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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres complètes de lord Byron, Volume 8 + comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore + +Author: George Gordon Byron + +Annotator: Thomas Moore + +Translator: Paulin Paris + +Release Date: May 15, 2009 [EBook #28828] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON, VOL 8 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<h2>ŒUVRES COMPLÈTES</h2> + +<h4>DE</h4> + +<h1>LORD BYRON,</h1> + +<h4>AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,</h4> + +<h5>COMPRENANT</h5> + +<h3>SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,</h3> + +<h5>ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.</h5> + +<p class="mid"><i>Traduction Nouvelle</i></p> + +<h3>PAR M. PAULIN PARIS,</h3> + +<h5>DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.</h5> + +<hr class="short"> +<h3>TOME HUITIÈME.</h3> +<hr class="short"> + +<p class="mid"><i>Paris.</i><br> +DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,<br> +RUE SAINT-LOUIS, N° 46, <br> +ET RUE RICHELIEU, N° 47 <i>bis.</i></p> + +<hr class="short"> + +<h4>1831.</h4> + +<br><br><br> + +<h1>LES DEUX FOSCARI.</h1> + +<h3>TRAGÉDIE HISTORIQUE.</h3> + +<p class="rig">Le <i>père</i> est touché, mais le<br> <i>gouverneur</i> +est inflexible.<br> + +(<i>Le Critique</i>.)</p> + +<br><br><br><br><br> + +<h3>PERSONNAGES.</h3> + +<hr class="short"> + +<p class="mid">HOMMES.</p> + +<p>FRANCIS FOSCARI, Doge de Venise.<br> + +JACOPO FOSCARI, fils du Doge.<br> + +JACQUES LORÉDANO, patricien.<br> + +MARCO MEMMO, chef des Quarante.<br> + +BARBARIGO, sénateur.<br> + +AUTRES SÉNATEURS, LE CONSEIL DES DIX, GARDES, SUIVANS, +etc., etc.</p> + +<p class="mid">FEMMES.</p> + +<p class="mid">MARINA, épouse du jeune Foscari.</p> +<br> +<hr class="short"> + +<p class="mid">La scène est à Venise, dans le palais ducal.</p> + +<hr class="short"> + +<br><br><br> +<h2>LES DEUX FOSCARI.</h2> + +<h5>TRAGÉDIE HISTORIQUE.</h5> + +<hr class="full"> +<br><br> + +<h3>ACTE PREMIER.</h3> +<br><br> +<h4>SCÈNE PREMIÈRE.</h4> + +<p class="stage1">(Une salle du palais ducal.)</p> + +<p class="stage1">Entrent LORÉDANO et BARBARIGO, de côtés opposés.</p> +<br> +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Où est le prisonnier?</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Il se remet de la question.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>L'heure fixée hier pour la reprise de son jugement +est passée.--Hâtons-nous de rejoindre nos +collègues dans la salle du conseil, et de proposer +son rappel.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Pour moi je pense qu'il serait bon de donner à +ses membres torturés un relâche de quelques minutes; +la question l'avait hier épuisé, et si on l'y +replaçait de suite, il pourrait expirer dans les tourmens.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Eh bien?</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Comme vous, j'aime la justice; autant que vous +je déteste les ambitieux Foscari, père et fils, et toute +leur race dangereuse; mais le malheureux a souffert +au-delà des forces de la nature avec la constance la +plus stoïque.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Sans faire l'aveu de ses crimes.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Et peut-être sans en avoir commis. Seulement il +a avoué la lettre au duc de Milan, et ce qu'il vient +de souffrir peut être considéré comme un châtiment +presque suffisant d'une pareille faiblesse.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>C'est ce que nous verrons.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Loréano! vous suivez trop loin les inspirations +d'une haine héréditaire.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Jusqu'où?</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Jusqu'à l'extermination.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Quand les Foscari seront éteints, vous pourrez +parler ainsi; mais allons au conseil.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Encore un instant:--nos collègues ne sont pas +en nombre; deux autres doivent encore venir avant +que la délibération puisse être reprise.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Et le président, le Doge?</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Oh! pour lui, avec un courage plus que romain, +il est toujours le premier à son poste dans ce déplorable +procès contre son dernier et unique fils.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Oui,--oui--son <i>dernier</i>.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Rien ne peut-il vous toucher?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p><i>Souffre-t-il</i>? croyez-vous?</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Il ne le témoigne pas.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Je l'avais déjà remarqué,--le misérable!</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Mais hier, comme il rentrait dans l'appartement +ducal et qu'il en passait le seuil, on ma dit que +le pauvre vieillard s'était trouvé mal.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Il commence donc à sentir?</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>C'est à vous qu'il le doit en partie.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Je devrais en être la seule cause:--mon père et +mon oncle ne sont plus.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>D'après leur épitaphe que j'ai lue, ils sont morts +empoisonnés.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Oui: à peine le Doge avait-il déclaré qu'il ne se +croirait jamais souverain, tant que vivrait Péter Lorédano, +que les deux frères tombèrent malades:--il +<i>est</i> souverain.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Bien déplorable!</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Et ceux qu'il a rendus orphelins?</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Mais pouvez-vous en accuser le Doge?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Quelle preuve?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Quand les princes ourdissent en secret leurs trames, +il est difficile de retrouver contre eux des +preuves et de leur faire leur procès; mais je crois +avoir assez recueilli des premières pour me passer +des délais du second.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Vous en appelez cependant aux lois.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Oui, aux seules lois qu'il voulut nous laisser.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Dans notre république il est plus facile d'obtenir +réparation que chez les nations étrangères. Est-il +vrai que, sur vos livres de commerce (source de l'opulence +de nos plus illustres patriciens), vous ayez +écrit ces mots: «Doit le doge Foscari la mort de +Marco et celle de Piétro Lorédano, mes père et +oncle?»</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Oui, cela est écrit.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Mais ne l'effacerez-vous pas?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>J'attendrai la balance.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Par quel moyen?</p> + +<p class="stage1">(Deux sénateurs traversent la scène en se dirigeant vers la salle +du conseil des Dix.)</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Vous voyez que nous sommes en nombre. Suivez-moi.</p> + +<p class="stage1">(Sort Lorédo.)</p> + +<p class="mid">BARBARIGO, seul.</p> + +<p><i>Te</i> suivre! je n'ai que trop long-tems suivi la +trace de tes fureurs, semblable à la vague soulevée +à la suite d'une autre vague, et frappant également +le vaisseau qu'entr'ouvrent les vents déchaînés, et +l'infortuné qui remplit de ses cris l'asile où commencent +à pénétrer les flots. Mais ce fils, mais son +père, seraient capables d'attendrir les élémens eux-mêmes, +et devrais-je, après tout, imiter leur inexorable +furie?--Oh! que ne suis-je comme eux aveugle +et sans remords!--Mais le voici!--Contiens-toi, +mon cœur! ils sont tes ennemis; il faut qu'ils tombent +tes victimes: voudrais-tu t'attendrir pour ceux qui +furent sur le point de te briser?</p> + +<p class="stage1">(Entrent des gardes, entourant le jeune Foscari.)</p> + +<p class="mid">GARDE.</p> + +<p>Laissez-le reposer. Arrêtons-nous, seigneur.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Ami, je te remercie; je suis faible; mais ce retard +pourrait t'être reproché.</p> + +<p class="mid">GARDE.</p> + +<p>J'en courrai les chances.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Quoi! de la bienveillance!--Jusqu'alors j'avais +trouvé quelques indices de pitié, mais de miséricorde, +jamais; voici le premier.</p> + +<p class="mid">GARDE.</p> + +<p>Et le dernier peut-être, si ceux qui gouvernent +nous entendaient.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO, s'avançant vers le garde.</p> + +<p>Il en est un qui vous entend: ne crains rien cependant, +je ne veux être ton juge ni ton accusateur; +et bien que l'heure soit passée, attends ici leur dernier +appel.--Je suis des Dix, et je ne m'arrête ici +que pour justifier votre retard: quand le dernier +avis te parviendra, j'aurai franchi la porte du conseil.--Surveille +exactement le prisonnier.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Quelle est cette voix?--celle de Barbarigo! Ciel! +l'ennemi de notre maison est du petit nombre de mes +juges!</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Mais pour balancer l'influence d'un tel ennemi, +si toutefois il mérite ce nom, ton père n'est-il pas +également au nombre de tes juges?</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>En effet, il juge.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>N'accuse donc pas la rigueur des lois, quand +elles vont jusqu'à permettre à un père de déposer +son vote dans une affaire qui intéresse si gravement +le salut de l'état.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Oui, et de son fils. Je me trouve mal; permettez-moi, +je vous prie, de prendre un instant l'air à cette +fenêtre qui donne sur les flots.</p> + +<p class="stage1">(Entre un officier qui parle bas à Barbarigo.)</p> + +<p class="mid">BARBARIGO, au garde.</p> + +<p>Laissez-le approcher. Je ne dois pas m'arrêter près +de lui davantage; j'ai même, dans ce court entretien, +oublié mes devoirs; il faut que j'aille me racheter +dans la chambre du conseil.</p> + +<p class="stage1">(Barbarigo sort.--Le garde conduit à la fenêtre Jacopo Foscari.)</p> + +<p class="mid">GARDE.</p> + +<p>La voilà ouverte, seigneur.--Comment vous +trouvez-vous?</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Comme un enfant.--O Venise! Venise!</p> + +<p class="mid">GARDE.</p> + +<p>Et vos membres?</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Mes membres! Oh! que de fois ils m'ont soutenu +sur cette plaine d'azur, où je devançais le rapide +sillon de la gondole! Que de fois, masqué comme +un jeune batelier, entouré de mes compagnons, +gais et nobles comme moi, nous nous plaisions à +lutter sur ces flots d'enjouement et de bonne grâce! +Alors mille beautés ravissantes nous animaient de +leurs aimables sourires; nous entendions leurs vœux +passionnés; nous distinguions, de nos brillans esquifs, +leurs mouchoirs ondoyans, leurs mains retentissantes! +Oh! que de fois, d'un bras plus robuste, +d'un sein plus téméraire encore, j'ai fendu ces vagues +impétueuses! Alors, avec l'adresse du nageur, +je secouais mon humide chevelure; en riant, je +chassais loin de mes lèvres les vagues qui semblaient, +en les pressant, caresser une coupe. Plus elles s'élevaient, +plus je semblais aisément les surmonter, et +plus j'étais fier de l'espèce de trône qu'elles me dressaient. +Souvent, dans mon ardeur téméraire, je plongeais +dans leurs gouffres de verdure et de cristal; +je m'ouvrais un chemin jusqu'aux coquillages, jusqu'aux +algues marines, que les spectateurs n'apercevaient +du rivage qu'à l'instant où ils ne tremblaient +plus pour moi: puis je revenais la main chargée +des preuves irrécusables de ma longue course; d'un +élan rapide et vigoureux je reparaissais à la surface, +je tirais un profond soupir emprisonné si long-tems +dans ma poitrine; j'essuyais l'écume qui bouillonnait +autour de moi, et, comme un oiseau de mer, +je reprenais tranquillement ma course.--J'étais +alors un enfant.</p> + +<p class="mid">GARDE.</p> + +<p>Soyez homme maintenant: jamais vous n'avez eu +plus besoin d'un mâle courage.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI, regardant du balcon.</p> + +<p>O Venise! ma belle, mon unique patrie!--Je +sens donc que je respire! comme ta brise, ta brise +adriatique caresse délicieusement mon visage! Tes +vents eux-mêmes portent dans mes veines l'impression +du pays natal; ils les rafraîchissent, ils calment +mon sang. Qu'il est différent, le vent brûlant des +horribles Cyclades qui mugissaient en Candie autour +de ma prison, et qui portaient dans mon cœur le désespoir!</p> + +<p class="mid">GARDE.</p> + +<p>En effet, vos joues reprennent leur coloris: puisse +le ciel vous donner la force de supporter ce qui peut +encore vous attendre!--Je frémis d'y penser.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Ils ne me banniront pas une seconde fois.--Non, +non, ils peuvent briser mes membres, j'ai de la +force.</p> + +<p class="mid">GARDE.</p> + +<p>Avouez, et la torture vous sera épargnée.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>J'ai déjà avoué une fois--deux fois: et deux +fois ils m'ont exilé!</p> + +<p class="mid">GARDE.</p> + +<p>Et la troisième fois ils vous tueront.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Eh bien! qu'ils me tuent, pourvu que je sois enseveli +aux lieux où je suis né; mieux valent ici des +cendres que l'existence ailleurs.</p> + +<p class="mid">GARDE.</p> + +<p>Pouvez-vous tant chérir la terre qui vous déteste?</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>La terre!--Oh! non, ce sont les enfans de la +terre qui seuls me persécutent: mais le sol natal +me pressera de nouveau comme une tendre mère +dans ses bras: un tombeau vénitien, c'est là ce que +je demande; ou du moins un cachot, tout ce qu'ils +voudront enfin, pourvu que ce soit ici.</p> + +<p class="stage1">(Entre un officier.)</p> + +<p class="mid">OFFICIER.</p> + +<p>Emmenez le prisonnier!</p> + +<p class="mid">GARDE.</p> + +<p>Seigneur, vous entendez l'ordre.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>J'y suis habitué; c'est la troisième fois qu'ils m'ont +torturé. (Au garde.) Donnez-moi donc le bras.</p> + +<p class="mid">OFFICIER.</p> + +<p>Prenez le mien; il m'est recommandé de rester le +plus près de votre personne.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Vous!--C'est vous qui dirigiez hier mes bourreaux.--Arrière!--Je +marcherai seul.</p> + +<p class="mid">OFFICIER.</p> + +<p>Comme il vous plaira, seigneur; ce n'est pas moi +qui signai la sentence, et je ne pouvais désobéir au +conseil, quand ils--</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Oui, quand ils t'ordonnaient de m'étendre sur +leurs horribles chevalets. Ne me touche pas, je te +prie, du moins pour le moment; le tems viendra +qu'ils renouvelleront leurs ordres; mais jusque-là +éloigne-toi de moi. A la vue de tes mains, mes membres +frémissent et se glacent, en songeant aux nouveaux +supplices qui m'attendent, et mon front se +couvre tout à coup d'une sueur froide, comme si--mais +loin de nous ces terreurs--j'ai déjà supporté +la torture,--je la supporterai bien encore.--De +quel œil mon père voit-il tout cela?</p> + +<p class="mid">OFFICIER.</p> + +<p>Avec son calme ordinaire.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Oui; la terre, le ciel, l'azur de l'océan, l'éclat +de notre ville et de ses dômes, les jeux de la place +Saint-Marc, et même le bourdonnement des nations, +tout porte les indices de calme et de plaisir jusque +dans ces salles où gouvernent des inconnus, où d'innombrables +inconnus sont chaque jour jugés et immolés +en silence.--Tout garde le même aspect, +jusqu'à mon propre père! Et rien n'éprouve la moindre +sympathie pour Foscari, pas même un Foscari.--(A +l'officier.) Je vous suis.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Jacopo Foscari, officier, etc.--Entrent Memmo et un +autre sénateur.)</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Il est parti.--Nous avons trop tardé.--Pensez-vous +que les Dix demeurent long-tems assemblés aujourd'hui?</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Le prisonnier, dit-on, est fort endurci; il persiste +toujours dans sa première déposition; voilà tout +ce que je sais.</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Et cela est beaucoup; pour nous, premiers patriciens +de la république, les secrets de cette terrible +chambre sont des mystères comme pour le dernier +citoyen.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Seulement, quelques rumeurs qui (semblables aux +contes de revenans reconnus dans l'ombre des bâtimens +en ruines) n'ont jamais été prouvées ni entièrement +démenties: ici les hommes connaissent aussi +peu les véritables actes du pouvoir que les mystères +informes de la tombe.</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Mais, avec le tems, nous faisons un pas dans cette +initiation; et j'ai l'espoir un jour d'être décemvir.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Ou même doge...</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Pourquoi pas? non, cependant, si je puis m'en +dispenser.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>C'est la première magistrature de l'état; on peut +y aspirer légitimement, et de nobles rivaux peuvent +se glorifier d'y atteindre.</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Je leur laisse cette prétention. Né patricien, mon +ambition toutefois a des limites: j'aimerais mieux être +l'un des membres égaux de l'impérial conseil des +Dix, que de briller d'un éclat solitaire et comme un +zéro couronné.--Mais qui s'approche? la femme +de Foscari.</p> + +<p class="stage1">(Entre Marina avec une suivante.)</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Eh quoi! personne?--Je me trompe, ils sont +encore deux; mais ce sont des sénateurs.</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Qu'ordonnez-vous de nous, noble dame?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Moi, ordonner! hélas! ma vie n'a été qu'une longue +prière, et une prière inutile.</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Je comprends, mais je ne dois pas répondre.</p> + +<p class="mid">MARINA, avec dédain.</p> + +<p>En effet,--on n'ose répondre ici qu'à la torture, +on n'ose interroger que ceux--</p> + +<p class="mid">MEMMO, l'interrompant.</p> + +<p>Femme imprudente! songez-vous où vous êtes en +ce moment?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>En ce moment!--je suis où fut le palais du père +de mon époux.</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Vous êtes dans le palais du Doge.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Et dans la prison de son fils.--Non, je ne l'ai +pas oublié; et si je n'en trouvais pas ici des souvenirs +plus intimes et plus amers, je rendrais grâce à +l'illustre Memmo de me rappeler les délices de cet +endroit.</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Soyez calme!</p> + +<p class="mid">MARINA, levant les yeux au ciel.</p> + +<p>Je le suis; mais toi, Dieu tout-puissant, peux-tu +bien l'être également, en voyant un monde pareil?</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Votre mari peut encore être absous.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Il l'est, mais dans le ciel. Je vous en prie, seigneur +sénateur, ne parlez pas de cela. Vous êtes un +homme d'état, ainsi que le Doge; en ce moment +même il a sur le chevalet un fils, et moi un époux: +ils sont là, face à face, l'un comme juge, l'autre +comme accusé.--Pensez-vous qu'<i>il le</i> condamne?</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Je ne le crois pas.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Mais s'il ne le fait pas, les autres ne les condamneront-ils +pas tous deux?</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Ils le peuvent.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Et pour eux, quand il s'agit d'un crime exécrable, +pouvoir et vouloir sont la même chose:--mon époux +est perdu!</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Ne dites pas cela; à Venise, c'est la justice qui +juge.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Ah! s'il en était ainsi, il n'y aurait plus aujourd'hui +de Venise! Qu'elle existe, mais du moins que les +hommes de bien ne meurent pas avant l'heure prescrite +par la nature. Pourquoi faut-il que les Dix soient +plus impatiens qu'elle, et qu'ils décident en ce moment +de notre sort? Ah ciel! un cri de détresse!</p> + +<p class="stage1">(On entend un cri douloureux.)</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Écoutez!</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>C'est un cri de--Non, non, ce n'est pas mon +mari, ce n'est pas la voix de Foscari.</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Cependant--</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Non, ce n'est pas la sienne. Non, non; lui, pousser +des cris! c'est le rôle de son père: mais lui--il +mourra en silence.</p> + +<p class="stage1">(On entend un nouveau hurlement.)</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Comment! encore?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p><i>C'est bien sa voix</i>! je crois la reconnaître: je ne +l'aurais pas cru. Toutefois se plaindrait-il, je ne puis +cesser de l'aimer; mais--non, non.--Hélas! ce +doit être une bien terrible angoisse, celle qui put lui +arracher un gémissement.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Mais vous qui sentez les injures de votre mari +comme les vôtres, voudriez-vous qu'il supportât en +silence des douleurs plus que mortelles?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Chacun de nous a ses douleurs. Grâce à moi, et +quand ils arracheraient la vie au Doge et à son fils, +la grande maison de Foscari ne s'éteindra pas. En +donnant la vie à ceux qui leur succéderont, j'ai enduré +des douleurs comparables à celles qui la leur +feront perdre: mais les miennes étaient de douces +angoisses; et cependant, telle était leur violence +que j'aurais pu jeter des cris. Je ne l'ai pas fait, car +j'avais l'espoir d'enfanter un héros, et je n'aurais +pas voulu l'accueillir avec des larmes.</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Tout se tait maintenant.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Tout est fini peut-être; mais je ne veux pas le +croire: il a réuni toutes ses forces, et sans doute il +les défie en ce moment.</p> + +<p class="stage1">(Un officier entre brusquement.)</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Eh quoi! mon ami, que cherchez-vous?</p> + +<p class="mid">OFFICIER.</p> + +<p>Un médecin. Le prisonnier s'est trouvé mal.</p> + +<p class="stage1">(L'officier sort.)</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Vous feriez bien, madame, de vous retirer.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR, lui offrant son bras.</p> + +<p>Je vous en prie, suivez ce conseil.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Non, non; je veux le secourir.</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Vous, madame? oubliez-vous que personne n'a +le droit de pénétrer dans ces chambres, à l'exception +des Dix et de leurs familiers?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Oui, je sais que nul de ceux qui entrent ne revient +comme il est entré,--que la plupart ne retournent +jamais; mais ils ne pourront refuser de me voir.</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Hélas! vous n'éprouverez qu'un dur refus, une +incertitude plus grande encore.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Et qui m'arrêtera?</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Ceux que leur devoir y oblige.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Est-ce <i>leur</i> devoir de fouler aux pieds tous les sentimens +de l'humanité, et tous les liens qui enchaînent +l'homme à l'homme; de rivaliser ici-bas avec +les démons qui plus tard réclameront le droit de les +plonger dans un abîme de tortures! Quoi qu'il en +soit, j'avancerai.</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>C'est impossible.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>C'est ce que l'on verra. Le désespoir peut défier +jusqu'au despotisme. Il y a quelque chose dans mon +cœur qui braverait les fers croisés d'une armée entière; +et vous croyez qu'une poignée de geôliers +pourront arrêter mes pas? Laissez-moi passer. C'est +ici le palais du Doge; je suis la femme du fils du +Doge, de l'<i>innocent</i> fils du Doge: il faudra bien +qu'ils m'entendent!</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Vous ne parviendrez ainsi qu'à irriter ses juges +davantage.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Eh quoi! ceux qui le forcent à gémir sont des +<i>juges</i>! ils ne sont que des assassins. Laissez-moi +passer.</p> + +<p class="stage1">(Marina sort.)</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Pauvre dame!</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>C'est l'effet de son désespoir; elle ne sera pas admise.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Elle le serait qu'elle ne parviendrait pas à sauver +son mari. Mais voyez, l'officier revient.</p> + +<p class="stage1">(L'officier traverse la scène suivi d'une autre personne.)</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>A peine si j'eusse supposé que les Dix eussent +assez de pitié pour permettre qu'on portât quelque +assistance au patient.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>De la pitié! c'est une pitié qui consiste à rappeler +au sentiment l'infortuné trop heureux d'échapper +à la mort, par cette faiblesse, dernière ressource +de notre pauvre nature contre la tyrannie de la +peine.</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Je suis surpris qu'ils tardent tant à le condamner.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Ce n'est pas là leur politique: ils le retiennent +vivant parce qu'il ne redoute pas la mort; ils l'avaient +banni, parce que toute la terre, à l'exception +de sa patrie, est pour lui une immense prison, parce +que chaque souffle d'air étranger semble pour sa +poitrine un <i>dévorant</i> poison, qui, sans le tuer, le consume.</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>L'ensemble des circonstances atteste ses crimes, +cependant il n'en fait pas l'aveu.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>On ne peut lui opposer que la lettre qu'il a écrite, +et qu'il n'a, dit-il, adressée au duc de Milan que dans +la pleine conviction qu'elle tomberait entre les mains +du sénat, et qu'elle déciderait ses juges à le transporter +à Venise.</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Comme accusé?</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Oui; mais enfin dans sa chère patrie: c'est là, +s'il faut l'en croire, tout ce qu'il désirait.</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>L'imputation des présens est bien prouvée.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Non entièrement, et la charge d'homicide a été +annulée par la confession de Nicolas Erizzo, qui déclara +à son lit de mort avoir assassiné le dernier chef +des Dix.</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Pourquoi donc tarder à l'absoudre?</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>C'est à eux de vous répondre; car il est bien +connu, comme je l'ai dit, qu'Almoro Donato fut +tué par Erizzo, par vengeance particulière.</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Il doit y avoir dans cet étrange procès d'autres +crimes que n'en divulgue l'acte d'accusation. Mais +j'aperçois deux des Dix qui s'approchent; éloignons-nous.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Memmo et le sénateur.--Entrent Lorédano et Barbarigo.)</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>C'en était trop: croyez-moi, il n'était pas convenable +de poursuivre le jugement dans un pareil +moment.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Ainsi donc il faudra rompre le conseil, arrêter la +justice au milieu de sa carrière, parce qu'une femme +viendra troubler nos délibérations?</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Non, ce n'est pas le motif; mais vous avez vu +l'état du prisonnier.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>N'avait-il pas recouvré ses sens?</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Pour les reperdre à la première épreuve.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>On la lui a épargnée.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Vos murmures furent inutiles; la majorité dans +le conseil était contre vous.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Oui, grâce à vous, monsieur, et grâce à notre +vieux barbon de Doge, qui sut réunir les voix généreuses +qui rendirent la mienne inutile.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Je suis juge; mais, je le confesse, cette portion +de nos pénibles devoirs qui, en prescrivant la torture, +nous ordonne de rester en présence du malheureux +qu'elle déchire, me fait désirer--</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Quoi?</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Que vous puissiez une fois <i>sentir</i> ce que je sens +toutes les fois.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Allez! vous êtes un enfant, faible de résolution +comme de sensibilité, ballotté par le moindre souffle, +ébranlé par un soupir, et attendri par une larme. +Précieux juge, admirable homme d'état pour prêter +son concours à ma politique!</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Pour des larmes, il n'en a pas répandu.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>N'a-t-il pas crié deux fois?</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Un saint même, ayant déjà sous les yeux l'auréole +du martyre, n'aurait pu s'en défendre, en présence +du cruel raffinement de supplice qu'on lui infligeait. +Mais était-ce la pitié que réclamaient ces cris? pas un +mot, pas un murmure ne lui échappèrent, et ces +deux hurlemens étaient arrachés par la douleur +cruelle: aucune prière ne les accompagna.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Plusieurs fois il murmurait entre ses dents des +sons inarticulés.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Je ne m'en suis pas aperçu; mais vous étiez plus +près de lui.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Aussi l'ai-je entendu.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>J'ai cru voir, et à ma grande surprise, que vous +ressentiez quelque pitié, et que vous fûtes le premier +à invoquer des secours quand il se trouva mal.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Je croyais qu'il allait expirer.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Mais souvent je vous ai entendu dire que sa mort +et celle de son père était votre vœu le plus ardent.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>J'en serais désolé, s'il mourait innocent, c'est-à-dire +avant d'avoir fait l'aveu de son crime.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Eh quoi! seriez-vous aussi acharné contre sa mémoire?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Et vous, voudriez-vous que son rang passât à +ses enfans, comme il arriverait s'il mourait non +jugé?</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Ainsi donc, guerre à eux tous!</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>A toute leur maison, jusqu'à ce que les leurs et +les miens ne soient plus.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Ainsi, la profonde agonie de sa femme, les convulsions +réprimées sur le noble front de son vieux +père, dont la douleur s'échappait en faibles gémissemens, +ou bien en quelques sanglots bientôt étouffés +sous l'ascendant d'une grave sérénité, rien n'a +pu vous toucher?</p> + +<p class="stage1">(Sort Lorédano.)</p> + +<p class="mid">BARBARIGO, seul.</p> + +<p>Sa haine est silencieuse, comme la souffrance +dans l'ame de Foscari. L'infortuné! il m'a plus ému +par son silence que n'auraient pu le faire des milliers +de hurlemens. Spectacle déchirant que celui +de sa femme franchissant tous les obstacles, pénétrant +dans la salle du tribunal, et forçant les juges, +accoutumés à de pareilles scènes, à baisser les +yeux devant elle! Mais n'y pensons plus, oublions +cette compassion; en plaignant le sort de nos ennemis, +j'oublierais leurs premières injures, et je déconcerterais +les plans de Lorédano, auquel je suis +associé. Mais ma haine serait apaisée par une vengeance +plus douce que celle qu'il demande, et je +voudrais changer en dispositions plus humaines sa +haine trop profonde. Foscari, pour le moment, obtient +un court répit d'une heure: on l'accorda aux +instances des membres les plus âgés, plus émus sans +doute par l'apparition de sa femme dans la salle, +que par les tourmens de l'accusé.--O ciel! ils approchent: +comme ils sont faibles et désespérés! je +ne puis, dans cette extrémité, arrêter sur eux ma +vue. Éloignons-nous, et allons essayer de ramener +Lorédano à des sentimens plus doux.</p> + +<p class="stage1">(Sort Barbarigo.)</p> + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> +<br><br><br> +<h2>ACTE II.</h2> +<br><br> +<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<p class="stage1">(Salle dans le palais du Doge.)</p> + +<p class="stage1">LE DOGE, un SÉNATEUR.</p> +<br> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Vous plaît-il de signer le rapport maintenant ou +de tarder jusqu'à demain?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Maintenant; hier je l'ai examiné: il n'y manque +plus que la signature. Donnez-moi la plume.--(Le +Doge s'asseoit et signe le papier.) Le voici, seigneur.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR, regardant sur le papier.</p> + +<p>Vous avez oublié; il n'est pas signé.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Pas signé? Ah! je le vois, l'âge commence à affaiblir +mes yeux. Je ne m'apercevais pas que j'avais +trempé la plume sans la mouiller.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR. Il trempe la plume dans l'encrier, et place le papier +devant le Doge.</p> + +<p>Monseigneur, c'est votre main aussi qui tremble: +permettez-moi donc--</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je vous remercie; j'ai fait.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Ainsi confirmé par vous et par les Dix, cet acte +va donner la paix à Venise.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Il y a bien long-tems qu'elle n'en a joui; puisse un +tems aussi long s'écouler avant qu'elle ne reprenne +les armes!</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Voilà plus de trente-trois ans de guerres continuelles +avec les Turcs ou les états de l'Italie; la république +sent le besoin de quelque repos.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Sans doute: je trouvai Venise reine de l'Océan, +je l'ai laissée dame de la Lombardie. Je me sens heureux +d'avoir pu ajouter à son diadême les perles de +Ravennes et de Brescia: d'ailleurs Crême et Bergame +lui sont demeurés; et tandis que sa domination +a pris sous mon règne un tel accroissement, son +orgueil maritime ne recevait aucun affront.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Nous l'avouons tous, et ces bienfaits vous concilient +la reconnaissance de la patrie.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Peut-être.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Elle devrait complètement se manifester.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je ne me plains pas, monsieur.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Mon noble seigneur, pardonnez-moi.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Pourquoi?</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Ah! mon cœur saigne pour vous.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Pour moi, seigneur?</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Et pour votre--</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Arrêtez!</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Monseigneur, vous m'entendrez: j'ai trop de liens +qui m'attachent à vous, à toute votre famille, qui +me font un devoir de la reconnaissance, pour ne pas +partager profondément le sort de votre fils.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Et qu'importe pour la commission dont vous êtes +chargé?</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Comment, monseigneur?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Vous ignorez ce dont vous parlez; mais le rapport +est signé: reportez-le à ceux qui vous envoient.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>J'obéis. Le conseil m'avait encore chargé de vous +prier de fixer l'heure de sa réunion.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Dites quand ils voudront;--maintenant, à l'instant +même si cela leur convient: je suis le serviteur +de l'état.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Ils vous accorderont quelque tems pour vous reposer.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je ne veux pas de repos; du moins aucun repos +qui puisse entraîner la perte d'une heure pour le +gouvernement. Qu'ils se réunissent quand ils voudront; +je me trouverai <i>où</i> je dois être, et <i>ce que</i> j'ai +toujours été.</p> + +<p class="stage1">(Le sénateur sort.--Le Doge reste silencieux.--Entre un +domestique.)</p> + +<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Prince.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Parlez.</p> + +<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>La noble dame Foscari demande une audience.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Introduisez-la. Pauvre Marina!</p> + +<p class="stage1">(Le domestique sort.--Le Doge reste dans le même silence.--Entre +Marina.)</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Mon père, je viens vous poursuivre dans votre +intérieur.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ma fille, je n'en ai pas pour vous. Disposez de +mon tems, quand l'état ne l'exige pas.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Je voulais <i>vous</i> parler de <i>lui</i>.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>De votre époux?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>De votre fils.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je vous écoute, ma fille!</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>J'avais obtenu des Dix la permission de rester près +de mon mari pendant un certain nombre d'heures.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Cette permission, vous l'avez encore.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Elle est révoquée.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Par qui?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Par les Dix.--Quand nous arrivâmes au <i>Pont +des Soupirs</i>, je me préparais à le traverser avec mon +cher Foscari, lorsque le brutal gardien de ce passage +m'en ferma l'entrée: puis un messager fut envoyé +vers les Dix; leur séance était levée: et comme +je n'avais aucune permission écrite, je fus impitoyablement +laissée dehors; on m'assura même que +les murailles de la prison ne cesseraient pas de nous +séparer tant que le suprême tribunal ne serait pas +de nouveau réuni.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>En effet, l'on avait oublié les formes prescrites, +par suite de la hâte avec laquelle la cour s'est ajournée, +et le fait reste douteux jusqu'à nouvelle réunion.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Nouvelle réunion! Quand elle aura lieu, ils +rappelleront leurs supplices; et c'est par le renouvellement +de la torture que nous obtiendrons une +entrevue de mari et d'épouse, lien sacré, auquel tous +les autres devraient céder sous le ciel.--Grand +Dieu! et tu vois cela!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ma fille,--ma fille!</p> + +<p class="mid">MARINA, avec violence.</p> + +<p>Ne m'appelez pas votre fille! bientôt vous n'aurez +plus d'enfant.--Et méritez-vous d'en avoir,--vous +qui pouvez parler froidement de votre fils +dans un moment où des larmes de sang couleraient +en abondance de l'œil d'un Spartiate? Ceux-là ne +pleuraient pas leurs fils morts dans les combats; +mais est-il écrit qu'en les voyant expirer minute par +minute, ils n'eussent pas tendu la main qui pouvait +les sauver?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Vous le voyez, je ne pleure pas;--et plût à +Dieu que je le pusse. Ma fille, s'il y avait dans chaque +cheveu blanc de cette tête une source de jeunesse, +si le bonnet ducal donnait l'empire de la terre, +si l'anneau avec lequel j'épousai les flots était un talisman +pour les gouverner,--je sacrifierais tout encore +pour lui.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Son salut n'exigerait pas un aussi grand sacrifice.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Votre réponse prouve que vous ne connaissez pas +Venise. Et comment le pourriez-vous? hélas! elle ne +connaît pas bien elle-même tous les mystères de sa +puissance. Écoutez-moi:--ceux qui poursuivent +Foscari en veulent également à son père, et la perte +du vieillard ne pourrait sauver le fils. Ils tendent +par différens sentiers au même but, c'est-à-dire à--mais +ils ne sont pas encore vainqueurs.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Ils vous ont pourtant terrassé.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Non, non,--car je vis encore.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Et votre fils, vivra-t-il long-tems encore?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je l'espère; malgré les tourmens passés, il verra +des années aussi nombreuses et plus fortunées que +son père. L'imprudent, dans l'impatience, digne +d'une femme, qui l'entraînait à revenir, a tout ruiné +par la découverte de sa lettre. C'est un haut crime; +je ne puis le contester ni l'excuser, comme parent ou +comme souverain. Encore quelque tems, quelques +jours de plus d'exil en Candie, j'avais l'espoir--mais +il l'a fait évanouir:--il faut qu'il retourne--</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Dans la terre d'exil?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>J'ai dit.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Et m'est-il interdit de le suivre?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Vous savez bien que le conseil des Dix a déjà deux +fois rejeté la même prière; il est donc à craindre +qu'il ne témoigne pas plus de bienveillance aujourd'hui +que de nouveaux torts de la part de votre +mari les ont rendus plus sévères.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Sévères? dites atroces. Ces vieux démons de la +terre, avec un pied dans la tombe, avec des yeux +éteints, étrangers à d'autres pleurs que ceux d'une +seconde enfance, avec leurs cheveux rares et blanchis, +leurs mains tremblantes, leurs têtes aussi décolorées +que leur cœur est insensible, ces démons, +dis-je, se rassemblent, cabalent, et privent les hommes +de leur vie, comme si cette vie ne comportait +rien de plus que les sentimens depuis long-tems +éteints dans leurs ames damnées.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Vous ignorez--</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Je sais--je sais--et vous devriez, je pense, +savoir qu'ils sont de vrais démons. Comment supposer, +en effet, que des hommes enfantés et allaités +par des femmes,--des hommes qui jadis auraient +aimé ou du moins entendu parler d'amour,--qui +auraient uni leurs mains pour des engagemens sacrés,--qui +auraient fait danser leurs enfans sur +leurs genoux, qui auraient eu plus d'une fois à trembler +de leurs dangers, à gémir de leurs peines, à se +désespérer de leur mort;--comment, s'ils avaient +seulement les traits de l'homme, agiraient-ils comme +ils le font envers les vôtres, envers vous-même, +<i>vous</i> qui les défendez?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je vous pardonne; vous ne connaissez pas ce que +vous dites.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Vous le connaissez mieux, et vous y compatissez +moins.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Oui; il y a si long-tems que j'existe que les paroles +ont cessé de m'émouvoir.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Oh! sans doute! car vous avez vu couler le sang +de votre fils, et le vôtre n'a pas tressailli! Après +une pareille épreuve, que sont les paroles d'une +femme? Peuvent-elles espérer de vous toucher davantage?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Femme! la violence de vos plaintes, je vous le +dis, ne peut balancer le poids...--mais je te plains, +ma pauvre Marina!</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Plaignez mon mari; moi, quel besoin ai-je de vos +plaintes? Plains ton fils, vieillard insensible;--<i>plaindre</i>! +toi! pour ton cœur c'est un mot bien +étrange:--comment se présente-t-il sur tes lèvres?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je dois supporter ces reproches, quelle que soit +leur injustice. Ah! si tu pouvais lire--</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Ou?--ce n'est pas dans tes yeux, sur ton front, +dans tes actes enfin?--Où trouverai-je donc la +preuve de la compassion dont tu te vantes?</p> + +<p class="mid">LE DOGE, indiquant la terre.</p> + +<p>Là.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Dans la terre?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Dans laquelle je vais descendre. Quand elle pèsera +sur ce cœur, plus léger alors, et moins oppressé +par le marbre d'une tombe que par les pensées qui +m'accablent aujourd'hui, alors vous me connaîtrez +mieux.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Serait-il vrai que vous fussiez digne de pitié?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>De pitié! nul n'aura jamais le droit de flétrir mon +nom d'un mot qui témoigne, au sein de la prospérité, +le triomphe insultant des hommes; tant que je +le porterai, ce nom conservera la dignité qui l'entourait +quand mon père me le transmit.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Mais sans les tristes enfans de celui que tu ne +peux ou ne veux pas sauver, tu serais le dernier qui +portât le nom de Foscari.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Plût à Dieu! Mieux eût valu pour lui de ne pas +naître, mieux pour moi:--j'ai vu le déshonneur +entrer dans notre maison.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Cela est faux! jamais souffle de vie n'anima un +cœur plus loyal, plus noble, plus sincère, plus généreux +et plus aimant. Je n'échangerais pas mon +époux, exilé, persécuté et torturé, opprimé, mais +non flétri, mort ou vivant, pour le premier héros +de l'histoire ou de la fable, pour un prince dont le +douaire serait l'empire du monde. Déshonoré! <i>lui</i> +déshonoré! Doge! apprends-le de moi, c'est Venise +qui est déshonorée; son nom sera l'objet des +reproches les plus odieux et les plus justes, pour ce +qu'a souffert ton noble fils, et non pour ce qu'il a +fait. C'est vous qui tous êtes des traîtres, des tyrans!--Ah! +si vous aimiez seulement votre patrie autant +que la victime que vous retenez dans les fers au milieu +des tortures, et qui préfère tout au monde aux +ennuis de l'exil, vous tomberiez à ses pieds, et vous +imploreriez à genoux la grâce de votre infâme conduite.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Oui, il fut tel que vous venez de le peindre. +Aussi la mort de deux enfans que le ciel m'a ravis +m'accabla moins que le déshonneur de Jacopo.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Encore ce mot.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>N'a-t-il pas été condamné?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Le déshonneur peut-il atteindre d'autres que les +coupables?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Le tems peut relever sa mémoire:--je voudrais +l'espérer. Il était mon orgueil,--ma--mais oublions--j'ai +peu l'habitude des pleurs; cependant, +quand il naquit, je versai des larmes de joie: présage +fatal!</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Je répète qu'il est innocent; et ne le serait-il pas, +ce n'est pas à nos parens, à notre propre sang, qu'il +sied bien de nous repousser dans ces douloureux +instans.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je ne le repousse pas; mais j'ai d'autres devoirs +que ceux d'un père, des devoirs dont la république +n'admet pas de dispense. Deux fois j'ai demandé de +m'en abstenir, deux fois je n'obtins que des refus; +il faut que je les remplisse.</p> + +<p class="stage1">(Entre un domestique.)</p> + +<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Un message des Dix.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Qui le porte?</p> + +<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Le noble Lorédano.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Lui!--qu'il entre cependant.</p> + +<p class="stage1">(Le domestique sort.)</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Dois-je me retirer?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Peut-être n'est-il pas nécessaire quand il s'agirait +de votre époux, et autrement--(A Lorédano qui +entre.) Eh bien! seigneur, que souhaitez-vous?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Je viens transmettre ce que souhaitent les Dix.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ils ont bien choisi leur organe.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>C'est <i>leur</i> choix qui fait que vous me voyez ici.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Par là, ils témoignent leur sagesse, non moins +que leur courtoisie.--Parlez.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Nous avons décidé--</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Nous?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Les Dix en conseil.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Eh quoi! ils sont de nouveau réunis, réunis sans +m'en avertir?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Ils ont voulu épargner votre cœur non moins que +votre âge.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Cela est nouveau.--Quand épargnèrent-ils l'un +ou l'autre? Je les remercie néanmoins.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Ils ont, vous le savez bien, droit d'agir, à leur +discrétion, en présence du Doge ou sans lui.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Il y a quelques années, en effet, que je le sais;--long-tems +avant d'être Doge, ou de songer à un pareil +honneur. Vous n'avez pas, seigneur, la prétention +de m'instruire; vous étiez bien jeune encore +quand je siégeais déjà dans ce conseil.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Oui, dans le tems de mon père; maintes fois je +l'entendis, lui et son frère l'amiral, répéter la même +chose. Votre altesse doit se souvenir d'eux: tous +deux ils moururent subitement.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>S'ils moururent ainsi, leur sort fut préférable à +celui des victimes d'une agonie prolongée.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Sans doute; néanmoins bien des hommes souhaitent +jouir de tous leurs jours.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Et n'en ont-ils pas joui?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>C'est à la tombe à le déclarer. Je l'ai dit, ils sont +morts subitement.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Cela est-il donc bien étrange, que vous répétiez +cette parole avec tant d'emphase?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Si peu étrange, que jamais, à mes yeux, il n'y +eut de mort aussi naturelle que la leur. Ne pensez-<i>vous</i> +pas ainsi?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Qu'y a-t-il de certain sur les mortels?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Qu'ils ont des ennemis mortels.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je vous entends; vos pères étaient les miens, et +vous avez recueilli tout leur héritage.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Vous savez mieux que personne si j'ai dû le faire.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Oui. Vos pères furent mes ennemis; j'ai même +entendu à ce sujet d'étranges rumeurs; j'ai même +lu l'épitaphe qui attribue leur mort au poison. Peut-être +est-elle aussi véridique que la plupart des +inscriptions funéraires: ce n'en est pas moins une +fable.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Qui ose parler ainsi?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Moi!--Vos pères, je le répète, furent mes ennemis, +aussi mortels que leur fils peut jamais l'être: +moi, j'étais aussi bien le leur, mais je les détestais +ouvertement; et jamais, ni dans le conseil, ni par +les brigues, ni par d'obscures pratiques, on ne me +vit cabaler contre leur vie, et recourir, pour me +venger, au fer ou au poison. La preuve est dans +votre existence même.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Je suis sans craintes.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Mon caractère justifie votre sécurité; mais si j'étais +tel que vous me supposez, il y a long-tems qu'il +ne serait plus en votre pouvoir de craindre. Cependant, +haïssez-moi; je n'en ai pas de souci.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Je ne savais pas qu'à Venise la vie d'un noble pût +dépendre de la volonté d'un Doge; j'entends la volonté +publiquement exprimée.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Mais moi, mon cher seigneur, je suis, ou j'étais +du moins, par ma famille, mes facultés et ma fortune, +plus qu'un simple Doge; ils le savent bien +ceux qui songèrent à me choisir, ceux qui depuis +ont tout fait pour me renverser. Soyez sûr qu'avant +ou depuis mon élection, si j'avais fait assez de cas +de vous pour vouloir m'en débarrasser, un seul mot +de ma part eût suffi pour vous anéantir. Mais, dans +toutes les circonstances, j'ai montré le plus grand +respect pour les lois, pour celles même que vous +avez violées, afin de me dépouiller d'une autorité +que j'aurais pu à mon tour fortifier (et je ne parle +ici de vous que comme une des voix coupables). +Avec la vénération d'un prêtre à l'autel, au prix de +mon sang, de mon repos, de ma vie, de tout, excepté +l'honneur, j'ai fléchi le genou devant les décrets, +les avantages, la gloire, la sécurité de la +chose publique. Maintenant, j'écoute votre message.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Il est décrété que, sans répéter une dernière fois +la torture, sans poursuivre une instruction qui ne +tendrait qu'à mieux prouver l'endurcissement du +coupable (les Dix, se relâchant de la sévérité des +lois qui prescrivent la question jusqu'au moment +d'un aveu complet, et le prisonnier ayant en partie +reconnu son crime en ne désavouant pas la lettre au +duc de Milan), Jacques Foscari retournera en exil, +et partira sur le même vaisseau qui l'avait amené.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Dieu soit loué! du moins ils ne le tortureront plus +devant leur horrible tribunal. Que ne pense-t-il de +même? cette sentence serait la plus heureuse que +l'on pût prononcer, non-seulement contre lui, mais +contre tous ses compatriotes, auxquels elle permettrait +de fuir une terre aussi odieuse.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ma fille, cette pensée n'est pas d'une ame vénitienne.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>En effet, elle est trop compatissante. Mais partagerai-je +son exil?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Quant à cela, les Dix ont gardé le silence.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Je le présumais bien: cette mention eût également +été trop compatissante. Mais il n'y a pas de défense?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Il n'en a pas été parlé.</p> + +<p class="mid">MARINA, au Doge.</p> + +<p>Vous pourrez donc, mon père, obtenir ou m'accorder +cette grande faveur; (à Lorédano) et vous, seigneur, +vous ne vous opposerez pas à la demande +que je fais d'accompagner mon époux?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je ferai mes efforts.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Et vous, seigneur?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Madame! il ne m'appartient pas de prévenir l'agrément +du tribunal.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>L'agrément! quel mot pour exprimer les décrets +de--</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Femme! savez-vous en présence de qui vous parlez +ainsi?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>En présence d'un souverain, et de l'un de ses +sujets.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Sujet!</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Oh! cela vous offense.--Eh bien! vous êtes son +égal, vous le croyez, j'y consens; mais ce que vous +ne voudriez pas être, vous ne le seriez pas s'il n'était +qu'un paysan:--vous êtes donc un prince, un +sublime prince; mais que suis-je donc, moi?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>La fille d'une noble race.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Et l'épouse d'un citoyen aussi noble qu'elle. Qui +donc aurait le droit, par sa présence, d'imposer silence +à mes libres pensées?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Les juges de votre époux.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Et le respect dû aux plus légers des mots qui +tombent de la bouche des maîtres de Venise.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<P>Gardez ces maximes pour la masse de vos artisans +effrayés, pour vos marchands, vos esclaves de Grèce +et de Dalmatie, pour vos tributaires, vos citoyens +stupides, votre noblesse masquée, vos sbires, vos +espions, vos forçats de toute espèce. Je le sais, +grâce à vos enlèvemens, à vos noyades nocturnes, +aux donjons pratiqués sous le toit de vos palais, ou +sous les flots qui les environnent; grâce à vos mystérieuses +assemblées, à vos jugemens secrets, à vos +exécutions subites, à votre <i>Pont des Soupirs</i>, à votre +chambre de dernière agonie, à vos instrumens de +torture, vous êtes parvenus à leur faire croire que +vous étiez des êtres d'un autre monde plus méchant +encore; réservez pour eux ces avis: je ne les crains +pas. Je vous connais; je vous ai vus pires que tout +cela dans l'infernal procès de mon pauvre mari! +Traitez-moi comme vous l'avez traité:--vous l'avez +déjà fait d'ailleurs en vous attaquant à sa personne. +Que puis-je donc avoir à craindre de vous, quand +même je serais craintive de mon naturel, ce qui, je +l'espère, n'est pas?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Vous l'entendez, elle a perdu la raison.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>La prudence, peut-être, mais non pas la raison.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Madame! je n'emporterai pas au-delà du seuil de +ces portes le souvenir des paroles prononcées dans +cette enceinte: j'en excepte celles qui concernent le +service de l'état, et prononcées entre le Doge et moi. +Doge! avez-vous quelque réponse à faire?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Oui, comme Doge, et peut-être aussi comme père.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Ma mission dans ces lieux ne se rapporte qu'au +<i>Doge</i>.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Dites donc que le Doge fera choix d'un ambassadeur +spécial, ou qu'il exposera lui-même ses intentions; +quant au père.--</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Je n'oublierai pas ce qui me concerne.--Adieu! +je baise les mains de l'illustre dame, et je m'incline +devant le Doge.</p> + +<p class="stage1">(Lorédano sort.)</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Êtes-vous content?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je suis tel que vous voyez.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Et cela est encore un mystère.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Pour les mortels, tout est mystère; qui peut les +éclaircir, sauf celui qui les fit? Si parfois ils y parviennent, +c'est quelques esprits privilégiés qui +long-tems ont étudié le fastidieux volume de l'humanité, +qui, sur chacune de ses pages noires ou sanglantes, +ont fatigué leur intelligence et leur cœur: +encore le fatal grimoire retombe-t-il sur l'adepte qui +l'étudie; tous les vices que nous trouvons dans les +autres sont de l'essence de notre nature, tous nos +avantages appartiennent à la fortune. C'est elle que +nous devons remercier de la beauté, de la naissance, +de la richesse, de la santé; et quand nous nous plaignons +du destin, nous devrions nous rappeler qu'il +ne nous a repris que ce qu'il nous avait <i>donné</i>. Pour +le reste, la nudité, les passions basses, les frivoles +vanités, c'est l'héritage universel, c'est là ce qu'il +nous faut combattre dans toutes les positions; et si +nous devons moins les craindre dans le plus humble +sort, c'est que là, la faim rend sourd à tout autre +besoin, c'est que l'homme a reçu l'ordre de suer +pour obtenir sa nourriture; c'est que là, toutes les +passions se taisent devant la crainte de la famine. +Tout est vil, faux et trompeur,--de la première +créature jusqu'à la dernière. Notre gloire, l'urne du +prince comme celle du mendiant, dépend du souffle +des hommes; notre vie de quelque chose plus léger +encore que leur souffle; notre existence tient à des +jours, les jours à des saisons, et tout notre être sur ce +qui est indépendant de <i>nous</i>.--Ainsi, du plus grand +au plus petit, nous sommes des esclaves:--rien +ne dépend de notre volonté; un fétu de paille peut +ébranler cette volonté aussi bien qu'un orage. Quand +nous croyons conduire, c'est nous que l'on traîne,--jusqu'à +la mort, fantôme qui se présente comme +le reste sans notre participation ou notre influence, +tel enfin que notre premier jour. Ah! sans doute il +faut que nous ayons péché dans quelque autre monde +antérieur, et que <i>celui-ci</i> en soit l'enfer! Heureusement, +il n'est point éternel.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Tout cela, nous ne pouvons en être juges sur terre.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Pourquoi donc faut-il que nous nous jugions les +uns les autres, nous enfans de la terre; et que moi, +je sois forcé de juger mon propre fils? J'ai administré +mon pays loyalement, au sein de la victoire,--j'en +atteste l'état dans lequel je l'ai trouvé, dans +lequel je le laisse: mon règne a doublé sa puissance; +en récompense, Venise, dans sa gratitude, me laisse +ou s'apprête à me laisser isolé sur la terre.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Et Foscari? Ah! qu'on me laisse avec lui, et je +ne songerai plus à mes maux.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Vous le suivrez, du moins ils ne peuvent guère +vous le refuser.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Et s'ils le refusent, je m'enfuirai avec lui.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Impossible. Où vous enfuiriez-vous?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Je l'ignore, et ne m'en inquiète pas:--en Syrie, +en Égypte, chez les Turcs, partout où nous pourrons +respirer libres, et vivre loin de l'œil des espions, +affranchis des édits de vos inquisiteurs d'état.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ainsi vous consentiriez à faire de votre époux un +renégat, à le transformer en traître?