summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:47:17 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:47:17 -0700
commitb05a86cf3b559fd0365639c87b9bef380aa36924 (patch)
tree8cae0b0d644156d6bfb47ef09c24a4366461ea20
initial commit of ebook 29332HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--29332-8.txt11443
-rw-r--r--29332-8.zipbin0 -> 254946 bytes
-rw-r--r--29332-h.zipbin0 -> 266203 bytes
-rw-r--r--29332-h/29332-h.htm11476
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
7 files changed, 22935 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/29332-8.txt b/29332-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..0824f72
--- /dev/null
+++ b/29332-8.txt
@@ -0,0 +1,11443 @@
+Project Gutenberg's Histoire de France 1715-1723, by Jules Michelet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de France 1715-1723
+ Volume 17 (of 19)
+
+Author: Jules Michelet
+
+Release Date: July 6, 2009 [EBook #29332]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1715-1723 ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+https://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+[Notes au lecteur de ce fichier digital:
+
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.
+
+Les notes marquées "NT" ont été ajoutées par le transcripteur de ce
+fichier.]
+
+
+
+
+ HISTOIRE
+
+ DE
+
+ FRANCE
+
+
+
+
+ PAR
+
+ J. MICHELET
+
+
+
+
+ NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
+
+
+
+
+ TOME DIX-SEPTIÈME
+
+
+
+
+ PARIS
+
+ LIBRAIRIE INTERNATIONALE
+ A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
+ 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
+
+ 1877
+
+ Tout droits de traduction et de reproduction réservés.
+
+
+
+
+ HISTOIRE DE FRANCE
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+§ 1er.
+
+
+La Régence est tout un siècle en huit années. Elle amène à la fois
+trois choses: une révélation, une révolution, une création.
+
+I. C'est _la soudaine révélation_ d'un monde arrangé et masqué depuis
+cinquante ans. La mort du Roi est un coup de théâtre. Le dessous
+devient le dessus. Les toits sont enlevés, et l'on voit tout. Il n'y
+eut jamais une société tellement percée à jour. Bonne fortune, fort
+rare pour l'observateur curieux de la nature humaine.
+
+II. Et ce n'est pas seulement la lumière qui revient; c'est le
+mouvement. _La Régence est une révolution_ économique et sociale, et
+la plus grande que nous ayons eue avant 89.
+
+III. Elle semble avorter, et n'en reste pas moins énormément féconde.
+_La Régence est la création_ de mille choses (les grandes routes, la
+circulation de province à province, l'instruction gratuite, la
+comptabilité, etc.). Des arts charmants naquirent, tous ceux qui font
+l'aisance et l'agrément de l'intérieur. Mais, ce qui fut plus grand,
+un nouvel esprit commença, contre l'esprit barbare, l'inquisition
+bigote du règne précédent, un large esprit, doux et humain.
+
+ * * * * *
+
+La révolution financière est la fatalité du règne précédent.
+Chamillart, Desmarets, sous des noms différents, avaient fait du
+papier-monnaie. Nos colonies usaient dès longtemps d'un papier de
+cartes. Law n'inventa pas tout cela. Il n'imposa pas le _Système_. Au
+contraire, il hésita fort quand le Régent, _in extremis_, voulut user
+de cet expédient.
+
+Le mouvement fut immense, on peut le dire, universel. Un seul chiffre
+le montre: à la fin du Système, quand la plupart s'en étaient retirés,
+un million de familles y étaient encore engagées, et apportèrent
+leurs papiers au Visa.
+
+En ce malheur, notons cependant une chose. Les banqueroutes anciennes,
+les violentes réductions de Mazarin, Colbert, Desmarets, furent sans
+consolation, des faits morts et stériles. Mais la catastrophe de Law
+fut de portée toute autre. Elle eut les effets singuliers d'une subite
+illumination. La France se connut elle-même.
+
+Des masses jusque-là immobiles, ignorantes, qui, comme les bas-fonds
+de l'Océan, n'avaient jamais su les tempêtes, les classes que ni la
+Fronde ni la Révocation n'avaient émues, cette fois levèrent la tête,
+s'enquirent de la fortune publique,--donc de l'État et du royaume, de
+la guerre, de la paix, des royaumes voisins, de l'Europe.
+
+Les lointaines entreprises de Law, sa colonisation, les razzias qu'on
+fit pour le Mississipi, obligent les plus froids à songer à l'autre
+hémisphère, à ces terres inconnues, comme on disait, _aux îles_. Dans
+les cafés qui s'ouvrent par milliers, on ne parle que des
+_Deux-Indes_. Le XVIIe siècle voyait Versailles. Le XVIIIe voit la
+Terre.
+
+ * * * * *
+
+Le monde apparut grand, et ceci peu de chose. Nos nombreux voyageurs
+et les Jésuites eux-mêmes, montrant l'énormité de l'Asie, du Mogol et
+de l'empire Chinois, prouvaient que les Chrétiens sont une minorité
+minime. Les questions chrétiennes parurent minimes aussi. Pendant un
+an ou deux, elles furent parfaitement oubliées. Les disputes
+cessèrent. On put croire qu'il n'y avait plus ni Jansénistes ni
+Jésuites.
+
+Chose un peu singulière, qui aurait surpris le feu Roi. À sa mort, les
+églises étaient pleines, et tous pratiquaient, protestants,
+_libertins_, athées. Plus de couvents s'étaient faits en un siècle que
+dans tous les temps antérieurs. Même aux dernières années, jusqu'en
+1715, quatre cents confréries du Sacré-Coeur venaient de se former.
+L'Église, réellement, avait comme absorbé l'État. Le vrai roi
+catholique, salué par Bossuet «un évêque entre les évêques,» dans sa
+longue fin de trente années, s'était tout à fait révélé «un Jésuite
+entre les Jésuites.»
+
+Un matin, c'est fini. Cette immense fantasmagorie, si imposante, qu'on
+eût crue aussi ferme que les Pyramides, s'amincit, s'aplatit. Toile et
+papier! c'était un paravent ... En un instant, c'est replié, jeté au
+grenier, oublié. On sait à peine que cela ait été.--Vous dites «le
+grand roi.» Mais lequel? Le mogol Aureng Zeb, sans doute, conquérant
+de Golconde? Non, le grand Shah Abbas, qui eut la haute idée de fondre
+tous les dogmes et d'imposer la paix au ciel comme à la terre.
+
+Cette mort temporaire du dogme catholique semble parfaite; on la
+dirait définitive. Qu'il ait quelque retour, cela se peut. Montesquieu
+n'en augure pas moins qu'il doit se préparer, faire ses dispositions,
+n'ayant plus guère de siècles à vivre (117e _lettre persane_).
+
+ * * * * *
+
+L'Europe bouillonnait d'un ferment tout nouveau. Le déplacement des
+fortunes changeait les moeurs, les habitudes. Un monde en fusion
+arrive avec tous les essais éphémères et difformes par lesquels la
+Nature prélude à ses créations. On l'a reproché à la France. Le fait
+fut général. Mais la corruption de la France, plus gaie et plus
+parlante, se révélait bien davantage. Ses moeurs se retrouvent
+partout, plus grossières,--et l'esprit de moins.
+
+À travers tout cela surgit le temps nouveau en son grand caractère,
+_le gouvernement collectif_, la foi à la raison commune. Outre les
+Conseils du Régent, on en voit les essais en deux républiques
+d'actionnaires se gouvernant eux-mêmes (la Banque, la Compagnie des
+Indes). La royauté y est un moment absorbée et perdue. De l'empyrée du
+dernier règne le Roi descend, se fait banquier.
+
+Une révolution, non moins inattendue, apparaît dans le Droit public.
+Les deux usurpateurs, Orléans et Hanovre, sur la base solide de la
+vraie légitimité (_l'intérêt populaire et la liberté de penser_),
+s'unissent, font la paix générale.
+
+Cent choses avortent en fait. Mais les idées se fondent, solides
+autant qu'audacieuses. Par delà toutes les barrières, l'horizon
+révolutionnaire s'étend. L'Europe hors d'elle-même regarde dans
+l'espace et dans le temps. Elle éclate vers un nouveau monde. Il
+semble que l'ancien, arraché de sa base, va cingler, quitter sa base.
+
+ * * * * *
+
+Cette Révolution a sur les autres un très-grand avantage; c'est qu'elle
+n'a aucune formule, rien à citer, point de texte tout fait, qui dispense
+d'avoir de l'esprit. L'Angleterre n'en a pas besoin: elle a la Bible.
+Même notre grand 89 peut s'en passer: il a Rousseau;--Rousseau son
+Évangile; et sa Bible est Voltaire. Avec cela en poche, 89 n'aura besoin
+d'aucune invention littéraire. Il a tout un siècle à citer. Mais la
+Régence lui fait ce siècle, déjà Voltaire et Montesquieu, en germe
+Diderot, et tout ce qui viendra de grand.
+
+«_Un enfant né sans père_,» voilà le nom du XVIIIe siècle, son
+privilége singulier.
+
+Il a le dégoût, la nausée, l'horreur du XVIIe. À coup sûr, il ne lui
+prend rien.
+
+Du grand XVIe siècle, il ne sait rien du tout. Il ignore étonnamment
+sa parenté avec Montaigne et Rabelais, avec la libre Renaissance.
+
+Voilà l'impardonnable crime du règne de Louis XIV. Imitateur adroit,
+mais sempiternel ressasseur de toute question épuisée, il a brisé le
+fil de la grande invention. Il use nos forces à répéter, reprendre et
+imiter. Même ses génies sont des obstacles. La plupart, attrayants,
+avec si peu d'idées, sont un fléau pour les temps à venir.
+
+Le Cartésianisme, sur lequel on revient toujours, dans son mépris
+natif de l'histoire, des voyages, des langues, dans sa fausse physique
+qui ferme la France à Newton, nous tint pendant longtemps étiques et
+pulmoniques. Nous serions devenus ou déjetés comme Malebranche, ou
+poitrinaires comme madame de Grignan. Heureusement la bonne Mère nous
+alimentait en secret. La Nature, sous main, nous passait la nourriture
+substantielle des sciences et des voyages, nous apprenait à mépriser
+les mots. On avait l'air de s'occuper de la Grâce efficace, et on
+lisait Fontenelle. Par les grands voyageurs, comme Chardin, même par
+les _Mille et une Nuits_ (1704), on pénétrait avec ravissement dans le
+riche monde oriental. Un admirable petit livre, _le Canada_, de
+Lahontan, arrivait de Hollande, révélant la noblesse héroïque de la
+vie sauvage, la bonté, la grandeur de ce monde calomnié, la
+fraternelle identité de l'homme. C'est Rousseau devancé de plus de
+cinquante ans.
+
+«Reviens à moi, pauvre homme! Reviens, infortuné!» dit la Nature; et
+elle ouvre les bras. Elle le dit par toutes les voix des sciences.
+Elle le dit par la Médecine, et c'est le mot même d'Hoffmann, dont les
+médecins de la Régence ont tous été disciples. Elle le dit par
+l'Histoire naturelle, qui déjà semble ouvrir la voie de Geoffroy
+Saint-Hilaire. Elle le dit plus haut encore dans le Droit et
+l'Histoire par Montesquieu, Voltaire, Vico. Des deux côtés des monts,
+sans communication, sous les formes les plus différentes, ils révèlent
+au même moment l'âme intérieure du siècle, la pensée qui le conduira:
+«L'Humanité se crée incessamment elle-même. Ses arts, ses lois, ses
+dieux, l'homme a tout tiré de son coeur, en s'éclairant de l'éternelle
+Justice. Rien de divin sans elle. Rien de saint qui ne soit juste,
+compatissant et bon.»
+
+
+§ 2.
+
+Un mot de ce volume:
+
+Sa force, s'il en a, est toute en son principe, qui lui fait la voie
+simple dans une variété infinie de faits rapides, brusques, et qui
+semblent se contredire.
+
+Saint-Simon n'a aucun principe. Il est tout à la fois pour le roi
+d'Espagne et pour le Régent. Grand écrivain, pauvre historien (du
+moins pour la Régence), il ne sait ce qu'il veut ni où il va. Il a de
+moins en moins l'intelligence de son temps.
+
+Lemontey, très-fin, très-exact, très-informé, qui écrit en présence
+des pièces diplomatiques, a toute l'importance d'un contemporain. Il a
+fait un beau livre, qu'on lit avec plaisir. Mais rien ne reste dans
+l'esprit. Le détail, si bien ciselé, a beau être précis, l'ensemble en
+est obscur. Rien sur le noeud du temps (le Système). Un mot à peine
+sur la finale si dramatique et si morale, l'isolement de Dubois. Après
+avoir longuement analysé et disséqué ce drôle, il l'admire à la fin
+pour son inconséquence, pour avoir eu deux politiques contraires et
+s'être toujours contredit!
+
+Les historiens économistes, dont plusieurs, d'un talent facile,
+semblent clairs à la première vue, regardés de plus près, restent
+obscurs. Ils se figurent que l'on peut isoler l'affaire économique, la
+suivre à part, donner les arrêts du conseil, les émissions de billets,
+d'actions, sans savoir jour par jour les faits moraux, sociaux, le
+détail de la crise politique, qui décidait ces actes de finance. Mais
+tout est solidaire de tout, tout est mêlé à tout.
+
+Ces arrêts et ces chiffres qui ne leur coûtent rien, qu'ils cotent si
+tranquillement, ils me coûtent beaucoup, à moi. Il faut qu'à la sueur
+de mon front je les crée, les évoque de la révolution du temps, du
+brûlant pavé de Paris, que j'en demande le secret à la fatalité de
+Law, aux fluctuations de Dubois, aux violences de M. le Duc. Non, on
+ne peut donner les chiffres en supprimant les hommes. Dans les
+finances, comme partout, il faut une âme, et, par-dessus, un principe,
+pour la guider.
+
+ * * * * *
+
+Le mien est celui-ci. Il est simple et domine tout:
+
+L'ennemi, c'est le passé, le barbare Moyen âge, c'est son représentant
+l'Espagne, aussi féroce sous Alberoni que sous Philippe II, l'Espagne,
+qui, au moment même, flamboyait de bûchers, l'Espagne qui,
+victorieuse, nous eût retardés de cent ans, qui eût brûlé Voltaire et
+Montesquieu.
+
+L'ami, c'est l'avenir, le progrès et l'esprit nouveau, 89 qu'on voit
+poindre déjà sur l'horizon lointain, c'est la Révolution, dont la
+Régence est comme un premier acte.
+
+La Régence en ses grands acteurs offre ce caractère. À travers leurs
+fautes et leurs vices, reconnaissons cela. Le Régent, Noailles, Law
+surtout, Dubois même, par tel ou tel côté, sont du parti de l'avenir.
+Ils ont certains instincts, des lueurs, des velléités, dont il faut
+bien que je leur tienne compte.
+
+Mais cela sans faiblesse. Je suis d'airain pour eux. Dubois, si utile
+au début, et qui a fait la paix du monde, je le marque au fer chaud.
+Law, ce grand esprit, inventif, désintéressé, généreux, mais de
+caractère faible, je le traîne au grand jour dans sa connivence aux
+fripons. Et le Régent, hélas! cet homme aimable, aimé, l'amant de
+toutes les sciences, si doux, si débonnaire ..., l'histoire, pour tant
+de hontes et privées et publiques, a dû le mettre au pilori.
+
+ * * * * *
+
+Mais, avant d'en venir à ces justices définitives; je fais ce que je
+peux pour être juste aussi tout le long du chemin, et dans l'infini du
+détail. Chose vraiment difficile avec un temps pareil, qui ne marche
+pas, mais qui saute, avec des retours, des reculs, une violence
+d'allure saccadée, qui déconcerte à tout instant. Depuis le temps si
+rude où j'ai conté 93, je n'avais rien trouvé de tel. La Régence n'est
+pas si sanglante, mais elle n'est guère moins violente dans son énorme
+brisement d'intérêts, d'idées, d'hommes, d'âmes et de caractères.
+
+De là une grande fluctuation apparente dans ce volume. En relisant, je
+m'en étonne moi-même. C'est qu'il est fort et vrai, sincère, sans
+ménagement d'aucune sorte, ni prétention, ni adresse de littérature.
+L'histoire n'est pas un professeur de rhétorique qui ménage les
+transitions. Si le passage est brusque et la secousse rude, tant
+mieux; ce n'est qu'un trait de vérité de plus.
+
+Mais c'est à mes dépens. Plus je suis vrai, moins je suis
+vraisemblable. Quelle belle prise pour la critique! Un historien qui,
+avec son principe simple, semble si souvent dévier, qui pas à pas suit
+misérablement les courbes infinies de la nature humaine, qui ose dire:
+«Dubois eut un bon jour,» ou: «Tel jour, d'Aguesseau mollit.»
+
+Qu'y puis-je? et que faire à cela? Avec ma fixité de foi, et la
+fermeté de mon jugement total sur les grands acteurs historiques, je
+suis le serf du temps. Et il faut bien que je le suive dans les
+aspects divers que ces figures prennent de lui. Je le suis par année,
+par mois, par semaine et jour même. Les habiles verront à quel point
+j'ai daté, je veux dire, précisé la nuance de chaque jour.
+
+D'éminents écrivains, savants, ingénieux (je pense à MM. de Goncourt),
+ont souvent rapproché les temps de la Régence de ceux de Louis XIV.
+Mais il y a bien des âges entre ces deux âges. Je me suis interdit
+(sauf un seul fait, je crois) de me servir d'aucun auteur qui ne fût
+pas strictement du temps du Régent.
+
+J'ai poussé si loin ce scrupule, que je me suis même abstenu de rien
+prendre dans d'Argenson, qui écrit peu après, mais lorsque Fleury a
+passé. Fleury, ce misérable temps de silence, d'assoupissement, est
+l'exacte contre-partie de la Régence, si bruyante. On touche à l'âge
+du Régent, de Law et des _Lettres persanes_, et on s'en croirait à
+cent lieues.
+
+ * * * * *
+
+Je me tiens de très-près aux témoins exacts et fidèles qui notent et
+le mois et le jour, aux journaux de l'époque (V. mes _Notes_). Combien
+ils m'ont servi, spécialement celui qui est encore en manuscrit, on le
+verra dans les crises rapides où Law, de moment en moment, fait
+jaillir de son front les expédients du présent ou les lueurs de
+l'avenir. On le verra dans le combat obscur qui se livre autour de
+l'enfant royal, et dans les misères de Dubois, déjà abandonné, aux
+approches de M. le Duc. Ce ne sont pas des mois, ce sont des années
+presque entières, dont l'histoire jusqu'ici ne pouvait presque dire un
+mot.
+
+1er octobre 1863.
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE FRANCE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+TROIS MOIS DE LA RÉGENCE--HOSTILITÉ DE L'ESPAGNE[1]
+
+ [Note 1: Noailles a été trop maltraité par Saint-Simon. Ses
+ idées étaient praticables. L'expulsion des Jésuites, le
+ lendemain de la mort de Louis XIV, eût été populaire, facile
+ (autant qu'elle l'avait été en Sicile au duc de Savoie). Elle
+ eût terrifié le parti jésuite, le duc du Maine. Le rappel des
+ protestants eût été plus difficile, parce qu'ils avaient
+ contre eux, non-seulement les Jésuites, mais les jansénistes,
+ le cardinal de Noailles (_ms. Buvat_, janvier 1716).
+ Néanmoins, dans l'extrême détresse où on était, lorsque 1,500
+ personnes mouraient de faim dans une seule paroisse,
+ Saint-Sulpice (_ibidem_), on eût trouvé fort bon que
+ l'émigration protestante rapportât ses capitaux, ses
+ nombreuses et si utiles industries.
+
+ Il est certain qu'à ce moment, la Régence fut admirable
+ d'élan, de bonnes intentions, de réformes utiles, dont
+ plusieurs sont restées (exemple, la comptabilité régulière,
+ la suppression d'une foule d'offices, etc.). Les fautes, les
+ vices du Régent, sont bien moins excusables que la situation
+ dont il hérite. V. Noailles, Forbonnais, Bailly, mais surtout
+ M. Doniol, qui a formulé parfaitement que nul remède ne
+ suffisait dans la situation _sans issue_ que laissait Louis
+ XIV.]
+
+Septembre-Décembre 1715
+
+
+L'aimable génie de la France, lumineux, humain, généreux, éclate le
+lendemain de la mort de Louis XIV dans tous les actes du Régent.
+
+Admirable coup de théâtre. La noble langue qu'il parle dans les
+ordonnances est celle qui se retrouvera dans les lois de l'Assemblée
+constituante. C'est l'esprit de 89.
+
+L'autorité, chose nouvelle, explique et motive ses actes devant le
+public, prouve qu'ils sont nécessaires et justes, prend la nation à
+témoin des difficultés du moment, établit que, dans une situation
+désespérée, on ne peut employer que des remèdes extrêmes. Tout cela
+exprimé dans une noblesse, une mesure, une délicatesse singulière,
+bien étonnante alors. Et, disons-le, attendrissante, lorsque l'on
+songe à l'état de la France, de ce malade si malade! On y sent la
+douceur d'un compatissant médecin.
+
+On verra les nécessités cruelles qui changèrent tout cela. Placée
+fatalement sur une pente horriblement rapide, la Régence devait
+glisser. Sous Colbert même, on roule à la descente. Un char lancé
+depuis cinquante années, qui descend de si haut, de si loin, si
+longtemps, nulle force ne l'arrête. Ceux qui n'en viennent pas à bout
+et désespèrent, alors prennent le vertige et continuent le mouvement.
+N'importe. Les faiblesses, les hontes et les folies qui viendront, ne
+peuvent nous empêcher de dire ce qui est exactement vrai: qu'en ses
+commencements, les actes du Régent furent admirables de bonté, de
+sagesse.
+
+Le principe d'où part son conseil de finances est celui-ci: _Point de
+banqueroute, mais de fortes réformes économiques, une juste réduction
+de l'intérêt des rentes._ Les rentiers qui n'acceptent pas la
+réduction seront remboursés de leurs capitaux (par termes, de six mois
+en six mois). On rembourse une foule d'offices onéreux pour l'État par
+un très-juste emprunt que l'on demande à ceux qu'on ne supprime pas et
+dont les charges seront d'autant plus fructueuses.
+
+Pour la première fois, le gouvernement a des entrailles humaines, et
+il sent la faim de la France. Il se demande: «A-t-on de quoi manger?»
+Il rend aux affamés le poisson et la viande. Suppression des droits
+sur la pêche, libre entrée des bestiaux étrangers, du beurre, etc.
+Excellente mesure; mais achèteront-ils de la viande ceux qui n'ont pas
+même de pain?
+
+La grande réforme économique commence par le roi même. Plus de cour
+régulière; plus de Versailles; le roi loge à Vincennes et le Régent au
+Palais-Royal. On supprime Marly et son jeu effréné.
+
+Versailles était un monstre de faste et de dépenses, un gouffre de
+cuisine, de valetaille, de canaille dorée. Le roi y reviendra; mais ce
+ne sera jamais le même Versailles, avec ses logements innombrables,
+ses tables de Gargantua à tout venant, l'éternelle mangerie d'un
+peuple de gloutons si terriblement endentés.
+
+D'autres abus viendront, sournois, sous Fleury l'économe, sous le
+froid Louis XV. On ne reverra plus la solennité si coûteuse de
+l'ancienne grande monarchie.
+
+Versailles avait à lui une petite armée d'officiers, de gentilshommes,
+qu'on appelait la Maison du roi, carnaval ruineux de militaires
+acteurs, à grands costumes, à haute paye. Tout cela est rogné par des
+ciseaux sévères.
+
+On réduit, supprime en partie la gigantesque armée fiscale de Louis
+XIV. Cent mille hommes pour lever l'impôt! Tant de mains! qui
+retenaient tant qu'il n'en arrivait que le tiers!
+
+Pour la première fois on proclame les garanties de l'avenir. _Nul
+impôt désormais qu'en vertu de la loi_ (la loi d'alors, les arrêts du
+Conseil). Plus de taxes frappées par simples lettres de ministres.
+Plus de vivres ou fourrages enlevés pour les troupes. Les agents qui
+accablent de frais les contribuables restitueront au quadruple. Chose
+bien singulière, on promet récompense aux receveurs qui poursuivent le
+moins, qui font le moins de frais!
+
+Ce qui est grave et de grande portée, on peut dire révolutionnaire,
+c'est que le gouvernement, loin de s'appuyer sur les notables, les
+_élus_, les aristocraties locales, les menace au contraire, leur
+reproche leur injuste répartition de l'impôt, leur coupable entente
+avec les employés du fisc, les accuse de protéger le riche, d'écraser
+le pauvre. Il rappelle les intendants de province à leur devoir, celui
+de faire deux chevauchées par an, de voir tout par eux-mêmes. Les
+trésoriers de France doivent aussi visiter les paroisses. On crée des
+contrôleurs, des inspecteurs des finances pour vérifier les registres,
+les caisses des comptables. Les comptes, pour la première fois, se
+font en parties doubles. Seul moyen d'y voir clair. Ces belles
+réformes sont restées.
+
+On voulait en faire une bien plus grande et fondamentale, si grande
+que la Révolution elle-même ne l'a pas faite. Nous l'attendons
+toujours. Je parle de l'établissement de l'_impôt proportionnel_,
+léger au pauvre, fort sur le riche, croissant exactement selon la
+grandeur des fortunes. Les projets de ce genre furent accueillis et
+goûtés du Régent. Il en fit faire essai à Paris, en Normandie, à la
+Rochelle. Ce dernier, confié au meilleur citoyen de France, le grand
+géomètre et marin, qu'on appelait le petit Renaut, ami de Vauban, de
+Malebranche, coeur héroïque et bon qui n'eut d'amour que la patrie. Il
+voulut faire cet essai à ses frais et y usa ses derniers jours.
+
+La plupart des historiens se sont moqués de tout cela, parce que de
+ces nobles projets beaucoup restèrent sur le papier. À tort. Plusieurs
+s'exécutèrent et portèrent un fruit très-réel. La comptabilité fut
+fondée pour toujours, la machine régularisée. La plupart des employés
+supprimés ne furent pas rétablis, et l'on fut définitivement allégé de
+ces lourdes charges.
+
+C'étaient les fruits de la raison de tous, du gouvernement collectif.
+Le Régent, magnanimement, avait substitué des conseils aux ministres,
+fait appel à la discussion, à l'examen, à la lumière. Pour la première
+fois, elle entra dans l'antre de Cacus, je veux dire dans les ténèbres
+du vieil arbitraire ministériel. Lorsque l'on voit la profonde
+horreur, la saleté, le tripotage, qui régnaient dans le cabinet de
+tout contrôleur général (V. _Saint-Simon_, 1710), ce mot _antre_ n'est
+pas assez, il faut dire écuries, égout, latrine immonde. Il est bien
+naturel que Fénelon, le duc de Bourgogne, l'abbé de Saint-Pierre, le
+Régent, aient eu l'idée de ces conseils, désiré qu'on en essayât.
+
+Pour qu'ils fussent parfaitement libres, le Régent y mit tous ses
+ennemis, ses calomniateurs, tel qui voulait qu'on lui coupât la tête,
+qui parlait de le poignarder. L'un avait dit: «Je serai son Brutus.»
+Mais celui-là était capable, inventif et de grand esprit. Le Régent
+lui donna la première place, le fit chef du conseil des finances.
+
+Au conseil ecclésiastique, il appela la vertu et l'austérité, les
+purs, les irréprochables, l'archevêque de Noailles, d'Aguesseau, et
+jusqu'à Pucelle, un âpre janséniste, vrai héros du parti. C'étaient
+justement ceux que les persécutés auraient élus. Le Régent espérait, à
+tort, qu'ayant souffert, les jansénistes seraient tolérants pour les
+protestants.
+
+Quel changement depuis le dernier roi! et quelle différence profonde
+d'avec tous les rois antérieurs! Qui règne? moins un homme que le
+libre esprit et la grâce, le _parti de l'humanité_.
+
+Que signifie ce mot? que, sous la barbarie des temps divers, sous le
+sanguinaire fanatisme, sous la cruelle raison d'État, de Montaigne à
+Molière, à Vauban, à Montesquieu, à Voltaire, au Régent, il exista
+toujours une succession d'esprits libres et doux, qui, par des voix
+diverses, mais concordantes, nous rappelaient à la nature, à la
+clémence, à la bonté.
+
+Contraste douloureux, humiliant pour la faiblesse humaine! Cet homme
+vicieux était l'homme de France, non pas _le meilleur_, à coup sûr,
+mais, ce qui est toute autre chose, _le plus bon_. La bonté, la
+bienveillance universelle, était le fond de sa nature, brillait,
+charmait en tout. Rien de haut, rien de dur. Pas même d'humeur dans
+les plus grands tiraillements. Une patience merveilleuse, excessive à
+écouter, supporter les impertinences de l'un ou les aigres sermons de
+l'autre. Ceux même qui souffraient le plus des honteuses misères où il
+noya sa vie, le sentirent, à sa mort, irréparable, unique, pour la
+douceur du coeur et pour la lumière de l'esprit.
+
+L'enfant, sec de nature et parfaitement insensible, qu'on appelait le
+Roi, sentait cela lui-même. Bien loin de croire un mot des sottes
+calomnies qu'on voulait lui insinuer, il comprit de bonne heure, avec
+l'instinct de son âge, que cet homme charmant lui était très-bon et
+très-tendre et vraiment le meilleur pour lui.
+
+Le Régent avait eu un sacre singulier, un beau baptême que n'eut nul
+roi du monde, d'être le martyr de la science. Il avait failli périr
+comme empoisonneur, pour son amour de la chimie. Son premier soin fut
+d'émanciper l'Académie des sciences. Il ouvrit la Bibliothèque royale
+au public. Il fonda dans le Louvre une Académie des arts mécaniques.
+Il donna, sans compter, aux savants, aux artistes, aux gens de
+lettres. Et il donnait, bien plus que de l'argent, un ravissant
+accueil, leur parlant à tous leur langage, leur disant des mots
+justes, éloquents, pénétrants, qui montraient qu'il était des leurs,
+des mots émus pour la science, pour eux, des paroles d'amis. Il les
+logeait avec lui et chez lui, ou mieux, au Luxembourg, chez sa fille,
+tant aimée. Il allait tous les jours la voir et causer avec eux.
+
+Le grand roi lui laissait un terrible héritage, une situation
+contradictoire, absurde et sans issue,--trois dangers, dont un seul
+pouvait être mortel pour la France:
+
+1º La caisse vide, la banqueroute, rien pour payer les troupes;
+_impossibilité d'armer_;
+
+2º L'Europe irritée, l'Angleterre provoquée, la paix presque rompue,
+donc _la nécessité d'armer_;
+
+3º Un testament funeste qui, en léguant le pouvoir au bâtard, risquait
+de le donner réellement au roi d'Espagne, dont le duc du Maine n'eût
+été que le lieutenant. On croyait à Madrid, on disait à Paris, que
+Philippe V, seul, sans armée, entrant de sa personne en France, comme
+oncle, prendrait la tutelle et déposséderait le régent. De là, pour
+celui-ci, une situation chancelante, la nécessité déplorable (où l'on
+vit jadis Henri IV) d'acheter un à un, dans une telle pénurie! les
+princes et les grands qui vendaient leur fidélité.
+
+Donc résumons:
+
+La guerre en perspective. Point d'argent pour la faire. Et le peu
+qu'on emprunte, raflé par les seigneurs.
+
+Les partisans du roi d'Espagne, ceux du duc du Maine, demandaient
+hypocritement pourquoi, dans ces dangers, on ne convoquait pas les
+États généraux. C'était aussi l'avis des spéculatifs érudits, amants
+du passé féodal, de Boulainvilliers le gothique, de Saint-Simon, des
+gens du temps de Charlemagne, qui croyaient rétablir les douze pairs
+et les hauts barons, écraser la Robe et le Tiers. Pour assembler la
+France, il fallait qu'il y eût une France. Avec celle qu'avait faite
+Louis XIV, une France assommée, éreintée, cette comédie des États eût
+été un champ admirable au parti des couleuvres, des menées
+souterraines, celui du duc du Maine. Il eût habilement groupé et les
+restes de la vieille cour, et les partisans des Jésuites, et les amis
+du roi d'Espagne, enfin la grande masse des petits nobles (qu'il
+animait contre les ducs et pairs), la masse des quasi-nobles (notables
+et municipaux), tout un peuple de Sottenvilles, arrivés de province,
+aigres pour le Régent, qu'ils disaient le roi de Paris. D'un bel élan
+patriotique, ces idiots auraient appelé l'étranger.
+
+Je le dis, l'_étranger_. Philippe V regrettait la France, et se
+croyait Français. Mais il était devenu plus Espagne que l'Espagne
+même.
+
+On a horreur de dire le nombre épouvantable d'hommes que l'Inquisition
+brûla sous son règne, la sauvage police qu'elle exerçait, les
+populations supprimées, englouties, dans ses _in pace_. Pouvoir
+énorme, hideuse royauté, qui un moment rendit le roi jaloux, en 1714.
+Mais sa dévotion l'emporta. La cabale italienne, qui le tenait alors,
+releva la puissance du Saint-Office. Et c'est à ce moment, juste en
+1715, que la France risqua d'avoir un tel Régent, un bigot maniaque,
+et le serf de l'Inquisition!
+
+Par sa mère bavaroise, Philippe V venait d'un mélange de
+Bavière-Autriche, où les esprits troublés ne sont pas rares. Il avait
+pour aïeul l'affreux Ferdinand II, le spectre de la guerre de Trente
+ans. J'ai dit le tragique roman de sa mère, ermite en plein
+Versailles, affolée de sa Bessola. Le vertige du Tyrol était dans
+cette tête, et elle le transmit à son fils. Comme elle, il fut tout
+amoureux, mais à la façon de son père, le gros Dauphin blondasse, et
+il en eut la sensualité bestiale.
+
+Né tel, il tomba en Espagne, dans l'âpre et violente contrée,
+admirable pour faire des fous. Charles-Quint le devint. Philippe II,
+dans ses derniers rêves de son sinistre Escurial, d'avance éclipsa don
+Quichotte.
+
+Philippe V ne fut fou que par moments. Il n'était pas dénué d'esprit,
+souvent parlait très-bien. Presque toujours muet, et enfermé, comme
+l'avait été sa mère, il ne voyait guère que sa femme. Le sexe annulait
+tout en lui. Il fut le mari le plus assidu, le plus mari qu'on vit
+jamais, acharné, implacable d'exigence amoureuse. Sa première femme,
+malade à la mort, perdue d'humeurs froides, dissoute et couverte de
+plaies, n'eut pas grâce un seul jour, ne put faire lit à part.
+L'aimait-il? Le jour de sa mort même, il alla à la chasse, selon son
+habitude, et, rencontrant le convoi au retour, froidement le regarda
+passer.
+
+La vieille princesse Des Ursins, qui gouvernait, fut prise dans un
+double embarras, le veuvage du roi et un essai de réforme qu'elle
+avait commencé. Réforme des finances, réforme du clergé et surtout de
+l'Inquisition. Si elle n'eût été si âgée, elle se serait fait épouser,
+et elle aurait gardé le roi. Mais il lui échappa d'abord par la
+dévotion, puis par un second mariage. On a souvent conté sa
+brouillerie avec Versailles, mais trop peu rappelé qu'elle avait
+contre elle l'Inquisition et le clergé.
+
+Avec le tempérament du roi, il n'y avait pas un moment à perdre pour
+le marier. La Des Ursins cherchait dans toute l'Europe, mais chaque
+princesse lui faisait peur. Elle craignait surtout un trop grand
+mariage, une fille de roi qui eût pris ascendant. Il n'y avait guère
+de plus petit prince que le duc de Parme. Donc elle ouvrit l'oreille
+lorsque son envoyé Alberoni, un nain bouffon qui l'amusait, lui
+demanda un jour pourquoi elle ne prendrait pas la nièce de son maître,
+le duc Farnèse, une fille toute simple, élevée dans un grenier du
+palais, qui ne savait que coudre. La princesse le crut, fit la chose;
+puis, un peu tard, mieux informée, elle voulut la défaire. Mais le
+mariage était déjà célébré à Parme. D'autre part, le roi était dans
+une terrible impatience; Alberoni, grossièrement, obscènement, à sa
+manière, lui avait décrit la fille, selon les goûts du roi, la disant
+«une grasse Lombarde, bien empâtée de beurre, de parmesan.» Éloge
+mérité de toute la maison des Farnèse, dont le dernier meurt à force
+de graisse.
+
+Ce charmant idéal envahissant le coeur du roi, il sut très-mauvais gré
+à la princesse Des Ursins de vouloir lui inspirer des défiances sur sa
+future épouse. Alberoni l'avait pris entièrement par ses contes
+luxurieux. Il en tira deux choses pour la jeune reine qui arrivait: 1º
+l'ordre verbal de lui obéir en tout; 2º un billet où il lui mandait de
+faire arrêter, enlever madame Des Ursins, finissant par ce mot
+d'exquise délicatesse: «Ne manquez pas votre coup tout d'abord.
+Autrement, elle vous _enchantera_ et nous empêchera de coucher
+ensemble, comme avec la feue reine.» Il est vrai que la Des Ursins,
+aux derniers jours, l'avait sagement prié d'épargner la mourante, qui
+pouvait lui donner son mal.
+
+Alberoni porta ce mot lui-même à la frontière où était la jeune reine,
+et se tint dans la coulisse pour surveiller l'exécution. Autrement
+cette fille sans expérience n'eût eu ni l'assurance ni la férocité
+impudente pour jouer cette scène de fausse fureur sans cause ni
+prétexte. Tout le monde l'a lue dans Saint-Simon. C'était l'hiver; la
+vieille dame fut enlevée en habit de bal et traînée vingt jours dans
+les glaces, au hasard de la faire crever. Le lendemain, le roi qui
+était venu au-devant, rencontra enfin sa grasse Lombarde, et l'épousa
+sur l'heure dans la première maison qui se trouva. En plein jour, ils
+se mirent au lit.
+
+En rentrant à Madrid, on rendit à l'Inquisition ses droits et
+privilèges. On renonça à la réforme du clergé. Alberoni, sans titre,
+devint le seul ministre et le vrai roi d'Espagne. Son triomphe était
+celui de l'Église. Il entretint dès lors une étroite correspondance
+avec Rome pour obtenir le chapeau. Il donna de sa main au roi un
+confesseur jésuite, et le plus agréable au pape, le P. d'Aubenton,
+principal rédacteur de la bulle _Unigenitus_. La reine aussi reçut un
+confesseur de la main de ce Figaro.
+
+Elle était jusque-là la créature d'Alberoni, qui l'avait tirée de son
+néant de Parme et l'avait si lestement délivrée de la Des Ursins. Mais
+elle prit si fortement le roi qu'en un moment elle fut maîtresse de
+tout. Ce n'était pas une petite fille. Elle avait vingt-quatre ans.
+Elle était forte, véhémente, envahissante. Comme elle avait été
+très-malheureuse, très-durement tenue par sa mère, sa situation
+nouvelle, tout enfermée qu'elle fût, était pour elle une liberté
+relative. Elle y fut gaie, charmante, et elle enveloppa entièrement
+Philippe V. Elle partagea, resserra la captivité qu'il aimait. Ils
+furent prisonniers l'un de l'autre. Même chambre, petite, un seul lit,
+et petit. Ils se quittaient si peu que même avec son confesseur, le
+roi ne restait qu'un moment. Et, si la confession de la reine était un
+peu longue, le roi l'interrompait. Si en marchant elle restait de deux
+pas en arrière, il se retournait, l'attendait. Ils communiaient,
+priaient, chassaient, mangeaient ensemble. Ni nuit, ni jour, nul _à
+parte_.
+
+Alberoni était souvent en tiers. La reine lui donna un rival
+d'influence. Se trouvant grosse, elle voulut avoir sa nourrice, la fit
+venir de Parme. Cette femme, Laura Piscatori, était une simple
+paysanne, mais fort intelligente, et la reine eut dès lors une âme à
+elle. Cette nourrice eut le bas service intérieur, qui donnait tant de
+prise. Elle entrait le matin, tirait les rideaux, aidait la reine à
+prendre les premiers vêtements avant la toilette. Elle fut, peu à peu,
+comme un animal domestique qui voyait tout, le plus caché, les secrets
+rapports des époux. S'il y avait un peu de froid, elle les
+rapprochait. Elle avait deux moments uniques où la reine était seule
+et pouvait s'épancher, bien courts, il est vrai, cinq minutes, où le
+roi sortait pour se faire habiller et où la reine se chaussait; et
+parfois un peu plus, quand il recevait le Conseil de Castille. Alors
+elle glissait à la reine des papiers, des mémoires, des lettres
+secrètes. La nourrice était l'unique intermédiaire qu'elle eût avec le
+monde. Il n'y avait pas à servir la reine en galanterie. Mais la
+nourrice la servait, la chauffait en son unique passion, ses plans
+d'établissements futurs, de royautés pour ses enfants.
+
+Cette société unique et très-secrète, qui paraissait si peu, primait
+Alberoni, et faisait vraiment un gouvernement de nourrice et de femme
+grosse. Le roi avait du premier lit un fils, le futur roi d'Espagne.
+Toute la pensée des femmes fut de chercher comment l'enfant à naître
+et ceux qui pourraient suivre deviendraient aussi rois, princes, au
+moins en Italie. La condition, des reines veuves était intolérable en
+Espagne; elles devenaient forcément religieuses. Ces Italiennes ne
+s'en souciaient pas; elles rêvaient le retour dans leur beau pays, une
+retraite splendide et paisible chez un fils de la reine qui aurait
+Parme, la Toscane, qui sait? les Deux-Siciles? L'obstacle était
+l'Empereur. Il eût fallu brouiller l'Angleterre avec l'Empereur,
+offrir à George de si grands avantages aux dépens de l'Espagne, qu'il
+laissât faire ce qu'on voulait de l'Italie. Mais Philippe V y
+consentirait-il? honnête et scrupuleux comme il était, immolerait-il
+aux Anglais le commerce espagnol, traiterait-il avec les hérétiques,
+trahirait-il la cause sainte que Rome et tous les catholiques
+appuyaient de leurs voeux, la cause du Prétendant, ce grand intérêt de
+donner un roi catholique à l'Angleterre, à la puissance qui, par la
+dernière paix, se trouvait l'arbitre du monde?
+
+Alberoni dut, s'il voulait garder la faveur de la reine, entrer dans
+cette voie. Lui qui venait de relever l'Inquisition, il dut décider le
+roi à rechercher l'alliance hérétique, à reconnaître la succession
+protestante. Tant que Louis XIV vécut, on n'osa pas même en parler.
+Lui mort, sans ménagement, on démasqua la batterie. Alberoni, la
+reine, sans retard, sans ménagement, exigèrent de Philippe V qu'il
+tournât tout à coup contre sa foi, contre l'opinion nationale de
+l'Espagne, contre la volonté de son grand'père, qui, sur son lit de
+mort, lui avait écrit pour le Prétendant.
+
+On profita de sa mauvaise humeur contre la France et le Régent. On lui
+montra que le Régent rechercherait l'alliance de George et qu'il
+fallait le gagner de vitesse. Il semble cependant que le bon roi
+d'Espagne ait lutté environ huit jours. Il était fort dévot, craignait
+l'enfer, exécrait l'hérétique. Quoique Alberoni fût déjà son ministre
+réel, le ministre nominal était le grand inquisiteur, qui faisait un
+peu la balance. La reine la rompit, vainquit, emporta tout.
+
+Dans cette précipitation indécente, l'honneur du roi n'était pas
+ménagé. Elle ne daignait cacher l'empire honteux qu'elle exerçait sur
+lui, ses moyens plus honteux encore. D'une part, elle lui faisait
+suivre un régime irritant de viandes, d'alicante et d'épices, sans
+mouvement qu'un peu de chasse en voiture. De l'autre, elle le domptait
+par les plaisirs ou les refus. Rien n'était ménagé, caresses, menaces,
+flatteries. Au besoin, elle était très-basse, parfois lâche à ce point
+d'admirer la beauté du roi (dont le nez touchait le menton).
+
+Ce sont les premières scènes, et non pas les moins rebutantes, d'un
+temps où la nature, hardie et sans réserve, triomphera souvent des
+intérêts moraux. Cette femme toujours enfermée, qui ne put rien savoir
+du monde, ignorante, d'autant plus hardie, le troubla vingt années.
+Elle avait l'âpreté maternelle de la chatte et sa furie pour ses
+petits. Pour eux, elle alla à l'aveugle jusqu'à ce qu'elle eût fait
+son fils roi, son mari idiot.
+
+L'emploi peu scrupuleux des sinistres recettes qui ravivent l'amour
+aux dépens de la vie, aboutit à l'épilepsie. Les enfants de Philippe V
+eurent de leur père cet héritage et le portèrent de la maison
+d'Espagne dans celles d'Autriche et de Naples. La moitié de l'Europe
+fut gouvernée par des fous.
+
+Dès le 18 septembre, Alberoni, autorisé du roi, négocia avec
+Dodington, l'envoyé anglais à Madrid. Il s'agissait d'abord de
+détruire les barrières que les Anglais trouvaient dans l'Espagne et
+ses colonies. On tentait l'Angleterre par le côté secret de sa
+concupiscence, les mers du Sud, le commerce des précieuses denrées qui
+devenaient des besoins pour l'Europe, la fourniture des nègres qui les
+cultivent, trafic si lucratif. On voulait dire au fond: «Nous ouvrons
+l'Amérique. Ouvrez-nous l'Italie.» On ne le disait pas encore.
+Cependant Dodington fut tellement ravi, ébloui, qu'Alberoni n'hésita
+pas à lui confier toute la pensée de la reine, et que bientôt il
+écrivit à Londres: «qu'il n'était rien que l'on n'obtînt, si on la
+laissait faire en Italie un bon établissement pour ses enfants.» Elle
+eût donné tout à ce prix, presque l'Espagne elle-même.
+
+La première lettre de Dodington à Londres pour annoncer les offres de
+l'Espagne est du 20 septembre. Date extrêmement importante. Avant le
+30, un mois après la mort de Louis XIV, le gouvernement whig, notre
+ennemi, sut que désormais la France était seule, que l'union des deux
+branches de la maison de Bourbon était dissoute. La fameuse sottise:
+«Il n'y a plus de Pyrénées,» reparaissait ce qu'elle est, une sottise.
+Les Pyrénées se relevaient plus hautes. La France, désormais isolée de
+l'Espagne, était plus faible sous le Régent que la veille de la mort
+du roi.
+
+Dodington écrivait à Londres: «Voilà la France et l'Espagne brouillées
+plus qu'elles ne le seraient par une guerre de quinze ans.»
+
+Cette brouillerie allait tout d'abord passer aux voies de fait.
+Alberoni, en attendant qu'il eût construit des vaisseaux, en louait
+pour poursuivre les nôtres dans les mers du Sud. Il nous fermait ces
+mers, qu'il ouvrait aux Anglais, se tenant même prêt à les aider dans
+la destruction de notre marine.
+
+Quel encouragement pour Marlborough, pour les aboyeurs de la guerre!
+L'Angleterre est le pays des fortes haines, des colères longues et
+obstinées. Nombre de whigs sincères retenaient fidèlement l'horreur du
+dernier règne, la trop juste rancune de la _Révocation_. Pour eux,
+Louis XIV n'était pas mort, et ne pouvait mourir; ils le gardaient
+présent pour justifier leur haine pour nous. Les machines infernales
+qu'ils lancèrent contre Saint-Malo, elles restaient dans leurs
+coeurs, chargées et surchargées de voeux pour faire sauter la France.
+
+Les deux marines se haïssaient cruellement. Dans une guerre (de duels
+à la fin), on s'était des deux parts envenimé jusqu'à n'avoir plus âme
+d'homme. Notre Cassart, si vaillant, fut féroce, et, sans scrupule,
+arma les flibustiers. Nos trop heureux corsaires stimulaient l'ennemi,
+comme les mouches qui rendent un taureau fou. Les Anglais tuaient tout
+ce qu'ils prenaient. Et encore, ils ne se contentaient pas de la mort;
+ils y joignaient parfois de longs supplices.
+
+À ces haines atroces, trop réelles, ajoutez les fausses. Les plus
+véhéments orateurs, les plus emportés contre nous, étaient les
+patriotes de l'_Alley change_, les vaillants de l'agiotage qui, dans
+la crise de la guerre, avaient eu leurs combats, leurs victoires, de
+merveilleux Blenheim de bourse, des rafles incomparables. Le calme
+plat désolait ces héros.
+
+Dans un moment pareil, l'offre de Philippe V était un coup cruel pour
+nous, et, disons-le, un acte bien étonnant d'ingratitude. Il avait
+déjà oublié que nous avions, pour le faire roi, accepté contre
+l'Europe la plus épouvantable lutte, sacrifié deux milliards, un
+million d'hommes! La nation, non moins que le roi, nous était
+redevable. Si elle n'avait un Espagnol, elle devait vouloir un
+Français, un prince de race, de langue latine. Elle devait repousser
+l'Autrichien, le blond barbare allemand, dont elle n'eût pas compris
+un mot. Pour chasser ce barbare, elle eut un moment d'élan admirable,
+mais court, et généralement, elle rejeta le poids de cette longue
+guerre sur les armées de la France, et triompha par notre sang.
+
+Et, aujourd'hui, au bout d'un mois, nous recevions derrière ce coup
+fourré de l'abandon de l'Espagne. Nous perdions, pour la guerre, notre
+compagne naturelle, notre _matelot_, comme on dit en marine du
+vaisseau acolyte qui doit garder le flanc du vaisseau engagé en
+bataille.
+
+Ainsi, quel que pût être le gouvernement bienveillant de la Régence,
+son élan juvénile et son semblant d'espoir, elle n'avait rien de
+solide, et réellement portait en l'air. Sans allié, sans argent ni
+ressources, pliant sous deux milliards et demi de dettes, elle était
+de plus entourée par la meute implacable des illustres voleurs qui lui
+mettaient le marché à la main, la rançonnaient, sinon, passaient du
+côté de l'Espagne.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+GRANDEUR DE L'ANGLETERRE--ÉTAT INCURABLE DE LA FRANCE
+
+1716
+
+
+L'Angleterre est grande en ce siècle, grande d'elle-même et par
+l'éclipse de la France. Celle-ci, pour longtemps, est absente des
+affaires humaines. Elle ne fera que des sottises en politique, en
+littérature des oeuvres de génie.
+
+Naufragée et demi-brisée, enfonçant, elle roule entre deux eaux dans
+le sillage du vaisseau britannique. Tout flotte derrière celui-ci,
+non-seulement les puissances protestantes, mais les catholiques.
+L'Espagne, l'Empereur, la courtisent pour arracher des lambeaux
+d'Italie.
+
+Cette grandeur de l'Angleterre n'est point illégitime. Seule, entre
+les nations d'alors, elle a les trois conditions pour vivre et agir:
+un principe, une machine, un moteur.
+
+C'est le moteur qu'on n'a pas remarqué. Sans lui, elle n'eût rien
+fait. Son beau principe du _gouvernement de soi par soi_ était
+représenté, très-peu fidèlement, par deux chambres aristocratiques. Sa
+fameuse constitution,--une vieille machine de Marly,--était propre à
+ne pas bouger et ne rien faire. La prétendue balance n'était qu'une
+bascule alternative. L'Angleterre prit force et vigueur, justement
+parce qu'il n'y eut plus ni balance ni bascule. Un moteur vint, qui
+emporta tout en ligne droite, dans un mouvement simple et fort. Ce fut
+le parti de l'argent, le tout jeune parti de la banque, auquel se
+réunit bien vite la haute propriété; bref un grand parti riche, qui
+acheta, gouverna le peuple, ou le jeta à la mer; je veux dire, lui
+ouvrit le commerce du monde.
+
+Ce parti de l'argent se vantait d'être le parti patriote. Et la grande
+originalité de l'Angleterre, c'est que cela était vrai. La classe des
+rentiers et possesseurs d'effets publics, spéculateurs, etc., qui
+était pour les autres États un élément d'énervation, pour elle était
+une vraie force nationale.
+
+Cette classe fut et le moteur et le régulateur de la machine. Elle
+poussa tout entière d'un côté. Il y eut impulsion, et non fluctuation.
+J'ai montré, au moment critique de 1688, combien l'Angleterre flottait
+encore. Ni l'Église, ni la propriété territoriale, ces prétendus
+éléments de fixité, ne lui donnaient aucune base. Les propriétaires
+étaient divisés (tories et non-tories, catholiques et non-catholiques,
+jacobites et non-jacobites). L'Église n'était pas moins divisée
+contre elle-même; l'Anglicane faussée par son credo absolutiste,
+jusqu'à regretter Jacques II! Et il eut même des Puritains pour lui!
+Des Puritains regrettaient le Jésuite! Que serait devenu Guillaume à
+la Révolution sans le fanatisme héroïque de nos Réfugiés.
+
+Par la création de la Banque, par la Dette publique, par la formation
+de plusieurs Compagnies patronnées de l'État, un monde nouveau fut
+évoqué et sortit de la terre, suspendu uniquement à la cause de la
+liberté, à la révolution protestante et parlementaire, nullement
+flottant ou divisé, mais serré en masse compacte par l'identité
+redoutable des idées et des intérêts. Ce fut le coeur, le nerf des
+whigs. Ceux-ci avaient fait _au dernier vivant_ avec la liberté
+publique. Que le roi catholique revînt, le propriétaire restait
+propriétaire, et même l'évêque anglican serait resté évêque, mais le
+rentier ne restait pas rentier. Il savait cela à merveille. Ce fut sa
+ferme foi que le gouvernement de droit divin ne payerait nullement les
+dettes de la Révolution.
+
+Mais pour comprendre bien cette singularité anglaise, il faut
+envisager dans la généralité de l'Europe, un grand fait qui commence,
+sous ses deux caractères, l'épargne et le placement, la spéculation et
+le jeu.
+
+Le jeu précède l'épargne. Qui a peu, garde moins, mais risque, hasarde
+volontiers, afin d'avoir beaucoup.
+
+On a vu quelque chose de cela du temps d'Henri IV, et pendant la
+guerre de Trente ans, les fameuses loteries d'Italie, où jouait toute
+l'Europe, les jeux de cartes et jeux de guerre, la manie furieuse de
+chercher la fortune par toutes les voies du hasard, intrigues ou
+batailles. Au fond même génie. Waldstein fut un joueur, Mazarin un
+tricheur. Le froid calculateur, Turenne, trouva l'art et les règles;
+il tint académie du grand jeu de la mort.
+
+Tout cela n'était rien en comparaison de ce qui se vit à mesure que le
+jeu, la loterie, l'amour de la spéculation, atteignirent des peuples
+entiers. Dans la longueur des guerres, tous les rois, forcés
+d'emprunter, devinrent des tentateurs qui par des primes et des usures
+énormes forcèrent l'argent timide à devenir hardi, à s'associer aux
+grands hasards. L'épargne, accumulée par la sobriété ou l'avarice,
+sortit, s'aventura, se jeta aux coffres publics. Les aventures
+cruelles de banqueroutes, de réductions effrayaient un moment,
+l'attrait des gros gains ramenait. Une maladie secrète, propre à nos
+temps modernes, titillait, stimulait, démangeait en dessous,--le
+prurit des loteries, la douceur du gain sans travail.
+
+L'incertitude même, le plaisir du péril, était pour plusieurs un
+vertige qui, loin d'arrêter, entraînait. Nombre de sots glorieux
+trouvaient beau de prêter au roi, de l'aider aux hautes affaires, de
+guerroyer du fond de leurs greniers, de régenter et d'insulter
+l'Europe. Cela commence en France un peu après Colbert. Le rentier
+apparaît partout. À la place Royale, aux Tuileries, aux cafés, des
+bataillons de nouvellistes, petits bourgeois, mal mis, de tenue légère
+en décembre, n'en étaient pas moins fiers et cruels aux combats de
+langue, terribles au roi Guillaume, à la Hollande, informés de
+l'Europe jusqu'au fond du Nord même et suivant de l'oeil Charles XII.
+
+Les cafés (nés de la _Cabale_, 1669) s'ouvraient partout en
+Angleterre, et à côté, la tabagie turque, hollandaise. Le gin fut
+trouvé en 1684, et bientôt, sans doute, le rhum, si cher à Robinson.
+On chercha une ivresse moins épaisse que celle de la bière, moins
+bavarde que celle du vin. On préféra la forte absorption de
+l'eau-de-vie. Cependant on fumait, on rêvait de report et de
+dividende. Sombre béatitude, où le spéculateur, au gré de la fumée,
+voyait monter ses actions.
+
+Tous ces muets, tous ces sauvages, au fond insociables, s'associaient
+pour les intérêts. Deux terrains se créèrent, où, sans se connaître,
+on put se rencontrer dans des combinaisons communes:
+
+Premier terrain, _la Dette_. Elle commence en 1692, et elle fait
+bientôt un milliard.
+
+Second terrain, _la Banque_ (simplement de change et d'escompte), mais
+qui soutient l'État, lui prête de grosses sommes sans intérêt. Elle
+suspend un moment ses payements, mais bientôt renaît plus brillante.
+
+J'ai montré au dernier volume la large exploitation que firent les
+_patriotes_, sous la reine Anne, de ces deux terrains financiers, le
+jeu immense qui se fît sur la guerre, la hausse et la baisse, la vie,
+la mort. La vente des consciences au Parlement et la vente du sang
+(obstinément versé parce qu'il se transmutait en or), c'est le grand
+négoce du temps. Jeu permis et autorisé. Les plus austères, les hommes
+à cheveux plats, à noirs habits, qui ont l'horreur des cartes, n'en
+ont plus horreur, quand ces cartes sont des vies d'hommes, les parties
+des massacres et le tapis vert Malplaquet.
+
+Les grosses fortunes d'argent qui se créèrent et les grandes fortunes
+territoriales firent une alliance tacite qui écarta les petites du
+gouvernement du pays. Cette révolution profonde, décisive pour
+l'avenir, passa presque inaperçue, en 1696. Les Communes avaient
+adopté (à grand'peine et à une faible majorité) un bill qui eût ouvert
+le Parlement aux petits riches qui avaient une centaine de mille
+francs. Ceux-ci, la plupart gentilshommes de campagne, eussent été
+aisément élus pour représenter la ville voisine. Il semblait que les
+lords, les Norfolk, les Sommerset, les Bedford, les Newcastle, hauts
+barons de la terre, dussent favoriser ces élections patriarcales de
+leurs petits voisins ruraux, qui, dans la vieille Angleterre,
+appartenaient, comme eux, au parti territorial (landed interest). Ce
+fut tout le contraire. Les lords rejetèrent le bill qui rendait
+éligible ces petits propriétaires, voulant mettre aux Communes leurs
+fils cadets, leurs intendants, ou des fonctionnaires dont ils avaient
+besoin, laissant aussi les marchands riches, les gros banquiers,
+entrer au Parlement par les achats de votes et la puissance de
+l'argent.
+
+Les Communes cédèrent. Et, dès lors, _ce fut fait_. L'Angleterre fut
+menée par cette ligue de grosses fortunes ou de terre ou d'argent,
+sans égard aux petits gentilshommes de campagne, où se trouvait la
+masse du parti Jacobite, beaucoup de catholiques, amis du Prétendant.
+Ses ennemis, surtout les banquiers, rentiers, spéculateurs, etc., qui
+croyaient son retour synonyme de la banqueroute, furent au gouvernail
+de l'État. Ils y constituèrent un grand parti, attentif, informé, qui,
+d'un oeil perçant, regardait le continent, la France, et constituait
+pour l'Angleterre ce qu'on peut appeler une garde armée.
+
+Ce qu'ils avaient le plus à craindre, et bien plus qu'une invasion du
+Prétendant, c'était que la France ne refît ces terribles nids de
+corsaires qui, sous Jean Bart, Duguay-Trouin, Forbin, Cassart, avaient
+rendu le commerce impossible, la mer intraversable. Ces gros riches
+qui gouvernaient, étaient en vrai péril, si la masse maritime et
+commerciale chômait, languissait dans les ports. Elle se fût retournée
+sur eux. L'Anglais n'est pas mauvais, s'il mange; mais s'il ne mange
+pas, c'est un étrange dogue. De là la crainte extrême que le
+gouvernement eut de Dunkerque, dont la destruction fut le premier, le
+plus important article de la paix. De là la rancune et la rage (fort
+naturelle, fort légitime) avec laquelle ils poursuivirent la mauvaise
+foi de Louis XIV, qui ressuscitait Dunkerque tout doucement par la
+création de Mardick.
+
+Quant au Prétendant, lord Stanhope écrivait: «Je prie Dieu que, si
+jamais la France nous attaque, elle mette le Prétendant à la tête de
+l'invasion; cela seul la fera échouer.» En effet, le grand parti whig,
+avec d'énormes capitaux disponibles, pouvant du jour au lendemain
+avoir d'en face (de Hollande) des régiments disciplinés, craignait peu
+les bandes légères qui seraient descendues d'Écosse. Même après un
+succès, entrant dans l'épaisse Angleterre, elles n'auraient pas
+beaucoup mordu.
+
+Loin de craindre le Prétendant, le parti de la guerre l'aurait plutôt
+encouragé. L'homme à deux visages, Marlborough, lui souriait, tâchait
+qu'il compromît la France. Il y avait son neveu Berwick, et ces deux
+hommes de guerre eussent été charmés de reprendre leur métier, de se
+faire vis-à-vis, et de se tirer amicalement des coups de canon.
+Marlborough envoyait au Prétendant de petites charités et l'assurait
+de ses très-humbles services. Appât grossier pour tout autre poisson,
+mais qui était avidement avalé par la mère du Prétendant, sa béate
+cour et ses Jésuites. Cette cour de Saint-Germain était un monde de
+romans, de miracles. Il s'en faisait (de tout petits) au tombeau de
+Jacques II. Jacques III, né d'un voeu, était l'enfant du miracle, fils
+de la sainte Vierge, disait son père. Et, comme tel, il ne pouvait
+manquer d'être tôt ou tard aidé d'en haut. S'il avait échoué
+jusqu'alors, c'est qu'on avait compté sur les moyens humains. Le ciel
+n'avait daigné agir. Mais maintenant la situation étant telle, la
+France tellement à bout de ressources, le ciel ne pouvait certes rien
+désirer de mieux. Quelle magnifique occasion de montrer seul le bras
+divin!
+
+Dangereuse folie, mais qui ne fut nullement un léger coup de tête.
+Longuement le _sage_ Torcy, commis obéissant, en avait conféré avec
+notre envoyé à Londres. On avait préparé quelques vaisseaux, donné les
+autorisations nécessaires aux commissaires de la marine. On avait
+cherché de l'argent, et au moins on avait eu du papier; le banquier
+Crozat avait donné des lettres de crédit pour l'Écosse. Tout cela
+n'était nullement ignoré. L'envoyé de George criait. On niait
+l'évidence. Mais le Prétendant était tout botté et allait partir de
+Lorraine, débarquer le 15 à Newcastle.
+
+Le roi rendit à la France un immense service en mourant le 1er. S'il
+était mort le 10, le Prétendant ne l'eût pas su à temps, fût parti
+tout de même, et nous eût irrémédiablement enfournés dans le piége
+qu'on nous tendait.
+
+La mort de Louis XIV nous replaça dans le bon sens. Loin de rompre la
+paix, le Régent dit fort raisonnablement à l'Angleterre:
+«Garantissez-moi le maintien de la paix, et j'éloigne le Prétendant.»
+L'amiral Bing se présentant au Havre et demandant qu'on lui livrât les
+vaisseaux préparés pour l'expédition, le Régent, sans les livrer, les
+désarma. Il fit arrêter le Prétendant par son capitaine de gardes, le
+fit reconduire en Lorraine, pour l'en rappeler, bien entendu, si
+l'Angleterre voulait rompre la paix.
+
+La cour de Saint-Germain, étourdie du coup, tâcha d'ébranler le Régent
+par son côté le plus prenable, l'influence des femmes. On fit parler
+une mademoiselle de Chausseraie, infiniment adroite et spirituelle.
+C'était une dame riche, indépendante, avec qui le feu roi aimait fort
+à causer, et qui, sans paraître y toucher, se mêlait de toute
+intrigue. Elle était vieille, fit peu d'impression. On détacha alors
+une certaine Olia Trant, une Anglaise belle et galante, qui vivait à
+Paris et de plus d'un métier (_Mahon_). Le Régent écouta, sourit,
+devina tout. Enfin la sainte cour de Saint-Germain, à bout, en vint à
+un moyen étrange et bien grossier. On chercha là-bas, on fit venir
+une vraie rose d'Angleterre, pas même épanouie, vierge, à ce qu'on
+disait, et on mena cette victime au Palais-Royal (_Bolingbroke_). On
+supposait que la pauvre petite, innocente, ignorante, par cela même,
+aurait plus d'action. Mais la place était plus que prise. La vertu du
+Régent était gardée par nombre de dames, bien autrement brillantes et
+d'esprit et d'audace, de grâce aussi. L'une d'elles, la Parabère,
+venait justement de le prendre.
+
+Le Régent et ses amis les plus sensés, comme le duc de Noailles,
+voyaient que, dans un tel état de ruine, de désorganisation, il
+fallait à toute condition assurer la paix, ménager l'Angleterre et
+s'entendre avec George. Qui avait fait cette situation, sinon Louis
+XIV, et toutes les fautes du grand règne? La honte, s'il y en avait,
+revenait à lui seul.
+
+George était contre nous. Aux moindres démarches du Régent pour
+obtenir de lui une garantie positive de la paix, il exigea une
+condition impossible: que le Régent se mît la corde au cou, qu'il
+bravât le grand parti qui lui avait disputé la Régence, _qu'il publiât
+de nouveau les renonciations de Philippe V_, le proclamât à jamais
+exclu du trône. C'était déclarer la guerre à l'Espagne et à une partie
+de la France. Le Régent, dans sa position désarmée et chancelante, eût
+été vraisemblablement réduit à un triste secours, celui d'une garde
+anglaise, que George lui avait offerte au moment de la mort du roi. Il
+serait devenu vassal de l'Angleterre, et son lieutenant en France. Il
+crut qu'en tout cela George ne voulait que tendre un piége, mettre la
+guerre civile ici avant de nous attaquer. Il hasarda de lui rendre la
+pareille et il lâcha le Prétendant.
+
+Il le laissa partir (12 décembre), mais seul et comme individu, donc
+avec peu de chances. Les Jacobites avaient déjà eu des revers. Le
+prince leur arrivait en plein hiver, trop tard. Sa défiance pour les
+gens les plus avisés du parti (pour le spirituel et hardi Bolingbroke)
+l'affaiblissait encore et l'annulait. Sa pâle, mince figure, avec un
+air douteux, d'étranges yeux italiens qu'il tenait de sa mère, ne
+parlaient guère pour lui, et jamais il ne souriait. Il venait sans
+secours. Ce n'était plus le candidat de la France et de l'Espagne,
+ayant pour arrière-garde deux grandes monarchies. Il se rembarqua à la
+hâte.
+
+L'effet de cette déplorable expédition fut de fortifier George
+extrêmement. L'Angleterre témoigna à cet Allemand, qui ne savait pas
+sa langue, une confiance qu'elle n'eut jamais pour aucun roi anglais.
+On lui donna cet étonnant pouvoir de ne renouveler le Parlement que
+tous les sept ans.
+
+La France faisait contraste. Tandis que l'Angleterre s'asseyait dans
+sa force, elle enfonçait dans son naufrage, plongeait dans la
+banqueroute, la grande débâcle. Il eût fallu, pour se tirer de là,
+réformer, non les finances seulement, mais refondre l'État et le
+refaire de fond en comble. Terrible opération. Si on l'avait tentée,
+on eût eu contre soi la nation elle-même, affaissée d'esprit, énervée
+de misère, et qui, comprimée sous un monde énorme de privilégiés,
+aurait préféré le mal au remède.
+
+Ce n'était pas l'audace ni l'idée qui manquait. Le Régent, au plus
+haut degré, était un libre esprit. Il n'avait nulle ambition; ses
+vices déplorables n'étaient nuisibles qu'à lui-même. Ils ne l'avaient
+pas endurci. Il était très-ouvert à toute bonne innovation. On peut en
+dire autant du duc de Noailles, qui, dans un meilleur temps, aurait
+été peut-être un grand réformateur.
+
+C'est par l'Église qu'on eût dû commencer la réforme. Noailles avait
+très-bien compris que le premier coup à frapper était de chasser les
+Jésuites. Le second eût été de se passer du pape pour l'institution
+des évêques; le Régent y songeait. Le troisième eût été de rappeler
+les protestants. Il y avait encore un monde de réfugiés, gens riches,
+utiles, laborieux, marchands, fabricants, ouvriers, qui ne demandaient
+qu'à rentrer. Un fleuve d'or eût coulé dans cette France ruinée; mieux
+encore, un fleuve de jeune sang, actif et chaud, pour réchauffer ses
+vieilles veines taries.
+
+Cela ne se put pas. Même dans l'intérieur du Régent, Saint-Simon
+plaida en faveur des Jésuites et contre les protestants. Noailles, en
+ses projets, aurait eu contre lui les Jansénistes mêmes. Il aurait eu
+son oncle même, l'archevêque de Noailles, qui, déjà accusé de
+jansénisme et d'hérésie, n'aurait voulu pour rien favoriser les
+hérétiques.
+
+Dans l'ordre civil et financier, la grande réforme proposée dès
+Colbert était la _taille proportionnelle_, la vraie égalité qui doit
+être inégale, c'est-à-dire peser sur le riche. Mais quel était le
+riche? le clergé, la noblesse. Il s'agissait de les mettre à la
+taille, de les rendre _taillables_! Horrible affront dans les idées
+du temps. Tel était le but, la portée de cette réforme (V. la
+proposition de 1665, dans nos notes). Le Régent et Noailles
+accueillirent les plans qu'on présenta, en ordonnèrent l'essai.
+Partout on trouva des obstacles, et dans qui? dans le peuple aveugle
+et ignorant, que les privilégiés ameutaient contre tout changement.
+
+Il eût fallu pour réussir un gouvernement fort, très-fortement assis.
+Imaginez ce que c'était que de mettre à la taille un prince archevêque
+de Cambrai, un archevêque de Rohan, un Villeroi, vrai roi de Lyon, qui
+ne souffrait pas que le roi se mêlât pour la moindre chose de la
+seconde ville du royaume,--ce Villeroi, qui avait dans les mains
+l'enfant royal, qui faisait parler cet enfant, et pouvait, dès demain,
+le faire parler pour la régence d'Espagne et du duc du Maine.
+
+On ne pouvait faire un seul pas, dans la réforme religieuse ou civile,
+sans trouver cette pierre sur le chemin, s'y heurter, s'y briser.
+J'entends la concurrence du roi d'Espagne, j'entends les Jésuites et
+les évêques (presque tous jésuitisés), le grand parti dévot, une masse
+de seigneurs et de nobles bouffis, gâtés, absurdes, dont le roi
+naturel était Philippe V.
+
+Jugeons-en par le plus honnête, Saint-Simon[2], crevant de vain
+orgueil, sans lumières, malgré son talent, si arriéré, si imbu de
+l'idée que l'État est un bien de famille. Le régent légitime pour lui,
+c'est l'_oncle_ (Philippe V), et non le _cousin_ (Orléans). Quelque
+ami, serviteur, qu'il soit de celui-ci, il n'hésite pas à lui dire à
+lui-même que, si Philippe rentrait en France, lui, Saint-Simon,
+quitterait le Régent avec larmes, mais enfin le quitterait.
+
+ [Note 2: Il baisse infiniment à la mort de Louis XIV. Il est
+ décidément déplacé, désorienté dans le monde nouveau, et il
+ devient de plus en plus absurde. Il est d'amitié pour le
+ Régent, de principe pour le roi d'Espagne. Il avoue que si
+ celui-ci entrait en France, il quitterait le Régent.--Il ne
+ veut pas qu'on chasse les Jésuites, et il demande les États
+ généraux que demande le parti jésuite pour faire sauter le
+ Régent. Étrange ami de la Régence qui s'oppose à tout ce qui
+ pourrait la soutenir, par exemple, au rappel des protestants
+ qui auraient rapporté leurs capitaux, leur industrie.--Il est
+ honnête, et cependant il dévie un peu en pratique. C'est, je
+ crois, ce qui le rend de si mauvaise humeur. Il nomme Tellier
+ un scélérat, et il est son ami; d'Effiat, un scélérat et il
+ le sert, la duchesse de Berry un monstre, et il lui laisse
+ madame de Saint-Simon. Il déplore le pillage du Système,
+ résiste, finit par accepter. Comment ne serait-il pas furieux
+ contre le temps, contre lui-même?--Il omet, sciemment, je
+ crois, des faits très-importants, non-seulement l'amour, si
+ public, du Régent pour sa fille, mais l'infamie des petits
+ Villeroi (août 1722), mais les vols de M. le Duc, la pension
+ énorme que Dubois payait à madame de Prie. Il embrouille
+ l'affaire de Leblanc et Bellisle.--Vers la fin, on était si
+ embarrassé de Saint-Simon, de son humeur, de ses
+ _spropositi_, qu'on le tenait en quarantaine, tout à fait
+ isolé, sans lui rien dire. Il ne sait pas combien il est
+ alors un personnage comique. On s'en amuse. On le consulte
+ sur des choses résolues d'avance (comme l'enlèvement de
+ Villeroi, le ministère de Dubois). Le Régent a la malice et
+ la patience de l'écouter là-dessus pendant des heures quand
+ tout est décidé sans lui.]
+
+Trois mois d'essai montrèrent que toute grande réforme politique était
+impossible. On dut rentrer dans le fangeux ruisseau de Chamillart et
+Desmarets, dans les banqueroutes partielles. On avoua le vide, la
+ruine; on déclara que le dernier roi avait mangé l'avenir même (7
+décembre). On fit, comme Desmarets, de la fausse monnaie; au moins on
+donna à celle qu'on frappa une valeur fictive. On annonça l'examen
+solennel, non-seulement de ce qu'on appelait les affaires
+extraordinaires, mais de tous les titres publics. Il y avait lieu
+d'examiner certainement. Les traitants avaient agi avec le dernier roi
+comme avec un fils de famille à peu près perdu; ils lui prêtaient à
+400 pour 100. Ce n'est pas tout. La comptabilité était si mal tenue,
+qu'il y avait une infinité de doubles emplois, des titres doubles. Les
+receveurs généraux, sous prétexte d'avances (exagérées et mal
+prouvées), ne rendaient plus rien au Trésor, agiotaient avec l'argent
+des recettes; ils faisaient circuler un nombre infini de billets, et,
+sous noms supposés, prêtaient au roi son propre argent.
+
+Noailles avait proposé de les supprimer, de les remplacer, Saint-Simon
+de faire venir un à un ces rois de la finance, à petit bruit, et de
+les étrangler entre deux portes, je veux dire de les faire dégorger,
+de les rançonner à la turque. Le Régent y répugna et se contenta
+d'abord de demander aux receveurs qu'ils payassent au moins la solde
+des troupes (chose si nécessaire dans les périls où l'on était). Ils
+promirent, ne tinrent pas, espérant que le soldat, ne recevant rien,
+se révolterait. Le grand parti de l'argent, dans ces bons sentiments,
+sournoisement employait son arme ordinaire en révolution, n'achetant
+rien, augmentant la misère, mettant le marchand, l'ouvrier, au
+désespoir.
+
+Ainsi exaspéré, le plus doux des gouvernements n'eut de ressources que
+dans les moyens de terreur. Le 12 mars 1716, on établit une chambre de
+justice contre les traitants usuriers, les comptables agioteurs, les
+munitionnaires engraissés du jeûne de nos armées, etc. Grand bruit,
+force menaces. On montre la torture; on parle d'échafaud. On prétend
+faire payer 200 millions à 4,000 personnes. Mais ces sévérités
+n'étaient pas de ce temps. Nombre de seigneurs charitables, des femmes
+spirituelles et charmantes, s'intéressent pour les financiers. On
+entoure le Régent des plus douces obsessions. Ce n'est pas un barbare.
+Il faiblit; il trouve fort doux que cette justice tourne au profit de
+ceux qu'il aime. Les traitants sont sucés par ces agréables vampires,
+sans que l'État y gagne presque rien. Noailles, sa chambre de justice,
+sont sifflés, désespèrent. En vain, dans sa fureur, il encourage les
+dénonciateurs, jusqu'aux laquais, qui peuvent sous des noms supposés
+accuser et trahir leurs maîtres. Il fait plus, il appelle à lui le
+paysan (vraie mesure de 93); il promet aux communes où les traitants
+ont leur château une part dans les confiscations.
+
+Le grand _visa_ des titres, des rentes, etc., avait mieux réussi. Il
+fut fait rudement, mais avec intelligence, par quatre aventuriers du
+Dauphiné, les frères Pâris. Ils épargnèrent autant qu'ils purent les
+militaires et les communes, frappèrent surtout les détenteurs de
+titres, passés par plusieurs mains, achetés à bas prix. La dette fut
+réduite à peu près à la moitié, et cette moitié convertie en titres
+nouveaux qu'on appela _billets d'État_.
+
+Et avec tout cela, il manque cent millions à la fin de 1716. Pour
+comble, le Midi se révolte contre l'impôt du Dixième, et il faut le
+supprimer. On voudrait suppléer en faisant payer les exemptés, les
+magistrats et autres. Mais les Parlements mêmes, ces grands parleurs
+de bien public, donnent l'exemple de la résistance. Tout est impasse.
+Nul moyen de payer les _billets d'État_ qui soldaient la dette
+réduite. Ils tombent à rien. Pour ces chiffons, qu'offre-t-on? des
+chiffons, des promesses de rentes, des terres abandonnées, des actions
+de la Compagnie d'Occident, hypothéquées sur la savane américaine ou
+sur la peau de l'ours qui court les bois.
+
+Noailles, _in extremis_, déclare que, pour se relever, il faudrait un
+miracle, quinze ans d'économie, donc, _toute une réforme morale_, un
+gouvernement ferme, une noblesse désintéressée, plus de luxe, plus de
+plaisirs[3]. Cette vieille société, gâtée par cent années de vices
+monarchiques, la réduire tout à coup à la vie de Caton!
+
+ [Note 3: À la page 45, j'ai fait remarquer que, dès 1665, on
+ avait proposé à Colbert la taille _réelle_ et
+ proportionnelle. Un certain Charles, élu de Meaux, avait
+ formulé cette proposition, en insistant sur le point
+ essentiel: _Que chacun des trois États y doit contribuer._
+ «Il est constant, dit-il, que _le clergé et la noblesse_, qui
+ possèdent plus des trois quarts du bien de France, ne
+ contribuent comme rien au regard du _Tiers Estat_, qui porte
+ toute la charge et n'a plus pour partage que la misère.»
+ (_Lettre communiquée par M. Margry, archiviste de la
+ marine._)
+
+ Sur l'Angleterre, sa banque, etc., je suis Bolingbroke,
+ Mahon, Smolett, Pebrer, Macaulay, etc.
+
+ Fallait-il se rallier à l'Angleterre ou à l'Espagne? Belle
+ question; elle est ridicule à poser. L'Espagne d'alors fait
+ horreur. Les Italiens qui la gouvernent, Alberoni, la reine,
+ viennent de relever l'Inquisition, que madame des Ursins
+ voulait abaisser. Comment n'a-t-on pas vu cela? Comment
+ a-t-on pris Alberoni pour le restaurateur de l'Espagne, lui
+ qui l'éreinte, la jette dans mille aventures impossibles?
+ Comment prend-on Philippe V pour un Français? Il regrettait,
+ il est vrai, la France, mais il était en même temps plus
+ Espagne que l'Espagne même. Sous lui, 14,000 victimes
+ revêtirent le san-benito et furent suppliciées de diverses
+ manières (sur lesquelles _deux mille trois cent quarante-six_
+ furent brûlées vives). Voir Llorente, t. IV, p. 28; Coxe, t.
+ III, ch. XXXI, p. 6.--Lemontey (t. I, 432, note) observe que
+ ce chiffre énorme semblera trop faible si l'on consulte (aux
+ _Affaires étrangères_) les dépêches de notre ambassadeur
+ Maulévrier. Il donne un nombre supérieur relativement, un
+ nombre épouvantable pour sept villes et quatre années
+ seulement.
+
+ Le plus horrible, c'est que ce lâche gouvernement qui permet
+ tout cela n'est point du tout fanatique. Dès le lendemain de
+ la mort de Louis XIV (18 _septembre_ 1715), il négocie avec
+ les hérétiques, il sollicite les Anglais contre la France qui
+ s'est ruinée pour sauver l'Espagne. Alberoni, qui vient de
+ relever l'inquisition, se jette dans l'extrême opposé,
+ cherche l'alliance protestante (V. Cox, Smollett, Mahon,
+ etc.). Choquante inconséquence. Rien ne lui coûte pour gagner
+ les devants. Il sacrifie le Prétendant, les dernières
+ recommandations de Louis XIV et toute décence catholique.
+
+ En mettant à sa date, aux premiers jours de la Régence, ce
+ coup inattendu qui la frappait, on explique parfaitement, on
+ excuse en partie la fluctuation du Régent. La plupart des
+ historiens font le contraire; ils racontent d'abord ses
+ misères et ses fautes et celles même de 1716. Puis ils
+ reviennent à ces affaires d'Espagne, de septembre 1715,
+ relatent la négociation d'Alberoni, qui, déplacée ainsi et
+ mal datée, ne signifie plus rien du tout.
+
+ Si le mauvais coup auquel Alberoni voulait employer Charles
+ XII, l'absurde révolution qui eût mis le Prétendant à
+ Londres, Philippe V à Paris, si cette folie criminelle eût pu
+ se réaliser, elle nous eût retardé pour cent ans. Le Régent
+ avec tout ses vices, toutes ses fautes, son Dubois et le
+ reste, n'a pas empêché la Régence d'étinceler d'esprit et de
+ lumières, d'être une des époques les plus fécondes et les
+ plus inventives. Sous lui, la France et l'Angleterre sont
+ évidemment le _progrès_. Oui, l'Angleterre, cupide et
+ hypocrite, méthodiste et contrebandière, avec sa plate
+ dynastie allemande et sa corruption de Walpole, l'Angleterre,
+ avec tout cela, c'est le _progrès_. La France, vers 1720, par
+ Montesquieu, Voltaire, Fontenelle, par l'Académie des
+ sciences, surtout par ses grands voyageurs, dresse au plus
+ haut le phare qui guide désormais la marche de l'esprit
+ humain. L'Angleterre ouvre les mille voies d'activité
+ pratique, commence sérieusement (ce que presque seule elle a
+ fait) l'exploration des mers et la découverte du globe.]
+
+Fatalité terrible de ce siècle. Nul ne peut pour le bien, tous pour le
+mal. Le tableau désolant que l'on fait de la France à la mort de Louis
+XIV, on l'a à la mort du Régent, on l'a à la mort de Fleury, à la
+chute de Choiseul. Ce que Forbonnais dit de 1715, d'Argenson le dira
+de 1740, et les Économistes de 1760, enfin Arthur Young en 1785.
+
+Un écrivain, obscur parfois, mais fort et judicieux, a formulé
+très-bien la radicale impuissance de ces gouvernements. «Une
+invariable fixité de trente ans dans le mal avait détruit dans les
+gouvernants la notion des choses, le sens de voir et de prévoir.
+L'injustice était si ancienne, si bien enchevêtrée, incorporée à tout,
+qu'ils ne la sentaient plus et n'y distinguaient pas la cause de cette
+paralysie mortelle. Ils s'étonnent, ils se fâchent. Ce peuple est donc
+bien paresseux? Point du tout, mais c'est qu'il est mort.» (H.
+Doniol.)
+
+Et cela sans figure. L'homme véritable de la terre, le fermier, a
+péri. Il reste dans le Nord un colon misérable, qui, sous
+l'entrepreneur temporaire du travail, _exécute_ la terre pour quelque
+peu de noire bouillie. Il y a dans le Midi un métayer étique. Des deux
+côtés, la terre jeûne aussi bien que l'homme, ne recevant plus
+d'aliment, mais peu à peu n'en donnant plus.
+
+Les lois philanthropiques de la Régence sont souvent ridicules. Elles
+permettent par exemple la circulation des bestiaux. Mais il n'y a
+plus de bestiaux. Elles ennoblissent le travail, disent qu'il ne fait
+pas déroger. Mais qui songe à cela, qui pense à travailler, quand on
+ne produit plus qu'à perte? Sans secours, engrais ni bestiaux, le bras
+de l'homme obtient un petit résultat, cher et chargé de frais, plus
+cher par les transports (alors très-difficiles).
+
+On achète peu à l'intérieur, étant toujours plus pauvre. Bien moins à
+l'extérieur, car le voisin produit à bon marché. Ainsi la France
+enfonce. Non-seulement elle descend d'elle-même, mais alentour tout
+monte et contribue à la mettre plus bas.
+
+Ce gouvernement ne paraît pas se souvenir de l'autre règne. Qu'il
+songe donc qu'avant 1700, avant cette guerre immense et le million
+d'hommes enterré, Louis XIV en est déjà à chercher comment il
+obtiendra qu'on cultive le désert.
+
+Combien plus le désert s'étendait en 1715! Le Régent l'ignore-t-il?
+Non, il le sait parfois, parfois il se réveille, et il a des moments
+lucides. Cette terre qu'en songe il voit peuplée, éveillé il la voit
+déserte. Il en offre à qui en voudra, aux gens de guerre réformés, par
+exemple, et encore avec une maison abandonnée, une exemption d'impôt.
+
+Ces vérités terribles crevaient les yeux des hommes de bon sens. Il
+était déjà évident que la réforme de Noailles ne ferait rien, que la
+Régence resterait faible, bavarde, à vouloir le bien, faire le mal. La
+France, détendue, n'avait plus même sa ressource de 1709, la fièvre,
+le nerf du désespoir. Elle gisait, inerte, après l'accès. Et
+qu'adviendrait-il d'elle, si ses démembreurs acharnés, les deux
+dogues, Marlborough, Eugène, la surprenaient sur le grabat?
+
+Mais l'Europe elle-même en avait bien assez. L'Angleterre n'avait pas
+à la guerre un intérêt réel, puisque déjà l'Espagne, et la France
+bientôt, offraient sans guerre tous les avantages qu'elle désirait.
+Malheureusement la fausse fureur de Marlborough, la haine têtue des
+vieux whigs, la criaillerie des spéculateurs, faisaient grand bruit,
+et non-seulement couvraient la voix des gens sensés, mais, par leur
+insolence, leurs injures, leurs affronts, rendaient le traité
+impossible.
+
+Le rechercher semblait une bassesse. Il se trouva un homme qui, sans
+souci d'honneur, d'orgueil, vit nettement l'intérêt des deux nations,
+le leur fit voir, éclaira les Anglais eux-mêmes. C'était un intrigant
+qui toute sa vie avait été entremetteur, et qui le fut ici
+très-utilement. C'était ce faquin de Dubois[4].
+
+ [Note 4: Deux écrivains se sont imposé de nos jours la tâche
+ de réhabiliter Dubois.--À les en croire, tous les
+ contemporains s'y étaient trompés, l'avaient calomnié. Les
+ modernes aussi. Le très-exact et très-fin Lemontey, qui écrit
+ aux Archives des Affaires étrangères, et devant les pièces, a
+ partagé l'erreur commune, M. de Carné (1857), et M. de
+ Seilhac (1862), rendent à ce pauvre Dubois sa robe
+ d'innocence.--Ce qui frappe le plus dans cette découverte,
+ c'est qu'elle semble se faire contre l'avis de Dubois même.
+ Je ne crois pas qu'il en eût su gré à ces Messieurs. Il
+ semble qu'il ait eu une prétention toute contraire. Dans ses
+ correspondances spirituelles et facétieuses, il y a partout
+ la fatuité du vice. Il s'étale, se carre, se prélasse. Il se
+ flatte surtout d'être un drôle habile et retors. Il ne se
+ fâchera pas du tout si on l'appelle un heureux coquin. Les
+ faits, étudiés de très-près, m'obligent d'être de son avis
+ contre ses panégyristes. La gravité magistrale de M. de Carné
+ ne m'impressionne pas, quand je le vois affirmer des choses
+ si étonnantes: Que Louis XIV aurait approuvé l'alliance
+ anglaise» (_Revue des Deux Mondes_, XV, 844-846), «que sous
+ le Régent et Fleury, la population a presque _doublé_,» etc.
+ Et comment le sait-il? comment affirmer cette chose énorme,
+ contre d'Argenson et tout le monde?--Pour M. le comte de
+ Seilhac, je n'ai rien à lui dire. Il est du pays de Dubois,
+ de Brives-la-Gaillarde. Il écrit d'après les papiers de
+ Brives et ceux de la famille Dubois. Son premier volume
+ contient des pièces curieuses. Je n'ai trouvé dans le second
+ exactement rien.]
+
+J'ai dit ailleurs ce que j'en pense, et il ne s'agit pas ici de sa
+vertu. On doit dire seulement qu'il n'est pas de coquin qui n'ait eu
+un jour dans sa vie, un jour où il ait marché droit. On doit avouer
+que celui-ci, infiniment spirituel, eut ce que n'ont pas toujours les
+gens d'esprit, un sens net et vif du réel, une vue très-lucide de la
+situation, nulle fausse poésie, nulle illusion. De plus, une
+résolution déterminée et obstinée pour aller droit au but, y faire
+aller les autres.
+
+Notez qu'il était presque seul de son avis, que ni l'Angleterre ni la
+France n'avaient grande envie de traiter. L'une et l'autre avaient
+encore la vue comme offusquée des mauvaises fumées de la guerre. On ne
+passe pas impunément par une lutte si longue et si atroce. Elles
+restaient malades de funestes levains, de fâcheux souvenirs, d'humeurs
+noires, de pénibles songes.
+
+Nombre d'Anglais honnêtes, de braves gens qui sortaient peu de l'île,
+croyaient de bonne foi que la France était quelque chose comme la Bête
+de l'Apocalypse, le grand Dragon, que le monde n'était malade que de
+son venin, qu'il ne serait guéri qu'au jour où un vent de colère, un
+bon vent d'ouest, emportant l'Océan, le roulerait de la Manche au
+Jura. Des gens habiles, comme Marlborough, exploitaient la fureur des
+simples. Si la Bourse allait mal, c'était la faute de la France. Si
+les Compagnies avortaient, la France en était cause. L'une, la
+Compagnie des plongeurs, s'engageait à repêcher tout ce qui s'est
+perdu dans les eaux, des Argonautes à l'Armada. L'avare Océan, qui
+pendant tant de siècles a thésaurisé les naufrages, il aurait à
+restituer. Qui l'empêchait? sinon la France, cette fée, qui, de Brest,
+de Dunkerque jetait ses sorts et son mauvais regard.
+
+Folies étranges! la France, qui ne sait pas haïr, haïssait si peu
+l'Angleterre, qu'elle l'imitait tant qu'elle pouvait, copiait ses
+modes, ses banques, et pendant tout le siècle nos écrivains en font
+des éloges insensés.
+
+Mais, en même temps, il faut le dire, la France avait renoncé à regret
+à sa guerre des corsaires, à leur bizarre légende, qui passe tous les
+contes de fées. Elle se souvenait peu de la grande affaire de la
+Hogue, mais beaucoup de Jean Bart, beaucoup de la _Railleuse_,
+l'étrange oiseau de mer, qui se moquait des flottes, qu'on bloquait
+dans Dunkerque pendant qu'en Amérique il faisait razzia. Jeu piquant
+de hasard, de malice héroïque, où le plaisir était moins la prise que
+la surprise. Il s'agissait si peu d'argent, qu'un des nôtres (le petit
+Renaut) dépense une fois vingt mille francs à régaler ses prisonniers.
+Pris lui-même, Duguay-Trouin, en revanche, capture une Anglaise,
+magnanime Ariane qui fait fuir son Thésée. Voilà de ces folies que
+regrettait la France, qui lui mettait au coeur Saint-Malo et
+Dunkerque, qui la faisait s'obstiner dans cette fraude de Mardick
+qu'on creusait toujours malgré le traité.
+
+Mais comment s'amusait-on à cela, quand la grande marine était
+exterminée? Pour longtemps, on ne pouvait rien. Brest et Toulon
+chômaient, devenaient des déserts. Nos vaisseaux y pourrissaient; on
+n'en refaisait plus. Le roi même, se faisant un système de sa défaite,
+mettait les fonds de la marine aux embellissements de Marly.
+Pontchartrain, le ministre, fut terrible à nos amiraux plus que les
+Blake et les Ruyter. Il donnait deux mots d'ordre: 1º point de
+bataille; 2º reculer.
+
+Autre maladie de la France. Elle gardait un coin du coeur pour _le
+petit Joas_, je veux dire le Prétendant. Ce Joas, devenu un triste
+capucin, restait pour bien des âmes tendres l'intéressant enfant qui
+fit pleurer dans _Athalie_. Les belles Anglaises, qui vivaient à Paris
+de jeu et d'autre chose, les bonnes Carmélites de Chaillot, de la rue
+Saint-Jacques, les Jésuites, priaient pour lui. L'improbable,
+l'absurde, a ses attraits. Témoin les romans jacobites que l'abbé
+Prévôt a parés de son entraînant bavardage, ces Cléveland, ces Doyen
+de Killerine (je ne veux pas parler du chef-d'oeuvre, _Manon
+Lescaut_).
+
+Fausse et malsaine poésie, sous laquelle ces bourreaux Jésuites,
+persécuteurs, brûleurs en Espagne, en Autriche, et si cruels en
+France, invoquaient la pitié, pleuraient, attendrissaient. Qu'était en
+soi le Prétendant? le dangereux revenant du vieux monde, l'être fatal
+en qui les éléments de la grande guerre pouvaient se réunir, se
+rallumer, embraser tout?
+
+Et avec quoi l'Europe l'eût-elle recommencée, cette guerre? avec des
+ruines, des peuples épuisés et sanglants, plusieurs agonisants, finis.
+
+Ou bien, on eût recommencé (chose terrible!) avec des monstres. On va
+voir tout à l'heure comment le monstre russe, exterminateur,
+dépopulateur, le vampire espagnol galvanisé de son tombeau, la Suède,
+un spectre fou, s'entendirent pour le Prétendant contre la
+civilisation, l'Angleterre et la France. Ce jour-là, le Stuart de Rome
+parut ce qu'il était, l'ennemi du genre humain.
+
+Il faut laisser les romans de côté et voir la vérité en face. La
+France gagnait autant, et plus que l'Angleterre, à éloigner le
+Prétendant, à le tenir bien clos dans son tombeau de Rome, à mettre
+ensemble les deux morts. Non-seulement il exposait la France, la
+tenait contre sa voisine dans un état irritant, provoquant, pire que
+la guerre, mais il était une épine intérieure pour la France même; il
+était l'opposé de la pensée moderne, dont elle est l'interprète. Rien
+n'était énervant contre la jeune sève du libre esprit, autant que
+l'esprit jacobite, cette mauvaise petite fièvre de l'intrigue galante
+et dévote.
+
+Tout cela n'était encore ni vu ni entrevu. Ici même, en pleine ruine,
+ayant tant besoin de la paix, on ne la voulait pas. Le Conseil de
+Régence, en grande majorité, continuait Louis XIV. Par une folle
+générosité, le Régent y avait mis ses ennemis le duc du Maine,
+l'inepte Villeroi, trois ministres du dernier règne. Le rapporteur
+était le maréchal d'Uxelles, tête creuse, qui se croyait profonde.
+Auprès du Régent même, la vieille tradition avait pour avocat ce petit
+furieux Saint-Simon, terrible contre l'Angleterre. Le Régent se
+défendait mal. Noailles et Canillac, Nocé, quelques _roués_ seuls,
+appuyaient Dubois. L'ambassadeur anglais, Stairs, de son chef, sans
+l'aveu de George, conseillait l'alliance; mais ses emportements, ses
+aigreurs insolentes, la rendaient odieuse. Villeroi fit chasser un des
+Anglais de Stairs, que l'on disait (sans preuves) avoir voulu
+assassiner le Prétendant.
+
+Dubois, en mars 1716, alla incognito à la Haye voir lord Stanhope à
+son passage, le tâta, fit des offres. Mais, même en offrant tout, en
+cédant sur Mardick et sur le Prétendant, on pouvait croire que George
+serait sourd. Il était Allemand et point du tout Anglais, fort
+médiocrement touché de l'intérêt de l'Angleterre. Il ne pensait qu'à
+l'Allemagne, aux provinces surtout qu'il avait prises à la Suède. Pour
+les garder, il lui fallait l'appui de son maître l'Empereur, auquel il
+appartenait jusqu'à lui livrer l'Italie contre la politique anglaise,
+qui venait au contraire de jeter en Piémont la première pierre de la
+future royauté italienne.
+
+Ce valet de l'Autriche, notre ennemie, ne nous répondit rien pendant
+trois mois, et il n'eût peut-être jamais répondu, si Dubois n'eût su
+l'inquiéter. Il se fit écrire par le Régent un mot qu'il montra à
+Stanhope. On y voyait que le Régent était fort au courant des
+discordes intérieures de la cour d'Angleterre. George exécrait son
+fils qu'il ne croyait pas sien. Il tenait sa femme enfermée, tandis
+que lui-même traînait partout deux grosses maîtresses allemandes. Sa
+haine pour son fils éclatait sans mesure. Une fois, à grand bruit, il
+le chassa avec sa jeune épouse. Les amis du fils, Argyle et Stanhope,
+n'étaient pas sans crainte. Le Régent leur offrit ses bons offices,
+son appui, de l'argent.
+
+George était fort peu populaire. L'Autriche avait exigé de lui un
+traité qui révélait son honteux vasselage (mai 1716). George et
+l'Empereur «s'y garantissaient _leurs futures acquisitions_.»
+Autrement dit, l'argent anglais et les flottes anglaises allaient être
+employés à aider l'Autriche en Italie. Cette Autriche qui déjà avait
+tant sucé l'Angleterre, qui avait si mal fait la guerre, si mal
+soutenu Eugène, elle voulait une guerre éternelle, déclarait que la
+paix d'Utrecht n'était qu'une trêve. Et George l'encourageait, lui
+répondait de l'Angleterre. Vrai crime contre la paix du monde.
+
+Les Anglais commençaient à voir ce qu'ils avaient fait en donnant une
+telle couronne à un domestique de l'Empereur, qui ne suivait que sa
+bassesse, ses petits intérêts de principicule allemand, au risque de
+bouleverser le monde.
+
+Eugène, à ce moment, battait les Turcs, et l'Autriche allait s'étendre
+de ce côté. Que voulait-elle donc? Conquérir partout à la fois? Si
+grande et si heureuse, elle trouvait en George un compère qui ne la
+trouvait pas assez grande à son gré, et voulait la grandir, contre les
+intérêts anglais.
+
+Cela dégrisa les Anglais de leurs colères aveugles contre nous, nous
+ramena beaucoup d'esprits. George dut faire attention. Une convention
+préalable fut signée en octobre sur la vraie base anglaise (Mardick
+comblé, et le Prétendant éloigné au delà des Alpes). George ne peut se
+refuser à envoyer des ambassadeurs à La Haye, mais il les envoie sans
+pouvoirs. Enfin les pouvoirs viennent, mais incomplets, insuffisants.
+L'Autriche empêchait tout. Il est probable (et, selon moi, certain)
+qu'elle ne laissa traiter George et la Hollande qu'en arrachant du
+Régent une promesse qu'on lui sacrifierait les intérêts de la Savoie
+et de l'Espagne, et qu'au lieu de la Sardaigne, elle aurait la Sicile.
+
+Le 28 novembre, la France et l'Angleterre, la Hollande, le 31
+décembre, signèrent la _Triple-Alliance_.
+
+Dubois écrivait au Régent: «J'ai signé à minuit. Me voici enfin hors
+de peur;--et vous hors de pages.»
+
+_Hors de peur._ En effet, la France n'était plus isolée, n'avait plus
+à craindre l'intrusion du roi d'Espagne, qui eût été le retour de
+toutes les vieilles sottises.
+
+_Hors de pages_, c'est-à-dire indépendant, pouvant faire la loi aux
+partis, déconcerter l'intrigue du duc du Maine.
+
+Ce parti du duc du Maine, c'était celui du Prétendant, des fous, des
+aveugles étourdis qui nous relançaient dans la guerre. Orléans,
+c'était la paix même, c'était l'esprit moderne, humanité, liberté et
+lumière.
+
+Stairs, l'envoyé anglais, avait dit, et Dubois redit «que
+l'_usurpateur_ George avait pour ami naturel l'_usurpateur_ de la
+Régence.» Forme paradoxale, effrontée et choquante, d'une chose en
+réalité juste. Les mannequins du vieux passé gothique, le Stuart,
+l'Espagnol, étaient-ils les vrais rois des deux grandes nations les
+plus civilisées du monde? Que leur rapportaient-ils? sinon honte et
+sottise. Contre ce faux droit de famille, George le protestant,
+Orléans le libre penseur (tels quels et quoi qu'on pût en dire)
+représentaient pourtant le vrai droit et l'unique, celui des nations
+et celui du progrès.
+
+Ce traité, ce contrat d'assurance mutuelle qui les affermissait tous
+deux, fut aussi un bienfait pour les deux peuples et pour l'Europe. Il
+menait à la paix réelle, solide et sérieuse, pour laquelle le monde
+haletait depuis la fausse paix d'Utrecht qui n'avait rien fini. Les
+trois peuples civilisés, désormais réunis étaient en mesure d'imposer
+aux barbares, aux aventuriers, aux ambitieux qui continuaient la
+guerre au Nord et la réveillaient au Midi.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+DUBOIS--LA TENCIN. MADEMOISELLE AISSÉ
+
+1717
+
+
+Madame, au premier jour que son fils fut Régent, lui avait demandé
+pour grâce «de n'employer jamais ce coquin de Dubois.» Et en effet, il
+n'eut nul emploi, aucun titre. À soixante ans, il n'était encore rien.
+Et cet homme de rien, ce néant, avait eu la chance de faire la paix du
+monde, de donner à la France la sécurité du dehors, si nécessaire dans
+sa ruine intérieure. Mais, malgré ce service, sa réputation était
+telle que le Régent n'osait le produire. À peine le fit-il, peu après,
+conseiller d'État.
+
+Le diplomate heureux, l'ange de la paix, ne payait pas de mine. On
+l'aurait cru un procureur fripon, un aigrefin de jeu, ou un courtier
+de filles, et l'on se serait peu trompé. Les portraits qu'on lui fit
+au temps de sa puissance, qui lui furent présentés avec des vers
+flatteurs où ses vertus sont résumées; ces portraits, certes,
+nullement satiriques, sont terribles et font reculer. Rarement on le
+montre de face; les yeux sont trop sinistres, et l'ensemble trop bas.
+On aime mieux encore le donner de profil, et alors sa figure ne manque
+pas d'énergie. Sous une vilaine petite perruque blonde, elle pointe
+violemment en avant, comme celle d'une bête de proie, «d'une fouine,»
+dit Saint-Simon. Comparaison trop délicate. Il a un mufle fort, de
+grossière animalité, d'appétits monstrueux, qui doit en faire ou un
+vilain satyre de mauvais lieux, ou un chasseur d'intrigues nocturnes,
+une furieuse taupe qui, de ce mufle, percera dans la terre ces trous
+subits qui mènent on ne sait où.
+
+Il avait du flair, de la ruse, un pénétrant instinct. Mais, pour
+mentir à l'aise, il feignait d'hésiter, il avait l'air de chercher sa
+pensée, bégayait, zézayait. Dans ses lettres, c'est tout le contraire.
+Il écrit de la langue nouvelle et si agile qu'on peut dire celle de
+Voltaire. C'est un homme d'affaires vif et pressé, entraînant,
+endiablé, terrible pour aller à son but; et avec cela amusant,
+pétillant. Il a des mots très-bas, comme en déshabillé, mais décisifs,
+qui tranchent tout.
+
+Jamais embarrassé. C'est par là qu'il prit le Régent. Le désolé
+Noailles, dans sa voie impossible d'économie, ne trouvait que
+difficultés. L'honnête chancelier d'Aguesseau, ancien procureur
+général, dissertait, raisonnait, faisait de l'éloquence et n'arrivait
+à rien. L'archevêque de Noailles, et le conseil de conscience, les
+jansénistes modérés, voulaient, ne voulaient pas. Dans la question de
+Rome, dans celle des protestants, leur attitude double fut pitoyable.
+Non-seulement ils n'avaient révoqué aucune ordonnance contre les
+protestants, mais ils ne toléraient pas seulement ce que l'on
+proposait, d'ouvrir sur la frontière une libre colonie où ils pussent
+exercer leur culte. Ce qui se fit de bien se fit sans eux, par le
+Régent. Il refusa aux commandants les autorisations qu'ils demandaient
+pour fusiller, massacrer les _assemblées du désert_. Il tira de la
+chaîne les protestants que les Parlements envoyaient aux galères. Le
+pape refusant l'institution à ses évêques, il allait s'en passer, et
+peut-être essayer des formes anglicanes. C'eût été déjà quelque chose,
+et beaucoup, de n'avoir plus affaire au vieux prêtre étranger. Mais
+les Jansénistes auraient eu horreur d'un changement si hardi. Ils
+n'eussent pas suivi le Régent.
+
+Il restait là impuissant et inerte, découragé, sentant qu'en tout le
+bien était impossible. Là-dessus arrive Dubois, l'homme de l'alliance
+anglaise. Il va apparemment encourager son maître? Cette alliance
+étroite avec l'Angleterre protestante permet de ne rien craindre des
+menées romaines, espagnoles. On peut émanciper la France. Mais qui s'y
+oppose? Dubois.
+
+Avec l'apparente légèreté des libertins, des beaux esprits d'alors, il
+conseille au Régent de laisser là l'insoluble dispute, de se moquer de
+la question religieuse, de lâcher tout. Rome et la Bulle ont, après
+tout, la majorité des évêques. Laissons faire et laissons passer.
+Point de bruit, point d'appel. Du silence, c'est l'essentiel. Nous
+avons tant d'autres affaires!
+
+En finances on est embourbé. Mais pourquoi s'en tenir à ce Noailles,
+sans imagination, sans invention, qui parle de nous mettre pour quinze
+ans au pain sec, qui traîne dans les vieilles voies? Soyons jeunes et
+prenons des ailes. L'Angleterre a sa force dans la dette même; elle
+fleurit par la bourse et la banque. Il n'est pas jusqu'à l'Autrichien
+qui ne veuille avoir une banque. L'Empereur vient de fonder la sienne,
+de faire les premiers pas dans la voie du papier-monnaie.
+
+Dubois, à son retour, avait fait alliance occulte avec un charlatan,
+puissant parce qu'il était sincère. C'était le brillant Law, Écossais
+de naissance, mais de génie, d'éloquence irlandaise. Un merveilleux
+poète en finance, et d'étrange attrait personnel, doux, aimable,
+charmant, né pour gagner tout homme, troubler toute femme. Son étrange
+beauté féminine (dont les portraits témoignent) n'aidait pas peu à la
+fascination. La laideur de Dubois, près de lui, devenait moins laide.
+
+Celui-ci, favorable au grand novateur de la banque, en affaires d'État
+et d'Église, ne conseillait rien que routine. Éteindre tous les
+bruits, rentrer dans l'arbitraire, c'était tout son programme. Faire
+taire les jansénistes, faire taire les Parlements et tout le monde,
+éteindre les lumières gênantes de la discussion.
+
+Le premier pas dans cette voie mauvaise fut pourtant excellent. On
+étouffa la criaillerie de la noblesse, qui, secrètement poussée par le
+duc du Maine, pour une vaine question de privilège, voulait les États
+généraux, qu'il aurait ensuite exploités. Le conseil de régence
+frappa directement le chef, le duc lui-même. Il déclara les bâtards
+incapables de succéder au trône. Coup vif et qui surprit. On sentit la
+vigueur nouvelle d'une main cachée.
+
+Dubois était déjà le maître de son maître. Il ne voulait pas moins
+(lui obscur, décrié, au bout d'une vie subalterne et malpropre)
+qu'être premier ministre, et pour cela, avant tout, cardinal.
+
+L'impudence et l'audace étaient le fond de sa nature. On l'avait vu
+lorsque Louis XIV, s'étant servi de lui pour séduire Orléans au
+mariage de sa bâtarde, voulut le payer, lui demanda ce qu'il voulait.
+Il dit hardiment: «le chapeau.»
+
+Ce chapeau rouge avait deux vertus excellentes. Il décrassait d'abord.
+Le cuistre, ainsi rougi, passait devant les princes. Mais le meilleur,
+c'est qu'il donnait une immunité générale, quoi qu'on pût faire. On ne
+pendait pas un cardinal. Alberoni se trouva bien d'avoir pris cette
+précaution. Il eût été pendu sans le chapeau. Dubois, pour l'obtenir,
+précipita son maître dans le plus étrange revirement.
+
+On n'a de ces miracles qu'au gouvernement monarchique. Nous venons de
+voir tout à l'heure la reine d'Espagne, en une nuit, changer son mari
+si dévot, jusqu'à faire des offres étourdies aux Anglais hérétiques
+qui se moquent de lui. Maintenant voici le Régent, voici Dubois, les
+deux impies qui toujours ont raillé le pape, et qui tout à coup lui
+reviennent et se tournent du côté de Rome.
+
+Dix-huit mois de gouvernement avaient usé, plus qu'usé le Régent,
+avaient éteint en lui toute énergie, toute faculté de vouloir. Trois
+choses y contribuaient. D'abord rien en affaires ne lui réussissait.
+La réforme espérée, réclamée, avait échoué et nul dédommagement de
+coeur. La seule chose qu'il aimât au monde, sa fille, allait toujours
+plus folle dans ses caprices effrénés, ridicules. Plus que jamais il
+eût voulu l'oubli et le cherchait dans les excès.
+
+Les portraits du Régent (tout un volume in-folio, à la Bibliothèque)
+en font une admirable histoire, depuis le premier (à douze ans),
+portrait doux, tendre, gai, de l'enfant le mieux doué qui fut jamais,
+jusqu'à la grosse face bouffie, apoplectique qui, de si près, touche à
+la mort. Une chose est saillante pourtant dans le premier et le
+dernier: l'élément allemand qu'il tenait de sa mère, Madame, se marque
+dans l'enfant et il reparaît à la fin.
+
+Le Français se dégage dans les portraits intermédiaires, svelte,
+élégant, vif à tout prendre au vol, avec un mélange italien,
+l'aptitude à tout art. Mais, avec cela, on sent bien que la fermeté
+manque, qu'il coulera, glissera; il est visiblement facile et _tout à
+tout_.
+
+Ses dons, brillants un moment, se fixèrent dans l'action, à
+Neerwinden, à Turin, en Espagne, où il fit la guerre à merveille. J'ai
+dit comment les dames (Maintenon, des Ursins) s'entendirent pour
+clouer ici cet oiseau, lui couper les ailes. Il n'était que mouvement;
+les bonnes dames, en l'immobilisant, le damnèrent, le perdirent. Dans
+sa terrible activité, il courut par les sciences, réussit dans les
+arts. Mais tout cela ne suffisait pas: il lui fallait aimer. Son
+mariage forcé avec la bâtarde du roi, qui, constamment, le trahit
+pour son frère, lui rendait le foyer très-froid. Elle était son
+espion, observait, _rapportait_. Il ne l'en traitait pas plus mal. De
+cette couleuvre domestique, molle et douce, onduleuse, malgré son
+froid contact, il eut beaucoup d'enfants. Mais de l'accouplement de
+l'homme et du serpent il ne sort rien de bon. Le fils fut idiot, les
+filles étonnamment bizarres. L'aînée, duchesse de Berry, effrénée et
+charmante, eut le cerveau fêlé. La seconde, qui avait l'universalité
+du père, était une encyclopédie tourbillonnante; elle se fit
+religieuse (abbesse de Chelles) pour faire de la littérature, du
+jansénisme et toutes sortes de choses d'art, de métier, jusqu'à faire
+des feux d'artifice pour l'effroi de ses nonnes. La troisième et la
+quatrième ne furent que caprice et folie; elles étonnèrent l'Italie et
+l'Espagne de si hardis scandales qu'on aurait pu n'y voir que des cas
+d'aliénation.
+
+Et avec tout cela, il aimait toute sa famille et y perdait beaucoup de
+temps. Il rendait de grands devoirs à sa mère, voyait bonnement sa
+femme, quelque occupé qu'il fût. Il allait, une fois par semaine,
+voir, à Chelles, sa petite abbesse qui le réprimandait, le sermonnait.
+Il n'aurait pas passé un jour sans voir au Luxembourg sa folle adorée,
+son idole, la duchesse de Berry, lui faisait à propos de rien
+d'horribles scènes et lui créait mille embarras.
+
+Autre perte de temps: tout le monde abusait de lui pour de vaines
+audiences où il tâchait de satisfaire les gens, au moins par des
+paroles. Avant six heures, il s'enfermait, mettait le verrou. Cinq ou
+six habitués, ses roués, étaient là avec quelques dames peu sévères,
+dames de cour, dames de théâtre. Elles n'avaient aucune influence,
+«tiraient fort peu de lui, dit Saint-Simon, peu d'argent, nul secret.»
+Faisant si peu de frais d'amour, il n'était pas jaloux, leur passait
+des amants, parfois les reprenait après. Mais nos femmes de France
+n'aiment pas à compter si peu. Il en attrapait des mots durs.
+
+La comtesse de Sabran lui dit un jour: «Quand Dieu eut créé l'homme,
+il prit ce qui restait de boue pour faire les princes et les laquais.»
+
+Plusieurs, et les meilleures, étaient des comédiennes nullement
+intrigantes, quelques-unes désintéressées. La Desmares, à qui (une
+nuit) il voulait donner des diamants, lui dit: «Donnez-moi moitié
+moins; cela me suffira pour acheter une petite maison pour quand vous
+ne m'aimerez plus.»
+
+Si l'on veut juger cette époque, dont on parle un peu au hasard, il
+faut songer qu'après Louis XIV il y eut, et en mal, et en bien, une
+explosion de liberté. Tout parut au soleil. Ce fut comme dans le
+_Diable boiteux_ de Lesage, quand ce diable enlève les toits, rend les
+murs transparents, et que tout à coup l'on voit tout. Mille choses
+éclatent indécemment. Ce qu'on faisait la nuit, dans des échappées
+hypocrites de Versailles à Paris, aux orgies effrénées des _petites
+maisons_, on le fait en plein jour, chez soi. Le scandale, le bruit,
+l'ostentation et la fatuité du vice, souvent bien plus que le vice
+même, c'est la Régence. De là tant de choses ridicules. De là la vogue
+étrange, inexplicable, d'un drôle, le petit Richelieu, si couru des
+femmes à la mode. Elle tint à l'adresse qu'il avait de faire croire
+qu'il avait été, à treize ans, le Chérubin heureux de sa marraine, la
+duchesse de Bourgogne.
+
+Au total, les moeurs valaient mieux sous cette Régence que sous les
+deux régences du XVIIe siècle. La licence espiègle et rieuse du XVIIIe
+est moins fangeuse pourtant. Qui oserait vivre alors comme firent la
+plupart des Condés, et Vendôme, et Monsieur, si publiquement? L'école
+italienne est en baisse; moins d'hommes femmes, et moins de poisons.
+Le Régent n'eût pas supporté le spectacle qu'eut si longtemps Louis
+XIV. Il n'aurait pas vu sans horreur le maître de Saint-Cloud, l'ange
+du Diable, le chevalier de Lorraine, empoisonneur connu, célèbre, de
+madame Henriette, lui succéder, se pavaner, piaffer, marcher sur le
+pied à tout le monde. Les monstruosités deviennent rares, et elles
+sont notées et sifflées. Seule peut-être, sous le Régent, la duchesse
+de Retz (née Luxembourg) est célèbre en ce sens; elle veut dépasser la
+nature et se tue à la lettre; elle meurt à vingt-cinq ans. On jasa
+fort d'une orgie d'écoliers qu'elle fit avec cinq ou six petits
+seigneurs, enfants de vieilles moeurs, qui n'aimaient point les
+femmes. Paris fut indigné, et le Régent satisfit l'opinion en exilant
+cette effrontée et chassant ces petits vilains. Il se montra sévère
+aussi pour un jeune prélat, qui, ayant une belle maîtresse, trouvait
+piquant de la mener pontificalement et de la montrer dans Paris.
+
+Ce sont là des nuances dont il faut tenir compte. Après le système de
+Law, il va venir un moment plus âpre de corruption violente et quelque
+chose peut-être d'encore pire sous M. le Duc. Et cependant, je ne
+vois pas que même alors, nous soyons tombés dans la brutalité des
+autres peuples de l'Europe. Le café, le Champagne, nous tinrent plus
+légers, plus ailés, que les buveurs de gin et de cette encre épaisse
+qu'ils appellent le Porto. Qu'est-ce que les soupers de Paris devant
+les immondes galas du Nord, l'ivresse épileptique de Pierre le Grand,
+les longues bacchanales de celles qui lui ont succédé, je ne dis pas
+des femmes,--mais d'impurs minotaures, des gouffres, ou plutôt des
+égouts.
+
+L'esprit toujours ici faisait quelque alibi aux fureurs de la chair.
+On n'eût pas trouvé à Paris la grasse sensualité de Vienne, la
+Gomorrhe féminine de ses grandes dames et de leurs femmes de chambre
+(qui vendaient à la Prusse tous les secrets du lit).
+
+Le carnaval de la Régence ne peut se comparer à celui de Pologne, sous
+Auguste, à ses fameuses fêtes de nuit. Ce grand buveur saxon, joyeux
+satyre, faisait la _presse_ pour le bal, enlevait d'amitié,
+d'autorité, les maris et les dames, les faisait boire à mort. Point de
+grâce. Pendant qu'ils ronflaient sous les tables, leurs dames,
+reportées fidèlement par les voitures de la cour, revenaient
+endormies, enceintes. De là, tant de bâtards du roi; les belles
+Polonaises donnaient à leur mari, par centaines, des petits Allemands.
+
+Ces surprises et ces hontes, ici, auraient paru ignobles. Orléans ne
+vola jamais le plaisir. On ne voit pas qu'il ait trompé personne,
+encore moins employé l'ascendant de la puissance. Il aimait la liberté
+et ne voulait rien que par elle. Même aux fameux soupers, dans
+l'ivresse et le vertige, une femme restait toujours libre et pouvait
+se faire respecter. On le voit par l'exemple d'une fille à coup sûr
+légère, peu respectable, la _petite Émilie_.
+
+Tout corrompu qu'il fût, il y avait telle corruption qu'il ne
+supportait pas. Chose étrange! madame de Tencin, fine et belle,
+très-spirituelle, échoua près de lui, et lui fut si antipathique, que,
+lui bon et poli pour tous, il le lui dit brutalement.
+
+Cela étonna fort. On la trouvait très-agréable, et plus que les
+très-jeunes. Ses trente-quatre ans en paraissaient vingt-cinq. Elle
+semblait délicate et douce, ne mettait pas affiche de méchanceté
+(comme madame du Deffant, moins méchante). Son portrait est gracieux,
+avec l'air oblique et fuyant. On sent qu'elle n'est pas, ne sera
+jamais posée franchement, ni tout à fait assise, mais à moitié, de
+côté, de travers. Sa fine et jolie mine est basse en même temps, d'une
+femme propre à tout, prête à tout et à qui on peut demander. Le Régent
+ne demanda rien. Un fort juste instinct l'avertit, et il recula, comme
+il arrive à ces buissons fleuris d'où pourtant se révèle le serpent
+par sa fade odeur.
+
+Madame de Tencin n'était pas un être simple; elle était une en deux
+personnes; en toute chose, doublée de son frère, homme d'Église, homme
+d'esprit, qui la valait, mais bien moins calculé; il ne faisait
+mystère d'être le mari de sa soeur. Elle était de Grenoble, et y avait
+été religieuse, en grande liberté, fort galante. Mais, pour suivre son
+frère, ou briller sur un autre théâtre, elle eut l'adresse de se faire
+faire chanoinesse à côté de Lyon, d'où, le roi mort, elle s'émancipa
+tout à fait, vint à Paris. Elle y prit tout d'abord le nécessaire
+baptême de la mode, passa par Richelieu. De là les soupers du Régent,
+où elle échoua. Elle se rattrapa à la littérature, se fit faire (par
+son neveu d'Argental) un joli roman qui lui fit honneur, et lui valut
+des amants gens de lettres, Fontenelle, Bolingbroke, et autres. Elle
+eut un salon, où surtout affluait le parti moliniste, jésuite, qui y
+portait les pamphlets contre le Régent.
+
+Ce parti se divise, alors, en deux fractions, les violents et les
+doux.
+
+En tête du premier, le nonce, le furieux Bentivoglio, ex-capitaine de
+cavalerie, guerrier sans paix ni trêve, qui crie, jure sang, mort et
+ruine, et s'illustre à Paris pour avoir fait à sa maîtresse une paire
+de petites filles qui furent deux actrices ou danseuses. L'une, que
+plaisamment on nommait la _Constitution_, étonna la pudeur du temps en
+s'étalant aux vitres de la rue Saint-Nicaise par l'aspect le plus
+singulier (_Barbier_). Son vaillant père, le nonce, dictait ou
+propageait les vers et les brochures où l'on voulait mettre à mort le
+Régent, empoisonneur de la famille royale.
+
+L'autre fraction du parti croyait que ce Régent, tel quel, pouvait
+faire les affaires du pape. En tête, se trouvait, je ne dis pas un
+homme, mais un visage, le beau visage féminin du fils de la belle
+Soubise, le cardinal de Rohan. Parfait contraste avec le trop mâle
+Bentivoglio, Rohan, pour avoir la peau douce, embellir ses appas,
+prenait un bain de lait par jour. Ce parfait imbécile n'était pas sans
+ambition; Dubois s'en amusait, lui prédisant que tôt ou tard il
+deviendrait premier ministre. Près de lui se groupaient le président
+de Mesmes, qui jouait de génie Scapin et Scaramouche au théâtre de
+Sceaux; Lafiteau, jésuite-évêque (qui scandalisa Dubois même), voleur
+à voler dans les poches. Entre ce groupe et le Palais-Royal, un
+étrange canal existait: c'était le vieux d'Effiat, alors octogénaire,
+sinistre figure historique, qui rappelle la mort de madame Henriette.
+Le Régent, qu'il avait vu naître, le gardait d'habitude, comme un
+vieux meuble du Saint-Cloud de son père.
+
+Madame de Tencin s'était glissé, jetée dans ces intrigues. Les hauts
+Jésuites, le parti de la Bulle, faisaient de son salon leur place
+d'armes contre les Jansénistes. Elle y tenait concile, y siégeait en
+mère de l'Église. Ce rôle fut un peu dérangé au printemps de 1716.
+Elle eut un embarras inattendu. Un matin, la voilà enceinte. Un
+étourdi, un militaire, qui, la connaissant peu, en était fort épris,
+au carnaval de 1716, lui fit ce mauvais tour. Cela lui venait mal.
+Elle était justement alors dans une double intrigue qui promettait.
+D'une part, elle accrochait Dubois, lui faisait croire que son salon
+de prêtres et de prélats lui concilierait Rome; d'autre part, elle
+entrait au complot de réaction qui voulait, par les femmes, prendre le
+Régent même, le ramener à la Bulle, aux Jésuites, lui faire chasser
+d'Aguesseau, les Noailles, et, à la place, mettre Law et Dubois.
+Admirable château de cartes, que cette sotte aventure vulgaire d'une
+grossesse à contre-temps risquait fort de faire écrouler. Elle y fut
+très-adroite, se déroba, et fit croire qu'on l'avait exilée, mais
+secrètement se délivra et fit jeter son fruit. On le mit, la nuit, en
+novembre, sur les marches d'une église de la Cité. Il devait y geler,
+selon toute apparence, et le secret disparaître avec lui (il vécut, et
+c'est d'Alembert).
+
+Libre ainsi, l'araignée reprit sa toile, son intrigue ecclésiastique.
+Le parti qu'elle servait n'était pas loin de triompher. D'Aguesseau,
+les Noailles, ne tenaient qu'à un fil. Leur successeur était tout
+trouvé, d'Argenson, le fameux lieutenant de police qui avait détruit
+Port-Royal, et par là s'était mis bien loin dans le coeur des
+Jésuites. Dubois, le vrai ministre, ayant, sans titre encore, la
+réalité du pouvoir, allait briser tout obstacle à la Bulle, et
+mériter, emporter le chapeau. C'était le plan, et, pour l'exécuter,
+Dubois crut bon de prendre une maîtresse. À soixante ans, usé de ses
+campagnes dans les mauvais lieux de Paris, souffrant souvent en damné
+de l'urètre, de la vessie, le voilà amoureux. Il a trouvé enfin son
+idéal. Il présente à grand bruit la Tencin au Palais-Royal, au Régent,
+qui rit à mourir. Excellent choix, pourtant. C'était évidemment la
+première pour l'intrigue, et la reine comme entremetteuse.
+
+On pensait judicieusement que pour pousser si loin le Régent dans la
+voie nouvelle, il fallait l'occuper, lui donner quelque femme. Il
+baissait; le plaisir, il l'avouait, avait pour lui peu de saveur. Les
+fameux soupers étaient froids. Les convives y perdaient le temps à se
+faire la cuisine eux-mêmes, soit amusement de vieux gourmand, ce
+semble, où triomphait le Régent. Après la courte explosion du
+champagne, la torpeur venait et le somme. Un emblème indiscret semble
+le faire entendre. Au portrait que Vanloo fait de la Parabère,
+l'habituée de ces soupers, qui, plus souvent qu'aucune autre y berça
+le Régent, elle est représentée oisive, ayant sur sa main détendue la
+colombe d'amour qui s'endort au repos.
+
+Si blasé, pouvait-il avoir au moins quelque caprice? Grand problème,
+pierre philosophale.
+
+On a vu qu'en 1715, les jacobites de la cour de Saint-Germain avaient
+cru, bonnes gens, réussir avec une Anglaise, lactée, fraîche et
+beurrée. Et ils y avaient échoué. La Tencin, plus profonde, inventa
+mieux que la fade rose d'Occident. Elle essaya la rose orientale.
+
+Elle avait sous la main une bien extraordinaire personne, Haïdée?
+Aischa? qu'en français on déguise du nom de mademoiselle Aïssé. Elle
+l'avait chez sa soeur, femme du président Fériol, qui l'avait élevée,
+la tenait dépendante, à sa disposition.
+
+Il paraît que ces dames firent entendre à la Parabère (qui n'était
+rien qu'une bonne fille et craignait fort Dubois), qu'ayant alors si
+peu de prise, elle devait laisser faire, que, si dans cet amour
+endormi et fini, on introduisait un caprice, un aiguillon nouveau,
+elle-même n'y perdrait pas, qu'elle aurait des retours, comme elle en
+avait eu déjà. Ce fut chez elle qu'on amena mademoiselle Aïssé, chez
+elle que l'on crut brusquer lestement l'aventure.
+
+Mais j'oubliais de dire ce qu'était la victime. Chose bizarre, une
+esclave dans Paris. Notre ambassadeur à la Porte, M. de Fériol, qui
+avait fait les guerres des Turcs et vivait à la turque, achetait
+souvent de belles esclaves, des enfants mêmes. En 1698, après un
+pillage de Circassie, on lui vendit une petite, de quatre ans, et il
+y mit la forte somme de quinze cents livres d'abord. Elle était fort
+gentille, et comme la _Perdita_ de Shakspeare, on la disait fille de
+roi. Il l'envoya chez lui, à Paris, à sa belle-soeur, femme du
+président Fériol, fort complaisante pour l'ambassadeur, qui était
+garçon et dont sa famille héritait. Elle ne se fit nul scrupule de ce
+rôle de garder cette mignonne pour les voluptés du beau-frère. On la
+fit élever avec soin aux _Nouvelles catholiques_. Elle grandit,
+fleurit, jolie, spirituelle, aimée de tout le monde, et comme soeur
+aînée des fils de la maison (l'un était d'Argental, le célèbre ami de
+Voltaire).
+
+L'ambassadeur ne revenait pas, mais s'informait fort d'Aïssé, et, sur
+ce qu'on lui dit qu'à dix ans elle aimait un petit garçon de son âge,
+il en fut horriblement jaloux et gronda sa belle-soeur. Ce Fériol
+était un homme rude, étonnamment hautain, fort courageux, mais
+violent, colère jusqu'à devenir fou. On le remplaça en 1711, et il
+revint pour le malheur d'Aïssé. C'était alors une grande demoiselle,
+une Française de dix-sept ans, d'esprit très-cultivé, précoce et déjà
+admirée dans le monde comme une jeune dame. Quel coup ce fut pour elle
+quand cet homme âgé, sombre, dur, arriva et se dit _son maître_. Elle
+ne le connaissait point du tout, ne l'ayant vu qu'à quatre ans. Elle
+fut pénétrée de terreur et sans doute essaya de se défendre et
+s'appuyer par celle qui l'avait élevée, madame de Fériol. Mais,
+celle-ci, avare, qui attendait beaucoup de son beau-frère, et qui eût
+été désolée si, malgré l'âge, il eût pris femme, fut ravie, au
+contraire, de le voir réclamer sa petite maîtresse. Nous avons la
+lettre terrible où le barbare lui dénonce son sort: «Quand je vous
+achetai, je comptais profiter du _destin_ et faire de vous ma fille ou
+ma maîtresse. Le même _destin_ veut que vous soyez l'une et l'autre,»
+etc. Elle plia sous la fatalité.
+
+Situation honteuse! qu'il y eut esclave et sérail dans la maison du
+président, d'un magistrat français! Les deux frères logeaient ensemble
+dans un hôtel de la rue Neuve-Saint-Augustin. Aïssé, très-captive de
+ce vieillard jaloux, vivait comme une religieuse, victime immolée,
+innocente, fort pure moralement, ne connaissant même son coeur. Telle
+la vit madame de Tencin chez sa soeur en 1717 (voyez les notes). Elle
+comprit très-bien tout le parti qu'on en pouvait tirer.
+
+Aïssé avait vingt-quatre ans, et elle avait déjà assez souffert pour
+souffrir peu. Elle était résignée et douce, enjouée même. Elle avait
+l'air très-jeune, une figure ouverte, aimable, où l'esprit rayonnait.
+Ses beaux yeux d'Orient, avec sa grâce toute française, c'était un
+contraste piquant, une chose singulière, unique, dont beaucoup étaient
+fous. Et, avec tout cela, on eût pu entrevoir combien la pauvre
+créature était brisée. Elle avait des bras maigres et pauvres. Son
+sein (V. le portrait) semblait, malgré cet âge, celui d'une petite
+vierge de quinze ans. On la sentait très-neuve, presque enfant par
+certains côtés.
+
+Ce qui servait les dames, c'était sa grande déférence pour elles. À
+une haute liberté intérieure, elle était, dans sa vie, ses actes,
+toute dépendante de la famille de son maître, de cette étrange mère,
+madame de Fériol, que (telle quelle) elle ne voulut jamais quitter.
+On supposait que la jeune fille, depuis six ans soumise à tout caprice
+d'un homme désagréable et plus âgé que le Régent, ferait peu de
+façons. Cela n'arriva point. Il paraît que l'esclave parla en femme
+libre et se fit respecter. Le Régent n'était pas homme à profiter d'un
+guet-apens. Et les dames, d'ailleurs, auraient craint d'employer la
+violence. Si elle eût dit un mot à son ambassadeur, il eût éclaté
+certainement et les aurait déshéritées.
+
+Elles eurent beau faire et beau dire, la gronder au retour, la rendre
+malheureuse, lui faire honte de son obstination à refuser une si haute
+fortune. Elle se jeta aux genoux de la Fériol, jura que, si on la
+poursuivait ainsi, elle se sauverait dans un couvent.
+
+Elle resta fidèle à son tyran. Elle le soigna vieux et malade
+finalement jusqu'à sa mort, en 1722.
+
+Il lui laissa une petite rente, et le billet d'une forte somme qui
+pouvait être sa dot, si elle se mariait. Mais voyant que madame de
+Fériol gémissait d'avoir à payer tant d'argent, elle alla chercher le
+billet et le jeta au feu.
+
+Cette noble et charmante femme[5] eut une destinée bien tragique.
+Nous achèverons en son temps sa douloureuse histoire.
+
+ [Note 5: La plume m'a glissé; mais je ne m'en dédirai pas.
+ Dans un pareil milieu, entre la Tencin et la Fériol, Aïssé,
+ qui se tient si haut, si noble, si désintéressée, est digne
+ du respect de la terre. Ce mépris de l'argent, ce billet
+ déchiré, serait une chose fort belle dans une vie quelconque;
+ c'est sublime dans la situation dépendante de l'infortunée,
+ qu'un peu d'aisance aurait affranchie. Son refus obstiné
+ d'épouser celui qu'elle aime, sa délicatesse qui lui fait
+ craindre qu'il ne se fasse tort en l'épousant, tout cela la
+ rend adorable. La seule faiblesse de sa vie fut la
+ reconnaissance. Pure et froide (ayant tant souffert), elle
+ s'impose de faillir un moment pour ne pas laisser sans
+ récompense une persévérance de tant d'années. Personne ne s'y
+ trompe, ni son frère adoptif, Argental, l'ami de Voltaire, ni
+ Bolingbroke, dont l'excellente famille couvre le petit
+ mystère. Elle n'en est pas moins un objet de culte.
+ Bolingbroke, qui ne croit à rien, croit à elle et lui est
+ dévot. Il porte envie au trop heureux amant, et tous lui
+ portent et porteront envie. MM. de Goncourt parlent d'elle
+ avec une admiration passionnée (p. 177). Sainte-Beuve (dans
+ sa belle notice) en est si amoureux, qu'il s'efforce de
+ croire que Fériol était trop vieux et qu'il respecta son
+ esclave. Je voudrais bien croire aussi cette chose
+ improbable.
+
+ Ce Fériol avait passé toute sa vie dans les guerres turques
+ en Hongrie, près de Tékély (V. Hammer), et n'était guère
+ moins Turc que le pacha Bonneval. En 1699, il devint notre
+ ambassadeur à Constantinople. Il n'y eut jamais un homme plus
+ fier, plus violent. Jamais il ne voulut paraître sans épée
+ devant le sultan, selon le cérémonial d'usage. Saint-Simon en
+ raconte un trait fort honorable (chap. CCXII, année 1708). Le
+ grand vizir ayant fait des avanies au ministre de Hollande,
+ celui-ci voulut se réfugier chez l'ambassadeur d'Angleterre,
+ qui, malgré l'intime union des deux États, refusa de lui
+ donner asile. Ce fut son ennemi, le Français Fériol, qui lui
+ ouvrit son palais, le reçut et le protégea.--Je reviendrai
+ sur Aïssé et sa fin si touchante. Que de fois j'ai lu et relu
+ ses dernières lettres, pour y pleurer encore et me laver des
+ sottes larmes que me coûtait _Manon Lescaut_!
+
+ À propos de cette _Manon_, Aïssé la désigne, la lit dès 1727,
+ ce qui ferait croire que Prévost avait détaché et publié des
+ parties des _Mémoires d'un homme de qualité_, qui ne parurent
+ entiers qu'en 1732. Cette date de 1727 me paraît
+ très-vraisemblable. _Quand on sait lire_, on lit
+ très-clairement que _Manon_ est de la Régence, et nullement
+ du temps de Fleury.]
+
+Aimée de l'amour le plus tendre qui fut jamais, elle eut cet étrange
+supplice de ne pas s'estimer assez pour accepter les offres d'un amant
+accompli qui, douze années durant, lui demanda sa main. En s'immolant
+à lui, elle refusa le mariage. Son coeur, haut et très-pur, s'accusant
+jusqu'au bout des hontes involontaires, des fatalités de sa vie,
+s'obstina à se croire indigne, mourut d'amour et de vertu.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA FILLE DU RÉGENT--WATTEAU--LA RÉVOLUTION DE JANVIER
+
+1718
+
+
+La révolution qui bientôt va renverser Noailles et d'Aguesseau et leur
+substituer l'homme de Dubois et des Jésuites, le lieutenant de police
+Argenson, le destructeur de Port-Royal, cette révolution est traitée
+beaucoup trop légèrement et dans Saint-Simon et partout.
+
+Elle est un retour net au règne de Louis XIV, dont les ordonnances
+cruelles sont de nouveau exécutées. En ce même mois de janvier 1718,
+qui change le ministère, le sang recommence à couler. Un ministre
+protestant, Étienne Arnaud, est exécuté à Alais. D'autres le seront
+tout à l'heure.
+
+Où donc est le Régent, si doux de sa nature, trop-bon pour ses
+ennemis? le Régent qui naguère enlevait de la chaîne les protestants
+condamnés aux galères par le Parlement de Bordeaux?
+
+Dubois lui avait arraché l'exil des évêques jansénistes qui faisaient
+appel contre Rome, sous prétexte du bien de la paix. Et ici, tout à
+coup, c'est la guerre qu'on reprend.
+
+On recommence gratuitement les agitations du Midi; on lâche le clergé,
+le peuple du clergé. Le protestant malade entend sous ses fenêtres la
+foule qui réclame son corps par ce cri sauvage: «À la claie!»
+
+Que fait le Régent cette année? Il publie _Daphnis et Chloé_, ses
+gravures, signées _Philippus_.
+
+Que fait-il? Il fait sa fille reine de France. Il ne la contient plus.
+Il la laisse marcher sur sa mère, éclipser, effacer le Roi.
+
+Sa tête était visiblement hors des affaires publiques. Il ne savait
+lui-même comment expliquer, colorer la révolution qu'on lui faisait
+faire. Faible, faux par faiblesse, il disait craindre que le parti de
+Rome n'appelât le roi d'Espagne. Saint-Simon lui ferma la bouche par
+ce mot sans réplique: «Que nulle concession ne changerait ce parti:
+qu'il serait toujours espagnol.» Et tous deux rougirent d'insister, de
+toucher le bas-fond réel, honteux qui était sous cela.
+
+Dira-t-on que ce fond, c'est la seule influence du vieux coquin Dubois
+qu'il connaissait si bien? ou bien que c'est le rêve d'or que Dubois
+lui donnait en appuyant le _Système_ naissant? Ces deux choses
+pesèrent, mais il y en eut une troisième certainement. On va le voir
+par les actes de cette année. C'est la dernière où vécut sa fille, la
+duchesse de Berry. Elle avait près d'elle un Jésuite. Elle avait pris
+un appartement aux Carmélites. On la poussait au mariage, à la
+conversion. Par elle, sans nul doute, on travaillait son père. Et
+que pouvait-elle alors? Tout.
+
+Le chroniqueur de Richelieu, Soulavie, un auteur léger, qui pourtant a
+su beaucoup de choses, en dit une bien grave, qu'il altère, défigure,
+mais qui mérite attention: un étrange traité entre le Régent et sa
+fille. S'il se fit, ce fut, sans nul doute, la veille de la réaction,
+à la fin de 1717[NT-1] (ni avant, ni après).
+
+ [Note NT-1: Page 85: Dans la présente édition du "Project
+ Gutenberg" la date de 1717 a été substituée à celle de
+ l'édition originale (1617) incompatible avec les évènements
+ décrits.]
+
+Le Régent, dit sa mère, était un homme fort léger, qui n'eut guère de
+sérieuse passion. Au vrai, il n'en eut qu'une, déplorable: sa fille.
+Elle l'ensorcela dès l'enfance. Il n'aima qu'elle au fond et ce qu'il
+tenait d'elle. S'il garda si longtemps la Parabère, c'est parce
+qu'elle venait de la maison de sa fille. Celle-ci avait l'attrait
+terrible que souvent ont les demi-folles, avec d'incroyables caprices.
+Mais ni caprices, ni rebuts, ni outrages ne rompirent cette chaîne
+fatale qu'il traînait misérablement. Rien ne l'affranchit que la mort.
+
+On comprendrait peu ce qui suit, si je ne reprenais à son origine
+cette étrange créature.
+
+Tout ce qu'on pouvait chercher de conditions pour faire une folle s'y
+trouvait au complet.
+
+Elle était impure par sa mère, _l'enfant du jubilé_, conçue d'un
+moment trouble et faux. Impure par son grand-père, Monsieur, le vrai
+roi de Sodome. Mais ce qui en elle domina tout, ce fut l'orgueil.
+Madame, sa grand'mère, la fière palatine de Bavière, ne lui donna pas
+sa vertu, mais sa hauteur allemande. Dans ce sang de Bavière, je l'ai
+déjà remarqué, il y avait beaucoup de maniaques, d'excentriques, de
+mélancoliques, dont plusieurs eurent des attaques d'épilepsie.
+
+La naissance fut pire que la race. Son père, par mariage forcé, en
+pleine discorde domestique, l'eut du Judas femelle qu'il savait son
+espion. D'un tel amour naquit la discorde incarnée.
+
+On trouva à sa mort qu'elle avait le cerveau incohérent de forme,
+disparate et fêlé.
+
+Et son éducation fut pire que sa naissance. Ce fut le vice à la
+troisième puissance. Son grand-père et son père avaient déjà été
+élevés par des scélérats. On le voit par les lettres de Madame que le
+roi de Hanovre vient de confier à Ranke (1861). Elle fut laissée aux
+mains d'une femme de chambre perverse, la De Vienne, qui l'instruisit
+à poignarder sa mère d'injures, d'affronts. Éducation néronnienne. On
+s'étonne qu'elle n'ait pas été jusqu'au fer, au poison.
+
+Elle eut tout le chaos du siècle qui commence et a peine à se
+débrouiller. Elle vivait dans le cabinet de son père, c'est-à-dire au
+pêle-mêle du laboratoire de Faust. En 1709, tout à coup passant du
+drame de la guerre à la plus triste inaction, il rôdait à travers
+Babel, l'infini des sciences et des arts, comme eût fait l'Esprit
+(anticipé, déclassé, malheureux) du siècle de Diderot. Il voyait les
+savants, et il voyait les charlatans, des fripons qui faisaient de
+l'or, ou faisaient voir le diable. Il n'avait à chercher. Le diable
+était chez lui, en son lit par sa femme, et par l'enfant sur ses
+genoux.
+
+Elle avait une chose de son père: charmante et dangereuse,--en
+contraste avec sa malice, sa violence;--une sensibilité facile, le don
+des larmes. Tous deux pleuraient fort aisément. Nous la voyons
+pleurer pour sa mère même, qu'elle déteste (_Saint-Simon_, 1719).
+Combien plus pour son père, et avec lui, dans les chagrins réels qu'il
+eut, quand on lui arracha sa maîtresse, quand on lui imputa
+d'horribles crimes. Ces derniers temps semblaient la fin du monde pour
+lui, comme pour la France. Plus sa femme s'éloignait de lui, plus la
+petite s'en rapprocha, mettant à le consoler la passion qu'elle
+mettait à toute chose. Seule amie et seule camarade, fière de suffire
+à tout, elle buvait avec lui vaillamment, voulait lui faire raison et
+luttait, au hasard de certaines misères à faire mourir de honte
+(_Saint-Simon_), étranges abandons où l'on s'attendrissait,
+s'éblouissait, s'ignorait tout à fait.
+
+En quel temps se passaient ces choses? Non en 1708, il était encore en
+Espagne; non en 1710, elle était déjà mariée. Il s'agit de l'année
+1709. Il avait trente cinq ans, elle quatorze.
+
+La punition fut cruelle: il resta pour toujours serf et la chaîne au
+pied. Serf d'une folle, qui, au contraire, de plus en plus mobile,
+divaguait de tous côtés.
+
+Avec cela pourtant, elle avait infiniment d'esprit, et dès l'enfance,
+ayant été pour tout la seule confidente de son père, elle savait les
+choses et les hommes. Si, à la mort du roi, qui la mettait sur le
+trône pour ainsi dire, elle eût agi de concert avec sa grand'mère, si
+elle avait tourné au bien son énergie, la France ne fût pas retombée
+où la jetait Dubois, à la seconde banqueroute, au joug misérable de
+Rome.
+
+Dans une excellente gravure de 1716, faite au début de la Régence, on
+trouve exprimée à merveille ces idées du moment. Le Régent tout pensif
+et plein des douleurs de la France, l'a devant lui assise, et qui
+s'appuie sur ses genoux. La France est une belle petite fille de
+quatorze ans, dans la prime fleur d'enfance.
+
+Ce sont les traits idéalisés de la fille du Régent, telle qu'elle dut
+être quelques années plus tôt (juste en 1709). On l'a faite un peu
+grasse, comme elle était, à l'allemande, et non sans rapport à Madame,
+sa grand'mère, à qui elle ressemblait autant que la beauté peut
+ressembler à la laideur. Elle est drapée d'hermine et couronnée de
+lauriers. Elle rêve; ses beaux yeux sont fixés au ciel, dans le trop
+poignant souvenir de tant de maux soufferts. Mais elle a trouvé comme
+un port, un abri, un soutien, et, de fatigue, d'affection, elle se
+laisse aller tendrement sur les genoux de son bon protecteur. Au
+total, l'effet est très-grave. Le Régent est bien mûr, presque vieux,
+et elle bien jeune. Il est sombre, soucieux et tout à sa pensée.
+
+Mais elle était indigne de jouer ce beau rôle. Elle n'avait pas la
+grande, la haute ambition. Son orgueil éclata en choses vaines,
+scandaleuses. Et, avec tout cet orgueil, elle n'avait d'amants que des
+sots; la première fois, son écuyer, sans figure ni mérite; puis son
+capitaine des gardes, Riom, un gros poupard. Le Régent aisément aurait
+dominé ce garçon assez bonasse, mais il était mené par sa première
+maîtresse, la Mouchy, confidente de la duchesse de Berry, et qui, lui
+voyant je ne sais quel accès de dévotion, poussait au mariage. Les
+Jésuites trouvaient leur compte à y aider.
+
+Dès longtemps un petit Jésuite s'était glissé au Luxembourg. Il entra
+comme un rat par on ne sait quel trou de garde-robe. Il devint une
+espèce d'animal domestique à qui on jette des morceaux sous la table.
+On le trouva bon compagnon et il eut petite place aux soupers. Là il
+en entendait de dures. Mais rien de sale ne l'étonnait, aucun
+blasphème (à faire crouler le ciel). Il riait doucement et faisait
+rire; lui-même il excellait aux saillies libertines.
+
+Tout échoit à qui sait attendre. Ce bouffon vit finement qu'elle avait
+des jours tristes, des ennuis, des langueurs. Il dit ou il fit dire
+qu'une grande princesse comme elle devrait avoir ce qu'avait eu Anne
+d'Autriche, un appartement royal dans un couvent, par exemple aux
+Carmélites de la rue Saint-Jacques, cette retraite illustre de madame
+de Longueville, de la Vallière et de tant d'autres dames. Il n'y avait
+pas loin du Luxembourg aux Carmélites. On l'y mena tout doucement. Ces
+dames étaient charmantes, caressantes et baisaient ses pieds. On lui
+en attacha, pour lui faire compagnie, deux, jolies, gracieuses, de
+très-noble famille, discrètes et qui s'avançaient peu.
+
+Elles surent bien le faire à propos. La voyant éprise de Riom, elles
+entraient dans ses idées, mais pour la _bonne fin_, le mariage. Les
+exemples ne manquaient pas. Il se trouvait justement que Riom était
+neveu de Lauzun, que la grande Mademoiselle épousa secrètement. Et le
+feu roi lui-même n'avait-il pas épousé madame de Maintenon?
+
+Elle prit feu à cette idée royale. Quel roman glorieux de braver tous
+les préjugés, le monde! et couronner l'amour! Riom vaut bien plus que
+Lauzun. Mais, fût-il le dernier des hommes, tant mieux! D'autant plus
+beau sera-t-il, plus hardi de l'approcher du trône!... Et c'était
+moins Riom encore que l'idée qu'elle aimait, l'absurde de la chose, le
+miracle, la lutte et la difficulté vaincue.
+
+Son père ne l'embarrassait guère. C'était son nègre pour obéir en
+tout, ou plutôt sa nourrice pour adorer tout d'elle, jusqu'au plus
+rebutant. Elle lui avait fait avaler cette pilule amère de trouver là
+toujours Riom, amant en titre, officiel, quasi-maître de la maison. Il
+avait humblement tâché d'apaiser la jalousie de ce redoutable Riom et
+lui avait donné un beau régiment. Il ne s'attendait pas à cette
+ambition, cette folie d'un mariage, et d'un mariage public!
+
+Quand la chose lui fut intimée, terrible fut son embarras. Il se
+trouva entre deux peurs: il eut peur de sa fille, mais non moins de sa
+mère. Il comptait fort avec Madame, et devant elle il était chapeau
+bas. Elle était étonnamment haute et de naissance et de vertu. Elle
+haïssait et méprisait ce temps, ne vivait qu'avec ses aïeux, de la
+fière pensée de sa race, de ses alliances royales, impériales. Elle ne
+bougeait guère de Saint-Cloud, solitaire sur les hauts sommets, mais
+comme la tempête qu'il ne faudrait pas provoquer. Orléans se souvenait
+avec frayeur de l'épouvantable colère où elle entra, lorsque son fils
+accepta la bâtarde de Louis XIV, du soufflet qu'il reçut de sa
+puissante main. Soufflet retentissant. Toute la grande galerie de
+Versailles en trembla; on baissa le dos, comme à un éclat de la
+foudre. Mais qu'était-ce, bon Dieu! et quelle chute si, de cette fille
+du grand roi, on regardait en bas, jusqu'à cet insecte, Riom! Qu'il en
+revînt un mot à Madame, tout était perdu.
+
+Dans un beau livre (récent), la _Folie lucide_, on voit ce qu'est une
+idée fixe. Nulle chimère et nul crime où cela ne puisse mener. On y
+voit de plus une chose, c'est que ces demi-fous sont rusés,
+très-propres aux intrigues. Ce sont d'excellents instruments pour ceux
+qui savent s'en servir.
+
+Par celle-ci bien dirigée, ne pouvant pas de front emporter le Régent,
+on fit une attaque indirecte. On pensa qu'il serait plus docile et
+plus malléable, si préalablement on avait sur lui cette prise, de le
+tenir par un secret d'État.
+
+On croyait qu'il en était un, dangereux, redoutable, qui pouvait
+servir aux Jésuites, et qui sait à l'Autriche? C'est le secret que
+Marie-Antoinette voulut plus tard tirer de Louis XVI; secret que,
+seuls, quatre hommes ont su: _Louis XIV, le Régent, Louis XV et son
+petit-fils._
+
+La fille du Régent, l'enlaçant et le caressant, lui aurait dit: «Si
+vous m'aimiez, vous me diriez une chose dont je suis curieuse. Je
+donnerais tout pour la savoir ... le secret du _Masque de fer_.»
+
+Soulavie dit qu'elle n'avait d'autre but que d'en amuser un amant. Et
+d'autres sots ont dit que le secret était sans importance. Mais alors
+comment expliquer qu'il ait été si bien gardé de roi en roi, avec tant
+de mystère? J'ai dit ce que j'en pense. Ce ne put être autre chose
+que la suppression d'un premier enfant d'Anne d'Autriche, enfant
+adultérin qui, se trouvant l'aîné, eût supplanté Louis XIV. La maison
+de Bourbon aurait été dépossédée. Ses ennemis trouvaient piquant,
+utile, de savoir par le Régent même que l'_ordre de succession avait
+été interverti_, que Louis XIV et Monsieur n'_étaient que des
+cadets_[6].
+
+ [Note 6: La cour de Sceaux, la cour d'Espagne, l'Europe
+ entière croyait à l'inceste du Régent avec ses filles.--Cela
+ est très-peu vraisemblable pour mademoiselle de Valois,
+ absurde pour l'abbesse de Chelles. Quant à l'aînée, duchesse
+ de Berry, il n'y a que trop de vraisemblance. Madame de
+ Caylus dit qu'elle posa pour les dessins de Daphnis et Chloé.
+ Duclos croit que le Régent craignait les indiscrétions de sa
+ fille. Ceux qui écrivent hors de France, comme Du Hautchamp,
+ sont très-affirmatifs et très-explicites là-dessus. Mais ce
+ qui en dit bien plus qu'aucune affirmation particulière,
+ c'est l'ensemble de mille détails, qui, rapprochés, mènent là
+ invinciblement.--Quand Saint-Simon lut au Régent la satire de
+ Lagrange-Chancel, il fut ému, indigné de l'accusation
+ d'empoisonnement, mais non de celle d'inceste.--Pour le fait
+ tiré de Soulavie, je ne l'emprunterais pas à cette source
+ moderne et suspecte, si l'opinion des contemporains sur
+ l'amour du Régent ne le rendait très-vraisemblable. Les
+ autres anecdotes du même auteur, sur les filles du Régent,
+ sur le sacrifice qu'aurait fait mademoiselle de Valois pour
+ tirer Richelieu de prison, semblent imaginés uniquement à la
+ gloire du vieux fat, dont Soulavie avait les lettres et les
+ papiers.--Il est à regretter que Lemontey n'ait point
+ complété son mémoire sur les filles du Régent (_Revue
+ rétrospective_).--Les lettres de Madame, publiées en 1862,
+ donnent de curieux détails sur l'insolence et l'esprit
+ brouillon de la duchesse de Berry.--C'est en rapprochant
+ Saint-Simon de Du Hautchamp, etc., qu'on peut dater et
+ l'entrée de madame d'Arpajon chez la duchesse, et l'époque de
+ la tentative qui faillit coûter un oeil au Régent; enfin, la
+ plaisanterie de d'Aguesseau et sa sortie du ministère
+ (janvier 1718)--sur l'embonpoint de la duchesse. V.
+ Saint-Simon et Duclos, éd. Michaud, p. 503, note d'un
+ contemporain.]
+
+Il avait trop d'esprit pour ne pas deviner qui la poussait. Mais elle
+avait trop de violence pour céder, subir un refus. Elle cria, ordonna
+et pleura. Et enfin elle employa l'_ultima ratio_ des femmes. Elle se
+mit dans ses bras, dit qu'elle mourrait sans cela, qu'il le fallait,
+qu'enfin pour l'obtenir elle donnerait tout au monde. Le Régent
+ébranlé s'attendrit, se troubla, et la furieuse, en échange, jura
+encore de donner tout. Il n'y tint pas, dit le fatal secret.
+
+Elle avait oublié Riom, ou pensé qu'après tout, maîtresse absolue du
+Régent, elle dédommagerait amplement son amant en faisant sa fortune.
+Mais Riom, déjà sur le pied d'un mari, se fâcha. Elle dut s'ingénier,
+chercher quelque expédient qui la dispensât de tenir parole.
+
+Elle venait de recevoir parmi ses dames (en septembre 1717) une jeune
+dame belle et dévote, mal mariée, très-vertueuse, madame d'Arpajon.
+C'était la petite-fille de l'architecte Mansart (_Saint-Simon_). Vertu
+humble et humiliée. La duchesse s'amusait à l'appeler «ma bourgeoise.»
+Pauvre personne qui semblait ne pouvoir résister en rien.
+
+Les grands, pour pécher sans péché, font par leurs gens certaines
+choses. Les casuistes ont la bonté de conniver à ce genre d'équivoque.
+La duchesse, alors en si bonnes mains, eut l'idée d'immoler cet agneau
+à sa place, de se la substituer. On parlait fort alors d'une affaire
+de ce genre. (V. _Madame_, sur la duchesse de Retz.)
+
+Elle pensait que le Régent, qui admirait cette dame, profiterait
+avidement de l'occasion. Mais elle-même, par l'imprévu, par sa
+brusquerie sauvage, fit manquer tout. Elle renverse violemment la
+chaise de la dame, s'en empare et la tient, qui crie et se débat. Lui,
+étonné, myope, hésite. L'oiseau au piège, pris des mains, de la tête,
+ne pouvant mieux, jette ses pieds «et rue». Il reçoit un coup juste à
+l'oeil,--la fine pointe du petit talon que l'on portait alors,--et
+juste à son bon oeil; il voyait à peine de l'autre.
+
+Duclos appelle cela un coup d'éventail. Mais en Hollande, où des
+témoins, qui avaient vu ou entendu, contèrent la chose à Du Hautchamp;
+on dit tout simplement la honteuse aventure.
+
+On ajoutait un mot invraisemblable. Le lendemain, au Conseil,
+d'Aguesseau aurait fait cette plaisanterie: «S'il est aveugle, faisons
+régent M. le Duc, qui, du moins, n'est que borgne.» Le Régent se
+serait fâché, et le hasard eût précipité la chute du ministère.
+
+Mais d'Aguesseau, poli, doux et respectueux, n'eût pas dit un tel mot.
+D'autre part, le Régent savait peu se fâcher. Il y eut certainement
+autre chose. Pour le bien de l'Église et la chute des Jansénistes,
+pour faire Riom un prince, on ne disputa plus, on fit trêve aux
+scrupules. L'accord dont parle Soulavie dut avoir son entier effet.
+
+Ce moment se caractérise de deux façons fort expressives:
+
+D'abord, les dons faits à Riom pour le rendre patient. Le Régent lui
+donna le gouvernement de Cognac, lucratif et sans charge, avec un
+nouveau régiment et le plus brillant de l'armée: _Dragons Dauphin_.
+
+Il lâcha à sa fille tout ce qu'elle aimait le plus: les honneurs de la
+royauté et l'humiliation de sa mère.
+
+L'étrange publication de _Daphnis et Chloé_, faite à ce moment même,
+dut donner à penser. De 1714 à 1718, il avait gardé pour lui seul ce
+monument d'art (ou de volupté) dans le mystère du portefeuille. Mais
+alors il l'en tire, fait sa confidence au public.
+
+Ce livre en dit beaucoup. Ce ne sont pas là les amusements qu'un
+solitaire fait pour lui-même. Tant de détails charmants, caressés d'un
+crayon ému, ne sont pas des caprices, mais des choses d'amour pour
+l'unique et l'aimée. Le texte, comme on sait, naïf en apparence est
+très-attendrissant, mais de tendresse si faible que l'amour ne veut ce
+qu'il veut. Chloé est courageuse, veut donner le bonheur; Daphnis
+résiste, n'ose, craint de la faire pleurer. Mollesse byzantine ou
+faiblesse excessive, comme d'une mère pour une enfant chérie.
+
+Il lui donna alors un bien autre don qu'aucun livre,--un homme, et le
+grand magicien, le seul qui eût l'âme du temps. Il venait de nommer
+Watteau _peintre du roi_ (en 1717), et il le mit à la Muette pour
+peindre et décorer la _petite maison_ où il avait placé l'idole, au
+plus près de Paris, pour l'y voir à toute heure.
+
+Ce peintre des _fêtes galantes_ (c'était son titre officiel), si
+justement goûté pour ses pastorales délicieuses, ses ravissants
+Décamérons, avait autre chose en dessous. Son portrait est d'un grand
+garçon sec et âpre, d'air peu rassurant. Méchant? non. Mais il a
+souffert. Ce temps terrible a trop mordu. Il est exquis, maladif et
+_sinistre_ (mot de Laurent Pichat). Dans ses dessins, dans ses
+_Études_, il y a des choses trop senties. Il ne pourra pas vivre, car
+sa pointe lui perce le coeur. Voyez même ses dessins d'enfants, ces
+petites filles malignes et d'avance si _aiguisées_. Voyez ces femmes
+_amères_, si fâchées, si chagrines au fond. Elles ne pleurent que de
+peur d'être laides. Mais qu'elles ont souffert! pauvres soeurs de
+Manon Lescaut! L'amour vendu se venge. Qui se consolera de l'amour?
+
+La scène dont parle Soulavie dut se passer à la Muette,--non pas au
+Luxembourg, où régnait la confidente de Riom,--encore moins à
+Saint-Cloud, où résidaient Madame et la duchesse d'Orléans.
+
+La Muette (la _Meule_ d'abord, puis _Muette_ ou discrète) était la
+maison du capitaine des chasses du bois de Boulogne, mais arrangée par
+un riche financier avec les recherches du luxe privé, que n'avaient
+nullement les maisons royales.
+
+Dans quel état Watteau vit-il cette maison? Où en étaient alors les
+arts du mobilier, si admirables dans ce siècle? Ils n'ont pris leur
+essor qu'après Law, chez les enrichis. Mais déjà le changement capital
+a eu lieu. L'ancien grand lit français, solennel, incommode, où
+recevaient les dames couvertes de dentelles, ce lit en plein salon,
+avec sa barrière, sa ruelle, où passaient les privilégiés, cela
+n'existe plus. Le lit serre la muraille, bientôt, frileusement, se
+blottit dans l'alcôve.
+
+Le lit perd de son importance. La femme s'est levée en ce siècle. Elle
+n'est plus couchée; elle est _assise_. Des sièges moelleux sont
+inventés. Des sièges à deux commencent, où deux amies pourront causer
+dans l'intimité tendre.
+
+Le changement des modes précède celui du mobilier. En 1718, Dubois,
+comme séduction diplomatique, a porté aux dames de Londres nos riches
+robes à parements d'or. De Londres, il nous revient la jupe ballonnée,
+mode anglo-allemande, que nos Françaises allégent et font tout
+aérienne. Dernier coup aux gênes maussades, aux solennités du grand
+règne. De la vieille prison à la Maintenon, on a déjà rogné la partie
+supérieure, la haute coiffure échafaudée. Le corset seul résiste, mais
+la jupe est émancipée.
+
+L'ancien fourreau, étroit, serrait la personne en dessous, et s'était
+encore surchargé (vers 1700) d'une trousse extérieure, pesante aux
+reins et échauffante. Aux moindres occasions, il fallait quitter tout.
+Gêne si incommode, dit Saint-Simon, que madame de Soubise ne s'y
+soumit jamais. Au contraire le ballon, largement évasé derrière, donne
+aisance aux mouvements. Ses cercles de baleine, souples, infiniment
+minces, se prêtent en tout sens, et reviennent d'eux-mêmes par leur
+propre élasticité. L'appareil, si léger, loin de peser, soulève. La
+femme, en ballon, va légère, désormais comme ailée, oiseau qui pose à
+peine.
+
+Et c'est là justement ce qui choquait les Jansénistes. Ils
+regrettaient la pesanteur dont nos aïeules avaient été lestées. La
+démarche trop libre, disaient-ils, n'a plus d'équilibre. Elle flotte,
+elle nage incertaine. En chaire, ils allaient jusqu'à dire qu'une
+telle mode si complaisante, de facilité moliniste, était un défi aux
+hasards, une excuse aux défaites, à ces chutes presque involontaires,
+où l'on n'eût pas glissé s'il fallait vouloir tout à fait.
+
+Grand embarras pour les dames jansénistes, placées entre l'anathème et
+le ridicule de garder les vieilles modes. Par un juste milieu, elles
+portaient de petits ballons, qui auraient bien voulu, eux aussi, se
+gonfler, mais restaient timidement à la mesure des audaces prudentes,
+gênées, contenues, du parti.
+
+Les autres gonflèrent sans mesure. Les ballons donnaient aux grandes
+de la majesté. Ils affinaient les grasses et les faisaient paraître
+minces. La reine de l'époque, madame de Berry, n'était nullement une
+ombre transparente. Elle donna l'essor à la mode. Cette royale
+ampleur, commandant à la foule et se faisant faire place, pompeuse aux
+galeries, aux descentes solennelles des escaliers, allait
+merveilleusement aux prétentions superbes qu'elle étalait alors.
+
+L'envieuse rivale, l'infiniment petite duchesse du Maine, vraie naine,
+fut accablée. À son étroite cour de Sceaux, étouffée, elle s'agitait,
+faisait écrire, dessiner, chansonner. Dans ses pamphlets et ses
+caricatures, la fille du Régent est roulée dans la boue. Dans l'une,
+salement cynique, Riom possède et le Régent soupire; il lui mange les
+mains de baisers. Mêmes attaques et plus furieuses dans les
+_Philippiques_ de Lagrange-Chancel, qui vont venir à la fin de
+l'année. Ajoutez certaines malices, respectueuses en apparence,
+d'autant plus injurieuses. Un M. Serviez traduisait, compilait, pour
+les dédier au Régent, les _Vies des douze Impératrices_, de Messaline,
+etc. Voltaire achevait son _Oedipe_.
+
+Ce grand moqueur n'avait que vingt-trois ans. Pour certaine satire
+contre Louis XIV qu'on lui attribua, il venait de passer un an à la
+Bastille, où il avait rimé quelques chants de la _Henriade_, et son
+imitation, faible et facile, de la tragédie de Sophocle. Sorti de
+prison en avril 1718, il avait hardiment demandé au Régent de lui
+dédier sa pièce. C'était un de ses tours. De même que plus tard il
+offrit l'_Imposteur_ (Mahomet) au pape, il offrait l'_Inceste_ au
+Régent. Sans être directement de la coterie de Sceaux, il en avait
+l'écho et l'influence par la maison où il vivait le plus, celle du
+vieux maréchal de Villars. Il lui faisait sa cour, écoutait ses
+récits, dont il fit son _Louis XIV_. Ce château enchanté, près de
+Melun, tenait Voltaire par son Alcine, la belle et jeune maréchale de
+Villars dont il se croyait amoureux. Elle était quelque peu dévote,
+donc contraire au Régent.
+
+Voltaire fut aisément animé et lancé. Par lui on prépara, pour être
+jouée en novembre, la pièce qu'on supposait terrible, et dont la
+représentation serait (on l'espérait) une torture pour la princesse,
+pour le Régent une humiliation.
+
+C'était peu le connaître, peu connaître le temps. Dans cette violente
+échappée des libertés nouvelles, toute chose audacieuse, contraire au
+monde ancien, tant fût-elle hardie et cynique, était fort peu blâmée.
+Rien n'étonnait. On souriait, et c'était tout.
+
+D'après nombre d'exemples illustres du siècle précédent (déjà cités),
+l'inceste était vice de prince, fort bien porté et à la mode. On
+l'érigeait en théorie. Montesquieu, qui alors écrivait ses _Lettres
+persanes_, publiées peu après, hasarde, entre autres paradoxes,
+l'excellence des amours antiques entre proches parents et surtout
+l'union du frère et de la soeur (Histoire d'Aphéridon et Astarté).
+
+Le Régent, loin de démentir les bruits qui couraient, les satires,
+faisait, disait plutôt ce qui pouvait les confirmer. Vers avril 1718,
+il dit, d'un coeur trop plein, un mot que ne comprit pas Saint-Simon:
+Que les fameux _soupers_ l'ennuyaient désormais, qu'il aimait mieux
+vivre en famille.
+
+Une folie non moindre que cette étrange passion l'avait saisi à ce
+moment, la découverte d'une prodigieuse mine d'or: le merveilleux
+Système qui changeait en or tout papier.
+
+Le Moyen âge, avec la foi, avec du pain, un mot, un souffle, sut faire
+Dieu. Law ne voulait qu'un peu de foi pour diviniser son papier, en
+tirer l'or, ce dieu du monde, susciter la nouvelle Hostie.
+
+Il soufflait. Et déjà les Billets de la Banque, ses actions du Nouveau
+monde, fortement se gonflaient et montaient de valeur. La fortune
+soufflait avec lui.
+
+Folie, fortune, ces mots vont bien ensemble. Éole engendra ces deux
+soeurs.
+
+Chacun a lu les pages scintillantes où Montesquieu admire le puissant
+fils d'Éole, qui sut si bien souffler. Mais personne, je crois, n'a
+remarqué que Watteau, bien avant les _Lettres persanes_, avait dit
+tout cela, et mieux.
+
+Dans une admirable arabesque, le dieu de l'air, aux ailes de zéphyr,
+vient amoureusement couronner un objet charmant, qui, sur d'épais
+coussins (par le procédé de Virgile), conçoit de l'air, et déjà
+gonfle. Quel en sera le fruit? aérien? direz-vous.
+
+Non, dans l'arabesque voisine, le fruit fleurit, une vraie rose, une
+beauté voluptueuse, la Folie. Pour la première fois, la Folie costumée
+décemment, richement, et l'on dirait en reine, la Folie fraîche et
+grasse (ce que n'a fait nul peintre), comme fut la fille du Régent.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+ALBERONI ET CHARLES XII--DÉFAITE D'ALBERONI--LA PAIX DU MONDE
+
+1718.
+
+
+La forte laideur de Dubois, c'est sa dualité étrange et violemment
+contradictoire. Véritable Janus, il montre deux faces opposées, deux
+politiques, au dehors, au dedans.
+
+Il joue en même temps deux pièces dont chacune se moque de l'autre, en
+est la satire, la dérision. Grande fatigue pour l'histoire, qui, plus
+elle est fidèle, plus elle paraît inconséquente. Cela rappelle le
+laborieux amusement de Léon X qui, sur son théâtre, divisé en deux
+scènes, à la même heure faisait jouer la Mandragore et je ne sais
+quelle autre facétie de Machiavel.
+
+À l'intérieur, Dubois, tendre pour les Jésuites, amant de la Tencin,
+est épris de la Bulle. Il prend leur d'Argenson, sacrifie d'Aguesseau,
+Noailles. Il leur lâche la main dans leur plus cher plaisir, la
+chasse aux protestants.
+
+Il est donc bien zélé pour Rome? c'est le contraire. Tout le travail
+de sa diplomatie, le sens de ses traités de Triple et Quadruple
+Alliances, c'est d'exclure à jamais les candidats de Rome, le
+Prétendant et l'Espagnol des trônes de France et d'Angleterre; c'est
+d'affermir ou de fonder la dynastie protestante et la dynastie
+_libertine_, la maison de Hanovre, la maison d'Orléans. De concert
+avec l'hérétique, il accable l'Espagne, la vraie puissance catholique,
+lui brûle ou noie son _Armada_, met au fond de la mer ce dernier
+espoir du papisme.
+
+Aussi fort raisonnablement les Ultramontains, peu touchés de ses
+sourires, de ses caresses, des avances serviles qu'il leur faisait
+pour le chapeau, restaient ou Espagnols, ou Autrichiens, ennemis de
+Dubois et de la Régence. Au moment même où le Régent prit leur homme
+pour ministre, les gros Jésuites, le Comité des trois qui
+gouvernaient, leur secrétaire, l'intrigant Tournemine, liaient les
+deux conspirations, celle de Sceaux avec celle d'Espagne; et le nonce
+Bentivoglio, dans un pamphlet atroce, condamnait le Régent à mort et
+le marquait pour le poignard.
+
+Rome, faible, caduque, idiote, serrée, étouffée de l'Autriche, n'osait
+encourager l'Espagne, son meilleur défenseur, son champion. Elle était
+effrayée de l'audace plus qu'aventureuse d'Alberoni. Elle comprenait
+peu ses vrais amis. Mais, par une peur instinctive, elle sentait fort
+bien ses ennemis, son profond ennemi, la France, qui, dans son sein,
+portait la grande révolution critique. Elle ne se méprenait nullement
+sur les faiblesses, les faussetés de Dubois, du Régent. Elle y voyait
+les _libertins_, au fond les tolérants, indifférents ou philosophes.
+Derrière le ministère, tout provisoire, de d'Argenson, les vrais
+ministres pointaient à l'horizon, Dubois et Law. Celui-ci bien plus
+qu'un ministre: l'apôtre éloquent, le prophète de cette religion, qui,
+un moment, fit oublier l'ancienne. Moment d'effet profond. Un million
+d'hommes qui prit part au _Système_, pendant deux ans, n'eut aucun
+souvenir de Rome ni de théologie. Le _Système_ passa. Resta l'esprit
+nouveau.
+
+Law et Dubois arrivaient par la force des choses. Pourquoi? c'est que
+seuls _ils voulaient_.
+
+Ceux dont on avait essayé, les Conseils et les Parlements, admirables
+pour empêcher ou blâmer, ne proposaient rien.
+
+Law croyait, voulait, proposait. Il avait sa foi: le crédit.
+
+Dubois (que l'on en rie ou non) était aussi un croyant, à sa manière.
