas, au +tombereau. Une mère venait de perdre sa fille, jeune enfant. Elle eut +horreur de voir ce pauvre petit corps précipité ainsi, et, à force +d'argent, elle obtint qu'on la descendît. Dans le trajet, l'enfant +revient, se ranime. On la remonte; elle survit. Si bien qu'elle fut +l'aïeule de notre savant M. Brun, auteur de l'excellente histoire du +port. + +À Marseille, MM. les forçats permirent très-peu le tombereau. Ils +trouvaient qu'il faisait tort à leur industrie. Ils coupèrent les +harnais, et pas un ouvrier n'osait les réparer. Le peuple lui-même, +d'ailleurs, déplorait le malheur de ne pas être enterré un à un. Il +avait horreur des charrettes où les corps, sans honneur, dépouillés, +tombaient l'un sur l'autre. Il appelait _infâme_ cette promiscuité de +sépulture, ces mariages de la mort. Tous mêlés par hasard, en une même +masse molle, mutuellement putréfiés! + +Qui le croirait? Ces choses épouvantables qui révoltaient les sens, +loin d'éteindre l'imagination, l'exaltèrent étrangement. Si l'amour, +comme dit le Cantique, est fort comme la mort, on peut le dire de +l'art aussi. Le vaillant peintre Serres, au lieu de craindre, regarda +tout cela en face, chercha ce qu'on fuyait, admira, copia. Ce qu'on +trouvait horrible, il le trouva merveilleux, parfois sublime, toujours +attendrissant. Il était l'élève du Puget, qui a tant sculpté la +douleur, la misère, l'esclavage (ces préliminaires du fléau). Serres +vit dans celui-ci la suite naturelle de l'oeuvre de son maître, comme +la fin du monde que son art douloureux avait prophétisée. + +Il est certain qu'un tel bouleversement de toute chose, qui met tout +en dehors si cruellement, a des révélations inattendues, profondes. +Les éminents artistes, et Boccace, et Machiavel, l'ont bien senti. De +même les peintres vénitiens, le Tintoret et autres, qui, dans divers +tableaux qu'on croirait de piété, ont jeté hardiment tout ce qu'ils +avaient vu à la peste de 1576. Dans l'un (le crucifiement?) qui me +reste comme une vision, vous trouvez force femmes, filles, enfants du +peuple, race pauvre, mal nourrie, qui donne tous les aspects de la +misère et de la peste. Des groupes entiers d'amies, de soeurs, qui se +tiennent et se serrent, dans l'obscurité indistincte, dans un chaos de +ténèbres livides, anticipent déjà la communauté du sépulcre. Tout est +fuyant, s'émousse et se dissout. Et cependant telles de ces pauvres +petites figures ont des grâces étranges, déjà de l'autre monde, des +langueurs, des mollesses, des morbidesses fantastiques. Certaines, en +décomposition, sont effroyablement jolies. + +Tableaux malsains de sensualité funèbre. C'est l'âme même de la peste. +À Florence, Venise ou Marseille, telle elle fut, âprement amoureuse. +La mort fit la furie de vivre. Les veuves marseillaises profitaient du +fléau et convolaient de mois en mois. Les filles ne marchandaient +guère. Ce fut comme à Florence, où les nonnes, aux maisons galantes, +se vengeaient de leur chasteté. Ceux mêmes qui avaient constamment la +mort sous les yeux et la plus rebutante, les chirurgiens, sûrs de +mourir, prennent, avec le poison, un vertige effréné et se payent de +leur fin prochaine. Les _carabins_ furent terribles à Toulon. Dans +l'enfermement général dont ils étaient seuls exceptés, trouvant +partout des isolées, rien ne les arrêtait. Le danger, le dégoût, la +douceâtre odeur de la peste, la malpropreté naturelle où ces +abandonnées gisaient, ne gardaient pas le lit fétide. Nulle pitié des +mourantes. La mort même peu en sûreté. + +À Marseille, le 2 septembre, un grand coup de mistral frappa, et tout +ce qui languissait dans les rues fut terrassé, ne se releva pas. Dès +lors, on meurt en masse, à mille par jour. Les enterreurs sont +débordés, perdent la tête. Il faut prendre un violent parti, abréger. +On force les églises, on crève les caveaux, on les comble de corps +mêlés de chaux. Puis scellés hermétiquement. Tout le reste aux fosses +communes. Mais elles furent bientôt pleines et gorgées. Elles se +mirent à fermenter, et, chose effroyable, elles vomissaient! les +fossoyeurs s'enfuirent. Il fallut qu'un des consuls même, le vaillant +Moustier, prît la pioche; avec quelques soldats qui eurent honte de +reculer, il avança sur ce charnier mouvant, le mit à la raison, +l'enfouit de nouveau dans la terre. + +Le danger le plus grand était un tas de deux mille corps qu'on avait +abandonnés sur une esplanade, qui se dissolvaient depuis trois +semaines, et s'étaient résolus en une mer de pourriture. Que faire? +comment détruire cela? comment aborder seulement cette horrible +fluidité? + +Par bonheur, le chevalier Roze savait qu'en dessous les vieux bastions +étaient creux jusqu'au niveau du flot. Il fit percer la voûte. Puis, à +la tête de soldats intrépides et d'une bande de cent forçats, il +poussa en trente minutes la masse hideuse au gouffre. Tous ceux qui +mirent la main à cette oeuvre de délivrance le payèrent de leur vie, +moins Roze et deux ou trois qui survécurent. + +La peste recula dès ce jour. On commença à prendre le dessus. On +balaya les fanges profondes qui encombraient les rues. Un commandant, +envoyé de Paris, M. de Langeron, concentra les pouvoirs et put +employer pour la ville les ressources de l'arsenal et de la garnison. +Il remit un peu d'ordre, somma les juges, les employés de revenir. + +Les vivres abondaient. Le blé était venu de tous côtés, au point qu'on +voulait refuser celui que le pape envoya. La vendange arriva, et avec +elle les effets salutaires de la fermentation vineuse, d'une détente +physique et morale. Elle alla trop loin même. Repas, orgies, fêtes, +mariages, les gaietés effrénées du deuil. Nombre de filles en noir +brusquement se marient. Telle qui ne l'eût jamais été, tout à coup +seule et délivrée des siens, héritière, remercie la peste. + +Belzunce, l'héroïque imbécile, aimait les grandes scènes, où il +apparaissait imposant, plein d'effet sur cette masse si émue. Au plus +haut de l'église des Accoules, au clocher, au panorama qui embrasse la +côte, les collines, la Méditerranée, et cette pauvre Marseille, on lui +fit faire une cérémonie bizarre et fort troublante pour des esprits +malades, l'_anathème à la peste_, son exorcisme solennel, +l'excommunication et la déclaration de guerre qui la proscrivait à +jamais, lui interdisait le pays. + +Cela piqua la peste. Elle revint, mais par moments, capricieuse. Les +fêtes et les réjouissances qui se faisaient pour son départ la +provoquaient à revenir. + +Toulon, l'hiver et le printemps, lui donna riche pâture. De vingt-cinq +mille personnes, elle en laissa cinq mille. + +L'été, pendant que les gens d'Aix, enfin sauvés, se réjouissent et +font des repas dans la rue, la voyageuse meurtrière s'est établie en +terre papale; elle est dans Avignon (octobre). Le légat, éperdu, +s'enferme dans le palais des papes. + +En mai-juin 1722, elle a assez d'Avignon, la dédaigne; elle marche +vers le Nord. D'inutiles cordons sanitaires, des régiments qu'on +envoie, s'établissent ridiculement en Poitou pour tirer sur la peste, +si elle se permet d'avancer. + +Mais n'était-elle pas derrière eux? On eût pu le penser. + +Une panique eut lieu à Paris (mai 1722). Une caisse de soie ayant été +ouverte chez un marchand, voilà des morts subites, et dans la maison +même, et des deux côtés de la rue. Toute maladie courante était +imputée à la peste. On ne fut tout à fait rassuré qu'en janvier 1723. + +Donc, elle avait régné deux ans et demi en France. On sut ce qu'elle +avait dévoré dans deux ou trois villes, Marseille, Aix, Toulon; mais +ses exploits cruels dans l'épaisseur du centre de la France, on s'est +gardé de les savoir. Car la peste, sous plus d'un rapport, était un +fléau politique, la fille des misères envieillies, des ruines +récentes, un reliquat morbide de l'accumulation des souffrances et des +désespoirs. Trois générations successives, celle de la Révocation, +celle de la Banqueroute du grand roi, celle enfin des avortements de +la Régence, de père en fils, en petits-fils, par trois cercles +d'enfer, peu à peu descendues, cherchèrent dans la terre un repos. + +Le pays, fort près de Paris, était quasi-désert. Certain abbé, +prédicateur du roi, qui voyageait dans la voiture publique, s'étant +écarté un moment, fut happé par les chiens. On retrouva ses os. + +Une femme qui, fuyant la contagion, tenta le périlleux voyage de +Provence à Paris, fit un récit terrible de ce qu'elle avait vu. Pour +échapper aux cordons sanitaires, elle évitait les villes, marchait par +les campagnes. Aux montagnes du Gévaudan, aux vallées de l'Auvergne, +du Limousin, dans plus de vingt villages, pas une âme vivante. Partout +des morts non inhumés. Ne rencontrant personne pour l'héberger, elle +entrait dans les maisons vides, et parfois y trouvait du pain. Un +presbytère ouvert, abandonné, lui offrit un spectacle étrange. Le +curé, habillé, était là, mais pourri; la servante sur un autre lit, en +décomposition. Dans l'armoire, cinq cents livres en or, abandonnées +(_ms. Buvat_, 24 sept. 1721). + + + + +CHAPITRE XVIII + +LE VISA + +1721 + + +En attendant la peste, Paris subissait un fléau aussi cruel peut-être, +l'incertitude effrayante qui planait sur toute fortune, sur +l'existence de chacun. Le violent Pâris Duverney commençait +l'opération chirurgicale d'amputer de nouveau la France. Il allait +revoir tous les titres, bien acquis, mal acquis, en juger l'origine, +la qualité, le droit, annuler l'un et rogner l'autre, réduire les +milliards à néant. Dictature étonnante! si délicate à exercer! Il y +prit pour adjoints les hommes infiniment suspects qui avaient fait la +guerre à Law, les vieux financiers de Louis XIV[NT-2], le très-rusé +Crozat et Samuel Bernard, le vénérable banqueroutier. + + [Note NT-2: Dans ce chapitre XVIII qui a trait à l'année + 1721, Michelet fait référence à Antoine Crozat, marquis du + Chatel (1655-1738), né à Toulouse, financier et constructeur + du canal de Crozat qui fait communiquer l'Oise à la Somme (25 + km) et à Samuel Bernard, (1651-1739), né à Sancerre, + financier qui prêta des sommes considérables à Louis XIV. Le + nom de Louis XVI mentionné ici par Michelet (dans l'édition + de A. Lacroix, 1877) est donc incompatible avec l'époque où + ont vécu Crozat et Samuel Bernard. C'est pourquoi dans la + présente édition du "Project Gutenberg" le nom de Louis XVI a + été remplacé par celui de Louis XIV.] + +Les seigneurs qui avaient rétabli leurs fortunes, qui gardaient les +mains pleines, n'étaient pas sans inquiétude. Leur bienfaiteur +prodigue, le Régent, qui si sottement s'était laissé piller, qui, +comme un enfant ou un fou, avait éreinté le Système, paya de honte +pour tous. + +Au Conseil du 1er janvier 1721, il avoua tête basse qu'il avait fait +de grandes fautes. Si triste fut son attitude, que le coupable des +coupables, M. le Duc, contre qui on aurait dû faire une enquête, +s'enhardit et tomba sur lui, le poussa sur le départ de Law (que +lui-même, M. le Duc, avait sauvé dans sa voiture!). Dans son état +demi-apoplectique, le pauvre gros homme, interdit, ne trouva guère à +dire. Comme un écolier pris en faute accuse son camarade, il se rejeta +sur Law absent. Pitoyable séance où des deux premiers hommes du +royaume, l'un parut idiot, et l'autre, un effronté coquin. + +Le parti du Système, la Compagnie des Indes, n'avait espoir que dans +M. le Duc, qui y avait encore un intérêt considérable et y avait gagné +tant de millions. Et, en effet, d'abord il la défendit quelque peu, +montra les dents à la réaction, pour l'obliger sans doute de composer +avec lui et les siens, pour en tirer des garanties. Duverney n'eût osé +toucher au prince que la mort si probable du Régent allait faire +Régent. Sa meilleure chance était, en respectant les vols de +l'agiotage princier, de devenir ce qu'il fut en effet sous la seconde +Régence, l'homme d'affaires de M. le Duc et de sa madame de Prie. Les +hauts agioteurs (M. le Duc, Conti, d'Antin, etc.) comprirent +parfaitement qu'on songerait moins à eux si tout le monde craignait +pour soi, qu'on s'informerait moins de leurs trésors acquis s'ils +livraient généreusement leurs compagnons de bourse, agioteurs, +accapareurs. Ce fut le secret du Visa, la poursuite des sous-voleurs. +Gloire aux brigands, mort aux filous! + +Rien de meilleur dans les grandes détresses publiques, où tout le +monde est furieux, que d'ouvrir une chasse qui détourne, occupe les +haines. On fait lever un lièvre, quelque gibier ignoble et ridicule. +Tout court après. Un accapareur de denrées est très-propre à cela; nul +animal plus détesté du peuple. On n'avait que le choix des grands +noms, d'Estrées, Guiche, la Force, etc. On se contenta d'un, et on lui +attacha les chaudrons à la queue. J'entends les chansons du Pont-Neuf, +la satire, la caricature. Ce fut le duc de la Force. Le malpropre +seigneur s'était fait épicier, trafiquait surtout dans les suifs. Les +chandeliers allaient la nuit, en bonne fortune, acheter chez lui à bas +prix les graisses et les savons. Il en avait comblé des couvents, des +églises, entre autres les Grands-Augustins, où Bossuet fit la fameuse +assemblée de 1682. Toute l'année se passa à manier, à remanier cette +cause huileuse. Chacun y mit la main. Superbe occasion pour Bourbon, +pour Conti, d'Antin, de montrer leur délicatesse, de s'indigner contre +un seigneur, un duc et pair qui faisait de telles choses. D'Antin, +pendant ce temps, en avait fait une autre bien autrement hardie. Il +avait enlevé sans façon la prodigieuse masse de tous les plombs de +Versailles, en mettant à la place de très-mauvais tuyaux de fer. Tout +tomba sur la Force. + +On régala le Parlement de ce procès. Lui-même se flétrit bien plus +encore qu'on ne voulait, en accusant son intendant, que l'on envoya +aux galères. + +Le 26 janvier, Duverney lance à la fois ses deux brûlots qui +incendient tout: + +1º La Compagnie des Indes est déclarée comptable, responsable des +billets de la Banque.--Billets qu'on fit _sans elle_. Billets qu'on +augmentait secrètement, contre son règlement, _contre l'engagement qui +fut pris avec elle de n'en faire qu'avec l'aveu de l'assemblée de ses +actionnaires_. Cela ne la sauve pas. L'argument du loup à l'agneau +(dans la fable de la Fontaine) prévaut ici. Elle est croquée, +c'est-à-dire saisie, sous scellé, livrée à ses ennemis. + +2º On organise au Louvre une commission souveraine, vaste inquisition +financière, avec une armée de commis. Tout cela dans les bas +appartements, les salles royales d'Henri IV et d'Anne d'Autriche. +Cette administration doit examiner et viser tout titre, tout papier +(actions, billets, contrats, quittances, etc.), distinguer les bons +des mauvais, en faire le _Jugement dernier_. Pour cela, il faut en +connaître, en apprécier les origines. Travail épouvantable. Où +trouvera-t-on des employés si exercés, si habiles, des têtes si +fortes, pour démêler d'un coup tant de choses embrouillées? On prend +ceux que l'on trouve, des jeunes gens sans place, des gaillards qui ne +faisant rien, ne sachant rien, sont propres à tout, batteurs de pavé +qui promènent la petite tonsure ou l'inutile épée. L'effrayant, c'est +que des novices doivent _en deux mois_ finir cette oeuvre +révolutionnaire, la Saint-Barthélemy du papier. Si la plume y +succombe, l'épée y subviendra contre les mal-appris qui se +plaindraient trop haut. On ne prétend pas faire une banqueroute +timide, détournée, par derrière. On veut la soutenir fièrement. Tout +est prêt, les portes ouvertes, mais peu de gens y viennent. Nul n'est +pressé d'aller se mettre sous la dent. Quelques-uns, et les plus +véreux, croient prudent d'aller déclarer une petite partie de leur +fortune, de donner aux bureaux certaine pâture pour qu'on s'informe +moins du reste. Le temps passe, s'allonge. On ajoute aux deux mois. + +On frappe coup sur coup. On déclare annulé tout papier non visé. On +déclare confisquée l'acquisition non avouée. Enfin, on s'adresse aux +notaires. Ces hommes de confiance, discrets confesseurs des fortunes, +qui reçoivent dans l'oreille tant de choses qui doivent y mourir, les +notaires sont forcés de trahir leurs clients, d'apporter des extraits +des contrats et de tous les actes. Mesure inattendue, cruelle, qui +mettait à jour les fortunes, marquait les aveux incomplets, permettait +au pouvoir des punitions lucratives. Pour pincer mieux, Duverney, le +grand maître, fit de sa main d'ingénieux règlements, pièges certains, +infaillibles filets où les plus fins se trouvaient pris. Il se fiait à +la passion: les juges des nouveaux enrichis étaient leurs ennemis, des +robins restés maigres. Il se fiait à l'intérêt. Les commis savaient +bien que la sévérité ferait leur avancement. Ils étaient stimulés par +de gros appointements. Et, si l'âpreté leur manquait, ils en prenaient +des suppléments à la vaste buvette établie exprès dans le Louvre. + +En moins de rien on jugea la fortune d'un million d'hommes (500,000 à +Paris; 500,000 en province). Nulle telle opération depuis l'origine du +monde. + +On remarqua le soin, la précision arithmétique, avec lesquels Duverney +procéda, autant qu'il se pouvait. Il avait pris pour chef de ses +calculateurs l'infaillible Barême, dont le nom est proverbial. Mais +cette exactitude dans ce qu'on faisait ne couvrait point assez ce +qu'on ne faisait point, je veux dire les ménagements avec lesquels on +détourna l'enquête des illustres voleurs. Ce qu'on pouvait reprocher +le plus à cette Terreur, ce n'était pas d'être terrible, mais de +l'être inégalement, d'être ici clairvoyante, aveugle là. Elle poussa à +mort la Compagnie des Indes, les Mississipiens isolés. Mais elle ne +voulut rien savoir de tous les grands seigneurs qui avaient refait +leurs fortunes, avaient payé leurs dettes, pour rentrer dans leurs +biens saisis. Cette persécution si partiale, qui frappa les riches +nouveaux et ménagea les autres, eut l'effet détestable d'une réaction +nobiliaire. Ces nouveaux, la plupart, étaient au moins des hommes +intelligents. Les anciens, les seigneurs refaits étaient ces races +incurablement fainéantes que le roi, que la cour, l'intrigue et la +prostitution avaient tant de fois relevées dans le XVIIe siècle, mais +toujours inutilement. + +On avait une liste de gens à rançonner, liste énorme de trente-cinq +mille. Liste comminatoire, pour amener à composition. + +On s'arrangea. Ce grand appareil d'implacable justice eut un effet +contraire au but. La plupart se jetèrent dans les bras de la Grâce, je +veux dire s'adressèrent à la faveur. C'est ce qui rendait toujours +vaines les opérations de ce genre. Les commissaires de Duverney, ses +employés ne furent point insensibles, falsifièrent des pièces, +arrangèrent des affaires. Trois ou quatre, pris pour l'exemple, +condamnés, devaient être pendus, mais on les épargna. Que de gens il +eût fallu pendre? C'était à qui sauverait les riches victimes du Visa. +La sensibilité des dames brilla là, comme toujours. Elles coururent, +assiégèrent les puissants. Telle s'entremit pour un diamant ou quelque +autre cadeau. Telle fit plus; elle couvrit l'opulent malheureux en +l'épousant. Force seigneurs daignèrent donner aux Mississipiens des +_filles de protection_. Ce fut le terme consacré. S'ils n'avaient pas +de filles, l'agioteur disait avec simplicité: «On m'en veut pour cette +terre, cet hôtel ... Eh bien! prenez-les.» + +Ainsi les enrichis s'arrangeant avec les vieux riches, la finance +nouvelle avec l'ancienne, l'agiotage épousant la noblesse, une +certaine société bâtarde va commencer où l'élément jeune et actif des +gens d'affaires ne rajeunira pas les vieux oisifs, mais participera à +leur vieillesse, à leur paresse. De ce beau mariage sort la race des +frelons qui vont stériliser tout le règne de Louis XV. + +C'est en bas, sur les grandes masses, sur la partie active de la +population (_un million de familles_, donc cinq millions d'individus?) +que tomba lourdement d'aplomb l'écrasement du Visa. Ceux qui n'avaient +ni rentes ni actions, ceux qui spéculaient le moins, avaient reçu +malgré eux, en paiement et de mille manières, des papiers de toute +sorte, spécialement les papiers-monnaie qui avaient cours forcé. Au +Visa, tout fondit. Ils se trouvèrent n'avoir presque rien dans les +mains. Mais ce peu, mais ce rien, ils croyaient au moins le toucher. +Point du tout. Ce débris de débris, ils ne l'auront pas même. Ils +pourraient le manger. L'État est soucieux de le leur conserver; il ne +leur en fait que la rente. Une rente minime à un taux misérable. Une +rente peu sûre après tant de réductions, que nul ne voudrait acheter. +Après tant de rudes coups, c'en est fait de la foi publique. + +Rude aussi et terrible l'effet de tout cela sur la moralité, et, ce +qui est plus fort, sur la raison, sur le bon sens. Les têtes sont +fortement ébranlées par la grandeur d'un tel naufrage. Il en résulte +un effet singulier qu'on croirait un trait de folie. Moins on a, et +plus on dépense. C'est qu'on ne compte plus, on ne songe plus à rien +équilibrer. Chacun joue de son reste. Et ce n'est plus, ce semble, au +plaisir que l'on court (comme dans les premières années de la +Régence), c'est à l'étourdissement, à l'oubli, au suicide. Ce qui +reste, force, vie, fortune, on a hâte de l'exterminer. En Provence, on +l'a vu, la peste fut galante et luxurieusement effrénée. Même effet à +Paris pour l'autre peste, la débâcle des fortunes. Les survivants d'un +jour semblent se faire scrupule de garder rien de leurs débris. On va +de fête en fête, de bal en bal. Surtout les bals masqués, champ +d'aventures furtives, folles loteries de femmes, de plaisirs d'un +instant. + +Il y avait de l'entrain, mais fort peu de gaieté, plutôt des farces ou +obscènes, ou tragiques. À certain bal arrivent quatre masques +apportant un cinquième qui semblait faire le mort. Les quatre +disparaissent, mais le cinquième non. Car c'était un mort en effet. + +Deux morts gouvernent le royaume, pour mieux dire, font semblant. Le +Régent et Dubois, toujours entre deux crises, pourraient à chaque +instant passer demain. Dubois, avec les apparences d'une activité +furieuse, stimulé, endiablé de l'urètre et de la vessie, reste +inaccessible et s'enferme. Pour les choses pressées, nul moyen +d'arriver à lui. Sauf son affaire (d'acheter le chapeau) et les +mariages espagnols, l'affaire des Orléans, dont nous parlerons tout à +l'heure, il ne fait presque rien. Combien moins le Régent dans sa +torpeur apoplectique! + +De plus en plus, celui-ci est grotesque. Pour faire croire qu'il +existe encore, il fait obstinément l'Henri IV et le vert galant. Il ne +tient pas à lui qu'on ne le croie un joyeux libertin. De son mieux il +simule l'enivrement des vices, lorsqu'il n'en a plus que l'ennui. + +Quelle est à cette époque la figure de ce galant prince? Si changée +que personne n'ose le peindre. Dans la célèbre estampe du Triomphe de +la Banque (1720), entre l'Industrie, l'Abondance, le Temps offre un +petit portrait du Régent au culte des agioteurs. Mais ce joli portrait +est pris sur ceux de la jeunesse. Fausse et menteuse image, toile +légère et pauvre chiffon, que le vent va plier, crever, rouler, on ne +sait où. + +Après sa mort, un burin véridique (de la belle galerie Restout) donne +la triste réalité. Là il fait peine. Il est fort sombre, fort +lourdement bouffi, avec de gros yeux injectés, saillants et pleins de +sang, qui vous disent: «Je mourrai bientôt.» + +C'est justement cela, je crois, c'est ce besoin de faire dépit à la +nature, de démentir la mort prochaine, qui lui fait faire le galant, +l'amoureux. Ainsi, au moment même où il est pauvre au point de ne +plus payer les domestiques de sa mère, il bâtit à Auteuil une _petite +maison_. Et pour qui? pour une maîtresse qu'il a depuis longtemps, +dont il a assez, plus qu'assez, son habituée, la Parabère, qui a +souvent la sinécure de passer la nuit avec lui. + +Il se pouvait fort bien qu'il mourût dans ses bras. La peur qu'elle +eut, en voyant un de ses domestiques mourir subitement, la décida. +Elle déclara vouloir se convertir, se retirer. Le même mois, il en +achète une autre, une jeune femme que le mari lui vend. Sans voir, +sans aimer, il achète. C'était une petite noiraude, déjà fanée, les +seins pendants, mais moqueuse, rieuse, impudente. Pour un si digne +objet, on ne peut faire trop de folies. Sur la Seine, devant +Saint-Cloud, c'est-à-dire par-devant madame d'Orléans, il fait pour la +coquine des illuminations et des feux d'artifice. Tout Paris y va, +indigné, mais curieux, voulant voir «si le tonnerre de Dieu y +tombera.» Curiosité fatale aux paysans; la foule marche dans leurs +blés, dans leurs vignes. Avec tout ce bruit, cette dépense, il est si +peu épris qu'au moment même il a un autre objet en tête. Un grand +seigneur, joueur, panier percé, voudrait bien lui vendre sa nièce. +C'était l'écuyer du roi, Sainte-Maure, cousin des Montespan, du duc +d'Antin. «Que ne me parliez-vous? dit-il. Je vous aurais donné l'amour +même.--Pourquoi pas?--Impossible. Maintenant elle est religieuse. +D'ailleurs, dit-il en vrai marchand, elle est de grande condition. +C'est ma nièce ...» Cela toucha juste. Le couvent était loin, du côté +de Rhodez. On lance une lettre de cachet pour en tirer la fille et la +remettre à M. le curé de l'endroit, qui veut bien se charger de la +conduire à Paris chez son oncle, aux Écuries du Roi. Comme une mule ou +un cheval d'Espagne, de ce fond du Midi à travers toute la France, +elle est amenée par l'obligeant pasteur. Entre lui et son oncle, la +pauvre nonne, intimidée, d'autant plus belle, est longuement lorgnée +par le myope. Pour rien heureusement. Soit qu'il eût pitié d'elle, +soit qu'il se sentît froid, indigne d'un si jeune amour, il laissa +aller l'innocente. + +Il n'était pas méchant, et même à cette époque où il était tombé si +bas, tellement matérialisé et incapable de tout bien, il n'eût pas +goûté un plaisir cruel, n'eût pas fait pleurer une fille. En cela, il +ne fut nullement du temps qui finit la Régence, temps âprement +corrompu et cruel qui appartient déjà à l'époque de M. le Duc. Il +aurait voulu être aimé. Il l'espéra deux fois, dans la réforme de +Noailles et dans l'utopie du Système. Deux fois il retomba. + +Mais, quelque indifférent qu'il parût être à tout, faisant la sourde +oreille à la haine publique, il se jugeait fort bien. Une fois, à +table avec Dubois, comme on lui donne un papier à signer: «F. royaume! +s'écrie-t-il. Il est bien gouverné! par un ivrogne et un maquereau!» + + + + +CHAPITRE XIX + +MANON LESCAUT.--MORT DE WATTEAU + +1721 + + +Nous ne pouvons passer sans dire un mot d'un petit roman d'importance, +de popularité immense, _Manon Lescaut_. Le siècle de Louis XIV n'a pas +de tels livres populaires. Il ne faut pas croire que la masse +inférieure lût les tragédies de Racine. Dans les livres de dévotion, +pas un n'a le succès de se faire lire de tous. Les sottes éjaculations +de Marie Alacoque se répandent, mais dans les couvents. + +Voici un livre populaire. Grand, très-grand événement. Il ne paraît +qu'en 1727, mais il est certainement écrit, ou du moins commencé, vers +le temps qu'il raconte, vers les cruelles années des enlèvements pour +le Mississipi, quand la douloureuse aventure était toute brûlante +encore. C'est bien moins un roman qu'une histoire, une confession. + +Il n'y a jamais eu un tel succès de larmes. Nulle critique; on n'y +voyait plus. Les hommes mêmes pleuraient. Les femmes lisaient et +relisaient. Les filles dévoraient en cachette. Pourquoi la janséniste, +la petite marchande, s'enfonce-t-elle derrière son comptoir? Pourquoi la +jeune femme de chambre n'entend-elle plus sonner sa dame? La voilà comme +folle. Elle pleure sans pouvoir s'arrêter. «Qu'as-tu?--Rien.»--Mais la +dame, sous son fichu, lui trouve sa _Manon_, qu'elle lui a dérobée. + +Ce livre tout petit s'adresse à un grand peuple (bien nombreux, car +c'est tout le monde), celui des amoureux. Il est seul sans partage, +jusqu'à la _Julie_ de Rousseau,--donc, pendant plus de trente années. +La _Julie_, à son tour, qui régnera autant, ne pâlit qu'en présence de +_Paul et Virginie_. Chacun de ces trois livres est une ère nouvelle, +une révolution dans les moeurs. + +L'amour est grand au XVIIIe siècle. À travers le caprice désordonné et +la mobilité, il subsiste adoré, et surtout admiré. Il n'a pas la +fadeur des Astrées, des Cyrus. Il est fort et réel, et il semble une +religion, accrue des ruines de l'ancienne. La corruption même croit +«qu'il est une vertu.» Le plus gâté est fier s'il a la bonne fortune +d'avoir cette belle maladie: de tomber amoureux. + +Est-ce pour rire? non, on se dévoue. Aux épidémies meurtrières, +surtout quand le fléau du temps, la petite vérole, saisit la dame, +l'amant ne cède la place à personne, donne congé au mari, s'enferme +seul avec la malade pour vivre ou pour mourir. Dévouement dont la +femme montre encore plus d'exemples. La plus légère est fidèle à la +mort; elle se remet à aimer son mari et s'enferme avec lui _quand +même_. + +Il y a de tout cela dans _Manon_, mais il y a autre chose. Est-ce bien +l'âme de la Régence qu'elle exprime, comme on le croit communément? +Dans ce torrent de passion, trouble de larmes (hélas! aussi de boue), +trouve-t-on pour se relever par moments le vif élan d'esprit, l'essor +vers l'avenir, qui caractérise l'époque dans les _Lettres persanes_? +Non, nul amour de la lumière. Cette désolée _Manon_ regarde moins +l'aurore que le couchant. Elle appartient surtout à la fin de Louis +XIV. C'est un livre amoureux, libertin, catholique. Son chevalier, +s'il pouvait autre chose qu'être amoureux, serait, comme maint autre +héros de son auteur (l'abbé Prévost), homme de la cour de +Saint-Germain, un aventurier jacobite. + +C'est la chose essentielle et capitale qu'on n'a pas dite. Le petit +chevalier Desgrieux et Manon, les deux enfants qui arrivent de leur +pays, lui à dix-sept ans, elle à quinze, et qui se trouvent si vite au +niveau de la corruption de Paris, ne peuvent lui devoir leur précocité +pour le vice. Débarqués peu après la mort du Roi, ce n'est pas la +Régence, ce n'est pas le Système qui les font si gâtés déjà. Ils +sortent uniquement de l'éducation de province. Ils ont été élevés en +maisons nobles. Lui, fils d'un gentilhomme assez considérable, +puisqu'il a des gentilshommes pour serviteurs. Elle, malgré son petit +nom de Manon, elle est soeur d'un garde du corps, donc de bonne +famille et très-certainement _demoiselle_. + +Ils sont tout à l'image du bon Prévost. Malgré tous leurs désordres, +ils ont un fond religieux qui revient bien fort à la fin, puisque dans +leur établissement en Amérique, ils ont absolument besoin du +Sacrement. Mais ce fond religieux n'a pas eu grand effet moral sur +leurs débuts. À quinze ans, la petite est déjà «expérimentée.» Et +cette expérience lui fait suivre sans hésitation (après deux mots de +compliments) un garçon inconnu. Lui, plus passionné, moins +naturellement corrompu, comme il passe vite cependant du séminaire au +tripot, à l'escroquerie! «Mais c'est qu'il aime, dit-on, et il va à +l'aveugle.» D'accord, mais l'amour même serait plus fortement marqué +si l'honneur, la religion luttaient un peu, du moins afin d'être +vaincus. Mais ces principes sont si morts, parlent si peu, que l'amour +n'a pas même à vaincre. + +L'auteur et le héros, c'est le même homme, au jugement de la critique +sérieuse. Le livre n'a rien d'une fiction. Cela ne s'invente pas. +Prévost, auteur lâche et diffus, ici, sous l'aiguillon d'un sentiment +très-personnel, a trouvé une force et une simplicité terribles. Ce +n'est pas du génie. C'est bien plus, c'est nature, douleur, honte, +amour, volupté amère, désespoir ... Le coeur est percé. + +Il n'a pas fait comme Rousseau. Il ne s'est pas nommé dans sa +confession. Et je crois qu'il en a souffert. Tel qu'il fut, il aurait +trouvé un sensuel bonheur à signer son histoire d'amour, à écrire que +c'était bien lui qui avait eu Manon. Il eût fort aisément endossé des +misères qui alors faisaient peu de tort à _l'homme de qualité_. Mais +il ne le pouvait. Il était prêtre. Il avait été moine. C'est sa robe +qu'il a respectée. + +Prévost est à peu près de l'âge de son chevalier. Un peu avant le +siècle, il naît sur la lisière d'Artois, de Picardie, et pas bien loin +des lieux où naît Watteau. L'un d'Hesdin l'autre de Valenciennes. Deux +grands peintres, qui, d'un art différent, feront tous deux Manon +Lescaut. + +Prévost naquit en plein roman, dans ce pays où les séminaires +irlandais élevaient tant de têtes chimériques, d'apôtres intrigants, +pour les aventures d'Angleterre. Esprit charmant, facile, faconde +intarissable, tête chaude et quasi irlandaise. Toute imagination. Il +en fut dupe toute sa vie. Ses maîtres, les jésuites, qui l'aimaient +fort et qu'il aima toujours, auraient bien voulu le tenir. Il était +trop léger. Il se croyait bon gentilhomme (étant le fils d'un +procureur du roi). Il servit. Il aima. Tout jeune (1721), l'année même +où son chevalier est converti par la mort de Manon, nous voyons +Prévost converti de même chez les Bénédictins. Il y reste encapuchonné +(non sans regret) quelques années, compilant tristement la _Gallia +christiana_. Mais, près du gros volume, il en écrit un autre bien +petit (devinez lequel). Brûlant secret qu'on ne peut garder guère. Ce +rêve, et bien d'autres encore, de vie folle et mondaine, il les +contait indiscrètement. Le soir, il ramassait des moines dans certain +petit coin. Il les tenait là fascinés. Il contait, il contait, sans +pouvoir s'arrêter, et cela durait jusqu'au jour. + +Sa fuite du couvent, en 1727, le divorça d'avec le fatal manuscrit. +Quand l'oiseau envolé plana aux vertes plaines de la libre Angleterre, +il ne put plus tenir cette _Manon_. Elle aussi s'envola, publiée comme +un épisode d'un long roman. Elle emporta, ce semble, une bien grande +partie de lui-même. Car depuis, il resta un écrivain facile, agréable, +diffus, délayant, et bref, peu de chose. + +Il a du papier, une plume, mais nul plan devant lui. Telle sa vie, +tels ses livres. Il n'a jamais prévu. Il va, flotte; c'est le cours de +l'eau. D'homme d'épée, moine et défroqué, romancier et prédicateur, +traducteur et compilateur, journaliste, auteur à gages, par tous pays +et tous métiers, il va et ne peut s'arrêter. Souvent amoureux, souvent +converti, à l'église, au cloître, au grenier, ermite, ou presque marié +avec une belle Hollandaise qui l'enlève un matin. Ce qu'il a de plus +fixe, c'est un certain attachement à ses bons Pères, à ses bons +moines, à tant de bons abbés. Tout le clergé est bon. Son imagination +douce et charmante ne lui laisse voir partout que l'excellent Tiberge +du roman, ce héros de vertu, d'amitié, il est si prévenu, qu'il donne +les mêmes traits au chef de la rude maison où jouait tant le nerf, au +supérieur de Saint-Lazare. (Voir plus haut mon _Louis XIV_.) + +Son chevalier est-il tout à fait sans principes? Non. Qu'il s'en rende +compte ou non, il en a deux. L'un: qu'un homme _né_, élevé +chrétiennement, peut toujours revenir de ses échappées de jeunesse, +qu'il peut aller fort loin sans danger du salut. L'autre, le principe +galant: «Que l'amour excuse tout, qu'un _véritable amant_ a le droit +de tout faire.» Avec ces deux idées, rien n'embarrasse Prévost. Il +court bride abattue, va des deux pieds dans le ruisseau. + +Nous ne sommes plus de cette force. Nous ne supportons plus l'aisance +avec laquelle le chevalier, sans s'étonner, entre dans une bande +d'escrocs. Nous ne digérons plus «ses longues manchettes,» propres à +filer la carte. Encore moins sa résignation à faire «le petit frère de +Manon,» le naïf et le niais, devant l'entreteneur qu'on veut plumer. +Je ne dis rien de l'homme tué, petit assassinat sans conséquence, fait +si vite qu'on n'y songe plus. Il est vrai, ce n'est qu'un portier. + +Les critiques ont été, disons-le, étonnamment faibles, j'allais dire +lâches, pour Manon. Cent ans après, elle corrompt encore, et les +hommes contre elle ne gardent pas leur jugement. Un d'eux nous dit +qu'après que bien des livres auront passé, elle reparaîtra «dans sa +_fraîcheur_.» C'est justement là ce qui manque. Prévost qui la montre +adorée, et veut la rendre séduisante, lui fait maladroitement dire, +écrire des choses basses qui la fanent trop. On sent ici les moeurs, +les habitudes du prêtre. Il n'a pas connu les nuances, n'a pas vu les +dames de près. Cette irrésistible Manon n'est qu'une fille, pas même +le moderne _camellia_. Elle parle lourdement des besoins de la vie, +des piéges qu'elle va tendre, «de ses filets.» Elle badine +désagréablement sur les méprises de la faim: «Je rendrai quelque jour +le dernier soupir en croyant en pousser un d'amour,» etc. Ce positif +cynique fait froid. Mais sa facilité à enfoncer des pointes dans le +coeur saignant fait horreur. Quand cela va jusqu'à lui envoyer une +fille «pour le désennuyer,» tenir sa place au lit! la fureur de +l'infortuné, l'explosion de son désespoir, dépassent les effets que +l'auteur a voulu produire. On est dégoûté, indigné, mais plus +irrévocablement que le héros. Manon est sans retour flétrie; elle +s'est jugée elle-même. + +Les critiques ont remarqué avec raison, comme grande originalité du +livre, la parfaite _sécurité_ de Manon à chaque chute. Mais ils ont +tort de l'appeler «une fille _incompréhensible_.» Cela ne se comprend +que trop. Elle connaît son amant. Elle n'ignore pas, l'_innocente_, +que le péché lui va, qu'elle en est plus jolie, aimée, désirée +davantage. C'est le mot immoral de tel poète à son infidèle: «Tu sais +que je t'en aimai mieux.» + +L'amour certainement y est aveugle et violent. Mais dessous on démêle +aussi quelque chose de bien gâté, de dépravé. Avec l'odeur de +séminaire, de tripot, d'hôpital, il y en a une autre encore. +«Expérimentée» dès quinze ans, et formée spécialement par certaine +éducation (qu'on comprend moins en pays protestant), Manon n'est pas +tant ignorante. D'instinct au moins, elle connaît «les grâces de la +chute,» combien une jeune Madeleine est embellie «de son indignité,» +attendrissante de faiblesse et de honte. + +Le chevalier abbé, la fleur de Saint-Sulpice, qui y a passé de si +belles thèses, n'a pas perdu son temps. Il connaît ces fins fonds +mystiques, tout ce que la théologie peut prêter à l'amour. Quand Manon +le tire du séminaire, il se sent, dit-il, emporté d'une _délectation +victorieuse_. Mais la _délectation_ semble augmenter à mesure que +Manon, plus souillée, devrait inspirer répugnance. Cet attrait de +corruption, cette amère volupté, mêlée de désir et de jalousie, comme +une eau-forte, va creusant dans une âme malade et malsaine. Le +progrès est marqué de pardon en pardon. Elle avoue, se confesse. Elle +pleure, demande grâce. Et toujours le vertige augmente. À la troisième +fois (coupable, jusqu'à cet outrage de lui envoyer une fille!), à +genoux, à discrétion, «elle a peur,» mais reste à genoux, attend son +châtiment. D'où il résulte que c'est lui qui défaille, qui n'en peut +plus, et tombe. Elle a vaincu! Elle est si touchante, abaissée dans +cette attitude d'esclave, et elle dépend tellement. + +La passion est au comble? Non. Car elle augmente encore quand il la +suit en sa dernière misère, enchaînée par le corps aux filles sales et +dans la même ordure. Là, mise à leur niveau, flétrie des corrections +de l'Hôpital, éteinte et fanée, l'oeil fermé, n'osant regarder même, +par la honte elle enfonce le dernier dard d'amour. + +On pleure. Et on est furieux de pleurer. Ce qui dépite, choque, et +plus que la dépravation, c'est le singulier amour-propre qui subsiste +avec tout cela. Il fait très-bien entendre que Manon a été (comme +toute fille perdue) _corrigée_ à la Salpêtrière, et il a soin de dire +que lui, il ne l'a pas été à Saint-Lazare. Sa _naissance_ l'en a +dispensé. + +Cette _naissance_ lui fait tenir un étrange propos. De sa +mortification même à Saint-Lazare, il tire occasion pour se relever, +se croire «au-dessus du commun des hommes,» se ranger dans l'élite des +caractères plus nobles «dont les idées, les sensations passent les +bornes de la nature. Ces personnes ont le sentiment d'une grandeur qui +les élève au-dessus du vulgaire, etc.» Quoi de plus pitoyable? On +sent combien la sotte éducation du petit gentilhomme de séminaire l'a +mis hors du bon sens, de toute idée du vrai, et l'a sans retour +perverti. + +Une chose plus habile, dans Prévost, fort adroite, c'est de n'avoir +pas fait le portrait de Manon, d'avoir laissé flotter vaguement son +image, de sorte que chacun fait la sienne. À certains traits pourtant, +«ces yeux fins, languissants,» on n'a pas de peine à se rappeler qu'on +l'a vue dans Watteau. Ce grand peintre qui meurt justement cette même +année (1721), n'a pas pu lire Manon, mais à chaque instant il l'a vue +dans la vie, ne s'est pas lassé de la peindre. + +On a dit trop légèrement que son modèle est l'Italienne. Presque +toujours c'est la Française. L'Italienne est toute autre de deux +façons, ou par la beauté pleine, régulière, harmonique, ou par +l'agitation excessive et gesticulante. La fille que Watteau nous +donne, beaucoup plus gracieuse, n'est que doux mouvement; elle ondule, +comme l'air et l'eau, se meut sans se mouvoir. Fine ou d'esprit ou de +misère (mal nourrie dans l'enfance, et maltraitée plus tard?), elle +pique, mais elle touche. On voudrait bien la rendre heureuse. Hélas! +il n'y a pas beaucoup de prise. Elle aime peu. Sa jolie tête est tout. +Du coeur, du corps, peu de nouvelles. + +Est-ce Manon? oui, le plus souvent, Mais Watteau qui a sa noblesse, +qui est toujours exquis dans une délicatesse que Prévost n'a connue +jamais, Watteau l'a donnée moins flétrie.--Chose curieuse, l'abbé qui +ne parle que de grand monde, qui se croit _homme de qualité_, tombe +volontiers dans le vulgaire, par le bavardage étourdi, la +sentimentalité triviale. Watteau, le fier rapin, sans vanité que de +son art, est toujours noble, quoi qu'il fasse, par la finesse +singulière, la pointe aiguë de son génie. + +Nul avant lui, nul après lui, n'a pu représenter un mystère singulier +de grâce et de mouvement: «Comment le Français marche.» Dès son +premier tableau, où vous voyez sous la pluie dans la boue (lestement, +comme au bal), marcher un bataillon de nos maigres soldats, on sentit +que lui seul, le plus nerveux des peintres, avait surpris, saisi les +adresses invisibles, les rhythmes variables de cette chose inconnue: +«le pas.» + +Dans le plus grossier même, il est exquis encore. Ses mendiants +sournois, observateurs, obliquement loustics, plus dangereux peut-être +que les brigands de Salvator, on le sent bien, joueraient cent rôles, +depuis le vol de poules, jusqu'à l'assassinat. Rien du peuple. Au +besoin ce seront messieurs les escrocs. + +Cette puissance de peindre l'esprit, et l'invisible même, plaisir +délicat, mais si vif, doit user, mordre à fond. Il rend son homme +indifférent à tout le reste et dégoûté. Il en fait un mélancolique, +dédaigneux des joies de nature. Watteau, fort sensuel d'idées, ne +l'est guère en peinture. Il fuit l'obscénité. Elle alourdirait son +pinceau. Aux sujets charnels, il élude. Dans son _Voyage de Cythère_ +que ces gentilles pèlerines, si jeunes, font pour la première fois, il +reste au départ même. Il n'en peint que l'espoir, le rêve. Il va les +embarquer, et il ne quitte pas le rivage.--Autre ne fut sa vie, un +incessant départ, un vouloir, un commencement. + +Il atteint l'innocence quelquefois, à force d'esprit, le tragique +souvent, une fois même aussi le sublime. Exemple: le bouffe italien, +qu'il peint à tous ses âges, _le grand Gilles_. Au dernier triomphe, +écrasé de succès, de cris et de fleurs, revenu devant le public, +humble et la tête basse, le pauvre Pierrot un moment a oublié la +salle; en pleine foule, il rêve (combien de choses! la vie dans un +éclair), il rêve, il est comme abîmé ... _Morituri te salutant_. +Salut, peuple, je vais mourir. + +Watteau meurt pauvre. On l'eût étouffé d'or, s'il avait plié son +génie. Protégé (même aimé) des rois de la finance, qui voulaient le +loger chez eux, il voulut être seul, libre et triste à son aise. + +Triste de quoi? De l'art d'abord. Il croyait ne pas le savoir, ne +sachant pas l'anatomie,--ignorant le dessous qui permet de mouvoir, de +transformer en tout sens le dessus. + +Je le crois triste aussi de ce qu'il sent la vie du temps. Quel +misérable peuple! il n'a presque jamais que des maigreurs à peindre. +Ces femmes si jolies, ce sont (comme disait un roi matériel de Madame +Henriette), ce sont de jolis «petits os.» + +Le Système, la fièvre d'argent le dégoûtait, et il s'était enfui en +Angleterre. Il y gagna le spleen. Puis la débâcle l'assomma. Le monde +lui parut une impasse. Voilà ce que nous avons à chaque instant le +tort de croire. S'il avait vécu quelques mois, il eût lu les _Lettres +persanes_, eût senti la nouvelle aurore, trouvé les ouvertures, les +perspectives qu'il cherchait, en un mot: _causa vivendi_. + +Il meurt à trente-sept ans. Le très-noble chagrin du génie arrêté qui +n'a pas rempli son destin, est superbement indiqué dans son portrait +unique, dans la belle gravure du bocage, où on le voit debout, les +pinceaux à la main, près de l'intime ami qui est assis. Ils ne se +disent rien. L'ami intelligent sait que toute parole, sur un coeur si +malade, pourrait blesser, aigrir. Mais pour fondre cette sécheresse +douloureuse, il fait de la musique, lui fait vibrer, chanter, pleurer +le violoncelle. Plein de coeur et d'élan, de foi dans le génie, ce +doux consolateur lui joue son immortalité. + + + + +CHAPITRE XX + +ROME ET LES SACRILÉGES--MARIAGES ESPAGNOLS + +1721 + + +Un sujet admirable pour l'épopée badine, la muse du _Lutrin_, de la +_Secchia rapita_, ce serait la conquête du chapeau de Dubois, qui +coûta tant d'années d'intrigues et de millions, vrai poème qui eut son +merveilleux, ses héros, ses péripéties. + +Il n'y a pas souvenir d'une poursuite si persévérante, si passionnée. +Il se mourait pour ce chapeau. Prières, larmes, soupirs, insinuations +délicates, menaces, cris de fureur, prodigalité effrénée, présents de +tout à tous, rien n'y manque. C'est là que l'on voit ce que peut faire +un coeur vraiment épris. Rien de plus éloquent que sa correspondance, +de plus comiquement pathétique. À ses moindres agents (pour les +encourager), au fripon Lafitau, au lâche et bas Tencin, il écrit des +flatteries incroyables. Rohan, le sot cardinal-femme, dont il fait son +ambassadeur, il l'appelle «un grand homme,» lui prédit qu'il fera une +école en diplomatie, comme Richelieu et Mazarin. + +Toute la politique de la France en Europe est désormais subordonnée à +cette grande affaire. Avec un talent véritable, Dubois parvient à +faire agir d'ensemble, pour ce but, les éléments les plus contraires, +les ennemis les plus acharnés. Nul miracle impossible à une grande +passion. Rien de difficile à l'amour. Mais aussi il faut avouer que +jamais il n'y eut un homme si large, si généreux, jamais un si grand +coeur. «Vous voulez dix mille livres? Vous ne les aurez pas. Vous en +aurez cent mille!» Notez que chaque envoi était un tour de force, dans +la cruelle détresse où se trouvait l'État. On ne pouvait même payer +les troupes. Et cependant on trouva huit millions pour payer le +chapeau! Dubois parfois ne sait comment faire, pousse des cris: «Pour +envoyer 10,000 pistoles, il faut en trouver ici 30,000. Rien à espérer +du Trésor. Je voudrais pouvoir me vendre moi-même, fussé-je acheté +pour les galères!» + +L'exact et malin Lemontey a retrouvé, suivi aux Affaires étrangères, +le minutieux détail des ventes et des achats, du marchandage infini +qui se fit. Dubois, tout terminé, conclut avec mélancolie (comme il en +vient toujours après la passion satisfaite) qu'il eût pu s'en tirer à +moindre prix. Ces besoigneux auraient accepté tout. Les agents de +Dubois jetèrent l'argent. Ils cherchèrent, ils trouvèrent toute sorte +de petites influences qui servaient peu ou point, d'obligeantes +inutilités. Ils ne dédaignaient rien, ils fouillaient au plus bas. +Point de passage ignoble, de porte de derrière qu'ils ne tentassent +pour aller vite au but. Toute la canaille intime de chaque palais, +valets de confiance, favoris et petits abbés, fainéants piliers +d'antichambre, tout ce monde râpé put se refaire des chausses. Il n'y +eut pas jusqu'à une ex-courtisane, vieux meuble du sacré Collège, la +grande Marina (ou Marinaccia, comme on l'appelait dans le peuple), qui +ne se fît payer, qui ne rentrât en guerre pour Dubois au nouveau +conclave. Elle avait influence, au moins de souvenir, près du +vieillard ventru sur qui tomba le Saint-Esprit (Conti, Innocent XIII). + +Il est honteux, ridicule, incroyable, et pourtant très-certain que +cette belle affaire de coiffer de rouge un coquin domina +souverainement toutes les grandes affaires de l'Europe pendant l'année +1721. Il est certain que cette ordure romaine, par les canaux, fentes +et fissures que fit partout sous terre une main astucieuse, filtra, +souilla, infecta toute la politique du temps. + +Il y a, pour ce comble de honte, deux fortes raisons qui l'expliquent: + +Premièrement, une défaillance générale. Depuis 1715, chacun avait +voulu, espéré, tenté quelque chose. Et chacun était retombé. La +France, après Law, aplatie. L'Espagne, après son Parmesan, sous sa +Parmesane, aplatie. L'Angleterre même, après Blount et sa duperie +grossière, mortifiée. Tout le monde avait mal au coeur. + +Secondement, ce vieux fripon de Dubois, bien au contraire, avec l'âge +et la maladie, était endiablé de passion, jeune de vice. Si longtemps +retardé, il délirait d'impatience. À sa fortune d'un moment, il +mettait à la fois deux choses qui ne vont guère ensemble, avec la rage +du mourant, une ardeur de vie, de folie, qu'on n'a guère qu'au premier +amour. + +Vu de près, cela faisait peur. Il était tellement à sa passion, à son +emportement pour le chapeau, pour la patente de cardinal-ministre, qui +sait? pour la tiare, qui sait? pour la Régence (sa fureur alla à ce +point), qu'il n'y avait plus moyen de lui parler d'affaires courantes. +Tout restait là. Mais on n'osait rien faire sans lui. Pour l'absolue +nécessité, on hasardait d'entre-bâiller la porte, et il entrait alors +dans des accès quasi-épileptiques. Sacrant, jurant, il se précipitait, +courait, comme un chat-tigre, tout autour de sa chambre en sautant par +dessus les chaises. On refermait, craignant d'être mordu. + +Voilà l'homme qui, aux grands jours, maniait l'hostie, faisait Dieu. +Bouffon, brouillon, rieur et furieux, il massacrait la messe en +blasphémant, grinçant ... Vraie figure de damné. + +Il était le vivant enseignement du sacrilége. Un Dieu si résigné, sous +la main de Dubois, on fut curieux de voir ce qu'on pouvait lui faire +impunément. On vit un frénétique, à l'église du Marché-Neuf (où l'on +expose aujourd'hui les noyés), en plein jour, ôter ses culottes, +sauter sur l'autel, le salir, barbouiller la Vierge et Jésus (_Buvat_, +164). À Saint-Thomas du Louvre, tout se trouve un matin déshonoré de +fiente humaine (_Buvat_, 172). Au fond du faubourg Saint-Antoine, on +prend des fous, qui, indignés de la patience du Christ, le font rôtir +entre deux maquereaux, châtiment symbolique, entre Dubois et le +Régent (_Buvat_, 171). + +L'affaire du Marché-Neuf fit grand bruit. On purifia solennellement +l'église, et on eut soin que le fou mourût à la première torture qu'on +lui donna. On pouvait dire pourtant qu'à ce moment Dubois avait fait +davantage. Il avait barbouillé de sa malpropre intrigue l'Église +universelle. Il avait fait qu'en cette année chacun démentît son +principe, salît sa conscience, outrageât son Dieu intérieur. + +Voyons dans le détail cette opération dégoûtante: + +_France._ 1º Ce que le Régent avait eu, dans sa vie si souillée, +c'était d'être après tout un homme d'esprit, avec un goût naturel, +généreux, pour les libertés de l'esprit. Ce qu'il avait de pire (et de +pire que les vices mêmes), ce que Dubois cultiva à merveille, c'était +un instinct bas, animal, d'adorer ses petits _quand même_. On a vu son +étrange amour pour son aînée. Elle morte, pour les autres (plus +innocemment) il reste un faible et plat père de famille, voulant pour +elles de royaux mariages. Avec cela, Dubois le mena par le nez. + +Il n'y avait rien à faire en Angleterre. Les mariages étaient en +Espagne. De là de grands ménagements pour cette cour. De là, servitude +pour Rome, servitude aux Jésuites. On fait la révérence à la Bulle +_Unigenitus_. On l'inflige au Parlement même (nov. 1720). Cascade +inouïe de bêtises. Le Régent fait le sot et ne trompe personne. Et +cela au moment éclatant des _Lettres persanes_, entre Voltaire et +Montesquieu. + +2º Pour Dubois et le Régent, si dépendants de l'Angleterre, la +grosse question est de savoir comment elle prendra les mariages +espagnols qui vont relier les Bourbons. Que pensera-t-elle de Dubois +qui, pour se concilier Rome, pensionne le Prétendant, l'appelle +Majesté? + +Il a vu l'Angleterre de près et il la sait par coeur. Tant fière, +grognante et grommelante qu'elle soit, il sait qu'il y a tel morceau +qui va la désarmer. Ce n'est plus l'Angleterre de Cromwell, d'idée +haute, de foi violente, d'âpre et profond combat. Celle-ci, +l'Angleterre de Blount et de Walpole, est insigne surtout pour la +gloutonnerie. Soûlons-la, endormons-la. Qu'elle-même dise ce qu'elle +veut, qu'elle fasse la carte du festin. Dubois fait faire à Londres +notre traité avec l'Espagne. Deux articles en tout, pas un pour nous, +tous deux pour l'Angleterre: 1º seule elle aura l'_assiento_, la vente +des nègres; 2º seule elle aura la porte de la fraude, de la +contrebande dans le Nouveau Monde. Un tout petit vaisseau, chargé de +marchandises à la côte de l'Amérique. Vaisseau miraculeux, toujours +vidé et toujours comble, que de grandes flottes viendront renouveler. +Commerce ignoble, et qui devint barbare. La fraude se faisait +hardiment, au nez des agents espagnols, et, au besoin, à main armée. +Tout cela dirigé, commandité de Londres, justement au début de la +réforme pieuse de Wesley. La constriction de décence, de petite +pratique, de petit esprit, se dédommage et se lâche aux dehors par les +fureurs cupides, les trafics illicites, spécialement de la chair +humaine. + +3º L'Espagne, ainsi livrée à la brutalité anglaise, l'Espagne, +vendue par Dubois, va être apparemment l'implacable ennemie de la +France? Qu'espérer désormais de cette cour aigrie, ulcérée? + +Ce fut tout le contraire. Étonnante lâcheté. Battue, elle devint bonne +et douce, jeta tout sur Alberoni. Le roi, la reine, le chargèrent à +l'envi, s'excusant bassement comme des écoliers. + +Ils dirent aux Anglais, aux Français, qu'il les avait séduits, leur +avait fait faire _trois péchés_: l'emploi de la sainte _cruzada_ +contre des princes catholiques, l'Empereur attaqué pendant sa guerre +des Turcs, et enfin la défense de demander au pape des bulles pour la +nomination aux bénéfices. + +Ce qui irrita beaucoup plus Alberoni que ces sottises, c'est qu'ils +lui reprochaient leurs fautes, comme l'obstination de la reine +aheurtée à son Italie, à sa Sicile, où elle noya la marine espagnole, +contre l'avis d'Alberoni, qui subordonnait tout à la grande affaire +d'Angleterre. + +Autre point, un peu ridicule. On sut qu'aux _trois péchés_ il s'en +joignait un quatrième. On sut ce que cachait ce royal sanctuaire de +dévotion, cette chambre renfermée et obscure, si bien gardée par la +nourrice. L'odeur en est dans Saint-Simon, qui tire par respect le +rideau. La vie que les princes italiens, les Médicis et les Farnèse +étalaient si naïvement, la Farnésine de Madrid, avec plus de décence, +en faisait un moyen de gouvernement intime. On a vu qu'à la guerre de +1719, elle prit l'habit leste de petit officier. Gracieuse, mais déjà +amaigrie, n'ayant plus l'embonpoint qui la fit épouser, et de plus +marquée, couturée, le visage perdu, elle suppléa sans scrupule par +l'excès de la complaisance. + +Alberoni avait ces burlesques secrets. Il avait su, et vu peut-être. +La cour d'Espagne eût bien voulu le retenir; elle n'osa arrêter un +cardinal. D'autre part, elle frémissait de le voir passer en France. +Le Régent dont elle avait tant attaqué, conspué les moeurs, ne +prendrait-il pas sa revanche? Ayant en main ce dangereux témoin, +n'amuserait-il pas ses roués, tout Paris, aux dépens de Leurs +Majestés? On le craignait horriblement. On se crut tout permis pour +sauver l'honneur monarchique, cette suprême religion, la royauté. +Avant qu'Alberoni eût atteint la frontière, une bande (selon lui +envoyée de Madrid) lui barra le chemin pour le tuer. Mais il avait du +monde, il fut brave, chassa ces coquins. Sauvé en France, il remercia +Dieu de se trouver enfin «dans un pays chrétien.» Un envoyé du Régent, +le chevalier Marcien, le reçut et le conduisit avec égard et +politesse. Le proscrit déchargea son coeur. Il dit ce qu'il savait de +ce plaisant contraste, une si sombre cour de vie si relâchée. + +Cette cour, désolée d'apprendre qu'il n'était pas tué, demandait qu'il +lui fût livré. Le Régent refusa. Autant en fit la république de Gênes. +En Suisse, à Lugano, nouvelle tentative d'enlèvement ou d'assassinat. +Les rois ont les bras longs. Il se le tint pour dit. Pendant plusieurs +années, sous la protection de l'Empereur, il se tint si caché qu'on ne +put plus le découvrir. + +Le roi, la reine, pour arranger ensemble le fantasque plaisir et le +santissimo, avaient besoin d'un excellent Jésuite. Leur confesseur, +le bon P. Daubenton, était un vieillard grassouillet, qui semblait +avoir engraissé de toutes ces petites ordures qu'en sa longue carrière +il avait enterrées d'indulgence et d'oubli. C'était un sot, mais non +pas sans adresse à son métier de confesseur, pour garder dans sa +connivence quelque attitude décente. La Trinité, pour lui, avait +quatre personnes; la quatrième, pour qui il eût fait bon marché des +autres, était sa Société. Dès 1719, Dubois l'acheta par la promesse +qu'à la première occasion il rendrait aux Jésuites le confessionnal du +roi, leur livrerait le petit Louis XV. L'occasion future, alors bien +peu probable, était que la cour de Madrid, si ennemie du Palais-Royal, +se laisserait gagner elle-même par l'espoir de donner à la France une +reine espagnole, une nouvelle Anne d'Autriche, l'espoir d'être appuyée +dans son grand rêve d'Italie, en épousant, subissant (chose dure) deux +filles de ce Régent, «l'impie et le roué, le parricide empoisonneur.» + +En 1719, et encore en 1720, la reine accueillait, caressait tous les +ennemis du Régent. Elle avait près d'elle, à Madrid, l'horrible +pamphlétaire, le calomniateur Lagrange-Chancel, dont les furieuses +Philippiques appelaient sur le Palais-Royal l'horreur du monde, le +poignard et la foudre. + +Comment, en 1721, tout va-t-il brusquement changer? Comment Madrid +pourra-t-elle se démentir, s'allier tout à coup, et si étroitement, +avec celui qu'elle croit le maudit, l'ennemi de Dieu? + +J'ai dit tout le danger d'une reine espagnole pour la France. Mais +l'Espagne ne devait pas moins craindre les deux princesses +françaises. Les filles du Régent, à vrai dire, étaient effrayantes. +Toutes jolies, mais folles à lier, et propres à rendre fou. L'aînée, +on l'a vu, délirait d'impiété; la seconde, l'abbesse de Chelles, +d'emportement fantasque. La jeune duchesse de Modène, dès l'enfance +joueuse effrénée. En allant se marier, elle emporte son tapis vert, +joue à mort chaque nuit. + +La future reine d'Espagne, laissée à la servilité ignoble des +nourrices, n'ayant ni tenue, ni décence, va étonner dans ce pays si +grave, sera presque un objet d'horreur. + +Mais expliquons le pacte, la façon brusque, impudente, dont Dubois +corrompit la reine par l'intérêt de ses enfants. + +On connaît la forte scène de Shakspeare, où l'affreux bossu Richard +III, rencontrant la belle jeune veuve devant le mort qu'on porte, +devant la cendre chaude de tant de princes assassinés, arrête la +faible femme, la force de l'entendre, est écouté, d'abord avec +horreur,--n'importe, est écouté, parle si bien, le traître, qu'elle se +laisse enfin passer l'anneau!... + +Avec moins de façon, moins d'éloquence, presque aussi peu de temps, le +vieux furet à la perruque rousse brusqua l'affaire avec la reine. +L'Italienne, élevée dans un grenier de Parme, et qui se sentait +toujours un peu de sa condition, quand on lui offrit à la fois ces +choses énormes, de faire reine de France son bébé de quatre ans, et +son petit Carlos un grand prince italien (roi d'Italie peut-être), +elle ne se sentit aucune force de résistance. Cette damnée pomme d'or +qu'elle rêvait toujours, l'Italie! fit tout à coup de l'orgueilleuse +une Ève, tristement mise à nu dans la honte de sa friandise. + +Avec Daubenton et la reine, Dubois tenait la chose. Il se gênait fort +peu. À ce moment, où il eût été naturel qu'il prît certains +ménagements de décence catholique, il ne perdait nulle occasion +publique de cracher sur les choses saintes. + +Le Sultan envoyant ici une solennelle ambassade, tout ce monde venu à +Marseille fut établi par lui dans une église pour faire sa +quarantaine. Grande surprise pour les Turcs eux-mêmes, que l'iman +souverain qui gouvernait la France leur fît polluer sa mosquée. Les +curieux remarquaient que cette ambassade nombreuse n'avait pas amené +de femmes, autant qu'on pouvait supposer sur les costumes un peu +équivoques des Orientaux. Mais quatorze jolis enfants, galamment parés +de rubans, laissaient un peu douter si c'étaient des pages ou des +filles. Dubois fait coucher tout cela dans une église chrétienne. + +Dans l'audience publique qu'il dût donner au Turc, le cérémonial +exigeant qu'on le parfumât à l'orientale, Dubois en fit une scène à la +Molière, encensa son mamamouchi avec des encensoirs bénis du pape que +Tencin lui avait envoyés de Rome. Ils s'écrivirent des lazzi sur cela, +en firent des gorges-chaudes. + +Voilà l'homme avec qui Philippe V et sa reine vont pactiser. Cette +cour, cruellement, effroyablement catholique, qui immole à sa foi tant +de victimes humaines, va marcher sur sa foi! Comment le roi, qui sait +si bien la puissance de la femme, ne sent-il pas que ces deux petites +Françaises, élevées au Palais-Royal, toutes-puissantes sur leurs +jeunes maris, vont les gâter, qui sait? gâter l'Espagne de la +contagion de leur libertinage impie! + +Mais voici le plus fort pour l'ex-Français, le gentilhomme. Il avait +été accablé de la cruelle mort des Bretons, les martyres de sa cause, +que Dubois venait de faire exécuter à Nantes. Il en restait +mélancolique. Leur sang tout chaud, leurs têtes coupées se dressaient +entre lui et le Régent. Le coeur, l'honneur s'opposaient au traité. On +ne l'en vit pas moins s'y prêter, le solliciter, faire les premières +démarches officielles, contre tous les usages, offrir sa fille (sept. +1721), sans attendre qu'on la demandât. + + + + +CHAPITRE XXI + +LOUIS XV--LES MÉCHANTS--CARTOUCHE + +1721 + + +Louis XV, à onze ans, ne pensait guère au mariage. Il prit fort mal la +chose. Quand on lui en parla, qu'on lui dit qu'il allait avoir une +petite femme, il se mit à pleurer, ne sachant bien ce que c'était, +mais craignant d'être dérangé, craignant qu'on ne le fît parler, ou +que cette camarade ne le troublât dans son ménage d'enfant. + +Il n'était pas né gai, n'aimait personne. Tout son bonheur, quand il +avait été forcé de figurer, c'était de s'enfermer le soir pour faire +sa soupe. Au parc de la Muette, dont le Régent lui fit cadeau, son +joujou favori était une vache naine et de faire le laitier. Il +s'amusait aussi avec une pioche et des petits terriers. Ces chiens, +par un instinct analogue à celui du porc, excellaient à fouiller et +déterrer les truffes. + +Avec ces goûts obscurs, il était dans les mains de deux personnes au +contraire fastueuses, qui l'auraient volontiers mis sur les planches, +élevé en acteur. Son gouverneur, le vieux fat Villeroi, tête frivole +et tout à l'évent, sa gouvernante, l'antique amante de Villeroi, +madame de Ventadour, et sa soeur, la marraine du roi, madame de La +Ferté, une folle, travaillaient tous à l'envers de sa nature. Il resta +sec et dur, muet. Nul moyen d'en tirer un mot. + +Croira-t-on bien qu'à l'âge de six ans, tout juste à son avénement, +ils eurent l'idée barbare de le régaler d'un massacre? Dans une vaste +salle remplie d'un millier de moineaux, on lâcha des oiseaux de la +fauconnerie, et l'enfant jouissait des cris, de l'effroi des victimes, +de la confusion des plumes au vent et de la pluie de sang. Une autre +indignité: comme pour lui enseigner déjà le mépris de l'espèce +humaine, la vieille bête, La Ferté, imagina de lui donner un ballet +par des enfants vêtus en chiens. + +S'il eût profité de cette éducation, il serait devenu un monstre; mais +rien n'agit, ni en bien ni en mal. Si stérile était sa nature, que +longtemps on pût croire qu'il n'y aurait pas de prise même pour le +vice. On verra tout le mal que se donna la cour pour l'y amener. Le +fond en lui était l'insensibilité, l'ennui, le _rien_. La +représentation le mettait de mauvaise humeur. Il haïssait le bal, +fuyait la comédie, bâillait à l'opéra. La seule personne dont il +s'accommodât (tout au moins d'habitude) était celle qui ne parlait +guère, ne faisait et ne voulait rien (pas même l'amuser), son +précepteur Fleury. Vieux prêtre complaisant, homme du monde, fort +ignorant, qui n'essaya pas de l'instruire, mais qui, comme une +nourrice, s'arrangeait des puérilités taciturnes où il passait sa vie. +Il lui souffla la religion toute faite, comme une petite chose à +apprendre par coeur. Pure pratique. Nulle idée morale. Il lui +épargnait même la peine de la confession. Il la lui dictait, et +écrite, il la lui corrigeait. L'enfant la récitait au confesseur, qui, +bien appris, s'en tenait à quelque mot vague et le renvoyait sans oser +lui faire la moindre question. + +Rare _fruit sec_. Parfaite arabie. À dix ans, il eut l'air d'annoncer +une passion; il apprit certains jeux de cartes et joua vivement. On +crut qu'il serait un joueur. Mais point. Il retomba dans son immuable +inertie. + +La merveille, c'est que ce muet est fils de la vive et parlante, de la +sémillante duchesse de Bourgogne. + +Cet insensible est fils de l'élève, si passionné, de Fénelon. + +La royauté dévore; et il semble, en ce temps surtout, que les maisons +royales à chaque instant tarissent (Espagne, Lorraine, Farnèse, +Médicis, Autriche, Russie, etc.), ou, si elles se continuent, c'est +par des figures discordantes, d'opposition tranchée, comique. Henri IV +fut bien étonné de se voir naître, en Louis XIII, je ne sais quoi de +sec et de noir, un vieux prince italien. Louis XIII, à son tour, dans +l'enfant du miracle que lui donna la sainte Vierge, ne put retrouver +rien de lui. Louis XV, à son tour, avec son père, sa mère, fait un +contraste violent. Le duc de Bourgogne, né si ému (de l'amoureuse +Bavaroise), le tendre, le dévot, le subtil et l'ardent bossu, qui +avait tant de coeur, n'a rien à voir en cet enfant. + +Et il ne tient guère non plus de la gentille Savoyarde, si amusante +avec ses petites farces, tous ses patois grotesquement mêlés. Elle fut +la comédie vivante. L'enfant, c'est le contraire; il est comme la +salle après la représentation, morne, vide, tout est parti et l'on a +soufflé les quinquets. + +La duchesse de Bourgogne eut, comme on sait, toujours de petites +galanteries. Maulévrier, Nogent, l'abbé de Polignac, plus ou moins +avancés, à des titres divers, tinrent la place à peu près jusqu'en +1706. Comme elle était très-bonne, avec toute sa légèreté, elle eut un +vif retour pour son mari quand elle le vit humilié par sa triste +campagne de 1708. Elle prit son parti, le soutint, j'allais dire le +protégea. Jusqu'à la mort du grand Dauphin son père, sa position fut +déplorable. Une cabale active travaillait contre lui. Les malins, les +_méchants_ (le mot n'est pas créé alors, mais bien la chose), auraient +été heureux de le rendre encore ridicule du côté de sa femme. Chose +qui semblait peu difficile. Elle ne se faisait guère respecter, on l'a +vu par Maulévrier, et elle était trop douce pour se venger jamais. +Elle pleurait, riait, c'était tout. + +C'était un temps de grande méchanceté. L'abominable école des fats +cruels (Vardes, Lauzun, La Feuillade) durait, et chaque jour inventait +quelque tour. Ils avaient d'infernales machines, surtout contre les +femmes qui voulaient se garder. Dans les bals, par exemple, sous un +masque ordinaire, on en portait un autre, de cire très-habilement +peint, à la parfaite ressemblance de la dame qu'on voulait perdre. Ce +second masque, montré perfidement au demi-jour par échappée, lui +faisait imputer tout ce qu'on hasardait d'infâme. Trahison et +surprise, violence même, tout leur semblait de bonne guerre. + +Madame de Bourgogne, en mai 1700, après l'horrible hiver, lorsqu'elle +devint enceinte de Louis XV, vivait presque toujours chez madame de +Maintenon et n'avait là d'amusement «qu'une poupée,» comme elle le +disait elle-même, un enfant de treize ans. Les deux vieilles +personnes, si ennuyées, au lieu de petits chats ou de jeunes chiens, +avaient volontiers quelque enfant joueur. Madame de Bourgogne avait +été l'enfant; puis la Jeannette Pingré dont j'ai parlé. Alors, c'était +le tour du petit Vignerod (Richelieu), neveu de la grande dévote Anne +Poussart (madame de Richelieu), qui avait jadis protégé madame de +Maintenon. Elle s'en souvenait, et l'appelait: «Mon fils.» Ayant un +père remarié, une belle-mère assez dure qui l'habillait fort mal, il +semblait orphelin. Cela alla au coeur de la bonne duchesse, qui lui +fit fête et en fit son joujou. Il faisait le timide, moyen de se faire +enhardir. Né faible, tout nerveux, mais d'autant plus précoce, il +osait, et l'on en riait. + +Ce qui est singulier dans un enfant et ce qui montre un naturel +pervers, c'est qu'à peine ayant quatorze ans, dès qu'il fut _présenté_ +et alla à Marly, il exploita la petite faiblesse que l'on avait pour +lui, ne cherchant que le bruit, la gloriole, tout ce qui pouvait nuire +à la charmante femme. Il s'arrangea pour être pris en tête-à-tête. Il +attrapa une miniature, la cacha si bien qu'on la vit. Son père, fort +sottement, aida à cette indignité. Il alla furieux demander pardon au +roi, le prier d'enfermer ce polisson à la Bastille, jura qu'il allait +le marier. Admirable moyen d'ébruiter et d'exagérer le peu qu'il y +avait peut-être. Le drôle, dès ce jour à la mode, imita les méchants, +La Feuillade surtout. Avec quelques petits duels, il se fit un héros. +Ce qui le porta haut fut surtout son indifférence, sa malice égoïste à +se jouer des folles qui couraient après lui. Pitoyable caprice. Plus +il fut froid, cruel, plus il fut à la mode. Il faisait des bassesses. +Mais rien ne l'avilit. Il vendait ses faveurs à trois cents francs par +rendez-vous. + +Nul n'influa plus et plus mal sur le règne de Louis XV, sur le roi +indirectement, dont la sécheresse semble un reflet de ce désolant +caractère. Sans exagérer sa faveur auprès de la princesse, il +semblerait qu'enceinte elle ait pris du petit favori comme un regard, +un mauvais sort, qui agit sur son triste enfant. + +Louis XV n'avait que onze ans quand sa nature eut occasion de se +montrer. Le 31 juillet 1721, il tomba très-malade. Paris, la France, +témoignèrent combien l'espérance commune s'était attachée à cette tête +frêle, combien on craignait de la perdre, en proportion du dégoût, de +la haine que l'on avait alors pour la Régence. Les ennemis du Régent +qui entouraient l'enfant ne manquèrent pas de croire, de dire les +choses les plus atroces. La duchesse de La Ferté criait: «Il est +empoisonné.» Ces bruits, répandus dans le peuple, pouvaient faire un +effet terrible, du moins un grand désordre, dont les brigands, alors +fort nombreux, auraient profité. Le gouvernement se sentait si +faible, que le Régent enleva l'argent des caisses publiques, redoutant +le pillage, s'il arrivait un malheur. Les médecins étaient consternés, +n'osaient rien faire. Un seul, le jeune Helvétius, osa le traiter sans +façon, comme s'il n'eût été qu'un homme mortel. Il lui donna +l'émétique, dont l'explosion le sauva. + +Immense fut la joie populaire, touchante et ridicule. Ces pauvres gens +se crurent sauvés aussi. Il y eut pendant plusieurs jours des +réjouissances spontanées, des danses au Carrousel, des députations +empressées de tous les corps de métiers, des charbonniers, des dames +de la Halle; tendresses pour le Roi, injures pour le Régent et son +papier-monnaie. + +À la Saint-Louis, une foule énorme se porta aux Tuileries pour voir le +Roi. Vif élan de nature, d'espoir, mais surtout de bonté. Tout cela +mal reçu. Il en fut excédé. À grand'peine il se laissait traîner au +balcon. Dès qu'on l'entrevoyait, des cris frénétiques éclataient. Il +se cachait, se tenait de côté. Le vieux Villeroi lui criait: «Voyez, +mon maître, voyez ce peuple ... Tout cela est à vous, vous +appartient!» Il n'en tira rien d'agréable, nulle bonne grâce, nul +signe du coeur. Les courtisans eux-mêmes furent étonnés. D'Antin +écrit: «Il ne sentira rien.» + +Il portait l'empreinte évidente de deux époques déplorables, l'année +1709, où il fut conçu, au milieu des désolations de la France, et le +temps de sa puberté, marqué de trois fléaux, la ruine, la peste +interminable, et le pire des fléaux, l'aigreur qu'ils produisent à la +longue. + +De 1722 surtout à 1726, c'est un temps de moeurs violentes. Cela +commence sous Dubois, et sous M. le Duc continue ou augmente. Dubois +ne fait attention qu'à la police politique. Il divise la France à huit +Argus, bien posés, grands seigneurs, qui dénoncent les Jansénistes, +les mal-contents uniquement. Aux voleurs, liberté parfaite. Les +grandes routes du Roi n'ont de roi qu'eux. En nombre même, en +diligence, on court d'extrêmes dangers. + +Dans la société qui semble près de se décomposer, une autre se forme, +celle du vol, une armée bien conduite, tout à l'heure une monarchie. +Les bandes principales se rattachent à Cartouche. Son vrai nom était +Bourguignon. Il était né à Bar-le-Duc. Il entreprenait fort en grand. +Quand la fille du Régent alla en Espagne, Cartouche ne manqua pas de +la faire accompagner. Trente des siens entrèrent avec elle à Madrid. + +Ces bandes, en faisant leurs affaires, faisaient obligeamment celles +des autres. Pour un salaire honnête et modéré, ils vous tuaient votre +ennemi. Certain marquis, de Lyon, embarrassé d'une promesse de mariage +qu'il avait faite à une demoiselle de qualité, et qu'elle voulait +faire valoir, s'arrangea avec les Cartouche. À tel jour elle devait +passer dans une voiture publique. Dès qu'ils se présentèrent, elle +devina, et rassurant les autres voyageurs, elle dit: «Cela ne regarde +que moi.» Elle descendit et les suivit. + +Paris, avec sa grande police, était pour les brigands un lieu de +parfaite sécurité, un refuge, un asile. La ville, énormément grossie, +avait huit cent mille âmes (dont cent cinquante mille âmes de +laquais). La police, myope et fantasque, un jour était féroce pour la +foule, et l'autre jour sensible, indulgente (aux voleurs). On allait +jusqu'à dire que ceux-ci, au lieu de disputer, s'étaient arrangés à +forfait, prenaient abonnement de certains magistrats. + +On ne parlait que de Cartouche. Il devenait une légende, un être +mystérieux. Tels disaient qu'il n'existait pas. Ses actes le +révélaient assez. Il allait jusqu'à exercer entre les siens haute et +basse justice, faire des exécutions solennelles et presque publiques. + +Cela piqua. On prit un des siens, un Du Châtelet, bon gentilhomme de +la maison du Roi, qui dit où il était. On se garda d'avertir la +police. Ce fut le ministre de la guerre, Leblanc, qui arrangea la +chose en grand secret. Il choisit de sa main quarante braves soldats +du régiment aux Gardes. Cartouche ne s'attendait pas à une attaque +militaire. Il était dans son lit, à la Courtille, quand il reçut cette +visite. Il raccommodait ses culottes. + +Il est arrêté le 15 octobre (1721). Et le 20 déjà, Arlequin joue +_Cartouche_, une farce de Riccoboni, au petit théâtre Italien. Le 21, +aux Français, autre _Cartouche_ du comédien Legrand. Le vrai Cartouche +fut curieux; se moquant de ses fers, un jour il brise tout; sans un +hasard, il eût été se voir jouer. + +Le dégoûtant fut la légèreté des magistrats qui faisaient son procès. +Dînant au Palais même, ils reçoivent l'auteur et l'acteur, et la +serviette sur le bras, les mènent voir le héros du jour, le font +jaser, lui font dire son argot, de quoi faire rire après sa mort. + +Cartouche, bien traité, bien nourri, et même recevant sa maîtresse, +eut la galanterie de ne nommer personne. + +La torture (ménagée peut-être) ne le fit pas parler. Mais, quand il +fut en Grève, et qu'il ne vit qu'une roue au lieu de cinq, il crut +qu'on sauvait ses complices et se fâcha. Il déclara qu'il allait tout +dire; il parla vingt-quatre heures de suite. Ces aveux et tous ceux +des gens qu'on roua après lui, taillèrent de la besogne aux juges pour +plus d'un an. On arrêtait de tous côtés, souvent fort au hasard. En +juillet 1722, il y avait encore cinq cents complices de Cartouche au +Châtelet, des gens de toutes classes, plusieurs superbement vêtus. + +Mais combien de crimes secrets, privilégiés, que l'on n'osait +poursuivre! Plusieurs éclataient par hasard. + +Les puissants, ou les hommes abrités par un corps puissant, se +passaient d'odieuses fantaisies, qui les menaient souvent au meurtre. + +Un conseiller du Parlement attire, garde, enferme chez lui une +infortunée demoiselle, l'accable de traitements barbares, honteux. +Elle échappe, fort heureusement; car la satiété, la crainte, lui +auraient fait pousser les choses à mort. Il tua son cocher, qui sans +doute était son complice; puis, se sentant perdu, il se fit justice à +lui-même. + +L'exemple part de haut. Le jeune frère du duc de Bourgogne, +Charolais, préludait à l'amour par les coups, n'aimait les femmes que +sanglantes. Il était demi-fou. + +M. le Duc lui-même, le futur maître du royaume, donnait (comme avaient +fait ses pères) maints signes d'un esprit dérangé (_Barbier_), d'une +mauvaise bête sauvage. + +Les amusements de ces princes frisaient de près l'assassinat. On a vu +la façon dont leur père, ce nain singulier, _s'amusa_ du pauvre +Santeuil. Les occasions ne leur en manquaient pas. + +Il tomba dans leurs mains, chez madame de Prie, que tout le monde +alors recherchait, comme le soleil levant, une dame étourdie, +imprudente, madame de Saint-S. (_Barbier_, _Marais_). Elle était +jolie, encore jeune, d'une bonne famille de robe. Veuve d'un homme +d'affaires, elle avait des enfants, et sans doute, dans ce moment, +sous la Terreur du Visa, elle avait grand besoin d'une haute +protection pour couvrir le résidu de leur fortune. Elle ne songea +point que la vipère, pour amuser les princes, pouvait se divertir à +ses dépens cruellement. + +Cette bonne madame de Prie l'invite en effet à souper. Nulle défiance. +Elle s'y rend. On l'amadoue, on la caresse, on la fait boire. On s'en +fait un jouet. Cela arriva par deux fois. La première, on la +dépouilla, et Charolais la roula dans une serviette. Une telle honte +devait tout finir. Mais la pauvre mère, n'ayant sans doute rien obtenu +encore, croyant qu'une femme, après tout, aurait quelque pitié de sa +triste aventure et voudrait réparer, osa y retourner, sur une +invitation nouvelle de madame de Prie. Cette fois, M. le Duc eut la +cruelle idée de la flamber comme un poulet. Brûlée (et dehors, et +dedans!), la pauvre femme fut près d'en mourir, et n'en revint +qu'après plusieurs années. + + + + +CHAPITRE XXII + +DUBOIS ABANDONNE TOUTE RÉFORME--APPROCHE DE LA MAJORITÉ + +1722 + + +M. le Duc paraît à l'horizon. Deux ans entiers il approche, il avance, +comme une comète sinistre. On va regretter le Régent, que dis-je? +regretter Dubois même. Le baroque et barbare gouvernement du borgne, +la sauvage administration qui veut _marquer_ les pauvres, qui codifie +les dragonnades, par la comparaison canonise le fripon Dubois. + +À la mort de Dubois, Paris ne se réjouit point. Qui le croirait? les +gens du Parlement, qu'il écrasa, le barreau, l'avocat Barbier, +commencent à trouver que ce drôle eut du bon. Il avait de l'esprit. Il +n'a pas fait de grands établissements aux siens. «S'il eût vécu, il +eût voulu punir les coquins _de tout état_.» + +De tout état. Aux seigneurs tout honneur. Au premier rang les princes, +et le premier, M. le Duc. + +Si Dubois eût eu la vue nette, si, averti par l'âge, par ses vilaines +maladies, par les apoplexies avortées du Régent, il se fût avisé +d'avoir une pensée pour ce pauvre royaume qui (après tout) lui +échappait; s'il eût, en s'en allant, fermé la porte au Duc,--il aurait +fait un coup de maître, eût terriblement remonté; il eût embarrassé +l'histoire. La France, faible et bonne, lui eût gardé un souvenir. + +Il ne fallait pas être lâche, ne pas laisser brûler les papiers du +Système et les documents du Visa, ne pas permettre cette cage de fer +qui, dans la cour de la Banque, dévora, effaça le passé, rendit toute +enquête impossible, brûla la justice et l'histoire. + +Il ne fallait pas être lâche, mais éclaircir, imprimer, publier. Ce +qu'on savait déjà devait faire désirer de savoir davantage. Sur un de +ces registres qu'on brûla si soigneusement, on avait lu qu'un seul +commis avait directement délivré en or à M. le Duc dix-sept cent mille +louis. Mais, indirectement et par ses prête-noms, les agents de +l'agiotage, qui, jour par jour, instruits des Arrêts du Conseil, +travaillaient à coup sûr, combien purent-ils réaliser, lui, madame de +Prie, madame la Duchesse et Lassay son mari, les entours de cette +maison? c'est ce qu'on ne peut plus calculer. + +Il ne fallait pas se laisser marcher sur les pieds comme firent Dubois +et le Régent, n'avoir pas peur des gros souliers de Duverney, ni des +plumets du _Camp de Condé_; mettre à jour tous ces braves, crottés de +la rue Quincampoix. Il fallait dominer la réaction et s'en servir, +subalterniser Duverney, ne pas permettre que sa Terreur du Visa fût +une farce, la rendre sérieuse, atteindre au plus haut même,--et, ce +qui était capital pour l'avenir: _déshonorer M. le Duc_. + +Dubois, je le sais bien, n'était pas net, ni le Régent. Le Régent +avait gaspillé. Dubois avait reçu ou pris. Mais ni l'un ni l'autre +n'était le patron solennel, le général des deux armées du vol,--du +Système, de l'Anti-Système, de la Bourse et de la Maltôte. Ce rôle +étrange faisait la force de M. le Duc. D'une part, il plaidait pour +les amis de Law, la défunte Compagnie des Indes. D'autre part, il se +rattachait les vieilles dynasties financières, le triumvirat du Visa, +la féodalité des Fermiers généraux. Tout en condamnant le Visa, il +s'arrange avec Duverney, dont il va faire son factotum. Double rôle, +assez compliqué, dont le jeune brutal eût été incapable. Mais les deux +araignées, madame la Duchesse et madame de Prie, des gens habiles, +adroits, clients anciens de cette maison, arrangeaient tout et +filaient le réseau. + +Dubois, avec tout son esprit, ses rires, ses airs d'audace, était au +fond un plat petit coquin. S'il n'eût trembloté, vivoté, craignant +tout, n'osant disputer rien à cette ligue, il nous aurait sauvé un +précieux héritage: tout le meilleur des réformes de Law, nombre de +choses excellentes, nullement chimériques, qui étaient faites ou +commencées. + +Law se passait de la haute finance, qui revend à l'État le crédit que +l'État lui donne. Law se passait de Fermiers généraux et de gros +Receveurs, si fort payés, tripotant de l'argent des caisses. Il +réduisait l'énorme armée bureaucratique. Il poursuivait l'idée de +Renaut et des sages esprits du Languedoc, qui, voyant dans cette +province les effets excellents de la taille _réelle_, assise sur les +biens, sur un cadastre sérieux, l'essayaient, préparaient l'égalité +d'impôt. + +Mais Dubois lâche tout. Tout au clergé; on va le voir. Tout aux +nobles; il défend de continuer les essais de la taille territoriale +(juin 1721). Tout à la finance. Il retourne aux plus misérables +expédients de Louis XIV, la double usure: Samuel Bernard prête aux +Fermiers généraux ce qu'ils vont prêter à Dubois. + +Sa maladresse fut telle, que le Parlement même (que M. le Duc et Conti +avaient tant aidé à briser en 1718) se lie à eux. Sur quelques mots +polis, les juges font fête à ces honorables voleurs. Au lieu d'être +épluchés et jugés par le Parlement, ils y siègent, ils y trônent. Ils +font les délicats, les scrupuleux, dans l'affaire de La Force, leur +camarade en tripotage. + +Dubois eût dû, contre M. le Duc, chercher appui au moins dans un fort +Conseil de régence, purgé, refait et réorganisé. Les hommes ne +manquaient pas autant qu'on dit. Avec Noailles et d'Aguesseau, il +fallait appeler ceux qui, au début de la Régence, avaient marqué dans +les Conseils, des hommes jeunes et de mérite. Plusieurs des roués +même, malgré leurs moeurs, étaient des gens d'infiniment d'esprit et +fort capables. Par un tel Conseil de régence on eût jugé les juges du +Visa; on les aurait fait marcher droit, et forcés de parler français +sur les malpropretés de ceux qu'il fallait démasquer et rendre à +jamais impossibles. + +Dubois fit le contraire. Il brise, pour une question de vanité, ce +cadre si utile qu'il aurait rempli à son gré. Il exige pour les +cardinaux la préséance, et la plupart des membres s'en vont. Le +Conseil est désert. + +Ainsi, de plus en plus, n'ayant ni Parlement, ni Conseil de régence, +en se donnant toutes les places et pourtant restant seul et n'étant +qu'un individu, il se voit juste en face du mufle de M. le Duc, qui +compte l'avaler à la majorité. M. le Duc a la surintendance de +l'éducation royale, comme l'a eue le duc du Maine. Ce qui le sépare +encore de la personne royale, ce qui fait que l'enfant n'est pas en +son pouvoir, c'est que le gouverneur, Villeroi, le tient de très-près. +Villeroi, l'ami du feu roi, gardien, _sauveur_ du petit roi, l'acteur +emphatique et grotesque qui fait pleurer les Dames de la Halle sur la +frêle vie du cher enfant, Villeroi, avec sa sottise, ses défiances +affectées du Régent, n'en est pas moins utile au Régent, à Dubois, +étant réellement le mur qui sépare le Roi de M. le Duc. Supprimer un +tel mur, c'est servir celui-ci et le rapprocher de l'enfant. + +Villeroi ayant, de tout temps, été serviteur des Jésuites, et très-bon +Espagnol, il ne semblait pas que le mariage espagnol, le confesseur +jésuite, pussent le blesser. Ce fut là cependant la cause ou le +prétexte de sa mauvaise humeur. Il donna la main sans scrupule à +l'athée Canillac et au janséniste Noailles. L'archevêque refusa les +pouvoirs au Jésuite pour confesser dans son diocèse. La première +communion du Roi approchait. Ce fut le terrain du combat. + +Chose grave. Vers le 1er avril, quand on annonça le choix du Jésuite, +le petit Roi montra une extrême mauvaise humeur. On lui avait soufflé +certainement qu'à la veille du sacre, de la majorité, c'était une +insolence de disposer ainsi de sa conscience, de nommer un homme si +important de sa maison, son officier, son domestique, comme on disait. + +Comme il ne parlait pas, son irritation enfantine éclata par un acte, +un caprice cruel et sauvage, où il était bien sûr de choquer tout le +monde. Il voulut montrer durement qu'il était désormais le maître, ne +se souciait de personne, agirait à sa fantaisie. Il élevait une biche +blanche qui ne mangeait que dans sa main. Il la fait mener à la +Muette, la fait mettre à distance, la tire, la blesse. La pauvre bête +revient à lui et le caresse. Il l'éloigne encore, et la tue. +(_Barbier_, avril, I, 212.) + +Voilà un grand changement. Cet enfant de douze ans, dont on ne tirait +rien, ni acte ni parole, il agit et il parle, ordonne. Il signifie à +son grand aumônier, cardinal de Rohan, qu'il ne veut se confesser, +pour la première communion, qu'au curé de sa paroisse, la paroisse du +Louvre, Saint-Germain-l'Auxerrois. Le grand aumônier, en effet, qui +devait le faire communier avait droit de le faire confesser par qui il +voulait. Mais Rohan, si intime avec Dubois pour l'_Unigenitus_, pour +l'affaire du chapeau, et son agent à Rome, Rohan, à qui Dubois vient +de donner la préséance au Conseil de régence, Rohan va-t-il agir +contre Dubois? + +Un courtisan ne voit point le passé, mais le seul avenir. Rohan pensa +qu'à la majorité (si prochaine), Dubois très-probablement tomberait, +que Villeroi, Fleury, qui tenaient l'enfant, régneraient.--Fleury +s'était déclaré (en juillet). Dubois, recevant alors la calotte, +voulut lui donner sa croix d'archevêque en diamants, pour le brouiller +avec Villeroi. Il évita le piége, ne porta pas ce bijou sale, le +vendit pour donner aux pauvres. Insulte réelle à Dubois. Rohan s'en +souvenait. Il fit comme Fleury, tourna contre Dubois, et fit le curé +confesseur. (_Buvat._) + +Qu'un homme aussi timide que Rohan eût osé cela, qu'un homme aussi +prudent que Fleury (seul responsable, au fond, des paroles du Roi) +l'eût fait parler et ordonner, c'étaient des signes effrayants de ce +qu'à la majorité pouvaient attendre Dubois et le Régent. Nul doute +qu'à ce moment la cabale ne fît agir contre eux la petite machine +royale, l'automate qu'elle savait faire parler par instants (comme le +canard de Vaucanson). Quel remède? Différer de quatre ans la majorité, +la reculer de treize ans à dix-sept. Chose naturelle et raisonnable à +laquelle on pensa, dit-on, mais malheureusement impossible. La +demander aux États généraux? quel péril! L'implorer du Parlement, +qu'on écrasait hier? quelle pitié! La faire décréter par un Conseil de +régence, brisé, détruit? quelle risée! Qui l'aurait prise au sérieux? + +Le Régent cependant en jasa fort imprudemment avec ce qui restait de +ce triste Conseil. Plus sottement encore, il fit venir le président de +Mesmes (si fort dans les Scapins au théâtre de Sceaux), de Mesmes, son +gracié, qui naguère, pris sur le fait, lui avait léché les souliers, +s'était fait son mouchard. C'est à ce digne magistrat qu'il se confia. +Autre temps. Le faquin se dresse, fait de la dignité.--«Mais si l'on +vous exile?--Nous resterons et ne bougerons pas.» (15 avril, _Buvat_, +149.) Dubois, exaspéré, dit aux Parlementaires une chose qui les fit +reculer: Qu'ils ne seraient plus qu'un bailliage, qu'on mettrait leurs +épices à sec. Ils ne soufflèrent, mais disaient en dessous que le +Régent voulait tondre le roi, être Maire du palais, se faire un Pépin +ou un Guise. (_Buvat._) + +Dubois et le Régent songèrent que, s'il leur était impossible +d'ajourner la majorité, il serait très-possible, avec un peu +d'adresse, de s'emparer du roi majeur. Deux hommes d'esprit, comme ils +l'étaient, contre l'ennuyeux Villeroi, radoteur, presque octogénaire, +avaient beaucoup de chance. Comme il n'était qu'orgueil d'ailleurs, +Dubois ne désespérait pas, par l'excès de la déférence, les respects, +les soumissions, de le capter, de l'étourdir, ainsi que, dans la +fable, le renard agile, à force de voltes et de courbettes, étourdit +le dindon sur l'arbre. Il espérait diviser la cabale, chasser Noailles +et Canillac, ramener, gagner Villeroi. + +À ce dernier effet, il était fort utile de mettre le Roi à Versailles, +d'éloigner Villeroi de Paris, son théâtre, où il jouait, pour +l'admiration des poissardes, son rôle d'ange gardien. À Versailles, +plus isolé et un peu dégrisé, il écouterait davantage et deviendrait +moins sot peut-être. Enfin, s'il fallait le briser, c'était plus aisé +qu'à Paris. + + + + +CHAPITRE XXIII + +LE ROI RAMENÉ À VERSAILLES--ENLÈVEMENT DE VILLEROI + +1722 + + +Au bout de six ans d'abandon, Versailles était déjà d'un délabrement +singulier. Ce bâtiment, comme tous ceux de Louis XIV, était né vieux. +L'artificiel, l'effort, donnent peu la durée. Les faux toits italiens, +à peu près plats, protègent assez mal un palais, et le voleur d'Antin +avait enlevé tous les plombs. L'appartement royal surtout était dans +un état effrayant et funèbre. Les tentures, à la mort du Roi, furent +indignement enlevées, en vertu d'un prétendu droit des temps barbares, +par le grand maître de la garde-robe et autres officiers. Tous avaient +pillé l'orphelin. + +Le 15 juin, il fut brusquement amené de Paris à Versailles. Le Régent +et Dubois, venus en même temps, déclaraient s'y fixer. Rien n'était +préparé. Si Villeroi eût été prévenu, il aurait communiqué à l'enfant +sa mauvaise humeur. Tout se passa au mieux. Le Régent lui-même le +prit, lui montra tout, le parc, ce peuple de statues, les bosquets, +beaux de la saison. Il faisait chaud, il se fatigua fort, voulut +changer; mais point de linge. Quelqu'un prêta une chemise. + +On ne rendit point aux seigneurs les innombrables logements que +donnait le feu roi. Ceux qui voient aujourd'hui cet énorme palais +réduit aux quatre murs et tout en galeries, sont loin de deviner que +c'était une ville, une ruche, une fourmilière. L'ancien Versailles +était divisé et subdivisé en une infinité d'appartements, dont +beaucoup fort petits. Tel je l'ai vu en 1830, avant la grande +métamorphose. Tel l'ont vu nos prédécesseurs, mademoiselle Delaunay, +madame Roland et tant d'autres. Celle-ci, fort jeune alors, et menée +par ses parents en visite chez une femme de chambre, fut fort choquée +de tous ces nids à rats, de l'odeur et du pêle-mêle. Saint-Simon, en +plusieurs endroits, décrit les arrière-cabinets qu'on ménageait aux +épaisseurs obscures; on y allumait à midi. Chaque occupant de ces +logis étroits, pour en tirer parti, y faisait des subdivisions, +cloisons, soupentes, alcôves, petits réduits pour domestiques ou +garde-robes, toilette, etc. + +Aération, propreté, surveillance, trois choses également impossibles. +Malgré les rondes de nuit, ces labyrinthes infinis de corridors, +passages, escaliers dérobés, les petites cours intérieures (uniques +latrines du palais), les combles enfin et les toits plats à +balustrades, favorisaient mille aventures, maintes méprises +volontaires. L'un des hommes qui ont su le mieux cette tradition, M. +de Valéry, contait cela à merveille. + +Dans le désert de cette énorme ruche abandonnée, le Roi était seul au +premier avec Villeroi. Sous le Roi, à peu près, le Régent s'établit à +ce coin du rez-de-chaussée qui domine et le petit parterre central et +d'un peu loin l'Orangerie. + +Un changement imprévu, surprenant, s'était opéré dans sa vie. Fatigué +et blasé, il avait supprimé la comédie laborieuse d'avoir une +maîtresse inutile, l'avait mise en vacances. Il ne soupait plus guère, +n'allait guère à Paris. Bougeant peu de Versailles, il avait tout le +temps de cultiver le Roi. L'enfant, tout sec qu'il fût, n'étant pas +sans esprit, sentait la supériorité, la bonté de cet homme charmant. +Le Régent le traitait avec un tact parfait, les égards délicats d'une +paternité mêlée de respect pour le rang. Villeroi inégal, toujours ou +trop haut, ou trop bas, n'eut rien de ces nuances. Il était assommant, +acteur, déclamateur, exactement du caractère qui convenait le moins à +celui de Louis XV. Le succès du Régent était sûr, s'il y mettait un +peu de suite. + +La ressource des Villeroi (ils étaient là tous en famille), une +ressource peu honorable, c'était d'émanciper l'enfant plus que l'âge +ne comportait, de tenir pour venue la majorité imminente. Villeroi lui +disait: «Mon maître.» Et l'affaire de la biche montrait bien que ce +jeune maître n'était pas loin de se donner carrière par des caprices +violents. Physiquement, il avait repris depuis sa maladie. Un beau +luxe de cheveux blonds, certaine fleur de teint (qui le rendait joli, +malgré l'oeil terne et froid, la lippe maternelle), disaient +suffisamment la santé et la vie, peut-être le prochain essor. + +L'infante était encore toute petite, bien loin d'intéresser. Cependant +elle était étonnamment précoce, plus qu'Espagnole, plus qu'Italienne. +À cinq ans, c'était au complet la Farnèse, sa mère, avec des +coquetteries, des ambitions enfantines vraiment étranges. Aux jeunes +princesses qu'on amenait, et qui avaient dix ou douze ans, elle +disait: «Jouez, mes petites.» Et, si grandes, elle voulait les tenir à +la lisière, de peur qu'elles ne tombassent. On la mit à Versailles, +dans l'appartement de la reine, avec sa gouvernante, madame de +Ventadour, la grande amie de Villeroi. On eût voulu que les enfants +s'habituassent un peu, se connussent. Et elle ne demandait pas mieux. +Si jeune, et encore plus en grandissant, elle regardait bien si le Roi +s'apercevait d'elle, et elle eût volontiers joué de la mantille. Il ne +la voyait même pas, passait indifférent, et méprisant peut-être comme +pour un bébé en bourrelet. + +On sait, du reste, que longtemps on put croire que le Roi aurait peu +de goût pour les femmes. Nulle ne le séduisit avant le mariage, et, +dans ce mariage (mal choisi, absurde, ennuyeux), pendant dix ans on +travailla sans pouvoir arriver à lui faire prendre une maîtresse. On +pensait que plutôt il aurait quelque favori. La tradition de la cour +était très-fixe là-dessus. Escamoter la royauté en donnant au Roi un +petit ami qui, grandissant, mènerait tout (à la Luynes, à la +Buckingham), ou à la façon italienne des favoris d'Henri III, de +Monsieur, c'était le plan. Mazarin l'essaya, on l'a vu, pour Louis +XIV, précisément à l'âge qu'eût Louis XV en 1722. + +Villeroi, le grand-père, le maréchal et gouverneur, passait pour +galant homme, autant que pouvait l'être un fat écervelé. Son fils, duc +de Villeroi, capitaine des gardes, était aimé et estimé, le chevalier +fidèle de la charmante madame de Caylus. On s'étonne que ces deux +hommes aient laissé venir à Versailles les petits-fils avec leurs +femmes et leurs beaux-frères, scandaleuse racaille de jeunes +polissons, qui avaient révolté la Régence même, et qu'on eût dû tenir +au plus loin de l'enfant. + +L'école des moeurs italiennes, en grande décadence, comptait alors +pour singularité. Vers la fin de Louis XIV, au lieu d'avoir pour chef +Monsieur, prince du sang, elle n'avait plus que Courcillon, le fils du +marquis de Dangeau. Cette poupée fardée, plâtrée, entourée d'une cour, +s'étalait au théâtre, trônait à côté des actrices. Mais elle reçut de +la Régence un immortel soufflet par la main de Voltaire +(_Courcillonade_). Le chef meurt (1719). Écrasée par le ridicule, +l'école traîne honteusement sous Rambures (1722), enfin sous Des +Chauffours, que Fleury fait brûler en Grève (1726). + +Les petits-fils de Villeroi, qui étaient de la bande, avaient été, +pour réforme ou correction, mariés presque enfants. Mais rien n'y fit. +Un peu avant le départ pour Versailles, trois d'entre eux, avec +certains parents du premier président, avaient fait «une orgie si +horrible, dit Madame, qu'on ne peut l'écrire.» Le pis, c'est qu'en +cette partie d'hommes, le chef était une femme, la femme de l'aîné +Villeroi (née Luxembourg, duchesse de Retz). À dix-huit ans, laissant +la large voie de Messaline, écolier effréné, elle court les sentiers +de Pétrone. Alincourt (Villeroi) et le petit Boufflers, leur +beau-frère, un enfant, étaient de ce souper, trop grec, qui fit bruit +dans Paris. Le Régent fut forcé de le savoir. Le grand-père, Villeroi, +déroba les coupables en demandant pour eux un exil qui ne dura guère. + +Comment ce grand-père imbécile les fait-il venir à Versailles? Comment +Dubois et le Régent, qui les connaissent bien, ne lui font-ils pas +remontrance, surtout sur cette jeune duchesse, page effronté, qui +pouvait être un si dangereux camarade? + +Faudrait-il croire que le vieux courtisan, fait à l'ancien Versailles, +pensa qu'à tout prix il fallait s'assurer du roi contre le Régent? +Faudrait-il croire que Dubois, non moins indélicat, fut ravi, à ce +prix, de pouvoir pincer Villeroi, de le perdre dans l'opinion de +Paris? Jusque-là il n'en tirait rien avec toutes ses avances. Il avait +beau lui faire toutes les soumissions, lui offrir tout, se mettre à +genoux devant lui. N'aboutissant à rien, il voulait, non pas le +détruire (ce qui aurait servi M. le Duc), mais l'humilier, l'aplatir, +le dégonfler, et bref, en faire un mannequin, pour en jouer comme on +voudrait. + +La jeune folle perdit son temps; la camarade étrange, d'impudente +familiarité, blessa l'enfant hautain, timide, l'effraya presque. On ne +pouvait aller ainsi brusquement et directement. Par un circuit, on +visa les entours, un camarade que le roi avait déjà, un petit abbé de +douze ans, docile oiseau, passif, qui privé aurait privé l'autre: + +Ces misérables étaient des étourdis. Si près de la majorité, ils ne +tenaient plus compte du Régent, et ne songeaient pas à Dubois, qui +était là et les suivait de l'oeil. Ils étaient dans le parc comme chez +eux, faisaient leurs bacchanales à l'aise, sous les ombrages des +maigres bosquets de Versailles. Certaine nuit (2 août), par un beau +clair de lune, avec leur chef Rambures, l'aîné et le cadet des +Villeroi, et leurs beaux-frères furent vus, surpris. Probablement des +témoins étaient apostés. Tout Versailles le sut la nuit même, au +matin, tout Paris. Les chroniqueurs exacts (_Buvat_, _Marais_, +_Barbier_), fort concordants ici, donnent les mêmes détails, les mêmes +noms. Saint-Simon, ennemi du grand-père, mais très-ami du père (duc de +Villeroi), aime mieux n'en rien dire: son récit reste obscur, bizarre, +donnant des faits inexplicables dont il a supprimé la cause, si +publique pourtant et si parfaitement connue. + +Le coup accablait Villeroi. La passion du peuple pour le roi allait +tourner contre lui et les siens. Quelle négligence dans l'aïeul! +quelle audace dans les enfants! Manquer au roi à ce point-là, chez +lui, sous ses fenêtres! L'exposer, à cet âge, à voir et savoir tout +cela! Ajoutez le moment: la veille de sa première communion! Pour +comble, une des Villeroi, et la seule qui fut vertueuse, dénonçait +hautement l'infamie des tentatives plus directes. Corrompre cet enfant +si frêle, c'était un attentat sur sa vie elle-même, et proprement un +régicide. + +Villeroi, effrayé, fit la plus pénible démarche: il alla chez Dubois. +La chose lui coûtait tellement, qu'il n'y alla que le 3. Le 2, toute +la journée, Rambures, l'effronté chef de bande, s'était montré partout +en habit de gala. Il pensait comme Guise: «On n'osera,» croyant, le +misérable, que plus la chose était honteuse, moins on pourrait faire +un éclat qui la révélerait au roi même. Il spéculait sur la pudeur du +Régent, de Dubois, et leurs ménagements pour l'enfant. Mais pourtant +c'était trop. Il fallut bien faire quelque chose. On fit le moins +qu'on put. On les envoya se laver à leurs châteaux. Rambures eut les +honneurs de la Bastille. + +L'ordre était inconnu encore, quand, le matin du 3, Villeroi, se +faisant remorquer d'un ami, le cardinal Bissy, fait enfin visite à +Dubois. Celui-ci l'étreint de tendresse, l'accable de respects, et, +pour le recevoir, il renvoie les ambassadeurs qui attendaient. Avec +tout cela, comment taire ce qui s'est fait contre les petits-fils? Là, +Villeroi s'emporte. Dubois, qui, après tant d'avances, s'est empressé +de le déshonorer, lui semble le plus faux des hommes. Il lui déclare +la guerre. Il le raille, il l'insulte, il le traite en laquais. Dubois +veut se sauver. Villeroi se met en travers, lui fait avaler tout, jure +de faire du pis qu'il pourra, ajoutant ce conseil: «Vous pouvez tout +... Eh bien, arrêtez-moi? Vous n'avez que cela à faire.» + +Ce radotage colérique, cet imprudent défi d'un homme qui ne se connaît +plus, l'acheva dans le public. On sentit que l'enfant était fort mal +placé dans les mains d'un vieillard qui tombait en enfance. Quels que +fussent le temps et les moeurs, Paris avait trop de sens pour ne pas +sentir le danger de laisser le roi avec une telle famille. La thèse +s'était retournée. Le Régent, cet empoisonneur, gardait le petit roi, +le défendait et le sauvait, Villeroi, le sauveur, exposait, par sa +négligence, ses moeurs, sa vie elle-même. + +On ne pouvait pourtant procéder régulièrement. On supposait que +l'enfant y tenait. Il fallait brusquement l'en détacher et l'enlever. +On chercha un prétexte. Il n'y en avait que trop, et d'excellents. Le +vieux sot continuait son outrageante comédie de défendre la vie du +roi, d'enfermer son pain et son beurre, de veiller ses tartines, ses +mouchoirs, etc. Si le Régent voulait lui parler bas, il fourrait sa +tête entre-deux. Le dimanche 12 août, le Régent prie le roi de passer +avec lui dans un cabinet. Villeroi s'y oppose. Mais le Régent, +ordinairement si patient, s'indigne, l'admoneste et sort. L'insolent +en triomphe; puis, prend peur tout à coup, et dit qu'il ira le +lendemain s'expliquer chez le prince. C'est ce qu'on attendait. En y +entrant, il est désarmé et saisi, emballé dans une litière qui descend +lestement l'escalier de l'Orangerie, de là dans un carrosse, qui le +mène furieux à Villeroi, où, par égard pour l'âge, on lui permet de +reposer (13 août). + +Villeroi croyait que l'affaire aurait grand effet dans Paris. Elle en +eut, mais de rire et de plaisanterie. «C'est encore sa nuit de +Crémone, disait-on, il est toujours pris.» On s'étonnait seulement de +la vaillance de Dubois. Dubois et le Régent étaient faits aux +affronts. Et très-probablement ils auraient encore avalé celui-ci, si +l'aile Nord de Versailles, le sombre côté des Condés, n'eût été +occupée, n'eût pesé fortement sur l'aile du Midi. Quoiqu'il n'y eût ni +cour ni, courtisans; que Dubois, le Régent eussent compté sans doute +être seuls avec le petit monde du roi, M. le Duc, surintendant de +l'éducation royale, se souvint de ce titre, qu'il semblait avoir +oublié, vint prendre position sur le champ de combat. Quand je dis +_lui_, je dis son âme, sa violence, qui le faisaient marcher, sa +madame de Prie. Poussé d'elle, il poussa. Il obligea Dubois et le +Régent de se tenir vraiment pour insultés, les empêcha de se calmer, +leur dit: «Si on le souffre, il ne reste plus qu'à s'en aller, et +mettre la clef sous la porte.» Donc ils débarrassèrent M. le Duc de +l'homme qui eût pu le gêner à la majorité. + +Restait le précepteur Fleury, auquel on n'avait pas songé. Il ne +laissa pas que d'embarrasser. Il avait promis à Villeroi que, s'il +partait, il partirait. Il crut décent de tenir sa promesse, du moins +de faire semblant. Il disparut. Le roi se trouva seul, pleura, ne +mangea pas. Dubois et le Régent sont aux abois. Où est Fleury? comment +trouver Fleury? Il était à deux pas. Sur l'ordre du roi, il revient, +ayant suffisamment établi à quel point il est nécessaire. + + + + +CHAPITRE XXIV + +FIN DE DUBOIS ET DU RÉGENT[9] + + [Note 9: À partir du Visa, pendant plus de deux ans, + l'histoire est un désert.