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Non, il ne l'est pas! c'est la patrie qui se trahit +elle-même en rejetant son meilleur, son plus intrépide +citoyen. La pire des trahisons, c'est la tyrannie. +Penses-tu donc qu'il n'y ait de rebelles que les +esclaves? Le prince qui viole ou néglige ses devoirs +est un brigand à plus juste titre qu'un chef de +bandits.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je ne puis me reprocher quelque déloyauté de ce +genre.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Non; car tu observes et respectes des lois près +desquelles celles du vieux Dracon seraient un code +de miséricorde.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ces lois existaient avant moi: je ne les ai pas +faites. Si je n'étais qu'un sujet, je trouverais moyen +de réclamer quelque amélioration parmi elles; mais +comme prince, jamais je ne songerai, au prix de ma +vie et du salut des miens, à changer la charte dont +nos pères m'ont transmis le dépôt.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Est-ce donc pour la ruine de leurs enfans qu'ils +te l'ont transmis?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Venise, sous le joug de pareilles lois s'est élevée +au point où nous la voyons,--à celui d'une république +digne de rivaliser en hauts faits, en durée, +en puissance, et je puis ajouter en gloire (car nous +avons eu aussi parmi nous des ames romaines), avec +tout ce que l'histoire nous rappelle des plus beaux +tems de Carthage et de Rome, alors que le peuple +régnait par le sénat.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Dites plutôt, fléchissait sous la verge implacable +de l'oligarchie.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Peut-être; mais enfin c'est ainsi qu'il parvint à +réduire le monde. Or, dans un tel état, qu'un individu +soit le plus riche de son rang, ou le plus humble +de ses concitoyens, son importance disparaît +devant le grand but que l'on se propose, tant qu'on +ne l'a pas perdu de vue.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Cela veut dire que vous êtes plutôt Doge que père.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Cela veut dire que je suis citoyen avant d'être l'un +ou l'autre. Si pendant nombre de siècles nous n'avions +pas eu des milliers de pareils citoyens, si +nous n'en avions plus, Venise aurait cessé d'être +une cité.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Maudite la cité où la voix des lois étouffe celle de +la nature!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>J'aurais autant de fils que j'ai d'années, je les +donnerais tous, non sans douleur, mais je les donnerais +dans l'intérêt de l'état, et pour obéir à ses +exigences; je les sacrifierais sur les flots, sur les +champs de bataille, ou s'il le fallait, hélas! comme +déjà il l'a fallu, je les abandonnerais à l'ostracisme, +à l'exil, aux chaînes, en un mot à tout ce qu'on +pourrait leur imposer de pire.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Et c'est là du patriotisme! pour moi, je n'y vois +que la plus odieuse barbarie. Laissez-moi rejoindre +mon mari; avec tous leurs soupçons, le sage conseil +des Dix aura peine à combattre contre la faiblesse +d'une femme, et à lui refuser un moment d'accès +dans sa prison.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je puis prendre sur moi d'ordonner que l'on vous +laisse pénétrer jusqu'à lui.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Et que dirai-je à Foscari de son père?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Qu'il sait obéir aux lois.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Rien de plus? Ne voulez-vous pas le voir avant +qu'il ne parte? ce serait peut-être pour la dernière +fois.</p> + +<p class="mid">LE DOGE</p> + +<p>La dernière!--mon enfant!--le dernier de mes +enfans; la dernière fois que je le verrai! Dites-lui +que je me rendrai près de lui.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p> +<br><br><br> +<h2>ACTE III.</h2> +<br><br> + +<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<p class="stage1">(La prison de Jacopo Foscari.)</p> +<br> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI, seul.</p> + +<p>Pas de jour, si ce n'est cette faible lueur qui me +laisse apercevoir des murs où ne retentirent jamais +que les accens de la douleur, les soupirs des prisonniers, +le bruit des pieds chargés de fers, l'agonie +de la mort, les imprécations du désespoir! Voilà +donc pourquoi je revins à Venise, soutenu, il est +vrai, par une sorte d'espérance que le tems, qui +ronge jusqu'au marbre, aurait arraché la haine du +cœur des hommes. Hélas! j'éprouvai qu'il n'en était +rien; c'est ici que le mien va se consumer, lui qui +ne battit jamais sans regretter Venise, et soupirer +après elle comme la colombe éloignée de son nid, +alors qu'elle s'élance dans l'air pour rejoindre sa +jeune famille. Mais quels caractères sont tracés sur +ces inexorables murailles? (Il s'approche du mur.) Le +rayon de jour me permettra-t-il de les distinguer? +Ah! ce sont des noms; ceux de mes tristes prédécesseurs +dans ces lieux, l'époque de leur désespoir, +la courte expression d'un chagrin insupportable +pour la plupart. Comme une épitaphe, cette page +de pierre reproduit leur histoire, et le récit du malheureux +captif est gravé sur les barreaux de sa prison, +comme les souvenirs de l'amant sur l'écorce +de quelque grand arbre confident de son nom et de +celui de sa maîtresse. Hélas! plusieurs de ces noms +me sont connus; ils sont néfastes comme le mien que +je vais mettre à leur suite, bien digne de figurer +dans une chronique que ne peuvent jamais lire ou +écrire d'autres êtres que des infortunés.</p> + +<p class="stage1">(Il trace son nom.--Entre un familier des Dix.)</p> + +<p class="mid">LE FAMILIER.</p> + +<p>Je vous apporte de la nourriture.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Déposez-la, je vous prie; je n'ai pas faim; mais +je sens mes lèvres desséchées:--de l'eau!</p> + +<p class="mid">LE FAMILIER.</p> + +<p>En voici.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI, après avoir bu.</p> + +<p>Je vous remercie; je suis mieux.</p> + +<p class="mid">LE FAMILIER.</p> + +<p>J'ai ordre de vous apprendre que l'on a sursis à +votre jugement définitif.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Jusqu'à quand?</p> + +<p class="mid">LE FAMILIER.</p> + +<p>Je l'ignore.--J'ai de plus reçu l'ordre de laisser +parvenir jusqu'à vous votre noble épouse.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Ah! ils se ralentissent donc?--j'avais cessé de +l'espérer: il était tems.</p> + +<p class="stage1">(Entre Marina.)</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Mon bien-aimé!</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI, l'embrassant.</p> + +<p>Ma chère femme, ma seule amie! quel bonheur!</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Nous ne nous séparerons plus.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Comment! voudrais-tu partager un cachot?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Oui; la torture, la tombe, tout!--tout avec toi; +mais la tombe la dernière de toutes, car là nous ne +saurions plus que nous sommes réunis: néanmoins +je la partagerais plutôt encore qu'une séparation +nouvelle; c'est déjà trop d'avoir survécu à la première. +Comment te trouves-tu? tes pauvres membres? +Hélas! pourquoi le demander? ta pâleur--</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>C'est la joie de te revoir sitôt, et sans m'y attendre +encore, qui a fait refluer le sang vers mon cœur, +et rendu mes joues comme les tiennes; car toi aussi, +tu es pâle, chère Marina.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>C'est le reflet de cette éternelle prison, où jamais +ne pénétra un rayon de soleil; c'est la triste et mourante +lueur de la torche du familier, qui semble +favoriser l'obscurité au lieu de la dissiper, en ajoutant +aux vapeurs du cachot un nuage sulfureux qui +ternit tous les objets, même tes yeux;--mais non, +tes yeux brillent--oh! comme ils étincellent!</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Et les tiens!--mais cette torche m'empêche de +voir.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Et sans elle j'aurais encore moins vu. Peux-tu +donc distinguer ici quelque chose?</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>D'abord rien; mais le tems et l'habitude m'ont +rendu familier avec l'obscurité: la plus faible lueur +qui pénètre à travers les crevasses de ces murs battus +des vents, enivre plus mes yeux que tout l'éclat +du soleil quand il dore orgueilleusement toutes les +tourelles du monde, sauf pourtant celles de Venise. +À l'instant même où tu es entrée, j'étais occupé à +écrire.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Quoi donc?</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Mon nom. Regarde, le voici, placé à la suite du +nom de celui qui m'a précédé dans ces lieux, si les +dates de cachot ne sont pas trompeuses.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Et celui-là, qu'est-il devenu?</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Ces murs gardent le silence sur la fin de leurs +victimes, et par là ils semblent nous en avertir. Jamais +murs plus insensibles ne pesèrent sur les mortels, +si ce n'est sur les morts, ou sur ceux qui ne +vont pas tarder à l'être. Tu demandes ce qu'il est +devenu? que serai-je devenu moi-même? on le demandera +bientôt, on n'obtiendra que la même réponse:--un +doute, un soupçon douloureux,--à +moins que tu ne racontes mes infortunes.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Moi, <i>parler</i> de toi?</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Pourquoi non? alors mon nom serait dans toutes +les bouches. La tyrannie du silence n'est pas éternelle; +on peut étouffer la vérité, mais le murmure +des hommes justes soulève bientôt toutes les entrailles, +même celles d'un vivant tombeau. Je n'ai +pas d'incertitude sur ma mémoire, mais sur ma +mort, et je ne redoute ni l'une ni l'autre.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Ta vie est en sûreté.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Et ma liberté?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>C'est l'ame qui seule devrait pouvoir la donner.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Voilà un beau mot, mais ce n'est qu'un mot; une +mélodie bien pénétrante, mais aussi bien passagère. +L'ame sans doute est beaucoup, mais ce n'est pas +tout. C'est l'ame qui m'a donné la force de courir +le risque de la mort, et de subir des tortures bien +plus cruelles que la mort (si la mort n'est qu'un +profond sommeil), sans un gémissement, ou du +moins avec un cri qui faisait pâlir mes juges encore +plus que moi. Mais enfin ce n'est pas tout; il est +des choses dont l'ame ne peut tempérer l'horreur,--et +tel est cet étroit cachot, où je dois respirer +pendant longues années.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Hélas! un étroit cachot, voilà tout ce qui t'appartient +de ce vaste empire dont ton père est le souverain.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Cette pensée ajoute encore à mes souffrances. +Mon sort est commun à plusieurs: les captifs ne +sont pas rares; mais il n'en est pas qui languissent +comme moi aussi près du palais de leur père. Quelquefois +cependant, mon cœur, à cette idée, se relève; +l'espérance glisse jusqu'à moi de ces épaisses +lueurs peuplées de poudreux atômes, le seul jour +que je connaisse; car, excepté la torche du geolier +et une sorte de lampyris, qui la dernière nuit est +venue se prendre dans les filets de cette énorme +araignée, je n'ai rien vu qui eût quelque apparence +de rayon. Hélas! je sais quelle force l'ame +peut nous communiquer; je le sais, j'en ai fait +preuve devant les hommes; mais elle ne résiste pas +à la solitude, et je sens que mon esprit est fait pour +la société.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Je ne te quitterai plus.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Ah! s'il en était ainsi! mais jamais ils ne l'ont +accordé,--ils ne l'accorderont pas, et je resterai +seul. Pas d'êtres vivans,--pas de livres,--cette +image trompeuse des mortels trompeurs. J'aurais +voulu que ces vestiges de l'espèce humaine, qu'ils +appellent annales, histoires, ce que vous voudrez, +et ce qu'ils lèguent aux générations suivantes comme +autant de portraits fidèles; j'aurais voulu, dis-je, +qu'elles s'ouvrissent pour moi: on me l'a refusé. +Aussi j'ai dirigé mon étude vers ces murailles, peinture +de l'histoire vénitienne plus fidèle, avec toutes +ses lacunes, ses obscurités sinistres, que n'est la +salle bâtie à quelques pas de là, où sont renfermés +les cent portraits des Doges et le récit de leurs actions.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Je viens t'apprendre ce qu'ils viennent de décider +dans leur dernier conseil.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Je le sais:--regarde.</p> + +<p class="stage1">(Il indique du doigt ses membres, comme pour rappeler la +question qu'il a subie.)</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Non, non,--ce n'est plus cela: leur cruauté +même s'est ralentie.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>En quoi donc?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Tu retournes à Candie.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Adieu donc ma dernière espérance! Je pouvais +endurer mon cachot: c'était encore Venise; je pouvais +supporter la torture: il y avait dans mon air +natal quelque chose qui ranimait mes forces, comme, +sur l'océan, le vaisseau battu des orages se soutient +pourtant encore à la hauteur des vagues, et continue +fièrement sa course. Mais <i>là-bas</i>, dans cette +île maudite d'esclaves, de prisonniers et de mécréans, +mon ame, telle qu'un bâtiment naufragé, se +brise dans mon sein; et si l'on m'y renvoie, je périrai +dans une cruelle agonie.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Mais <i>ici</i>?</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Je périrai de même;--mais en moins de tems, +et moins péniblement. Eh quoi! prétendent-ils donc +me refuser le tombeau de mes pères, aussi bien que +leur demeure et leur héritage?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Écoute, Foscari: j'ai sollicité la permission de +t'accompagner dans ton exil, mais je ne partage pas +ton désespoir. Cet amour que tu conserves pour une +terre ingrate et tyrannique est une passion, et non +du patriotisme. Pour moi, si je pouvais revoir le +calme dans tes traits, s'il nous était permis de profiter +de la douce liberté de l'air et de la terre, peu +m'importeraient les climats et les pays. Cette multitude +de palais et de prisons n'est pas un Éden; ses +premiers habitans étaient de misérables proscrits.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Oui, je sens qu'ils devaient être bien misérables!</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Et cependant, vois: refoulés par les Tartares +dans ces îles étroites, et soutenus par cette énergie +antique (tout ce qui leur restait de l'héritage de +Rome), ils parvinrent à créer, par degrés, une Rome +flottante. Ton courage sera-t-il donc au-dessous d'une +infortune qui tant de fois devint l'occasion d'une +grande prospérité?</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Ah! si j'étais sorti de ma patrie, cherchant, comme +les anciens patriarches, une autre contrée, suivi +comme eux de leurs familles et de leurs troupeaux; +si j'avais été exilé, comme les juifs, de Sion, ou, +comme nos pères chassés par Attila, des belles campagnes +de l'Italie, j'aurais sans doute encore donné +quelques pleurs à mon ancienne contrée, quelques +pensées amères: mais bientôt je me serais relevé; et +de concert avec les miens, qui n'auraient pas cessé de +m'entourer, j'aurais créé une nouvelle patrie, une +autre chose publique: peut-être alors aurais-je supporté +mon sort--bien que je n'ose l'assurer!</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Pourquoi pas? c'est le sort de tant de milliers +d'hommes! tant d'autres le supporteront encore!</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Oui;--mais l'on nous parle uniquement de ceux +qui, dans une nouvelle terre, ont survécu à leurs +maux; de leur nombre, de leur succès: qui aurait pu +compter les cœurs brisés en silence par cet exil? +Qui pourrait compter les victimes de cette maladie<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a> +qui, de l'impitoyable mer, semble tout d'un coup +faire jaillir les belles campagnes de la patrie; qui les +représente si fidèlement aux yeux malades du malheureux +proscrit, qu'on peut difficilement l'empêcher +de se précipiter devant l'image trompeuse? +Rappelez-vous cette mélodie traînante<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a> qui, tout +d'un coup, ranime les regrets passionnés du montagnard +éloigné de ses hauteurs couronnées de +neige et de nuages; il s'abandonne à ses regrets, +mais il porte le poison dans ses veines, et bientôt il +expire de désespoir. Vous appelez cela de <i>la faiblesse</i>! +c'est de la force; c'est la source de tous les +sentimens généreux: qui n'aime pas sa patrie est +incapable de rien aimer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> La calenture.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> Allusion à l'air suisse (le <i>ranz des vaches</i>) et à ses effets.</blockquote> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Obéis-lui donc, car c'est elle qui te proscrit.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Oui, c'est elle: et son arrêt pèse sur mon cœur +comme la malédiction d'une mère;--l'empreinte +en brûle mon front. Ces exilés dont vous me parlez, +ils s'éloignaient en foule les mains pressées l'une +dans l'autre, pendant la route; et leurs tentes réunies +et confondues:--moi, je suis seul.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Non, tu ne le seras plus:--ne vais-je pas avec +toi?</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Chère Marina!--et nos enfans?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Pour eux, je crains bien que les soupçons de votre +odieuse politique (qui se joue de tous les liens et +les brise à son plaisir) ne nous permettent pas de les +emmener avec nous.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Et toi, peux-tu donc les quitter?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Oui, avec bien de la peine; mais je puis les laisser, +enfans comme ils sont, pour vous apprendre à +l'être moins vous-même; apprenez par-là à étouffer +des sentimens sacrés, quand d'autres devoirs plus +sacrés encore le commandent: dans ce monde, d'ailleurs, +notre premier devoir est de savoir souffrir.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>N'ai-je encore rien supporté?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Beaucoup trop d'une injuste tyrannie, et assez +pour vous apprendre à ne pas être épouvanté d'une +perspective qui n'a plus rien de pénible, comparée à +tout ce que vous avez déjà souffert.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Ah! je le vois, vous n'avez jamais été proscrite +loin de Venise; vous n'avez jamais vu s'éloigner +progressivement ses ravissantes tourelles, alors que +chaque sillon creusé dans la mer par le vaisseau +semble frapper et entr'ouvrir votre cœur; vous n'avez +jamais vu le jour s'abaisser sur nos rivages, et +les couvrir de son auréole calme et rougissante; puis, +ayant rêvé qu'ils vous apparaissaient dans toute leur +beauté, vous ne vous êtes jamais réveillée sans les +retrouver.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Je partagerai avec vous tout cela. Faisons-nous à +l'idée de quitter cette ville bien-aimée (car elle le +mérite bien sans doute), et cette prison d'état que +vous devez à ses bontés. Nos enfans recevront les +soins du Doge et de mes oncles: il faut que nous +mettions à la voile avant la nuit.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Ce terme est bien court. Ne verrai-je donc pas +mon père?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Vous le verrez.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Où?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Ici ou dans l'appartement ducal:--il n'a pas dit +où. Que ne supportez-vous votre exil comme il le +supporte!</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Oh! ne le blâmez pas. Quelquefois il m'est arrivé +de murmurer un instant; mais il ne pouvait pas autrement +agir. Le moindre témoignage de pitié ou +de sympathie de sa part n'eût fait que rejeter sur +ses cheveux blancs le soupçon des Dix, et sur ma +tête des malheurs accumulés.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Accumulés! Quels sont donc les tourmens qu'ils +vous ont épargnés?</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Celui de quitter Venise sans vous voir, lui ou toi; +ils m'auraient interdit ce bonheur, comme la première +fois qu'ils m'exilèrent.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Cela est vrai; oui, pour cela, j'avoue ma dette +envers la république, et je lui devrai davantage encore +quand tous deux nous flotterons sur les libres +vagues.--Partons! ah! partons aux extrémités du +monde, s'il le faut; mais loin de cette horrible, injuste +et--</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Ne la maudissez pas. Quand je me tais, qui ose +accuser ma patrie?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Ciel et terre! qui ose l'accuser? le sang de plusieurs +millions d'hommes s'élevant au ciel contre +elle; les accens de désespoir des esclaves enchaînés, +des citoyens dans les cachots, des mères, des épouses, +des enfans, des pères, et de tous les sujets +courbés sous le joug de dix vieilles têtes; enfin, jusqu'à +<i>ton silence</i>. Et quand tu pourrais encore alléguer +quelque chose en sa faveur, quel autre, dis-moi, +voudrait le faire à ta place?</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Songeons, puisqu'il le faut, à notre départ. Mais +qui vient ici?</p> + +<p class="stage1">(Entre Lorédano suivi de familiers.)</p> + +<p class="mid">LORÉDANO, aux familiers.</p> + +<p>Retirez-vous, et laissez-moi le flambeau.</p> + +<p class="stage1">(Les familiers se retirent.)</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Noble signor, soyez le bien-venu; je ne croyais +pas que ces tristes lieux recevraient jamais l'honneur +d'une pareille visite.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Ce n'est pas la première fois que je me trouve +dans ces sortes de lieux.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Ni la dernière, si la récompense suivait le mérite. +Venez-vous ici pour nous insulter, pour faire l'office +d'espion, ou pour demeurer en otage auprès de +nous?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Telle n'est pas ma mission, noble dame! je suis +envoyé vers votre mari pour lui apprendre le décret +des Dix.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>L'on a prévenu cet acte de bonté: il le connaît.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Et comment?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Je l'ai informé de l'indulgence de vos collègues, +non sans doute avec les délicates précautions que +vous aurait suggérées votre naïve sensibilité; mais +enfin il la connaît. Si vous venez recevoir nos remerciemens, +prenez-les et sortez! L'horreur du cachot +est assez profonde sans vous; il s'y rencontre +assez de reptiles non moins malfaisans, bien que leur +venin soit moins lâche.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Calmez-vous, je vous prie. À quoi servent de +telles paroles?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>À lui faire connaître qu'il est connu.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>La belle dame doit conserver les priviléges de +son sexe.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Signor, j'ai des fils: un jour ils sauront mieux +vous remercier.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Vous ferez bien de les élever dans de bons sentimens. +Foscari,--vous connaissez donc votre sentence?</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Je retourne à Candie?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Oui,--pour la vie.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Pour peu de tems.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>J'ai dit--pour <i>la vie</i>.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Et je répète--pour peu de tems.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Une année d'emprisonnement à la Cannée,--ensuite +la liberté de l'île entière.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>C'est tout un pour moi: cette liberté est à mes +yeux comme la prison qui doit la précéder. Est-il +vrai que ma femme m'accompagne?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Oui, si elle le veut.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Qui a réclamé pour moi cette justice?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Quelqu'un qui ne fait pas la guerre aux femmes.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Mais qui opprime les hommes. Quoi qu'il en soit, +je le remercie de la seule faveur que j'aurais voulu +demander ou recevoir de lui ou de ses semblables.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Il reçoit ces remerciemens avec les sentimens de +celle qui les lui offre.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Et puissent-ils lui servir en proportion de leur sincérité!--Mais +assez.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Est-ce là, signor, toute votre mission? Songez +qu'il nous reste peu de tems pour nous préparer, et +que votre présence est pénible pour cette dame, +dont la famille est noble comme la vôtre.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Plus noble.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Comment, plus noble?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Oui, car plus généreuse! Nous disons d'un coursier +qu'il est <i>généreux</i>, quand nous voulons exprimer +la pureté de sa race. Je le sais, bien que née à Venise +où l'on ne connaît guère que des coursiers de +bronze; mais je l'ai appris de ces Vénitiens qui ont +abordé sur les côtes d'Égypte, et de l'Arabie leur +voisine. Pourquoi donc ne dirions-nous mieux encore: +l'<i>homme généreux</i>? Si la famille est quelque +chose, c'est pour les vertus, plutôt que pour les années +qu'elle rappelle; et la mienne, aussi ancienne +que la vôtre, est plus recommandable dans ses rejetons. +Oh! n'affectez pas de l'indignation,--mais +reportez vos yeux en arrière; considérez votre arbre +généalogique aux feuillages si verts, aux fruits si +mûrs: alors vous serez forcé de rougir d'ancêtres +qui rougiraient eux-mêmes d'un fils tel que vous,--cœur +aride et dévoré de haine!</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Encore, Marina!</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Encore! Ne voyez-vous pas qu'il vient ici pour +assouvir sa rage, en reposant sur nos malheurs un +dernier regard? laissez-le les partager.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Cela serait difficile.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Nullement. Il les partage déjà:--c'est en vain +qu'il cherche à dérober ses angoisses sous un front +de marbre et sous un dédaigneux sourire; il les partage. +Quelques mots précis de vérité confondent les +suppôts de l'enfer aussi bien que leur maître; j'ai +mis un instant son ame à l'épreuve, comme le fera +avant peu le feu éternel qui le réclame. Vois comme +il recule à ma voix! et cependant il porte en ses mains +la mort, les fers et l'exil, qu'il déverse à volonté sur +ses semblables. Mais ces armes ne sont pas défensives, +car j'ai percé du premier coup son cœur glacé. +Je brave ses furieux regards. Nous ne pouvons que +mourir; il est plus à plaindre que nous, car il ne +peut que vivre, et chaque jour avance l'heure inévitable +de son châtiment.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Vous avez perdu la raison.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Cela peut être; mais quelle est la cause de ce <i>délire</i>?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Laissez-la poursuivre; elle ne m'atteint pas.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Vous mentez! Vous veniez ici pour savourer un +lâche triomphe, à la vue de notre déplorable situation. +Vous veniez pour écouter froidement nos prières,--pour +compter nos pleurs et nos sanglots,--pour +contempler le naufrage auquel vous aviez réduit mon +époux, le fils de votre souverain; en un mot, vous +veniez fouler aux pieds la victime,--idée devant +laquelle le bourreau recule, lui qui fait horreur à +tous les hommes! Qu'en est-il résulté? Nous sommes +malheureux, signor; malheureux autant que votre +scélératesse et votre soif de vengeance pouvaient le +désirer: et cependant, comment <i>vous trouvez-vous</i>?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Comme un roc.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Oui, mais frappé de la foudre: ils sont insensibles, +mais ils demeurent sillonnés. Allons, Foscari! +éloignons-nous, et laissons cet être vil, le seul digne +d'habiter ces lieux qu'il a tant de fois peuplés de victimes, +mais qui ne seront purifiés qu'à l'instant où +ils se fermeront sur lui.</p> + +<p class="stage1">(Entre le Doge.)</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Mon père!</p> + +<p class="mid">LE DOGE, l'embrassant.</p> + +<p>Jacopo! mon fils!--mon fils!</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Encore une fois, mon père! Qu'il y a long-tems +que je ne t'avais entendu prononcer mon nom--<i>notre</i> +nom!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Mon enfant! que ne peux-tu savoir--</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Il m'est échappé rarement des murmures.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>C'est ton silence que j'ai senti le plus vivement.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Doge! regardez--là! (Elle indique Lorédano.)</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je vois cet homme--eh bien?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>De la prudence!</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Cette vertu étant celle dont la noble dame aurait +le plus besoin, il est naturel qu'elle la recommande +aux autres.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Misérable! ce n'est pas une vertu: c'est la politique +des hommes de bien forcés de se trouver en +face du vice; c'est auprès de tes semblables que je +la recommande, comme je le ferais à celui dont le +pied serait prêt de toucher une vipère.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Cela est superflu à ma fille; depuis long-tems je +connais Lorédano.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Vous pouvez le connaître mieux encore.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Oui, mais non pas plus pervers sans doute.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Mon père, ne perdons pas ces dernières heures +dans de stériles reproches. Est-ce bien en effet maintenant +notre dernière entrevue?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Tu vois ces cheveux blancs.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Et de plus, je sens que les miens ne blanchiront +jamais ainsi. Mon père, embrassez-moi! je vous ai +toujours aimé,--jamais plus qu'aujourd'hui. Ayez +soin de mes enfans,--ceux de votre dernier enfant; +qu'ils soient pour vous tout ce que je fus long-tems +moi-même, et jamais ce que je suis aujourd'hui. +Ne puis-je donc pas <i>les</i> voir aussi?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Non,--pas <i>ici</i>.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Partout ils peuvent embrasser leurs parens.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Je ne voudrais pas qu'ils vissent leur père dans +un lieu qui pourrait mêler à leur tendresse des sentimens +de crainte, et troubler le cours naturel de +leur sang jeune et généreux. Ils sont heureux; ils +dorment tranquilles; ils ignorent que leur père n'est +qu'un malheureux proscrit. Je sais bien que leur +destinée sera la même un jour; mais qu'ils ne la reçoivent +qu'à titre de succession, et non pas comme +un droit de leur enfance même. Leurs sens ouverts +aux inspirations de l'amour le sont également à celles +de la terreur; et cette obscure humidité, et ces eaux +verdâtres et fangeuses qui flottent au-dessus de cet +horrible asile,--ce cachot lui-même, creusé au-dessous +de la source des eaux, et enfermant dans +chaque crevasse un germe pestilentiel; tout cela +pourrait être à craindre pour eux: ce n'est pas <i>leur</i> +atmosphère, bien que vous,--vous aussi,--et +avant tous les autres, et comme en étant le plus digne,--<i>vous</i>, +noble Lorédano, vous puissiez respirer +ici sans le moindre danger.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Je n'avais pas fait ces réflexions; je les approuve. +Ainsi, je m'éloignerai sans les avoir vus.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Non; il n'en sera rien: vous les verrez dans mon +appartement.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Et faudra-t-il <i>tous</i> les quitter?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Il le faut.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Sans une seule exception?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Ils sont le bien de l'état.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Je supposais qu'ils étaient le mien.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Ils le sont, en effet, dans tout ce qui se rapporte +à la puissance maternelle.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>C'est-à-dire, dans tous les soins pénibles. Sont-ils +malades? on me les confiera pour les soigner; +meurent-ils? c'est à moi qu'il appartiendra de les +pleurer, de les ensevelir; mais s'ils vivent, vous en +ferez des soldats, des sénateurs, des esclaves, des +proscrits,--ce que vous voudrez; ou s'ils sont de +l'autre sexe et doués d'un patrimoine, des épouses +et des courtisanes! Admirable sollicitude de l'état +pour ses fils et les mères de ses fils!</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>L'heure approche, et les vents sont favorables.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Qu'en savez-vous ici, où jamais les vents n'ont +soufflé dans leur liberté?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Ils l'étaient quand j'entrai ici. La galère flottait +à une portée d'arc de <i>la riva di Schiavoni</i>.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Mon père, précédez-moi, je vous prie, et préparez +mes enfans à voir leur père.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Allons, mon fils, du courage!</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Je ferai tous mes efforts.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Adieu, du moins, à cet infâme donjon, et à celui +aux bons offices duquel nous sommes en partie redevables +de notre captivité passée.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Et de la délivrance présente.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Il dit vrai.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Sans doute; mais je ne lui dois qu'un échange de +mes chaînes pour des chaînes plus pesantes. Il le savait +bien, ou il ne l'eût pas sollicité; mais je ne lui +reproche rien.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Le tems presse, signor.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Hélas! pouvais-je penser que je quitterais jamais +avec douleur un pareil séjour! Mais quand je sais +que chaque pas qui m'en éloigne m'éloigne en +même tems de Venise, j'éprouve des regrets en regardant +pour la dernière fois ces murailles humides +et--</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Enfant! pas de pleurs.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Laissez-les plutôt couler; il n'a pas pleuré au milieu +des tortures, elles ne peuvent ici le déshonorer. +Elles soulageront son cœur,--ce cœur trop +sensible,--et je <i>saurai</i> essuyer ces larmes amères +ou y joindre les miennes; je pourrais pleurer maintenant, +mais je ne veux pas faire tant de plaisir au +méchant qui nous contemple. Sortons. Doge! conduisez-nous.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO, aux familiers.</p> + +<p>La torche!</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Oui, éclairez-nous comme dans une pompe funèbre, +suivie par Lorédano, pleurant comme un +avide héritier.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Mon fils! vous êtes faible: prenez cette main.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Hélas! faut-il que la jeunesse s'appuie sur les années! +c'était moi qui devais être votre soutien.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Prenez mon bras.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Foscari! Foscari! ne le touchez pas; c'est un dard +vénéneux. Signor, arrêtez! nous savons bien que si +la main des vôtres devait nous sortir du gouffre où +nous sommes plongés, vous vous garderiez bien de +nous la présenter. Viens, Foscari! prends la main +que l'autel a jointe à la tienne; elle n'a pu te sauver, +elle te soutiendra du moins toujours.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<br><br><br> +<h2>ACTE IV.</h2> +<br><br> +<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<p class="stage1">(Une salle dans le palais du Doge.)</p> + +<p class="stage1">Entrent LORÉDANO et BARBARIGO.</p> +<br> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Avez-vous confiance dans un pareil projet?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Sa vieillesse en sera bien affligée.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Dites plutôt qu'elle se trouvera heureuse d'être +ainsi délivrée du fardeau de l'état.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Son cœur en sera brisé.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>La vieillesse n'a plus de cœur à briser. Il a vu celui +de son fils sur le point de l'être, et, si l'on excepte +un éclair d'attendrissement, en le voyant dans +son cachot, il n'a pas été ému.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Dans sa contenance, je l'avoue; mais quelquefois +je l'ai vu en proie à un tel découragement intérieur, +que le plus bruyant désespoir ne pouvait rien trouver +à lui envier. Où est-il?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Dans ses appartemens, avec son fils, et toute la +race des Foscari.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Ils se disent adieu.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Un dernier adieu, comme celui que le vieillard +fera bientôt à la dignité de Doge.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Et quand le fils met-il à la voile?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Tout de suite, et quand ils en auront fini avec +leurs longs adieux. Il est tems de les avertir.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Arrêtez! Voulez-vous encore abréger de pareils +momens?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Ce n'est pas moi; nous avons des soins plus importans. +Il faut que ce jour soit en même tems le dernier +du règne du vieux Doge et le premier du dernier +bannissement de son fils. Et voilà la vengeance.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>À mes yeux trop cruelle.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Elle est trop douce.--Ce n'est pas même vie +pour vie, cette loi de représailles admise dans tous +les âges: ils me doivent encore la mort de mon père +et de mon oncle.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Mais cette dette, le Doge ne l'a-t-il pas hautement +niée?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Sans doute.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Et ce désaveu n'a-t-il pas ébranlé vos doutes?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Non.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, si la déchéance doit être obtenue +par notre influence réunie dans le conseil, il +faut que ce soit avec toute la déférence due à ses +cheveux blancs, à son rang et à ses services.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Avec toutes les cérémonies qu'il vous plaira, +pourvu que la chose se fasse. Vous pouvez, je m'en +soucie peu, lui députer le conseil, pour lui demander, +les genoux en terre (comme Barberousse au +pape), d'avoir l'extrême courtoisie d'abdiquer.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Et s'il ne veut pas?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Alors, nous en choisirons un autre, et nous annulerons +son élection.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Mais les lois?--</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Quelles lois?--Les Dix, voilà les lois; et s'ils +n'existaient pas, je serais, dans cette circonstance, +législateur.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>À vos propres périls?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Ce n'est pas ici le cas,--vous dis-je; nous en avons +le droit.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Mais déjà, à deux reprises, il a sollicité la permission +de se retirer, et deux fois on la lui a refusée.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Excellente raison pour la lui accorder une troisième +fois.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Sans qu'il le demande?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Pour lui prouver que ses premières instances ont +fait impression. Si elles partaient du cœur, il nous +devra des remerciemens: sinon, il est juste de punir +son hypocrisie. Allons, ils ont eu le tems de se réunir, +il faut les rejoindre; et sur ce point-là seulement, +montrez une résolution inébranlable. Les +argumens que j'ai préparés sont de nature à les +ébranler et à renverser le vieillard. N'allez pas, avec +vos scrupules ordinaires, et quand nous sommes +sûrs de leurs dispositions et de leur volonté, nous +arrêter au moment de la réussite.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Si j'étais sûr que la déchéance du père ne sera +pas le prélude d'une persécution acharnée comme +celle dont son fils est la victime, je vous appuierais +sans hésiter.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Il n'a rien à craindre, vous dis-je; ses quatre-vingt-cinq +ans continueront autant qu'il pourra les +traîner: il ne s'agit que de son trône.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Les princes déposés ont rarement beaucoup de +tems à vivre.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Plus rarement encore les octogénaires.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Pourquoi donc ne pas attendre quelques jours?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Parce que nous avons déjà bien assez attendu, et +qu'il vit plus qu'il ne convient. Allons! rendons-nous +au conseil!</p> + +<p class="stage1">(Lorédano et Barbarigo sortent.--Entrent Memmo et un sénateur.)</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Un ordre de nous rendre au conseil des Dix! quel +en peut être le motif?</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Les Dix seuls peuvent répondre: rarement ils +manifestent leurs pensées d'avance. Nous sommes +cités;--il suffit.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Il suffit pour eux, mais non pour nous; je voudrais +savoir pourquoi.</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>En obéissant vous le saurez; autrement, vous n'en +apprendrez pas moins pourquoi vous auriez dû +obéir.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Je ne prétends pas m'opposer, <i>mais</i>--</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Dans Venise, <i>mais</i> désigne un traître. Ne hasardez +pas de <i>mais</i>, à moins que vous ne vouliez passer +sur le pont que l'on repasse bien rarement.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Je me tais.</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Pourquoi d'ailleurs cette agitation?--Les Dix +invoquent, dans leurs délibérations, l'assistance de +vingt-cinq patriciens;--vous êtes l'un de ceux +qu'ils ont choisis, j'en suis un autre; et le choix, ou +la chance qui nous réunit à une assemblée si auguste, +me paraît également honorable pour nous +deux.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Sans doute. Je n'ajoute rien.</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Comme nous avons l'espoir (et tout le monde, +seigneur, peut honnêtement le caresser, je veux dire +tous ceux d'une noble famille), l'espoir qu'un jour +nous pourrons être décemvirs, c'est sans doute +comme une école de sagesse pour les délégués du +sénat qu'une pareille initiation comme novice dans +les plus profonds mystères de l'état.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Connaissons-les donc: ils méritent certainement +toute notre attention.</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Comme nous ne pourrions les divulguer sans exposer +nos vies, ils méritent en effet quelque intérêt +de notre part.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Je ne demande pas une place dans le sanctuaire; +mais puisque l'on m'a choisi, et non pas sans répugnance +de ma part, je ferai mon devoir.</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Ne soyons pas les derniers à obéir à la sommation +des Dix.</p> + +<p class="mid">SÉNATEUR.</p> + +<p>Tous ne sont pas encore arrivés; mais je suis de +votre avis.--Entrons.</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Les plus pressés sont les mieux venus dans les +conseils d'urgence,--et du moins nous ne serons +pas les derniers.</p> + +<p class="stage1">(Entrent le Doge, Jacopo Foscari et Marina.)</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Ah! mon père! je sens qu'il faut partir, j'y suis +décidé. Cependant, je vous en conjure, obtenez pour +moi qu'un jour je sois rappelé dans mes foyers, un +jour, quelqu'éloigné qu'il puisse être: qu'il y ait +dans l'espace un point qui soit pour mon cœur comme +une sorte de phare; j'accepte tous les tourmens qu'ils +voudront m'infliger; mais, que je puisse revenir!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Fils Jacopo, va, obéis aux volontés de notre pays: +nous ne devons rien voir au-delà.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Mais du moins puis-je regarder derrière moi. Je +vous prie, ne m'oubliez pas.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Hélas! quand j'avais de nombreux enfans, vous +étiez celui que je chérissais davantage; en peut-il +être autrement aujourd'hui, où vous me restez seul +de tous? Mais quand l'état demanderait que l'on exhumât +la cendre de vos trois excellens frères, quand +leurs ombres indignées s'élèveraient pour s'opposer +à un pareil acte, et défendre leur dernière demeure +dans la terre de la patrie, je n'en obéirais pas moins +à un devoir plus impérieux encore.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Partons, cher époux! tout cela ne fait que prolonger +notre douleur.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>L'on ne nous a pas encore prévenus; les voiles +du vaisseau ne sont pas déployées:--qui sait? le +vent peut changer.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Il peut changer, mais leurs cœurs et votre destinée +sont immuables; et la rame des galériens suppléera +au calme des vents, et nous éloignera rapidement +du havre.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Ô mers! où sont donc vos orages?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Dans le cœur des hommes. Hélas! rien ne peut-il +vous calmer?</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Jamais marinier n'invoqua son patron pour des +vents doux et prospères, comme je vous implore +aujourd'hui, ô vous, patron tutélaire d'une patrie +que, dans votre saint amour, vous ne pouvez chérir +plus tendrement que moi! Soulevez les vagues furieuses +de l'Adriatique; réveillez l'Auster, souverain +des tempêtes! Que l'Océan bouleversé rejette bientôt +sur les rivages déserts du Lido mon cadavre sans +vie; que j'y puisse embrasser encore les sables qui +bordent cette terre tant aimée, et que je ne dois plus +jamais revoir!</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Et sans doute vous formez les mêmes vœux pour +moi qui ne vous quitte plus?</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Non;--ah! non pour toi, chère et pieuse Marina! +puisses-tu long-tems me survivre, et protéger +les tendres années de ces enfans, que ton sublime +dévouement va priver aujourd'hui de tes soins. Mais +pour moi seul, puissent tous les vents se déchaîner +contre le vaisseau et mugir dans le golfe; puissent +tous les marins tourner sur moi leurs visages pâles +et désespérés; puissent-ils m'accuser, comme autrefois +les Phéniciens accusèrent Jonas d'appeler seul +les tempêtes, et me précipiter dans les flots comme +une offrande pour les apaiser! L'abîme qui me détruira +sera plus compatissant que les hommes; il me +transportera sans vie, mais enfin il me transportera +jusqu'aux rivages natals: je devrai une tombe aux +mains des pêcheurs, sur un sable désolé, qui jamais, +dans la foule innombrable des naufragés, n'aura +recueilli un cœur aussi déchiré que le mien ne l'aura +été.--Mais pourquoi ne se brise-t-il pas? Comment +se fait-il que je vive?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Pour te dompter toi-même, je pense, et pour maîtriser +avec le tems ce vain désespoir. Jusqu'alors tu +souffrais; mais les plaintes n'étaient pas bruyantes. +Que souffres-tu donc au prix de ce qui n'a pu t'arracher +un seul cri,--la prison et la torture?</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Ah! je souffre une double, une vingt fois plus +cruelle torture! Mais vous dites vrai, il faut la supporter. +Votre bénédiction, mon père.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Que ne peut-elle te protéger! je te la donne pourtant.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Pardonnez--</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Eh quoi! mon fils?</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Ma naissance à ma pauvre mère, à moi d'avoir +vécu, et à vous-même, comme je vous le pardonne, +le don que vous m'avez fait de la vie.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>De quoi pourrais-tu t'accuser?</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>De rien. Ma mémoire n'est ouverte qu'à la douleur. +Mais après avoir si horriblement souffert, je +ne puis m'empêcher de croire que je l'ai mérité. +S'il en est ainsi, puissent mes souffrances sur la terre +adoucir celles que l'avenir me réserve!</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Ne crains rien, l'enfer est réservé à tes oppresseurs.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>J'espère que non.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Tu l'espères?</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Non, je ne puis leur souhaiter tous les maux qu'ils +m'ont infligés.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Quoi! ces démons incarnés! Ah! puissent-ils mille +fois les subir à leur tour; et puissent les vers éternellement +rongeurs les dévorer!</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Ils peuvent se repentir.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Dans ce cas-là même, leurs remords seraient trop +tardifs; Dieu n'accepte pas ceux des démons.</p> + +<p class="stage1">(Entrent un officier et des gardes.)</p> + +<p class="mid">OFFICIER.</p> + +<p>Signor! la barque est sur le rivage;--le vent +est levé: nous n'attendons plus que vous.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Je suis prêt. Mon père, encore votre main.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>La voici. Hélas! comme la tienne tremble!</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Non, vous vous trompez: c'est la vôtre, mon +père. Adieu.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Adieu. N'as-tu plus rien à recommander?</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Non--rien. (À l'officier.) Donnez-moi votre bras, +cher signor.</p> + +<p class="mid">OFFICIER.</p> + +<p>Vous devenez pâle,--laissez-moi vous soutenir,--plus +pâle!--holà! quelque aide! de l'eau!</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Il se meurt!</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Je suis prêt maintenant.--Un nuage étrange +couvre mes yeux;--où est la porte?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Éloignez-vous! c'est à moi de le soutenir.--Mon +bien-aimé! ô ciel! comme le mouvement de son +cœur est faible!</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>De la lumière! Est-ce là de la lumière?--je me +meurs. (L'officier lui présente de l'eau.)</p> + +<p class="mid">OFFICIER.</p> + +<p>Peut-être sera-t-il mieux au grand air.</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Je n'en doute pas. Vos mains, mon père, ma +femme--</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>La mort est dans cette étreinte glacée. Ô ciel!--mon +Foscari, comment vous trouvez-vous?</p> + +<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p> + +<p>Bien! (Il expire.)</p> + +<p class="mid">OFFICIER.</p> + +<p>Il est passé.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Il est libre.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Non,--non, il n'est pas mort; il doit encore y +avoir de la vie dans ce cœur:--il n'aurait pu me +laisser ainsi.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ma fille!</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Silence, vieillard! je ne suis plus ta fille:--tu +n'as plus de fils. Ô Foscari!</p> + +<p class="mid">OFFICIER.</p> + +<p>Il nous faut emporter le corps.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Ne le touchez pas, odieux bourreau! avec sa vie +cessent vos viles fonctions; et vos lois homicides +elles-mêmes ne les continuent pas au-delà du meurtre. +Laissez sa dépouille mortelle à ceux qui seuls +peuvent honorer sa mémoire.</p> + +<p class="mid">OFFICIER.</p> + +<p>Je dois prévenir la seigneurie, et attendre sa volonté.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Informez la seigneurie de ma part, de la part du +Doge, qu'ils n'ont plus le moindre droit sur ces +cendres. Pendant sa vie, il leur appartenait, comme +étant leur sujet:--maintenant il m'appartient.--Mon +déplorable fils!</p> + +<p class="stage1">(L'officier sort.)</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Et je vis encore!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Marina! vos enfans vivent.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Mes enfans! oui--ils vivent, et moi aussi je +dois vivre pour leur apprendre à servir l'état, à +mourir comme mourut leur père. Combien on doit +désirer et bénir dans Venise la stérilité! Pourquoi +ma mère m'a-t-elle mis au monde!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Mes malheureux enfans!</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Quoi? vous aussi, vous êtes enfin sensible!--vous! +Qu'est donc devenu le stoïcisme de l'homme +d'état?</p> + +<p class="mid">LE DOGE, se jetant sur le corps.</p> + +<p>Là!</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Vous pleurez! je pensais que vos yeux n'avaient +pas de larmes:--vous les réserviez pour l'instant +où elles sont superflues. Mais pleurez! lui ne pleurera +plus jamais--jamais, ô ciel! jamais!</p> + +<p class="stage1">(Entrent Lorédano et Barbarigo.)</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Qu'y a-t-il ici?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Ah! le démon venant insulter à la mort! Fuis! +Satan incarné! cette terre est sainte, les cendres +d'un martyr y reposent et en font un autel. Retourne +au séjour des tourmens!</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Madame, nous ignorions ce triste événement; +nous allions au conseil, et nous ne faisons que passer.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Passez donc!</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Nous cherchons le Doge.</p> + +<p class="mid">MARINA, indiquant le Doge, toujours étendu sur le corps de son +fils.</p> + +<p>Il est occupé, vous le voyez, des affaires que vous +lui avez préparées. Êtes-vous contens?</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>À Dieu ne plaise que nous troublions la douleur +d'un père!</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Non; il vous a suffi de la causer: votre rôle est +fini.</p> + +<p class="mid">LE DOGE, se levant.</p> + +<p>Signor, je suis prêt.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Non,--pas maintenant.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Cependant, il importe beaucoup.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>S'il en est ainsi, je le répète encore,--je suis +prêt.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Il n'en sera pas ainsi maintenant; dût Venise, +comme un frêle vaisseau, s'engloutir dans l'abîme! +Je respecte votre douleur.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je vous remercie. Mais si les nouvelles que vous +apportez sont fâcheuses, parlez, rien ne peut me +frapper plus vivement que l'objet que vous avez devant +les yeux. Si elles sont bonnes, parlez; vous n'avez +pas à <i>craindre</i> qu'elles me <i>consolent</i>.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Je voudrais qu'elles le pussent.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je ne m'adresse pas à <i>vous</i>, mais à Lorédano. <i>Il</i> +me comprend.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Je le prévoyais bien.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Que voulez-vous dire?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Voyez! le sang commence à rougir de nouveau +les lèvres glacées de Foscari;--le corps saigne à la +vue de l'assassin. (À Lorédano.) Vil meurtrier juridique, +regarde! la mort elle-même rend témoignage +de ton forfait.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ma fille! c'est une illusion de la douleur. (Aux suivans.) +Emportez le corps. Signor, si vous le désirez, +je vous écouterai dans une heure.</p> + +<p class="stage1">(Sortent le Doge, Marina et suivans avec le corps.--Lorédano<br> +et Barbarigo demeurent sur la scène.)</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>On ne peut dans ce moment le troubler.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Lui-même ne dit-il pas que désormais rien ne +pourrait le troubler?</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Le chagrin aime la solitude, et la rompre est une +barbarie.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>La solitude est l'aliment de tout chagrin; et rien +n'est plus capable de dissiper les sombres visions +de l'autre monde que le retour des vives impressions +de celui-ci. Les affaires ne comportent pas les +pleurs.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Et c'est pour cela que vous voulez écarter ce vieillard +de toutes les affaires?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>La chose est décrétée. La giunta et les Dix l'ont +convertie en loi. Qui oserait braver la loi?</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>L'humanité!</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Quoi! parce que son fils est mort?</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Et qu'il n'est pas encore enseveli.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Si, quand nous vous avons proposé la mesure, +nous avions connu cet incident, nous en aurions suspendu +l'adoption; mais une fois passé, rien ne peut +en arrêter l'effet.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Non, je ne consentirai jamais.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Vous avez consenti à l'essentiel,--remettez-vous +à moi du reste.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Son abdication presse-t-elle donc tant?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>L'impression d'un sentiment particulier n'a pas +droit d'arrêter ce qui importe à la république; et un +malheur simple et naturel ne peut retarder d'un jour +l'exécution d'une loi.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Vous avez un fils.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Oui,--et même j'<i>avais</i> un père.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Cependant, toujours aussi inexorable?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Toujours.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Mais du moins, avant de presser l'exécution de +l'édit qui le dépose, laissez-le enterrer son fils.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Qu'il rappelle donc à la vie mon oncle et mon +père,--et j'y consens. Les hommes peuvent, dans +leur vieillesse même, devenir, ou paraître devenir +pères d'une centaine d'enfans; mais ils ne peuvent +rallumer l'existence d'un seul de leurs ancêtres. Le +sacrifice n'est pas égal: il a vu ses enfans expirer +d'une mort naturelle; mes pères sont tombés victimes +de maladies violentes et mystérieuses. Je n'ai +pas eu recours au poison; je n'ai pas soudoyé quelque +subtil opérateur dans l'art destructeur de guérir, +pour abréger leur route vers la guérison éternelle. +Ses fils, et il en avait quatre, sont morts sans +que j'invoquasse le secours de drogues homicides.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Et êtes-vous sur qu'il soit plus coupable que vous?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Très-sûr.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Il semble pourtant la loyauté même.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Ainsi le jugeait Carmagnuola, il n'y a pas long-tems +encore.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Quoi! cet étranger convaincu de trahison?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Lui-même. Vous vous rappelez la nuit dans laquelle +les Dix réunis au Doge décidèrent de sa perte? +Le lendemain, à l'heure du crépuscule, Carmagnuola +rencontre le Doge, et lui demande, en plaisantant, +s'il doit lui souhaiter le bonjour ou le bonsoir. +Sa seigneurie répondit qu'en effet il avait veillé +toute la nuit dernière: «Et, ajouta-t-il avec le plus +gracieux sourire, dans cette nuit il a souvent été +question de vous<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.» Il disait vrai; on y avait résolu +la mort de Carmagnuola huit mois avant sa mort. +Et cependant le vieux Doge, qui connaissait l'arrêt, +l'accueillait avec une hypocrite bienveillance avant +l'exécution;--certes, quatre-vingts années peuvent +seules apprendre une pareille dissimulation. +Le brave Carmagnuola est mort; le jeune Foscari et +ses frères le sont également:--jamais ils ne m'ont +fait sourire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Fait historique.</blockquote> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Étiez-vous donc l'ami de Carmagnuola?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Il était la sauve-garde de Venise. Dans sa jeunesse, +il avait été son ennemi; mais dans sa virilité +il fut son sauveur d'abord, et puis sa victime.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Tel est le châtiment de ceux qui sauvent les républiques. +Celui que nous poursuivons maintenant, +non-seulement a sauvé la nôtre, il en a réduit d'autres +sous son pouvoir.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Les Romains (et nous sommes leurs émules) donnaient +une couronne à qui prenait une ville: ils en +donnaient également une à celui qui parvenait à sauver +un citoyen dans le combat. La récompense était +la même. Que si nous comparons aujourd'hui le +nombre des cités prises par le Doge Foscari, à celui +des citoyens mis à mort par lui, ou durant son gouvernement, +la balance sera terriblement contre lui, +quand on se bornerait aux désastres particuliers, +nés de sa haine pour mon malheureux père.