+Fripon, ambitieux, voué à l'Angleterre, flatteur de Rome, faux de
+toute manière, il eut pourtant certainement un idéal qui fit son âpre
+passion, il poursuivit (par des moyens indignes) un but très-beau,
+très-grand: le solide établissement, la fondation de la paix du monde.
+
+Tant qu'elle n'existait pas réellement, ni la France, ni l'Europe ne
+pouvaient se relever. Pour atteindre ce but, il fit des choses
+incroyables. Lui, qui n'adorait que l'argent, il en donna! jusqu'à
+payer des subsides à l'Autriche! jusqu'à payer le czar, pour qu'il fît
+grâce à la Suède. La France ruinée trouva de l'argent pour donner à
+tout le monde, pour acheter partout la paix, pour en assurer le
+bienfait à cet extrême Nord, qui alors (après Charles XII) ne nous
+touchait en rien que par l'intérêt de l'humanité.
+
+Pour terminer l'interminable guerre, il eût fallu surtout désarmer à
+la fois les deux principaux combattants, l'Autrichien, l'Espagnol.
+Mais l'Autriche, avec son Eugène, qui vient de gagner sur les Turcs
+deux grandes batailles, crève alors de force et d'orgueil. Reste
+l'Espagne. Dubois n'hésite pas. Il paye l'Autriche et noie l'Espagne.
+Tout finit. Le monde a la paix.
+
+Elles se battaient pour l'Italie. Et souvent l'on a dit: «_Ne
+devait-on pas affranchir l'Italie de l'une et de l'autre?_» Sans doute
+recommencer la guerre générale contre l'Autriche et l'Angleterre,
+alors unies? la reprendre dans des conditions pires que celles de
+Louis XIV? Ceux qui disent ces choses vaines ont l'air de croire qu'en
+deux années, la France avait repris des forces. Idée très-fausse. La
+France était entre deux banqueroutes; elle en avait fait une, et elle
+marchait vers la seconde.
+
+«_Du moins, il valait mieux aider les Espagnols à s'emparer de
+l'Italie._» Mais cela revenait au même. L'Espagne était si faible
+encore, qu'en l'assistant dans cette guerre, la France en eût pris
+tout le poids.
+
+L'Espagne de ce temps, bigote et sanguinaire, était-elle un
+gouvernement si désirable aux Italiens? L'Autriche, tout odieuse,
+brutale et barbare qu'elle fût, avait du moins cela de bon, qu'en
+Italie elle resta toujours à la surface, n'entra jamais au fond;
+c'était comme un corps étranger dont on sent la blessure et qui
+sortira tôt ou tard. Mais l'Espagne, par l'analogie de moeurs, de
+langue, une certaine attraction morbide, risquait trop de s'assimiler.
+À la corruption italienne (vivante encore, féconde, qui donne
+Pergolèse et Vico), elle eût mis le sceau de la mort. Quel? la
+férocité. Cela sèche, stérilise tout. Il faut songer que les étrangers
+qui successivement gouvernaient l'Espagne, Alberoni, par exemple,
+durent, pour flatter le peuple, lâcher l'Inquisition, multiplier ses
+fêtes exécrables, les auto-da-fé.
+
+En travaillant contre l'Espagne, Dubois incontestablement eut pour
+raison suprême l'intérêt de ses maîtres, le solide affermissement de
+George et du Régent, la _fondation définitive des maisons de Hanovre
+et d'Orléans_. Mais cette politique personnelle était le salut de
+l'Europe, celui de l'Humanité. Supposons l'Espagne à Paris, et
+Philippe V régent: quelle nuit profonde, affreuse! quelle servitude
+épouvantable de la presse, de toute société, du clergé même.
+L'archevêque de Tolède avouait en pleurant à Saint-Simon que, sous
+l'Inquisition et la Terreur de Rome, l'Église espagnole était un corps
+mort. Les molinistes eux-mêmes se seraient trouvés écrasés. Que fût-il
+advenu des Jansénistes et des libres penseurs! Je vois d'ici Voltaire,
+Fontenelle, sous le san-benito, et l'auteur des _Lettres persanes_
+descendre dans un _in pace_.
+
+L'Espagne, c'était l'ennemi. Elle conspirait contre le monde. Elle
+portait, avec le Stuart, le drapeau de la barbarie, et elle était
+partout l'alliée des barbares, des dangereux aventuriers. Elle
+revenait toujours à son rêve de l'Armada, qui eût en Angleterre
+rétabli le papisme,--par contre-coup, en France, assommé le Régent.
+
+Lemontey, si spirituel, si instruit, si fin sur le menu, mais qui sent
+peu le grand, a tort de parler de tout cela légèrement. C'était bien
+autre chose que la Conspiration des poudres. Les jacobites anglais
+voulaient solder Charles XII, et, ce vrai diable aidant, faire sauter
+l'Angleterre. Alberoni avait repris ce plan. On l'a dit romanesque,
+ridicule, impossible, parce qu'on suppose qu'il y fallait une grande
+flotte et une armée. Cela n'était pas nécessaire. Le nom seul du
+Suédois avait un prestige incroyable de terreur. Si, par un mauvais
+temps, un brouillard, il avait passé, avec sa bande personnelle, une
+poignée de ses soldats terribles, il aurait emporté l'Écosse comme une
+trombe, fondu vers Londres. Il eût été rejoint à coup sûr par un monde
+d'aventuriers, d'Irlande, de toute nation. De l'un à l'autre pôle, il
+était la légende de tout ce qui n'a de droit que la force.
+
+Dans l'état effroyable où était la Suède, dépeuplée, désolée, elle
+n'avait guère à craindre. Le czar lui-même traitait, ne sachant plus
+qu'y mordre, ne pouvant que s'user les dents sur ce dur bloc, tout
+fer, glace et granit. Charles XII, si bien ruiné, n'en était que plus
+libre. Il avait fini comme roi. Mais il lui restait un bien autre rôle
+où il entrait à peine. Sa renommée bizarre pouvait le faire un grand
+chef d'aventures, lui donner un vaste royaume, le royaume des
+désespérés.
+
+Pour comprendre ce temps, il faut mettre en lumière le point
+essentiel, la faim du Nord, sa terrible indigence. Pierre, mal nommé
+le grand, avait plus de besoins peut-être encore que le Suédois, par
+la disproportion énorme de son petit revenu et de cent choses
+nouvelles, coûteuses, qu'il essayait. Tous deux étaient des mendiants.
+Ils rôdaient autour de l'Europe, comme les ours blancs du Spitzberg
+viennent la nuit gratter à la cabane du pêcheur, grondant, montant
+dessus, pour entrer par le toit.
+
+En 1717, le czar était venu tâter la France, tendant la main pour
+recevoir ce qu'elle avait coutume de payer aux Suédois, promettant un
+meilleur service si on le préférait. Le Régent l'accueillit avec sa
+grâce accoutumée. Les Français admirèrent _ce créateur d'un monde_.
+Beau créateur qui, avec de la vie, savait faire de la mort, qui, de
+sang et de chair broyés, faisait une machine, un impossible monstre.
+Sa Russie ressemblait au char grotesque qu'il avait charpenté et où il
+voyageait, charrette informe et disloquée d'avance, qui allait
+branlant et grinçant, par cahots, chocs, secousses. Si de droite et de
+gauche, nombre d'hommes, qui se relayaient, ne l'avaient soutenu, le
+triste véhicule, à chaque pas disjoint, eût mis à terre son
+constructeur.
+
+Éconduit par la France, il était d'autant mieux disposé à écouter
+l'Espagne, à entrer dans le grand projet de bouleverser tout
+l'Occident. Pendant cette tempête, qui eût pétrifié l'Allemagne, il
+aurait fait ses affaires d'Orient, aurait rançonné la Pologne, où il
+eût mis un homme à lui, un tout petit roi tributaire. Il se fût
+arrondi et complété sur la Baltique, eût pris le Mecklembourg, fait
+établissement dans l'Empire en face de l'Empereur. Projets vagues,
+grossiers, incohérents. Tandis qu'il bouffonnait à Moscou la fête
+burlesque où l'on brûlait le pape, il entrait dans ce plan pour le
+faire triompher dans Londres!
+
+Le candidat de Rome et de Madrid, le Prétendant ne se fit pas scrupule
+de s'allier à ce barbare couvert de sang et qui alors justement fit
+mourir son fils. Il lui envoya le duc d'Ormond pour obtenir sa fille
+Anne Petrowna. Qu'eût-ce été pour l'Europe si ces accouplements
+monstrueux avaient réussi! si le bigotisme jésuite eût épousé l'Asie
+sauvage! si l'esprit de l'Inquisition eût fait pacte avec Attila!
+
+Deux fléaux menaçaient, d'une part, une répétition de l'invasion des
+barbares, la descente des masses faméliques du monde des neiges; de
+l'autre, le renouvellement de la guerre de Trente Ans, mais sans fin,
+recrutée par les soldats à vendre.
+
+Leur vrai roi, leur héros, leur Alexandre le Grand, était tout prêt
+dans Charles XII. Il mourut jeune, manqua sa destinée. Elle était
+d'être, en pleine Europe, un Pizarre, un Cortez, un grand pirate de
+terre. Nous avons de son étrange figure un bon portrait à Versailles.
+Avec ses gants de buffle, son habit grossier de drap bleu, ce grand
+corps sec, nerveux, semble d'abord un dur soldat. Puis on voit
+davantage: on retrouve, on comprend l'indestructible, qui prenait son
+plaisir à jeûner plusieurs jours, à dormir par terre sans abri dans
+les hivers de Suède. Il a tel trait plus que sauvage, le dirai-je?
+bestial, qui fait penser à un terrible orang-outang. Ses yeux, d'un
+azur cru, ne se retrouverait ni chez l'homme, ni chez l'animal. Il
+tient fort du satyre, mais (tout au contraire du satyre) sa peau
+tannée est en-dessous riche d'un sang très-pur, implacablement
+virginal (j'entends, des vierges de Tauride). Nulle amitié. Nul amour.
+Buveur d'eau. Un seul sens, le péril, le meurtre.
+
+Le portrait nous le donne à l'âge où il meurt (36 ans), tel qu'il
+était alors, dans la fortune la plus désespérée, avec une redoutable
+hilarité qui fait trembler. Il en était au point de ne plus choisir
+les moyens. Son ministre, Goertz, un homme à tout oser, forçait de
+prendre sa monnaie de cuivre pour deux cents fois ce qu'elle valait!
+Il escroquait ce qu'il pouvait aux Jacobites pour acheter des
+vaisseaux (il en acheta six en Bretagne). Il avait, pour son maître,
+accepté le patronage d'une compagnie de flibustiers. Il les
+entretenait et les gardait tout prêts. Troupe d'aventureux scélérats,
+une élite d'audace et de crimes.
+
+Charles XII avait reçu des arrhes d'Alberoni, un million, somme énorme
+pour sa misère. Le czar, qui déjà négociait avec les Suédois (mai
+1718), l'eût au moins laissé faire, y trouvant tellement son compte.
+L'Espagne n'avait qu'à croiser les bras, et solder Charles XII, qui,
+sans nul doute, aurait passé.
+
+Tel aussi fut le plan d'Alberoni. Il ne varia pas là-dessus. Il
+soutint que l'affaire d'Angleterre devait précéder tout, qu'on ne
+pouvait agir en Italie, en France, qu'à la faveur de ce grand coup de
+foudre. J'en crois là-dessus Alberoni lui-même plus que Torcy (que
+copie Saint-Simon).
+
+Qui empêcha? uniquement la sottise de la cour d'Espagne qui n'écouta
+pas son ministre, l'impatience de la reine italienne qui le força
+d'agir en Italie.
+
+C'est l'intérieur de cette cour, l'obscure chambre du roi et de la
+reine, qui seuls en ce moment illuminent l'histoire. Saint-Simon, dans
+son ambassade, put voir de près, ayant été reçu par eux avec
+confiance, et presque familiarité. Favorisé, comblé, admis à tout, il
+put voir, entendre beaucoup. Devant lui, ils causaient de sujets un
+peu étonnants dans une cour si dévote, de prélats scandaleux, de leurs
+moeurs à la Henri III. Alberoni en apprend davantage. À son passage en
+France, il dit au chevalier de Marcien que Philippe V, dans sa vie
+sensuelle et sombre (celle au reste des nobles, Espagnols, Italiens du
+temps), usait largement des licences conjugales autorisées des
+casuistes.
+
+Ces docteurs, dont les livres sont le parfait miroir de la vie du
+Midi, furent forcés de bonne heure de mollir là-dessus. En présence
+des monstrueux scandales qu'affichaient tant de princes et de princes
+d'église, avec leurs petits favoris, leurs pages ou enfants de
+chapelle, ils accordent infiniment aux libertés intimes du mariage.
+Dès lors rien ne paraît. Tout retombe sur la discrète épouse. Elle n'a
+pas à s'inquiéter. C'est sainteté à elle de pécher par obéissance. De
+Navarro à Liguori, en deux siècles, on la plie, muette, aveugle, à
+toute chose. En la femme, et la femme unique, s'épuise l'infini du
+caprice. Les cent maîtresses du Régent, les trois cents nonnes
+portugaises de Jean V, ne sont rien en comparaison de ce que ces
+maîtres autorisent, au ménage espagnol du plus grave intérieur, entre
+le lit et le prie-Dieu.
+
+Une chose, chez ces docteurs subtils, est très-malsaine, c'est que
+leurs équivoques, et jusqu'à leurs réserves, sont autant de
+tentations. Ils accordent aux préludes des libertés glissantes qui
+vont fatalement droit à ce qu'ils défendent. Comme au bord de l'abîme,
+même la peur de tomber fait qu'on tombe. Mais dans la chute aucun
+repos. Le remords même est corrupteur. Il fait que le péché garde une
+âcre saveur et ne s'affadit pas, et le repentir même titille la
+tentation.
+
+Nous venons de décrire ici Philippe V. Né honnête, et gardant une
+certaine loyauté de la France que n'a pas toujours le Midi, il a
+naïvement exprimé tout cela. Avec sa première femme, la vive
+Savoyarde, qui le tenait de haut, il ne fut qu'un mélancolique,
+enfermé, un peu maniaque. Avec la flatteuse Italienne, qui avait son
+but personnel, intéressé, et se courbait à tout, il eut de singuliers
+orages et de scrupules et de remords.
+
+Ce but, tout politique, était souvent contraire à la foi de son mari.
+On l'a vu, en 1715, quand elle exigea qu'il s'offrît comme allié à
+l'hérétique. Et on le voit ici, en 1718. Au lieu de faire ce que ce
+prince dévot eût préféré certainement, au lieu de tenter d'abord la
+grande affaire romaine et catholique, l'affaire du Prétendant, elle
+l'oblige d'aller (malgré le pape) en Italie. Vrais tours de force, où
+elle ne pouvait réussir qu'en émoussant la conscience du roi par des
+arts énervants et de sensuelles complaisances qui le faisaient céder,
+mais le laissaient fort agité.
+
+Elle avait déjà vingt-sept ans, avait eu deux couches de suite; de
+plus, la petite vérole, dont elle resta marquée. Le pis, c'est qu'elle
+avait maigri, n'était plus «la grasse Lombarde, bien empâtée,» l'idéal
+de Philippe V. On est tenté de croire qu'elle baissa. Dans une
+maladie, en la nommant Régente, il annulait cette régence par un
+pouvoir illimité qu'il donnait à Alberoni.
+
+Elle restait très-agréable, et reprit fortement le roi. Élégante
+amazone à la guerre, à la chasse, elle changeait de sexe et de figure,
+pour ainsi dire. Avec des modes fantasques, qu'elle se faisait faire à
+Paris, sous un justaucorps d'homme qui lui marquait sa fine taille,
+elle semblait un enfant gracieux, mignon page italien. Gentille
+créature, joueuse comme un petit garçon, mais d'enfantine obéissance,
+soumise comme une petite fille.
+
+L'énervante fascination, morbide, sous des formes si douces, absorba,
+acheva Philippe V. Mais, loin qu'il reposât dans son néant, il y
+trouva de plus en plus la fièvre, incessamment souffrant et stimulé de
+ces mauvaises faims de malade que nulle satisfaction n'apaise. En vain
+il l'avait à toute heure; en vain il la tenait sous son regard,
+passive, subissant même sans murmure certaines gênes un peu
+humiliantes de la vie de prisonnier. Nulle échappée. Aux fêtes ou
+dévotions de couvents, ils n'étaient pas moins enfermés, seuls au fond
+d'une obscure tribune. Dans leurs petites courses de chasse, dans ces
+déserts sinistres qu'on appelait maisons de plaisance, même prison. À
+chacune de ces maisons se retrouvait exactement la petite chambre de
+Madrid, et l'étroit petit lit, jusqu'à la garde-robe, «toujours, l'une
+à côté de l'autre, les deux chaises percées de Leurs Majestés
+Catholiques.» (_Saint-Simon._)
+
+Alberoni dit durement: «Il la pervertissait.» Mais comment? perverti
+par elle, insidieusement provoqué. Plus bas elle pliait, plus relevée
+elle exigeait des choses contre la conscience ou l'humanité même, qui
+(on va le voir) furent des crimes.
+
+Les douces règles des casuistes, les vastes indulgences du bon Père
+Daubenton et des confesseurs italiens rassuraient tout à fait la
+reine; elle riait, elle était gaie, badine. Le roi restait troublé. Il
+eût pu, d'après leurs maximes, pour une pénitence minime (une prière,
+un jeûne, une aumône) se calmer et dormir à l'aise. Mais, quoi qu'on
+pût lui dire, il avait cette faiblesse de consulter son âme, d'écouter
+la voix intérieure. Parfois il éclatait en bruyantes crises de remords
+qui n'embarrassaient pas peu la reine. Souvent on l'entendit pleurer,
+demander pardon aux muets témoins de la chambre, j'entends les saints
+bonshommes qui étaient figurés dans la tapisserie. Ces larmes, ces
+agitations, qui ne faisaient qu'amollir le pécheur, par un cercle
+fatal, le ramenaient aux chutes; il se croyait damné, et n'en péchait
+que davantage.
+
+Comme le roi de Portugal, il exigeait que chaque soir l'absolution du
+moins le blanchit pour la nuit. Autrement toute approche des choses
+saintes lui paraissait un exécrable sacrilége. Un matin qu'un prêtre
+lui disait la messe dans sa chambre à coucher, ignorant son état de
+conscience, voulut lui faire baiser la _paix_, le roi s'indigna
+tellement, qu'il se jeta sur lui et faillit l'étrangler. Que dit le
+roi! On ne le sait. Mais la reine, humiliée, qui tremblait de fureur,
+s'écria: «Prêtre, si tu le dis, tu es mort.»
+
+Alberoni, qui avait commencé sa fortune au privé de Vendôme, et qui
+plus tard amusait le roi de contes gras, eût bien voulu, en continuant
+son métier de bouffon, s'insinuer encore aux petits secrets du ménage.
+Il se serait fait craindre, eût pris ascendant sur la reine. Mais la
+porte sacrée de la chambre mystérieuse avait son chien, son dogue, la
+nourrice, grossière et violente, qui, s'il hasardait d'avancer,
+outrageusement le repoussait.
+
+La reine, ne sachant rien, n'apprenant rien du dehors que par cette
+nourrice, ignorant l'Espagne et le monde, se figurait que ce royaume
+était redevenu en deux ans l'empire de Charles-Quint. En réalité, la
+surprenante activité d'Alberoni avait créé une belle flotte et une
+armée non sans valeur. Le revenu avait augmenté, parce qu'ayant
+supprimé les priviléges de l'Aragon et de la Catalogne, on faisait
+payer ces provinces. Qu'était-ce pour une grande guerre? Qu'étaient
+les petites réformes qu'avait pu faire Alberoni? Au fond, très-peu de
+chose. L'Espagne n'en était pas moins épuisée, stérile, un cadavre.
+L'ingénieux résurrectionniste la remettait debout, mais pour la faire
+choir sur le nez.
+
+Ce qui trompait encore Madrid, c'étaient les romans insensés, les
+folles promesses qui venaient de la France par toutes sortes
+d'intrigants. Tout cela misérable. Reprenons d'un peu haut, mais en
+datant soigneusement.
+
+À son avénement, le Régent avait promis aux princes du sang, à M. le
+Duc, qu'on ôterait aux faux princes, bâtards adultérins, le droit de
+succéder au trône que leur avait donné le feu roi. Cela fut exécuté en
+juillet 1717, et dès lors la duchesse du Maine, née Condé, et tante de
+M. le Duc, mais furieuse de voir son mari descendre, implora l'appui
+de l'Espagne.
+
+Elle avait des amis au Parlement (le président de Mesmes et autres).
+Elle en avait dans la noblesse, où deux hommes ruinés, Laval et
+Pompadour, étaient déjà en rapport avec Cellamare, l'ambassadeur
+d'Espagne. Enfin, elle s'adressa au grand trio jésuite qui avait
+gouverné à la fin de Louis XIV. L'un des trois, le père Tournemine,
+lui donna un baron Walef, aventurier liégeois, peu sûr, fort étourdi,
+qu'elle envoya à Philippe V.
+
+On voulait que ce prince mît le feu aux poudres en écrivant au
+Parlement et demandant les États généraux. La lettre, ayant fait son
+effet, aurait été suivie d'une armée espagnole.
+
+Le Régent savait tout. Dans l'automne de 1717, il fit lui-même avancer
+des troupes vers les Pyrénées, encouragea les grands d'Espagne qui
+voulaient chasser l'étranger (Alberoni, la reine), s'emparer du roi,
+des infants. Seulement il refusait d'autoriser le coup qui, seul, eût
+tout tranché, l'assassinat d'Alberoni.
+
+La corruption, la faiblesse du Régent ne peuvent faire qu'on oublie le
+contraste de sa douceur avec la férocité de ses ennemis. Tandis que
+dans leurs pamphlets on le désignait à la mort, lui, il était si peu
+haineux, qu'averti qu'un conspirateur violent, M. de Laval, était
+pauvre, il pensa que peut-être il ne conspirait que par misère, et lui
+donna une pension. Laval ne la refusa pas, mais il conspira de plus
+belle.
+
+Tout en voulant obtenir de l'Espagne ce désarmement sans lequel il
+était impossible d'avoir la paix européenne, il négociait longuement,
+obstinément, pour les intérêts de son ennemie, la reine d'Espagne,
+quant aux successions de Parme et de Toscane. Cette dernière affaire
+irritait fort l'Autriche, et retarda longtemps les choses. Torcy
+(copié par Saint-Simon) dit que les Impériaux regardaient le Régent
+comme partial pour l'Espagne et refusaient de s'y fier.
+
+Et cependant il fallait se hâter. Paris était fort agité. Il l'était
+par l'odieux des mesures financières que prenait d'Argenson, et par
+les menées des partisans du duc du Maine, par les résistances ouvertes
+du Parlement, par les sourdes intrigues des ambassadeurs étrangers.
+
+D'Argenson, qu'on croyait ami de Law et conseillé par lui, dès qu'il
+entra au ministère, passa à ses ennemis, et, publiquement associé à
+une compagnie rivale, fit ses propres affaires avec une audace
+effrontée. Il donna le bail des _Fermes et gabelles_, à qui? à
+lui-même, ministre, représenté par son valet de chambre!
+
+Cet homme de police, abusant de sa vieille réputation de dureté, et
+bien sûr d'être craint, n'eut ni ménagement ni pudeur. D'un coup il
+éleva la valeur de l'argent de 40 à 60, payant 60 livres avec 40
+(empochant 20). Il fit un filoutage hardi sur la refonte des
+monnaies.
+
+Le Parlement saisit l'occasion. Il défend d'obéir (20 juin 1718). Il
+appelle à lui les corps de métiers. D'autre part, d'Argenson envoie
+aux marchés des soldats pour faire prendre sa monnaie. Refus,
+violences et batteries.
+
+On publiait alors, on lisait avidement les beaux Mémoires du cardinal
+de Retz. Tout ce qui aimait le mouvement regrettait de n'être pas né
+du temps de la Fronde. La petite duchesse du Maine, avec sa ridicule
+académie de Sceaux, les gens de lettres qui lui prêtaient leurs
+plumes, n'étaient guère propres à agir sur le peuple. Si pourtant le
+monde des Halles, poussé à bout par l'affaire des monnaies, s'était
+levé, si les Parlementaires s'étaient mis à sa tête, nul doute que le
+vieux Villeroi ne leur eût donné le petit roi. Villars eût appuyé de
+sa glorieuse épée, de sa renommée populaire. Et qui sait? le Régent se
+serait trouvé seul, ayant contre lui le roi même.
+
+Cette cabale d'Espagne n'était pas tant à dédaigner. Des gens loyaux,
+comme Villars, ne croyaient pas du tout trahir en appuyant Philippe V,
+le frère du duc de Bourgogne, prince honnête et pieux, qui, sans nul
+doute, eût sauvegardé les droits de l'enfant Louis XV. Ils se
+sentaient en tout cela fidèles à la pensée du feu roi.
+
+Le Prétendant, pour qui Louis XIV écrivait encore à son lit de mort,
+avait son agent le plus sûr, le duc d'Ormond, caché près de Paris. Il
+était en rapport avec les ambassadeurs d'Espagne et de Russie. Dans le
+récit prolixe, obscur, mal lié, de Torcy, on voit que les rapports
+d'Alberoni avec le czar et Charles XII, interrompus un moment, se
+renouaient. Il ne dit pas la cause de ces variations qu'a révélées
+Alberoni. Rien n'eût pu faire renoncer celui-ci à son plan du Nord.
+Même en juin, par Paris, il envoya un émissaire à Charles XII.
+
+Le czar était tout Espagnol en ce moment par sa haine de l'Autriche,
+par son extrême crainte que la France ne prit avec elles des
+engagements définitifs. Le Régent l'amusait, faisait croire et à
+l'Espagnol et au Russe qu'il n'était pas décidé à signer. Mais, dès le
+commencement de juillet, le comte de Stanhope, confident du roi
+George, était arrivé à Paris, et, dans une parfaite intimité, ils
+avaient réglé la future _Quadruple Alliance_.
+
+Le vrai sens de ce traité était celui-ci: la France, l'Angleterre et
+la Hollande commandaient, au besoin, _exécutaient_ la paix définitive.
+
+L'Autriche, victorieuse des Turcs, bouffie de ses victoires, et qui
+rêvait toujours et l'Espagne et les Indes, on l'obligeait enfin d'y
+renoncer, en recevant un joli joyau, la Sicile.
+
+Malgré l'Autriche, on assurait à la reine d'Espagne pour ses enfants,
+non-seulement la succession de Parme, mais celle de Toscane. Clause
+obstinément repoussée de l'Empereur, à qui les ports de la Toscane
+semblaient une porte ouverte par où la France rentrerait à volonté en
+Italie.
+
+L'Autriche refusa longtemps, et même, après avoir signé, elle voulait
+encore revenir sur ses pas. L'Espagne refusa bien plus obstinément
+encore. Alberoni, pressé là-dessus par les Anglais, se fâcha, menaça.
+Il croyait les tenir par l'intérêt commercial, croyait que les
+ministres et les chefs politiques n'oseraient, par une rupture,
+compromettre les banquiers, marchands et armateurs de Londres, qui
+exploitaient l'Amérique espagnole.
+
+Il se trompait. George, avant tout, voulait servir l'Empereur et ne
+ménageait rien. Les grands meneurs anglais voulaient frapper la marine
+d'Espagne, frapper Philippe V, affermir le Régent. C'était leur homme.
+Il ne tenait pas à eux qu'il ne fût plus que Régent. L'ambassadeur
+anglais, Stairs, à la mort de Louis XIV, aurait voulu qu'il se fît
+roi.
+
+Stairs avait préparé le traité. Vers le 1er juillet, le comte de
+Stanhope, confident de George, mais qui avait aussi la pensée des
+chefs du Parlement, arriva à Paris, et put dire au Régent des choses
+qui ne s'écrivent point: Premièrement, qu'une forte flotte anglaise
+suivait celle d'Espagne, pour l'empêcher d'agir, sinon pour la mettre
+au fond de la mer. Deuxièmement, que, quelle que fût la faiblesse de
+George pour l'Empereur, le lien fort, unique, de l'Angleterre était
+avec la France; qu'elle traiterait au besoin avec elle pour
+contraindre l'Autriche à la paix.
+
+Et les Anglais n'entendaient par la France que celle du Régent et de
+la maison d'Orléans. Le Régent seul leur donnait confiance contre le
+Prétendant, contre les Jacobites, contre la guerre civile, contre les
+coups de main que l'Espagne et le czar pouvaient tenter sur eux, en
+leur lançant un Charles XII.
+
+On a dit qu'en cela ils ne voulaient rien autre chose que se faire ici
+un vassal. Mais en réalité c'était pour eux une question de vie et de
+mort. L'opinion, en France, était, je l'ai dit, généralement faussée
+et pervertie. Elle s'intéressait au roman du Stuart. Beaucoup mêlaient
+sa cause à celle du roi d'Espagne. Des hommes, en divers genres,
+illustres ou éminents (comme Villars, Saint-Simon, Torcy), étaient de
+coeur Jacobites, Espagnols, donc absurdement rétrogrades. Stanhope et
+Stairs, qui voulaient Orléans (quels que fussent ses vices, et ses
+faiblesses pires encore), étaient dans la vraie voie du siècle et du
+nouvel esprit.
+
+Tout fut conçu à un souper qui (chose bien significative) eut lieu
+dans la maison natale et patrimoniale des Orléans, au palais de
+Saint-Cloud. Ce palais, alors si petit, logeait l'été toute la
+famille, Madame, mère du Régent, sa femme, souvent sa fille. Elles
+reçurent Stanhope et le traitèrent. Cette fraternisation solide et qui
+semblait définitive se fit à la table de famille. On se sentit dès
+lors bien ferme contre les mouvements de Sceaux, du Parlement. On
+avait la sécurité d'un joueur qui s'amuse et tient les cartes encore,
+mais qui déjà a gagné la partie. Et quelle partie? la grande, celle de
+la couronne; on la voyait si près! on croyait la toucher. Vive joie,
+moins pour le Régent (fort désintéressé) que pour les trois
+princesses, pour l'orgueil impérial de sa mère, pour l'ambition
+profonde, souffrante, de sa femme, et bien plus pour la folle ivresse
+de la duchesse de Berry. Elle crut Orléans déjà roi, et (comme un fait
+de cette date le prouve trop malheureusement) elle perdait tout à fait
+l'esprit.
+
+Nous reviendrons là-dessus. Remarquons seulement que ni l'excès du
+vice, ni la bonne fortune n'endurcissait le Régent. Il eut, à ce
+moment (peut-être attendri du bonheur), un rare mouvement de bonté. Il
+eut pitié de l'ennemi.
+
+Quoiqu'il lui fût hautement désirable que l'Espagne fût coulée à fond,
+quoiqu'un grand coup frappé par l'Anglais sur Alberoni dût aussi
+effrayer, abattre ici ses ennemis, il fit, par son agent, Nancré,
+avertir cet aveugle au bord du précipice. Il le pria de ne pas se
+perdre, de ne pas lui donner, à lui Régent, cet avantage décisif et
+cruel.
+
+Nancré ne trouva à Madrid que des sourds et des insensés. Ils
+nageaient en pleine victoire. Victoire peu difficile. Le duc de
+Savoie, qui avait encore la Sicile, mais qui était près de la perdre
+ou par l'Espagne ou par l'Empereur, en retirait ses troupes. Vainqueur
+sans combat (3 juillet), le pavillon d'Espagne flotte à Palerme. La
+conquête paraissait certaine. Mais les preneurs risquaient fort d'être
+pris. Les Anglais n'en faisaient mystère. Stanhope lui-même (24 juin),
+plus tard l'amiral Byng, arrivé à Cadix, avaient fait dire aux
+Espagnols qu'aux termes des traités, à tout prix, on défendrait
+l'Empereur.
+
+L'envoyé des Anglais serrant de près Alberoni pour obtenir une
+réponse, celui-ci ne décida rien de lui-même. Il a dit, après sa
+disgrâce: 1º qu'il eût voulu retarder et ne faire la guerre qu'après
+s'être assuré de plus grandes ressources; 2º qu'il n'eût pas voulu
+qu'on commençât par l'Italie, mais par l'affaire du Prétendant. Or,
+c'était justement l'Italie que voulait la reine, et à tout prix,
+sur-le-champ. Elle était si aveugle, qu'elle ne voulait de la Sicile
+que comme d'une conquête préalable qui lui ferait faire celle du
+royaume de Naples. Le pape s'y opposait: chose grave pour Philippe V.
+N'importe. La fée dangereuse, sans doute par un coupable échange de
+honteuses faiblesses, avait acheté celle-ci. Le triste roi remit tout
+au destin, et sobrement répondit à l'Anglais: «Que Byng exécutât ce
+qu'avait commandé Sa Majesté Britannique.»
+
+Cruelle, imprudente parole! Il était aisé à prévoir que, de ce mot, il
+noyait son armée. Cette brave armée d'Espagne qui, pour lui obéir,
+était en pleine mer, en tel danger, ne lui inspirait-elle donc aucune
+pitié?
+
+Pouvait-il croire qu'une marine créée d'hier tiendrait contre la
+vieille marine anglaise? Jadis, les Basques, il est vrai, si
+étonnamment hasardeux, firent du pavillon espagnol le premier du
+monde. Philippe II les découragea, et, dans l'affaire de l'Armada, les
+soumit à ses Castillans. Philippe V les découragea, et, dans cette
+affaire de Sicile, confia de hauts commandements à des intrigants
+jacobites, des aventuriers irlandais.
+
+Du reste, les moyens humains semblaient fort secondaires. On comptait
+sur le ciel, et l'on exigeait un miracle. On sommait Dieu d'agir.
+L'Inquisition à ce moment fut terrible d'activité. En une seule année,
+cent et quelques personnes furent brûlées vives, quatre cents autres
+diversement suppliciées.
+
+Des Juifs ou Maures, des misérables qui se croyaient sorciers, des
+_luthériens_ (libres penseurs), voilà ce qu'on brûlait. Jamais de
+vrais coupables. L'Inquisition était fort douce pour le libertinage.
+Sodome était ménagée à Madrid beaucoup plus qu'à Paris. En 1726, un
+homme fut brûlé ici en Grève pour une faute que les juges, en Espagne
+et en Italie, négligeaient comme peccadille, affaire de confessionnal.
+On payait cela avec quelque aumône aux couvents, quelque délation, un
+service au clergé.
+
+Les pêcheurs, quoi qu'ils fissent, expiaient par un fanatisme cruel,
+horriblement sincère, par le dévouement à l'inquisition.
+
+Madame de Villars vit, aux auto-da-fé, des seigneurs sauter des
+gradins, tirer l'épée, piquer, larder les victimes hurlantes, qu'on
+précipitait au bûcher.
+
+Le roi, s'il n'agissait, du moins assistait, présidait, avec sa
+gracieuse reine. Un tel jour expiait des nuits. S'ils avaient des
+scrupules pour les péchés d'hier ou ceux qui se feraient demain, ils
+les compensaient par leur zèle, mettaient aux pieds de Dieu et les
+douleurs des autres et le petit supplice de voir tant de choses
+effroyables.
+
+Ils comptaient que le ciel, touché de ces offrandes, bénirait leur
+expédition.
+
+Certes, si les sacrifices humains, la chair brûlée, pouvaient lui
+plaire, jamais il n'eût dû être plus favorable.
+
+Cette flotte d'Espagne allait rendre la Sicile aux moines qu'avait
+chassés le duc de Savoie, et y raviver les bûchers. Tout lui
+réussissait. Elle avait pris Palerme et elle allait prendre Messine,
+quand elle se vit suivre de près par Byng, par sa flotte, plus forte
+en canons. Byng avait demandé un armistice de deux mois et ne l'avait
+pas obtenu.
+
+Le 11 août, l'amiral d'Espagne, incertain de ses intentions, avait
+quitté Messine, se trouvait devant Syracuse. Il voit Byng aller droit
+à lui, couper sa flotte, et, sans tirer encore, pousser ses vaisseaux
+au rivage. Un d'eux fit feu, et donna à l'Anglais le prétexte qu'il
+désirait.
+
+Coïncidence singulière.
+
+Le même jour, 11 août, le comte de Stanhope, premier ministre
+d'Angleterre, arrivait à Madrid voulant sauver Alberoni. Les vives
+plaintes du commerce anglais l'avaient changé, lui faisaient craindre
+une rupture avec l'Espagne. Il venait traiter, mais trop tard.
+
+L'immense désastre avait eu lieu. Surpris et séparés, ne pouvant même
+combattre, les Espagnols, avec toute leur vaillance, furent
+irrésistiblement poussés à la côte, ou coulés. Un de leurs capitaines
+irlandais s'enfuit le premier. Plusieurs vaisseaux furent mis en feu.
+Vingt-trois périrent ou furent pris, avec 700 canons et 5,000 hommes.
+Byng renvoya les officiers, s'excusant froidement «de ce malentendu,
+pur accident, survenu par la faute de ceux qui tirèrent les premiers.»
+
+Cruel, déplorable désastre,--mais qui faisait la paix du monde.
+
+La mort de Charles XII qui survint en décembre, en fut une autre
+garantie.
+
+Elle ne fut qu'un peu retardée en 1719, par notre courte expédition
+d'Espagne et celle des Russes en Suède. Elle arrivait fatalement.
+
+Un seul homme rit. Ce fut Dubois.
+
+La France fut touchée. Et l'homme du Régent, Nancré, qui seul eut le
+courage de l'apprendre à Alberoni, ne le fit qu'en versant des
+larmes.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+TRIOMPHE DU RÉGENT SUR LES BÂTARDS ET LE PARLEMENT
+
+Août 1718.
+
+
+Madame de Maintenon, dans sa pieuse retraite, octogénaire et si près
+de sa fin, suivait de l'oeil les destinées du duc du Maine, son élève,
+ne désespérait pas de voir renverser le Régent. Elle accueillit avec
+bonheur la nouvelle des agitations de la Bretagne (24 janvier 1718).
+Les conjurés de Sceaux comptaient en profiter. M. de Laval, en
+Bretagne, M. de Pompadour, en Poitou, voulaient créer _une Vendée_.
+
+Les six mille nobles de Bretagne, démocratie sauvage où tous votaient,
+le clergé et le Parlement (qui étaient deux noblesses encore),
+s'agitaient à l'aveugle au moment même où l'impôt fort réduit aurait
+dû calmer la province. Il était descendu de douze millions à sept (en
+1718). En outre le Régent, malgré l'agitation, avait poussé la
+confiance jusqu'à autoriser des assemblées locales qui prépareraient
+le travail de l'assemblée générale (rouverte en juillet 1718).
+Celle-ci n'en fut que plus turbulente, et on fut obligé de la
+dissoudre. Pour qu'elle soulevât le peuple, il eût fallu deux choses,
+que les curés, le bas clergé, prêchant contre le Régent, lui
+montrassent sa foi en danger sous un prince si impie, et qu'en même
+temps une grande manifestation navale et militaire de l'Espagne
+apparût sur les côtes, une flotte de Philippe V sous le drapeau des
+fleurs de lis[7].
+
+ [Note 7: L'histoire très-détaillée et très-instructive de
+ Coxe, tirée des sources espagnoles, fait connaître la
+ parfaite indifférence religieuse d'Alberoni et de la reine,
+ l'indignité des deux intrigants italiens, qui, tout en
+ relevant l'Inquisition, rallumant les bûchers, recherchent
+ l'alliance hérétique. Saint-Simon est curieux sur l'intérieur
+ de cette cour, mais très-suspect. Comblé de caresses et de
+ faveurs, espagnolisé tout à fait par la grandesse qu'on donne
+ à un de ses fils, il peut compter pour un ami personnel de
+ Philippe V et de la reine. Le plus vrai, le plus clair, c'est
+ Lemontey qui nous le donne, d'après les correspondances
+ diplomatiques. La singulière révélation d'Alberoni sur les
+ moeurs de ce roi dévot et les complaisances de la reine, est
+ appuyée et confirmée par ce qu'on sait d'ailleurs des remords
+ fréquents de Philippe V, etc.--Quant à la conspiration de
+ Cellamare, dans Lemontey, c'est un véritable chef-d'oeuvre
+ (de même que sa peste de Marseille, son histoire du chapeau
+ de Dubois). On serait bien mal instruit de cette
+ conspiration, si on s'en tenait aux jolis Mémoires de
+ mademoiselle Delaunay (madame de Staal). Elle sait tout, et
+ ne dit presque rien. Les souvenirs de la spirituelle femme de
+ chambre, si charmants dans ses récits de jeunesse, naïfs même
+ dans celui qu'elle fait de sa bienheureuse et galante prison
+ de la Bastille, sont brefs et vagues sur la grosse affaire
+ politique et les secrets de sa maîtresse.]
+
+Ces deux choses manquèrent également. Dubois, comme on a vu, par ses
+avances à Rome, divisa les ultramontains. Si beaucoup restèrent
+espagnols, plusieurs furent gagnés au Régent. Ils n'agirent pas
+d'ensemble pour soulever la Bretagne. Quand on y prit les armes (trop
+tard, en 1719), les meneurs gentilshommes n'avaient avec eux que deux
+prêtres.
+
+L'autre condition manqua de même. Point de troupes espagnoles.
+L'ambassadeur Cellamare, le 30 juillet, mandait de Paris à Alberoni
+qu'on ne pouvait rien sans cela. Et Alberoni répondit: «L'armée, la
+flotte sont en Sicile.» Le 11 août, la voilà détruite, cette flotte,
+et l'armée quasi prisonnière, qui ne peut plus sortir de l'île.
+
+La Vendée de l'Ouest se trouve tout au moins ajournée. La Fronde de
+Paris, la cour de Sceaux, les chefs du Parlement liés avec Madrid et
+le Parlement de Bretagne, sont blessés pour l'instant avec Alberoni.
+
+On ne pouvait savoir le désastre espagnol que le 22 ou le 23. Les
+meneurs de Paris, dans l'ignorance où ils étaient de ce grand coup,
+croyaient pouvoir en frapper un ici. Le 18 août, la duchesse du Maine
+envoyait de Sceaux sa célèbre femme de chambre, mademoiselle Delaunay,
+pour conférer encore avec eux. Elle les vit à minuit sous le pont
+Royal, et, sans doute, leur donna ses dernières instructions. On
+méditait une chose violente, qui eût atteint de très-près le Régent,
+une rapide exécution qui l'aurait avili en montrant sa faiblesse, et
+qui eût exalté le peuple (toujours admirateur de l'audace) pour le
+Parlement. Sanglante expérience; mais sur un étranger, sur un
+aventurier, _in animâ vili_.
+
+Le 12, on avait renouvelé un arrêt de l'ancienne Fronde (porté alors
+contre le Mazarin), arrêt qui défendait à tout _étranger_ de
+s'immiscer au maniement des deniers royaux sous peine de mort, le
+condamnait sans forme de procès. Law, enlevé de sa Banque, amené dans
+l'enceinte du Palais, eût été pendu sur-le-champ. On a douté que la
+chose fût sérieuse. Elle eût été impossible, en effet, s'il eût fallu
+un jugement en règle de ce grand corps où il y avait nombre d'honnêtes
+gens; mais, sur l'arrêt déjà rendu le 12, nulle procédure nouvelle
+n'eût été nécessaire. Les présidents, un de Mesmes, un Blamont, un
+Lamoignon, n'eussent eu qu'à ordonner d'exécuter l'arrêt. Law, plus
+intéressé que personne à bien s'informer, se crut en vrai péril, et
+Saint-Simon l'y crut; car il lui conseilla de se cacher, lui fit
+chercher asile au Palais-Royal même, chez le Régent.
+
+La chose était énorme d'injustice et d'ingratitude.
+
+Et d'abord d'injustice. On prenait occasion de l'irritation qu'avait
+causée la monnaie de d'Argenson. Mais d'Argenson était justement rival
+de Law. En juin, avec les Duverney, il l'avait empêché d'avoir le bail
+des _Fermes et gabelles_, et il l'avait pris pour lui-même.
+
+On avait cru habile de s'attaquer à l'_étranger_. Depuis les Concini
+et les Mazarini, le mot était puissant pour lancer à l'aveugle la
+meute populaire. Grande pourtant était la différence. Ces gens entrant
+en France n'avaient pas de chemise et moururent horriblement riches.
+Law entra riche en France et sortit pauvre, en galant homme.
+
+Les jansénistes mêmes, les honnêtes gens du Parlement, étaient ici
+peu délicats. Ils avaient horreur de penser qu'un huguenot pût devenir
+contrôleur général. Law avait contre lui toutes les branches du parti
+dévot. Il était protestant; il était apôtre et prophète de certaines
+utopies économiques, humanitaires. Ses caissiers, ses commis, étaient
+souvent des réfugiés, qui, forts de sa protection, hardiment étaient
+revenus.
+
+Je ne dis rien encore ici de lui, ni de ses précédents, rien du
+_Système_. Notons seulement que Law, alors, en 1718, n'avait marqué en
+France que par deux éminents services, se hasardant pour nous,
+engageant sa bonne chance, jusque-là très-heureuse, dans notre
+mauvaise fortune.
+
+Il avait débuté par un bienfait qu'on ne pouvait nier. Il avait créé
+une Banque qui n'exigeait des actionnaires qu'un quart en argent,
+acceptant pour le reste nos malheureux _billets d'État_, résidu de la
+banqueroute, dépréciés dès leur naissance. Dès lors, ils furent moins
+rebutés. Le crédit public fut un peu relevé. L'industrie, le commerce,
+reprirent du moins espoir. Cette Banque, par son escompte modéré,
+supprima l'usure. Celui qui prenait ses billets (valeur fixe, réglée
+uniquement sur un poids d'argent) n'avait pas à craindre les
+variations ruineuses que les monnaies subissaient sans cesse.
+
+L'État, comme les particuliers, trouvait ces billets fort commodes. M.
+de Noailles, quoique ennemi de Law, autorisa les comptables à recevoir
+les impôts en billets de sa Banque. On n'eut plus le spectacle barbare
+de voir l'argent voyager en nature, d'exposer de grosses voitures,
+chargées de métaux précieux, aux attaques des voleurs. Pour éviter ce
+danger, on n'avait jusque-là de ressources que des traites tirées par
+les receveurs sur les marchands de Paris, avec un bénéfice énorme pour
+les uns et les autres. Les billets de la Banque firent tout cela sans
+péril et sans frais.
+
+Tout était libre et sûr dans cette institution. Contre les billets
+présentés, on vous donnait sur-le-champ des espèces. Et tout était
+lumière: les actionnaires eux-mêmes gouvernaient la Banque
+républicainement. De là, modération, sagesse. Ces billets si
+recherchés, on n'en crée en deux ans que pour 50 millions.
+
+Les choses allèrent ainsi jusqu'en août 1717, jusqu'à l'agonie de
+Noailles. L'État, alors, dans sa détresse regarda vers cette Banque
+brillante et prospère, y chercha un secours.
+
+Plus d'un gouvernement était alors au même point, et, dans sa
+défaillance, imaginait de se substituer une compagnie financière.
+L'Empereur accueillait le plan monstrueux d'une Banque qui eût payé
+pour lui, mais qui aurait été un État dans l'État. Cette Banque
+autrichienne, fondée sur des contributions forcées, le produit des
+confiscations, etc., était un horrible Grand Juge en matière
+financière, investie du pouvoir de condamner à son profit. Law,
+imploré par le Régent, n'exigea rien de tel.
+
+Il ne demandait rien qu'à la vraie source des richesses, à la nature
+et au travail. Il s'adressait à la puissante nature du Nouveau Monde,
+non à la dangereuse Amérique tropicale, mais à celle qui, placée sous
+nos latitudes, est encore une Europe, une _nouvelle France_, le
+Canada, la Louisiane. On a fort durement jugé son entreprise.
+Rappelons-nous ceci: il y fallait un siècle, et il n'eut que deux ans.
+
+Dans cette création, il faut le dire pourtant, la prudence éclata
+moins que la générosité. Sa _Compagnie d'Occident_, fondée au capital
+nominal de cent millions, acceptait la condition de les recevoir en
+mauvais _billets d'État_ qui perdaient les trois quarts, donc valaient
+seulement vingt-cinq millions. Et cela même, elle ne le recevait pas;
+mais (à la place) une simple rente annuelle de quatre millions. Notez
+encore qu'elle n'avait en tout que la première année, quatre millions,
+pour mettre à son commerce; la seconde année, les suivantes devaient
+être partagées entre les actionnaires. Ces quatre millions, c'était
+tout!
+
+La _Compagnie d'Occident_, quelles que fussent ses chances de ruine,
+pour un moment fut le salut pour nous. Elle absorba une masse de ces
+billets sous lesquels on pliait. Elle permit de supprimer un impôt
+très-lourd, le Dixième.
+
+Le Parlement, corps très-incohérent, en grande majorité honnête, mais
+de peu de lumière, très-ignorant (hors de son droit civil), était
+alors poussé par de fort dangereux meneurs. Après l'affaire populaire
+des monnaies, ils avaient cru que rien ne valait mieux, pour faire
+sauter le Régent, qu'un vaste procès criminel où l'on atteindrait plus
+ou moins tout ce qui l'entourait. Dans l'enquête, commencée
+mystérieusement, on poursuivait pêle-mêle et Law et les rivaux de Law.
+On attaquait avec le grand banquier nombre de gens qui l'exploitaient,
+le rançonnaient. On eût voulu pendre à la fois et les voleurs et le
+volé.
+
+À la tête des voleurs qui pillaient Law était la maison de Condé. Le
+Parlement n'osait regarder si haut. Il s'en tenait à tel seigneur, tel
+duc et pair, par exemple un La Force, renégat du protestantisme,
+agioteur, accapareur. D'autres, avec les mains plus nettes, étaient
+attaqués par les parlementaires dans leur dignité, leur noblesse. Le
+président de Novion, dans ses enquêtes satiriques, prouvait la
+bourgeoisie de ces faux grands seigneurs, cruellement leur arrachait
+leurs noms.
+
+Ces gens exaspérés poussaient tous le Régent contre le Parlement.
+Déjà, le 2 juillet, il avait dit nettement, ce qui était la vérité,
+«que ce corps n'était qu'une cour de judicature et d'enregistrement.»
+Depuis un demi-siècle il n'avait eu nulle connaissance d'affaires
+politiques, jusqu'à ce que le Régent, en 1715, lui reconnût le pouvoir
+de casser, annuler le testament du roi. De là cet orgueil insensé
+jusqu'en août 1718. Là il fit hardiment des actes de souveraineté,
+mettant le Régent en demeure de le briser ou de l'être lui-même.
+
+Le Parlement se fût moins avancé s'il avait su le 12, à son premier
+arrêt, le désastre espagnol du 11. Mais il fallait au moins douze
+jours pour que la nouvelle arrivât. Le 21, il fit le pas le plus
+hardi, voulant que le Régent lui rendît compte, lui donnât un état des
+billets supprimés. Quel jour arriva la nouvelle? Nul ne le dit; mais
+les faits montrent que ce fut le 23.
+
+Byng la manda à Londres certainement par le chemin le plus court, le
+plus sûr, c'est-à-dire par la France. Donc, comptons trois ou quatre
+jours de la Sicile à Marseille, et huit de Marseille à Paris. Cela
+fait douze jours, et nous arrivons au 23. Le 24, un changement subit,
+violent en toute chose, en dit l'effet profond. Law, à son grand
+étonnement, reçoit non des recors pour l'arrêter, mais des députés du
+Parlement qui le prient d'excuser la violence de leurs collègues,
+d'intervenir, d'intercéder, de leur concilier le Régent.
+
+Dubois qui, le 19, était revenu d'Angleterre, et qui, dans son
+intimité avec les ministres anglais, certainement savait toute chose,
+attendait, désirait la noyade espagnole; mais, voyant leurs
+hésitations, à peine il osait l'espérer. Aussi, du 20 au 23, il resta
+flottant, indécis, disant qu'il vaudrait mieux n'agir qu'aux vacances
+en septembre. Le 24, lui aussi il est changé en sens inverse, ardent
+contre le Parlement, actif pour l'organisation d'un Lit de justice
+qui, le 26, l'écrasera au nom du Roi.
+
+La chose n'était pas difficile en elle-même. Le Parlement était fort
+peu d'accord; les meilleurs de ses membres savaient parfaitement qu'il
+avait dépassé son droit. Il s'était avancé étourdiment, et
+ridiculement tout à coup avait reculé. On le tenait, et par l'argent.
+Les charges, achetées chèrement, et qui faisaient souvent tout le
+patrimoine de la famille, rendaient celle-ci fort craintive. Les
+femmes, au moindre danger, mères, filles, épouses, priaient,
+pleuraient, troublaient la vertu de Caton. Il suffît d'un mot du
+Régent à Blancmesnil, l'avocat général, pour le paralyser, le faire
+bègue ou muet. Mot simple, sans menace. Il lui conseilla «d'être
+sage.»
+
+Le difficile pour le Régent était son parti même, son ami prétendu, M.
+le Duc, la férocité d'avarice que montraient les Condés, dangereux
+mendiants, de ces bons pauvres armés qui demandent le soir au coin
+d'un bois. Quand Henri IV eut la sotte bonté de les croire et les
+faire Condés (malgré le procès criminel qui les fait fils d'un page
+gascon), ils avaient douze mille livres de rente. Ils ont, sous le
+Régent, dix-huit cent mille livres de rente, et dans les mains de
+l'aîné seul, M. le Duc. Je ne parle pas des Conti.
+
+Avec cela avides, insatiables, grondant, menaçant en dessous.
+
+M. le Duc dit au Régent qu'il voulait le servir, mais qu'hélas! il
+était bien pauvre, n'était pas établi, n'ayant que le gouvernement de
+Bourgogne. Il lui fallait: 1º une petite _pension_ de 150,000 livres
+(600,000 fr. d'aujourd'hui) comme honoraires de chef du Conseil de
+Régence; 2º pour son frère Charolais, un établissement de prince; 3º
+enfin l'_éducation du roi_ enlevée au duc du Maine.
+
+Saint-Simon, ami du Régent, et véritablement ami du bien public, fit
+les plus grands efforts pour défendre le duc du Maine qu'il détestait,
+pour empêcher que le Roi ne tombât en des mains si funestes, si
+dangereuses. Il se tourna et retourna habilement, de toute manière,
+avec art, adresse, éloquence, pour fléchir M. le Duc. Il le trouva
+plus sourd encore que borgne, ferme et froid comme la mort. Dans les
+conférences de nuit qu'ils eurent aux Tuileries, le long de l'allée
+basse qui suit la terrasse de l'eau, tout ce qu'il en tira par trois
+ou quatre fois, revenant à la charge le 21, le 22, le 23, c'est qu'à
+moins de cela «_il serait contre le Régent_.»
+
+Ainsi, des deux côtés, les Condés, trop fidèles à leur tradition de
+famille, voulaient régner; sinon la guerre civile. Toute la bataille
+était entre Condé et Condé. La duchesse du Maine, comme le grand
+Condé, son aïeul, la préparait, appelait l'Espagnol; et son neveu, M.
+le Duc, ennemi acharné de sa tante, intimait au Régent que, s'il ne
+lui mettait en main le Roi et l'avenir, il passerait à l'ennemi.
+
+M. le Duc gagné, comblé, soûlé, recevant du Régent le don fatal qui
+pouvait perdre le Régent, était-ce tout? Oui, ce semble. Car, quoique
+le duc du Maine eût tant de choses en main: l'artillerie, les Suisses,
+deux grands gouvernements (Languedoc et Guyenne), il était tellement
+mou, bas, faible, poule mouillée, qu'on était sûr qu'il lâcherait tout
+au premier mot, se laisserait dépouiller, si l'on voulait, saigner
+comme un poulet. Mais on n'avait pas même à craindre d'avoir cette
+peine. Il était sûr qu'il s'évanouirait, disparaîtrait au premier mot.
+
+Restait un point qui peut sembler comique; mais en réalité essentiel
+et de haut mystère. Si haut que Saint-Simon n'ose rien dire ici, et
+tire habilement le rideau. Soyons aussi discrets, modérés,
+convenables; s'il en faut parler, parlons bas.
+
+Ce qui restait de douteux et de grave, c'était la volonté du Roi.
+
+Le Roi avait huit ans. Idolâtré au point où nul roi ne le fut jamais,
+maladif, entouré de tant de soins, de tant de craintes, se sentant si
+précieux, le point de mire et le centre d'un monde, il était déjà
+étonnamment sec, froid, muet, dédaigneux, indifférent à tout, et
+bientôt l'idéal de l'égoïsme malveillant. Il n'aimait rien, personne,
+ni Villeroi, ni le duc du Maine. Et pourtant, si l'affaire eût
+transpiré d'avance, on eût pu faire agir l'enfant d'une manière bien
+dangereuse. Villeroi l'aurait aisément effrayé de la révolution qu'on
+préparait, du bouleversement des Tuileries, de l'arrivée de M. le Duc,
+une figure qui faisait peur. Sans nul doute il aurait pleuré. Quel
+beau coup de théâtre on eût vu, si, en plein Parlement, quand on lui
+eut demandé sa volonté, au lieu d'une muette inclinaison de tête, il
+avait prononcé un _Non!_ Presque tous l'auraient appuyé, et plus
+qu'aucun, Villars. Grande scène d'effet miraculeux. La voix de ce
+petit Joas aurait paru celle d'en haut. Villeroi sanglotant aurait
+fait Josabeth, et Villars le fidèle Abner. Orléans risquait fort de
+rester Athalie.
+
+Le secret, l'imprévu, la surprise, ici, c'était tout. Elle était
+difficile. Villeroi couchait dans la chambre du roi, et le duc du
+Maine dessous. Le fils de Villeroi, capitaine des gardes, était dans
+les Tuileries. Or c'était aux Tuileries même (et non au Parlement) que
+devait se faire le Lit de justice. On ne tendit la salle que le matin
+même à six heures, avec si peu de bruit, que Villeroi, à huit, n'avait
+rien entendu.
+
+Le Conseil de Régence s'assembla. Mais d'avance il était dompté. Le
+duc du Maine, averti d'un péril (et ne sachant lequel), était déjà
+blanc comme linge. Il fut ravi de pouvoir s'échapper, s'enfuir chez
+lui. On avait charitablement averti Villeroi et Villars qu'ils
+pourraient bien être arrêtés. Ils en mouraient de peur. Le second, si
+brave à la guerre, ne craignant le fer ni le feu, avait tant peur d'un
+petit séjour à la Bastille, qu'en quelques jours il en maigrit.
+
+On croyait le Régent peu capable de résolutions violentes. Mais quand
+on le vit tellement d'accord avec cette sinistre figure, M. le Duc, on
+crut que tout était possible. Chacun baissa la tête. Tout passa sans
+difficulté.
+
+Un seul danger restait. Villeroi pouvait, s'échappant, parler au petit
+roi, troubler l'enfant craintif, préparer la scène de larmes qui
+aurait tout perdu. À cela, le Régent trouva un remède bien simple,
+odieux, il est vrai, ridicule. Ce fut de tenir prisonnier le Conseil
+de Régence. Il défendit de sortir, et quelques-uns essayant
+d'échapper, aidé de Saint-Simon qui lui servait de chien de garde, il
+se posta au seuil, se constitua sentinelle et geôlier.
+
+Enfin arriva le Parlement, bien morne et tête basse, en écolier qui
+tend la main pour les férules. Il vint à pied pour émouvoir la foule,
+mais le peuple ne bougea pas. Il reçut sa leçon de cet ex-lieutenant
+de police, d'Argenson, qu'il avait lui-même parfois tancé, censuré de
+si haut. Au nom du roi, il fut durement renvoyé à ses petits procès, à
+la poussière du greffe. Défense de s'occuper de l'État. Puis il apprit
+la chute des bâtards, du duc du Maine, tombé du rang de prince, réduit
+à son rang de pairie, dépouillé de l'Éducation. L'étonnement,
+l'abattement, le désespoir des meneurs, tout est, dans Saint-Simon,
+peint avec une joie furieuse qui, tant ridicule qu'elle soit, en
+plusieurs traits touche au sublime. On voit pourtant que cet
+insulteur violent, haineux, du Parlement, ne connaît pas ce qu'il
+insulte. Ce grand corps, si mêlé, comptait d'honnêtes gens, austères
+de moeurs, qui applaudirent à la dégradation des enfants du double
+adultère. Il ne manquait pas de bons citoyens qui, malgré leurs
+préjugés parlementaires, auraient applaudi le Régent s'il eût
+poursuivi leurs chefs intrigants, éclairci leurs rapports avec Madrid,
+avec l'insurrection qui couvait en Bretagne.
+
+La déroute du Parlement fut suivie de près de la destruction des
+Conseils. Personne n'y prit garde. Ces soixante-dix ministres, la
+plupart grands seigneurs, s'étaient montrés parfaitement incapables ou
+inutiles. Deux classes d'hommes ainsi disparurent des affaires,
+convaincus d'impuissance,--les juges routiniers, ignorants et
+bornés,--les grands plus paresseux, fats, impertinents, rétrogrades.
+Donc, plus d'hommes. Voilà la France qui nous reste de Louis le Grand.
+Mais il faudra bien peu de temps pour que les idées, les systèmes, les
+audaces de l'esprit nouveau, fassent germer du sol les nouveaux
+hommes, les suscitent du fond de la terre.
+
+Sur le théâtre, on ne voit que Dubois qui devient secrétaire d'État.
+Ministère peu glorieux, mais nécessaire peut-être, dans un moment
+d'exécution, et dans une crise de police. Il ménagea la coterie de
+Sceaux, la duchesse du Maine, quoiqu'il la tînt déjà par ses agents
+secrets. Les rigueurs se bornèrent à l'enlèvement de trois
+parlementaires qu'on enferma pour quelques mois.
+
+Le Régent n'était pas pour les mesures sévères. En cet unique jour
+d'effort et de vigueur, il s'était montré un peu faible. Même en
+frappant, il regrettait le coup. Il eut le coeur percé (il le disait
+lui-même) de ne pouvoir agir contre le duc du Maine, qu'en atteignant
+son frère, le comte de Toulouse, bon et digne homme qu'il aimait. Il
+lui laissa son rang, ses honneurs pour la vie.
+
+Il fut bien plus sensible encore aux larmes de la soeur, madame
+d'Orléans, tellement attachée au duc du Maine et au rang des bâtards.
+Quoiqu'on le laissât très-grand prince, avec tant de gouvernements et
+d'établissements, elle pleurait jour et nuit, comme si l'on eût tué
+son frère. Toute sa vie elle avait travaillé pour lui et contre son
+mari. Cette fois elle ne désespérait pas de surprendre sa facilité
+débonnaire, de lui faire faire quelque fausse démarche qui relevât le
+duc du Maine. Elle sortit de sa vie immobile où elle restait enfermée
+et couchée, s'enivrant toute seule (dit Madame) trois fois par
+semaine. Elle voulut être femme encore, essayer ce qu'elle pouvait. Un
+peu replète, à quarante ans, elle avait quelque chose d'une seconde
+jeunesse, même des joues rebondies, dont Madame se moque par une
+comparaison cynique. Depuis cinq ou six ans, sans rapport avec son
+mari, elle n'en avait pas eu d'enfant. Elle se montra, dans sa
+douleur, extrêmement habile. Elle, si sèche, l'orgueil incarné, qui,
+dans sa langueur affectée, laissait tomber un mot à peine, elle devint
+tout à coup éloquente, humble, douce, finement flatteuse, s'excusant
+de pleurer, lui disant «que l'honneur extrême qu'il lui avait fait de
+l'épouser dominait en elle tout autre sentiment.» Parole caressante,
+timide, d'épouse et de femme modeste qui rappelait de meilleurs jours,
+faisait soumission, non sans délicatesse, et s'avançait pudiquement.
+
+Une telle scène d'intimité, humiliante d'elle-même, l'était bien plus
+encore parce qu'elle se passait devant un tiers, devant celle qui la
+connaissait le mieux, l'aimait le moins, sa fille. La duchesse de
+Berry, dès l'enfance, détestait sa fausseté. Elle avait vu alors la
+servitude, les dangers de son père, l'espionnage de sa mère, ses
+rapports à madame de Maintenon. Du haut de son audace et de ses vices
+hardis, elle regardait, avec haine et mépris, ces vices lâches. Elle
+était venue justement pour soutenir son père, l'empêcher de mollir.
+
+Si elle avait été maligne, dénaturée, impie, autant qu'il semble, elle
+eût joui de voir ces avances obliques, ces adresses quelque peu
+rampantes, pour obtenir qu'il se trahît lui-même. Mais la jeune
+duchesse ne vit ou ne voulut rien voir. Malgré toute sa violence et
+ses folies, elle avait le coeur de son père. Ils n'eurent qu'une âme à
+deux. Comme lui, elle ne vit qu'une femme, une mère humiliée, dans les
+larmes, pas jeune et fort déchue, demandant la pitié. Frappant
+contraste avec elle-même, brillante, dans l'éclat de sa beauté royale,
+adorée, le centre de tout. Elle n'y tint pas, et se mit à pleurer
+aussi de tout son coeur. Le Régent suffoquait. Ce fut entre les trois
+un concert de sanglots.
+
+Doit-on croire qu'en voyant ce changement subit, d'une mère si
+orgueilleuse, tout à coup abaissée, elle eut quelque pensée de
+l'instabilité commune, un pressentiment vague qu'elle aussi, un coup
+la frapperait? Elle était dans un moment grave. S'il faut le dire,
+elle était grosse.
+
+Elle l'était d'environ sept semaines (sans nul doute du mois de
+juillet).
+
+Pendant son mariage, elle n'avait jamais pu amener à bien une
+grossesse. Celle-ci, inattendue, fortuite, devait l'inquiéter.
+
+Cet état de péril, de honte, de gêne constante, pouvait avoir mauvaise
+fin. Et en effet, elle accouche en avril, meurt en juillet, presque à
+l'anniversaire du premier jour de sa grossesse.
+
+En Espagne, à Sceaux, en Europe, on crut, on assura que, si Riom y fut
+pour quelque chose, il n'y fut qu'en second. Non-seulement les
+ennemis, mais les indifférents, les impartiaux (Du Hautchamp par
+exemple, écrivain financier nullement hostile au Régent), soutinrent
+cette chose bizarre que, tout en s'obstinant au mariage qui devait
+amender sa vie, elle avait des rechutes vers son vice d'enfance, sa
+dépravation presque innée. En rapprochant les dates, on voit par son
+accouchement d'avril 1719 qu'elle devint enceinte aux fêtes de
+Saint-Cloud en juillet 1718, à ce triomphe de famille. Orléans, alors
+assuré, garanti par Stanhope, lui parut déjà sur le trône, arbitre de
+la paix du monde. Au même mois il eut en main tous les fils de
+l'intrigue de la duchesse du Maine, pour la perdre quand il voudrait.
+Joie violente pour la fille du Régent. Unique confidente, comme
+toujours, possédée de ce grand secret qu'il lui fallut garder
+longtemps, elle dut, dans l'orgie furieuse, s'en dédommager à
+huis-clos.
+
+Une grossesse ne pouvait alors que nuire à Riom. Il devait peu la
+désirer. Un tel éclat (qui devait surtout exaspérer Madame), n'allait
+à moins qu'à briser tout. Il était bien dirigé par sa maîtresse, la
+Mouchy, qu'il aimait mieux que la princesse. Il n'était pas aveugle,
+voulait avant tout fixer la fortune. Il gouvernait en maître, en mari.
+Cela suffisait.
+
+Riom n'avait ni esprit, ni grâce, ni même agrément de jeunesse. Il
+avait l'air malsain. C'était un amant un peu ancien pour une personne
+si mobile. Et, bien pis, c'était un mari. Il en avait déjà les
+honneurs, les déboires, les ridicules aussi.
+
+Elle faisait la reine, la régente, sans souci de lui. Elle porta sa
+maison jusqu'à huit cents domestiques et officiers de toute sorte.
+
+Elle accepta chez les Condés, à Chantilly, une fête babylonienne où
+l'on semblait célébrer son avènement; trente mille flambeaux
+éclairaient la forêt (_Manuscrit Buvat_).
+
+Au Luxembourg, elle se fit un trône élevé de trois marches, où elle
+voulait que les ambassadeurs vinssent à ses pieds recevoir audience,
+selon l'étiquette des reines régnantes. C'était démasquer, afficher
+violemment la situation, faire trop visiblement de Riom un mannequin.
+
+À en croire Du Hautchamp, dans un souper, on se gêna si peu qu'il
+éclata avec fureur. Ni lui ni le Régent ne se souvinrent plus des
+distances. Ces scènes violentes et dégradantes expliquent peut-être
+l'apoplexie que le Régent eut en septembre (_Manuscrit Buvat_). Avis
+sinistre que donnait la nature. D'autant plus entraînés, poursuivant
+leur destin, ils semblaient le braver et courir au-devant, dans ce
+chemin fatal qui était celui de la mort.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LE ROI BANQUIER--CONSPIRATION ET GUERRE--OEDIPE
+
+Novembre-Décembre 1718.
+
+
+La furie du plaisir fit chez nous la furie du jeu. Le déficit, la
+banqueroute, que dis-je? la faim même n'eût pas suffi pour faire d'une
+France de gentilshommes une France d'agioteurs.
+
+On ne peut dire assez combien elle était sobre, cette ancienne France,
+combien elle portait gaiement les souffrances, les privations. La vie
+riche d'alors nous semblerait très-dure. On avait du luxe et des arts,
+mais aucune idée du confort, de ses mille dépenses variées qui,
+aujourd'hui, nous rendent si soucieux et font tant rechercher
+l'argent. Au plus galant hôtel, on campait en sauvages. Nulle
+précaution. Peu de chauffage. La dame avait des glaces et des Watteau
+aux derniers cabinets, mais passait son hiver entre des paravents,
+comme l'oiseau niché sous la feuillée.
+
+À tout cela peu de difficulté. Mais régler ses dépenses, mais mourir
+au plaisir, vivre de la vie janséniste, c'est ce qui ne se pouvait
+pas. À peine on avait eu le temps de mettre le vieux siècle à
+Saint-Denis, à peine on commençait d'entrer dans l'échappée des
+libertés nouvelles, et déjà brusquement on se voyait arrêté court. Les
+dames surtout, les dames ne l'eussent jamais supporté. Si l'homme
+pouvait vivre noblement gueux, joueur ou parasite en pêchant des
+dîners, la femme qui avait pris un si grand vol, gonflée dans son
+ballon royal, ne pouvait aplatir ses prétentions. Elle dénonça ses
+volontés, et dit fermement: «Soyez riches!»
+
+On se précipita. On prit pour guide, pour maître (non, pour Dieu) un
+grand joueur, heureux, et qui gagnait toujours à tous les jeux, aux
+amours, aux duels. Personnalité magnifique d'un brillant magicien qui,
+autant qu'il voulait, gagnait, mais dédaignait l'argent, enseignait le
+mépris de l'or.
+
+Toute l'Europe était alors malade de la fièvre de la spéculation.
+C'est bien à tort que les autres nations font les fières, se moquent
+de nous, nous reprochent avec dérision la folie du _Système_. Chez
+elles il y eut folie, mais la folie ne fut pas amusante. Il n'y eut ni
+esprit ni système. Il y eut simplement avarice.
+
+Par trois et quatre fois l'Angleterre, la grave Hollande, eurent des
+accès pareils. Mais, sous forme analogue, l'idée, le but étaient
+contraires. Que veulent-ils en gagnant? amasser. Le Français dépenser,
+vivre de vie galante, d'amusement, de société.
+
+Ajoutez le jeu pour le jeu, le piquant du combat, la joie de cette
+escrime, la vanité de dire: «J'ai du bonheur, j'ai de la chance. Je
+suis le fils de la Fortune. C'est mon lot! _Je suis né coiffé!_»
+
+Si quelqu'un eut droit de le dire, ce fut Law, à coup sûr. Il fut
+beaucoup plus beau qu'il n'est séant à l'homme de l'être: élégant,
+délicat, de la molle beauté qui allait à ce temps où les femmes
+disposaient de tout. C'est pour elles certainement, pour la foule des
+belles joueuses qui raffolaient de lui, qu'on a fait son premier
+portrait (_Bibl. imp._). Il n'a encore qu'un titre inférieur,
+_conseiller du roi_, il est dans ses débuts, sa période ascendante. Il
+est l'aurore et l'espérance, la Fortune elle-même, sous un aspect
+très-féminin, avec ses promesses et ses songes de plaisirs et de vices
+aimables.
+
+Image, en conscience, indécente, le cou nu, la poitrine nue, combinée
+pour flatter l'amour viril, les penchants masculins de ces bacchantes
+effrénées de la Bourse, qui sait? pour les précipiter à l'achat des
+Actions?
+
+Heureusement, il était bien gardé. Par une très-obscure aventure,
+après certains duels qui le firent condamner à mort, le trop heureux
+joueur avait gagné là-bas une fort belle Anglaise, que certains
+disaient mariée. Il l'appelait madame Law, lui rendait tout respect et
+en avait des enfants. Cette beauté avait la singularité d'offrir à la
+fois deux personnes; son visage, charmant d'un côté, montrait sur
+l'autre un signe, une tache de vin. Le contraste, quelque peu
+choquant, avait cependant au total quelque chose de saisissant qui
+rendait curieux, lui donnait les effets d'un songe, d'une énigme
+qu'on aurait voulu deviner. Qu'était-elle? le Sphinx? ou le Sort?
+
+Les Écossais sont souvent de deux races (exemple Walter Scott). Law,
+né à Édimbourg, dans la positive Écosse des Basses terres, eut,
+par-dessus, le génie de la Haute, superbe et désintéressé,
+l'imagination gaélique. Avec un don étrange de rapide calcul (qu'il
+tenait de son père, banquier), une infaillibilité de jeu non démentie,
+le pouvoir d'être riche, il n'estimait rien que l'idée. Il était
+visiblement né poète et grand seigneur. Par sa mère, disait-on, il
+descendait du _Lord des Îles_. Il fut l'Ossian de la banque.
+
+Rien, selon moi, ne dut agir plus fortement sur Law que deux
+spectacles qu'il eut fort jeune:
+
+_La matérialité de la vieille Angleterre_ sous Guillaume, la bizarre
+crise monétaire qu'elle eut alors. La monnaie s'étant retirée, se
+cachant, on se crut perdu. Le commerce, un moment, fut dans le
+désespoir. On inventa heureusement une machine rapide pour frapper la
+monnaie nouvelle. Cette machine, à chaque ville, reçue comme un ange
+du ciel, y entrait en triomphe, au son des cloches. On ne savait quel
+accueil faire aux ouvriers secourables qui venaient donner le salut.
+
+Et en même temps, il vit _en Hollande l'immatérielle puissance du
+crédit_, du papier, du billet, qu'imita l'Angleterre ensuite. Sans
+billets même, les affaires se faisaient avec quelques chiffres, par un
+simple virement de parties sur les registres. Chacun étant tout à la
+fois créancier, débiteur, réglait facilement par un petit calcul et le
+solde de la différence. On n'était pas toujours à se salir les mains
+avec de l'or et de l'argent. Dans beaucoup de transactions on
+stipulait le payement en billets, car on les préférait à l'or.
+
+Le papier contre le papier, l'idée contre l'idée, la foi contre la
+foi, c'était la noble forme du commerce.
+
+Plus que la forme: c'était une part incontestable du fonds. Le
+négociant qui n'a que cent mille francs, avec la confiance, fait des
+affaires pour un million, exploite ce million, gagne en proportion
+d'un million, comme s'il l'avait en fonds de terre. C'est donc neuf
+cent mille francs que son crédit lui crée.
+
+N'eût-il pas même cent mille francs, s'il a un art ou un secret utile
+à exploiter, s'il inspire confiance, le million tout entier sortira
+pour lui du crédit.
+
+«_La richesse peut être une création de la foi._» C'est l'idée
+intérieure qui faisait le génie de Law, sa doctrine secrète qui éleva
+une théorie de finance à la hauteur d'un dogme: le mépris, _la haine
+de l'or_[8].
+
+ [Note 8: Elle était chez lui instinctive, mais se développa
+ sous l'empire des circonstances. C'est ce que les historiens
+ économistes n'ont pas assez senti. Ils supposent que Law
+ apporta le _Système_ tout fait avec les diverses théories qui
+ en sortaient. Cela me semblait peu vraisemblable _à priori_.
+ Mais lorsque je me suis moi-même occupé de la chose et l'ai
+ regardée à la loupe, j'ai vu que ce n'était point vrai. En
+ reprenant la vie complète (politique, religieuse, littéraire,
+ avec tous les détails de moeurs), on démêle fort bien
+ comment, des circonstances mêmes, le Système naquit, se
+ modifia.--Ce n'est pas Forbonnais, déjà éloigné de ce temps
+ et trop exclusivement financier, qui peut faire soupçonner
+ cela. Il faut, en suivant les pièces datées (_Arrêts du
+ Conseil_, etc.), suivre en regard les journaux secrets de
+ Paris (_Barbier_, _Marais_, etc.), et surtout l'important
+ manuscrit de _Buvat_ qui date bien mieux que tous les
+ autres.--Ces journaux aident à classer les faits
+ très-curieux, très-nombreux, que donne l'historien principal
+ Du Hautchamp, obscur, confus, informe, mais si
+ riche.--Lemontey, qui, ce semble, n'a pas lu Du Hautchamp,
+ l'éclaire d'une vive lumière, en ce qu'il dit des Anglais et
+ de Stairs, de la peur de Law, etc.--Lord Mahon donne peu
+ d'attention à la guerre des deux Bourses, de Paris et de
+ Londres.
+
+ Ni lui ni nos économistes modernes, ne mentionnent la
+ première crise de Law (en juillet 1719), lorsque la coalition
+ de Duverney et des agioteurs anglais faillit le faire sauter
+ (p. 165), lorsque Law fut trahi par son agent, etc.--La
+ seconde crise est la fin de septembre 1719, le moment
+ solennel de la grande razzia, la résistance que Law essaya
+ d'y opposer pendant trois jours. Il est fort curieux de voir
+ comment chacun a jugé cette affaire. Les sources principales
+ sont les Arrêts, les récits de Du Hautchamp et Forbonnais.
+ Rien dans Noailles. Un mot dans Dutot, p. 912, éd. Daire. Peu
+ ou rien dans Duverney, qui voudrait bien écraser Law, mais
+ d'autre part, craint de trop éclaircir, pour l'honneur de M.
+ le Duc. Rien dans Barbier. Peu ou rien dans Lemontey. Thiers
+ (_Encycl._, 81), partout ailleurs si lumineux, n'est ici ni
+ clair ni sévère; il appelle ce filoutage «un défaut de
+ précaution.» Daire, net et fort, très-incomplet, p. 459. Peu
+ dans Louis Blanc, I, 299. Peu dans Henri Martin, 4e édition,
+ XV, 51. Rien dans le _Dubois_ de M. Seilhac. Le meilleur
+ incontestablement est M. Levasseur; seulement, son livre,
+ exclusivement économique, omet, laisse dans l'ombre, les
+ côtés sociaux qui éclaireraient l'économie elle-même. Je dois
+ aux recherches ultérieures et récentes qu'il a faites aux
+ Archives ce fait si important que j'ai donné (p. 188), _que
+ la Compagnie_, c'est-à-dire Law, _eut seule l'honneur de
+ résister trois jours_ au vol organisé contre les créanciers
+ de l'État.
+
+ Mon chapitre des _Mississipiens_ est presque entièrement tiré
+ de Du Hautchamp, dont j'ai classé les détails épars et
+ très-confus. Ses deux histoires du Système et du Visa m'ont
+ toujours soutenu.
+
+ Mais le plus souvent je n'aurais pu m'en servir utilement si
+ je n'avais eu mon fil chronologique bien établi par
+ l'excellent journal de Buvat. Comment se fait-il que cet
+ important manuscrit de la Bibliothèque (_Supplément_, Fr.
+ 4141, 4 vol. in-4º) ait été si peu employé? C'est, je crois,
+ parce qu'on s'est trop arrêté à une note que Duclos a mise en
+ tête de la copie qui est aussi à la Bibliothèque: «Voici un
+ des plus mauvais journaux que j'aie lus. J'avais dessein d'en
+ relever les fautes, mais elles sont si nombreuses ...» etc.
+ Duclos, dont les Mémoires ne font que reproduire Saint-Simon
+ en le gâtant, ne sait pas assez l'histoire de ce temps-là
+ pour juger Buvat. Les fautes de celui-ci n'ont aucune
+ importance. Il est fort indifférent qu'il se trompe sur
+ _Mississipi_ et qu'il croie que c'est _une île_. L'essentiel
+ pour moi, c'est qu'il me donne jour par jour le vrai
+ mouvement de Paris, celui de la Banque, même parfois ce qui
+ se fait au Palais-Royal et dans les conseils du Régent.
+
+ Barbier, quoique plus détaillé et parfois plus amusant, lui
+ est bien inférieur. C'est un bavard qui donne le menu au
+ long, ignore l'important, s'en tient aux _on dit_ de la
+ basoche, aux nouvelles des Pas-Perdus, et qui les date
+ souvent fort mal (du jour où il les apprend). Il ne voit que
+ son petit monde. En 1723, à la mort du Régent, il vous dit:
+ «Le royaume ne fut jamais plus florissant.» Cette ineptie
+ veut dire que les Parlementaires se sont un peu relevés.
+
+ Buvat était un employé de la Bibliothèque royale, que le
+ Régent venait de rendre publique. Il voyait de sa fenêtre le
+ jardin de la rue Vivienne où se passèrent les scènes les plus
+ violentes du Système, et il faillit y être tué. Il écoutait
+ avec soin les nouvelles, se proposant de faire de son journal
+ un livre qu'il eût vendu à un libraire (il en voulait 4,000
+ francs). Il était placé là sous les ordres d'un homme éminent
+ et très-informé, M. Bignon, bibliothécaire du roi et
+ directeur de la librairie. C'était un quasi-ministre, qui
+ avait droit de travailler directement avec le Roi (ou le
+ Régent). M. Bignon était un très-libre penseur, qui avait
+ gardé la haute tradition gouvernementale de Colbert. Chargé
+ en 1698 de réorganiser l'Académie des sciences, il mit dans
+ son règlement qu'on n'y recevrait jamais aucun moine. (_Voy._
+ Fontenelle.) Buvat, son employé, dans ce journal, un peu sec,
+ mais judicieux et très-instructif, dut profiter beaucoup des
+ conversations de M. Bignon avec les hommes distingués qui
+ venaient à la Bibliothèque. Il avait des oreilles et s'en
+ servait, notait soigneusement.
+
+ Il m'a fourni des faits de première importance. Il me donne
+ l'_apoplexie du Régent_ en septembre 1718, qui coupe la
+ Régence en deux parties bien différentes. Il me donne, en
+ janvier 1720 (à l'avènement de Law au Contrôle général), la
+ _proposition au Conseil de forcer le clergé de vendre_, etc.
+ Je regrette de ne pouvoir profiter de ses indications sur la
+ destinée ultérieure de Law, et les persécutions dont sa
+ famille fut l'objet.
+
+ Quant au moment où Law se crut perdu (5 juin 1720) et voulut
+ sauver le bien de ses enfants, il est rappelé dans une des
+ lettres où madame Law réclame sa fortune, lettre du 5 avril
+ 1727, qui m'a été communiquée par M. Margry. (_Archives de la
+ marine._)]
+
+La royauté de l'or et de l'argent est-elle d'institution divine?
+Dérive-t-elle de la Nature? qui le croira? Matières incommodes et
+grossières, ces métaux sont avantageusement remplacés par des
+coquilles chez les tribus qu'à tort on croit sauvages. On les dit
+métaux _précieux_, le sont-ils par essence? Dans l'usage artistique,
+ils seront sans nul doute un matin remplacés. La fixité de leur valeur
+les rend propres, dit-on, à servir de monnaie. Valeur, en fait, si peu
+égale, que le rentier qui stipule en argent, se trouve, en peu
+d'années, infailliblement ruiné. Tantôt c'est l'Amérique, tantôt c'est
+l'Australie, l'Oural, qui lance un déluge d'or, avilit ce métal, et du
+rentier aisé fait un nécessiteux, et presque un indigent.
+
+Du reste, Law avait trop de sens et d'expérience pour croire, en pur
+banquier, que tout est dans ces questions du numéraire et du papier.
+En véritable économiste, il sait et dit très-bien que la vraie
+richesse d'un État est dans la population et le travail, dans l'homme
+et la nature. Chez ce rare financier, le génie semble éclairé par le
+coeur. Les hommes sont pour lui des chiffres et non pas des zéros. Ses
+projets ne respirent que l'amour de l'humanité. Il répète souvent que
+tout doit se faire en vue définitive des travailleurs, des
+producteurs, «qu'un ouvrier à vingt sous par jour est plus précieux à
+l'État qu'un capital en terre de vingt-cinq mille livres,» etc.
+
+Sans lui prêter, comme on a fait, des idées trop systématiques
+d'aujourd'hui, révolutionnaires ou socialistes, il est certain que,
+par la force des choses, il créait une république.
+
+En présence de la vieille machine monarchique, qui gisait disloquée,
+hors d'état de se réparer, il avait fait jaillir de terre deux
+créations vivantes, deux cités soeurs, unies par tant de liens,
+qu'elle n'en était qu'une au fond: _la République de banque_, en
+vigueur déjà, en prospérité, depuis trois ans, au grand avantage de
+l'État;--_la République de commerce_, Compagnie d'Occident, qui
+bientôt fut aussi celle du commerce d'Orient et du monde.
+
+L'une et l'autre gouvernées par ceux qui avaient intérêt au bon
+gouvernement, leurs propres actionnaires. Dans cette foule, cette
+nation d'actionnaires, de plus en plus nombreuse, toute la France
+entrait peu à peu, et toute, sans s'en apercevoir, elle se
+transformait par la puissance du principe moderne: _la Royauté de soi
+par soi_ (self government).
+
+Le plus piquant dans cette création d'une république financière, qui
+aurait absorbé l'État, c'est qu'elle avait pour fauteur et complice
+l'État qu'elle devait absorber. Le Régent était de coeur pour Law.
+Tous deux se ressemblaient. Le prince, novateur, et de bonne heure
+crédule aux utopistes, se fit vivement l'associé de ce prophète de la
+Bourse, apôtre humanitaire qui voulait que chacun fût actionnaire,
+associé, joueur, joueur heureux. Law, multipliant la richesse, allait
+faire du royaume un vaste tapis vert où l'on ne pourrait perdre, où
+tous réussiraient, que dis-je? le royaume? le monde, les deux mondes
+allaient entrer ensemble dans un immense jeu où l'Humanité même eût
+gagné la partie.
+
+En attendant, le déficit croissait. Le Régent en était-il cause? Fort
+peu par ses dépenses personnelles. Il donnait peu à ses maîtresses
+(_Saint-Simon_). Il dota ses bâtards avec des biens d'église. Même à
+sa fille, il ne donna qu'une petite maison, la Muette. S'il prit
+Meudon pour elle, quand elle fut enceinte, ce fut en échange d'Amboise
+qui était de sa dot. Il n'y avait pas de cour. Et rien n'était plus
+simple que le Palais-Royal. Ce palais et Saint-Cloud étaient de
+petites résidences où l'on ne pouvait s'étaler. Qu'était-ce que la vie
+du Régent, et celle du petit Roi encore, en comparaison du gouffre de
+la Vienne impériale? Michiels nous la donne, d'après les documents du
+temps. Grossière et monstrueuse _noce de Gamache_ qui durait toute
+l'année, épouvantable armée de courtisans, de gardes, de
+gentilshommes, dames, laquais, cuisiniers, marmitons, et que sais-je?
+valets de valets et serviteurs de serviteurs, par vingt, trente et
+quarante mille! On recule. D'ici on sent ces cuisines de Gargantua,
+ces énormes chaudières, ces broches échelonnées à l'infini, ces masses
+de viandes fumantes!
+
+À Paris, rien de comparable alors. La Régence n'a pas eu le temps
+d'inventer les raffinements coûteux que trouveront plus tard les
+Fermiers généraux. Les recherches luxueuses du siècle vieillissant
+sont ignorées encore. Le plaisir sans façon suffit.
+
+Le défaut du Régent était bien moins de dépenser que de ne point
+savoir refuser. Il était né la main ouverte, et tout lui échappait. Il
+donnait d'amitié, il donnait de faiblesse, il donnait de nécessité.
+Beaucoup de dons étaient forcés, il faut le dire. Comment eût-il pu
+refuser à madame de Ventadour et autres qui avaient en main l'enfant
+roi, la petite machine royale, si inerte, mais si dangereuse dans
+telle occasion imprévue? Comment eût-il pu refuser à la dévorante
+maison des Condés, qui venaient un à un prier, montrer les dents?
+C'était un bataillon d'alliés nécessaires contre le duc du Maine,
+contre le parti espagnol, le Parlement, _la Vendée_ qu'on préparait en
+Poitou, en Bretagne.
+
+Deux choses allaient creusant l'abîme, la faiblesse de la Régence et
+la faiblesse du Régent, la misère de situation, celle de vice et de
+laisser aller. Cent vingt millions de nouveau déficit! Vingt-quatre
+qui manqueront en 1719! Et, par-dessus, la dépense d'une guerre
+probable.
+
+L'Angleterre et la France s'y attendaient également. Elles seules
+gardaient la paix du monde. Personne ne voulait de la paix, ni
+l'Espagne qu'on avait frappée, ni l'Autriche qu'on favorisait, à qui
+on donnait la Sicile. Cette brutale Autriche, après le désastre
+espagnol qu'on avait fait à son profit, ne voulait plus renoncer à
+l'Espagne. Dubois était désespéré, criait qu'il se tuerait,
+emporterait la paix dans son tombeau. Le 20 novembre, les puissances
+pacificatrices, l'Angleterre et la France, firent un traité secret
+pour forcer l'Autrichien à la paix si avantageuse qu'il avait acceptée
+lui-même.
+
+Combien moins l'Espagne, outragée, humiliée, se résignait-elle? La
+sottise de la reine dans l'affaire d'Italie n'ayant que trop paru, on
+revenait au plan d'Alberoni, qui voulait, avant tout, tenter un coup
+sur Londres, agir en Bretagne, en Poitou. Cela n'était point fou,
+comme on l'a dit. Alberoni avait encore des vaisseaux pour un coup de
+main. L'homme d'exécution, dont le nom valait des armées, Charles XII,
+existait encore. Il ne fut tué qu'en décembre.
+
+La noblesse de Bretagne, remuée par des femmes (absurdes, énergiques
+et jolies, comme sont volontiers les basses-brettes), fermentait et
+s'armait. L'hiver seul ajournait le mouvement. Mesdames de Kankoën et
+de Bonnamour grisaient ces fous. Elles organisaient un commerce de
+lettres avec l'Espagne. Les bouteilles de vin, qui apportaient
+l'enthousiasme sous forme d'alicante, de xérès, de madère, reportaient
+à Madrid les chaudes protestations bretonnes. Ils se croyaient loyaux;
+leur maître naturel, c'était le frère du duc de Bourgogne, Philippe V,
+qui seul pouvait garder le cher enfant royal, si mal entre les mains
+de l'usurpateur, de l'empoisonneur. Tout pour le Roi! tout pour le
+peuple! Dans cette belle croisade qui aurait mis en France la tyrannie
+bigote du roi de l'inquisition, M. de Bonnamour appelait ses gens _les
+soldats de la liberté_. Les paysans ouvriraient-ils l'oreille? les
+curés de Bretagne prêcheraient-ils contre un Régent impie pour le roi
+catholique? S'il en était ainsi, on avait à attendre bien plus que la
+révolte écrasée par Louis XIV. Ce sauvage pays, si fermé par sa
+langue, pouvait avoir déjà souterrainement le vaste ébranlement des
+chouans.
+
+Mais cette guerre, c'était de l'argent, beaucoup d'argent, et où le
+prendre?
+
+Tant qu'on cherchait encore la réponse à cette question, Dubois,
+quelque moyen qu'il eût de saisir la conspiration, Dubois n'osa agir.
+Pendant tout le mois de novembre, il les laissa s'agiter, frétiller,
+s'enhardir, parader dans leurs attaques étourdies au Régent. On
+colporte hardiment les _Philippiques_ de Lagrange-Chancel. Le 24
+novembre, on lance le brûlot d'_Oedipe_ (dont je parlerai tout à
+l'heure). Les souris dansent autour du chat.
+
+Elles croyaient, non sans vraisemblance, qu'il était à bout de
+ressources, n'avait ni dents, ni griffes. Restait pourtant le grand
+expédient révolutionnaire, l'assignat, le papier-monnaie, imposé par
+la loi, par la force et par la terreur.
+
+Expédient qui différait fort peu de celui dont nos rois usaient et
+abusaient sans cesse, frappant des monnaies faibles, fausses, et
+forçant de les prendre pour une valeur exagérée. C'est ce que
+d'Argenson avait fait, en juin, honteusement et non sans peine. Un tel
+expédient était contraire aux principes de Law, qui, sans contester
+que le roi a toute puissance, enseignait qu'il n'en doit point user,
+qu'il ne doit s'adresser qu'à la volonté libre, à la libre foi, au
+crédit. Cependant, ici, appelé, imploré, il n'offrit nul autre
+expédient qu'une monnaie forcée de papier.
+
+Le roi n'aurait trompé personne. Il eût fait comme dans une place
+assiégée, où, pour le besoin du moment, on crée une monnaie. Il eût
+lancé un milliard de papier (l'employant au remboursement de la
+dette), sans y affecter d'intérêt, n'alléguant rien que la nécessité,
+la détresse de l'État, la guerre où les complots de l'Espagne
+obligeaient d'entrer.
+
+Moyen franc, violent. Rien de plus clair. La tyrannie n'y prenait
+point de voile. C'est justement cet excès de clarté qui déplut.
+L'obscurité, l'infini mystérieux de spéculations qu'un grand mouvement
+financier allait ouvrir, plaisaient bien autrement aux illustres
+voleurs, qui voulaient faire leur razzia, aux fripons qui comptaient,
+sous un Régent myope, à leur aise, pêcher en eau trouble.
+
+Ce n'était pas, dit-on à Law, ce qu'il avait promis, ce qu'on pouvait
+attendre de son vaste et puissant génie. Lui, grand théoricien, qui,
+sous Louis XIV, sous le Régent, avait obstinément offert ses théories
+pour relever l'État, il hésitait, quand la France à son tour se
+mettait à ses pieds, voulant faire sa Banque _royale_.
+
+Pourtant rien de plus naturel. Il avait proposé de sauver l'État
+naufragé en le recevant dans sa Banque, sa république d'actionnaires.
+Mais ici, au contraire, il sentait que l'État, par une fatale
+attraction, engloutirait sa banque, et la perdrait dans son naufrage.
+
+Qu'était-ce que l'État? rien que l'ancienne monarchie, non changée et
+incorrigible, le fantasque arbitraire, la mer d'abus, illimitée, sans
+fond. Nulle forme ne pouvait rassurer. Si la Banque devenait royale,
+que refuserait-elle aux vampires, qui, déjà sous Noailles, l'apôtre
+de l'économie, sous sa Chambre de justice, avaient volé sur les
+voleurs, qui, sous d'Argenson, grappillaient dans les misérables
+ressources qu'on arrachait au désespoir?
+
+Un homme aussi intelligent que Law ne pouvait s'aveugler sur tout
+cela. Il sentait que tout irait à la dérive, si le pouvoir ne se liait
+lui-même. Il eût voulu pour garantie ces mêmes magistrats qui naguère
+parlaient de le pendre. Il aurait mis la banque sous l'égide d'une
+sorte de gouvernement national, d'une commission de quatre Hautes
+Cours (Parlement, Comptes, Aides, Monnaies). C'eût été justement le
+Conseil de commerce que Henri IV fit en 1607. La chose eût gêné les
+voleurs. On dit au Régent que c'était se mettre en tutelle, que,
+d'ailleurs, ces robins, ignorants, routiniers, ne feraient qu'empêcher
+tout. À Law, on dit qu'avec un prince tellement ami il resterait le
+maître, que c'était l'intérêt visible du Régent de ne pas se nuire à
+lui-même, de ne pas détruire, par une trop grande émission, la source
+des richesses, de ne pas tuer sa poule aux oeufs d'or.
+
+Au fond, Law était dans leurs mains. Il avait ici toute sa fortune. Il
+s'était compromis en recevant si généreusement pour sa Banque et sa
+Compagnie nos chiffons de Billets d'État. Il avait un pied dans
+l'abîme. On lui fit honte de reculer, de ne pas être un beau joueur,
+d'avoir fait mise et de quitter la table. L'_honneur_ et le vertige
+l'entraînèrent, le précipitèrent.
+
+Il cède au roi sa Banque. Cet établissement, intimement lié à celui de
+la grande Compagnie, y trouve un appui mutuel. Les profits de change
+et d'escompte, les profits du commerce, ceux de l'exploitation du
+Nouveau Monde, voilà ce qui doit relever l'État.
+
+Ressources incontestables, mais qui exigent, même dans l'hypothèse
+d'une administration parfaite, pour condition indispensable, ce que
+l'on n'avait pas, le _temps_. Law, le Régent, pouvaient-ils s'y
+tromper? N'étaient-ils pas tous deux de hardis mystificateurs? Au
+fond, ils croyaient, sans nul doute, par l'utile fiction des trésors
+du monde inconnu, susciter un trésor réel, la confiance, le crédit, le
+commerce, l'industrie, la circulation. Passant et repassant, par
+ventes et par achats, les produits plusieurs fois taxés allaient
+doubler, tripler l'impôt, enrichir l'État, et le libérer, le mettre
+enfin à même de réaliser ce grand projet d'empire colonial, dont la
+fiction, quelque fausse qu'elle fût d'abord, n'aurait pas moins donné
+le premier mouvement.
+
+Les deux affaires de la Guerre, et celle de la Banque qui nourrirait
+la guerre, se décidèrent en même temps, le 4 et le 5 décembre 1718.
+
+Dès le mois de juillet, par certaine marquise, famélique, intrigante,
+depuis par un copiste de la Bibliothèque, on savait tout, on pouvait
+tout saisir. L'occasion vint à point en décembre. Dubois avait entre
+autres amies une fort utile à la police, jeune encore, jolie et
+adroite, la Fillon. Cette dame, renommée la première en son industrie,
+tenait une maison, un _couvent_ de filles publiques, et le mieux tenu
+de Paris. La décence avant tout, la religion, rien n'y manquait. On y
+faisait ses Pâques. La Fillon se piquait d'avoir dans ses clients le
+monde le plus respectable. Elle était fort considérée, mais, déjà
+bien connue, un peu usée ici. On la fit peu après passer en province
+avec une forte pension. Elle y changea de nom, se maria noblement et
+devint une honorable dame de paroisse, l'exemple de ses vassaux.
+
+Donc cette dame, le 2 décembre, dans la nuit, vint au Palais-Royal et
+fit savoir que le soir même un jeune secrétaire de l'ambassade
+d'Espagne, qui avait habitude chez elle avec une petite fille, s'était
+excusé d'arriver tard, alléguant un travail pressé, des papiers
+importants qui partaient pour Madrid. La petite bien vite en avertit
+sa dame, et celle-ci le ministre. Le porteur fut (le 5) arrêté à
+Poitiers.
+
+Le 4, avait eu lieu dans la nuit la révolution financière, la Banque
+déclarée _royale_. Autrement dit, le _roi banquier_.
+
+Coup subit, tenu fort secret. Le Régent n'appela que le duc de
+Bourbon, Law et le duc d'Antin. D'Argenson, le garde des sceaux, qui,
+ayant les finances, eût dû être appelé le premier, ne sut rien qu'au
+dernier moment. Rival de Law avec les Duverney, il croyait bien être
+chassé, et fut trop heureux de garder les sceaux.
+
+Le Roi, représenté par le Régent, rachetait les actions de la Banque,
+reprenait le métier de Law (qui n'était plus que son commis). Le Roi
+recevait des dépôts. Le Roi faisait l'escompte. Le Roi tenait la
+caisse. Mais on pouvait se rassurer: elle serait, cette caisse, bien
+gardée, vérifiée sévèrement, strictement fermée de trois clefs
+différentes (celles du Directeur, de l'Inspecteur, du Trésorier). On
+n'émettrait de nouvelles actions que sur un arrêt du Conseil. Seul
+ordonnateur, le Régent. Le trésorier, finalement, placé sous les yeux
+vigilants et du Conseil et de la Chambre des comptes.
+
+Pour revenir à la conspiration, les papiers qu'on trouva, étaient peu
+de choses; dit-on. Au fond, on n'en sait rien; car Dubois seul eut ces
+papiers. Il en ôta ce qu'il voulait. Il ne se souciait pas d'entrer
+dans un procès sanglant, où ni le Régent ni l'opinion ne l'auraient
+soutenu. Personne ne savait que Philippe V était un parfait Espagnol;
+on n'y voyait qu'un prince français. Ses adhérents ne se croyaient
+point traîtres. Ils ne soupçonnaient pas le gouvernement monstrueux
+qu'ils auraient donné à la France. Lorsqu'on voit un homme, comme le
+chevalier Follard, s'offrir à la cour de Madrid, on sent la parfaite
+ignorance où l'on était de cette cour. Donc, nul moyen d'être sévère.
+Le petit Richelieu qui avait offert de livrer Bayonne, méritait quatre
+fois la mort, comme le dit très-bien le Régent. Mais s'il l'eût subie,
+que de pleurs! Que de femmes à la mode auraient percé l'air de leurs
+cris! Même au Palais-Royal, une fille du Régent, mademoiselle de
+Valois, priait pour lui. Combien plus l'eût-on accusé s'il eût puni le
+duc, la duchesse du Maine, le président de Mesmes! Quelle légende en
+Espagne! Que d'honneurs au nouveau martyr chez nos dévots Bretons! Que
+de malédiction pour l'usurpateur, le Cromwell!
+
+Frapper le duc, la duchesse du Maine, c'était grandir M. le Duc. Bonne
+raison pour les épargner. Ou tint quelques mois la princesse
+emprisonnée, Richelieu, mademoiselle Delaunay et autres, furent
+quelque temps à la Bastille, mais avec toute sorte d'agréments, de
+douceurs. Richelieu y tenait boudoir, recevait ses maîtresses. La
+Delaunay avoue qu'elle n'a jamais été heureuse qu'à la Bastille. Pour
+le fripon de président, le Régent, pour punition, lui mit en main cent
+mille écus, pour tenir table ouverte aux parlementaires, dans l'exil
+qu'ils subirent en 1719. Il croyait l'acquérir dès lors comme un homme
+à tout faire.
+
+On ne pouvait punir sérieusement. Et cependant, il y avait vraiment
+crime et conspiration. Notre ingénieux Lemontey s'arrête trop ici au
+comique et au ridicule de la petite cour de Sceaux, aux langueurs
+paresseuses de l'ambassadeur Cellamare, etc. Ces misères de Paris se
+rattachaient à une trame effectivement très-dangereuse, à cet inconnu
+de Bretagne, aux jacobites anglais, attendant toujours Charles XII, au
+moteur général Alberoni, qui, après sa défaite navale, faisait le doux
+et l'humble comme un serpent à demi-écrasé. Il reconstruisait des
+vaisseaux. L'Angleterre et la France pouvaient attendre qu'avec le peu
+qu'il reprendrait de forces, il tenterait un coup, au printemps, et en
+Bretagne et en Écosse. On ne pouvait rester dans cette attente, qui
+paralysait tout. La guerre était plus sûre. Dubois, dit-on, ne
+l'entreprit que contraint et forcé par le gouvernement anglais. Je ne
+sais. Sans nul doute, il valait mieux pour le Régent, pour la France,
+prévenir l'Espagne et brûler dans ses ports les vaisseaux qu'elle
+aurait envoyés aux Bretons.
+
+Le 8 décembre, les papiers saisis étant arrivés à Paris, on arrêta
+l'ambassadeur d'Espagne, Cellamare. Pas décisif qui impliquait la
+guerre. Le 27 décembre, le jour même où les Anglais la déclarent à
+l'Espagne, le Roi, dans son nouveau métier de Banque, agit violemment
+comme Roi, proscrit l'argent pour forcer de prendre ses billets.
+Ordonné qu'à Paris et dans les grandes villes, on ne peut payer en
+argent que les petites sommes au-dessous de 600 livres. Au-dessus, on
+payera en _or ou en billets_. L'or alors était rare; il devint
+recherché et cher. Les billets prirent la place, débordèrent et
+inondèrent tout.
+
+La Guerre, la Banque, à la fois sont lancées. Guerre courte, guerre
+facile; on pouvait le prévoir. Et la Banque semblait offrir des
+ressources infinies, une caisse sans fond, où le Roi prendrait sans
+compter.
+
+Pauvre hier, voilà le Roi riche. Toute espérance est éveillée, toute
+convoitise est excitée. Peu, bien peu à la cour, s'informent des gens
+du passé, du piètre duc du Maine qui va dire son chapelet en prison,
+et de la petite furieuse qu'on envoie sous la garde de son neveu, M.
+le Duc, rager d'abord en héroïne de théâtre, puis pleurer, prier en
+enfant, dans le vieux fort noir de Dijon.
+
+Jamais la cour ne fut plus gaie, plus brillante qu'aux représentations
+d'_Oedipe_, où l'on avait pensé pouvoir outrager le Régent. À la
+première, le 18 novembre, tous les malins étaient contre lui et les
+siens, et l'on eût voulu les siffler. Mais peu après, tout fut pour
+lui.
+
+Voltaire alors n'était connu que comme un fort jeune homme, brillant
+élève des Jésuites, un polisson spirituel à qui l'on avait fait
+l'honneur précoce d'une année de Bastille, mais que les ennemis du
+Régent, le vieux maréchal de Villars et autres caressaient fort.
+
+Il y avait dans la pièce de quoi plaire à tous les partis. Elle est
+pour et contre les prêtres. On les attaque. Mais ils triomphent au
+dénoûment; ils se trouvent à la fin n'avoir dit que la vérité. Ils y
+prononcent la sentence: «Tremblez, malheureux rois, votre règne est
+passé.»
+
+Les Jésuites en furent charmés comme d'une tragédie de collège qui
+prouvait combien leur élève avait fait de bonnes études. Lui-même, il
+adressa sa pièce et sa préface à son savant professeur, le P. Porée,
+par l'intermédiaire d'un de ses patrons, le P. Tournemine, l'un des
+trois Jésuites régnants sous le feu roi, et secret négociateur entre
+Sceaux et Madrid.
+
+On sait qu'à l'exemple des Grecs, l'auteur même joua dans sa pièce. En
+personne, l'espiègle y portait la queue du grand prêtre. À la fin, on
+le vit dans la loge de Villars, entre lui et sa jolie femme. Et tous
+les spectateurs de crier à la maréchale: «Embrassez-le! embrassez-le!»
+Cette vive faveur pour le protégé de Villars faisait de son triomphe
+celui de la cabale, lui en donnait l'honneur. À ce premier jour du 18,
+le succès parut être celui des ennemis du Régent.
+
+Tout changea le 8 décembre quand on le vit si fort, arrêter Cellamare
+et menacer l'Espagne. Encore plus quand, la Banque se plaçant dans sa
+main, on le vit maître du Pactole qui allait bientôt déborder. La
+pièce alors changea de sens. Les coeurs s'attendrirent pour Oedipe.
+On commença de l'excuser. S'il est coupable le tort en est aux Dieux;
+c'est un roi bon et débonnaire, le père du peuple et son sauveur, qui
+a la douceur du Régent. Il était joué par Dufresne, jeune acteur
+très-aimé. Jocaste fut jouée à merveille, au naturel, par cette
+charmante Desmares, rare actrice, désintéressée, qui avait aimé le
+Régent, mais pour lui-même. Elle allait quitter le théâtre, et ne
+jouait encore, ce semble, que pour lui dire adieu. La séparation
+douloureuse d'Oedipe et de Jocaste, leur arrachement, dans cette
+bouche aimante, attendrit, arracha les larmes.
+
+Les spectateurs aussi faisaient spectacle. Le Régent, si myope,
+auditeur bienveillant de la pièce qu'il ne voyait point, ne
+représentait pas mal l'aveugle Oedipe. Et la véritable Jocaste, la
+duchesse de Berry, dans la triomphante splendeur de la beauté et des
+honneurs royaux, occupait l'assemblée plus que la pièce elle-même.
+Elle n'était pas en loge. Nulle loge ne l'aurait contenue. Elle venait
+avec une trentaine de dames, ses gentilshommes, ses gardes, et elle
+emplissait d'elle-même la plus grande partie de l'amphithéâtre. Mais,
+ce qui surprenait le plus, ce que nulle reine, nulle régente, ne
+s'était donné, c'est qu'elle avait fait dresser un dais dans le
+théâtre, et qu'elle siégeait dessous comme un Saint-Sacrement ou une
+idole indienne.
+
+Je n'ai vu d'elle qu'un portrait authentique (1714?). Elle est dans le
+plus riche épanouissement de la beauté, la fleur d'un naissant
+embonpoint par lequel elle aurait rappelé son origine allemande. La
+noble tête, un cou de rondeur sensuelle, un vrai cou de Junon, un
+beau sein, une taille de cambrure voluptueuse, remueraient fort si
+l'attitude hautaine, ne glaçait, n'éloignait. Elle a un tour d'épaules
+d'une insolence intolérable. On sent bien qu'un souffle, un esprit,
+circule en ce beau cou, le gonfle. Mais quel? on ne le sait: un esprit
+de tempête, un sinistre et terrible esprit.
+
+Quatre années après ce portrait, au début d'_Oedipe_, en novembre
+1718, elle avait fort grossi, aussi bien que son père. Elle était
+amplement, un peu lourdement belle, d'un luxe exubérant. Ajoutez six
+mois de grossesse. Quoique la mode d'alors dissimulât un peu,
+l'invincible nature ne pouvait manquer de paraître. Le public eut sans
+doute l'esprit de ne rien voir. Une épigramme que la cabale exigea de
+Voltaire pour expliquer la chose et dire que «c'était bien le sujet de
+Sophocle, qu'on allait voir naître Étéocle,» etc., n'eut aucune
+action.
+
+On raffolait des moeurs d'Asie, de Chardin, de Galland, des _Mille et
+une Nuits_. On savait à merveille les indulgences des casuistes
+musulmans, et que, de leur avis, le Mogol épousa sa fille. Des
+seigneurs étrangers à Paris suivaient ces exemples. Le prince de
+Montbelliard maria sa fille à son fils (_Saint-Simon_). Et madame de
+Wurtemberg (selon _la Palatine_) n'avait d'autre amant que le sien.
+
+La curiosité la plus grande fut d'épier comment _Oedipe_ serait pris
+du Régent. Depuis le jour où le _Cid_ fut joué devant Richelieu, ce
+jour où le théâtre brava l'homme tout-puissant, on n'avait pu voir
+rien de tel. La situation ressemblait, mais tout autres étaient les
+acteurs. À la place du tragique cardinal, du sinistre fantôme, c'était
+le débonnaire Régent, roi du vice et de l'indulgence. Fin, plein
+d'esprit, sous sa grosse enveloppe, il ne perdit pas un mot des
+allusions dont on espérait le piquer. Mais il ne le fut point du tout.
+Il semblait qu'il y eût plaisir, qu'il fût charmé que l'on eût vu si
+bien. Il applaudit et fit venir Voltaire, l'enleva à l'ennemi, lui fit
+une pension, forte pour le temps, deux mille livres (qui en feraient
+huit aujourd'hui.)
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LE CAFÉ--L'AMÉRIQUE
+
+1719
+
+
+On ignorait parfaitement, en janvier 1719, qu'avant la fin de cette
+année la France entière prendrait part au _Système_. Je dis la France
+entière. À la liquidation, quand la majorité s'en était retirée, un
+million de familles avaient encore des papiers et les apportèrent au
+Visa.
+
+Il n'y a jamais eu de mouvement plus général. Ce n'était pas, comme on
+semble le croire, une simple affaire de finance, mais une révolution
+sociale. Elle existait déjà dans les esprits. Le Système en fut
+l'effet beaucoup plus que la cause. Une fermentation immense l'avait
+précédé, préparé, une agitation indécise, vaste, variée;--d'un but
+moins politique que celle de 89,--peut-être plus profonde. Sous ses
+formes légères, elle remuait en bas mille choses que 89 effleura.
+
+Avant la pièce, observons le théâtre. Bien avant le Système, Paris
+devient un grand café. Trois cents cafés sont ouverts à la causerie.
+Il en est de même des grandes villes, Bordeaux, Nantes, Lyon,
+Marseille, etc.
+
+Notez que tout apothicaire vend aussi du café, et le sert au comptoir.
+Notez que les couvents eux-mêmes s'empressent de prendre part à ce
+commerce lucratif. Au parloir, la tourière, avec ses jeunes soeurs
+converses, au risque de propos légers, offre le café aux passants.
+
+Jamais la France ne causa plus et mieux. Il y avait moins d'éloquence
+et de rhétorique qu'en 89. Rousseau de moins. On n'a rien à citer.
+L'esprit jaillit, spontané, comme il peut.
+
+De cette explosion étincelante, nul doute que l'honneur ne revienne en
+partie à l'heureuse révolution du temps, au grand fait qui créa de
+nouvelles habitudes, modifia les tempéraments même: _l'avènement du
+café_.
+
+L'effet en fut incalculable,--n'étant pas affaibli, neutralisé, comme
+aujourd'hui, par l'abrutissement du tabac. On prisait, mais on fumait
+peu.
+
+Le cabaret est détrôné, l'ignoble cabaret où, sous Louis XIV, se
+roulait la jeunesse entre les tonneaux et les filles. Moins de chants
+avinés la nuit. Moins de grands seigneurs au ruisseau. La boutique
+élégante de causerie, salon plus que boutique, change, ennoblit les
+moeurs. Le règne du café est celui de la tempérance.
+
+Le café, la sobre liqueur, puissamment cérébrale, qui, tout au
+contraire des spiritueux, augmente la netteté et la lucidité,--le café
+qui supprime la vague et lourde poésie des fumées d'imagination, qui,
+du réel bien vu, fait jaillir l'étincelle, et l'éclair de la
+vérité;--le café anti-érotique, imposant l'alibi du sexe par
+l'excitation de l'esprit.
+
+Les cafés ouvrent en Angleterre dès Charles II (1669) au ministère de
+la _Cabale_, mais n'y prennent jamais caractère. Les alcools, ou les
+vins lourds, la grosse bière, y sont préférés.
+
+En France, on ouvre des cafés un peu après (1671), sans grand effet.
+Il y faut la révolution, les libertés au moins de la parole.
+
+Les trois âges du café sont ceux de la pensée moderne; ils marquent
+les moments solennels du brillant _siècle de l'esprit_.
+
+Le café arabe la prépare, même avant 1700. Ces belles dames que vous
+voyez dans les modes de Bonnard humer leur petite tasse, elles y
+prennent l'arôme du très-fin café d'Arabie. Et de quoi causent-elles?
+du _Sérail_ de Chardin, de la _coiffure à la Sultane_, des _Mille et
+une Nuits_ (1704). Elles comparent l'ennui de Versailles à ces paradis
+d'Orient.
+
+Bientôt (1710-1720) commence le règne du café indien, abondant,
+populaire, relativement à bon marché. Bourbon, notre île indienne, où
+le café est transplanté, a tout à coup un bonheur inouï.
+
+Ce café de terre volcanique fait l'explosion de la Régence et de
+l'esprit nouveau, l'hilarité subite, la risée du vieux monde, les
+saillies dont il est criblé, ce torrent d'étincelles dont les vers
+légers de Voltaire, dont les _Lettres persanes_ nous donnent une idée
+affaiblie. Les livres, et les plus brillants même, n'ont pas pu
+prendre au vol cette causerie ailée, qui va, vient, fuit
+insaisissable. C'est ce Génie de nature éthérée que, dans les _Mille
+et une Nuits_, l'enchanteur veut mettre en bouteille. Mais quelle
+fiole en viendra à bout?
+
+La lave de Bourbon, pas plus que le sable arabique, ne suffisait à la
+production. Le Régent le sentit, et fit transporter le café dans les
+puissantes terres de nos Antilles. Deux arbustes du Jardin du Roi,
+portés par le chevalier de Clieux, avec le soin, l'amour religieux
+d'un homme qui sentait porter une révolution, arrivèrent à la
+Martinique, et réussirent si bien que cette île bientôt en envoie par
+an dix millions de livres. Ce fort café, celui de Saint-Domingue,
+plein, _corsé_, nourrissant, aussi bien qu'excitant, a nourri l'âge
+adulte du siècle, l'âge fort de l'Encyclopédie. Il fut bu par Buffon,
+par Diderot, Rousseau, ajouta sa chaleur aux âmes chaleureuses, sa
+lumière à la vue perçante des prophètes assemblés dans «l'antre de
+Procope,» qui virent au fond du noir breuvage le futur rayon de 89.
+
+L'immense mouvement de causerie qui fait le caractère du temps, cette
+sociabilité excessive qui se lie si vite, qui fait que les passants,
+les inconnus, réunis aux cafés, jasent et s'entendent tout d'abord,
+quel en était l'objet, le but? Les petites oppositions parlementaires
+et jansénistes? Oui, sans doute, mais bien d'autres choses. Les
+_Nouvelles ecclésiastiques_, toujours poursuivies, jamais prises,
+piquaient quelque peu le public. Mais tout cela fort secondaire. On
+était rebattu, excédé de théologie. Les pédants jansénistes (fort
+cruels pour les protestants, pour les libres penseurs) n'intéressaient
+guère plus que les molinistes fripons. La Grâce suffisante et le
+Pouvoir prochain, tout ce vieux bric-à-brac de l'autre siècle rentrait
+au garde-meuble. On parlait bien plutôt de Law, de son ascension
+singulière, de la république d'actionnaires qu'il entreprenait de
+créer. On parlait du café, de la polygamie orientale, des libertés du
+monde antichrétien. Tout cela mêlé et brouillé. Cette France, si
+spirituelle, ne sait pas plus de géographie que de calcul ou
+d'orthographe. Beaucoup mettent l'Asie à l'Occident. Trompés par le
+mot _Indes_, ils confondent les deux continents sous un magique nom,
+toujours de grand effet: _Les îles._
+
+Des Hespérides à Robinson, tout le mystère du monde est dans les îles.
+Là, le trésor caché de la nature, la toison d'or, ou ce qui vaut
+autant, les élixirs de vie qu'on vend au poids de l'or. Pour d'autres,
+c'est l'amour, le libre amour qui vit aux îles. Sans parler de la
+Calypso, dès le XVIe siècle, le cordelier Thévet, dans les hardis
+mensonges de sa cosmographie, nous conte les amants naufragés dans les
+îles. Toujours la même histoire, Manon Lescaut, Virginie, Atala. Le
+Français naît Paul ou René. Plusieurs, faits pour l'amour mobile,
+élargissent _les îles_, préfèrent l'horizon infini des grandes forêts
+américaines, la vie du promeneur, hôte errant des tribus, favorisé la
+nuit du caprice des belles Indiennes, libre au matin, joyeux, sans
+soin, sans souvenir.
+
+C'est le rêve du _coureur de bois_.
+
+Quoiqu'on lût peu, les livres, ceux de Hollande, défendus et
+proscrits, les manuscrits furtifs, avaient grande action. On se
+passait Boulainvilliers, son ingénieuse apologie de Mahomet et du
+mahométisme. Mais rien n'eut plus d'effet que le livre hardi et
+brillant de Lahontan sur les sauvages, son frontispice où l'Indien
+foule aux pieds les sceptres et les codes (_leges et sceptra terit_),
+les lois, les rois. C'est le vif coup d'archet qui, vingt ans avant
+les _Lettres persanes_, ouvre le XVIIIe siècle.
+
+Le voile épais et lourd dont les livres de missionnaires avaient caché
+le monde, se trouve déchiré. Leur thèse ridicule que l'homme non
+chrétien n'est pas homme, d'un coup est réduite à néant. Plus de
+privilégiés de Dieu. Plus d'élus, mais tous frères. L'identité du
+genre humain.
+
+Un siècle auparavant, Montaigne avait hasardé de dire que ces nations
+_étranges_ nous valaient bien. Seulement, il s'était amusé aux
+discordances apparentes qui semblaient accuser une Babel morale en ce
+monde. Sur-le-champ, Pascal en abusa pour nier la raison et l'accord
+de la vérité.
+
+Au siècle nouveau qui commence, on ne fait plus la faute de Montaigne.
+Tout au contraire, on pose l'accord profond de la nature, la
+concordance des croyances et des moeurs. Les collections de voyages,
+imprimées et réimprimées, nos voyageurs, simples, mais de grand sens,
+un Bernier, un Chardin, firent déjà réfléchir. Le savant anglais Hyde
+montra que le Parsisme fut originairement le culte du vrai Dieu
+(1700). Les Jésuites eux-mêmes disaient que les Chinois en possédaient
+la connaissance et adoraient le Dieu du ciel. À l'autre bout du
+monde, chez les Sauvages, si différents, le Grand-Esprit nous apparut
+de même.
+
+Les Jésuites se sont dépêchés de faire dire par leur professeur, le
+rhétoricien Charlevoix, que Lahontan n'est pas un voyageur, que son
+voyage est une fiction, qu'on a écrit pour lui, etc. Ils l'on dit, non
+prouvé. Tout indique que réellement il habita l'Amérique, de 1683 à
+1692. Peu importe d'ailleurs. Tout ce qu'il dit est confirmé par
+d'autres relations. Ce qui lui appartient, c'est moins la nouveauté
+des faits, que le génie avec lequel il les présente, sa vivacité
+véridique (on la sent à chaque ligne). Il y a un accent vigoureux
+d'homme et de montagnard. Gentilhomme basque ou béarnais, ruiné par
+une entreprise patriotique de son père, qui eût voulu régler l'Adour
+pour exploiter les bois des Pyrénées, Lahontan courut l'Amérique,
+n'obtint pas justice à Versailles, et passa en Danemark. Il a imprimé
+en Hollande en toute liberté.
+
+Il expose, raconte, conclut rarement. Toutefois ce qu'avaient déjà dit
+pour l'éducation Rabelais, Montaigne, Coménius, ce qu'avait dit en
+médecine le grand Hoffmann (1692), Lahontan l'enseigne en 1700:
+_Revenez à la nature._ Le siècle qui commence n'est qu'un commentaire
+de ce mot.
+
+Deux choses éclatent par son livre: l'accord des voyageurs
+laïques,--la discordance des missionnaires.
+
+L'accord des premiers est parfait. Les seules différences qu'on trouve
+chez eux, c'est que les premiers, Cartier, Champlain, parlent surtout
+des tribus Acadiennes, Algonkines, etc., demi-agricoles, de moeurs
+fort relâchées, et les autres des Iroquois, d'une confédération
+héroïque et quasi-spartiate, qui dominait ou menaçait les autres.
+
+Quant aux missionnaires, ils composaient deux grandes familles
+rivales: 1º les Récollets, _pieds nus_ de saint François, qui avaient
+plus de cinq cents couvents dans le Nouveau Monde, moines grossiers et
+illettrés, agréables aux sauvages pour leurs _pieds nus_, mais peu
+réservés dans leurs moeurs; 2º les Jésuites, plus décents et plus
+politiques, prudents avec les femmes, ne vivant qu'avec leurs élèves
+convertis, les jeunes sauvages.
+
+Les Récollets disaient que les Indiens étaient des brutes, infiniment
+difficiles à instruire. Ils ne parlaient, dans leurs relations, que
+des tribus avilies, dégradées, faisaient croire que la promiscuité
+était la loi de l'Amérique. Les Jésuites rabaissaient moins les
+sauvages, les déclaraient intelligents, prétendaient en tirer parti.
+Ils mentaient sur deux points, d'abord sur la religion des Indiens,
+qu'ils donnaient comme culte du Diable. Sur les conversions, plus
+menteurs que les Récollets, ils soutenaient en opérer beaucoup, et
+profondes et durables. Sur tout cela, Lahontan déchira le rideau.
+
+Les fameuses _Relations_ des Jésuites (1611-1672), lettres qu'ils
+envoyaient du Canada presque de mois en mois, avaient été un
+demi-siècle l'édifiant journal de l'Europe, journal intéressant, mêlé
+de bonnes descriptions, de touchants actes de martyrs, de miracles, de
+conversions. Tout cela très-habile et fort bien combiné pour émouvoir
+les femmes, pour attirer leurs dons, pour les faire travailler à la
+cour et partout dans l'intérêt des Pères.--Le brave capitaine
+Champlain montre déjà comment les commerçants avaient dans les
+Jésuites leurs dangereux rivaux, et comment les dames (de Sourdis, de
+Quercheville, etc.) travaillaient à donner la direction exclusive à
+ces religieux, plus fins qu'habiles, et qui toujours firent manquer
+tout.
+
+Les _Relations_ des Jésuites n'ont garde d'expliquer ce que c'étaient
+que leurs martyrs. Ils ne l'étaient pas pour la foi, c'étaient des
+martyrs politiques. Alliés des Hurons, auxquels ils fournissaient des
+armes contre les Iroquois, dans la terrible guerre de frères que se
+firent ces deux peuples, les Jésuites surpris dans les villages hurons
+étaient traités en ennemis.
+
+Une petite confédération, toujours citée par eux, trompait sur
+l'Amérique entière. Les Iroquois, héros cruels et tendus à l'excès
+d'un fier esprit guerrier, leur servaient à faire croire que tout le
+nouveau continent était un monde atroce, et, par cette terreur, ils le
+fermaient, s'en assuraient le monopole. Lorsque les voyageurs laïques
+s'y hasardèrent, ils virent tout le contraire. Ils trouvèrent chez les
+tribus de l'intérieur une touchante hospitalité.
+
+Il faut voir dans Cartier, Champlain, mais dans Léry surtout,
+l'aimable, le charmant accueil que les peuples des deux Amériques
+faisaient à nos Français. Les pauvres gens croyaient que ces étrangers
+généreux prendraient parti pour eux, les défendraient contre leurs
+ennemis. Le mot que les femmes d'Afrique disaient à Livingstone:
+«Donnez-nous le sommeil! (la sécurité),» c'est l'idée des
+Américaines, quand elle faisaient au voyageur français une si tendre
+réception. On l'asseyait sur un lit de coton. Ces douces créatures,
+toutes nues, venaient pleurer à ses pieds, si bien qu'il ne pouvait
+s'empêcher de pleurer. C'étaient des petits mots de soeurs, qui
+fendaient l'âme; «Quoi? tu as pris la peine de venir de si loin pour
+nous voir!... Que tu es donc aimable et bon?»
+
+Ces observateurs excellents s'accordent en tout là-dessus. L'Amérique
+sentait qu'elle avait besoin de l'Europe, d'une Europe compatissante.
+Ces tribus, d'elles-mêmes humaines et douces, n'étaient ensauvagées
+que par leurs discordes intérieures, des vengeances mutuelles, des
+représailles qu'on ne savait comment finir. Leurs éternelles petites
+guerres avaient porté à la famille même une grave atteinte qui la
+menaçait réellement d'extinction. C'est ce qu'on a vu dans l'ancienne
+Grèce. Une vie trop guerrière y fit considérer la femme comme un être
+presque inutile, un embarras souvent funeste. De là une dépopulation
+infaillible et rapide. Nos Français, au contraire (c'est le défaut ou
+le mérite de cette race), étonnamment empressés, amoureux, et jusqu'au
+ridicule, courtisans de l'Indienne, si dédaignée des siens, s'en
+faisaient adorer.
+
+Ils n'avaient ni l'orgueil ni l'exclusivisme de l'Anglais qui ne
+comprend que son Anglaise. Ils n'avaient point les goûts malpropres,
+avares, du senor espagnol, son sérail et ses négrillons. Libertins
+près des femmes, du moins ils se mettaient en frais de soins et de
+galanterie. Ils voulaient plaire, charmaient et la fille, et le
+père, les frères, dont ils étaient les hardis compagnons de chasse. La
+tribu accueillait volontiers le fruit de ces amours, des métis de
+vaillante race. La femme américaine, se voyant aimée, désirée, se
+trouvait relevée. Notre émigrant français, roturier en Europe, simple
+paysan même, était noble là-bas. Il épousait telle fille de chef,
+parfois devenait chef lui-même.
+
+Les esprits les plus positifs, Coligny, Henri IV, Colbert, avaient cru
+que notre Français (et surtout celui du Midi) était très-propre aux
+colonies, qu'un petit nombre de Français aurait créé un grand empire
+colonial. Comment? en se greffant par mariages sur le peuple indigène,
+le pénétrant d'esprit européen. Véritable colonisation, qui eût sauvé
+et transformé la race de l'Amérique, que le mépris sauvage des Anglais
+a exterminée. Ils ont fait une Europe, c'est vrai, mais supprimé
+l'Amérique elle-même, anéanti le _genius loci_. Ce qu'il y aurait eu
+de fécond dans son mariage volontaire avec la civilisation, cela a
+péri pour toujours. Crime contre Dieu, contre Nature. Il sera expié
+par la stérilité d'esprit.
+
+Les Jésuites, rois du Canada, maîtres absolus des gouverneurs, avaient
+là de grands biens, une vie large, épicurienne (jusqu'à garder de la
+glace pour rafraîchir leur vin l'été). Ce très-agréable séjour était
+commode à l'ordre qui y envoyait d'Europe ce qui l'embarrassait,
+parfois de saints idiots, parfois des membres compromis qui avaient
+fait quelque glissade. Ils n'aimaient pas qu'on vît de près les
+établissements lointains qu'ils avaient au coeur du pays, qu'on vînt
+se mettre entre eux et les troupeaux humains dont ils disposaient à
+leur gré. Colbert se plaint à l'intendant de ce qu'ils éloignent les
+sauvages de se mêler aux Français par mariage ou autrement. Si ce
+monde fût resté fermé, ils auraient fait là à leur aise ce qu'ils ont
+fait au Paraguay, une société singulière où les sauvages, devenus
+écoliers, auraient été la matière gouvernable la plus agréable du
+monde (comme leurs imbéciles du Sud dont parle M. de Humboldt).
+Seulement, ces moutons n'auraient pu se garder des loups, lutter avec
+les fières tribus, restées sauvages. Une terrible expérience fut celle
+du vaillant peuple des Hurons, qui, à peine christianisés, tombèrent
+dans une énervation telle que les Iroquois l'anéantirent (1650).
+
+Rien n'était plus suspect aux Jésuites que nos rôdeurs, qu'on appelait
+les _coureurs de bois_. Tous les mensonges de ces Pères sur l'horreur
+du monde sauvage, sur sa férocité, sur les hommes mangés ou brûlés,
+n'effrayaient guère nos vagabonds, chasseurs, marchands, etc. Ils
+s'étaient faits bons amis des Indiens. On les trouvait partout. Les
+Jésuites s'appuyèrent des Compagnies de Colbert, et obtinrent des
+ordonnances terribles contre les _coureurs_, à ce point qu'il fut
+défendu, sous peine des galères, d'aller à la chasse _à une lieue_.
+(_Ord. du Canada_, éd. R. Short Milnes. p. 93.)
+
+Ce système de précaution fut terriblement dérangé quand un hardi
+voyageur, le Normand Cavelier, sans s'arrêter à leurs fables sur les
+dangers de l'intérieur, descendit le Mississipi, découvrit en une fois
+huit cents lieues de pays, du Canada à la Louisiane. C'était un enfant
+de Rouen, en qui avait passé l'âme des grands découvreurs de Dieppe,
+des vieux Normands, précurseurs de Colomb et de Gama. Génie fort et
+complet, de calcul et de ruse, de patience, d'intrépidité. Il avait
+pris les deux baptêmes sans lesquels on ne pouvait rien. Il se fit
+noble, devint Cavelier de la Salle. Il étudia sous les Jésuites, et
+les étudia, sut tout ce qu'ils savaient. Il en tira deux beaux
+certificats, passa en Amérique, et là vit du premier regard qu'il n'y
+avait rien à faire avec eux, qu'ils empêcheraient tout. Il s'appuya
+des Récollets et du gouverneur Frontonac, qui (chose rare) n'était pas
+Jésuite. Tout jeune encore, il alla à Versailles, exposa à Colbert son
+plan hardi et simple, de descendre le grand fleuve, de percer
+l'Amérique en longueur. Les Jésuites soutenaient qu'il était fou.
+Puis, la chose réalisée, ils soutinrent qu'ils savaient tout cela,
+qu'il les avait volés.
+
+Je laisse à M. Margry, qui en a réuni les pièces, l'honneur de
+reconstruire la superbe épopée de cette vie extraordinaire. Elle a les
+vraies conditions épiques: l'enfantement d'une idée héroïque,
+invariablement suivie, l'exécution hardie, habile, la catastrophe
+naturelle, le héros victime de la trahison et mourant de la main des
+siens. Il est intéressant d'y suivre le complot meurtrier, qui, tramé
+à Québec, à Saint-Louis, partout, n'existait pas moins sur la flotte
+que l'on donna à Cavelier pour découvrir par mer l'embouchure du
+Mississipi. Le commandant Beaujeu avait en sa femme un Jésuite qui
+surveilla la trahison. Cavelier, débarqué par lui, avec des canons
+(sans poudre ni boulets), avec quelques colons affamés et découragés,
+fut tué, comme un chien, dans un bois.
+
+Ces colons misérables auraient péri cent fois dans leur voyage immense
+pour retourner au Canada, sans la compassion des sauvages. On vit là
+la douceur, la sensibilité charmante de ces tribus tant calomniées.
+Ils pleuraient en voyant la misère de nos fugitifs, souvent les
+adoptaient et leur donnaient leurs filles. Ces hommes imberbes et
+beaux comme des femmes, qui semblent toujours jeunes (V. Remy, 1860),
+en réalité étaient des enfants, tendres et bons, parfois colères,
+comme la femme sensible et nerveuse l'est par moments. Les
+représailles de guerre entre tribus étaient cruelles. Pourtant, le
+plus souvent, les prisonniers livrés aux veuves étaient adoptés par
+elles, remplaçaient le mort qu'on pleurait. Ils n'étaient nullement
+destructeurs comme l'a été l'Europe. Ils conservaient, sauvaient les
+races, même d'animaux. Forcés de tuer des castors, dans un pays
+très-froid où les fourrures sont nécessaires, ils n'en faisaient pas
+le massacre indistinct que l'on a fait depuis. C'était chez eux un
+crime de détruire tout un village de castors. On devait au moins y
+laisser six mâles et douze femelles. Ils étaient convaincus que les
+castors délibéraient entre eux, et disaient: «Ils ont trop d'esprit
+pour n'avoir pas l'âme immortelle.» De là une généreuse fraternité
+avec ces nobles animaux, qui, bien traités, apprivoisés, devenaient
+des serviteurs utiles.
+
+Chez ces douces tribus, Cavelier n'eût rencontré aucun obstacle. Il
+aurait mis à fin son projet admirable. Après avoir percé l'Amérique en
+longueur, il l'aurait ouverte en largeur, d'ouest en est. Il eut dans
+les deux sens établi une chaîne de forts sous lesquels nos coureurs
+de bois et leurs femmes indiennes, leur famille mêlée et les sauvages
+un peu agriculteurs auraient cherché un abri et formé des villages. Le
+drapeau de la France eût partout défendu cette véritable Amérique et
+contre l'Iroquois, et contre l'Espagne, surtout contre l'exclusivisme
+destructeur des colonies anglaises, qui a fait la fausse Amérique.
+
+Cavelier put périr, mais la vérité ne périt pas. Les récits informes,
+incomplets, qu'on eut de l'expédition (Tonti, Joutel, Hennequin,
+etc.), laissèrent échapper la lumière. Elle éclata tout entière dans
+le livre de Lahontan.
+
+Il eût dû éclairer Versailles. Mais, pour en profiter, il eût fallu
+sortir franchement du bigotisme, épouser l'Amérique, je veux dire ne
+pas craindre les mariages des nôtres avec les Indiennes, les filles du
+Grand-Esprit. Le système suivi jusque-là d'envoyer là-bas des femmes
+catholiques (les coureuses que l'on ramassait, l'écume de la
+Salpêtrière), ne pouvait avoir qu'un piètre effet, créer un petit
+peuple blanc. L'autre aurait fait un grand empire métis.
+
+La chose n'était pas difficile. Un exemple frappant suffisait pour le
+bien montrer. Le baron de Casteins, officier béarnais, au lieu de
+prendre une blanche, avait épousé une Indienne, était devenu chef des
+Abenakis. N'ayant pas converti son peuple, il se trouvait dispensé du
+contact dangereux des Jésuites, des intrigues des missions. Il était
+devenu une espèce de roi, s'était fait un trésor pour les cas
+imprévus, était estimé, redouté. De tels chefs, leurs enfants,
+heureusement mêlés des deux races, seraient restés tributaires de la
+France pour avoir son secours contre les Iroquois.
+
+On ne pouvait rien faire en Amérique que par la liberté. Les esprits
+généreux, humains, Coligny, Henri IV, Vauban, auraient voulu en faire
+un grand refuge des persécutés du vieux monde, de tant de gens qui,
+pour cause de religion ou autre, étaient déterminés, sans espoir de
+retour, à changer de patrie. Il fallait des colons libres, et de
+Versailles, et de l'administration détestable du Canada, des commis,
+des missionnaires. Desmarets, en 1712, imagina de céder au banquier
+Crozat, créancier du roi, ce qu'on appelait la Louisiane (la plus
+grande partie des États-Unis d'aujourd'hui). Crozat, homme d'esprit,
+agit avec intelligence, n'envoya que de sages et honnêtes
+cultivateurs. Mais il n'était pas libre. Il ne put rien, fut accablé
+entre l'Espagnol et l'Anglais, se trouva trop heureux, en 1717,
+d'abandonner son privilège, qui passa augmenté à la Compagnie
+d'Occident.
+
+Law avait justement tout ce qui manquait à Crozat. Il était
+protestant. Sa personnalité, hautement impartiale et généreuse,
+donnait confiance. En prenant pour caissier et principaux commis le
+réfugié Vernezobre et d'autres protestants, il annonçait assez la
+libéralité d'esprit qui présiderait à ses établissements. Le Régent
+lui donnait, on peut dire, carte blanche. La Compagnie, indépendante
+de la vieille administration, devait nommer elle-même les magistrats
+de sa colonie, les officiers de troupes coloniales. Elle faisait la
+paix et la guerre avec les sauvages. Elle pouvait construire des
+vaisseaux de guerre. Elle occupait non-seulement le long cours du
+Mississipi, mais ses affluents qu'on lui cédait encore. Sa direction
+intelligente se marque par deux choses. On remonta le fleuve, et dans
+une situation dominante, admirable, on fonda la Nouvelle-Orléans, la
+reine du bas Mississipi. Pour le fleuve central, Law ne comprit pas
+moins l'importance de la grande position; il l'occupa personnellement,
+s'établit chez les Illinois.
+
+Son plan était-il chimérique? Le mauvais succès l'a fait dire. Mais on
+en verra les causes réelles. Law ne périt en Amérique que parce qu'il
+périt en Europe. S'il eût duré et dirigé lui-même ce qu'il venait de
+commencer à peine, les résultats pouvaient être meilleurs. Sa colonie
+qui partait du Midi eût exploité une belle source de bénéfices que le
+Canada n'avait point, la riche culture du tabac. Dira-t-on que les
+nôtres étaient des paresseux, peu propres à la vie agricole? Mais ceux
+qui profitèrent de leur désastre, ceux que le tabac enrichit tellement
+dès 1750, qu'étaient-ce, sinon les moins laborieux des Anglais,
+l'orgueilleuse et fainéante race des _Cavaliers_ de Charles Ier.
+
+L'énorme espace que l'on cédait à Law n'avait que 400 agriculteurs
+blancs en 1712, 1700 en 1717. Mais cela même était un avantage. Rien
+de gâté d'avance. La virginité du désert. Ce n'était, pas comme le
+Canada, une méchante petite Europe, pourrie d'abus et de Jésuites. On
+avait fort sagement laissé ce Canada à part. Il aurait gâté tout le
+reste. La jeune Louisiane (le monde immense qu'on appelait ainsi),
+avec ses rares tribus sauvages, s'offrait neuve et entière au génie
+créateur du siècle nouveau qui s'ouvrait. Par un système tout
+contraire à celui des Jésuites et des commis du Canada, la Compagnie,
+loin de gêner les communications entre les nôtres et les Indiens, de
+faire payer fort cher des patentes aux chasseurs, donna des
+récompenses et des primes aux _coureurs de bois_.
+
+En Amérique, Law partait exactement de rien. En Europe, de très-peu de
+chose. Qu'était la mise première de sa Compagnie d'Occident? Rien que
+quatre millions de rentes. Qu'étaient les concessions commerciales
+qu'on lui fit? L'héritage obscur, incertain de nos compagnies
+endettées.
+
+Law eut plus tard des fermes, etc. Mais ce fut après son succès,
+lorsque ses actions étaient montées très-haut, et qu'on était déjà en
+plein _Système_. En avril 1719, quand il parvint à le lancer avec tant
+de bonheur, qu'offrait-il? Rien que l'espérance.
+
+Ce que les Compagnies de Colbert n'avaient pu, quand le pavillon
+français dominait les mers, devait-on l'espérer après une si longue
+ruine? Les premières compagnies étaient mortes avant 1680, avant
+l'épouvantable guerre de 25 ans! L'éclat de nos corsaires avait
+illuminé ces temps d'une gloire sinistre. Mais la marine royale était
+tuée; Toulon, Brest étaient déserts; on vendait pour le bois les
+vaisseaux de Louis XIV (_Brun_). La marine commerciale, sans
+protection, captive dans les ports, avait chômé, langui, péri. Le
+Levant même, qui si longtemps nous fut propre, à l'exclusion de tous
+les peuples, nous avait échappé, au grand profit des Anglais,
+Hollandais. Nos Antilles qui, au milieu du siècle, devinrent
+très-productives et donnèrent lieu à un grand mouvement maritime,
+étaient tombées alors au plus bas. La traite était aux Anglais seuls.
+Seuls ils couraient les mers de l'Amérique espagnole, y imposaient
+leur contrebande.
+
+De tous nos ports, un seul, Saint-Malo, riche par _la course_, avait
+fleuri, grossi de la ruine commune. Même elle profitait des débris,
+avait acheté le privilège de la Compagnie des Indes orientales.
+Compagnies misérables, relevées fictivement dans la décrépitude du
+grand règne, tristes ombres, les filles d'un mort. Law supposa
+pourtant que si ces malheureux débris étaient réunis dans une même
+main, on en tirerait quelque parti, que d'abord à cette unité on
+gagnerait la dépense des rouages multiples, des chefs inutiles et
+nombreux; qu'une compagnie unique qui aurait l'oeil sur les deux
+mondes aviserait bien mieux aux besoins mutuels, aux échanges
+avantageux, etc.
+
+Les administrateurs des compagnies défuntes réclamèrent vivement. Mais
+quand on les pressa, qu'on leur demanda sérieusement s'ils étaient
+sûrs, dans l'état misérable où tout était tombé, de les ressusciter,
+ils dirent franchement: «Non.» Alors on passa outre. On adjugea à Law
+ces corps morts, et sa Compagnie d'Occident put s'appeler _Compagnie
+des Indes_, ayant dès lors à elle seule un monopole universel du
+commerce qui n'était plus, _le monopole_ (au fond) _de rien_.
+
+D'autant plus merveilleux fut au printemps de 1719 le retour de la
+confiance, la renaissance du crédit. Les économies taciturnes et si
+cachées, qu'on faisait dans certaines classes, austères et
+abstinentes, hasardent de se montrer. L'argent perd sa timidité. Il
+s'arrache des caves, des poches profondes. Des doublures on découd les
+monnaies d'un autre âge.
+
+La France, tant de fois ruinée, avec étonnement voit rouler à la
+Banque un fleuve d'or. On a hâte de se défaire du vil métal et d'avoir
+du papier.
+
+Est-ce un songe? Il faut croire qu'on s'est retrouvé riche. Car on
+achète, on vend, on fabrique. C'est de ce jour que l'art reprend au
+XVIIIe siècle et que l'industrie recommence. On se rend au miracle.
+Les douteurs s'humilient. Ils voient, touchent, confessent le symbole
+de cette religion nouvelle, merveilleuse et spiritualiste: «que la
+richesse fille du crédit, de l'opinion, est une création de la foi.»
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+TENTATIVES DE RÉFORMES--DANGER DE LA FILLE DU RÉGENT
+
+Avril 1719
+
+
+Le siècle a pris son cours. Jusque-là incertain comme un vague marais,
+il a trouvé sa pente. À travers les obstacles, les vieilles ruines et
+les nouvelles, il descend vers 89.
+
+Combien, en quatre années, on a marché, combien on est déjà loin de
+Louis XIV, on peut le mesurer. L'apôtre, le prophète, l'idole de la
+France, c'est aujourd'hui un protestant!
+
+Heureux entr'acte de douceur, d'humanité, de tolérance. En 1717, les
+jansénistes (Noailles et d'Aguesseau), en 1722 les molinistes (Dubois,
+Tencin, etc.), attestent les barbares ordonnances de Louis XIV. Sous
+le _Système_, on se borne à empêcher les grandes assemblées du Désert,
+mais on réprime les curés, leur police cruelle contre les nouveaux
+convertis.
+
+Le beau printemps de 1719 semblait une aurore sociale. L'incroyable
+succès de Law, son miracle de bourse, lui en imposait un autre plus
+grand. Il sentit que, sous ce brillant échafaudage financier, il
+fallait une base sérieuse, une grande réforme de l'État. «Tentative
+insensée? chimère?» Mais il venait de faire ce qu'on eût cru plus
+chimérique: il avait, en pleine banqueroute, rendu du courage à
+l'argent. Ses actions montaient d'heure en heure, l'enthousiasme
+aussi. Tous lui disaient d'oser.
+
+En osant, il hasardait moins. C'est le péril qui le poussa. Rien
+n'indique que d'avance il eût jamais fait de tels rêves. Hors de
+France, il n'était qu'un des nombreux utopistes en finances, l'auteur
+d'une théorie peu remarquée sur le papier-monnaie. En France, où
+bouillonnait (dans les idées du moins) un chaos de révolution, lui qui
+planait si haut, ne désespéra pas d'ordonner ce chaos et d'en tirer un
+monde.
+
+On est saisi d'étonnement de voir tout ce qui s'entreprit en quelques
+mois de 1719. L'égalité d'instruction, l'égalité d'impôt, une
+simplification immense, hardie, de l'administration, le remboursement
+de la dette, plusieurs des réformes excellentes que reprennent plus
+tard Turgot et Necker, telles furent dans cette année les grandes
+choses que voulurent Law et le Régent, qu'ils effectuèrent en partie.
+
+Le Régent, qui avait ouvert à tous la Bibliothèque royale, ouvre à
+tous l'Université (14 avril 1719). Elle est payée par l'État et donne
+l'enseignement gratuit. Que Villeroi en rie avec son petit roi, à la
+bonne heure. Mais la révolution est grave. Quels sont les premiers
+écoliers qui sortent de là tout à l'heure, le fils du coutelier, le
+puissant Diderot, un enfant de hasard qu'élève un menuisier, le vaste
+d'Alembert,--c'est-à-dire l'_Encyclopédie_.
+
+En juin, Law, suivant les idées du petit Renaut, du meilleur citoyen
+de France, sollicite l'égalité d'impôt,--l'impôt estimé, non sur le
+revenu qui varie et qu'on ne voit pas, mais sur ce qui se voit, le
+fonds, la terre. Ceci aurait atteint les privilégiés plus sérieusement
+que la _Dîme royale_ de Vauban sur le revenu, plus sûrement que le
+_Dixième_ essayé vainement par Desmarets. Law, qui voyait les grands
+propriétaires (les Condés par exemple) être les grands agioteurs,
+voulait reprendre sur la terre ce qu'on escroquait sur la bourse.
+S'ils empêchèrent cela, rien ne put empêcher une révolution
+très-réelle, un mouvement immense d'activité et d'industrie. Ce qu'un
+chroniqueur de l'an Mille a dit: «La terre changea de vêtement,» on
+put encore le dire. Depuis vingt ans, la guerre et la misère ayant
+tout suspendu, on n'achetait plus, on ne vendait plus, on ne
+fabriquait plus. Tout délabré, et misérable. La France, sous ses
+oripeaux, n'en avait pas moins l'air d'une mendiante. Elle s'en
+aperçut, jeta violemment ses lambeaux, ses vieilles loques du vieux
+temps de sottises.
+
+De tels moments sont grands pour l'industrie. L'Europe le voyait. On
+pourrait espérer qu'elle concourrait au mouvement, lui donnerait
+consistance, force et solidité, que le monde protestant, c'est-à-dire
+le monde riche, viendrait à nous, apporterait son activité, son
+argent.
+
+On croit à tort que l'argent n'est d'aucune religion.--Erreur.--_Le
+capital est protestant._
+
+L'argent catholique est un mythe.--Quelles sont les nations qui
+dorment, rêvent et ne font rien? les catholiques. Et les nations
+pauvres? les catholiques.--Tout ce qui négocie, fabrique, gagne,
+s'enrichit, prospère, est du côté de l'hérésie.
+
+Nos protestants déjà revenaient en grand nombre. Et bien d'autres
+voulaient venir. Ils auraient fait couler ici un fleuve d'or s'ils
+eussent été bien sûrs que le feu roi ne ressuscitât point. Le règne du
+banquier protestant, employant indifféremment protestants,
+catholiques, voilà ce qui rassurait, appelait l'étranger. Ce qui
+pouvait le mettre en fuite, c'était Law converti, c'était le règne de
+Dubois, du fripon qui vendait nos libertés pour un chapeau, du futur
+cardinal-ministre.
+
+Il suffisait de voir à ce moment _le pays catholique_, l'Espagne, de
+le comparer à la France, d'observer la mort progressive de l'une, la
+renaissance de l'autre, pour juger et se décider. Tout éphémère qu'il
+soit, le Système a pour nous un effet très-durable d'initiation,
+d'émancipation. L'Espagne de Philippe V, sous Alberoni même, sous sa
+reine italienne, enfonce en son vieux crime de barbarie sauvage et son
+châtiment mérité.
+
+Chaque année compte par des auto-da-fé. Contraste abominable que ce
+gouvernement de femme et de nourrice, cette royauté du lit, fût si
+cruelle! que cette femme, furieuse d'ambition, doublement corrompue,
+caressant à la fois et les secrets vices du roi et la férocité du
+prêtre, présidât à Madrid, avec son maniaque, à ces fêtes de mort!
+Des hommes en flammes, des femmes hurlant, se tordant sur la braise,
+c'est l'expiation du carême, parfois la glorification de Pâques.
+Pénitence d'horreur qui ne purifie pas, au contraire, qui déprave
+encore.
+
+L'ambassadeur de France donne dans ses dépêches le chiffre exact de
+quelques années. Le voici pour Madrid, pour les auto-da-fé royaux.
+
+_7 avril 1720, neuf hommes et huit femmes brûlés_; _18 mai 1720, sept
+hommes et cinq femmes brûlés_; _22 février 1722, six hommes et cinq
+femmes brûlés_; _22 février 1724, quatre hommes et cinq femmes
+brûlés_, etc.
+
+Je ne m'étonne pas de la colère de Dieu. En 1719 (comme en 1718),
+invariablement il noie la flotte d'Espagne. Le 10 mars, l'expédition
+jacobite, préparée par Alberoni, part de Cadix et cingle vers
+l'Écosse. Les tempêtes, les vents furieux en font justice au golfe de
+Biscaye. Plusieurs vaisseaux périssent; d'autres abordent pour être
+pris.
+
+Notre armée, au même mois de mars, avait passé les Pyrénées pour cette
+guerre trop facile. Au dehors, au dedans, tout nous favorisait.
+D'avril en juin, une hausse incroyable a remonté, relevé le crédit. Le
+grand problème à ce moment, c'est de savoir si le Régent qui profite
+du succès de Law, aura assez de force pour le suivre dans ses
+réformes, s'il saura se défendre contre la bande qui l'assiège,
+obsédé, étouffé qu'il est entre les illustres vampires qui le pillent
+de haute lutte et les fines Circés qui l'enivrent et l'enlacent pour
+lui vider les poches.
+
+Il était déjà loin dans la vie, affaissé, bien loin de l'énergie, du
+courage qu'auraient demandés la situation. Un coup à ce moment le fit
+baisser encore, la tragédie d'orage, de remords, de fluctuations
+violentes qu'eut sa fille, ange-diable, torturée de ses deux natures,
+qui accouche en avril, est grosse en mai, se tue de vice et de folie.
+
+Je n'ai rien lu en aucune langue de plus âcre, de plus violemment
+haineux que les pages de Saint-Simon sur les couches et la mort de
+cette princesse. Ce catholique impitoyable se baigne dans les roses à
+contempler, savourer les tortures d'une femme folle qui meurt à vingt
+ans. Tout disposé qu'on soit à condamner une personne si souillée, on
+ne peut qu'en avoir pitié en la voyant sous ce scalpel. Elle a peur,
+elle est furieuse; elle a des remords et des rages; elle veut vivre,
+se moque des prêtres, puis elle a peur du diable; elle se voit déjà
+emportée. Elle crie, elle hurle, elle pleure. Saint-Simon en rit et
+s'en moque. Enfin, quand elle est morte, lui-même il dit la chose
+qu'il eût dû dire d'abord, une chose qui le condamne fort et rend
+cette férocité bien odieuse: On l'ouvrit, et l'on vit qu'elle avait le
+cerveau fêlé.
+
+Duclos et tous l'ont suivi, copié. On peut se demander pourtant
+comment Saint-Simon, si froid, si glissant sur les empoisonneurs
+(Lorraine, Effiat, Penautier), si léger sur les infâmes, les mignons
+de Sodome (Lorraine et Monsieur, Courcillon, etc.), est tombé avec
+cette fureur sur la duchesse de Berry? Elle eût été la Brinvilliers,
+la Voisin, empoisonneuse et assassine, qu'il aurait parlé d'elle avec
+plus de modération.
+
+Si la jeune duchesse est véritablement un monstre, comment madame de
+Saint-Simon reste-t-elle sa dame d'honneur? Il a beau dire de page en
+page qu'elle y va peu. Il devrait avouer que les époux ne voulaient
+pas quitter cette position peu honorable, mais très-influente près
+d'une princesse qui avait tous les secrets de l'État et tenait le
+coeur du Régent. Il se venge d'avoir eu cette faiblesse, cette
+patience. Il hait visiblement la duchesse. Il lui en veut de deux
+sottises qu'il a faites, et d'avoir travaillé à son triste mariage, et
+d'avoir laissé près d'elle madame de Saint-Simon.
+
+Son père aurait voulu, ce semble, l'associer au mouvement nouveau. Il
+avait établi chez elle, dans son grand logement à Versailles, la belle
+colonie de huit cents horlogers que Law avait fait venir. Mais on
+travaillait fortement en dessous à l'occuper de tout autres idées.
+
+La cabale sentait justement combien, avec son audace d'esprit, elle
+aurait pu lui être dangereuse. Il eût fallu que les deux femmes (les
+deux seules au fond qu'il aimait), sa mère, sa fille, employassent
+leur violence à le défendre, à le garder. Madame, née protestante,
+aimait les protestants. Sa fille aidant, elle aurait pu nous rendre le
+service de faire sauter le futur cardinal, d'empêcher la réaction.
+
+Elle était imaginative. C'est par là qu'on la prit. Le noir rêve du
+diable planait encore sur ce siècle douteur. Le Régent même avait eu
+la faiblesse d'écouter des fripons qui promettaient de le faire voir.
+Sa fille, dans les fluctuations de l'éternel orage où elle vivait, eut
+par moments de ces idées horribles. Prise excellente pour ceux qui la
+voulaient dévote,--non moins bonne pour ceux qui la voulaient mariée,
+prétendant que la conversion serait sûre par le mariage.
+
+Mais le mariage de Riom était alors plus difficile encore qu'en 1718.
+Au moment du plus grand éclat de la Régence, lorsque les affaires en
+tous sens étaient glorieusement relevées, les partis abattus,
+l'Espagne envahie, impuissante, l'industrie, le crédit reprenant tout
+à coup, lorsque la jeune duchesse pouvait si naturellement devenir la
+reine du grand mouvement,--il semblait étonnant qu'elle se fît _madame
+Riom_. À cette idée, la mère du Régent, la fière Allemande, ne se
+connaissait plus.
+
+Cela donnait du courage au Régent pour résister à sa fille. Le temps
+marchait, et rien ne se faisait. Elle était tellement dans ce combat,
+qu'à peine elle se souvenait d'être enceinte. Aux premiers jours
+d'avril (un peu avant terme, peut-être), il lui fallut s'en souvenir.
+Vives douleurs. Elle est en danger. Mais elle souffre encore moins du
+mal que de la honte. Inquiète, elle parvenait à s'étourdir. Mais, au
+moment où elle est prise, elle voudrait cacher tout; elle s'enferme.
+Le Régent est là éperdu, bien justement puni, mais combien
+cruellement! Dans cette agonie de douleur, il lui faut négocier avec
+les prêtres. Le curé de Saint-Sulpice arrive, impérieux; il exige
+qu'elle se confesse. Il veut forcer la porte. C'est son droit.
+
+Ce curé si terrible était Languet, qui, avant et après, toute sa vie,
+joua le bonhomme. Mais là il se montra sans masque. Il était
+l'instrument des effrénés papistes, du nonce Bentivoglio, auteur et
+patron des satires où l'on recommandait le meurtre du Régent. Dans ce
+moment où leur duc du Maine disait son chapelet en prison, c'eût été
+pour ces saints une belle revanche d'égorger en effet le Régent dans
+sa fille, d'accabler la mourante. Folle, comme elle était déjà, on
+devine l'atroce cauchemar qu'eût ajouté à son délire l'appareil du
+clergé, des cierges de l'extrême-onction. On devine la scène qui
+allait avoir lieu, Languet, par menace et par force, lui arrachant les
+plus tristes aveux, lui faisant faire (torches allumées) une espèce
+d'amende honorable,--ou, si elle hésitait, déchirant son surplis,
+sortant avec bruit et outrage, et criant dans la foule qui était là
+aux portes: «Allez, bon peuple, elle est damnée!»
+
+Ce Languet et son frère l'évêque, deux bouffons, étaient ceux dont on
+aurait le moins attendu une telle chose. L'évêque est le burlesque
+légendaire de Marie Alacoque, qui transforme en miracles les
+infirmités de la nonne, ses coliques hystériques. L'autre est le
+bâtisseur du maussade et froid Saint-Sulpice, qui, sous ce prétexte
+pieux, allait trottant, mettait le nez partout. Il faisait rire,
+c'était son grand moyen. S'il dînait quelque part, il mettait son
+couvert en poche. Sinon, il furetait. On lui laissait exprès trouver,
+prendre tel vase que les belles d'alors avaient en argent ciselé.
+Surpris, il alléguait: «Mais c'est pour ma Vierge d'argent.»
+
+Que voulait-on de la malade? que demandait Languet pour lui donner les
+sacrements? qu'elle renvoyât Riom. C'était le mariage (un sot mariage,
+il est vrai), mais enfin une vie régulière, un amendement moral, tel
+que celui de Louis XIV épousant madame de Maintenon, celui de madame
+la duchesse épousant Lassay, etc. Que voulait-on? Qu'elle courût,
+qu'elle eût cinquante amants? ou qu'elle retombât au monstrueux amour
+qu'on lui reprochait tant? On la rejetait vers l'inceste.
+
+Notez qu'à ce moment les deux apôtres de la Bulle colportaient contre
+le Régent le vrai chant des Furies, les vers atroces de
+Lagrange-Chancel, qui invitent à l'assassinat. Ces vers couraient
+depuis plus de trois mois. Nul doute qu'on n'en eût régalé la
+princesse, qu'on n'eût eu la charité de lui montrer ce poignard
+suspendu sur la tête de son père. Au seul nom de Languet, elle fut
+hors d'elle-même. Elle eût voulu qu'on le jetât par les fenêtres.
+
+Le Régent, avec tout son esprit, eut l'attitude d'un sot. Brisé par sa
+douleur, sa mauvaise conscience, il ne trouva pas la réponse qui était
+si facile. La princesse avait avec elle son confesseur en titre, et
+c'était un privilège du sang de France de ne pas dépendre de
+l'ordinaire, d'avoir son prêtre, et (_même excommunié_), d'avoir par
+lui communion. Les larmes aux yeux, bien bas, il dit au curé qu'il
+fallait avoir compassion, qu'elle n'avait que le souffle, qu'un rien
+pouvait la faire mourir.
+
+C'était le bon moyen de rendre l'apôtre intraitable. Il criait,
+tempêtait. Le Régent se mourait de peur qu'elle n'entendît. «Eh bien,
+dit-il pour le faire taire, faisons venir notre archevêque. Il nous
+mettra d'accord.» Moyen dilatoire très-mauvais. M. de Noailles, le
+faible Janséniste qui avait détruit Port-Royal, craignait tellement
+les molinistes que, pour se relever, se défendre, il demandait (lui
+au fond doux et humain) que l'on continuât la persécution protestante.
+
+Devant cet aboyeur Languet, il fut tout aussi pitoyable que le Régent.
+Il eut peur, et cacha sa peur, sous un masque de sévérité courageuse,
+trancha du saint Ambroise contre le prince débonnaire.
+
+Il dit tout haut, dans cette chambre pleine de monde: «Monsieur le
+curé, vous avez fort bien fait, et je vous défends d'agir autrement.»
+Languet, grandi d'une coudée, vainqueur, s'établit à la porte, campa
+là quatre jours et quatre nuits entières. Il fallait bien manger.
+Mais, dans ses très-courtes absences, il laissait deux prêtres pour
+factionnaires.
+
+Cruelle aggravation aux tortures de la femme en couches. Si nerveuse
+en ce dur moment, celle qui se sent épiée, écoutée, et d'oreilles
+malveillantes, ne peut plus rien et risque de périr. C'est la scène de
+Junon assise à la porte d'Alcmène, tenant ses deux mains jointes,
+serrées, les doigts entrelacés pour _nouer_ sa rivale, la faire
+crever. Il n'en fut pourtant pas ainsi. Les cris d'enfant qui
+éclatèrent, dirent assez que la délivrance avait eu lieu. Plus de
+danger. Languet leva sa faction.
+
+Dans son épigramme maligne, Voltaire, cinq mois d'avance, baptisait
+l'enfant _Étéocle_, et Lagrange-Chancel disait que, de Cynire et de
+Mirrha devait naître le bel _Adonis_. Ce fut cependant une fille.
+
+L'orgueilleuse souffrait horriblement d'un tel éclat. Et quoi de plus
+cruel que d'accoucher sous les sifflets? Les rieurs furent
+impitoyables. Voltaire, pensionné du Régent, mais alors amoureux de la
+dévote maréchale de Villars, fit, fort étourdiment, pour plaire à ce
+parti, une nouvelle épigramme sur la naissance incestueuse et sur les
+peurs de l'accouchée (ce mot date la pièce d'avril 1719, et dément la
+fausse date de 1716): «Enfin, votre esprit est guéri des craintes du
+vulgaire,» etc.
+
+Tout ce bruit lui rendait cruel le séjour de Paris. Accouchée le 3 ou
+le 4, dès le 10, lundi de Pâques, elle se fit transporter à Meudon.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+GUERRE D'ESPAGNE--MORT DE LA DUCHESSE DE BERRY--DANGER DE LAW
+
+Mai-Juillet 1719
+
+
+La guerre commençait sans grand bruit (mars-avril). L'Espagne aurait
+pu l'éviter. Car la France, à l'époque de la conspiration de
+Cellamare, n'ayant pas encore le Pérou de Law, redoutait cette
+dépense. Dubois avait de son mieux adouci, mutilé les pièces. La
+France et l'Angleterre ne faisaient à Philippe V d'autres conditions
+que de gouverner l'Espagne par l'Espagne elle-même, c'est-à-dire
+d'éloigner les brouillons italiens qui, sans moyens, sans force,
+étourdiment, compromettaient son trône, troublaient la paix du monde.
+C'est exactement ce que demandaient les plus sérieux Espagnols. Il
+était insensé, coupable, d'armer malgré elle l'Espagne, de la forcer
+de combattre. Si elle avait encore un peu de vie, on devait bien la
+lui garder.
+
+Les prêtres et les femmes n'ont peur de rien, parce qu'ils risquent
+moins que les autres. L'abbate, l'amazone, poussaient la guerre en
+furieux. La rude leçon de Sicile n'avait rien fait. Ils refaisaient la
+flotte; ports, chantiers, arsenaux, tout travaillait en hâte. Le plus
+simple bon sens eût dû leur faire comprendre qu'on ne leur donnerait
+pas le temps de finir tout cela. Ils provoquaient, défiaient la
+guerre, mais au jour du combat ils n'auraient rien de prêt encore.
+Isolés en Europe, ayant leurs meilleures troupes enfermées en Sicile,
+ils acceptèrent la lutte contre les trois grandes puissances du monde,
+l'Angleterre, la France, l'Empereur.
+
+Alberoni avait beaucoup d'esprit, d'activité, certaine audace de
+joueur. On a vu sur quelle carte il eût voulu jouer en 1717 et 1718,
+acheter Charles XII et le lancer, rétablir le Prétendant. Cela n'eût
+pas duré, mais l'effet eût été si grand que le Régent eût fort bien pu
+tomber de la secousse, Philippe V devenir Régent. La reine le força
+d'ajourner, de se tourner vers la Sicile, où l'on ne pouvait faire
+rien de grand ni de décisif, et où la flotte se perdit.
+
+En 1719, tout était empiré. Alberoni, la reine paraissent moins que
+des fous,--des sots. Leur espoir est dans trois romans, et plus
+absurdes l'un que l'autre. Ils imaginent:
+
+1º Qu'une lointaine diversion de Ragotzi forcera l'Empereur à leur
+lâcher leur armée de Sicile;
+
+2º Qu'une petite flottille jacobite (et maintenant sans Charles XII
+qui est tué) va paralyser l'Angleterre;
+
+3º Que toute la France est pour eux. Si notre armée entre en Espagne,
+tant mieux. Elle vient chercher Philippe V, n'arrive que pour le faire
+Régent.
+
+Avec cette folie, d'Arioste ou de Cervantès, ils manquent la vraie
+réalité. Elle était en Bretagne. S'ils avaient envoyé là tout droit
+leur petite flotte, décidé le soulèvement, Berwick n'eût pas passé les
+Pyrénées. Ils eurent deux grands mois devant eux, janvier et février.
+Les nobles de Bretagne, en mars, leur envoyèrent un M. Hervieux de
+Mélac, pour les supplier d'arriver. Nulle réponse qu'à la fin de juin!
+Et la réponse, c'est une obole, un tout petit envoi d'argent. Déjà
+levés, armés et battant les forêts, ces gentilshommes regardent
+toujours s'il vient des vaisseaux espagnols. Ils viennent ... en
+novembre! et quand tout est fini.
+
+Pour revenir en mars, une autre illusion de Madrid, c'était que le
+Régent ne trouverait pas de généraux, Villars et Berwick faisant
+profession d'être dévoués à Philippe V. C'était Berwick qui,
+véritablement, l'avait fait roi. Comme bâtard de Jacques II, il était
+frère du Prétendant. Avec tout cela, ce fut lui qui accepta le
+commandement. Il valait bien mieux que Villars pour tenir une armée
+dans ces circonstances douteuses. Ce grand Anglais, long, sec, qui
+avait été terrible aux Cévennes, était fait pour donner du sérieux aux
+nôtres, prendre au besoin nos petits Richelieu.
+
+On se trouva au dépourvu. À peine 15,000 Espagnols contre les 40,000
+de Berwick. La meilleure chance de Philippe V aurait été de se faire
+prendre, de se présenter aux Français, comme duc d'Anjou, avec les
+fleurs de lis. On eût été terriblement embarrassé. Mais ce n'était
+pas le compte de la reine et d'Alberoni. On aurait demandé au roi de
+chasser celui-ci. Il eût fallu aussi que la reine désarmât, rentrât à
+son ménage et peut-être dans un couvent, que Clorinde ne fût plus que
+la douce Herminie. Donc, ils ne lâchèrent pas Philippe V, ne le
+quittèrent d'un pas. Alberoni eut même le soin de lui faire faire un
+circuit, de l'égarer dans les montagnes, pour qu'il fût le plus tard
+possible, trop tard, devant l'ennemi.
+
+Tout semblait combiné pour refroidir les pauvres Espagnols. Des trois
+divisions, le roi en avait une. Une suivait l'abbate italien, le nain
+grotesque Alberoni. Une autre obéissait au vrai chef de l'armée, à la
+voix grêle du général imberbe, petit page équivoque. Les Français
+galamment laissaient passer ses modes, ses fantasques costumes qui
+venaient de Paris, lui envoyaient de quoi parader contre nous.
+
+On pouvait deviner les résultats. Philippe V n'apparut que pour voir
+tomber l'une après l'autre ses meilleures places, Fontarabie,
+Saint-Sébastien. Il avait cru gagner l'armée française. Et le
+contraire eut lieu. Les Basques espagnols demandaient à se faire
+Français. Cela acheva le pauvre roi. Il s'en alla, rentra désespéré à
+Madrid, ne sortit plus de la petite chambre où le tenait sa femme. Il
+rêva dès lors les moyens d'abdiquer, de ne penser plus qu'au salut.
+
+Notre armée et la flotte anglaise, aux deux rivages, à l'Ouest et à
+l'Est, brûlèrent les vaisseaux commencés, les chantiers, les arsenaux.
+On en blâma fort le Régent, comme d'une lâche complaisance pour
+l'Angleterre. Mais quoi! ces vaisseaux achevés, Alberoni s'en servait
+contre nous, et les envoyait en Bretagne.
+
+Cette guerre se passait, pour ainsi dire, incognito. Law seul
+remplissait les esprits. La mort de la duchesse de Berry occupa à
+peine un moment.
+
+Mort cependant tragique, entourée de circonstances déplorables. Un
+mois après ses couches, elle se retrouva enceinte, bientôt tomba
+malade et n'en releva plus.
+
+Madame, sa grand'mère, qui ne se mêlait de rien, et ne demandait rien,
+pour l'affaire de Riom, demanda, agit, fut terrible. Elle eût voulu le
+faire noyer. Elle dit au Régent qu'elle quittait la France, si cet
+homme n'était arrêté. Comme il allait joindre son régiment (27 avril),
+il fut saisi à Lyon et mis dans la dure prison de Pierre-en-Cize. Quel
+coup pour l'orgueilleuse qu'on eût osé cela sur son capitaine des
+gardes, sur l'homme qui lui appartenait! Elle employa le grand moyen,
+et, quoique fort peu remise, elle fit venir le Régent à Meudon (1er
+mai) pour un souper intime. Sans souci de sa vie, elle prolongea la
+nuit sous les étoiles cette folle fête qui délivra Riom, mais la tua.
+
+Elle eût voulu encore une chose impossible, insensée, faire revenir
+Riom au nez de sa grand'mère, écraser celle-ci, solenniser ce bel
+hymen. Le Régent, effrayé de la trouver si absurde et si violente,
+n'osait plus aller à Meudon. Elle se fit porter à la Muette pour le
+tourmenter de plus près. Il n'y venait guère davantage. Il alléguait
+les embarras réels, très-graves, qu'il avait à Paris. Au moment où le
+grand succès de Law relevait ses affaires, on voulait le lui
+enlever. Un complot se formait pour faire sauter la Banque. C'était le
+milieu de juillet. La malade, seule à la Muette, abandonnée du Régent
+même, soit par douleur et désespoir, soit par un fol essai pour
+ressaisir la vie, se lève, se fait un grand repas, et de choses
+rafraîchissantes. Dans la soif qui la dévore, elle mange du melon en
+buvant de la bière glacée (_ms. Buvat_). Cela l'achève. Elle tombe.
+
+Deux médecins sont à son chevet. Chirac, celui de son père, s'obstine
+à la purger, et l'empirique Garus lui administre son brûlant élixir.