--_Madame_ vit encore et écrit, mais + rien de suivi, parfois des ouï-dire peu exacts (par exemple, + _les deux lits roulants_ du roi d'Espagne, qui n'en eut + jamais qu'un).--_Barbier_ est peu sérieux. Il croit que le + Régent fait poignarder les nouvellistes. Dans sa curieuse + histoire de la religieuse vendue au prince, il établit + d'abord qu'il est certain du fait, le tenant d'amis sûrs qui + ont su et vu. Puis il s'effraye de son audace, et (sans doute + craignant que son manuscrit ne tombe sous l'oeil de la + police), il se dément; mais il ne biffe pas + l'anecdote.--_Buvat_ me soutient mieux. Dans sa sécheresse + calculée (qu'il signale et regrette lui-même), il me donne la + plupart des grands faits significatifs, par exemple, + l'abandon que fit Dubois des essais de réforme de Noailles et + de Law, sa lâcheté pour les privilégiés, la défense qu'il + fait (juin 1721) de continuer les essais de la taille + _réelle_, etc. Il me fournit tout le détail inconnu de la + première communion du Roi, le mépris public que Fleury montre + pour Dubois en vendant son présent; fait capital; un homme si + prudent n'aurait pas hasardé une telle chose, s'il n'eût été + déjà arrangé avec le successeur de Dubois et du Régent, avec + M. le Duc.--_Duclos_ n'apprend rien, ne sait rien. Il copie + Saint-Simon.--Mais _Saint-Simon_ lui-même, comme je l'ai dit, + est soigneusement tenu en quarantaine, isolé; on ne lui dit + rien. Il étonne de son ignorance. Il ne sait pas des faits + que savait tout Paris.--_Lemontey_ est pour cette fin d'une + brièveté désolante. Cependant, ayant sous les yeux les pièces + diplomatiques, il m'éclaire dans un point essentiel qu'ignore + tout à fait Saint-Simon: c'est que l'Angleterre exigea _que + Dubois fût premier ministre_, autrement dit que la Régence + continuât, et qu'on ne tombât pas encore dans les mains + folles et furieuses qui auraient compromis la paix du monde, + établie si difficilement. Cela illumine toute la finale que + _Buvat_, _Barbier_ et _Marais_ m'aident à filer tellement + quellement. Lemontey aurait dû imprimer les curieux papiers + qui témoignent du désespoir de Dubois, tout-puissant, mais + abandonné. On fuyait vers Fleury et M. le Duc; on craignait + Madame de Prie.] + +1722-1723 + + +Deux choses ressortaient de la situation. D'une part, que dans un +gouvernement tellement idolâtrique et fétichiste, tout était dans la +main de celui qui tenait l'idole, savait la faire parler. Mais, +d'autre part, qui était celui-là? Un vieux prêtre, plus que prudent, +qui, dans sa longue vie, n'avait fait autre chose que céder, obéir, se +faire humble et petit. Combien facilement intimiderait-on un tel +homme? La misérable mécanique, le très-faible ressort d'un enfant mû +par cette main débile et tremblotante, n'allaient-ils pas être forcés +par la brutalité de celui qu'on voyait venir? + +Le souple Fleury céderait. Dubois, le Régent, qu'étaient-ils? Usés +d'âge ou de maladies, Dubois d'anciennes, le Régent de nouvelles. Ce +n'est pas certes à la légère que celui-ci réforma sa maîtresse. À ses +derniers soupers, de huit convives, sept sont malades. Corps ruinés, +caisse vide, oubli, insouciance, c'est ce gouvernement. Surtout +inconséquence. Il est prodigue, il est sordide. À la mort de Madame, +Dubois fait auner le drap noir dans toutes les boutiques, le taxe, +achète à bon marché. Mais qu'on craigne la peste, il dort; un cas +ayant éclaté à Paris, l'ex-gouverneur de Marseille ne peut arriver +jusqu'à lui; il le fait attendre deux mois. Encore plus le Régent +lâche tout. Tout près de son Palais-Royal, rue Richelieu, en plein +midi, un bretteur oblige un novice de dégainer, le tue tranquillement, +et le soir, tout sanglant, avant de se laver, il exige du Régent sa +grâce. + +C'est le soliveau-roi dont parle la Fontaine. Mais qu'a-t-on à +attendre de ce qui doit le remplacer, de ce qui vient avec M. le Duc? +Un élément arrive impitoyable, rien d'humain, quelque chose d'emporté +sans mesure, la furie, la roideur, l'impudeur d'une force qui va droit +devant soi, ne peut rougir de rien. Cette terrible locomotive va +croître encore de violence. Une révolution singulière se fait dans son +tempérament. Madame de Prie eut cela de bizarre, qu'en trois ou quatre +ans elle fut trois personnes différentes. Svelte, fine, avant le +Système, quand elle en eut humé les fruits, elle grossit, s'enfla de +chair, de sang. Puis, son règne passant, elle sécha tout à coup. Au +moment où nous sommes, à la majorité, elle gonflait. Un flot de sang, +de feu et de fureur, lui coulait dans les veines. Elle avait l'énorme +beauté et les emportements de la duchesse de Berry. Différente +pourtant en ceci de la pauvre folle, qu'elle n'était point folle du +tout, mais très-lucide pour le mal, et très-cruellement avisée. + +Tout est solidaire en ce monde. L'Europe le sentait et songeait fort. +Que serait-ce si la France, tombée aux mains sauvages de gens si +neufs, si violents, allait flotter, comme un vaisseau perdu, en feu, +pour heurter tout, pour tout brûler peut-être? La seule secousse du +changement pouvait être mortelle à la paix, cette paix tant cherchée +par Dubois et par tous, cette paix faible encore, d'un tempérament +délicat et point du tout consolidée. Après Law, après Blount, les +affaires, pour reprendre, avaient grand besoin de repos, point d'une +telle révolution, d'un gouvernement d'aventures. L'Angleterre +intervint. Elle donna au Régent le vouloir, la résolution. On lui fit +constituer un _premier ministre_ qui concentrât tous les pouvoirs (23 +août 1722), comme les avait eus Richelieu (le Régent gardant seulement +les nominations et la présidence du Conseil). Dubois eut ses patentes, +avec l'assentiment de toute l'Europe, ayant d'un côté l'Angleterre et +les puissances protestantes, de l'autre l'Espagne et l'Empereur. + +Cela rejetait loin M. le Duc et madame de Prie. Elle devait attendre +deux ans pour l'héritage de Dubois. Chose dure. Il fallait qu'il +mourût pour qu'à son tour elle palpât tant de biens désirés, entre +autres le million annuel d'Angleterre. Dubois la consola, il entra +dans sa peine, acheta un répit en lui faisant une fort belle pension. +Mais cela ne la calmait pas. À peine elle touchait qu'elle criait pour +toucher encore. En deux ans, elle en toucha sept. + +Cet accord de l'Europe mettait Dubois bien haut. Il se vautra à l'aise +dans le fauteuil de Richelieu. Il fit chercher par le P. Daniel tous +les titres qu'il avait eus. Pour qu'il n'y manquât rien, il se mit, +lui aussi, à l'Académie française. Comme un singe qui s'habille en +homme, il se prenait au sérieux, se drapait dans son rôle. Il était +fier surtout de son affaire d'Espagne. Coup sublime d'habileté! Ce +vrai Scapin avait mis dans le sac ses amis les Anglais, ses ennemis +les Espagnols. Que l'Angleterre aimât Dubois au point d'accepter sans +mot dire ce pacte de famille qui reliait tous les Bourbons, n'était-ce +pas miracle. Richelieu était effacé. + +Dans le public on disait tout au moins: «Comme ancien domestique des +Orléans, il n'est pas maladroit. Voilà la fille du Régent reine +d'Espagne. Et, d'autre part, l'infante de quatre ou cinq ans qui nous +vient, n'ayant pas d'enfant de si tôt, le Régent garde pour longtemps +la chance du trône de France.» + +Vanité et sottise. Le Régent, qui finit, son fils, un jeune sot, ne +sauraient profiter de rien. + +Vanité et sottise. L'Escurial et le Palais-Royal mariés! quoi de plus +fou! Un moyen sûr que l'Espagne et la France se haïssent solidement, +c'était de les montrer de si près l'une à l'autre. + +L'infante avait été reçue ici avec une pompe, des solennités +incroyables. Partout des arcs de triomphe. Une dépense excessive, +insensée, dans notre épuisement. On y mit des millions. On écrasa +Paris. Elle fut établie, comme reine, au Vieux-Louvre; puis, comme on +a vu, à Versailles. Nos belles dames, qui, dans ses bosquets, avaient +naguère favorisé le Turc, saisies de ferveur espagnole, entourent +l'infante et la suivent aux églises, s'enrôlent avec elle dans la +confrérie du Rosaire, reçoivent de la main d'un moine l'insigne de +la Rose mystique, l'emblème de la virginité. + +Notre Française n'eut pas cet aimable accueil à Madrid. Elle était +haïe avant de venir. Elle trouva la reine entourée de tous les ennemis +de son père. La jolie petite fille de treize ans, la fleur pas même +épanouie, allait terriblement faner, enlaidir par contraste une reine +avariée, qui pourtant ne régnait que comme femme et par le plaisir. Le +seul portrait de cette enfant avait fait ravage à Madrid. Le jeune +mari, tout pareil à son père de tempérament, tournait de ce côté +l'emportement sauvage qu'il n'avait jusqu'alors déployé qu'à la +chasse. Il séchait devant ce portrait. Il fallut le cacher. + +L'original devait avoir le sort de toutes nos princesses qu'on maria +en Espagne, toutes brisées cruellement. On essayait de la terreur +d'abord. La première fête était le bûcher, l'horreur, les cris, et le +premier parfum la chair grillée! Puis la pesante obsession des grandes +duègnes titrées, leurs rapports de police, leur odieuse interprétation +de la vivacité française. L'enfant (eût-elle été plus sage) ne pouvait +guère manquer d'être stupéfiée, perdait la langue, même l'esprit. + +L'Italienne, dans son génie bouffe, mieux que n'eût fait une +Espagnole, arrangea une scène pour la faire paraître idiote. +Saint-Simon allait prendre son audience de congé. La jeune princesse +était sous un dais. Dans ces occasions publiques, ordinairement tout +est prévu, on parle pour l'enfant ou on lui fait lire quelque chose. +La Farnèse eut la barbarie de la laisser à elle-même. La petite, +entourée de tant d'yeux malveillants, dut être intimidée. Au lieu de +couvrir ce silence, de lui donner du temps pour se remettre, de parler +un peu à sa place, Saint-Simon eut la sotte fierté de se blesser, et +par trois fois articula la question de ce qu'elle voulait faire dire à +Paris. Mais rien. Elle est muette. Et bien pis! elle n'est pas muette +tout à fait. Elle venait de déjeuner sans doute; un petit bruit +involontaire échappe de sa belle bouche. Les Espagnols ne voulaient +pas entendre. Sans pitié, sans pudeur, l'Italienne entendit, donna le +signal des risées. + +Elle croyait en dégoûter le prince. À tort. Ces petites misères de +nature ne font guère à l'amour. Témoin, ce qu'on a vu de Louis XIII et +de mademoiselle la Fayette; l'humiliant accident pour lequel Anne +d'Autriche fut si cruelle, ne le fit que plus amoureux. La Farnèse dut +prendre aussi d'autres moyens. Elle exploita l'étourderie de la +Française. Sa légèreté à courir dans un parc, les jupes au vent, fut +donnée au mari pour un crime d'horrible indécence. On lui dit que, +dans l'intérieur, elle voulait danser toute nue entre les dames et les +seigneurs. On lui brouilla l'esprit, si bien qu'il consentait à +l'enterrer dans un couvent. Mais elle eut la petite vérole. On espéra +qu'elle mourrait. Cette cour, qui avait été lâche en la prenant, +devint féroce alors, et on fit le mieux qu'on put pour qu'elle n'en +réchappât pas. Dieu eut pitié de la pauvre petite. Elle vécut. Mais un +objet d'horreur, et pour brouiller les deux pays. Beau résultat de +cette grande et subtile diplomatie! Dubois fut si furieux de voir +écrouler tout cela, que son très-cher ami, le bon Père Daubenton (si +nécessaire à l'alliance) ayant ici son frère, Dubois le pila, le +chassa à grands coups de pied de chez lui. + +L'amitié, plus solide et si forte, de l'Angleterre, le soutenait ici, +pouvait le rassurer. Il eut pourtant l'idée d'une machine assez +ridicule, fort peu utile, contre ses concurrents. Il avait institué +des conférences où, devant le Régent, on lisait au petit roi des +leçons pédantesques sur l'art de gouverner. À travers cet +enseignement, gauchement et hors de propos, trois jours durant, le +Régent lut un plaidoyer où il reprenait, ressassait la vie de +Villeroi, y mêlant les parlementaires, le duc de Noailles, faisant +peur au Roi d'une Fronde, établissant longuement que, pour son bien, +ces gens ne pouvaient revenir. Rien de plus sot. Quel résultat? +Dégrader le Régent par l'énumération des soufflets qu'il avait reçus +de Villeroi? Rendre impossible le duc de Noailles? c'est-à-dire rendre +un seul possible, M. le Duc! fortifier celui qui n'était que trop fort +déjà. + +Dubois bientôt le vit et le sentit. Il avait sous la main deux hommes +à lui infiniment utiles, que M. le Duc le força de sacrifier. Gens de +vigueur et de peu de scrupules, de main, d'épée, très-bons en +politique et meilleurs en police. C'étaient Leblanc, secrétaire d'État +de la guerre, et son jeune ami Bellisle, petit-fils de Fouquet. Il +était agréable à un homme de l'âge et de la robe de Dubois, qui +n'avait jamais tenu qu'une plume, de disposer de ces gens-là pour des +cas fortuits. Leblanc était à toute sauce; il arrêta Cartouche, +enleva Villeroi. Le Régent y tenait, non-seulement pour l'agrément de +son commerce, mais par un très-fort souvenir. C'est qu'en ce jour de +terreur blême où Law fut presque mis en pièces, où le peuple forçait +les grilles du Palais-Royal, Leblanc seul descendit, entra +paisiblement dans cette foule et lui fit entendre raison. + +Si Dubois, le Régent, les deux malades, eussent été serrés de trop +près par l'impatience de leur successeur, M. le Duc, s'il eût frappé +un coup, c'est Leblanc qui l'eût fait. Il l'aurait enlevé, tout aussi +bien que Villeroi. Et Bellisle, au besoin, aurait fait davantage. Il +était des Fouquet, armateurs (ou corsaires) de Nantes, et il était +parti de bien moins que de rien, de la ruine et de la disgrâce, de la +prison d'État où mourut son grand-père. Il voulait arriver, et +n'importe comment. Il avait un esprit terrible, infiniment d'audace, +l'intrigue, la bassesse intrépide. En 1719, il s'était chargé pour +Dubois d'une scabreuse et dangereuse besogne, d'espionner l'armée +d'Espagne et ce grand sec Berwick, si sujet à pendre les gens. + +Bellisle avait pris poste dans la maison où l'on haïssait le plus +madame de Prie, la maison de sa mère, si maltraitée par elle, madame +Pléneuf. Elle était belle, aimable. Bellisle servit là d'abord les +amours de la Fare, puis s'attacha à Leblanc, second entreteneur. Mais +madame Pléneuf avait cela qu'elle ne perdait jamais d'amants. Elle les +gardait tous, et ils devenaient entre eux amis intimes. Bellisle, +réussissant près d'elle, n'en fut que mieux avec Leblanc. + +C'est Oreste et Pylade, unis, inséparables. Ensemble, malgré tant +d'affaires que doit avoir un ministre (Leblanc), ils passent des +heures et des heures chez madame Pléneuf, toujours belle et coquette, +que sa fille, déjà engraissée, déteste de plus en plus. + +Ensemble encore, le soir, les deux amis sont chez Dubois, eux, et nul +autre à son coucher. Cet homme inabordable, _non dictu affabilis +ulli_, n'a pas d'humeur pour eux. Miracle. + +En novembre 1722, M. le Duc, qui, comme on sait, est terrible pour la +probité, commence à attaquer Leblanc, et peu après Bellisle. Ils ont +tripoté dans les fonds, ont mis la main à la caisse de La Jonchère, un +trésorier des guerres. Affaire obscure. Dans les ténèbres de la police +militaire, savaient-ils bien eux-mêmes si vraiment ils avaient volé? + +Saint-Simon, supposant que tout vient de madame de Prie, leur +conseillait de voir plus rarement madame Pléneuf. Impossible. Ils ne +peuvent, disent-ils, se passer de la voir un jour. Autre miracle. +Est-ce l'effet des beaux yeux d'une dame si mûre? Ou faut-il croire +que ses amis, entre Dubois et elle, assidûment préparent certaines +choses dont Chantilly est inquiet? + +Dubois fit une belle défense (de novembre en juillet), et l'on peut +dire, jusqu'à sa fin, car il mourut en août. Il écrivait au sujet de +Leblanc: «Je préférerais la mort à tout ce que j'ai souffert depuis +huit mois à son occasion.» Ici il ne ment pas. Leblanc lui était +nécessaire pour la crise prochaine de la mort du Régent. Dès janvier +1723, on n'ajournait l'apoplexie qu'en lui donnant journellement de +petites purgations. Ce coup qui, d'un moment à l'autre, pouvait +l'enlever à Dubois, aurait mis celui-ci dans l'extrême péril de se +voir seul avec le jeune fils du Régent, devant M. le Duc. Fleury +certainement eût donné le roi au plus fort. Pour être le plus fort, +Dubois arrangeait tout. Il était sûr des Gardes par le duc de Guiche, +voué aux Orléans. Il était sûr des Suisses et de l'Artillerie, par le +duc du Maine, qu'il avait rappelé tout exprès. Mais pour donner +l'ensemble à tout cela, et l'élan du coup de collier, il lui fallait +son ministre Leblanc. + +Il venait de faire une chose qui avertissait fort M. le Duc. Il avait +rappelé, réintégré ses mortels ennemis, les bâtards, le duc du Maine, +le comte de Toulouse. Malheureusement ils étaient trop brisés. Dans +leur isolement, ils n'apportaient guère de force à Dubois. Il aurait +bien voulu pouvoir les faire siéger dans le Conseil d'État qui fut +créé à la majorité. Conseil très-étroit, trop serré, de cinq personnes +en tout. Dubois, avec les deux d'Orléans et un jeune ministre, y avait +quatre voix; mais celle de M. le Duc, à elle seule, pesait davantage. +Hors du Conseil, il en était de même. Tout se portait de ce côté. +Dubois offrait le singulier spectacle d'un homme tout-puissant qui +reste seul, qu'on fuit, dont on craint la faveur. + +Il le voyait très-bien, et flottait entre deux pensées, celle du +prêtre, celle du ministre, la fuite ou le combat. + +Quoi qu'il arrivât, après tout, il était cardinal, inviolable. Il +garderait sa peau, autant et mieux qu'Alberoni. Il n'avait pas lâché +Cambrai, un très-beau pis-aller, archevêché, principauté. Il y +songeait sérieusement, car il faisait chercher les droits des +archevêques sur le territoire même, le Cambrésis, qui serait devenu +une souveraineté tout à fait. Mais, du côté de Rome, il avait de bien +autres chances qu'il cultivait soigneusement. Il voulut présider ici +l'Assemblée du clergé, pour se montrer là-bas au plus haut et capable +de rendre les plus grands services. Il avait pris la Feuille des +bénéfices pour ne nommer que les amis de Rome. Il écrivait même aux +Romains qu'il méditait pour eux les plus grandes choses, qu'il voulait +revenir au temps où les places d'administration et de gouvernement +étaient données aux prêtres. À voir de telles promesses, on ne peut +guère douter que le drôle ne comptât, s'il perdait la France, avoir +Rome, changer le ministère pour la tiare. Branlant ici, il rêvait le +palais de Latran. + +En attendant, il défend le présent, prend la Police et la Justice,--la +Police pour savoir, la Justice pour frapper. Il tient la police de +Paris par le cadet d'Argenson, homme fin et sûr. Il tient directement +et par lui seul les Postes, l'ouverture des lettres, le cabinet noir. +D'Aguesseau l'incertain, le scrupuleux, est écarté. Dubois, sans +titre, a en effet les Sceaux, machine essentielle de ce gouvernement, +pour sceller, lancer à toute heure les actes nécessaires, Lettres +royales ou Arrêts du Conseil, etc., etc. + +Et avec tout cela, M. le Duc avance. En vain Leblanc, Bellisle, sont +trouvés innocents (1er juillet). Il poursuit, il menace. Dubois dit +lâchement qu'il en est étonné et mécontent (_Buvat_), tandis qu'il +écrit autre part qu'il a tout fait pour les défendre (_lettre citée +par Lemontey_). + +Mais le Duc ne le tient pas quitte pour de vains mots. Il les fait +exiler. + +Dubois ayant décidément perdu son épée de chevet, son jeune ministre +de la guerre, fut forcé d'être jeune. Il résolut de monter à cheval, +de se faire connaître des troupes, à la revue de la Saint-Louis, de se +donner auprès de la Maison militaire le mérite des libéralités et des +régals d'usage, de bien montrer celui dont tout avancement dépendait. + +Il simulait l'audace; mais il était accablé de son isolement. Il se +croyait perdu et son cerveau se dérangeait. «Il a, dit Lemontey, +déposé ses terreurs dans quelques écrits en désordre. J'ai lu +plusieurs papiers noircis de ces funèbres visions.» + +La revue le tua. Un abcès qu'il avait creva dans la vessie. Il aggrava +le mal en le cachant. Il allait au Conseil. Il faisait dire aux +ambassadeurs qu'il irait à Paris. Une opération devint nécessaire, et +la mort la suivit de près. + +Il mourut en homme d'esprit. Il fut moins sacrilège qu'il n'avait été +dans sa vie. Il esquiva l'hostie, qui aurait été un scandale. Il dit +que, pour un cardinal, il y avait de grandes cérémonies à faire, qu'il +fallait aller demander cela à Paris, au cardinal Bissy. Il calculait +très-bien que, pendant le voyage, il aurait le temps de passer (10 +août 1723). + +Tout retombe au Régent, et dans un état pitoyable. Dubois n'avait rien +décidé sur l'essentiel de la situation. Chose incroyable, après ce +terrible Visa, qui avait tant réduit, l'embarras subsistait le même. +On éludait, on ajournait. Dubois envoyait tout au diable. Avec les +Fermes, pour lesquelles Duverney lui payait beaucoup, avec quelques +emprunts, quelques édits bursaux, il faisait face au plus +indispensable. À sa mort, le Régent retrouve la question qui le +poursuit depuis neuf ans: _Law ou Noailles? Noailles ou Law? +Créera-t-on un papier-monnaie_ (discrédité avant de naître!), ou bien, +avec Noailles, _essayera-t-on quelque nouveau retranchement_ (lorsque +l'amputation du Visa est saignante encore!)? + +Donc, il tournait dans un cercle fatal, de l'impossible à +l'impossible. Ceux qui lui succédèrent, pour le rendre odieux, ont +soutenu qu'il eût rappelé Law, qu'il pensait au papier-monnaie. Mais +de cela aucune preuve. Ce qui est certain, c'est qu'il fit revenir de +l'exil le duc de Noailles, le vit, le consulta. + +Il n'était pas mal entouré; il avait rappelé ou appelé quelques hommes +capables. Il conserva le jeune ministre Morville, un excellent choix +de Dubois. Le jeune lieutenant de police, le second fils de +d'Argenson, lui plaisait fort. Si l'on en croit Barbier, il l'eût fait +«son premier commis,» son homme de confiance, à qui tous auraient +rendu compte. Mais cela ne résolvait pas la difficulté financière. +Tout ce qu'on avait imaginé pour trouver de l'argent, c'était un +contrôle des actes des notaires, et le renouvellement du vieux droit +féodal nommé, par antiphrase, droit de _joyeux_ avénement. Exigence +tardive pour un règne qui déjà datait de neuf ans. + +Sa meilleure chance, c'était de laisser tout, d'échapper par la mort. +Il y avait espoir, sous ce rapport, de trois côtés. Depuis deux ans, +il aurait eu besoin d'un traitement spécial et _loyal_ (disait-on). +Mais ses fonctions générales, très-affectées, faisaient tout ajourner. +Son médecin, Chirac, lui disait sans détour qu'il mourrait d'une +hydropisie de poitrine ou serait brusquement enlevé par l'apoplexie. +Il opta pour l'apoplexie, regardant une mort si prompte comme une +faveur de la nature, ne faisant rien pour l'éviter et l'appelant en +quelque sorte. + +Deux jours avant sa mort, Maréchal, l'ancien et vénérable chirurgien +de Louis XIV, l'envisageant, lui dit que d'un moment à l'autre il +pouvait être frappé, qu'il lui fallait une saignée au bras, au pied. +Même au dernier jour, 2 décembre, Chirac en dit autant. Il refusa +toujours obstinément. + +Chacun voyait cela. On prenait ses mesures. Hélas? d'aucun côté on ne +pouvait rien faire de bon. + +Avec un roi majeur qui n'a que quatorze ans (donc un mineur encore), +le ministre sera un régent, un vrai roi. Mais, par une circonstance, +la pire imaginable, le ministre d'alors allait être un prince du sang, +un prince jeune, un prince incapable, bref un mineur d'esprit, qu'il +s'appelât Orléans ou Bourbon. + +De ces deux sots, le plus honnête était le jeune duc de Chartres, fils +du Régent. Il aurait eu un guide fort expérimenté et de mérite dans le +duc de Noailles. Celui-ci était revenu, et sa première démarche avait +été d'aller à Notre-Dame communier de la main janséniste de son oncle +l'archevêque. Démarche habile qui lui assurait les meilleurs du +Parlement. Il eût fallu que les orléanistes se rattachassent +franchement à Noailles. C'est ce que fit le duc de Guiche, qui, +colonel des Gardes, avec le duc du Maine, colonel des Suisses, eût +pu répondre de Versailles. C'est ce que ne fit pas Saint-Simon, qui, +obstiné dans sa haine pour Noailles, resta à part. Il sentait bien +pourtant quel malheur c'était pour l'État que l'avénement de M. le Duc +et de madame de Prie. Il aurait voulu que Fleury, le vieux, le timide +Fleury, se décernât le pouvoir, se fît premier ministre. Il osa le lui +dire. Éconduit, il ne fit plus rien. Ainsi que le Régent, il se remit +à la fatalité. + +Sur les avis réitérés des médecins, qui ne furent nullement tenus +secrets, le ministre la Vrillière avait dressé déjà la patente de M. +le Duc, tenu prêt le serment solennel qu'il devait prêter. Ce vilain +petit la Vrillière, que le Régent appelait un bilboquet, n'en avait +pas moins été mis par lui au ministère. Il lui devait tout. Par son +ingratitude, il resta au pouvoir, fut pour un demi siècle le ministre +des prisons d'État. Cinquante mille lettres de cachet ont été signées +_la Vrillière_. + +Le 2 décembre au soir, le Régent était chez lui, et recevait avec sa +bonté ordinaire la dédicace d'un savant livre de l'avocat Bonnet +(_Histoire de la danse profane et sacrée_). Hommage fort désintéressé, +car l'auteur se mourait, et il avait envoyé son épître par un de ses +amis. + +Il était six heures. Le Régent devait, à sept, monter chez le Roi et +travailler avec lui. Ayant une heure à attendre, il dit (tout en +buvant ses tisanes) au valet de chambre: «Va voir s'il y a dans le +grand cabinet des dames avec qui l'on puisse causer.--Il y a madame +de Prie.» Cela ne lui plut pas. Par je ne sais quel flair, elle avait +comme senti la mort, était venue au-devant des nouvelles, observer et +rôder. «Mais il y a une autre dame, madame de Falari.--Tu peux la +faire entrer.» + +C'était une jeune et charmante femme qu'il voyait depuis peu. Elle +était Dauphinoise et du pays de la Tencin. Probablement cette dame +obligeante l'avait procurée au Régent. Il est vrai, c'était tard pour +un homme qui avait dû licencier les Parabère, les Sabran, les +d'Averne. Mais la Falari l'amusait. Elle était fort jolie, +intéressante et malheureuse. Nulle plus qu'elle n'eut d'excuse. Elle +avait épousé un très-mauvais sujet, neveu d'un cardinal, qui, par le +crédit de son oncle, s'était fait faire duc de Falari. Il avait des +moeurs effroyables, détestait les femmes, battait la sienne, +l'abandonnait et la laissait mourir de faim. + +Le Régent, qui était assis à boire ses drogues, la fit asseoir aussi, +et pour rire, pour l'embarrasser, dit: «Crois-tu qu'il y ait un enfer? +un paradis?--Sans doute.--Alors tu es bien malheureuse de mener la vie +que tu mènes.--Mais Dieu aura pitié de moi.» (_Manuscrit Buvat._) + +Il devint rêveur, s'inclina vers elle, et lourdement sa tête tout à +coup appuya sur elle. Il glisse, il se roidit, il meurt. + +Elle pousse des cris. Mais comme il était près de sept heures, il n'y +avait plus personne. On pensait qu'il était monté, comme à +l'ordinaire, chez le Roi par un petit escalier intérieur. Elle a beau +courir, appeler par le palais mal éclairé, désert, en cette noire +soirée de décembre. Il lui faut un quart d'heure pour avoir du +secours. L'une des premières personnes fut la Sabran et un laquais qui +savait saigner. «Mon Dieu, n'en faites rien, crie la Sabran, il sort +d'avec une gueuse ... Vous le tuerez.» On essaya pourtant et l'on n'y +risquait guère. La Falari, profitant de la foule qui se faisait, se +dérobe et s'enfuit. Il est mort! Tout s'en va. L'appartement redevient +solitaire. + +Dès le premier moment, la Vrillière était chez le Roi, chez Fleury. +Madame la Duchesse, mère de M. le Duc, s'était jetée dans une voiture; +elle volait à Saint-Cloud, chez sa soeur, madame d'Orléans, qu'elle ne +voyait jamais, qu'elle détestait, pour la complimenter, la plaindre, +l'observer, surtout la clouer là, lui faire perdre du temps, au cas où +cette princesse ferait sur sa paresse l'effort d'aller à Versailles, +de parler au Roi pour son fils. + +L'aile Nord de Versailles était pleine. On assiégeait M. le Duc. La +Vrillière, avec sa patente et son serment tout prêt, le mena chez le +Roi, où Fleury, comme il était convenu, dit que le Roi ne pouvait +mieux faire que de le prier d'être premier ministre. Le Roi avait les +yeux humides et rouges. Il ne dit pas un mot. D'un signe il consentit +et transféra la monarchie. M. le Duc à l'instant remercia et fit le +serment. + +Que faisaient les amis du mort? Saint-Simon vint de Meudon à +Versailles, pourquoi? pour s'enfermer, dit-il. + +Noailles et Guiche couraient, cherchaient le fils du Régent. Il était +à Paris. Leurs offres de service furent mal reçues. Il s'en +débarrassa. Et Saint-Simon a tort de le lui reprocher. Ils arrivaient +fort tard; ils arrivaient sans Saint-Simon. + +Louis XV, qui ne sentait rien, pleura cependant le Régent et en parla +toujours avec affection. L'Europe le regretta et regretta Dubois. +Paris, avec le temps et sous ceux qui suivirent, plats, sots et +violents, se souvint volontiers de deux hommes d'esprit qui n'avaient +pas été cruels. Dubois persécuta bien moins qu'on n'eût voulu. Il s'en +excuse plaisamment en écrivant à Rome: «Les Jansénistes sont si sobres +et si simples de vie, que la prison, l'exil ne leur font rien.» Le +Régent, avec tous ses vices et sa déplorable faiblesse, fut, il faut +bien le dire, infiniment doux et humain. La _Henriade_, livre non de +génie, mais d'humanité, de bonté, fut accueilli par lui, et on lui +saura toujours gré d'avoir bien reçu, admiré, laissé circuler ce grand +livre si hardi, les _Lettres persanes_, l'oeuvre émancipatrice qui a +couronné la Régence. + + + + +CHAPITRE XXV + +MONTESQUIEU. LETTRES PERSANES[10]--VOLTAIRE, HENRIADE + + [Note 10: Montesquieu lut Chardin et les excellents voyageurs + du siècle précédent. Voilà l'origine du livre. Je ne crois + pas qu'il en ait pris l'idée des _Siamois_ de Dufresny. + L'homme d'esprit voulait amuser par le contraste des deux + mondes. L'homme de génie, tout à l'opposé, voudrait effacer + ce contraste. Son âme, toute _humaine_, voit admirablement + que les différences sont extérieures, illusoires, que partout + l'homme est l'homme. Partout il s'y retrouve, il reconnaît + son coeur, et sent avec bonheur que la nature est identique. + + Au moment décisif où l'on sort de l'enfance, où il put sur le + monde jeter un premier regard d'homme, on ne parlait que de + l'Asie. À quinze ans, il put lire les _Mille et une Nuits_ + (1704), livre persan bien plus qu'arabe. Les publications de + Chardin, ses voyages excellents, tournaient l'attention vers + la Perse, mais beaucoup plus encore deux romanesques + aventures. D'une part, une femme, courageuse et jolie, Marie + Petit, maîtresse du négociant Fabre, notre envoyé en Perse, + l'avait suivi en habit d'homme, et l'ayant perdu en chemin, + elle prit ses papiers, les présents pour le Shah, et, malgré + mille obstacles, se constitua bravement ambassadeur de Louis + XIV. D'autre part, un aventurier vint d'Orient, se donna pour + ambassadeur persan, et, par la connivence de nos ministres, + qui voulaient amuser le Roi, il se joua de sa crédulité. + + Ce que j'ai dit de l'horreur que Montesquieu dut avoir pour + la barbarie des Parlements serait bien plus vraisemblable + encore, s'il était vrai _qu'en_ 1718 _un sorcier eût été + brûlé à Bordeaux_. M. Soldan et autres l'ont dit; je l'ai + répété d'après eux dans la _Sorcière_. Cependant, les + recherches que MM. les archivistes et MM. Delpit et Jonain + ont faites pour moi, n'ont eu aucun résultat.--J'ai cherché + aussi inutilement, à la _Bibliothèque impériale_, les + précieux mémoires de Marie Petit (V. l'article de M. + Audiffret, _Biographie Michaud_), et je n'y ai trouvé que les + détestables rapports de Michel, domestique de Fabre, et agent + des Jésuites, qui persécuta cette femme intrépide, la fit + enfermer. C'est un tissu de contradictions qui se réfute + lui-même. Ce débat fut très-scandaleux. Il avertit fortement + l'opinion, la tourna vers la Perse, à la fin de Louis XIV, à + l'époque où probablement le jeune légiste de Bordeaux + commença à s'informer, à recueillir les notes, d'où (dix + années plus tard) sortirent les _Lettres persanes_.] + +1721-1723 + + +L'avortement de la Régence, le chaos qui suit le Système, les exploits +de Cartouche, le dur gouvernement qui vient, ne doivent pas nous faire +perdre de vue les résultats immenses qui restent de ces neuf années. + +La langueur aride, impuissante et si près de la mort, qui marque la +fin de Louis XIV, a fait place aux élans d'une vie qui, malgré les +rechutes, ne peut plus s'arrêter. On est sorti de la paralysie. Une +circulation active s'est établie. Des arts nouveaux, charmants, sont +la révélation extérieure et légère d'un autre esprit, d'un changement +profond dans les moeurs et les habitudes. + +Mais la belle, très-belle révolution qu'il faut noter, c'est +l'_humanisation_, l'adoucissement singulier des opinions, le progrès +de la tolérance. Naguère encore, Bossuet et Fénelon, madame de +Sévigné, admiraient la proscription des protestants. Le meilleur +prince du temps, un saint, le duc de Bourgogne, excusait la +Saint-Barthélemy. Douze ans après, elle fait horreur à tout le monde. +La _Henriade_, un poème peu poétique, n'en réussit pas moins, parce +qu'elle la flétrit, la maudit. + +Chose propre à la France, à laquelle l'Angleterre, l'Allemagne restent +indifférentes, et les autres peuples contraires. La barbarie +religieuse continue dans toute l'Europe. + +L'Espagne suivait, bride abattue, la carrière des auto-da-fé. En 1721, +la seule ville de Grenade, sur l'échafaud de plâtre où quatre fours en +feu (figurant les prophètes) mangeaient la chair hurlante, Grenade mit +en cendres neuf hommes, onze femmes. C'est l'année des _Lettres +persanes_. + +Dans l'année de _la Henriade_, Philippe V et sa reine, à Madrid, +infligent à la petite Française qui arrive la fête épouvantable d'une +grillade de neuf corps vivants, l'horreur des cris, l'odeur des +graisses, des fritures de la chair humaine. + +L'autre année (1724), la vaste exécution des protestants de Thorn; +plusieurs décapités et plusieurs torturés dans des supplices exquis. +Les Jésuites vainqueurs en firent une exécrable comédie de collège +(_la Fille de Jephté_), où l'effigie des morts grimaçait sur l'autel, +par un second supplice de haine et de risée. + +Voilà l'Europe à cette époque brillante et encore si barbare, où +Montesquieu, Voltaire, ont élevé la voix. Que disaient-ils? + +«Grâce pour l'homme!... Respect au sang humain!» C'est le sens de +leurs livres immortels et bénis, livres de bonté, de douceur, +d'humanité, de pitié; donc de vraie religion. Si Dieu avait parlé, +qu'aurait-il dit: «Grâce pour l'homme!» + +Mais comment arriver à ce grand but d'humanité? Par nul autre moyen +qu'en brisant la fascination des dangereux symboles, l'atroce poésie +du Moyen âge, à qui on immolait tant de réalités vivantes. Il fallait +bien la détrôner cette poésie imaginative, pour faire régner à sa +place celle du coeur et de la nature. La satire, la critique, dans ce +sens, étaient oeuvre sainte, puisqu'elles éteignaient les bûchers. + +La difficulté très-bizarre, c'est que les âmes les plus tendres +étaient les plus furieuses. La pitié, la tendresse n'ont jamais manqué +en ce monde. Des Albigeois aux Dragonnades, à travers quatre cents, +cinq cents ans de massacres, ces sentiments ont abondé; mais +seulement, sans rapport à la pauvre vie humaine. La pitié était pour +l'hostie. C'est l'hostie outragée, le petit Jésus maltraité, qui fait +pleurer à chaudes larmes la douce femme aux auto-da-fé. Si l'on brûle +à Wurzbourg un sorcier de neuf ans, c'est attendrissement pour l'idéal +enfant qu'on dit immolé au sabbat. + +Louis XIV n'était pas insensible, et son coeur fut ému après les +Dragonnades. Comme tous les meilleurs catholiques, il eut scrupule, il +eut pitié. Non des protestants certes. Mais il trouvait cruel de +faire à des damnés litière et pâture de l'hostie, de mettre Dieu dans +ces bouches grinçantes. + +Maintenant voici une chose inouïe, un scandale. La thèse est +retournée. Dans le poème de la Ligue, le poème de la Saint-Barthélemy, +le croirait-on? la pitié est pour l'homme, pour la réalité saignante. +Ces rouges torrents lui font horreur, et il avance un paradoxe +audacieux; il soutient, cet impie, qu'en l'homme aussi Dieu avait son +hostie et que, s'il est au pain, il était dans le sang encore. + +Pauvre poème, mais grande action, plus hardie qu'on ne croit. L'auteur +sortait de la Bastille. Le Régent finissait, ne pouvait guère le +rassurer. Rome avait triomphé. Dubois était tout cardinal, jusqu'à +promettre à Rome de faire rentrer partout les prêtres dans +l'administration. Voltaire, en ce moment, le vaillant étourdi, va +prendre un héros protestant. Il va chercher au fond de l'histoire un +Henri IV, alors si profondément oublié, qui restait mal noté, un +ennemi de l'Espagne qu'à ce moment la France épouse. Ce Henri, il +l'expose, comme héros de clémence, d'humanité, d'un coeur facile et +tendre, bref, comme _l'homme_. Ce seul mot dit tout. La merveille, +c'est que le poème pâlira et tombera avec le temps et justement; Henri +IV restera. Voltaire réellement l'a refait. C'est l'idéal nouveau et +accepté du siècle. D'autant baisse Louis XIV, ce funeste idéal +(enflure et sécheresse), qui jusque-là remplit la tête vide des rois +de l'Europe. + +Rhétorique et déclamation, faux merveilleux, faiblesse et parfois +platitude. Tout cela ne fait rien. Il y a dans ce poème (la pire +oeuvre de Voltaire) quelque chose d'aimable et de bon, qui est partout +chez lui, le bon sourire, malin et tendre, de son portrait du Musée de +Rouen. Et cela alla augmentant. Une de ses ennemies, madame de Genlis, +qu'il reçut à Ferney, fut surprise de voir, avec sa bouche satirique, +son regard si tendre et si doux. «Le coeur même, dit-elle, de Zaïre +était dans ses yeux.» + +«Voilà un grand contraste!» Point du tout. La tendresse, l'esprit +satirique, l'amour, la guerre ne sont point opposés. La bonté, la +pitié, chez quelques-uns sont violentes, et pleines d'un esprit de +combat. Elles rendent impitoyable pour toute chose cruelle, pour toute +idée barbare, pour tout dogme inhumain. Ces deux dispositions +nullement contraires se rencontrent chez tous les grands hommes de ce +siècle, spécialement chez Montesquieu. Dans une de ses _Lettres +persanes_, il s'est peint, il a dit le fond de sa nature. Il s'avoue +faible et tendre, sans défense contre la pitié. Il était jeune alors, +moins résigné qu'il ne le fut plus tard aux souffrances de l'humanité, +d'autant plus hostile aux tyrans, aux systèmes surtout qui furent pour +des mille ans les tyrans de l'espèce humaine. Dans ce livre, si fort, +léger en apparence, d'une gaieté habile et profondément calculée, il a +montré comment les doux, au besoin, sont terribles, et les timides +hardis. C'est un esprit serein, mondain, ce semble, et pacifique, qui +fait en se jouant voler, briller le glaive, accomplit en riant la +radicale exécution, l'extermination du passé. + +Il imprime en Hollande; mais Voltaire qui imprime en France a bien +plus de ménagements. Il reste longtemps en arrière, ne peut secouer +son respect d'enfance pour le grand roi et le grand siècle. Il traîne +longtemps son Racine. Les récits de Villars, le vieux conteur, les +beaux yeux de la maréchale, tout cela fit longtemps tort à Voltaire, +le retarda. Élève des Jésuites, et fort caressé d'eux, il est faible +pour ses vieux maîtres. + +Le siècle demandait, désirait un génie qui tranchât nettement dans le +temps, partît de l'_écart absolu_, comme on dit aujourd'hui, mais de +l'écart dans le bon sens, un génie qui surtout allât droit à la +question fondamentale, la question religieuse, ne cherchât pas, comme +les utopistes d'alors, de vains raccommodages pour une machine plus +qu'usée. + +Le Régent, par respect, a imprimé le _Télémaque_. Il essaye un moment +des plans de Fénelon, de ses hauts Conseils de seigneurs. Tout cela +ridicule, inutile et mort-né. + +On essaye un moment de Boisguilbert, de Vauban même. Les réformes +économiques qu'ils tentent à la surface n'ont nulle chance pendant +qu'on garde le fond pourri qui est dessous. + +Law eût fait quelque chose de sérieux. Ses terribles nécessités le +poussant en avant, il aurait «labouré profond», comme on dit en 89. +J'ai trouvé qu'au premier moment qu'il fût contrôleur général, on +agita la question de _forcer le clergé à vendre_ ce qu'il avait acquis +depuis cent vingt ans (plus de la moitié de ses biens). Vente énorme +qui, faite d'ensemble, eût fait tomber la terre à rien, l'aurait +presque donnée au monde des petits laboureurs. Mais Law était près +de sa fin. On le précipita. Il y eut une espèce de petit concile pour +le condamner. + +Une telle opération supposait autre chose. Pour atteindre le temporel, +il fallait que le spirituel fût éclairci, percé à jour. Deux hommes +singuliers, qui virent beaucoup et souvent dans le vrai, semblaient +appelés à cela. Boulainvilliers, le féodal, grand esprit en d'autres +matières, avait, dans un très-beau pamphlet qui courait manuscrit, +posé avec simplicité la loi de la religion, une en tant de cultes +divers. Théorie haute et vraie, qui planait de trop haut.--L'abbé de +Saint-Pierre, au contraire, eut mille idées pratiques. Telles de ses +vues sociales, utiles et sérieuses, se sont réalisées. Mais, dans les +choses religieuses, il est myope ou craint de voir. Il garde l'idée +niaise d'être _un philosophe chrétien_. Les évêques firent chasser ce +bonhomme de l'Académie. Les philosophes en rirent. Tout était ridicule +en lui, et jusqu'à l'orthographe. C'était le roi des maladroits. Il +changeait des misères, il réformait des riens, et conservait le pire; +exemple, la moinaille, qu'il croit utiliser! On le renvoya en +nourrice, avec cette pauvre âme que met Machiavel «dans les limbes des +petits enfants.» + +Mais qui sera donc l'_homme_? et dans quelle circonstance heureuse et +singulière va-t-il donc naître et se former, le vigoureux génie qui, +tranchant le passé au fil du glaive, dans cet éclair va faire voir +l'avenir?... Gloire à la volonté! Il naît précisément, grandit, se +fortifie, dans un milieu unique pour énerver, éteindre, admirable pour +étouffer. + +Né en 1689, affublé à 25 ans d'une perruque de conseiller, il le fut à +27 d'un bonnet de président à mortier. Son esprit vaste, vif et doux, +sous ce poids qui le contenait, n'en fut pas accablé, mais s'étendit +en dessous de tous côtés. Un mariage fort calme, dont il lui survint +trois enfants, semblait (dès 26 ans) le calfeutrer tout à fait au +foyer. De son hôtel au Parlement, du Parlement à son hôtel, sa vie +était tracée. Cette quasi-captivité qui aurait amorti tout autre eut +l'admirable effet de le vivifier. Il s'enquit de deux infinis, celui +des sciences physiques, celui des moeurs, des lois, des +transformations variées de l'âme humaine. + +L'Académie de Bordeaux, qui jusqu'à lui perdait son temps aux +amusements littéraires, aux petits vers, devint une académie des +sciences. Il y lut des mémoires sur ses études d'anatomie et autres. +En 1719, d'un élan juvénile (on commence toujours par l'immense et par +l'impossible), il avait fait le plan d'une _Histoire de la Terre_. + +Temps curieux de gigantesque effort. Marsigli donne son _Histoire de +la Mer_. Vico prépare et bientôt donne son esquisse sublime et +féconde: _Science nouvelle de l'Humanité._ + +Montesquieu, sans nul doute moins inventeur, fit davantage. + +Il vit et pénétra, il jeta un ferme regard sur trois masses qui +composaient alors l'indigeste richesse de la raison humaine. + +1º L'édifice des sciences mathématiques et naturelles, si compliquées +de phénomènes, et si simples de lois. Les écrits de Fontenelle y +intéressaient vivement. + +2º La série des voyageurs, spécialement de l'Orient, de la Perse et de +l'Inde, depuis les charmants récits de Pietro della Valle, jusqu'aux +Bernier, aux Thévenot, aux Tavernier, jusqu'au judicieux Chardin. Ici +de même nul éblouissement. L'amusante diversité aboutit à des lois +très-simples. + +3º Le droit, pour ses prédécesseurs, était un monde à part qu'on +tâchait d'enfermer dans le cercle du christianisme. Le premier, il le +vit dans la variété immense des législations comparées, réductible +pourtant à la haute unité du Juste. Planant sur la nature, les moeurs +et les institutions, son grand esprit cherchait l'âme commune, _la loi +de la loi_. + +Cette hauteur est telle que, non-seulement les lois civiles et +politiques, mais aussi les lois religieuses, en sont justiciables. La +Justice est tellement la reine des mortels et des immortels, que les +dieux mêmes répondent devant elle. Les religions lui font la révérence +et en attendent leur arrêt, car celle qui prétendrait être sainte pour +se dispenser d'être juste, serait impie, loin d'être sainte, ne serait +plus religion. + +Idée directement contraire à celle des légistes du siècle de Louis +XIV. Domat exige que la justice soit chrétienne et la plie au +Christianisme. Le XVIIIe siècle demande si le Christianisme est juste. + +Le singulier, c'est que l'élan de la révolution soit parti justement +d'un esprit pacifique, plus lumineux qu'ardent, et surtout +conciliateur. Tel semblait Montesquieu avant 1721, quand il faisait +ses paisibles lectures à son Académie. Et tel il redevint après son +grand livre révolutionnaire. Il se tourna bientôt vers les calmes +régions de la haute critique historique. (_Grandeur et décadence des +Romains._) + +Le génie girondin, celui de Fénelon, Montaigne, Montesquieu, celui du +grand parti qui, en 93, périt pour ne pas tuer, est vif, mais modéré, +équilibré, ce semble. Il faut une pression pour en tirer le jet de feu +qui brûle. Il faut cette chose rare qui quelquefois saisit un jeune +coeur, ce que j'appellerais: la fièvre de justice. La Boétie n'avait +que vingt-six ans, lorsque de Bordeaux il lança sa brochure du +_Contr'un_, l'évangile de la République; et Montesquieu guère plus de +trente, quand son petit roman esquissa, déjà formula le _Credo_ de 89. + +Leur vraie vie intérieure est absolument inconnue. La Boétie meurt +jeune, et ne dit rien. Montesquieu s'est gardé de nous rien révéler +des secrètes révolutions de son esprit. Il est aisé de deviner +pourtant. + +Tous deux étaient des juges, membres du Parlement. Tous deux, éclairés +et humains, étaient associés à la justice routinière d'un grand corps +immuable dans la barbarie du vieux droit. Les légistes royaux ayant, +dans tant de choses, succédé aux pouvoirs judiciaires du clergé, +résisté à l'Inquisition, se piquaient d'être aussi cruels. Ils se +montraient prêtres autant que les prêtres dans les applications +révoltantes du Droit canonique, maintenaient les supplices +ecclésiastiques, le feu spécialement. Sans rien dire de Toulouse (le +parlement le plus féroce), ceux de Bordeaux et de Rouen brûlent force +sorciers dans le XVIIe siècle. Paris brûle le pauvre messie Simon +Morin dans l'année du _Tartufe_ (1664). Il brûle deux libertins +(1726). Djon, un curé quiétiste (1698). + +Ces choses étaient rares, dira-t-on. Ce qui ne l'était pas, ce qui +était constant et prodigué, c'était la torture préalable. Elle était +chère aux Parlements autant qu'aux cours d'Église. En 1780, sous Louis +XVI, un parlementaire d'Aix en imprime l'apologie, dédiée au pape Pie +VI, qui accepte la dédicace. + +Une autre torture, plus cruelle peut-être, c'est l'atrocité des +prisons. Celles de Bordeaux étaient célèbres en Europe. Ses cachots du +Château-Trompette, où l'on ne pouvait être debout, ni couché, ni +assis, égalaient les plus effrayants _in pace_ de l'Inquisition. + +Qu'on se figure ce génie doux, humain, associé à tout cela! Un +Montesquieu, président d'un tel corps, forcé de suivre toutes ces +vieilleries exécrables, obligé de signer une enquête par la torture, +un jugement pour rouer, brûler! Quelque inerte qu'on soit dans une +telle compagnie, on n'en endosse pas moins la solidarité terrible de +ses actes. La consolation passagère d'adoucir parfois un arrêt +peut-elle équivaloir à cette participation constante d'un droit +affreux qui revient tous les jours? Montesquieu resta là de 1714 à +1726, cloué par la nécessité héréditaire, la volonté des siens, par la +timidité, par la convenance. Il n'osait s'arracher de cette robe, sa +fatalité de famille. Qui peut douter qu'il n'en ait souffert +cruellement, souffert? de ce qu'il voyait, signait, faisait, souffert +de son silence, et taciturnement amassé un merveilleux fonds de haine +pour ce passé atroce, ce droit maudit et son principe impie. + +Il faut être bien étourdi et bien léger soi-même pour trouver son +livre léger. À chaque instant il est terrible. Les satires de Voltaire +sont si débonnaires à côté! La différence est grande. Voltaire est +libre par le monde. Montesquieu est un prisonnier. + +L'oeuvre est moins merveilleuse encore que le secret, la patience qui +la préparent, ce recueillement redoutable du solitaire en pleine +foule. Grande leçon! Qu'ils apprennent de là, les prisonniers qui se +croient impuissants, combien la prison sert, comme en prison le fer +devient acier! Qu'ils apprennent, les hésitants, les maladroits, à +affiler la lame. Jamais main plus légère. L'Orient lui apprit à jouer +du damas. En badinant, il décapite un monde. + +Il est intéressant pour l'art de voir comment le tour est fait. +N'oublions pas qu'il se faisait dans un moment singulier d'inattention +où personne n'avait envie de regarder. Écrit au plus fort du Système, +le livre est publié dans la débâcle, la terreur du Visa, quand chacun +se croit ruiné. La difficulté était grande pour se faire écouter de +gens préoccupés si fortement. Quel cadre assez piquant, quel style +assez mordant pouvait s'emparer du public? + +Le petit roman fit cela. L'auteur prit une occasion. L'ambassadeur +turc arrivait (mars 1721) avec tout son monde équivoque. La question +débattue partout était: «A-t-il, n'a-t-il pas un sérail?»--«Et +qu'est-ce que la vie de sérail?» Vous le voulez ... Eh bien, +apprenez-le. Le nouveau livre le dira. Dès le commencement, cinq ou +six lettres vous saisissent par cette vive curiosité d'être confident +du mystère, au fond du sérail même, et ce qui est piquant, d'un sérail +veuf, et des humbles aveux que ces belles délaissées écrivent en grand +secret. Croyez qu'avec un tel prologue, on ne lâchera pas le livre. + +Mais nulle mollesse orientale. Il ne s'en doute même pas. À cent +lieues du sérail mystique des soufis, du sérail voluptueux du Ramayan, +celui-ci est français, je veux dire amusant et sec. La flamme même, +s'il y en a quelque peu, est sèche encore, esprit, dispute et +jalousie. Ces disputeuses ne troublent guère les sens. Le tout est une +vraie satire contre l'injustice polygamique, le dur veuvage où elle +tient la femme. Même la polygamie chrétienne (quoiqu'il en plaisante +parfois, comme d'une chose qui est dans les moeurs), il la flétrit +très-âprement dans la lettre sur _l'homme à bonnes fortunes_. + +C'est un coup de théâtre de voir comme après ces cinq ou six premières +lettres de femmes, maître de son lecteur, il l'emporte, d'une aile +prodigieuse, sur un pic d'où l'on voit toute la terre. Les sociétés +humaines ont leur nécessité: _le Juste_. Elles vivent de lui et sans +lui elles meurent. La brève histoire des Troglodytes, où la forme un +peu maniérée ne fait nul tort au fond, donne, avec cette loi de +Justice, ce qui en est d'usage: _le gouvernement libre, républicain_, +de soi par soi. + +Un Anglais n'aurait pas manqué de se servir ici du texte où Samuel +énumère aux Hébreux qui demandent un roi, les fléaux de la royauté. Le +Français sait bien mieux qu'un vieil habit sert peu pour la vérité +éternelle. + +On a chassé le pauvre Saint-Pierre pour ses petites hardiesses. Mais +on n'ose toucher celui-ci. Il dit la mort prochaine de la religion +catholique. Il dit que la république est le gouvernement de la vertu. +Il dit que le roi et le pape, grands magiciens, ont le talent de faire +que le papier soit de l'argent, que le pain ne soit pas du pain, etc. +Le haut credo surnaturel a pour lui la valeur des actions de Law après +le Visa. + +Le Régent rit, et tout le monde. Et qui sait? les évêques eux-mêmes, +tous les Pères de l'Église, Dubois, Tencin, etc. La France entière +rit, et l'Europe. + +C'est là bien autre chose qu'un succès littéraire. Sans s'en +apercevoir, dans cette satire ou ce roman, on a pris, accepté un credo +tout nouveau. Le livre, si critique, n'en est pas moins affirmatif. +Tout en brisant le faux, il a posé le vrai. + + +FIN DU TOME DIX-SEPTIÈME + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + + + +PRÉFACE, I + + La Régence est une _révélation_, une _révolution_, une + _création_.................................................... I + La révolution financière montra la France à elle-même.......... II + Le Christianisme fut oublié pendant une année.................. IV + Montesquieu prédit la mort prochaine du Catholicisme............ V + La République financière....................................... VI + La Régence n'eut aucun _credo_ préparé........................ VII + Retour à la nature........................................... VIII + Un mot sur ce volume. Son principe............................. IX + + +CHAPITRE PREMIER + + TROIS MOIS DE LA RÉGENCE.--HOSTILITÉ DE L'ESPAGNE + (septembre-décembre 1715).................................... 15 + Le roi laisse une situation désespérée.--Élan généreux, + impuissant................................................. 16 + Philippe V et Alberoni....................................... 23 + Immoralité d'Alberoni et de la Farnèse.--Ils relèvent + l'inquisition et s'offrent aux hérétiques.................. 25 + + +CHAPITRE II + + GRANDEUR DE L'ANGLETERRE.--ÉTAT INCURABLE DE LA FRANCE. 1716... 34 + Mécanisme anglais.--La ligue de la Terre et de l'Argent...... 39 + George et le Prétendant veulent également la guerre + européenne................................................. 40 + Le parti espagnol rend tout impossible au Régent............. 46 + Il fallait à tout prix assurer la paix.--Adresse de + Dubois.--Triple alliance, 28 novembre 1716................. 54 + + +CHAPITRE III + + DUBOIS.--LA TENCIN.--MADEMOISELLE AÏSSÉ. 1717.................. 63 + Esprit humain et indépendant du Régent....................... 65 + Dubois empêche notre émancipation religieuse................. 67 + Le Régent flottant et déjà usé............................... 68 + Les moeurs de la Régence (avant le Système).--Tencin.--Aïssé. 73 + + +CHAPITRE IV + + LA FILLE DU RÉGENT.--WATTEAU.--RÉVOLUTION DE JANVIER 1718...... 83 + Fatalité natale et folie de la duchesse de Berry............. 85 + On veut la convertir, la marier, l'employer contre + d'Aguesseau et Noailles.................................... 89 + Le Régent publie _Daphnis et Chloé_, fait Watteau peintre du + roi, lui fait peindre les palais de sa fille.--Arts et + modes...................................................... 95 + + +CHAPITRE V + + ALBERONI ET CHARLES XII.--DÉFAITE D'ALBERONI.--LA PAIX DU + MONDE. 1718................................................. 102 + Conspiration d'Alberoni et de la Farnèse avec les + mercenaires du Nord contre la paix et la civilisation..... 107 + Dévotion libertine et féroce de la cour de Madrid.-- + Casuistique.--Auto-da-fé.................................. 111 + Union d'Hanovre et Orléans.--Destruction de la flotte + espagnole, 11 août 1718................................... 119 + + +CHAPITRE VI + + TRIOMPHE DU RÉGENT SUR LES BÂTARDS ET LE PARLEMENT, août 1718. 126 + L'Espagne et la duchesse du Maine voulaient créer une Vendée + et soulever les Parlements................................ 129 + Grands services de Law (avant le système).--Le Parlement + veut le faire pendre...................................... 131 + La nouvelle du désastre espagnol enhardit le Régent à frapper + le Parlement et le duc du Maine, 26 août 1718............. 135 + Exigences de M. le Duc, qui fait acheter son appui.......... 136 + Grossesse de la duchesse de Berry.--Elle trône comme reine + de France.--Apoplexie du Régent, septembre 1718........... 143 + + +CHAPITRE VII + + LE ROI BANQUIER.--CONSPIRATION ET GUERRE.--OEDIPE, + novembre-décembre 1718...................................... 146 + La fièvre de spéculation dans toute l'Europe.--Law + et ses théories........................................... 147 + La conspiration de Cellamare et la guerre d'Espagne obligent + le Régent à se mettre à la tête de la nouvelle banque, 4 + et 5 décembre............................................. 159 + L'_Oedipe._--Le Régent pensionne Voltaire................... 165 + + +CHAPITRE VIII + + LE CAFÉ.--L'AMÉRIQUE. 1719.................................... 170 + Immense mouvement de causerie; le café détrône le cabaret... 171 + Les trois âges du café: arabe, indien, américain............ 172 + Oubli des questions religieuses.--Les îles.--Les Indes.--Le + Canada.................................................... 174 + Contradictions des missionnaires, accord des voyageurs + laïques................................................... 176 + La France seule eût pu sauver les races américaines......... 179 + Le découvreur du Mississipi................................. 182 + Law à la Louisiane; son plan, nullement chimérique.......... 186 + + +CHAPITRE IX + + TENTATIVES DE RÉFORMES.--DANGER DE LA FILLE DU RÉGENT, + avril 1719.................................................. 190 + Le Régent rend l'instruction gratuite, prépare l'égalité + d'impôt................................................... 191 + Les protestants reviennent et entrent dans la Banque........ 193 + Hontes domestiques et terreur du Régent à l'accouchement + de sa fille............................................... 199 + + +CHAPITRE X + + GUERRE D'ESPAGNE.--MORT DE LA DUCHESSE DE BERRY.--DANGER + DE LAW, mai-juillet 1719.................................... 202 + Folies furieuses d'Alberoni et de la Farnèse--Succès de la + France.................................................... 203 + Désespoir et mort de la duchesse de Berry, 21 juillet....... 207 + Coalition de la Maltôte et des Anglais pour faire sauter + Law, 22 juillet........................................... 208 + + +CHAPITRE XI + + LA BOURSE.--LES MISSISSIPIENS, août-septembre 1719............ 211 + Le balayeur.--Le laquais.--La brocanteuse................... 214 + Les belles agioteuses.--L'entremetteuse.--Le savoyard.--Le + vampire................................................... 216 + + +CHAPITRE XII + + LA CRISE DE LAW, août-septembre-octobre 1719.................. 224 + Law concentra les utopies du temps.--Son plan pour + l'extinction de la Maltôte, de la Dette, l'Égalité de + l'impôt et la vente des biens du Clergé................... 226 + Sa terreur des Anglais et sa dépendance de M. le Duc........ 230 + Razzia des agioteurs aux dépens des créanciers de l'État, + 27 août................................................... 233 + Law résiste trois jours, 22-28 septembre.................... 234 + La rue Quincampoix.......................................... 235 + Les enlèvements pour le Mississipi.......................... 236 + Law devient un mannequin.................................... 238 + + +CHAPITRE XIII + + LAW VEUT S'ENFUIR.--ON LE FAIT CONTRÔLEUR GÉNÉRAL, + novembre-décembre 1719...................................... 241 + Orgueil de madame Law.--Law effrayé de ses amis et de ses + ennemis.--Il se sent perdu, malgré les grands résultats + qu'il a obtenus........................................... 242 + Il achète la protection des Condés, des seigneurs........... 247 + Ses amis réalisent et le minent en dessous.................. 250 + + +CHAPITRE XIV + + LA BAISSE.--L'ABOLITION DE L'OR, janvier-mars 1720............ 252 + Law, converti, n'en est pas moins attaqué par le Clergé, + trahi par Dubois qui travaille pour le Clergé et + l'Angleterre.............................................. 253 + La Bourse de Londres et la spéculation de Blount exigeaient + la ruine de Law........................................... 254 + Condé et Conti vident les caisses, 2 mars................... 257 + Désespoir de Law.--Il abolit l'or et l'argent............... 257 + La débâcle.--Un parent du Régent roué en Grève, 26 mars..... 261 + + +CHAPITRE XV + + LAW ÉCRASÉ.--VICTOIRE DE LA BOURSE DE LONDRES, mai 1720....... 263 + On continue, malgré Law, les enlèvements pour le Mississipi. 265 + Law se rejette vers les fabriques, veut habiller, nourrir le + peuple.................................................... 266 + Perfidie de Dubois et d'Argenson qui le précipitent pour + faire à Londres la hausse de Blount, mai.................. 269 + + +CHAPITRE XVI + + LA RUINE.--LA PESTE.--LA BULLE, juin-décembre 1720............ 271 + L'agiotage sur la baisse.--Le camp de Condé à la place + Vendôme................................................... 271 + La peste à Marseille.--Les étouffés à Paris................. 273 + Law et le Régent éperdus.--Dubois fait enregistrer la + bulle.--Fuite de Law, décembre............................ 278 + + +CHAPITRE XVII + + LA PESTE, 1720-1721........................................... 281 + Héroïsme de Roze, des échevins de Marseille, de Belzunce.... 286 + Le règne des forçats........................................ 289 + L'anéantissement de Toulon.................................. 294 + La furie de vivre........................................... 294 + Trois générations de malheurs avaient abouti à la peste..... 295 + Elle marche vers la Loire.--Déserts.--Pays abandonnés....... 296 + + +CHAPITRE XVIII + + LE VISA, 1721................................................. 297 + Triumvirat de Pâris Duverney, Crozat et Samuel Bernard...... 298 + M. le Duc humilie le Régent et jette à la justice un de + ses compagnons d'agiotage................................. 298 + Un million de familles apportent leurs papiers au Visa...... 301 + Partialité du Visa, qui respecte les vols des seigneurs..... 302 + Désespoir et galanterie, fêtes, bals........................ 304 + Le dernier portrait du Régent et ses derniers scandales..... 305 + + +CHAPITRE XIX + + MANON LESCAUT.--MORT DE WATTEAU. 1721......................... 308 + L'amour au XVIIIe siècle.................................... 309 + Manon est-elle une confession de Prévost?--Elle est de la + Régence, non du temps de Fleury........................... 311 + Noblesse et mélancolie.--Mort de Watteau.................... 317 + + +CHAPITRE XX + + ROME ET LES SACRILÉGES.--MARIAGES ESPAGNOLS. 1721............. 321 + Le marchandage du chapeau de Dubois......................... 322 + Sacriléges et malpropretés à Rome, en France, en Angleterre, + en Espagne................................................ 324 + Les quatre péchés de Madrid.--Révélation d'Alberoni......... 328 + Honteux traité de la Farnèse et de Dubois................... 330 + + +CHAPITRE XXI + + LOUIS XV.--LES MÉCHANTS.--CARTOUCHE. 1721..................... 333 + Nature ingrate du jeune Roi, son éducation.................. 334 + Les Méchants.--Le petit duc de Richelieu favori, à treize + ans, de la duchesse de Bourgogne (1709)................... 336 + Maladie du jeune Roi.--Son indifférence à l'amour du + peuple.................................................... 339 + Moeurs violentes.--Voleurs.--Cartouche...................... 340 + Jeux cruels.--Férocité de M. le Duc et de Charolais......... 342 + + +CHAPITRE XXII + + DUBOIS ABANDONNE TOUTE RÉFORME.--APPROCHE DE LA MAJORITÉ. + 1722........................................................ 345 + Lâcheté de Dubois, qui laisse brûler les papiers du Système + et du Visa, effacer la trace des vols.--Il connive à la + grandeur effrontée de M. le Duc, compose avec le Clergé, + la Noblesse, la Maltôte................................... 346 + Sa lutte avec Villeroi et Fleury pour la première communion + du Roi.................................................... 349 + Le petit Roi tue sa biche blanche........................... 350 + Le Régent veut en vain ajourner la majorité................. 351 + + +CHAPITRE XXIII + + LE ROI RAMENÉ À VERSAILLES.--ENLÈVEMENT DE VILLEROI. 1722..... 353 + Aspect du vieux Versailles.--Le Régent s'y établit avec le + petit Roi et veut le gagner............................... 355 + L'Infante à Versailles...................................... 356 + Les jeunes Villeroi essayent de s'emparer du Roi en le + corrompant................................................ 357 + Ils sont surpris, chassés, 2 août........................... 359 + Villeroi rompt avec Dubois, est enlevé, 12 août............. 361 + Fuite calculée et retour de Fleury.......................... 362 + + +CHAPITRE XXIV + + FIN DE DUBOIS ET DU RÉGENT. 1722-1723......................... 363 + Bassesse et faiblesse du gouvernement.--Terreur du règne + imminent de M. le Duc..................................... 364 + L'Angleterre consolide Dubois en obtenant qu'il soit premier + ministre, avec tous les pouvoirs de Richelieu et Mazarin.. 366 + Dubois perd l'espoir d'influer en Espagne par la fille du + Régent.................................................... 367 + Cruauté de la Farnèse pour la jeune Française............... 368 + Dubois, faible et isolé, forcé de sacrifier ses agents les + plus sûrs à M. le Duc..................................... 370 + Son désespoir et sa mort, 10 août 1723...................... 375 + Le Régent sans ressources.--Sa mort, 2 décembre............. 378 + + +CHAPITRE XXV + + MONTESQUIEU.--LETTRES PERSANES. 1721.--VOLTAIRE, HENRIADE. + 1723........................................................ 382 + Barbarie religieuse de l'Europe, auto-da-fé d'Espagne, + massacre de Thorn, etc.................................... 384 + Humanisation de la France par la ruine du dogme inhumain.... 385 + Le coeur tendre et doux de Voltaire.--Son faible poème, + alors très-hardi.......................................... 386 + Douceur et humanité de Montesquieu.--D'autant plus terrible + au passé.................................................. 387 + Il part de l'écart absolu, ne compose pas, comme l'abbé de + Saint-Pierre, avec le vieux monde......................... 389 + Solitaire en pleine foule, émancipé par les sciences, les + législations comparées, la lecture des voyages............ 390 + Hauteur de son point de vue................................. 394 + Légèreté et désordre apparents de son livre, très-profondément + calculé................................................... 395 + Sa prédiction de la mort prochaine du catholicisme.......... 396 + + +Paris.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61. + + + + + +End of Project Gutenberg's Histoire de France 1715-1723, by Jules Michelet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1715-1723 *** + +***** This file should be named 29332-8.txt or 29332-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/9/3/3/29332/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/29332-8.zip b/29332-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ab0db5f --- /dev/null +++ b/29332-8.zip diff --git a/29332-h.zip b/29332-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7cd2229 --- /dev/null +++ b/29332-h.zip diff --git a/29332-h/29332-h.htm b/29332-h/29332-h.htm new file mode 100644 index 0000000..7bf0e63 --- /dev/null +++ b/29332-h/29332-h.htm @@ -0,0 +1,11476 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html lang="fr"> + +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +<title>The Project Gutenberg e-Book of Histoire de France (17/19) - J. Michelet</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {font-size: 1em; text-align: justify; + margin-left: 5%; margin-right: 5%; } + +h1 {font-size: 140%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} +h2 {font-size: 120%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} +h3 {font-size: 120%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} +h4 {text-align: center; margin-top: 1em; margin-bottom: 2em;} +h5 {text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +h6 {font-size: 0.8em; text-align: center;} + +a:focus, a:active {outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} +a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; } + +ul.none {list-style-type: none; margin-right: 10%; margin-bottom: 2em;} + +hr {margin-left: 40%; width: 20%;} + +sup {line-height: 0.5em;} + +.p2 {margin-top: 2em;} +.p4 {margin-top: 4em;} + +.tn p {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 90%; text-indent: 0em;} + +.pagenum {visibility: hidden; + position: absolute; right:0; text-align: right; + font-size: 10px; + font-weight: normal; font-variant: normal; + font-style: normal; letter-spacing: normal; + color: #C0C0C0; background-color: inherit;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 0.9em;} +.small {font-size: 70%;} + +.center {text-align: center;} +.ralign {position: absolute; right: 5%;} + +.index {margin-left: 5%;} +.index-3 {margin-left: -3%;} +.poem {margin-left: 10%; font-size: 95%;} + +.min2em {margin-left: -2em;} + +.spacing1em {word-spacing: 1em;} +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Histoire de France 1715-1723, by Jules Michelet + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de France 1715-1723 + Volume 17 (of 19) + +Author: Jules Michelet + +Release Date: July 6, 2009 [EBook #29332] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1715-1723 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<div class="tn"> +<p>Notes au lecteur de ce fichier digital:</p> +<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.</p> +<p>Les notes marquées "NT" ont été ajoutées par le transcripteur de ce +fichier.</p> +</div> + +<h1>HISTOIRE +DE FRANCE</h1> + +<h2>PAR</h2> + +<h1>J. MICHELET</h1> + +<p class="p2"> </p> + +<h3>NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE</h3> + +<p class="p2"> </p> + +<h3>TOME DIX-SEPTIÈME</h3> + +<p class="p2"> </p> + +<h4>PARIS<br> + +LIBRAIRIE INTERNATIONALE<br> + +A. LACROIX & C<sup>ie</sup>, ÉDITEURS<br> + +13, rue du Faubourg-Montmartre, 13</h4> + +<p class="p2"> </p> + +<h6>1877<br> +Tous droits de traduction et de reproduction réservés.</h6> + +<h1>HISTOIRE DE FRANCE</h1> + +<h2><span class="pagenum"><a id="pagei" name="pagei"></a>(p. i)</span> PRÉFACE</h2> + +<h4>§ 1<sup>er</sup>.</h4> + + +<p>La Régence est tout un siècle en huit années. Elle amène à la fois trois +choses: une révélation, une révolution, une création.</p> + +<p>I. C'est <i>la soudaine révélation</i> d'un monde arrangé et masqué depuis +cinquante ans. La mort du Roi est un coup de théâtre. Le dessous devient +le dessus. Les toits sont enlevés, et l'on voit tout. Il n'y eut jamais +une société tellement percée à jour. Bonne fortune, fort rare pour +l'observateur curieux de la nature humaine.</p> + +<p>II. Et ce n'est pas seulement la lumière qui revient; c'est le +mouvement. <i>La Régence est une révolution</i> économique <span class="pagenum"><a id="pageii" name="pageii"></a>(p. ii)</span> et +sociale, et la plus grande que nous ayons eue avant 89.</p> + +<p>III. Elle semble avorter, et n'en reste pas moins énormément féconde. +<i>La Régence est la création</i> de mille choses (les grandes routes, la +circulation de province à province, l'instruction gratuite, la +comptabilité, etc.). Des arts charmants naquirent, tous ceux qui font +l'aisance et l'agrément de l'intérieur. Mais, ce qui fut plus grand, un +nouvel esprit commença, contre l'esprit barbare, l'inquisition bigote du +règne précédent, un large esprit, doux et humain.</p> + +<hr> + +<p>La révolution financière est la fatalité du règne précédent. Chamillart, +Desmarets, sous des noms différents, avaient fait du papier-monnaie. Nos +colonies usaient dès longtemps d'un papier de cartes. Law n'inventa pas +tout cela. Il n'imposa pas le <i>Système</i>. Au contraire, il hésita fort +quand le Régent, <i>in extremis</i>, voulut user de cet expédient.</p> + +<p>Le mouvement fut immense, on peut le dire, universel. Un seul chiffre le +montre: à la fin du Système, quand la plupart s'en étaient retirés, un +million de <span class="pagenum"><a id="pageiii" name="pageiii"></a>(p. iii)</span> familles y étaient encore engagées, et apportèrent +leurs papiers au Visa.</p> + +<p>En ce malheur, notons cependant une chose. Les banqueroutes anciennes, +les violentes réductions de Mazarin, Colbert, Desmarets, furent sans +consolation, des faits morts et stériles. Mais la catastrophe de Law fut +de portée toute autre. Elle eut les effets singuliers d'une subite +illumination. La France se connut elle-même.</p> + +<p>Des masses jusque-là immobiles, ignorantes, qui, comme les bas-fonds de +l'Océan, n'avaient jamais su les tempêtes, les classes que ni la Fronde +ni la Révocation n'avaient émues, cette fois levèrent la tête, +s'enquirent de la fortune publique,—donc de l'État et du royaume, de la +guerre, de la paix, des royaumes voisins, de l'Europe.</p> + +<p>Les lointaines entreprises de Law, sa colonisation, les razzias qu'on +fit pour le Mississipi, obligent les plus froids à songer à l'autre +hémisphère, à ces terres inconnues, comme on disait, <i>aux îles</i>. Dans +les cafés qui s'ouvrent par milliers, on ne parle que des <i>Deux-Indes</i>. +Le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle voyait Versailles. Le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> voit la Terre.</p> + +<hr> + +<p><span class="pagenum"><a id="pageiv" name="pageiv"></a>(p. iv)</span> Le monde apparut grand, et ceci peu de chose. Nos nombreux +voyageurs et les Jésuites eux-mêmes, montrant l'énormité de l'Asie, du +Mogol et de l'empire Chinois, prouvaient que les Chrétiens sont une +minorité minime. Les questions chrétiennes parurent minimes aussi. +Pendant un an ou deux, elles furent parfaitement oubliées. Les disputes +cessèrent. On put croire qu'il n'y avait plus ni Jansénistes ni +Jésuites.</p> + +<p>Chose un peu singulière, qui aurait surpris le feu Roi. À sa mort, les +églises étaient pleines, et tous pratiquaient, protestants, <i>libertins</i>, +athées. Plus de couvents s'étaient faits en un siècle que dans tous les +temps antérieurs. Même aux dernières années, jusqu'en 1715, quatre cents +confréries du Sacré-Cœur venaient de se former. L'Église, réellement, +avait comme absorbé l'État. Le vrai roi catholique, salué par Bossuet +«un évêque entre les évêques,» dans sa longue fin de trente années, +s'était tout à fait révélé «un Jésuite entre les Jésuites.»</p> + +<p>Un matin, c'est fini. Cette immense fantasmagorie, si imposante, qu'on +eût crue aussi ferme que les Pyramides, s'amincit, s'aplatit. Toile et +papier! c'était un paravent ... En un instant, c'est replié, jeté au +grenier, oublié. On sait à peine que cela ait été.—Vous dites «le grand +roi.» Mais lequel? Le mogol Aureng <span class="pagenum"><a id="pagev" name="pagev"></a>(p. v)</span> Zeb, sans doute, conquérant +de Golconde? Non, le grand Shah Abbas, qui eut la haute idée de fondre +tous les dogmes et d'imposer la paix au ciel comme à la terre.</p> + +<p>Cette mort temporaire du dogme catholique semble parfaite; on la dirait +définitive. Qu'il ait quelque retour, cela se peut. Montesquieu n'en +augure pas moins qu'il doit se préparer, faire ses dispositions, n'ayant +plus guère de siècles à vivre (117<sup>e</sup> <i>lettre persane</i>).</p> + +<hr> + +<p>L'Europe bouillonnait d'un ferment tout nouveau. Le déplacement des +fortunes changeait les mœurs, les habitudes. Un monde en fusion +arrive avec tous les essais éphémères et difformes par lesquels la +Nature prélude à ses créations. On l'a reproché à la France. Le fait fut +général. Mais la corruption de la France, plus gaie et plus parlante, se +révélait bien davantage. Ses mœurs se retrouvent partout, plus +grossières,—et l'esprit de moins.</p> + +<p>À travers tout cela surgit le temps nouveau en son grand caractère, <i>le +gouvernement collectif</i>, la foi à la raison commune. Outre les Conseils +du Régent, on en <span class="pagenum"><a id="pagevi" name="pagevi"></a>(p. vi)</span> voit les essais en deux républiques +d'actionnaires se gouvernant eux-mêmes (la Banque, la Compagnie des +Indes). La royauté y est un moment absorbée et perdue. De l'empyrée du +dernier règne le Roi descend, se fait banquier.</p> + +<p>Une révolution, non moins inattendue, apparaît dans le Droit public. Les +deux usurpateurs, Orléans et Hanovre, sur la base solide de la vraie +légitimité (<i>l'intérêt populaire et la liberté de penser</i>), s'unissent, +font la paix générale.</p> + +<p>Cent choses avortent en fait. Mais les idées se fondent, solides autant +qu'audacieuses. Par delà toutes les barrières, l'horizon révolutionnaire +s'étend. L'Europe hors d'elle-même regarde dans l'espace et dans le +temps. Elle éclate vers un nouveau monde. Il semble que l'ancien, +arraché de sa base, va cingler, quitter sa base.</p> + +<hr> + +<p>Cette Révolution a sur les autres un très-grand avantage; c'est qu'elle +n'a aucune formule, rien à citer, point de texte tout fait, qui dispense +d'avoir de l'esprit. L'Angleterre n'en a pas besoin: elle a la Bible. +Même notre grand 89 peut s'en passer: il a <span class="pagenum"><a id="pagevii" name="pagevii"></a>(p. vii)</span> Rousseau;—Rousseau +son Évangile; et sa Bible est Voltaire. Avec cela en poche, 89 n'aura +besoin d'aucune invention littéraire. Il a tout un siècle à citer. Mais +la Régence lui fait ce siècle, déjà Voltaire et Montesquieu, en germe +Diderot, et tout ce qui viendra de grand.</p> + +<p>«<i>Un enfant né sans père</i>,» voilà le nom du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, son +privilége singulier.</p> + +<p>Il a le dégoût, la nausée, l'horreur du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup>. À coup sûr, il ne lui +prend rien.</p> + +<p>Du grand <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, il ne sait rien du tout. Il ignore étonnamment sa +parenté avec Montaigne et Rabelais, avec la libre Renaissance.</p> + +<p>Voilà l'impardonnable crime du règne de Louis XIV. Imitateur adroit, +mais sempiternel ressasseur de toute question épuisée, il a brisé le fil +de la grande invention. Il use nos forces à répéter, reprendre et +imiter. Même ses génies sont des obstacles. La plupart, attrayants, avec +si peu d'idées, sont un fléau pour les temps à venir.</p> + +<p>Le Cartésianisme, sur lequel on revient toujours, dans son mépris natif +de l'histoire, des voyages, des langues, dans sa fausse physique qui +ferme la France à Newton, nous tint pendant longtemps étiques et +pulmoniques. Nous serions devenus ou déjetés comme <span class="pagenum"><a id="pageviii" name="pageviii"></a>(p. viii)</span> +Malebranche, ou poitrinaires comme madame de Grignan. Heureusement la +bonne Mère nous alimentait en secret. La Nature, sous main, nous passait +la nourriture substantielle des sciences et des voyages, nous apprenait +à mépriser les mots. On avait l'air de s'occuper de la Grâce efficace, +et on lisait Fontenelle. Par les grands voyageurs, comme Chardin, même +par les <i>Mille et une Nuits</i> (1704), on pénétrait avec ravissement dans +le riche monde oriental. Un admirable petit livre, <i>le Canada</i>, de +Lahontan, arrivait de Hollande, révélant la noblesse héroïque de la vie +sauvage, la bonté, la grandeur de ce monde calomnié, la fraternelle +identité de l'homme. C'est Rousseau devancé de plus de cinquante ans.</p> + +<p>«Reviens à moi, pauvre homme! Reviens, infortuné!» dit la Nature; et +elle ouvre les bras. Elle le dit par toutes les voix des sciences. Elle +le dit par la Médecine, et c'est le mot même d'Hoffmann, dont les +médecins de la Régence ont tous été disciples. Elle le dit par +l'Histoire naturelle, qui déjà semble ouvrir la voie de Geoffroy +Saint-Hilaire. Elle le dit plus haut encore dans le Droit et l'Histoire +par Montesquieu, Voltaire, Vico. Des deux côtés des monts, sans +communication, sous les formes les plus différentes, ils révèlent au +même moment l'âme intérieure du siècle, <span class="pagenum"><a id="pageix" name="pageix"></a>(p. ix)</span> la pensée qui le +conduira: «L'Humanité se crée incessamment elle-même. Ses arts, ses +lois, ses dieux, l'homme a tout tiré de son cœur, en s'éclairant de +l'éternelle Justice. Rien de divin sans elle. Rien de saint qui ne soit +juste, compatissant et bon.»</p> + + +<h5>§ 2.</h5> + +<p>Un mot de ce volume:</p> + +<p>Sa force, s'il en a, est toute en son principe, qui lui fait la voie +simple dans une variété infinie de faits rapides, brusques, et qui +semblent se contredire.</p> + +<p>Saint-Simon n'a aucun principe. Il est tout à la fois pour le roi +d'Espagne et pour le Régent. Grand écrivain, pauvre historien (du moins +pour la Régence), il ne sait ce qu'il veut ni où il va. Il a de moins en +moins l'intelligence de son temps.</p> + +<p>Lemontey, très-fin, très-exact, très-informé, qui écrit en présence des +pièces diplomatiques, a toute l'importance d'un contemporain. Il a fait +un beau livre, qu'on lit avec plaisir. Mais rien ne reste dans l'esprit. +Le détail, si bien ciselé, a beau être précis, l'ensemble en est obscur. +Rien sur le nœud du temps <span class="pagenum"><a id="pagex" name="pagex"></a>(p. x)</span> (le Système). Un mot à peine sur la +finale si dramatique et si morale, l'isolement de Dubois. Après avoir +longuement analysé et disséqué ce drôle, il l'admire à la fin pour son +inconséquence, pour avoir eu deux politiques contraires et s'être +toujours contredit!</p> + +<p>Les historiens économistes, dont plusieurs, d'un talent facile, semblent +clairs à la première vue, regardés de plus près, restent obscurs. Ils se +figurent que l'on peut isoler l'affaire économique, la suivre à part, +donner les arrêts du conseil, les émissions de billets, d'actions, sans +savoir jour par jour les faits moraux, sociaux, le détail de la crise +politique, qui décidait ces actes de finance. Mais tout est solidaire de +tout, tout est mêlé à tout.</p> + +<p>Ces arrêts et ces chiffres qui ne leur coûtent rien, qu'ils cotent si +tranquillement, ils me coûtent beaucoup, à moi. Il faut qu'à la sueur de +mon front je les crée, les évoque de la révolution du temps, du brûlant +pavé de Paris, que j'en demande le secret à la fatalité de Law, aux +fluctuations de Dubois, aux violences de M. le Duc. Non, on ne peut +donner les chiffres en supprimant les hommes. Dans les finances, comme +partout, il faut une âme, et, par-dessus, un principe, pour la guider.</p> + +<hr> + +<p><span class="pagenum"><a id="pagexi" name="pagexi"></a>(p. xi)</span> Le mien est celui-ci. Il est simple et domine tout:</p> + +<p>L'ennemi, c'est le passé, le barbare Moyen âge, c'est son représentant +l'Espagne, aussi féroce sous Alberoni que sous Philippe II, l'Espagne, +qui, au moment même, flamboyait de bûchers, l'Espagne qui, victorieuse, +nous eût retardés de cent ans, qui eût brûlé Voltaire et Montesquieu.</p> + +<p>L'ami, c'est l'avenir, le progrès et l'esprit nouveau, 89 qu'on voit +poindre déjà sur l'horizon lointain, c'est la Révolution, dont la +Régence est comme un premier acte.</p> + +<p>La Régence en ses grands acteurs offre ce caractère. À travers leurs +fautes et leurs vices, reconnaissons cela. Le Régent, Noailles, Law +surtout, Dubois même, par tel ou tel côté, sont du parti de l'avenir. +Ils ont certains instincts, des lueurs, des velléités, dont il faut bien +que je leur tienne compte.</p> + +<p>Mais cela sans faiblesse. Je suis d'airain pour eux. Dubois, si utile au +début, et qui a fait la paix du monde, je le marque au fer chaud. Law, +ce grand esprit, inventif, désintéressé, généreux, mais de caractère +faible, je le traîne au grand jour dans sa connivence aux fripons. Et le +Régent, hélas! cet homme <span class="pagenum"><a id="pagexii" name="pagexii"></a>(p. xii)</span> aimable, aimé, l'amant de toutes les +sciences, si doux, si débonnaire ..., l'histoire, pour tant de hontes et +privées et publiques, a dû le mettre au pilori.</p> + +<hr> + +<p>Mais, avant d'en venir à ces justices définitives; je fais ce que je +peux pour être juste aussi tout le long du chemin, et dans l'infini du +détail. Chose vraiment difficile avec un temps pareil, qui ne marche +pas, mais qui saute, avec des retours, des reculs, une violence d'allure +saccadée, qui déconcerte à tout instant. Depuis le temps si rude où j'ai +conté 93, je n'avais rien trouvé de tel. La Régence n'est pas si +sanglante, mais elle n'est guère moins violente dans son énorme +brisement d'intérêts, d'idées, d'hommes, d'âmes et de caractères.</p> + +<p>De là une grande fluctuation apparente dans ce volume. En relisant, je +m'en étonne moi-même. C'est qu'il est fort et vrai, sincère, sans +ménagement d'aucune sorte, ni prétention, ni adresse de littérature. +L'histoire n'est pas un professeur de rhétorique qui ménage les +transitions. Si le passage est brusque et la secousse rude, tant mieux; +ce n'est qu'un trait de vérité de plus.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pagexiii" name="pagexiii"></a>(p. xiii)</span> Mais c'est à mes dépens. Plus je suis vrai, moins je suis +vraisemblable. Quelle belle prise pour la critique! Un historien qui, +avec son principe simple, semble si souvent dévier, qui pas à pas suit +misérablement les courbes infinies de la nature humaine, qui ose dire: +«Dubois eut un bon jour,» ou: «Tel jour, d'Aguesseau mollit.»</p> + +<p>Qu'y puis-je? et que faire à cela? Avec ma fixité de foi, et la fermeté +de mon jugement total sur les grands acteurs historiques, je suis le +serf du temps. Et il faut bien que je le suive dans les aspects divers +que ces figures prennent de lui. Je le suis par année, par mois, par +semaine et jour même. Les habiles verront à quel point j'ai daté, je +veux dire, précisé la nuance de chaque jour.</p> + +<p>D'éminents écrivains, savants, ingénieux (je pense à MM. de Goncourt), +ont souvent rapproché les temps de la Régence de ceux de Louis XIV. Mais +il y a bien des âges entre ces deux âges. Je me suis interdit (sauf un +seul fait, je crois) de me servir d'aucun auteur qui ne fût pas +strictement du temps du Régent.</p> + +<p>J'ai poussé si loin ce scrupule, que je me suis même abstenu de rien +prendre dans d'Argenson, qui écrit peu après, mais lorsque Fleury a +passé. Fleury, ce misérable temps de silence, d'assoupissement, est +<span class="pagenum"><a id="pagexiv" name="pagexiv"></a>(p. xiv)</span> l'exacte contre-partie de la Régence, si bruyante. On touche à +l'âge du Régent, de Law et des <i>Lettres persanes</i>, et on s'en croirait à +cent lieues.</p> + +<hr> + +<p>Je me tiens de très-près aux témoins exacts et fidèles qui notent et le +mois et le jour, aux journaux de l'époque (V. mes <i>Notes</i>). Combien ils +m'ont servi, spécialement celui qui est encore en manuscrit, on le verra +dans les crises rapides où Law, de moment en moment, fait jaillir de son +front les expédients du présent ou les lueurs de l'avenir. On le verra +dans le combat obscur qui se livre autour de l'enfant royal, et dans les +misères de Dubois, déjà abandonné, aux approches de M. le Duc. Ce ne +sont pas des mois, ce sont des années presque entières, dont l'histoire +jusqu'ici ne pouvait presque dire un mot.</p> + +<p>1<sup>er</sup> octobre 1863.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + +<h1><span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> HISTOIRE + +DE FRANCE</h1> + + +<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<h4>TROIS MOIS DE LA RÉGENCE—HOSTILITÉ DE L'ESPAGNE<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a><br> + +Septembre-Décembre 1715</h4> + + +<p>L'aimable génie de la France, lumineux, humain, généreux, éclate le +lendemain de la mort de Louis XIV dans tous les actes du Régent.</p> + +<p>Admirable coup de théâtre. La noble langue qu'il parle dans les +ordonnances est celle qui se retrouvera <span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span> dans les lois de +l'Assemblée constituante. C'est l'esprit de 89.</p> + +<p>L'autorité, chose nouvelle, explique et motive ses actes devant le +public, prouve qu'ils sont nécessaires et justes, prend la nation à +témoin des difficultés du moment, établit que, dans une situation +désespérée, on ne peut employer que des remèdes extrêmes. Tout cela +exprimé dans une noblesse, une mesure, une délicatesse singulière, bien +étonnante alors. Et, disons-le, attendrissante, lorsque l'on songe à +l'état de la France, de ce malade si malade! On y sent la douceur d'un +compatissant médecin.</p> + +<p>On verra les nécessités cruelles qui changèrent tout cela. Placée +fatalement sur une pente horriblement rapide, la Régence devait glisser. +Sous Colbert même, on roule à la descente. Un char lancé depuis +cinquante années, qui descend de si haut, de si loin, si longtemps, +nulle force ne l'arrête. Ceux qui n'en viennent pas à bout et +désespèrent, alors prennent le vertige et continuent le mouvement. +N'importe. Les faiblesses, les hontes et les folies qui viendront, ne +peuvent nous empêcher de dire ce qui est exactement vrai: <span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> +qu'en ses commencements, les actes du Régent furent admirables de bonté, +de sagesse.</p> + +<p>Le principe d'où part son conseil de finances est celui-ci: <i>Point de +banqueroute, mais de fortes réformes économiques, une juste réduction de +l'intérêt des rentes.</i> Les rentiers qui n'acceptent pas la réduction +seront remboursés de leurs capitaux (par termes, de six mois en six +mois). On rembourse une foule d'offices onéreux pour l'État par un +très-juste emprunt que l'on demande à ceux qu'on ne supprime pas et dont +les charges seront d'autant plus fructueuses.</p> + +<p>Pour la première fois, le gouvernement a des entrailles humaines, et il +sent la faim de la France. Il se demande: «A-t-on de quoi manger?» Il +rend aux affamés le poisson et la viande. Suppression des droits sur la +pêche, libre entrée des bestiaux étrangers, du beurre, etc. Excellente +mesure; mais achèteront-ils de la viande ceux qui n'ont pas même de +pain?</p> + +<p>La grande réforme économique commence par le roi même. Plus de cour +régulière; plus de Versailles; le roi loge à Vincennes et le Régent au +Palais-Royal. On supprime Marly et son jeu effréné.</p> + +<p>Versailles était un monstre de faste et de dépenses, un gouffre de +cuisine, de valetaille, de canaille dorée. Le roi y reviendra; mais ce +ne sera jamais le même Versailles, avec ses logements innombrables, ses +tables de Gargantua à tout venant, l'éternelle mangerie d'un peuple de +gloutons si terriblement endentés.</p> + +<p>D'autres abus viendront, sournois, sous Fleury l'économe, sous le froid +Louis XV. On ne reverra plus la solennité si coûteuse de l'ancienne +grande monarchie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> Versailles avait à lui une petite armée d'officiers, de +gentilshommes, qu'on appelait la Maison du roi, carnaval ruineux de +militaires acteurs, à grands costumes, à haute paye. Tout cela est rogné +par des ciseaux sévères.</p> + +<p>On réduit, supprime en partie la gigantesque armée fiscale de Louis XIV. +Cent mille hommes pour lever l'impôt! Tant de mains! qui retenaient tant +qu'il n'en arrivait que le tiers!</p> + +<p>Pour la première fois on proclame les garanties de l'avenir. <i>Nul impôt +désormais qu'en vertu de la loi</i> (la loi d'alors, les arrêts du +Conseil). Plus de taxes frappées par simples lettres de ministres. Plus +de vivres ou fourrages enlevés pour les troupes. Les agents qui +accablent de frais les contribuables restitueront au quadruple. Chose +bien singulière, on promet récompense aux receveurs qui poursuivent le +moins, qui font le moins de frais!</p> + +<p>Ce qui est grave et de grande portée, on peut dire révolutionnaire, +c'est que le gouvernement, loin de s'appuyer sur les notables, les +<i>élus</i>, les aristocraties locales, les menace au contraire, leur +reproche leur injuste répartition de l'impôt, leur coupable entente avec +les employés du fisc, les accuse de protéger le riche, d'écraser le +pauvre. Il rappelle les intendants de province à leur devoir, celui de +faire deux chevauchées par an, de voir tout par eux-mêmes. Les +trésoriers de France doivent aussi visiter les paroisses. On crée des +contrôleurs, des inspecteurs des finances pour vérifier les registres, +les caisses des comptables. Les comptes, pour la première fois, se font +en parties <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> doubles. Seul moyen d'y voir clair. Ces belles +réformes sont restées.</p> + +<p>On voulait en faire une bien plus grande et fondamentale, si grande que +la Révolution elle-même ne l'a pas faite. Nous l'attendons toujours. Je +parle de l'établissement de l'<i>impôt proportionnel</i>, léger au pauvre, +fort sur le riche, croissant exactement selon la grandeur des fortunes. +Les projets de ce genre furent accueillis et goûtés du Régent. Il en fit +faire essai à Paris, en Normandie, à la Rochelle. Ce dernier, confié au +meilleur citoyen de France, le grand géomètre et marin, qu'on appelait +le petit Renaut, ami de Vauban, de Malebranche, cœur héroïque et bon +qui n'eut d'amour que la patrie. Il voulut faire cet essai à ses frais +et y usa ses derniers jours.</p> + +<p>La plupart des historiens se sont moqués de tout cela, parce que de ces +nobles projets beaucoup restèrent sur le papier. À tort. Plusieurs +s'exécutèrent et portèrent un fruit très-réel. La comptabilité fut +fondée pour toujours, la machine régularisée. La plupart des employés +supprimés ne furent pas rétablis, et l'on fut définitivement allégé de +ces lourdes charges.</p> + +<p>C'étaient les fruits de la raison de tous, du gouvernement collectif. Le +Régent, magnanimement, avait substitué des conseils aux ministres, fait +appel à la discussion, à l'examen, à la lumière. Pour la première fois, +elle entra dans l'antre de Cacus, je veux dire dans les ténèbres du +vieil arbitraire ministériel. Lorsque l'on voit la profonde horreur, la +saleté, le tripotage, qui régnaient dans le cabinet de tout contrôleur +général (V. <i>Saint-Simon</i>, 1710), ce mot <i>antre</i> n'est pas <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> +assez, il faut dire écuries, égout, latrine immonde. Il est bien naturel +que Fénelon, le duc de Bourgogne, l'abbé de Saint-Pierre, le Régent, +aient eu l'idée de ces conseils, désiré qu'on en essayât.</p> + +<p>Pour qu'ils fussent parfaitement libres, le Régent y mit tous ses +ennemis, ses calomniateurs, tel qui voulait qu'on lui coupât la tête, +qui parlait de le poignarder. L'un avait dit: «Je serai son Brutus.» +Mais celui-là était capable, inventif et de grand esprit. Le Régent lui +donna la première place, le fit chef du conseil des finances.</p> + +<p>Au conseil ecclésiastique, il appela la vertu et l'austérité, les purs, +les irréprochables, l'archevêque de Noailles, d'Aguesseau, et jusqu'à +Pucelle, un âpre janséniste, vrai héros du parti. C'étaient justement +ceux que les persécutés auraient élus. Le Régent espérait, à tort, +qu'ayant souffert, les jansénistes seraient tolérants pour les +protestants.</p> + +<p>Quel changement depuis le dernier roi! et quelle différence profonde +d'avec tous les rois antérieurs! Qui règne? moins un homme que le libre +esprit et la grâce, le <i>parti de l'humanité</i>.</p> + +<p>Que signifie ce mot? que, sous la barbarie des temps divers, sous le +sanguinaire fanatisme, sous la cruelle raison d'État, de Montaigne à +Molière, à Vauban, à Montesquieu, à Voltaire, au Régent, il exista +toujours une succession d'esprits libres et doux, qui, par des voix +diverses, mais concordantes, nous rappelaient à la nature, à la +clémence, à la bonté.</p> + +<p>Contraste douloureux, humiliant pour la faiblesse humaine! Cet homme +vicieux était l'homme de France, <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> non pas <i>le meilleur</i>, à coup +sûr, mais, ce qui est toute autre chose, <i>le plus bon</i>. La bonté, la +bienveillance universelle, était le fond de sa nature, brillait, +charmait en tout. Rien de haut, rien de dur. Pas même d'humeur dans les +plus grands tiraillements. Une patience merveilleuse, excessive à +écouter, supporter les impertinences de l'un ou les aigres sermons de +l'autre. Ceux même qui souffraient le plus des honteuses misères où il +noya sa vie, le sentirent, à sa mort, irréparable, unique, pour la +douceur du cœur et pour la lumière de l'esprit.</p> + +<p>L'enfant, sec de nature et parfaitement insensible, qu'on appelait le +Roi, sentait cela lui-même. Bien loin de croire un mot des sottes +calomnies qu'on voulait lui insinuer, il comprit de bonne heure, avec +l'instinct de son âge, que cet homme charmant lui était très-bon et +très-tendre et vraiment le meilleur pour lui.</p> + +<p>Le Régent avait eu un sacre singulier, un beau baptême que n'eut nul roi +du monde, d'être le martyr de la science. Il avait failli périr comme +empoisonneur, pour son amour de la chimie. Son premier soin fut +d'émanciper l'Académie des sciences. Il ouvrit la Bibliothèque royale au +public. Il fonda dans le Louvre une Académie des arts mécaniques. Il +donna, sans compter, aux savants, aux artistes, aux gens de lettres. Et +il donnait, bien plus que de l'argent, un ravissant accueil, leur +parlant à tous leur langage, leur disant des mots justes, éloquents, +pénétrants, qui montraient qu'il était des leurs, des mots émus pour la +science, pour eux, des paroles d'amis. Il les logeait avec lui et chez +lui, ou mieux, au Luxembourg, chez <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> sa fille, tant aimée. Il +allait tous les jours la voir et causer avec eux.</p> + +<p>Le grand roi lui laissait un terrible héritage, une situation +contradictoire, absurde et sans issue,—trois dangers, dont un seul +pouvait être mortel pour la France:</p> + +<p>1<sup>o</sup> La caisse vide, la banqueroute, rien pour payer les troupes; +<i>impossibilité d'armer</i>;</p> + +<p>2<sup>o</sup> L'Europe irritée, l'Angleterre provoquée, la paix presque rompue, +donc <i>la nécessité d'armer</i>;</p> + +<p>3<sup>o</sup> Un testament funeste qui, en léguant le pouvoir au bâtard, risquait +de le donner réellement au roi d'Espagne, dont le duc du Maine n'eût été +que le lieutenant. On croyait à Madrid, on disait à Paris, que Philippe +V, seul, sans armée, entrant de sa personne en France, comme oncle, +prendrait la tutelle et déposséderait le régent. De là, pour celui-ci, +une situation chancelante, la nécessité déplorable (où l'on vit jadis +Henri IV) d'acheter un à un, dans une telle pénurie! les princes et les +grands qui vendaient leur fidélité.</p> + +<p>Donc résumons:</p> + +<p>La guerre en perspective. Point d'argent pour la faire. Et le peu qu'on +emprunte, raflé par les seigneurs.</p> + +<p>Les partisans du roi d'Espagne, ceux du duc du Maine, demandaient +hypocritement pourquoi, dans ces dangers, on ne convoquait pas les États +généraux. C'était aussi l'avis des spéculatifs érudits, amants du passé +féodal, de Boulainvilliers le gothique, de Saint-Simon, des gens du +temps de Charlemagne, qui <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> croyaient rétablir les douze pairs +et les hauts barons, écraser la Robe et le Tiers. Pour assembler la +France, il fallait qu'il y eût une France. Avec celle qu'avait faite +Louis XIV, une France assommée, éreintée, cette comédie des États eût +été un champ admirable au parti des couleuvres, des menées souterraines, +celui du duc du Maine. Il eût habilement groupé et les restes de la +vieille cour, et les partisans des Jésuites, et les amis du roi +d'Espagne, enfin la grande masse des petits nobles (qu'il animait contre +les ducs et pairs), la masse des quasi-nobles (notables et municipaux), +tout un peuple de Sottenvilles, arrivés de province, aigres pour le +Régent, qu'ils disaient le roi de Paris. D'un bel élan patriotique, ces +idiots auraient appelé l'étranger.</p> + +<p>Je le dis, l'<i>étranger</i>. Philippe V regrettait la France, et se croyait +Français. Mais il était devenu plus Espagne que l'Espagne même.