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Ainsi vous êtes inébranlable?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Qui donc aurait pu m'ébranler?</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Ce qui m'a ébranlé moi-même. Pour vous, je le +sais, vous êtes de marbre dans votre haine. Mais +quand tout sera accompli, quand le vieillard sera +déposé, son nom flétri, sa famille déshonorée, tous +ses enfans morts, vous et les vôtres triomphans, +comment dormirez-vous?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Plus profondément.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Vous vous abusez, et vous serez forcé de le reconnaître +avant de vous assoupir près de vos pères.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Ils ne sommeillent pas dans leurs tombes prématurées; +ils ne le veulent pas tant que Foscari ne remplit +pas la sienne. Chaque nuit je les vois se lever en +sourcillant autour de ma couche, désigner le palais +ducal, et m'exhorter à la vengeance.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Erreur de l'imagination! Aucune passion n'évoque +comme la haine les spectres et les fantômes; +l'amour lui-même ne peuple pas les airs d'illusions +comme cette maladie du cœur.</p> + +<p class="stage1">(Un officier entre.)</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Où allez-vous?</p> + +<p class="mid">OFFICIER.</p> + +<p>Disposer, par l'ordre du Doge, la cérémonie des +funérailles du dernier Foscari.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Depuis quelques années les voûtes de leur sépulture +se sont ouvertes bien souvent.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Elles seront bientôt comblées, et cesseront à jamais +de s'ouvrir.</p> + +<p class="mid">OFFICIER.</p> + +<p>Puis-je continuer?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Passez.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Mais comment le Doge supporte-t-il cette dernière +calamité?</p> + +<p class="mid">OFFICIER.</p> + +<p>Avec une fermeté désespérée. Il parle peu en +présence de témoins, mais j'ai vu ses lèvres s'entr'ouvrir +de tems en tems; une ou deux fois même +je l'ai entendu, de l'appartement voisin, murmurer +ces paroles: <i>Mon fils</i>! Je dois m'éloigner.</p> + +<p class="stage1">(L'officier sort.)</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Cette catastrophe va mettre tout Venise de son +côté.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Sans doute. Il faut nous hâter: réunissons les +membres délégués pour faire connaître la résolution +du conseil.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Je proteste dès maintenant contre elle.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>À votre aise:--je n'en recueillerai pas moins les +voix; et voyons qui de nous deux aura le plus d'influence +sur les esprits.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Barbarigo et Lorédano.)</p> + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<br><br><br> +<h2>ACTE V.</h2> +<br><br> +<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<p class="stage1">(Les appartemens du Doge.)</p> + +<p class="stage1">LE DOGE, DOMESTIQUE.</p> +<br> + +<p class="mid">DOMESTIQUE.</p> + +<p>Monseigneur, la députation attend; mais elle +ajoute que si vous désiriez la recevoir à une autre +heure elle attendrait votre plaisir.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Pour moi toutes les heures sont égales. Qu'ils entrent.</p> + +<p class="stage1">(Le domestique sort.)</p> + +<p class="mid">OFFICIER.</p> + +<p>Prince! j'ai rempli votre ordre.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Quel ordre?</p> + +<p class="mid">OFFICIER.</p> + +<p>Un bien triste.--J'ai disposé le convoi de--</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Oui--oui--oui,--pardon. Je commence à +perdre la mémoire; je me fais trop vieux,--aussi +vieux que l'annoncent mes années. Jusqu'à présent +j'avais lutté contre elles; mais elles commencent à +l'emporter sur moi.</p> + +<p class="stage1">(Entre la députation composée de six de la seigneurie et du chef +des Dix.)</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Soyez les bien-venus, nobles seigneurs!</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Avant tout, le conseil partage avec le Doge le chagrin +de son dernier malheur privé.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Assez--assez de cela.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Le Doge refuse-t-il cet hommage de respect?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je le reçois comme on le présente.--Poursuivez.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Les Dix, réunis à une giunta tirée du sénat, et +composée de vingt-cinq des plus nobles patriciens, +ayant délibéré sur l'état de la république, et sur les +soucis qui, en ce moment, doivent doublement oppresser +vos années depuis si long-tems dévouées à +la patrie, ont jugé convenable de solliciter humblement +de votre sagesse (qui ne pourra s'empêcher +d'y consentir) la résignation de l'anneau ducal, que +vous avez si long-tems et si glorieusement porté. Et +pour témoigner qu'ils ne sont ingrats ni insensibles +envers vos années et vos services, ils vous destinent +un apanage de deux mille ducats d'or, pour entourer +votre retraite d'un éclat digne de celle d'un +prince.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>L'ai-je bien entendu?</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Ai-je besoin de répéter?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Non.--Avez-vous fait?</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>J'ai parlé. Vingt-quatre heures vous sont accordées +pour rendre réponse.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je n'aurais pas besoin du même nombre de secondes.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Nous n'avons plus qu'à nous retirer.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Restez! vingt-quatre heures ne changeront rien +à ce que j'ai à dire.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Parlez!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Quand par deux fois j'ai exprimé le vœu d'abdiquer, +on m'en a refusé la liberté; et non-seulement +on me l'a refusée, mais vous m'avez arraché le serment +de ne plus jamais à l'avenir renouveler cette +demande. J'ai alors juré de mourir dans l'exercice +des fonctions que ma patrie m'avait ici confiées; je +dois écouter la voix de l'honneur, de ma conscience:--je +ne puis violer <i>mon</i> serment.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Ne nous réduisez pas à recourir à la nécessité d'un +décret, à défaut de votre assentiment.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>La Providence se plaît à prolonger mes jours pour +m'éprouver et me punir; mais vous, avez-vous quelque +droit d'accuser la longueur d'une vie dont chaque +heure fut consacrée au service de l'état? Je suis +prêt à sacrifier encore ma vie pour lui, comme je +lui ai déjà sacrifié d'autres objets mille fois plus +chers que la vie. Mais quant à ma dignité,--je la +tiens de <i>toute</i> la république; quand la volonté <i>générale</i> +sera consultée, alors je pourrai vous donner +une réponse.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Celle que vous nous faites nous afflige, mais elle +ne peut avoir le moindre poids.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je suis prêt à tout; mais rien ne changera ma volonté, +même pour un moment. Décrétez--ce qu'il +vous plaira.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Voici donc la réponse que nous devons transmettre +à ceux qui nous envoient?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Vous m'avez entendu.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Nous nous retirons respectueusement.</p> + +<p class="stage1">(La députation sort.--Un domestique entre.)</p> + +<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Monseigneur, la noble dame Marina demande une +audience.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Mon tems est à elle.</p> + +<p class="stage1">(Entre Marina.)</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Pardonnez, monseigneur, si je vous trouble;--peut-être +souhaitiez-vous d'être seul?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Seul? Quand tout le monde se presserait autour +de moi, je n'en resterai pas moins seul aujourd'hui +et désormais. Mais nous avons des forces.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Oui, conservons-les pour les objets--Oh! mon +cher Jacopo!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ne te contrains pas! je n'ai pas de consolations à +t'offrir.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Ah! s'il avait vécu dans une autre contrée; doué +de tous les avantages, si chéri, si accompli, qui +pouvait être plus heureux, plus envié que mon pauvre +Foscari? Rien n'eût manqué à son bonheur et +au mien; rien, s'il n'eût pas été de Venise.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ou le fils d'un prince.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Oui; tout ce que les autres hommes souhaitent +dans leur vanité ou dans leurs illusions de bonheur, +tout, par une destinée étrange, lui est devenu fatal. +La patrie, le peuple qui l'idolâtrait, le prince +dont il était le fils aîné, et--</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Le prince? il n'a plus long-tems à l'être.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Comment?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ils m'ont ravi mon fils, maintenant ils songent à +me ravir un anneau et un diadême trop long-tems +portés. Ah! laissons-leur reprendre ces vains hochets!</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Les tyrans! et dans un tel jour encore!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ils n'en pouvaient choisir un plus favorable: une +heure plus tôt j'y eusse été sensible.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Quoi! n'avez-vous pas de ressentiment?--Ô vengeance! +mais hélas! celui qui vous eût protégé si lui-même +l'avait été, mon cher Foscari, ne peut plus +aider son père.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Il ne l'eût jamais aidé contre son pays, quand il +aurait eu mille vies au lieu de celle--</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Qu'ils lui arrachèrent dans les supplices. Vous +appelez cela du patriotisme? Mais je suis femme; et +mon mari, mes enfans, voilà ma patrie et mon bonheur. +Je l'ai aimé,--je l'ai idolâtré! et je l'ai vu +supporter des épreuves qui eussent glacé d'épouvante +les plus intrépides martyrs. Il n'est plus; et +moi, qui aurais voulu donner tout mon sang pour +lui, je n'ai rien à lui donner que des larmes! Que +ne puis-je espérer de le voir venger?--Mais j'ai +des fils: un jour ils seront des hommes.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Le malheur vous égare.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Je croyais pouvoir le supporter quand je le voyais +en proie à d'horribles tourmens; oui, je pensais que +mieux eût valu le voir mort que victime d'une captivité +plus longue:--je reçois la punition d'une +pareille pensée. Que ne suis-je dans son tombeau!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Il faut que je le voie encore une fois.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Venez avec moi.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Est-il--</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Son monument aujourd'hui est notre lit nuptial.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Mais est-il dans son linceul?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Viens, vieillard, viens!</p> + +<p class="stage1">(Le Doge et Marina sortent.--Entrent Barbarigo et Lorédano.)</p> + +<p class="mid">BARBARIGO, à un domestique.</p> + +<p>Où est le Doge?</p> + +<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Il vient de se retirer à l'instant avec l'illustre +dame, veuve de son fils.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Où?</p> + +<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Dans la chambre où le corps est déposé.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Il ne nous reste donc qu'à retourner.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Vous oubliez que vous ne le pouvez. Nous avons +l'ordre implicite de la junte d'attendre qu'elle se +présente ici, et de l'assister: elle ne tardera pas à +arriver.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Et la junte se hâtera-t-elle de faire entendre au +Doge sa réponse?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Elle exprime le vœu d'une grande célérité. Le +Doge avait répondu vivement, il faut qu'on lui réplique +de même. On a égard à sa dignité; on s'est +occupé de son sort:--que peut-il désirer de plus?</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>De mourir dans ses vêtemens de Doge. Certes, +il ne peut survivre long-tems encore; mais j'ai fait +de mon mieux pour défendre son rang; et jusqu'à +la fin j'ai combattu la proposition, bien que sans +succès. Pourquoi me forcer ici à exprimer le vote de +la majorité?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Il était important d'appeler à témoins quelques +opinions différentes des nôtres, afin d'empêcher la +calomnie d'insinuer qu'une majorité tyrannique redoutait +pour ses actes l'assistance des autres.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Dites aussi, car je dois le croire, que vous avez +voulu me faire rougir de l'inutilité de ma résistance. +Lorédano! dans vos moyens de vengeance, +vous êtes ingénieux, poétique même, un véritable +Ovide dans <i>l'art de haïr</i>; c'est donc à vous--(car +la haine porte un œil microscopique, même dans les +objets secondaires) que je dois, pour mieux faire +ressortir le zèle des autres, d'avoir été associé involontairement +aux travaux de votre junte.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Comment! ma junte?</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Oui, la <i>vôtre</i>! Ils parlent d'après vous, ourdissent +vos trames, adoptent vos plans et exécutent +votre ouvrage; ne sont-ils pas les vôtres?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Vous oubliez la prudence:--souhaitez qu'ils ne +vous entendent pas.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Oh! viendra le jour qu'ils entendront des voix +plus terribles que la mienne: ils ont outrepassé tous +leurs excès; et quand on montre une telle audace +dans les états les plus vils et les plus méprisés, +l'humanité s'y relève encore pour les punir.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Vous parlez avec peu de sagesse.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>C'est ce qu'il faudrait prouver. Mais voici nos +collègues.</p> + +<p class="stage1">(Entre la députation de la junte.)</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Lw Doge sait-il que nous désirons le voir?</p> + +<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>On va le lui apprendre.</p> + +<p class="stage1">(Le domestique sort.)</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Le Doge est avec son fils.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>S'il en est ainsi, nous remettrons l'affaire après +la cérémonie. Sortons; nous avons encore jusqu'au +soir assez de tems.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO, à part, à Barbarigo.</p> + +<p>Que le feu de l'enfer dessèche ton indiscrète langue! +Je l'arracherai de cette imprudente et sotte +bouche, et je saurai bien ainsi vous ôter le pouvoir +d'exprimer autre chose que des sanglots. (Haut, +à ses autres collègues.) Sages signors, un instant de retard, +je vous prie.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Soyons humains!</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Voyez, le duc approche!</p> + +<p class="stage1">(Entre le Doge.)</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>J'obéis à votre sommation.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Nous venons encore une fois pour vous faire +agréer notre dernière demande.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Et moi pour vous dire--</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Quoi?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>La même chose. Vous m'avez entendu.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Vous allez donc entendre le décret absolu et définitif +que nous venons de rendre.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Au fait--au fait! Je connais les vieilles formes +de votre justice, et les gracieux préludes de vos +actes tyranniques. Poursuivez!</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Vous n'êtes plus Doge; vous êtes délié de votre +impérial serment comme souverain; vous déposerez +la robe ducale; mais, par égard pour vos services, +l'état vous alloue l'apanage dont nous vous avons +parlé dans notre précédente entrevue. Vous avez +trois jours pour quitter ces lieux, sous peine de +voir confisquer vos biens, et toute votre fortune +particulière.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Cette dernière clause, et je suis fier de le dire, +n'enrichira pas le trésor.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Doge! votre réponse.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Répondez, François Foscari!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Si j'avais pu jamais prévoir que mon âge portât +quelque préjudice à la chose publique, je n'aurais +pas, chef de l'état, témoigné assez d'ingratitude +pour préférer la dignité suprême à l'intérêt de ma +patrie. Mais cette <i>vie</i>, que vous abreuvez d'amertume, +ne lui fut pas inutile pendant de longues années; +et je devais espérer que mes derniers momens +pourraient encore lui être consacrés. Mais le décret +étant rendu, j'obéis.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Si vous aviez désiré prolonger le délai des trois +jours, nous l'aurions volontiers, comme témoignage +de notre estime, étendu jusqu'à huit.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Pas même huit heures, signor; pas même huit +minutes.--(Déposant son anneau et son bonnet.) Voici l'anneau +ducal et voici le ducal diadême. Ainsi l'Adriatique +est libre d'en épouser un autre.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Veuillez montrer moins d'empressement.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ah! signor, je suis vieux; et pour vous donner +le tems de me déposer, je dois moi-même ne pas en +perdre. Je crois voir parmi vous une figure que je +ne connais pas.--Sénateur! votre nom? votre costume +m'annonce que vous êtes le chef des Quarante?</p> + +<p class="mid">MEMMO.</p> + +<p>Signor, je suis le fils de Marco Memmo.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ah! votre père était mon ami;--les <i>fils</i> et les +pères... Mais qu'y a-t-il? mes gens ici!</p> + +<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Mon prince!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je ne suis plus prince:--voici les princes du +prince! (Montrant la députation des Dix.) Disposez-vous à +quitter ces lieux sur-le-champ.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Pourquoi si brusquement? ce sera éveiller le scandale.</p> + +<p class="mid">LE DOGE, aux Dix.</p> + +<p>Vous en répondrez; c'est votre affaire.--(Aux +domestiques.) Pour vous, il est une charge que je remets +encore à vos soins les plus grands, quoique je +n'en aie plus le droit;--mais non, je dois m'occuper +moi-même--</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Il entend le corps de son fils.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Appelez Marina, ma fille.</p> + +<p class="stage1">(Entre Marina.)</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Disposez-vous, ma fille; nous pouvons aller pleurer +ailleurs.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Ah! dans tous les lieux.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Oui; mais en liberté, et non plus devant les yeux +jaloux de ces espions de la grandeur. Signors, vous +pouvez partir. Que voudriez-vous de plus? nous allons +sortir. Craignez-vous que nous n'emportions +avec nous le palais? Ces murs, dix fois aussi vieux +que moi, et je le suis pourtant assez, vous ont servis +comme je vous ai servis moi-même; eux et moi +nous pourrions même vous rappeler quelques souvenirs: +mais je ne les conjure pas de vous écraser, +comme autrefois les colonnes du temple de Dagon se +détachèrent sur l'Israélite et les Philistins ses ennemis! +Le pouvoir de les ébranler appartiendrait, je +pense, à une malédiction comme la mienne, provoquée +par des êtres tels que vous; mais je ne maudis +point. Adieu! généreux signors! puisse le Doge suivant +être meilleur que le Doge actuel!</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p class="mid">LE DOGE <i>actuel</i> est Pascal Malipiero.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Non, tant que je n'ai pas franchi le seuil de ces +portes.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>La grande cloche de Saint-Marc doit bientôt retentir +pour son inauguration.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ciel et terre! vous oserez donner ce signal de +mort, et je vivrai pour l'entendre!--moi, le premier +Doge qui l'aura jamais entendu pour son successeur! +Plus heureux cent fois mon coupable prédécesseur, +le fier Marino Faliero:--cette insulte +du moins lui fut épargnée.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Eh quoi! regretteriez-vous un traître?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Non;--mais j'envie le sort d'un mort.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Monseigneur, si vous êtes décidé à quitter aussi +brusquement le palais ducal, retirez-vous du moins +par l'escalier particulier qui conduit sur les bords +du canal.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Non. Je descendrai les escaliers par lesquels j'arrivai +autrefois à la souveraineté:--l'escalier du +Géant, au sommet duquel je reçus l'investiture de +Doge. Mes services me l'avaient fait gravir, les +odieuses pratiques de mes ennemis vont m'en faire +descendre. C'est là que je fus installé, il y a trente-cinq +ans, et que je traversai les appartemens que je +ne devais plus craindre de quitter, si ce n'est comme +cadavre,--cadavre luttant peut-être pour les protéger +encore,--mais non chassé honteusement par +mes propres concitoyens. Allons, cependant; mon +fils et moi nous en sortirons ensemble,--lui pour +sa dernière demeure, moi pour la demander au ciel.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Quoi! en public?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je fus élu publiquement, je veux être déposé de +même. Marina! es-tu prête?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Voici mon bras.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Oui, mon bâton de vieillesse! Grâce à ce soutien, +je puis partir.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Cela ne peut être:--le peuple vous verrait.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Le peuple!--il n'y a pas ici de peuple; vous le +savez: autrement vous n'auriez pas osé insulter ainsi +lui et moi. Il est peut-être une <i>populace</i> dont l'aspect +vous fera rougir; mais ne craignez pas qu'elle ose +murmurer ou vous maudire, si ce n'est du fond du +cœur, et par leurs muets regards.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Vous parlez ainsi par emportement, autrement--</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Vous avez raison. J'ai parlé plus que je n'en ai +l'habitude; c'est un faible qui n'est pas le mien, et +qui vous excuse le mieux, en ce qu'il semble indiquer +que les années affaiblissent ma raison. Adieu! +seigneurs.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Vous ne vous éloignerez pas sans une escorte +convenable à votre rang passé et actuel. Nous accompagnerons +le Doge, avec le respect qui lui est +dû, jusqu'à son palais particulier. N'est-ce pas là +votre avis, mes collègues?</p> + +<p class="mid">PLUSIEURS VOIX.</p> + +<p>Oui, oui.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Vous ne marcherez pas du moins à ma suite. +J'entrai ici souverain;--je sortirai par les mêmes +portes, mais comme citoyen. Toutes ces vaines cérémonies +sont autant de lâches insultes qui ne font +qu'ulcérer le cœur davantage, et lui offrir, au lieu +d'antidote, de nouveaux poisons. La pompe est faite +pour les princes;--je ne le suis pas!--il est faux +même que je sois quelque chose avant de franchir +ces portes.--Ah!</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Écoutez!</p> + +<p class="stage1">(On entend sonner la grande cloche de Saint-Marc.)</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>La cloche!</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Oui, de Saint-Marc, qui s'ébranle pour l'élection +de Malipiero.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je reconnais le son! je l'entendis une fois, une +fois seulement, et il y a de cela trente-cinq années. +Dès-lors j'avais cessé d'être jeune.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Asseyez-vous, monseigneur! vous tremblez.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>C'est le signal de mes funérailles! Mon cœur souffre +horriblement.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Asseyez-vous, je vous prie.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Non; mon siége était jusqu'à présent un trône. +Marina! allons.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Oui, le plus promptement possible.</p> + +<p class="mid">LE DOGE. Il fait quelques pas, puis s'arrête.</p> + +<p>Je sens une soif dévorante.--Qui m'apportera +un peu d'eau?</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Moi--</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Moi--</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Moi--</p> + +<p class="stage1">(Le Doge prend un gobelet de la main de Lorédano.)</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je le reçois de vous, Lorédano, de la main la +plus digne de m'assister à une pareille heure.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Par quel motif?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Il est dit que le cristal de Venise a pour les poisons +une telle antipathie, qu'il vient à se briser dès +qu'on y dépose le moindre venin. Cependant vous +portez ce gobelet, il n'éclate pas.</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Eh bien?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Le cristal est donc faux ou vous êtes loyal. Pour +moi, je ne crois l'un ni l'autre; c'est une légende +mensongère.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Vous parlez beaucoup; mieux vaudrait vous asseoir, +et ne pas encore partir. Ô ciel! vos regards +ressemblent aux derniers de mon mari!</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Il tombe!--supportez-le!--Un siége!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>La cloche sonne!--Laissez-moi!--ma tête est +en feu!</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Appuyez-vous sur nous, je vous en conjure.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Non! un souverain doit mourir debout. Soutenez-moi, +ma pauvre fille!--Ah! <i>cette cloche</i>!</p> + +<p class="stage1">(Le Doge retombe et meurt.)</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Mon Dieu! mon Dieu!</p> + +<p class="mid">BARBARIGO, à Lorédano.</p> + +<p>Contemplez votre ouvrage; il est complet.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>N'a-t-on aucun secours? Appelez à l'aide.</p> + +<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Il n'y a plus d'espérance.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>S'il en est ainsi, qu'au moins ses obsèques soient +dignes de son nom, de sa patrie, de son rang, de +son dévouement aux devoirs que lui imposait la république, +tant que son âge lui permettait de s'y livrer. +Mes collègues, parlez; n'êtes-vous pas de cet +avis?</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Il n'a pas eu le malheur de mourir sujet aux lieux +où il avait régné: il faut donc que ses funérailles +soient celles d'un prince.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Ainsi on nous approuve?</p> + +<p class="mid">TOUS, à l'exception de Lorédano, répondent:</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>La paix du ciel soit avec lui.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Veuillez m'excuser, signors; c'est une raillerie. +Ne plaisantez pas davantage avec ces tristes restes, +qui, lorsqu'ils étaient le séjour d'une ame (une ame +sur laquelle vous avez exercé tout votre empire), furent +par vous insultés avec une rage aussi glorieuse +pour vous que sa vertu l'était pour lui; vous avez +banni Foscari de son palais, vous l'avez arraché +impitoyablement de son trône; et maintenant, quand +il ne peut plus apprécier vos marques de respect, +quand il ne voudrait plus les accepter s'il voulait +encore quelque chose, vous préparez, signors, une +pompe vaine et superflue, pour honorer la mémoire +de celui que vous avez foulé aux pieds. De royales +funérailles n'ajouteraient rien à son honneur, et +ne pourraient que mieux faire ressortir votre crime.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Madame, nous ne changeons pas aussi promptement +de projet.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Je le sais, du moins quand il s'agit de torturer les +vivans; mais je pensais que les morts n'étaient plus +sous votre empire, et qu'ils étaient confiés à des êtres +supérieurs, dont l'office, il faut l'avouer, ressemble +beaucoup à celui que vous exercez sur la terre. Laissez-le +à mes soins; vous me l'auriez abandonné si +vous n'eussiez porté le dernier coup à ce vieillard +infortuné: c'est mon dernier devoir, et, dans mon +malheur, il peut m'offrir une sorte de consolation. +Le désespoir est fantastique, il recherche les images +de mort et l'appareil des funérailles.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Prétendez-vous encore à cet office?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Oui, seigneur, j'y prétends. Sa fortune, il est +vrai, fut dissipée au service de l'état; mais il me +reste mon douaire, et je le consacre à ses obsèques +et à celles de--(Elle s'arrête agitée.)</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Gardez-le plutôt pour vos enfans.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Oui; en effet, ils sont orphelins: je vous remercie.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Quant à votre requête, nous ne pouvons y souscrire. +Ces restes seront exposés avec la pompe accoutumée; +ils seront accompagnés à leur dernier +gîte par le nouveau Doge, non pas revêtu des insignes +de sa dignité mais de la simple robe des sénateurs.</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>L'on m'a cité des meurtriers qui avaient enterré +leurs victimes; mais jusqu'à présent je n'avais jamais +entendu parler d'une apparence hypocrite de +splendeur semblable à celle que les assassins de Faliero +veulent préparer. L'on m'a cité des veuves en +larmes,--hélas! j'en ai versé quelques-unes,--et +toujours grâce à vous! L'on m'a cité des héritiers +à la tête du deuil;--et sans doute, n'en ayant pas +laissé au défunt, vous prétendez aujourd'hui en remplir +le rôle. Fort bien, seigneurs; votre volonté sera +faite, comme un jour, je l'espère, le sera la volonté +du ciel!</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Songez-vous, madame, à qui vous parlez, et tout +le danger d'un pareil discours?</p> + +<p class="mid">MARINA.</p> + +<p>Quant au premier point, je le connais mieux, et +quant au dernier, aussi bien que vous-mêmes; je puis +les envisager. Souhaitez-vous quelques funérailles +de plus?</p> + +<p class="mid">BARBARIGO.</p> + +<p>Ne relevez pas ces expressions passionnées; sa position +doit lui servir d'excuse.</p> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Nous n'en tiendrons donc pas compte.</p> + +<p class="mid">BARBARIGO, à Lorédano qui trace quelques mots sur ses +tablettes.</p> + +<p>Qu'écrivez-vous donc là avec tant d'empressement?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO, montrant du doigt le corps du Doge.</p> + +<p>Qu'<i>il</i> m'a payé<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> <i>L'ha pagata</i>, fait historique. Voyez l'<i>Histoire de Venise</i>, par +Pierre Daru, page 411, vol. II.</blockquote> + +<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p> + +<p>Quelle dette vous devait-il?</p> + +<p class="mid">LORÉDANO.</p> + +<p>Une dette ancienne et juste; la dette de la nature +et la <i>mienne</i>.</p> + +<p class="stage1">(La toile tombe.)</p> + +<p>FIN DES DEUX FOSCARI.</p> + +<br><br><br> + +<h3>APPENDICE.</h3> + +<h4>EXTRAIT<br> + +DE L'HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE,<br> + +PAR P. DARU, DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.</h4> +<br> + +<p>Depuis trente ans, la république n'avait pas déposé les +armes. Elle avait acquis les provinces de Brescia, de Bergame, +de Crême, et la principauté de Ravenne.</p> + +<p>Mais ces guerres continuelles faisaient beaucoup de malheureux +et de mécontens. Le Doge François Foscari, à qui on ne +pouvait pardonner d'en avoir été le promoteur, manifesta une +seconde fois, en 1442, et probablement avec plus de sincérité +que la première, l'intention d'abdiquer sa dignité. Le +conseil s'y refusa encore. On avait exigé de lui le serment de +ne plus quitter le dogat. Il était déjà avancé dans la vieillesse, +conservant toujours beaucoup de force de tête et de +caractère, et jouissant de la gloire d'avoir vu la république +étendre au loin les limites de ses domaines pendant son administration.</p> + +<p>Au milieu de ses prospérités, de grands chagrins vinrent +mettre à l'épreuve la fermeté de son ame.</p> + +<p>Son fils, Jacques Foscari, fut accusé, en 1445 d'avoir +reçu des présens de quelques princes ou seigneurs étrangers, +notamment, disait-on, du duc de Milan, Philippe Visconti. +C'était non-seulement une bassesse, mais une infraction des +lois positives de la république.</p> + +<p>Le conseil des Dix traita cette affaire comme s'il se fût agi +d'un délit commis par un particulier obscur. L'accusé fut +amené devant ses juges, devant le Doge, qui ne crut pas pouvoir +s'abstenir de présider le tribunal. Là, il fut interrogé, +appliqué à la question<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>, déclaré coupable; et il entendit, de +la bouche de son père, l'arrêt qui le condamnait au bannissement +perpétuel, et le reléguait à Naples de Romanie, pour +y finir ses jours.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> <i>E datagli la corda per avere da lui la verita; chiamato il consiglio +de' Dieci colla giunta, nel quale fù messer lo Doge, fù sentenziato</i>. +(Marin Sanuto, <i>Vite de' Duchi, F. Foscari</i>.)</blockquote> + +<p>Embarqué sur une galère pour se rendre au lieu de son +exil, il tomba malade à Trieste. Les sollicitations du Doge +obtinrent, non sans difficulté, qu'on lui assignât une autre +résidence. Enfin le conseil des Dix lui permit de se retirer à +Trévise, en lui imposant l'obligation d'y rester sous peine de +mort, et de se présenter tous les jours devant le gouverneur.</p> + +<p>Il y était depuis cinq ans, lorsqu'un des chefs du conseil +des Dix fut assassiné. Les soupçons se portèrent sur lui: un +de ses domestiques qu'on avait vu à Venise fut arrêté et subit +la torture. Les bourreaux ne purent lui arracher aucun aveu. +Ce terrible tribunal se fit amener son maître, le soumit aux +mêmes épreuves; il résista à tous les tourmens, ne cessant +d'attester son innocence<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>. Mais on ne vit dans cette constance +que de l'obstination; de ce qu'il taisait le fait, on conclut que +ce fait existait: on attribua sa fermeté à la magie, et on le +relégua à la Canée. De cette terre lointaine, le banni, digne +alors de quelque pitié, ne cessait d'écrire à son père, à ses +amis, pour obtenir quelque adoucissement à sa déportation. +N'obtenant rien, et sachant que la terreur qu'inspirait le conseil +des Dix ne lui permettait pas d'espérer de trouver dans +Venise une seule voix qui s'élevât en sa faveur, il fit une lettre +pour le nouveau duc de Milan, par laquelle, au nom des +bons offices que Sforce avait reçus du chef de la république, +il implorait son intervention en faveur d'un innocent, du fils +du Doge.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> <i>E fù tormentato nè mai confessò cosa alcuna, pure parve al +consiglio de' Dieci di confinarlo in vita alla Canea</i>. (Ibid.) Voici le +texte du jugement: <i>«Cùm Jacobus Foscari, per occasioneni percussionis +et mortis Hermolai Donati, fuit retentus et examinatus, et +propter significationes, testificationes, et scripturas quœ habentur +contra eum, clare apparet ipsum esse reum criminis prœdicti; sed +propter incantationes et verba quœ sibi reperta sunt, de quibus exsistit +indicia manifesta, videtur, propter obstinatam mentem suam, +non esse possibile extrahere ab ipso illam veritatem, quœ clara est +per scripturas et per testificationes, quoniam in fune aliquam nec +vocem, nec gemitum, sed solum intra dentes voces ipse videtur et +auditur infra se loqui</i>, etc.... <i>Tamen non est standum in istis terminis, +propter honorem status nostri et pro multis respectibus, prœsertìm +quòd regimen nostrum occupatur in hac re, et qui interdictum +est ampliùs progredere; vadit pars quòd dictus Jacobus Foscari, +propter ea quœ habentur de illo, mittatur in confinium in civitate +Caneœ</i>, etc.» Notice sur le procès de Jacques Foscari, dans un volume +intitulé, <i>Raccolta di memorie storiche e annedote, per formar la +Storia dell' eccellentissimo consiglio de' Dieci dalla sua prima istituzione +sino a' giorni nostri, con le diverse variazioni e riforme nelle +varie epoche successe</i>. (Archives de Venise.)</blockquote> + +<p>Cette lettre, selon quelques historiens, fut confiée à un +marchand qui avait promis de la faire parvenir au duc, mais +qui, trop averti de ce qu'il avait à craindre en se rendant l'intermédiaire +d'une pareille correspondance, se hâta, en débarquant +à Venise, de la remettre au chef du tribunal. Une autre +version, qui paraît plus sûre, rapporte que la lettre fut surprise +par un espion, attaché aux pas de l'exilé<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> La notice citée ci-dessus, qui rapporte les actes de cette procédure.</blockquote> + +<p>Ce fut un nouveau délit dont on eut à punir Jacques Foscari. +Réclamer la protection d'un prince étranger était un +crime dans un sujet de la république. Une galère partit sur-le-champ +pour l'amener dans les prisons de Venise. À son +arrivée, il fut soumis à l'estrapade<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>. C'était une singulière +destinée pour le citoyen d'une république et pour le fils d'un +prince, d'être trois fois dans sa vie appliqué à la question. +Cette fois la torture était d'autant plus odieuse, qu'elle n'avait +point d'objet, le fait qu'on avait à lui reprocher étant incontestable.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> <i>Ebbe prima par sapere la verità trenta squassi di corda</i>. (Marin +Sanuto, <i>Vite de' Duchi, F. Foscari</i>.)</blockquote> + +<p>Quand on demanda à l'accusé, dans les intervalles que les +bourreaux lui accordaient, pourquoi il avait écrit la lettre +qu'on lui produisait, il répondit que c'était précisément parce +qu'il ne doutait pas qu'elle ne tombât entre les mains du tribunal, +que toute autre voie lui avait été fermée pour faire +parvenir ses réclamations, qu'il s'attendait bien qu'on le ferait +amener à Venise, mais qu'il avait tout risqué pour avoir la +consolation de voir sa femme, son père et sa mère encore une +fois.</p> + +<p>Sur cette naïve déclaration, on confirma sa sentence d'exil; +mais on l'aggrava, en ajoutant qu'il serait retenu en prison +pendant un an. Cette rigueur dont on usait envers un malheureux, +était sans doute odieuse; mais cette politique, qui +défendait à tous les citoyens de faire intervenir des étrangers +dans les affaires intérieures de la république, était sage. Elle +était chez eux une maxime de gouvernement et une maxime +inflexible. L'historien Paul Morosini<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a> a conté que l'empereur +Frédéric III, pendant qu'il était l'hôte des Vénitiens, demanda, +comme une faveur particulière, l'admission d'un citoyen +dans le grand conseil, et la grâce d'un ancien gouverneur +de Candie; gendre du Doge, et banni par sa mauvaise +administration, sans pouvoir obtenir ni l'une ni l'autre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> <i>Historia di Venezia</i>, lib. 23.</blockquote> + +<p>Cependant on ne put refuser au condamné la permission de +voir sa femme, ses enfans, ses parens, qu'il allait quitter +pour toujours. Cette dernière entrevue même fut accompagnée +de cruauté, par la sévère circonspection qui retenait les +épanchemens de la douleur paternelle et conjugale. Ce ne fut +point dans l'intérieur de leur appartement, ce fut dans une +des grandes salles du palais, qu'une femme, accompagnée de +ses quatre fils, vint faire les derniers adieux à son mari; qu'un +père octogénaire, et la dogaresse accablée d'infirmités, jouirent +un moment de la triste consolation de mêler leurs larmes +à celles de leur exilé. Il se jeta à leurs genoux en leur tendant +des mains disloquées par la torture, pour les supplier de solliciter +quelque adoucissement à la sentence qui venait d'être +prononcée contre lui. Son père eut le courage de lui répondre: +«Non, mon fils, respectez votre arrêt, et obéissez sans murmure +à la seigneurie<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.» À ces mots, il se sépara de l'infortuné, +qui fut sur-le-champ embarqué pour Candie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> + Marin Sanuto, dans sa Chronique, <i>Vite de' Duchi</i>, se sert ici, +sans en avoir eu l'intention, d'une expression assez énergique: «<i>Il +Doge era vecchio, in decrepita eta, et camminava con una mazzetta: +É quando gli ando parlogli molto constantemente che parea che non +fosse suo figliuolo, licet fosse figliuolo unico, e Jacopo disse, Messer +padre, vi prego che procuriate per me, acciocchè io torni a casa +mia. Il Doge disse: Jacopo, va e obbedisci a quello che vuole la +terra, e non cercar più oltre</i>.»</blockquote> + +<p>L'antiquité vit avec autant d'horreur que d'admiration un +père condamnant ses fils évidemment coupables. Elle hésita +pour qualifier de vertu sublime ou de férocité cet effort qui +paraît au-dessus de la nature humaine<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>; mais ici, où la +première faute n'était qu'une faiblesse, où la seconde n'était +pas prouvée, où la troisième n'avait rien de criminel, comment +concevoir la constance d'un père qui voit torturer trois +fois son fils unique, qui l'entend condamner sans preuves, et +qui n'éclate pas en plaintes; qui ne l'aborde que pour lui +montrer un visage plus austère qu'attendri, et qui, au moment +de s'en séparer pour jamais, lui interdit les murmures +et jusqu'à l'espérance? Comment expliquer une si cruelle circonspection, +si ce n'est en avouant, à notre honte, que la +tyrannie peut obtenir de l'espèce humaine les mêmes efforts +que la vertu? La servitude aurait-elle son héroïsme comme la +liberté?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> + «Cela fut un acte que l'on ne sçaurait ni suffisament louer, ny assez +blasmer: car, ou c'estait une excellence de vertu qui rendait ainsi son +cœur impassible, ou une violence de passion qui le rendait insensible; +dont ne l'une ne l'autre n'est chose petite, ains surpassant l'ordinaire +d'humaine nature, et tenant ou de la divinité ou de la bestialité. Mais il +est plus raisonnable que le jugement des hommes s'accorde à sa gloire, +que la faiblesse des jugeants fasse descroire sa vertu. Mais pour lors'quand +il se fut retiré, tout le monde demoura sur la place; comme +transy d'horreur et de frayeur par un long temps sans mot dire, pour +avoir veu ce qui avait été fait.» + +<p>(<span class="sc">Plutarque</span>, <i>Valérius Publicola</i>.)</blockquote> + +<p>Quelque tems après ce jugement, on découvrit le véritable +auteur de l'assassinat dont Jacques Foscari portait la peine; +mais il n'était plus tems de réparer cette atroce injustice, le +malheureux était mort dans sa prison.</p> + +<p>Il me reste à raconter les suites des malheurs du père. L'histoire +les attribue à l'impatience qu'avaient ses ennemis et ses +rivaux de voir vaquer sa place. Elle accuse formellement Jacques +Lorédan, l'un des chefs du conseil des Dix, de s'être +livré contre ce vieillard aux conseils d'une haine héréditaire, +et qui depuis long-tems divisait leurs maisons<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> Je suis principalement dans ce récit une relation manuscrite de la +déposition de François Foscari, qui est dans le volume intitulé, <i>Raccolta +di memorie storiche e annedote, per formar la Storia dell' eccellentissimo +consiglio de' Dieci</i>. (Archives de Venise.)</blockquote> + +<p>François Foscari avait essayé de la faire cesser, en offrant +sa fille à l'illustre amiral P. Lorédano, pour un de ses fils. +L'alliance avait été rejetée, et l'inimitié s'en était accrue. +Dans tous les conseils, dans toutes les affaires, le Doge trouvait +toujours les Lorédano prêts à combattre ses propositions +ou ses intérêts. Il lui échappa un jour de dire qu'il ne se +croirait réellement prince que lorsque Pierre Lorédano aurait +cessé de vivre. Cet amiral mourut quelque tems après d'une +incommodité assez prompte qu'on ne put expliquer. Il n'en +fallut pas davantage aux malveillans pour insinuer que François +Foscari, ayant désiré cette mort, pouvait bien l'avoir +hâtée.</p> + +<p>Ces bruits s'accréditèrent encore lorsqu'on vit aussi mourir +subitement Marc Lorédan, frère de Pierre, et cela dans le moment +où, en sa qualité d'avogador, il instruisait un procès +contre André Donato, gendre du Doge, accusé de péculat. On +écrivit sur la tombe de l'amiral, qu'il avait été enlevé à la patrie +par le poison.</p> + +<p>Il n'y avait aucune preuve, aucun indice contre François +Foscari, aucune raison même de le soupçonner. Quand sa vie +entière n'aurait pas démenti une imputation aussi odieuse, il +savait que son rang ne lui promettait ni l'impunité ni même +l'indulgence. La mort tragique de l'un de ses prédécesseurs +l'en avertissait, et il n'avait que trop d'exemples domestiques +du soin que le conseil des Dix prenait d'humilier le chef de la +république.</p> + +<p>Cependant Jacques Lorédan, fils de Pierre, croyait ou feignait +de croire avoir à venger les pertes de sa famille<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>. Dans +ses livres de comptes (car il faisait le commerce, comme à +cette époque presque tous les patriciens), il avait inscrit de +sa propre main le Doge au nombre de ses débiteurs, «pour la +mort, y était-il dit, de mon père et de mon oncle<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>». De l'autre +côté du registre, il avait laissé une page en blanc, pour y +faire mention du recouvrement de cette dette; et en effet, +après la perte du Doge, il écrivit sur son registre: «Il me l'a +payée, <i>l'ha pagata</i>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> <i>Hasce tamen injurias, quamvis imaginarias, non tam ad animum +revocaverat Jacobus Lauredanus defunctorum nepos, quam in +abecedarium vindictam opportunam</i>. + +<p>(<span class="sc">Palazzi</span>, <i>Fasti ducales</i>.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" +name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> Note ci-contre, et l'histoire vénitienne de Vianolo.</blockquote> + +<p>Jacques Lorédan fut élu membre du conseil des Dix, en devint +un des trois chefs, et se promit bien de profiter de cette +occasion pour accomplir la vengeance qu'il méditait.</p> + +<p>Le Doge, en sortant de la terrible épreuve qu'il venait de +subir pendant le procès de son fils, s'était retiré au fond de +son palais; incapable de se livrer aux affaires, consumé de +chagrins, accablé de vieillesse, il ne se montrait plus en public, +ni même dans les conseils. Cette retraite, si facile à expliquer +dans un vieillard octogénaire si malheureux, déplut +aux décemvirs, qui voulurent y voir un murmure contre leurs +arrêts.</p> + +<p>Lorédan commença par se plaindre devant ses collègues du +tort que les infirmités du Doge, son absence dans le conseil, +apportaient à l'expédition des affaires; il finit par hasarder, +et réussit à faire la proposition de le déposer. Ce n'était pas la +première fois que Venise avait pour prince un homme dans la +caducité; l'usage et les lois y avaient pourvu: dans ces circonstances, +le Doge était suppléé par le plus ancien du conseil. +Ici, cela ne suffisait pas aux ennemis de Foscari. Pour +donner plus de solennité à la délibération, le conseil des Dix +demanda une adjonction de vingt-cinq sénateurs; mais comme +on n'en énonçait pas l'objet, et que le grand conseil était loin +de le soupçonner, il se trouva que Marc Foscari, frère du +Doge, leur fut donné pour l'un des adjoints. Au lieu de l'admettre +à la délibération, on enferma ce sénateur dans une +chambre séparée, et on lui fit jurer de ne jamais parler de +cette exclusion qu'il éprouvait, en lui déclarant qu'il y allait +de sa vie; ce qui n'empêcha pas qu'on n'inscrivit son nom au +bas du décret, comme s'il y eût pris part<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" +name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> Il faut cependant remarquer que, dans la notice où l'on raconte ce +fait, la délibération est rapportée, que les vingt-cinq adjoints y sont +nommés, et que le nom de Marc Foscari ne s'y trouve pas.</blockquote> + +<p>Quand on en vint à la délibération, Lorédan la provoqua +en ces termes<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>: «Si l'utilité publique doit imposer silence +à tous les intérêts privés, je ne doute pas que nous ne prenions +aujourd'hui une mesure que la patrie réclame, que +nous lui devons. Les états ne peuvent se maintenir dans un +ordre de choses immuable: vous n'avez qu'à voir comme le +nôtre est changé, et combien il le serait davantage s'il n'y +avait une autorité assez ferme pour y porter remède. J'ai +honte de vous faire remarquer la confusion qui règne dans les +conseils, le désordre des délibérations, l'encombrement des +affaires, et la légèreté avec laquelle les plus importantes sont +décidées; la licence de notre jeunesse, le peu d'assiduité des +magistrats, l'introduction de nouveautés dangereuses. Quel +est l'effet de ces désordres? de compromettre notre considération. +Quelle en est la cause? l'absence d'un chef capable de +modérer les uns, de diriger les autres, de donner l'exemple à +tous, et de maintenir la force des lois.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" +name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> Cette harangue se lit dans la notice citée ci-dessus.</blockquote> + +<p>«Où est le tems où nos décrets étaient aussitôt exécutés +que rendus; où François Carrare se trouvait investi dans Padoue, +avant de pouvoir être seulement informé que nous voulions +lui faire la guerre? Nous avons vu tout le contraire dans +la dernière guerre contre le duc de Milan. Malheureuse la république +qui est sans chef!</p> + +<p>«Je ne vous rappelle pas tous ces inconvéniens et leurs +suites déplorables pour vous affliger, pour vous effrayer; mais +pour vous faire souvenir que vous êtes les maîtres, les conservateurs +de cet état fondé par vos pères, et de la liberté que +nous devons à leurs travaux, à leurs institutions. Ici, le mal +indique le remède. Nous n'avons point de chef, il nous en +faut un. Notre prince est notre ouvrage, nous avons donc le +droit de juger son mérite quand il s'agit de l'élire, et son incapacité +quand elle se manifeste. J'ajouterai que le peuple, +encore bien qu'il n'ait pas le droit de prononcer sur les actions +de ses maîtres, apprendra ce changement avec transport. +C'est la Providence, je n'en doute pas, qui lui inspire +elle-même ces dispositions, pour vous avertir que la république +réclame cette résolution, et que le sort de l'état est en vos +mains.»</p> + +<p>Ce discours n'éprouva que de timides contradictions; cependant +la délibération dura huit jours. L'assemblée, ne se +jugeant pas aussi sûre de l'approbation universelle que l'orateur +voulait le lui faire croire, désirait que le Doge donnât lui-même +sa démission. Il l'avait déjà proposée deux fois, et on +n'avait pas voulu l'accepter.</p> + +<p>Aucune loi ne portait que le prince fût révocable: il était +au contraire à vie; et les exemples qu'on pouvait citer de plusieurs +Doges déposés prouvaient que de telles révolutions +avaient été le résultat d'un mouvement populaire.</p> + +<p>Mais, d'ailleurs, si le Doge pouvait être déposé, ce n'était +pas assurément par un tribunal composé d'un petit nombre de +membres, institué pour punir les crimes, et nullement investi +du droit de révoquer ce que le corps souverain de l'état avait +fait.</p> + +<p>Cependant le tribunal arrêta que les six conseillers de la +seigneurie, et les chefs du conseil des Dix, se transporteraient +auprès du Doge, pour lui signifier que l'excellentissime conseil +avait jugé convenable qu'il abdiquât une dignité dont son âge +ne lui permettait plus de remplir les fonctions. On lui donnait +1500 ducats d'or pour son entretien, et vingt-quatre heures +pour se décider<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>.</p> + +<p>Foscari répondit sur-le-champ avec beaucoup de gravité, +que deux fois il avait voulu se démettre de sa charge; qu'au +lieu de le lui permettre, on avait exigé de lui le serment de ne +plus réitérer cette demande; que la Providence avait prolongé +ses jours pour l'éprouver et pour l'affliger, et que cependant +on n'était pas en droit de reprocher sa longue vie à un homme +qui avait employé quatre-vingt-quatre ans au service de la république; +qu'il était prêt encore à lui sacrifier sa vie; mais +que, pour sa dignité, il la tenait de la république entière, et +qu'il se réservait de répondre sur ce sujet quand la volonté générale +serait légalement manifestée.</p> + +<p>Le lendemain, à l'heure indiquée, les conseillers et les chefs +des Dix se présentèrent. Il ne voulut pas leur donner d'autre +réponse. Le conseil s'assembla sur-le-champ, lui envoya demander +encore une fois sa résolution, séance tenante; et, la +réponse ayant été la même, on prononça que le Doge était relevé +de son serment et déposé de sa dignité; on lui assignait +une pension de 1500 ducats d'or, en lui enjoignant de sortir +du palais dans huit jours, sous peine de voir tous ses biens +confisqués<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" +name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> Ce décret est rapporté textuellement dans la notice.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" +name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> La notice rapporte aussi ce décret.</blockquote> + +<p>Le lendemain, ce décret fut porté au Doge, et ce fut Jacques +Lorédan qui eut la cruelle joie de le lui présenter. Il +répondit: «Si j'avais pu prévoir que ma vieillesse fût préjudiciable +à l'état, le chef de la république ne se serait pas +montré assez ingrat pour préférer sa dignité à la patrie; mais +cette vie lui ayant été utile pendant tant d'années, je voulais +lui en consacrer jusqu'au dernier moment. Le décret est +rendu, je m'y conformerai.» Après avoir parlé ainsi, il se +dépouilla des marques de sa dignité, remit l'anneau ducal, +qui fut brisé en sa présence; et dès le jour suivant, il quitta +ce palais, qu'il avait habité pendant trente-cinq ans, accompagné +de son frère, de ses parens et de ses amis. Un secrétaire +qui se trouva sur le perron, l'invita à descendre par +un escalier dérobé, afin d'éviter la foule du peuple, qui s'était +rassemblé dans les cours; mais il s'y refusa, disant qu'il +voulait descendre par où il était monté; et quand il fut au +bas de l'escalier des Géans, il se retourna, appuyé sur sa +béquille, vers le palais, en proférant ces paroles: «Mes services +m'y avaient appelé, la malice de mes ennemis m'en +fait sortir.»</p> + +<p>La foule qui s'ouvrait sur son passage, et qui avait peut-être +désiré sa mort, était émue de respect et d'attendrissement<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>. +Rentré dans sa maison, il recommanda à sa famille +d'oublier les injures de ses ennemis. Personne, dans les divers +corps de l'état, ne se crut en droit de s'étonner qu'un prince +inamovible eût été déposé sans qu'on lui reprochât rien; que +l'état eût perdu son chef, à l'insu du sénat et du corps souverain +lui-même. Le peuple seul laissa échapper quelques regrets: +une proclamation du conseil des Dix prescrivit le silence +le plus absolu sur cette affaire, sous peine de mort.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" +name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> On lit dans la notice ces propres mots: «<i>Se fosse stato in loro +potere, volentieri lo avrebbero restituito</i>.»</blockquote> + +<p>Avant de donner un successeur à François Foscari, une +nouvelle loi fut rendue, qui défendait au Doge d'ouvrir et de +lire, autrement qu'en présence de ses conseillers, les dépêches +des ambassadeurs de la république, et les lettres des princes +étrangers<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>.</p> + +<p>Les électeurs entrèrent au conclave, et nommèrent au dogat +Pascal Malipior, le 30 octobre 1457. La cloche de Saint-Marc, +qui annonçait à Venise son nouveau prince, vint +frapper l'oreille de François Foscari; cette fois sa fermeté l'abandonna: +il éprouva un tel saisissement, qu'il mourut le +lendemain<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" +name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> <i>Hist. di Venezia, di Paolo Morosini</i>, lib. 24.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" +name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> <i>Hist. di Pietro Justiniani</i>, lib. 8.</blockquote> + +<p>La république arrêta qu'on lui rendrait les mêmes honneurs +funèbres que s'il fût mort dans l'exercice de sa dignité. Mais +lorsqu'on se présenta pour enlever ses restes, sa veuve, qui +de son nom était Marine Nani, déclara qu'elle ne le souffrirait +point; qu'on ne devait pas traiter en prince, après sa mort, +celui que, vivant, on avait dépouillé de la couronne; et que, +puisqu'il avait consumé ses biens au service de l'état, elle saurait +consacrer sa dot à lui faire rendre les derniers honneurs<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>. +On ne tint aucun compte de cette résistance; et, malgré les +protestations de l'ancienne dogaresse, le corps fut enlevé, +revêtu des ornemens ducaux, exposé en public, et les obsèques +furent célébrées avec la pompe accoutumée. Le nouveau +Doge assista au convoi en robe de sénateur.</p> + +<p>La pitié qu'avait inspirée le malheur de ce vieillard, ne +fut pas tout-à-fait stérile. Un an après, on osa dire que le +conseil des Dix avait outrepassé ses pouvoirs; et il lui fut +défendu, par une loi du grand conseil, de s'ingérer à l'avenir +de juger le prince, à moins que ce ne fût pour cause de +félonie<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" +name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> <i>Hist. d'Egnatio</i>, lib. 6, cap. 7.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" +name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23"> +(retour) </a> Ce décret est du 25 octobre 1458. La notice le rapporte.</blockquote> + +<p>Un acte d'autorité tel que la déposition d'un Doge inamovible +de sa nature aurait pu exciter un soulèvement général, +ou au moins occasionner une division dans une république +autrement constituée que Venise. Mais, depuis trois ans, il +existait dans celle-ci une magistrature, ou plutôt une autorité, +devant laquelle tout devait se taire.</p> + +<h4>EXTRAIT<br> + +DE L'HISTOIRE DES RÉPUBLIQUES DU MOYEN AGE,<br> + +PAR J.C.L. SIMONDE DE SISMONDI, TOME X.</h4> + +<p>Le Doge de Venise, qui avait prévu par ce traité une guerre +non moins dangereuse que celle qu'il avait terminée presque +en même tems par le traité de Lodi, était alors parvenu à une +extrême vieillesse. François Foscari occupait cette première +dignité de l'état dès le 13 avril 1423. Quoiqu'il fût déjà âgé de +plus de cinquante-et-un ans à l'époque de son élection, il était +cependant le plus jeune des quarante-et-un électeurs. Il avait +eu beaucoup de peine à parvenir au rang qu'il convoitait, et +son élection avait été conduite avec beaucoup d'adresse. Pendant +plusieurs tours de scrutin ses amis les plus zélés s'étaient +abstenus de lui donner leur suffrage, pour que les autres ne +le considérassent pas comme un concurrent redoutable<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>. Le +conseil des Dix craignait son crédit parmi la noblesse pauvre, +parce qu'il avait cherché à se la rendre favorable, tandis qu'il +était procurateur de Saint-Marc, en faisant employer plus de +trente mille ducats à doter les jeunes filles de bonne maison, +ou à établir de jeunes gentilshommes. On craignait encore sa +nombreuse famille; car alors il était père de quatre enfans, +et marié de nouveau; enfin on redoutait son ambition et son +goût pour la guerre. L'opinion que ses adversaires s'étaient +formée de lui fut vérifiée par les événemens; pendant trente-quatre +ans que Foscari fut à la tête de la république, elle ne +cessa point de combattre. Si les hostilités étaient suspendues +durant quelques mois, c'était pour recommencer avec plus de +vigueur. Ce fut l'époque où Venise étendit son empire sur +Brescia, Bergame, Ravenne et Crême; où elle fonda sa domination +de Lombardie, et parut sans cesse sur le point d'asservir +toute cette province. Profond, courageux, inébranlable, +Foscari communiqua aux conseils son propre caractère; et ses +talens lui firent obtenir plus d'influence sur la république que +n'avaient exercé la plupart de ses prédécesseurs. Mais si son +ambition avait eu pour but l'agrandissement de sa famille, +elle fut cruellement trompée: trois de ses fils moururent dans +les huit années qui suivirent son élection; le quatrième, Jacob, +par lequel la maison Foscari s'est perpétuée, fut victime de +la jalousie du conseil des Dix, et empoisonna par ses malheurs +les jours de son père<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" +name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24"> +(retour) </a> Marin Sanuto, <i>Vite de' Duchi di Venezia</i>, p. 967.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" +name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25"> +(retour) </a> Marin Sanuto, page 968.</blockquote> + +<p>En effet, le conseil des Dix, redoublant de défiance envers +le chef de l'état, lorsqu'il le voyait plus fort par ses talens et +sa popularité, veillait sans cesse sur Foscari, pour le punir +de son crédit et de sa gloire. Au mois de février 1445, Michel +Bevilacqua, Florentin, exilé à Venise, accusa en secret Jacques +Foscari, auprès des inquisiteurs d'état, d'avoir reçu du +duc Philippe Visconti des présens d'argent et de joyaux, +par les mains des gens de sa maison. Telle était l'odieuse procédure +adoptée à Venise, que, sur cette accusation secrète, le +fils du Doge, du représentant de la majesté de la république, +fut mis à la torture. On lui arracha par l'estrapade l'aveu +des charges portées contre lui; il fut relégué pour le reste de +ses jours à Napoli de Romanie, avec obligation de se présenter +tous les matins au commandant de la place<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>. Cependant le +vaisseau qui le portait ayant touché à Trieste, Jacob, grièvement +malade de la torture, et plus encore de l'humiliation +qu'il avait éprouvée, demanda en grâce au conseil des Dix +de n'être pas envoyé plus loin. Il obtint cette faveur, par une +délibération du 28 décembre 1446; il fut rappelé à Trévise, +et il eut la liberté d'habiter tout le Trévisan indifféremment<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> +<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" +name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26"> +(retour) </a> Marin Sanuto, p. 968.