+Même incertitude pour l'âme. Chirac ne souffrait pas qu'on lui parlât
+de sa fin. D'autres l'avertissaient. Elle prit vivement son parti, fit
+ouvrir toutes les portes, reçut solennellement les sacrements, dans
+une triste et sinistre ostentation de fermeté, parlant moins en
+chrétienne qu'en reine à qui cela est dû.
+
+On s'exagérait la douleur du duc d'Orléans qui était là à la Muette, à
+ce point que presque personne n'osa y venir. Saint-Simon, qui y vint,
+le trouva seul. Deuil mêlé de remords. Il avait été pour beaucoup dans
+cette déplorable destinée. Un moment, il pleura à faire croire qu'il
+étoufferait. Saint-Simon l'enleva avant qu'elle expirât (la nuit du 21
+juillet). Il se chargea des funérailles, qui furent sans pompe et
+simplement décentes. Madame de Saint-Simon eut la lugubre fonction
+d'assister à l'ouverture du corps, où la pauvre princesse fut trouvée,
+comme j'ai dit, enceinte et le cerveau fêlé.
+
+On supposait le Régent écrasé. C'était peu le connaître. C'était un
+homme fini, blasé, vide, épuisé de coeur, aussi bien que du reste. Il
+n'avait pas d'ailleurs le droit de pleurer. La mère même de la morte,
+Madame d'Orléans, les yeux rouges (mais au fond ravie), le supplia de
+ne pas s'enfermer. Il fit ouvrir les portes, reçut tout le monde. Il
+tint le Conseil, et donna à Law les Arrêts nécessaires pour faire face
+à ses ennemis.
+
+Duverney, Argenson, la compagnie des Fermiers généraux, ce qu'on
+appelait l'Anti-Système, ne se contentaient pas d'attaquer le Système
+avec ses propres armes en émettant aussi des actions. Ils s'étaient,
+sans scrupule, associés à un monde singulier d'étrangers qu'on ne
+voyait jamais, qui travaillait par agents et prête-noms. C'étaient des
+Anglo-Hollandais, qui de leurs trous obscurs, sans bruit, faisaient
+sur les monnaies de très-fortes opérations. Profitant des variations
+violentes qu'elles subirent, ils guettaient les moments, raflaient,
+exportaient à grand profit. Leurs maîtres, gros banquiers de Londres
+et d'Amsterdam, qui allaient faire jouer leur compagnie du Sud
+(superbe pompe à pomper dans les poches), les chargeaient de miner par
+tous moyens notre Compagnie des Indes, en poussant à la baisse contre
+Law, aidant Duverney.
+
+Law n'en ignorait rien. Il avait les yeux très-ouverts, et, pour se
+tenir en mesure d'abord contre les marchands d'or, il se fit donner
+pour neuf ans la fabrication des monnaies (20 juillet). Le 21, le 22,
+le 23, justement au moment du grand deuil du Régent où sans doute l'on
+crut que le Conseil chômait, l'Anti-Système, aidé de ses Anglais,
+tenta un coup hardi pour faire sauter la Banque et chavirer la
+Bourse. Ils avaient juste à point gagné le premier des agents de Law,
+l'oracle de la place, qui jusque-là avait poussé la hausse, et tout à
+coup précipita la baisse.
+
+Un mot du personnage, Vincent. C'était un homme fort douteux, moitié
+agioteur, moitié accapareur de vivres. Il avait eu plus d'une fois de
+petites affaires avec la justice, souvent arrêté, toujours relâché. On
+ne pouvait pas s'en passer. Les plus mauvais papiers devenaient bons,
+lorsqu'il les soutenait. Dès qu'il paraissait, chacun regardait s'il
+était triste ou gai; on achetait, on vendait au froncement de son
+sourcil.
+
+Law, au début, avait été heureux de trouver un tel instrument. En mai,
+par dix agents de change dont chacun avait dix courtiers, Vincent
+souffla la hausse. Law employait aussi des hommes moins connus à qui
+la Banque même prêtait de quoi jouer. L'un d'eux, André, gagna à ce
+métier, en trois mois, trente millions. Cela déplut fort à Vincent,
+qui d'ailleurs, comme accapareur et enchérisseur de denrées, était
+gêné par les projets de Law. Il tourna, et le jour même où la cabale
+vint d'ensemble à la Banque avec un torrent de billets enlever l'or,
+Vincent donna à la Bourse le surprenant spectacle de sa désertion.
+Vrai poignard pour égorger Law. Son Vincent, le vaillant Vincent, le
+héros de la hausse, lâche pied au fort du combat; il est pâle, il a
+peur; il crie le Sauve qui peut!
+
+La farce était jouée, la panique opérée. On courait à la Banque;
+chacun, et à l'heure même, exigeait d'être remboursé. Le 25, au matin,
+Law tira une arme cachée qu'on n'avait pas prévue, et qui mit tout en
+fuite. Il frappa ses ennemis d'une mesure trop ordinaire alors et dont
+eux-mêmes récemment (sous d'Argenson) avaient donné l'exemple. Par
+arrêt du Conseil, l'or tombe, le louis vaudra un franc de moins. Les
+amateurs de monnaie forte, qui enlevaient l'or de la Banque, n'en
+veulent plus, s'enfuient.
+
+On croit que Law est fort. «Il a des reins. Soutenu tellement d'en
+haut, qui l'empêche un matin de s'adjuger les Fermes, et dès lors de
+fonder son Mississipi sur la France même?» On commence à gager pour
+lui. On rougit d'avoir craint. L'élan revient; un poétique éclair a
+passé sur la Bourse, l'amour et la foi du papier.
+
+Le papier _monnaie immuable_ (qualifié ainsi par Arrêt), vainqueur du
+vil métal, variable et capricieux. Qui se fierait à l'or? Altéré et
+changeant à toute crise, haussé, baissé, sans caractère, sans
+consistance ni tenue, il semble un piége à faire des dupes. C'est
+l'objet du mépris, de la haine. Il est conspué. On vit, rue
+Quincampoix, un créancier tirer l'épée contre le débiteur perfide qui
+voulait le payer en or.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LA BOURSE--LES MISSISSIPIENS
+
+Août-Septembre 1719
+
+
+Nous avons faiblement marqué le péril qu'avait couru Law. Mais il
+était accru par son triomphe même. Son danger financier devint un
+danger politique. Les Anglais, furieux d'avoir manqué le coup de
+Bourse, se découvrirent brutalement par leur ambassadeur, l'enragé
+Stairs, menacèrent le Régent.
+
+Reprenons la situation.
+
+Dans la hausse rapide, impétueuse, qui se fit, Law fut emporté dans
+les airs comme un ballon sans lest, ou l'homme qu'une trombe eût pris
+en plaine, soulevé, pour l'asseoir à la pointe de la flèche de
+Strasbourg.
+
+Il avait stupéfié, plus que vaincu, ses ennemis. Ils n'étaient pas
+moins là, campés autour de lui, pour le ruiner, le démolir. Armée
+serrée, compacte. Avec les Duverney, les meneurs de la baisse,
+marchaient toute la Maltôte, les Fermiers généraux, leurs cent mille
+_gabeleux_, rats de cave, huissiers et recors. À ce corps régulier
+ajoutez les troupes légères, les associés, intéressés, les
+accapareurs, fournisseurs, leurs agents, employés, mangeurs, rongeurs
+de toute espèce.
+
+Law n'était pas myope. Il voyait, pour comble d'effroi, sous ses pieds
+mêmes et sous sa base unique, je veux dire auprès du Régent, Stairs
+qui montrait le poing, et son compère Dubois, qui minait et sapait.
+Dubois avait eu du faible pour Law et pour sa caisse; mais ce grand
+citoyen savait dominer ses faiblesses. Ministre et bientôt cardinal
+par la grâce de l'Angleterre, il en avait, dit-on, de plus une petite
+pension d'un million.
+
+Le Régent, si Anglais, était-il sûr pour Law? Était-ce un homme
+encore? À en croire ses maîtresses, c'était l'homme de neige au dégel.
+
+Contre cet affreux dogue, Stairs et ses dents, Law ne se rassurait que
+par un bouledogue qui valait l'autre pour la férocité. Il coûtait
+gros. Si l'on ne l'eût gorgé de minute en minute, il eût mangé son
+maître. M. le Duc (c'est de lui que je parle), même avant le succès de
+Law, en mars déjà tire de lui un million pour un petit duché qu'il lui
+fait acheter. En août, huit millions, par la Bourse.
+
+Comme le chien d'enfer, il mangeait par trois gueules. Ce n'était
+jamais fait. Après lui, arrivaient sa mère, sa grand'mère, son frère
+Charolais. En les gorgeant, on ne faisait qu'irriter l'envie,
+l'appétit des Contis.
+
+Et ce qui était effrayant, c'est que, derrière les princes, arrivait
+la file infinie de la _mendicité d'épée_, les grands seigneurs qui
+daignaient protéger Law en tendant la main, les nobles et
+quasi-nobles, un monde de pauvres menaçants. Plus, l'armée de ses
+amoureuses, duchesses et comtesses et marquises, des femmes impudentes
+et jolies, qui personnellement le sommaient, ne lui faisaient pas
+grâce, exigeaient qu'on les achetât.
+
+Voilà les deux abîmes que Law vit béants à ses pieds. À droite, le
+précipice où la Maltôte et les Anglais voulaient le faire tomber. À
+gauche, ce gouffre de noblesse, cette bourbe profonde, la prostitution
+mendiante.
+
+On a peint plus ou moins l'extérieur du Système, mais jamais le
+dedans. On a été discret, prudent, respectueux. Du Hautchamp et les
+autres (Barbier, Marais, Buvat) sont pleins d'omissions volontaires.
+Le sage Forbonnais, compilateur tardif, donne les chiffres, et non les
+personnes. Le violent Pâris Duverney, si impétueux contre Law, dans le
+livre où il semble vouloir le tuer (après sa mort), a l'art de ne
+point voir les maîtres et tyrans de Law, ceux qui surent s'en faire un
+jouet. On croyait tout cela éteint et oublié, et l'on peut dire _en
+cendres_. En effet, les registres, actes, pièces, tous les monuments
+du Système avaient été brûlés en 1722.
+
+On avait établi une bonne cage de fer, de dix pieds sur huit, dans la
+cour de la Banque (aujourd'hui la Bibliothèque). Là tout passa aux
+flammes. Nul procès désormais possible.--Mais celui de l'histoire,
+serait-il impossible? non. Par une industrie patiente, en rapprochant
+des faits qui jusqu'ici ne présentent aucun sens, nous espérons
+refaire la Sodome pour la foudroyer.
+
+Ce qui a bien servi pour obscurcir la vue, faire cligner les plus
+clairvoyants, c'est la foule elle-même, l'amusement de ces tableaux
+mouvants, le va-et-vient de la rue Quincampoix. Il en reste de bonnes
+gravures (entre autres un beau volume hollandais, à la Bibliothèque de
+la Ville de Paris). On voit là le flux et reflux de cette mer, les
+confuses mêlées, les tournois de l'agiotage. Mais tout cela fort
+trouble.
+
+Je vais, dans cette foule, saisir quelques individus. Cela sera plus
+clair. Leurs vies sont instructives. C'est le petit, c'est le menu.
+Mais il n'y a rien de petit, pour qui cherche et qui veut comprendre.
+On voit alors et on distingue (parfois plus qu'on ne veut). La vie du
+temps s'y montre et devant et derrière, par le propre et par le
+malpropre, par tous les rangs mêlés et tous les métiers confondus, des
+balayeurs aux princes, des Holbak aux Condés. C'est ici l'_âge d'or_.
+Plus de prince et plus de valet. La fraternité du ruisseau.
+
+_Le balayeur._ Il y avait dans la boutique d'un changeur un bon gros
+Allemand, qui s'appelait Holbak. Il faisait les fortes besognes,
+remuait, portait des sacs, balayait le devant de la porte. On le
+croyait trop bête pour friponner. Des banquiers le prirent pour
+domestique. Puis, voulant un homme de paille et le plus ignorant qui
+ne sût que signer et signât sans comprendre, ils lui achetèrent (ce
+qui alors était fort peu de chose) une charge d'agent de change. Mais
+voilà que l'argent lui éclaircit la vue. Il vit que tout le secret
+était d'acheter à vil prix les titres du rentier désespéré, et de les
+vendre à bénéfice. Il fit cela tout comme un autre, et mieux. Car il
+réalisa à temps, et envoya tout en Allemagne.
+
+_Le laquais._ Les Anglais, qui, sans paraître, sournoisement
+travaillaient à la baisse, devaient vendre des actions par un agent à
+eux. Il se trouva malade, mais il avait un domestique de confiance,
+son laquais Languedoc. Il l'y envoie. Languedoc doit vendre au cours
+du jour, 8,000 livres par action. Mais il voit qu'elles montent. En
+homme intelligent, il attend, vend à dix mille livres, garde pour lui
+la différence qui était de cinq cent mille francs. Huit jours après,
+il avait dix millions et s'appelait M. de la Bastide. Six mois après
+il était ruiné, reprenait du service, avec son nom de Languedoc.
+
+_La brocanteuse._ Un jour entra chez Law une bonne femme de province,
+une wallonne de la Meuse, une dame Chaumont. Elle implore sa justice
+dans une affaire, et elle parle si bien d'affaire, que Law l'appuie.
+C'était sur la frontière une brocanteuse de dentelles, qui au passage
+des armées s'était intéressée avec deux fournisseurs et leur avait
+fait des avances. Ces gaillards (un soldat gascon et un barbier de
+régiment) avaient fort réussi dans les fourrages, et le barbier, se
+disant noble, avait eu l'industrie d'obtenir une demoiselle de
+Saint-Cyr, et la protection de Versailles. Depuis, les deux associés,
+travaillant à Paris, ne songeaient plus à payer la Chaumont. Elle
+vient. On ne veut la payer qu'en billets d'État, qui alors perdaient
+60 pour 100. Cette femme courageuse accepta, sachant ou devinant le
+nouveau miracle de Law, qui décupla la valeur des billets. Elle eut
+en un mois six millions. Les deux fripons pleurèrent alors, et ils
+voulaient lui disputer ses bénéfices. De là un procès solennel dont
+Law amusa le Régent. Ils donnèrent raison à la femme, qui avait cru,
+quand personne ne croyait encore. «Il lui fut fait selon sa foi.»
+
+Cette Chaumont paraît avoir eu le don qu'on recherchait le plus alors,
+quelque chose de rond, d'ouvert, de simple qui donnait confiance. Elle
+était relativement honnête. Elle dut être le prête-nom des employés de
+Law qui n'osaient jouer sans masque. Elle devint bientôt, comme on va
+voir, un centre autorisé, et comme l'hôtesse et la nourrice, _la bonne
+mère_ des agioteurs, tenant (sans doute aux frais de Law et de la
+Banque) une table immense, prodigieuse, pour recevoir des milliers
+d'hommes. Les joueurs de toute nation que Law voulait attirer à Paris
+allaient manger chez la Chaumont. Sa cuisine de Gargantua, Bourse
+gastronomique où l'on fricotait des affaires, rappelait par sa
+monstrueuse grandeur les mangeries impériales, les distributions, les
+repas où jadis les Césars firent asseoir le peuple romain.
+
+_Les belles agioteuses._ L'écueil, il faut le dire, de ces triomphes
+de Plutus, c'était le défaut national, la galanterie. Des dames
+intrépides, pour brusquer la fortune, sans perdre le temps à jouer, se
+saisissaient du joueur même. Éprises de celui qui gagnait, dans ces
+moments d'ivresse où un coup de fortune trouble la tête, elles
+échangeaient vivement l'amour contre le portefeuille.
+
+La langue de la Bourse y aidait, et Law avait donné l'essor. Ses
+actions, au féminin, avaient de jolis noms de femmes. Les anciennes,
+nées de quelques mois, étaient nommées les _mères_, celles d'après les
+_filles_, les récentes les _petites filles_. Pour avoir une _petite
+fille_, il fallait présenter et des _filles_ et des _mères_, pas moins
+de _quatre mères_. Or, cela se réalisait. Tel achetait des actions, et
+se trouvait payé en _filles_; il avait une mère et plusieurs.
+
+Plusieurs furent comiquement dupes. Un Rauly, par exemple, l'un des
+meilleurs, bon, généreux, crédule, fut surpris par deux Hollandaises,
+la mère et la fille, celle-ci un miracle de naïve ingénuité, de beauté
+enfantine et tendre. Il eut un moment poétique, voulut fuir au désert,
+je veux dire acheter quelque part hors de France, loin des procès
+possibles, un nid voluptueux pour cacher son trésor. Il envoya les
+dames devant, avec son intendant, qui devait mettre là un million à
+couvert. Cet intendant était un homme sûr, honnête, mais, hélas! un
+Français tout aussi galant que son maître. Le voilà amoureux, éperdu,
+idiot. Bref, il ne voit plus goutte, se laisse enlever son million.
+Les belles et le million étaient partis ensemble, si loin, qu'on n'a
+jamais su où.
+
+Tels furent les jeux de l'amour, du hasard, parfois tragiques,
+atroces. Un Bordelais, le fils d'un conseiller au Parlement, poussé au
+désespoir par une maîtresse exigeante qui l'avait mis à sec et voulait
+le quitter, tua son père qu'il croyait un grand thésauriseur. Il ne
+trouva rien et s'enfuit. Sous des noms supposés, il joua, et devint
+trop riche pour être poursuivi. Mais tout le monde le connaissait. Sa
+lugubre figure, sa démarche égarée, disaient assez qui il était.
+
+_L'entremetteuse._ Madame de Tencin fit-elle, comme le veut Soulavie,
+un livre sur l'orgie antique? Organisa-t-elle à Saint-Cloud (pour
+relever le pauvre prince) des bacchanales assaisonnées de pénitences
+obscènes? J'en doute. On a chargé la légende de cette sainte. Les
+chansons de l'époque assurent, chose plus vraisemblable, que
+l'ex-religieuse, avec sa grâce et sa finesse, son expérience (elle
+n'était pas loin de 40 ans), avait le mérite spécial d'une infinie
+complaisance en amour. Elle en savait beaucoup. On pensait qu'avec
+elle il y avait toujours à apprendre. Dubois, d'Argenson, Bolingbroke,
+vrais gourmets, aimaient ce fruit mûr. Elle tenait maison aux dépens
+de Dubois, lui faisant croire que son salon, agréable aux Jésuites,
+avancerait l'affaire du chapeau. Par lui, par d'Argenson, elle avait
+des secrets de Bourse. Elle jouait les fonds que Bolingbroke avait la
+simplicité de lui confier. Mais pour ne pas descendre à la rue
+Quincampoix, elle avait un amant exprès, M. de la Fresnaye. Il était
+sûr, exact à rapporter ses gains; elle lui faisait croire qu'elle
+l'épouserait. En 1726, elle traita impartialement ces deux derniers. À
+Bolingbroke elle nia le dépôt, et rit au nez de la Fresnaye. Celui-ci,
+furieux, surtout d'avoir été si sot, se coupa la gorge chez elle et
+inonda tout de son sang.
+
+Il n'est pourtant pas sûr qu'elle aimât fort l'argent, ni le plaisir.
+Elle ne fit pas fortune. Ce qu'elle aimait, c'était de s'entremettre,
+d'intriguer, de corrompre. Par elle ou par sa soeur, qui avait les
+mêmes dons, furent travaillées l'affaire d'Aïssé, plus tard celles
+des trois fameuses soeurs avec le roi. Mais le maquerellage politique
+ne lui plaisait pas moins. Elle et son frère avaient des arts
+charmants pour amollir les gens et leur faire trahir leur principe.
+Ils corrompirent Law, l'amenèrent à se faire catholique. Ils
+corrompirent jusqu'aux Jésuites, leur firent laisser l'Espagne, le
+Prétendant, pour accepter Dubois, l'homme de l'alliance anglaise.
+Enfin, faut-il le dire? le croira-t-on? ils corrompirent Dubois!
+
+Law n'aurait pu, sans l'aveu de Dubois, emporter sa victoire, entamer
+sa grande oeuvre. Dubois, en convertissant Law par son ami Tencin,
+pouvait se faire un honneur infini dans le monde catholique, un titre
+solide au chapeau.
+
+La grande difficulté, c'est que Dubois était Anglais de coeur, de
+système, de position. Il fallait obtenir de lui une petite infidélité
+à cette passion dominante, pour quelques mois du moins. Il donnait, il
+est vrai, en ce moment au ministère anglais un très-solide gage en
+détruisant la marine espagnole. Mais, quoi! si la Bourse de Londres,
+malgré cela, se mettait à crier? si les spéculateurs (et le prince de
+Galles en était) s'en prenaient à Dubois, la pension d'un million lui
+serait-elle continuée? Grave, très-grave considération qui pouvait
+rendre Dubois incorruptible. Cet esprit net et froid, qui se moquait
+de tout, serait-il pris aux mirages de Bourse? Il y fallait, ce
+semble, beaucoup d'art?... Ce fut tout le contraire. On alla droit au
+but en employant tout franchement _la compagnie du Savoyard_.
+
+Un des chefs de la compagnie était du pays des Tencin, du Dauphiné.
+
+La plupart de ces gens d'affaires, d'argent, d'intrigues, venaient de
+Lyon, Grenoble, Genève, des pays hauts et pauvres, étaient de rusés
+montagnards. Le plus fameux, c'est Duverney.
+
+Avez-vous vu un dessin de Watteau, merveilleusement fort, _le
+Savoyard_? C'est un drôle, un rieur de gaieté singulière, gaieté
+physique propre à ces fortes races qu'on croirait innocentes,--en
+réalité, prêtes à tout.
+
+Jeune et riant toujours, cet enfant des montagnes, aussi rude joueur
+que porteur ou scieur de bois, ira haut, ira loin dans les affaires,
+n'ayant ni hésitation, ni scrupule. Il rit en vous volant, rirait en
+vous cassant les reins.
+
+C'était la vraie figure pour faire fortune, et ce fut, je n'en fais
+pas doute, celle de Chambéry, un Savoyard qui créa cette compagnie. Il
+avait sa sellette au coin de la rue aux Ours, mais il monta, devint
+frotteur, porteur de sacs, se frotta à l'argent. Il était honnête,
+économe, à ce point qu'il avait amassé mille francs. Il lui fallait
+pour associé un homme qui parlât bien, écrivît, fût grave et posé. Il
+en trouva un plus que grave, un habit noir, étonnamment sérieux.
+C'était ce Bordelais qui avait tué son père. Les associés
+s'associèrent deux fripons, un Dauphinois qui prétendait avoir une
+manufacture de savon, et un M. Bombarda, trésorier du trésor vide de
+l'électeur de Bavière, usurier enrichi de la ruine de son maître. Je
+passe toutes les autres vertus des quatre associés qui se chargèrent
+de la grande entreprise, _corrompre la vertu de Dubois_.
+
+Law, jadis, pour jouer, avait fait faire de gros louis, lourds, à
+emplir la main. Cela ravissait les joueurs. Il pensa judicieusement
+que, dans l'agiotage au vol qui se faisait, on trouverait charmant
+d'avoir de gros billets, et il en fit de dix mille francs. Le bon
+Savoyard Chambéry, simple et rond, tout droit en affaires, en mit pour
+cinq millions en portefeuille, et, comme il eût porté un panier de
+pêches ou de fraises, il alla jovialement porter à Dubois cette
+primeur. Dubois se mit à rire. Il était besogneux pour son affaire de
+Rome. Il savait les Romains sensibles aux friandises. Il fut tenté
+pour eux. Il songeait bien aussi que le million anglais, après tout,
+n'était qu'un million, et que le bonhomme, au contraire, en ce premier
+payement, ouvrait à deux battants l'infini du Mississipi. Tout cela
+l'amollit. Il sentit son coeur. Qui n'en a? Le plus farouche homme
+d'État a son jour d'attendrissement. Il eut certain retour pour
+Law,--qui sait? reconnut la Tencin?
+
+_Le vampire._ Dubois ainsi permit et laissa faire. On obtint son
+inaction. Mais pour que le _Système_ vainquît décidément et supprimât
+l'_Anti-système_, il fallait davantage; il fallait acheter l'action
+énergique et directe, la férocité de M. le Duc. Or, M. le Duc, fort
+cher en 1718, fut énormément cher en 1719, ayant alors une maîtresse
+terrible, madame de Prie, moins une femme qu'un gouffre sans fond.
+
+Lui, il n'était qu'une bête de proie, un brutal chien de meute,
+violent, mais aveugle et borné. Il pouvait happer des morceaux,
+terres, pensions, etc., mais il n'aurait pas su, je crois, faire si
+bien fonctionner la grande pompe de l'agiotage, qui le 18 septembre
+lui donna huit millions, vingt en octobre, etc. C'est qu'il était
+alors mené par un esprit (vampire? harpie?), un être fantastique,
+insatiablement avide et cruellement impitoyable, qui, six années
+durant, aspira notre sang.
+
+Elle semblait née de la famine, des jeûnes que son père, le
+fournisseur Pléneuf, fit aux armées, aux hôpitaux. Déjà grande, elle
+eut pour éducation la ruine. Pléneuf, trop bien connu, se sauva à
+Turin. Sa mère, belle et galante, vivota d'une cour d'amants, qui,
+n'étant pas jaloux, la partageaient en frères. On parvint à marier la
+fille à un homme qui prit pour dot l'ambassade de Turin, ambassade
+nécessiteuse où elle eut les souffrances du pauvre honteux qui doit
+représenter. Elle devint demi-italienne, grâce, finesse et
+séduction,--au dedans vrai caillou, l'altération du torrent sec en
+août, ou d'un vieil usurier de Gênes.
+
+Elle croyait, en rentrant, profiter d'abord sur sa mère, lui prendre,
+par droit de jeunesse, ses fructueux amants. Ils furent fidèles. La
+mère, beauté bourgeoise et bien moins fine, avait je ne sais quoi
+d'aimable qui retint. Cela aigrit la fille; elle ne lui pardonna pas
+de rester belle et d'être aimée encore. Elle la cribla d'abord de
+dards vénéneux, de vipère. Puis, comme elle n'en mourut pas, elle lui
+joua le tour, dès qu'elle fut puissante, de faire revenir son mari.
+Enfin, elle lui tua ses amants un à un, travailla à la faire périr à
+coups d'aiguille.
+
+L'avénement de madame de Prie chez M. le Duc, c'est celui de la
+hausse. Jusque-là il avait pour maîtresse la Mancini (Nesle, née
+Mazarin). Mais dans l'été, celle-ci l'emporta décidément. Elle
+s'empara de lui juste au moment de la curée, la razzia d'août et de
+septembre. Maîtresse alors et du duc et de tout, elle fait revenir son
+père, Pléneuf, donne à ce vieux voleur la caisse de la guerre, le
+profit de l'affaire d'Espagne (septembre-octobre, _ms. Buvat_).
+
+Law craignait le vautour.--Il trouva l'araignée.--Mais qu'est-ce que
+le vautour, la bête qui n'a que bec et griffes, comparé aux puissances
+des affreuses araignées de mer, des suceurs formidables qui aspirent
+en faisant le vide, qui tirent parti de tout, qui des os extraient la
+moelle, et du craquant squelette savent encore se faire une proie?
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LA CRISE DE LAW
+
+Août-Septembre-Octobre 1719
+
+
+Montesquieu parle quelque part d'une pièce de ce temps-là: _Ésope à la
+cour_, et dit qu'en sortant de la voir, il se sentit la plus forte
+résolution qu'il ait jamais eue d'être honnête homme. Cette pièce
+avait fait aussi impression sur Law. Ruiné par le Système, il écrivait
+en 1724: «On a mis sur la scène l'exemple du désintéressement dans le
+personnage d'Ésope. Ses ennemis l'accusèrent d'avoir des trésors dans
+un coffre qu'il visitait souvent. Ils n'y trouvèrent que l'habit qu'il
+avait avant d'être ministre. Moi, je suis sorti nu; je n'ai pas sauvé
+mon habit.»
+
+Cela est beau, pourtant ne suffit pas. Sortir nu, ce n'est pas assez.
+L'essentiel est de sortir net. Ésope retrouva mieux que l'habit:
+l'_honneur_. Law a-t-il retrouvé le sien?
+
+Ne devait-il pas expliquer les circonstances qui le rendirent
+complice (désintéressé, il est vrai, mais complice, après tout) du
+pillage honteux qui se fit? N'eût-il pas mieux valu avouer
+franchement, ce qui lui donnerait devant l'avenir des circonstances
+atténuantes, sa faiblesse de caractère, sa servitude domestique,
+l'entraînement surtout de l'utopiste mené par un mirage à travers les
+marais fangeux? «_Un petit mal pour un grand bien. Une heure de
+brigandage, et demain le salut du monde._» Selon toute apparence, il
+se paya de cette raison.
+
+Il est mort sans parler, a abandonné sa mémoire. Il nous reste une
+énigme. Pourquoi? Il n'eût pu se laver que par le déshonneur des
+autres, et de ceux qui restaient puissants.
+
+Il est mort à Venise, en 1729, triste solliciteur, tremblant
+apologiste, qui justement s'adresse aux coupables, aux auteurs de sa
+ruine. La faute en est à sa grande faiblesse, disons-le, à ses deux
+amours. D'une part, cette fière Anglaise qu'il avait enlevée, ne veut
+pas rester pauvre; elle le fait écrire, elle écrit elle-même au grand
+voleur, M. le Duc, pour recouvrer le bien de ses enfants. Lui-même,
+d'autre part, le pauvre homme est le même, joueur obstiné, chimérique,
+amoureux de sa grande idée, et si follement amoureux qu'il s'imagine
+que les voleurs, qui ont tant d'intérêt à le tenir loin, vont le
+rappeler, l'essayer de nouveau, lui donner sa revanche!
+
+Voilà ce que c'est que la France. Il n'était pas né fou, mais ici le
+devint. Un certain vin nouveau cuvait. Le sage Catinat, Vauban,
+Boisguilbert, le bon abbé de Saint-Pierre, chacun à sa manière rêvait,
+quoi? la Révolution. Le meilleur ne se disait pas, et ne s'imprimait
+pas, circulait sourdement.
+
+Qui réaliserait? Qui se compromettrait dans les essais trop souvent
+avortés? Un héros existait, l'homme d'exécution, et martyr au besoin,
+l'intrépide et savant Renaut. Il s'était adressé au favori de la
+fortune, ce brillant Law, qui par lui, ce semble, aspira l'âme de la
+France. De là le mémoire du 13 juin sur l'égalité de l'impôt. De là
+l'essai trop court où Renaut mourut à la peine. Mais Law lui fut
+fidèle, et, dans son apogée, presque roi, ambitionna d'être successeur
+de Renaut à l'Académie des sciences.
+
+En Law fut, si je ne me trompe, bien moins l'invention que la
+concentration des idées capitales du temps. Quelles sont ces idées?
+J'y distingue ce que j'appellerai le _plan_ et l'_arrière-plan_, une
+révolution financière, une révolution territoriale.
+
+Le _plan_, c'était: 1º L'extinction de la Maltôte, la destruction de
+l'épouvantable machine qui triturait la France. Peu, très-peu
+d'employés. Quarante mille préposés de moins. Plus de pachas de la
+finance, plus de Fermiers généraux, plus de Receveurs à gros profits,
+qui faisaient des affaires avec l'argent des caisses. Trente petits
+directeurs (à 6,000 francs) remplaçaient tout cela;
+
+2º L'extinction de la dette, la libération de l'État. Law se
+substituait aux créanciers en prêtant 1,500 millions à 3 pour 100,
+remboursait le créancier en espèces ou en actions. On était sûr qu'il
+préférerait ces actions en hausse, qui, revendues au bout d'un mois,
+donnaient un bénéfice énorme.
+
+Ce que j'appelle l'_arrière-plan_, c'était non-seulement l'égalité de
+l'impôt territorial, mais une vente des terres du clergé. À peine
+contrôleur général, il fit examiner au Conseil un projet pour _forcer
+le clergé de vendre tout ce qu'il avait acquis depuis cent vingt ans_.
+(Ms. Buvat, _Journal de la Régence_, janvier 1720, t. II, p. 133; et
+dans la copie, t. III, p. 1134.)
+
+Cette dernière proposition était tout un 89. Des quatre ou cinq
+milliards de biens que le clergé avait en France, une moitié au moins
+avait été acquise dans le XVIIe siècle. Cette masse de deux milliards
+de biens, tout à coup mise en vente, donnait la terre à vil prix, la
+rendait accessible. De plus, une bonne part des gains de bourse se
+seraient tournés là. Beaucoup de fortunes récentes, ou moyennes, ou
+petites, cherchant, un sûr placement, s'y seraient portées. La
+révolution financière, qui semble si fâcheuse, tant qu'elle n'apparaît
+que comme agiotage, aurait profité à la terre et fécondé
+l'agriculture.
+
+L'autre proposition, un impôt égal sur la terre, réparait aussi en
+partie les maux de l'agiotage. Les grands propriétaires de terre, qui
+furent (par prête-noms) les grands agioteurs, se trouvant soumis à
+l'impôt, eussent restitué à l'État quelque chose de leurs monstrueux
+bénéfices.
+
+Résumons: 1º le _fisc simplifié_, devenu très-léger; 2º la _libération
+de la France_, la dette renversée avec profit et pour l'État et pour
+le créancier; 3º _Égalité de l'impôt_ territorial; 4º la moitié des
+biens du clergé vendue en une fois, et la _terre mise à si bas prix_
+que chacun pût en acheter.
+
+Splendide construction de rêves et de nuages! Sur quoi (je vous prie)
+porte-t-elle?
+
+Sur la supposition que l'abolition de l'abus se fera par l'abus
+suprême, que la révolution peut s'opérer par le pouvoir illimité,
+indéfini, le vague absolutisme, le gouvernement personnel qui ne peut
+pas se gouverner lui-même.
+
+Law était fou évidemment. Le vertige de l'utopie, l'entraînement du
+duel contre Duverney, la partie engagée, l'ivresse avaient brouillé sa
+vue.
+
+Il ne s'aperçut pas qu'il avait son Système, l'enfant chéri de la
+pensée ... où?... dans la fosse aux bêtes, serpents, crabes,
+araignées. Il le suivit, il entra là, pour être mangé, l'imbécile,
+bien plus, honteusement souillé, sali, flétri.
+
+Le 27 août, fort inopinément, par un simple arrêt du Conseil, la
+révolution s'accomplit, la Compagnie des Indes prend les Fermes à ses
+adversaires, et se charge de lever l'impôt. Toute rente sur l'État est
+supprimée; la Compagnie remboursera la dette en émettant des actions
+rentières à 3 pour 100 que recevront les créanciers de l'État.
+
+L'Anti-Système périt; Duverney est vaincu. Le Système est vainqueur,
+ce semble. La masse des rentiers voit brusquement fermés les bureaux
+des payeurs, avec quelle inquiétude!
+
+Il faudrait pour les rassurer que leur liquidation bien faite leur
+donnât sans difficulté ce qu'on leur promet en échange, ces actions
+qui désormais sont leur unique fonds, leur propriété légitime.
+Qu'arrive-t-il? Les bureaux sont ouverts, les actions paraissent; le
+premier venu en achète! et le rentier seul est exclu. On lui répond:
+«Vous n'avez pas les pièces, vous reviendrez bonhomme; vous n'êtes pas
+encore liquidé.»
+
+La précipitation cruelle qu'on mit à tout cela ne servait Law en rien.
+Tout au contraire, ses grandes vues de colonies, de commerce, dont il
+était alors violemment préoccupé et qui devaient donner corps et
+réalité au fantasmagorique échafaudage du Système, voulaient du temps.
+Il était évident que, sans le temps, il périssait. On voit, par le
+_Journal de la Régence_ et autres documents, que si la foule était à
+la rue Quincampoix, Law était d'âme et de corps, de toute son
+activité, à l'affaire du Nouveau Monde. Tout occupé de trouver des
+colons, il n'avait rien à gagner à ce crime de bourse, que la ruine
+infaillible et prochaine du Système. Il était trop certain que la
+folle poussée de hausse, la ruine des rentiers, n'aboutirait qu'à
+enrichir les gros voleurs, qu'une chute suivrait, épouvantable, qui
+emporterait Law, ses idées, sa fortune, sa personne et sa vie
+peut-être.
+
+Ni Law ni le Régent n'avaient rien à gagner à cela, qu'une immense
+malédiction, la ruine du présent et la honte dans tout l'avenir.
+
+Les plaisirs personnels du Régent étaient peu coûteux; on l'a vu. Fini
+à peu près pour les femmes, il ne l'était pas pour le vin. L'ivresse
+de chaque soir, non-seulement le menait à l'apoplexie, mais le tenait
+la matinée dans un état demi-apoplectique, obscurcissait sa vue,
+affaiblissait sa faible volonté. Ses facultés baissaient. Un signe de
+cet affaissement, c'est la facilité qu'eut Dubois, aux dernières
+années, de l'occuper de plats intérêts de famille, de mariages,
+d'archevêchés pour ses bâtards, etc. Chose étrange et qui touche à
+l'idiotisme: son fils (un petit sot), il le nomma _colonel général de
+l'infanterie française_! La charge, dont Turenne et Condé ne furent
+pas jugés dignes, charge abolie, comme trop haute, depuis l'amiral
+Coligny!
+
+Donc, représentons-nous dans son Palais-Royal, cette figure qui fut le
+Régent, ce distrait, ce myope, alourdi, ahuri et ne sachant à qui
+entendre dans la foule exigeante, fort insolemment familière, de ces
+demandeurs acharnés.--Quelle résistance? aucune;--une mollesse
+incroyable, une aveugle, une lâche générosité pour être quitte et se
+débarrasser en donnant tout à tous.
+
+Et tranchons par le mot brutal, mais vrai, de Saint-Simon: «La
+filasse? non pas ... le fumier.»
+
+Triste soutien dans la violente crise et les périls de Law. En 1718,
+on parlait de le pendre. En 1719, on parlait de l'assassiner.
+
+Les Anglais le menaçaient fort. Pendant plusieurs années, fort à leur
+aise ils avaient spéculé sur les variations de nos monnaies; ils
+exportaient les monnaies fortes. Ils ne pardonnèrent pas à Law les
+mesures qui frappèrent ce trafic en juillet. Nos projets
+d'établissement au Nouveau Monde leur plaisaient peu. Leur Compagnie
+du Sud regardait de travers notre Compagnie des Indes. Elle y voyait
+le grand obstacle à la hausse de ses actions.
+
+Stairs, leur ambassadeur, n'était qu'un Écossais, mais d'autant plus
+porté à dépasser les Anglais mêmes par son zèle furieux. Il était né
+sinistre, et il avait eu une terrible enfance. Il eut le malheur en
+jouant de tuer son frère. On prétendait (à tort?) qu'au passage du
+Prétendant (1716), il avait aposté un Douglas pour l'assassiner. Il
+avait la figure d'un coquin à tout faire, et ce qui le rendait plus
+dangereux encore, c'est qu'il l'eût fait en conscience. C'était un
+coquin patriote.
+
+Il prit occasion des demandes d'argent que le Prétendant avait fait à
+Law (le 5 août), et du secours que celui-ci lui fit passer. Il jeta
+feu et flamme, cria que l'alliance était rompue, que Law armait
+l'ennemi de l'Angleterre. De septembre en décembre, il le poussa de
+ses menaces. Rien ne dut agir plus sur Law et sur sa femme pour leur
+faire accepter, désirer à tout prix la protection du duc de Bourbon et
+de sa bande. C'était bien peu que le Régent.
+
+Protection forcée d'ailleurs et imposée, comme celle des brigands
+d'Italie, qui ne permettraient pas au voyageur de marchander leur
+passe-port. Les Condé avaient toujours été de ces redoutables
+mendiants à qui il faut bien prendre garde. Forts de la gloire
+militaire de Rocroi, de Fribourg, mais non moins forts des souvenirs
+du grand massacre de Paris, ils demandaient et exigeaient. Leurs
+sinistres portraits d'éperviers, de vautours, de dogues, ont tous un
+air d'âpreté famélique. La vie humaine était légère pour eux. On le
+savait par le père de M. le Duc, ce nain terrible qui, sans cause, par
+jeu, empoisonna Santeuil. On ne le sut pas moins par son frère
+Charolais. On l'aurait su peut-être mieux par M. le Duc lui-même, s'il
+eût trouvé le moindre obstacle. Il n'avait fait nul crime encore, et
+chacun avait peur de lui. Dans ce temps d'indécision, lui seul ne
+flottait pas. Dur et borné (bouché, dit Saint-Simon), n'ayant ni
+scrupule, ni ménagement, ni convenance, il allait devant lui. On le
+vit au coup d'État d'août 1718, où il dit nettement qu'il serait
+contre le Régent si on ne lui donnait la dépouille du duc du Maine. On
+le vit en décembre, quand il empoigna sa tante et la garda chez lui;
+de quoi elle eut si peur qu'à tout prix, en s'humiliant, elle se jeta
+dans les bonnes mains du Régent, et fut si aise alors qu'elle lui
+sauta au cou de joie.--On craignait d'autant plus ce borgne à l'oeil
+sanglant, qu'avec les apoplexies du Régent, la vessie de Dubois, il
+était trop visible qu'il allait avoir le royaume.
+
+Les Condé, en 1600, avaient douze mille livres de rente, dix-huit cent
+mille en 1700. Ajoutez les grosses pensions stipulées en 1718.
+Profonde pauvreté. Mais, comme elle augmenta en 1719, lorsque M. le
+Duc, en madame de Prie, épousa la famine, l'impitoyable abîme qui,
+pour son coup d'essai, avale en un mois vingt millions (_Ms. Buvat_,
+1083).
+
+Que fût-il arrivé si Law, tellement menacé des Anglais, se fût mis en
+travers du prince agioteur, s'il eût bravé le borgne et sa vipère? Je
+le laisse à penser. Certes, des hommes plus vaillants que lui auraient
+fort bien pu avoir peur, se sauver. Il resta pour son déshonneur. Sa
+femme et sa fortune, ses rêves utopiques le firent rester sous le
+couteau.
+
+Voilà le spectacle de honte.
+
+Les malheureux rentiers, refoulés de la Banque, qui exigent leurs
+reçus, sont en foule au Trésor pour avoir ces reçus. Ils y font la
+queue jour et nuit. Ils couchent, mangent dans la rue, pour ne pas
+perdre leur tour. Enfin celui qui l'a, à la longue, ce bienheureux
+reçu, aura-t-il l'action en échange? Il se précipite à la Banque, même
+foule. Il se trouve à la queue immense qui suit toute la rue de
+Richelieu, et des derniers peut-être. Le public non rentier a eu,
+certes, le temps de passer devant lui, n'ayant à remplir aucune
+formalité préalable.
+
+C'est l'odieuse vue qui nous frappe, ce qui se passe en pleine rue.
+Mais si l'on voyait les coulisses; si l'on voyait, la nuit ou le
+matin, ce misérable serf, Law, chapeau bas, donnant, offrant à ses
+tyrans, les actions qui sont le pain et la vie du rentier, si l'on
+voyait la meute des vampires et harpies titrées, que ne peuvent
+éconduire les besoins les plus indécents;--si l'on voyait à l'aube,
+aux bougies pâlissantes des soupers du Régent, ses malpropres Circés
+sur lesquelles il roule ivre, le fouiller, le dévaliser,--cet ignoble
+pillage ferait bondir le coeur, on serait obligé de détourner la vue.
+
+Le 22 septembre, pourtant, Law eut horreur de ce qui se passait. Il
+fit décider par la _Compagnie_ (et contre l'arrêt du Conseil) qu'on ne
+donnerait plus d'actions pour or ni pour billets, mais uniquement en
+échange des récépissés des rentiers; autrement dit que les actions
+rentières, selon son plan, son but, seraient réservées aux créanciers
+de l'État.
+
+Insistons sur ceci, Forbonnais l'a bien dit: «Il fut arrêté _à la
+Compagnie_» (non au Conseil). L'excellent historien du Système, M.
+Levasseur, a vérifié aux Archives qu'il n'y eut nul arrêt du Conseil.
+Donc, la Compagnie seule a l'honneur de cette mesure.
+
+Elle n'aurait jamais hasardé un tel acte contre les Arrêts du Conseil
+sans l'aveu du premier des actionnaires, de son président, le Régent.
+Ce prince, qui libéralement comblait d'actions les membres du Conseil,
+M. le Duc, le prince de Conti, etc., ne croyait pas leur nuire en
+fermant le bureau à la foule des agioteurs. Mais ce qu'il leur donnait
+de la main à la main n'était rien en comparaison des profits qu'ils
+faisaient par leurs prête-noms dans les hausses et les baisses, les
+secousses violentes, habilement calculées, de l'agiotage. Ainsi, les
+17 et 18, en pleine hausse, par une manoeuvre inattendue et
+meurtrière, on organisa pour deux jours une baisse subite; l'action
+qui était à 1,100 livres, tomba à 900. Même coup de bourse au 14
+décembre. À chaque fois, de cruels naufrages, des désespoirs et des
+suicides (_Ms. Buvat_). Voilà le profitable jeu qu'il fallait
+continuer.
+
+Ajoutons que si les princes, se contentant de voler seuls, avaient
+exclu les autres, rejeté dans la rue la longue file des agioteurs, ils
+se seraient trop démasqués; leur épouvantable fortune eût été trop au
+jour. Il leur était plus sûr de ne pas gagner seuls, d'avoir derrière
+eux pour réserve l'armée de la Bourse, d'être appuyés du monde des
+banquiers, courtiers et joueurs.
+
+Leur chef, M. le Duc, pesait sur le Conseil. Un arrêt du Conseil, le
+25 septembre, rouvre la vente des actions, interrompue trois jours.
+Ces actions (le bien des rentiers), on peut les vendre à tout venant
+pour _des billets de banque_. Dans ce cas, les acheteurs payeront un
+droit de dix pour cent, que le rentier ne payerait pas; avec les
+bénéfices énormes qu'ils faisaient, cela ne les arrêtait guère.
+
+Donc la vertu de Law avait duré trois jours. Le rentier, désormais
+sacrifié à l'agioteur, fut refoulé dans le désespoir; tous passaient
+avant lui. Le Trésor lui faisait sa liquidation lentement; lentement
+on lui délivrait le reçu nécessaire. Quand il avait passé deux nuits,
+trois nuits à camper dans la rue, il était prêt à jeter tout. Les
+besoins aussi se faisaient sentir, et beaucoup ne pouvaient attendre.
+Là surviennent à point des gens compatissants pour le conseiller ou
+l'aider. Que ne vend-il ses titres? Il se rend et vend à vil prix.
+
+C'en est fait. Et l'avenir même dès lors lui est fermé. On aura beau
+émettre de nouvelles actions en faveur des rentiers, il n'est plus le
+rentier. On arrive en son lieu avec les titres qu'il a donnés pour
+rien. Les grands voleurs, princes, ducs et banquiers, se présentent
+hardiment comme créanciers de l'État. Va donc, va à la Seine! ou
+mourir sur la paille!
+
+Successeur du rentier, bien armé d'actions, fort d'un gros
+portefeuille, le joueur peut se lancer à la Bourse. Les rois de la
+coulisse qui font les Arrêts du Conseil, qui dominent la Compagnie,
+qui, par les nouvelles d'Espagne ou de Londres, machinent tous les
+jours les variations de demain, enfin qui font le cours, et jouent les
+yeux ouverts,--ces gens d'en haut doivent bien rire des prétendus
+hasards de la rue Quincampoix. Au fond, c'est l'amusement barbare du
+XIVe siècle, la farce des tournois d'aveugles dont on régalait
+Charles VI ou Philippe le Bon. On riait à mourir de voir ces vaillants
+imbéciles, fiers de leurs longs gourdins, n'y voyant goutte, d'autant
+plus furieux, se cherchant à tâtons, parfois frappant dans le vide, ou
+assommant la terre, parfois s'assénant d'affreux coups et se tuant à
+coups de bâton.
+
+Les habiles de toutes provinces et de tout pays de l'Europe, sans
+compter nos Gascons, Dauphinois, Savoyards, avaient pris poste de
+bonne heure, avaient loué toutes les boutiques pour y tenir bureau. Le
+long de l'étroite rue (telle aujourd'hui qu'elle fut) se heurtait, se
+poussait par le ruisseau la foule des acheteurs, vendeurs, troqueurs,
+spéculateurs, dupes et fripons. Point de seigneurs, mais force
+gentilshommes, force robins, des moines, jusqu'à des docteurs de
+Sorbonne. Nulle pudeur, la fureur à nu; injures, larmes, blasphèmes,
+rires violents. Ajoutez les imbroglios. Tel abbé, pour billets de
+banque donne des billets d'enterrement. Telles dames se jouent
+elles-mêmes, actions incarnées, et payent en _mères_ et _filles_.
+Quand la cloche du soir ferme la rue, cette effrénée babel s'engouffre
+bouillonnante aux cafés, aux traiteurs des ruelles voisines, aux
+joyeuses maisons où les espiègles demoiselles soulagent le gagnant de
+son portefeuille.
+
+Sauf le joueur volé ou le blême rentier, Paris était fort gai. Trente
+mille étrangers qui étaient venus jouer, dépensaient, achetaient et ne
+marchandaient guère. Les spectacles ne manquaient pas. On épurait
+Paris en faveur du Mississipi. Les galants cavaliers de la
+maréchaussée enlevaient poliment les demoiselles, «de moyenne vertu,»
+qui devaient peupler l'Amérique. Des vagabonds, en nombre égal,
+ramassés dans les rues ou tirés de Bicêtre, devaient partir en même
+temps. Tout cela exécuté avec une violence, une précipitation légère,
+des facéties cruelles.
+
+Le Régent n'aimait pas les larmes, et ces scènes de désespoir eussent
+fait tort au mouvement des affaires. Il voulut que ces demoiselles,
+ces pauvres diables s'amusassent avant de quitter Paris. Elles furent
+mariées sommairement. À Saint-Martin des Champs, on mit les
+malheureuses en face de la bande des hommes. Parmi ces inconnus,
+mendiants ou voleurs, elles durent choisir en deux minutes, sous
+l'oeil paternel de la police, se marier en deux temps, comme on fait
+l'exercice. Puis soûlés et lâchés dans la vaste abbaye. Dans cet état,
+les pauvres immolées, avec des rubans jaunes pour couronne de mariage,
+furent promenées, montrées, pour qu'on vît combien les partants
+étaient gais. Barbare exhibition. Elles riaient, pleuraient, parmi les
+quolibets, chantaient pouille au passant, la mort au coeur, sentant ce
+qui les attendait.
+
+Temps joyeux. Les morts mêmes n'étaient pas dispensés d'être de la
+partie. Au 20 septembre, lorsque après une baisse de deux jours reprit
+la hausse, trois joueurs la fêtèrent toute la nuit à se soûler. Il n'y
+avait pas moins qu'un parent du Régent, le jeune Horn (Aremberg). Le
+matin, plus qu'ivres, un peu fous, passant au cloître de Saint-Germain
+l'Auxerrois, ils voient un corps exposé sous la garde d'un prêtre que
+le clergé va venir relever. Ils demandent quel est l'imbécile qui se
+laisse mourir à la hausse.--«Le procureur Nigon.»--«Attends, attends,
+Nigon! Nous allons te tirer de là. Laisse ton corbeau, ta prison, et
+viens boire avec nous.» Chandeliers, bénitier, bière, cadavre, tout
+est jeté sur le pavé. Le clergé arrivait. Le mort est porté dans
+l'église. On commence le _De profundis_. Mais au seuil de l'église,
+Horn chante un Arrêt du Conseil. On va chercher la garde. Elle n'ose
+venir. Le lieutenant de police veut un ordre du Palais-Royal. On y
+court.
+
+La chose racontée au Régent lui parut trop plaisante. Il rit. Nos
+trois fous en furent quittes pour boire huit jours à la Bastille.
+
+Le Régent, ivre chaque soir, ne veut pas l'être seul. Il supprime la
+taxe du vin.
+
+Law se fait adorer. Il rembourse, bon gré, mal gré, chasse les
+inspecteurs du pain, du porc, de la marée, du bois et du charbon,
+etc., qui levaient de gros droits.
+
+Vrai Parisien, l'auteur du précieux _Journal de la Régence_ s'arrête
+ici, s'épanouit. Paris nage dans l'abondance des vivres, fait fête au
+cochon, au poisson.
+
+C'est alors que je vois un des agents de Law, la Chaumont, la grande
+hôtesse de la Bourse, recevoir chez elle, près de Paris, tout le
+peuple des agioteurs. Prodigieux festins qui ne purent guère se faire
+que sous le ciel.
+
+«Pour un seul jour, un boeuf, deux veaux et six moutons.» (Ms. Buvat.)
+
+Où est Law pendant ce temps-là? En suivant ses démarches dans le
+_Journal de la Régence_, on le trouve partout où il est inutile. Il
+va, vient, il s'agite. Est-il devenu fou? Est-il un mannequin qu'on
+drape à la royale pour s'en servir et s'en moquer? Il semble qu'il
+détourne les yeux de la scène de honte, d'effronté filoutage.
+
+Il ne voit pas la Banque. Distrait et ridicule, il semble l'Arlequin
+de ce grand carnaval.
+
+Où est-il aux jours décisifs où le Système proclamé va s'appliquer,
+sera une réalité, ou une infâme illusion?
+
+Il s'en va au Jardin des Plantes, à la Salpêtrière, et dit aux
+directeurs de ce grand hôpital: «Je vous donne un million. Cédez pour
+le Mississipi quelques centaines de vos filles; je me charge de les
+doter.» (Septembre.)
+
+Chose grotesque. Les tout-puissants voleurs, princes, ducs, etc.,
+l'obligent, de minute en minute, d'acheter des fiefs, des terres
+titrées, ridicules, inutiles à un homme de sa sorte, et cela à des
+prix insensés.
+
+Les millions lui coulent comme l'eau. Il est duc en Mercoeur, il est
+duc en Mississipi, etc.
+
+Et en même temps, il fait ici le prévôt des marchands, le lieutenant
+de police. Il a l'esprit aux vivres de Paris, ne songe à autre chose.
+
+Son coeur est à la viande, il ne dort pas de ce qu'elle est trop
+chère. Il convoque chez lui les bouchers, et les gronde. «La viande à
+4 sous! dit-il, cela ne sera plus. Je me chargerai, moi, de la vendre
+à un autre prix!»
+
+Voilà un homme étrange. Si on le pousse un peu, il va se faire
+boucher. Cela manque à ses titres. Que lui sert d'être partout en
+France comte, duc et que sais-je? un vrai marquis de Carabas? Pour
+honorer la Bourse, la réhabiliter et lui gagner le peuple, il faut
+qu'il soit roi de la halle.
+
+Roi de tout, roi de rien, de vide et de risée.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+LAW VEUT S'ENFUIR. ON LE FAIT CONTRÔLEUR GÉNÉRAL
+
+Novembre-Décembre 1719.
+
+
+Quel était l'intérieur de Law? Si on le savait mieux, bien des choses
+obscures s'éclairciraient. Ce qu'on en sait, c'est que cet homme,
+jeune encore, tellement en vue et observé, fut en vain obsédé,
+poursuivi d'une foule de femmes, vives et jolies, terribles. Il ne vit
+rien. La belle réputation de galanterie qu'il avait apportée, disparut
+tout à fait. On maudissait ce farouche Hippolyte, qui semblait tout
+entier à la grande chasse des affaires.
+
+En réalité, le roman, la tragédie d'amour, cette beauté étrange qu'il
+avait enlevée, pesaient sur son foyer. Le temps n'y faisait rien. Elle
+le gouvernait comme un amant, comme un complice. J'ai dit combien elle
+tenait à la fortune. Elle avait sujet d'être satisfaite. Dans sa
+position équivoque (non mariée?) elle voyait les princesses et
+duchesses, bien plus, les vertueuses, lui faire une humble cour. Son
+fils dansa avec le roi. Le nonce raffolait de sa fille, la caressait,
+jouait à la poupée.
+
+Madame Law était dans l'empyrée. De si haut, elle apercevait à peine
+encore la terre, prenait en pitié les mortels, mais son mari surtout.
+Le brillant duelliste alors ne se ressemble guère. Aujourd'hui il est
+effaré. Au fort de son succès (novembre), il pose, inquiet et léger,
+comme un lièvre au sillon, qui flaire, écoute aux quatre vents. À peu
+ne tient qu'il ne s'envole.
+
+Instinct miraculeux. Il entend la pensée, tout ce qu'on ne dit pas
+encore. Sous la terre, rien ne bouge, tout va bouger. Les rats ne sont
+jamais surpris sous le sol qui doit enfoncer. Vous verrez, en
+décembre, ces intelligents animaux, prudents _réaliseurs_, laisser
+tout doucement le Système, déserter le papier, chercher les solides
+maisons, les bons biens patrimoniaux.
+
+D'autre part, Law attend un terrible assaut des Anglais. Leur guerre
+(dès qu'ils n'ont plus besoin de nous contre l'Espagne) va tourner
+contre le Système. Or le Système, qu'est-ce? un homme, on le sait, un
+homme mortel. Son attrait, trop puissant, intéresse à sa mort. Adoré
+comme César, il peut finir comme lui. Qu'il eût été béni de la banque
+étrangère, le hardi patriote qui se serait fait son Brutus! La baisse
+effroyable et subite qui eût eu lieu, l'énorme pression qu'auraient
+exercée des milliards de papier arrivant d'un seul coup au
+remboursement, aurait produit bien plus qu'une banqueroute. Cette
+Compagnie, qui maintenant levait l'impôt, était l'Administration
+même, elle eût emporté dans sa ruine le gouvernement, tout ordre
+public.
+
+L'Angleterre serait restée seule, et, seule, eût fait la paix. Il lui
+était extrêmement avantageux et agréable, après avoir fait la guerre
+par la France, de briser celle-ci. Elle avait promis, avec la garantie
+du Régent, que si l'Espagne subissait la quadruple alliance, elle lui
+rendrait Gibraltar. Un tel coup frappé sur la France dispensait
+l'Angleterre de se souvenir de sa promesse.
+
+Voilà ce qui pouvait tenter un violent patriote comme Stairs. Voilà ce
+qui très-justement effrayait Law. Il le voyait armé, entouré de gens
+dévoués. Il le voyait réunir à sa table jusqu'à cinquante chevaliers
+de l'ordre anglais de Saint-André. Il eut un instant l'idée de partir,
+de s'en aller à Rome. Nous le savons par Lemontey, si instruit et qui
+eut en main des documents aujourd'hui dispersés ou peu accessibles.
+Rien de plus vraisemblable. Je crois fort aisément qu'il voulait fuir
+non-seulement Stairs et ses ennemis, mais surtout ses amis, ses
+violents protecteurs, la grande armée des joueurs à la hausse qui le
+précipitait. Il sentait dans le dos la pression épouvantable, aveugle,
+d'une foule énorme, d'une longue colonne qui poussait furieusement.
+Les historiens économistes expliquent tout par son entraînement
+systématique, l'exagération de ses théories. Mais comment ne pas voir
+aussi cette poussée terrible qui le force d'aller en avant? Que
+trouvera-t-il au bout? un mur? un poignard? un abîme? Sans voir
+encore, il sent que cela ne peut bien finir. Donc, à gauche, à
+droite, il regarde s'il ne peut se jeter de côté. Laisser tout,
+grandeur et fortune, sacrifier son bien, reprendre, libre et pauvre,
+son métier de joueur à Rome ou à Venise, c'était sa meilleure chance,
+le plus beau coup qu'il eût joué jamais.
+
+Il aurait fallu pour cela partir seul un matin, n'en donner le moindre
+soupçon à sa famille même, à sa femme. Elle était la plus forte chaîne
+qui le rivât ici. Hautaine, ambitieuse, comme elle était, comment
+dût-elle le traiter, s'il osa parler de départ! Quoi! tout abandonner,
+se faire d'impératrice mendiante! avoir quitté honneur, devoir,
+patrie, puis maintenant quitter la France même, qui était dans leurs
+mains une si prodigieuse fortune, pour aller vivre de hasard dans
+quelque grenier de Venise!...
+
+Law, toujours jeune d'esprit, pensait bien et pensa toujours que
+quelque souverain, le czar ou l'empereur, serait trop heureux de
+l'employer. Mais c'est là que madame Law avait beau jeu pour lui faire
+honte, s'il rêvait ces châteaux de cartes en désertant ici l'édifice
+admirable qu'il avait déjà élevé. Il est certain, et il faut l'avouer,
+qu'il avait obtenu de grands résultats, et allait en obtenir d'autres.
+Son beau projet d'égalité d'impôt, même après la mort de Renaut,
+n'était nullement abandonné. Celui d'obliger le clergé à vendre une
+partie de ses biens ne pouvait que plaire au Régent. Sa Compagnie des
+Indes montrait une activité inouïe. En mars 1719 elle n'avait que 16
+vaisseaux, et elle en eut 30 en décembre; elle en acheta 12 en mars
+1720. En juin, son bilan révéla qu'elle possédait ou avait en
+construction (vrai prodige!) trois cents navires. Elle fondait, à la
+fois, ici le port de Lorient, là-bas la Nouvelle-Orléans. Quelle
+gloire pour le Système! et comment laisser tout cela! Law, quoi qu'il
+arrivât, pouvait se consoler, se donner l'épitaphe de ce roi d'Orient:
+«Qu'importe de mourir!... En un jour j'ai bâti deux villes.»
+
+Mais le plus beau, dont on parlait le moins, et ce qui plus que tout
+le reste devait le retenir ici, c'était la France transformée,
+transfigurée, en quelque sorte. Il avait, à partir d'octobre, réalisé
+d'un coup les vues de Boisguilbert, devancé Turgot, Necker. Les
+vieilles barrières des douanes intérieures entre les provinces
+tombèrent par enchantement, les cent tyrannies ridicules qui tenaient
+le royaume à l'état de démembrement permanent. La libre circulation du
+blé, des denrées commença. On ne vit plus le grain pourrir captif dans
+telle province, tandis qu'il y avait famine dans la province d'à côté.
+Les hommes aussi librement circulèrent. Le travailleur put travailler
+partout, sans se soucier des entraves municipales. Un _maître_
+menuisier de Paris fut _maître_ aussi, s'il le voulait, à Lyon. Ainsi
+le pauvre corps de la France étouffée eut pour la première fois les
+deux choses sans lesquelles il n'y a point de vie: _circulation_,
+_respiration_. On le vit sur-le-champ. Il fallut ouvrir de tous côtés
+des routes immenses. Admirable spectacle! Comment l'auteur de tout
+cela eût-il pu les quitter, fuir sa création commencée, par faiblesse
+et lâcheté! C'eût été le dernier des hommes, le plus méprisé des siens
+même. Sa femme, j'en réponds, l'accabla.
+
+Et non moins accablé fut-il d'offres et de caresses, de prières, au
+Palais-Royal. Au premier mot de retraite qu'il hasarda, le prince
+tomba à la renverse d'étonnement, d'effroi. Quel cataclysme eût fait
+ce foudroyant départ! On lui dit que non-seulement il resterait, mais
+qu'il aurait la place de Colbert, serait contrôleur général, qu'on
+ferait tout ce qu'il voudrait. Pour Stairs et ses menaces, on rit.
+Quoi de plus simple que de le faire gronder par Stanhope, même
+destituer, remplacer? De Londres on en eut l'espérance.
+
+Les finances, c'était le premier ministère, en ce moment la royauté.
+Seulement, pour que le nouveau roi entrât en possession, il fallait
+une petite chose; il fallait que, comme Henri IV, il crût que la
+France «valait bien une messe, qu'il fît le saut périlleux.» Cela ne
+pesait guère, selon le Régent et Dubois. Et cela pesa peu pour Law,
+fort peu Anglais, et bien plus Italien, qui n'aimait que Venise et
+Rome, qui avait pour amis le Président, le Nonce, pour courtisan,
+convertisseur, Tencin. Madame Law aussi était sensible aux avances de
+ces prêtres, à leur facilité pour régulariser sa position.
+
+Tencin n'eut pas grand mal. Law alla avec lui promener à Melun, et fut
+sur-le-champ converti. De retour, le jour même, il communia lestement
+à Saint-Roch, le soir donna un bal. L'apôtre en eut deux cent mille
+francs, et, ce qui valut mieux, fut chargé par Dubois de faire valoir
+à Rome le service si grand qu'il venait de rendre à l'Église.
+
+En même temps, par tous les moyens, dons, pensions, achats, etc., Law
+s'assure des protecteurs. C'est comme une sorte de ligue, de
+confédération, qui se fait entre les seigneurs pour lui, pour le
+Système. Le grand distributeur est le Régent, _la machine à donner_,
+«le grand robinet des finances,» ouvert, et qui laisse aller tout. Le
+Palais-Royal en attrape (la Fare, la Parabère), mais autant, mais bien
+plus les ennemis du Régent (la Feuillade un million, Dangeau un
+demi-million), puis des seigneurs quelconques. Châteauthiers,
+Rochefort, la Châtre, Tresmes, ont à peu près 500,000 francs chacun;
+d'autres plus, d'autres moins. Qui refuse est mal vu. Noailles, le
+ministre économe, est le chien qui défend le dîner de son maître, mais
+finit par y mordre. Saint-Simon est persécuté; on tâche de lui faire
+comprendre qu'il est indécent qu'il refuse. Enfin il se rappelle je ne
+sais quel argent que doit le Roi à sa famille; il se résigne et palpe
+aussi.
+
+Mais le général du Système, le roi du grand tripot, souverain
+protecteur de Law, c'est M. le Duc. Flanqué des Conti, du Conseil, de
+la Banque, de la Compagnie, d'un monde de seigneurs, d'intéressés de
+toute sorte,--en outre, énormément compté comme héritier certain
+(prochain) de ce Régent bouffi qui peut passer demain, il entraîne
+visiblement tout.
+
+Du reste, il n'est qu'un masque. En regardant derrière son inepte
+brutalité, on voit ses vrais moteurs, deux femmes infiniment malignes,
+sa mère et sa maîtresse, la rieuse et l'atroce, madame la Duchesse et
+madame de Prie. La première, toute Montespan, toute satire et toute
+ironie, jolie sur un corps indirect, eut l'esprit méchant des bossus.
+Née singe, sur le tard «elle épousa un singe» (M. de Lassay). Elle
+excellait à rire, à nuire; intarissable en bouts-rimés mordants,
+polissons et malpropres (V. _Recueil Maurepas_). Madame de Prie tenait
+plutôt du chat, de sa férocité exquise. Sa mère fut la souris. Dès
+qu'elle fut en force et puissante par M. le Duc, elle la prit dans ses
+griffes, commença à persécuter ceux qui l'avaient aimée et soutenue
+(décembre).
+
+Dans leurs vengeances, leurs plaisirs et leurs gains, cette trinité de
+l'agio, M. le Duc et les deux femmes, jouissaient avec insolence. M.
+le Duc paya madame de Prie à son mari douze mille livres de pension,
+et pour bouquet de sa double victoire, d'amour, de bourse, il s'acheta
+un Saint-Esprit de diamants de cent mille écus (septembre). Du gain de
+la rue Quincampoix, madame la Duchesse se bâtit sur le quai, au lieu
+le plus apparent, le délicieux petit palais Bourbon, où son vieil
+épicuréisme inventa, réunit les recherches voluptueuses, les
+sensuelles aisances auxquelles ni l'Italie ni la France n'avaient
+songé.
+
+Jouir n'est rien sans outrager. On voulut braver le public, insulter
+la rue Quincampoix. Lassay, le singe-époux de madame la Duchesse,
+«pour donner la comédie aux dames,» les mena, et Law avec elles. Ils
+l'associèrent, bon gré mal gré, à une farce irritante, qui pouvait le
+rendre odieux. Ils lui firent jeter d'un balcon, sur la foule, de
+vieilles monnaies anglaises du roi Guillaume, qu'on ne trouvait plus à
+changer. On se les disputa, on se rua, on se pocha. Et sur cette
+mêlée, un autre balcon, chargé de seaux d'eau, lança un froid déluge
+(cruel au 25 novembre).
+
+Tout allait entraîné dans la férocité rieuse d'un gouvernement de
+joueurs. Le parti de la hausse, l'ascendant de M. le Duc emportait
+tout. Pour empêcher la baisse que l'affaire de Bretagne aurait pu
+amener, on fait de la vigueur, on envoie six bourreaux à Nantes. On y
+dresse l'échafaud. Pour pousser à la hausse, pour faire croire que
+l'on colonise, faire monter le _Mississipi_, on fait à grand bruit,
+sur les places, l'enlèvement de ceux qui vont peupler _les Îles_.
+Pourquoi à Paris plus qu'ailleurs? Pour que les étrangers, les trente
+mille joueurs, spéculateurs, qui de toute l'Europe sont venus ici,
+voient bien de leurs yeux que l'affaire n'est pas chimérique.
+
+Law, on l'a vu, offrait des dots, des primes aux émigrants. Il donnait
+là-bas trois cents arpents à chaque ménage. S'il eût duré, sa colonie
+heureuse se serait recrutée par l'émigration volontaire. Mais tout
+était précipité barbarement pour la montre et la mise en scène,
+l'effet nécessaire à la Bourse.
+
+Un tableau de Watteau, fort joli, très-cruel, donne une idée de cela.
+Quelque enrichi sans doute, un des heureux du jour, qui trouvait ces
+choses plaisantes, le commanda, et l'artiste malade, âpre et sec, y a
+mis un poignant aiguillon. On y voit comme la police prenait au hasard
+ses victimes. Un argousin, avec des mines et des risées d'atroce
+galanterie, est en face d'une petite fille. Ce n'est pas une fille
+publique, c'est une enfant, ou une de ces faibles créatures qui, ayant
+déjà trop souffert, seront toujours enfants. Elle est bien incapable
+du terrible voyage; on sent qu'elle en mourra. Elle recule avec
+effroi, mais sans cri, sans révolte, et dit qu'on se méprend, supplie.
+Son doux regard perce le coeur. Sa mère, ou quasi-mère plutôt (la
+pauvrette doit être orpheline), est derrière elle qui pleure à chaudes
+larmes. Non sans cause. Le seul transport de Paris à la mer était si
+dur que plusieurs tombaient dans le désespoir. On vit à la Rochelle
+une bande de filles, trop maltraitées, se soulever. N'ayant que leurs
+dents et leurs ongles, elles attaquèrent les hommes armés. Elles
+voulaient qu'on les tuât. Les barbares tirèrent à travers, en
+blessèrent un grand nombre, en tuèrent six à coups de fusil!
+
+Il est instructif de placer auprès du tableau de Watteau un autre, non
+moins désolant: c'est le portrait de Law, contrôleur général. Grande
+gravure, solennelle et lugubre. Que de siècles semblent écoulés depuis
+le délicieux petit portrait de 1718, si féminin, suave, d'amour et
+d'espérance. Mais celui-ci est tel qu'il ferait croire que, de toutes
+les victimes du Système, la plus triste, c'est son auteur. Il est plus
+que défait; il est sinistrement contracté, raccourci; il semble que
+cette tête, sous une trop dure pression, à coups de maillet, de
+massue, ait eu le crâne renfoncé, aplati.
+
+Au moment même où sa nomination le mit si haut, au trône de Colbert!
+il sentait que la terre lui fuyait sous les pieds. Ses amis, ses
+fidèles, les vaillants de la hausse, sous une fière affiche d'audace
+et d'assurance, sourdement en dessous se soulageaient des
+actions,--non pour de l'or, ils n'auraient pas osé,--mais pour des
+_fantaisies_ qu'ils avaient tout à coup, une terre, un hôtel, des
+bijoux pour madame, un diamant pour une maîtresse.
+
+Il le voyait, ne pouvait l'empêcher, était plein de soucis. Mais, ce
+qui était plus atroce, c'est que, plus ces traîtres dans leur
+désertion occulte risquaient de faire la baisse, plus ils insistaient
+pour la hausse. Ils glorifiaient le papier pour le céder avec plus
+d'avantage. Tout systématique qu'il fût, Law n'était pas un sot; il
+sentait à coup sûr cette chose simple et élémentaire que, s'il était
+de son intérêt de soutenir le cours, il ne faisait, en surhaussant une
+hausse déjà insensée, qu'augmenter son danger et la profondeur de sa
+chute. Mais il allait cruellement poussé, comme un tremblant
+équilibriste qu'on hisse au mât, le poignard dans les reins: qu'il
+veuille ou non, il faut qu'il monte, qu'il gravisse éperdu le dernier
+échelon.
+
+Ses maîtres, les haussiers, qui avaient déjà réalisé des sommes
+énormes, Bourbon, Conti, etc., donnèrent cet indigne spectacle au 30
+décembre. Ils vinrent, le Régent en tête, distribuer le dividende à
+l'assemblée des actionnaires. Dans ce troupeau crédule, où déjà nombre
+d'esprits forts risquaient de se produire, on imposa la foi par
+l'audace, à force d'audace, par l'excès de l'absurdité. Law se
+déshonora. Le saltimbanque infortuné alla jusqu'à crier: «Je n'ai
+promis que douze ... Je donnerai quarante pour cent!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+LA BAISSE--L'ABOLITION DE L'OR
+
+Janvier-Mars 1720
+
+
+Quand Law, nommé contrôleur général, se présenta aux Tuileries, on lui
+ferma la grille. Sa voiture n'entra pas. Insulte calculée. Ce même
+jour, le Parlement avait ému et enhardi le peuple par une remontrance
+sur la cherté des vivres. On espérait que Law, obligé de descendre en
+pleine foule, serait hué, sifflé (16 janvier 1720).
+
+Même au Palais-Royal et à la table du Régent, en février, on l'insulta
+en face.--Un des roués, Broglio, lui jeta une sinistre plaisanterie:
+«Monseigneur, dit-il au Régent, vous savez que je suis un bon
+physionomiste. Eh bien, d'après les règles, je vois que M. Law sera
+pendu dans six mois ...»--Le Régent rit, douta. «Et par ordre de Votre
+Altesse.»
+
+Celui qui si bravement insultait Law ne risquait pas grand'chose. Il
+savait bien qu'il plaisait à Dubois.
+
+Dubois avait un peu flotté, avait été un peu écarté de sa route par
+les séductions du Système, les pommes d'or de ce jardin des
+Hespérides. Mais le volage revenait à son premier amour, l'Église, qui
+seule pouvait l'établir, selon les vues de toute la vie. Sa chimère,
+son roman, couvé soixante années, l'échelle de Jacob qu'il montait
+dans ses rêves, c'était en trois degrés d'avoir quelque grand siège,
+puis le chapeau, puis ... la tiare peut-être! Qu'un coquin, comme lui,
+qui n'était ni diacre, ni prêtre, n'avait que la tonsure, allât si
+haut, dans le peu qu'il avait à vivre, ce miracle ne pouvait se faire
+que par une basse servitude et au clergé, et au roi George. C'était
+surtout dans le prince hérétique qu'il espérait, pour gagner Rome,
+attraper le cardinalat.
+
+Or, en janvier 1720, le clergé, l'Angleterre, étaient également contre
+Law. Dubois devait l'abandonner.
+
+Malgré l'argent que Law envoya à Rome pour le Prétendant, malgré les
+caresses du Nonce, en décembre, en janvier, l'on commence à sonner le
+tocsin contre lui. On prêche contre le Système. Des évêques assemblés
+condamnent la Banque. Cela se comprend à merveille, quand on voit Law,
+le nouveau converti, pour son entrée au ministère, occuper le Conseil
+d'une vente de biens du clergé. Il allait toucher l'Arche sainte.
+Comment Dubois eût-il osé le soutenir, lui qui précisément alors se
+faisait prêtre, archevêque de Cambrai? Il avait besoin des évêques
+pour lui donner les ordres et le sacrer. En un jour, ils le firent
+sous-diacre, diacre, prêtre. Il fut sacré par Massillon.
+
+Les Anglais désiraient, espéraient la chute de Law. Leur premier
+ministre Stanhope avait adopté en décembre le plan de Blount,
+imitateur et concurrent de Law. Blount voulait faire rembourser la
+Dette anglaise en actions du Sud. Chose improbable: la Compagnie du
+Sud, fort languissante, avait traîné depuis 1711, devait traîner
+encore si la nôtre se soutenait. Donc, il fallait qu'elle pérît. Cela
+allait au politique Stanhope, inquiet de notre marine. Cela allait aux
+maîtresses allemandes de George, à qui l'affaire devait valoir un
+demi-million. L'héritier présomptif était aussi pour Blount, voulant
+entrer dans la spéculation.
+
+Stanhope, loin de laisser soupçonner ses projets, se montra favorable
+à Law, blâma la violence de Stairs contre lui, promit même de le
+remplacer (18 décembre). De sa personne, il passa le détroit, vint
+s'arranger avec Dubois pour les affaires d'Espagne, et autre chose
+aussi sans doute. En mars, le plan de Blount devait être présenté aux
+Chambres, et son affaire lancée. En mars (on pouvait l'espérer), au
+jour fatal du dividende, Law, incapable de tenir ses imprudentes
+promesses, allait être précipité. Sa terrible culbute, un coup
+d'énorme baisse, faisant fuir tous les capitaux, les renverrait à
+Londres et ferait la hausse de Blount.
+
+Le premier point était de discréditer le Mississipi, de détruire ce
+vaste mirage qui avait fait monter si haut les actions. On annonce à
+Londres à grand bruit que de vives représentations vont être faites
+aux Chambres sur ces établissements français «qui empiètent sur les
+Carolines.» Ici, Dubois écrit et dit qu'on a tort d'attendre des
+denrées tropicales de la Louisiane, que ce grand pays inondé ne sera
+jamais qu'une espèce de Hollande, tout au plus bonne à nourrir des
+bestiaux.
+
+Ce n'étaient point des attaques personnelles, mais d'autant plus
+efficacement de pareilles confidences minaient le crédit. On savait
+bien aussi que Law, tout en promettant de ne pas augmenter le nombre
+des billets de banque, ne pouvait faire face aux besoins qu'en en
+fabriquant de nouveaux (de février en mai, près de quatorze cent
+millions!). Dès le 28 janvier, il leur donna un cours forcé, obligea
+de les recevoir comme monnaie. En même temps, la monnaie métallique
+était persécutée et par les variations qu'on lui faisait subir, et par
+le rappel qu'on fit des anciennes monnaies décriées. On en fit des
+recherches, des poursuites, des confiscations chez les particuliers et
+dans les couvents même.
+
+Un état si violent ne pouvait durer guère. Peu avant le payement du
+dividende de mars, on dut prendre un parti. Il s'en présentait deux:
+on pouvait sauver l'une ou l'autre des deux institutions, ou la
+Compagnie ou la Banque, soutenir ou l'action ou le billet. «Mais (on
+l'a très-bien dit) la plupart des possesseurs d'actions étaient des
+gens qui avaient librement spéculé. Les porteurs de billets, au
+contraire, les avaient reçus forcément, en vertu des édits, comme
+monnaie obligatoire, sans chance de fortune; leur droit était sacré.
+Donc on devait plutôt laisser tomber l'action, non le billet, sauver
+la Banque plutôt que la Compagnie.»--Seulement, en sacrifiant
+celle-ci, on fermait l'espérance, on sacrifiait la colonisation et le
+commerce renaissant.
+
+Le 22 février, on associa, on fondit les deux établissements. La
+Banque devint Caissière de la Compagnie, et celle-ci _caution de la
+Banque_. Ce fut le plus fragile, le plus ruineux des deux
+établissements qui prétendit soutenir l'autre.
+
+En Angleterre, la Banque, vieille, puissante corporation et fort
+indépendante, ne voulut nullement s'associer aux périlleuses destinées
+de la Compagnie du Sud. Celle-ci même ne le désira pas, sentant que la
+pesante sagesse de la Banque alourdirait ses ailes dans le vol hardi
+qu'elle méditait. Ces deux puissances financières restèrent donc
+séparées, et la ruine de la Compagnie n'entraîna pas la Banque.
+
+Ici, la Compagnie des Indes, ayant l'honneur d'avoir des princes pour
+gouverneurs et hauts actionnaires, sans difficulté associa à son péril
+la Banque plus solide.
+
+Leurs destinées, leurs fonds se mêlèrent fraternellement. Mesure
+agréable aux voleurs.
+
+Pour décorer ce mariage par un grand air d'austérité, il est dit
+_qu'on ne fera plus de billets_, sinon avec beaucoup de formes, sur
+proposition de la Compagnie, et par arrêt du Conseil. Il est dit que
+le roi renonce à ce qu'il a d'actions (il arrête le cours de ses
+largesses illimitées), _qu'il ne tirera rien de la caisse_ qu'en
+proportion des fonds qu'il y dépose, comme tout autre actionnaire.
+
+Une chose frappe: à la grande assemblée des actionnaires où tout cela
+passa, et où le Régent, les banquiers, courtiers, agents de change et
+tout le peuple financier siégea, vota, signa, les deux princes qui
+devaient le plus profiter de l'arrangement, Bourbon, Conti, ne
+parurent pas (22 février).
+
+On poussait âprement la persécution de l'argent. Tout ce qu'on
+essayait d'exporter était confisqué. On pinça ainsi Duverney, qui
+tâchait de sauver sept millions en Lorraine. On pinça un Anglais,
+dit-on, pour vingt-quatre millions. Le 27 février, défense d'avoir
+chez soi plus de cinq cents livres. Rigoureuses saisies. Nulle sûreté.
+Le dénonciateur avait moitié de la confiscation. Un fils trahit son
+père. Nombre de gens timides aiment mieux sortir d'inquiétudes, et
+viennent docilement changer leurs espèces en billets. L'or, l'argent,
+ces maudits, sont serrés de si près, qu'ils ne savent plus où se
+cacher; ils n'ont d'abri sûr que dans les caves de la Banque.
+
+Mais l'arrêt du 22 qui l'unit à la Compagnie en a donné la clef à
+celle-ci, et lui ouvre l'encaisse. Avant la fin du mois, son gros
+actionnaire, Conti, arrive avec trois fourgons dans la cour. Il veut
+réaliser en espèces ses actions. Effroyable impudence! de venir
+enlever l'or que ses légitimes possesseurs apportent avec tant de
+regret et pour obéir à la loi! Vouloir que Law, publiquement, viole
+cette loi qu'il a faite hier!... Rien n'y servit. Il fallut le payer,
+remplir ses trois voitures. En plein jour, au milieu de la foule
+ébahie, il emporte quatorze millions.
+
+Le Régent en fut indigné, mais beaucoup plus M. le Duc, qui regrettait
+de n'en pas faire autant. Le 2 mars, il prend son parti, et lui aussi
+fond sur la Banque. Lui, protecteur de Law, il vient le sécher, le
+tarir, rafler tout et faire place nette. Lui, qui a pu réaliser huit
+millions en septembre, vingt millions, dit-on, en octobre, il présente
+à la caisse, le bourreau, pour vingt-cinq millions de papier qu'on
+doit, sur l'heure, changer en or. Coup féroce du chef de la hausse,
+qui vient outrageusement donner le signal de la baisse. Law se voilà
+la tête. Le Régent se fâcha. On fit même semblant de rechercher cet or
+et de courir après. Il cheminait paisible sur la route du Nord,
+tendrement attendu de la reine de Chantilly.
+
+Law, indomptablement, répondit à ce coup par un autre, désespéré, le
+plus audacieux du Système. Il alla jusqu'au bout, atteignant les
+voleurs et détruisant leur vol. _Il abolit l'or et l'argent_, leur ôta
+cours et défendit qu'on s'en servît.
+
+«Les louis d'or en mars vaudront encore quarante-deux livres,
+trente-six en avril. Et en mai? pas un sou.--L'argent a un répit. Il
+vivra un peu plus que l'or, jusqu'en décembre, sera enterré en
+janvier.»
+
+Mesure étrange, hardie, mais d'exécution difficile, qu'on ne pouvait
+maintenir.
+
+Mais, quoi qu'il en pût être de l'avenir, elle eut pour le moment un
+effet violent pour les _réaliseurs_, les rendit furieux. Leur or ne
+pouvait ni sortir de France (on l'avait vu par Duverney), ni
+s'employer aisément en achats, sinon avec grande perte; on hésitait à
+recevoir ces métaux dangereux qui bientôt ne serviraient plus.
+
+Les riches du Système, gorgés par lui, en devinrent les plus cruels
+ennemis, ardents apôtres de la baisse, outrageux insulteurs de Law et
+du papier. Dans leurs orgies, ne pouvant brûler l'homme, ils brûlaient
+des billets, pour bien convaincre le public que ce n'étaient que des
+chiffons.
+
+Leur espoir le plus doux, c'était que le Parlement, qui, dès août
+1718, eût voulu déjà pendre Law, effectuerait enfin ce voeu, prendrait
+son temps et, par un jour d'émeute, ferait brusquement son procès. Ces
+magistrats haïssaient Law, et pour le mal et pour le bien. Il était le
+monde nouveau qui les sortait de toutes leurs idées. Aux plus dévots
+d'entre eux, il semblait l'Antichrist. Tous trouvaient fort mauvais
+que le grand novateur touchât à la vénalité des charges, qu'il parlât
+de supprimer cette justice patrimoniale, où le droit souverain de vie,
+de mort, la robe rouge, passait par héritage, échange, achat, legs,
+dot. Petit fonds, de fort revenu pour qui savait, de certaine manière,
+le rendre fructueux.
+
+L'austérité de quelques-uns n'empêchait pas le corps d'être
+détestable, d'orgueil borné et d'inepte routine, bas pour les grands,
+cruel aux petits, très-obstiné pour la torture, pour toute vieille
+barbarie. Le fisc, le règne de l'argent à son début sous Henri IV,
+avait consacré ce bel ordre. Ici, l'homme d'argent, Law, eût voulu le
+supprimer. De là duel à mort, où l'on croyait que Law serait fortement
+appuyé par l'ennemi personnel du Parlement, M. le Duc, qui avait tant
+aidé à le briser en 1718. En mars 1720, M. le Duc, Conti, ont sur cela
+changé d'opinion. L'abolition de l'or les blesse trop. Ils se vengent
+de Law en défendant le Parlement (_ms. Buvat_, 2, 221). S'étant garni
+les mains, ils s'en détachent, flattent le public à ses dépens. On se
+dit que cet homme, abandonné des princes, ne peut durer, qu'actions
+et billets, tout cela va tomber. Ce qui fait justement que d'autant
+plus ils tombent. La baisse se précipite.
+
+C'est le moment où Blount, à Londres, a présenté son plan aux
+Chambres. Heureuse chance pour lui. Il leur montre Paris en baisse, la
+ruine imminente de Law. L'enthousiasme des Communes, l'approbation des
+Lords accueillent le bill présenté, qu'on votera le 3 avril. Déjà on
+prépare tout dans l'Alley-change. C'est son tour. La fortune riante
+lui montre le visage, le dos à la rue Quincampoix.
+
+Souvent, aux funérailles antiques, on décorait les morts de couronnes
+de fleurs. C'est ce que le Régent fait pour Law. Il lui donne le titre
+de Surintendant des finances que n'a pas eu Colbert. Titre funèbre;
+c'est celui de Fouquet.
+
+La rue Quincampoix, de plus en plus tragique, ne montrait que des
+visages pâles. Plus d'un désespéré, sous le coup du matin, rêvait le
+suicide du soir. La Seine ne roulait que noyés.
+
+Mais tous ne se résignaient pas. Les gens de qualité cherchaient des
+querelles d'Allemand aux joueurs plus heureux, et faisaient appel à
+l'épée. On était averti qu'ils avaient formé un complot pour faire
+d'ensemble une grande charge sur la foule, enlever tous les
+portefeuilles. On décida la fermeture prochaine de la rue Quincampoix,
+désormais d'ailleurs odieuse, n'étant plus que le champ des
+spéculations de la baisse.
+
+À l'avant-dernier jour, le jeune Horn (si emporté, qu'on a vu faire la
+guerre aux morts), ayant eu connaissance sans doute de cet arrêt de
+fermeture qui allait être publié, veut jouer de son reste, refaire de
+l'argent à tout prix. Avec deux scélérats, il raccroche un agioteur,
+l'attire au cabaret avec son portefeuille et le poignarde. Arrêté, il
+sourit. Il prétend qu'on l'a attiré, attaqué, qu'il s'est défendu. Il
+croyait fermement qu'on ne pousserait pas la chose; que, parent de
+Madame et par conséquent du Régent, il n'avait rien à craindre. En
+effet, le lieutenant criminel alla prendre l'ordre du Régent. Déjà il
+était entouré des plus vives supplications des seigneurs, des princes
+étrangers. Mais il y avait grand danger à faiblir. Vingt ou trente
+mille étrangers étaient ici, beaucoup ruinés, désespérés et prêts à
+tout, beaucoup suspects et mal connus, rôdeurs sinistres qui viennent
+toujours flairer autour des grandes foules. Nombre de crimes se
+faisaient avec une exécrable audace. Et cette police, si terrible pour
+les enlèvements, n'empêchait nul assassinat. Le matin, on trouvait aux
+bornes des bras et des jambes, étalés sans cérémonie. En une fois,
+vingt-sept corps d'assassinés (hommes, femmes, pêle-mêle) se pêchent
+aux filets de Saint-Cloud. Hors de Paris, de même. Quatre officiers,
+braves, armés jusqu'aux dents, sont, dans la forêt d'Orléans,
+attaqués, entourés, et, après un combat, définitivement massacrés. La
+nuit même qui suivit le jugement de Horn, on trouva, près du Temple,
+un carrosse versé, sans chevaux, et dedans une pauvre dame qu'on avait
+à loisir, coupée, détaillée en morceaux.
+
+Le Régent était si peu rassuré, qu'en février déjà il avait augmenté
+de cinquante hommes chaque compagnie du régiment des gardes. Il fut
+sévère pour Horn, plus qu'on ne l'eût pensé. On eut beau lui
+représenter que le coupable lui tenait à lui-même, tenait à
+l'Empereur, à je ne sais combien de princes d'Empire, qu'on devait
+épargner cette tache à tant d'illustres familles, à toute la noblesse
+européenne, qui en souffrirait tellement dans son honneur et dans ses
+priviléges. On donna de l'argent, on pria, on menaça presque. On eût
+voulu obtenir au moins la décapitation secrète dans une cour de la
+Bastille, l'échafaud de Biron. Le Régent, tellement pressé, trouva un
+mot, qui reste: «C'est le crime qui fait la honte, non l'échafaud.»
+Puis il se sauva à Saint-Cloud.
+
+Horn, pris le 22 mars, fut, le 26, exécuté, rompu, et en pleine Grève,
+à la stupéfaction de tous. Grave, très-grave événement, qu'on n'eût
+jamais vu sous Louis XIV. Remarquable victoire de la moralité moderne,
+de la loi inflexible contre le privilége et l'injustice antique,
+contre les élus impeccables, «prolongement de la divinité.» Tous
+responsables et jugés par leurs faits. Pour tous, l'égalité du
+glaive.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+LAW ÉCRASÉ.--VICTOIRE DE LA BOURSE DE LONDRES
+
+Mai 1720
+
+
+Duverney exilé, Argenson aplati (se maintenant à peine au ministère),
+pouvaient espérer en Dubois, désormais opposé à Law.
+
+Dubois avait cela d'original, d'être le meilleur Anglais de
+l'Angleterre, et le meilleur Romain de Rome. Le 3 avril, dans un repas
+immense, il triompha et fêta sa victoire, son archevêché de Cambrai,
+sa guerre d'Espagne, l'acceptation de l'_Unigenitus_ par nos évêques
+opposants. Ce 3 avril, c'est le jour même où le plan de Blount devient
+loi, le jour d'où la hausse de Londres va précipiter notre baisse.
+C'est la veille de l'exécution de Nantes, où l'on coupe le cou aux
+insurgés bretons (4 avril 1720).
+
+Il faut avouer que Dubois avait bien préparé son succès
+ecclésiastique. D'abord il avait su ignorer, ne rien voir du
+renouvellement de la persécution des protestants dans le Midi. Les
+curés reprirent dans toute sa force leur atroce police des nouveaux
+convertis. Certains revinrent aux dragonnades. Près de Mendes, un curé
+Mignot _dragonna_ une fille obstinée dans sa foi. Il appela des
+soldats à son aide, leur fit couper des branches d'aune pliantes,
+cruels fouets de bois vert dont ces braves travaillèrent si bien
+qu'elle en mourut huit jours après.
+
+Qui songeait à ces bagatelles dans l'entraînement du Système, au
+milieu de tant d'aventures? Dubois employa admirablement pour sa
+grandeur, pour Rome, l'absence de l'âme de la France, l'affaissement,
+l'ivresse effarée du Régent. Celui-ci est le valet de Dubois. Le 13
+mars, il a fait venir en son Palais-Royal le faible archevêque de
+Paris. Là, Dubois avait réuni cinq cardinaux, six archevêques, trente
+évêques. Noailles, vaincu, signe enfin sa soumission, tant attendue de
+Rome. En échange, Dubois eut à l'instant les bulles de l'archevêché de
+Cambrai.
+
+Seulement le nouveau prélat, ne sachant un mot de la messe, eut assez
+de peine à s'y faire. Il s'exerçait. Il en faisait, au Palais-Royal,
+de bouffonnes répétitions, où son étourderie, ses _lapsus_, ses
+fureurs, ses jurons parmi les prières, amusaient le Régent.
+L'assistance riait à mourir.
+
+Avec un tel apôtre, Rome triomphe. On fait promettre à Law de donner
+des missionnaires, des Jésuites à sa colonie. On le mène à Saint-Roch
+communier et faire ses pâques. Il croyait répondre par là aux bruits
+semés dans le sot peuple, qu'il restait huguenot, qu'il était esprit
+fort, ne croyait pas en Dieu, etc.
+
+Ses ennemis, par différents moyens, jouaient un jeu à le faire mettre
+en pièces. D'une part, le Parlement, aux jours de cherté où
+bouillonnaient les halles, semblait le désigner comme affameur du
+peuple, disant qu'il avait fait plus de mal en six mois que toute la
+guerre en vingt années. D'autre part, la police continuait, aggravait
+les enlèvements, malgré Law, contre son avis et son opposition
+formelle. D'Argenson, qui semblait avoir quitté la police, la gardait
+réellement et la faisait agir.
+
+Law n'avait jamais compté que les paresseux flâneurs de Paris seraient
+de bons cultivateurs. À la Salpêtrière, il ne demanda que des filles,
+et en répondant de les doter. Sa Compagnie, en mars, engagea, envoya
+avec (outils, vivres, dépenses de la première année), d'excellents
+émigrants, des Suisses, des Allemands laborieux. Elle acheta même des
+nègres, ouvriers supérieurs pour ce climat (mai); mais elle refusa nos
+vagabonds (_ms. Buvat_, 2, 245). Or, juste à ce moment, la police
+s'obstine à ignorer cela. Elle crée des enleveurs patentés, en costume
+éclatant (_bandouillers du Mississipi_). Pour faire plus de scandale,
+outre leur paye, ils ont dix francs de prime pour chaque enlevé. Cela
+les anime si bien qu'ils capturent, au hasard, cinq mille personnes!
+des servantes qui viennent s'engager à Paris, des petites filles de
+dix ans, des gens établis, de notables bourgeois. Ils en font tant
+que, dans certains quartiers, on assomme ces bandouillers. Cependant
+une commission du Parlement court les prisons, délivre les pauvres
+enlevés, s'apitoie sur leur sort, déplore la tyrannie de Law.
+
+Persécution étrange! il a beau refuser. Tout le long de mai, jusqu'en
+juin, on enlève pour lui, pour lui on fait passer aux ports, on
+embarque des troupeaux humains.
+
+Quel poids que la haine d'un peuple! Law ne pouvait la supporter. Il
+voulait à tout prix refaire sa popularité. L'horreur de sa situation
+n'avait fait qu'exalter ses puissances inventives. Battu sur tant de
+points, il s'élance dans un nouveau rêve,--celui-ci vraiment analogue
+à ceux de nos socialistes. La Compagnie sera le grand industriel de
+France, fabriquera, vendra elle-même. Supprimant les nombreux
+intermédiaires oisifs et parasites qui tous gagnent sur le
+travailleur, elle livrera directement la marchandise à très-bas prix.
+Déjà il avait fait un premier essai à Versailles dans sa belle colonie
+de neuf cents horlogers appelés d'Angleterre. Il en fit un nouveau
+dans son château de Tancarville pour la fabrique des étoffes et la
+confection des habits. Il avait fait venir de Flandre un habile homme,
+Van Robais, qui aurait habillé le peuple presque pour rien. Law
+voulait le nourrir lui-même. Il achète des boeufs à Poissy. Il tue,
+détaille, vend la viande au rabais, fait taxer les bouchers, les
+oblige de vendre de même.
+
+Soins perdus. Et en même temps, il perdait le temps à dicter, faire
+écrire par l'abbé Tenasson une longue apologie en quatre lettres qu'on
+mit dans _le Mercure_. Mais les oreilles étaient bouchées par les
+grandes et terribles préoccupations de la ruine. Les ennemis de Law
+sentirent que tout cela ne lui servait à rien, qu'il était mûr, et
+qu'on pouvait frapper. La dernière lettre est du 18. Le 21, ils
+saisirent le moment, et lui portèrent le coup mortel.
+
+Il y avait vacance au conseil et au Parlement. Chacun allait un moment
+respirer. M. le Duc, Villars, Saint-Simon, etc., sont dans leurs
+terres. Il ne reste près du Régent, avec Law, que son ennemi
+d'Argenson, et Dubois, non moins ennemi, voué à l'Angleterre.
+Saint-Simon est bien étourdi, quand il dit que Dubois «fut dupe.» Il
+fut fripon, comme toujours. Jamais, sans son concours, d'Argenson, si
+prudent, heureux qu'on l'oubliât, n'aurait eu cette audace de lancer
+contre le Système la machine qui le mit à terre. À qui sert-elle,
+cette machine? À Blount et Stanhope. Elle est mise en branle de
+Londres, montrée par d'Argenson, mais poussée victorieusement par
+l'excellent anglais Dubois (La Hode, II, 84).
+
+«La baisse allant toujours (dit d'Argenson), sans qu'on pût l'arrêter,
+ne valait-il pas mieux la dominer, la régler et la mesurer, par une
+réduction progressive des actions et des billets qui baisseraient de
+mois en mois jusqu'en décembre, où ils seraient réduits à peu près de
+moitié?»
+
+Il est certain que beaucoup abusaient de la situation, forçaient leurs
+créanciers de prendre en payement de mille livres ce qui bientôt ne
+vaudrait que cinq cents. Le Roi même avait fait ainsi. Mais, s'il en
+fait l'aveu, s'il le proclame effrontément, combien il va la
+précipiter, cette baisse, hâter le naufrage de tant de gens qui, en
+faisant moins de bruit, eussent liquidé tout doucement? Ce n'était
+plus la baisse qu'on aurait, mais la chute subite et complète.
+
+Quelque claire qu'elle fût, cette baisse, plusieurs ne voulaient pas
+la voir, disant qu'on remonterait. Il y avait des croyants obstinés,
+espérant contre l'espérance. Quelle fureur sera-ce et quel cri quand
+le Roi les démentira, détruira toute illusion, dira: «N'espérez plus.»
+
+Law trouva le Régent bien stylé, préparé. D'Argenson proposait et
+Dubois appuyait. Donc Law était seul contre trois. Qu'avait-il à
+faire? Rien, que de se retirer. Il les eût foudroyés de honte,
+accablés, en leur laissant tout. Mais sans doute les deux fins renards
+lui firent entendre qu'en restant il ferait encore un grand bien,
+ralentirait la baisse, que jamais, tant qu'on le verrait au timon des
+affaires, on ne perdrait coeur tout à fait. Du reste, qui avait amené
+cette triste nécessité? n'était-ce pas lui? Il fallait qu'il aidât à
+adoucir des maux dont il n'était pas innocent. L'édit, fort
+insidieusement, commençait par un hymne à la gloire du Système; bon
+moyen pour faire croire que Law était auteur, rédacteur de cette
+pièce. Ce fut exactement comme aux enlèvements pour le Mississipi. On
+s'arrangea pour lui faire imputer ce qu'il refusait, ce qui le
+perdait.
+
+Signerait-il? Le Régent pria, ordonna; l'homme qui dès longtemps ne
+s'appartenait plus et se sentait perdu, signa son acte mortuaire.
+
+L'effet fut effrayant. Tous ces gens se virent ruinés. Ils crurent que
+l'édit produisait ce qu'il constatait seulement. Ce ne fut qu'un cri
+contre Law. À peu ne tint qu'on ne le mît en pièces. Le 25 mai,
+émeute; on casse ses vitres, à coups de pierres. Le Régent eut pitié
+de lui; il le prit, et pour faire voir qu'il l'avouait de tout, il se
+montra le soir avec lui à l'Opéra, en même loge.
+
+Cependant M. le Duc arrivait indigné de Chantilly. Il avait encore les
+mains pleines d'actions. Il fit au Régent une scène terrible et ne
+quitta pas le Palais-Royal qu'on n'eût amendé le tort qu'on lui
+faisait (dit-il); on lui promit quatre millions.
+
+À ce prix, on dut croire qu'il couvrirait la Banque, défendrait Law au
+Parlement. Il alla y siéger, mais se garda de s'embourber en
+justifiant l'innocent. Le Parlement discutait sa question favorite,
+celle de pendre Law et les chefs de la Compagnie. Le Régent fut si
+alarmé, que non-seulement il révoqua l'édit, mais demanda au Parlement
+une commission qui s'entendrait avec lui sur les affaires publiques.
+Il lâcha Law décidément, le destitua, lui donna une garde, pour le
+tenir prisonnier (29 mai 1720).
+
+L'effet était produit, la confiance perdue sans retour, notre Bourse
+enfoncée. L'édit du 21 devait valoir à Dubois les vifs remercîments de
+l'Angleterre, une couronne civique de la Bourse de Londres.
+
+Toute la spéculation s'embarque, passe le détroit. L'action de Blount
+monte, en mai, de 130 à 300! En août, jusqu'à 1,000! À lui maintenant
+le tréteau. Il crie plus fort que Law. Law promettait 40; Blount
+promet 50 pour 100! (_Mahon._)
+
+Il croyait dans sa Compagnie concentrer tout. Mais sur ce gras
+terrain, les champignons, j'entends les Compagnies nouvelles, poussent
+effrontément chaque nuit. Et chacune a ses dupes. Ce peuple taciturne
+est, dans certains moments, âprement imaginatif. Des Compagnies se
+forment pour le mouvement perpétuel, d'autres pour engraisser les
+chiens, trafiquer des cheveux, tirer l'argent du plomb, repêcher les
+naufrages, dessaler l'Océan, etc. Tout n'est pas vain dans ces
+affaires. L'héritier présomptif se met dans les mines de Galles; sa
+Compagnie perd tout, mais il gagne un million.
+
+«Tous jouent. Le duc joue, triche, pour un petit écu. Ministres et
+_patriotes_ oublient le Parlement; leur lutte est à la Bourse. Le Lord
+juge agiote. Le pasteur (loup-cervier) mord au sang son troupeau. À la
+caisse, on voit (doux accord) la grande dame, duchesse et pairesse,
+qui fraternellement touche avec son laquais.» (_Pope._)
+
+L'originalité de Blount, le spéculateur puritain, c'est qu'avec lui on
+joue selon la Bible. Il est le bon pasteur Jacob, pattepelue,
+délivrant le païen Laban de ses idoles d'or. Les _Saints des derniers
+jours_ ne peuvent agioter qu'en langage sacré. La hausse est en David,
+la baisse en Jérémie. Stanhope aurait voulu qu'il donnât à la Banque
+quelque part au gâteau. Il répondit, comme la bonne mère à la mauvaise
+dans le jugement de Salomon: «Oh! ne coupons pas notre enfant!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+LA RUINE--LA PESTE--LA BULLE
+
+Juin-Décembre 1720
+
+
+La Bourse de Paris, languissante et malade, est établie en juin à la
+somptueuse place Vendôme. Ses grands hôtels, celui du Chancelier, les
+fiers palais des fermiers généraux, ont le misérable spectacle de la
+déroute financière. C'est le champ de la baisse. Sous de méchantes
+toiles qui défendent un peu de soleil, l'agiotage agonisant s'agite
+encore. Ces tentes misérables qui donnent à la place un faux air
+militaire, la font dire le _Camp de Condé_. Juste hommage au grand
+capitaine, immortel à la Bourse, qui y fit tant d'exploits, «y put
+compter tant d'_actions_.» Qu'était-ce au prix, que son aïeul, qui,
+disait-on, n'en eut que trois ou quatre! Mais c'était Fribourg et
+Rocroi.
+
+Ce camp ne peut jeûner. Près des tentes s'ajoutent les mal odorantes
+logettes où s'abritent les petits traiteurs. Puis de légères échoppes
+de toutes marchandises où vous pouvez, à grosse perte, employer ce
+mauvais papier. De plus en plus le brocantage absorbera l'agiotage.
+Pour un billet qui ne vaut guère, le fripier vous fait prendre l'habit
+qui ne vaut rien du tout. La fine marchande à la toilette reconnaît à
+la mine l'homme entamé où l'on peut profiter. Pour son portefeuille
+aplati, elle lui donne un diamant faux, une dentelle éraillée, et qui
+sait? une belle pour souper, rire avant de se noyer. Mais se noie-t-on
+après? De jolies curieuses affluent à la place Vendôme. Elles égayent
+ce champ de ruines. Un des désespérés voit passer une dame de grand
+air, élégante. Il ne dit que ces mots: «Cent louis! ma voiture!» Elle
+le regarda, s'attendrit et sourit, dit: «Pourquoi pas?» Elle monte
+lestement. Il est consolé (Du Hautchamp).
+
+Cela rappelle tout à fait Machiavel, son sinistre récit de la peste de
+Florence, où la mort est l'entremetteuse, où l'étranger, la veuve,
+tous deux en deuil, s'entendent au premier mot. Parfaite ressemblance.
+La France a la peste à Marseille, ici la ruine. Entre deux morts, on
+joue, on s'efforce de rire, entre le fléau de Provence et les étouffés
+de Paris.
+
+Aux portes de la Banque, dit un témoin, «c'était une tuerie.» On se
+pressait, on se foulait aux pieds les uns les autres pour arriver à
+toucher un petit billet de dix francs. Dans cette furie de misère, on
+s'occupait bien peu de ce qui se passait au Midi. L'herbe poussait sur
+les quais de Toulon, et dans son arsenal; on vendait pour le bois les
+vaisseaux de Louis XIV. Sous Colbert et sous Seignelay, il y avait là
+un mouvement immense. Un argent énorme y passait. Tout cela tarit. En
+même temps, notre marine marchande, notre commerce du Levant, si
+naturel à ces contrées, et qui, à travers tout événement, durait
+depuis le Moyen âge, fut assommé d'un coup. En vain Marseille fut
+déclarée port franc. Partout, à Smyrne, à Constantinople, en Égypte,
+nos adversaires nous avaient remplacés, fournissant à bas prix ce que
+ne donnaient plus nos fabriques ruinées par la Révocation.
+
+Mal durable et définitif. Marseille, énormément grossie et encombrée,
+plus qu'une ville, un peuple tout entier, resta là dans sa cuve et
+dans son port fétides, sans plus savoir que faire, macérée de famine,
+de misère, de la malpropreté croissante qu'engendrent l'inertie,
+l'abandon. De là un foyer permanent de maladies. On y était habitué.
+Le long de 1719, disent les médecins de Montpellier, la peste régnait
+à Marseille et personne n'y songeait. On mourait fort tranquillement.
+Plus fatalistes que les Turcs, nul n'essayait, comme eux, de prévenir
+le mal par des cautères ou des sétons. En juin 1720, l'état sanitaire
+empira du surcroît de misère que produisit sur cette place la débâcle
+financière de Paris. C'est alors qu'un navire marchand qui arrivait de
+Smyrne aurait, dit-on, apporté la contagion.
+
+Le Nord est tout entier à sa peste morale, à la misère, aux soucis, à
+la peur. Dès deux ou trois heures de nuit, les pauvres gens arrivent à
+la porte du jardin de la Banque (du côté de la rue Vivienne),
+attendant leur payement, leur pain. Foule énorme. Dès le 2 juin, il y
+eut là des gens étouffés; le 3 encore, deux hommes et deux femmes
+étouffés. Le 5, on enfonçait les portes, si la troupe n'eût chargé.
+Pour payement, on donna du feu aux affamés.
+
+La Compagnie était-elle ruinée? Avait-elle mal géré? Nullement. Le 3,
+Law, au fond de cet hôtel si menacé, dresse un bilan, et comme un
+testament. Il prouve que la Compagnie est très-riche, a des ressources
+immenses, mais ses trésors de marchandises dispersées, mais ses
+terrains à vendre, mais ses trois cents navires, ne mettent pas dans
+la caisse de quoi apaiser cette foule.
+
+Le 5, devant ces scènes affreuses, cette espèce de siège que soutenait
+la Banque, il regarda sa femme comme veuve, et pour elle obtint du
+Régent, non faveur, mais restitution, le titre d'une rente exactement
+proportionné au capital qu'il avait apporté en France, «rente qui ne
+pourrait être saisie pour aucune cause» (_lettre de madame Law_, 5
+avril 1727). Ainsi, nul bénéfice, nul avantage stipulé. Pour cet
+immense effort de cinq années, il ne réclamait rien.
+
+L'honneur de Law était relevé, sinon sa caisse. Le Régent voyait trop
+les fruits du beau conseil de d'Argenson. Dubois sacrifia celui-ci, se
+lava de complicité eu se chargeant de le punir. Lui-même il alla lui
+ôter les sceaux. Law, réhabilité, eut l'honorable charge d'aller (le
+7) à Fresnes chercher, rappeler le bon chancelier d'Aguesseau, dont le
+nom, synonyme d'honnêteté, donnerait espoir au public, plairait au
+Parlement, ferait bien au crédit. Ce que l'on pouvait craindre, c'est
+que le digne janséniste hésitât pour venir orner le triomphe des
+ultramontains, la chute de l'Église gallicane, la farce impie du sacre
+de Dubois. Law fut persuasif et d'Aguesseau faiblit. Comme Law, il
+était père de famille, et sa famille s'ennuyait de l'exil. Il revint
+juste à point pour voir les noces de Gamache que Dubois fit pour
+célébrer son sacre (9 juin). Des miracles s'y virent, de dépense et de
+mangerie. Une poire coûtait trente livres. Toute la cour et tout le
+clergé mangeait, buvait, riait. L'humanité frémit. L'effrontée
+bacchanale qui eut lieu au Palais-Royal s'entendait au jardin funèbre,
+dans cette Banque à sec où l'on s'étouffait à deux pas.
+
+Juillet fut un mois de terreur. Barbier et Buvat font frémir. Buvat,
+comme employé de la Bibliothèque du roi, vit de bien près les choses,
+entrant tous les jours par cette terrible porte. Le jardin menait
+d'une part à la Bibliothèque, de l'autre à la galerie basse où étaient
+les bureaux, la caisse de la Banque. Pour aller à la caisse on passait
+par une enfilade de sept ou huit toises entre le mur et une barricade
+de bois. Les ouvriers robustes, pour prendre un rang meilleur, se
+mettaient sur la barricade, et de là se lançaient à corps perdu sur
+les épaules de la foule; les faibles tombaient, étaient foulés,
+étouffés, écrasés. D'autres filaient sur le mur du jardin, par les
+branches des marronniers, par des décombres. Buvat se trouva une fois,
+au passage, pris comme à un étau de fer. Une autre fois, un cocher fut
+tué à côté de lui d'un coup de feu.
+
+Dans la nuit du 16 au 17, il y avait quinze mille personnes. On était
+poussé, on poussait. Au jour, on vit avec horreur qu'on poussait des
+cadavres. Ils allaient, mais ils étaient morts. On en retire douze à
+quinze; on les promène devant l'hôtel de Law, dont on casse les
+vitres. On porte un corps de femme au Louvre, au petit Louis XV.
+Villeroi effrayé descend, paye l'enterrement. Trois corps vont au
+Palais-Royal. Il était six heures du matin. Le Régent, «blanc comme sa
+cravate,» s'habille en hâte. Deux ministres descendent, haranguent,
+amusent ce peuple, au fond crédule et débonnaire. Cependant des
+soldats déguisés avaient filé dans le Palais. À neuf heures, le
+Régent, assez fort, fit ouvrir la grille; le torrent s'y jeta; et, la
+grille se refermant, il fut coupé. On en eut bon marché.
+
+Law osa sortir à dix heures. Reconnu, arrêté, il descendit de voiture,
+montra le poing, et dit: «Canaille!» On recula. Lui entré au
+Palais-Royal, son carrosse fut brisé, le cocher blessé. Law n'osa plus
+sortir, coucha chez le Régent.
+
+Le Parlement, loin d'apaiser les choses, repousse durement les
+expédients de Law, ses essais misérables pour ramener un peu de vie,
+de confiance. Le 20 juillet, on exila ce corps au très-doux exil de
+Pontoise, vraie faveur qu'il méritait peu et qui le posait
+glorieusement devant le public. Le Régent donna de l'argent pour
+faciliter le petit voyage, en donna au premier président pour tenir
+table ouverte et régaler les magistrats. En arrivant, pour poser leur
+justice, leur inaliénable droit, ils dressèrent leur gibet, jugèrent,
+firent pendre un chat. Facétie déplacée dans ce moment tragique.
+
+Une autre, ce fut le spectacle du grand patriote Conti, qui vint
+mettre le poing sous le nez au Régent. Le héros de la rue Quincampoix,
+illustre par ses trois fourgons, grotesque par sa galante femme et par
+sa figure ridicule, tout à coup se pose en Caton. Lui seul peut
+réformer l'État. Il va se mettre à la tête des troupes, et prendre la
+Régence. On rit.
+
+Ce fou n'est pas le seul. Il arrive en ce temps ce qu'on voit aux
+époques infiniment malades, c'est que tout l'esprit s'obscurcit. Law,
+le Régent, quand on les suit de près, sans être tout à fait en
+démence, sont manifestement effarés, incertains; ils perdent le sens
+du réel et toute présence d'esprit. Ni l'un ni l'autre n'étaient nés
+pour endurer froidement la haine publique, et ils en étaient éperdus.
+
+L'anathème, la malédiction des grandes foules a un magnétisme
+terrible, pour frapper d'impuissance, d'aveuglement, d'hébétement. Ils
+essayent coup sur coup je ne sais combien de choses vaines, puériles,
+font édits sur édits, et plus sots les uns que les autres. Par
+exemple, Law imagine d'inviter les négociants à faire les dépôts à la
+Banque, à faire leurs comptes en Banque, à la manière de la Hollande;
+on recevra et l'on payera pour eux. La belle imitation! comme il est
+vraisemblable, dans un tel discrédit, que cette misérable caisse va
+attirer l'argent comme l'antique, la vénérable, la solide caisse
+d'Amsterdam!
+
+Autre essai ridicule. On s'avise un peu tard de séparer la Compagnie
+de la Banque; on se figure qu'après avoir cruellement ruiné la
+seconde, on pourra isoler, faire fleurir à part la première, comme
+pure Compagnie de commerce. Qui ne voit que ces deux noyés, quoi
+qu'on fasse, fortement liés, ont même pierre au cou qui les emporte au
+fond de l'eau?
+
+On avait balayé la place Vendôme. Agiotage et brocantage, toutes les
+ordures à la fois furent transportées chez le prince de Carignan, dans
+les baraques que ce spéculateur avait faites et louait à cinq cents
+francs par mois dans son jardin de Soissons (Halle au blé). Mais là
+encore le brocantage, la friperie prima la Bourse. Il fallut fermer
+cet égout.
+
+Aucun payement depuis le 21 juillet. Souffrances intolérables. Les
+petits billets de dix francs n'étant plus même payés, et ne
+s'échangeant pas, on meurt de faim. De là ces fureurs, ces menaces de
+mort contre Law et le Régent. Le peuple parisien sort de son
+caractère, jusqu'à insulter, poursuivre des femmes. Aux
+Champs-Élysées, on reconnaît la livrée de Law; on jette des pierres à
+son carrosse, qui promenait sa fille: une pierre atteint, blesse
+l'enfant.
+
+On fit à Londres la gageure, et de forts paris même, que le Régent «ne
+passerait pas le 25 septembre.» Cela arriva en un sens. Cet homme,
+jadis de tant d'esprit, aujourd'hui lourd, apoplectique, est déjà mort
+en tous ses dons charmants. Plus d'amabilité, de politesse même. Les
+_quatre métiers_ de Paris, le haut commerce, venant se plaindre à lui,
+il s'emporte, il adresse à ce corps respectable les injures du coin de
+la rue. La seule voix qu'il entend, c'est celle de son Dubois,
+impétueux, impérieux, qui le fait obéir, le traîne hébété dans sa
+voie, comme instrument de sa fortune. Le Parlement qui s'ennuie à
+Pontoise, pour revenir, s'arrange avec Dubois, enregistre
+l'_Unigenitus_. Le Grand Conseil l'imite, sur l'intimation du Régent
+et des princes qui viennent tout exprès pour y siéger.
+
+L'athée Dubois, Rohan (la femme évêque), l'intrigant Bissy et deux
+autres, forment maintenant le Conseil de conscience, qui nommera aux
+bénéfices, selon les volontés papales. Le Régent ne s'en mêle plus
+«ayant désormais la tête trop fatiguée.» Triste finale de nos longues
+luttes religieuses. Ignoble enterrement de la vieille Église de
+France.
+
+Si bas est tombé le Régent qu'il semble n'avoir rien gardé de ce qu'on
+aurait cru en lui indestructible, le courage. La foule sait trop bien
+le chemin du Palais-Royal; le 24 septembre il va coucher au Louvre
+sous la protection du petit roi. Et ses craintes sont telles qu'il
+faut qu'on lui pratique un escalier secret par lequel à toute heure il
+peut descendre au lieu inattaquable, la chambre à coucher de l'enfant.
+
+Law cependant osait rester encore. M. le Duc y avait intérêt et
+d'autres; ils le couvraient. Cependant les Pâris, ses violents
+ennemis, étaient revenus de l'exil. Leur faction fit supprimer la
+Banque (10 octobre). Ils avaient obtenu le 30 une défense générale de
+sortir du royaume sans passe-port, annonce claire des mesures
+violentes dont on frapperait les enrichis, des spoliations, des
+procès, d'un _visa_ nouveau et peut-être d'une nouvelle Chambre de
+justice. Qui le premier y eût été traîné? Law sans nul doute. Et
+qu'eût-il dit? Eût-il pu se défendre sans accuser les princes, et les
+profusions du Régent, et les brigandages de M. le Duc? Celui-ci
+réfléchit, arrangea le départ de Law. Dans une belle voiture de
+promenade à six chevaux, il monta avec le chancelier de la maison
+d'Orléans, et une dame, jeune et jolie, hardie, fort intéressée à coup
+sûr à ce qu'il échappât. C'était la marquise de Prie.
+
+Hors de Paris attendait une autre voiture, du duc de Bourbon, une
+rapide voiture de voyage pour le mener à la plus proche frontière. Un
+fils de d'Argenson, intendant sur cette frontière du Nord, l'arrêta à
+Maubeuge, demanda à Paris ce qu'il fallait en faire. Réponse: «Le
+laisser passer, mais lui retenir sa cassette,» une cassette des bijoux
+de sa femme, dernière ressource du proscrit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+LA PESTE
+
+1720-1721
+
+
+Un Anglais écrit à Dubois (le 15 janvier 1721): «Lord Stanhope a été
+tenté d'aller vous féliciter du coup de maître par lequel vous avez
+fini l'année en vous défaisant d'un concurrent si dangereux pour vous
+et pour nous.» Dubois se donnait le mérite d'avoir rendu ce service
+essentiel à l'Angleterre. De septembre en décembre, la baisse s'était
+faite à la Bourse de Londres, et elle aurait été bien autrement
+rapide, si la ruine, la fuite de Law, n'avaient décidément tourné les
+capitaux vers Londres.
+
+Notre amie l'Angleterre consolait son orgueil de ses folies récentes
+en regardant avec complaisance la situation de la France, en ce moment
+si misérable, courbée sous trois fléaux, frappée de trois Terreurs:
+
+_La Terreur financière._--Pâris rentre implacable, juge ses ennemis
+et tout le monde, épluche toutes les fortunes.
+
+_La Terreur des Jésuites._--Dubois est leur Tellier, qui fourre à la
+Bastille tout ce qui n'est pas serf de Rome.
+
+_La Terreur de la peste._--On établit partout des cordons sanitaires.
+De la Provence, elle s'avance au nord et marche à grands pas vers la
+Loire.
+
+Nous avons laissé en arrière la peste de Marseille, qui sévissait dès
+juin-juillet 1720. Il faut y revenir.
+
+Marseille avait-elle besoin d'emprunter la peste au Levant? J'en doute
+fort. Elle avait d'elle-même toutes les conditions qui la font en
+Égypte.
+
+1º L'infection des fanges, des profonds détritus, accumulés et
+fermentant dans la cuve immonde du port, la décomposition de tant de
+choses mortes qui pourrissent là à plaisir; 2º la misère, l'épuisement
+des petites gens mal nourris, la saleté proverbiale et de la ville et
+des ménages. Ces ardentes populations, vives et bruyantes, toujours en
+mouvement, n'en sont pas moins, en même temps, extraordinairement
+négligentes. Naguère encore il en était ainsi. Des noires ruelles où
+l'avalanche toujours redoutée des fenêtres faisait doubler le pas, si
+l'on entrait aux petites cours, on les trouvait pleines d'ordures.
+C'était bien pis à monter l'escalier. Sans souci d'odorat, dans sa
+chambrette obscure, la jolie femme, au teint jaune et malsain, nourrie
+de crudités, d'oignon ou de poisson gâté, d'oranges aigres, parfois de
+mauvais bonbons italiens, dédaignait toute précaution, se moquait de
+la propreté.
+
+C'est d'abord sur les femmes, les enfants, les plus indigents, les
+faibles en général, que le fléau mordit.
+
+En juillet, on tâchait d'en étouffer le bruit. Les échevins eux-mêmes
+allaient la nuit faire emporter les morts, enlever les malades, murer
+la porte des maisons infectées. Mystère sinistre que ces portes murées
+révélaient trop éloquemment.
+
+Il y avait en cette année beaucoup d'orages, mais il y en eut un
+terrible à Marseille le 21 juillet. Partout tombait la foudre. Nombre
+d'églises furent frappées. Dès lors forte mortalité. L'aigre vent, le
+mistral, qui succède, empêche l'éruption naturelle des bubons de la
+peste. La terreur est au comble. Plus de pudeur, on fuit. Le marchand
+part pour la foire de Beaucaire. Le juge part, plus de justice. Les
+riches partent, plus de ressources (il n'y avait que mille francs dans
+la caisse de la ville). Il n'est pas jusqu'aux sages-femmes qui
+n'abandonnent à leur sort les femmes qui vont accoucher. Tout fuit la
+ville condamnée.
+
+Quel est le désespoir, l'accablement de la grande masse qui reste,
+lorsque le 31 juillet le Parlement de Provence ferme Marseille et sa
+banlieue d'un cordon de troupes, des plus sévères défenses et sous
+peine de mort. Le fléau concentré dans ce foyer morbide, dans un grand
+peuple accumulé, s'irrite et sévit d'autant plus.
+
+Nos médecins de l'armée d'Égypte, qui ont observé la peste de près,
+disent qu'elle prend de préférence les épuisés, les effrayés. Un petit
+nègre, dit Savaresi, qui le soir, dans un escalier du Caire, avait eu
+peur d'une ombre, frappé de cet ébranlement, eut la peste le
+lendemain. Ces observations font juger à quel point, dans l'épidémie
+de 1720, la masse de Marseille était prête à prendre la peste, ayant
+justement au plus haut degré l'épuisement des misères, la peur (dans
+toute la violence de l'imagination méridionale), l'effroi surtout de
+se voir enfermée.
+
+Le célèbre Chirac, médecin du Régent, consulté, répondit «qu'il
+fallait surtout être gai.» C'était aussi l'avis des médecins de
+Montpellier, qui niaient la contagion. En réalité, ceux qui avaient le
+moral très-haut, la vie forte et tendue, avec une bonne nourriture,
+risquaient moins que les autres. La femme d'un médecin allemand,
+jeune, intrépide, vivait au fond de la peste, à l'hôpital, et touchait
+les malades. Les magistrats municipaux, qui affrontaient partout la
+maladie, ne furent point attaqués.
+
+Mais la grande masse était très-abattue, par la disette d'abord, à
+laquelle on ne remédia qu'un peu tard. Elle l'était par l'abandon.
+L'arsenal et le lazaret, la garnison, n'aidèrent en rien la ville. Les
+riches bénédictins de Saint-Victor s'isolèrent, s'enfermèrent. Ayant
+de grandes provisions, ils murèrent eux-mêmes leur porte, ne se
+souciant plus de savoir si l'on vivait, si l'on mourait dehors.
+
+Rien de plus lugubre que l'aspect de cette ville où d'abord chacun se
+renfermait. Sur les places désertes, des bûchers par lesquels on
+croyait purifier l'air, l'incendiaient, aggravaient les lourdes
+chaleurs d'août, jetant au loin de sinistres lueurs. Par les rues
+circulaient des ombres ridicules et lugubres, les médecins, dans le
+costume étrange qu'ils avaient inventé, et qui n'exprimait que trop
+l'excès de leur peur. Montés sur des patins de bois, couvrant leur
+bouche et leurs narines, serrés dans une toile cirée, comme des momies
+égyptiennes, ils étaient effrayants à voir. Ces précautions leur
+servaient peu, car, de quarante qu'on envoya de Paris, trente
+moururent, et l'on n'en renvoya qu'en les chargeant d'argent, avec
+promesse de pension pour ceux qui survivraient.
+
+Dans la fuite générale des fonctionnaires, rien de plus glorieux que
+la conduite de l'évêque Belzunce et des échevins, deux surtout,
+Estelle et Moustier. Ces fermes magistrats eux-mêmes, l'épée à la
+main, menaient les enterreurs dans les maisons des morts et les
+forçaient de travailler. L'évêque, bon, vaillant, généreux, se
+multiplia, fut partout pour encourager, soutenir, et avec lui nombre
+de religieux qui s'immolèrent, vrais martyrs de la charité. Belzunce,
+malheureusement, avait plus de courage que de tête. Dans son imitation
+fidèle de Charles Borromée à la fameuse peste de Milan, il multipliait
+trop les prédications effrayantes, les lugubres processions. De figure
+imposante, de taille colossale, ce bon géant, dans le fléau public,
+suivit trop l'instinct théâtral, ici fort dangereux, des populations
+du Midi.
+
+Après ceux qui firent leur devoir, mais bien au-dessus d'eux, nommons
+_les volontaires_, ceux que rien n'obligeait d'agir.
+
+Les Oratoriens, ennemis de la Bulle _Unigenitus_, étaient interdits
+par l'évêque que menaient les Jésuites. Non-seulement on ne les
+obligeait pas de confesser les mourants, mais on le leur défendait.
+Dans leur humilité héroïque, ils se firent tout au moins
+gardes-malades; ils embrassèrent la mort.
+
+Un autre volontaire, immortel, dont le nom ira d'âge en âge, c'est le
+chevalier Roze, intrépide, inventif, et homme aussi d'exécution. Il
+donna sa fortune, donna mille fois sa vie à des dangers terribles, où
+tous périrent. Il en revint.
+
+L'évêque comptait sauver la ville en la dédiant au Sacré-Coeur. Le 6
+août, il fit avec tout le clergé une procession terrible, à grand
+spectacle d'expiation, de pénitence. Prêchant que le fléau était un
+châtiment céleste, il frappa les esprits, brisa les coeurs brisés,
+montra, derrière la mort, les supplices éternels. Il accablait les
+simples, les pauvres gens crédules, les faibles femmes craintives,
+déjà éperdues de remords. Les frayeurs aggravèrent la peste. Tels qui
+mouraient chez eux tout doucement ne se résignèrent plus. On en vit
+qui, désespérés, furieux, se crurent damnés d'avance, et se jetèrent
+par les fenêtres. Beaucoup de pauvres créatures délaissées eurent
+tellement peur dans leurs maisons, où tout était mort, qu'elles
+sortirent, vinrent criant, pleurant sur les places, dans leurs
+lambeaux, dans leurs linceuls.
+
+Cette chose effroyable éclata le 20 août. Tout se remplit de spectres
+ambulants. Nouveau malheur. Ces abandonnés qui ne rentraient plus dans
+leurs maisons pleines de morts, restaient la nuit exposés aux froides
+rosées, aux intempéries violentes du brutal climat de Provence.
+L'éruption ne se faisait plus. La mort était certaine. Ils demandaient
+d'être reçus la nuit, par charité, dans les églises qui les eussent
+abrités du vent. Mais le clergé, l'évêque, eurent scrupule de les
+profaner en y recevant ces malades qui bientôt devenaient des morts.
+Donc, nul abri que l'auvent fortuit de certaines boutiques, le dessous
+de quelques balcons. Mais les propriétaires ne leur accordaient pas
+même cette faible hospitalité. Même le banc devant la porte, sans
+abri, on l'interdisait (honteuse barbarie) en l'enduisant d'ordure!
+Repoussés ils restaient donc au milieu des places, couchés sur le pavé
+dans les froides nuits, les mourants près des morts, à côté de
+cadavres demi-dissous, difformes. Parfois on rencontrait, appuyée
+contre un mur, une figure immobile, un corps pris par la mort dans
+cette attitude même, qui semblait méditer sur son triste abandon.
+
+L'autorité municipale était inégale à sa tâche. Marseille avait le
+droit de se gouverner elle-même. On respecta ce droit, et beaucoup
+trop, en agissant fort peu pour elle. Sauf les médecins envoyés le 12
+août, avec une somme d'argent à laquelle Law avait contribué, le
+gouvernement s'abstint. Il n'agit fortement qu'à mesure que la peste
+s'étendit vers le Nord, et lorsqu'il craignit pour lui-même.
+
+Son premier soin, dès l'origine, devait être de créer, non par les
+ressources locales, mais par celles de l'État, nombre de petits
+hôpitaux, de pavillons bien isolés, où la foule se fût divisée. Il les
+fallait surtout abrités du vent aigre qui tuait sans rémission. Les
+tentes que la ville dressa d'abord hors de ses murs, dans une
+exposition très-froide, livraient précisément les malades à son
+influence. Ils aimaient mieux rentrer, mourir au centre de la
+contagion. Un nouvel hôpital qu'on bâtit dans la ville par le
+travail des Turcs, ne fut achevé qu'en octobre. Donc, en août, en
+septembre, la masse vint se concentrer dans l'unique et étroit asile,
+dans l'ancien hôpital. On se battait aux portes pour y entrer. Nul
+n'en sortait vivant. Ceux qui y soignaient les malades, les voyant
+mourir tous, se firent peu de scrupule (pour avoir plus tôt les
+dépouilles) d'accélérer cette mort inévitable. L'infirmier devint
+assassin.
+
+Un vaste assassinat se fit. On avait entassé trois mille enfants
+abandonnés à l'hospice des Enfants-Trouvés. Là, comme à l'hôpital, la
+féroce spéculation s'établit sur la mort. Les trois mille y moururent
+de faim!
+
+L'égoïsme commun espérait cerner, limiter, ce foyer d'horreur, donner
+à la peste une ville, sauver le reste en lui faisant sa part. Mais
+elle ne s'en contenta pas. Elle vola par-dessus les cordons
+sanitaires; dès août elle passa à Aix, dans l'automne à Toulon. Le
+Parlement, qui défendait si durement aux Marseillais d'émigrer, se
+hâta de le faire lui-même. Autant en fit le commandant de la province
+dont la présence était si nécessaire.
+
+Sur ces nouveaux théâtres de la contagion on essaya de différents
+systèmes. On croyait que Marseille n'avait été si violemment frappée
+que par les communications libres qu'elle laissait aux malades. À Aix,
+dès qu'un signe léger apparaissait, l'homme enlevé était sur l'heure
+jeté aux hôpitaux, et dans ce grand entassement, il ne manquait pas de
+mourir. De huit mille, cinq cents survécurent. À Toulon, on essaya
+une autre méthode d'isolement. Tout ce qui n'entre pas aux hôpitaux
+est consigné chez soi, tous, les sains, les malades, et sous peine de
+mort. Le premier des consuls, M. d'Antrechaus, avait, du premier jour,
+interdit l'émigration, empêché les riches de fuir. Tout mourut, riches
+et pauvres. Ce consul (un héros plutôt qu'un habile homme) soutient
+sept grands mois cette gageure de tenir enfermée et de nourrir à
+domicile une population de vingt-six mille âmes. Captivité cruelle. On
+meurt encore plus qu'à Marseille.
+
+Dans l'automne à Marseille, et l'hiver à Toulon, la mort allait si
+vite et il y avait tant de corps à enterrer qu'on songeait à peine aux
+vivants. La sépulture était la grande affaire publique. Les confréries
+de pénitents, qui dans tout le Midi se chargent de ce soin pieux,
+manquèrent apparemment. Car les échevins durent faire _la presse_ dans
+les hommes forts du petit peuple, et, bon gré mal gré, leur faire
+enlever les corps. La foule avait horreur de ces hommes utiles, les
+maudissait comme la mort elle-même, injuriait ces _corbeaux_. Ils
+désertaient. Il fallut implorer l'assistance des galériens. N'ayant
+nulle force militaire (car la garnison s'enfermait) on ne pouvait
+surveiller, fermement contenir ces hommes dangereux, Marseille
+acceptait un fléau plus terrible peut-être que la peste elle-même.
+Corrompus et féroces, de plus, dans l'échappée sauvage d'une liberté
+imprévue, deux mois durant, ils donnèrent un spectacle effrayant, _le
+règne des forçats_.
+
+Ces nouveaux venus apportèrent, dans la calamité, quelque chose de
+pis, une hilarité diabolique. Bons amis de la mort et cousins de la
+peste, ils la fêtaient, bien loin d'en avoir peur. Elle avait des
+égards pour eux, touchait peu ces hommes si gais. À Toulon, ils
+allaient en habits magnifiques. Plus de fers, plus de nerf de boeuf.
+Et la ville à discrétion. Le droit d'entrer partout. Ils enlevaient,
+pêle-mêle avec les corps, ce qui leur convenait. Les abandonnés qui
+restaient avaient peur de la peste moins que des gaietés du forçat. Il
+prenait ces retardataires pour des gens paresseux qui manquaient à
+l'appel. Un mourant réclamait, priait d'attendre un peu. «Bah! dit le
+galérien, si on les écoutait, il n'y en aurait pas un de mort.»
+
+À Marseille, on tirait les morts avec des crocs de fer. À Toulon, on
+les jetait par la fenêtre du quatrième étage, la tête en bas, au
+tombereau. Une mère venait de perdre sa fille, jeune enfant. Elle eut
+horreur de voir ce pauvre petit corps précipité ainsi, et, à force
+d'argent, elle obtint qu'on la descendît. Dans le trajet, l'enfant
+revient, se ranime. On la remonte; elle survit. Si bien qu'elle fut
+l'aïeule de notre savant M. Brun, auteur de l'excellente histoire du
+port.
+
+À Marseille, MM. les forçats permirent très-peu le tombereau. Ils
+trouvaient qu'il faisait tort à leur industrie. Ils coupèrent les
+harnais, et pas un ouvrier n'osait les réparer. Le peuple lui-même,
+d'ailleurs, déplorait le malheur de ne pas être enterré un à un. Il
+avait horreur des charrettes où les corps, sans honneur, dépouillés,
+tombaient l'un sur l'autre. Il appelait _infâme_ cette promiscuité de
+sépulture, ces mariages de la mort. Tous mêlés par hasard, en une même
+masse molle, mutuellement putréfiés!
+
+Qui le croirait? Ces choses épouvantables qui révoltaient les sens,
+loin d'éteindre l'imagination, l'exaltèrent étrangement. Si l'amour,
+comme dit le Cantique, est fort comme la mort, on peut le dire de
+l'art aussi. Le vaillant peintre Serres, au lieu de craindre, regarda
+tout cela en face, chercha ce qu'on fuyait, admira, copia. Ce qu'on
+trouvait horrible, il le trouva merveilleux, parfois sublime, toujours
+attendrissant. Il était l'élève du Puget, qui a tant sculpté la
+douleur, la misère, l'esclavage (ces préliminaires du fléau). Serres
+vit dans celui-ci la suite naturelle de l'oeuvre de son maître, comme
+la fin du monde que son art douloureux avait prophétisée.
+
+Il est certain qu'un tel bouleversement de toute chose, qui met tout
+en dehors si cruellement, a des révélations inattendues, profondes.
+Les éminents artistes, et Boccace, et Machiavel, l'ont bien senti. De
+même les peintres vénitiens, le Tintoret et autres, qui, dans divers
+tableaux qu'on croirait de piété, ont jeté hardiment tout ce qu'ils
+avaient vu à la peste de 1576. Dans l'un (le crucifiement?) qui me
+reste comme une vision, vous trouvez force femmes, filles, enfants du
+peuple, race pauvre, mal nourrie, qui donne tous les aspects de la
+misère et de la peste. Des groupes entiers d'amies, de soeurs, qui se
+tiennent et se serrent, dans l'obscurité indistincte, dans un chaos de
+ténèbres livides, anticipent déjà la communauté du sépulcre. Tout est
+fuyant, s'émousse et se dissout. Et cependant telles de ces pauvres
+petites figures ont des grâces étranges, déjà de l'autre monde, des
+langueurs, des mollesses, des morbidesses fantastiques. Certaines, en
+décomposition, sont effroyablement jolies.
+
+Tableaux malsains de sensualité funèbre. C'est l'âme même de la peste.
+À Florence, Venise ou Marseille, telle elle fut, âprement amoureuse.
+La mort fit la furie de vivre. Les veuves marseillaises profitaient du
+fléau et convolaient de mois en mois. Les filles ne marchandaient
+guère. Ce fut comme à Florence, où les nonnes, aux maisons galantes,
+se vengeaient de leur chasteté. Ceux mêmes qui avaient constamment la
+mort sous les yeux et la plus rebutante, les chirurgiens, sûrs de
+mourir, prennent, avec le poison, un vertige effréné et se payent de
+leur fin prochaine. Les _carabins_ furent terribles à Toulon. Dans
+l'enfermement général dont ils étaient seuls exceptés, trouvant
+partout des isolées, rien ne les arrêtait. Le danger, le dégoût, la
+douceâtre odeur de la peste, la malpropreté naturelle où ces
+abandonnées gisaient, ne gardaient pas le lit fétide. Nulle pitié des
+mourantes. La mort même peu en sûreté.
+
+À Marseille, le 2 septembre, un grand coup de mistral frappa, et tout
+ce qui languissait dans les rues fut terrassé, ne se releva pas. Dès
+lors, on meurt en masse, à mille par jour. Les enterreurs sont
+débordés, perdent la tête. Il faut prendre un violent parti, abréger.
+On force les églises, on crève les caveaux, on les comble de corps
+mêlés de chaux. Puis scellés hermétiquement. Tout le reste aux fosses
+communes. Mais elles furent bientôt pleines et gorgées. Elles se
+mirent à fermenter, et, chose effroyable, elles vomissaient! les
+fossoyeurs s'enfuirent. Il fallut qu'un des consuls même, le vaillant
+Moustier, prît la pioche; avec quelques soldats qui eurent honte de
+reculer, il avança sur ce charnier mouvant, le mit à la raison,
+l'enfouit de nouveau dans la terre.
+
+Le danger le plus grand était un tas de deux mille corps qu'on avait
+abandonnés sur une esplanade, qui se dissolvaient depuis trois
+semaines, et s'étaient résolus en une mer de pourriture. Que faire?
+comment détruire cela? comment aborder seulement cette horrible
+fluidité?
+
+Par bonheur, le chevalier Roze savait qu'en dessous les vieux bastions
+étaient creux jusqu'au niveau du flot. Il fit percer la voûte. Puis, à
+la tête de soldats intrépides et d'une bande de cent forçats, il
+poussa en trente minutes la masse hideuse au gouffre. Tous ceux qui
+mirent la main à cette oeuvre de délivrance le payèrent de leur vie,
+moins Roze et deux ou trois qui survécurent.
+
+La peste recula dès ce jour. On commença à prendre le dessus. On
+balaya les fanges profondes qui encombraient les rues. Un commandant,
+envoyé de Paris, M. de Langeron, concentra les pouvoirs et put
+employer pour la ville les ressources de l'arsenal et de la garnison.
+Il remit un peu d'ordre, somma les juges, les employés de revenir.
+
+Les vivres abondaient. Le blé était venu de tous côtés, au point qu'on
+voulait refuser celui que le pape envoya. La vendange arriva, et avec
+elle les effets salutaires de la fermentation vineuse, d'une détente
+physique et morale. Elle alla trop loin même. Repas, orgies, fêtes,
+mariages, les gaietés effrénées du deuil. Nombre de filles en noir
+brusquement se marient. Telle qui ne l'eût jamais été, tout à coup
+seule et délivrée des siens, héritière, remercie la peste.
+
+Belzunce, l'héroïque imbécile, aimait les grandes scènes, où il
+apparaissait imposant, plein d'effet sur cette masse si émue. Au plus
+haut de l'église des Accoules, au clocher, au panorama qui embrasse la
+côte, les collines, la Méditerranée, et cette pauvre Marseille, on lui
+fit faire une cérémonie bizarre et fort troublante pour des esprits
+malades, l'_anathème à la peste_, son exorcisme solennel,
+l'excommunication et la déclaration de guerre qui la proscrivait à
+jamais, lui interdisait le pays.
+
+Cela piqua la peste. Elle revint, mais par moments, capricieuse. Les
+fêtes et les réjouissances qui se faisaient pour son départ la
+provoquaient à revenir.
+
+Toulon, l'hiver et le printemps, lui donna riche pâture. De vingt-cinq
+mille personnes, elle en laissa cinq mille.
+
+L'été, pendant que les gens d'Aix, enfin sauvés, se réjouissent et
+font des repas dans la rue, la voyageuse meurtrière s'est établie en
+terre papale; elle est dans Avignon (octobre). Le légat, éperdu,
+s'enferme dans le palais des papes.
+
+En mai-juin 1722, elle a assez d'Avignon, la dédaigne; elle marche
+vers le Nord. D'inutiles cordons sanitaires, des régiments qu'on
+envoie, s'établissent ridiculement en Poitou pour tirer sur la peste,
+si elle se permet d'avancer.
+
+Mais n'était-elle pas derrière eux? On eût pu le penser.
+
+Une panique eut lieu à Paris (mai 1722). Une caisse de soie ayant été
+ouverte chez un marchand, voilà des morts subites, et dans la maison
+même, et des deux côtés de la rue. Toute maladie courante était
+imputée à la peste. On ne fut tout à fait rassuré qu'en janvier 1723.
+
+Donc, elle avait régné deux ans et demi en France. On sut ce qu'elle
+avait dévoré dans deux ou trois villes, Marseille, Aix, Toulon; mais
+ses exploits cruels dans l'épaisseur du centre de la France, on s'est
+gardé de les savoir. Car la peste, sous plus d'un rapport, était un
+fléau politique, la fille des misères envieillies, des ruines
+récentes, un reliquat morbide de l'accumulation des souffrances et des
+désespoirs. Trois générations successives, celle de la Révocation,
+celle de la Banqueroute du grand roi, celle enfin des avortements de
+la Régence, de père en fils, en petits-fils, par trois cercles
+d'enfer, peu à peu descendues, cherchèrent dans la terre un repos.
+
+Le pays, fort près de Paris, était quasi-désert. Certain abbé,
+prédicateur du roi, qui voyageait dans la voiture publique, s'étant
+écarté un moment, fut happé par les chiens. On retrouva ses os.
+
+Une femme qui, fuyant la contagion, tenta le périlleux voyage de
+Provence à Paris, fit un récit terrible de ce qu'elle avait vu. Pour
+échapper aux cordons sanitaires, elle évitait les villes, marchait par
+les campagnes. Aux montagnes du Gévaudan, aux vallées de l'Auvergne,
+du Limousin, dans plus de vingt villages, pas une âme vivante. Partout
+des morts non inhumés. Ne rencontrant personne pour l'héberger, elle
+entrait dans les maisons vides, et parfois y trouvait du pain. Un
+presbytère ouvert, abandonné, lui offrit un spectacle étrange. Le
+curé, habillé, était là, mais pourri; la servante sur un autre lit, en
+décomposition. Dans l'armoire, cinq cents livres en or, abandonnées
+(_ms. Buvat_, 24 sept. 1721).
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+LE VISA
+
+1721
+
+
+En attendant la peste, Paris subissait un fléau aussi cruel peut-être,
+l'incertitude effrayante qui planait sur toute fortune, sur
+l'existence de chacun. Le violent Pâris Duverney commençait
+l'opération chirurgicale d'amputer de nouveau la France. Il allait
+revoir tous les titres, bien acquis, mal acquis, en juger l'origine,
+la qualité, le droit, annuler l'un et rogner l'autre, réduire les
+milliards à néant. Dictature étonnante! si délicate à exercer! Il y
+prit pour adjoints les hommes infiniment suspects qui avaient fait la
+guerre à Law, les vieux financiers de Louis XIV[NT-2], le très-rusé
+Crozat et Samuel Bernard, le vénérable banqueroutier.
+
+ [Note NT-2: Dans ce chapitre XVIII qui a trait à l'année
+ 1721, Michelet fait référence à Antoine Crozat, marquis du
+ Chatel (1655-1738), né à Toulouse, financier et constructeur
+ du canal de Crozat qui fait communiquer l'Oise à la Somme (25
+ km) et à Samuel Bernard, (1651-1739), né à Sancerre,
+ financier qui prêta des sommes considérables à Louis XIV. Le
+ nom de Louis XVI mentionné ici par Michelet (dans l'édition
+ de A. Lacroix, 1877) est donc incompatible avec l'époque où
+ ont vécu Crozat et Samuel Bernard. C'est pourquoi dans la
+ présente édition du "Project Gutenberg" le nom de Louis XVI a
+ été remplacé par celui de Louis XIV.]
+
+Les seigneurs qui avaient rétabli leurs fortunes, qui gardaient les
+mains pleines, n'étaient pas sans inquiétude. Leur bienfaiteur
+prodigue, le Régent, qui si sottement s'était laissé piller, qui,
+comme un enfant ou un fou, avait éreinté le Système, paya de honte
+pour tous.
+
+Au Conseil du 1er janvier 1721, il avoua tête basse qu'il avait fait
+de grandes fautes. Si triste fut son attitude, que le coupable des
+coupables, M. le Duc, contre qui on aurait dû faire une enquête,
+s'enhardit et tomba sur lui, le poussa sur le départ de Law (que
+lui-même, M. le Duc, avait sauvé dans sa voiture!). Dans son état
+demi-apoplectique, le pauvre gros homme, interdit, ne trouva guère à
+dire. Comme un écolier pris en faute accuse son camarade, il se rejeta
+sur Law absent. Pitoyable séance où des deux premiers hommes du
+royaume, l'un parut idiot, et l'autre, un effronté coquin.
+
+Le parti du Système, la Compagnie des Indes, n'avait espoir que dans
+M. le Duc, qui y avait encore un intérêt considérable et y avait gagné
+tant de millions. Et, en effet, d'abord il la défendit quelque peu,
+montra les dents à la réaction, pour l'obliger sans doute de composer
+avec lui et les siens, pour en tirer des garanties. Duverney n'eût osé
+toucher au prince que la mort si probable du Régent allait faire
+Régent. Sa meilleure chance était, en respectant les vols de
+l'agiotage princier, de devenir ce qu'il fut en effet sous la seconde
+Régence, l'homme d'affaires de M. le Duc et de sa madame de Prie. Les
+hauts agioteurs (M. le Duc, Conti, d'Antin, etc.) comprirent
+parfaitement qu'on songerait moins à eux si tout le monde craignait
+pour soi, qu'on s'informerait moins de leurs trésors acquis s'ils
+livraient généreusement leurs compagnons de bourse, agioteurs,
+accapareurs. Ce fut le secret du Visa, la poursuite des sous-voleurs.
+Gloire aux brigands, mort aux filous!
+
+Rien de meilleur dans les grandes détresses publiques, où tout le
+monde est furieux, que d'ouvrir une chasse qui détourne, occupe les
+haines. On fait lever un lièvre, quelque gibier ignoble et ridicule.
+Tout court après. Un accapareur de denrées est très-propre à cela; nul
+animal plus détesté du peuple. On n'avait que le choix des grands
+noms, d'Estrées, Guiche, la Force, etc. On se contenta d'un, et on lui
+attacha les chaudrons à la queue. J'entends les chansons du Pont-Neuf,
+la satire, la caricature. Ce fut le duc de la Force. Le malpropre
+seigneur s'était fait épicier, trafiquait surtout dans les suifs. Les
+chandeliers allaient la nuit, en bonne fortune, acheter chez lui à bas
+prix les graisses et les savons. Il en avait comblé des couvents, des
+églises, entre autres les Grands-Augustins, où Bossuet fit la fameuse
+assemblée de 1682. Toute l'année se passa à manier, à remanier cette
+cause huileuse. Chacun y mit la main. Superbe occasion pour Bourbon,
+pour Conti, d'Antin, de montrer leur délicatesse, de s'indigner contre
+un seigneur, un duc et pair qui faisait de telles choses. D'Antin,
+pendant ce temps, en avait fait une autre bien autrement hardie. Il
+avait enlevé sans façon la prodigieuse masse de tous les plombs de
+Versailles, en mettant à la place de très-mauvais tuyaux de fer. Tout
+tomba sur la Force.
+
+On régala le Parlement de ce procès. Lui-même se flétrit bien plus
+encore qu'on ne voulait, en accusant son intendant, que l'on envoya
+aux galères.
+
+Le 26 janvier, Duverney lance à la fois ses deux brûlots qui
+incendient tout:
+
+1º La Compagnie des Indes est déclarée comptable, responsable des
+billets de la Banque.--Billets qu'on fit _sans elle_. Billets qu'on
+augmentait secrètement, contre son règlement, _contre l'engagement qui
+fut pris avec elle de n'en faire qu'avec l'aveu de l'assemblée de ses
+actionnaires_. Cela ne la sauve pas. L'argument du loup à l'agneau
+(dans la fable de la Fontaine) prévaut ici. Elle est croquée,
+c'est-à-dire saisie, sous scellé, livrée à ses ennemis.
+
+2º On organise au Louvre une commission souveraine, vaste inquisition
+financière, avec une armée de commis. Tout cela dans les bas
+appartements, les salles royales d'Henri IV et d'Anne d'Autriche.
+Cette administration doit examiner et viser tout titre, tout papier
+(actions, billets, contrats, quittances, etc.), distinguer les bons
+des mauvais, en faire le _Jugement dernier_. Pour cela, il faut en
+connaître, en apprécier les origines. Travail épouvantable. Où
+trouvera-t-on des employés si exercés, si habiles, des têtes si
+fortes, pour démêler d'un coup tant de choses embrouillées? On prend
+ceux que l'on trouve, des jeunes gens sans place, des gaillards qui ne
+faisant rien, ne sachant rien, sont propres à tout, batteurs de pavé
+qui promènent la petite tonsure ou l'inutile épée. L'effrayant, c'est
+que des novices doivent _en deux mois_ finir cette oeuvre
+révolutionnaire, la Saint-Barthélemy du papier. Si la plume y
+succombe, l'épée y subviendra contre les mal-appris qui se
+plaindraient trop haut. On ne prétend pas faire une banqueroute
+timide, détournée, par derrière. On veut la soutenir fièrement. Tout
+est prêt, les portes ouvertes, mais peu de gens y viennent. Nul n'est
+pressé d'aller se mettre sous la dent. Quelques-uns, et les plus
+véreux, croient prudent d'aller déclarer une petite partie de leur
+fortune, de donner aux bureaux certaine pâture pour qu'on s'informe
+moins du reste. Le temps passe, s'allonge. On ajoute aux deux mois.
+
+On frappe coup sur coup. On déclare annulé tout papier non visé. On
+déclare confisquée l'acquisition non avouée. Enfin, on s'adresse aux
+notaires. Ces hommes de confiance, discrets confesseurs des fortunes,
+qui reçoivent dans l'oreille tant de choses qui doivent y mourir, les
+notaires sont forcés de trahir leurs clients, d'apporter des extraits
+des contrats et de tous les actes. Mesure inattendue, cruelle, qui
+mettait à jour les fortunes, marquait les aveux incomplets, permettait
+au pouvoir des punitions lucratives. Pour pincer mieux, Duverney, le
+grand maître, fit de sa main d'ingénieux règlements, pièges certains,
+infaillibles filets où les plus fins se trouvaient pris. Il se fiait à
+la passion: les juges des nouveaux enrichis étaient leurs ennemis, des
+robins restés maigres. Il se fiait à l'intérêt. Les commis savaient
+bien que la sévérité ferait leur avancement. Ils étaient stimulés par
+de gros appointements. Et, si l'âpreté leur manquait, ils en prenaient
+des suppléments à la vaste buvette établie exprès dans le Louvre.
+
+En moins de rien on jugea la fortune d'un million d'hommes (500,000 à
+Paris; 500,000 en province). Nulle telle opération depuis l'origine du
+monde.
+
+On remarqua le soin, la précision arithmétique, avec lesquels Duverney
+procéda, autant qu'il se pouvait. Il avait pris pour chef de ses
+calculateurs l'infaillible Barême, dont le nom est proverbial. Mais
+cette exactitude dans ce qu'on faisait ne couvrait point assez ce
+qu'on ne faisait point, je veux dire les ménagements avec lesquels on
+détourna l'enquête des illustres voleurs. Ce qu'on pouvait reprocher
+le plus à cette Terreur, ce n'était pas d'être terrible, mais de
+l'être inégalement, d'être ici clairvoyante, aveugle là. Elle poussa à
+mort la Compagnie des Indes, les Mississipiens isolés. Mais elle ne
+voulut rien savoir de tous les grands seigneurs qui avaient refait
+leurs fortunes, avaient payé leurs dettes, pour rentrer dans leurs
+biens saisis. Cette persécution si partiale, qui frappa les riches
+nouveaux et ménagea les autres, eut l'effet détestable d'une réaction
+nobiliaire. Ces nouveaux, la plupart, étaient au moins des hommes
+intelligents. Les anciens, les seigneurs refaits étaient ces races
+incurablement fainéantes que le roi, que la cour, l'intrigue et la
+prostitution avaient tant de fois relevées dans le XVIIe siècle, mais
+toujours inutilement.
+
+On avait une liste de gens à rançonner, liste énorme de trente-cinq
+mille. Liste comminatoire, pour amener à composition.
+
+On s'arrangea. Ce grand appareil d'implacable justice eut un effet
+contraire au but. La plupart se jetèrent dans les bras de la Grâce, je
+veux dire s'adressèrent à la faveur. C'est ce qui rendait toujours
+vaines les opérations de ce genre. Les commissaires de Duverney, ses
+employés ne furent point insensibles, falsifièrent des pièces,
+arrangèrent des affaires. Trois ou quatre, pris pour l'exemple,
+condamnés, devaient être pendus, mais on les épargna. Que de gens il
+eût fallu pendre? C'était à qui sauverait les riches victimes du Visa.
+La sensibilité des dames brilla là, comme toujours. Elles coururent,
+assiégèrent les puissants. Telle s'entremit pour un diamant ou quelque
+autre cadeau. Telle fit plus; elle couvrit l'opulent malheureux en
+l'épousant. Force seigneurs daignèrent donner aux Mississipiens des
+_filles de protection_. Ce fut le terme consacré. S'ils n'avaient pas
+de filles, l'agioteur disait avec simplicité: «On m'en veut pour cette
+terre, cet hôtel ... Eh bien! prenez-les.»
+
+Ainsi les enrichis s'arrangeant avec les vieux riches, la finance
+nouvelle avec l'ancienne, l'agiotage épousant la noblesse, une
+certaine société bâtarde va commencer où l'élément jeune et actif des
+gens d'affaires ne rajeunira pas les vieux oisifs, mais participera à
+leur vieillesse, à leur paresse. De ce beau mariage sort la race des
+frelons qui vont stériliser tout le règne de Louis XV.
+
+C'est en bas, sur les grandes masses, sur la partie active de la
+population (_un million de familles_, donc cinq millions d'individus?)
+que tomba lourdement d'aplomb l'écrasement du Visa. Ceux qui n'avaient
+ni rentes ni actions, ceux qui spéculaient le moins, avaient reçu
+malgré eux, en paiement et de mille manières, des papiers de toute
+sorte, spécialement les papiers-monnaie qui avaient cours forcé. Au
+Visa, tout fondit. Ils se trouvèrent n'avoir presque rien dans les
+mains. Mais ce peu, mais ce rien, ils croyaient au moins le toucher.
+Point du tout. Ce débris de débris, ils ne l'auront pas même. Ils
+pourraient le manger. L'État est soucieux de le leur conserver; il ne
+leur en fait que la rente. Une rente minime à un taux misérable. Une
+rente peu sûre après tant de réductions, que nul ne voudrait acheter.
+Après tant de rudes coups, c'en est fait de la foi publique.
+
+Rude aussi et terrible l'effet de tout cela sur la moralité, et, ce
+qui est plus fort, sur la raison, sur le bon sens. Les têtes sont
+fortement ébranlées par la grandeur d'un tel naufrage. Il en résulte
+un effet singulier qu'on croirait un trait de folie. Moins on a, et
+plus on dépense. C'est qu'on ne compte plus, on ne songe plus à rien
+équilibrer. Chacun joue de son reste. Et ce n'est plus, ce semble, au
+plaisir que l'on court (comme dans les premières années de la
+Régence), c'est à l'étourdissement, à l'oubli, au suicide. Ce qui
+reste, force, vie, fortune, on a hâte de l'exterminer. En Provence, on
+l'a vu, la peste fut galante et luxurieusement effrénée. Même effet à
+Paris pour l'autre peste, la débâcle des fortunes. Les survivants d'un
+jour semblent se faire scrupule de garder rien de leurs débris. On va
+de fête en fête, de bal en bal. Surtout les bals masqués, champ
+d'aventures furtives, folles loteries de femmes, de plaisirs d'un
+instant.
+
+Il y avait de l'entrain, mais fort peu de gaieté, plutôt des farces ou
+obscènes, ou tragiques. À certain bal arrivent quatre masques
+apportant un cinquième qui semblait faire le mort. Les quatre
+disparaissent, mais le cinquième non. Car c'était un mort en effet.
+
+Deux morts gouvernent le royaume, pour mieux dire, font semblant. Le
+Régent et Dubois, toujours entre deux crises, pourraient à chaque
+instant passer demain. Dubois, avec les apparences d'une activité
+furieuse, stimulé, endiablé de l'urètre et de la vessie, reste
+inaccessible et s'enferme. Pour les choses pressées, nul moyen
+d'arriver à lui. Sauf son affaire (d'acheter le chapeau) et les
+mariages espagnols, l'affaire des Orléans, dont nous parlerons tout à
+l'heure, il ne fait presque rien. Combien moins le Régent dans sa
+torpeur apoplectique!
+
+De plus en plus, celui-ci est grotesque. Pour faire croire qu'il
+existe encore, il fait obstinément l'Henri IV et le vert galant. Il ne
+tient pas à lui qu'on ne le croie un joyeux libertin. De son mieux il
+simule l'enivrement des vices, lorsqu'il n'en a plus que l'ennui.
+
+Quelle est à cette époque la figure de ce galant prince? Si changée
+que personne n'ose le peindre. Dans la célèbre estampe du Triomphe de
+la Banque (1720), entre l'Industrie, l'Abondance, le Temps offre un
+petit portrait du Régent au culte des agioteurs. Mais ce joli portrait
+est pris sur ceux de la jeunesse. Fausse et menteuse image, toile
+légère et pauvre chiffon, que le vent va plier, crever, rouler, on ne
+sait où.
+
+Après sa mort, un burin véridique (de la belle galerie Restout) donne
+la triste réalité. Là il fait peine. Il est fort sombre, fort
+lourdement bouffi, avec de gros yeux injectés, saillants et pleins de
+sang, qui vous disent: «Je mourrai bientôt.»
+
+C'est justement cela, je crois, c'est ce besoin de faire dépit à la
+nature, de démentir la mort prochaine, qui lui fait faire le galant,
+l'amoureux. Ainsi, au moment même où il est pauvre au point de ne
+plus payer les domestiques de sa mère, il bâtit à Auteuil une _petite
+maison_. Et pour qui? pour une maîtresse qu'il a depuis longtemps,
+dont il a assez, plus qu'assez, son habituée, la Parabère, qui a
+souvent la sinécure de passer la nuit avec lui.
+
+Il se pouvait fort bien qu'il mourût dans ses bras. La peur qu'elle
+eut, en voyant un de ses domestiques mourir subitement, la décida.
+Elle déclara vouloir se convertir, se retirer. Le même mois, il en
+achète une autre, une jeune femme que le mari lui vend. Sans voir,
+sans aimer, il achète. C'était une petite noiraude, déjà fanée, les
+seins pendants, mais moqueuse, rieuse, impudente. Pour un si digne
+objet, on ne peut faire trop de folies. Sur la Seine, devant
+Saint-Cloud, c'est-à-dire par-devant madame d'Orléans, il fait pour la
+coquine des illuminations et des feux d'artifice. Tout Paris y va,
+indigné, mais curieux, voulant voir «si le tonnerre de Dieu y
+tombera.» Curiosité fatale aux paysans; la foule marche dans leurs
+blés, dans leurs vignes. Avec tout ce bruit, cette dépense, il est si
+peu épris qu'au moment même il a un autre objet en tête. Un grand
+seigneur, joueur, panier percé, voudrait bien lui vendre sa nièce.
+C'était l'écuyer du roi, Sainte-Maure, cousin des Montespan, du duc
+d'Antin. «Que ne me parliez-vous? dit-il. Je vous aurais donné l'amour
+même.--Pourquoi pas?--Impossible. Maintenant elle est religieuse.
+D'ailleurs, dit-il en vrai marchand, elle est de grande condition.
+C'est ma nièce ...» Cela toucha juste. Le couvent était loin, du côté
+de Rhodez. On lance une lettre de cachet pour en tirer la fille et la
+remettre à M. le curé de l'endroit, qui veut bien se charger de la
+conduire à Paris chez son oncle, aux Écuries du Roi. Comme une mule ou
+un cheval d'Espagne, de ce fond du Midi à travers toute la France,
+elle est amenée par l'obligeant pasteur. Entre lui et son oncle, la
+pauvre nonne, intimidée, d'autant plus belle, est longuement lorgnée
+par le myope. Pour rien heureusement. Soit qu'il eût pitié d'elle,
+soit qu'il se sentît froid, indigne d'un si jeune amour, il laissa
+aller l'innocente.
+
+Il n'était pas méchant, et même à cette époque où il était tombé si
+bas, tellement matérialisé et incapable de tout bien, il n'eût pas
+goûté un plaisir cruel, n'eût pas fait pleurer une fille. En cela, il
+ne fut nullement du temps qui finit la Régence, temps âprement
+corrompu et cruel qui appartient déjà à l'époque de M. le Duc. Il
+aurait voulu être aimé. Il l'espéra deux fois, dans la réforme de
+Noailles et dans l'utopie du Système. Deux fois il retomba.
+
+Mais, quelque indifférent qu'il parût être à tout, faisant la sourde
+oreille à la haine publique, il se jugeait fort bien. Une fois, à
+table avec Dubois, comme on lui donne un papier à signer: «F. royaume!
+s'écrie-t-il. Il est bien gouverné! par un ivrogne et un maquereau!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+MANON LESCAUT.--MORT DE WATTEAU
+
+1721
+
+
+Nous ne pouvons passer sans dire un mot d'un petit roman d'importance,
+de popularité immense, _Manon Lescaut_. Le siècle de Louis XIV n'a pas
+de tels livres populaires. Il ne faut pas croire que la masse
+inférieure lût les tragédies de Racine. Dans les livres de dévotion,
+pas un n'a le succès de se faire lire de tous. Les sottes éjaculations
+de Marie Alacoque se répandent, mais dans les couvents.
+
+Voici un livre populaire. Grand, très-grand événement. Il ne paraît
+qu'en 1727, mais il est certainement écrit, ou du moins commencé, vers
+le temps qu'il raconte, vers les cruelles années des enlèvements pour
+le Mississipi, quand la douloureuse aventure était toute brûlante
+encore. C'est bien moins un roman qu'une histoire, une confession.
+
+Il n'y a jamais eu un tel succès de larmes. Nulle critique; on n'y
+voyait plus. Les hommes mêmes pleuraient. Les femmes lisaient et
+relisaient. Les filles dévoraient en cachette. Pourquoi la janséniste,
+la petite marchande, s'enfonce-t-elle derrière son comptoir? Pourquoi la
+jeune femme de chambre n'entend-elle plus sonner sa dame? La voilà comme
+folle. Elle pleure sans pouvoir s'arrêter. «Qu'as-tu?--Rien.»--Mais la
+dame, sous son fichu, lui trouve sa _Manon_, qu'elle lui a dérobée.
+
+Ce livre tout petit s'adresse à un grand peuple (bien nombreux, car
+c'est tout le monde), celui des amoureux. Il est seul sans partage,
+jusqu'à la _Julie_ de Rousseau,--donc, pendant plus de trente années.
+La _Julie_, à son tour, qui régnera autant, ne pâlit qu'en présence de
+_Paul et Virginie_. Chacun de ces trois livres est une ère nouvelle,
+une révolution dans les moeurs.
+
+L'amour est grand au XVIIIe siècle. À travers le caprice désordonné et
+la mobilité, il subsiste adoré, et surtout admiré. Il n'a pas la
+fadeur des Astrées, des Cyrus. Il est fort et réel, et il semble une
+religion, accrue des ruines de l'ancienne. La corruption même croit
+«qu'il est une vertu.» Le plus gâté est fier s'il a la bonne fortune
+d'avoir cette belle maladie: de tomber amoureux.
+
+Est-ce pour rire? non, on se dévoue. Aux épidémies meurtrières,
+surtout quand le fléau du temps, la petite vérole, saisit la dame,
+l'amant ne cède la place à personne, donne congé au mari, s'enferme
+seul avec la malade pour vivre ou pour mourir. Dévouement dont la
+femme montre encore plus d'exemples. La plus légère est fidèle à la
+mort; elle se remet à aimer son mari et s'enferme avec lui _quand
+même_.
+
+Il y a de tout cela dans _Manon_, mais il y a autre chose. Est-ce bien
+l'âme de la Régence qu'elle exprime, comme on le croit communément?
+Dans ce torrent de passion, trouble de larmes (hélas! aussi de boue),
+trouve-t-on pour se relever par moments le vif élan d'esprit, l'essor
+vers l'avenir, qui caractérise l'époque dans les _Lettres persanes_?
+Non, nul amour de la lumière. Cette désolée _Manon_ regarde moins
+l'aurore que le couchant. Elle appartient surtout à la fin de Louis
+XIV. C'est un livre amoureux, libertin, catholique. Son chevalier,
+s'il pouvait autre chose qu'être amoureux, serait, comme maint autre
+héros de son auteur (l'abbé Prévost), homme de la cour de
+Saint-Germain, un aventurier jacobite.
+
+C'est la chose essentielle et capitale qu'on n'a pas dite. Le petit
+chevalier Desgrieux et Manon, les deux enfants qui arrivent de leur
+pays, lui à dix-sept ans, elle à quinze, et qui se trouvent si vite au
+niveau de la corruption de Paris, ne peuvent lui devoir leur précocité
+pour le vice. Débarqués peu après la mort du Roi, ce n'est pas la
+Régence, ce n'est pas le Système qui les font si gâtés déjà. Ils
+sortent uniquement de l'éducation de province. Ils ont été élevés en
+maisons nobles. Lui, fils d'un gentilhomme assez considérable,
+puisqu'il a des gentilshommes pour serviteurs. Elle, malgré son petit
+nom de Manon, elle est soeur d'un garde du corps, donc de bonne
+famille et très-certainement _demoiselle_.
+
+Ils sont tout à l'image du bon Prévost. Malgré tous leurs désordres,
+ils ont un fond religieux qui revient bien fort à la fin, puisque dans
+leur établissement en Amérique, ils ont absolument besoin du
+Sacrement. Mais ce fond religieux n'a pas eu grand effet moral sur
+leurs débuts. À quinze ans, la petite est déjà «expérimentée.» Et
+cette expérience lui fait suivre sans hésitation (après deux mots de
+compliments) un garçon inconnu. Lui, plus passionné, moins
+naturellement corrompu, comme il passe vite cependant du séminaire au
+tripot, à l'escroquerie! «Mais c'est qu'il aime, dit-on, et il va à
+l'aveugle.» D'accord, mais l'amour même serait plus fortement marqué
+si l'honneur, la religion luttaient un peu, du moins afin d'être
+vaincus. Mais ces principes sont si morts, parlent si peu, que l'amour
+n'a pas même à vaincre.
+
+L'auteur et le héros, c'est le même homme, au jugement de la critique
+sérieuse. Le livre n'a rien d'une fiction. Cela ne s'invente pas.
+Prévost, auteur lâche et diffus, ici, sous l'aiguillon d'un sentiment
+très-personnel, a trouvé une force et une simplicité terribles. Ce
+n'est pas du génie. C'est bien plus, c'est nature, douleur, honte,
+amour, volupté amère, désespoir ... Le coeur est percé.
+
+Il n'a pas fait comme Rousseau. Il ne s'est pas nommé dans sa
+confession. Et je crois qu'il en a souffert. Tel qu'il fut, il aurait
+trouvé un sensuel bonheur à signer son histoire d'amour, à écrire que
+c'était bien lui qui avait eu Manon. Il eût fort aisément endossé des
+misères qui alors faisaient peu de tort à _l'homme de qualité_. Mais
+il ne le pouvait. Il était prêtre. Il avait été moine. C'est sa robe
+qu'il a respectée.
+
+Prévost est à peu près de l'âge de son chevalier. Un peu avant le
+siècle, il naît sur la lisière d'Artois, de Picardie, et pas bien loin
+des lieux où naît Watteau. L'un d'Hesdin l'autre de Valenciennes. Deux
+grands peintres, qui, d'un art différent, feront tous deux Manon
+Lescaut.
+
+Prévost naquit en plein roman, dans ce pays où les séminaires
+irlandais élevaient tant de têtes chimériques, d'apôtres intrigants,
+pour les aventures d'Angleterre. Esprit charmant, facile, faconde
+intarissable, tête chaude et quasi irlandaise. Toute imagination. Il
+en fut dupe toute sa vie. Ses maîtres, les jésuites, qui l'aimaient
+fort et qu'il aima toujours, auraient bien voulu le tenir. Il était
+trop léger. Il se croyait bon gentilhomme (étant le fils d'un
+procureur du roi). Il servit. Il aima. Tout jeune (1721), l'année même
+où son chevalier est converti par la mort de Manon, nous voyons
+Prévost converti de même chez les Bénédictins. Il y reste encapuchonné
+(non sans regret) quelques années, compilant tristement la _Gallia
+christiana_. Mais, près du gros volume, il en écrit un autre bien
+petit (devinez lequel). Brûlant secret qu'on ne peut garder guère. Ce
+rêve, et bien d'autres encore, de vie folle et mondaine, il les
+contait indiscrètement. Le soir, il ramassait des moines dans certain
+petit coin. Il les tenait là fascinés. Il contait, il contait, sans
+pouvoir s'arrêter, et cela durait jusqu'au jour.
+
+Sa fuite du couvent, en 1727, le divorça d'avec le fatal manuscrit.
+Quand l'oiseau envolé plana aux vertes plaines de la libre Angleterre,
+il ne put plus tenir cette _Manon_. Elle aussi s'envola, publiée comme
+un épisode d'un long roman. Elle emporta, ce semble, une bien grande
+partie de lui-même. Car depuis, il resta un écrivain facile, agréable,
+diffus, délayant, et bref, peu de chose.