</p> + +<p>On a horreur de dire le nombre épouvantable d'hommes que l'Inquisition +brûla sous son règne, la sauvage police qu'elle exerçait, les +populations supprimées, englouties, dans ses <i>in pace</i>. Pouvoir énorme, +hideuse royauté, qui un moment rendit le roi jaloux, en 1714. Mais sa +dévotion l'emporta. La cabale italienne, qui le tenait alors, releva la +puissance du Saint-Office. Et c'est à ce moment, juste en 1715, que la +France risqua d'avoir un tel Régent, un bigot maniaque, et le serf de +l'Inquisition!</p> + +<p>Par sa mère bavaroise, Philippe V venait d'un mélange de +Bavière-Autriche, où les esprits troublés ne sont pas rares. Il avait +pour aïeul l'affreux Ferdinand <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> II, le spectre de la guerre de +Trente ans. J'ai dit le tragique roman de sa mère, ermite en plein +Versailles, affolée de sa Bessola. Le vertige du Tyrol était dans cette +tête, et elle le transmit à son fils. Comme elle, il fut tout amoureux, +mais à la façon de son père, le gros Dauphin blondasse, et il en eut la +sensualité bestiale.</p> + +<p>Né tel, il tomba en Espagne, dans l'âpre et violente contrée, admirable +pour faire des fous. Charles-Quint le devint. Philippe II, dans ses +derniers rêves de son sinistre Escurial, d'avance éclipsa don Quichotte.</p> + +<p>Philippe V ne fut fou que par moments. Il n'était pas dénué d'esprit, +souvent parlait très-bien. Presque toujours muet, et enfermé, comme +l'avait été sa mère, il ne voyait guère que sa femme. Le sexe annulait +tout en lui. Il fut le mari le plus assidu, le plus mari qu'on vit +jamais, acharné, implacable d'exigence amoureuse. Sa première femme, +malade à la mort, perdue d'humeurs froides, dissoute et couverte de +plaies, n'eut pas grâce un seul jour, ne put faire lit à part. +L'aimait-il? Le jour de sa mort même, il alla à la chasse, selon son +habitude, et, rencontrant le convoi au retour, froidement le regarda +passer.</p> + +<p>La vieille princesse Des Ursins, qui gouvernait, fut prise dans un +double embarras, le veuvage du roi et un essai de réforme qu'elle avait +commencé. Réforme des finances, réforme du clergé et surtout de +l'Inquisition. Si elle n'eût été si âgée, elle se serait fait épouser, +et elle aurait gardé le roi. Mais il lui échappa d'abord par la +dévotion, puis par un second mariage. <span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> On a souvent conté sa +brouillerie avec Versailles, mais trop peu rappelé qu'elle avait contre +elle l'Inquisition et le clergé.</p> + +<p>Avec le tempérament du roi, il n'y avait pas un moment à perdre pour le +marier. La Des Ursins cherchait dans toute l'Europe, mais chaque +princesse lui faisait peur. Elle craignait surtout un trop grand +mariage, une fille de roi qui eût pris ascendant. Il n'y avait guère de +plus petit prince que le duc de Parme. Donc elle ouvrit l'oreille +lorsque son envoyé Alberoni, un nain bouffon qui l'amusait, lui demanda +un jour pourquoi elle ne prendrait pas la nièce de son maître, le duc +Farnèse, une fille toute simple, élevée dans un grenier du palais, qui +ne savait que coudre. La princesse le crut, fit la chose; puis, un peu +tard, mieux informée, elle voulut la défaire. Mais le mariage était déjà +célébré à Parme. D'autre part, le roi était dans une terrible +impatience; Alberoni, grossièrement, obscènement, à sa manière, lui +avait décrit la fille, selon les goûts du roi, la disant «une grasse +Lombarde, bien empâtée de beurre, de parmesan.» Éloge mérité de toute la +maison des Farnèse, dont le dernier meurt à force de graisse.</p> + +<p>Ce charmant idéal envahissant le cœur du roi, il sut très-mauvais gré +à la princesse Des Ursins de vouloir lui inspirer des défiances sur sa +future épouse. Alberoni l'avait pris entièrement par ses contes +luxurieux. Il en tira deux choses pour la jeune reine qui arrivait: 1<sup>o</sup> +l'ordre verbal de lui obéir en tout; 2<sup>o</sup> un billet où il lui mandait de +faire arrêter, enlever madame Des Ursins, finissant par ce mot d'exquise +délicatesse: <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> «Ne manquez pas votre coup tout d'abord. +Autrement, elle vous <i>enchantera</i> et nous empêchera de coucher ensemble, +comme avec la feue reine.» Il est vrai que la Des Ursins, aux derniers +jours, l'avait sagement prié d'épargner la mourante, qui pouvait lui +donner son mal.</p> + +<p>Alberoni porta ce mot lui-même à la frontière où était la jeune reine, +et se tint dans la coulisse pour surveiller l'exécution. Autrement cette +fille sans expérience n'eût eu ni l'assurance ni la férocité impudente +pour jouer cette scène de fausse fureur sans cause ni prétexte. Tout le +monde l'a lue dans Saint-Simon. C'était l'hiver; la vieille dame fut +enlevée en habit de bal et traînée vingt jours dans les glaces, au +hasard de la faire crever. Le lendemain, le roi qui était venu +au-devant, rencontra enfin sa grasse Lombarde, et l'épousa sur l'heure +dans la première maison qui se trouva. En plein jour, ils se mirent au +lit.</p> + +<p>En rentrant à Madrid, on rendit à l'Inquisition ses droits et +privilèges. On renonça à la réforme du clergé. Alberoni, sans titre, +devint le seul ministre et le vrai roi d'Espagne. Son triomphe était +celui de l'Église. Il entretint dès lors une étroite correspondance avec +Rome pour obtenir le chapeau. Il donna de sa main au roi un confesseur +jésuite, et le plus agréable au pape, le P. d'Aubenton, principal +rédacteur de la bulle <i>Unigenitus</i>. La reine aussi reçut un confesseur +de la main de ce Figaro.</p> + +<p>Elle était jusque-là la créature d'Alberoni, qui l'avait tirée de son +néant de Parme et l'avait si lestement délivrée de la Des Ursins. Mais +elle prit si fortement <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> le roi qu'en un moment elle fut +maîtresse de tout. Ce n'était pas une petite fille. Elle avait +vingt-quatre ans. Elle était forte, véhémente, envahissante. Comme elle +avait été très-malheureuse, très-durement tenue par sa mère, sa +situation nouvelle, tout enfermée qu'elle fût, était pour elle une +liberté relative. Elle y fut gaie, charmante, et elle enveloppa +entièrement Philippe V. Elle partagea, resserra la captivité qu'il +aimait. Ils furent prisonniers l'un de l'autre. Même chambre, petite, un +seul lit, et petit. Ils se quittaient si peu que même avec son +confesseur, le roi ne restait qu'un moment. Et, si la confession de la +reine était un peu longue, le roi l'interrompait. Si en marchant elle +restait de deux pas en arrière, il se retournait, l'attendait. Ils +communiaient, priaient, chassaient, mangeaient ensemble. Ni nuit, ni +jour, nul <i>à parte</i>.</p> + +<p>Alberoni était souvent en tiers. La reine lui donna un rival +d'influence. Se trouvant grosse, elle voulut avoir sa nourrice, la fit +venir de Parme. Cette femme, Laura Piscatori, était une simple paysanne, +mais fort intelligente, et la reine eut dès lors une âme à elle. Cette +nourrice eut le bas service intérieur, qui donnait tant de prise. Elle +entrait le matin, tirait les rideaux, aidait la reine à prendre les +premiers vêtements avant la toilette. Elle fut, peu à peu, comme un +animal domestique qui voyait tout, le plus caché, les secrets rapports +des époux. S'il y avait un peu de froid, elle les rapprochait. Elle +avait deux moments uniques où la reine était seule et pouvait +s'épancher, bien courts, il est vrai, cinq minutes, où le roi sortait +<span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> pour se faire habiller et où la reine se chaussait; et parfois +un peu plus, quand il recevait le Conseil de Castille. Alors elle +glissait à la reine des papiers, des mémoires, des lettres secrètes. La +nourrice était l'unique intermédiaire qu'elle eût avec le monde. Il n'y +avait pas à servir la reine en galanterie. Mais la nourrice la servait, +la chauffait en son unique passion, ses plans d'établissements futurs, +de royautés pour ses enfants.</p> + +<p>Cette société unique et très-secrète, qui paraissait si peu, primait +Alberoni, et faisait vraiment un gouvernement de nourrice et de femme +grosse. Le roi avait du premier lit un fils, le futur roi d'Espagne. +Toute la pensée des femmes fut de chercher comment l'enfant à naître et +ceux qui pourraient suivre deviendraient aussi rois, princes, au moins +en Italie. La condition, des reines veuves était intolérable en Espagne; +elles devenaient forcément religieuses. Ces Italiennes ne s'en +souciaient pas; elles rêvaient le retour dans leur beau pays, une +retraite splendide et paisible chez un fils de la reine qui aurait +Parme, la Toscane, qui sait? les Deux-Siciles? L'obstacle était +l'Empereur. Il eût fallu brouiller l'Angleterre avec l'Empereur, offrir +à George de si grands avantages aux dépens de l'Espagne, qu'il laissât +faire ce qu'on voulait de l'Italie. Mais Philippe V y consentirait-il? +honnête et scrupuleux comme il était, immolerait-il aux Anglais le +commerce espagnol, traiterait-il avec les hérétiques, trahirait-il la +cause sainte que Rome et tous les catholiques appuyaient de leurs +vœux, la cause du Prétendant, ce grand intérêt de donner un roi +catholique à <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> l'Angleterre, à la puissance qui, par la dernière +paix, se trouvait l'arbitre du monde?</p> + +<p>Alberoni dut, s'il voulait garder la faveur de la reine, entrer dans +cette voie. Lui qui venait de relever l'Inquisition, il dut décider le +roi à rechercher l'alliance hérétique, à reconnaître la succession +protestante. Tant que Louis XIV vécut, on n'osa pas même en parler. Lui +mort, sans ménagement, on démasqua la batterie. Alberoni, la reine, sans +retard, sans ménagement, exigèrent de Philippe V qu'il tournât tout à +coup contre sa foi, contre l'opinion nationale de l'Espagne, contre la +volonté de son grand'père, qui, sur son lit de mort, lui avait écrit +pour le Prétendant.</p> + +<p>On profita de sa mauvaise humeur contre la France et le Régent. On lui +montra que le Régent rechercherait l'alliance de George et qu'il fallait +le gagner de vitesse. Il semble cependant que le bon roi d'Espagne ait +lutté environ huit jours. Il était fort dévot, craignait l'enfer, +exécrait l'hérétique. Quoique Alberoni fût déjà son ministre réel, le +ministre nominal était le grand inquisiteur, qui faisait un peu la +balance. La reine la rompit, vainquit, emporta tout.</p> + +<p>Dans cette précipitation indécente, l'honneur du roi n'était pas ménagé. +Elle ne daignait cacher l'empire honteux qu'elle exerçait sur lui, ses +moyens plus honteux encore. D'une part, elle lui faisait suivre un +régime irritant de viandes, d'alicante et d'épices, sans mouvement qu'un +peu de chasse en voiture. De l'autre, elle le domptait par les plaisirs +ou les refus. Rien n'était ménagé, caresses, menaces, flatteries. Au +besoin, elle était très-basse, parfois lâche à ce point <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> +d'admirer la beauté du roi (dont le nez touchait le menton).</p> + +<p>Ce sont les premières scènes, et non pas les moins rebutantes, d'un +temps où la nature, hardie et sans réserve, triomphera souvent des +intérêts moraux. Cette femme toujours enfermée, qui ne put rien savoir +du monde, ignorante, d'autant plus hardie, le troubla vingt années. Elle +avait l'âpreté maternelle de la chatte et sa furie pour ses petits. Pour +eux, elle alla à l'aveugle jusqu'à ce qu'elle eût fait son fils roi, son +mari idiot.</p> + +<p>L'emploi peu scrupuleux des sinistres recettes qui ravivent l'amour aux +dépens de la vie, aboutit à l'épilepsie. Les enfants de Philippe V +eurent de leur père cet héritage et le portèrent de la maison d'Espagne +dans celles d'Autriche et de Naples. La moitié de l'Europe fut gouvernée +par des fous.</p> + +<p>Dès le 18 septembre, Alberoni, autorisé du roi, négocia avec Dodington, +l'envoyé anglais à Madrid. Il s'agissait d'abord de détruire les +barrières que les Anglais trouvaient dans l'Espagne et ses colonies. On +tentait l'Angleterre par le côté secret de sa concupiscence, les mers du +Sud, le commerce des précieuses denrées qui devenaient des besoins pour +l'Europe, la fourniture des nègres qui les cultivent, trafic si +lucratif. On voulait dire au fond: «Nous ouvrons l'Amérique. Ouvrez-nous +l'Italie.» On ne le disait pas encore. Cependant Dodington fut tellement +ravi, ébloui, qu'Alberoni n'hésita pas à lui confier toute la pensée de +la reine, et que bientôt il écrivit à Londres: «qu'il n'était rien que +l'on n'obtînt, si on la laissait faire en Italie un <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> bon +établissement pour ses enfants.» Elle eût donné tout à ce prix, presque +l'Espagne elle-même.</p> + +<p>La première lettre de Dodington à Londres pour annoncer les offres de +l'Espagne est du 20 septembre. Date extrêmement importante. Avant le 30, +un mois après la mort de Louis XIV, le gouvernement whig, notre ennemi, +sut que désormais la France était seule, que l'union des deux branches +de la maison de Bourbon était dissoute. La fameuse sottise: «Il n'y a +plus de Pyrénées,» reparaissait ce qu'elle est, une sottise. Les +Pyrénées se relevaient plus hautes. La France, désormais isolée de +l'Espagne, était plus faible sous le Régent que la veille de la mort du +roi.</p> + +<p>Dodington écrivait à Londres: «Voilà la France et l'Espagne brouillées +plus qu'elles ne le seraient par une guerre de quinze ans.»</p> + +<p>Cette brouillerie allait tout d'abord passer aux voies de fait. +Alberoni, en attendant qu'il eût construit des vaisseaux, en louait pour +poursuivre les nôtres dans les mers du Sud. Il nous fermait ces mers, +qu'il ouvrait aux Anglais, se tenant même prêt à les aider dans la +destruction de notre marine.</p> + +<p>Quel encouragement pour Marlborough, pour les aboyeurs de la guerre! +L'Angleterre est le pays des fortes haines, des colères longues et +obstinées. Nombre de whigs sincères retenaient fidèlement l'horreur du +dernier règne, la trop juste rancune de la <i>Révocation</i>. Pour eux, Louis +XIV n'était pas mort, et ne pouvait mourir; ils le gardaient présent +pour justifier leur haine pour nous. Les machines infernales qu'ils +lancèrent contre Saint-Malo, elles restaient dans leurs <span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> +cœurs, chargées et surchargées de vœux pour faire sauter la +France.</p> + +<p>Les deux marines se haïssaient cruellement. Dans une guerre (de duels à +la fin), on s'était des deux parts envenimé jusqu'à n'avoir plus âme +d'homme. Notre Cassart, si vaillant, fut féroce, et, sans scrupule, arma +les flibustiers. Nos trop heureux corsaires stimulaient l'ennemi, comme +les mouches qui rendent un taureau fou. Les Anglais tuaient tout ce +qu'ils prenaient. Et encore, ils ne se contentaient pas de la mort; ils +y joignaient parfois de longs supplices.</p> + +<p>À ces haines atroces, trop réelles, ajoutez les fausses. Les plus +véhéments orateurs, les plus emportés contre nous, étaient les patriotes +de l'<i>Alley change</i>, les vaillants de l'agiotage qui, dans la crise de +la guerre, avaient eu leurs combats, leurs victoires, de merveilleux +Blenheim de bourse, des rafles incomparables. Le calme plat désolait ces +héros.</p> + +<p>Dans un moment pareil, l'offre de Philippe V était un coup cruel pour +nous, et, disons-le, un acte bien étonnant d'ingratitude. Il avait déjà +oublié que nous avions, pour le faire roi, accepté contre l'Europe la +plus épouvantable lutte, sacrifié deux milliards, un million d'hommes! +La nation, non moins que le roi, nous était redevable. Si elle n'avait +un Espagnol, elle devait vouloir un Français, un prince de race, de +langue latine. Elle devait repousser l'Autrichien, le blond barbare +allemand, dont elle n'eût pas compris un mot. Pour chasser ce barbare, +elle eut un moment d'élan admirable, mais court, et généralement, +<span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> elle rejeta le poids de cette longue guerre sur les armées de +la France, et triompha par notre sang.</p> + +<p>Et, aujourd'hui, au bout d'un mois, nous recevions derrière ce coup +fourré de l'abandon de l'Espagne. Nous perdions, pour la guerre, notre +compagne naturelle, notre <i>matelot</i>, comme on dit en marine du vaisseau +acolyte qui doit garder le flanc du vaisseau engagé en bataille.</p> + +<p>Ainsi, quel que pût être le gouvernement bienveillant de la Régence, son +élan juvénile et son semblant d'espoir, elle n'avait rien de solide, et +réellement portait en l'air. Sans allié, sans argent ni ressources, +pliant sous deux milliards et demi de dettes, elle était de plus +entourée par la meute implacable des illustres voleurs qui lui mettaient +le marché à la main, la rançonnaient, sinon, passaient du côté de +l'Espagne.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> CHAPITRE II</h3> + +<h4>GRANDEUR DE L'ANGLETERRE—ÉTAT INCURABLE DE LA FRANCE<br> + +1716</h4> + + +<p>L'Angleterre est grande en ce siècle, grande d'elle-même et par +l'éclipse de la France. Celle-ci, pour longtemps, est absente des +affaires humaines. Elle ne fera que des sottises en politique, en +littérature des œuvres de génie.</p> + +<p>Naufragée et demi-brisée, enfonçant, elle roule entre deux eaux dans le +sillage du vaisseau britannique. Tout flotte derrière celui-ci, +non-seulement les puissances protestantes, mais les catholiques. +L'Espagne, l'Empereur, la courtisent pour arracher des lambeaux +d'Italie.</p> + +<p>Cette grandeur de l'Angleterre n'est point illégitime. Seule, entre les +nations d'alors, elle a les trois <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> conditions pour vivre et +agir: un principe, une machine, un moteur.</p> + +<p>C'est le moteur qu'on n'a pas remarqué. Sans lui, elle n'eût rien fait. +Son beau principe du <i>gouvernement de soi par soi</i> était représenté, +très-peu fidèlement, par deux chambres aristocratiques. Sa fameuse +constitution,—une vieille machine de Marly,—était propre à ne pas +bouger et ne rien faire. La prétendue balance n'était qu'une bascule +alternative. L'Angleterre prit force et vigueur, justement parce qu'il +n'y eut plus ni balance ni bascule. Un moteur vint, qui emporta tout en +ligne droite, dans un mouvement simple et fort. Ce fut le parti de +l'argent, le tout jeune parti de la banque, auquel se réunit bien vite +la haute propriété; bref un grand parti riche, qui acheta, gouverna le +peuple, ou le jeta à la mer; je veux dire, lui ouvrit le commerce du +monde.</p> + +<p>Ce parti de l'argent se vantait d'être le parti patriote. Et la grande +originalité de l'Angleterre, c'est que cela était vrai. La classe des +rentiers et possesseurs d'effets publics, spéculateurs, etc., qui était +pour les autres États un élément d'énervation, pour elle était une vraie +force nationale.</p> + +<p>Cette classe fut et le moteur et le régulateur de la machine. Elle +poussa tout entière d'un côté. Il y eut impulsion, et non fluctuation. +J'ai montré, au moment critique de 1688, combien l'Angleterre flottait +encore. Ni l'Église, ni la propriété territoriale, ces prétendus +éléments de fixité, ne lui donnaient aucune base. Les propriétaires +étaient divisés (tories et non-tories, catholiques et non-catholiques, +jacobites et non-jacobites). <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> L'Église n'était pas moins +divisée contre elle-même; l'Anglicane faussée par son credo absolutiste, +jusqu'à regretter Jacques II! Et il eut même des Puritains pour lui! Des +Puritains regrettaient le Jésuite! Que serait devenu Guillaume à la +Révolution sans le fanatisme héroïque de nos Réfugiés.</p> + +<p>Par la création de la Banque, par la Dette publique, par la formation de +plusieurs Compagnies patronnées de l'État, un monde nouveau fut évoqué +et sortit de la terre, suspendu uniquement à la cause de la liberté, à +la révolution protestante et parlementaire, nullement flottant ou +divisé, mais serré en masse compacte par l'identité redoutable des idées +et des intérêts. Ce fut le cœur, le nerf des whigs. Ceux-ci avaient +fait <i>au dernier vivant</i> avec la liberté publique. Que le roi catholique +revînt, le propriétaire restait propriétaire, et même l'évêque anglican +serait resté évêque, mais le rentier ne restait pas rentier. Il savait +cela à merveille. Ce fut sa ferme foi que le gouvernement de droit divin +ne payerait nullement les dettes de la Révolution.</p> + +<p>Mais pour comprendre bien cette singularité anglaise, il faut envisager +dans la généralité de l'Europe, un grand fait qui commence, sous ses +deux caractères, l'épargne et le placement, la spéculation et le jeu.</p> + +<p>Le jeu précède l'épargne. Qui a peu, garde moins, mais risque, hasarde +volontiers, afin d'avoir beaucoup.</p> + +<p>On a vu quelque chose de cela du temps d'Henri IV, et pendant la guerre +de Trente ans, les fameuses loteries d'Italie, où jouait toute l'Europe, +les jeux de <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> cartes et jeux de guerre, la manie furieuse de +chercher la fortune par toutes les voies du hasard, intrigues ou +batailles. Au fond même génie. Waldstein fut un joueur, Mazarin un +tricheur. Le froid calculateur, Turenne, trouva l'art et les règles; il +tint académie du grand jeu de la mort.</p> + +<p>Tout cela n'était rien en comparaison de ce qui se vit à mesure que le +jeu, la loterie, l'amour de la spéculation, atteignirent des peuples +entiers. Dans la longueur des guerres, tous les rois, forcés +d'emprunter, devinrent des tentateurs qui par des primes et des usures +énormes forcèrent l'argent timide à devenir hardi, à s'associer aux +grands hasards. L'épargne, accumulée par la sobriété ou l'avarice, +sortit, s'aventura, se jeta aux coffres publics. Les aventures cruelles +de banqueroutes, de réductions effrayaient un moment, l'attrait des gros +gains ramenait. Une maladie secrète, propre à nos temps modernes, +titillait, stimulait, démangeait en dessous,—le prurit des loteries, la +douceur du gain sans travail.</p> + +<p>L'incertitude même, le plaisir du péril, était pour plusieurs un vertige +qui, loin d'arrêter, entraînait. Nombre de sots glorieux trouvaient beau +de prêter au roi, de l'aider aux hautes affaires, de guerroyer du fond +de leurs greniers, de régenter et d'insulter l'Europe. Cela commence en +France un peu après Colbert. Le rentier apparaît partout. À la place +Royale, aux Tuileries, aux cafés, des bataillons de nouvellistes, petits +bourgeois, mal mis, de tenue légère en décembre, n'en étaient pas moins +fiers et cruels aux combats de langue, terribles au roi Guillaume, à la +Hollande, <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> informés de l'Europe jusqu'au fond du Nord même et +suivant de l'œil Charles XII.</p> + +<p>Les cafés (nés de la <i>Cabale</i>, 1669) s'ouvraient partout en Angleterre, +et à côté, la tabagie turque, hollandaise. Le gin fut trouvé en 1684, et +bientôt, sans doute, le rhum, si cher à Robinson. On chercha une ivresse +moins épaisse que celle de la bière, moins bavarde que celle du vin. On +préféra la forte absorption de l'eau-de-vie. Cependant on fumait, on +rêvait de report et de dividende. Sombre béatitude, où le spéculateur, +au gré de la fumée, voyait monter ses actions.</p> + +<p>Tous ces muets, tous ces sauvages, au fond insociables, s'associaient +pour les intérêts. Deux terrains se créèrent, où, sans se connaître, on +put se rencontrer dans des combinaisons communes:</p> + +<p>Premier terrain, <i>la Dette</i>. Elle commence en 1692, et elle fait bientôt +un milliard.</p> + +<p>Second terrain, <i>la Banque</i> (simplement de change et d'escompte), mais +qui soutient l'État, lui prête de grosses sommes sans intérêt. Elle +suspend un moment ses payements, mais bientôt renaît plus brillante.</p> + +<p>J'ai montré au dernier volume la large exploitation que firent les +<i>patriotes</i>, sous la reine Anne, de ces deux terrains financiers, le jeu +immense qui se fît sur la guerre, la hausse et la baisse, la vie, la +mort. La vente des consciences au Parlement et la vente du sang +(obstinément versé parce qu'il se transmutait en or), c'est le grand +négoce du temps. Jeu permis et autorisé. Les plus austères, les hommes à +cheveux <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> plats, à noirs habits, qui ont l'horreur des cartes, +n'en ont plus horreur, quand ces cartes sont des vies d'hommes, les +parties des massacres et le tapis vert Malplaquet.</p> + +<p>Les grosses fortunes d'argent qui se créèrent et les grandes fortunes +territoriales firent une alliance tacite qui écarta les petites du +gouvernement du pays. Cette révolution profonde, décisive pour l'avenir, +passa presque inaperçue, en 1696. Les Communes avaient adopté (à +grand'peine et à une faible majorité) un bill qui eût ouvert le +Parlement aux petits riches qui avaient une centaine de mille francs. +Ceux-ci, la plupart gentilshommes de campagne, eussent été aisément élus +pour représenter la ville voisine. Il semblait que les lords, les +Norfolk, les Sommerset, les Bedford, les Newcastle, hauts barons de la +terre, dussent favoriser ces élections patriarcales de leurs petits +voisins ruraux, qui, dans la vieille Angleterre, appartenaient, comme +eux, au parti territorial (landed interest). Ce fut tout le contraire. +Les lords rejetèrent le bill qui rendait éligible ces petits +propriétaires, voulant mettre aux Communes leurs fils cadets, leurs +intendants, ou des fonctionnaires dont ils avaient besoin, laissant +aussi les marchands riches, les gros banquiers, entrer au Parlement par +les achats de votes et la puissance de l'argent.</p> + +<p>Les Communes cédèrent. Et, dès lors, <i>ce fut fait</i>. L'Angleterre fut +menée par cette ligue de grosses fortunes ou de terre ou d'argent, sans +égard aux petits gentilshommes de campagne, où se trouvait la masse du +parti Jacobite, beaucoup de catholiques, amis du <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> Prétendant. +Ses ennemis, surtout les banquiers, rentiers, spéculateurs, etc., qui +croyaient son retour synonyme de la banqueroute, furent au gouvernail de +l'État. Ils y constituèrent un grand parti, attentif, informé, qui, d'un +œil perçant, regardait le continent, la France, et constituait pour +l'Angleterre ce qu'on peut appeler une garde armée.</p> + +<p>Ce qu'ils avaient le plus à craindre, et bien plus qu'une invasion du +Prétendant, c'était que la France ne refît ces terribles nids de +corsaires qui, sous Jean Bart, Duguay-Trouin, Forbin, Cassart, avaient +rendu le commerce impossible, la mer intraversable. Ces gros riches qui +gouvernaient, étaient en vrai péril, si la masse maritime et commerciale +chômait, languissait dans les ports. Elle se fût retournée sur eux. +L'Anglais n'est pas mauvais, s'il mange; mais s'il ne mange pas, c'est +un étrange dogue. De là la crainte extrême que le gouvernement eut de +Dunkerque, dont la destruction fut le premier, le plus important article +de la paix. De là la rancune et la rage (fort naturelle, fort légitime) +avec laquelle ils poursuivirent la mauvaise foi de Louis XIV, qui +ressuscitait Dunkerque tout doucement par la création de Mardick.</p> + +<p>Quant au Prétendant, lord Stanhope écrivait: «Je prie Dieu que, si +jamais la France nous attaque, elle mette le Prétendant à la tête de +l'invasion; cela seul la fera échouer.» En effet, le grand parti whig, +avec d'énormes capitaux disponibles, pouvant du jour au lendemain avoir +d'en face (de Hollande) des régiments disciplinés, craignait peu les +bandes légères qui seraient descendues d'Écosse. Même après un <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> +succès, entrant dans l'épaisse Angleterre, elles n'auraient pas beaucoup +mordu.</p> + +<p>Loin de craindre le Prétendant, le parti de la guerre l'aurait plutôt +encouragé. L'homme à deux visages, Marlborough, lui souriait, tâchait +qu'il compromît la France. Il y avait son neveu Berwick, et ces deux +hommes de guerre eussent été charmés de reprendre leur métier, de se +faire vis-à-vis, et de se tirer amicalement des coups de canon. +Marlborough envoyait au Prétendant de petites charités et l'assurait de +ses très-humbles services. Appât grossier pour tout autre poisson, mais +qui était avidement avalé par la mère du Prétendant, sa béate cour et +ses Jésuites. Cette cour de Saint-Germain était un monde de romans, de +miracles. Il s'en faisait (de tout petits) au tombeau de Jacques II. +Jacques III, né d'un vœu, était l'enfant du miracle, fils de la +sainte Vierge, disait son père. Et, comme tel, il ne pouvait manquer +d'être tôt ou tard aidé d'en haut. S'il avait échoué jusqu'alors, c'est +qu'on avait compté sur les moyens humains. Le ciel n'avait daigné agir. +Mais maintenant la situation étant telle, la France tellement à bout de +ressources, le ciel ne pouvait certes rien désirer de mieux. Quelle +magnifique occasion de montrer seul le bras divin!</p> + +<p>Dangereuse folie, mais qui ne fut nullement un léger coup de tête. +Longuement le <i>sage</i> Torcy, commis obéissant, en avait conféré avec +notre envoyé à Londres. On avait préparé quelques vaisseaux, donné les +autorisations nécessaires aux commissaires de la marine. On avait +cherché de l'argent, et au moins on avait eu du papier; le banquier +Crozat avait donné des lettres <span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> de crédit pour l'Écosse. Tout +cela n'était nullement ignoré. L'envoyé de George criait. On niait +l'évidence. Mais le Prétendant était tout botté et allait partir de +Lorraine, débarquer le 15 à Newcastle.</p> + +<p>Le roi rendit à la France un immense service en mourant le 1<sup>er</sup>. S'il +était mort le 10, le Prétendant ne l'eût pas su à temps, fût parti tout +de même, et nous eût irrémédiablement enfournés dans le piége qu'on nous +tendait.</p> + +<p>La mort de Louis XIV nous replaça dans le bon sens. Loin de rompre la +paix, le Régent dit fort raisonnablement à l'Angleterre: +«Garantissez-moi le maintien de la paix, et j'éloigne le Prétendant.» +L'amiral Bing se présentant au Havre et demandant qu'on lui livrât les +vaisseaux préparés pour l'expédition, le Régent, sans les livrer, les +désarma. Il fit arrêter le Prétendant par son capitaine de gardes, le +fit reconduire en Lorraine, pour l'en rappeler, bien entendu, si +l'Angleterre voulait rompre la paix.</p> + +<p>La cour de Saint-Germain, étourdie du coup, tâcha d'ébranler le Régent +par son côté le plus prenable, l'influence des femmes. On fit parler une +mademoiselle de Chausseraie, infiniment adroite et spirituelle. C'était +une dame riche, indépendante, avec qui le feu roi aimait fort à causer, +et qui, sans paraître y toucher, se mêlait de toute intrigue. Elle était +vieille, fit peu d'impression. On détacha alors une certaine Olia Trant, +une Anglaise belle et galante, qui vivait à Paris et de plus d'un métier +(<i>Mahon</i>). Le Régent écouta, sourit, devina tout. Enfin la sainte cour +de Saint-Germain, à bout, en vint à un moyen étrange <span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> et bien +grossier. On chercha là-bas, on fit venir une vraie rose d'Angleterre, +pas même épanouie, vierge, à ce qu'on disait, et on mena cette victime +au Palais-Royal (<i>Bolingbroke</i>). On supposait que la pauvre petite, +innocente, ignorante, par cela même, aurait plus d'action. Mais la place +était plus que prise. La vertu du Régent était gardée par nombre de +dames, bien autrement brillantes et d'esprit et d'audace, de grâce +aussi. L'une d'elles, la Parabère, venait justement de le prendre.</p> + +<p>Le Régent et ses amis les plus sensés, comme le duc de Noailles, +voyaient que, dans un tel état de ruine, de désorganisation, il fallait +à toute condition assurer la paix, ménager l'Angleterre et s'entendre +avec George. Qui avait fait cette situation, sinon Louis XIV, et toutes +les fautes du grand règne? La honte, s'il y en avait, revenait à lui +seul.</p> + +<p>George était contre nous. Aux moindres démarches du Régent pour obtenir +de lui une garantie positive de la paix, il exigea une condition +impossible: que le Régent se mît la corde au cou, qu'il bravât le grand +parti qui lui avait disputé la Régence, <i>qu'il publiât de nouveau les +renonciations de Philippe V</i>, le proclamât à jamais exclu du trône. +C'était déclarer la guerre à l'Espagne et à une partie de la France. Le +Régent, dans sa position désarmée et chancelante, eût été +vraisemblablement réduit à un triste secours, celui d'une garde +anglaise, que George lui avait offerte au moment de la mort du roi. Il +serait devenu vassal de l'Angleterre, et son lieutenant en France. Il +crut qu'en tout cela George ne voulait que tendre un piége, mettre +<span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> la guerre civile ici avant de nous attaquer. Il hasarda de lui +rendre la pareille et il lâcha le Prétendant.</p> + +<p>Il le laissa partir (12 décembre), mais seul et comme individu, donc +avec peu de chances. Les Jacobites avaient déjà eu des revers. Le prince +leur arrivait en plein hiver, trop tard. Sa défiance pour les gens les +plus avisés du parti (pour le spirituel et hardi Bolingbroke) +l'affaiblissait encore et l'annulait. Sa pâle, mince figure, avec un air +douteux, d'étranges yeux italiens qu'il tenait de sa mère, ne parlaient +guère pour lui, et jamais il ne souriait. Il venait sans secours. Ce +n'était plus le candidat de la France et de l'Espagne, ayant pour +arrière-garde deux grandes monarchies. Il se rembarqua à la hâte.</p> + +<p>L'effet de cette déplorable expédition fut de fortifier George +extrêmement. L'Angleterre témoigna à cet Allemand, qui ne savait pas sa +langue, une confiance qu'elle n'eut jamais pour aucun roi anglais. On +lui donna cet étonnant pouvoir de ne renouveler le Parlement que tous +les sept ans.</p> + +<p>La France faisait contraste. Tandis que l'Angleterre s'asseyait dans sa +force, elle enfonçait dans son naufrage, plongeait dans la banqueroute, +la grande débâcle. Il eût fallu, pour se tirer de là, réformer, non les +finances seulement, mais refondre l'État et le refaire de fond en +comble. Terrible opération. Si on l'avait tentée, on eût eu contre soi +la nation elle-même, affaissée d'esprit, énervée de misère, et qui, +comprimée sous un monde énorme de privilégiés, aurait préféré le mal au +remède.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> Ce n'était pas l'audace ni l'idée qui manquait. Le Régent, au +plus haut degré, était un libre esprit. Il n'avait nulle ambition; ses +vices déplorables n'étaient nuisibles qu'à lui-même. Ils ne l'avaient +pas endurci. Il était très-ouvert à toute bonne innovation. On peut en +dire autant du duc de Noailles, qui, dans un meilleur temps, aurait été +peut-être un grand réformateur.</p> + +<p>C'est par l'Église qu'on eût dû commencer la réforme. Noailles avait +très-bien compris que le premier coup à frapper était de chasser les +Jésuites. Le second eût été de se passer du pape pour l'institution des +évêques; le Régent y songeait. Le troisième eût été de rappeler les +protestants. Il y avait encore un monde de réfugiés, gens riches, +utiles, laborieux, marchands, fabricants, ouvriers, qui ne demandaient +qu'à rentrer. Un fleuve d'or eût coulé dans cette France ruinée; mieux +encore, un fleuve de jeune sang, actif et chaud, pour réchauffer ses +vieilles veines taries.</p> + +<p>Cela ne se put pas. Même dans l'intérieur du Régent, Saint-Simon plaida +en faveur des Jésuites et contre les protestants. Noailles, en ses +projets, aurait eu contre lui les Jansénistes mêmes. Il aurait eu son +oncle même, l'archevêque de Noailles, qui, déjà accusé de jansénisme et +d'hérésie, n'aurait voulu pour rien favoriser les hérétiques.</p> + +<p>Dans l'ordre civil et financier, la grande réforme proposée dès Colbert +était la <i>taille proportionnelle</i>, la vraie égalité qui doit être +inégale, c'est-à-dire peser sur le riche. Mais quel était le riche? le +clergé, la noblesse. Il s'agissait de les mettre à la taille, de les +<span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> rendre <i>taillables</i>! Horrible affront dans les idées du temps. +Tel était le but, la portée de cette réforme (V. la proposition de 1665, +dans nos notes). Le Régent et Noailles accueillirent les plans qu'on +présenta, en ordonnèrent l'essai. Partout on trouva des obstacles, et +dans qui? dans le peuple aveugle et ignorant, que les privilégiés +ameutaient contre tout changement.</p> + +<p>Il eût fallu pour réussir un gouvernement fort, très-fortement assis. +Imaginez ce que c'était que de mettre à la taille un prince archevêque +de Cambrai, un archevêque de Rohan, un Villeroi, vrai roi de Lyon, qui +ne souffrait pas que le roi se mêlât pour la moindre chose de la seconde +ville du royaume,—ce Villeroi, qui avait dans les mains l'enfant royal, +qui faisait parler cet enfant, et pouvait, dès demain, le faire parler +pour la régence d'Espagne et du duc du Maine.</p> + +<p>On ne pouvait faire un seul pas, dans la réforme religieuse ou civile, +sans trouver cette pierre sur le chemin, s'y heurter, s'y briser. +J'entends la concurrence du roi d'Espagne, j'entends les Jésuites et les +évêques (presque tous jésuitisés), le grand parti dévot, une masse de +seigneurs et de nobles bouffis, gâtés, absurdes, dont le roi naturel +était Philippe V.</p> + +<p>Jugeons-en par le plus honnête, Saint-Simon<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>, crevant <span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> de +vain orgueil, sans lumières, malgré son talent, si arriéré, si imbu de +l'idée que l'État est un bien de famille. Le régent légitime pour lui, +c'est l'<i>oncle</i> (Philippe V), et non le <i>cousin</i> (Orléans). Quelque ami, +serviteur, qu'il soit de celui-ci, il n'hésite pas à lui dire à lui-même +que, si Philippe rentrait en France, lui, Saint-Simon, quitterait le +Régent avec larmes, mais enfin le quitterait.</p> + +<p>Trois mois d'essai montrèrent que toute grande réforme politique était +impossible. On dut rentrer dans le fangeux ruisseau de Chamillart et +Desmarets, dans les banqueroutes partielles. On avoua le vide, la ruine; +on déclara que le dernier roi avait mangé l'avenir même (7 décembre). On +fit, comme Desmarets, de la <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> fausse monnaie; au moins on donna +à celle qu'on frappa une valeur fictive. On annonça l'examen solennel, +non-seulement de ce qu'on appelait les affaires extraordinaires, mais de +tous les titres publics. Il y avait lieu d'examiner certainement. Les +traitants avaient agi avec le dernier roi comme avec un fils de famille +à peu près perdu; ils lui prêtaient à 400 pour 100. Ce n'est pas tout. +La comptabilité était si mal tenue, qu'il y avait une infinité de +doubles emplois, des titres doubles. Les receveurs généraux, sous +prétexte d'avances (exagérées et mal prouvées), ne rendaient plus rien +au Trésor, agiotaient avec l'argent des recettes; ils faisaient circuler +un nombre infini de billets, et, sous noms supposés, prêtaient au roi +son propre argent.</p> + +<p>Noailles avait proposé de les supprimer, de les remplacer, Saint-Simon +de faire venir un à un ces rois de la finance, à petit bruit, et de les +étrangler entre deux portes, je veux dire de les faire dégorger, de les +rançonner à la turque. Le Régent y répugna et se contenta d'abord de +demander aux receveurs qu'ils payassent au moins la solde des troupes +(chose si nécessaire dans les périls où l'on était). Ils promirent, ne +tinrent pas, espérant que le soldat, ne recevant rien, se révolterait. +Le grand parti de l'argent, dans ces bons sentiments, sournoisement +employait son arme ordinaire en révolution, n'achetant rien, augmentant +la misère, mettant le marchand, l'ouvrier, au désespoir.</p> + +<p>Ainsi exaspéré, le plus doux des gouvernements n'eut de ressources que +dans les moyens de terreur. Le 12 mars 1716, on établit une chambre de +justice contre les traitants usuriers, les comptables agioteurs, +<span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> les munitionnaires engraissés du jeûne de nos armées, etc. +Grand bruit, force menaces. On montre la torture; on parle d'échafaud. +On prétend faire payer 200 millions à 4,000 personnes. Mais ces +sévérités n'étaient pas de ce temps. Nombre de seigneurs charitables, +des femmes spirituelles et charmantes, s'intéressent pour les +financiers. On entoure le Régent des plus douces obsessions. Ce n'est +pas un barbare. Il faiblit; il trouve fort doux que cette justice tourne +au profit de ceux qu'il aime. Les traitants sont sucés par ces agréables +vampires, sans que l'État y gagne presque rien. Noailles, sa chambre de +justice, sont sifflés, désespèrent. En vain, dans sa fureur, il +encourage les dénonciateurs, jusqu'aux laquais, qui peuvent sous des +noms supposés accuser et trahir leurs maîtres. Il fait plus, il appelle +à lui le paysan (vraie mesure de 93); il promet aux communes où les +traitants ont leur château une part dans les confiscations.</p> + +<p>Le grand <i>visa</i> des titres, des rentes, etc., avait mieux réussi. Il fut +fait rudement, mais avec intelligence, par quatre aventuriers du +Dauphiné, les frères Pâris. Ils épargnèrent autant qu'ils purent les +militaires et les communes, frappèrent surtout les détenteurs de titres, +passés par plusieurs mains, achetés à bas prix. La dette fut réduite à +peu près à la moitié, et cette moitié convertie en titres nouveaux qu'on +appela <i>billets d'État</i>.</p> + +<p>Et avec tout cela, il manque cent millions à la fin de 1716. Pour +comble, le Midi se révolte contre l'impôt du Dixième, et il faut le +supprimer. On voudrait suppléer en faisant payer les exemptés, les +magistrats et <span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> autres. Mais les Parlements mêmes, ces grands +parleurs de bien public, donnent l'exemple de la résistance. Tout est +impasse. Nul moyen de payer les <i>billets d'État</i> qui soldaient la dette +réduite. Ils tombent à rien. Pour ces chiffons, qu'offre-t-on? des +chiffons, des promesses de rentes, des terres abandonnées, des actions +de la Compagnie d'Occident, hypothéquées sur la savane américaine ou sur +la peau de l'ours qui court les bois.</p> + +<p>Noailles, <i>in extremis</i>, déclare que, pour se relever, il faudrait un +miracle, quinze ans d'économie, donc, <i>toute une réforme morale</i>, un +gouvernement ferme, une noblesse désintéressée, plus de luxe, plus de +plaisirs<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> Cette vieille société, gâtée par cent années de +vices monarchiques, la réduire tout à coup à la vie de Caton!</p> + +<p>Fatalité terrible de ce siècle. Nul ne peut pour le bien, tous pour le +mal. Le tableau désolant que l'on fait de la France à la mort de Louis +XIV, on l'a à la <span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> mort du Régent, on l'a à la mort de Fleury, à +la chute de Choiseul. Ce que Forbonnais dit de 1715, d'Argenson le dira +de 1740, et les Économistes de 1760, enfin Arthur Young en 1785.</p> + +<p>Un écrivain, obscur parfois, mais fort et judicieux, a formulé très-bien +la radicale impuissance de ces gouvernements. «Une invariable fixité de +trente ans dans le mal avait détruit dans les gouvernants la notion des +choses, le sens de voir et de prévoir. L'injustice était si ancienne, si +bien enchevêtrée, incorporée à tout, qu'ils ne la sentaient plus et n'y +distinguaient pas la cause de cette paralysie mortelle. Ils s'étonnent, +ils se fâchent. Ce peuple est donc bien paresseux? Point du tout, mais +c'est qu'il est mort.» (H. Doniol.)</p> + +<p>Et cela sans figure. L'homme véritable de la terre, le fermier, a péri. +Il reste dans le Nord un colon misérable, qui, sous l'entrepreneur +temporaire du travail, <i>exécute</i> la terre pour quelque peu de noire +bouillie. Il y a dans le Midi un métayer étique. Des deux côtés, la +terre jeûne aussi bien que l'homme, ne recevant plus d'aliment, mais peu +à peu n'en donnant plus.</p> + +<p>Les lois philanthropiques de la Régence sont souvent ridicules. Elles +permettent par exemple la circulation <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> des bestiaux. Mais il +n'y a plus de bestiaux. Elles ennoblissent le travail, disent qu'il ne +fait pas déroger. Mais qui songe à cela, qui pense à travailler, quand +on ne produit plus qu'à perte? Sans secours, engrais ni bestiaux, le +bras de l'homme obtient un petit résultat, cher et chargé de frais, plus +cher par les transports (alors très-difficiles).</p> + +<p>On achète peu à l'intérieur, étant toujours plus pauvre. Bien moins à +l'extérieur, car le voisin produit à bon marché. Ainsi la France +enfonce. Non-seulement elle descend d'elle-même, mais alentour tout +monte et contribue à la mettre plus bas.</p> + +<p>Ce gouvernement ne paraît pas se souvenir de l'autre règne. Qu'il songe +donc qu'avant 1700, avant cette guerre immense et le million d'hommes +enterré, Louis XIV en est déjà à chercher comment il obtiendra qu'on +cultive le désert.</p> + +<p>Combien plus le désert s'étendait en 1715! Le Régent l'ignore-t-il? Non, +il le sait parfois, parfois il se réveille, et il a des moments lucides. +Cette terre qu'en songe il voit peuplée, éveillé il la voit déserte. Il +en offre à qui en voudra, aux gens de guerre réformés, par exemple, et +encore avec une maison abandonnée, une exemption d'impôt.</p> + +<p>Ces vérités terribles crevaient les yeux des hommes de bon sens. Il +était déjà évident que la réforme de Noailles ne ferait rien, que la +Régence resterait faible, bavarde, à vouloir le bien, faire le mal. La +France, détendue, n'avait plus même sa ressource de 1709, la fièvre, le +nerf du désespoir. Elle gisait, inerte, après l'accès. Et +qu'adviendrait-il d'elle, si ses démembreurs <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> acharnés, les +deux dogues, Marlborough, Eugène, la surprenaient sur le grabat?</p> + +<p>Mais l'Europe elle-même en avait bien assez. L'Angleterre n'avait pas à +la guerre un intérêt réel, puisque déjà l'Espagne, et la France bientôt, +offraient sans guerre tous les avantages qu'elle désirait. +Malheureusement la fausse fureur de Marlborough, la haine têtue des +vieux whigs, la criaillerie des spéculateurs, faisaient grand bruit, et +non-seulement couvraient la voix des gens sensés, mais, par leur +insolence, leurs injures, leurs affronts, rendaient le traité +impossible.</p> + +<p>Le rechercher semblait une bassesse. Il se trouva un homme qui, sans +souci d'honneur, d'orgueil, vit nettement l'intérêt des deux nations, le +leur fit voir, éclaira les Anglais eux-mêmes. C'était un intrigant qui +toute sa vie avait été entremetteur, et qui le fut ici très-utilement. +C'était ce faquin de Dubois<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>.</p> + +<p>J'ai dit ailleurs ce que j'en pense, et il ne s'agit pas ici de sa +vertu. On doit dire seulement qu'il n'est pas <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> de coquin qui +n'ait eu un jour dans sa vie, un jour où il ait marché droit. On doit +avouer que celui-ci, infiniment spirituel, eut ce que n'ont pas toujours +les gens d'esprit, un sens net et vif du réel, une vue très-lucide de la +situation, nulle fausse poésie, nulle illusion. De plus, une résolution +déterminée et obstinée pour aller droit au but, y faire aller les +autres.</p> + +<p>Notez qu'il était presque seul de son avis, que ni l'Angleterre ni la +France n'avaient grande envie de traiter. L'une et l'autre avaient +encore la vue comme offusquée des mauvaises fumées de la guerre. On ne +passe pas impunément par une lutte si longue et si atroce. Elles +restaient malades de funestes levains, de fâcheux souvenirs, d'humeurs +noires, de pénibles songes.</p> + +<p>Nombre d'Anglais honnêtes, de braves gens qui sortaient peu de l'île, +croyaient de bonne foi que la France était quelque chose comme la Bête +de l'Apocalypse, le grand Dragon, que le monde n'était malade que de son +venin, qu'il ne serait guéri qu'au jour où <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> un vent de colère, +un bon vent d'ouest, emportant l'Océan, le roulerait de la Manche au +Jura. Des gens habiles, comme Marlborough, exploitaient la fureur des +simples. Si la Bourse allait mal, c'était la faute de la France. Si les +Compagnies avortaient, la France en était cause. L'une, la Compagnie des +plongeurs, s'engageait à repêcher tout ce qui s'est perdu dans les eaux, +des Argonautes à l'Armada. L'avare Océan, qui pendant tant de siècles a +thésaurisé les naufrages, il aurait à restituer. Qui l'empêchait? sinon +la France, cette fée, qui, de Brest, de Dunkerque jetait ses sorts et +son mauvais regard.</p> + +<p>Folies étranges! la France, qui ne sait pas haïr, haïssait si peu +l'Angleterre, qu'elle l'imitait tant qu'elle pouvait, copiait ses modes, +ses banques, et pendant tout le siècle nos écrivains en font des éloges +insensés.</p> + +<p>Mais, en même temps, il faut le dire, la France avait renoncé à regret à +sa guerre des corsaires, à leur bizarre légende, qui passe tous les +contes de fées. Elle se souvenait peu de la grande affaire de la Hogue, +mais beaucoup de Jean Bart, beaucoup de la <i>Railleuse</i>, l'étrange oiseau +de mer, qui se moquait des flottes, qu'on bloquait dans Dunkerque +pendant qu'en Amérique il faisait razzia. Jeu piquant de hasard, de +malice héroïque, où le plaisir était moins la prise que la surprise. Il +s'agissait si peu d'argent, qu'un des nôtres (le petit Renaut) dépense +une fois vingt mille francs à régaler ses prisonniers. Pris lui-même, +Duguay-Trouin, en revanche, capture une Anglaise, magnanime Ariane qui +fait fuir son Thésée. Voilà de ces <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> folies que regrettait la +France, qui lui mettait au cœur Saint-Malo et Dunkerque, qui la +faisait s'obstiner dans cette fraude de Mardick qu'on creusait toujours +malgré le traité.</p> + +<p>Mais comment s'amusait-on à cela, quand la grande marine était +exterminée? Pour longtemps, on ne pouvait rien. Brest et Toulon +chômaient, devenaient des déserts. Nos vaisseaux y pourrissaient; on +n'en refaisait plus. Le roi même, se faisant un système de sa défaite, +mettait les fonds de la marine aux embellissements de Marly. +Pontchartrain, le ministre, fut terrible à nos amiraux plus que les +Blake et les Ruyter. Il donnait deux mots d'ordre: 1<sup>o</sup> point de +bataille; 2<sup>o</sup> reculer.</p> + +<p>Autre maladie de la France. Elle gardait un coin du cœur pour <i>le +petit Joas</i>, je veux dire le Prétendant. Ce Joas, devenu un triste +capucin, restait pour bien des âmes tendres l'intéressant enfant qui fit +pleurer dans <i>Athalie</i>. Les belles Anglaises, qui vivaient à Paris de +jeu et d'autre chose, les bonnes Carmélites de Chaillot, de la rue +Saint-Jacques, les Jésuites, priaient pour lui. L'improbable, l'absurde, +a ses attraits. Témoin les romans jacobites que l'abbé Prévôt a parés de +son entraînant bavardage, ces Cléveland, ces Doyen de Killerine (je ne +veux pas parler du chef-d'œuvre, <i>Manon Lescaut</i>).</p> + +<p>Fausse et malsaine poésie, sous laquelle ces bourreaux Jésuites, +persécuteurs, brûleurs en Espagne, en Autriche, et si cruels en France, +invoquaient la pitié, pleuraient, attendrissaient. Qu'était en soi le +Prétendant? le dangereux revenant du vieux monde, l'être <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> fatal +en qui les éléments de la grande guerre pouvaient se réunir, se +rallumer, embraser tout?</p> + +<p>Et avec quoi l'Europe l'eût-elle recommencée, cette guerre? avec des +ruines, des peuples épuisés et sanglants, plusieurs agonisants, finis.</p> + +<p>Ou bien, on eût recommencé (chose terrible!) avec des monstres. On va +voir tout à l'heure comment le monstre russe, exterminateur, +dépopulateur, le vampire espagnol galvanisé de son tombeau, la Suède, un +spectre fou, s'entendirent pour le Prétendant contre la civilisation, +l'Angleterre et la France. Ce jour-là, le Stuart de Rome parut ce qu'il +était, l'ennemi du genre humain.</p> + +<p>Il faut laisser les romans de côté et voir la vérité en face. La France +gagnait autant, et plus que l'Angleterre, à éloigner le Prétendant, à le +tenir bien clos dans son tombeau de Rome, à mettre ensemble les deux +morts. Non-seulement il exposait la France, la tenait contre sa voisine +dans un état irritant, provoquant, pire que la guerre, mais il était une +épine intérieure pour la France même; il était l'opposé de la pensée +moderne, dont elle est l'interprète. Rien n'était énervant contre la +jeune sève du libre esprit, autant que l'esprit jacobite, cette mauvaise +petite fièvre de l'intrigue galante et dévote.</p> + +<p>Tout cela n'était encore ni vu ni entrevu. Ici même, en pleine ruine, +ayant tant besoin de la paix, on ne la voulait pas. Le Conseil de +Régence, en grande majorité, continuait Louis XIV. Par une folle +générosité, le Régent y avait mis ses ennemis le duc du Maine, l'inepte +Villeroi, trois ministres du dernier règne. Le <span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> rapporteur +était le maréchal d'Uxelles, tête creuse, qui se croyait profonde. +Auprès du Régent même, la vieille tradition avait pour avocat ce petit +furieux Saint-Simon, terrible contre l'Angleterre. Le Régent se +défendait mal. Noailles et Canillac, Nocé, quelques <i>roués</i> seuls, +appuyaient Dubois. L'ambassadeur anglais, Stairs, de son chef, sans +l'aveu de George, conseillait l'alliance; mais ses emportements, ses +aigreurs insolentes, la rendaient odieuse. Villeroi fit chasser un des +Anglais de Stairs, que l'on disait (sans preuves) avoir voulu assassiner +le Prétendant.</p> + +<p>Dubois, en mars 1716, alla incognito à la Haye voir lord Stanhope à son +passage, le tâta, fit des offres. Mais, même en offrant tout, en cédant +sur Mardick et sur le Prétendant, on pouvait croire que George serait +sourd. Il était Allemand et point du tout Anglais, fort médiocrement +touché de l'intérêt de l'Angleterre. Il ne pensait qu'à l'Allemagne, aux +provinces surtout qu'il avait prises à la Suède. Pour les garder, il lui +fallait l'appui de son maître l'Empereur, auquel il appartenait jusqu'à +lui livrer l'Italie contre la politique anglaise, qui venait au +contraire de jeter en Piémont la première pierre de la future royauté +italienne.</p> + +<p>Ce valet de l'Autriche, notre ennemie, ne nous répondit rien pendant +trois mois, et il n'eût peut-être jamais répondu, si Dubois n'eût su +l'inquiéter. Il se fit écrire par le Régent un mot qu'il montra à +Stanhope. On y voyait que le Régent était fort au courant des discordes +intérieures de la cour d'Angleterre. George exécrait son fils qu'il ne +croyait pas sien. Il tenait sa femme enfermée, tandis que lui-même +traînait partout <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> deux grosses maîtresses allemandes. Sa haine +pour son fils éclatait sans mesure. Une fois, à grand bruit, il le +chassa avec sa jeune épouse. Les amis du fils, Argyle et Stanhope, +n'étaient pas sans crainte. Le Régent leur offrit ses bons offices, son +appui, de l'argent.</p> + +<p>George était fort peu populaire. L'Autriche avait exigé de lui un traité +qui révélait son honteux vasselage (mai 1716). George et l'Empereur «s'y +garantissaient <i>leurs futures acquisitions</i>.» Autrement dit, l'argent +anglais et les flottes anglaises allaient être employés à aider +l'Autriche en Italie. Cette Autriche qui déjà avait tant sucé +l'Angleterre, qui avait si mal fait la guerre, si mal soutenu Eugène, +elle voulait une guerre éternelle, déclarait que la paix d'Utrecht +n'était qu'une trêve. Et George l'encourageait, lui répondait de +l'Angleterre. Vrai crime contre la paix du monde.</p> + +<p>Les Anglais commençaient à voir ce qu'ils avaient fait en donnant une +telle couronne à un domestique de l'Empereur, qui ne suivait que sa +bassesse, ses petits intérêts de principicule allemand, au risque de +bouleverser le monde.</p> + +<p>Eugène, à ce moment, battait les Turcs, et l'Autriche allait s'étendre +de ce côté. Que voulait-elle donc? Conquérir partout à la fois? Si +grande et si heureuse, elle trouvait en George un compère qui ne la +trouvait pas assez grande à son gré, et voulait la grandir, contre les +intérêts anglais.</p> + +<p>Cela dégrisa les Anglais de leurs colères aveugles contre nous, nous +ramena beaucoup d'esprits. George dut faire attention. Une convention +préalable fut signée <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> en octobre sur la vraie base anglaise +(Mardick comblé, et le Prétendant éloigné au delà des Alpes). George ne +peut se refuser à envoyer des ambassadeurs à La Haye, mais il les envoie +sans pouvoirs. Enfin les pouvoirs viennent, mais incomplets, +insuffisants. L'Autriche empêchait tout. Il est probable (et, selon moi, +certain) qu'elle ne laissa traiter George et la Hollande qu'en arrachant +du Régent une promesse qu'on lui sacrifierait les intérêts de la Savoie +et de l'Espagne, et qu'au lieu de la Sardaigne, elle aurait la Sicile.</p> + +<p>Le 28 novembre, la France et l'Angleterre, la Hollande, le 31 décembre, +signèrent la <i>Triple-Alliance</i>.</p> + +<p>Dubois écrivait au Régent: «J'ai signé à minuit. Me voici enfin hors de +peur;—et vous hors de pages.»</p> + +<p><i>Hors de peur.</i> En effet, la France n'était plus isolée, n'avait plus à +craindre l'intrusion du roi d'Espagne, qui eût été le retour de toutes +les vieilles sottises.</p> + +<p><i>Hors de pages</i>, c'est-à-dire indépendant, pouvant faire la loi aux +partis, déconcerter l'intrigue du duc du Maine.</p> + +<p>Ce parti du duc du Maine, c'était celui du Prétendant, des fous, des +aveugles étourdis qui nous relançaient dans la guerre. Orléans, c'était +la paix même, c'était l'esprit moderne, humanité, liberté et lumière.</p> + +<p>Stairs, l'envoyé anglais, avait dit, et Dubois redit «que l'<i>usurpateur</i> +George avait pour ami naturel l'<i>usurpateur</i> de la Régence.» Forme +paradoxale, effrontée et choquante, d'une chose en réalité juste. Les +mannequins <span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> du vieux passé gothique, le Stuart, l'Espagnol, +étaient-ils les vrais rois des deux grandes nations les plus civilisées +du monde? Que leur rapportaient-ils? sinon honte et sottise. Contre ce +faux droit de famille, George le protestant, Orléans le libre penseur +(tels quels et quoi qu'on pût en dire) représentaient pourtant le vrai +droit et l'unique, celui des nations et celui du progrès.</p> + +<p>Ce traité, ce contrat d'assurance mutuelle qui les affermissait tous +deux, fut aussi un bienfait pour les deux peuples et pour l'Europe. Il +menait à la paix réelle, solide et sérieuse, pour laquelle le monde +haletait depuis la fausse paix d'Utrecht qui n'avait rien fini. Les +trois peuples civilisés, désormais réunis étaient en mesure d'imposer +aux barbares, aux aventuriers, aux ambitieux qui continuaient la guerre +au Nord et la réveillaient au Midi.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> CHAPITRE III</h3> + +<h4>DUBOIS—LA TENCIN. MADEMOISELLE AISSÉ<br> + +1717</h4> + + +<p>Madame, au premier jour que son fils fut Régent, lui avait demandé pour +grâce «de n'employer jamais ce coquin de Dubois.» Et en effet, il n'eut +nul emploi, aucun titre. À soixante ans, il n'était encore rien. Et cet +homme de rien, ce néant, avait eu la chance de faire la paix du monde, +de donner à la France la sécurité du dehors, si nécessaire dans sa ruine +intérieure. Mais, malgré ce service, sa réputation était telle que le +Régent n'osait le produire. À peine le fit-il, peu après, conseiller +d'État.</p> + +<p>Le diplomate heureux, l'ange de la paix, ne payait pas de mine. On +l'aurait cru un procureur fripon, un aigrefin de jeu, ou un courtier de +filles, et l'on se serait peu trompé. Les portraits qu'on lui fit au +temps de sa puissance, qui lui furent présentés avec des vers flatteurs +où ses vertus sont résumées; ces portraits, <span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> certes, nullement +satiriques, sont terribles et font reculer. Rarement on le montre de +face; les yeux sont trop sinistres, et l'ensemble trop bas. On aime +mieux encore le donner de profil, et alors sa figure ne manque pas +d'énergie. Sous une vilaine petite perruque blonde, elle pointe +violemment en avant, comme celle d'une bête de proie, «d'une fouine,» +dit Saint-Simon. Comparaison trop délicate. Il a un mufle fort, de +grossière animalité, d'appétits monstrueux, qui doit en faire ou un +vilain satyre de mauvais lieux, ou un chasseur d'intrigues nocturnes, +une furieuse taupe qui, de ce mufle, percera dans la terre ces trous +subits qui mènent on ne sait où.</p> + +<p>Il avait du flair, de la ruse, un pénétrant instinct. Mais, pour mentir +à l'aise, il feignait d'hésiter, il avait l'air de chercher sa pensée, +bégayait, zézayait. Dans ses lettres, c'est tout le contraire. Il écrit +de la langue nouvelle et si agile qu'on peut dire celle de Voltaire. +C'est un homme d'affaires vif et pressé, entraînant, endiablé, terrible +pour aller à son but; et avec cela amusant, pétillant. Il a des mots +très-bas, comme en déshabillé, mais décisifs, qui tranchent tout.</p> + +<p>Jamais embarrassé. C'est par là qu'il prit le Régent. Le désolé +Noailles, dans sa voie impossible d'économie, ne trouvait que +difficultés. L'honnête chancelier d'Aguesseau, ancien procureur général, +dissertait, raisonnait, faisait de l'éloquence et n'arrivait à rien. +L'archevêque de Noailles, et le conseil de conscience, les jansénistes +modérés, voulaient, ne voulaient pas. Dans la question de Rome, dans +celle des protestants, <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> leur attitude double fut pitoyable. +Non-seulement ils n'avaient révoqué aucune ordonnance contre les +protestants, mais ils ne toléraient pas seulement ce que l'on proposait, +d'ouvrir sur la frontière une libre colonie où ils pussent exercer leur +culte. Ce qui se fit de bien se fit sans eux, par le Régent. Il refusa +aux commandants les autorisations qu'ils demandaient pour fusiller, +massacrer les <i>assemblées du désert</i>. Il tira de la chaîne les +protestants que les Parlements envoyaient aux galères. Le pape refusant +l'institution à ses évêques, il allait s'en passer, et peut-être essayer +des formes anglicanes. C'eût été déjà quelque chose, et beaucoup, de +n'avoir plus affaire au vieux prêtre étranger. Mais les Jansénistes +auraient eu horreur d'un changement si hardi. Ils n'eussent pas suivi le +Régent.</p> + +<p>Il restait là impuissant et inerte, découragé, sentant qu'en tout le +bien était impossible. Là-dessus arrive Dubois, l'homme de l'alliance +anglaise. Il va apparemment encourager son maître? Cette alliance +étroite avec l'Angleterre protestante permet de ne rien craindre des +menées romaines, espagnoles. On peut émanciper la France. Mais qui s'y +oppose? Dubois.</p> + +<p>Avec l'apparente légèreté des libertins, des beaux esprits d'alors, il +conseille au Régent de laisser là l'insoluble dispute, de se moquer de +la question religieuse, de lâcher tout. Rome et la Bulle ont, après +tout, la majorité des évêques. Laissons faire et laissons passer. Point +de bruit, point d'appel. Du silence, c'est l'essentiel. Nous avons tant +d'autres affaires!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> En finances on est embourbé. Mais pourquoi s'en tenir à ce +Noailles, sans imagination, sans invention, qui parle de nous mettre +pour quinze ans au pain sec, qui traîne dans les vieilles voies? Soyons +jeunes et prenons des ailes. L'Angleterre a sa force dans la dette même; +elle fleurit par la bourse et la banque. Il n'est pas jusqu'à +l'Autrichien qui ne veuille avoir une banque. L'Empereur vient de fonder +la sienne, de faire les premiers pas dans la voie du papier-monnaie.</p> + +<p>Dubois, à son retour, avait fait alliance occulte avec un charlatan, +puissant parce qu'il était sincère. C'était le brillant Law, Écossais de +naissance, mais de génie, d'éloquence irlandaise. Un merveilleux poète +en finance, et d'étrange attrait personnel, doux, aimable, charmant, né +pour gagner tout homme, troubler toute femme. Son étrange beauté +féminine (dont les portraits témoignent) n'aidait pas peu à la +fascination. La laideur de Dubois, près de lui, devenait moins laide.</p> + +<p>Celui-ci, favorable au grand novateur de la banque, en affaires d'État +et d'Église, ne conseillait rien que routine. Éteindre tous les bruits, +rentrer dans l'arbitraire, c'était tout son programme. Faire taire les +jansénistes, faire taire les Parlements et tout le monde, éteindre les +lumières gênantes de la discussion.</p> + +<p>Le premier pas dans cette voie mauvaise fut pourtant excellent. On +étouffa la criaillerie de la noblesse, qui, secrètement poussée par le +duc du Maine, pour une vaine question de privilège, voulait les États +généraux, qu'il aurait ensuite exploités. Le conseil de <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> +régence frappa directement le chef, le duc lui-même. Il déclara les +bâtards incapables de succéder au trône. Coup vif et qui surprit. On +sentit la vigueur nouvelle d'une main cachée.</p> + +<p>Dubois était déjà le maître de son maître. Il ne voulait pas moins (lui +obscur, décrié, au bout d'une vie subalterne et malpropre) qu'être +premier ministre, et pour cela, avant tout, cardinal.</p> + +<p>L'impudence et l'audace étaient le fond de sa nature. On l'avait vu +lorsque Louis XIV, s'étant servi de lui pour séduire Orléans au mariage +de sa bâtarde, voulut le payer, lui demanda ce qu'il voulait. Il dit +hardiment: «le chapeau.»</p> + +<p>Ce chapeau rouge avait deux vertus excellentes. Il décrassait d'abord. +Le cuistre, ainsi rougi, passait devant les princes. Mais le meilleur, +c'est qu'il donnait une immunité générale, quoi qu'on pût faire. On ne +pendait pas un cardinal. Alberoni se trouva bien d'avoir pris cette +précaution. Il eût été pendu sans le chapeau. Dubois, pour l'obtenir, +précipita son maître dans le plus étrange revirement.</p> + +<p>On n'a de ces miracles qu'au gouvernement monarchique. Nous venons de +voir tout à l'heure la reine d'Espagne, en une nuit, changer son mari si +dévot, jusqu'à faire des offres étourdies aux Anglais hérétiques qui se +moquent de lui. Maintenant voici le Régent, voici Dubois, les deux +impies qui toujours ont raillé le pape, et qui tout à coup lui +reviennent et se tournent du côté de Rome.</p> + +<p>Dix-huit mois de gouvernement avaient usé, plus qu'usé le Régent, +avaient éteint en lui toute énergie, <span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> toute faculté de vouloir. +Trois choses y contribuaient. D'abord rien en affaires ne lui +réussissait. La réforme espérée, réclamée, avait échoué et nul +dédommagement de cœur. La seule chose qu'il aimât au monde, sa fille, +allait toujours plus folle dans ses caprices effrénés, ridicules. Plus +que jamais il eût voulu l'oubli et le cherchait dans les excès.</p> + +<p>Les portraits du Régent (tout un volume in-folio, à la Bibliothèque) en +font une admirable histoire, depuis le premier (à douze ans), portrait +doux, tendre, gai, de l'enfant le mieux doué qui fut jamais, jusqu'à la +grosse face bouffie, apoplectique qui, de si près, touche à la mort. Une +chose est saillante pourtant dans le premier et le dernier: l'élément +allemand qu'il tenait de sa mère, Madame, se marque dans l'enfant et il +reparaît à la fin.</p> + +<p>Le Français se dégage dans les portraits intermédiaires, svelte, +élégant, vif à tout prendre au vol, avec un mélange italien, l'aptitude +à tout art. Mais, avec cela, on sent bien que la fermeté manque, qu'il +coulera, glissera; il est visiblement facile et <i>tout à tout</i>.</p> + +<p>Ses dons, brillants un moment, se fixèrent dans l'action, à Neerwinden, +à Turin, en Espagne, où il fit la guerre à merveille. J'ai dit comment +les dames (Maintenon, des Ursins) s'entendirent pour clouer ici cet +oiseau, lui couper les ailes. Il n'était que mouvement; les bonnes +dames, en l'immobilisant, le damnèrent, le perdirent. Dans sa terrible +activité, il courut par les sciences, réussit dans les arts. Mais tout +cela ne suffisait pas: il lui fallait aimer. Son mariage forcé avec la +bâtarde du roi, qui, constamment, le trahit <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> pour son frère, +lui rendait le foyer très-froid. Elle était son espion, observait, +<i>rapportait</i>. Il ne l'en traitait pas plus mal. De cette couleuvre +domestique, molle et douce, onduleuse, malgré son froid contact, il eut +beaucoup d'enfants. Mais de l'accouplement de l'homme et du serpent il +ne sort rien de bon. Le fils fut idiot, les filles étonnamment bizarres. +L'aînée, duchesse de Berry, effrénée et charmante, eut le cerveau fêlé. +La seconde, qui avait l'universalité du père, était une encyclopédie +tourbillonnante; elle se fit religieuse (abbesse de Chelles) pour faire +de la littérature, du jansénisme et toutes sortes de choses d'art, de +métier, jusqu'à faire des feux d'artifice pour l'effroi de ses nonnes. +La troisième et la quatrième ne furent que caprice et folie; elles +étonnèrent l'Italie et l'Espagne de si hardis scandales qu'on aurait pu +n'y voir que des cas d'aliénation.</p> + +<p>Et avec tout cela, il aimait toute sa famille et y perdait beaucoup de +temps. Il rendait de grands devoirs à sa mère, voyait bonnement sa +femme, quelque occupé qu'il fût. Il allait, une fois par semaine, voir, +à Chelles, sa petite abbesse qui le réprimandait, le sermonnait. Il +n'aurait pas passé un jour sans voir au Luxembourg sa folle adorée, son +idole, la duchesse de Berry, lui faisait à propos de rien d'horribles +scènes et lui créait mille embarras.</p> + +<p>Autre perte de temps: tout le monde abusait de lui pour de vaines +audiences où il tâchait de satisfaire les gens, au moins par des +paroles. Avant six heures, il s'enfermait, mettait le verrou. Cinq ou +six habitués, ses roués, étaient là avec quelques dames peu sévères, +<span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> dames de cour, dames de théâtre. Elles n'avaient aucune +influence, «tiraient fort peu de lui, dit Saint-Simon, peu d'argent, nul +secret.» Faisant si peu de frais d'amour, il n'était pas jaloux, leur +passait des amants, parfois les reprenait après. Mais nos femmes de +France n'aiment pas à compter si peu. Il en attrapait des mots durs.</p> + +<p>La comtesse de Sabran lui dit un jour: «Quand Dieu eut créé l'homme, il +prit ce qui restait de boue pour faire les princes et les laquais.»</p> + +<p>Plusieurs, et les meilleures, étaient des comédiennes nullement +intrigantes, quelques-unes désintéressées. La Desmares, à qui (une nuit) +il voulait donner des diamants, lui dit: «Donnez-moi moitié moins; cela +me suffira pour acheter une petite maison pour quand vous ne m'aimerez +plus.»</p> + +<p>Si l'on veut juger cette époque, dont on parle un peu au hasard, il faut +songer qu'après Louis XIV il y eut, et en mal, et en bien, une explosion +de liberté. Tout parut au soleil. Ce fut comme dans le <i>Diable boiteux</i> +de Lesage, quand ce diable enlève les toits, rend les murs transparents, +et que tout à coup l'on voit tout. Mille choses éclatent indécemment. Ce +qu'on faisait la nuit, dans des échappées hypocrites de Versailles à +Paris, aux orgies effrénées des <i>petites maisons</i>, on le fait en plein +jour, chez soi. Le scandale, le bruit, l'ostentation et la fatuité du +vice, souvent bien plus que le vice même, c'est la Régence. De là tant +de choses ridicules. De là la vogue étrange, inexplicable, d'un drôle, +le petit Richelieu, si couru des femmes à la mode. Elle tint à l'adresse +qu'il avait de faire croire <span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> qu'il avait été, à treize ans, le +Chérubin heureux de sa marraine, la duchesse de Bourgogne.</p> + +<p>Au total, les mœurs valaient mieux sous cette Régence que sous les +deux régences du XVII<sup>e</sup> siècle. La licence espiègle et rieuse du XVIII<sup>e</sup> +est moins fangeuse pourtant. Qui oserait vivre alors comme firent la +plupart des Condés, et Vendôme, et Monsieur, si publiquement? L'école +italienne est en baisse; moins d'hommes femmes, et moins de poisons. Le +Régent n'eût pas supporté le spectacle qu'eut si longtemps Louis XIV. Il +n'aurait pas vu sans horreur le maître de Saint-Cloud, l'ange du Diable, +le chevalier de Lorraine, empoisonneur connu, célèbre, de madame +Henriette, lui succéder, se pavaner, piaffer, marcher sur le pied à tout +le monde. Les monstruosités deviennent rares, et elles sont notées et +sifflées. Seule peut-être, sous le Régent, la duchesse de Retz (née +Luxembourg) est célèbre en ce sens; elle veut dépasser la nature et se +tue à la lettre; elle meurt à vingt-cinq ans. On jasa fort d'une orgie +d'écoliers qu'elle fit avec cinq ou six petits seigneurs, enfants de +vieilles mœurs, qui n'aimaient point les femmes. Paris fut indigné, +et le Régent satisfit l'opinion en exilant cette effrontée et chassant +ces petits vilains. Il se montra sévère aussi pour un jeune prélat, qui, +ayant une belle maîtresse, trouvait piquant de la mener pontificalement +et de la montrer dans Paris.</p> + +<p>Ce sont là des nuances dont il faut tenir compte. Après le système de +Law, il va venir un moment plus âpre de corruption violente et quelque +chose peut-être d'encore pire sous M. le Duc. Et cependant, je ne +<span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> vois pas que même alors, nous soyons tombés dans la brutalité +des autres peuples de l'Europe. Le café, le Champagne, nous tinrent plus +légers, plus ailés, que les buveurs de gin et de cette encre épaisse +qu'ils appellent le Porto. Qu'est-ce que les soupers de Paris devant les +immondes galas du Nord, l'ivresse épileptique de Pierre le Grand, les +longues bacchanales de celles qui lui ont succédé, je ne dis pas des +femmes,—mais d'impurs minotaures, des gouffres, ou plutôt des égouts.</p> + +<p>L'esprit toujours ici faisait quelque alibi aux fureurs de la chair. On +n'eût pas trouvé à Paris la grasse sensualité de Vienne, la Gomorrhe +féminine de ses grandes dames et de leurs femmes de chambre (qui +vendaient à la Prusse tous les secrets du lit).</p> + +<p>Le carnaval de la Régence ne peut se comparer à celui de Pologne, sous +Auguste, à ses fameuses fêtes de nuit. Ce grand buveur saxon, joyeux +satyre, faisait la <i>presse</i> pour le bal, enlevait d'amitié, d'autorité, +les maris et les dames, les faisait boire à mort. Point de grâce. +Pendant qu'ils ronflaient sous les tables, leurs dames, reportées +fidèlement par les voitures de la cour, revenaient endormies, enceintes. +De là, tant de bâtards du roi; les belles Polonaises donnaient à leur +mari, par centaines, des petits Allemands.</p> + +<p>Ces surprises et ces hontes, ici, auraient paru ignobles. Orléans ne +vola jamais le plaisir. On ne voit pas qu'il ait trompé personne, encore +moins employé l'ascendant de la puissance. Il aimait la liberté et ne +voulait rien que par elle. Même aux fameux soupers, dans l'ivresse et le +vertige, une femme restait toujours <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> libre et pouvait se faire +respecter. On le voit par l'exemple d'une fille à coup sûr légère, peu +respectable, la <i>petite Émilie</i>.</p> + +<p>Tout corrompu qu'il fût, il y avait telle corruption qu'il ne supportait +pas. Chose étrange! madame de Tencin, fine et belle, très-spirituelle, +échoua près de lui, et lui fut si antipathique, que, lui bon et poli +pour tous, il le lui dit brutalement.</p> + +<p>Cela étonna fort. On la trouvait très-agréable, et plus que les +très-jeunes. Ses trente-quatre ans en paraissaient vingt-cinq. Elle +semblait délicate et douce, ne mettait pas affiche de méchanceté (comme +madame du Deffant, moins méchante). Son portrait est gracieux, avec +l'air oblique et fuyant. On sent qu'elle n'est pas, ne sera jamais posée +franchement, ni tout à fait assise, mais à moitié, de côté, de travers. +Sa fine et jolie mine est basse en même temps, d'une femme propre à +tout, prête à tout et à qui on peut demander. Le Régent ne demanda rien. +Un fort juste instinct l'avertit, et il recula, comme il arrive à ces +buissons fleuris d'où pourtant se révèle le serpent par sa fade odeur.</p> + +<p>Madame de Tencin n'était pas un être simple; elle était une en deux +personnes; en toute chose, doublée de son frère, homme d'Église, homme +d'esprit, qui la valait, mais bien moins calculé; il ne faisait mystère +d'être le mari de sa sœur. Elle était de Grenoble, et y avait été +religieuse, en grande liberté, fort galante. Mais, pour suivre son +frère, ou briller sur un autre théâtre, elle eut l'adresse de se faire +faire chanoinesse à côté de Lyon, d'où, le roi mort, elle s'émancipa +tout <span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> à fait, vint à Paris. Elle y prit tout d'abord le +nécessaire baptême de la mode, passa par Richelieu. De là les soupers du +Régent, où elle échoua. Elle se rattrapa à la littérature, se fit faire +(par son neveu d'Argental) un joli roman qui lui fit honneur, et lui +valut des amants gens de lettres, Fontenelle, Bolingbroke, et autres. +Elle eut un salon, où surtout affluait le parti moliniste, jésuite, qui +y portait les pamphlets contre le Régent.</p> + +<p>Ce parti se divise, alors, en deux fractions, les violents et les doux.</p> + +<p>En tête du premier, le nonce, le furieux Bentivoglio, ex-capitaine de +cavalerie, guerrier sans paix ni trêve, qui crie, jure sang, mort et +ruine, et s'illustre à Paris pour avoir fait à sa maîtresse une paire de +petites filles qui furent deux actrices ou danseuses. L'une, que +plaisamment on nommait la <i>Constitution</i>, étonna la pudeur du temps en +s'étalant aux vitres de la rue Saint-Nicaise par l'aspect le plus +singulier (<i>Barbier</i>). Son vaillant père, le nonce, dictait ou +propageait les vers et les brochures où l'on voulait mettre à mort le +Régent, empoisonneur de la famille royale.</p> + +<p>L'autre fraction du parti croyait que ce Régent, tel quel, pouvait faire +les affaires du pape. En tête, se trouvait, je ne dis pas un homme, mais +un visage, le beau visage féminin du fils de la belle Soubise, le +cardinal de Rohan. Parfait contraste avec le trop mâle Bentivoglio, +Rohan, pour avoir la peau douce, embellir ses appas, prenait un bain de +lait par jour. Ce parfait imbécile n'était pas sans ambition; Dubois +s'en amusait, lui prédisant que tôt ou tard il deviendrait premier +<span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> ministre. Près de lui se groupaient le président de Mesmes, +qui jouait de génie Scapin et Scaramouche au théâtre de Sceaux; +Lafiteau, jésuite-évêque (qui scandalisa Dubois même), voleur à voler +dans les poches. Entre ce groupe et le Palais-Royal, un étrange canal +existait: c'était le vieux d'Effiat, alors octogénaire, sinistre figure +historique, qui rappelle la mort de madame Henriette. Le Régent, qu'il +avait vu naître, le gardait d'habitude, comme un vieux meuble du +Saint-Cloud de son père.</p> + +<p>Madame de Tencin s'était glissé, jetée dans ces intrigues. Les hauts +Jésuites, le parti de la Bulle, faisaient de son salon leur place +d'armes contre les Jansénistes. Elle y tenait concile, y siégeait en +mère de l'Église. Ce rôle fut un peu dérangé au printemps de 1716. Elle +eut un embarras inattendu. Un matin, la voilà enceinte. Un étourdi, un +militaire, qui, la connaissant peu, en était fort épris, au carnaval de +1716, lui fit ce mauvais tour. Cela lui venait mal. Elle était justement +alors dans une double intrigue qui promettait. D'une part, elle +accrochait Dubois, lui faisait croire que son salon de prêtres et de +prélats lui concilierait Rome; d'autre part, elle entrait au complot de +réaction qui voulait, par les femmes, prendre le Régent même, le ramener +à la Bulle, aux Jésuites, lui faire chasser d'Aguesseau, les Noailles, +et, à la place, mettre Law et Dubois. Admirable château de cartes, que +cette sotte aventure vulgaire d'une grossesse à contre-temps risquait +fort de faire écrouler. Elle y fut très-adroite, se déroba, et fit +croire qu'on l'avait exilée, mais secrètement se délivra et fit jeter +son fruit. On le mit, la <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> nuit, en novembre, sur les marches +d'une église de la Cité. Il devait y geler, selon toute apparence, et le +secret disparaître avec lui (il vécut, et c'est d'Alembert).</p> + +<p>Libre ainsi, l'araignée reprit sa toile, son intrigue ecclésiastique. Le +parti qu'elle servait n'était pas loin de triompher. D'Aguesseau, les +Noailles, ne tenaient qu'à un fil. Leur successeur était tout trouvé, +d'Argenson, le fameux lieutenant de police qui avait détruit Port-Royal, +et par là s'était mis bien loin dans le cœur des Jésuites. Dubois, le +vrai ministre, ayant, sans titre encore, la réalité du pouvoir, allait +briser tout obstacle à la Bulle, et mériter, emporter le chapeau. +C'était le plan, et, pour l'exécuter, Dubois crut bon de prendre une +maîtresse. À soixante ans, usé de ses campagnes dans les mauvais lieux +de Paris, souffrant souvent en damné de l'urètre, de la vessie, le voilà +amoureux. Il a trouvé enfin son idéal. Il présente à grand bruit la +Tencin au Palais-Royal, au Régent, qui rit à mourir. Excellent choix, +pourtant. C'était évidemment la première pour l'intrigue, et la reine +comme entremetteuse.</p> + +<p>On pensait judicieusement que pour pousser si loin le Régent dans la +voie nouvelle, il fallait l'occuper, lui donner quelque femme. Il +baissait; le plaisir, il l'avouait, avait pour lui peu de saveur. Les +fameux soupers étaient froids. Les convives y perdaient le temps à se +faire la cuisine eux-mêmes, soit amusement de vieux gourmand, ce semble, +où triomphait le Régent. Après la courte explosion du champagne, la +torpeur venait et le somme. Un emblème indiscret semble <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> le +faire entendre. Au portrait que Vanloo fait de la Parabère, l'habituée +de ces soupers, qui, plus souvent qu'aucune autre y berça le Régent, +elle est représentée oisive, ayant sur sa main détendue la colombe +d'amour qui s'endort au repos.</p> + +<p>Si blasé, pouvait-il avoir au moins quelque caprice? Grand problème, +pierre philosophale.</p> + +<p>On a vu qu'en 1715, les jacobites de la cour de Saint-Germain avaient +cru, bonnes gens, réussir avec une Anglaise, lactée, fraîche et beurrée. +Et ils y avaient échoué. La Tencin, plus profonde, inventa mieux que la +fade rose d'Occident. Elle essaya la rose orientale.</p> + +<p>Elle avait sous la main une bien extraordinaire personne, Haïdée? +Aischa? qu'en français on déguise du nom de mademoiselle Aïssé. Elle +l'avait chez sa sœur, femme du président Fériol, qui l'avait élevée, +la tenait dépendante, à sa disposition.</p> + +<p>Il paraît que ces dames firent entendre à la Parabère (qui n'était rien +qu'une bonne fille et craignait fort Dubois), qu'ayant alors si peu de +prise, elle devait laisser faire, que, si dans cet amour endormi et +fini, on introduisait un caprice, un aiguillon nouveau, elle-même n'y +perdrait pas, qu'elle aurait des retours, comme elle en avait eu déjà. +Ce fut chez elle qu'on amena mademoiselle Aïssé, chez elle que l'on crut +brusquer lestement l'aventure.</p> + +<p>Mais j'oubliais de dire ce qu'était la victime. Chose bizarre, une +esclave dans Paris. Notre ambassadeur à la Porte, M. de Fériol, qui +avait fait les guerres des Turcs et vivait à la turque, achetait souvent +de belles esclaves, des enfants mêmes. En 1698, après un pillage +<span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> de Circassie, on lui vendit une petite, de quatre ans, et il y +mit la forte somme de quinze cents livres d'abord. Elle était fort +gentille, et comme la <i>Perdita</i> de Shakspeare, on la disait fille de +roi. Il l'envoya chez lui, à Paris, à sa belle-sœur, femme du +président Fériol, fort complaisante pour l'ambassadeur, qui était garçon +et dont sa famille héritait. Elle ne se fit nul scrupule de ce rôle de +garder cette mignonne pour les voluptés du beau-frère. On la fit élever +avec soin aux <i>Nouvelles catholiques</i>. Elle grandit, fleurit, jolie, +spirituelle, aimée de tout le monde, et comme sœur aînée des fils de +la maison (l'un était d'Argental, le célèbre ami de Voltaire).</p> + +<p>L'ambassadeur ne revenait pas, mais s'informait fort d'Aïssé, et, sur ce +qu'on lui dit qu'à dix ans elle aimait un petit garçon de son âge, il en +fut horriblement jaloux et gronda sa belle-sœur. Ce Fériol était un +homme rude, étonnamment hautain, fort courageux, mais violent, colère +jusqu'à devenir fou. On le remplaça en 1711, et il revint pour le +malheur d'Aïssé. C'était alors une grande demoiselle, une Française de +dix-sept ans, d'esprit très-cultivé, précoce et déjà admirée dans le +monde comme une jeune dame. Quel coup ce fut pour elle quand cet homme +âgé, sombre, dur, arriva et se dit <i>son maître</i>. Elle ne le connaissait +point du tout, ne l'ayant vu qu'à quatre ans. Elle fut pénétrée de +terreur et sans doute essaya de se défendre et s'appuyer par celle qui +l'avait élevée, madame de Fériol. Mais, celle-ci, avare, qui attendait +beaucoup de son beau-frère, et qui eût été désolée si, malgré l'âge, il +eût pris femme, fut ravie, au contraire, <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> de le voir réclamer +sa petite maîtresse. Nous avons la lettre terrible où le barbare lui +dénonce son sort: «Quand je vous achetai, je comptais profiter du +<i>destin</i> et faire de vous ma fille ou ma maîtresse. Le même <i>destin</i> +veut que vous soyez l'une et l'autre,» etc. Elle plia sous la fatalité.</p> + +<p>Situation honteuse! qu'il y eut esclave et sérail dans la maison du +président, d'un magistrat français! Les deux frères logeaient ensemble +dans un hôtel de la rue Neuve-Saint-Augustin. Aïssé, très-captive de ce +vieillard jaloux, vivait comme une religieuse, victime immolée, +innocente, fort pure moralement, ne connaissant même son cœur. Telle +la vit madame de Tencin chez sa sœur en 1717 (voyez les notes). Elle +comprit très-bien tout le parti qu'on en pouvait tirer.</p> + +<p>Aïssé avait vingt-quatre ans, et elle avait déjà assez souffert pour +souffrir peu. Elle était résignée et douce, enjouée même. Elle avait +l'air très-jeune, une figure ouverte, aimable, où l'esprit rayonnait. +Ses beaux yeux d'Orient, avec sa grâce toute française, c'était un +contraste piquant, une chose singulière, unique, dont beaucoup étaient +fous. Et, avec tout cela, on eût pu entrevoir combien la pauvre créature +était brisée. Elle avait des bras maigres et pauvres. Son sein (V. le +portrait) semblait, malgré cet âge, celui d'une petite vierge de quinze +ans. On la sentait très-neuve, presque enfant par certains côtés.</p> + +<p>Ce qui servait les dames, c'était sa grande déférence pour elles. À une +haute liberté intérieure, elle était, dans sa vie, ses actes, toute +dépendante de la famille de son maître, de cette étrange mère, madame +<span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> de Fériol, que (telle quelle) elle ne voulut jamais quitter. +On supposait que la jeune fille, depuis six ans soumise à tout caprice +d'un homme désagréable et plus âgé que le Régent, ferait peu de façons. +Cela n'arriva point. Il paraît que l'esclave parla en femme libre et se +fit respecter. Le Régent n'était pas homme à profiter d'un guet-apens. +Et les dames, d'ailleurs, auraient craint d'employer la violence. Si +elle eût dit un mot à son ambassadeur, il eût éclaté certainement et les +aurait déshéritées.</p> + +<p>Elles eurent beau faire et beau dire, la gronder au retour, la rendre +malheureuse, lui faire honte de son obstination à refuser une si haute +fortune. Elle se jeta aux genoux de la Fériol, jura que, si on la +poursuivait ainsi, elle se sauverait dans un couvent.</p> + +<p>Elle resta fidèle à son tyran. Elle le soigna vieux et malade finalement +jusqu'à sa mort, en 1722.</p> + +<p>Il lui laissa une petite rente, et le billet d'une forte somme qui +pouvait être sa dot, si elle se mariait. Mais voyant que madame de +Fériol gémissait d'avoir à payer tant d'argent, elle alla chercher le +billet et le jeta au feu.</p> + +<p>Cette noble et charmante femme<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a> eut une destinée <span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> bien +tragique. Nous achèverons en son temps sa douloureuse histoire.</p> + +<p>Aimée de l'amour le plus tendre qui fut jamais, elle eut cet étrange +supplice de ne pas s'estimer assez pour accepter les offres d'un amant +accompli qui, <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> douze années durant, lui demanda sa main. En +s'immolant à lui, elle refusa le mariage. Son cœur, haut et très-pur, +s'accusant jusqu'au bout des hontes involontaires, des fatalités de sa +vie, s'obstina à se croire indigne, mourut d'amour et de vertu.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> CHAPITRE IV</h3> + +<h4>LA FILLE DU RÉGENT—WATTEAU—LA RÉVOLUTION DE JANVIER<br> + +1718</h4> + + +<p>La révolution qui bientôt va renverser Noailles et d'Aguesseau et leur +substituer l'homme de Dubois et des Jésuites, le lieutenant de police +Argenson, le destructeur de Port-Royal, cette révolution est traitée +beaucoup trop légèrement et dans Saint-Simon et partout.</p> + +<p>Elle est un retour net au règne de Louis XIV, dont les ordonnances +cruelles sont de nouveau exécutées. En ce même mois de janvier 1718, qui +change le ministère, le sang recommence à couler. Un ministre +protestant, Étienne Arnaud, est exécuté à Alais. D'autres le seront tout +à l'heure.</p> + +<p>Où donc est le Régent, si doux de sa nature, trop-bon pour ses ennemis? +le Régent qui naguère enlevait de la chaîne les protestants condamnés +aux galères par le Parlement de Bordeaux?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> Dubois lui avait arraché l'exil des évêques jansénistes qui +faisaient appel contre Rome, sous prétexte du bien de la paix. Et ici, +tout à coup, c'est la guerre qu'on reprend.</p> + +<p>On recommence gratuitement les agitations du Midi; on lâche le clergé, +le peuple du clergé. Le protestant malade entend sous ses fenêtres la +foule qui réclame son corps par ce cri sauvage: «À la claie!»</p> + +<p>Que fait le Régent cette année? Il publie <i>Daphnis et Chloé</i>, ses +gravures, signées <i>Philippus</i>.</p> + +<p>Que fait-il? Il fait sa fille reine de France. Il ne la contient plus. +Il la laisse marcher sur sa mère, éclipser, effacer le Roi.</p> + +<p>Sa tête était visiblement hors des affaires publiques. Il ne savait +lui-même comment expliquer, colorer la révolution qu'on lui faisait +faire. Faible, faux par faiblesse, il disait craindre que le parti de +Rome n'appelât le roi d'Espagne. Saint-Simon lui ferma la bouche par ce +mot sans réplique: «Que nulle concession ne changerait ce parti: qu'il +serait toujours espagnol.» Et tous deux rougirent d'insister, de toucher +le bas-fond réel, honteux qui était sous cela.</p> + +<p>Dira-t-on que ce fond, c'est la seule influence du vieux coquin Dubois +qu'il connaissait si bien? ou bien que c'est le rêve d'or que Dubois lui +donnait en appuyant le <i>Système</i> naissant? Ces deux choses pesèrent, +mais il y en eut une troisième certainement. On va le voir par les actes +de cette année. C'est la dernière où vécut sa fille, la duchesse de +Berry. Elle avait près d'elle un Jésuite. Elle avait pris un appartement +aux Carmélites. On la poussait au mariage, à la conversion. <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> +Par elle, sans nul doute, on travaillait son père. Et que pouvait-elle +alors? Tout.</p> + +<p>Le chroniqueur de Richelieu, Soulavie, un auteur léger, qui pourtant a +su beaucoup de choses, en dit une bien grave, qu'il altère, défigure, +mais qui mérite attention: un étrange traité entre le Régent et sa +fille. S'il se fit, ce fut, sans nul doute, la veille de la réaction, à +la fin de 1717<a id="footnotetagNT-1" name="footnotetagNT-1"></a><a href="#footnoteNT-1" title="Go to footnote NT-1"><span class="smaller">[NT-1]</span></a> (ni avant, ni après).</p> + +<p>Le Régent, dit sa mère, était un homme fort léger, qui n'eut guère de +sérieuse passion. Au vrai, il n'en eut qu'une, déplorable: sa fille. +Elle l'ensorcela dès l'enfance. Il n'aima qu'elle au fond et ce qu'il +tenait d'elle. S'il garda si longtemps la Parabère, c'est parce qu'elle +venait de la maison de sa fille. Celle-ci avait l'attrait terrible que +souvent ont les demi-folles, avec d'incroyables caprices. Mais ni +caprices, ni rebuts, ni outrages ne rompirent cette chaîne fatale qu'il +traînait misérablement. Rien ne l'affranchit que la mort.</p> + +<p>On comprendrait peu ce qui suit, si je ne reprenais à son origine cette +étrange créature.</p> + +<p>Tout ce qu'on pouvait chercher de conditions pour faire une folle s'y +trouvait au complet.</p> + +<p>Elle était impure par sa mère, <i>l'enfant du jubilé</i>, conçue d'un moment +trouble et faux. Impure par son grand-père, Monsieur, le vrai roi de +Sodome. Mais ce qui en elle domina tout, ce fut l'orgueil. Madame, sa +grand'mère, la fière palatine de Bavière, ne lui donna pas sa vertu, +mais sa hauteur allemande. Dans ce sang de Bavière, je l'ai déjà +remarqué, il y avait beaucoup de maniaques, d'excentriques, de +mélancoliques, dont plusieurs eurent des attaques d'épilepsie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> La naissance fut pire que la race. Son père, par mariage forcé, +en pleine discorde domestique, l'eut du Judas femelle qu'il savait son +espion. D'un tel amour naquit la discorde incarnée.</p> + +<p>On trouva à sa mort qu'elle avait le cerveau incohérent de forme, +disparate et fêlé.</p> + +<p>Et son éducation fut pire que sa naissance. Ce fut le vice à la +troisième puissance. Son grand-père et son père avaient déjà été élevés +par des scélérats. On le voit par les lettres de Madame que le roi de +Hanovre vient de confier à Ranke (1861). Elle fut laissée aux mains +d'une femme de chambre perverse, la De Vienne, qui l'instruisit à +poignarder sa mère d'injures, d'affronts. Éducation néronnienne. On +s'étonne qu'elle n'ait pas été jusqu'au fer, au poison.</p> + +<p>Elle eut tout le chaos du siècle qui commence et a peine à se +débrouiller. Elle vivait dans le cabinet de son père, c'est-à-dire au +pêle-mêle du laboratoire de Faust. En 1709, tout à coup passant du drame +de la guerre à la plus triste inaction, il rôdait à travers Babel, +l'infini des sciences et des arts, comme eût fait l'Esprit (anticipé, +déclassé, malheureux) du siècle de Diderot. Il voyait les savants, et il +voyait les charlatans, des fripons qui faisaient de l'or, ou faisaient +voir le diable. Il n'avait à chercher. Le diable était chez lui, en son +lit par sa femme, et par l'enfant sur ses genoux.</p> + +<p>Elle avait une chose de son père: charmante et dangereuse,—en contraste +avec sa malice, sa violence;—une sensibilité facile, le don des larmes. +Tous deux pleuraient fort aisément. Nous la voyons <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> pleurer +pour sa mère même, qu'elle déteste (<i>Saint-Simon</i>, 1719). Combien plus +pour son père, et avec lui, dans les chagrins réels qu'il eut, quand on +lui arracha sa maîtresse, quand on lui imputa d'horribles crimes. Ces +derniers temps semblaient la fin du monde pour lui, comme pour la +France. Plus sa femme s'éloignait de lui, plus la petite s'en rapprocha, +mettant à le consoler la passion qu'elle mettait à toute chose. Seule +amie et seule camarade, fière de suffire à tout, elle buvait avec lui +vaillamment, voulait lui faire raison et luttait, au hasard de certaines +misères à faire mourir de honte (<i>Saint-Simon</i>), étranges abandons où +l'on s'attendrissait, s'éblouissait, s'ignorait tout à fait.</p> + +<p>En quel temps se passaient ces choses? Non en 1708, il était encore en +Espagne; non en 1710, elle était déjà mariée. Il s'agit de l'année 1709. +Il avait trente cinq ans, elle quatorze.</p> + +<p>La punition fut cruelle: il resta pour toujours serf et la chaîne au +pied. Serf d'une folle, qui, au contraire, de plus en plus mobile, +divaguait de tous côtés.</p> + +<p>Avec cela pourtant, elle avait infiniment d'esprit, et dès l'enfance, +ayant été pour tout la seule confidente de son père, elle savait les +choses et les hommes. Si, à la mort du roi, qui la mettait sur le trône +pour ainsi dire, elle eût agi de concert avec sa grand'mère, si elle +avait tourné au bien son énergie, la France ne fût pas retombée où la +jetait Dubois, à la seconde banqueroute, au joug misérable de Rome.</p> + +<p>Dans une excellente gravure de 1716, faite au début <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> de la +Régence, on trouve exprimée à merveille ces idées du moment. Le Régent +tout pensif et plein des douleurs de la France, l'a devant lui assise, +et qui s'appuie sur ses genoux. La France est une belle petite fille de +quatorze ans, dans la prime fleur d'enfance.</p> + +<p>Ce sont les traits idéalisés de la fille du Régent, telle qu'elle dut +être quelques années plus tôt (juste en 1709). On l'a faite un peu +grasse, comme elle était, à l'allemande, et non sans rapport à Madame, +sa grand'mère, à qui elle ressemblait autant que la beauté peut +ressembler à la laideur. Elle est drapée d'hermine et couronnée de +lauriers. Elle rêve; ses beaux yeux sont fixés au ciel, dans le trop +poignant souvenir de tant de maux soufferts. Mais elle a trouvé comme un +port, un abri, un soutien, et, de fatigue, d'affection, elle se laisse +aller tendrement sur les genoux de son bon protecteur. Au total, l'effet +est très-grave. Le Régent est bien mûr, presque vieux, et elle bien +jeune. Il est sombre, soucieux et tout à sa pensée.</p> + +<p>Mais elle était indigne de jouer ce beau rôle. Elle n'avait pas la +grande, la haute ambition. Son orgueil éclata en choses vaines, +scandaleuses. Et, avec tout cet orgueil, elle n'avait d'amants que des +sots; la première fois, son écuyer, sans figure ni mérite; puis son +capitaine des gardes, Riom, un gros poupard. Le Régent aisément aurait +dominé ce garçon assez bonasse, mais il était mené par sa première +maîtresse, la Mouchy, confidente de la duchesse de Berry, et qui, lui +voyant je ne sais quel accès de dévotion, <span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> poussait au mariage. +Les Jésuites trouvaient leur compte à y aider.</p> + +<p>Dès longtemps un petit Jésuite s'était glissé au Luxembourg. Il entra +comme un rat par on ne sait quel trou de garde-robe. Il devint une +espèce d'animal domestique à qui on jette des morceaux sous la table. On +le trouva bon compagnon et il eut petite place aux soupers. Là il en +entendait de dures. Mais rien de sale ne l'étonnait, aucun blasphème (à +faire crouler le ciel). Il riait doucement et faisait rire; lui-même il +excellait aux saillies libertines.</p> + +<p>Tout échoit à qui sait attendre. Ce bouffon vit finement qu'elle avait +des jours tristes, des ennuis, des langueurs. Il dit ou il fit dire +qu'une grande princesse comme elle devrait avoir ce qu'avait eu Anne +d'Autriche, un appartement royal dans un couvent, par exemple aux +Carmélites de la rue Saint-Jacques, cette retraite illustre de madame de +Longueville, de la Vallière et de tant d'autres dames. Il n'y avait pas +loin du Luxembourg aux Carmélites. On l'y mena tout doucement. Ces dames +étaient charmantes, caressantes et baisaient ses pieds. On lui en +attacha, pour lui faire compagnie, deux, jolies, gracieuses, de +très-noble famille, discrètes et qui s'avançaient peu.</p> + +<p>Elles surent bien le faire à propos. La voyant éprise de Riom, elles +entraient dans ses idées, mais pour la <i>bonne fin</i>, le mariage. Les +exemples ne manquaient pas. Il se trouvait justement que Riom était +neveu de Lauzun, que la grande Mademoiselle épousa secrètement. Et le +feu roi lui-même n'avait-il pas épousé madame de Maintenon?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> Elle prit feu à cette idée royale. Quel roman glorieux de +braver tous les préjugés, le monde! et couronner l'amour! Riom vaut bien +plus que Lauzun. Mais, fût-il le dernier des hommes, tant mieux! +D'autant plus beau sera-t-il, plus hardi de l'approcher du trône!... Et +c'était moins Riom encore que l'idée qu'elle aimait, l'absurde de la +chose, le miracle, la lutte et la difficulté vaincue.</p> + +<p>Son père ne l'embarrassait guère. C'était son nègre pour obéir en tout, +ou plutôt sa nourrice pour adorer tout d'elle, jusqu'au plus rebutant. +Elle lui avait fait avaler cette pilule amère de trouver là toujours +Riom, amant en titre, officiel, quasi-maître de la maison. Il avait +humblement tâché d'apaiser la jalousie de ce redoutable Riom et lui +avait donné un beau régiment. Il ne s'attendait pas à cette ambition, +cette folie d'un mariage, et d'un mariage public!</p> + +<p>Quand la chose lui fut intimée, terrible fut son embarras. Il se trouva +entre deux peurs: il eut peur de sa fille, mais non moins de sa mère. Il +comptait fort avec Madame, et devant elle il était chapeau bas. Elle +était étonnamment haute et de naissance et de vertu. Elle haïssait et +méprisait ce temps, ne vivait qu'avec ses aïeux, de la fière pensée de +sa race, de ses alliances royales, impériales. Elle ne bougeait guère de +Saint-Cloud, solitaire sur les hauts sommets, mais comme la tempête +qu'il ne faudrait pas provoquer. Orléans se souvenait avec frayeur de +l'épouvantable colère où elle entra, lorsque son fils accepta la bâtarde +de Louis XIV, du soufflet qu'il reçut de sa puissante main. Soufflet +retentissant. Toute la grande <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> galerie de Versailles en +trembla; on baissa le dos, comme à un éclat de la foudre. Mais +qu'était-ce, bon Dieu! et quelle chute si, de cette fille du grand roi, +on regardait en bas, jusqu'à cet insecte, Riom! Qu'il en revînt un mot à +Madame, tout était perdu.</p> + +<p>Dans un beau livre (récent), la <i>Folie lucide</i>, on voit ce qu'est une +idée fixe. Nulle chimère et nul crime où cela ne puisse mener. On y voit +de plus une chose, c'est que ces demi-fous sont rusés, très-propres aux +intrigues. Ce sont d'excellents instruments pour ceux qui savent s'en +servir.</p> + +<p>Par celle-ci bien dirigée, ne pouvant pas de front emporter le Régent, +on fit une attaque indirecte. On pensa qu'il serait plus docile et plus +malléable, si préalablement on avait sur lui cette prise, de le tenir +par un secret d'État.</p> + +<p>On croyait qu'il en était un, dangereux, redoutable, qui pouvait servir +aux Jésuites, et qui sait à l'Autriche? C'est le secret que +Marie-Antoinette voulut plus tard tirer de Louis XVI; secret que, seuls, +quatre hommes ont su: <i>Louis XIV, le Régent, Louis XV et son +petit-fils.</i></p> + +<p>La fille du Régent, l'enlaçant et le caressant, lui aurait dit: «Si vous +m'aimiez, vous me diriez une chose dont je suis curieuse. Je donnerais +tout pour la savoir ... le secret du <i>Masque de fer</i>.»