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" +name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27"> +(retour) </a> <i>Ibid. Vite</i>, p. 1123.</blockquote> + +<p>Il vivait en paix à Trévise, et la fille de Léonard Contarini, +qu'il avait épousée le 10 février 1441, était venue le joindre +dans son exil, lorsque, le 5 novembre 1450, Almoro Donato, +chef du conseil des Dix, fut assassiné. Les deux autres inquisiteurs +d'état, Triadano Gritti et Antonio Venieri, portèrent +leurs soupçons sur Jacob Foscari, parce qu'un domestique à +lui, nommé Olivier, avait été vu ce soir-là même à Venise, +et avait des premiers donné la nouvelle de cet assassinat. Olivier +fut mis à la torture; mais il nia jusqu'à la fin, avec un +courage inébranlable, le crime dont on l'accusait, quoique +ses juges eussent la barbarie de lui faire donner jusqu'à quatre-vingts +tours d'estrapade. Cependant, comme Jacob Foscari +avait de puissans motifs d'inimitié contre le conseil des Dix +qui l'avait condamné, et qui témoignait de la haine au Doge +son père, on essaya de mettre à son tour Jacob à la torture, +et l'on prolongea contre lui ces affreux tourmens, sans réussir +à en tirer aucune confession. Malgré sa dénégation, le conseil +des Dix le condamna à être transporté à la Canée, et +accorda une récompense à son délateur. Mais les horribles +douleurs que Jacob Foscari avait éprouvées, avaient troublé +sa raison; ses persécuteurs, touchés de ce dernier malheur, +permirent qu'on le ramenât à Venise le 26 mai 1451. Il embrassa +son père, il puisa dans ses exhortations quelque courage +et quelque calme, et il fut reconduit immédiatement à la +Canée<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> +<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>. Sur ces entrefaites, Nicolas Erizzo, homme déjà +noté pour un précédent crime, confessa, en mourant, que +c'était lui qui avait tué Almoro Donato<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> +<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" +name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28"> +(retour) </a> Marin Sanuto, p. 1138.--M. Ant. Sabellico, Dec. III, lib. VI, +fol. 187.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" +name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29"> +(retour) </a> Marin Sanuto, p. 1139.</blockquote> + +<p>Le malheureux Doge, François Foscari, avait déjà cherché, +à plusieurs reprises, à abdiquer une dignité si funeste +à lui-même et à sa famille. Il lui semblait que, redescendu +au rang de simple citoyen, comme il n'inspirerait plus de +crainte ou de jalousie, on n'accablerait plus son fils par ces +effroyables persécutions. Abattu par la mort de ses premiers +enfans, il avait voulu, dès le 26 juin 1433, déposer une dignité +durant l'exercice de laquelle sa patrie avait été tourmentée +par la guerre, par la peste, et par des malheurs de +tout genre<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> +<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>. Il renouvela cette proposition après les jugemens +rendus contre son fils; mais le conseil des Dix le retenait +forcément sur le trône, comme il retenait son fils dans +les fers.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" +name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 1032.</blockquote> + +<p>En vain Jacob Foscari, obligé de se présenter chaque jour +au gouverneur de la Canée, réclamait contre l'injustice de sa +dernière sentence, sur laquelle la confession d'Erizzo ne laissait +plus de doutes. En vain il demandait grâce au farouche +conseil des Dix; il ne pouvait obtenir aucune réponse. Le désir +de revoir son père et sa mère, arrivés tous deux au dernier +terme de la vieillesse, le désir de revoir une patrie dont la +cruauté ne méritait pas un si tendre amour, se changèrent en +lui en une vraie fureur. Ne pouvant retourner à Venise pour +y vivre libre, il voulut du moins y aller chercher un supplice. +Il écrivit au duc de Milan, à la fin de mai 1456, pour implorer +sa protection auprès du sénat: et sachant qu'une telle lettre +serait considérée comme un crime, il l'exposa lui-même dans +un lieu où il était sûr qu'elle serait saisie par les espions qui +l'entouraient. En effet, la lettre étant déférée au conseil des +Dix, on l'envoya chercher aussitôt, et il fut conduit à Venise +le 19 juillet 1456<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> +<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" +name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31"> +(retour) </a> Marin Sanuto, p. 1162.</blockquote> + +<p>Jacob Foscari ne nia point sa lettre; il raconta en même +tems dans quel but il l'avait écrite, et comment il l'avait fait +tomber entre les mains de son délateur. Malgré ces aveux, +Foscari fut remis à la torture, et on lui donna trente tours +d'estrapade, pour voir s'il confirmerait ensuite ses dépositions. +Quand on le détacha de la corde, on le trouva déchiré par +ces horribles secousses. Les juges permirent alors à son père, +à sa mère, à sa femme et à ses fils, d'aller le voir dans sa +prison. Le vieux Foscari, appuyé sur un bâton, ne se traîna +qu'avec peine dans la chambre où son fils unique était pansé +de ses blessures. Ce fils demandait encore la grâce de mourir +dans sa maison.--«Retourne à ton exil, mon fils, puisque +ta patrie l'ordonne, lui dit le Doge, et soumets-toi à sa volonté.» +Mais, en rentrant dans son palais, ce malheureux +vieillard s'évanouit, épuisé par la violence qu'il s'était faite. +Jacob devait encore passer une année en prison à la Canée, +avant qu'on lui rendît la même liberté limitée à laquelle il +était réduit avant cet événement; mais à peine fut-il débarqué +sur cette terre d'exil, qu'il y mourut de douleur<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> +<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" +name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 1163.--Navagiero, <i>Storia Venez.</i>, p. 1118.</blockquote> + +<p>Dès-lors, et pendant quinze mois, le vieux Doge, accablé +d'années et de chagrins, ne recouvra plus la force de son corps +ou celle de son ame; il n'assistait plus à aucun des conseils, +et il ne pouvait plus remplir aucune des fonctions de sa dignité. +Il était entré dans sa quatre-vingt-sixième année; et +si le conseil des Dix avait été susceptible de quelque pitié, +il aurait attendu en silence la fin, sans doute prochaine, d'une +carrière marquée par tant de gloire et de malheurs. Mais le +chef du conseil des Dix était alors Jacques Lorédano, fils de +Marc, et neveu de Pierre, le grand amiral, qui, toute leur +vie, avaient été ennemis acharnés du vieux Doge. Ils avaient +transmis leur haine à leurs enfans, et cette vieille rancune +n'était pas encore satisfaite<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> +<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>. A l'instigation de Lorédano, +Jérôme Barbarigo, inquisiteur d'état, proposa au conseil des +Dix, au mois d'octobre 1457, de soumettre Foscari à une +nouvelle humiliation. Dès que ce magistrat ne pouvait plus +remplir ses fonctions, Barbarigo demanda qu'on nommât un +autre Doge. Le conseil, qui avait refusé par deux fois l'abdication +de Foscari, parce que la constitution ne pouvait la permettre, +hésita avant de se mettre en contradiction avec ses +propres décrets. Les discussions dans le conseil et la junte se +prolongèrent pendant huit jours, jusque fort avant dans la +nuit. Cependant on fit entrer dans l'assemblée Marco Foscari, +procurateur de Saint-Marc, et frère du Doge, pour +qu'il fût lié par le redoutable serment du secret, et qu'il ne +pût arrêter les menées de ses ennemis. Enfin, le conseil se +rendit auprès du Doge, et lui demanda d'abdiquer volontairement +un emploi qu'il ne pouvait plus exercer. «J'ai juré, +répondit le vieillard, de remplir jusqu'à ma mort, selon mon +honneur et ma conscience, les fonctions auxquelles ma patrie +m'a appelé. Je ne puis me délier moi-même de mon serment; +qu'un ordre des conseils dispose de moi, je m'y soumettrai, +mais je ne le devancerai pas.» Alors une nouvelle +délibération du conseil délia François Foscari de son serment +ducal, lui assura une pension de 2,000 ducats pour le reste +de sa vie, et lui ordonna d'évacuer en trois jours le palais, +et de déposer les ornemens de sa dignité. Le Doge ayant remarqué +parmi les conseillers qui lui portèrent cet ordre, un +chef de la Quarantie, qu'il ne connaissait pas, demanda son +nom: «Je suis le fils de Marco Memmo,» lui dit le conseiller. +«Ah! ton père était mon ami,» lui dit le vieux Doge en +soupirant. Il donna aussitôt des ordres pour qu'on transportât +ses effets dans une maison à lui; et le lendemain, 23 octobre, +on le vit, se soutenant à peine, et appuyé sur son vieux +frère, redescendre ces mêmes escaliers sur lesquels, trente-quatre +ans auparavant, on l'avait vu installé avec tant de +pompe, et traverser ces mêmes salles où la république avait +reçu ses sermens. Le peuple entier parut indigné de tant de +dureté exercée contre un vieillard qu'il respectait et qu'il aimait; +mais le conseil des Dix fit publier une défense de parler +de cette révolution, sous peine d'être traduit devant les +inquisiteurs d'état. Le 20 octobre, Pascal Malipieri, procurateur +de Saint-Marc, fut élu pour successeur de Foscari; +celui-ci n'eut pas néanmoins l'humiliation de vivre sujet là +où il avait régné. En entendant le son des cloches qui sonnaient +en actions de grâces pour cette élection, il mourut subitement +d'une hémorragie causée par une veine qui s'éclata +dans sa poitrine<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a> +<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" +name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33"> +(retour) </a> Vettor Sandi, <i>Storia civile Venez.</i>, pt. II, lib. VIII, p. 715-717.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" +name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34"> +(retour) </a> Marin Sanuto, <i>Vite de' Duchi di Venezia</i>, p. 1164.--<i>Chronicon +Eugubinum</i>, t. XXI, p. 992.--Cristoforo de Soldo, <i>Istoria +Bresciana</i>, t. XXI, p. 891.--Novigero, <i>Storia Veneziana</i>, t. XXIII, +p. 1120.--M.A. Sabellico, Dec. III, lib. VIII, f. 201.</blockquote> + +<p>«Le Doge, blessé de trouver constamment un contradicteur +et un censeur si amer dans son frère, lui dit un jour en plein +conseil: «Messire Augustin, vous faites tout votre possible +pour hâter ma mort: vous vous flattez de me succéder; mais +si les autres vous connaissent aussi bien que je vous connais, +ils n'auront garde de vous élire.» Là-dessus il se leva, ému +de colère, rentra dans son appartement, et mourut quelques +jours après. Ce frère, contre lequel il s'était emporté, fut précisément +le successeur qu'on lui donna. C'était un mérite dont +on aimait à tenir compté, surtout à un parent, de s'être mis +en opposition avec le chef de la république.»</p> + +<p>(<span class="sc">Daru</span>, <i>Histoire de Venise</i>; vol. II, sect. +<span class="sc">xi</span>, p. 533.)</p> + +<p>FIN DE L'APPENDICE.</p> +<br> + +<h4>NOTE DE LORD BYRON.</h4> + +<p>Dans l'excellent et courageux ouvrage sur l'Italie, de lady +Morgan, je remarque que l'expression <i>Rome de l'Océan</i> est +appliquée à Venise; la même phrase se retrouve dans <i>les +Deux Foscari</i>. Heureusement mon éditeur peut attester en +mon nom que la tragédie fut composée et envoyée en Angleterre +avant que j'eusse vu l'ouvrage de lady Morgan, que je +reçus seulement le 16 d'août. Mais je m'empresse de remarquer +cette coïncidence, et de céder l'originalité de la phrase à +celle qui l'a pour la première fois présentée au public. Et je le +fais avec d'autant plus d'empressement, que l'on m'apprend +(car je me suis peu donné la peine de m'en assurer par moi-même) +que je viens d'être l'objet d'une accusation de plagiat. +Déjà l'on m'avait envoyé sous le voile de l'anonyme une +déclaration menaçante de la même espèce, sans doute dans +le but d'arracher de moi quelque argent. Quoi qu'il en soit, +je n'ai rien à répondre aux imputations de ce genre. L'on +m'accuse d'avoir composé la description d'un voyage en vers +d'après le récit de plusieurs naufrages réels <i>en prose</i>, en +prenant à cette source tous les matériaux qui me semblaient +le plus importans. Gibbon fait un mérite au Tasse «d'avoir +copié dans les chroniqueurs les plus minutieux détails du +siége de Jérusalem.» La même chose est peut-être à blâmer +chez moi; je m'en soucie fort peu.</p> + +<p>Pendant que je travaillais à défendre le caractère de Pope, +la troupe famélique des écrivains de <i>Grub-Street</i> semble avoir +voulu attaquer <i>le mien</i>: rien de mieux, pour eux et pour +moi. Une des accusations portées dans leur épître anonyme +est surtout fort amusante: on y pose en fait sérieusement que +«j'ai reçu 500 livres sterling pour avoir annoncé le cirage +patenté de Day et Martin.» Voilà le compliment le plus flatteur +que l'on ait jamais accordé à la puissance de mon style. +On y voit encore la preuve qu'une personne a tenté de faire +connaissance avec M. Townsend (homme de lois, qui vint, +il y a trois ans, me trouver à Venise pour affaire), dans l'intention +de recevoir de ce visiteur accidentel la confidence de +quelques diffamations particulières sur mon compte. M. Townsend +est libre de dire ce qu'il sait. Je ne rappelle cette circonstance +que pour indiquer quel misérable monde se trouve +renfermé au milieu du monde littéraire, et comment ces honnêtes +gens-là travaillent. On me fait un autre crime, m'a-t-on +dit, dans la <i>Gazette littéraire</i>, d'avoir écrit des notes +pour la <i>Reine Mab</i>, ouvrage que je n'avais jamais vu avant +sa publication, et que je me souviens d'avoir alors montré à +M. Sotheby comme un poème d'un mérite et d'une imagination +remarquable. Je n'ai pas écrit une seule de ces notes; je +ne les ai jamais vues manuscrites. Personne même ne sait +mieux que leur véritable auteur combien nous différons tous +deux matériellement d'opinion quant à la partie métaphysique +de l'ouvrage; mais je n'en admire pas moins hautement, +avec tout ce qui n'est pas aveuglé par la bassesse et la bigotterie, +ce qu'il y a de poésie dans cette production et dans les +autres du même auteur.</p> + +<p>M. Southey aussi, dans la pieuse préface d'un poème où +l'irréligion est aussi inoffensive que dans Wat-Tyler l'esprit +de sédition, attendu que l'un et l'autre restent également absurdes, +invoque contre moi la sévérité des lois, attendu que +la tolérance de pareils écrits aurait conduit à la révolution +française: <i>non pas</i> des écrits dans le genre de Wat-Tyler, +mais de ceux de l'<i>école satanique</i>. Cela est faux, et M. Southey +sait fort bien que cela est faux. Tous les écrivains français +de quelqu'indépendance furent persécutés; Voltaire et +Rousseau furent exilés, Marmontel et Diderot furent mis à la +Bastille; et le despotisme de ce tems fit une guerre continuelle +à tous les écrivains de la même secte. En second lieu, la révolution +française ne fut pas occasionnée par un écrit quelconque; +elle serait arrivée quand même aucun de ces écrits +n'eût existé. C'est la mode d'attribuer tout à la révolution +française, et la révolution française à tout, excepté à sa réelle +cause. Cette cause est évidente:--le gouvernement exigeait +trop, et le peuple ne pouvait <i>donner</i> ni <i>supporter davantage</i>; +sans cela, les encyclopédistes auraient inutilement usé toutes +les plumes du monde. Et la révolution <i>anglaise</i>--(la première, +j'entends), par qui fut-elle occasionnée? Certes, les +puritains étaient aussi pieux, aussi sévères que Wesley ou +son biographe! Je le répète donc; les actes,--les actes de +la part du gouvernement, et non pas les écrits qui les attaquent, +ont causé les tourmentes passées, et causeront celles +qui se préparent.</p> + +<p>Je ne suis pas révolutionnaire, mais je les regarde comme +inévitables. Mon vœu serait de voir la constitution anglaise +restaurée plutôt que renversée. Aristocrate par ma naissance, +et j'ajouterai par mon caractère, j'ai encore la plus grande +partie de ma fortune dans les fonds publics; qu'aurais-je donc +à gagner à une révolution? Peut-être ai-je plus à y perdre, +en tous cas, que M. Southey, avec toutes ses places, ses gratifications, +pour ses panégyriques et ses calomnies. Mais, je +le répète, une révolution est inévitable. Que le gouvernement +soit fier d'avoir réprimé quelques misérables tumultes; ils ne +sont que de faibles vagues repoussées pour un instant du rivage, +tandis que la grande marée roule cependant, et gagne +à chaque minute un nouveau terrain. M. Southey nous accuse +de saper la religion du pays; croit-il donc la soutenir en écrivant +des vies telle que celle de Wesley? Jamais un culte ne +tombe sans qu'un autre ne le remplace. Il n'y eut, il n'y +aura jamais de contrée sans religion. On nous citera encore +la France; mais ce fut dans Paris seulement un parti frénétique, +qui soutint, et pour un instant encore, la dogmatique +absurdité de la théophilantropie. Si l'église d'Angleterre est +renversée, elle tombera sous les coups des sectaires, et non +pas des sceptiques. Les hommes sont aujourd'hui trop sages, +trop éclairés, trop convaincus de leur immense importance +dans les royaumes de la métaphysique, pour jamais se soumettre +à l'impiété du doute. Il peut y avoir quelques spéculateurs +incrédules; mais c'est comme quelques rares gouttes +d'eau dans le pâle rayon de la raison humaine. Ils sont en +fort petit nombre; et leurs opinions, dépouillées d'enthousiasme +et sans aliment pour les passions, ne feront jamais de +prosélytes,--à moins toutefois qu'on ne les persécute: +cette circonstance, sans doute, pourrait leur donner quelque +importance.</p> + +<p>M. Southey triomphe avec une lâche férocité, en prévoyant +le <i>repentir du lit de mort</i> des objets de sa haine; il a +formé lui-même une charmante <i>vision du jugement</i> en prose +aussi bien qu'en vers, et remplie de la plus impudente impiété. +Quelles seront les sensations de M. Southey ou les +miennes, dans l'instant terrible où il faudra quitter la vie? +c'est ce que ni lui ni moi ne devrions songer à décider. Je n'ai +pas attendu <i>mon lit de mort</i> pour me repentir d'une foule +d'actions; j'ai cela de commun avec la plupart des hommes, +tant soit peu réfléchis, et en dépit de l'<i>orgueil diabolique</i> que, +dans sa fureur, ce misérable renégat attribue à ceux qui <i>le</i> +méprisent. Sans doute il ne m'appartient pas de peser et de +déterminer ce que j'ai pu faire de bien ou de mal; mais du +moins je puis borner ma défense à l'assertion très-facile à +prouver, que, dans ma position, j'ai toujours fait plus de +bien réel dans une seule année, depuis que j'ai atteint ma +vingtième, que n'en a fait M. Southey dans tout le cours de +sa méprisable et mobile existence. Il est quelques actions +que je puis me rappeler avec un noble orgueil, et que les calomnies +d'un écrivain vendu ne sauraient atteindre. Il en est +d'autres auxquelles je me reporte avec douleur et repentir; +mais le seul acte de ma vie que M. Southey puisse réellement +connaître, puisqu'il me mit en rapport avec l'un de ses amis +intimes, ne saurait certainement être une occasion de déshonneur +pour cet ami ni pour moi-même.</p> + +<p>Je n'ignore pas les autres calomnies de M. Southey; je sais +tout ce qu'il osa publier, à son retour de Suisse, contre moi et +d'autres personnes honorables: dans ce monde, cette conduite +lui a fait peu de profit, et si sa croyance est la bonne, elle doit +lui en faire encore moins dans l'autre. Il ne m'appartient pas +de préjuger quel sera <i>son lit de mort</i>: c'est une affaire entre +lui et son créateur. Mais, certes, il est plaisant et odieux de +voir l'arrogance de ce prédicateur indifférent de toutes les +doctrines, désignant à la damnation éternelle, ses frères, +quand il a dans son pupitre des productions telles que <i>Wat-Tyler</i>, +l'<i>Apothéose de George III</i>, et l'<i>Élégie sur Martin le +régicide</i>. Il semble que l'une de ses consolations soit une certaine +note latine d'un certain ouvrage d'un certain M. Landor, +pour lequel l'amitié de Robert Southey sera, dit-il, <i>un honneur, +quand les disputes éphémères et les éphémères réputations +du jour seront oubliées</i>. Pour moi, je n'envie pas une amitié +ni une gloire réversible, avec les intérêts, comme la fortune +de M. Thélusson, à la troisième et quatrième génération.--Cette +amitié sera probablement aussi mémorable que les épopées +de M. Southey, desquelles Porson a dit (comme je l'ai +répété, il y a dix ou douze ans, dans <i>les Bardes anglais</i>), +qu'on s'en souviendrait quand Homère et Virgile seront oubliés, +et non pas avant. Je le laisse pour le présent.</p> + +<p>FIN DE LA NOTE.</p> + +<br><br><br> + +<h1>CAÏN,</h1> + +<h3>MYSTÈRE.</h3> + +<p class="rig">«Or le serpent était le plus malin<br> +des animaux que le Seigneur Dieu<br> +avait faits.»<br> +(<i>Genèse</i>, chap. III, vers. I.)</p> + +<br><br><br><br><br><br><br> + + +<h5>A</h5> + +<h3>SIR WALTER SCOTT, BARONNET,</h3> +<br><br> + +<p><i>Ce Mystère de Caïn</i> est dédié, par son obligé ami et dévoué +serviteur,</p> + +<p class="rig">L'AUTEUR.</p> + +<br><br><br><br> +<h3>PRÉFACE.</h3> +<br> +<p>Les scènes suivantes sont intitulées <i>Mystère</i>, +par allusion à l'ancien titre de <i>mystère</i> ou <i>moralité</i> +donné aux drames dont le sujet était analogue. +L'auteur n'a cependant pas pris les +mêmes libertés qui jadis étaient tolérées dans +les ouvrages de ce genre, comme peut s'en +convaincre tout lecteur curieux de consulter +ces productions très-profanes, en anglais, en +français, en italien ou en espagnol. L'auteur +s'est efforcé de conserver le langage qui convenait +le mieux à ses personnages; et quand il a +cru devoir emprunter celui de l'<i>Écriture</i>, il +l'a reproduit en l'altérant aussi peu, même +quant aux paroles, que pouvait le permettre +le rhythme poétique. Le lecteur se souviendra +que la <i>Genèse</i> ne dit pas qu'Ève fut tentée par +un démon, mais par <i>le serpent</i>; et cela, uniquement +parce qu'il était le plus subtil des animaux. +Quelle que soit l'interprétation que les +rabbins et les pères aient donnée à ce passage, +j'ai dû prendre les mots comme je les ai trouvés, +et répliquer avec l'évêque Watson, quand +on lui citait en pareille occasion les Pères, tandis +qu'il était recteur de Cambridge: «Voyez +le livre,» entendant parler de l'Écriture. Il +faut encore se rappeler que mon sujet n'a rien +de commun avec le <i>Nouveau-Testament</i>, et que +l'on ne pourrait, sans anachronisme, s'y reporter +le moins du monde.</p> + +<p>Depuis long-tems je n'ai lu de poèmes sur +des sujets religieux. Je n'ai pas relu Milton depuis +l'âge de vingt ans; mais avant cet âge, je +l'avais tant de fois parcouru, que l'impression +ne s'en est jamais effacée. Je n'ai pas lu <i>la Mort +d'Abel</i> de Gessner depuis l'âge de huit ans, à +Aberdeen. Le souvenir que j'en ai conservé est +en général agréable; mais quant aux détails, je +me souviens seulement que la femme de Caïn +s'appelait Meala.--Dans mon ouvrage, je les +appelle Adah et Zillah, les premiers noms féminins +qui soient écrits dans la <i>Genèse</i>; c'était +celui des femmes de Lamech: celles de Caïn et +d'Abel ne sont pas désignées par leurs noms. +Ainsi, dans le cas où le même sujet nous aurait +inspiré quelques idées analogues, je puis dire +que je l'ignore, et je ne m'en soucie que légèrement.</p> + +<p>Le lecteur n'oubliera pas non plus qu'on ne +trouve pas une seule allusion à la vie future +dans les ouvrages de Moïse, ni même dans tout +le vieux Testament. Les raisons de cette singulière +omission sont développées dans le livre de +Warburton, de <i>la Légation divine</i>; elles sont, +ou elles ne sont pas satisfaisantes: mais il est +certain qu'on n'en a pas trouvé de meilleures. +J'ai pu supposer, dans tous les cas, que Caïn +n'en avait pas encore pris connaissance, sans +avoir eu besoin, je l'espère, de falsifier l'Écriture-Sainte.</p> + +<p>Quant au langage de Lucifer, je ne pouvais +guère le modeler sur celui d'un prédicateur +chrétien; mais j'ai fait ce qui était en mon pouvoir +pour le maintenir dans les bornes de la politesse +spiritualiste.</p> + +<p>S'il se défend d'avoir tenté Ève sous la forme +du serpent, c'est uniquement parce que la <i>Genèse</i> +n'offre pas la plus indirecte allusion à quelque +chose de ce genre, et qu'elle ne met en +scène le serpent que dans le cercle de ses facultés +serpentines.</p> + +<br> + +<p>NOTA.--Le lecteur remarquera que l'auteur +adopte dans ce poème l'opinion de Cuvier, que +le monde, avant la création de l'homme, avait +été déjà plusieurs fois détruit. Cette hypothèse, +fondée sur l'étude des différentes couches de +terre, et sur les ossemens des énormes animaux +dont la race est perdue, et que l'on a trouvés +parmi elles, n'est pas contraire au récit de +Moïse, et sert plutôt à le confirmer. Nul ossement +humain n'a été découvert, bien que ceux +d'autres animaux dont la race est encore aujourd'hui +conservée se retrouvent mêlés aux +squelettes des races disparues. L'assertion de +Lucifer, que le monde préadamite fut aussi +peuplé d'êtres raisonnables, d'une intelligence +supérieure à celle de l'homme, et doués d'une +force comparable à celle du mammoth, etc., etc., +est d'ailleurs une fiction poétique destinée à le +servir dans ses projets de séduction.</p> + +<p>Je dois ajouter qu'Alfieri a fait une <i>tramélogédie</i> +intitulée <i>Abel</i>. Je ne l'ai jamais lue, non +plus qu'aucun des autres ouvrages posthumes +de cet écrivain, à l'exception de sa Vie.</p> + +<br><br> + +<h4>PERSONNAGES.</h4> + +<p class="mid">HOMMES.</p> + +<p>ADAM.<br> +CAÏN.<br> +ABEL.</p> + +<p class="mid">FEMMES</p> + +<p>ÈVE.<br> +ADAH.<br> +ZILLAH.</p> + +<p class="mid">ESPRITS</p> + +<p>L'ANGE DU SEIGNEUR.<br> +LUCIFER.</p> +<br><br><br> + + +<h1>CAÏN.</h1> +<br><br><br> +<h2>ACTE PREMIER.</h2> +<br><br> +<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<p class="stage1">(La scène se passe hors du Paradis.--Le soleil se lève.)</p> + +<p class="stage1">ADAM, ÈVE, CAÏN, ABEL, ADAH, ZILLAH,<br> +offrant un sacrifice.</p> +<br> +<p class="mid">ADAM.</p> + +<p>O Dieu, l'éternel, l'infini, le très-sage!--toi +qui d'une parole fis jaillir des ténèbres la lumière +sur l'abîme des eaux:--salut, Jéhovah! salut encore +au retour de la lumière!</p> + +<p class="mid">ÈVE.</p> + +<p>O Dieu! qui nommas le jour, et séparas pour la +première fois le matin de la nuit;--toi qui divisas +les flots, et donnas le nom de firmament à une partie +de ton ouvrage,--à jamais, salut!</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>O Dieu! qui transformas les élémens en terre, en +eau, en air et en flamme; toi, père des jours et des +nuits, et avec eux des mondes éclairés de leurs flambeaux, +ou voilés de leurs ténèbres; toi qui communiques +l'existence à des êtres faits pour en jouir et +pour les aimer aussi bien que toi,--salut, mille +fois salut!</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Dieu éternel! père de toutes choses! qui créas ces +êtres excellens et brillans de beauté, pour être aimés +plus que toutes choses, à l'exception de toi,--permets-moi +de les confondre avec toi dans le même +amour.--Salut! mille fois salut!</p> + +<p class="mid">ZILLAH.</p> + +<p>O Dieu! qui, malgré ton amour, ta puissance et +ta bonté, permis au serpent de nous séduire, et +d'arracher mon père au paradis terrestre, préserve-nous +aujourd'hui d'autres malheurs.--Salut! mille +fois salut!</p> + +<p class="mid">ADAM.</p> + +<p>Caïn, mon fils, mon premier né, pourquoi gardes-tu +le silence?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Pourquoi parlerais-je?</p> + +<p class="mid">ADAM.</p> + +<p>Pour prier.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>N'avez-vous pas prié vous-même?</p> + +<p class="mid">ADAM.</p> + +<p>Oui, et de la plus grande ferveur.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et très-haut: je vous ai entendus.</p> + +<p class="mid">ADAM.</p> + +<p>Puisse Dieu nous avoir également entendus!</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>Ainsi soit-il!</p> + +<p class="mid">ADAM.</p> + +<p>Et cependant mon fils aîné se tait encore.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mieux vaut que je reste silencieux.</p> + +<p class="mid">ADAM.</p> + +<p>Pourquoi?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je n'ai rien à demander.</p> + +<p class="mid">ADAM.</p> + +<p>Rien dont tu puisses rendre grâce?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Non.</p> + +<p class="mid">ADAM.</p> + +<p>Ne vis-tu pas?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Ne dois-je pas mourir?</p> + +<p class="mid">ÈVE.</p> + +<p>Hélas! le fruit défendu de l'arbre commence à +tomber devant nous.</p> + +<p class="mid">ADAM.</p> + +<p>Et nous devons le recueillir. O Dieu! pourquoi as-tu +planté l'arbre de la science?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et pourquoi n'avez-vous pas cueilli le fruit de +l'arbre de vie? alors vous auriez pu le braver!</p> + +<p class="mid">ADAM.</p> + +<p>O mon fils! ne blasphème pas: c'est ainsi que +parlait le serpent.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Pourquoi pas? le reptile parlait bien. Vous aviez +l'arbre de la science, vous aviez celui de la vie:--la +science est bonne et la vie est bonne; comment +donc toutes deux peuvent-elles être mauvaises?</p> + +<p class="mid">ÈVE.</p> + +<p>Mon fils, tu parles comme à l'instant où je péchai, +alors que tu n'étais pas encore né. Ne me rappelle +pas mon malheur par le tien. Je me suis repentie. +Ne m'offre pas la vue de l'un de mes enfans +succombant aux inspirations du serpent devant les +murs mêmes du paradis qu'il a pour jamais fermé à +tes parens. Sois satisfait de ce qui est. Sans notre +curiosité fatale, tu serais heureux dans ce moment,--ô +mon cher fils!</p> + +<p class="mid">ADAM.</p> + +<p>Nos prières sont terminées, séparons-nous, et +reprenons nos travaux: ils sont nécessaires sans être +pénibles. La terre est jeune encore; elle récompense +volontiers, par le don de ses fruits, notre léger +travail.</p> + +<p class="mid">ÈVE.</p> + +<p>Caïn, vois ton père calme et résigné: fais comme +lui.</p> + +<p class="stage1">(Adam et Ève sortent.)</p> + +<p class="mid">ZILLAH.</p> + +<p>Ne le veux-tu pas, mon frère?</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>Pourquoi ce nuage qui obscurcit ton front? il ne +peut te servir de rien, si ce n'est à réveiller le courroux +de l'Éternel.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Mon cher Caïn, serais-je également l'objet de ton +courroux?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Non, Adah! seulement je voulais être seul un +instant. Abel! je souffre; mais ce mal sera passager. +Devance mes pas, mon frère,--je ne tarderai pas +à te suivre; et vous aussi, mes sœurs, ne tardez +pas davantage: vous ne devez pas recevoir un repoussant +accueil. Je vous suis.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Mais je reviendrai, si tu tardes quelque tems.</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>La paix du Seigneur soit dans votre ame, mon +frère!</p> + +<p class="stage1">(Sortent Abel, Zillah, Adah.)</p> + +<p class="mid">CAÏN, seul.</p> + +<p>Et c'est là la vie!--Travailler! et pourquoi travailler?--parce +que mon père n'a pu conserver sa +place dans l'Éden. Mais en suis-je cause?--je n'étais +pas né; je ne cherchais pas à naître, et je ne +tiens nullement au sort dans lequel m'a placé cette +naissance. Pourquoi faut-il qu'il ait cédé au serpent +et à la femme? ou pourquoi souffrir d'avoir cédé? +Quel crime dans cette faiblesse? L'arbre était planté, +pourquoi ne l'était-il pas pour lui? et sinon, pourquoi +le placer près de lui, au centre de l'Éden, et +le plus beau de tous les arbres? A toutes mes questions, +ils n'ont qu'une réponse: «Il l'a voulu; il +est bon.» Et comment puis-je le savoir? Parce qu'il +est tout-puissant, s'ensuit-il qu'il soit souverainement +bon? Je ne le juge que par les résultats:--ils +sont amers.--Faut-il que je les subisse pour +une faute qui n'est pas la mienne? Mais qu'aperçois-je +près d'ici?--une forme comme celle des anges; +mais l'aspect plus triste et plus sévère que le leur. +Je frémis malgré moi; pourquoi cependant le craindrais-je +plus que les autres esprits dont je vois tous +les jours, dans le crépuscule, les épées flamboyantes, +alors qu'errant autour des portes dont l'entrée nous +est interdite, je cherche à saisir quelque chose des +jardins qui devaient être mon héritage, avant que la +nuit n'en obscurcisse les murailles et les arbres immortels? +Si les chérubins armés ne m'effraient pas, +pourquoi frémirais-je à l'aspect de celui qui maintenant +s'approche? Cependant, il semble plus puissant +qu'eux tous; leur égal en beauté, et cependant moins +radieux qu'il ne fut ou pourrait être. Le chagrin +semble une partie de son immortalité; se pourrait-il? +et la douleur ne serait-elle pas le partage exclusif +des hommes? Le voici.</p> + +<p class="stage1">(Entre Lucifer.)</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Mortel!</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Ange! quel es-tu?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Le maître des anges.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>S'il est ainsi, peux-tu les abandonner, et descendre +près d'une vile poussière?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Je connais les pensées de la poussière; j'y compatis, +ainsi qu'aux vôtres.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Eh quoi! vous connaissez mes pensées?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Elles sont celles de tout être digne de penser;--c'est +la partie immortelle de votre substance qui +parle en vous.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Quelle partie immortelle? cela ne nous a pas été +révélé. L'arbre de vie nous fut enlevé par la folie +de mon père, et celui de la science fut trop tôt dépouillé +par l'avidité de ma mère; tout le fruit qui +nous en soit resté est la mort!</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Ils t'ont trompé; tu vivras.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je vis, mais je vis pour mourir. Je ne vois rien +dans la mort qui m'effraie, si ce n'est que je sens un +frisson invincible, un aveugle et naturel instinct de +vie que j'abhorre, autant que je me méprise moi-même, +et cependant que je ne puis dompter:--voilà +pourquoi je vis encore. Pourquoi suis-je, hélas! +né?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Tu vis, et tu vivras à jamais. Ne crois pas que la +terre qui forme ton enveloppe soit la condition de +ton existence:--elle te quittera, et tu seras encore +le même.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Le <i>même</i>! et pourquoi pas mieux?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Il se pourra que tu sois comme nous.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et vous?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Nous sommes éternels.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Êtes-vous heureux?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Nous sommes puissans.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Êtes-vous heureux?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Non: l'es-tu?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Comment le serais-je? Regarde-moi.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Pauvre argile! Et tu as la prétention d'être malheureux! +toi!</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je le suis.--Mais toi, avec toute ta puissance, +qui es-tu?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Un être qui aspire au rang de ton créateur, et qui +ne t'aurait pas fait ce que tu es.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Ah! tu me sembles presque un dieu, et--</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Je ne le suis pas; et n'ayant pu le devenir, je ne +veux être que ce que je suis. Il a vaincu; qu'il +règne!</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Qui?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Le créateur de ton père et celui de la terre.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et du ciel, de tout ce qu'il renferme. J'ai entendu +ses anges le chanter, et mon père le redire.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Ils disent--ce qu'ils sont forcés de chanter et de +dire, sous peine d'être ce que je suis,--ce que tu +es: des esprits et des hommes.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et que sommes-nous?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Des ames qui osent jouir de leur immortalité,--des +ames qui osent regarder en face leur éternel +tyran, et lui dire que son mal n'est pas bon. Si, +comme il le dit, il nous a créés--ce que je ne sais +ni ne crois;--quoi qu'il en soit--il ne peut nous +anéantir: nous sommes immortels!--Bien plus, il +en est ravi, afin de nous torturer davantage. Qu'il +le fasse donc: il est tout-puissant;--mais dans sa +grandeur, il n'est pas plus heureux que nous au milieu +de nos tourmens. La bonté n'aurait pas fait le +mal; et qu'a-t-il fait autre chose? Laissons-le cependant +reposer sur son trône immense et solitaire; +qu'il crée des mondes nouveaux pour adoucir l'ennui +d'une insipide éternité et d'une immense solitude! +Qu'il lance dans l'espace globes sur globes: +le tyran n'en est pas moins seul; et s'il pouvait donner +la faculté de le combattre, il serait moins malheureux. +Mais qu'il règne, et que sans cesse il multiplie +sa misère. Esprits et hommes, nous devons +entre nous sympathiser: nos souffrances sont communes; +apprenons à les supporter, en réunissant à +jamais notre misère, tandis que lui, accablé sous le +poids de sa grandeur, il ne pourra que créer encore, +et toujours créer.--</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Tu me parles de choses qui, depuis long-tems, flottent +comme autant de visions à travers mes pensées: +je ne pouvais concilier ce que je vois avec ce que +j'entends. Mon père et ma mère me parlent de serpent, +d'arbres et de fruits; je vois les portes de ce +qu'ils nomment leur paradis gardées par l'épée flamboyante +de chérubins qui nous repoussent, eux et +moi; je sens le poids d'un travail journalier et d'une +constante pensée; je contemple un monde où je ne +semble rien, avec des idées qui semblent capables +de tout maîtriser:--mais je me croyais seul en +proie à ce genre de misère.--Mon père est abattu; +ma mère n'a plus cette ame qui lui faisait aspirer +après la science, au risque d'une malédiction éternelle; +mon frère est un jeune gardeur de troupeaux, +qui offre les premiers nés de ses brebis à celui qui +ne permet pas à la terre de rien donner qui ne soit +arrosé de nos sueurs; ma sœur Zillah chante un +hymne d'actions de grâces avant les oiseaux du matin; +et mon Adah, ma bien-aimée, elle ne comprend +rien aux soucis qui me dévorent: en un mot, jusqu'alors, +aucun être n'avait sympathisé avec moi. +Eh bien!--je suis ravi de m'associer aux esprits.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Si ton ame ne te rendait pas digne d'une pareille +association, je n'apparaîtrais pas maintenant à tes +yeux. Comme la première fois, un serpent eût suffi +pour te charmer.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Oh! serait-ce donc toi qui tentas ma mère?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Je ne tente qu'avec l'appât de la vérité. N'y avait-il +pas l'arbre de la science? l'arbre de vie n'était-il +pas encore chargé de fruits? Suis-je cause qu'elle +trembla d'y toucher? Est-ce moi qui plaçai des objets +défendus à la portée d'êtres innocens, et que leur +innocence même devait rendre curieux? Moi, je +vous aurais créés des dieux; et celui qui vous a exilés +ne l'a fait que pour vous empêcher «de manger le +fruit de vie, et de devenir des dieux comme nous.» +N'étaient-ce pas là ses paroles?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Oui; et je les entendis de ceux qui les avaient +entendues au milieu des éclairs.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Quel était donc le démon, de celui qui vous défendait +de vivre, ou de celui qui voulait vous faire +vivre à jamais dans le bonheur et le pouvoir de la +science?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Pourquoi n'ont-ils pas ravi le fruit de l'un et de +l'autre arbre, ou n'ont-ils pas laissé tous les deux?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>L'un vous appartient déjà, l'autre peut vous appartenir +encore.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et par quel moyen?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>En résistant; en demeurant vous-mêmes. L'ame +est supérieure à tout, quand l'ame veut bien se comprendre, +quand elle se fait le point central du cercle +qui l'entoure,--et qu'elle est faite pour maîtriser.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais n'as-tu pas tenté mes parens?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Moi? misérable poussière! et pourquoi, comment +les aurais-je tentés?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Le serpent, disent-ils, était un esprit.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Qui l'a dit? cela n'est pas écrit là-haut. L'homme, +dans ses craintes immenses et sa petite vanité, peut +bien rejeter sur les substances spirituelles le tort de +sa propre chute; mais notre orgueilleux despote ne +voudrait pas falsifier ainsi les faits. Le serpent était +le serpent,--rien de plus, et cependant l'égal de +ceux qu'il tenta, par sa nature terrestre comme la +leur;--leur supérieur en sagesse, puisqu'il put les +séduire, et leur donner la connaissance qui devait +détruire leurs insipides plaisirs. Crois-tu que je +voulusse revêtir l'enveloppe des êtres qui doivent +mourir?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais, enfin, le reptile avait-il un démon en lui?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Il ne fit qu'en éveiller un dans ceux qu'entraînait +sa langue venimeuse. Je te répète que le serpent +n'était rien de plus qu'un serpent: demande-le +au chérubin qui garde l'arbre séducteur. Quand des +milliers de siècles auront roulé sur vos cendres dispersées +et sur celles de votre race, les habitans de +la terre pourront bien alors cacher sous les fables +leurs fautes primitives, m'attribuant un déguisement +que je méprise, comme je méprise tout ce qui plie +le genou devant celui qui ne fit des êtres que pour +les courber devant sa triste et solitaire éternité; mais +nous qui voyons la vérité en face, nous devons la +reproduire. Tes malheureux parens écoutèrent les +conseils d'un reptile; ils tombèrent. Et pourquoi les +esprits les auraient-ils tentés? Quel objet digne d'envie, +que les bornes étroites de votre paradis, pour +des intelligences qui peuvent traverser l'espace!--Mais +je te parle de choses que tu ignores, avec ton +arbre de la science.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais du moins tu ne peux parler d'une nouvelle +science sans m'inspirer le désir de la pénétrer, la +soif de m'en abreuver; oui, mon ame est digne de +la comprendre.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>En aurais-tu le courage?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Tu peux l'éprouver.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Oserais-tu contempler la mort?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je ne l'ai pas encore vue.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Mais tu devras la subir.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mon père dit que c'est une chose terrible, ma +mère pleure en l'entendant nommer: Abel, alors, +lève les yeux au ciel; Zillah laisse retomber les siens +vers la terre, en soupirant une prière; Adah me regarde, +et se tait.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Mais toi?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>D'indicibles pensées pénètrent dans mon cœur embrasé, +quand j'entends parler de cette toute-puissante +mort qui semble inévitable. Ne pourrais-je +lutter contre elle? J'ai lutté avec le lion, quand j'étais +encore enfant; je jouais avec lui, jusqu'à ce +qu'il s'échappât de mes bras en rugissant.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Elle n'a pas de forme; mais elle anéantira tous +les êtres, enfans de la terre, qui sont revêtus d'une +forme.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Ah! je croyais que c'était un être; et quel autre +qu'un être pouvait créer quelque chose d'aussi fatal +aux êtres?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Demande au destructeur.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Quel est-il?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Le créateur.--Donne-lui le nom qu'il te plaira; +il ne crée que pour détruire.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je ne le savais pas; cependant, au nom de la mort, +je le conjecturais: je ne la connais pas, mais elle +me semble horrible. Dans la vaste désolation des +nuits, je l'ai recherchée, j'ai tenté de la surprendre; +et quand je voyais les formes gigantesques que l'ombrage +jetait sur les murs d'Éden, et que traversait +le glaive étincelant des chérubins, j'attendais après +ce que je croyais elle: car, en même tems que la +crainte, naissait dans mon cœur le désir de connaître +ce qui devait tous nous subjuguer;--mais rien +ne se présentait. Alors je détachais mes yeux accablés +de la vue du paradis défendu, notre première +patrie; je les reportais aux flambeaux répandus sur +nos têtes, si nombreux et si ravissans: eux aussi devront-ils +donc mourir?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Peut-être;--mais long-tems après que vous ne +serez plus, toi et les tiens.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>J'en suis ravi; je n'aurais pas voulu les voir mourir: +ils sont trop beaux. Qu'est-ce que la mort? Je +sens, et je le crains, que c'est une chose terrible; +mais, pourquoi? je ne puis le comprendre. On nous +l'a dénoncée comme un mal, à nous, à ceux qui péchèrent, +à ceux qui ne péchèrent pas:--ce mal, +quel est-il?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>On l'apprend dans la terre.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais pourrai-je le connaître?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Comme je n'ai rien de commun avec la mort, je +ne puis répondre.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je ne serais qu'une poussière tranquille, il n'y +aurait pas de mal; et que n'ai-je jamais été autre +chose!</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Ce vœu est ignoble; il est même indigne de ton +père: car, du moins, il souhaita de connaître.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais non pas de vivre; car il eût dépouillé l'arbre +de vie.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Il en fut empêché.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Erreur mortelle, de n'avoir pas d'abord cueilli +ce fruit; mais avant de ravir la science, il ne connaissait +pas la mort. Hélas! à peine si j'entrevois ce +qu'elle est, et pourtant je la redoute:--je tremble +devant ce que j'ignore!</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Et moi, je ne crains rien, parce que je connais +tout: voilà quelle est la vraie science.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Veux-tu m'apprendre tout?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Oui, à une condition.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Désigne-la.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>C'est que tu t'inclineras pour adorer en moi--ton +seigneur.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Tu n'es pas le seigneur que mon père adore.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Non.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Es-tu son égal?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Non;--je n'ai rien de commun avec lui! je ne +le voudrais pas. Je veux être au-dessus,--au-dessous, +tout enfin, plutôt que de partager ou de reconnaître +son pouvoir. Je reste à part, mais pourtant +je suis grand;--il en est beaucoup qui m'adorent, +un plus grand nombre encore m'adorera dans la +suite:--sois au nombre des premiers.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Jusqu'à présent, je ne me suis pas incliné devant +le Dieu de mon père, bien que mon frère Abel me +conjurât souvent de me joindre à lui dans un commun +sacrifice:--pourquoi fléchirais-je devant toi?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>N'as-tu jamais fléchi le genou devant lui?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je te l'ai dit;--et quel besoin de le dire? ta +science suprême ne doit-elle pas te l'apprendre?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Celui qui n'a pas fléchi devant lui s'incline devant +moi!</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je ne fléchis devant personne.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Tu n'en es pas moins mon adorateur: lui refuser +son hommage, c'est par cela même me l'accorder.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Que veux-tu dire?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Tu le sauras--et bientôt.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Découvre-moi du moins le mystère de mon existence.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Suis-moi où je te conduirai.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais je dois retourner pour travailler à la terre;--j'ai +promis--</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Quoi?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>De cueillir les prémices de quelques fruits.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Pourquoi?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Pour les offrir sur un autel avec Abel.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>N'as-tu pas dit que jamais tu n'avais fléchi devant +celui qui t'a créé?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Oui;--mais les vives instances d'Abel m'ont entraîné: +l'offrande est plutôt la sienne que la mienne,--et +Adah--</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Pourquoi hésiter ainsi?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>C'est ma sœur, née le même jour, des mêmes entrailles; +elle m'a arraché à force de pleurs cette promesse: +car pour ne pas la voir pleurer, il me semble +que je supporterais tout, et que j'adorerais tout.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Alors, suis-moi!</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Volontiers.</p> + +<p class="stage1">(Entre Adah.)</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Mon frère, je viens vers toi; c'est l'heure du repos +et du bonheur,--et nous en jouissons moins +en ton absence. Tu n'as pas travaillé ce matin; mais +j'ai fait nos deux tâches. Viens! les fruits sont mûrs; +ils sont colorés comme la lumière à laquelle ils doivent +leur saveur: viens!</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Ne vois-tu pas?</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Je vois un ange; nous en avons vu beaucoup. +Voudrait-il partager nos instans de repos?--il est +le bien-venu.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Il ne ressemble pas aux anges que nous avons vus.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Est-ce qu'il en est d'autres? Il est le bien-venu, +s'il leur ressemble. Ils n'ont pas dédaigné de s'asseoir +quelquefois à notre table.--Que veut-il?</p> + +<p class="mid">CAÏN, à Lucifer.</p> + +<p>Le veux-tu?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Et toi, veux-tu être à moi?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Il faut que je m'éloigne avec lui.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Quoi! nous laisser?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Moi!</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Chère Adah!</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Laisse-moi te suivre.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Non! elle ne le doit pas.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Qui es-tu pour te mettre ainsi entre nos deux +cœurs?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>C'est un dieu.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Comment le sais-tu?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Il parle comme un dieu.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Le serpent aussi, et il mentait.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Tu te trompes, Adah!--L'arbre dont il parlait +n'était-il pas celui de la science?</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Oui,--pour notre malheur éternel.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Encore ce malheur était-il la science:--il n'a +donc pas menti. S'il vous a perdus, il n'a pas, du +moins, trahi la vérité; et l'essence de la vérité ne +peut être que bonne.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Tout ce que nous savons d'elle, c'est qu'elle a +réuni sur nos têtes tous les maux: expulsion de notre +patrie, terreur, travail, sueur et lassitude; regrets +du passé, espérance de ce qui ne se réalise pas. +Caïn! ne va pas avec cet esprit; souffre encore ce +que nous avons déjà souffert, et aime-moi.--Je +t'aime.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Tu l'aimes? Quoi! plus que ta mère et que ton +père?</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Oui; est-ce un péché encore?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Non,--pas encore; mais plus tard c'en sera un--pour +vos enfans.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Comment! ma fille ne pourra-t-elle pas aimer son +frère Énoch?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Comme tu aimes Caïn? non.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>O mon Dieu! ils ne s'aimeraient pas? ils ne reproduiraient +pas des êtres aimans comme eux? N'ont-ils +pas sucé le lait du même sein? Leur père n'était-il +pas sorti des mêmes flancs, et à la même heure que +moi? Ne nous aimons-nous pas l'un l'autre? et multipliant +notre existence, ne multiplions-nous pas des +êtres qui se chériront encore, et comme je te chéris, +mon Caïn? Oh! ne va pas avec cet esprit; il n'est +pas des nôtres.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Le péché dont je parle n'est pas de mon œuvre; +en vous, il ne peut être un péché,--bien qu'il le +paraisse dans ceux auxquels vous transmettrez votre +humanité.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Qu'est-ce qu'un péché qui n'est pas péché en lui-même? +Les circonstances peuvent-elles tour à tour +transformer le péché en vertu?--S'il en est ainsi, +nous sommes donc les esclaves de--</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Des êtres plus élevés que vous sont esclaves; et +de plus élevés qu'eux ont préféré la liberté des tortures +aux lentes agonies d'une adulation qui s'exhalait +en hymnes, en concerts, en prières intéressées +vers le Tout-Puissant, non parce qu'il inspirait de +l'amour, mais parce qu'il était tout-puissant, parce +qu'il éveillait leur ambition ou leur terreur.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>La toute-puissance doit s'unir à la toute-bonté.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Alors, que signifie Éden?</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Démon! ne me tente pas par ta beauté; plus que +le serpent, tu es beau: tu es aussi menteur que lui.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Aussi sincère. Demandez à Ève, votre mère; n'a-t-elle +pas conquis la science du bien et du mal?</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>O ma mère! tu as cueilli un fruit plus fatal à +tes descendans qu'à toi-même. Toi, du moins, tu as +passé ta jeunesse dans le paradis, jouissant de l'innocence +et du bonheur de converser avec des esprits +bienheureux; pour nous, tes enfans, ignorans de +l'Éden, nous vivons environnés par les démons qui, +s'emparant des paroles de Dieu, nous séduisent, en +profitant de nos propres pensées, de nos regrets et +de notre curiosité.--Ainsi devins-tu la proie du +serpent dans tes plus beaux jours de simplicité, de +candeur et de joie. Je ne sais que répondre à l'être +immortel qui se tient devant moi; je ne puis le détester; +je le contemple avec une inquiétude qui n'est +pas sans charme, et pourtant je ne puis m'éloigner +de lui. Dans son regard est une attraction magique +qui fixe sur les siens mes yeux éblouis; mon cœur +bat avec rapidité; je tremble, et pourtant je me rapproche +plus près,--toujours plus près. Caïn! ô +Caïn! défends-moi de lui!</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Pourquoi craindre, mon Adah? ce n'est pas un +mauvais ange.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Ce n'est pas Dieu;--il n'est pas à Dieu. J'ai vu +les chérubins et les séraphins: il ne regarde pas +comme eux.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais il est des esprits plus élevés encore:--les +archanges.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>De plus élevés encore que les archanges.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Oui;--mais ils ne sont pas heureux.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Si le bonheur consiste dans l'esclavage,--non.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>J'ai entendu dire que les séraphins <i>aimaient le +plus</i>,--les chérubins <i>connaissaient le mieux</i>:--celui-ci +doit être un chérubin,--car il n'aime pas.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Et si la science la plus élevée affaiblit l'amour, +comment se fait-il que vous cessiez d'aimer en commençant +à connaître? Puisque les chérubins qui savent +tout, aiment le moins, l'amour des séraphins +ne peut être que l'ignorance: qu'ils soient incompatibles, +la sentence portée contre tes malheureux parens +le prouve assez. Choisissez donc entre l'amour +et la science:--il n'est pas d'autre choix. Votre +père s'est déjà décidé: son culte n'est que de la +peur.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>O Caïn! choisis l'amour.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Oui, pour toi, chère Adah! mais le choix est inutile:--il +est né avec moi;--je n'aime rien de plus.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Et nos parens?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Nous aimaient-ils quand ils enlevèrent de l'arbre +ce qui nous exila tous du paradis?</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Alors nous n'étions pas née;--et quand nous +l'aurions été, ne devrions-nous pas les aimer, ainsi +que nos enfans, Caïn?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mon petit Énoch! et sa sœur encore bégayante! +Ah! si je pouvais les croire heureux, j'oublierais à +demi--mais jamais on ne l'oubliera, même après +trois milliers de générations! jamais les hommes ne +chériront la mémoire de l'homme qui, dans la même +heure, perpétua la source du mal et de l'humanité. +Ils se sont emparés de l'arbre de la science et du +péché;--non contens de leur propre infortune, +ils nous ont imposé, à moi,--à toi, au petit nombre +des êtres aujourd'hui vivans, à la multitude innombrable +des êtres à venir, l'obligation d'hériter d'une +agonie que le tems ne peut qu'accroître encore!--Et +je serai le père de tant d'infortunés! et ta beauté, +ton amour,--ma tendresse, les momens ravissans +écoulés dans tes bras; tout ce que nous aimons +dans nous-mêmes et dans nos enfans, doit les conduire, +après de longues années de péchés et de douleur,--ou +même après quelques instans également +pénibles, et mêlés à peine d'une courte lueur de +plaisir; tout cela doit les mener à la mort,--ce +fantôme inconnu! Non! l'arbre de la science n'a pas +acquitté sa promesse:--s'ils ont péché, ils devaient +du moins, en échange, savoir tout ce qui est +du domaine de la science, et, par conséquent, les +mystères qui environnent la mort! Que savent-ils?--qu'ils +sont misérables. Quel besoin de serpens et +de fruits pour nous l'apprendre?</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Je ne serais pas à plaindre, Caïn, si tu étais heureux.--</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Sois donc heureuse seule:--je ne veux pas d'un +bonheur qui m'avilit, moi et les miens.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Seule, je ne pourrais, je ne <i>voudrais</i> pas être +heureuse; mais je pense qu'entourée de leurs bras +je puis l'être, en dépit de la mort que je ne redoute +pas, puisque je l'ignore, bien qu'elle paraisse un +fantôme terrible,--si j'en juge d'après ce que j'en +entends dire.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Et, dis-tu, tu pourrais être heureuse <i>seule</i>?</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Seule! O mon Dieu! qui pourrait être heureux +ou bon dans la solitude? L'isolement est à mes yeux +un péché; si ce n'est quand je pense que bientôt je +reverrai mon frère, son frère, nos enfans et nos +parens.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Ton Dieu est pourtant seul: est-il heureux, est-il +bon?</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Tu te trompes; il a les anges et les mortels à rendre +heureux: son bonheur consiste à le répandre +autour de lui; et quel bonheur peut-il exister qu'on +ne cherche à répandre?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Interrogez votre père sur son exil d'Éden,--sur +son premier-né;--interrogez votre propre cœur: +il n'est pas tranquille.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Hélas! non; et vous--êtes-vous du ciel?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Si je n'en suis pas, jugez quel est ce bonheur universel +que se plaît à répandre (comme vous le dites) +ce créateur tout-puissant et souverainement bon de +la vie et des choses vivantes; c'est là son secret, et +il le garde. Nous devons souffrir, quelques-uns de +nous doivent résister, et le tout en vain, à entendre +ces séraphins. Mais il faut en faire l'épreuve, puisque +d'ailleurs nous ne serions pas mieux. Il y a dans +les esprits un sens qui leur indique toujours le juste, +comme au sein des nuits vos yeux, jeunes mortels, +se dirigent naturellement vers l'étoile vigilante qui +annonce le matin.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>C'est une ravissante étoile; sa beauté me force à +l'aimer.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Et pourquoi ne l'adorez-vous pas?</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Notre père n'adore que l'être invisible.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Le symbole de l'invisible est ce qu'il y a de plus +ravissant dans ce qui est visible; et cet astre brillant +est le conducteur de l'armée céleste.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Notre père dit qu'il a vu le Dieu même qui le +créa, lui et ma mère.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p><i>Toi</i>, l'as-tu vu!</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Oui,--dans ses œuvres.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Mais en lui-même?