+
+Il a du papier, une plume, mais nul plan devant lui. Telle sa vie,
+tels ses livres. Il n'a jamais prévu. Il va, flotte; c'est le cours de
+l'eau. D'homme d'épée, moine et défroqué, romancier et prédicateur,
+traducteur et compilateur, journaliste, auteur à gages, par tous pays
+et tous métiers, il va et ne peut s'arrêter. Souvent amoureux, souvent
+converti, à l'église, au cloître, au grenier, ermite, ou presque marié
+avec une belle Hollandaise qui l'enlève un matin. Ce qu'il a de plus
+fixe, c'est un certain attachement à ses bons Pères, à ses bons
+moines, à tant de bons abbés. Tout le clergé est bon. Son imagination
+douce et charmante ne lui laisse voir partout que l'excellent Tiberge
+du roman, ce héros de vertu, d'amitié, il est si prévenu, qu'il donne
+les mêmes traits au chef de la rude maison où jouait tant le nerf, au
+supérieur de Saint-Lazare. (Voir plus haut mon _Louis XIV_.)
+
+Son chevalier est-il tout à fait sans principes? Non. Qu'il s'en rende
+compte ou non, il en a deux. L'un: qu'un homme _né_, élevé
+chrétiennement, peut toujours revenir de ses échappées de jeunesse,
+qu'il peut aller fort loin sans danger du salut. L'autre, le principe
+galant: «Que l'amour excuse tout, qu'un _véritable amant_ a le droit
+de tout faire.» Avec ces deux idées, rien n'embarrasse Prévost. Il
+court bride abattue, va des deux pieds dans le ruisseau.
+
+Nous ne sommes plus de cette force. Nous ne supportons plus l'aisance
+avec laquelle le chevalier, sans s'étonner, entre dans une bande
+d'escrocs. Nous ne digérons plus «ses longues manchettes,» propres à
+filer la carte. Encore moins sa résignation à faire «le petit frère de
+Manon,» le naïf et le niais, devant l'entreteneur qu'on veut plumer.
+Je ne dis rien de l'homme tué, petit assassinat sans conséquence, fait
+si vite qu'on n'y songe plus. Il est vrai, ce n'est qu'un portier.
+
+Les critiques ont été, disons-le, étonnamment faibles, j'allais dire
+lâches, pour Manon. Cent ans après, elle corrompt encore, et les
+hommes contre elle ne gardent pas leur jugement. Un d'eux nous dit
+qu'après que bien des livres auront passé, elle reparaîtra «dans sa
+_fraîcheur_.» C'est justement là ce qui manque. Prévost qui la montre
+adorée, et veut la rendre séduisante, lui fait maladroitement dire,
+écrire des choses basses qui la fanent trop. On sent ici les moeurs,
+les habitudes du prêtre. Il n'a pas connu les nuances, n'a pas vu les
+dames de près. Cette irrésistible Manon n'est qu'une fille, pas même
+le moderne _camellia_. Elle parle lourdement des besoins de la vie,
+des piéges qu'elle va tendre, «de ses filets.» Elle badine
+désagréablement sur les méprises de la faim: «Je rendrai quelque jour
+le dernier soupir en croyant en pousser un d'amour,» etc. Ce positif
+cynique fait froid. Mais sa facilité à enfoncer des pointes dans le
+coeur saignant fait horreur. Quand cela va jusqu'à lui envoyer une
+fille «pour le désennuyer,» tenir sa place au lit! la fureur de
+l'infortuné, l'explosion de son désespoir, dépassent les effets que
+l'auteur a voulu produire. On est dégoûté, indigné, mais plus
+irrévocablement que le héros. Manon est sans retour flétrie; elle
+s'est jugée elle-même.
+
+Les critiques ont remarqué avec raison, comme grande originalité du
+livre, la parfaite _sécurité_ de Manon à chaque chute. Mais ils ont
+tort de l'appeler «une fille _incompréhensible_.» Cela ne se comprend
+que trop. Elle connaît son amant. Elle n'ignore pas, l'_innocente_,
+que le péché lui va, qu'elle en est plus jolie, aimée, désirée
+davantage. C'est le mot immoral de tel poète à son infidèle: «Tu sais
+que je t'en aimai mieux.»
+
+L'amour certainement y est aveugle et violent. Mais dessous on démêle
+aussi quelque chose de bien gâté, de dépravé. Avec l'odeur de
+séminaire, de tripot, d'hôpital, il y en a une autre encore.
+«Expérimentée» dès quinze ans, et formée spécialement par certaine
+éducation (qu'on comprend moins en pays protestant), Manon n'est pas
+tant ignorante. D'instinct au moins, elle connaît «les grâces de la
+chute,» combien une jeune Madeleine est embellie «de son indignité,»
+attendrissante de faiblesse et de honte.
+
+Le chevalier abbé, la fleur de Saint-Sulpice, qui y a passé de si
+belles thèses, n'a pas perdu son temps. Il connaît ces fins fonds
+mystiques, tout ce que la théologie peut prêter à l'amour. Quand Manon
+le tire du séminaire, il se sent, dit-il, emporté d'une _délectation
+victorieuse_. Mais la _délectation_ semble augmenter à mesure que
+Manon, plus souillée, devrait inspirer répugnance. Cet attrait de
+corruption, cette amère volupté, mêlée de désir et de jalousie, comme
+une eau-forte, va creusant dans une âme malade et malsaine. Le
+progrès est marqué de pardon en pardon. Elle avoue, se confesse. Elle
+pleure, demande grâce. Et toujours le vertige augmente. À la troisième
+fois (coupable, jusqu'à cet outrage de lui envoyer une fille!), à
+genoux, à discrétion, «elle a peur,» mais reste à genoux, attend son
+châtiment. D'où il résulte que c'est lui qui défaille, qui n'en peut
+plus, et tombe. Elle a vaincu! Elle est si touchante, abaissée dans
+cette attitude d'esclave, et elle dépend tellement.
+
+La passion est au comble? Non. Car elle augmente encore quand il la
+suit en sa dernière misère, enchaînée par le corps aux filles sales et
+dans la même ordure. Là, mise à leur niveau, flétrie des corrections
+de l'Hôpital, éteinte et fanée, l'oeil fermé, n'osant regarder même,
+par la honte elle enfonce le dernier dard d'amour.
+
+On pleure. Et on est furieux de pleurer. Ce qui dépite, choque, et
+plus que la dépravation, c'est le singulier amour-propre qui subsiste
+avec tout cela. Il fait très-bien entendre que Manon a été (comme
+toute fille perdue) _corrigée_ à la Salpêtrière, et il a soin de dire
+que lui, il ne l'a pas été à Saint-Lazare. Sa _naissance_ l'en a
+dispensé.
+
+Cette _naissance_ lui fait tenir un étrange propos. De sa
+mortification même à Saint-Lazare, il tire occasion pour se relever,
+se croire «au-dessus du commun des hommes,» se ranger dans l'élite des
+caractères plus nobles «dont les idées, les sensations passent les
+bornes de la nature. Ces personnes ont le sentiment d'une grandeur qui
+les élève au-dessus du vulgaire, etc.» Quoi de plus pitoyable? On
+sent combien la sotte éducation du petit gentilhomme de séminaire l'a
+mis hors du bon sens, de toute idée du vrai, et l'a sans retour
+perverti.
+
+Une chose plus habile, dans Prévost, fort adroite, c'est de n'avoir
+pas fait le portrait de Manon, d'avoir laissé flotter vaguement son
+image, de sorte que chacun fait la sienne. À certains traits pourtant,
+«ces yeux fins, languissants,» on n'a pas de peine à se rappeler qu'on
+l'a vue dans Watteau. Ce grand peintre qui meurt justement cette même
+année (1721), n'a pas pu lire Manon, mais à chaque instant il l'a vue
+dans la vie, ne s'est pas lassé de la peindre.
+
+On a dit trop légèrement que son modèle est l'Italienne. Presque
+toujours c'est la Française. L'Italienne est toute autre de deux
+façons, ou par la beauté pleine, régulière, harmonique, ou par
+l'agitation excessive et gesticulante. La fille que Watteau nous
+donne, beaucoup plus gracieuse, n'est que doux mouvement; elle ondule,
+comme l'air et l'eau, se meut sans se mouvoir. Fine ou d'esprit ou de
+misère (mal nourrie dans l'enfance, et maltraitée plus tard?), elle
+pique, mais elle touche. On voudrait bien la rendre heureuse. Hélas!
+il n'y a pas beaucoup de prise. Elle aime peu. Sa jolie tête est tout.
+Du coeur, du corps, peu de nouvelles.
+
+Est-ce Manon? oui, le plus souvent, Mais Watteau qui a sa noblesse,
+qui est toujours exquis dans une délicatesse que Prévost n'a connue
+jamais, Watteau l'a donnée moins flétrie.--Chose curieuse, l'abbé qui
+ne parle que de grand monde, qui se croit _homme de qualité_, tombe
+volontiers dans le vulgaire, par le bavardage étourdi, la
+sentimentalité triviale. Watteau, le fier rapin, sans vanité que de
+son art, est toujours noble, quoi qu'il fasse, par la finesse
+singulière, la pointe aiguë de son génie.
+
+Nul avant lui, nul après lui, n'a pu représenter un mystère singulier
+de grâce et de mouvement: «Comment le Français marche.» Dès son
+premier tableau, où vous voyez sous la pluie dans la boue (lestement,
+comme au bal), marcher un bataillon de nos maigres soldats, on sentit
+que lui seul, le plus nerveux des peintres, avait surpris, saisi les
+adresses invisibles, les rhythmes variables de cette chose inconnue:
+«le pas.»
+
+Dans le plus grossier même, il est exquis encore. Ses mendiants
+sournois, observateurs, obliquement loustics, plus dangereux peut-être
+que les brigands de Salvator, on le sent bien, joueraient cent rôles,
+depuis le vol de poules, jusqu'à l'assassinat. Rien du peuple. Au
+besoin ce seront messieurs les escrocs.
+
+Cette puissance de peindre l'esprit, et l'invisible même, plaisir
+délicat, mais si vif, doit user, mordre à fond. Il rend son homme
+indifférent à tout le reste et dégoûté. Il en fait un mélancolique,
+dédaigneux des joies de nature. Watteau, fort sensuel d'idées, ne
+l'est guère en peinture. Il fuit l'obscénité. Elle alourdirait son
+pinceau. Aux sujets charnels, il élude. Dans son _Voyage de Cythère_
+que ces gentilles pèlerines, si jeunes, font pour la première fois, il
+reste au départ même. Il n'en peint que l'espoir, le rêve. Il va les
+embarquer, et il ne quitte pas le rivage.--Autre ne fut sa vie, un
+incessant départ, un vouloir, un commencement.
+
+Il atteint l'innocence quelquefois, à force d'esprit, le tragique
+souvent, une fois même aussi le sublime. Exemple: le bouffe italien,
+qu'il peint à tous ses âges, _le grand Gilles_. Au dernier triomphe,
+écrasé de succès, de cris et de fleurs, revenu devant le public,
+humble et la tête basse, le pauvre Pierrot un moment a oublié la
+salle; en pleine foule, il rêve (combien de choses! la vie dans un
+éclair), il rêve, il est comme abîmé ... _Morituri te salutant_.
+Salut, peuple, je vais mourir.
+
+Watteau meurt pauvre. On l'eût étouffé d'or, s'il avait plié son
+génie. Protégé (même aimé) des rois de la finance, qui voulaient le
+loger chez eux, il voulut être seul, libre et triste à son aise.
+
+Triste de quoi? De l'art d'abord. Il croyait ne pas le savoir, ne
+sachant pas l'anatomie,--ignorant le dessous qui permet de mouvoir, de
+transformer en tout sens le dessus.
+
+Je le crois triste aussi de ce qu'il sent la vie du temps. Quel
+misérable peuple! il n'a presque jamais que des maigreurs à peindre.
+Ces femmes si jolies, ce sont (comme disait un roi matériel de Madame
+Henriette), ce sont de jolis «petits os.»
+
+Le Système, la fièvre d'argent le dégoûtait, et il s'était enfui en
+Angleterre. Il y gagna le spleen. Puis la débâcle l'assomma. Le monde
+lui parut une impasse. Voilà ce que nous avons à chaque instant le
+tort de croire. S'il avait vécu quelques mois, il eût lu les _Lettres
+persanes_, eût senti la nouvelle aurore, trouvé les ouvertures, les
+perspectives qu'il cherchait, en un mot: _causa vivendi_.
+
+Il meurt à trente-sept ans. Le très-noble chagrin du génie arrêté qui
+n'a pas rempli son destin, est superbement indiqué dans son portrait
+unique, dans la belle gravure du bocage, où on le voit debout, les
+pinceaux à la main, près de l'intime ami qui est assis. Ils ne se
+disent rien. L'ami intelligent sait que toute parole, sur un coeur si
+malade, pourrait blesser, aigrir. Mais pour fondre cette sécheresse
+douloureuse, il fait de la musique, lui fait vibrer, chanter, pleurer
+le violoncelle. Plein de coeur et d'élan, de foi dans le génie, ce
+doux consolateur lui joue son immortalité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+ROME ET LES SACRILÉGES--MARIAGES ESPAGNOLS
+
+1721
+
+
+Un sujet admirable pour l'épopée badine, la muse du _Lutrin_, de la
+_Secchia rapita_, ce serait la conquête du chapeau de Dubois, qui
+coûta tant d'années d'intrigues et de millions, vrai poème qui eut son
+merveilleux, ses héros, ses péripéties.
+
+Il n'y a pas souvenir d'une poursuite si persévérante, si passionnée.
+Il se mourait pour ce chapeau. Prières, larmes, soupirs, insinuations
+délicates, menaces, cris de fureur, prodigalité effrénée, présents de
+tout à tous, rien n'y manque. C'est là que l'on voit ce que peut faire
+un coeur vraiment épris. Rien de plus éloquent que sa correspondance,
+de plus comiquement pathétique. À ses moindres agents (pour les
+encourager), au fripon Lafitau, au lâche et bas Tencin, il écrit des
+flatteries incroyables. Rohan, le sot cardinal-femme, dont il fait son
+ambassadeur, il l'appelle «un grand homme,» lui prédit qu'il fera une
+école en diplomatie, comme Richelieu et Mazarin.
+
+Toute la politique de la France en Europe est désormais subordonnée à
+cette grande affaire. Avec un talent véritable, Dubois parvient à
+faire agir d'ensemble, pour ce but, les éléments les plus contraires,
+les ennemis les plus acharnés. Nul miracle impossible à une grande
+passion. Rien de difficile à l'amour. Mais aussi il faut avouer que
+jamais il n'y eut un homme si large, si généreux, jamais un si grand
+coeur. «Vous voulez dix mille livres? Vous ne les aurez pas. Vous en
+aurez cent mille!» Notez que chaque envoi était un tour de force, dans
+la cruelle détresse où se trouvait l'État. On ne pouvait même payer
+les troupes. Et cependant on trouva huit millions pour payer le
+chapeau! Dubois parfois ne sait comment faire, pousse des cris: «Pour
+envoyer 10,000 pistoles, il faut en trouver ici 30,000. Rien à espérer
+du Trésor. Je voudrais pouvoir me vendre moi-même, fussé-je acheté
+pour les galères!»
+
+L'exact et malin Lemontey a retrouvé, suivi aux Affaires étrangères,
+le minutieux détail des ventes et des achats, du marchandage infini
+qui se fit. Dubois, tout terminé, conclut avec mélancolie (comme il en
+vient toujours après la passion satisfaite) qu'il eût pu s'en tirer à
+moindre prix. Ces besoigneux auraient accepté tout. Les agents de
+Dubois jetèrent l'argent. Ils cherchèrent, ils trouvèrent toute sorte
+de petites influences qui servaient peu ou point, d'obligeantes
+inutilités. Ils ne dédaignaient rien, ils fouillaient au plus bas.
+Point de passage ignoble, de porte de derrière qu'ils ne tentassent
+pour aller vite au but. Toute la canaille intime de chaque palais,
+valets de confiance, favoris et petits abbés, fainéants piliers
+d'antichambre, tout ce monde râpé put se refaire des chausses. Il n'y
+eut pas jusqu'à une ex-courtisane, vieux meuble du sacré Collège, la
+grande Marina (ou Marinaccia, comme on l'appelait dans le peuple), qui
+ne se fît payer, qui ne rentrât en guerre pour Dubois au nouveau
+conclave. Elle avait influence, au moins de souvenir, près du
+vieillard ventru sur qui tomba le Saint-Esprit (Conti, Innocent XIII).
+
+Il est honteux, ridicule, incroyable, et pourtant très-certain que
+cette belle affaire de coiffer de rouge un coquin domina
+souverainement toutes les grandes affaires de l'Europe pendant l'année
+1721. Il est certain que cette ordure romaine, par les canaux, fentes
+et fissures que fit partout sous terre une main astucieuse, filtra,
+souilla, infecta toute la politique du temps.
+
+Il y a, pour ce comble de honte, deux fortes raisons qui l'expliquent:
+
+Premièrement, une défaillance générale. Depuis 1715, chacun avait
+voulu, espéré, tenté quelque chose. Et chacun était retombé. La
+France, après Law, aplatie. L'Espagne, après son Parmesan, sous sa
+Parmesane, aplatie. L'Angleterre même, après Blount et sa duperie
+grossière, mortifiée. Tout le monde avait mal au coeur.
+
+Secondement, ce vieux fripon de Dubois, bien au contraire, avec l'âge
+et la maladie, était endiablé de passion, jeune de vice. Si longtemps
+retardé, il délirait d'impatience. À sa fortune d'un moment, il
+mettait à la fois deux choses qui ne vont guère ensemble, avec la rage
+du mourant, une ardeur de vie, de folie, qu'on n'a guère qu'au premier
+amour.
+
+Vu de près, cela faisait peur. Il était tellement à sa passion, à son
+emportement pour le chapeau, pour la patente de cardinal-ministre, qui
+sait? pour la tiare, qui sait? pour la Régence (sa fureur alla à ce
+point), qu'il n'y avait plus moyen de lui parler d'affaires courantes.
+Tout restait là. Mais on n'osait rien faire sans lui. Pour l'absolue
+nécessité, on hasardait d'entre-bâiller la porte, et il entrait alors
+dans des accès quasi-épileptiques. Sacrant, jurant, il se précipitait,
+courait, comme un chat-tigre, tout autour de sa chambre en sautant par
+dessus les chaises. On refermait, craignant d'être mordu.
+
+Voilà l'homme qui, aux grands jours, maniait l'hostie, faisait Dieu.
+Bouffon, brouillon, rieur et furieux, il massacrait la messe en
+blasphémant, grinçant ... Vraie figure de damné.
+
+Il était le vivant enseignement du sacrilége. Un Dieu si résigné, sous
+la main de Dubois, on fut curieux de voir ce qu'on pouvait lui faire
+impunément. On vit un frénétique, à l'église du Marché-Neuf (où l'on
+expose aujourd'hui les noyés), en plein jour, ôter ses culottes,
+sauter sur l'autel, le salir, barbouiller la Vierge et Jésus (_Buvat_,
+164). À Saint-Thomas du Louvre, tout se trouve un matin déshonoré de
+fiente humaine (_Buvat_, 172). Au fond du faubourg Saint-Antoine, on
+prend des fous, qui, indignés de la patience du Christ, le font rôtir
+entre deux maquereaux, châtiment symbolique, entre Dubois et le
+Régent (_Buvat_, 171).
+
+L'affaire du Marché-Neuf fit grand bruit. On purifia solennellement
+l'église, et on eut soin que le fou mourût à la première torture qu'on
+lui donna. On pouvait dire pourtant qu'à ce moment Dubois avait fait
+davantage. Il avait barbouillé de sa malpropre intrigue l'Église
+universelle. Il avait fait qu'en cette année chacun démentît son
+principe, salît sa conscience, outrageât son Dieu intérieur.
+
+Voyons dans le détail cette opération dégoûtante:
+
+_France._ 1º Ce que le Régent avait eu, dans sa vie si souillée,
+c'était d'être après tout un homme d'esprit, avec un goût naturel,
+généreux, pour les libertés de l'esprit. Ce qu'il avait de pire (et de
+pire que les vices mêmes), ce que Dubois cultiva à merveille, c'était
+un instinct bas, animal, d'adorer ses petits _quand même_. On a vu son
+étrange amour pour son aînée. Elle morte, pour les autres (plus
+innocemment) il reste un faible et plat père de famille, voulant pour
+elles de royaux mariages. Avec cela, Dubois le mena par le nez.
+
+Il n'y avait rien à faire en Angleterre. Les mariages étaient en
+Espagne. De là de grands ménagements pour cette cour. De là, servitude
+pour Rome, servitude aux Jésuites. On fait la révérence à la Bulle
+_Unigenitus_. On l'inflige au Parlement même (nov. 1720). Cascade
+inouïe de bêtises. Le Régent fait le sot et ne trompe personne. Et
+cela au moment éclatant des _Lettres persanes_, entre Voltaire et
+Montesquieu.
+
+2º Pour Dubois et le Régent, si dépendants de l'Angleterre, la
+grosse question est de savoir comment elle prendra les mariages
+espagnols qui vont relier les Bourbons. Que pensera-t-elle de Dubois
+qui, pour se concilier Rome, pensionne le Prétendant, l'appelle
+Majesté?
+
+Il a vu l'Angleterre de près et il la sait par coeur. Tant fière,
+grognante et grommelante qu'elle soit, il sait qu'il y a tel morceau
+qui va la désarmer. Ce n'est plus l'Angleterre de Cromwell, d'idée
+haute, de foi violente, d'âpre et profond combat. Celle-ci,
+l'Angleterre de Blount et de Walpole, est insigne surtout pour la
+gloutonnerie. Soûlons-la, endormons-la. Qu'elle-même dise ce qu'elle
+veut, qu'elle fasse la carte du festin. Dubois fait faire à Londres
+notre traité avec l'Espagne. Deux articles en tout, pas un pour nous,
+tous deux pour l'Angleterre: 1º seule elle aura l'_assiento_, la vente
+des nègres; 2º seule elle aura la porte de la fraude, de la
+contrebande dans le Nouveau Monde. Un tout petit vaisseau, chargé de
+marchandises à la côte de l'Amérique. Vaisseau miraculeux, toujours
+vidé et toujours comble, que de grandes flottes viendront renouveler.
+Commerce ignoble, et qui devint barbare. La fraude se faisait
+hardiment, au nez des agents espagnols, et, au besoin, à main armée.
+Tout cela dirigé, commandité de Londres, justement au début de la
+réforme pieuse de Wesley. La constriction de décence, de petite
+pratique, de petit esprit, se dédommage et se lâche aux dehors par les
+fureurs cupides, les trafics illicites, spécialement de la chair
+humaine.
+
+3º L'Espagne, ainsi livrée à la brutalité anglaise, l'Espagne,
+vendue par Dubois, va être apparemment l'implacable ennemie de la
+France? Qu'espérer désormais de cette cour aigrie, ulcérée?
+
+Ce fut tout le contraire. Étonnante lâcheté. Battue, elle devint bonne
+et douce, jeta tout sur Alberoni. Le roi, la reine, le chargèrent à
+l'envi, s'excusant bassement comme des écoliers.
+
+Ils dirent aux Anglais, aux Français, qu'il les avait séduits, leur
+avait fait faire _trois péchés_: l'emploi de la sainte _cruzada_
+contre des princes catholiques, l'Empereur attaqué pendant sa guerre
+des Turcs, et enfin la défense de demander au pape des bulles pour la
+nomination aux bénéfices.
+
+Ce qui irrita beaucoup plus Alberoni que ces sottises, c'est qu'ils
+lui reprochaient leurs fautes, comme l'obstination de la reine
+aheurtée à son Italie, à sa Sicile, où elle noya la marine espagnole,
+contre l'avis d'Alberoni, qui subordonnait tout à la grande affaire
+d'Angleterre.
+
+Autre point, un peu ridicule. On sut qu'aux _trois péchés_ il s'en
+joignait un quatrième. On sut ce que cachait ce royal sanctuaire de
+dévotion, cette chambre renfermée et obscure, si bien gardée par la
+nourrice. L'odeur en est dans Saint-Simon, qui tire par respect le
+rideau. La vie que les princes italiens, les Médicis et les Farnèse
+étalaient si naïvement, la Farnésine de Madrid, avec plus de décence,
+en faisait un moyen de gouvernement intime. On a vu qu'à la guerre de
+1719, elle prit l'habit leste de petit officier. Gracieuse, mais déjà
+amaigrie, n'ayant plus l'embonpoint qui la fit épouser, et de plus
+marquée, couturée, le visage perdu, elle suppléa sans scrupule par
+l'excès de la complaisance.
+
+Alberoni avait ces burlesques secrets. Il avait su, et vu peut-être.
+La cour d'Espagne eût bien voulu le retenir; elle n'osa arrêter un
+cardinal. D'autre part, elle frémissait de le voir passer en France.
+Le Régent dont elle avait tant attaqué, conspué les moeurs, ne
+prendrait-il pas sa revanche? Ayant en main ce dangereux témoin,
+n'amuserait-il pas ses roués, tout Paris, aux dépens de Leurs
+Majestés? On le craignait horriblement. On se crut tout permis pour
+sauver l'honneur monarchique, cette suprême religion, la royauté.
+Avant qu'Alberoni eût atteint la frontière, une bande (selon lui
+envoyée de Madrid) lui barra le chemin pour le tuer. Mais il avait du
+monde, il fut brave, chassa ces coquins. Sauvé en France, il remercia
+Dieu de se trouver enfin «dans un pays chrétien.» Un envoyé du Régent,
+le chevalier Marcien, le reçut et le conduisit avec égard et
+politesse. Le proscrit déchargea son coeur. Il dit ce qu'il savait de
+ce plaisant contraste, une si sombre cour de vie si relâchée.
+
+Cette cour, désolée d'apprendre qu'il n'était pas tué, demandait qu'il
+lui fût livré. Le Régent refusa. Autant en fit la république de Gênes.
+En Suisse, à Lugano, nouvelle tentative d'enlèvement ou d'assassinat.
+Les rois ont les bras longs. Il se le tint pour dit. Pendant plusieurs
+années, sous la protection de l'Empereur, il se tint si caché qu'on ne
+put plus le découvrir.
+
+Le roi, la reine, pour arranger ensemble le fantasque plaisir et le
+santissimo, avaient besoin d'un excellent Jésuite. Leur confesseur,
+le bon P. Daubenton, était un vieillard grassouillet, qui semblait
+avoir engraissé de toutes ces petites ordures qu'en sa longue carrière
+il avait enterrées d'indulgence et d'oubli. C'était un sot, mais non
+pas sans adresse à son métier de confesseur, pour garder dans sa
+connivence quelque attitude décente. La Trinité, pour lui, avait
+quatre personnes; la quatrième, pour qui il eût fait bon marché des
+autres, était sa Société. Dès 1719, Dubois l'acheta par la promesse
+qu'à la première occasion il rendrait aux Jésuites le confessionnal du
+roi, leur livrerait le petit Louis XV. L'occasion future, alors bien
+peu probable, était que la cour de Madrid, si ennemie du Palais-Royal,
+se laisserait gagner elle-même par l'espoir de donner à la France une
+reine espagnole, une nouvelle Anne d'Autriche, l'espoir d'être appuyée
+dans son grand rêve d'Italie, en épousant, subissant (chose dure) deux
+filles de ce Régent, «l'impie et le roué, le parricide empoisonneur.»
+
+En 1719, et encore en 1720, la reine accueillait, caressait tous les
+ennemis du Régent. Elle avait près d'elle, à Madrid, l'horrible
+pamphlétaire, le calomniateur Lagrange-Chancel, dont les furieuses
+Philippiques appelaient sur le Palais-Royal l'horreur du monde, le
+poignard et la foudre.
+
+Comment, en 1721, tout va-t-il brusquement changer? Comment Madrid
+pourra-t-elle se démentir, s'allier tout à coup, et si étroitement,
+avec celui qu'elle croit le maudit, l'ennemi de Dieu?
+
+J'ai dit tout le danger d'une reine espagnole pour la France. Mais
+l'Espagne ne devait pas moins craindre les deux princesses
+françaises. Les filles du Régent, à vrai dire, étaient effrayantes.
+Toutes jolies, mais folles à lier, et propres à rendre fou. L'aînée,
+on l'a vu, délirait d'impiété; la seconde, l'abbesse de Chelles,
+d'emportement fantasque. La jeune duchesse de Modène, dès l'enfance
+joueuse effrénée. En allant se marier, elle emporte son tapis vert,
+joue à mort chaque nuit.
+
+La future reine d'Espagne, laissée à la servilité ignoble des
+nourrices, n'ayant ni tenue, ni décence, va étonner dans ce pays si
+grave, sera presque un objet d'horreur.
+
+Mais expliquons le pacte, la façon brusque, impudente, dont Dubois
+corrompit la reine par l'intérêt de ses enfants.
+
+On connaît la forte scène de Shakspeare, où l'affreux bossu Richard
+III, rencontrant la belle jeune veuve devant le mort qu'on porte,
+devant la cendre chaude de tant de princes assassinés, arrête la
+faible femme, la force de l'entendre, est écouté, d'abord avec
+horreur,--n'importe, est écouté, parle si bien, le traître, qu'elle se
+laisse enfin passer l'anneau!...
+
+Avec moins de façon, moins d'éloquence, presque aussi peu de temps, le
+vieux furet à la perruque rousse brusqua l'affaire avec la reine.
+L'Italienne, élevée dans un grenier de Parme, et qui se sentait
+toujours un peu de sa condition, quand on lui offrit à la fois ces
+choses énormes, de faire reine de France son bébé de quatre ans, et
+son petit Carlos un grand prince italien (roi d'Italie peut-être),
+elle ne se sentit aucune force de résistance. Cette damnée pomme d'or
+qu'elle rêvait toujours, l'Italie! fit tout à coup de l'orgueilleuse
+une Ève, tristement mise à nu dans la honte de sa friandise.
+
+Avec Daubenton et la reine, Dubois tenait la chose. Il se gênait fort
+peu. À ce moment, où il eût été naturel qu'il prît certains
+ménagements de décence catholique, il ne perdait nulle occasion
+publique de cracher sur les choses saintes.
+
+Le Sultan envoyant ici une solennelle ambassade, tout ce monde venu à
+Marseille fut établi par lui dans une église pour faire sa
+quarantaine. Grande surprise pour les Turcs eux-mêmes, que l'iman
+souverain qui gouvernait la France leur fît polluer sa mosquée. Les
+curieux remarquaient que cette ambassade nombreuse n'avait pas amené
+de femmes, autant qu'on pouvait supposer sur les costumes un peu
+équivoques des Orientaux. Mais quatorze jolis enfants, galamment parés
+de rubans, laissaient un peu douter si c'étaient des pages ou des
+filles. Dubois fait coucher tout cela dans une église chrétienne.
+
+Dans l'audience publique qu'il dût donner au Turc, le cérémonial
+exigeant qu'on le parfumât à l'orientale, Dubois en fit une scène à la
+Molière, encensa son mamamouchi avec des encensoirs bénis du pape que
+Tencin lui avait envoyés de Rome. Ils s'écrivirent des lazzi sur cela,
+en firent des gorges-chaudes.
+
+Voilà l'homme avec qui Philippe V et sa reine vont pactiser. Cette
+cour, cruellement, effroyablement catholique, qui immole à sa foi tant
+de victimes humaines, va marcher sur sa foi! Comment le roi, qui sait
+si bien la puissance de la femme, ne sent-il pas que ces deux petites
+Françaises, élevées au Palais-Royal, toutes-puissantes sur leurs
+jeunes maris, vont les gâter, qui sait? gâter l'Espagne de la
+contagion de leur libertinage impie!
+
+Mais voici le plus fort pour l'ex-Français, le gentilhomme. Il avait
+été accablé de la cruelle mort des Bretons, les martyres de sa cause,
+que Dubois venait de faire exécuter à Nantes. Il en restait
+mélancolique. Leur sang tout chaud, leurs têtes coupées se dressaient
+entre lui et le Régent. Le coeur, l'honneur s'opposaient au traité. On
+ne l'en vit pas moins s'y prêter, le solliciter, faire les premières
+démarches officielles, contre tous les usages, offrir sa fille (sept.
+1721), sans attendre qu'on la demandât.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+LOUIS XV--LES MÉCHANTS--CARTOUCHE
+
+1721
+
+
+Louis XV, à onze ans, ne pensait guère au mariage. Il prit fort mal la
+chose. Quand on lui en parla, qu'on lui dit qu'il allait avoir une
+petite femme, il se mit à pleurer, ne sachant bien ce que c'était,
+mais craignant d'être dérangé, craignant qu'on ne le fît parler, ou
+que cette camarade ne le troublât dans son ménage d'enfant.
+
+Il n'était pas né gai, n'aimait personne. Tout son bonheur, quand il
+avait été forcé de figurer, c'était de s'enfermer le soir pour faire
+sa soupe. Au parc de la Muette, dont le Régent lui fit cadeau, son
+joujou favori était une vache naine et de faire le laitier. Il
+s'amusait aussi avec une pioche et des petits terriers. Ces chiens,
+par un instinct analogue à celui du porc, excellaient à fouiller et
+déterrer les truffes.
+
+Avec ces goûts obscurs, il était dans les mains de deux personnes au
+contraire fastueuses, qui l'auraient volontiers mis sur les planches,
+élevé en acteur. Son gouverneur, le vieux fat Villeroi, tête frivole
+et tout à l'évent, sa gouvernante, l'antique amante de Villeroi,
+madame de Ventadour, et sa soeur, la marraine du roi, madame de La
+Ferté, une folle, travaillaient tous à l'envers de sa nature. Il resta
+sec et dur, muet. Nul moyen d'en tirer un mot.
+
+Croira-t-on bien qu'à l'âge de six ans, tout juste à son avénement,
+ils eurent l'idée barbare de le régaler d'un massacre? Dans une vaste
+salle remplie d'un millier de moineaux, on lâcha des oiseaux de la
+fauconnerie, et l'enfant jouissait des cris, de l'effroi des victimes,
+de la confusion des plumes au vent et de la pluie de sang. Une autre
+indignité: comme pour lui enseigner déjà le mépris de l'espèce
+humaine, la vieille bête, La Ferté, imagina de lui donner un ballet
+par des enfants vêtus en chiens.
+
+S'il eût profité de cette éducation, il serait devenu un monstre; mais
+rien n'agit, ni en bien ni en mal. Si stérile était sa nature, que
+longtemps on pût croire qu'il n'y aurait pas de prise même pour le
+vice. On verra tout le mal que se donna la cour pour l'y amener. Le
+fond en lui était l'insensibilité, l'ennui, le _rien_. La
+représentation le mettait de mauvaise humeur. Il haïssait le bal,
+fuyait la comédie, bâillait à l'opéra. La seule personne dont il
+s'accommodât (tout au moins d'habitude) était celle qui ne parlait
+guère, ne faisait et ne voulait rien (pas même l'amuser), son
+précepteur Fleury. Vieux prêtre complaisant, homme du monde, fort
+ignorant, qui n'essaya pas de l'instruire, mais qui, comme une
+nourrice, s'arrangeait des puérilités taciturnes où il passait sa vie.
+Il lui souffla la religion toute faite, comme une petite chose à
+apprendre par coeur. Pure pratique. Nulle idée morale. Il lui
+épargnait même la peine de la confession. Il la lui dictait, et
+écrite, il la lui corrigeait. L'enfant la récitait au confesseur, qui,
+bien appris, s'en tenait à quelque mot vague et le renvoyait sans oser
+lui faire la moindre question.
+
+Rare _fruit sec_. Parfaite arabie. À dix ans, il eut l'air d'annoncer
+une passion; il apprit certains jeux de cartes et joua vivement. On
+crut qu'il serait un joueur. Mais point. Il retomba dans son immuable
+inertie.
+
+La merveille, c'est que ce muet est fils de la vive et parlante, de la
+sémillante duchesse de Bourgogne.
+
+Cet insensible est fils de l'élève, si passionné, de Fénelon.
+
+La royauté dévore; et il semble, en ce temps surtout, que les maisons
+royales à chaque instant tarissent (Espagne, Lorraine, Farnèse,
+Médicis, Autriche, Russie, etc.), ou, si elles se continuent, c'est
+par des figures discordantes, d'opposition tranchée, comique. Henri IV
+fut bien étonné de se voir naître, en Louis XIII, je ne sais quoi de
+sec et de noir, un vieux prince italien. Louis XIII, à son tour, dans
+l'enfant du miracle que lui donna la sainte Vierge, ne put retrouver
+rien de lui. Louis XV, à son tour, avec son père, sa mère, fait un
+contraste violent. Le duc de Bourgogne, né si ému (de l'amoureuse
+Bavaroise), le tendre, le dévot, le subtil et l'ardent bossu, qui
+avait tant de coeur, n'a rien à voir en cet enfant.
+
+Et il ne tient guère non plus de la gentille Savoyarde, si amusante
+avec ses petites farces, tous ses patois grotesquement mêlés. Elle fut
+la comédie vivante. L'enfant, c'est le contraire; il est comme la
+salle après la représentation, morne, vide, tout est parti et l'on a
+soufflé les quinquets.
+
+La duchesse de Bourgogne eut, comme on sait, toujours de petites
+galanteries. Maulévrier, Nogent, l'abbé de Polignac, plus ou moins
+avancés, à des titres divers, tinrent la place à peu près jusqu'en
+1706. Comme elle était très-bonne, avec toute sa légèreté, elle eut un
+vif retour pour son mari quand elle le vit humilié par sa triste
+campagne de 1708. Elle prit son parti, le soutint, j'allais dire le
+protégea. Jusqu'à la mort du grand Dauphin son père, sa position fut
+déplorable. Une cabale active travaillait contre lui. Les malins, les
+_méchants_ (le mot n'est pas créé alors, mais bien la chose), auraient
+été heureux de le rendre encore ridicule du côté de sa femme. Chose
+qui semblait peu difficile. Elle ne se faisait guère respecter, on l'a
+vu par Maulévrier, et elle était trop douce pour se venger jamais.
+Elle pleurait, riait, c'était tout.
+
+C'était un temps de grande méchanceté. L'abominable école des fats
+cruels (Vardes, Lauzun, La Feuillade) durait, et chaque jour inventait
+quelque tour. Ils avaient d'infernales machines, surtout contre les
+femmes qui voulaient se garder. Dans les bals, par exemple, sous un
+masque ordinaire, on en portait un autre, de cire très-habilement
+peint, à la parfaite ressemblance de la dame qu'on voulait perdre. Ce
+second masque, montré perfidement au demi-jour par échappée, lui
+faisait imputer tout ce qu'on hasardait d'infâme. Trahison et
+surprise, violence même, tout leur semblait de bonne guerre.
+
+Madame de Bourgogne, en mai 1700, après l'horrible hiver, lorsqu'elle
+devint enceinte de Louis XV, vivait presque toujours chez madame de
+Maintenon et n'avait là d'amusement «qu'une poupée,» comme elle le
+disait elle-même, un enfant de treize ans. Les deux vieilles
+personnes, si ennuyées, au lieu de petits chats ou de jeunes chiens,
+avaient volontiers quelque enfant joueur. Madame de Bourgogne avait
+été l'enfant; puis la Jeannette Pingré dont j'ai parlé. Alors, c'était
+le tour du petit Vignerod (Richelieu), neveu de la grande dévote Anne
+Poussart (madame de Richelieu), qui avait jadis protégé madame de
+Maintenon. Elle s'en souvenait, et l'appelait: «Mon fils.» Ayant un
+père remarié, une belle-mère assez dure qui l'habillait fort mal, il
+semblait orphelin. Cela alla au coeur de la bonne duchesse, qui lui
+fit fête et en fit son joujou. Il faisait le timide, moyen de se faire
+enhardir. Né faible, tout nerveux, mais d'autant plus précoce, il
+osait, et l'on en riait.
+
+Ce qui est singulier dans un enfant et ce qui montre un naturel
+pervers, c'est qu'à peine ayant quatorze ans, dès qu'il fut _présenté_
+et alla à Marly, il exploita la petite faiblesse que l'on avait pour
+lui, ne cherchant que le bruit, la gloriole, tout ce qui pouvait nuire
+à la charmante femme. Il s'arrangea pour être pris en tête-à-tête. Il
+attrapa une miniature, la cacha si bien qu'on la vit. Son père, fort
+sottement, aida à cette indignité. Il alla furieux demander pardon au
+roi, le prier d'enfermer ce polisson à la Bastille, jura qu'il allait
+le marier. Admirable moyen d'ébruiter et d'exagérer le peu qu'il y
+avait peut-être. Le drôle, dès ce jour à la mode, imita les méchants,
+La Feuillade surtout. Avec quelques petits duels, il se fit un héros.
+Ce qui le porta haut fut surtout son indifférence, sa malice égoïste à
+se jouer des folles qui couraient après lui. Pitoyable caprice. Plus
+il fut froid, cruel, plus il fut à la mode. Il faisait des bassesses.
+Mais rien ne l'avilit. Il vendait ses faveurs à trois cents francs par
+rendez-vous.
+
+Nul n'influa plus et plus mal sur le règne de Louis XV, sur le roi
+indirectement, dont la sécheresse semble un reflet de ce désolant
+caractère. Sans exagérer sa faveur auprès de la princesse, il
+semblerait qu'enceinte elle ait pris du petit favori comme un regard,
+un mauvais sort, qui agit sur son triste enfant.
+
+Louis XV n'avait que onze ans quand sa nature eut occasion de se
+montrer. Le 31 juillet 1721, il tomba très-malade. Paris, la France,
+témoignèrent combien l'espérance commune s'était attachée à cette tête
+frêle, combien on craignait de la perdre, en proportion du dégoût, de
+la haine que l'on avait alors pour la Régence. Les ennemis du Régent
+qui entouraient l'enfant ne manquèrent pas de croire, de dire les
+choses les plus atroces. La duchesse de La Ferté criait: «Il est
+empoisonné.» Ces bruits, répandus dans le peuple, pouvaient faire un
+effet terrible, du moins un grand désordre, dont les brigands, alors
+fort nombreux, auraient profité. Le gouvernement se sentait si
+faible, que le Régent enleva l'argent des caisses publiques, redoutant
+le pillage, s'il arrivait un malheur. Les médecins étaient consternés,
+n'osaient rien faire. Un seul, le jeune Helvétius, osa le traiter sans
+façon, comme s'il n'eût été qu'un homme mortel. Il lui donna
+l'émétique, dont l'explosion le sauva.
+
+Immense fut la joie populaire, touchante et ridicule. Ces pauvres gens
+se crurent sauvés aussi. Il y eut pendant plusieurs jours des
+réjouissances spontanées, des danses au Carrousel, des députations
+empressées de tous les corps de métiers, des charbonniers, des dames
+de la Halle; tendresses pour le Roi, injures pour le Régent et son
+papier-monnaie.
+
+À la Saint-Louis, une foule énorme se porta aux Tuileries pour voir le
+Roi. Vif élan de nature, d'espoir, mais surtout de bonté. Tout cela
+mal reçu. Il en fut excédé. À grand'peine il se laissait traîner au
+balcon. Dès qu'on l'entrevoyait, des cris frénétiques éclataient. Il
+se cachait, se tenait de côté. Le vieux Villeroi lui criait: «Voyez,
+mon maître, voyez ce peuple ... Tout cela est à vous, vous
+appartient!» Il n'en tira rien d'agréable, nulle bonne grâce, nul
+signe du coeur. Les courtisans eux-mêmes furent étonnés. D'Antin
+écrit: «Il ne sentira rien.»
+
+Il portait l'empreinte évidente de deux époques déplorables, l'année
+1709, où il fut conçu, au milieu des désolations de la France, et le
+temps de sa puberté, marqué de trois fléaux, la ruine, la peste
+interminable, et le pire des fléaux, l'aigreur qu'ils produisent à la
+longue.
+
+De 1722 surtout à 1726, c'est un temps de moeurs violentes. Cela
+commence sous Dubois, et sous M. le Duc continue ou augmente. Dubois
+ne fait attention qu'à la police politique. Il divise la France à huit
+Argus, bien posés, grands seigneurs, qui dénoncent les Jansénistes,
+les mal-contents uniquement. Aux voleurs, liberté parfaite. Les
+grandes routes du Roi n'ont de roi qu'eux. En nombre même, en
+diligence, on court d'extrêmes dangers.
+
+Dans la société qui semble près de se décomposer, une autre se forme,
+celle du vol, une armée bien conduite, tout à l'heure une monarchie.
+Les bandes principales se rattachent à Cartouche. Son vrai nom était
+Bourguignon. Il était né à Bar-le-Duc. Il entreprenait fort en grand.
+Quand la fille du Régent alla en Espagne, Cartouche ne manqua pas de
+la faire accompagner. Trente des siens entrèrent avec elle à Madrid.
+
+Ces bandes, en faisant leurs affaires, faisaient obligeamment celles
+des autres. Pour un salaire honnête et modéré, ils vous tuaient votre
+ennemi. Certain marquis, de Lyon, embarrassé d'une promesse de mariage
+qu'il avait faite à une demoiselle de qualité, et qu'elle voulait
+faire valoir, s'arrangea avec les Cartouche. À tel jour elle devait
+passer dans une voiture publique. Dès qu'ils se présentèrent, elle
+devina, et rassurant les autres voyageurs, elle dit: «Cela ne regarde
+que moi.» Elle descendit et les suivit.
+
+Paris, avec sa grande police, était pour les brigands un lieu de
+parfaite sécurité, un refuge, un asile. La ville, énormément grossie,
+avait huit cent mille âmes (dont cent cinquante mille âmes de
+laquais). La police, myope et fantasque, un jour était féroce pour la
+foule, et l'autre jour sensible, indulgente (aux voleurs). On allait
+jusqu'à dire que ceux-ci, au lieu de disputer, s'étaient arrangés à
+forfait, prenaient abonnement de certains magistrats.
+
+On ne parlait que de Cartouche. Il devenait une légende, un être
+mystérieux. Tels disaient qu'il n'existait pas. Ses actes le
+révélaient assez. Il allait jusqu'à exercer entre les siens haute et
+basse justice, faire des exécutions solennelles et presque publiques.
+
+Cela piqua. On prit un des siens, un Du Châtelet, bon gentilhomme de
+la maison du Roi, qui dit où il était. On se garda d'avertir la
+police. Ce fut le ministre de la guerre, Leblanc, qui arrangea la
+chose en grand secret. Il choisit de sa main quarante braves soldats
+du régiment aux Gardes. Cartouche ne s'attendait pas à une attaque
+militaire. Il était dans son lit, à la Courtille, quand il reçut cette
+visite. Il raccommodait ses culottes.
+
+Il est arrêté le 15 octobre (1721). Et le 20 déjà, Arlequin joue
+_Cartouche_, une farce de Riccoboni, au petit théâtre Italien. Le 21,
+aux Français, autre _Cartouche_ du comédien Legrand. Le vrai Cartouche
+fut curieux; se moquant de ses fers, un jour il brise tout; sans un
+hasard, il eût été se voir jouer.
+
+Le dégoûtant fut la légèreté des magistrats qui faisaient son procès.
+Dînant au Palais même, ils reçoivent l'auteur et l'acteur, et la
+serviette sur le bras, les mènent voir le héros du jour, le font
+jaser, lui font dire son argot, de quoi faire rire après sa mort.
+
+Cartouche, bien traité, bien nourri, et même recevant sa maîtresse,
+eut la galanterie de ne nommer personne.
+
+La torture (ménagée peut-être) ne le fit pas parler. Mais, quand il
+fut en Grève, et qu'il ne vit qu'une roue au lieu de cinq, il crut
+qu'on sauvait ses complices et se fâcha. Il déclara qu'il allait tout
+dire; il parla vingt-quatre heures de suite. Ces aveux et tous ceux
+des gens qu'on roua après lui, taillèrent de la besogne aux juges pour
+plus d'un an. On arrêtait de tous côtés, souvent fort au hasard. En
+juillet 1722, il y avait encore cinq cents complices de Cartouche au
+Châtelet, des gens de toutes classes, plusieurs superbement vêtus.
+
+Mais combien de crimes secrets, privilégiés, que l'on n'osait
+poursuivre! Plusieurs éclataient par hasard.
+
+Les puissants, ou les hommes abrités par un corps puissant, se
+passaient d'odieuses fantaisies, qui les menaient souvent au meurtre.
+
+Un conseiller du Parlement attire, garde, enferme chez lui une
+infortunée demoiselle, l'accable de traitements barbares, honteux.
+Elle échappe, fort heureusement; car la satiété, la crainte, lui
+auraient fait pousser les choses à mort. Il tua son cocher, qui sans
+doute était son complice; puis, se sentant perdu, il se fit justice à
+lui-même.
+
+L'exemple part de haut. Le jeune frère du duc de Bourgogne,
+Charolais, préludait à l'amour par les coups, n'aimait les femmes que
+sanglantes. Il était demi-fou.
+
+M. le Duc lui-même, le futur maître du royaume, donnait (comme avaient
+fait ses pères) maints signes d'un esprit dérangé (_Barbier_), d'une
+mauvaise bête sauvage.
+
+Les amusements de ces princes frisaient de près l'assassinat. On a vu
+la façon dont leur père, ce nain singulier, _s'amusa_ du pauvre
+Santeuil. Les occasions ne leur en manquaient pas.
+
+Il tomba dans leurs mains, chez madame de Prie, que tout le monde
+alors recherchait, comme le soleil levant, une dame étourdie,
+imprudente, madame de Saint-S. (_Barbier_, _Marais_). Elle était
+jolie, encore jeune, d'une bonne famille de robe. Veuve d'un homme
+d'affaires, elle avait des enfants, et sans doute, dans ce moment,
+sous la Terreur du Visa, elle avait grand besoin d'une haute
+protection pour couvrir le résidu de leur fortune. Elle ne songea
+point que la vipère, pour amuser les princes, pouvait se divertir à
+ses dépens cruellement.
+
+Cette bonne madame de Prie l'invite en effet à souper. Nulle défiance.
+Elle s'y rend. On l'amadoue, on la caresse, on la fait boire. On s'en
+fait un jouet. Cela arriva par deux fois. La première, on la
+dépouilla, et Charolais la roula dans une serviette. Une telle honte
+devait tout finir. Mais la pauvre mère, n'ayant sans doute rien obtenu
+encore, croyant qu'une femme, après tout, aurait quelque pitié de sa
+triste aventure et voudrait réparer, osa y retourner, sur une
+invitation nouvelle de madame de Prie. Cette fois, M. le Duc eut la
+cruelle idée de la flamber comme un poulet. Brûlée (et dehors, et
+dedans!), la pauvre femme fut près d'en mourir, et n'en revint
+qu'après plusieurs années.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+DUBOIS ABANDONNE TOUTE RÉFORME--APPROCHE DE LA MAJORITÉ
+
+1722
+
+
+M. le Duc paraît à l'horizon. Deux ans entiers il approche, il avance,
+comme une comète sinistre. On va regretter le Régent, que dis-je?
+regretter Dubois même. Le baroque et barbare gouvernement du borgne,
+la sauvage administration qui veut _marquer_ les pauvres, qui codifie
+les dragonnades, par la comparaison canonise le fripon Dubois.
+
+À la mort de Dubois, Paris ne se réjouit point. Qui le croirait? les
+gens du Parlement, qu'il écrasa, le barreau, l'avocat Barbier,
+commencent à trouver que ce drôle eut du bon. Il avait de l'esprit. Il
+n'a pas fait de grands établissements aux siens. «S'il eût vécu, il
+eût voulu punir les coquins _de tout état_.»
+
+De tout état. Aux seigneurs tout honneur. Au premier rang les princes,
+et le premier, M. le Duc.
+
+Si Dubois eût eu la vue nette, si, averti par l'âge, par ses vilaines
+maladies, par les apoplexies avortées du Régent, il se fût avisé
+d'avoir une pensée pour ce pauvre royaume qui (après tout) lui
+échappait; s'il eût, en s'en allant, fermé la porte au Duc,--il aurait
+fait un coup de maître, eût terriblement remonté; il eût embarrassé
+l'histoire. La France, faible et bonne, lui eût gardé un souvenir.
+
+Il ne fallait pas être lâche, ne pas laisser brûler les papiers du
+Système et les documents du Visa, ne pas permettre cette cage de fer
+qui, dans la cour de la Banque, dévora, effaça le passé, rendit toute
+enquête impossible, brûla la justice et l'histoire.
+
+Il ne fallait pas être lâche, mais éclaircir, imprimer, publier. Ce
+qu'on savait déjà devait faire désirer de savoir davantage. Sur un de
+ces registres qu'on brûla si soigneusement, on avait lu qu'un seul
+commis avait directement délivré en or à M. le Duc dix-sept cent mille
+louis. Mais, indirectement et par ses prête-noms, les agents de
+l'agiotage, qui, jour par jour, instruits des Arrêts du Conseil,
+travaillaient à coup sûr, combien purent-ils réaliser, lui, madame de
+Prie, madame la Duchesse et Lassay son mari, les entours de cette
+maison? c'est ce qu'on ne peut plus calculer.
+
+Il ne fallait pas se laisser marcher sur les pieds comme firent Dubois
+et le Régent, n'avoir pas peur des gros souliers de Duverney, ni des
+plumets du _Camp de Condé_; mettre à jour tous ces braves, crottés de
+la rue Quincampoix. Il fallait dominer la réaction et s'en servir,
+subalterniser Duverney, ne pas permettre que sa Terreur du Visa fût
+une farce, la rendre sérieuse, atteindre au plus haut même,--et, ce
+qui était capital pour l'avenir: _déshonorer M. le Duc_.
+
+Dubois, je le sais bien, n'était pas net, ni le Régent. Le Régent
+avait gaspillé. Dubois avait reçu ou pris. Mais ni l'un ni l'autre
+n'était le patron solennel, le général des deux armées du vol,--du
+Système, de l'Anti-Système, de la Bourse et de la Maltôte. Ce rôle
+étrange faisait la force de M. le Duc. D'une part, il plaidait pour
+les amis de Law, la défunte Compagnie des Indes. D'autre part, il se
+rattachait les vieilles dynasties financières, le triumvirat du Visa,
+la féodalité des Fermiers généraux. Tout en condamnant le Visa, il
+s'arrange avec Duverney, dont il va faire son factotum. Double rôle,
+assez compliqué, dont le jeune brutal eût été incapable. Mais les deux
+araignées, madame la Duchesse et madame de Prie, des gens habiles,
+adroits, clients anciens de cette maison, arrangeaient tout et
+filaient le réseau.
+
+Dubois, avec tout son esprit, ses rires, ses airs d'audace, était au
+fond un plat petit coquin. S'il n'eût trembloté, vivoté, craignant
+tout, n'osant disputer rien à cette ligue, il nous aurait sauvé un
+précieux héritage: tout le meilleur des réformes de Law, nombre de
+choses excellentes, nullement chimériques, qui étaient faites ou
+commencées.
+
+Law se passait de la haute finance, qui revend à l'État le crédit que
+l'État lui donne. Law se passait de Fermiers généraux et de gros
+Receveurs, si fort payés, tripotant de l'argent des caisses. Il
+réduisait l'énorme armée bureaucratique. Il poursuivait l'idée de
+Renaut et des sages esprits du Languedoc, qui, voyant dans cette
+province les effets excellents de la taille _réelle_, assise sur les
+biens, sur un cadastre sérieux, l'essayaient, préparaient l'égalité
+d'impôt.
+
+Mais Dubois lâche tout. Tout au clergé; on va le voir. Tout aux
+nobles; il défend de continuer les essais de la taille territoriale
+(juin 1721). Tout à la finance. Il retourne aux plus misérables
+expédients de Louis XIV, la double usure: Samuel Bernard prête aux
+Fermiers généraux ce qu'ils vont prêter à Dubois.
+
+Sa maladresse fut telle, que le Parlement même (que M. le Duc et Conti
+avaient tant aidé à briser en 1718) se lie à eux. Sur quelques mots
+polis, les juges font fête à ces honorables voleurs. Au lieu d'être
+épluchés et jugés par le Parlement, ils y siègent, ils y trônent. Ils
+font les délicats, les scrupuleux, dans l'affaire de La Force, leur
+camarade en tripotage.
+
+Dubois eût dû, contre M. le Duc, chercher appui au moins dans un fort
+Conseil de régence, purgé, refait et réorganisé. Les hommes ne
+manquaient pas autant qu'on dit. Avec Noailles et d'Aguesseau, il
+fallait appeler ceux qui, au début de la Régence, avaient marqué dans
+les Conseils, des hommes jeunes et de mérite. Plusieurs des roués
+même, malgré leurs moeurs, étaient des gens d'infiniment d'esprit et
+fort capables. Par un tel Conseil de régence on eût jugé les juges du
+Visa; on les aurait fait marcher droit, et forcés de parler français
+sur les malpropretés de ceux qu'il fallait démasquer et rendre à
+jamais impossibles.
+
+Dubois fit le contraire. Il brise, pour une question de vanité, ce
+cadre si utile qu'il aurait rempli à son gré. Il exige pour les
+cardinaux la préséance, et la plupart des membres s'en vont. Le
+Conseil est désert.
+
+Ainsi, de plus en plus, n'ayant ni Parlement, ni Conseil de régence,
+en se donnant toutes les places et pourtant restant seul et n'étant
+qu'un individu, il se voit juste en face du mufle de M. le Duc, qui
+compte l'avaler à la majorité. M. le Duc a la surintendance de
+l'éducation royale, comme l'a eue le duc du Maine. Ce qui le sépare
+encore de la personne royale, ce qui fait que l'enfant n'est pas en
+son pouvoir, c'est que le gouverneur, Villeroi, le tient de très-près.
+Villeroi, l'ami du feu roi, gardien, _sauveur_ du petit roi, l'acteur
+emphatique et grotesque qui fait pleurer les Dames de la Halle sur la
+frêle vie du cher enfant, Villeroi, avec sa sottise, ses défiances
+affectées du Régent, n'en est pas moins utile au Régent, à Dubois,
+étant réellement le mur qui sépare le Roi de M. le Duc. Supprimer un
+tel mur, c'est servir celui-ci et le rapprocher de l'enfant.
+
+Villeroi ayant, de tout temps, été serviteur des Jésuites, et très-bon
+Espagnol, il ne semblait pas que le mariage espagnol, le confesseur
+jésuite, pussent le blesser. Ce fut là cependant la cause ou le
+prétexte de sa mauvaise humeur. Il donna la main sans scrupule à
+l'athée Canillac et au janséniste Noailles. L'archevêque refusa les
+pouvoirs au Jésuite pour confesser dans son diocèse. La première
+communion du Roi approchait. Ce fut le terrain du combat.
+
+Chose grave. Vers le 1er avril, quand on annonça le choix du Jésuite,
+le petit Roi montra une extrême mauvaise humeur. On lui avait soufflé
+certainement qu'à la veille du sacre, de la majorité, c'était une
+insolence de disposer ainsi de sa conscience, de nommer un homme si
+important de sa maison, son officier, son domestique, comme on disait.
+
+Comme il ne parlait pas, son irritation enfantine éclata par un acte,
+un caprice cruel et sauvage, où il était bien sûr de choquer tout le
+monde. Il voulut montrer durement qu'il était désormais le maître, ne
+se souciait de personne, agirait à sa fantaisie. Il élevait une biche
+blanche qui ne mangeait que dans sa main. Il la fait mener à la
+Muette, la fait mettre à distance, la tire, la blesse. La pauvre bête
+revient à lui et le caresse. Il l'éloigne encore, et la tue.
+(_Barbier_, avril, I, 212.)
+
+Voilà un grand changement. Cet enfant de douze ans, dont on ne tirait
+rien, ni acte ni parole, il agit et il parle, ordonne. Il signifie à
+son grand aumônier, cardinal de Rohan, qu'il ne veut se confesser,
+pour la première communion, qu'au curé de sa paroisse, la paroisse du
+Louvre, Saint-Germain-l'Auxerrois. Le grand aumônier, en effet, qui
+devait le faire communier avait droit de le faire confesser par qui il
+voulait. Mais Rohan, si intime avec Dubois pour l'_Unigenitus_, pour
+l'affaire du chapeau, et son agent à Rome, Rohan, à qui Dubois vient
+de donner la préséance au Conseil de régence, Rohan va-t-il agir
+contre Dubois?
+
+Un courtisan ne voit point le passé, mais le seul avenir. Rohan pensa
+qu'à la majorité (si prochaine), Dubois très-probablement tomberait,
+que Villeroi, Fleury, qui tenaient l'enfant, régneraient.--Fleury
+s'était déclaré (en juillet). Dubois, recevant alors la calotte,
+voulut lui donner sa croix d'archevêque en diamants, pour le brouiller
+avec Villeroi. Il évita le piége, ne porta pas ce bijou sale, le
+vendit pour donner aux pauvres. Insulte réelle à Dubois. Rohan s'en
+souvenait. Il fit comme Fleury, tourna contre Dubois, et fit le curé
+confesseur. (_Buvat._)
+
+Qu'un homme aussi timide que Rohan eût osé cela, qu'un homme aussi
+prudent que Fleury (seul responsable, au fond, des paroles du Roi)
+l'eût fait parler et ordonner, c'étaient des signes effrayants de ce
+qu'à la majorité pouvaient attendre Dubois et le Régent. Nul doute
+qu'à ce moment la cabale ne fît agir contre eux la petite machine
+royale, l'automate qu'elle savait faire parler par instants (comme le
+canard de Vaucanson). Quel remède? Différer de quatre ans la majorité,
+la reculer de treize ans à dix-sept. Chose naturelle et raisonnable à
+laquelle on pensa, dit-on, mais malheureusement impossible. La
+demander aux États généraux? quel péril! L'implorer du Parlement,
+qu'on écrasait hier? quelle pitié! La faire décréter par un Conseil de
+régence, brisé, détruit? quelle risée! Qui l'aurait prise au sérieux?
+
+Le Régent cependant en jasa fort imprudemment avec ce qui restait de
+ce triste Conseil. Plus sottement encore, il fit venir le président de
+Mesmes (si fort dans les Scapins au théâtre de Sceaux), de Mesmes, son
+gracié, qui naguère, pris sur le fait, lui avait léché les souliers,
+s'était fait son mouchard. C'est à ce digne magistrat qu'il se confia.
+Autre temps. Le faquin se dresse, fait de la dignité.--«Mais si l'on
+vous exile?--Nous resterons et ne bougerons pas.» (15 avril, _Buvat_,
+149.) Dubois, exaspéré, dit aux Parlementaires une chose qui les fit
+reculer: Qu'ils ne seraient plus qu'un bailliage, qu'on mettrait leurs
+épices à sec. Ils ne soufflèrent, mais disaient en dessous que le
+Régent voulait tondre le roi, être Maire du palais, se faire un Pépin
+ou un Guise. (_Buvat._)
+
+Dubois et le Régent songèrent que, s'il leur était impossible
+d'ajourner la majorité, il serait très-possible, avec un peu
+d'adresse, de s'emparer du roi majeur. Deux hommes d'esprit, comme ils
+l'étaient, contre l'ennuyeux Villeroi, radoteur, presque octogénaire,
+avaient beaucoup de chance. Comme il n'était qu'orgueil d'ailleurs,
+Dubois ne désespérait pas, par l'excès de la déférence, les respects,
+les soumissions, de le capter, de l'étourdir, ainsi que, dans la
+fable, le renard agile, à force de voltes et de courbettes, étourdit
+le dindon sur l'arbre. Il espérait diviser la cabale, chasser Noailles
+et Canillac, ramener, gagner Villeroi.
+
+À ce dernier effet, il était fort utile de mettre le Roi à Versailles,
+d'éloigner Villeroi de Paris, son théâtre, où il jouait, pour
+l'admiration des poissardes, son rôle d'ange gardien. À Versailles,
+plus isolé et un peu dégrisé, il écouterait davantage et deviendrait
+moins sot peut-être. Enfin, s'il fallait le briser, c'était plus aisé
+qu'à Paris.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+LE ROI RAMENÉ À VERSAILLES--ENLÈVEMENT DE VILLEROI
+
+1722
+
+
+Au bout de six ans d'abandon, Versailles était déjà d'un délabrement
+singulier. Ce bâtiment, comme tous ceux de Louis XIV, était né vieux.
+L'artificiel, l'effort, donnent peu la durée. Les faux toits italiens,
+à peu près plats, protègent assez mal un palais, et le voleur d'Antin
+avait enlevé tous les plombs. L'appartement royal surtout était dans
+un état effrayant et funèbre. Les tentures, à la mort du Roi, furent
+indignement enlevées, en vertu d'un prétendu droit des temps barbares,
+par le grand maître de la garde-robe et autres officiers. Tous avaient
+pillé l'orphelin.
+
+Le 15 juin, il fut brusquement amené de Paris à Versailles. Le Régent
+et Dubois, venus en même temps, déclaraient s'y fixer. Rien n'était
+préparé. Si Villeroi eût été prévenu, il aurait communiqué à l'enfant
+sa mauvaise humeur. Tout se passa au mieux. Le Régent lui-même le
+prit, lui montra tout, le parc, ce peuple de statues, les bosquets,
+beaux de la saison. Il faisait chaud, il se fatigua fort, voulut
+changer; mais point de linge. Quelqu'un prêta une chemise.
+
+On ne rendit point aux seigneurs les innombrables logements que
+donnait le feu roi. Ceux qui voient aujourd'hui cet énorme palais
+réduit aux quatre murs et tout en galeries, sont loin de deviner que
+c'était une ville, une ruche, une fourmilière. L'ancien Versailles
+était divisé et subdivisé en une infinité d'appartements, dont
+beaucoup fort petits. Tel je l'ai vu en 1830, avant la grande
+métamorphose. Tel l'ont vu nos prédécesseurs, mademoiselle Delaunay,
+madame Roland et tant d'autres. Celle-ci, fort jeune alors, et menée
+par ses parents en visite chez une femme de chambre, fut fort choquée
+de tous ces nids à rats, de l'odeur et du pêle-mêle. Saint-Simon, en
+plusieurs endroits, décrit les arrière-cabinets qu'on ménageait aux
+épaisseurs obscures; on y allumait à midi. Chaque occupant de ces
+logis étroits, pour en tirer parti, y faisait des subdivisions,
+cloisons, soupentes, alcôves, petits réduits pour domestiques ou
+garde-robes, toilette, etc.
+
+Aération, propreté, surveillance, trois choses également impossibles.
+Malgré les rondes de nuit, ces labyrinthes infinis de corridors,
+passages, escaliers dérobés, les petites cours intérieures (uniques
+latrines du palais), les combles enfin et les toits plats à
+balustrades, favorisaient mille aventures, maintes méprises
+volontaires. L'un des hommes qui ont su le mieux cette tradition, M.
+de Valéry, contait cela à merveille.
+
+Dans le désert de cette énorme ruche abandonnée, le Roi était seul au
+premier avec Villeroi. Sous le Roi, à peu près, le Régent s'établit à
+ce coin du rez-de-chaussée qui domine et le petit parterre central et
+d'un peu loin l'Orangerie.
+
+Un changement imprévu, surprenant, s'était opéré dans sa vie. Fatigué
+et blasé, il avait supprimé la comédie laborieuse d'avoir une
+maîtresse inutile, l'avait mise en vacances. Il ne soupait plus guère,
+n'allait guère à Paris. Bougeant peu de Versailles, il avait tout le
+temps de cultiver le Roi. L'enfant, tout sec qu'il fût, n'étant pas
+sans esprit, sentait la supériorité, la bonté de cet homme charmant.
+Le Régent le traitait avec un tact parfait, les égards délicats d'une
+paternité mêlée de respect pour le rang. Villeroi inégal, toujours ou
+trop haut, ou trop bas, n'eut rien de ces nuances. Il était assommant,
+acteur, déclamateur, exactement du caractère qui convenait le moins à
+celui de Louis XV. Le succès du Régent était sûr, s'il y mettait un
+peu de suite.
+
+La ressource des Villeroi (ils étaient là tous en famille), une
+ressource peu honorable, c'était d'émanciper l'enfant plus que l'âge
+ne comportait, de tenir pour venue la majorité imminente. Villeroi lui
+disait: «Mon maître.» Et l'affaire de la biche montrait bien que ce
+jeune maître n'était pas loin de se donner carrière par des caprices
+violents. Physiquement, il avait repris depuis sa maladie. Un beau
+luxe de cheveux blonds, certaine fleur de teint (qui le rendait joli,
+malgré l'oeil terne et froid, la lippe maternelle), disaient
+suffisamment la santé et la vie, peut-être le prochain essor.
+
+L'infante était encore toute petite, bien loin d'intéresser. Cependant
+elle était étonnamment précoce, plus qu'Espagnole, plus qu'Italienne.
+À cinq ans, c'était au complet la Farnèse, sa mère, avec des
+coquetteries, des ambitions enfantines vraiment étranges. Aux jeunes
+princesses qu'on amenait, et qui avaient dix ou douze ans, elle
+disait: «Jouez, mes petites.» Et, si grandes, elle voulait les tenir à
+la lisière, de peur qu'elles ne tombassent. On la mit à Versailles,
+dans l'appartement de la reine, avec sa gouvernante, madame de
+Ventadour, la grande amie de Villeroi. On eût voulu que les enfants
+s'habituassent un peu, se connussent. Et elle ne demandait pas mieux.
+Si jeune, et encore plus en grandissant, elle regardait bien si le Roi
+s'apercevait d'elle, et elle eût volontiers joué de la mantille. Il ne
+la voyait même pas, passait indifférent, et méprisant peut-être comme
+pour un bébé en bourrelet.
+
+On sait, du reste, que longtemps on put croire que le Roi aurait peu
+de goût pour les femmes. Nulle ne le séduisit avant le mariage, et,
+dans ce mariage (mal choisi, absurde, ennuyeux), pendant dix ans on
+travailla sans pouvoir arriver à lui faire prendre une maîtresse. On
+pensait que plutôt il aurait quelque favori. La tradition de la cour
+était très-fixe là-dessus. Escamoter la royauté en donnant au Roi un
+petit ami qui, grandissant, mènerait tout (à la Luynes, à la
+Buckingham), ou à la façon italienne des favoris d'Henri III, de
+Monsieur, c'était le plan. Mazarin l'essaya, on l'a vu, pour Louis
+XIV, précisément à l'âge qu'eût Louis XV en 1722.
+
+Villeroi, le grand-père, le maréchal et gouverneur, passait pour
+galant homme, autant que pouvait l'être un fat écervelé. Son fils, duc
+de Villeroi, capitaine des gardes, était aimé et estimé, le chevalier
+fidèle de la charmante madame de Caylus. On s'étonne que ces deux
+hommes aient laissé venir à Versailles les petits-fils avec leurs
+femmes et leurs beaux-frères, scandaleuse racaille de jeunes
+polissons, qui avaient révolté la Régence même, et qu'on eût dû tenir
+au plus loin de l'enfant.
+
+L'école des moeurs italiennes, en grande décadence, comptait alors
+pour singularité. Vers la fin de Louis XIV, au lieu d'avoir pour chef
+Monsieur, prince du sang, elle n'avait plus que Courcillon, le fils du
+marquis de Dangeau. Cette poupée fardée, plâtrée, entourée d'une cour,
+s'étalait au théâtre, trônait à côté des actrices. Mais elle reçut de
+la Régence un immortel soufflet par la main de Voltaire
+(_Courcillonade_). Le chef meurt (1719). Écrasée par le ridicule,
+l'école traîne honteusement sous Rambures (1722), enfin sous Des
+Chauffours, que Fleury fait brûler en Grève (1726).
+
+Les petits-fils de Villeroi, qui étaient de la bande, avaient été,
+pour réforme ou correction, mariés presque enfants. Mais rien n'y fit.
+Un peu avant le départ pour Versailles, trois d'entre eux, avec
+certains parents du premier président, avaient fait «une orgie si
+horrible, dit Madame, qu'on ne peut l'écrire.» Le pis, c'est qu'en
+cette partie d'hommes, le chef était une femme, la femme de l'aîné
+Villeroi (née Luxembourg, duchesse de Retz). À dix-huit ans, laissant
+la large voie de Messaline, écolier effréné, elle court les sentiers
+de Pétrone. Alincourt (Villeroi) et le petit Boufflers, leur
+beau-frère, un enfant, étaient de ce souper, trop grec, qui fit bruit
+dans Paris. Le Régent fut forcé de le savoir. Le grand-père, Villeroi,
+déroba les coupables en demandant pour eux un exil qui ne dura guère.
+
+Comment ce grand-père imbécile les fait-il venir à Versailles? Comment
+Dubois et le Régent, qui les connaissent bien, ne lui font-ils pas
+remontrance, surtout sur cette jeune duchesse, page effronté, qui
+pouvait être un si dangereux camarade?
+
+Faudrait-il croire que le vieux courtisan, fait à l'ancien Versailles,
+pensa qu'à tout prix il fallait s'assurer du roi contre le Régent?
+Faudrait-il croire que Dubois, non moins indélicat, fut ravi, à ce
+prix, de pouvoir pincer Villeroi, de le perdre dans l'opinion de
+Paris? Jusque-là il n'en tirait rien avec toutes ses avances. Il avait
+beau lui faire toutes les soumissions, lui offrir tout, se mettre à
+genoux devant lui. N'aboutissant à rien, il voulait, non pas le
+détruire (ce qui aurait servi M. le Duc), mais l'humilier, l'aplatir,
+le dégonfler, et bref, en faire un mannequin, pour en jouer comme on
+voudrait.
+
+La jeune folle perdit son temps; la camarade étrange, d'impudente
+familiarité, blessa l'enfant hautain, timide, l'effraya presque. On ne
+pouvait aller ainsi brusquement et directement. Par un circuit, on
+visa les entours, un camarade que le roi avait déjà, un petit abbé de
+douze ans, docile oiseau, passif, qui privé aurait privé l'autre:
+
+Ces misérables étaient des étourdis. Si près de la majorité, ils ne
+tenaient plus compte du Régent, et ne songeaient pas à Dubois, qui
+était là et les suivait de l'oeil. Ils étaient dans le parc comme chez
+eux, faisaient leurs bacchanales à l'aise, sous les ombrages des
+maigres bosquets de Versailles. Certaine nuit (2 août), par un beau
+clair de lune, avec leur chef Rambures, l'aîné et le cadet des
+Villeroi, et leurs beaux-frères furent vus, surpris. Probablement des
+témoins étaient apostés. Tout Versailles le sut la nuit même, au
+matin, tout Paris. Les chroniqueurs exacts (_Buvat_, _Marais_,
+_Barbier_), fort concordants ici, donnent les mêmes détails, les mêmes
+noms. Saint-Simon, ennemi du grand-père, mais très-ami du père (duc de
+Villeroi), aime mieux n'en rien dire: son récit reste obscur, bizarre,
+donnant des faits inexplicables dont il a supprimé la cause, si
+publique pourtant et si parfaitement connue.
+
+Le coup accablait Villeroi. La passion du peuple pour le roi allait
+tourner contre lui et les siens. Quelle négligence dans l'aïeul!
+quelle audace dans les enfants! Manquer au roi à ce point-là, chez
+lui, sous ses fenêtres! L'exposer, à cet âge, à voir et savoir tout
+cela! Ajoutez le moment: la veille de sa première communion! Pour
+comble, une des Villeroi, et la seule qui fut vertueuse, dénonçait
+hautement l'infamie des tentatives plus directes. Corrompre cet enfant
+si frêle, c'était un attentat sur sa vie elle-même, et proprement un
+régicide.
+
+Villeroi, effrayé, fit la plus pénible démarche: il alla chez Dubois.
+La chose lui coûtait tellement, qu'il n'y alla que le 3. Le 2, toute
+la journée, Rambures, l'effronté chef de bande, s'était montré partout
+en habit de gala. Il pensait comme Guise: «On n'osera,» croyant, le
+misérable, que plus la chose était honteuse, moins on pourrait faire
+un éclat qui la révélerait au roi même. Il spéculait sur la pudeur du
+Régent, de Dubois, et leurs ménagements pour l'enfant. Mais pourtant
+c'était trop. Il fallut bien faire quelque chose. On fit le moins
+qu'on put. On les envoya se laver à leurs châteaux. Rambures eut les
+honneurs de la Bastille.
+
+L'ordre était inconnu encore, quand, le matin du 3, Villeroi, se
+faisant remorquer d'un ami, le cardinal Bissy, fait enfin visite à
+Dubois. Celui-ci l'étreint de tendresse, l'accable de respects, et,
+pour le recevoir, il renvoie les ambassadeurs qui attendaient. Avec
+tout cela, comment taire ce qui s'est fait contre les petits-fils? Là,
+Villeroi s'emporte. Dubois, qui, après tant d'avances, s'est empressé
+de le déshonorer, lui semble le plus faux des hommes. Il lui déclare
+la guerre. Il le raille, il l'insulte, il le traite en laquais. Dubois
+veut se sauver. Villeroi se met en travers, lui fait avaler tout, jure
+de faire du pis qu'il pourra, ajoutant ce conseil: «Vous pouvez tout
+... Eh bien, arrêtez-moi? Vous n'avez que cela à faire.»
+
+Ce radotage colérique, cet imprudent défi d'un homme qui ne se connaît
+plus, l'acheva dans le public. On sentit que l'enfant était fort mal
+placé dans les mains d'un vieillard qui tombait en enfance. Quels que
+fussent le temps et les moeurs, Paris avait trop de sens pour ne pas
+sentir le danger de laisser le roi avec une telle famille. La thèse
+s'était retournée. Le Régent, cet empoisonneur, gardait le petit roi,
+le défendait et le sauvait, Villeroi, le sauveur, exposait, par sa
+négligence, ses moeurs, sa vie elle-même.
+
+On ne pouvait pourtant procéder régulièrement. On supposait que
+l'enfant y tenait. Il fallait brusquement l'en détacher et l'enlever.
+On chercha un prétexte. Il n'y en avait que trop, et d'excellents. Le
+vieux sot continuait son outrageante comédie de défendre la vie du
+roi, d'enfermer son pain et son beurre, de veiller ses tartines, ses
+mouchoirs, etc. Si le Régent voulait lui parler bas, il fourrait sa
+tête entre-deux. Le dimanche 12 août, le Régent prie le roi de passer
+avec lui dans un cabinet. Villeroi s'y oppose. Mais le Régent,
+ordinairement si patient, s'indigne, l'admoneste et sort. L'insolent
+en triomphe; puis, prend peur tout à coup, et dit qu'il ira le
+lendemain s'expliquer chez le prince. C'est ce qu'on attendait. En y
+entrant, il est désarmé et saisi, emballé dans une litière qui descend
+lestement l'escalier de l'Orangerie, de là dans un carrosse, qui le
+mène furieux à Villeroi, où, par égard pour l'âge, on lui permet de
+reposer (13 août).
+
+Villeroi croyait que l'affaire aurait grand effet dans Paris. Elle en
+eut, mais de rire et de plaisanterie. «C'est encore sa nuit de
+Crémone, disait-on, il est toujours pris.» On s'étonnait seulement de
+la vaillance de Dubois. Dubois et le Régent étaient faits aux
+affronts. Et très-probablement ils auraient encore avalé celui-ci, si
+l'aile Nord de Versailles, le sombre côté des Condés, n'eût été
+occupée, n'eût pesé fortement sur l'aile du Midi. Quoiqu'il n'y eût ni
+cour ni, courtisans; que Dubois, le Régent eussent compté sans doute
+être seuls avec le petit monde du roi, M. le Duc, surintendant de
+l'éducation royale, se souvint de ce titre, qu'il semblait avoir
+oublié, vint prendre position sur le champ de combat. Quand je dis
+_lui_, je dis son âme, sa violence, qui le faisaient marcher, sa
+madame de Prie. Poussé d'elle, il poussa. Il obligea Dubois et le
+Régent de se tenir vraiment pour insultés, les empêcha de se calmer,
+leur dit: «Si on le souffre, il ne reste plus qu'à s'en aller, et
+mettre la clef sous la porte.» Donc ils débarrassèrent M. le Duc de
+l'homme qui eût pu le gêner à la majorité.
+
+Restait le précepteur Fleury, auquel on n'avait pas songé. Il ne
+laissa pas que d'embarrasser. Il avait promis à Villeroi que, s'il
+partait, il partirait. Il crut décent de tenir sa promesse, du moins
+de faire semblant. Il disparut. Le roi se trouva seul, pleura, ne
+mangea pas. Dubois et le Régent sont aux abois. Où est Fleury? comment
+trouver Fleury? Il était à deux pas. Sur l'ordre du roi, il revient,
+ayant suffisamment établi à quel point il est nécessaire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+FIN DE DUBOIS ET DU RÉGENT[9]
+
+ [Note 9: À partir du Visa, pendant plus de deux ans,
+ l'histoire est un désert.--_Madame_ vit encore et écrit, mais
+ rien de suivi, parfois des ouï-dire peu exacts (par exemple,
+ _les deux lits roulants_ du roi d'Espagne, qui n'en eut
+ jamais qu'un).--_Barbier_ est peu sérieux. Il croit que le
+ Régent fait poignarder les nouvellistes. Dans sa curieuse
+ histoire de la religieuse vendue au prince, il établit
+ d'abord qu'il est certain du fait, le tenant d'amis sûrs qui
+ ont su et vu. Puis il s'effraye de son audace, et (sans doute
+ craignant que son manuscrit ne tombe sous l'oeil de la
+ police), il se dément; mais il ne biffe pas
+ l'anecdote.--_Buvat_ me soutient mieux. Dans sa sécheresse
+ calculée (qu'il signale et regrette lui-même), il me donne la
+ plupart des grands faits significatifs, par exemple,
+ l'abandon que fit Dubois des essais de réforme de Noailles et
+ de Law, sa lâcheté pour les privilégiés, la défense qu'il
+ fait (juin 1721) de continuer les essais de la taille
+ _réelle_, etc. Il me fournit tout le détail inconnu de la
+ première communion du Roi, le mépris public que Fleury montre
+ pour Dubois en vendant son présent; fait capital; un homme si
+ prudent n'aurait pas hasardé une telle chose, s'il n'eût été
+ déjà arrangé avec le successeur de Dubois et du Régent, avec
+ M. le Duc.--_Duclos_ n'apprend rien, ne sait rien. Il copie
+ Saint-Simon.--Mais _Saint-Simon_ lui-même, comme je l'ai dit,
+ est soigneusement tenu en quarantaine, isolé; on ne lui dit
+ rien. Il étonne de son ignorance. Il ne sait pas des faits
+ que savait tout Paris.--_Lemontey_ est pour cette fin d'une
+ brièveté désolante. Cependant, ayant sous les yeux les pièces
+ diplomatiques, il m'éclaire dans un point essentiel qu'ignore
+ tout à fait Saint-Simon: c'est que l'Angleterre exigea _que
+ Dubois fût premier ministre_, autrement dit que la Régence
+ continuât, et qu'on ne tombât pas encore dans les mains
+ folles et furieuses qui auraient compromis la paix du monde,
+ établie si difficilement. Cela illumine toute la finale que
+ _Buvat_, _Barbier_ et _Marais_ m'aident à filer tellement
+ quellement. Lemontey aurait dû imprimer les curieux papiers
+ qui témoignent du désespoir de Dubois, tout-puissant, mais
+ abandonné. On fuyait vers Fleury et M. le Duc; on craignait
+ Madame de Prie.]
+
+1722-1723
+
+
+Deux choses ressortaient de la situation. D'une part, que dans un
+gouvernement tellement idolâtrique et fétichiste, tout était dans la
+main de celui qui tenait l'idole, savait la faire parler. Mais,
+d'autre part, qui était celui-là? Un vieux prêtre, plus que prudent,
+qui, dans sa longue vie, n'avait fait autre chose que céder, obéir, se
+faire humble et petit. Combien facilement intimiderait-on un tel
+homme? La misérable mécanique, le très-faible ressort d'un enfant mû
+par cette main débile et tremblotante, n'allaient-ils pas être forcés
+par la brutalité de celui qu'on voyait venir?
+
+Le souple Fleury céderait. Dubois, le Régent, qu'étaient-ils? Usés
+d'âge ou de maladies, Dubois d'anciennes, le Régent de nouvelles. Ce
+n'est pas certes à la légère que celui-ci réforma sa maîtresse. À ses
+derniers soupers, de huit convives, sept sont malades. Corps ruinés,
+caisse vide, oubli, insouciance, c'est ce gouvernement. Surtout
+inconséquence. Il est prodigue, il est sordide. À la mort de Madame,
+Dubois fait auner le drap noir dans toutes les boutiques, le taxe,
+achète à bon marché. Mais qu'on craigne la peste, il dort; un cas
+ayant éclaté à Paris, l'ex-gouverneur de Marseille ne peut arriver
+jusqu'à lui; il le fait attendre deux mois. Encore plus le Régent
+lâche tout. Tout près de son Palais-Royal, rue Richelieu, en plein
+midi, un bretteur oblige un novice de dégainer, le tue tranquillement,
+et le soir, tout sanglant, avant de se laver, il exige du Régent sa
+grâce.
+
+C'est le soliveau-roi dont parle la Fontaine. Mais qu'a-t-on à
+attendre de ce qui doit le remplacer, de ce qui vient avec M. le Duc?
+Un élément arrive impitoyable, rien d'humain, quelque chose d'emporté
+sans mesure, la furie, la roideur, l'impudeur d'une force qui va droit
+devant soi, ne peut rougir de rien. Cette terrible locomotive va
+croître encore de violence. Une révolution singulière se fait dans son
+tempérament. Madame de Prie eut cela de bizarre, qu'en trois ou quatre
+ans elle fut trois personnes différentes. Svelte, fine, avant le
+Système, quand elle en eut humé les fruits, elle grossit, s'enfla de
+chair, de sang. Puis, son règne passant, elle sécha tout à coup. Au
+moment où nous sommes, à la majorité, elle gonflait. Un flot de sang,
+de feu et de fureur, lui coulait dans les veines. Elle avait l'énorme
+beauté et les emportements de la duchesse de Berry. Différente
+pourtant en ceci de la pauvre folle, qu'elle n'était point folle du
+tout, mais très-lucide pour le mal, et très-cruellement avisée.
+
+Tout est solidaire en ce monde. L'Europe le sentait et songeait fort.
+Que serait-ce si la France, tombée aux mains sauvages de gens si
+neufs, si violents, allait flotter, comme un vaisseau perdu, en feu,
+pour heurter tout, pour tout brûler peut-être? La seule secousse du
+changement pouvait être mortelle à la paix, cette paix tant cherchée
+par Dubois et par tous, cette paix faible encore, d'un tempérament
+délicat et point du tout consolidée. Après Law, après Blount, les
+affaires, pour reprendre, avaient grand besoin de repos, point d'une
+telle révolution, d'un gouvernement d'aventures. L'Angleterre
+intervint. Elle donna au Régent le vouloir, la résolution. On lui fit
+constituer un _premier ministre_ qui concentrât tous les pouvoirs (23
+août 1722), comme les avait eus Richelieu (le Régent gardant seulement
+les nominations et la présidence du Conseil). Dubois eut ses patentes,
+avec l'assentiment de toute l'Europe, ayant d'un côté l'Angleterre et
+les puissances protestantes, de l'autre l'Espagne et l'Empereur.
+
+Cela rejetait loin M. le Duc et madame de Prie. Elle devait attendre
+deux ans pour l'héritage de Dubois. Chose dure. Il fallait qu'il
+mourût pour qu'à son tour elle palpât tant de biens désirés, entre
+autres le million annuel d'Angleterre. Dubois la consola, il entra
+dans sa peine, acheta un répit en lui faisant une fort belle pension.
+Mais cela ne la calmait pas. À peine elle touchait qu'elle criait pour
+toucher encore. En deux ans, elle en toucha sept.
+
+Cet accord de l'Europe mettait Dubois bien haut. Il se vautra à l'aise
+dans le fauteuil de Richelieu. Il fit chercher par le P. Daniel tous
+les titres qu'il avait eus. Pour qu'il n'y manquât rien, il se mit,
+lui aussi, à l'Académie française. Comme un singe qui s'habille en
+homme, il se prenait au sérieux, se drapait dans son rôle. Il était
+fier surtout de son affaire d'Espagne. Coup sublime d'habileté! Ce
+vrai Scapin avait mis dans le sac ses amis les Anglais, ses ennemis
+les Espagnols. Que l'Angleterre aimât Dubois au point d'accepter sans
+mot dire ce pacte de famille qui reliait tous les Bourbons, n'était-ce
+pas miracle. Richelieu était effacé.
+
+Dans le public on disait tout au moins: «Comme ancien domestique des
+Orléans, il n'est pas maladroit. Voilà la fille du Régent reine
+d'Espagne. Et, d'autre part, l'infante de quatre ou cinq ans qui nous
+vient, n'ayant pas d'enfant de si tôt, le Régent garde pour longtemps
+la chance du trône de France.»
+
+Vanité et sottise. Le Régent, qui finit, son fils, un jeune sot, ne
+sauraient profiter de rien.
+
+Vanité et sottise. L'Escurial et le Palais-Royal mariés! quoi de plus
+fou! Un moyen sûr que l'Espagne et la France se haïssent solidement,
+c'était de les montrer de si près l'une à l'autre.
+
+L'infante avait été reçue ici avec une pompe, des solennités
+incroyables. Partout des arcs de triomphe. Une dépense excessive,
+insensée, dans notre épuisement. On y mit des millions. On écrasa
+Paris. Elle fut établie, comme reine, au Vieux-Louvre; puis, comme on
+a vu, à Versailles. Nos belles dames, qui, dans ses bosquets, avaient
+naguère favorisé le Turc, saisies de ferveur espagnole, entourent
+l'infante et la suivent aux églises, s'enrôlent avec elle dans la
+confrérie du Rosaire, reçoivent de la main d'un moine l'insigne de
+la Rose mystique, l'emblème de la virginité.
+
+Notre Française n'eut pas cet aimable accueil à Madrid. Elle était
+haïe avant de venir. Elle trouva la reine entourée de tous les ennemis
+de son père. La jolie petite fille de treize ans, la fleur pas même
+épanouie, allait terriblement faner, enlaidir par contraste une reine
+avariée, qui pourtant ne régnait que comme femme et par le plaisir. Le
+seul portrait de cette enfant avait fait ravage à Madrid. Le jeune
+mari, tout pareil à son père de tempérament, tournait de ce côté
+l'emportement sauvage qu'il n'avait jusqu'alors déployé qu'à la
+chasse. Il séchait devant ce portrait. Il fallut le cacher.
+
+L'original devait avoir le sort de toutes nos princesses qu'on maria
+en Espagne, toutes brisées cruellement. On essayait de la terreur
+d'abord. La première fête était le bûcher, l'horreur, les cris, et le
+premier parfum la chair grillée! Puis la pesante obsession des grandes
+duègnes titrées, leurs rapports de police, leur odieuse interprétation
+de la vivacité française. L'enfant (eût-elle été plus sage) ne pouvait
+guère manquer d'être stupéfiée, perdait la langue, même l'esprit.
+
+L'Italienne, dans son génie bouffe, mieux que n'eût fait une
+Espagnole, arrangea une scène pour la faire paraître idiote.
+Saint-Simon allait prendre son audience de congé. La jeune princesse
+était sous un dais. Dans ces occasions publiques, ordinairement tout
+est prévu, on parle pour l'enfant ou on lui fait lire quelque chose.
+La Farnèse eut la barbarie de la laisser à elle-même. La petite,
+entourée de tant d'yeux malveillants, dut être intimidée. Au lieu de
+couvrir ce silence, de lui donner du temps pour se remettre, de parler
+un peu à sa place, Saint-Simon eut la sotte fierté de se blesser, et
+par trois fois articula la question de ce qu'elle voulait faire dire à
+Paris. Mais rien. Elle est muette. Et bien pis! elle n'est pas muette
+tout à fait. Elle venait de déjeuner sans doute; un petit bruit
+involontaire échappe de sa belle bouche. Les Espagnols ne voulaient
+pas entendre. Sans pitié, sans pudeur, l'Italienne entendit, donna le
+signal des risées.
+
+Elle croyait en dégoûter le prince. À tort. Ces petites misères de
+nature ne font guère à l'amour. Témoin, ce qu'on a vu de Louis XIII et
+de mademoiselle la Fayette; l'humiliant accident pour lequel Anne
+d'Autriche fut si cruelle, ne le fit que plus amoureux. La Farnèse dut
+prendre aussi d'autres moyens. Elle exploita l'étourderie de la
+Française. Sa légèreté à courir dans un parc, les jupes au vent, fut
+donnée au mari pour un crime d'horrible indécence. On lui dit que,
+dans l'intérieur, elle voulait danser toute nue entre les dames et les
+seigneurs. On lui brouilla l'esprit, si bien qu'il consentait à
+l'enterrer dans un couvent. Mais elle eut la petite vérole. On espéra
+qu'elle mourrait. Cette cour, qui avait été lâche en la prenant,
+devint féroce alors, et on fit le mieux qu'on put pour qu'elle n'en
+réchappât pas. Dieu eut pitié de la pauvre petite. Elle vécut. Mais un
+objet d'horreur, et pour brouiller les deux pays. Beau résultat de
+cette grande et subtile diplomatie! Dubois fut si furieux de voir
+écrouler tout cela, que son très-cher ami, le bon Père Daubenton (si
+nécessaire à l'alliance) ayant ici son frère, Dubois le pila, le
+chassa à grands coups de pied de chez lui.
+
+L'amitié, plus solide et si forte, de l'Angleterre, le soutenait ici,
+pouvait le rassurer. Il eut pourtant l'idée d'une machine assez
+ridicule, fort peu utile, contre ses concurrents. Il avait institué
+des conférences où, devant le Régent, on lisait au petit roi des
+leçons pédantesques sur l'art de gouverner. À travers cet
+enseignement, gauchement et hors de propos, trois jours durant, le
+Régent lut un plaidoyer où il reprenait, ressassait la vie de
+Villeroi, y mêlant les parlementaires, le duc de Noailles, faisant
+peur au Roi d'une Fronde, établissant longuement que, pour son bien,
+ces gens ne pouvaient revenir. Rien de plus sot. Quel résultat?
+Dégrader le Régent par l'énumération des soufflets qu'il avait reçus
+de Villeroi? Rendre impossible le duc de Noailles? c'est-à-dire rendre
+un seul possible, M. le Duc! fortifier celui qui n'était que trop fort
+déjà.
+
+Dubois bientôt le vit et le sentit. Il avait sous la main deux hommes
+à lui infiniment utiles, que M. le Duc le força de sacrifier. Gens de
+vigueur et de peu de scrupules, de main, d'épée, très-bons en
+politique et meilleurs en police. C'étaient Leblanc, secrétaire d'État
+de la guerre, et son jeune ami Bellisle, petit-fils de Fouquet. Il
+était agréable à un homme de l'âge et de la robe de Dubois, qui
+n'avait jamais tenu qu'une plume, de disposer de ces gens-là pour des
+cas fortuits. Leblanc était à toute sauce; il arrêta Cartouche,
+enleva Villeroi. Le Régent y tenait, non-seulement pour l'agrément de
+son commerce, mais par un très-fort souvenir. C'est qu'en ce jour de
+terreur blême où Law fut presque mis en pièces, où le peuple forçait
+les grilles du Palais-Royal, Leblanc seul descendit, entra
+paisiblement dans cette foule et lui fit entendre raison.
+
+Si Dubois, le Régent, les deux malades, eussent été serrés de trop
+près par l'impatience de leur successeur, M. le Duc, s'il eût frappé
+un coup, c'est Leblanc qui l'eût fait. Il l'aurait enlevé, tout aussi
+bien que Villeroi. Et Bellisle, au besoin, aurait fait davantage. Il
+était des Fouquet, armateurs (ou corsaires) de Nantes, et il était
+parti de bien moins que de rien, de la ruine et de la disgrâce, de la
+prison d'État où mourut son grand-père. Il voulait arriver, et
+n'importe comment. Il avait un esprit terrible, infiniment d'audace,
+l'intrigue, la bassesse intrépide. En 1719, il s'était chargé pour
+Dubois d'une scabreuse et dangereuse besogne, d'espionner l'armée
+d'Espagne et ce grand sec Berwick, si sujet à pendre les gens.
+
+Bellisle avait pris poste dans la maison où l'on haïssait le plus
+madame de Prie, la maison de sa mère, si maltraitée par elle, madame
+Pléneuf. Elle était belle, aimable. Bellisle servit là d'abord les
+amours de la Fare, puis s'attacha à Leblanc, second entreteneur. Mais
+madame Pléneuf avait cela qu'elle ne perdait jamais d'amants. Elle les
+gardait tous, et ils devenaient entre eux amis intimes. Bellisle,
+réussissant près d'elle, n'en fut que mieux avec Leblanc.
+
+C'est Oreste et Pylade, unis, inséparables. Ensemble, malgré tant
+d'affaires que doit avoir un ministre (Leblanc), ils passent des
+heures et des heures chez madame Pléneuf, toujours belle et coquette,
+que sa fille, déjà engraissée, déteste de plus en plus.
+
+Ensemble encore, le soir, les deux amis sont chez Dubois, eux, et nul
+autre à son coucher. Cet homme inabordable, _non dictu affabilis
+ulli_, n'a pas d'humeur pour eux. Miracle.
+
+En novembre 1722, M. le Duc, qui, comme on sait, est terrible pour la
+probité, commence à attaquer Leblanc, et peu après Bellisle. Ils ont
+tripoté dans les fonds, ont mis la main à la caisse de La Jonchère, un
+trésorier des guerres. Affaire obscure. Dans les ténèbres de la police
+militaire, savaient-ils bien eux-mêmes si vraiment ils avaient volé?
+
+Saint-Simon, supposant que tout vient de madame de Prie, leur
+conseillait de voir plus rarement madame Pléneuf. Impossible. Ils ne
+peuvent, disent-ils, se passer de la voir un jour. Autre miracle.
+Est-ce l'effet des beaux yeux d'une dame si mûre? Ou faut-il croire
+que ses amis, entre Dubois et elle, assidûment préparent certaines
+choses dont Chantilly est inquiet?
+
+Dubois fit une belle défense (de novembre en juillet), et l'on peut
+dire, jusqu'à sa fin, car il mourut en août. Il écrivait au sujet de
+Leblanc: «Je préférerais la mort à tout ce que j'ai souffert depuis
+huit mois à son occasion.» Ici il ne ment pas. Leblanc lui était
+nécessaire pour la crise prochaine de la mort du Régent. Dès janvier
+1723, on n'ajournait l'apoplexie qu'en lui donnant journellement de
+petites purgations. Ce coup qui, d'un moment à l'autre, pouvait
+l'enlever à Dubois, aurait mis celui-ci dans l'extrême péril de se
+voir seul avec le jeune fils du Régent, devant M. le Duc. Fleury
+certainement eût donné le roi au plus fort. Pour être le plus fort,
+Dubois arrangeait tout. Il était sûr des Gardes par le duc de Guiche,
+voué aux Orléans. Il était sûr des Suisses et de l'Artillerie, par le
+duc du Maine, qu'il avait rappelé tout exprès. Mais pour donner
+l'ensemble à tout cela, et l'élan du coup de collier, il lui fallait
+son ministre Leblanc.
+
+Il venait de faire une chose qui avertissait fort M. le Duc. Il avait
+rappelé, réintégré ses mortels ennemis, les bâtards, le duc du Maine,
+le comte de Toulouse. Malheureusement ils étaient trop brisés. Dans
+leur isolement, ils n'apportaient guère de force à Dubois. Il aurait
+bien voulu pouvoir les faire siéger dans le Conseil d'État qui fut
+créé à la majorité. Conseil très-étroit, trop serré, de cinq personnes
+en tout. Dubois, avec les deux d'Orléans et un jeune ministre, y avait
+quatre voix; mais celle de M. le Duc, à elle seule, pesait davantage.
+Hors du Conseil, il en était de même. Tout se portait de ce côté.
+Dubois offrait le singulier spectacle d'un homme tout-puissant qui
+reste seul, qu'on fuit, dont on craint la faveur.
+
+Il le voyait très-bien, et flottait entre deux pensées, celle du
+prêtre, celle du ministre, la fuite ou le combat.
+
+Quoi qu'il arrivât, après tout, il était cardinal, inviolable. Il
+garderait sa peau, autant et mieux qu'Alberoni. Il n'avait pas lâché
+Cambrai, un très-beau pis-aller, archevêché, principauté. Il y
+songeait sérieusement, car il faisait chercher les droits des
+archevêques sur le territoire même, le Cambrésis, qui serait devenu
+une souveraineté tout à fait. Mais, du côté de Rome, il avait de bien
+autres chances qu'il cultivait soigneusement. Il voulut présider ici
+l'Assemblée du clergé, pour se montrer là-bas au plus haut et capable
+de rendre les plus grands services. Il avait pris la Feuille des
+bénéfices pour ne nommer que les amis de Rome. Il écrivait même aux
+Romains qu'il méditait pour eux les plus grandes choses, qu'il voulait
+revenir au temps où les places d'administration et de gouvernement
+étaient données aux prêtres. À voir de telles promesses, on ne peut
+guère douter que le drôle ne comptât, s'il perdait la France, avoir
+Rome, changer le ministère pour la tiare. Branlant ici, il rêvait le
+palais de Latran.
+
+En attendant, il défend le présent, prend la Police et la Justice,--la
+Police pour savoir, la Justice pour frapper. Il tient la police de
+Paris par le cadet d'Argenson, homme fin et sûr. Il tient directement
+et par lui seul les Postes, l'ouverture des lettres, le cabinet noir.
+D'Aguesseau l'incertain, le scrupuleux, est écarté. Dubois, sans
+titre, a en effet les Sceaux, machine essentielle de ce gouvernement,
+pour sceller, lancer à toute heure les actes nécessaires, Lettres
+royales ou Arrêts du Conseil, etc., etc.
+
+Et avec tout cela, M. le Duc avance. En vain Leblanc, Bellisle, sont
+trouvés innocents (1er juillet). Il poursuit, il menace. Dubois dit
+lâchement qu'il en est étonné et mécontent (_Buvat_), tandis qu'il
+écrit autre part qu'il a tout fait pour les défendre (_lettre citée
+par Lemontey_).
+
+Mais le Duc ne le tient pas quitte pour de vains mots. Il les fait
+exiler.
+
+Dubois ayant décidément perdu son épée de chevet, son jeune ministre
+de la guerre, fut forcé d'être jeune. Il résolut de monter à cheval,
+de se faire connaître des troupes, à la revue de la Saint-Louis, de se
+donner auprès de la Maison militaire le mérite des libéralités et des
+régals d'usage, de bien montrer celui dont tout avancement dépendait.
+
+Il simulait l'audace; mais il était accablé de son isolement. Il se
+croyait perdu et son cerveau se dérangeait. «Il a, dit Lemontey,
+déposé ses terreurs dans quelques écrits en désordre. J'ai lu
+plusieurs papiers noircis de ces funèbres visions.»
+
+La revue le tua. Un abcès qu'il avait creva dans la vessie. Il aggrava
+le mal en le cachant. Il allait au Conseil. Il faisait dire aux
+ambassadeurs qu'il irait à Paris. Une opération devint nécessaire, et
+la mort la suivit de près.
+
+Il mourut en homme d'esprit. Il fut moins sacrilège qu'il n'avait été
+dans sa vie. Il esquiva l'hostie, qui aurait été un scandale. Il dit
+que, pour un cardinal, il y avait de grandes cérémonies à faire, qu'il
+fallait aller demander cela à Paris, au cardinal Bissy. Il calculait
+très-bien que, pendant le voyage, il aurait le temps de passer (10
+août 1723).
+
+Tout retombe au Régent, et dans un état pitoyable. Dubois n'avait rien
+décidé sur l'essentiel de la situation. Chose incroyable, après ce
+terrible Visa, qui avait tant réduit, l'embarras subsistait le même.
+On éludait, on ajournait. Dubois envoyait tout au diable. Avec les
+Fermes, pour lesquelles Duverney lui payait beaucoup, avec quelques
+emprunts, quelques édits bursaux, il faisait face au plus
+indispensable. À sa mort, le Régent retrouve la question qui le
+poursuit depuis neuf ans: _Law ou Noailles? Noailles ou Law?
+Créera-t-on un papier-monnaie_ (discrédité avant de naître!), ou bien,
+avec Noailles, _essayera-t-on quelque nouveau retranchement_ (lorsque
+l'amputation du Visa est saignante encore!)?
+
+Donc, il tournait dans un cercle fatal, de l'impossible à
+l'impossible. Ceux qui lui succédèrent, pour le rendre odieux, ont
+soutenu qu'il eût rappelé Law, qu'il pensait au papier-monnaie. Mais
+de cela aucune preuve. Ce qui est certain, c'est qu'il fit revenir de
+l'exil le duc de Noailles, le vit, le consulta.
+
+Il n'était pas mal entouré; il avait rappelé ou appelé quelques hommes
+capables. Il conserva le jeune ministre Morville, un excellent choix
+de Dubois. Le jeune lieutenant de police, le second fils de
+d'Argenson, lui plaisait fort. Si l'on en croit Barbier, il l'eût fait
+«son premier commis,» son homme de confiance, à qui tous auraient
+rendu compte. Mais cela ne résolvait pas la difficulté financière.
+Tout ce qu'on avait imaginé pour trouver de l'argent, c'était un
+contrôle des actes des notaires, et le renouvellement du vieux droit
+féodal nommé, par antiphrase, droit de _joyeux_ avénement. Exigence
+tardive pour un règne qui déjà datait de neuf ans.
+
+Sa meilleure chance, c'était de laisser tout, d'échapper par la mort.
+Il y avait espoir, sous ce rapport, de trois côtés. Depuis deux ans,
+il aurait eu besoin d'un traitement spécial et _loyal_ (disait-on).
+Mais ses fonctions générales, très-affectées, faisaient tout ajourner.
+Son médecin, Chirac, lui disait sans détour qu'il mourrait d'une
+hydropisie de poitrine ou serait brusquement enlevé par l'apoplexie.
+Il opta pour l'apoplexie, regardant une mort si prompte comme une
+faveur de la nature, ne faisant rien pour l'éviter et l'appelant en
+quelque sorte.
+
+Deux jours avant sa mort, Maréchal, l'ancien et vénérable chirurgien
+de Louis XIV, l'envisageant, lui dit que d'un moment à l'autre il
+pouvait être frappé, qu'il lui fallait une saignée au bras, au pied.
+Même au dernier jour, 2 décembre, Chirac en dit autant. Il refusa
+toujours obstinément.
+
+Chacun voyait cela. On prenait ses mesures. Hélas? d'aucun côté on ne
+pouvait rien faire de bon.
+
+Avec un roi majeur qui n'a que quatorze ans (donc un mineur encore),
+le ministre sera un régent, un vrai roi. Mais, par une circonstance,
+la pire imaginable, le ministre d'alors allait être un prince du sang,
+un prince jeune, un prince incapable, bref un mineur d'esprit, qu'il
+s'appelât Orléans ou Bourbon.
+
+De ces deux sots, le plus honnête était le jeune duc de Chartres, fils
+du Régent. Il aurait eu un guide fort expérimenté et de mérite dans le
+duc de Noailles. Celui-ci était revenu, et sa première démarche avait
+été d'aller à Notre-Dame communier de la main janséniste de son oncle
+l'archevêque. Démarche habile qui lui assurait les meilleurs du
+Parlement. Il eût fallu que les orléanistes se rattachassent
+franchement à Noailles. C'est ce que fit le duc de Guiche, qui,
+colonel des Gardes, avec le duc du Maine, colonel des Suisses, eût
+pu répondre de Versailles. C'est ce que ne fit pas Saint-Simon, qui,
+obstiné dans sa haine pour Noailles, resta à part. Il sentait bien
+pourtant quel malheur c'était pour l'État que l'avénement de M. le Duc
+et de madame de Prie. Il aurait voulu que Fleury, le vieux, le timide
+Fleury, se décernât le pouvoir, se fît premier ministre. Il osa le lui
+dire. Éconduit, il ne fit plus rien. Ainsi que le Régent, il se remit
+à la fatalité.
+
+Sur les avis réitérés des médecins, qui ne furent nullement tenus
+secrets, le ministre la Vrillière avait dressé déjà la patente de M.
+le Duc, tenu prêt le serment solennel qu'il devait prêter. Ce vilain
+petit la Vrillière, que le Régent appelait un bilboquet, n'en avait
+pas moins été mis par lui au ministère. Il lui devait tout. Par son
+ingratitude, il resta au pouvoir, fut pour un demi siècle le ministre
+des prisons d'État. Cinquante mille lettres de cachet ont été signées
+_la Vrillière_.
+
+Le 2 décembre au soir, le Régent était chez lui, et recevait avec sa
+bonté ordinaire la dédicace d'un savant livre de l'avocat Bonnet
+(_Histoire de la danse profane et sacrée_). Hommage fort désintéressé,
+car l'auteur se mourait, et il avait envoyé son épître par un de ses
+amis.
+
+Il était six heures. Le Régent devait, à sept, monter chez le Roi et
+travailler avec lui. Ayant une heure à attendre, il dit (tout en
+buvant ses tisanes) au valet de chambre: «Va voir s'il y a dans le
+grand cabinet des dames avec qui l'on puisse causer.--Il y a madame
+de Prie.» Cela ne lui plut pas. Par je ne sais quel flair, elle avait
+comme senti la mort, était venue au-devant des nouvelles, observer et
+rôder. «Mais il y a une autre dame, madame de Falari.--Tu peux la
+faire entrer.»
+
+C'était une jeune et charmante femme qu'il voyait depuis peu. Elle
+était Dauphinoise et du pays de la Tencin. Probablement cette dame
+obligeante l'avait procurée au Régent. Il est vrai, c'était tard pour
+un homme qui avait dû licencier les Parabère, les Sabran, les
+d'Averne. Mais la Falari l'amusait. Elle était fort jolie,
+intéressante et malheureuse. Nulle plus qu'elle n'eut d'excuse. Elle
+avait épousé un très-mauvais sujet, neveu d'un cardinal, qui, par le
+crédit de son oncle, s'était fait faire duc de Falari. Il avait des
+moeurs effroyables, détestait les femmes, battait la sienne,
+l'abandonnait et la laissait mourir de faim.
+
+Le Régent, qui était assis à boire ses drogues, la fit asseoir aussi,
+et pour rire, pour l'embarrasser, dit: «Crois-tu qu'il y ait un enfer?
+un paradis?--Sans doute.--Alors tu es bien malheureuse de mener la vie
+que tu mènes.--Mais Dieu aura pitié de moi.» (_Manuscrit Buvat._)
+
+Il devint rêveur, s'inclina vers elle, et lourdement sa tête tout à
+coup appuya sur elle. Il glisse, il se roidit, il meurt.
+
+Elle pousse des cris. Mais comme il était près de sept heures, il n'y
+avait plus personne. On pensait qu'il était monté, comme à
+l'ordinaire, chez le Roi par un petit escalier intérieur. Elle a beau
+courir, appeler par le palais mal éclairé, désert, en cette noire
+soirée de décembre. Il lui faut un quart d'heure pour avoir du
+secours. L'une des premières personnes fut la Sabran et un laquais qui
+savait saigner. «Mon Dieu, n'en faites rien, crie la Sabran, il sort
+d'avec une gueuse ... Vous le tuerez.» On essaya pourtant et l'on n'y
+risquait guère. La Falari, profitant de la foule qui se faisait, se
+dérobe et s'enfuit. Il est mort! Tout s'en va. L'appartement redevient
+solitaire.
+
+Dès le premier moment, la Vrillière était chez le Roi, chez Fleury.
+Madame la Duchesse, mère de M. le Duc, s'était jetée dans une voiture;
+elle volait à Saint-Cloud, chez sa soeur, madame d'Orléans, qu'elle ne
+voyait jamais, qu'elle détestait, pour la complimenter, la plaindre,
+l'observer, surtout la clouer là, lui faire perdre du temps, au cas où
+cette princesse ferait sur sa paresse l'effort d'aller à Versailles,
+de parler au Roi pour son fils.
+
+L'aile Nord de Versailles était pleine. On assiégeait M. le Duc. La
+Vrillière, avec sa patente et son serment tout prêt, le mena chez le
+Roi, où Fleury, comme il était convenu, dit que le Roi ne pouvait
+mieux faire que de le prier d'être premier ministre. Le Roi avait les
+yeux humides et rouges. Il ne dit pas un mot. D'un signe il consentit
+et transféra la monarchie. M. le Duc à l'instant remercia et fit le
+serment.
+
+Que faisaient les amis du mort? Saint-Simon vint de Meudon à
+Versailles, pourquoi? pour s'enfermer, dit-il.
+
+Noailles et Guiche couraient, cherchaient le fils du Régent. Il était
+à Paris. Leurs offres de service furent mal reçues. Il s'en
+débarrassa. Et Saint-Simon a tort de le lui reprocher. Ils arrivaient
+fort tard; ils arrivaient sans Saint-Simon.
+
+Louis XV, qui ne sentait rien, pleura cependant le Régent et en parla
+toujours avec affection. L'Europe le regretta et regretta Dubois.
+Paris, avec le temps et sous ceux qui suivirent, plats, sots et
+violents, se souvint volontiers de deux hommes d'esprit qui n'avaient
+pas été cruels. Dubois persécuta bien moins qu'on n'eût voulu. Il s'en
+excuse plaisamment en écrivant à Rome: «Les Jansénistes sont si sobres
+et si simples de vie, que la prison, l'exil ne leur font rien.» Le
+Régent, avec tous ses vices et sa déplorable faiblesse, fut, il faut
+bien le dire, infiniment doux et humain. La _Henriade_, livre non de
+génie, mais d'humanité, de bonté, fut accueilli par lui, et on lui
+saura toujours gré d'avoir bien reçu, admiré, laissé circuler ce grand
+livre si hardi, les _Lettres persanes_, l'oeuvre émancipatrice qui a
+couronné la Régence.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+MONTESQUIEU. LETTRES PERSANES[10]--VOLTAIRE, HENRIADE
+
+ [Note 10: Montesquieu lut Chardin et les excellents voyageurs
+ du siècle précédent. Voilà l'origine du livre. Je ne crois
+ pas qu'il en ait pris l'idée des _Siamois_ de Dufresny.
+ L'homme d'esprit voulait amuser par le contraste des deux
+ mondes. L'homme de génie, tout à l'opposé, voudrait effacer
+ ce contraste. Son âme, toute _humaine_, voit admirablement
+ que les différences sont extérieures, illusoires, que partout
+ l'homme est l'homme. Partout il s'y retrouve, il reconnaît
+ son coeur, et sent avec bonheur que la nature est identique.
+
+ Au moment décisif où l'on sort de l'enfance, où il put sur le
+ monde jeter un premier regard d'homme, on ne parlait que de
+ l'Asie. À quinze ans, il put lire les _Mille et une Nuits_
+ (1704), livre persan bien plus qu'arabe. Les publications de
+ Chardin, ses voyages excellents, tournaient l'attention vers
+ la Perse, mais beaucoup plus encore deux romanesques
+ aventures. D'une part, une femme, courageuse et jolie, Marie
+ Petit, maîtresse du négociant Fabre, notre envoyé en Perse,
+ l'avait suivi en habit d'homme, et l'ayant perdu en chemin,
+ elle prit ses papiers, les présents pour le Shah, et, malgré
+ mille obstacles, se constitua bravement ambassadeur de Louis
+ XIV. D'autre part, un aventurier vint d'Orient, se donna pour
+ ambassadeur persan, et, par la connivence de nos ministres,
+ qui voulaient amuser le Roi, il se joua de sa crédulité.
+
+ Ce que j'ai dit de l'horreur que Montesquieu dut avoir pour
+ la barbarie des Parlements serait bien plus vraisemblable
+ encore, s'il était vrai _qu'en_ 1718 _un sorcier eût été
+ brûlé à Bordeaux_. M. Soldan et autres l'ont dit; je l'ai
+ répété d'après eux dans la _Sorcière_. Cependant, les
+ recherches que MM. les archivistes et MM. Delpit et Jonain
+ ont faites pour moi, n'ont eu aucun résultat.--J'ai cherché
+ aussi inutilement, à la _Bibliothèque impériale_, les
+ précieux mémoires de Marie Petit (V. l'article de M.
+ Audiffret, _Biographie Michaud_), et je n'y ai trouvé que les
+ détestables rapports de Michel, domestique de Fabre, et agent
+ des Jésuites, qui persécuta cette femme intrépide, la fit
+ enfermer. C'est un tissu de contradictions qui se réfute
+ lui-même. Ce débat fut très-scandaleux. Il avertit fortement
+ l'opinion, la tourna vers la Perse, à la fin de Louis XIV, à
+ l'époque où probablement le jeune légiste de Bordeaux
+ commença à s'informer, à recueillir les notes, d'où (dix
+ années plus tard) sortirent les _Lettres persanes_.]
+
+1721-1723
+
+
+L'avortement de la Régence, le chaos qui suit le Système, les exploits
+de Cartouche, le dur gouvernement qui vient, ne doivent pas nous faire
+perdre de vue les résultats immenses qui restent de ces neuf années.
+
+La langueur aride, impuissante et si près de la mort, qui marque la
+fin de Louis XIV, a fait place aux élans d'une vie qui, malgré les
+rechutes, ne peut plus s'arrêter. On est sorti de la paralysie. Une
+circulation active s'est établie. Des arts nouveaux, charmants, sont
+la révélation extérieure et légère d'un autre esprit, d'un changement
+profond dans les moeurs et les habitudes.
+
+Mais la belle, très-belle révolution qu'il faut noter, c'est
+l'_humanisation_, l'adoucissement singulier des opinions, le progrès
+de la tolérance. Naguère encore, Bossuet et Fénelon, madame de
+Sévigné, admiraient la proscription des protestants. Le meilleur
+prince du temps, un saint, le duc de Bourgogne, excusait la
+Saint-Barthélemy. Douze ans après, elle fait horreur à tout le monde.
+La _Henriade_, un poème peu poétique, n'en réussit pas moins, parce
+qu'elle la flétrit, la maudit.
+
+Chose propre à la France, à laquelle l'Angleterre, l'Allemagne restent
+indifférentes, et les autres peuples contraires. La barbarie
+religieuse continue dans toute l'Europe.
+
+L'Espagne suivait, bride abattue, la carrière des auto-da-fé. En 1721,
+la seule ville de Grenade, sur l'échafaud de plâtre où quatre fours en
+feu (figurant les prophètes) mangeaient la chair hurlante, Grenade mit
+en cendres neuf hommes, onze femmes. C'est l'année des _Lettres
+persanes_.
+
+Dans l'année de _la Henriade_, Philippe V et sa reine, à Madrid,
+infligent à la petite Française qui arrive la fête épouvantable d'une
+grillade de neuf corps vivants, l'horreur des cris, l'odeur des
+graisses, des fritures de la chair humaine.
+
+L'autre année (1724), la vaste exécution des protestants de Thorn;
+plusieurs décapités et plusieurs torturés dans des supplices exquis.
+Les Jésuites vainqueurs en firent une exécrable comédie de collège
+(_la Fille de Jephté_), où l'effigie des morts grimaçait sur l'autel,
+par un second supplice de haine et de risée.
+
+Voilà l'Europe à cette époque brillante et encore si barbare, où
+Montesquieu, Voltaire, ont élevé la voix. Que disaient-ils?
+
+«Grâce pour l'homme!... Respect au sang humain!» C'est le sens de
+leurs livres immortels et bénis, livres de bonté, de douceur,
+d'humanité, de pitié; donc de vraie religion. Si Dieu avait parlé,
+qu'aurait-il dit: «Grâce pour l'homme!»
+
+Mais comment arriver à ce grand but d'humanité? Par nul autre moyen
+qu'en brisant la fascination des dangereux symboles, l'atroce poésie
+du Moyen âge, à qui on immolait tant de réalités vivantes. Il fallait
+bien la détrôner cette poésie imaginative, pour faire régner à sa
+place celle du coeur et de la nature. La satire, la critique, dans ce
+sens, étaient oeuvre sainte, puisqu'elles éteignaient les bûchers.
+
+La difficulté très-bizarre, c'est que les âmes les plus tendres
+étaient les plus furieuses. La pitié, la tendresse n'ont jamais manqué
+en ce monde. Des Albigeois aux Dragonnades, à travers quatre cents,
+cinq cents ans de massacres, ces sentiments ont abondé; mais
+seulement, sans rapport à la pauvre vie humaine. La pitié était pour
+l'hostie. C'est l'hostie outragée, le petit Jésus maltraité, qui fait
+pleurer à chaudes larmes la douce femme aux auto-da-fé. Si l'on brûle
+à Wurzbourg un sorcier de neuf ans, c'est attendrissement pour l'idéal
+enfant qu'on dit immolé au sabbat.
+
+Louis XIV n'était pas insensible, et son coeur fut ému après les
+Dragonnades. Comme tous les meilleurs catholiques, il eut scrupule, il
+eut pitié. Non des protestants certes. Mais il trouvait cruel de
+faire à des damnés litière et pâture de l'hostie, de mettre Dieu dans
+ces bouches grinçantes.
+
+Maintenant voici une chose inouïe, un scandale. La thèse est
+retournée. Dans le poème de la Ligue, le poème de la Saint-Barthélemy,
+le croirait-on? la pitié est pour l'homme, pour la réalité saignante.
+Ces rouges torrents lui font horreur, et il avance un paradoxe
+audacieux; il soutient, cet impie, qu'en l'homme aussi Dieu avait son
+hostie et que, s'il est au pain, il était dans le sang encore.
+
+Pauvre poème, mais grande action, plus hardie qu'on ne croit. L'auteur
+sortait de la Bastille. Le Régent finissait, ne pouvait guère le
+rassurer. Rome avait triomphé. Dubois était tout cardinal, jusqu'à
+promettre à Rome de faire rentrer partout les prêtres dans
+l'administration. Voltaire, en ce moment, le vaillant étourdi, va
+prendre un héros protestant. Il va chercher au fond de l'histoire un
+Henri IV, alors si profondément oublié, qui restait mal noté, un
+ennemi de l'Espagne qu'à ce moment la France épouse. Ce Henri, il
+l'expose, comme héros de clémence, d'humanité, d'un coeur facile et
+tendre, bref, comme _l'homme_. Ce seul mot dit tout. La merveille,
+c'est que le poème pâlira et tombera avec le temps et justement; Henri
+IV restera. Voltaire réellement l'a refait. C'est l'idéal nouveau et
+accepté du siècle. D'autant baisse Louis XIV, ce funeste idéal
+(enflure et sécheresse), qui jusque-là remplit la tête vide des rois
+de l'Europe.
+
+Rhétorique et déclamation, faux merveilleux, faiblesse et parfois
+platitude. Tout cela ne fait rien. Il y a dans ce poème (la pire
+oeuvre de Voltaire) quelque chose d'aimable et de bon, qui est partout
+chez lui, le bon sourire, malin et tendre, de son portrait du Musée de
+Rouen. Et cela alla augmentant. Une de ses ennemies, madame de Genlis,
+qu'il reçut à Ferney, fut surprise de voir, avec sa bouche satirique,
+son regard si tendre et si doux. «Le coeur même, dit-elle, de Zaïre
+était dans ses yeux.»
+
+«Voilà un grand contraste!» Point du tout. La tendresse, l'esprit
+satirique, l'amour, la guerre ne sont point opposés. La bonté, la
+pitié, chez quelques-uns sont violentes, et pleines d'un esprit de
+combat. Elles rendent impitoyable pour toute chose cruelle, pour toute
+idée barbare, pour tout dogme inhumain. Ces deux dispositions
+nullement contraires se rencontrent chez tous les grands hommes de ce
+siècle, spécialement chez Montesquieu. Dans une de ses _Lettres
+persanes_, il s'est peint, il a dit le fond de sa nature. Il s'avoue
+faible et tendre, sans défense contre la pitié. Il était jeune alors,
+moins résigné qu'il ne le fut plus tard aux souffrances de l'humanité,
+d'autant plus hostile aux tyrans, aux systèmes surtout qui furent pour
+des mille ans les tyrans de l'espèce humaine. Dans ce livre, si fort,
+léger en apparence, d'une gaieté habile et profondément calculée, il a
+montré comment les doux, au besoin, sont terribles, et les timides
+hardis. C'est un esprit serein, mondain, ce semble, et pacifique, qui
+fait en se jouant voler, briller le glaive, accomplit en riant la
+radicale exécution, l'extermination du passé.
+
+Il imprime en Hollande; mais Voltaire qui imprime en France a bien
+plus de ménagements. Il reste longtemps en arrière, ne peut secouer
+son respect d'enfance pour le grand roi et le grand siècle. Il traîne
+longtemps son Racine. Les récits de Villars, le vieux conteur, les
+beaux yeux de la maréchale, tout cela fit longtemps tort à Voltaire,
+le retarda. Élève des Jésuites, et fort caressé d'eux, il est faible
+pour ses vieux maîtres.
+
+Le siècle demandait, désirait un génie qui tranchât nettement dans le
+temps, partît de l'_écart absolu_, comme on dit aujourd'hui, mais de
+l'écart dans le bon sens, un génie qui surtout allât droit à la
+question fondamentale, la question religieuse, ne cherchât pas, comme
+les utopistes d'alors, de vains raccommodages pour une machine plus
+qu'usée.
+
+Le Régent, par respect, a imprimé le _Télémaque_. Il essaye un moment
+des plans de Fénelon, de ses hauts Conseils de seigneurs. Tout cela
+ridicule, inutile et mort-né.
+
+On essaye un moment de Boisguilbert, de Vauban même. Les réformes
+économiques qu'ils tentent à la surface n'ont nulle chance pendant
+qu'on garde le fond pourri qui est dessous.
+
+Law eût fait quelque chose de sérieux. Ses terribles nécessités le
+poussant en avant, il aurait «labouré profond», comme on dit en 89.
+J'ai trouvé qu'au premier moment qu'il fût contrôleur général, on
+agita la question de _forcer le clergé à vendre_ ce qu'il avait acquis
+depuis cent vingt ans (plus de la moitié de ses biens). Vente énorme
+qui, faite d'ensemble, eût fait tomber la terre à rien, l'aurait
+presque donnée au monde des petits laboureurs. Mais Law était près
+de sa fin. On le précipita. Il y eut une espèce de petit concile pour
+le condamner.
+
+Une telle opération supposait autre chose. Pour atteindre le temporel,
+il fallait que le spirituel fût éclairci, percé à jour. Deux hommes
+singuliers, qui virent beaucoup et souvent dans le vrai, semblaient
+appelés à cela. Boulainvilliers, le féodal, grand esprit en d'autres
+matières, avait, dans un très-beau pamphlet qui courait manuscrit,
+posé avec simplicité la loi de la religion, une en tant de cultes
+divers. Théorie haute et vraie, qui planait de trop haut.--L'abbé de
+Saint-Pierre, au contraire, eut mille idées pratiques. Telles de ses
+vues sociales, utiles et sérieuses, se sont réalisées. Mais, dans les
+choses religieuses, il est myope ou craint de voir. Il garde l'idée
+niaise d'être _un philosophe chrétien_. Les évêques firent chasser ce
+bonhomme de l'Académie. Les philosophes en rirent. Tout était ridicule
+en lui, et jusqu'à l'orthographe. C'était le roi des maladroits. Il
+changeait des misères, il réformait des riens, et conservait le pire;
+exemple, la moinaille, qu'il croit utiliser! On le renvoya en
+nourrice, avec cette pauvre âme que met Machiavel «dans les limbes des
+petits enfants.»
+
+Mais qui sera donc l'_homme_? et dans quelle circonstance heureuse et
+singulière va-t-il donc naître et se former, le vigoureux génie qui,
+tranchant le passé au fil du glaive, dans cet éclair va faire voir
+l'avenir?... Gloire à la volonté! Il naît précisément, grandit, se
+fortifie, dans un milieu unique pour énerver, éteindre, admirable pour
+étouffer.
+
+Né en 1689, affublé à 25 ans d'une perruque de conseiller, il le fut à
+27 d'un bonnet de président à mortier. Son esprit vaste, vif et doux,
+sous ce poids qui le contenait, n'en fut pas accablé, mais s'étendit
+en dessous de tous côtés. Un mariage fort calme, dont il lui survint
+trois enfants, semblait (dès 26 ans) le calfeutrer tout à fait au
+foyer. De son hôtel au Parlement, du Parlement à son hôtel, sa vie
+était tracée. Cette quasi-captivité qui aurait amorti tout autre eut
+l'admirable effet de le vivifier. Il s'enquit de deux infinis, celui
+des sciences physiques, celui des moeurs, des lois, des
+transformations variées de l'âme humaine.
+
+L'Académie de Bordeaux, qui jusqu'à lui perdait son temps aux
+amusements littéraires, aux petits vers, devint une académie des
+sciences. Il y lut des mémoires sur ses études d'anatomie et autres.
+En 1719, d'un élan juvénile (on commence toujours par l'immense et par
+l'impossible), il avait fait le plan d'une _Histoire de la Terre_.
+
+Temps curieux de gigantesque effort. Marsigli donne son _Histoire de
+la Mer_. Vico prépare et bientôt donne son esquisse sublime et
+féconde: _Science nouvelle de l'Humanité._
+
+Montesquieu, sans nul doute moins inventeur, fit davantage.
+
+Il vit et pénétra, il jeta un ferme regard sur trois masses qui
+composaient alors l'indigeste richesse de la raison humaine.
+
+1º L'édifice des sciences mathématiques et naturelles, si compliquées
+de phénomènes, et si simples de lois. Les écrits de Fontenelle y
+intéressaient vivement.
+
+2º La série des voyageurs, spécialement de l'Orient, de la Perse et de
+l'Inde, depuis les charmants récits de Pietro della Valle, jusqu'aux
+Bernier, aux Thévenot, aux Tavernier, jusqu'au judicieux Chardin. Ici
+de même nul éblouissement. L'amusante diversité aboutit à des lois
+très-simples.
+
+3º Le droit, pour ses prédécesseurs, était un monde à part qu'on
+tâchait d'enfermer dans le cercle du christianisme. Le premier, il le
+vit dans la variété immense des législations comparées, réductible
+pourtant à la haute unité du Juste. Planant sur la nature, les moeurs
+et les institutions, son grand esprit cherchait l'âme commune, _la loi
+de la loi_.
+
+Cette hauteur est telle que, non-seulement les lois civiles et
+politiques, mais aussi les lois religieuses, en sont justiciables. La
+Justice est tellement la reine des mortels et des immortels, que les
+dieux mêmes répondent devant elle. Les religions lui font la révérence
+et en attendent leur arrêt, car celle qui prétendrait être sainte pour
+se dispenser d'être juste, serait impie, loin d'être sainte, ne serait
+plus religion.
+
+Idée directement contraire à celle des légistes du siècle de Louis
+XIV. Domat exige que la justice soit chrétienne et la plie au
+Christianisme. Le XVIIIe siècle demande si le Christianisme est juste.
+
+Le singulier, c'est que l'élan de la révolution soit parti justement
+d'un esprit pacifique, plus lumineux qu'ardent, et surtout
+conciliateur. Tel semblait Montesquieu avant 1721, quand il faisait
+ses paisibles lectures à son Académie. Et tel il redevint après son
+grand livre révolutionnaire. Il se tourna bientôt vers les calmes
+régions de la haute critique historique. (_Grandeur et décadence des
+Romains._)
+
+Le génie girondin, celui de Fénelon, Montaigne, Montesquieu, celui du
+grand parti qui, en 93, périt pour ne pas tuer, est vif, mais modéré,
+équilibré, ce semble. Il faut une pression pour en tirer le jet de feu
+qui brûle. Il faut cette chose rare qui quelquefois saisit un jeune
+coeur, ce que j'appellerais: la fièvre de justice. La Boétie n'avait
+que vingt-six ans, lorsque de Bordeaux il lança sa brochure du
+_Contr'un_, l'évangile de la République; et Montesquieu guère plus de
+trente, quand son petit roman esquissa, déjà formula le _Credo_ de 89.
+
+Leur vraie vie intérieure est absolument inconnue. La Boétie meurt
+jeune, et ne dit rien. Montesquieu s'est gardé de nous rien révéler
+des secrètes révolutions de son esprit. Il est aisé de deviner
+pourtant.
+
+Tous deux étaient des juges, membres du Parlement. Tous deux, éclairés
+et humains, étaient associés à la justice routinière d'un grand corps
+immuable dans la barbarie du vieux droit. Les légistes royaux ayant,
+dans tant de choses, succédé aux pouvoirs judiciaires du clergé,
+résisté à l'Inquisition, se piquaient d'être aussi cruels. Ils se
+montraient prêtres autant que les prêtres dans les applications
+révoltantes du Droit canonique, maintenaient les supplices
+ecclésiastiques, le feu spécialement. Sans rien dire de Toulouse (le
+parlement le plus féroce), ceux de Bordeaux et de Rouen brûlent force
+sorciers dans le XVIIe siècle. Paris brûle le pauvre messie Simon
+Morin dans l'année du _Tartufe_ (1664). Il brûle deux libertins
+(1726). Djon, un curé quiétiste (1698).
+
+Ces choses étaient rares, dira-t-on. Ce qui ne l'était pas, ce qui
+était constant et prodigué, c'était la torture préalable. Elle était
+chère aux Parlements autant qu'aux cours d'Église. En 1780, sous Louis
+XVI, un parlementaire d'Aix en imprime l'apologie, dédiée au pape Pie
+VI, qui accepte la dédicace.
+
+Une autre torture, plus cruelle peut-être, c'est l'atrocité des
+prisons. Celles de Bordeaux étaient célèbres en Europe. Ses cachots du
+Château-Trompette, où l'on ne pouvait être debout, ni couché, ni
+assis, égalaient les plus effrayants _in pace_ de l'Inquisition.
+
+Qu'on se figure ce génie doux, humain, associé à tout cela! Un
+Montesquieu, président d'un tel corps, forcé de suivre toutes ces
+vieilleries exécrables, obligé de signer une enquête par la torture,
+un jugement pour rouer, brûler! Quelque inerte qu'on soit dans une
+telle compagnie, on n'en endosse pas moins la solidarité terrible de
+ses actes. La consolation passagère d'adoucir parfois un arrêt
+peut-elle équivaloir à cette participation constante d'un droit
+affreux qui revient tous les jours? Montesquieu resta là de 1714 à
+1726, cloué par la nécessité héréditaire, la volonté des siens, par la
+timidité, par la convenance. Il n'osait s'arracher de cette robe, sa
+fatalité de famille. Qui peut douter qu'il n'en ait souffert
+cruellement, souffert? de ce qu'il voyait, signait, faisait, souffert
+de son silence, et taciturnement amassé un merveilleux fonds de haine
+pour ce passé atroce, ce droit maudit et son principe impie.
+
+Il faut être bien étourdi et bien léger soi-même pour trouver son
+livre léger. À chaque instant il est terrible. Les satires de Voltaire
+sont si débonnaires à côté! La différence est grande. Voltaire est
+libre par le monde. Montesquieu est un prisonnier.
+
+L'oeuvre est moins merveilleuse encore que le secret, la patience qui
+la préparent, ce recueillement redoutable du solitaire en pleine
+foule. Grande leçon! Qu'ils apprennent de là, les prisonniers qui se
+croient impuissants, combien la prison sert, comme en prison le fer
+devient acier! Qu'ils apprennent, les hésitants, les maladroits, à
+affiler la lame. Jamais main plus légère. L'Orient lui apprit à jouer
+du damas. En badinant, il décapite un monde.
+
+Il est intéressant pour l'art de voir comment le tour est fait.
+N'oublions pas qu'il se faisait dans un moment singulier d'inattention
+où personne n'avait envie de regarder. Écrit au plus fort du Système,
+le livre est publié dans la débâcle, la terreur du Visa, quand chacun
+se croit ruiné. La difficulté était grande pour se faire écouter de
+gens préoccupés si fortement. Quel cadre assez piquant, quel style
+assez mordant pouvait s'emparer du public?
+
+Le petit roman fit cela. L'auteur prit une occasion. L'ambassadeur
+turc arrivait (mars 1721) avec tout son monde équivoque. La question
+débattue partout était: «A-t-il, n'a-t-il pas un sérail?»--«Et
+qu'est-ce que la vie de sérail?» Vous le voulez ... Eh bien,
+apprenez-le. Le nouveau livre le dira. Dès le commencement, cinq ou
+six lettres vous saisissent par cette vive curiosité d'être confident
+du mystère, au fond du sérail même, et ce qui est piquant, d'un sérail
+veuf, et des humbles aveux que ces belles délaissées écrivent en grand
+secret. Croyez qu'avec un tel prologue, on ne lâchera pas le livre.
+
+Mais nulle mollesse orientale. Il ne s'en doute même pas. À cent
+lieues du sérail mystique des soufis, du sérail voluptueux du Ramayan,
+celui-ci est français, je veux dire amusant et sec. La flamme même,
+s'il y en a quelque peu, est sèche encore, esprit, dispute et
+jalousie. Ces disputeuses ne troublent guère les sens. Le tout est une
+vraie satire contre l'injustice polygamique, le dur veuvage où elle
+tient la femme. Même la polygamie chrétienne (quoiqu'il en plaisante
+parfois, comme d'une chose qui est dans les moeurs), il la flétrit
+très-âprement dans la lettre sur _l'homme à bonnes fortunes_.
+
+C'est un coup de théâtre de voir comme après ces cinq ou six premières
+lettres de femmes, maître de son lecteur, il l'emporte, d'une aile
+prodigieuse, sur un pic d'où l'on voit toute la terre. Les sociétés
+humaines ont leur nécessité: _le Juste_. Elles vivent de lui et sans
+lui elles meurent. La brève histoire des Troglodytes, où la forme un
+peu maniérée ne fait nul tort au fond, donne, avec cette loi de
+Justice, ce qui en est d'usage: _le gouvernement libre, républicain_,
+de soi par soi.
+
+Un Anglais n'aurait pas manqué de se servir ici du texte où Samuel
+énumère aux Hébreux qui demandent un roi, les fléaux de la royauté. Le
+Français sait bien mieux qu'un vieil habit sert peu pour la vérité
+éternelle.
+
+On a chassé le pauvre Saint-Pierre pour ses petites hardiesses. Mais
+on n'ose toucher celui-ci. Il dit la mort prochaine de la religion
+catholique. Il dit que la république est le gouvernement de la vertu.
+Il dit que le roi et le pape, grands magiciens, ont le talent de faire
+que le papier soit de l'argent, que le pain ne soit pas du pain, etc.
+Le haut credo surnaturel a pour lui la valeur des actions de Law après
+le Visa.
+
+Le Régent rit, et tout le monde. Et qui sait? les évêques eux-mêmes,
+tous les Pères de l'Église, Dubois, Tencin, etc. La France entière
+rit, et l'Europe.
+
+C'est là bien autre chose qu'un succès littéraire. Sans s'en
+apercevoir, dans cette satire ou ce roman, on a pris, accepté un credo
+tout nouveau. Le livre, si critique, n'en est pas moins affirmatif.
+Tout en brisant le faux, il a posé le vrai.
+
+
+FIN DU TOME DIX-SEPTIÈME
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+
+PRÉFACE, I
+
+ La Régence est une _révélation_, une _révolution_, une
+ _création_.................................................... I
+ La révolution financière montra la France à elle-même.......... II
+ Le Christianisme fut oublié pendant une année.................. IV
+ Montesquieu prédit la mort prochaine du Catholicisme............ V
+ La République financière....................................... VI
+ La Régence n'eut aucun _credo_ préparé........................ VII
+ Retour à la nature........................................... VIII
+ Un mot sur ce volume. Son principe............................. IX
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ TROIS MOIS DE LA RÉGENCE.--HOSTILITÉ DE L'ESPAGNE
+ (septembre-décembre 1715).................................... 15
+ Le roi laisse une situation désespérée.--Élan généreux,
+ impuissant................................................. 16
+ Philippe V et Alberoni....................................... 23
+ Immoralité d'Alberoni et de la Farnèse.--Ils relèvent
+ l'inquisition et s'offrent aux hérétiques.................. 25
+
+
+CHAPITRE II
+
+ GRANDEUR DE L'ANGLETERRE.--ÉTAT INCURABLE DE LA FRANCE. 1716... 34
+ Mécanisme anglais.--La ligue de la Terre et de l'Argent...... 39
+ George et le Prétendant veulent également la guerre
+ européenne................................................. 40
+ Le parti espagnol rend tout impossible au Régent............. 46
+ Il fallait à tout prix assurer la paix.--Adresse de
+ Dubois.--Triple alliance, 28 novembre 1716................. 54
+
+
+CHAPITRE III
+
+ DUBOIS.--LA TENCIN.--MADEMOISELLE AÏSSÉ. 1717.................. 63
+ Esprit humain et indépendant du Régent....................... 65
+ Dubois empêche notre émancipation religieuse................. 67
+ Le Régent flottant et déjà usé............................... 68
+ Les moeurs de la Régence (avant le Système).--Tencin.--Aïssé. 73
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ LA FILLE DU RÉGENT.--WATTEAU.--RÉVOLUTION DE JANVIER 1718...... 83
+ Fatalité natale et folie de la duchesse de Berry............. 85
+ On veut la convertir, la marier, l'employer contre
+ d'Aguesseau et Noailles.................................... 89
+ Le Régent publie _Daphnis et Chloé_, fait Watteau peintre du
+ roi, lui fait peindre les palais de sa fille.--Arts et
+ modes...................................................... 95
+
+
+CHAPITRE V
+
+ ALBERONI ET CHARLES XII.--DÉFAITE D'ALBERONI.--LA PAIX DU
+ MONDE. 1718................................................. 102
+ Conspiration d'Alberoni et de la Farnèse avec les
+ mercenaires du Nord contre la paix et la civilisation..... 107
+ Dévotion libertine et féroce de la cour de Madrid.--
+ Casuistique.--Auto-da-fé.................................. 111
+ Union d'Hanovre et Orléans.--Destruction de la flotte
+ espagnole, 11 août 1718................................... 119
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ TRIOMPHE DU RÉGENT SUR LES BÂTARDS ET LE PARLEMENT, août 1718. 126
+ L'Espagne et la duchesse du Maine voulaient créer une Vendée
+ et soulever les Parlements................................ 129
+ Grands services de Law (avant le système).--Le Parlement
+ veut le faire pendre...................................... 131
+ La nouvelle du désastre espagnol enhardit le Régent à frapper
+ le Parlement et le duc du Maine, 26 août 1718............. 135
+ Exigences de M. le Duc, qui fait acheter son appui.......... 136
+ Grossesse de la duchesse de Berry.--Elle trône comme reine
+ de France.--Apoplexie du Régent, septembre 1718........... 143
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ LE ROI BANQUIER.--CONSPIRATION ET GUERRE.--OEDIPE,
+ novembre-décembre 1718...................................... 146
+ La fièvre de spéculation dans toute l'Europe.--Law
+ et ses théories........................................... 147
+ La conspiration de Cellamare et la guerre d'Espagne obligent
+ le Régent à se mettre à la tête de la nouvelle banque, 4
+ et 5 décembre............................................. 159
+ L'_Oedipe._--Le Régent pensionne Voltaire................... 165
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ LE CAFÉ.--L'AMÉRIQUE. 1719.................................... 170
+ Immense mouvement de causerie; le café détrône le cabaret... 171
+ Les trois âges du café: arabe, indien, américain............ 172
+ Oubli des questions religieuses.--Les îles.--Les Indes.--Le
+ Canada.................................................... 174
+ Contradictions des missionnaires, accord des voyageurs
+ laïques................................................... 176
+ La France seule eût pu sauver les races américaines......... 179
+ Le découvreur du Mississipi................................. 182
+ Law à la Louisiane; son plan, nullement chimérique.......... 186
+
+
+CHAPITRE IX
+
+ TENTATIVES DE RÉFORMES.--DANGER DE LA FILLE DU RÉGENT,
+ avril 1719.................................................. 190
+ Le Régent rend l'instruction gratuite, prépare l'égalité
+ d'impôt................................................... 191
+ Les protestants reviennent et entrent dans la Banque........ 193
+ Hontes domestiques et terreur du Régent à l'accouchement
+ de sa fille............................................... 199
+
+
+CHAPITRE X
+
+ GUERRE D'ESPAGNE.--MORT DE LA DUCHESSE DE BERRY.--DANGER
+ DE LAW, mai-juillet 1719.................................... 202
+ Folies furieuses d'Alberoni et de la Farnèse--Succès de la
+ France.................................................... 203
+ Désespoir et mort de la duchesse de Berry, 21 juillet....... 207
+ Coalition de la Maltôte et des Anglais pour faire sauter
+ Law, 22 juillet........................................... 208
+
+
+CHAPITRE XI
+
+ LA BOURSE.--LES MISSISSIPIENS, août-septembre 1719............ 211
+ Le balayeur.--Le laquais.--La brocanteuse................... 214
+ Les belles agioteuses.--L'entremetteuse.--Le savoyard.--Le
+ vampire................................................... 216
+
+
+CHAPITRE XII
+
+ LA CRISE DE LAW, août-septembre-octobre 1719.................. 224
+ Law concentra les utopies du temps.--Son plan pour
+ l'extinction de la Maltôte, de la Dette, l'Égalité de
+ l'impôt et la vente des biens du Clergé................... 226
+ Sa terreur des Anglais et sa dépendance de M. le Duc........ 230
+ Razzia des agioteurs aux dépens des créanciers de l'État,
+ 27 août................................................... 233
+ Law résiste trois jours, 22-28 septembre.................... 234
+ La rue Quincampoix.......................................... 235
+ Les enlèvements pour le Mississipi.......................... 236
+ Law devient un mannequin.................................... 238
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+ LAW VEUT S'ENFUIR.--ON LE FAIT CONTRÔLEUR GÉNÉRAL,
+ novembre-décembre 1719...................................... 241
+ Orgueil de madame Law.--Law effrayé de ses amis et de ses
+ ennemis.--Il se sent perdu, malgré les grands résultats
+ qu'il a obtenus........................................... 242
+ Il achète la protection des Condés, des seigneurs........... 247
+ Ses amis réalisent et le minent en dessous.................. 250
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+ LA BAISSE.--L'ABOLITION DE L'OR, janvier-mars 1720............ 252
+ Law, converti, n'en est pas moins attaqué par le Clergé,
+ trahi par Dubois qui travaille pour le Clergé et
+ l'Angleterre.............................................. 253
+ La Bourse de Londres et la spéculation de Blount exigeaient
+ la ruine de Law........................................... 254
+ Condé et Conti vident les caisses, 2 mars................... 257
+ Désespoir de Law.--Il abolit l'or et l'argent............... 257
+ La débâcle.--Un parent du Régent roué en Grève, 26 mars..... 261
+
+
+CHAPITRE XV
+
+ LAW ÉCRASÉ.--VICTOIRE DE LA BOURSE DE LONDRES, mai 1720....... 263
+ On continue, malgré Law, les enlèvements pour le Mississipi. 265
+ Law se rejette vers les fabriques, veut habiller, nourrir le
+ peuple.................................................... 266
+ Perfidie de Dubois et d'Argenson qui le précipitent pour
+ faire à Londres la hausse de Blount, mai.................. 269
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+ LA RUINE.--LA PESTE.--LA BULLE, juin-décembre 1720............ 271
+ L'agiotage sur la baisse.--Le camp de Condé à la place
+ Vendôme................................................... 271
+ La peste à Marseille.--Les étouffés à Paris................. 273
+ Law et le Régent éperdus.--Dubois fait enregistrer la
+ bulle.--Fuite de Law, décembre............................ 278
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+ LA PESTE, 1720-1721........................................... 281
+ Héroïsme de Roze, des échevins de Marseille, de Belzunce.... 286
+ Le règne des forçats........................................ 289
+ L'anéantissement de Toulon.................................. 294
+ La furie de vivre........................................... 294
+ Trois générations de malheurs avaient abouti à la peste..... 295
+ Elle marche vers la Loire.--Déserts.--Pays abandonnés....... 296
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+ LE VISA, 1721................................................. 297
+ Triumvirat de Pâris Duverney, Crozat et Samuel Bernard...... 298
+ M. le Duc humilie le Régent et jette à la justice un de
+ ses compagnons d'agiotage................................. 298
+ Un million de familles apportent leurs papiers au Visa...... 301
+ Partialité du Visa, qui respecte les vols des seigneurs..... 302
+ Désespoir et galanterie, fêtes, bals........................ 304
+ Le dernier portrait du Régent et ses derniers scandales..... 305
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+ MANON LESCAUT.--MORT DE WATTEAU. 1721......................... 308
+ L'amour au XVIIIe siècle.................................... 309
+ Manon est-elle une confession de Prévost?--Elle est de la
+ Régence, non du temps de Fleury........................... 311
+ Noblesse et mélancolie.--Mort de Watteau.................... 317
+
+
+CHAPITRE XX
+
+ ROME ET LES SACRILÉGES.--MARIAGES ESPAGNOLS. 1721............. 321
+ Le marchandage du chapeau de Dubois......................... 322
+ Sacriléges et malpropretés à Rome, en France, en Angleterre,
+ en Espagne................................................ 324
+ Les quatre péchés de Madrid.--Révélation d'Alberoni......... 328
+ Honteux traité de la Farnèse et de Dubois................... 330
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+ LOUIS XV.--LES MÉCHANTS.--CARTOUCHE. 1721..................... 333
+ Nature ingrate du jeune Roi, son éducation.................. 334
+ Les Méchants.--Le petit duc de Richelieu favori, à treize
+ ans, de la duchesse de Bourgogne (1709)................... 336
+ Maladie du jeune Roi.--Son indifférence à l'amour du
+ peuple.................................................... 339
+ Moeurs violentes.--Voleurs.--Cartouche...................... 340
+ Jeux cruels.--Férocité de M. le Duc et de Charolais......... 342
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+ DUBOIS ABANDONNE TOUTE RÉFORME.--APPROCHE DE LA MAJORITÉ.
+ 1722........................................................ 345
+ Lâcheté de Dubois, qui laisse brûler les papiers du Système
+ et du Visa, effacer la trace des vols.--Il connive à la
+ grandeur effrontée de M. le Duc, compose avec le Clergé,
+ la Noblesse, la Maltôte................................... 346
+ Sa lutte avec Villeroi et Fleury pour la première communion
+ du Roi.................................................... 349
+ Le petit Roi tue sa biche blanche........................... 350
+ Le Régent veut en vain ajourner la majorité................. 351
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+ LE ROI RAMENÉ À VERSAILLES.--ENLÈVEMENT DE VILLEROI. 1722..... 353
+ Aspect du vieux Versailles.--Le Régent s'y établit avec le
+ petit Roi et veut le gagner............................... 355
+ L'Infante à Versailles...................................... 356
+ Les jeunes Villeroi essayent de s'emparer du Roi en le
+ corrompant................................................ 357
+ Ils sont surpris, chassés, 2 août........................... 359
+ Villeroi rompt avec Dubois, est enlevé, 12 août............. 361
+ Fuite calculée et retour de Fleury.......................... 362
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+ FIN DE DUBOIS ET DU RÉGENT. 1722-1723......................... 363
+ Bassesse et faiblesse du gouvernement.--Terreur du règne
+ imminent de M. le Duc..................................... 364
+ L'Angleterre consolide Dubois en obtenant qu'il soit premier
+ ministre, avec tous les pouvoirs de Richelieu et Mazarin.. 366
+ Dubois perd l'espoir d'influer en Espagne par la fille du
+ Régent.................................................... 367
+ Cruauté de la Farnèse pour la jeune Française............... 368
+ Dubois, faible et isolé, forcé de sacrifier ses agents les
+ plus sûrs à M. le Duc..................................... 370
+ Son désespoir et sa mort, 10 août 1723...................... 375
+ Le Régent sans ressources.--Sa mort, 2 décembre............. 378
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+ MONTESQUIEU.--LETTRES PERSANES. 1721.--VOLTAIRE, HENRIADE.
+ 1723........................................................ 382
+ Barbarie religieuse de l'Europe, auto-da-fé d'Espagne,
+ massacre de Thorn, etc.................................... 384
+ Humanisation de la France par la ruine du dogme inhumain.... 385
+ Le coeur tendre et doux de Voltaire.--Son faible poème,
+ alors très-hardi.......................................... 386
+ Douceur et humanité de Montesquieu.--D'autant plus terrible
+ au passé.................................................. 387
+ Il part de l'écart absolu, ne compose pas, comme l'abbé de
+ Saint-Pierre, avec le vieux monde......................... 389
+ Solitaire en pleine foule, émancipé par les sciences, les
+ législations comparées, la lecture des voyages............ 390
+ Hauteur de son point de vue................................. 394
+ Légèreté et désordre apparents de son livre, très-profondément
+ calculé................................................... 395
+ Sa prédiction de la mort prochaine du catholicisme.......... 396
+
+
+Paris.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Histoire de France 1715-1723, by Jules Michelet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1715-1723 ***
+
+***** This file should be named 29332-8.txt or 29332-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/9/3/3/29332/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+https://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/29332-8.zip b/29332-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..ab0db5f
--- /dev/null
+++ b/29332-8.zip
Binary files differ
diff --git a/29332-h.zip b/29332-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..7cd2229
--- /dev/null
+++ b/29332-h.zip
Binary files differ
diff --git a/29332-h/29332-h.htm b/29332-h/29332-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..7bf0e63
--- /dev/null
+++ b/29332-h/29332-h.htm
@@ -0,0 +1,11476 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html lang="fr">
+
+<head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1">
+<title>The Project Gutenberg e-Book of Histoire de France (17/19) - J. Michelet</title>
+
+
+<style type="text/css">
+<!--
+
+body {font-size: 1em; text-align: justify;
+ margin-left: 5%; margin-right: 5%; }
+
+h1 {font-size: 140%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;}
+h2 {font-size: 120%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;}
+h3 {font-size: 120%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;}
+h4 {text-align: center; margin-top: 1em; margin-bottom: 2em;}
+h5 {text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;}
+h6 {font-size: 0.8em; text-align: center;}
+
+a:focus, a:active {outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;}
+a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; }
+
+ul.none {list-style-type: none; margin-right: 10%; margin-bottom: 2em;}
+
+hr {margin-left: 40%; width: 20%;}
+
+sup {line-height: 0.5em;}
+
+.p2 {margin-top: 2em;}
+.p4 {margin-top: 4em;}
+
+.tn p {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 90%; text-indent: 0em;}
+
+.pagenum {visibility: hidden;
+ position: absolute; right:0; text-align: right;
+ font-size: 10px;
+ font-weight: normal; font-variant: normal;
+ font-style: normal; letter-spacing: normal;
+ color: #C0C0C0; background-color: inherit;}
+
+.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 0.9em;}
+.small {font-size: 70%;}
+
+.center {text-align: center;}
+.ralign {position: absolute; right: 5%;}
+
+.index {margin-left: 5%;}
+.index-3 {margin-left: -3%;}
+.poem {margin-left: 10%; font-size: 95%;}
+
+.min2em {margin-left: -2em;}
+
+.spacing1em {word-spacing: 1em;}
+-->
+</style>
+
+</head>
+
+<body>
+
+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's Histoire de France 1715-1723, by Jules Michelet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de France 1715-1723
+ Volume 17 (of 19)
+
+Author: Jules Michelet
+
+Release Date: July 6, 2009 [EBook #29332]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1715-1723 ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+https://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<div class="tn">
+<p>Notes au lecteur de ce fichier digital:</p>
+<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.</p>
+<p>Les notes marquées "NT" ont été ajoutées par le transcripteur de ce
+fichier.</p>
+</div>
+
+<h1>HISTOIRE
+DE FRANCE</h1>
+
+<h2>PAR</h2>
+
+<h1>J. MICHELET</h1>
+
+<p class="p2">&nbsp;</p>
+
+<h3>NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE</h3>
+
+<p class="p2">&nbsp;</p>
+
+<h3>TOME DIX-SEPTIÈME</h3>
+
+<p class="p2">&nbsp;</p>
+
+<h4>PARIS<br>
+
+LIBRAIRIE INTERNATIONALE<br>
+
+A. LACROIX &amp; C<sup>ie</sup>, ÉDITEURS<br>
+
+13, rue du Faubourg-Montmartre, 13</h4>
+
+<p class="p2">&nbsp;</p>
+
+<h6>1877<br>
+Tous droits de traduction et de reproduction réservés.</h6>
+
+<h1>HISTOIRE DE FRANCE</h1>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="pagei" name="pagei"></a>(p. i)</span> PRÉFACE</h2>
+
+<h4>§ 1<sup>er</sup>.</h4>
+
+
+<p>La Régence est tout un siècle en huit années. Elle amène à la fois trois
+choses: une révélation, une révolution, une création.</p>
+
+<p>I. C'est <i>la soudaine révélation</i> d'un monde arrangé et masqué depuis
+cinquante ans. La mort du Roi est un coup de théâtre. Le dessous devient
+le dessus. Les toits sont enlevés, et l'on voit tout. Il n'y eut jamais
+une société tellement percée à jour. Bonne fortune, fort rare pour
+l'observateur curieux de la nature humaine.</p>
+
+<p>II. Et ce n'est pas seulement la lumière qui revient; c'est le
+mouvement. <i>La Régence est une révolution</i> économique <span class="pagenum"><a id="pageii" name="pageii"></a>(p. ii)</span> et
+sociale, et la plus grande que nous ayons eue avant 89.</p>
+
+<p>III. Elle semble avorter, et n'en reste pas moins énormément féconde.
+<i>La Régence est la création</i> de mille choses (les grandes routes, la
+circulation de province à province, l'instruction gratuite, la
+comptabilité, etc.). Des arts charmants naquirent, tous ceux qui font
+l'aisance et l'agrément de l'intérieur. Mais, ce qui fut plus grand, un
+nouvel esprit commença, contre l'esprit barbare, l'inquisition bigote du
+règne précédent, un large esprit, doux et humain.</p>
+
+<hr>
+
+<p>La révolution financière est la fatalité du règne précédent. Chamillart,
+Desmarets, sous des noms différents, avaient fait du papier-monnaie. Nos
+colonies usaient dès longtemps d'un papier de cartes. Law n'inventa pas
+tout cela. Il n'imposa pas le <i>Système</i>. Au contraire, il hésita fort
+quand le Régent, <i>in extremis</i>, voulut user de cet expédient.</p>
+
+<p>Le mouvement fut immense, on peut le dire, universel. Un seul chiffre le
+montre: à la fin du Système, quand la plupart s'en étaient retirés, un
+million de <span class="pagenum"><a id="pageiii" name="pageiii"></a>(p. iii)</span> familles y étaient encore engagées, et apportèrent
+leurs papiers au Visa.</p>
+
+<p>En ce malheur, notons cependant une chose. Les banqueroutes anciennes,
+les violentes réductions de Mazarin, Colbert, Desmarets, furent sans
+consolation, des faits morts et stériles. Mais la catastrophe de Law fut
+de portée toute autre. Elle eut les effets singuliers d'une subite
+illumination. La France se connut elle-même.</p>
+
+<p>Des masses jusque-là immobiles, ignorantes, qui, comme les bas-fonds de
+l'Océan, n'avaient jamais su les tempêtes, les classes que ni la Fronde
+ni la Révocation n'avaient émues, cette fois levèrent la tête,
+s'enquirent de la fortune publique,&mdash;donc de l'État et du royaume, de la
+guerre, de la paix, des royaumes voisins, de l'Europe.</p>
+
+<p>Les lointaines entreprises de Law, sa colonisation, les razzias qu'on
+fit pour le Mississipi, obligent les plus froids à songer à l'autre
+hémisphère, à ces terres inconnues, comme on disait, <i>aux îles</i>. Dans
+les cafés qui s'ouvrent par milliers, on ne parle que des <i>Deux-Indes</i>.
+Le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle voyait Versailles. Le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> voit la Terre.</p>
+
+<hr>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="pageiv" name="pageiv"></a>(p. iv)</span> Le monde apparut grand, et ceci peu de chose. Nos nombreux
+voyageurs et les Jésuites eux-mêmes, montrant l'énormité de l'Asie, du
+Mogol et de l'empire Chinois, prouvaient que les Chrétiens sont une
+minorité minime. Les questions chrétiennes parurent minimes aussi.
+Pendant un an ou deux, elles furent parfaitement oubliées. Les disputes
+cessèrent. On put croire qu'il n'y avait plus ni Jansénistes ni
+Jésuites.</p>
+
+<p>Chose un peu singulière, qui aurait surpris le feu Roi. À sa mort, les
+églises étaient pleines, et tous pratiquaient, protestants, <i>libertins</i>,
+athées. Plus de couvents s'étaient faits en un siècle que dans tous les
+temps antérieurs. Même aux dernières années, jusqu'en 1715, quatre cents
+confréries du Sacré-C&oelig;ur venaient de se former. L'Église, réellement,
+avait comme absorbé l'État. Le vrai roi catholique, salué par Bossuet
+«un évêque entre les évêques,» dans sa longue fin de trente années,
+s'était tout à fait révélé «un Jésuite entre les Jésuites.»</p>
+
+<p>Un matin, c'est fini. Cette immense fantasmagorie, si imposante, qu'on
+eût crue aussi ferme que les Pyramides, s'amincit, s'aplatit. Toile et
+papier! c'était un paravent ... En un instant, c'est replié, jeté au
+grenier, oublié. On sait à peine que cela ait été.&mdash;Vous dites «le grand
+roi.» Mais lequel? Le mogol Aureng <span class="pagenum"><a id="pagev" name="pagev"></a>(p. v)</span> Zeb, sans doute, conquérant
+de Golconde? Non, le grand Shah Abbas, qui eut la haute idée de fondre
+tous les dogmes et d'imposer la paix au ciel comme à la terre.</p>
+
+<p>Cette mort temporaire du dogme catholique semble parfaite; on la dirait
+définitive. Qu'il ait quelque retour, cela se peut. Montesquieu n'en
+augure pas moins qu'il doit se préparer, faire ses dispositions, n'ayant
+plus guère de siècles à vivre (117<sup>e</sup> <i>lettre persane</i>).</p>
+
+<hr>
+
+<p>L'Europe bouillonnait d'un ferment tout nouveau. Le déplacement des
+fortunes changeait les m&oelig;urs, les habitudes. Un monde en fusion
+arrive avec tous les essais éphémères et difformes par lesquels la
+Nature prélude à ses créations. On l'a reproché à la France. Le fait fut
+général. Mais la corruption de la France, plus gaie et plus parlante, se
+révélait bien davantage. Ses m&oelig;urs se retrouvent partout, plus
+grossières,&mdash;et l'esprit de moins.</p>
+
+<p>À travers tout cela surgit le temps nouveau en son grand caractère, <i>le
+gouvernement collectif</i>, la foi à la raison commune. Outre les Conseils
+du Régent, on en <span class="pagenum"><a id="pagevi" name="pagevi"></a>(p. vi)</span> voit les essais en deux républiques
+d'actionnaires se gouvernant eux-mêmes (la Banque, la Compagnie des
+Indes). La royauté y est un moment absorbée et perdue. De l'empyrée du
+dernier règne le Roi descend, se fait banquier.</p>
+
+<p>Une révolution, non moins inattendue, apparaît dans le Droit public. Les
+deux usurpateurs, Orléans et Hanovre, sur la base solide de la vraie
+légitimité (<i>l'intérêt populaire et la liberté de penser</i>), s'unissent,
+font la paix générale.</p>
+
+<p>Cent choses avortent en fait. Mais les idées se fondent, solides autant
+qu'audacieuses. Par delà toutes les barrières, l'horizon révolutionnaire
+s'étend. L'Europe hors d'elle-même regarde dans l'espace et dans le
+temps. Elle éclate vers un nouveau monde. Il semble que l'ancien,
+arraché de sa base, va cingler, quitter sa base.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Cette Révolution a sur les autres un très-grand avantage; c'est qu'elle
+n'a aucune formule, rien à citer, point de texte tout fait, qui dispense
+d'avoir de l'esprit. L'Angleterre n'en a pas besoin: elle a la Bible.
+Même notre grand 89 peut s'en passer: il a <span class="pagenum"><a id="pagevii" name="pagevii"></a>(p. vii)</span> Rousseau;&mdash;Rousseau
+son Évangile; et sa Bible est Voltaire. Avec cela en poche, 89 n'aura
+besoin d'aucune invention littéraire. Il a tout un siècle à citer. Mais
+la Régence lui fait ce siècle, déjà Voltaire et Montesquieu, en germe
+Diderot, et tout ce qui viendra de grand.</p>
+
+<p>«<i>Un enfant né sans père</i>,» voilà le nom du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, son
+privilége singulier.</p>
+
+<p>Il a le dégoût, la nausée, l'horreur du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup>. À coup sûr, il ne lui
+prend rien.</p>
+
+<p>Du grand <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, il ne sait rien du tout. Il ignore étonnamment sa
+parenté avec Montaigne et Rabelais, avec la libre Renaissance.</p>
+
+<p>Voilà l'impardonnable crime du règne de Louis XIV. Imitateur adroit,
+mais sempiternel ressasseur de toute question épuisée, il a brisé le fil
+de la grande invention. Il use nos forces à répéter, reprendre et
+imiter. Même ses génies sont des obstacles. La plupart, attrayants, avec
+si peu d'idées, sont un fléau pour les temps à venir.</p>
+
+<p>Le Cartésianisme, sur lequel on revient toujours, dans son mépris natif
+de l'histoire, des voyages, des langues, dans sa fausse physique qui
+ferme la France à Newton, nous tint pendant longtemps étiques et
+pulmoniques. Nous serions devenus ou déjetés comme <span class="pagenum"><a id="pageviii" name="pageviii"></a>(p. viii)</span>
+Malebranche, ou poitrinaires comme madame de Grignan. Heureusement la
+bonne Mère nous alimentait en secret. La Nature, sous main, nous passait
+la nourriture substantielle des sciences et des voyages, nous apprenait
+à mépriser les mots. On avait l'air de s'occuper de la Grâce efficace,
+et on lisait Fontenelle. Par les grands voyageurs, comme Chardin, même
+par les <i>Mille et une Nuits</i> (1704), on pénétrait avec ravissement dans
+le riche monde oriental. Un admirable petit livre, <i>le Canada</i>, de
+Lahontan, arrivait de Hollande, révélant la noblesse héroïque de la vie
+sauvage, la bonté, la grandeur de ce monde calomnié, la fraternelle
+identité de l'homme. C'est Rousseau devancé de plus de cinquante ans.</p>
+
+<p>«Reviens à moi, pauvre homme! Reviens, infortuné!» dit la Nature; et
+elle ouvre les bras. Elle le dit par toutes les voix des sciences. Elle
+le dit par la Médecine, et c'est le mot même d'Hoffmann, dont les
+médecins de la Régence ont tous été disciples. Elle le dit par
+l'Histoire naturelle, qui déjà semble ouvrir la voie de Geoffroy
+Saint-Hilaire. Elle le dit plus haut encore dans le Droit et l'Histoire
+par Montesquieu, Voltaire, Vico. Des deux côtés des monts, sans
+communication, sous les formes les plus différentes, ils révèlent au
+même moment l'âme intérieure du siècle, <span class="pagenum"><a id="pageix" name="pageix"></a>(p. ix)</span> la pensée qui le
+conduira: «L'Humanité se crée incessamment elle-même. Ses arts, ses
+lois, ses dieux, l'homme a tout tiré de son c&oelig;ur, en s'éclairant de
+l'éternelle Justice. Rien de divin sans elle. Rien de saint qui ne soit
+juste, compatissant et bon.»</p>
+
+
+<h5>§ 2.</h5>
+
+<p>Un mot de ce volume:</p>
+
+<p>Sa force, s'il en a, est toute en son principe, qui lui fait la voie
+simple dans une variété infinie de faits rapides, brusques, et qui
+semblent se contredire.</p>
+
+<p>Saint-Simon n'a aucun principe. Il est tout à la fois pour le roi
+d'Espagne et pour le Régent. Grand écrivain, pauvre historien (du moins
+pour la Régence), il ne sait ce qu'il veut ni où il va. Il a de moins en
+moins l'intelligence de son temps.</p>
+
+<p>Lemontey, très-fin, très-exact, très-informé, qui écrit en présence des
+pièces diplomatiques, a toute l'importance d'un contemporain. Il a fait
+un beau livre, qu'on lit avec plaisir. Mais rien ne reste dans l'esprit.
+Le détail, si bien ciselé, a beau être précis, l'ensemble en est obscur.
+Rien sur le n&oelig;ud du temps <span class="pagenum"><a id="pagex" name="pagex"></a>(p. x)</span> (le Système). Un mot à peine sur la
+finale si dramatique et si morale, l'isolement de Dubois. Après avoir
+longuement analysé et disséqué ce drôle, il l'admire à la fin pour son
+inconséquence, pour avoir eu deux politiques contraires et s'être
+toujours contredit!</p>
+
+<p>Les historiens économistes, dont plusieurs, d'un talent facile, semblent
+clairs à la première vue, regardés de plus près, restent obscurs. Ils se
+figurent que l'on peut isoler l'affaire économique, la suivre à part,
+donner les arrêts du conseil, les émissions de billets, d'actions, sans
+savoir jour par jour les faits moraux, sociaux, le détail de la crise
+politique, qui décidait ces actes de finance. Mais tout est solidaire de
+tout, tout est mêlé à tout.</p>
+
+<p>Ces arrêts et ces chiffres qui ne leur coûtent rien, qu'ils cotent si
+tranquillement, ils me coûtent beaucoup, à moi. Il faut qu'à la sueur de
+mon front je les crée, les évoque de la révolution du temps, du brûlant
+pavé de Paris, que j'en demande le secret à la fatalité de Law, aux
+fluctuations de Dubois, aux violences de M. le Duc. Non, on ne peut
+donner les chiffres en supprimant les hommes. Dans les finances, comme
+partout, il faut une âme, et, par-dessus, un principe, pour la guider.</p>
+
+<hr>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="pagexi" name="pagexi"></a>(p. xi)</span> Le mien est celui-ci. Il est simple et domine tout:</p>
+
+<p>L'ennemi, c'est le passé, le barbare Moyen âge, c'est son représentant
+l'Espagne, aussi féroce sous Alberoni que sous Philippe II, l'Espagne,
+qui, au moment même, flamboyait de bûchers, l'Espagne qui, victorieuse,
+nous eût retardés de cent ans, qui eût brûlé Voltaire et Montesquieu.</p>
+
+<p>L'ami, c'est l'avenir, le progrès et l'esprit nouveau, 89 qu'on voit
+poindre déjà sur l'horizon lointain, c'est la Révolution, dont la
+Régence est comme un premier acte.</p>
+
+<p>La Régence en ses grands acteurs offre ce caractère. À travers leurs
+fautes et leurs vices, reconnaissons cela. Le Régent, Noailles, Law
+surtout, Dubois même, par tel ou tel côté, sont du parti de l'avenir.
+Ils ont certains instincts, des lueurs, des velléités, dont il faut bien
+que je leur tienne compte.</p>
+
+<p>Mais cela sans faiblesse. Je suis d'airain pour eux. Dubois, si utile au
+début, et qui a fait la paix du monde, je le marque au fer chaud. Law,
+ce grand esprit, inventif, désintéressé, généreux, mais de caractère
+faible, je le traîne au grand jour dans sa connivence aux fripons. Et le
+Régent, hélas! cet homme <span class="pagenum"><a id="pagexii" name="pagexii"></a>(p. xii)</span> aimable, aimé, l'amant de toutes les
+sciences, si doux, si débonnaire ..., l'histoire, pour tant de hontes et
+privées et publiques, a dû le mettre au pilori.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Mais, avant d'en venir à ces justices définitives; je fais ce que je
+peux pour être juste aussi tout le long du chemin, et dans l'infini du
+détail. Chose vraiment difficile avec un temps pareil, qui ne marche
+pas, mais qui saute, avec des retours, des reculs, une violence d'allure
+saccadée, qui déconcerte à tout instant. Depuis le temps si rude où j'ai
+conté 93, je n'avais rien trouvé de tel. La Régence n'est pas si
+sanglante, mais elle n'est guère moins violente dans son énorme
+brisement d'intérêts, d'idées, d'hommes, d'âmes et de caractères.</p>
+
+<p>De là une grande fluctuation apparente dans ce volume. En relisant, je
+m'en étonne moi-même. C'est qu'il est fort et vrai, sincère, sans
+ménagement d'aucune sorte, ni prétention, ni adresse de littérature.