</p> + +<p>Soulavie dit qu'elle n'avait d'autre but que d'en amuser un amant. Et +d'autres sots ont dit que le secret était sans importance. Mais alors +comment expliquer qu'il ait été si bien gardé de roi en roi, avec tant +de mystère? J'ai dit ce que j'en pense. Ce <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> ne put être autre +chose que la suppression d'un premier enfant d'Anne d'Autriche, enfant +adultérin qui, se trouvant l'aîné, eût supplanté Louis XIV. La maison de +Bourbon aurait été dépossédée. Ses ennemis trouvaient piquant, utile, de +savoir par le Régent même que l'<i>ordre de succession avait été +interverti</i>, que Louis XIV et Monsieur n'<i>étaient que des cadets</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> Il avait trop d'esprit pour ne pas deviner qui la poussait. +Mais elle avait trop de violence pour céder, subir un refus. Elle cria, +ordonna et pleura. Et enfin elle employa l'<i>ultima ratio</i> des femmes. +Elle se mit dans ses bras, dit qu'elle mourrait sans cela, qu'il le +fallait, qu'enfin pour l'obtenir elle donnerait tout au monde. Le Régent +ébranlé s'attendrit, se troubla, et la furieuse, en échange, jura encore +de donner tout. Il n'y tint pas, dit le fatal secret.</p> + +<p>Elle avait oublié Riom, ou pensé qu'après tout, maîtresse absolue du +Régent, elle dédommagerait amplement son amant en faisant sa fortune. +Mais Riom, déjà sur le pied d'un mari, se fâcha. Elle dut s'ingénier, +chercher quelque expédient qui la dispensât de tenir parole.</p> + +<p>Elle venait de recevoir parmi ses dames (en septembre 1717) une jeune +dame belle et dévote, mal mariée, très-vertueuse, madame d'Arpajon. +C'était la petite-fille de l'architecte Mansart (<i>Saint-Simon</i>). Vertu +humble et humiliée. La duchesse s'amusait à l'appeler «ma bourgeoise.» +Pauvre personne qui semblait ne pouvoir résister en rien.</p> + +<p>Les grands, pour pécher sans péché, font par leurs gens certaines +choses. Les casuistes ont la bonté de conniver à ce genre d'équivoque. +La duchesse, alors en si bonnes mains, eut l'idée d'immoler cet agneau à +sa place, de se la substituer. On parlait fort alors d'une affaire de ce +genre. (V. <i>Madame</i>, sur la duchesse de Retz.)</p> + +<p>Elle pensait que le Régent, qui admirait cette dame, profiterait +avidement de l'occasion. Mais elle-même, <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> par l'imprévu, par sa +brusquerie sauvage, fit manquer tout. Elle renverse violemment la chaise +de la dame, s'en empare et la tient, qui crie et se débat. Lui, étonné, +myope, hésite. L'oiseau au piège, pris des mains, de la tête, ne pouvant +mieux, jette ses pieds «et rue». Il reçoit un coup juste à l'œil,—la +fine pointe du petit talon que l'on portait alors,—et juste à son bon +œil; il voyait à peine de l'autre.</p> + +<p>Duclos appelle cela un coup d'éventail. Mais en Hollande, où des +témoins, qui avaient vu ou entendu, contèrent la chose à Du Hautchamp; +on dit tout simplement la honteuse aventure.</p> + +<p>On ajoutait un mot invraisemblable. Le lendemain, au Conseil, +d'Aguesseau aurait fait cette plaisanterie: «S'il est aveugle, faisons +régent M. le Duc, qui, du moins, n'est que borgne.» Le Régent se serait +fâché, et le hasard eût précipité la chute du ministère.</p> + +<p>Mais d'Aguesseau, poli, doux et respectueux, n'eût pas dit un tel mot. +D'autre part, le Régent savait peu se fâcher. Il y eut certainement +autre chose. Pour le bien de l'Église et la chute des Jansénistes, pour +faire Riom un prince, on ne disputa plus, on fit trêve aux scrupules. +L'accord dont parle Soulavie dut avoir son entier effet.</p> + +<p>Ce moment se caractérise de deux façons fort expressives:</p> + +<p>D'abord, les dons faits à Riom pour le rendre patient. Le Régent lui +donna le gouvernement de Cognac, lucratif et sans charge, avec un +nouveau régiment et le plus brillant de l'armée: <i>Dragons Dauphin</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> Il lâcha à sa fille tout ce qu'elle aimait le plus: les +honneurs de la royauté et l'humiliation de sa mère.</p> + +<p>L'étrange publication de <i>Daphnis et Chloé</i>, faite à ce moment même, dut +donner à penser. De 1714 à 1718, il avait gardé pour lui seul ce +monument d'art (ou de volupté) dans le mystère du portefeuille. Mais +alors il l'en tire, fait sa confidence au public.</p> + +<p>Ce livre en dit beaucoup. Ce ne sont pas là les amusements qu'un +solitaire fait pour lui-même. Tant de détails charmants, caressés d'un +crayon ému, ne sont pas des caprices, mais des choses d'amour pour +l'unique et l'aimée. Le texte, comme on sait, naïf en apparence est +très-attendrissant, mais de tendresse si faible que l'amour ne veut ce +qu'il veut. Chloé est courageuse, veut donner le bonheur; Daphnis +résiste, n'ose, craint de la faire pleurer. Mollesse byzantine ou +faiblesse excessive, comme d'une mère pour une enfant chérie.</p> + +<p>Il lui donna alors un bien autre don qu'aucun livre,—un homme, et le +grand magicien, le seul qui eût l'âme du temps. Il venait de nommer +Watteau <i>peintre du roi</i> (en 1717), et il le mit à la Muette pour +peindre et décorer la <i>petite maison</i> où il avait placé l'idole, au plus +près de Paris, pour l'y voir à toute heure.</p> + +<p>Ce peintre des <i>fêtes galantes</i> (c'était son titre officiel), si +justement goûté pour ses pastorales délicieuses, ses ravissants +Décamérons, avait autre chose en dessous. Son portrait est d'un grand +garçon sec et âpre, d'air peu rassurant. Méchant? non. Mais il a +souffert. Ce temps terrible a trop mordu. Il est exquis, maladif et +<i>sinistre</i> (mot de Laurent Pichat). Dans ses dessins, dans ses <span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> +<i>Études</i>, il y a des choses trop senties. Il ne pourra pas vivre, car sa +pointe lui perce le cœur. Voyez même ses dessins d'enfants, ces +petites filles malignes et d'avance si <i>aiguisées</i>. Voyez ces femmes +<i>amères</i>, si fâchées, si chagrines au fond. Elles ne pleurent que de +peur d'être laides. Mais qu'elles ont souffert! pauvres sœurs de +Manon Lescaut! L'amour vendu se venge. Qui se consolera de l'amour?</p> + +<p>La scène dont parle Soulavie dut se passer à la Muette,—non pas au +Luxembourg, où régnait la confidente de Riom,—encore moins à +Saint-Cloud, où résidaient Madame et la duchesse d'Orléans.</p> + +<p>La Muette (la <i>Meule</i> d'abord, puis <i>Muette</i> ou discrète) était la +maison du capitaine des chasses du bois de Boulogne, mais arrangée par +un riche financier avec les recherches du luxe privé, que n'avaient +nullement les maisons royales.</p> + +<p>Dans quel état Watteau vit-il cette maison? Où en étaient alors les arts +du mobilier, si admirables dans ce siècle? Ils n'ont pris leur essor +qu'après Law, chez les enrichis. Mais déjà le changement capital a eu +lieu. L'ancien grand lit français, solennel, incommode, où recevaient +les dames couvertes de dentelles, ce lit en plein salon, avec sa +barrière, sa ruelle, où passaient les privilégiés, cela n'existe plus. +Le lit serre la muraille, bientôt, frileusement, se blottit dans +l'alcôve.</p> + +<p>Le lit perd de son importance. La femme s'est levée en ce siècle. Elle +n'est plus couchée; elle est <i>assise</i>. Des sièges moelleux sont +inventés. Des sièges à deux commencent, où deux amies pourront causer +dans l'intimité tendre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> Le changement des modes précède celui du mobilier. En 1718, +Dubois, comme séduction diplomatique, a porté aux dames de Londres nos +riches robes à parements d'or. De Londres, il nous revient la jupe +ballonnée, mode anglo-allemande, que nos Françaises allégent et font +tout aérienne. Dernier coup aux gênes maussades, aux solennités du grand +règne. De la vieille prison à la Maintenon, on a déjà rogné la partie +supérieure, la haute coiffure échafaudée. Le corset seul résiste, mais +la jupe est émancipée.</p> + +<p>L'ancien fourreau, étroit, serrait la personne en dessous, et s'était +encore surchargé (vers 1700) d'une trousse extérieure, pesante aux reins +et échauffante. Aux moindres occasions, il fallait quitter tout. Gêne si +incommode, dit Saint-Simon, que madame de Soubise ne s'y soumit jamais. +Au contraire le ballon, largement évasé derrière, donne aisance aux +mouvements. Ses cercles de baleine, souples, infiniment minces, se +prêtent en tout sens, et reviennent d'eux-mêmes par leur propre +élasticité. L'appareil, si léger, loin de peser, soulève. La femme, en +ballon, va légère, désormais comme ailée, oiseau qui pose à peine.</p> + +<p>Et c'est là justement ce qui choquait les Jansénistes. Ils regrettaient +la pesanteur dont nos aïeules avaient été lestées. La démarche trop +libre, disaient-ils, n'a plus d'équilibre. Elle flotte, elle nage +incertaine. En chaire, ils allaient jusqu'à dire qu'une telle mode si +complaisante, de facilité moliniste, était un défi aux hasards, une +excuse aux défaites, à ces chutes presque involontaires, où l'on n'eût +pas glissé s'il fallait vouloir tout à fait.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> Grand embarras pour les dames jansénistes, placées entre +l'anathème et le ridicule de garder les vieilles modes. Par un juste +milieu, elles portaient de petits ballons, qui auraient bien voulu, eux +aussi, se gonfler, mais restaient timidement à la mesure des audaces +prudentes, gênées, contenues, du parti.</p> + +<p>Les autres gonflèrent sans mesure. Les ballons donnaient aux grandes de +la majesté. Ils affinaient les grasses et les faisaient paraître minces. +La reine de l'époque, madame de Berry, n'était nullement une ombre +transparente. Elle donna l'essor à la mode. Cette royale ampleur, +commandant à la foule et se faisant faire place, pompeuse aux galeries, +aux descentes solennelles des escaliers, allait merveilleusement aux +prétentions superbes qu'elle étalait alors.</p> + +<p>L'envieuse rivale, l'infiniment petite duchesse du Maine, vraie naine, +fut accablée. À son étroite cour de Sceaux, étouffée, elle s'agitait, +faisait écrire, dessiner, chansonner. Dans ses pamphlets et ses +caricatures, la fille du Régent est roulée dans la boue. Dans l'une, +salement cynique, Riom possède et le Régent soupire; il lui mange les +mains de baisers. Mêmes attaques et plus furieuses dans les +<i>Philippiques</i> de Lagrange-Chancel, qui vont venir à la fin de l'année. +Ajoutez certaines malices, respectueuses en apparence, d'autant plus +injurieuses. Un M. Serviez traduisait, compilait, pour les dédier au +Régent, les <i>Vies des douze Impératrices</i>, de Messaline, etc. Voltaire +achevait son <i>Œdipe</i>.</p> + +<p>Ce grand moqueur n'avait que vingt-trois ans. Pour certaine satire +contre Louis XIV qu'on lui attribua, il <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> venait de passer un an +à la Bastille, où il avait rimé quelques chants de la <i>Henriade</i>, et son +imitation, faible et facile, de la tragédie de Sophocle. Sorti de prison +en avril 1718, il avait hardiment demandé au Régent de lui dédier sa +pièce. C'était un de ses tours. De même que plus tard il offrit +l'<i>Imposteur</i> (Mahomet) au pape, il offrait l'<i>Inceste</i> au Régent. Sans +être directement de la coterie de Sceaux, il en avait l'écho et +l'influence par la maison où il vivait le plus, celle du vieux maréchal +de Villars. Il lui faisait sa cour, écoutait ses récits, dont il fit son +<i>Louis XIV</i>. Ce château enchanté, près de Melun, tenait Voltaire par son +Alcine, la belle et jeune maréchale de Villars dont il se croyait +amoureux. Elle était quelque peu dévote, donc contraire au Régent.</p> + +<p>Voltaire fut aisément animé et lancé. Par lui on prépara, pour être +jouée en novembre, la pièce qu'on supposait terrible, et dont la +représentation serait (on l'espérait) une torture pour la princesse, +pour le Régent une humiliation.</p> + +<p>C'était peu le connaître, peu connaître le temps. Dans cette violente +échappée des libertés nouvelles, toute chose audacieuse, contraire au +monde ancien, tant fût-elle hardie et cynique, était fort peu blâmée. +Rien n'étonnait. On souriait, et c'était tout.</p> + +<p>D'après nombre d'exemples illustres du siècle précédent (déjà cités), +l'inceste était vice de prince, fort bien porté et à la mode. On +l'érigeait en théorie. Montesquieu, qui alors écrivait ses <i>Lettres +persanes</i>, publiées peu après, hasarde, entre autres paradoxes, +l'excellence des amours antiques entre proches parents <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> et +surtout l'union du frère et de la sœur (Histoire d'Aphéridon et +Astarté).</p> + +<p>Le Régent, loin de démentir les bruits qui couraient, les satires, +faisait, disait plutôt ce qui pouvait les confirmer. Vers avril 1718, il +dit, d'un cœur trop plein, un mot que ne comprit pas Saint-Simon: Que +les fameux <i>soupers</i> l'ennuyaient désormais, qu'il aimait mieux vivre en +famille.</p> + +<p>Une folie non moindre que cette étrange passion l'avait saisi à ce +moment, la découverte d'une prodigieuse mine d'or: le merveilleux +Système qui changeait en or tout papier.</p> + +<p>Le Moyen âge, avec la foi, avec du pain, un mot, un souffle, sut faire +Dieu. Law ne voulait qu'un peu de foi pour diviniser son papier, en +tirer l'or, ce dieu du monde, susciter la nouvelle Hostie.</p> + +<p>Il soufflait. Et déjà les Billets de la Banque, ses actions du Nouveau +monde, fortement se gonflaient et montaient de valeur. La fortune +soufflait avec lui.</p> + +<p>Folie, fortune, ces mots vont bien ensemble. Éole engendra ces deux +sœurs.</p> + +<p>Chacun a lu les pages scintillantes où Montesquieu admire le puissant +fils d'Éole, qui sut si bien souffler. Mais personne, je crois, n'a +remarqué que Watteau, bien avant les <i>Lettres persanes</i>, avait dit tout +cela, et mieux.</p> + +<p>Dans une admirable arabesque, le dieu de l'air, aux ailes de zéphyr, +vient amoureusement couronner un objet charmant, qui, sur d'épais +coussins (par le procédé de Virgile), conçoit de l'air, et déjà gonfle. +Quel en sera le fruit? aérien? direz-vous.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> Non, dans l'arabesque voisine, le fruit fleurit, une vraie +rose, une beauté voluptueuse, la Folie. Pour la première fois, la Folie +costumée décemment, richement, et l'on dirait en reine, la Folie fraîche +et grasse (ce que n'a fait nul peintre), comme fut la fille du Régent.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> CHAPITRE V</h3> + +<h4>ALBERONI ET CHARLES XII—DÉFAITE D'ALBERONI—LA PAIX DU MONDE<br> + +1718.</h4> + + +<p>La forte laideur de Dubois, c'est sa dualité étrange et violemment +contradictoire. Véritable Janus, il montre deux faces opposées, deux +politiques, au dehors, au dedans.</p> + +<p>Il joue en même temps deux pièces dont chacune se moque de l'autre, en +est la satire, la dérision. Grande fatigue pour l'histoire, qui, plus +elle est fidèle, plus elle paraît inconséquente. Cela rappelle le +laborieux amusement de Léon X qui, sur son théâtre, divisé en deux +scènes, à la même heure faisait jouer la Mandragore et je ne sais quelle +autre facétie de Machiavel.</p> + +<p>À l'intérieur, Dubois, tendre pour les Jésuites, amant de la Tencin, est +épris de la Bulle. Il prend leur d'Argenson, sacrifie d'Aguesseau, +Noailles. Il <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> leur lâche la main dans leur plus cher plaisir, +la chasse aux protestants.</p> + +<p>Il est donc bien zélé pour Rome? c'est le contraire. Tout le travail de +sa diplomatie, le sens de ses traités de Triple et Quadruple Alliances, +c'est d'exclure à jamais les candidats de Rome, le Prétendant et +l'Espagnol des trônes de France et d'Angleterre; c'est d'affermir ou de +fonder la dynastie protestante et la dynastie <i>libertine</i>, la maison de +Hanovre, la maison d'Orléans. De concert avec l'hérétique, il accable +l'Espagne, la vraie puissance catholique, lui brûle ou noie son +<i>Armada</i>, met au fond de la mer ce dernier espoir du papisme.</p> + +<p>Aussi fort raisonnablement les Ultramontains, peu touchés de ses +sourires, de ses caresses, des avances serviles qu'il leur faisait pour +le chapeau, restaient ou Espagnols, ou Autrichiens, ennemis de Dubois et +de la Régence. Au moment même où le Régent prit leur homme pour +ministre, les gros Jésuites, le Comité des trois qui gouvernaient, leur +secrétaire, l'intrigant Tournemine, liaient les deux conspirations, +celle de Sceaux avec celle d'Espagne; et le nonce Bentivoglio, dans un +pamphlet atroce, condamnait le Régent à mort et le marquait pour le +poignard.</p> + +<p>Rome, faible, caduque, idiote, serrée, étouffée de l'Autriche, n'osait +encourager l'Espagne, son meilleur défenseur, son champion. Elle était +effrayée de l'audace plus qu'aventureuse d'Alberoni. Elle comprenait peu +ses vrais amis. Mais, par une peur instinctive, elle sentait fort bien +ses ennemis, son profond ennemi, la France, qui, dans son sein, portait +la grande révolution <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> critique. Elle ne se méprenait nullement +sur les faiblesses, les faussetés de Dubois, du Régent. Elle y voyait +les <i>libertins</i>, au fond les tolérants, indifférents ou philosophes. +Derrière le ministère, tout provisoire, de d'Argenson, les vrais +ministres pointaient à l'horizon, Dubois et Law. Celui-ci bien plus +qu'un ministre: l'apôtre éloquent, le prophète de cette religion, qui, +un moment, fit oublier l'ancienne. Moment d'effet profond. Un million +d'hommes qui prit part au <i>Système</i>, pendant deux ans, n'eut aucun +souvenir de Rome ni de théologie. Le <i>Système</i> passa. Resta l'esprit +nouveau.</p> + +<p>Law et Dubois arrivaient par la force des choses. Pourquoi? c'est que +seuls <i>ils voulaient</i>.</p> + +<p>Ceux dont on avait essayé, les Conseils et les Parlements, admirables +pour empêcher ou blâmer, ne proposaient rien.</p> + +<p>Law croyait, voulait, proposait. Il avait sa foi: le crédit.</p> + +<p>Dubois (que l'on en rie ou non) était aussi un croyant, à sa manière. +Fripon, ambitieux, voué à l'Angleterre, flatteur de Rome, faux de toute +manière, il eut pourtant certainement un idéal qui fit son âpre passion, +il poursuivit (par des moyens indignes) un but très-beau, très-grand: le +solide établissement, la fondation de la paix du monde.</p> + +<p>Tant qu'elle n'existait pas réellement, ni la France, ni l'Europe ne +pouvaient se relever. Pour atteindre ce but, il fit des choses +incroyables. Lui, qui n'adorait que l'argent, il en donna! jusqu'à payer +des subsides à l'Autriche! jusqu'à payer le czar, pour qu'il fît +<span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> grâce à la Suède. La France ruinée trouva de l'argent pour +donner à tout le monde, pour acheter partout la paix, pour en assurer le +bienfait à cet extrême Nord, qui alors (après Charles XII) ne nous +touchait en rien que par l'intérêt de l'humanité.</p> + +<p>Pour terminer l'interminable guerre, il eût fallu surtout désarmer à la +fois les deux principaux combattants, l'Autrichien, l'Espagnol. Mais +l'Autriche, avec son Eugène, qui vient de gagner sur les Turcs deux +grandes batailles, crève alors de force et d'orgueil. Reste l'Espagne. +Dubois n'hésite pas. Il paye l'Autriche et noie l'Espagne. Tout finit. +Le monde a la paix.</p> + +<p>Elles se battaient pour l'Italie. Et souvent l'on a dit: «<i>Ne devait-on +pas affranchir l'Italie de l'une et de l'autre?</i>» Sans doute recommencer +la guerre générale contre l'Autriche et l'Angleterre, alors unies? la +reprendre dans des conditions pires que celles de Louis XIV? Ceux qui +disent ces choses vaines ont l'air de croire qu'en deux années, la +France avait repris des forces. Idée très-fausse. La France était entre +deux banqueroutes; elle en avait fait une, et elle marchait vers la +seconde.</p> + +<p>«<i>Du moins, il valait mieux aider les Espagnols à s'emparer de +l'Italie.</i>» Mais cela revenait au même. L'Espagne était si faible +encore, qu'en l'assistant dans cette guerre, la France en eût pris tout +le poids.</p> + +<p>L'Espagne de ce temps, bigote et sanguinaire, était-elle un gouvernement +si désirable aux Italiens? L'Autriche, tout odieuse, brutale et barbare +qu'elle fût, avait du moins cela de bon, qu'en Italie elle resta +<span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> toujours à la surface, n'entra jamais au fond; c'était comme +un corps étranger dont on sent la blessure et qui sortira tôt ou tard. +Mais l'Espagne, par l'analogie de mœurs, de langue, une certaine +attraction morbide, risquait trop de s'assimiler. À la corruption +italienne (vivante encore, féconde, qui donne Pergolèse et Vico), elle +eût mis le sceau de la mort. Quel? la férocité. Cela sèche, stérilise +tout. Il faut songer que les étrangers qui successivement gouvernaient +l'Espagne, Alberoni, par exemple, durent, pour flatter le peuple, lâcher +l'Inquisition, multiplier ses fêtes exécrables, les auto-da-fé.</p> + +<p>En travaillant contre l'Espagne, Dubois incontestablement eut pour +raison suprême l'intérêt de ses maîtres, le solide affermissement de +George et du Régent, la <i>fondation définitive des maisons de Hanovre et +d'Orléans</i>. Mais cette politique personnelle était le salut de l'Europe, +celui de l'Humanité. Supposons l'Espagne à Paris, et Philippe V régent: +quelle nuit profonde, affreuse! quelle servitude épouvantable de la +presse, de toute société, du clergé même. L'archevêque de Tolède avouait +en pleurant à Saint-Simon que, sous l'Inquisition et la Terreur de Rome, +l'Église espagnole était un corps mort. Les molinistes eux-mêmes se +seraient trouvés écrasés. Que fût-il advenu des Jansénistes et des +libres penseurs! Je vois d'ici Voltaire, Fontenelle, sous le san-benito, +et l'auteur des <i>Lettres persanes</i> descendre dans un <i>in pace</i>.</p> + +<p>L'Espagne, c'était l'ennemi. Elle conspirait contre le monde. Elle +portait, avec le Stuart, le drapeau de la barbarie, et elle était +partout l'alliée des barbares, <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> des dangereux aventuriers. Elle +revenait toujours à son rêve de l'Armada, qui eût en Angleterre rétabli +le papisme,—par contre-coup, en France, assommé le Régent.</p> + +<p>Lemontey, si spirituel, si instruit, si fin sur le menu, mais qui sent +peu le grand, a tort de parler de tout cela légèrement. C'était bien +autre chose que la Conspiration des poudres. Les jacobites anglais +voulaient solder Charles XII, et, ce vrai diable aidant, faire sauter +l'Angleterre. Alberoni avait repris ce plan. On l'a dit romanesque, +ridicule, impossible, parce qu'on suppose qu'il y fallait une grande +flotte et une armée. Cela n'était pas nécessaire. Le nom seul du Suédois +avait un prestige incroyable de terreur. Si, par un mauvais temps, un +brouillard, il avait passé, avec sa bande personnelle, une poignée de +ses soldats terribles, il aurait emporté l'Écosse comme une trombe, +fondu vers Londres. Il eût été rejoint à coup sûr par un monde +d'aventuriers, d'Irlande, de toute nation. De l'un à l'autre pôle, il +était la légende de tout ce qui n'a de droit que la force.</p> + +<p>Dans l'état effroyable où était la Suède, dépeuplée, désolée, elle +n'avait guère à craindre. Le czar lui-même traitait, ne sachant plus +qu'y mordre, ne pouvant que s'user les dents sur ce dur bloc, tout fer, +glace et granit. Charles XII, si bien ruiné, n'en était que plus libre. +Il avait fini comme roi. Mais il lui restait un bien autre rôle où il +entrait à peine. Sa renommée bizarre pouvait le faire un grand chef +d'aventures, lui donner un vaste royaume, le royaume des désespérés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> Pour comprendre ce temps, il faut mettre en lumière le point +essentiel, la faim du Nord, sa terrible indigence. Pierre, mal nommé le +grand, avait plus de besoins peut-être encore que le Suédois, par la +disproportion énorme de son petit revenu et de cent choses nouvelles, +coûteuses, qu'il essayait. Tous deux étaient des mendiants. Ils rôdaient +autour de l'Europe, comme les ours blancs du Spitzberg viennent la nuit +gratter à la cabane du pêcheur, grondant, montant dessus, pour entrer +par le toit.</p> + +<p>En 1717, le czar était venu tâter la France, tendant la main pour +recevoir ce qu'elle avait coutume de payer aux Suédois, promettant un +meilleur service si on le préférait. Le Régent l'accueillit avec sa +grâce accoutumée. Les Français admirèrent <i>ce créateur d'un monde</i>. Beau +créateur qui, avec de la vie, savait faire de la mort, qui, de sang et +de chair broyés, faisait une machine, un impossible monstre. Sa Russie +ressemblait au char grotesque qu'il avait charpenté et où il voyageait, +charrette informe et disloquée d'avance, qui allait branlant et +grinçant, par cahots, chocs, secousses. Si de droite et de gauche, +nombre d'hommes, qui se relayaient, ne l'avaient soutenu, le triste +véhicule, à chaque pas disjoint, eût mis à terre son constructeur.</p> + +<p>Éconduit par la France, il était d'autant mieux disposé à écouter +l'Espagne, à entrer dans le grand projet de bouleverser tout l'Occident. +Pendant cette tempête, qui eût pétrifié l'Allemagne, il aurait fait ses +affaires d'Orient, aurait rançonné la Pologne, où il eût mis un homme à +lui, un tout petit roi tributaire. <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> Il se fût arrondi et +complété sur la Baltique, eût pris le Mecklembourg, fait établissement +dans l'Empire en face de l'Empereur. Projets vagues, grossiers, +incohérents. Tandis qu'il bouffonnait à Moscou la fête burlesque où l'on +brûlait le pape, il entrait dans ce plan pour le faire triompher dans +Londres!</p> + +<p>Le candidat de Rome et de Madrid, le Prétendant ne se fit pas scrupule +de s'allier à ce barbare couvert de sang et qui alors justement fit +mourir son fils. Il lui envoya le duc d'Ormond pour obtenir sa fille +Anne Petrowna. Qu'eût-ce été pour l'Europe si ces accouplements +monstrueux avaient réussi! si le bigotisme jésuite eût épousé l'Asie +sauvage! si l'esprit de l'Inquisition eût fait pacte avec Attila!</p> + +<p>Deux fléaux menaçaient, d'une part, une répétition de l'invasion des +barbares, la descente des masses faméliques du monde des neiges; de +l'autre, le renouvellement de la guerre de Trente Ans, mais sans fin, +recrutée par les soldats à vendre.</p> + +<p>Leur vrai roi, leur héros, leur Alexandre le Grand, était tout prêt dans +Charles XII. Il mourut jeune, manqua sa destinée. Elle était d'être, en +pleine Europe, un Pizarre, un Cortez, un grand pirate de terre. Nous +avons de son étrange figure un bon portrait à Versailles. Avec ses gants +de buffle, son habit grossier de drap bleu, ce grand corps sec, nerveux, +semble d'abord un dur soldat. Puis on voit davantage: on retrouve, on +comprend l'indestructible, qui prenait son plaisir à jeûner plusieurs +jours, à dormir par terre sans abri dans les hivers de Suède. Il a tel +trait plus que sauvage, le dirai-je? bestial, qui fait penser à un +<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> terrible orang-outang. Ses yeux, d'un azur cru, ne se +retrouverait ni chez l'homme, ni chez l'animal. Il tient fort du satyre, +mais (tout au contraire du satyre) sa peau tannée est en-dessous riche +d'un sang très-pur, implacablement virginal (j'entends, des vierges de +Tauride). Nulle amitié. Nul amour. Buveur d'eau. Un seul sens, le péril, +le meurtre.</p> + +<p>Le portrait nous le donne à l'âge où il meurt (36 ans), tel qu'il était +alors, dans la fortune la plus désespérée, avec une redoutable hilarité +qui fait trembler. Il en était au point de ne plus choisir les moyens. +Son ministre, Gœrtz, un homme à tout oser, forçait de prendre sa +monnaie de cuivre pour deux cents fois ce qu'elle valait! Il escroquait +ce qu'il pouvait aux Jacobites pour acheter des vaisseaux (il en acheta +six en Bretagne). Il avait, pour son maître, accepté le patronage d'une +compagnie de flibustiers. Il les entretenait et les gardait tout prêts. +Troupe d'aventureux scélérats, une élite d'audace et de crimes.</p> + +<p>Charles XII avait reçu des arrhes d'Alberoni, un million, somme énorme +pour sa misère. Le czar, qui déjà négociait avec les Suédois (mai 1718), +l'eût au moins laissé faire, y trouvant tellement son compte. L'Espagne +n'avait qu'à croiser les bras, et solder Charles XII, qui, sans nul +doute, aurait passé.</p> + +<p>Tel aussi fut le plan d'Alberoni. Il ne varia pas là-dessus. Il soutint +que l'affaire d'Angleterre devait précéder tout, qu'on ne pouvait agir +en Italie, en France, qu'à la faveur de ce grand coup de foudre. J'en +crois là-dessus Alberoni lui-même plus que Torcy (que copie +Saint-Simon).</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> Qui empêcha? uniquement la sottise de la cour d'Espagne qui +n'écouta pas son ministre, l'impatience de la reine italienne qui le +força d'agir en Italie.</p> + +<p>C'est l'intérieur de cette cour, l'obscure chambre du roi et de la +reine, qui seuls en ce moment illuminent l'histoire. Saint-Simon, dans +son ambassade, put voir de près, ayant été reçu par eux avec confiance, +et presque familiarité. Favorisé, comblé, admis à tout, il put voir, +entendre beaucoup. Devant lui, ils causaient de sujets un peu étonnants +dans une cour si dévote, de prélats scandaleux, de leurs mœurs à la +Henri III. Alberoni en apprend davantage. À son passage en France, il +dit au chevalier de Marcien que Philippe V, dans sa vie sensuelle et +sombre (celle au reste des nobles, Espagnols, Italiens du temps), usait +largement des licences conjugales autorisées des casuistes.</p> + +<p>Ces docteurs, dont les livres sont le parfait miroir de la vie du Midi, +furent forcés de bonne heure de mollir là-dessus. En présence des +monstrueux scandales qu'affichaient tant de princes et de princes +d'église, avec leurs petits favoris, leurs pages ou enfants de chapelle, +ils accordent infiniment aux libertés intimes du mariage. Dès lors rien +ne paraît. Tout retombe sur la discrète épouse. Elle n'a pas à +s'inquiéter. C'est sainteté à elle de pécher par obéissance. De Navarro +à Liguori, en deux siècles, on la plie, muette, aveugle, à toute chose. +En la femme, et la femme unique, s'épuise l'infini du caprice. Les cent +maîtresses du Régent, les trois cents nonnes portugaises de Jean V, ne +sont rien en comparaison de ce que ces <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> maîtres autorisent, au +ménage espagnol du plus grave intérieur, entre le lit et le prie-Dieu.</p> + +<p>Une chose, chez ces docteurs subtils, est très-malsaine, c'est que leurs +équivoques, et jusqu'à leurs réserves, sont autant de tentations. Ils +accordent aux préludes des libertés glissantes qui vont fatalement droit +à ce qu'ils défendent. Comme au bord de l'abîme, même la peur de tomber +fait qu'on tombe. Mais dans la chute aucun repos. Le remords même est +corrupteur. Il fait que le péché garde une âcre saveur et ne s'affadit +pas, et le repentir même titille la tentation.</p> + +<p>Nous venons de décrire ici Philippe V. Né honnête, et gardant une +certaine loyauté de la France que n'a pas toujours le Midi, il a +naïvement exprimé tout cela. Avec sa première femme, la vive Savoyarde, +qui le tenait de haut, il ne fut qu'un mélancolique, enfermé, un peu +maniaque. Avec la flatteuse Italienne, qui avait son but personnel, +intéressé, et se courbait à tout, il eut de singuliers orages et de +scrupules et de remords.</p> + +<p>Ce but, tout politique, était souvent contraire à la foi de son mari. On +l'a vu, en 1715, quand elle exigea qu'il s'offrît comme allié à +l'hérétique. Et on le voit ici, en 1718. Au lieu de faire ce que ce +prince dévot eût préféré certainement, au lieu de tenter d'abord la +grande affaire romaine et catholique, l'affaire du Prétendant, elle +l'oblige d'aller (malgré le pape) en Italie. Vrais tours de force, où +elle ne pouvait réussir qu'en émoussant la conscience du roi par des +arts énervants et de sensuelles complaisances qui le faisaient céder, +mais le laissaient fort agité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> Elle avait déjà vingt-sept ans, avait eu deux couches de suite; +de plus, la petite vérole, dont elle resta marquée. Le pis, c'est +qu'elle avait maigri, n'était plus «la grasse Lombarde, bien empâtée,» +l'idéal de Philippe V. On est tenté de croire qu'elle baissa. Dans une +maladie, en la nommant Régente, il annulait cette régence par un pouvoir +illimité qu'il donnait à Alberoni.</p> + +<p>Elle restait très-agréable, et reprit fortement le roi. Élégante amazone +à la guerre, à la chasse, elle changeait de sexe et de figure, pour +ainsi dire. Avec des modes fantasques, qu'elle se faisait faire à Paris, +sous un justaucorps d'homme qui lui marquait sa fine taille, elle +semblait un enfant gracieux, mignon page italien. Gentille créature, +joueuse comme un petit garçon, mais d'enfantine obéissance, soumise +comme une petite fille.</p> + +<p>L'énervante fascination, morbide, sous des formes si douces, absorba, +acheva Philippe V. Mais, loin qu'il reposât dans son néant, il y trouva +de plus en plus la fièvre, incessamment souffrant et stimulé de ces +mauvaises faims de malade que nulle satisfaction n'apaise. En vain il +l'avait à toute heure; en vain il la tenait sous son regard, passive, +subissant même sans murmure certaines gênes un peu humiliantes de la vie +de prisonnier. Nulle échappée. Aux fêtes ou dévotions de couvents, ils +n'étaient pas moins enfermés, seuls au fond d'une obscure tribune. Dans +leurs petites courses de chasse, dans ces déserts sinistres qu'on +appelait maisons de plaisance, même prison. À chacune de ces maisons se +retrouvait exactement la petite chambre <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> de Madrid, et l'étroit +petit lit, jusqu'à la garde-robe, «toujours, l'une à côté de l'autre, +les deux chaises percées de Leurs Majestés Catholiques.» +(<i>Saint-Simon.</i>)</p> + +<p>Alberoni dit durement: «Il la pervertissait.» Mais comment? perverti par +elle, insidieusement provoqué. Plus bas elle pliait, plus relevée elle +exigeait des choses contre la conscience ou l'humanité même, qui (on va +le voir) furent des crimes.</p> + +<p>Les douces règles des casuistes, les vastes indulgences du bon Père +Daubenton et des confesseurs italiens rassuraient tout à fait la reine; +elle riait, elle était gaie, badine. Le roi restait troublé. Il eût pu, +d'après leurs maximes, pour une pénitence minime (une prière, un jeûne, +une aumône) se calmer et dormir à l'aise. Mais, quoi qu'on pût lui dire, +il avait cette faiblesse de consulter son âme, d'écouter la voix +intérieure. Parfois il éclatait en bruyantes crises de remords qui +n'embarrassaient pas peu la reine. Souvent on l'entendit pleurer, +demander pardon aux muets témoins de la chambre, j'entends les saints +bonshommes qui étaient figurés dans la tapisserie. Ces larmes, ces +agitations, qui ne faisaient qu'amollir le pécheur, par un cercle fatal, +le ramenaient aux chutes; il se croyait damné, et n'en péchait que +davantage.</p> + +<p>Comme le roi de Portugal, il exigeait que chaque soir l'absolution du +moins le blanchit pour la nuit. Autrement toute approche des choses +saintes lui paraissait un exécrable sacrilége. Un matin qu'un prêtre lui +disait la messe dans sa chambre à coucher, ignorant son état de +conscience, voulut lui faire baiser la <i>paix</i>, <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> le roi +s'indigna tellement, qu'il se jeta sur lui et faillit l'étrangler. Que +dit le roi! On ne le sait. Mais la reine, humiliée, qui tremblait de +fureur, s'écria: «Prêtre, si tu le dis, tu es mort.»</p> + +<p>Alberoni, qui avait commencé sa fortune au privé de Vendôme, et qui plus +tard amusait le roi de contes gras, eût bien voulu, en continuant son +métier de bouffon, s'insinuer encore aux petits secrets du ménage. Il se +serait fait craindre, eût pris ascendant sur la reine. Mais la porte +sacrée de la chambre mystérieuse avait son chien, son dogue, la +nourrice, grossière et violente, qui, s'il hasardait d'avancer, +outrageusement le repoussait.</p> + +<p>La reine, ne sachant rien, n'apprenant rien du dehors que par cette +nourrice, ignorant l'Espagne et le monde, se figurait que ce royaume +était redevenu en deux ans l'empire de Charles-Quint. En réalité, la +surprenante activité d'Alberoni avait créé une belle flotte et une armée +non sans valeur. Le revenu avait augmenté, parce qu'ayant supprimé les +priviléges de l'Aragon et de la Catalogne, on faisait payer ces +provinces. Qu'était-ce pour une grande guerre? Qu'étaient les petites +réformes qu'avait pu faire Alberoni? Au fond, très-peu de chose. +L'Espagne n'en était pas moins épuisée, stérile, un cadavre. L'ingénieux +résurrectionniste la remettait debout, mais pour la faire choir sur le +nez.</p> + +<p>Ce qui trompait encore Madrid, c'étaient les romans insensés, les folles +promesses qui venaient de la France par toutes sortes d'intrigants. Tout +cela misérable. Reprenons d'un peu haut, mais en datant soigneusement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> À son avénement, le Régent avait promis aux princes du sang, à +M. le Duc, qu'on ôterait aux faux princes, bâtards adultérins, le droit +de succéder au trône que leur avait donné le feu roi. Cela fut exécuté +en juillet 1717, et dès lors la duchesse du Maine, née Condé, et tante +de M. le Duc, mais furieuse de voir son mari descendre, implora l'appui +de l'Espagne.</p> + +<p>Elle avait des amis au Parlement (le président de Mesmes et autres). +Elle en avait dans la noblesse, où deux hommes ruinés, Laval et +Pompadour, étaient déjà en rapport avec Cellamare, l'ambassadeur +d'Espagne. Enfin, elle s'adressa au grand trio jésuite qui avait +gouverné à la fin de Louis XIV. L'un des trois, le père Tournemine, lui +donna un baron Walef, aventurier liégeois, peu sûr, fort étourdi, +qu'elle envoya à Philippe V.</p> + +<p>On voulait que ce prince mît le feu aux poudres en écrivant au Parlement +et demandant les États généraux. La lettre, ayant fait son effet, aurait +été suivie d'une armée espagnole.</p> + +<p>Le Régent savait tout. Dans l'automne de 1717, il fit lui-même avancer +des troupes vers les Pyrénées, encouragea les grands d'Espagne qui +voulaient chasser l'étranger (Alberoni, la reine), s'emparer du roi, des +infants. Seulement il refusait d'autoriser le coup qui, seul, eût tout +tranché, l'assassinat d'Alberoni.</p> + +<p>La corruption, la faiblesse du Régent ne peuvent faire qu'on oublie le +contraste de sa douceur avec la férocité de ses ennemis. Tandis que dans +leurs pamphlets on le désignait à la mort, lui, il était si peu haineux, +qu'averti qu'un conspirateur violent, M. de <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> Laval, était +pauvre, il pensa que peut-être il ne conspirait que par misère, et lui +donna une pension. Laval ne la refusa pas, mais il conspira de plus +belle.</p> + +<p>Tout en voulant obtenir de l'Espagne ce désarmement sans lequel il était +impossible d'avoir la paix européenne, il négociait longuement, +obstinément, pour les intérêts de son ennemie, la reine d'Espagne, quant +aux successions de Parme et de Toscane. Cette dernière affaire irritait +fort l'Autriche, et retarda longtemps les choses. Torcy (copié par +Saint-Simon) dit que les Impériaux regardaient le Régent comme partial +pour l'Espagne et refusaient de s'y fier.</p> + +<p>Et cependant il fallait se hâter. Paris était fort agité. Il l'était par +l'odieux des mesures financières que prenait d'Argenson, et par les +menées des partisans du duc du Maine, par les résistances ouvertes du +Parlement, par les sourdes intrigues des ambassadeurs étrangers.</p> + +<p>D'Argenson, qu'on croyait ami de Law et conseillé par lui, dès qu'il +entra au ministère, passa à ses ennemis, et, publiquement associé à une +compagnie rivale, fit ses propres affaires avec une audace effrontée. Il +donna le bail des <i>Fermes et gabelles</i>, à qui? à lui-même, ministre, +représenté par son valet de chambre!</p> + +<p>Cet homme de police, abusant de sa vieille réputation de dureté, et bien +sûr d'être craint, n'eut ni ménagement ni pudeur. D'un coup il éleva la +valeur de l'argent de 40 à 60, payant 60 livres avec 40 (empochant 20). +Il fit un filoutage hardi sur la refonte des monnaies.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> Le Parlement saisit l'occasion. Il défend d'obéir (20 juin +1718). Il appelle à lui les corps de métiers. D'autre part, d'Argenson +envoie aux marchés des soldats pour faire prendre sa monnaie. Refus, +violences et batteries.</p> + +<p>On publiait alors, on lisait avidement les beaux Mémoires du cardinal de +Retz. Tout ce qui aimait le mouvement regrettait de n'être pas né du +temps de la Fronde. La petite duchesse du Maine, avec sa ridicule +académie de Sceaux, les gens de lettres qui lui prêtaient leurs plumes, +n'étaient guère propres à agir sur le peuple. Si pourtant le monde des +Halles, poussé à bout par l'affaire des monnaies, s'était levé, si les +Parlementaires s'étaient mis à sa tête, nul doute que le vieux Villeroi +ne leur eût donné le petit roi. Villars eût appuyé de sa glorieuse épée, +de sa renommée populaire. Et qui sait? le Régent se serait trouvé seul, +ayant contre lui le roi même.</p> + +<p>Cette cabale d'Espagne n'était pas tant à dédaigner. Des gens loyaux, +comme Villars, ne croyaient pas du tout trahir en appuyant Philippe V, +le frère du duc de Bourgogne, prince honnête et pieux, qui, sans nul +doute, eût sauvegardé les droits de l'enfant Louis XV. Ils se sentaient +en tout cela fidèles à la pensée du feu roi.</p> + +<p>Le Prétendant, pour qui Louis XIV écrivait encore à son lit de mort, +avait son agent le plus sûr, le duc d'Ormond, caché près de Paris. Il +était en rapport avec les ambassadeurs d'Espagne et de Russie. Dans le +récit prolixe, obscur, mal lié, de Torcy, on voit que les rapports +d'Alberoni avec le czar et Charles XII, interrompus <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> un moment, +se renouaient. Il ne dit pas la cause de ces variations qu'a révélées +Alberoni. Rien n'eût pu faire renoncer celui-ci à son plan du Nord. Même +en juin, par Paris, il envoya un émissaire à Charles XII.</p> + +<p>Le czar était tout Espagnol en ce moment par sa haine de l'Autriche, par +son extrême crainte que la France ne prit avec elles des engagements +définitifs. Le Régent l'amusait, faisait croire et à l'Espagnol et au +Russe qu'il n'était pas décidé à signer. Mais, dès le commencement de +juillet, le comte de Stanhope, confident du roi George, était arrivé à +Paris, et, dans une parfaite intimité, ils avaient réglé la future +<i>Quadruple Alliance</i>.</p> + +<p>Le vrai sens de ce traité était celui-ci: la France, l'Angleterre et la +Hollande commandaient, au besoin, <i>exécutaient</i> la paix définitive.</p> + +<p>L'Autriche, victorieuse des Turcs, bouffie de ses victoires, et qui +rêvait toujours et l'Espagne et les Indes, on l'obligeait enfin d'y +renoncer, en recevant un joli joyau, la Sicile.</p> + +<p>Malgré l'Autriche, on assurait à la reine d'Espagne pour ses enfants, +non-seulement la succession de Parme, mais celle de Toscane. Clause +obstinément repoussée de l'Empereur, à qui les ports de la Toscane +semblaient une porte ouverte par où la France rentrerait à volonté en +Italie.</p> + +<p>L'Autriche refusa longtemps, et même, après avoir signé, elle voulait +encore revenir sur ses pas. L'Espagne refusa bien plus obstinément +encore. Alberoni, pressé là-dessus par les Anglais, se fâcha, menaça. Il +<span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> croyait les tenir par l'intérêt commercial, croyait que les +ministres et les chefs politiques n'oseraient, par une rupture, +compromettre les banquiers, marchands et armateurs de Londres, qui +exploitaient l'Amérique espagnole.</p> + +<p>Il se trompait. George, avant tout, voulait servir l'Empereur et ne +ménageait rien. Les grands meneurs anglais voulaient frapper la marine +d'Espagne, frapper Philippe V, affermir le Régent. C'était leur homme. +Il ne tenait pas à eux qu'il ne fût plus que Régent. L'ambassadeur +anglais, Stairs, à la mort de Louis XIV, aurait voulu qu'il se fît roi.</p> + +<p>Stairs avait préparé le traité. Vers le 1<sup>er</sup> juillet, le comte de +Stanhope, confident de George, mais qui avait aussi la pensée des chefs +du Parlement, arriva à Paris, et put dire au Régent des choses qui ne +s'écrivent point: Premièrement, qu'une forte flotte anglaise suivait +celle d'Espagne, pour l'empêcher d'agir, sinon pour la mettre au fond de +la mer. Deuxièmement, que, quelle que fût la faiblesse de George pour +l'Empereur, le lien fort, unique, de l'Angleterre était avec la France; +qu'elle traiterait au besoin avec elle pour contraindre l'Autriche à la +paix.</p> + +<p>Et les Anglais n'entendaient par la France que celle du Régent et de la +maison d'Orléans. Le Régent seul leur donnait confiance contre le +Prétendant, contre les Jacobites, contre la guerre civile, contre les +coups de main que l'Espagne et le czar pouvaient tenter sur eux, en leur +lançant un Charles XII.</p> + +<p>On a dit qu'en cela ils ne voulaient rien autre chose que se faire ici +un vassal. Mais en réalité c'était <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> pour eux une question de +vie et de mort. L'opinion, en France, était, je l'ai dit, généralement +faussée et pervertie. Elle s'intéressait au roman du Stuart. Beaucoup +mêlaient sa cause à celle du roi d'Espagne. Des hommes, en divers +genres, illustres ou éminents (comme Villars, Saint-Simon, Torcy), +étaient de cœur Jacobites, Espagnols, donc absurdement rétrogrades. +Stanhope et Stairs, qui voulaient Orléans (quels que fussent ses vices, +et ses faiblesses pires encore), étaient dans la vraie voie du siècle et +du nouvel esprit.</p> + +<p>Tout fut conçu à un souper qui (chose bien significative) eut lieu dans +la maison natale et patrimoniale des Orléans, au palais de Saint-Cloud. +Ce palais, alors si petit, logeait l'été toute la famille, Madame, mère +du Régent, sa femme, souvent sa fille. Elles reçurent Stanhope et le +traitèrent. Cette fraternisation solide et qui semblait définitive se +fit à la table de famille. On se sentit dès lors bien ferme contre les +mouvements de Sceaux, du Parlement. On avait la sécurité d'un joueur qui +s'amuse et tient les cartes encore, mais qui déjà a gagné la partie. Et +quelle partie? la grande, celle de la couronne; on la voyait si près! on +croyait la toucher. Vive joie, moins pour le Régent (fort désintéressé) +que pour les trois princesses, pour l'orgueil impérial de sa mère, pour +l'ambition profonde, souffrante, de sa femme, et bien plus pour la folle +ivresse de la duchesse de Berry. Elle crut Orléans déjà roi, et (comme +un fait de cette date le prouve trop malheureusement) elle perdait tout +à fait l'esprit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> Nous reviendrons là-dessus. Remarquons seulement que ni l'excès +du vice, ni la bonne fortune n'endurcissait le Régent. Il eut, à ce +moment (peut-être attendri du bonheur), un rare mouvement de bonté. Il +eut pitié de l'ennemi.</p> + +<p>Quoiqu'il lui fût hautement désirable que l'Espagne fût coulée à fond, +quoiqu'un grand coup frappé par l'Anglais sur Alberoni dût aussi +effrayer, abattre ici ses ennemis, il fit, par son agent, Nancré, +avertir cet aveugle au bord du précipice. Il le pria de ne pas se +perdre, de ne pas lui donner, à lui Régent, cet avantage décisif et +cruel.</p> + +<p>Nancré ne trouva à Madrid que des sourds et des insensés. Ils nageaient +en pleine victoire. Victoire peu difficile. Le duc de Savoie, qui avait +encore la Sicile, mais qui était près de la perdre ou par l'Espagne ou +par l'Empereur, en retirait ses troupes. Vainqueur sans combat (3 +juillet), le pavillon d'Espagne flotte à Palerme. La conquête paraissait +certaine. Mais les preneurs risquaient fort d'être pris. Les Anglais +n'en faisaient mystère. Stanhope lui-même (24 juin), plus tard l'amiral +Byng, arrivé à Cadix, avaient fait dire aux Espagnols qu'aux termes des +traités, à tout prix, on défendrait l'Empereur.</p> + +<p>L'envoyé des Anglais serrant de près Alberoni pour obtenir une réponse, +celui-ci ne décida rien de lui-même. Il a dit, après sa disgrâce: 1<sup>o</sup> +qu'il eût voulu retarder et ne faire la guerre qu'après s'être assuré de +plus grandes ressources; 2<sup>o</sup> qu'il n'eût pas voulu qu'on commençât par +l'Italie, mais par l'affaire du Prétendant. Or, c'était justement +l'Italie que voulait la <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> reine, et à tout prix, sur-le-champ. +Elle était si aveugle, qu'elle ne voulait de la Sicile que comme d'une +conquête préalable qui lui ferait faire celle du royaume de Naples. Le +pape s'y opposait: chose grave pour Philippe V. N'importe. La fée +dangereuse, sans doute par un coupable échange de honteuses faiblesses, +avait acheté celle-ci. Le triste roi remit tout au destin, et sobrement +répondit à l'Anglais: «Que Byng exécutât ce qu'avait commandé Sa Majesté +Britannique.»</p> + +<p>Cruelle, imprudente parole! Il était aisé à prévoir que, de ce mot, il +noyait son armée. Cette brave armée d'Espagne qui, pour lui obéir, était +en pleine mer, en tel danger, ne lui inspirait-elle donc aucune pitié?</p> + +<p>Pouvait-il croire qu'une marine créée d'hier tiendrait contre la vieille +marine anglaise? Jadis, les Basques, il est vrai, si étonnamment +hasardeux, firent du pavillon espagnol le premier du monde. Philippe II +les découragea, et, dans l'affaire de l'Armada, les soumit à ses +Castillans. Philippe V les découragea, et, dans cette affaire de Sicile, +confia de hauts commandements à des intrigants jacobites, des +aventuriers irlandais.</p> + +<p>Du reste, les moyens humains semblaient fort secondaires. On comptait +sur le ciel, et l'on exigeait un miracle. On sommait Dieu d'agir. +L'Inquisition à ce moment fut terrible d'activité. En une seule année, +cent et quelques personnes furent brûlées vives, quatre cents autres +diversement suppliciées.</p> + +<p>Des Juifs ou Maures, des misérables qui se croyaient <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> sorciers, +des <i>luthériens</i> (libres penseurs), voilà ce qu'on brûlait. Jamais de +vrais coupables. L'Inquisition était fort douce pour le libertinage. +Sodome était ménagée à Madrid beaucoup plus qu'à Paris. En 1726, un +homme fut brûlé ici en Grève pour une faute que les juges, en Espagne et +en Italie, négligeaient comme peccadille, affaire de confessionnal. On +payait cela avec quelque aumône aux couvents, quelque délation, un +service au clergé.</p> + +<p>Les pêcheurs, quoi qu'ils fissent, expiaient par un fanatisme cruel, +horriblement sincère, par le dévouement à l'inquisition.</p> + +<p>Madame de Villars vit, aux auto-da-fé, des seigneurs sauter des gradins, +tirer l'épée, piquer, larder les victimes hurlantes, qu'on précipitait +au bûcher.</p> + +<p>Le roi, s'il n'agissait, du moins assistait, présidait, avec sa +gracieuse reine. Un tel jour expiait des nuits. S'ils avaient des +scrupules pour les péchés d'hier ou ceux qui se feraient demain, ils les +compensaient par leur zèle, mettaient aux pieds de Dieu et les douleurs +des autres et le petit supplice de voir tant de choses effroyables.</p> + +<p>Ils comptaient que le ciel, touché de ces offrandes, bénirait leur +expédition.</p> + +<p>Certes, si les sacrifices humains, la chair brûlée, pouvaient lui +plaire, jamais il n'eût dû être plus favorable.</p> + +<p>Cette flotte d'Espagne allait rendre la Sicile aux moines qu'avait +chassés le duc de Savoie, et y raviver les bûchers. Tout lui +réussissait. Elle avait pris Palerme et elle allait prendre Messine, +quand elle <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> se vit suivre de près par Byng, par sa flotte, plus +forte en canons. Byng avait demandé un armistice de deux mois et ne +l'avait pas obtenu.</p> + +<p>Le 11 août, l'amiral d'Espagne, incertain de ses intentions, avait +quitté Messine, se trouvait devant Syracuse. Il voit Byng aller droit à +lui, couper sa flotte, et, sans tirer encore, pousser ses vaisseaux au +rivage. Un d'eux fit feu, et donna à l'Anglais le prétexte qu'il +désirait.</p> + +<p>Coïncidence singulière.</p> + +<p>Le même jour, 11 août, le comte de Stanhope, premier ministre +d'Angleterre, arrivait à Madrid voulant sauver Alberoni. Les vives +plaintes du commerce anglais l'avaient changé, lui faisaient craindre +une rupture avec l'Espagne. Il venait traiter, mais trop tard.</p> + +<p>L'immense désastre avait eu lieu. Surpris et séparés, ne pouvant même +combattre, les Espagnols, avec toute leur vaillance, furent +irrésistiblement poussés à la côte, ou coulés. Un de leurs capitaines +irlandais s'enfuit le premier. Plusieurs vaisseaux furent mis en feu. +Vingt-trois périrent ou furent pris, avec 700 canons et 5,000 hommes. +Byng renvoya les officiers, s'excusant froidement «de ce malentendu, pur +accident, survenu par la faute de ceux qui tirèrent les premiers.»</p> + +<p>Cruel, déplorable désastre,—mais qui faisait la paix du monde.</p> + +<p>La mort de Charles XII qui survint en décembre, en fut une autre +garantie.</p> + +<p>Elle ne fut qu'un peu retardée en 1719, par notre <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> courte +expédition d'Espagne et celle des Russes en Suède. Elle arrivait +fatalement.</p> + +<p>Un seul homme rit. Ce fut Dubois.</p> + +<p>La France fut touchée. Et l'homme du Régent, Nancré, qui seul eut le +courage de l'apprendre à Alberoni, ne le fit qu'en versant des larmes.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> CHAPITRE VI</h3> + +<h4>TRIOMPHE DU RÉGENT SUR LES BÂTARDS ET LE PARLEMENT<br> + +Août 1718.</h4> + + +<p>Madame de Maintenon, dans sa pieuse retraite, octogénaire et si près de +sa fin, suivait de l'œil les destinées du duc du Maine, son élève, ne +désespérait pas de voir renverser le Régent. Elle accueillit avec +bonheur la nouvelle des agitations de la Bretagne (24 janvier 1718). Les +conjurés de Sceaux comptaient en profiter. M. de Laval, en Bretagne, M. +de Pompadour, en Poitou, voulaient créer <i>une Vendée</i>.</p> + +<p>Les six mille nobles de Bretagne, démocratie sauvage où tous votaient, +le clergé et le Parlement (qui étaient deux noblesses encore), +s'agitaient à l'aveugle au moment même où l'impôt fort réduit aurait dû +calmer la province. Il était descendu de douze millions à sept (en +1718). En outre le Régent, malgré l'agitation, avait poussé la confiance +jusqu'à autoriser des <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> assemblées locales qui prépareraient le +travail de l'assemblée générale (rouverte en juillet 1718). Celle-ci +n'en fut que plus turbulente, et on fut obligé de la dissoudre. Pour +qu'elle soulevât le peuple, il eût fallu deux choses, que les curés, le +bas clergé, prêchant contre le Régent, lui montrassent sa foi en danger +sous un prince si impie, et qu'en même temps une grande manifestation +navale et militaire de l'Espagne apparût sur les côtes, une flotte de +Philippe V sous le drapeau des fleurs de lis<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>.</p> + +<p>Ces deux choses manquèrent également. Dubois, comme on a vu, par ses +avances à Rome, divisa les <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> ultramontains. Si beaucoup +restèrent espagnols, plusieurs furent gagnés au Régent. Ils n'agirent +pas d'ensemble pour soulever la Bretagne. Quand on y prit les armes +(trop tard, en 1719), les meneurs gentilshommes n'avaient avec eux que +deux prêtres.</p> + +<p>L'autre condition manqua de même. Point de troupes espagnoles. +L'ambassadeur Cellamare, le 30 juillet, mandait de Paris à Alberoni +qu'on ne pouvait rien sans cela. Et Alberoni répondit: «L'armée, la +flotte sont en Sicile.» Le 11 août, la voilà détruite, cette flotte, et +l'armée quasi prisonnière, qui ne peut plus sortir de l'île.</p> + +<p>La Vendée de l'Ouest se trouve tout au moins ajournée. La Fronde de +Paris, la cour de Sceaux, les chefs du Parlement liés avec Madrid et le +Parlement de Bretagne, sont blessés pour l'instant avec Alberoni.</p> + +<p>On ne pouvait savoir le désastre espagnol que le 22 ou le 23. Les +meneurs de Paris, dans l'ignorance où ils étaient de ce grand coup, +croyaient pouvoir en frapper un ici. Le 18 août, la duchesse du Maine +envoyait de Sceaux sa célèbre femme de chambre, mademoiselle Delaunay, +pour conférer encore avec eux. Elle les vit à minuit sous le pont Royal, +et, sans doute, leur donna ses dernières instructions. On méditait une +chose violente, qui eût atteint de très-près le Régent, une rapide +exécution qui l'aurait avili en montrant sa faiblesse, et qui eût exalté +le peuple (toujours admirateur de l'audace) pour le Parlement. Sanglante +expérience; mais sur un étranger, sur un aventurier, <i>in animâ vili</i>.</p> + +<p>Le 12, on avait renouvelé un arrêt de l'ancienne <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> Fronde (porté +alors contre le Mazarin), arrêt qui défendait à tout <i>étranger</i> de +s'immiscer au maniement des deniers royaux sous peine de mort, le +condamnait sans forme de procès. Law, enlevé de sa Banque, amené dans +l'enceinte du Palais, eût été pendu sur-le-champ. On a douté que la +chose fût sérieuse. Elle eût été impossible, en effet, s'il eût fallu un +jugement en règle de ce grand corps où il y avait nombre d'honnêtes +gens; mais, sur l'arrêt déjà rendu le 12, nulle procédure nouvelle n'eût +été nécessaire. Les présidents, un de Mesmes, un Blamont, un Lamoignon, +n'eussent eu qu'à ordonner d'exécuter l'arrêt. Law, plus intéressé que +personne à bien s'informer, se crut en vrai péril, et Saint-Simon l'y +crut; car il lui conseilla de se cacher, lui fit chercher asile au +Palais-Royal même, chez le Régent.</p> + +<p>La chose était énorme d'injustice et d'ingratitude.</p> + +<p>Et d'abord d'injustice. On prenait occasion de l'irritation qu'avait +causée la monnaie de d'Argenson. Mais d'Argenson était justement rival +de Law. En juin, avec les Duverney, il l'avait empêché d'avoir le bail +des <i>Fermes et gabelles</i>, et il l'avait pris pour lui-même.</p> + +<p>On avait cru habile de s'attaquer à l'<i>étranger</i>. Depuis les Concini et +les Mazarini, le mot était puissant pour lancer à l'aveugle la meute +populaire. Grande pourtant était la différence. Ces gens entrant en +France n'avaient pas de chemise et moururent horriblement riches. Law +entra riche en France et sortit pauvre, en galant homme.</p> + +<p>Les jansénistes mêmes, les honnêtes gens du Parlement, <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> étaient +ici peu délicats. Ils avaient horreur de penser qu'un huguenot pût +devenir contrôleur général. Law avait contre lui toutes les branches du +parti dévot. Il était protestant; il était apôtre et prophète de +certaines utopies économiques, humanitaires. Ses caissiers, ses commis, +étaient souvent des réfugiés, qui, forts de sa protection, hardiment +étaient revenus.</p> + +<p>Je ne dis rien encore ici de lui, ni de ses précédents, rien du +<i>Système</i>. Notons seulement que Law, alors, en 1718, n'avait marqué en +France que par deux éminents services, se hasardant pour nous, engageant +sa bonne chance, jusque-là très-heureuse, dans notre mauvaise fortune.</p> + +<p>Il avait débuté par un bienfait qu'on ne pouvait nier. Il avait créé une +Banque qui n'exigeait des actionnaires qu'un quart en argent, acceptant +pour le reste nos malheureux <i>billets d'État</i>, résidu de la banqueroute, +dépréciés dès leur naissance. Dès lors, ils furent moins rebutés. Le +crédit public fut un peu relevé. L'industrie, le commerce, reprirent du +moins espoir. Cette Banque, par son escompte modéré, supprima l'usure. +Celui qui prenait ses billets (valeur fixe, réglée uniquement sur un +poids d'argent) n'avait pas à craindre les variations ruineuses que les +monnaies subissaient sans cesse.</p> + +<p>L'État, comme les particuliers, trouvait ces billets fort commodes. M. +de Noailles, quoique ennemi de Law, autorisa les comptables à recevoir +les impôts en billets de sa Banque. On n'eut plus le spectacle barbare +de voir l'argent voyager en nature, d'exposer de grosses voitures, +chargées de métaux précieux, aux attaques <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> des voleurs. Pour +éviter ce danger, on n'avait jusque-là de ressources que des traites +tirées par les receveurs sur les marchands de Paris, avec un bénéfice +énorme pour les uns et les autres. Les billets de la Banque firent tout +cela sans péril et sans frais.</p> + +<p>Tout était libre et sûr dans cette institution. Contre les billets +présentés, on vous donnait sur-le-champ des espèces. Et tout était +lumière: les actionnaires eux-mêmes gouvernaient la Banque +républicainement. De là, modération, sagesse. Ces billets si recherchés, +on n'en crée en deux ans que pour 50 millions.</p> + +<p>Les choses allèrent ainsi jusqu'en août 1717, jusqu'à l'agonie de +Noailles. L'État, alors, dans sa détresse regarda vers cette Banque +brillante et prospère, y chercha un secours.</p> + +<p>Plus d'un gouvernement était alors au même point, et, dans sa +défaillance, imaginait de se substituer une compagnie financière. +L'Empereur accueillait le plan monstrueux d'une Banque qui eût payé pour +lui, mais qui aurait été un État dans l'État. Cette Banque autrichienne, +fondée sur des contributions forcées, le produit des confiscations, +etc., était un horrible Grand Juge en matière financière, investie du +pouvoir de condamner à son profit. Law, imploré par le Régent, n'exigea +rien de tel.</p> + +<p>Il ne demandait rien qu'à la vraie source des richesses, à la nature et +au travail. Il s'adressait à la puissante nature du Nouveau Monde, non à +la dangereuse Amérique tropicale, mais à celle qui, placée sous nos +latitudes, est encore une Europe, une <i>nouvelle France</i>, le Canada, la +Louisiane. On a fort <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> durement jugé son entreprise. +Rappelons-nous ceci: il y fallait un siècle, et il n'eut que deux ans.</p> + +<p>Dans cette création, il faut le dire pourtant, la prudence éclata moins +que la générosité. Sa <i>Compagnie d'Occident</i>, fondée au capital nominal +de cent millions, acceptait la condition de les recevoir en mauvais +<i>billets d'État</i> qui perdaient les trois quarts, donc valaient seulement +vingt-cinq millions. Et cela même, elle ne le recevait pas; mais (à la +place) une simple rente annuelle de quatre millions. Notez encore +qu'elle n'avait en tout que la première année, quatre millions, pour +mettre à son commerce; la seconde année, les suivantes devaient être +partagées entre les actionnaires. Ces quatre millions, c'était tout!</p> + +<p>La <i>Compagnie d'Occident</i>, quelles que fussent ses chances de ruine, +pour un moment fut le salut pour nous. Elle absorba une masse de ces +billets sous lesquels on pliait. Elle permit de supprimer un impôt +très-lourd, le Dixième.</p> + +<p>Le Parlement, corps très-incohérent, en grande majorité honnête, mais de +peu de lumière, très-ignorant (hors de son droit civil), était alors +poussé par de fort dangereux meneurs. Après l'affaire populaire des +monnaies, ils avaient cru que rien ne valait mieux, pour faire sauter le +Régent, qu'un vaste procès criminel où l'on atteindrait plus ou moins +tout ce qui l'entourait. Dans l'enquête, commencée mystérieusement, on +poursuivait pêle-mêle et Law et les rivaux de Law. On attaquait avec le +grand banquier nombre de gens qui l'exploitaient, le rançonnaient. On +eût voulu pendre à la fois et les voleurs et le volé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> À la tête des voleurs qui pillaient Law était la maison de +Condé. Le Parlement n'osait regarder si haut. Il s'en tenait à tel +seigneur, tel duc et pair, par exemple un La Force, renégat du +protestantisme, agioteur, accapareur. D'autres, avec les mains plus +nettes, étaient attaqués par les parlementaires dans leur dignité, leur +noblesse. Le président de Novion, dans ses enquêtes satiriques, prouvait +la bourgeoisie de ces faux grands seigneurs, cruellement leur arrachait +leurs noms.</p> + +<p>Ces gens exaspérés poussaient tous le Régent contre le Parlement. Déjà, +le 2 juillet, il avait dit nettement, ce qui était la vérité, «que ce +corps n'était qu'une cour de judicature et d'enregistrement.» Depuis un +demi-siècle il n'avait eu nulle connaissance d'affaires politiques, +jusqu'à ce que le Régent, en 1715, lui reconnût le pouvoir de casser, +annuler le testament du roi. De là cet orgueil insensé jusqu'en août +1718. Là il fit hardiment des actes de souveraineté, mettant le Régent +en demeure de le briser ou de l'être lui-même.</p> + +<p>Le Parlement se fût moins avancé s'il avait su le 12, à son premier +arrêt, le désastre espagnol du 11. Mais il fallait au moins douze jours +pour que la nouvelle arrivât. Le 21, il fit le pas le plus hardi, +voulant que le Régent lui rendît compte, lui donnât un état des billets +supprimés. Quel jour arriva la nouvelle? Nul ne le dit; mais les faits +montrent que ce fut le 23.</p> + +<p>Byng la manda à Londres certainement par le chemin le plus court, le +plus sûr, c'est-à-dire par la France. Donc, comptons trois ou quatre +jours de la <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> Sicile à Marseille, et huit de Marseille à Paris. +Cela fait douze jours, et nous arrivons au 23. Le 24, un changement +subit, violent en toute chose, en dit l'effet profond. Law, à son grand +étonnement, reçoit non des recors pour l'arrêter, mais des députés du +Parlement qui le prient d'excuser la violence de leurs collègues, +d'intervenir, d'intercéder, de leur concilier le Régent.</p> + +<p>Dubois qui, le 19, était revenu d'Angleterre, et qui, dans son intimité +avec les ministres anglais, certainement savait toute chose, attendait, +désirait la noyade espagnole; mais, voyant leurs hésitations, à peine il +osait l'espérer. Aussi, du 20 au 23, il resta flottant, indécis, disant +qu'il vaudrait mieux n'agir qu'aux vacances en septembre. Le 24, lui +aussi il est changé en sens inverse, ardent contre le Parlement, actif +pour l'organisation d'un Lit de justice qui, le 26, l'écrasera au nom du +Roi.</p> + +<p>La chose n'était pas difficile en elle-même. Le Parlement était fort peu +d'accord; les meilleurs de ses membres savaient parfaitement qu'il avait +dépassé son droit. Il s'était avancé étourdiment, et ridiculement tout à +coup avait reculé. On le tenait, et par l'argent. Les charges, achetées +chèrement, et qui faisaient souvent tout le patrimoine de la famille, +rendaient celle-ci fort craintive. Les femmes, au moindre danger, mères, +filles, épouses, priaient, pleuraient, troublaient la vertu de Caton. Il +suffît d'un mot du Régent à Blancmesnil, l'avocat général, pour le +paralyser, le faire bègue ou muet. Mot simple, sans menace. Il lui +conseilla «d'être sage.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> Le difficile pour le Régent était son parti même, son ami +prétendu, M. le Duc, la férocité d'avarice que montraient les Condés, +dangereux mendiants, de ces bons pauvres armés qui demandent le soir au +coin d'un bois. Quand Henri IV eut la sotte bonté de les croire et les +faire Condés (malgré le procès criminel qui les fait fils d'un page +gascon), ils avaient douze mille livres de rente. Ils ont, sous le +Régent, dix-huit cent mille livres de rente, et dans les mains de l'aîné +seul, M. le Duc. Je ne parle pas des Conti.</p> + +<p>Avec cela avides, insatiables, grondant, menaçant en dessous.</p> + +<p>M. le Duc dit au Régent qu'il voulait le servir, mais qu'hélas! il était +bien pauvre, n'était pas établi, n'ayant que le gouvernement de +Bourgogne. Il lui fallait: 1<sup>o</sup> une petite <i>pension</i> de 150,000 livres +(600,000 fr. d'aujourd'hui) comme honoraires de chef du Conseil de +Régence; 2<sup>o</sup> pour son frère Charolais, un établissement de prince; 3<sup>o</sup> +enfin l'<i>éducation du roi</i> enlevée au duc du Maine.</p> + +<p>Saint-Simon, ami du Régent, et véritablement ami du bien public, fit les +plus grands efforts pour défendre le duc du Maine qu'il détestait, pour +empêcher que le Roi ne tombât en des mains si funestes, si dangereuses. +Il se tourna et retourna habilement, de toute manière, avec art, +adresse, éloquence, pour fléchir M. le Duc. Il le trouva plus sourd +encore que borgne, ferme et froid comme la mort. Dans les conférences de +nuit qu'ils eurent aux Tuileries, le long de l'allée basse qui suit la +terrasse de l'eau, tout ce qu'il en tira par trois ou quatre fois, +revenant à la charge le <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> 21, le 22, le 23, c'est qu'à moins de +cela «<i>il serait contre le Régent</i>.»</p> + +<p>Ainsi, des deux côtés, les Condés, trop fidèles à leur tradition de +famille, voulaient régner; sinon la guerre civile. Toute la bataille +était entre Condé et Condé. La duchesse du Maine, comme le grand Condé, +son aïeul, la préparait, appelait l'Espagnol; et son neveu, M. le Duc, +ennemi acharné de sa tante, intimait au Régent que, s'il ne lui mettait +en main le Roi et l'avenir, il passerait à l'ennemi.</p> + +<p>M. le Duc gagné, comblé, soûlé, recevant du Régent le don fatal qui +pouvait perdre le Régent, était-ce tout? Oui, ce semble. Car, quoique le +duc du Maine eût tant de choses en main: l'artillerie, les Suisses, deux +grands gouvernements (Languedoc et Guyenne), il était tellement mou, +bas, faible, poule mouillée, qu'on était sûr qu'il lâcherait tout au +premier mot, se laisserait dépouiller, si l'on voulait, saigner comme un +poulet. Mais on n'avait pas même à craindre d'avoir cette peine. Il +était sûr qu'il s'évanouirait, disparaîtrait au premier mot.</p> + +<p>Restait un point qui peut sembler comique; mais en réalité essentiel et +de haut mystère. Si haut que Saint-Simon n'ose rien dire ici, et tire +habilement le rideau. Soyons aussi discrets, modérés, convenables; s'il +en faut parler, parlons bas.</p> + +<p>Ce qui restait de douteux et de grave, c'était la volonté du Roi.</p> + +<p>Le Roi avait huit ans. Idolâtré au point où nul roi ne le fut jamais, +maladif, entouré de tant de soins, de tant de craintes, se sentant si +précieux, le point <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> de mire et le centre d'un monde, il était +déjà étonnamment sec, froid, muet, dédaigneux, indifférent à tout, et +bientôt l'idéal de l'égoïsme malveillant. Il n'aimait rien, personne, ni +Villeroi, ni le duc du Maine. Et pourtant, si l'affaire eût transpiré +d'avance, on eût pu faire agir l'enfant d'une manière bien dangereuse. +Villeroi l'aurait aisément effrayé de la révolution qu'on préparait, du +bouleversement des Tuileries, de l'arrivée de M. le Duc, une figure qui +faisait peur. Sans nul doute il aurait pleuré. Quel beau coup de théâtre +on eût vu, si, en plein Parlement, quand on lui eut demandé sa volonté, +au lieu d'une muette inclinaison de tête, il avait prononcé un <i>Non!</i> +Presque tous l'auraient appuyé, et plus qu'aucun, Villars. Grande scène +d'effet miraculeux. La voix de ce petit Joas aurait paru celle d'en +haut. Villeroi sanglotant aurait fait Josabeth, et Villars le fidèle +Abner. Orléans risquait fort de rester Athalie.</p> + +<p>Le secret, l'imprévu, la surprise, ici, c'était tout. Elle était +difficile. Villeroi couchait dans la chambre du roi, et le duc du Maine +dessous. Le fils de Villeroi, capitaine des gardes, était dans les +Tuileries. Or c'était aux Tuileries même (et non au Parlement) que +devait se faire le Lit de justice. On ne tendit la salle que le matin +même à six heures, avec si peu de bruit, que Villeroi, à huit, n'avait +rien entendu.</p> + +<p>Le Conseil de Régence s'assembla. Mais d'avance il était dompté. Le duc +du Maine, averti d'un péril (et ne sachant lequel), était déjà blanc +comme linge. Il fut ravi de pouvoir s'échapper, s'enfuir chez lui. On +avait charitablement averti Villeroi et Villars qu'ils <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> +pourraient bien être arrêtés. Ils en mouraient de peur. Le second, si +brave à la guerre, ne craignant le fer ni le feu, avait tant peur d'un +petit séjour à la Bastille, qu'en quelques jours il en maigrit.</p> + +<p>On croyait le Régent peu capable de résolutions violentes. Mais quand on +le vit tellement d'accord avec cette sinistre figure, M. le Duc, on crut +que tout était possible. Chacun baissa la tête. Tout passa sans +difficulté.</p> + +<p>Un seul danger restait. Villeroi pouvait, s'échappant, parler au petit +roi, troubler l'enfant craintif, préparer la scène de larmes qui aurait +tout perdu. À cela, le Régent trouva un remède bien simple, odieux, il +est vrai, ridicule. Ce fut de tenir prisonnier le Conseil de Régence. Il +défendit de sortir, et quelques-uns essayant d'échapper, aidé de +Saint-Simon qui lui servait de chien de garde, il se posta au seuil, se +constitua sentinelle et geôlier.</p> + +<p>Enfin arriva le Parlement, bien morne et tête basse, en écolier qui tend +la main pour les férules. Il vint à pied pour émouvoir la foule, mais le +peuple ne bougea pas. Il reçut sa leçon de cet ex-lieutenant de police, +d'Argenson, qu'il avait lui-même parfois tancé, censuré de si haut. Au +nom du roi, il fut durement renvoyé à ses petits procès, à la poussière +du greffe. Défense de s'occuper de l'État. Puis il apprit la chute des +bâtards, du duc du Maine, tombé du rang de prince, réduit à son rang de +pairie, dépouillé de l'Éducation. L'étonnement, l'abattement, le +désespoir des meneurs, tout est, dans Saint-Simon, peint avec une joie +furieuse qui, tant ridicule qu'elle soit, en plusieurs traits <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> +touche au sublime. On voit pourtant que cet insulteur violent, haineux, +du Parlement, ne connaît pas ce qu'il insulte. Ce grand corps, si mêlé, +comptait d'honnêtes gens, austères de mœurs, qui applaudirent à la +dégradation des enfants du double adultère. Il ne manquait pas de bons +citoyens qui, malgré leurs préjugés parlementaires, auraient applaudi le +Régent s'il eût poursuivi leurs chefs intrigants, éclairci leurs +rapports avec Madrid, avec l'insurrection qui couvait en Bretagne.</p> + +<p>La déroute du Parlement fut suivie de près de la destruction des +Conseils. Personne n'y prit garde. Ces soixante-dix ministres, la +plupart grands seigneurs, s'étaient montrés parfaitement incapables ou +inutiles. Deux classes d'hommes ainsi disparurent des affaires, +convaincus d'impuissance,—les juges routiniers, ignorants et +bornés,—les grands plus paresseux, fats, impertinents, rétrogrades. +Donc, plus d'hommes. Voilà la France qui nous reste de Louis le Grand. +Mais il faudra bien peu de temps pour que les idées, les systèmes, les +audaces de l'esprit nouveau, fassent germer du sol les nouveaux hommes, +les suscitent du fond de la terre.</p> + +<p>Sur le théâtre, on ne voit que Dubois qui devient secrétaire d'État. +Ministère peu glorieux, mais nécessaire peut-être, dans un moment +d'exécution, et dans une crise de police. Il ménagea la coterie de +Sceaux, la duchesse du Maine, quoiqu'il la tînt déjà par ses agents +secrets. Les rigueurs se bornèrent à l'enlèvement de trois +parlementaires qu'on enferma pour quelques mois.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> Le Régent n'était pas pour les mesures sévères. En cet unique +jour d'effort et de vigueur, il s'était montré un peu faible. Même en +frappant, il regrettait le coup. Il eut le cœur percé (il le disait +lui-même) de ne pouvoir agir contre le duc du Maine, qu'en atteignant +son frère, le comte de Toulouse, bon et digne homme qu'il aimait. Il lui +laissa son rang, ses honneurs pour la vie.</p> + +<p>Il fut bien plus sensible encore aux larmes de la sœur, madame +d'Orléans, tellement attachée au duc du Maine et au rang des bâtards. +Quoiqu'on le laissât très-grand prince, avec tant de gouvernements et +d'établissements, elle pleurait jour et nuit, comme si l'on eût tué son +frère. Toute sa vie elle avait travaillé pour lui et contre son mari. +Cette fois elle ne désespérait pas de surprendre sa facilité débonnaire, +de lui faire faire quelque fausse démarche qui relevât le duc du Maine. +Elle sortit de sa vie immobile où elle restait enfermée et couchée, +s'enivrant toute seule (dit Madame) trois fois par semaine. Elle voulut +être femme encore, essayer ce qu'elle pouvait. Un peu replète, à +quarante ans, elle avait quelque chose d'une seconde jeunesse, même des +joues rebondies, dont Madame se moque par une comparaison cynique. +Depuis cinq ou six ans, sans rapport avec son mari, elle n'en avait pas +eu d'enfant. Elle se montra, dans sa douleur, extrêmement habile. Elle, +si sèche, l'orgueil incarné, qui, dans sa langueur affectée, laissait +tomber un mot à peine, elle devint tout à coup éloquente, humble, douce, +finement flatteuse, s'excusant de pleurer, lui disant «que l'honneur +extrême qu'il lui avait fait de <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> l'épouser dominait en elle +tout autre sentiment.» Parole caressante, timide, d'épouse et de femme +modeste qui rappelait de meilleurs jours, faisait soumission, non sans +délicatesse, et s'avançait pudiquement.</p> + +<p>Une telle scène d'intimité, humiliante d'elle-même, l'était bien plus +encore parce qu'elle se passait devant un tiers, devant celle qui la +connaissait le mieux, l'aimait le moins, sa fille. La duchesse de Berry, +dès l'enfance, détestait sa fausseté. Elle avait vu alors la servitude, +les dangers de son père, l'espionnage de sa mère, ses rapports à madame +de Maintenon. Du haut de son audace et de ses vices hardis, elle +regardait, avec haine et mépris, ces vices lâches. Elle était venue +justement pour soutenir son père, l'empêcher de mollir.</p> + +<p>Si elle avait été maligne, dénaturée, impie, autant qu'il semble, elle +eût joui de voir ces avances obliques, ces adresses quelque peu +rampantes, pour obtenir qu'il se trahît lui-même. Mais la jeune duchesse +ne vit ou ne voulut rien voir. Malgré toute sa violence et ses folies, +elle avait le cœur de son père. Ils n'eurent qu'une âme à deux. Comme +lui, elle ne vit qu'une femme, une mère humiliée, dans les larmes, pas +jeune et fort déchue, demandant la pitié. Frappant contraste avec +elle-même, brillante, dans l'éclat de sa beauté royale, adorée, le +centre de tout. Elle n'y tint pas, et se mit à pleurer aussi de tout son +cœur. Le Régent suffoquait. Ce fut entre les trois un concert de +sanglots.</p> + +<p>Doit-on croire qu'en voyant ce changement subit, d'une mère si +orgueilleuse, tout à coup abaissée, elle <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> eut quelque pensée de +l'instabilité commune, un pressentiment vague qu'elle aussi, un coup la +frapperait? Elle était dans un moment grave. S'il faut le dire, elle +était grosse.</p> + +<p>Elle l'était d'environ sept semaines (sans nul doute du mois de +juillet).</p> + +<p>Pendant son mariage, elle n'avait jamais pu amener à bien une grossesse. +Celle-ci, inattendue, fortuite, devait l'inquiéter.</p> + +<p>Cet état de péril, de honte, de gêne constante, pouvait avoir mauvaise +fin. Et en effet, elle accouche en avril, meurt en juillet, presque à +l'anniversaire du premier jour de sa grossesse.</p> + +<p>En Espagne, à Sceaux, en Europe, on crut, on assura que, si Riom y fut +pour quelque chose, il n'y fut qu'en second. Non-seulement les ennemis, +mais les indifférents, les impartiaux (Du Hautchamp par exemple, +écrivain financier nullement hostile au Régent), soutinrent cette chose +bizarre que, tout en s'obstinant au mariage qui devait amender sa vie, +elle avait des rechutes vers son vice d'enfance, sa dépravation presque +innée. En rapprochant les dates, on voit par son accouchement d'avril +1719 qu'elle devint enceinte aux fêtes de Saint-Cloud en juillet 1718, à +ce triomphe de famille. Orléans, alors assuré, garanti par Stanhope, lui +parut déjà sur le trône, arbitre de la paix du monde. Au même mois il +eut en main tous les fils de l'intrigue de la duchesse du Maine, pour la +perdre quand il voudrait. Joie violente pour la fille du Régent. Unique +confidente, comme toujours, possédée de ce grand secret qu'il lui fallut +garder longtemps, <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> elle dut, dans l'orgie furieuse, s'en +dédommager à huis-clos.</p> + +<p>Une grossesse ne pouvait alors que nuire à Riom. Il devait peu la +désirer. Un tel éclat (qui devait surtout exaspérer Madame), n'allait à +moins qu'à briser tout. Il était bien dirigé par sa maîtresse, la +Mouchy, qu'il aimait mieux que la princesse. Il n'était pas aveugle, +voulait avant tout fixer la fortune. Il gouvernait en maître, en mari. +Cela suffisait.</p> + +<p>Riom n'avait ni esprit, ni grâce, ni même agrément de jeunesse. Il avait +l'air malsain. C'était un amant un peu ancien pour une personne si +mobile. Et, bien pis, c'était un mari. Il en avait déjà les honneurs, +les déboires, les ridicules aussi.</p> + +<p>Elle faisait la reine, la régente, sans souci de lui. Elle porta sa +maison jusqu'à huit cents domestiques et officiers de toute sorte.</p> + +<p>Elle accepta chez les Condés, à Chantilly, une fête babylonienne où l'on +semblait célébrer son avènement; trente mille flambeaux éclairaient la +forêt (<i>Manuscrit Buvat</i>).</p> + +<p>Au Luxembourg, elle se fit un trône élevé de trois marches, où elle +voulait que les ambassadeurs vinssent à ses pieds recevoir audience, +selon l'étiquette des reines régnantes. C'était démasquer, afficher +violemment la situation, faire trop visiblement de Riom un mannequin.</p> + +<p>À en croire Du Hautchamp, dans un souper, on se gêna si peu qu'il éclata +avec fureur. Ni lui ni le Régent ne se souvinrent plus des distances. +Ces scènes violentes et dégradantes expliquent peut-être l'apoplexie +<span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> que le Régent eut en septembre (<i>Manuscrit Buvat</i>). Avis +sinistre que donnait la nature. D'autant plus entraînés, poursuivant +leur destin, ils semblaient le braver et courir au-devant, dans ce +chemin fatal qui était celui de la mort.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> CHAPITRE VII</h3> + +<h4>LE ROI BANQUIER—CONSPIRATION ET GUERRE—ŒDIPE<br> + + +Novembre-Décembre 1718.</h4> + +<p>La furie du plaisir fit chez nous la furie du jeu. Le déficit, la +banqueroute, que dis-je? la faim même n'eût pas suffi pour faire d'une +France de gentilshommes une France d'agioteurs.</p> + +<p>On ne peut dire assez combien elle était sobre, cette ancienne France, +combien elle portait gaiement les souffrances, les privations. La vie +riche d'alors nous semblerait très-dure. On avait du luxe et des arts, +mais aucune idée du confort, de ses mille dépenses variées qui, +aujourd'hui, nous rendent si soucieux et font tant rechercher l'argent. +Au plus galant hôtel, on campait en sauvages. Nulle précaution. Peu de +chauffage. La dame avait des glaces et des Watteau aux derniers +cabinets, mais passait son hiver entre des paravents, comme l'oiseau +niché sous la feuillée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> À tout cela peu de difficulté. Mais régler ses dépenses, mais +mourir au plaisir, vivre de la vie janséniste, c'est ce qui ne se +pouvait pas. À peine on avait eu le temps de mettre le vieux siècle à +Saint-Denis, à peine on commençait d'entrer dans l'échappée des libertés +nouvelles, et déjà brusquement on se voyait arrêté court. Les dames +surtout, les dames ne l'eussent jamais supporté. Si l'homme pouvait +vivre noblement gueux, joueur ou parasite en pêchant des dîners, la +femme qui avait pris un si grand vol, gonflée dans son ballon royal, ne +pouvait aplatir ses prétentions. Elle dénonça ses volontés, et dit +fermement: «Soyez riches!»</p> + +<p>On se précipita. On prit pour guide, pour maître (non, pour Dieu) un +grand joueur, heureux, et qui gagnait toujours à tous les jeux, aux +amours, aux duels. Personnalité magnifique d'un brillant magicien qui, +autant qu'il voulait, gagnait, mais dédaignait l'argent, enseignait le +mépris de l'or.</p> + +<p>Toute l'Europe était alors malade de la fièvre de la spéculation. C'est +bien à tort que les autres nations font les fières, se moquent de nous, +nous reprochent avec dérision la folie du <i>Système</i>. Chez elles il y eut +folie, mais la folie ne fut pas amusante. Il n'y eut ni esprit ni +système. Il y eut simplement avarice.</p> + +<p>Par trois et quatre fois l'Angleterre, la grave Hollande, eurent des +accès pareils. Mais, sous forme analogue, l'idée, le but étaient +contraires. Que veulent-ils en gagnant? amasser. Le Français dépenser, +vivre de vie galante, d'amusement, de société.</p> + +<p>Ajoutez le jeu pour le jeu, le piquant du combat, la <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> joie de +cette escrime, la vanité de dire: «J'ai du bonheur, j'ai de la chance. +Je suis le fils de la Fortune. C'est mon lot! <i>Je suis né coiffé!</i>»</p> + +<p>Si quelqu'un eut droit de le dire, ce fut Law, à coup sûr. Il fut +beaucoup plus beau qu'il n'est séant à l'homme de l'être: élégant, +délicat, de la molle beauté qui allait à ce temps où les femmes +disposaient de tout. C'est pour elles certainement, pour la foule des +belles joueuses qui raffolaient de lui, qu'on a fait son premier +portrait (<i>Bibl. imp.</i>). Il n'a encore qu'un titre inférieur, +<i>conseiller du roi</i>, il est dans ses débuts, sa période ascendante. Il +est l'aurore et l'espérance, la Fortune elle-même, sous un aspect +très-féminin, avec ses promesses et ses songes de plaisirs et de vices +aimables.</p> + +<p>Image, en conscience, indécente, le cou nu, la poitrine nue, combinée +pour flatter l'amour viril, les penchants masculins de ces bacchantes +effrénées de la Bourse, qui sait? pour les précipiter à l'achat des +Actions?</p> + +<p>Heureusement, il était bien gardé. Par une très-obscure aventure, après +certains duels qui le firent condamner à mort, le trop heureux joueur +avait gagné là-bas une fort belle Anglaise, que certains disaient +mariée. Il l'appelait madame Law, lui rendait tout respect et en avait +des enfants. Cette beauté avait la singularité d'offrir à la fois deux +personnes; son visage, charmant d'un côté, montrait sur l'autre un +signe, une tache de vin. Le contraste, quelque peu choquant, avait +cependant au total quelque chose de saisissant qui rendait curieux, lui +donnait les effets d'un songe, <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> d'une énigme qu'on aurait voulu +deviner. Qu'était-elle? le Sphinx? ou le Sort?</p> + +<p>Les Écossais sont souvent de deux races (exemple Walter Scott). Law, né +à Édimbourg, dans la positive Écosse des Basses terres, eut, par-dessus, +le génie de la Haute, superbe et désintéressé, l'imagination gaélique. +Avec un don étrange de rapide calcul (qu'il tenait de son père, +banquier), une infaillibilité de jeu non démentie, le pouvoir d'être +riche, il n'estimait rien que l'idée. Il était visiblement né poète et +grand seigneur. Par sa mère, disait-on, il descendait du <i>Lord des +Îles</i>. Il fut l'Ossian de la banque.</p> + +<p>Rien, selon moi, ne dut agir plus fortement sur Law que deux spectacles +qu'il eut fort jeune:</p> + +<p><i>La matérialité de la vieille Angleterre</i> sous Guillaume, la bizarre +crise monétaire qu'elle eut alors. La monnaie s'étant retirée, se +cachant, on se crut perdu. Le commerce, un moment, fut dans le +désespoir. On inventa heureusement une machine rapide pour frapper la +monnaie nouvelle. Cette machine, à chaque ville, reçue comme un ange du +ciel, y entrait en triomphe, au son des cloches. On ne savait quel +accueil faire aux ouvriers secourables qui venaient donner le salut.</p> + +<p>Et en même temps, il vit <i>en Hollande l'immatérielle puissance du +crédit</i>, du papier, du billet, qu'imita l'Angleterre ensuite. Sans +billets même, les affaires se faisaient avec quelques chiffres, par un +simple virement de parties sur les registres. Chacun étant tout à la +fois créancier, débiteur, réglait facilement par un petit calcul et le +solde de la différence. On n'était pas toujours <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> à se salir les +mains avec de l'or et de l'argent. Dans beaucoup de transactions on +stipulait le payement en billets, car on les préférait à l'or.</p> + +<p>Le papier contre le papier, l'idée contre l'idée, la foi contre la foi, +c'était la noble forme du commerce.</p> + +<p>Plus que la forme: c'était une part incontestable du fonds. Le négociant +qui n'a que cent mille francs, avec la confiance, fait des affaires pour +un million, exploite ce million, gagne en proportion d'un million, comme +s'il l'avait en fonds de terre. C'est donc neuf cent mille francs que +son crédit lui crée.</p> + +<p>N'eût-il pas même cent mille francs, s'il a un art ou un secret utile à +exploiter, s'il inspire confiance, le million tout entier sortira pour +lui du crédit.</p> + +<p>«<i>La richesse peut être une création de la foi.</i>» C'est l'idée +intérieure qui faisait le génie de Law, sa doctrine secrète qui éleva +une théorie de finance à la hauteur d'un dogme: le mépris, <i>la haine de +l'or</i><a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> La royauté de l'or et de l'argent est-elle d'institution +divine? Dérive-t-elle de la Nature? qui le croira? Matières incommodes +et grossières, ces métaux sont avantageusement remplacés par des +coquilles chez les tribus qu'à tort on croit sauvages. On les dit métaux +<i>précieux</i>, le sont-ils par essence? Dans l'usage artistique, <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> +ils seront sans nul doute un matin remplacés. La fixité de leur valeur +les rend propres, dit-on, à servir de monnaie. Valeur, en fait, si peu +égale, que le rentier qui stipule en argent, se trouve, en peu d'années, +infailliblement ruiné. Tantôt c'est l'Amérique, tantôt c'est +l'Australie, l'Oural, qui lance un déluge d'or, avilit ce métal, et du +rentier aisé fait un nécessiteux, et presque un indigent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> Du reste, Law avait trop de sens et d'expérience pour croire, +en pur banquier, que tout est dans ces questions du numéraire et du +papier. En véritable économiste, il sait et dit très-bien que la vraie +richesse d'un État est dans la population et le travail, dans l'homme et +la nature. Chez ce rare financier, le génie semble éclairé par le +cœur. Les hommes sont pour lui des chiffres et non pas des zéros. Ses +projets ne respirent <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> que l'amour de l'humanité. Il répète +souvent que tout doit se faire en vue définitive des travailleurs, des +producteurs, «qu'un ouvrier à vingt sous par jour est plus précieux à +l'État qu'un capital en terre de vingt-cinq mille livres,» etc.</p> + +<p>Sans lui prêter, comme on a fait, des idées trop systématiques +d'aujourd'hui, révolutionnaires ou socialistes, il est certain que, par +la force des choses, il créait une république.</p> + +<p>En présence de la vieille machine monarchique, qui gisait disloquée, +hors d'état de se réparer, il avait fait jaillir de terre deux créations +vivantes, deux cités sœurs, unies par tant de liens, qu'elle n'en +était qu'une au fond: <i>la République de banque</i>, en vigueur déjà, en +prospérité, depuis trois ans, au grand avantage de l'État;—<i>la +République de commerce</i>, Compagnie d'Occident, qui bientôt fut aussi +celle du commerce d'Orient et du monde.</p> + +<p>L'une et l'autre gouvernées par ceux qui avaient intérêt au bon +gouvernement, leurs propres actionnaires. Dans cette foule, cette nation +d'actionnaires, de plus en plus nombreuse, toute la France entrait peu à +peu, et toute, sans s'en apercevoir, elle se transformait par la +puissance du principe moderne: <i>la Royauté de soi par soi</i> (self +government).</p> + +<p>Le plus piquant dans cette création d'une république financière, qui +aurait absorbé l'État, c'est qu'elle avait pour fauteur et complice +l'État qu'elle devait absorber. Le Régent était de cœur pour Law. +Tous deux se ressemblaient. Le prince, novateur, et de bonne heure +crédule aux utopistes, se fit vivement l'associé <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> de ce +prophète de la Bourse, apôtre humanitaire qui voulait que chacun fût +actionnaire, associé, joueur, joueur heureux. Law, multipliant la +richesse, allait faire du royaume un vaste tapis vert où l'on ne +pourrait perdre, où tous réussiraient, que dis-je? le royaume? le monde, +les deux mondes allaient entrer ensemble dans un immense jeu où +l'Humanité même eût gagné la partie.</p> + +<p>En attendant, le déficit croissait. Le Régent en était-il cause? Fort +peu par ses dépenses personnelles. Il donnait peu à ses maîtresses +(<i>Saint-Simon</i>). Il dota ses bâtards avec des biens d'église. Même à sa +fille, il ne donna qu'une petite maison, la Muette. S'il prit Meudon +pour elle, quand elle fut enceinte, ce fut en échange d'Amboise qui +était de sa dot. Il n'y avait pas de cour. Et rien n'était plus simple +que le Palais-Royal. Ce palais et Saint-Cloud étaient de petites +résidences où l'on ne pouvait s'étaler. Qu'était-ce que la vie du +Régent, et celle du petit Roi encore, en comparaison du gouffre de la +Vienne impériale? Michiels nous la donne, d'après les documents du +temps. Grossière et monstrueuse <i>noce de Gamache</i> qui durait toute +l'année, épouvantable armée de courtisans, de gardes, de gentilshommes, +dames, laquais, cuisiniers, marmitons, et que sais-je? valets de valets +et serviteurs de serviteurs, par vingt, trente et quarante mille! On +recule. D'ici on sent ces cuisines de Gargantua, ces énormes chaudières, +ces broches échelonnées à l'infini, ces masses de viandes fumantes!</p> + +<p>À Paris, rien de comparable alors. La Régence n'a pas eu le temps +d'inventer les raffinements coûteux que <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> trouveront plus tard +les Fermiers généraux. Les recherches luxueuses du siècle vieillissant +sont ignorées encore. Le plaisir sans façon suffit.</p> + +<p>Le défaut du Régent était bien moins de dépenser que de ne point savoir +refuser. Il était né la main ouverte, et tout lui échappait. Il donnait +d'amitié, il donnait de faiblesse, il donnait de nécessité. Beaucoup de +dons étaient forcés, il faut le dire. Comment eût-il pu refuser à madame +de Ventadour et autres qui avaient en main l'enfant roi, la petite +machine royale, si inerte, mais si dangereuse dans telle occasion +imprévue? Comment eût-il pu refuser à la dévorante maison des Condés, +qui venaient un à un prier, montrer les dents? C'était un bataillon +d'alliés nécessaires contre le duc du Maine, contre le parti espagnol, +le Parlement, <i>la Vendée</i> qu'on préparait en Poitou, en Bretagne.</p> + +<p>Deux choses allaient creusant l'abîme, la faiblesse de la Régence et la +faiblesse du Régent, la misère de situation, celle de vice et de laisser +aller. Cent vingt millions de nouveau déficit! Vingt-quatre qui +manqueront en 1719! Et, par-dessus, la dépense d'une guerre probable.</p> + +<p>L'Angleterre et la France s'y attendaient également. Elles seules +gardaient la paix du monde. Personne ne voulait de la paix, ni l'Espagne +qu'on avait frappée, ni l'Autriche qu'on favorisait, à qui on donnait la +Sicile. Cette brutale Autriche, après le désastre espagnol qu'on avait +fait à son profit, ne voulait plus renoncer à l'Espagne. Dubois était +désespéré, criait qu'il se tuerait, emporterait la paix dans son +tombeau. <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> Le 20 novembre, les puissances pacificatrices, +l'Angleterre et la France, firent un traité secret pour forcer +l'Autrichien à la paix si avantageuse qu'il avait acceptée lui-même.</p> + +<p>Combien moins l'Espagne, outragée, humiliée, se résignait-elle? La +sottise de la reine dans l'affaire d'Italie n'ayant que trop paru, on +revenait au plan d'Alberoni, qui voulait, avant tout, tenter un coup sur +Londres, agir en Bretagne, en Poitou. Cela n'était point fou, comme on +l'a dit. Alberoni avait encore des vaisseaux pour un coup de main. +L'homme d'exécution, dont le nom valait des armées, Charles XII, +existait encore. Il ne fut tué qu'en décembre.</p> + +<p>La noblesse de Bretagne, remuée par des femmes (absurdes, énergiques et +jolies, comme sont volontiers les basses-brettes), fermentait et +s'armait. L'hiver seul ajournait le mouvement. Mesdames de Kankoën et de +Bonnamour grisaient ces fous. Elles organisaient un commerce de lettres +avec l'Espagne. Les bouteilles de vin, qui apportaient l'enthousiasme +sous forme d'alicante, de xérès, de madère, reportaient à Madrid les +chaudes protestations bretonnes. Ils se croyaient loyaux; leur maître +naturel, c'était le frère du duc de Bourgogne, Philippe V, qui seul +pouvait garder le cher enfant royal, si mal entre les mains de +l'usurpateur, de l'empoisonneur. Tout pour le Roi! tout pour le peuple! +Dans cette belle croisade qui aurait mis en France la tyrannie bigote du +roi de l'inquisition, M. de Bonnamour appelait ses gens <i>les soldats de +la liberté</i>. Les paysans ouvriraient-ils l'oreille? les curés de +Bretagne prêcheraient-ils contre un Régent impie pour le <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> roi +catholique? S'il en était ainsi, on avait à attendre bien plus que la +révolte écrasée par Louis XIV. Ce sauvage pays, si fermé par sa langue, +pouvait avoir déjà souterrainement le vaste ébranlement des chouans.</p> + +<p>Mais cette guerre, c'était de l'argent, beaucoup d'argent, et où le +prendre?</p> + +<p>Tant qu'on cherchait encore la réponse à cette question, Dubois, quelque +moyen qu'il eût de saisir la conspiration, Dubois n'osa agir. Pendant +tout le mois de novembre, il les laissa s'agiter, frétiller, s'enhardir, +parader dans leurs attaques étourdies au Régent. On colporte hardiment +les <i>Philippiques</i> de Lagrange-Chancel. Le 24 novembre, on lance le +brûlot d'<i>Œdipe</i> (dont je parlerai tout à l'heure). Les souris +dansent autour du chat.</p> + +<p>Elles croyaient, non sans vraisemblance, qu'il était à bout de +ressources, n'avait ni dents, ni griffes. Restait pourtant le grand +expédient révolutionnaire, l'assignat, le papier-monnaie, imposé par la +loi, par la force et par la terreur.</p> + +<p>Expédient qui différait fort peu de celui dont nos rois usaient et +abusaient sans cesse, frappant des monnaies faibles, fausses, et forçant +de les prendre pour une valeur exagérée. C'est ce que d'Argenson avait +fait, en juin, honteusement et non sans peine. Un tel expédient était +contraire aux principes de Law, qui, sans contester que le roi a toute +puissance, enseignait qu'il n'en doit point user, qu'il ne doit +s'adresser qu'à la volonté libre, à la libre foi, au crédit. Cependant, +ici, appelé, imploré, il n'offrit nul autre expédient qu'une monnaie +forcée de papier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> Le roi n'aurait trompé personne. Il eût fait comme dans une +place assiégée, où, pour le besoin du moment, on crée une monnaie. Il +eût lancé un milliard de papier (l'employant au remboursement de la +dette), sans y affecter d'intérêt, n'alléguant rien que la nécessité, la +détresse de l'État, la guerre où les complots de l'Espagne obligeaient +d'entrer.</p> + +<p>Moyen franc, violent. Rien de plus clair. La tyrannie n'y prenait point +de voile. C'est justement cet excès de clarté qui déplut. L'obscurité, +l'infini mystérieux de spéculations qu'un grand mouvement financier +allait ouvrir, plaisaient bien autrement aux illustres voleurs, qui +voulaient faire leur razzia, aux fripons qui comptaient, sous un Régent +myope, à leur aise, pêcher en eau trouble.</p> + +<p>Ce n'était pas, dit-on à Law, ce qu'il avait promis, ce qu'on pouvait +attendre de son vaste et puissant génie. Lui, grand théoricien, qui, +sous Louis XIV, sous le Régent, avait obstinément offert ses théories +pour relever l'État, il hésitait, quand la France à son tour se mettait +à ses pieds, voulant faire sa Banque <i>royale</i>.</p> + +<p>Pourtant rien de plus naturel. Il avait proposé de sauver l'État +naufragé en le recevant dans sa Banque, sa république d'actionnaires. +Mais ici, au contraire, il sentait que l'État, par une fatale +attraction, engloutirait sa banque, et la perdrait dans son naufrage.</p> + +<p>Qu'était-ce que l'État? rien que l'ancienne monarchie, non changée et +incorrigible, le fantasque arbitraire, la mer d'abus, illimitée, sans +fond. Nulle forme ne pouvait rassurer. Si la Banque devenait royale, que +refuserait-elle aux vampires, qui, déjà sous Noailles, <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> +l'apôtre de l'économie, sous sa Chambre de justice, avaient volé sur les +voleurs, qui, sous d'Argenson, grappillaient dans les misérables +ressources qu'on arrachait au désespoir?</p> + +<p>Un homme aussi intelligent que Law ne pouvait s'aveugler sur tout cela. +Il sentait que tout irait à la dérive, si le pouvoir ne se liait +lui-même. Il eût voulu pour garantie ces mêmes magistrats qui naguère +parlaient de le pendre. Il aurait mis la banque sous l'égide d'une sorte +de gouvernement national, d'une commission de quatre Hautes Cours +(Parlement, Comptes, Aides, Monnaies). C'eût été justement le Conseil de +commerce que Henri IV fit en 1607. La chose eût gêné les voleurs. On dit +au Régent que c'était se mettre en tutelle, que, d'ailleurs, ces robins, +ignorants, routiniers, ne feraient qu'empêcher tout. À Law, on dit +qu'avec un prince tellement ami il resterait le maître, que c'était +l'intérêt visible du Régent de ne pas se nuire à lui-même, de ne pas +détruire, par une trop grande émission, la source des richesses, de ne +pas tuer sa poule aux œufs d'or.</p> + +<p>Au fond, Law était dans leurs mains. Il avait ici toute sa fortune. Il +s'était compromis en recevant si généreusement pour sa Banque et sa +Compagnie nos chiffons de Billets d'État. Il avait un pied dans l'abîme. +On lui fit honte de reculer, de ne pas être un beau joueur, d'avoir fait +mise et de quitter la table. L'<i>honneur</i> et le vertige l'entraînèrent, +le précipitèrent.</p> + +<p>Il cède au roi sa Banque. Cet établissement, intimement lié à celui de +la grande Compagnie, y trouve un appui mutuel. Les profits de change et +d'escompte, les <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> profits du commerce, ceux de l'exploitation du +Nouveau Monde, voilà ce qui doit relever l'État.</p> + +<p>Ressources incontestables, mais qui exigent, même dans l'hypothèse d'une +administration parfaite, pour condition indispensable, ce que l'on +n'avait pas, le <i>temps</i>. Law, le Régent, pouvaient-ils s'y tromper? +N'étaient-ils pas tous deux de hardis mystificateurs? Au fond, ils +croyaient, sans nul doute, par l'utile fiction des trésors du monde +inconnu, susciter un trésor réel, la confiance, le crédit, le commerce, +l'industrie, la circulation. Passant et repassant, par ventes et par +achats, les produits plusieurs fois taxés allaient doubler, tripler +l'impôt, enrichir l'État, et le libérer, le mettre enfin à même de +réaliser ce grand projet d'empire colonial, dont la fiction, quelque +fausse qu'elle fût d'abord, n'aurait pas moins donné le premier +mouvement.</p> + +<p>Les deux affaires de la Guerre, et celle de la Banque qui nourrirait la +guerre, se décidèrent en même temps, le 4 et le 5 décembre 1718.