</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Non,--si ce n'est dans mon père qui est l'image +de Dieu, ou dans ses anges qui te ressemblent,--plus +brillans encore, mais moins beaux, et d'un aspect +moins imposant. Ils nous apparaissent éclatans +comme le silencieux milieu du jour; mais pour toi, +tu ressembles à la nuit éthérée, quand de longs et +blancs nuages croisent l'immensité violette, quand +d'innombrables étoiles étincellent sur l'admirable et +mystérieuse voûte entourée d'objets qui semblent +tentés de briller comme le soleil; leur beauté, leur +multitude, leurs mouvemens, leurs doux rayons, +tout nous entraîne vers eux: ils remplissent mes +yeux de larmes; tu produis sur moi le même effet. +Tu ne sembles pas heureux; ah! ne nous entraîne +pas dans ton malheur, et je pleurerai sur toi.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Hélas! ces pleurs! tu ne sais pas quels océans +doivent en être répandus--</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Par moi?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Par tous.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Comment, tous?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Par des millions, des myriades,--par toute la +terre peuplée,--la terre non peuplée,--par l'enfer +toujours encombré des êtres dont ton sein doit +être le germe.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>O Caïn! cet esprit nous maudit.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Laisse-le dire; je veux le suivre.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Où?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Dans un endroit d'où il pourra revenir vers toi +dans une heure; mais d'ici là, il verra des objets +de plusieurs siècles.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Comment cela peut-il être?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Votre créateur n'a-t-il pas fait en quelques jours, +du débris des anciens mondes, celui que vous habitez? +et moi qui l'ai aidé dans cette œuvre, ne pourrais-je +montrer dans une heure ce qu'il a fait en plusieurs, +ou détruit en moins de tems encore?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je suis prêt à te suivre.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Mais dans une heure, reviendra-t-il sain et sauf?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Oui. Pour nous, les actes sont indépendans des +entraves du tems; nous pouvons franchir en une +heure l'éternité, ou bien transporter dans le cercle +d'une heure tout ce que l'éternité renferme. Notre +souffle ne se règle pas comme celui des mortels--mais +cela est un mystère. Caïn, viens avec moi.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Reviendra-t-il?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Oui, femme! lui seul entre tous les mortels (le +premier et le dernier, à l'exception d'un.....) reviendra +de ces lieux, et te sera rendu pour peupler +avec toi cette contrée silencieuse et aride, comme +le sera votre monde, aujourd'hui borné à quelques +habitans.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Où demeures-tu?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Au milieu des espaces. Où devrais-je demeurer? +près de ton ou tes dieux:--il n'en est rien. C'est +en ma présence que toutes les divisions s'opèrent; la +vie et la mort,--le tems et l'éternité,--le ciel et +la terre.--Ce qui n'est ni ciel ni terre est habité +de l'ombre de ceux qui jadis l'habitaient ou plus +tard l'habiteront:--voilà mes domaines! Du moins +puis-je les séparer de <i>son</i> empire, et posséder un +royaume qui n'est pas <i>sien</i>; et si je n'étais pas ce +que je dis, pourrais-je demeurer en ces lieux? vous +ne faites qu'entrevoir ses anges.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>En effet; ils apparurent quand le beau serpent +parla pour la première fois à notre mère.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Caïn! tu m'as entendu. Soupires-tu après la +science? je puis assouvir ta soif: je ne te demande +pas de partager des fruits qui pourraient te ravir +un seul des biens que vous ait laissés le vainqueur. +Suis-moi.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Esprit! je l'ai dit.</p> + +<p class="stage1">(Caïn et Lucifer sortent.)</p> + +<p class="mid">ADAH s'écrie en les suivant:</p> + +<p>Caïn! Caïn! mon frère!</p> + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> +<br><br><br> + +<h2>ACTE II.</h2> +<br><br> + +<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<p class="stage1">(L'abîme de l'espace.)</p> + +<p class="stage1">CAÏN, LUCIFER.</p> +<br> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je foule l'air et ne tombe pas; cependant je tremble +de tomber.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Si tu as foi en moi, les airs te soutiendront, les +airs dont je suis souverain.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais puis-je le faire sans impiété?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Croire est ne pas tomber, douter est périr! Tel +est l'édit que porte l'autre Dieu, celui qui me donne +devant ses anges le nom de Démon. Ce nom, ils le +répètent en écho à des êtres misérables qui, ne connaissant +rien au-dessus de leurs sens rétrécis, s'inclinent +devant le mot qui frappe leur oreille, et +croient toujours sincèrement le bien ou le mal que +l'on proclame devant leur faiblesse. Je n'exige rien +de pareil: honore-moi ou ne m'honore pas, tu +franchiras des mondes au-delà de ton petit monde; +quelques doutes conçus par toi durant ta fragile existence +ne seront pas récompensés par des tortures +de <i>ma</i> conception. Une heure viendra qu'en planant +sur quelques gouttes d'eau, un homme dira à un +homme: <i>Crois en moi, et marche sur les eaux</i>; alors +l'homme pourra braver les vagues en sécurité. Je +ne te dirai pas: Crois en moi, comme la condition +de ton salut; mais: Suis mes pas sur le gouffre des +espaces, et je te montrerai ce que tu ne pourras +prendre pour un mensonge, l'histoire des mondes +passés, présens et futurs.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>O dieu, démon, ou ce que tu peux être, est-ce là +votre terre?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Eh quoi! tu ne reconnais pas la poussière dont +votre père fut formé?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Se peut-il? Ce petit cercle bleu nageant dans l'espace +éthéré, et près de lui un cercle plus étroit +encore, et dont la lueur rappelle celle de notre nuit +terrestre; est-ce là notre paradis?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Indique-moi la position de ce paradis.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Comment le pourrais-je? A mesure que nous avançons, +il devient toujours plus petit; et en diminuant +progressivement, il s'entoure d'une auréole semblable +à la lumière qui jaillit de la plus belle des étoiles, +quand je la contemple des limites du paradis. En +nous écartant, je crois les voir toutes deux se joindre +aux innombrables étoiles qui nous entourent, et +augmenter ainsi leur multitude infinie.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Et s'il existait des mondes plus grands que le +tien, habités par des formes plus grandes; si ces +mondes étaient plus nombreux que la poussière de +la triste terre, multipliée comme elle le sera en +atomes animés, tous vivans, tous condamnés au +malheur et à la mort, que penserais-tu?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je serais fier de la pensée qui comprend de telles +choses.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Mais si cette haute pensée était enchaînée à une +masse servile de matière; si, connaissant de telles +choses, aspirant après elles, et après une science +encore plus élevée, tu demeurais l'esclave des besoins +les plus grossiers et les plus misérables; si tes +plaisirs les plus purs n'étaient qu'un avilissement +déguisé, une illusion énervante et honteuse, dont le +seul but serait de t'entraîner à renouveler des corps +et des ames toutes condamnées à la même fragilité, +presque toutes à la même infortune--</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Esprit! je ne connais pas la mort, si ce n'est que +c'est un être terrible, un hideux héritage qu'avec la +vie je dois à mes parens, et dont je les ai entendu +parler; double et triste héritage, autant que j'en +puis juger encore. Mais enfin, si notre sort est tel +que tu me le dépeins (et je sens en moi le douloureux +pressentiment de la vérité), permets-moi de +mourir ici; car donner le jour à des êtres dont le +partage serait de souffrir longues années, et puis +enfin mourir, ce n'est après tout que propager la +mort et multiplier le meurtre.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Tu ne peux pas mourir tout-à-fait;--il est quelque +chose qui doit survivre.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>L'autre n'en a rien dit à mon père, quand il le +chassa du paradis, avec la mort écrite sur son front. +Mais au moins laisse-moi détruire ce qu'il y a de +mortel en moi, pour que je sois, quant au reste, +semblable aux anges.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Je suis de l'essence angélique: voudrais-tu me +ressembler?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je ne sais pas ce que tu es: je sens ton pouvoir. +Tu me montres des objets qui surpassent mes facultés, +et qu'il ne serait pas en ma puissance de voir; +bien qu'ils soient encore inférieurs à mes désirs et à +ma conception.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Quelles sont-elles, ces conceptions d'un orgueil +assez humble pour séjourner avec les vers dans une +enveloppe de terre?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et toi-même, qui es-tu pour affecter un esprit si +hautain, pour jouir des priviléges des choses créées +<i>et</i> des choses immortelles, et qui cependant sembles +dévoré de chagrin?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Je parais ce que je suis; voilà pourquoi je te demande +si tu voudrais être immortel.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Tu l'as dit; il faut, même en dépit de moi, que +je sois immortel. Je l'ignorais;--mais puisqu'il le +faut, permets-moi, heureux ou malheureux, d'anticiper +aujourd'hui sur mon immortalité.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Tu l'anticipais avant de me connaître.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Comment?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>En souffrant.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Les tourmens seraient-ils immortels?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Nous verrons, moi et tes fils. Mais regarde maintenant, +n'es-tu pas ravi?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Que vois-je, et qu'êtes-vous, magnifiques espaces +que l'imagination n'aurait pu rêver? Qu'êtes-vous, +globes infinis d'une lumière toujours plus éblouissante? +Quel est ce désert azuré, ces champs de l'air +sans bornes où vous roulez, semblables aux feuilles +que je voyais flotter sur les ondes limpides de l'Éden? +Votre course est-elle mesurée? ou parcourez-vous +un espace sans bornes, un univers aérien toujours +nouveau, auquel mon ame, éblouie par l'idée de l'éternité, +ne peut penser sans vertige? O dieu! dieux! +ou qui que vous soyez! que vous êtes beaux à contempler! +quelle merveille dans vos effets ou dans vos +accidens! Que je meure comme un atôme (s'il en +est qui meurent), ou que je sois initié au mystère +de votre nature! Mes pensées, en ce moment, ne +sont pas aussi indignes que la poussière qui les recèle, +des objets que je contemple. Esprit! donne-moi +la mort, ou laisse-moi approcher davantage.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>N'es-tu pas assez près? Baisse les yeux vers votre +terre!</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Ou est-elle? je ne vois plus rien qu'une masse +d'innombrables lueurs.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Regarde-là.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je ne vois rien.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Elle brille cependant encore.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Quoi! ce point imperceptible?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Se peut-il? J'ai vu des vers luisans et d'autres insectes +lumineux étinceler sur les gazons dans un +sombre crépuscule; ils répandaient un éclat plus vif +que le monde qui les contient.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Eh bien! tu as vu briller des vers et des mondes;--qu'en +penses-tu?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Qu'ils sont beaux chacun dans leur propre sphère; +et qu'au milieu des nuits auxquelles ils doivent leur +beauté, l'imperceptible insecte, dans sa course lumineuse, +et l'étoile immortelle, dans son immense +carrière, doivent également être guidés.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Mais comment et par qui?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Montre-le-moi.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Oses-tu le demander?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>N'ai-je pas osé connaître ce que j'oserai en ce +moment voir? Tu ne m'as rien montré qui satisfasse +encore mon imagination.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Avance donc avec moi. Veux-tu contempler les +objets mortels ou immortels?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Que vois-je là?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Des objets qui participent des deux natures: lequel +saisit le plus ton cœur?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Les choses que je vois.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Mais qui te frappe le plus?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Les choses que je n'ai vues et ne verrai jamais:--les +mystères de la mort.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Mais si je te montre les choses qui sont mortes, +comme je t'ai montré plusieurs de celles qui ne mourront +pas?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Fais-le.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Avance donc sur nos ailes puissantes.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Oh! comme nous fendons les airs! les astres s'éteignent +peu à peu. La terre! où est ma terre? Laisse-moi, +que je la regarde encore; c'est d'elle que je fus +formé.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Elle est aujourd'hui moins que toi dans l'univers. +Cependant, ne crois pas pouvoir lui échapper; +bientôt tu lui seras rendu et à toute sa vile poussière: +c'est une partie de ton éternité et de la +mienne.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Où me conduis-tu?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>A ce qui existait avant toi. C'est le fantôme d'un +monde dont le tien n'offre que les débris.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Eh quoi! notre monde n'est-il pas nouveau?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Pas plus que ne l'est la vie, et ce qui était avant +que toi ou moi ne fussions, et les objets qui nous +semblent plus grands que moi-même. Maintes choses +n'auront pas de fin; quelques-unes, prétendant n'avoir +pas eu de commencemens, en ont eu d'aussi +misérables que le tien; et si de plus nobles substances +ont été éteintes, c'est pour faire place à d'autres +plus méprisables que nous ne pourrions l'imaginer: +car il n'y a d'éternellement <i>immobile</i> que les <i>momens</i> +et l'<i>espace</i>. Le changement n'est pas la mort, si ce +n'est pour la matière; mais tu es matière, et tu ne +peux comprendre que les êtres de la même nature: +je t'en montrerai.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Matière, esprits, je puis contempler tout ce que +tu voudras.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Avance donc!</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Les astres disparaissent; quelques-uns, au contraire, +s'agrandissent à notre approche, et semblent +de véritables mondes.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Ce qu'ils sont en effet.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Quoi! chacun d'eux aurait-il un Éden?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Peut-être.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et des hommes?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Oui, ou des êtres plus grands.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Ont-ils aussi des serpens?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Voudrais-tu des hommes sans serpens, et que nul +ne pût ramper à l'exception de tes semblables?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Comme tous les flambeaux disparaissent! Où +fuyons-nous?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Vers le monde des fantômes; celui des êtres passés, +et des ombres qui n'existent pas encore.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais l'obscurité augmente de plus en plus;--il +n'y a plus d'astres.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Cependant tu vois encore.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Sinistre lumière! pas de lune, pas de soleil, pas +une immensité d'étoiles. L'azur nuancé de pourpre +de la nuit disparaît lui-même en un crépuscule glacial; +je vois des masses épaisses, mais elles ne ressemblent +pas aux mondes que tu viens de me montrer, +et qui, environnés de lumières, semblaient +encore pleins de vie, quand avait disparu leur atmosphère +radieuse; déroulant alors aux yeux surpris +les formes variées de profondes vallées ou de vastes +montagnes; quelques-uns lançant des jets de feu, +d'autres déployant de vastes plaines liquides, d'autres +placés à quelques pas de comètes étincelantes et +de lunes régulières qui semblaient prendre les traits +capricieux de ces belles terres:--mais ici, tout +est sombre et terrible.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Rien, toutefois, n'y semble confus. Tu demandes +à voir la mort et les objets morts?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je ne le demande pas; mais comme je sais qu'il +en existe, et que, par le péché de mon père, nous +sommes condamnés, lui, moi, et tous ceux qui nous +remplaceront, à la subir, je veux la voir une fois +de mon plein gré, avant d'être un jour entraîné à la +voir malgré moi.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Regarde.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>C'est la nuit.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>C'est ainsi qu'elle sera toujours; mais franchissons +le seuil.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>D'énormes nuages l'environnent;--quel est ceci?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Entre.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Pourrai-je revenir?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Revenir! assurément. Comment pourrait être +d'ailleurs peuplé cet empire? Son enceinte actuelle +est déserte auprès de ce qu'elle doit être, grâce aux +tiens et à toi-même.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Les vapeurs s'épaississent de plus en plus; elles +forment autour de nous des cercles fantastiques.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Avance!</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais toi?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Ne crains rien; tu ne pourrais sans moi entrer +dans ce royaume. En avant!</p> + +<p class="stage1">(Ils disparaissent à travers les nuages.)</p> +<br><br> +<h3>SCÈNE II.</h3> + +<p class="stage1">(Le séjour des ombres.)</p> + +<p class="stage1">Entrent LUCIFER et CAÏN.</p> +<br> +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Quel silence! quelle obscure immensité! Ils ne +semblent former qu'un seul être, et cependant ces +mondes sont plus peuplés que les orbes brillans et +lumineux qui parsèment les champs supérieurs de +l'air. Telle était cependant leur multitude, que je +les prenais plutôt pour de légères étincelles égarées +dans les célestes espaces, que pour des mondes habités +eux-mêmes; mais en m'approchant davantage, +je m'aperçus qu'ils se transformaient en autant de +mondes matériels, faits plutôt pour servir de demeure +à la vie, que pour vivre par eux-mêmes. Ici, +au contraire, tout est si ténébreux, ou d'une lueur +si épaisse, qu'on y reconnaît l'image d'un jour qui +n'est plus.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>C'est le royaume de la mort.--Désires-tu la voir +maintenant?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Comment répondrais-je avant de savoir précisément +ce qu'elle est? Mais si j'en juge d'après les longues +homélies de mon père, c'est une chose--grand +Dieu! je n'ose y penser! Maudit soit celui +qui inventa la vie pour conduire à la mort! ou bien +maudite la grossière masse de vie qui ne put retenir +ses priviléges, et transmit les conséquences de son +crime aux innocens eux-mêmes!</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Tu maudis ton père?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Ne m'a-t-il pas maudit en me donnant le jour? +Ne m'a-t-il pas maudit avant ma naissance, en osant +arracher le fruit défendu?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Tu dis vrai: entre ton père et toi la malédiction +est mutuelle. Mais tes enfans et ton frère?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Qu'ils la partagent avec moi; qu'ils héritent de ce +qu'on m'a légué. Mais vous, royaumes obscurs, séjour +d'ombres éternelles et de formes immenses, les +unes complètement tracées, les autres indistinctes, +mais toutes également imposantes et mélancoliques:--qui +êtes-vous? Vivez-vous, ou vécûtes-vous un +jour?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Quelque chose de l'un et de l'autre.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Alors, qu'est-ce que la mort?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Eh quoi! celui qui vous a créés ne vous a-t-il pas +dit qu'il existait une autre vie?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Jusqu'à présent, il ne nous a dit qu'une chose: +c'est que nous devions tous mourir.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Peut-être vous dévoilera-t-il un jour le reste.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Jour heureux!</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Oui, heureux! quand à travers d'inexprimables +agonies, avant-courières d'agonies éternelles, il sera +révélé à une multitude innombrable d'êtres animés, +qu'ils n'ont reçu la vie que pour souffrir à jamais!</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Quels sont ces fantômes puissans que je vois flotter +autour de moi?--Ils n'ont pas la forme des intelligences +que j'ai vu errer autour de notre regretté +paradis; ils n'ont pas celle de l'homme, telle que je +l'ai remarquée dans Adam, dans Abel et en moi-même, +ni dans mes sœurs, ni dans mes enfans. +Toutefois, leur aspect, différent de celui des hommes +et des anges, révèle des substances qui, s'ils le cèdent +aux derniers; semblent l'emporter sur mes +semblables; altiers, fiers, d'une beauté et d'une +force remarquable, mais d'une expression inexplicable, +jamais rien de tel ne s'offrit à ma vue. Ils +n'ont pas l'aile du séraphin, la figure de l'homme, +ou la forme des plus grands animaux; ils n'ont rien +de ce qui respire aujourd'hui: grands, toutefois, et +beaux comme les plus beaux et les plus grands des +êtres animés, et cependant si différens d'eux, que je +puis à peine supposer qu'ils existent.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Ils vécurent cependant.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Où?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Où tu vis toi-même.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Quand?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Ils ont habité sur ce que tu nommes aujourd'hui +la terre.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Adam est pourtant le premier.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>De ta race, je l'avoue;--mais il est en même +tems le dernier de ceux-là.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et quels sont-ils?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Ce que tu seras.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais enfin, qu'étaient-ils?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Vivans, forts, intelligens, bons, grands et glorieux; +des êtres en tout aussi supérieurs à ton père, +dans l'Éden, que toi et ton fils le serez à votre +soixante-millième génération, lorsqu'elle aura atteint +le dernier degré de dégradation;--et juge, par ta +propre faiblesse, de ce qu'ils devront être.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>O ciel! et tous ils ont péri?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Ils ont quitté leur terre comme tu quitteras la +tienne.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais la mienne fut-elle la leur?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Elle le fut.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais elle était différente: elle est aujourd'hui +trop resserrée et trop humble pour porter de pareilles +créatures.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Elle était en effet plus glorieuse.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et pourquoi est-elle déchue?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Demande à celui qui l'atteignit.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Comment?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Par la plus rigoureuse et la plus inexorable catastrophe; +par le désordre des élémens, qui rendirent +le inonde au chaos, comme auparavant le chaos avait +vomi un monde: de tels événemens, rares dans le +tems, sont fréquens dans l'éternité.--Passons, et +jette les yeux sur le passé!</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Tableau terrible!</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Et vrai. Regarde ces fantômes! ils furent jadis, +comme toi, entourés de matière.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et serai-je un jour comme eux?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>C'est à celui qui te fit à te répondre. Je te montre +quels sont tes prédécesseurs; ce qu'ils étaient, tu +l'es aujourd'hui, mais dans un degré inférieur, proportionné +à tes faibles sentimens, à ta faible portion +d'immortalité, d'intelligence et de force terrestre. +Ce que vous avez de commun avec ce qu'ils avaient, +c'est la vie; ce qui vous unira encore--la mort. +Quant au reste de vos attributs, ils sont tels qu'ils +conviennent à des reptiles engendrés de la fange refroidie +d'un puissant univers, à des êtres confinés +dans une planète encore informe, à des êtres dont le +bonheur devait dépendre de leur aveuglement,--d'un +paradis d'ignorance d'où la science était proscrite +comme une substance empoisonnée. Mais regarde +quels sont où quels étaient ces êtres supérieurs; +ou, si tu n'en as pas le courage, recule, et +reprends sur la terre ta tâche ordinaire:--je t'y +transporterai en sécurité.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Non! je veux rester ici.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Combien de tems?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Pour toujours. Aussi bien, puisqu'il faut que j'y +retourne de la terre, je préfère rester; je suis las de +tout ce que la matière m'a découvert:--laisse-moi +rester parmi les ombres.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Cela ne peut être: ce que tu prends pour la réalité, +n'est à présent qu'une vision. Pour te disposer +à cette demeure, il te faut passer par le même chemin +que ceux que tu vois,--par les portes de la +mort.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais par quelle porte venons-nous d'y entrer?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Par les miennes. Mais je me suis engagé à te ramener, +et mon esprit te soutient dans des régions +où tout, à l'exception de toi-même, est privé de +souffle. Regarde, mais n'espère pas demeurer ici +avant que ton tour soit venu.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et ceux-ci, ne peuvent-ils plus revenir sur la +terre?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p><i>Leur</i> terre est pour jamais évanouie;--elle est +tellement changée, qu'ils ne voudraient pas respirer +une seconde fois dans le plus agréable lieu de sa surface +aujourd'hui décharnée.--C'était--oh! quel +beau monde c'était alors!</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et c'est encore. Je le sens, ce n'est pas la terre +contre laquelle je suis en guerre; je me plains seulement +de ne pouvoir jouir de ce qu'elle offre de +beau, sans l'acheter par le travail; je me plains de +ne pouvoir assouvir ma soif dévorante de connaissance, +et de ne pouvoir dompter mes mille craintes +de mort et de vie.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Tu vois ce qu'est ton monde; mais il ne t'est pas +donné de concevoir l'ombre de ce qu'il fut.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais ces énormes créatures, fantômes inférieurs +en intelligence (du moins tels paraissent-ils) aux +êtres que nous avons déjà vus; comparables, en quelque +chose, aux sauvages habitans des forêts de la +terre, aux monstres dont les rugissemens font retentir +les bois, mais dix fois plus grands et plus terribles +encore; leur taille est plus élevée que les murailles +défendues de l'Éden, leurs yeux étincellent +comme les épées flamboyantes dont les anges sont +armés, et leurs défenses se projettent comme des +troncs d'arbres dépouillés de leurs branches et de +leurs écorces:--qu'étaient-ils?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Ce qu'est le mammoth dans votre monde;--mais +ces derniers-là même gisent étendus par myriades +sous sa surface.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et non pas comme nous sur le sol?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Non. En faisant la guerre à ta fragile race, ils +rendraient inutile la malédiction lancée contre elle,--ils +l'extermineraient trop promptement.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais pourquoi la guerre?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Vous avez oublié l'arrêt qui vous a chassés de +l'Éden,--guerre avec tous, mort à tous, maladie, +douleur, amertume pour tous; tels ont été les fruits +de l'arbre défendu.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais les animaux--en ont-ils donc mangé, qu'ils +doivent aussi mourir?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Votre créateur vous l'a dit; <i>ils</i> furent faits pour +vous, comme vous pour lui.--Vous ne voudriez +pas que leur sort fût préférable au vôtre? Sans la +chute d'Adam, ils seraient comme lui restés debout.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Malheureuses créatures! ils partagent le destin +de mon père, de même que ses enfans; comme eux, +sans avoir partagé le fruit fatal: comme eux aussi, +sans avoir atteint le rameau désiré de la <i>science</i>! +arbre de mensonge:--car nous ne savons rien. +Au prix de la mort, il nous avait du moins promis +la connaissance; mais qu'est-ce que l'homme connaît?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Il se peut que la mort conduise à la plus haute +science; comme elle est de toutes les choses la seule +certaine, elle mène, du moins, à une science assurée. +L'arbre était donc véridique, bien qu'il donne +la mort.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais ces obscures contrées, je les vois sans les +comprendre.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Parce que ton heure est encore loin, et que la +matière ne peut concevoir parfaitement ce qu'est +l'esprit;--mais c'est quelque chose de savoir qu'il +existe de telles contrées.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Nous savions déjà que la mort existait.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Mais non pas ce qui était après elle.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et je l'ignore encore.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Tu as appris qu'il est, au-delà de ton existence, +une et plusieurs autres existences,--et tu l'ignorais +ce matin.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais tout à mes yeux reste obscur et chargé de +nuages.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Sois satisfait; tout s'éclaircira devant ton immortalité.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et cet immense et liquide espace azuré, dont les +flots radieux, élancés devant nous, ressemblent à des +ondes, et que je prendrais pour les sources de notre +paradis, si l'azur éthéré de sa surface n'était pas +sans bornes et sans rivages:--quel est-il?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Son image se retrouve encore en petit sur la terre, +et tes enfans habiteront près d'elle--c'est le fantôme +d'un océan.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>On dirait un autre univers, un soleil liquide.--Et +ces créatures informes qui se jouent sur sa lumineuse +surface?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Tu vois en eux ses habitans, les Léviathans d'autrefois.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et cet immense serpent qui prolonge ses replis +tortueux et sa tête énorme, dix fois plus haut que +le cèdre le plus élevé, regardant comme s'il voulait +atteindre les globes que nous avons auparavant contemplés?--n'est-il +pas de l'espèce de celui qui glissait +dans le feuillage de l'arbre de la science?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Ève, ta mère, peut dire mieux que personne quelle +espèce de serpent la séduisit.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Celui-ci est trop effrayant. L'autre, sans doute, +avait plus de beauté.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Toi-même, ne l'as-tu jamais vu?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>J'en ai vu plusieurs appelés du même nom, mais +jamais précisément celui qui persuada de cueillir le +fruit fatal.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Votre père ne le vit-il pas?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Non: ce fut ma mère qui le tenta. Elle-même l'avait +été par le serpent.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Honnête homme! toutes les fois que ta femme, +les femmes de tes enfans vous entraîneront, toi ou +bien eux, vers quelque chose d'étrange ou de nouveau, +sois persuadé que tu auras vu la première +source de la séduction.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Ton conseil vient trop tard: il n'est plus de serpent +pour tenter nos femmes.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Mais il reste encore pour les femmes des motifs de +tenter les hommes, et pour l'homme de tenter la +femme.--Que tes enfans y songent! ce conseil est +bienveillant: je le donne surtout à mon détriment; +mais il est vrai qu'il ne sera pas suivi, et qu'ainsi je +cours peu de risques.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je n'entends pas cela.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>O le plus heureux des hommes!--ton monde et +toi-même êtes encore trop jeunes! Tu te crois très-malheureux +et le plus criminel, n'est-il pas vrai?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Quant au crime, je l'ignore; mais quant aux souffrances, +j'en ai déjà trop senti.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Premier né du premier homme! ton état présent +de péché--car tu es coupable; de douleur--car +tu souffres, est une sorte d'Éden dans toute son innocence, +comparé à l'état dans lequel tu seras bientôt; +et cet état prochain, ces crimes, ces souffrances +redoublées seront encore un paradis, comparés à tout +ce que doivent souffrir tes enfans et les enfans de +tes enfans.--Maintenant, retournons sur la terre.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et n'est-ce que pour m'apprendre cela que tu m'as +traîné jusqu'ici?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Ne cherchais-tu pas la science?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Oui, mais la science qui conduit au bonheur.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Tu as réussi, s'il est vrai que la vérité y conduise.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Ainsi donc le Dieu de mon père avait bien fait de +défendre l'approche de l'arbre fatal.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Il eût mieux fait de ne pas le planter. Mais l'ignorance +du mal ne vous a pas préservés du mal; il en +sera toujours de même, le mal se retrouvera dans +tout.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Non, je ne te crois pas.--J'aspire après le bien.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Et qui ne le fait pas? qui aspire après le mal? +qui ne recule pas devant ses fruits amers? personne--rien +au monde: le mal est la terreur de tout ce +qui vit.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Dans ces orbes glorieux et innombrables, dont +nous avons admiré le lointain éclat, avant de descendre +dans cet abîme fantastique, le mal ne peut +être; ils sont trop beaux.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Tu les as vus de loin.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et qu'importe? la distance ne peut ternir que leur +éclat;--vus de plus près, ils doivent être plus radieux +encore.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Vois de près les plus beaux objets de la terre, et +juge alors de leur beauté.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je l'ai fait;--les choses les plus belles m'ont +paru de près plus ravissantes.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Ce doit être une illusion.--Quel est donc l'objet +qui, frappant la vue de plus près, a pu t'offrir +plus de charmes que contemplé dans le lointain?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>C'est ma sœur Adah.--Toutes les étoiles du ciel, +la nuance de la mer aux approches de la nuit, quand +elle est éclairée par le globe qui semble lui-même +un esprit, ou le séjour d'un esprit;--les couleurs +du crépuscule,--le lever pompeux du soleil,--son +élévation sublime, son coucher qui remplit mes +yeux de délicieuses larmes, et semble entraîner doucement +mon cœur avec lui au-delà des eclatans nuages +de l'horizon;--l'ombrage des forêts,--les bourgeons +naissans,--la voix des oiseaux,--les soupirs +du rossignol qui semble parler d'amour, et se +joindre aux chants des chérubins, à l'instant où le +jour s'évanouit des murailles d'Éden;--tout cela +n'est rien à mes yeux et pour mon cœur comme la +figure d'Adah: pour la contempler, je sacrifierais +et la terre et les cieux!</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Dans sa fragilité, elle est belle comme une substance +mortelle pouvait l'enfanter au premier instant +de la création, et par l'effet du premier et du plus +tendre amour: ce n'en est pas moins une illusion.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Vous le pensez; vous n'êtes pas son frère.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Mortel! apprends que mes pareils n'ont pas de +frères.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Quelle alliance veux-tu donc contracter avec nous?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Il se peut que tu en contractes une éternelle avec +moi. Mais enfin, si tu possèdes un être plus beau +mille fois que tous les objets qui t'environnent, pourquoi +es-tu malheureux?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Demande-moi pourquoi j'existe? pourquoi toi-même, +pourquoi toutes choses connaissent-elles le +malheur? Ah! celui qui nous a créés doit lui-même +être malheureux comme son ouvrage! Ce n'est pas +dans un instant de bonheur que l'on peut enfanter +la désolation; et pourtant, si j'en crois mon père, +il est tout-puissant. Pourquoi donc le mal--si lui-même +est bon? J'ai fait cette question à mon père; +il m'a répondu que le mal était la seule route qui +pût conduire au bien. Étrange bien qui doit provenir +de son plus grand ennemi! J'ai vu dernièrement +un agneau piqué par un reptile: la malheureuse +victime se roulait en écumant sur la terre, vainement +protégée par les tristes et inquiets bêlemens de +sa mère. Mon père cueillit quelques herbes, et les +étendit sur la blessure; par degrés, le petit animal +revint à la vie, souleva sa tête vers la mamelle de sa +mère, qui marquait sa joie en ranimant de son lait +ses forces affaiblies. Mon fils, dit alors Adam, voilà +comme du mal peut naître le bien.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Que répondis-tu?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Rien: car il est mon père; mais je pensais qu'il +eût mieux valu pour l'animal n'avoir jamais été piqué, +que d'acheter le retour de sa frêle existence +par une agonie horrible.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Mais tu m'as dit que tu n'aimais rien autant que +celle qui partagea le lait de ta mère, et qui le donne +à tes enfans?--</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Certainement. Que pourrais-je être sans elle?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Et que suis-je, moi?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Est-ce que tu n'aimes rien?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Qu'est-ce que ton Dieu aime?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Toutes choses, dit mon père. Mais, je l'avoue, +je ne le vois pas dans le sort auquel il nous soumet.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>C'est pourquoi tu ne peux pas voir davantage si +moi j'aime ou n'aime pas; si je tiens à quelqu'autre +chose qu'à un vaste projet, devant lequel les individus +disparaissent comme de la neige.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>De la neige! qu'est-ce que cela?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Tu es heureux d'ignorer ce que tes descendans +doivent souffrir; jouis encore d'un climat qui ne +connaît pas d'hiver!</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais n'aimes-tu rien autant que toi-même?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Et Caïn s'aime-t-il lui-même?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Oui, mais j'aime plus encore celle qui me fait +supporter mes souffrances, et il ne dépend pas de +moi de ne pas la chérir.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Tu la chéris parce qu'elle est belle, comme fut la +pomme aux yeux de ta mère; et quand elle cessera +de l'être, ton amour cessera, comme aurait cessé +tout autre désir.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Elle cessera d'être belle! Comment cela pourrait-il +être?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Avec le tems.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais le tems a déjà passé; et, jusqu'à présent, +Adam et ma mère ont gardé leur beauté: une beauté +réelle, bien qu'elle n'égale plus celle d'Adah et des +séraphins.--</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Tout cela doit passer en eux et en elles.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>J'en suis affligé; mais pour cela, je ne puis concevoir +que mon amour s'affaiblisse jamais. Et si je +voyais sa beauté s'évanouir, je croirais que le créateur +de toute beauté perdrait plus que moi, en perdant +son plus bel ouvrage.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Je te plains d'aimer ce qui doit périr.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je te plains de ne rien aimer.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Et ton frère,--est-il également cher à ton cœur?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Pourquoi ne le serait-il pas?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Ton père l'aime beaucoup,--ton Dieu aussi.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et je les imite.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>C'est une action bonne et généreuse.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Généreuse!</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>C'est le second né de la chair; c'est le favori de +sa mère.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Qu'il garde des faveurs dont le serpent eut les +prémices.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Mais l'amour de son père.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Que m'importe? Faut-il que je n'aime pas ce que +tout le monde aime?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Oui; celui que Jéhovah,--le seigneur indulgent, +le miséricordieux constructeur du paradis défendu,--regarde +toujours en souriant.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Moi, je n'ai jamais vu Lui; je ne sais pas si Il +sourit.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Mais vous avez vu ses anges.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Rarement.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Assez cependant pour remarquer qu'ils aiment ton +frère, et que ses sacrifices sont agréables.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Qu'ils le soient! Pourquoi me parler de cela?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Parce que tu y pensais auparavant.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et si j'y ai pensé, quel besoin de me rappeler +une pensée.....--- (Il s'arrête comme agité.)--Esprit! +nous sommes ici dans <i>ton</i> monde; ne parle pas du +mien. Tu m'as montré des merveilles; tu m'as montré +ces puissans préadamites qui habitaient la terre +dont la nôtre est un débris; tu m'as fait distinguer +des myriades de mondes célestes, dont le nôtre est +le triste et lointain compagnon dans l'immensité des +êtres; tu as découvert à mes regards des ombres +frappées de la terrible étreinte, de celle que nous +apporta mon père,--la mort; tu m'as fait voir +beaucoup, mais non pas tout: montre-moi où demeure +Jéhovah, son paradis spécial--le <i>tien</i>; où +est-il?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Ici, et dans tout l'espace.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais comme toutes les choses, vous avez une demeure +particulière; la chair a la terre, les autres +mondes ont également leurs habitans. Toutes les +créatures ont un élément dans lequel elles respirent; +et les êtres qui ne respirent plus de notre +souffle ont le leur, comme tu l'as dit: Jéhovah et +toi-même vous avez le vôtre.--N'habitez-vous pas +ensemble?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Non; nous régnons ensemble, mais nos demeures +sont divisées.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Pourquoi n'êtes-vous pas un seul! peut-être l'unité +de vos projets ferait l'union des élémens, aujourd'hui +le jouet des tempêtes. Comment s'est-il fait +que vous, étant des esprits sages et infinis, vous +soyez séparés? N'êtes-vous pas comme des frères +dans votre essence, votre nature et votre gloire?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>N'es-tu pas le frère d'Abel?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Nous sommes frères, nous resterons frères; mais +s'il n'en était pas ainsi, qu'est-ce que la chair auprès +de l'esprit? Ce dernier peut-il tomber? L'immortalité +n'est-elle pas une condition de l'infini? et +se quereller, remplir l'espace de sa misère,--pourquoi?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Pour régner.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Ne m'as-tu pas dit que tous deux vous êtes éternels?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et que cette immensité d'azur que j'ai vue est sans +bornes?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Comment donc ne pouvez-vous tous les deux <i>régner</i>?--N'avez-vous +pas assez? Pourquoi vous séparer?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Nous régnons <i>tous les deux</i>.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais l'un de vous fait le mal.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Lequel?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Toi! car si tu pouvais donner à l'homme le bien, +pourquoi ne le fais-tu?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Et pourquoi pas celui qui les créa? Je ne vous ai +pas faits; vous êtes ses créatures et non les miennes.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Alors laisse-nous <i>ses</i> créatures, comme tu dis que +nous le sommes, ou bien montre-moi ta demeure ou +la <i>sienne</i>.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Je pourrais toutes deux te les montrer; mais un +tems viendra que tu verras pour toujours l'une +d'elles.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et pourquoi pas à cette heure?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Ton esprit d'homme a eu de la peine à concentrer +dans une pensée nette et calme le peu que je +t'ai montré, et déjà tu voudrais aspirer au plus grand +des mystères! à celui des <i>deux principes</i>! Tu voudrais +les contempler sur leurs trônes les plus secrets! +Poussière! apprends à limiter ton ambition; car pour +toi, voir l'une ou l'autre serait périr!</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Laisse-moi périr pourvu que je les voie!</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Voilà bien le langage du fils de celle qui cueillit +la pomme! Mais tu périrais seulement, et tu ne les +verrais pas; cette vue t'est réservée dans un autre +état.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Celui de mort.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Du moins le prélude de la mort.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je la crains donc moins, puisque je sais qu'elle +conduit à quelque chose de défini.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Maintenant je vais te ramener dans ton monde, +où tu pourras multiplier la race d'Adam, manger, +boire, travailler, trembler, rire, pleurer, sommeiller +et mourir.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et que me servira d'avoir vu les choses que tu +m'as montrées?</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>N'as-tu pas demandé la connaissance? et dans ce +que j'ai montré, ne t'ai-je pas appris à te connaître +toi-même?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Hélas! je ne distingue rien encore.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Et justement, la somme des connaissances humaines +devrait être la conscience du néant de l'humaine +nature; transmets cette science à tes enfans, +elle leur épargnera maintes tortures.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Orgueilleux esprit! ta parole est dédaigneuse; +mais toi-même, malgré ton arrogance, tu reconnais +un supérieur.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Non! par le ciel qu'il gouverne, par l'abîme, par +l'infinité de mondes et de vies que je tiens avec lui +en commun.--Non! j'ai un vainqueur, je l'avoue; +mais je ne reconnais pas de maître. Il reçoit l'hommage +de tous;--mais il n'a pas le mien. Je combats +contre lui aujourd'hui, comme je combattis au +plus haut des cieux. A travers toute éternité, parmi +les gouffres informes des enfers, dans les interminables +royaumes de l'espace, dans les siècles des +siècles, je disputerai tout, tout avec lui! et tour à +tour, chaque monde, chaque étoile, chaque univers +trembleront dans la balance, jusqu'au jour où cessera +le grand combat, si jamais il cesse, c'est-à-dire +si jamais lui ou moi pouvons être écrasés! Et +qui pourra exterminer notre immortalité, notre haine +irrévocable et mutuelle? Il pourra, à titre de vainqueur, +appeler le vaincu génie du mal; mais quel +sera donc le <i>bien</i> qu'il prétend donner? Si j'étais le +vainqueur, ses œuvres seraient jugées les seules +mauvaises. Et vous, mortels, à peine nés, quels +dons avez-vous reçus de lui dans votre misérable +monde?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Ils sont faibles, et quelques-uns bien amers.</p> + +<p class="mid">LUCIFER.</p> + +<p>Redescends donc avec moi sur cette terre; retourne +éprouver le reste des faveurs que toi et les +tiens devez au ciel. Les choses sont bonnes ou mauvaises +dans leur essence, et non pas d'après le nom +de celui qui les répand. S'il vous donne le bien,--appelez +le principe du bien; si le mal découle de +<i>lui</i>, apprenez à ne pas m'en rendre responsable, +avant de savoir mieux sa véritable source. Ce n'est +pas aux paroles des anges eux-mêmes qu'il faut +croire, c'est aux fruits de votre existence, tels que +vous les savourez. La pomme fatale vous a fait un +don précieux,--celui de la <i>raison</i>.--Que des menaces +tyranniques ne l'écrasent point, et ne vous +réduisent pas à croire aveuglément, en dépit de vos +sens extérieurs et de vos sentimens intimes:--examinez +et souffrez,--créez-vous un monde intérieur +dans votre propre sein, où viendront expirer les impressions +du dehors. C'est ainsi que vous vous rapprocherez +le plus de la nature des esprits et que +vous parviendrez à triompher de votre enveloppe +grossière.</p> + +<p class="stage1">(Ils disparaissent.)</p> + +<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p> +<br><br><br> +<h2>ACTE III.</h2> +<br><br> +<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<p class="stage1">(La terre près d'Éden, comme dans l'acte premier.)</p> + +<p class="stage1">Entrent CAÏN et ADAH.</p> +<br> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Silence, Caïn; marche doucement.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>J'y consens; mais pourquoi?</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Notre petit Énoch dort sur un lit de feuilles, à +l'ombre de ce cyprès.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Un cyprès! c'est un arbre mélancolique; on dirait +qu'il pleure sur ceux qu'il protége de son ombre. +Pourquoi l'as-tu choisi pour reposer notre enfant?</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Parce que ses branches interceptent le soleil +comme la nuit, et qu'elles paraissent ainsi faites +pour inviter au sommeil.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Oui, au dernier,--au plus long sommeil; mais +n'importe,--mène-moi à lui. (Ils s'approchent de l'enfant.) +Comme il est beau! Ses petites joues, dans leur +pur incarnat, semblent vouloir lutter avec les roses +effeuillées sous lui.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Et ses lèvres, comme elles sont gracieusement entr'ouvertes! +Non! garde-toi de les baiser, du moins +en ce moment: il s'éveillerait.--Son heure de repos +est, il est vrai, presque écoulée; mais ce serait +dommage de l'interrompre volontairement.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Vous dites bien; je contiendrai mes désirs. Il +dort, il sourit!--Ah! dors et souris, toi le fragile +et jeune héritier d'un monde presque aussi jeune: +dors et souris! les heures et les jours d'innocence +et de bonheur t'appartiennent encore! <i>Tu</i> n'as pas +dérobé le fruit,--tu ne sais pas que tu es nu! Le +tems viendra où tu recevras le châtiment de crimes +inconnus, dont ni toi ni moi ne furent coupables. +Mais aujourd'hui sommeille en paix! Voilà que ses +joues se colorent d'un vif sourire, ses cils brillent au-dessous +de ses longues paupières noires comme le +cyprès qui se balance sur elles: le sommeil ne peut +cacher entièrement le limpide azur de ses yeux. +Sans doute il rêve;--de quoi? du paradis!--oui! +Rêve, mon enfant, de cet héritage qui t'est ravi! ce +n'est qu'un songe! car jamais, à l'avenir, ni toi, ni +tes enfans, ni tes pères, ne franchiront le seuil de +ces lieux de bonheur!</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Cher Caïn! ne souffle pas dans l'oreille de notre +enfant des regrets aussi mélancoliques. Pourquoi +toujours regretter le paradis? N'en pouvons-nous +créer un autre?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Où?</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Ici, où tu voudras: partout où tu seras, je ne +sens pas la perte de cet Éden trop pleuré. N'ai-je +pas et toi et notre enfant, mon père, mon frère et +Zillah notre douce sœur, et notre Ève, à qui nous +devons bien plus que la naissance?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Oui, la mort est aussi l'une des dettes que nous +lui devons.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Caïn! cet esprit orgueilleux qui t'a entraîné loin +d'ici a contribué à te rendre encore plus sombre. +J'espérais que les merveilles qu'il avait promis de +te montrer, que ces visions, comme tu les appelles, +de mondes passés et présens rendraient à ton esprit +le calme d'une curiosité satisfaite; mais, je le vois, +ton guide a redoublé tes maux. Cependant, je le remercie +et je lui pardonne tout, en songeant qu'il t'a +sitôt rendu à nos vœux.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Sitôt?</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>A peine s'il y a deux heures que vous vous êtes +éloignés: heures longues pour moi; mais enfin deux +heures seulement, en consultant le soleil.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et pourtant ce soleil, je m'en suis approché; j'ai +vu des mondes qu'il éclairait jadis, et qu'il n'éclairera +plus; j'en ai vu que sa lumière ne pénétrera +jamais: j'aurais cru que mon absence avait duré +des années.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>A peine une heure.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>C'est donc l'esprit qui dispose du tems, et qui le +mesure suivant que les objets qu'il contemple sont +plaisans ou pénibles, sublimes ou méprisables. J'ai +vu des infinités de mondes; j'ai franchi des univers +disparus; j'ai contemplé l'éternité, et je croyais que +quelques gouttes de l'océan des âges m'avaient donné +quelque chose de son immensité; mais à présent, je +reconnais ma faiblesse: l'esprit avait raison de dire +que je n'étais rien.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Pourquoi le disait-il? Jéhovah n'en a pas parlé.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Non; il s'est contenté de nous réduire à ce que +nous sommes. Après avoir flatté la poussière avec +quelques rayons d'Éden et d'immortalité, il nous fait +de nouveau retourner en poussière:--et pourquoi?</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Tu le sais:--c'est la faute de nos parens.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Qu'a de commun avec nous leur faute? Ils ont +péché, c'est à eux de mourir.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Tu ne parles pas bien, Caïn: cette pensée n'est +pas la tienne, mais celle de l'esprit qui était avec +toi. Plût à Dieu que je mourusse pour eux, si je +pouvais ainsi les conserver à la vie!</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Tels seraient aussi mes vœux, si une seule victime +devait assouvir la colère insatiable du destructeur +de la vie, et si notre enfant qui repose ne devait jamais +connaître la mort ni le chagrin, ni les transmettre +à ceux qui naîtront de lui.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Ne savons-nous pas qu'un jour viendra où notre +race sera rachetée!</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Oui, par le sacrifice de l'innocent à la place du +coupable. Quelle expiation que celle-là! Ne sommes-nous +pas innocens? Nous n'avons rien fait pour être +les victimes d'une faute commise avant notre naissance, +ou pour être forcés d'expier un crime inouï +et mystérieux,--si c'est un crime que de poursuivre +la science.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Hélas! mon cher Caïn, tu pèches en ce moment; +tes paroles frappent mes oreilles comme autant d'impiétés.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Alors laisse-moi!</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Jamais, quand ton Dieu te laisserait.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Dis-moi, qu'y a-t-il ici?</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Deux autels que, pendant ton absence, a dressés +notre frère Abel, afin d'y offrir un sacrifice au Seigneur, +au moment de ton retour.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et qui <i>lui</i> a dit que je m'empresserais de concourir +aux offrandes qu'il élève chaque jour vers le +Créateur, avec un front dont l'indigne et lâche humilité +révèle mille fois plus de crainte que d'amour?</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Certes, il fait bien.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Un autel suffit: je n'ai rien à offrir.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Les fruits de la terre, le calice, le bouton et la +tige des fleurs: voilà pour notre Dieu de douces offrandes, +quand elles sont présentées d'un cœur satisfait +et contrit.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>J'ai travaillé, j'ai creusé la terre; la sueur a coulé +de mon front: en un mot, j'ai accompli sa malédiction;--que +faut-il de plus encore? Pourquoi serais-je +satisfait? sans doute parce qu'il m'a fallu lutter +avec tous les élémens, pour en arracher le pain qui +me nourrit? Pourquoi serais-je reconnaissant? parce +que je suis poudre, que je m'agite dans la poudre, +et que je retournerai en poudre? Ah! si je ne suis +rien,--du moins, pour rien au monde, ne serai-je +un lâche hypocrite, affectant la joie, quand intérieurement +le chagrin me dévore. Pourquoi serais-je +contrit? Pour la faute de mon père? Mais +déjà tous nos maux l'ont suffisamment expiée, et les +prophéties nous apprennent que nos enfans l'expieront +encore bien au-delà de ce qu'elle mérite. Il ne +sait pas, notre jeune enfant, à présent livré au sommeil, +il ne sait pas qu'il doit transmettre à des multitudes +innombrables le germe d'une misère éternelle: +mieux vaudrait l'étouffer au milieu de ses doux +rêves, et écraser sa tête contre les rochers, plutôt que +de le laisser vivre pour--</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>O mon Dieu! ne le touche pas!--mon--ton +enfant! Caïn!</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Ne crains rien. Pour tous les globes célestes, et +le pouvoir qui les gouverne, je ne voudrais pas déposer +autre chose qu'un baiser de père sur les lèvres +de cet enfant.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Alors, pourquoi ces horribles paroles?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mieux vaudrait, disais-je, qu'il cessât de vivre, +au lieu de transmettre à d'autres descendans des chagrins +plus insupportables encore que ceux auxquels +il sera soumis. Mais puisque ces paroles vous déplaisent, +je me contente de dire--qu'il eût mieux +valu pour lui de ne pas naître.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Oh! ne parle pas ainsi. Où seraient donc mes +joies, ces joies maternelles que j'éprouve à le veiller, +le nourrir et l'aimer? Silence! il s'éveille. Doux +Énoch! (Elle s'approche de l'enfant.) Caïn, viens le voir! +regarde comme il est plein de vie, de force, de fraîcheur, +de beauté, de bonheur; comme il me ressemble, +comme il est semblable à toi, quand tu souris: +car <i>alors</i> nous sommes <i>tout</i> autres. N'est-il pas +vrai, Caïn? Mère, père, enfant, chacun de nous réfléchit +les traits de l'autre, comme le fait une claire +fontaine, quand elle est calme, et quand ton ame est +calme comme elle. Aime-nous, mon cher Caïn! +Aime-toi à cause de nous, qui te chérissons tant! +Vois comme il sourit! comme il étend ses bras, +comme il arrête ses grands yeux bleus sur les tiens +comme pour saluer son père, tandis que son petit +corps s'agite et semble tressaillir de plaisir. Que +nous parles-tu de peines? les chérubins qui n'ont +pas d'enfans t'envieraient les joies de la paternité. +Caïn! bénis-le! il n'a pas de parole pour te remercier, +mais son cœur lui indique ta présence comme +le tien la sienne.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Enfant, sois béni! si toutefois la bénédiction d'un +mortel peut te garantir de la malédiction du serpent.