+L'histoire n'est pas un professeur de rhétorique qui ménage les
+transitions. Si le passage est brusque et la secousse rude, tant mieux;
+ce n'est qu'un trait de vérité de plus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="pagexiii" name="pagexiii"></a>(p. xiii)</span> Mais c'est à mes dépens. Plus je suis vrai, moins je suis
+vraisemblable. Quelle belle prise pour la critique! Un historien qui,
+avec son principe simple, semble si souvent dévier, qui pas à pas suit
+misérablement les courbes infinies de la nature humaine, qui ose dire:
+«Dubois eut un bon jour,» ou: «Tel jour, d'Aguesseau mollit.»</p>
+
+<p>Qu'y puis-je? et que faire à cela? Avec ma fixité de foi, et la fermeté
+de mon jugement total sur les grands acteurs historiques, je suis le
+serf du temps. Et il faut bien que je le suive dans les aspects divers
+que ces figures prennent de lui. Je le suis par année, par mois, par
+semaine et jour même. Les habiles verront à quel point j'ai daté, je
+veux dire, précisé la nuance de chaque jour.</p>
+
+<p>D'éminents écrivains, savants, ingénieux (je pense à MM. de Goncourt),
+ont souvent rapproché les temps de la Régence de ceux de Louis XIV. Mais
+il y a bien des âges entre ces deux âges. Je me suis interdit (sauf un
+seul fait, je crois) de me servir d'aucun auteur qui ne fût pas
+strictement du temps du Régent.</p>
+
+<p>J'ai poussé si loin ce scrupule, que je me suis même abstenu de rien
+prendre dans d'Argenson, qui écrit peu après, mais lorsque Fleury a
+passé. Fleury, ce misérable temps de silence, d'assoupissement, est
+<span class="pagenum"><a id="pagexiv" name="pagexiv"></a>(p. xiv)</span> l'exacte contre-partie de la Régence, si bruyante. On touche à
+l'âge du Régent, de Law et des <i>Lettres persanes</i>, et on s'en croirait à
+cent lieues.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Je me tiens de très-près aux témoins exacts et fidèles qui notent et le
+mois et le jour, aux journaux de l'époque (V. mes <i>Notes</i>). Combien ils
+m'ont servi, spécialement celui qui est encore en manuscrit, on le verra
+dans les crises rapides où Law, de moment en moment, fait jaillir de son
+front les expédients du présent ou les lueurs de l'avenir. On le verra
+dans le combat obscur qui se livre autour de l'enfant royal, et dans les
+misères de Dubois, déjà abandonné, aux approches de M. le Duc. Ce ne
+sont pas des mois, ce sont des années presque entières, dont l'histoire
+jusqu'ici ne pouvait presque dire un mot.</p>
+
+<p>1<sup>er</sup> octobre 1863.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> HISTOIRE
+
+DE FRANCE</h1>
+
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
+
+<h4>TROIS MOIS DE LA RÉGENCE&mdash;HOSTILITÉ DE L'ESPAGNE<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a><br>
+
+Septembre-Décembre 1715</h4>
+
+
+<p>L'aimable génie de la France, lumineux, humain, généreux, éclate le
+lendemain de la mort de Louis XIV dans tous les actes du Régent.</p>
+
+<p>Admirable coup de théâtre. La noble langue qu'il parle dans les
+ordonnances est celle qui se retrouvera <span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span> dans les lois de
+l'Assemblée constituante. C'est l'esprit de 89.</p>
+
+<p>L'autorité, chose nouvelle, explique et motive ses actes devant le
+public, prouve qu'ils sont nécessaires et justes, prend la nation à
+témoin des difficultés du moment, établit que, dans une situation
+désespérée, on ne peut employer que des remèdes extrêmes. Tout cela
+exprimé dans une noblesse, une mesure, une délicatesse singulière, bien
+étonnante alors. Et, disons-le, attendrissante, lorsque l'on songe à
+l'état de la France, de ce malade si malade! On y sent la douceur d'un
+compatissant médecin.</p>
+
+<p>On verra les nécessités cruelles qui changèrent tout cela. Placée
+fatalement sur une pente horriblement rapide, la Régence devait glisser.
+Sous Colbert même, on roule à la descente. Un char lancé depuis
+cinquante années, qui descend de si haut, de si loin, si longtemps,
+nulle force ne l'arrête. Ceux qui n'en viennent pas à bout et
+désespèrent, alors prennent le vertige et continuent le mouvement.
+N'importe. Les faiblesses, les hontes et les folies qui viendront, ne
+peuvent nous empêcher de dire ce qui est exactement vrai: <span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span>
+qu'en ses commencements, les actes du Régent furent admirables de bonté,
+de sagesse.</p>
+
+<p>Le principe d'où part son conseil de finances est celui-ci: <i>Point de
+banqueroute, mais de fortes réformes économiques, une juste réduction de
+l'intérêt des rentes.</i> Les rentiers qui n'acceptent pas la réduction
+seront remboursés de leurs capitaux (par termes, de six mois en six
+mois). On rembourse une foule d'offices onéreux pour l'État par un
+très-juste emprunt que l'on demande à ceux qu'on ne supprime pas et dont
+les charges seront d'autant plus fructueuses.</p>
+
+<p>Pour la première fois, le gouvernement a des entrailles humaines, et il
+sent la faim de la France. Il se demande: «A-t-on de quoi manger?» Il
+rend aux affamés le poisson et la viande. Suppression des droits sur la
+pêche, libre entrée des bestiaux étrangers, du beurre, etc. Excellente
+mesure; mais achèteront-ils de la viande ceux qui n'ont pas même de
+pain?</p>
+
+<p>La grande réforme économique commence par le roi même. Plus de cour
+régulière; plus de Versailles; le roi loge à Vincennes et le Régent au
+Palais-Royal. On supprime Marly et son jeu effréné.</p>
+
+<p>Versailles était un monstre de faste et de dépenses, un gouffre de
+cuisine, de valetaille, de canaille dorée. Le roi y reviendra; mais ce
+ne sera jamais le même Versailles, avec ses logements innombrables, ses
+tables de Gargantua à tout venant, l'éternelle mangerie d'un peuple de
+gloutons si terriblement endentés.</p>
+
+<p>D'autres abus viendront, sournois, sous Fleury l'économe, sous le froid
+Louis XV. On ne reverra plus la solennité si coûteuse de l'ancienne
+grande monarchie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> Versailles avait à lui une petite armée d'officiers, de
+gentilshommes, qu'on appelait la Maison du roi, carnaval ruineux de
+militaires acteurs, à grands costumes, à haute paye. Tout cela est rogné
+par des ciseaux sévères.</p>
+
+<p>On réduit, supprime en partie la gigantesque armée fiscale de Louis XIV.
+Cent mille hommes pour lever l'impôt! Tant de mains! qui retenaient tant
+qu'il n'en arrivait que le tiers!</p>
+
+<p>Pour la première fois on proclame les garanties de l'avenir. <i>Nul impôt
+désormais qu'en vertu de la loi</i> (la loi d'alors, les arrêts du
+Conseil). Plus de taxes frappées par simples lettres de ministres. Plus
+de vivres ou fourrages enlevés pour les troupes. Les agents qui
+accablent de frais les contribuables restitueront au quadruple. Chose
+bien singulière, on promet récompense aux receveurs qui poursuivent le
+moins, qui font le moins de frais!</p>
+
+<p>Ce qui est grave et de grande portée, on peut dire révolutionnaire,
+c'est que le gouvernement, loin de s'appuyer sur les notables, les
+<i>élus</i>, les aristocraties locales, les menace au contraire, leur
+reproche leur injuste répartition de l'impôt, leur coupable entente avec
+les employés du fisc, les accuse de protéger le riche, d'écraser le
+pauvre. Il rappelle les intendants de province à leur devoir, celui de
+faire deux chevauchées par an, de voir tout par eux-mêmes. Les
+trésoriers de France doivent aussi visiter les paroisses. On crée des
+contrôleurs, des inspecteurs des finances pour vérifier les registres,
+les caisses des comptables. Les comptes, pour la première fois, se font
+en parties <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> doubles. Seul moyen d'y voir clair. Ces belles
+réformes sont restées.</p>
+
+<p>On voulait en faire une bien plus grande et fondamentale, si grande que
+la Révolution elle-même ne l'a pas faite. Nous l'attendons toujours. Je
+parle de l'établissement de l'<i>impôt proportionnel</i>, léger au pauvre,
+fort sur le riche, croissant exactement selon la grandeur des fortunes.
+Les projets de ce genre furent accueillis et goûtés du Régent. Il en fit
+faire essai à Paris, en Normandie, à la Rochelle. Ce dernier, confié au
+meilleur citoyen de France, le grand géomètre et marin, qu'on appelait
+le petit Renaut, ami de Vauban, de Malebranche, c&oelig;ur héroïque et bon
+qui n'eut d'amour que la patrie. Il voulut faire cet essai à ses frais
+et y usa ses derniers jours.</p>
+
+<p>La plupart des historiens se sont moqués de tout cela, parce que de ces
+nobles projets beaucoup restèrent sur le papier. À tort. Plusieurs
+s'exécutèrent et portèrent un fruit très-réel. La comptabilité fut
+fondée pour toujours, la machine régularisée. La plupart des employés
+supprimés ne furent pas rétablis, et l'on fut définitivement allégé de
+ces lourdes charges.</p>
+
+<p>C'étaient les fruits de la raison de tous, du gouvernement collectif. Le
+Régent, magnanimement, avait substitué des conseils aux ministres, fait
+appel à la discussion, à l'examen, à la lumière. Pour la première fois,
+elle entra dans l'antre de Cacus, je veux dire dans les ténèbres du
+vieil arbitraire ministériel. Lorsque l'on voit la profonde horreur, la
+saleté, le tripotage, qui régnaient dans le cabinet de tout contrôleur
+général (V. <i>Saint-Simon</i>, 1710), ce mot <i>antre</i> n'est pas <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span>
+assez, il faut dire écuries, égout, latrine immonde. Il est bien naturel
+que Fénelon, le duc de Bourgogne, l'abbé de Saint-Pierre, le Régent,
+aient eu l'idée de ces conseils, désiré qu'on en essayât.</p>
+
+<p>Pour qu'ils fussent parfaitement libres, le Régent y mit tous ses
+ennemis, ses calomniateurs, tel qui voulait qu'on lui coupât la tête,
+qui parlait de le poignarder. L'un avait dit: «Je serai son Brutus.»
+Mais celui-là était capable, inventif et de grand esprit. Le Régent lui
+donna la première place, le fit chef du conseil des finances.</p>
+
+<p>Au conseil ecclésiastique, il appela la vertu et l'austérité, les purs,
+les irréprochables, l'archevêque de Noailles, d'Aguesseau, et jusqu'à
+Pucelle, un âpre janséniste, vrai héros du parti. C'étaient justement
+ceux que les persécutés auraient élus. Le Régent espérait, à tort,
+qu'ayant souffert, les jansénistes seraient tolérants pour les
+protestants.</p>
+
+<p>Quel changement depuis le dernier roi! et quelle différence profonde
+d'avec tous les rois antérieurs! Qui règne? moins un homme que le libre
+esprit et la grâce, le <i>parti de l'humanité</i>.</p>
+
+<p>Que signifie ce mot? que, sous la barbarie des temps divers, sous le
+sanguinaire fanatisme, sous la cruelle raison d'État, de Montaigne à
+Molière, à Vauban, à Montesquieu, à Voltaire, au Régent, il exista
+toujours une succession d'esprits libres et doux, qui, par des voix
+diverses, mais concordantes, nous rappelaient à la nature, à la
+clémence, à la bonté.</p>
+
+<p>Contraste douloureux, humiliant pour la faiblesse humaine! Cet homme
+vicieux était l'homme de France, <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> non pas <i>le meilleur</i>, à coup
+sûr, mais, ce qui est toute autre chose, <i>le plus bon</i>. La bonté, la
+bienveillance universelle, était le fond de sa nature, brillait,
+charmait en tout. Rien de haut, rien de dur. Pas même d'humeur dans les
+plus grands tiraillements. Une patience merveilleuse, excessive à
+écouter, supporter les impertinences de l'un ou les aigres sermons de
+l'autre. Ceux même qui souffraient le plus des honteuses misères où il
+noya sa vie, le sentirent, à sa mort, irréparable, unique, pour la
+douceur du c&oelig;ur et pour la lumière de l'esprit.</p>
+
+<p>L'enfant, sec de nature et parfaitement insensible, qu'on appelait le
+Roi, sentait cela lui-même. Bien loin de croire un mot des sottes
+calomnies qu'on voulait lui insinuer, il comprit de bonne heure, avec
+l'instinct de son âge, que cet homme charmant lui était très-bon et
+très-tendre et vraiment le meilleur pour lui.</p>
+
+<p>Le Régent avait eu un sacre singulier, un beau baptême que n'eut nul roi
+du monde, d'être le martyr de la science. Il avait failli périr comme
+empoisonneur, pour son amour de la chimie. Son premier soin fut
+d'émanciper l'Académie des sciences. Il ouvrit la Bibliothèque royale au
+public. Il fonda dans le Louvre une Académie des arts mécaniques. Il
+donna, sans compter, aux savants, aux artistes, aux gens de lettres. Et
+il donnait, bien plus que de l'argent, un ravissant accueil, leur
+parlant à tous leur langage, leur disant des mots justes, éloquents,
+pénétrants, qui montraient qu'il était des leurs, des mots émus pour la
+science, pour eux, des paroles d'amis. Il les logeait avec lui et chez
+lui, ou mieux, au Luxembourg, chez <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> sa fille, tant aimée. Il
+allait tous les jours la voir et causer avec eux.</p>
+
+<p>Le grand roi lui laissait un terrible héritage, une situation
+contradictoire, absurde et sans issue,&mdash;trois dangers, dont un seul
+pouvait être mortel pour la France:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> La caisse vide, la banqueroute, rien pour payer les troupes;
+<i>impossibilité d'armer</i>;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> L'Europe irritée, l'Angleterre provoquée, la paix presque rompue,
+donc <i>la nécessité d'armer</i>;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Un testament funeste qui, en léguant le pouvoir au bâtard, risquait
+de le donner réellement au roi d'Espagne, dont le duc du Maine n'eût été
+que le lieutenant. On croyait à Madrid, on disait à Paris, que Philippe
+V, seul, sans armée, entrant de sa personne en France, comme oncle,
+prendrait la tutelle et déposséderait le régent. De là, pour celui-ci,
+une situation chancelante, la nécessité déplorable (où l'on vit jadis
+Henri IV) d'acheter un à un, dans une telle pénurie! les princes et les
+grands qui vendaient leur fidélité.</p>
+
+<p>Donc résumons:</p>
+
+<p>La guerre en perspective. Point d'argent pour la faire. Et le peu qu'on
+emprunte, raflé par les seigneurs.</p>
+
+<p>Les partisans du roi d'Espagne, ceux du duc du Maine, demandaient
+hypocritement pourquoi, dans ces dangers, on ne convoquait pas les États
+généraux. C'était aussi l'avis des spéculatifs érudits, amants du passé
+féodal, de Boulainvilliers le gothique, de Saint-Simon, des gens du
+temps de Charlemagne, qui <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> croyaient rétablir les douze pairs
+et les hauts barons, écraser la Robe et le Tiers. Pour assembler la
+France, il fallait qu'il y eût une France. Avec celle qu'avait faite
+Louis XIV, une France assommée, éreintée, cette comédie des États eût
+été un champ admirable au parti des couleuvres, des menées souterraines,
+celui du duc du Maine. Il eût habilement groupé et les restes de la
+vieille cour, et les partisans des Jésuites, et les amis du roi
+d'Espagne, enfin la grande masse des petits nobles (qu'il animait contre
+les ducs et pairs), la masse des quasi-nobles (notables et municipaux),
+tout un peuple de Sottenvilles, arrivés de province, aigres pour le
+Régent, qu'ils disaient le roi de Paris. D'un bel élan patriotique, ces
+idiots auraient appelé l'étranger.</p>
+
+<p>Je le dis, l'<i>étranger</i>. Philippe V regrettait la France, et se croyait
+Français. Mais il était devenu plus Espagne que l'Espagne même.</p>
+
+<p>On a horreur de dire le nombre épouvantable d'hommes que l'Inquisition
+brûla sous son règne, la sauvage police qu'elle exerçait, les
+populations supprimées, englouties, dans ses <i>in pace</i>. Pouvoir énorme,
+hideuse royauté, qui un moment rendit le roi jaloux, en 1714. Mais sa
+dévotion l'emporta. La cabale italienne, qui le tenait alors, releva la
+puissance du Saint-Office. Et c'est à ce moment, juste en 1715, que la
+France risqua d'avoir un tel Régent, un bigot maniaque, et le serf de
+l'Inquisition!</p>
+
+<p>Par sa mère bavaroise, Philippe V venait d'un mélange de
+Bavière-Autriche, où les esprits troublés ne sont pas rares. Il avait
+pour aïeul l'affreux Ferdinand <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> II, le spectre de la guerre de
+Trente ans. J'ai dit le tragique roman de sa mère, ermite en plein
+Versailles, affolée de sa Bessola. Le vertige du Tyrol était dans cette
+tête, et elle le transmit à son fils. Comme elle, il fut tout amoureux,
+mais à la façon de son père, le gros Dauphin blondasse, et il en eut la
+sensualité bestiale.</p>
+
+<p>Né tel, il tomba en Espagne, dans l'âpre et violente contrée, admirable
+pour faire des fous. Charles-Quint le devint. Philippe II, dans ses
+derniers rêves de son sinistre Escurial, d'avance éclipsa don Quichotte.</p>
+
+<p>Philippe V ne fut fou que par moments. Il n'était pas dénué d'esprit,
+souvent parlait très-bien. Presque toujours muet, et enfermé, comme
+l'avait été sa mère, il ne voyait guère que sa femme. Le sexe annulait
+tout en lui. Il fut le mari le plus assidu, le plus mari qu'on vit
+jamais, acharné, implacable d'exigence amoureuse. Sa première femme,
+malade à la mort, perdue d'humeurs froides, dissoute et couverte de
+plaies, n'eut pas grâce un seul jour, ne put faire lit à part.
+L'aimait-il? Le jour de sa mort même, il alla à la chasse, selon son
+habitude, et, rencontrant le convoi au retour, froidement le regarda
+passer.</p>
+
+<p>La vieille princesse Des Ursins, qui gouvernait, fut prise dans un
+double embarras, le veuvage du roi et un essai de réforme qu'elle avait
+commencé. Réforme des finances, réforme du clergé et surtout de
+l'Inquisition. Si elle n'eût été si âgée, elle se serait fait épouser,
+et elle aurait gardé le roi. Mais il lui échappa d'abord par la
+dévotion, puis par un second mariage. <span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> On a souvent conté sa
+brouillerie avec Versailles, mais trop peu rappelé qu'elle avait contre
+elle l'Inquisition et le clergé.</p>
+
+<p>Avec le tempérament du roi, il n'y avait pas un moment à perdre pour le
+marier. La Des Ursins cherchait dans toute l'Europe, mais chaque
+princesse lui faisait peur. Elle craignait surtout un trop grand
+mariage, une fille de roi qui eût pris ascendant. Il n'y avait guère de
+plus petit prince que le duc de Parme. Donc elle ouvrit l'oreille
+lorsque son envoyé Alberoni, un nain bouffon qui l'amusait, lui demanda
+un jour pourquoi elle ne prendrait pas la nièce de son maître, le duc
+Farnèse, une fille toute simple, élevée dans un grenier du palais, qui
+ne savait que coudre. La princesse le crut, fit la chose; puis, un peu
+tard, mieux informée, elle voulut la défaire. Mais le mariage était déjà
+célébré à Parme. D'autre part, le roi était dans une terrible
+impatience; Alberoni, grossièrement, obscènement, à sa manière, lui
+avait décrit la fille, selon les goûts du roi, la disant «une grasse
+Lombarde, bien empâtée de beurre, de parmesan.» Éloge mérité de toute la
+maison des Farnèse, dont le dernier meurt à force de graisse.</p>
+
+<p>Ce charmant idéal envahissant le c&oelig;ur du roi, il sut très-mauvais gré
+à la princesse Des Ursins de vouloir lui inspirer des défiances sur sa
+future épouse. Alberoni l'avait pris entièrement par ses contes
+luxurieux. Il en tira deux choses pour la jeune reine qui arrivait: 1<sup>o</sup>
+l'ordre verbal de lui obéir en tout; 2<sup>o</sup> un billet où il lui mandait de
+faire arrêter, enlever madame Des Ursins, finissant par ce mot d'exquise
+délicatesse: <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> «Ne manquez pas votre coup tout d'abord.
+Autrement, elle vous <i>enchantera</i> et nous empêchera de coucher ensemble,
+comme avec la feue reine.» Il est vrai que la Des Ursins, aux derniers
+jours, l'avait sagement prié d'épargner la mourante, qui pouvait lui
+donner son mal.</p>
+
+<p>Alberoni porta ce mot lui-même à la frontière où était la jeune reine,
+et se tint dans la coulisse pour surveiller l'exécution. Autrement cette
+fille sans expérience n'eût eu ni l'assurance ni la férocité impudente
+pour jouer cette scène de fausse fureur sans cause ni prétexte. Tout le
+monde l'a lue dans Saint-Simon. C'était l'hiver; la vieille dame fut
+enlevée en habit de bal et traînée vingt jours dans les glaces, au
+hasard de la faire crever. Le lendemain, le roi qui était venu
+au-devant, rencontra enfin sa grasse Lombarde, et l'épousa sur l'heure
+dans la première maison qui se trouva. En plein jour, ils se mirent au
+lit.</p>
+
+<p>En rentrant à Madrid, on rendit à l'Inquisition ses droits et
+privilèges. On renonça à la réforme du clergé. Alberoni, sans titre,
+devint le seul ministre et le vrai roi d'Espagne. Son triomphe était
+celui de l'Église. Il entretint dès lors une étroite correspondance avec
+Rome pour obtenir le chapeau. Il donna de sa main au roi un confesseur
+jésuite, et le plus agréable au pape, le P. d'Aubenton, principal
+rédacteur de la bulle <i>Unigenitus</i>. La reine aussi reçut un confesseur
+de la main de ce Figaro.</p>
+
+<p>Elle était jusque-là la créature d'Alberoni, qui l'avait tirée de son
+néant de Parme et l'avait si lestement délivrée de la Des Ursins. Mais
+elle prit si fortement <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> le roi qu'en un moment elle fut
+maîtresse de tout. Ce n'était pas une petite fille. Elle avait
+vingt-quatre ans. Elle était forte, véhémente, envahissante. Comme elle
+avait été très-malheureuse, très-durement tenue par sa mère, sa
+situation nouvelle, tout enfermée qu'elle fût, était pour elle une
+liberté relative. Elle y fut gaie, charmante, et elle enveloppa
+entièrement Philippe V. Elle partagea, resserra la captivité qu'il
+aimait. Ils furent prisonniers l'un de l'autre. Même chambre, petite, un
+seul lit, et petit. Ils se quittaient si peu que même avec son
+confesseur, le roi ne restait qu'un moment. Et, si la confession de la
+reine était un peu longue, le roi l'interrompait. Si en marchant elle
+restait de deux pas en arrière, il se retournait, l'attendait. Ils
+communiaient, priaient, chassaient, mangeaient ensemble. Ni nuit, ni
+jour, nul <i>à parte</i>.</p>
+
+<p>Alberoni était souvent en tiers. La reine lui donna un rival
+d'influence. Se trouvant grosse, elle voulut avoir sa nourrice, la fit
+venir de Parme. Cette femme, Laura Piscatori, était une simple paysanne,
+mais fort intelligente, et la reine eut dès lors une âme à elle. Cette
+nourrice eut le bas service intérieur, qui donnait tant de prise. Elle
+entrait le matin, tirait les rideaux, aidait la reine à prendre les
+premiers vêtements avant la toilette. Elle fut, peu à peu, comme un
+animal domestique qui voyait tout, le plus caché, les secrets rapports
+des époux. S'il y avait un peu de froid, elle les rapprochait. Elle
+avait deux moments uniques où la reine était seule et pouvait
+s'épancher, bien courts, il est vrai, cinq minutes, où le roi sortait
+<span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> pour se faire habiller et où la reine se chaussait; et parfois
+un peu plus, quand il recevait le Conseil de Castille. Alors elle
+glissait à la reine des papiers, des mémoires, des lettres secrètes. La
+nourrice était l'unique intermédiaire qu'elle eût avec le monde. Il n'y
+avait pas à servir la reine en galanterie. Mais la nourrice la servait,
+la chauffait en son unique passion, ses plans d'établissements futurs,
+de royautés pour ses enfants.</p>
+
+<p>Cette société unique et très-secrète, qui paraissait si peu, primait
+Alberoni, et faisait vraiment un gouvernement de nourrice et de femme
+grosse. Le roi avait du premier lit un fils, le futur roi d'Espagne.
+Toute la pensée des femmes fut de chercher comment l'enfant à naître et
+ceux qui pourraient suivre deviendraient aussi rois, princes, au moins
+en Italie. La condition, des reines veuves était intolérable en Espagne;
+elles devenaient forcément religieuses. Ces Italiennes ne s'en
+souciaient pas; elles rêvaient le retour dans leur beau pays, une
+retraite splendide et paisible chez un fils de la reine qui aurait
+Parme, la Toscane, qui sait? les Deux-Siciles? L'obstacle était
+l'Empereur. Il eût fallu brouiller l'Angleterre avec l'Empereur, offrir
+à George de si grands avantages aux dépens de l'Espagne, qu'il laissât
+faire ce qu'on voulait de l'Italie. Mais Philippe V y consentirait-il?
+honnête et scrupuleux comme il était, immolerait-il aux Anglais le
+commerce espagnol, traiterait-il avec les hérétiques, trahirait-il la
+cause sainte que Rome et tous les catholiques appuyaient de leurs
+v&oelig;ux, la cause du Prétendant, ce grand intérêt de donner un roi
+catholique à <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> l'Angleterre, à la puissance qui, par la dernière
+paix, se trouvait l'arbitre du monde?</p>
+
+<p>Alberoni dut, s'il voulait garder la faveur de la reine, entrer dans
+cette voie. Lui qui venait de relever l'Inquisition, il dut décider le
+roi à rechercher l'alliance hérétique, à reconnaître la succession
+protestante. Tant que Louis XIV vécut, on n'osa pas même en parler. Lui
+mort, sans ménagement, on démasqua la batterie. Alberoni, la reine, sans
+retard, sans ménagement, exigèrent de Philippe V qu'il tournât tout à
+coup contre sa foi, contre l'opinion nationale de l'Espagne, contre la
+volonté de son grand'père, qui, sur son lit de mort, lui avait écrit
+pour le Prétendant.</p>
+
+<p>On profita de sa mauvaise humeur contre la France et le Régent. On lui
+montra que le Régent rechercherait l'alliance de George et qu'il fallait
+le gagner de vitesse. Il semble cependant que le bon roi d'Espagne ait
+lutté environ huit jours. Il était fort dévot, craignait l'enfer,
+exécrait l'hérétique. Quoique Alberoni fût déjà son ministre réel, le
+ministre nominal était le grand inquisiteur, qui faisait un peu la
+balance. La reine la rompit, vainquit, emporta tout.</p>
+
+<p>Dans cette précipitation indécente, l'honneur du roi n'était pas ménagé.
+Elle ne daignait cacher l'empire honteux qu'elle exerçait sur lui, ses
+moyens plus honteux encore. D'une part, elle lui faisait suivre un
+régime irritant de viandes, d'alicante et d'épices, sans mouvement qu'un
+peu de chasse en voiture. De l'autre, elle le domptait par les plaisirs
+ou les refus. Rien n'était ménagé, caresses, menaces, flatteries. Au
+besoin, elle était très-basse, parfois lâche à ce point <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span>
+d'admirer la beauté du roi (dont le nez touchait le menton).</p>
+
+<p>Ce sont les premières scènes, et non pas les moins rebutantes, d'un
+temps où la nature, hardie et sans réserve, triomphera souvent des
+intérêts moraux. Cette femme toujours enfermée, qui ne put rien savoir
+du monde, ignorante, d'autant plus hardie, le troubla vingt années. Elle
+avait l'âpreté maternelle de la chatte et sa furie pour ses petits. Pour
+eux, elle alla à l'aveugle jusqu'à ce qu'elle eût fait son fils roi, son
+mari idiot.</p>
+
+<p>L'emploi peu scrupuleux des sinistres recettes qui ravivent l'amour aux
+dépens de la vie, aboutit à l'épilepsie. Les enfants de Philippe V
+eurent de leur père cet héritage et le portèrent de la maison d'Espagne
+dans celles d'Autriche et de Naples. La moitié de l'Europe fut gouvernée
+par des fous.</p>
+
+<p>Dès le 18 septembre, Alberoni, autorisé du roi, négocia avec Dodington,
+l'envoyé anglais à Madrid. Il s'agissait d'abord de détruire les
+barrières que les Anglais trouvaient dans l'Espagne et ses colonies. On
+tentait l'Angleterre par le côté secret de sa concupiscence, les mers du
+Sud, le commerce des précieuses denrées qui devenaient des besoins pour
+l'Europe, la fourniture des nègres qui les cultivent, trafic si
+lucratif. On voulait dire au fond: «Nous ouvrons l'Amérique. Ouvrez-nous
+l'Italie.» On ne le disait pas encore. Cependant Dodington fut tellement
+ravi, ébloui, qu'Alberoni n'hésita pas à lui confier toute la pensée de
+la reine, et que bientôt il écrivit à Londres: «qu'il n'était rien que
+l'on n'obtînt, si on la laissait faire en Italie un <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> bon
+établissement pour ses enfants.» Elle eût donné tout à ce prix, presque
+l'Espagne elle-même.</p>
+
+<p>La première lettre de Dodington à Londres pour annoncer les offres de
+l'Espagne est du 20 septembre. Date extrêmement importante. Avant le 30,
+un mois après la mort de Louis XIV, le gouvernement whig, notre ennemi,
+sut que désormais la France était seule, que l'union des deux branches
+de la maison de Bourbon était dissoute. La fameuse sottise: «Il n'y a
+plus de Pyrénées,» reparaissait ce qu'elle est, une sottise. Les
+Pyrénées se relevaient plus hautes. La France, désormais isolée de
+l'Espagne, était plus faible sous le Régent que la veille de la mort du
+roi.</p>
+
+<p>Dodington écrivait à Londres: «Voilà la France et l'Espagne brouillées
+plus qu'elles ne le seraient par une guerre de quinze ans.»</p>
+
+<p>Cette brouillerie allait tout d'abord passer aux voies de fait.
+Alberoni, en attendant qu'il eût construit des vaisseaux, en louait pour
+poursuivre les nôtres dans les mers du Sud. Il nous fermait ces mers,
+qu'il ouvrait aux Anglais, se tenant même prêt à les aider dans la
+destruction de notre marine.</p>
+
+<p>Quel encouragement pour Marlborough, pour les aboyeurs de la guerre!
+L'Angleterre est le pays des fortes haines, des colères longues et
+obstinées. Nombre de whigs sincères retenaient fidèlement l'horreur du
+dernier règne, la trop juste rancune de la <i>Révocation</i>. Pour eux, Louis
+XIV n'était pas mort, et ne pouvait mourir; ils le gardaient présent
+pour justifier leur haine pour nous. Les machines infernales qu'ils
+lancèrent contre Saint-Malo, elles restaient dans leurs <span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span>
+c&oelig;urs, chargées et surchargées de v&oelig;ux pour faire sauter la
+France.</p>
+
+<p>Les deux marines se haïssaient cruellement. Dans une guerre (de duels à
+la fin), on s'était des deux parts envenimé jusqu'à n'avoir plus âme
+d'homme. Notre Cassart, si vaillant, fut féroce, et, sans scrupule, arma
+les flibustiers. Nos trop heureux corsaires stimulaient l'ennemi, comme
+les mouches qui rendent un taureau fou. Les Anglais tuaient tout ce
+qu'ils prenaient. Et encore, ils ne se contentaient pas de la mort; ils
+y joignaient parfois de longs supplices.</p>
+
+<p>À ces haines atroces, trop réelles, ajoutez les fausses. Les plus
+véhéments orateurs, les plus emportés contre nous, étaient les patriotes
+de l'<i>Alley change</i>, les vaillants de l'agiotage qui, dans la crise de
+la guerre, avaient eu leurs combats, leurs victoires, de merveilleux
+Blenheim de bourse, des rafles incomparables. Le calme plat désolait ces
+héros.</p>
+
+<p>Dans un moment pareil, l'offre de Philippe V était un coup cruel pour
+nous, et, disons-le, un acte bien étonnant d'ingratitude. Il avait déjà
+oublié que nous avions, pour le faire roi, accepté contre l'Europe la
+plus épouvantable lutte, sacrifié deux milliards, un million d'hommes!
+La nation, non moins que le roi, nous était redevable. Si elle n'avait
+un Espagnol, elle devait vouloir un Français, un prince de race, de
+langue latine. Elle devait repousser l'Autrichien, le blond barbare
+allemand, dont elle n'eût pas compris un mot. Pour chasser ce barbare,
+elle eut un moment d'élan admirable, mais court, et généralement,
+<span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> elle rejeta le poids de cette longue guerre sur les armées de
+la France, et triompha par notre sang.</p>
+
+<p>Et, aujourd'hui, au bout d'un mois, nous recevions derrière ce coup
+fourré de l'abandon de l'Espagne. Nous perdions, pour la guerre, notre
+compagne naturelle, notre <i>matelot</i>, comme on dit en marine du vaisseau
+acolyte qui doit garder le flanc du vaisseau engagé en bataille.</p>
+
+<p>Ainsi, quel que pût être le gouvernement bienveillant de la Régence, son
+élan juvénile et son semblant d'espoir, elle n'avait rien de solide, et
+réellement portait en l'air. Sans allié, sans argent ni ressources,
+pliant sous deux milliards et demi de dettes, elle était de plus
+entourée par la meute implacable des illustres voleurs qui lui mettaient
+le marché à la main, la rançonnaient, sinon, passaient du côté de
+l'Espagne.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> CHAPITRE II</h3>
+
+<h4>GRANDEUR DE L'ANGLETERRE&mdash;ÉTAT INCURABLE DE LA FRANCE<br>
+
+1716</h4>
+
+
+<p>L'Angleterre est grande en ce siècle, grande d'elle-même et par
+l'éclipse de la France. Celle-ci, pour longtemps, est absente des
+affaires humaines. Elle ne fera que des sottises en politique, en
+littérature des &oelig;uvres de génie.</p>
+
+<p>Naufragée et demi-brisée, enfonçant, elle roule entre deux eaux dans le
+sillage du vaisseau britannique. Tout flotte derrière celui-ci,
+non-seulement les puissances protestantes, mais les catholiques.
+L'Espagne, l'Empereur, la courtisent pour arracher des lambeaux
+d'Italie.</p>
+
+<p>Cette grandeur de l'Angleterre n'est point illégitime. Seule, entre les
+nations d'alors, elle a les trois <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> conditions pour vivre et
+agir: un principe, une machine, un moteur.</p>
+
+<p>C'est le moteur qu'on n'a pas remarqué. Sans lui, elle n'eût rien fait.
+Son beau principe du <i>gouvernement de soi par soi</i> était représenté,
+très-peu fidèlement, par deux chambres aristocratiques. Sa fameuse
+constitution,&mdash;une vieille machine de Marly,&mdash;était propre à ne pas
+bouger et ne rien faire. La prétendue balance n'était qu'une bascule
+alternative. L'Angleterre prit force et vigueur, justement parce qu'il
+n'y eut plus ni balance ni bascule. Un moteur vint, qui emporta tout en
+ligne droite, dans un mouvement simple et fort. Ce fut le parti de
+l'argent, le tout jeune parti de la banque, auquel se réunit bien vite
+la haute propriété; bref un grand parti riche, qui acheta, gouverna le
+peuple, ou le jeta à la mer; je veux dire, lui ouvrit le commerce du
+monde.</p>
+
+<p>Ce parti de l'argent se vantait d'être le parti patriote. Et la grande
+originalité de l'Angleterre, c'est que cela était vrai. La classe des
+rentiers et possesseurs d'effets publics, spéculateurs, etc., qui était
+pour les autres États un élément d'énervation, pour elle était une vraie
+force nationale.</p>
+
+<p>Cette classe fut et le moteur et le régulateur de la machine. Elle
+poussa tout entière d'un côté. Il y eut impulsion, et non fluctuation.
+J'ai montré, au moment critique de 1688, combien l'Angleterre flottait
+encore. Ni l'Église, ni la propriété territoriale, ces prétendus
+éléments de fixité, ne lui donnaient aucune base. Les propriétaires
+étaient divisés (tories et non-tories, catholiques et non-catholiques,
+jacobites et non-jacobites). <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> L'Église n'était pas moins
+divisée contre elle-même; l'Anglicane faussée par son credo absolutiste,
+jusqu'à regretter Jacques II! Et il eut même des Puritains pour lui! Des
+Puritains regrettaient le Jésuite! Que serait devenu Guillaume à la
+Révolution sans le fanatisme héroïque de nos Réfugiés.</p>
+
+<p>Par la création de la Banque, par la Dette publique, par la formation de
+plusieurs Compagnies patronnées de l'État, un monde nouveau fut évoqué
+et sortit de la terre, suspendu uniquement à la cause de la liberté, à
+la révolution protestante et parlementaire, nullement flottant ou
+divisé, mais serré en masse compacte par l'identité redoutable des idées
+et des intérêts. Ce fut le c&oelig;ur, le nerf des whigs. Ceux-ci avaient
+fait <i>au dernier vivant</i> avec la liberté publique. Que le roi catholique
+revînt, le propriétaire restait propriétaire, et même l'évêque anglican
+serait resté évêque, mais le rentier ne restait pas rentier. Il savait
+cela à merveille. Ce fut sa ferme foi que le gouvernement de droit divin
+ne payerait nullement les dettes de la Révolution.</p>
+
+<p>Mais pour comprendre bien cette singularité anglaise, il faut envisager
+dans la généralité de l'Europe, un grand fait qui commence, sous ses
+deux caractères, l'épargne et le placement, la spéculation et le jeu.</p>
+
+<p>Le jeu précède l'épargne. Qui a peu, garde moins, mais risque, hasarde
+volontiers, afin d'avoir beaucoup.</p>
+
+<p>On a vu quelque chose de cela du temps d'Henri IV, et pendant la guerre
+de Trente ans, les fameuses loteries d'Italie, où jouait toute l'Europe,
+les jeux de <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> cartes et jeux de guerre, la manie furieuse de
+chercher la fortune par toutes les voies du hasard, intrigues ou
+batailles. Au fond même génie. Waldstein fut un joueur, Mazarin un
+tricheur. Le froid calculateur, Turenne, trouva l'art et les règles; il
+tint académie du grand jeu de la mort.</p>
+
+<p>Tout cela n'était rien en comparaison de ce qui se vit à mesure que le
+jeu, la loterie, l'amour de la spéculation, atteignirent des peuples
+entiers. Dans la longueur des guerres, tous les rois, forcés
+d'emprunter, devinrent des tentateurs qui par des primes et des usures
+énormes forcèrent l'argent timide à devenir hardi, à s'associer aux
+grands hasards. L'épargne, accumulée par la sobriété ou l'avarice,
+sortit, s'aventura, se jeta aux coffres publics. Les aventures cruelles
+de banqueroutes, de réductions effrayaient un moment, l'attrait des gros
+gains ramenait. Une maladie secrète, propre à nos temps modernes,
+titillait, stimulait, démangeait en dessous,&mdash;le prurit des loteries, la
+douceur du gain sans travail.</p>
+
+<p>L'incertitude même, le plaisir du péril, était pour plusieurs un vertige
+qui, loin d'arrêter, entraînait. Nombre de sots glorieux trouvaient beau
+de prêter au roi, de l'aider aux hautes affaires, de guerroyer du fond
+de leurs greniers, de régenter et d'insulter l'Europe. Cela commence en
+France un peu après Colbert. Le rentier apparaît partout. À la place
+Royale, aux Tuileries, aux cafés, des bataillons de nouvellistes, petits
+bourgeois, mal mis, de tenue légère en décembre, n'en étaient pas moins
+fiers et cruels aux combats de langue, terribles au roi Guillaume, à la
+Hollande, <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> informés de l'Europe jusqu'au fond du Nord même et
+suivant de l'&oelig;il Charles XII.</p>
+
+<p>Les cafés (nés de la <i>Cabale</i>, 1669) s'ouvraient partout en Angleterre,
+et à côté, la tabagie turque, hollandaise. Le gin fut trouvé en 1684, et
+bientôt, sans doute, le rhum, si cher à Robinson. On chercha une ivresse
+moins épaisse que celle de la bière, moins bavarde que celle du vin. On
+préféra la forte absorption de l'eau-de-vie. Cependant on fumait, on
+rêvait de report et de dividende. Sombre béatitude, où le spéculateur,
+au gré de la fumée, voyait monter ses actions.</p>
+
+<p>Tous ces muets, tous ces sauvages, au fond insociables, s'associaient
+pour les intérêts. Deux terrains se créèrent, où, sans se connaître, on
+put se rencontrer dans des combinaisons communes:</p>
+
+<p>Premier terrain, <i>la Dette</i>. Elle commence en 1692, et elle fait bientôt
+un milliard.</p>
+
+<p>Second terrain, <i>la Banque</i> (simplement de change et d'escompte), mais
+qui soutient l'État, lui prête de grosses sommes sans intérêt. Elle
+suspend un moment ses payements, mais bientôt renaît plus brillante.</p>
+
+<p>J'ai montré au dernier volume la large exploitation que firent les
+<i>patriotes</i>, sous la reine Anne, de ces deux terrains financiers, le jeu
+immense qui se fît sur la guerre, la hausse et la baisse, la vie, la
+mort. La vente des consciences au Parlement et la vente du sang
+(obstinément versé parce qu'il se transmutait en or), c'est le grand
+négoce du temps. Jeu permis et autorisé. Les plus austères, les hommes à
+cheveux <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> plats, à noirs habits, qui ont l'horreur des cartes,
+n'en ont plus horreur, quand ces cartes sont des vies d'hommes, les
+parties des massacres et le tapis vert Malplaquet.</p>
+
+<p>Les grosses fortunes d'argent qui se créèrent et les grandes fortunes
+territoriales firent une alliance tacite qui écarta les petites du
+gouvernement du pays. Cette révolution profonde, décisive pour l'avenir,
+passa presque inaperçue, en 1696. Les Communes avaient adopté (à
+grand'peine et à une faible majorité) un bill qui eût ouvert le
+Parlement aux petits riches qui avaient une centaine de mille francs.
+Ceux-ci, la plupart gentilshommes de campagne, eussent été aisément élus
+pour représenter la ville voisine. Il semblait que les lords, les
+Norfolk, les Sommerset, les Bedford, les Newcastle, hauts barons de la
+terre, dussent favoriser ces élections patriarcales de leurs petits
+voisins ruraux, qui, dans la vieille Angleterre, appartenaient, comme
+eux, au parti territorial (landed interest). Ce fut tout le contraire.
+Les lords rejetèrent le bill qui rendait éligible ces petits
+propriétaires, voulant mettre aux Communes leurs fils cadets, leurs
+intendants, ou des fonctionnaires dont ils avaient besoin, laissant
+aussi les marchands riches, les gros banquiers, entrer au Parlement par
+les achats de votes et la puissance de l'argent.</p>
+
+<p>Les Communes cédèrent. Et, dès lors, <i>ce fut fait</i>. L'Angleterre fut
+menée par cette ligue de grosses fortunes ou de terre ou d'argent, sans
+égard aux petits gentilshommes de campagne, où se trouvait la masse du
+parti Jacobite, beaucoup de catholiques, amis du <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> Prétendant.
+Ses ennemis, surtout les banquiers, rentiers, spéculateurs, etc., qui
+croyaient son retour synonyme de la banqueroute, furent au gouvernail de
+l'État. Ils y constituèrent un grand parti, attentif, informé, qui, d'un
+&oelig;il perçant, regardait le continent, la France, et constituait pour
+l'Angleterre ce qu'on peut appeler une garde armée.</p>
+
+<p>Ce qu'ils avaient le plus à craindre, et bien plus qu'une invasion du
+Prétendant, c'était que la France ne refît ces terribles nids de
+corsaires qui, sous Jean Bart, Duguay-Trouin, Forbin, Cassart, avaient
+rendu le commerce impossible, la mer intraversable. Ces gros riches qui
+gouvernaient, étaient en vrai péril, si la masse maritime et commerciale
+chômait, languissait dans les ports. Elle se fût retournée sur eux.
+L'Anglais n'est pas mauvais, s'il mange; mais s'il ne mange pas, c'est
+un étrange dogue. De là la crainte extrême que le gouvernement eut de
+Dunkerque, dont la destruction fut le premier, le plus important article
+de la paix. De là la rancune et la rage (fort naturelle, fort légitime)
+avec laquelle ils poursuivirent la mauvaise foi de Louis XIV, qui
+ressuscitait Dunkerque tout doucement par la création de Mardick.</p>
+
+<p>Quant au Prétendant, lord Stanhope écrivait: «Je prie Dieu que, si
+jamais la France nous attaque, elle mette le Prétendant à la tête de
+l'invasion; cela seul la fera échouer.» En effet, le grand parti whig,
+avec d'énormes capitaux disponibles, pouvant du jour au lendemain avoir
+d'en face (de Hollande) des régiments disciplinés, craignait peu les
+bandes légères qui seraient descendues d'Écosse. Même après un <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span>
+succès, entrant dans l'épaisse Angleterre, elles n'auraient pas beaucoup
+mordu.</p>
+
+<p>Loin de craindre le Prétendant, le parti de la guerre l'aurait plutôt
+encouragé. L'homme à deux visages, Marlborough, lui souriait, tâchait
+qu'il compromît la France. Il y avait son neveu Berwick, et ces deux
+hommes de guerre eussent été charmés de reprendre leur métier, de se
+faire vis-à-vis, et de se tirer amicalement des coups de canon.
+Marlborough envoyait au Prétendant de petites charités et l'assurait de
+ses très-humbles services. Appât grossier pour tout autre poisson, mais
+qui était avidement avalé par la mère du Prétendant, sa béate cour et
+ses Jésuites. Cette cour de Saint-Germain était un monde de romans, de
+miracles. Il s'en faisait (de tout petits) au tombeau de Jacques II.
+Jacques III, né d'un v&oelig;u, était l'enfant du miracle, fils de la
+sainte Vierge, disait son père. Et, comme tel, il ne pouvait manquer
+d'être tôt ou tard aidé d'en haut. S'il avait échoué jusqu'alors, c'est
+qu'on avait compté sur les moyens humains. Le ciel n'avait daigné agir.
+Mais maintenant la situation étant telle, la France tellement à bout de
+ressources, le ciel ne pouvait certes rien désirer de mieux. Quelle
+magnifique occasion de montrer seul le bras divin!</p>
+
+<p>Dangereuse folie, mais qui ne fut nullement un léger coup de tête.
+Longuement le <i>sage</i> Torcy, commis obéissant, en avait conféré avec
+notre envoyé à Londres. On avait préparé quelques vaisseaux, donné les
+autorisations nécessaires aux commissaires de la marine. On avait
+cherché de l'argent, et au moins on avait eu du papier; le banquier
+Crozat avait donné des lettres <span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> de crédit pour l'Écosse. Tout
+cela n'était nullement ignoré. L'envoyé de George criait. On niait
+l'évidence. Mais le Prétendant était tout botté et allait partir de
+Lorraine, débarquer le 15 à Newcastle.</p>
+
+<p>Le roi rendit à la France un immense service en mourant le 1<sup>er</sup>. S'il
+était mort le 10, le Prétendant ne l'eût pas su à temps, fût parti tout
+de même, et nous eût irrémédiablement enfournés dans le piége qu'on nous
+tendait.</p>
+
+<p>La mort de Louis XIV nous replaça dans le bon sens. Loin de rompre la
+paix, le Régent dit fort raisonnablement à l'Angleterre:
+«Garantissez-moi le maintien de la paix, et j'éloigne le Prétendant.»
+L'amiral Bing se présentant au Havre et demandant qu'on lui livrât les
+vaisseaux préparés pour l'expédition, le Régent, sans les livrer, les
+désarma. Il fit arrêter le Prétendant par son capitaine de gardes, le
+fit reconduire en Lorraine, pour l'en rappeler, bien entendu, si
+l'Angleterre voulait rompre la paix.</p>
+
+<p>La cour de Saint-Germain, étourdie du coup, tâcha d'ébranler le Régent
+par son côté le plus prenable, l'influence des femmes. On fit parler une
+mademoiselle de Chausseraie, infiniment adroite et spirituelle. C'était
+une dame riche, indépendante, avec qui le feu roi aimait fort à causer,
+et qui, sans paraître y toucher, se mêlait de toute intrigue. Elle était
+vieille, fit peu d'impression. On détacha alors une certaine Olia Trant,
+une Anglaise belle et galante, qui vivait à Paris et de plus d'un métier
+(<i>Mahon</i>). Le Régent écouta, sourit, devina tout. Enfin la sainte cour
+de Saint-Germain, à bout, en vint à un moyen étrange <span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> et bien
+grossier. On chercha là-bas, on fit venir une vraie rose d'Angleterre,
+pas même épanouie, vierge, à ce qu'on disait, et on mena cette victime
+au Palais-Royal (<i>Bolingbroke</i>). On supposait que la pauvre petite,
+innocente, ignorante, par cela même, aurait plus d'action. Mais la place
+était plus que prise. La vertu du Régent était gardée par nombre de
+dames, bien autrement brillantes et d'esprit et d'audace, de grâce
+aussi. L'une d'elles, la Parabère, venait justement de le prendre.</p>
+
+<p>Le Régent et ses amis les plus sensés, comme le duc de Noailles,
+voyaient que, dans un tel état de ruine, de désorganisation, il fallait
+à toute condition assurer la paix, ménager l'Angleterre et s'entendre
+avec George. Qui avait fait cette situation, sinon Louis XIV, et toutes
+les fautes du grand règne? La honte, s'il y en avait, revenait à lui
+seul.</p>
+
+<p>George était contre nous. Aux moindres démarches du Régent pour obtenir
+de lui une garantie positive de la paix, il exigea une condition
+impossible: que le Régent se mît la corde au cou, qu'il bravât le grand
+parti qui lui avait disputé la Régence, <i>qu'il publiât de nouveau les
+renonciations de Philippe V</i>, le proclamât à jamais exclu du trône.
+C'était déclarer la guerre à l'Espagne et à une partie de la France. Le
+Régent, dans sa position désarmée et chancelante, eût été
+vraisemblablement réduit à un triste secours, celui d'une garde
+anglaise, que George lui avait offerte au moment de la mort du roi. Il
+serait devenu vassal de l'Angleterre, et son lieutenant en France. Il
+crut qu'en tout cela George ne voulait que tendre un piége, mettre
+<span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> la guerre civile ici avant de nous attaquer. Il hasarda de lui
+rendre la pareille et il lâcha le Prétendant.</p>
+
+<p>Il le laissa partir (12 décembre), mais seul et comme individu, donc
+avec peu de chances. Les Jacobites avaient déjà eu des revers. Le prince
+leur arrivait en plein hiver, trop tard. Sa défiance pour les gens les
+plus avisés du parti (pour le spirituel et hardi Bolingbroke)
+l'affaiblissait encore et l'annulait. Sa pâle, mince figure, avec un air
+douteux, d'étranges yeux italiens qu'il tenait de sa mère, ne parlaient
+guère pour lui, et jamais il ne souriait. Il venait sans secours. Ce
+n'était plus le candidat de la France et de l'Espagne, ayant pour
+arrière-garde deux grandes monarchies. Il se rembarqua à la hâte.</p>
+
+<p>L'effet de cette déplorable expédition fut de fortifier George
+extrêmement. L'Angleterre témoigna à cet Allemand, qui ne savait pas sa
+langue, une confiance qu'elle n'eut jamais pour aucun roi anglais. On
+lui donna cet étonnant pouvoir de ne renouveler le Parlement que tous
+les sept ans.</p>
+
+<p>La France faisait contraste. Tandis que l'Angleterre s'asseyait dans sa
+force, elle enfonçait dans son naufrage, plongeait dans la banqueroute,
+la grande débâcle. Il eût fallu, pour se tirer de là, réformer, non les
+finances seulement, mais refondre l'État et le refaire de fond en
+comble. Terrible opération. Si on l'avait tentée, on eût eu contre soi
+la nation elle-même, affaissée d'esprit, énervée de misère, et qui,
+comprimée sous un monde énorme de privilégiés, aurait préféré le mal au
+remède.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> Ce n'était pas l'audace ni l'idée qui manquait. Le Régent, au
+plus haut degré, était un libre esprit. Il n'avait nulle ambition; ses
+vices déplorables n'étaient nuisibles qu'à lui-même. Ils ne l'avaient
+pas endurci. Il était très-ouvert à toute bonne innovation. On peut en
+dire autant du duc de Noailles, qui, dans un meilleur temps, aurait été
+peut-être un grand réformateur.</p>
+
+<p>C'est par l'Église qu'on eût dû commencer la réforme. Noailles avait
+très-bien compris que le premier coup à frapper était de chasser les
+Jésuites. Le second eût été de se passer du pape pour l'institution des
+évêques; le Régent y songeait. Le troisième eût été de rappeler les
+protestants. Il y avait encore un monde de réfugiés, gens riches,
+utiles, laborieux, marchands, fabricants, ouvriers, qui ne demandaient
+qu'à rentrer. Un fleuve d'or eût coulé dans cette France ruinée; mieux
+encore, un fleuve de jeune sang, actif et chaud, pour réchauffer ses
+vieilles veines taries.</p>
+
+<p>Cela ne se put pas. Même dans l'intérieur du Régent, Saint-Simon plaida
+en faveur des Jésuites et contre les protestants. Noailles, en ses
+projets, aurait eu contre lui les Jansénistes mêmes. Il aurait eu son
+oncle même, l'archevêque de Noailles, qui, déjà accusé de jansénisme et
+d'hérésie, n'aurait voulu pour rien favoriser les hérétiques.</p>
+
+<p>Dans l'ordre civil et financier, la grande réforme proposée dès Colbert
+était la <i>taille proportionnelle</i>, la vraie égalité qui doit être
+inégale, c'est-à-dire peser sur le riche. Mais quel était le riche? le
+clergé, la noblesse. Il s'agissait de les mettre à la taille, de les
+<span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> rendre <i>taillables</i>! Horrible affront dans les idées du temps.
+Tel était le but, la portée de cette réforme (V. la proposition de 1665,
+dans nos notes). Le Régent et Noailles accueillirent les plans qu'on
+présenta, en ordonnèrent l'essai. Partout on trouva des obstacles, et
+dans qui? dans le peuple aveugle et ignorant, que les privilégiés
+ameutaient contre tout changement.</p>
+
+<p>Il eût fallu pour réussir un gouvernement fort, très-fortement assis.
+Imaginez ce que c'était que de mettre à la taille un prince archevêque
+de Cambrai, un archevêque de Rohan, un Villeroi, vrai roi de Lyon, qui
+ne souffrait pas que le roi se mêlât pour la moindre chose de la seconde
+ville du royaume,&mdash;ce Villeroi, qui avait dans les mains l'enfant royal,
+qui faisait parler cet enfant, et pouvait, dès demain, le faire parler
+pour la régence d'Espagne et du duc du Maine.</p>
+
+<p>On ne pouvait faire un seul pas, dans la réforme religieuse ou civile,
+sans trouver cette pierre sur le chemin, s'y heurter, s'y briser.
+J'entends la concurrence du roi d'Espagne, j'entends les Jésuites et les
+évêques (presque tous jésuitisés), le grand parti dévot, une masse de
+seigneurs et de nobles bouffis, gâtés, absurdes, dont le roi naturel
+était Philippe V.</p>
+
+<p>Jugeons-en par le plus honnête, Saint-Simon<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>, crevant <span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> de
+vain orgueil, sans lumières, malgré son talent, si arriéré, si imbu de
+l'idée que l'État est un bien de famille. Le régent légitime pour lui,
+c'est l'<i>oncle</i> (Philippe V), et non le <i>cousin</i> (Orléans). Quelque ami,
+serviteur, qu'il soit de celui-ci, il n'hésite pas à lui dire à lui-même
+que, si Philippe rentrait en France, lui, Saint-Simon, quitterait le
+Régent avec larmes, mais enfin le quitterait.</p>
+
+<p>Trois mois d'essai montrèrent que toute grande réforme politique était
+impossible. On dut rentrer dans le fangeux ruisseau de Chamillart et
+Desmarets, dans les banqueroutes partielles. On avoua le vide, la ruine;
+on déclara que le dernier roi avait mangé l'avenir même (7 décembre). On
+fit, comme Desmarets, de la <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> fausse monnaie; au moins on donna
+à celle qu'on frappa une valeur fictive. On annonça l'examen solennel,
+non-seulement de ce qu'on appelait les affaires extraordinaires, mais de
+tous les titres publics. Il y avait lieu d'examiner certainement. Les
+traitants avaient agi avec le dernier roi comme avec un fils de famille
+à peu près perdu; ils lui prêtaient à 400 pour 100. Ce n'est pas tout.
+La comptabilité était si mal tenue, qu'il y avait une infinité de
+doubles emplois, des titres doubles. Les receveurs généraux, sous
+prétexte d'avances (exagérées et mal prouvées), ne rendaient plus rien
+au Trésor, agiotaient avec l'argent des recettes; ils faisaient circuler
+un nombre infini de billets, et, sous noms supposés, prêtaient au roi
+son propre argent.</p>
+
+<p>Noailles avait proposé de les supprimer, de les remplacer, Saint-Simon
+de faire venir un à un ces rois de la finance, à petit bruit, et de les
+étrangler entre deux portes, je veux dire de les faire dégorger, de les
+rançonner à la turque. Le Régent y répugna et se contenta d'abord de
+demander aux receveurs qu'ils payassent au moins la solde des troupes
+(chose si nécessaire dans les périls où l'on était). Ils promirent, ne
+tinrent pas, espérant que le soldat, ne recevant rien, se révolterait.
+Le grand parti de l'argent, dans ces bons sentiments, sournoisement
+employait son arme ordinaire en révolution, n'achetant rien, augmentant
+la misère, mettant le marchand, l'ouvrier, au désespoir.</p>
+
+<p>Ainsi exaspéré, le plus doux des gouvernements n'eut de ressources que
+dans les moyens de terreur. Le 12 mars 1716, on établit une chambre de
+justice contre les traitants usuriers, les comptables agioteurs,
+<span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> les munitionnaires engraissés du jeûne de nos armées, etc.
+Grand bruit, force menaces. On montre la torture; on parle d'échafaud.
+On prétend faire payer 200 millions à 4,000 personnes. Mais ces
+sévérités n'étaient pas de ce temps. Nombre de seigneurs charitables,
+des femmes spirituelles et charmantes, s'intéressent pour les
+financiers. On entoure le Régent des plus douces obsessions. Ce n'est
+pas un barbare. Il faiblit; il trouve fort doux que cette justice tourne
+au profit de ceux qu'il aime. Les traitants sont sucés par ces agréables
+vampires, sans que l'État y gagne presque rien. Noailles, sa chambre de
+justice, sont sifflés, désespèrent. En vain, dans sa fureur, il
+encourage les dénonciateurs, jusqu'aux laquais, qui peuvent sous des
+noms supposés accuser et trahir leurs maîtres. Il fait plus, il appelle
+à lui le paysan (vraie mesure de 93); il promet aux communes où les
+traitants ont leur château une part dans les confiscations.</p>
+
+<p>Le grand <i>visa</i> des titres, des rentes, etc., avait mieux réussi. Il fut
+fait rudement, mais avec intelligence, par quatre aventuriers du
+Dauphiné, les frères Pâris. Ils épargnèrent autant qu'ils purent les
+militaires et les communes, frappèrent surtout les détenteurs de titres,
+passés par plusieurs mains, achetés à bas prix. La dette fut réduite à
+peu près à la moitié, et cette moitié convertie en titres nouveaux qu'on
+appela <i>billets d'État</i>.</p>
+
+<p>Et avec tout cela, il manque cent millions à la fin de 1716. Pour
+comble, le Midi se révolte contre l'impôt du Dixième, et il faut le
+supprimer. On voudrait suppléer en faisant payer les exemptés, les
+magistrats et <span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> autres. Mais les Parlements mêmes, ces grands
+parleurs de bien public, donnent l'exemple de la résistance. Tout est
+impasse. Nul moyen de payer les <i>billets d'État</i> qui soldaient la dette
+réduite. Ils tombent à rien. Pour ces chiffons, qu'offre-t-on? des
+chiffons, des promesses de rentes, des terres abandonnées, des actions
+de la Compagnie d'Occident, hypothéquées sur la savane américaine ou sur
+la peau de l'ours qui court les bois.</p>
+
+<p>Noailles, <i>in extremis</i>, déclare que, pour se relever, il faudrait un
+miracle, quinze ans d'économie, donc, <i>toute une réforme morale</i>, un
+gouvernement ferme, une noblesse désintéressée, plus de luxe, plus de
+plaisirs<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> Cette vieille société, gâtée par cent années de
+vices monarchiques, la réduire tout à coup à la vie de Caton!</p>
+
+<p>Fatalité terrible de ce siècle. Nul ne peut pour le bien, tous pour le
+mal. Le tableau désolant que l'on fait de la France à la mort de Louis
+XIV, on l'a à la <span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> mort du Régent, on l'a à la mort de Fleury, à
+la chute de Choiseul. Ce que Forbonnais dit de 1715, d'Argenson le dira
+de 1740, et les Économistes de 1760, enfin Arthur Young en 1785.</p>
+
+<p>Un écrivain, obscur parfois, mais fort et judicieux, a formulé très-bien
+la radicale impuissance de ces gouvernements. «Une invariable fixité de
+trente ans dans le mal avait détruit dans les gouvernants la notion des
+choses, le sens de voir et de prévoir. L'injustice était si ancienne, si
+bien enchevêtrée, incorporée à tout, qu'ils ne la sentaient plus et n'y
+distinguaient pas la cause de cette paralysie mortelle. Ils s'étonnent,
+ils se fâchent. Ce peuple est donc bien paresseux? Point du tout, mais
+c'est qu'il est mort.» (H. Doniol.)</p>
+
+<p>Et cela sans figure. L'homme véritable de la terre, le fermier, a péri.
+Il reste dans le Nord un colon misérable, qui, sous l'entrepreneur
+temporaire du travail, <i>exécute</i> la terre pour quelque peu de noire
+bouillie. Il y a dans le Midi un métayer étique. Des deux côtés, la
+terre jeûne aussi bien que l'homme, ne recevant plus d'aliment, mais peu
+à peu n'en donnant plus.</p>
+
+<p>Les lois philanthropiques de la Régence sont souvent ridicules. Elles
+permettent par exemple la circulation <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> des bestiaux. Mais il
+n'y a plus de bestiaux. Elles ennoblissent le travail, disent qu'il ne
+fait pas déroger. Mais qui songe à cela, qui pense à travailler, quand
+on ne produit plus qu'à perte? Sans secours, engrais ni bestiaux, le
+bras de l'homme obtient un petit résultat, cher et chargé de frais, plus
+cher par les transports (alors très-difficiles).</p>
+
+<p>On achète peu à l'intérieur, étant toujours plus pauvre. Bien moins à
+l'extérieur, car le voisin produit à bon marché. Ainsi la France
+enfonce. Non-seulement elle descend d'elle-même, mais alentour tout
+monte et contribue à la mettre plus bas.</p>
+
+<p>Ce gouvernement ne paraît pas se souvenir de l'autre règne. Qu'il songe
+donc qu'avant 1700, avant cette guerre immense et le million d'hommes
+enterré, Louis XIV en est déjà à chercher comment il obtiendra qu'on
+cultive le désert.</p>
+
+<p>Combien plus le désert s'étendait en 1715! Le Régent l'ignore-t-il? Non,
+il le sait parfois, parfois il se réveille, et il a des moments lucides.
+Cette terre qu'en songe il voit peuplée, éveillé il la voit déserte. Il
+en offre à qui en voudra, aux gens de guerre réformés, par exemple, et
+encore avec une maison abandonnée, une exemption d'impôt.</p>
+
+<p>Ces vérités terribles crevaient les yeux des hommes de bon sens. Il
+était déjà évident que la réforme de Noailles ne ferait rien, que la
+Régence resterait faible, bavarde, à vouloir le bien, faire le mal. La
+France, détendue, n'avait plus même sa ressource de 1709, la fièvre, le
+nerf du désespoir. Elle gisait, inerte, après l'accès. Et
+qu'adviendrait-il d'elle, si ses démembreurs <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> acharnés, les
+deux dogues, Marlborough, Eugène, la surprenaient sur le grabat?</p>
+
+<p>Mais l'Europe elle-même en avait bien assez. L'Angleterre n'avait pas à
+la guerre un intérêt réel, puisque déjà l'Espagne, et la France bientôt,
+offraient sans guerre tous les avantages qu'elle désirait.
+Malheureusement la fausse fureur de Marlborough, la haine têtue des
+vieux whigs, la criaillerie des spéculateurs, faisaient grand bruit, et
+non-seulement couvraient la voix des gens sensés, mais, par leur
+insolence, leurs injures, leurs affronts, rendaient le traité
+impossible.</p>
+
+<p>Le rechercher semblait une bassesse. Il se trouva un homme qui, sans
+souci d'honneur, d'orgueil, vit nettement l'intérêt des deux nations, le
+leur fit voir, éclaira les Anglais eux-mêmes. C'était un intrigant qui
+toute sa vie avait été entremetteur, et qui le fut ici très-utilement.
+C'était ce faquin de Dubois<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>.</p>
+
+<p>J'ai dit ailleurs ce que j'en pense, et il ne s'agit pas ici de sa
+vertu. On doit dire seulement qu'il n'est pas <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> de coquin qui
+n'ait eu un jour dans sa vie, un jour où il ait marché droit. On doit
+avouer que celui-ci, infiniment spirituel, eut ce que n'ont pas toujours
+les gens d'esprit, un sens net et vif du réel, une vue très-lucide de la
+situation, nulle fausse poésie, nulle illusion. De plus, une résolution
+déterminée et obstinée pour aller droit au but, y faire aller les
+autres.</p>
+
+<p>Notez qu'il était presque seul de son avis, que ni l'Angleterre ni la
+France n'avaient grande envie de traiter. L'une et l'autre avaient
+encore la vue comme offusquée des mauvaises fumées de la guerre. On ne
+passe pas impunément par une lutte si longue et si atroce. Elles
+restaient malades de funestes levains, de fâcheux souvenirs, d'humeurs
+noires, de pénibles songes.</p>
+
+<p>Nombre d'Anglais honnêtes, de braves gens qui sortaient peu de l'île,
+croyaient de bonne foi que la France était quelque chose comme la Bête
+de l'Apocalypse, le grand Dragon, que le monde n'était malade que de son
+venin, qu'il ne serait guéri qu'au jour où <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> un vent de colère,
+un bon vent d'ouest, emportant l'Océan, le roulerait de la Manche au
+Jura. Des gens habiles, comme Marlborough, exploitaient la fureur des
+simples. Si la Bourse allait mal, c'était la faute de la France. Si les
+Compagnies avortaient, la France en était cause. L'une, la Compagnie des
+plongeurs, s'engageait à repêcher tout ce qui s'est perdu dans les eaux,
+des Argonautes à l'Armada. L'avare Océan, qui pendant tant de siècles a
+thésaurisé les naufrages, il aurait à restituer. Qui l'empêchait? sinon
+la France, cette fée, qui, de Brest, de Dunkerque jetait ses sorts et
+son mauvais regard.</p>
+
+<p>Folies étranges! la France, qui ne sait pas haïr, haïssait si peu
+l'Angleterre, qu'elle l'imitait tant qu'elle pouvait, copiait ses modes,
+ses banques, et pendant tout le siècle nos écrivains en font des éloges
+insensés.</p>
+
+<p>Mais, en même temps, il faut le dire, la France avait renoncé à regret à
+sa guerre des corsaires, à leur bizarre légende, qui passe tous les
+contes de fées. Elle se souvenait peu de la grande affaire de la Hogue,
+mais beaucoup de Jean Bart, beaucoup de la <i>Railleuse</i>, l'étrange oiseau
+de mer, qui se moquait des flottes, qu'on bloquait dans Dunkerque
+pendant qu'en Amérique il faisait razzia. Jeu piquant de hasard, de
+malice héroïque, où le plaisir était moins la prise que la surprise. Il
+s'agissait si peu d'argent, qu'un des nôtres (le petit Renaut) dépense
+une fois vingt mille francs à régaler ses prisonniers. Pris lui-même,
+Duguay-Trouin, en revanche, capture une Anglaise, magnanime Ariane qui
+fait fuir son Thésée. Voilà de ces <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> folies que regrettait la
+France, qui lui mettait au c&oelig;ur Saint-Malo et Dunkerque, qui la
+faisait s'obstiner dans cette fraude de Mardick qu'on creusait toujours
+malgré le traité.</p>
+
+<p>Mais comment s'amusait-on à cela, quand la grande marine était
+exterminée? Pour longtemps, on ne pouvait rien. Brest et Toulon
+chômaient, devenaient des déserts. Nos vaisseaux y pourrissaient; on
+n'en refaisait plus. Le roi même, se faisant un système de sa défaite,
+mettait les fonds de la marine aux embellissements de Marly.
+Pontchartrain, le ministre, fut terrible à nos amiraux plus que les
+Blake et les Ruyter. Il donnait deux mots d'ordre: 1<sup>o</sup> point de
+bataille; 2<sup>o</sup> reculer.</p>
+
+<p>Autre maladie de la France. Elle gardait un coin du c&oelig;ur pour <i>le
+petit Joas</i>, je veux dire le Prétendant. Ce Joas, devenu un triste
+capucin, restait pour bien des âmes tendres l'intéressant enfant qui fit
+pleurer dans <i>Athalie</i>. Les belles Anglaises, qui vivaient à Paris de
+jeu et d'autre chose, les bonnes Carmélites de Chaillot, de la rue
+Saint-Jacques, les Jésuites, priaient pour lui. L'improbable, l'absurde,
+a ses attraits. Témoin les romans jacobites que l'abbé Prévôt a parés de
+son entraînant bavardage, ces Cléveland, ces Doyen de Killerine (je ne
+veux pas parler du chef-d'&oelig;uvre, <i>Manon Lescaut</i>).</p>
+
+<p>Fausse et malsaine poésie, sous laquelle ces bourreaux Jésuites,
+persécuteurs, brûleurs en Espagne, en Autriche, et si cruels en France,
+invoquaient la pitié, pleuraient, attendrissaient. Qu'était en soi le
+Prétendant? le dangereux revenant du vieux monde, l'être <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> fatal
+en qui les éléments de la grande guerre pouvaient se réunir, se
+rallumer, embraser tout?</p>
+
+<p>Et avec quoi l'Europe l'eût-elle recommencée, cette guerre? avec des
+ruines, des peuples épuisés et sanglants, plusieurs agonisants, finis.</p>
+
+<p>Ou bien, on eût recommencé (chose terrible!) avec des monstres. On va
+voir tout à l'heure comment le monstre russe, exterminateur,
+dépopulateur, le vampire espagnol galvanisé de son tombeau, la Suède, un
+spectre fou, s'entendirent pour le Prétendant contre la civilisation,
+l'Angleterre et la France. Ce jour-là, le Stuart de Rome parut ce qu'il
+était, l'ennemi du genre humain.</p>
+
+<p>Il faut laisser les romans de côté et voir la vérité en face. La France
+gagnait autant, et plus que l'Angleterre, à éloigner le Prétendant, à le
+tenir bien clos dans son tombeau de Rome, à mettre ensemble les deux
+morts. Non-seulement il exposait la France, la tenait contre sa voisine
+dans un état irritant, provoquant, pire que la guerre, mais il était une
+épine intérieure pour la France même; il était l'opposé de la pensée
+moderne, dont elle est l'interprète. Rien n'était énervant contre la
+jeune sève du libre esprit, autant que l'esprit jacobite, cette mauvaise
+petite fièvre de l'intrigue galante et dévote.</p>
+
+<p>Tout cela n'était encore ni vu ni entrevu. Ici même, en pleine ruine,
+ayant tant besoin de la paix, on ne la voulait pas. Le Conseil de
+Régence, en grande majorité, continuait Louis XIV. Par une folle
+générosité, le Régent y avait mis ses ennemis le duc du Maine, l'inepte
+Villeroi, trois ministres du dernier règne. Le <span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> rapporteur
+était le maréchal d'Uxelles, tête creuse, qui se croyait profonde.
+Auprès du Régent même, la vieille tradition avait pour avocat ce petit
+furieux Saint-Simon, terrible contre l'Angleterre. Le Régent se
+défendait mal. Noailles et Canillac, Nocé, quelques <i>roués</i> seuls,
+appuyaient Dubois. L'ambassadeur anglais, Stairs, de son chef, sans
+l'aveu de George, conseillait l'alliance; mais ses emportements, ses
+aigreurs insolentes, la rendaient odieuse. Villeroi fit chasser un des
+Anglais de Stairs, que l'on disait (sans preuves) avoir voulu assassiner
+le Prétendant.</p>
+
+<p>Dubois, en mars 1716, alla incognito à la Haye voir lord Stanhope à son
+passage, le tâta, fit des offres. Mais, même en offrant tout, en cédant
+sur Mardick et sur le Prétendant, on pouvait croire que George serait
+sourd. Il était Allemand et point du tout Anglais, fort médiocrement
+touché de l'intérêt de l'Angleterre. Il ne pensait qu'à l'Allemagne, aux
+provinces surtout qu'il avait prises à la Suède. Pour les garder, il lui
+fallait l'appui de son maître l'Empereur, auquel il appartenait jusqu'à
+lui livrer l'Italie contre la politique anglaise, qui venait au
+contraire de jeter en Piémont la première pierre de la future royauté
+italienne.</p>
+
+<p>Ce valet de l'Autriche, notre ennemie, ne nous répondit rien pendant
+trois mois, et il n'eût peut-être jamais répondu, si Dubois n'eût su
+l'inquiéter. Il se fit écrire par le Régent un mot qu'il montra à
+Stanhope. On y voyait que le Régent était fort au courant des discordes
+intérieures de la cour d'Angleterre. George exécrait son fils qu'il ne
+croyait pas sien. Il tenait sa femme enfermée, tandis que lui-même
+traînait partout <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> deux grosses maîtresses allemandes. Sa haine
+pour son fils éclatait sans mesure. Une fois, à grand bruit, il le
+chassa avec sa jeune épouse. Les amis du fils, Argyle et Stanhope,
+n'étaient pas sans crainte. Le Régent leur offrit ses bons offices, son
+appui, de l'argent.</p>
+
+<p>George était fort peu populaire. L'Autriche avait exigé de lui un traité
+qui révélait son honteux vasselage (mai 1716). George et l'Empereur «s'y
+garantissaient <i>leurs futures acquisitions</i>.» Autrement dit, l'argent
+anglais et les flottes anglaises allaient être employés à aider
+l'Autriche en Italie. Cette Autriche qui déjà avait tant sucé
+l'Angleterre, qui avait si mal fait la guerre, si mal soutenu Eugène,
+elle voulait une guerre éternelle, déclarait que la paix d'Utrecht
+n'était qu'une trêve. Et George l'encourageait, lui répondait de
+l'Angleterre. Vrai crime contre la paix du monde.</p>
+
+<p>Les Anglais commençaient à voir ce qu'ils avaient fait en donnant une
+telle couronne à un domestique de l'Empereur, qui ne suivait que sa
+bassesse, ses petits intérêts de principicule allemand, au risque de
+bouleverser le monde.</p>
+
+<p>Eugène, à ce moment, battait les Turcs, et l'Autriche allait s'étendre
+de ce côté. Que voulait-elle donc? Conquérir partout à la fois? Si
+grande et si heureuse, elle trouvait en George un compère qui ne la
+trouvait pas assez grande à son gré, et voulait la grandir, contre les
+intérêts anglais.</p>
+
+<p>Cela dégrisa les Anglais de leurs colères aveugles contre nous, nous
+ramena beaucoup d'esprits. George dut faire attention. Une convention
+préalable fut signée <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> en octobre sur la vraie base anglaise
+(Mardick comblé, et le Prétendant éloigné au delà des Alpes). George ne
+peut se refuser à envoyer des ambassadeurs à La Haye, mais il les envoie
+sans pouvoirs. Enfin les pouvoirs viennent, mais incomplets,
+insuffisants. L'Autriche empêchait tout. Il est probable (et, selon moi,
+certain) qu'elle ne laissa traiter George et la Hollande qu'en arrachant
+du Régent une promesse qu'on lui sacrifierait les intérêts de la Savoie
+et de l'Espagne, et qu'au lieu de la Sardaigne, elle aurait la Sicile.</p>
+
+<p>Le 28 novembre, la France et l'Angleterre, la Hollande, le 31 décembre,
+signèrent la <i>Triple-Alliance</i>.</p>
+
+<p>Dubois écrivait au Régent: «J'ai signé à minuit. Me voici enfin hors de
+peur;&mdash;et vous hors de pages.»</p>
+
+<p><i>Hors de peur.</i> En effet, la France n'était plus isolée, n'avait plus à
+craindre l'intrusion du roi d'Espagne, qui eût été le retour de toutes
+les vieilles sottises.</p>
+
+<p><i>Hors de pages</i>, c'est-à-dire indépendant, pouvant faire la loi aux
+partis, déconcerter l'intrigue du duc du Maine.</p>
+
+<p>Ce parti du duc du Maine, c'était celui du Prétendant, des fous, des
+aveugles étourdis qui nous relançaient dans la guerre. Orléans, c'était
+la paix même, c'était l'esprit moderne, humanité, liberté et lumière.</p>
+
+<p>Stairs, l'envoyé anglais, avait dit, et Dubois redit «que l'<i>usurpateur</i>
+George avait pour ami naturel l'<i>usurpateur</i> de la Régence.» Forme
+paradoxale, effrontée et choquante, d'une chose en réalité juste. Les
+mannequins <span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> du vieux passé gothique, le Stuart, l'Espagnol,
+étaient-ils les vrais rois des deux grandes nations les plus civilisées
+du monde? Que leur rapportaient-ils? sinon honte et sottise. Contre ce
+faux droit de famille, George le protestant, Orléans le libre penseur
+(tels quels et quoi qu'on pût en dire) représentaient pourtant le vrai
+droit et l'unique, celui des nations et celui du progrès.</p>
+
+<p>Ce traité, ce contrat d'assurance mutuelle qui les affermissait tous
+deux, fut aussi un bienfait pour les deux peuples et pour l'Europe. Il
+menait à la paix réelle, solide et sérieuse, pour laquelle le monde
+haletait depuis la fausse paix d'Utrecht qui n'avait rien fini. Les
+trois peuples civilisés, désormais réunis étaient en mesure d'imposer
+aux barbares, aux aventuriers, aux ambitieux qui continuaient la guerre
+au Nord et la réveillaient au Midi.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> CHAPITRE III</h3>
+
+<h4>DUBOIS&mdash;LA TENCIN. MADEMOISELLE AISSÉ<br>
+
+1717</h4>
+
+
+<p>Madame, au premier jour que son fils fut Régent, lui avait demandé pour
+grâce «de n'employer jamais ce coquin de Dubois.» Et en effet, il n'eut
+nul emploi, aucun titre. À soixante ans, il n'était encore rien. Et cet
+homme de rien, ce néant, avait eu la chance de faire la paix du monde,
+de donner à la France la sécurité du dehors, si nécessaire dans sa ruine
+intérieure. Mais, malgré ce service, sa réputation était telle que le
+Régent n'osait le produire. À peine le fit-il, peu après, conseiller
+d'État.</p>
+
+<p>Le diplomate heureux, l'ange de la paix, ne payait pas de mine. On
+l'aurait cru un procureur fripon, un aigrefin de jeu, ou un courtier de
+filles, et l'on se serait peu trompé. Les portraits qu'on lui fit au
+temps de sa puissance, qui lui furent présentés avec des vers flatteurs
+où ses vertus sont résumées; ces portraits, <span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> certes, nullement
+satiriques, sont terribles et font reculer. Rarement on le montre de
+face; les yeux sont trop sinistres, et l'ensemble trop bas. On aime
+mieux encore le donner de profil, et alors sa figure ne manque pas
+d'énergie. Sous une vilaine petite perruque blonde, elle pointe
+violemment en avant, comme celle d'une bête de proie, «d'une fouine,»
+dit Saint-Simon. Comparaison trop délicate. Il a un mufle fort, de
+grossière animalité, d'appétits monstrueux, qui doit en faire ou un
+vilain satyre de mauvais lieux, ou un chasseur d'intrigues nocturnes,
+une furieuse taupe qui, de ce mufle, percera dans la terre ces trous
+subits qui mènent on ne sait où.</p>
+
+<p>Il avait du flair, de la ruse, un pénétrant instinct. Mais, pour mentir
+à l'aise, il feignait d'hésiter, il avait l'air de chercher sa pensée,
+bégayait, zézayait. Dans ses lettres, c'est tout le contraire. Il écrit
+de la langue nouvelle et si agile qu'on peut dire celle de Voltaire.
+C'est un homme d'affaires vif et pressé, entraînant, endiablé, terrible
+pour aller à son but; et avec cela amusant, pétillant. Il a des mots
+très-bas, comme en déshabillé, mais décisifs, qui tranchent tout.</p>
+
+<p>Jamais embarrassé. C'est par là qu'il prit le Régent. Le désolé
+Noailles, dans sa voie impossible d'économie, ne trouvait que
+difficultés. L'honnête chancelier d'Aguesseau, ancien procureur général,
+dissertait, raisonnait, faisait de l'éloquence et n'arrivait à rien.
+L'archevêque de Noailles, et le conseil de conscience, les jansénistes
+modérés, voulaient, ne voulaient pas. Dans la question de Rome, dans
+celle des protestants, <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> leur attitude double fut pitoyable.
+Non-seulement ils n'avaient révoqué aucune ordonnance contre les
+protestants, mais ils ne toléraient pas seulement ce que l'on proposait,
+d'ouvrir sur la frontière une libre colonie où ils pussent exercer leur
+culte. Ce qui se fit de bien se fit sans eux, par le Régent. Il refusa
+aux commandants les autorisations qu'ils demandaient pour fusiller,
+massacrer les <i>assemblées du désert</i>. Il tira de la chaîne les
+protestants que les Parlements envoyaient aux galères. Le pape refusant
+l'institution à ses évêques, il allait s'en passer, et peut-être essayer
+des formes anglicanes. C'eût été déjà quelque chose, et beaucoup, de
+n'avoir plus affaire au vieux prêtre étranger. Mais les Jansénistes
+auraient eu horreur d'un changement si hardi. Ils n'eussent pas suivi le
+Régent.</p>
+
+<p>Il restait là impuissant et inerte, découragé, sentant qu'en tout le
+bien était impossible. Là-dessus arrive Dubois, l'homme de l'alliance
+anglaise. Il va apparemment encourager son maître? Cette alliance
+étroite avec l'Angleterre protestante permet de ne rien craindre des
+menées romaines, espagnoles. On peut émanciper la France. Mais qui s'y
+oppose? Dubois.</p>
+
+<p>Avec l'apparente légèreté des libertins, des beaux esprits d'alors, il
+conseille au Régent de laisser là l'insoluble dispute, de se moquer de
+la question religieuse, de lâcher tout. Rome et la Bulle ont, après
+tout, la majorité des évêques. Laissons faire et laissons passer. Point
+de bruit, point d'appel. Du silence, c'est l'essentiel. Nous avons tant
+d'autres affaires!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> En finances on est embourbé. Mais pourquoi s'en tenir à ce
+Noailles, sans imagination, sans invention, qui parle de nous mettre
+pour quinze ans au pain sec, qui traîne dans les vieilles voies? Soyons
+jeunes et prenons des ailes. L'Angleterre a sa force dans la dette même;
+elle fleurit par la bourse et la banque. Il n'est pas jusqu'à
+l'Autrichien qui ne veuille avoir une banque. L'Empereur vient de fonder
+la sienne, de faire les premiers pas dans la voie du papier-monnaie.</p>
+
+<p>Dubois, à son retour, avait fait alliance occulte avec un charlatan,
+puissant parce qu'il était sincère. C'était le brillant Law, Écossais de
+naissance, mais de génie, d'éloquence irlandaise. Un merveilleux poète
+en finance, et d'étrange attrait personnel, doux, aimable, charmant, né
+pour gagner tout homme, troubler toute femme. Son étrange beauté
+féminine (dont les portraits témoignent) n'aidait pas peu à la
+fascination. La laideur de Dubois, près de lui, devenait moins laide.</p>
+
+<p>Celui-ci, favorable au grand novateur de la banque, en affaires d'État
+et d'Église, ne conseillait rien que routine. Éteindre tous les bruits,
+rentrer dans l'arbitraire, c'était tout son programme. Faire taire les
+jansénistes, faire taire les Parlements et tout le monde, éteindre les
+lumières gênantes de la discussion.</p>
+
+<p>Le premier pas dans cette voie mauvaise fut pourtant excellent. On
+étouffa la criaillerie de la noblesse, qui, secrètement poussée par le
+duc du Maine, pour une vaine question de privilège, voulait les États
+généraux, qu'il aurait ensuite exploités. Le conseil de <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span>
+régence frappa directement le chef, le duc lui-même. Il déclara les
+bâtards incapables de succéder au trône. Coup vif et qui surprit. On
+sentit la vigueur nouvelle d'une main cachée.</p>
+
+<p>Dubois était déjà le maître de son maître. Il ne voulait pas moins (lui
+obscur, décrié, au bout d'une vie subalterne et malpropre) qu'être
+premier ministre, et pour cela, avant tout, cardinal.</p>
+
+<p>L'impudence et l'audace étaient le fond de sa nature. On l'avait vu
+lorsque Louis XIV, s'étant servi de lui pour séduire Orléans au mariage
+de sa bâtarde, voulut le payer, lui demanda ce qu'il voulait. Il dit
+hardiment: «le chapeau.»</p>
+
+<p>Ce chapeau rouge avait deux vertus excellentes. Il décrassait d'abord.
+Le cuistre, ainsi rougi, passait devant les princes. Mais le meilleur,
+c'est qu'il donnait une immunité générale, quoi qu'on pût faire. On ne
+pendait pas un cardinal. Alberoni se trouva bien d'avoir pris cette
+précaution. Il eût été pendu sans le chapeau. Dubois, pour l'obtenir,
+précipita son maître dans le plus étrange revirement.</p>
+
+<p>On n'a de ces miracles qu'au gouvernement monarchique. Nous venons de
+voir tout à l'heure la reine d'Espagne, en une nuit, changer son mari si
+dévot, jusqu'à faire des offres étourdies aux Anglais hérétiques qui se
+moquent de lui. Maintenant voici le Régent, voici Dubois, les deux
+impies qui toujours ont raillé le pape, et qui tout à coup lui
+reviennent et se tournent du côté de Rome.</p>
+
+<p>Dix-huit mois de gouvernement avaient usé, plus qu'usé le Régent,
+avaient éteint en lui toute énergie, <span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> toute faculté de vouloir.
+Trois choses y contribuaient. D'abord rien en affaires ne lui
+réussissait. La réforme espérée, réclamée, avait échoué et nul
+dédommagement de c&oelig;ur. La seule chose qu'il aimât au monde, sa fille,
+allait toujours plus folle dans ses caprices effrénés, ridicules. Plus
+que jamais il eût voulu l'oubli et le cherchait dans les excès.</p>
+
+<p>Les portraits du Régent (tout un volume in-folio, à la Bibliothèque) en
+font une admirable histoire, depuis le premier (à douze ans), portrait
+doux, tendre, gai, de l'enfant le mieux doué qui fut jamais, jusqu'à la
+grosse face bouffie, apoplectique qui, de si près, touche à la mort. Une
+chose est saillante pourtant dans le premier et le dernier: l'élément
+allemand qu'il tenait de sa mère, Madame, se marque dans l'enfant et il
+reparaît à la fin.</p>
+
+<p>Le Français se dégage dans les portraits intermédiaires, svelte,
+élégant, vif à tout prendre au vol, avec un mélange italien, l'aptitude
+à tout art. Mais, avec cela, on sent bien que la fermeté manque, qu'il
+coulera, glissera; il est visiblement facile et <i>tout à tout</i>.</p>
+
+<p>Ses dons, brillants un moment, se fixèrent dans l'action, à Neerwinden,
+à Turin, en Espagne, où il fit la guerre à merveille. J'ai dit comment
+les dames (Maintenon, des Ursins) s'entendirent pour clouer ici cet
+oiseau, lui couper les ailes. Il n'était que mouvement; les bonnes
+dames, en l'immobilisant, le damnèrent, le perdirent. Dans sa terrible
+activité, il courut par les sciences, réussit dans les arts. Mais tout
+cela ne suffisait pas: il lui fallait aimer. Son mariage forcé avec la
+bâtarde du roi, qui, constamment, le trahit <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> pour son frère,
+lui rendait le foyer très-froid. Elle était son espion, observait,
+<i>rapportait</i>. Il ne l'en traitait pas plus mal. De cette couleuvre
+domestique, molle et douce, onduleuse, malgré son froid contact, il eut
+beaucoup d'enfants. Mais de l'accouplement de l'homme et du serpent il
+ne sort rien de bon. Le fils fut idiot, les filles étonnamment bizarres.
+L'aînée, duchesse de Berry, effrénée et charmante, eut le cerveau fêlé.
+La seconde, qui avait l'universalité du père, était une encyclopédie
+tourbillonnante; elle se fit religieuse (abbesse de Chelles) pour faire
+de la littérature, du jansénisme et toutes sortes de choses d'art, de
+métier, jusqu'à faire des feux d'artifice pour l'effroi de ses nonnes.
+La troisième et la quatrième ne furent que caprice et folie; elles
+étonnèrent l'Italie et l'Espagne de si hardis scandales qu'on aurait pu
+n'y voir que des cas d'aliénation.</p>
+
+<p>Et avec tout cela, il aimait toute sa famille et y perdait beaucoup de
+temps. Il rendait de grands devoirs à sa mère, voyait bonnement sa
+femme, quelque occupé qu'il fût. Il allait, une fois par semaine, voir,
+à Chelles, sa petite abbesse qui le réprimandait, le sermonnait. Il
+n'aurait pas passé un jour sans voir au Luxembourg sa folle adorée, son
+idole, la duchesse de Berry, lui faisait à propos de rien d'horribles
+scènes et lui créait mille embarras.</p>
+
+<p>Autre perte de temps: tout le monde abusait de lui pour de vaines
+audiences où il tâchait de satisfaire les gens, au moins par des
+paroles. Avant six heures, il s'enfermait, mettait le verrou. Cinq ou
+six habitués, ses roués, étaient là avec quelques dames peu sévères,
+<span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> dames de cour, dames de théâtre. Elles n'avaient aucune
+influence, «tiraient fort peu de lui, dit Saint-Simon, peu d'argent, nul
+secret.» Faisant si peu de frais d'amour, il n'était pas jaloux, leur
+passait des amants, parfois les reprenait après. Mais nos femmes de
+France n'aiment pas à compter si peu. Il en attrapait des mots durs.</p>
+
+<p>La comtesse de Sabran lui dit un jour: «Quand Dieu eut créé l'homme, il
+prit ce qui restait de boue pour faire les princes et les laquais.»</p>
+
+<p>Plusieurs, et les meilleures, étaient des comédiennes nullement
+intrigantes, quelques-unes désintéressées. La Desmares, à qui (une nuit)
+il voulait donner des diamants, lui dit: «Donnez-moi moitié moins; cela
+me suffira pour acheter une petite maison pour quand vous ne m'aimerez
+plus.»</p>
+
+<p>Si l'on veut juger cette époque, dont on parle un peu au hasard, il faut
+songer qu'après Louis XIV il y eut, et en mal, et en bien, une explosion
+de liberté. Tout parut au soleil. Ce fut comme dans le <i>Diable boiteux</i>
+de Lesage, quand ce diable enlève les toits, rend les murs transparents,
+et que tout à coup l'on voit tout. Mille choses éclatent indécemment. Ce
+qu'on faisait la nuit, dans des échappées hypocrites de Versailles à
+Paris, aux orgies effrénées des <i>petites maisons</i>, on le fait en plein
+jour, chez soi. Le scandale, le bruit, l'ostentation et la fatuité du
+vice, souvent bien plus que le vice même, c'est la Régence. De là tant
+de choses ridicules. De là la vogue étrange, inexplicable, d'un drôle,
+le petit Richelieu, si couru des femmes à la mode. Elle tint à l'adresse
+qu'il avait de faire croire <span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> qu'il avait été, à treize ans, le
+Chérubin heureux de sa marraine, la duchesse de Bourgogne.</p>
+
+<p>Au total, les m&oelig;urs valaient mieux sous cette Régence que sous les
+deux régences du XVII<sup>e</sup> siècle. La licence espiègle et rieuse du XVIII<sup>e</sup>
+est moins fangeuse pourtant. Qui oserait vivre alors comme firent la
+plupart des Condés, et Vendôme, et Monsieur, si publiquement? L'école
+italienne est en baisse; moins d'hommes femmes, et moins de poisons. Le
+Régent n'eût pas supporté le spectacle qu'eut si longtemps Louis XIV. Il
+n'aurait pas vu sans horreur le maître de Saint-Cloud, l'ange du Diable,
+le chevalier de Lorraine, empoisonneur connu, célèbre, de madame
+Henriette, lui succéder, se pavaner, piaffer, marcher sur le pied à tout
+le monde. Les monstruosités deviennent rares, et elles sont notées et
+sifflées. Seule peut-être, sous le Régent, la duchesse de Retz (née
+Luxembourg) est célèbre en ce sens; elle veut dépasser la nature et se
+tue à la lettre; elle meurt à vingt-cinq ans. On jasa fort d'une orgie
+d'écoliers qu'elle fit avec cinq ou six petits seigneurs, enfants de
+vieilles m&oelig;urs, qui n'aimaient point les femmes. Paris fut indigné,
+et le Régent satisfit l'opinion en exilant cette effrontée et chassant
+ces petits vilains. Il se montra sévère aussi pour un jeune prélat, qui,
+ayant une belle maîtresse, trouvait piquant de la mener pontificalement
+et de la montrer dans Paris.</p>
+
+<p>Ce sont là des nuances dont il faut tenir compte. Après le système de
+Law, il va venir un moment plus âpre de corruption violente et quelque
+chose peut-être d'encore pire sous M. le Duc. Et cependant, je ne
+<span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> vois pas que même alors, nous soyons tombés dans la brutalité
+des autres peuples de l'Europe. Le café, le Champagne, nous tinrent plus
+légers, plus ailés, que les buveurs de gin et de cette encre épaisse
+qu'ils appellent le Porto. Qu'est-ce que les soupers de Paris devant les
+immondes galas du Nord, l'ivresse épileptique de Pierre le Grand, les
+longues bacchanales de celles qui lui ont succédé, je ne dis pas des
+femmes,&mdash;mais d'impurs minotaures, des gouffres, ou plutôt des égouts.</p>
+
+<p>L'esprit toujours ici faisait quelque alibi aux fureurs de la chair. On
+n'eût pas trouvé à Paris la grasse sensualité de Vienne, la Gomorrhe
+féminine de ses grandes dames et de leurs femmes de chambre (qui
+vendaient à la Prusse tous les secrets du lit).</p>
+
+<p>Le carnaval de la Régence ne peut se comparer à celui de Pologne, sous
+Auguste, à ses fameuses fêtes de nuit. Ce grand buveur saxon, joyeux
+satyre, faisait la <i>presse</i> pour le bal, enlevait d'amitié, d'autorité,
+les maris et les dames, les faisait boire à mort. Point de grâce.
+Pendant qu'ils ronflaient sous les tables, leurs dames, reportées
+fidèlement par les voitures de la cour, revenaient endormies, enceintes.
+De là, tant de bâtards du roi; les belles Polonaises donnaient à leur
+mari, par centaines, des petits Allemands.</p>
+
+<p>Ces surprises et ces hontes, ici, auraient paru ignobles. Orléans ne
+vola jamais le plaisir. On ne voit pas qu'il ait trompé personne, encore
+moins employé l'ascendant de la puissance. Il aimait la liberté et ne
+voulait rien que par elle. Même aux fameux soupers, dans l'ivresse et le
+vertige, une femme restait toujours <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> libre et pouvait se faire
+respecter. On le voit par l'exemple d'une fille à coup sûr légère, peu
+respectable, la <i>petite Émilie</i>.</p>
+
+<p>Tout corrompu qu'il fût, il y avait telle corruption qu'il ne supportait
+pas. Chose étrange! madame de Tencin, fine et belle, très-spirituelle,
+échoua près de lui, et lui fut si antipathique, que, lui bon et poli
+pour tous, il le lui dit brutalement.</p>
+
+<p>Cela étonna fort. On la trouvait très-agréable, et plus que les
+très-jeunes. Ses trente-quatre ans en paraissaient vingt-cinq. Elle
+semblait délicate et douce, ne mettait pas affiche de méchanceté (comme
+madame du Deffant, moins méchante). Son portrait est gracieux, avec
+l'air oblique et fuyant. On sent qu'elle n'est pas, ne sera jamais posée
+franchement, ni tout à fait assise, mais à moitié, de côté, de travers.
+Sa fine et jolie mine est basse en même temps, d'une femme propre à
+tout, prête à tout et à qui on peut demander. Le Régent ne demanda rien.
+Un fort juste instinct l'avertit, et il recula, comme il arrive à ces
+buissons fleuris d'où pourtant se révèle le serpent par sa fade odeur.</p>
+
+<p>Madame de Tencin n'était pas un être simple; elle était une en deux
+personnes; en toute chose, doublée de son frère, homme d'Église, homme
+d'esprit, qui la valait, mais bien moins calculé; il ne faisait mystère
+d'être le mari de sa s&oelig;ur. Elle était de Grenoble, et y avait été
+religieuse, en grande liberté, fort galante. Mais, pour suivre son
+frère, ou briller sur un autre théâtre, elle eut l'adresse de se faire
+faire chanoinesse à côté de Lyon, d'où, le roi mort, elle s'émancipa
+tout <span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> à fait, vint à Paris. Elle y prit tout d'abord le
+nécessaire baptême de la mode, passa par Richelieu. De là les soupers du
+Régent, où elle échoua. Elle se rattrapa à la littérature, se fit faire
+(par son neveu d'Argental) un joli roman qui lui fit honneur, et lui
+valut des amants gens de lettres, Fontenelle, Bolingbroke, et autres.
+Elle eut un salon, où surtout affluait le parti moliniste, jésuite, qui
+y portait les pamphlets contre le Régent.</p>
+
+<p>Ce parti se divise, alors, en deux fractions, les violents et les doux.</p>
+
+<p>En tête du premier, le nonce, le furieux Bentivoglio, ex-capitaine de
+cavalerie, guerrier sans paix ni trêve, qui crie, jure sang, mort et
+ruine, et s'illustre à Paris pour avoir fait à sa maîtresse une paire de
+petites filles qui furent deux actrices ou danseuses. L'une, que
+plaisamment on nommait la <i>Constitution</i>, étonna la pudeur du temps en
+s'étalant aux vitres de la rue Saint-Nicaise par l'aspect le plus
+singulier (<i>Barbier</i>). Son vaillant père, le nonce, dictait ou
+propageait les vers et les brochures où l'on voulait mettre à mort le
+Régent, empoisonneur de la famille royale.</p>
+
+<p>L'autre fraction du parti croyait que ce Régent, tel quel, pouvait faire
+les affaires du pape. En tête, se trouvait, je ne dis pas un homme, mais
+un visage, le beau visage féminin du fils de la belle Soubise, le
+cardinal de Rohan. Parfait contraste avec le trop mâle Bentivoglio,
+Rohan, pour avoir la peau douce, embellir ses appas, prenait un bain de
+lait par jour. Ce parfait imbécile n'était pas sans ambition; Dubois
+s'en amusait, lui prédisant que tôt ou tard il deviendrait premier
+<span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> ministre. Près de lui se groupaient le président de Mesmes,
+qui jouait de génie Scapin et Scaramouche au théâtre de Sceaux;
+Lafiteau, jésuite-évêque (qui scandalisa Dubois même), voleur à voler
+dans les poches. Entre ce groupe et le Palais-Royal, un étrange canal
+existait: c'était le vieux d'Effiat, alors octogénaire, sinistre figure
+historique, qui rappelle la mort de madame Henriette. Le Régent, qu'il
+avait vu naître, le gardait d'habitude, comme un vieux meuble du
+Saint-Cloud de son père.</p>
+
+<p>Madame de Tencin s'était glissé, jetée dans ces intrigues. Les hauts
+Jésuites, le parti de la Bulle, faisaient de son salon leur place
+d'armes contre les Jansénistes. Elle y tenait concile, y siégeait en
+mère de l'Église. Ce rôle fut un peu dérangé au printemps de 1716. Elle
+eut un embarras inattendu. Un matin, la voilà enceinte. Un étourdi, un
+militaire, qui, la connaissant peu, en était fort épris, au carnaval de
+1716, lui fit ce mauvais tour. Cela lui venait mal. Elle était justement
+alors dans une double intrigue qui promettait. D'une part, elle
+accrochait Dubois, lui faisait croire que son salon de prêtres et de
+prélats lui concilierait Rome; d'autre part, elle entrait au complot de
+réaction qui voulait, par les femmes, prendre le Régent même, le ramener
+à la Bulle, aux Jésuites, lui faire chasser d'Aguesseau, les Noailles,
+et, à la place, mettre Law et Dubois. Admirable château de cartes, que
+cette sotte aventure vulgaire d'une grossesse à contre-temps risquait
+fort de faire écrouler. Elle y fut très-adroite, se déroba, et fit
+croire qu'on l'avait exilée, mais secrètement se délivra et fit jeter
+son fruit. On le mit, la <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> nuit, en novembre, sur les marches
+d'une église de la Cité. Il devait y geler, selon toute apparence, et le
+secret disparaître avec lui (il vécut, et c'est d'Alembert).</p>
+
+<p>Libre ainsi, l'araignée reprit sa toile, son intrigue ecclésiastique. Le
+parti qu'elle servait n'était pas loin de triompher. D'Aguesseau, les
+Noailles, ne tenaient qu'à un fil. Leur successeur était tout trouvé,
+d'Argenson, le fameux lieutenant de police qui avait détruit Port-Royal,
+et par là s'était mis bien loin dans le c&oelig;ur des Jésuites. Dubois, le
+vrai ministre, ayant, sans titre encore, la réalité du pouvoir, allait
+briser tout obstacle à la Bulle, et mériter, emporter le chapeau.
+C'était le plan, et, pour l'exécuter, Dubois crut bon de prendre une
+maîtresse. À soixante ans, usé de ses campagnes dans les mauvais lieux
+de Paris, souffrant souvent en damné de l'urètre, de la vessie, le voilà
+amoureux. Il a trouvé enfin son idéal. Il présente à grand bruit la
+Tencin au Palais-Royal, au Régent, qui rit à mourir. Excellent choix,
+pourtant. C'était évidemment la première pour l'intrigue, et la reine
+comme entremetteuse.</p>
+
+<p>On pensait judicieusement que pour pousser si loin le Régent dans la
+voie nouvelle, il fallait l'occuper, lui donner quelque femme. Il
+baissait; le plaisir, il l'avouait, avait pour lui peu de saveur. Les
+fameux soupers étaient froids. Les convives y perdaient le temps à se
+faire la cuisine eux-mêmes, soit amusement de vieux gourmand, ce semble,
+où triomphait le Régent. Après la courte explosion du champagne, la
+torpeur venait et le somme. Un emblème indiscret semble <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> le
+faire entendre. Au portrait que Vanloo fait de la Parabère, l'habituée
+de ces soupers, qui, plus souvent qu'aucune autre y berça le Régent,
+elle est représentée oisive, ayant sur sa main détendue la colombe
+d'amour qui s'endort au repos.</p>
+
+<p>Si blasé, pouvait-il avoir au moins quelque caprice? Grand problème,
+pierre philosophale.</p>
+
+<p>On a vu qu'en 1715, les jacobites de la cour de Saint-Germain avaient
+cru, bonnes gens, réussir avec une Anglaise, lactée, fraîche et beurrée.
+Et ils y avaient échoué. La Tencin, plus profonde, inventa mieux que la
+fade rose d'Occident. Elle essaya la rose orientale.</p>
+
+<p>Elle avait sous la main une bien extraordinaire personne, Haïdée?
+Aischa? qu'en français on déguise du nom de mademoiselle Aïssé. Elle
+l'avait chez sa s&oelig;ur, femme du président Fériol, qui l'avait élevée,
+la tenait dépendante, à sa disposition.</p>
+
+<p>Il paraît que ces dames firent entendre à la Parabère (qui n'était rien
+qu'une bonne fille et craignait fort Dubois), qu'ayant alors si peu de
+prise, elle devait laisser faire, que, si dans cet amour endormi et
+fini, on introduisait un caprice, un aiguillon nouveau, elle-même n'y
+perdrait pas, qu'elle aurait des retours, comme elle en avait eu déjà.
+Ce fut chez elle qu'on amena mademoiselle Aïssé, chez elle que l'on crut
+brusquer lestement l'aventure.</p>
+
+<p>Mais j'oubliais de dire ce qu'était la victime. Chose bizarre, une
+esclave dans Paris. Notre ambassadeur à la Porte, M. de Fériol, qui
+avait fait les guerres des Turcs et vivait à la turque, achetait souvent
+de belles esclaves, des enfants mêmes. En 1698, après un pillage
+<span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> de Circassie, on lui vendit une petite, de quatre ans, et il y
+mit la forte somme de quinze cents livres d'abord. Elle était fort
+gentille, et comme la <i>Perdita</i> de Shakspeare, on la disait fille de
+roi. Il l'envoya chez lui, à Paris, à sa belle-s&oelig;ur, femme du
+président Fériol, fort complaisante pour l'ambassadeur, qui était garçon
+et dont sa famille héritait. Elle ne se fit nul scrupule de ce rôle de
+garder cette mignonne pour les voluptés du beau-frère. On la fit élever
+avec soin aux <i>Nouvelles catholiques</i>. Elle grandit, fleurit, jolie,
+spirituelle, aimée de tout le monde, et comme s&oelig;ur aînée des fils de
+la maison (l'un était d'Argental, le célèbre ami de Voltaire).</p>
+
+<p>L'ambassadeur ne revenait pas, mais s'informait fort d'Aïssé, et, sur ce
+qu'on lui dit qu'à dix ans elle aimait un petit garçon de son âge, il en
+fut horriblement jaloux et gronda sa belle-s&oelig;ur. Ce Fériol était un
+homme rude, étonnamment hautain, fort courageux, mais violent, colère
+jusqu'à devenir fou. On le remplaça en 1711, et il revint pour le
+malheur d'Aïssé. C'était alors une grande demoiselle, une Française de
+dix-sept ans, d'esprit très-cultivé, précoce et déjà admirée dans le
+monde comme une jeune dame. Quel coup ce fut pour elle quand cet homme
+âgé, sombre, dur, arriva et se dit <i>son maître</i>. Elle ne le connaissait
+point du tout, ne l'ayant vu qu'à quatre ans. Elle fut pénétrée de
+terreur et sans doute essaya de se défendre et s'appuyer par celle qui
+l'avait élevée, madame de Fériol. Mais, celle-ci, avare, qui attendait
+beaucoup de son beau-frère, et qui eût été désolée si, malgré l'âge, il
+eût pris femme, fut ravie, au contraire, <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> de le voir réclamer
+sa petite maîtresse. Nous avons la lettre terrible où le barbare lui
+dénonce son sort: «Quand je vous achetai, je comptais profiter du
+<i>destin</i> et faire de vous ma fille ou ma maîtresse. Le même <i>destin</i>
+veut que vous soyez l'une et l'autre,» etc. Elle plia sous la fatalité.</p>
+
+<p>Situation honteuse! qu'il y eut esclave et sérail dans la maison du
+président, d'un magistrat français! Les deux frères logeaient ensemble
+dans un hôtel de la rue Neuve-Saint-Augustin. Aïssé, très-captive de ce
+vieillard jaloux, vivait comme une religieuse, victime immolée,
+innocente, fort pure moralement, ne connaissant même son c&oelig;ur. Telle
+la vit madame de Tencin chez sa s&oelig;ur en 1717 (voyez les notes). Elle
+comprit très-bien tout le parti qu'on en pouvait tirer.</p>
+
+<p>Aïssé avait vingt-quatre ans, et elle avait déjà assez souffert pour
+souffrir peu. Elle était résignée et douce, enjouée même. Elle avait
+l'air très-jeune, une figure ouverte, aimable, où l'esprit rayonnait.
+Ses beaux yeux d'Orient, avec sa grâce toute française, c'était un
+contraste piquant, une chose singulière, unique, dont beaucoup étaient
+fous. Et, avec tout cela, on eût pu entrevoir combien la pauvre créature
+était brisée. Elle avait des bras maigres et pauvres. Son sein (V. le
+portrait) semblait, malgré cet âge, celui d'une petite vierge de quinze
+ans. On la sentait très-neuve, presque enfant par certains côtés.</p>
+
+<p>Ce qui servait les dames, c'était sa grande déférence pour elles. À une
+haute liberté intérieure, elle était, dans sa vie, ses actes, toute
+dépendante de la famille de son maître, de cette étrange mère, madame
+<span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> de Fériol, que (telle quelle) elle ne voulut jamais quitter.
+On supposait que la jeune fille, depuis six ans soumise à tout caprice
+d'un homme désagréable et plus âgé que le Régent, ferait peu de façons.
+Cela n'arriva point. Il paraît que l'esclave parla en femme libre et se
+fit respecter. Le Régent n'était pas homme à profiter d'un guet-apens.
+Et les dames, d'ailleurs, auraient craint d'employer la violence. Si
+elle eût dit un mot à son ambassadeur, il eût éclaté certainement et les
+aurait déshéritées.</p>
+
+<p>Elles eurent beau faire et beau dire, la gronder au retour, la rendre
+malheureuse, lui faire honte de son obstination à refuser une si haute
+fortune. Elle se jeta aux genoux de la Fériol, jura que, si on la
+poursuivait ainsi, elle se sauverait dans un couvent.</p>
+
+<p>Elle resta fidèle à son tyran. Elle le soigna vieux et malade finalement
+jusqu'à sa mort, en 1722.</p>
+
+<p>Il lui laissa une petite rente, et le billet d'une forte somme qui
+pouvait être sa dot, si elle se mariait. Mais voyant que madame de
+Fériol gémissait d'avoir à payer tant d'argent, elle alla chercher le
+billet et le jeta au feu.</p>
+
+<p>Cette noble et charmante femme<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a> eut une destinée <span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> bien
+tragique. Nous achèverons en son temps sa douloureuse histoire.</p>
+
+<p>Aimée de l'amour le plus tendre qui fut jamais, elle eut cet étrange
+supplice de ne pas s'estimer assez pour accepter les offres d'un amant
+accompli qui, <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> douze années durant, lui demanda sa main. En
+s'immolant à lui, elle refusa le mariage. Son c&oelig;ur, haut et très-pur,
+s'accusant jusqu'au bout des hontes involontaires, des fatalités de sa
+vie, s'obstina à se croire indigne, mourut d'amour et de vertu.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> CHAPITRE IV</h3>
+
+<h4>LA FILLE DU RÉGENT&mdash;WATTEAU&mdash;LA RÉVOLUTION DE JANVIER<br>
+
+1718</h4>
+
+
+<p>La révolution qui bientôt va renverser Noailles et d'Aguesseau et leur
+substituer l'homme de Dubois et des Jésuites, le lieutenant de police
+Argenson, le destructeur de Port-Royal, cette révolution est traitée
+beaucoup trop légèrement et dans Saint-Simon et partout.</p>
+
+<p>Elle est un retour net au règne de Louis XIV, dont les ordonnances
+cruelles sont de nouveau exécutées. En ce même mois de janvier 1718, qui
+change le ministère, le sang recommence à couler. Un ministre
+protestant, Étienne Arnaud, est exécuté à Alais. D'autres le seront tout
+à l'heure.</p>
+
+<p>Où donc est le Régent, si doux de sa nature, trop-bon pour ses ennemis?
+le Régent qui naguère enlevait de la chaîne les protestants condamnés
+aux galères par le Parlement de Bordeaux?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> Dubois lui avait arraché l'exil des évêques jansénistes qui
+faisaient appel contre Rome, sous prétexte du bien de la paix. Et ici,
+tout à coup, c'est la guerre qu'on reprend.</p>
+
+<p>On recommence gratuitement les agitations du Midi; on lâche le clergé,
+le peuple du clergé. Le protestant malade entend sous ses fenêtres la
+foule qui réclame son corps par ce cri sauvage: «À la claie!»</p>
+
+<p>Que fait le Régent cette année? Il publie <i>Daphnis et Chloé</i>, ses
+gravures, signées <i>Philippus</i>.</p>
+
+<p>Que fait-il? Il fait sa fille reine de France. Il ne la contient plus.
+Il la laisse marcher sur sa mère, éclipser, effacer le Roi.</p>
+
+<p>Sa tête était visiblement hors des affaires publiques. Il ne savait
+lui-même comment expliquer, colorer la révolution qu'on lui faisait
+faire. Faible, faux par faiblesse, il disait craindre que le parti de
+Rome n'appelât le roi d'Espagne. Saint-Simon lui ferma la bouche par ce
+mot sans réplique: «Que nulle concession ne changerait ce parti: qu'il
+serait toujours espagnol.» Et tous deux rougirent d'insister, de toucher
+le bas-fond réel, honteux qui était sous cela.</p>
+
+<p>Dira-t-on que ce fond, c'est la seule influence du vieux coquin Dubois
+qu'il connaissait si bien? ou bien que c'est le rêve d'or que Dubois lui
+donnait en appuyant le <i>Système</i> naissant? Ces deux choses pesèrent,
+mais il y en eut une troisième certainement. On va le voir par les actes
+de cette année. C'est la dernière où vécut sa fille, la duchesse de
+Berry. Elle avait près d'elle un Jésuite. Elle avait pris un appartement
+aux Carmélites. On la poussait au mariage, à la conversion. <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span>
+Par elle, sans nul doute, on travaillait son père. Et que pouvait-elle
+alors? Tout.</p>
+
+<p>Le chroniqueur de Richelieu, Soulavie, un auteur léger, qui pourtant a
+su beaucoup de choses, en dit une bien grave, qu'il altère, défigure,
+mais qui mérite attention: un étrange traité entre le Régent et sa
+fille. S'il se fit, ce fut, sans nul doute, la veille de la réaction, à
+la fin de 1717<a id="footnotetagNT-1" name="footnotetagNT-1"></a><a href="#footnoteNT-1" title="Go to footnote NT-1"><span class="smaller">[NT-1]</span></a> (ni avant, ni après).</p>
+
+<p>Le Régent, dit sa mère, était un homme fort léger, qui n'eut guère de
+sérieuse passion. Au vrai, il n'en eut qu'une, déplorable: sa fille.
+Elle l'ensorcela dès l'enfance. Il n'aima qu'elle au fond et ce qu'il
+tenait d'elle. S'il garda si longtemps la Parabère, c'est parce qu'elle
+venait de la maison de sa fille. Celle-ci avait l'attrait terrible que
+souvent ont les demi-folles, avec d'incroyables caprices. Mais ni
+caprices, ni rebuts, ni outrages ne rompirent cette chaîne fatale qu'il
+traînait misérablement. Rien ne l'affranchit que la mort.</p>
+
+<p>On comprendrait peu ce qui suit, si je ne reprenais à son origine cette
+étrange créature.</p>
+
+<p>Tout ce qu'on pouvait chercher de conditions pour faire une folle s'y
+trouvait au complet.</p>
+
+<p>Elle était impure par sa mère, <i>l'enfant du jubilé</i>, conçue d'un moment
+trouble et faux. Impure par son grand-père, Monsieur, le vrai roi de
+Sodome. Mais ce qui en elle domina tout, ce fut l'orgueil. Madame, sa
+grand'mère, la fière palatine de Bavière, ne lui donna pas sa vertu,
+mais sa hauteur allemande. Dans ce sang de Bavière, je l'ai déjà
+remarqué, il y avait beaucoup de maniaques, d'excentriques, de
+mélancoliques, dont plusieurs eurent des attaques d'épilepsie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> La naissance fut pire que la race. Son père, par mariage forcé,
+en pleine discorde domestique, l'eut du Judas femelle qu'il savait son
+espion. D'un tel amour naquit la discorde incarnée.</p>
+
+<p>On trouva à sa mort qu'elle avait le cerveau incohérent de forme,
+disparate et fêlé.</p>
+
+<p>Et son éducation fut pire que sa naissance. Ce fut le vice à la
+troisième puissance. Son grand-père et son père avaient déjà été élevés
+par des scélérats. On le voit par les lettres de Madame que le roi de
+Hanovre vient de confier à Ranke (1861). Elle fut laissée aux mains
+d'une femme de chambre perverse, la De Vienne, qui l'instruisit à
+poignarder sa mère d'injures, d'affronts. Éducation néronnienne. On
+s'étonne qu'elle n'ait pas été jusqu'au fer, au poison.</p>
+
+<p>Elle eut tout le chaos du siècle qui commence et a peine à se
+débrouiller. Elle vivait dans le cabinet de son père, c'est-à-dire au
+pêle-mêle du laboratoire de Faust. En 1709, tout à coup passant du drame
+de la guerre à la plus triste inaction, il rôdait à travers Babel,
+l'infini des sciences et des arts, comme eût fait l'Esprit (anticipé,
+déclassé, malheureux) du siècle de Diderot. Il voyait les savants, et il
+voyait les charlatans, des fripons qui faisaient de l'or, ou faisaient
+voir le diable. Il n'avait à chercher. Le diable était chez lui, en son
+lit par sa femme, et par l'enfant sur ses genoux.</p>
+
+<p>Elle avait une chose de son père: charmante et dangereuse,&mdash;en contraste
+avec sa malice, sa violence;&mdash;une sensibilité facile, le don des larmes.
+Tous deux pleuraient fort aisément. Nous la voyons <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> pleurer
+pour sa mère même, qu'elle déteste (<i>Saint-Simon</i>, 1719). Combien plus
+pour son père, et avec lui, dans les chagrins réels qu'il eut, quand on
+lui arracha sa maîtresse, quand on lui imputa d'horribles crimes. Ces
+derniers temps semblaient la fin du monde pour lui, comme pour la
+France. Plus sa femme s'éloignait de lui, plus la petite s'en rapprocha,
+mettant à le consoler la passion qu'elle mettait à toute chose. Seule
+amie et seule camarade, fière de suffire à tout, elle buvait avec lui
+vaillamment, voulait lui faire raison et luttait, au hasard de certaines
+misères à faire mourir de honte (<i>Saint-Simon</i>), étranges abandons où
+l'on s'attendrissait, s'éblouissait, s'ignorait tout à fait.</p>
+
+<p>En quel temps se passaient ces choses? Non en 1708, il était encore en
+Espagne; non en 1710, elle était déjà mariée. Il s'agit de l'année 1709.
+Il avait trente cinq ans, elle quatorze.</p>
+
+<p>La punition fut cruelle: il resta pour toujours serf et la chaîne au
+pied. Serf d'une folle, qui, au contraire, de plus en plus mobile,
+divaguait de tous côtés.</p>
+
+<p>Avec cela pourtant, elle avait infiniment d'esprit, et dès l'enfance,
+ayant été pour tout la seule confidente de son père, elle savait les
+choses et les hommes. Si, à la mort du roi, qui la mettait sur le trône
+pour ainsi dire, elle eût agi de concert avec sa grand'mère, si elle
+avait tourné au bien son énergie, la France ne fût pas retombée où la
+jetait Dubois, à la seconde banqueroute, au joug misérable de Rome.</p>
+
+<p>Dans une excellente gravure de 1716, faite au début <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> de la
+Régence, on trouve exprimée à merveille ces idées du moment. Le Régent
+tout pensif et plein des douleurs de la France, l'a devant lui assise,
+et qui s'appuie sur ses genoux. La France est une belle petite fille de
+quatorze ans, dans la prime fleur d'enfance.</p>
+
+<p>Ce sont les traits idéalisés de la fille du Régent, telle qu'elle dut
+être quelques années plus tôt (juste en 1709). On l'a faite un peu
+grasse, comme elle était, à l'allemande, et non sans rapport à Madame,
+sa grand'mère, à qui elle ressemblait autant que la beauté peut
+ressembler à la laideur. Elle est drapée d'hermine et couronnée de
+lauriers. Elle rêve; ses beaux yeux sont fixés au ciel, dans le trop
+poignant souvenir de tant de maux soufferts. Mais elle a trouvé comme un
+port, un abri, un soutien, et, de fatigue, d'affection, elle se laisse
+aller tendrement sur les genoux de son bon protecteur. Au total, l'effet
+est très-grave. Le Régent est bien mûr, presque vieux, et elle bien
+jeune. Il est sombre, soucieux et tout à sa pensée.</p>
+
+<p>Mais elle était indigne de jouer ce beau rôle. Elle n'avait pas la
+grande, la haute ambition. Son orgueil éclata en choses vaines,
+scandaleuses. Et, avec tout cet orgueil, elle n'avait d'amants que des
+sots; la première fois, son écuyer, sans figure ni mérite; puis son
+capitaine des gardes, Riom, un gros poupard. Le Régent aisément aurait
+dominé ce garçon assez bonasse, mais il était mené par sa première
+maîtresse, la Mouchy, confidente de la duchesse de Berry, et qui, lui
+voyant je ne sais quel accès de dévotion, <span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> poussait au mariage.
+Les Jésuites trouvaient leur compte à y aider.</p>
+
+<p>Dès longtemps un petit Jésuite s'était glissé au Luxembourg. Il entra
+comme un rat par on ne sait quel trou de garde-robe. Il devint une
+espèce d'animal domestique à qui on jette des morceaux sous la table. On
+le trouva bon compagnon et il eut petite place aux soupers. Là il en
+entendait de dures. Mais rien de sale ne l'étonnait, aucun blasphème (à
+faire crouler le ciel). Il riait doucement et faisait rire; lui-même il
+excellait aux saillies libertines.</p>
+
+<p>Tout échoit à qui sait attendre. Ce bouffon vit finement qu'elle avait
+des jours tristes, des ennuis, des langueurs. Il dit ou il fit dire
+qu'une grande princesse comme elle devrait avoir ce qu'avait eu Anne
+d'Autriche, un appartement royal dans un couvent, par exemple aux
+Carmélites de la rue Saint-Jacques, cette retraite illustre de madame de
+Longueville, de la Vallière et de tant d'autres dames. Il n'y avait pas
+loin du Luxembourg aux Carmélites. On l'y mena tout doucement. Ces dames
+étaient charmantes, caressantes et baisaient ses pieds. On lui en
+attacha, pour lui faire compagnie, deux, jolies, gracieuses, de
+très-noble famille, discrètes et qui s'avançaient peu.</p>
+
+<p>Elles surent bien le faire à propos. La voyant éprise de Riom, elles
+entraient dans ses idées, mais pour la <i>bonne fin</i>, le mariage. Les
+exemples ne manquaient pas. Il se trouvait justement que Riom était
+neveu de Lauzun, que la grande Mademoiselle épousa secrètement. Et le
+feu roi lui-même n'avait-il pas épousé madame de Maintenon?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> Elle prit feu à cette idée royale. Quel roman glorieux de
+braver tous les préjugés, le monde! et couronner l'amour! Riom vaut bien
+plus que Lauzun. Mais, fût-il le dernier des hommes, tant mieux!
+D'autant plus beau sera-t-il, plus hardi de l'approcher du trône!... Et
+c'était moins Riom encore que l'idée qu'elle aimait, l'absurde de la
+chose, le miracle, la lutte et la difficulté vaincue.</p>
+
+<p>Son père ne l'embarrassait guère. C'était son nègre pour obéir en tout,
+ou plutôt sa nourrice pour adorer tout d'elle, jusqu'au plus rebutant.
+Elle lui avait fait avaler cette pilule amère de trouver là toujours
+Riom, amant en titre, officiel, quasi-maître de la maison. Il avait
+humblement tâché d'apaiser la jalousie de ce redoutable Riom et lui
+avait donné un beau régiment. Il ne s'attendait pas à cette ambition,
+cette folie d'un mariage, et d'un mariage public!</p>
+
+<p>Quand la chose lui fut intimée, terrible fut son embarras. Il se trouva
+entre deux peurs: il eut peur de sa fille, mais non moins de sa mère. Il
+comptait fort avec Madame, et devant elle il était chapeau bas. Elle
+était étonnamment haute et de naissance et de vertu. Elle haïssait et
+méprisait ce temps, ne vivait qu'avec ses aïeux, de la fière pensée de
+sa race, de ses alliances royales, impériales. Elle ne bougeait guère de
+Saint-Cloud, solitaire sur les hauts sommets, mais comme la tempête
+qu'il ne faudrait pas provoquer. Orléans se souvenait avec frayeur de
+l'épouvantable colère où elle entra, lorsque son fils accepta la bâtarde
+de Louis XIV, du soufflet qu'il reçut de sa puissante main. Soufflet
+retentissant. Toute la grande <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> galerie de Versailles en
+trembla; on baissa le dos, comme à un éclat de la foudre. Mais
+qu'était-ce, bon Dieu! et quelle chute si, de cette fille du grand roi,
+on regardait en bas, jusqu'à cet insecte, Riom! Qu'il en revînt un mot à
+Madame, tout était perdu.</p>
+
+<p>Dans un beau livre (récent), la <i>Folie lucide</i>, on voit ce qu'est une
+idée fixe. Nulle chimère et nul crime où cela ne puisse mener. On y voit
+de plus une chose, c'est que ces demi-fous sont rusés, très-propres aux
+intrigues. Ce sont d'excellents instruments pour ceux qui savent s'en
+servir.</p>
+
+<p>Par celle-ci bien dirigée, ne pouvant pas de front emporter le Régent,
+on fit une attaque indirecte. On pensa qu'il serait plus docile et plus
+malléable, si préalablement on avait sur lui cette prise, de le tenir
+par un secret d'État.</p>
+
+<p>On croyait qu'il en était un, dangereux, redoutable, qui pouvait servir
+aux Jésuites, et qui sait à l'Autriche? C'est le secret que
+Marie-Antoinette voulut plus tard tirer de Louis XVI; secret que, seuls,
+quatre hommes ont su: <i>Louis XIV, le Régent, Louis XV et son
+petit-fils.</i></p>
+
+<p>La fille du Régent, l'enlaçant et le caressant, lui aurait dit: «Si vous
+m'aimiez, vous me diriez une chose dont je suis curieuse. Je donnerais
+tout pour la savoir ... le secret du <i>Masque de fer</i>.»</p>
+
+<p>Soulavie dit qu'elle n'avait d'autre but que d'en amuser un amant. Et
+d'autres sots ont dit que le secret était sans importance. Mais alors
+comment expliquer qu'il ait été si bien gardé de roi en roi, avec tant
+de mystère? J'ai dit ce que j'en pense. Ce <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> ne put être autre
+chose que la suppression d'un premier enfant d'Anne d'Autriche, enfant
+adultérin qui, se trouvant l'aîné, eût supplanté Louis XIV. La maison de
+Bourbon aurait été dépossédée. Ses ennemis trouvaient piquant, utile, de
+savoir par le Régent même que l'<i>ordre de succession avait été
+interverti</i>, que Louis XIV et Monsieur n'<i>étaient que des cadets</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> Il avait trop d'esprit pour ne pas deviner qui la poussait.
+Mais elle avait trop de violence pour céder, subir un refus. Elle cria,
+ordonna et pleura. Et enfin elle employa l'<i>ultima ratio</i> des femmes.
+Elle se mit dans ses bras, dit qu'elle mourrait sans cela, qu'il le
+fallait, qu'enfin pour l'obtenir elle donnerait tout au monde. Le Régent
+ébranlé s'attendrit, se troubla, et la furieuse, en échange, jura encore
+de donner tout. Il n'y tint pas, dit le fatal secret.</p>
+
+<p>Elle avait oublié Riom, ou pensé qu'après tout, maîtresse absolue du
+Régent, elle dédommagerait amplement son amant en faisant sa fortune.
+Mais Riom, déjà sur le pied d'un mari, se fâcha. Elle dut s'ingénier,
+chercher quelque expédient qui la dispensât de tenir parole.</p>
+
+<p>Elle venait de recevoir parmi ses dames (en septembre 1717) une jeune
+dame belle et dévote, mal mariée, très-vertueuse, madame d'Arpajon.
+C'était la petite-fille de l'architecte Mansart (<i>Saint-Simon</i>). Vertu
+humble et humiliée. La duchesse s'amusait à l'appeler «ma bourgeoise.»
+Pauvre personne qui semblait ne pouvoir résister en rien.</p>
+
+<p>Les grands, pour pécher sans péché, font par leurs gens certaines
+choses. Les casuistes ont la bonté de conniver à ce genre d'équivoque.
+La duchesse, alors en si bonnes mains, eut l'idée d'immoler cet agneau à
+sa place, de se la substituer. On parlait fort alors d'une affaire de ce
+genre. (V. <i>Madame</i>, sur la duchesse de Retz.)</p>
+
+<p>Elle pensait que le Régent, qui admirait cette dame, profiterait
+avidement de l'occasion. Mais elle-même, <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> par l'imprévu, par sa
+brusquerie sauvage, fit manquer tout. Elle renverse violemment la chaise
+de la dame, s'en empare et la tient, qui crie et se débat. Lui, étonné,
+myope, hésite. L'oiseau au piège, pris des mains, de la tête, ne pouvant
+mieux, jette ses pieds «et rue». Il reçoit un coup juste à l'&oelig;il,&mdash;la
+fine pointe du petit talon que l'on portait alors,&mdash;et juste à son bon
+&oelig;il; il voyait à peine de l'autre.</p>
+
+<p>Duclos appelle cela un coup d'éventail. Mais en Hollande, où des
+témoins, qui avaient vu ou entendu, contèrent la chose à Du Hautchamp;
+on dit tout simplement la honteuse aventure.</p>
+
+<p>On ajoutait un mot invraisemblable. Le lendemain, au Conseil,
+d'Aguesseau aurait fait cette plaisanterie: «S'il est aveugle, faisons
+régent M. le Duc, qui, du moins, n'est que borgne.» Le Régent se serait
+fâché, et le hasard eût précipité la chute du ministère.</p>
+
+<p>Mais d'Aguesseau, poli, doux et respectueux, n'eût pas dit un tel mot.
+D'autre part, le Régent savait peu se fâcher. Il y eut certainement
+autre chose. Pour le bien de l'Église et la chute des Jansénistes, pour
+faire Riom un prince, on ne disputa plus, on fit trêve aux scrupules.
+L'accord dont parle Soulavie dut avoir son entier effet.</p>
+
+<p>Ce moment se caractérise de deux façons fort expressives:</p>
+
+<p>D'abord, les dons faits à Riom pour le rendre patient. Le Régent lui
+donna le gouvernement de Cognac, lucratif et sans charge, avec un
+nouveau régiment et le plus brillant de l'armée: <i>Dragons Dauphin</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> Il lâcha à sa fille tout ce qu'elle aimait le plus: les
+honneurs de la royauté et l'humiliation de sa mère.</p>
+
+<p>L'étrange publication de <i>Daphnis et Chloé</i>, faite à ce moment même, dut
+donner à penser. De 1714 à 1718, il avait gardé pour lui seul ce
+monument d'art (ou de volupté) dans le mystère du portefeuille. Mais
+alors il l'en tire, fait sa confidence au public.</p>
+
+<p>Ce livre en dit beaucoup. Ce ne sont pas là les amusements qu'un
+solitaire fait pour lui-même. Tant de détails charmants, caressés d'un
+crayon ému, ne sont pas des caprices, mais des choses d'amour pour
+l'unique et l'aimée. Le texte, comme on sait, naïf en apparence est
+très-attendrissant, mais de tendresse si faible que l'amour ne veut ce
+qu'il veut. Chloé est courageuse, veut donner le bonheur; Daphnis
+résiste, n'ose, craint de la faire pleurer. Mollesse byzantine ou
+faiblesse excessive, comme d'une mère pour une enfant chérie.</p>
+
+<p>Il lui donna alors un bien autre don qu'aucun livre,&mdash;un homme, et le
+grand magicien, le seul qui eût l'âme du temps. Il venait de nommer
+Watteau <i>peintre du roi</i> (en 1717), et il le mit à la Muette pour
+peindre et décorer la <i>petite maison</i> où il avait placé l'idole, au plus
+près de Paris, pour l'y voir à toute heure.</p>
+
+<p>Ce peintre des <i>fêtes galantes</i> (c'était son titre officiel), si
+justement goûté pour ses pastorales délicieuses, ses ravissants
+Décamérons, avait autre chose en dessous. Son portrait est d'un grand
+garçon sec et âpre, d'air peu rassurant. Méchant? non. Mais il a
+souffert. Ce temps terrible a trop mordu. Il est exquis, maladif et
+<i>sinistre</i> (mot de Laurent Pichat). Dans ses dessins, dans ses <span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span>
+<i>Études</i>, il y a des choses trop senties. Il ne pourra pas vivre, car sa
+pointe lui perce le c&oelig;ur. Voyez même ses dessins d'enfants, ces
+petites filles malignes et d'avance si <i>aiguisées</i>. Voyez ces femmes
+<i>amères</i>, si fâchées, si chagrines au fond. Elles ne pleurent que de
+peur d'être laides. Mais qu'elles ont souffert! pauvres s&oelig;urs de
+Manon Lescaut! L'amour vendu se venge. Qui se consolera de l'amour?</p>
+
+<p>La scène dont parle Soulavie dut se passer à la Muette,&mdash;non pas au
+Luxembourg, où régnait la confidente de Riom,&mdash;encore moins à
+Saint-Cloud, où résidaient Madame et la duchesse d'Orléans.</p>
+
+<p>La Muette (la <i>Meule</i> d'abord, puis <i>Muette</i> ou discrète) était la
+maison du capitaine des chasses du bois de Boulogne, mais arrangée par
+un riche financier avec les recherches du luxe privé, que n'avaient
+nullement les maisons royales.</p>
+
+<p>Dans quel état Watteau vit-il cette maison? Où en étaient alors les arts
+du mobilier, si admirables dans ce siècle? Ils n'ont pris leur essor
+qu'après Law, chez les enrichis. Mais déjà le changement capital a eu
+lieu. L'ancien grand lit français, solennel, incommode, où recevaient
+les dames couvertes de dentelles, ce lit en plein salon, avec sa
+barrière, sa ruelle, où passaient les privilégiés, cela n'existe plus.
+Le lit serre la muraille, bientôt, frileusement, se blottit dans
+l'alcôve.</p>
+
+<p>Le lit perd de son importance. La femme s'est levée en ce siècle. Elle
+n'est plus couchée; elle est <i>assise</i>. Des sièges moelleux sont
+inventés. Des sièges à deux commencent, où deux amies pourront causer
+dans l'intimité tendre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> Le changement des modes précède celui du mobilier. En 1718,
+Dubois, comme séduction diplomatique, a porté aux dames de Londres nos
+riches robes à parements d'or. De Londres, il nous revient la jupe
+ballonnée, mode anglo-allemande, que nos Françaises allégent et font
+tout aérienne. Dernier coup aux gênes maussades, aux solennités du grand
+règne. De la vieille prison à la Maintenon, on a déjà rogné la partie
+supérieure, la haute coiffure échafaudée. Le corset seul résiste, mais
+la jupe est émancipée.</p>
+
+<p>L'ancien fourreau, étroit, serrait la personne en dessous, et s'était
+encore surchargé (vers 1700) d'une trousse extérieure, pesante aux reins
+et échauffante. Aux moindres occasions, il fallait quitter tout. Gêne si
+incommode, dit Saint-Simon, que madame de Soubise ne s'y soumit jamais.
+Au contraire le ballon, largement évasé derrière, donne aisance aux
+mouvements. Ses cercles de baleine, souples, infiniment minces, se
+prêtent en tout sens, et reviennent d'eux-mêmes par leur propre
+élasticité. L'appareil, si léger, loin de peser, soulève. La femme, en
+ballon, va légère, désormais comme ailée, oiseau qui pose à peine.</p>
+
+<p>Et c'est là justement ce qui choquait les Jansénistes. Ils regrettaient
+la pesanteur dont nos aïeules avaient été lestées. La démarche trop
+libre, disaient-ils, n'a plus d'équilibre. Elle flotte, elle nage
+incertaine. En chaire, ils allaient jusqu'à dire qu'une telle mode si
+complaisante, de facilité moliniste, était un défi aux hasards, une
+excuse aux défaites, à ces chutes presque involontaires, où l'on n'eût
+pas glissé s'il fallait vouloir tout à fait.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> Grand embarras pour les dames jansénistes, placées entre
+l'anathème et le ridicule de garder les vieilles modes. Par un juste
+milieu, elles portaient de petits ballons, qui auraient bien voulu, eux
+aussi, se gonfler, mais restaient timidement à la mesure des audaces
+prudentes, gênées, contenues, du parti.</p>
+
+<p>Les autres gonflèrent sans mesure. Les ballons donnaient aux grandes de
+la majesté. Ils affinaient les grasses et les faisaient paraître minces.
+La reine de l'époque, madame de Berry, n'était nullement une ombre
+transparente. Elle donna l'essor à la mode. Cette royale ampleur,
+commandant à la foule et se faisant faire place, pompeuse aux galeries,
+aux descentes solennelles des escaliers, allait merveilleusement aux
+prétentions superbes qu'elle étalait alors.</p>
+
+<p>L'envieuse rivale, l'infiniment petite duchesse du Maine, vraie naine,
+fut accablée. À son étroite cour de Sceaux, étouffée, elle s'agitait,
+faisait écrire, dessiner, chansonner. Dans ses pamphlets et ses
+caricatures, la fille du Régent est roulée dans la boue. Dans l'une,
+salement cynique, Riom possède et le Régent soupire; il lui mange les
+mains de baisers. Mêmes attaques et plus furieuses dans les
+<i>Philippiques</i> de Lagrange-Chancel, qui vont venir à la fin de l'année.
+Ajoutez certaines malices, respectueuses en apparence, d'autant plus
+injurieuses. Un M. Serviez traduisait, compilait, pour les dédier au
+Régent, les <i>Vies des douze Impératrices</i>, de Messaline, etc. Voltaire
+achevait son <i>&OElig;dipe</i>.</p>
+
+<p>Ce grand moqueur n'avait que vingt-trois ans. Pour certaine satire
+contre Louis XIV qu'on lui attribua, il <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> venait de passer un an
+à la Bastille, où il avait rimé quelques chants de la <i>Henriade</i>, et son
+imitation, faible et facile, de la tragédie de Sophocle. Sorti de prison
+en avril 1718, il avait hardiment demandé au Régent de lui dédier sa
+pièce. C'était un de ses tours. De même que plus tard il offrit
+l'<i>Imposteur</i> (Mahomet) au pape, il offrait l'<i>Inceste</i> au Régent. Sans
+être directement de la coterie de Sceaux, il en avait l'écho et
+l'influence par la maison où il vivait le plus, celle du vieux maréchal
+de Villars. Il lui faisait sa cour, écoutait ses récits, dont il fit son
+<i>Louis XIV</i>. Ce château enchanté, près de Melun, tenait Voltaire par son
+Alcine, la belle et jeune maréchale de Villars dont il se croyait
+amoureux. Elle était quelque peu dévote, donc contraire au Régent.</p>
+
+<p>Voltaire fut aisément animé et lancé. Par lui on prépara, pour être
+jouée en novembre, la pièce qu'on supposait terrible, et dont la
+représentation serait (on l'espérait) une torture pour la princesse,
+pour le Régent une humiliation.</p>
+
+<p>C'était peu le connaître, peu connaître le temps. Dans cette violente
+échappée des libertés nouvelles, toute chose audacieuse, contraire au
+monde ancien, tant fût-elle hardie et cynique, était fort peu blâmée.
+Rien n'étonnait. On souriait, et c'était tout.</p>
+
+<p>D'après nombre d'exemples illustres du siècle précédent (déjà cités),
+l'inceste était vice de prince, fort bien porté et à la mode. On
+l'érigeait en théorie. Montesquieu, qui alors écrivait ses <i>Lettres
+persanes</i>, publiées peu après, hasarde, entre autres paradoxes,
+l'excellence des amours antiques entre proches parents <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> et
+surtout l'union du frère et de la s&oelig;ur (Histoire d'Aphéridon et
+Astarté).</p>
+
+<p>Le Régent, loin de démentir les bruits qui couraient, les satires,
+faisait, disait plutôt ce qui pouvait les confirmer. Vers avril 1718, il
+dit, d'un c&oelig;ur trop plein, un mot que ne comprit pas Saint-Simon: Que
+les fameux <i>soupers</i> l'ennuyaient désormais, qu'il aimait mieux vivre en
+famille.</p>
+
+<p>Une folie non moindre que cette étrange passion l'avait saisi à ce
+moment, la découverte d'une prodigieuse mine d'or: le merveilleux
+Système qui changeait en or tout papier.</p>
+
+<p>Le Moyen âge, avec la foi, avec du pain, un mot, un souffle, sut faire
+Dieu. Law ne voulait qu'un peu de foi pour diviniser son papier, en
+tirer l'or, ce dieu du monde, susciter la nouvelle Hostie.</p>
+
+<p>Il soufflait. Et déjà les Billets de la Banque, ses actions du Nouveau
+monde, fortement se gonflaient et montaient de valeur. La fortune
+soufflait avec lui.</p>
+
+<p>Folie, fortune, ces mots vont bien ensemble. Éole engendra ces deux
+s&oelig;urs.</p>
+
+<p>Chacun a lu les pages scintillantes où Montesquieu admire le puissant
+fils d'Éole, qui sut si bien souffler. Mais personne, je crois, n'a
+remarqué que Watteau, bien avant les <i>Lettres persanes</i>, avait dit tout
+cela, et mieux.</p>
+
+<p>Dans une admirable arabesque, le dieu de l'air, aux ailes de zéphyr,
+vient amoureusement couronner un objet charmant, qui, sur d'épais
+coussins (par le procédé de Virgile), conçoit de l'air, et déjà gonfle.
+Quel en sera le fruit? aérien? direz-vous.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> Non, dans l'arabesque voisine, le fruit fleurit, une vraie
+rose, une beauté voluptueuse, la Folie. Pour la première fois, la Folie
+costumée décemment, richement, et l'on dirait en reine, la Folie fraîche
+et grasse (ce que n'a fait nul peintre), comme fut la fille du Régent.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> CHAPITRE V</h3>
+
+<h4>ALBERONI ET CHARLES XII&mdash;DÉFAITE D'ALBERONI&mdash;LA PAIX DU MONDE<br>
+
+1718.</h4>
+
+
+<p>La forte laideur de Dubois, c'est sa dualité étrange et violemment
+contradictoire. Véritable Janus, il montre deux faces opposées, deux
+politiques, au dehors, au dedans.</p>
+
+<p>Il joue en même temps deux pièces dont chacune se moque de l'autre, en
+est la satire, la dérision. Grande fatigue pour l'histoire, qui, plus
+elle est fidèle, plus elle paraît inconséquente. Cela rappelle le
+laborieux amusement de Léon X qui, sur son théâtre, divisé en deux
+scènes, à la même heure faisait jouer la Mandragore et je ne sais quelle
+autre facétie de Machiavel.</p>
+
+<p>À l'intérieur, Dubois, tendre pour les Jésuites, amant de la Tencin, est
+épris de la Bulle. Il prend leur d'Argenson, sacrifie d'Aguesseau,
+Noailles. Il <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> leur lâche la main dans leur plus cher plaisir,
+la chasse aux protestants.</p>
+
+<p>Il est donc bien zélé pour Rome? c'est le contraire. Tout le travail de
+sa diplomatie, le sens de ses traités de Triple et Quadruple Alliances,
+c'est d'exclure à jamais les candidats de Rome, le Prétendant et
+l'Espagnol des trônes de France et d'Angleterre; c'est d'affermir ou de
+fonder la dynastie protestante et la dynastie <i>libertine</i>, la maison de
+Hanovre, la maison d'Orléans. De concert avec l'hérétique, il accable
+l'Espagne, la vraie puissance catholique, lui brûle ou noie son
+<i>Armada</i>, met au fond de la mer ce dernier espoir du papisme.</p>
+
+<p>Aussi fort raisonnablement les Ultramontains, peu touchés de ses
+sourires, de ses caresses, des avances serviles qu'il leur faisait pour
+le chapeau, restaient ou Espagnols, ou Autrichiens, ennemis de Dubois et
+de la Régence. Au moment même où le Régent prit leur homme pour
+ministre, les gros Jésuites, le Comité des trois qui gouvernaient, leur
+secrétaire, l'intrigant Tournemine, liaient les deux conspirations,
+celle de Sceaux avec celle d'Espagne; et le nonce Bentivoglio, dans un
+pamphlet atroce, condamnait le Régent à mort et le marquait pour le
+poignard.</p>
+
+<p>Rome, faible, caduque, idiote, serrée, étouffée de l'Autriche, n'osait
+encourager l'Espagne, son meilleur défenseur, son champion. Elle était
+effrayée de l'audace plus qu'aventureuse d'Alberoni. Elle comprenait peu
+ses vrais amis. Mais, par une peur instinctive, elle sentait fort bien
+ses ennemis, son profond ennemi, la France, qui, dans son sein, portait
+la grande révolution <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> critique. Elle ne se méprenait nullement
+sur les faiblesses, les faussetés de Dubois, du Régent. Elle y voyait
+les <i>libertins</i>, au fond les tolérants, indifférents ou philosophes.
+Derrière le ministère, tout provisoire, de d'Argenson, les vrais
+ministres pointaient à l'horizon, Dubois et Law. Celui-ci bien plus
+qu'un ministre: l'apôtre éloquent, le prophète de cette religion, qui,
+un moment, fit oublier l'ancienne. Moment d'effet profond. Un million
+d'hommes qui prit part au <i>Système</i>, pendant deux ans, n'eut aucun
+souvenir de Rome ni de théologie. Le <i>Système</i> passa. Resta l'esprit
+nouveau.</p>
+
+<p>Law et Dubois arrivaient par la force des choses. Pourquoi? c'est que
+seuls <i>ils voulaient</i>.</p>
+
+<p>Ceux dont on avait essayé, les Conseils et les Parlements, admirables
+pour empêcher ou blâmer, ne proposaient rien.</p>
+
+<p>Law croyait, voulait, proposait. Il avait sa foi: le crédit.</p>
+
+<p>Dubois (que l'on en rie ou non) était aussi un croyant, à sa manière.
+Fripon, ambitieux, voué à l'Angleterre, flatteur de Rome, faux de toute
+manière, il eut pourtant certainement un idéal qui fit son âpre passion,
+il poursuivit (par des moyens indignes) un but très-beau, très-grand: le
+solide établissement, la fondation de la paix du monde.</p>
+
+<p>Tant qu'elle n'existait pas réellement, ni la France, ni l'Europe ne
+pouvaient se relever. Pour atteindre ce but, il fit des choses
+incroyables. Lui, qui n'adorait que l'argent, il en donna! jusqu'à payer
+des subsides à l'Autriche! jusqu'à payer le czar, pour qu'il fît
+<span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> grâce à la Suède. La France ruinée trouva de l'argent pour
+donner à tout le monde, pour acheter partout la paix, pour en assurer le
+bienfait à cet extrême Nord, qui alors (après Charles XII) ne nous
+touchait en rien que par l'intérêt de l'humanité.</p>
+
+<p>Pour terminer l'interminable guerre, il eût fallu surtout désarmer à la
+fois les deux principaux combattants, l'Autrichien, l'Espagnol. Mais
+l'Autriche, avec son Eugène, qui vient de gagner sur les Turcs deux
+grandes batailles, crève alors de force et d'orgueil. Reste l'Espagne.
+Dubois n'hésite pas. Il paye l'Autriche et noie l'Espagne. Tout finit.
+Le monde a la paix.</p>
+
+<p>Elles se battaient pour l'Italie. Et souvent l'on a dit: «<i>Ne devait-on
+pas affranchir l'Italie de l'une et de l'autre?</i>» Sans doute recommencer
+la guerre générale contre l'Autriche et l'Angleterre, alors unies? la
+reprendre dans des conditions pires que celles de Louis XIV? Ceux qui
+disent ces choses vaines ont l'air de croire qu'en deux années, la
+France avait repris des forces. Idée très-fausse. La France était entre
+deux banqueroutes; elle en avait fait une, et elle marchait vers la
+seconde.</p>
+
+<p>«<i>Du moins, il valait mieux aider les Espagnols à s'emparer de
+l'Italie.</i>» Mais cela revenait au même. L'Espagne était si faible
+encore, qu'en l'assistant dans cette guerre, la France en eût pris tout
+le poids.</p>
+
+<p>L'Espagne de ce temps, bigote et sanguinaire, était-elle un gouvernement
+si désirable aux Italiens? L'Autriche, tout odieuse, brutale et barbare
+qu'elle fût, avait du moins cela de bon, qu'en Italie elle resta
+<span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> toujours à la surface, n'entra jamais au fond; c'était comme
+un corps étranger dont on sent la blessure et qui sortira tôt ou tard.
+Mais l'Espagne, par l'analogie de m&oelig;urs, de langue, une certaine
+attraction morbide, risquait trop de s'assimiler. À la corruption
+italienne (vivante encore, féconde, qui donne Pergolèse et Vico), elle
+eût mis le sceau de la mort. Quel? la férocité. Cela sèche, stérilise
+tout. Il faut songer que les étrangers qui successivement gouvernaient
+l'Espagne, Alberoni, par exemple, durent, pour flatter le peuple, lâcher
+l'Inquisition, multiplier ses fêtes exécrables, les auto-da-fé.</p>
+
+<p>En travaillant contre l'Espagne, Dubois incontestablement eut pour
+raison suprême l'intérêt de ses maîtres, le solide affermissement de
+George et du Régent, la <i>fondation définitive des maisons de Hanovre et
+d'Orléans</i>. Mais cette politique personnelle était le salut de l'Europe,
+celui de l'Humanité. Supposons l'Espagne à Paris, et Philippe V régent:
+quelle nuit profonde, affreuse! quelle servitude épouvantable de la
+presse, de toute société, du clergé même. L'archevêque de Tolède avouait
+en pleurant à Saint-Simon que, sous l'Inquisition et la Terreur de Rome,
+l'Église espagnole était un corps mort. Les molinistes eux-mêmes se
+seraient trouvés écrasés. Que fût-il advenu des Jansénistes et des
+libres penseurs! Je vois d'ici Voltaire, Fontenelle, sous le san-benito,
+et l'auteur des <i>Lettres persanes</i> descendre dans un <i>in pace</i>.</p>
+
+<p>L'Espagne, c'était l'ennemi. Elle conspirait contre le monde. Elle
+portait, avec le Stuart, le drapeau de la barbarie, et elle était
+partout l'alliée des barbares, <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> des dangereux aventuriers. Elle
+revenait toujours à son rêve de l'Armada, qui eût en Angleterre rétabli
+le papisme,&mdash;par contre-coup, en France, assommé le Régent.</p>
+
+<p>Lemontey, si spirituel, si instruit, si fin sur le menu, mais qui sent
+peu le grand, a tort de parler de tout cela légèrement. C'était bien
+autre chose que la Conspiration des poudres. Les jacobites anglais
+voulaient solder Charles XII, et, ce vrai diable aidant, faire sauter
+l'Angleterre. Alberoni avait repris ce plan. On l'a dit romanesque,
+ridicule, impossible, parce qu'on suppose qu'il y fallait une grande
+flotte et une armée. Cela n'était pas nécessaire. Le nom seul du Suédois
+avait un prestige incroyable de terreur. Si, par un mauvais temps, un
+brouillard, il avait passé, avec sa bande personnelle, une poignée de
+ses soldats terribles, il aurait emporté l'Écosse comme une trombe,
+fondu vers Londres. Il eût été rejoint à coup sûr par un monde
+d'aventuriers, d'Irlande, de toute nation. De l'un à l'autre pôle, il
+était la légende de tout ce qui n'a de droit que la force.</p>
+
+<p>Dans l'état effroyable où était la Suède, dépeuplée, désolée, elle
+n'avait guère à craindre. Le czar lui-même traitait, ne sachant plus
+qu'y mordre, ne pouvant que s'user les dents sur ce dur bloc, tout fer,
+glace et granit. Charles XII, si bien ruiné, n'en était que plus libre.
+Il avait fini comme roi. Mais il lui restait un bien autre rôle où il
+entrait à peine. Sa renommée bizarre pouvait le faire un grand chef
+d'aventures, lui donner un vaste royaume, le royaume des désespérés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> Pour comprendre ce temps, il faut mettre en lumière le point
+essentiel, la faim du Nord, sa terrible indigence. Pierre, mal nommé le
+grand, avait plus de besoins peut-être encore que le Suédois, par la
+disproportion énorme de son petit revenu et de cent choses nouvelles,
+coûteuses, qu'il essayait. Tous deux étaient des mendiants. Ils rôdaient
+autour de l'Europe, comme les ours blancs du Spitzberg viennent la nuit
+gratter à la cabane du pêcheur, grondant, montant dessus, pour entrer
+par le toit.</p>
+
+<p>En 1717, le czar était venu tâter la France, tendant la main pour
+recevoir ce qu'elle avait coutume de payer aux Suédois, promettant un
+meilleur service si on le préférait. Le Régent l'accueillit avec sa
+grâce accoutumée. Les Français admirèrent <i>ce créateur d'un monde</i>. Beau
+créateur qui, avec de la vie, savait faire de la mort, qui, de sang et
+de chair broyés, faisait une machine, un impossible monstre. Sa Russie
+ressemblait au char grotesque qu'il avait charpenté et où il voyageait,
+charrette informe et disloquée d'avance, qui allait branlant et
+grinçant, par cahots, chocs, secousses. Si de droite et de gauche,
+nombre d'hommes, qui se relayaient, ne l'avaient soutenu, le triste
+véhicule, à chaque pas disjoint, eût mis à terre son constructeur.</p>
+
+<p>Éconduit par la France, il était d'autant mieux disposé à écouter
+l'Espagne, à entrer dans le grand projet de bouleverser tout l'Occident.
+Pendant cette tempête, qui eût pétrifié l'Allemagne, il aurait fait ses
+affaires d'Orient, aurait rançonné la Pologne, où il eût mis un homme à
+lui, un tout petit roi tributaire. <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> Il se fût arrondi et
+complété sur la Baltique, eût pris le Mecklembourg, fait établissement
+dans l'Empire en face de l'Empereur. Projets vagues, grossiers,
+incohérents. Tandis qu'il bouffonnait à Moscou la fête burlesque où l'on
+brûlait le pape, il entrait dans ce plan pour le faire triompher dans
+Londres!</p>
+
+<p>Le candidat de Rome et de Madrid, le Prétendant ne se fit pas scrupule
+de s'allier à ce barbare couvert de sang et qui alors justement fit
+mourir son fils. Il lui envoya le duc d'Ormond pour obtenir sa fille
+Anne Petrowna. Qu'eût-ce été pour l'Europe si ces accouplements
+monstrueux avaient réussi! si le bigotisme jésuite eût épousé l'Asie
+sauvage! si l'esprit de l'Inquisition eût fait pacte avec Attila!</p>
+
+<p>Deux fléaux menaçaient, d'une part, une répétition de l'invasion des
+barbares, la descente des masses faméliques du monde des neiges; de
+l'autre, le renouvellement de la guerre de Trente Ans, mais sans fin,
+recrutée par les soldats à vendre.</p>
+
+<p>Leur vrai roi, leur héros, leur Alexandre le Grand, était tout prêt dans
+Charles XII. Il mourut jeune, manqua sa destinée. Elle était d'être, en
+pleine Europe, un Pizarre, un Cortez, un grand pirate de terre. Nous
+avons de son étrange figure un bon portrait à Versailles. Avec ses gants
+de buffle, son habit grossier de drap bleu, ce grand corps sec, nerveux,
+semble d'abord un dur soldat. Puis on voit davantage: on retrouve, on
+comprend l'indestructible, qui prenait son plaisir à jeûner plusieurs
+jours, à dormir par terre sans abri dans les hivers de Suède. Il a tel
+trait plus que sauvage, le dirai-je? bestial, qui fait penser à un
+<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> terrible orang-outang. Ses yeux, d'un azur cru, ne se
+retrouverait ni chez l'homme, ni chez l'animal. Il tient fort du satyre,
+mais (tout au contraire du satyre) sa peau tannée est en-dessous riche
+d'un sang très-pur, implacablement virginal (j'entends, des vierges de
+Tauride). Nulle amitié. Nul amour. Buveur d'eau. Un seul sens, le péril,
+le meurtre.</p>
+
+<p>Le portrait nous le donne à l'âge où il meurt (36 ans), tel qu'il était
+alors, dans la fortune la plus désespérée, avec une redoutable hilarité
+qui fait trembler. Il en était au point de ne plus choisir les moyens.
+Son ministre, G&oelig;rtz, un homme à tout oser, forçait de prendre sa
+monnaie de cuivre pour deux cents fois ce qu'elle valait! Il escroquait
+ce qu'il pouvait aux Jacobites pour acheter des vaisseaux (il en acheta
+six en Bretagne). Il avait, pour son maître, accepté le patronage d'une
+compagnie de flibustiers. Il les entretenait et les gardait tout prêts.
+Troupe d'aventureux scélérats, une élite d'audace et de crimes.</p>
+
+<p>Charles XII avait reçu des arrhes d'Alberoni, un million, somme énorme
+pour sa misère. Le czar, qui déjà négociait avec les Suédois (mai 1718),
+l'eût au moins laissé faire, y trouvant tellement son compte. L'Espagne
+n'avait qu'à croiser les bras, et solder Charles XII, qui, sans nul
+doute, aurait passé.</p>
+
+<p>Tel aussi fut le plan d'Alberoni. Il ne varia pas là-dessus. Il soutint
+que l'affaire d'Angleterre devait précéder tout, qu'on ne pouvait agir
+en Italie, en France, qu'à la faveur de ce grand coup de foudre. J'en
+crois là-dessus Alberoni lui-même plus que Torcy (que copie
+Saint-Simon).</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> Qui empêcha? uniquement la sottise de la cour d'Espagne qui
+n'écouta pas son ministre, l'impatience de la reine italienne qui le
+força d'agir en Italie.</p>
+
+<p>C'est l'intérieur de cette cour, l'obscure chambre du roi et de la
+reine, qui seuls en ce moment illuminent l'histoire. Saint-Simon, dans
+son ambassade, put voir de près, ayant été reçu par eux avec confiance,
+et presque familiarité. Favorisé, comblé, admis à tout, il put voir,
+entendre beaucoup. Devant lui, ils causaient de sujets un peu étonnants
+dans une cour si dévote, de prélats scandaleux, de leurs m&oelig;urs à la
+Henri III. Alberoni en apprend davantage. À son passage en France, il
+dit au chevalier de Marcien que Philippe V, dans sa vie sensuelle et
+sombre (celle au reste des nobles, Espagnols, Italiens du temps), usait
+largement des licences conjugales autorisées des casuistes.</p>
+
+<p>Ces docteurs, dont les livres sont le parfait miroir de la vie du Midi,
+furent forcés de bonne heure de mollir là-dessus. En présence des
+monstrueux scandales qu'affichaient tant de princes et de princes
+d'église, avec leurs petits favoris, leurs pages ou enfants de chapelle,
+ils accordent infiniment aux libertés intimes du mariage. Dès lors rien
+ne paraît. Tout retombe sur la discrète épouse. Elle n'a pas à
+s'inquiéter. C'est sainteté à elle de pécher par obéissance. De Navarro
+à Liguori, en deux siècles, on la plie, muette, aveugle, à toute chose.
+En la femme, et la femme unique, s'épuise l'infini du caprice. Les cent
+maîtresses du Régent, les trois cents nonnes portugaises de Jean V, ne
+sont rien en comparaison de ce que ces <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> maîtres autorisent, au
+ménage espagnol du plus grave intérieur, entre le lit et le prie-Dieu.</p>
+
+<p>Une chose, chez ces docteurs subtils, est très-malsaine, c'est que leurs
+équivoques, et jusqu'à leurs réserves, sont autant de tentations. Ils
+accordent aux préludes des libertés glissantes qui vont fatalement droit
+à ce qu'ils défendent. Comme au bord de l'abîme, même la peur de tomber
+fait qu'on tombe. Mais dans la chute aucun repos. Le remords même est
+corrupteur. Il fait que le péché garde une âcre saveur et ne s'affadit
+pas, et le repentir même titille la tentation.</p>
+
+<p>Nous venons de décrire ici Philippe V. Né honnête, et gardant une
+certaine loyauté de la France que n'a pas toujours le Midi, il a
+naïvement exprimé tout cela. Avec sa première femme, la vive Savoyarde,
+qui le tenait de haut, il ne fut qu'un mélancolique, enfermé, un peu
+maniaque. Avec la flatteuse Italienne, qui avait son but personnel,
+intéressé, et se courbait à tout, il eut de singuliers orages et de
+scrupules et de remords.</p>
+
+<p>Ce but, tout politique, était souvent contraire à la foi de son mari. On
+l'a vu, en 1715, quand elle exigea qu'il s'offrît comme allié à
+l'hérétique. Et on le voit ici, en 1718. Au lieu de faire ce que ce
+prince dévot eût préféré certainement, au lieu de tenter d'abord la
+grande affaire romaine et catholique, l'affaire du Prétendant, elle
+l'oblige d'aller (malgré le pape) en Italie. Vrais tours de force, où
+elle ne pouvait réussir qu'en émoussant la conscience du roi par des
+arts énervants et de sensuelles complaisances qui le faisaient céder,
+mais le laissaient fort agité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> Elle avait déjà vingt-sept ans, avait eu deux couches de suite;
+de plus, la petite vérole, dont elle resta marquée. Le pis, c'est
+qu'elle avait maigri, n'était plus «la grasse Lombarde, bien empâtée,»
+l'idéal de Philippe V. On est tenté de croire qu'elle baissa. Dans une
+maladie, en la nommant Régente, il annulait cette régence par un pouvoir
+illimité qu'il donnait à Alberoni.</p>
+
+<p>Elle restait très-agréable, et reprit fortement le roi. Élégante amazone
+à la guerre, à la chasse, elle changeait de sexe et de figure, pour
+ainsi dire. Avec des modes fantasques, qu'elle se faisait faire à Paris,
+sous un justaucorps d'homme qui lui marquait sa fine taille, elle
+semblait un enfant gracieux, mignon page italien. Gentille créature,
+joueuse comme un petit garçon, mais d'enfantine obéissance, soumise
+comme une petite fille.</p>
+
+<p>L'énervante fascination, morbide, sous des formes si douces, absorba,
+acheva Philippe V. Mais, loin qu'il reposât dans son néant, il y trouva
+de plus en plus la fièvre, incessamment souffrant et stimulé de ces
+mauvaises faims de malade que nulle satisfaction n'apaise. En vain il
+l'avait à toute heure; en vain il la tenait sous son regard, passive,
+subissant même sans murmure certaines gênes un peu humiliantes de la vie
+de prisonnier. Nulle échappée. Aux fêtes ou dévotions de couvents, ils
+n'étaient pas moins enfermés, seuls au fond d'une obscure tribune. Dans
+leurs petites courses de chasse, dans ces déserts sinistres qu'on
+appelait maisons de plaisance, même prison. À chacune de ces maisons se
+retrouvait exactement la petite chambre <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> de Madrid, et l'étroit
+petit lit, jusqu'à la garde-robe, «toujours, l'une à côté de l'autre,
+les deux chaises percées de Leurs Majestés Catholiques.»
+(<i>Saint-Simon.</i>)</p>
+
+<p>Alberoni dit durement: «Il la pervertissait.» Mais comment? perverti par
+elle, insidieusement provoqué. Plus bas elle pliait, plus relevée elle
+exigeait des choses contre la conscience ou l'humanité même, qui (on va
+le voir) furent des crimes.</p>
+
+<p>Les douces règles des casuistes, les vastes indulgences du bon Père
+Daubenton et des confesseurs italiens rassuraient tout à fait la reine;
+elle riait, elle était gaie, badine. Le roi restait troublé. Il eût pu,
+d'après leurs maximes, pour une pénitence minime (une prière, un jeûne,
+une aumône) se calmer et dormir à l'aise. Mais, quoi qu'on pût lui dire,
+il avait cette faiblesse de consulter son âme, d'écouter la voix
+intérieure. Parfois il éclatait en bruyantes crises de remords qui
+n'embarrassaient pas peu la reine. Souvent on l'entendit pleurer,
+demander pardon aux muets témoins de la chambre, j'entends les saints
+bonshommes qui étaient figurés dans la tapisserie. Ces larmes, ces
+agitations, qui ne faisaient qu'amollir le pécheur, par un cercle fatal,
+le ramenaient aux chutes; il se croyait damné, et n'en péchait que
+davantage.</p>
+
+<p>Comme le roi de Portugal, il exigeait que chaque soir l'absolution du
+moins le blanchit pour la nuit. Autrement toute approche des choses
+saintes lui paraissait un exécrable sacrilége. Un matin qu'un prêtre lui
+disait la messe dans sa chambre à coucher, ignorant son état de
+conscience, voulut lui faire baiser la <i>paix</i>, <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> le roi
+s'indigna tellement, qu'il se jeta sur lui et faillit l'étrangler. Que
+dit le roi! On ne le sait. Mais la reine, humiliée, qui tremblait de
+fureur, s'écria: «Prêtre, si tu le dis, tu es mort.»</p>
+
+<p>Alberoni, qui avait commencé sa fortune au privé de Vendôme, et qui plus
+tard amusait le roi de contes gras, eût bien voulu, en continuant son
+métier de bouffon, s'insinuer encore aux petits secrets du ménage. Il se
+serait fait craindre, eût pris ascendant sur la reine. Mais la porte
+sacrée de la chambre mystérieuse avait son chien, son dogue, la
+nourrice, grossière et violente, qui, s'il hasardait d'avancer,
+outrageusement le repoussait.</p>
+
+<p>La reine, ne sachant rien, n'apprenant rien du dehors que par cette
+nourrice, ignorant l'Espagne et le monde, se figurait que ce royaume
+était redevenu en deux ans l'empire de Charles-Quint. En réalité, la
+surprenante activité d'Alberoni avait créé une belle flotte et une armée
+non sans valeur. Le revenu avait augmenté, parce qu'ayant supprimé les
+priviléges de l'Aragon et de la Catalogne, on faisait payer ces
+provinces. Qu'était-ce pour une grande guerre? Qu'étaient les petites
+réformes qu'avait pu faire Alberoni? Au fond, très-peu de chose.
+L'Espagne n'en était pas moins épuisée, stérile, un cadavre. L'ingénieux
+résurrectionniste la remettait debout, mais pour la faire choir sur le
+nez.</p>
+
+<p>Ce qui trompait encore Madrid, c'étaient les romans insensés, les folles
+promesses qui venaient de la France par toutes sortes d'intrigants. Tout
+cela misérable. Reprenons d'un peu haut, mais en datant soigneusement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> À son avénement, le Régent avait promis aux princes du sang, à
+M. le Duc, qu'on ôterait aux faux princes, bâtards adultérins, le droit
+de succéder au trône que leur avait donné le feu roi. Cela fut exécuté
+en juillet 1717, et dès lors la duchesse du Maine, née Condé, et tante
+de M. le Duc, mais furieuse de voir son mari descendre, implora l'appui
+de l'Espagne.</p>
+
+<p>Elle avait des amis au Parlement (le président de Mesmes et autres).
+Elle en avait dans la noblesse, où deux hommes ruinés, Laval et
+Pompadour, étaient déjà en rapport avec Cellamare, l'ambassadeur
+d'Espagne. Enfin, elle s'adressa au grand trio jésuite qui avait
+gouverné à la fin de Louis XIV. L'un des trois, le père Tournemine, lui
+donna un baron Walef, aventurier liégeois, peu sûr, fort étourdi,
+qu'elle envoya à Philippe V.</p>
+
+<p>On voulait que ce prince mît le feu aux poudres en écrivant au Parlement
+et demandant les États généraux. La lettre, ayant fait son effet, aurait
+été suivie d'une armée espagnole.</p>
+
+<p>Le Régent savait tout. Dans l'automne de 1717, il fit lui-même avancer
+des troupes vers les Pyrénées, encouragea les grands d'Espagne qui
+voulaient chasser l'étranger (Alberoni, la reine), s'emparer du roi, des
+infants. Seulement il refusait d'autoriser le coup qui, seul, eût tout
+tranché, l'assassinat d'Alberoni.</p>
+
+<p>La corruption, la faiblesse du Régent ne peuvent faire qu'on oublie le
+contraste de sa douceur avec la férocité de ses ennemis. Tandis que dans
+leurs pamphlets on le désignait à la mort, lui, il était si peu haineux,
+qu'averti qu'un conspirateur violent, M. de <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> Laval, était
+pauvre, il pensa que peut-être il ne conspirait que par misère, et lui
+donna une pension. Laval ne la refusa pas, mais il conspira de plus
+belle.</p>
+
+<p>Tout en voulant obtenir de l'Espagne ce désarmement sans lequel il était
+impossible d'avoir la paix européenne, il négociait longuement,
+obstinément, pour les intérêts de son ennemie, la reine d'Espagne, quant
+aux successions de Parme et de Toscane. Cette dernière affaire irritait
+fort l'Autriche, et retarda longtemps les choses. Torcy (copié par
+Saint-Simon) dit que les Impériaux regardaient le Régent comme partial
+pour l'Espagne et refusaient de s'y fier.</p>
+
+<p>Et cependant il fallait se hâter. Paris était fort agité. Il l'était par
+l'odieux des mesures financières que prenait d'Argenson, et par les
+menées des partisans du duc du Maine, par les résistances ouvertes du
+Parlement, par les sourdes intrigues des ambassadeurs étrangers.</p>
+
+<p>D'Argenson, qu'on croyait ami de Law et conseillé par lui, dès qu'il
+entra au ministère, passa à ses ennemis, et, publiquement associé à une
+compagnie rivale, fit ses propres affaires avec une audace effrontée. Il
+donna le bail des <i>Fermes et gabelles</i>, à qui? à lui-même, ministre,
+représenté par son valet de chambre!</p>
+
+<p>Cet homme de police, abusant de sa vieille réputation de dureté, et bien
+sûr d'être craint, n'eut ni ménagement ni pudeur. D'un coup il éleva la
+valeur de l'argent de 40 à 60, payant 60 livres avec 40 (empochant 20).