</p> + +<p>Dès le mois de juillet, par certaine marquise, famélique, intrigante, +depuis par un copiste de la Bibliothèque, on savait tout, on pouvait +tout saisir. L'occasion vint à point en décembre. Dubois avait entre +autres amies une fort utile à la police, jeune encore, jolie et adroite, +la Fillon. Cette dame, renommée la première en son industrie, tenait une +maison, un <i>couvent</i> de filles publiques, et le mieux tenu de Paris. La +décence avant tout, la religion, rien n'y manquait. On y faisait ses +Pâques. La Fillon se piquait d'avoir dans ses clients le monde le plus +respectable. Elle était <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> fort considérée, mais, déjà bien +connue, un peu usée ici. On la fit peu après passer en province avec une +forte pension. Elle y changea de nom, se maria noblement et devint une +honorable dame de paroisse, l'exemple de ses vassaux.</p> + +<p>Donc cette dame, le 2 décembre, dans la nuit, vint au Palais-Royal et +fit savoir que le soir même un jeune secrétaire de l'ambassade +d'Espagne, qui avait habitude chez elle avec une petite fille, s'était +excusé d'arriver tard, alléguant un travail pressé, des papiers +importants qui partaient pour Madrid. La petite bien vite en avertit sa +dame, et celle-ci le ministre. Le porteur fut (le 5) arrêté à Poitiers.</p> + +<p>Le 4, avait eu lieu dans la nuit la révolution financière, la Banque +déclarée <i>royale</i>. Autrement dit, le <i>roi banquier</i>.</p> + +<p>Coup subit, tenu fort secret. Le Régent n'appela que le duc de Bourbon, +Law et le duc d'Antin. D'Argenson, le garde des sceaux, qui, ayant les +finances, eût dû être appelé le premier, ne sut rien qu'au dernier +moment. Rival de Law avec les Duverney, il croyait bien être chassé, et +fut trop heureux de garder les sceaux.</p> + +<p>Le Roi, représenté par le Régent, rachetait les actions de la Banque, +reprenait le métier de Law (qui n'était plus que son commis). Le Roi +recevait des dépôts. Le Roi faisait l'escompte. Le Roi tenait la caisse. +Mais on pouvait se rassurer: elle serait, cette caisse, bien gardée, +vérifiée sévèrement, strictement fermée de trois clefs différentes +(celles du Directeur, de l'Inspecteur, du Trésorier). On n'émettrait de +<span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> nouvelles actions que sur un arrêt du Conseil. Seul +ordonnateur, le Régent. Le trésorier, finalement, placé sous les yeux +vigilants et du Conseil et de la Chambre des comptes.</p> + +<p>Pour revenir à la conspiration, les papiers qu'on trouva, étaient peu de +choses; dit-on. Au fond, on n'en sait rien; car Dubois seul eut ces +papiers. Il en ôta ce qu'il voulait. Il ne se souciait pas d'entrer dans +un procès sanglant, où ni le Régent ni l'opinion ne l'auraient soutenu. +Personne ne savait que Philippe V était un parfait Espagnol; on n'y +voyait qu'un prince français. Ses adhérents ne se croyaient point +traîtres. Ils ne soupçonnaient pas le gouvernement monstrueux qu'ils +auraient donné à la France. Lorsqu'on voit un homme, comme le chevalier +Follard, s'offrir à la cour de Madrid, on sent la parfaite ignorance où +l'on était de cette cour. Donc, nul moyen d'être sévère. Le petit +Richelieu qui avait offert de livrer Bayonne, méritait quatre fois la +mort, comme le dit très-bien le Régent. Mais s'il l'eût subie, que de +pleurs! Que de femmes à la mode auraient percé l'air de leurs cris! Même +au Palais-Royal, une fille du Régent, mademoiselle de Valois, priait +pour lui. Combien plus l'eût-on accusé s'il eût puni le duc, la duchesse +du Maine, le président de Mesmes! Quelle légende en Espagne! Que +d'honneurs au nouveau martyr chez nos dévots Bretons! Que de malédiction +pour l'usurpateur, le Cromwell!</p> + +<p>Frapper le duc, la duchesse du Maine, c'était grandir M. le Duc. Bonne +raison pour les épargner. Ou tint quelques mois la princesse +emprisonnée, Richelieu, <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> mademoiselle Delaunay et autres, +furent quelque temps à la Bastille, mais avec toute sorte d'agréments, +de douceurs. Richelieu y tenait boudoir, recevait ses maîtresses. La +Delaunay avoue qu'elle n'a jamais été heureuse qu'à la Bastille. Pour le +fripon de président, le Régent, pour punition, lui mit en main cent +mille écus, pour tenir table ouverte aux parlementaires, dans l'exil +qu'ils subirent en 1719. Il croyait l'acquérir dès lors comme un homme à +tout faire.</p> + +<p>On ne pouvait punir sérieusement. Et cependant, il y avait vraiment +crime et conspiration. Notre ingénieux Lemontey s'arrête trop ici au +comique et au ridicule de la petite cour de Sceaux, aux langueurs +paresseuses de l'ambassadeur Cellamare, etc. Ces misères de Paris se +rattachaient à une trame effectivement très-dangereuse, à cet inconnu de +Bretagne, aux jacobites anglais, attendant toujours Charles XII, au +moteur général Alberoni, qui, après sa défaite navale, faisait le doux +et l'humble comme un serpent à demi-écrasé. Il reconstruisait des +vaisseaux. L'Angleterre et la France pouvaient attendre qu'avec le peu +qu'il reprendrait de forces, il tenterait un coup, au printemps, et en +Bretagne et en Écosse. On ne pouvait rester dans cette attente, qui +paralysait tout. La guerre était plus sûre. Dubois, dit-on, ne +l'entreprit que contraint et forcé par le gouvernement anglais. Je ne +sais. Sans nul doute, il valait mieux pour le Régent, pour la France, +prévenir l'Espagne et brûler dans ses ports les vaisseaux qu'elle aurait +envoyés aux Bretons.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> Le 8 décembre, les papiers saisis étant arrivés à Paris, on +arrêta l'ambassadeur d'Espagne, Cellamare. Pas décisif qui impliquait la +guerre. Le 27 décembre, le jour même où les Anglais la déclarent à +l'Espagne, le Roi, dans son nouveau métier de Banque, agit violemment +comme Roi, proscrit l'argent pour forcer de prendre ses billets. Ordonné +qu'à Paris et dans les grandes villes, on ne peut payer en argent que +les petites sommes au-dessous de 600 livres. Au-dessus, on payera en <i>or +ou en billets</i>. L'or alors était rare; il devint recherché et cher. Les +billets prirent la place, débordèrent et inondèrent tout.</p> + +<p>La Guerre, la Banque, à la fois sont lancées. Guerre courte, guerre +facile; on pouvait le prévoir. Et la Banque semblait offrir des +ressources infinies, une caisse sans fond, où le Roi prendrait sans +compter.</p> + +<p>Pauvre hier, voilà le Roi riche. Toute espérance est éveillée, toute +convoitise est excitée. Peu, bien peu à la cour, s'informent des gens du +passé, du piètre duc du Maine qui va dire son chapelet en prison, et de +la petite furieuse qu'on envoie sous la garde de son neveu, M. le Duc, +rager d'abord en héroïne de théâtre, puis pleurer, prier en enfant, dans +le vieux fort noir de Dijon.</p> + +<p>Jamais la cour ne fut plus gaie, plus brillante qu'aux représentations +d'<i>Œdipe</i>, où l'on avait pensé pouvoir outrager le Régent. À la +première, le 18 novembre, tous les malins étaient contre lui et les +siens, et l'on eût voulu les siffler. Mais peu après, tout fut pour lui.</p> + +<p>Voltaire alors n'était connu que comme un fort <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> jeune homme, +brillant élève des Jésuites, un polisson spirituel à qui l'on avait fait +l'honneur précoce d'une année de Bastille, mais que les ennemis du +Régent, le vieux maréchal de Villars et autres caressaient fort.</p> + +<p>Il y avait dans la pièce de quoi plaire à tous les partis. Elle est pour +et contre les prêtres. On les attaque. Mais ils triomphent au dénoûment; +ils se trouvent à la fin n'avoir dit que la vérité. Ils y prononcent la +sentence: «Tremblez, malheureux rois, votre règne est passé.»</p> + +<p>Les Jésuites en furent charmés comme d'une tragédie de collège qui +prouvait combien leur élève avait fait de bonnes études. Lui-même, il +adressa sa pièce et sa préface à son savant professeur, le P. Porée, par +l'intermédiaire d'un de ses patrons, le P. Tournemine, l'un des trois +Jésuites régnants sous le feu roi, et secret négociateur entre Sceaux et +Madrid.</p> + +<p>On sait qu'à l'exemple des Grecs, l'auteur même joua dans sa pièce. En +personne, l'espiègle y portait la queue du grand prêtre. À la fin, on le +vit dans la loge de Villars, entre lui et sa jolie femme. Et tous les +spectateurs de crier à la maréchale: «Embrassez-le! embrassez-le!» Cette +vive faveur pour le protégé de Villars faisait de son triomphe celui de +la cabale, lui en donnait l'honneur. À ce premier jour du 18, le succès +parut être celui des ennemis du Régent.</p> + +<p>Tout changea le 8 décembre quand on le vit si fort, arrêter Cellamare et +menacer l'Espagne. Encore plus quand, la Banque se plaçant dans sa main, +on le vit maître du Pactole qui allait bientôt déborder. La pièce alors +changea de sens. Les cœurs s'attendrirent <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> pour Œdipe. On +commença de l'excuser. S'il est coupable le tort en est aux Dieux; c'est +un roi bon et débonnaire, le père du peuple et son sauveur, qui a la +douceur du Régent. Il était joué par Dufresne, jeune acteur très-aimé. +Jocaste fut jouée à merveille, au naturel, par cette charmante Desmares, +rare actrice, désintéressée, qui avait aimé le Régent, mais pour +lui-même. Elle allait quitter le théâtre, et ne jouait encore, ce +semble, que pour lui dire adieu. La séparation douloureuse d'Œdipe et +de Jocaste, leur arrachement, dans cette bouche aimante, attendrit, +arracha les larmes.</p> + +<p>Les spectateurs aussi faisaient spectacle. Le Régent, si myope, auditeur +bienveillant de la pièce qu'il ne voyait point, ne représentait pas mal +l'aveugle Œdipe. Et la véritable Jocaste, la duchesse de Berry, dans +la triomphante splendeur de la beauté et des honneurs royaux, occupait +l'assemblée plus que la pièce elle-même. Elle n'était pas en loge. Nulle +loge ne l'aurait contenue. Elle venait avec une trentaine de dames, ses +gentilshommes, ses gardes, et elle emplissait d'elle-même la plus grande +partie de l'amphithéâtre. Mais, ce qui surprenait le plus, ce que nulle +reine, nulle régente, ne s'était donné, c'est qu'elle avait fait dresser +un dais dans le théâtre, et qu'elle siégeait dessous comme un +Saint-Sacrement ou une idole indienne.</p> + +<p>Je n'ai vu d'elle qu'un portrait authentique (1714?). Elle est dans le +plus riche épanouissement de la beauté, la fleur d'un naissant +embonpoint par lequel elle aurait rappelé son origine allemande. La +noble <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> tête, un cou de rondeur sensuelle, un vrai cou de Junon, +un beau sein, une taille de cambrure voluptueuse, remueraient fort si +l'attitude hautaine, ne glaçait, n'éloignait. Elle a un tour d'épaules +d'une insolence intolérable. On sent bien qu'un souffle, un esprit, +circule en ce beau cou, le gonfle. Mais quel? on ne le sait: un esprit +de tempête, un sinistre et terrible esprit.</p> + +<p>Quatre années après ce portrait, au début d'<i>Œdipe</i>, en novembre +1718, elle avait fort grossi, aussi bien que son père. Elle était +amplement, un peu lourdement belle, d'un luxe exubérant. Ajoutez six +mois de grossesse. Quoique la mode d'alors dissimulât un peu, +l'invincible nature ne pouvait manquer de paraître. Le public eut sans +doute l'esprit de ne rien voir. Une épigramme que la cabale exigea de +Voltaire pour expliquer la chose et dire que «c'était bien le sujet de +Sophocle, qu'on allait voir naître Étéocle,» etc., n'eut aucune action.</p> + +<p>On raffolait des mœurs d'Asie, de Chardin, de Galland, des <i>Mille et +une Nuits</i>. On savait à merveille les indulgences des casuistes +musulmans, et que, de leur avis, le Mogol épousa sa fille. Des seigneurs +étrangers à Paris suivaient ces exemples. Le prince de Montbelliard +maria sa fille à son fils (<i>Saint-Simon</i>). Et madame de Wurtemberg +(selon <i>la Palatine</i>) n'avait d'autre amant que le sien.</p> + +<p>La curiosité la plus grande fut d'épier comment <i>Œdipe</i> serait pris +du Régent. Depuis le jour où le <i>Cid</i> fut joué devant Richelieu, ce jour +où le théâtre brava l'homme tout-puissant, on n'avait pu voir rien de +tel. La situation ressemblait, mais tout autres étaient les <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> +acteurs. À la place du tragique cardinal, du sinistre fantôme, c'était +le débonnaire Régent, roi du vice et de l'indulgence. Fin, plein +d'esprit, sous sa grosse enveloppe, il ne perdit pas un mot des +allusions dont on espérait le piquer. Mais il ne le fut point du tout. +Il semblait qu'il y eût plaisir, qu'il fût charmé que l'on eût vu si +bien. Il applaudit et fit venir Voltaire, l'enleva à l'ennemi, lui fit +une pension, forte pour le temps, deux mille livres (qui en feraient +huit aujourd'hui.)<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> CHAPITRE VIII</h3> + +<h4>LE CAFÉ—L'AMÉRIQUE<br> + +1719</h4> + + +<p>On ignorait parfaitement, en janvier 1719, qu'avant la fin de cette +année la France entière prendrait part au <i>Système</i>. Je dis la France +entière. À la liquidation, quand la majorité s'en était retirée, un +million de familles avaient encore des papiers et les apportèrent au +Visa.</p> + +<p>Il n'y a jamais eu de mouvement plus général. Ce n'était pas, comme on +semble le croire, une simple affaire de finance, mais une révolution +sociale. Elle existait déjà dans les esprits. Le Système en fut l'effet +beaucoup plus que la cause. Une fermentation immense l'avait précédé, +préparé, une agitation indécise, vaste, variée;—d'un but moins +politique que celle de 89,—peut-être <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> plus profonde. Sous ses +formes légères, elle remuait en bas mille choses que 89 effleura.</p> + +<p>Avant la pièce, observons le théâtre. Bien avant le Système, Paris +devient un grand café. Trois cents cafés sont ouverts à la causerie. Il +en est de même des grandes villes, Bordeaux, Nantes, Lyon, Marseille, +etc.</p> + +<p>Notez que tout apothicaire vend aussi du café, et le sert au comptoir. +Notez que les couvents eux-mêmes s'empressent de prendre part à ce +commerce lucratif. Au parloir, la tourière, avec ses jeunes sœurs +converses, au risque de propos légers, offre le café aux passants.</p> + +<p>Jamais la France ne causa plus et mieux. Il y avait moins d'éloquence et +de rhétorique qu'en 89. Rousseau de moins. On n'a rien à citer. L'esprit +jaillit, spontané, comme il peut.</p> + +<p>De cette explosion étincelante, nul doute que l'honneur ne revienne en +partie à l'heureuse révolution du temps, au grand fait qui créa de +nouvelles habitudes, modifia les tempéraments même: <i>l'avènement du +café</i>.</p> + +<p>L'effet en fut incalculable,—n'étant pas affaibli, neutralisé, comme +aujourd'hui, par l'abrutissement du tabac. On prisait, mais on fumait +peu.</p> + +<p>Le cabaret est détrôné, l'ignoble cabaret où, sous Louis XIV, se roulait +la jeunesse entre les tonneaux et les filles. Moins de chants avinés la +nuit. Moins de grands seigneurs au ruisseau. La boutique élégante de +causerie, salon plus que boutique, change, ennoblit les mœurs. Le +règne du café est celui de la tempérance.</p> + +<p>Le café, la sobre liqueur, puissamment cérébrale, <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> qui, tout au +contraire des spiritueux, augmente la netteté et la lucidité,—le café +qui supprime la vague et lourde poésie des fumées d'imagination, qui, du +réel bien vu, fait jaillir l'étincelle, et l'éclair de la vérité;—le +café anti-érotique, imposant l'alibi du sexe par l'excitation de +l'esprit.</p> + +<p>Les cafés ouvrent en Angleterre dès Charles II (1669) au ministère de la +<i>Cabale</i>, mais n'y prennent jamais caractère. Les alcools, ou les vins +lourds, la grosse bière, y sont préférés.</p> + +<p>En France, on ouvre des cafés un peu après (1671), sans grand effet. Il +y faut la révolution, les libertés au moins de la parole.</p> + +<p>Les trois âges du café sont ceux de la pensée moderne; ils marquent les +moments solennels du brillant <i>siècle de l'esprit</i>.</p> + +<p>Le café arabe la prépare, même avant 1700. Ces belles dames que vous +voyez dans les modes de Bonnard humer leur petite tasse, elles y +prennent l'arôme du très-fin café d'Arabie. Et de quoi causent-elles? du +<i>Sérail</i> de Chardin, de la <i>coiffure à la Sultane</i>, des <i>Mille et une +Nuits</i> (1704). Elles comparent l'ennui de Versailles à ces paradis +d'Orient.</p> + +<p>Bientôt (1710-1720) commence le règne du café indien, abondant, +populaire, relativement à bon marché. Bourbon, notre île indienne, où le +café est transplanté, a tout à coup un bonheur inouï.</p> + +<p>Ce café de terre volcanique fait l'explosion de la Régence et de +l'esprit nouveau, l'hilarité subite, la risée du vieux monde, les +saillies dont il est criblé, ce torrent d'étincelles dont les vers +légers de Voltaire, <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> dont les <i>Lettres persanes</i> nous donnent +une idée affaiblie. Les livres, et les plus brillants même, n'ont pas pu +prendre au vol cette causerie ailée, qui va, vient, fuit insaisissable. +C'est ce Génie de nature éthérée que, dans les <i>Mille et une Nuits</i>, +l'enchanteur veut mettre en bouteille. Mais quelle fiole en viendra à +bout?</p> + +<p>La lave de Bourbon, pas plus que le sable arabique, ne suffisait à la +production. Le Régent le sentit, et fit transporter le café dans les +puissantes terres de nos Antilles. Deux arbustes du Jardin du Roi, +portés par le chevalier de Clieux, avec le soin, l'amour religieux d'un +homme qui sentait porter une révolution, arrivèrent à la Martinique, et +réussirent si bien que cette île bientôt en envoie par an dix millions +de livres. Ce fort café, celui de Saint-Domingue, plein, <i>corsé</i>, +nourrissant, aussi bien qu'excitant, a nourri l'âge adulte du siècle, +l'âge fort de l'Encyclopédie. Il fut bu par Buffon, par Diderot, +Rousseau, ajouta sa chaleur aux âmes chaleureuses, sa lumière à la vue +perçante des prophètes assemblés dans «l'antre de Procope,» qui virent +au fond du noir breuvage le futur rayon de 89.</p> + +<p>L'immense mouvement de causerie qui fait le caractère du temps, cette +sociabilité excessive qui se lie si vite, qui fait que les passants, les +inconnus, réunis aux cafés, jasent et s'entendent tout d'abord, quel en +était l'objet, le but? Les petites oppositions parlementaires et +jansénistes? Oui, sans doute, mais bien d'autres choses. Les <i>Nouvelles +ecclésiastiques</i>, toujours poursuivies, jamais prises, piquaient quelque +peu le public. Mais tout cela fort secondaire. On était rebattu, +<span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> excédé de théologie. Les pédants jansénistes (fort cruels pour +les protestants, pour les libres penseurs) n'intéressaient guère plus +que les molinistes fripons. La Grâce suffisante et le Pouvoir prochain, +tout ce vieux bric-à-brac de l'autre siècle rentrait au garde-meuble. On +parlait bien plutôt de Law, de son ascension singulière, de la +république d'actionnaires qu'il entreprenait de créer. On parlait du +café, de la polygamie orientale, des libertés du monde antichrétien. +Tout cela mêlé et brouillé. Cette France, si spirituelle, ne sait pas +plus de géographie que de calcul ou d'orthographe. Beaucoup mettent +l'Asie à l'Occident. Trompés par le mot <i>Indes</i>, ils confondent les deux +continents sous un magique nom, toujours de grand effet: <i>Les îles.</i></p> + +<p>Des Hespérides à Robinson, tout le mystère du monde est dans les îles. +Là, le trésor caché de la nature, la toison d'or, ou ce qui vaut autant, +les élixirs de vie qu'on vend au poids de l'or. Pour d'autres, c'est +l'amour, le libre amour qui vit aux îles. Sans parler de la Calypso, dès +le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, le cordelier Thévet, dans les hardis mensonges de sa +cosmographie, nous conte les amants naufragés dans les îles. Toujours la +même histoire, Manon Lescaut, Virginie, Atala. Le Français naît Paul ou +René. Plusieurs, faits pour l'amour mobile, élargissent <i>les îles</i>, +préfèrent l'horizon infini des grandes forêts américaines, la vie du +promeneur, hôte errant des tribus, favorisé la nuit du caprice des +belles Indiennes, libre au matin, joyeux, sans soin, sans souvenir.</p> + +<p>C'est le rêve du <i>coureur de bois</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> Quoiqu'on lût peu, les livres, ceux de Hollande, défendus et +proscrits, les manuscrits furtifs, avaient grande action. On se passait +Boulainvilliers, son ingénieuse apologie de Mahomet et du mahométisme. +Mais rien n'eut plus d'effet que le livre hardi et brillant de Lahontan +sur les sauvages, son frontispice où l'Indien foule aux pieds les +sceptres et les codes (<i>leges et sceptra terit</i>), les lois, les rois. +C'est le vif coup d'archet qui, vingt ans avant les <i>Lettres persanes</i>, +ouvre le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Le voile épais et lourd dont les livres de missionnaires avaient caché +le monde, se trouve déchiré. Leur thèse ridicule que l'homme non +chrétien n'est pas homme, d'un coup est réduite à néant. Plus de +privilégiés de Dieu. Plus d'élus, mais tous frères. L'identité du genre +humain.</p> + +<p>Un siècle auparavant, Montaigne avait hasardé de dire que ces nations +<i>étranges</i> nous valaient bien. Seulement, il s'était amusé aux +discordances apparentes qui semblaient accuser une Babel morale en ce +monde. Sur-le-champ, Pascal en abusa pour nier la raison et l'accord de +la vérité.</p> + +<p>Au siècle nouveau qui commence, on ne fait plus la faute de Montaigne. +Tout au contraire, on pose l'accord profond de la nature, la concordance +des croyances et des mœurs. Les collections de voyages, imprimées et +réimprimées, nos voyageurs, simples, mais de grand sens, un Bernier, un +Chardin, firent déjà réfléchir. Le savant anglais Hyde montra que le +Parsisme fut originairement le culte du vrai Dieu (1700). Les Jésuites +eux-mêmes disaient que les Chinois en possédaient <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> la +connaissance et adoraient le Dieu du ciel. À l'autre bout du monde, chez +les Sauvages, si différents, le Grand-Esprit nous apparut de même.</p> + +<p>Les Jésuites se sont dépêchés de faire dire par leur professeur, le +rhétoricien Charlevoix, que Lahontan n'est pas un voyageur, que son +voyage est une fiction, qu'on a écrit pour lui, etc. Ils l'on dit, non +prouvé. Tout indique que réellement il habita l'Amérique, de 1683 à +1692. Peu importe d'ailleurs. Tout ce qu'il dit est confirmé par +d'autres relations. Ce qui lui appartient, c'est moins la nouveauté des +faits, que le génie avec lequel il les présente, sa vivacité véridique +(on la sent à chaque ligne). Il y a un accent vigoureux d'homme et de +montagnard. Gentilhomme basque ou béarnais, ruiné par une entreprise +patriotique de son père, qui eût voulu régler l'Adour pour exploiter les +bois des Pyrénées, Lahontan courut l'Amérique, n'obtint pas justice à +Versailles, et passa en Danemark. Il a imprimé en Hollande en toute +liberté.</p> + +<p>Il expose, raconte, conclut rarement. Toutefois ce qu'avaient déjà dit +pour l'éducation Rabelais, Montaigne, Coménius, ce qu'avait dit en +médecine le grand Hoffmann (1692), Lahontan l'enseigne en 1700: <i>Revenez +à la nature.</i> Le siècle qui commence n'est qu'un commentaire de ce mot.</p> + +<p>Deux choses éclatent par son livre: l'accord des voyageurs laïques,—la +discordance des missionnaires.</p> + +<p>L'accord des premiers est parfait. Les seules différences qu'on trouve +chez eux, c'est que les premiers, Cartier, Champlain, parlent surtout +des tribus Acadiennes, <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> Algonkines, etc., demi-agricoles, de +mœurs fort relâchées, et les autres des Iroquois, d'une confédération +héroïque et quasi-spartiate, qui dominait ou menaçait les autres.</p> + +<p>Quant aux missionnaires, ils composaient deux grandes familles rivales: +1<sup>o</sup> les Récollets, <i>pieds nus</i> de saint François, qui avaient plus de +cinq cents couvents dans le Nouveau Monde, moines grossiers et +illettrés, agréables aux sauvages pour leurs <i>pieds nus</i>, mais peu +réservés dans leurs mœurs; 2<sup>o</sup> les Jésuites, plus décents et plus +politiques, prudents avec les femmes, ne vivant qu'avec leurs élèves +convertis, les jeunes sauvages.</p> + +<p>Les Récollets disaient que les Indiens étaient des brutes, infiniment +difficiles à instruire. Ils ne parlaient, dans leurs relations, que des +tribus avilies, dégradées, faisaient croire que la promiscuité était la +loi de l'Amérique. Les Jésuites rabaissaient moins les sauvages, les +déclaraient intelligents, prétendaient en tirer parti. Ils mentaient sur +deux points, d'abord sur la religion des Indiens, qu'ils donnaient comme +culte du Diable. Sur les conversions, plus menteurs que les Récollets, +ils soutenaient en opérer beaucoup, et profondes et durables. Sur tout +cela, Lahontan déchira le rideau.</p> + +<p>Les fameuses <i>Relations</i> des Jésuites (1611-1672), lettres qu'ils +envoyaient du Canada presque de mois en mois, avaient été un demi-siècle +l'édifiant journal de l'Europe, journal intéressant, mêlé de bonnes +descriptions, de touchants actes de martyrs, de miracles, de +conversions. Tout cela très-habile et fort bien combiné <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> pour +émouvoir les femmes, pour attirer leurs dons, pour les faire travailler +à la cour et partout dans l'intérêt des Pères.—Le brave capitaine +Champlain montre déjà comment les commerçants avaient dans les Jésuites +leurs dangereux rivaux, et comment les dames (de Sourdis, de +Quercheville, etc.) travaillaient à donner la direction exclusive à ces +religieux, plus fins qu'habiles, et qui toujours firent manquer tout.</p> + +<p>Les <i>Relations</i> des Jésuites n'ont garde d'expliquer ce que c'étaient +que leurs martyrs. Ils ne l'étaient pas pour la foi, c'étaient des +martyrs politiques. Alliés des Hurons, auxquels ils fournissaient des +armes contre les Iroquois, dans la terrible guerre de frères que se +firent ces deux peuples, les Jésuites surpris dans les villages hurons +étaient traités en ennemis.</p> + +<p>Une petite confédération, toujours citée par eux, trompait sur +l'Amérique entière. Les Iroquois, héros cruels et tendus à l'excès d'un +fier esprit guerrier, leur servaient à faire croire que tout le nouveau +continent était un monde atroce, et, par cette terreur, ils le +fermaient, s'en assuraient le monopole. Lorsque les voyageurs laïques +s'y hasardèrent, ils virent tout le contraire. Ils trouvèrent chez les +tribus de l'intérieur une touchante hospitalité.</p> + +<p>Il faut voir dans Cartier, Champlain, mais dans Léry surtout, l'aimable, +le charmant accueil que les peuples des deux Amériques faisaient à nos +Français. Les pauvres gens croyaient que ces étrangers généreux +prendraient parti pour eux, les défendraient contre leurs ennemis. Le +mot que les femmes d'Afrique disaient à Livingstone: «Donnez-nous le +sommeil! (la <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> sécurité),» c'est l'idée des Américaines, quand +elle faisaient au voyageur français une si tendre réception. On +l'asseyait sur un lit de coton. Ces douces créatures, toutes nues, +venaient pleurer à ses pieds, si bien qu'il ne pouvait s'empêcher de +pleurer. C'étaient des petits mots de sœurs, qui fendaient l'âme; +«Quoi? tu as pris la peine de venir de si loin pour nous voir!... Que tu +es donc aimable et bon?»</p> + +<p>Ces observateurs excellents s'accordent en tout là-dessus. L'Amérique +sentait qu'elle avait besoin de l'Europe, d'une Europe compatissante. +Ces tribus, d'elles-mêmes humaines et douces, n'étaient ensauvagées que +par leurs discordes intérieures, des vengeances mutuelles, des +représailles qu'on ne savait comment finir. Leurs éternelles petites +guerres avaient porté à la famille même une grave atteinte qui la +menaçait réellement d'extinction. C'est ce qu'on a vu dans l'ancienne +Grèce. Une vie trop guerrière y fit considérer la femme comme un être +presque inutile, un embarras souvent funeste. De là une dépopulation +infaillible et rapide. Nos Français, au contraire (c'est le défaut ou le +mérite de cette race), étonnamment empressés, amoureux, et jusqu'au +ridicule, courtisans de l'Indienne, si dédaignée des siens, s'en +faisaient adorer.</p> + +<p>Ils n'avaient ni l'orgueil ni l'exclusivisme de l'Anglais qui ne +comprend que son Anglaise. Ils n'avaient point les goûts malpropres, +avares, du senor espagnol, son sérail et ses négrillons. Libertins près +des femmes, du moins ils se mettaient en frais de soins et de +galanterie. Ils voulaient plaire, charmaient et la fille, et <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> +le père, les frères, dont ils étaient les hardis compagnons de chasse. +La tribu accueillait volontiers le fruit de ces amours, des métis de +vaillante race. La femme américaine, se voyant aimée, désirée, se +trouvait relevée. Notre émigrant français, roturier en Europe, simple +paysan même, était noble là-bas. Il épousait telle fille de chef, +parfois devenait chef lui-même.</p> + +<p>Les esprits les plus positifs, Coligny, Henri IV, Colbert, avaient cru +que notre Français (et surtout celui du Midi) était très-propre aux +colonies, qu'un petit nombre de Français aurait créé un grand empire +colonial. Comment? en se greffant par mariages sur le peuple indigène, +le pénétrant d'esprit européen. Véritable colonisation, qui eût sauvé et +transformé la race de l'Amérique, que le mépris sauvage des Anglais a +exterminée. Ils ont fait une Europe, c'est vrai, mais supprimé +l'Amérique elle-même, anéanti le <i>genius loci</i>. Ce qu'il y aurait eu de +fécond dans son mariage volontaire avec la civilisation, cela a péri +pour toujours. Crime contre Dieu, contre Nature. Il sera expié par la +stérilité d'esprit.</p> + +<p>Les Jésuites, rois du Canada, maîtres absolus des gouverneurs, avaient +là de grands biens, une vie large, épicurienne (jusqu'à garder de la +glace pour rafraîchir leur vin l'été). Ce très-agréable séjour était +commode à l'ordre qui y envoyait d'Europe ce qui l'embarrassait, parfois +de saints idiots, parfois des membres compromis qui avaient fait quelque +glissade. Ils n'aimaient pas qu'on vît de près les établissements +lointains qu'ils avaient au cœur du pays, qu'on vînt se mettre entre +eux et les troupeaux humains dont ils <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> disposaient à leur gré. +Colbert se plaint à l'intendant de ce qu'ils éloignent les sauvages de +se mêler aux Français par mariage ou autrement. Si ce monde fût resté +fermé, ils auraient fait là à leur aise ce qu'ils ont fait au Paraguay, +une société singulière où les sauvages, devenus écoliers, auraient été +la matière gouvernable la plus agréable du monde (comme leurs imbéciles +du Sud dont parle M. de Humboldt). Seulement, ces moutons n'auraient pu +se garder des loups, lutter avec les fières tribus, restées sauvages. +Une terrible expérience fut celle du vaillant peuple des Hurons, qui, à +peine christianisés, tombèrent dans une énervation telle que les +Iroquois l'anéantirent (1650).</p> + +<p>Rien n'était plus suspect aux Jésuites que nos rôdeurs, qu'on appelait +les <i>coureurs de bois</i>. Tous les mensonges de ces Pères sur l'horreur du +monde sauvage, sur sa férocité, sur les hommes mangés ou brûlés, +n'effrayaient guère nos vagabonds, chasseurs, marchands, etc. Ils +s'étaient faits bons amis des Indiens. On les trouvait partout. Les +Jésuites s'appuyèrent des Compagnies de Colbert, et obtinrent des +ordonnances terribles contre les <i>coureurs</i>, à ce point qu'il fut +défendu, sous peine des galères, d'aller à la chasse <i>à une lieue</i>. +(<i>Ord. du Canada</i>, éd. R. Short Milnes. p. 93.)</p> + +<p>Ce système de précaution fut terriblement dérangé quand un hardi +voyageur, le Normand Cavelier, sans s'arrêter à leurs fables sur les +dangers de l'intérieur, descendit le Mississipi, découvrit en une fois +huit cents lieues de pays, du Canada à la Louisiane. C'était un enfant +de Rouen, en qui avait passé l'âme des <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> grands découvreurs de +Dieppe, des vieux Normands, précurseurs de Colomb et de Gama. Génie fort +et complet, de calcul et de ruse, de patience, d'intrépidité. Il avait +pris les deux baptêmes sans lesquels on ne pouvait rien. Il se fit +noble, devint Cavelier de la Salle. Il étudia sous les Jésuites, et les +étudia, sut tout ce qu'ils savaient. Il en tira deux beaux certificats, +passa en Amérique, et là vit du premier regard qu'il n'y avait rien à +faire avec eux, qu'ils empêcheraient tout. Il s'appuya des Récollets et +du gouverneur Frontonac, qui (chose rare) n'était pas Jésuite. Tout +jeune encore, il alla à Versailles, exposa à Colbert son plan hardi et +simple, de descendre le grand fleuve, de percer l'Amérique en longueur. +Les Jésuites soutenaient qu'il était fou. Puis, la chose réalisée, ils +soutinrent qu'ils savaient tout cela, qu'il les avait volés.</p> + +<p>Je laisse à M. Margry, qui en a réuni les pièces, l'honneur de +reconstruire la superbe épopée de cette vie extraordinaire. Elle a les +vraies conditions épiques: l'enfantement d'une idée héroïque, +invariablement suivie, l'exécution hardie, habile, la catastrophe +naturelle, le héros victime de la trahison et mourant de la main des +siens. Il est intéressant d'y suivre le complot meurtrier, qui, tramé à +Québec, à Saint-Louis, partout, n'existait pas moins sur la flotte que +l'on donna à Cavelier pour découvrir par mer l'embouchure du Mississipi. +Le commandant Beaujeu avait en sa femme un Jésuite qui surveilla la +trahison. Cavelier, débarqué par lui, avec des canons (sans poudre ni +boulets), avec quelques colons affamés et découragés, fut tué, comme un +chien, dans un bois.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> Ces colons misérables auraient péri cent fois dans leur voyage +immense pour retourner au Canada, sans la compassion des sauvages. On +vit là la douceur, la sensibilité charmante de ces tribus tant +calomniées. Ils pleuraient en voyant la misère de nos fugitifs, souvent +les adoptaient et leur donnaient leurs filles. Ces hommes imberbes et +beaux comme des femmes, qui semblent toujours jeunes (V. Remy, 1860), en +réalité étaient des enfants, tendres et bons, parfois colères, comme la +femme sensible et nerveuse l'est par moments. Les représailles de guerre +entre tribus étaient cruelles. Pourtant, le plus souvent, les +prisonniers livrés aux veuves étaient adoptés par elles, remplaçaient le +mort qu'on pleurait. Ils n'étaient nullement destructeurs comme l'a été +l'Europe. Ils conservaient, sauvaient les races, même d'animaux. Forcés +de tuer des castors, dans un pays très-froid où les fourrures sont +nécessaires, ils n'en faisaient pas le massacre indistinct que l'on a +fait depuis. C'était chez eux un crime de détruire tout un village de +castors. On devait au moins y laisser six mâles et douze femelles. Ils +étaient convaincus que les castors délibéraient entre eux, et disaient: +«Ils ont trop d'esprit pour n'avoir pas l'âme immortelle.» De là une +généreuse fraternité avec ces nobles animaux, qui, bien traités, +apprivoisés, devenaient des serviteurs utiles.</p> + +<p>Chez ces douces tribus, Cavelier n'eût rencontré aucun obstacle. Il +aurait mis à fin son projet admirable. Après avoir percé l'Amérique en +longueur, il l'aurait ouverte en largeur, d'ouest en est. Il eut dans +les deux sens établi une chaîne de forts sous lesquels nos coureurs +<span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> de bois et leurs femmes indiennes, leur famille mêlée et les +sauvages un peu agriculteurs auraient cherché un abri et formé des +villages. Le drapeau de la France eût partout défendu cette véritable +Amérique et contre l'Iroquois, et contre l'Espagne, surtout contre +l'exclusivisme destructeur des colonies anglaises, qui a fait la fausse +Amérique.</p> + +<p>Cavelier put périr, mais la vérité ne périt pas. Les récits informes, +incomplets, qu'on eut de l'expédition (Tonti, Joutel, Hennequin, etc.), +laissèrent échapper la lumière. Elle éclata tout entière dans le livre +de Lahontan.</p> + +<p>Il eût dû éclairer Versailles. Mais, pour en profiter, il eût fallu +sortir franchement du bigotisme, épouser l'Amérique, je veux dire ne pas +craindre les mariages des nôtres avec les Indiennes, les filles du +Grand-Esprit. Le système suivi jusque-là d'envoyer là-bas des femmes +catholiques (les coureuses que l'on ramassait, l'écume de la +Salpêtrière), ne pouvait avoir qu'un piètre effet, créer un petit peuple +blanc. L'autre aurait fait un grand empire métis.</p> + +<p>La chose n'était pas difficile. Un exemple frappant suffisait pour le +bien montrer. Le baron de Casteins, officier béarnais, au lieu de +prendre une blanche, avait épousé une Indienne, était devenu chef des +Abenakis. N'ayant pas converti son peuple, il se trouvait dispensé du +contact dangereux des Jésuites, des intrigues des missions. Il était +devenu une espèce de roi, s'était fait un trésor pour les cas imprévus, +était estimé, redouté. De tels chefs, leurs enfants, heureusement mêlés +des deux races, seraient restés tributaires <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> de la France pour +avoir son secours contre les Iroquois.</p> + +<p>On ne pouvait rien faire en Amérique que par la liberté. Les esprits +généreux, humains, Coligny, Henri IV, Vauban, auraient voulu en faire un +grand refuge des persécutés du vieux monde, de tant de gens qui, pour +cause de religion ou autre, étaient déterminés, sans espoir de retour, à +changer de patrie. Il fallait des colons libres, et de Versailles, et de +l'administration détestable du Canada, des commis, des missionnaires. +Desmarets, en 1712, imagina de céder au banquier Crozat, créancier du +roi, ce qu'on appelait la Louisiane (la plus grande partie des +États-Unis d'aujourd'hui). Crozat, homme d'esprit, agit avec +intelligence, n'envoya que de sages et honnêtes cultivateurs. Mais il +n'était pas libre. Il ne put rien, fut accablé entre l'Espagnol et +l'Anglais, se trouva trop heureux, en 1717, d'abandonner son privilège, +qui passa augmenté à la Compagnie d'Occident.</p> + +<p>Law avait justement tout ce qui manquait à Crozat. Il était protestant. +Sa personnalité, hautement impartiale et généreuse, donnait confiance. +En prenant pour caissier et principaux commis le réfugié Vernezobre et +d'autres protestants, il annonçait assez la libéralité d'esprit qui +présiderait à ses établissements. Le Régent lui donnait, on peut dire, +carte blanche. La Compagnie, indépendante de la vieille administration, +devait nommer elle-même les magistrats de sa colonie, les officiers de +troupes coloniales. Elle faisait la paix et la guerre avec les sauvages. +Elle pouvait construire des vaisseaux de guerre. Elle occupait +non-seulement <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> le long cours du Mississipi, mais ses affluents +qu'on lui cédait encore. Sa direction intelligente se marque par deux +choses. On remonta le fleuve, et dans une situation dominante, +admirable, on fonda la Nouvelle-Orléans, la reine du bas Mississipi. +Pour le fleuve central, Law ne comprit pas moins l'importance de la +grande position; il l'occupa personnellement, s'établit chez les +Illinois.</p> + +<p>Son plan était-il chimérique? Le mauvais succès l'a fait dire. Mais on +en verra les causes réelles. Law ne périt en Amérique que parce qu'il +périt en Europe. S'il eût duré et dirigé lui-même ce qu'il venait de +commencer à peine, les résultats pouvaient être meilleurs. Sa colonie +qui partait du Midi eût exploité une belle source de bénéfices que le +Canada n'avait point, la riche culture du tabac. Dira-t-on que les +nôtres étaient des paresseux, peu propres à la vie agricole? Mais ceux +qui profitèrent de leur désastre, ceux que le tabac enrichit tellement +dès 1750, qu'étaient-ce, sinon les moins laborieux des Anglais, +l'orgueilleuse et fainéante race des <i>Cavaliers</i> de Charles I<sup>er</sup>.</p> + +<p>L'énorme espace que l'on cédait à Law n'avait que 400 agriculteurs +blancs en 1712, 1700 en 1717. Mais cela même était un avantage. Rien de +gâté d'avance. La virginité du désert. Ce n'était, pas comme le Canada, +une méchante petite Europe, pourrie d'abus et de Jésuites. On avait fort +sagement laissé ce Canada à part. Il aurait gâté tout le reste. La jeune +Louisiane (le monde immense qu'on appelait ainsi), avec ses rares tribus +sauvages, s'offrait neuve et entière au génie créateur du siècle nouveau +qui s'ouvrait. Par <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> un système tout contraire à celui des +Jésuites et des commis du Canada, la Compagnie, loin de gêner les +communications entre les nôtres et les Indiens, de faire payer fort cher +des patentes aux chasseurs, donna des récompenses et des primes aux +<i>coureurs de bois</i>.</p> + +<p>En Amérique, Law partait exactement de rien. En Europe, de très-peu de +chose. Qu'était la mise première de sa Compagnie d'Occident? Rien que +quatre millions de rentes. Qu'étaient les concessions commerciales qu'on +lui fit? L'héritage obscur, incertain de nos compagnies endettées.</p> + +<p>Law eut plus tard des fermes, etc. Mais ce fut après son succès, lorsque +ses actions étaient montées très-haut, et qu'on était déjà en plein +<i>Système</i>. En avril 1719, quand il parvint à le lancer avec tant de +bonheur, qu'offrait-il? Rien que l'espérance.</p> + +<p>Ce que les Compagnies de Colbert n'avaient pu, quand le pavillon +français dominait les mers, devait-on l'espérer après une si longue +ruine? Les premières compagnies étaient mortes avant 1680, avant +l'épouvantable guerre de 25 ans! L'éclat de nos corsaires avait illuminé +ces temps d'une gloire sinistre. Mais la marine royale était tuée; +Toulon, Brest étaient déserts; on vendait pour le bois les vaisseaux de +Louis XIV (<i>Brun</i>). La marine commerciale, sans protection, captive dans +les ports, avait chômé, langui, péri. Le Levant même, qui si longtemps +nous fut propre, à l'exclusion de tous les peuples, nous avait échappé, +au grand profit des Anglais, Hollandais. Nos Antilles qui, au milieu du +siècle, devinrent très-productives <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> et donnèrent lieu à un +grand mouvement maritime, étaient tombées alors au plus bas. La traite +était aux Anglais seuls. Seuls ils couraient les mers de l'Amérique +espagnole, y imposaient leur contrebande.</p> + +<p>De tous nos ports, un seul, Saint-Malo, riche par <i>la course</i>, avait +fleuri, grossi de la ruine commune. Même elle profitait des débris, +avait acheté le privilège de la Compagnie des Indes orientales. +Compagnies misérables, relevées fictivement dans la décrépitude du grand +règne, tristes ombres, les filles d'un mort. Law supposa pourtant que si +ces malheureux débris étaient réunis dans une même main, on en tirerait +quelque parti, que d'abord à cette unité on gagnerait la dépense des +rouages multiples, des chefs inutiles et nombreux; qu'une compagnie +unique qui aurait l'œil sur les deux mondes aviserait bien mieux aux +besoins mutuels, aux échanges avantageux, etc.</p> + +<p>Les administrateurs des compagnies défuntes réclamèrent vivement. Mais +quand on les pressa, qu'on leur demanda sérieusement s'ils étaient sûrs, +dans l'état misérable où tout était tombé, de les ressusciter, ils +dirent franchement: «Non.» Alors on passa outre. On adjugea à Law ces +corps morts, et sa Compagnie d'Occident put s'appeler <i>Compagnie des +Indes</i>, ayant dès lors à elle seule un monopole universel du commerce +qui n'était plus, <i>le monopole</i> (au fond) <i>de rien</i>.</p> + +<p>D'autant plus merveilleux fut au printemps de 1719 le retour de la +confiance, la renaissance du crédit. Les économies taciturnes et si +cachées, qu'on faisait <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> dans certaines classes, austères et +abstinentes, hasardent de se montrer. L'argent perd sa timidité. Il +s'arrache des caves, des poches profondes. Des doublures on découd les +monnaies d'un autre âge.</p> + +<p>La France, tant de fois ruinée, avec étonnement voit rouler à la Banque +un fleuve d'or. On a hâte de se défaire du vil métal et d'avoir du +papier.</p> + +<p>Est-ce un songe? Il faut croire qu'on s'est retrouvé riche. Car on +achète, on vend, on fabrique. C'est de ce jour que l'art reprend au +<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle et que l'industrie recommence. On se rend au miracle. Les +douteurs s'humilient. Ils voient, touchent, confessent le symbole de +cette religion nouvelle, merveilleuse et spiritualiste: «que la richesse +fille du crédit, de l'opinion, est une création de la foi.»<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> CHAPITRE IX</h3> + +<h4>TENTATIVES DE RÉFORMES—DANGER DE LA FILLE DU RÉGENT<br> + +Avril 1719</h4> + + +<p>Le siècle a pris son cours. Jusque-là incertain comme un vague marais, +il a trouvé sa pente. À travers les obstacles, les vieilles ruines et +les nouvelles, il descend vers 89.</p> + +<p>Combien, en quatre années, on a marché, combien on est déjà loin de +Louis XIV, on peut le mesurer. L'apôtre, le prophète, l'idole de la +France, c'est aujourd'hui un protestant!</p> + +<p>Heureux entr'acte de douceur, d'humanité, de tolérance. En 1717, les +jansénistes (Noailles et d'Aguesseau), en 1722 les molinistes (Dubois, +Tencin, etc.), attestent les barbares ordonnances de Louis XIV. Sous le +<i>Système</i>, on se borne à empêcher les grandes assemblées du Désert, mais +on réprime les curés, leur police cruelle contre les nouveaux convertis.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> Le beau printemps de 1719 semblait une aurore sociale. +L'incroyable succès de Law, son miracle de bourse, lui en imposait un +autre plus grand. Il sentit que, sous ce brillant échafaudage financier, +il fallait une base sérieuse, une grande réforme de l'État. «Tentative +insensée? chimère?» Mais il venait de faire ce qu'on eût cru plus +chimérique: il avait, en pleine banqueroute, rendu du courage à +l'argent. Ses actions montaient d'heure en heure, l'enthousiasme aussi. +Tous lui disaient d'oser.</p> + +<p>En osant, il hasardait moins. C'est le péril qui le poussa. Rien +n'indique que d'avance il eût jamais fait de tels rêves. Hors de France, +il n'était qu'un des nombreux utopistes en finances, l'auteur d'une +théorie peu remarquée sur le papier-monnaie. En France, où bouillonnait +(dans les idées du moins) un chaos de révolution, lui qui planait si +haut, ne désespéra pas d'ordonner ce chaos et d'en tirer un monde.</p> + +<p>On est saisi d'étonnement de voir tout ce qui s'entreprit en quelques +mois de 1719. L'égalité d'instruction, l'égalité d'impôt, une +simplification immense, hardie, de l'administration, le remboursement de +la dette, plusieurs des réformes excellentes que reprennent plus tard +Turgot et Necker, telles furent dans cette année les grandes choses que +voulurent Law et le Régent, qu'ils effectuèrent en partie.</p> + +<p>Le Régent, qui avait ouvert à tous la Bibliothèque royale, ouvre à tous +l'Université (14 avril 1719). Elle est payée par l'État et donne +l'enseignement gratuit. Que Villeroi en rie avec son petit roi, à la +bonne heure. Mais la révolution est grave. Quels sont les <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> +premiers écoliers qui sortent de là tout à l'heure, le fils du +coutelier, le puissant Diderot, un enfant de hasard qu'élève un +menuisier, le vaste d'Alembert,—c'est-à-dire l'<i>Encyclopédie</i>.</p> + +<p>En juin, Law, suivant les idées du petit Renaut, du meilleur citoyen de +France, sollicite l'égalité d'impôt,—l'impôt estimé, non sur le revenu +qui varie et qu'on ne voit pas, mais sur ce qui se voit, le fonds, la +terre. Ceci aurait atteint les privilégiés plus sérieusement que la +<i>Dîme royale</i> de Vauban sur le revenu, plus sûrement que le <i>Dixième</i> +essayé vainement par Desmarets. Law, qui voyait les grands propriétaires +(les Condés par exemple) être les grands agioteurs, voulait reprendre +sur la terre ce qu'on escroquait sur la bourse. S'ils empêchèrent cela, +rien ne put empêcher une révolution très-réelle, un mouvement immense +d'activité et d'industrie. Ce qu'un chroniqueur de l'an Mille a dit: «La +terre changea de vêtement,» on put encore le dire. Depuis vingt ans, la +guerre et la misère ayant tout suspendu, on n'achetait plus, on ne +vendait plus, on ne fabriquait plus. Tout délabré, et misérable. La +France, sous ses oripeaux, n'en avait pas moins l'air d'une mendiante. +Elle s'en aperçut, jeta violemment ses lambeaux, ses vieilles loques du +vieux temps de sottises.</p> + +<p>De tels moments sont grands pour l'industrie. L'Europe le voyait. On +pourrait espérer qu'elle concourrait au mouvement, lui donnerait +consistance, force et solidité, que le monde protestant, c'est-à-dire le +monde riche, viendrait à nous, apporterait son activité, son argent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> On croit à tort que l'argent n'est d'aucune +religion.—Erreur.—<i>Le capital est protestant.</i></p> + +<p>L'argent catholique est un mythe.—Quelles sont les nations qui dorment, +rêvent et ne font rien? les catholiques. Et les nations pauvres? les +catholiques.—Tout ce qui négocie, fabrique, gagne, s'enrichit, +prospère, est du côté de l'hérésie.</p> + +<p>Nos protestants déjà revenaient en grand nombre. Et bien d'autres +voulaient venir. Ils auraient fait couler ici un fleuve d'or s'ils +eussent été bien sûrs que le feu roi ne ressuscitât point. Le règne du +banquier protestant, employant indifféremment protestants, catholiques, +voilà ce qui rassurait, appelait l'étranger. Ce qui pouvait le mettre en +fuite, c'était Law converti, c'était le règne de Dubois, du fripon qui +vendait nos libertés pour un chapeau, du futur cardinal-ministre.</p> + +<p>Il suffisait de voir à ce moment <i>le pays catholique</i>, l'Espagne, de le +comparer à la France, d'observer la mort progressive de l'une, la +renaissance de l'autre, pour juger et se décider. Tout éphémère qu'il +soit, le Système a pour nous un effet très-durable d'initiation, +d'émancipation. L'Espagne de Philippe V, sous Alberoni même, sous sa +reine italienne, enfonce en son vieux crime de barbarie sauvage et son +châtiment mérité.</p> + +<p>Chaque année compte par des auto-da-fé. Contraste abominable que ce +gouvernement de femme et de nourrice, cette royauté du lit, fût si +cruelle! que cette femme, furieuse d'ambition, doublement corrompue, +caressant à la fois et les secrets vices du roi et la férocité du +prêtre, présidât à Madrid, avec son maniaque, <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> à ces fêtes de +mort! Des hommes en flammes, des femmes hurlant, se tordant sur la +braise, c'est l'expiation du carême, parfois la glorification de Pâques. +Pénitence d'horreur qui ne purifie pas, au contraire, qui déprave +encore.</p> + +<p>L'ambassadeur de France donne dans ses dépêches le chiffre exact de +quelques années. Le voici pour Madrid, pour les auto-da-fé royaux.</p> + +<p><i>7 avril 1720, neuf hommes et huit femmes brûlés</i>; <i>18 mai 1720, sept +hommes et cinq femmes brûlés</i>; <i>22 février 1722, six hommes et cinq +femmes brûlés</i>; <i>22 février 1724, quatre hommes et cinq femmes brûlés</i>, +etc.</p> + +<p>Je ne m'étonne pas de la colère de Dieu. En 1719 (comme en 1718), +invariablement il noie la flotte d'Espagne. Le 10 mars, l'expédition +jacobite, préparée par Alberoni, part de Cadix et cingle vers l'Écosse. +Les tempêtes, les vents furieux en font justice au golfe de Biscaye. +Plusieurs vaisseaux périssent; d'autres abordent pour être pris.</p> + +<p>Notre armée, au même mois de mars, avait passé les Pyrénées pour cette +guerre trop facile. Au dehors, au dedans, tout nous favorisait. D'avril +en juin, une hausse incroyable a remonté, relevé le crédit. Le grand +problème à ce moment, c'est de savoir si le Régent qui profite du succès +de Law, aura assez de force pour le suivre dans ses réformes, s'il saura +se défendre contre la bande qui l'assiège, obsédé, étouffé qu'il est +entre les illustres vampires qui le pillent de haute lutte et les fines +Circés qui l'enivrent et l'enlacent pour lui vider les poches.</p> + +<p>Il était déjà loin dans la vie, affaissé, bien loin de <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> +l'énergie, du courage qu'auraient demandés la situation. Un coup à ce +moment le fit baisser encore, la tragédie d'orage, de remords, de +fluctuations violentes qu'eut sa fille, ange-diable, torturée de ses +deux natures, qui accouche en avril, est grosse en mai, se tue de vice +et de folie.</p> + +<p>Je n'ai rien lu en aucune langue de plus âcre, de plus violemment +haineux que les pages de Saint-Simon sur les couches et la mort de cette +princesse. Ce catholique impitoyable se baigne dans les roses à +contempler, savourer les tortures d'une femme folle qui meurt à vingt +ans. Tout disposé qu'on soit à condamner une personne si souillée, on ne +peut qu'en avoir pitié en la voyant sous ce scalpel. Elle a peur, elle +est furieuse; elle a des remords et des rages; elle veut vivre, se moque +des prêtres, puis elle a peur du diable; elle se voit déjà emportée. +Elle crie, elle hurle, elle pleure. Saint-Simon en rit et s'en moque. +Enfin, quand elle est morte, lui-même il dit la chose qu'il eût dû dire +d'abord, une chose qui le condamne fort et rend cette férocité bien +odieuse: On l'ouvrit, et l'on vit qu'elle avait le cerveau fêlé.</p> + +<p>Duclos et tous l'ont suivi, copié. On peut se demander pourtant comment +Saint-Simon, si froid, si glissant sur les empoisonneurs (Lorraine, +Effiat, Penautier), si léger sur les infâmes, les mignons de Sodome +(Lorraine et Monsieur, Courcillon, etc.), est tombé avec cette fureur +sur la duchesse de Berry? Elle eût été la Brinvilliers, la Voisin, +empoisonneuse et assassine, qu'il aurait parlé d'elle avec plus de +modération.</p> + +<p>Si la jeune duchesse est véritablement un monstre, <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> comment +madame de Saint-Simon reste-t-elle sa dame d'honneur? Il a beau dire de +page en page qu'elle y va peu. Il devrait avouer que les époux ne +voulaient pas quitter cette position peu honorable, mais très-influente +près d'une princesse qui avait tous les secrets de l'État et tenait le +cœur du Régent. Il se venge d'avoir eu cette faiblesse, cette +patience. Il hait visiblement la duchesse. Il lui en veut de deux +sottises qu'il a faites, et d'avoir travaillé à son triste mariage, et +d'avoir laissé près d'elle madame de Saint-Simon.</p> + +<p>Son père aurait voulu, ce semble, l'associer au mouvement nouveau. Il +avait établi chez elle, dans son grand logement à Versailles, la belle +colonie de huit cents horlogers que Law avait fait venir. Mais on +travaillait fortement en dessous à l'occuper de tout autres idées.</p> + +<p>La cabale sentait justement combien, avec son audace d'esprit, elle +aurait pu lui être dangereuse. Il eût fallu que les deux femmes (les +deux seules au fond qu'il aimait), sa mère, sa fille, employassent leur +violence à le défendre, à le garder. Madame, née protestante, aimait les +protestants. Sa fille aidant, elle aurait pu nous rendre le service de +faire sauter le futur cardinal, d'empêcher la réaction.</p> + +<p>Elle était imaginative. C'est par là qu'on la prit. Le noir rêve du +diable planait encore sur ce siècle douteur. Le Régent même avait eu la +faiblesse d'écouter des fripons qui promettaient de le faire voir. Sa +fille, dans les fluctuations de l'éternel orage où elle vivait, eut par +moments de ces idées horribles. Prise excellente pour ceux qui la +voulaient dévote,—non moins <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> bonne pour ceux qui la voulaient +mariée, prétendant que la conversion serait sûre par le mariage.</p> + +<p>Mais le mariage de Riom était alors plus difficile encore qu'en 1718. Au +moment du plus grand éclat de la Régence, lorsque les affaires en tous +sens étaient glorieusement relevées, les partis abattus, l'Espagne +envahie, impuissante, l'industrie, le crédit reprenant tout à coup, +lorsque la jeune duchesse pouvait si naturellement devenir la reine du +grand mouvement,—il semblait étonnant qu'elle se fît <i>madame Riom</i>. À +cette idée, la mère du Régent, la fière Allemande, ne se connaissait +plus.</p> + +<p>Cela donnait du courage au Régent pour résister à sa fille. Le temps +marchait, et rien ne se faisait. Elle était tellement dans ce combat, +qu'à peine elle se souvenait d'être enceinte. Aux premiers jours d'avril +(un peu avant terme, peut-être), il lui fallut s'en souvenir. Vives +douleurs. Elle est en danger. Mais elle souffre encore moins du mal que +de la honte. Inquiète, elle parvenait à s'étourdir. Mais, au moment où +elle est prise, elle voudrait cacher tout; elle s'enferme. Le Régent est +là éperdu, bien justement puni, mais combien cruellement! Dans cette +agonie de douleur, il lui faut négocier avec les prêtres. Le curé de +Saint-Sulpice arrive, impérieux; il exige qu'elle se confesse. Il veut +forcer la porte. C'est son droit.</p> + +<p>Ce curé si terrible était Languet, qui, avant et après, toute sa vie, +joua le bonhomme. Mais là il se montra sans masque. Il était +l'instrument des effrénés papistes, du nonce Bentivoglio, auteur et +patron des satires où l'on recommandait le meurtre du Régent. Dans ce +<span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> moment où leur duc du Maine disait son chapelet en prison, +c'eût été pour ces saints une belle revanche d'égorger en effet le +Régent dans sa fille, d'accabler la mourante. Folle, comme elle était +déjà, on devine l'atroce cauchemar qu'eût ajouté à son délire l'appareil +du clergé, des cierges de l'extrême-onction. On devine la scène qui +allait avoir lieu, Languet, par menace et par force, lui arrachant les +plus tristes aveux, lui faisant faire (torches allumées) une espèce +d'amende honorable,—ou, si elle hésitait, déchirant son surplis, +sortant avec bruit et outrage, et criant dans la foule qui était là aux +portes: «Allez, bon peuple, elle est damnée!»</p> + +<p>Ce Languet et son frère l'évêque, deux bouffons, étaient ceux dont on +aurait le moins attendu une telle chose. L'évêque est le burlesque +légendaire de Marie Alacoque, qui transforme en miracles les infirmités +de la nonne, ses coliques hystériques. L'autre est le bâtisseur du +maussade et froid Saint-Sulpice, qui, sous ce prétexte pieux, allait +trottant, mettait le nez partout. Il faisait rire, c'était son grand +moyen. S'il dînait quelque part, il mettait son couvert en poche. Sinon, +il furetait. On lui laissait exprès trouver, prendre tel vase que les +belles d'alors avaient en argent ciselé. Surpris, il alléguait: «Mais +c'est pour ma Vierge d'argent.»</p> + +<p>Que voulait-on de la malade? que demandait Languet pour lui donner les +sacrements? qu'elle renvoyât Riom. C'était le mariage (un sot mariage, +il est vrai), mais enfin une vie régulière, un amendement moral, tel que +celui de Louis XIV épousant madame de Maintenon, <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> celui de +madame la duchesse épousant Lassay, etc. Que voulait-on? Qu'elle courût, +qu'elle eût cinquante amants? ou qu'elle retombât au monstrueux amour +qu'on lui reprochait tant? On la rejetait vers l'inceste.</p> + +<p>Notez qu'à ce moment les deux apôtres de la Bulle colportaient contre le +Régent le vrai chant des Furies, les vers atroces de Lagrange-Chancel, +qui invitent à l'assassinat. Ces vers couraient depuis plus de trois +mois. Nul doute qu'on n'en eût régalé la princesse, qu'on n'eût eu la +charité de lui montrer ce poignard suspendu sur la tête de son père. Au +seul nom de Languet, elle fut hors d'elle-même. Elle eût voulu qu'on le +jetât par les fenêtres.</p> + +<p>Le Régent, avec tout son esprit, eut l'attitude d'un sot. Brisé par sa +douleur, sa mauvaise conscience, il ne trouva pas la réponse qui était +si facile. La princesse avait avec elle son confesseur en titre, et +c'était un privilège du sang de France de ne pas dépendre de +l'ordinaire, d'avoir son prêtre, et (<i>même excommunié</i>), d'avoir par lui +communion. Les larmes aux yeux, bien bas, il dit au curé qu'il fallait +avoir compassion, qu'elle n'avait que le souffle, qu'un rien pouvait la +faire mourir.</p> + +<p>C'était le bon moyen de rendre l'apôtre intraitable. Il criait, +tempêtait. Le Régent se mourait de peur qu'elle n'entendît. «Eh bien, +dit-il pour le faire taire, faisons venir notre archevêque. Il nous +mettra d'accord.» Moyen dilatoire très-mauvais. M. de Noailles, le +faible Janséniste qui avait détruit Port-Royal, craignait tellement les +molinistes que, pour se relever, se <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> défendre, il demandait +(lui au fond doux et humain) que l'on continuât la persécution +protestante.</p> + +<p>Devant cet aboyeur Languet, il fut tout aussi pitoyable que le Régent. +Il eut peur, et cacha sa peur, sous un masque de sévérité courageuse, +trancha du saint Ambroise contre le prince débonnaire.</p> + +<p>Il dit tout haut, dans cette chambre pleine de monde: «Monsieur le curé, +vous avez fort bien fait, et je vous défends d'agir autrement.» Languet, +grandi d'une coudée, vainqueur, s'établit à la porte, campa là quatre +jours et quatre nuits entières. Il fallait bien manger. Mais, dans ses +très-courtes absences, il laissait deux prêtres pour factionnaires.</p> + +<p>Cruelle aggravation aux tortures de la femme en couches. Si nerveuse en +ce dur moment, celle qui se sent épiée, écoutée, et d'oreilles +malveillantes, ne peut plus rien et risque de périr. C'est la scène de +Junon assise à la porte d'Alcmène, tenant ses deux mains jointes, +serrées, les doigts entrelacés pour <i>nouer</i> sa rivale, la faire crever. +Il n'en fut pourtant pas ainsi. Les cris d'enfant qui éclatèrent, dirent +assez que la délivrance avait eu lieu. Plus de danger. Languet leva sa +faction.</p> + +<p>Dans son épigramme maligne, Voltaire, cinq mois d'avance, baptisait +l'enfant <i>Étéocle</i>, et Lagrange-Chancel disait que, de Cynire et de +Mirrha devait naître le bel <i>Adonis</i>. Ce fut cependant une fille.</p> + +<p>L'orgueilleuse souffrait horriblement d'un tel éclat. Et quoi de plus +cruel que d'accoucher sous les sifflets? Les rieurs furent impitoyables. +Voltaire, pensionné du Régent, mais alors amoureux de la dévote +maréchale <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> de Villars, fit, fort étourdiment, pour plaire à ce +parti, une nouvelle épigramme sur la naissance incestueuse et sur les +peurs de l'accouchée (ce mot date la pièce d'avril 1719, et dément la +fausse date de 1716): «Enfin, votre esprit est guéri des craintes du +vulgaire,» etc.</p> + +<p>Tout ce bruit lui rendait cruel le séjour de Paris. Accouchée le 3 ou le +4, dès le 10, lundi de Pâques, elle se fit transporter à Meudon.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> CHAPITRE X</h3> + +<h4>GUERRE D'ESPAGNE—MORT DE LA DUCHESSE DE BERRY—DANGER DE LAW<br> + +Mai-Juillet 1719</h4> + + +<p>La guerre commençait sans grand bruit (mars-avril). L'Espagne aurait pu +l'éviter. Car la France, à l'époque de la conspiration de Cellamare, +n'ayant pas encore le Pérou de Law, redoutait cette dépense. Dubois +avait de son mieux adouci, mutilé les pièces. La France et l'Angleterre +ne faisaient à Philippe V d'autres conditions que de gouverner l'Espagne +par l'Espagne elle-même, c'est-à-dire d'éloigner les brouillons italiens +qui, sans moyens, sans force, étourdiment, compromettaient son trône, +troublaient la paix du monde. C'est exactement ce que demandaient les +plus sérieux Espagnols. Il était insensé, coupable, d'armer malgré elle +l'Espagne, de la forcer de combattre. Si elle avait encore un peu de +vie, on devait bien la lui garder.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> Les prêtres et les femmes n'ont peur de rien, parce qu'ils +risquent moins que les autres. L'abbate, l'amazone, poussaient la guerre +en furieux. La rude leçon de Sicile n'avait rien fait. Ils refaisaient +la flotte; ports, chantiers, arsenaux, tout travaillait en hâte. Le plus +simple bon sens eût dû leur faire comprendre qu'on ne leur donnerait pas +le temps de finir tout cela. Ils provoquaient, défiaient la guerre, mais +au jour du combat ils n'auraient rien de prêt encore. Isolés en Europe, +ayant leurs meilleures troupes enfermées en Sicile, ils acceptèrent la +lutte contre les trois grandes puissances du monde, l'Angleterre, la +France, l'Empereur.</p> + +<p>Alberoni avait beaucoup d'esprit, d'activité, certaine audace de joueur. +On a vu sur quelle carte il eût voulu jouer en 1717 et 1718, acheter +Charles XII et le lancer, rétablir le Prétendant. Cela n'eût pas duré, +mais l'effet eût été si grand que le Régent eût fort bien pu tomber de +la secousse, Philippe V devenir Régent. La reine le força d'ajourner, de +se tourner vers la Sicile, où l'on ne pouvait faire rien de grand ni de +décisif, et où la flotte se perdit.</p> + +<p>En 1719, tout était empiré. Alberoni, la reine paraissent moins que des +fous,—des sots. Leur espoir est dans trois romans, et plus absurdes +l'un que l'autre. Ils imaginent:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Qu'une lointaine diversion de Ragotzi forcera l'Empereur à leur +lâcher leur armée de Sicile;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Qu'une petite flottille jacobite (et maintenant sans Charles XII qui +est tué) va paralyser l'Angleterre;</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> 3<sup>o</sup> Que toute la France est pour eux. Si notre armée entre en +Espagne, tant mieux. Elle vient chercher Philippe V, n'arrive que pour +le faire Régent.</p> + +<p>Avec cette folie, d'Arioste ou de Cervantès, ils manquent la vraie +réalité. Elle était en Bretagne. S'ils avaient envoyé là tout droit leur +petite flotte, décidé le soulèvement, Berwick n'eût pas passé les +Pyrénées. Ils eurent deux grands mois devant eux, janvier et février. +Les nobles de Bretagne, en mars, leur envoyèrent un M. Hervieux de +Mélac, pour les supplier d'arriver. Nulle réponse qu'à la fin de juin! +Et la réponse, c'est une obole, un tout petit envoi d'argent. Déjà +levés, armés et battant les forêts, ces gentilshommes regardent toujours +s'il vient des vaisseaux espagnols. Ils viennent ... en novembre! et +quand tout est fini.</p> + +<p>Pour revenir en mars, une autre illusion de Madrid, c'était que le +Régent ne trouverait pas de généraux, Villars et Berwick faisant +profession d'être dévoués à Philippe V. C'était Berwick qui, +véritablement, l'avait fait roi. Comme bâtard de Jacques II, il était +frère du Prétendant. Avec tout cela, ce fut lui qui accepta le +commandement. Il valait bien mieux que Villars pour tenir une armée dans +ces circonstances douteuses. Ce grand Anglais, long, sec, qui avait été +terrible aux Cévennes, était fait pour donner du sérieux aux nôtres, +prendre au besoin nos petits Richelieu.</p> + +<p>On se trouva au dépourvu. À peine 15,000 Espagnols contre les 40,000 de +Berwick. La meilleure chance de Philippe V aurait été de se faire +prendre, de se présenter aux Français, comme duc d'Anjou, avec les +<span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> fleurs de lis. On eût été terriblement embarrassé. Mais ce +n'était pas le compte de la reine et d'Alberoni. On aurait demandé au +roi de chasser celui-ci. Il eût fallu aussi que la reine désarmât, +rentrât à son ménage et peut-être dans un couvent, que Clorinde ne fût +plus que la douce Herminie. Donc, ils ne lâchèrent pas Philippe V, ne le +quittèrent d'un pas. Alberoni eut même le soin de lui faire faire un +circuit, de l'égarer dans les montagnes, pour qu'il fût le plus tard +possible, trop tard, devant l'ennemi.</p> + +<p>Tout semblait combiné pour refroidir les pauvres Espagnols. Des trois +divisions, le roi en avait une. Une suivait l'abbate italien, le nain +grotesque Alberoni. Une autre obéissait au vrai chef de l'armée, à la +voix grêle du général imberbe, petit page équivoque. Les Français +galamment laissaient passer ses modes, ses fantasques costumes qui +venaient de Paris, lui envoyaient de quoi parader contre nous.</p> + +<p>On pouvait deviner les résultats. Philippe V n'apparut que pour voir +tomber l'une après l'autre ses meilleures places, Fontarabie, +Saint-Sébastien. Il avait cru gagner l'armée française. Et le contraire +eut lieu. Les Basques espagnols demandaient à se faire Français. Cela +acheva le pauvre roi. Il s'en alla, rentra désespéré à Madrid, ne sortit +plus de la petite chambre où le tenait sa femme. Il rêva dès lors les +moyens d'abdiquer, de ne penser plus qu'au salut.</p> + +<p>Notre armée et la flotte anglaise, aux deux rivages, à l'Ouest et à +l'Est, brûlèrent les vaisseaux commencés, les chantiers, les arsenaux. +On en blâma fort le Régent, comme d'une lâche complaisance pour +<span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> l'Angleterre. Mais quoi! ces vaisseaux achevés, Alberoni s'en +servait contre nous, et les envoyait en Bretagne.</p> + +<p>Cette guerre se passait, pour ainsi dire, incognito. Law seul +remplissait les esprits. La mort de la duchesse de Berry occupa à peine +un moment.</p> + +<p>Mort cependant tragique, entourée de circonstances déplorables. Un mois +après ses couches, elle se retrouva enceinte, bientôt tomba malade et +n'en releva plus.</p> + +<p>Madame, sa grand'mère, qui ne se mêlait de rien, et ne demandait rien, +pour l'affaire de Riom, demanda, agit, fut terrible. Elle eût voulu le +faire noyer. Elle dit au Régent qu'elle quittait la France, si cet homme +n'était arrêté. Comme il allait joindre son régiment (27 avril), il fut +saisi à Lyon et mis dans la dure prison de Pierre-en-Cize. Quel coup +pour l'orgueilleuse qu'on eût osé cela sur son capitaine des gardes, sur +l'homme qui lui appartenait! Elle employa le grand moyen, et, quoique +fort peu remise, elle fit venir le Régent à Meudon (1<sup>er</sup> mai) pour un +souper intime. Sans souci de sa vie, elle prolongea la nuit sous les +étoiles cette folle fête qui délivra Riom, mais la tua.</p> + +<p>Elle eût voulu encore une chose impossible, insensée, faire revenir Riom +au nez de sa grand'mère, écraser celle-ci, solenniser ce bel hymen. Le +Régent, effrayé de la trouver si absurde et si violente, n'osait plus +aller à Meudon. Elle se fit porter à la Muette pour le tourmenter de +plus près. Il n'y venait guère davantage. Il alléguait les embarras +réels, très-graves, qu'il avait à Paris. Au moment où le grand <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> +succès de Law relevait ses affaires, on voulait le lui enlever. Un +complot se formait pour faire sauter la Banque. C'était le milieu de +juillet. La malade, seule à la Muette, abandonnée du Régent même, soit +par douleur et désespoir, soit par un fol essai pour ressaisir la vie, +se lève, se fait un grand repas, et de choses rafraîchissantes. Dans la +soif qui la dévore, elle mange du melon en buvant de la bière glacée +(<i>ms. Buvat</i>). Cela l'achève. Elle tombe.</p> + +<p>Deux médecins sont à son chevet. Chirac, celui de son père, s'obstine à +la purger, et l'empirique Garus lui administre son brûlant élixir. Même +incertitude pour l'âme. Chirac ne souffrait pas qu'on lui parlât de sa +fin. D'autres l'avertissaient. Elle prit vivement son parti, fit ouvrir +toutes les portes, reçut solennellement les sacrements, dans une triste +et sinistre ostentation de fermeté, parlant moins en chrétienne qu'en +reine à qui cela est dû.</p> + +<p>On s'exagérait la douleur du duc d'Orléans qui était là à la Muette, à +ce point que presque personne n'osa y venir. Saint-Simon, qui y vint, le +trouva seul. Deuil mêlé de remords. Il avait été pour beaucoup dans +cette déplorable destinée. Un moment, il pleura à faire croire qu'il +étoufferait. Saint-Simon l'enleva avant qu'elle expirât (la nuit du 21 +juillet). Il se chargea des funérailles, qui furent sans pompe et +simplement décentes. Madame de Saint-Simon eut la lugubre fonction +d'assister à l'ouverture du corps, où la pauvre princesse fut trouvée, +comme j'ai dit, enceinte et le cerveau fêlé.</p> + +<p>On supposait le Régent écrasé. C'était peu le connaître. <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> +C'était un homme fini, blasé, vide, épuisé de cœur, aussi bien que du +reste. Il n'avait pas d'ailleurs le droit de pleurer. La mère même de la +morte, Madame d'Orléans, les yeux rouges (mais au fond ravie), le +supplia de ne pas s'enfermer. Il fit ouvrir les portes, reçut tout le +monde. Il tint le Conseil, et donna à Law les Arrêts nécessaires pour +faire face à ses ennemis.</p> + +<p>Duverney, Argenson, la compagnie des Fermiers généraux, ce qu'on +appelait l'Anti-Système, ne se contentaient pas d'attaquer le Système +avec ses propres armes en émettant aussi des actions. Ils s'étaient, +sans scrupule, associés à un monde singulier d'étrangers qu'on ne voyait +jamais, qui travaillait par agents et prête-noms. C'étaient des +Anglo-Hollandais, qui de leurs trous obscurs, sans bruit, faisaient sur +les monnaies de très-fortes opérations. Profitant des variations +violentes qu'elles subirent, ils guettaient les moments, raflaient, +exportaient à grand profit. Leurs maîtres, gros banquiers de Londres et +d'Amsterdam, qui allaient faire jouer leur compagnie du Sud (superbe +pompe à pomper dans les poches), les chargeaient de miner par tous +moyens notre Compagnie des Indes, en poussant à la baisse contre Law, +aidant Duverney.</p> + +<p>Law n'en ignorait rien. Il avait les yeux très-ouverts, et, pour se +tenir en mesure d'abord contre les marchands d'or, il se fit donner pour +neuf ans la fabrication des monnaies (20 juillet). Le 21, le 22, le 23, +justement au moment du grand deuil du Régent où sans doute l'on crut que +le Conseil chômait, l'Anti-Système, aidé de ses Anglais, tenta un coup +hardi <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> pour faire sauter la Banque et chavirer la Bourse. Ils +avaient juste à point gagné le premier des agents de Law, l'oracle de la +place, qui jusque-là avait poussé la hausse, et tout à coup précipita la +baisse.</p> + +<p>Un mot du personnage, Vincent. C'était un homme fort douteux, moitié +agioteur, moitié accapareur de vivres. Il avait eu plus d'une fois de +petites affaires avec la justice, souvent arrêté, toujours relâché. On +ne pouvait pas s'en passer. Les plus mauvais papiers devenaient bons, +lorsqu'il les soutenait. Dès qu'il paraissait, chacun regardait s'il +était triste ou gai; on achetait, on vendait au froncement de son +sourcil.</p> + +<p>Law, au début, avait été heureux de trouver un tel instrument. En mai, +par dix agents de change dont chacun avait dix courtiers, Vincent +souffla la hausse. Law employait aussi des hommes moins connus à qui la +Banque même prêtait de quoi jouer. L'un d'eux, André, gagna à ce métier, +en trois mois, trente millions. Cela déplut fort à Vincent, qui +d'ailleurs, comme accapareur et enchérisseur de denrées, était gêné par +les projets de Law. Il tourna, et le jour même où la cabale vint +d'ensemble à la Banque avec un torrent de billets enlever l'or, Vincent +donna à la Bourse le surprenant spectacle de sa désertion. Vrai poignard +pour égorger Law. Son Vincent, le vaillant Vincent, le héros de la +hausse, lâche pied au fort du combat; il est pâle, il a peur; il crie le +Sauve qui peut!</p> + +<p>La farce était jouée, la panique opérée. On courait à la Banque; chacun, +et à l'heure même, exigeait d'être remboursé. Le 25, au matin, Law tira +une <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> arme cachée qu'on n'avait pas prévue, et qui mit tout en +fuite. Il frappa ses ennemis d'une mesure trop ordinaire alors et dont +eux-mêmes récemment (sous d'Argenson) avaient donné l'exemple. Par arrêt +du Conseil, l'or tombe, le louis vaudra un franc de moins. Les amateurs +de monnaie forte, qui enlevaient l'or de la Banque, n'en veulent plus, +s'enfuient.</p> + +<p>On croit que Law est fort. «Il a des reins. Soutenu tellement d'en haut, +qui l'empêche un matin de s'adjuger les Fermes, et dès lors de fonder +son Mississipi sur la France même?» On commence à gager pour lui. On +rougit d'avoir craint. L'élan revient; un poétique éclair a passé sur la +Bourse, l'amour et la foi du papier.</p> + +<p>Le papier <i>monnaie immuable</i> (qualifié ainsi par Arrêt), vainqueur du +vil métal, variable et capricieux. Qui se fierait à l'or? Altéré et +changeant à toute crise, haussé, baissé, sans caractère, sans +consistance ni tenue, il semble un piége à faire des dupes. C'est +l'objet du mépris, de la haine. Il est conspué. On vit, rue Quincampoix, +un créancier tirer l'épée contre le débiteur perfide qui voulait le +payer en or.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> CHAPITRE XI</h3> + +<h4>LA BOURSE—LES MISSISSIPIENS<br> + +Août-Septembre 1719</h4> + + +<p>Nous avons faiblement marqué le péril qu'avait couru Law. Mais il était +accru par son triomphe même. Son danger financier devint un danger +politique. Les Anglais, furieux d'avoir manqué le coup de Bourse, se +découvrirent brutalement par leur ambassadeur, l'enragé Stairs, +menacèrent le Régent.</p> + +<p>Reprenons la situation.</p> + +<p>Dans la hausse rapide, impétueuse, qui se fit, Law fut emporté dans les +airs comme un ballon sans lest, ou l'homme qu'une trombe eût pris en +plaine, soulevé, pour l'asseoir à la pointe de la flèche de Strasbourg.</p> + +<p>Il avait stupéfié, plus que vaincu, ses ennemis. Ils n'étaient pas moins +là, campés autour de lui, pour le ruiner, le démolir. Armée serrée, +compacte. Avec les Duverney, les meneurs de la baisse, marchaient toute +la Maltôte, les Fermiers généraux, leurs cent mille <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> +<i>gabeleux</i>, rats de cave, huissiers et recors. À ce corps régulier +ajoutez les troupes légères, les associés, intéressés, les accapareurs, +fournisseurs, leurs agents, employés, mangeurs, rongeurs de toute +espèce.</p> + +<p>Law n'était pas myope. Il voyait, pour comble d'effroi, sous ses pieds +mêmes et sous sa base unique, je veux dire auprès du Régent, Stairs qui +montrait le poing, et son compère Dubois, qui minait et sapait. Dubois +avait eu du faible pour Law et pour sa caisse; mais ce grand citoyen +savait dominer ses faiblesses. Ministre et bientôt cardinal par la grâce +de l'Angleterre, il en avait, dit-on, de plus une petite pension d'un +million.</p> + +<p>Le Régent, si Anglais, était-il sûr pour Law? Était-ce un homme encore? +À en croire ses maîtresses, c'était l'homme de neige au dégel.</p> + +<p>Contre cet affreux dogue, Stairs et ses dents, Law ne se rassurait que +par un bouledogue qui valait l'autre pour la férocité. Il coûtait gros. +Si l'on ne l'eût gorgé de minute en minute, il eût mangé son maître. M. +le Duc (c'est de lui que je parle), même avant le succès de Law, en mars +déjà tire de lui un million pour un petit duché qu'il lui fait acheter. +En août, huit millions, par la Bourse.</p> + +<p>Comme le chien d'enfer, il mangeait par trois gueules. Ce n'était jamais +fait. Après lui, arrivaient sa mère, sa grand'mère, son frère Charolais. +En les gorgeant, on ne faisait qu'irriter l'envie, l'appétit des Contis.</p> + +<p>Et ce qui était effrayant, c'est que, derrière les princes, arrivait la +file infinie de la <i>mendicité d'épée</i>, <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> les grands seigneurs +qui daignaient protéger Law en tendant la main, les nobles et +quasi-nobles, un monde de pauvres menaçants. Plus, l'armée de ses +amoureuses, duchesses et comtesses et marquises, des femmes impudentes +et jolies, qui personnellement le sommaient, ne lui faisaient pas grâce, +exigeaient qu'on les achetât.</p> + +<p>Voilà les deux abîmes que Law vit béants à ses pieds. À droite, le +précipice où la Maltôte et les Anglais voulaient le faire tomber. À +gauche, ce gouffre de noblesse, cette bourbe profonde, la prostitution +mendiante.</p> + +<p>On a peint plus ou moins l'extérieur du Système, mais jamais le dedans. +On a été discret, prudent, respectueux. Du Hautchamp et les autres +(Barbier, Marais, Buvat) sont pleins d'omissions volontaires. Le sage +Forbonnais, compilateur tardif, donne les chiffres, et non les +personnes. Le violent Pâris Duverney, si impétueux contre Law, dans le +livre où il semble vouloir le tuer (après sa mort), a l'art de ne point +voir les maîtres et tyrans de Law, ceux qui surent s'en faire un jouet. +On croyait tout cela éteint et oublié, et l'on peut dire <i>en cendres</i>. +En effet, les registres, actes, pièces, tous les monuments du Système +avaient été brûlés en 1722.</p> + +<p>On avait établi une bonne cage de fer, de dix pieds sur huit, dans la +cour de la Banque (aujourd'hui la Bibliothèque). Là tout passa aux +flammes. Nul procès désormais possible.—Mais celui de l'histoire, +serait-il impossible? non. Par une industrie patiente, en rapprochant +des faits qui jusqu'ici ne <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> présentent aucun sens, nous +espérons refaire la Sodome pour la foudroyer.</p> + +<p>Ce qui a bien servi pour obscurcir la vue, faire cligner les plus +clairvoyants, c'est la foule elle-même, l'amusement de ces tableaux +mouvants, le va-et-vient de la rue Quincampoix. Il en reste de bonnes +gravures (entre autres un beau volume hollandais, à la Bibliothèque de +la Ville de Paris). On voit là le flux et reflux de cette mer, les +confuses mêlées, les tournois de l'agiotage. Mais tout cela fort +trouble.</p> + +<p>Je vais, dans cette foule, saisir quelques individus. Cela sera plus +clair. Leurs vies sont instructives. C'est le petit, c'est le menu. Mais +il n'y a rien de petit, pour qui cherche et qui veut comprendre. On voit +alors et on distingue (parfois plus qu'on ne veut). La vie du temps s'y +montre et devant et derrière, par le propre et par le malpropre, par +tous les rangs mêlés et tous les métiers confondus, des balayeurs aux +princes, des Holbak aux Condés. C'est ici l'<i>âge d'or</i>. Plus de prince +et plus de valet. La fraternité du ruisseau.</p> + +<p><i>Le balayeur.</i> Il y avait dans la boutique d'un changeur un bon gros +Allemand, qui s'appelait Holbak. Il faisait les fortes besognes, +remuait, portait des sacs, balayait le devant de la porte. On le croyait +trop bête pour friponner. Des banquiers le prirent pour domestique. +Puis, voulant un homme de paille et le plus ignorant qui ne sût que +signer et signât sans comprendre, ils lui achetèrent (ce qui alors était +fort peu de chose) une charge d'agent de change. Mais voilà que l'argent +lui éclaircit la vue. Il vit que tout le secret était d'acheter à vil +prix les titres du rentier désespéré, <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> et de les vendre à +bénéfice. Il fit cela tout comme un autre, et mieux. Car il réalisa à +temps, et envoya tout en Allemagne.</p> + +<p><i>Le laquais.</i> Les Anglais, qui, sans paraître, sournoisement +travaillaient à la baisse, devaient vendre des actions par un agent à +eux. Il se trouva malade, mais il avait un domestique de confiance, son +laquais Languedoc. Il l'y envoie. Languedoc doit vendre au cours du +jour, 8,000 livres par action. Mais il voit qu'elles montent. En homme +intelligent, il attend, vend à dix mille livres, garde pour lui la +différence qui était de cinq cent mille francs. Huit jours après, il +avait dix millions et s'appelait M. de la Bastide. Six mois après il +était ruiné, reprenait du service, avec son nom de Languedoc.</p> + +<p><i>La brocanteuse.</i> Un jour entra chez Law une bonne femme de province, +une wallonne de la Meuse, une dame Chaumont. Elle implore sa justice +dans une affaire, et elle parle si bien d'affaire, que Law l'appuie. +C'était sur la frontière une brocanteuse de dentelles, qui au passage +des armées s'était intéressée avec deux fournisseurs et leur avait fait +des avances. Ces gaillards (un soldat gascon et un barbier de régiment) +avaient fort réussi dans les fourrages, et le barbier, se disant noble, +avait eu l'industrie d'obtenir une demoiselle de Saint-Cyr, et la +protection de Versailles. Depuis, les deux associés, travaillant à +Paris, ne songeaient plus à payer la Chaumont. Elle vient. On ne veut la +payer qu'en billets d'État, qui alors perdaient 60 pour 100. Cette femme +courageuse accepta, sachant ou devinant le nouveau miracle de Law, qui +décupla <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> la valeur des billets. Elle eut en un mois six +millions. Les deux fripons pleurèrent alors, et ils voulaient lui +disputer ses bénéfices. De là un procès solennel dont Law amusa le +Régent. Ils donnèrent raison à la femme, qui avait cru, quand personne +ne croyait encore. «Il lui fut fait selon sa foi.»</p> + +<p>Cette Chaumont paraît avoir eu le don qu'on recherchait le plus alors, +quelque chose de rond, d'ouvert, de simple qui donnait confiance. Elle +était relativement honnête. Elle dut être le prête-nom des employés de +Law qui n'osaient jouer sans masque. Elle devint bientôt, comme on va +voir, un centre autorisé, et comme l'hôtesse et la nourrice, <i>la bonne +mère</i> des agioteurs, tenant (sans doute aux frais de Law et de la +Banque) une table immense, prodigieuse, pour recevoir des milliers +d'hommes. Les joueurs de toute nation que Law voulait attirer à Paris +allaient manger chez la Chaumont. Sa cuisine de Gargantua, Bourse +gastronomique où l'on fricotait des affaires, rappelait par sa +monstrueuse grandeur les mangeries impériales, les distributions, les +repas où jadis les Césars firent asseoir le peuple romain.</p> + +<p><i>Les belles agioteuses.</i> L'écueil, il faut le dire, de ces triomphes de +Plutus, c'était le défaut national, la galanterie. Des dames intrépides, +pour brusquer la fortune, sans perdre le temps à jouer, se saisissaient +du joueur même. Éprises de celui qui gagnait, dans ces moments d'ivresse +où un coup de fortune trouble la tête, elles échangeaient vivement +l'amour contre le portefeuille.</p> + +<p>La langue de la Bourse y aidait, et Law avait donné <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> l'essor. +Ses actions, au féminin, avaient de jolis noms de femmes. Les anciennes, +nées de quelques mois, étaient nommées les <i>mères</i>, celles d'après les +<i>filles</i>, les récentes les <i>petites filles</i>. Pour avoir une <i>petite +fille</i>, il fallait présenter et des <i>filles</i> et des <i>mères</i>, pas moins +de <i>quatre mères</i>. Or, cela se réalisait. Tel achetait des actions, et +se trouvait payé en <i>filles</i>; il avait une mère et plusieurs.</p> + +<p>Plusieurs furent comiquement dupes. Un Rauly, par exemple, l'un des +meilleurs, bon, généreux, crédule, fut surpris par deux Hollandaises, la +mère et la fille, celle-ci un miracle de naïve ingénuité, de beauté +enfantine et tendre. Il eut un moment poétique, voulut fuir au désert, +je veux dire acheter quelque part hors de France, loin des procès +possibles, un nid voluptueux pour cacher son trésor. Il envoya les dames +devant, avec son intendant, qui devait mettre là un million à couvert. +Cet intendant était un homme sûr, honnête, mais, hélas! un Français tout +aussi galant que son maître. Le voilà amoureux, éperdu, idiot. Bref, il +ne voit plus goutte, se laisse enlever son million. Les belles et le +million étaient partis ensemble, si loin, qu'on n'a jamais su où.</p> + +<p>Tels furent les jeux de l'amour, du hasard, parfois tragiques, atroces. +Un Bordelais, le fils d'un conseiller au Parlement, poussé au désespoir +par une maîtresse exigeante qui l'avait mis à sec et voulait le quitter, +tua son père qu'il croyait un grand thésauriseur. Il ne trouva rien et +s'enfuit. Sous des noms supposés, il joua, et devint trop riche pour +être poursuivi. Mais tout le monde le connaissait. Sa lugubre <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> +figure, sa démarche égarée, disaient assez qui il était.</p> + +<p><i>L'entremetteuse.</i> Madame de Tencin fit-elle, comme le veut Soulavie, un +livre sur l'orgie antique? Organisa-t-elle à Saint-Cloud (pour relever +le pauvre prince) des bacchanales assaisonnées de pénitences obscènes? +J'en doute. On a chargé la légende de cette sainte. Les chansons de +l'époque assurent, chose plus vraisemblable, que l'ex-religieuse, avec +sa grâce et sa finesse, son expérience (elle n'était pas loin de 40 +ans), avait le mérite spécial d'une infinie complaisance en amour. Elle +en savait beaucoup. On pensait qu'avec elle il y avait toujours à +apprendre. Dubois, d'Argenson, Bolingbroke, vrais gourmets, aimaient ce +fruit mûr. Elle tenait maison aux dépens de Dubois, lui faisant croire +que son salon, agréable aux Jésuites, avancerait l'affaire du chapeau. +Par lui, par d'Argenson, elle avait des secrets de Bourse. Elle jouait +les fonds que Bolingbroke avait la simplicité de lui confier. Mais pour +ne pas descendre à la rue Quincampoix, elle avait un amant exprès, M. de +la Fresnaye. Il était sûr, exact à rapporter ses gains; elle lui faisait +croire qu'elle l'épouserait. En 1726, elle traita impartialement ces +deux derniers. À Bolingbroke elle nia le dépôt, et rit au nez de la +Fresnaye. Celui-ci, furieux, surtout d'avoir été si sot, se coupa la +gorge chez elle et inonda tout de son sang.</p> + +<p>Il n'est pourtant pas sûr qu'elle aimât fort l'argent, ni le plaisir. +Elle ne fit pas fortune. Ce qu'elle aimait, c'était de s'entremettre, +d'intriguer, de corrompre. Par elle ou par sa sœur, qui avait les +mêmes dons, <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> furent travaillées l'affaire d'Aïssé, plus tard +celles des trois fameuses sœurs avec le roi. Mais le maquerellage +politique ne lui plaisait pas moins. Elle et son frère avaient des arts +charmants pour amollir les gens et leur faire trahir leur principe. Ils +corrompirent Law, l'amenèrent à se faire catholique. Ils corrompirent +jusqu'aux Jésuites, leur firent laisser l'Espagne, le Prétendant, pour +accepter Dubois, l'homme de l'alliance anglaise. Enfin, faut-il le dire? +le croira-t-on? ils corrompirent Dubois!</p> + +<p>Law n'aurait pu, sans l'aveu de Dubois, emporter sa victoire, entamer sa +grande œuvre. Dubois, en convertissant Law par son ami Tencin, +pouvait se faire un honneur infini dans le monde catholique, un titre +solide au chapeau.</p> + +<p>La grande difficulté, c'est que Dubois était Anglais de cœur, de +système, de position. Il fallait obtenir de lui une petite infidélité à +cette passion dominante, pour quelques mois du moins. Il donnait, il est +vrai, en ce moment au ministère anglais un très-solide gage en +détruisant la marine espagnole. Mais, quoi! si la Bourse de Londres, +malgré cela, se mettait à crier? si les spéculateurs (et le prince de +Galles en était) s'en prenaient à Dubois, la pension d'un million lui +serait-elle continuée? Grave, très-grave considération qui pouvait +rendre Dubois incorruptible. Cet esprit net et froid, qui se moquait de +tout, serait-il pris aux mirages de Bourse? Il y fallait, ce semble, +beaucoup d'art?... Ce fut tout le contraire. On alla droit au but en +employant tout franchement <i>la compagnie du Savoyard</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> Un des chefs de la compagnie était du pays des Tencin, du +Dauphiné.</p> + +<p>La plupart de ces gens d'affaires, d'argent, d'intrigues, venaient de +Lyon, Grenoble, Genève, des pays hauts et pauvres, étaient de rusés +montagnards. Le plus fameux, c'est Duverney.</p> + +<p>Avez-vous vu un dessin de Watteau, merveilleusement fort, <i>le Savoyard</i>? +C'est un drôle, un rieur de gaieté singulière, gaieté physique propre à +ces fortes races qu'on croirait innocentes,—en réalité, prêtes à tout.</p> + +<p>Jeune et riant toujours, cet enfant des montagnes, aussi rude joueur que +porteur ou scieur de bois, ira haut, ira loin dans les affaires, n'ayant +ni hésitation, ni scrupule. Il rit en vous volant, rirait en vous +cassant les reins.</p> + +<p>C'était la vraie figure pour faire fortune, et ce fut, je n'en fais pas +doute, celle de Chambéry, un Savoyard qui créa cette compagnie. Il avait +sa sellette au coin de la rue aux Ours, mais il monta, devint frotteur, +porteur de sacs, se frotta à l'argent. Il était honnête, économe, à ce +point qu'il avait amassé mille francs. Il lui fallait pour associé un +homme qui parlât bien, écrivît, fût grave et posé. Il en trouva un plus +que grave, un habit noir, étonnamment sérieux. C'était ce Bordelais qui +avait tué son père. Les associés s'associèrent deux fripons, un +Dauphinois qui prétendait avoir une manufacture de savon, et un M. +Bombarda, trésorier du trésor vide de l'électeur de Bavière, usurier +enrichi de la ruine de son maître. Je passe toutes les autres vertus des +quatre associés qui <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> se chargèrent de la grande entreprise, +<i>corrompre la vertu de Dubois</i>.</p> + +<p>Law, jadis, pour jouer, avait fait faire de gros louis, lourds, à emplir +la main. Cela ravissait les joueurs. Il pensa judicieusement que, dans +l'agiotage au vol qui se faisait, on trouverait charmant d'avoir de gros +billets, et il en fit de dix mille francs. Le bon Savoyard Chambéry, +simple et rond, tout droit en affaires, en mit pour cinq millions en +portefeuille, et, comme il eût porté un panier de pêches ou de fraises, +il alla jovialement porter à Dubois cette primeur. Dubois se mit à rire. +Il était besogneux pour son affaire de Rome. Il savait les Romains +sensibles aux friandises. Il fut tenté pour eux. Il songeait bien aussi +que le million anglais, après tout, n'était qu'un million, et que le +bonhomme, au contraire, en ce premier payement, ouvrait à deux battants +l'infini du Mississipi. Tout cela l'amollit. Il sentit son cœur. Qui +n'en a? Le plus farouche homme d'État a son jour d'attendrissement. Il +eut certain retour pour Law,—qui sait? reconnut la Tencin?</p> + +<p><i>Le vampire.</i> Dubois ainsi permit et laissa faire. On obtint son +inaction. Mais pour que le <i>Système</i> vainquît décidément et supprimât +l'<i>Anti-système</i>, il fallait davantage; il fallait acheter l'action +énergique et directe, la férocité de M. le Duc. Or, M. le Duc, fort cher +en 1718, fut énormément cher en 1719, ayant alors une maîtresse +terrible, madame de Prie, moins une femme qu'un gouffre sans fond.</p> + +<p>Lui, il n'était qu'une bête de proie, un brutal chien de meute, violent, +mais aveugle et borné. Il pouvait <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> happer des morceaux, terres, +pensions, etc., mais il n'aurait pas su, je crois, faire si bien +fonctionner la grande pompe de l'agiotage, qui le 18 septembre lui donna +huit millions, vingt en octobre, etc. C'est qu'il était alors mené par +un esprit (vampire? harpie?), un être fantastique, insatiablement avide +et cruellement impitoyable, qui, six années durant, aspira notre sang.</p> + +<p>Elle semblait née de la famine, des jeûnes que son père, le fournisseur +Pléneuf, fit aux armées, aux hôpitaux. Déjà grande, elle eut pour +éducation la ruine. Pléneuf, trop bien connu, se sauva à Turin. Sa mère, +belle et galante, vivota d'une cour d'amants, qui, n'étant pas jaloux, +la partageaient en frères. On parvint à marier la fille à un homme qui +prit pour dot l'ambassade de Turin, ambassade nécessiteuse où elle eut +les souffrances du pauvre honteux qui doit représenter. Elle devint +demi-italienne, grâce, finesse et séduction,—au dedans vrai caillou, +l'altération du torrent sec en août, ou d'un vieil usurier de Gênes.</p> + +<p>Elle croyait, en rentrant, profiter d'abord sur sa mère, lui prendre, +par droit de jeunesse, ses fructueux amants. Ils furent fidèles. La +mère, beauté bourgeoise et bien moins fine, avait je ne sais quoi +d'aimable qui retint. Cela aigrit la fille; elle ne lui pardonna pas de +rester belle et d'être aimée encore. Elle la cribla d'abord de dards +vénéneux, de vipère. Puis, comme elle n'en mourut pas, elle lui joua le +tour, dès qu'elle fut puissante, de faire revenir son mari. Enfin, elle +lui tua ses amants un à un, travailla à la faire périr à coups +d'aiguille.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> L'avénement de madame de Prie chez M. le Duc, c'est celui de la +hausse. Jusque-là il avait pour maîtresse la Mancini (Nesle, née +Mazarin). Mais dans l'été, celle-ci l'emporta décidément. Elle s'empara +de lui juste au moment de la curée, la razzia d'août et de septembre. +Maîtresse alors et du duc et de tout, elle fait revenir son père, +Pléneuf, donne à ce vieux voleur la caisse de la guerre, le profit de +l'affaire d'Espagne (septembre-octobre, <i>ms. Buvat</i>).</p> + +<p>Law craignait le vautour.—Il trouva l'araignée.—Mais qu'est-ce que le +vautour, la bête qui n'a que bec et griffes, comparé aux puissances des +affreuses araignées de mer, des suceurs formidables qui aspirent en +faisant le vide, qui tirent parti de tout, qui des os extraient la +moelle, et du craquant squelette savent encore se faire une proie?<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> CHAPITRE XII</h3> + +<h4>LA CRISE DE LAW<br> + +Août-Septembre-Octobre 1719</h4> + + +<p>Montesquieu parle quelque part d'une pièce de ce temps-là: <i>Ésope à la +cour</i>, et dit qu'en sortant de la voir, il se sentit la plus forte +résolution qu'il ait jamais eue d'être honnête homme. Cette pièce avait +fait aussi impression sur Law. Ruiné par le Système, il écrivait en +1724: «On a mis sur la scène l'exemple du désintéressement dans le +personnage d'Ésope. Ses ennemis l'accusèrent d'avoir des trésors dans un +coffre qu'il visitait souvent. Ils n'y trouvèrent que l'habit qu'il +avait avant d'être ministre. Moi, je suis sorti nu; je n'ai pas sauvé +mon habit.»</p> + +<p>Cela est beau, pourtant ne suffit pas. Sortir nu, ce n'est pas assez. +L'essentiel est de sortir net. Ésope retrouva mieux que l'habit: +l'<i>honneur</i>. Law a-t-il retrouvé le sien?</p> + +<p>Ne devait-il pas expliquer les circonstances qui le <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> rendirent +complice (désintéressé, il est vrai, mais complice, après tout) du +pillage honteux qui se fit? N'eût-il pas mieux valu avouer franchement, +ce qui lui donnerait devant l'avenir des circonstances atténuantes, sa +faiblesse de caractère, sa servitude domestique, l'entraînement surtout +de l'utopiste mené par un mirage à travers les marais fangeux? «<i>Un +petit mal pour un grand bien. Une heure de brigandage, et demain le +salut du monde.</i>» Selon toute apparence, il se paya de cette raison.</p> + +<p>Il est mort sans parler, a abandonné sa mémoire. Il nous reste une +énigme. Pourquoi? Il n'eût pu se laver que par le déshonneur des autres, +et de ceux qui restaient puissants.</p> + +<p>Il est mort à Venise, en 1729, triste solliciteur, tremblant apologiste, +qui justement s'adresse aux coupables, aux auteurs de sa ruine. La faute +en est à sa grande faiblesse, disons-le, à ses deux amours. D'une part, +cette fière Anglaise qu'il avait enlevée, ne veut pas rester pauvre; +elle le fait écrire, elle écrit elle-même au grand voleur, M. le Duc, +pour recouvrer le bien de ses enfants. Lui-même, d'autre part, le pauvre +homme est le même, joueur obstiné, chimérique, amoureux de sa grande +idée, et si follement amoureux qu'il s'imagine que les voleurs, qui ont +tant d'intérêt à le tenir loin, vont le rappeler, l'essayer de nouveau, +lui donner sa revanche!</p> + +<p>Voilà ce que c'est que la France. Il n'était pas né fou, mais ici le +devint. Un certain vin nouveau cuvait. Le sage Catinat, Vauban, +Boisguilbert, le bon abbé de Saint-Pierre, chacun à sa manière rêvait, +quoi? la <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> Révolution. Le meilleur ne se disait pas, et ne +s'imprimait pas, circulait sourdement.</p> + +<p>Qui réaliserait? Qui se compromettrait dans les essais trop souvent +avortés? Un héros existait, l'homme d'exécution, et martyr au besoin, +l'intrépide et savant Renaut. Il s'était adressé au favori de la +fortune, ce brillant Law, qui par lui, ce semble, aspira l'âme de la +France. De là le mémoire du 13 juin sur l'égalité de l'impôt. De là +l'essai trop court où Renaut mourut à la peine. Mais Law lui fut fidèle, +et, dans son apogée, presque roi, ambitionna d'être successeur de Renaut +à l'Académie des sciences.</p> + +<p>En Law fut, si je ne me trompe, bien moins l'invention que la +concentration des idées capitales du temps. Quelles sont ces idées? J'y +distingue ce que j'appellerai le <i>plan</i> et l'<i>arrière-plan</i>, une +révolution financière, une révolution territoriale.</p> + +<p>Le <i>plan</i>, c'était: 1<sup>o</sup> L'extinction de la Maltôte, la destruction de +l'épouvantable machine qui triturait la France. Peu, très-peu +d'employés. Quarante mille préposés de moins. Plus de pachas de la +finance, plus de Fermiers généraux, plus de Receveurs à gros profits, +qui faisaient des affaires avec l'argent des caisses. Trente petits +directeurs (à 6,000 francs) remplaçaient tout cela;</p> + +<p>2<sup>o</sup> L'extinction de la dette, la libération de l'État. Law se +substituait aux créanciers en prêtant 1,500 millions à 3 pour 100, +remboursait le créancier en espèces ou en actions. On était sûr qu'il +préférerait ces actions en hausse, qui, revendues au bout d'un mois, +donnaient un bénéfice énorme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> Ce que j'appelle l'<i>arrière-plan</i>, c'était non-seulement +l'égalité de l'impôt territorial, mais une vente des terres du clergé. À +peine contrôleur général, il fit examiner au Conseil un projet pour +<i>forcer le clergé de vendre tout ce qu'il avait acquis depuis cent vingt +ans</i>. (Ms. Buvat, <i>Journal de la Régence</i>, janvier 1720, t. II, p. 133; +et dans la copie, t. III, p. 1134.)</p> + +<p>Cette dernière proposition était tout un 89. Des quatre ou cinq +milliards de biens que le clergé avait en France, une moitié au moins +avait été acquise dans le XVII<sup>e</sup> siècle. Cette masse de deux milliards +de biens, tout à coup mise en vente, donnait la terre à vil prix, la +rendait accessible. De plus, une bonne part des gains de bourse se +seraient tournés là. Beaucoup de fortunes récentes, ou moyennes, ou +petites, cherchant, un sûr placement, s'y seraient portées. La +révolution financière, qui semble si fâcheuse, tant qu'elle n'apparaît +que comme agiotage, aurait profité à la terre et fécondé l'agriculture.</p> + +<p>L'autre proposition, un impôt égal sur la terre, réparait aussi en +partie les maux de l'agiotage. Les grands propriétaires de terre, qui +furent (par prête-noms) les grands agioteurs, se trouvant soumis à +l'impôt, eussent restitué à l'État quelque chose de leurs monstrueux +bénéfices.</p> + +<p>Résumons: 1<sup>o</sup> le <i>fisc simplifié</i>, devenu très-léger; 2<sup>o</sup> la <i>libération +de la France</i>, la dette renversée avec profit et pour l'État et pour le +créancier; 3<sup>o</sup> <i>Égalité de l'impôt</i> territorial; 4<sup>o</sup> la moitié des biens +du clergé vendue en une fois, et la <i>terre mise à si bas prix</i> que +chacun pût en acheter.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> Splendide construction de rêves et de nuages! Sur quoi (je vous +prie) porte-t-elle?</p> + +<p>Sur la supposition que l'abolition de l'abus se fera par l'abus suprême, +que la révolution peut s'opérer par le pouvoir illimité, indéfini, le +vague absolutisme, le gouvernement personnel qui ne peut pas se +gouverner lui-même.