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Elle le peut. Sans doute la fourberie d'un reptile +ne peut l'emporter sur la bénédiction d'un père.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Oh! pour cela, j'en doute; toutefois, je le bénis.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Notre frère approche.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Ton frère Abel.</p> + +<p>(Entre Abel.)</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>Bonjour, Caïn! la paix de Dieu soit avec toi, mon +frère.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Abel! salut!</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>Notre sœur m'a dit que tu avais voyagé avec un +esprit, bien au-delà des limites que nous ne sommes +pas habitués à franchir. Etait-il de ceux que nous +avons déjà vus, auxquels nous avons parlé comme à +notre père?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Non.</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>Pourquoi donc rester avec lui? c'est peut-être +l'ennemi du Très-Haut.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et l'ami de l'homme. Le Très-Haut, comme vous +le nommez, le fut-il jamais?</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p><i>Nous le nommons</i>! vos paroles sont étranges aujourd'hui. +Adah, ma sœur, laisse-nous pour un instant:--nous +voulons offrir un sacrifice.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Adieu, mon Caïn; mais auparavant, embrasse ton +fils. Puisse le calme de son ame, et les pieux efforts +d'Abel, te rendre à l'innocence et au bonheur!</p> + +<p>(Adah sort avec son enfant.)</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>Où as-tu été?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je ne sais pas.</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>Quoi? ni ce que tu as vu?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Les morts, les immortels; les immenses, les tout-puissans, +les inconcevables mystères de l'espace; +--les univers sans nombre qui furent ou sont encore;--un +abîme d'objets étourdissans, des soleils, +des lunes et des terres roulant comme un tonnerre +autour de moi; tout cela m'a rendu incapable de +suivre une conversation mortelle: Abel, laisse-moi.</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>Tes yeux sont animés d'un éclat surnaturel; une +rougeur surnaturelle couvre tes joues; un accent +surnaturel exprime tes paroles.--Que signifie tout +cela?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Cela signifie--je te prie, laisse-moi.</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>Non pas, jusqu'à ce que nous ayons prié et sacrifié +ensemble.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Abel, je te prie, sacrifie seul.--Jéhovah t'aime +bien.</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>Bien <i>tous les deux</i>, j'espère.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais toi le mieux. Peu m'importe pourquoi; tu +as mieux trouvé grâce que moi: respecte-le donc,--mais +respecte seul,--ou du moins sans moi.</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>Mon frère, je serais indigne d'être le fils de notre +commun père, si je ne te respectais pas comme le +premier-né, et si je ne te priais pas de te joindre à +moi, de me précéder même dans les pieux sacrifices +que nous offrons à Dieu:--c'est là ta place.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je ne l'ai jamais réclamée.</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>Et c'est là ce qui m'afflige. Je t'en prie, consens +à ce que je demande de toi. Ton ame semble oppressée +de je ne sais quelle étrange illusion; cela te +rendra le calme.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Non; rien ne peut me calmer désormais. Que +dis-je, me <i>calmer</i>? jamais je n'ai senti le calme dans +mon cœur, même dans le silence complet des élémens. +Cher Abel, laisse-moi! ou permets-moi de ne +pas troubler plus long-tems tes pieuses intentions.</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>Non, non: il faut que nous fassions ensemble +notre devoir. Ne me repousse pas.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Puisqu'il le faut--eh bien donc, qu'ai-je à faire?</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>Choisis l'un de ces deux autels.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Choisis pour moi. Ils ne sont tous les deux, pour +moi, que de la pierre et du gazon.</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>Cependant, choisis!</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je l'ai fait.</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>C'est le plus élevé, celui qui te convenait le mieux, +comme à l'aîné. Maintenant, prépare tes offrandes.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et les tiennes, où sont-elles?</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>Les voici.--Les premiers-nés, les plus gras du +troupeau:--c'est l'humble don d'un pasteur.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je n'ai pas d'agneaux; mon sort est de creuser la +terre: je ne puis offrir que ce qu'elle accorde à mes +sueurs,--des fruits. (Il cueille des fruits.) Les voici dans +leur fraîcheur, dans leur maturité.</p> + +<p class="stage1">(Ils dressent leurs autels, et allument une flamme au-dessous.)</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>Mon frère, tu es l'aîné; offre d'abord, avec le sacrifice, +ta prière et tes actions de grâce.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Non.--Je n'ai pas l'habitude de cela;--donne-moi +l'exemple, je le suivrai--comme je pourrai.</p> + +<p class="mid">ABEL, s'agenouillant.</p> + +<p>O Dieu! toi qui nous créas, et déposas dans nos +narines le souffle de la vie; qui nous as béni, et qui, +en dépit de la faute de notre père, as bien voulu ne +pas perdre tous ses enfans, comme ils eussent été +perdus, si ta justice n'eût pas été tempérée par la +bonté dans laquelle tu te complais; toi qui nous accordas +le pardon, comme un autre paradis, si on le +compare à l'énormité de notre crime;--seul maître +de la lumière, du bien, de la gloire, de l'éternité; +sans qui tout serait mal, avec qui rien ne peut +faillir, si ce n'est dans un but louable et prévu par +ton impénétrable et toute-puissante bonté,--accepte +le premier des prémices du troupeau de ton humble +pasteur:--cette offrande n'est rien en elle-même;--et +quelle offrande serait quelque chose auprès de +toi?--Mais pourtant accepte-la, comme une action +de grâce de celui qui la dépose à la face sublime de +tes cieux, en inclinant son front jusque dans la poussière +dont il est lui-même formé, pour mieux, et à +jamais, rendre hommage à toi et à ton nom!</p> + +<p class="mid">CAÏN, demeuré debout.</p> + +<p>Esprit! quelque tu sois;--tout-puissant, il se +peut;--bon, comme doivent l'être toutes tes créations; +Jéhovah sur la terre, et Dieu dans le ciel! décoré +d'autres noms encore, peut-être, car tes attributs +semblent aussi multipliés que tes ouvrages: si +les prières peuvent te rendre propice, reçois les +miennes. Si tu dois être honoré par des autels, adouci +par des sacrifices, accueille ceux que je te présente! +Deux créatures viennent en ériger de concert vers +toi. Si tu aimes le sang, l'autel du pasteur, qui fume +à mes côtés, en a répandu devant toi, et les membres +de ses agneaux, palpitans encore, élèvent vers +les cieux un encens ensanglanté; ou si les fruits +doux et parfumés de la terre, présentés devant toi, +à la face du soleil qui les a mûris, peuvent t'agréer, +en cela qu'ils sont aussi beaux encore que tu nous +les as donnés, et semblent déposés ici plutôt pour +témoigner de la beauté de tes ouvrages que pour attirer +l'un de tes regards sur les nôtres; si l'autel +privé de victimes et l'autel non rougi de sang peuvent +obtenir tes faveurs, regarde le mien; et quant +à celui qui l'éleva,--il est tel que tu l'as fait: il ne +sait rien solliciter à genoux. S'il est méchant, frappe-le! +tu es tout-puissant, et tu le peux;--qui pourrait +en effet s'y opposer? S'il est bon, frappe ou +épargne-le, comme il te plaira! puisque tout dépend +de toi; puisque le bon et le mauvais sont eux-mêmes +sans pouvoir, quand tu ne les soutiens pas. Que ta +volonté elle-même soit juste ou partiale, je l'ignore; +n'étant pas tout-puissant, ne pouvant juger la toute-puissance, +mais seulement subir les arrêts, hélas! +déjà trop cruellement subis!</p> + +<p class="stage1">(Le feu allumé sous l'autel d'Abel s'élève en colonne, et s'élance<br> +lumineusement vers le ciel; un ouragan renverse l'autel de Caïn,<br> +et disperse les fruits sur la terre.)</p> + +<p class="mid">ABEL, s'agenouillant.</p> + +<p>O mon frère, prie! Jéhovah est irrité contre toi.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et pourquoi?</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>Tes fruits sont épars sur la terre.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Ils viennent de la terre; laisse-les y retourner: +leur graine portera de nouveaux fruits avant l'été. +Quant à ton offrande carnassière, elle plaît davantage; +vois comme le ciel suce la flamme que le sang +a engraissée.</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>Ne songe pas au succès de mon offrande; mais +hâte-toi d'en préparer une autre, avant qu'il ne soit +trop tard.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je ne veux plus élever d'autels, ni souffrir qu'on +en élève.--</p> + +<p class="mid">ABEL, se levant.</p> + +<p>Caïn! que prétends-tu?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Renverser ce lâche courtisan des nuages, cet enfumé +réceptacle de tes sottes prières,--ton autel +enfin, rougi du sang des faibles agneaux que leur +mère a nourris de lait pour qu'ils fussent égorgés à +ton Dieu.</p> + +<p class="mid">ABEL, le retenant.</p> + +<p>Tu ne le feras pas.--N'ajoute pas à des actions +impies des paroles impies! N'ébranle pas l'autel,--il +est sacré maintenant, par le bon plaisir de Jéhovah, +puisqu'il en a daigné accepter les offrandes.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p><i>Son plaisir</i>! Le met-il donc, ce plaisir, dans le parfum +des chairs pantelantes et du sang encore bouillant? +dans le bêlement des mères désolées, qui redemandent +leurs expirans nourrissons? dans l'agonie +des tristes et innocentes victimes sous le couteau sacré? +Va-t'en! aussi bien ce trophée sanglant n'épouvantera +pas long-tems le soleil, et ne restera pas la +honte de la création.</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>Mon frère, arrête-toi. Tu ne veux pas employer +la violence contre mon autel; si tu en es jaloux, il +est à toi: consomme-s-y un autre sacrifice.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Un autre sacrifice? Va-t'en, ou ce sacrifice peut +en effet--</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>Que veux-tu dire?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Va--va-t'en.--Ton Dieu, n'est-ce pas, aime +le sang?--songe-s-y.--Va-t'en avant qu'il n'y +en ait <i>davantage</i>!</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>Je me place, en son divin nom, entre toi et l'autel +qui l'a sanctifié.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Si tu te chéris toi-même, recule, jusqu'à ce que +j'aie rendu ce gazon à son sol naturel;--autrement--</p> + +<p class="mid">ABEL, le retenant.</p> + +<p>J'aime Dieu bien plus que la vie.</p> + +<p class="mid">CAÏN. Il le frappe sur les tempes, avec l'un des tisons qu'il enlève +de l'autel.</p> + +<p>Offre donc à ton Dieu le sacrifice de ta vie, puisqu'il +aime ceux de ce genre.</p> + +<p class="mid">ABEL. Il tombe.</p> + +<p>Qu'as-tu fait, mon frère?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Frère?</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>O Dieu! reçois ton serviteur, et pardonne à son +assassin; il n'a pas su ce qu'il faisait.--Caïn, +donne, donne-moi ta main, et dis à la pauvre Zillah--</p> + +<p class="mid">CAÏN, après un instant de stupeur.</p> + +<p><i>Ma</i> main! elle est rouge, et du--de quoi? (Long +silence. Il jette les yeux autour de lui.) Où suis-je? Seul! Où +est Abel? où Caïn? Se peut-il que je sois Caïn? Mon +frère, réveille-toi!--Pourquoi restes-tu couché sur +l'herbe? ce n'est pas l'heure du sommeil.--Pourquoi +si pâle?--qu'as-tu?--ce matin, tu étais plein +de vie! Abel! ah! je t'en prie, ne te joue pas de +moi! Je t'ai frappé trop fort, mais non pour toujours! +Pourquoi as-tu voulu me résister? C'est un +jeu! tu veux m'épouvanter.--Un coup--un seul +coup!--Remue,--oh! remue--une seule fois;--oui, +comme cela!--bien!--tu respires! souffle +sur moi! O Dieu! Dieu!</p> + +<p class="mid">ABEL, d'une voix mourante.</p> + +<p>Qui parle ici de Dieu?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Ton meurtrier.</p> + +<p class="mid">ABEL.</p> + +<p>Alors,--puisse Dieu lui pardonner! Caïn, console +la pauvre Zillah;--elle n'a plus maintenant +qu'un frère. (Il expire.)</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et moi, plus! Qui m'a enlevé le mien,--mon +frère?--Ses yeux sont ouverts! donc il n'est pas +mort! La mort ressemble au sommeil,--et le sommeil +ferme nos paupières. Ses lèvres aussi sont ouvertes; +il respire donc! et pourtant je ne le sens +pas.--Son cœur!--son cœur!--que je voie s'il +bat.--Il me semble:--non!--non!--c'est une +illusion; il faut que je sois passé dans un autre +monde pire que le premier. La terre tourne autour +de moi:--qu'est-ce cela? de l'eau! (Il porte la main +à son front, puis la regarde.) Pourtant, il ne pleut pas! C'est +du sang!--le sang de mon frère, le mien lui-même, +et répandu par moi! Qu'a de commun encore avec +moi la vie, puisque j'ai pris celle de ma propre +chair? Non, il ne peut être mort!--Est-ce la mort +que le silence? Non; il s'éveillera: je vais attendre +à ses côtés. Se pourrait-il que la vie fût assez fragile +pour être si facilement anéantie?--Depuis, il m'a +parlé;--que lui dirai-je maintenant?--Mon frère!--non; +il ne répondra pas à ce nom: les frères ne +se frappent pas l'un l'autre. Cependant--encore--parle-moi, +Abel! Un mot, un seul mot encore de +ta douce voix, pour m'aider à supporter le bruit de +la mienne!</p> + +<p class="stage1">(Entre Zillah.)</p> + +<p class="mid">ZILLAH.</p> + +<p>J'ai cru entendre un son douloureux; qu'est-ce +donc? c'est Caïn; il veille auprès de mon époux. +Que fais-tu là, mon frère? Est-ce qu'il dort?--O +ciel! que signifie cette pâleur et ce flot?--Non! +non! ce n'est pas du sang; qui l'aurait répandu, ce +sang? Abel! qu'y a-t-il?--qui t'a fait cela? Il ne +remue pas; il ne respire pas; ses mains tombent sur +les miennes, froides et insensibles comme les pierres! +Ah! cruel Caïn! n'as-tu pu le garantir à tems de +cette violence? Quel qu'ait été l'agresseur, un étranger +lui-même se serait placé entre lui et le meurtrier! +Mon père!--Ève!--Adah!--venez, approchez! +la mort est dans le monde!</p> + +<p class="stage1">(Zillah sort en appelant ses parens.)</p> + +<p class="mid">CAÏN, seul.</p> + +<p>Dans le monde!--Et qui l'y a introduite? moi!--moi +qui abhorre tellement ce nom de mort, que +lui seul empoisonnait toute ma vie avant que je connusse +son aspect.--Je l'ai conduite ici; j'ai livré +mon frère à ses froids et terribles embrassemens, +comme si, sans mon aide, elle n'eût pas assez haut +réclamé ses droits inexorables! Du moins, je suis +éveillé,--un rêve douloureux m'a rendu fou;--mais +lui, il ne s'éveillera donc plus!</p> + +<p class="stage1">(Entrent Adam, Ève, Adah et Zillah.)</p> + +<p class="mid">ADAM.</p> + +<p>Une voix de douleur, celle de Zillah, m'a conduit +ici.--Que vois-je? Est-il vrai?--Mon fils!--mon +fils! Femme, voilà l'ouvrage du serpent; +voilà ton ouvrage!</p> + +<p class="mid">ÈVE.</p> + +<p>Oh! ne parle pas ainsi: l'aiguillon du serpent est +dans mon cœur. Abel! mon bien-aimé! C'est un châtiment, +Jéhovah, au-dessus du crime, de <i>l</i>'avoir enlevé +à sa mère!</p> + +<p class="mid">ADAM.</p> + +<p>Quel est le coupable de ce crime?--Parle, Caïn; +tu étais présent. Est-ce quelqu'un de ces anges ennemis +qui ne marchent pas avec Jéhovah? quelque +sauvage et féroce habitant des bois?</p> + +<p class="mid">ÈVE.</p> + +<p>Ah! une lumière livide me pénètre comme un +éclat de foudre! ce tison lourd et sanglant arraché +de l'autel, noirci par la fumée, et rougi du--</p> + +<p class="mid">ADAM.</p> + +<p>Parle, mon fils! parle; et malheureux comme +nous le sommes, assure-nous que nous ne sommes +pas plus déplorables encore.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Parle, Caïn! et dis que ce n'est pas <i>toi</i>!</p> + +<p class="mid">ÈVE.</p> + +<p>C'est lui. Je le vois maintenant;--il baisse la +tête; il cache ses yeux féroces de ses mains rouges +de sang.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Ma mère, tu l'outrages;--et toi, Caïn, éclaircis +donc cette horrible accusation que nos parens, dans +leur désespoir, font peser sur toi.</p> + +<p class="mid">ÈVE.</p> + +<p>Écoute, Jéhovah! Puisse l'éternelle malédiction +du serpent être sur lui! elle est faite pour sa race +plutôt que pour nous. Puissent tous ses jours être +désolés! puisse--</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Arrête! c'est ton fils; ne le maudis pas, ma mère: +ne le maudis pas, mère! il est mon frère, mon +époux.</p> + +<p class="mid">ÈVE.</p> + +<p>Il t'a enlevé ton frère!--Zillah, il t'a ravi ton +époux:--pour moi, <i>plus de fils</i>!--A jamais je le +maudis; je renonce à le voir! Tous les liens sont +rompus entre nous, comme lui-même a rompu ceux +de la nature.--O mort, mort! pourquoi ne m'as-tu +pas prise, moi à laquelle tu fus d'abord infligée? +Qu'attends-tu encore?</p> + +<p class="mid">ADAM.</p> + +<p>Ève, prends garde que ta douleur, hélas! trop légitime, +ne te conduise à l'impiété. Une douloureuse +destinée nous a été prédite; maintenant qu'elle commence, +il faut la supporter de manière à prouver à +notre Dieu que nous sommes entièrement soumis à +sa sainte volonté.</p> + +<p class="mid">ÈVE, désignant Caïn.</p> + +<p><i>Sa volonté</i>!--c'est celle de cet esprit incarné de +mort, que j'ai mis sur la terre pour y faire entrer +la mort. Puissent toutes les malédictions de la vie +peser sur lui! ses tourmens le chasser au fond des +déserts, comme les nôtres nous ont chassés d'Éden, +jusqu'à ce que ses enfans lui rendent ce qu'il a donné +à son frère! Que jour et nuit le glaive et les ailes +des chérubins le poursuivent;--que les serpens se +dressent sous ses pas!--que les fruits de la terre +deviennent cendre dans sa bouche! que les feuilles +dont il entoure sa tête pour reposer soient le séjour +des scorpions! qu'il rêve sans cesse de son innocente +victime! que ses veilles ne soient qu'un autre rêve +prolongé de mort! que les claires fontaines se tournent +en sang dès qu'il voudra les souiller de l'impur +contact de ses lèvres avides! que les élémens +reculent ou se transforment devant lui! qu'il vive +au sein de l'agonie qui accompagnera les derniers +instans des autres hommes! et que la mort soit pour +lui, qui le premier l'introduisit dans le monde, quelque +chose de pire que la mort! Va-t'en, fratricide! +Désormais ton nom, le mot Caïn, sera pour le genre +humain un objet d'horreur, même pour ceux dont +tu dois être le père! Que l'herbe se dessèche sous +tes pieds! que les bois te refusent leur abri, la terre +une couche, la poussière une tombe, le soleil ses +rayons et le ciel son Dieu!</p> + +<p class="stage1">(Ève sort.)</p> + +<p class="mid">ADAM.</p> + +<p>Caïn! éloigne-toi: nous ne pouvons plus demeurer +ensemble. Fuis! laisse le mort à mes soins;--désormais +je suis seul:--nous ne nous reverrons +plus.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>O mon père! ne le quitte pas ainsi. Ne va pas +ajouter à la terrible malédiction d'Ève sur sa tête!</p> + +<p class="mid">ADAM.</p> + +<p>Je ne le maudis pas: son esprit est sa malédiction. +Viens, Zillah!</p> + +<p class="mid">ZILLAH.</p> + +<p>Je dois veiller sur le corps de mon époux.</p> + +<p class="mid">ADAM.</p> + +<p>Nous reviendrons quand celui qui nous a préparé +ce douloureux devoir aura disparu. Viens, Zillah!</p> + +<p class="mid">ZILLAH.</p> + +<p>Auparavant un baiser sur cette pâle figure, sur +ces lèvres autrefois si animées.--O mon cœur! +mon cœur!</p> + +<p class="stage1">(Adam et Zillah sortent en pleurant.)</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Caïn! vous avez entendu; il faut nous éloigner. +Je suis prête, nos enfans aussi! Je porterai Énoch, +et vous sa sœur. Partons avant que le soleil ne tombe, +et n'attendons pas l'obscurité de la nuit pour traverser +le désert.--Eh bien! parle, parle-moi, <i>moi</i>--qui +suis à toi.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Laisse-moi!</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Pourquoi? tout le monde t'a quitté.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Et que tardes-tu de te réunir à eux? Ne crains-tu +pas de rester avec l'auteur d'une pareille action?</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Après la crainte de t'abandonner, il n'en est pas +de plus grande pour moi que celle que m'inspire le +crime qui te prive d'un frère. Je n'en dois pas parler:--c'est +entre toi et le Tout-Puissant.--</p> + +<p class="mid">UNE VOIX D'EN HAUT.</p> + +<p>Caïn! Caïn!</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Entends-tu cette voix?</p> + +<p class="mid">LA VOIX D'EN HAUT.</p> + +<p>Caïn! Caïn!</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Elle retentit comme celle d'un ange.</p> + +<p class="stage1">(Entre l'ange du Seigneur.)</p> + +<p class="mid">L'ANGE.</p> + +<p>Où est ton frère Abel?</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Suis-je donc le gardien de mon frère?</p> + +<p class="mid">L'ANGE.</p> + +<p>Caïn! qu'as-tu fait? La voix du sang de ton frère +crie de la terre vers le Seigneur!--Maintenant, tu +es maudit de la terre, qui vient d'ouvrir sa bouche +pour boire le sang versé par ta main fratricide. Désormais, +quand tu creuseras la terre, elle demeurera +stérile; tu resteras fugitif et vagabond dans le +monde!</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Le châtiment est au-delà de ses forces. Vois! tu +lui dérobes la face de la terre; il reste privé de la +face de Dieu. Vagabond et fugitif, il arrivera que +ceux qui le trouveront le tueront.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Que ne le peuvent-ils! Mais où sont ceux qui me +tueront? où sont-ils sur cette terre encore déserte et +inhabitée?</p> + +<p class="mid">L'ANGE.</p> + +<p>Tu as tué ton frère, qui te garantira de ton fils?</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Ange de lumière! sois miséricordieux; ne dis pas +que mon sein déchiré nourrisse maintenant dans +mon fils un meurtrier, un meurtrier de son père.</p> + +<p class="mid">L'ANGE.</p> + +<p>Il ne ferait que suivre les traces de Caïn. Le lait +d'Ève n'a-t-il pas nourri celui que tu vois maintenant +noyé dans le sang? Le fratricide peut bien engendrer +le parricide;--mais il n'en sera pas ainsi. +--Le Seigneur, ton Dieu et le mien, m'a commandé +d'imprimer son sceau sur Caïn, pour qu'il puisse +errer en sûreté. Qui tuera Caïn attirera sur sa tête +une punition sept fois plus forte. Approche!</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Que veux-tu de moi?</p> + +<p class="mid">L'ANGE.</p> + +<p>Marquer sur ton front l'affranchissement du crime +que tu as commis toi-même.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Non, laisse-moi mourir!</p> + +<p class="mid">L'ANGE.</p> + +<p>Cela ne peut être.</p> + +<p class="stage1">(L'ange imprime une marque sur le front de Caïn.)</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je sens mon front brûlé, mais ce n'est rien auprès +du feu intérieur; que faut-il encore? accable-moi de +tout ce que je puis supporter.</p> + +<p class="mid">L'ANGE.</p> + +<p>Tu as été sombre et farouche dès le sein de ta +mère, semblable à la terre que tu as jusqu'à présent +creusée; mais celui que tu as immolé était doux comme +les troupeaux qu'il paissait.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Je fus enfanté trop tôt après la chute; l'esprit de +ma mère était encore fasciné par le serpent, et mon +père pleurait encore sur Éden. Je suis ce que je suis; +je n'ai pas demandé la vie; je ne me la suis pas +donnée moi-même. Que ne puis-je seulement de mon +sang racheter celui--et pourquoi pas? Qu'Abel +renaisse, et que je sois rayé du livre de vie! Ainsi +l'existence sera rendue par Dieu au bien-aimé de +Dieu, et je perdrai un don qui n'eut jamais d'attrait +pour moi.</p> + +<p class="mid">L'ANGE.</p> + +<p>Qui pourrait anéantir le meurtre? ce qui est fait +est fait. Éloigne-toi! accomplis tes jours! et puissent +tes actions ne pas ressembler à celle que tu +viens de commettre!</p> + +<p class="stage1">(L'ange disparaît.)</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Il est parti; éloignons-nous. J'entends les cris de +notre petit Énoch dans son berceau.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Ah! il ignore pourquoi il pleure! et moi qui répandis +le sang, je ne puis répandre de larmes; mais +les quatre rivières ne pourraient laver mon ame<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a> +<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>. +Crois-tu que mon fils puisse jamais me regarder?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" +name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35"> +(retour) </a> Les quatre rivières qui entouraient l'Éden, les seules, par conséquent, +que connût Caïn sur la terre.</blockquote> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Si je croyais qu'il ne le voulût pas, je voudrais--</p> + +<p class="mid">CAÏN, l'interrompant.</p> + +<p>Non, non! plus de menace: nous en avons trop +subi. Va prendre ton enfant; je vous suivrai.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Je ne te laisse pas seul avec le mort; quittons ces +lieux ensemble.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>O toi, image inanimée et toujours présente! toi +dont le sang doit voiler de deuil la terre et les cieux! +J'ignore ce que tu es <i>maintenant</i>! mais si <i>tu</i> vois ce +que <i>je</i> suis, je crois que tu me pardonnes ce que ne +pardonnera jamais ni ton Dieu ni mon propre cœur.--Adieu! +je ne dois, je n'ose toucher ce que j'ai +fait. Je sortis des mêmes entrailles que toi; j'ai sucé +le même sein; je t'ai souvent pressé dans mes bras; +souvent nos jeux enfantins se confondirent; et voilà +que je ne puis plus t'approcher, que je n'ose pas +même faire pour toi ce que tu aurais fait pour moi:--réunir +tes membres dans leur tombeau,--le +premier tombeau creusé pour les mortels. Mais ce +tombeau, qui l'a creusé? O terre! ô terre! voilà le +trésor que je dépose dans ton sein, en récompense +de tous ceux que j'ai reçus de toi.--Au désert maintenant!</p> + +<p class="stage1">(Adah s'incline, et baise le corps d'Abel.)</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Cruelle et prématurée fut ta mort, ô mon frère! +et moi seule, de tous ceux qui pleurent sur toi, je +ne puis verser de larmes. Mon devoir est désormais +de sécher des pleurs, et non pas d'en répandre. +Mais pourtant, de tous ceux qui gémissent, nul ne +gémit comme moi, non-seulement sur toi, mais sur +celui qui t'a frappé. Allons, Caïn! je supporterai la +moitié de ton fardeau.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Nous marcherons à l'orient d'Éden; cette ligne +est plus désolée: elle me convient davantage.</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>Marche le premier! tu seras mon guide, et puisse +être le tien notre Dieu! Allons chercher nos enfans.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Celui qui repose ici n'en avait pas; j'ai tari la +source d'une race vertueuse qui eût bientôt charmé +les nœuds d'une union récente. Hélas! en les joignant plus +tard aux enfans d'Abel, la dureté de mon +naturel se fût adoucie chez eux! Abel!</p> + +<p class="mid">ADAH.</p> + +<p>La paix soit avec lui.</p> + +<p class="mid">CAÏN.</p> + +<p>Mais avec <i>moi</i>!--</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DE CAÏN.</p> + +<br><br><br> + +<h1>L'ILE,</h1> + +<h5>OU</h5> + +<h3>CHRISTIAN ET SES CAMARADES.</h3> + +<br><br><br> + +<h4>AVERTISSEMENT.</h4> + +<p>Le morceau suivant est fondé en partie sur la relation du soulèvement +de l'équipage <i>la Bonté</i>, dans les mers du Sud, en 1789, et en partie +sur la <i>Relation des îles Tonga</i>, par Marnier.</p> +<br><br> +<h3>Chant Premier.</h3> +<br> +<p>1. L'instant de la veille matinale était arrivé. Le +vaisseau avançait avec grâce, traçant sur les flots +un sentier mobile. La vague entr'ouverte par la +proue se courbait en sillons complaisans devant la +majestueuse charrue. L'onde immense embrassait +toute la perspective, et derrière s'évanouissaient +maints rivages de la Mer du Sud. La nuit paisible, +déjà nuancée d'argent, opposait encore sa mourante +obscurité aux atteintes de l'aube naissante. Les dauphins, +avertis de l'approche du jour, s'élançaient +au-dessus des flots, comme pour aspirer plus tôt ses +premières lueurs. Les étoiles détournaient de l'océan +leurs scintillans regards, et disparaissaient devant +une clarté plus radieuse. La voile reprenait sa blancheur +naguère obscurcie; une brise rafraîchissante +glissait sur les vents. Déjà même la pourpre de l'Océan +annonçait la venue du soleil;--mais un coup +sera tenté avant qu'il n'apparaisse.</p> + +<p>2. Le vaillant chef dormait dans sa cabine, confiant +dans ceux qui faisaient la veille. Il rêvait des +rivages désirés de la vieille Angleterre, de ses travaux +récompensés, de ses dangers évanouis; son +nom était ajouté à la liste glorieuse de ceux qui +avaient visité les pôles, séjour des orages. Le plus +difficile était passé, rien ne pouvait justifier de +nouvelles inquiétudes; pourquoi donc le sommeil +avait-il pour lui des dangers? Hélas! son tillac était +foulé par un pied indiscipliné; des mains plus inhabiles +voulaient diriger la voile du vaisseau; de jeunes +cœurs, languissant après je ne sais quelle île +favorisée du soleil, où l'été dure toute l'année, où +les femmes sourient pendant tout l'été; des hommes +éloignés de leur patrie, et qui, trop long-tems voyageurs, +n'avaient jamais revu la maison natale, ou +l'avaient trouvée toute changée, et demi-barbare, +préféraient une fraîche et douce grotte sauvage à +l'incertitude des flots.--Puis le souvenir des fruits +savoureux que donnait une terre incultivée; des forêts +qui ne connaissaient d'autres sentiers que ceux +qu'ils y frayèrent; des champs sur lesquels l'abondance +étendait sa corne fortunée; des terres, domaine +commun et indépendant d'un seul possesseur..... +Puis le vœu que les siècles n'ont jamais +étouffé dans le cœur de l'homme--de ne connaître +d'autre maître que sa volonté; la terre offrant à sa +surface des mines non exploitées; la liberté qu'on +y trouvait d'appeler chaque grotte sa propre demeure; +ce jardin commun ouvert devant tous les pas, +où la nature traite en tendre mère tout un peuple +charmé des délices du désert; leurs coquillages, leurs +fruits, seule opulence qu'ils connaissent; leurs canots +toujours retenus à l'entour des rivages; leur +chasse, leur gibier, leurs armes, leur aspect enfin +si étrange aux yeux d'un Européen:--tels étaient +les objets et la contrée qui réveillaient les désirs de +ces marins,--désirs qu'ils devaient chèrement +expier.</p> + +<p>3. Debout, brave Bligh! l'ennemi est à la porte! +debout! debout!--Hélas! il est trop tard! derrière +ta case se tient le féroce rebelle proclamant +déjà le règne de la rage et de la terreur. Tes membres +sont enchaînés, la baïonnette touche ton sein, +les mains qui tremblaient à ta voix te saisissent; +traîné sur le tillac, tu ne verras plus l'obéissant +gouvernail ou la voile attentive attendre tes ordres +pour suivre une direction, ou se développer; cet +esprit sauvage qui voudrait étouffer à force de délire +le sentiment de sa révolte, fait briller autour de +toi les yeux encore étonnés de ceux qui redoutent le +chef qu'ils sacrifient: car jamais l'homme ne peut +étourdir le cri de la conscience, s'il ne porte à ses +lèvres la coupe passionnée de la rage.</p> + +<p>4. C'est en vain que, bravant l'œil de la mort, ta +poitrine menacée implore ceux de tes compagnons +restés loyaux:--ils ne viennent pas; ils sont rares: +il faut qu'ils consentent à ce qu'applaudissent des +cœurs plus indociles. En vain tu cherches la cause: +la malédiction est leur seule réponse, ou la menace +de quelque chose de pire. A tes yeux brille le poignard +homicide; sur ta gorge reste suspendue la +baïonnette effilée; les mousquets chargés t'environnent, +et semblent prêts à terminer tes jours. Tu les +y encourages, en leur criant: Feu! Mais des cœurs +impitoyables admirent encore, et quelque souvenir +de leur ancien respect les arrête, plutôt que la voix +méconnue de leurs devoirs; ils ne voudraient pas +perdre leur ame en répandant le sang: ils préfèrent +t'abandonner à la merci des flots.</p> + +<p>5. «Disposez la chaloupe!» c'est le cri du nouveau +chef; et qui jamais osa dire <i>non</i> à la révolte +dans la première impétuosité de son ivresse, dans +les saturnales d'un pouvoir inattendu? La chaloupe +est disposée avec tout l'empressement de la haine; +et déjà de légères planches te séparent seules de l'abîme +qui doit t'engloutir; de faibles provisions te +promettent une fin que leurs mains te refusent: c'est +justement ce qu'il faut d'eau et de pain pour garantir +quelques jours le moribond de la mort; de plus, +quelques cornes, un peu de toile, des livres, unique +trésor des hermites de l'Océan; quelques cordages +sont ensuite ajoutés, aux instances de ceux +qui n'espéraient plus pour toi que dans l'air et les +flots; puis enfin ce mobile et tremblant vassal des +pôles, cette aiguille sensible, ame de la navigation.</p> + +<p>6. Et maintenant, le chef élu par lui-même juge +à propos d'étouffer le premier sentiment de son +crime; il réveille ainsi ses compagnons:--«A +boire!» tant il craint que la passion ne cède bientôt +à la voix de la raison! «De l'eau-de-vie pour les +héros!» Ainsi jadis s'était écrié Burke;--et sans +doute cette liqueur peut conduire à la gloire. Nos +héros partagèrent cette opinion; au milieu de bruyans +applaudissemens, ils vidèrent la coupe. Huzza! +huzza! Otaïti! tel fut leur cri; étrange exclamation +de la part des fils de la révolte! Comment cette île +délicieuse, cette terre chérie de la nature, des cœurs +aimans, des fêtes sans périls, des mœurs aimables, +étrangères à l'art, cette opulence commune, cet +amour sans inquiétude; comment tout cela pouvait-il +avoir des charmes pour de grossiers marins ballottés +sous leurs mâts par chaque souffle de vent? Et +maintenant, par quels nouveaux crimes se préparent-ils +à réaliser les vains désirs de la vertu, le repos? +Hélas! telle est notre nature! notre but est le +même à tous, seulement nous suivons des routes diverses; +nos moyens, notre naissance, notre pays, +notre gloire, notre fortune, nos goûts, tout cela est +plus puissant sur notre faible poussière que tout ce +qui est en dehors du misérable cercle de notre +égoïsme. Cependant murmure encore au-dedans de +nous-mêmes une faible voix troublant le silence de +l'intérêt ou le tumulte de la gloire; quelle que soit +notre foi, quelque terre que nous foulions, Dieu +fait toujours entendre son oracle, la conscience de +l'homme!</p> + +<p>7. La chaloupe est chargée du brave et triste petit +nombre demeuré fidèle au chef; quelques-uns, +restés sur le tillac du vaisseau--maintenant jouet +d'un moral naufrage--faisaient des vœux tardifs +pour partager le sort d'un capitaine que leurs yeux +voyaient s'éloigner; d'autres calculaient pour lui de +nouveaux malheurs, plaisantaient à la vue lointaine +de sa faible voile, à l'idée de cette faible barque, +si fragile et si chargée. Oh! combien il est plus assuré, +plus tranquille, le tendre nautile<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> +<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>, pilote maritime +de sa couche imperceptible, la fée, le génie +de la mer. Lui, quand l'ouragan siffle et jaillit en +éclairs sur les ondes, demeure en sûreté,--son port +est dans la ville,--il triomphe sur les <i>armadas</i> du +genre humain, qui ébranlent le monde, et fléchissent +sous la verge des vents.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" +name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36"> +(retour) </a> Espèce de coquillage.</blockquote> + +<p>8. Quand tout fut prêt sur le vaisseau, qui maintenant +avouait un révolté pour son maître,--un matelot, +moins endurci que ses compagnons, témoigna +cette pitié inutile, faite seulement pour irriter le +malheur. D'un regard inquiet, il veillait sur les mouvemens +de son ancien chef, et cherchait même, à +force de signes, à lui exprimer son compatissant repentir. +Déjà même il avançait un humide flacon +jusqu'à ses lèvres arides et desséchées; mais bientôt, +observé lui-même, ce gardien fut éloigné, et la pitié +cessa de percer le nuage que la sédition étendait +autour du brave chef. Alors s'approcha l'audacieux +et sombre jeune homme que, pour son malheur, +avait trop aimé le capitaine; il s'écria, en désignant +la chaloupe abandonnée: «Partez! tout retard coûterait +la vie!» Et pourtant, même en ce dernier instant, +il n'avait pas étouffé toute sympathie. Un mot +pouvait encore ramener le remords dans cette ame +violente et passionnée; et ce que les autres ne soupçonnaient +pas, la victime put le reconnaître. Quand +Bligh, avec un ton de reproche amer, lui demanda +qu'était devenu le souvenir des anciens bienfaits;--qu'étaient +devenues ses espérances d'une gloire +supérieure à celle des mille écussons pompeux de la +Grande-Bretagne? ses lèvres tremblantes semblèrent +céder devant une force invincible. «C'est cela! c'est +cela! prononça-t-il; je suis damné! damné!» Il +n'en dit pas davantage; mais, poussant dans sa barque +son maître, il le confia au faible esquif. Sa langue +ne put articuler d'autres accens; mais combien +d'idées dans ses brusques adieux!</p> + +<p>9. Le large soleil des régions arctiques s'élevait +sur les ondes; la brise tantôt s'engouffrait, tantôt +ressortait de ses humides grottes. Son aile capricieuse +s'éloignait, puis revenait effleurer les sillons +de l'Océan, comme les cordes d'une harpe éolienne. +D'une rame désespérée et presque silencieuse, déjà +l'esquif se creusait un chemin redouté vers une roche +à peine visible, qui dressait, comme un lointain +nuage, son front au-dessus des flots. La chaloupe et +le vaisseau ne se réuniront plus! mais ce n'est pas +à moi de dire les infortunes de Bligh, leurs dangers +continuels, leurs rares espérances; leurs jours de +péril, leurs nuits de désespoir; leur courage toujours +le même, quand il semblait le plus inutile; la +famine dévorante, rendant un fils méconnaissable à +l'œil même de sa mère; les autres maux, assez horribles +pour faire trêve à la faim, jusqu'à ce qu'elle +n'eût plus sur eux de prise; les fureurs et les égards +de la mer, tantôt les couvrant de son abîme, tantôt +les laissant briser de leurs rames fatiguées les vagues +qui ne cédaient qu'à tous leurs efforts réunis.--Une +fièvre continue, une soif sèche, qui leur faisait +saluer, comme un bonheur, les nuages qui glaçaient +leurs os nus, savourer avec délices la froide +humidité des nuits orageuses, et presser avidement +la toile tendue sur leur tête, pour recueillir quelques +gouttes de pluie. Il leur fallut fuir mainte horde +sauvage, pour redemander un asile plus sûr encore +aux flots impitoyables. Et pourtant, il fut accordé à +ces spectres animés de raconter leurs dangers passés, +et des angoisses telles que jamais les annales +de l'humide abîme n'en avaient retracées, pour arracher +de la terreur aux hommes, aux femmes des +larmes.</p> + +<p>10. Laissons-les à leur destin, il ne sera ignoré +ni impuni. La justice aura son jour; la discipline +violée prendra leur défense, et la marine insultée +proclamera le cri des lois. Nous allons suivre les pas +du rebelle, qu'une vengeance éloignée ne saurait +épouvanter. Arrière! arrière! sur les vagues! ses +yeux reverront la baie désirée; et les rivages heureux +où les lois ne sont pas connues recevront les +matelots mis hors la loi de leur pays.--La nature, +et cette déesse de la nature--la femme--les rappelle +vers une terre où rien, sauf leur conscience, +ne songera à les accuser; où tout le monde jouit +sans querelle des biens de la terre; où le pain lui-même +est cueilli comme un fruit<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a> +<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>; où nul ne séquestre +pour lui seul les champs, les forêts, les rivières:--âge +sans or, où ce métal ne trouble pas +les songes, et n'a pas, ou n'avait pas alors, envahi +ces rivages. Depuis, l'Europe y porta ses vastes connaissances, +ses coutumes, ses mœurs, mais au prix +d'une multitude de vices qu'elle enseigna aux fils de +ces contrées. Mais loin de nous ces images! Voyons +les insulaires tels qu'ils étaient; bons par les leçons +de la nature, vicieux sous ses inspirations. <i>Huzza</i>! +<i>Otaïti</i>! tel fut le cri lancé d'un commun accord par +le rapide vaisseau. La brise s'élève; la voile, naguère +détendue, et maintenant gonflée, précède joyeusement +le souffle des vents. En plus rapides rubans se +pressent les ondes autour du vaisseau; la vague +jaillit plus haute sous les coups de la proue. Ainsi +<i>l'Argo</i> soulevait-il la virginale écume de l'Euxin; +mais ceux qu'il portait jetaient vers leurs foyers un +regard de regret:--ceux-là renoncent pour jamais +à la leur, et leur barque rebelle s'en éloigne aussi +rapidement que le corbeau en s'envolant de l'arche +sainte. Et pourtant leur projet est d'aller partager +de nouveau le nid de la colombe, et de courber +sous le joug de l'amour leur front indomptable.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" +name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37"> +(retour) </a> <i>L'arbre à pain</i>, si fameux, et que l'expédition du capitaine Bligh +avait pour but de transplanter.</blockquote> + +<br><br> +<h3>Chant Deuxième.</h3> +<br> +<p>1. Combien doux étaient les chants de Toobonai, +alors que le soleil d'été descendait sur la baie de corail<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a> +<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>! +Viens, disaient les jeunes filles; avançons vers +le plus frais ombrage de l'îlette: nous y écouterons +le ramage des oiseaux! la colombe des bois enverra, +du milieu des arbres, son roucoulement, semblable +à la voix des dieux partie de Bolotoo; nous cueillerons +les fleurs qui naissent sur la couche des morts: +les plus fraîches s'élèvent où repose la tête des guerriers. +Nous nous assiérons en face du crépuscule; +nous verrons les suaves rayons de la lune glisser au +travers des branches du tooa, et le bruissement léger +de leurs soupirs charmera nos oreilles, quand +nous nous reposerons sous leur abri. Ou bien gravissons +le précipice: nous contemplerons les flots +venant combattre le gigantesque rocher, qui bientôt +les repousse dédaigneusement en écumantes colonnes. +Qu'elles sont belles! et qu'ils sont heureux +ceux qui, libres des travaux et du tumulte de l'existence, +se contentent de regarder du rivage l'espace +que l'Océan remplit tout entier! L'Océan lui-même +se complaît dans l'azur de sa surface; et souvent il +vient, à la clarté de la lune, peigner en cet endroit +sa flottante chevelure.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" +name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38"> +(retour) </a> Les trois premiers couplets sont empruntés à une chanson favorite +des insulaires de Tonga, traduite en prose dans la <i>Relation des îles +Tonga</i>, par Mariner. Toobonai n'est cependant pas l'une de ces îles; mais +elle fut l'une de celles où se réfugièrent les mutins. J'ai altéré et ajouté; +cependant j'ai conservé de l'original tout ce que j'ai pu.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span></blockquote><br> + +<p>2. Oui,--nous cueillerons les fleurs du sépulcre; +nous rivaliserons de plaisir avec les esprits des +bocages promis; puis nous plongerons, et nous jouirons +au sein des vagues; puis nous déposerons nos +membres sur le tendre gazon; bientôt, humides encore +de nos premiers jeux, nous oindrons nos corps +de l'huile embaumée; nous laisserons les fleurs cueillies +sur les tombes, et nous nous parerons des guirlandes +empreintes du souvenir des braves. Mais +voici la nuit; le <i>Mooa</i> dissipe nos projets: déjà, +près de nous, retentit le bruissement des mâts. Et +pourtant le flambeau, signal de la danse, répand ses +étincelles cadencées sur le gazon de Marli. Nous +aussi, courons-y; là, nous nous rappellerons l'heureux +souvenir de maintes fêtes, avant que Fiji n'eût +soufflé dans la trompe guerrière, avant que les ennemis +ne parussent dans leurs canots à la portée +de nos rivages. Hélas! par eux se flétrit la fleur du +genre humain; hélas! par eux les ronces se dressent +à l'envi dans nos champs; et par eux est oublié le +ravissement que nous éprouvions à errer à la lueur +de la lune, avec l'amour pour unique compagnon de +nos pas. Résignons-nous:--ils nous ont appris à +manier une massue, à inonder nos champs d'une +pluie de flèches. Qu'ils recueillent la moisson qu'ils +nous ont forcé de semer. Mais cette nuit doit être +toute entière aux fêtes; demain il nous faudra partir. +Frappez la danse! emplissez la large coupe!--demain +nous pouvons mourir. Enveloppons nos +membres dans des vêtemens d'été; autour de nos +reins déployons le blanc de Tappa; que des guirlandes +fraîches comme le printems même forment +notre couronne, et qu'autour de nos épaules brillent +les grains de l'hooni: ses vives couleurs contrasteront +avec la teinte de feu des poitrines qui battent +sous elles.</p> + +<p>3. Mais la danse a cessé.--Ah! restez encore! +arrêtez! ne déposez pas le sourire de fête. C'est demain +que nous partons pour le Mooa; demain, non +pas cette nuit:--la nuit appartient encore à la tendresse. +Jeunes enchanteresses de la joyeuse Licoo, +rendez-nous les guirlandes que nous préférons au +sein du plaisir! Que vos formes sont charmantes! +comme chacun de nos sens excité, ravi et doublé, +rend hommage à votre beauté! Ainsi les fleurs qui +parsèment le rocher de Mataloco, portent leurs parfums +jusqu'aux bornes de l'humide horizon. Nous +aussi, nous nous rendrons à Licoo; mais, ô mon +cœur, que dis-je? nous irons?--et demain il nous +faut partir!</p> + +<p>4. Tels étaient les chants--harmonie des jours +que l'approche des flottes européennes n'avait pas +encore infectés. Sans doute, ces insulaires avaient +leurs vices--ceux que la nature tolère--et résultats +de la barbarie.--Nous avons les uns et les autres: +ceux qui naissent de l'excès de la civilisation, +ceux qui, chez les peuples sauvages, inspirent le +plus d'horreur. Qui n'a pas vu le règne de l'hypocrisie,--les +prières d'Abel réunies aux forfaits de +Caïn, qui ne les a pas vus, dis-je, peut, de son +balcon, voir la preuve que notre vieux monde est +mille fois plus perverti que le <i>nouveau</i>;--mais il +n'est plus de <i>nouveau</i> monde, si ce n'est aux lieux +où Colombie vient de voir naître deux gigantesques +enfans de la liberté; où le Chimboraço peut à son +gré promener son regard de Titan sur les flots, les +airs et la terre, sans y rencontrer un esclave!</p> + +<p>5. Telle était l'épopée des jours de tradition; les +chants auxquels se rattachait la gloire des morts, +quand la gloire n'avait d'autre expression que celle +d'une mélodie presque divine. Ces chants ne satisfont +pas l'œil glacé du sceptique, mais ils livrent à +la puissance de l'harmonie une histoire entière. +C'est un Achille enfant, qui, la lyre du Centaure en +main, apprend à surpasser la vertu des tems passés. +Le simple couplet d'une vieille et chère ballade, +répété par les roches, se confondant avec le +vagissement des ondes, parti de la pelouse humectée +par un murmurant ruisseau, ou multiplié par les +échos prolongés des montagnes, a, sur les cœurs +naïfs, plus de pouvoir que toutes les colonnes érigées +par les favoris de la victoire. Il garde son éloquence, +quand les hiéroglyphes ne sont plus qu'une +source de conjectures ou de rêveries pour les sages +ou les savans. Primitive et virginale expression du +cœur, il nous attendrit, quand les monumens de +l'histoire nous fatiguent. Telle était cette chanson +barbare,--car le chant est né chez les barbares;--telle +en inspirait la solitude des hommes du nord, +qui vinrent nous conquérir, et telle en inspirera +toujours la contrée que nul ennemi lointain ne sera +venu détruire ou civiliser. Quelle impression plus +vive et plus puissante produiraient aujourd'hui sur +les cœurs les artifices de notre savante musique?</p> + +<p>6. Alors ces mélodies, inconnues aujourd'hui, +traversaient suavement le gracieux silence des airs, +la douce sieste d'une journée d'été, le calme après-midi +de Toobonai; alors chaque fleur était épanouie, +l'air était un immense parfum, un léger souffle commençait +à balancer le palmier, la première impression +de la brise encore silencieuse effleurait les ondes +comme pour transporter la fraîcheur dans la grotte +avide. C'était l'asile de la chanteuse et du jeune +étranger qui lui avait appris les douloureux plaisirs +de l'amour, plaisirs toujours enivrans, mais surtout +pour les cœurs qui ne savent pas encore qu'on +puisse les perdre, et qui s'élancent comme des martyrs +sur leur bûcher funéraire, tellement ravis dans +leur délirant enthousiasme, que rien dans la vie ne +leur semblerait comparable aux joies de cette mort: +aussi meurent-ils réellement. Qu'est-ce, en effet, +pour eux, que les autres promesses de la vie, à +côté de l'idée seule de cet entraînement, de cette +exaltation de toutes les forces de la nature? Aussi +nos rêves d'une meilleure vie sont-ils renfermés dans +l'espoir d'aimer éternellement encore.</p> + +<p>7. Là était assise l'aimable sauvage du désert, +enfant par les années, femme par les formes, quand +on se reporte à l'enfance de nos froids climats, où +rien n'atteint une prompte maturité, à l'exception +du crime. Mais c'était l'enfant d'un monde enfant, +et comme la nature, charmante, animée et naïve; +noire comme la nuit, mais la nuit avec tous ses astres, +ou comme la grotte étincelante de stalactites. +Ses yeux étaient un langage et un charme; ses contours, +ceux d'Aphrodite sur son char de coquillage, +et au milieu d'un riant cortége d'Amours. Voluptueuse +comme la première approche du sommeil, et +pourtant pleine de vie,--car ses joues, brunies par +les feux du tropique, se nuançaient souvent d'une aimable +rougeur; le sang des brûlans climats colorait +son cou, et traçait un sillon radieux sur la pâleur +obscure de ses épaules, comme on voit dans l'onde +ténébreuse les rameaux du corail attirer le plongeur +vers les grottes qu'ils rougissent. Telle était la fille +des mers du Sud. Telle qu'une vague dont la force +pouvait soulever la barque fortunée des autres, heureuse +de leur bonheur, triste de leurs seules peines; +son sein brûlant, énergique, et pourtant fidèle, ne +recelait pas de joie égale à celle qu'elle donnait. Ses +espérances n'allaient pas au-delà de l'expérience, +cette pierre de touche glaciale, dont le contact dépouille +ordinairement tous les objets de leurs radieuses +couleurs. Elle ne redoutait pas les maux; +elle n'en connaissait aucun, ou, si elle en connaissait, +ils étaient bientôt--trop tôt--oubliés. Ses +souris et ses larmes passaient avec la rapidité du +vent ridant la surface des lacs, et troublant, sans le +briser, leur délicat miroir. Bientôt la sérénité remontera +d'une profondeur non sondée, ou descendra +des sources pures de la montagne, jusqu'à ce qu'enfin +un tremblement de terre, bouleversant la grotte +de la Naïade, en dissipera les ondes, les chassera +devant lui dans quelque cavité déserte, devenue le +réceptacle d'un marais fétide. La fille des îles partagera-t-elle +leur destin? Hélas! le changement éternel +agite la vague incertaine de l'humanité; mais +ceux qui tombent, comme tomberont les mondes eux-mêmes, +renaîtront du moins, s'ils ont bien vécu, en +esprits supérieurs à l'univers écrasé.</p> + +<p>8. Et lui, quel est-il, cet enfant du Nord aux yeux +bleus, venu d'îles moins inconnues à l'homme, mais +presqu'aussi sauvages? Quel est ce jeune homme aux +cheveux blonds, sorti des Hébrides, là où grondent +les vagues agitées du Pentland? Balancé dans son +berceau par les vents mugissans; né au milieu des +orages, avec un corps et une ame créés pour les +orages; le premier objet sur lequel s'ouvrirent ses +jeunes yeux fut la blanche écume de l'océan, et depuis +ce moment l'océan fut sa patrie. Compagnon +gigantesque de ses rêveries et de son âpre solitude, +ce fut le seul Mentor de sa jeunesse partout où les +flots portèrent sa barque. Quant à lui, jouet des vagues +et des vents, c'était un être insouciant qui s'abandonnait +au hasard. Nourri des légendes merveilleuses +de son pays natal, se livrant avec ardeur à +l'espérance, mais ferme dans les revers, le désespoir +était la seule des sensations qu'il ne connût pas. +Sous le ciel de l'Arabie, il eût été le plus intrépide +des enfans errans de ces déserts de sable, ses lèvres +immobiles endurant la soif avec autant de patience +qu'Ismaël lui-même porté sur le vaisseau du désert<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> +<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>; +sur les rivages du Chili. Cacique orgueilleux; dans +les montagnes d'Hellas, Grec rebelle; né sous une +tente, peut-être un nouveau Tamerlan; élevé pour +le trône, qui sait s'il eût été digne de régner? car +l'ame ambitieuse qui, pour s'élever à la domination, +a détruit la route qu'elle devait parcourir; créée +pour le pouvoir, et n'ayant d'autre proie qu'elle-même, +est forcée de rétrograder<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> +<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>, et de se plonger +dans la douleur pour y chercher le plaisir. Dans une +condition plus humble, avec une éducation vertueuse, +ce même esprit qui fit un Néron, la honte de Rome, +aurait pu devenir l'imitateur du héros qui porta si +glorieusement son nom<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a> +<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>; mais laissez-lui encore +tous ses vices, quel étroit théâtre pour eux si vous +ne leur donnez un trône!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" +name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39"> +(retour) </a> + Le vaisseau du désert est une figure orientale, en parlant d'un chameau +ou d'un dromadaire: et ils méritent bien cette métaphore; le premier +par sa patience, le second par sa légèreté à la course.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" +name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40"> +(retour) </a> + Lucullus, ayant trouvé des charmes dans la frugalité, prodigua les +navets dans sa ferme sabine.<span class="rig"> +(POPE.)</span></blockquote><br> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" +name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41"> +(retour) </a> + Le consul Néron qui fit cette marche incomparable dont Annibal +fut la dupe, et qui défit Asdrubal, accomplissant ainsi un fait d'armes +presque sans exemple dans les annales militaires. La première nouvelle +qu'Annibal eut de son retour fut par la tête d'Asdrubal jetée dans son +camp. Annibal, en la voyant, s'écria, avec un soupir, que Rome allait +maintenant devenir la maîtresse du monde. Et cependant, c'est peut-être +grâce à cette victoire du consul Néron que l'empereur du même nom +régna par la suite; mais l'infamie de l'un a surpassé la gloire de l'autre. +Quand on entend prononcer le nom de Néron, qui songe au consul? +telles sont les choses humaines!</blockquote> + +<p>9. Tu souris, lecteur.--Pour celui qui voit les +choses d'un œil facile à se laisser éblouir, de telles +comparaisons semblent prises bien haut à propos du +nom obscur d'un être dont le sort n'a rien de commun +avec la gloire, Rome, le Chili, Hellas ou l'Arabie. +Tu souris? j'y consens: il vaut mieux sourire +que de soupirer; cependant il aurait pu être tout ce +que j'ai dit. C'était un homme dont l'esprit ambitieux +l'entraînait toujours en avant, formé pour devenir +un héros patriote ou un chef despotique; pour +faire la gloire ou le malheur d'une nation. Il était né +sous des auspices qui font l'homme plus grand ou +plus abject que l'imagination même n'a osé le rêver. +Mais tout ceci n'est que chimères; dites enfin, qu'est-il +dans ces lieux?--c'est un frais adolescent, un +jeune mutin affranchi par la révolte; c'est le blond +Torquil, qui ne connaît pas plus d'entraves que les +vagues écumeuses de l'océan,--c'est l'époux de la +fiancée de Toobonaï.</p> + +<p>10. Les yeux fixés sur les flots, il était assis auprès +de Neuah, de Neuah qui, parmi les filles de +l'île, est comparable à cette plante qui, sans cesse +tournée vers le soleil, en a reçu le nom. Noble, mais +d'une noblesse qui fait sourire nos généalogistes qui +n'ont pas d'armoiries pour ces contrées inconnues; +issue d'une longue race d'hommes libres et vaillans, +race de preux ne connaissant pas l'usage des vêtemens, +et formant une chevalerie sauvage dont les +huttes couvertes de mousse s'élèvent le long des rivages +de la mer. J'ai vu la tienne, Achille, et n'ai +pas vu autre chose! Mais quand ces étrangers porteurs +de la foudre arrivèrent dans leurs vastes canots +ceints de traits de flamme, hérissés de grands +arbres qui, plus hauts que le palmier, semblaient, +pendant le calme, avoir pris racine dans les profondeurs +de l'océan, et, lorsque les vents se réveillaient, +déployaient des ailes aussi larges que le nuage qui +s'étend à l'horizon; et, semblables à des cités de +la mer, commandaient aux flots, et enchaînaient +presque les vagues turbulentes, la jeune sauvage, +dans son léger esquif, agitant mollement sa pagaïe, +s'élança sur la surface des ondes, comme les rennes +à travers les neiges, glissant doucement sur le bord +écumeux des brisans, légère comme une Néréide sur +son char marin<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a> +<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>, elle contempla, pleine d'étonnement +et d'admiration, cette construction gigantesque +refoulant chaque vague sous sa pesante masse. +L'ancre est jetée, le vaisseau repose au sein de l'océan; +et tandis qu'une foule d'embarcations légères +forment autour de lui une chaîne mobile, il semble +un lion majestueux endormi aux rayons du soleil, et +dont un essaim d'abeilles bourdonnantes entourent +la flottante crinière.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" +name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42"> +(retour) </a> + Il y a dans le texte: <i>sur son traîneau marin</i>.</blockquote> + +<p>11. Les hommes blancs débarquèrent. Est-il besoin +de dire le reste? le nouveau monde étendit sa +main noire à l'ancien. Chacun d'eux était une merveille +pour l'autre, et l'attrait de la surprise et de +l'admiration fit bientôt place à un sentiment plus +bienveillant. Parmi ces enfans du soleil, l'accueil +des pères fut affectueux; celui des filles, agitées par +de plus douces passions, le fut bien plus encore. Ils +s'unirent par de tendres liens. Les enfans des tempêtes +s'aperçurent que la beauté peut être jointe à +une peau noire, et les filles de l'île admirèrent à +leur tour cette teinte plus pâle, qui paraît si blanche +aux climats qui ne connaissent pas la neige. La +course, la chasse, la liberté d'errer sur ce sol, où +chaque cabane était la leur; le plaisir de jeter un +filet à la mer, de s'élancer dans ces légers canots qui +voguent sur cet archipel, au sein bleuâtre duquel +s'élèvent ces îles heureuses; ce sommeil rafraîchissant +obtenu par de joyeux travaux; ce palmier qui +nous représente la plus majestueuse Dryade des forêts, +où l'enfance du jeune Bacchus fut cachée, et +dont la cime, ombrageant la <i>vigne renfermée</i> dans +son sein, est si élevée que l'aigle bâtit rarement son +nid plus haut; le festin composé de caviar et d'ignames; +ce cocotier qui porte à la fois la coupe, le lait +et le fruit; l'arbre à pain qui, sans le secours de la +charrue et du moissonneur, donne l'abondant produit +d'un champ cultivé, tandis que ses pains, offrandes +de la nature, cuisant sans l'aide d'un feu +artificiel, dans des forêts qui ne sont encore ni achetées +ni vendues, chassent la famine de leur sein fertile, +et offrent une denrée sans prix à l'homme qui +la recueille. Tous ces trésors, et les douces voluptés +des eaux et des bois, les joies folâtres de ces solitudes +peuplées, adoucirent les mœurs de ces farouches +aventuriers, et les disposant à sympathiser avec +un peuple moins éclairé, mais plus heureux, firent +plus que l'éducation européenne n'avait pu faire en +civilisant les enfans de la civilisation!</p> + +<p>12. Parmi eux, on remarquait plus d'un couple +amoureux, et entre ceux-ci, Neuah et Torquil n'étaient +pas le moins aimable. Tous deux enfans des +îles, quoique d'îles bien éloignées l'une de l'autre; +tous deux nés sous cette étoile qui préside à la mer, ils +avaient été nourris tous deux au milieu de ces beautés +primitives de la nature qu'on chérit jusqu'au tombeau +lorsqu'elles ont attiré nos premiers regards, et excité +notre intérêt dans l'enfance. Celui dont les monts +bleuâtres de l'Écosse frappèrent d'abord les yeux, +aimera chaque cime qui lui offrira une teinte semblable; +il saluera dans chaque rocher la figure bien +connue d'un ami; et à l'aspect d'une montagne, ses +bras s'ouvriront comme pour l'étreindre contre son +cœur. Long-tems j'ai erré dans des pays qui ne sont +pas le mien, adorant les Alpes, chérissant les Apennins, +prosterné devant le Parnasse et devant la cime +escarpée du mont Ida, berceau de Jupiter, et de +l'Olympe dominant majestueusement la mer. Mais +ce n'était pas seulement les souvenirs de l'antiquité +ni cette belle nature qui me jetaient dans des ravissemens +extatiques:--les émotions de l'enfance lui +avaient survécu dans le jeune homme; et sur le mont +Ida, cherchant des yeux Troie et Loch na Gar, ma +mémoire attachait des souvenirs celtiques aux monts +Phrygiens, et confondait les cascades d'Écosse avec +la fontaine limpide de Castalie. Pardonne, ombre +universelle d'Homère! pardonne, ô Phébus! aux +écarts de mon imagination:--ce fut dans le nord +que je puisai le premier sentiment des beautés de la +nature, et que j'appris à adorer vos scènes sublimes<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a> +<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" +name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43"> +(retour) </a> Étant très-enfant (j'avais a peu près huit ans), ayant été attaqué de la +fièvre scarlatine, à Aberdeen, je fus transporté dans les montagnes par +le conseil des médecins. Là, il m'arriva quelquefois de passer l'été, et +c'est de ce moment que je date mon penchant pour les pays montagneux. +Je n'oublierai jamais l'effet que produisit sur moi, quelques années après, +en Angleterre, le spectacle d'un objet que je n'avais pas vu depuis long-tems, +même en miniature, d'une montagne de la chaîne des Malvernes. +À mon retour à Cheltenham, je la contemplais tous les soirs, au coucher +du soleil, avec une émotion que je ne puis décrire. Ceci était bien d'un +enfant; mais je n'avais que treize ans, et c'était pendant les vacances.