+Il fit un filoutage hardi sur la refonte des monnaies.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> Le Parlement saisit l'occasion. Il défend d'obéir (20 juin
+1718). Il appelle à lui les corps de métiers. D'autre part, d'Argenson
+envoie aux marchés des soldats pour faire prendre sa monnaie. Refus,
+violences et batteries.</p>
+
+<p>On publiait alors, on lisait avidement les beaux Mémoires du cardinal de
+Retz. Tout ce qui aimait le mouvement regrettait de n'être pas né du
+temps de la Fronde. La petite duchesse du Maine, avec sa ridicule
+académie de Sceaux, les gens de lettres qui lui prêtaient leurs plumes,
+n'étaient guère propres à agir sur le peuple. Si pourtant le monde des
+Halles, poussé à bout par l'affaire des monnaies, s'était levé, si les
+Parlementaires s'étaient mis à sa tête, nul doute que le vieux Villeroi
+ne leur eût donné le petit roi. Villars eût appuyé de sa glorieuse épée,
+de sa renommée populaire. Et qui sait? le Régent se serait trouvé seul,
+ayant contre lui le roi même.</p>
+
+<p>Cette cabale d'Espagne n'était pas tant à dédaigner. Des gens loyaux,
+comme Villars, ne croyaient pas du tout trahir en appuyant Philippe V,
+le frère du duc de Bourgogne, prince honnête et pieux, qui, sans nul
+doute, eût sauvegardé les droits de l'enfant Louis XV. Ils se sentaient
+en tout cela fidèles à la pensée du feu roi.</p>
+
+<p>Le Prétendant, pour qui Louis XIV écrivait encore à son lit de mort,
+avait son agent le plus sûr, le duc d'Ormond, caché près de Paris. Il
+était en rapport avec les ambassadeurs d'Espagne et de Russie. Dans le
+récit prolixe, obscur, mal lié, de Torcy, on voit que les rapports
+d'Alberoni avec le czar et Charles XII, interrompus <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> un moment,
+se renouaient. Il ne dit pas la cause de ces variations qu'a révélées
+Alberoni. Rien n'eût pu faire renoncer celui-ci à son plan du Nord. Même
+en juin, par Paris, il envoya un émissaire à Charles XII.</p>
+
+<p>Le czar était tout Espagnol en ce moment par sa haine de l'Autriche, par
+son extrême crainte que la France ne prit avec elles des engagements
+définitifs. Le Régent l'amusait, faisait croire et à l'Espagnol et au
+Russe qu'il n'était pas décidé à signer. Mais, dès le commencement de
+juillet, le comte de Stanhope, confident du roi George, était arrivé à
+Paris, et, dans une parfaite intimité, ils avaient réglé la future
+<i>Quadruple Alliance</i>.</p>
+
+<p>Le vrai sens de ce traité était celui-ci: la France, l'Angleterre et la
+Hollande commandaient, au besoin, <i>exécutaient</i> la paix définitive.</p>
+
+<p>L'Autriche, victorieuse des Turcs, bouffie de ses victoires, et qui
+rêvait toujours et l'Espagne et les Indes, on l'obligeait enfin d'y
+renoncer, en recevant un joli joyau, la Sicile.</p>
+
+<p>Malgré l'Autriche, on assurait à la reine d'Espagne pour ses enfants,
+non-seulement la succession de Parme, mais celle de Toscane. Clause
+obstinément repoussée de l'Empereur, à qui les ports de la Toscane
+semblaient une porte ouverte par où la France rentrerait à volonté en
+Italie.</p>
+
+<p>L'Autriche refusa longtemps, et même, après avoir signé, elle voulait
+encore revenir sur ses pas. L'Espagne refusa bien plus obstinément
+encore. Alberoni, pressé là-dessus par les Anglais, se fâcha, menaça. Il
+<span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> croyait les tenir par l'intérêt commercial, croyait que les
+ministres et les chefs politiques n'oseraient, par une rupture,
+compromettre les banquiers, marchands et armateurs de Londres, qui
+exploitaient l'Amérique espagnole.</p>
+
+<p>Il se trompait. George, avant tout, voulait servir l'Empereur et ne
+ménageait rien. Les grands meneurs anglais voulaient frapper la marine
+d'Espagne, frapper Philippe V, affermir le Régent. C'était leur homme.
+Il ne tenait pas à eux qu'il ne fût plus que Régent. L'ambassadeur
+anglais, Stairs, à la mort de Louis XIV, aurait voulu qu'il se fît roi.</p>
+
+<p>Stairs avait préparé le traité. Vers le 1<sup>er</sup> juillet, le comte de
+Stanhope, confident de George, mais qui avait aussi la pensée des chefs
+du Parlement, arriva à Paris, et put dire au Régent des choses qui ne
+s'écrivent point: Premièrement, qu'une forte flotte anglaise suivait
+celle d'Espagne, pour l'empêcher d'agir, sinon pour la mettre au fond de
+la mer. Deuxièmement, que, quelle que fût la faiblesse de George pour
+l'Empereur, le lien fort, unique, de l'Angleterre était avec la France;
+qu'elle traiterait au besoin avec elle pour contraindre l'Autriche à la
+paix.</p>
+
+<p>Et les Anglais n'entendaient par la France que celle du Régent et de la
+maison d'Orléans. Le Régent seul leur donnait confiance contre le
+Prétendant, contre les Jacobites, contre la guerre civile, contre les
+coups de main que l'Espagne et le czar pouvaient tenter sur eux, en leur
+lançant un Charles XII.</p>
+
+<p>On a dit qu'en cela ils ne voulaient rien autre chose que se faire ici
+un vassal. Mais en réalité c'était <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> pour eux une question de
+vie et de mort. L'opinion, en France, était, je l'ai dit, généralement
+faussée et pervertie. Elle s'intéressait au roman du Stuart. Beaucoup
+mêlaient sa cause à celle du roi d'Espagne. Des hommes, en divers
+genres, illustres ou éminents (comme Villars, Saint-Simon, Torcy),
+étaient de c&oelig;ur Jacobites, Espagnols, donc absurdement rétrogrades.
+Stanhope et Stairs, qui voulaient Orléans (quels que fussent ses vices,
+et ses faiblesses pires encore), étaient dans la vraie voie du siècle et
+du nouvel esprit.</p>
+
+<p>Tout fut conçu à un souper qui (chose bien significative) eut lieu dans
+la maison natale et patrimoniale des Orléans, au palais de Saint-Cloud.
+Ce palais, alors si petit, logeait l'été toute la famille, Madame, mère
+du Régent, sa femme, souvent sa fille. Elles reçurent Stanhope et le
+traitèrent. Cette fraternisation solide et qui semblait définitive se
+fit à la table de famille. On se sentit dès lors bien ferme contre les
+mouvements de Sceaux, du Parlement. On avait la sécurité d'un joueur qui
+s'amuse et tient les cartes encore, mais qui déjà a gagné la partie. Et
+quelle partie? la grande, celle de la couronne; on la voyait si près! on
+croyait la toucher. Vive joie, moins pour le Régent (fort désintéressé)
+que pour les trois princesses, pour l'orgueil impérial de sa mère, pour
+l'ambition profonde, souffrante, de sa femme, et bien plus pour la folle
+ivresse de la duchesse de Berry. Elle crut Orléans déjà roi, et (comme
+un fait de cette date le prouve trop malheureusement) elle perdait tout
+à fait l'esprit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> Nous reviendrons là-dessus. Remarquons seulement que ni l'excès
+du vice, ni la bonne fortune n'endurcissait le Régent. Il eut, à ce
+moment (peut-être attendri du bonheur), un rare mouvement de bonté. Il
+eut pitié de l'ennemi.</p>
+
+<p>Quoiqu'il lui fût hautement désirable que l'Espagne fût coulée à fond,
+quoiqu'un grand coup frappé par l'Anglais sur Alberoni dût aussi
+effrayer, abattre ici ses ennemis, il fit, par son agent, Nancré,
+avertir cet aveugle au bord du précipice. Il le pria de ne pas se
+perdre, de ne pas lui donner, à lui Régent, cet avantage décisif et
+cruel.</p>
+
+<p>Nancré ne trouva à Madrid que des sourds et des insensés. Ils nageaient
+en pleine victoire. Victoire peu difficile. Le duc de Savoie, qui avait
+encore la Sicile, mais qui était près de la perdre ou par l'Espagne ou
+par l'Empereur, en retirait ses troupes. Vainqueur sans combat (3
+juillet), le pavillon d'Espagne flotte à Palerme. La conquête paraissait
+certaine. Mais les preneurs risquaient fort d'être pris. Les Anglais
+n'en faisaient mystère. Stanhope lui-même (24 juin), plus tard l'amiral
+Byng, arrivé à Cadix, avaient fait dire aux Espagnols qu'aux termes des
+traités, à tout prix, on défendrait l'Empereur.</p>
+
+<p>L'envoyé des Anglais serrant de près Alberoni pour obtenir une réponse,
+celui-ci ne décida rien de lui-même. Il a dit, après sa disgrâce: 1<sup>o</sup>
+qu'il eût voulu retarder et ne faire la guerre qu'après s'être assuré de
+plus grandes ressources; 2<sup>o</sup> qu'il n'eût pas voulu qu'on commençât par
+l'Italie, mais par l'affaire du Prétendant. Or, c'était justement
+l'Italie que voulait la <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> reine, et à tout prix, sur-le-champ.
+Elle était si aveugle, qu'elle ne voulait de la Sicile que comme d'une
+conquête préalable qui lui ferait faire celle du royaume de Naples. Le
+pape s'y opposait: chose grave pour Philippe V. N'importe. La fée
+dangereuse, sans doute par un coupable échange de honteuses faiblesses,
+avait acheté celle-ci. Le triste roi remit tout au destin, et sobrement
+répondit à l'Anglais: «Que Byng exécutât ce qu'avait commandé Sa Majesté
+Britannique.»</p>
+
+<p>Cruelle, imprudente parole! Il était aisé à prévoir que, de ce mot, il
+noyait son armée. Cette brave armée d'Espagne qui, pour lui obéir, était
+en pleine mer, en tel danger, ne lui inspirait-elle donc aucune pitié?</p>
+
+<p>Pouvait-il croire qu'une marine créée d'hier tiendrait contre la vieille
+marine anglaise? Jadis, les Basques, il est vrai, si étonnamment
+hasardeux, firent du pavillon espagnol le premier du monde. Philippe II
+les découragea, et, dans l'affaire de l'Armada, les soumit à ses
+Castillans. Philippe V les découragea, et, dans cette affaire de Sicile,
+confia de hauts commandements à des intrigants jacobites, des
+aventuriers irlandais.</p>
+
+<p>Du reste, les moyens humains semblaient fort secondaires. On comptait
+sur le ciel, et l'on exigeait un miracle. On sommait Dieu d'agir.
+L'Inquisition à ce moment fut terrible d'activité. En une seule année,
+cent et quelques personnes furent brûlées vives, quatre cents autres
+diversement suppliciées.</p>
+
+<p>Des Juifs ou Maures, des misérables qui se croyaient <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> sorciers,
+des <i>luthériens</i> (libres penseurs), voilà ce qu'on brûlait. Jamais de
+vrais coupables. L'Inquisition était fort douce pour le libertinage.
+Sodome était ménagée à Madrid beaucoup plus qu'à Paris. En 1726, un
+homme fut brûlé ici en Grève pour une faute que les juges, en Espagne et
+en Italie, négligeaient comme peccadille, affaire de confessionnal. On
+payait cela avec quelque aumône aux couvents, quelque délation, un
+service au clergé.</p>
+
+<p>Les pêcheurs, quoi qu'ils fissent, expiaient par un fanatisme cruel,
+horriblement sincère, par le dévouement à l'inquisition.</p>
+
+<p>Madame de Villars vit, aux auto-da-fé, des seigneurs sauter des gradins,
+tirer l'épée, piquer, larder les victimes hurlantes, qu'on précipitait
+au bûcher.</p>
+
+<p>Le roi, s'il n'agissait, du moins assistait, présidait, avec sa
+gracieuse reine. Un tel jour expiait des nuits. S'ils avaient des
+scrupules pour les péchés d'hier ou ceux qui se feraient demain, ils les
+compensaient par leur zèle, mettaient aux pieds de Dieu et les douleurs
+des autres et le petit supplice de voir tant de choses effroyables.</p>
+
+<p>Ils comptaient que le ciel, touché de ces offrandes, bénirait leur
+expédition.</p>
+
+<p>Certes, si les sacrifices humains, la chair brûlée, pouvaient lui
+plaire, jamais il n'eût dû être plus favorable.</p>
+
+<p>Cette flotte d'Espagne allait rendre la Sicile aux moines qu'avait
+chassés le duc de Savoie, et y raviver les bûchers. Tout lui
+réussissait. Elle avait pris Palerme et elle allait prendre Messine,
+quand elle <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> se vit suivre de près par Byng, par sa flotte, plus
+forte en canons. Byng avait demandé un armistice de deux mois et ne
+l'avait pas obtenu.</p>
+
+<p>Le 11 août, l'amiral d'Espagne, incertain de ses intentions, avait
+quitté Messine, se trouvait devant Syracuse. Il voit Byng aller droit à
+lui, couper sa flotte, et, sans tirer encore, pousser ses vaisseaux au
+rivage. Un d'eux fit feu, et donna à l'Anglais le prétexte qu'il
+désirait.</p>
+
+<p>Coïncidence singulière.</p>
+
+<p>Le même jour, 11 août, le comte de Stanhope, premier ministre
+d'Angleterre, arrivait à Madrid voulant sauver Alberoni. Les vives
+plaintes du commerce anglais l'avaient changé, lui faisaient craindre
+une rupture avec l'Espagne. Il venait traiter, mais trop tard.</p>
+
+<p>L'immense désastre avait eu lieu. Surpris et séparés, ne pouvant même
+combattre, les Espagnols, avec toute leur vaillance, furent
+irrésistiblement poussés à la côte, ou coulés. Un de leurs capitaines
+irlandais s'enfuit le premier. Plusieurs vaisseaux furent mis en feu.
+Vingt-trois périrent ou furent pris, avec 700 canons et 5,000 hommes.
+Byng renvoya les officiers, s'excusant froidement «de ce malentendu, pur
+accident, survenu par la faute de ceux qui tirèrent les premiers.»</p>
+
+<p>Cruel, déplorable désastre,&mdash;mais qui faisait la paix du monde.</p>
+
+<p>La mort de Charles XII qui survint en décembre, en fut une autre
+garantie.</p>
+
+<p>Elle ne fut qu'un peu retardée en 1719, par notre <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> courte
+expédition d'Espagne et celle des Russes en Suède. Elle arrivait
+fatalement.</p>
+
+<p>Un seul homme rit. Ce fut Dubois.</p>
+
+<p>La France fut touchée. Et l'homme du Régent, Nancré, qui seul eut le
+courage de l'apprendre à Alberoni, ne le fit qu'en versant des larmes.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> CHAPITRE VI</h3>
+
+<h4>TRIOMPHE DU RÉGENT SUR LES BÂTARDS ET LE PARLEMENT<br>
+
+Août 1718.</h4>
+
+
+<p>Madame de Maintenon, dans sa pieuse retraite, octogénaire et si près de
+sa fin, suivait de l'&oelig;il les destinées du duc du Maine, son élève, ne
+désespérait pas de voir renverser le Régent. Elle accueillit avec
+bonheur la nouvelle des agitations de la Bretagne (24 janvier 1718). Les
+conjurés de Sceaux comptaient en profiter. M. de Laval, en Bretagne, M.
+de Pompadour, en Poitou, voulaient créer <i>une Vendée</i>.</p>
+
+<p>Les six mille nobles de Bretagne, démocratie sauvage où tous votaient,
+le clergé et le Parlement (qui étaient deux noblesses encore),
+s'agitaient à l'aveugle au moment même où l'impôt fort réduit aurait dû
+calmer la province. Il était descendu de douze millions à sept (en
+1718). En outre le Régent, malgré l'agitation, avait poussé la confiance
+jusqu'à autoriser des <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> assemblées locales qui prépareraient le
+travail de l'assemblée générale (rouverte en juillet 1718). Celle-ci
+n'en fut que plus turbulente, et on fut obligé de la dissoudre. Pour
+qu'elle soulevât le peuple, il eût fallu deux choses, que les curés, le
+bas clergé, prêchant contre le Régent, lui montrassent sa foi en danger
+sous un prince si impie, et qu'en même temps une grande manifestation
+navale et militaire de l'Espagne apparût sur les côtes, une flotte de
+Philippe V sous le drapeau des fleurs de lis<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>.</p>
+
+<p>Ces deux choses manquèrent également. Dubois, comme on a vu, par ses
+avances à Rome, divisa les <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> ultramontains. Si beaucoup
+restèrent espagnols, plusieurs furent gagnés au Régent. Ils n'agirent
+pas d'ensemble pour soulever la Bretagne. Quand on y prit les armes
+(trop tard, en 1719), les meneurs gentilshommes n'avaient avec eux que
+deux prêtres.</p>
+
+<p>L'autre condition manqua de même. Point de troupes espagnoles.
+L'ambassadeur Cellamare, le 30 juillet, mandait de Paris à Alberoni
+qu'on ne pouvait rien sans cela. Et Alberoni répondit: «L'armée, la
+flotte sont en Sicile.» Le 11 août, la voilà détruite, cette flotte, et
+l'armée quasi prisonnière, qui ne peut plus sortir de l'île.</p>
+
+<p>La Vendée de l'Ouest se trouve tout au moins ajournée. La Fronde de
+Paris, la cour de Sceaux, les chefs du Parlement liés avec Madrid et le
+Parlement de Bretagne, sont blessés pour l'instant avec Alberoni.</p>
+
+<p>On ne pouvait savoir le désastre espagnol que le 22 ou le 23. Les
+meneurs de Paris, dans l'ignorance où ils étaient de ce grand coup,
+croyaient pouvoir en frapper un ici. Le 18 août, la duchesse du Maine
+envoyait de Sceaux sa célèbre femme de chambre, mademoiselle Delaunay,
+pour conférer encore avec eux. Elle les vit à minuit sous le pont Royal,
+et, sans doute, leur donna ses dernières instructions. On méditait une
+chose violente, qui eût atteint de très-près le Régent, une rapide
+exécution qui l'aurait avili en montrant sa faiblesse, et qui eût exalté
+le peuple (toujours admirateur de l'audace) pour le Parlement. Sanglante
+expérience; mais sur un étranger, sur un aventurier, <i>in animâ vili</i>.</p>
+
+<p>Le 12, on avait renouvelé un arrêt de l'ancienne <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> Fronde (porté
+alors contre le Mazarin), arrêt qui défendait à tout <i>étranger</i> de
+s'immiscer au maniement des deniers royaux sous peine de mort, le
+condamnait sans forme de procès. Law, enlevé de sa Banque, amené dans
+l'enceinte du Palais, eût été pendu sur-le-champ. On a douté que la
+chose fût sérieuse. Elle eût été impossible, en effet, s'il eût fallu un
+jugement en règle de ce grand corps où il y avait nombre d'honnêtes
+gens; mais, sur l'arrêt déjà rendu le 12, nulle procédure nouvelle n'eût
+été nécessaire. Les présidents, un de Mesmes, un Blamont, un Lamoignon,
+n'eussent eu qu'à ordonner d'exécuter l'arrêt. Law, plus intéressé que
+personne à bien s'informer, se crut en vrai péril, et Saint-Simon l'y
+crut; car il lui conseilla de se cacher, lui fit chercher asile au
+Palais-Royal même, chez le Régent.</p>
+
+<p>La chose était énorme d'injustice et d'ingratitude.</p>
+
+<p>Et d'abord d'injustice. On prenait occasion de l'irritation qu'avait
+causée la monnaie de d'Argenson. Mais d'Argenson était justement rival
+de Law. En juin, avec les Duverney, il l'avait empêché d'avoir le bail
+des <i>Fermes et gabelles</i>, et il l'avait pris pour lui-même.</p>
+
+<p>On avait cru habile de s'attaquer à l'<i>étranger</i>. Depuis les Concini et
+les Mazarini, le mot était puissant pour lancer à l'aveugle la meute
+populaire. Grande pourtant était la différence. Ces gens entrant en
+France n'avaient pas de chemise et moururent horriblement riches. Law
+entra riche en France et sortit pauvre, en galant homme.</p>
+
+<p>Les jansénistes mêmes, les honnêtes gens du Parlement, <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> étaient
+ici peu délicats. Ils avaient horreur de penser qu'un huguenot pût
+devenir contrôleur général. Law avait contre lui toutes les branches du
+parti dévot. Il était protestant; il était apôtre et prophète de
+certaines utopies économiques, humanitaires. Ses caissiers, ses commis,
+étaient souvent des réfugiés, qui, forts de sa protection, hardiment
+étaient revenus.</p>
+
+<p>Je ne dis rien encore ici de lui, ni de ses précédents, rien du
+<i>Système</i>. Notons seulement que Law, alors, en 1718, n'avait marqué en
+France que par deux éminents services, se hasardant pour nous, engageant
+sa bonne chance, jusque-là très-heureuse, dans notre mauvaise fortune.</p>
+
+<p>Il avait débuté par un bienfait qu'on ne pouvait nier. Il avait créé une
+Banque qui n'exigeait des actionnaires qu'un quart en argent, acceptant
+pour le reste nos malheureux <i>billets d'État</i>, résidu de la banqueroute,
+dépréciés dès leur naissance. Dès lors, ils furent moins rebutés. Le
+crédit public fut un peu relevé. L'industrie, le commerce, reprirent du
+moins espoir. Cette Banque, par son escompte modéré, supprima l'usure.
+Celui qui prenait ses billets (valeur fixe, réglée uniquement sur un
+poids d'argent) n'avait pas à craindre les variations ruineuses que les
+monnaies subissaient sans cesse.</p>
+
+<p>L'État, comme les particuliers, trouvait ces billets fort commodes. M.
+de Noailles, quoique ennemi de Law, autorisa les comptables à recevoir
+les impôts en billets de sa Banque. On n'eut plus le spectacle barbare
+de voir l'argent voyager en nature, d'exposer de grosses voitures,
+chargées de métaux précieux, aux attaques <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> des voleurs. Pour
+éviter ce danger, on n'avait jusque-là de ressources que des traites
+tirées par les receveurs sur les marchands de Paris, avec un bénéfice
+énorme pour les uns et les autres. Les billets de la Banque firent tout
+cela sans péril et sans frais.</p>
+
+<p>Tout était libre et sûr dans cette institution. Contre les billets
+présentés, on vous donnait sur-le-champ des espèces. Et tout était
+lumière: les actionnaires eux-mêmes gouvernaient la Banque
+républicainement. De là, modération, sagesse. Ces billets si recherchés,
+on n'en crée en deux ans que pour 50 millions.</p>
+
+<p>Les choses allèrent ainsi jusqu'en août 1717, jusqu'à l'agonie de
+Noailles. L'État, alors, dans sa détresse regarda vers cette Banque
+brillante et prospère, y chercha un secours.</p>
+
+<p>Plus d'un gouvernement était alors au même point, et, dans sa
+défaillance, imaginait de se substituer une compagnie financière.
+L'Empereur accueillait le plan monstrueux d'une Banque qui eût payé pour
+lui, mais qui aurait été un État dans l'État. Cette Banque autrichienne,
+fondée sur des contributions forcées, le produit des confiscations,
+etc., était un horrible Grand Juge en matière financière, investie du
+pouvoir de condamner à son profit. Law, imploré par le Régent, n'exigea
+rien de tel.</p>
+
+<p>Il ne demandait rien qu'à la vraie source des richesses, à la nature et
+au travail. Il s'adressait à la puissante nature du Nouveau Monde, non à
+la dangereuse Amérique tropicale, mais à celle qui, placée sous nos
+latitudes, est encore une Europe, une <i>nouvelle France</i>, le Canada, la
+Louisiane. On a fort <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> durement jugé son entreprise.
+Rappelons-nous ceci: il y fallait un siècle, et il n'eut que deux ans.</p>
+
+<p>Dans cette création, il faut le dire pourtant, la prudence éclata moins
+que la générosité. Sa <i>Compagnie d'Occident</i>, fondée au capital nominal
+de cent millions, acceptait la condition de les recevoir en mauvais
+<i>billets d'État</i> qui perdaient les trois quarts, donc valaient seulement
+vingt-cinq millions. Et cela même, elle ne le recevait pas; mais (à la
+place) une simple rente annuelle de quatre millions. Notez encore
+qu'elle n'avait en tout que la première année, quatre millions, pour
+mettre à son commerce; la seconde année, les suivantes devaient être
+partagées entre les actionnaires. Ces quatre millions, c'était tout!</p>
+
+<p>La <i>Compagnie d'Occident</i>, quelles que fussent ses chances de ruine,
+pour un moment fut le salut pour nous. Elle absorba une masse de ces
+billets sous lesquels on pliait. Elle permit de supprimer un impôt
+très-lourd, le Dixième.</p>
+
+<p>Le Parlement, corps très-incohérent, en grande majorité honnête, mais de
+peu de lumière, très-ignorant (hors de son droit civil), était alors
+poussé par de fort dangereux meneurs. Après l'affaire populaire des
+monnaies, ils avaient cru que rien ne valait mieux, pour faire sauter le
+Régent, qu'un vaste procès criminel où l'on atteindrait plus ou moins
+tout ce qui l'entourait. Dans l'enquête, commencée mystérieusement, on
+poursuivait pêle-mêle et Law et les rivaux de Law. On attaquait avec le
+grand banquier nombre de gens qui l'exploitaient, le rançonnaient. On
+eût voulu pendre à la fois et les voleurs et le volé.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> À la tête des voleurs qui pillaient Law était la maison de
+Condé. Le Parlement n'osait regarder si haut. Il s'en tenait à tel
+seigneur, tel duc et pair, par exemple un La Force, renégat du
+protestantisme, agioteur, accapareur. D'autres, avec les mains plus
+nettes, étaient attaqués par les parlementaires dans leur dignité, leur
+noblesse. Le président de Novion, dans ses enquêtes satiriques, prouvait
+la bourgeoisie de ces faux grands seigneurs, cruellement leur arrachait
+leurs noms.</p>
+
+<p>Ces gens exaspérés poussaient tous le Régent contre le Parlement. Déjà,
+le 2 juillet, il avait dit nettement, ce qui était la vérité, «que ce
+corps n'était qu'une cour de judicature et d'enregistrement.» Depuis un
+demi-siècle il n'avait eu nulle connaissance d'affaires politiques,
+jusqu'à ce que le Régent, en 1715, lui reconnût le pouvoir de casser,
+annuler le testament du roi. De là cet orgueil insensé jusqu'en août
+1718. Là il fit hardiment des actes de souveraineté, mettant le Régent
+en demeure de le briser ou de l'être lui-même.</p>
+
+<p>Le Parlement se fût moins avancé s'il avait su le 12, à son premier
+arrêt, le désastre espagnol du 11. Mais il fallait au moins douze jours
+pour que la nouvelle arrivât. Le 21, il fit le pas le plus hardi,
+voulant que le Régent lui rendît compte, lui donnât un état des billets
+supprimés. Quel jour arriva la nouvelle? Nul ne le dit; mais les faits
+montrent que ce fut le 23.</p>
+
+<p>Byng la manda à Londres certainement par le chemin le plus court, le
+plus sûr, c'est-à-dire par la France. Donc, comptons trois ou quatre
+jours de la <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> Sicile à Marseille, et huit de Marseille à Paris.
+Cela fait douze jours, et nous arrivons au 23. Le 24, un changement
+subit, violent en toute chose, en dit l'effet profond. Law, à son grand
+étonnement, reçoit non des recors pour l'arrêter, mais des députés du
+Parlement qui le prient d'excuser la violence de leurs collègues,
+d'intervenir, d'intercéder, de leur concilier le Régent.</p>
+
+<p>Dubois qui, le 19, était revenu d'Angleterre, et qui, dans son intimité
+avec les ministres anglais, certainement savait toute chose, attendait,
+désirait la noyade espagnole; mais, voyant leurs hésitations, à peine il
+osait l'espérer. Aussi, du 20 au 23, il resta flottant, indécis, disant
+qu'il vaudrait mieux n'agir qu'aux vacances en septembre. Le 24, lui
+aussi il est changé en sens inverse, ardent contre le Parlement, actif
+pour l'organisation d'un Lit de justice qui, le 26, l'écrasera au nom du
+Roi.</p>
+
+<p>La chose n'était pas difficile en elle-même. Le Parlement était fort peu
+d'accord; les meilleurs de ses membres savaient parfaitement qu'il avait
+dépassé son droit. Il s'était avancé étourdiment, et ridiculement tout à
+coup avait reculé. On le tenait, et par l'argent. Les charges, achetées
+chèrement, et qui faisaient souvent tout le patrimoine de la famille,
+rendaient celle-ci fort craintive. Les femmes, au moindre danger, mères,
+filles, épouses, priaient, pleuraient, troublaient la vertu de Caton. Il
+suffît d'un mot du Régent à Blancmesnil, l'avocat général, pour le
+paralyser, le faire bègue ou muet. Mot simple, sans menace. Il lui
+conseilla «d'être sage.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> Le difficile pour le Régent était son parti même, son ami
+prétendu, M. le Duc, la férocité d'avarice que montraient les Condés,
+dangereux mendiants, de ces bons pauvres armés qui demandent le soir au
+coin d'un bois. Quand Henri IV eut la sotte bonté de les croire et les
+faire Condés (malgré le procès criminel qui les fait fils d'un page
+gascon), ils avaient douze mille livres de rente. Ils ont, sous le
+Régent, dix-huit cent mille livres de rente, et dans les mains de l'aîné
+seul, M. le Duc. Je ne parle pas des Conti.</p>
+
+<p>Avec cela avides, insatiables, grondant, menaçant en dessous.</p>
+
+<p>M. le Duc dit au Régent qu'il voulait le servir, mais qu'hélas! il était
+bien pauvre, n'était pas établi, n'ayant que le gouvernement de
+Bourgogne. Il lui fallait: 1<sup>o</sup> une petite <i>pension</i> de 150,000 livres
+(600,000 fr. d'aujourd'hui) comme honoraires de chef du Conseil de
+Régence; 2<sup>o</sup> pour son frère Charolais, un établissement de prince; 3<sup>o</sup>
+enfin l'<i>éducation du roi</i> enlevée au duc du Maine.</p>
+
+<p>Saint-Simon, ami du Régent, et véritablement ami du bien public, fit les
+plus grands efforts pour défendre le duc du Maine qu'il détestait, pour
+empêcher que le Roi ne tombât en des mains si funestes, si dangereuses.
+Il se tourna et retourna habilement, de toute manière, avec art,
+adresse, éloquence, pour fléchir M. le Duc. Il le trouva plus sourd
+encore que borgne, ferme et froid comme la mort. Dans les conférences de
+nuit qu'ils eurent aux Tuileries, le long de l'allée basse qui suit la
+terrasse de l'eau, tout ce qu'il en tira par trois ou quatre fois,
+revenant à la charge le <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> 21, le 22, le 23, c'est qu'à moins de
+cela «<i>il serait contre le Régent</i>.»</p>
+
+<p>Ainsi, des deux côtés, les Condés, trop fidèles à leur tradition de
+famille, voulaient régner; sinon la guerre civile. Toute la bataille
+était entre Condé et Condé. La duchesse du Maine, comme le grand Condé,
+son aïeul, la préparait, appelait l'Espagnol; et son neveu, M. le Duc,
+ennemi acharné de sa tante, intimait au Régent que, s'il ne lui mettait
+en main le Roi et l'avenir, il passerait à l'ennemi.</p>
+
+<p>M. le Duc gagné, comblé, soûlé, recevant du Régent le don fatal qui
+pouvait perdre le Régent, était-ce tout? Oui, ce semble. Car, quoique le
+duc du Maine eût tant de choses en main: l'artillerie, les Suisses, deux
+grands gouvernements (Languedoc et Guyenne), il était tellement mou,
+bas, faible, poule mouillée, qu'on était sûr qu'il lâcherait tout au
+premier mot, se laisserait dépouiller, si l'on voulait, saigner comme un
+poulet. Mais on n'avait pas même à craindre d'avoir cette peine. Il
+était sûr qu'il s'évanouirait, disparaîtrait au premier mot.</p>
+
+<p>Restait un point qui peut sembler comique; mais en réalité essentiel et
+de haut mystère. Si haut que Saint-Simon n'ose rien dire ici, et tire
+habilement le rideau. Soyons aussi discrets, modérés, convenables; s'il
+en faut parler, parlons bas.</p>
+
+<p>Ce qui restait de douteux et de grave, c'était la volonté du Roi.</p>
+
+<p>Le Roi avait huit ans. Idolâtré au point où nul roi ne le fut jamais,
+maladif, entouré de tant de soins, de tant de craintes, se sentant si
+précieux, le point <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> de mire et le centre d'un monde, il était
+déjà étonnamment sec, froid, muet, dédaigneux, indifférent à tout, et
+bientôt l'idéal de l'égoïsme malveillant. Il n'aimait rien, personne, ni
+Villeroi, ni le duc du Maine. Et pourtant, si l'affaire eût transpiré
+d'avance, on eût pu faire agir l'enfant d'une manière bien dangereuse.
+Villeroi l'aurait aisément effrayé de la révolution qu'on préparait, du
+bouleversement des Tuileries, de l'arrivée de M. le Duc, une figure qui
+faisait peur. Sans nul doute il aurait pleuré. Quel beau coup de théâtre
+on eût vu, si, en plein Parlement, quand on lui eut demandé sa volonté,
+au lieu d'une muette inclinaison de tête, il avait prononcé un <i>Non!</i>
+Presque tous l'auraient appuyé, et plus qu'aucun, Villars. Grande scène
+d'effet miraculeux. La voix de ce petit Joas aurait paru celle d'en
+haut. Villeroi sanglotant aurait fait Josabeth, et Villars le fidèle
+Abner. Orléans risquait fort de rester Athalie.</p>
+
+<p>Le secret, l'imprévu, la surprise, ici, c'était tout. Elle était
+difficile. Villeroi couchait dans la chambre du roi, et le duc du Maine
+dessous. Le fils de Villeroi, capitaine des gardes, était dans les
+Tuileries. Or c'était aux Tuileries même (et non au Parlement) que
+devait se faire le Lit de justice. On ne tendit la salle que le matin
+même à six heures, avec si peu de bruit, que Villeroi, à huit, n'avait
+rien entendu.</p>
+
+<p>Le Conseil de Régence s'assembla. Mais d'avance il était dompté. Le duc
+du Maine, averti d'un péril (et ne sachant lequel), était déjà blanc
+comme linge. Il fut ravi de pouvoir s'échapper, s'enfuir chez lui. On
+avait charitablement averti Villeroi et Villars qu'ils <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span>
+pourraient bien être arrêtés. Ils en mouraient de peur. Le second, si
+brave à la guerre, ne craignant le fer ni le feu, avait tant peur d'un
+petit séjour à la Bastille, qu'en quelques jours il en maigrit.</p>
+
+<p>On croyait le Régent peu capable de résolutions violentes. Mais quand on
+le vit tellement d'accord avec cette sinistre figure, M. le Duc, on crut
+que tout était possible. Chacun baissa la tête. Tout passa sans
+difficulté.</p>
+
+<p>Un seul danger restait. Villeroi pouvait, s'échappant, parler au petit
+roi, troubler l'enfant craintif, préparer la scène de larmes qui aurait
+tout perdu. À cela, le Régent trouva un remède bien simple, odieux, il
+est vrai, ridicule. Ce fut de tenir prisonnier le Conseil de Régence. Il
+défendit de sortir, et quelques-uns essayant d'échapper, aidé de
+Saint-Simon qui lui servait de chien de garde, il se posta au seuil, se
+constitua sentinelle et geôlier.</p>
+
+<p>Enfin arriva le Parlement, bien morne et tête basse, en écolier qui tend
+la main pour les férules. Il vint à pied pour émouvoir la foule, mais le
+peuple ne bougea pas. Il reçut sa leçon de cet ex-lieutenant de police,
+d'Argenson, qu'il avait lui-même parfois tancé, censuré de si haut. Au
+nom du roi, il fut durement renvoyé à ses petits procès, à la poussière
+du greffe. Défense de s'occuper de l'État. Puis il apprit la chute des
+bâtards, du duc du Maine, tombé du rang de prince, réduit à son rang de
+pairie, dépouillé de l'Éducation. L'étonnement, l'abattement, le
+désespoir des meneurs, tout est, dans Saint-Simon, peint avec une joie
+furieuse qui, tant ridicule qu'elle soit, en plusieurs traits <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span>
+touche au sublime. On voit pourtant que cet insulteur violent, haineux,
+du Parlement, ne connaît pas ce qu'il insulte. Ce grand corps, si mêlé,
+comptait d'honnêtes gens, austères de m&oelig;urs, qui applaudirent à la
+dégradation des enfants du double adultère. Il ne manquait pas de bons
+citoyens qui, malgré leurs préjugés parlementaires, auraient applaudi le
+Régent s'il eût poursuivi leurs chefs intrigants, éclairci leurs
+rapports avec Madrid, avec l'insurrection qui couvait en Bretagne.</p>
+
+<p>La déroute du Parlement fut suivie de près de la destruction des
+Conseils. Personne n'y prit garde. Ces soixante-dix ministres, la
+plupart grands seigneurs, s'étaient montrés parfaitement incapables ou
+inutiles. Deux classes d'hommes ainsi disparurent des affaires,
+convaincus d'impuissance,&mdash;les juges routiniers, ignorants et
+bornés,&mdash;les grands plus paresseux, fats, impertinents, rétrogrades.
+Donc, plus d'hommes. Voilà la France qui nous reste de Louis le Grand.
+Mais il faudra bien peu de temps pour que les idées, les systèmes, les
+audaces de l'esprit nouveau, fassent germer du sol les nouveaux hommes,
+les suscitent du fond de la terre.</p>
+
+<p>Sur le théâtre, on ne voit que Dubois qui devient secrétaire d'État.
+Ministère peu glorieux, mais nécessaire peut-être, dans un moment
+d'exécution, et dans une crise de police. Il ménagea la coterie de
+Sceaux, la duchesse du Maine, quoiqu'il la tînt déjà par ses agents
+secrets. Les rigueurs se bornèrent à l'enlèvement de trois
+parlementaires qu'on enferma pour quelques mois.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> Le Régent n'était pas pour les mesures sévères. En cet unique
+jour d'effort et de vigueur, il s'était montré un peu faible. Même en
+frappant, il regrettait le coup. Il eut le c&oelig;ur percé (il le disait
+lui-même) de ne pouvoir agir contre le duc du Maine, qu'en atteignant
+son frère, le comte de Toulouse, bon et digne homme qu'il aimait. Il lui
+laissa son rang, ses honneurs pour la vie.</p>
+
+<p>Il fut bien plus sensible encore aux larmes de la s&oelig;ur, madame
+d'Orléans, tellement attachée au duc du Maine et au rang des bâtards.
+Quoiqu'on le laissât très-grand prince, avec tant de gouvernements et
+d'établissements, elle pleurait jour et nuit, comme si l'on eût tué son
+frère. Toute sa vie elle avait travaillé pour lui et contre son mari.
+Cette fois elle ne désespérait pas de surprendre sa facilité débonnaire,
+de lui faire faire quelque fausse démarche qui relevât le duc du Maine.
+Elle sortit de sa vie immobile où elle restait enfermée et couchée,
+s'enivrant toute seule (dit Madame) trois fois par semaine. Elle voulut
+être femme encore, essayer ce qu'elle pouvait. Un peu replète, à
+quarante ans, elle avait quelque chose d'une seconde jeunesse, même des
+joues rebondies, dont Madame se moque par une comparaison cynique.
+Depuis cinq ou six ans, sans rapport avec son mari, elle n'en avait pas
+eu d'enfant. Elle se montra, dans sa douleur, extrêmement habile. Elle,
+si sèche, l'orgueil incarné, qui, dans sa langueur affectée, laissait
+tomber un mot à peine, elle devint tout à coup éloquente, humble, douce,
+finement flatteuse, s'excusant de pleurer, lui disant «que l'honneur
+extrême qu'il lui avait fait de <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> l'épouser dominait en elle
+tout autre sentiment.» Parole caressante, timide, d'épouse et de femme
+modeste qui rappelait de meilleurs jours, faisait soumission, non sans
+délicatesse, et s'avançait pudiquement.</p>
+
+<p>Une telle scène d'intimité, humiliante d'elle-même, l'était bien plus
+encore parce qu'elle se passait devant un tiers, devant celle qui la
+connaissait le mieux, l'aimait le moins, sa fille. La duchesse de Berry,
+dès l'enfance, détestait sa fausseté. Elle avait vu alors la servitude,
+les dangers de son père, l'espionnage de sa mère, ses rapports à madame
+de Maintenon. Du haut de son audace et de ses vices hardis, elle
+regardait, avec haine et mépris, ces vices lâches. Elle était venue
+justement pour soutenir son père, l'empêcher de mollir.</p>
+
+<p>Si elle avait été maligne, dénaturée, impie, autant qu'il semble, elle
+eût joui de voir ces avances obliques, ces adresses quelque peu
+rampantes, pour obtenir qu'il se trahît lui-même. Mais la jeune duchesse
+ne vit ou ne voulut rien voir. Malgré toute sa violence et ses folies,
+elle avait le c&oelig;ur de son père. Ils n'eurent qu'une âme à deux. Comme
+lui, elle ne vit qu'une femme, une mère humiliée, dans les larmes, pas
+jeune et fort déchue, demandant la pitié. Frappant contraste avec
+elle-même, brillante, dans l'éclat de sa beauté royale, adorée, le
+centre de tout. Elle n'y tint pas, et se mit à pleurer aussi de tout son
+c&oelig;ur. Le Régent suffoquait. Ce fut entre les trois un concert de
+sanglots.</p>
+
+<p>Doit-on croire qu'en voyant ce changement subit, d'une mère si
+orgueilleuse, tout à coup abaissée, elle <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> eut quelque pensée de
+l'instabilité commune, un pressentiment vague qu'elle aussi, un coup la
+frapperait? Elle était dans un moment grave. S'il faut le dire, elle
+était grosse.</p>
+
+<p>Elle l'était d'environ sept semaines (sans nul doute du mois de
+juillet).</p>
+
+<p>Pendant son mariage, elle n'avait jamais pu amener à bien une grossesse.
+Celle-ci, inattendue, fortuite, devait l'inquiéter.</p>
+
+<p>Cet état de péril, de honte, de gêne constante, pouvait avoir mauvaise
+fin. Et en effet, elle accouche en avril, meurt en juillet, presque à
+l'anniversaire du premier jour de sa grossesse.</p>
+
+<p>En Espagne, à Sceaux, en Europe, on crut, on assura que, si Riom y fut
+pour quelque chose, il n'y fut qu'en second. Non-seulement les ennemis,
+mais les indifférents, les impartiaux (Du Hautchamp par exemple,
+écrivain financier nullement hostile au Régent), soutinrent cette chose
+bizarre que, tout en s'obstinant au mariage qui devait amender sa vie,
+elle avait des rechutes vers son vice d'enfance, sa dépravation presque
+innée. En rapprochant les dates, on voit par son accouchement d'avril
+1719 qu'elle devint enceinte aux fêtes de Saint-Cloud en juillet 1718, à
+ce triomphe de famille. Orléans, alors assuré, garanti par Stanhope, lui
+parut déjà sur le trône, arbitre de la paix du monde. Au même mois il
+eut en main tous les fils de l'intrigue de la duchesse du Maine, pour la
+perdre quand il voudrait. Joie violente pour la fille du Régent. Unique
+confidente, comme toujours, possédée de ce grand secret qu'il lui fallut
+garder longtemps, <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> elle dut, dans l'orgie furieuse, s'en
+dédommager à huis-clos.</p>
+
+<p>Une grossesse ne pouvait alors que nuire à Riom. Il devait peu la
+désirer. Un tel éclat (qui devait surtout exaspérer Madame), n'allait à
+moins qu'à briser tout. Il était bien dirigé par sa maîtresse, la
+Mouchy, qu'il aimait mieux que la princesse. Il n'était pas aveugle,
+voulait avant tout fixer la fortune. Il gouvernait en maître, en mari.
+Cela suffisait.</p>
+
+<p>Riom n'avait ni esprit, ni grâce, ni même agrément de jeunesse. Il avait
+l'air malsain. C'était un amant un peu ancien pour une personne si
+mobile. Et, bien pis, c'était un mari. Il en avait déjà les honneurs,
+les déboires, les ridicules aussi.</p>
+
+<p>Elle faisait la reine, la régente, sans souci de lui. Elle porta sa
+maison jusqu'à huit cents domestiques et officiers de toute sorte.</p>
+
+<p>Elle accepta chez les Condés, à Chantilly, une fête babylonienne où l'on
+semblait célébrer son avènement; trente mille flambeaux éclairaient la
+forêt (<i>Manuscrit Buvat</i>).</p>
+
+<p>Au Luxembourg, elle se fit un trône élevé de trois marches, où elle
+voulait que les ambassadeurs vinssent à ses pieds recevoir audience,
+selon l'étiquette des reines régnantes. C'était démasquer, afficher
+violemment la situation, faire trop visiblement de Riom un mannequin.</p>
+
+<p>À en croire Du Hautchamp, dans un souper, on se gêna si peu qu'il éclata
+avec fureur. Ni lui ni le Régent ne se souvinrent plus des distances.
+Ces scènes violentes et dégradantes expliquent peut-être l'apoplexie
+<span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> que le Régent eut en septembre (<i>Manuscrit Buvat</i>). Avis
+sinistre que donnait la nature. D'autant plus entraînés, poursuivant
+leur destin, ils semblaient le braver et courir au-devant, dans ce
+chemin fatal qui était celui de la mort.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> CHAPITRE VII</h3>
+
+<h4>LE ROI BANQUIER&mdash;CONSPIRATION ET GUERRE&mdash;&OElig;DIPE<br>
+
+
+Novembre-Décembre 1718.</h4>
+
+<p>La furie du plaisir fit chez nous la furie du jeu. Le déficit, la
+banqueroute, que dis-je? la faim même n'eût pas suffi pour faire d'une
+France de gentilshommes une France d'agioteurs.</p>
+
+<p>On ne peut dire assez combien elle était sobre, cette ancienne France,
+combien elle portait gaiement les souffrances, les privations. La vie
+riche d'alors nous semblerait très-dure. On avait du luxe et des arts,
+mais aucune idée du confort, de ses mille dépenses variées qui,
+aujourd'hui, nous rendent si soucieux et font tant rechercher l'argent.
+Au plus galant hôtel, on campait en sauvages. Nulle précaution. Peu de
+chauffage. La dame avait des glaces et des Watteau aux derniers
+cabinets, mais passait son hiver entre des paravents, comme l'oiseau
+niché sous la feuillée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> À tout cela peu de difficulté. Mais régler ses dépenses, mais
+mourir au plaisir, vivre de la vie janséniste, c'est ce qui ne se
+pouvait pas. À peine on avait eu le temps de mettre le vieux siècle à
+Saint-Denis, à peine on commençait d'entrer dans l'échappée des libertés
+nouvelles, et déjà brusquement on se voyait arrêté court. Les dames
+surtout, les dames ne l'eussent jamais supporté. Si l'homme pouvait
+vivre noblement gueux, joueur ou parasite en pêchant des dîners, la
+femme qui avait pris un si grand vol, gonflée dans son ballon royal, ne
+pouvait aplatir ses prétentions. Elle dénonça ses volontés, et dit
+fermement: «Soyez riches!»</p>
+
+<p>On se précipita. On prit pour guide, pour maître (non, pour Dieu) un
+grand joueur, heureux, et qui gagnait toujours à tous les jeux, aux
+amours, aux duels. Personnalité magnifique d'un brillant magicien qui,
+autant qu'il voulait, gagnait, mais dédaignait l'argent, enseignait le
+mépris de l'or.</p>
+
+<p>Toute l'Europe était alors malade de la fièvre de la spéculation. C'est
+bien à tort que les autres nations font les fières, se moquent de nous,
+nous reprochent avec dérision la folie du <i>Système</i>. Chez elles il y eut
+folie, mais la folie ne fut pas amusante. Il n'y eut ni esprit ni
+système. Il y eut simplement avarice.</p>
+
+<p>Par trois et quatre fois l'Angleterre, la grave Hollande, eurent des
+accès pareils. Mais, sous forme analogue, l'idée, le but étaient
+contraires. Que veulent-ils en gagnant? amasser. Le Français dépenser,
+vivre de vie galante, d'amusement, de société.</p>
+
+<p>Ajoutez le jeu pour le jeu, le piquant du combat, la <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> joie de
+cette escrime, la vanité de dire: «J'ai du bonheur, j'ai de la chance.
+Je suis le fils de la Fortune. C'est mon lot! <i>Je suis né coiffé!</i>»</p>
+
+<p>Si quelqu'un eut droit de le dire, ce fut Law, à coup sûr. Il fut
+beaucoup plus beau qu'il n'est séant à l'homme de l'être: élégant,
+délicat, de la molle beauté qui allait à ce temps où les femmes
+disposaient de tout. C'est pour elles certainement, pour la foule des
+belles joueuses qui raffolaient de lui, qu'on a fait son premier
+portrait (<i>Bibl. imp.</i>). Il n'a encore qu'un titre inférieur,
+<i>conseiller du roi</i>, il est dans ses débuts, sa période ascendante. Il
+est l'aurore et l'espérance, la Fortune elle-même, sous un aspect
+très-féminin, avec ses promesses et ses songes de plaisirs et de vices
+aimables.</p>
+
+<p>Image, en conscience, indécente, le cou nu, la poitrine nue, combinée
+pour flatter l'amour viril, les penchants masculins de ces bacchantes
+effrénées de la Bourse, qui sait? pour les précipiter à l'achat des
+Actions?</p>
+
+<p>Heureusement, il était bien gardé. Par une très-obscure aventure, après
+certains duels qui le firent condamner à mort, le trop heureux joueur
+avait gagné là-bas une fort belle Anglaise, que certains disaient
+mariée. Il l'appelait madame Law, lui rendait tout respect et en avait
+des enfants. Cette beauté avait la singularité d'offrir à la fois deux
+personnes; son visage, charmant d'un côté, montrait sur l'autre un
+signe, une tache de vin. Le contraste, quelque peu choquant, avait
+cependant au total quelque chose de saisissant qui rendait curieux, lui
+donnait les effets d'un songe, <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> d'une énigme qu'on aurait voulu
+deviner. Qu'était-elle? le Sphinx? ou le Sort?</p>
+
+<p>Les Écossais sont souvent de deux races (exemple Walter Scott). Law, né
+à Édimbourg, dans la positive Écosse des Basses terres, eut, par-dessus,
+le génie de la Haute, superbe et désintéressé, l'imagination gaélique.
+Avec un don étrange de rapide calcul (qu'il tenait de son père,
+banquier), une infaillibilité de jeu non démentie, le pouvoir d'être
+riche, il n'estimait rien que l'idée. Il était visiblement né poète et
+grand seigneur. Par sa mère, disait-on, il descendait du <i>Lord des
+Îles</i>. Il fut l'Ossian de la banque.</p>
+
+<p>Rien, selon moi, ne dut agir plus fortement sur Law que deux spectacles
+qu'il eut fort jeune:</p>
+
+<p><i>La matérialité de la vieille Angleterre</i> sous Guillaume, la bizarre
+crise monétaire qu'elle eut alors. La monnaie s'étant retirée, se
+cachant, on se crut perdu. Le commerce, un moment, fut dans le
+désespoir. On inventa heureusement une machine rapide pour frapper la
+monnaie nouvelle. Cette machine, à chaque ville, reçue comme un ange du
+ciel, y entrait en triomphe, au son des cloches. On ne savait quel
+accueil faire aux ouvriers secourables qui venaient donner le salut.</p>
+
+<p>Et en même temps, il vit <i>en Hollande l'immatérielle puissance du
+crédit</i>, du papier, du billet, qu'imita l'Angleterre ensuite. Sans
+billets même, les affaires se faisaient avec quelques chiffres, par un
+simple virement de parties sur les registres. Chacun étant tout à la
+fois créancier, débiteur, réglait facilement par un petit calcul et le
+solde de la différence. On n'était pas toujours <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> à se salir les
+mains avec de l'or et de l'argent. Dans beaucoup de transactions on
+stipulait le payement en billets, car on les préférait à l'or.</p>
+
+<p>Le papier contre le papier, l'idée contre l'idée, la foi contre la foi,
+c'était la noble forme du commerce.</p>
+
+<p>Plus que la forme: c'était une part incontestable du fonds. Le négociant
+qui n'a que cent mille francs, avec la confiance, fait des affaires pour
+un million, exploite ce million, gagne en proportion d'un million, comme
+s'il l'avait en fonds de terre. C'est donc neuf cent mille francs que
+son crédit lui crée.</p>
+
+<p>N'eût-il pas même cent mille francs, s'il a un art ou un secret utile à
+exploiter, s'il inspire confiance, le million tout entier sortira pour
+lui du crédit.</p>
+
+<p>«<i>La richesse peut être une création de la foi.</i>» C'est l'idée
+intérieure qui faisait le génie de Law, sa doctrine secrète qui éleva
+une théorie de finance à la hauteur d'un dogme: le mépris, <i>la haine de
+l'or</i><a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> La royauté de l'or et de l'argent est-elle d'institution
+divine? Dérive-t-elle de la Nature? qui le croira? Matières incommodes
+et grossières, ces métaux sont avantageusement remplacés par des
+coquilles chez les tribus qu'à tort on croit sauvages. On les dit métaux
+<i>précieux</i>, le sont-ils par essence? Dans l'usage artistique, <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span>
+ils seront sans nul doute un matin remplacés. La fixité de leur valeur
+les rend propres, dit-on, à servir de monnaie. Valeur, en fait, si peu
+égale, que le rentier qui stipule en argent, se trouve, en peu d'années,
+infailliblement ruiné. Tantôt c'est l'Amérique, tantôt c'est
+l'Australie, l'Oural, qui lance un déluge d'or, avilit ce métal, et du
+rentier aisé fait un nécessiteux, et presque un indigent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> Du reste, Law avait trop de sens et d'expérience pour croire,
+en pur banquier, que tout est dans ces questions du numéraire et du
+papier. En véritable économiste, il sait et dit très-bien que la vraie
+richesse d'un État est dans la population et le travail, dans l'homme et
+la nature. Chez ce rare financier, le génie semble éclairé par le
+c&oelig;ur. Les hommes sont pour lui des chiffres et non pas des zéros. Ses
+projets ne respirent <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> que l'amour de l'humanité. Il répète
+souvent que tout doit se faire en vue définitive des travailleurs, des
+producteurs, «qu'un ouvrier à vingt sous par jour est plus précieux à
+l'État qu'un capital en terre de vingt-cinq mille livres,» etc.</p>
+
+<p>Sans lui prêter, comme on a fait, des idées trop systématiques
+d'aujourd'hui, révolutionnaires ou socialistes, il est certain que, par
+la force des choses, il créait une république.</p>
+
+<p>En présence de la vieille machine monarchique, qui gisait disloquée,
+hors d'état de se réparer, il avait fait jaillir de terre deux créations
+vivantes, deux cités s&oelig;urs, unies par tant de liens, qu'elle n'en
+était qu'une au fond: <i>la République de banque</i>, en vigueur déjà, en
+prospérité, depuis trois ans, au grand avantage de l'État;&mdash;<i>la
+République de commerce</i>, Compagnie d'Occident, qui bientôt fut aussi
+celle du commerce d'Orient et du monde.</p>
+
+<p>L'une et l'autre gouvernées par ceux qui avaient intérêt au bon
+gouvernement, leurs propres actionnaires. Dans cette foule, cette nation
+d'actionnaires, de plus en plus nombreuse, toute la France entrait peu à
+peu, et toute, sans s'en apercevoir, elle se transformait par la
+puissance du principe moderne: <i>la Royauté de soi par soi</i> (self
+government).</p>
+
+<p>Le plus piquant dans cette création d'une république financière, qui
+aurait absorbé l'État, c'est qu'elle avait pour fauteur et complice
+l'État qu'elle devait absorber. Le Régent était de c&oelig;ur pour Law.
+Tous deux se ressemblaient. Le prince, novateur, et de bonne heure
+crédule aux utopistes, se fit vivement l'associé <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> de ce
+prophète de la Bourse, apôtre humanitaire qui voulait que chacun fût
+actionnaire, associé, joueur, joueur heureux. Law, multipliant la
+richesse, allait faire du royaume un vaste tapis vert où l'on ne
+pourrait perdre, où tous réussiraient, que dis-je? le royaume? le monde,
+les deux mondes allaient entrer ensemble dans un immense jeu où
+l'Humanité même eût gagné la partie.</p>
+
+<p>En attendant, le déficit croissait. Le Régent en était-il cause? Fort
+peu par ses dépenses personnelles. Il donnait peu à ses maîtresses
+(<i>Saint-Simon</i>). Il dota ses bâtards avec des biens d'église. Même à sa
+fille, il ne donna qu'une petite maison, la Muette. S'il prit Meudon
+pour elle, quand elle fut enceinte, ce fut en échange d'Amboise qui
+était de sa dot. Il n'y avait pas de cour. Et rien n'était plus simple
+que le Palais-Royal. Ce palais et Saint-Cloud étaient de petites
+résidences où l'on ne pouvait s'étaler. Qu'était-ce que la vie du
+Régent, et celle du petit Roi encore, en comparaison du gouffre de la
+Vienne impériale? Michiels nous la donne, d'après les documents du
+temps. Grossière et monstrueuse <i>noce de Gamache</i> qui durait toute
+l'année, épouvantable armée de courtisans, de gardes, de gentilshommes,
+dames, laquais, cuisiniers, marmitons, et que sais-je? valets de valets
+et serviteurs de serviteurs, par vingt, trente et quarante mille! On
+recule. D'ici on sent ces cuisines de Gargantua, ces énormes chaudières,
+ces broches échelonnées à l'infini, ces masses de viandes fumantes!</p>
+
+<p>À Paris, rien de comparable alors. La Régence n'a pas eu le temps
+d'inventer les raffinements coûteux que <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> trouveront plus tard
+les Fermiers généraux. Les recherches luxueuses du siècle vieillissant
+sont ignorées encore. Le plaisir sans façon suffit.</p>
+
+<p>Le défaut du Régent était bien moins de dépenser que de ne point savoir
+refuser. Il était né la main ouverte, et tout lui échappait. Il donnait
+d'amitié, il donnait de faiblesse, il donnait de nécessité. Beaucoup de
+dons étaient forcés, il faut le dire. Comment eût-il pu refuser à madame
+de Ventadour et autres qui avaient en main l'enfant roi, la petite
+machine royale, si inerte, mais si dangereuse dans telle occasion
+imprévue? Comment eût-il pu refuser à la dévorante maison des Condés,
+qui venaient un à un prier, montrer les dents? C'était un bataillon
+d'alliés nécessaires contre le duc du Maine, contre le parti espagnol,
+le Parlement, <i>la Vendée</i> qu'on préparait en Poitou, en Bretagne.</p>
+
+<p>Deux choses allaient creusant l'abîme, la faiblesse de la Régence et la
+faiblesse du Régent, la misère de situation, celle de vice et de laisser
+aller. Cent vingt millions de nouveau déficit! Vingt-quatre qui
+manqueront en 1719! Et, par-dessus, la dépense d'une guerre probable.</p>
+
+<p>L'Angleterre et la France s'y attendaient également. Elles seules
+gardaient la paix du monde. Personne ne voulait de la paix, ni l'Espagne
+qu'on avait frappée, ni l'Autriche qu'on favorisait, à qui on donnait la
+Sicile. Cette brutale Autriche, après le désastre espagnol qu'on avait
+fait à son profit, ne voulait plus renoncer à l'Espagne. Dubois était
+désespéré, criait qu'il se tuerait, emporterait la paix dans son
+tombeau. <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> Le 20 novembre, les puissances pacificatrices,
+l'Angleterre et la France, firent un traité secret pour forcer
+l'Autrichien à la paix si avantageuse qu'il avait acceptée lui-même.</p>
+
+<p>Combien moins l'Espagne, outragée, humiliée, se résignait-elle? La
+sottise de la reine dans l'affaire d'Italie n'ayant que trop paru, on
+revenait au plan d'Alberoni, qui voulait, avant tout, tenter un coup sur
+Londres, agir en Bretagne, en Poitou. Cela n'était point fou, comme on
+l'a dit. Alberoni avait encore des vaisseaux pour un coup de main.
+L'homme d'exécution, dont le nom valait des armées, Charles XII,
+existait encore. Il ne fut tué qu'en décembre.</p>
+
+<p>La noblesse de Bretagne, remuée par des femmes (absurdes, énergiques et
+jolies, comme sont volontiers les basses-brettes), fermentait et
+s'armait. L'hiver seul ajournait le mouvement. Mesdames de Kankoën et de
+Bonnamour grisaient ces fous. Elles organisaient un commerce de lettres
+avec l'Espagne. Les bouteilles de vin, qui apportaient l'enthousiasme
+sous forme d'alicante, de xérès, de madère, reportaient à Madrid les
+chaudes protestations bretonnes. Ils se croyaient loyaux; leur maître
+naturel, c'était le frère du duc de Bourgogne, Philippe V, qui seul
+pouvait garder le cher enfant royal, si mal entre les mains de
+l'usurpateur, de l'empoisonneur. Tout pour le Roi! tout pour le peuple!
+Dans cette belle croisade qui aurait mis en France la tyrannie bigote du
+roi de l'inquisition, M. de Bonnamour appelait ses gens <i>les soldats de
+la liberté</i>. Les paysans ouvriraient-ils l'oreille? les curés de
+Bretagne prêcheraient-ils contre un Régent impie pour le <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> roi
+catholique? S'il en était ainsi, on avait à attendre bien plus que la
+révolte écrasée par Louis XIV. Ce sauvage pays, si fermé par sa langue,
+pouvait avoir déjà souterrainement le vaste ébranlement des chouans.</p>
+
+<p>Mais cette guerre, c'était de l'argent, beaucoup d'argent, et où le
+prendre?</p>
+
+<p>Tant qu'on cherchait encore la réponse à cette question, Dubois, quelque
+moyen qu'il eût de saisir la conspiration, Dubois n'osa agir. Pendant
+tout le mois de novembre, il les laissa s'agiter, frétiller, s'enhardir,
+parader dans leurs attaques étourdies au Régent. On colporte hardiment
+les <i>Philippiques</i> de Lagrange-Chancel. Le 24 novembre, on lance le
+brûlot d'<i>&OElig;dipe</i> (dont je parlerai tout à l'heure). Les souris
+dansent autour du chat.</p>
+
+<p>Elles croyaient, non sans vraisemblance, qu'il était à bout de
+ressources, n'avait ni dents, ni griffes. Restait pourtant le grand
+expédient révolutionnaire, l'assignat, le papier-monnaie, imposé par la
+loi, par la force et par la terreur.</p>
+
+<p>Expédient qui différait fort peu de celui dont nos rois usaient et
+abusaient sans cesse, frappant des monnaies faibles, fausses, et forçant
+de les prendre pour une valeur exagérée. C'est ce que d'Argenson avait
+fait, en juin, honteusement et non sans peine. Un tel expédient était
+contraire aux principes de Law, qui, sans contester que le roi a toute
+puissance, enseignait qu'il n'en doit point user, qu'il ne doit
+s'adresser qu'à la volonté libre, à la libre foi, au crédit. Cependant,
+ici, appelé, imploré, il n'offrit nul autre expédient qu'une monnaie
+forcée de papier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> Le roi n'aurait trompé personne. Il eût fait comme dans une
+place assiégée, où, pour le besoin du moment, on crée une monnaie. Il
+eût lancé un milliard de papier (l'employant au remboursement de la
+dette), sans y affecter d'intérêt, n'alléguant rien que la nécessité, la
+détresse de l'État, la guerre où les complots de l'Espagne obligeaient
+d'entrer.</p>
+
+<p>Moyen franc, violent. Rien de plus clair. La tyrannie n'y prenait point
+de voile. C'est justement cet excès de clarté qui déplut. L'obscurité,
+l'infini mystérieux de spéculations qu'un grand mouvement financier
+allait ouvrir, plaisaient bien autrement aux illustres voleurs, qui
+voulaient faire leur razzia, aux fripons qui comptaient, sous un Régent
+myope, à leur aise, pêcher en eau trouble.</p>
+
+<p>Ce n'était pas, dit-on à Law, ce qu'il avait promis, ce qu'on pouvait
+attendre de son vaste et puissant génie. Lui, grand théoricien, qui,
+sous Louis XIV, sous le Régent, avait obstinément offert ses théories
+pour relever l'État, il hésitait, quand la France à son tour se mettait
+à ses pieds, voulant faire sa Banque <i>royale</i>.</p>
+
+<p>Pourtant rien de plus naturel. Il avait proposé de sauver l'État
+naufragé en le recevant dans sa Banque, sa république d'actionnaires.
+Mais ici, au contraire, il sentait que l'État, par une fatale
+attraction, engloutirait sa banque, et la perdrait dans son naufrage.</p>
+
+<p>Qu'était-ce que l'État? rien que l'ancienne monarchie, non changée et
+incorrigible, le fantasque arbitraire, la mer d'abus, illimitée, sans
+fond. Nulle forme ne pouvait rassurer. Si la Banque devenait royale, que
+refuserait-elle aux vampires, qui, déjà sous Noailles, <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span>
+l'apôtre de l'économie, sous sa Chambre de justice, avaient volé sur les
+voleurs, qui, sous d'Argenson, grappillaient dans les misérables
+ressources qu'on arrachait au désespoir?</p>
+
+<p>Un homme aussi intelligent que Law ne pouvait s'aveugler sur tout cela.
+Il sentait que tout irait à la dérive, si le pouvoir ne se liait
+lui-même. Il eût voulu pour garantie ces mêmes magistrats qui naguère
+parlaient de le pendre. Il aurait mis la banque sous l'égide d'une sorte
+de gouvernement national, d'une commission de quatre Hautes Cours
+(Parlement, Comptes, Aides, Monnaies). C'eût été justement le Conseil de
+commerce que Henri IV fit en 1607. La chose eût gêné les voleurs. On dit
+au Régent que c'était se mettre en tutelle, que, d'ailleurs, ces robins,
+ignorants, routiniers, ne feraient qu'empêcher tout. À Law, on dit
+qu'avec un prince tellement ami il resterait le maître, que c'était
+l'intérêt visible du Régent de ne pas se nuire à lui-même, de ne pas
+détruire, par une trop grande émission, la source des richesses, de ne
+pas tuer sa poule aux &oelig;ufs d'or.</p>
+
+<p>Au fond, Law était dans leurs mains. Il avait ici toute sa fortune. Il
+s'était compromis en recevant si généreusement pour sa Banque et sa
+Compagnie nos chiffons de Billets d'État. Il avait un pied dans l'abîme.
+On lui fit honte de reculer, de ne pas être un beau joueur, d'avoir fait
+mise et de quitter la table. L'<i>honneur</i> et le vertige l'entraînèrent,
+le précipitèrent.</p>
+
+<p>Il cède au roi sa Banque. Cet établissement, intimement lié à celui de
+la grande Compagnie, y trouve un appui mutuel. Les profits de change et
+d'escompte, les <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> profits du commerce, ceux de l'exploitation du
+Nouveau Monde, voilà ce qui doit relever l'État.</p>
+
+<p>Ressources incontestables, mais qui exigent, même dans l'hypothèse d'une
+administration parfaite, pour condition indispensable, ce que l'on
+n'avait pas, le <i>temps</i>. Law, le Régent, pouvaient-ils s'y tromper?
+N'étaient-ils pas tous deux de hardis mystificateurs? Au fond, ils
+croyaient, sans nul doute, par l'utile fiction des trésors du monde
+inconnu, susciter un trésor réel, la confiance, le crédit, le commerce,
+l'industrie, la circulation. Passant et repassant, par ventes et par
+achats, les produits plusieurs fois taxés allaient doubler, tripler
+l'impôt, enrichir l'État, et le libérer, le mettre enfin à même de
+réaliser ce grand projet d'empire colonial, dont la fiction, quelque
+fausse qu'elle fût d'abord, n'aurait pas moins donné le premier
+mouvement.</p>
+
+<p>Les deux affaires de la Guerre, et celle de la Banque qui nourrirait la
+guerre, se décidèrent en même temps, le 4 et le 5 décembre 1718.</p>
+
+<p>Dès le mois de juillet, par certaine marquise, famélique, intrigante,
+depuis par un copiste de la Bibliothèque, on savait tout, on pouvait
+tout saisir. L'occasion vint à point en décembre. Dubois avait entre
+autres amies une fort utile à la police, jeune encore, jolie et adroite,
+la Fillon. Cette dame, renommée la première en son industrie, tenait une
+maison, un <i>couvent</i> de filles publiques, et le mieux tenu de Paris. La
+décence avant tout, la religion, rien n'y manquait. On y faisait ses
+Pâques. La Fillon se piquait d'avoir dans ses clients le monde le plus
+respectable. Elle était <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> fort considérée, mais, déjà bien
+connue, un peu usée ici. On la fit peu après passer en province avec une
+forte pension. Elle y changea de nom, se maria noblement et devint une
+honorable dame de paroisse, l'exemple de ses vassaux.</p>
+
+<p>Donc cette dame, le 2 décembre, dans la nuit, vint au Palais-Royal et
+fit savoir que le soir même un jeune secrétaire de l'ambassade
+d'Espagne, qui avait habitude chez elle avec une petite fille, s'était
+excusé d'arriver tard, alléguant un travail pressé, des papiers
+importants qui partaient pour Madrid. La petite bien vite en avertit sa
+dame, et celle-ci le ministre. Le porteur fut (le 5) arrêté à Poitiers.</p>
+
+<p>Le 4, avait eu lieu dans la nuit la révolution financière, la Banque
+déclarée <i>royale</i>. Autrement dit, le <i>roi banquier</i>.</p>
+
+<p>Coup subit, tenu fort secret. Le Régent n'appela que le duc de Bourbon,
+Law et le duc d'Antin. D'Argenson, le garde des sceaux, qui, ayant les
+finances, eût dû être appelé le premier, ne sut rien qu'au dernier
+moment. Rival de Law avec les Duverney, il croyait bien être chassé, et
+fut trop heureux de garder les sceaux.</p>
+
+<p>Le Roi, représenté par le Régent, rachetait les actions de la Banque,
+reprenait le métier de Law (qui n'était plus que son commis). Le Roi
+recevait des dépôts. Le Roi faisait l'escompte. Le Roi tenait la caisse.
+Mais on pouvait se rassurer: elle serait, cette caisse, bien gardée,
+vérifiée sévèrement, strictement fermée de trois clefs différentes
+(celles du Directeur, de l'Inspecteur, du Trésorier). On n'émettrait de
+<span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> nouvelles actions que sur un arrêt du Conseil. Seul
+ordonnateur, le Régent. Le trésorier, finalement, placé sous les yeux
+vigilants et du Conseil et de la Chambre des comptes.</p>
+
+<p>Pour revenir à la conspiration, les papiers qu'on trouva, étaient peu de
+choses; dit-on. Au fond, on n'en sait rien; car Dubois seul eut ces
+papiers. Il en ôta ce qu'il voulait. Il ne se souciait pas d'entrer dans
+un procès sanglant, où ni le Régent ni l'opinion ne l'auraient soutenu.
+Personne ne savait que Philippe V était un parfait Espagnol; on n'y
+voyait qu'un prince français. Ses adhérents ne se croyaient point
+traîtres. Ils ne soupçonnaient pas le gouvernement monstrueux qu'ils
+auraient donné à la France. Lorsqu'on voit un homme, comme le chevalier
+Follard, s'offrir à la cour de Madrid, on sent la parfaite ignorance où
+l'on était de cette cour. Donc, nul moyen d'être sévère. Le petit
+Richelieu qui avait offert de livrer Bayonne, méritait quatre fois la
+mort, comme le dit très-bien le Régent. Mais s'il l'eût subie, que de
+pleurs! Que de femmes à la mode auraient percé l'air de leurs cris! Même
+au Palais-Royal, une fille du Régent, mademoiselle de Valois, priait
+pour lui. Combien plus l'eût-on accusé s'il eût puni le duc, la duchesse
+du Maine, le président de Mesmes! Quelle légende en Espagne! Que
+d'honneurs au nouveau martyr chez nos dévots Bretons! Que de malédiction
+pour l'usurpateur, le Cromwell!</p>
+
+<p>Frapper le duc, la duchesse du Maine, c'était grandir M. le Duc. Bonne
+raison pour les épargner. Ou tint quelques mois la princesse
+emprisonnée, Richelieu, <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> mademoiselle Delaunay et autres,
+furent quelque temps à la Bastille, mais avec toute sorte d'agréments,
+de douceurs. Richelieu y tenait boudoir, recevait ses maîtresses. La
+Delaunay avoue qu'elle n'a jamais été heureuse qu'à la Bastille. Pour le
+fripon de président, le Régent, pour punition, lui mit en main cent
+mille écus, pour tenir table ouverte aux parlementaires, dans l'exil
+qu'ils subirent en 1719. Il croyait l'acquérir dès lors comme un homme à
+tout faire.</p>
+
+<p>On ne pouvait punir sérieusement. Et cependant, il y avait vraiment
+crime et conspiration. Notre ingénieux Lemontey s'arrête trop ici au
+comique et au ridicule de la petite cour de Sceaux, aux langueurs
+paresseuses de l'ambassadeur Cellamare, etc. Ces misères de Paris se
+rattachaient à une trame effectivement très-dangereuse, à cet inconnu de
+Bretagne, aux jacobites anglais, attendant toujours Charles XII, au
+moteur général Alberoni, qui, après sa défaite navale, faisait le doux
+et l'humble comme un serpent à demi-écrasé. Il reconstruisait des
+vaisseaux. L'Angleterre et la France pouvaient attendre qu'avec le peu
+qu'il reprendrait de forces, il tenterait un coup, au printemps, et en
+Bretagne et en Écosse. On ne pouvait rester dans cette attente, qui
+paralysait tout. La guerre était plus sûre. Dubois, dit-on, ne
+l'entreprit que contraint et forcé par le gouvernement anglais. Je ne
+sais. Sans nul doute, il valait mieux pour le Régent, pour la France,
+prévenir l'Espagne et brûler dans ses ports les vaisseaux qu'elle aurait
+envoyés aux Bretons.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> Le 8 décembre, les papiers saisis étant arrivés à Paris, on
+arrêta l'ambassadeur d'Espagne, Cellamare. Pas décisif qui impliquait la
+guerre. Le 27 décembre, le jour même où les Anglais la déclarent à
+l'Espagne, le Roi, dans son nouveau métier de Banque, agit violemment
+comme Roi, proscrit l'argent pour forcer de prendre ses billets. Ordonné
+qu'à Paris et dans les grandes villes, on ne peut payer en argent que
+les petites sommes au-dessous de 600 livres. Au-dessus, on payera en <i>or
+ou en billets</i>. L'or alors était rare; il devint recherché et cher. Les
+billets prirent la place, débordèrent et inondèrent tout.</p>
+
+<p>La Guerre, la Banque, à la fois sont lancées. Guerre courte, guerre
+facile; on pouvait le prévoir. Et la Banque semblait offrir des
+ressources infinies, une caisse sans fond, où le Roi prendrait sans
+compter.</p>
+
+<p>Pauvre hier, voilà le Roi riche. Toute espérance est éveillée, toute
+convoitise est excitée. Peu, bien peu à la cour, s'informent des gens du
+passé, du piètre duc du Maine qui va dire son chapelet en prison, et de
+la petite furieuse qu'on envoie sous la garde de son neveu, M. le Duc,
+rager d'abord en héroïne de théâtre, puis pleurer, prier en enfant, dans
+le vieux fort noir de Dijon.</p>
+
+<p>Jamais la cour ne fut plus gaie, plus brillante qu'aux représentations
+d'<i>&OElig;dipe</i>, où l'on avait pensé pouvoir outrager le Régent. À la
+première, le 18 novembre, tous les malins étaient contre lui et les
+siens, et l'on eût voulu les siffler. Mais peu après, tout fut pour lui.</p>
+
+<p>Voltaire alors n'était connu que comme un fort <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> jeune homme,
+brillant élève des Jésuites, un polisson spirituel à qui l'on avait fait
+l'honneur précoce d'une année de Bastille, mais que les ennemis du
+Régent, le vieux maréchal de Villars et autres caressaient fort.</p>
+
+<p>Il y avait dans la pièce de quoi plaire à tous les partis. Elle est pour
+et contre les prêtres. On les attaque. Mais ils triomphent au dénoûment;
+ils se trouvent à la fin n'avoir dit que la vérité. Ils y prononcent la
+sentence: «Tremblez, malheureux rois, votre règne est passé.»</p>
+
+<p>Les Jésuites en furent charmés comme d'une tragédie de collège qui
+prouvait combien leur élève avait fait de bonnes études. Lui-même, il
+adressa sa pièce et sa préface à son savant professeur, le P. Porée, par
+l'intermédiaire d'un de ses patrons, le P. Tournemine, l'un des trois
+Jésuites régnants sous le feu roi, et secret négociateur entre Sceaux et
+Madrid.</p>
+
+<p>On sait qu'à l'exemple des Grecs, l'auteur même joua dans sa pièce. En
+personne, l'espiègle y portait la queue du grand prêtre. À la fin, on le
+vit dans la loge de Villars, entre lui et sa jolie femme. Et tous les
+spectateurs de crier à la maréchale: «Embrassez-le! embrassez-le!» Cette
+vive faveur pour le protégé de Villars faisait de son triomphe celui de
+la cabale, lui en donnait l'honneur. À ce premier jour du 18, le succès
+parut être celui des ennemis du Régent.</p>
+
+<p>Tout changea le 8 décembre quand on le vit si fort, arrêter Cellamare et
+menacer l'Espagne. Encore plus quand, la Banque se plaçant dans sa main,
+on le vit maître du Pactole qui allait bientôt déborder. La pièce alors
+changea de sens. Les c&oelig;urs s'attendrirent <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> pour &OElig;dipe. On
+commença de l'excuser. S'il est coupable le tort en est aux Dieux; c'est
+un roi bon et débonnaire, le père du peuple et son sauveur, qui a la
+douceur du Régent. Il était joué par Dufresne, jeune acteur très-aimé.
+Jocaste fut jouée à merveille, au naturel, par cette charmante Desmares,
+rare actrice, désintéressée, qui avait aimé le Régent, mais pour
+lui-même. Elle allait quitter le théâtre, et ne jouait encore, ce
+semble, que pour lui dire adieu. La séparation douloureuse d'&OElig;dipe et
+de Jocaste, leur arrachement, dans cette bouche aimante, attendrit,
+arracha les larmes.</p>
+
+<p>Les spectateurs aussi faisaient spectacle. Le Régent, si myope, auditeur
+bienveillant de la pièce qu'il ne voyait point, ne représentait pas mal
+l'aveugle &OElig;dipe. Et la véritable Jocaste, la duchesse de Berry, dans
+la triomphante splendeur de la beauté et des honneurs royaux, occupait
+l'assemblée plus que la pièce elle-même. Elle n'était pas en loge. Nulle
+loge ne l'aurait contenue. Elle venait avec une trentaine de dames, ses
+gentilshommes, ses gardes, et elle emplissait d'elle-même la plus grande
+partie de l'amphithéâtre. Mais, ce qui surprenait le plus, ce que nulle
+reine, nulle régente, ne s'était donné, c'est qu'elle avait fait dresser
+un dais dans le théâtre, et qu'elle siégeait dessous comme un
+Saint-Sacrement ou une idole indienne.</p>
+
+<p>Je n'ai vu d'elle qu'un portrait authentique (1714?). Elle est dans le
+plus riche épanouissement de la beauté, la fleur d'un naissant
+embonpoint par lequel elle aurait rappelé son origine allemande. La
+noble <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> tête, un cou de rondeur sensuelle, un vrai cou de Junon,
+un beau sein, une taille de cambrure voluptueuse, remueraient fort si
+l'attitude hautaine, ne glaçait, n'éloignait. Elle a un tour d'épaules
+d'une insolence intolérable. On sent bien qu'un souffle, un esprit,
+circule en ce beau cou, le gonfle. Mais quel? on ne le sait: un esprit
+de tempête, un sinistre et terrible esprit.</p>
+
+<p>Quatre années après ce portrait, au début d'<i>&OElig;dipe</i>, en novembre
+1718, elle avait fort grossi, aussi bien que son père. Elle était
+amplement, un peu lourdement belle, d'un luxe exubérant. Ajoutez six
+mois de grossesse. Quoique la mode d'alors dissimulât un peu,
+l'invincible nature ne pouvait manquer de paraître. Le public eut sans
+doute l'esprit de ne rien voir. Une épigramme que la cabale exigea de
+Voltaire pour expliquer la chose et dire que «c'était bien le sujet de
+Sophocle, qu'on allait voir naître Étéocle,» etc., n'eut aucune action.</p>
+
+<p>On raffolait des m&oelig;urs d'Asie, de Chardin, de Galland, des <i>Mille et
+une Nuits</i>. On savait à merveille les indulgences des casuistes
+musulmans, et que, de leur avis, le Mogol épousa sa fille. Des seigneurs
+étrangers à Paris suivaient ces exemples. Le prince de Montbelliard
+maria sa fille à son fils (<i>Saint-Simon</i>). Et madame de Wurtemberg
+(selon <i>la Palatine</i>) n'avait d'autre amant que le sien.</p>
+
+<p>La curiosité la plus grande fut d'épier comment <i>&OElig;dipe</i> serait pris
+du Régent. Depuis le jour où le <i>Cid</i> fut joué devant Richelieu, ce jour
+où le théâtre brava l'homme tout-puissant, on n'avait pu voir rien de
+tel. La situation ressemblait, mais tout autres étaient les <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span>
+acteurs. À la place du tragique cardinal, du sinistre fantôme, c'était
+le débonnaire Régent, roi du vice et de l'indulgence. Fin, plein
+d'esprit, sous sa grosse enveloppe, il ne perdit pas un mot des
+allusions dont on espérait le piquer. Mais il ne le fut point du tout.
+Il semblait qu'il y eût plaisir, qu'il fût charmé que l'on eût vu si
+bien. Il applaudit et fit venir Voltaire, l'enleva à l'ennemi, lui fit
+une pension, forte pour le temps, deux mille livres (qui en feraient
+huit aujourd'hui.)<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> CHAPITRE VIII</h3>
+
+<h4>LE CAFÉ&mdash;L'AMÉRIQUE<br>
+
+1719</h4>
+
+
+<p>On ignorait parfaitement, en janvier 1719, qu'avant la fin de cette
+année la France entière prendrait part au <i>Système</i>. Je dis la France
+entière. À la liquidation, quand la majorité s'en était retirée, un
+million de familles avaient encore des papiers et les apportèrent au
+Visa.</p>
+
+<p>Il n'y a jamais eu de mouvement plus général. Ce n'était pas, comme on
+semble le croire, une simple affaire de finance, mais une révolution
+sociale. Elle existait déjà dans les esprits. Le Système en fut l'effet
+beaucoup plus que la cause. Une fermentation immense l'avait précédé,
+préparé, une agitation indécise, vaste, variée;&mdash;d'un but moins
+politique que celle de 89,&mdash;peut-être <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> plus profonde. Sous ses
+formes légères, elle remuait en bas mille choses que 89 effleura.</p>
+
+<p>Avant la pièce, observons le théâtre. Bien avant le Système, Paris
+devient un grand café. Trois cents cafés sont ouverts à la causerie. Il
+en est de même des grandes villes, Bordeaux, Nantes, Lyon, Marseille,
+etc.</p>
+
+<p>Notez que tout apothicaire vend aussi du café, et le sert au comptoir.
+Notez que les couvents eux-mêmes s'empressent de prendre part à ce
+commerce lucratif. Au parloir, la tourière, avec ses jeunes s&oelig;urs
+converses, au risque de propos légers, offre le café aux passants.</p>
+
+<p>Jamais la France ne causa plus et mieux. Il y avait moins d'éloquence et
+de rhétorique qu'en 89. Rousseau de moins. On n'a rien à citer. L'esprit
+jaillit, spontané, comme il peut.</p>
+
+<p>De cette explosion étincelante, nul doute que l'honneur ne revienne en
+partie à l'heureuse révolution du temps, au grand fait qui créa de
+nouvelles habitudes, modifia les tempéraments même: <i>l'avènement du
+café</i>.</p>
+
+<p>L'effet en fut incalculable,&mdash;n'étant pas affaibli, neutralisé, comme
+aujourd'hui, par l'abrutissement du tabac. On prisait, mais on fumait
+peu.</p>
+
+<p>Le cabaret est détrôné, l'ignoble cabaret où, sous Louis XIV, se roulait
+la jeunesse entre les tonneaux et les filles. Moins de chants avinés la
+nuit. Moins de grands seigneurs au ruisseau. La boutique élégante de
+causerie, salon plus que boutique, change, ennoblit les m&oelig;urs. Le
+règne du café est celui de la tempérance.</p>
+
+<p>Le café, la sobre liqueur, puissamment cérébrale, <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> qui, tout au
+contraire des spiritueux, augmente la netteté et la lucidité,&mdash;le café
+qui supprime la vague et lourde poésie des fumées d'imagination, qui, du
+réel bien vu, fait jaillir l'étincelle, et l'éclair de la vérité;&mdash;le
+café anti-érotique, imposant l'alibi du sexe par l'excitation de
+l'esprit.</p>
+
+<p>Les cafés ouvrent en Angleterre dès Charles II (1669) au ministère de la
+<i>Cabale</i>, mais n'y prennent jamais caractère. Les alcools, ou les vins
+lourds, la grosse bière, y sont préférés.</p>
+
+<p>En France, on ouvre des cafés un peu après (1671), sans grand effet. Il
+y faut la révolution, les libertés au moins de la parole.</p>
+
+<p>Les trois âges du café sont ceux de la pensée moderne; ils marquent les
+moments solennels du brillant <i>siècle de l'esprit</i>.</p>
+
+<p>Le café arabe la prépare, même avant 1700. Ces belles dames que vous
+voyez dans les modes de Bonnard humer leur petite tasse, elles y
+prennent l'arôme du très-fin café d'Arabie. Et de quoi causent-elles? du
+<i>Sérail</i> de Chardin, de la <i>coiffure à la Sultane</i>, des <i>Mille et une
+Nuits</i> (1704). Elles comparent l'ennui de Versailles à ces paradis
+d'Orient.</p>
+
+<p>Bientôt (1710-1720) commence le règne du café indien, abondant,
+populaire, relativement à bon marché. Bourbon, notre île indienne, où le
+café est transplanté, a tout à coup un bonheur inouï.</p>
+
+<p>Ce café de terre volcanique fait l'explosion de la Régence et de
+l'esprit nouveau, l'hilarité subite, la risée du vieux monde, les
+saillies dont il est criblé, ce torrent d'étincelles dont les vers
+légers de Voltaire, <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> dont les <i>Lettres persanes</i> nous donnent
+une idée affaiblie. Les livres, et les plus brillants même, n'ont pas pu
+prendre au vol cette causerie ailée, qui va, vient, fuit insaisissable.
+C'est ce Génie de nature éthérée que, dans les <i>Mille et une Nuits</i>,
+l'enchanteur veut mettre en bouteille. Mais quelle fiole en viendra à
+bout?</p>
+
+<p>La lave de Bourbon, pas plus que le sable arabique, ne suffisait à la
+production. Le Régent le sentit, et fit transporter le café dans les
+puissantes terres de nos Antilles. Deux arbustes du Jardin du Roi,
+portés par le chevalier de Clieux, avec le soin, l'amour religieux d'un
+homme qui sentait porter une révolution, arrivèrent à la Martinique, et
+réussirent si bien que cette île bientôt en envoie par an dix millions
+de livres. Ce fort café, celui de Saint-Domingue, plein, <i>corsé</i>,
+nourrissant, aussi bien qu'excitant, a nourri l'âge adulte du siècle,
+l'âge fort de l'Encyclopédie. Il fut bu par Buffon, par Diderot,
+Rousseau, ajouta sa chaleur aux âmes chaleureuses, sa lumière à la vue
+perçante des prophètes assemblés dans «l'antre de Procope,» qui virent
+au fond du noir breuvage le futur rayon de 89.</p>
+
+<p>L'immense mouvement de causerie qui fait le caractère du temps, cette
+sociabilité excessive qui se lie si vite, qui fait que les passants, les
+inconnus, réunis aux cafés, jasent et s'entendent tout d'abord, quel en
+était l'objet, le but? Les petites oppositions parlementaires et
+jansénistes? Oui, sans doute, mais bien d'autres choses. Les <i>Nouvelles
+ecclésiastiques</i>, toujours poursuivies, jamais prises, piquaient quelque
+peu le public. Mais tout cela fort secondaire. On était rebattu,
+<span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> excédé de théologie. Les pédants jansénistes (fort cruels pour
+les protestants, pour les libres penseurs) n'intéressaient guère plus
+que les molinistes fripons. La Grâce suffisante et le Pouvoir prochain,
+tout ce vieux bric-à-brac de l'autre siècle rentrait au garde-meuble. On
+parlait bien plutôt de Law, de son ascension singulière, de la
+république d'actionnaires qu'il entreprenait de créer. On parlait du
+café, de la polygamie orientale, des libertés du monde antichrétien.
+Tout cela mêlé et brouillé. Cette France, si spirituelle, ne sait pas
+plus de géographie que de calcul ou d'orthographe. Beaucoup mettent
+l'Asie à l'Occident. Trompés par le mot <i>Indes</i>, ils confondent les deux
+continents sous un magique nom, toujours de grand effet: <i>Les îles.</i></p>
+
+<p>Des Hespérides à Robinson, tout le mystère du monde est dans les îles.
+Là, le trésor caché de la nature, la toison d'or, ou ce qui vaut autant,
+les élixirs de vie qu'on vend au poids de l'or. Pour d'autres, c'est
+l'amour, le libre amour qui vit aux îles. Sans parler de la Calypso, dès
+le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, le cordelier Thévet, dans les hardis mensonges de sa
+cosmographie, nous conte les amants naufragés dans les îles. Toujours la
+même histoire, Manon Lescaut, Virginie, Atala. Le Français naît Paul ou
+René. Plusieurs, faits pour l'amour mobile, élargissent <i>les îles</i>,
+préfèrent l'horizon infini des grandes forêts américaines, la vie du
+promeneur, hôte errant des tribus, favorisé la nuit du caprice des
+belles Indiennes, libre au matin, joyeux, sans soin, sans souvenir.</p>
+
+<p>C'est le rêve du <i>coureur de bois</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> Quoiqu'on lût peu, les livres, ceux de Hollande, défendus et
+proscrits, les manuscrits furtifs, avaient grande action. On se passait
+Boulainvilliers, son ingénieuse apologie de Mahomet et du mahométisme.
+Mais rien n'eut plus d'effet que le livre hardi et brillant de Lahontan
+sur les sauvages, son frontispice où l'Indien foule aux pieds les
+sceptres et les codes (<i>leges et sceptra terit</i>), les lois, les rois.
+C'est le vif coup d'archet qui, vingt ans avant les <i>Lettres persanes</i>,
+ouvre le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Le voile épais et lourd dont les livres de missionnaires avaient caché
+le monde, se trouve déchiré. Leur thèse ridicule que l'homme non
+chrétien n'est pas homme, d'un coup est réduite à néant. Plus de
+privilégiés de Dieu. Plus d'élus, mais tous frères. L'identité du genre
+humain.</p>
+
+<p>Un siècle auparavant, Montaigne avait hasardé de dire que ces nations
+<i>étranges</i> nous valaient bien. Seulement, il s'était amusé aux
+discordances apparentes qui semblaient accuser une Babel morale en ce
+monde. Sur-le-champ, Pascal en abusa pour nier la raison et l'accord de
+la vérité.</p>
+
+<p>Au siècle nouveau qui commence, on ne fait plus la faute de Montaigne.
+Tout au contraire, on pose l'accord profond de la nature, la concordance
+des croyances et des m&oelig;urs. Les collections de voyages, imprimées et
+réimprimées, nos voyageurs, simples, mais de grand sens, un Bernier, un
+Chardin, firent déjà réfléchir. Le savant anglais Hyde montra que le
+Parsisme fut originairement le culte du vrai Dieu (1700). Les Jésuites
+eux-mêmes disaient que les Chinois en possédaient <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> la
+connaissance et adoraient le Dieu du ciel. À l'autre bout du monde, chez
+les Sauvages, si différents, le Grand-Esprit nous apparut de même.</p>
+
+<p>Les Jésuites se sont dépêchés de faire dire par leur professeur, le
+rhétoricien Charlevoix, que Lahontan n'est pas un voyageur, que son
+voyage est une fiction, qu'on a écrit pour lui, etc. Ils l'on dit, non
+prouvé. Tout indique que réellement il habita l'Amérique, de 1683 à
+1692. Peu importe d'ailleurs. Tout ce qu'il dit est confirmé par
+d'autres relations. Ce qui lui appartient, c'est moins la nouveauté des
+faits, que le génie avec lequel il les présente, sa vivacité véridique
+(on la sent à chaque ligne). Il y a un accent vigoureux d'homme et de
+montagnard. Gentilhomme basque ou béarnais, ruiné par une entreprise
+patriotique de son père, qui eût voulu régler l'Adour pour exploiter les
+bois des Pyrénées, Lahontan courut l'Amérique, n'obtint pas justice à
+Versailles, et passa en Danemark. Il a imprimé en Hollande en toute
+liberté.</p>
+
+<p>Il expose, raconte, conclut rarement. Toutefois ce qu'avaient déjà dit
+pour l'éducation Rabelais, Montaigne, Coménius, ce qu'avait dit en
+médecine le grand Hoffmann (1692), Lahontan l'enseigne en 1700: <i>Revenez
+à la nature.</i> Le siècle qui commence n'est qu'un commentaire de ce mot.</p>
+
+<p>Deux choses éclatent par son livre: l'accord des voyageurs laïques,&mdash;la
+discordance des missionnaires.</p>
+
+<p>L'accord des premiers est parfait. Les seules différences qu'on trouve
+chez eux, c'est que les premiers, Cartier, Champlain, parlent surtout
+des tribus Acadiennes, <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> Algonkines, etc., demi-agricoles, de
+m&oelig;urs fort relâchées, et les autres des Iroquois, d'une confédération
+héroïque et quasi-spartiate, qui dominait ou menaçait les autres.</p>
+
+<p>Quant aux missionnaires, ils composaient deux grandes familles rivales:
+1<sup>o</sup> les Récollets, <i>pieds nus</i> de saint François, qui avaient plus de
+cinq cents couvents dans le Nouveau Monde, moines grossiers et
+illettrés, agréables aux sauvages pour leurs <i>pieds nus</i>, mais peu
+réservés dans leurs m&oelig;urs; 2<sup>o</sup> les Jésuites, plus décents et plus
+politiques, prudents avec les femmes, ne vivant qu'avec leurs élèves
+convertis, les jeunes sauvages.</p>
+
+<p>Les Récollets disaient que les Indiens étaient des brutes, infiniment
+difficiles à instruire. Ils ne parlaient, dans leurs relations, que des
+tribus avilies, dégradées, faisaient croire que la promiscuité était la
+loi de l'Amérique. Les Jésuites rabaissaient moins les sauvages, les
+déclaraient intelligents, prétendaient en tirer parti. Ils mentaient sur
+deux points, d'abord sur la religion des Indiens, qu'ils donnaient comme
+culte du Diable. Sur les conversions, plus menteurs que les Récollets,
+ils soutenaient en opérer beaucoup, et profondes et durables. Sur tout
+cela, Lahontan déchira le rideau.</p>
+
+<p>Les fameuses <i>Relations</i> des Jésuites (1611-1672), lettres qu'ils
+envoyaient du Canada presque de mois en mois, avaient été un demi-siècle
+l'édifiant journal de l'Europe, journal intéressant, mêlé de bonnes
+descriptions, de touchants actes de martyrs, de miracles, de
+conversions. Tout cela très-habile et fort bien combiné <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> pour
+émouvoir les femmes, pour attirer leurs dons, pour les faire travailler
+à la cour et partout dans l'intérêt des Pères.&mdash;Le brave capitaine
+Champlain montre déjà comment les commerçants avaient dans les Jésuites
+leurs dangereux rivaux, et comment les dames (de Sourdis, de
+Quercheville, etc.) travaillaient à donner la direction exclusive à ces
+religieux, plus fins qu'habiles, et qui toujours firent manquer tout.</p>
+
+<p>Les <i>Relations</i> des Jésuites n'ont garde d'expliquer ce que c'étaient
+que leurs martyrs. Ils ne l'étaient pas pour la foi, c'étaient des
+martyrs politiques. Alliés des Hurons, auxquels ils fournissaient des
+armes contre les Iroquois, dans la terrible guerre de frères que se
+firent ces deux peuples, les Jésuites surpris dans les villages hurons
+étaient traités en ennemis.</p>
+
+<p>Une petite confédération, toujours citée par eux, trompait sur
+l'Amérique entière. Les Iroquois, héros cruels et tendus à l'excès d'un
+fier esprit guerrier, leur servaient à faire croire que tout le nouveau
+continent était un monde atroce, et, par cette terreur, ils le
+fermaient, s'en assuraient le monopole. Lorsque les voyageurs laïques
+s'y hasardèrent, ils virent tout le contraire. Ils trouvèrent chez les
+tribus de l'intérieur une touchante hospitalité.</p>
+
+<p>Il faut voir dans Cartier, Champlain, mais dans Léry surtout, l'aimable,
+le charmant accueil que les peuples des deux Amériques faisaient à nos
+Français. Les pauvres gens croyaient que ces étrangers généreux
+prendraient parti pour eux, les défendraient contre leurs ennemis. Le
+mot que les femmes d'Afrique disaient à Livingstone: «Donnez-nous le
+sommeil! (la <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> sécurité),» c'est l'idée des Américaines, quand
+elle faisaient au voyageur français une si tendre réception. On
+l'asseyait sur un lit de coton. Ces douces créatures, toutes nues,
+venaient pleurer à ses pieds, si bien qu'il ne pouvait s'empêcher de
+pleurer. C'étaient des petits mots de s&oelig;urs, qui fendaient l'âme;
+«Quoi? tu as pris la peine de venir de si loin pour nous voir!... Que tu
+es donc aimable et bon?»</p>
+
+<p>Ces observateurs excellents s'accordent en tout là-dessus. L'Amérique
+sentait qu'elle avait besoin de l'Europe, d'une Europe compatissante.
+Ces tribus, d'elles-mêmes humaines et douces, n'étaient ensauvagées que
+par leurs discordes intérieures, des vengeances mutuelles, des
+représailles qu'on ne savait comment finir. Leurs éternelles petites
+guerres avaient porté à la famille même une grave atteinte qui la
+menaçait réellement d'extinction. C'est ce qu'on a vu dans l'ancienne
+Grèce. Une vie trop guerrière y fit considérer la femme comme un être
+presque inutile, un embarras souvent funeste. De là une dépopulation
+infaillible et rapide. Nos Français, au contraire (c'est le défaut ou le
+mérite de cette race), étonnamment empressés, amoureux, et jusqu'au
+ridicule, courtisans de l'Indienne, si dédaignée des siens, s'en
+faisaient adorer.</p>
+
+<p>Ils n'avaient ni l'orgueil ni l'exclusivisme de l'Anglais qui ne
+comprend que son Anglaise. Ils n'avaient point les goûts malpropres,
+avares, du senor espagnol, son sérail et ses négrillons. Libertins près
+des femmes, du moins ils se mettaient en frais de soins et de
+galanterie. Ils voulaient plaire, charmaient et la fille, et <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span>
+le père, les frères, dont ils étaient les hardis compagnons de chasse.
+La tribu accueillait volontiers le fruit de ces amours, des métis de
+vaillante race. La femme américaine, se voyant aimée, désirée, se
+trouvait relevée. Notre émigrant français, roturier en Europe, simple
+paysan même, était noble là-bas. Il épousait telle fille de chef,
+parfois devenait chef lui-même.</p>
+
+<p>Les esprits les plus positifs, Coligny, Henri IV, Colbert, avaient cru
+que notre Français (et surtout celui du Midi) était très-propre aux
+colonies, qu'un petit nombre de Français aurait créé un grand empire
+colonial. Comment? en se greffant par mariages sur le peuple indigène,
+le pénétrant d'esprit européen. Véritable colonisation, qui eût sauvé et
+transformé la race de l'Amérique, que le mépris sauvage des Anglais a
+exterminée. Ils ont fait une Europe, c'est vrai, mais supprimé
+l'Amérique elle-même, anéanti le <i>genius loci</i>. Ce qu'il y aurait eu de
+fécond dans son mariage volontaire avec la civilisation, cela a péri
+pour toujours. Crime contre Dieu, contre Nature. Il sera expié par la
+stérilité d'esprit.</p>
+
+<p>Les Jésuites, rois du Canada, maîtres absolus des gouverneurs, avaient
+là de grands biens, une vie large, épicurienne (jusqu'à garder de la
+glace pour rafraîchir leur vin l'été). Ce très-agréable séjour était
+commode à l'ordre qui y envoyait d'Europe ce qui l'embarrassait, parfois
+de saints idiots, parfois des membres compromis qui avaient fait quelque
+glissade. Ils n'aimaient pas qu'on vît de près les établissements
+lointains qu'ils avaient au c&oelig;ur du pays, qu'on vînt se mettre entre
+eux et les troupeaux humains dont ils <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> disposaient à leur gré.
+Colbert se plaint à l'intendant de ce qu'ils éloignent les sauvages de
+se mêler aux Français par mariage ou autrement. Si ce monde fût resté
+fermé, ils auraient fait là à leur aise ce qu'ils ont fait au Paraguay,
+une société singulière où les sauvages, devenus écoliers, auraient été
+la matière gouvernable la plus agréable du monde (comme leurs imbéciles
+du Sud dont parle M. de Humboldt). Seulement, ces moutons n'auraient pu
+se garder des loups, lutter avec les fières tribus, restées sauvages.
+Une terrible expérience fut celle du vaillant peuple des Hurons, qui, à
+peine christianisés, tombèrent dans une énervation telle que les
+Iroquois l'anéantirent (1650).</p>
+
+<p>Rien n'était plus suspect aux Jésuites que nos rôdeurs, qu'on appelait
+les <i>coureurs de bois</i>. Tous les mensonges de ces Pères sur l'horreur du
+monde sauvage, sur sa férocité, sur les hommes mangés ou brûlés,
+n'effrayaient guère nos vagabonds, chasseurs, marchands, etc. Ils
+s'étaient faits bons amis des Indiens. On les trouvait partout. Les
+Jésuites s'appuyèrent des Compagnies de Colbert, et obtinrent des
+ordonnances terribles contre les <i>coureurs</i>, à ce point qu'il fut
+défendu, sous peine des galères, d'aller à la chasse <i>à une lieue</i>.
+(<i>Ord. du Canada</i>, éd. R. Short Milnes. p. 93.)</p>
+
+<p>Ce système de précaution fut terriblement dérangé quand un hardi
+voyageur, le Normand Cavelier, sans s'arrêter à leurs fables sur les
+dangers de l'intérieur, descendit le Mississipi, découvrit en une fois
+huit cents lieues de pays, du Canada à la Louisiane. C'était un enfant
+de Rouen, en qui avait passé l'âme des <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> grands découvreurs de
+Dieppe, des vieux Normands, précurseurs de Colomb et de Gama. Génie fort
+et complet, de calcul et de ruse, de patience, d'intrépidité. Il avait
+pris les deux baptêmes sans lesquels on ne pouvait rien. Il se fit
+noble, devint Cavelier de la Salle. Il étudia sous les Jésuites, et les
+étudia, sut tout ce qu'ils savaient. Il en tira deux beaux certificats,
+passa en Amérique, et là vit du premier regard qu'il n'y avait rien à
+faire avec eux, qu'ils empêcheraient tout. Il s'appuya des Récollets et
+du gouverneur Frontonac, qui (chose rare) n'était pas Jésuite. Tout
+jeune encore, il alla à Versailles, exposa à Colbert son plan hardi et
+simple, de descendre le grand fleuve, de percer l'Amérique en longueur.
+Les Jésuites soutenaient qu'il était fou. Puis, la chose réalisée, ils
+soutinrent qu'ils savaient tout cela, qu'il les avait volés.</p>
+
+<p>Je laisse à M. Margry, qui en a réuni les pièces, l'honneur de
+reconstruire la superbe épopée de cette vie extraordinaire. Elle a les
+vraies conditions épiques: l'enfantement d'une idée héroïque,
+invariablement suivie, l'exécution hardie, habile, la catastrophe
+naturelle, le héros victime de la trahison et mourant de la main des
+siens. Il est intéressant d'y suivre le complot meurtrier, qui, tramé à
+Québec, à Saint-Louis, partout, n'existait pas moins sur la flotte que
+l'on donna à Cavelier pour découvrir par mer l'embouchure du Mississipi.
+Le commandant Beaujeu avait en sa femme un Jésuite qui surveilla la
+trahison. Cavelier, débarqué par lui, avec des canons (sans poudre ni
+boulets), avec quelques colons affamés et découragés, fut tué, comme un
+chien, dans un bois.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> Ces colons misérables auraient péri cent fois dans leur voyage
+immense pour retourner au Canada, sans la compassion des sauvages. On
+vit là la douceur, la sensibilité charmante de ces tribus tant
+calomniées. Ils pleuraient en voyant la misère de nos fugitifs, souvent
+les adoptaient et leur donnaient leurs filles. Ces hommes imberbes et
+beaux comme des femmes, qui semblent toujours jeunes (V. Remy, 1860), en
+réalité étaient des enfants, tendres et bons, parfois colères, comme la
+femme sensible et nerveuse l'est par moments. Les représailles de guerre
+entre tribus étaient cruelles. Pourtant, le plus souvent, les
+prisonniers livrés aux veuves étaient adoptés par elles, remplaçaient le
+mort qu'on pleurait. Ils n'étaient nullement destructeurs comme l'a été
+l'Europe. Ils conservaient, sauvaient les races, même d'animaux. Forcés
+de tuer des castors, dans un pays très-froid où les fourrures sont
+nécessaires, ils n'en faisaient pas le massacre indistinct que l'on a
+fait depuis. C'était chez eux un crime de détruire tout un village de
+castors. On devait au moins y laisser six mâles et douze femelles. Ils
+étaient convaincus que les castors délibéraient entre eux, et disaient:
+«Ils ont trop d'esprit pour n'avoir pas l'âme immortelle.» De là une
+généreuse fraternité avec ces nobles animaux, qui, bien traités,
+apprivoisés, devenaient des serviteurs utiles.</p>
+
+<p>Chez ces douces tribus, Cavelier n'eût rencontré aucun obstacle. Il
+aurait mis à fin son projet admirable. Après avoir percé l'Amérique en
+longueur, il l'aurait ouverte en largeur, d'ouest en est. Il eut dans
+les deux sens établi une chaîne de forts sous lesquels nos coureurs
+<span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> de bois et leurs femmes indiennes, leur famille mêlée et les
+sauvages un peu agriculteurs auraient cherché un abri et formé des
+villages. Le drapeau de la France eût partout défendu cette véritable
+Amérique et contre l'Iroquois, et contre l'Espagne, surtout contre
+l'exclusivisme destructeur des colonies anglaises, qui a fait la fausse
+Amérique.</p>
+
+<p>Cavelier put périr, mais la vérité ne périt pas. Les récits informes,
+incomplets, qu'on eut de l'expédition (Tonti, Joutel, Hennequin, etc.),
+laissèrent échapper la lumière. Elle éclata tout entière dans le livre
+de Lahontan.</p>
+
+<p>Il eût dû éclairer Versailles. Mais, pour en profiter, il eût fallu
+sortir franchement du bigotisme, épouser l'Amérique, je veux dire ne pas
+craindre les mariages des nôtres avec les Indiennes, les filles du
+Grand-Esprit. Le système suivi jusque-là d'envoyer là-bas des femmes
+catholiques (les coureuses que l'on ramassait, l'écume de la
+Salpêtrière), ne pouvait avoir qu'un piètre effet, créer un petit peuple
+blanc. L'autre aurait fait un grand empire métis.</p>
+
+<p>La chose n'était pas difficile. Un exemple frappant suffisait pour le
+bien montrer. Le baron de Casteins, officier béarnais, au lieu de
+prendre une blanche, avait épousé une Indienne, était devenu chef des
+Abenakis. N'ayant pas converti son peuple, il se trouvait dispensé du
+contact dangereux des Jésuites, des intrigues des missions. Il était
+devenu une espèce de roi, s'était fait un trésor pour les cas imprévus,
+était estimé, redouté. De tels chefs, leurs enfants, heureusement mêlés
+des deux races, seraient restés tributaires <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> de la France pour
+avoir son secours contre les Iroquois.</p>
+
+<p>On ne pouvait rien faire en Amérique que par la liberté. Les esprits
+généreux, humains, Coligny, Henri IV, Vauban, auraient voulu en faire un
+grand refuge des persécutés du vieux monde, de tant de gens qui, pour
+cause de religion ou autre, étaient déterminés, sans espoir de retour, à
+changer de patrie. Il fallait des colons libres, et de Versailles, et de
+l'administration détestable du Canada, des commis, des missionnaires.
+Desmarets, en 1712, imagina de céder au banquier Crozat, créancier du
+roi, ce qu'on appelait la Louisiane (la plus grande partie des
+États-Unis d'aujourd'hui). Crozat, homme d'esprit, agit avec
+intelligence, n'envoya que de sages et honnêtes cultivateurs. Mais il
+n'était pas libre. Il ne put rien, fut accablé entre l'Espagnol et
+l'Anglais, se trouva trop heureux, en 1717, d'abandonner son privilège,
+qui passa augmenté à la Compagnie d'Occident.</p>
+
+<p>Law avait justement tout ce qui manquait à Crozat. Il était protestant.
+Sa personnalité, hautement impartiale et généreuse, donnait confiance.
+En prenant pour caissier et principaux commis le réfugié Vernezobre et
+d'autres protestants, il annonçait assez la libéralité d'esprit qui
+présiderait à ses établissements. Le Régent lui donnait, on peut dire,
+carte blanche. La Compagnie, indépendante de la vieille administration,
+devait nommer elle-même les magistrats de sa colonie, les officiers de
+troupes coloniales. Elle faisait la paix et la guerre avec les sauvages.
+Elle pouvait construire des vaisseaux de guerre. Elle occupait
+non-seulement <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> le long cours du Mississipi, mais ses affluents
+qu'on lui cédait encore. Sa direction intelligente se marque par deux
+choses. On remonta le fleuve, et dans une situation dominante,
+admirable, on fonda la Nouvelle-Orléans, la reine du bas Mississipi.
+Pour le fleuve central, Law ne comprit pas moins l'importance de la
+grande position; il l'occupa personnellement, s'établit chez les
+Illinois.</p>
+
+<p>Son plan était-il chimérique? Le mauvais succès l'a fait dire. Mais on
+en verra les causes réelles. Law ne périt en Amérique que parce qu'il
+périt en Europe. S'il eût duré et dirigé lui-même ce qu'il venait de
+commencer à peine, les résultats pouvaient être meilleurs. Sa colonie
+qui partait du Midi eût exploité une belle source de bénéfices que le
+Canada n'avait point, la riche culture du tabac. Dira-t-on que les
+nôtres étaient des paresseux, peu propres à la vie agricole? Mais ceux
+qui profitèrent de leur désastre, ceux que le tabac enrichit tellement
+dès 1750, qu'étaient-ce, sinon les moins laborieux des Anglais,
+l'orgueilleuse et fainéante race des <i>Cavaliers</i> de Charles I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>L'énorme espace que l'on cédait à Law n'avait que 400 agriculteurs
+blancs en 1712, 1700 en 1717. Mais cela même était un avantage. Rien de
+gâté d'avance. La virginité du désert. Ce n'était, pas comme le Canada,
+une méchante petite Europe, pourrie d'abus et de Jésuites. On avait fort
+sagement laissé ce Canada à part. Il aurait gâté tout le reste. La jeune
+Louisiane (le monde immense qu'on appelait ainsi), avec ses rares tribus
+sauvages, s'offrait neuve et entière au génie créateur du siècle nouveau
+qui s'ouvrait. Par <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> un système tout contraire à celui des
+Jésuites et des commis du Canada, la Compagnie, loin de gêner les
+communications entre les nôtres et les Indiens, de faire payer fort cher
+des patentes aux chasseurs, donna des récompenses et des primes aux
+<i>coureurs de bois</i>.</p>
+
+<p>En Amérique, Law partait exactement de rien. En Europe, de très-peu de
+chose. Qu'était la mise première de sa Compagnie d'Occident? Rien que
+quatre millions de rentes. Qu'étaient les concessions commerciales qu'on
+lui fit? L'héritage obscur, incertain de nos compagnies endettées.</p>
+
+<p>Law eut plus tard des fermes, etc. Mais ce fut après son succès, lorsque
+ses actions étaient montées très-haut, et qu'on était déjà en plein
+<i>Système</i>. En avril 1719, quand il parvint à le lancer avec tant de
+bonheur, qu'offrait-il? Rien que l'espérance.</p>
+
+<p>Ce que les Compagnies de Colbert n'avaient pu, quand le pavillon
+français dominait les mers, devait-on l'espérer après une si longue
+ruine? Les premières compagnies étaient mortes avant 1680, avant
+l'épouvantable guerre de 25 ans! L'éclat de nos corsaires avait illuminé
+ces temps d'une gloire sinistre. Mais la marine royale était tuée;
+Toulon, Brest étaient déserts; on vendait pour le bois les vaisseaux de
+Louis XIV (<i>Brun</i>). La marine commerciale, sans protection, captive dans
+les ports, avait chômé, langui, péri. Le Levant même, qui si longtemps
+nous fut propre, à l'exclusion de tous les peuples, nous avait échappé,
+au grand profit des Anglais, Hollandais. Nos Antilles qui, au milieu du
+siècle, devinrent très-productives <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> et donnèrent lieu à un
+grand mouvement maritime, étaient tombées alors au plus bas. La traite
+était aux Anglais seuls. Seuls ils couraient les mers de l'Amérique
+espagnole, y imposaient leur contrebande.</p>
+
+<p>De tous nos ports, un seul, Saint-Malo, riche par <i>la course</i>, avait
+fleuri, grossi de la ruine commune. Même elle profitait des débris,
+avait acheté le privilège de la Compagnie des Indes orientales.
+Compagnies misérables, relevées fictivement dans la décrépitude du grand
+règne, tristes ombres, les filles d'un mort. Law supposa pourtant que si
+ces malheureux débris étaient réunis dans une même main, on en tirerait
+quelque parti, que d'abord à cette unité on gagnerait la dépense des
+rouages multiples, des chefs inutiles et nombreux; qu'une compagnie
+unique qui aurait l'&oelig;il sur les deux mondes aviserait bien mieux aux
+besoins mutuels, aux échanges avantageux, etc.</p>
+
+<p>Les administrateurs des compagnies défuntes réclamèrent vivement. Mais
+quand on les pressa, qu'on leur demanda sérieusement s'ils étaient sûrs,
+dans l'état misérable où tout était tombé, de les ressusciter, ils
+dirent franchement: «Non.» Alors on passa outre. On adjugea à Law ces
+corps morts, et sa Compagnie d'Occident put s'appeler <i>Compagnie des
+Indes</i>, ayant dès lors à elle seule un monopole universel du commerce
+qui n'était plus, <i>le monopole</i> (au fond) <i>de rien</i>.</p>
+
+<p>D'autant plus merveilleux fut au printemps de 1719 le retour de la
+confiance, la renaissance du crédit. Les économies taciturnes et si
+cachées, qu'on faisait <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> dans certaines classes, austères et
+abstinentes, hasardent de se montrer. L'argent perd sa timidité. Il
+s'arrache des caves, des poches profondes. Des doublures on découd les
+monnaies d'un autre âge.</p>
+
+<p>La France, tant de fois ruinée, avec étonnement voit rouler à la Banque
+un fleuve d'or. On a hâte de se défaire du vil métal et d'avoir du
+papier.</p>
+
+<p>Est-ce un songe? Il faut croire qu'on s'est retrouvé riche. Car on
+achète, on vend, on fabrique. C'est de ce jour que l'art reprend au
+<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle et que l'industrie recommence. On se rend au miracle. Les
+douteurs s'humilient. Ils voient, touchent, confessent le symbole de
+cette religion nouvelle, merveilleuse et spiritualiste: «que la richesse
+fille du crédit, de l'opinion, est une création de la foi.»<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> CHAPITRE IX</h3>
+
+<h4>TENTATIVES DE RÉFORMES&mdash;DANGER DE LA FILLE DU RÉGENT<br>
+
+Avril 1719</h4>
+
+
+<p>Le siècle a pris son cours. Jusque-là incertain comme un vague marais,
+il a trouvé sa pente. À travers les obstacles, les vieilles ruines et
+les nouvelles, il descend vers 89.</p>
+
+<p>Combien, en quatre années, on a marché, combien on est déjà loin de
+Louis XIV, on peut le mesurer. L'apôtre, le prophète, l'idole de la
+France, c'est aujourd'hui un protestant!</p>
+
+<p>Heureux entr'acte de douceur, d'humanité, de tolérance. En 1717, les
+jansénistes (Noailles et d'Aguesseau), en 1722 les molinistes (Dubois,
+Tencin, etc.), attestent les barbares ordonnances de Louis XIV. Sous le
+<i>Système</i>, on se borne à empêcher les grandes assemblées du Désert, mais
+on réprime les curés, leur police cruelle contre les nouveaux convertis.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> Le beau printemps de 1719 semblait une aurore sociale.
+L'incroyable succès de Law, son miracle de bourse, lui en imposait un
+autre plus grand. Il sentit que, sous ce brillant échafaudage financier,
+il fallait une base sérieuse, une grande réforme de l'État. «Tentative
+insensée? chimère?» Mais il venait de faire ce qu'on eût cru plus
+chimérique: il avait, en pleine banqueroute, rendu du courage à
+l'argent. Ses actions montaient d'heure en heure, l'enthousiasme aussi.
+Tous lui disaient d'oser.</p>
+
+<p>En osant, il hasardait moins. C'est le péril qui le poussa. Rien
+n'indique que d'avance il eût jamais fait de tels rêves. Hors de France,
+il n'était qu'un des nombreux utopistes en finances, l'auteur d'une
+théorie peu remarquée sur le papier-monnaie. En France, où bouillonnait
+(dans les idées du moins) un chaos de révolution, lui qui planait si
+haut, ne désespéra pas d'ordonner ce chaos et d'en tirer un monde.</p>
+
+<p>On est saisi d'étonnement de voir tout ce qui s'entreprit en quelques
+mois de 1719. L'égalité d'instruction, l'égalité d'impôt, une
+simplification immense, hardie, de l'administration, le remboursement de
+la dette, plusieurs des réformes excellentes que reprennent plus tard
+Turgot et Necker, telles furent dans cette année les grandes choses que
+voulurent Law et le Régent, qu'ils effectuèrent en partie.</p>
+
+<p>Le Régent, qui avait ouvert à tous la Bibliothèque royale, ouvre à tous
+l'Université (14 avril 1719). Elle est payée par l'État et donne
+l'enseignement gratuit. Que Villeroi en rie avec son petit roi, à la
+bonne heure. Mais la révolution est grave. Quels sont les <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span>
+premiers écoliers qui sortent de là tout à l'heure, le fils du
+coutelier, le puissant Diderot, un enfant de hasard qu'élève un
+menuisier, le vaste d'Alembert,&mdash;c'est-à-dire l'<i>Encyclopédie</i>.</p>
+
+<p>En juin, Law, suivant les idées du petit Renaut, du meilleur citoyen de
+France, sollicite l'égalité d'impôt,&mdash;l'impôt estimé, non sur le revenu
+qui varie et qu'on ne voit pas, mais sur ce qui se voit, le fonds, la
+terre. Ceci aurait atteint les privilégiés plus sérieusement que la
+<i>Dîme royale</i> de Vauban sur le revenu, plus sûrement que le <i>Dixième</i>
+essayé vainement par Desmarets. Law, qui voyait les grands propriétaires
+(les Condés par exemple) être les grands agioteurs, voulait reprendre
+sur la terre ce qu'on escroquait sur la bourse. S'ils empêchèrent cela,
+rien ne put empêcher une révolution très-réelle, un mouvement immense
+d'activité et d'industrie. Ce qu'un chroniqueur de l'an Mille a dit: «La
+terre changea de vêtement,» on put encore le dire. Depuis vingt ans, la
+guerre et la misère ayant tout suspendu, on n'achetait plus, on ne
+vendait plus, on ne fabriquait plus. Tout délabré, et misérable. La
+France, sous ses oripeaux, n'en avait pas moins l'air d'une mendiante.
+Elle s'en aperçut, jeta violemment ses lambeaux, ses vieilles loques du
+vieux temps de sottises.</p>
+
+<p>De tels moments sont grands pour l'industrie. L'Europe le voyait. On
+pourrait espérer qu'elle concourrait au mouvement, lui donnerait
+consistance, force et solidité, que le monde protestant, c'est-à-dire le
+monde riche, viendrait à nous, apporterait son activité, son argent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> On croit à tort que l'argent n'est d'aucune
+religion.&mdash;Erreur.&mdash;<i>Le capital est protestant.</i></p>
+
+<p>L'argent catholique est un mythe.&mdash;Quelles sont les nations qui dorment,
+rêvent et ne font rien? les catholiques. Et les nations pauvres? les
+catholiques.&mdash;Tout ce qui négocie, fabrique, gagne, s'enrichit,
+prospère, est du côté de l'hérésie.</p>
+
+<p>Nos protestants déjà revenaient en grand nombre. Et bien d'autres
+voulaient venir. Ils auraient fait couler ici un fleuve d'or s'ils
+eussent été bien sûrs que le feu roi ne ressuscitât point. Le règne du
+banquier protestant, employant indifféremment protestants, catholiques,
+voilà ce qui rassurait, appelait l'étranger. Ce qui pouvait le mettre en
+fuite, c'était Law converti, c'était le règne de Dubois, du fripon qui
+vendait nos libertés pour un chapeau, du futur cardinal-ministre.</p>
+
+<p>Il suffisait de voir à ce moment <i>le pays catholique</i>, l'Espagne, de le
+comparer à la France, d'observer la mort progressive de l'une, la
+renaissance de l'autre, pour juger et se décider. Tout éphémère qu'il
+soit, le Système a pour nous un effet très-durable d'initiation,
+d'émancipation. L'Espagne de Philippe V, sous Alberoni même, sous sa
+reine italienne, enfonce en son vieux crime de barbarie sauvage et son
+châtiment mérité.</p>
+
+<p>Chaque année compte par des auto-da-fé. Contraste abominable que ce
+gouvernement de femme et de nourrice, cette royauté du lit, fût si
+cruelle! que cette femme, furieuse d'ambition, doublement corrompue,
+caressant à la fois et les secrets vices du roi et la férocité du
+prêtre, présidât à Madrid, avec son maniaque, <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> à ces fêtes de
+mort! Des hommes en flammes, des femmes hurlant, se tordant sur la
+braise, c'est l'expiation du carême, parfois la glorification de Pâques.
+Pénitence d'horreur qui ne purifie pas, au contraire, qui déprave
+encore.</p>
+
+<p>L'ambassadeur de France donne dans ses dépêches le chiffre exact de
+quelques années. Le voici pour Madrid, pour les auto-da-fé royaux.</p>
+
+<p><i>7 avril 1720, neuf hommes et huit femmes brûlés</i>; <i>18 mai 1720, sept
+hommes et cinq femmes brûlés</i>; <i>22 février 1722, six hommes et cinq
+femmes brûlés</i>; <i>22 février 1724, quatre hommes et cinq femmes brûlés</i>,
+etc.</p>
+
+<p>Je ne m'étonne pas de la colère de Dieu. En 1719 (comme en 1718),
+invariablement il noie la flotte d'Espagne. Le 10 mars, l'expédition
+jacobite, préparée par Alberoni, part de Cadix et cingle vers l'Écosse.
+Les tempêtes, les vents furieux en font justice au golfe de Biscaye.
+Plusieurs vaisseaux périssent; d'autres abordent pour être pris.</p>
+
+<p>Notre armée, au même mois de mars, avait passé les Pyrénées pour cette
+guerre trop facile. Au dehors, au dedans, tout nous favorisait. D'avril
+en juin, une hausse incroyable a remonté, relevé le crédit. Le grand
+problème à ce moment, c'est de savoir si le Régent qui profite du succès
+de Law, aura assez de force pour le suivre dans ses réformes, s'il saura
+se défendre contre la bande qui l'assiège, obsédé, étouffé qu'il est
+entre les illustres vampires qui le pillent de haute lutte et les fines
+Circés qui l'enivrent et l'enlacent pour lui vider les poches.</p>
+
+<p>Il était déjà loin dans la vie, affaissé, bien loin de <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span>
+l'énergie, du courage qu'auraient demandés la situation. Un coup à ce
+moment le fit baisser encore, la tragédie d'orage, de remords, de
+fluctuations violentes qu'eut sa fille, ange-diable, torturée de ses
+deux natures, qui accouche en avril, est grosse en mai, se tue de vice
+et de folie.</p>
+
+<p>Je n'ai rien lu en aucune langue de plus âcre, de plus violemment
+haineux que les pages de Saint-Simon sur les couches et la mort de cette
+princesse. Ce catholique impitoyable se baigne dans les roses à
+contempler, savourer les tortures d'une femme folle qui meurt à vingt
+ans. Tout disposé qu'on soit à condamner une personne si souillée, on ne
+peut qu'en avoir pitié en la voyant sous ce scalpel. Elle a peur, elle
+est furieuse; elle a des remords et des rages; elle veut vivre, se moque
+des prêtres, puis elle a peur du diable; elle se voit déjà emportée.
+Elle crie, elle hurle, elle pleure. Saint-Simon en rit et s'en moque.
+Enfin, quand elle est morte, lui-même il dit la chose qu'il eût dû dire
+d'abord, une chose qui le condamne fort et rend cette férocité bien
+odieuse: On l'ouvrit, et l'on vit qu'elle avait le cerveau fêlé.</p>
+
+<p>Duclos et tous l'ont suivi, copié. On peut se demander pourtant comment
+Saint-Simon, si froid, si glissant sur les empoisonneurs (Lorraine,
+Effiat, Penautier), si léger sur les infâmes, les mignons de Sodome
+(Lorraine et Monsieur, Courcillon, etc.), est tombé avec cette fureur
+sur la duchesse de Berry? Elle eût été la Brinvilliers, la Voisin,
+empoisonneuse et assassine, qu'il aurait parlé d'elle avec plus de
+modération.</p>
+
+<p>Si la jeune duchesse est véritablement un monstre, <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> comment
+madame de Saint-Simon reste-t-elle sa dame d'honneur? Il a beau dire de
+page en page qu'elle y va peu. Il devrait avouer que les époux ne
+voulaient pas quitter cette position peu honorable, mais très-influente
+près d'une princesse qui avait tous les secrets de l'État et tenait le
+c&oelig;ur du Régent. Il se venge d'avoir eu cette faiblesse, cette
+patience. Il hait visiblement la duchesse. Il lui en veut de deux
+sottises qu'il a faites, et d'avoir travaillé à son triste mariage, et
+d'avoir laissé près d'elle madame de Saint-Simon.</p>
+
+<p>Son père aurait voulu, ce semble, l'associer au mouvement nouveau. Il
+avait établi chez elle, dans son grand logement à Versailles, la belle
+colonie de huit cents horlogers que Law avait fait venir. Mais on
+travaillait fortement en dessous à l'occuper de tout autres idées.</p>
+
+<p>La cabale sentait justement combien, avec son audace d'esprit, elle
+aurait pu lui être dangereuse. Il eût fallu que les deux femmes (les
+deux seules au fond qu'il aimait), sa mère, sa fille, employassent leur
+violence à le défendre, à le garder. Madame, née protestante, aimait les
+protestants. Sa fille aidant, elle aurait pu nous rendre le service de
+faire sauter le futur cardinal, d'empêcher la réaction.</p>
+
+<p>Elle était imaginative. C'est par là qu'on la prit. Le noir rêve du
+diable planait encore sur ce siècle douteur. Le Régent même avait eu la
+faiblesse d'écouter des fripons qui promettaient de le faire voir. Sa
+fille, dans les fluctuations de l'éternel orage où elle vivait, eut par
+moments de ces idées horribles. Prise excellente pour ceux qui la
+voulaient dévote,&mdash;non moins <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> bonne pour ceux qui la voulaient
+mariée, prétendant que la conversion serait sûre par le mariage.</p>
+
+<p>Mais le mariage de Riom était alors plus difficile encore qu'en 1718. Au
+moment du plus grand éclat de la Régence, lorsque les affaires en tous
+sens étaient glorieusement relevées, les partis abattus, l'Espagne
+envahie, impuissante, l'industrie, le crédit reprenant tout à coup,
+lorsque la jeune duchesse pouvait si naturellement devenir la reine du
+grand mouvement,&mdash;il semblait étonnant qu'elle se fît <i>madame Riom</i>. À
+cette idée, la mère du Régent, la fière Allemande, ne se connaissait
+plus.</p>
+
+<p>Cela donnait du courage au Régent pour résister à sa fille. Le temps
+marchait, et rien ne se faisait. Elle était tellement dans ce combat,
+qu'à peine elle se souvenait d'être enceinte. Aux premiers jours d'avril
+(un peu avant terme, peut-être), il lui fallut s'en souvenir. Vives
+douleurs. Elle est en danger. Mais elle souffre encore moins du mal que
+de la honte. Inquiète, elle parvenait à s'étourdir. Mais, au moment où
+elle est prise, elle voudrait cacher tout; elle s'enferme. Le Régent est
+là éperdu, bien justement puni, mais combien cruellement! Dans cette
+agonie de douleur, il lui faut négocier avec les prêtres. Le curé de
+Saint-Sulpice arrive, impérieux; il exige qu'elle se confesse. Il veut
+forcer la porte. C'est son droit.</p>
+
+<p>Ce curé si terrible était Languet, qui, avant et après, toute sa vie,
+joua le bonhomme. Mais là il se montra sans masque. Il était
+l'instrument des effrénés papistes, du nonce Bentivoglio, auteur et
+patron des satires où l'on recommandait le meurtre du Régent. Dans ce
+<span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> moment où leur duc du Maine disait son chapelet en prison,
+c'eût été pour ces saints une belle revanche d'égorger en effet le
+Régent dans sa fille, d'accabler la mourante. Folle, comme elle était
+déjà, on devine l'atroce cauchemar qu'eût ajouté à son délire l'appareil
+du clergé, des cierges de l'extrême-onction. On devine la scène qui
+allait avoir lieu, Languet, par menace et par force, lui arrachant les
+plus tristes aveux, lui faisant faire (torches allumées) une espèce
+d'amende honorable,&mdash;ou, si elle hésitait, déchirant son surplis,
+sortant avec bruit et outrage, et criant dans la foule qui était là aux
+portes: «Allez, bon peuple, elle est damnée!»</p>
+
+<p>Ce Languet et son frère l'évêque, deux bouffons, étaient ceux dont on
+aurait le moins attendu une telle chose. L'évêque est le burlesque
+légendaire de Marie Alacoque, qui transforme en miracles les infirmités
+de la nonne, ses coliques hystériques. L'autre est le bâtisseur du
+maussade et froid Saint-Sulpice, qui, sous ce prétexte pieux, allait
+trottant, mettait le nez partout. Il faisait rire, c'était son grand
+moyen. S'il dînait quelque part, il mettait son couvert en poche. Sinon,
+il furetait. On lui laissait exprès trouver, prendre tel vase que les
+belles d'alors avaient en argent ciselé. Surpris, il alléguait: «Mais
+c'est pour ma Vierge d'argent.»</p>
+
+<p>Que voulait-on de la malade? que demandait Languet pour lui donner les
+sacrements? qu'elle renvoyât Riom. C'était le mariage (un sot mariage,
+il est vrai), mais enfin une vie régulière, un amendement moral, tel que
+celui de Louis XIV épousant madame de Maintenon, <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> celui de
+madame la duchesse épousant Lassay, etc. Que voulait-on? Qu'elle courût,
+qu'elle eût cinquante amants? ou qu'elle retombât au monstrueux amour
+qu'on lui reprochait tant? On la rejetait vers l'inceste.</p>
+
+<p>Notez qu'à ce moment les deux apôtres de la Bulle colportaient contre le
+Régent le vrai chant des Furies, les vers atroces de Lagrange-Chancel,
+qui invitent à l'assassinat. Ces vers couraient depuis plus de trois
+mois. Nul doute qu'on n'en eût régalé la princesse, qu'on n'eût eu la
+charité de lui montrer ce poignard suspendu sur la tête de son père. Au
+seul nom de Languet, elle fut hors d'elle-même. Elle eût voulu qu'on le
+jetât par les fenêtres.</p>
+
+<p>Le Régent, avec tout son esprit, eut l'attitude d'un sot. Brisé par sa
+douleur, sa mauvaise conscience, il ne trouva pas la réponse qui était
+si facile. La princesse avait avec elle son confesseur en titre, et
+c'était un privilège du sang de France de ne pas dépendre de
+l'ordinaire, d'avoir son prêtre, et (<i>même excommunié</i>), d'avoir par lui
+communion. Les larmes aux yeux, bien bas, il dit au curé qu'il fallait
+avoir compassion, qu'elle n'avait que le souffle, qu'un rien pouvait la
+faire mourir.</p>
+
+<p>C'était le bon moyen de rendre l'apôtre intraitable. Il criait,
+tempêtait. Le Régent se mourait de peur qu'elle n'entendît. «Eh bien,
+dit-il pour le faire taire, faisons venir notre archevêque. Il nous
+mettra d'accord.» Moyen dilatoire très-mauvais. M. de Noailles, le
+faible Janséniste qui avait détruit Port-Royal, craignait tellement les
+molinistes que, pour se relever, se <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> défendre, il demandait
+(lui au fond doux et humain) que l'on continuât la persécution
+protestante.</p>
+
+<p>Devant cet aboyeur Languet, il fut tout aussi pitoyable que le Régent.
+Il eut peur, et cacha sa peur, sous un masque de sévérité courageuse,
+trancha du saint Ambroise contre le prince débonnaire.</p>
+
+<p>Il dit tout haut, dans cette chambre pleine de monde: «Monsieur le curé,
+vous avez fort bien fait, et je vous défends d'agir autrement.» Languet,
+grandi d'une coudée, vainqueur, s'établit à la porte, campa là quatre
+jours et quatre nuits entières. Il fallait bien manger. Mais, dans ses
+très-courtes absences, il laissait deux prêtres pour factionnaires.</p>
+
+<p>Cruelle aggravation aux tortures de la femme en couches. Si nerveuse en
+ce dur moment, celle qui se sent épiée, écoutée, et d'oreilles
+malveillantes, ne peut plus rien et risque de périr. C'est la scène de
+Junon assise à la porte d'Alcmène, tenant ses deux mains jointes,
+serrées, les doigts entrelacés pour <i>nouer</i> sa rivale, la faire crever.
+Il n'en fut pourtant pas ainsi. Les cris d'enfant qui éclatèrent, dirent
+assez que la délivrance avait eu lieu. Plus de danger. Languet leva sa
+faction.</p>
+
+<p>Dans son épigramme maligne, Voltaire, cinq mois d'avance, baptisait
+l'enfant <i>Étéocle</i>, et Lagrange-Chancel disait que, de Cynire et de
+Mirrha devait naître le bel <i>Adonis</i>. Ce fut cependant une fille.</p>
+
+<p>L'orgueilleuse souffrait horriblement d'un tel éclat. Et quoi de plus
+cruel que d'accoucher sous les sifflets? Les rieurs furent impitoyables.
+Voltaire, pensionné du Régent, mais alors amoureux de la dévote
+maréchale <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> de Villars, fit, fort étourdiment, pour plaire à ce
+parti, une nouvelle épigramme sur la naissance incestueuse et sur les
+peurs de l'accouchée (ce mot date la pièce d'avril 1719, et dément la
+fausse date de 1716): «Enfin, votre esprit est guéri des craintes du
+vulgaire,» etc.</p>
+
+<p>Tout ce bruit lui rendait cruel le séjour de Paris. Accouchée le 3 ou le
+4, dès le 10, lundi de Pâques, elle se fit transporter à Meudon.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> CHAPITRE X</h3>
+
+<h4>GUERRE D'ESPAGNE&mdash;MORT DE LA DUCHESSE DE BERRY&mdash;DANGER DE LAW<br>
+
+Mai-Juillet 1719</h4>
+
+
+<p>La guerre commençait sans grand bruit (mars-avril). L'Espagne aurait pu
+l'éviter. Car la France, à l'époque de la conspiration de Cellamare,
+n'ayant pas encore le Pérou de Law, redoutait cette dépense. Dubois
+avait de son mieux adouci, mutilé les pièces. La France et l'Angleterre
+ne faisaient à Philippe V d'autres conditions que de gouverner l'Espagne
+par l'Espagne elle-même, c'est-à-dire d'éloigner les brouillons italiens
+qui, sans moyens, sans force, étourdiment, compromettaient son trône,
+troublaient la paix du monde. C'est exactement ce que demandaient les
+plus sérieux Espagnols. Il était insensé, coupable, d'armer malgré elle
+l'Espagne, de la forcer de combattre. Si elle avait encore un peu de
+vie, on devait bien la lui garder.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> Les prêtres et les femmes n'ont peur de rien, parce qu'ils
+risquent moins que les autres. L'abbate, l'amazone, poussaient la guerre
+en furieux. La rude leçon de Sicile n'avait rien fait. Ils refaisaient
+la flotte; ports, chantiers, arsenaux, tout travaillait en hâte. Le plus
+simple bon sens eût dû leur faire comprendre qu'on ne leur donnerait pas
+le temps de finir tout cela. Ils provoquaient, défiaient la guerre, mais
+au jour du combat ils n'auraient rien de prêt encore. Isolés en Europe,
+ayant leurs meilleures troupes enfermées en Sicile, ils acceptèrent la
+lutte contre les trois grandes puissances du monde, l'Angleterre, la
+France, l'Empereur.</p>
+
+<p>Alberoni avait beaucoup d'esprit, d'activité, certaine audace de joueur.
+On a vu sur quelle carte il eût voulu jouer en 1717 et 1718, acheter
+Charles XII et le lancer, rétablir le Prétendant. Cela n'eût pas duré,
+mais l'effet eût été si grand que le Régent eût fort bien pu tomber de
+la secousse, Philippe V devenir Régent. La reine le força d'ajourner, de
+se tourner vers la Sicile, où l'on ne pouvait faire rien de grand ni de
+décisif, et où la flotte se perdit.</p>
+
+<p>En 1719, tout était empiré. Alberoni, la reine paraissent moins que des
+fous,&mdash;des sots. Leur espoir est dans trois romans, et plus absurdes
+l'un que l'autre. Ils imaginent:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Qu'une lointaine diversion de Ragotzi forcera l'Empereur à leur
+lâcher leur armée de Sicile;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Qu'une petite flottille jacobite (et maintenant sans Charles XII qui
+est tué) va paralyser l'Angleterre;</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> 3<sup>o</sup> Que toute la France est pour eux. Si notre armée entre en
+Espagne, tant mieux. Elle vient chercher Philippe V, n'arrive que pour
+le faire Régent.</p>
+
+<p>Avec cette folie, d'Arioste ou de Cervantès, ils manquent la vraie
+réalité. Elle était en Bretagne. S'ils avaient envoyé là tout droit leur
+petite flotte, décidé le soulèvement, Berwick n'eût pas passé les
+Pyrénées. Ils eurent deux grands mois devant eux, janvier et février.
+Les nobles de Bretagne, en mars, leur envoyèrent un M. Hervieux de
+Mélac, pour les supplier d'arriver. Nulle réponse qu'à la fin de juin!
+Et la réponse, c'est une obole, un tout petit envoi d'argent. Déjà
+levés, armés et battant les forêts, ces gentilshommes regardent toujours
+s'il vient des vaisseaux espagnols. Ils viennent ... en novembre! et
+quand tout est fini.</p>
+
+<p>Pour revenir en mars, une autre illusion de Madrid, c'était que le
+Régent ne trouverait pas de généraux, Villars et Berwick faisant
+profession d'être dévoués à Philippe V. C'était Berwick qui,
+véritablement, l'avait fait roi. Comme bâtard de Jacques II, il était
+frère du Prétendant. Avec tout cela, ce fut lui qui accepta le
+commandement. Il valait bien mieux que Villars pour tenir une armée dans
+ces circonstances douteuses. Ce grand Anglais, long, sec, qui avait été
+terrible aux Cévennes, était fait pour donner du sérieux aux nôtres,
+prendre au besoin nos petits Richelieu.</p>
+
+<p>On se trouva au dépourvu. À peine 15,000 Espagnols contre les 40,000 de
+Berwick. La meilleure chance de Philippe V aurait été de se faire
+prendre, de se présenter aux Français, comme duc d'Anjou, avec les
+<span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> fleurs de lis. On eût été terriblement embarrassé. Mais ce
+n'était pas le compte de la reine et d'Alberoni. On aurait demandé au
+roi de chasser celui-ci. Il eût fallu aussi que la reine désarmât,
+rentrât à son ménage et peut-être dans un couvent, que Clorinde ne fût
+plus que la douce Herminie. Donc, ils ne lâchèrent pas Philippe V, ne le
+quittèrent d'un pas. Alberoni eut même le soin de lui faire faire un
+circuit, de l'égarer dans les montagnes, pour qu'il fût le plus tard
+possible, trop tard, devant l'ennemi.</p>
+
+<p>Tout semblait combiné pour refroidir les pauvres Espagnols. Des trois
+divisions, le roi en avait une. Une suivait l'abbate italien, le nain
+grotesque Alberoni. Une autre obéissait au vrai chef de l'armée, à la
+voix grêle du général imberbe, petit page équivoque. Les Français
+galamment laissaient passer ses modes, ses fantasques costumes qui
+venaient de Paris, lui envoyaient de quoi parader contre nous.</p>
+
+<p>On pouvait deviner les résultats. Philippe V n'apparut que pour voir
+tomber l'une après l'autre ses meilleures places, Fontarabie,
+Saint-Sébastien. Il avait cru gagner l'armée française. Et le contraire
+eut lieu. Les Basques espagnols demandaient à se faire Français. Cela
+acheva le pauvre roi. Il s'en alla, rentra désespéré à Madrid, ne sortit
+plus de la petite chambre où le tenait sa femme. Il rêva dès lors les
+moyens d'abdiquer, de ne penser plus qu'au salut.</p>
+
+<p>Notre armée et la flotte anglaise, aux deux rivages, à l'Ouest et à
+l'Est, brûlèrent les vaisseaux commencés, les chantiers, les arsenaux.
+On en blâma fort le Régent, comme d'une lâche complaisance pour
+<span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> l'Angleterre. Mais quoi! ces vaisseaux achevés, Alberoni s'en
+servait contre nous, et les envoyait en Bretagne.</p>
+
+<p>Cette guerre se passait, pour ainsi dire, incognito. Law seul
+remplissait les esprits. La mort de la duchesse de Berry occupa à peine
+un moment.</p>
+
+<p>Mort cependant tragique, entourée de circonstances déplorables. Un mois
+après ses couches, elle se retrouva enceinte, bientôt tomba malade et
+n'en releva plus.</p>
+
+<p>Madame, sa grand'mère, qui ne se mêlait de rien, et ne demandait rien,
+pour l'affaire de Riom, demanda, agit, fut terrible. Elle eût voulu le
+faire noyer. Elle dit au Régent qu'elle quittait la France, si cet homme
+n'était arrêté. Comme il allait joindre son régiment (27 avril), il fut
+saisi à Lyon et mis dans la dure prison de Pierre-en-Cize. Quel coup
+pour l'orgueilleuse qu'on eût osé cela sur son capitaine des gardes, sur
+l'homme qui lui appartenait! Elle employa le grand moyen, et, quoique
+fort peu remise, elle fit venir le Régent à Meudon (1<sup>er</sup> mai) pour un
+souper intime. Sans souci de sa vie, elle prolongea la nuit sous les
+étoiles cette folle fête qui délivra Riom, mais la tua.</p>
+
+<p>Elle eût voulu encore une chose impossible, insensée, faire revenir Riom
+au nez de sa grand'mère, écraser celle-ci, solenniser ce bel hymen. Le
+Régent, effrayé de la trouver si absurde et si violente, n'osait plus
+aller à Meudon. Elle se fit porter à la Muette pour le tourmenter de
+plus près. Il n'y venait guère davantage. Il alléguait les embarras
+réels, très-graves, qu'il avait à Paris. Au moment où le grand <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span>
+succès de Law relevait ses affaires, on voulait le lui enlever. Un
+complot se formait pour faire sauter la Banque. C'était le milieu de
+juillet. La malade, seule à la Muette, abandonnée du Régent même, soit
+par douleur et désespoir, soit par un fol essai pour ressaisir la vie,
+se lève, se fait un grand repas, et de choses rafraîchissantes. Dans la
+soif qui la dévore, elle mange du melon en buvant de la bière glacée
+(<i>ms. Buvat</i>). Cela l'achève. Elle tombe.</p>
+
+<p>Deux médecins sont à son chevet. Chirac, celui de son père, s'obstine à
+la purger, et l'empirique Garus lui administre son brûlant élixir. Même
+incertitude pour l'âme. Chirac ne souffrait pas qu'on lui parlât de sa
+fin. D'autres l'avertissaient. Elle prit vivement son parti, fit ouvrir
+toutes les portes, reçut solennellement les sacrements, dans une triste
+et sinistre ostentation de fermeté, parlant moins en chrétienne qu'en
+reine à qui cela est dû.</p>
+
+<p>On s'exagérait la douleur du duc d'Orléans qui était là à la Muette, à
+ce point que presque personne n'osa y venir. Saint-Simon, qui y vint, le
+trouva seul. Deuil mêlé de remords. Il avait été pour beaucoup dans
+cette déplorable destinée. Un moment, il pleura à faire croire qu'il
+étoufferait. Saint-Simon l'enleva avant qu'elle expirât (la nuit du 21
+juillet). Il se chargea des funérailles, qui furent sans pompe et
+simplement décentes. Madame de Saint-Simon eut la lugubre fonction
+d'assister à l'ouverture du corps, où la pauvre princesse fut trouvée,
+comme j'ai dit, enceinte et le cerveau fêlé.</p>
+
+<p>On supposait le Régent écrasé. C'était peu le connaître. <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span>
+C'était un homme fini, blasé, vide, épuisé de c&oelig;ur, aussi bien que du
+reste. Il n'avait pas d'ailleurs le droit de pleurer. La mère même de la
+morte, Madame d'Orléans, les yeux rouges (mais au fond ravie), le
+supplia de ne pas s'enfermer. Il fit ouvrir les portes, reçut tout le
+monde. Il tint le Conseil, et donna à Law les Arrêts nécessaires pour
+faire face à ses ennemis.</p>
+
+<p>Duverney, Argenson, la compagnie des Fermiers généraux, ce qu'on
+appelait l'Anti-Système, ne se contentaient pas d'attaquer le Système
+avec ses propres armes en émettant aussi des actions. Ils s'étaient,
+sans scrupule, associés à un monde singulier d'étrangers qu'on ne voyait
+jamais, qui travaillait par agents et prête-noms. C'étaient des
+Anglo-Hollandais, qui de leurs trous obscurs, sans bruit, faisaient sur
+les monnaies de très-fortes opérations. Profitant des variations
+violentes qu'elles subirent, ils guettaient les moments, raflaient,
+exportaient à grand profit. Leurs maîtres, gros banquiers de Londres et
+d'Amsterdam, qui allaient faire jouer leur compagnie du Sud (superbe
+pompe à pomper dans les poches), les chargeaient de miner par tous
+moyens notre Compagnie des Indes, en poussant à la baisse contre Law,
+aidant Duverney.</p>
+
+<p>Law n'en ignorait rien. Il avait les yeux très-ouverts, et, pour se
+tenir en mesure d'abord contre les marchands d'or, il se fit donner pour
+neuf ans la fabrication des monnaies (20 juillet). Le 21, le 22, le 23,
+justement au moment du grand deuil du Régent où sans doute l'on crut que
+le Conseil chômait, l'Anti-Système, aidé de ses Anglais, tenta un coup
+hardi <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> pour faire sauter la Banque et chavirer la Bourse. Ils
+avaient juste à point gagné le premier des agents de Law, l'oracle de la
+place, qui jusque-là avait poussé la hausse, et tout à coup précipita la
+baisse.</p>
+
+<p>Un mot du personnage, Vincent. C'était un homme fort douteux, moitié
+agioteur, moitié accapareur de vivres. Il avait eu plus d'une fois de
+petites affaires avec la justice, souvent arrêté, toujours relâché. On
+ne pouvait pas s'en passer. Les plus mauvais papiers devenaient bons,
+lorsqu'il les soutenait. Dès qu'il paraissait, chacun regardait s'il
+était triste ou gai; on achetait, on vendait au froncement de son
+sourcil.</p>
+
+<p>Law, au début, avait été heureux de trouver un tel instrument. En mai,
+par dix agents de change dont chacun avait dix courtiers, Vincent
+souffla la hausse. Law employait aussi des hommes moins connus à qui la
+Banque même prêtait de quoi jouer. L'un d'eux, André, gagna à ce métier,
+en trois mois, trente millions. Cela déplut fort à Vincent, qui
+d'ailleurs, comme accapareur et enchérisseur de denrées, était gêné par
+les projets de Law. Il tourna, et le jour même où la cabale vint
+d'ensemble à la Banque avec un torrent de billets enlever l'or, Vincent
+donna à la Bourse le surprenant spectacle de sa désertion. Vrai poignard
+pour égorger Law. Son Vincent, le vaillant Vincent, le héros de la
+hausse, lâche pied au fort du combat; il est pâle, il a peur; il crie le
+Sauve qui peut!</p>
+
+<p>La farce était jouée, la panique opérée. On courait à la Banque; chacun,
+et à l'heure même, exigeait d'être remboursé. Le 25, au matin, Law tira
+une <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> arme cachée qu'on n'avait pas prévue, et qui mit tout en
+fuite. Il frappa ses ennemis d'une mesure trop ordinaire alors et dont
+eux-mêmes récemment (sous d'Argenson) avaient donné l'exemple. Par arrêt
+du Conseil, l'or tombe, le louis vaudra un franc de moins. Les amateurs
+de monnaie forte, qui enlevaient l'or de la Banque, n'en veulent plus,
+s'enfuient.</p>
+
+<p>On croit que Law est fort. «Il a des reins. Soutenu tellement d'en haut,
+qui l'empêche un matin de s'adjuger les Fermes, et dès lors de fonder
+son Mississipi sur la France même?» On commence à gager pour lui. On
+rougit d'avoir craint. L'élan revient; un poétique éclair a passé sur la
+Bourse, l'amour et la foi du papier.</p>
+
+<p>Le papier <i>monnaie immuable</i> (qualifié ainsi par Arrêt), vainqueur du
+vil métal, variable et capricieux. Qui se fierait à l'or? Altéré et
+changeant à toute crise, haussé, baissé, sans caractère, sans
+consistance ni tenue, il semble un piége à faire des dupes. C'est
+l'objet du mépris, de la haine. Il est conspué. On vit, rue Quincampoix,
+un créancier tirer l'épée contre le débiteur perfide qui voulait le
+payer en or.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> CHAPITRE XI</h3>
+
+<h4>LA BOURSE&mdash;LES MISSISSIPIENS<br>
+
+Août-Septembre 1719</h4>
+
+
+<p>Nous avons faiblement marqué le péril qu'avait couru Law. Mais il était
+accru par son triomphe même. Son danger financier devint un danger
+politique. Les Anglais, furieux d'avoir manqué le coup de Bourse, se
+découvrirent brutalement par leur ambassadeur, l'enragé Stairs,
+menacèrent le Régent.</p>
+
+<p>Reprenons la situation.</p>
+
+<p>Dans la hausse rapide, impétueuse, qui se fit, Law fut emporté dans les
+airs comme un ballon sans lest, ou l'homme qu'une trombe eût pris en
+plaine, soulevé, pour l'asseoir à la pointe de la flèche de Strasbourg.</p>
+
+<p>Il avait stupéfié, plus que vaincu, ses ennemis. Ils n'étaient pas moins
+là, campés autour de lui, pour le ruiner, le démolir. Armée serrée,
+compacte. Avec les Duverney, les meneurs de la baisse, marchaient toute
+la Maltôte, les Fermiers généraux, leurs cent mille <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span>
+<i>gabeleux</i>, rats de cave, huissiers et recors. À ce corps régulier
+ajoutez les troupes légères, les associés, intéressés, les accapareurs,
+fournisseurs, leurs agents, employés, mangeurs, rongeurs de toute
+espèce.</p>
+
+<p>Law n'était pas myope. Il voyait, pour comble d'effroi, sous ses pieds
+mêmes et sous sa base unique, je veux dire auprès du Régent, Stairs qui
+montrait le poing, et son compère Dubois, qui minait et sapait. Dubois
+avait eu du faible pour Law et pour sa caisse; mais ce grand citoyen
+savait dominer ses faiblesses. Ministre et bientôt cardinal par la grâce
+de l'Angleterre, il en avait, dit-on, de plus une petite pension d'un
+million.</p>
+
+<p>Le Régent, si Anglais, était-il sûr pour Law? Était-ce un homme encore?
+À en croire ses maîtresses, c'était l'homme de neige au dégel.</p>
+
+<p>Contre cet affreux dogue, Stairs et ses dents, Law ne se rassurait que
+par un bouledogue qui valait l'autre pour la férocité. Il coûtait gros.
+Si l'on ne l'eût gorgé de minute en minute, il eût mangé son maître. M.
+le Duc (c'est de lui que je parle), même avant le succès de Law, en mars
+déjà tire de lui un million pour un petit duché qu'il lui fait acheter.
+En août, huit millions, par la Bourse.</p>
+
+<p>Comme le chien d'enfer, il mangeait par trois gueules. Ce n'était jamais
+fait. Après lui, arrivaient sa mère, sa grand'mère, son frère Charolais.
+En les gorgeant, on ne faisait qu'irriter l'envie, l'appétit des Contis.</p>
+
+<p>Et ce qui était effrayant, c'est que, derrière les princes, arrivait la
+file infinie de la <i>mendicité d'épée</i>, <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> les grands seigneurs
+qui daignaient protéger Law en tendant la main, les nobles et
+quasi-nobles, un monde de pauvres menaçants. Plus, l'armée de ses
+amoureuses, duchesses et comtesses et marquises, des femmes impudentes
+et jolies, qui personnellement le sommaient, ne lui faisaient pas grâce,
+exigeaient qu'on les achetât.</p>
+
+<p>Voilà les deux abîmes que Law vit béants à ses pieds. À droite, le
+précipice où la Maltôte et les Anglais voulaient le faire tomber. À
+gauche, ce gouffre de noblesse, cette bourbe profonde, la prostitution
+mendiante.</p>
+
+<p>On a peint plus ou moins l'extérieur du Système, mais jamais le dedans.
+On a été discret, prudent, respectueux. Du Hautchamp et les autres
+(Barbier, Marais, Buvat) sont pleins d'omissions volontaires. Le sage
+Forbonnais, compilateur tardif, donne les chiffres, et non les
+personnes. Le violent Pâris Duverney, si impétueux contre Law, dans le
+livre où il semble vouloir le tuer (après sa mort), a l'art de ne point
+voir les maîtres et tyrans de Law, ceux qui surent s'en faire un jouet.
+On croyait tout cela éteint et oublié, et l'on peut dire <i>en cendres</i>.
+En effet, les registres, actes, pièces, tous les monuments du Système
+avaient été brûlés en 1722.</p>
+
+<p>On avait établi une bonne cage de fer, de dix pieds sur huit, dans la
+cour de la Banque (aujourd'hui la Bibliothèque). Là tout passa aux
+flammes. Nul procès désormais possible.&mdash;Mais celui de l'histoire,
+serait-il impossible? non. Par une industrie patiente, en rapprochant
+des faits qui jusqu'ici ne <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> présentent aucun sens, nous
+espérons refaire la Sodome pour la foudroyer.</p>
+
+<p>Ce qui a bien servi pour obscurcir la vue, faire cligner les plus
+clairvoyants, c'est la foule elle-même, l'amusement de ces tableaux
+mouvants, le va-et-vient de la rue Quincampoix. Il en reste de bonnes
+gravures (entre autres un beau volume hollandais, à la Bibliothèque de
+la Ville de Paris). On voit là le flux et reflux de cette mer, les
+confuses mêlées, les tournois de l'agiotage. Mais tout cela fort
+trouble.</p>
+
+<p>Je vais, dans cette foule, saisir quelques individus. Cela sera plus
+clair. Leurs vies sont instructives. C'est le petit, c'est le menu. Mais
+il n'y a rien de petit, pour qui cherche et qui veut comprendre. On voit
+alors et on distingue (parfois plus qu'on ne veut). La vie du temps s'y
+montre et devant et derrière, par le propre et par le malpropre, par
+tous les rangs mêlés et tous les métiers confondus, des balayeurs aux
+princes, des Holbak aux Condés. C'est ici l'<i>âge d'or</i>. Plus de prince
+et plus de valet. La fraternité du ruisseau.</p>
+
+<p><i>Le balayeur.</i> Il y avait dans la boutique d'un changeur un bon gros
+Allemand, qui s'appelait Holbak. Il faisait les fortes besognes,
+remuait, portait des sacs, balayait le devant de la porte. On le croyait
+trop bête pour friponner. Des banquiers le prirent pour domestique.
+Puis, voulant un homme de paille et le plus ignorant qui ne sût que
+signer et signât sans comprendre, ils lui achetèrent (ce qui alors était
+fort peu de chose) une charge d'agent de change. Mais voilà que l'argent
+lui éclaircit la vue. Il vit que tout le secret était d'acheter à vil
+prix les titres du rentier désespéré, <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> et de les vendre à
+bénéfice. Il fit cela tout comme un autre, et mieux. Car il réalisa à
+temps, et envoya tout en Allemagne.</p>
+
+<p><i>Le laquais.</i> Les Anglais, qui, sans paraître, sournoisement
+travaillaient à la baisse, devaient vendre des actions par un agent à
+eux. Il se trouva malade, mais il avait un domestique de confiance, son
+laquais Languedoc. Il l'y envoie. Languedoc doit vendre au cours du
+jour, 8,000 livres par action. Mais il voit qu'elles montent. En homme
+intelligent, il attend, vend à dix mille livres, garde pour lui la
+différence qui était de cinq cent mille francs. Huit jours après, il
+avait dix millions et s'appelait M. de la Bastide. Six mois après il
+était ruiné, reprenait du service, avec son nom de Languedoc.</p>
+
+<p><i>La brocanteuse.</i> Un jour entra chez Law une bonne femme de province,
+une wallonne de la Meuse, une dame Chaumont. Elle implore sa justice
+dans une affaire, et elle parle si bien d'affaire, que Law l'appuie.
+C'était sur la frontière une brocanteuse de dentelles, qui au passage
+des armées s'était intéressée avec deux fournisseurs et leur avait fait
+des avances. Ces gaillards (un soldat gascon et un barbier de régiment)
+avaient fort réussi dans les fourrages, et le barbier, se disant noble,
+avait eu l'industrie d'obtenir une demoiselle de Saint-Cyr, et la
+protection de Versailles. Depuis, les deux associés, travaillant à
+Paris, ne songeaient plus à payer la Chaumont. Elle vient. On ne veut la
+payer qu'en billets d'État, qui alors perdaient 60 pour 100. Cette femme
+courageuse accepta, sachant ou devinant le nouveau miracle de Law, qui
+décupla <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> la valeur des billets. Elle eut en un mois six
+millions. Les deux fripons pleurèrent alors, et ils voulaient lui
+disputer ses bénéfices. De là un procès solennel dont Law amusa le
+Régent. Ils donnèrent raison à la femme, qui avait cru, quand personne
+ne croyait encore. «Il lui fut fait selon sa foi.»</p>
+
+<p>Cette Chaumont paraît avoir eu le don qu'on recherchait le plus alors,
+quelque chose de rond, d'ouvert, de simple qui donnait confiance. Elle
+était relativement honnête. Elle dut être le prête-nom des employés de
+Law qui n'osaient jouer sans masque. Elle devint bientôt, comme on va
+voir, un centre autorisé, et comme l'hôtesse et la nourrice, <i>la bonne
+mère</i> des agioteurs, tenant (sans doute aux frais de Law et de la
+Banque) une table immense, prodigieuse, pour recevoir des milliers
+d'hommes. Les joueurs de toute nation que Law voulait attirer à Paris
+allaient manger chez la Chaumont. Sa cuisine de Gargantua, Bourse
+gastronomique où l'on fricotait des affaires, rappelait par sa
+monstrueuse grandeur les mangeries impériales, les distributions, les
+repas où jadis les Césars firent asseoir le peuple romain.</p>
+
+<p><i>Les belles agioteuses.</i> L'écueil, il faut le dire, de ces triomphes de
+Plutus, c'était le défaut national, la galanterie. Des dames intrépides,
+pour brusquer la fortune, sans perdre le temps à jouer, se saisissaient
+du joueur même. Éprises de celui qui gagnait, dans ces moments d'ivresse
+où un coup de fortune trouble la tête, elles échangeaient vivement
+l'amour contre le portefeuille.</p>
+
+<p>La langue de la Bourse y aidait, et Law avait donné <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> l'essor.
+Ses actions, au féminin, avaient de jolis noms de femmes. Les anciennes,
+nées de quelques mois, étaient nommées les <i>mères</i>, celles d'après les
+<i>filles</i>, les récentes les <i>petites filles</i>. Pour avoir une <i>petite
+fille</i>, il fallait présenter et des <i>filles</i> et des <i>mères</i>, pas moins
+de <i>quatre mères</i>. Or, cela se réalisait. Tel achetait des actions, et
+se trouvait payé en <i>filles</i>; il avait une mère et plusieurs.</p>
+
+<p>Plusieurs furent comiquement dupes. Un Rauly, par exemple, l'un des
+meilleurs, bon, généreux, crédule, fut surpris par deux Hollandaises, la
+mère et la fille, celle-ci un miracle de naïve ingénuité, de beauté
+enfantine et tendre. Il eut un moment poétique, voulut fuir au désert,
+je veux dire acheter quelque part hors de France, loin des procès
+possibles, un nid voluptueux pour cacher son trésor. Il envoya les dames
+devant, avec son intendant, qui devait mettre là un million à couvert.
+Cet intendant était un homme sûr, honnête, mais, hélas! un Français tout
+aussi galant que son maître. Le voilà amoureux, éperdu, idiot. Bref, il
+ne voit plus goutte, se laisse enlever son million. Les belles et le
+million étaient partis ensemble, si loin, qu'on n'a jamais su où.</p>
+
+<p>Tels furent les jeux de l'amour, du hasard, parfois tragiques, atroces.
+Un Bordelais, le fils d'un conseiller au Parlement, poussé au désespoir
+par une maîtresse exigeante qui l'avait mis à sec et voulait le quitter,
+tua son père qu'il croyait un grand thésauriseur. Il ne trouva rien et
+s'enfuit. Sous des noms supposés, il joua, et devint trop riche pour
+être poursuivi. Mais tout le monde le connaissait. Sa lugubre <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span>
+figure, sa démarche égarée, disaient assez qui il était.</p>
+
+<p><i>L'entremetteuse.</i> Madame de Tencin fit-elle, comme le veut Soulavie, un
+livre sur l'orgie antique? Organisa-t-elle à Saint-Cloud (pour relever
+le pauvre prince) des bacchanales assaisonnées de pénitences obscènes?
+J'en doute. On a chargé la légende de cette sainte. Les chansons de
+l'époque assurent, chose plus vraisemblable, que l'ex-religieuse, avec
+sa grâce et sa finesse, son expérience (elle n'était pas loin de 40
+ans), avait le mérite spécial d'une infinie complaisance en amour. Elle
+en savait beaucoup. On pensait qu'avec elle il y avait toujours à
+apprendre. Dubois, d'Argenson, Bolingbroke, vrais gourmets, aimaient ce
+fruit mûr. Elle tenait maison aux dépens de Dubois, lui faisant croire
+que son salon, agréable aux Jésuites, avancerait l'affaire du chapeau.
+Par lui, par d'Argenson, elle avait des secrets de Bourse. Elle jouait
+les fonds que Bolingbroke avait la simplicité de lui confier. Mais pour
+ne pas descendre à la rue Quincampoix, elle avait un amant exprès, M. de
+la Fresnaye. Il était sûr, exact à rapporter ses gains; elle lui faisait
+croire qu'elle l'épouserait. En 1726, elle traita impartialement ces
+deux derniers. À Bolingbroke elle nia le dépôt, et rit au nez de la
+Fresnaye. Celui-ci, furieux, surtout d'avoir été si sot, se coupa la
+gorge chez elle et inonda tout de son sang.</p>
+
+<p>Il n'est pourtant pas sûr qu'elle aimât fort l'argent, ni le plaisir.
+Elle ne fit pas fortune. Ce qu'elle aimait, c'était de s'entremettre,
+d'intriguer, de corrompre. Par elle ou par sa s&oelig;ur, qui avait les
+mêmes dons, <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> furent travaillées l'affaire d'Aïssé, plus tard
+celles des trois fameuses s&oelig;urs avec le roi. Mais le maquerellage
+politique ne lui plaisait pas moins. Elle et son frère avaient des arts
+charmants pour amollir les gens et leur faire trahir leur principe. Ils
+corrompirent Law, l'amenèrent à se faire catholique. Ils corrompirent
+jusqu'aux Jésuites, leur firent laisser l'Espagne, le Prétendant, pour
+accepter Dubois, l'homme de l'alliance anglaise. Enfin, faut-il le dire?
+le croira-t-on? ils corrompirent Dubois!</p>
+
+<p>Law n'aurait pu, sans l'aveu de Dubois, emporter sa victoire, entamer sa
+grande &oelig;uvre. Dubois, en convertissant Law par son ami Tencin,
+pouvait se faire un honneur infini dans le monde catholique, un titre
+solide au chapeau.</p>
+
+<p>La grande difficulté, c'est que Dubois était Anglais de c&oelig;ur, de
+système, de position. Il fallait obtenir de lui une petite infidélité à
+cette passion dominante, pour quelques mois du moins. Il donnait, il est
+vrai, en ce moment au ministère anglais un très-solide gage en
+détruisant la marine espagnole. Mais, quoi! si la Bourse de Londres,
+malgré cela, se mettait à crier? si les spéculateurs (et le prince de
+Galles en était) s'en prenaient à Dubois, la pension d'un million lui
+serait-elle continuée? Grave, très-grave considération qui pouvait
+rendre Dubois incorruptible. Cet esprit net et froid, qui se moquait de
+tout, serait-il pris aux mirages de Bourse? Il y fallait, ce semble,
+beaucoup d'art?... Ce fut tout le contraire. On alla droit au but en
+employant tout franchement <i>la compagnie du Savoyard</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> Un des chefs de la compagnie était du pays des Tencin, du
+Dauphiné.</p>
+
+<p>La plupart de ces gens d'affaires, d'argent, d'intrigues, venaient de
+Lyon, Grenoble, Genève, des pays hauts et pauvres, étaient de rusés
+montagnards. Le plus fameux, c'est Duverney.</p>
+
+<p>Avez-vous vu un dessin de Watteau, merveilleusement fort, <i>le Savoyard</i>?
+C'est un drôle, un rieur de gaieté singulière, gaieté physique propre à
+ces fortes races qu'on croirait innocentes,&mdash;en réalité, prêtes à tout.</p>
+
+<p>Jeune et riant toujours, cet enfant des montagnes, aussi rude joueur que
+porteur ou scieur de bois, ira haut, ira loin dans les affaires, n'ayant
+ni hésitation, ni scrupule. Il rit en vous volant, rirait en vous
+cassant les reins.</p>
+
+<p>C'était la vraie figure pour faire fortune, et ce fut, je n'en fais pas
+doute, celle de Chambéry, un Savoyard qui créa cette compagnie. Il avait
+sa sellette au coin de la rue aux Ours, mais il monta, devint frotteur,
+porteur de sacs, se frotta à l'argent. Il était honnête, économe, à ce
+point qu'il avait amassé mille francs. Il lui fallait pour associé un
+homme qui parlât bien, écrivît, fût grave et posé. Il en trouva un plus
+que grave, un habit noir, étonnamment sérieux. C'était ce Bordelais qui
+avait tué son père. Les associés s'associèrent deux fripons, un
+Dauphinois qui prétendait avoir une manufacture de savon, et un M.
+Bombarda, trésorier du trésor vide de l'électeur de Bavière, usurier
+enrichi de la ruine de son maître. Je passe toutes les autres vertus des
+quatre associés qui <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> se chargèrent de la grande entreprise,
+<i>corrompre la vertu de Dubois</i>.</p>
+
+<p>Law, jadis, pour jouer, avait fait faire de gros louis, lourds, à emplir
+la main. Cela ravissait les joueurs. Il pensa judicieusement que, dans
+l'agiotage au vol qui se faisait, on trouverait charmant d'avoir de gros
+billets, et il en fit de dix mille francs. Le bon Savoyard Chambéry,
+simple et rond, tout droit en affaires, en mit pour cinq millions en
+portefeuille, et, comme il eût porté un panier de pêches ou de fraises,
+il alla jovialement porter à Dubois cette primeur. Dubois se mit à rire.
+Il était besogneux pour son affaire de Rome. Il savait les Romains
+sensibles aux friandises. Il fut tenté pour eux. Il songeait bien aussi
+que le million anglais, après tout, n'était qu'un million, et que le
+bonhomme, au contraire, en ce premier payement, ouvrait à deux battants
+l'infini du Mississipi. Tout cela l'amollit. Il sentit son c&oelig;ur. Qui
+n'en a? Le plus farouche homme d'État a son jour d'attendrissement. Il
+eut certain retour pour Law,&mdash;qui sait? reconnut la Tencin?</p>
+
+<p><i>Le vampire.</i> Dubois ainsi permit et laissa faire. On obtint son
+inaction. Mais pour que le <i>Système</i> vainquît décidément et supprimât
+l'<i>Anti-système</i>, il fallait davantage; il fallait acheter l'action
+énergique et directe, la férocité de M. le Duc. Or, M. le Duc, fort cher
+en 1718, fut énormément cher en 1719, ayant alors une maîtresse
+terrible, madame de Prie, moins une femme qu'un gouffre sans fond.</p>
+
+<p>Lui, il n'était qu'une bête de proie, un brutal chien de meute, violent,
+mais aveugle et borné. Il pouvait <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> happer des morceaux, terres,
+pensions, etc., mais il n'aurait pas su, je crois, faire si bien
+fonctionner la grande pompe de l'agiotage, qui le 18 septembre lui donna
+huit millions, vingt en octobre, etc. C'est qu'il était alors mené par
+un esprit (vampire? harpie?), un être fantastique, insatiablement avide
+et cruellement impitoyable, qui, six années durant, aspira notre sang.</p>
+
+<p>Elle semblait née de la famine, des jeûnes que son père, le fournisseur
+Pléneuf, fit aux armées, aux hôpitaux. Déjà grande, elle eut pour
+éducation la ruine. Pléneuf, trop bien connu, se sauva à Turin. Sa mère,
+belle et galante, vivota d'une cour d'amants, qui, n'étant pas jaloux,
+la partageaient en frères. On parvint à marier la fille à un homme qui
+prit pour dot l'ambassade de Turin, ambassade nécessiteuse où elle eut
+les souffrances du pauvre honteux qui doit représenter. Elle devint
+demi-italienne, grâce, finesse et séduction,&mdash;au dedans vrai caillou,
+l'altération du torrent sec en août, ou d'un vieil usurier de Gênes.</p>
+
+<p>Elle croyait, en rentrant, profiter d'abord sur sa mère, lui prendre,
+par droit de jeunesse, ses fructueux amants. Ils furent fidèles. La
+mère, beauté bourgeoise et bien moins fine, avait je ne sais quoi
+d'aimable qui retint. Cela aigrit la fille; elle ne lui pardonna pas de
+rester belle et d'être aimée encore. Elle la cribla d'abord de dards
+vénéneux, de vipère. Puis, comme elle n'en mourut pas, elle lui joua le
+tour, dès qu'elle fut puissante, de faire revenir son mari. Enfin, elle
+lui tua ses amants un à un, travailla à la faire périr à coups
+d'aiguille.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> L'avénement de madame de Prie chez M. le Duc, c'est celui de la
+hausse. Jusque-là il avait pour maîtresse la Mancini (Nesle, née
+Mazarin). Mais dans l'été, celle-ci l'emporta décidément. Elle s'empara
+de lui juste au moment de la curée, la razzia d'août et de septembre.