</p> + +<p>Law était fou évidemment. Le vertige de l'utopie, l'entraînement du duel +contre Duverney, la partie engagée, l'ivresse avaient brouillé sa vue.</p> + +<p>Il ne s'aperçut pas qu'il avait son Système, l'enfant chéri de la pensée +... où?... dans la fosse aux bêtes, serpents, crabes, araignées. Il le +suivit, il entra là, pour être mangé, l'imbécile, bien plus, +honteusement souillé, sali, flétri.</p> + +<p>Le 27 août, fort inopinément, par un simple arrêt du Conseil, la +révolution s'accomplit, la Compagnie des Indes prend les Fermes à ses +adversaires, et se charge de lever l'impôt. Toute rente sur l'État est +supprimée; la Compagnie remboursera la dette en émettant des actions +rentières à 3 pour 100 que recevront les créanciers de l'État.</p> + +<p>L'Anti-Système périt; Duverney est vaincu. Le Système est vainqueur, ce +semble. La masse des rentiers voit brusquement fermés les bureaux des +payeurs, avec quelle inquiétude!</p> + +<p>Il faudrait pour les rassurer que leur liquidation bien faite leur +donnât sans difficulté ce qu'on leur promet en échange, ces actions qui +désormais sont leur unique fonds, leur propriété légitime. +Qu'arrive-t-il? Les bureaux sont ouverts, les actions paraissent; +<span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> le premier venu en achète! et le rentier seul est exclu. On +lui répond: «Vous n'avez pas les pièces, vous reviendrez bonhomme; vous +n'êtes pas encore liquidé.»</p> + +<p>La précipitation cruelle qu'on mit à tout cela ne servait Law en rien. +Tout au contraire, ses grandes vues de colonies, de commerce, dont il +était alors violemment préoccupé et qui devaient donner corps et réalité +au fantasmagorique échafaudage du Système, voulaient du temps. Il était +évident que, sans le temps, il périssait. On voit, par le <i>Journal de la +Régence</i> et autres documents, que si la foule était à la rue +Quincampoix, Law était d'âme et de corps, de toute son activité, à +l'affaire du Nouveau Monde. Tout occupé de trouver des colons, il +n'avait rien à gagner à ce crime de bourse, que la ruine infaillible et +prochaine du Système. Il était trop certain que la folle poussée de +hausse, la ruine des rentiers, n'aboutirait qu'à enrichir les gros +voleurs, qu'une chute suivrait, épouvantable, qui emporterait Law, ses +idées, sa fortune, sa personne et sa vie peut-être.</p> + +<p>Ni Law ni le Régent n'avaient rien à gagner à cela, qu'une immense +malédiction, la ruine du présent et la honte dans tout l'avenir.</p> + +<p>Les plaisirs personnels du Régent étaient peu coûteux; on l'a vu. Fini à +peu près pour les femmes, il ne l'était pas pour le vin. L'ivresse de +chaque soir, non-seulement le menait à l'apoplexie, mais le tenait la +matinée dans un état demi-apoplectique, obscurcissait sa vue, +affaiblissait sa faible volonté. Ses facultés baissaient. Un signe de +cet affaissement, c'est la facilité <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> qu'eut Dubois, aux +dernières années, de l'occuper de plats intérêts de famille, de +mariages, d'archevêchés pour ses bâtards, etc. Chose étrange et qui +touche à l'idiotisme: son fils (un petit sot), il le nomma <i>colonel +général de l'infanterie française</i>! La charge, dont Turenne et Condé ne +furent pas jugés dignes, charge abolie, comme trop haute, depuis +l'amiral Coligny!</p> + +<p>Donc, représentons-nous dans son Palais-Royal, cette figure qui fut le +Régent, ce distrait, ce myope, alourdi, ahuri et ne sachant à qui +entendre dans la foule exigeante, fort insolemment familière, de ces +demandeurs acharnés.—Quelle résistance? aucune;—une mollesse +incroyable, une aveugle, une lâche générosité pour être quitte et se +débarrasser en donnant tout à tous.</p> + +<p>Et tranchons par le mot brutal, mais vrai, de Saint-Simon: «La filasse? +non pas ... le fumier.»</p> + +<p>Triste soutien dans la violente crise et les périls de Law. En 1718, on +parlait de le pendre. En 1719, on parlait de l'assassiner.</p> + +<p>Les Anglais le menaçaient fort. Pendant plusieurs années, fort à leur +aise ils avaient spéculé sur les variations de nos monnaies; ils +exportaient les monnaies fortes. Ils ne pardonnèrent pas à Law les +mesures qui frappèrent ce trafic en juillet. Nos projets d'établissement +au Nouveau Monde leur plaisaient peu. Leur Compagnie du Sud regardait de +travers notre Compagnie des Indes. Elle y voyait le grand obstacle à la +hausse de ses actions.</p> + +<p>Stairs, leur ambassadeur, n'était qu'un Écossais, mais d'autant plus +porté à dépasser les Anglais mêmes <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> par son zèle furieux. Il +était né sinistre, et il avait eu une terrible enfance. Il eut le +malheur en jouant de tuer son frère. On prétendait (à tort?) qu'au +passage du Prétendant (1716), il avait aposté un Douglas pour +l'assassiner. Il avait la figure d'un coquin à tout faire, et ce qui le +rendait plus dangereux encore, c'est qu'il l'eût fait en conscience. +C'était un coquin patriote.</p> + +<p>Il prit occasion des demandes d'argent que le Prétendant avait fait à +Law (le 5 août), et du secours que celui-ci lui fit passer. Il jeta feu +et flamme, cria que l'alliance était rompue, que Law armait l'ennemi de +l'Angleterre. De septembre en décembre, il le poussa de ses menaces. +Rien ne dut agir plus sur Law et sur sa femme pour leur faire accepter, +désirer à tout prix la protection du duc de Bourbon et de sa bande. +C'était bien peu que le Régent.</p> + +<p>Protection forcée d'ailleurs et imposée, comme celle des brigands +d'Italie, qui ne permettraient pas au voyageur de marchander leur +passe-port. Les Condé avaient toujours été de ces redoutables mendiants +à qui il faut bien prendre garde. Forts de la gloire militaire de +Rocroi, de Fribourg, mais non moins forts des souvenirs du grand +massacre de Paris, ils demandaient et exigeaient. Leurs sinistres +portraits d'éperviers, de vautours, de dogues, ont tous un air d'âpreté +famélique. La vie humaine était légère pour eux. On le savait par le +père de M. le Duc, ce nain terrible qui, sans cause, par jeu, empoisonna +Santeuil. On ne le sut pas moins par son frère Charolais. On l'aurait su +peut-être mieux par M. le Duc lui-même, s'il eût trouvé le moindre +obstacle. Il n'avait fait nul crime <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> encore, et chacun avait +peur de lui. Dans ce temps d'indécision, lui seul ne flottait pas. Dur +et borné (bouché, dit Saint-Simon), n'ayant ni scrupule, ni ménagement, +ni convenance, il allait devant lui. On le vit au coup d'État d'août +1718, où il dit nettement qu'il serait contre le Régent si on ne lui +donnait la dépouille du duc du Maine. On le vit en décembre, quand il +empoigna sa tante et la garda chez lui; de quoi elle eut si peur qu'à +tout prix, en s'humiliant, elle se jeta dans les bonnes mains du Régent, +et fut si aise alors qu'elle lui sauta au cou de joie.—On craignait +d'autant plus ce borgne à l'œil sanglant, qu'avec les apoplexies du +Régent, la vessie de Dubois, il était trop visible qu'il allait avoir le +royaume.</p> + +<p>Les Condé, en 1600, avaient douze mille livres de rente, dix-huit cent +mille en 1700. Ajoutez les grosses pensions stipulées en 1718. Profonde +pauvreté. Mais, comme elle augmenta en 1719, lorsque M. le Duc, en +madame de Prie, épousa la famine, l'impitoyable abîme qui, pour son coup +d'essai, avale en un mois vingt millions (<i>Ms. Buvat</i>, 1083).</p> + +<p>Que fût-il arrivé si Law, tellement menacé des Anglais, se fût mis en +travers du prince agioteur, s'il eût bravé le borgne et sa vipère? Je le +laisse à penser. Certes, des hommes plus vaillants que lui auraient fort +bien pu avoir peur, se sauver. Il resta pour son déshonneur. Sa femme et +sa fortune, ses rêves utopiques le firent rester sous le couteau.</p> + +<p>Voilà le spectacle de honte.</p> + +<p>Les malheureux rentiers, refoulés de la Banque, qui exigent leurs reçus, +sont en foule au Trésor pour <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> avoir ces reçus. Ils y font la +queue jour et nuit. Ils couchent, mangent dans la rue, pour ne pas +perdre leur tour. Enfin celui qui l'a, à la longue, ce bienheureux reçu, +aura-t-il l'action en échange? Il se précipite à la Banque, même foule. +Il se trouve à la queue immense qui suit toute la rue de Richelieu, et +des derniers peut-être. Le public non rentier a eu, certes, le temps de +passer devant lui, n'ayant à remplir aucune formalité préalable.</p> + +<p>C'est l'odieuse vue qui nous frappe, ce qui se passe en pleine rue. Mais +si l'on voyait les coulisses; si l'on voyait, la nuit ou le matin, ce +misérable serf, Law, chapeau bas, donnant, offrant à ses tyrans, les +actions qui sont le pain et la vie du rentier, si l'on voyait la meute +des vampires et harpies titrées, que ne peuvent éconduire les besoins +les plus indécents;—si l'on voyait à l'aube, aux bougies pâlissantes +des soupers du Régent, ses malpropres Circés sur lesquelles il roule +ivre, le fouiller, le dévaliser,—cet ignoble pillage ferait bondir le +cœur, on serait obligé de détourner la vue.</p> + +<p>Le 22 septembre, pourtant, Law eut horreur de ce qui se passait. Il fit +décider par la <i>Compagnie</i> (et contre l'arrêt du Conseil) qu'on ne +donnerait plus d'actions pour or ni pour billets, mais uniquement en +échange des récépissés des rentiers; autrement dit que les actions +rentières, selon son plan, son but, seraient réservées aux créanciers de +l'État.</p> + +<p>Insistons sur ceci, Forbonnais l'a bien dit: «Il fut arrêté <i>à la +Compagnie</i>» (non au Conseil). L'excellent historien du Système, M. +Levasseur, a vérifié aux Archives <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> qu'il n'y eut nul arrêt du +Conseil. Donc, la Compagnie seule a l'honneur de cette mesure.</p> + +<p>Elle n'aurait jamais hasardé un tel acte contre les Arrêts du Conseil +sans l'aveu du premier des actionnaires, de son président, le Régent. Ce +prince, qui libéralement comblait d'actions les membres du Conseil, M. +le Duc, le prince de Conti, etc., ne croyait pas leur nuire en fermant +le bureau à la foule des agioteurs. Mais ce qu'il leur donnait de la +main à la main n'était rien en comparaison des profits qu'ils faisaient +par leurs prête-noms dans les hausses et les baisses, les secousses +violentes, habilement calculées, de l'agiotage. Ainsi, les 17 et 18, en +pleine hausse, par une manœuvre inattendue et meurtrière, on organisa +pour deux jours une baisse subite; l'action qui était à 1,100 livres, +tomba à 900. Même coup de bourse au 14 décembre. À chaque fois, de +cruels naufrages, des désespoirs et des suicides (<i>Ms. Buvat</i>). Voilà le +profitable jeu qu'il fallait continuer.</p> + +<p>Ajoutons que si les princes, se contentant de voler seuls, avaient exclu +les autres, rejeté dans la rue la longue file des agioteurs, ils se +seraient trop démasqués; leur épouvantable fortune eût été trop au jour. +Il leur était plus sûr de ne pas gagner seuls, d'avoir derrière eux pour +réserve l'armée de la Bourse, d'être appuyés du monde des banquiers, +courtiers et joueurs.</p> + +<p>Leur chef, M. le Duc, pesait sur le Conseil. Un arrêt du Conseil, le 25 +septembre, rouvre la vente des actions, interrompue trois jours. Ces +actions (le bien des rentiers), on peut les vendre à tout venant pour +<i>des billets de banque</i>. Dans ce cas, les acheteurs payeront <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> +un droit de dix pour cent, que le rentier ne payerait pas; avec les +bénéfices énormes qu'ils faisaient, cela ne les arrêtait guère.</p> + +<p>Donc la vertu de Law avait duré trois jours. Le rentier, désormais +sacrifié à l'agioteur, fut refoulé dans le désespoir; tous passaient +avant lui. Le Trésor lui faisait sa liquidation lentement; lentement on +lui délivrait le reçu nécessaire. Quand il avait passé deux nuits, trois +nuits à camper dans la rue, il était prêt à jeter tout. Les besoins +aussi se faisaient sentir, et beaucoup ne pouvaient attendre. Là +surviennent à point des gens compatissants pour le conseiller ou +l'aider. Que ne vend-il ses titres? Il se rend et vend à vil prix.</p> + +<p>C'en est fait. Et l'avenir même dès lors lui est fermé. On aura beau +émettre de nouvelles actions en faveur des rentiers, il n'est plus le +rentier. On arrive en son lieu avec les titres qu'il a donnés pour rien. +Les grands voleurs, princes, ducs et banquiers, se présentent hardiment +comme créanciers de l'État. Va donc, va à la Seine! ou mourir sur la +paille!</p> + +<p>Successeur du rentier, bien armé d'actions, fort d'un gros portefeuille, +le joueur peut se lancer à la Bourse. Les rois de la coulisse qui font +les Arrêts du Conseil, qui dominent la Compagnie, qui, par les nouvelles +d'Espagne ou de Londres, machinent tous les jours les variations de +demain, enfin qui font le cours, et jouent les yeux ouverts,—ces gens +d'en haut doivent bien rire des prétendus hasards de la rue Quincampoix. +Au fond, c'est l'amusement barbare du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, la farce des +tournois d'aveugles dont on <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> régalait Charles VI ou Philippe le +Bon. On riait à mourir de voir ces vaillants imbéciles, fiers de leurs +longs gourdins, n'y voyant goutte, d'autant plus furieux, se cherchant à +tâtons, parfois frappant dans le vide, ou assommant la terre, parfois +s'assénant d'affreux coups et se tuant à coups de bâton.</p> + +<p>Les habiles de toutes provinces et de tout pays de l'Europe, sans +compter nos Gascons, Dauphinois, Savoyards, avaient pris poste de bonne +heure, avaient loué toutes les boutiques pour y tenir bureau. Le long de +l'étroite rue (telle aujourd'hui qu'elle fut) se heurtait, se poussait +par le ruisseau la foule des acheteurs, vendeurs, troqueurs, +spéculateurs, dupes et fripons. Point de seigneurs, mais force +gentilshommes, force robins, des moines, jusqu'à des docteurs de +Sorbonne. Nulle pudeur, la fureur à nu; injures, larmes, blasphèmes, +rires violents. Ajoutez les imbroglios. Tel abbé, pour billets de banque +donne des billets d'enterrement. Telles dames se jouent elles-mêmes, +actions incarnées, et payent en <i>mères</i> et <i>filles</i>. Quand la cloche du +soir ferme la rue, cette effrénée babel s'engouffre bouillonnante aux +cafés, aux traiteurs des ruelles voisines, aux joyeuses maisons où les +espiègles demoiselles soulagent le gagnant de son portefeuille.</p> + +<p>Sauf le joueur volé ou le blême rentier, Paris était fort gai. Trente +mille étrangers qui étaient venus jouer, dépensaient, achetaient et ne +marchandaient guère. Les spectacles ne manquaient pas. On épurait Paris +en faveur du Mississipi. Les galants cavaliers de la maréchaussée +enlevaient poliment les demoiselles, «de moyenne vertu,» qui devaient +peupler l'Amérique. <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> Des vagabonds, en nombre égal, ramassés +dans les rues ou tirés de Bicêtre, devaient partir en même temps. Tout +cela exécuté avec une violence, une précipitation légère, des facéties +cruelles.</p> + +<p>Le Régent n'aimait pas les larmes, et ces scènes de désespoir eussent +fait tort au mouvement des affaires. Il voulut que ces demoiselles, ces +pauvres diables s'amusassent avant de quitter Paris. Elles furent +mariées sommairement. À Saint-Martin des Champs, on mit les malheureuses +en face de la bande des hommes. Parmi ces inconnus, mendiants ou +voleurs, elles durent choisir en deux minutes, sous l'œil paternel de +la police, se marier en deux temps, comme on fait l'exercice. Puis +soûlés et lâchés dans la vaste abbaye. Dans cet état, les pauvres +immolées, avec des rubans jaunes pour couronne de mariage, furent +promenées, montrées, pour qu'on vît combien les partants étaient gais. +Barbare exhibition. Elles riaient, pleuraient, parmi les quolibets, +chantaient pouille au passant, la mort au cœur, sentant ce qui les +attendait.</p> + +<p>Temps joyeux. Les morts mêmes n'étaient pas dispensés d'être de la +partie. Au 20 septembre, lorsque après une baisse de deux jours reprit +la hausse, trois joueurs la fêtèrent toute la nuit à se soûler. Il n'y +avait pas moins qu'un parent du Régent, le jeune Horn (Aremberg). Le +matin, plus qu'ivres, un peu fous, passant au cloître de Saint-Germain +l'Auxerrois, ils voient un corps exposé sous la garde d'un prêtre que le +clergé va venir relever. Ils demandent quel est l'imbécile qui se laisse +mourir à la hausse.—«Le procureur Nigon.»—«Attends, attends, Nigon! +Nous <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> allons te tirer de là. Laisse ton corbeau, ta prison, et +viens boire avec nous.» Chandeliers, bénitier, bière, cadavre, tout est +jeté sur le pavé. Le clergé arrivait. Le mort est porté dans l'église. +On commence le <i>De profundis</i>. Mais au seuil de l'église, Horn chante un +Arrêt du Conseil. On va chercher la garde. Elle n'ose venir. Le +lieutenant de police veut un ordre du Palais-Royal. On y court.</p> + +<p>La chose racontée au Régent lui parut trop plaisante. Il rit. Nos trois +fous en furent quittes pour boire huit jours à la Bastille.</p> + +<p>Le Régent, ivre chaque soir, ne veut pas l'être seul. Il supprime la +taxe du vin.</p> + +<p>Law se fait adorer. Il rembourse, bon gré, mal gré, chasse les +inspecteurs du pain, du porc, de la marée, du bois et du charbon, etc., +qui levaient de gros droits.</p> + +<p>Vrai Parisien, l'auteur du précieux <i>Journal de la Régence</i> s'arrête +ici, s'épanouit. Paris nage dans l'abondance des vivres, fait fête au +cochon, au poisson.</p> + +<p>C'est alors que je vois un des agents de Law, la Chaumont, la grande +hôtesse de la Bourse, recevoir chez elle, près de Paris, tout le peuple +des agioteurs. Prodigieux festins qui ne purent guère se faire que sous +le ciel.</p> + +<p>«Pour un seul jour, un bœuf, deux veaux et six moutons.» (Ms. Buvat.)</p> + +<p>Où est Law pendant ce temps-là? En suivant ses démarches dans le +<i>Journal de la Régence</i>, on le trouve partout où il est inutile. Il va, +vient, il s'agite. Est-il <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> devenu fou? Est-il un mannequin +qu'on drape à la royale pour s'en servir et s'en moquer? Il semble qu'il +détourne les yeux de la scène de honte, d'effronté filoutage.</p> + +<p>Il ne voit pas la Banque. Distrait et ridicule, il semble l'Arlequin de +ce grand carnaval.</p> + +<p>Où est-il aux jours décisifs où le Système proclamé va s'appliquer, sera +une réalité, ou une infâme illusion?</p> + +<p>Il s'en va au Jardin des Plantes, à la Salpêtrière, et dit aux +directeurs de ce grand hôpital: «Je vous donne un million. Cédez pour le +Mississipi quelques centaines de vos filles; je me charge de les doter.» +(Septembre.)</p> + +<p>Chose grotesque. Les tout-puissants voleurs, princes, ducs, etc., +l'obligent, de minute en minute, d'acheter des fiefs, des terres +titrées, ridicules, inutiles à un homme de sa sorte, et cela à des prix +insensés.</p> + +<p>Les millions lui coulent comme l'eau. Il est duc en Mercœur, il est +duc en Mississipi, etc.</p> + +<p>Et en même temps, il fait ici le prévôt des marchands, le lieutenant de +police. Il a l'esprit aux vivres de Paris, ne songe à autre chose.</p> + +<p>Son cœur est à la viande, il ne dort pas de ce qu'elle est trop +chère. Il convoque chez lui les bouchers, et les gronde. «La viande à 4 +sous! dit-il, cela ne sera plus. Je me chargerai, moi, de la vendre à un +autre prix!»</p> + +<p>Voilà un homme étrange. Si on le pousse un peu, il va se faire boucher. +Cela manque à ses titres. Que lui <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> sert d'être partout en +France comte, duc et que sais-je? un vrai marquis de Carabas? Pour +honorer la Bourse, la réhabiliter et lui gagner le peuple, il faut qu'il +soit roi de la halle.</p> + +<p>Roi de tout, roi de rien, de vide et de risée.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> CHAPITRE XIII</h3> + +<h4>LAW VEUT S'ENFUIR. ON LE FAIT CONTRÔLEUR GÉNÉRAL<br> + +Novembre-Décembre 1719.</h4> + + +<p>Quel était l'intérieur de Law? Si on le savait mieux, bien des choses +obscures s'éclairciraient. Ce qu'on en sait, c'est que cet homme, jeune +encore, tellement en vue et observé, fut en vain obsédé, poursuivi d'une +foule de femmes, vives et jolies, terribles. Il ne vit rien. La belle +réputation de galanterie qu'il avait apportée, disparut tout à fait. On +maudissait ce farouche Hippolyte, qui semblait tout entier à la grande +chasse des affaires.</p> + +<p>En réalité, le roman, la tragédie d'amour, cette beauté étrange qu'il +avait enlevée, pesaient sur son foyer. Le temps n'y faisait rien. Elle +le gouvernait comme un amant, comme un complice. J'ai dit combien elle +tenait à la fortune. Elle avait sujet d'être <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> satisfaite. Dans +sa position équivoque (non mariée?) elle voyait les princesses et +duchesses, bien plus, les vertueuses, lui faire une humble cour. Son +fils dansa avec le roi. Le nonce raffolait de sa fille, la caressait, +jouait à la poupée.</p> + +<p>Madame Law était dans l'empyrée. De si haut, elle apercevait à peine +encore la terre, prenait en pitié les mortels, mais son mari surtout. Le +brillant duelliste alors ne se ressemble guère. Aujourd'hui il est +effaré. Au fort de son succès (novembre), il pose, inquiet et léger, +comme un lièvre au sillon, qui flaire, écoute aux quatre vents. À peu ne +tient qu'il ne s'envole.</p> + +<p>Instinct miraculeux. Il entend la pensée, tout ce qu'on ne dit pas +encore. Sous la terre, rien ne bouge, tout va bouger. Les rats ne sont +jamais surpris sous le sol qui doit enfoncer. Vous verrez, en décembre, +ces intelligents animaux, prudents <i>réaliseurs</i>, laisser tout doucement +le Système, déserter le papier, chercher les solides maisons, les bons +biens patrimoniaux.</p> + +<p>D'autre part, Law attend un terrible assaut des Anglais. Leur guerre +(dès qu'ils n'ont plus besoin de nous contre l'Espagne) va tourner +contre le Système. Or le Système, qu'est-ce? un homme, on le sait, un +homme mortel. Son attrait, trop puissant, intéresse à sa mort. Adoré +comme César, il peut finir comme lui. Qu'il eût été béni de la banque +étrangère, le hardi patriote qui se serait fait son Brutus! La baisse +effroyable et subite qui eût eu lieu, l'énorme pression qu'auraient +exercée des milliards de papier arrivant d'un seul coup au +remboursement, aurait produit bien plus qu'une banqueroute. Cette +Compagnie, qui maintenant <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> levait l'impôt, était +l'Administration même, elle eût emporté dans sa ruine le gouvernement, +tout ordre public.</p> + +<p>L'Angleterre serait restée seule, et, seule, eût fait la paix. Il lui +était extrêmement avantageux et agréable, après avoir fait la guerre par +la France, de briser celle-ci. Elle avait promis, avec la garantie du +Régent, que si l'Espagne subissait la quadruple alliance, elle lui +rendrait Gibraltar. Un tel coup frappé sur la France dispensait +l'Angleterre de se souvenir de sa promesse.</p> + +<p>Voilà ce qui pouvait tenter un violent patriote comme Stairs. Voilà ce +qui très-justement effrayait Law. Il le voyait armé, entouré de gens +dévoués. Il le voyait réunir à sa table jusqu'à cinquante chevaliers de +l'ordre anglais de Saint-André. Il eut un instant l'idée de partir, de +s'en aller à Rome. Nous le savons par Lemontey, si instruit et qui eut +en main des documents aujourd'hui dispersés ou peu accessibles. Rien de +plus vraisemblable. Je crois fort aisément qu'il voulait fuir +non-seulement Stairs et ses ennemis, mais surtout ses amis, ses violents +protecteurs, la grande armée des joueurs à la hausse qui le précipitait. +Il sentait dans le dos la pression épouvantable, aveugle, d'une foule +énorme, d'une longue colonne qui poussait furieusement. Les historiens +économistes expliquent tout par son entraînement systématique, +l'exagération de ses théories. Mais comment ne pas voir aussi cette +poussée terrible qui le force d'aller en avant? Que trouvera-t-il au +bout? un mur? un poignard? un abîme? Sans voir encore, il sent que cela +<span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> ne peut bien finir. Donc, à gauche, à droite, il regarde s'il +ne peut se jeter de côté. Laisser tout, grandeur et fortune, sacrifier +son bien, reprendre, libre et pauvre, son métier de joueur à Rome ou à +Venise, c'était sa meilleure chance, le plus beau coup qu'il eût joué +jamais.</p> + +<p>Il aurait fallu pour cela partir seul un matin, n'en donner le moindre +soupçon à sa famille même, à sa femme. Elle était la plus forte chaîne +qui le rivât ici. Hautaine, ambitieuse, comme elle était, comment +dût-elle le traiter, s'il osa parler de départ! Quoi! tout abandonner, +se faire d'impératrice mendiante! avoir quitté honneur, devoir, patrie, +puis maintenant quitter la France même, qui était dans leurs mains une +si prodigieuse fortune, pour aller vivre de hasard dans quelque grenier +de Venise!...</p> + +<p>Law, toujours jeune d'esprit, pensait bien et pensa toujours que quelque +souverain, le czar ou l'empereur, serait trop heureux de l'employer. +Mais c'est là que madame Law avait beau jeu pour lui faire honte, s'il +rêvait ces châteaux de cartes en désertant ici l'édifice admirable qu'il +avait déjà élevé. Il est certain, et il faut l'avouer, qu'il avait +obtenu de grands résultats, et allait en obtenir d'autres. Son beau +projet d'égalité d'impôt, même après la mort de Renaut, n'était +nullement abandonné. Celui d'obliger le clergé à vendre une partie de +ses biens ne pouvait que plaire au Régent. Sa Compagnie des Indes +montrait une activité inouïe. En mars 1719 elle n'avait que 16 +vaisseaux, et elle en eut 30 en décembre; elle en acheta 12 en mars +1720. En juin, son bilan révéla qu'elle <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> possédait ou avait en +construction (vrai prodige!) trois cents navires. Elle fondait, à la +fois, ici le port de Lorient, là-bas la Nouvelle-Orléans. Quelle gloire +pour le Système! et comment laisser tout cela! Law, quoi qu'il arrivât, +pouvait se consoler, se donner l'épitaphe de ce roi d'Orient: +«Qu'importe de mourir!... En un jour j'ai bâti deux villes.»</p> + +<p>Mais le plus beau, dont on parlait le moins, et ce qui plus que tout le +reste devait le retenir ici, c'était la France transformée, +transfigurée, en quelque sorte. Il avait, à partir d'octobre, réalisé +d'un coup les vues de Boisguilbert, devancé Turgot, Necker. Les vieilles +barrières des douanes intérieures entre les provinces tombèrent par +enchantement, les cent tyrannies ridicules qui tenaient le royaume à +l'état de démembrement permanent. La libre circulation du blé, des +denrées commença. On ne vit plus le grain pourrir captif dans telle +province, tandis qu'il y avait famine dans la province d'à côté. Les +hommes aussi librement circulèrent. Le travailleur put travailler +partout, sans se soucier des entraves municipales. Un <i>maître</i> menuisier +de Paris fut <i>maître</i> aussi, s'il le voulait, à Lyon. Ainsi le pauvre +corps de la France étouffée eut pour la première fois les deux choses +sans lesquelles il n'y a point de vie: <i>circulation</i>, <i>respiration</i>. On +le vit sur-le-champ. Il fallut ouvrir de tous côtés des routes immenses. +Admirable spectacle! Comment l'auteur de tout cela eût-il pu les +quitter, fuir sa création commencée, par faiblesse et lâcheté! C'eût été +le dernier des hommes, le plus méprisé des siens même. Sa femme, j'en +réponds, l'accabla.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> Et non moins accablé fut-il d'offres et de caresses, de +prières, au Palais-Royal. Au premier mot de retraite qu'il hasarda, le +prince tomba à la renverse d'étonnement, d'effroi. Quel cataclysme eût +fait ce foudroyant départ! On lui dit que non-seulement il resterait, +mais qu'il aurait la place de Colbert, serait contrôleur général, qu'on +ferait tout ce qu'il voudrait. Pour Stairs et ses menaces, on rit. Quoi +de plus simple que de le faire gronder par Stanhope, même destituer, +remplacer? De Londres on en eut l'espérance.</p> + +<p>Les finances, c'était le premier ministère, en ce moment la royauté. +Seulement, pour que le nouveau roi entrât en possession, il fallait une +petite chose; il fallait que, comme Henri IV, il crût que la France +«valait bien une messe, qu'il fît le saut périlleux.» Cela ne pesait +guère, selon le Régent et Dubois. Et cela pesa peu pour Law, fort peu +Anglais, et bien plus Italien, qui n'aimait que Venise et Rome, qui +avait pour amis le Président, le Nonce, pour courtisan, convertisseur, +Tencin. Madame Law aussi était sensible aux avances de ces prêtres, à +leur facilité pour régulariser sa position.</p> + +<p>Tencin n'eut pas grand mal. Law alla avec lui promener à Melun, et fut +sur-le-champ converti. De retour, le jour même, il communia lestement à +Saint-Roch, le soir donna un bal. L'apôtre en eut deux cent mille +francs, et, ce qui valut mieux, fut chargé par Dubois de faire valoir à +Rome le service si grand qu'il venait de rendre à l'Église.</p> + +<p>En même temps, par tous les moyens, dons, pensions, achats, etc., Law +s'assure des protecteurs. C'est <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> comme une sorte de ligue, de +confédération, qui se fait entre les seigneurs pour lui, pour le +Système. Le grand distributeur est le Régent, <i>la machine à donner</i>, «le +grand robinet des finances,» ouvert, et qui laisse aller tout. Le +Palais-Royal en attrape (la Fare, la Parabère), mais autant, mais bien +plus les ennemis du Régent (la Feuillade un million, Dangeau un +demi-million), puis des seigneurs quelconques. Châteauthiers, Rochefort, +la Châtre, Tresmes, ont à peu près 500,000 francs chacun; d'autres plus, +d'autres moins. Qui refuse est mal vu. Noailles, le ministre économe, +est le chien qui défend le dîner de son maître, mais finit par y mordre. +Saint-Simon est persécuté; on tâche de lui faire comprendre qu'il est +indécent qu'il refuse. Enfin il se rappelle je ne sais quel argent que +doit le Roi à sa famille; il se résigne et palpe aussi.</p> + +<p>Mais le général du Système, le roi du grand tripot, souverain protecteur +de Law, c'est M. le Duc. Flanqué des Conti, du Conseil, de la Banque, de +la Compagnie, d'un monde de seigneurs, d'intéressés de toute sorte,—en +outre, énormément compté comme héritier certain (prochain) de ce Régent +bouffi qui peut passer demain, il entraîne visiblement tout.</p> + +<p>Du reste, il n'est qu'un masque. En regardant derrière son inepte +brutalité, on voit ses vrais moteurs, deux femmes infiniment malignes, +sa mère et sa maîtresse, la rieuse et l'atroce, madame la Duchesse et +madame de Prie. La première, toute Montespan, toute satire et toute +ironie, jolie sur un corps indirect, eut l'esprit méchant des bossus. +Née singe, sur le tard «elle épousa un singe» (M. de Lassay). Elle +excellait <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> à rire, à nuire; intarissable en bouts-rimés +mordants, polissons et malpropres (V. <i>Recueil Maurepas</i>). Madame de +Prie tenait plutôt du chat, de sa férocité exquise. Sa mère fut la +souris. Dès qu'elle fut en force et puissante par M. le Duc, elle la +prit dans ses griffes, commença à persécuter ceux qui l'avaient aimée et +soutenue (décembre).</p> + +<p>Dans leurs vengeances, leurs plaisirs et leurs gains, cette trinité de +l'agio, M. le Duc et les deux femmes, jouissaient avec insolence. M. le +Duc paya madame de Prie à son mari douze mille livres de pension, et +pour bouquet de sa double victoire, d'amour, de bourse, il s'acheta un +Saint-Esprit de diamants de cent mille écus (septembre). Du gain de la +rue Quincampoix, madame la Duchesse se bâtit sur le quai, au lieu le +plus apparent, le délicieux petit palais Bourbon, où son vieil +épicuréisme inventa, réunit les recherches voluptueuses, les sensuelles +aisances auxquelles ni l'Italie ni la France n'avaient songé.</p> + +<p>Jouir n'est rien sans outrager. On voulut braver le public, insulter la +rue Quincampoix. Lassay, le singe-époux de madame la Duchesse, «pour +donner la comédie aux dames,» les mena, et Law avec elles. Ils +l'associèrent, bon gré mal gré, à une farce irritante, qui pouvait le +rendre odieux. Ils lui firent jeter d'un balcon, sur la foule, de +vieilles monnaies anglaises du roi Guillaume, qu'on ne trouvait plus à +changer. On se les disputa, on se rua, on se pocha. Et sur cette mêlée, +un autre balcon, chargé de seaux d'eau, lança un froid déluge (cruel au +25 novembre).</p> + +<p>Tout allait entraîné dans la férocité rieuse d'un <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> gouvernement +de joueurs. Le parti de la hausse, l'ascendant de M. le Duc emportait +tout. Pour empêcher la baisse que l'affaire de Bretagne aurait pu +amener, on fait de la vigueur, on envoie six bourreaux à Nantes. On y +dresse l'échafaud. Pour pousser à la hausse, pour faire croire que l'on +colonise, faire monter le <i>Mississipi</i>, on fait à grand bruit, sur les +places, l'enlèvement de ceux qui vont peupler <i>les Îles</i>. Pourquoi à +Paris plus qu'ailleurs? Pour que les étrangers, les trente mille +joueurs, spéculateurs, qui de toute l'Europe sont venus ici, voient bien +de leurs yeux que l'affaire n'est pas chimérique.</p> + +<p>Law, on l'a vu, offrait des dots, des primes aux émigrants. Il donnait +là-bas trois cents arpents à chaque ménage. S'il eût duré, sa colonie +heureuse se serait recrutée par l'émigration volontaire. Mais tout était +précipité barbarement pour la montre et la mise en scène, l'effet +nécessaire à la Bourse.</p> + +<p>Un tableau de Watteau, fort joli, très-cruel, donne une idée de cela. +Quelque enrichi sans doute, un des heureux du jour, qui trouvait ces +choses plaisantes, le commanda, et l'artiste malade, âpre et sec, y a +mis un poignant aiguillon. On y voit comme la police prenait au hasard +ses victimes. Un argousin, avec des mines et des risées d'atroce +galanterie, est en face d'une petite fille. Ce n'est pas une fille +publique, c'est une enfant, ou une de ces faibles créatures qui, ayant +déjà trop souffert, seront toujours enfants. Elle est bien incapable du +terrible voyage; on sent qu'elle en mourra. Elle recule avec effroi, +mais sans cri, sans révolte, et dit qu'on se méprend, supplie. Son doux +regard perce le <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> cœur. Sa mère, ou quasi-mère plutôt (la +pauvrette doit être orpheline), est derrière elle qui pleure à chaudes +larmes. Non sans cause. Le seul transport de Paris à la mer était si dur +que plusieurs tombaient dans le désespoir. On vit à la Rochelle une +bande de filles, trop maltraitées, se soulever. N'ayant que leurs dents +et leurs ongles, elles attaquèrent les hommes armés. Elles voulaient +qu'on les tuât. Les barbares tirèrent à travers, en blessèrent un grand +nombre, en tuèrent six à coups de fusil!</p> + +<p>Il est instructif de placer auprès du tableau de Watteau un autre, non +moins désolant: c'est le portrait de Law, contrôleur général. Grande +gravure, solennelle et lugubre. Que de siècles semblent écoulés depuis +le délicieux petit portrait de 1718, si féminin, suave, d'amour et +d'espérance. Mais celui-ci est tel qu'il ferait croire que, de toutes +les victimes du Système, la plus triste, c'est son auteur. Il est plus +que défait; il est sinistrement contracté, raccourci; il semble que +cette tête, sous une trop dure pression, à coups de maillet, de massue, +ait eu le crâne renfoncé, aplati.</p> + +<p>Au moment même où sa nomination le mit si haut, au trône de Colbert! il +sentait que la terre lui fuyait sous les pieds. Ses amis, ses fidèles, +les vaillants de la hausse, sous une fière affiche d'audace et +d'assurance, sourdement en dessous se soulageaient des actions,—non +pour de l'or, ils n'auraient pas osé,—mais pour des <i>fantaisies</i> qu'ils +avaient tout à coup, une terre, un hôtel, des bijoux pour madame, un +diamant pour une maîtresse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> Il le voyait, ne pouvait l'empêcher, était plein de soucis. +Mais, ce qui était plus atroce, c'est que, plus ces traîtres dans leur +désertion occulte risquaient de faire la baisse, plus ils insistaient +pour la hausse. Ils glorifiaient le papier pour le céder avec plus +d'avantage. Tout systématique qu'il fût, Law n'était pas un sot; il +sentait à coup sûr cette chose simple et élémentaire que, s'il était de +son intérêt de soutenir le cours, il ne faisait, en surhaussant une +hausse déjà insensée, qu'augmenter son danger et la profondeur de sa +chute. Mais il allait cruellement poussé, comme un tremblant +équilibriste qu'on hisse au mât, le poignard dans les reins: qu'il +veuille ou non, il faut qu'il monte, qu'il gravisse éperdu le dernier +échelon.</p> + +<p>Ses maîtres, les haussiers, qui avaient déjà réalisé des sommes énormes, +Bourbon, Conti, etc., donnèrent cet indigne spectacle au 30 décembre. +Ils vinrent, le Régent en tête, distribuer le dividende à l'assemblée +des actionnaires. Dans ce troupeau crédule, où déjà nombre d'esprits +forts risquaient de se produire, on imposa la foi par l'audace, à force +d'audace, par l'excès de l'absurdité. Law se déshonora. Le saltimbanque +infortuné alla jusqu'à crier: «Je n'ai promis que douze ... Je donnerai +quarante pour cent!»<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> CHAPITRE XIV</h3> + +<h4>LA BAISSE—L'ABOLITION DE L'OR<br> + +Janvier-Mars 1720</h4> + + +<p>Quand Law, nommé contrôleur général, se présenta aux Tuileries, on lui +ferma la grille. Sa voiture n'entra pas. Insulte calculée. Ce même jour, +le Parlement avait ému et enhardi le peuple par une remontrance sur la +cherté des vivres. On espérait que Law, obligé de descendre en pleine +foule, serait hué, sifflé (16 janvier 1720).</p> + +<p>Même au Palais-Royal et à la table du Régent, en février, on l'insulta +en face.—Un des roués, Broglio, lui jeta une sinistre plaisanterie: +«Monseigneur, dit-il au Régent, vous savez que je suis un bon +physionomiste. Eh bien, d'après les règles, je vois que M. Law sera +pendu dans six mois ...»—Le Régent rit, douta. «Et par ordre de Votre +Altesse.»</p> + +<p>Celui qui si bravement insultait Law ne risquait pas grand'chose. Il +savait bien qu'il plaisait à Dubois.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> Dubois avait un peu flotté, avait été un peu écarté de sa route +par les séductions du Système, les pommes d'or de ce jardin des +Hespérides. Mais le volage revenait à son premier amour, l'Église, qui +seule pouvait l'établir, selon les vues de toute la vie. Sa chimère, son +roman, couvé soixante années, l'échelle de Jacob qu'il montait dans ses +rêves, c'était en trois degrés d'avoir quelque grand siège, puis le +chapeau, puis ... la tiare peut-être! Qu'un coquin, comme lui, qui +n'était ni diacre, ni prêtre, n'avait que la tonsure, allât si haut, +dans le peu qu'il avait à vivre, ce miracle ne pouvait se faire que par +une basse servitude et au clergé, et au roi George. C'était surtout dans +le prince hérétique qu'il espérait, pour gagner Rome, attraper le +cardinalat.</p> + +<p>Or, en janvier 1720, le clergé, l'Angleterre, étaient également contre +Law. Dubois devait l'abandonner.</p> + +<p>Malgré l'argent que Law envoya à Rome pour le Prétendant, malgré les +caresses du Nonce, en décembre, en janvier, l'on commence à sonner le +tocsin contre lui. On prêche contre le Système. Des évêques assemblés +condamnent la Banque. Cela se comprend à merveille, quand on voit Law, +le nouveau converti, pour son entrée au ministère, occuper le Conseil +d'une vente de biens du clergé. Il allait toucher l'Arche sainte. +Comment Dubois eût-il osé le soutenir, lui qui précisément alors se +faisait prêtre, archevêque de Cambrai? Il avait besoin des évêques pour +lui donner les ordres et le sacrer. En un jour, ils le firent +sous-diacre, diacre, prêtre. Il fut sacré par Massillon.</p> + +<p>Les Anglais désiraient, espéraient la chute de Law. <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> Leur +premier ministre Stanhope avait adopté en décembre le plan de Blount, +imitateur et concurrent de Law. Blount voulait faire rembourser la Dette +anglaise en actions du Sud. Chose improbable: la Compagnie du Sud, fort +languissante, avait traîné depuis 1711, devait traîner encore si la +nôtre se soutenait. Donc, il fallait qu'elle pérît. Cela allait au +politique Stanhope, inquiet de notre marine. Cela allait aux maîtresses +allemandes de George, à qui l'affaire devait valoir un demi-million. +L'héritier présomptif était aussi pour Blount, voulant entrer dans la +spéculation.</p> + +<p>Stanhope, loin de laisser soupçonner ses projets, se montra favorable à +Law, blâma la violence de Stairs contre lui, promit même de le remplacer +(18 décembre). De sa personne, il passa le détroit, vint s'arranger avec +Dubois pour les affaires d'Espagne, et autre chose aussi sans doute. En +mars, le plan de Blount devait être présenté aux Chambres, et son +affaire lancée. En mars (on pouvait l'espérer), au jour fatal du +dividende, Law, incapable de tenir ses imprudentes promesses, allait +être précipité. Sa terrible culbute, un coup d'énorme baisse, faisant +fuir tous les capitaux, les renverrait à Londres et ferait la hausse de +Blount.</p> + +<p>Le premier point était de discréditer le Mississipi, de détruire ce +vaste mirage qui avait fait monter si haut les actions. On annonce à +Londres à grand bruit que de vives représentations vont être faites aux +Chambres sur ces établissements français «qui empiètent sur les +Carolines.» Ici, Dubois écrit et dit qu'on a tort d'attendre des denrées +tropicales de la Louisiane, que ce <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> grand pays inondé ne sera +jamais qu'une espèce de Hollande, tout au plus bonne à nourrir des +bestiaux.</p> + +<p>Ce n'étaient point des attaques personnelles, mais d'autant plus +efficacement de pareilles confidences minaient le crédit. On savait bien +aussi que Law, tout en promettant de ne pas augmenter le nombre des +billets de banque, ne pouvait faire face aux besoins qu'en en fabriquant +de nouveaux (de février en mai, près de quatorze cent millions!). Dès le +28 janvier, il leur donna un cours forcé, obligea de les recevoir comme +monnaie. En même temps, la monnaie métallique était persécutée et par +les variations qu'on lui faisait subir, et par le rappel qu'on fit des +anciennes monnaies décriées. On en fit des recherches, des poursuites, +des confiscations chez les particuliers et dans les couvents même.</p> + +<p>Un état si violent ne pouvait durer guère. Peu avant le payement du +dividende de mars, on dut prendre un parti. Il s'en présentait deux: on +pouvait sauver l'une ou l'autre des deux institutions, ou la Compagnie +ou la Banque, soutenir ou l'action ou le billet. «Mais (on l'a très-bien +dit) la plupart des possesseurs d'actions étaient des gens qui avaient +librement spéculé. Les porteurs de billets, au contraire, les avaient +reçus forcément, en vertu des édits, comme monnaie obligatoire, sans +chance de fortune; leur droit était sacré. Donc on devait plutôt laisser +tomber l'action, non le billet, sauver la Banque plutôt que la +Compagnie.»—Seulement, en sacrifiant celle-ci, on fermait l'espérance, +on sacrifiait la colonisation et le commerce renaissant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> Le 22 février, on associa, on fondit les deux établissements. +La Banque devint Caissière de la Compagnie, et celle-ci <i>caution de la +Banque</i>. Ce fut le plus fragile, le plus ruineux des deux établissements +qui prétendit soutenir l'autre.</p> + +<p>En Angleterre, la Banque, vieille, puissante corporation et fort +indépendante, ne voulut nullement s'associer aux périlleuses destinées +de la Compagnie du Sud. Celle-ci même ne le désira pas, sentant que la +pesante sagesse de la Banque alourdirait ses ailes dans le vol hardi +qu'elle méditait. Ces deux puissances financières restèrent donc +séparées, et la ruine de la Compagnie n'entraîna pas la Banque.</p> + +<p>Ici, la Compagnie des Indes, ayant l'honneur d'avoir des princes pour +gouverneurs et hauts actionnaires, sans difficulté associa à son péril +la Banque plus solide.</p> + +<p>Leurs destinées, leurs fonds se mêlèrent fraternellement. Mesure +agréable aux voleurs.</p> + +<p>Pour décorer ce mariage par un grand air d'austérité, il est dit <i>qu'on +ne fera plus de billets</i>, sinon avec beaucoup de formes, sur proposition +de la Compagnie, et par arrêt du Conseil. Il est dit que le roi renonce +à ce qu'il a d'actions (il arrête le cours de ses largesses illimitées), +<i>qu'il ne tirera rien de la caisse</i> qu'en proportion des fonds qu'il y +dépose, comme tout autre actionnaire.</p> + +<p>Une chose frappe: à la grande assemblée des actionnaires où tout cela +passa, et où le Régent, les banquiers, courtiers, agents de change et +tout le peuple financier siégea, vota, signa, les deux princes qui +<span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> devaient le plus profiter de l'arrangement, Bourbon, Conti, ne +parurent pas (22 février).</p> + +<p>On poussait âprement la persécution de l'argent. Tout ce qu'on essayait +d'exporter était confisqué. On pinça ainsi Duverney, qui tâchait de +sauver sept millions en Lorraine. On pinça un Anglais, dit-on, pour +vingt-quatre millions. Le 27 février, défense d'avoir chez soi plus de +cinq cents livres. Rigoureuses saisies. Nulle sûreté. Le dénonciateur +avait moitié de la confiscation. Un fils trahit son père. Nombre de gens +timides aiment mieux sortir d'inquiétudes, et viennent docilement +changer leurs espèces en billets. L'or, l'argent, ces maudits, sont +serrés de si près, qu'ils ne savent plus où se cacher; ils n'ont d'abri +sûr que dans les caves de la Banque.</p> + +<p>Mais l'arrêt du 22 qui l'unit à la Compagnie en a donné la clef à +celle-ci, et lui ouvre l'encaisse. Avant la fin du mois, son gros +actionnaire, Conti, arrive avec trois fourgons dans la cour. Il veut +réaliser en espèces ses actions. Effroyable impudence! de venir enlever +l'or que ses légitimes possesseurs apportent avec tant de regret et pour +obéir à la loi! Vouloir que Law, publiquement, viole cette loi qu'il a +faite hier!... Rien n'y servit. Il fallut le payer, remplir ses trois +voitures. En plein jour, au milieu de la foule ébahie, il emporte +quatorze millions.</p> + +<p>Le Régent en fut indigné, mais beaucoup plus M. le Duc, qui regrettait +de n'en pas faire autant. Le 2 mars, il prend son parti, et lui aussi +fond sur la Banque. Lui, protecteur de Law, il vient le sécher, le +tarir, rafler tout et faire place nette. Lui, qui a pu réaliser +<span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> huit millions en septembre, vingt millions, dit-on, en +octobre, il présente à la caisse, le bourreau, pour vingt-cinq millions +de papier qu'on doit, sur l'heure, changer en or. Coup féroce du chef de +la hausse, qui vient outrageusement donner le signal de la baisse. Law +se voilà la tête. Le Régent se fâcha. On fit même semblant de rechercher +cet or et de courir après. Il cheminait paisible sur la route du Nord, +tendrement attendu de la reine de Chantilly.</p> + +<p>Law, indomptablement, répondit à ce coup par un autre, désespéré, le +plus audacieux du Système. Il alla jusqu'au bout, atteignant les voleurs +et détruisant leur vol. <i>Il abolit l'or et l'argent</i>, leur ôta cours et +défendit qu'on s'en servît.</p> + +<p>«Les louis d'or en mars vaudront encore quarante-deux livres, trente-six +en avril. Et en mai? pas un sou.—L'argent a un répit. Il vivra un peu +plus que l'or, jusqu'en décembre, sera enterré en janvier.»</p> + +<p>Mesure étrange, hardie, mais d'exécution difficile, qu'on ne pouvait +maintenir.</p> + +<p>Mais, quoi qu'il en pût être de l'avenir, elle eut pour le moment un +effet violent pour les <i>réaliseurs</i>, les rendit furieux. Leur or ne +pouvait ni sortir de France (on l'avait vu par Duverney), ni s'employer +aisément en achats, sinon avec grande perte; on hésitait à recevoir ces +métaux dangereux qui bientôt ne serviraient plus.</p> + +<p>Les riches du Système, gorgés par lui, en devinrent les plus cruels +ennemis, ardents apôtres de la baisse, outrageux insulteurs de Law et du +papier. Dans leurs orgies, ne pouvant brûler l'homme, ils brûlaient des +<span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> billets, pour bien convaincre le public que ce n'étaient que +des chiffons.</p> + +<p>Leur espoir le plus doux, c'était que le Parlement, qui, dès août 1718, +eût voulu déjà pendre Law, effectuerait enfin ce vœu, prendrait son +temps et, par un jour d'émeute, ferait brusquement son procès. Ces +magistrats haïssaient Law, et pour le mal et pour le bien. Il était le +monde nouveau qui les sortait de toutes leurs idées. Aux plus dévots +d'entre eux, il semblait l'Antichrist. Tous trouvaient fort mauvais que +le grand novateur touchât à la vénalité des charges, qu'il parlât de +supprimer cette justice patrimoniale, où le droit souverain de vie, de +mort, la robe rouge, passait par héritage, échange, achat, legs, dot. +Petit fonds, de fort revenu pour qui savait, de certaine manière, le +rendre fructueux.</p> + +<p>L'austérité de quelques-uns n'empêchait pas le corps d'être détestable, +d'orgueil borné et d'inepte routine, bas pour les grands, cruel aux +petits, très-obstiné pour la torture, pour toute vieille barbarie. Le +fisc, le règne de l'argent à son début sous Henri IV, avait consacré ce +bel ordre. Ici, l'homme d'argent, Law, eût voulu le supprimer. De là +duel à mort, où l'on croyait que Law serait fortement appuyé par +l'ennemi personnel du Parlement, M. le Duc, qui avait tant aidé à le +briser en 1718. En mars 1720, M. le Duc, Conti, ont sur cela changé +d'opinion. L'abolition de l'or les blesse trop. Ils se vengent de Law en +défendant le Parlement (<i>ms. Buvat</i>, 2, 221). S'étant garni les mains, +ils s'en détachent, flattent le public à ses dépens. On se dit que cet +homme, abandonné des princes, <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> ne peut durer, qu'actions et +billets, tout cela va tomber. Ce qui fait justement que d'autant plus +ils tombent. La baisse se précipite.</p> + +<p>C'est le moment où Blount, à Londres, a présenté son plan aux Chambres. +Heureuse chance pour lui. Il leur montre Paris en baisse, la ruine +imminente de Law. L'enthousiasme des Communes, l'approbation des Lords +accueillent le bill présenté, qu'on votera le 3 avril. Déjà on prépare +tout dans l'Alley-change. C'est son tour. La fortune riante lui montre +le visage, le dos à la rue Quincampoix.</p> + +<p>Souvent, aux funérailles antiques, on décorait les morts de couronnes de +fleurs. C'est ce que le Régent fait pour Law. Il lui donne le titre de +Surintendant des finances que n'a pas eu Colbert. Titre funèbre; c'est +celui de Fouquet.</p> + +<p>La rue Quincampoix, de plus en plus tragique, ne montrait que des +visages pâles. Plus d'un désespéré, sous le coup du matin, rêvait le +suicide du soir. La Seine ne roulait que noyés.</p> + +<p>Mais tous ne se résignaient pas. Les gens de qualité cherchaient des +querelles d'Allemand aux joueurs plus heureux, et faisaient appel à +l'épée. On était averti qu'ils avaient formé un complot pour faire +d'ensemble une grande charge sur la foule, enlever tous les +portefeuilles. On décida la fermeture prochaine de la rue Quincampoix, +désormais d'ailleurs odieuse, n'étant plus que le champ des spéculations +de la baisse.</p> + +<p>À l'avant-dernier jour, le jeune Horn (si emporté, qu'on a vu faire la +guerre aux morts), ayant eu connaissance <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> sans doute de cet +arrêt de fermeture qui allait être publié, veut jouer de son reste, +refaire de l'argent à tout prix. Avec deux scélérats, il raccroche un +agioteur, l'attire au cabaret avec son portefeuille et le poignarde. +Arrêté, il sourit. Il prétend qu'on l'a attiré, attaqué, qu'il s'est +défendu. Il croyait fermement qu'on ne pousserait pas la chose; que, +parent de Madame et par conséquent du Régent, il n'avait rien à +craindre. En effet, le lieutenant criminel alla prendre l'ordre du +Régent. Déjà il était entouré des plus vives supplications des +seigneurs, des princes étrangers. Mais il y avait grand danger à +faiblir. Vingt ou trente mille étrangers étaient ici, beaucoup ruinés, +désespérés et prêts à tout, beaucoup suspects et mal connus, rôdeurs +sinistres qui viennent toujours flairer autour des grandes foules. +Nombre de crimes se faisaient avec une exécrable audace. Et cette +police, si terrible pour les enlèvements, n'empêchait nul assassinat. Le +matin, on trouvait aux bornes des bras et des jambes, étalés sans +cérémonie. En une fois, vingt-sept corps d'assassinés (hommes, femmes, +pêle-mêle) se pêchent aux filets de Saint-Cloud. Hors de Paris, de même. +Quatre officiers, braves, armés jusqu'aux dents, sont, dans la forêt +d'Orléans, attaqués, entourés, et, après un combat, définitivement +massacrés. La nuit même qui suivit le jugement de Horn, on trouva, près +du Temple, un carrosse versé, sans chevaux, et dedans une pauvre dame +qu'on avait à loisir, coupée, détaillée en morceaux.</p> + +<p>Le Régent était si peu rassuré, qu'en février déjà il avait augmenté de +cinquante hommes chaque compagnie <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> du régiment des gardes. Il +fut sévère pour Horn, plus qu'on ne l'eût pensé. On eut beau lui +représenter que le coupable lui tenait à lui-même, tenait à l'Empereur, +à je ne sais combien de princes d'Empire, qu'on devait épargner cette +tache à tant d'illustres familles, à toute la noblesse européenne, qui +en souffrirait tellement dans son honneur et dans ses priviléges. On +donna de l'argent, on pria, on menaça presque. On eût voulu obtenir au +moins la décapitation secrète dans une cour de la Bastille, l'échafaud +de Biron. Le Régent, tellement pressé, trouva un mot, qui reste: «C'est +le crime qui fait la honte, non l'échafaud.» Puis il se sauva à +Saint-Cloud.</p> + +<p>Horn, pris le 22 mars, fut, le 26, exécuté, rompu, et en pleine Grève, à +la stupéfaction de tous. Grave, très-grave événement, qu'on n'eût jamais +vu sous Louis XIV. Remarquable victoire de la moralité moderne, de la +loi inflexible contre le privilége et l'injustice antique, contre les +élus impeccables, «prolongement de la divinité.» Tous responsables et +jugés par leurs faits. Pour tous, l'égalité du glaive.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> CHAPITRE XV</h3> + +<h4>LAW ÉCRASÉ.—VICTOIRE DE LA BOURSE DE LONDRES<br> + +Mai 1720</h4> + + +<p>Duverney exilé, Argenson aplati (se maintenant à peine au ministère), +pouvaient espérer en Dubois, désormais opposé à Law.</p> + +<p>Dubois avait cela d'original, d'être le meilleur Anglais de +l'Angleterre, et le meilleur Romain de Rome. Le 3 avril, dans un repas +immense, il triompha et fêta sa victoire, son archevêché de Cambrai, sa +guerre d'Espagne, l'acceptation de l'<i>Unigenitus</i> par nos évêques +opposants. Ce 3 avril, c'est le jour même où le plan de Blount devient +loi, le jour d'où la hausse de Londres va précipiter notre baisse. C'est +la veille de l'exécution de Nantes, où l'on coupe le cou aux insurgés +bretons (4 avril 1720).</p> + +<p>Il faut avouer que Dubois avait bien préparé son succès ecclésiastique. +D'abord il avait su ignorer, ne rien voir du renouvellement de la +persécution des protestants <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> dans le Midi. Les curés reprirent +dans toute sa force leur atroce police des nouveaux convertis. Certains +revinrent aux dragonnades. Près de Mendes, un curé Mignot <i>dragonna</i> une +fille obstinée dans sa foi. Il appela des soldats à son aide, leur fit +couper des branches d'aune pliantes, cruels fouets de bois vert dont ces +braves travaillèrent si bien qu'elle en mourut huit jours après.</p> + +<p>Qui songeait à ces bagatelles dans l'entraînement du Système, au milieu +de tant d'aventures? Dubois employa admirablement pour sa grandeur, pour +Rome, l'absence de l'âme de la France, l'affaissement, l'ivresse effarée +du Régent. Celui-ci est le valet de Dubois. Le 13 mars, il a fait venir +en son Palais-Royal le faible archevêque de Paris. Là, Dubois avait +réuni cinq cardinaux, six archevêques, trente évêques. Noailles, vaincu, +signe enfin sa soumission, tant attendue de Rome. En échange, Dubois eut +à l'instant les bulles de l'archevêché de Cambrai.</p> + +<p>Seulement le nouveau prélat, ne sachant un mot de la messe, eut assez de +peine à s'y faire. Il s'exerçait. Il en faisait, au Palais-Royal, de +bouffonnes répétitions, où son étourderie, ses <i>lapsus</i>, ses fureurs, +ses jurons parmi les prières, amusaient le Régent. L'assistance riait à +mourir.</p> + +<p>Avec un tel apôtre, Rome triomphe. On fait promettre à Law de donner des +missionnaires, des Jésuites à sa colonie. On le mène à Saint-Roch +communier et faire ses pâques. Il croyait répondre par là aux bruits +semés dans le sot peuple, qu'il restait huguenot, qu'il était esprit +fort, ne croyait pas en Dieu, etc.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> Ses ennemis, par différents moyens, jouaient un jeu à le faire +mettre en pièces. D'une part, le Parlement, aux jours de cherté où +bouillonnaient les halles, semblait le désigner comme affameur du +peuple, disant qu'il avait fait plus de mal en six mois que toute la +guerre en vingt années. D'autre part, la police continuait, aggravait +les enlèvements, malgré Law, contre son avis et son opposition formelle. +D'Argenson, qui semblait avoir quitté la police, la gardait réellement +et la faisait agir.</p> + +<p>Law n'avait jamais compté que les paresseux flâneurs de Paris seraient +de bons cultivateurs. À la Salpêtrière, il ne demanda que des filles, et +en répondant de les doter. Sa Compagnie, en mars, engagea, envoya avec +(outils, vivres, dépenses de la première année), d'excellents émigrants, +des Suisses, des Allemands laborieux. Elle acheta même des nègres, +ouvriers supérieurs pour ce climat (mai); mais elle refusa nos vagabonds +(<i>ms. Buvat</i>, 2, 245). Or, juste à ce moment, la police s'obstine à +ignorer cela. Elle crée des enleveurs patentés, en costume éclatant +(<i>bandouillers du Mississipi</i>). Pour faire plus de scandale, outre leur +paye, ils ont dix francs de prime pour chaque enlevé. Cela les anime si +bien qu'ils capturent, au hasard, cinq mille personnes! des servantes +qui viennent s'engager à Paris, des petites filles de dix ans, des gens +établis, de notables bourgeois. Ils en font tant que, dans certains +quartiers, on assomme ces bandouillers. Cependant une commission du +Parlement court les prisons, délivre les pauvres enlevés, s'apitoie sur +leur sort, déplore la tyrannie de Law.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> Persécution étrange! il a beau refuser. Tout le long de mai, +jusqu'en juin, on enlève pour lui, pour lui on fait passer aux ports, on +embarque des troupeaux humains.</p> + +<p>Quel poids que la haine d'un peuple! Law ne pouvait la supporter. Il +voulait à tout prix refaire sa popularité. L'horreur de sa situation +n'avait fait qu'exalter ses puissances inventives. Battu sur tant de +points, il s'élance dans un nouveau rêve,—celui-ci vraiment analogue à +ceux de nos socialistes. La Compagnie sera le grand industriel de +France, fabriquera, vendra elle-même. Supprimant les nombreux +intermédiaires oisifs et parasites qui tous gagnent sur le travailleur, +elle livrera directement la marchandise à très-bas prix. Déjà il avait +fait un premier essai à Versailles dans sa belle colonie de neuf cents +horlogers appelés d'Angleterre. Il en fit un nouveau dans son château de +Tancarville pour la fabrique des étoffes et la confection des habits. Il +avait fait venir de Flandre un habile homme, Van Robais, qui aurait +habillé le peuple presque pour rien. Law voulait le nourrir lui-même. Il +achète des bœufs à Poissy. Il tue, détaille, vend la viande au +rabais, fait taxer les bouchers, les oblige de vendre de même.</p> + +<p>Soins perdus. Et en même temps, il perdait le temps à dicter, faire +écrire par l'abbé Tenasson une longue apologie en quatre lettres qu'on +mit dans <i>le Mercure</i>. Mais les oreilles étaient bouchées par les +grandes et terribles préoccupations de la ruine. Les ennemis de Law +sentirent que tout cela ne lui servait à rien, qu'il était mûr, et qu'on +pouvait frapper. La <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> dernière lettre est du 18. Le 21, ils +saisirent le moment, et lui portèrent le coup mortel.</p> + +<p>Il y avait vacance au conseil et au Parlement. Chacun allait un moment +respirer. M. le Duc, Villars, Saint-Simon, etc., sont dans leurs terres. +Il ne reste près du Régent, avec Law, que son ennemi d'Argenson, et +Dubois, non moins ennemi, voué à l'Angleterre. Saint-Simon est bien +étourdi, quand il dit que Dubois «fut dupe.» Il fut fripon, comme +toujours. Jamais, sans son concours, d'Argenson, si prudent, heureux +qu'on l'oubliât, n'aurait eu cette audace de lancer contre le Système la +machine qui le mit à terre. À qui sert-elle, cette machine? À Blount et +Stanhope. Elle est mise en branle de Londres, montrée par d'Argenson, +mais poussée victorieusement par l'excellent anglais Dubois (La Hode, +II, 84).</p> + +<p>«La baisse allant toujours (dit d'Argenson), sans qu'on pût l'arrêter, +ne valait-il pas mieux la dominer, la régler et la mesurer, par une +réduction progressive des actions et des billets qui baisseraient de +mois en mois jusqu'en décembre, où ils seraient réduits à peu près de +moitié?»</p> + +<p>Il est certain que beaucoup abusaient de la situation, forçaient leurs +créanciers de prendre en payement de mille livres ce qui bientôt ne +vaudrait que cinq cents. Le Roi même avait fait ainsi. Mais, s'il en +fait l'aveu, s'il le proclame effrontément, combien il va la précipiter, +cette baisse, hâter le naufrage de tant de gens qui, en faisant moins de +bruit, eussent liquidé tout doucement? Ce n'était plus la baisse qu'on +aurait, mais la chute subite et complète.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> Quelque claire qu'elle fût, cette baisse, plusieurs ne +voulaient pas la voir, disant qu'on remonterait. Il y avait des croyants +obstinés, espérant contre l'espérance. Quelle fureur sera-ce et quel cri +quand le Roi les démentira, détruira toute illusion, dira: «N'espérez +plus.»</p> + +<p>Law trouva le Régent bien stylé, préparé. D'Argenson proposait et Dubois +appuyait. Donc Law était seul contre trois. Qu'avait-il à faire? Rien, +que de se retirer. Il les eût foudroyés de honte, accablés, en leur +laissant tout. Mais sans doute les deux fins renards lui firent entendre +qu'en restant il ferait encore un grand bien, ralentirait la baisse, que +jamais, tant qu'on le verrait au timon des affaires, on ne perdrait +cœur tout à fait. Du reste, qui avait amené cette triste nécessité? +n'était-ce pas lui? Il fallait qu'il aidât à adoucir des maux dont il +n'était pas innocent. L'édit, fort insidieusement, commençait par un +hymne à la gloire du Système; bon moyen pour faire croire que Law était +auteur, rédacteur de cette pièce. Ce fut exactement comme aux +enlèvements pour le Mississipi. On s'arrangea pour lui faire imputer ce +qu'il refusait, ce qui le perdait.</p> + +<p>Signerait-il? Le Régent pria, ordonna; l'homme qui dès longtemps ne +s'appartenait plus et se sentait perdu, signa son acte mortuaire.</p> + +<p>L'effet fut effrayant. Tous ces gens se virent ruinés. Ils crurent que +l'édit produisait ce qu'il constatait seulement. Ce ne fut qu'un cri +contre Law. À peu ne tint qu'on ne le mît en pièces. Le 25 mai, émeute; +on casse ses vitres, à coups de pierres. Le Régent eut <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> pitié +de lui; il le prit, et pour faire voir qu'il l'avouait de tout, il se +montra le soir avec lui à l'Opéra, en même loge.</p> + +<p>Cependant M. le Duc arrivait indigné de Chantilly. Il avait encore les +mains pleines d'actions. Il fit au Régent une scène terrible et ne +quitta pas le Palais-Royal qu'on n'eût amendé le tort qu'on lui faisait +(dit-il); on lui promit quatre millions.</p> + +<p>À ce prix, on dut croire qu'il couvrirait la Banque, défendrait Law au +Parlement. Il alla y siéger, mais se garda de s'embourber en justifiant +l'innocent. Le Parlement discutait sa question favorite, celle de pendre +Law et les chefs de la Compagnie. Le Régent fut si alarmé, que +non-seulement il révoqua l'édit, mais demanda au Parlement une +commission qui s'entendrait avec lui sur les affaires publiques. Il +lâcha Law décidément, le destitua, lui donna une garde, pour le tenir +prisonnier (29 mai 1720).</p> + +<p>L'effet était produit, la confiance perdue sans retour, notre Bourse +enfoncée. L'édit du 21 devait valoir à Dubois les vifs remercîments de +l'Angleterre, une couronne civique de la Bourse de Londres.</p> + +<p>Toute la spéculation s'embarque, passe le détroit. L'action de Blount +monte, en mai, de 130 à 300! En août, jusqu'à 1,000! À lui maintenant le +tréteau. Il crie plus fort que Law. Law promettait 40; Blount promet 50 +pour 100! (<i>Mahon.</i>)</p> + +<p>Il croyait dans sa Compagnie concentrer tout. Mais sur ce gras terrain, +les champignons, j'entends les Compagnies nouvelles, poussent +effrontément chaque nuit. Et chacune a ses dupes. Ce peuple taciturne +est, <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> dans certains moments, âprement imaginatif. Des +Compagnies se forment pour le mouvement perpétuel, d'autres pour +engraisser les chiens, trafiquer des cheveux, tirer l'argent du plomb, +repêcher les naufrages, dessaler l'Océan, etc. Tout n'est pas vain dans +ces affaires. L'héritier présomptif se met dans les mines de Galles; sa +Compagnie perd tout, mais il gagne un million.</p> + +<p>«Tous jouent. Le duc joue, triche, pour un petit écu. Ministres et +<i>patriotes</i> oublient le Parlement; leur lutte est à la Bourse. Le Lord +juge agiote. Le pasteur (loup-cervier) mord au sang son troupeau. À la +caisse, on voit (doux accord) la grande dame, duchesse et pairesse, qui +fraternellement touche avec son laquais.» (<i>Pope.</i>)</p> + +<p>L'originalité de Blount, le spéculateur puritain, c'est qu'avec lui on +joue selon la Bible. Il est le bon pasteur Jacob, pattepelue, délivrant +le païen Laban de ses idoles d'or. Les <i>Saints des derniers jours</i> ne +peuvent agioter qu'en langage sacré. La hausse est en David, la baisse +en Jérémie. Stanhope aurait voulu qu'il donnât à la Banque quelque part +au gâteau. Il répondit, comme la bonne mère à la mauvaise dans le +jugement de Salomon: «Oh! ne coupons pas notre enfant!»<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> CHAPITRE XVI</h3> + +<h4>LA RUINE—LA PESTE—LA BULLE<br> + +Juin-Décembre 1720</h4> + + +<p>La Bourse de Paris, languissante et malade, est établie en juin à la +somptueuse place Vendôme. Ses grands hôtels, celui du Chancelier, les +fiers palais des fermiers généraux, ont le misérable spectacle de la +déroute financière. C'est le champ de la baisse. Sous de méchantes +toiles qui défendent un peu de soleil, l'agiotage agonisant s'agite +encore. Ces tentes misérables qui donnent à la place un faux air +militaire, la font dire le <i>Camp de Condé</i>. Juste hommage au grand +capitaine, immortel à la Bourse, qui y fit tant d'exploits, «y put +compter tant d'<i>actions</i>.» Qu'était-ce au prix, que son aïeul, qui, +disait-on, n'en eut que trois ou quatre! Mais c'était Fribourg et +Rocroi.</p> + +<p>Ce camp ne peut jeûner. Près des tentes s'ajoutent les mal odorantes +logettes où s'abritent les petits traiteurs. Puis de légères échoppes de +toutes marchandises <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> où vous pouvez, à grosse perte, employer +ce mauvais papier. De plus en plus le brocantage absorbera l'agiotage. +Pour un billet qui ne vaut guère, le fripier vous fait prendre l'habit +qui ne vaut rien du tout. La fine marchande à la toilette reconnaît à la +mine l'homme entamé où l'on peut profiter. Pour son portefeuille aplati, +elle lui donne un diamant faux, une dentelle éraillée, et qui sait? une +belle pour souper, rire avant de se noyer. Mais se noie-t-on après? De +jolies curieuses affluent à la place Vendôme. Elles égayent ce champ de +ruines. Un des désespérés voit passer une dame de grand air, élégante. +Il ne dit que ces mots: «Cent louis! ma voiture!» Elle le regarda, +s'attendrit et sourit, dit: «Pourquoi pas?» Elle monte lestement. Il est +consolé (Du Hautchamp).</p> + +<p>Cela rappelle tout à fait Machiavel, son sinistre récit de la peste de +Florence, où la mort est l'entremetteuse, où l'étranger, la veuve, tous +deux en deuil, s'entendent au premier mot. Parfaite ressemblance. La +France a la peste à Marseille, ici la ruine. Entre deux morts, on joue, +on s'efforce de rire, entre le fléau de Provence et les étouffés de +Paris.</p> + +<p>Aux portes de la Banque, dit un témoin, «c'était une tuerie.» On se +pressait, on se foulait aux pieds les uns les autres pour arriver à +toucher un petit billet de dix francs. Dans cette furie de misère, on +s'occupait bien peu de ce qui se passait au Midi. L'herbe poussait sur +les quais de Toulon, et dans son arsenal; on vendait pour le bois les +vaisseaux de Louis XIV. Sous Colbert et sous Seignelay, il y avait +<span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> là un mouvement immense. Un argent énorme y passait. Tout cela +tarit. En même temps, notre marine marchande, notre commerce du Levant, +si naturel à ces contrées, et qui, à travers tout événement, durait +depuis le Moyen âge, fut assommé d'un coup. En vain Marseille fut +déclarée port franc. Partout, à Smyrne, à Constantinople, en Égypte, nos +adversaires nous avaient remplacés, fournissant à bas prix ce que ne +donnaient plus nos fabriques ruinées par la Révocation.</p> + +<p>Mal durable et définitif. Marseille, énormément grossie et encombrée, +plus qu'une ville, un peuple tout entier, resta là dans sa cuve et dans +son port fétides, sans plus savoir que faire, macérée de famine, de +misère, de la malpropreté croissante qu'engendrent l'inertie, l'abandon. +De là un foyer permanent de maladies. On y était habitué. Le long de +1719, disent les médecins de Montpellier, la peste régnait à Marseille +et personne n'y songeait. On mourait fort tranquillement. Plus +fatalistes que les Turcs, nul n'essayait, comme eux, de prévenir le mal +par des cautères ou des sétons. En juin 1720, l'état sanitaire empira du +surcroît de misère que produisit sur cette place la débâcle financière +de Paris. C'est alors qu'un navire marchand qui arrivait de Smyrne +aurait, dit-on, apporté la contagion.</p> + +<p>Le Nord est tout entier à sa peste morale, à la misère, aux soucis, à la +peur. Dès deux ou trois heures de nuit, les pauvres gens arrivent à la +porte du jardin de la Banque (du côté de la rue Vivienne), attendant +leur payement, leur pain. Foule énorme. Dès le <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> 2 juin, il y +eut là des gens étouffés; le 3 encore, deux hommes et deux femmes +étouffés. Le 5, on enfonçait les portes, si la troupe n'eût chargé. Pour +payement, on donna du feu aux affamés.</p> + +<p>La Compagnie était-elle ruinée? Avait-elle mal géré? Nullement. Le 3, +Law, au fond de cet hôtel si menacé, dresse un bilan, et comme un +testament. Il prouve que la Compagnie est très-riche, a des ressources +immenses, mais ses trésors de marchandises dispersées, mais ses terrains +à vendre, mais ses trois cents navires, ne mettent pas dans la caisse de +quoi apaiser cette foule.</p> + +<p>Le 5, devant ces scènes affreuses, cette espèce de siège que soutenait +la Banque, il regarda sa femme comme veuve, et pour elle obtint du +Régent, non faveur, mais restitution, le titre d'une rente exactement +proportionné au capital qu'il avait apporté en France, «rente qui ne +pourrait être saisie pour aucune cause» (<i>lettre de madame Law</i>, 5 avril +1727). Ainsi, nul bénéfice, nul avantage stipulé. Pour cet immense +effort de cinq années, il ne réclamait rien.</p> + +<p>L'honneur de Law était relevé, sinon sa caisse. Le Régent voyait trop +les fruits du beau conseil de d'Argenson. Dubois sacrifia celui-ci, se +lava de complicité eu se chargeant de le punir. Lui-même il alla lui +ôter les sceaux. Law, réhabilité, eut l'honorable charge d'aller (le 7) +à Fresnes chercher, rappeler le bon chancelier d'Aguesseau, dont le nom, +synonyme d'honnêteté, donnerait espoir au public, plairait au Parlement, +ferait bien au crédit. Ce que l'on pouvait craindre, c'est que le digne +janséniste hésitât pour <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> venir orner le triomphe des +ultramontains, la chute de l'Église gallicane, la farce impie du sacre +de Dubois. Law fut persuasif et d'Aguesseau faiblit. Comme Law, il était +père de famille, et sa famille s'ennuyait de l'exil. Il revint juste à +point pour voir les noces de Gamache que Dubois fit pour célébrer son +sacre (9 juin). Des miracles s'y virent, de dépense et de mangerie. Une +poire coûtait trente livres. Toute la cour et tout le clergé mangeait, +buvait, riait. L'humanité frémit. L'effrontée bacchanale qui eut lieu au +Palais-Royal s'entendait au jardin funèbre, dans cette Banque à sec où +l'on s'étouffait à deux pas.</p> + +<p>Juillet fut un mois de terreur. Barbier et Buvat font frémir. Buvat, +comme employé de la Bibliothèque du roi, vit de bien près les choses, +entrant tous les jours par cette terrible porte. Le jardin menait d'une +part à la Bibliothèque, de l'autre à la galerie basse où étaient les +bureaux, la caisse de la Banque. Pour aller à la caisse on passait par +une enfilade de sept ou huit toises entre le mur et une barricade de +bois. Les ouvriers robustes, pour prendre un rang meilleur, se mettaient +sur la barricade, et de là se lançaient à corps perdu sur les épaules de +la foule; les faibles tombaient, étaient foulés, étouffés, écrasés. +D'autres filaient sur le mur du jardin, par les branches des +marronniers, par des décombres. Buvat se trouva une fois, au passage, +pris comme à un étau de fer. Une autre fois, un cocher fut tué à côté de +lui d'un coup de feu.</p> + +<p>Dans la nuit du 16 au 17, il y avait quinze mille personnes. On était +poussé, on poussait. Au jour, on <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> vit avec horreur qu'on +poussait des cadavres. Ils allaient, mais ils étaient morts. On en +retire douze à quinze; on les promène devant l'hôtel de Law, dont on +casse les vitres. On porte un corps de femme au Louvre, au petit Louis +XV. Villeroi effrayé descend, paye l'enterrement. Trois corps vont au +Palais-Royal. Il était six heures du matin. Le Régent, «blanc comme sa +cravate,» s'habille en hâte. Deux ministres descendent, haranguent, +amusent ce peuple, au fond crédule et débonnaire. Cependant des soldats +déguisés avaient filé dans le Palais. À neuf heures, le Régent, assez +fort, fit ouvrir la grille; le torrent s'y jeta; et, la grille se +refermant, il fut coupé. On en eut bon marché.</p> + +<p>Law osa sortir à dix heures. Reconnu, arrêté, il descendit de voiture, +montra le poing, et dit: «Canaille!» On recula. Lui entré au +Palais-Royal, son carrosse fut brisé, le cocher blessé. Law n'osa plus +sortir, coucha chez le Régent.</p> + +<p>Le Parlement, loin d'apaiser les choses, repousse durement les +expédients de Law, ses essais misérables pour ramener un peu de vie, de +confiance. Le 20 juillet, on exila ce corps au très-doux exil de +Pontoise, vraie faveur qu'il méritait peu et qui le posait glorieusement +devant le public. Le Régent donna de l'argent pour faciliter le petit +voyage, en donna au premier président pour tenir table ouverte et +régaler les magistrats. En arrivant, pour poser leur justice, leur +inaliénable droit, ils dressèrent leur gibet, jugèrent, firent pendre un +chat. Facétie déplacée dans ce moment tragique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> Une autre, ce fut le spectacle du grand patriote Conti, qui +vint mettre le poing sous le nez au Régent. Le héros de la rue +Quincampoix, illustre par ses trois fourgons, grotesque par sa galante +femme et par sa figure ridicule, tout à coup se pose en Caton. Lui seul +peut réformer l'État. Il va se mettre à la tête des troupes, et prendre +la Régence. On rit.</p> + +<p>Ce fou n'est pas le seul. Il arrive en ce temps ce qu'on voit aux +époques infiniment malades, c'est que tout l'esprit s'obscurcit. Law, le +Régent, quand on les suit de près, sans être tout à fait en démence, +sont manifestement effarés, incertains; ils perdent le sens du réel et +toute présence d'esprit. Ni l'un ni l'autre n'étaient nés pour endurer +froidement la haine publique, et ils en étaient éperdus.</p> + +<p>L'anathème, la malédiction des grandes foules a un magnétisme terrible, +pour frapper d'impuissance, d'aveuglement, d'hébétement. Ils essayent +coup sur coup je ne sais combien de choses vaines, puériles, font édits +sur édits, et plus sots les uns que les autres. Par exemple, Law imagine +d'inviter les négociants à faire les dépôts à la Banque, à faire leurs +comptes en Banque, à la manière de la Hollande; on recevra et l'on +payera pour eux. La belle imitation! comme il est vraisemblable, dans un +tel discrédit, que cette misérable caisse va attirer l'argent comme +l'antique, la vénérable, la solide caisse d'Amsterdam!</p> + +<p>Autre essai ridicule. On s'avise un peu tard de séparer la Compagnie de +la Banque; on se figure qu'après avoir cruellement ruiné la seconde, on +pourra isoler, faire fleurir à part la première, comme <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> pure +Compagnie de commerce. Qui ne voit que ces deux noyés, quoi qu'on fasse, +fortement liés, ont même pierre au cou qui les emporte au fond de l'eau?</p> + +<p>On avait balayé la place Vendôme. Agiotage et brocantage, toutes les +ordures à la fois furent transportées chez le prince de Carignan, dans +les baraques que ce spéculateur avait faites et louait à cinq cents +francs par mois dans son jardin de Soissons (Halle au blé). Mais là +encore le brocantage, la friperie prima la Bourse. Il fallut fermer cet +égout.</p> + +<p>Aucun payement depuis le 21 juillet. Souffrances intolérables. Les +petits billets de dix francs n'étant plus même payés, et ne s'échangeant +pas, on meurt de faim. De là ces fureurs, ces menaces de mort contre Law +et le Régent. Le peuple parisien sort de son caractère, jusqu'à +insulter, poursuivre des femmes. Aux Champs-Élysées, on reconnaît la +livrée de Law; on jette des pierres à son carrosse, qui promenait sa +fille: une pierre atteint, blesse l'enfant.</p> + +<p>On fit à Londres la gageure, et de forts paris même, que le Régent «ne +passerait pas le 25 septembre.» Cela arriva en un sens. Cet homme, jadis +de tant d'esprit, aujourd'hui lourd, apoplectique, est déjà mort en tous +ses dons charmants. Plus d'amabilité, de politesse même. Les <i>quatre +métiers</i> de Paris, le haut commerce, venant se plaindre à lui, il +s'emporte, il adresse à ce corps respectable les injures du coin de la +rue. La seule voix qu'il entend, c'est celle de son Dubois, impétueux, +impérieux, qui le fait obéir, le traîne hébété dans sa voie, comme +instrument de sa fortune. Le Parlement qui s'ennuie à Pontoise, +<span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> pour revenir, s'arrange avec Dubois, enregistre +l'<i>Unigenitus</i>. Le Grand Conseil l'imite, sur l'intimation du Régent et +des princes qui viennent tout exprès pour y siéger.</p> + +<p>L'athée Dubois, Rohan (la femme évêque), l'intrigant Bissy et deux +autres, forment maintenant le Conseil de conscience, qui nommera aux +bénéfices, selon les volontés papales. Le Régent ne s'en mêle plus +«ayant désormais la tête trop fatiguée.» Triste finale de nos longues +luttes religieuses. Ignoble enterrement de la vieille Église de France.</p> + +<p>Si bas est tombé le Régent qu'il semble n'avoir rien gardé de ce qu'on +aurait cru en lui indestructible, le courage. La foule sait trop bien le +chemin du Palais-Royal; le 24 septembre il va coucher au Louvre sous la +protection du petit roi. Et ses craintes sont telles qu'il faut qu'on +lui pratique un escalier secret par lequel à toute heure il peut +descendre au lieu inattaquable, la chambre à coucher de l'enfant.</p> + +<p>Law cependant osait rester encore. M. le Duc y avait intérêt et +d'autres; ils le couvraient. Cependant les Pâris, ses violents ennemis, +étaient revenus de l'exil. Leur faction fit supprimer la Banque (10 +octobre). Ils avaient obtenu le 30 une défense générale de sortir du +royaume sans passe-port, annonce claire des mesures violentes dont on +frapperait les enrichis, des spoliations, des procès, d'un <i>visa</i> +nouveau et peut-être d'une nouvelle Chambre de justice. Qui le premier y +eût été traîné? Law sans nul doute. Et qu'eût-il dit? Eût-il pu se +défendre sans accuser les princes, et les profusions du Régent, et les +brigandages de M. le <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> Duc? Celui-ci réfléchit, arrangea le +départ de Law. Dans une belle voiture de promenade à six chevaux, il +monta avec le chancelier de la maison d'Orléans, et une dame, jeune et +jolie, hardie, fort intéressée à coup sûr à ce qu'il échappât. C'était +la marquise de Prie.</p> + +<p>Hors de Paris attendait une autre voiture, du duc de Bourbon, une rapide +voiture de voyage pour le mener à la plus proche frontière. Un fils de +d'Argenson, intendant sur cette frontière du Nord, l'arrêta à Maubeuge, +demanda à Paris ce qu'il fallait en faire. Réponse: «Le laisser passer, +mais lui retenir sa cassette,» une cassette des bijoux de sa femme, +dernière ressource du proscrit.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> CHAPITRE XVII</h3> + +<h4>LA PESTE<br> + +1720-1721</h4> + + +<p>Un Anglais écrit à Dubois (le 15 janvier 1721): «Lord Stanhope a été +tenté d'aller vous féliciter du coup de maître par lequel vous avez fini +l'année en vous défaisant d'un concurrent si dangereux pour vous et pour +nous.» Dubois se donnait le mérite d'avoir rendu ce service essentiel à +l'Angleterre. De septembre en décembre, la baisse s'était faite à la +Bourse de Londres, et elle aurait été bien autrement rapide, si la +ruine, la fuite de Law, n'avaient décidément tourné les capitaux vers +Londres.</p> + +<p>Notre amie l'Angleterre consolait son orgueil de ses folies récentes en +regardant avec complaisance la situation de la France, en ce moment si +misérable, courbée sous trois fléaux, frappée de trois Terreurs:</p> + +<p><i>La Terreur financière.</i>—Pâris rentre implacable, <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> juge ses +ennemis et tout le monde, épluche toutes les fortunes.</p> + +<p><i>La Terreur des Jésuites.</i>—Dubois est leur Tellier, qui fourre à la +Bastille tout ce qui n'est pas serf de Rome.</p> + +<p><i>La Terreur de la peste.</i>—On établit partout des cordons sanitaires. De +la Provence, elle s'avance au nord et marche à grands pas vers la Loire.</p> + +<p>Nous avons laissé en arrière la peste de Marseille, qui sévissait dès +juin-juillet 1720. Il faut y revenir.</p> + +<p>Marseille avait-elle besoin d'emprunter la peste au Levant? J'en doute +fort. Elle avait d'elle-même toutes les conditions qui la font en +Égypte.</p> + +<p>1<sup>o</sup> L'infection des fanges, des profonds détritus, accumulés et +fermentant dans la cuve immonde du port, la décomposition de tant de +choses mortes qui pourrissent là à plaisir; 2<sup>o</sup> la misère, l'épuisement +des petites gens mal nourris, la saleté proverbiale et de la ville et +des ménages. Ces ardentes populations, vives et bruyantes, toujours en +mouvement, n'en sont pas moins, en même temps, extraordinairement +négligentes. Naguère encore il en était ainsi. Des noires ruelles où +l'avalanche toujours redoutée des fenêtres faisait doubler le pas, si +l'on entrait aux petites cours, on les trouvait pleines d'ordures. +C'était bien pis à monter l'escalier. Sans souci d'odorat, dans sa +chambrette obscure, la jolie femme, au teint jaune et malsain, nourrie +de crudités, d'oignon ou de poisson gâté, d'oranges aigres, parfois de +mauvais bonbons italiens, dédaignait toute précaution, se moquait de la +propreté.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> C'est d'abord sur les femmes, les enfants, les plus indigents, +les faibles en général, que le fléau mordit.</p> + +<p>En juillet, on tâchait d'en étouffer le bruit. Les échevins eux-mêmes +allaient la nuit faire emporter les morts, enlever les malades, murer la +porte des maisons infectées. Mystère sinistre que ces portes murées +révélaient trop éloquemment.</p> + +<p>Il y avait en cette année beaucoup d'orages, mais il y en eut un +terrible à Marseille le 21 juillet. Partout tombait la foudre. Nombre +d'églises furent frappées. Dès lors forte mortalité. L'aigre vent, le +mistral, qui succède, empêche l'éruption naturelle des bubons de la +peste. La terreur est au comble. Plus de pudeur, on fuit. Le marchand +part pour la foire de Beaucaire. Le juge part, plus de justice. Les +riches partent, plus de ressources (il n'y avait que mille francs dans +la caisse de la ville). Il n'est pas jusqu'aux sages-femmes qui +n'abandonnent à leur sort les femmes qui vont accoucher. Tout fuit la +ville condamnée.</p> + +<p>Quel est le désespoir, l'accablement de la grande masse qui reste, +lorsque le 31 juillet le Parlement de Provence ferme Marseille et sa +banlieue d'un cordon de troupes, des plus sévères défenses et sous peine +de mort. Le fléau concentré dans ce foyer morbide, dans un grand peuple +accumulé, s'irrite et sévit d'autant plus.</p> + +<p>Nos médecins de l'armée d'Égypte, qui ont observé la peste de près, +disent qu'elle prend de préférence les épuisés, les effrayés. Un petit +nègre, dit Savaresi, qui le soir, dans un escalier du Caire, avait eu +peur d'une ombre, frappé de cet ébranlement, eut la peste <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> le +lendemain. Ces observations font juger à quel point, dans l'épidémie de +1720, la masse de Marseille était prête à prendre la peste, ayant +justement au plus haut degré l'épuisement des misères, la peur (dans +toute la violence de l'imagination méridionale), l'effroi surtout de se +voir enfermée.</p> + +<p>Le célèbre Chirac, médecin du Régent, consulté, répondit «qu'il fallait +surtout être gai.» C'était aussi l'avis des médecins de Montpellier, qui +niaient la contagion. En réalité, ceux qui avaient le moral très-haut, +la vie forte et tendue, avec une bonne nourriture, risquaient moins que +les autres. La femme d'un médecin allemand, jeune, intrépide, vivait au +fond de la peste, à l'hôpital, et touchait les malades. Les magistrats +municipaux, qui affrontaient partout la maladie, ne furent point +attaqués.</p> + +<p>Mais la grande masse était très-abattue, par la disette d'abord, à +laquelle on ne remédia qu'un peu tard. Elle l'était par l'abandon. +L'arsenal et le lazaret, la garnison, n'aidèrent en rien la ville. Les +riches bénédictins de Saint-Victor s'isolèrent, s'enfermèrent. Ayant de +grandes provisions, ils murèrent eux-mêmes leur porte, ne se souciant +plus de savoir si l'on vivait, si l'on mourait dehors.</p> + +<p>Rien de plus lugubre que l'aspect de cette ville où d'abord chacun se +renfermait. Sur les places désertes, des bûchers par lesquels on croyait +purifier l'air, l'incendiaient, aggravaient les lourdes chaleurs d'août, +jetant au loin de sinistres lueurs. Par les rues circulaient des ombres +ridicules et lugubres, les médecins, dans le costume étrange qu'ils +avaient inventé, et qui <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> n'exprimait que trop l'excès de leur +peur. Montés sur des patins de bois, couvrant leur bouche et leurs +narines, serrés dans une toile cirée, comme des momies égyptiennes, ils +étaient effrayants à voir. Ces précautions leur servaient peu, car, de +quarante qu'on envoya de Paris, trente moururent, et l'on n'en renvoya +qu'en les chargeant d'argent, avec promesse de pension pour ceux qui +survivraient.</p> + +<p>Dans la fuite générale des fonctionnaires, rien de plus glorieux que la +conduite de l'évêque Belzunce et des échevins, deux surtout, Estelle et +Moustier. Ces fermes magistrats eux-mêmes, l'épée à la main, menaient +les enterreurs dans les maisons des morts et les forçaient de +travailler. L'évêque, bon, vaillant, généreux, se multiplia, fut partout +pour encourager, soutenir, et avec lui nombre de religieux qui +s'immolèrent, vrais martyrs de la charité. Belzunce, malheureusement, +avait plus de courage que de tête. Dans son imitation fidèle de Charles +Borromée à la fameuse peste de Milan, il multipliait trop les +prédications effrayantes, les lugubres processions. De figure imposante, +de taille colossale, ce bon géant, dans le fléau public, suivit trop +l'instinct théâtral, ici fort dangereux, des populations du Midi.</p> + +<p>Après ceux qui firent leur devoir, mais bien au-dessus d'eux, nommons +<i>les volontaires</i>, ceux que rien n'obligeait d'agir.</p> + +<p>Les Oratoriens, ennemis de la Bulle <i>Unigenitus</i>, étaient interdits par +l'évêque que menaient les Jésuites. Non-seulement on ne les obligeait +pas de confesser les mourants, mais on le leur défendait. Dans <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> +leur humilité héroïque, ils se firent tout au moins gardes-malades; ils +embrassèrent la mort.</p> + +<p>Un autre volontaire, immortel, dont le nom ira d'âge en âge, c'est le +chevalier Roze, intrépide, inventif, et homme aussi d'exécution. Il +donna sa fortune, donna mille fois sa vie à des dangers terribles, où +tous périrent. Il en revint.</p> + +<p>L'évêque comptait sauver la ville en la dédiant au Sacré-Cœur. Le 6 +août, il fit avec tout le clergé une procession terrible, à grand +spectacle d'expiation, de pénitence. Prêchant que le fléau était un +châtiment céleste, il frappa les esprits, brisa les cœurs brisés, +montra, derrière la mort, les supplices éternels. Il accablait les +simples, les pauvres gens crédules, les faibles femmes craintives, déjà +éperdues de remords. Les frayeurs aggravèrent la peste. Tels qui +mouraient chez eux tout doucement ne se résignèrent plus. On en vit qui, +désespérés, furieux, se crurent damnés d'avance, et se jetèrent par les +fenêtres. Beaucoup de pauvres créatures délaissées eurent tellement peur +dans leurs maisons, où tout était mort, qu'elles sortirent, vinrent +criant, pleurant sur les places, dans leurs lambeaux, dans leurs +linceuls.</p> + +<p>Cette chose effroyable éclata le 20 août. Tout se remplit de spectres +ambulants. Nouveau malheur. Ces abandonnés qui ne rentraient plus dans +leurs maisons pleines de morts, restaient la nuit exposés aux froides +rosées, aux intempéries violentes du brutal climat de Provence. +L'éruption ne se faisait plus. La mort était certaine. Ils demandaient +d'être reçus la nuit, par charité, dans les églises qui les eussent +abrités du <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> vent. Mais le clergé, l'évêque, eurent scrupule de +les profaner en y recevant ces malades qui bientôt devenaient des morts. +Donc, nul abri que l'auvent fortuit de certaines boutiques, le dessous +de quelques balcons. Mais les propriétaires ne leur accordaient pas même +cette faible hospitalité. Même le banc devant la porte, sans abri, on +l'interdisait (honteuse barbarie) en l'enduisant d'ordure! Repoussés ils +restaient donc au milieu des places, couchés sur le pavé dans les +froides nuits, les mourants près des morts, à côté de cadavres +demi-dissous, difformes. Parfois on rencontrait, appuyée contre un mur, +une figure immobile, un corps pris par la mort dans cette attitude même, +qui semblait méditer sur son triste abandon.</p> + +<p>L'autorité municipale était inégale à sa tâche. Marseille avait le droit +de se gouverner elle-même. On respecta ce droit, et beaucoup trop, en +agissant fort peu pour elle. Sauf les médecins envoyés le 12 août, avec +une somme d'argent à laquelle Law avait contribué, le gouvernement +s'abstint. Il n'agit fortement qu'à mesure que la peste s'étendit vers +le Nord, et lorsqu'il craignit pour lui-même.</p> + +<p>Son premier soin, dès l'origine, devait être de créer, non par les +ressources locales, mais par celles de l'État, nombre de petits +hôpitaux, de pavillons bien isolés, où la foule se fût divisée. Il les +fallait surtout abrités du vent aigre qui tuait sans rémission. Les +tentes que la ville dressa d'abord hors de ses murs, dans une exposition +très-froide, livraient précisément les malades à son influence. Ils +aimaient mieux rentrer, mourir au centre de la contagion. Un <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> +nouvel hôpital qu'on bâtit dans la ville par le travail des Turcs, ne +fut achevé qu'en octobre. Donc, en août, en septembre, la masse vint se +concentrer dans l'unique et étroit asile, dans l'ancien hôpital. On se +battait aux portes pour y entrer. Nul n'en sortait vivant. Ceux qui y +soignaient les malades, les voyant mourir tous, se firent peu de +scrupule (pour avoir plus tôt les dépouilles) d'accélérer cette mort +inévitable. L'infirmier devint assassin.</p> + +<p>Un vaste assassinat se fit. On avait entassé trois mille enfants +abandonnés à l'hospice des Enfants-Trouvés. Là, comme à l'hôpital, la +féroce spéculation s'établit sur la mort. Les trois mille y moururent de +faim!</p> + +<p>L'égoïsme commun espérait cerner, limiter, ce foyer d'horreur, donner à +la peste une ville, sauver le reste en lui faisant sa part. Mais elle ne +s'en contenta pas. Elle vola par-dessus les cordons sanitaires; dès août +elle passa à Aix, dans l'automne à Toulon. Le Parlement, qui défendait +si durement aux Marseillais d'émigrer, se hâta de le faire lui-même. +Autant en fit le commandant de la province dont la présence était si +nécessaire.</p> + +<p>Sur ces nouveaux théâtres de la contagion on essaya de différents +systèmes. On croyait que Marseille n'avait été si violemment frappée que +par les communications libres qu'elle laissait aux malades. À Aix, dès +qu'un signe léger apparaissait, l'homme enlevé était sur l'heure jeté +aux hôpitaux, et dans ce grand entassement, il ne manquait pas de +mourir. De huit mille, cinq cents survécurent. À Toulon, on <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> +essaya une autre méthode d'isolement. Tout ce qui n'entre pas aux +hôpitaux est consigné chez soi, tous, les sains, les malades, et sous +peine de mort. Le premier des consuls, M. d'Antrechaus, avait, du +premier jour, interdit l'émigration, empêché les riches de fuir. Tout +mourut, riches et pauvres. Ce consul (un héros plutôt qu'un habile +homme) soutient sept grands mois cette gageure de tenir enfermée et de +nourrir à domicile une population de vingt-six mille âmes. Captivité +cruelle. On meurt encore plus qu'à Marseille.</p> + +<p>Dans l'automne à Marseille, et l'hiver à Toulon, la mort allait si vite +et il y avait tant de corps à enterrer qu'on songeait à peine aux +vivants. La sépulture était la grande affaire publique. Les confréries +de pénitents, qui dans tout le Midi se chargent de ce soin pieux, +manquèrent apparemment. Car les échevins durent faire <i>la presse</i> dans +les hommes forts du petit peuple, et, bon gré mal gré, leur faire +enlever les corps. La foule avait horreur de ces hommes utiles, les +maudissait comme la mort elle-même, injuriait ces <i>corbeaux</i>. Ils +désertaient. Il fallut implorer l'assistance des galériens. N'ayant +nulle force militaire (car la garnison s'enfermait) on ne pouvait +surveiller, fermement contenir ces hommes dangereux, Marseille acceptait +un fléau plus terrible peut-être que la peste elle-même. Corrompus et +féroces, de plus, dans l'échappée sauvage d'une liberté imprévue, deux +mois durant, ils donnèrent un spectacle effrayant, <i>le règne des +forçats</i>.</p> + +<p>Ces nouveaux venus apportèrent, dans la calamité, quelque chose de pis, +une hilarité diabolique. Bons <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> amis de la mort et cousins de la +peste, ils la fêtaient, bien loin d'en avoir peur. Elle avait des égards +pour eux, touchait peu ces hommes si gais. À Toulon, ils allaient en +habits magnifiques. Plus de fers, plus de nerf de bœuf. Et la ville à +discrétion. Le droit d'entrer partout. Ils enlevaient, pêle-mêle avec +les corps, ce qui leur convenait. Les abandonnés qui restaient avaient +peur de la peste moins que des gaietés du forçat. Il prenait ces +retardataires pour des gens paresseux qui manquaient à l'appel. Un +mourant réclamait, priait d'attendre un peu. «Bah! dit le galérien, si +on les écoutait, il n'y en aurait pas un de mort.»</p> + +<p>À Marseille, on tirait les morts avec des crocs de fer. À Toulon, on les +jetait par la fenêtre du quatrième étage, la tête en bas, au tombereau. +Une mère venait de perdre sa fille, jeune enfant. Elle eut horreur de +voir ce pauvre petit corps précipité ainsi, et, à force d'argent, elle +obtint qu'on la descendît. Dans le trajet, l'enfant revient, se ranime. +On la remonte; elle survit. Si bien qu'elle fut l'aïeule de notre savant +M. Brun, auteur de l'excellente histoire du port.</p> + +<p>À Marseille, MM. les forçats permirent très-peu le tombereau. Ils +trouvaient qu'il faisait tort à leur industrie. Ils coupèrent les +harnais, et pas un ouvrier n'osait les réparer. Le peuple lui-même, +d'ailleurs, déplorait le malheur de ne pas être enterré un à un. Il +avait horreur des charrettes où les corps, sans honneur, dépouillés, +tombaient l'un sur l'autre. Il appelait <i>infâme</i> cette promiscuité de +sépulture, ces mariages de la mort. Tous mêlés par hasard, en une même +masse molle, mutuellement putréfiés!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> Qui le croirait? Ces choses épouvantables qui révoltaient les +sens, loin d'éteindre l'imagination, l'exaltèrent étrangement. Si +l'amour, comme dit le Cantique, est fort comme la mort, on peut le dire +de l'art aussi. Le vaillant peintre Serres, au lieu de craindre, regarda +tout cela en face, chercha ce qu'on fuyait, admira, copia. Ce qu'on +trouvait horrible, il le trouva merveilleux, parfois sublime, toujours +attendrissant. Il était l'élève du Puget, qui a tant sculpté la douleur, +la misère, l'esclavage (ces préliminaires du fléau). Serres vit dans +celui-ci la suite naturelle de l'œuvre de son maître, comme la fin du +monde que son art douloureux avait prophétisée.</p> + +<p>Il est certain qu'un tel bouleversement de toute chose, qui met tout en +dehors si cruellement, a des révélations inattendues, profondes. Les +éminents artistes, et Boccace, et Machiavel, l'ont bien senti. De même +les peintres vénitiens, le Tintoret et autres, qui, dans divers tableaux +qu'on croirait de piété, ont jeté hardiment tout ce qu'ils avaient vu à +la peste de 1576. Dans l'un (le crucifiement?) qui me reste comme une +vision, vous trouvez force femmes, filles, enfants du peuple, race +pauvre, mal nourrie, qui donne tous les aspects de la misère et de la +peste. Des groupes entiers d'amies, de sœurs, qui se tiennent et se +serrent, dans l'obscurité indistincte, dans un chaos de ténèbres +livides, anticipent déjà la communauté du sépulcre. Tout est fuyant, +s'émousse et se dissout. Et cependant telles de ces pauvres petites +figures ont des grâces étranges, déjà de l'autre monde, des langueurs, +des mollesses, des morbidesses fantastiques. Certaines, <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> en +décomposition, sont effroyablement jolies.</p> + +<p>Tableaux malsains de sensualité funèbre. C'est l'âme même de la peste. À +Florence, Venise ou Marseille, telle elle fut, âprement amoureuse. La +mort fit la furie de vivre. Les veuves marseillaises profitaient du +fléau et convolaient de mois en mois. Les filles ne marchandaient guère. +Ce fut comme à Florence, où les nonnes, aux maisons galantes, se +vengeaient de leur chasteté. Ceux mêmes qui avaient constamment la mort +sous les yeux et la plus rebutante, les chirurgiens, sûrs de mourir, +prennent, avec le poison, un vertige effréné et se payent de leur fin +prochaine. Les <i>carabins</i> furent terribles à Toulon. Dans l'enfermement +général dont ils étaient seuls exceptés, trouvant partout des isolées, +rien ne les arrêtait. Le danger, le dégoût, la douceâtre odeur de la +peste, la malpropreté naturelle où ces abandonnées gisaient, ne +gardaient pas le lit fétide. Nulle pitié des mourantes. La mort même peu +en sûreté.</p> + +<p>À Marseille, le 2 septembre, un grand coup de mistral frappa, et tout ce +qui languissait dans les rues fut terrassé, ne se releva pas. Dès lors, +on meurt en masse, à mille par jour. Les enterreurs sont débordés, +perdent la tête. Il faut prendre un violent parti, abréger. On force les +églises, on crève les caveaux, on les comble de corps mêlés de chaux. +Puis scellés hermétiquement. Tout le reste aux fosses communes. Mais +elles furent bientôt pleines et gorgées. Elles se mirent à fermenter, +et, chose effroyable, elles vomissaient! les fossoyeurs s'enfuirent. Il +fallut qu'un des consuls même, le vaillant Moustier, prît la pioche; +<span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> avec quelques soldats qui eurent honte de reculer, il avança +sur ce charnier mouvant, le mit à la raison, l'enfouit de nouveau dans +la terre.</p> + +<p>Le danger le plus grand était un tas de deux mille corps qu'on avait +abandonnés sur une esplanade, qui se dissolvaient depuis trois semaines, +et s'étaient résolus en une mer de pourriture. Que faire? comment +détruire cela? comment aborder seulement cette horrible fluidité?</p> + +<p>Par bonheur, le chevalier Roze savait qu'en dessous les vieux bastions +étaient creux jusqu'au niveau du flot. Il fit percer la voûte. Puis, à +la tête de soldats intrépides et d'une bande de cent forçats, il poussa +en trente minutes la masse hideuse au gouffre. Tous ceux qui mirent la +main à cette œuvre de délivrance le payèrent de leur vie, moins Roze +et deux ou trois qui survécurent.</p> + +<p>La peste recula dès ce jour. On commença à prendre le dessus. On balaya +les fanges profondes qui encombraient les rues. Un commandant, envoyé de +Paris, M. de Langeron, concentra les pouvoirs et put employer pour la +ville les ressources de l'arsenal et de la garnison. Il remit un peu +d'ordre, somma les juges, les employés de revenir.</p> + +<p>Les vivres abondaient. Le blé était venu de tous côtés, au point qu'on +voulait refuser celui que le pape envoya. La vendange arriva, et avec +elle les effets salutaires de la fermentation vineuse, d'une détente +physique et morale. Elle alla trop loin même. Repas, orgies, fêtes, +mariages, les gaietés effrénées du deuil. Nombre de filles en noir +brusquement se marient. <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> Telle qui ne l'eût jamais été, tout à +coup seule et délivrée des siens, héritière, remercie la peste.