</blockquote> + +<p>13. L'amour qui embellit et attendrit tous les +êtres; la jeunesse qui colore l'air qui l'entoure; le +ciel qui la couvre des nuances brillantes de l'arc-en-ciel; +le souvenir des périls passés, qui fait que +l'homme lui-même jouit de l'intervalle où il cesse de +détruire;--l'attrait réciproque de cette beauté qui +se fait sentir au cœur le plus farouche, et le frappe +comme l'éclair frappe l'acier: tout contribua à unir +l'homme à demi civilisé et la fille sauvage, et à confondre, +dans une seule ame absorbée par la passion, +l'adolescent et la jeune fille. Les souvenirs tumultueux +des combats avaient cessé de remplir d'une +joie sombre un cœur qui commençait à se détacher +d'eux. Il ne ressentait plus cet ennui, cette impatience +du repos qui le troublait naguère, comme +l'aigle dans son nid, dont le bec aiguisé et l'œil perçant +cherchent une victime dans la vaste étendue +des cieux:--son ame s'était amollie dans cet état +voluptueux, où il goûtait ces douceurs efféminées de +l'Élysée, qui ne promettent pas de lauriers à la +tombe des héros; mais, hélas! ces lauriers se flétrissent +s'ils ne sont arrosés de sang.--Et lorsque les +cendres d'un mortel sont déposées dans l'urne funèbre, +le myrte ne leur prête-t-il pas un aussi doux +ombrage? Si César n'eût connu que les baisers de +Cléopâtre, Rome eût été libre, et le monde ne fût +pas devenu sa conquête. Eh! qu'ont fait pour le +monde les exploits de César, la renommée de César? +Nous le sentons dans notre avilissement: cette gloire +a posé son cachet sanglant sur nos chaînes, elle y a +fait naître la rouille que nos tyrans se plaisent à y +entretenir. Eh quoi! la gloire, la nature, la raison +et la liberté réunies ordonneront à des millions +d'hommes exaspérés de faire ce que Brutus exécuta +seul!--Elles leur commanderont de renverser du +poste élevé qu'ils occupent depuis trop long-tems, +ces vils imitateurs d'un despote, qui, semblables à +l'oiseau moqueur, répètent le chant de la tyrannie! +et cependant nous continuerons à être traqués par ces +chats-huans ignobles, dignes seulement de la chasse +aux souris, et que nous nous obstinons à prendre +pour de nobles faucons, tandis que le premier mot +de liberté suffirait pour chasser ces épouvantails: +car leur effroi nous prouve assez qu'ils ne sont pas +autre chose!</p> + +<p>14. Plongée dans les ravissemens de la passion, +et oubliant doucement la vie, Neuah, la fille de la mer +du Sud, était tout ce qu'une femme peut être pour +un époux lorsqu'aucune distraction du monde ne la +détourne de son amour; loin d'une société railleuse, +toujours prête à se moquer d'une flamme nouvelle +et passagère, et de cet essaim bourdonnant de fats, +qui fait bruyamment éclater son admiration, ou murmure +à son oreille les expressions d'une flamme adultère, +qui en veut à son devoir, à sa gloire et à son +bonheur. Son ame et toutes les sensations qui l'agitaient +étaient à nu comme ses belles formes. On pouvait +la comparer à l'arc-en-ciel pendant l'orage:--ses +nuances mobiles offrent une brillante variété, +mais colorent toujours les cieux du plus doux éclat; +son arc a beau s'étendre, ses couleurs changer, ce +n'est pas moins le nuage qui porte la messagère des +amours.</p> + +<p>15. C'est là, c'est dans cette grotte du rivage battu +par les vagues qu'ils passaient les matinées brûlantes +du tropique. Les heures n'existaient pas pour eux:--ils +ne calculaient pas le tems. Leurs oreilles n'étaient +pas frappées du son lugubre de l'horloge, qui +nous distribue la portion journalière de la vie, et +avertit l'homme, en s'en moquant, avec un rire d'airain. +Que leur importait le passé ou l'avenir? Le +présent, comme un tyran, les tenait enchaînés;--leur +sablier était le sable du rivage, et la mer voyait +s'écouler leurs doux momens ainsi que ses vagues paisibles; +leur horloge, c'était le soleil dans son immense +horizon. Ils ne comptaient pas, eux pour qui +la journée n'était qu'une heure. Le rossignol remplaçait +pour eux la cloche du soir, lorsqu'il chantait +mélodieusement à la rose les adieux du jour<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a> +<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>. Ils +voyaient se coucher leur large soleil, non comme +dans le nord, d'une marche lente et graduée, et affaiblissant +son éclat à mesure qu'il descend sur l'océan; +mais ardent, enflammé, conservant toute sa +plénitude, et comme s'il abandonnait pour jamais le +monde, et le privait de lumière, plongeant dans +les flots son front étincelant, tel qu'un héros, qui se +précipite dans la tombe. Alors ils se levaient tous +deux, regardaient d'abord le firmament, puis revenaient +chercher la lumière dans les yeux l'un de +l'autre; et s'étonnant qu'un soleil d'été durât si peu, +ils se demandaient si en effet le jour était à sa fin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" +name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44"> +(retour) </a> On n'a besoin de rien ajouter à cette allusion à la fable bien connue +des amours du rossignol et de la rose, qui est devenue maintenant aussi +familière au lecteur de l'Occident qu'à celui de l'Orient.</blockquote> + +<p>16. Et pourquoi ceci paraîtrait-il étrange?--Le +dévot ne vit pas sur la terre; dans son extase, les +jours et les mondes passeraient devant lui sans être +aperçus: son ame a pris son vol vers le ciel avant sa +poussière.--L'amour est-il donc moins puissant? +Non; sa route est glorieusement tracée, et c'est aussi +vers Dieu qu'elle le conduit. Tout ce que nous connaissons +ici-bas des délices du ciel est attaché à cette +autre meilleure moitié de nous-mêmes, dont nous +ressentons la joie ou la douleur bien plus que celle +qui nous est propre. Cette flamme qui absorbe tout, +et qui, jointe à celle qui l'allume, ne forme plus +qu'un seul feu, feu pur, semblable au bûcher funèbre +des Indiens, où les cœurs tendres brûlent sans +exhaler un soupir. Combien de fois n'avons-nous +pas oublié le tems, lorsque, dans la solitude, nous +admirions le trône universel de la nature, ses forêts, +ses déserts, ses eaux, cette réponse éloquente et profonde +qu'elle fait à notre intelligence? N'y a-t-il pas +de la vie dans les étoiles et les montagnes? Une ame +n'anime-t-elle pas les vagues de la mer? Les larmes +muettes qui dégouttent de ces humides rochers n'expriment-elles +pas un sentiment?--Non, non! elles +nous appellent, elles nous ouvrent leurs sphères, +elles nous invitent à nous affranchir avant l'heure +du poids de cette enveloppe d'argile, à plonger +notre ame dans l'immensité, à nous dépouiller de +cette forme trompeuse et fragile qui nous est si chère!--Qui +peut encore songer à soi en contemplant les +cieux? Et sans porter si haut ses regards, quel est +celui qui, dans les frais momens de la jeunesse, avant +d'avoir reçu les leçons du tems, a jamais pensé à la +dépravation de l'homme et à la sienne? À cette heureuse +époque de la vie, la nature entière est son +royaume et l'amour son trône.</p> + +<p>17. Neuah et Torquil se levèrent. Les teintes +douces et mélancoliques du crépuscule avaient pénétré +dans la grotte qui leur servait d'asile, et dont la +voûte, tapissée de spar humide de rosée, joignait +son faible éclat à celui des étoiles qui se rassemblaient +sur le firmament. Le couple heureux, partageant le +calme de la nature, prit lentement le chemin de sa +cabane élevée au pied d'un palmier, tantôt souriant, +tantôt silencieux comme tout ce qui les entourait. +Que l'ame est belle dans cet état de sérénité; elle +est belle comme l'amour même! Le murmure des +flots de l'océan était presque aussi faible que celui +du coquillage imitateur de leur bruissement<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a> +<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>, et qui, +tel que l'enfant né dans les profondeurs des mers et +séparé du sein maternel, crie sans cesse et ne veut +pas dormir, faisant entendre sa petite plainte, et se +désespérant en vain dans le vaste sein de la vague sa +nourrice. Les forêts disparaissaient insensiblement +dans l'obscurité, comme pour aller se livrer au repos; +l'oiseau du tropique regagnait son nid par le +chemin des rochers, et le ciel d'azur qui les entourait +semblait un lac paisible où l'ardente piété pouvait +étancher sa soif.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" +name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45"> +(retour) </a> Si le lecteur veut appliquer à son oreille le coquillage qui est sur +sa cheminée, il comprendra l'allusion qu'on veut faire ici. Si ce passage +lui paraît obscur, il trouvera dans <i>Gébir</i> la même idée, mieux exprimée +en deux lignes. Je n'ai jamais lu ce poème; mais j'ai entendu citer ces +deux vers par un lecteur plus profond, et qui parait être d'une opinion +bien différente de celle exprimée par l'éditeur de la <i>Revue du trimestre</i>, +qui, dans sa réponse au rédacteur chargé de la critique de son <i>Juvénal</i>, +prononça qu'on ne pouvait rien lire de plus mauvais et de plus absurde. +C'est à M. Landor, l'auteur de <i>Gébir</i>, qui fut ainsi jugé, et de +quelques autres poèmes latins qui rivalisent d'obscénité avec Martial et +Catulle, que l'immaculé M. Southey a adressé ses déclamations contre +l'impureté.</blockquote> + +<p>18. Mais écoutez! À travers les palmiers et les +plantains, une voix se fait entendre; non telle qu'un +amant l'eût choisie pour venir interrompre, à une +telle heure, le silence d'une nuit si calme. Ce n'était +pas la brise du soir passant sur la montagne, et faisant +frémir les rochers et les arbres, ces cordes sonores +de la nature, le premier et le plus harmonieux +des instrumens, et puis leur servant elle-même d'écho. +Ce n'était pas non plus l'alarme du bruyant cri +de guerre, qui venait de rompre le charme, ni le +soliloque plaintif du hibou hermite, anachorète ailé +aux grands yeux, à la vue faible, qui entonne la +nuit son hymne lugubre, dans laquelle s'exhale son +ame solitaire:--c'était le sifflet d'un marin, fort +et prolongé, aussi perçant que le sifflement d'un +oiseau de mer. Il y eut une pause; puis une voix +rauque cria: «Holà! Torquil! mon garçon! Quelles +nouvelles! Holà! frère, holà!» «Qui appelle?» +s'écria Torquil, en suivant des yeux le son de la +voix. «Quelqu'un,» répondit-on brièvement.</p> + +<p>19. En ce moment, celui dont on venait d'entendre +la voix parut lui-même, et avec lui la brise aromatique +du sud se chargea, non de ces parfums qu'elle +recueille en passant sur une couche de violettes, mais +de ces tourbillons de fumée qui aiment à se mêler aux +vapeurs de l'eau-de-vie et du vin. Ils s'échappaient +alors d'une pipe courte et fragile, mais qui avait +porté ses émanations odorantes dans les deux zones, +et toujours en action là où les vents soufflent et où +la mer roule ses flots, avait exhalé sa fumée de Portsmouth +au pôle, et opposant sa vapeur à la lueur +éblouissante des éclairs, toujours calme et paisible, +au milieu des montagnes de vagues, et dans toutes +les variations d'un ciel inconstant, n'avait cessé d'offrir +à Éole un perpétuel sacrifice. Et quel était celui +qui la portait? Je puis me tromper, mais je le +prendrais pour un marin ou pour un philosophe<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a> +<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>. +Ô sublime tabac, qui de l'est à l'ouest charmes les +travaux du marin et le repos des enfans de Mahomet; +toi qui, sur l'ottomane du musulman, partages ses heures +entre l'opium et ses femmes dont tu es devenu +le rival; magnifique à Stamboul, moins noble mais +non moins chéri dans Wapping ou le Strand, divin +en <i>Hookas</i>, superbe dans une riche et brillante pipe +dont l'ambre orne le bout; comme tant d'autres objets +qui nous charment, si tu attires plus généralement +les hommages revêtu de tout l'éclat de la parure, +tes vrais adorateurs admirent bien davantage tes +beautés sans déguisement. Donnez-moi un cigarre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" +name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46"> +(retour) </a> Hobbes, à qui nous devons Locke et d'autres philosophes, était un +fumeur déterminé,--même jusqu'à fumer plus de pipes qu'on n'en +pourrait compter.</blockquote> + +<p>20. Une figure humaine s'approche au milieu de +l'obscurité de la forêt dont elle vient troubler la solitude. +Son aspect a quelque chose de fantastique; +on dirait un marin revêtu d'un déguisement de sauvage, +et tel qu'il paraît sortant des flots de l'océan +lorsque les joyeux vaisseaux traversent la ligne et +qu'une foule de matelots, se livrant à ces bruyantes +saturnales, se rassemblent sur le tillac dans le char +emprunte de Neptune. Le dieu de l'océan sourit de +voir son nom revivre encore une fois, ne fût-ce que +dans la pantomime grotesque de ses fidèles enfans +qui s'abandonnent à la joie au milieu de vents inconnus +à ses Cyclades natales. Cependant le vieux +Neptune se réjouit de voir reparaître sur l'océan +quelques faibles traces de son règne antique. La veste +que porte notre marin, quoique presque en lambeaux; +sa pipe qu'il ne quitte pas et qui ne cesse jamais de +fumer; quelque chose dans son air et dans sa taille +qui ressemble à un mât de misaine, et un certain +balancement dans sa démarche, semblable à celui +de son vaisseau chéri, indiquent assez son premier +état: cependant l'espèce de mouchoir dont sa tête est +enveloppée avec si peu d'élégance et de soin, et le +morceau d'étoffe trop exigu qui remplace un pantalon +trop tôt la proie des épines (car les plus belles +forêts ont aussi les leurs), et lui tient lieu de ce vêtement +pour lequel les Anglais n'ont pas trouvé d'expression<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a> +<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>; +ses pieds et sa poitrine nus, et cette figure +brûlée par le soleil, pourraient annoncer un +sauvage aussi bien qu'un homme de mer. Mais ces +armes sont celles de sa profession, et les produits de +cette Europe que deux mondes bénissent pour la civilisation +qu'ils lui doivent. Son fusil est suspendu derrière +ses larges épaules, un peu courbées par le séjour +de la mer, mais robustes comme celles du sanglier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" +name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47"> +(retour) </a> Il y a dans le texte: <i>qui lui servent d'inexpressible</i>.</blockquote> + +<p>Son coutelas privé de sa gaîne, perdue ou usée par +le tems, pend à son côté: et à sa ceinture est une +paire de pistolets, qu'on pourrait comparer à un couple +d'époux (que cette métaphore ne soit pas prise +pour un sarcasme), car si l'un manque son feu, l'autre +n'en part pas moins à l'instant. Tout ceci, avec +une baïonnette un peu moins exempte de rouille que +lorsqu'elle était sortie pour la première fois du fourreau, +complète l'accoutrement de cet homme qui s'avance +au milieu des ombres de la nuit, muette spectatrice +de ce costume bizarre.</p> + +<p>21. «Quelles nouvelles, Ben Bunting? s'écria +notre nouvel ami Torquil, lorsqu'il vit le marin en +face. Y a-t-il quelque chose de neuf?» «Oui, oui, +répondit Ben, rien de neuf, mais assez de nouvelles; +une étrange voile s'est montrée au large.» +«Une voile! qu'entends-je? Mais comment avez-vous +pu la découvrir? C'est impossible. Je n'ai pas vu sur la +mer le moindre lambeau de toile.» «Cela se peut, dit +Ben, vous avez pu ne pas la voir de la baie; mais moi, +du haut du rocher où j'ai fait le quart aujourd'hui, +je l'ai aperçue dans le bassin, car le vent était frais +et propice.» «Et lorsque le soleil s'est couché, où était-elle? +Avait-elle jeté l'ancre?» «Non, mais elle a +continué de se diriger sur nous jusqu'à ce que le vent +soit tombé.» «Et son pavillon?» «Je n'avais pas de +lunette; mais, de par Dieu, tout loin qu'elle fût, la +sorcière ne m'a pas paru nous vouloir du bien.» +«Est-elle armée?» «Je m'y attends; on a envoyé à +la découverte; il est tems, ce me semble, pour nous +de mettre à la mer.» «À la mer? Quel que soit celui +qui nous donne maintenant la chasse, nous ne fuirons +pas le combat, car ce serait une lâcheté; nous mourrons +à notre poste comme des braves.» «Oui, oui; +quant à cela, c'est tout-à-fait égal à Ben.» «Christian +sait-il cette nouvelle?» «Oui, et il a mis tous +les bras en réquisition, et rassemblé tous nos gens +au quartier. Ils sont occupés à fourbir leurs armes, +et nous avons des canons à transporter et à mettre en +état; on vous demande.» «C'est trop juste, et ne le +serait-ce pas, je n'ai pas une ame capable d'abandonner +mes camarades sans secours pendant l'orage. +Ma Neuah! ah! pourquoi le sort ne poursuit-il pas +que moi seul? Pourquoi doit-il persécuter aussi un +être si tendre et si fidèle? Mais quoi qu'il arrive, ah! +Neuah, n'amollis pas mon courage. Le tems presse +et ne me permet pas une seule larme.--Mais quoi +qu'il advienne, je suis à toi.»--«Il a raison, ajouta +Ben. C'est bon pour la marine<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a> +<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" +name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48"> +(retour) </a> <i>C'est bon pour la marine, mais les matelots ne veulent pas le +croire</i>, est un vieux dicton, et une des dernières traces qui subsistent +encore (mais en plaisanterie seulement) de la jalousie qui exista jadis +entre deux armées également braves.</blockquote> +<br> +<h3>Chant Troisième.</h3> +<br> +<p>1. Le combat était terminé. Cette lueur fatale qui +enveloppe le canon lorsqu'il porte la mort, avait +aussi cessé d'éclairer les ténèbres; la vapeur sulfureuse +des armes à feu avait abandonné la terre, et, +chassée vers le ciel, en avait souillé un moment +l'éclat. Le bruit effroyable de chaque décharge ne +faisait plus retentir les échos, de nouveau livrés à +leur paisible mélancolie. On n'entendait plus de cris +d'horreur répétés de part et d'autre. La lutte avait +cessé. Les vaincus subissaient leur sort. Les révoltés +étaient écrasés, dispersés ou pris, ou, si quelques-uns +survivaient, c'était pour envier le destin des morts. +Un petit nombre, un bien petit nombre s'était +échappé, et ceux-ci étaient poursuivis dans toute +cette île qu'ils avaient aimée par-dessus leur pays +natal. Ils n'avaient plus, sur la terre, d'asile et de +patrie, après avoir renié celle qui les avait vus naître. +Traqués comme des bêtes sauvages, comme elles +ils cherchaient le désert, de même que l'enfant se +réfugie dans le sein de sa mère. Mais en vain les +loups et les lions, poursuivis par le chasseur, cherchent +leur antre, et plus vainement encore l'homme +voudrait échapper à l'homme.</p> + +<p>2. Il est un rocher dont la base saillante se projette +au loin dans l'océan, et brave les plus terribles +accès de sa fureur. Lorsque la vague irritée escalade +ses flancs énormes, aussitôt elle en est précipitée, +comme le brave qui s'élance le premier à l'assaut, +et retombe sur cette masse de flots écumeux qui combattent +sous les bannières du vent. C'est là que se +rassemblent quelques malheureux échappés au combat, +faibles, sanglans, brûlans de soif, mais tenant +encore leurs armes, et conservant un reste d'orgueil +de leur ancienne résolution, qui annonce en eux des +hommes plus habitués à lutter contre le sort qu'à s'en +laisser surprendre. Ils semblaient avoir prévu et défié +leur destinée, comme un événement probable. +Et cependant une lueur d'espoir, non celui d'être +pardonnes, mais de rester dans l'oubli, ou d'échapper +aux recherches sur ce rocher éloigné, au milieu +de cet océan de vagues, avait en partie effacé de +leurs pensées qu'ils venaient de contempler et de subir +la vengeance des lois de leur pays. Leur île, +verdâtre comme les flots de la mer, ce paradis gagné +au prix d'un crime, ne pouvait plus servir d'asile à +leurs vices et à leurs vertus. Leurs sentimens honnêtes, +s'ils en avaient encore, étaient perdus pour +eux:--leurs fautes leur restaient seules. Proscrits +jusque dans leur seconde patrie, ils étaient perdus. +En vain le monde s'ouvrait devant eux, toutes les +portes leur en paraissaient fermées. Leurs nouveaux +alliés avaient combattu, avaient versé leur sang dans +ce sacrifice mutuel; mais à quoi leur avaient servi la +massue, la lance et le bras d'Hercule contre la puissance +magique de ce talisman destructeur, de ce +tonnerre qui écrase le guerrier avant qu'il puisse +faire l'emploi de sa force; et, semblable à ce fléau +pestilentiel dont on ne peut arrêter les ravages, +creuse en même tems la tombe du brave et celle de +la valeur humaine<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a> +<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>? Ce peu de guerriers avaient fait +tout ce que des hommes déterminés ont souvent osé +et fait contre le nombre, mais quoique le choix naturel +de l'homme semble être de mourir libre, la Grèce +elle-même, la Grèce n'avait vu qu'une fois les Thermopyles, +jusqu'à ce jour où, se forgeant un glaive de +ses chaînes brisées, elle expire pour revivre encore.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" +name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49"> +(retour) </a> Archidamus, roi de Sparte, et fils d'Agésilas, en voyant une machine +inventée pour lancer des pierres et des dards, s'écria que c'était le +tombeau de la valeur. La même anecdote a été attribuée à quelques chevaliers, +lorsqu'on fit pour la première fois usage de la poudre à canon; +mais le fait original se trouve dans Plutarque.</blockquote> + +<p>3. Au pied de ce roc immense, ce petit nombre +d'hommes ressemblait aux restes fugitifs d'une troupe +de daims.--Leurs yeux étaient enflammés,--leur +aspect indiquait l'épuisement de leurs forces; cependant +ils étaient encore teints du sang de ceux qui les +poursuivaient. Une petite source, tombant du haut du +rocher, précipitait en bouillonnant, de cime en +cime, son onde douce et fraîche, qui, folâtre et vagabonde, +allait égarer son cristal limpide et étincelant +aux rayons du jour, dans le vaste sein de la +mer. Réunie à l'immense, au farouche océan, mais +encore pure et fraîche comme l'innocence, et courant +moins de dangers qu'elle, son onde argentée +brillait encore d'un doux éclat sur la surface des +flots, semblable au timide chamois qui contemple +sans s'effrayer, le précipice au-dessous duquel +mugissent, s'élèvent et s'abaissent les vagues bleuâtres +de la vaste mer. Ce fut à cette fraîche source +qu'ils coururent:--toutes leurs sensations étant +absorbées en ce moment par cet impérieux besoin de +la nature, la soif brûlante qui les dévorait. Ils burent +comme ceux qui croient boire pour la dernière +fois, et se débarrassèrent de leurs armes pour mieux +savourer cette rosée délicieuse. Ils rafraîchirent leurs +gosiers desséchés, et lavèrent le sang de leurs blessures +qui ne devaient peut-être avoir d'autres bandages +que des chaînes. Après avoir étanché leur +soif, ils regardèrent tristement autour d'eux, et +comme étonnés de retrouver encore autant des leurs +vivans et libres. Mais chacun, gardant le silence, +semblait interroger les yeux de son camarade pour +y chercher un langage que ses lèvres lui refusaient, +comme si leur voix eût expiré avec leur cause.</p> + +<p>4. Sombre, et un peu séparé du reste, se tenait +Christian, les bras croisés sur sa poitrine. Ce coloris +animé, jadis répandu sur ses joues, et que rien +n'y faisait jamais pâlir, avait été remplacé par la +teinte livide du plomb. Ces cheveux d'un brun clair, +flottant avec tant de grâce, se dressaient maintenant +sur son front comme autant de vipères. Immobile +comme une statue, les lèvres serrées comme pour +comprimer jusqu'au souffle qui soulevait encore sa +poitrine, muet et menaçant, il était debout appuyé +contre le rocher; et à l'exception d'un faible battement +de pied qui, de tems à autre, laissait une impression +plus profonde sur le sable, on aurait pu le +croire changé en pierre. À quelques pas de là, Torquil, +la tête appuyée contre un banc de roc, ne parlait +pas, mais perdait son sang par une blessure qui +pourtant n'était pas mortelle:--la plus dangereuse +était celle dont il souffrait intérieurement. Son front +était pâle, ses yeux bleus caves; et les gouttes de +sang dont sa blonde chevelure était teinte indiquaient +assez que son abattement n'était pas l'effet du désespoir, +mais de l'épuisement de la nature. À côté de +lui était un homme aussi farouche qu'un ours, et +cependant plein de la bonne volonté d'un frère: +c'était Ben Bunting, qui, ayant essayé d'étancher, de +laver et de bander sa blessure, se mit ensuite à allumer +tranquillement sa pipe, ce trophée qui avait +survécu à cent combats, ce phare qui l'avait réjoui +pendant mille et mille nuits. Le quatrième et le dernier +de ce groupe solitaire marchait de long en +large, s'arrêtant de tems à autre, et se baissant +comme pour ramasser un caillou; puis le rejetant, +et recommençant à marcher à la hâte; puis s'arrêtant +tout-à-coup pour jeter les yeux sur ses compagnons, +et sifflant à demi la moitié d'un air; après +quoi il reprenait sa marche précipitée, avec quelque +chose qui indiquait en lui un mélange d'insouciance +et d'inquiétude. Voici une longue description, quoiqu'elle +s'applique à une scène qui à peine dura cinq +minutes; mais quelles minutes! des momens semblables +changent la vie des hommes en éternité!</p> + +<p>5. À la fin, Jack Skyserape, homme actif et mobile +comme le vif-argent, effleurant tout comme le +souffle léger de l'éventail, plus brave que ferme, +plus disposé à affronter la mort et à la subir tout +d'un coup, qu'à lutter contre le désespoir, s'écria: +«<i>God damn</i><a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a> +<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>!» ces syllabes énergiques, +qui servent de base à l'éloquence anglaise, comme +l'<i>Allah</i> du Turc ou l'exclamation payenne du Romain: +<i>de par Jupiter</i>! servaient autrefois, dans des +cas embarrassans, pour exhaler la première impression.--Jack +était donc embarrassé: jamais héros +ne le fut davantage; et, ne sachant que dire, il +se mit à jurer. Ces sons long-tems familiers arrachèrent +Ben aux méditations de la pipe. Il l'ôta de +sa bouche; et, d'un air grave et important, ajouta +seulement au juron: «<i>His eyes</i><a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a> +<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>!» complétant ainsi +cette phrase restée imparfaite, et que je ne crois pas +avoir besoin de répéter.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" +name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50"> +(retour) </a> <i>Dieu damne</i>.--Il me semble que ce jurement intraduisible, et +d'ailleurs bien connu des Français, sera mieux ici en anglais.<span class="rig"> + +(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" +name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51"> +(retour) </a> <i>Ses yeux</i>. God damn his eyes, <i>Dieu damne ses yeux</i>.--Ce juron +est familier à la classe la plus grossière du peuple anglais.<span class="rig"> + +(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br> + +<p>6. Mais Christian, d'une nature plus noble, offrait +l'image d'un volcan éteint. Silencieux, morne +et farouche, les traces brûlantes des passions subsistaient +encore sur ses traits obscurcis de sombres +nuages. Enfin, portant devant lui un œil austère, +son regard tomba sur Torquil, qui, dans sa faiblesse, +était forcé de s'appuyer. «En est-il donc ainsi? s'écria-t-il; +et toi aussi, malheureux enfant, et toi aussi, +il faut que ma démence te perde!» Il dit, et s'avança +à grands pas vers le lieu où était le jeune Torquil, +encore teint du sang qu'il venait de perdre. Il saisit +sa main avec ardeur, mais ne la pressa pas comme +redoutant pour lui-même l'effet de cette caresse. +Puis il s'informa de son état, et lorsqu'il apprit que +la blessure était plus légère qu'il ne l'avait imaginé +ou craint, son front parut s'éclaircir autant qu'un +tel moment le lui permettait. «Oui, s'écria-t-il, nous +avons succombé dans le combat; mais notre défaite +n'a pas été celle de lâches: elle n'a pas offert à nos ennemis +un triomphe facile.--Ils nous ont chèrement +achetés; ils peuvent nous payer plus cher encore, +car j'y perdrai la vie. Mais vous, avez-vous la force +de fuir? Ce serait encore une consolation pour moi +si vous pouviez me survivre; notre troupe affaiblie +est réduite à un trop petit nombre pour résister. +Oh! un canot, un seul canot; ne fût-ce qu'une coquille, +pour vous transporter loin d'ici, aux lieux +où l'espérance peut encore habiter avec vous.--Quant +à moi, mon sort est tel que je l'ai voulu; j'ai +vécu, et je mourrai libre et sans peur.»</p> + +<p>7. Comme il parlait, au bord du promontoire qui +élève au-dessus des flots sa tête haute et grisâtre, +une tache noire se fit apercevoir sur l'océan, volant +avec rapidité et ressemblant à l'ombre d'une mouette.--Oh +ciel! elle est suivie d'une seconde; et toutes +deux, tantôt en vue, tantôt cachées, suivant les sinuosités +de l'océan, s'approchent enfin d'assez près pour +qu'on puisse reconnaître les traits bien connus de +leur noir équipage, pour qu'on puisse distinguer +leurs agiles pagaïes, légères comme une paire d'ailes, +se jouant sur les brisans et fuyant à travers les ondes, +tantôt perchées au sommet de la vague houleuse, tantôt +se plongeant dans l'écume mugissante qui surgit +en bouillonnant et couvre successivement le sein de +la mer de blanches nappes qui se divisent bientôt +en gros flocons, formant à leur tour une neige fine +et subtile. Cependant les barques, comme de petits +oiseaux traversant un ciel menaçant, continuent de +voguer en dépit des brisans et des vagues, et approchent +enfin du rivage. Leur art leur semble enseigné +par la nature, tant est remarquable l'adresse avec +laquelle ces sauvages fendent les flots de l'océan avec +lequel dès l'enfance ils sont habitués à jouer!</p> + +<p>8. Et quelle est celle qui, sautant la première sur +le rivage, s'élance comme une Néréide de sa conque +marine? Sa peau est noire, mais brillante comme +l'ébène, ses yeux humides respirent l'amour, l'espoir +et la constance. C'est Neuah! Neuah! tendre, +fidèle, adorée.--Son cœur s'épanche dans celui de +Torquil comme un torrent: elle sourit, elle pleure, +elle le presse plus étroitement encore sur son sein +comme pour s'assurer que c'est bien lui, frémit en +apercevant sa blessure encore tiède de sang; puis, +en s'assurant qu'elle est légère, elle sourit de nouveau, +et de nouveau verse des larmes. Neuah est la +fille d'un guerrier; elle peut supporter un tel spectacle, +le comprendre, en gémir, mais non se livrer +au désespoir. Son amant vit;--aucun ennemi, aucune +crainte ne peut troubler les délices que voit éclore +un tel moment. La joie brille à travers ses larmes. +C'est encore la joie qui gonfle son sein de sanglots +et agite si violemment son cœur qu'on en pourrait +presque entendre les battemens: et le ciel lui-même +est dans le soupir qu'exhale l'enfant de la nature livrée +à ses plus douces extases.</p> + +<p>9. Les êtres plus austères, témoins de cette entrevue, +n'y furent pas insensibles. Et qui pourrait +l'être en voyant ainsi deux cœurs s'élancer l'un vers +l'autre? Christian lui-même contempla la jeune fille +et le jeune homme, d'un œil sec, mais brillant d'une +joie sombre et où se peignait toute l'amertume que +les souvenirs d'un tems meilleur répandent dans +notre ame, alors que tout est perdu sans espoir jusqu'au +dernier rayon de l'arc-en-ciel.--«Et sans moi!» +s'écria-t-il; puis il s'arrêta et se détourna, puis regarda +encore le jeune couple de la même manière +que, dans son antre, le lion contemple ses petits. +Après quoi il retomba dans sa sombre indifférence, +comme insensible à sa destinée future.</p> + +<p>10. Mais le tems ne permettait pas de se livrer +long-tems à de bonnes ou de mauvaises pensées.--Les +vagues ne tardèrent pas à apporter autour du +promontoire le bruit des rames ennemies.--Hélas! +qui rendait ce bruit si effrayant? Tout le monde se +prépara à la défense, tous, excepté la fiancée de +Toobonaï, elle qui la première avait aperçu, dans +la baie, les chaloupes armées qui se hâtaient de +presser leurs voiles pour achever la destruction du +petit nombre qui leur était échappé; elle, dis-je, +fit signe à ses compatriotes de retourner à leur proue, +fit embarquer ses hôtes, et lancer à la mer leurs fragiles +canots. Dans l'un elle avait placé Christian et +ses deux camarades: mais Torquil et elle ne pouvaient +plus se séparer; elle l'établit dans le sien. +Au large! au large! Ils sortent des brisans, s'élancent +le long de la baie vers un groupe de petites +îles, retraite des oiseaux de mer qui y forment leurs +nids, et du veau marin qui vient creuser son lit dans +le sable du rivage. Ils rasent la cime azurée des vagues, +fuient rapidement, et sont rapidement poursuivis +par leurs cruels persécuteurs. Ces derniers +obtiennent de l'avantage, puis le reperdent, puis le +regagnent et les menacent sur l'océan; bientôt les +deux canots ainsi chassés se séparent et prennent +chacun une route différente sur les flots pour déjouer +les poursuites. Vite! vite! chaque pagaïe aujourd'hui +décide de la vie d'un homme; mais il s'agit +de bien autre chose pour Neuah que de la vie ou +de plusieurs vies.--L'amour a frété sa frêle barque, +et c'est lui qui la pousse vers la baie; et maintenant +l'ennemi et le port sont proches.--Un moment!... +un seul moment encore!--Fuis, barque légère! +Fuis!</p> +<br> +<h3>Chant Quatrième.</h3> +<br> +<p>1. Le dernier rayon d'espoir dans l'homme réduit +aux abois ressemble à la blanche voile livrée à +une mer orageuse, lorsque la moitié de l'horizon est +obscurcie de nuages et que l'autre moitié en est dégagée. +Flottante entre le ciel et la sombre vague, +son ancre l'a abandonnée, mais sa voile de neige, au +milieu de la violence des vents, continue d'attirer nos +yeux, et quoique chaque flot qu'elle surmonte l'éloigne +de plus en plus de nous, le cœur se plaît à la +suivre des plus lointains rivages.</p> + +<p>2. Non loin de l'île de Toobonaï un noir rocher +élève son sein au-dessus des flots. Sauvage demeure +des oiseaux désertée par les hommes, c'est là que +le veau marin farouche se met à l'abri du vent, et +repose sa masse pesante dans son obscure caverne, +ou qu'il gambade lourdement aux brûlans rayons du +soleil. C'est là que la barque à son passage entend +l'écho répéter le cri perçant de l'oiseau de l'océan +qui élève sur cette cime nue sa jeune couvée, destinée +à devenir à son tour les pêcheurs ailés de cette +solitude. Une étroite portion de sable jaune, s'avançant +dans la mer en demi-cercle, forme d'un côté le +contour d'une espèce de plage. Ici la jeune tortue, +rampant hors de sa coquille, se traîne vers les flots, +demeure de ceux qui lui donnèrent la vie; nourrisson +d'un jour, un rayon vivifiant du soleil la fit +éclore pour la rendre à l'océan. Tout le reste n'était +qu'un précipice affreux, le plus affreux où les +matelots aient jamais trouvé un asile et le désespoir; +lieu capable de faire regretter aux échappés +du naufrage le vaisseau qu'ils ont vu s'engloutir, et +de leur faire envier le sort des victimes de la tempête. +Tel était le triste refuge que Neuah avait choisi +pour son amant. Mais tous ses secrets n'étaient +pas révélés, et elle y connaissait un trésor caché à +tous les yeux.</p> + +<p>3. Avant que les canots se séparassent dans ce même +endroit, les hommes qui dirigeaient celui auquel était +confié le sort de son cher Torquil furent envoyés +par ses ordres dans la barque de Christian, afin de +réunir leurs forces pour presser sa fuite.--Vainement +ce dernier tenta de s'y opposer.--Elle lui montra +en souriant et d'un air calme l'île rocailleuse et +lui dit: «Hâtez-vous et soyez sauvé!» Quant à elle, +elle répondait du reste, pour l'amour de Torquil. +Le canot partit avec ce renfort de bras, s'élança +comme une étoile qui file, et fut bientôt loin de l'ennemi +qui se dirigeait alors tout droit sur le rocher +dont s'approchaient Neuah et Torquil. Ils firent force +de rames. Le bras de la jeune sauvage, quoique délicat, +était agile et vigoureux à lutter contre la mer, +et le cédait à peine à la force masculine de Torquil; +leur canot n'était plus qu'à la distance de sa longueur +du front escarpé, impraticable, du rocher qui n'avait +à sa base que des eaux sans fond; l'ennemi n'était plus +séparé d'eux que par la longueur d'une centaine de +barques, et maintenant quel refuge était offert à leur +fragile canot? Ce fut la question que Torquil adressa à +Neuah avec un regard qui exprimait presque un reproche +et semblait dire: «Neuah m'a-t-elle amené ici +pour y mourir? Est-ce ici un lieu d'asile ou un tombeau, +et cet immense rocher est-il le sépulcre des +victimes des vagues?»</p> + +<p>4. Ils étaient appuyés sur leurs pagaïes. Neuah +se lève, et lui montrant l'ennemi qui s'approchait, +s'écrie: «Suis-moi, Torquil, et suis-moi sans crainte!» +Soudain elle se plonge dans les profondeurs de l'océan. +Il n'y avait pas une minute à perdre;--les +ennemis étaient proches, offrant des chaînes à ses +yeux et exhalant des menaces à ses oreilles. Ils ramaient +avec vigueur, et, en s'approchant, lui criaient +de se rendre au nom de son <i>honneur</i> perdu. Torquil +se précipite dans les flots.--L'art du nageur lui +était familier dès l'enfance, et c'était de lui maintenant +qu'allait dépendre tout son espoir.--Mais où +va-t-il?--Il s'enfonce et ne reparaît plus? L'équipage +de la chaloupe regarde avec consternation la +mer et le rivage. Il n'y avait pas d'endroit où l'on +pût débarquer sur ce précipice escarpé, nu et glissant +comme une montagne de glace. Ils regardèrent +quelque tems, s'attendant à le voir flotter au-dessus +des flots; mais nulle trace ne sillonna la mer. La +vague continua de s'écouler après qu'ils se furent +plongés dans son sein, sans qu'aucun bouillonnement +en rappelât le moindre indice. Le faible reflux de +l'eau; la légère écume qui, semblable à un blanc sépulcre, +s'était élevée sur l'endroit qui semblait le +dernier gîte de ce jeune couple, qui ne laissait pas +après lui de monument fastueusement triste comme +un héritier; la barque paisible ballottée par les flots: +voilà tout ce qui parlait encore de Torquil et de son +épouse; et, sans cette petite barque, tout ceci aurait +pu passer pour le fantôme évanoui du rêve d'un marin. +Ils s'arrêtèrent, et cherchèrent en vain; puis se +remirent à ramer pour s'en retourner, la superstition +même leur défendant de s'arrêter là plus long-tems. +Quelques-uns dirent qu'il ne s'était pas plongé +dans les vagues, mais qu'il s'était évanoui comme +un esprit follet; d'autres que quelque chose de surnaturel +les avait frappés dans sa figure et dans sa +taille au-dessus de l'humaine; tandis que tous convenaient +que ses joues et ses yeux offraient la teinte +cadavéreuse de la mort. Cependant, tout en s'éloignant +du rocher, ils s'arrêtaient auprès de chaque +plante marine, s'attendant à trouver quelque trace +de leur proie.--Mais non, elle s'était dissipée à +leurs yeux comme l'écume marine.</p> + +<p>5. Et où était-il ce pèlerin de l'océan? Suivait-il +sa Néréide? Tous deux avaient-ils cessé pour jamais +de souffrir, ou, reçus dans des grottes de corail, +avaient-ils arraché quelque pitié aux vagues attendries, +et en avaient-ils obtenu la vie? Habitaient-ils +parmi les mystérieux souverains de l'océan? faisaient-ils +résonner avec <i>Mermen</i> le coquillage fantastique? +Neuah, au milieu des sirènes, peignait-elle ses longs +cheveux alors flottans sur l'océan comme ils l'avaient +jadis été dans l'air? Ou bien avaient-ils péri, et dormaient-ils +du sommeil de la mort sous ce gouffre +dans lequel ils s'étaient élancés avec tant d'intrépidité?</p> + +<p>6. La jeune Neuah s'était plongée dans les flots, +et il l'avait suivie. À la manière dont elle traversait +les profondeurs de sa mer natale, on l'eût cru née +au sein de cet élément, tant elle avait d'aisance, de +grâce et de fermeté! Une trace lumineuse marquait +son passage; on eût dit qu'il sortait des étincelles de +ses pieds, comme d'un acier <i>amphibie</i>. Ne la perdant +pas de vue, et presque aussi habile qu'elle à +explorer les abîmes où les plongeurs vont à la recherche +des perles, Torquil, le nourrisson des mers +du Nord, suivait ses pas liquides avec adresse et facilité. +Pendant un moment, Neuah s'enfonça plus bas; +puis se relevant, elle reparut, étendit les bras, secoua +sa noire chevelure pleine d'écume, et fit résonner +les rochers d'un rire joyeux. Ils avaient de +nouveau atteint un royaume central de la terre, mais +c'est en vain qu'on y aurait cherché un arbre, des +champs et un ciel.--Elle indiqua du doigt à son +époux une grotte spacieuse<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a> +<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>, dont la vague mobile +était le seul portique; cavité profonde, que le soleil +ne voit jamais, si ce n'est à travers le voile verdâtre +des flots, dans ces jours de fête de l'océan où son +onde est claire et transparente, et où tout le peuple +poisson se livre à de folâtres jeux. Avec ses cheveux, +Neuah essuya l'eau qui découlait des yeux de +Torquil, puis elle frappa dans ses mains de joie en +voyant son étonnement. Elle le conduisit dans un +endroit où le roc paraissait s'avancer en saillie et +former une espèce de hutte semblable à celle d'un +triton. Du moins à ce qu'il leur parut, car pendant +quelque tems ils se trouvèrent dans les ténèbres, +jusqu'à ce que le jour, pénétrant par les fentes du rocher, +y eût répandu une faible clarté, telle que celle +qui luit dans l'aile d'une vieille cathédrale où d'antiques +monumens poudreux fuient l'éclat de la lumière: +de même la voûte de leur grotte marine ne +laissait entrer qu'une lueur mélancolique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" +name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52"> +(retour) </a> La description de cette cave (qui n'est pas une fiction) se trouvera +dans le neuvième chapitre du <i>Rapport</i> fait sur les îles de Tonga, par +Mariner. J'ai pris la liberté poétique de la transplanter à Toobonaï, le +dernier endroit où l'on ait eu quelque nouvelle certaine de Christian et +de ses camarades.</blockquote> + +<p>7. La jeune sauvage tira de son sein une torche de +pin, entourée de gnatoo, et recouverte d'une feuille +de plantain, afin de mieux préserver de l'humidité +des flots sa dernière étincelle. Cette enveloppe l'avait +tenue sèche; puis, tirant de la même feuille de plantain +une pierre et quelques petits branchages de bois +sec, elle en fit jaillir du feu avec la lame du couteau +de Torquil, et allumant sa torche, elle en éclaira la +grotte. Cette dernière apparut alors vaste et élevée; +c'était une voûte gothique qui s'était créée elle-même. +La nature était l'architecte qui avait élevé ses arceaux; +les architraves étaient peut-être dus à quelque +tremblement de terre. Les arcs-boutans avaient pu +être précipités du sein de quelque montagne, alors +que les pôles craquaient, et que le monde était couvert d'eau; +ou peut-être calcinés par un feu concentré +dans les entrailles de la terre, tandis qu'à +peine échappé de son bûcher funèbre, les débris du +globe fumaient encore. Rien n'y manquait, ni le +faîte orné de ciselures et de reliefs, ni les ailes<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a> +<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>, ni +la nef. Là, tout semblait avoir été creusé des mains +de l'obscurité pour y faire son temple. Là, aussi, +en se livrant quelque peu aux fantaisies de l'imagination, +on croyait voir la voûte peuplée de figures +bizarres, tristes ou grimaçantes. Une mitre, une +châsse attiraient l'œil qui se reportait bientôt sur +l'image d'un crucifix. C'est ainsi que la nature, se +jouant avec les stalactites, s'était élevé une chapelle +au sein des mers.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" +name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53"> +(retour) </a> Ces détails peuvent paraître trop minutieux par rapport à la description +générale d'où ils sont puisés (dans Mariner); mais il y a peu d'hommes +qui aient voyagé sans voir quelque chose de semblable, sur terre c'est-à-dire, +et sans parler d'<i>Ellora</i>, dont il est question dans le dernier journal +de <i>Mungo-Park</i> (si ma mémoire ne me trompe pas, car il y a huit +ans que j'ai lu cet ouvrage) Il dit aussi avoir rencontré un rocher, ou +une montagne, dont l'intérieur ressemblait tellement à une cathédrale +gothique, qu'il fallut le plus minutieux examen pour le convaincre qu'elle +était l'œuvre de la nature.</blockquote> + +<p>8. Neuah prit alors son Torquil par la main; et +agitant le long de la voûte sa torche allumée--elle +le conduisit dans chaque enfoncement, et lui montra +tous les endroits secrets de leur nouvelle demeure. +Elle n'en resta pas là; tout avait été dès long-tems +préparé par elle pour adoucir le sort qu'elle devait +partager avec son amant. Il y trouva une natte +pour se livrer au repos; le frais <i>gnatoo</i> pour lui +servir de vêtement, et l'huile de sandale pour se +garantir de la rosée. Pour aliment, la noix de coco, +l'igname et le pain produit de l'arbre. Pour table, +le plantain étendant ses larges feuilles, et l'écaille +de la tortue qui offre un banquet délicieux dans la +chair qu'elle renferme. La gourde remplie d'eau +fraîchement puisée à la source, la mûre banane +cueillie sur la fertile montagne, une pile de branches +de pin, pour entretenir sous ces voûtes une clarté +perpétuelle; enfin, Neuah elle-même, belle comme +la nuit, venait animer de son ame tout ce qui les entourait, +et répandre la sérénité et la lumière dans +ce monde souterrain. Depuis que l'étranger avait +débarqué pour la première fois dans son île, elle +avait prévu que la force ou la fuite pouvait les trahir. +Alors elle avait formé un asile de cet antre rocailleux +où Torquil put être en sûreté contre ses +compatriotes. Chaque aurore, la brise matinale avait +transporté vers ces lieux son léger canot chargé de +tous les fruits dorés qui mûrissent dans ces beaux +climats. Chaque soir l'avait vue s'y diriger encore +avec tout ce qui pouvait embellir et égayer leur +grotte de spath. Et maintenant elle étalait à ses yeux +ses petits trésors avec un sourire qui indiquait assez +que Neuah était la plus heureuse des filles de ces +îles hospitalières.</p> + +<p>9. Tandis qu'il la regardait avec admiration et +reconnaissance, elle, pressant sur son cœur passionné +l'amant qu'elle venait de sauver, accompagnait +ses douces caresses d'un ancien conte d'amour; +car l'amour est vieux, vieux comme l'éternité, quoiqu'il +ne soit pas usé par tous les êtres qui furent, +sont, ou seront un jour<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a> +<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>. Elle lui raconta comment +il y avait bien mille lunes, un jeune chef, s'étant +plongé dans ces profondeurs à la recherche de la tortue, +en suivant les traces de sa proie, s'était trouvé +dans la grotte qui leur servait d'asile; comment, +quelque tems après, à la suite d'un combat sanglant, +il y avait caché une fille du sol, qui devait la naissance +à ses ennemis, ennemie trop chère, sauvée +par sa tribu pour subir le sort des captifs; comment, +lorsque les orages de la guerre furent calmés, il +avait conduit sa tribu insulaire à l'endroit où les +ondes étendent leur ombre épaisse et verdâtre sur +l'entrée rocailleuse de la grotte, puis s'était enfoncé +dans les flots comme pour n'en ressortir jamais, +tandis que ses compagnons consternés, dans leurs +barques, le croyaient fou, et tremblaient de le voir +la proie du bleu requin. Plongés dans l'affliction, ils +ramèrent tristement autour du rocher qu'entourait +la mer, puis se reposèrent sur leurs pagaies avec +abattement, lorsque tout-à-coup ils voient surgir des +flots une fraîche déesse, telle elle leur apparut, du +moins, dans la surprise et l'admiration dont ils furent +frappés. Leur chef était à ses côtés, relevant +la tête avec orgueil, heureux et fier de sa jeune sirène, +de sa belle épouse, et comment, lorsque ses +compatriotes reconnurent leur erreur, ils portèrent +les deux époux sur le rivage, au son des conques +marines, et de mille acclamations joyeuses; enfin, +comment ils vécurent heureux et moururent en paix. +Et pourquoi n'en serait-il pas de même de Torquil +et de son épouse? Il ne m'appartient pas de décrire +les caresses impétueuses, passionnées, qui suivirent +ce récit, et qui firent de cet asile sauvage un séjour +d'ivresse. Il suffit de dire que tout était amour, +dans cette grotte aussi souterraine, aussi éloignée +des regards des humains, que la tombe où Abailard, +vingt ans après sa mort, ouvrit encore les +bras pour recevoir le corps d'Héloïse descendu sous +la voûte nuptiale, et presser contre son cœur ranimé +ses restes de nouveau palpitans<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a> +<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>. Les vagues +avaient beau murmurer autour de leur couche, leur +mugissement n'était pas plus entendu que si la vie les +eût abandonnés. Au-dedans d'eux, leurs cœurs formaient +une délicieuse harmonie qui s'exhalait dans +le murmure et les soupirs entrecoupés de l'amour.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" +name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54"> +(retour) </a> Le lecteur se rappellera ici l'épigramme de l'anthologie grecque, ou +sa traduction dans la plupart des langues modernes: + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16">Qui que tu sois, voici ton maître;</p> +<p class="i16">Il le fut, il l'est, ou doit l'être.</p> +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" +name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55"> +(retour) </a> La tradition attachée à l'histoire d'Héloïse rapporte que, lorsque l'on +descendit son corps dans le tombeau d'Abailard (enterré vingt ans auparavant) +ses bras s'ouvrirent pour la recevoir.</blockquote> + +<p>10. Et ceux qui avaient causé et partagé ce désastre; +ceux qui les livraient à l'exil dans la cavité +d'un roc, qu'étaient-ils devenus à leur tour? Ramant +comme lorsqu'il y va de la vie, ils demandaient au +ciel l'asile que les hommes leur refusaient. Libres de +leur choix, ils eussent suivi une autre route; mais +où se diriger! le flot qui les portait portait aussi leurs +ennemis! Ceux-ci, trompés dans leurs premiers efforts, +s'étaient remis de nouveau à la poursuite; enflammés +de colère, comme des vautours privés de +leur proie, leurs bras vigoureux fendaient les flots. +Bientôt ils gagnèrent de l'avantage sur ceux qui ne +pouvaient plus trouver de salut que sur quelque roc +aride ou dans quelque baie enfoncée et inconnue:--nulle +autre chance, nul autre espoir ne leur restait.--Ils +se dirigèrent donc vers le premier rocher +qui frappa leurs regards, pour prendre leur +dernier congé de la terre, et céder comme des victimes +ou mourir le glaive à la main. Là, Christian +renvoya les sauvages et leur canot, quoique ceux-ci +eussent encore voulu se battre pour ce petit nombre +d'hommes; mais il leur commanda de retourner dans +leur île, et de ne pas ajouter à tout ce qu'ils avaient +déjà fait un sacrifice inutile: car que pouvaient l'arc +et la lance grossière contre les armes qui allaient +être employées?</p> + +<p>11. Ils débarquèrent sur une plage étroite et sauvage, +où l'on avait rarement vu d'autres traces que +celles de la nature, et avec ce regard sombre, fixe +et farouche de l'homme parvenu aux dernières extrémités +du malheur, alors que tout espoir est perdu, +que la gloire elle-même ne lui reste pas pour animer +sa résistance contre la mort ou les fers, ils attendirent +tous trois, comme attendirent jadis les trois cents +braves qui teignirent les Thermopyles de leur sang +héroïque.--Mais quelle différence entre eux! c'est +la cause qui fait tout; c'est elle qui dégrade ou consacre +le courage qui succombe. Sur ces trois hommes, +aucun rayon de gloire, aucune promesse d'immortalité +ne brillait à travers les nuages épais de la +mort. Une patrie reconnaissante, souriant à travers +ses larmes, n'entonnait pas pour eux cet hymne de +louanges répété pendant plus de mille ans. Les yeux +d'aucune nation ne devaient se fixer sur leur tombe;--aucun +monument funèbre, élevé à leur mémoire, +ne devait exciter l'envie des héros. Avec quelqu'intrépidité +qu'ils répandissent les derniers flots de leur +sang, leur vie était un opprobre,--leur épitaphe +devait contenir un crime. Et tout ceci, ils le savaient +et le comprenaient, du moins le chef de la +troupe qu'il avait entraînée à sa perte, lui qui, né +peut-être pour quelque chose de mieux, avait placé +sa vie sur une chance long-tems incertaine; mais le +dé allait être jeté, et toutes les probabilités se réunissaient +pour annoncer sa chute. Et quelle chute! +Toutefois, il envisageait la catastrophe d'un cœur +aussi endurci que le rocher sur lequel il se tenait, +et où il avait pointé son fusil, sombre lui-même +comme le nuage épais qui se montre à côté du soleil.</p> + +<p>12. La chaloupe s'approchait: elle était bien armée, +elle avait un équipage ferme et prêt à faire ce +que le devoir lui commanderait, indifférent aux dangers +comme le vent d'automne l'est à la chute des +feuilles qu'il fait tomber. Et cependant ces hommes +auraient peut-être préféré marcher contre une nation +étrangère que contre un ennemi natal, et sentaient +que cette malheureuse victime de ses passions, +pour avoir cessé d'être Anglais, n'en avait pas moins +été un enfant de l'Angleterre. Ils lui crient de se +rendre;--pas de réponse; leurs armes sont pointées, +elles étincellent aux rayons du jour. Le même +cri est répété,--pas de réponse; et cependant, une +troisième fois, et plus haut que les deux premières,--on +lui offre encore quartier.--L'écho résonnant +du rocher répéta seul les sons mourans de leurs +voix.--Alors une lueur jaillit, et l'on vit briller +la décharge meurtrière: un nuage de fumée s'éleva +entre les deux partis, tandis que le roc retentissait +du bruit des balles qui sifflaient en vain et allaient +s'aplatir en tombant. Ce fut alors que partit la seule +réponse qui pût être faite par ceux qui avaient perdu +tout espoir sur la terre ou dans le ciel. Après la +première décharge, s'étant approchés de plus près, +les Anglais entendirent la voix de Christian crier:--Maintenant +feu! et avant que l'écho eût achevé +de redire ces mots, deux hommes étaient tombés. +Les autres assaillirent les âpres flancs du rocher, et, +furieux de la démence de leur ennemi, dédaignèrent +toute autre tentative pour en venir aux mains. Mais +le roc était escarpé, et ne présentait aucun sentier +frayé. À chaque pas, un nouveau rempart s'opposait +à leur fureur; tandis que, debout au milieu des sommités +les plus inaccessibles que l'œil de Christian +était bien habitué à distinguer, nos trois rebelles +soutenaient un combat à mort aux lieux que l'aigle +a choisis pour construire son nid. Chacun de leurs +coups portait, tandis que les assaillans tombaient +brisés comme le coquillage rampant qui s'attache aux +flancs du rocher. Cependant il en survivait encore +assez qui ne se lassaient pas d'escalader et de se disperser +çà et là, jusqu'à ce qu'enfin cerné et environné +de toutes parts, non d'assez près pour être pris, mais +assez pour y périr, le trio désespéré, comme des +requins qui se sont gorgés de leur proie, vit que son +sort ne tenait plus qu'à un fil. Quoi qu'il en soit, +jusqu'au dernier moment ils se battirent bien, et +aucun gémissement n'apprit à l'ennemi quel était +celui qui venait de tomber. Christian succomba le +dernier.--Deux fois blessé, on lui offrit encore +merci en voyant son sang couler. Mais il était trop +tard pour vivre et non pour mourir avec une main +ennemie pour lui fermer les yeux. Un de ses membres +était rompu et tomba le long du rocher comme +un faucon privé de ses petits. Ce bruit le ranima et +parut réveiller en lui quelque sentiment exprimé +dans son faible geste. Il fit signe aux plus avancés, +qui s'approchèrent en ce moment: il éleva son arme, +sa dernière balle avait été tirée; mais, arrachant +le premier bouton de sa veste<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a> +<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>, il l'enfonça dans +le canon, ajusta, fit feu et sourit en voyant son ennemi +tomber; puis, repliant comme un serpent son +corps mutilé et épuisé, il se mit à ramper vers l'endroit +où le précipice, s'élevant à pic au-dessus des +flots, offrait comme lui l'image du désespoir.--Là, +jetant un dernier regard derrière lui, il serra convulsivement +le poing, déchargea pour la dernière +fois sa rage contre cette terre qu'il allait quitter, et +se laissa rouler dans l'abîme. Le rocher reçut en bas +son corps brisé comme du verre, et ne formant plus +qu'une masse sanglante dont il restait à peine un +fragment qui parût avoir appartenu à une forme humaine, +et qui pût servir de proie à l'oiseau marin où +au ver. Un crâne à cheveux blonds souillé de sang et +d'herbes de mer fumait encore. C'était tout ce qui +restait de cet homme et de ses actions. On vit briller +un instant encore dans le lointain quelques débris +de ses armes que sa main avait tenues serrées +jusqu'au dernier moment; mais bientôt, entraînés +dans les flots, ils allèrent se couvrir de rouille sous les +ondes écumeuses qui les engloutissaient: voilà toutes +les traces qu'il laissa de lui, si l'on en excepte une +vie mal employée, et une ame;--mais qui osera +dire où elle alla? C'est à nous de pardonner et non +de juger les morts, et ceux qui les condamnent si légèrement +à l'enfer, en sont eux-mêmes sur la route, +à moins que ces espèces de fanfarons, qui se plaisent +à exagérer les peines éternelles, n'obtiennent grâce +pour leur mauvais cœur, en faveur de leur plus mauvaise +tête.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" +name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56"> +(retour) </a> Dans l'ouvrage de Thibault, sur Frédéric II de Prusse, il y a une +singulière histoire d'un jeune Français et de sa maîtresse, qui paraissaient +être de quelque distinction. Il s'était engagé, et avait déserté à +Sweidnitz, et fut pris après une résistance désespérée; il avait tué un +officier qui avait essayé de le saisir, étant déjà blessé lui-même par la +décharge de son fusil, dans lequel il avait mis un bouton de son uniforme +en guise de balle. Quelques circonstances de son procès, devant la cour +martiale, excitèrent un grand intérêt parmi ses juges, qui désirèrent connaître +sa véritable situation. Il offrit de la révéler, mais au roi seulement, +auquel il demandait permission d'écrire. Cette permission lui fut refusée, +et Frédéric fut rempli de la plus grande indignation, soit de voir sa curiosité +trompée, ou par quelqu'autre motif, quand il apprit qu'on avait +rejeté sa requête. (Voyez l'ouvrage de Thibault, vol. II.--Je cite de +mémoire.)<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span></blockquote><br> + +<p>13. L'action était terminée! tout était pris ou détruit, +fugitif, captif ou mort. Le peu de malheureux +qui avaient survécu à l'escarmouche de l'île étaient enchaînés +sur ce vaisseau, après avoir fait autrefois honorablement +partie de son brave équipage. Mais le +dernier rocher n'avait pas vu de dépouilles vivantes. +Couchés à l'endroit où ils étaient tombés, froids, nageant +dans leur sang, le vorace oiseau de mer agitait +sur eux son aile humide, et quelquefois, se rapprochant +de la vague voisine avec des cris perçans et discords, +entonnait l'hymne funèbre. Mais, calme et insouciante, +la vague continuait de se soulever, et poursuivait +son cours avec son éternelle indifférence. Les +dauphins se jouaient sur sa surface et le poisson-volant +s'élançait vers le soleil, jusqu'à ce que son aile +desséchée le fît retomber de sa hauteur éphémère, +et plonger de nouveau dans l'onde pour se préparer +à prendre un nouvel essor.</p> + +<p>14. Le matin avait paru; et Neuah, qui dès l'aurore +s'était mollement plongée dans l'onde pour recueillir +les rayons naissans du jour, et examiner si +personne ne s'approchait de l'antre amphibie où reposait +son amant, aperçut une voile en mer: elle +s'agitait, se gonflait, et courbait son arc flottant sous +le joug de la brise naissante. Le souffle commença +à lui manquer, tant elle se sentit troublée par la +crainte!--son cœur se gonfla et palpita violemment, +tandis qu'elle doutait encore de quel côté se dirigeait +sa course.--Mais non, le vaisseau ne s'avance +pas,--il s'éloigne au contraire rapidement. Il est +déjà loin, et son ombre s'efface à mesure qu'il sort +de la baie. Elle regarde, elle secoue l'écume de mer +qui couvre ses yeux, afin de le contempler comme +elle contemple les cieux quand elle espère y voir paraître +l'arc-en-ciel. Le bâtiment, parvenu au dernier +point de l'horizon, diminue, et bientôt ne présente +plus qu'un point noir qui bientôt s'évanouit. +Tout est océan, tout est bonheur. De nouveau elle +se plonge à la mer pour aller réveiller son jeune +amant, lui dit ce qu'elle a vu, ce qu'elle espère, +enfin tout ce que l'amour heureux peut former de +rians présages, s'élançant encore une fois avec Torquil, +qui suit gaîment sa Néréide, bondissante au +milieu de la vaste mer,--nageant autour du rocher +vers un creux qui cachait le canot que Neuah y avait +laissé flottant avec la marée, sans une rame, le soir +où les étrangers les avaient chassés du rivage. Mais +ceux-ci ont disparu; elle va à la recherche de sa +pagaie, la retrouve, en reprend possession, et jamais, +jamais, jamais barque fragile ne porta tant +d'amour et de bonheur que celle-ci n'en contient en +ce moment.</p> + +<p>15. Leur rivage chéri paraît encore une fois à +leurs yeux, non plus souillé par des couleurs hostiles; +plus de vaisseau menaçant, de prison flottante +fièrement arrêtée sur ses bords: tout est espoir et +patrie! Mille embarcations s'élancent dans la baie, +en sonnant dans des conques marines, et annoncent +leur retour. Les chefs s'assemblèrent, le peuple se +répandit en flots; tous accueillirent Torquil comme +un fils qui leur était rendu. Les femmes se pressèrent +en foule pour embrasser Neuah, qui les embrassait +à son tour; lui demandèrent comment ils avaient été +poursuivis, et comment ils s'étaient échappés? Le +récit en fut fait, et une seule acclamation retentit +jusqu'au ciel; et depuis ce moment, une nouvelle +tradition donna à leur asile le nom de <i>Grotte de +Neuah</i>. Mille feux flamboyant sur les hauteurs éclairèrent +les réjouissances générales de cette nuit, et +la fête donnée en l'honneur de l'hôte rendu au repos +et à des plaisirs gagnés au prix de tant de dangers; +et à cette nuit succédèrent ces jours de bonheur, +tels que peut seul en offrir un monde encore enfant.</p> + +<p>FIN DE L'ILE.</p> +<br><br> +<h2>APPENDICE.</h2> + +<h4>EXTRAIT DU VOYAGE DU CAPITAINE BLIGH.</h4> +<br> +<p>Le 27 décembre, il souffla un vent d'est très-violent, pendant +lequel nous souffrîmes beaucoup. Une lame emporta la +vergue de rechange et les esparres des chaînes de haubans du +grand mât sur le tribord; une autre entra dans le vaisseau et +couvrit toutes les chaloupes; plusieurs tonneaux de bière, qui +avaient été amarrés sur le pont, se défoncèrent et furent emportés, +et ce ne fut pas sans beaucoup de risque et de danger +que nous parvînmes à attacher les embarcations pour empêcher +qu'elles n'eussent le même sort. Une grande quantité de +notre provision de biscuit fut aussi gâtée de manière à ne plus +pouvoir en faire usage; car la mer avait pénétré dans l'arrière +du bâtiment et avait rempli la cabine d'eau.</p> + +<p>Le 5 janvier 1788, nous vîmes l'île de Ténériffe à environ +douze lieues de nous, et le lendemain étant un dimanche, +nous jetâmes l'ancre dans la rade de Santa-Cruz. Là, nous +renouvelâmes nos provisions, et après avoir terminé nos affaires, +nous mîmes à la voile le 10.