+Maîtresse alors et du duc et de tout, elle fait revenir son père,
+Pléneuf, donne à ce vieux voleur la caisse de la guerre, le profit de
+l'affaire d'Espagne (septembre-octobre, <i>ms. Buvat</i>).</p>
+
+<p>Law craignait le vautour.&mdash;Il trouva l'araignée.&mdash;Mais qu'est-ce que le
+vautour, la bête qui n'a que bec et griffes, comparé aux puissances des
+affreuses araignées de mer, des suceurs formidables qui aspirent en
+faisant le vide, qui tirent parti de tout, qui des os extraient la
+moelle, et du craquant squelette savent encore se faire une proie?<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> CHAPITRE XII</h3>
+
+<h4>LA CRISE DE LAW<br>
+
+Août-Septembre-Octobre 1719</h4>
+
+
+<p>Montesquieu parle quelque part d'une pièce de ce temps-là: <i>Ésope à la
+cour</i>, et dit qu'en sortant de la voir, il se sentit la plus forte
+résolution qu'il ait jamais eue d'être honnête homme. Cette pièce avait
+fait aussi impression sur Law. Ruiné par le Système, il écrivait en
+1724: «On a mis sur la scène l'exemple du désintéressement dans le
+personnage d'Ésope. Ses ennemis l'accusèrent d'avoir des trésors dans un
+coffre qu'il visitait souvent. Ils n'y trouvèrent que l'habit qu'il
+avait avant d'être ministre. Moi, je suis sorti nu; je n'ai pas sauvé
+mon habit.»</p>
+
+<p>Cela est beau, pourtant ne suffit pas. Sortir nu, ce n'est pas assez.
+L'essentiel est de sortir net. Ésope retrouva mieux que l'habit:
+l'<i>honneur</i>. Law a-t-il retrouvé le sien?</p>
+
+<p>Ne devait-il pas expliquer les circonstances qui le <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> rendirent
+complice (désintéressé, il est vrai, mais complice, après tout) du
+pillage honteux qui se fit? N'eût-il pas mieux valu avouer franchement,
+ce qui lui donnerait devant l'avenir des circonstances atténuantes, sa
+faiblesse de caractère, sa servitude domestique, l'entraînement surtout
+de l'utopiste mené par un mirage à travers les marais fangeux? «<i>Un
+petit mal pour un grand bien. Une heure de brigandage, et demain le
+salut du monde.</i>» Selon toute apparence, il se paya de cette raison.</p>
+
+<p>Il est mort sans parler, a abandonné sa mémoire. Il nous reste une
+énigme. Pourquoi? Il n'eût pu se laver que par le déshonneur des autres,
+et de ceux qui restaient puissants.</p>
+
+<p>Il est mort à Venise, en 1729, triste solliciteur, tremblant apologiste,
+qui justement s'adresse aux coupables, aux auteurs de sa ruine. La faute
+en est à sa grande faiblesse, disons-le, à ses deux amours. D'une part,
+cette fière Anglaise qu'il avait enlevée, ne veut pas rester pauvre;
+elle le fait écrire, elle écrit elle-même au grand voleur, M. le Duc,
+pour recouvrer le bien de ses enfants. Lui-même, d'autre part, le pauvre
+homme est le même, joueur obstiné, chimérique, amoureux de sa grande
+idée, et si follement amoureux qu'il s'imagine que les voleurs, qui ont
+tant d'intérêt à le tenir loin, vont le rappeler, l'essayer de nouveau,
+lui donner sa revanche!</p>
+
+<p>Voilà ce que c'est que la France. Il n'était pas né fou, mais ici le
+devint. Un certain vin nouveau cuvait. Le sage Catinat, Vauban,
+Boisguilbert, le bon abbé de Saint-Pierre, chacun à sa manière rêvait,
+quoi? la <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> Révolution. Le meilleur ne se disait pas, et ne
+s'imprimait pas, circulait sourdement.</p>
+
+<p>Qui réaliserait? Qui se compromettrait dans les essais trop souvent
+avortés? Un héros existait, l'homme d'exécution, et martyr au besoin,
+l'intrépide et savant Renaut. Il s'était adressé au favori de la
+fortune, ce brillant Law, qui par lui, ce semble, aspira l'âme de la
+France. De là le mémoire du 13 juin sur l'égalité de l'impôt. De là
+l'essai trop court où Renaut mourut à la peine. Mais Law lui fut fidèle,
+et, dans son apogée, presque roi, ambitionna d'être successeur de Renaut
+à l'Académie des sciences.</p>
+
+<p>En Law fut, si je ne me trompe, bien moins l'invention que la
+concentration des idées capitales du temps. Quelles sont ces idées? J'y
+distingue ce que j'appellerai le <i>plan</i> et l'<i>arrière-plan</i>, une
+révolution financière, une révolution territoriale.</p>
+
+<p>Le <i>plan</i>, c'était: 1<sup>o</sup> L'extinction de la Maltôte, la destruction de
+l'épouvantable machine qui triturait la France. Peu, très-peu
+d'employés. Quarante mille préposés de moins. Plus de pachas de la
+finance, plus de Fermiers généraux, plus de Receveurs à gros profits,
+qui faisaient des affaires avec l'argent des caisses. Trente petits
+directeurs (à 6,000 francs) remplaçaient tout cela;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> L'extinction de la dette, la libération de l'État. Law se
+substituait aux créanciers en prêtant 1,500 millions à 3 pour 100,
+remboursait le créancier en espèces ou en actions. On était sûr qu'il
+préférerait ces actions en hausse, qui, revendues au bout d'un mois,
+donnaient un bénéfice énorme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> Ce que j'appelle l'<i>arrière-plan</i>, c'était non-seulement
+l'égalité de l'impôt territorial, mais une vente des terres du clergé. À
+peine contrôleur général, il fit examiner au Conseil un projet pour
+<i>forcer le clergé de vendre tout ce qu'il avait acquis depuis cent vingt
+ans</i>. (Ms. Buvat, <i>Journal de la Régence</i>, janvier 1720, t. II, p. 133;
+et dans la copie, t. III, p. 1134.)</p>
+
+<p>Cette dernière proposition était tout un 89. Des quatre ou cinq
+milliards de biens que le clergé avait en France, une moitié au moins
+avait été acquise dans le XVII<sup>e</sup> siècle. Cette masse de deux milliards
+de biens, tout à coup mise en vente, donnait la terre à vil prix, la
+rendait accessible. De plus, une bonne part des gains de bourse se
+seraient tournés là. Beaucoup de fortunes récentes, ou moyennes, ou
+petites, cherchant, un sûr placement, s'y seraient portées. La
+révolution financière, qui semble si fâcheuse, tant qu'elle n'apparaît
+que comme agiotage, aurait profité à la terre et fécondé l'agriculture.</p>
+
+<p>L'autre proposition, un impôt égal sur la terre, réparait aussi en
+partie les maux de l'agiotage. Les grands propriétaires de terre, qui
+furent (par prête-noms) les grands agioteurs, se trouvant soumis à
+l'impôt, eussent restitué à l'État quelque chose de leurs monstrueux
+bénéfices.</p>
+
+<p>Résumons: 1<sup>o</sup> le <i>fisc simplifié</i>, devenu très-léger; 2<sup>o</sup> la <i>libération
+de la France</i>, la dette renversée avec profit et pour l'État et pour le
+créancier; 3<sup>o</sup> <i>Égalité de l'impôt</i> territorial; 4<sup>o</sup> la moitié des biens
+du clergé vendue en une fois, et la <i>terre mise à si bas prix</i> que
+chacun pût en acheter.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> Splendide construction de rêves et de nuages! Sur quoi (je vous
+prie) porte-t-elle?</p>
+
+<p>Sur la supposition que l'abolition de l'abus se fera par l'abus suprême,
+que la révolution peut s'opérer par le pouvoir illimité, indéfini, le
+vague absolutisme, le gouvernement personnel qui ne peut pas se
+gouverner lui-même.</p>
+
+<p>Law était fou évidemment. Le vertige de l'utopie, l'entraînement du duel
+contre Duverney, la partie engagée, l'ivresse avaient brouillé sa vue.</p>
+
+<p>Il ne s'aperçut pas qu'il avait son Système, l'enfant chéri de la pensée
+... où?... dans la fosse aux bêtes, serpents, crabes, araignées. Il le
+suivit, il entra là, pour être mangé, l'imbécile, bien plus,
+honteusement souillé, sali, flétri.</p>
+
+<p>Le 27 août, fort inopinément, par un simple arrêt du Conseil, la
+révolution s'accomplit, la Compagnie des Indes prend les Fermes à ses
+adversaires, et se charge de lever l'impôt. Toute rente sur l'État est
+supprimée; la Compagnie remboursera la dette en émettant des actions
+rentières à 3 pour 100 que recevront les créanciers de l'État.</p>
+
+<p>L'Anti-Système périt; Duverney est vaincu. Le Système est vainqueur, ce
+semble. La masse des rentiers voit brusquement fermés les bureaux des
+payeurs, avec quelle inquiétude!</p>
+
+<p>Il faudrait pour les rassurer que leur liquidation bien faite leur
+donnât sans difficulté ce qu'on leur promet en échange, ces actions qui
+désormais sont leur unique fonds, leur propriété légitime.
+Qu'arrive-t-il? Les bureaux sont ouverts, les actions paraissent;
+<span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> le premier venu en achète! et le rentier seul est exclu. On
+lui répond: «Vous n'avez pas les pièces, vous reviendrez bonhomme; vous
+n'êtes pas encore liquidé.»</p>
+
+<p>La précipitation cruelle qu'on mit à tout cela ne servait Law en rien.
+Tout au contraire, ses grandes vues de colonies, de commerce, dont il
+était alors violemment préoccupé et qui devaient donner corps et réalité
+au fantasmagorique échafaudage du Système, voulaient du temps. Il était
+évident que, sans le temps, il périssait. On voit, par le <i>Journal de la
+Régence</i> et autres documents, que si la foule était à la rue
+Quincampoix, Law était d'âme et de corps, de toute son activité, à
+l'affaire du Nouveau Monde. Tout occupé de trouver des colons, il
+n'avait rien à gagner à ce crime de bourse, que la ruine infaillible et
+prochaine du Système. Il était trop certain que la folle poussée de
+hausse, la ruine des rentiers, n'aboutirait qu'à enrichir les gros
+voleurs, qu'une chute suivrait, épouvantable, qui emporterait Law, ses
+idées, sa fortune, sa personne et sa vie peut-être.</p>
+
+<p>Ni Law ni le Régent n'avaient rien à gagner à cela, qu'une immense
+malédiction, la ruine du présent et la honte dans tout l'avenir.</p>
+
+<p>Les plaisirs personnels du Régent étaient peu coûteux; on l'a vu. Fini à
+peu près pour les femmes, il ne l'était pas pour le vin. L'ivresse de
+chaque soir, non-seulement le menait à l'apoplexie, mais le tenait la
+matinée dans un état demi-apoplectique, obscurcissait sa vue,
+affaiblissait sa faible volonté. Ses facultés baissaient. Un signe de
+cet affaissement, c'est la facilité <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> qu'eut Dubois, aux
+dernières années, de l'occuper de plats intérêts de famille, de
+mariages, d'archevêchés pour ses bâtards, etc. Chose étrange et qui
+touche à l'idiotisme: son fils (un petit sot), il le nomma <i>colonel
+général de l'infanterie française</i>! La charge, dont Turenne et Condé ne
+furent pas jugés dignes, charge abolie, comme trop haute, depuis
+l'amiral Coligny!</p>
+
+<p>Donc, représentons-nous dans son Palais-Royal, cette figure qui fut le
+Régent, ce distrait, ce myope, alourdi, ahuri et ne sachant à qui
+entendre dans la foule exigeante, fort insolemment familière, de ces
+demandeurs acharnés.&mdash;Quelle résistance? aucune;&mdash;une mollesse
+incroyable, une aveugle, une lâche générosité pour être quitte et se
+débarrasser en donnant tout à tous.</p>
+
+<p>Et tranchons par le mot brutal, mais vrai, de Saint-Simon: «La filasse?
+non pas ... le fumier.»</p>
+
+<p>Triste soutien dans la violente crise et les périls de Law. En 1718, on
+parlait de le pendre. En 1719, on parlait de l'assassiner.</p>
+
+<p>Les Anglais le menaçaient fort. Pendant plusieurs années, fort à leur
+aise ils avaient spéculé sur les variations de nos monnaies; ils
+exportaient les monnaies fortes. Ils ne pardonnèrent pas à Law les
+mesures qui frappèrent ce trafic en juillet. Nos projets d'établissement
+au Nouveau Monde leur plaisaient peu. Leur Compagnie du Sud regardait de
+travers notre Compagnie des Indes. Elle y voyait le grand obstacle à la
+hausse de ses actions.</p>
+
+<p>Stairs, leur ambassadeur, n'était qu'un Écossais, mais d'autant plus
+porté à dépasser les Anglais mêmes <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> par son zèle furieux. Il
+était né sinistre, et il avait eu une terrible enfance. Il eut le
+malheur en jouant de tuer son frère. On prétendait (à tort?) qu'au
+passage du Prétendant (1716), il avait aposté un Douglas pour
+l'assassiner. Il avait la figure d'un coquin à tout faire, et ce qui le
+rendait plus dangereux encore, c'est qu'il l'eût fait en conscience.
+C'était un coquin patriote.</p>
+
+<p>Il prit occasion des demandes d'argent que le Prétendant avait fait à
+Law (le 5 août), et du secours que celui-ci lui fit passer. Il jeta feu
+et flamme, cria que l'alliance était rompue, que Law armait l'ennemi de
+l'Angleterre. De septembre en décembre, il le poussa de ses menaces.
+Rien ne dut agir plus sur Law et sur sa femme pour leur faire accepter,
+désirer à tout prix la protection du duc de Bourbon et de sa bande.
+C'était bien peu que le Régent.</p>
+
+<p>Protection forcée d'ailleurs et imposée, comme celle des brigands
+d'Italie, qui ne permettraient pas au voyageur de marchander leur
+passe-port. Les Condé avaient toujours été de ces redoutables mendiants
+à qui il faut bien prendre garde. Forts de la gloire militaire de
+Rocroi, de Fribourg, mais non moins forts des souvenirs du grand
+massacre de Paris, ils demandaient et exigeaient. Leurs sinistres
+portraits d'éperviers, de vautours, de dogues, ont tous un air d'âpreté
+famélique. La vie humaine était légère pour eux. On le savait par le
+père de M. le Duc, ce nain terrible qui, sans cause, par jeu, empoisonna
+Santeuil. On ne le sut pas moins par son frère Charolais. On l'aurait su
+peut-être mieux par M. le Duc lui-même, s'il eût trouvé le moindre
+obstacle. Il n'avait fait nul crime <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> encore, et chacun avait
+peur de lui. Dans ce temps d'indécision, lui seul ne flottait pas. Dur
+et borné (bouché, dit Saint-Simon), n'ayant ni scrupule, ni ménagement,
+ni convenance, il allait devant lui. On le vit au coup d'État d'août
+1718, où il dit nettement qu'il serait contre le Régent si on ne lui
+donnait la dépouille du duc du Maine. On le vit en décembre, quand il
+empoigna sa tante et la garda chez lui; de quoi elle eut si peur qu'à
+tout prix, en s'humiliant, elle se jeta dans les bonnes mains du Régent,
+et fut si aise alors qu'elle lui sauta au cou de joie.&mdash;On craignait
+d'autant plus ce borgne à l'&oelig;il sanglant, qu'avec les apoplexies du
+Régent, la vessie de Dubois, il était trop visible qu'il allait avoir le
+royaume.</p>
+
+<p>Les Condé, en 1600, avaient douze mille livres de rente, dix-huit cent
+mille en 1700. Ajoutez les grosses pensions stipulées en 1718. Profonde
+pauvreté. Mais, comme elle augmenta en 1719, lorsque M. le Duc, en
+madame de Prie, épousa la famine, l'impitoyable abîme qui, pour son coup
+d'essai, avale en un mois vingt millions (<i>Ms. Buvat</i>, 1083).</p>
+
+<p>Que fût-il arrivé si Law, tellement menacé des Anglais, se fût mis en
+travers du prince agioteur, s'il eût bravé le borgne et sa vipère? Je le
+laisse à penser. Certes, des hommes plus vaillants que lui auraient fort
+bien pu avoir peur, se sauver. Il resta pour son déshonneur. Sa femme et
+sa fortune, ses rêves utopiques le firent rester sous le couteau.</p>
+
+<p>Voilà le spectacle de honte.</p>
+
+<p>Les malheureux rentiers, refoulés de la Banque, qui exigent leurs reçus,
+sont en foule au Trésor pour <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> avoir ces reçus. Ils y font la
+queue jour et nuit. Ils couchent, mangent dans la rue, pour ne pas
+perdre leur tour. Enfin celui qui l'a, à la longue, ce bienheureux reçu,
+aura-t-il l'action en échange? Il se précipite à la Banque, même foule.
+Il se trouve à la queue immense qui suit toute la rue de Richelieu, et
+des derniers peut-être. Le public non rentier a eu, certes, le temps de
+passer devant lui, n'ayant à remplir aucune formalité préalable.</p>
+
+<p>C'est l'odieuse vue qui nous frappe, ce qui se passe en pleine rue. Mais
+si l'on voyait les coulisses; si l'on voyait, la nuit ou le matin, ce
+misérable serf, Law, chapeau bas, donnant, offrant à ses tyrans, les
+actions qui sont le pain et la vie du rentier, si l'on voyait la meute
+des vampires et harpies titrées, que ne peuvent éconduire les besoins
+les plus indécents;&mdash;si l'on voyait à l'aube, aux bougies pâlissantes
+des soupers du Régent, ses malpropres Circés sur lesquelles il roule
+ivre, le fouiller, le dévaliser,&mdash;cet ignoble pillage ferait bondir le
+c&oelig;ur, on serait obligé de détourner la vue.</p>
+
+<p>Le 22 septembre, pourtant, Law eut horreur de ce qui se passait. Il fit
+décider par la <i>Compagnie</i> (et contre l'arrêt du Conseil) qu'on ne
+donnerait plus d'actions pour or ni pour billets, mais uniquement en
+échange des récépissés des rentiers; autrement dit que les actions
+rentières, selon son plan, son but, seraient réservées aux créanciers de
+l'État.</p>
+
+<p>Insistons sur ceci, Forbonnais l'a bien dit: «Il fut arrêté <i>à la
+Compagnie</i>» (non au Conseil). L'excellent historien du Système, M.
+Levasseur, a vérifié aux Archives <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> qu'il n'y eut nul arrêt du
+Conseil. Donc, la Compagnie seule a l'honneur de cette mesure.</p>
+
+<p>Elle n'aurait jamais hasardé un tel acte contre les Arrêts du Conseil
+sans l'aveu du premier des actionnaires, de son président, le Régent. Ce
+prince, qui libéralement comblait d'actions les membres du Conseil, M.
+le Duc, le prince de Conti, etc., ne croyait pas leur nuire en fermant
+le bureau à la foule des agioteurs. Mais ce qu'il leur donnait de la
+main à la main n'était rien en comparaison des profits qu'ils faisaient
+par leurs prête-noms dans les hausses et les baisses, les secousses
+violentes, habilement calculées, de l'agiotage. Ainsi, les 17 et 18, en
+pleine hausse, par une man&oelig;uvre inattendue et meurtrière, on organisa
+pour deux jours une baisse subite; l'action qui était à 1,100 livres,
+tomba à 900. Même coup de bourse au 14 décembre. À chaque fois, de
+cruels naufrages, des désespoirs et des suicides (<i>Ms. Buvat</i>). Voilà le
+profitable jeu qu'il fallait continuer.</p>
+
+<p>Ajoutons que si les princes, se contentant de voler seuls, avaient exclu
+les autres, rejeté dans la rue la longue file des agioteurs, ils se
+seraient trop démasqués; leur épouvantable fortune eût été trop au jour.
+Il leur était plus sûr de ne pas gagner seuls, d'avoir derrière eux pour
+réserve l'armée de la Bourse, d'être appuyés du monde des banquiers,
+courtiers et joueurs.</p>
+
+<p>Leur chef, M. le Duc, pesait sur le Conseil. Un arrêt du Conseil, le 25
+septembre, rouvre la vente des actions, interrompue trois jours. Ces
+actions (le bien des rentiers), on peut les vendre à tout venant pour
+<i>des billets de banque</i>. Dans ce cas, les acheteurs payeront <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span>
+un droit de dix pour cent, que le rentier ne payerait pas; avec les
+bénéfices énormes qu'ils faisaient, cela ne les arrêtait guère.</p>
+
+<p>Donc la vertu de Law avait duré trois jours. Le rentier, désormais
+sacrifié à l'agioteur, fut refoulé dans le désespoir; tous passaient
+avant lui. Le Trésor lui faisait sa liquidation lentement; lentement on
+lui délivrait le reçu nécessaire. Quand il avait passé deux nuits, trois
+nuits à camper dans la rue, il était prêt à jeter tout. Les besoins
+aussi se faisaient sentir, et beaucoup ne pouvaient attendre. Là
+surviennent à point des gens compatissants pour le conseiller ou
+l'aider. Que ne vend-il ses titres? Il se rend et vend à vil prix.</p>
+
+<p>C'en est fait. Et l'avenir même dès lors lui est fermé. On aura beau
+émettre de nouvelles actions en faveur des rentiers, il n'est plus le
+rentier. On arrive en son lieu avec les titres qu'il a donnés pour rien.
+Les grands voleurs, princes, ducs et banquiers, se présentent hardiment
+comme créanciers de l'État. Va donc, va à la Seine! ou mourir sur la
+paille!</p>
+
+<p>Successeur du rentier, bien armé d'actions, fort d'un gros portefeuille,
+le joueur peut se lancer à la Bourse. Les rois de la coulisse qui font
+les Arrêts du Conseil, qui dominent la Compagnie, qui, par les nouvelles
+d'Espagne ou de Londres, machinent tous les jours les variations de
+demain, enfin qui font le cours, et jouent les yeux ouverts,&mdash;ces gens
+d'en haut doivent bien rire des prétendus hasards de la rue Quincampoix.
+Au fond, c'est l'amusement barbare du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, la farce des
+tournois d'aveugles dont on <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> régalait Charles VI ou Philippe le
+Bon. On riait à mourir de voir ces vaillants imbéciles, fiers de leurs
+longs gourdins, n'y voyant goutte, d'autant plus furieux, se cherchant à
+tâtons, parfois frappant dans le vide, ou assommant la terre, parfois
+s'assénant d'affreux coups et se tuant à coups de bâton.</p>
+
+<p>Les habiles de toutes provinces et de tout pays de l'Europe, sans
+compter nos Gascons, Dauphinois, Savoyards, avaient pris poste de bonne
+heure, avaient loué toutes les boutiques pour y tenir bureau. Le long de
+l'étroite rue (telle aujourd'hui qu'elle fut) se heurtait, se poussait
+par le ruisseau la foule des acheteurs, vendeurs, troqueurs,
+spéculateurs, dupes et fripons. Point de seigneurs, mais force
+gentilshommes, force robins, des moines, jusqu'à des docteurs de
+Sorbonne. Nulle pudeur, la fureur à nu; injures, larmes, blasphèmes,
+rires violents. Ajoutez les imbroglios. Tel abbé, pour billets de banque
+donne des billets d'enterrement. Telles dames se jouent elles-mêmes,
+actions incarnées, et payent en <i>mères</i> et <i>filles</i>. Quand la cloche du
+soir ferme la rue, cette effrénée babel s'engouffre bouillonnante aux
+cafés, aux traiteurs des ruelles voisines, aux joyeuses maisons où les
+espiègles demoiselles soulagent le gagnant de son portefeuille.</p>
+
+<p>Sauf le joueur volé ou le blême rentier, Paris était fort gai. Trente
+mille étrangers qui étaient venus jouer, dépensaient, achetaient et ne
+marchandaient guère. Les spectacles ne manquaient pas. On épurait Paris
+en faveur du Mississipi. Les galants cavaliers de la maréchaussée
+enlevaient poliment les demoiselles, «de moyenne vertu,» qui devaient
+peupler l'Amérique. <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> Des vagabonds, en nombre égal, ramassés
+dans les rues ou tirés de Bicêtre, devaient partir en même temps. Tout
+cela exécuté avec une violence, une précipitation légère, des facéties
+cruelles.</p>
+
+<p>Le Régent n'aimait pas les larmes, et ces scènes de désespoir eussent
+fait tort au mouvement des affaires. Il voulut que ces demoiselles, ces
+pauvres diables s'amusassent avant de quitter Paris. Elles furent
+mariées sommairement. À Saint-Martin des Champs, on mit les malheureuses
+en face de la bande des hommes. Parmi ces inconnus, mendiants ou
+voleurs, elles durent choisir en deux minutes, sous l'&oelig;il paternel de
+la police, se marier en deux temps, comme on fait l'exercice. Puis
+soûlés et lâchés dans la vaste abbaye. Dans cet état, les pauvres
+immolées, avec des rubans jaunes pour couronne de mariage, furent
+promenées, montrées, pour qu'on vît combien les partants étaient gais.
+Barbare exhibition. Elles riaient, pleuraient, parmi les quolibets,
+chantaient pouille au passant, la mort au c&oelig;ur, sentant ce qui les
+attendait.</p>
+
+<p>Temps joyeux. Les morts mêmes n'étaient pas dispensés d'être de la
+partie. Au 20 septembre, lorsque après une baisse de deux jours reprit
+la hausse, trois joueurs la fêtèrent toute la nuit à se soûler. Il n'y
+avait pas moins qu'un parent du Régent, le jeune Horn (Aremberg). Le
+matin, plus qu'ivres, un peu fous, passant au cloître de Saint-Germain
+l'Auxerrois, ils voient un corps exposé sous la garde d'un prêtre que le
+clergé va venir relever. Ils demandent quel est l'imbécile qui se laisse
+mourir à la hausse.&mdash;«Le procureur Nigon.»&mdash;«Attends, attends, Nigon!
+Nous <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> allons te tirer de là. Laisse ton corbeau, ta prison, et
+viens boire avec nous.» Chandeliers, bénitier, bière, cadavre, tout est
+jeté sur le pavé. Le clergé arrivait. Le mort est porté dans l'église.
+On commence le <i>De profundis</i>. Mais au seuil de l'église, Horn chante un
+Arrêt du Conseil. On va chercher la garde. Elle n'ose venir. Le
+lieutenant de police veut un ordre du Palais-Royal. On y court.</p>
+
+<p>La chose racontée au Régent lui parut trop plaisante. Il rit. Nos trois
+fous en furent quittes pour boire huit jours à la Bastille.</p>
+
+<p>Le Régent, ivre chaque soir, ne veut pas l'être seul. Il supprime la
+taxe du vin.</p>
+
+<p>Law se fait adorer. Il rembourse, bon gré, mal gré, chasse les
+inspecteurs du pain, du porc, de la marée, du bois et du charbon, etc.,
+qui levaient de gros droits.</p>
+
+<p>Vrai Parisien, l'auteur du précieux <i>Journal de la Régence</i> s'arrête
+ici, s'épanouit. Paris nage dans l'abondance des vivres, fait fête au
+cochon, au poisson.</p>
+
+<p>C'est alors que je vois un des agents de Law, la Chaumont, la grande
+hôtesse de la Bourse, recevoir chez elle, près de Paris, tout le peuple
+des agioteurs. Prodigieux festins qui ne purent guère se faire que sous
+le ciel.</p>
+
+<p>«Pour un seul jour, un b&oelig;uf, deux veaux et six moutons.» (Ms. Buvat.)</p>
+
+<p>Où est Law pendant ce temps-là? En suivant ses démarches dans le
+<i>Journal de la Régence</i>, on le trouve partout où il est inutile. Il va,
+vient, il s'agite. Est-il <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> devenu fou? Est-il un mannequin
+qu'on drape à la royale pour s'en servir et s'en moquer? Il semble qu'il
+détourne les yeux de la scène de honte, d'effronté filoutage.</p>
+
+<p>Il ne voit pas la Banque. Distrait et ridicule, il semble l'Arlequin de
+ce grand carnaval.</p>
+
+<p>Où est-il aux jours décisifs où le Système proclamé va s'appliquer, sera
+une réalité, ou une infâme illusion?</p>
+
+<p>Il s'en va au Jardin des Plantes, à la Salpêtrière, et dit aux
+directeurs de ce grand hôpital: «Je vous donne un million. Cédez pour le
+Mississipi quelques centaines de vos filles; je me charge de les doter.»
+(Septembre.)</p>
+
+<p>Chose grotesque. Les tout-puissants voleurs, princes, ducs, etc.,
+l'obligent, de minute en minute, d'acheter des fiefs, des terres
+titrées, ridicules, inutiles à un homme de sa sorte, et cela à des prix
+insensés.</p>
+
+<p>Les millions lui coulent comme l'eau. Il est duc en Merc&oelig;ur, il est
+duc en Mississipi, etc.</p>
+
+<p>Et en même temps, il fait ici le prévôt des marchands, le lieutenant de
+police. Il a l'esprit aux vivres de Paris, ne songe à autre chose.</p>
+
+<p>Son c&oelig;ur est à la viande, il ne dort pas de ce qu'elle est trop
+chère. Il convoque chez lui les bouchers, et les gronde. «La viande à 4
+sous! dit-il, cela ne sera plus. Je me chargerai, moi, de la vendre à un
+autre prix!»</p>
+
+<p>Voilà un homme étrange. Si on le pousse un peu, il va se faire boucher.
+Cela manque à ses titres. Que lui <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> sert d'être partout en
+France comte, duc et que sais-je? un vrai marquis de Carabas? Pour
+honorer la Bourse, la réhabiliter et lui gagner le peuple, il faut qu'il
+soit roi de la halle.</p>
+
+<p>Roi de tout, roi de rien, de vide et de risée.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> CHAPITRE XIII</h3>
+
+<h4>LAW VEUT S'ENFUIR. ON LE FAIT CONTRÔLEUR GÉNÉRAL<br>
+
+Novembre-Décembre 1719.</h4>
+
+
+<p>Quel était l'intérieur de Law? Si on le savait mieux, bien des choses
+obscures s'éclairciraient. Ce qu'on en sait, c'est que cet homme, jeune
+encore, tellement en vue et observé, fut en vain obsédé, poursuivi d'une
+foule de femmes, vives et jolies, terribles. Il ne vit rien. La belle
+réputation de galanterie qu'il avait apportée, disparut tout à fait. On
+maudissait ce farouche Hippolyte, qui semblait tout entier à la grande
+chasse des affaires.</p>
+
+<p>En réalité, le roman, la tragédie d'amour, cette beauté étrange qu'il
+avait enlevée, pesaient sur son foyer. Le temps n'y faisait rien. Elle
+le gouvernait comme un amant, comme un complice. J'ai dit combien elle
+tenait à la fortune. Elle avait sujet d'être <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> satisfaite. Dans
+sa position équivoque (non mariée?) elle voyait les princesses et
+duchesses, bien plus, les vertueuses, lui faire une humble cour. Son
+fils dansa avec le roi. Le nonce raffolait de sa fille, la caressait,
+jouait à la poupée.</p>
+
+<p>Madame Law était dans l'empyrée. De si haut, elle apercevait à peine
+encore la terre, prenait en pitié les mortels, mais son mari surtout. Le
+brillant duelliste alors ne se ressemble guère. Aujourd'hui il est
+effaré. Au fort de son succès (novembre), il pose, inquiet et léger,
+comme un lièvre au sillon, qui flaire, écoute aux quatre vents. À peu ne
+tient qu'il ne s'envole.</p>
+
+<p>Instinct miraculeux. Il entend la pensée, tout ce qu'on ne dit pas
+encore. Sous la terre, rien ne bouge, tout va bouger. Les rats ne sont
+jamais surpris sous le sol qui doit enfoncer. Vous verrez, en décembre,
+ces intelligents animaux, prudents <i>réaliseurs</i>, laisser tout doucement
+le Système, déserter le papier, chercher les solides maisons, les bons
+biens patrimoniaux.</p>
+
+<p>D'autre part, Law attend un terrible assaut des Anglais. Leur guerre
+(dès qu'ils n'ont plus besoin de nous contre l'Espagne) va tourner
+contre le Système. Or le Système, qu'est-ce? un homme, on le sait, un
+homme mortel. Son attrait, trop puissant, intéresse à sa mort. Adoré
+comme César, il peut finir comme lui. Qu'il eût été béni de la banque
+étrangère, le hardi patriote qui se serait fait son Brutus! La baisse
+effroyable et subite qui eût eu lieu, l'énorme pression qu'auraient
+exercée des milliards de papier arrivant d'un seul coup au
+remboursement, aurait produit bien plus qu'une banqueroute. Cette
+Compagnie, qui maintenant <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> levait l'impôt, était
+l'Administration même, elle eût emporté dans sa ruine le gouvernement,
+tout ordre public.</p>
+
+<p>L'Angleterre serait restée seule, et, seule, eût fait la paix. Il lui
+était extrêmement avantageux et agréable, après avoir fait la guerre par
+la France, de briser celle-ci. Elle avait promis, avec la garantie du
+Régent, que si l'Espagne subissait la quadruple alliance, elle lui
+rendrait Gibraltar. Un tel coup frappé sur la France dispensait
+l'Angleterre de se souvenir de sa promesse.</p>
+
+<p>Voilà ce qui pouvait tenter un violent patriote comme Stairs. Voilà ce
+qui très-justement effrayait Law. Il le voyait armé, entouré de gens
+dévoués. Il le voyait réunir à sa table jusqu'à cinquante chevaliers de
+l'ordre anglais de Saint-André. Il eut un instant l'idée de partir, de
+s'en aller à Rome. Nous le savons par Lemontey, si instruit et qui eut
+en main des documents aujourd'hui dispersés ou peu accessibles. Rien de
+plus vraisemblable. Je crois fort aisément qu'il voulait fuir
+non-seulement Stairs et ses ennemis, mais surtout ses amis, ses violents
+protecteurs, la grande armée des joueurs à la hausse qui le précipitait.
+Il sentait dans le dos la pression épouvantable, aveugle, d'une foule
+énorme, d'une longue colonne qui poussait furieusement. Les historiens
+économistes expliquent tout par son entraînement systématique,
+l'exagération de ses théories. Mais comment ne pas voir aussi cette
+poussée terrible qui le force d'aller en avant? Que trouvera-t-il au
+bout? un mur? un poignard? un abîme? Sans voir encore, il sent que cela
+<span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> ne peut bien finir. Donc, à gauche, à droite, il regarde s'il
+ne peut se jeter de côté. Laisser tout, grandeur et fortune, sacrifier
+son bien, reprendre, libre et pauvre, son métier de joueur à Rome ou à
+Venise, c'était sa meilleure chance, le plus beau coup qu'il eût joué
+jamais.</p>
+
+<p>Il aurait fallu pour cela partir seul un matin, n'en donner le moindre
+soupçon à sa famille même, à sa femme. Elle était la plus forte chaîne
+qui le rivât ici. Hautaine, ambitieuse, comme elle était, comment
+dût-elle le traiter, s'il osa parler de départ! Quoi! tout abandonner,
+se faire d'impératrice mendiante! avoir quitté honneur, devoir, patrie,
+puis maintenant quitter la France même, qui était dans leurs mains une
+si prodigieuse fortune, pour aller vivre de hasard dans quelque grenier
+de Venise!...</p>
+
+<p>Law, toujours jeune d'esprit, pensait bien et pensa toujours que quelque
+souverain, le czar ou l'empereur, serait trop heureux de l'employer.
+Mais c'est là que madame Law avait beau jeu pour lui faire honte, s'il
+rêvait ces châteaux de cartes en désertant ici l'édifice admirable qu'il
+avait déjà élevé. Il est certain, et il faut l'avouer, qu'il avait
+obtenu de grands résultats, et allait en obtenir d'autres. Son beau
+projet d'égalité d'impôt, même après la mort de Renaut, n'était
+nullement abandonné. Celui d'obliger le clergé à vendre une partie de
+ses biens ne pouvait que plaire au Régent. Sa Compagnie des Indes
+montrait une activité inouïe. En mars 1719 elle n'avait que 16
+vaisseaux, et elle en eut 30 en décembre; elle en acheta 12 en mars
+1720. En juin, son bilan révéla qu'elle <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> possédait ou avait en
+construction (vrai prodige!) trois cents navires. Elle fondait, à la
+fois, ici le port de Lorient, là-bas la Nouvelle-Orléans. Quelle gloire
+pour le Système! et comment laisser tout cela! Law, quoi qu'il arrivât,
+pouvait se consoler, se donner l'épitaphe de ce roi d'Orient:
+«Qu'importe de mourir!... En un jour j'ai bâti deux villes.»</p>
+
+<p>Mais le plus beau, dont on parlait le moins, et ce qui plus que tout le
+reste devait le retenir ici, c'était la France transformée,
+transfigurée, en quelque sorte. Il avait, à partir d'octobre, réalisé
+d'un coup les vues de Boisguilbert, devancé Turgot, Necker. Les vieilles
+barrières des douanes intérieures entre les provinces tombèrent par
+enchantement, les cent tyrannies ridicules qui tenaient le royaume à
+l'état de démembrement permanent. La libre circulation du blé, des
+denrées commença. On ne vit plus le grain pourrir captif dans telle
+province, tandis qu'il y avait famine dans la province d'à côté. Les
+hommes aussi librement circulèrent. Le travailleur put travailler
+partout, sans se soucier des entraves municipales. Un <i>maître</i> menuisier
+de Paris fut <i>maître</i> aussi, s'il le voulait, à Lyon. Ainsi le pauvre
+corps de la France étouffée eut pour la première fois les deux choses
+sans lesquelles il n'y a point de vie: <i>circulation</i>, <i>respiration</i>. On
+le vit sur-le-champ. Il fallut ouvrir de tous côtés des routes immenses.
+Admirable spectacle! Comment l'auteur de tout cela eût-il pu les
+quitter, fuir sa création commencée, par faiblesse et lâcheté! C'eût été
+le dernier des hommes, le plus méprisé des siens même. Sa femme, j'en
+réponds, l'accabla.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> Et non moins accablé fut-il d'offres et de caresses, de
+prières, au Palais-Royal. Au premier mot de retraite qu'il hasarda, le
+prince tomba à la renverse d'étonnement, d'effroi. Quel cataclysme eût
+fait ce foudroyant départ! On lui dit que non-seulement il resterait,
+mais qu'il aurait la place de Colbert, serait contrôleur général, qu'on
+ferait tout ce qu'il voudrait. Pour Stairs et ses menaces, on rit. Quoi
+de plus simple que de le faire gronder par Stanhope, même destituer,
+remplacer? De Londres on en eut l'espérance.</p>
+
+<p>Les finances, c'était le premier ministère, en ce moment la royauté.
+Seulement, pour que le nouveau roi entrât en possession, il fallait une
+petite chose; il fallait que, comme Henri IV, il crût que la France
+«valait bien une messe, qu'il fît le saut périlleux.» Cela ne pesait
+guère, selon le Régent et Dubois. Et cela pesa peu pour Law, fort peu
+Anglais, et bien plus Italien, qui n'aimait que Venise et Rome, qui
+avait pour amis le Président, le Nonce, pour courtisan, convertisseur,
+Tencin. Madame Law aussi était sensible aux avances de ces prêtres, à
+leur facilité pour régulariser sa position.</p>
+
+<p>Tencin n'eut pas grand mal. Law alla avec lui promener à Melun, et fut
+sur-le-champ converti. De retour, le jour même, il communia lestement à
+Saint-Roch, le soir donna un bal. L'apôtre en eut deux cent mille
+francs, et, ce qui valut mieux, fut chargé par Dubois de faire valoir à
+Rome le service si grand qu'il venait de rendre à l'Église.</p>
+
+<p>En même temps, par tous les moyens, dons, pensions, achats, etc., Law
+s'assure des protecteurs. C'est <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> comme une sorte de ligue, de
+confédération, qui se fait entre les seigneurs pour lui, pour le
+Système. Le grand distributeur est le Régent, <i>la machine à donner</i>, «le
+grand robinet des finances,» ouvert, et qui laisse aller tout. Le
+Palais-Royal en attrape (la Fare, la Parabère), mais autant, mais bien
+plus les ennemis du Régent (la Feuillade un million, Dangeau un
+demi-million), puis des seigneurs quelconques. Châteauthiers, Rochefort,
+la Châtre, Tresmes, ont à peu près 500,000 francs chacun; d'autres plus,
+d'autres moins. Qui refuse est mal vu. Noailles, le ministre économe,
+est le chien qui défend le dîner de son maître, mais finit par y mordre.
+Saint-Simon est persécuté; on tâche de lui faire comprendre qu'il est
+indécent qu'il refuse. Enfin il se rappelle je ne sais quel argent que
+doit le Roi à sa famille; il se résigne et palpe aussi.</p>
+
+<p>Mais le général du Système, le roi du grand tripot, souverain protecteur
+de Law, c'est M. le Duc. Flanqué des Conti, du Conseil, de la Banque, de
+la Compagnie, d'un monde de seigneurs, d'intéressés de toute sorte,&mdash;en
+outre, énormément compté comme héritier certain (prochain) de ce Régent
+bouffi qui peut passer demain, il entraîne visiblement tout.</p>
+
+<p>Du reste, il n'est qu'un masque. En regardant derrière son inepte
+brutalité, on voit ses vrais moteurs, deux femmes infiniment malignes,
+sa mère et sa maîtresse, la rieuse et l'atroce, madame la Duchesse et
+madame de Prie. La première, toute Montespan, toute satire et toute
+ironie, jolie sur un corps indirect, eut l'esprit méchant des bossus.
+Née singe, sur le tard «elle épousa un singe» (M. de Lassay). Elle
+excellait <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> à rire, à nuire; intarissable en bouts-rimés
+mordants, polissons et malpropres (V. <i>Recueil Maurepas</i>). Madame de
+Prie tenait plutôt du chat, de sa férocité exquise. Sa mère fut la
+souris. Dès qu'elle fut en force et puissante par M. le Duc, elle la
+prit dans ses griffes, commença à persécuter ceux qui l'avaient aimée et
+soutenue (décembre).</p>
+
+<p>Dans leurs vengeances, leurs plaisirs et leurs gains, cette trinité de
+l'agio, M. le Duc et les deux femmes, jouissaient avec insolence. M. le
+Duc paya madame de Prie à son mari douze mille livres de pension, et
+pour bouquet de sa double victoire, d'amour, de bourse, il s'acheta un
+Saint-Esprit de diamants de cent mille écus (septembre). Du gain de la
+rue Quincampoix, madame la Duchesse se bâtit sur le quai, au lieu le
+plus apparent, le délicieux petit palais Bourbon, où son vieil
+épicuréisme inventa, réunit les recherches voluptueuses, les sensuelles
+aisances auxquelles ni l'Italie ni la France n'avaient songé.</p>
+
+<p>Jouir n'est rien sans outrager. On voulut braver le public, insulter la
+rue Quincampoix. Lassay, le singe-époux de madame la Duchesse, «pour
+donner la comédie aux dames,» les mena, et Law avec elles. Ils
+l'associèrent, bon gré mal gré, à une farce irritante, qui pouvait le
+rendre odieux. Ils lui firent jeter d'un balcon, sur la foule, de
+vieilles monnaies anglaises du roi Guillaume, qu'on ne trouvait plus à
+changer. On se les disputa, on se rua, on se pocha. Et sur cette mêlée,
+un autre balcon, chargé de seaux d'eau, lança un froid déluge (cruel au
+25 novembre).</p>
+
+<p>Tout allait entraîné dans la férocité rieuse d'un <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> gouvernement
+de joueurs. Le parti de la hausse, l'ascendant de M. le Duc emportait
+tout. Pour empêcher la baisse que l'affaire de Bretagne aurait pu
+amener, on fait de la vigueur, on envoie six bourreaux à Nantes. On y
+dresse l'échafaud. Pour pousser à la hausse, pour faire croire que l'on
+colonise, faire monter le <i>Mississipi</i>, on fait à grand bruit, sur les
+places, l'enlèvement de ceux qui vont peupler <i>les Îles</i>. Pourquoi à
+Paris plus qu'ailleurs? Pour que les étrangers, les trente mille
+joueurs, spéculateurs, qui de toute l'Europe sont venus ici, voient bien
+de leurs yeux que l'affaire n'est pas chimérique.</p>
+
+<p>Law, on l'a vu, offrait des dots, des primes aux émigrants. Il donnait
+là-bas trois cents arpents à chaque ménage. S'il eût duré, sa colonie
+heureuse se serait recrutée par l'émigration volontaire. Mais tout était
+précipité barbarement pour la montre et la mise en scène, l'effet
+nécessaire à la Bourse.</p>
+
+<p>Un tableau de Watteau, fort joli, très-cruel, donne une idée de cela.
+Quelque enrichi sans doute, un des heureux du jour, qui trouvait ces
+choses plaisantes, le commanda, et l'artiste malade, âpre et sec, y a
+mis un poignant aiguillon. On y voit comme la police prenait au hasard
+ses victimes. Un argousin, avec des mines et des risées d'atroce
+galanterie, est en face d'une petite fille. Ce n'est pas une fille
+publique, c'est une enfant, ou une de ces faibles créatures qui, ayant
+déjà trop souffert, seront toujours enfants. Elle est bien incapable du
+terrible voyage; on sent qu'elle en mourra. Elle recule avec effroi,
+mais sans cri, sans révolte, et dit qu'on se méprend, supplie. Son doux
+regard perce le <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> c&oelig;ur. Sa mère, ou quasi-mère plutôt (la
+pauvrette doit être orpheline), est derrière elle qui pleure à chaudes
+larmes. Non sans cause. Le seul transport de Paris à la mer était si dur
+que plusieurs tombaient dans le désespoir. On vit à la Rochelle une
+bande de filles, trop maltraitées, se soulever. N'ayant que leurs dents
+et leurs ongles, elles attaquèrent les hommes armés. Elles voulaient
+qu'on les tuât. Les barbares tirèrent à travers, en blessèrent un grand
+nombre, en tuèrent six à coups de fusil!</p>
+
+<p>Il est instructif de placer auprès du tableau de Watteau un autre, non
+moins désolant: c'est le portrait de Law, contrôleur général. Grande
+gravure, solennelle et lugubre. Que de siècles semblent écoulés depuis
+le délicieux petit portrait de 1718, si féminin, suave, d'amour et
+d'espérance. Mais celui-ci est tel qu'il ferait croire que, de toutes
+les victimes du Système, la plus triste, c'est son auteur. Il est plus
+que défait; il est sinistrement contracté, raccourci; il semble que
+cette tête, sous une trop dure pression, à coups de maillet, de massue,
+ait eu le crâne renfoncé, aplati.</p>
+
+<p>Au moment même où sa nomination le mit si haut, au trône de Colbert! il
+sentait que la terre lui fuyait sous les pieds. Ses amis, ses fidèles,
+les vaillants de la hausse, sous une fière affiche d'audace et
+d'assurance, sourdement en dessous se soulageaient des actions,&mdash;non
+pour de l'or, ils n'auraient pas osé,&mdash;mais pour des <i>fantaisies</i> qu'ils
+avaient tout à coup, une terre, un hôtel, des bijoux pour madame, un
+diamant pour une maîtresse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> Il le voyait, ne pouvait l'empêcher, était plein de soucis.
+Mais, ce qui était plus atroce, c'est que, plus ces traîtres dans leur
+désertion occulte risquaient de faire la baisse, plus ils insistaient
+pour la hausse. Ils glorifiaient le papier pour le céder avec plus
+d'avantage. Tout systématique qu'il fût, Law n'était pas un sot; il
+sentait à coup sûr cette chose simple et élémentaire que, s'il était de
+son intérêt de soutenir le cours, il ne faisait, en surhaussant une
+hausse déjà insensée, qu'augmenter son danger et la profondeur de sa
+chute. Mais il allait cruellement poussé, comme un tremblant
+équilibriste qu'on hisse au mât, le poignard dans les reins: qu'il
+veuille ou non, il faut qu'il monte, qu'il gravisse éperdu le dernier
+échelon.</p>
+
+<p>Ses maîtres, les haussiers, qui avaient déjà réalisé des sommes énormes,
+Bourbon, Conti, etc., donnèrent cet indigne spectacle au 30 décembre.
+Ils vinrent, le Régent en tête, distribuer le dividende à l'assemblée
+des actionnaires. Dans ce troupeau crédule, où déjà nombre d'esprits
+forts risquaient de se produire, on imposa la foi par l'audace, à force
+d'audace, par l'excès de l'absurdité. Law se déshonora. Le saltimbanque
+infortuné alla jusqu'à crier: «Je n'ai promis que douze ... Je donnerai
+quarante pour cent!»<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> CHAPITRE XIV</h3>
+
+<h4>LA BAISSE&mdash;L'ABOLITION DE L'OR<br>
+
+Janvier-Mars 1720</h4>
+
+
+<p>Quand Law, nommé contrôleur général, se présenta aux Tuileries, on lui
+ferma la grille. Sa voiture n'entra pas. Insulte calculée. Ce même jour,
+le Parlement avait ému et enhardi le peuple par une remontrance sur la
+cherté des vivres. On espérait que Law, obligé de descendre en pleine
+foule, serait hué, sifflé (16 janvier 1720).</p>
+
+<p>Même au Palais-Royal et à la table du Régent, en février, on l'insulta
+en face.&mdash;Un des roués, Broglio, lui jeta une sinistre plaisanterie:
+«Monseigneur, dit-il au Régent, vous savez que je suis un bon
+physionomiste. Eh bien, d'après les règles, je vois que M. Law sera
+pendu dans six mois ...»&mdash;Le Régent rit, douta. «Et par ordre de Votre
+Altesse.»</p>
+
+<p>Celui qui si bravement insultait Law ne risquait pas grand'chose. Il
+savait bien qu'il plaisait à Dubois.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> Dubois avait un peu flotté, avait été un peu écarté de sa route
+par les séductions du Système, les pommes d'or de ce jardin des
+Hespérides. Mais le volage revenait à son premier amour, l'Église, qui
+seule pouvait l'établir, selon les vues de toute la vie. Sa chimère, son
+roman, couvé soixante années, l'échelle de Jacob qu'il montait dans ses
+rêves, c'était en trois degrés d'avoir quelque grand siège, puis le
+chapeau, puis ... la tiare peut-être! Qu'un coquin, comme lui, qui
+n'était ni diacre, ni prêtre, n'avait que la tonsure, allât si haut,
+dans le peu qu'il avait à vivre, ce miracle ne pouvait se faire que par
+une basse servitude et au clergé, et au roi George. C'était surtout dans
+le prince hérétique qu'il espérait, pour gagner Rome, attraper le
+cardinalat.</p>
+
+<p>Or, en janvier 1720, le clergé, l'Angleterre, étaient également contre
+Law. Dubois devait l'abandonner.</p>
+
+<p>Malgré l'argent que Law envoya à Rome pour le Prétendant, malgré les
+caresses du Nonce, en décembre, en janvier, l'on commence à sonner le
+tocsin contre lui. On prêche contre le Système. Des évêques assemblés
+condamnent la Banque. Cela se comprend à merveille, quand on voit Law,
+le nouveau converti, pour son entrée au ministère, occuper le Conseil
+d'une vente de biens du clergé. Il allait toucher l'Arche sainte.
+Comment Dubois eût-il osé le soutenir, lui qui précisément alors se
+faisait prêtre, archevêque de Cambrai? Il avait besoin des évêques pour
+lui donner les ordres et le sacrer. En un jour, ils le firent
+sous-diacre, diacre, prêtre. Il fut sacré par Massillon.</p>
+
+<p>Les Anglais désiraient, espéraient la chute de Law. <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> Leur
+premier ministre Stanhope avait adopté en décembre le plan de Blount,
+imitateur et concurrent de Law. Blount voulait faire rembourser la Dette
+anglaise en actions du Sud. Chose improbable: la Compagnie du Sud, fort
+languissante, avait traîné depuis 1711, devait traîner encore si la
+nôtre se soutenait. Donc, il fallait qu'elle pérît. Cela allait au
+politique Stanhope, inquiet de notre marine. Cela allait aux maîtresses
+allemandes de George, à qui l'affaire devait valoir un demi-million.
+L'héritier présomptif était aussi pour Blount, voulant entrer dans la
+spéculation.</p>
+
+<p>Stanhope, loin de laisser soupçonner ses projets, se montra favorable à
+Law, blâma la violence de Stairs contre lui, promit même de le remplacer
+(18 décembre). De sa personne, il passa le détroit, vint s'arranger avec
+Dubois pour les affaires d'Espagne, et autre chose aussi sans doute. En
+mars, le plan de Blount devait être présenté aux Chambres, et son
+affaire lancée. En mars (on pouvait l'espérer), au jour fatal du
+dividende, Law, incapable de tenir ses imprudentes promesses, allait
+être précipité. Sa terrible culbute, un coup d'énorme baisse, faisant
+fuir tous les capitaux, les renverrait à Londres et ferait la hausse de
+Blount.</p>
+
+<p>Le premier point était de discréditer le Mississipi, de détruire ce
+vaste mirage qui avait fait monter si haut les actions. On annonce à
+Londres à grand bruit que de vives représentations vont être faites aux
+Chambres sur ces établissements français «qui empiètent sur les
+Carolines.» Ici, Dubois écrit et dit qu'on a tort d'attendre des denrées
+tropicales de la Louisiane, que ce <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> grand pays inondé ne sera
+jamais qu'une espèce de Hollande, tout au plus bonne à nourrir des
+bestiaux.</p>
+
+<p>Ce n'étaient point des attaques personnelles, mais d'autant plus
+efficacement de pareilles confidences minaient le crédit. On savait bien
+aussi que Law, tout en promettant de ne pas augmenter le nombre des
+billets de banque, ne pouvait faire face aux besoins qu'en en fabriquant
+de nouveaux (de février en mai, près de quatorze cent millions!). Dès le
+28 janvier, il leur donna un cours forcé, obligea de les recevoir comme
+monnaie. En même temps, la monnaie métallique était persécutée et par
+les variations qu'on lui faisait subir, et par le rappel qu'on fit des
+anciennes monnaies décriées. On en fit des recherches, des poursuites,
+des confiscations chez les particuliers et dans les couvents même.</p>
+
+<p>Un état si violent ne pouvait durer guère. Peu avant le payement du
+dividende de mars, on dut prendre un parti. Il s'en présentait deux: on
+pouvait sauver l'une ou l'autre des deux institutions, ou la Compagnie
+ou la Banque, soutenir ou l'action ou le billet. «Mais (on l'a très-bien
+dit) la plupart des possesseurs d'actions étaient des gens qui avaient
+librement spéculé. Les porteurs de billets, au contraire, les avaient
+reçus forcément, en vertu des édits, comme monnaie obligatoire, sans
+chance de fortune; leur droit était sacré. Donc on devait plutôt laisser
+tomber l'action, non le billet, sauver la Banque plutôt que la
+Compagnie.»&mdash;Seulement, en sacrifiant celle-ci, on fermait l'espérance,
+on sacrifiait la colonisation et le commerce renaissant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> Le 22 février, on associa, on fondit les deux établissements.
+La Banque devint Caissière de la Compagnie, et celle-ci <i>caution de la
+Banque</i>. Ce fut le plus fragile, le plus ruineux des deux établissements
+qui prétendit soutenir l'autre.</p>
+
+<p>En Angleterre, la Banque, vieille, puissante corporation et fort
+indépendante, ne voulut nullement s'associer aux périlleuses destinées
+de la Compagnie du Sud. Celle-ci même ne le désira pas, sentant que la
+pesante sagesse de la Banque alourdirait ses ailes dans le vol hardi
+qu'elle méditait. Ces deux puissances financières restèrent donc
+séparées, et la ruine de la Compagnie n'entraîna pas la Banque.</p>
+
+<p>Ici, la Compagnie des Indes, ayant l'honneur d'avoir des princes pour
+gouverneurs et hauts actionnaires, sans difficulté associa à son péril
+la Banque plus solide.</p>
+
+<p>Leurs destinées, leurs fonds se mêlèrent fraternellement. Mesure
+agréable aux voleurs.</p>
+
+<p>Pour décorer ce mariage par un grand air d'austérité, il est dit <i>qu'on
+ne fera plus de billets</i>, sinon avec beaucoup de formes, sur proposition
+de la Compagnie, et par arrêt du Conseil. Il est dit que le roi renonce
+à ce qu'il a d'actions (il arrête le cours de ses largesses illimitées),
+<i>qu'il ne tirera rien de la caisse</i> qu'en proportion des fonds qu'il y
+dépose, comme tout autre actionnaire.</p>
+
+<p>Une chose frappe: à la grande assemblée des actionnaires où tout cela
+passa, et où le Régent, les banquiers, courtiers, agents de change et
+tout le peuple financier siégea, vota, signa, les deux princes qui
+<span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> devaient le plus profiter de l'arrangement, Bourbon, Conti, ne
+parurent pas (22 février).</p>
+
+<p>On poussait âprement la persécution de l'argent. Tout ce qu'on essayait
+d'exporter était confisqué. On pinça ainsi Duverney, qui tâchait de
+sauver sept millions en Lorraine. On pinça un Anglais, dit-on, pour
+vingt-quatre millions. Le 27 février, défense d'avoir chez soi plus de
+cinq cents livres. Rigoureuses saisies. Nulle sûreté. Le dénonciateur
+avait moitié de la confiscation. Un fils trahit son père. Nombre de gens
+timides aiment mieux sortir d'inquiétudes, et viennent docilement
+changer leurs espèces en billets. L'or, l'argent, ces maudits, sont
+serrés de si près, qu'ils ne savent plus où se cacher; ils n'ont d'abri
+sûr que dans les caves de la Banque.</p>
+
+<p>Mais l'arrêt du 22 qui l'unit à la Compagnie en a donné la clef à
+celle-ci, et lui ouvre l'encaisse. Avant la fin du mois, son gros
+actionnaire, Conti, arrive avec trois fourgons dans la cour. Il veut
+réaliser en espèces ses actions. Effroyable impudence! de venir enlever
+l'or que ses légitimes possesseurs apportent avec tant de regret et pour
+obéir à la loi! Vouloir que Law, publiquement, viole cette loi qu'il a
+faite hier!... Rien n'y servit. Il fallut le payer, remplir ses trois
+voitures. En plein jour, au milieu de la foule ébahie, il emporte
+quatorze millions.</p>
+
+<p>Le Régent en fut indigné, mais beaucoup plus M. le Duc, qui regrettait
+de n'en pas faire autant. Le 2 mars, il prend son parti, et lui aussi
+fond sur la Banque. Lui, protecteur de Law, il vient le sécher, le
+tarir, rafler tout et faire place nette. Lui, qui a pu réaliser
+<span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> huit millions en septembre, vingt millions, dit-on, en
+octobre, il présente à la caisse, le bourreau, pour vingt-cinq millions
+de papier qu'on doit, sur l'heure, changer en or. Coup féroce du chef de
+la hausse, qui vient outrageusement donner le signal de la baisse. Law
+se voilà la tête. Le Régent se fâcha. On fit même semblant de rechercher
+cet or et de courir après. Il cheminait paisible sur la route du Nord,
+tendrement attendu de la reine de Chantilly.</p>
+
+<p>Law, indomptablement, répondit à ce coup par un autre, désespéré, le
+plus audacieux du Système. Il alla jusqu'au bout, atteignant les voleurs
+et détruisant leur vol. <i>Il abolit l'or et l'argent</i>, leur ôta cours et
+défendit qu'on s'en servît.</p>
+
+<p>«Les louis d'or en mars vaudront encore quarante-deux livres, trente-six
+en avril. Et en mai? pas un sou.&mdash;L'argent a un répit. Il vivra un peu
+plus que l'or, jusqu'en décembre, sera enterré en janvier.»</p>
+
+<p>Mesure étrange, hardie, mais d'exécution difficile, qu'on ne pouvait
+maintenir.</p>
+
+<p>Mais, quoi qu'il en pût être de l'avenir, elle eut pour le moment un
+effet violent pour les <i>réaliseurs</i>, les rendit furieux. Leur or ne
+pouvait ni sortir de France (on l'avait vu par Duverney), ni s'employer
+aisément en achats, sinon avec grande perte; on hésitait à recevoir ces
+métaux dangereux qui bientôt ne serviraient plus.</p>
+
+<p>Les riches du Système, gorgés par lui, en devinrent les plus cruels
+ennemis, ardents apôtres de la baisse, outrageux insulteurs de Law et du
+papier. Dans leurs orgies, ne pouvant brûler l'homme, ils brûlaient des
+<span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> billets, pour bien convaincre le public que ce n'étaient que
+des chiffons.</p>
+
+<p>Leur espoir le plus doux, c'était que le Parlement, qui, dès août 1718,
+eût voulu déjà pendre Law, effectuerait enfin ce v&oelig;u, prendrait son
+temps et, par un jour d'émeute, ferait brusquement son procès. Ces
+magistrats haïssaient Law, et pour le mal et pour le bien. Il était le
+monde nouveau qui les sortait de toutes leurs idées. Aux plus dévots
+d'entre eux, il semblait l'Antichrist. Tous trouvaient fort mauvais que
+le grand novateur touchât à la vénalité des charges, qu'il parlât de
+supprimer cette justice patrimoniale, où le droit souverain de vie, de
+mort, la robe rouge, passait par héritage, échange, achat, legs, dot.
+Petit fonds, de fort revenu pour qui savait, de certaine manière, le
+rendre fructueux.</p>
+
+<p>L'austérité de quelques-uns n'empêchait pas le corps d'être détestable,
+d'orgueil borné et d'inepte routine, bas pour les grands, cruel aux
+petits, très-obstiné pour la torture, pour toute vieille barbarie. Le
+fisc, le règne de l'argent à son début sous Henri IV, avait consacré ce
+bel ordre. Ici, l'homme d'argent, Law, eût voulu le supprimer. De là
+duel à mort, où l'on croyait que Law serait fortement appuyé par
+l'ennemi personnel du Parlement, M. le Duc, qui avait tant aidé à le
+briser en 1718. En mars 1720, M. le Duc, Conti, ont sur cela changé
+d'opinion. L'abolition de l'or les blesse trop. Ils se vengent de Law en
+défendant le Parlement (<i>ms. Buvat</i>, 2, 221). S'étant garni les mains,
+ils s'en détachent, flattent le public à ses dépens. On se dit que cet
+homme, abandonné des princes, <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> ne peut durer, qu'actions et
+billets, tout cela va tomber. Ce qui fait justement que d'autant plus
+ils tombent. La baisse se précipite.</p>
+
+<p>C'est le moment où Blount, à Londres, a présenté son plan aux Chambres.
+Heureuse chance pour lui. Il leur montre Paris en baisse, la ruine
+imminente de Law. L'enthousiasme des Communes, l'approbation des Lords
+accueillent le bill présenté, qu'on votera le 3 avril. Déjà on prépare
+tout dans l'Alley-change. C'est son tour. La fortune riante lui montre
+le visage, le dos à la rue Quincampoix.</p>
+
+<p>Souvent, aux funérailles antiques, on décorait les morts de couronnes de
+fleurs. C'est ce que le Régent fait pour Law. Il lui donne le titre de
+Surintendant des finances que n'a pas eu Colbert. Titre funèbre; c'est
+celui de Fouquet.</p>
+
+<p>La rue Quincampoix, de plus en plus tragique, ne montrait que des
+visages pâles. Plus d'un désespéré, sous le coup du matin, rêvait le
+suicide du soir. La Seine ne roulait que noyés.</p>
+
+<p>Mais tous ne se résignaient pas. Les gens de qualité cherchaient des
+querelles d'Allemand aux joueurs plus heureux, et faisaient appel à
+l'épée. On était averti qu'ils avaient formé un complot pour faire
+d'ensemble une grande charge sur la foule, enlever tous les
+portefeuilles. On décida la fermeture prochaine de la rue Quincampoix,
+désormais d'ailleurs odieuse, n'étant plus que le champ des spéculations
+de la baisse.</p>
+
+<p>À l'avant-dernier jour, le jeune Horn (si emporté, qu'on a vu faire la
+guerre aux morts), ayant eu connaissance <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> sans doute de cet
+arrêt de fermeture qui allait être publié, veut jouer de son reste,
+refaire de l'argent à tout prix. Avec deux scélérats, il raccroche un
+agioteur, l'attire au cabaret avec son portefeuille et le poignarde.
+Arrêté, il sourit. Il prétend qu'on l'a attiré, attaqué, qu'il s'est
+défendu. Il croyait fermement qu'on ne pousserait pas la chose; que,
+parent de Madame et par conséquent du Régent, il n'avait rien à
+craindre. En effet, le lieutenant criminel alla prendre l'ordre du
+Régent. Déjà il était entouré des plus vives supplications des
+seigneurs, des princes étrangers. Mais il y avait grand danger à
+faiblir. Vingt ou trente mille étrangers étaient ici, beaucoup ruinés,
+désespérés et prêts à tout, beaucoup suspects et mal connus, rôdeurs
+sinistres qui viennent toujours flairer autour des grandes foules.
+Nombre de crimes se faisaient avec une exécrable audace. Et cette
+police, si terrible pour les enlèvements, n'empêchait nul assassinat. Le
+matin, on trouvait aux bornes des bras et des jambes, étalés sans
+cérémonie. En une fois, vingt-sept corps d'assassinés (hommes, femmes,
+pêle-mêle) se pêchent aux filets de Saint-Cloud. Hors de Paris, de même.
+Quatre officiers, braves, armés jusqu'aux dents, sont, dans la forêt
+d'Orléans, attaqués, entourés, et, après un combat, définitivement
+massacrés. La nuit même qui suivit le jugement de Horn, on trouva, près
+du Temple, un carrosse versé, sans chevaux, et dedans une pauvre dame
+qu'on avait à loisir, coupée, détaillée en morceaux.</p>
+
+<p>Le Régent était si peu rassuré, qu'en février déjà il avait augmenté de
+cinquante hommes chaque compagnie <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> du régiment des gardes. Il
+fut sévère pour Horn, plus qu'on ne l'eût pensé. On eut beau lui
+représenter que le coupable lui tenait à lui-même, tenait à l'Empereur,
+à je ne sais combien de princes d'Empire, qu'on devait épargner cette
+tache à tant d'illustres familles, à toute la noblesse européenne, qui
+en souffrirait tellement dans son honneur et dans ses priviléges. On
+donna de l'argent, on pria, on menaça presque. On eût voulu obtenir au
+moins la décapitation secrète dans une cour de la Bastille, l'échafaud
+de Biron. Le Régent, tellement pressé, trouva un mot, qui reste: «C'est
+le crime qui fait la honte, non l'échafaud.» Puis il se sauva à
+Saint-Cloud.</p>
+
+<p>Horn, pris le 22 mars, fut, le 26, exécuté, rompu, et en pleine Grève, à
+la stupéfaction de tous. Grave, très-grave événement, qu'on n'eût jamais
+vu sous Louis XIV. Remarquable victoire de la moralité moderne, de la
+loi inflexible contre le privilége et l'injustice antique, contre les
+élus impeccables, «prolongement de la divinité.» Tous responsables et
+jugés par leurs faits. Pour tous, l'égalité du glaive.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> CHAPITRE XV</h3>
+
+<h4>LAW ÉCRASÉ.&mdash;VICTOIRE DE LA BOURSE DE LONDRES<br>
+
+Mai 1720</h4>
+
+
+<p>Duverney exilé, Argenson aplati (se maintenant à peine au ministère),
+pouvaient espérer en Dubois, désormais opposé à Law.</p>
+
+<p>Dubois avait cela d'original, d'être le meilleur Anglais de
+l'Angleterre, et le meilleur Romain de Rome. Le 3 avril, dans un repas
+immense, il triompha et fêta sa victoire, son archevêché de Cambrai, sa
+guerre d'Espagne, l'acceptation de l'<i>Unigenitus</i> par nos évêques
+opposants. Ce 3 avril, c'est le jour même où le plan de Blount devient
+loi, le jour d'où la hausse de Londres va précipiter notre baisse. C'est
+la veille de l'exécution de Nantes, où l'on coupe le cou aux insurgés
+bretons (4 avril 1720).</p>
+
+<p>Il faut avouer que Dubois avait bien préparé son succès ecclésiastique.
+D'abord il avait su ignorer, ne rien voir du renouvellement de la
+persécution des protestants <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> dans le Midi. Les curés reprirent
+dans toute sa force leur atroce police des nouveaux convertis. Certains
+revinrent aux dragonnades. Près de Mendes, un curé Mignot <i>dragonna</i> une
+fille obstinée dans sa foi. Il appela des soldats à son aide, leur fit
+couper des branches d'aune pliantes, cruels fouets de bois vert dont ces
+braves travaillèrent si bien qu'elle en mourut huit jours après.</p>
+
+<p>Qui songeait à ces bagatelles dans l'entraînement du Système, au milieu
+de tant d'aventures? Dubois employa admirablement pour sa grandeur, pour
+Rome, l'absence de l'âme de la France, l'affaissement, l'ivresse effarée
+du Régent. Celui-ci est le valet de Dubois. Le 13 mars, il a fait venir
+en son Palais-Royal le faible archevêque de Paris. Là, Dubois avait
+réuni cinq cardinaux, six archevêques, trente évêques. Noailles, vaincu,
+signe enfin sa soumission, tant attendue de Rome. En échange, Dubois eut
+à l'instant les bulles de l'archevêché de Cambrai.</p>
+
+<p>Seulement le nouveau prélat, ne sachant un mot de la messe, eut assez de
+peine à s'y faire. Il s'exerçait. Il en faisait, au Palais-Royal, de
+bouffonnes répétitions, où son étourderie, ses <i>lapsus</i>, ses fureurs,
+ses jurons parmi les prières, amusaient le Régent. L'assistance riait à
+mourir.</p>
+
+<p>Avec un tel apôtre, Rome triomphe. On fait promettre à Law de donner des
+missionnaires, des Jésuites à sa colonie. On le mène à Saint-Roch
+communier et faire ses pâques. Il croyait répondre par là aux bruits
+semés dans le sot peuple, qu'il restait huguenot, qu'il était esprit
+fort, ne croyait pas en Dieu, etc.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> Ses ennemis, par différents moyens, jouaient un jeu à le faire
+mettre en pièces. D'une part, le Parlement, aux jours de cherté où
+bouillonnaient les halles, semblait le désigner comme affameur du
+peuple, disant qu'il avait fait plus de mal en six mois que toute la
+guerre en vingt années. D'autre part, la police continuait, aggravait
+les enlèvements, malgré Law, contre son avis et son opposition formelle.
+D'Argenson, qui semblait avoir quitté la police, la gardait réellement
+et la faisait agir.</p>
+
+<p>Law n'avait jamais compté que les paresseux flâneurs de Paris seraient
+de bons cultivateurs. À la Salpêtrière, il ne demanda que des filles, et
+en répondant de les doter. Sa Compagnie, en mars, engagea, envoya avec
+(outils, vivres, dépenses de la première année), d'excellents émigrants,
+des Suisses, des Allemands laborieux. Elle acheta même des nègres,
+ouvriers supérieurs pour ce climat (mai); mais elle refusa nos vagabonds
+(<i>ms. Buvat</i>, 2, 245). Or, juste à ce moment, la police s'obstine à
+ignorer cela. Elle crée des enleveurs patentés, en costume éclatant
+(<i>bandouillers du Mississipi</i>). Pour faire plus de scandale, outre leur
+paye, ils ont dix francs de prime pour chaque enlevé. Cela les anime si
+bien qu'ils capturent, au hasard, cinq mille personnes! des servantes
+qui viennent s'engager à Paris, des petites filles de dix ans, des gens
+établis, de notables bourgeois. Ils en font tant que, dans certains
+quartiers, on assomme ces bandouillers. Cependant une commission du
+Parlement court les prisons, délivre les pauvres enlevés, s'apitoie sur
+leur sort, déplore la tyrannie de Law.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> Persécution étrange! il a beau refuser. Tout le long de mai,
+jusqu'en juin, on enlève pour lui, pour lui on fait passer aux ports, on
+embarque des troupeaux humains.</p>
+
+<p>Quel poids que la haine d'un peuple! Law ne pouvait la supporter. Il
+voulait à tout prix refaire sa popularité. L'horreur de sa situation
+n'avait fait qu'exalter ses puissances inventives. Battu sur tant de
+points, il s'élance dans un nouveau rêve,&mdash;celui-ci vraiment analogue à
+ceux de nos socialistes. La Compagnie sera le grand industriel de
+France, fabriquera, vendra elle-même. Supprimant les nombreux
+intermédiaires oisifs et parasites qui tous gagnent sur le travailleur,
+elle livrera directement la marchandise à très-bas prix. Déjà il avait
+fait un premier essai à Versailles dans sa belle colonie de neuf cents
+horlogers appelés d'Angleterre. Il en fit un nouveau dans son château de
+Tancarville pour la fabrique des étoffes et la confection des habits. Il
+avait fait venir de Flandre un habile homme, Van Robais, qui aurait
+habillé le peuple presque pour rien. Law voulait le nourrir lui-même. Il
+achète des b&oelig;ufs à Poissy. Il tue, détaille, vend la viande au
+rabais, fait taxer les bouchers, les oblige de vendre de même.</p>
+
+<p>Soins perdus. Et en même temps, il perdait le temps à dicter, faire
+écrire par l'abbé Tenasson une longue apologie en quatre lettres qu'on
+mit dans <i>le Mercure</i>. Mais les oreilles étaient bouchées par les
+grandes et terribles préoccupations de la ruine. Les ennemis de Law
+sentirent que tout cela ne lui servait à rien, qu'il était mûr, et qu'on
+pouvait frapper. La <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> dernière lettre est du 18. Le 21, ils
+saisirent le moment, et lui portèrent le coup mortel.</p>
+
+<p>Il y avait vacance au conseil et au Parlement. Chacun allait un moment
+respirer. M. le Duc, Villars, Saint-Simon, etc., sont dans leurs terres.
+Il ne reste près du Régent, avec Law, que son ennemi d'Argenson, et
+Dubois, non moins ennemi, voué à l'Angleterre. Saint-Simon est bien
+étourdi, quand il dit que Dubois «fut dupe.» Il fut fripon, comme
+toujours. Jamais, sans son concours, d'Argenson, si prudent, heureux
+qu'on l'oubliât, n'aurait eu cette audace de lancer contre le Système la
+machine qui le mit à terre. À qui sert-elle, cette machine? À Blount et
+Stanhope. Elle est mise en branle de Londres, montrée par d'Argenson,
+mais poussée victorieusement par l'excellent anglais Dubois (La Hode,
+II, 84).</p>
+
+<p>«La baisse allant toujours (dit d'Argenson), sans qu'on pût l'arrêter,
+ne valait-il pas mieux la dominer, la régler et la mesurer, par une
+réduction progressive des actions et des billets qui baisseraient de
+mois en mois jusqu'en décembre, où ils seraient réduits à peu près de
+moitié?»</p>
+
+<p>Il est certain que beaucoup abusaient de la situation, forçaient leurs
+créanciers de prendre en payement de mille livres ce qui bientôt ne
+vaudrait que cinq cents. Le Roi même avait fait ainsi. Mais, s'il en
+fait l'aveu, s'il le proclame effrontément, combien il va la précipiter,
+cette baisse, hâter le naufrage de tant de gens qui, en faisant moins de
+bruit, eussent liquidé tout doucement? Ce n'était plus la baisse qu'on
+aurait, mais la chute subite et complète.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> Quelque claire qu'elle fût, cette baisse, plusieurs ne
+voulaient pas la voir, disant qu'on remonterait. Il y avait des croyants
+obstinés, espérant contre l'espérance. Quelle fureur sera-ce et quel cri
+quand le Roi les démentira, détruira toute illusion, dira: «N'espérez
+plus.»</p>
+
+<p>Law trouva le Régent bien stylé, préparé. D'Argenson proposait et Dubois
+appuyait. Donc Law était seul contre trois. Qu'avait-il à faire? Rien,
+que de se retirer. Il les eût foudroyés de honte, accablés, en leur
+laissant tout. Mais sans doute les deux fins renards lui firent entendre
+qu'en restant il ferait encore un grand bien, ralentirait la baisse, que
+jamais, tant qu'on le verrait au timon des affaires, on ne perdrait
+c&oelig;ur tout à fait. Du reste, qui avait amené cette triste nécessité?
+n'était-ce pas lui? Il fallait qu'il aidât à adoucir des maux dont il
+n'était pas innocent. L'édit, fort insidieusement, commençait par un
+hymne à la gloire du Système; bon moyen pour faire croire que Law était
+auteur, rédacteur de cette pièce. Ce fut exactement comme aux
+enlèvements pour le Mississipi. On s'arrangea pour lui faire imputer ce
+qu'il refusait, ce qui le perdait.</p>
+
+<p>Signerait-il? Le Régent pria, ordonna; l'homme qui dès longtemps ne
+s'appartenait plus et se sentait perdu, signa son acte mortuaire.</p>
+
+<p>L'effet fut effrayant. Tous ces gens se virent ruinés. Ils crurent que
+l'édit produisait ce qu'il constatait seulement. Ce ne fut qu'un cri
+contre Law. À peu ne tint qu'on ne le mît en pièces. Le 25 mai, émeute;
+on casse ses vitres, à coups de pierres. Le Régent eut <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> pitié
+de lui; il le prit, et pour faire voir qu'il l'avouait de tout, il se
+montra le soir avec lui à l'Opéra, en même loge.</p>
+
+<p>Cependant M. le Duc arrivait indigné de Chantilly. Il avait encore les
+mains pleines d'actions. Il fit au Régent une scène terrible et ne
+quitta pas le Palais-Royal qu'on n'eût amendé le tort qu'on lui faisait
+(dit-il); on lui promit quatre millions.</p>
+
+<p>À ce prix, on dut croire qu'il couvrirait la Banque, défendrait Law au
+Parlement. Il alla y siéger, mais se garda de s'embourber en justifiant
+l'innocent. Le Parlement discutait sa question favorite, celle de pendre
+Law et les chefs de la Compagnie. Le Régent fut si alarmé, que
+non-seulement il révoqua l'édit, mais demanda au Parlement une
+commission qui s'entendrait avec lui sur les affaires publiques. Il
+lâcha Law décidément, le destitua, lui donna une garde, pour le tenir
+prisonnier (29 mai 1720).</p>
+
+<p>L'effet était produit, la confiance perdue sans retour, notre Bourse
+enfoncée. L'édit du 21 devait valoir à Dubois les vifs remercîments de
+l'Angleterre, une couronne civique de la Bourse de Londres.</p>
+
+<p>Toute la spéculation s'embarque, passe le détroit. L'action de Blount
+monte, en mai, de 130 à 300! En août, jusqu'à 1,000! À lui maintenant le
+tréteau. Il crie plus fort que Law. Law promettait 40; Blount promet 50
+pour 100! (<i>Mahon.</i>)</p>
+
+<p>Il croyait dans sa Compagnie concentrer tout. Mais sur ce gras terrain,
+les champignons, j'entends les Compagnies nouvelles, poussent
+effrontément chaque nuit. Et chacune a ses dupes. Ce peuple taciturne
+est, <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> dans certains moments, âprement imaginatif. Des
+Compagnies se forment pour le mouvement perpétuel, d'autres pour
+engraisser les chiens, trafiquer des cheveux, tirer l'argent du plomb,
+repêcher les naufrages, dessaler l'Océan, etc. Tout n'est pas vain dans
+ces affaires. L'héritier présomptif se met dans les mines de Galles; sa
+Compagnie perd tout, mais il gagne un million.</p>
+
+<p>«Tous jouent. Le duc joue, triche, pour un petit écu. Ministres et
+<i>patriotes</i> oublient le Parlement; leur lutte est à la Bourse. Le Lord
+juge agiote. Le pasteur (loup-cervier) mord au sang son troupeau. À la
+caisse, on voit (doux accord) la grande dame, duchesse et pairesse, qui
+fraternellement touche avec son laquais.» (<i>Pope.</i>)</p>
+
+<p>L'originalité de Blount, le spéculateur puritain, c'est qu'avec lui on
+joue selon la Bible. Il est le bon pasteur Jacob, pattepelue, délivrant
+le païen Laban de ses idoles d'or. Les <i>Saints des derniers jours</i> ne
+peuvent agioter qu'en langage sacré. La hausse est en David, la baisse
+en Jérémie. Stanhope aurait voulu qu'il donnât à la Banque quelque part
+au gâteau. Il répondit, comme la bonne mère à la mauvaise dans le
+jugement de Salomon: «Oh! ne coupons pas notre enfant!»<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> CHAPITRE XVI</h3>
+
+<h4>LA RUINE&mdash;LA PESTE&mdash;LA BULLE<br>
+
+Juin-Décembre 1720</h4>
+
+
+<p>La Bourse de Paris, languissante et malade, est établie en juin à la
+somptueuse place Vendôme. Ses grands hôtels, celui du Chancelier, les
+fiers palais des fermiers généraux, ont le misérable spectacle de la
+déroute financière. C'est le champ de la baisse. Sous de méchantes
+toiles qui défendent un peu de soleil, l'agiotage agonisant s'agite
+encore. Ces tentes misérables qui donnent à la place un faux air
+militaire, la font dire le <i>Camp de Condé</i>. Juste hommage au grand
+capitaine, immortel à la Bourse, qui y fit tant d'exploits, «y put
+compter tant d'<i>actions</i>.» Qu'était-ce au prix, que son aïeul, qui,
+disait-on, n'en eut que trois ou quatre! Mais c'était Fribourg et
+Rocroi.</p>
+
+<p>Ce camp ne peut jeûner. Près des tentes s'ajoutent les mal odorantes
+logettes où s'abritent les petits traiteurs. Puis de légères échoppes de
+toutes marchandises <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> où vous pouvez, à grosse perte, employer
+ce mauvais papier. De plus en plus le brocantage absorbera l'agiotage.
+Pour un billet qui ne vaut guère, le fripier vous fait prendre l'habit
+qui ne vaut rien du tout. La fine marchande à la toilette reconnaît à la
+mine l'homme entamé où l'on peut profiter. Pour son portefeuille aplati,
+elle lui donne un diamant faux, une dentelle éraillée, et qui sait? une
+belle pour souper, rire avant de se noyer. Mais se noie-t-on après? De
+jolies curieuses affluent à la place Vendôme. Elles égayent ce champ de
+ruines. Un des désespérés voit passer une dame de grand air, élégante.
+Il ne dit que ces mots: «Cent louis! ma voiture!» Elle le regarda,
+s'attendrit et sourit, dit: «Pourquoi pas?» Elle monte lestement. Il est
+consolé (Du Hautchamp).</p>
+
+<p>Cela rappelle tout à fait Machiavel, son sinistre récit de la peste de
+Florence, où la mort est l'entremetteuse, où l'étranger, la veuve, tous
+deux en deuil, s'entendent au premier mot. Parfaite ressemblance. La
+France a la peste à Marseille, ici la ruine. Entre deux morts, on joue,
+on s'efforce de rire, entre le fléau de Provence et les étouffés de
+Paris.</p>
+
+<p>Aux portes de la Banque, dit un témoin, «c'était une tuerie.» On se
+pressait, on se foulait aux pieds les uns les autres pour arriver à
+toucher un petit billet de dix francs. Dans cette furie de misère, on
+s'occupait bien peu de ce qui se passait au Midi. L'herbe poussait sur
+les quais de Toulon, et dans son arsenal; on vendait pour le bois les
+vaisseaux de Louis XIV. Sous Colbert et sous Seignelay, il y avait
+<span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> là un mouvement immense. Un argent énorme y passait. Tout cela
+tarit. En même temps, notre marine marchande, notre commerce du Levant,
+si naturel à ces contrées, et qui, à travers tout événement, durait
+depuis le Moyen âge, fut assommé d'un coup. En vain Marseille fut
+déclarée port franc. Partout, à Smyrne, à Constantinople, en Égypte, nos
+adversaires nous avaient remplacés, fournissant à bas prix ce que ne
+donnaient plus nos fabriques ruinées par la Révocation.</p>
+
+<p>Mal durable et définitif. Marseille, énormément grossie et encombrée,
+plus qu'une ville, un peuple tout entier, resta là dans sa cuve et dans
+son port fétides, sans plus savoir que faire, macérée de famine, de
+misère, de la malpropreté croissante qu'engendrent l'inertie, l'abandon.
+De là un foyer permanent de maladies. On y était habitué. Le long de
+1719, disent les médecins de Montpellier, la peste régnait à Marseille
+et personne n'y songeait. On mourait fort tranquillement. Plus
+fatalistes que les Turcs, nul n'essayait, comme eux, de prévenir le mal
+par des cautères ou des sétons. En juin 1720, l'état sanitaire empira du
+surcroît de misère que produisit sur cette place la débâcle financière
+de Paris. C'est alors qu'un navire marchand qui arrivait de Smyrne
+aurait, dit-on, apporté la contagion.</p>
+
+<p>Le Nord est tout entier à sa peste morale, à la misère, aux soucis, à la
+peur. Dès deux ou trois heures de nuit, les pauvres gens arrivent à la
+porte du jardin de la Banque (du côté de la rue Vivienne), attendant
+leur payement, leur pain. Foule énorme. Dès le <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> 2 juin, il y
+eut là des gens étouffés; le 3 encore, deux hommes et deux femmes
+étouffés. Le 5, on enfonçait les portes, si la troupe n'eût chargé. Pour
+payement, on donna du feu aux affamés.</p>
+
+<p>La Compagnie était-elle ruinée? Avait-elle mal géré? Nullement. Le 3,
+Law, au fond de cet hôtel si menacé, dresse un bilan, et comme un
+testament. Il prouve que la Compagnie est très-riche, a des ressources
+immenses, mais ses trésors de marchandises dispersées, mais ses terrains
+à vendre, mais ses trois cents navires, ne mettent pas dans la caisse de
+quoi apaiser cette foule.</p>
+
+<p>Le 5, devant ces scènes affreuses, cette espèce de siège que soutenait
+la Banque, il regarda sa femme comme veuve, et pour elle obtint du
+Régent, non faveur, mais restitution, le titre d'une rente exactement
+proportionné au capital qu'il avait apporté en France, «rente qui ne
+pourrait être saisie pour aucune cause» (<i>lettre de madame Law</i>, 5 avril
+1727). Ainsi, nul bénéfice, nul avantage stipulé. Pour cet immense
+effort de cinq années, il ne réclamait rien.</p>
+
+<p>L'honneur de Law était relevé, sinon sa caisse. Le Régent voyait trop
+les fruits du beau conseil de d'Argenson. Dubois sacrifia celui-ci, se
+lava de complicité eu se chargeant de le punir. Lui-même il alla lui
+ôter les sceaux. Law, réhabilité, eut l'honorable charge d'aller (le 7)
+à Fresnes chercher, rappeler le bon chancelier d'Aguesseau, dont le nom,
+synonyme d'honnêteté, donnerait espoir au public, plairait au Parlement,
+ferait bien au crédit. Ce que l'on pouvait craindre, c'est que le digne
+janséniste hésitât pour <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> venir orner le triomphe des
+ultramontains, la chute de l'Église gallicane, la farce impie du sacre
+de Dubois. Law fut persuasif et d'Aguesseau faiblit. Comme Law, il était
+père de famille, et sa famille s'ennuyait de l'exil. Il revint juste à
+point pour voir les noces de Gamache que Dubois fit pour célébrer son
+sacre (9 juin). Des miracles s'y virent, de dépense et de mangerie. Une
+poire coûtait trente livres. Toute la cour et tout le clergé mangeait,
+buvait, riait. L'humanité frémit. L'effrontée bacchanale qui eut lieu au
+Palais-Royal s'entendait au jardin funèbre, dans cette Banque à sec où
+l'on s'étouffait à deux pas.</p>
+
+<p>Juillet fut un mois de terreur. Barbier et Buvat font frémir. Buvat,
+comme employé de la Bibliothèque du roi, vit de bien près les choses,
+entrant tous les jours par cette terrible porte. Le jardin menait d'une
+part à la Bibliothèque, de l'autre à la galerie basse où étaient les
+bureaux, la caisse de la Banque. Pour aller à la caisse on passait par
+une enfilade de sept ou huit toises entre le mur et une barricade de
+bois. Les ouvriers robustes, pour prendre un rang meilleur, se mettaient
+sur la barricade, et de là se lançaient à corps perdu sur les épaules de
+la foule; les faibles tombaient, étaient foulés, étouffés, écrasés.
+D'autres filaient sur le mur du jardin, par les branches des
+marronniers, par des décombres. Buvat se trouva une fois, au passage,
+pris comme à un étau de fer. Une autre fois, un cocher fut tué à côté de
+lui d'un coup de feu.</p>
+
+<p>Dans la nuit du 16 au 17, il y avait quinze mille personnes. On était
+poussé, on poussait. Au jour, on <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> vit avec horreur qu'on
+poussait des cadavres. Ils allaient, mais ils étaient morts. On en
+retire douze à quinze; on les promène devant l'hôtel de Law, dont on
+casse les vitres. On porte un corps de femme au Louvre, au petit Louis
+XV. Villeroi effrayé descend, paye l'enterrement. Trois corps vont au
+Palais-Royal. Il était six heures du matin. Le Régent, «blanc comme sa
+cravate,» s'habille en hâte. Deux ministres descendent, haranguent,
+amusent ce peuple, au fond crédule et débonnaire. Cependant des soldats
+déguisés avaient filé dans le Palais. À neuf heures, le Régent, assez
+fort, fit ouvrir la grille; le torrent s'y jeta; et, la grille se
+refermant, il fut coupé. On en eut bon marché.</p>
+
+<p>Law osa sortir à dix heures. Reconnu, arrêté, il descendit de voiture,
+montra le poing, et dit: «Canaille!» On recula. Lui entré au
+Palais-Royal, son carrosse fut brisé, le cocher blessé. Law n'osa plus
+sortir, coucha chez le Régent.</p>
+
+<p>Le Parlement, loin d'apaiser les choses, repousse durement les
+expédients de Law, ses essais misérables pour ramener un peu de vie, de
+confiance. Le 20 juillet, on exila ce corps au très-doux exil de
+Pontoise, vraie faveur qu'il méritait peu et qui le posait glorieusement
+devant le public. Le Régent donna de l'argent pour faciliter le petit
+voyage, en donna au premier président pour tenir table ouverte et
+régaler les magistrats. En arrivant, pour poser leur justice, leur
+inaliénable droit, ils dressèrent leur gibet, jugèrent, firent pendre un
+chat. Facétie déplacée dans ce moment tragique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> Une autre, ce fut le spectacle du grand patriote Conti, qui
+vint mettre le poing sous le nez au Régent. Le héros de la rue
+Quincampoix, illustre par ses trois fourgons, grotesque par sa galante
+femme et par sa figure ridicule, tout à coup se pose en Caton. Lui seul
+peut réformer l'État. Il va se mettre à la tête des troupes, et prendre
+la Régence. On rit.</p>
+
+<p>Ce fou n'est pas le seul. Il arrive en ce temps ce qu'on voit aux
+époques infiniment malades, c'est que tout l'esprit s'obscurcit. Law, le
+Régent, quand on les suit de près, sans être tout à fait en démence,
+sont manifestement effarés, incertains; ils perdent le sens du réel et
+toute présence d'esprit. Ni l'un ni l'autre n'étaient nés pour endurer
+froidement la haine publique, et ils en étaient éperdus.</p>
+
+<p>L'anathème, la malédiction des grandes foules a un magnétisme terrible,
+pour frapper d'impuissance, d'aveuglement, d'hébétement. Ils essayent
+coup sur coup je ne sais combien de choses vaines, puériles, font édits
+sur édits, et plus sots les uns que les autres. Par exemple, Law imagine
+d'inviter les négociants à faire les dépôts à la Banque, à faire leurs
+comptes en Banque, à la manière de la Hollande; on recevra et l'on
+payera pour eux. La belle imitation! comme il est vraisemblable, dans un
+tel discrédit, que cette misérable caisse va attirer l'argent comme
+l'antique, la vénérable, la solide caisse d'Amsterdam!</p>
+
+<p>Autre essai ridicule. On s'avise un peu tard de séparer la Compagnie de
+la Banque; on se figure qu'après avoir cruellement ruiné la seconde, on
+pourra isoler, faire fleurir à part la première, comme <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> pure
+Compagnie de commerce. Qui ne voit que ces deux noyés, quoi qu'on fasse,
+fortement liés, ont même pierre au cou qui les emporte au fond de l'eau?</p>
+
+<p>On avait balayé la place Vendôme. Agiotage et brocantage, toutes les
+ordures à la fois furent transportées chez le prince de Carignan, dans
+les baraques que ce spéculateur avait faites et louait à cinq cents
+francs par mois dans son jardin de Soissons (Halle au blé). Mais là
+encore le brocantage, la friperie prima la Bourse. Il fallut fermer cet
+égout.</p>
+
+<p>Aucun payement depuis le 21 juillet. Souffrances intolérables. Les
+petits billets de dix francs n'étant plus même payés, et ne s'échangeant
+pas, on meurt de faim. De là ces fureurs, ces menaces de mort contre Law
+et le Régent. Le peuple parisien sort de son caractère, jusqu'à
+insulter, poursuivre des femmes. Aux Champs-Élysées, on reconnaît la
+livrée de Law; on jette des pierres à son carrosse, qui promenait sa
+fille: une pierre atteint, blesse l'enfant.</p>
+
+<p>On fit à Londres la gageure, et de forts paris même, que le Régent «ne
+passerait pas le 25 septembre.» Cela arriva en un sens. Cet homme, jadis
+de tant d'esprit, aujourd'hui lourd, apoplectique, est déjà mort en tous
+ses dons charmants. Plus d'amabilité, de politesse même. Les <i>quatre
+métiers</i> de Paris, le haut commerce, venant se plaindre à lui, il
+s'emporte, il adresse à ce corps respectable les injures du coin de la
+rue. La seule voix qu'il entend, c'est celle de son Dubois, impétueux,
+impérieux, qui le fait obéir, le traîne hébété dans sa voie, comme
+instrument de sa fortune. Le Parlement qui s'ennuie à Pontoise,
+<span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> pour revenir, s'arrange avec Dubois, enregistre
+l'<i>Unigenitus</i>. Le Grand Conseil l'imite, sur l'intimation du Régent et
+des princes qui viennent tout exprès pour y siéger.</p>
+
+<p>L'athée Dubois, Rohan (la femme évêque), l'intrigant Bissy et deux
+autres, forment maintenant le Conseil de conscience, qui nommera aux
+bénéfices, selon les volontés papales. Le Régent ne s'en mêle plus
+«ayant désormais la tête trop fatiguée.» Triste finale de nos longues
+luttes religieuses. Ignoble enterrement de la vieille Église de France.</p>
+
+<p>Si bas est tombé le Régent qu'il semble n'avoir rien gardé de ce qu'on
+aurait cru en lui indestructible, le courage. La foule sait trop bien le
+chemin du Palais-Royal; le 24 septembre il va coucher au Louvre sous la
+protection du petit roi. Et ses craintes sont telles qu'il faut qu'on
+lui pratique un escalier secret par lequel à toute heure il peut
+descendre au lieu inattaquable, la chambre à coucher de l'enfant.</p>
+
+<p>Law cependant osait rester encore. M. le Duc y avait intérêt et
+d'autres; ils le couvraient. Cependant les Pâris, ses violents ennemis,
+étaient revenus de l'exil. Leur faction fit supprimer la Banque (10
+octobre). Ils avaient obtenu le 30 une défense générale de sortir du
+royaume sans passe-port, annonce claire des mesures violentes dont on
+frapperait les enrichis, des spoliations, des procès, d'un <i>visa</i>
+nouveau et peut-être d'une nouvelle Chambre de justice. Qui le premier y
+eût été traîné? Law sans nul doute. Et qu'eût-il dit? Eût-il pu se
+défendre sans accuser les princes, et les profusions du Régent, et les
+brigandages de M. le <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> Duc? Celui-ci réfléchit, arrangea le
+départ de Law. Dans une belle voiture de promenade à six chevaux, il
+monta avec le chancelier de la maison d'Orléans, et une dame, jeune et
+jolie, hardie, fort intéressée à coup sûr à ce qu'il échappât. C'était
+la marquise de Prie.</p>
+
+<p>Hors de Paris attendait une autre voiture, du duc de Bourbon, une rapide
+voiture de voyage pour le mener à la plus proche frontière. Un fils de
+d'Argenson, intendant sur cette frontière du Nord, l'arrêta à Maubeuge,
+demanda à Paris ce qu'il fallait en faire. Réponse: «Le laisser passer,
+mais lui retenir sa cassette,» une cassette des bijoux de sa femme,
+dernière ressource du proscrit.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> CHAPITRE XVII</h3>
+
+<h4>LA PESTE<br>
+
+1720-1721</h4>
+
+
+<p>Un Anglais écrit à Dubois (le 15 janvier 1721): «Lord Stanhope a été
+tenté d'aller vous féliciter du coup de maître par lequel vous avez fini
+l'année en vous défaisant d'un concurrent si dangereux pour vous et pour
+nous.» Dubois se donnait le mérite d'avoir rendu ce service essentiel à
+l'Angleterre. De septembre en décembre, la baisse s'était faite à la
+Bourse de Londres, et elle aurait été bien autrement rapide, si la
+ruine, la fuite de Law, n'avaient décidément tourné les capitaux vers
+Londres.</p>
+
+<p>Notre amie l'Angleterre consolait son orgueil de ses folies récentes en
+regardant avec complaisance la situation de la France, en ce moment si
+misérable, courbée sous trois fléaux, frappée de trois Terreurs:</p>
+
+<p><i>La Terreur financière.</i>&mdash;Pâris rentre implacable, <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> juge ses
+ennemis et tout le monde, épluche toutes les fortunes.</p>
+
+<p><i>La Terreur des Jésuites.</i>&mdash;Dubois est leur Tellier, qui fourre à la
+Bastille tout ce qui n'est pas serf de Rome.</p>
+
+<p><i>La Terreur de la peste.</i>&mdash;On établit partout des cordons sanitaires. De
+la Provence, elle s'avance au nord et marche à grands pas vers la Loire.</p>
+
+<p>Nous avons laissé en arrière la peste de Marseille, qui sévissait dès
+juin-juillet 1720. Il faut y revenir.</p>
+
+<p>Marseille avait-elle besoin d'emprunter la peste au Levant? J'en doute
+fort. Elle avait d'elle-même toutes les conditions qui la font en
+Égypte.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> L'infection des fanges, des profonds détritus, accumulés et
+fermentant dans la cuve immonde du port, la décomposition de tant de
+choses mortes qui pourrissent là à plaisir; 2<sup>o</sup> la misère, l'épuisement
+des petites gens mal nourris, la saleté proverbiale et de la ville et
+des ménages. Ces ardentes populations, vives et bruyantes, toujours en
+mouvement, n'en sont pas moins, en même temps, extraordinairement
+négligentes. Naguère encore il en était ainsi. Des noires ruelles où
+l'avalanche toujours redoutée des fenêtres faisait doubler le pas, si
+l'on entrait aux petites cours, on les trouvait pleines d'ordures.
+C'était bien pis à monter l'escalier. Sans souci d'odorat, dans sa
+chambrette obscure, la jolie femme, au teint jaune et malsain, nourrie
+de crudités, d'oignon ou de poisson gâté, d'oranges aigres, parfois de
+mauvais bonbons italiens, dédaignait toute précaution, se moquait de la
+propreté.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> C'est d'abord sur les femmes, les enfants, les plus indigents,
+les faibles en général, que le fléau mordit.</p>
+
+<p>En juillet, on tâchait d'en étouffer le bruit. Les échevins eux-mêmes
+allaient la nuit faire emporter les morts, enlever les malades, murer la
+porte des maisons infectées. Mystère sinistre que ces portes murées
+révélaient trop éloquemment.</p>
+
+<p>Il y avait en cette année beaucoup d'orages, mais il y en eut un
+terrible à Marseille le 21 juillet. Partout tombait la foudre. Nombre
+d'églises furent frappées. Dès lors forte mortalité. L'aigre vent, le
+mistral, qui succède, empêche l'éruption naturelle des bubons de la
+peste. La terreur est au comble. Plus de pudeur, on fuit. Le marchand
+part pour la foire de Beaucaire. Le juge part, plus de justice. Les
+riches partent, plus de ressources (il n'y avait que mille francs dans
+la caisse de la ville). Il n'est pas jusqu'aux sages-femmes qui
+n'abandonnent à leur sort les femmes qui vont accoucher. Tout fuit la
+ville condamnée.</p>
+
+<p>Quel est le désespoir, l'accablement de la grande masse qui reste,
+lorsque le 31 juillet le Parlement de Provence ferme Marseille et sa
+banlieue d'un cordon de troupes, des plus sévères défenses et sous peine
+de mort. Le fléau concentré dans ce foyer morbide, dans un grand peuple
+accumulé, s'irrite et sévit d'autant plus.</p>
+
+<p>Nos médecins de l'armée d'Égypte, qui ont observé la peste de près,
+disent qu'elle prend de préférence les épuisés, les effrayés. Un petit
+nègre, dit Savaresi, qui le soir, dans un escalier du Caire, avait eu
+peur d'une ombre, frappé de cet ébranlement, eut la peste <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> le
+lendemain. Ces observations font juger à quel point, dans l'épidémie de
+1720, la masse de Marseille était prête à prendre la peste, ayant
+justement au plus haut degré l'épuisement des misères, la peur (dans
+toute la violence de l'imagination méridionale), l'effroi surtout de se
+voir enfermée.</p>
+
+<p>Le célèbre Chirac, médecin du Régent, consulté, répondit «qu'il fallait
+surtout être gai.» C'était aussi l'avis des médecins de Montpellier, qui
+niaient la contagion. En réalité, ceux qui avaient le moral très-haut,
+la vie forte et tendue, avec une bonne nourriture, risquaient moins que
+les autres. La femme d'un médecin allemand, jeune, intrépide, vivait au
+fond de la peste, à l'hôpital, et touchait les malades. Les magistrats
+municipaux, qui affrontaient partout la maladie, ne furent point
+attaqués.</p>
+
+<p>Mais la grande masse était très-abattue, par la disette d'abord, à
+laquelle on ne remédia qu'un peu tard. Elle l'était par l'abandon.
+L'arsenal et le lazaret, la garnison, n'aidèrent en rien la ville. Les
+riches bénédictins de Saint-Victor s'isolèrent, s'enfermèrent. Ayant de
+grandes provisions, ils murèrent eux-mêmes leur porte, ne se souciant
+plus de savoir si l'on vivait, si l'on mourait dehors.</p>
+
+<p>Rien de plus lugubre que l'aspect de cette ville où d'abord chacun se
+renfermait. Sur les places désertes, des bûchers par lesquels on croyait
+purifier l'air, l'incendiaient, aggravaient les lourdes chaleurs d'août,
+jetant au loin de sinistres lueurs. Par les rues circulaient des ombres
+ridicules et lugubres, les médecins, dans le costume étrange qu'ils
+avaient inventé, et qui <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> n'exprimait que trop l'excès de leur
+peur. Montés sur des patins de bois, couvrant leur bouche et leurs
+narines, serrés dans une toile cirée, comme des momies égyptiennes, ils
+étaient effrayants à voir. Ces précautions leur servaient peu, car, de
+quarante qu'on envoya de Paris, trente moururent, et l'on n'en renvoya
+qu'en les chargeant d'argent, avec promesse de pension pour ceux qui
+survivraient.</p>
+
+<p>Dans la fuite générale des fonctionnaires, rien de plus glorieux que la
+conduite de l'évêque Belzunce et des échevins, deux surtout, Estelle et
+Moustier. Ces fermes magistrats eux-mêmes, l'épée à la main, menaient
+les enterreurs dans les maisons des morts et les forçaient de
+travailler. L'évêque, bon, vaillant, généreux, se multiplia, fut partout
+pour encourager, soutenir, et avec lui nombre de religieux qui
+s'immolèrent, vrais martyrs de la charité. Belzunce, malheureusement,
+avait plus de courage que de tête. Dans son imitation fidèle de Charles
+Borromée à la fameuse peste de Milan, il multipliait trop les
+prédications effrayantes, les lugubres processions. De figure imposante,
+de taille colossale, ce bon géant, dans le fléau public, suivit trop
+l'instinct théâtral, ici fort dangereux, des populations du Midi.</p>
+
+<p>Après ceux qui firent leur devoir, mais bien au-dessus d'eux, nommons
+<i>les volontaires</i>, ceux que rien n'obligeait d'agir.</p>
+
+<p>Les Oratoriens, ennemis de la Bulle <i>Unigenitus</i>, étaient interdits par
+l'évêque que menaient les Jésuites. Non-seulement on ne les obligeait
+pas de confesser les mourants, mais on le leur défendait. Dans <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span>
+leur humilité héroïque, ils se firent tout au moins gardes-malades; ils
+embrassèrent la mort.</p>
+
+<p>Un autre volontaire, immortel, dont le nom ira d'âge en âge, c'est le
+chevalier Roze, intrépide, inventif, et homme aussi d'exécution. Il
+donna sa fortune, donna mille fois sa vie à des dangers terribles, où
+tous périrent. Il en revint.</p>
+
+<p>L'évêque comptait sauver la ville en la dédiant au Sacré-C&oelig;ur. Le 6
+août, il fit avec tout le clergé une procession terrible, à grand
+spectacle d'expiation, de pénitence. Prêchant que le fléau était un
+châtiment céleste, il frappa les esprits, brisa les c&oelig;urs brisés,
+montra, derrière la mort, les supplices éternels. Il accablait les
+simples, les pauvres gens crédules, les faibles femmes craintives, déjà
+éperdues de remords. Les frayeurs aggravèrent la peste. Tels qui
+mouraient chez eux tout doucement ne se résignèrent plus. On en vit qui,
+désespérés, furieux, se crurent damnés d'avance, et se jetèrent par les
+fenêtres. Beaucoup de pauvres créatures délaissées eurent tellement peur
+dans leurs maisons, où tout était mort, qu'elles sortirent, vinrent
+criant, pleurant sur les places, dans leurs lambeaux, dans leurs
+linceuls.</p>
+
+<p>Cette chose effroyable éclata le 20 août. Tout se remplit de spectres
+ambulants. Nouveau malheur. Ces abandonnés qui ne rentraient plus dans
+leurs maisons pleines de morts, restaient la nuit exposés aux froides
+rosées, aux intempéries violentes du brutal climat de Provence.
+L'éruption ne se faisait plus. La mort était certaine. Ils demandaient
+d'être reçus la nuit, par charité, dans les églises qui les eussent
+abrités du <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> vent. Mais le clergé, l'évêque, eurent scrupule de
+les profaner en y recevant ces malades qui bientôt devenaient des morts.
+Donc, nul abri que l'auvent fortuit de certaines boutiques, le dessous
+de quelques balcons. Mais les propriétaires ne leur accordaient pas même
+cette faible hospitalité. Même le banc devant la porte, sans abri, on
+l'interdisait (honteuse barbarie) en l'enduisant d'ordure! Repoussés ils
+restaient donc au milieu des places, couchés sur le pavé dans les
+froides nuits, les mourants près des morts, à côté de cadavres
+demi-dissous, difformes. Parfois on rencontrait, appuyée contre un mur,
+une figure immobile, un corps pris par la mort dans cette attitude même,
+qui semblait méditer sur son triste abandon.</p>
+
+<p>L'autorité municipale était inégale à sa tâche. Marseille avait le droit
+de se gouverner elle-même. On respecta ce droit, et beaucoup trop, en
+agissant fort peu pour elle. Sauf les médecins envoyés le 12 août, avec
+une somme d'argent à laquelle Law avait contribué, le gouvernement
+s'abstint. Il n'agit fortement qu'à mesure que la peste s'étendit vers
+le Nord, et lorsqu'il craignit pour lui-même.</p>
+
+<p>Son premier soin, dès l'origine, devait être de créer, non par les
+ressources locales, mais par celles de l'État, nombre de petits
+hôpitaux, de pavillons bien isolés, où la foule se fût divisée. Il les
+fallait surtout abrités du vent aigre qui tuait sans rémission. Les
+tentes que la ville dressa d'abord hors de ses murs, dans une exposition
+très-froide, livraient précisément les malades à son influence. Ils
+aimaient mieux rentrer, mourir au centre de la contagion. Un <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span>
+nouvel hôpital qu'on bâtit dans la ville par le travail des Turcs, ne
+fut achevé qu'en octobre. Donc, en août, en septembre, la masse vint se
+concentrer dans l'unique et étroit asile, dans l'ancien hôpital. On se
+battait aux portes pour y entrer. Nul n'en sortait vivant. Ceux qui y
+soignaient les malades, les voyant mourir tous, se firent peu de
+scrupule (pour avoir plus tôt les dépouilles) d'accélérer cette mort
+inévitable. L'infirmier devint assassin.</p>
+
+<p>Un vaste assassinat se fit. On avait entassé trois mille enfants
+abandonnés à l'hospice des Enfants-Trouvés. Là, comme à l'hôpital, la
+féroce spéculation s'établit sur la mort. Les trois mille y moururent de
+faim!</p>
+
+<p>L'égoïsme commun espérait cerner, limiter, ce foyer d'horreur, donner à
+la peste une ville, sauver le reste en lui faisant sa part. Mais elle ne
+s'en contenta pas. Elle vola par-dessus les cordons sanitaires; dès août
+elle passa à Aix, dans l'automne à Toulon. Le Parlement, qui défendait
+si durement aux Marseillais d'émigrer, se hâta de le faire lui-même.
+Autant en fit le commandant de la province dont la présence était si
+nécessaire.</p>
+
+<p>Sur ces nouveaux théâtres de la contagion on essaya de différents
+systèmes. On croyait que Marseille n'avait été si violemment frappée que
+par les communications libres qu'elle laissait aux malades. À Aix, dès
+qu'un signe léger apparaissait, l'homme enlevé était sur l'heure jeté
+aux hôpitaux, et dans ce grand entassement, il ne manquait pas de
+mourir. De huit mille, cinq cents survécurent. À Toulon, on <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span>
+essaya une autre méthode d'isolement. Tout ce qui n'entre pas aux
+hôpitaux est consigné chez soi, tous, les sains, les malades, et sous
+peine de mort. Le premier des consuls, M. d'Antrechaus, avait, du
+premier jour, interdit l'émigration, empêché les riches de fuir. Tout
+mourut, riches et pauvres. Ce consul (un héros plutôt qu'un habile
+homme) soutient sept grands mois cette gageure de tenir enfermée et de
+nourrir à domicile une population de vingt-six mille âmes. Captivité
+cruelle. On meurt encore plus qu'à Marseille.</p>
+
+<p>Dans l'automne à Marseille, et l'hiver à Toulon, la mort allait si vite
+et il y avait tant de corps à enterrer qu'on songeait à peine aux
+vivants. La sépulture était la grande affaire publique. Les confréries
+de pénitents, qui dans tout le Midi se chargent de ce soin pieux,
+manquèrent apparemment. Car les échevins durent faire <i>la presse</i> dans
+les hommes forts du petit peuple, et, bon gré mal gré, leur faire
+enlever les corps. La foule avait horreur de ces hommes utiles, les
+maudissait comme la mort elle-même, injuriait ces <i>corbeaux</i>. Ils
+désertaient. Il fallut implorer l'assistance des galériens. N'ayant
+nulle force militaire (car la garnison s'enfermait) on ne pouvait
+surveiller, fermement contenir ces hommes dangereux, Marseille acceptait
+un fléau plus terrible peut-être que la peste elle-même. Corrompus et
+féroces, de plus, dans l'échappée sauvage d'une liberté imprévue, deux
+mois durant, ils donnèrent un spectacle effrayant, <i>le règne des
+forçats</i>.</p>
+
+<p>Ces nouveaux venus apportèrent, dans la calamité, quelque chose de pis,
+une hilarité diabolique. Bons <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> amis de la mort et cousins de la
+peste, ils la fêtaient, bien loin d'en avoir peur. Elle avait des égards
+pour eux, touchait peu ces hommes si gais. À Toulon, ils allaient en
+habits magnifiques. Plus de fers, plus de nerf de b&oelig;uf. Et la ville à
+discrétion. Le droit d'entrer partout. Ils enlevaient, pêle-mêle avec
+les corps, ce qui leur convenait. Les abandonnés qui restaient avaient
+peur de la peste moins que des gaietés du forçat. Il prenait ces
+retardataires pour des gens paresseux qui manquaient à l'appel. Un
+mourant réclamait, priait d'attendre un peu. «Bah! dit le galérien, si
+on les écoutait, il n'y en aurait pas un de mort.»</p>
+
+<p>À Marseille, on tirait les morts avec des crocs de fer. À Toulon, on les
+jetait par la fenêtre du quatrième étage, la tête en bas, au tombereau.
+Une mère venait de perdre sa fille, jeune enfant. Elle eut horreur de
+voir ce pauvre petit corps précipité ainsi, et, à force d'argent, elle
+obtint qu'on la descendît. Dans le trajet, l'enfant revient, se ranime.
+On la remonte; elle survit. Si bien qu'elle fut l'aïeule de notre savant
+M. Brun, auteur de l'excellente histoire du port.</p>
+
+<p>À Marseille, MM. les forçats permirent très-peu le tombereau. Ils
+trouvaient qu'il faisait tort à leur industrie. Ils coupèrent les
+harnais, et pas un ouvrier n'osait les réparer. Le peuple lui-même,
+d'ailleurs, déplorait le malheur de ne pas être enterré un à un. Il
+avait horreur des charrettes où les corps, sans honneur, dépouillés,
+tombaient l'un sur l'autre. Il appelait <i>infâme</i> cette promiscuité de
+sépulture, ces mariages de la mort. Tous mêlés par hasard, en une même
+masse molle, mutuellement putréfiés!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> Qui le croirait? Ces choses épouvantables qui révoltaient les
+sens, loin d'éteindre l'imagination, l'exaltèrent étrangement. Si
+l'amour, comme dit le Cantique, est fort comme la mort, on peut le dire
+de l'art aussi. Le vaillant peintre Serres, au lieu de craindre, regarda
+tout cela en face, chercha ce qu'on fuyait, admira, copia. Ce qu'on
+trouvait horrible, il le trouva merveilleux, parfois sublime, toujours
+attendrissant. Il était l'élève du Puget, qui a tant sculpté la douleur,
+la misère, l'esclavage (ces préliminaires du fléau). Serres vit dans
+celui-ci la suite naturelle de l'&oelig;uvre de son maître, comme la fin du
+monde que son art douloureux avait prophétisée.</p>
+
+<p>Il est certain qu'un tel bouleversement de toute chose, qui met tout en
+dehors si cruellement, a des révélations inattendues, profondes. Les
+éminents artistes, et Boccace, et Machiavel, l'ont bien senti. De même
+les peintres vénitiens, le Tintoret et autres, qui, dans divers tableaux
+qu'on croirait de piété, ont jeté hardiment tout ce qu'ils avaient vu à
+la peste de 1576. Dans l'un (le crucifiement?) qui me reste comme une
+vision, vous trouvez force femmes, filles, enfants du peuple, race
+pauvre, mal nourrie, qui donne tous les aspects de la misère et de la
+peste. Des groupes entiers d'amies, de s&oelig;urs, qui se tiennent et se
+serrent, dans l'obscurité indistincte, dans un chaos de ténèbres
+livides, anticipent déjà la communauté du sépulcre. Tout est fuyant,
+s'émousse et se dissout. Et cependant telles de ces pauvres petites
+figures ont des grâces étranges, déjà de l'autre monde, des langueurs,
+des mollesses, des morbidesses fantastiques. Certaines, <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> en
+décomposition, sont effroyablement jolies.</p>
+
+<p>Tableaux malsains de sensualité funèbre. C'est l'âme même de la peste. À
+Florence, Venise ou Marseille, telle elle fut, âprement amoureuse. La
+mort fit la furie de vivre. Les veuves marseillaises profitaient du
+fléau et convolaient de mois en mois. Les filles ne marchandaient guère.
+Ce fut comme à Florence, où les nonnes, aux maisons galantes, se
+vengeaient de leur chasteté. Ceux mêmes qui avaient constamment la mort
+sous les yeux et la plus rebutante, les chirurgiens, sûrs de mourir,
+prennent, avec le poison, un vertige effréné et se payent de leur fin
+prochaine. Les <i>carabins</i> furent terribles à Toulon. Dans l'enfermement
+général dont ils étaient seuls exceptés, trouvant partout des isolées,
+rien ne les arrêtait. Le danger, le dégoût, la douceâtre odeur de la
+peste, la malpropreté naturelle où ces abandonnées gisaient, ne
+gardaient pas le lit fétide. Nulle pitié des mourantes. La mort même peu
+en sûreté.</p>
+
+<p>À Marseille, le 2 septembre, un grand coup de mistral frappa, et tout ce
+qui languissait dans les rues fut terrassé, ne se releva pas. Dès lors,
+on meurt en masse, à mille par jour. Les enterreurs sont débordés,
+perdent la tête. Il faut prendre un violent parti, abréger. On force les
+églises, on crève les caveaux, on les comble de corps mêlés de chaux.
+Puis scellés hermétiquement. Tout le reste aux fosses communes. Mais
+elles furent bientôt pleines et gorgées. Elles se mirent à fermenter,
+et, chose effroyable, elles vomissaient! les fossoyeurs s'enfuirent. Il
+fallut qu'un des consuls même, le vaillant Moustier, prît la pioche;
+<span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> avec quelques soldats qui eurent honte de reculer, il avança
+sur ce charnier mouvant, le mit à la raison, l'enfouit de nouveau dans
+la terre.</p>
+
+<p>Le danger le plus grand était un tas de deux mille corps qu'on avait
+abandonnés sur une esplanade, qui se dissolvaient depuis trois semaines,
+et s'étaient résolus en une mer de pourriture. Que faire? comment
+détruire cela? comment aborder seulement cette horrible fluidité?</p>
+
+<p>Par bonheur, le chevalier Roze savait qu'en dessous les vieux bastions
+étaient creux jusqu'au niveau du flot. Il fit percer la voûte. Puis, à
+la tête de soldats intrépides et d'une bande de cent forçats, il poussa
+en trente minutes la masse hideuse au gouffre. Tous ceux qui mirent la
+main à cette &oelig;uvre de délivrance le payèrent de leur vie, moins Roze
+et deux ou trois qui survécurent.</p>
+
+<p>La peste recula dès ce jour. On commença à prendre le dessus. On balaya
+les fanges profondes qui encombraient les rues. Un commandant, envoyé de
+Paris, M. de Langeron, concentra les pouvoirs et put employer pour la
+ville les ressources de l'arsenal et de la garnison. Il remit un peu
+d'ordre, somma les juges, les employés de revenir.</p>
+
+<p>Les vivres abondaient. Le blé était venu de tous côtés, au point qu'on
+voulait refuser celui que le pape envoya. La vendange arriva, et avec
+elle les effets salutaires de la fermentation vineuse, d'une détente
+physique et morale. Elle alla trop loin même. Repas, orgies, fêtes,
+mariages, les gaietés effrénées du deuil. Nombre de filles en noir
+brusquement se marient. <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> Telle qui ne l'eût jamais été, tout à
+coup seule et délivrée des siens, héritière, remercie la peste.</p>
+
+<p>Belzunce, l'héroïque imbécile, aimait les grandes scènes, où il
+apparaissait imposant, plein d'effet sur cette masse si émue. Au plus
+haut de l'église des Accoules, au clocher, au panorama qui embrasse la
+côte, les collines, la Méditerranée, et cette pauvre Marseille, on lui
+fit faire une cérémonie bizarre et fort troublante pour des esprits
+malades, l'<i>anathème à la peste</i>, son exorcisme solennel,
+l'excommunication et la déclaration de guerre qui la proscrivait à
+jamais, lui interdisait le pays.</p>
+
+<p>Cela piqua la peste. Elle revint, mais par moments, capricieuse. Les
+fêtes et les réjouissances qui se faisaient pour son départ la
+provoquaient à revenir.</p>
+
+<p>Toulon, l'hiver et le printemps, lui donna riche pâture. De vingt-cinq
+mille personnes, elle en laissa cinq mille.</p>
+
+<p>L'été, pendant que les gens d'Aix, enfin sauvés, se réjouissent et font
+des repas dans la rue, la voyageuse meurtrière s'est établie en terre
+papale; elle est dans Avignon (octobre). Le légat, éperdu, s'enferme
+dans le palais des papes.</p>
+
+<p>En mai-juin 1722, elle a assez d'Avignon, la dédaigne; elle marche vers
+le Nord. D'inutiles cordons sanitaires, des régiments qu'on envoie,
+s'établissent ridiculement en Poitou pour tirer sur la peste, si elle se
+permet d'avancer.</p>
+
+<p>Mais n'était-elle pas derrière eux? On eût pu le penser.</p>
+
+<p>Une panique eut lieu à Paris (mai 1722). Une caisse <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> de soie
+ayant été ouverte chez un marchand, voilà des morts subites, et dans la
+maison même, et des deux côtés de la rue. Toute maladie courante était
+imputée à la peste. On ne fut tout à fait rassuré qu'en janvier 1723.</p>
+
+<p>Donc, elle avait régné deux ans et demi en France. On sut ce qu'elle
+avait dévoré dans deux ou trois villes, Marseille, Aix, Toulon; mais ses
+exploits cruels dans l'épaisseur du centre de la France, on s'est gardé
+de les savoir. Car la peste, sous plus d'un rapport, était un fléau
+politique, la fille des misères envieillies, des ruines récentes, un
+reliquat morbide de l'accumulation des souffrances et des désespoirs.
+Trois générations successives, celle de la Révocation, celle de la
+Banqueroute du grand roi, celle enfin des avortements de la Régence, de
+père en fils, en petits-fils, par trois cercles d'enfer, peu à peu
+descendues, cherchèrent dans la terre un repos.</p>
+
+<p>Le pays, fort près de Paris, était quasi-désert. Certain abbé,
+prédicateur du roi, qui voyageait dans la voiture publique, s'étant
+écarté un moment, fut happé par les chiens. On retrouva ses os.</p>
+
+<p>Une femme qui, fuyant la contagion, tenta le périlleux voyage de
+Provence à Paris, fit un récit terrible de ce qu'elle avait vu. Pour
+échapper aux cordons sanitaires, elle évitait les villes, marchait par
+les campagnes. Aux montagnes du Gévaudan, aux vallées de l'Auvergne, du
+Limousin, dans plus de vingt villages, pas une âme vivante. Partout des
+morts non inhumés. Ne rencontrant personne pour l'héberger, elle entrait
+dans les maisons vides, et parfois y trouvait du pain. <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> Un
+presbytère ouvert, abandonné, lui offrit un spectacle étrange. Le curé,
+habillé, était là, mais pourri; la servante sur un autre lit, en
+décomposition. Dans l'armoire, cinq cents livres en or, abandonnées
+(<i>ms. Buvat</i>, 24 sept. 1721).<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> CHAPITRE XVIII</h3>
+
+<h4>LE VISA<br>
+
+1721</h4>
+
+
+<p>En attendant la peste, Paris subissait un fléau aussi cruel peut-être,
+l'incertitude effrayante qui planait sur toute fortune, sur l'existence
+de chacun. Le violent Pâris Duverney commençait l'opération chirurgicale
+d'amputer de nouveau la France. Il allait revoir tous les titres, bien
+acquis, mal acquis, en juger l'origine, la qualité, le droit, annuler
+l'un et rogner l'autre, réduire les milliards à néant. Dictature
+étonnante! si délicate à exercer! Il y prit pour adjoints les hommes
+infiniment suspects qui avaient fait la guerre à Law, les vieux
+financiers de Louis XIV<a id="footnotetagNT-2" name="footnotetagNT-2"></a><a href="#footnoteNT-2" title="Go to footnote NT-2"><span class="smaller">[NT-2]</span></a>, le très-rusé Crozat et Samuel Bernard,
+le vénérable banqueroutier.</p>
+
+<p>Les seigneurs qui avaient rétabli leurs fortunes, qui gardaient les
+mains pleines, n'étaient pas sans inquiétude. Leur bienfaiteur prodigue,
+le Régent, qui si sottement s'était laissé piller, qui, comme un enfant
+ou <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> un fou, avait éreinté le Système, paya de honte pour tous.</p>
+
+<p>Au Conseil du 1<sup>er</sup> janvier 1721, il avoua tête basse qu'il avait fait de
+grandes fautes. Si triste fut son attitude, que le coupable des
+coupables, M. le Duc, contre qui on aurait dû faire une enquête,
+s'enhardit et tomba sur lui, le poussa sur le départ de Law (que
+lui-même, M. le Duc, avait sauvé dans sa voiture!). Dans son état
+demi-apoplectique, le pauvre gros homme, interdit, ne trouva guère à
+dire. Comme un écolier pris en faute accuse son camarade, il se rejeta
+sur Law absent. Pitoyable séance où des deux premiers hommes du royaume,
+l'un parut idiot, et l'autre, un effronté coquin.</p>
+
+<p>Le parti du Système, la Compagnie des Indes, n'avait espoir que dans M.
+le Duc, qui y avait encore un intérêt considérable et y avait gagné tant
+de millions. Et, en effet, d'abord il la défendit quelque peu, montra
+les dents à la réaction, pour l'obliger sans doute de composer avec lui
+et les siens, pour en tirer des garanties. Duverney n'eût osé toucher au
+prince que la mort si probable du Régent allait faire Régent. Sa
+meilleure chance était, en respectant les vols de l'agiotage princier,
+de devenir ce qu'il fut en effet sous la seconde Régence, l'homme
+d'affaires de M. le Duc et de sa madame de Prie. Les hauts agioteurs (M.
+le Duc, Conti, d'Antin, etc.) comprirent parfaitement qu'on songerait
+moins à eux si tout le monde craignait pour soi, qu'on s'informerait
+moins de leurs trésors acquis s'ils livraient généreusement leurs
+compagnons de bourse, agioteurs, accapareurs. Ce fut le secret du
+<span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> Visa, la poursuite des sous-voleurs. Gloire aux brigands, mort
+aux filous!</p>
+
+<p>Rien de meilleur dans les grandes détresses publiques, où tout le monde
+est furieux, que d'ouvrir une chasse qui détourne, occupe les haines. On
+fait lever un lièvre, quelque gibier ignoble et ridicule. Tout court
+après. Un accapareur de denrées est très-propre à cela; nul animal plus
+détesté du peuple. On n'avait que le choix des grands noms, d'Estrées,
+Guiche, la Force, etc. On se contenta d'un, et on lui attacha les
+chaudrons à la queue. J'entends les chansons du Pont-Neuf, la satire, la
+caricature. Ce fut le duc de la Force. Le malpropre seigneur s'était
+fait épicier, trafiquait surtout dans les suifs. Les chandeliers
+allaient la nuit, en bonne fortune, acheter chez lui à bas prix les
+graisses et les savons. Il en avait comblé des couvents, des églises,
+entre autres les Grands-Augustins, où Bossuet fit la fameuse assemblée
+de 1682. Toute l'année se passa à manier, à remanier cette cause
+huileuse. Chacun y mit la main. Superbe occasion pour Bourbon, pour
+Conti, d'Antin, de montrer leur délicatesse, de s'indigner contre un
+seigneur, un duc et pair qui faisait de telles choses. D'Antin, pendant
+ce temps, en avait fait une autre bien autrement hardie. Il avait enlevé
+sans façon la prodigieuse masse de tous les plombs de Versailles, en
+mettant à la place de très-mauvais tuyaux de fer. Tout tomba sur la
+Force.</p>
+
+<p>On régala le Parlement de ce procès. Lui-même se flétrit bien plus
+encore qu'on ne voulait, en accusant son intendant, que l'on envoya aux
+galères.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> Le 26 janvier, Duverney lance à la fois ses deux brûlots qui
+incendient tout:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> La Compagnie des Indes est déclarée comptable, responsable des
+billets de la Banque.&mdash;Billets qu'on fit <i>sans elle</i>. Billets qu'on
+augmentait secrètement, contre son règlement, <i>contre l'engagement qui
+fut pris avec elle de n'en faire qu'avec l'aveu de l'assemblée de ses
+actionnaires</i>. Cela ne la sauve pas. L'argument du loup à l'agneau (dans
+la fable de la Fontaine) prévaut ici. Elle est croquée, c'est-à-dire
+saisie, sous scellé, livrée à ses ennemis.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> On organise au Louvre une commission souveraine, vaste inquisition
+financière, avec une armée de commis. Tout cela dans les bas
+appartements, les salles royales d'Henri IV et d'Anne d'Autriche. Cette
+administration doit examiner et viser tout titre, tout papier (actions,
+billets, contrats, quittances, etc.), distinguer les bons des mauvais,
+en faire le <i>Jugement dernier</i>. Pour cela, il faut en connaître, en
+apprécier les origines. Travail épouvantable. Où trouvera-t-on des
+employés si exercés, si habiles, des têtes si fortes, pour démêler d'un
+coup tant de choses embrouillées? On prend ceux que l'on trouve, des
+jeunes gens sans place, des gaillards qui ne faisant rien, ne sachant
+rien, sont propres à tout, batteurs de pavé qui promènent la petite
+tonsure ou l'inutile épée. L'effrayant, c'est que des novices doivent
+<i>en deux mois</i> finir cette &oelig;uvre révolutionnaire, la Saint-Barthélemy
+du papier. Si la plume y succombe, l'épée y subviendra contre les
+mal-appris qui se plaindraient trop haut. On ne prétend pas faire une
+banqueroute timide, <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> détournée, par derrière. On veut la
+soutenir fièrement. Tout est prêt, les portes ouvertes, mais peu de gens
+y viennent. Nul n'est pressé d'aller se mettre sous la dent.
+Quelques-uns, et les plus véreux, croient prudent d'aller déclarer une
+petite partie de leur fortune, de donner aux bureaux certaine pâture
+pour qu'on s'informe moins du reste. Le temps passe, s'allonge. On
+ajoute aux deux mois.</p>
+
+<p>On frappe coup sur coup. On déclare annulé tout papier non visé. On
+déclare confisquée l'acquisition non avouée. Enfin, on s'adresse aux
+notaires. Ces hommes de confiance, discrets confesseurs des fortunes,
+qui reçoivent dans l'oreille tant de choses qui doivent y mourir, les
+notaires sont forcés de trahir leurs clients, d'apporter des extraits
+des contrats et de tous les actes. Mesure inattendue, cruelle, qui
+mettait à jour les fortunes, marquait les aveux incomplets, permettait
+au pouvoir des punitions lucratives. Pour pincer mieux, Duverney, le
+grand maître, fit de sa main d'ingénieux règlements, pièges certains,
+infaillibles filets où les plus fins se trouvaient pris. Il se fiait à
+la passion: les juges des nouveaux enrichis étaient leurs ennemis, des
+robins restés maigres. Il se fiait à l'intérêt. Les commis savaient bien
+que la sévérité ferait leur avancement. Ils étaient stimulés par de gros
+appointements. Et, si l'âpreté leur manquait, ils en prenaient des
+suppléments à la vaste buvette établie exprès dans le Louvre.</p>
+
+<p>En moins de rien on jugea la fortune d'un million d'hommes (500,000 à
+Paris; 500,000 en province). Nulle telle opération depuis l'origine du
+monde.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> On remarqua le soin, la précision arithmétique, avec lesquels
+Duverney procéda, autant qu'il se pouvait. Il avait pris pour chef de
+ses calculateurs l'infaillible Barême, dont le nom est proverbial. Mais
+cette exactitude dans ce qu'on faisait ne couvrait point assez ce qu'on
+ne faisait point, je veux dire les ménagements avec lesquels on détourna
+l'enquête des illustres voleurs. Ce qu'on pouvait reprocher le plus à
+cette Terreur, ce n'était pas d'être terrible, mais de l'être
+inégalement, d'être ici clairvoyante, aveugle là. Elle poussa à mort la
+Compagnie des Indes, les Mississipiens isolés. Mais elle ne voulut rien
+savoir de tous les grands seigneurs qui avaient refait leurs fortunes,
+avaient payé leurs dettes, pour rentrer dans leurs biens saisis. Cette
+persécution si partiale, qui frappa les riches nouveaux et ménagea les
+autres, eut l'effet détestable d'une réaction nobiliaire. Ces nouveaux,
+la plupart, étaient au moins des hommes intelligents. Les anciens, les
+seigneurs refaits étaient ces races incurablement fainéantes que le roi,
+que la cour, l'intrigue et la prostitution avaient tant de fois relevées
+dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, mais toujours inutilement.</p>
+
+<p>On avait une liste de gens à rançonner, liste énorme de trente-cinq
+mille. Liste comminatoire, pour amener à composition.</p>
+
+<p>On s'arrangea. Ce grand appareil d'implacable justice eut un effet
+contraire au but. La plupart se jetèrent dans les bras de la Grâce, je
+veux dire s'adressèrent à la faveur. C'est ce qui rendait toujours
+vaines les opérations de ce genre. Les commissaires de Duverney, ses
+employés ne furent point insensibles, falsifièrent <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> des pièces,
+arrangèrent des affaires. Trois ou quatre, pris pour l'exemple,
+condamnés, devaient être pendus, mais on les épargna. Que de gens il eût
+fallu pendre? C'était à qui sauverait les riches victimes du Visa. La
+sensibilité des dames brilla là, comme toujours. Elles coururent,
+assiégèrent les puissants. Telle s'entremit pour un diamant ou quelque
+autre cadeau. Telle fit plus; elle couvrit l'opulent malheureux en
+l'épousant. Force seigneurs daignèrent donner aux Mississipiens des
+<i>filles de protection</i>. Ce fut le terme consacré. S'ils n'avaient pas de
+filles, l'agioteur disait avec simplicité: «On m'en veut pour cette
+terre, cet hôtel ... Eh bien! prenez-les.»</p>
+
+<p>Ainsi les enrichis s'arrangeant avec les vieux riches, la finance
+nouvelle avec l'ancienne, l'agiotage épousant la noblesse, une certaine
+société bâtarde va commencer où l'élément jeune et actif des gens
+d'affaires ne rajeunira pas les vieux oisifs, mais participera à leur
+vieillesse, à leur paresse. De ce beau mariage sort la race des frelons
+qui vont stériliser tout le règne de Louis XV.</p>
+
+<p>C'est en bas, sur les grandes masses, sur la partie active de la
+population (<i>un million de familles</i>, donc cinq millions d'individus?)
+que tomba lourdement d'aplomb l'écrasement du Visa. Ceux qui n'avaient
+ni rentes ni actions, ceux qui spéculaient le moins, avaient reçu malgré
+eux, en paiement et de mille manières, des papiers de toute sorte,
+spécialement les papiers-monnaie qui avaient cours forcé. Au Visa, tout
+fondit. Ils se trouvèrent n'avoir presque rien dans les mains. Mais ce
+peu, mais ce rien, ils croyaient au <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> moins le toucher. Point du
+tout. Ce débris de débris, ils ne l'auront pas même. Ils pourraient le
+manger. L'État est soucieux de le leur conserver; il ne leur en fait que
+la rente. Une rente minime à un taux misérable. Une rente peu sûre après
+tant de réductions, que nul ne voudrait acheter. Après tant de rudes
+coups, c'en est fait de la foi publique.</p>
+
+<p>Rude aussi et terrible l'effet de tout cela sur la moralité, et, ce qui
+est plus fort, sur la raison, sur le bon sens. Les têtes sont fortement
+ébranlées par la grandeur d'un tel naufrage. Il en résulte un effet
+singulier qu'on croirait un trait de folie. Moins on a, et plus on
+dépense. C'est qu'on ne compte plus, on ne songe plus à rien équilibrer.
+Chacun joue de son reste. Et ce n'est plus, ce semble, au plaisir que
+l'on court (comme dans les premières années de la Régence), c'est à
+l'étourdissement, à l'oubli, au suicide. Ce qui reste, force, vie,
+fortune, on a hâte de l'exterminer. En Provence, on l'a vu, la peste fut
+galante et luxurieusement effrénée. Même effet à Paris pour l'autre
+peste, la débâcle des fortunes. Les survivants d'un jour semblent se
+faire scrupule de garder rien de leurs débris. On va de fête en fête, de
+bal en bal. Surtout les bals masqués, champ d'aventures furtives, folles
+loteries de femmes, de plaisirs d'un instant.</p>
+
+<p>Il y avait de l'entrain, mais fort peu de gaieté, plutôt des farces ou
+obscènes, ou tragiques. À certain bal arrivent quatre masques apportant
+un cinquième qui semblait faire le mort. Les quatre disparaissent, mais
+le cinquième non. Car c'était un mort en effet.</p>
+
+<p>Deux morts gouvernent le royaume, pour mieux <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> dire, font
+semblant. Le Régent et Dubois, toujours entre deux crises, pourraient à
+chaque instant passer demain. Dubois, avec les apparences d'une activité
+furieuse, stimulé, endiablé de l'urètre et de la vessie, reste
+inaccessible et s'enferme. Pour les choses pressées, nul moyen d'arriver
+à lui. Sauf son affaire (d'acheter le chapeau) et les mariages
+espagnols, l'affaire des Orléans, dont nous parlerons tout à l'heure, il
+ne fait presque rien. Combien moins le Régent dans sa torpeur
+apoplectique!</p>
+
+<p>De plus en plus, celui-ci est grotesque. Pour faire croire qu'il existe
+encore, il fait obstinément l'Henri IV et le vert galant. Il ne tient
+pas à lui qu'on ne le croie un joyeux libertin. De son mieux il simule
+l'enivrement des vices, lorsqu'il n'en a plus que l'ennui.</p>
+
+<p>Quelle est à cette époque la figure de ce galant prince? Si changée que
+personne n'ose le peindre. Dans la célèbre estampe du Triomphe de la
+Banque (1720), entre l'Industrie, l'Abondance, le Temps offre un petit
+portrait du Régent au culte des agioteurs. Mais ce joli portrait est
+pris sur ceux de la jeunesse. Fausse et menteuse image, toile légère et
+pauvre chiffon, que le vent va plier, crever, rouler, on ne sait où.</p>
+
+<p>Après sa mort, un burin véridique (de la belle galerie Restout) donne la
+triste réalité. Là il fait peine. Il est fort sombre, fort lourdement
+bouffi, avec de gros yeux injectés, saillants et pleins de sang, qui
+vous disent: «Je mourrai bientôt.»</p>
+
+<p>C'est justement cela, je crois, c'est ce besoin de faire dépit à la
+nature, de démentir la mort prochaine, qui lui fait faire le galant,
+l'amoureux. Ainsi, au moment <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> même où il est pauvre au point de
+ne plus payer les domestiques de sa mère, il bâtit à Auteuil une <i>petite
+maison</i>. Et pour qui? pour une maîtresse qu'il a depuis longtemps, dont
+il a assez, plus qu'assez, son habituée, la Parabère, qui a souvent la
+sinécure de passer la nuit avec lui.</p>
+
+<p>Il se pouvait fort bien qu'il mourût dans ses bras. La peur qu'elle eut,
+en voyant un de ses domestiques mourir subitement, la décida. Elle
+déclara vouloir se convertir, se retirer. Le même mois, il en achète une
+autre, une jeune femme que le mari lui vend. Sans voir, sans aimer, il
+achète. C'était une petite noiraude, déjà fanée, les seins pendants,
+mais moqueuse, rieuse, impudente. Pour un si digne objet, on ne peut
+faire trop de folies. Sur la Seine, devant Saint-Cloud, c'est-à-dire
+par-devant madame d'Orléans, il fait pour la coquine des illuminations
+et des feux d'artifice. Tout Paris y va, indigné, mais curieux, voulant
+voir «si le tonnerre de Dieu y tombera.» Curiosité fatale aux paysans;
+la foule marche dans leurs blés, dans leurs vignes. Avec tout ce bruit,
+cette dépense, il est si peu épris qu'au moment même il a un autre objet
+en tête. Un grand seigneur, joueur, panier percé, voudrait bien lui
+vendre sa nièce. C'était l'écuyer du roi, Sainte-Maure, cousin des
+Montespan, du duc d'Antin. «Que ne me parliez-vous? dit-il. Je vous
+aurais donné l'amour même.&mdash;Pourquoi pas?&mdash;Impossible. Maintenant elle
+est religieuse. D'ailleurs, dit-il en vrai marchand, elle est de grande
+condition. C'est ma nièce ...» Cela toucha juste. Le couvent était loin,
+du côté de Rhodez. On lance une lettre de cachet pour en tirer la fille
+et <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> la remettre à M. le curé de l'endroit, qui veut bien se
+charger de la conduire à Paris chez son oncle, aux Écuries du Roi. Comme
+une mule ou un cheval d'Espagne, de ce fond du Midi à travers toute la
+France, elle est amenée par l'obligeant pasteur. Entre lui et son oncle,
+la pauvre nonne, intimidée, d'autant plus belle, est longuement lorgnée
+par le myope. Pour rien heureusement. Soit qu'il eût pitié d'elle, soit
+qu'il se sentît froid, indigne d'un si jeune amour, il laissa aller
+l'innocente.</p>
+
+<p>Il n'était pas méchant, et même à cette époque où il était tombé si bas,
+tellement matérialisé et incapable de tout bien, il n'eût pas goûté un
+plaisir cruel, n'eût pas fait pleurer une fille. En cela, il ne fut
+nullement du temps qui finit la Régence, temps âprement corrompu et
+cruel qui appartient déjà à l'époque de M. le Duc. Il aurait voulu être
+aimé. Il l'espéra deux fois, dans la réforme de Noailles et dans
+l'utopie du Système. Deux fois il retomba.</p>
+
+<p>Mais, quelque indifférent qu'il parût être à tout, faisant la sourde
+oreille à la haine publique, il se jugeait fort bien. Une fois, à table
+avec Dubois, comme on lui donne un papier à signer: «F. royaume!
+s'écrie-t-il. Il est bien gouverné! par un ivrogne et un maquereau!»<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> CHAPITRE XIX</h3>
+
+<h4>MANON LESCAUT.&mdash;MORT DE WATTEAU<br>
+
+1721</h4>
+
+
+<p>Nous ne pouvons passer sans dire un mot d'un petit roman d'importance,
+de popularité immense, <i>Manon Lescaut</i>. Le siècle de Louis XIV n'a pas
+de tels livres populaires. Il ne faut pas croire que la masse inférieure
+lût les tragédies de Racine. Dans les livres de dévotion, pas un n'a le
+succès de se faire lire de tous. Les sottes éjaculations de Marie
+Alacoque se répandent, mais dans les couvents.</p>
+
+<p>Voici un livre populaire. Grand, très-grand événement. Il ne paraît
+qu'en 1727, mais il est certainement écrit, ou du moins commencé, vers
+le temps qu'il raconte, vers les cruelles années des enlèvements pour le
+Mississipi, quand la douloureuse aventure était toute brûlante encore.
+C'est bien moins un roman qu'une histoire, une confession.</p>
+
+<p>Il n'y a jamais eu un tel succès de larmes. Nulle critique; <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> on
+n'y voyait plus. Les hommes mêmes pleuraient. Les femmes lisaient et
+relisaient. Les filles dévoraient en cachette. Pourquoi la janséniste,
+la petite marchande, s'enfonce-t-elle derrière son comptoir? Pourquoi la
+jeune femme de chambre n'entend-elle plus sonner sa dame? La voilà comme
+folle. Elle pleure sans pouvoir s'arrêter. «Qu'as-tu?&mdash;Rien.»&mdash;Mais la
+dame, sous son fichu, lui trouve sa <i>Manon</i>, qu'elle lui a dérobée.</p>
+
+<p>Ce livre tout petit s'adresse à un grand peuple (bien nombreux, car
+c'est tout le monde), celui des amoureux. Il est seul sans partage,
+jusqu'à la <i>Julie</i> de Rousseau,&mdash;donc, pendant plus de trente années. La
+<i>Julie</i>, à son tour, qui régnera autant, ne pâlit qu'en présence de
+<i>Paul et Virginie</i>. Chacun de ces trois livres est une ère nouvelle, une
+révolution dans les m&oelig;urs.</p>
+
+<p>L'amour est grand au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. À travers le caprice désordonné et
+la mobilité, il subsiste adoré, et surtout admiré. Il n'a pas la fadeur
+des Astrées, des Cyrus. Il est fort et réel, et il semble une religion,
+accrue des ruines de l'ancienne. La corruption même croit «qu'il est une
+vertu.» Le plus gâté est fier s'il a la bonne fortune d'avoir cette
+belle maladie: de tomber amoureux.</p>
+
+<p>Est-ce pour rire? non, on se dévoue. Aux épidémies meurtrières, surtout
+quand le fléau du temps, la petite vérole, saisit la dame, l'amant ne
+cède la place à personne, donne congé au mari, s'enferme seul avec la
+malade pour vivre ou pour mourir. Dévouement dont la femme montre encore
+plus d'exemples. La plus <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> légère est fidèle à la mort; elle se
+remet à aimer son mari et s'enferme avec lui <i>quand même</i>.</p>
+
+<p>Il y a de tout cela dans <i>Manon</i>, mais il y a autre chose. Est-ce bien
+l'âme de la Régence qu'elle exprime, comme on le croit communément? Dans
+ce torrent de passion, trouble de larmes (hélas! aussi de boue),
+trouve-t-on pour se relever par moments le vif élan d'esprit, l'essor
+vers l'avenir, qui caractérise l'époque dans les <i>Lettres persanes</i>?
+Non, nul amour de la lumière. Cette désolée <i>Manon</i> regarde moins
+l'aurore que le couchant. Elle appartient surtout à la fin de Louis XIV.
+C'est un livre amoureux, libertin, catholique. Son chevalier, s'il
+pouvait autre chose qu'être amoureux, serait, comme maint autre héros de
+son auteur (l'abbé Prévost), homme de la cour de Saint-Germain, un
+aventurier jacobite.</p>
+
+<p>C'est la chose essentielle et capitale qu'on n'a pas dite. Le petit
+chevalier Desgrieux et Manon, les deux enfants qui arrivent de leur
+pays, lui à dix-sept ans, elle à quinze, et qui se trouvent si vite au
+niveau de la corruption de Paris, ne peuvent lui devoir leur précocité
+pour le vice. Débarqués peu après la mort du Roi, ce n'est pas la
+Régence, ce n'est pas le Système qui les font si gâtés déjà. Ils sortent
+uniquement de l'éducation de province. Ils ont été élevés en maisons
+nobles. Lui, fils d'un gentilhomme assez considérable, puisqu'il a des
+gentilshommes pour serviteurs. Elle, malgré son petit nom de Manon, elle
+est s&oelig;ur d'un garde du corps, donc de bonne famille et
+très-certainement <i>demoiselle</i>.</p>
+
+<p>Ils sont tout à l'image du bon Prévost. Malgré tous <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> leurs
+désordres, ils ont un fond religieux qui revient bien fort à la fin,
+puisque dans leur établissement en Amérique, ils ont absolument besoin
+du Sacrement. Mais ce fond religieux n'a pas eu grand effet moral sur
+leurs débuts. À quinze ans, la petite est déjà «expérimentée.» Et cette
+expérience lui fait suivre sans hésitation (après deux mots de
+compliments) un garçon inconnu. Lui, plus passionné, moins naturellement
+corrompu, comme il passe vite cependant du séminaire au tripot, à
+l'escroquerie! «Mais c'est qu'il aime, dit-on, et il va à l'aveugle.»
+D'accord, mais l'amour même serait plus fortement marqué si l'honneur,
+la religion luttaient un peu, du moins afin d'être vaincus. Mais ces
+principes sont si morts, parlent si peu, que l'amour n'a pas même à
+vaincre.</p>
+
+<p>L'auteur et le héros, c'est le même homme, au jugement de la critique
+sérieuse. Le livre n'a rien d'une fiction. Cela ne s'invente pas.
+Prévost, auteur lâche et diffus, ici, sous l'aiguillon d'un sentiment
+très-personnel, a trouvé une force et une simplicité terribles. Ce n'est
+pas du génie. C'est bien plus, c'est nature, douleur, honte, amour,
+volupté amère, désespoir ... Le c&oelig;ur est percé.</p>
+
+<p>Il n'a pas fait comme Rousseau. Il ne s'est pas nommé dans sa
+confession. Et je crois qu'il en a souffert. Tel qu'il fut, il aurait
+trouvé un sensuel bonheur à signer son histoire d'amour, à écrire que
+c'était bien lui qui avait eu Manon. Il eût fort aisément endossé des
+misères qui alors faisaient peu de tort à <i>l'homme de qualité</i>. Mais il
+ne le pouvait. Il était prêtre. Il avait été moine. C'est sa robe qu'il
+a respectée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> Prévost est à peu près de l'âge de son chevalier. Un peu avant
+le siècle, il naît sur la lisière d'Artois, de Picardie, et pas bien
+loin des lieux où naît Watteau. L'un d'Hesdin l'autre de Valenciennes.
+Deux grands peintres, qui, d'un art différent, feront tous deux Manon
+Lescaut.</p>
+
+<p>Prévost naquit en plein roman, dans ce pays où les séminaires irlandais
+élevaient tant de têtes chimériques, d'apôtres intrigants, pour les
+aventures d'Angleterre. Esprit charmant, facile, faconde intarissable,
+tête chaude et quasi irlandaise. Toute imagination. Il en fut dupe toute
+sa vie. Ses maîtres, les jésuites, qui l'aimaient fort et qu'il aima
+toujours, auraient bien voulu le tenir. Il était trop léger. Il se
+croyait bon gentilhomme (étant le fils d'un procureur du roi). Il
+servit. Il aima. Tout jeune (1721), l'année même où son chevalier est
+converti par la mort de Manon, nous voyons Prévost converti de même chez
+les Bénédictins. Il y reste encapuchonné (non sans regret) quelques
+années, compilant tristement la <i>Gallia christiana</i>. Mais, près du gros
+volume, il en écrit un autre bien petit (devinez lequel). Brûlant secret
+qu'on ne peut garder guère. Ce rêve, et bien d'autres encore, de vie
+folle et mondaine, il les contait indiscrètement. Le soir, il ramassait
+des moines dans certain petit coin. Il les tenait là fascinés. Il
+contait, il contait, sans pouvoir s'arrêter, et cela durait jusqu'au
+jour.</p>
+
+<p>Sa fuite du couvent, en 1727, le divorça d'avec le fatal manuscrit.
+Quand l'oiseau envolé plana aux vertes plaines de la libre Angleterre,
+il ne put plus tenir cette <i>Manon</i>. Elle aussi s'envola, publiée comme
+un <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> épisode d'un long roman. Elle emporta, ce semble, une bien
+grande partie de lui-même. Car depuis, il resta un écrivain facile,
+agréable, diffus, délayant, et bref, peu de chose.</p>
+
+<p>Il a du papier, une plume, mais nul plan devant lui. Telle sa vie, tels
+ses livres. Il n'a jamais prévu. Il va, flotte; c'est le cours de l'eau.
+D'homme d'épée, moine et défroqué, romancier et prédicateur, traducteur
+et compilateur, journaliste, auteur à gages, par tous pays et tous
+métiers, il va et ne peut s'arrêter. Souvent amoureux, souvent converti,
+à l'église, au cloître, au grenier, ermite, ou presque marié avec une
+belle Hollandaise qui l'enlève un matin. Ce qu'il a de plus fixe, c'est
+un certain attachement à ses bons Pères, à ses bons moines, à tant de
+bons abbés. Tout le clergé est bon. Son imagination douce et charmante
+ne lui laisse voir partout que l'excellent Tiberge du roman, ce héros de
+vertu, d'amitié, il est si prévenu, qu'il donne les mêmes traits au chef
+de la rude maison où jouait tant le nerf, au supérieur de Saint-Lazare.
+(Voir plus haut mon <i>Louis XIV</i>.)</p>
+
+<p>Son chevalier est-il tout à fait sans principes? Non. Qu'il s'en rende
+compte ou non, il en a deux. L'un: qu'un homme <i>né</i>, élevé
+chrétiennement, peut toujours revenir de ses échappées de jeunesse,
+qu'il peut aller fort loin sans danger du salut. L'autre, le principe
+galant: «Que l'amour excuse tout, qu'un <i>véritable amant</i> a le droit de
+tout faire.» Avec ces deux idées, rien n'embarrasse Prévost. Il court
+bride abattue, va des deux pieds dans le ruisseau.</p>
+
+<p>Nous ne sommes plus de cette force. Nous ne supportons <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> plus
+l'aisance avec laquelle le chevalier, sans s'étonner, entre dans une
+bande d'escrocs. Nous ne digérons plus «ses longues manchettes,» propres
+à filer la carte. Encore moins sa résignation à faire «le petit frère de
+Manon,» le naïf et le niais, devant l'entreteneur qu'on veut plumer. Je
+ne dis rien de l'homme tué, petit assassinat sans conséquence, fait si
+vite qu'on n'y songe plus. Il est vrai, ce n'est qu'un portier.</p>
+
+<p>Les critiques ont été, disons-le, étonnamment faibles, j'allais dire
+lâches, pour Manon. Cent ans après, elle corrompt encore, et les hommes
+contre elle ne gardent pas leur jugement. Un d'eux nous dit qu'après que
+bien des livres auront passé, elle reparaîtra «dans sa <i>fraîcheur</i>.»
+C'est justement là ce qui manque. Prévost qui la montre adorée, et veut
+la rendre séduisante, lui fait maladroitement dire, écrire des choses
+basses qui la fanent trop. On sent ici les m&oelig;urs, les habitudes du
+prêtre. Il n'a pas connu les nuances, n'a pas vu les dames de près.
+Cette irrésistible Manon n'est qu'une fille, pas même le moderne
+<i>camellia</i>. Elle parle lourdement des besoins de la vie, des piéges
+qu'elle va tendre, «de ses filets.» Elle badine désagréablement sur les
+méprises de la faim: «Je rendrai quelque jour le dernier soupir en
+croyant en pousser un d'amour,» etc. Ce positif cynique fait froid. Mais
+sa facilité à enfoncer des pointes dans le c&oelig;ur saignant fait
+horreur. Quand cela va jusqu'à lui envoyer une fille «pour le
+désennuyer,» tenir sa place au lit! la fureur de l'infortuné,
+l'explosion de son désespoir, dépassent les effets que l'auteur a voulu
+<span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> produire. On est dégoûté, indigné, mais plus irrévocablement
+que le héros. Manon est sans retour flétrie; elle s'est jugée elle-même.</p>
+
+<p>Les critiques ont remarqué avec raison, comme grande originalité du
+livre, la parfaite <i>sécurité</i> de Manon à chaque chute. Mais ils ont tort
+de l'appeler «une fille <i>incompréhensible</i>.» Cela ne se comprend que
+trop. Elle connaît son amant. Elle n'ignore pas, l'<i>innocente</i>, que le
+péché lui va, qu'elle en est plus jolie, aimée, désirée davantage. C'est
+le mot immoral de tel poète à son infidèle: «Tu sais que je t'en aimai
+mieux.»</p>
+
+<p>L'amour certainement y est aveugle et violent. Mais dessous on démêle
+aussi quelque chose de bien gâté, de dépravé. Avec l'odeur de séminaire,
+de tripot, d'hôpital, il y en a une autre encore. «Expérimentée» dès
+quinze ans, et formée spécialement par certaine éducation (qu'on
+comprend moins en pays protestant), Manon n'est pas tant ignorante.
+D'instinct au moins, elle connaît «les grâces de la chute,» combien une
+jeune Madeleine est embellie «de son indignité,» attendrissante de
+faiblesse et de honte.</p>
+
+<p>Le chevalier abbé, la fleur de Saint-Sulpice, qui y a passé de si belles
+thèses, n'a pas perdu son temps. Il connaît ces fins fonds mystiques,
+tout ce que la théologie peut prêter à l'amour. Quand Manon le tire du
+séminaire, il se sent, dit-il, emporté d'une <i>délectation victorieuse</i>.
+Mais la <i>délectation</i> semble augmenter à mesure que Manon, plus
+souillée, devrait inspirer répugnance. Cet attrait de corruption, cette
+amère volupté, mêlée de désir et de jalousie, comme une eau-forte,
+<span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> va creusant dans une âme malade et malsaine. Le progrès est
+marqué de pardon en pardon. Elle avoue, se confesse. Elle pleure,
+demande grâce. Et toujours le vertige augmente. À la troisième fois
+(coupable, jusqu'à cet outrage de lui envoyer une fille!), à genoux, à
+discrétion, «elle a peur,» mais reste à genoux, attend son châtiment.
+D'où il résulte que c'est lui qui défaille, qui n'en peut plus, et
+tombe. Elle a vaincu! Elle est si touchante, abaissée dans cette
+attitude d'esclave, et elle dépend tellement.</p>
+
+<p>La passion est au comble? Non. Car elle augmente encore quand il la suit
+en sa dernière misère, enchaînée par le corps aux filles sales et dans
+la même ordure. Là, mise à leur niveau, flétrie des corrections de
+l'Hôpital, éteinte et fanée, l'&oelig;il fermé, n'osant regarder même, par
+la honte elle enfonce le dernier dard d'amour.</p>
+
+<p>On pleure. Et on est furieux de pleurer. Ce qui dépite, choque, et plus
+que la dépravation, c'est le singulier amour-propre qui subsiste avec
+tout cela. Il fait très-bien entendre que Manon a été (comme toute fille
+perdue) <i>corrigée</i> à la Salpêtrière, et il a soin de dire que lui, il ne
+l'a pas été à Saint-Lazare. Sa <i>naissance</i> l'en a dispensé.</p>
+
+<p>Cette <i>naissance</i> lui fait tenir un étrange propos. De sa mortification
+même à Saint-Lazare, il tire occasion pour se relever, se croire
+«au-dessus du commun des hommes,» se ranger dans l'élite des caractères
+plus nobles «dont les idées, les sensations passent les bornes de la
+nature. Ces personnes ont le sentiment d'une grandeur qui les élève
+au-dessus du vulgaire, <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> etc.» Quoi de plus pitoyable? On sent
+combien la sotte éducation du petit gentilhomme de séminaire l'a mis
+hors du bon sens, de toute idée du vrai, et l'a sans retour perverti.</p>
+
+<p>Une chose plus habile, dans Prévost, fort adroite, c'est de n'avoir pas
+fait le portrait de Manon, d'avoir laissé flotter vaguement son image,
+de sorte que chacun fait la sienne. À certains traits pourtant, «ces
+yeux fins, languissants,» on n'a pas de peine à se rappeler qu'on l'a
+vue dans Watteau. Ce grand peintre qui meurt justement cette même année
+(1721), n'a pas pu lire Manon, mais à chaque instant il l'a vue dans la
+vie, ne s'est pas lassé de la peindre.</p>
+
+<p>On a dit trop légèrement que son modèle est l'Italienne. Presque
+toujours c'est la Française. L'Italienne est toute autre de deux façons,
+ou par la beauté pleine, régulière, harmonique, ou par l'agitation
+excessive et gesticulante. La fille que Watteau nous donne, beaucoup
+plus gracieuse, n'est que doux mouvement; elle ondule, comme l'air et
+l'eau, se meut sans se mouvoir. Fine ou d'esprit ou de misère (mal
+nourrie dans l'enfance, et maltraitée plus tard?), elle pique, mais elle
+touche. On voudrait bien la rendre heureuse. Hélas! il n'y a pas
+beaucoup de prise. Elle aime peu. Sa jolie tête est tout. Du c&oelig;ur, du
+corps, peu de nouvelles.</p>
+
+<p>Est-ce Manon? oui, le plus souvent, Mais Watteau qui a sa noblesse, qui
+est toujours exquis dans une délicatesse que Prévost n'a connue jamais,
+Watteau l'a donnée moins flétrie.&mdash;Chose curieuse, l'abbé qui ne parle
+que de grand monde, qui se croit <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> <i>homme de qualité</i>, tombe
+volontiers dans le vulgaire, par le bavardage étourdi, la sentimentalité
+triviale. Watteau, le fier rapin, sans vanité que de son art, est
+toujours noble, quoi qu'il fasse, par la finesse singulière, la pointe
+aiguë de son génie.</p>
+
+<p>Nul avant lui, nul après lui, n'a pu représenter un mystère singulier de
+grâce et de mouvement: «Comment le Français marche.» Dès son premier
+tableau, où vous voyez sous la pluie dans la boue (lestement, comme au
+bal), marcher un bataillon de nos maigres soldats, on sentit que lui
+seul, le plus nerveux des peintres, avait surpris, saisi les adresses
+invisibles, les rhythmes variables de cette chose inconnue: «le pas.»</p>
+
+<p>Dans le plus grossier même, il est exquis encore. Ses mendiants
+sournois, observateurs, obliquement loustics, plus dangereux peut-être
+que les brigands de Salvator, on le sent bien, joueraient cent rôles,
+depuis le vol de poules, jusqu'à l'assassinat. Rien du peuple. Au besoin
+ce seront messieurs les escrocs.</p>
+
+<p>Cette puissance de peindre l'esprit, et l'invisible même, plaisir
+délicat, mais si vif, doit user, mordre à fond. Il rend son homme
+indifférent à tout le reste et dégoûté. Il en fait un mélancolique,
+dédaigneux des joies de nature. Watteau, fort sensuel d'idées, ne l'est
+guère en peinture. Il fuit l'obscénité. Elle alourdirait son pinceau.
+Aux sujets charnels, il élude. Dans son <i>Voyage de Cythère</i> que ces
+gentilles pèlerines, si jeunes, font pour la première fois, il reste au
+départ même. Il n'en peint que l'espoir, le rêve. Il va les embarquer,
+et il ne quitte pas le rivage.&mdash;Autre <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> ne fut sa vie, un
+incessant départ, un vouloir, un commencement.</p>
+
+<p>Il atteint l'innocence quelquefois, à force d'esprit, le tragique
+souvent, une fois même aussi le sublime. Exemple: le bouffe italien,
+qu'il peint à tous ses âges, <i>le grand Gilles</i>. Au dernier triomphe,
+écrasé de succès, de cris et de fleurs, revenu devant le public, humble
+et la tête basse, le pauvre Pierrot un moment a oublié la salle; en
+pleine foule, il rêve (combien de choses! la vie dans un éclair), il
+rêve, il est comme abîmé ... <i>Morituri te salutant</i>. Salut, peuple, je
+vais mourir.</p>
+
+<p>Watteau meurt pauvre. On l'eût étouffé d'or, s'il avait plié son génie.
+Protégé (même aimé) des rois de la finance, qui voulaient le loger chez
+eux, il voulut être seul, libre et triste à son aise.</p>
+
+<p>Triste de quoi? De l'art d'abord. Il croyait ne pas le savoir, ne
+sachant pas l'anatomie,&mdash;ignorant le dessous qui permet de mouvoir, de
+transformer en tout sens le dessus.</p>
+
+<p>Je le crois triste aussi de ce qu'il sent la vie du temps. Quel
+misérable peuple! il n'a presque jamais que des maigreurs à peindre. Ces
+femmes si jolies, ce sont (comme disait un roi matériel de Madame
+Henriette), ce sont de jolis «petits os.»</p>
+
+<p>Le Système, la fièvre d'argent le dégoûtait, et il s'était enfui en
+Angleterre. Il y gagna le spleen. Puis la débâcle l'assomma. Le monde
+lui parut une impasse. Voilà ce que nous avons à chaque instant le tort
+de croire. S'il avait vécu quelques mois, il eût lu les <i>Lettres
+persanes</i>, eût senti la nouvelle aurore, trouvé les <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span>
+ouvertures, les perspectives qu'il cherchait, en un mot: <i>causa
+vivendi</i>.</p>
+
+<p>Il meurt à trente-sept ans. Le très-noble chagrin du génie arrêté qui
+n'a pas rempli son destin, est superbement indiqué dans son portrait
+unique, dans la belle gravure du bocage, où on le voit debout, les
+pinceaux à la main, près de l'intime ami qui est assis. Ils ne se disent
+rien. L'ami intelligent sait que toute parole, sur un c&oelig;ur si malade,
+pourrait blesser, aigrir. Mais pour fondre cette sécheresse douloureuse,
+il fait de la musique, lui fait vibrer, chanter, pleurer le violoncelle.
+Plein de c&oelig;ur et d'élan, de foi dans le génie, ce doux consolateur
+lui joue son immortalité.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> CHAPITRE XX</h3>
+
+<h4>ROME ET LES SACRILÉGES&mdash;MARIAGES ESPAGNOLS<br>
+
+1721</h4>
+
+
+<p>Un sujet admirable pour l'épopée badine, la muse du <i>Lutrin</i>, de la
+<i>Secchia rapita</i>, ce serait la conquête du chapeau de Dubois, qui coûta
+tant d'années d'intrigues et de millions, vrai poème qui eut son
+merveilleux, ses héros, ses péripéties.</p>
+
+<p>Il n'y a pas souvenir d'une poursuite si persévérante, si passionnée. Il
+se mourait pour ce chapeau. Prières, larmes, soupirs, insinuations
+délicates, menaces, cris de fureur, prodigalité effrénée, présents de
+tout à tous, rien n'y manque. C'est là que l'on voit ce que peut faire
+un c&oelig;ur vraiment épris. Rien de plus éloquent que sa correspondance,
+de plus comiquement pathétique. À ses moindres agents (pour les
+encourager), au fripon Lafitau, au lâche et bas Tencin, il écrit des
+flatteries incroyables. Rohan, le sot cardinal-femme, dont il fait son
+ambassadeur, il l'appelle <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> «un grand homme,» lui prédit qu'il
+fera une école en diplomatie, comme Richelieu et Mazarin.</p>
+
+<p>Toute la politique de la France en Europe est désormais subordonnée à
+cette grande affaire. Avec un talent véritable, Dubois parvient à faire
+agir d'ensemble, pour ce but, les éléments les plus contraires, les
+ennemis les plus acharnés. Nul miracle impossible à une grande passion.
+Rien de difficile à l'amour. Mais aussi il faut avouer que jamais il n'y
+eut un homme si large, si généreux, jamais un si grand c&oelig;ur. «Vous
+voulez dix mille livres? Vous ne les aurez pas. Vous en aurez cent
+mille!» Notez que chaque envoi était un tour de force, dans la cruelle
+détresse où se trouvait l'État. On ne pouvait même payer les troupes. Et
+cependant on trouva huit millions pour payer le chapeau! Dubois parfois
+ne sait comment faire, pousse des cris: «Pour envoyer 10,000 pistoles,
+il faut en trouver ici 30,000. Rien à espérer du Trésor. Je voudrais
+pouvoir me vendre moi-même, fussé-je acheté pour les galères!»</p>
+
+<p>L'exact et malin Lemontey a retrouvé, suivi aux Affaires étrangères, le
+minutieux détail des ventes et des achats, du marchandage infini qui se
+fit. Dubois, tout terminé, conclut avec mélancolie (comme il en vient
+toujours après la passion satisfaite) qu'il eût pu s'en tirer à moindre
+prix. Ces besoigneux auraient accepté tout. Les agents de Dubois
+jetèrent l'argent. Ils cherchèrent, ils trouvèrent toute sorte de
+petites influences qui servaient peu ou point, d'obligeantes inutilités.
+Ils ne dédaignaient rien, ils fouillaient au plus bas. Point de passage
+ignoble, de porte de derrière <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> qu'ils ne tentassent pour aller
+vite au but. Toute la canaille intime de chaque palais, valets de
+confiance, favoris et petits abbés, fainéants piliers d'antichambre,
+tout ce monde râpé put se refaire des chausses. Il n'y eut pas jusqu'à
+une ex-courtisane, vieux meuble du sacré Collège, la grande Marina (ou
+Marinaccia, comme on l'appelait dans le peuple), qui ne se fît payer,
+qui ne rentrât en guerre pour Dubois au nouveau conclave. Elle avait
+influence, au moins de souvenir, près du vieillard ventru sur qui tomba
+le Saint-Esprit (Conti, Innocent XIII).</p>
+
+<p>Il est honteux, ridicule, incroyable, et pourtant très-certain que cette
+belle affaire de coiffer de rouge un coquin domina souverainement toutes
+les grandes affaires de l'Europe pendant l'année 1721. Il est certain
+que cette ordure romaine, par les canaux, fentes et fissures que fit
+partout sous terre une main astucieuse, filtra, souilla, infecta toute
+la politique du temps.</p>
+
+<p>Il y a, pour ce comble de honte, deux fortes raisons qui l'expliquent:</p>
+
+<p>Premièrement, une défaillance générale. Depuis 1715, chacun avait voulu,
+espéré, tenté quelque chose. Et chacun était retombé. La France, après
+Law, aplatie. L'Espagne, après son Parmesan, sous sa Parmesane, aplatie.
+L'Angleterre même, après Blount et sa duperie grossière, mortifiée. Tout
+le monde avait mal au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Secondement, ce vieux fripon de Dubois, bien au contraire, avec l'âge et
+la maladie, était endiablé de passion, jeune de vice. Si longtemps
+retardé, il délirait <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> d'impatience. À sa fortune d'un moment,
+il mettait à la fois deux choses qui ne vont guère ensemble, avec la
+rage du mourant, une ardeur de vie, de folie, qu'on n'a guère qu'au
+premier amour.</p>
+
+<p>Vu de près, cela faisait peur. Il était tellement à sa passion, à son
+emportement pour le chapeau, pour la patente de cardinal-ministre, qui
+sait? pour la tiare, qui sait? pour la Régence (sa fureur alla à ce
+point), qu'il n'y avait plus moyen de lui parler d'affaires courantes.
+Tout restait là. Mais on n'osait rien faire sans lui. Pour l'absolue
+nécessité, on hasardait d'entre-bâiller la porte, et il entrait alors
+dans des accès quasi-épileptiques. Sacrant, jurant, il se précipitait,
+courait, comme un chat-tigre, tout autour de sa chambre en sautant par
+dessus les chaises. On refermait, craignant d'être mordu.</p>
+
+<p>Voilà l'homme qui, aux grands jours, maniait l'hostie, faisait Dieu.