</p> + +<p>Belzunce, l'héroïque imbécile, aimait les grandes scènes, où il +apparaissait imposant, plein d'effet sur cette masse si émue. Au plus +haut de l'église des Accoules, au clocher, au panorama qui embrasse la +côte, les collines, la Méditerranée, et cette pauvre Marseille, on lui +fit faire une cérémonie bizarre et fort troublante pour des esprits +malades, l'<i>anathème à la peste</i>, son exorcisme solennel, +l'excommunication et la déclaration de guerre qui la proscrivait à +jamais, lui interdisait le pays.</p> + +<p>Cela piqua la peste. Elle revint, mais par moments, capricieuse. Les +fêtes et les réjouissances qui se faisaient pour son départ la +provoquaient à revenir.</p> + +<p>Toulon, l'hiver et le printemps, lui donna riche pâture. De vingt-cinq +mille personnes, elle en laissa cinq mille.</p> + +<p>L'été, pendant que les gens d'Aix, enfin sauvés, se réjouissent et font +des repas dans la rue, la voyageuse meurtrière s'est établie en terre +papale; elle est dans Avignon (octobre). Le légat, éperdu, s'enferme +dans le palais des papes.</p> + +<p>En mai-juin 1722, elle a assez d'Avignon, la dédaigne; elle marche vers +le Nord. D'inutiles cordons sanitaires, des régiments qu'on envoie, +s'établissent ridiculement en Poitou pour tirer sur la peste, si elle se +permet d'avancer.</p> + +<p>Mais n'était-elle pas derrière eux? On eût pu le penser.</p> + +<p>Une panique eut lieu à Paris (mai 1722). Une caisse <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> de soie +ayant été ouverte chez un marchand, voilà des morts subites, et dans la +maison même, et des deux côtés de la rue. Toute maladie courante était +imputée à la peste. On ne fut tout à fait rassuré qu'en janvier 1723.</p> + +<p>Donc, elle avait régné deux ans et demi en France. On sut ce qu'elle +avait dévoré dans deux ou trois villes, Marseille, Aix, Toulon; mais ses +exploits cruels dans l'épaisseur du centre de la France, on s'est gardé +de les savoir. Car la peste, sous plus d'un rapport, était un fléau +politique, la fille des misères envieillies, des ruines récentes, un +reliquat morbide de l'accumulation des souffrances et des désespoirs. +Trois générations successives, celle de la Révocation, celle de la +Banqueroute du grand roi, celle enfin des avortements de la Régence, de +père en fils, en petits-fils, par trois cercles d'enfer, peu à peu +descendues, cherchèrent dans la terre un repos.</p> + +<p>Le pays, fort près de Paris, était quasi-désert. Certain abbé, +prédicateur du roi, qui voyageait dans la voiture publique, s'étant +écarté un moment, fut happé par les chiens. On retrouva ses os.</p> + +<p>Une femme qui, fuyant la contagion, tenta le périlleux voyage de +Provence à Paris, fit un récit terrible de ce qu'elle avait vu. Pour +échapper aux cordons sanitaires, elle évitait les villes, marchait par +les campagnes. Aux montagnes du Gévaudan, aux vallées de l'Auvergne, du +Limousin, dans plus de vingt villages, pas une âme vivante. Partout des +morts non inhumés. Ne rencontrant personne pour l'héberger, elle entrait +dans les maisons vides, et parfois y trouvait du pain. <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> Un +presbytère ouvert, abandonné, lui offrit un spectacle étrange. Le curé, +habillé, était là, mais pourri; la servante sur un autre lit, en +décomposition. Dans l'armoire, cinq cents livres en or, abandonnées +(<i>ms. Buvat</i>, 24 sept. 1721).<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> CHAPITRE XVIII</h3> + +<h4>LE VISA<br> + +1721</h4> + + +<p>En attendant la peste, Paris subissait un fléau aussi cruel peut-être, +l'incertitude effrayante qui planait sur toute fortune, sur l'existence +de chacun. Le violent Pâris Duverney commençait l'opération chirurgicale +d'amputer de nouveau la France. Il allait revoir tous les titres, bien +acquis, mal acquis, en juger l'origine, la qualité, le droit, annuler +l'un et rogner l'autre, réduire les milliards à néant. Dictature +étonnante! si délicate à exercer! Il y prit pour adjoints les hommes +infiniment suspects qui avaient fait la guerre à Law, les vieux +financiers de Louis XIV<a id="footnotetagNT-2" name="footnotetagNT-2"></a><a href="#footnoteNT-2" title="Go to footnote NT-2"><span class="smaller">[NT-2]</span></a>, le très-rusé Crozat et Samuel Bernard, +le vénérable banqueroutier.</p> + +<p>Les seigneurs qui avaient rétabli leurs fortunes, qui gardaient les +mains pleines, n'étaient pas sans inquiétude. Leur bienfaiteur prodigue, +le Régent, qui si sottement s'était laissé piller, qui, comme un enfant +ou <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> un fou, avait éreinté le Système, paya de honte pour tous.</p> + +<p>Au Conseil du 1<sup>er</sup> janvier 1721, il avoua tête basse qu'il avait fait de +grandes fautes. Si triste fut son attitude, que le coupable des +coupables, M. le Duc, contre qui on aurait dû faire une enquête, +s'enhardit et tomba sur lui, le poussa sur le départ de Law (que +lui-même, M. le Duc, avait sauvé dans sa voiture!). Dans son état +demi-apoplectique, le pauvre gros homme, interdit, ne trouva guère à +dire. Comme un écolier pris en faute accuse son camarade, il se rejeta +sur Law absent. Pitoyable séance où des deux premiers hommes du royaume, +l'un parut idiot, et l'autre, un effronté coquin.</p> + +<p>Le parti du Système, la Compagnie des Indes, n'avait espoir que dans M. +le Duc, qui y avait encore un intérêt considérable et y avait gagné tant +de millions. Et, en effet, d'abord il la défendit quelque peu, montra +les dents à la réaction, pour l'obliger sans doute de composer avec lui +et les siens, pour en tirer des garanties. Duverney n'eût osé toucher au +prince que la mort si probable du Régent allait faire Régent. Sa +meilleure chance était, en respectant les vols de l'agiotage princier, +de devenir ce qu'il fut en effet sous la seconde Régence, l'homme +d'affaires de M. le Duc et de sa madame de Prie. Les hauts agioteurs (M. +le Duc, Conti, d'Antin, etc.) comprirent parfaitement qu'on songerait +moins à eux si tout le monde craignait pour soi, qu'on s'informerait +moins de leurs trésors acquis s'ils livraient généreusement leurs +compagnons de bourse, agioteurs, accapareurs. Ce fut le secret du +<span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> Visa, la poursuite des sous-voleurs. Gloire aux brigands, mort +aux filous!</p> + +<p>Rien de meilleur dans les grandes détresses publiques, où tout le monde +est furieux, que d'ouvrir une chasse qui détourne, occupe les haines. On +fait lever un lièvre, quelque gibier ignoble et ridicule. Tout court +après. Un accapareur de denrées est très-propre à cela; nul animal plus +détesté du peuple. On n'avait que le choix des grands noms, d'Estrées, +Guiche, la Force, etc. On se contenta d'un, et on lui attacha les +chaudrons à la queue. J'entends les chansons du Pont-Neuf, la satire, la +caricature. Ce fut le duc de la Force. Le malpropre seigneur s'était +fait épicier, trafiquait surtout dans les suifs. Les chandeliers +allaient la nuit, en bonne fortune, acheter chez lui à bas prix les +graisses et les savons. Il en avait comblé des couvents, des églises, +entre autres les Grands-Augustins, où Bossuet fit la fameuse assemblée +de 1682. Toute l'année se passa à manier, à remanier cette cause +huileuse. Chacun y mit la main. Superbe occasion pour Bourbon, pour +Conti, d'Antin, de montrer leur délicatesse, de s'indigner contre un +seigneur, un duc et pair qui faisait de telles choses. D'Antin, pendant +ce temps, en avait fait une autre bien autrement hardie. Il avait enlevé +sans façon la prodigieuse masse de tous les plombs de Versailles, en +mettant à la place de très-mauvais tuyaux de fer. Tout tomba sur la +Force.</p> + +<p>On régala le Parlement de ce procès. Lui-même se flétrit bien plus +encore qu'on ne voulait, en accusant son intendant, que l'on envoya aux +galères.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> Le 26 janvier, Duverney lance à la fois ses deux brûlots qui +incendient tout:</p> + +<p>1<sup>o</sup> La Compagnie des Indes est déclarée comptable, responsable des +billets de la Banque.—Billets qu'on fit <i>sans elle</i>. Billets qu'on +augmentait secrètement, contre son règlement, <i>contre l'engagement qui +fut pris avec elle de n'en faire qu'avec l'aveu de l'assemblée de ses +actionnaires</i>. Cela ne la sauve pas. L'argument du loup à l'agneau (dans +la fable de la Fontaine) prévaut ici. Elle est croquée, c'est-à-dire +saisie, sous scellé, livrée à ses ennemis.</p> + +<p>2<sup>o</sup> On organise au Louvre une commission souveraine, vaste inquisition +financière, avec une armée de commis. Tout cela dans les bas +appartements, les salles royales d'Henri IV et d'Anne d'Autriche. Cette +administration doit examiner et viser tout titre, tout papier (actions, +billets, contrats, quittances, etc.), distinguer les bons des mauvais, +en faire le <i>Jugement dernier</i>. Pour cela, il faut en connaître, en +apprécier les origines. Travail épouvantable. Où trouvera-t-on des +employés si exercés, si habiles, des têtes si fortes, pour démêler d'un +coup tant de choses embrouillées? On prend ceux que l'on trouve, des +jeunes gens sans place, des gaillards qui ne faisant rien, ne sachant +rien, sont propres à tout, batteurs de pavé qui promènent la petite +tonsure ou l'inutile épée. L'effrayant, c'est que des novices doivent +<i>en deux mois</i> finir cette œuvre révolutionnaire, la Saint-Barthélemy +du papier. Si la plume y succombe, l'épée y subviendra contre les +mal-appris qui se plaindraient trop haut. On ne prétend pas faire une +banqueroute timide, <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> détournée, par derrière. On veut la +soutenir fièrement. Tout est prêt, les portes ouvertes, mais peu de gens +y viennent. Nul n'est pressé d'aller se mettre sous la dent. +Quelques-uns, et les plus véreux, croient prudent d'aller déclarer une +petite partie de leur fortune, de donner aux bureaux certaine pâture +pour qu'on s'informe moins du reste. Le temps passe, s'allonge. On +ajoute aux deux mois.</p> + +<p>On frappe coup sur coup. On déclare annulé tout papier non visé. On +déclare confisquée l'acquisition non avouée. Enfin, on s'adresse aux +notaires. Ces hommes de confiance, discrets confesseurs des fortunes, +qui reçoivent dans l'oreille tant de choses qui doivent y mourir, les +notaires sont forcés de trahir leurs clients, d'apporter des extraits +des contrats et de tous les actes. Mesure inattendue, cruelle, qui +mettait à jour les fortunes, marquait les aveux incomplets, permettait +au pouvoir des punitions lucratives. Pour pincer mieux, Duverney, le +grand maître, fit de sa main d'ingénieux règlements, pièges certains, +infaillibles filets où les plus fins se trouvaient pris. Il se fiait à +la passion: les juges des nouveaux enrichis étaient leurs ennemis, des +robins restés maigres. Il se fiait à l'intérêt. Les commis savaient bien +que la sévérité ferait leur avancement. Ils étaient stimulés par de gros +appointements. Et, si l'âpreté leur manquait, ils en prenaient des +suppléments à la vaste buvette établie exprès dans le Louvre.</p> + +<p>En moins de rien on jugea la fortune d'un million d'hommes (500,000 à +Paris; 500,000 en province). Nulle telle opération depuis l'origine du +monde.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> On remarqua le soin, la précision arithmétique, avec lesquels +Duverney procéda, autant qu'il se pouvait. Il avait pris pour chef de +ses calculateurs l'infaillible Barême, dont le nom est proverbial. Mais +cette exactitude dans ce qu'on faisait ne couvrait point assez ce qu'on +ne faisait point, je veux dire les ménagements avec lesquels on détourna +l'enquête des illustres voleurs. Ce qu'on pouvait reprocher le plus à +cette Terreur, ce n'était pas d'être terrible, mais de l'être +inégalement, d'être ici clairvoyante, aveugle là. Elle poussa à mort la +Compagnie des Indes, les Mississipiens isolés. Mais elle ne voulut rien +savoir de tous les grands seigneurs qui avaient refait leurs fortunes, +avaient payé leurs dettes, pour rentrer dans leurs biens saisis. Cette +persécution si partiale, qui frappa les riches nouveaux et ménagea les +autres, eut l'effet détestable d'une réaction nobiliaire. Ces nouveaux, +la plupart, étaient au moins des hommes intelligents. Les anciens, les +seigneurs refaits étaient ces races incurablement fainéantes que le roi, +que la cour, l'intrigue et la prostitution avaient tant de fois relevées +dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, mais toujours inutilement.</p> + +<p>On avait une liste de gens à rançonner, liste énorme de trente-cinq +mille. Liste comminatoire, pour amener à composition.</p> + +<p>On s'arrangea. Ce grand appareil d'implacable justice eut un effet +contraire au but. La plupart se jetèrent dans les bras de la Grâce, je +veux dire s'adressèrent à la faveur. C'est ce qui rendait toujours +vaines les opérations de ce genre. Les commissaires de Duverney, ses +employés ne furent point insensibles, falsifièrent <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> des pièces, +arrangèrent des affaires. Trois ou quatre, pris pour l'exemple, +condamnés, devaient être pendus, mais on les épargna. Que de gens il eût +fallu pendre? C'était à qui sauverait les riches victimes du Visa. La +sensibilité des dames brilla là, comme toujours. Elles coururent, +assiégèrent les puissants. Telle s'entremit pour un diamant ou quelque +autre cadeau. Telle fit plus; elle couvrit l'opulent malheureux en +l'épousant. Force seigneurs daignèrent donner aux Mississipiens des +<i>filles de protection</i>. Ce fut le terme consacré. S'ils n'avaient pas de +filles, l'agioteur disait avec simplicité: «On m'en veut pour cette +terre, cet hôtel ... Eh bien! prenez-les.»</p> + +<p>Ainsi les enrichis s'arrangeant avec les vieux riches, la finance +nouvelle avec l'ancienne, l'agiotage épousant la noblesse, une certaine +société bâtarde va commencer où l'élément jeune et actif des gens +d'affaires ne rajeunira pas les vieux oisifs, mais participera à leur +vieillesse, à leur paresse. De ce beau mariage sort la race des frelons +qui vont stériliser tout le règne de Louis XV.</p> + +<p>C'est en bas, sur les grandes masses, sur la partie active de la +population (<i>un million de familles</i>, donc cinq millions d'individus?) +que tomba lourdement d'aplomb l'écrasement du Visa. Ceux qui n'avaient +ni rentes ni actions, ceux qui spéculaient le moins, avaient reçu malgré +eux, en paiement et de mille manières, des papiers de toute sorte, +spécialement les papiers-monnaie qui avaient cours forcé. Au Visa, tout +fondit. Ils se trouvèrent n'avoir presque rien dans les mains. Mais ce +peu, mais ce rien, ils croyaient au <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> moins le toucher. Point du +tout. Ce débris de débris, ils ne l'auront pas même. Ils pourraient le +manger. L'État est soucieux de le leur conserver; il ne leur en fait que +la rente. Une rente minime à un taux misérable. Une rente peu sûre après +tant de réductions, que nul ne voudrait acheter. Après tant de rudes +coups, c'en est fait de la foi publique.</p> + +<p>Rude aussi et terrible l'effet de tout cela sur la moralité, et, ce qui +est plus fort, sur la raison, sur le bon sens. Les têtes sont fortement +ébranlées par la grandeur d'un tel naufrage. Il en résulte un effet +singulier qu'on croirait un trait de folie. Moins on a, et plus on +dépense. C'est qu'on ne compte plus, on ne songe plus à rien équilibrer. +Chacun joue de son reste. Et ce n'est plus, ce semble, au plaisir que +l'on court (comme dans les premières années de la Régence), c'est à +l'étourdissement, à l'oubli, au suicide. Ce qui reste, force, vie, +fortune, on a hâte de l'exterminer. En Provence, on l'a vu, la peste fut +galante et luxurieusement effrénée. Même effet à Paris pour l'autre +peste, la débâcle des fortunes. Les survivants d'un jour semblent se +faire scrupule de garder rien de leurs débris. On va de fête en fête, de +bal en bal. Surtout les bals masqués, champ d'aventures furtives, folles +loteries de femmes, de plaisirs d'un instant.</p> + +<p>Il y avait de l'entrain, mais fort peu de gaieté, plutôt des farces ou +obscènes, ou tragiques. À certain bal arrivent quatre masques apportant +un cinquième qui semblait faire le mort. Les quatre disparaissent, mais +le cinquième non. Car c'était un mort en effet.</p> + +<p>Deux morts gouvernent le royaume, pour mieux <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> dire, font +semblant. Le Régent et Dubois, toujours entre deux crises, pourraient à +chaque instant passer demain. Dubois, avec les apparences d'une activité +furieuse, stimulé, endiablé de l'urètre et de la vessie, reste +inaccessible et s'enferme. Pour les choses pressées, nul moyen d'arriver +à lui. Sauf son affaire (d'acheter le chapeau) et les mariages +espagnols, l'affaire des Orléans, dont nous parlerons tout à l'heure, il +ne fait presque rien. Combien moins le Régent dans sa torpeur +apoplectique!</p> + +<p>De plus en plus, celui-ci est grotesque. Pour faire croire qu'il existe +encore, il fait obstinément l'Henri IV et le vert galant. Il ne tient +pas à lui qu'on ne le croie un joyeux libertin. De son mieux il simule +l'enivrement des vices, lorsqu'il n'en a plus que l'ennui.</p> + +<p>Quelle est à cette époque la figure de ce galant prince? Si changée que +personne n'ose le peindre. Dans la célèbre estampe du Triomphe de la +Banque (1720), entre l'Industrie, l'Abondance, le Temps offre un petit +portrait du Régent au culte des agioteurs. Mais ce joli portrait est +pris sur ceux de la jeunesse. Fausse et menteuse image, toile légère et +pauvre chiffon, que le vent va plier, crever, rouler, on ne sait où.</p> + +<p>Après sa mort, un burin véridique (de la belle galerie Restout) donne la +triste réalité. Là il fait peine. Il est fort sombre, fort lourdement +bouffi, avec de gros yeux injectés, saillants et pleins de sang, qui +vous disent: «Je mourrai bientôt.»</p> + +<p>C'est justement cela, je crois, c'est ce besoin de faire dépit à la +nature, de démentir la mort prochaine, qui lui fait faire le galant, +l'amoureux. Ainsi, au moment <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> même où il est pauvre au point de +ne plus payer les domestiques de sa mère, il bâtit à Auteuil une <i>petite +maison</i>. Et pour qui? pour une maîtresse qu'il a depuis longtemps, dont +il a assez, plus qu'assez, son habituée, la Parabère, qui a souvent la +sinécure de passer la nuit avec lui.</p> + +<p>Il se pouvait fort bien qu'il mourût dans ses bras. La peur qu'elle eut, +en voyant un de ses domestiques mourir subitement, la décida. Elle +déclara vouloir se convertir, se retirer. Le même mois, il en achète une +autre, une jeune femme que le mari lui vend. Sans voir, sans aimer, il +achète. C'était une petite noiraude, déjà fanée, les seins pendants, +mais moqueuse, rieuse, impudente. Pour un si digne objet, on ne peut +faire trop de folies. Sur la Seine, devant Saint-Cloud, c'est-à-dire +par-devant madame d'Orléans, il fait pour la coquine des illuminations +et des feux d'artifice. Tout Paris y va, indigné, mais curieux, voulant +voir «si le tonnerre de Dieu y tombera.» Curiosité fatale aux paysans; +la foule marche dans leurs blés, dans leurs vignes. Avec tout ce bruit, +cette dépense, il est si peu épris qu'au moment même il a un autre objet +en tête. Un grand seigneur, joueur, panier percé, voudrait bien lui +vendre sa nièce. C'était l'écuyer du roi, Sainte-Maure, cousin des +Montespan, du duc d'Antin. «Que ne me parliez-vous? dit-il. Je vous +aurais donné l'amour même.—Pourquoi pas?—Impossible. Maintenant elle +est religieuse. D'ailleurs, dit-il en vrai marchand, elle est de grande +condition. C'est ma nièce ...» Cela toucha juste. Le couvent était loin, +du côté de Rhodez. On lance une lettre de cachet pour en tirer la fille +et <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> la remettre à M. le curé de l'endroit, qui veut bien se +charger de la conduire à Paris chez son oncle, aux Écuries du Roi. Comme +une mule ou un cheval d'Espagne, de ce fond du Midi à travers toute la +France, elle est amenée par l'obligeant pasteur. Entre lui et son oncle, +la pauvre nonne, intimidée, d'autant plus belle, est longuement lorgnée +par le myope. Pour rien heureusement. Soit qu'il eût pitié d'elle, soit +qu'il se sentît froid, indigne d'un si jeune amour, il laissa aller +l'innocente.</p> + +<p>Il n'était pas méchant, et même à cette époque où il était tombé si bas, +tellement matérialisé et incapable de tout bien, il n'eût pas goûté un +plaisir cruel, n'eût pas fait pleurer une fille. En cela, il ne fut +nullement du temps qui finit la Régence, temps âprement corrompu et +cruel qui appartient déjà à l'époque de M. le Duc. Il aurait voulu être +aimé. Il l'espéra deux fois, dans la réforme de Noailles et dans +l'utopie du Système. Deux fois il retomba.</p> + +<p>Mais, quelque indifférent qu'il parût être à tout, faisant la sourde +oreille à la haine publique, il se jugeait fort bien. Une fois, à table +avec Dubois, comme on lui donne un papier à signer: «F. royaume! +s'écrie-t-il. Il est bien gouverné! par un ivrogne et un maquereau!»<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> CHAPITRE XIX</h3> + +<h4>MANON LESCAUT.—MORT DE WATTEAU<br> + +1721</h4> + + +<p>Nous ne pouvons passer sans dire un mot d'un petit roman d'importance, +de popularité immense, <i>Manon Lescaut</i>. Le siècle de Louis XIV n'a pas +de tels livres populaires. Il ne faut pas croire que la masse inférieure +lût les tragédies de Racine. Dans les livres de dévotion, pas un n'a le +succès de se faire lire de tous. Les sottes éjaculations de Marie +Alacoque se répandent, mais dans les couvents.</p> + +<p>Voici un livre populaire. Grand, très-grand événement. Il ne paraît +qu'en 1727, mais il est certainement écrit, ou du moins commencé, vers +le temps qu'il raconte, vers les cruelles années des enlèvements pour le +Mississipi, quand la douloureuse aventure était toute brûlante encore. +C'est bien moins un roman qu'une histoire, une confession.</p> + +<p>Il n'y a jamais eu un tel succès de larmes. Nulle critique; <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> on +n'y voyait plus. Les hommes mêmes pleuraient. Les femmes lisaient et +relisaient. Les filles dévoraient en cachette. Pourquoi la janséniste, +la petite marchande, s'enfonce-t-elle derrière son comptoir? Pourquoi la +jeune femme de chambre n'entend-elle plus sonner sa dame? La voilà comme +folle. Elle pleure sans pouvoir s'arrêter. «Qu'as-tu?—Rien.»—Mais la +dame, sous son fichu, lui trouve sa <i>Manon</i>, qu'elle lui a dérobée.</p> + +<p>Ce livre tout petit s'adresse à un grand peuple (bien nombreux, car +c'est tout le monde), celui des amoureux. Il est seul sans partage, +jusqu'à la <i>Julie</i> de Rousseau,—donc, pendant plus de trente années. La +<i>Julie</i>, à son tour, qui régnera autant, ne pâlit qu'en présence de +<i>Paul et Virginie</i>. Chacun de ces trois livres est une ère nouvelle, une +révolution dans les mœurs.</p> + +<p>L'amour est grand au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. À travers le caprice désordonné et +la mobilité, il subsiste adoré, et surtout admiré. Il n'a pas la fadeur +des Astrées, des Cyrus. Il est fort et réel, et il semble une religion, +accrue des ruines de l'ancienne. La corruption même croit «qu'il est une +vertu.» Le plus gâté est fier s'il a la bonne fortune d'avoir cette +belle maladie: de tomber amoureux.</p> + +<p>Est-ce pour rire? non, on se dévoue. Aux épidémies meurtrières, surtout +quand le fléau du temps, la petite vérole, saisit la dame, l'amant ne +cède la place à personne, donne congé au mari, s'enferme seul avec la +malade pour vivre ou pour mourir. Dévouement dont la femme montre encore +plus d'exemples. La plus <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> légère est fidèle à la mort; elle se +remet à aimer son mari et s'enferme avec lui <i>quand même</i>.</p> + +<p>Il y a de tout cela dans <i>Manon</i>, mais il y a autre chose. Est-ce bien +l'âme de la Régence qu'elle exprime, comme on le croit communément? Dans +ce torrent de passion, trouble de larmes (hélas! aussi de boue), +trouve-t-on pour se relever par moments le vif élan d'esprit, l'essor +vers l'avenir, qui caractérise l'époque dans les <i>Lettres persanes</i>? +Non, nul amour de la lumière. Cette désolée <i>Manon</i> regarde moins +l'aurore que le couchant. Elle appartient surtout à la fin de Louis XIV. +C'est un livre amoureux, libertin, catholique. Son chevalier, s'il +pouvait autre chose qu'être amoureux, serait, comme maint autre héros de +son auteur (l'abbé Prévost), homme de la cour de Saint-Germain, un +aventurier jacobite.</p> + +<p>C'est la chose essentielle et capitale qu'on n'a pas dite. Le petit +chevalier Desgrieux et Manon, les deux enfants qui arrivent de leur +pays, lui à dix-sept ans, elle à quinze, et qui se trouvent si vite au +niveau de la corruption de Paris, ne peuvent lui devoir leur précocité +pour le vice. Débarqués peu après la mort du Roi, ce n'est pas la +Régence, ce n'est pas le Système qui les font si gâtés déjà. Ils sortent +uniquement de l'éducation de province. Ils ont été élevés en maisons +nobles. Lui, fils d'un gentilhomme assez considérable, puisqu'il a des +gentilshommes pour serviteurs. Elle, malgré son petit nom de Manon, elle +est sœur d'un garde du corps, donc de bonne famille et +très-certainement <i>demoiselle</i>.</p> + +<p>Ils sont tout à l'image du bon Prévost. Malgré tous <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> leurs +désordres, ils ont un fond religieux qui revient bien fort à la fin, +puisque dans leur établissement en Amérique, ils ont absolument besoin +du Sacrement. Mais ce fond religieux n'a pas eu grand effet moral sur +leurs débuts. À quinze ans, la petite est déjà «expérimentée.» Et cette +expérience lui fait suivre sans hésitation (après deux mots de +compliments) un garçon inconnu. Lui, plus passionné, moins naturellement +corrompu, comme il passe vite cependant du séminaire au tripot, à +l'escroquerie! «Mais c'est qu'il aime, dit-on, et il va à l'aveugle.» +D'accord, mais l'amour même serait plus fortement marqué si l'honneur, +la religion luttaient un peu, du moins afin d'être vaincus. Mais ces +principes sont si morts, parlent si peu, que l'amour n'a pas même à +vaincre.</p> + +<p>L'auteur et le héros, c'est le même homme, au jugement de la critique +sérieuse. Le livre n'a rien d'une fiction. Cela ne s'invente pas. +Prévost, auteur lâche et diffus, ici, sous l'aiguillon d'un sentiment +très-personnel, a trouvé une force et une simplicité terribles. Ce n'est +pas du génie. C'est bien plus, c'est nature, douleur, honte, amour, +volupté amère, désespoir ... Le cœur est percé.</p> + +<p>Il n'a pas fait comme Rousseau. Il ne s'est pas nommé dans sa +confession. Et je crois qu'il en a souffert. Tel qu'il fut, il aurait +trouvé un sensuel bonheur à signer son histoire d'amour, à écrire que +c'était bien lui qui avait eu Manon. Il eût fort aisément endossé des +misères qui alors faisaient peu de tort à <i>l'homme de qualité</i>. Mais il +ne le pouvait. Il était prêtre. Il avait été moine. C'est sa robe qu'il +a respectée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> Prévost est à peu près de l'âge de son chevalier. Un peu avant +le siècle, il naît sur la lisière d'Artois, de Picardie, et pas bien +loin des lieux où naît Watteau. L'un d'Hesdin l'autre de Valenciennes. +Deux grands peintres, qui, d'un art différent, feront tous deux Manon +Lescaut.</p> + +<p>Prévost naquit en plein roman, dans ce pays où les séminaires irlandais +élevaient tant de têtes chimériques, d'apôtres intrigants, pour les +aventures d'Angleterre. Esprit charmant, facile, faconde intarissable, +tête chaude et quasi irlandaise. Toute imagination. Il en fut dupe toute +sa vie. Ses maîtres, les jésuites, qui l'aimaient fort et qu'il aima +toujours, auraient bien voulu le tenir. Il était trop léger. Il se +croyait bon gentilhomme (étant le fils d'un procureur du roi). Il +servit. Il aima. Tout jeune (1721), l'année même où son chevalier est +converti par la mort de Manon, nous voyons Prévost converti de même chez +les Bénédictins. Il y reste encapuchonné (non sans regret) quelques +années, compilant tristement la <i>Gallia christiana</i>. Mais, près du gros +volume, il en écrit un autre bien petit (devinez lequel). Brûlant secret +qu'on ne peut garder guère. Ce rêve, et bien d'autres encore, de vie +folle et mondaine, il les contait indiscrètement. Le soir, il ramassait +des moines dans certain petit coin. Il les tenait là fascinés. Il +contait, il contait, sans pouvoir s'arrêter, et cela durait jusqu'au +jour.</p> + +<p>Sa fuite du couvent, en 1727, le divorça d'avec le fatal manuscrit. +Quand l'oiseau envolé plana aux vertes plaines de la libre Angleterre, +il ne put plus tenir cette <i>Manon</i>. Elle aussi s'envola, publiée comme +un <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> épisode d'un long roman. Elle emporta, ce semble, une bien +grande partie de lui-même. Car depuis, il resta un écrivain facile, +agréable, diffus, délayant, et bref, peu de chose.</p> + +<p>Il a du papier, une plume, mais nul plan devant lui. Telle sa vie, tels +ses livres. Il n'a jamais prévu. Il va, flotte; c'est le cours de l'eau. +D'homme d'épée, moine et défroqué, romancier et prédicateur, traducteur +et compilateur, journaliste, auteur à gages, par tous pays et tous +métiers, il va et ne peut s'arrêter. Souvent amoureux, souvent converti, +à l'église, au cloître, au grenier, ermite, ou presque marié avec une +belle Hollandaise qui l'enlève un matin. Ce qu'il a de plus fixe, c'est +un certain attachement à ses bons Pères, à ses bons moines, à tant de +bons abbés. Tout le clergé est bon. Son imagination douce et charmante +ne lui laisse voir partout que l'excellent Tiberge du roman, ce héros de +vertu, d'amitié, il est si prévenu, qu'il donne les mêmes traits au chef +de la rude maison où jouait tant le nerf, au supérieur de Saint-Lazare. +(Voir plus haut mon <i>Louis XIV</i>.)</p> + +<p>Son chevalier est-il tout à fait sans principes? Non. Qu'il s'en rende +compte ou non, il en a deux. L'un: qu'un homme <i>né</i>, élevé +chrétiennement, peut toujours revenir de ses échappées de jeunesse, +qu'il peut aller fort loin sans danger du salut. L'autre, le principe +galant: «Que l'amour excuse tout, qu'un <i>véritable amant</i> a le droit de +tout faire.» Avec ces deux idées, rien n'embarrasse Prévost. Il court +bride abattue, va des deux pieds dans le ruisseau.</p> + +<p>Nous ne sommes plus de cette force. Nous ne supportons <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> plus +l'aisance avec laquelle le chevalier, sans s'étonner, entre dans une +bande d'escrocs. Nous ne digérons plus «ses longues manchettes,» propres +à filer la carte. Encore moins sa résignation à faire «le petit frère de +Manon,» le naïf et le niais, devant l'entreteneur qu'on veut plumer. Je +ne dis rien de l'homme tué, petit assassinat sans conséquence, fait si +vite qu'on n'y songe plus. Il est vrai, ce n'est qu'un portier.</p> + +<p>Les critiques ont été, disons-le, étonnamment faibles, j'allais dire +lâches, pour Manon. Cent ans après, elle corrompt encore, et les hommes +contre elle ne gardent pas leur jugement. Un d'eux nous dit qu'après que +bien des livres auront passé, elle reparaîtra «dans sa <i>fraîcheur</i>.» +C'est justement là ce qui manque. Prévost qui la montre adorée, et veut +la rendre séduisante, lui fait maladroitement dire, écrire des choses +basses qui la fanent trop. On sent ici les mœurs, les habitudes du +prêtre. Il n'a pas connu les nuances, n'a pas vu les dames de près. +Cette irrésistible Manon n'est qu'une fille, pas même le moderne +<i>camellia</i>. Elle parle lourdement des besoins de la vie, des piéges +qu'elle va tendre, «de ses filets.» Elle badine désagréablement sur les +méprises de la faim: «Je rendrai quelque jour le dernier soupir en +croyant en pousser un d'amour,» etc. Ce positif cynique fait froid. Mais +sa facilité à enfoncer des pointes dans le cœur saignant fait +horreur. Quand cela va jusqu'à lui envoyer une fille «pour le +désennuyer,» tenir sa place au lit! la fureur de l'infortuné, +l'explosion de son désespoir, dépassent les effets que l'auteur a voulu +<span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> produire. On est dégoûté, indigné, mais plus irrévocablement +que le héros. Manon est sans retour flétrie; elle s'est jugée elle-même.</p> + +<p>Les critiques ont remarqué avec raison, comme grande originalité du +livre, la parfaite <i>sécurité</i> de Manon à chaque chute. Mais ils ont tort +de l'appeler «une fille <i>incompréhensible</i>.» Cela ne se comprend que +trop. Elle connaît son amant. Elle n'ignore pas, l'<i>innocente</i>, que le +péché lui va, qu'elle en est plus jolie, aimée, désirée davantage. C'est +le mot immoral de tel poète à son infidèle: «Tu sais que je t'en aimai +mieux.»</p> + +<p>L'amour certainement y est aveugle et violent. Mais dessous on démêle +aussi quelque chose de bien gâté, de dépravé. Avec l'odeur de séminaire, +de tripot, d'hôpital, il y en a une autre encore. «Expérimentée» dès +quinze ans, et formée spécialement par certaine éducation (qu'on +comprend moins en pays protestant), Manon n'est pas tant ignorante. +D'instinct au moins, elle connaît «les grâces de la chute,» combien une +jeune Madeleine est embellie «de son indignité,» attendrissante de +faiblesse et de honte.</p> + +<p>Le chevalier abbé, la fleur de Saint-Sulpice, qui y a passé de si belles +thèses, n'a pas perdu son temps. Il connaît ces fins fonds mystiques, +tout ce que la théologie peut prêter à l'amour. Quand Manon le tire du +séminaire, il se sent, dit-il, emporté d'une <i>délectation victorieuse</i>. +Mais la <i>délectation</i> semble augmenter à mesure que Manon, plus +souillée, devrait inspirer répugnance. Cet attrait de corruption, cette +amère volupté, mêlée de désir et de jalousie, comme une eau-forte, +<span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> va creusant dans une âme malade et malsaine. Le progrès est +marqué de pardon en pardon. Elle avoue, se confesse. Elle pleure, +demande grâce. Et toujours le vertige augmente. À la troisième fois +(coupable, jusqu'à cet outrage de lui envoyer une fille!), à genoux, à +discrétion, «elle a peur,» mais reste à genoux, attend son châtiment. +D'où il résulte que c'est lui qui défaille, qui n'en peut plus, et +tombe. Elle a vaincu! Elle est si touchante, abaissée dans cette +attitude d'esclave, et elle dépend tellement.</p> + +<p>La passion est au comble? Non. Car elle augmente encore quand il la suit +en sa dernière misère, enchaînée par le corps aux filles sales et dans +la même ordure. Là, mise à leur niveau, flétrie des corrections de +l'Hôpital, éteinte et fanée, l'œil fermé, n'osant regarder même, par +la honte elle enfonce le dernier dard d'amour.</p> + +<p>On pleure. Et on est furieux de pleurer. Ce qui dépite, choque, et plus +que la dépravation, c'est le singulier amour-propre qui subsiste avec +tout cela. Il fait très-bien entendre que Manon a été (comme toute fille +perdue) <i>corrigée</i> à la Salpêtrière, et il a soin de dire que lui, il ne +l'a pas été à Saint-Lazare. Sa <i>naissance</i> l'en a dispensé.</p> + +<p>Cette <i>naissance</i> lui fait tenir un étrange propos. De sa mortification +même à Saint-Lazare, il tire occasion pour se relever, se croire +«au-dessus du commun des hommes,» se ranger dans l'élite des caractères +plus nobles «dont les idées, les sensations passent les bornes de la +nature. Ces personnes ont le sentiment d'une grandeur qui les élève +au-dessus du vulgaire, <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> etc.» Quoi de plus pitoyable? On sent +combien la sotte éducation du petit gentilhomme de séminaire l'a mis +hors du bon sens, de toute idée du vrai, et l'a sans retour perverti.</p> + +<p>Une chose plus habile, dans Prévost, fort adroite, c'est de n'avoir pas +fait le portrait de Manon, d'avoir laissé flotter vaguement son image, +de sorte que chacun fait la sienne. À certains traits pourtant, «ces +yeux fins, languissants,» on n'a pas de peine à se rappeler qu'on l'a +vue dans Watteau. Ce grand peintre qui meurt justement cette même année +(1721), n'a pas pu lire Manon, mais à chaque instant il l'a vue dans la +vie, ne s'est pas lassé de la peindre.</p> + +<p>On a dit trop légèrement que son modèle est l'Italienne. Presque +toujours c'est la Française. L'Italienne est toute autre de deux façons, +ou par la beauté pleine, régulière, harmonique, ou par l'agitation +excessive et gesticulante. La fille que Watteau nous donne, beaucoup +plus gracieuse, n'est que doux mouvement; elle ondule, comme l'air et +l'eau, se meut sans se mouvoir. Fine ou d'esprit ou de misère (mal +nourrie dans l'enfance, et maltraitée plus tard?), elle pique, mais elle +touche. On voudrait bien la rendre heureuse. Hélas! il n'y a pas +beaucoup de prise. Elle aime peu. Sa jolie tête est tout. Du cœur, du +corps, peu de nouvelles.</p> + +<p>Est-ce Manon? oui, le plus souvent, Mais Watteau qui a sa noblesse, qui +est toujours exquis dans une délicatesse que Prévost n'a connue jamais, +Watteau l'a donnée moins flétrie.—Chose curieuse, l'abbé qui ne parle +que de grand monde, qui se croit <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> <i>homme de qualité</i>, tombe +volontiers dans le vulgaire, par le bavardage étourdi, la sentimentalité +triviale. Watteau, le fier rapin, sans vanité que de son art, est +toujours noble, quoi qu'il fasse, par la finesse singulière, la pointe +aiguë de son génie.</p> + +<p>Nul avant lui, nul après lui, n'a pu représenter un mystère singulier de +grâce et de mouvement: «Comment le Français marche.» Dès son premier +tableau, où vous voyez sous la pluie dans la boue (lestement, comme au +bal), marcher un bataillon de nos maigres soldats, on sentit que lui +seul, le plus nerveux des peintres, avait surpris, saisi les adresses +invisibles, les rhythmes variables de cette chose inconnue: «le pas.»</p> + +<p>Dans le plus grossier même, il est exquis encore. Ses mendiants +sournois, observateurs, obliquement loustics, plus dangereux peut-être +que les brigands de Salvator, on le sent bien, joueraient cent rôles, +depuis le vol de poules, jusqu'à l'assassinat. Rien du peuple. Au besoin +ce seront messieurs les escrocs.</p> + +<p>Cette puissance de peindre l'esprit, et l'invisible même, plaisir +délicat, mais si vif, doit user, mordre à fond. Il rend son homme +indifférent à tout le reste et dégoûté. Il en fait un mélancolique, +dédaigneux des joies de nature. Watteau, fort sensuel d'idées, ne l'est +guère en peinture. Il fuit l'obscénité. Elle alourdirait son pinceau. +Aux sujets charnels, il élude. Dans son <i>Voyage de Cythère</i> que ces +gentilles pèlerines, si jeunes, font pour la première fois, il reste au +départ même. Il n'en peint que l'espoir, le rêve. Il va les embarquer, +et il ne quitte pas le rivage.—Autre <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> ne fut sa vie, un +incessant départ, un vouloir, un commencement.</p> + +<p>Il atteint l'innocence quelquefois, à force d'esprit, le tragique +souvent, une fois même aussi le sublime. Exemple: le bouffe italien, +qu'il peint à tous ses âges, <i>le grand Gilles</i>. Au dernier triomphe, +écrasé de succès, de cris et de fleurs, revenu devant le public, humble +et la tête basse, le pauvre Pierrot un moment a oublié la salle; en +pleine foule, il rêve (combien de choses! la vie dans un éclair), il +rêve, il est comme abîmé ... <i>Morituri te salutant</i>. Salut, peuple, je +vais mourir.</p> + +<p>Watteau meurt pauvre. On l'eût étouffé d'or, s'il avait plié son génie. +Protégé (même aimé) des rois de la finance, qui voulaient le loger chez +eux, il voulut être seul, libre et triste à son aise.</p> + +<p>Triste de quoi? De l'art d'abord. Il croyait ne pas le savoir, ne +sachant pas l'anatomie,—ignorant le dessous qui permet de mouvoir, de +transformer en tout sens le dessus.</p> + +<p>Je le crois triste aussi de ce qu'il sent la vie du temps. Quel +misérable peuple! il n'a presque jamais que des maigreurs à peindre. Ces +femmes si jolies, ce sont (comme disait un roi matériel de Madame +Henriette), ce sont de jolis «petits os.»</p> + +<p>Le Système, la fièvre d'argent le dégoûtait, et il s'était enfui en +Angleterre. Il y gagna le spleen. Puis la débâcle l'assomma. Le monde +lui parut une impasse. Voilà ce que nous avons à chaque instant le tort +de croire. S'il avait vécu quelques mois, il eût lu les <i>Lettres +persanes</i>, eût senti la nouvelle aurore, trouvé les <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> +ouvertures, les perspectives qu'il cherchait, en un mot: <i>causa +vivendi</i>.</p> + +<p>Il meurt à trente-sept ans. Le très-noble chagrin du génie arrêté qui +n'a pas rempli son destin, est superbement indiqué dans son portrait +unique, dans la belle gravure du bocage, où on le voit debout, les +pinceaux à la main, près de l'intime ami qui est assis. Ils ne se disent +rien. L'ami intelligent sait que toute parole, sur un cœur si malade, +pourrait blesser, aigrir. Mais pour fondre cette sécheresse douloureuse, +il fait de la musique, lui fait vibrer, chanter, pleurer le violoncelle. +Plein de cœur et d'élan, de foi dans le génie, ce doux consolateur +lui joue son immortalité.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> CHAPITRE XX</h3> + +<h4>ROME ET LES SACRILÉGES—MARIAGES ESPAGNOLS<br> + +1721</h4> + + +<p>Un sujet admirable pour l'épopée badine, la muse du <i>Lutrin</i>, de la +<i>Secchia rapita</i>, ce serait la conquête du chapeau de Dubois, qui coûta +tant d'années d'intrigues et de millions, vrai poème qui eut son +merveilleux, ses héros, ses péripéties.</p> + +<p>Il n'y a pas souvenir d'une poursuite si persévérante, si passionnée. Il +se mourait pour ce chapeau. Prières, larmes, soupirs, insinuations +délicates, menaces, cris de fureur, prodigalité effrénée, présents de +tout à tous, rien n'y manque. C'est là que l'on voit ce que peut faire +un cœur vraiment épris. Rien de plus éloquent que sa correspondance, +de plus comiquement pathétique. À ses moindres agents (pour les +encourager), au fripon Lafitau, au lâche et bas Tencin, il écrit des +flatteries incroyables. Rohan, le sot cardinal-femme, dont il fait son +ambassadeur, il l'appelle <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> «un grand homme,» lui prédit qu'il +fera une école en diplomatie, comme Richelieu et Mazarin.</p> + +<p>Toute la politique de la France en Europe est désormais subordonnée à +cette grande affaire. Avec un talent véritable, Dubois parvient à faire +agir d'ensemble, pour ce but, les éléments les plus contraires, les +ennemis les plus acharnés. Nul miracle impossible à une grande passion. +Rien de difficile à l'amour. Mais aussi il faut avouer que jamais il n'y +eut un homme si large, si généreux, jamais un si grand cœur. «Vous +voulez dix mille livres? Vous ne les aurez pas. Vous en aurez cent +mille!» Notez que chaque envoi était un tour de force, dans la cruelle +détresse où se trouvait l'État. On ne pouvait même payer les troupes. Et +cependant on trouva huit millions pour payer le chapeau! Dubois parfois +ne sait comment faire, pousse des cris: «Pour envoyer 10,000 pistoles, +il faut en trouver ici 30,000. Rien à espérer du Trésor. Je voudrais +pouvoir me vendre moi-même, fussé-je acheté pour les galères!»</p> + +<p>L'exact et malin Lemontey a retrouvé, suivi aux Affaires étrangères, le +minutieux détail des ventes et des achats, du marchandage infini qui se +fit. Dubois, tout terminé, conclut avec mélancolie (comme il en vient +toujours après la passion satisfaite) qu'il eût pu s'en tirer à moindre +prix. Ces besoigneux auraient accepté tout. Les agents de Dubois +jetèrent l'argent. Ils cherchèrent, ils trouvèrent toute sorte de +petites influences qui servaient peu ou point, d'obligeantes inutilités. +Ils ne dédaignaient rien, ils fouillaient au plus bas. Point de passage +ignoble, de porte de derrière <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> qu'ils ne tentassent pour aller +vite au but. Toute la canaille intime de chaque palais, valets de +confiance, favoris et petits abbés, fainéants piliers d'antichambre, +tout ce monde râpé put se refaire des chausses. Il n'y eut pas jusqu'à +une ex-courtisane, vieux meuble du sacré Collège, la grande Marina (ou +Marinaccia, comme on l'appelait dans le peuple), qui ne se fît payer, +qui ne rentrât en guerre pour Dubois au nouveau conclave. Elle avait +influence, au moins de souvenir, près du vieillard ventru sur qui tomba +le Saint-Esprit (Conti, Innocent XIII).</p> + +<p>Il est honteux, ridicule, incroyable, et pourtant très-certain que cette +belle affaire de coiffer de rouge un coquin domina souverainement toutes +les grandes affaires de l'Europe pendant l'année 1721. Il est certain +que cette ordure romaine, par les canaux, fentes et fissures que fit +partout sous terre une main astucieuse, filtra, souilla, infecta toute +la politique du temps.</p> + +<p>Il y a, pour ce comble de honte, deux fortes raisons qui l'expliquent:</p> + +<p>Premièrement, une défaillance générale. Depuis 1715, chacun avait voulu, +espéré, tenté quelque chose. Et chacun était retombé. La France, après +Law, aplatie. L'Espagne, après son Parmesan, sous sa Parmesane, aplatie. +L'Angleterre même, après Blount et sa duperie grossière, mortifiée. Tout +le monde avait mal au cœur.</p> + +<p>Secondement, ce vieux fripon de Dubois, bien au contraire, avec l'âge et +la maladie, était endiablé de passion, jeune de vice. Si longtemps +retardé, il délirait <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> d'impatience. À sa fortune d'un moment, +il mettait à la fois deux choses qui ne vont guère ensemble, avec la +rage du mourant, une ardeur de vie, de folie, qu'on n'a guère qu'au +premier amour.</p> + +<p>Vu de près, cela faisait peur. Il était tellement à sa passion, à son +emportement pour le chapeau, pour la patente de cardinal-ministre, qui +sait? pour la tiare, qui sait? pour la Régence (sa fureur alla à ce +point), qu'il n'y avait plus moyen de lui parler d'affaires courantes. +Tout restait là. Mais on n'osait rien faire sans lui. Pour l'absolue +nécessité, on hasardait d'entre-bâiller la porte, et il entrait alors +dans des accès quasi-épileptiques. Sacrant, jurant, il se précipitait, +courait, comme un chat-tigre, tout autour de sa chambre en sautant par +dessus les chaises. On refermait, craignant d'être mordu.</p> + +<p>Voilà l'homme qui, aux grands jours, maniait l'hostie, faisait Dieu. +Bouffon, brouillon, rieur et furieux, il massacrait la messe en +blasphémant, grinçant ... Vraie figure de damné.</p> + +<p>Il était le vivant enseignement du sacrilége. Un Dieu si résigné, sous +la main de Dubois, on fut curieux de voir ce qu'on pouvait lui faire +impunément. On vit un frénétique, à l'église du Marché-Neuf (où l'on +expose aujourd'hui les noyés), en plein jour, ôter ses culottes, sauter +sur l'autel, le salir, barbouiller la Vierge et Jésus (<i>Buvat</i>, 164). À +Saint-Thomas du Louvre, tout se trouve un matin déshonoré de fiente +humaine (<i>Buvat</i>, 172). Au fond du faubourg Saint-Antoine, on prend des +fous, qui, indignés de la patience du Christ, le font rôtir entre deux +maquereaux, châtiment <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> symbolique, entre Dubois et le Régent +(<i>Buvat</i>, 171).</p> + +<p>L'affaire du Marché-Neuf fit grand bruit. On purifia solennellement +l'église, et on eut soin que le fou mourût à la première torture qu'on +lui donna. On pouvait dire pourtant qu'à ce moment Dubois avait fait +davantage. Il avait barbouillé de sa malpropre intrigue l'Église +universelle. Il avait fait qu'en cette année chacun démentît son +principe, salît sa conscience, outrageât son Dieu intérieur.</p> + +<p>Voyons dans le détail cette opération dégoûtante:</p> + +<p><i>France.</i> 1<sup>o</sup> Ce que le Régent avait eu, dans sa vie si souillée, +c'était d'être après tout un homme d'esprit, avec un goût naturel, +généreux, pour les libertés de l'esprit. Ce qu'il avait de pire (et de +pire que les vices mêmes), ce que Dubois cultiva à merveille, c'était un +instinct bas, animal, d'adorer ses petits <i>quand même</i>. On a vu son +étrange amour pour son aînée. Elle morte, pour les autres (plus +innocemment) il reste un faible et plat père de famille, voulant pour +elles de royaux mariages. Avec cela, Dubois le mena par le nez.</p> + +<p>Il n'y avait rien à faire en Angleterre. Les mariages étaient en +Espagne. De là de grands ménagements pour cette cour. De là, servitude +pour Rome, servitude aux Jésuites. On fait la révérence à la Bulle +<i>Unigenitus</i>. On l'inflige au Parlement même (nov. 1720). Cascade inouïe +de bêtises. Le Régent fait le sot et ne trompe personne. Et cela au +moment éclatant des <i>Lettres persanes</i>, entre Voltaire et Montesquieu.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Pour Dubois et le Régent, si dépendants de l'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> +la grosse question est de savoir comment elle prendra les mariages +espagnols qui vont relier les Bourbons. Que pensera-t-elle de Dubois +qui, pour se concilier Rome, pensionne le Prétendant, l'appelle Majesté?</p> + +<p>Il a vu l'Angleterre de près et il la sait par cœur. Tant fière, +grognante et grommelante qu'elle soit, il sait qu'il y a tel morceau qui +va la désarmer. Ce n'est plus l'Angleterre de Cromwell, d'idée haute, de +foi violente, d'âpre et profond combat. Celle-ci, l'Angleterre de Blount +et de Walpole, est insigne surtout pour la gloutonnerie. Soûlons-la, +endormons-la. Qu'elle-même dise ce qu'elle veut, qu'elle fasse la carte +du festin. Dubois fait faire à Londres notre traité avec l'Espagne. Deux +articles en tout, pas un pour nous, tous deux pour l'Angleterre: 1<sup>o</sup> +seule elle aura l'<i>assiento</i>, la vente des nègres; 2<sup>o</sup> seule elle aura +la porte de la fraude, de la contrebande dans le Nouveau Monde. Un tout +petit vaisseau, chargé de marchandises à la côte de l'Amérique. Vaisseau +miraculeux, toujours vidé et toujours comble, que de grandes flottes +viendront renouveler. Commerce ignoble, et qui devint barbare. La fraude +se faisait hardiment, au nez des agents espagnols, et, au besoin, à main +armée. Tout cela dirigé, commandité de Londres, justement au début de la +réforme pieuse de Wesley. La constriction de décence, de petite +pratique, de petit esprit, se dédommage et se lâche aux dehors par les +fureurs cupides, les trafics illicites, spécialement de la chair +humaine.</p> + +<p>3<sup>o</sup> L'Espagne, ainsi livrée à la brutalité anglaise, <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> +l'Espagne, vendue par Dubois, va être apparemment l'implacable ennemie +de la France? Qu'espérer désormais de cette cour aigrie, ulcérée?</p> + +<p>Ce fut tout le contraire. Étonnante lâcheté. Battue, elle devint bonne +et douce, jeta tout sur Alberoni. Le roi, la reine, le chargèrent à +l'envi, s'excusant bassement comme des écoliers.</p> + +<p>Ils dirent aux Anglais, aux Français, qu'il les avait séduits, leur +avait fait faire <i>trois péchés</i>: l'emploi de la sainte <i>cruzada</i> contre +des princes catholiques, l'Empereur attaqué pendant sa guerre des Turcs, +et enfin la défense de demander au pape des bulles pour la nomination +aux bénéfices.</p> + +<p>Ce qui irrita beaucoup plus Alberoni que ces sottises, c'est qu'ils lui +reprochaient leurs fautes, comme l'obstination de la reine aheurtée à +son Italie, à sa Sicile, où elle noya la marine espagnole, contre l'avis +d'Alberoni, qui subordonnait tout à la grande affaire d'Angleterre.</p> + +<p>Autre point, un peu ridicule. On sut qu'aux <i>trois péchés</i> il s'en +joignait un quatrième. On sut ce que cachait ce royal sanctuaire de +dévotion, cette chambre renfermée et obscure, si bien gardée par la +nourrice. L'odeur en est dans Saint-Simon, qui tire par respect le +rideau. La vie que les princes italiens, les Médicis et les Farnèse +étalaient si naïvement, la Farnésine de Madrid, avec plus de décence, en +faisait un moyen de gouvernement intime. On a vu qu'à la guerre de 1719, +elle prit l'habit leste de petit officier. Gracieuse, mais déjà +amaigrie, n'ayant plus l'embonpoint qui la fit épouser, et de plus +marquée, couturée, <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> le visage perdu, elle suppléa sans scrupule +par l'excès de la complaisance.</p> + +<p>Alberoni avait ces burlesques secrets. Il avait su, et vu peut-être. La +cour d'Espagne eût bien voulu le retenir; elle n'osa arrêter un +cardinal. D'autre part, elle frémissait de le voir passer en France. Le +Régent dont elle avait tant attaqué, conspué les mœurs, ne +prendrait-il pas sa revanche? Ayant en main ce dangereux témoin, +n'amuserait-il pas ses roués, tout Paris, aux dépens de Leurs Majestés? +On le craignait horriblement. On se crut tout permis pour sauver +l'honneur monarchique, cette suprême religion, la royauté. Avant +qu'Alberoni eût atteint la frontière, une bande (selon lui envoyée de +Madrid) lui barra le chemin pour le tuer. Mais il avait du monde, il fut +brave, chassa ces coquins. Sauvé en France, il remercia Dieu de se +trouver enfin «dans un pays chrétien.» Un envoyé du Régent, le chevalier +Marcien, le reçut et le conduisit avec égard et politesse. Le proscrit +déchargea son cœur. Il dit ce qu'il savait de ce plaisant contraste, +une si sombre cour de vie si relâchée.</p> + +<p>Cette cour, désolée d'apprendre qu'il n'était pas tué, demandait qu'il +lui fût livré. Le Régent refusa. Autant en fit la république de Gênes. +En Suisse, à Lugano, nouvelle tentative d'enlèvement ou d'assassinat. +Les rois ont les bras longs. Il se le tint pour dit. Pendant plusieurs +années, sous la protection de l'Empereur, il se tint si caché qu'on ne +put plus le découvrir.</p> + +<p>Le roi, la reine, pour arranger ensemble le fantasque plaisir et le +santissimo, avaient besoin d'un <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> excellent Jésuite. Leur +confesseur, le bon P. Daubenton, était un vieillard grassouillet, qui +semblait avoir engraissé de toutes ces petites ordures qu'en sa longue +carrière il avait enterrées d'indulgence et d'oubli. C'était un sot, +mais non pas sans adresse à son métier de confesseur, pour garder dans +sa connivence quelque attitude décente. La Trinité, pour lui, avait +quatre personnes; la quatrième, pour qui il eût fait bon marché des +autres, était sa Société. Dès 1719, Dubois l'acheta par la promesse qu'à +la première occasion il rendrait aux Jésuites le confessionnal du roi, +leur livrerait le petit Louis XV. L'occasion future, alors bien peu +probable, était que la cour de Madrid, si ennemie du Palais-Royal, se +laisserait gagner elle-même par l'espoir de donner à la France une reine +espagnole, une nouvelle Anne d'Autriche, l'espoir d'être appuyée dans +son grand rêve d'Italie, en épousant, subissant (chose dure) deux filles +de ce Régent, «l'impie et le roué, le parricide empoisonneur.»</p> + +<p>En 1719, et encore en 1720, la reine accueillait, caressait tous les +ennemis du Régent. Elle avait près d'elle, à Madrid, l'horrible +pamphlétaire, le calomniateur Lagrange-Chancel, dont les furieuses +Philippiques appelaient sur le Palais-Royal l'horreur du monde, le +poignard et la foudre.</p> + +<p>Comment, en 1721, tout va-t-il brusquement changer? Comment Madrid +pourra-t-elle se démentir, s'allier tout à coup, et si étroitement, avec +celui qu'elle croit le maudit, l'ennemi de Dieu?</p> + +<p>J'ai dit tout le danger d'une reine espagnole pour la France. Mais +l'Espagne ne devait pas moins craindre <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> les deux princesses +françaises. Les filles du Régent, à vrai dire, étaient effrayantes. +Toutes jolies, mais folles à lier, et propres à rendre fou. L'aînée, on +l'a vu, délirait d'impiété; la seconde, l'abbesse de Chelles, +d'emportement fantasque. La jeune duchesse de Modène, dès l'enfance +joueuse effrénée. En allant se marier, elle emporte son tapis vert, joue +à mort chaque nuit.</p> + +<p>La future reine d'Espagne, laissée à la servilité ignoble des nourrices, +n'ayant ni tenue, ni décence, va étonner dans ce pays si grave, sera +presque un objet d'horreur.</p> + +<p>Mais expliquons le pacte, la façon brusque, impudente, dont Dubois +corrompit la reine par l'intérêt de ses enfants.</p> + +<p>On connaît la forte scène de Shakspeare, où l'affreux bossu Richard III, +rencontrant la belle jeune veuve devant le mort qu'on porte, devant la +cendre chaude de tant de princes assassinés, arrête la faible femme, la +force de l'entendre, est écouté, d'abord avec horreur,—n'importe, est +écouté, parle si bien, le traître, qu'elle se laisse enfin passer +l'anneau!...</p> + +<p>Avec moins de façon, moins d'éloquence, presque aussi peu de temps, le +vieux furet à la perruque rousse brusqua l'affaire avec la reine. +L'Italienne, élevée dans un grenier de Parme, et qui se sentait toujours +un peu de sa condition, quand on lui offrit à la fois ces choses +énormes, de faire reine de France son bébé de quatre ans, et son petit +Carlos un grand prince italien (roi d'Italie peut-être), elle ne se +sentit aucune force de résistance. Cette damnée pomme d'or qu'elle +rêvait <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> toujours, l'Italie! fit tout à coup de l'orgueilleuse +une Ève, tristement mise à nu dans la honte de sa friandise.</p> + +<p>Avec Daubenton et la reine, Dubois tenait la chose. Il se gênait fort +peu. À ce moment, où il eût été naturel qu'il prît certains ménagements +de décence catholique, il ne perdait nulle occasion publique de cracher +sur les choses saintes.</p> + +<p>Le Sultan envoyant ici une solennelle ambassade, tout ce monde venu à +Marseille fut établi par lui dans une église pour faire sa quarantaine. +Grande surprise pour les Turcs eux-mêmes, que l'iman souverain qui +gouvernait la France leur fît polluer sa mosquée. Les curieux +remarquaient que cette ambassade nombreuse n'avait pas amené de femmes, +autant qu'on pouvait supposer sur les costumes un peu équivoques des +Orientaux. Mais quatorze jolis enfants, galamment parés de rubans, +laissaient un peu douter si c'étaient des pages ou des filles. Dubois +fait coucher tout cela dans une église chrétienne.</p> + +<p>Dans l'audience publique qu'il dût donner au Turc, le cérémonial +exigeant qu'on le parfumât à l'orientale, Dubois en fit une scène à la +Molière, encensa son mamamouchi avec des encensoirs bénis du pape que +Tencin lui avait envoyés de Rome. Ils s'écrivirent des lazzi sur cela, +en firent des gorges-chaudes.</p> + +<p>Voilà l'homme avec qui Philippe V et sa reine vont pactiser. Cette cour, +cruellement, effroyablement catholique, qui immole à sa foi tant de +victimes humaines, va marcher sur sa foi! Comment le roi, qui sait si +bien la puissance de la femme, ne sent-il pas que <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> ces deux +petites Françaises, élevées au Palais-Royal, toutes-puissantes sur leurs +jeunes maris, vont les gâter, qui sait? gâter l'Espagne de la contagion +de leur libertinage impie!</p> + +<p>Mais voici le plus fort pour l'ex-Français, le gentilhomme. Il avait été +accablé de la cruelle mort des Bretons, les martyres de sa cause, que +Dubois venait de faire exécuter à Nantes. Il en restait mélancolique. +Leur sang tout chaud, leurs têtes coupées se dressaient entre lui et le +Régent. Le cœur, l'honneur s'opposaient au traité. On ne l'en vit pas +moins s'y prêter, le solliciter, faire les premières démarches +officielles, contre tous les usages, offrir sa fille (sept. 1721), sans +attendre qu'on la demandât.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> CHAPITRE XXI</h3> + +<h4>LOUIS XV—LES MÉCHANTS—CARTOUCHE<br> + +1721</h4> + + +<p>Louis XV, à onze ans, ne pensait guère au mariage. Il prit fort mal la +chose. Quand on lui en parla, qu'on lui dit qu'il allait avoir une +petite femme, il se mit à pleurer, ne sachant bien ce que c'était, mais +craignant d'être dérangé, craignant qu'on ne le fît parler, ou que cette +camarade ne le troublât dans son ménage d'enfant.</p> + +<p>Il n'était pas né gai, n'aimait personne. Tout son bonheur, quand il +avait été forcé de figurer, c'était de s'enfermer le soir pour faire sa +soupe. Au parc de la Muette, dont le Régent lui fit cadeau, son joujou +favori était une vache naine et de faire le laitier. Il s'amusait aussi +avec une pioche et des petits terriers. Ces chiens, par un instinct +analogue à celui du porc, excellaient à fouiller et déterrer les +truffes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> Avec ces goûts obscurs, il était dans les mains de deux +personnes au contraire fastueuses, qui l'auraient volontiers mis sur les +planches, élevé en acteur. Son gouverneur, le vieux fat Villeroi, tête +frivole et tout à l'évent, sa gouvernante, l'antique amante de Villeroi, +madame de Ventadour, et sa sœur, la marraine du roi, madame de La +Ferté, une folle, travaillaient tous à l'envers de sa nature. Il resta +sec et dur, muet. Nul moyen d'en tirer un mot.</p> + +<p>Croira-t-on bien qu'à l'âge de six ans, tout juste à son avénement, ils +eurent l'idée barbare de le régaler d'un massacre? Dans une vaste salle +remplie d'un millier de moineaux, on lâcha des oiseaux de la +fauconnerie, et l'enfant jouissait des cris, de l'effroi des victimes, +de la confusion des plumes au vent et de la pluie de sang. Une autre +indignité: comme pour lui enseigner déjà le mépris de l'espèce humaine, +la vieille bête, La Ferté, imagina de lui donner un ballet par des +enfants vêtus en chiens.</p> + +<p>S'il eût profité de cette éducation, il serait devenu un monstre; mais +rien n'agit, ni en bien ni en mal. Si stérile était sa nature, que +longtemps on pût croire qu'il n'y aurait pas de prise même pour le vice. +On verra tout le mal que se donna la cour pour l'y amener. Le fond en +lui était l'insensibilité, l'ennui, le <i>rien</i>. La représentation le +mettait de mauvaise humeur. Il haïssait le bal, fuyait la comédie, +bâillait à l'opéra. La seule personne dont il s'accommodât (tout au +moins d'habitude) était celle qui ne parlait guère, ne faisait et ne +voulait rien (pas même l'amuser), son précepteur Fleury. Vieux prêtre +complaisant, homme du monde, <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> fort ignorant, qui n'essaya pas +de l'instruire, mais qui, comme une nourrice, s'arrangeait des +puérilités taciturnes où il passait sa vie. Il lui souffla la religion +toute faite, comme une petite chose à apprendre par cœur. Pure +pratique. Nulle idée morale. Il lui épargnait même la peine de la +confession. Il la lui dictait, et écrite, il la lui corrigeait. L'enfant +la récitait au confesseur, qui, bien appris, s'en tenait à quelque mot +vague et le renvoyait sans oser lui faire la moindre question.</p> + +<p>Rare <i>fruit sec</i>. Parfaite arabie. À dix ans, il eut l'air d'annoncer +une passion; il apprit certains jeux de cartes et joua vivement. On crut +qu'il serait un joueur. Mais point. Il retomba dans son immuable +inertie.</p> + +<p>La merveille, c'est que ce muet est fils de la vive et parlante, de la +sémillante duchesse de Bourgogne.</p> + +<p>Cet insensible est fils de l'élève, si passionné, de Fénelon.</p> + +<p>La royauté dévore; et il semble, en ce temps surtout, que les maisons +royales à chaque instant tarissent (Espagne, Lorraine, Farnèse, Médicis, +Autriche, Russie, etc.), ou, si elles se continuent, c'est par des +figures discordantes, d'opposition tranchée, comique. Henri IV fut bien +étonné de se voir naître, en Louis XIII, je ne sais quoi de sec et de +noir, un vieux prince italien. Louis XIII, à son tour, dans l'enfant du +miracle que lui donna la sainte Vierge, ne put retrouver rien de lui. +Louis XV, à son tour, avec son père, sa mère, fait un contraste violent. +Le duc de Bourgogne, né si ému (de l'amoureuse Bavaroise), le <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> +tendre, le dévot, le subtil et l'ardent bossu, qui avait tant de +cœur, n'a rien à voir en cet enfant.</p> + +<p>Et il ne tient guère non plus de la gentille Savoyarde, si amusante avec +ses petites farces, tous ses patois grotesquement mêlés. Elle fut la +comédie vivante. L'enfant, c'est le contraire; il est comme la salle +après la représentation, morne, vide, tout est parti et l'on a soufflé +les quinquets.</p> + +<p>La duchesse de Bourgogne eut, comme on sait, toujours de petites +galanteries. Maulévrier, Nogent, l'abbé de Polignac, plus ou moins +avancés, à des titres divers, tinrent la place à peu près jusqu'en 1706. +Comme elle était très-bonne, avec toute sa légèreté, elle eut un vif +retour pour son mari quand elle le vit humilié par sa triste campagne de +1708. Elle prit son parti, le soutint, j'allais dire le protégea. +Jusqu'à la mort du grand Dauphin son père, sa position fut déplorable. +Une cabale active travaillait contre lui. Les malins, les <i>méchants</i> (le +mot n'est pas créé alors, mais bien la chose), auraient été heureux de +le rendre encore ridicule du côté de sa femme. Chose qui semblait peu +difficile. Elle ne se faisait guère respecter, on l'a vu par Maulévrier, +et elle était trop douce pour se venger jamais. Elle pleurait, riait, +c'était tout.</p> + +<p>C'était un temps de grande méchanceté. L'abominable école des fats +cruels (Vardes, Lauzun, La Feuillade) durait, et chaque jour inventait +quelque tour. Ils avaient d'infernales machines, surtout contre les +femmes qui voulaient se garder. Dans les bals, par exemple, sous un +masque ordinaire, on en portait un autre, de cire très-habilement peint, +à la parfaite <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> ressemblance de la dame qu'on voulait perdre. Ce +second masque, montré perfidement au demi-jour par échappée, lui faisait +imputer tout ce qu'on hasardait d'infâme. Trahison et surprise, violence +même, tout leur semblait de bonne guerre.</p> + +<p>Madame de Bourgogne, en mai 1700, après l'horrible hiver, lorsqu'elle +devint enceinte de Louis XV, vivait presque toujours chez madame de +Maintenon et n'avait là d'amusement «qu'une poupée,» comme elle le +disait elle-même, un enfant de treize ans. Les deux vieilles personnes, +si ennuyées, au lieu de petits chats ou de jeunes chiens, avaient +volontiers quelque enfant joueur. Madame de Bourgogne avait été +l'enfant; puis la Jeannette Pingré dont j'ai parlé. Alors, c'était le +tour du petit Vignerod (Richelieu), neveu de la grande dévote Anne +Poussart (madame de Richelieu), qui avait jadis protégé madame de +Maintenon. Elle s'en souvenait, et l'appelait: «Mon fils.» Ayant un père +remarié, une belle-mère assez dure qui l'habillait fort mal, il semblait +orphelin. Cela alla au cœur de la bonne duchesse, qui lui fit fête et +en fit son joujou. Il faisait le timide, moyen de se faire enhardir. Né +faible, tout nerveux, mais d'autant plus précoce, il osait, et l'on en +riait.</p> + +<p>Ce qui est singulier dans un enfant et ce qui montre un naturel pervers, +c'est qu'à peine ayant quatorze ans, dès qu'il fut <i>présenté</i> et alla à +Marly, il exploita la petite faiblesse que l'on avait pour lui, ne +cherchant que le bruit, la gloriole, tout ce qui pouvait nuire à la +charmante femme. Il s'arrangea pour être pris en tête-à-tête. Il attrapa +une miniature, la cacha <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> si bien qu'on la vit. Son père, fort +sottement, aida à cette indignité. Il alla furieux demander pardon au +roi, le prier d'enfermer ce polisson à la Bastille, jura qu'il allait le +marier. Admirable moyen d'ébruiter et d'exagérer le peu qu'il y avait +peut-être. Le drôle, dès ce jour à la mode, imita les méchants, La +Feuillade surtout. Avec quelques petits duels, il se fit un héros. Ce +qui le porta haut fut surtout son indifférence, sa malice égoïste à se +jouer des folles qui couraient après lui. Pitoyable caprice. Plus il fut +froid, cruel, plus il fut à la mode. Il faisait des bassesses. Mais rien +ne l'avilit. Il vendait ses faveurs à trois cents francs par +rendez-vous.</p> + +<p>Nul n'influa plus et plus mal sur le règne de Louis XV, sur le roi +indirectement, dont la sécheresse semble un reflet de ce désolant +caractère. Sans exagérer sa faveur auprès de la princesse, il semblerait +qu'enceinte elle ait pris du petit favori comme un regard, un mauvais +sort, qui agit sur son triste enfant.</p> + +<p>Louis XV n'avait que onze ans quand sa nature eut occasion de se +montrer. Le 31 juillet 1721, il tomba très-malade. Paris, la France, +témoignèrent combien l'espérance commune s'était attachée à cette tête +frêle, combien on craignait de la perdre, en proportion du dégoût, de la +haine que l'on avait alors pour la Régence. Les ennemis du Régent qui +entouraient l'enfant ne manquèrent pas de croire, de dire les choses les +plus atroces. La duchesse de La Ferté criait: «Il est empoisonné.» Ces +bruits, répandus dans le peuple, pouvaient faire un effet terrible, du +moins un grand désordre, dont les brigands, alors fort nombreux, +auraient <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> profité. Le gouvernement se sentait si faible, que le +Régent enleva l'argent des caisses publiques, redoutant le pillage, s'il +arrivait un malheur. Les médecins étaient consternés, n'osaient rien +faire. Un seul, le jeune Helvétius, osa le traiter sans façon, comme +s'il n'eût été qu'un homme mortel. Il lui donna l'émétique, dont +l'explosion le sauva.</p> + +<p>Immense fut la joie populaire, touchante et ridicule. Ces pauvres gens +se crurent sauvés aussi. Il y eut pendant plusieurs jours des +réjouissances spontanées, des danses au Carrousel, des députations +empressées de tous les corps de métiers, des charbonniers, des dames de +la Halle; tendresses pour le Roi, injures pour le Régent et son +papier-monnaie.</p> + +<p>À la Saint-Louis, une foule énorme se porta aux Tuileries pour voir le +Roi. Vif élan de nature, d'espoir, mais surtout de bonté. Tout cela mal +reçu. Il en fut excédé. À grand'peine il se laissait traîner au balcon. +Dès qu'on l'entrevoyait, des cris frénétiques éclataient. Il se cachait, +se tenait de côté. Le vieux Villeroi lui criait: «Voyez, mon maître, +voyez ce peuple ... Tout cela est à vous, vous appartient!» Il n'en tira +rien d'agréable, nulle bonne grâce, nul signe du cœur. Les courtisans +eux-mêmes furent étonnés. D'Antin écrit: «Il ne sentira rien.»</p> + +<p>Il portait l'empreinte évidente de deux époques déplorables, l'année +1709, où il fut conçu, au milieu des désolations de la France, et le +temps de sa puberté, marqué de trois fléaux, la ruine, la peste +interminable, et le pire des fléaux, l'aigreur qu'ils produisent à la +longue.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> De 1722 surtout à 1726, c'est un temps de mœurs violentes. +Cela commence sous Dubois, et sous M. le Duc continue ou augmente. +Dubois ne fait attention qu'à la police politique. Il divise la France à +huit Argus, bien posés, grands seigneurs, qui dénoncent les Jansénistes, +les mal-contents uniquement. Aux voleurs, liberté parfaite. Les grandes +routes du Roi n'ont de roi qu'eux. En nombre même, en diligence, on +court d'extrêmes dangers.</p> + +<p>Dans la société qui semble près de se décomposer, une autre se forme, +celle du vol, une armée bien conduite, tout à l'heure une monarchie. Les +bandes principales se rattachent à Cartouche. Son vrai nom était +Bourguignon. Il était né à Bar-le-Duc. Il entreprenait fort en grand. +Quand la fille du Régent alla en Espagne, Cartouche ne manqua pas de la +faire accompagner. Trente des siens entrèrent avec elle à Madrid.</p> + +<p>Ces bandes, en faisant leurs affaires, faisaient obligeamment celles des +autres. Pour un salaire honnête et modéré, ils vous tuaient votre +ennemi. Certain marquis, de Lyon, embarrassé d'une promesse de mariage +qu'il avait faite à une demoiselle de qualité, et qu'elle voulait faire +valoir, s'arrangea avec les Cartouche. À tel jour elle devait passer +dans une voiture publique. Dès qu'ils se présentèrent, elle devina, et +rassurant les autres voyageurs, elle dit: «Cela ne regarde que moi.» +Elle descendit et les suivit.</p> + +<p>Paris, avec sa grande police, était pour les brigands un lieu de +parfaite sécurité, un refuge, un asile. La <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> ville, énormément +grossie, avait huit cent mille âmes (dont cent cinquante mille âmes de +laquais). La police, myope et fantasque, un jour était féroce pour la +foule, et l'autre jour sensible, indulgente (aux voleurs). On allait +jusqu'à dire que ceux-ci, au lieu de disputer, s'étaient arrangés à +forfait, prenaient abonnement de certains magistrats.</p> + +<p>On ne parlait que de Cartouche. Il devenait une légende, un être +mystérieux. Tels disaient qu'il n'existait pas. Ses actes le révélaient +assez. Il allait jusqu'à exercer entre les siens haute et basse justice, +faire des exécutions solennelles et presque publiques.</p> + +<p>Cela piqua. On prit un des siens, un Du Châtelet, bon gentilhomme de la +maison du Roi, qui dit où il était. On se garda d'avertir la police. Ce +fut le ministre de la guerre, Leblanc, qui arrangea la chose en grand +secret. Il choisit de sa main quarante braves soldats du régiment aux +Gardes. Cartouche ne s'attendait pas à une attaque militaire. Il était +dans son lit, à la Courtille, quand il reçut cette visite. Il +raccommodait ses culottes.</p> + +<p>Il est arrêté le 15 octobre (1721). Et le 20 déjà, Arlequin joue +<i>Cartouche</i>, une farce de Riccoboni, au petit théâtre Italien. Le 21, +aux Français, autre <i>Cartouche</i> du comédien Legrand. Le vrai Cartouche +fut curieux; se moquant de ses fers, un jour il brise tout; sans un +hasard, il eût été se voir jouer.</p> + +<p>Le dégoûtant fut la légèreté des magistrats qui faisaient son procès. +Dînant au Palais même, ils reçoivent l'auteur et l'acteur, et la +serviette sur le <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> bras, les mènent voir le héros du jour, le +font jaser, lui font dire son argot, de quoi faire rire après sa mort.</p> + +<p>Cartouche, bien traité, bien nourri, et même recevant sa maîtresse, eut +la galanterie de ne nommer personne.</p> + +<p>La torture (ménagée peut-être) ne le fit pas parler. Mais, quand il fut +en Grève, et qu'il ne vit qu'une roue au lieu de cinq, il crut qu'on +sauvait ses complices et se fâcha. Il déclara qu'il allait tout dire; il +parla vingt-quatre heures de suite. Ces aveux et tous ceux des gens +qu'on roua après lui, taillèrent de la besogne aux juges pour plus d'un +an. On arrêtait de tous côtés, souvent fort au hasard. En juillet 1722, +il y avait encore cinq cents complices de Cartouche au Châtelet, des +gens de toutes classes, plusieurs superbement vêtus.</p> + +<p>Mais combien de crimes secrets, privilégiés, que l'on n'osait +poursuivre! Plusieurs éclataient par hasard.</p> + +<p>Les puissants, ou les hommes abrités par un corps puissant, se passaient +d'odieuses fantaisies, qui les menaient souvent au meurtre.</p> + +<p>Un conseiller du Parlement attire, garde, enferme chez lui une +infortunée demoiselle, l'accable de traitements barbares, honteux. Elle +échappe, fort heureusement; car la satiété, la crainte, lui auraient +fait pousser les choses à mort. Il tua son cocher, qui sans doute était +son complice; puis, se sentant perdu, il se fit justice à lui-même.</p> + +<p>L'exemple part de haut. Le jeune frère du duc de <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> Bourgogne, +Charolais, préludait à l'amour par les coups, n'aimait les femmes que +sanglantes. Il était demi-fou.</p> + +<p>M. le Duc lui-même, le futur maître du royaume, donnait (comme avaient +fait ses pères) maints signes d'un esprit dérangé (<i>Barbier</i>), d'une +mauvaise bête sauvage.</p> + +<p>Les amusements de ces princes frisaient de près l'assassinat. On a vu la +façon dont leur père, ce nain singulier, <i>s'amusa</i> du pauvre Santeuil. +Les occasions ne leur en manquaient pas.</p> + +<p>Il tomba dans leurs mains, chez madame de Prie, que tout le monde alors +recherchait, comme le soleil levant, une dame étourdie, imprudente, +madame de Saint-S. (<i>Barbier</i>, <i>Marais</i>). Elle était jolie, encore +jeune, d'une bonne famille de robe. Veuve d'un homme d'affaires, elle +avait des enfants, et sans doute, dans ce moment, sous la Terreur du +Visa, elle avait grand besoin d'une haute protection pour couvrir le +résidu de leur fortune. Elle ne songea point que la vipère, pour amuser +les princes, pouvait se divertir à ses dépens cruellement.</p> + +<p>Cette bonne madame de Prie l'invite en effet à souper. Nulle défiance. +Elle s'y rend. On l'amadoue, on la caresse, on la fait boire. On s'en +fait un jouet. Cela arriva par deux fois. La première, on la dépouilla, +et Charolais la roula dans une serviette. Une telle honte devait tout +finir. Mais la pauvre mère, n'ayant sans doute rien obtenu encore, +croyant qu'une femme, après tout, aurait quelque pitié de sa triste +aventure et voudrait réparer, osa y retourner, sur <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> une +invitation nouvelle de madame de Prie. Cette fois, M. le Duc eut la +cruelle idée de la flamber comme un poulet. Brûlée (et dehors, et +dedans!), la pauvre femme fut près d'en mourir, et n'en revint qu'après +plusieurs années.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> CHAPITRE XXII</h3> + +<h4>DUBOIS ABANDONNE TOUTE RÉFORME—APPROCHE DE LA MAJORITÉ<br> + +1722</h4> + + +<p>M. le Duc paraît à l'horizon. Deux ans entiers il approche, il avance, +comme une comète sinistre. On va regretter le Régent, que dis-je? +regretter Dubois même. Le baroque et barbare gouvernement du borgne, la +sauvage administration qui veut <i>marquer</i> les pauvres, qui codifie les +dragonnades, par la comparaison canonise le fripon Dubois.</p> + +<p>À la mort de Dubois, Paris ne se réjouit point. Qui le croirait? les +gens du Parlement, qu'il écrasa, le barreau, l'avocat Barbier, +commencent à trouver que ce drôle eut du bon. Il avait de l'esprit. Il +n'a pas fait de grands établissements aux siens. «S'il eût vécu, il eût +voulu punir les coquins <i>de tout état</i>.»</p> + +<p>De tout état. Aux seigneurs tout honneur. Au premier rang les princes, +et le premier, M. le Duc.</p> + +<p>Si Dubois eût eu la vue nette, si, averti par l'âge, <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> par ses +vilaines maladies, par les apoplexies avortées du Régent, il se fût +avisé d'avoir une pensée pour ce pauvre royaume qui (après tout) lui +échappait; s'il eût, en s'en allant, fermé la porte au Duc,—il aurait +fait un coup de maître, eût terriblement remonté; il eût embarrassé +l'histoire. La France, faible et bonne, lui eût gardé un souvenir.</p> + +<p>Il ne fallait pas être lâche, ne pas laisser brûler les papiers du +Système et les documents du Visa, ne pas permettre cette cage de fer +qui, dans la cour de la Banque, dévora, effaça le passé, rendit toute +enquête impossible, brûla la justice et l'histoire.</p> + +<p>Il ne fallait pas être lâche, mais éclaircir, imprimer, publier. Ce +qu'on savait déjà devait faire désirer de savoir davantage. Sur un de +ces registres qu'on brûla si soigneusement, on avait lu qu'un seul +commis avait directement délivré en or à M. le Duc dix-sept cent mille +louis. Mais, indirectement et par ses prête-noms, les agents de +l'agiotage, qui, jour par jour, instruits des Arrêts du Conseil, +travaillaient à coup sûr, combien purent-ils réaliser, lui, madame de +Prie, madame la Duchesse et Lassay son mari, les entours de cette +maison? c'est ce qu'on ne peut plus calculer.</p> + +<p>Il ne fallait pas se laisser marcher sur les pieds comme firent Dubois +et le Régent, n'avoir pas peur des gros souliers de Duverney, ni des +plumets du <i>Camp de Condé</i>; mettre à jour tous ces braves, crottés de la +rue Quincampoix. Il fallait dominer la réaction et s'en servir, +subalterniser Duverney, ne pas permettre que sa Terreur du Visa fût une +farce, la <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> rendre sérieuse, atteindre au plus haut même,—et, +ce qui était capital pour l'avenir: <i>déshonorer M. le Duc</i>.</p> + +<p>Dubois, je le sais bien, n'était pas net, ni le Régent. Le Régent avait +gaspillé. Dubois avait reçu ou pris. Mais ni l'un ni l'autre n'était le +patron solennel, le général des deux armées du vol,—du Système, de +l'Anti-Système, de la Bourse et de la Maltôte. Ce rôle étrange faisait +la force de M. le Duc. D'une part, il plaidait pour les amis de Law, la +défunte Compagnie des Indes. D'autre part, il se rattachait les vieilles +dynasties financières, le triumvirat du Visa, la féodalité des Fermiers +généraux. Tout en condamnant le Visa, il s'arrange avec Duverney, dont +il va faire son factotum. Double rôle, assez compliqué, dont le jeune +brutal eût été incapable. Mais les deux araignées, madame la Duchesse et +madame de Prie, des gens habiles, adroits, clients anciens de cette +maison, arrangeaient tout et filaient le réseau.</p> + +<p>Dubois, avec tout son esprit, ses rires, ses airs d'audace, était au +fond un plat petit coquin. S'il n'eût trembloté, vivoté, craignant tout, +n'osant disputer rien à cette ligue, il nous aurait sauvé un précieux +héritage: tout le meilleur des réformes de Law, nombre de choses +excellentes, nullement chimériques, qui étaient faites ou commencées.</p> + +<p>Law se passait de la haute finance, qui revend à l'État le crédit que +l'État lui donne. Law se passait de Fermiers généraux et de gros +Receveurs, si fort payés, tripotant de l'argent des caisses. Il +réduisait l'énorme armée bureaucratique. Il poursuivait l'idée <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> +de Renaut et des sages esprits du Languedoc, qui, voyant dans cette +province les effets excellents de la taille <i>réelle</i>, assise sur les +biens, sur un cadastre sérieux, l'essayaient, préparaient l'égalité +d'impôt.</p> + +<p>Mais Dubois lâche tout. Tout au clergé; on va le voir. Tout aux nobles; +il défend de continuer les essais de la taille territoriale (juin 1721). +Tout à la finance. Il retourne aux plus misérables expédients de Louis +XIV, la double usure: Samuel Bernard prête aux Fermiers généraux ce +qu'ils vont prêter à Dubois.</p> + +<p>Sa maladresse fut telle, que le Parlement même (que M. le Duc et Conti +avaient tant aidé à briser en 1718) se lie à eux. Sur quelques mots +polis, les juges font fête à ces honorables voleurs. Au lieu d'être +épluchés et jugés par le Parlement, ils y siègent, ils y trônent. Ils +font les délicats, les scrupuleux, dans l'affaire de La Force, leur +camarade en tripotage.</p> + +<p>Dubois eût dû, contre M. le Duc, chercher appui au moins dans un fort +Conseil de régence, purgé, refait et réorganisé. Les hommes ne +manquaient pas autant qu'on dit. Avec Noailles et d'Aguesseau, il +fallait appeler ceux qui, au début de la Régence, avaient marqué dans +les Conseils, des hommes jeunes et de mérite. Plusieurs des roués même, +malgré leurs mœurs, étaient des gens d'infiniment d'esprit et fort +capables. Par un tel Conseil de régence on eût jugé les juges du Visa; +on les aurait fait marcher droit, et forcés de parler français sur les +malpropretés de ceux qu'il fallait démasquer et rendre à jamais +impossibles.</p> + +<p>Dubois fit le contraire. Il brise, pour une question de vanité, ce cadre +si utile qu'il aurait rempli à son <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> gré. Il exige pour les +cardinaux la préséance, et la plupart des membres s'en vont. Le Conseil +est désert.</p> + +<p>Ainsi, de plus en plus, n'ayant ni Parlement, ni Conseil de régence, en +se donnant toutes les places et pourtant restant seul et n'étant qu'un +individu, il se voit juste en face du mufle de M. le Duc, qui compte +l'avaler à la majorité. M. le Duc a la surintendance de l'éducation +royale, comme l'a eue le duc du Maine. Ce qui le sépare encore de la +personne royale, ce qui fait que l'enfant n'est pas en son pouvoir, +c'est que le gouverneur, Villeroi, le tient de très-près. Villeroi, +l'ami du feu roi, gardien, <i>sauveur</i> du petit roi, l'acteur emphatique +et grotesque qui fait pleurer les Dames de la Halle sur la frêle vie du +cher enfant, Villeroi, avec sa sottise, ses défiances affectées du +Régent, n'en est pas moins utile au Régent, à Dubois, étant réellement +le mur qui sépare le Roi de M. le Duc. Supprimer un tel mur, c'est +servir celui-ci et le rapprocher de l'enfant.</p> + +<p>Villeroi ayant, de tout temps, été serviteur des Jésuites, et très-bon +Espagnol, il ne semblait pas que le mariage espagnol, le confesseur +jésuite, pussent le blesser. Ce fut là cependant la cause ou le prétexte +de sa mauvaise humeur. Il donna la main sans scrupule à l'athée Canillac +et au janséniste Noailles. L'archevêque refusa les pouvoirs au Jésuite +pour confesser dans son diocèse. La première communion du Roi +approchait. Ce fut le terrain du combat.</p> + +<p>Chose grave. Vers le 1<sup>er</sup> avril, quand on annonça le choix du Jésuite, +le petit Roi montra une extrême mauvaise humeur. On lui avait soufflé +certainement <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> qu'à la veille du sacre, de la majorité, c'était +une insolence de disposer ainsi de sa conscience, de nommer un homme si +important de sa maison, son officier, son domestique, comme on disait.</p> + +<p>Comme il ne parlait pas, son irritation enfantine éclata par un acte, un +caprice cruel et sauvage, où il était bien sûr de choquer tout le monde. +Il voulut montrer durement qu'il était désormais le maître, ne se +souciait de personne, agirait à sa fantaisie. Il élevait une biche +blanche qui ne mangeait que dans sa main. Il la fait mener à la Muette, +la fait mettre à distance, la tire, la blesse. La pauvre bête revient à +lui et le caresse. Il l'éloigne encore, et la tue. (<i>Barbier</i>, avril, I, +212.)</p> + +<p>Voilà un grand changement. Cet enfant de douze ans, dont on ne tirait +rien, ni acte ni parole, il agit et il parle, ordonne. Il signifie à son +grand aumônier, cardinal de Rohan, qu'il ne veut se confesser, pour la +première communion, qu'au curé de sa paroisse, la paroisse du Louvre, +Saint-Germain-l'Auxerrois. Le grand aumônier, en effet, qui devait le +faire communier avait droit de le faire confesser par qui il voulait. +Mais Rohan, si intime avec Dubois pour l'<i>Unigenitus</i>, pour l'affaire du +chapeau, et son agent à Rome, Rohan, à qui Dubois vient de donner la +préséance au Conseil de régence, Rohan va-t-il agir contre Dubois?</p> + +<p>Un courtisan ne voit point le passé, mais le seul avenir. Rohan pensa +qu'à la majorité (si prochaine), Dubois très-probablement tomberait, que +Villeroi, Fleury, qui tenaient l'enfant, régneraient.—Fleury s'était +déclaré (en juillet). Dubois, recevant alors la <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> calotte, +voulut lui donner sa croix d'archevêque en diamants, pour le brouiller +avec Villeroi. Il évita le piége, ne porta pas ce bijou sale, le vendit +pour donner aux pauvres. Insulte réelle à Dubois. Rohan s'en souvenait. +Il fit comme Fleury, tourna contre Dubois, et fit le curé confesseur. +(<i>Buvat.</i>)</p> + +<p>Qu'un homme aussi timide que Rohan eût osé cela, qu'un homme aussi +prudent que Fleury (seul responsable, au fond, des paroles du Roi) l'eût +fait parler et ordonner, c'étaient des signes effrayants de ce qu'à la +majorité pouvaient attendre Dubois et le Régent. Nul doute qu'à ce +moment la cabale ne fît agir contre eux la petite machine royale, +l'automate qu'elle savait faire parler par instants (comme le canard de +Vaucanson). Quel remède? Différer de quatre ans la majorité, la reculer +de treize ans à dix-sept. Chose naturelle et raisonnable à laquelle on +pensa, dit-on, mais malheureusement impossible. La demander aux États +généraux? quel péril! L'implorer du Parlement, qu'on écrasait hier? +quelle pitié! La faire décréter par un Conseil de régence, brisé, +détruit? quelle risée! Qui l'aurait prise au sérieux?</p> + +<p>Le Régent cependant en jasa fort imprudemment avec ce qui restait de ce +triste Conseil. Plus sottement encore, il fit venir le président de +Mesmes (si fort dans les Scapins au théâtre de Sceaux), de Mesmes, son +gracié, qui naguère, pris sur le fait, lui avait léché les souliers, +s'était fait son mouchard. C'est à ce digne magistrat qu'il se confia. +Autre temps. Le faquin se dresse, fait de la dignité.—«Mais si l'on +vous exile?—Nous resterons et ne bougerons pas.» <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> (15 avril, +<i>Buvat</i>, 149.) Dubois, exaspéré, dit aux Parlementaires une chose qui +les fit reculer: Qu'ils ne seraient plus qu'un bailliage, qu'on mettrait +leurs épices à sec. Ils ne soufflèrent, mais disaient en dessous que le +Régent voulait tondre le roi, être Maire du palais, se faire un Pépin ou +un Guise. (<i>Buvat.</i>)</p> + +<p>Dubois et le Régent songèrent que, s'il leur était impossible d'ajourner +la majorité, il serait très-possible, avec un peu d'adresse, de +s'emparer du roi majeur. Deux hommes d'esprit, comme ils l'étaient, +contre l'ennuyeux Villeroi, radoteur, presque octogénaire, avaient +beaucoup de chance. Comme il n'était qu'orgueil d'ailleurs, Dubois ne +désespérait pas, par l'excès de la déférence, les respects, les +soumissions, de le capter, de l'étourdir, ainsi que, dans la fable, le +renard agile, à force de voltes et de courbettes, étourdit le dindon sur +l'arbre. Il espérait diviser la cabale, chasser Noailles et Canillac, +ramener, gagner Villeroi.</p> + +<p>À ce dernier effet, il était fort utile de mettre le Roi à Versailles, +d'éloigner Villeroi de Paris, son théâtre, où il jouait, pour +l'admiration des poissardes, son rôle d'ange gardien. À Versailles, plus +isolé et un peu dégrisé, il écouterait davantage et deviendrait moins +sot peut-être. Enfin, s'il fallait le briser, c'était plus aisé qu'à +Paris.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> CHAPITRE XXIII</h3> + +<h4>LE ROI RAMENÉ À VERSAILLES—ENLÈVEMENT DE VILLEROI<br> + +1722</h4> + + +<p>Au bout de six ans d'abandon, Versailles était déjà d'un délabrement +singulier. Ce bâtiment, comme tous ceux de Louis XIV, était né vieux. +L'artificiel, l'effort, donnent peu la durée. Les faux toits italiens, à +peu près plats, protègent assez mal un palais, et le voleur d'Antin +avait enlevé tous les plombs. L'appartement royal surtout était dans un +état effrayant et funèbre. Les tentures, à la mort du Roi, furent +indignement enlevées, en vertu d'un prétendu droit des temps barbares, +par le grand maître de la garde-robe et autres officiers. Tous avaient +pillé l'orphelin.</p> + +<p>Le 15 juin, il fut brusquement amené de Paris à Versailles. Le Régent et +Dubois, venus en même temps, déclaraient s'y fixer. Rien n'était +préparé. Si Villeroi eût été prévenu, il aurait communiqué à l'enfant +<span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> sa mauvaise humeur. Tout se passa au mieux. Le Régent lui-même +le prit, lui montra tout, le parc, ce peuple de statues, les bosquets, +beaux de la saison. Il faisait chaud, il se fatigua fort, voulut +changer; mais point de linge. Quelqu'un prêta une chemise.</p> + +<p>On ne rendit point aux seigneurs les innombrables logements que donnait +le feu roi. Ceux qui voient aujourd'hui cet énorme palais réduit aux +quatre murs et tout en galeries, sont loin de deviner que c'était une +ville, une ruche, une fourmilière. L'ancien Versailles était divisé et +subdivisé en une infinité d'appartements, dont beaucoup fort petits. Tel +je l'ai vu en 1830, avant la grande métamorphose. Tel l'ont vu nos +prédécesseurs, mademoiselle Delaunay, madame Roland et tant d'autres. +Celle-ci, fort jeune alors, et menée par ses parents en visite chez une +femme de chambre, fut fort choquée de tous ces nids à rats, de l'odeur +et du pêle-mêle. Saint-Simon, en plusieurs endroits, décrit les +arrière-cabinets qu'on ménageait aux épaisseurs obscures; on y allumait +à midi. Chaque occupant de ces logis étroits, pour en tirer parti, y +faisait des subdivisions, cloisons, soupentes, alcôves, petits réduits +pour domestiques ou garde-robes, toilette, etc.</p> + +<p>Aération, propreté, surveillance, trois choses également impossibles. +Malgré les rondes de nuit, ces labyrinthes infinis de corridors, +passages, escaliers dérobés, les petites cours intérieures (uniques +latrines du palais), les combles enfin et les toits plats à balustrades, +favorisaient mille aventures, maintes méprises volontaires. L'un des +hommes qui ont su le <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> mieux cette tradition, M. de Valéry, +contait cela à merveille.</p> + +<p>Dans le désert de cette énorme ruche abandonnée, le Roi était seul au +premier avec Villeroi. Sous le Roi, à peu près, le Régent s'établit à ce +coin du rez-de-chaussée qui domine et le petit parterre central et d'un +peu loin l'Orangerie.</p> + +<p>Un changement imprévu, surprenant, s'était opéré dans sa vie. Fatigué et +blasé, il avait supprimé la comédie laborieuse d'avoir une maîtresse +inutile, l'avait mise en vacances. Il ne soupait plus guère, n'allait +guère à Paris. Bougeant peu de Versailles, il avait tout le temps de +cultiver le Roi. L'enfant, tout sec qu'il fût, n'étant pas sans esprit, +sentait la supériorité, la bonté de cet homme charmant. Le Régent le +traitait avec un tact parfait, les égards délicats d'une paternité mêlée +de respect pour le rang. Villeroi inégal, toujours ou trop haut, ou trop +bas, n'eut rien de ces nuances. Il était assommant, acteur, déclamateur, +exactement du caractère qui convenait le moins à celui de Louis XV. Le +succès du Régent était sûr, s'il y mettait un peu de suite.</p> + +<p>La ressource des Villeroi (ils étaient là tous en famille), une +ressource peu honorable, c'était d'émanciper l'enfant plus que l'âge ne +comportait, de tenir pour venue la majorité imminente. Villeroi lui +disait: «Mon maître.» Et l'affaire de la biche montrait bien que ce +jeune maître n'était pas loin de se donner carrière par des caprices +violents. Physiquement, il avait repris depuis sa maladie. Un beau luxe +de cheveux blonds, certaine fleur de teint (qui le rendait joli, +<span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> malgré l'œil terne et froid, la lippe maternelle), disaient +suffisamment la santé et la vie, peut-être le prochain essor.</p> + +<p>L'infante était encore toute petite, bien loin d'intéresser. Cependant +elle était étonnamment précoce, plus qu'Espagnole, plus qu'Italienne. À +cinq ans, c'était au complet la Farnèse, sa mère, avec des coquetteries, +des ambitions enfantines vraiment étranges. Aux jeunes princesses qu'on +amenait, et qui avaient dix ou douze ans, elle disait: «Jouez, mes +petites.» Et, si grandes, elle voulait les tenir à la lisière, de peur +qu'elles ne tombassent. On la mit à Versailles, dans l'appartement de la +reine, avec sa gouvernante, madame de Ventadour, la grande amie de +Villeroi. On eût voulu que les enfants s'habituassent un peu, se +connussent. Et elle ne demandait pas mieux. Si jeune, et encore plus en +grandissant, elle regardait bien si le Roi s'apercevait d'elle, et elle +eût volontiers joué de la mantille. Il ne la voyait même pas, passait +indifférent, et méprisant peut-être comme pour un bébé en bourrelet.</p> + +<p>On sait, du reste, que longtemps on put croire que le Roi aurait peu de +goût pour les femmes. Nulle ne le séduisit avant le mariage, et, dans ce +mariage (mal choisi, absurde, ennuyeux), pendant dix ans on travailla +sans pouvoir arriver à lui faire prendre une maîtresse. On pensait que +plutôt il aurait quelque favori. La tradition de la cour était très-fixe +là-dessus. Escamoter la royauté en donnant au Roi un petit ami qui, +grandissant, mènerait tout (à la Luynes, à la Buckingham), ou à la façon +italienne des favoris d'Henri III, <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> de Monsieur, c'était le +plan. Mazarin l'essaya, on l'a vu, pour Louis XIV, précisément à l'âge +qu'eût Louis XV en 1722.</p> + +<p>Villeroi, le grand-père, le maréchal et gouverneur, passait pour galant +homme, autant que pouvait l'être un fat écervelé. Son fils, duc de +Villeroi, capitaine des gardes, était aimé et estimé, le chevalier +fidèle de la charmante madame de Caylus. On s'étonne que ces deux hommes +aient laissé venir à Versailles les petits-fils avec leurs femmes et +leurs beaux-frères, scandaleuse racaille de jeunes polissons, qui +avaient révolté la Régence même, et qu'on eût dû tenir au plus loin de +l'enfant.</p> + +<p>L'école des mœurs italiennes, en grande décadence, comptait alors +pour singularité. Vers la fin de Louis XIV, au lieu d'avoir pour chef +Monsieur, prince du sang, elle n'avait plus que Courcillon, le fils du +marquis de Dangeau. Cette poupée fardée, plâtrée, entourée d'une cour, +s'étalait au théâtre, trônait à côté des actrices. Mais elle reçut de la +Régence un immortel soufflet par la main de Voltaire (<i>Courcillonade</i>). +Le chef meurt (1719). Écrasée par le ridicule, l'école traîne +honteusement sous Rambures (1722), enfin sous Des Chauffours, que Fleury +fait brûler en Grève (1726).</p> + +<p>Les petits-fils de Villeroi, qui étaient de la bande, avaient été, pour +réforme ou correction, mariés presque enfants. Mais rien n'y fit. Un peu +avant le départ pour Versailles, trois d'entre eux, avec certains +parents du premier président, avaient fait «une orgie si horrible, dit +Madame, qu'on ne peut l'écrire.» Le pis, c'est qu'en cette partie +d'hommes, le chef était <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> une femme, la femme de l'aîné Villeroi +(née Luxembourg, duchesse de Retz). À dix-huit ans, laissant la large +voie de Messaline, écolier effréné, elle court les sentiers de Pétrone. +Alincourt (Villeroi) et le petit Boufflers, leur beau-frère, un enfant, +étaient de ce souper, trop grec, qui fit bruit dans Paris. Le Régent fut +forcé de le savoir. Le grand-père, Villeroi, déroba les coupables en +demandant pour eux un exil qui ne dura guère.</p> + +<p>Comment ce grand-père imbécile les fait-il venir à Versailles? Comment +Dubois et le Régent, qui les connaissent bien, ne lui font-ils pas +remontrance, surtout sur cette jeune duchesse, page effronté, qui +pouvait être un si dangereux camarade?</p> + +<p>Faudrait-il croire que le vieux courtisan, fait à l'ancien Versailles, +pensa qu'à tout prix il fallait s'assurer du roi contre le Régent? +Faudrait-il croire que Dubois, non moins indélicat, fut ravi, à ce prix, +de pouvoir pincer Villeroi, de le perdre dans l'opinion de Paris? +Jusque-là il n'en tirait rien avec toutes ses avances. Il avait beau lui +faire toutes les soumissions, lui offrir tout, se mettre à genoux devant +lui. N'aboutissant à rien, il voulait, non pas le détruire (ce qui +aurait servi M. le Duc), mais l'humilier, l'aplatir, le dégonfler, et +bref, en faire un mannequin, pour en jouer comme on voudrait.</p> + +<p>La jeune folle perdit son temps; la camarade étrange, d'impudente +familiarité, blessa l'enfant hautain, timide, l'effraya presque. On ne +pouvait aller ainsi brusquement et directement. Par un circuit, on visa +les entours, un camarade que le roi avait déjà, <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> un petit abbé +de douze ans, docile oiseau, passif, qui privé aurait privé l'autre:</p> + +<p>Ces misérables étaient des étourdis. Si près de la majorité, ils ne +tenaient plus compte du Régent, et ne songeaient pas à Dubois, qui était +là et les suivait de l'œil. Ils étaient dans le parc comme chez eux, +faisaient leurs bacchanales à l'aise, sous les ombrages des maigres +bosquets de Versailles. Certaine nuit (2 août), par un beau clair de +lune, avec leur chef Rambures, l'aîné et le cadet des Villeroi, et leurs +beaux-frères furent vus, surpris. Probablement des témoins étaient +apostés. Tout Versailles le sut la nuit même, au matin, tout Paris. Les +chroniqueurs exacts (<i>Buvat</i>, <i>Marais</i>, <i>Barbier</i>), fort concordants +ici, donnent les mêmes détails, les mêmes noms. Saint-Simon, ennemi du +grand-père, mais très-ami du père (duc de Villeroi), aime mieux n'en +rien dire: son récit reste obscur, bizarre, donnant des faits +inexplicables dont il a supprimé la cause, si publique pourtant et si +parfaitement connue.</p> + +<p>Le coup accablait Villeroi. La passion du peuple pour le roi allait +tourner contre lui et les siens. Quelle négligence dans l'aïeul! quelle +audace dans les enfants! Manquer au roi à ce point-là, chez lui, sous +ses fenêtres! L'exposer, à cet âge, à voir et savoir tout cela! Ajoutez +le moment: la veille de sa première communion! Pour comble, une des +Villeroi, et la seule qui fut vertueuse, dénonçait hautement l'infamie +des tentatives plus directes. Corrompre cet enfant si frêle, c'était un +attentat sur sa vie elle-même, et proprement un régicide.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> Villeroi, effrayé, fit la plus pénible démarche: il alla chez +Dubois. La chose lui coûtait tellement, qu'il n'y alla que le 3. Le 2, +toute la journée, Rambures, l'effronté chef de bande, s'était montré +partout en habit de gala. Il pensait comme Guise: «On n'osera,» croyant, +le misérable, que plus la chose était honteuse, moins on pourrait faire +un éclat qui la révélerait au roi même. Il spéculait sur la pudeur du +Régent, de Dubois, et leurs ménagements pour l'enfant. Mais pourtant +c'était trop. Il fallut bien faire quelque chose. On fit le moins qu'on +put. On les envoya se laver à leurs châteaux. Rambures eut les honneurs +de la Bastille.</p> + +<p>L'ordre était inconnu encore, quand, le matin du 3, Villeroi, se faisant +remorquer d'un ami, le cardinal Bissy, fait enfin visite à Dubois. +Celui-ci l'étreint de tendresse, l'accable de respects, et, pour le +recevoir, il renvoie les ambassadeurs qui attendaient. Avec tout cela, +comment taire ce qui s'est fait contre les petits-fils? Là, Villeroi +s'emporte. Dubois, qui, après tant d'avances, s'est empressé de le +déshonorer, lui semble le plus faux des hommes. Il lui déclare la +guerre. Il le raille, il l'insulte, il le traite en laquais. Dubois veut +se sauver. Villeroi se met en travers, lui fait avaler tout, jure de +faire du pis qu'il pourra, ajoutant ce conseil: «Vous pouvez tout ... Eh +bien, arrêtez-moi? Vous n'avez que cela à faire.»</p> + +<p>Ce radotage colérique, cet imprudent défi d'un homme qui ne se connaît +plus, l'acheva dans le public. On sentit que l'enfant était fort mal +placé dans les mains d'un vieillard qui tombait en enfance. Quels que +<span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> fussent le temps et les mœurs, Paris avait trop de sens +pour ne pas sentir le danger de laisser le roi avec une telle famille. +La thèse s'était retournée. Le Régent, cet empoisonneur, gardait le +petit roi, le défendait et le sauvait, Villeroi, le sauveur, exposait, +par sa négligence, ses mœurs, sa vie elle-même.</p> + +<p>On ne pouvait pourtant procéder régulièrement. On supposait que l'enfant +y tenait. Il fallait brusquement l'en détacher et l'enlever. On chercha +un prétexte. Il n'y en avait que trop, et d'excellents. Le vieux sot +continuait son outrageante comédie de défendre la vie du roi, d'enfermer +son pain et son beurre, de veiller ses tartines, ses mouchoirs, etc. Si +le Régent voulait lui parler bas, il fourrait sa tête entre-deux. Le +dimanche 12 août, le Régent prie le roi de passer avec lui dans un +cabinet. Villeroi s'y oppose. Mais le Régent, ordinairement si patient, +s'indigne, l'admoneste et sort. L'insolent en triomphe; puis, prend peur +tout à coup, et dit qu'il ira le lendemain s'expliquer chez le prince. +C'est ce qu'on attendait. En y entrant, il est désarmé et saisi, emballé +dans une litière qui descend lestement l'escalier de l'Orangerie, de là +dans un carrosse, qui le mène furieux à Villeroi, où, par égard pour +l'âge, on lui permet de reposer (13 août).</p> + +<p>Villeroi croyait que l'affaire aurait grand effet dans Paris. Elle en +eut, mais de rire et de plaisanterie. «C'est encore sa nuit de Crémone, +disait-on, il est toujours pris.» On s'étonnait seulement de la +vaillance de Dubois. Dubois et le Régent étaient faits aux affronts. Et +très-probablement ils auraient encore <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> avalé celui-ci, si +l'aile Nord de Versailles, le sombre côté des Condés, n'eût été occupée, +n'eût pesé fortement sur l'aile du Midi. Quoiqu'il n'y eût ni cour ni, +courtisans; que Dubois, le Régent eussent compté sans doute être seuls +avec le petit monde du roi, M. le Duc, surintendant de l'éducation +royale, se souvint de ce titre, qu'il semblait avoir oublié, vint +prendre position sur le champ de combat. Quand je dis <i>lui</i>, je dis son +âme, sa violence, qui le faisaient marcher, sa madame de Prie. Poussé +d'elle, il poussa. Il obligea Dubois et le Régent de se tenir vraiment +pour insultés, les empêcha de se calmer, leur dit: «Si on le souffre, il +ne reste plus qu'à s'en aller, et mettre la clef sous la porte.» Donc +ils débarrassèrent M. le Duc de l'homme qui eût pu le gêner à la +majorité.</p> + +<p>Restait le précepteur Fleury, auquel on n'avait pas songé. Il ne laissa +pas que d'embarrasser. Il avait promis à Villeroi que, s'il partait, il +partirait. Il crut décent de tenir sa promesse, du moins de faire +semblant. Il disparut. Le roi se trouva seul, pleura, ne mangea pas. +Dubois et le Régent sont aux abois. Où est Fleury? comment trouver +Fleury? Il était à deux pas. Sur l'ordre du roi, il revient, ayant +suffisamment établi à quel point il est nécessaire.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> CHAPITRE XXIV</h3> + +<h4>FIN DE DUBOIS ET DU RÉGENT<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a><br> + +1722-1723</h4> + + +<p>Deux choses ressortaient de la situation. D'une part, que dans un +gouvernement tellement idolâtrique et fétichiste, tout était dans la +main de celui qui tenait l'idole, savait la faire parler. Mais, d'autre +part, qui était celui-là? Un vieux prêtre, plus que prudent, <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> +qui, dans sa longue vie, n'avait fait autre chose que céder, obéir, se +faire humble et petit. Combien facilement intimiderait-on un tel homme? +La misérable mécanique, le très-faible ressort d'un enfant mû par cette +main débile et tremblotante, n'allaient-ils pas être forcés par la +brutalité de celui qu'on voyait venir?</p> + +<p>Le souple Fleury céderait. Dubois, le Régent, qu'étaient-ils? Usés d'âge +ou de maladies, Dubois d'anciennes, le Régent de nouvelles. Ce n'est pas +certes à la légère que celui-ci réforma sa maîtresse. À ses derniers +soupers, de huit convives, sept sont malades. Corps ruinés, caisse vide, +oubli, insouciance, c'est ce gouvernement. Surtout inconséquence. Il est +prodigue, <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> il est sordide. À la mort de Madame, Dubois fait +auner le drap noir dans toutes les boutiques, le taxe, achète à bon +marché. Mais qu'on craigne la peste, il dort; un cas ayant éclaté à +Paris, l'ex-gouverneur de Marseille ne peut arriver jusqu'à lui; il le +fait attendre deux mois. Encore plus le Régent lâche tout. Tout près de +son Palais-Royal, rue Richelieu, en plein midi, un bretteur oblige un +novice de dégainer, le tue tranquillement, et le soir, tout sanglant, +avant de se laver, il exige du Régent sa grâce.</p> + +<p>C'est le soliveau-roi dont parle la Fontaine. Mais qu'a-t-on à attendre +de ce qui doit le remplacer, de ce qui vient avec M. le Duc? Un élément +arrive impitoyable, rien d'humain, quelque chose d'emporté sans mesure, +la furie, la roideur, l'impudeur d'une force qui va droit devant soi, ne +peut rougir de rien. Cette terrible locomotive va croître encore de +violence. Une révolution singulière se fait dans son tempérament. Madame +de Prie eut cela de bizarre, qu'en trois ou quatre ans elle fut trois +personnes différentes. Svelte, fine, avant le Système, quand elle en eut +humé les fruits, elle grossit, s'enfla de chair, de sang. Puis, son +règne passant, elle sécha tout à coup. Au moment où nous sommes, à la +majorité, elle gonflait. Un flot de sang, de feu et de fureur, lui +coulait dans les veines. Elle avait l'énorme beauté et les emportements +de la duchesse de Berry. Différente pourtant en ceci de la pauvre folle, +qu'elle n'était point folle du tout, mais très-lucide pour le mal, et +très-cruellement avisée.</p> + +<p>Tout est solidaire en ce monde. L'Europe le sentait <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> et +songeait fort. Que serait-ce si la France, tombée aux mains sauvages de +gens si neufs, si violents, allait flotter, comme un vaisseau perdu, en +feu, pour heurter tout, pour tout brûler peut-être? La seule secousse du +changement pouvait être mortelle à la paix, cette paix tant cherchée par +Dubois et par tous, cette paix faible encore, d'un tempérament délicat +et point du tout consolidée. Après Law, après Blount, les affaires, pour +reprendre, avaient grand besoin de repos, point d'une telle révolution, +d'un gouvernement d'aventures. L'Angleterre intervint. Elle donna au +Régent le vouloir, la résolution. On lui fit constituer un <i>premier +ministre</i> qui concentrât tous les pouvoirs (23 août 1722), comme les +avait eus Richelieu (le Régent gardant seulement les nominations et la +présidence du Conseil). Dubois eut ses patentes, avec l'assentiment de +toute l'Europe, ayant d'un côté l'Angleterre et les puissances +protestantes, de l'autre l'Espagne et l'Empereur.</p> + +<p>Cela rejetait loin M. le Duc et madame de Prie. Elle devait attendre +deux ans pour l'héritage de Dubois. Chose dure. Il fallait qu'il mourût +pour qu'à son tour elle palpât tant de biens désirés, entre autres le +million annuel d'Angleterre. Dubois la consola, il entra dans sa peine, +acheta un répit en lui faisant une fort belle pension. Mais cela ne la +calmait pas. À peine elle touchait qu'elle criait pour toucher encore. +En deux ans, elle en toucha sept.</p> + +<p>Cet accord de l'Europe mettait Dubois bien haut. Il se vautra à l'aise +dans le fauteuil de Richelieu. Il fit chercher par le P. Daniel tous les +titres qu'il avait eus. <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> Pour qu'il n'y manquât rien, il se +mit, lui aussi, à l'Académie française. Comme un singe qui s'habille en +homme, il se prenait au sérieux, se drapait dans son rôle. Il était fier +surtout de son affaire d'Espagne. Coup sublime d'habileté! Ce vrai +Scapin avait mis dans le sac ses amis les Anglais, ses ennemis les +Espagnols. Que l'Angleterre aimât Dubois au point d'accepter sans mot +dire ce pacte de famille qui reliait tous les Bourbons, n'était-ce pas +miracle. Richelieu était effacé.</p> + +<p>Dans le public on disait tout au moins: «Comme ancien domestique des +Orléans, il n'est pas maladroit. Voilà la fille du Régent reine +d'Espagne. Et, d'autre part, l'infante de quatre ou cinq ans qui nous +vient, n'ayant pas d'enfant de si tôt, le Régent garde pour longtemps la +chance du trône de France.»</p> + +<p>Vanité et sottise. Le Régent, qui finit, son fils, un jeune sot, ne +sauraient profiter de rien.</p> + +<p>Vanité et sottise. L'Escurial et le Palais-Royal mariés! quoi de plus +fou! Un moyen sûr que l'Espagne et la France se haïssent solidement, +c'était de les montrer de si près l'une à l'autre.</p> + +<p>L'infante avait été reçue ici avec une pompe, des solennités +incroyables. Partout des arcs de triomphe. Une dépense excessive, +insensée, dans notre épuisement. On y mit des millions. On écrasa Paris. +Elle fut établie, comme reine, au Vieux-Louvre; puis, comme on a vu, à +Versailles. Nos belles dames, qui, dans ses bosquets, avaient naguère +favorisé le Turc, saisies de ferveur espagnole, entourent l'infante et +la suivent aux églises, s'enrôlent avec elle dans la confrérie <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> +du Rosaire, reçoivent de la main d'un moine l'insigne de la Rose +mystique, l'emblème de la virginité.</p> + +<p>Notre Française n'eut pas cet aimable accueil à Madrid. Elle était haïe +avant de venir. Elle trouva la reine entourée de tous les ennemis de son +père. La jolie petite fille de treize ans, la fleur pas même épanouie, +allait terriblement faner, enlaidir par contraste une reine avariée, qui +pourtant ne régnait que comme femme et par le plaisir. Le seul portrait +de cette enfant avait fait ravage à Madrid. Le jeune mari, tout pareil à +son père de tempérament, tournait de ce côté l'emportement sauvage qu'il +n'avait jusqu'alors déployé qu'à la chasse. Il séchait devant ce +portrait. Il fallut le cacher.</p> + +<p>L'original devait avoir le sort de toutes nos princesses qu'on maria en +Espagne, toutes brisées cruellement. On essayait de la terreur d'abord. +La première fête était le bûcher, l'horreur, les cris, et le premier +parfum la chair grillée! Puis la pesante obsession des grandes duègnes +titrées, leurs rapports de police, leur odieuse interprétation de la +vivacité française. L'enfant (eût-elle été plus sage) ne pouvait guère +manquer d'être stupéfiée, perdait la langue, même l'esprit.</p> + +<p>L'Italienne, dans son génie bouffe, mieux que n'eût fait une Espagnole, +arrangea une scène pour la faire paraître idiote. Saint-Simon allait +prendre son audience de congé. La jeune princesse était sous un dais. +Dans ces occasions publiques, ordinairement tout est prévu, on parle +pour l'enfant ou on lui fait lire quelque <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> chose. La Farnèse +eut la barbarie de la laisser à elle-même. La petite, entourée de tant +d'yeux malveillants, dut être intimidée. Au lieu de couvrir ce silence, +de lui donner du temps pour se remettre, de parler un peu à sa place, +Saint-Simon eut la sotte fierté de se blesser, et par trois fois +articula la question de ce qu'elle voulait faire dire à Paris. Mais +rien. Elle est muette. Et bien pis! elle n'est pas muette tout à fait. +Elle venait de déjeuner sans doute; un petit bruit involontaire échappe +de sa belle bouche. Les Espagnols ne voulaient pas entendre. Sans pitié, +sans pudeur, l'Italienne entendit, donna le signal des risées.</p> + +<p>Elle croyait en dégoûter le prince. À tort. Ces petites misères de +nature ne font guère à l'amour. Témoin, ce qu'on a vu de Louis XIII et +de mademoiselle la Fayette; l'humiliant accident pour lequel Anne +d'Autriche fut si cruelle, ne le fit que plus amoureux. La Farnèse dut +prendre aussi d'autres moyens. Elle exploita l'étourderie de la +Française. Sa légèreté à courir dans un parc, les jupes au vent, fut +donnée au mari pour un crime d'horrible indécence. On lui dit que, dans +l'intérieur, elle voulait danser toute nue entre les dames et les +seigneurs. On lui brouilla l'esprit, si bien qu'il consentait à +l'enterrer dans un couvent. Mais elle eut la petite vérole. On espéra +qu'elle mourrait. Cette cour, qui avait été lâche en la prenant, devint +féroce alors, et on fit le mieux qu'on put pour qu'elle n'en réchappât +pas. Dieu eut pitié de la pauvre petite. Elle vécut. Mais un objet +d'horreur, et pour brouiller les deux pays. Beau résultat de cette +grande et subtile diplomatie! Dubois fut si furieux de voir <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> +écrouler tout cela, que son très-cher ami, le bon Père Daubenton (si +nécessaire à l'alliance) ayant ici son frère, Dubois le pila, le chassa +à grands coups de pied de chez lui.</p> + +<p>L'amitié, plus solide et si forte, de l'Angleterre, le soutenait ici, +pouvait le rassurer. Il eut pourtant l'idée d'une machine assez +ridicule, fort peu utile, contre ses concurrents. Il avait institué des +conférences où, devant le Régent, on lisait au petit roi des leçons +pédantesques sur l'art de gouverner. À travers cet enseignement, +gauchement et hors de propos, trois jours durant, le Régent lut un +plaidoyer où il reprenait, ressassait la vie de Villeroi, y mêlant les +parlementaires, le duc de Noailles, faisant peur au Roi d'une Fronde, +établissant longuement que, pour son bien, ces gens ne pouvaient +revenir. Rien de plus sot. Quel résultat? Dégrader le Régent par +l'énumération des soufflets qu'il avait reçus de Villeroi? Rendre +impossible le duc de Noailles? c'est-à-dire rendre un seul possible, M. +le Duc! fortifier celui qui n'était que trop fort déjà.</p> + +<p>Dubois bientôt le vit et le sentit. Il avait sous la main deux hommes à +lui infiniment utiles, que M. le Duc le força de sacrifier. Gens de +vigueur et de peu de scrupules, de main, d'épée, très-bons en politique +et meilleurs en police. C'étaient Leblanc, secrétaire d'État de la +guerre, et son jeune ami Bellisle, petit-fils de Fouquet. Il était +agréable à un homme de l'âge et de la robe de Dubois, qui n'avait jamais +tenu qu'une plume, de disposer de ces gens-là pour des cas fortuits. +Leblanc était à toute sauce; il arrêta Cartouche, <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> enleva +Villeroi. Le Régent y tenait, non-seulement pour l'agrément de son +commerce, mais par un très-fort souvenir. C'est qu'en ce jour de terreur +blême où Law fut presque mis en pièces, où le peuple forçait les grilles +du Palais-Royal, Leblanc seul descendit, entra paisiblement dans cette +foule et lui fit entendre raison.</p> + +<p>Si Dubois, le Régent, les deux malades, eussent été serrés de trop près +par l'impatience de leur successeur, M. le Duc, s'il eût frappé un coup, +c'est Leblanc qui l'eût fait. Il l'aurait enlevé, tout aussi bien que +Villeroi. Et Bellisle, au besoin, aurait fait davantage. Il était des +Fouquet, armateurs (ou corsaires) de Nantes, et il était parti de bien +moins que de rien, de la ruine et de la disgrâce, de la prison d'État où +mourut son grand-père. Il voulait arriver, et n'importe comment. Il +avait un esprit terrible, infiniment d'audace, l'intrigue, la bassesse +intrépide. En 1719, il s'était chargé pour Dubois d'une scabreuse et +dangereuse besogne, d'espionner l'armée d'Espagne et ce grand sec +Berwick, si sujet à pendre les gens.</p> + +<p>Bellisle avait pris poste dans la maison où l'on haïssait le plus madame +de Prie, la maison de sa mère, si maltraitée par elle, madame Pléneuf. +Elle était belle, aimable. Bellisle servit là d'abord les amours de la +Fare, puis s'attacha à Leblanc, second entreteneur. Mais madame Pléneuf +avait cela qu'elle ne perdait jamais d'amants. Elle les gardait tous, et +ils devenaient entre eux amis intimes. Bellisle, réussissant près +d'elle, n'en fut que mieux avec Leblanc.</p> + +<p>C'est Oreste et Pylade, unis, inséparables. Ensemble, <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> malgré +tant d'affaires que doit avoir un ministre (Leblanc), ils passent des +heures et des heures chez madame Pléneuf, toujours belle et coquette, +que sa fille, déjà engraissée, déteste de plus en plus.</p> + +<p>Ensemble encore, le soir, les deux amis sont chez Dubois, eux, et nul +autre à son coucher. Cet homme inabordable, <i>non dictu affabilis ulli</i>, +n'a pas d'humeur pour eux. Miracle.</p> + +<p>En novembre 1722, M. le Duc, qui, comme on sait, est terrible pour la +probité, commence à attaquer Leblanc, et peu après Bellisle. Ils ont +tripoté dans les fonds, ont mis la main à la caisse de La Jonchère, un +trésorier des guerres. Affaire obscure. Dans les ténèbres de la police +militaire, savaient-ils bien eux-mêmes si vraiment ils avaient volé?</p> + +<p>Saint-Simon, supposant que tout vient de madame de Prie, leur +conseillait de voir plus rarement madame Pléneuf. Impossible. Ils ne +peuvent, disent-ils, se passer de la voir un jour. Autre miracle. Est-ce +l'effet des beaux yeux d'une dame si mûre? Ou faut-il croire que ses +amis, entre Dubois et elle, assidûment préparent certaines choses dont +Chantilly est inquiet?</p> + +<p>Dubois fit une belle défense (de novembre en juillet), et l'on peut +dire, jusqu'à sa fin, car il mourut en août. Il écrivait au sujet de +Leblanc: «Je préférerais la mort à tout ce que j'ai souffert depuis huit +mois à son occasion.» Ici il ne ment pas. Leblanc lui était nécessaire +pour la crise prochaine de la mort du Régent. Dès janvier 1723, on +n'ajournait l'apoplexie qu'en lui donnant journellement de petites +purgations. Ce coup qui, d'un moment à l'autre, pouvait l'enlever à +Dubois, <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> aurait mis celui-ci dans l'extrême péril de se voir +seul avec le jeune fils du Régent, devant M. le Duc. Fleury certainement +eût donné le roi au plus fort. Pour être le plus fort, Dubois arrangeait +tout. Il était sûr des Gardes par le duc de Guiche, voué aux Orléans. Il +était sûr des Suisses et de l'Artillerie, par le duc du Maine, qu'il +avait rappelé tout exprès. Mais pour donner l'ensemble à tout cela, et +l'élan du coup de collier, il lui fallait son ministre Leblanc.</p> + +<p>Il venait de faire une chose qui avertissait fort M. le Duc. Il avait +rappelé, réintégré ses mortels ennemis, les bâtards, le duc du Maine, le +comte de Toulouse. Malheureusement ils étaient trop brisés. Dans leur +isolement, ils n'apportaient guère de force à Dubois. Il aurait bien +voulu pouvoir les faire siéger dans le Conseil d'État qui fut créé à la +majorité. Conseil très-étroit, trop serré, de cinq personnes en tout. +Dubois, avec les deux d'Orléans et un jeune ministre, y avait quatre +voix; mais celle de M. le Duc, à elle seule, pesait davantage. Hors du +Conseil, il en était de même. Tout se portait de ce côté. Dubois offrait +le singulier spectacle d'un homme tout-puissant qui reste seul, qu'on +fuit, dont on craint la faveur.</p> + +<p>Il le voyait très-bien, et flottait entre deux pensées, celle du prêtre, +celle du ministre, la fuite ou le combat.</p> + +<p>Quoi qu'il arrivât, après tout, il était cardinal, inviolable. Il +garderait sa peau, autant et mieux qu'Alberoni. Il n'avait pas lâché +Cambrai, un très-beau pis-aller, archevêché, principauté. Il y songeait +sérieusement, car il faisait chercher les droits des archevêques +<span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> sur le territoire même, le Cambrésis, qui serait devenu une +souveraineté tout à fait. Mais, du côté de Rome, il avait de bien autres +chances qu'il cultivait soigneusement. Il voulut présider ici +l'Assemblée du clergé, pour se montrer là-bas au plus haut et capable de +rendre les plus grands services. Il avait pris la Feuille des bénéfices +pour ne nommer que les amis de Rome. Il écrivait même aux Romains qu'il +méditait pour eux les plus grandes choses, qu'il voulait revenir au +temps où les places d'administration et de gouvernement étaient données +aux prêtres. À voir de telles promesses, on ne peut guère douter que le +drôle ne comptât, s'il perdait la France, avoir Rome, changer le +ministère pour la tiare. Branlant ici, il rêvait le palais de Latran.</p> + +<p>En attendant, il défend le présent, prend la Police et la Justice,—la +Police pour savoir, la Justice pour frapper. Il tient la police de Paris +par le cadet d'Argenson, homme fin et sûr. Il tient directement et par +lui seul les Postes, l'ouverture des lettres, le cabinet noir. +D'Aguesseau l'incertain, le scrupuleux, est écarté. Dubois, sans titre, +a en effet les Sceaux, machine essentielle de ce gouvernement, pour +sceller, lancer à toute heure les actes nécessaires, Lettres royales ou +Arrêts du Conseil, etc., etc.</p> + +<p>Et avec tout cela, M. le Duc avance. En vain Leblanc, Bellisle, sont +trouvés innocents (1<sup>er</sup> juillet). Il poursuit, il menace. Dubois dit +lâchement qu'il en est étonné et mécontent (<i>Buvat</i>), tandis qu'il écrit +autre part qu'il a tout fait pour les défendre (<i>lettre citée par +Lemontey</i>).</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> Mais le Duc ne le tient pas quitte pour de vains mots. Il les +fait exiler.</p> + +<p>Dubois ayant décidément perdu son épée de chevet, son jeune ministre de +la guerre, fut forcé d'être jeune. Il résolut de monter à cheval, de se +faire connaître des troupes, à la revue de la Saint-Louis, de se donner +auprès de la Maison militaire le mérite des libéralités et des régals +d'usage, de bien montrer celui dont tout avancement dépendait.</p> + +<p>Il simulait l'audace; mais il était accablé de son isolement. Il se +croyait perdu et son cerveau se dérangeait. «Il a, dit Lemontey, déposé +ses terreurs dans quelques écrits en désordre. J'ai lu plusieurs papiers +noircis de ces funèbres visions.»</p> + +<p>La revue le tua. Un abcès qu'il avait creva dans la vessie. Il aggrava +le mal en le cachant. Il allait au Conseil. Il faisait dire aux +ambassadeurs qu'il irait à Paris. Une opération devint nécessaire, et la +mort la suivit de près.</p> + +<p>Il mourut en homme d'esprit. Il fut moins sacrilège qu'il n'avait été +dans sa vie. Il esquiva l'hostie, qui aurait été un scandale. Il dit +que, pour un cardinal, il y avait de grandes cérémonies à faire, qu'il +fallait aller demander cela à Paris, au cardinal Bissy. Il calculait +très-bien que, pendant le voyage, il aurait le temps de passer (10 août +1723).</p> + +<p>Tout retombe au Régent, et dans un état pitoyable. Dubois n'avait rien +décidé sur l'essentiel de la situation. Chose incroyable, après ce +terrible Visa, qui avait tant réduit, l'embarras subsistait le même. On +éludait, on ajournait. Dubois envoyait tout au diable. <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> Avec +les Fermes, pour lesquelles Duverney lui payait beaucoup, avec quelques +emprunts, quelques édits bursaux, il faisait face au plus indispensable. +À sa mort, le Régent retrouve la question qui le poursuit depuis neuf +ans: <i>Law ou Noailles? Noailles ou Law? Créera-t-on un papier-monnaie</i> +(discrédité avant de naître!), ou bien, avec Noailles, <i>essayera-t-on +quelque nouveau retranchement</i> (lorsque l'amputation du Visa est +saignante encore!)?</p> + +<p>Donc, il tournait dans un cercle fatal, de l'impossible à l'impossible. +Ceux qui lui succédèrent, pour le rendre odieux, ont soutenu qu'il eût +rappelé Law, qu'il pensait au papier-monnaie. Mais de cela aucune +preuve. Ce qui est certain, c'est qu'il fit revenir de l'exil le duc de +Noailles, le vit, le consulta.</p> + +<p>Il n'était pas mal entouré; il avait rappelé ou appelé quelques hommes +capables. Il conserva le jeune ministre Morville, un excellent choix de +Dubois. Le jeune lieutenant de police, le second fils de d'Argenson, lui +plaisait fort. Si l'on en croit Barbier, il l'eût fait «son premier +commis,» son homme de confiance, à qui tous auraient rendu compte. Mais +cela ne résolvait pas la difficulté financière. Tout ce qu'on avait +imaginé pour trouver de l'argent, c'était un contrôle des actes des +notaires, et le renouvellement du vieux droit féodal nommé, par +antiphrase, droit de <i>joyeux</i> avénement. Exigence tardive pour un règne +qui déjà datait de neuf ans.</p> + +<p>Sa meilleure chance, c'était de laisser tout, d'échapper par la mort. Il +y avait espoir, sous ce rapport, de trois côtés. Depuis deux ans, il +aurait eu besoin d'un <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> traitement spécial et <i>loyal</i> +(disait-on). Mais ses fonctions générales, très-affectées, faisaient +tout ajourner. Son médecin, Chirac, lui disait sans détour qu'il +mourrait d'une hydropisie de poitrine ou serait brusquement enlevé par +l'apoplexie. Il opta pour l'apoplexie, regardant une mort si prompte +comme une faveur de la nature, ne faisant rien pour l'éviter et +l'appelant en quelque sorte.</p> + +<p>Deux jours avant sa mort, Maréchal, l'ancien et vénérable chirurgien de +Louis XIV, l'envisageant, lui dit que d'un moment à l'autre il pouvait +être frappé, qu'il lui fallait une saignée au bras, au pied. Même au +dernier jour, 2 décembre, Chirac en dit autant. Il refusa toujours +obstinément.</p> + +<p>Chacun voyait cela. On prenait ses mesures. Hélas? d'aucun côté on ne +pouvait rien faire de bon.</p> + +<p>Avec un roi majeur qui n'a que quatorze ans (donc un mineur encore), le +ministre sera un régent, un vrai roi. Mais, par une circonstance, la +pire imaginable, le ministre d'alors allait être un prince du sang, un +prince jeune, un prince incapable, bref un mineur d'esprit, qu'il +s'appelât Orléans ou Bourbon.</p> + +<p>De ces deux sots, le plus honnête était le jeune duc de Chartres, fils +du Régent. Il aurait eu un guide fort expérimenté et de mérite dans le +duc de Noailles. Celui-ci était revenu, et sa première démarche avait +été d'aller à Notre-Dame communier de la main janséniste de son oncle +l'archevêque. Démarche habile qui lui assurait les meilleurs du +Parlement. Il eût fallu que les orléanistes se rattachassent franchement +à Noailles. C'est ce que fit le duc de Guiche, qui, colonel <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> +des Gardes, avec le duc du Maine, colonel des Suisses, eût pu répondre +de Versailles. C'est ce que ne fit pas Saint-Simon, qui, obstiné dans sa +haine pour Noailles, resta à part. Il sentait bien pourtant quel malheur +c'était pour l'État que l'avénement de M. le Duc et de madame de Prie. +Il aurait voulu que Fleury, le vieux, le timide Fleury, se décernât le +pouvoir, se fît premier ministre. Il osa le lui dire. Éconduit, il ne +fit plus rien. Ainsi que le Régent, il se remit à la fatalité.</p> + +<p>Sur les avis réitérés des médecins, qui ne furent nullement tenus +secrets, le ministre la Vrillière avait dressé déjà la patente de M. le +Duc, tenu prêt le serment solennel qu'il devait prêter. Ce vilain petit +la Vrillière, que le Régent appelait un bilboquet, n'en avait pas moins +été mis par lui au ministère. Il lui devait tout. Par son ingratitude, +il resta au pouvoir, fut pour un demi siècle le ministre des prisons +d'État. Cinquante mille lettres de cachet ont été signées <i>la +Vrillière</i>.</p> + +<p>Le 2 décembre au soir, le Régent était chez lui, et recevait avec sa +bonté ordinaire la dédicace d'un savant livre de l'avocat Bonnet +(<i>Histoire de la danse profane et sacrée</i>). Hommage fort désintéressé, +car l'auteur se mourait, et il avait envoyé son épître par un de ses +amis.</p> + +<p>Il était six heures. Le Régent devait, à sept, monter chez le Roi et +travailler avec lui. Ayant une heure à attendre, il dit (tout en buvant +ses tisanes) au valet de chambre: «Va voir s'il y a dans le grand +cabinet des dames avec qui l'on puisse causer.—Il y a madame <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> +de Prie.» Cela ne lui plut pas. Par je ne sais quel flair, elle avait +comme senti la mort, était venue au-devant des nouvelles, observer et +rôder. «Mais il y a une autre dame, madame de Falari.—Tu peux la faire +entrer.»</p> + +<p>C'était une jeune et charmante femme qu'il voyait depuis peu. Elle était +Dauphinoise et du pays de la Tencin. Probablement cette dame obligeante +l'avait procurée au Régent. Il est vrai, c'était tard pour un homme qui +avait dû licencier les Parabère, les Sabran, les d'Averne. Mais la +Falari l'amusait. Elle était fort jolie, intéressante et malheureuse. +Nulle plus qu'elle n'eut d'excuse. Elle avait épousé un très-mauvais +sujet, neveu d'un cardinal, qui, par le crédit de son oncle, s'était +fait faire duc de Falari. Il avait des mœurs effroyables, détestait +les femmes, battait la sienne, l'abandonnait et la laissait mourir de +faim.</p> + +<p>Le Régent, qui était assis à boire ses drogues, la fit asseoir aussi, et +pour rire, pour l'embarrasser, dit: «Crois-tu qu'il y ait un enfer? un +paradis?—Sans doute.—Alors tu es bien malheureuse de mener la vie que +tu mènes.—Mais Dieu aura pitié de moi.» (<i>Manuscrit Buvat.</i>)</p> + +<p>Il devint rêveur, s'inclina vers elle, et lourdement sa tête tout à coup +appuya sur elle. Il glisse, il se roidit, il meurt.</p> + +<p>Elle pousse des cris. Mais comme il était près de sept heures, il n'y +avait plus personne. On pensait qu'il était monté, comme à l'ordinaire, +chez le Roi par un petit escalier intérieur. Elle a beau courir, appeler +par le palais mal éclairé, désert, en cette noire soirée <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> de +décembre. Il lui faut un quart d'heure pour avoir du secours. L'une des +premières personnes fut la Sabran et un laquais qui savait saigner. «Mon +Dieu, n'en faites rien, crie la Sabran, il sort d'avec une gueuse ... +Vous le tuerez.» On essaya pourtant et l'on n'y risquait guère. La +Falari, profitant de la foule qui se faisait, se dérobe et s'enfuit. Il +est mort! Tout s'en va. L'appartement redevient solitaire.</p> + +<p>Dès le premier moment, la Vrillière était chez le Roi, chez Fleury. +Madame la Duchesse, mère de M. le Duc, s'était jetée dans une voiture; +elle volait à Saint-Cloud, chez sa sœur, madame d'Orléans, qu'elle ne +voyait jamais, qu'elle détestait, pour la complimenter, la plaindre, +l'observer, surtout la clouer là, lui faire perdre du temps, au cas où +cette princesse ferait sur sa paresse l'effort d'aller à Versailles, de +parler au Roi pour son fils.</p> + +<p>L'aile Nord de Versailles était pleine. On assiégeait M. le Duc. La +Vrillière, avec sa patente et son serment tout prêt, le mena chez le +Roi, où Fleury, comme il était convenu, dit que le Roi ne pouvait mieux +faire que de le prier d'être premier ministre. Le Roi avait les yeux +humides et rouges. Il ne dit pas un mot. D'un signe il consentit et +transféra la monarchie. M. le Duc à l'instant remercia et fit le +serment.</p> + +<p>Que faisaient les amis du mort? Saint-Simon vint de Meudon à Versailles, +pourquoi? pour s'enfermer, dit-il.</p> + +<p>Noailles et Guiche couraient, cherchaient le fils du Régent. Il était à +Paris. Leurs offres de service furent mal reçues. Il s'en débarrassa. Et +Saint-Simon <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> a tort de le lui reprocher. Ils arrivaient fort +tard; ils arrivaient sans Saint-Simon.</p> + +<p>Louis XV, qui ne sentait rien, pleura cependant le Régent et en parla +toujours avec affection. L'Europe le regretta et regretta Dubois. Paris, +avec le temps et sous ceux qui suivirent, plats, sots et violents, se +souvint volontiers de deux hommes d'esprit qui n'avaient pas été cruels. +Dubois persécuta bien moins qu'on n'eût voulu. Il s'en excuse +plaisamment en écrivant à Rome: «Les Jansénistes sont si sobres et si +simples de vie, que la prison, l'exil ne leur font rien.» Le Régent, +avec tous ses vices et sa déplorable faiblesse, fut, il faut bien le +dire, infiniment doux et humain. La <i>Henriade</i>, livre non de génie, mais +d'humanité, de bonté, fut accueilli par lui, et on lui saura toujours +gré d'avoir bien reçu, admiré, laissé circuler ce grand livre si hardi, +les <i>Lettres persanes</i>, l'œuvre émancipatrice qui a couronné la +Régence.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> CHAPITRE XXV</h3> + +<h4>MONTESQUIEU. LETTRES PERSANES<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>—VOLTAIRE, HENRIADE<br> + +1721-1723</h4> + + +<p>L'avortement de la Régence, le chaos qui suit le Système, les exploits +de Cartouche, le dur gouvernement qui vient, ne doivent pas nous faire +perdre de vue les résultats immenses qui restent de ces neuf années.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> La langueur aride, impuissante et si près de la mort, qui +marque la fin de Louis XIV, a fait place aux élans d'une vie qui, malgré +les rechutes, ne peut plus s'arrêter. On est sorti de la paralysie. Une +circulation active s'est établie. Des arts nouveaux, charmants, sont la +révélation extérieure et légère d'un autre esprit, d'un changement +profond dans les mœurs et les habitudes.</p> + +<p>Mais la belle, très-belle révolution qu'il faut noter, <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> c'est +l'<i>humanisation</i>, l'adoucissement singulier des opinions, le progrès de +la tolérance. Naguère encore, Bossuet et Fénelon, madame de Sévigné, +admiraient la proscription des protestants. Le meilleur prince du temps, +un saint, le duc de Bourgogne, excusait la Saint-Barthélemy. Douze ans +après, elle fait horreur à tout le monde. La <i>Henriade</i>, un poème peu +poétique, n'en réussit pas moins, parce qu'elle la flétrit, la maudit.</p> + +<p>Chose propre à la France, à laquelle l'Angleterre, l'Allemagne restent +indifférentes, et les autres peuples contraires. La barbarie religieuse +continue dans toute l'Europe.</p> + +<p>L'Espagne suivait, bride abattue, la carrière des auto-da-fé. En 1721, +la seule ville de Grenade, sur l'échafaud de plâtre où quatre fours en +feu (figurant les prophètes) mangeaient la chair hurlante, Grenade mit +en cendres neuf hommes, onze femmes. C'est l'année des <i>Lettres +persanes</i>.</p> + +<p>Dans l'année de <i>la Henriade</i>, Philippe V et sa reine, à Madrid, +infligent à la petite Française qui arrive la fête épouvantable d'une +grillade de neuf corps vivants, l'horreur des cris, l'odeur des +graisses, des fritures de la chair humaine.</p> + +<p>L'autre année (1724), la vaste exécution des protestants de Thorn; +plusieurs décapités et plusieurs torturés dans des supplices exquis. Les +Jésuites vainqueurs en firent une exécrable comédie de collège (<i>la +Fille de Jephté</i>), où l'effigie des morts grimaçait sur l'autel, par un +second supplice de haine et de risée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> Voilà l'Europe à cette époque brillante et encore si barbare, +où Montesquieu, Voltaire, ont élevé la voix. Que disaient-ils?</p> + +<p>«Grâce pour l'homme!... Respect au sang humain!» C'est le sens de leurs +livres immortels et bénis, livres de bonté, de douceur, d'humanité, de +pitié; donc de vraie religion. Si Dieu avait parlé, qu'aurait-il dit: +«Grâce pour l'homme!»</p> + +<p>Mais comment arriver à ce grand but d'humanité? Par nul autre moyen +qu'en brisant la fascination des dangereux symboles, l'atroce poésie du +Moyen âge, à qui on immolait tant de réalités vivantes. Il fallait bien +la détrôner cette poésie imaginative, pour faire régner à sa place celle +du cœur et de la nature. La satire, la critique, dans ce sens, +étaient œuvre sainte, puisqu'elles éteignaient les bûchers.</p> + +<p>La difficulté très-bizarre, c'est que les âmes les plus tendres étaient +les plus furieuses. La pitié, la tendresse n'ont jamais manqué en ce +monde. Des Albigeois aux Dragonnades, à travers quatre cents, cinq cents +ans de massacres, ces sentiments ont abondé; mais seulement, sans +rapport à la pauvre vie humaine. La pitié était pour l'hostie. C'est +l'hostie outragée, le petit Jésus maltraité, qui fait pleurer à chaudes +larmes la douce femme aux auto-da-fé. Si l'on brûle à Wurzbourg un +sorcier de neuf ans, c'est attendrissement pour l'idéal enfant qu'on dit +immolé au sabbat.</p> + +<p>Louis XIV n'était pas insensible, et son cœur fut ému après les +Dragonnades. Comme tous les meilleurs catholiques, il eut scrupule, il +eut pitié. Non des protestants <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> certes. Mais il trouvait cruel +de faire à des damnés litière et pâture de l'hostie, de mettre Dieu dans +ces bouches grinçantes.</p> + +<p>Maintenant voici une chose inouïe, un scandale. La thèse est retournée. +Dans le poème de la Ligue, le poème de la Saint-Barthélemy, le +croirait-on? la pitié est pour l'homme, pour la réalité saignante. Ces +rouges torrents lui font horreur, et il avance un paradoxe audacieux; il +soutient, cet impie, qu'en l'homme aussi Dieu avait son hostie et que, +s'il est au pain, il était dans le sang encore.</p> + +<p>Pauvre poème, mais grande action, plus hardie qu'on ne croit. L'auteur +sortait de la Bastille. Le Régent finissait, ne pouvait guère le +rassurer. Rome avait triomphé. Dubois était tout cardinal, jusqu'à +promettre à Rome de faire rentrer partout les prêtres dans +l'administration. Voltaire, en ce moment, le vaillant étourdi, va +prendre un héros protestant. Il va chercher au fond de l'histoire un +Henri IV, alors si profondément oublié, qui restait mal noté, un ennemi +de l'Espagne qu'à ce moment la France épouse. Ce Henri, il l'expose, +comme héros de clémence, d'humanité, d'un cœur facile et tendre, +bref, comme <i>l'homme</i>. Ce seul mot dit tout. La merveille, c'est que le +poème pâlira et tombera avec le temps et justement; Henri IV restera. +Voltaire réellement l'a refait. C'est l'idéal nouveau et accepté du +siècle. D'autant baisse Louis XIV, ce funeste idéal (enflure et +sécheresse), qui jusque-là remplit la tête vide des rois de l'Europe.</p> + +<p>Rhétorique et déclamation, faux merveilleux, faiblesse et parfois +platitude. Tout cela ne fait rien. Il y <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> a dans ce poème (la +pire œuvre de Voltaire) quelque chose d'aimable et de bon, qui est +partout chez lui, le bon sourire, malin et tendre, de son portrait du +Musée de Rouen. Et cela alla augmentant. Une de ses ennemies, madame de +Genlis, qu'il reçut à Ferney, fut surprise de voir, avec sa bouche +satirique, son regard si tendre et si doux. «Le cœur même, dit-elle, +de Zaïre était dans ses yeux.»</p> + +<p>«Voilà un grand contraste!» Point du tout. La tendresse, l'esprit +satirique, l'amour, la guerre ne sont point opposés. La bonté, la pitié, +chez quelques-uns sont violentes, et pleines d'un esprit de combat. +Elles rendent impitoyable pour toute chose cruelle, pour toute idée +barbare, pour tout dogme inhumain. Ces deux dispositions nullement +contraires se rencontrent chez tous les grands hommes de ce siècle, +spécialement chez Montesquieu. Dans une de ses <i>Lettres persanes</i>, il +s'est peint, il a dit le fond de sa nature. Il s'avoue faible et tendre, +sans défense contre la pitié. Il était jeune alors, moins résigné qu'il +ne le fut plus tard aux souffrances de l'humanité, d'autant plus hostile +aux tyrans, aux systèmes surtout qui furent pour des mille ans les +tyrans de l'espèce humaine. Dans ce livre, si fort, léger en apparence, +d'une gaieté habile et profondément calculée, il a montré comment les +doux, au besoin, sont terribles, et les timides hardis. C'est un esprit +serein, mondain, ce semble, et pacifique, qui fait en se jouant voler, +briller le glaive, accomplit en riant la radicale exécution, +l'extermination du passé.</p> + +<p>Il imprime en Hollande; mais Voltaire qui imprime <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> en France a +bien plus de ménagements. Il reste longtemps en arrière, ne peut secouer +son respect d'enfance pour le grand roi et le grand siècle. Il traîne +longtemps son Racine. Les récits de Villars, le vieux conteur, les beaux +yeux de la maréchale, tout cela fit longtemps tort à Voltaire, le +retarda. Élève des Jésuites, et fort caressé d'eux, il est faible pour +ses vieux maîtres.</p> + +<p>Le siècle demandait, désirait un génie qui tranchât nettement dans le +temps, partît de l'<i>écart absolu</i>, comme on dit aujourd'hui, mais de +l'écart dans le bon sens, un génie qui surtout allât droit à la question +fondamentale, la question religieuse, ne cherchât pas, comme les +utopistes d'alors, de vains raccommodages pour une machine plus qu'usée.</p> + +<p>Le Régent, par respect, a imprimé le <i>Télémaque</i>. Il essaye un moment +des plans de Fénelon, de ses hauts Conseils de seigneurs. Tout cela +ridicule, inutile et mort-né.</p> + +<p>On essaye un moment de Boisguilbert, de Vauban même. Les réformes +économiques qu'ils tentent à la surface n'ont nulle chance pendant qu'on +garde le fond pourri qui est dessous.</p> + +<p>Law eût fait quelque chose de sérieux. Ses terribles nécessités le +poussant en avant, il aurait «labouré profond», comme on dit en 89. J'ai +trouvé qu'au premier moment qu'il fût contrôleur général, on agita la +question de <i>forcer le clergé à vendre</i> ce qu'il avait acquis depuis +cent vingt ans (plus de la moitié de ses biens). Vente énorme qui, faite +d'ensemble, eût fait tomber la terre à rien, l'aurait presque <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> +donnée au monde des petits laboureurs. Mais Law était près de sa fin. On +le précipita. Il y eut une espèce de petit concile pour le condamner.</p> + +<p>Une telle opération supposait autre chose. Pour atteindre le temporel, +il fallait que le spirituel fût éclairci, percé à jour. Deux hommes +singuliers, qui virent beaucoup et souvent dans le vrai, semblaient +appelés à cela. Boulainvilliers, le féodal, grand esprit en d'autres +matières, avait, dans un très-beau pamphlet qui courait manuscrit, posé +avec simplicité la loi de la religion, une en tant de cultes divers. +Théorie haute et vraie, qui planait de trop haut.—L'abbé de +Saint-Pierre, au contraire, eut mille idées pratiques. Telles de ses +vues sociales, utiles et sérieuses, se sont réalisées. Mais, dans les +choses religieuses, il est myope ou craint de voir. Il garde l'idée +niaise d'être <i>un philosophe chrétien</i>. Les évêques firent chasser ce +bonhomme de l'Académie. Les philosophes en rirent. Tout était ridicule +en lui, et jusqu'à l'orthographe. C'était le roi des maladroits. Il +changeait des misères, il réformait des riens, et conservait le pire; +exemple, la moinaille, qu'il croit utiliser! On le renvoya en nourrice, +avec cette pauvre âme que met Machiavel «dans les limbes des petits +enfants.»</p> + +<p>Mais qui sera donc l'<i>homme</i>? et dans quelle circonstance heureuse et +singulière va-t-il donc naître et se former, le vigoureux génie qui, +tranchant le passé au fil du glaive, dans cet éclair va faire voir +l'avenir?... Gloire à la volonté! Il naît précisément, grandit, se +fortifie, dans un milieu unique pour énerver, éteindre, admirable pour +étouffer.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> Né en 1689, affublé à 25 ans d'une perruque de conseiller, il +le fut à 27 d'un bonnet de président à mortier. Son esprit vaste, vif et +doux, sous ce poids qui le contenait, n'en fut pas accablé, mais +s'étendit en dessous de tous côtés. Un mariage fort calme, dont il lui +survint trois enfants, semblait (dès 26 ans) le calfeutrer tout à fait +au foyer. De son hôtel au Parlement, du Parlement à son hôtel, sa vie +était tracée. Cette quasi-captivité qui aurait amorti tout autre eut +l'admirable effet de le vivifier. Il s'enquit de deux infinis, celui des +sciences physiques, celui des mœurs, des lois, des transformations +variées de l'âme humaine.</p> + +<p>L'Académie de Bordeaux, qui jusqu'à lui perdait son temps aux amusements +littéraires, aux petits vers, devint une académie des sciences. Il y lut +des mémoires sur ses études d'anatomie et autres. En 1719, d'un élan +juvénile (on commence toujours par l'immense et par l'impossible), il +avait fait le plan d'une <i>Histoire de la Terre</i>.</p> + +<p>Temps curieux de gigantesque effort. Marsigli donne son <i>Histoire de la +Mer</i>. Vico prépare et bientôt donne son esquisse sublime et féconde: +<i>Science nouvelle de l'Humanité.</i></p> + +<p>Montesquieu, sans nul doute moins inventeur, fit davantage.</p> + +<p>Il vit et pénétra, il jeta un ferme regard sur trois masses qui +composaient alors l'indigeste richesse de la raison humaine.</p> + +<p>1<sup>o</sup> L'édifice des sciences mathématiques et naturelles, si compliquées +de phénomènes, et si simples de <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> lois. Les écrits de Fontenelle +y intéressaient vivement.</p> + +<p>2<sup>o</sup> La série des voyageurs, spécialement de l'Orient, de la Perse et de +l'Inde, depuis les charmants récits de Pietro della Valle, jusqu'aux +Bernier, aux Thévenot, aux Tavernier, jusqu'au judicieux Chardin. Ici de +même nul éblouissement. L'amusante diversité aboutit à des lois +très-simples.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Le droit, pour ses prédécesseurs, était un monde à part qu'on +tâchait d'enfermer dans le cercle du christianisme. Le premier, il le +vit dans la variété immense des législations comparées, réductible +pourtant à la haute unité du Juste. Planant sur la nature, les mœurs +et les institutions, son grand esprit cherchait l'âme commune, <i>la loi +de la loi</i>.</p> + +<p>Cette hauteur est telle que, non-seulement les lois civiles et +politiques, mais aussi les lois religieuses, en sont justiciables. La +Justice est tellement la reine des mortels et des immortels, que les +dieux mêmes répondent devant elle. Les religions lui font la révérence +et en attendent leur arrêt, car celle qui prétendrait être sainte pour +se dispenser d'être juste, serait impie, loin d'être sainte, ne serait +plus religion.</p> + +<p>Idée directement contraire à celle des légistes du siècle de Louis XIV. +Domat exige que la justice soit chrétienne et la plie au Christianisme. +Le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle demande si le Christianisme est juste.</p> + +<p>Le singulier, c'est que l'élan de la révolution soit parti justement +d'un esprit pacifique, plus lumineux qu'ardent, et surtout conciliateur. +Tel semblait Montesquieu avant 1721, quand il faisait ses paisibles +lectures <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> à son Académie. Et tel il redevint après son grand +livre révolutionnaire. Il se tourna bientôt vers les calmes régions de +la haute critique historique. (<i>Grandeur et décadence des Romains.</i>)</p> + +<p>Le génie girondin, celui de Fénelon, Montaigne, Montesquieu, celui du +grand parti qui, en 93, périt pour ne pas tuer, est vif, mais modéré, +équilibré, ce semble. Il faut une pression pour en tirer le jet de feu +qui brûle. Il faut cette chose rare qui quelquefois saisit un jeune +cœur, ce que j'appellerais: la fièvre de justice. La Boétie n'avait +que vingt-six ans, lorsque de Bordeaux il lança sa brochure du +<i>Contr'un</i>, l'évangile de la République; et Montesquieu guère plus de +trente, quand son petit roman esquissa, déjà formula le <i>Credo</i> de 89.</p> + +<p>Leur vraie vie intérieure est absolument inconnue. La Boétie meurt +jeune, et ne dit rien. Montesquieu s'est gardé de nous rien révéler des +secrètes révolutions de son esprit. Il est aisé de deviner pourtant.</p> + +<p>Tous deux étaient des juges, membres du Parlement. Tous deux, éclairés +et humains, étaient associés à la justice routinière d'un grand corps +immuable dans la barbarie du vieux droit. Les légistes royaux ayant, +dans tant de choses, succédé aux pouvoirs judiciaires du clergé, résisté +à l'Inquisition, se piquaient d'être aussi cruels. Ils se montraient +prêtres autant que les prêtres dans les applications révoltantes du +Droit canonique, maintenaient les supplices ecclésiastiques, le feu +spécialement. Sans rien dire de Toulouse (le parlement le plus féroce), +ceux de Bordeaux et de Rouen brûlent force sorciers <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> dans le +<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle. Paris brûle le pauvre messie Simon Morin dans l'année du +<i>Tartufe</i> (1664). Il brûle deux libertins (1726). Djon, un curé +quiétiste (1698).</p> + +<p>Ces choses étaient rares, dira-t-on. Ce qui ne l'était pas, ce qui était +constant et prodigué, c'était la torture préalable. Elle était chère aux +Parlements autant qu'aux cours d'Église. En 1780, sous Louis XVI, un +parlementaire d'Aix en imprime l'apologie, dédiée au pape Pie VI, qui +accepte la dédicace.</p> + +<p>Une autre torture, plus cruelle peut-être, c'est l'atrocité des prisons. +Celles de Bordeaux étaient célèbres en Europe. Ses cachots du +Château-Trompette, où l'on ne pouvait être debout, ni couché, ni assis, +égalaient les plus effrayants <i>in pace</i> de l'Inquisition.</p> + +<p>Qu'on se figure ce génie doux, humain, associé à tout cela! Un +Montesquieu, président d'un tel corps, forcé de suivre toutes ces +vieilleries exécrables, obligé de signer une enquête par la torture, un +jugement pour rouer, brûler! Quelque inerte qu'on soit dans une telle +compagnie, on n'en endosse pas moins la solidarité terrible de ses +actes. La consolation passagère d'adoucir parfois un arrêt peut-elle +équivaloir à cette participation constante d'un droit affreux qui +revient tous les jours? Montesquieu resta là de 1714 à 1726, cloué par +la nécessité héréditaire, la volonté des siens, par la timidité, par la +convenance. Il n'osait s'arracher de cette robe, sa fatalité de famille. +Qui peut douter qu'il n'en ait souffert cruellement, souffert? de ce +qu'il voyait, signait, faisait, souffert de son silence, et +taciturnement amassé un merveilleux <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> fonds de haine pour ce +passé atroce, ce droit maudit et son principe impie.</p> + +<p>Il faut être bien étourdi et bien léger soi-même pour trouver son livre +léger. À chaque instant il est terrible. Les satires de Voltaire sont si +débonnaires à côté! La différence est grande. Voltaire est libre par le +monde. Montesquieu est un prisonnier.</p> + +<p>L'œuvre est moins merveilleuse encore que le secret, la patience qui +la préparent, ce recueillement redoutable du solitaire en pleine foule. +Grande leçon! Qu'ils apprennent de là, les prisonniers qui se croient +impuissants, combien la prison sert, comme en prison le fer devient +acier! Qu'ils apprennent, les hésitants, les maladroits, à affiler la +lame. Jamais main plus légère. L'Orient lui apprit à jouer du damas. En +badinant, il décapite un monde.</p> + +<p>Il est intéressant pour l'art de voir comment le tour est fait. +N'oublions pas qu'il se faisait dans un moment singulier d'inattention +où personne n'avait envie de regarder. Écrit au plus fort du Système, le +livre est publié dans la débâcle, la terreur du Visa, quand chacun se +croit ruiné. La difficulté était grande pour se faire écouter de gens +préoccupés si fortement. Quel cadre assez piquant, quel style assez +mordant pouvait s'emparer du public?</p> + +<p>Le petit roman fit cela. L'auteur prit une occasion. L'ambassadeur turc +arrivait (mars 1721) avec tout son monde équivoque. La question débattue +partout était: «A-t-il, n'a-t-il pas un sérail?»—«Et qu'est-ce que la +vie de sérail?» Vous le voulez ... Eh bien, apprenez-le. Le nouveau +livre le dira. Dès le <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> commencement, cinq ou six lettres vous +saisissent par cette vive curiosité d'être confident du mystère, au fond +du sérail même, et ce qui est piquant, d'un sérail veuf, et des humbles +aveux que ces belles délaissées écrivent en grand secret. Croyez qu'avec +un tel prologue, on ne lâchera pas le livre.</p> + +<p>Mais nulle mollesse orientale. Il ne s'en doute même pas. À cent lieues +du sérail mystique des soufis, du sérail voluptueux du Ramayan, celui-ci +est français, je veux dire amusant et sec. La flamme même, s'il y en a +quelque peu, est sèche encore, esprit, dispute et jalousie. Ces +disputeuses ne troublent guère les sens. Le tout est une vraie satire +contre l'injustice polygamique, le dur veuvage où elle tient la femme. +Même la polygamie chrétienne (quoiqu'il en plaisante parfois, comme +d'une chose qui est dans les mœurs), il la flétrit très-âprement dans +la lettre sur <i>l'homme à bonnes fortunes</i>.</p> + +<p>C'est un coup de théâtre de voir comme après ces cinq ou six premières +lettres de femmes, maître de son lecteur, il l'emporte, d'une aile +prodigieuse, sur un pic d'où l'on voit toute la terre. Les sociétés +humaines ont leur nécessité: <i>le Juste</i>. Elles vivent de lui et sans lui +elles meurent. La brève histoire des Troglodytes, où la forme un peu +maniérée ne fait nul tort au fond, donne, avec cette loi de Justice, ce +qui en est d'usage: <i>le gouvernement libre, républicain</i>, de soi par +soi.</p> + +<p>Un Anglais n'aurait pas manqué de se servir ici du texte où Samuel +énumère aux Hébreux qui demandent un roi, les fléaux de la royauté. Le +Français sait bien <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> mieux qu'un vieil habit sert peu pour la +vérité éternelle.</p> + +<p>On a chassé le pauvre Saint-Pierre pour ses petites hardiesses. Mais on +n'ose toucher celui-ci. Il dit la mort prochaine de la religion +catholique. Il dit que la république est le gouvernement de la vertu. Il +dit que le roi et le pape, grands magiciens, ont le talent de faire que +le papier soit de l'argent, que le pain ne soit pas du pain, etc. Le +haut credo surnaturel a pour lui la valeur des actions de Law après le +Visa.</p> + +<p>Le Régent rit, et tout le monde. Et qui sait? les évêques eux-mêmes, +tous les Pères de l'Église, Dubois, Tencin, etc. La France entière rit, +et l'Europe.</p> + +<p>C'est là bien autre chose qu'un succès littéraire. Sans s'en apercevoir, +dans cette satire ou ce roman, on a pris, accepté un credo tout nouveau. +Le livre, si critique, n'en est pas moins affirmatif. Tout en brisant le +faux, il a posé le vrai.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + +<p class="center p4">FIN DU TOME DIX-SEPTIÈME</p> + +<a id="tam" name="tam"></a> +<h2><span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<div class="index"> +<p><span class="index-3">PRÉFACE</span> +<span class="ralign">Pages.</span></p> + +<ul class="none"> +<li>La Régence est une <i>révélation</i>, une <i>révolution</i>, une + <i>création</i> +<span class="ralign"><a href="#pagei">I</a></span></li> +<li>La révolution financière montra la France à elle-même +<span class="ralign"><a href="#pageii">II</a></span></li> +<li>Le Christianisme fut oublié pendant une année +<span class="ralign"><a href="#pageiv">IV</a></span></li> +<li>Montesquieu prédit la mort prochaine du Catholicisme +<span class="ralign"><a href="#pagev">V</a></span></li> +<li>La République financière +<span class="ralign"><a href="#pagevi">VI</a></span></li> +<li>La Régence n'eut aucun <i>credo</i> préparé +<span class="ralign"><a href="#pagevii">VII</a></span></li> +<li>Retour à la nature +<span class="ralign"><a href="#pageviii">VIII</a></span></li> +<li>Un mot sur ce volume. Son principe +<span class="ralign"><a href="#pageix">IX</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE PREMIER</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Trois mois de la Régence.</span>—<span class="smcap">Hostilité de l'Espagne</span> + (septembre-décembre 1715) +<span class="ralign"><a href="#page015">15</a></span></li> +<li>Le roi laisse une situation désespérée.—Élan généreux, impuissant +<span class="ralign"><a href="#page016">16</a></span></li> +<li>Philippe V et Alberoni +<span class="ralign"><a href="#page023">23</a></span></li> +<li>Immoralité d'Alberoni et de la Farnèse.—Ils relèvent + l'inquisition et s'offrent aux hérétiques +<span class="ralign"><a href="#page025">25</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE II</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Grandeur de l'Angleterre.</span>—<span class="smcap">État incurable de la + France</span>. 1716 +<span class="ralign"><a href="#page034">34</a></span></li> +<li>Mécanisme anglais.—La ligue de la Terre et de + l'Argent +<span class="ralign"><a href="#page039">39</a></span></li> +<li>George et le Prétendant veulent également la guerre + européenne +<span class="ralign"><a href="#page040">40</a></span></li> +<li>Le parti espagnol rend tout impossible au Régent +<span class="ralign"><a href="#page046">46</a></span></li> +<li>Il fallait à tout prix assurer la paix.—Adresse de + Dubois.—Triple alliance, 28 novembre 1716 +<span class="ralign"><a href="#page054">54</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE III</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Dubois.</span>—<span class="smcap">La Tencin.</span>—<span class="smcap">Mademoiselle Aïssé</span>. 1717 +<span class="ralign"><a href="#page063">63</a></span></li> +<li>Esprit humain et indépendant du Régent +<span class="ralign"><a href="#page065">65</a></span></li> +<li>Dubois empêche notre émancipation religieuse +<span class="ralign"><a href="#page067">67</a></span></li> +<li>Le Régent flottant et déjà usé +<span class="ralign"><a href="#page068">68</a></span></li> +<li>Les mœurs de la Régence (avant le Système).—Tencin.—Aïssé +<span class="ralign"><a href="#page073">73</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE IV</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">La fille du Régent.</span>—<span class="smcap">Watteau.</span>—<span class="smcap">Révolution de + janvier</span> 1718 +<span class="ralign"><a href="#page083">83</a></span></li> +<li>Fatalité natale et folie de la duchesse de Berry +<span class="ralign"><a href="#page085">85</a></span></li> +<li>On veut la convertir, la marier, l'employer contre + d'Aguesseau et Noailles +<span class="ralign"><a href="#page089">89</a></span></li> +<li>Le Régent publie <i>Daphnis et Chloé</i>, fait Watteau + peintre du roi, lui fait peindre les palais de sa fille.—Arts + et modes +<span class="ralign"><a href="#page095">95</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE V</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Alberoni et Charles XII.</span>—<span class="smcap">Défaite d'Alberoni.</span>—<span class="smcap">La + paix du monde</span>. 1718 +<span class="ralign"><a href="#page102">102</a></span></li> +<li>Conspiration d'Alberoni et de la Farnèse avec les + mercenaires du Nord contre la paix et la civilisation +<span class="ralign"><a href="#page107">107</a></span></li> +<li>Dévotion libertine et féroce de la cour de Madrid.—Casuistique.—Auto-da-fé +<span class="ralign"><a href="#page111">111</a></span></li> +<li>Union d'Hanovre et Orléans.—Destruction de la flotte + espagnole, 11 août 1718 +<span class="ralign"><a href="#page119">119</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE VI</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Triomphe du Régent sur les Bâtards et le Parlement</span>, + août 1718 +<span class="ralign"><a href="#page126">126</a></span></li> +<li>L'Espagne et la duchesse du Maine voulaient créer + une Vendée et soulever les Parlements +<span class="ralign"><a href="#page129">129</a></span></li> +<li>Grands services de Law (avant le système).—Le + Parlement veut le faire pendre +<span class="ralign"><a href="#page131">131</a></span></li> +<li>La nouvelle du désastre espagnol enhardit le Régent + à frapper le Parlement et le duc du Maine, + 26 août 1718 +<span class="ralign"><a href="#page135">135</a></span></li> +<li>Exigences de M. le Duc, qui fait acheter son appui +<span class="ralign"><a href="#page136">136</a></span></li> +<li>Grossesse de la duchesse de Berry.—Elle trône comme + reine de France.—Apoplexie du Régent, septembre 1718 +<span class="ralign"><a href="#page143">143</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE VII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Le Roi banquier.</span>—<span class="smcap">Conspiration et guerre.</span>—<span class="smcap">Œdipe</span>, + novembre-décembre 1718 +<span class="ralign"><a href="#page146">146</a></span></li> +<li>La fièvre de spéculation dans toute l'Europe.—Law + et ses théories +<span class="ralign"><a href="#page147">147</a></span></li> +<li>La conspiration de Cellamare et la guerre d'Espagne + obligent le Régent à se mettre à la tête de la nouvelle + banque, 4 et 5 décembre +<span class="ralign"><a href="#page159">159</a></span></li> +<li>L'<i>Œdipe.</i>—Le Régent pensionne Voltaire +<span class="ralign"><a href="#page165">165</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE VIII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Le café.</span>—<span class="smcap">L'Amérique</span>. 1719 +<span class="ralign"><a href="#page170">170</a></span></li> +<li>Immense mouvement de causerie; le café détrône le + cabaret +<span class="ralign"><a href="#page171">171</a></span></li> +<li>Les trois âges du café: arabe, indien, américain +<span class="ralign"><a href="#page172">172</a></span></li> +<li>Oubli des questions religieuses.—Les îles.—Les Indes.—Le + Canada +<span class="ralign"><a href="#page174">174</a></span></li> +<li>Contradictions des missionnaires, accord des voyageurs laïques +<span class="ralign"><a href="#page176">176</a></span></li> +<li>La France seule eût pu sauver les races américaines +<span class="ralign"><a href="#page179">179</a></span></li> +<li>Le découvreur du Mississipi +<span class="ralign"><a href="#page182">182</a></span></li> +<li>Law à la Louisiane; son plan, nullement chimérique +<span class="ralign"><a href="#page186">186</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE IX</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Tentatives de réformes.</span>—<span class="smcap">Danger de la fille du + Régent</span>, avril 1719 +<span class="ralign"><a href="#page190">190</a></span></li> +<li>Le Régent rend l'instruction gratuite, prépare l'égalité d'impôt +<span class="ralign"><a href="#page191">191</a></span></li> +<li>Les protestants reviennent et entrent dans la Banque +<span class="ralign"><a href="#page193">193</a></span></li> +<li>Hontes domestiques et terreur du Régent à l'accouchement + de sa fille +<span class="ralign"><a href="#page199">199</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE X</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Guerre d'Espagne.</span>—<span class="smcap">Mort de la duchesse de Berry.</span>—<span class="smcap">Danger + de Law</span>, mai-juillet 1719 +<span class="ralign"><a href="#page202">202</a></span></li> +<li>Folies furieuses d'Alberoni et de la Farnèse—Succès + de la France +<span class="ralign"><a href="#page203">203</a></span></li> +<li>Désespoir et mort de la duchesse de Berry, 21 juillet +<span class="ralign"><a href="#page207">207</a></span></li> +<li>Coalition de la Maltôte et des Anglais pour faire sauter + Law, 22 juillet <span class="ralign"><a href="#page208">208</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XI</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">La Bourse.</span>—<span class="smcap">Les Mississipiens</span>, août-septembre 1719 +<span class="ralign"><a href="#page211">211</a></span></li> +<li>Le balayeur.—Le laquais.—La brocanteuse +<span class="ralign"><a href="#page214">214</a></span></li> +<li>Les belles agioteuses.—L'entremetteuse.—Le savoyard.—Le + vampire +<span class="ralign"><a href="#page216">216</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">La crise de Law</span>, août-septembre-octobre 1719 +<span class="ralign"><a href="#page224">224</a></span></li> +<li>Law concentra les utopies du temps.—Son plan pour + l'extinction de la Maltôte, de la Dette, l'Égalité de + l'impôt et la vente des biens du Clergé +<span class="ralign"><a href="#page226">226</a></span></li> +<li>Sa terreur des Anglais et sa dépendance de M. le + Duc +<span class="ralign"><a href="#page230">230</a></span></li> +<li>Razzia des agioteurs aux dépens des créanciers de + l'État, 27 août +<span class="ralign"><a href="#page233">233</a></span></li> +<li>Law résiste trois jours, 22-28 septembre +<span class="ralign"><a href="#page234">234</a></span></li> +<li>La rue Quincampoix +<span class="ralign"><a href="#page235">235</a></span></li> +<li>Les enlèvements pour le Mississipi +<span class="ralign"><a href="#page236">236</a></span></li> +<li>Law devient un mannequin +<span class="ralign"><a href="#page238">238</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XIII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Law veut s'enfuir.</span>—<span class="smcap">On le fait contrôleur général</span>, + novembre-décembre 1719 +<span class="ralign"><a href="#page241">241</a></span></li> +<li>Orgueil de madame Law.—Law effrayé de ses amis + et de ses ennemis.—Il se sent perdu, malgré les + grands résultats qu'il a obtenus +<span class="ralign"><a href="#page242">242</a></span></li> +<li>Il achète la protection des Condés, des seigneurs +<span class="ralign"><a href="#page247">247</a></span></li> +<li>Ses amis réalisent et le minent en dessous +<span class="ralign"><a href="#page250">250</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XIV</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">La baisse.</span>—<span class="smcap">L'abolition de l'or</span>, janvier-mars 1720 +<span class="ralign"><a href="#page252">252</a></span></li> +<li>Law, converti, n'en est pas moins attaqué par le + Clergé, trahi par Dubois qui travaille pour le + Clergé et l'Angleterre +<span class="ralign"><a href="#page253">253</a></span></li> +<li>La Bourse de Londres et la spéculation de Blount + exigeaient la ruine de Law +<span class="ralign"><a href="#page254">254</a></span></li> +<li>Condé et Conti vident les caisses, 2 mars +<span class="ralign"><a href="#page257">257</a></span></li> +<li>Désespoir de Law.—Il abolit l'or et l'argent +<span class="ralign"><a href="#page257">257</a></span></li> +<li>La débâcle.—Un parent du Régent roué en Grève, + 26 mars +<span class="ralign"><a href="#page261">261</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XV</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Law écrasé.</span>—<span class="smcap">Victoire de la Bourse de Londres</span>, + mai 1720 +<span class="ralign"><a href="#page263">263</a></span></li> +<li>On continue, malgré Law, les enlèvements pour le + Mississipi +<span class="ralign"><a href="#page265">265</a></span></li> +<li>Law se rejette vers les fabriques, veut habiller, nourrir le peuple +<span class="ralign"><a href="#page266">266</a></span></li> +<li>Perfidie de Dubois et d'Argenson qui le précipitent + pour faire à Londres la hausse de Blount, mai +<span class="ralign"><a href="#page269">269</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XVI</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">La ruine.</span>—<span class="smcap">La peste.</span>—<span class="smcap">La bulle</span>, juin-décembre + 1720 +<span class="ralign"><a href="#page271">271</a></span></li> +<li>L'agiotage sur la baisse.—Le camp de Condé à la + place Vendôme +<span class="ralign"><a href="#page271">271</a></span></li> +<li>La peste à Marseille.—Les étouffés à Paris +<span class="ralign"><a href="#page273">273</a></span></li> +<li>Law et le Régent éperdus.—Dubois fait enregistrer + la bulle.—Fuite de Law, décembre +<span class="ralign"><a href="#page278">278</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XVII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">La Peste</span>, 1720-1721 +<span class="ralign"><a href="#page281">281</a></span></li> +<li>Héroïsme de Roze, des échevins de Marseille, de Belzunce +<span class="ralign"><a href="#page286">286</a></span></li> +<li>Le règne des forçats +<span class="ralign"><a href="#page289">289</a></span></li> +<li>L'anéantissement de Toulon +<span class="ralign"><a href="#page294">294</a></span></li> +<li>La furie de vivre +<span class="ralign"><a href="#page294">294</a></span></li> +<li>Trois générations de malheurs avaient abouti à la + peste +<span class="ralign"><a href="#page295">295</a></span></li> +<li>Elle marche vers la Loire.—Déserts.—Pays + abandonnés +<span class="ralign"><a href="#page296">296</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XVIII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Le Visa</span>, 1721 +<span class="ralign"><a href="#page297">297</a></span></li> +<li>Triumvirat de Pâris Duverney, Crozat et Samuel + Bernard +<span class="ralign"><a href="#page298">298</a></span></li> +<li>M. le Duc humilie le Régent et jette à la justice un de + ses compagnons d'agiotage +<span class="ralign"><a href="#page298">298</a></span></li> +<li>Un million de familles apportent leurs papiers au Visa +<span class="ralign"><a href="#page301">301</a></span></li> +<li>Partialité du Visa, qui respecte les vols des + seigneurs +<span class="ralign"><a href="#page302">302</a></span></li> +<li>Désespoir et galanterie, fêtes, bals +<span class="ralign"><a href="#page304">304</a></span></li> +<li>Le dernier portrait du Régent et ses derniers scandales +<span class="ralign"><a href="#page305">305</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XIX</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Manon Lescaut.</span>—<span class="smcap">Mort de Watteau</span>. 1721 +<span class="ralign"><a href="#page308">308</a></span></li> +<li>L'amour au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle +<span class="ralign"><a href="#page309">309</a></span></li> +<li>Manon est-elle une confession de Prévost?—Elle est + de la Régence, non du temps de Fleury +<span class="ralign"><a href="#page311">311</a></span></li> +<li>Noblesse et mélancolie.—Mort de Watteau +<span class="ralign"><a href="#page317">317</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XX</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Rome et les sacriléges.</span>—<span class="smcap">Mariages espagnols</span>. + 1721 +<span class="ralign"><a href="#page321">321</a></span></li> +<li>Le marchandage du chapeau de Dubois +<span class="ralign"><a href="#page322">322</a></span></li> +<li>Sacriléges et malpropretés à Rome, en France, en Angleterre, + en Espagne +<span class="ralign"><a href="#page324">324</a></span></li> +<li>Les quatre péchés de Madrid.—Révélation d'Alberoni +<span class="ralign"><a href="#page328">328</a></span></li> +<li>Honteux traité de la Farnèse et de Dubois. +<span class="ralign"><a href="#page330">330</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XXI</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Louis XV.</span>—<span class="smcap">Les Méchants.</span>—<span class="smcap">Cartouche</span>. 1721 +<span class="ralign"><a href="#page333">333</a></span></li> +<li>Nature ingrate du jeune Roi, son éducation +<span class="ralign"><a href="#page334">334</a></span></li> +<li>Les Méchants.—Le petit duc de Richelieu favori, à + treize ans, de la duchesse de Bourgogne (1709) +<span class="ralign"><a href="#page336">336</a></span></li> +<li>Maladie du jeune Roi.—Son indifférence à l'amour + du peuple +<span class="ralign"><a href="#page339">339</a></span></li> +<li>Mœurs violentes.—Voleurs.—Cartouche +<span class="ralign"><a href="#page340">340</a></span></li> +<li>Jeux cruels.—Férocité de M. le Duc et de Charolais +<span class="ralign"><a href="#page342">342</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XXII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Dubois abandonne toute réforme.</span>—<span class="smcap">Approche de + la majorité</span>. 1722 +<span class="ralign"><a href="#page345">345</a></span></li> +<li>Lâcheté de Dubois, qui laisse brûler les papiers du + Système et du Visa, effacer la trace des vols.—Il + connive à la grandeur effrontée de M. le Duc, compose + avec le Clergé, la Noblesse, la Maltôte +<span class="ralign"><a href="#page346">346</a></span></li> +<li>Sa lutte avec Villeroi et Fleury pour la première + communion du Roi +<span class="ralign"><a href="#page349">349</a></span></li> +<li>Le petit Roi tue sa biche blanche +<span class="ralign"><a href="#page350">350</a></span></li> +<li>Le Régent veut en vain ajourner la majorité +<span class="ralign"><a href="#page351">351</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XXIII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Le Roi ramené à Versailles.</span>—<span class="smcap">Enlèvement de + Villeroi</span>. 1722 +<span class="ralign"><a href="#page353">353</a></span></li> +<li>Aspect du vieux Versailles.—Le Régent s'y établit + avec le petit Roi et veut le gagner +<span class="ralign"><a href="#page355">355</a></span></li> +<li>L'Infante à Versailles +<span class="ralign"><a href="#page356">356</a></span></li> +<li>Les jeunes Villeroi essayent de s'emparer du Roi en + le corrompant +<span class="ralign"><a href="#page357">357</a></span></li> +<li>Ils sont surpris, chassés, 2 août +<span class="ralign"><a href="#page359">359</a></span></li> +<li>Villeroi rompt avec Dubois, est enlevé, 12 août +<span class="ralign"><a href="#page361">361</a></span></li> +<li>Fuite calculée et retour de Fleury +<span class="ralign"><a href="#page362">362</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XXIV</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Fin de Dubois et du Régent</span>. 1722-1723 +<span class="ralign"><a href="#page363">363</a></span></li> +<li>Bassesse et faiblesse du gouvernement.—Terreur du + règne imminent de M. le Duc +<span class="ralign"><a href="#page364">364</a></span></li> +<li>L'Angleterre consolide Dubois en obtenant qu'il soit + premier ministre, avec tous les pouvoirs de Richelieu + et Mazarin +<span class="ralign"><a href="#page366">366</a></span></li> +<li>Dubois perd l'espoir d'influer en Espagne par la fille + du Régent +<span class="ralign"><a href="#page367">367</a></span></li> +<li>Cruauté de la Farnèse pour la jeune Française +<span class="ralign"><a href="#page368">368</a></span></li> +<li>Dubois, faible et isolé, forcé de sacrifier ses agents les + plus sûrs à M. le Duc +<span class="ralign"><a href="#page370">370</a></span></li> +<li>Son désespoir et sa mort, 10 août 1723 +<span class="ralign"><a href="#page375">375</a></span></li> +<li>Le Régent sans ressources.—Sa mort, 2 décembre +<span class="ralign"><a href="#page378">378</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XXV</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Montesquieu.</span>—<span class="smcap">Lettres persanes.</span> 1721.—<span class="smcap">Voltaire, + Henriade</span>. 1723 +<span class="ralign"><a href="#page382">382</a></span></li> +<li>Barbarie religieuse de l'Europe, auto-da-fé d'Espagne, + massacre de Thorn, etc. +<span class="ralign"><a href="#page384">384</a></span></li> +<li>Humanisation de la France par la ruine du dogme + inhumain +<span class="ralign"><a href="#page385">385</a></span></li> +<li>Le cœur tendre et doux de Voltaire.—Son faible + poème, alors très-hardi +<span class="ralign"><a href="#page386">386</a></span></li> +<li>Douceur et humanité de Montesquieu.—D'autant + plus terrible au passé +<span class="ralign"><a href="#page387">387</a></span></li> +<li>Il part de l'écart absolu, ne compose pas, comme + l'abbé de Saint-Pierre, avec le vieux monde +<span class="ralign"><a href="#page389">389</a></span></li> +<li>Solitaire en pleine foule, émancipé par les sciences, les + législations comparées, la lecture des voyages +<span class="ralign"><a href="#page390">390</a></span></li> +<li>Hauteur de son point de vue +<span class="ralign"><a href="#page394">394</a></span></li> +<li>Légèreté et désordre apparents de son livre, très-profondément + calculé +<span class="ralign"><a href="#page395">395</a></span></li> +<li>Sa prédiction de la mort prochaine du catholicisme +<span class="ralign"><a href="#page396">396</a></span></li> +</ul> +</div> + +<p class="p4 center">Paris.—<span class="smcap">Imprimerie Moderne</span> (Barthier, d<sup>r</sup>), rue J.-J.-Rousseau, 61.</p> + + +<p class="p4"><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<b>Note 1:</b> Noailles a été trop maltraité par Saint-Simon. Ses idées +étaient praticables. L'expulsion des Jésuites, le lendemain de la mort +de Louis XIV, eût été populaire, facile (autant qu'elle l'avait été en +Sicile au duc de Savoie). Elle eût terrifié le parti jésuite, le duc du +Maine. Le rappel des protestants eût été plus difficile, parce qu'ils +avaient contre eux, non-seulement les Jésuites, mais les jansénistes, le +cardinal de Noailles (<i>ms. Buvat</i>, janvier 1716). Néanmoins, dans +l'extrême détresse où on était, lorsque 1,500 personnes mouraient de +faim dans une seule paroisse, Saint-Sulpice (<i>ibidem</i>), on eût trouvé +fort bon que l'émigration protestante rapportât ses capitaux, ses +nombreuses et si utiles industries.</p> + +<p>Il est certain qu'à ce moment, la Régence fut admirable d'élan, de +bonnes intentions, de réformes utiles, dont plusieurs sont restées +(exemple, la comptabilité régulière, la suppression d'une foule +d'offices, etc.). Les fautes, les vices du Régent, sont bien moins +excusables que la situation dont il hérite. V. Noailles, Forbonnais, +Bailly, mais surtout M. Doniol, qui a formulé parfaitement que nul +remède ne suffisait dans la situation <i>sans issue</i> que laissait Louis +XIV.<a href="#footnotetag1"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<b>Note 2:</b> Il baisse infiniment à la mort de Louis XIV. Il est +décidément déplacé, désorienté dans le monde nouveau, et il devient de +plus en plus absurde. Il est d'amitié pour le Régent, de principe pour +le roi d'Espagne. Il avoue que si celui-ci entrait en France, il +quitterait le Régent.—Il ne veut pas qu'on chasse les Jésuites, et il +demande les États généraux que demande le parti jésuite pour faire +sauter le Régent. Étrange ami de la Régence qui s'oppose à tout ce qui +pourrait la soutenir, par exemple, au rappel des protestants qui +auraient rapporté leurs capitaux, leur industrie.—Il est honnête, et +cependant il dévie un peu en pratique. C'est, je crois, ce qui le rend +de si mauvaise humeur. Il nomme Tellier un scélérat, et il est son ami; +d'Effiat, un scélérat et il le sert, la duchesse de Berry un monstre, et +il lui laisse madame de Saint-Simon. Il déplore le pillage du Système, +résiste, finit par accepter. Comment ne serait-il pas furieux contre le +temps, contre lui-même?—Il omet, sciemment, je crois, des faits +très-importants, non-seulement l'amour, si public, du Régent pour sa +fille, mais l'infamie des petits Villeroi (août 1722), mais les vols de +M. le Duc, la pension énorme que Dubois payait à madame de Prie. Il +embrouille l'affaire de Leblanc et Bellisle.—Vers la fin, on était si +embarrassé de Saint-Simon, de son humeur, de ses <i>spropositi</i>, qu'on le +tenait en quarantaine, tout à fait isolé, sans lui rien dire. Il ne sait +pas combien il est alors un personnage comique. On s'en amuse. On le +consulte sur des choses résolues d'avance (comme l'enlèvement de +Villeroi, le ministère de Dubois). Le Régent a la malice et la patience +de l'écouter là-dessus pendant des heures quand tout est décidé sans +lui.<a href="#footnotetag2"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<b>Note 3:</b> À la page 45, j'ai fait remarquer que, dès 1665, on avait +proposé à Colbert la taille <i>réelle</i> et proportionnelle. Un certain +Charles, élu de Meaux, avait formulé cette proposition, en insistant sur +le point essentiel: <i>Que chacun des trois États y doit contribuer.</i> «Il +est constant, dit-il, que <i>le clergé et la noblesse</i>, qui possèdent plus +des trois quarts du bien de France, ne contribuent comme rien au regard +du <i>Tiers Estat</i>, qui porte toute la charge et n'a plus pour partage que +la misère.» (<i>Lettre communiquée par M. Margry, archiviste de la +marine.</i>)</p> + +<p>Sur l'Angleterre, sa banque, etc., je suis Bolingbroke, Mahon, Smolett, +Pebrer, Macaulay, etc.</p> + +<p>Fallait-il se rallier à l'Angleterre ou à l'Espagne? Belle question; +elle est ridicule à poser. L'Espagne d'alors fait horreur. Les Italiens +qui la gouvernent, Alberoni, la reine, viennent de relever +l'Inquisition, que madame des Ursins voulait abaisser. Comment n'a-t-on +pas vu cela? Comment a-t-on pris Alberoni pour le restaurateur de +l'Espagne, lui qui l'éreinte, la jette dans mille aventures impossibles? +Comment prend-on Philippe V pour un Français? Il regrettait, il est +vrai, la France, mais il était en même temps plus Espagne que l'Espagne +même. Sous lui, 14,000 victimes revêtirent le san-benito et furent +suppliciées de diverses manières (sur lesquelles <i>deux mille trois cent +quarante-six</i> furent brûlées vives). Voir Llorente, t. IV, p. 28; Coxe, +t. III, ch. <span class="smcap">XXXI</span>, p. 6.—Lemontey (t. I, 432, note) observe que ce +chiffre énorme semblera trop faible si l'on consulte (aux <i>Affaires +étrangères</i>) les dépêches de notre ambassadeur Maulévrier. Il donne un +nombre supérieur relativement, un nombre épouvantable pour sept villes +et quatre années seulement.</p> + +<p>Le plus horrible, c'est que ce lâche gouvernement qui permet tout cela +n'est point du tout fanatique. Dès le lendemain de la mort de Louis XIV +(18 <i>septembre</i> 1715), il négocie avec les hérétiques, il sollicite les +Anglais contre la France qui s'est ruinée pour sauver l'Espagne. +Alberoni, qui vient de relever l'inquisition, se jette dans l'extrême +opposé, cherche l'alliance protestante (V. Cox, Smollett, Mahon, etc.). +Choquante inconséquence. Rien ne lui coûte pour gagner les devants. Il +sacrifie le Prétendant, les dernières recommandations de Louis XIV et +toute décence catholique.</p> + +<p>En mettant à sa date, aux premiers jours de la Régence, ce coup +inattendu qui la frappait, on explique parfaitement, on excuse en partie +la fluctuation du Régent. La plupart des historiens font le contraire; +ils racontent d'abord ses misères et ses fautes et celles même de 1716. +Puis ils reviennent à ces affaires d'Espagne, de septembre 1715, +relatent la négociation d'Alberoni, qui, déplacée ainsi et mal datée, ne +signifie plus rien du tout.</p> + +<p>Si le mauvais coup auquel Alberoni voulait employer Charles XII, +l'absurde révolution qui eût mis le Prétendant à Londres, Philippe V à +Paris, si cette folie criminelle eût pu se réaliser, elle nous eût +retardé pour cent ans. Le Régent avec tout ses vices, toutes ses fautes, +son Dubois et le reste, n'a pas empêché la Régence d'étinceler d'esprit +et de lumières, d'être une des époques les plus fécondes et les plus +inventives. Sous lui, la France et l'Angleterre sont évidemment le +<i>progrès</i>. Oui, l'Angleterre, cupide et hypocrite, méthodiste et +contrebandière, avec sa plate dynastie allemande et sa corruption de +Walpole, l'Angleterre, avec tout cela, c'est le <i>progrès</i>. La France, +vers 1720, par Montesquieu, Voltaire, Fontenelle, par l'Académie des +sciences, surtout par ses grands voyageurs, dresse au plus haut le phare +qui guide désormais la marche de l'esprit humain. L'Angleterre ouvre les +mille voies d'activité pratique, commence sérieusement (ce que presque +seule elle a fait) l'exploration des mers et la découverte du globe.<a href="#footnotetag3"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<b>Note 4:</b> Deux écrivains se sont imposé de nos jours la tâche de +réhabiliter Dubois.—À les en croire, tous les contemporains s'y étaient +trompés, l'avaient calomnié. Les modernes aussi. Le très-exact et +très-fin Lemontey, qui écrit aux Archives des Affaires étrangères, et +devant les pièces, a partagé l'erreur commune, M. de Carné (1857), et M. +de Seilhac (1862), rendent à ce pauvre Dubois sa robe d'innocence.—Ce +qui frappe le plus dans cette découverte, c'est qu'elle semble se faire +contre l'avis de Dubois même. Je ne crois pas qu'il en eût su gré à ces +Messieurs. Il semble qu'il ait eu une prétention toute contraire. Dans +ses correspondances spirituelles et facétieuses, il y a partout la +fatuité du vice. Il s'étale, se carre, se prélasse. Il se flatte surtout +d'être un drôle habile et retors. Il ne se fâchera pas du tout si on +l'appelle un heureux coquin. Les faits, étudiés de très-près, m'obligent +d'être de son avis contre ses panégyristes. La gravité magistrale de M. +de Carné ne m'impressionne pas, quand je le vois affirmer des choses si +étonnantes: Que Louis XIV aurait approuvé l'alliance anglaise» (<i>Revue +des Deux Mondes</i>, XV, 844-846), «que sous le Régent et Fleury, la +population a presque <i>doublé</i>,» etc. Et comment le sait-il? comment +affirmer cette chose énorme, contre d'Argenson et tout le monde?—Pour +M. le comte de Seilhac, je n'ai rien à lui dire. Il est du pays de +Dubois, de Brives-la-Gaillarde. Il écrit d'après les papiers de Brives +et ceux de la famille Dubois. Son premier volume contient des pièces +curieuses. Je n'ai trouvé dans le second exactement rien.<a href="#footnotetag4"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<b>Note 5:</b> La plume m'a glissé; mais je ne m'en dédirai pas. Dans un +pareil milieu, entre la Tencin et la Fériol, Aïssé, qui se tient si +haut, si noble, si désintéressée, est digne du respect de la terre. Ce +mépris de l'argent, ce billet déchiré, serait une chose fort belle dans +une vie quelconque; c'est sublime dans la situation dépendante de +l'infortunée, qu'un peu d'aisance aurait affranchie. Son refus obstiné +d'épouser celui qu'elle aime, sa délicatesse qui lui fait craindre qu'il +ne se fasse tort en l'épousant, tout cela la rend adorable. La seule +faiblesse de sa vie fut la reconnaissance. Pure et froide (ayant tant +souffert), elle s'impose de faillir un moment pour ne pas laisser sans +récompense une persévérance de tant d'années. Personne ne s'y trompe, ni +son frère adoptif, Argental, l'ami de Voltaire, ni Bolingbroke, dont +l'excellente famille couvre le petit mystère. Elle n'en est pas moins un +objet de culte. Bolingbroke, qui ne croit à rien, croit à elle et lui +est dévot. Il porte envie au trop heureux amant, et tous lui portent et +porteront envie. MM. de Goncourt parlent d'elle avec une admiration +passionnée (p. 177). Sainte-Beuve (dans sa belle notice) en est si +amoureux, qu'il s'efforce de croire que Fériol était trop vieux et qu'il +respecta son esclave. Je voudrais bien croire aussi cette chose +improbable.</p> + +<p>Ce Fériol avait passé toute sa vie dans les guerres turques en Hongrie, +près de Tékély (V. Hammer), et n'était guère moins Turc que le pacha +Bonneval. En 1699, il devint notre ambassadeur à Constantinople. Il n'y +eut jamais un homme plus fier, plus violent. Jamais il ne voulut +paraître sans épée devant le sultan, selon le cérémonial d'usage. +Saint-Simon en raconte un trait fort honorable (chap. CCXII, année +1708). Le grand vizir ayant fait des avanies au ministre de Hollande, +celui-ci voulut se réfugier chez l'ambassadeur d'Angleterre, qui, malgré +l'intime union des deux États, refusa de lui donner asile. Ce fut son +ennemi, le Français Fériol, qui lui ouvrit son palais, le reçut et le +protégea.—Je reviendrai sur Aïssé et sa fin si touchante. Que de fois +j'ai lu et relu ses dernières lettres, pour y pleurer encore et me laver +des sottes larmes que me coûtait <i>Manon Lescaut</i>!</p> + +<p>À propos de cette <i>Manon</i>, Aïssé la désigne, la lit dès 1727, ce qui +ferait croire que Prévost avait détaché et publié des parties des +<i>Mémoires d'un homme de qualité</i>, qui ne parurent entiers qu'en 1732. +Cette date de 1727 me paraît très-vraisemblable. <i>Quand on sait lire</i>, +on lit très-clairement que <i>Manon</i> est de la Régence, et nullement du +temps de Fleury.<a href="#footnotetag5"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<b>Note 6:</b> La cour de Sceaux, la cour d'Espagne, l'Europe entière +croyait à l'inceste du Régent avec ses filles.—Cela est très-peu +vraisemblable pour mademoiselle de Valois, absurde pour l'abbesse de +Chelles. Quant à l'aînée, duchesse de Berry, il n'y a que trop de +vraisemblance. Madame de Caylus dit qu'elle posa pour les dessins de +Daphnis et Chloé. Duclos croit que le Régent craignait les indiscrétions +de sa fille. Ceux qui écrivent hors de France, comme Du Hautchamp, sont +très-affirmatifs et très-explicites là-dessus. Mais ce qui en dit bien +plus qu'aucune affirmation particulière, c'est l'ensemble de mille +détails, qui, rapprochés, mènent là invinciblement.—Quand Saint-Simon +lut au Régent la satire de Lagrange-Chancel, il fut ému, indigné de +l'accusation d'empoisonnement, mais non de celle d'inceste.—Pour le +fait tiré de Soulavie, je ne l'emprunterais pas à cette source moderne +et suspecte, si l'opinion des contemporains sur l'amour du Régent ne le +rendait très-vraisemblable. Les autres anecdotes du même auteur, sur les +filles du Régent, sur le sacrifice qu'aurait fait mademoiselle de Valois +pour tirer Richelieu de prison, semblent imaginés uniquement à la gloire +du vieux fat, dont Soulavie avait les lettres et les papiers.—Il est à +regretter que Lemontey n'ait point complété son mémoire sur les filles +du Régent (<i>Revue rétrospective</i>).—Les lettres de Madame, publiées en +1862, donnent de curieux détails sur l'insolence et l'esprit brouillon +de la duchesse de Berry.—C'est en rapprochant Saint-Simon de Du +Hautchamp, etc., qu'on peut dater et l'entrée de madame d'Arpajon chez +la duchesse, et l'époque de la tentative qui faillit coûter un œil au +Régent; enfin, la plaisanterie de d'Aguesseau et sa sortie du ministère +(janvier 1718)—sur l'embonpoint de la duchesse. V. Saint-Simon et +Duclos, éd. Michaud, p. 503, note d'un contemporain.<a href="#footnotetag6"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<b>Note 7:</b> L'histoire très-détaillée et très-instructive de Coxe, +tirée des sources espagnoles, fait connaître la parfaite indifférence +religieuse d'Alberoni et de la reine, l'indignité des deux intrigants +italiens, qui, tout en relevant l'Inquisition, rallumant les bûchers, +recherchent l'alliance hérétique. Saint-Simon est curieux sur +l'intérieur de cette cour, mais très-suspect. Comblé de caresses et de +faveurs, espagnolisé tout à fait par la grandesse qu'on donne à un de +ses fils, il peut compter pour un ami personnel de Philippe V et de la +reine. Le plus vrai, le plus clair, c'est Lemontey qui nous le donne, +d'après les correspondances diplomatiques. La singulière révélation +d'Alberoni sur les mœurs de ce roi dévot et les complaisances de la +reine, est appuyée et confirmée par ce qu'on sait d'ailleurs des remords +fréquents de Philippe V, etc.—Quant à la conspiration de Cellamare, +dans Lemontey, c'est un véritable chef-d'œuvre (de même que sa peste +de Marseille, son histoire du chapeau de Dubois). On serait bien mal +instruit de cette conspiration, si on s'en tenait aux jolis Mémoires de +mademoiselle Delaunay (madame de Staal). Elle sait tout, et ne dit +presque rien. Les souvenirs de la spirituelle femme de chambre, si +charmants dans ses récits de jeunesse, naïfs même dans celui qu'elle +fait de sa bienheureuse et galante prison de la Bastille, sont brefs et +vagues sur la grosse affaire politique et les secrets de sa maîtresse.<a href="#footnotetag7"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> +<b>Note 8:</b> Elle était chez lui instinctive, mais se développa sous +l'empire des circonstances. C'est ce que les historiens économistes +n'ont pas assez senti. Ils supposent que Law apporta le <i>Système</i> tout +fait avec les diverses théories qui en sortaient. Cela me semblait peu +vraisemblable <i>à priori</i>. Mais lorsque je me suis moi-même occupé de la +chose et l'ai regardée à la loupe, j'ai vu que ce n'était point vrai. En +reprenant la vie complète (politique, religieuse, littéraire, avec tous +les détails de mœurs), on démêle fort bien comment, des circonstances +mêmes, le Système naquit, se modifia.—Ce n'est pas Forbonnais, déjà +éloigné de ce temps et trop exclusivement financier, qui peut faire +soupçonner cela. Il faut, en suivant les pièces datées (<i>Arrêts du +Conseil</i>, etc.), suivre en regard les journaux secrets de Paris +(<i>Barbier</i>, <i>Marais</i>, etc.), et surtout l'important manuscrit de <i>Buvat</i> +qui date bien mieux que tous les autres.—Ces journaux aident à classer +les faits très-curieux, très-nombreux, que donne l'historien principal +Du Hautchamp, obscur, confus, informe, mais si riche.—Lemontey, qui, ce +semble, n'a pas lu Du Hautchamp, l'éclaire d'une vive lumière, en ce +qu'il dit des Anglais et de Stairs, de la peur de Law, etc.—Lord Mahon +donne peu d'attention à la guerre des deux Bourses, de Paris et de +Londres.</p> + +<p>Ni lui ni nos économistes modernes, ne mentionnent la première crise de +Law (en juillet 1719), lorsque la coalition de Duverney et des agioteurs +anglais faillit le faire sauter (p. 165), lorsque Law fut trahi par son +agent, etc.—La seconde crise est la fin de septembre 1719, le moment +solennel de la grande razzia, la résistance que Law essaya d'y opposer +pendant trois jours. Il est fort curieux de voir comment chacun a jugé +cette affaire. Les sources principales sont les Arrêts, les récits de Du +Hautchamp et Forbonnais. Rien dans Noailles. Un mot dans Dutot, p. 912, +éd. Daire. Peu ou rien dans Duverney, qui voudrait bien écraser Law, +mais d'autre part, craint de trop éclaircir, pour l'honneur de M. le +Duc. Rien dans Barbier. Peu ou rien dans Lemontey. Thiers (<i>Encycl.</i>, +81), partout ailleurs si lumineux, n'est ici ni clair ni sévère; il +appelle ce filoutage «un défaut de précaution.» Daire, net et fort, +très-incomplet, p. 459. Peu dans Louis Blanc, I, 299. Peu dans Henri +Martin, 4<sup>e</sup> édition, XV, 51. Rien dans le <i>Dubois</i> de M. Seilhac. Le +meilleur incontestablement est M. Levasseur; seulement, son livre, +exclusivement économique, omet, laisse dans l'ombre, les côtés sociaux +qui éclaireraient l'économie elle-même. Je dois aux recherches +ultérieures et récentes qu'il a faites aux Archives ce fait si important +que j'ai donné (p. 188), <i>que la Compagnie</i>, c'est-à-dire Law, <i>eut +seule l'honneur de résister trois jours</i> au vol organisé contre les +créanciers de l'État.</p> + +<p>Mon chapitre des <i>Mississipiens</i> est presque entièrement tiré de Du +Hautchamp, dont j'ai classé les détails épars et très-confus. Ses deux +histoires du Système et du Visa m'ont toujours soutenu.</p> + +<p>Mais le plus souvent je n'aurais pu m'en servir utilement si je n'avais +eu mon fil chronologique bien établi par l'excellent journal de Buvat. +Comment se fait-il que cet important manuscrit de la Bibliothèque +(<i>Supplément</i>, Fr. 4141, 4 vol. in-4<sup>o</sup>) ait été si peu employé? C'est, +je crois, parce qu'on s'est trop arrêté à une note que Duclos a mise en +tête de la copie qui est aussi à la Bibliothèque: «Voici un des plus +mauvais journaux que j'aie lus. J'avais dessein d'en relever les fautes, +mais elles sont si nombreuses ...» etc. Duclos, dont les Mémoires ne +font que reproduire Saint-Simon en le gâtant, ne sait pas assez +l'histoire de ce temps-là pour juger Buvat. Les fautes de celui-ci n'ont +aucune importance. Il est fort indifférent qu'il se trompe sur +<i>Mississipi</i> et qu'il croie que c'est <i>une île</i>. L'essentiel pour moi, +c'est qu'il me donne jour par jour le vrai mouvement de Paris, celui de +la Banque, même parfois ce qui se fait au Palais-Royal et dans les +conseils du Régent.</p> + +<p>Barbier, quoique plus détaillé et parfois plus amusant, lui est bien +inférieur. C'est un bavard qui donne le menu au long, ignore +l'important, s'en tient aux <i>on dit</i> de la basoche, aux nouvelles des +Pas-Perdus, et qui les date souvent fort mal (du jour où il les +apprend). Il ne voit que son petit monde. En 1723, à la mort du Régent, +il vous dit: «Le royaume ne fut jamais plus florissant.» Cette ineptie +veut dire que les Parlementaires se sont un peu relevés.</p> + +<p>Buvat était un employé de la Bibliothèque royale, que le Régent venait +de rendre publique. Il voyait de sa fenêtre le jardin de la rue Vivienne +où se passèrent les scènes les plus violentes du Système, et il faillit +y être tué. Il écoutait avec soin les nouvelles, se proposant de faire +de son journal un livre qu'il eût vendu à un libraire (il en voulait +4,000 francs). Il était placé là sous les ordres d'un homme éminent et +très-informé, M. Bignon, bibliothécaire du roi et directeur de la +librairie. C'était un quasi-ministre, qui avait droit de travailler +directement avec le Roi (ou le Régent). M. Bignon était un très-libre +penseur, qui avait gardé la haute tradition gouvernementale de Colbert. +Chargé en 1698 de réorganiser l'Académie des sciences, il mit dans son +règlement qu'on n'y recevrait jamais aucun moine. (<i>Voy.</i> Fontenelle.) +Buvat, son employé, dans ce journal, un peu sec, mais judicieux et +très-instructif, dut profiter beaucoup des conversations de M. Bignon +avec les hommes distingués qui venaient à la Bibliothèque. Il avait des +oreilles et s'en servait, notait soigneusement.</p> + +<p>Il m'a fourni des faits de première importance. Il me donne l'<i>apoplexie +du Régent</i> en septembre 1718, qui coupe la Régence en deux parties bien +différentes. Il me donne, en janvier 1720 (à l'avènement de Law au +Contrôle général), la <i>proposition au Conseil de forcer le clergé de +vendre</i>, etc. Je regrette de ne pouvoir profiter de ses indications sur +la destinée ultérieure de Law, et les persécutions dont sa famille fut +l'objet.</p> + +<p>Quant au moment où Law se crut perdu (5 juin 1720) et voulut sauver le +bien de ses enfants, il est rappelé dans une des lettres où madame Law +réclame sa fortune, lettre du 5 avril 1727, qui m'a été communiquée par +M. Margry. (<i>Archives de la marine.</i>)<a href="#footnotetag8"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> +<b>Note 9:</b> À partir du Visa, pendant plus de deux ans, l'histoire est +un désert.—<i>Madame</i> vit encore et écrit, mais rien de suivi, parfois +des ouï-dire peu exacts (par exemple, <i>les deux lits roulants</i> du roi +d'Espagne, qui n'en eut jamais qu'un).—<i>Barbier</i> est peu sérieux. Il +croit que le Régent fait poignarder les nouvellistes. Dans sa curieuse +histoire de la religieuse vendue au prince, il établit d'abord qu'il est +certain du fait, le tenant d'amis sûrs qui ont su et vu. Puis il +s'effraye de son audace, et (sans doute craignant que son manuscrit ne +tombe sous l'œil de la police), il se dément; mais il ne biffe pas +l'anecdote.—<i>Buvat</i> me soutient mieux. Dans sa sécheresse calculée +(qu'il signale et regrette lui-même), il me donne la plupart des grands +faits significatifs, par exemple, l'abandon que fit Dubois des essais de +réforme de Noailles et de Law, sa lâcheté pour les privilégiés, la +défense qu'il fait (juin 1721) de continuer les essais de la taille +<i>réelle</i>, etc. Il me fournit tout le détail inconnu de la première +communion du Roi, le mépris public que Fleury montre pour Dubois en +vendant son présent; fait capital; un homme si prudent n'aurait pas +hasardé une telle chose, s'il n'eût été déjà arrangé avec le successeur +de Dubois et du Régent, avec M. le Duc.—<i>Duclos</i> n'apprend rien, ne +sait rien. Il copie Saint-Simon.—Mais <i>Saint-Simon</i> lui-même, comme je +l'ai dit, est soigneusement tenu en quarantaine, isolé; on ne lui dit +rien. Il étonne de son ignorance. Il ne sait pas des faits que savait +tout Paris.—<i>Lemontey</i> est pour cette fin d'une brièveté désolante. +Cependant, ayant sous les yeux les pièces diplomatiques, il m'éclaire +dans un point essentiel qu'ignore tout à fait Saint-Simon: c'est que +l'Angleterre exigea <i>que Dubois fût premier ministre</i>, autrement dit que +la Régence continuât, et qu'on ne tombât pas encore dans les mains +folles et furieuses qui auraient compromis la paix du monde, établie si +difficilement. Cela illumine toute la finale que <i>Buvat</i>, <i>Barbier</i> et +<i>Marais</i> m'aident à filer tellement quellement. Lemontey aurait dû +imprimer les curieux papiers qui témoignent du désespoir de Dubois, +tout-puissant, mais abandonné. On fuyait vers Fleury et M. le Duc; on +craignait Madame de Prie.<a href="#footnotetag9"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> +<b>Note 10:</b> Montesquieu lut Chardin et les excellents voyageurs du +siècle précédent. Voilà l'origine du livre. Je ne crois pas qu'il en ait +pris l'idée des <i>Siamois</i> de Dufresny. L'homme d'esprit voulait amuser +par le contraste des deux mondes. L'homme de génie, tout à l'opposé, +voudrait effacer ce contraste. Son âme, toute <i>humaine</i>, voit +admirablement que les différences sont extérieures, illusoires, que +partout l'homme est l'homme. Partout il s'y retrouve, il reconnaît son +cœur, et sent avec bonheur que la nature est identique.</p> + +<p>Au moment décisif où l'on sort de l'enfance, où il put sur le monde +jeter un premier regard d'homme, on ne parlait que de l'Asie. À quinze +ans, il put lire les <i>Mille et une Nuits</i> (1704), livre persan bien plus +qu'arabe. Les publications de Chardin, ses voyages excellents, +tournaient l'attention vers la Perse, mais beaucoup plus encore deux +romanesques aventures. D'une part, une femme, courageuse et jolie, Marie +Petit, maîtresse du négociant Fabre, notre envoyé en Perse, l'avait +suivi en habit d'homme, et l'ayant perdu en chemin, elle prit ses +papiers, les présents pour le Shah, et, malgré mille obstacles, se +constitua bravement ambassadeur de Louis XIV. D'autre part, un +aventurier vint d'Orient, se donna pour ambassadeur persan, et, par la +connivence de nos ministres, qui voulaient amuser le Roi, il se joua de +sa crédulité.</p> + +<p>Ce que j'ai dit de l'horreur que Montesquieu dut avoir pour la barbarie +des Parlements serait bien plus vraisemblable encore, s'il était vrai +<i>qu'en</i> 1718 <i>un sorcier eût été brûlé à Bordeaux</i>. M. Soldan et autres +l'ont dit; je l'ai répété d'après eux dans la <i>Sorcière</i>. Cependant, les +recherches que MM. les archivistes et MM. Delpit et Jonain ont faites +pour moi, n'ont eu aucun résultat.—J'ai cherché aussi inutilement, à la +<i>Bibliothèque impériale</i>, les précieux mémoires de Marie Petit (V. +l'article de M. Audiffret, <i>Biographie Michaud</i>), et je n'y ai trouvé +que les détestables rapports de Michel, domestique de Fabre, et agent +des Jésuites, qui persécuta cette femme intrépide, la fit enfermer. +C'est un tissu de contradictions qui se réfute lui-même. Ce débat fut +très-scandaleux. Il avertit fortement l'opinion, la tourna vers la +Perse, à la fin de Louis XIV, à l'époque où probablement le jeune +légiste de Bordeaux commença à s'informer, à recueillir les notes, d'où +(dix années plus tard) sortirent les <i>Lettres persanes</i>.<a href="#footnotetag10"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + + +<p class="p4"><a id="footnoteNT-1" name="footnoteNT-1"></a> +<b>Note NT-1:</b> Page 85: Dans la présente édition du "Project Gutenberg" +la date de 1717 a été substituée à celle de l'édition originale (1617) +incompatible avec les évènements décrits.<a href="#footnotetagNT-1"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnoteNT-2" name="footnoteNT-2"></a> +<b>Note NT-2:</b> Dans ce chapitre XVIII qui a trait à l'année 1721, +Michelet fait référence à Antoine Crozat, marquis du Chatel (1655-1738), +né à Toulouse, financier et constructeur du canal de Crozat qui fait +communiquer l'Oise à la Somme (25 km) et à Samuel Bernard, (1651-1739), +né à Sancerre, financier qui prêta des sommes considérables à Louis XIV. +Le nom de Louis XVI mentionné ici par Michelet (dans l'édition de A. +Lacroix, 1877) est donc incompatible avec l'époque où ont vécu Crozat et +Samuel Bernard. C'est pourquoi dans la présente édition du "Project +Gutenberg" le nom de Louis XVI a été remplacé par celui de Louis XIV.<a href="#footnotetagNT-2"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Histoire de France 1715-1723, by Jules Michelet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1715-1723 *** + +***** This file should be named 29332-h.htm or 29332-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/9/3/3/29332/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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