+Bouffon, brouillon, rieur et furieux, il massacrait la messe en
+blasphémant, grinçant ... Vraie figure de damné.</p>
+
+<p>Il était le vivant enseignement du sacrilége. Un Dieu si résigné, sous
+la main de Dubois, on fut curieux de voir ce qu'on pouvait lui faire
+impunément. On vit un frénétique, à l'église du Marché-Neuf (où l'on
+expose aujourd'hui les noyés), en plein jour, ôter ses culottes, sauter
+sur l'autel, le salir, barbouiller la Vierge et Jésus (<i>Buvat</i>, 164). À
+Saint-Thomas du Louvre, tout se trouve un matin déshonoré de fiente
+humaine (<i>Buvat</i>, 172). Au fond du faubourg Saint-Antoine, on prend des
+fous, qui, indignés de la patience du Christ, le font rôtir entre deux
+maquereaux, châtiment <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> symbolique, entre Dubois et le Régent
+(<i>Buvat</i>, 171).</p>
+
+<p>L'affaire du Marché-Neuf fit grand bruit. On purifia solennellement
+l'église, et on eut soin que le fou mourût à la première torture qu'on
+lui donna. On pouvait dire pourtant qu'à ce moment Dubois avait fait
+davantage. Il avait barbouillé de sa malpropre intrigue l'Église
+universelle. Il avait fait qu'en cette année chacun démentît son
+principe, salît sa conscience, outrageât son Dieu intérieur.</p>
+
+<p>Voyons dans le détail cette opération dégoûtante:</p>
+
+<p><i>France.</i> 1<sup>o</sup> Ce que le Régent avait eu, dans sa vie si souillée,
+c'était d'être après tout un homme d'esprit, avec un goût naturel,
+généreux, pour les libertés de l'esprit. Ce qu'il avait de pire (et de
+pire que les vices mêmes), ce que Dubois cultiva à merveille, c'était un
+instinct bas, animal, d'adorer ses petits <i>quand même</i>. On a vu son
+étrange amour pour son aînée. Elle morte, pour les autres (plus
+innocemment) il reste un faible et plat père de famille, voulant pour
+elles de royaux mariages. Avec cela, Dubois le mena par le nez.</p>
+
+<p>Il n'y avait rien à faire en Angleterre. Les mariages étaient en
+Espagne. De là de grands ménagements pour cette cour. De là, servitude
+pour Rome, servitude aux Jésuites. On fait la révérence à la Bulle
+<i>Unigenitus</i>. On l'inflige au Parlement même (nov. 1720). Cascade inouïe
+de bêtises. Le Régent fait le sot et ne trompe personne. Et cela au
+moment éclatant des <i>Lettres persanes</i>, entre Voltaire et Montesquieu.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Pour Dubois et le Régent, si dépendants de l'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span>
+la grosse question est de savoir comment elle prendra les mariages
+espagnols qui vont relier les Bourbons. Que pensera-t-elle de Dubois
+qui, pour se concilier Rome, pensionne le Prétendant, l'appelle Majesté?</p>
+
+<p>Il a vu l'Angleterre de près et il la sait par c&oelig;ur. Tant fière,
+grognante et grommelante qu'elle soit, il sait qu'il y a tel morceau qui
+va la désarmer. Ce n'est plus l'Angleterre de Cromwell, d'idée haute, de
+foi violente, d'âpre et profond combat. Celle-ci, l'Angleterre de Blount
+et de Walpole, est insigne surtout pour la gloutonnerie. Soûlons-la,
+endormons-la. Qu'elle-même dise ce qu'elle veut, qu'elle fasse la carte
+du festin. Dubois fait faire à Londres notre traité avec l'Espagne. Deux
+articles en tout, pas un pour nous, tous deux pour l'Angleterre: 1<sup>o</sup>
+seule elle aura l'<i>assiento</i>, la vente des nègres; 2<sup>o</sup> seule elle aura
+la porte de la fraude, de la contrebande dans le Nouveau Monde. Un tout
+petit vaisseau, chargé de marchandises à la côte de l'Amérique. Vaisseau
+miraculeux, toujours vidé et toujours comble, que de grandes flottes
+viendront renouveler. Commerce ignoble, et qui devint barbare. La fraude
+se faisait hardiment, au nez des agents espagnols, et, au besoin, à main
+armée. Tout cela dirigé, commandité de Londres, justement au début de la
+réforme pieuse de Wesley. La constriction de décence, de petite
+pratique, de petit esprit, se dédommage et se lâche aux dehors par les
+fureurs cupides, les trafics illicites, spécialement de la chair
+humaine.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> L'Espagne, ainsi livrée à la brutalité anglaise, <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span>
+l'Espagne, vendue par Dubois, va être apparemment l'implacable ennemie
+de la France? Qu'espérer désormais de cette cour aigrie, ulcérée?</p>
+
+<p>Ce fut tout le contraire. Étonnante lâcheté. Battue, elle devint bonne
+et douce, jeta tout sur Alberoni. Le roi, la reine, le chargèrent à
+l'envi, s'excusant bassement comme des écoliers.</p>
+
+<p>Ils dirent aux Anglais, aux Français, qu'il les avait séduits, leur
+avait fait faire <i>trois péchés</i>: l'emploi de la sainte <i>cruzada</i> contre
+des princes catholiques, l'Empereur attaqué pendant sa guerre des Turcs,
+et enfin la défense de demander au pape des bulles pour la nomination
+aux bénéfices.</p>
+
+<p>Ce qui irrita beaucoup plus Alberoni que ces sottises, c'est qu'ils lui
+reprochaient leurs fautes, comme l'obstination de la reine aheurtée à
+son Italie, à sa Sicile, où elle noya la marine espagnole, contre l'avis
+d'Alberoni, qui subordonnait tout à la grande affaire d'Angleterre.</p>
+
+<p>Autre point, un peu ridicule. On sut qu'aux <i>trois péchés</i> il s'en
+joignait un quatrième. On sut ce que cachait ce royal sanctuaire de
+dévotion, cette chambre renfermée et obscure, si bien gardée par la
+nourrice. L'odeur en est dans Saint-Simon, qui tire par respect le
+rideau. La vie que les princes italiens, les Médicis et les Farnèse
+étalaient si naïvement, la Farnésine de Madrid, avec plus de décence, en
+faisait un moyen de gouvernement intime. On a vu qu'à la guerre de 1719,
+elle prit l'habit leste de petit officier. Gracieuse, mais déjà
+amaigrie, n'ayant plus l'embonpoint qui la fit épouser, et de plus
+marquée, couturée, <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> le visage perdu, elle suppléa sans scrupule
+par l'excès de la complaisance.</p>
+
+<p>Alberoni avait ces burlesques secrets. Il avait su, et vu peut-être. La
+cour d'Espagne eût bien voulu le retenir; elle n'osa arrêter un
+cardinal. D'autre part, elle frémissait de le voir passer en France. Le
+Régent dont elle avait tant attaqué, conspué les m&oelig;urs, ne
+prendrait-il pas sa revanche? Ayant en main ce dangereux témoin,
+n'amuserait-il pas ses roués, tout Paris, aux dépens de Leurs Majestés?
+On le craignait horriblement. On se crut tout permis pour sauver
+l'honneur monarchique, cette suprême religion, la royauté. Avant
+qu'Alberoni eût atteint la frontière, une bande (selon lui envoyée de
+Madrid) lui barra le chemin pour le tuer. Mais il avait du monde, il fut
+brave, chassa ces coquins. Sauvé en France, il remercia Dieu de se
+trouver enfin «dans un pays chrétien.» Un envoyé du Régent, le chevalier
+Marcien, le reçut et le conduisit avec égard et politesse. Le proscrit
+déchargea son c&oelig;ur. Il dit ce qu'il savait de ce plaisant contraste,
+une si sombre cour de vie si relâchée.</p>
+
+<p>Cette cour, désolée d'apprendre qu'il n'était pas tué, demandait qu'il
+lui fût livré. Le Régent refusa. Autant en fit la république de Gênes.
+En Suisse, à Lugano, nouvelle tentative d'enlèvement ou d'assassinat.
+Les rois ont les bras longs. Il se le tint pour dit. Pendant plusieurs
+années, sous la protection de l'Empereur, il se tint si caché qu'on ne
+put plus le découvrir.</p>
+
+<p>Le roi, la reine, pour arranger ensemble le fantasque plaisir et le
+santissimo, avaient besoin d'un <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> excellent Jésuite. Leur
+confesseur, le bon P. Daubenton, était un vieillard grassouillet, qui
+semblait avoir engraissé de toutes ces petites ordures qu'en sa longue
+carrière il avait enterrées d'indulgence et d'oubli. C'était un sot,
+mais non pas sans adresse à son métier de confesseur, pour garder dans
+sa connivence quelque attitude décente. La Trinité, pour lui, avait
+quatre personnes; la quatrième, pour qui il eût fait bon marché des
+autres, était sa Société. Dès 1719, Dubois l'acheta par la promesse qu'à
+la première occasion il rendrait aux Jésuites le confessionnal du roi,
+leur livrerait le petit Louis XV. L'occasion future, alors bien peu
+probable, était que la cour de Madrid, si ennemie du Palais-Royal, se
+laisserait gagner elle-même par l'espoir de donner à la France une reine
+espagnole, une nouvelle Anne d'Autriche, l'espoir d'être appuyée dans
+son grand rêve d'Italie, en épousant, subissant (chose dure) deux filles
+de ce Régent, «l'impie et le roué, le parricide empoisonneur.»</p>
+
+<p>En 1719, et encore en 1720, la reine accueillait, caressait tous les
+ennemis du Régent. Elle avait près d'elle, à Madrid, l'horrible
+pamphlétaire, le calomniateur Lagrange-Chancel, dont les furieuses
+Philippiques appelaient sur le Palais-Royal l'horreur du monde, le
+poignard et la foudre.</p>
+
+<p>Comment, en 1721, tout va-t-il brusquement changer? Comment Madrid
+pourra-t-elle se démentir, s'allier tout à coup, et si étroitement, avec
+celui qu'elle croit le maudit, l'ennemi de Dieu?</p>
+
+<p>J'ai dit tout le danger d'une reine espagnole pour la France. Mais
+l'Espagne ne devait pas moins craindre <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> les deux princesses
+françaises. Les filles du Régent, à vrai dire, étaient effrayantes.
+Toutes jolies, mais folles à lier, et propres à rendre fou. L'aînée, on
+l'a vu, délirait d'impiété; la seconde, l'abbesse de Chelles,
+d'emportement fantasque. La jeune duchesse de Modène, dès l'enfance
+joueuse effrénée. En allant se marier, elle emporte son tapis vert, joue
+à mort chaque nuit.</p>
+
+<p>La future reine d'Espagne, laissée à la servilité ignoble des nourrices,
+n'ayant ni tenue, ni décence, va étonner dans ce pays si grave, sera
+presque un objet d'horreur.</p>
+
+<p>Mais expliquons le pacte, la façon brusque, impudente, dont Dubois
+corrompit la reine par l'intérêt de ses enfants.</p>
+
+<p>On connaît la forte scène de Shakspeare, où l'affreux bossu Richard III,
+rencontrant la belle jeune veuve devant le mort qu'on porte, devant la
+cendre chaude de tant de princes assassinés, arrête la faible femme, la
+force de l'entendre, est écouté, d'abord avec horreur,&mdash;n'importe, est
+écouté, parle si bien, le traître, qu'elle se laisse enfin passer
+l'anneau!...</p>
+
+<p>Avec moins de façon, moins d'éloquence, presque aussi peu de temps, le
+vieux furet à la perruque rousse brusqua l'affaire avec la reine.
+L'Italienne, élevée dans un grenier de Parme, et qui se sentait toujours
+un peu de sa condition, quand on lui offrit à la fois ces choses
+énormes, de faire reine de France son bébé de quatre ans, et son petit
+Carlos un grand prince italien (roi d'Italie peut-être), elle ne se
+sentit aucune force de résistance. Cette damnée pomme d'or qu'elle
+rêvait <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> toujours, l'Italie! fit tout à coup de l'orgueilleuse
+une Ève, tristement mise à nu dans la honte de sa friandise.</p>
+
+<p>Avec Daubenton et la reine, Dubois tenait la chose. Il se gênait fort
+peu. À ce moment, où il eût été naturel qu'il prît certains ménagements
+de décence catholique, il ne perdait nulle occasion publique de cracher
+sur les choses saintes.</p>
+
+<p>Le Sultan envoyant ici une solennelle ambassade, tout ce monde venu à
+Marseille fut établi par lui dans une église pour faire sa quarantaine.
+Grande surprise pour les Turcs eux-mêmes, que l'iman souverain qui
+gouvernait la France leur fît polluer sa mosquée. Les curieux
+remarquaient que cette ambassade nombreuse n'avait pas amené de femmes,
+autant qu'on pouvait supposer sur les costumes un peu équivoques des
+Orientaux. Mais quatorze jolis enfants, galamment parés de rubans,
+laissaient un peu douter si c'étaient des pages ou des filles. Dubois
+fait coucher tout cela dans une église chrétienne.</p>
+
+<p>Dans l'audience publique qu'il dût donner au Turc, le cérémonial
+exigeant qu'on le parfumât à l'orientale, Dubois en fit une scène à la
+Molière, encensa son mamamouchi avec des encensoirs bénis du pape que
+Tencin lui avait envoyés de Rome. Ils s'écrivirent des lazzi sur cela,
+en firent des gorges-chaudes.</p>
+
+<p>Voilà l'homme avec qui Philippe V et sa reine vont pactiser. Cette cour,
+cruellement, effroyablement catholique, qui immole à sa foi tant de
+victimes humaines, va marcher sur sa foi! Comment le roi, qui sait si
+bien la puissance de la femme, ne sent-il pas que <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> ces deux
+petites Françaises, élevées au Palais-Royal, toutes-puissantes sur leurs
+jeunes maris, vont les gâter, qui sait? gâter l'Espagne de la contagion
+de leur libertinage impie!</p>
+
+<p>Mais voici le plus fort pour l'ex-Français, le gentilhomme. Il avait été
+accablé de la cruelle mort des Bretons, les martyres de sa cause, que
+Dubois venait de faire exécuter à Nantes. Il en restait mélancolique.
+Leur sang tout chaud, leurs têtes coupées se dressaient entre lui et le
+Régent. Le c&oelig;ur, l'honneur s'opposaient au traité. On ne l'en vit pas
+moins s'y prêter, le solliciter, faire les premières démarches
+officielles, contre tous les usages, offrir sa fille (sept. 1721), sans
+attendre qu'on la demandât.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> CHAPITRE XXI</h3>
+
+<h4>LOUIS XV&mdash;LES MÉCHANTS&mdash;CARTOUCHE<br>
+
+1721</h4>
+
+
+<p>Louis XV, à onze ans, ne pensait guère au mariage. Il prit fort mal la
+chose. Quand on lui en parla, qu'on lui dit qu'il allait avoir une
+petite femme, il se mit à pleurer, ne sachant bien ce que c'était, mais
+craignant d'être dérangé, craignant qu'on ne le fît parler, ou que cette
+camarade ne le troublât dans son ménage d'enfant.</p>
+
+<p>Il n'était pas né gai, n'aimait personne. Tout son bonheur, quand il
+avait été forcé de figurer, c'était de s'enfermer le soir pour faire sa
+soupe. Au parc de la Muette, dont le Régent lui fit cadeau, son joujou
+favori était une vache naine et de faire le laitier. Il s'amusait aussi
+avec une pioche et des petits terriers. Ces chiens, par un instinct
+analogue à celui du porc, excellaient à fouiller et déterrer les
+truffes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> Avec ces goûts obscurs, il était dans les mains de deux
+personnes au contraire fastueuses, qui l'auraient volontiers mis sur les
+planches, élevé en acteur. Son gouverneur, le vieux fat Villeroi, tête
+frivole et tout à l'évent, sa gouvernante, l'antique amante de Villeroi,
+madame de Ventadour, et sa s&oelig;ur, la marraine du roi, madame de La
+Ferté, une folle, travaillaient tous à l'envers de sa nature. Il resta
+sec et dur, muet. Nul moyen d'en tirer un mot.</p>
+
+<p>Croira-t-on bien qu'à l'âge de six ans, tout juste à son avénement, ils
+eurent l'idée barbare de le régaler d'un massacre? Dans une vaste salle
+remplie d'un millier de moineaux, on lâcha des oiseaux de la
+fauconnerie, et l'enfant jouissait des cris, de l'effroi des victimes,
+de la confusion des plumes au vent et de la pluie de sang. Une autre
+indignité: comme pour lui enseigner déjà le mépris de l'espèce humaine,
+la vieille bête, La Ferté, imagina de lui donner un ballet par des
+enfants vêtus en chiens.</p>
+
+<p>S'il eût profité de cette éducation, il serait devenu un monstre; mais
+rien n'agit, ni en bien ni en mal. Si stérile était sa nature, que
+longtemps on pût croire qu'il n'y aurait pas de prise même pour le vice.
+On verra tout le mal que se donna la cour pour l'y amener. Le fond en
+lui était l'insensibilité, l'ennui, le <i>rien</i>. La représentation le
+mettait de mauvaise humeur. Il haïssait le bal, fuyait la comédie,
+bâillait à l'opéra. La seule personne dont il s'accommodât (tout au
+moins d'habitude) était celle qui ne parlait guère, ne faisait et ne
+voulait rien (pas même l'amuser), son précepteur Fleury. Vieux prêtre
+complaisant, homme du monde, <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> fort ignorant, qui n'essaya pas
+de l'instruire, mais qui, comme une nourrice, s'arrangeait des
+puérilités taciturnes où il passait sa vie. Il lui souffla la religion
+toute faite, comme une petite chose à apprendre par c&oelig;ur. Pure
+pratique. Nulle idée morale. Il lui épargnait même la peine de la
+confession. Il la lui dictait, et écrite, il la lui corrigeait. L'enfant
+la récitait au confesseur, qui, bien appris, s'en tenait à quelque mot
+vague et le renvoyait sans oser lui faire la moindre question.</p>
+
+<p>Rare <i>fruit sec</i>. Parfaite arabie. À dix ans, il eut l'air d'annoncer
+une passion; il apprit certains jeux de cartes et joua vivement. On crut
+qu'il serait un joueur. Mais point. Il retomba dans son immuable
+inertie.</p>
+
+<p>La merveille, c'est que ce muet est fils de la vive et parlante, de la
+sémillante duchesse de Bourgogne.</p>
+
+<p>Cet insensible est fils de l'élève, si passionné, de Fénelon.</p>
+
+<p>La royauté dévore; et il semble, en ce temps surtout, que les maisons
+royales à chaque instant tarissent (Espagne, Lorraine, Farnèse, Médicis,
+Autriche, Russie, etc.), ou, si elles se continuent, c'est par des
+figures discordantes, d'opposition tranchée, comique. Henri IV fut bien
+étonné de se voir naître, en Louis XIII, je ne sais quoi de sec et de
+noir, un vieux prince italien. Louis XIII, à son tour, dans l'enfant du
+miracle que lui donna la sainte Vierge, ne put retrouver rien de lui.
+Louis XV, à son tour, avec son père, sa mère, fait un contraste violent.
+Le duc de Bourgogne, né si ému (de l'amoureuse Bavaroise), le <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span>
+tendre, le dévot, le subtil et l'ardent bossu, qui avait tant de
+c&oelig;ur, n'a rien à voir en cet enfant.</p>
+
+<p>Et il ne tient guère non plus de la gentille Savoyarde, si amusante avec
+ses petites farces, tous ses patois grotesquement mêlés. Elle fut la
+comédie vivante. L'enfant, c'est le contraire; il est comme la salle
+après la représentation, morne, vide, tout est parti et l'on a soufflé
+les quinquets.</p>
+
+<p>La duchesse de Bourgogne eut, comme on sait, toujours de petites
+galanteries. Maulévrier, Nogent, l'abbé de Polignac, plus ou moins
+avancés, à des titres divers, tinrent la place à peu près jusqu'en 1706.
+Comme elle était très-bonne, avec toute sa légèreté, elle eut un vif
+retour pour son mari quand elle le vit humilié par sa triste campagne de
+1708. Elle prit son parti, le soutint, j'allais dire le protégea.
+Jusqu'à la mort du grand Dauphin son père, sa position fut déplorable.
+Une cabale active travaillait contre lui. Les malins, les <i>méchants</i> (le
+mot n'est pas créé alors, mais bien la chose), auraient été heureux de
+le rendre encore ridicule du côté de sa femme. Chose qui semblait peu
+difficile. Elle ne se faisait guère respecter, on l'a vu par Maulévrier,
+et elle était trop douce pour se venger jamais. Elle pleurait, riait,
+c'était tout.</p>
+
+<p>C'était un temps de grande méchanceté. L'abominable école des fats
+cruels (Vardes, Lauzun, La Feuillade) durait, et chaque jour inventait
+quelque tour. Ils avaient d'infernales machines, surtout contre les
+femmes qui voulaient se garder. Dans les bals, par exemple, sous un
+masque ordinaire, on en portait un autre, de cire très-habilement peint,
+à la parfaite <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> ressemblance de la dame qu'on voulait perdre. Ce
+second masque, montré perfidement au demi-jour par échappée, lui faisait
+imputer tout ce qu'on hasardait d'infâme. Trahison et surprise, violence
+même, tout leur semblait de bonne guerre.</p>
+
+<p>Madame de Bourgogne, en mai 1700, après l'horrible hiver, lorsqu'elle
+devint enceinte de Louis XV, vivait presque toujours chez madame de
+Maintenon et n'avait là d'amusement «qu'une poupée,» comme elle le
+disait elle-même, un enfant de treize ans. Les deux vieilles personnes,
+si ennuyées, au lieu de petits chats ou de jeunes chiens, avaient
+volontiers quelque enfant joueur. Madame de Bourgogne avait été
+l'enfant; puis la Jeannette Pingré dont j'ai parlé. Alors, c'était le
+tour du petit Vignerod (Richelieu), neveu de la grande dévote Anne
+Poussart (madame de Richelieu), qui avait jadis protégé madame de
+Maintenon. Elle s'en souvenait, et l'appelait: «Mon fils.» Ayant un père
+remarié, une belle-mère assez dure qui l'habillait fort mal, il semblait
+orphelin. Cela alla au c&oelig;ur de la bonne duchesse, qui lui fit fête et
+en fit son joujou. Il faisait le timide, moyen de se faire enhardir. Né
+faible, tout nerveux, mais d'autant plus précoce, il osait, et l'on en
+riait.</p>
+
+<p>Ce qui est singulier dans un enfant et ce qui montre un naturel pervers,
+c'est qu'à peine ayant quatorze ans, dès qu'il fut <i>présenté</i> et alla à
+Marly, il exploita la petite faiblesse que l'on avait pour lui, ne
+cherchant que le bruit, la gloriole, tout ce qui pouvait nuire à la
+charmante femme. Il s'arrangea pour être pris en tête-à-tête. Il attrapa
+une miniature, la cacha <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> si bien qu'on la vit. Son père, fort
+sottement, aida à cette indignité. Il alla furieux demander pardon au
+roi, le prier d'enfermer ce polisson à la Bastille, jura qu'il allait le
+marier. Admirable moyen d'ébruiter et d'exagérer le peu qu'il y avait
+peut-être. Le drôle, dès ce jour à la mode, imita les méchants, La
+Feuillade surtout. Avec quelques petits duels, il se fit un héros. Ce
+qui le porta haut fut surtout son indifférence, sa malice égoïste à se
+jouer des folles qui couraient après lui. Pitoyable caprice. Plus il fut
+froid, cruel, plus il fut à la mode. Il faisait des bassesses. Mais rien
+ne l'avilit. Il vendait ses faveurs à trois cents francs par
+rendez-vous.</p>
+
+<p>Nul n'influa plus et plus mal sur le règne de Louis XV, sur le roi
+indirectement, dont la sécheresse semble un reflet de ce désolant
+caractère. Sans exagérer sa faveur auprès de la princesse, il semblerait
+qu'enceinte elle ait pris du petit favori comme un regard, un mauvais
+sort, qui agit sur son triste enfant.</p>
+
+<p>Louis XV n'avait que onze ans quand sa nature eut occasion de se
+montrer. Le 31 juillet 1721, il tomba très-malade. Paris, la France,
+témoignèrent combien l'espérance commune s'était attachée à cette tête
+frêle, combien on craignait de la perdre, en proportion du dégoût, de la
+haine que l'on avait alors pour la Régence. Les ennemis du Régent qui
+entouraient l'enfant ne manquèrent pas de croire, de dire les choses les
+plus atroces. La duchesse de La Ferté criait: «Il est empoisonné.» Ces
+bruits, répandus dans le peuple, pouvaient faire un effet terrible, du
+moins un grand désordre, dont les brigands, alors fort nombreux,
+auraient <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> profité. Le gouvernement se sentait si faible, que le
+Régent enleva l'argent des caisses publiques, redoutant le pillage, s'il
+arrivait un malheur. Les médecins étaient consternés, n'osaient rien
+faire. Un seul, le jeune Helvétius, osa le traiter sans façon, comme
+s'il n'eût été qu'un homme mortel. Il lui donna l'émétique, dont
+l'explosion le sauva.</p>
+
+<p>Immense fut la joie populaire, touchante et ridicule. Ces pauvres gens
+se crurent sauvés aussi. Il y eut pendant plusieurs jours des
+réjouissances spontanées, des danses au Carrousel, des députations
+empressées de tous les corps de métiers, des charbonniers, des dames de
+la Halle; tendresses pour le Roi, injures pour le Régent et son
+papier-monnaie.</p>
+
+<p>À la Saint-Louis, une foule énorme se porta aux Tuileries pour voir le
+Roi. Vif élan de nature, d'espoir, mais surtout de bonté. Tout cela mal
+reçu. Il en fut excédé. À grand'peine il se laissait traîner au balcon.
+Dès qu'on l'entrevoyait, des cris frénétiques éclataient. Il se cachait,
+se tenait de côté. Le vieux Villeroi lui criait: «Voyez, mon maître,
+voyez ce peuple ... Tout cela est à vous, vous appartient!» Il n'en tira
+rien d'agréable, nulle bonne grâce, nul signe du c&oelig;ur. Les courtisans
+eux-mêmes furent étonnés. D'Antin écrit: «Il ne sentira rien.»</p>
+
+<p>Il portait l'empreinte évidente de deux époques déplorables, l'année
+1709, où il fut conçu, au milieu des désolations de la France, et le
+temps de sa puberté, marqué de trois fléaux, la ruine, la peste
+interminable, et le pire des fléaux, l'aigreur qu'ils produisent à la
+longue.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> De 1722 surtout à 1726, c'est un temps de m&oelig;urs violentes.
+Cela commence sous Dubois, et sous M. le Duc continue ou augmente.
+Dubois ne fait attention qu'à la police politique. Il divise la France à
+huit Argus, bien posés, grands seigneurs, qui dénoncent les Jansénistes,
+les mal-contents uniquement. Aux voleurs, liberté parfaite. Les grandes
+routes du Roi n'ont de roi qu'eux. En nombre même, en diligence, on
+court d'extrêmes dangers.</p>
+
+<p>Dans la société qui semble près de se décomposer, une autre se forme,
+celle du vol, une armée bien conduite, tout à l'heure une monarchie. Les
+bandes principales se rattachent à Cartouche. Son vrai nom était
+Bourguignon. Il était né à Bar-le-Duc. Il entreprenait fort en grand.
+Quand la fille du Régent alla en Espagne, Cartouche ne manqua pas de la
+faire accompagner. Trente des siens entrèrent avec elle à Madrid.</p>
+
+<p>Ces bandes, en faisant leurs affaires, faisaient obligeamment celles des
+autres. Pour un salaire honnête et modéré, ils vous tuaient votre
+ennemi. Certain marquis, de Lyon, embarrassé d'une promesse de mariage
+qu'il avait faite à une demoiselle de qualité, et qu'elle voulait faire
+valoir, s'arrangea avec les Cartouche. À tel jour elle devait passer
+dans une voiture publique. Dès qu'ils se présentèrent, elle devina, et
+rassurant les autres voyageurs, elle dit: «Cela ne regarde que moi.»
+Elle descendit et les suivit.</p>
+
+<p>Paris, avec sa grande police, était pour les brigands un lieu de
+parfaite sécurité, un refuge, un asile. La <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> ville, énormément
+grossie, avait huit cent mille âmes (dont cent cinquante mille âmes de
+laquais). La police, myope et fantasque, un jour était féroce pour la
+foule, et l'autre jour sensible, indulgente (aux voleurs). On allait
+jusqu'à dire que ceux-ci, au lieu de disputer, s'étaient arrangés à
+forfait, prenaient abonnement de certains magistrats.</p>
+
+<p>On ne parlait que de Cartouche. Il devenait une légende, un être
+mystérieux. Tels disaient qu'il n'existait pas. Ses actes le révélaient
+assez. Il allait jusqu'à exercer entre les siens haute et basse justice,
+faire des exécutions solennelles et presque publiques.</p>
+
+<p>Cela piqua. On prit un des siens, un Du Châtelet, bon gentilhomme de la
+maison du Roi, qui dit où il était. On se garda d'avertir la police. Ce
+fut le ministre de la guerre, Leblanc, qui arrangea la chose en grand
+secret. Il choisit de sa main quarante braves soldats du régiment aux
+Gardes. Cartouche ne s'attendait pas à une attaque militaire. Il était
+dans son lit, à la Courtille, quand il reçut cette visite. Il
+raccommodait ses culottes.</p>
+
+<p>Il est arrêté le 15 octobre (1721). Et le 20 déjà, Arlequin joue
+<i>Cartouche</i>, une farce de Riccoboni, au petit théâtre Italien. Le 21,
+aux Français, autre <i>Cartouche</i> du comédien Legrand. Le vrai Cartouche
+fut curieux; se moquant de ses fers, un jour il brise tout; sans un
+hasard, il eût été se voir jouer.</p>
+
+<p>Le dégoûtant fut la légèreté des magistrats qui faisaient son procès.
+Dînant au Palais même, ils reçoivent l'auteur et l'acteur, et la
+serviette sur le <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> bras, les mènent voir le héros du jour, le
+font jaser, lui font dire son argot, de quoi faire rire après sa mort.</p>
+
+<p>Cartouche, bien traité, bien nourri, et même recevant sa maîtresse, eut
+la galanterie de ne nommer personne.</p>
+
+<p>La torture (ménagée peut-être) ne le fit pas parler. Mais, quand il fut
+en Grève, et qu'il ne vit qu'une roue au lieu de cinq, il crut qu'on
+sauvait ses complices et se fâcha. Il déclara qu'il allait tout dire; il
+parla vingt-quatre heures de suite. Ces aveux et tous ceux des gens
+qu'on roua après lui, taillèrent de la besogne aux juges pour plus d'un
+an. On arrêtait de tous côtés, souvent fort au hasard. En juillet 1722,
+il y avait encore cinq cents complices de Cartouche au Châtelet, des
+gens de toutes classes, plusieurs superbement vêtus.</p>
+
+<p>Mais combien de crimes secrets, privilégiés, que l'on n'osait
+poursuivre! Plusieurs éclataient par hasard.</p>
+
+<p>Les puissants, ou les hommes abrités par un corps puissant, se passaient
+d'odieuses fantaisies, qui les menaient souvent au meurtre.</p>
+
+<p>Un conseiller du Parlement attire, garde, enferme chez lui une
+infortunée demoiselle, l'accable de traitements barbares, honteux. Elle
+échappe, fort heureusement; car la satiété, la crainte, lui auraient
+fait pousser les choses à mort. Il tua son cocher, qui sans doute était
+son complice; puis, se sentant perdu, il se fit justice à lui-même.</p>
+
+<p>L'exemple part de haut. Le jeune frère du duc de <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> Bourgogne,
+Charolais, préludait à l'amour par les coups, n'aimait les femmes que
+sanglantes. Il était demi-fou.</p>
+
+<p>M. le Duc lui-même, le futur maître du royaume, donnait (comme avaient
+fait ses pères) maints signes d'un esprit dérangé (<i>Barbier</i>), d'une
+mauvaise bête sauvage.</p>
+
+<p>Les amusements de ces princes frisaient de près l'assassinat. On a vu la
+façon dont leur père, ce nain singulier, <i>s'amusa</i> du pauvre Santeuil.
+Les occasions ne leur en manquaient pas.</p>
+
+<p>Il tomba dans leurs mains, chez madame de Prie, que tout le monde alors
+recherchait, comme le soleil levant, une dame étourdie, imprudente,
+madame de Saint-S. (<i>Barbier</i>, <i>Marais</i>). Elle était jolie, encore
+jeune, d'une bonne famille de robe. Veuve d'un homme d'affaires, elle
+avait des enfants, et sans doute, dans ce moment, sous la Terreur du
+Visa, elle avait grand besoin d'une haute protection pour couvrir le
+résidu de leur fortune. Elle ne songea point que la vipère, pour amuser
+les princes, pouvait se divertir à ses dépens cruellement.</p>
+
+<p>Cette bonne madame de Prie l'invite en effet à souper. Nulle défiance.
+Elle s'y rend. On l'amadoue, on la caresse, on la fait boire. On s'en
+fait un jouet. Cela arriva par deux fois. La première, on la dépouilla,
+et Charolais la roula dans une serviette. Une telle honte devait tout
+finir. Mais la pauvre mère, n'ayant sans doute rien obtenu encore,
+croyant qu'une femme, après tout, aurait quelque pitié de sa triste
+aventure et voudrait réparer, osa y retourner, sur <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> une
+invitation nouvelle de madame de Prie. Cette fois, M. le Duc eut la
+cruelle idée de la flamber comme un poulet. Brûlée (et dehors, et
+dedans!), la pauvre femme fut près d'en mourir, et n'en revint qu'après
+plusieurs années.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> CHAPITRE XXII</h3>
+
+<h4>DUBOIS ABANDONNE TOUTE RÉFORME&mdash;APPROCHE DE LA MAJORITÉ<br>
+
+1722</h4>
+
+
+<p>M. le Duc paraît à l'horizon. Deux ans entiers il approche, il avance,
+comme une comète sinistre. On va regretter le Régent, que dis-je?
+regretter Dubois même. Le baroque et barbare gouvernement du borgne, la
+sauvage administration qui veut <i>marquer</i> les pauvres, qui codifie les
+dragonnades, par la comparaison canonise le fripon Dubois.</p>
+
+<p>À la mort de Dubois, Paris ne se réjouit point. Qui le croirait? les
+gens du Parlement, qu'il écrasa, le barreau, l'avocat Barbier,
+commencent à trouver que ce drôle eut du bon. Il avait de l'esprit. Il
+n'a pas fait de grands établissements aux siens. «S'il eût vécu, il eût
+voulu punir les coquins <i>de tout état</i>.»</p>
+
+<p>De tout état. Aux seigneurs tout honneur. Au premier rang les princes,
+et le premier, M. le Duc.</p>
+
+<p>Si Dubois eût eu la vue nette, si, averti par l'âge, <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> par ses
+vilaines maladies, par les apoplexies avortées du Régent, il se fût
+avisé d'avoir une pensée pour ce pauvre royaume qui (après tout) lui
+échappait; s'il eût, en s'en allant, fermé la porte au Duc,&mdash;il aurait
+fait un coup de maître, eût terriblement remonté; il eût embarrassé
+l'histoire. La France, faible et bonne, lui eût gardé un souvenir.</p>
+
+<p>Il ne fallait pas être lâche, ne pas laisser brûler les papiers du
+Système et les documents du Visa, ne pas permettre cette cage de fer
+qui, dans la cour de la Banque, dévora, effaça le passé, rendit toute
+enquête impossible, brûla la justice et l'histoire.</p>
+
+<p>Il ne fallait pas être lâche, mais éclaircir, imprimer, publier. Ce
+qu'on savait déjà devait faire désirer de savoir davantage. Sur un de
+ces registres qu'on brûla si soigneusement, on avait lu qu'un seul
+commis avait directement délivré en or à M. le Duc dix-sept cent mille
+louis. Mais, indirectement et par ses prête-noms, les agents de
+l'agiotage, qui, jour par jour, instruits des Arrêts du Conseil,
+travaillaient à coup sûr, combien purent-ils réaliser, lui, madame de
+Prie, madame la Duchesse et Lassay son mari, les entours de cette
+maison? c'est ce qu'on ne peut plus calculer.</p>
+
+<p>Il ne fallait pas se laisser marcher sur les pieds comme firent Dubois
+et le Régent, n'avoir pas peur des gros souliers de Duverney, ni des
+plumets du <i>Camp de Condé</i>; mettre à jour tous ces braves, crottés de la
+rue Quincampoix. Il fallait dominer la réaction et s'en servir,
+subalterniser Duverney, ne pas permettre que sa Terreur du Visa fût une
+farce, la <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> rendre sérieuse, atteindre au plus haut même,&mdash;et,
+ce qui était capital pour l'avenir: <i>déshonorer M. le Duc</i>.</p>
+
+<p>Dubois, je le sais bien, n'était pas net, ni le Régent. Le Régent avait
+gaspillé. Dubois avait reçu ou pris. Mais ni l'un ni l'autre n'était le
+patron solennel, le général des deux armées du vol,&mdash;du Système, de
+l'Anti-Système, de la Bourse et de la Maltôte. Ce rôle étrange faisait
+la force de M. le Duc. D'une part, il plaidait pour les amis de Law, la
+défunte Compagnie des Indes. D'autre part, il se rattachait les vieilles
+dynasties financières, le triumvirat du Visa, la féodalité des Fermiers
+généraux. Tout en condamnant le Visa, il s'arrange avec Duverney, dont
+il va faire son factotum. Double rôle, assez compliqué, dont le jeune
+brutal eût été incapable. Mais les deux araignées, madame la Duchesse et
+madame de Prie, des gens habiles, adroits, clients anciens de cette
+maison, arrangeaient tout et filaient le réseau.</p>
+
+<p>Dubois, avec tout son esprit, ses rires, ses airs d'audace, était au
+fond un plat petit coquin. S'il n'eût trembloté, vivoté, craignant tout,
+n'osant disputer rien à cette ligue, il nous aurait sauvé un précieux
+héritage: tout le meilleur des réformes de Law, nombre de choses
+excellentes, nullement chimériques, qui étaient faites ou commencées.</p>
+
+<p>Law se passait de la haute finance, qui revend à l'État le crédit que
+l'État lui donne. Law se passait de Fermiers généraux et de gros
+Receveurs, si fort payés, tripotant de l'argent des caisses. Il
+réduisait l'énorme armée bureaucratique. Il poursuivait l'idée <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span>
+de Renaut et des sages esprits du Languedoc, qui, voyant dans cette
+province les effets excellents de la taille <i>réelle</i>, assise sur les
+biens, sur un cadastre sérieux, l'essayaient, préparaient l'égalité
+d'impôt.</p>
+
+<p>Mais Dubois lâche tout. Tout au clergé; on va le voir. Tout aux nobles;
+il défend de continuer les essais de la taille territoriale (juin 1721).
+Tout à la finance. Il retourne aux plus misérables expédients de Louis
+XIV, la double usure: Samuel Bernard prête aux Fermiers généraux ce
+qu'ils vont prêter à Dubois.</p>
+
+<p>Sa maladresse fut telle, que le Parlement même (que M. le Duc et Conti
+avaient tant aidé à briser en 1718) se lie à eux. Sur quelques mots
+polis, les juges font fête à ces honorables voleurs. Au lieu d'être
+épluchés et jugés par le Parlement, ils y siègent, ils y trônent. Ils
+font les délicats, les scrupuleux, dans l'affaire de La Force, leur
+camarade en tripotage.</p>
+
+<p>Dubois eût dû, contre M. le Duc, chercher appui au moins dans un fort
+Conseil de régence, purgé, refait et réorganisé. Les hommes ne
+manquaient pas autant qu'on dit. Avec Noailles et d'Aguesseau, il
+fallait appeler ceux qui, au début de la Régence, avaient marqué dans
+les Conseils, des hommes jeunes et de mérite. Plusieurs des roués même,
+malgré leurs m&oelig;urs, étaient des gens d'infiniment d'esprit et fort
+capables. Par un tel Conseil de régence on eût jugé les juges du Visa;
+on les aurait fait marcher droit, et forcés de parler français sur les
+malpropretés de ceux qu'il fallait démasquer et rendre à jamais
+impossibles.</p>
+
+<p>Dubois fit le contraire. Il brise, pour une question de vanité, ce cadre
+si utile qu'il aurait rempli à son <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> gré. Il exige pour les
+cardinaux la préséance, et la plupart des membres s'en vont. Le Conseil
+est désert.</p>
+
+<p>Ainsi, de plus en plus, n'ayant ni Parlement, ni Conseil de régence, en
+se donnant toutes les places et pourtant restant seul et n'étant qu'un
+individu, il se voit juste en face du mufle de M. le Duc, qui compte
+l'avaler à la majorité. M. le Duc a la surintendance de l'éducation
+royale, comme l'a eue le duc du Maine. Ce qui le sépare encore de la
+personne royale, ce qui fait que l'enfant n'est pas en son pouvoir,
+c'est que le gouverneur, Villeroi, le tient de très-près. Villeroi,
+l'ami du feu roi, gardien, <i>sauveur</i> du petit roi, l'acteur emphatique
+et grotesque qui fait pleurer les Dames de la Halle sur la frêle vie du
+cher enfant, Villeroi, avec sa sottise, ses défiances affectées du
+Régent, n'en est pas moins utile au Régent, à Dubois, étant réellement
+le mur qui sépare le Roi de M. le Duc. Supprimer un tel mur, c'est
+servir celui-ci et le rapprocher de l'enfant.</p>
+
+<p>Villeroi ayant, de tout temps, été serviteur des Jésuites, et très-bon
+Espagnol, il ne semblait pas que le mariage espagnol, le confesseur
+jésuite, pussent le blesser. Ce fut là cependant la cause ou le prétexte
+de sa mauvaise humeur. Il donna la main sans scrupule à l'athée Canillac
+et au janséniste Noailles. L'archevêque refusa les pouvoirs au Jésuite
+pour confesser dans son diocèse. La première communion du Roi
+approchait. Ce fut le terrain du combat.</p>
+
+<p>Chose grave. Vers le 1<sup>er</sup> avril, quand on annonça le choix du Jésuite,
+le petit Roi montra une extrême mauvaise humeur. On lui avait soufflé
+certainement <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> qu'à la veille du sacre, de la majorité, c'était
+une insolence de disposer ainsi de sa conscience, de nommer un homme si
+important de sa maison, son officier, son domestique, comme on disait.</p>
+
+<p>Comme il ne parlait pas, son irritation enfantine éclata par un acte, un
+caprice cruel et sauvage, où il était bien sûr de choquer tout le monde.
+Il voulut montrer durement qu'il était désormais le maître, ne se
+souciait de personne, agirait à sa fantaisie. Il élevait une biche
+blanche qui ne mangeait que dans sa main. Il la fait mener à la Muette,
+la fait mettre à distance, la tire, la blesse. La pauvre bête revient à
+lui et le caresse. Il l'éloigne encore, et la tue. (<i>Barbier</i>, avril, I,
+212.)</p>
+
+<p>Voilà un grand changement. Cet enfant de douze ans, dont on ne tirait
+rien, ni acte ni parole, il agit et il parle, ordonne. Il signifie à son
+grand aumônier, cardinal de Rohan, qu'il ne veut se confesser, pour la
+première communion, qu'au curé de sa paroisse, la paroisse du Louvre,
+Saint-Germain-l'Auxerrois. Le grand aumônier, en effet, qui devait le
+faire communier avait droit de le faire confesser par qui il voulait.
+Mais Rohan, si intime avec Dubois pour l'<i>Unigenitus</i>, pour l'affaire du
+chapeau, et son agent à Rome, Rohan, à qui Dubois vient de donner la
+préséance au Conseil de régence, Rohan va-t-il agir contre Dubois?</p>
+
+<p>Un courtisan ne voit point le passé, mais le seul avenir. Rohan pensa
+qu'à la majorité (si prochaine), Dubois très-probablement tomberait, que
+Villeroi, Fleury, qui tenaient l'enfant, régneraient.&mdash;Fleury s'était
+déclaré (en juillet). Dubois, recevant alors la <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> calotte,
+voulut lui donner sa croix d'archevêque en diamants, pour le brouiller
+avec Villeroi. Il évita le piége, ne porta pas ce bijou sale, le vendit
+pour donner aux pauvres. Insulte réelle à Dubois. Rohan s'en souvenait.
+Il fit comme Fleury, tourna contre Dubois, et fit le curé confesseur.
+(<i>Buvat.</i>)</p>
+
+<p>Qu'un homme aussi timide que Rohan eût osé cela, qu'un homme aussi
+prudent que Fleury (seul responsable, au fond, des paroles du Roi) l'eût
+fait parler et ordonner, c'étaient des signes effrayants de ce qu'à la
+majorité pouvaient attendre Dubois et le Régent. Nul doute qu'à ce
+moment la cabale ne fît agir contre eux la petite machine royale,
+l'automate qu'elle savait faire parler par instants (comme le canard de
+Vaucanson). Quel remède? Différer de quatre ans la majorité, la reculer
+de treize ans à dix-sept. Chose naturelle et raisonnable à laquelle on
+pensa, dit-on, mais malheureusement impossible. La demander aux États
+généraux? quel péril! L'implorer du Parlement, qu'on écrasait hier?
+quelle pitié! La faire décréter par un Conseil de régence, brisé,
+détruit? quelle risée! Qui l'aurait prise au sérieux?</p>
+
+<p>Le Régent cependant en jasa fort imprudemment avec ce qui restait de ce
+triste Conseil. Plus sottement encore, il fit venir le président de
+Mesmes (si fort dans les Scapins au théâtre de Sceaux), de Mesmes, son
+gracié, qui naguère, pris sur le fait, lui avait léché les souliers,
+s'était fait son mouchard. C'est à ce digne magistrat qu'il se confia.
+Autre temps. Le faquin se dresse, fait de la dignité.&mdash;«Mais si l'on
+vous exile?&mdash;Nous resterons et ne bougerons pas.» <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> (15 avril,
+<i>Buvat</i>, 149.) Dubois, exaspéré, dit aux Parlementaires une chose qui
+les fit reculer: Qu'ils ne seraient plus qu'un bailliage, qu'on mettrait
+leurs épices à sec. Ils ne soufflèrent, mais disaient en dessous que le
+Régent voulait tondre le roi, être Maire du palais, se faire un Pépin ou
+un Guise. (<i>Buvat.</i>)</p>
+
+<p>Dubois et le Régent songèrent que, s'il leur était impossible d'ajourner
+la majorité, il serait très-possible, avec un peu d'adresse, de
+s'emparer du roi majeur. Deux hommes d'esprit, comme ils l'étaient,
+contre l'ennuyeux Villeroi, radoteur, presque octogénaire, avaient
+beaucoup de chance. Comme il n'était qu'orgueil d'ailleurs, Dubois ne
+désespérait pas, par l'excès de la déférence, les respects, les
+soumissions, de le capter, de l'étourdir, ainsi que, dans la fable, le
+renard agile, à force de voltes et de courbettes, étourdit le dindon sur
+l'arbre. Il espérait diviser la cabale, chasser Noailles et Canillac,
+ramener, gagner Villeroi.</p>
+
+<p>À ce dernier effet, il était fort utile de mettre le Roi à Versailles,
+d'éloigner Villeroi de Paris, son théâtre, où il jouait, pour
+l'admiration des poissardes, son rôle d'ange gardien. À Versailles, plus
+isolé et un peu dégrisé, il écouterait davantage et deviendrait moins
+sot peut-être. Enfin, s'il fallait le briser, c'était plus aisé qu'à
+Paris.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> CHAPITRE XXIII</h3>
+
+<h4>LE ROI RAMENÉ À VERSAILLES&mdash;ENLÈVEMENT DE VILLEROI<br>
+
+1722</h4>
+
+
+<p>Au bout de six ans d'abandon, Versailles était déjà d'un délabrement
+singulier. Ce bâtiment, comme tous ceux de Louis XIV, était né vieux.
+L'artificiel, l'effort, donnent peu la durée. Les faux toits italiens, à
+peu près plats, protègent assez mal un palais, et le voleur d'Antin
+avait enlevé tous les plombs. L'appartement royal surtout était dans un
+état effrayant et funèbre. Les tentures, à la mort du Roi, furent
+indignement enlevées, en vertu d'un prétendu droit des temps barbares,
+par le grand maître de la garde-robe et autres officiers. Tous avaient
+pillé l'orphelin.</p>
+
+<p>Le 15 juin, il fut brusquement amené de Paris à Versailles. Le Régent et
+Dubois, venus en même temps, déclaraient s'y fixer. Rien n'était
+préparé. Si Villeroi eût été prévenu, il aurait communiqué à l'enfant
+<span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> sa mauvaise humeur. Tout se passa au mieux. Le Régent lui-même
+le prit, lui montra tout, le parc, ce peuple de statues, les bosquets,
+beaux de la saison. Il faisait chaud, il se fatigua fort, voulut
+changer; mais point de linge. Quelqu'un prêta une chemise.</p>
+
+<p>On ne rendit point aux seigneurs les innombrables logements que donnait
+le feu roi. Ceux qui voient aujourd'hui cet énorme palais réduit aux
+quatre murs et tout en galeries, sont loin de deviner que c'était une
+ville, une ruche, une fourmilière. L'ancien Versailles était divisé et
+subdivisé en une infinité d'appartements, dont beaucoup fort petits. Tel
+je l'ai vu en 1830, avant la grande métamorphose. Tel l'ont vu nos
+prédécesseurs, mademoiselle Delaunay, madame Roland et tant d'autres.
+Celle-ci, fort jeune alors, et menée par ses parents en visite chez une
+femme de chambre, fut fort choquée de tous ces nids à rats, de l'odeur
+et du pêle-mêle. Saint-Simon, en plusieurs endroits, décrit les
+arrière-cabinets qu'on ménageait aux épaisseurs obscures; on y allumait
+à midi. Chaque occupant de ces logis étroits, pour en tirer parti, y
+faisait des subdivisions, cloisons, soupentes, alcôves, petits réduits
+pour domestiques ou garde-robes, toilette, etc.</p>
+
+<p>Aération, propreté, surveillance, trois choses également impossibles.
+Malgré les rondes de nuit, ces labyrinthes infinis de corridors,
+passages, escaliers dérobés, les petites cours intérieures (uniques
+latrines du palais), les combles enfin et les toits plats à balustrades,
+favorisaient mille aventures, maintes méprises volontaires. L'un des
+hommes qui ont su le <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> mieux cette tradition, M. de Valéry,
+contait cela à merveille.</p>
+
+<p>Dans le désert de cette énorme ruche abandonnée, le Roi était seul au
+premier avec Villeroi. Sous le Roi, à peu près, le Régent s'établit à ce
+coin du rez-de-chaussée qui domine et le petit parterre central et d'un
+peu loin l'Orangerie.</p>
+
+<p>Un changement imprévu, surprenant, s'était opéré dans sa vie. Fatigué et
+blasé, il avait supprimé la comédie laborieuse d'avoir une maîtresse
+inutile, l'avait mise en vacances. Il ne soupait plus guère, n'allait
+guère à Paris. Bougeant peu de Versailles, il avait tout le temps de
+cultiver le Roi. L'enfant, tout sec qu'il fût, n'étant pas sans esprit,
+sentait la supériorité, la bonté de cet homme charmant. Le Régent le
+traitait avec un tact parfait, les égards délicats d'une paternité mêlée
+de respect pour le rang. Villeroi inégal, toujours ou trop haut, ou trop
+bas, n'eut rien de ces nuances. Il était assommant, acteur, déclamateur,
+exactement du caractère qui convenait le moins à celui de Louis XV. Le
+succès du Régent était sûr, s'il y mettait un peu de suite.</p>
+
+<p>La ressource des Villeroi (ils étaient là tous en famille), une
+ressource peu honorable, c'était d'émanciper l'enfant plus que l'âge ne
+comportait, de tenir pour venue la majorité imminente. Villeroi lui
+disait: «Mon maître.» Et l'affaire de la biche montrait bien que ce
+jeune maître n'était pas loin de se donner carrière par des caprices
+violents. Physiquement, il avait repris depuis sa maladie. Un beau luxe
+de cheveux blonds, certaine fleur de teint (qui le rendait joli,
+<span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> malgré l'&oelig;il terne et froid, la lippe maternelle), disaient
+suffisamment la santé et la vie, peut-être le prochain essor.</p>
+
+<p>L'infante était encore toute petite, bien loin d'intéresser. Cependant
+elle était étonnamment précoce, plus qu'Espagnole, plus qu'Italienne. À
+cinq ans, c'était au complet la Farnèse, sa mère, avec des coquetteries,
+des ambitions enfantines vraiment étranges. Aux jeunes princesses qu'on
+amenait, et qui avaient dix ou douze ans, elle disait: «Jouez, mes
+petites.» Et, si grandes, elle voulait les tenir à la lisière, de peur
+qu'elles ne tombassent. On la mit à Versailles, dans l'appartement de la
+reine, avec sa gouvernante, madame de Ventadour, la grande amie de
+Villeroi. On eût voulu que les enfants s'habituassent un peu, se
+connussent. Et elle ne demandait pas mieux. Si jeune, et encore plus en
+grandissant, elle regardait bien si le Roi s'apercevait d'elle, et elle
+eût volontiers joué de la mantille. Il ne la voyait même pas, passait
+indifférent, et méprisant peut-être comme pour un bébé en bourrelet.</p>
+
+<p>On sait, du reste, que longtemps on put croire que le Roi aurait peu de
+goût pour les femmes. Nulle ne le séduisit avant le mariage, et, dans ce
+mariage (mal choisi, absurde, ennuyeux), pendant dix ans on travailla
+sans pouvoir arriver à lui faire prendre une maîtresse. On pensait que
+plutôt il aurait quelque favori. La tradition de la cour était très-fixe
+là-dessus. Escamoter la royauté en donnant au Roi un petit ami qui,
+grandissant, mènerait tout (à la Luynes, à la Buckingham), ou à la façon
+italienne des favoris d'Henri III, <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> de Monsieur, c'était le
+plan. Mazarin l'essaya, on l'a vu, pour Louis XIV, précisément à l'âge
+qu'eût Louis XV en 1722.</p>
+
+<p>Villeroi, le grand-père, le maréchal et gouverneur, passait pour galant
+homme, autant que pouvait l'être un fat écervelé. Son fils, duc de
+Villeroi, capitaine des gardes, était aimé et estimé, le chevalier
+fidèle de la charmante madame de Caylus. On s'étonne que ces deux hommes
+aient laissé venir à Versailles les petits-fils avec leurs femmes et
+leurs beaux-frères, scandaleuse racaille de jeunes polissons, qui
+avaient révolté la Régence même, et qu'on eût dû tenir au plus loin de
+l'enfant.</p>
+
+<p>L'école des m&oelig;urs italiennes, en grande décadence, comptait alors
+pour singularité. Vers la fin de Louis XIV, au lieu d'avoir pour chef
+Monsieur, prince du sang, elle n'avait plus que Courcillon, le fils du
+marquis de Dangeau. Cette poupée fardée, plâtrée, entourée d'une cour,
+s'étalait au théâtre, trônait à côté des actrices. Mais elle reçut de la
+Régence un immortel soufflet par la main de Voltaire (<i>Courcillonade</i>).
+Le chef meurt (1719). Écrasée par le ridicule, l'école traîne
+honteusement sous Rambures (1722), enfin sous Des Chauffours, que Fleury
+fait brûler en Grève (1726).</p>
+
+<p>Les petits-fils de Villeroi, qui étaient de la bande, avaient été, pour
+réforme ou correction, mariés presque enfants. Mais rien n'y fit. Un peu
+avant le départ pour Versailles, trois d'entre eux, avec certains
+parents du premier président, avaient fait «une orgie si horrible, dit
+Madame, qu'on ne peut l'écrire.» Le pis, c'est qu'en cette partie
+d'hommes, le chef était <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> une femme, la femme de l'aîné Villeroi
+(née Luxembourg, duchesse de Retz). À dix-huit ans, laissant la large
+voie de Messaline, écolier effréné, elle court les sentiers de Pétrone.
+Alincourt (Villeroi) et le petit Boufflers, leur beau-frère, un enfant,
+étaient de ce souper, trop grec, qui fit bruit dans Paris. Le Régent fut
+forcé de le savoir. Le grand-père, Villeroi, déroba les coupables en
+demandant pour eux un exil qui ne dura guère.</p>
+
+<p>Comment ce grand-père imbécile les fait-il venir à Versailles? Comment
+Dubois et le Régent, qui les connaissent bien, ne lui font-ils pas
+remontrance, surtout sur cette jeune duchesse, page effronté, qui
+pouvait être un si dangereux camarade?</p>
+
+<p>Faudrait-il croire que le vieux courtisan, fait à l'ancien Versailles,
+pensa qu'à tout prix il fallait s'assurer du roi contre le Régent?
+Faudrait-il croire que Dubois, non moins indélicat, fut ravi, à ce prix,
+de pouvoir pincer Villeroi, de le perdre dans l'opinion de Paris?
+Jusque-là il n'en tirait rien avec toutes ses avances. Il avait beau lui
+faire toutes les soumissions, lui offrir tout, se mettre à genoux devant
+lui. N'aboutissant à rien, il voulait, non pas le détruire (ce qui
+aurait servi M. le Duc), mais l'humilier, l'aplatir, le dégonfler, et
+bref, en faire un mannequin, pour en jouer comme on voudrait.</p>
+
+<p>La jeune folle perdit son temps; la camarade étrange, d'impudente
+familiarité, blessa l'enfant hautain, timide, l'effraya presque. On ne
+pouvait aller ainsi brusquement et directement. Par un circuit, on visa
+les entours, un camarade que le roi avait déjà, <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> un petit abbé
+de douze ans, docile oiseau, passif, qui privé aurait privé l'autre:</p>
+
+<p>Ces misérables étaient des étourdis. Si près de la majorité, ils ne
+tenaient plus compte du Régent, et ne songeaient pas à Dubois, qui était
+là et les suivait de l'&oelig;il. Ils étaient dans le parc comme chez eux,
+faisaient leurs bacchanales à l'aise, sous les ombrages des maigres
+bosquets de Versailles. Certaine nuit (2 août), par un beau clair de
+lune, avec leur chef Rambures, l'aîné et le cadet des Villeroi, et leurs
+beaux-frères furent vus, surpris. Probablement des témoins étaient
+apostés. Tout Versailles le sut la nuit même, au matin, tout Paris. Les
+chroniqueurs exacts (<i>Buvat</i>, <i>Marais</i>, <i>Barbier</i>), fort concordants
+ici, donnent les mêmes détails, les mêmes noms. Saint-Simon, ennemi du
+grand-père, mais très-ami du père (duc de Villeroi), aime mieux n'en
+rien dire: son récit reste obscur, bizarre, donnant des faits
+inexplicables dont il a supprimé la cause, si publique pourtant et si
+parfaitement connue.</p>
+
+<p>Le coup accablait Villeroi. La passion du peuple pour le roi allait
+tourner contre lui et les siens. Quelle négligence dans l'aïeul! quelle
+audace dans les enfants! Manquer au roi à ce point-là, chez lui, sous
+ses fenêtres! L'exposer, à cet âge, à voir et savoir tout cela! Ajoutez
+le moment: la veille de sa première communion! Pour comble, une des
+Villeroi, et la seule qui fut vertueuse, dénonçait hautement l'infamie
+des tentatives plus directes. Corrompre cet enfant si frêle, c'était un
+attentat sur sa vie elle-même, et proprement un régicide.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> Villeroi, effrayé, fit la plus pénible démarche: il alla chez
+Dubois. La chose lui coûtait tellement, qu'il n'y alla que le 3. Le 2,
+toute la journée, Rambures, l'effronté chef de bande, s'était montré
+partout en habit de gala. Il pensait comme Guise: «On n'osera,» croyant,
+le misérable, que plus la chose était honteuse, moins on pourrait faire
+un éclat qui la révélerait au roi même. Il spéculait sur la pudeur du
+Régent, de Dubois, et leurs ménagements pour l'enfant. Mais pourtant
+c'était trop. Il fallut bien faire quelque chose. On fit le moins qu'on
+put. On les envoya se laver à leurs châteaux. Rambures eut les honneurs
+de la Bastille.</p>
+
+<p>L'ordre était inconnu encore, quand, le matin du 3, Villeroi, se faisant
+remorquer d'un ami, le cardinal Bissy, fait enfin visite à Dubois.
+Celui-ci l'étreint de tendresse, l'accable de respects, et, pour le
+recevoir, il renvoie les ambassadeurs qui attendaient. Avec tout cela,
+comment taire ce qui s'est fait contre les petits-fils? Là, Villeroi
+s'emporte. Dubois, qui, après tant d'avances, s'est empressé de le
+déshonorer, lui semble le plus faux des hommes. Il lui déclare la
+guerre. Il le raille, il l'insulte, il le traite en laquais. Dubois veut
+se sauver. Villeroi se met en travers, lui fait avaler tout, jure de
+faire du pis qu'il pourra, ajoutant ce conseil: «Vous pouvez tout ... Eh
+bien, arrêtez-moi? Vous n'avez que cela à faire.»</p>
+
+<p>Ce radotage colérique, cet imprudent défi d'un homme qui ne se connaît
+plus, l'acheva dans le public. On sentit que l'enfant était fort mal
+placé dans les mains d'un vieillard qui tombait en enfance. Quels que
+<span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> fussent le temps et les m&oelig;urs, Paris avait trop de sens
+pour ne pas sentir le danger de laisser le roi avec une telle famille.
+La thèse s'était retournée. Le Régent, cet empoisonneur, gardait le
+petit roi, le défendait et le sauvait, Villeroi, le sauveur, exposait,
+par sa négligence, ses m&oelig;urs, sa vie elle-même.</p>
+
+<p>On ne pouvait pourtant procéder régulièrement. On supposait que l'enfant
+y tenait. Il fallait brusquement l'en détacher et l'enlever. On chercha
+un prétexte. Il n'y en avait que trop, et d'excellents. Le vieux sot
+continuait son outrageante comédie de défendre la vie du roi, d'enfermer
+son pain et son beurre, de veiller ses tartines, ses mouchoirs, etc. Si
+le Régent voulait lui parler bas, il fourrait sa tête entre-deux. Le
+dimanche 12 août, le Régent prie le roi de passer avec lui dans un
+cabinet. Villeroi s'y oppose. Mais le Régent, ordinairement si patient,
+s'indigne, l'admoneste et sort. L'insolent en triomphe; puis, prend peur
+tout à coup, et dit qu'il ira le lendemain s'expliquer chez le prince.
+C'est ce qu'on attendait. En y entrant, il est désarmé et saisi, emballé
+dans une litière qui descend lestement l'escalier de l'Orangerie, de là
+dans un carrosse, qui le mène furieux à Villeroi, où, par égard pour
+l'âge, on lui permet de reposer (13 août).</p>
+
+<p>Villeroi croyait que l'affaire aurait grand effet dans Paris. Elle en
+eut, mais de rire et de plaisanterie. «C'est encore sa nuit de Crémone,
+disait-on, il est toujours pris.» On s'étonnait seulement de la
+vaillance de Dubois. Dubois et le Régent étaient faits aux affronts. Et
+très-probablement ils auraient encore <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> avalé celui-ci, si
+l'aile Nord de Versailles, le sombre côté des Condés, n'eût été occupée,
+n'eût pesé fortement sur l'aile du Midi. Quoiqu'il n'y eût ni cour ni,
+courtisans; que Dubois, le Régent eussent compté sans doute être seuls
+avec le petit monde du roi, M. le Duc, surintendant de l'éducation
+royale, se souvint de ce titre, qu'il semblait avoir oublié, vint
+prendre position sur le champ de combat. Quand je dis <i>lui</i>, je dis son
+âme, sa violence, qui le faisaient marcher, sa madame de Prie. Poussé
+d'elle, il poussa. Il obligea Dubois et le Régent de se tenir vraiment
+pour insultés, les empêcha de se calmer, leur dit: «Si on le souffre, il
+ne reste plus qu'à s'en aller, et mettre la clef sous la porte.» Donc
+ils débarrassèrent M. le Duc de l'homme qui eût pu le gêner à la
+majorité.</p>
+
+<p>Restait le précepteur Fleury, auquel on n'avait pas songé. Il ne laissa
+pas que d'embarrasser. Il avait promis à Villeroi que, s'il partait, il
+partirait. Il crut décent de tenir sa promesse, du moins de faire
+semblant. Il disparut. Le roi se trouva seul, pleura, ne mangea pas.
+Dubois et le Régent sont aux abois. Où est Fleury? comment trouver
+Fleury? Il était à deux pas. Sur l'ordre du roi, il revient, ayant
+suffisamment établi à quel point il est nécessaire.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> CHAPITRE XXIV</h3>
+
+<h4>FIN DE DUBOIS ET DU RÉGENT<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a><br>
+
+1722-1723</h4>
+
+
+<p>Deux choses ressortaient de la situation. D'une part, que dans un
+gouvernement tellement idolâtrique et fétichiste, tout était dans la
+main de celui qui tenait l'idole, savait la faire parler. Mais, d'autre
+part, qui était celui-là? Un vieux prêtre, plus que prudent, <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span>
+qui, dans sa longue vie, n'avait fait autre chose que céder, obéir, se
+faire humble et petit. Combien facilement intimiderait-on un tel homme?
+La misérable mécanique, le très-faible ressort d'un enfant mû par cette
+main débile et tremblotante, n'allaient-ils pas être forcés par la
+brutalité de celui qu'on voyait venir?</p>
+
+<p>Le souple Fleury céderait. Dubois, le Régent, qu'étaient-ils? Usés d'âge
+ou de maladies, Dubois d'anciennes, le Régent de nouvelles. Ce n'est pas
+certes à la légère que celui-ci réforma sa maîtresse. À ses derniers
+soupers, de huit convives, sept sont malades. Corps ruinés, caisse vide,
+oubli, insouciance, c'est ce gouvernement. Surtout inconséquence. Il est
+prodigue, <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> il est sordide. À la mort de Madame, Dubois fait
+auner le drap noir dans toutes les boutiques, le taxe, achète à bon
+marché. Mais qu'on craigne la peste, il dort; un cas ayant éclaté à
+Paris, l'ex-gouverneur de Marseille ne peut arriver jusqu'à lui; il le
+fait attendre deux mois. Encore plus le Régent lâche tout. Tout près de
+son Palais-Royal, rue Richelieu, en plein midi, un bretteur oblige un
+novice de dégainer, le tue tranquillement, et le soir, tout sanglant,
+avant de se laver, il exige du Régent sa grâce.</p>
+
+<p>C'est le soliveau-roi dont parle la Fontaine. Mais qu'a-t-on à attendre
+de ce qui doit le remplacer, de ce qui vient avec M. le Duc? Un élément
+arrive impitoyable, rien d'humain, quelque chose d'emporté sans mesure,
+la furie, la roideur, l'impudeur d'une force qui va droit devant soi, ne
+peut rougir de rien. Cette terrible locomotive va croître encore de
+violence. Une révolution singulière se fait dans son tempérament. Madame
+de Prie eut cela de bizarre, qu'en trois ou quatre ans elle fut trois
+personnes différentes. Svelte, fine, avant le Système, quand elle en eut
+humé les fruits, elle grossit, s'enfla de chair, de sang. Puis, son
+règne passant, elle sécha tout à coup. Au moment où nous sommes, à la
+majorité, elle gonflait. Un flot de sang, de feu et de fureur, lui
+coulait dans les veines. Elle avait l'énorme beauté et les emportements
+de la duchesse de Berry. Différente pourtant en ceci de la pauvre folle,
+qu'elle n'était point folle du tout, mais très-lucide pour le mal, et
+très-cruellement avisée.</p>
+
+<p>Tout est solidaire en ce monde. L'Europe le sentait <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> et
+songeait fort. Que serait-ce si la France, tombée aux mains sauvages de
+gens si neufs, si violents, allait flotter, comme un vaisseau perdu, en
+feu, pour heurter tout, pour tout brûler peut-être? La seule secousse du
+changement pouvait être mortelle à la paix, cette paix tant cherchée par
+Dubois et par tous, cette paix faible encore, d'un tempérament délicat
+et point du tout consolidée. Après Law, après Blount, les affaires, pour
+reprendre, avaient grand besoin de repos, point d'une telle révolution,
+d'un gouvernement d'aventures. L'Angleterre intervint. Elle donna au
+Régent le vouloir, la résolution. On lui fit constituer un <i>premier
+ministre</i> qui concentrât tous les pouvoirs (23 août 1722), comme les
+avait eus Richelieu (le Régent gardant seulement les nominations et la
+présidence du Conseil). Dubois eut ses patentes, avec l'assentiment de
+toute l'Europe, ayant d'un côté l'Angleterre et les puissances
+protestantes, de l'autre l'Espagne et l'Empereur.</p>
+
+<p>Cela rejetait loin M. le Duc et madame de Prie. Elle devait attendre
+deux ans pour l'héritage de Dubois. Chose dure. Il fallait qu'il mourût
+pour qu'à son tour elle palpât tant de biens désirés, entre autres le
+million annuel d'Angleterre. Dubois la consola, il entra dans sa peine,
+acheta un répit en lui faisant une fort belle pension. Mais cela ne la
+calmait pas. À peine elle touchait qu'elle criait pour toucher encore.
+En deux ans, elle en toucha sept.</p>
+
+<p>Cet accord de l'Europe mettait Dubois bien haut. Il se vautra à l'aise
+dans le fauteuil de Richelieu. Il fit chercher par le P. Daniel tous les
+titres qu'il avait eus. <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> Pour qu'il n'y manquât rien, il se
+mit, lui aussi, à l'Académie française. Comme un singe qui s'habille en
+homme, il se prenait au sérieux, se drapait dans son rôle. Il était fier
+surtout de son affaire d'Espagne. Coup sublime d'habileté! Ce vrai
+Scapin avait mis dans le sac ses amis les Anglais, ses ennemis les
+Espagnols. Que l'Angleterre aimât Dubois au point d'accepter sans mot
+dire ce pacte de famille qui reliait tous les Bourbons, n'était-ce pas
+miracle. Richelieu était effacé.</p>
+
+<p>Dans le public on disait tout au moins: «Comme ancien domestique des
+Orléans, il n'est pas maladroit. Voilà la fille du Régent reine
+d'Espagne. Et, d'autre part, l'infante de quatre ou cinq ans qui nous
+vient, n'ayant pas d'enfant de si tôt, le Régent garde pour longtemps la
+chance du trône de France.»</p>
+
+<p>Vanité et sottise. Le Régent, qui finit, son fils, un jeune sot, ne
+sauraient profiter de rien.</p>
+
+<p>Vanité et sottise. L'Escurial et le Palais-Royal mariés! quoi de plus
+fou! Un moyen sûr que l'Espagne et la France se haïssent solidement,
+c'était de les montrer de si près l'une à l'autre.</p>
+
+<p>L'infante avait été reçue ici avec une pompe, des solennités
+incroyables. Partout des arcs de triomphe. Une dépense excessive,
+insensée, dans notre épuisement. On y mit des millions. On écrasa Paris.
+Elle fut établie, comme reine, au Vieux-Louvre; puis, comme on a vu, à
+Versailles. Nos belles dames, qui, dans ses bosquets, avaient naguère
+favorisé le Turc, saisies de ferveur espagnole, entourent l'infante et
+la suivent aux églises, s'enrôlent avec elle dans la confrérie <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span>
+du Rosaire, reçoivent de la main d'un moine l'insigne de la Rose
+mystique, l'emblème de la virginité.</p>
+
+<p>Notre Française n'eut pas cet aimable accueil à Madrid. Elle était haïe
+avant de venir. Elle trouva la reine entourée de tous les ennemis de son
+père. La jolie petite fille de treize ans, la fleur pas même épanouie,
+allait terriblement faner, enlaidir par contraste une reine avariée, qui
+pourtant ne régnait que comme femme et par le plaisir. Le seul portrait
+de cette enfant avait fait ravage à Madrid. Le jeune mari, tout pareil à
+son père de tempérament, tournait de ce côté l'emportement sauvage qu'il
+n'avait jusqu'alors déployé qu'à la chasse. Il séchait devant ce
+portrait. Il fallut le cacher.</p>
+
+<p>L'original devait avoir le sort de toutes nos princesses qu'on maria en
+Espagne, toutes brisées cruellement. On essayait de la terreur d'abord.
+La première fête était le bûcher, l'horreur, les cris, et le premier
+parfum la chair grillée! Puis la pesante obsession des grandes duègnes
+titrées, leurs rapports de police, leur odieuse interprétation de la
+vivacité française. L'enfant (eût-elle été plus sage) ne pouvait guère
+manquer d'être stupéfiée, perdait la langue, même l'esprit.</p>
+
+<p>L'Italienne, dans son génie bouffe, mieux que n'eût fait une Espagnole,
+arrangea une scène pour la faire paraître idiote. Saint-Simon allait
+prendre son audience de congé. La jeune princesse était sous un dais.
+Dans ces occasions publiques, ordinairement tout est prévu, on parle
+pour l'enfant ou on lui fait lire quelque <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> chose. La Farnèse
+eut la barbarie de la laisser à elle-même. La petite, entourée de tant
+d'yeux malveillants, dut être intimidée. Au lieu de couvrir ce silence,
+de lui donner du temps pour se remettre, de parler un peu à sa place,
+Saint-Simon eut la sotte fierté de se blesser, et par trois fois
+articula la question de ce qu'elle voulait faire dire à Paris. Mais
+rien. Elle est muette. Et bien pis! elle n'est pas muette tout à fait.
+Elle venait de déjeuner sans doute; un petit bruit involontaire échappe
+de sa belle bouche. Les Espagnols ne voulaient pas entendre. Sans pitié,
+sans pudeur, l'Italienne entendit, donna le signal des risées.</p>
+
+<p>Elle croyait en dégoûter le prince. À tort. Ces petites misères de
+nature ne font guère à l'amour. Témoin, ce qu'on a vu de Louis XIII et
+de mademoiselle la Fayette; l'humiliant accident pour lequel Anne
+d'Autriche fut si cruelle, ne le fit que plus amoureux. La Farnèse dut
+prendre aussi d'autres moyens. Elle exploita l'étourderie de la
+Française. Sa légèreté à courir dans un parc, les jupes au vent, fut
+donnée au mari pour un crime d'horrible indécence. On lui dit que, dans
+l'intérieur, elle voulait danser toute nue entre les dames et les
+seigneurs. On lui brouilla l'esprit, si bien qu'il consentait à
+l'enterrer dans un couvent. Mais elle eut la petite vérole. On espéra
+qu'elle mourrait. Cette cour, qui avait été lâche en la prenant, devint
+féroce alors, et on fit le mieux qu'on put pour qu'elle n'en réchappât
+pas. Dieu eut pitié de la pauvre petite. Elle vécut. Mais un objet
+d'horreur, et pour brouiller les deux pays. Beau résultat de cette
+grande et subtile diplomatie! Dubois fut si furieux de voir <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span>
+écrouler tout cela, que son très-cher ami, le bon Père Daubenton (si
+nécessaire à l'alliance) ayant ici son frère, Dubois le pila, le chassa
+à grands coups de pied de chez lui.</p>
+
+<p>L'amitié, plus solide et si forte, de l'Angleterre, le soutenait ici,
+pouvait le rassurer. Il eut pourtant l'idée d'une machine assez
+ridicule, fort peu utile, contre ses concurrents. Il avait institué des
+conférences où, devant le Régent, on lisait au petit roi des leçons
+pédantesques sur l'art de gouverner. À travers cet enseignement,
+gauchement et hors de propos, trois jours durant, le Régent lut un
+plaidoyer où il reprenait, ressassait la vie de Villeroi, y mêlant les
+parlementaires, le duc de Noailles, faisant peur au Roi d'une Fronde,
+établissant longuement que, pour son bien, ces gens ne pouvaient
+revenir. Rien de plus sot. Quel résultat? Dégrader le Régent par
+l'énumération des soufflets qu'il avait reçus de Villeroi? Rendre
+impossible le duc de Noailles? c'est-à-dire rendre un seul possible, M.
+le Duc! fortifier celui qui n'était que trop fort déjà.</p>
+
+<p>Dubois bientôt le vit et le sentit. Il avait sous la main deux hommes à
+lui infiniment utiles, que M. le Duc le força de sacrifier. Gens de
+vigueur et de peu de scrupules, de main, d'épée, très-bons en politique
+et meilleurs en police. C'étaient Leblanc, secrétaire d'État de la
+guerre, et son jeune ami Bellisle, petit-fils de Fouquet. Il était
+agréable à un homme de l'âge et de la robe de Dubois, qui n'avait jamais
+tenu qu'une plume, de disposer de ces gens-là pour des cas fortuits.
+Leblanc était à toute sauce; il arrêta Cartouche, <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> enleva
+Villeroi. Le Régent y tenait, non-seulement pour l'agrément de son
+commerce, mais par un très-fort souvenir. C'est qu'en ce jour de terreur
+blême où Law fut presque mis en pièces, où le peuple forçait les grilles
+du Palais-Royal, Leblanc seul descendit, entra paisiblement dans cette
+foule et lui fit entendre raison.</p>
+
+<p>Si Dubois, le Régent, les deux malades, eussent été serrés de trop près
+par l'impatience de leur successeur, M. le Duc, s'il eût frappé un coup,
+c'est Leblanc qui l'eût fait. Il l'aurait enlevé, tout aussi bien que
+Villeroi. Et Bellisle, au besoin, aurait fait davantage. Il était des
+Fouquet, armateurs (ou corsaires) de Nantes, et il était parti de bien
+moins que de rien, de la ruine et de la disgrâce, de la prison d'État où
+mourut son grand-père. Il voulait arriver, et n'importe comment. Il
+avait un esprit terrible, infiniment d'audace, l'intrigue, la bassesse
+intrépide. En 1719, il s'était chargé pour Dubois d'une scabreuse et
+dangereuse besogne, d'espionner l'armée d'Espagne et ce grand sec
+Berwick, si sujet à pendre les gens.</p>
+
+<p>Bellisle avait pris poste dans la maison où l'on haïssait le plus madame
+de Prie, la maison de sa mère, si maltraitée par elle, madame Pléneuf.
+Elle était belle, aimable. Bellisle servit là d'abord les amours de la
+Fare, puis s'attacha à Leblanc, second entreteneur. Mais madame Pléneuf
+avait cela qu'elle ne perdait jamais d'amants. Elle les gardait tous, et
+ils devenaient entre eux amis intimes. Bellisle, réussissant près
+d'elle, n'en fut que mieux avec Leblanc.</p>
+
+<p>C'est Oreste et Pylade, unis, inséparables. Ensemble, <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> malgré
+tant d'affaires que doit avoir un ministre (Leblanc), ils passent des
+heures et des heures chez madame Pléneuf, toujours belle et coquette,
+que sa fille, déjà engraissée, déteste de plus en plus.</p>
+
+<p>Ensemble encore, le soir, les deux amis sont chez Dubois, eux, et nul
+autre à son coucher. Cet homme inabordable, <i>non dictu affabilis ulli</i>,
+n'a pas d'humeur pour eux. Miracle.</p>
+
+<p>En novembre 1722, M. le Duc, qui, comme on sait, est terrible pour la
+probité, commence à attaquer Leblanc, et peu après Bellisle. Ils ont
+tripoté dans les fonds, ont mis la main à la caisse de La Jonchère, un
+trésorier des guerres. Affaire obscure. Dans les ténèbres de la police
+militaire, savaient-ils bien eux-mêmes si vraiment ils avaient volé?</p>
+
+<p>Saint-Simon, supposant que tout vient de madame de Prie, leur
+conseillait de voir plus rarement madame Pléneuf. Impossible. Ils ne
+peuvent, disent-ils, se passer de la voir un jour. Autre miracle. Est-ce
+l'effet des beaux yeux d'une dame si mûre? Ou faut-il croire que ses
+amis, entre Dubois et elle, assidûment préparent certaines choses dont
+Chantilly est inquiet?</p>
+
+<p>Dubois fit une belle défense (de novembre en juillet), et l'on peut
+dire, jusqu'à sa fin, car il mourut en août. Il écrivait au sujet de
+Leblanc: «Je préférerais la mort à tout ce que j'ai souffert depuis huit
+mois à son occasion.» Ici il ne ment pas. Leblanc lui était nécessaire
+pour la crise prochaine de la mort du Régent. Dès janvier 1723, on
+n'ajournait l'apoplexie qu'en lui donnant journellement de petites
+purgations. Ce coup qui, d'un moment à l'autre, pouvait l'enlever à
+Dubois, <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> aurait mis celui-ci dans l'extrême péril de se voir
+seul avec le jeune fils du Régent, devant M. le Duc. Fleury certainement
+eût donné le roi au plus fort. Pour être le plus fort, Dubois arrangeait
+tout. Il était sûr des Gardes par le duc de Guiche, voué aux Orléans. Il
+était sûr des Suisses et de l'Artillerie, par le duc du Maine, qu'il
+avait rappelé tout exprès. Mais pour donner l'ensemble à tout cela, et
+l'élan du coup de collier, il lui fallait son ministre Leblanc.</p>
+
+<p>Il venait de faire une chose qui avertissait fort M. le Duc. Il avait
+rappelé, réintégré ses mortels ennemis, les bâtards, le duc du Maine, le
+comte de Toulouse. Malheureusement ils étaient trop brisés. Dans leur
+isolement, ils n'apportaient guère de force à Dubois. Il aurait bien
+voulu pouvoir les faire siéger dans le Conseil d'État qui fut créé à la
+majorité. Conseil très-étroit, trop serré, de cinq personnes en tout.
+Dubois, avec les deux d'Orléans et un jeune ministre, y avait quatre
+voix; mais celle de M. le Duc, à elle seule, pesait davantage. Hors du
+Conseil, il en était de même. Tout se portait de ce côté. Dubois offrait
+le singulier spectacle d'un homme tout-puissant qui reste seul, qu'on
+fuit, dont on craint la faveur.</p>
+
+<p>Il le voyait très-bien, et flottait entre deux pensées, celle du prêtre,
+celle du ministre, la fuite ou le combat.</p>
+
+<p>Quoi qu'il arrivât, après tout, il était cardinal, inviolable. Il
+garderait sa peau, autant et mieux qu'Alberoni. Il n'avait pas lâché
+Cambrai, un très-beau pis-aller, archevêché, principauté. Il y songeait
+sérieusement, car il faisait chercher les droits des archevêques
+<span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> sur le territoire même, le Cambrésis, qui serait devenu une
+souveraineté tout à fait. Mais, du côté de Rome, il avait de bien autres
+chances qu'il cultivait soigneusement. Il voulut présider ici
+l'Assemblée du clergé, pour se montrer là-bas au plus haut et capable de
+rendre les plus grands services. Il avait pris la Feuille des bénéfices
+pour ne nommer que les amis de Rome. Il écrivait même aux Romains qu'il
+méditait pour eux les plus grandes choses, qu'il voulait revenir au
+temps où les places d'administration et de gouvernement étaient données
+aux prêtres. À voir de telles promesses, on ne peut guère douter que le
+drôle ne comptât, s'il perdait la France, avoir Rome, changer le
+ministère pour la tiare. Branlant ici, il rêvait le palais de Latran.</p>
+
+<p>En attendant, il défend le présent, prend la Police et la Justice,&mdash;la
+Police pour savoir, la Justice pour frapper. Il tient la police de Paris
+par le cadet d'Argenson, homme fin et sûr. Il tient directement et par
+lui seul les Postes, l'ouverture des lettres, le cabinet noir.
+D'Aguesseau l'incertain, le scrupuleux, est écarté. Dubois, sans titre,
+a en effet les Sceaux, machine essentielle de ce gouvernement, pour
+sceller, lancer à toute heure les actes nécessaires, Lettres royales ou
+Arrêts du Conseil, etc., etc.</p>
+
+<p>Et avec tout cela, M. le Duc avance. En vain Leblanc, Bellisle, sont
+trouvés innocents (1<sup>er</sup> juillet). Il poursuit, il menace. Dubois dit
+lâchement qu'il en est étonné et mécontent (<i>Buvat</i>), tandis qu'il écrit
+autre part qu'il a tout fait pour les défendre (<i>lettre citée par
+Lemontey</i>).</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> Mais le Duc ne le tient pas quitte pour de vains mots. Il les
+fait exiler.</p>
+
+<p>Dubois ayant décidément perdu son épée de chevet, son jeune ministre de
+la guerre, fut forcé d'être jeune. Il résolut de monter à cheval, de se
+faire connaître des troupes, à la revue de la Saint-Louis, de se donner
+auprès de la Maison militaire le mérite des libéralités et des régals
+d'usage, de bien montrer celui dont tout avancement dépendait.</p>
+
+<p>Il simulait l'audace; mais il était accablé de son isolement. Il se
+croyait perdu et son cerveau se dérangeait. «Il a, dit Lemontey, déposé
+ses terreurs dans quelques écrits en désordre. J'ai lu plusieurs papiers
+noircis de ces funèbres visions.»</p>
+
+<p>La revue le tua. Un abcès qu'il avait creva dans la vessie. Il aggrava
+le mal en le cachant. Il allait au Conseil. Il faisait dire aux
+ambassadeurs qu'il irait à Paris. Une opération devint nécessaire, et la
+mort la suivit de près.</p>
+
+<p>Il mourut en homme d'esprit. Il fut moins sacrilège qu'il n'avait été
+dans sa vie. Il esquiva l'hostie, qui aurait été un scandale. Il dit
+que, pour un cardinal, il y avait de grandes cérémonies à faire, qu'il
+fallait aller demander cela à Paris, au cardinal Bissy. Il calculait
+très-bien que, pendant le voyage, il aurait le temps de passer (10 août
+1723).</p>
+
+<p>Tout retombe au Régent, et dans un état pitoyable. Dubois n'avait rien
+décidé sur l'essentiel de la situation. Chose incroyable, après ce
+terrible Visa, qui avait tant réduit, l'embarras subsistait le même. On
+éludait, on ajournait. Dubois envoyait tout au diable. <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> Avec
+les Fermes, pour lesquelles Duverney lui payait beaucoup, avec quelques
+emprunts, quelques édits bursaux, il faisait face au plus indispensable.
+À sa mort, le Régent retrouve la question qui le poursuit depuis neuf
+ans: <i>Law ou Noailles? Noailles ou Law? Créera-t-on un papier-monnaie</i>
+(discrédité avant de naître!), ou bien, avec Noailles, <i>essayera-t-on
+quelque nouveau retranchement</i> (lorsque l'amputation du Visa est
+saignante encore!)?</p>
+
+<p>Donc, il tournait dans un cercle fatal, de l'impossible à l'impossible.
+Ceux qui lui succédèrent, pour le rendre odieux, ont soutenu qu'il eût
+rappelé Law, qu'il pensait au papier-monnaie. Mais de cela aucune
+preuve. Ce qui est certain, c'est qu'il fit revenir de l'exil le duc de
+Noailles, le vit, le consulta.</p>
+
+<p>Il n'était pas mal entouré; il avait rappelé ou appelé quelques hommes
+capables. Il conserva le jeune ministre Morville, un excellent choix de
+Dubois. Le jeune lieutenant de police, le second fils de d'Argenson, lui
+plaisait fort. Si l'on en croit Barbier, il l'eût fait «son premier
+commis,» son homme de confiance, à qui tous auraient rendu compte. Mais
+cela ne résolvait pas la difficulté financière. Tout ce qu'on avait
+imaginé pour trouver de l'argent, c'était un contrôle des actes des
+notaires, et le renouvellement du vieux droit féodal nommé, par
+antiphrase, droit de <i>joyeux</i> avénement. Exigence tardive pour un règne
+qui déjà datait de neuf ans.</p>
+
+<p>Sa meilleure chance, c'était de laisser tout, d'échapper par la mort. Il
+y avait espoir, sous ce rapport, de trois côtés. Depuis deux ans, il
+aurait eu besoin d'un <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> traitement spécial et <i>loyal</i>
+(disait-on). Mais ses fonctions générales, très-affectées, faisaient
+tout ajourner. Son médecin, Chirac, lui disait sans détour qu'il
+mourrait d'une hydropisie de poitrine ou serait brusquement enlevé par
+l'apoplexie. Il opta pour l'apoplexie, regardant une mort si prompte
+comme une faveur de la nature, ne faisant rien pour l'éviter et
+l'appelant en quelque sorte.</p>
+
+<p>Deux jours avant sa mort, Maréchal, l'ancien et vénérable chirurgien de
+Louis XIV, l'envisageant, lui dit que d'un moment à l'autre il pouvait
+être frappé, qu'il lui fallait une saignée au bras, au pied. Même au
+dernier jour, 2 décembre, Chirac en dit autant. Il refusa toujours
+obstinément.</p>
+
+<p>Chacun voyait cela. On prenait ses mesures. Hélas? d'aucun côté on ne
+pouvait rien faire de bon.</p>
+
+<p>Avec un roi majeur qui n'a que quatorze ans (donc un mineur encore), le
+ministre sera un régent, un vrai roi. Mais, par une circonstance, la
+pire imaginable, le ministre d'alors allait être un prince du sang, un
+prince jeune, un prince incapable, bref un mineur d'esprit, qu'il
+s'appelât Orléans ou Bourbon.</p>
+
+<p>De ces deux sots, le plus honnête était le jeune duc de Chartres, fils
+du Régent. Il aurait eu un guide fort expérimenté et de mérite dans le
+duc de Noailles. Celui-ci était revenu, et sa première démarche avait
+été d'aller à Notre-Dame communier de la main janséniste de son oncle
+l'archevêque. Démarche habile qui lui assurait les meilleurs du
+Parlement. Il eût fallu que les orléanistes se rattachassent franchement
+à Noailles. C'est ce que fit le duc de Guiche, qui, colonel <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span>
+des Gardes, avec le duc du Maine, colonel des Suisses, eût pu répondre
+de Versailles. C'est ce que ne fit pas Saint-Simon, qui, obstiné dans sa
+haine pour Noailles, resta à part. Il sentait bien pourtant quel malheur
+c'était pour l'État que l'avénement de M. le Duc et de madame de Prie.
+Il aurait voulu que Fleury, le vieux, le timide Fleury, se décernât le
+pouvoir, se fît premier ministre. Il osa le lui dire. Éconduit, il ne
+fit plus rien. Ainsi que le Régent, il se remit à la fatalité.</p>
+
+<p>Sur les avis réitérés des médecins, qui ne furent nullement tenus
+secrets, le ministre la Vrillière avait dressé déjà la patente de M. le
+Duc, tenu prêt le serment solennel qu'il devait prêter. Ce vilain petit
+la Vrillière, que le Régent appelait un bilboquet, n'en avait pas moins
+été mis par lui au ministère. Il lui devait tout. Par son ingratitude,
+il resta au pouvoir, fut pour un demi siècle le ministre des prisons
+d'État. Cinquante mille lettres de cachet ont été signées <i>la
+Vrillière</i>.</p>
+
+<p>Le 2 décembre au soir, le Régent était chez lui, et recevait avec sa
+bonté ordinaire la dédicace d'un savant livre de l'avocat Bonnet
+(<i>Histoire de la danse profane et sacrée</i>). Hommage fort désintéressé,
+car l'auteur se mourait, et il avait envoyé son épître par un de ses
+amis.</p>
+
+<p>Il était six heures. Le Régent devait, à sept, monter chez le Roi et
+travailler avec lui. Ayant une heure à attendre, il dit (tout en buvant
+ses tisanes) au valet de chambre: «Va voir s'il y a dans le grand
+cabinet des dames avec qui l'on puisse causer.&mdash;Il y a madame <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span>
+de Prie.» Cela ne lui plut pas. Par je ne sais quel flair, elle avait
+comme senti la mort, était venue au-devant des nouvelles, observer et
+rôder. «Mais il y a une autre dame, madame de Falari.&mdash;Tu peux la faire
+entrer.»</p>
+
+<p>C'était une jeune et charmante femme qu'il voyait depuis peu. Elle était
+Dauphinoise et du pays de la Tencin. Probablement cette dame obligeante
+l'avait procurée au Régent. Il est vrai, c'était tard pour un homme qui
+avait dû licencier les Parabère, les Sabran, les d'Averne. Mais la
+Falari l'amusait. Elle était fort jolie, intéressante et malheureuse.
+Nulle plus qu'elle n'eut d'excuse. Elle avait épousé un très-mauvais
+sujet, neveu d'un cardinal, qui, par le crédit de son oncle, s'était
+fait faire duc de Falari. Il avait des m&oelig;urs effroyables, détestait
+les femmes, battait la sienne, l'abandonnait et la laissait mourir de
+faim.</p>
+
+<p>Le Régent, qui était assis à boire ses drogues, la fit asseoir aussi, et
+pour rire, pour l'embarrasser, dit: «Crois-tu qu'il y ait un enfer? un
+paradis?&mdash;Sans doute.&mdash;Alors tu es bien malheureuse de mener la vie que
+tu mènes.&mdash;Mais Dieu aura pitié de moi.» (<i>Manuscrit Buvat.</i>)</p>
+
+<p>Il devint rêveur, s'inclina vers elle, et lourdement sa tête tout à coup
+appuya sur elle. Il glisse, il se roidit, il meurt.</p>
+
+<p>Elle pousse des cris. Mais comme il était près de sept heures, il n'y
+avait plus personne. On pensait qu'il était monté, comme à l'ordinaire,
+chez le Roi par un petit escalier intérieur. Elle a beau courir, appeler
+par le palais mal éclairé, désert, en cette noire soirée <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> de
+décembre. Il lui faut un quart d'heure pour avoir du secours. L'une des
+premières personnes fut la Sabran et un laquais qui savait saigner. «Mon
+Dieu, n'en faites rien, crie la Sabran, il sort d'avec une gueuse ...
+Vous le tuerez.» On essaya pourtant et l'on n'y risquait guère. La
+Falari, profitant de la foule qui se faisait, se dérobe et s'enfuit. Il
+est mort! Tout s'en va. L'appartement redevient solitaire.</p>
+
+<p>Dès le premier moment, la Vrillière était chez le Roi, chez Fleury.
+Madame la Duchesse, mère de M. le Duc, s'était jetée dans une voiture;
+elle volait à Saint-Cloud, chez sa s&oelig;ur, madame d'Orléans, qu'elle ne
+voyait jamais, qu'elle détestait, pour la complimenter, la plaindre,
+l'observer, surtout la clouer là, lui faire perdre du temps, au cas où
+cette princesse ferait sur sa paresse l'effort d'aller à Versailles, de
+parler au Roi pour son fils.</p>
+
+<p>L'aile Nord de Versailles était pleine. On assiégeait M. le Duc. La
+Vrillière, avec sa patente et son serment tout prêt, le mena chez le
+Roi, où Fleury, comme il était convenu, dit que le Roi ne pouvait mieux
+faire que de le prier d'être premier ministre. Le Roi avait les yeux
+humides et rouges. Il ne dit pas un mot. D'un signe il consentit et
+transféra la monarchie. M. le Duc à l'instant remercia et fit le
+serment.</p>
+
+<p>Que faisaient les amis du mort? Saint-Simon vint de Meudon à Versailles,
+pourquoi? pour s'enfermer, dit-il.</p>
+
+<p>Noailles et Guiche couraient, cherchaient le fils du Régent. Il était à
+Paris. Leurs offres de service furent mal reçues. Il s'en débarrassa. Et
+Saint-Simon <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> a tort de le lui reprocher. Ils arrivaient fort
+tard; ils arrivaient sans Saint-Simon.</p>
+
+<p>Louis XV, qui ne sentait rien, pleura cependant le Régent et en parla
+toujours avec affection. L'Europe le regretta et regretta Dubois. Paris,
+avec le temps et sous ceux qui suivirent, plats, sots et violents, se
+souvint volontiers de deux hommes d'esprit qui n'avaient pas été cruels.
+Dubois persécuta bien moins qu'on n'eût voulu. Il s'en excuse
+plaisamment en écrivant à Rome: «Les Jansénistes sont si sobres et si
+simples de vie, que la prison, l'exil ne leur font rien.» Le Régent,
+avec tous ses vices et sa déplorable faiblesse, fut, il faut bien le
+dire, infiniment doux et humain. La <i>Henriade</i>, livre non de génie, mais
+d'humanité, de bonté, fut accueilli par lui, et on lui saura toujours
+gré d'avoir bien reçu, admiré, laissé circuler ce grand livre si hardi,
+les <i>Lettres persanes</i>, l'&oelig;uvre émancipatrice qui a couronné la
+Régence.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> CHAPITRE XXV</h3>
+
+<h4>MONTESQUIEU. LETTRES PERSANES<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>&mdash;VOLTAIRE, HENRIADE<br>
+
+1721-1723</h4>
+
+
+<p>L'avortement de la Régence, le chaos qui suit le Système, les exploits
+de Cartouche, le dur gouvernement qui vient, ne doivent pas nous faire
+perdre de vue les résultats immenses qui restent de ces neuf années.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> La langueur aride, impuissante et si près de la mort, qui
+marque la fin de Louis XIV, a fait place aux élans d'une vie qui, malgré
+les rechutes, ne peut plus s'arrêter. On est sorti de la paralysie. Une
+circulation active s'est établie. Des arts nouveaux, charmants, sont la
+révélation extérieure et légère d'un autre esprit, d'un changement
+profond dans les m&oelig;urs et les habitudes.</p>
+
+<p>Mais la belle, très-belle révolution qu'il faut noter, <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> c'est
+l'<i>humanisation</i>, l'adoucissement singulier des opinions, le progrès de
+la tolérance. Naguère encore, Bossuet et Fénelon, madame de Sévigné,
+admiraient la proscription des protestants. Le meilleur prince du temps,
+un saint, le duc de Bourgogne, excusait la Saint-Barthélemy. Douze ans
+après, elle fait horreur à tout le monde. La <i>Henriade</i>, un poème peu
+poétique, n'en réussit pas moins, parce qu'elle la flétrit, la maudit.</p>
+
+<p>Chose propre à la France, à laquelle l'Angleterre, l'Allemagne restent
+indifférentes, et les autres peuples contraires. La barbarie religieuse
+continue dans toute l'Europe.</p>
+
+<p>L'Espagne suivait, bride abattue, la carrière des auto-da-fé. En 1721,
+la seule ville de Grenade, sur l'échafaud de plâtre où quatre fours en
+feu (figurant les prophètes) mangeaient la chair hurlante, Grenade mit
+en cendres neuf hommes, onze femmes. C'est l'année des <i>Lettres
+persanes</i>.</p>
+
+<p>Dans l'année de <i>la Henriade</i>, Philippe V et sa reine, à Madrid,
+infligent à la petite Française qui arrive la fête épouvantable d'une
+grillade de neuf corps vivants, l'horreur des cris, l'odeur des
+graisses, des fritures de la chair humaine.</p>
+
+<p>L'autre année (1724), la vaste exécution des protestants de Thorn;
+plusieurs décapités et plusieurs torturés dans des supplices exquis. Les
+Jésuites vainqueurs en firent une exécrable comédie de collège (<i>la
+Fille de Jephté</i>), où l'effigie des morts grimaçait sur l'autel, par un
+second supplice de haine et de risée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> Voilà l'Europe à cette époque brillante et encore si barbare,
+où Montesquieu, Voltaire, ont élevé la voix. Que disaient-ils?</p>
+
+<p>«Grâce pour l'homme!... Respect au sang humain!» C'est le sens de leurs
+livres immortels et bénis, livres de bonté, de douceur, d'humanité, de
+pitié; donc de vraie religion. Si Dieu avait parlé, qu'aurait-il dit:
+«Grâce pour l'homme!»</p>
+
+<p>Mais comment arriver à ce grand but d'humanité? Par nul autre moyen
+qu'en brisant la fascination des dangereux symboles, l'atroce poésie du
+Moyen âge, à qui on immolait tant de réalités vivantes. Il fallait bien
+la détrôner cette poésie imaginative, pour faire régner à sa place celle
+du c&oelig;ur et de la nature. La satire, la critique, dans ce sens,
+étaient &oelig;uvre sainte, puisqu'elles éteignaient les bûchers.</p>
+
+<p>La difficulté très-bizarre, c'est que les âmes les plus tendres étaient
+les plus furieuses. La pitié, la tendresse n'ont jamais manqué en ce
+monde. Des Albigeois aux Dragonnades, à travers quatre cents, cinq cents
+ans de massacres, ces sentiments ont abondé; mais seulement, sans
+rapport à la pauvre vie humaine. La pitié était pour l'hostie. C'est
+l'hostie outragée, le petit Jésus maltraité, qui fait pleurer à chaudes
+larmes la douce femme aux auto-da-fé. Si l'on brûle à Wurzbourg un
+sorcier de neuf ans, c'est attendrissement pour l'idéal enfant qu'on dit
+immolé au sabbat.</p>
+
+<p>Louis XIV n'était pas insensible, et son c&oelig;ur fut ému après les
+Dragonnades. Comme tous les meilleurs catholiques, il eut scrupule, il
+eut pitié. Non des protestants <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> certes. Mais il trouvait cruel
+de faire à des damnés litière et pâture de l'hostie, de mettre Dieu dans
+ces bouches grinçantes.</p>
+
+<p>Maintenant voici une chose inouïe, un scandale. La thèse est retournée.
+Dans le poème de la Ligue, le poème de la Saint-Barthélemy, le
+croirait-on? la pitié est pour l'homme, pour la réalité saignante. Ces
+rouges torrents lui font horreur, et il avance un paradoxe audacieux; il
+soutient, cet impie, qu'en l'homme aussi Dieu avait son hostie et que,
+s'il est au pain, il était dans le sang encore.</p>
+
+<p>Pauvre poème, mais grande action, plus hardie qu'on ne croit. L'auteur
+sortait de la Bastille. Le Régent finissait, ne pouvait guère le
+rassurer. Rome avait triomphé. Dubois était tout cardinal, jusqu'à
+promettre à Rome de faire rentrer partout les prêtres dans
+l'administration. Voltaire, en ce moment, le vaillant étourdi, va
+prendre un héros protestant. Il va chercher au fond de l'histoire un
+Henri IV, alors si profondément oublié, qui restait mal noté, un ennemi
+de l'Espagne qu'à ce moment la France épouse. Ce Henri, il l'expose,
+comme héros de clémence, d'humanité, d'un c&oelig;ur facile et tendre,
+bref, comme <i>l'homme</i>. Ce seul mot dit tout. La merveille, c'est que le
+poème pâlira et tombera avec le temps et justement; Henri IV restera.
+Voltaire réellement l'a refait. C'est l'idéal nouveau et accepté du
+siècle. D'autant baisse Louis XIV, ce funeste idéal (enflure et
+sécheresse), qui jusque-là remplit la tête vide des rois de l'Europe.</p>
+
+<p>Rhétorique et déclamation, faux merveilleux, faiblesse et parfois
+platitude. Tout cela ne fait rien. Il y <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> a dans ce poème (la
+pire &oelig;uvre de Voltaire) quelque chose d'aimable et de bon, qui est
+partout chez lui, le bon sourire, malin et tendre, de son portrait du
+Musée de Rouen. Et cela alla augmentant. Une de ses ennemies, madame de
+Genlis, qu'il reçut à Ferney, fut surprise de voir, avec sa bouche
+satirique, son regard si tendre et si doux. «Le c&oelig;ur même, dit-elle,
+de Zaïre était dans ses yeux.»</p>
+
+<p>«Voilà un grand contraste!» Point du tout. La tendresse, l'esprit
+satirique, l'amour, la guerre ne sont point opposés. La bonté, la pitié,
+chez quelques-uns sont violentes, et pleines d'un esprit de combat.
+Elles rendent impitoyable pour toute chose cruelle, pour toute idée
+barbare, pour tout dogme inhumain. Ces deux dispositions nullement
+contraires se rencontrent chez tous les grands hommes de ce siècle,
+spécialement chez Montesquieu. Dans une de ses <i>Lettres persanes</i>, il
+s'est peint, il a dit le fond de sa nature. Il s'avoue faible et tendre,
+sans défense contre la pitié. Il était jeune alors, moins résigné qu'il
+ne le fut plus tard aux souffrances de l'humanité, d'autant plus hostile
+aux tyrans, aux systèmes surtout qui furent pour des mille ans les
+tyrans de l'espèce humaine. Dans ce livre, si fort, léger en apparence,
+d'une gaieté habile et profondément calculée, il a montré comment les
+doux, au besoin, sont terribles, et les timides hardis. C'est un esprit
+serein, mondain, ce semble, et pacifique, qui fait en se jouant voler,
+briller le glaive, accomplit en riant la radicale exécution,
+l'extermination du passé.</p>
+
+<p>Il imprime en Hollande; mais Voltaire qui imprime <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> en France a
+bien plus de ménagements. Il reste longtemps en arrière, ne peut secouer
+son respect d'enfance pour le grand roi et le grand siècle. Il traîne
+longtemps son Racine. Les récits de Villars, le vieux conteur, les beaux
+yeux de la maréchale, tout cela fit longtemps tort à Voltaire, le
+retarda. Élève des Jésuites, et fort caressé d'eux, il est faible pour
+ses vieux maîtres.</p>
+
+<p>Le siècle demandait, désirait un génie qui tranchât nettement dans le
+temps, partît de l'<i>écart absolu</i>, comme on dit aujourd'hui, mais de
+l'écart dans le bon sens, un génie qui surtout allât droit à la question
+fondamentale, la question religieuse, ne cherchât pas, comme les
+utopistes d'alors, de vains raccommodages pour une machine plus qu'usée.</p>
+
+<p>Le Régent, par respect, a imprimé le <i>Télémaque</i>. Il essaye un moment
+des plans de Fénelon, de ses hauts Conseils de seigneurs. Tout cela
+ridicule, inutile et mort-né.</p>
+
+<p>On essaye un moment de Boisguilbert, de Vauban même. Les réformes
+économiques qu'ils tentent à la surface n'ont nulle chance pendant qu'on
+garde le fond pourri qui est dessous.</p>
+
+<p>Law eût fait quelque chose de sérieux. Ses terribles nécessités le
+poussant en avant, il aurait «labouré profond», comme on dit en 89. J'ai
+trouvé qu'au premier moment qu'il fût contrôleur général, on agita la
+question de <i>forcer le clergé à vendre</i> ce qu'il avait acquis depuis
+cent vingt ans (plus de la moitié de ses biens). Vente énorme qui, faite
+d'ensemble, eût fait tomber la terre à rien, l'aurait presque <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span>
+donnée au monde des petits laboureurs. Mais Law était près de sa fin. On
+le précipita. Il y eut une espèce de petit concile pour le condamner.</p>
+
+<p>Une telle opération supposait autre chose. Pour atteindre le temporel,
+il fallait que le spirituel fût éclairci, percé à jour. Deux hommes
+singuliers, qui virent beaucoup et souvent dans le vrai, semblaient
+appelés à cela. Boulainvilliers, le féodal, grand esprit en d'autres
+matières, avait, dans un très-beau pamphlet qui courait manuscrit, posé
+avec simplicité la loi de la religion, une en tant de cultes divers.
+Théorie haute et vraie, qui planait de trop haut.&mdash;L'abbé de
+Saint-Pierre, au contraire, eut mille idées pratiques. Telles de ses
+vues sociales, utiles et sérieuses, se sont réalisées. Mais, dans les
+choses religieuses, il est myope ou craint de voir. Il garde l'idée
+niaise d'être <i>un philosophe chrétien</i>. Les évêques firent chasser ce
+bonhomme de l'Académie. Les philosophes en rirent. Tout était ridicule
+en lui, et jusqu'à l'orthographe. C'était le roi des maladroits. Il
+changeait des misères, il réformait des riens, et conservait le pire;
+exemple, la moinaille, qu'il croit utiliser! On le renvoya en nourrice,
+avec cette pauvre âme que met Machiavel «dans les limbes des petits
+enfants.»</p>
+
+<p>Mais qui sera donc l'<i>homme</i>? et dans quelle circonstance heureuse et
+singulière va-t-il donc naître et se former, le vigoureux génie qui,
+tranchant le passé au fil du glaive, dans cet éclair va faire voir
+l'avenir?... Gloire à la volonté! Il naît précisément, grandit, se
+fortifie, dans un milieu unique pour énerver, éteindre, admirable pour
+étouffer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> Né en 1689, affublé à 25 ans d'une perruque de conseiller, il
+le fut à 27 d'un bonnet de président à mortier. Son esprit vaste, vif et
+doux, sous ce poids qui le contenait, n'en fut pas accablé, mais
+s'étendit en dessous de tous côtés. Un mariage fort calme, dont il lui
+survint trois enfants, semblait (dès 26 ans) le calfeutrer tout à fait
+au foyer. De son hôtel au Parlement, du Parlement à son hôtel, sa vie
+était tracée. Cette quasi-captivité qui aurait amorti tout autre eut
+l'admirable effet de le vivifier. Il s'enquit de deux infinis, celui des
+sciences physiques, celui des m&oelig;urs, des lois, des transformations
+variées de l'âme humaine.</p>
+
+<p>L'Académie de Bordeaux, qui jusqu'à lui perdait son temps aux amusements
+littéraires, aux petits vers, devint une académie des sciences. Il y lut
+des mémoires sur ses études d'anatomie et autres. En 1719, d'un élan
+juvénile (on commence toujours par l'immense et par l'impossible), il
+avait fait le plan d'une <i>Histoire de la Terre</i>.</p>
+
+<p>Temps curieux de gigantesque effort. Marsigli donne son <i>Histoire de la
+Mer</i>. Vico prépare et bientôt donne son esquisse sublime et féconde:
+<i>Science nouvelle de l'Humanité.</i></p>
+
+<p>Montesquieu, sans nul doute moins inventeur, fit davantage.</p>
+
+<p>Il vit et pénétra, il jeta un ferme regard sur trois masses qui
+composaient alors l'indigeste richesse de la raison humaine.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> L'édifice des sciences mathématiques et naturelles, si compliquées
+de phénomènes, et si simples de <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> lois. Les écrits de Fontenelle
+y intéressaient vivement.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> La série des voyageurs, spécialement de l'Orient, de la Perse et de
+l'Inde, depuis les charmants récits de Pietro della Valle, jusqu'aux
+Bernier, aux Thévenot, aux Tavernier, jusqu'au judicieux Chardin. Ici de
+même nul éblouissement. L'amusante diversité aboutit à des lois
+très-simples.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Le droit, pour ses prédécesseurs, était un monde à part qu'on
+tâchait d'enfermer dans le cercle du christianisme. Le premier, il le
+vit dans la variété immense des législations comparées, réductible
+pourtant à la haute unité du Juste. Planant sur la nature, les m&oelig;urs
+et les institutions, son grand esprit cherchait l'âme commune, <i>la loi
+de la loi</i>.</p>
+
+<p>Cette hauteur est telle que, non-seulement les lois civiles et
+politiques, mais aussi les lois religieuses, en sont justiciables. La
+Justice est tellement la reine des mortels et des immortels, que les
+dieux mêmes répondent devant elle. Les religions lui font la révérence
+et en attendent leur arrêt, car celle qui prétendrait être sainte pour
+se dispenser d'être juste, serait impie, loin d'être sainte, ne serait
+plus religion.</p>
+
+<p>Idée directement contraire à celle des légistes du siècle de Louis XIV.
+Domat exige que la justice soit chrétienne et la plie au Christianisme.
+Le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle demande si le Christianisme est juste.</p>
+
+<p>Le singulier, c'est que l'élan de la révolution soit parti justement
+d'un esprit pacifique, plus lumineux qu'ardent, et surtout conciliateur.
+Tel semblait Montesquieu avant 1721, quand il faisait ses paisibles
+lectures <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> à son Académie. Et tel il redevint après son grand
+livre révolutionnaire. Il se tourna bientôt vers les calmes régions de
+la haute critique historique. (<i>Grandeur et décadence des Romains.</i>)</p>
+
+<p>Le génie girondin, celui de Fénelon, Montaigne, Montesquieu, celui du
+grand parti qui, en 93, périt pour ne pas tuer, est vif, mais modéré,
+équilibré, ce semble. Il faut une pression pour en tirer le jet de feu
+qui brûle. Il faut cette chose rare qui quelquefois saisit un jeune
+c&oelig;ur, ce que j'appellerais: la fièvre de justice. La Boétie n'avait
+que vingt-six ans, lorsque de Bordeaux il lança sa brochure du
+<i>Contr'un</i>, l'évangile de la République; et Montesquieu guère plus de
+trente, quand son petit roman esquissa, déjà formula le <i>Credo</i> de 89.</p>
+
+<p>Leur vraie vie intérieure est absolument inconnue. La Boétie meurt
+jeune, et ne dit rien. Montesquieu s'est gardé de nous rien révéler des
+secrètes révolutions de son esprit. Il est aisé de deviner pourtant.</p>
+
+<p>Tous deux étaient des juges, membres du Parlement. Tous deux, éclairés
+et humains, étaient associés à la justice routinière d'un grand corps
+immuable dans la barbarie du vieux droit. Les légistes royaux ayant,
+dans tant de choses, succédé aux pouvoirs judiciaires du clergé, résisté
+à l'Inquisition, se piquaient d'être aussi cruels. Ils se montraient
+prêtres autant que les prêtres dans les applications révoltantes du
+Droit canonique, maintenaient les supplices ecclésiastiques, le feu
+spécialement. Sans rien dire de Toulouse (le parlement le plus féroce),
+ceux de Bordeaux et de Rouen brûlent force sorciers <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> dans le
+<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle. Paris brûle le pauvre messie Simon Morin dans l'année du
+<i>Tartufe</i> (1664). Il brûle deux libertins (1726). Djon, un curé
+quiétiste (1698).</p>
+
+<p>Ces choses étaient rares, dira-t-on. Ce qui ne l'était pas, ce qui était
+constant et prodigué, c'était la torture préalable. Elle était chère aux
+Parlements autant qu'aux cours d'Église. En 1780, sous Louis XVI, un
+parlementaire d'Aix en imprime l'apologie, dédiée au pape Pie VI, qui
+accepte la dédicace.</p>
+
+<p>Une autre torture, plus cruelle peut-être, c'est l'atrocité des prisons.
+Celles de Bordeaux étaient célèbres en Europe. Ses cachots du
+Château-Trompette, où l'on ne pouvait être debout, ni couché, ni assis,
+égalaient les plus effrayants <i>in pace</i> de l'Inquisition.</p>
+
+<p>Qu'on se figure ce génie doux, humain, associé à tout cela! Un
+Montesquieu, président d'un tel corps, forcé de suivre toutes ces
+vieilleries exécrables, obligé de signer une enquête par la torture, un
+jugement pour rouer, brûler! Quelque inerte qu'on soit dans une telle
+compagnie, on n'en endosse pas moins la solidarité terrible de ses
+actes. La consolation passagère d'adoucir parfois un arrêt peut-elle
+équivaloir à cette participation constante d'un droit affreux qui
+revient tous les jours? Montesquieu resta là de 1714 à 1726, cloué par
+la nécessité héréditaire, la volonté des siens, par la timidité, par la
+convenance. Il n'osait s'arracher de cette robe, sa fatalité de famille.
+Qui peut douter qu'il n'en ait souffert cruellement, souffert? de ce
+qu'il voyait, signait, faisait, souffert de son silence, et
+taciturnement amassé un merveilleux <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> fonds de haine pour ce
+passé atroce, ce droit maudit et son principe impie.</p>
+
+<p>Il faut être bien étourdi et bien léger soi-même pour trouver son livre
+léger. À chaque instant il est terrible. Les satires de Voltaire sont si
+débonnaires à côté! La différence est grande. Voltaire est libre par le
+monde. Montesquieu est un prisonnier.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre est moins merveilleuse encore que le secret, la patience qui
+la préparent, ce recueillement redoutable du solitaire en pleine foule.
+Grande leçon! Qu'ils apprennent de là, les prisonniers qui se croient
+impuissants, combien la prison sert, comme en prison le fer devient
+acier! Qu'ils apprennent, les hésitants, les maladroits, à affiler la
+lame. Jamais main plus légère. L'Orient lui apprit à jouer du damas. En
+badinant, il décapite un monde.</p>
+
+<p>Il est intéressant pour l'art de voir comment le tour est fait.
+N'oublions pas qu'il se faisait dans un moment singulier d'inattention
+où personne n'avait envie de regarder. Écrit au plus fort du Système, le
+livre est publié dans la débâcle, la terreur du Visa, quand chacun se
+croit ruiné. La difficulté était grande pour se faire écouter de gens
+préoccupés si fortement. Quel cadre assez piquant, quel style assez
+mordant pouvait s'emparer du public?</p>
+
+<p>Le petit roman fit cela. L'auteur prit une occasion. L'ambassadeur turc
+arrivait (mars 1721) avec tout son monde équivoque. La question débattue
+partout était: «A-t-il, n'a-t-il pas un sérail?»&mdash;«Et qu'est-ce que la
+vie de sérail?» Vous le voulez ... Eh bien, apprenez-le. Le nouveau
+livre le dira. Dès le <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> commencement, cinq ou six lettres vous
+saisissent par cette vive curiosité d'être confident du mystère, au fond
+du sérail même, et ce qui est piquant, d'un sérail veuf, et des humbles
+aveux que ces belles délaissées écrivent en grand secret. Croyez qu'avec
+un tel prologue, on ne lâchera pas le livre.</p>
+
+<p>Mais nulle mollesse orientale. Il ne s'en doute même pas. À cent lieues
+du sérail mystique des soufis, du sérail voluptueux du Ramayan, celui-ci
+est français, je veux dire amusant et sec. La flamme même, s'il y en a
+quelque peu, est sèche encore, esprit, dispute et jalousie. Ces
+disputeuses ne troublent guère les sens. Le tout est une vraie satire
+contre l'injustice polygamique, le dur veuvage où elle tient la femme.
+Même la polygamie chrétienne (quoiqu'il en plaisante parfois, comme
+d'une chose qui est dans les m&oelig;urs), il la flétrit très-âprement dans
+la lettre sur <i>l'homme à bonnes fortunes</i>.</p>
+
+<p>C'est un coup de théâtre de voir comme après ces cinq ou six premières
+lettres de femmes, maître de son lecteur, il l'emporte, d'une aile
+prodigieuse, sur un pic d'où l'on voit toute la terre. Les sociétés
+humaines ont leur nécessité: <i>le Juste</i>. Elles vivent de lui et sans lui
+elles meurent. La brève histoire des Troglodytes, où la forme un peu
+maniérée ne fait nul tort au fond, donne, avec cette loi de Justice, ce
+qui en est d'usage: <i>le gouvernement libre, républicain</i>, de soi par
+soi.</p>
+
+<p>Un Anglais n'aurait pas manqué de se servir ici du texte où Samuel
+énumère aux Hébreux qui demandent un roi, les fléaux de la royauté. Le
+Français sait bien <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> mieux qu'un vieil habit sert peu pour la
+vérité éternelle.</p>
+
+<p>On a chassé le pauvre Saint-Pierre pour ses petites hardiesses. Mais on
+n'ose toucher celui-ci. Il dit la mort prochaine de la religion
+catholique. Il dit que la république est le gouvernement de la vertu. Il
+dit que le roi et le pape, grands magiciens, ont le talent de faire que
+le papier soit de l'argent, que le pain ne soit pas du pain, etc. Le
+haut credo surnaturel a pour lui la valeur des actions de Law après le
+Visa.</p>
+
+<p>Le Régent rit, et tout le monde. Et qui sait? les évêques eux-mêmes,
+tous les Pères de l'Église, Dubois, Tencin, etc. La France entière rit,
+et l'Europe.</p>
+
+<p>C'est là bien autre chose qu'un succès littéraire. Sans s'en apercevoir,
+dans cette satire ou ce roman, on a pris, accepté un credo tout nouveau.
+Le livre, si critique, n'en est pas moins affirmatif. Tout en brisant le
+faux, il a posé le vrai.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+<p class="center p4">FIN DU TOME DIX-SEPTIÈME</p>
+
+<a id="tam" name="tam"></a>
+<h2><span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<div class="index">
+<p><span class="index-3">PRÉFACE</span>
+<span class="ralign">Pages.</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li>La Régence est une <i>révélation</i>, une <i>révolution</i>, une
+ <i>création</i>
+<span class="ralign"><a href="#pagei">I</a></span></li>
+<li>La révolution financière montra la France à elle-même
+<span class="ralign"><a href="#pageii">II</a></span></li>
+<li>Le Christianisme fut oublié pendant une année
+<span class="ralign"><a href="#pageiv">IV</a></span></li>
+<li>Montesquieu prédit la mort prochaine du Catholicisme
+<span class="ralign"><a href="#pagev">V</a></span></li>
+<li>La République financière
+<span class="ralign"><a href="#pagevi">VI</a></span></li>
+<li>La Régence n'eut aucun <i>credo</i> préparé
+<span class="ralign"><a href="#pagevii">VII</a></span></li>
+<li>Retour à la nature
+<span class="ralign"><a href="#pageviii">VIII</a></span></li>
+<li>Un mot sur ce volume. Son principe
+<span class="ralign"><a href="#pageix">IX</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE PREMIER</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Trois mois de la Régence.</span>&mdash;<span class="smcap">Hostilité de l'Espagne</span>
+ (septembre-décembre 1715)
+<span class="ralign"><a href="#page015">15</a></span></li>
+<li>Le roi laisse une situation désespérée.&mdash;Élan généreux, impuissant
+<span class="ralign"><a href="#page016">16</a></span></li>
+<li>Philippe V et Alberoni
+<span class="ralign"><a href="#page023">23</a></span></li>
+<li>Immoralité d'Alberoni et de la Farnèse.&mdash;Ils relèvent
+ l'inquisition et s'offrent aux hérétiques
+<span class="ralign"><a href="#page025">25</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE II</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Grandeur de l'Angleterre.</span>&mdash;<span class="smcap">État incurable de la
+ France</span>. 1716
+<span class="ralign"><a href="#page034">34</a></span></li>
+<li>Mécanisme anglais.&mdash;La ligue de la Terre et de
+ l'Argent
+<span class="ralign"><a href="#page039">39</a></span></li>
+<li>George et le Prétendant veulent également la guerre
+ européenne
+<span class="ralign"><a href="#page040">40</a></span></li>
+<li>Le parti espagnol rend tout impossible au Régent
+<span class="ralign"><a href="#page046">46</a></span></li>
+<li>Il fallait à tout prix assurer la paix.&mdash;Adresse de
+ Dubois.&mdash;Triple alliance, 28 novembre 1716
+<span class="ralign"><a href="#page054">54</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE III</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Dubois.</span>&mdash;<span class="smcap">La Tencin.</span>&mdash;<span class="smcap">Mademoiselle Aïssé</span>. 1717
+<span class="ralign"><a href="#page063">63</a></span></li>
+<li>Esprit humain et indépendant du Régent
+<span class="ralign"><a href="#page065">65</a></span></li>
+<li>Dubois empêche notre émancipation religieuse
+<span class="ralign"><a href="#page067">67</a></span></li>
+<li>Le Régent flottant et déjà usé
+<span class="ralign"><a href="#page068">68</a></span></li>
+<li>Les m&oelig;urs de la Régence (avant le Système).&mdash;Tencin.&mdash;Aïssé
+<span class="ralign"><a href="#page073">73</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE IV</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">La fille du Régent.</span>&mdash;<span class="smcap">Watteau.</span>&mdash;<span class="smcap">Révolution de
+ janvier</span> 1718
+<span class="ralign"><a href="#page083">83</a></span></li>
+<li>Fatalité natale et folie de la duchesse de Berry
+<span class="ralign"><a href="#page085">85</a></span></li>
+<li>On veut la convertir, la marier, l'employer contre
+ d'Aguesseau et Noailles
+<span class="ralign"><a href="#page089">89</a></span></li>
+<li>Le Régent publie <i>Daphnis et Chloé</i>, fait Watteau
+ peintre du roi, lui fait peindre les palais de sa fille.&mdash;Arts
+ et modes
+<span class="ralign"><a href="#page095">95</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE V</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Alberoni et Charles XII.</span>&mdash;<span class="smcap">Défaite d'Alberoni.</span>&mdash;<span class="smcap">La
+ paix du monde</span>. 1718
+<span class="ralign"><a href="#page102">102</a></span></li>
+<li>Conspiration d'Alberoni et de la Farnèse avec les
+ mercenaires du Nord contre la paix et la civilisation
+<span class="ralign"><a href="#page107">107</a></span></li>
+<li>Dévotion libertine et féroce de la cour de Madrid.&mdash;Casuistique.&mdash;Auto-da-fé
+<span class="ralign"><a href="#page111">111</a></span></li>
+<li>Union d'Hanovre et Orléans.&mdash;Destruction de la flotte
+ espagnole, 11 août 1718
+<span class="ralign"><a href="#page119">119</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE VI</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Triomphe du Régent sur les Bâtards et le Parlement</span>,
+ août 1718
+<span class="ralign"><a href="#page126">126</a></span></li>
+<li>L'Espagne et la duchesse du Maine voulaient créer
+ une Vendée et soulever les Parlements
+<span class="ralign"><a href="#page129">129</a></span></li>
+<li>Grands services de Law (avant le système).&mdash;Le
+ Parlement veut le faire pendre
+<span class="ralign"><a href="#page131">131</a></span></li>
+<li>La nouvelle du désastre espagnol enhardit le Régent
+ à frapper le Parlement et le duc du Maine,
+ 26 août 1718
+<span class="ralign"><a href="#page135">135</a></span></li>
+<li>Exigences de M. le Duc, qui fait acheter son appui
+<span class="ralign"><a href="#page136">136</a></span></li>
+<li>Grossesse de la duchesse de Berry.&mdash;Elle trône comme
+ reine de France.&mdash;Apoplexie du Régent, septembre 1718
+<span class="ralign"><a href="#page143">143</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE VII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Le Roi banquier.</span>&mdash;<span class="smcap">Conspiration et guerre.</span>&mdash;<span class="smcap">&OElig;dipe</span>,
+ novembre-décembre 1718
+<span class="ralign"><a href="#page146">146</a></span></li>
+<li>La fièvre de spéculation dans toute l'Europe.&mdash;Law
+ et ses théories
+<span class="ralign"><a href="#page147">147</a></span></li>
+<li>La conspiration de Cellamare et la guerre d'Espagne
+ obligent le Régent à se mettre à la tête de la nouvelle
+ banque, 4 et 5 décembre
+<span class="ralign"><a href="#page159">159</a></span></li>
+<li>L'<i>&OElig;dipe.</i>&mdash;Le Régent pensionne Voltaire
+<span class="ralign"><a href="#page165">165</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE VIII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Le café.</span>&mdash;<span class="smcap">L'Amérique</span>. 1719
+<span class="ralign"><a href="#page170">170</a></span></li>
+<li>Immense mouvement de causerie; le café détrône le
+ cabaret
+<span class="ralign"><a href="#page171">171</a></span></li>
+<li>Les trois âges du café: arabe, indien, américain
+<span class="ralign"><a href="#page172">172</a></span></li>
+<li>Oubli des questions religieuses.&mdash;Les îles.&mdash;Les Indes.&mdash;Le
+ Canada
+<span class="ralign"><a href="#page174">174</a></span></li>
+<li>Contradictions des missionnaires, accord des voyageurs laïques
+<span class="ralign"><a href="#page176">176</a></span></li>
+<li>La France seule eût pu sauver les races américaines
+<span class="ralign"><a href="#page179">179</a></span></li>
+<li>Le découvreur du Mississipi
+<span class="ralign"><a href="#page182">182</a></span></li>
+<li>Law à la Louisiane; son plan, nullement chimérique
+<span class="ralign"><a href="#page186">186</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE IX</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Tentatives de réformes.</span>&mdash;<span class="smcap">Danger de la fille du
+ Régent</span>, avril 1719
+<span class="ralign"><a href="#page190">190</a></span></li>
+<li>Le Régent rend l'instruction gratuite, prépare l'égalité d'impôt
+<span class="ralign"><a href="#page191">191</a></span></li>
+<li>Les protestants reviennent et entrent dans la Banque
+<span class="ralign"><a href="#page193">193</a></span></li>
+<li>Hontes domestiques et terreur du Régent à l'accouchement
+ de sa fille
+<span class="ralign"><a href="#page199">199</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE X</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Guerre d'Espagne.</span>&mdash;<span class="smcap">Mort de la duchesse de Berry.</span>&mdash;<span class="smcap">Danger
+ de Law</span>, mai-juillet 1719
+<span class="ralign"><a href="#page202">202</a></span></li>
+<li>Folies furieuses d'Alberoni et de la Farnèse&mdash;Succès
+ de la France
+<span class="ralign"><a href="#page203">203</a></span></li>
+<li>Désespoir et mort de la duchesse de Berry, 21 juillet
+<span class="ralign"><a href="#page207">207</a></span></li>
+<li>Coalition de la Maltôte et des Anglais pour faire sauter
+ Law, 22 juillet <span class="ralign"><a href="#page208">208</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XI</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">La Bourse.</span>&mdash;<span class="smcap">Les Mississipiens</span>, août-septembre 1719
+<span class="ralign"><a href="#page211">211</a></span></li>
+<li>Le balayeur.&mdash;Le laquais.&mdash;La brocanteuse
+<span class="ralign"><a href="#page214">214</a></span></li>
+<li>Les belles agioteuses.&mdash;L'entremetteuse.&mdash;Le savoyard.&mdash;Le
+ vampire
+<span class="ralign"><a href="#page216">216</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">La crise de Law</span>, août-septembre-octobre 1719
+<span class="ralign"><a href="#page224">224</a></span></li>
+<li>Law concentra les utopies du temps.&mdash;Son plan pour
+ l'extinction de la Maltôte, de la Dette, l'Égalité de
+ l'impôt et la vente des biens du Clergé
+<span class="ralign"><a href="#page226">226</a></span></li>
+<li>Sa terreur des Anglais et sa dépendance de M. le
+ Duc
+<span class="ralign"><a href="#page230">230</a></span></li>
+<li>Razzia des agioteurs aux dépens des créanciers de
+ l'État, 27 août
+<span class="ralign"><a href="#page233">233</a></span></li>
+<li>Law résiste trois jours, 22-28 septembre
+<span class="ralign"><a href="#page234">234</a></span></li>
+<li>La rue Quincampoix
+<span class="ralign"><a href="#page235">235</a></span></li>
+<li>Les enlèvements pour le Mississipi
+<span class="ralign"><a href="#page236">236</a></span></li>
+<li>Law devient un mannequin
+<span class="ralign"><a href="#page238">238</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XIII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Law veut s'enfuir.</span>&mdash;<span class="smcap">On le fait contrôleur général</span>,
+ novembre-décembre 1719
+<span class="ralign"><a href="#page241">241</a></span></li>
+<li>Orgueil de madame Law.&mdash;Law effrayé de ses amis
+ et de ses ennemis.&mdash;Il se sent perdu, malgré les
+ grands résultats qu'il a obtenus
+<span class="ralign"><a href="#page242">242</a></span></li>
+<li>Il achète la protection des Condés, des seigneurs
+<span class="ralign"><a href="#page247">247</a></span></li>
+<li>Ses amis réalisent et le minent en dessous
+<span class="ralign"><a href="#page250">250</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XIV</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">La baisse.</span>&mdash;<span class="smcap">L'abolition de l'or</span>, janvier-mars 1720
+<span class="ralign"><a href="#page252">252</a></span></li>
+<li>Law, converti, n'en est pas moins attaqué par le
+ Clergé, trahi par Dubois qui travaille pour le
+ Clergé et l'Angleterre
+<span class="ralign"><a href="#page253">253</a></span></li>
+<li>La Bourse de Londres et la spéculation de Blount
+ exigeaient la ruine de Law
+<span class="ralign"><a href="#page254">254</a></span></li>
+<li>Condé et Conti vident les caisses, 2 mars
+<span class="ralign"><a href="#page257">257</a></span></li>
+<li>Désespoir de Law.&mdash;Il abolit l'or et l'argent
+<span class="ralign"><a href="#page257">257</a></span></li>
+<li>La débâcle.&mdash;Un parent du Régent roué en Grève,
+ 26 mars
+<span class="ralign"><a href="#page261">261</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XV</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Law écrasé.</span>&mdash;<span class="smcap">Victoire de la Bourse de Londres</span>,
+ mai 1720
+<span class="ralign"><a href="#page263">263</a></span></li>
+<li>On continue, malgré Law, les enlèvements pour le
+ Mississipi
+<span class="ralign"><a href="#page265">265</a></span></li>
+<li>Law se rejette vers les fabriques, veut habiller, nourrir le peuple
+<span class="ralign"><a href="#page266">266</a></span></li>
+<li>Perfidie de Dubois et d'Argenson qui le précipitent
+ pour faire à Londres la hausse de Blount, mai
+<span class="ralign"><a href="#page269">269</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XVI</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">La ruine.</span>&mdash;<span class="smcap">La peste.</span>&mdash;<span class="smcap">La bulle</span>, juin-décembre
+ 1720
+<span class="ralign"><a href="#page271">271</a></span></li>
+<li>L'agiotage sur la baisse.&mdash;Le camp de Condé à la
+ place Vendôme
+<span class="ralign"><a href="#page271">271</a></span></li>
+<li>La peste à Marseille.&mdash;Les étouffés à Paris
+<span class="ralign"><a href="#page273">273</a></span></li>
+<li>Law et le Régent éperdus.&mdash;Dubois fait enregistrer
+ la bulle.&mdash;Fuite de Law, décembre
+<span class="ralign"><a href="#page278">278</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XVII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">La Peste</span>, 1720-1721
+<span class="ralign"><a href="#page281">281</a></span></li>
+<li>Héroïsme de Roze, des échevins de Marseille, de Belzunce
+<span class="ralign"><a href="#page286">286</a></span></li>
+<li>Le règne des forçats
+<span class="ralign"><a href="#page289">289</a></span></li>
+<li>L'anéantissement de Toulon
+<span class="ralign"><a href="#page294">294</a></span></li>
+<li>La furie de vivre
+<span class="ralign"><a href="#page294">294</a></span></li>
+<li>Trois générations de malheurs avaient abouti à la
+ peste
+<span class="ralign"><a href="#page295">295</a></span></li>
+<li>Elle marche vers la Loire.&mdash;Déserts.&mdash;Pays
+ abandonnés
+<span class="ralign"><a href="#page296">296</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XVIII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Le Visa</span>, 1721
+<span class="ralign"><a href="#page297">297</a></span></li>
+<li>Triumvirat de Pâris Duverney, Crozat et Samuel
+ Bernard
+<span class="ralign"><a href="#page298">298</a></span></li>
+<li>M. le Duc humilie le Régent et jette à la justice un de
+ ses compagnons d'agiotage
+<span class="ralign"><a href="#page298">298</a></span></li>
+<li>Un million de familles apportent leurs papiers au Visa
+<span class="ralign"><a href="#page301">301</a></span></li>
+<li>Partialité du Visa, qui respecte les vols des
+ seigneurs
+<span class="ralign"><a href="#page302">302</a></span></li>
+<li>Désespoir et galanterie, fêtes, bals
+<span class="ralign"><a href="#page304">304</a></span></li>
+<li>Le dernier portrait du Régent et ses derniers scandales
+<span class="ralign"><a href="#page305">305</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XIX</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Manon Lescaut.</span>&mdash;<span class="smcap">Mort de Watteau</span>. 1721
+<span class="ralign"><a href="#page308">308</a></span></li>
+<li>L'amour au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle
+<span class="ralign"><a href="#page309">309</a></span></li>
+<li>Manon est-elle une confession de Prévost?&mdash;Elle est
+ de la Régence, non du temps de Fleury
+<span class="ralign"><a href="#page311">311</a></span></li>
+<li>Noblesse et mélancolie.&mdash;Mort de Watteau
+<span class="ralign"><a href="#page317">317</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XX</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Rome et les sacriléges.</span>&mdash;<span class="smcap">Mariages espagnols</span>.
+ 1721
+<span class="ralign"><a href="#page321">321</a></span></li>
+<li>Le marchandage du chapeau de Dubois
+<span class="ralign"><a href="#page322">322</a></span></li>
+<li>Sacriléges et malpropretés à Rome, en France, en Angleterre,
+ en Espagne
+<span class="ralign"><a href="#page324">324</a></span></li>
+<li>Les quatre péchés de Madrid.&mdash;Révélation d'Alberoni
+<span class="ralign"><a href="#page328">328</a></span></li>
+<li>Honteux traité de la Farnèse et de Dubois.
+<span class="ralign"><a href="#page330">330</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XXI</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Louis XV.</span>&mdash;<span class="smcap">Les Méchants.</span>&mdash;<span class="smcap">Cartouche</span>. 1721
+<span class="ralign"><a href="#page333">333</a></span></li>
+<li>Nature ingrate du jeune Roi, son éducation
+<span class="ralign"><a href="#page334">334</a></span></li>
+<li>Les Méchants.&mdash;Le petit duc de Richelieu favori, à
+ treize ans, de la duchesse de Bourgogne (1709)
+<span class="ralign"><a href="#page336">336</a></span></li>
+<li>Maladie du jeune Roi.&mdash;Son indifférence à l'amour
+ du peuple
+<span class="ralign"><a href="#page339">339</a></span></li>
+<li>M&oelig;urs violentes.&mdash;Voleurs.&mdash;Cartouche
+<span class="ralign"><a href="#page340">340</a></span></li>
+<li>Jeux cruels.&mdash;Férocité de M. le Duc et de Charolais
+<span class="ralign"><a href="#page342">342</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XXII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Dubois abandonne toute réforme.</span>&mdash;<span class="smcap">Approche de
+ la majorité</span>. 1722
+<span class="ralign"><a href="#page345">345</a></span></li>
+<li>Lâcheté de Dubois, qui laisse brûler les papiers du
+ Système et du Visa, effacer la trace des vols.&mdash;Il
+ connive à la grandeur effrontée de M. le Duc, compose
+ avec le Clergé, la Noblesse, la Maltôte
+<span class="ralign"><a href="#page346">346</a></span></li>
+<li>Sa lutte avec Villeroi et Fleury pour la première
+ communion du Roi
+<span class="ralign"><a href="#page349">349</a></span></li>
+<li>Le petit Roi tue sa biche blanche
+<span class="ralign"><a href="#page350">350</a></span></li>
+<li>Le Régent veut en vain ajourner la majorité
+<span class="ralign"><a href="#page351">351</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XXIII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Le Roi ramené à Versailles.</span>&mdash;<span class="smcap">Enlèvement de
+ Villeroi</span>. 1722
+<span class="ralign"><a href="#page353">353</a></span></li>
+<li>Aspect du vieux Versailles.&mdash;Le Régent s'y établit
+ avec le petit Roi et veut le gagner
+<span class="ralign"><a href="#page355">355</a></span></li>
+<li>L'Infante à Versailles
+<span class="ralign"><a href="#page356">356</a></span></li>
+<li>Les jeunes Villeroi essayent de s'emparer du Roi en
+ le corrompant
+<span class="ralign"><a href="#page357">357</a></span></li>
+<li>Ils sont surpris, chassés, 2 août
+<span class="ralign"><a href="#page359">359</a></span></li>
+<li>Villeroi rompt avec Dubois, est enlevé, 12 août
+<span class="ralign"><a href="#page361">361</a></span></li>
+<li>Fuite calculée et retour de Fleury
+<span class="ralign"><a href="#page362">362</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XXIV</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Fin de Dubois et du Régent</span>. 1722-1723
+<span class="ralign"><a href="#page363">363</a></span></li>
+<li>Bassesse et faiblesse du gouvernement.&mdash;Terreur du
+ règne imminent de M. le Duc
+<span class="ralign"><a href="#page364">364</a></span></li>
+<li>L'Angleterre consolide Dubois en obtenant qu'il soit
+ premier ministre, avec tous les pouvoirs de Richelieu
+ et Mazarin
+<span class="ralign"><a href="#page366">366</a></span></li>
+<li>Dubois perd l'espoir d'influer en Espagne par la fille
+ du Régent
+<span class="ralign"><a href="#page367">367</a></span></li>
+<li>Cruauté de la Farnèse pour la jeune Française
+<span class="ralign"><a href="#page368">368</a></span></li>
+<li>Dubois, faible et isolé, forcé de sacrifier ses agents les
+ plus sûrs à M. le Duc
+<span class="ralign"><a href="#page370">370</a></span></li>
+<li>Son désespoir et sa mort, 10 août 1723
+<span class="ralign"><a href="#page375">375</a></span></li>
+<li>Le Régent sans ressources.&mdash;Sa mort, 2 décembre
+<span class="ralign"><a href="#page378">378</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XXV</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Montesquieu.</span>&mdash;<span class="smcap">Lettres persanes.</span> 1721.&mdash;<span class="smcap">Voltaire,
+ Henriade</span>. 1723
+<span class="ralign"><a href="#page382">382</a></span></li>
+<li>Barbarie religieuse de l'Europe, auto-da-fé d'Espagne,
+ massacre de Thorn, etc.
+<span class="ralign"><a href="#page384">384</a></span></li>
+<li>Humanisation de la France par la ruine du dogme
+ inhumain
+<span class="ralign"><a href="#page385">385</a></span></li>
+<li>Le c&oelig;ur tendre et doux de Voltaire.&mdash;Son faible
+ poème, alors très-hardi
+<span class="ralign"><a href="#page386">386</a></span></li>
+<li>Douceur et humanité de Montesquieu.&mdash;D'autant
+ plus terrible au passé
+<span class="ralign"><a href="#page387">387</a></span></li>
+<li>Il part de l'écart absolu, ne compose pas, comme
+ l'abbé de Saint-Pierre, avec le vieux monde
+<span class="ralign"><a href="#page389">389</a></span></li>
+<li>Solitaire en pleine foule, émancipé par les sciences, les
+ législations comparées, la lecture des voyages
+<span class="ralign"><a href="#page390">390</a></span></li>
+<li>Hauteur de son point de vue
+<span class="ralign"><a href="#page394">394</a></span></li>
+<li>Légèreté et désordre apparents de son livre, très-profondément
+ calculé
+<span class="ralign"><a href="#page395">395</a></span></li>
+<li>Sa prédiction de la mort prochaine du catholicisme
+<span class="ralign"><a href="#page396">396</a></span></li>
+</ul>
+</div>
+
+<p class="p4 center">Paris.&mdash;<span class="smcap">Imprimerie Moderne</span> (Barthier, d<sup>r</sup>), rue J.-J.-Rousseau, 61.</p>
+
+
+<p class="p4"><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<b>Note 1:</b> Noailles a été trop maltraité par Saint-Simon. Ses idées
+étaient praticables. L'expulsion des Jésuites, le lendemain de la mort
+de Louis XIV, eût été populaire, facile (autant qu'elle l'avait été en
+Sicile au duc de Savoie). Elle eût terrifié le parti jésuite, le duc du
+Maine. Le rappel des protestants eût été plus difficile, parce qu'ils
+avaient contre eux, non-seulement les Jésuites, mais les jansénistes, le
+cardinal de Noailles (<i>ms. Buvat</i>, janvier 1716). Néanmoins, dans
+l'extrême détresse où on était, lorsque 1,500 personnes mouraient de
+faim dans une seule paroisse, Saint-Sulpice (<i>ibidem</i>), on eût trouvé
+fort bon que l'émigration protestante rapportât ses capitaux, ses
+nombreuses et si utiles industries.</p>
+
+<p>Il est certain qu'à ce moment, la Régence fut admirable d'élan, de
+bonnes intentions, de réformes utiles, dont plusieurs sont restées
+(exemple, la comptabilité régulière, la suppression d'une foule
+d'offices, etc.). Les fautes, les vices du Régent, sont bien moins
+excusables que la situation dont il hérite. V. Noailles, Forbonnais,
+Bailly, mais surtout M. Doniol, qui a formulé parfaitement que nul
+remède ne suffisait dans la situation <i>sans issue</i> que laissait Louis
+XIV.<a href="#footnotetag1"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<b>Note 2:</b> Il baisse infiniment à la mort de Louis XIV. Il est
+décidément déplacé, désorienté dans le monde nouveau, et il devient de
+plus en plus absurde. Il est d'amitié pour le Régent, de principe pour
+le roi d'Espagne. Il avoue que si celui-ci entrait en France, il
+quitterait le Régent.&mdash;Il ne veut pas qu'on chasse les Jésuites, et il
+demande les États généraux que demande le parti jésuite pour faire
+sauter le Régent. Étrange ami de la Régence qui s'oppose à tout ce qui
+pourrait la soutenir, par exemple, au rappel des protestants qui
+auraient rapporté leurs capitaux, leur industrie.&mdash;Il est honnête, et
+cependant il dévie un peu en pratique. C'est, je crois, ce qui le rend
+de si mauvaise humeur. Il nomme Tellier un scélérat, et il est son ami;
+d'Effiat, un scélérat et il le sert, la duchesse de Berry un monstre, et
+il lui laisse madame de Saint-Simon. Il déplore le pillage du Système,
+résiste, finit par accepter. Comment ne serait-il pas furieux contre le
+temps, contre lui-même?&mdash;Il omet, sciemment, je crois, des faits
+très-importants, non-seulement l'amour, si public, du Régent pour sa
+fille, mais l'infamie des petits Villeroi (août 1722), mais les vols de
+M. le Duc, la pension énorme que Dubois payait à madame de Prie. Il
+embrouille l'affaire de Leblanc et Bellisle.&mdash;Vers la fin, on était si
+embarrassé de Saint-Simon, de son humeur, de ses <i>spropositi</i>, qu'on le
+tenait en quarantaine, tout à fait isolé, sans lui rien dire. Il ne sait
+pas combien il est alors un personnage comique. On s'en amuse. On le
+consulte sur des choses résolues d'avance (comme l'enlèvement de
+Villeroi, le ministère de Dubois). Le Régent a la malice et la patience
+de l'écouter là-dessus pendant des heures quand tout est décidé sans
+lui.<a href="#footnotetag2"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<b>Note 3:</b> À la page 45, j'ai fait remarquer que, dès 1665, on avait
+proposé à Colbert la taille <i>réelle</i> et proportionnelle. Un certain
+Charles, élu de Meaux, avait formulé cette proposition, en insistant sur
+le point essentiel: <i>Que chacun des trois États y doit contribuer.</i> «Il
+est constant, dit-il, que <i>le clergé et la noblesse</i>, qui possèdent plus
+des trois quarts du bien de France, ne contribuent comme rien au regard
+du <i>Tiers Estat</i>, qui porte toute la charge et n'a plus pour partage que
+la misère.» (<i>Lettre communiquée par M. Margry, archiviste de la
+marine.</i>)</p>
+
+<p>Sur l'Angleterre, sa banque, etc., je suis Bolingbroke, Mahon, Smolett,
+Pebrer, Macaulay, etc.</p>
+
+<p>Fallait-il se rallier à l'Angleterre ou à l'Espagne? Belle question;
+elle est ridicule à poser. L'Espagne d'alors fait horreur. Les Italiens
+qui la gouvernent, Alberoni, la reine, viennent de relever
+l'Inquisition, que madame des Ursins voulait abaisser. Comment n'a-t-on
+pas vu cela? Comment a-t-on pris Alberoni pour le restaurateur de
+l'Espagne, lui qui l'éreinte, la jette dans mille aventures impossibles?
+Comment prend-on Philippe V pour un Français? Il regrettait, il est
+vrai, la France, mais il était en même temps plus Espagne que l'Espagne
+même. Sous lui, 14,000 victimes revêtirent le san-benito et furent
+suppliciées de diverses manières (sur lesquelles <i>deux mille trois cent
+quarante-six</i> furent brûlées vives). Voir Llorente, t. IV, p. 28; Coxe,
+t. III, ch. <span class="smcap">XXXI</span>, p. 6.&mdash;Lemontey (t. I, 432, note) observe que ce
+chiffre énorme semblera trop faible si l'on consulte (aux <i>Affaires
+étrangères</i>) les dépêches de notre ambassadeur Maulévrier. Il donne un
+nombre supérieur relativement, un nombre épouvantable pour sept villes
+et quatre années seulement.</p>
+
+<p>Le plus horrible, c'est que ce lâche gouvernement qui permet tout cela
+n'est point du tout fanatique. Dès le lendemain de la mort de Louis XIV
+(18 <i>septembre</i> 1715), il négocie avec les hérétiques, il sollicite les
+Anglais contre la France qui s'est ruinée pour sauver l'Espagne.
+Alberoni, qui vient de relever l'inquisition, se jette dans l'extrême
+opposé, cherche l'alliance protestante (V. Cox, Smollett, Mahon, etc.).
+Choquante inconséquence. Rien ne lui coûte pour gagner les devants. Il
+sacrifie le Prétendant, les dernières recommandations de Louis XIV et
+toute décence catholique.</p>
+
+<p>En mettant à sa date, aux premiers jours de la Régence, ce coup
+inattendu qui la frappait, on explique parfaitement, on excuse en partie
+la fluctuation du Régent. La plupart des historiens font le contraire;
+ils racontent d'abord ses misères et ses fautes et celles même de 1716.
+Puis ils reviennent à ces affaires d'Espagne, de septembre 1715,
+relatent la négociation d'Alberoni, qui, déplacée ainsi et mal datée, ne
+signifie plus rien du tout.</p>
+
+<p>Si le mauvais coup auquel Alberoni voulait employer Charles XII,
+l'absurde révolution qui eût mis le Prétendant à Londres, Philippe V à
+Paris, si cette folie criminelle eût pu se réaliser, elle nous eût
+retardé pour cent ans. Le Régent avec tout ses vices, toutes ses fautes,
+son Dubois et le reste, n'a pas empêché la Régence d'étinceler d'esprit
+et de lumières, d'être une des époques les plus fécondes et les plus
+inventives. Sous lui, la France et l'Angleterre sont évidemment le
+<i>progrès</i>. Oui, l'Angleterre, cupide et hypocrite, méthodiste et
+contrebandière, avec sa plate dynastie allemande et sa corruption de
+Walpole, l'Angleterre, avec tout cela, c'est le <i>progrès</i>. La France,
+vers 1720, par Montesquieu, Voltaire, Fontenelle, par l'Académie des
+sciences, surtout par ses grands voyageurs, dresse au plus haut le phare
+qui guide désormais la marche de l'esprit humain. L'Angleterre ouvre les
+mille voies d'activité pratique, commence sérieusement (ce que presque
+seule elle a fait) l'exploration des mers et la découverte du globe.<a href="#footnotetag3"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<b>Note 4:</b> Deux écrivains se sont imposé de nos jours la tâche de
+réhabiliter Dubois.&mdash;À les en croire, tous les contemporains s'y étaient
+trompés, l'avaient calomnié. Les modernes aussi. Le très-exact et
+très-fin Lemontey, qui écrit aux Archives des Affaires étrangères, et
+devant les pièces, a partagé l'erreur commune, M. de Carné (1857), et M.
+de Seilhac (1862), rendent à ce pauvre Dubois sa robe d'innocence.&mdash;Ce
+qui frappe le plus dans cette découverte, c'est qu'elle semble se faire
+contre l'avis de Dubois même. Je ne crois pas qu'il en eût su gré à ces
+Messieurs. Il semble qu'il ait eu une prétention toute contraire. Dans
+ses correspondances spirituelles et facétieuses, il y a partout la
+fatuité du vice. Il s'étale, se carre, se prélasse. Il se flatte surtout
+d'être un drôle habile et retors. Il ne se fâchera pas du tout si on
+l'appelle un heureux coquin. Les faits, étudiés de très-près, m'obligent
+d'être de son avis contre ses panégyristes. La gravité magistrale de M.
+de Carné ne m'impressionne pas, quand je le vois affirmer des choses si
+étonnantes: Que Louis XIV aurait approuvé l'alliance anglaise» (<i>Revue
+des Deux Mondes</i>, XV, 844-846), «que sous le Régent et Fleury, la
+population a presque <i>doublé</i>,» etc. Et comment le sait-il? comment
+affirmer cette chose énorme, contre d'Argenson et tout le monde?&mdash;Pour
+M. le comte de Seilhac, je n'ai rien à lui dire. Il est du pays de
+Dubois, de Brives-la-Gaillarde. Il écrit d'après les papiers de Brives
+et ceux de la famille Dubois. Son premier volume contient des pièces
+curieuses. Je n'ai trouvé dans le second exactement rien.<a href="#footnotetag4"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<b>Note 5:</b> La plume m'a glissé; mais je ne m'en dédirai pas. Dans un
+pareil milieu, entre la Tencin et la Fériol, Aïssé, qui se tient si
+haut, si noble, si désintéressée, est digne du respect de la terre. Ce
+mépris de l'argent, ce billet déchiré, serait une chose fort belle dans
+une vie quelconque; c'est sublime dans la situation dépendante de
+l'infortunée, qu'un peu d'aisance aurait affranchie. Son refus obstiné
+d'épouser celui qu'elle aime, sa délicatesse qui lui fait craindre qu'il
+ne se fasse tort en l'épousant, tout cela la rend adorable. La seule
+faiblesse de sa vie fut la reconnaissance. Pure et froide (ayant tant
+souffert), elle s'impose de faillir un moment pour ne pas laisser sans
+récompense une persévérance de tant d'années. Personne ne s'y trompe, ni
+son frère adoptif, Argental, l'ami de Voltaire, ni Bolingbroke, dont
+l'excellente famille couvre le petit mystère. Elle n'en est pas moins un
+objet de culte. Bolingbroke, qui ne croit à rien, croit à elle et lui
+est dévot. Il porte envie au trop heureux amant, et tous lui portent et
+porteront envie. MM. de Goncourt parlent d'elle avec une admiration
+passionnée (p. 177). Sainte-Beuve (dans sa belle notice) en est si
+amoureux, qu'il s'efforce de croire que Fériol était trop vieux et qu'il
+respecta son esclave. Je voudrais bien croire aussi cette chose
+improbable.</p>
+
+<p>Ce Fériol avait passé toute sa vie dans les guerres turques en Hongrie,
+près de Tékély (V. Hammer), et n'était guère moins Turc que le pacha
+Bonneval. En 1699, il devint notre ambassadeur à Constantinople. Il n'y
+eut jamais un homme plus fier, plus violent. Jamais il ne voulut
+paraître sans épée devant le sultan, selon le cérémonial d'usage.
+Saint-Simon en raconte un trait fort honorable (chap. CCXII, année
+1708). Le grand vizir ayant fait des avanies au ministre de Hollande,
+celui-ci voulut se réfugier chez l'ambassadeur d'Angleterre, qui, malgré
+l'intime union des deux États, refusa de lui donner asile. Ce fut son
+ennemi, le Français Fériol, qui lui ouvrit son palais, le reçut et le
+protégea.&mdash;Je reviendrai sur Aïssé et sa fin si touchante. Que de fois
+j'ai lu et relu ses dernières lettres, pour y pleurer encore et me laver
+des sottes larmes que me coûtait <i>Manon Lescaut</i>!</p>
+
+<p>À propos de cette <i>Manon</i>, Aïssé la désigne, la lit dès 1727, ce qui
+ferait croire que Prévost avait détaché et publié des parties des
+<i>Mémoires d'un homme de qualité</i>, qui ne parurent entiers qu'en 1732.
+Cette date de 1727 me paraît très-vraisemblable. <i>Quand on sait lire</i>,
+on lit très-clairement que <i>Manon</i> est de la Régence, et nullement du
+temps de Fleury.<a href="#footnotetag5"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
+<b>Note 6:</b> La cour de Sceaux, la cour d'Espagne, l'Europe entière
+croyait à l'inceste du Régent avec ses filles.&mdash;Cela est très-peu
+vraisemblable pour mademoiselle de Valois, absurde pour l'abbesse de
+Chelles. Quant à l'aînée, duchesse de Berry, il n'y a que trop de
+vraisemblance. Madame de Caylus dit qu'elle posa pour les dessins de
+Daphnis et Chloé. Duclos croit que le Régent craignait les indiscrétions
+de sa fille. Ceux qui écrivent hors de France, comme Du Hautchamp, sont
+très-affirmatifs et très-explicites là-dessus. Mais ce qui en dit bien
+plus qu'aucune affirmation particulière, c'est l'ensemble de mille
+détails, qui, rapprochés, mènent là invinciblement.&mdash;Quand Saint-Simon
+lut au Régent la satire de Lagrange-Chancel, il fut ému, indigné de
+l'accusation d'empoisonnement, mais non de celle d'inceste.&mdash;Pour le
+fait tiré de Soulavie, je ne l'emprunterais pas à cette source moderne
+et suspecte, si l'opinion des contemporains sur l'amour du Régent ne le
+rendait très-vraisemblable. Les autres anecdotes du même auteur, sur les
+filles du Régent, sur le sacrifice qu'aurait fait mademoiselle de Valois
+pour tirer Richelieu de prison, semblent imaginés uniquement à la gloire
+du vieux fat, dont Soulavie avait les lettres et les papiers.&mdash;Il est à
+regretter que Lemontey n'ait point complété son mémoire sur les filles
+du Régent (<i>Revue rétrospective</i>).&mdash;Les lettres de Madame, publiées en
+1862, donnent de curieux détails sur l'insolence et l'esprit brouillon
+de la duchesse de Berry.&mdash;C'est en rapprochant Saint-Simon de Du
+Hautchamp, etc., qu'on peut dater et l'entrée de madame d'Arpajon chez
+la duchesse, et l'époque de la tentative qui faillit coûter un &oelig;il au
+Régent; enfin, la plaisanterie de d'Aguesseau et sa sortie du ministère
+(janvier 1718)&mdash;sur l'embonpoint de la duchesse. V. Saint-Simon et
+Duclos, éd. Michaud, p. 503, note d'un contemporain.<a href="#footnotetag6"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
+<b>Note 7:</b> L'histoire très-détaillée et très-instructive de Coxe,
+tirée des sources espagnoles, fait connaître la parfaite indifférence
+religieuse d'Alberoni et de la reine, l'indignité des deux intrigants
+italiens, qui, tout en relevant l'Inquisition, rallumant les bûchers,
+recherchent l'alliance hérétique. Saint-Simon est curieux sur
+l'intérieur de cette cour, mais très-suspect. Comblé de caresses et de
+faveurs, espagnolisé tout à fait par la grandesse qu'on donne à un de
+ses fils, il peut compter pour un ami personnel de Philippe V et de la
+reine. Le plus vrai, le plus clair, c'est Lemontey qui nous le donne,
+d'après les correspondances diplomatiques. La singulière révélation
+d'Alberoni sur les m&oelig;urs de ce roi dévot et les complaisances de la
+reine, est appuyée et confirmée par ce qu'on sait d'ailleurs des remords
+fréquents de Philippe V, etc.&mdash;Quant à la conspiration de Cellamare,
+dans Lemontey, c'est un véritable chef-d'&oelig;uvre (de même que sa peste
+de Marseille, son histoire du chapeau de Dubois). On serait bien mal
+instruit de cette conspiration, si on s'en tenait aux jolis Mémoires de
+mademoiselle Delaunay (madame de Staal). Elle sait tout, et ne dit
+presque rien. Les souvenirs de la spirituelle femme de chambre, si
+charmants dans ses récits de jeunesse, naïfs même dans celui qu'elle
+fait de sa bienheureuse et galante prison de la Bastille, sont brefs et
+vagues sur la grosse affaire politique et les secrets de sa maîtresse.<a href="#footnotetag7"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
+<b>Note 8:</b> Elle était chez lui instinctive, mais se développa sous
+l'empire des circonstances. C'est ce que les historiens économistes
+n'ont pas assez senti. Ils supposent que Law apporta le <i>Système</i> tout
+fait avec les diverses théories qui en sortaient. Cela me semblait peu
+vraisemblable <i>à priori</i>. Mais lorsque je me suis moi-même occupé de la
+chose et l'ai regardée à la loupe, j'ai vu que ce n'était point vrai. En
+reprenant la vie complète (politique, religieuse, littéraire, avec tous
+les détails de m&oelig;urs), on démêle fort bien comment, des circonstances
+mêmes, le Système naquit, se modifia.&mdash;Ce n'est pas Forbonnais, déjà
+éloigné de ce temps et trop exclusivement financier, qui peut faire
+soupçonner cela. Il faut, en suivant les pièces datées (<i>Arrêts du
+Conseil</i>, etc.), suivre en regard les journaux secrets de Paris
+(<i>Barbier</i>, <i>Marais</i>, etc.), et surtout l'important manuscrit de <i>Buvat</i>
+qui date bien mieux que tous les autres.&mdash;Ces journaux aident à classer
+les faits très-curieux, très-nombreux, que donne l'historien principal
+Du Hautchamp, obscur, confus, informe, mais si riche.&mdash;Lemontey, qui, ce
+semble, n'a pas lu Du Hautchamp, l'éclaire d'une vive lumière, en ce
+qu'il dit des Anglais et de Stairs, de la peur de Law, etc.&mdash;Lord Mahon
+donne peu d'attention à la guerre des deux Bourses, de Paris et de
+Londres.</p>
+
+<p>Ni lui ni nos économistes modernes, ne mentionnent la première crise de
+Law (en juillet 1719), lorsque la coalition de Duverney et des agioteurs
+anglais faillit le faire sauter (p. 165), lorsque Law fut trahi par son
+agent, etc.&mdash;La seconde crise est la fin de septembre 1719, le moment
+solennel de la grande razzia, la résistance que Law essaya d'y opposer
+pendant trois jours. Il est fort curieux de voir comment chacun a jugé
+cette affaire. Les sources principales sont les Arrêts, les récits de Du
+Hautchamp et Forbonnais. Rien dans Noailles. Un mot dans Dutot, p. 912,
+éd. Daire. Peu ou rien dans Duverney, qui voudrait bien écraser Law,
+mais d'autre part, craint de trop éclaircir, pour l'honneur de M. le
+Duc. Rien dans Barbier. Peu ou rien dans Lemontey. Thiers (<i>Encycl.</i>,
+81), partout ailleurs si lumineux, n'est ici ni clair ni sévère; il
+appelle ce filoutage «un défaut de précaution.» Daire, net et fort,
+très-incomplet, p. 459. Peu dans Louis Blanc, I, 299. Peu dans Henri
+Martin, 4<sup>e</sup> édition, XV, 51. Rien dans le <i>Dubois</i> de M. Seilhac. Le
+meilleur incontestablement est M. Levasseur; seulement, son livre,
+exclusivement économique, omet, laisse dans l'ombre, les côtés sociaux
+qui éclaireraient l'économie elle-même. Je dois aux recherches
+ultérieures et récentes qu'il a faites aux Archives ce fait si important
+que j'ai donné (p. 188), <i>que la Compagnie</i>, c'est-à-dire Law, <i>eut
+seule l'honneur de résister trois jours</i> au vol organisé contre les
+créanciers de l'État.</p>
+
+<p>Mon chapitre des <i>Mississipiens</i> est presque entièrement tiré de Du
+Hautchamp, dont j'ai classé les détails épars et très-confus. Ses deux
+histoires du Système et du Visa m'ont toujours soutenu.</p>
+
+<p>Mais le plus souvent je n'aurais pu m'en servir utilement si je n'avais
+eu mon fil chronologique bien établi par l'excellent journal de Buvat.
+Comment se fait-il que cet important manuscrit de la Bibliothèque
+(<i>Supplément</i>, Fr. 4141, 4 vol. in-4<sup>o</sup>) ait été si peu employé? C'est,
+je crois, parce qu'on s'est trop arrêté à une note que Duclos a mise en
+tête de la copie qui est aussi à la Bibliothèque: «Voici un des plus
+mauvais journaux que j'aie lus. J'avais dessein d'en relever les fautes,
+mais elles sont si nombreuses ...» etc. Duclos, dont les Mémoires ne
+font que reproduire Saint-Simon en le gâtant, ne sait pas assez
+l'histoire de ce temps-là pour juger Buvat. Les fautes de celui-ci n'ont
+aucune importance. Il est fort indifférent qu'il se trompe sur
+<i>Mississipi</i> et qu'il croie que c'est <i>une île</i>. L'essentiel pour moi,
+c'est qu'il me donne jour par jour le vrai mouvement de Paris, celui de
+la Banque, même parfois ce qui se fait au Palais-Royal et dans les
+conseils du Régent.</p>
+
+<p>Barbier, quoique plus détaillé et parfois plus amusant, lui est bien
+inférieur. C'est un bavard qui donne le menu au long, ignore
+l'important, s'en tient aux <i>on dit</i> de la basoche, aux nouvelles des
+Pas-Perdus, et qui les date souvent fort mal (du jour où il les
+apprend). Il ne voit que son petit monde. En 1723, à la mort du Régent,
+il vous dit: «Le royaume ne fut jamais plus florissant.» Cette ineptie
+veut dire que les Parlementaires se sont un peu relevés.</p>
+
+<p>Buvat était un employé de la Bibliothèque royale, que le Régent venait
+de rendre publique. Il voyait de sa fenêtre le jardin de la rue Vivienne
+où se passèrent les scènes les plus violentes du Système, et il faillit
+y être tué. Il écoutait avec soin les nouvelles, se proposant de faire
+de son journal un livre qu'il eût vendu à un libraire (il en voulait
+4,000 francs). Il était placé là sous les ordres d'un homme éminent et
+très-informé, M. Bignon, bibliothécaire du roi et directeur de la
+librairie. C'était un quasi-ministre, qui avait droit de travailler
+directement avec le Roi (ou le Régent). M. Bignon était un très-libre
+penseur, qui avait gardé la haute tradition gouvernementale de Colbert.
+Chargé en 1698 de réorganiser l'Académie des sciences, il mit dans son
+règlement qu'on n'y recevrait jamais aucun moine. (<i>Voy.</i> Fontenelle.)
+Buvat, son employé, dans ce journal, un peu sec, mais judicieux et
+très-instructif, dut profiter beaucoup des conversations de M. Bignon
+avec les hommes distingués qui venaient à la Bibliothèque. Il avait des
+oreilles et s'en servait, notait soigneusement.</p>
+
+<p>Il m'a fourni des faits de première importance. Il me donne l'<i>apoplexie
+du Régent</i> en septembre 1718, qui coupe la Régence en deux parties bien
+différentes. Il me donne, en janvier 1720 (à l'avènement de Law au
+Contrôle général), la <i>proposition au Conseil de forcer le clergé de
+vendre</i>, etc. Je regrette de ne pouvoir profiter de ses indications sur
+la destinée ultérieure de Law, et les persécutions dont sa famille fut
+l'objet.</p>
+
+<p>Quant au moment où Law se crut perdu (5 juin 1720) et voulut sauver le
+bien de ses enfants, il est rappelé dans une des lettres où madame Law
+réclame sa fortune, lettre du 5 avril 1727, qui m'a été communiquée par
+M. Margry. (<i>Archives de la marine.</i>)<a href="#footnotetag8"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
+<b>Note 9:</b> À partir du Visa, pendant plus de deux ans, l'histoire est
+un désert.&mdash;<i>Madame</i> vit encore et écrit, mais rien de suivi, parfois
+des ouï-dire peu exacts (par exemple, <i>les deux lits roulants</i> du roi
+d'Espagne, qui n'en eut jamais qu'un).&mdash;<i>Barbier</i> est peu sérieux. Il
+croit que le Régent fait poignarder les nouvellistes. Dans sa curieuse
+histoire de la religieuse vendue au prince, il établit d'abord qu'il est
+certain du fait, le tenant d'amis sûrs qui ont su et vu. Puis il
+s'effraye de son audace, et (sans doute craignant que son manuscrit ne
+tombe sous l'&oelig;il de la police), il se dément; mais il ne biffe pas
+l'anecdote.&mdash;<i>Buvat</i> me soutient mieux. Dans sa sécheresse calculée
+(qu'il signale et regrette lui-même), il me donne la plupart des grands
+faits significatifs, par exemple, l'abandon que fit Dubois des essais de
+réforme de Noailles et de Law, sa lâcheté pour les privilégiés, la
+défense qu'il fait (juin 1721) de continuer les essais de la taille
+<i>réelle</i>, etc. Il me fournit tout le détail inconnu de la première
+communion du Roi, le mépris public que Fleury montre pour Dubois en
+vendant son présent; fait capital; un homme si prudent n'aurait pas
+hasardé une telle chose, s'il n'eût été déjà arrangé avec le successeur
+de Dubois et du Régent, avec M. le Duc.&mdash;<i>Duclos</i> n'apprend rien, ne
+sait rien. Il copie Saint-Simon.&mdash;Mais <i>Saint-Simon</i> lui-même, comme je
+l'ai dit, est soigneusement tenu en quarantaine, isolé; on ne lui dit
+rien. Il étonne de son ignorance. Il ne sait pas des faits que savait
+tout Paris.&mdash;<i>Lemontey</i> est pour cette fin d'une brièveté désolante.
+Cependant, ayant sous les yeux les pièces diplomatiques, il m'éclaire
+dans un point essentiel qu'ignore tout à fait Saint-Simon: c'est que
+l'Angleterre exigea <i>que Dubois fût premier ministre</i>, autrement dit que
+la Régence continuât, et qu'on ne tombât pas encore dans les mains
+folles et furieuses qui auraient compromis la paix du monde, établie si
+difficilement. Cela illumine toute la finale que <i>Buvat</i>, <i>Barbier</i> et
+<i>Marais</i> m'aident à filer tellement quellement. Lemontey aurait dû
+imprimer les curieux papiers qui témoignent du désespoir de Dubois,
+tout-puissant, mais abandonné. On fuyait vers Fleury et M. le Duc; on
+craignait Madame de Prie.<a href="#footnotetag9"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
+<b>Note 10:</b> Montesquieu lut Chardin et les excellents voyageurs du
+siècle précédent. Voilà l'origine du livre. Je ne crois pas qu'il en ait
+pris l'idée des <i>Siamois</i> de Dufresny. L'homme d'esprit voulait amuser
+par le contraste des deux mondes. L'homme de génie, tout à l'opposé,
+voudrait effacer ce contraste. Son âme, toute <i>humaine</i>, voit
+admirablement que les différences sont extérieures, illusoires, que
+partout l'homme est l'homme. Partout il s'y retrouve, il reconnaît son
+c&oelig;ur, et sent avec bonheur que la nature est identique.</p>
+
+<p>Au moment décisif où l'on sort de l'enfance, où il put sur le monde
+jeter un premier regard d'homme, on ne parlait que de l'Asie. À quinze
+ans, il put lire les <i>Mille et une Nuits</i> (1704), livre persan bien plus
+qu'arabe. Les publications de Chardin, ses voyages excellents,
+tournaient l'attention vers la Perse, mais beaucoup plus encore deux
+romanesques aventures. D'une part, une femme, courageuse et jolie, Marie
+Petit, maîtresse du négociant Fabre, notre envoyé en Perse, l'avait
+suivi en habit d'homme, et l'ayant perdu en chemin, elle prit ses
+papiers, les présents pour le Shah, et, malgré mille obstacles, se
+constitua bravement ambassadeur de Louis XIV. D'autre part, un
+aventurier vint d'Orient, se donna pour ambassadeur persan, et, par la
+connivence de nos ministres, qui voulaient amuser le Roi, il se joua de
+sa crédulité.</p>
+
+<p>Ce que j'ai dit de l'horreur que Montesquieu dut avoir pour la barbarie
+des Parlements serait bien plus vraisemblable encore, s'il était vrai
+<i>qu'en</i> 1718 <i>un sorcier eût été brûlé à Bordeaux</i>. M. Soldan et autres
+l'ont dit; je l'ai répété d'après eux dans la <i>Sorcière</i>. Cependant, les
+recherches que MM. les archivistes et MM. Delpit et Jonain ont faites
+pour moi, n'ont eu aucun résultat.&mdash;J'ai cherché aussi inutilement, à la
+<i>Bibliothèque impériale</i>, les précieux mémoires de Marie Petit (V.
+l'article de M. Audiffret, <i>Biographie Michaud</i>), et je n'y ai trouvé
+que les détestables rapports de Michel, domestique de Fabre, et agent
+des Jésuites, qui persécuta cette femme intrépide, la fit enfermer.
+C'est un tissu de contradictions qui se réfute lui-même. Ce débat fut
+très-scandaleux. Il avertit fortement l'opinion, la tourna vers la
+Perse, à la fin de Louis XIV, à l'époque où probablement le jeune
+légiste de Bordeaux commença à s'informer, à recueillir les notes, d'où
+(dix années plus tard) sortirent les <i>Lettres persanes</i>.<a href="#footnotetag10"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+
+<p class="p4"><a id="footnoteNT-1" name="footnoteNT-1"></a>
+<b>Note NT-1:</b> Page 85: Dans la présente édition du "Project Gutenberg"
+la date de 1717 a été substituée à celle de l'édition originale (1617)
+incompatible avec les évènements décrits.<a href="#footnotetagNT-1"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnoteNT-2" name="footnoteNT-2"></a>
+<b>Note NT-2:</b> Dans ce chapitre XVIII qui a trait à l'année 1721,
+Michelet fait référence à Antoine Crozat, marquis du Chatel (1655-1738),
+né à Toulouse, financier et constructeur du canal de Crozat qui fait
+communiquer l'Oise à la Somme (25 km) et à Samuel Bernard, (1651-1739),
+né à Sancerre, financier qui prêta des sommes considérables à Louis XIV.
+Le nom de Louis XVI mentionné ici par Michelet (dans l'édition de A.
+Lacroix, 1877) est donc incompatible avec l'époque où ont vécu Crozat et
+Samuel Bernard. C'est pourquoi dans la présente édition du "Project
+Gutenberg" le nom de Louis XVI a été remplacé par celui de Louis XIV.<a href="#footnotetagNT-2"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Histoire de France 1715-1723, by Jules Michelet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1715-1723 ***
+
+***** This file should be named 29332-h.htm or 29332-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/9/3/3/29332/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+https://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..02a0c8d
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #29332 (https://www.gutenberg.org/ebooks/29332)