</p> + +<p>Je divisai alors nos gens en trois quarts, et je chargeai du +troisième quart M. Fletcher Christian, un des lieutenans. J'ai +toujours pensé qu'il était à désirer que ce réglement fût établi +lorsque les circonstances le permettaient, et je suis persuadé +qu'un sommeil non interrompu contribue non-seulement beaucoup +à la santé de l'équipage d'un vaisseau, mais même le +rend bien plus capable de supporter la fatigue en cas d'un +événement imprévu.</p> + +<p>Comme je désirais me rendre à Otaïti sans m'arrêter, je +réduisis d'un tiers la portion de biscuit, et je fis filtrer l'eau +destinée à la boisson dans des pierres filtrantes que j'avais +achetées à Ténériffe à cet effet. J'appris alors à l'équipage du +vaisseau le but de notre voyage, et donnai l'assurance d'un +avancement certain à quiconque le mériterait par ses efforts.</p> + +<p>Le mardi 26 février, étant dans une latitude sud 29° 38', +et dans une longitude ouest 44° 38', nous enverguâmes de +nouvelles voiles, et fîmes d'autres préparatifs nécessaires contre +le tems que nous devions nous attendre à avoir dans cette +haute latitude. Nous n'étions éloignés de la côte du Brésil que +d'environ 100 lieues.</p> + +<p>Dans la matinée du dimanche 2 mars, après m'être assuré +que tout le monde était propre et en bonne tenue, le service +divin fut célébré, comme c'était toujours l'usage, ce jour-là: +je donnai à M. Christian Fletcher, que j'avais précédemment +chargé du troisième quart, une autorisation écrite de remplir +les fonctions de lieutenant.</p> + +<p>Le changement de température commença bientôt à se faire +sentir d'une manière remarquable, et afin que nos gens ne +souffrissent pas par négligence de leur part, je leur fis donner +des vêtemens plus chauds et plus convenables au climat. Le +11, nous vîmes un grand nombre de baleines d'une immense +grosseur, avec deux trous derrière la tête, d'où l'eau jaillissait.</p> + +<p>Le contre-maître m'ayant porté plainte, je jugeai qu'il était +nécessaire de punir de vingt-quatre coups de fouet Mathieu +Quintal, un des matelots, à cause de son insolence et de son +insubordination. C'était la première fois que je me trouvais +dans la nécessité d'ordonner un châtiment depuis que nous +étions à bord.</p> + +<p>Nous nous trouvions à la hauteur du cap San-Diégo, à l'est +de la Terre de Feu, et le vent ne nous étant pas favorable, +je jugeai plus prudent de tourner à l'est de la terre de Stalen, +que de traverser le détroit de Lemaire. Nous passâmes le port +de la Nouvelle-Année et le cap Saint-Jean, et le lundi 31 nous +arrivâmes au 60° 1' de latitude sud; mais le vent devint variable, +et nous eûmes du mauvais tems.</p> + +<p>Des orages, accompagnés d'une grosse mer, continuèrent +jusqu'au 12 avril. Le vaisseau commença à faire eau, ce qui +exigeait que l'on pompât toutes les heures, et nous ne devions +pas nous attendre à moins, après une telle continuité de vents +et de grosses mers. Les ponts aussi firent eau de telle sorte +qu'il fut nécessaire d'abandonner la grande cabine, dont je ne +faisais pas grand usage, excepté quand il faisait beau, à ceux +qui n'avaient pas de place pour y suspendre leurs hamacs, et +par ce moyen les entre-ponts furent moins obstrués.</p> + +<p>Joint à tout ce mauvais tems, nous avions encore le chagrin +de nous apercevoir, à la fin de chaque jour, que nous +rétrogradions; car, malgré tous nos efforts pour louvoyer, nous +ne faisions guère que dériver sous le vent. Le mardi 22 avril, +nous avions huit hommes sur la liste des malades, et le reste +de notre monde, quoiqu'en bonne santé, était très-fatigué; +mais je vis avec beaucoup de chagrin qu'il nous serait impossible +d'arriver de ce côté aux îles de la Société, car il y avait +trente jours que nous étions dans une mer orageuse. La saison +était trop avancée pour que nous pussions espérer qu'un meilleur +tems nous permît de doubler le cap Horn. D'après ces +considérations, jointes à d'autres encore, je fis gouverner au +vent et porter sur le cap de Bonne-Espérance, à la grande +satisfaction de tous ceux qui étaient à bord.</p> + +<p>Nous jetâmes l'ancre, le vendredi 23 mai, dans la baie de +Sunon, au Cap, après une assez bonne navigation. Le vaisseau +avait besoin d'être complètement calfaté, car il faisait tellement +eau que nous avions été obligés de pomper toutes les +heures pendant la traversée depuis le cap Horn.--Les voiles +et les agrès avaient aussi besoin de réparations, et en examinant +les provisions on en trouva une quantité considérable +avariée.</p> + +<p>Après être restés trente-huit jours dans ce mouillage, et +lorsque mon équipage eut recueilli tout l'avantage qu'on pouvait +attendre des rafraîchissemens de toute espèce qui s'y trouvaient, +nous appareillâmes le 1er juillet.</p> + +<p>Un vent frais souffla: le 20 la mer devint houleuse, et dans +l'après-midi il augmenta avec tant de violence que le vaisseau +fut presque chassé sur le gaillard d'avant, avant que +nous pussions carguer nos voiles. On abaissa les basses vergues +et on descendit le mât de perroquet sur le pont, ce qui +soulagea beaucoup le bâtiment. Le vaisseau se tint sur le côté. +Toute la nuit et le matin nous fîmes route vent-arrière après +avoir pris des ris dans notre voile de misaine. La mer étant +encore grosse, il devint très-dangereux dans l'après-midi de +redresser le bâtiment. Nous restâmes donc encore sur le côté +toute la nuit, sans éprouver d'accident, à l'exception d'un +homme qui, étant au gouvernail, fut jeté par-dessus la roue, +et en sortit très-meurtri. Vers midi la violence du vent diminuant, +nous continuâmes notre route sous la voile de misaine +avec les ris que nous avions pris.</p> + +<p>En peu de jours nous dépassâmes l'île de Saint-Paul, où +l'on trouve de bonne eau comme je l'ai appris d'un capitaine +hollandais, ainsi qu'une source chaude dans laquelle on peut +faire bouillir le poisson aussi complètement que sur le feu. En +approchant de la terre de Van-Diémen, nous eûmes un très-mauvais +tems accompagné de neige et de grêle, mais nous +ne vîmes rien qui pût nous indiquer notre position exacte le +13 août, à l'exception d'un veau marin qui parut à la distance +de vingt lieues. Nous jetâmes l'ancre dans la baie de +l'Aventure le mercredi 20.</p> + +<p>Pendant notre traversée, depuis le cap de Bonne-Espérance, +nous eûmes presque toujours le vent à l'ouest avec un très-gros +tems. L'approche d'un vent violent du sud est annoncée +par des nuées d'oiseaux de la famille des albatross ou des peterels, +et la baisse ou le changement du vent quand il tourne +au nord, par l'éloignement où ils se tiennent. Le thermomètre +aussi varie de cinq ou six degrés dans sa hauteur quand on doit +s'attendre à un de ces changemens de vent.</p> + +<p>Dans le pays qui environne la baie de l'Aventure, il y a +dans les forêts beaucoup d'arbres de cent-cinquante pieds de +hauteur. Nous remarquâmes plusieurs aigles, quelques hérons +d'un magnifique plumage, et une grande variété de perroquets.</p> + +<p>Les indigènes ne paraissant pas, nous allâmes à leur recherche +vers le cap Frédéric-Henri. Bientôt ayant jeté le +grapin près du rivage, car il était impossible d'aborder, nous +entendîmes leurs voix semblables au gloussement des oies, et +nous en vîmes une vingtaine sortir du bois. Nous leur jetâmes +des paquets de menues quincailleries qu'ils ne voulurent pas +ouvrir qu'ils ne m'eussent vu faire signe de les quitter; alors +ils s'y décidèrent, et tirant ces objets, ils les mirent sur leur +tête. En nous apercevant, ils s'étaient mis à parler avec une +grande volubilité et d'une manière très-bruyante, élevant +leurs bras au-dessus de leur tête. Ils parlaient si vite qu'il +était impossible de distinguer un seul des mots qu'ils prononçaient. +Leur couleur est d'un noir terne.--Leur peau est tatouée +sur la poitrine et sur les épaules. L'un d'eux se distinguait +par la couleur de son corps peint en ocre rouge; mais +tous les autres étaient enduits de noir avec une espèce de suie, +dont ils avaient une couche si épaisse sur la figure et sur les +épaules, qu'il était difficile de dire à quoi ils ressemblaient.</p> + +<p>Le jeudi 4 septembre, nous sortîmes de la baie de l'Aventure, +gouvernant d'abord vers l'est-sud-est, puis au nord-est, +et le 19 nous arrivâmes en vue d'un groupe de petites îles +rocailleuses que je nommai les îles Bonté. Peu de tems après, +nous remarquâmes que la mer était souvent couverte, pendant +la nuit, d'une quantité étonnante de petites méduses qui répandent +une clarté semblable à celle d'une chandelle par des +fibres phosphorescentes qui s'étendent sur une partie de leur +corps, et laissent le reste dans l'obscurité.</p> + +<p>Nous découvrîmes l'île d'Otaïti le 15, et avant de jeter +l'ancre le lendemain matin dans la baie de Matavaï, un si +grand nombre de canots était venu à notre rencontre, qu'après +que les naturels se furent assurés que nous étions des amis, +ils vinrent à bord, et obstruèrent tellement le pont, que j'avais +de la peine à trouver les gens de mon équipage. La distance +que le vaisseau avait parcourue, depuis qu'il était parti +d'Angleterre jusqu'à son arrivée à Otaïti, tant en courses directes +qu'en courses contraires, était en tout de 27,086 milles, +ce qui fait, l'un dans l'autre, 108 milles par 24 heures.</p> + +<p>Nous perdîmes ici notre chirurgien le 9 décembre. Depuis +peu il ne sortait presque plus de la cabine, quoiqu'on ne regardât +pas son état comme dangereux. Néanmoins, comme il +parut plus mal le soir, on le transporta dans un lieu où il +avait plus d'air, mais sans aucun succès, puisqu'il mourut une +heure après. Ce malheureux homme buvait beaucoup, et aimait +si peu à faire de l'exercice, qu'on ne put jamais le décider +à faire une douzaine de tours sur le pont pendant tout le +tems que dura la traversée.</p> + +<p>Le lundi 5 juin, on ne trouva pas le petit cutter, ce dont +on me fit part immédiatement; l'équipage du vaisseau ayant +été rassemblé, on s'aperçut qu'il manquait trois hommes qui +l'avaient emmené.</p> + +<p>Ils avaient pris avec eux huit armemens complets et des +munitions; mais quant à leur plan, tout le monde à bord paraissait +en être complètement ignorant. Je descendis à terre et +j'engageai tous les chefs à m'aider à ratrapper la chaloupe et +les déserteurs. Effectivement, le cutter fut ramené dans le +courant de la journée par cinq des indigènes; mais les hommes +ne furent pris que près de trois semaines plus tard. Ayant appris +qu'il étaient dans une partie différente de l'île d'Otaïti, +j'y allai dans la chaloupe, pensant qu'il ne serait pas très-difficile +de s'en assurer avec le secours des naturels. Cependant +ils apprirent mon arrivée, et lorsque je fus près de l'habitation +où ils étaient, ils vinrent sans armes et se rendirent. +Quelques-uns des chefs avaient déjà saisi, une fois auparavant, +ces déserteurs, et les avaient enchaînés; mais ils s'étaient +laissés persuader de leur rendre la liberté, par les belles promesses +qu'ils leur avaient faites de retourner au vaisseau; +après quoi, ayant trouvé moyen de s'emparer de nouveau des +armes, ils avaient nargué les indigènes.</p> + +<p>L'objet de ce voyage était accompli, puisque j'avais fait +porter à bord, le mardi 31 mars, 115 plants de l'arbre à +pain: outre cela, nous avions recueilli plusieurs autres plantes, +dont quelques-unes portaient les plus beaux fruits du +monde, et étaient précieuses pour les différentes teintures +qu'elles pouvaient offrir et les propriétés qu'elles possédaient. +Le 4 avril, au coucher du soleil, nous appareillâmes d'Otaïti +et dîmes adieu à une île où, pendant vingt-trois semaines, +nous avions été traités avec une amitié et des égards qui +semblaient croître en proportion de la longueur de notre séjour. +Les circonstances suivantes prouveront assez que nous +n'avions pas été insensibles à l'hospitalité de ce peuple; car +c'est à ses manières affectueuses et attachantes qu'on doit attribuer +les causes de l'événement qui amena la ruine d'une expédition +qui, selon toutes les apparences, devait avoir le résultat +le plus favorable.</p> + +<p>Le lendemain, nous arrivâmes en vue de l'île Huaheine, +et un double canot, contenant dix indigènes, étant venu sur +nos bordages, je vis parmi eux un jeune homme qui me reconnut; +j'y étais venu en 1780, avec le capitaine Cook, à +bord de <i>la Résolution</i>. Quelques jours après avoir quitté cette +île, le tems devint sujet aux rafales, et une masse épaisse de +nuages obscurs se forma à l'est. Bientôt après nous aperçûmes +une trombe d'eau qui ressortait en proportion de l'obscurité +des nuages qui étaient derrière. Autant que je pus en juger, +la partie supérieure pouvait avoir deux pieds de diamètre et +la base environ huit pouces. À peine avais-je fait ces remarques, +que j'observai qu'elle s'avançait rapidement vers le +vaisseau. Nous changeâmes immédiatement de direction, et +déployâmes toutes nos voiles, excepté celle de misaine. Bientôt +après, elle passa à trente pieds de l'arrière avec un frémissement, +mais sans que personne en ressentît aucun effet, +quoiqu'elle fût aussi rapprochée. Elle semblait marcher de la +vitesse environ de dix milles à l'heure, et elle se dissipa un +quart-d'heure après nous avoir dépassés. Il est impossible de +dire le mal qu'elle aurait pu nous faire si elle fût passée directement +sur nous. Nos mâts, à ce que j'imagine, auraient +pu en être emportés; mais je ne crois pas qu'elle eût occasionné +la perte du vaisseau.</p> + +<p>Laissant plusieurs îles sur notre route, nous jetâmes l'ancre +à Anamooka, le 23 avril; un vieillard infirme, nommé Tapa, +que j'y avais connu en 1777, et que je reconnus sur-le-champ, +vint à bord avec d'autres de différentes îles du voisinage. Ils +désiraient voir le vaisseau; et lorsqu'on les mena en bas, où +les plants de l'arbre à pain étaient arrangés, ils témoignèrent +une grande surprise. Quelques-uns de ces plants étaient morts; +nous fûmes à terre pour nous en procurer d'autres.</p> + +<p>Nous remarquâmes chez les indigènes de nombreuses marques +du deuil très-profond auquel ils se livrent quand ils +perdent leurs parens, telles que des tempes ensanglantées, des +têtes dépouillées de cheveux, et, ce qui est pis encore, dans +la plupart d'entre eux, des mains privées de plusieurs doigts. +De beaux petits garçons, qui n'avaient pas plus de six ans, +avaient perdu le petit doigt des deux mains, et plusieurs des +hommes s'étaient en outre coupé le doigt du milieu de la main +droite.</p> + +<p>Les chefs vinrent dîner avec moi, et nous traitâmes ensemble +pour l'achat d'une grande quantité d'ignames: nous en +obtînmes aussi des plantains et des fruits de l'arbre à pain. +Mais les ignames surtout étaient en très-grande abondance +chez eux, et d'une grosseur remarquable; une entre autres +pesait quarante-cinq livres. Il vint des canots à voile, dont +quelques-uns ne contenaient pas moins de quatre-vingt-dix +passagers; et il en arriva successivement un si grand nombre +des îles différentes, qu'il devint impossible de rien faire au +milieu d'une telle multitude qui n'avait aucun chef revêtu +d'une autorité suffisante pour la commander. J'ordonnai donc +à une de leurs bandes, qui se disposait à venir à bord, d'aller +faire de l'eau, et nous levâmes l'ancre le samedi 26 avril.</p> + +<p>Nous nous tînmes près de l'île de Kotoo, pendant la plus +grande partie de l'après-midi du lundi, dans l'espoir que +quelque canot viendrait au vaisseau; mais cet espoir fut trompé. +Le vent étant au nord, nous gouvernâmes à l'ouest dans la +soirée pour passer au sud de Tofoa, et je donnai des ordres +pour que l'on continuât toute la nuit de suivre cette direction. +Le maître eut le premier quart, le canonnier eut le second, +et M. Christian le quart du matin: tel était l'ordre de la nuit.</p> + +<p>Jusque-là, le voyage s'était continué avec une prospérité +dont rien n'avait troublé le cours, et il avait été accompagné +de circonstances à la fois agréables et satisfaisantes; mais la +scène allait changer, et se présenter sous un aspect bien différent. +Il s'était formé une conspiration qui devait détruire le +fruit de nos travaux passés, et ne produire que malheur et +détresse; et elle avait été concertée avec tant de mystère et +de circonspection, qu'il n'en transpira aucune circonstance +capable de nous avertir du danger qui nous menaçait.</p> + +<p>La nuit du lundi, le quart avait été distribué comme je viens +de le dire. Le mardi, avant le lever du soleil, pendant que +je dormais encore, M. Christian avec le capitaine d'armes, le +second canonnier et Thomas Burkits, matelot, entrèrent dans +ma cabine, et s'emparant de moi, me lièrent les mains derrière +le dos avec une corde, me menaçant d'une mort immédiate +si je parlais ou faisais le moindre bruit. Cela ne m'empêcha +pas de crier aussi haut que je pus, dans l'espoir +d'obtenir du secours; mais les officiers qui n'étaient pas du +complot étaient déjà gardés par des sentinelles placées à leur +porte: à celle de ma cabine, on avait posté trois hommes, indépendamment +des quatre qui étaient dans l'intérieur. Tous, +excepté Christian, avaient des fusils et des baïonnettes, lui +seul un coutelas. Je fus traîné hors du lit, en chemise, sur le +tillac, souffrant beaucoup de la manière dont on m'avait serré +les mains en les attachant. Lorsque je demandai les motifs +d'une telle violence, la seule réponse que je reçus fut des injures +pour ne pas garder le silence. Le maître, le canonnier, +le chirurgien, le second maître et Nelson, le jardinier, étaient +renfermés dans les soutes, et l'écoutille de la fosse aux câbles +était gardée par des sentinelles. Le maître d'équipage, le +charpentier et l'ecclésiastique eurent la permission de venir +sur le tillac, où ils me virent debout, en arrière du mât de +misaine, les mains liées derrière le dos, entouré de gardes, à +la tête desquels était Christian. Le maître d'équipage reçut +alors l'ordre de mettre la chaloupe à la mer, avec la menace +de prendre garde à lui, s'il n'obéissait pas immédiatement.</p> + +<p>La chaloupe ayant été hissée, M. Heyward et M. Mallet, +deux des aspirans, et M. Samuel, l'ecclésiastique, reçurent +l'ordre d'y entrer. Je demandai le motif de cet ordre, et cherchai +à persuader aux gens qui m'entouraient de ne pas persévérer +dans ces actes de violence, mais ce fut en vain.--Leur +réponse fut constamment: «Taisez-vous, ou vous êtes +mort.»</p> + +<p>Le maître avait envoyé demander la permission de venir +sur le tillac; et elle lui avait été accordée; mais on lui commanda +bientôt de retourner dans sa cabine. Je ne discontinuais +pas mes efforts pour changer la face des affaires, lorsque +Christian remplaçant le coutelas qu'il tenait par une +baïonnette, et me saisissant fortement par la corde qui liait mes +mains me menaça d'une mort immédiate si je ne me tenais +pas tranquille; et les scélérats qui m'entouraient avaient leurs +fusils armés, la baïonnette au bout.</p> + +<p>D'autres individus furent appelés pour entrer dans la chaloupe, +et on les entraîna par-dessus le bordage, d'où je conclus +que je devais être abandonné à la mer avec eux. Une autre +tentative pour changer les esprits n'amena que la menace +de me brûler la cervelle.</p> + +<p>On permit au maître d'équipage et à ceux des matelots qui +devaient être mis dans la chaloupe de prendre de la ficelle, +de la toile, des lignes, des voiles, des cordages et une tonne +d'eau de vingt-huit gallons. M. Samuel obtint cent-cinquante +livres de biscuit avec une petite quantité de rum et de vin, +ainsi qu'un octant et une boussole. Mais on lui défendit, sous +peine de mort, de toucher à aucune carte, à aucun livre ou +instrument d'astronomie, et surtout à mes dessins et à mes +observations.</p> + +<p>Les mutins ayant ainsi jeté dans la chaloupe les matelots dont +ils voulaient se débarrasser, Christian ordonna qu'on donnât +un verre d'eau-de-vie à chaque homme de son équipage. +Les officiers furent ensuite appelés sur le tillac et jetés par-dessus +l'abordage dans la chaloupe, tandis qu'on me tenait séparé +de tout le monde en arrière du mât de misaine. Christian, +armé d'une baïonnette, tenait la corde qui liait mes mains, +et les gardes qui m'entouraient avaient leurs fusils en joue; +mais lorsque je défiai ces misérables ingrats de tirer, ils les remirent +au repos. Je m'aperçus que l'un d'eux, Isaac Martin, +était disposé à me secourir, et comme il me faisait manger +du shaddock, mes lèvres étant entièrement desséchées, nos +regards nous firent comprendre mutuellement nos sentimens; +mais ceci fut remarqué et on l'emmena. Il entra alors dans la +chaloupe, essayant de quitter le vaisseau; cependant il fut +obligé d'y retourner. Quelques autres y furent aussi retenus +contre leur inclination.</p> + +<p>Je crus remarquer que Christian balança quelque tems s'il +garderait le charpentier, ou ses aides. À la fin il se détermina +pour ces derniers, et le charpentier fut conduit dans la chaloupe.--On +lui laissa prendre sa caisse à outils, non pourtant +sans de grandes difficultés.</p> + +<p>M. Samuel sauva mon journal et ma commission, avec quelques +autres papiers très-importans relatifs au vaisseau. Il +exécuta ceci avec beaucoup de courage, quoique sévèrement +surveillé. Il tenta aussi de sauver le garde-tems et une boîte +contenant mes plans, dessins et observations depuis quinze +ans, qui étaient en grand nombre, mais on l'entraîna en lui +disant: «Malédiction! vous êtes bien heureux d'en avoir autant.»</p> + +<p>D'assez vives altercations eurent lieu parmi l'équipage révolté +pendant que tout ceci se passait. Quelques-uns s'écriaient +en jurant: «Je veux être damné s'il ne trouve pas moyen de +s'en retourner en Angleterre, si on lui laisse emporter quelque +chose.» Ils voulaient parler de moi; et lorsqu'ils virent +le charpentier emporter sa boîte à outils: «Malédiction! +dans un mois il aura un autre vaisseau;» tandis que d'autres +tournaient en ridicule la situation malheureuse de la chaloupe, +qui tirait beaucoup d'eau et offrait si peu de place +pour tous ceux qui y étaient contenus. Quant à Christian, on +aurait dit qu'il méditait sa destruction et celle du monde +entier.</p> + +<p>Je demandai des armes, mais les mutins se moquèrent de +moi en disant que je connaissais bien les gens chez lesquels +j'allais. Quatre coutelas, cependant, nous furent jetés dans la +chaloupe après que nous eûmes viré de bord.</p> + +<p>Les officiers et les matelots étant dans la chaloupe, on n'attendait +plus que moi. Le capitaine d'armes en informa Christian, +qui dit alors: «Allons, capitaine Bligh, vos officiers et +vos hommes sont maintenant dans la chaloupe, et il faut que +vous alliez avec eux. Si vous essayez de faire la moindre résistance, +vous serez immédiatement mis à mort.» Et sans +plus de cérémonie, je fus jeté par-dessus le bordage, par +une troupe de scélérats armés. Alors on me délia les mains. +Une fois dans la chaloupe, on nous fit virer sur l'arrière, au +moyen de la corde qui nous tenait amarrés. Alors on nous +jeta quelques morceaux de porc, ainsi que les quatre coutelas. +L'armurier et le charpentier m'appelèrent alors pour me dire +de ne pas oublier qu'ils n'avaient pris aucune part dans toute +cette affaire. Après être restés quelque tems à servir de jouet +à ces malheureux sans compassion, et en butte à leurs railleries, +nous fûmes à la fin poussés au large, et abandonnés aux +flots de l'Océan.</p> + +<p>Dix-huit personnes étaient avec moi dans la chaloupe: le +maître, le premier chirurgien, le botaniste, le canonnier, le +maître d'équipage, le charpentier, le maître timonier et le +quartier-maître en second; deux quartier-maîtres, le voilier, +deux cuisiniers, l'ecclésiastique, le boucher et un garçon. Il +restait à bord Fletcher Christian, le maître en second, Pierre +Haywood, Edward Young, George Stewart, aspirans; le capitaine +d'armes, le second canonnier, le second maître d'équipage, +le jardinier, l'armurier, le second charpentier et ses +ouvriers, et quatorze matelots: c'était, à tout prendre, les +hommes les plus capables.</p> + +<p>Ayant peu ou pas de vent, nous voguâmes assez vite vers +l'île de Tofoa, qui était au nord-est, à environ dix lieues de +distance. Tant que le vaisseau resta en vue, il gouverna ouest +ouest-nord; mais je regardai ceci comme une feinte, car +lorsqu'on nous éloigna, les mutins répétèrent plusieurs fois, +par acclamations: «Otaïti! Otaïti!»</p> + +<p>Christian, leur chef, était d'une famille respectable du +nord de l'Angleterre: c'était le troisième voyage qu'il faisait +avec moi. Malgré la dureté avec laquelle il me traita, le +souvenir d'anciens bienfaits produisit en lui quelques remords. +Lorsque l'on m'entraîna hors du vaisseau, je lui demandai si +c'était ainsi qu'il répondait aux marques nombreuses qu'il +avait eues de mon amitié. Il parut troublé de cette question, +et me répondit avec une grande émotion: «Capitaine Bligh, +vous avez frappé juste: je suis dans l'enfer; je suis dans l'enfer!» +Ses talens le rendaient parfaitement capable de se charger +du troisième quart, d'après la manière dont j'avais divisé +l'équipage du vaisseau.</p> + +<p>Haywood était aussi d'une famille respectable du nord de +l'Angleterre; et, ainsi que Christian, c'était un jeune homme +de talent. Ces deux jeunes gens avaient été les objets particuliers +de mes soins, et je m'étais donné beaucoup de peine +pour les instruire, ayant conçu l'espoir qu'ils feraient un +jour honneur à leur pays dans cette profession. Young m'était +bien recommandé, et Stewart appartenait à des parens des +Orkneys, pays où nous avions été si bien accueillis à notre +retour des mers du Sud, en 1780, que, d'après cette seule +considération, je l'aurais pris volontiers avec moi; mais d'ailleurs +il avait toujours joui d'une bonne réputation.</p> + +<p>Lorsque j'eus le loisir de réfléchir, une satisfaction secrète +m'empêcha de me livrer à l'abattement. Et cependant, quelques +heures auparavant, je me trouvais dans la situation la +plus satisfaisante: commandant un vaisseau dans le meilleur +état possible, pourvu de tout ce qui pouvait être nécessaire +à la santé et au service de l'équipage; le but de notre voyage +était atteint, nous en avions accompli les deux tiers, et le +reste de la traversée n'offrait qu'une perspective de succès.</p> + +<p>On demandera naturellement quelle pouvait être la cause +d'une pareille révolte? En réponse à cette question, je ne +puis donner que mes conjectures.--J'ai souvent pensé que +les mutins s'étaient flattés de l'espoir de passer une vie plus +heureuse parmi les Otaïtiens qu'il ne leur serait jamais possible +de se la procurer en Angleterre: ceci, joint à quelques +liaisons qu'ils avaient formées avec des femmes du pays, occasionna +très-probablement toute cette affaire.</p> + +<p>Les femmes d'Otaïti sont belles, douces, enjouées dans +leur conversation et leurs manières, et ont assez de délicatesse +pour se faire admirer et chérir. Les chefs étaient si attachés +à nos gens, qu'ils les encourageaient, en quelque sorte, à +rester avec eux, et leur promettaient de vastes possessions. +Dans des circonstances semblables, auxquelles s'en joignirent +d'autres encore, on ne peut guère s'étonner qu'une troupe de +matelots, dont la plupart n'avaient pas de famille, se soient +laissés entraîner, lorsqu'il ne dépendait que d'eux de s'établir +au milieu de l'abondance, dans une des plus belles îles du +monde, où il n'y avait pas de nécessité de se livrer au travail, +et qui leur offrait l'attrait de plaisirs dont il est impossible +de se former une idée. Cependant, tout ce qu'un commandant +pouvait craindre était la désertion, telle qu'il y en a +plus ou moins d'exemples dans les mers du Sud, et non une +révolte complète.</p> + +<p>Mais le secret qui accompagna ce complot surpasse toute +croyance. Treize de ceux qui partageaient mon sort avaient +toujours vécu avec les matelots; et cependant, ni eux, ni les +camarades de Christian, de Stewart, d'Heywood et de Young +n'avaient jamais remarqué aucune circonstance qui pût faire +soupçonner ce qui se tramait. Il n'est donc pas étonnant que +j'en sois devenu victime, mon esprit étant complètement +exempt de méfiance. Peut-être la chose ne serait-elle pas arrivée +s'il y eût eu des troupes à bord et une sentinelle à la +porte de ma cabine, que je laissais toujours ouverte pendant +la nuit, afin que l'officier de quart put entrer chez moi toutes +les fois qu'il en avait besoin. Si cette révolte eût été occasionnée +par quelque sujet de mécontentement, fondé ou non, +j'en aurais découvert des symptômes, ce qui m'aurait mis sur +mes gardes; mais il en était bien autrement. Je vivais, surtout +avec Christian, de la manière la plus amicale; ce jour +même, il était engagé à dîner avec moi, et la veille au soir, +il s'était excusé de partager mon souper, sous prétexte d'une +indisposition dont j'avais témoigné de l'inquiétude, étant bien +loin de soupçonner son intégrité ou son honneur.</p> + +<p>FIN DE L'APPENDICE.</p> +<br><br><br> + + +<h1>LA VISION</h1> + +<h2>DU JUGEMENT,</h2> + +<h3>PAR QUEVEDO REDIVIVUS.</h3> + +<h4>POÈME INSPIRÉ PAR UNE COMPOSITION DU MÊME TITRE,</h4> + +<h5>PAR L'AUTEUR DE WAT-TYLER.</h5> +<br><br> + +<p><span class="rig">«C'est un Daniel venu pour prononcer<br> +le jugement! oui, un vrai Daniel! Je te<br> +remercie, Juif, de m'avoir enseigné ce<br> +mot.»</span></p> + + +<br><br><br><br><br><br><br><br> + +<h2>LA VISION DU JUGEMENT.</h2> +<br> + +<p>1. Saint Pierre était assis auprès de la porte du +ciel; les clefs en étaient rouillées et la serrure un +<i>peu</i> dure, par suite du <i>peu</i> d'usage qu'on en avait fait +depuis quelque tems: non, à beaucoup près, que le +paradis fût plein; mais, depuis l'ère gallique quatre-vingt-huit, +les diables s'étaient tellement démenés, +ils avaient si bien conduit leur barque, comme le +dirait un marin, qu'ils avaient entraîné presque toutes +les ames de leur côté.</p> + +<p>2. Les anges chantaient faux, et s'étaient enroués +à force d'exercer leur voix, car ils n'avaient presque +autre chose à faire qu'à remonter le soleil et la lune, +et contenir dans le devoir quelqu'étoile vagabonde, +ou quelque comète étourdie, qui, s'émancipant trop +tôt sur l'azur éthéré, avait pourfendu quelque planète +en folâtrant avec sa queue, comme la baleine +en use quelquefois à l'égard des petits bâtimens, dans +ses accès de gaîté.</p> + +<p>3. Les séraphins, nos anges gardiens, voyant +qu'ils ne pouvaient suffire à leur emploi ici-bas, s'étaient +retirés là-haut; les affaires terrestres n'occupaient +plus aucune place dans le ciel, si ce n'est sur +le noir bureau de l'ange chargé de nos archives. +Celui-ci, voyant les exemples de vices et de malheur +se multiplier avec une telle rapidité, avait arraché +toutes les plumes de ses deux ailes sans pouvoir encore +finir d'enregistrer les misères humaines.</p> + +<p>4. Ses occupations avaient tellement augmenté +depuis quelques années, que (contre sa volonté, sans +doute, et comme ces chérubins ministres terrestres) il +avait été forcé de chercher des ressources autour de +lui, et de réclamer l'aide de ses pairs célestes, avant +que le besoin croissant qu'on avait de son ministère +eût achevé de l'épuiser. En conséquence, six anges +et douze saints lui furent donnés pour commis.</p> + +<p>5. C'était là un fameux bureau,--du moins pour +le ciel; et cependant, tous tant qu'ils étaient, ils ne +manquaient pas de besogne. On voyait tous les jours +le triomphe de tant de conquérans et tant de royaumes +remis à neuf! chaque jour aussi avait son carnage +de six ou sept mille hommes, jusqu'à ce que celui +de Waterloo arrivant pour couronner le tout, les +esprits célestes jetèrent leurs plumes, saisis d'un divin +dégoût, tant cette dernière page était barbouillée +de fange et de sang!</p> + +<p>6. Par parenthèse, ce n'est pas à moi à redire ce +qui fit frémir les anges.--Le diable lui-même, +dans cette occasion, abhorra son propre ouvrage, +tant il était rassasié du banquet infernal! Et quoique +ce fût lui-même qui eût aiguisé chaque glaive, sa +soif innée du mal en était presque éteinte. Ici, la +seule bonne œuvre de Satan mérite bien d'être citée: +c'est qu'il s'était réservé les deux généraux, en toute +propriété, après leur mort.</p> + +<p>7. Sautons par-dessus quelques années d'une paix +factice, pendant lesquelles la terre ne fut ni plus ni +moins bien peuplée, l'enfer comme de coutume, et +le ciel pas du tout. Elles forment le bail des tyrans, +seulement ce sont de nouveaux noms qui l'ont signé.--Cela +finira quelque jour; en attendant ils vont +toujours augmentant, avec leurs sept têtes et leurs +dix cornes, comme la bête prédite par l'Apocalypse.--Quant +aux nôtres<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a> +<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>, elles sont moins redoutables +par la tête que par les cornes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" +name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57"> +(retour) </a> Ce pronom se rapporte probablement au mot <i>bête</i>.<span class="rig"> +(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote> +<br> + +<p>8. La seconde aurore de la première année de la +liberté, Georges III mourut. Sans être un tyran, il +avait protégé les tyrans, jusqu'au moment où, chaque +sens lui étant ravi, il avait perdu et la lumière intellectuelle, +et la lumière extérieure. Jamais meilleur +fermier n'avait fait valoir un pré; jamais plus mauvais +roi n'avait laissé un royaume livré à sa perte. +Il mourut, et laissa la moitié de ses sujets aussi fous, +et l'autre moitié aussi aveugles que lui.</p> + +<p>9. Il mourut!--sa mort ne fit pas beaucoup de +bruit sur la terre. Ses funérailles eurent quelque +éclat;--le velours, les dorures, le cuivre y furent +en profusion. Il n'y manqua que des larmes, excepté +celles de convention: car cette espèce de marchandise +peut s'acheter à sa vraie valeur.--Quant aux +élégies, il y eut un nombre convenable de ces inspirations, +bien entendu qu'elles furent aussi payées. +Puis vinrent les torches, les manteaux, les bannières, +les hérauts d'armes, et tous ces restes des vieilles +coutumes gothiques.</p> + +<p>10. Cela formait un mélodrame vraiment sépulcral. +De tous les fous accourus pour augmenter et +contempler ce spectacle, qui se souciait du défunt? +La pompe des funérailles était le seul motif d'attraction, +et le noir composait tout le deuil. Là, pas une +pensée qui s'élançât au-delà du drap mortuaire; et +lorsque le magnifique cercueil fut enseveli, on eût +dit une dérision de l'enfer, qui renfermait ainsi dans +l'or une pourriture de quatre-vingts ans.</p> + +<p>11. C'est ainsi que son corps fut mêlé à la poussière! +Il aurait pu redevenir bien plus tôt ce qu'il faut +qu'il soit un jour, si ses élémens naturels eussent +été livrés à eux-mêmes pour s'incorporer de nouveau +avec la terre, l'eau et le feu. Mais ces parfums +étrangers ne font que contrarier les intentions de la +nature, qui le créa aussi nu que ces millions d'hommes +dont on n'embaume pas l'argile vulgaire. Et +cependant, toutes ces épices ne réussissent qu'à prolonger +sa corruption.</p> + +<p>12. Il est mort! la terre extérieure n'a plus rien +à démêler avec lui. Il est enterré, et, à l'exception +du mémoire des funérailles et du griffonnage du lapidaire, +il ne sera plus question de lui dans le monde, +à moins qu'il n'ait fait son testament tout entier;--mais +quel est le procureur qui le demandera à son +fils, à son fils en qui nous voyons ses qualités briller +encore, excepté cette vertu domestique, si rare aujourd'hui, +la fidélité envers une femme laide et méchante?</p> + +<p>13. Dieu sauve le roi<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a> +<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>! Ce serait une grande économie +pour Dieu que d'épargner cette race-là; mais +s'il veut être d'humeur miséricordieuse, tant mieux. +Je ne suis pas de ceux qui prêchent pour la damnation;--je +ne sais pas trop même si je ne suis pas, +à peu près, le seul qui, dans le faible espoir d'adoucir +la perspective de nos maux futurs, ait mis, à +quelques légères restrictions près, des bornes aussi +étroites à l'infernale juridiction des peines éternelles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" +name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58"> +(retour) </a> <i>God save the king!</i> acclamation nationale des Anglais, qui répond +à notre cri de: «Vive le roi!» <i>Save</i> vent dire aussi <i>épargner</i>; de là +l'espèce de jeu de mot du commencement de cette stance.<span class="rig"> +(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br> + +<p>14. Je sais que cette opinion n'est pas populaire; +je sais que c'est un blasphême; je sais que l'on peut +être damné pour avoir espéré que personne ne le +serait jamais; je sais que, dès l'enfance, l'on nous +gorge des meilleures doctrines, jusqu'à ce que nous +soyons prêts à en déborder;--je sais qu'excepté +l'église anglicane, toutes, sans exception, nous en +ont fait accroire, et que les trois ou quatre cents autres +qui restent, ainsi que les synagogues, ont fait +une maudite acquisition.</p> + +<p>15. Dieu nous soit en aide à tous! Dieu me soit +en aide à moi surtout qui suis, Dieu le sait, aussi +fragile que le diable peut le souhaiter, et non plus +difficile à damner qu'un poisson qui a avalé l'hameçon +ne l'est à amener au rivage, ou que l'agneau à +servir de proie au boucher: non pourtant que je sois +prêt encore à faire partie du noble mets que formera +un jour cette immortelle friture composée de presque +tous les êtres créés pour mourir.</p> + +<p>16. Saint Pierre donc était assis auprès de la +porte céleste, et s'endormait sur ses clefs, lorsque +tout-à-coup survient un bruit merveilleux qu'il n'avait +pas entendu depuis long-tems. C'était le bruissement +du vent, des flots et des flammes, bref un +mélange de bruits extrêmement imposans, et qui eût +arraché une exclamation à tout autre qu'à un saint; +mais celui-ci se contenta de faire un saut sur sa +chaise, et de dire en clignotant de l'œil: «Je crois +que voilà encore une étoile qui file!»</p> + +<p>17. Mais avant qu'il pût se rendormir, un chérubin +lui effleura les yeux du bout de son aile droite, sur +quoi Saint Pierre bâilla et se gratta le nez. «Saint +portier, dit l'ange en agitant une aile sacrée, brillante +de couleur céleste, comme brille sur la terre +la queue éblouissante du paon; saint portier, lève-toi, +je te prie.» À quoi le saint répondit: «Eh bien, +que veut dire tout cela? Est-ce Lucifer qui revient +avec tout ce tintamarre?»</p> + +<p>18. «Non, répondit le chérubin,--George III +est mort.» «Et quel est ce George III? demanda +l'apôtre. Quel George? quel trois?» «C'est un roi +d'Angleterre, dit l'ange.» «Bon, il ne trouvera pas +ici de rois pour le coudoyer sur sa route. Mais a-t-il +sa tête sur ses épaules? car le... dernier que +nous vîmes ici n'avait qu'un tronc, et jamais il n'aurait +obtenu les bonnes grâces du ciel s'il ne nous +avait jeté sa tête au visage.</p> + +<p>19. «Il était, si je me le rappelle bien, roi d'***. +Et cette tête, qui n'avait pas su conserver une couronne +sur la terre, osa, à mon nez, venir réclamer +des droits semblables aux miens, à celle de martyr. +Si j'avais eu le sabre que je portais jadis quand je +coupais des oreilles, je l'aurais pourfendue; mais +n'ayant que mes clefs et pas de glaive, je me contentai +de lui faire sauter sa tête des mains.</p> + +<p>20. «Alors il poussa des cris si étourdissans<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a> +<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a> que +tous les saints sortirent et le firent entrer. Et le voilà +depuis lors qui siége auprès de saint Paul, de pair +et compagnon avec ce Paul le parvenu! La peau de +saint Barthélemy, qui lui sert d'auréole dans les cieux, +après avoir racheté ses péchés sur la terre par le +martyre, ne fit pas mieux que cette tête faible et sans +cervelle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" +name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59"> +(retour) </a> Il y a dans le texte <i>headless</i>, qui veut dire aussi <i>sans tête</i>; mais +cette double acception est perdue en français.<span class="rig"> +(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br> + +<p>21. «Mais s'il l'eût apportée ici sur ses épaules, la +chose se serait différemment passée.--Le sentiment +de compassion sympathique qu'éprouvèrent les saints, +produisit sur eux l'effet d'un charme. Ainsi le ciel +souda de nouveau cette tête sur son corps.--Cela +peut être fort bien, mais il semble que ce soit chez +nous la coutume de renverser tout ce qui se fait de +sage là-bas.»</p> + +<p>22. L'ange répondit: «Allons, Pierre, ne boudez +pas; le roi qui nous arrive a sa tête et tout le reste.--Il +n'a jamais très-bien compris ce qu'il faisait, +et agissait à peu près comme une marionnette qui +se meut par des fils. Il sera jugé comme tout le reste +sans doute, ce n'est ni mon affaire ni la vôtre de nous +mêler de cela; bornons-nous à remplir notre rôle, +qui consiste à faire ce qui nous est ordonné.»</p> + +<p>23. Pendant qu'ils parlaient ainsi, la caravane céleste +arriva comme un tourbillon de vent traverse +les champs de l'espace, ou comme le cygne fend quelque +rivière argentée, comme qui dirait le Gange, +le Nil, l'Indus, la Tamise ou la Tweed. Au milieu +d'elle, un vieux homme avec une vieille ame, l'un +et l'autre extrêmement aveugles, s'arrêta devant la +porte, et les anges firent asseoir sur un nuage leur +compagnon de voyage enveloppé de son drap mortuaire.</p> + +<p>24. Mais, derrière cette troupe brillante, dont il +fermait la marche, un esprit d'un aspect bien différent +agitait ses ailes semblables à des nuages orageux +planant sur quelque plage déserte souvent jonchée +de débris de naufrage; son front ressemblait à +l'océan agité par la tempête. Des pensées sombres +et impénétrables avaient imprimé le sceau d'un +éternel courroux sur ses traits immortels, et là où +s'arrêtait son regard, tout devenait ténèbres.</p> + +<p>25. En s'approchant il jeta sur cette porte, dont, +ainsi que le péché, il ne devait jamais passer le seuil, +un regard plein d'une haine si implacable et tellement +surnaturelle, que saint Pierre aurait bien voulu +être au-dedans. Ce dernier se mit à chercher dans +ses clefs avec beaucoup d'application, suant à grosses +gouttes dans sa peau apostolique: bien entendu +que sa transpiration n'était que de l'ichor ou quelqu'autre +fluide spirituel du même genre.</p> + +<p>26. Les chérubins eux-mêmes se rassemblèrent +en foule comme des oiseaux qui voyent le faucon prendre +son essor, et ils sentirent un frémissement jusqu'au +bout de chacune de leurs plumes. Formant un +cercle comme la ceinture d'Orion, ils entourèrent +leur vieux protégé qui savait à peine où ses gardes +célestes l'avaient conduit, quoique ceux-ci en usent +poliment avec les ombres royales, car nous avons +pu apprendre par plus d'une véridique histoire que +les anges étaient tous torys.</p> + +<p>27. Les choses étant dans cet état, la porte s'ouvrit +tout-à-coup, et la clarté qui en jaillit répandit +dans l'espace une teinte de flammes de plusieurs couleurs, +dont les reflets arrivant jusqu'à notre petite +planète, on vit naître une nouvelle aurore boréale +sur le pôle arctique, la même qui apparut au milieu +des glaces à l'équipage du capitaine Parry dans le détroit +de Melville.</p> + +<p>28. Et de cette porte ouverte on vit sortir tout +rayonnant un esprit de lumière, majestueux par sa +puissance et sa beauté, radieux de gloire comme la +bannière flottante revenant victorieuse d'un de ces +combats qui changent la face du monde. Il faut que +mes humbles comparaisons se composent d'images +terrestres, car ici-bas les ténèbres de la chair obscurcissent +nos meilleures conceptions, exceptez-en +les rêveries de Johanna Southcote ou de Robert +Southey.</p> + +<p>29. C'était l'archange Michel. Tout le monde sait +comment sont faits les anges et les archanges, car +il n'y a presque pas un écrivailleur qui n'ait le sien +à nous offrir, depuis le chef des démons jusqu'au +prince des anges. Nous les voyons aussi sur quelques +tableaux d'autels, quoiqu'en vérité ceux-ci ne prouvent +guère que personne ait jamais eu de notions +antérieures sur ces esprits immortels. Mais c'est aux +connaisseurs à indiquer leur mérite.</p> + +<p>30. Michel parut donc rayonnant de gloire et de +beauté, œuvre digne de celui d'où dérive toute +beauté et toute gloire. Il traversa le seuil et s'arrêta; +devant lui étaient les jeunes chérubins et le saint à +tête grise (quand je dis jeunes, entendons-nous; c'est-à-dire +jeunes de figures et non d'âge; car je serais +bien fâché d'avancer qu'ils n'étaient pas plus vieux +que saint Pierre; je voulais dire seulement qu'ils +étaient un peu plus jolis que lui.)</p> + +<p>31. Les chérubins et les saints s'inclinèrent devant +le chef de la hiérarchie céleste, le premier des +esprits angéliques qui eût revêtu l'aspect d'un Dieu +saint, sans qu'aucun orgueil se fût glissé dans son +cœur divin, au fond duquel aucune pensée, hors +celle du service de son créateur, n'osa pénétrer jamais. +Tout exalté, tout comblé de gloire qu'il fût, +il savait bien n'être que le vice-roi du ciel.</p> + +<p>32. Lui et le taciturne esprit des ténèbres se trouvèrent +en face. Ils se connaissaient tous deux en bien +et en mal, et, malgré leur puissance, aucun des deux +ne pouvait oublier dans l'autre son ancien ami et +son ennemi futur. Il y avait dans les regards de chacun +un mélange de hauteur, d'orgueil et de regret, +comme si c'était moins leur volonté que le destin +qui les condamnât à la guerre pendant l'éternité, et +leur donnait les sphères pour champ clos.</p> + +<p>33. Mais ici ils étaient sur un terrain neutre: +nous savons par Job que Satan a la faculté de rendre +visite au ciel deux ou trois fois par an, et que les +fils de Dieu, comme ceux de la terre, doivent lui tenir +compagnie. Nous pourrions aussi faire voir d'après +le même livre, quelle politesse règne dans la +conversation qui a lieu entre les puissances du bien +et du mal.--Mais il faudrait pour cela des heures.</p> + +<p>34. Et comme ceci n'est pas un traité de théologie, +pour discuter, à l'aide de l'hébreu et de l'arabe, +si le livre de Job est une allégorie ou un fait, +mais bien une narration véridique; je n'emprunte +çà et là que ce qui peut écarter le plus léger soupçon +d'imposture d'un ouvrage qui est de toute vérité d'un +bout à l'autre et aussi exact que toute autre vision.</p> + +<p>35. Donc les esprits immortels étaient sur un terrain +neutre et devant la porte, de même que sur le +seuil de l'Orient se discute la grande cause de la +mort, et que c'est de là qu'on expédie les ames dans +un monde ou dans l'autre. Michel et son antagoniste +avaient donc un air fort civil, quoique cela n'allât +pas jusqu'à s'embrasser; mais son altesse ténébreuse +et son altesse lumineuse échangèrent mutuellement +des regards pleins de politesse.</p> + +<p>36. L'archange salua, non comme salue un petit +maître de nos jours, mais en s'inclinant gracieusement, +à la mode de l'Orient, et portant un de ses +bras rayonnans sur l'endroit où l'on suppose que le +cœur est placé chez les gens de bien. Il salua Satan +comme un égal, pas trop bas, mais avec affabilité. +Quant à celui-ci, il aborda son ancien ami avec plus +de hauteur, et comme un vieux et pauvre seigneur +castillan pourrait aborder un riche bourgeois parvenu.</p> + +<p>37. Il ne fit qu'incliner un moment son front diabolique; +puis le relevant, il se prépara à soutenir +ses droits, et à démontrer comme quoi le roi Georges +ne pouvait justifier de ses titres à être exempt des +peines éternelles plus que tant d'autres rois cités dans +l'histoire, doués d'un meilleur sens et d'un meilleur +cœur, et qui, depuis long-tems<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a> +<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>, «pavaient l'enfer +de leurs bonnes intentions.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" +name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60"> +(retour) </a> + Cette dernière ligne est une citation.<span class="rig"> +(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br> + +<p>38. Michel répondit: «Pourquoi en veux-tu à +cet homme qui est mort, et amené devant le Seigneur? +Quel mal a-t-il fait depuis le commencement de +sa vie mortelle? qui te donne le droit de le réclamer? +Parle, et que ta volonté soit faite si elle est juste.--Dis; +et si, pendant sa carrière terrestre, il a manqué +gravement à l'accomplissement de ses devoirs, +comme roi et comme homme, il est à toi; sinon, +laisse-le passer.»</p> + +<p>39. «Michel, répondit le prince de l'air, jusqu'en +ces lieux mêmes, et devant la porte de celui +que tu sers, je viens réclamer mon sujet; et je prouverai +que, de même qu'il fut mon adorateur dans sa +poussière, il le sera en esprit: quoique chéri de toi +et des tiens, parce qu'aucun penchant pour le vin +et la volupté ne se mêla à ses faiblesses, du trône +où il était placé, il ne régna sur des millions d'hommes +que pour me servir seul.</p> + +<p>40. «Regarde cette terre, notre domaine, ou +plutôt le mien; jadis elle appartenait à ton maître. +Mais je ne m'enorgueillis pas de la conquête de cette +misérable planète, et celui que tu sers ne doit pas, +hélas! m'envier non plus mon lot. Au milieu de ces +myriades de mondes lumineux qui passent devant +lui pour lui rendre hommage, il a pu oublier cette +pitoyable création d'êtres chétifs dont bien peu +me semblent mériter la damnation, excepté leurs +rois.</p> + +<p>41. «Et même je ne regarde ceux-ci que comme +une espèce de redevance pour soutenir mes droits de +seigneur; et eussé-je des inclinations contraires, elles +seraient, vous le savez bien, superflues. Les hommes +sont devenus si méchans que l'enfer lui-même n'a +rien de mieux à faire que de les abandonner à eux-mêmes, +plus tourmentés et plus frénétiques cent fois +par les malédictions qu'ils se donnent. Le ciel ne +peut pas les faire meilleurs et je ne saurais les rendre +pires.</p> + +<p>42. «Regarde sur la terre, te dis-je encore.--Lorsque +ce misérable ver de terre, ce vieillard faible, +infirme, aveugle et insensé, commença son règne +dans tout l'éclat et la fraîcheur de la jeunesse, +le monde et lui se présentaient tous deux sous un aspect +bien différent. Une grande partie de la terre +et des plaines liquides de l'océan le reconnaissaient +pour roi.--À travers plus d'une tempête, ses îles +avaient surnagé sur l'abîme du tems, car elles étaient +l'asile des vertus austères.</p> + +<p>43. «Jeune, il arriva au trône; vieux, il le quitte: +vois dans quel état il trouva son royaume, et comment +il le laissa; consulte ses annales: vois d'abord +comment il abandonna le pouvoir à un favori; puis +comment la soif de l'or, ce vice du mendiant, qui +ne peut remplir que les ames basses, s'empara graduellement +de son cœur.--Et quant au reste, jette +seulement un coup d'œil sur l'Amérique et la France.</p> + +<p>44. «Il est vrai de dire que, depuis le commencement +jusqu'à la fin, il ne fut qu'un instrument, et +j'ai mis en lieu de sûreté ceux qui s'en servirent. Eh +bien! ainsi qu'un instrument qu'il soit consumé! Fouillez +dans tous les siècles passés depuis que le genre +humain a plié devant un monarque, parcourez toutes +les annales sanglantes qui consacrent le crime et le +carnage, choisissez le plus criminel des disciples de +César, et citez-moi un règne plus abreuvé de sang, +plus encombré de morts.</p> + +<p>45. «Il ne cessa de faire la guerre à la liberté et +aux hommes libres. Les nations comme les particuliers, +ses propres sujets, ses ennemis étrangers, +tout ce qui prononça le mot de liberté eut George III +pour adversaire. Quelle histoire sera jamais plus +souillée que la sienne de malheurs publics et individuels! +Je lui accorde la continence domestique. Je +lui accorde ces vertus passives qui manquent à la +plupart des monarques.</p> + +<p>46. «Je sais qu'il fut mari constant; je conviens +que c'était un homme sobre et décent et un assez +bon maître. Tout cela est beaucoup, et bien plus encore +sur un trône; de même que la tempérance a bien +plus de mérite observée au banquet d'Apicius qu'à +la table de l'anachorète. Je lui accorde tout ce que +les plus indulgens peuvent lui accorder;--tout cela +fut bien quant à lui, mais non pour les millions +d'hommes qui le trouvèrent toujours tel que l'oppression +pouvait le désirer.</p> + +<p>47. «Le Nouveau-Monde se débarrassa de lui. L'ancien +gémit encore du sort que lui et les siens lui préparèrent +du moins, s'ils ne purent entièrement +l'accomplir. Il laissa sur plusieurs trônes des héritiers +de ses vices, sans l'être de ses vertus domestiques, +qui ont inspiré la compassion pour lui.--Rois +fainéans endormis sur le trône de la terre, ou +despotes veillant au même poste et qui ont oublié +déjà une leçon qu'on leur apprendra de nouveau.--Qu'ils +tremblent!</p> + +<p>48. «Cinq millions d'hommes de l'église primitive, +conservant cette foi qui vous rend puissans sur la +terre, implorèrent une partie de ce tout immense +qu'ils possédaient jadis--la liberté de leur culte.--Non-seulement +votre maître, Michel, mais vous-même, +et vous aussi, saint Pierre, il faut que vous +ayez une ame de glace si vous n'abhorrez pas l'ennemi +de la participation des catholiques à toutes les +libertés d'une nation chrétienne.</p> + +<p>49. «À la vérité, il leur permit de prier Dieu; +mais, comme une conséquence de la prière, il leur +refusa la loi qui les aurait placés sur la même base +que ceux qui n'adoraient pas les saints.» Ici saint +Pierre, faisant un bond hors de sa place, s'écria: +«Vous pouvez emmener le prisonnier. Avant que le +ciel ouvre ses portes à ce Guelfe, tandis que je suis +de garde, je veux être damné moi-même.</p> + +<p>50. «J'aimerais mieux changer de place avec +Cerbère (et la sienne n'est pas une sinécure), que +de voir ce vieux fou, ce vieux bigot de roi parcourir +les plaines azurées du ciel.» «Saint, répondit Satan, +vous ferez bien de vous venger des maux qu'il +a fait souffrir à vos satellites; et si vous étiez disposé +à l'échange en question, je tâcherais d'apprivoiser +notre Cerbère avec le ciel.»</p> + +<p>51. Mais ici Michel intervint: «Bon saint, dit-il, +et démon! je vous prie, n'allez pas si vite; vous +passez tous deux les bornes de la discrétion. Saint +Pierre! vous aviez coutume d'être plus poli, et vous, +Satan, excusez la chaleur de ses expressions, et cette +condescendance qui le fait descendre au niveau du +vulgaire: les saints eux-mêmes quelquefois s'oublient +à leur tour.--Avez-vous autre chose à dire?» +«Non.» «Eh bien, je vous prierai d'appeler vos +témoins.»--</p> + +<p>52. Satan se retourna, et agita sa main basanée +dont les facultés électriques attirent les nuages de +plus loin que nous ne pouvons le comprendre, quoique +nous le retrouvions souvent dans notre ciel. +Soudain le tonnerre infernal fit trembler la mer et +la terre dans toutes les planètes, et les batteries de +l'enfer firent jouer cette artillerie dont parle Milton +comme d'une des plus sublimes inventions de Satan.</p> + +<p>53. Ceci fut un signal pour ces ames damnées +qui voient s'étendre les priviléges de leur damnation +au-delà du contrôle ordinaire des mondes passés, présens +ou futurs. Aucune place ne leur est particulièrement +assignée dans les archives de l'enfer; mais ils sont +libres d'aller où leur inclination les porte à la poursuite +du gibier,--n'en étant ni plus ni moins damnés.</p> + +<p>54. Ils sont fiers de ce privilége, et ils ont raison +de l'être.--C'est une espèce de chevalerie, ou de +clef d'or attachée à leur ceinture, ou quelqu'association +du même genre, ou bien encore une entrée dans +les petits appartemens. J'emprunte mes comparaisons +à la chair étant chair moi-même. Que les esprits immortels +ne soient pas choqués de ces similitudes basses +et vulgaires! Nous savons qu'ils occupent là-haut +des postes bien plus exaltés.</p> + +<p>55. Lorsque le formidable signal vola du ciel à +l'enfer, séparés par une distance dix millions de fois +plus grande environ que celle qui existe entre notre +globe et le soleil, et il nous est facile de calculer à +une seconde près combien de tems il fallut pour cela, +car chaque rayon qui se fraye une voie pour dissiper +les brouillards de Londres et qui dore faiblement ses +clochers à peu près trois fois par an, quand l'été n'est +pas trop rigoureux.</p> + +<p>56. J'ai dit que je pouvais faire ce calcul.--Il fallut +donc une demi-minute.--Je sais qu'il faut plus de +tems aux rayons solaires pour faire leurs préparatifs +de voyage et se mettre en route, mais aussi leur +télégraphe est bien moins sublime, et s'ils joutaient +à la course contre les courriers de Satan partis pour +leurs climats, ils ne gagneraient pas: Il faut au soleil +des années pour que chacun de ses rayons regagne +le point d'où il est parti, il ne faut pas au diable +une demi-journée.</p> + +<p>57. À l'extrémité de l'horizon parut une petite +tache, de la grandeur environ d'une demi-couronne; +j'ai vu quelquefois dans les cieux quelque chose de +semblable étant sur la mer Égée, avant une rafale. +Bientôt grossissant, cet objet changea de forme, et, +semblable à un vaisseau aérien, paraissait louvoyer, +et <i>se gouvernait</i> ou <i>était gouverné</i>, je ne suis pas bien +sûr de la correction de cette dernière phrase qui +fait clocher la stance.</p> + +<p>58. Au surplus, choisissez entre les deux. Bientôt +cet objet ressembla à un nuage, et c'en était un +en effet, un nuage de témoins, et quel nuage! La +terre ne vit jamais de nuées de sauterelles aussi nombreuses +que celles qui couvraient en ce moment le +ciel, et en obscurcissaient l'espace de leurs myriades. +Leurs cris perçans et variés ressemblaient à ceux +d'une troupe d'oies sauvages (si toutefois on peut +comparer les nations à des oies), et réalisaient l'expression +de l'enfer déchaîné.</p> + +<p>59. Ici résonnait le bon juron du gros John Bull +qui damnait ses yeux<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a> +<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a> comme de par le passé. Puis +Paddy<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a> +<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>, dans son patois, s'écriait: «De par Jésus.» +Venait ensuite le flegmatique Écossais, demandant +d'un ton plus calme: «Quel est votre bon plaisir?» +Puis l'ame du Français jurait en certains +termes que je ne traduirai pas littéralement, le premier +cocher pouvant le faire pour moi. Et au milieu +de tout ce vacarme, on entendait la voix de Jonathan<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a> +<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>, +qui disait:--«Notre président va faire la +guerre, à ce qu'il paraît.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" +name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61"> +(retour) </a> <i>Who damned his eyes</i>. Juron favori de la dernière classe du peuple +anglais.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" +name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62"> +(retour) </a> Nom donné par les Anglais à la nation irlandaise, comme celui de +John Bull au peuple anglais.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" +name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63"> +(retour) </a> Les Américains des États-Unis.<span class="rig"> +(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br> + +<p>60. Il y avait en outre des Espagnols, des Hollandais +et des Danois, bref une multitude universelle +d'ombres, depuis l'île d'Otaïti jusqu'aux plaines +de Salisbury, de tous les climats et professions, +de tous les âges et de tous les métiers, prêts à déposer +contre le règne du bon roi, aussi acharnés +que les trèfles le sont contre les piques, et tous cités +par le grand <i>sub pœna</i> pour essayer de prouver +que les rois peuvent être damnés comme vous ou +moi.</p> + +<p>61. Quand Michel vit toute cette armée, il pâlit +d'abord autant que les anges peuvent pâlir.--Puis +devint de toutes les couleurs, comme un crépuscule +d'Italie, ou la queue d'un paon, ou les rayons du +soleil couchant vus à travers les gothiques vitraux +d'une vieille abbaye, ou comme une truite encore +fraîche, ou comme l'éclair qui brille la nuit +sur le lointain horizon, ou comme l'arc-en-ciel à +son premier aspect, ou comme une grande revue +de trente régimens habillés de rouge, de vert et de +bleu.</p> + +<p>62. Puis, s'adressant à Satan: «Pourquoi, dit-il, +mon bon vieil ami, car je vous tiens pour tel, quoiqu'étant +de différens partis, nous soyons obligés de +nous faire la guerre, je ne vous ai jamais regardé +comme un ennemi personnel; nos différends sont tout +politiques, et j'espère que, quoi qu'il puisse arriver +là-bas, vous connaissez ma grande estime pour vous, +et c'est par cette raison que je regrette de vous trouver +des torts--</p> + +<p>63. «Pourquoi donc, dis-je, mon cher Lucifer, +voulez-vous abuser de la demande que j'ai faite des +témoins? Mon intention n'était pas que vous fissiez +venir la moitié de la terre et de l'enfer; cela est +même inutile puisque deux témoins honnêtes, décens +et véridiques nous suffisent. Nous perdons notre +tems, que dis-je? notre éternité, entre l'accusation +et la défense: si nous écoutons l'une et l'autre, +cela prolongera notre immortalité.»</p> + +<p>64. Satan répondit: «Cette affaire m'est fort indifférente +sous un point de vue personnel.--Je puis +avoir cinquante ames meilleures que celle-ci avec la +moitié moins de peine qu'elle ne m'en a déjà donné, +et je n'ai discuté avec vous la cause de feu sa majesté +britannique que comme un point de droit. Vous +pouvez disposer de lui.--Dieu sait que j'ai assez de +rois là-bas.»</p> + +<p>65. Ainsi parla le démon, appelé dernièrement <i>à +plusieurs faces</i> par l'écrivain Southey. «Alors, reprit +Michel, nous appellerons une ou deux personnes +des myriades qui entourent notre congrès, et +nous donnerons congé au reste.--Qui aura l'honneur +de parler le premier? Il y a de quoi choisir. +Qui prendrons-nous?» Satan répondit: «Il n'en manque pas; +mais quant à choisir, autant vaut Jack Wilkes +qu'un autre.»</p> + +<p>66. À l'instant on vit sortir de la foule un esprit +à l'aspect bizarre et joyeux et à l'œil perçant, vêtu +d'une manière tout-à-fait oubliée maintenant, car +les gens de l'autre monde conservent long-tems les +modes de celui-ci; ce qui fait qu'on y trouve réunis +tous les costumes bons ou mauvais qui ont paru depuis +Adam, à commencer par la feuille de figuier +de notre mère Ève jusqu'au jupon presqu'aussi rétréci +d'une époque plus récente.</p> + +<p>67. L'esprit, jetant les yeux sur les foules assemblées, +s'écria: «Mes amis de toutes les sphères, +nous courons risque de nous enrhumer au milieu de +ces nuages; occupons-nous donc d'affaires. Pourquoi +cette assemblée générale? Sont-ce des électeurs +que j'aperçois là à couvert? Si c'est pour une élection +qu'ils font tout ce tapage, voyez en moi un candidat +qui n'a pas tourné casaque.--Saint Pierre, +puis-je compter sur votre vote?»</p> + +<p>68. «Monsieur, répondit Michel, vous vous méprenez, +ces choses-là appartiennent à la vie humaine, +nous nous occupons ici d'affaires plus augustes: Le +tribunal est assemblé pour juger des rois; vous voilà +au fait maintenant.» «Alors, dit Wilkes, je présume +que ces messieurs qui ont des ailes sont des chérubins, +et cet esprit là-bas me paraît ressembler fort à +George III. Mais, dans mon opinion, il est beaucoup +plus vieux.--Dieu me pardonne, il est aveugle.»</p> + +<p>69. «Il est, dit l'ange, tel que vous le voyez, et +son sort va dépendre de ses actions. Si vous avez +quelque chose à lui reprocher, songez que la tombe +permet au plus humble mendiant de lever la tête en +présence du potentat le plus superbe.» «Il y a des +gens, dit Wilkes, qui n'attendent pas que les rois +soient déposés dans leur cercueil de plomb, pour +prendre cette liberté, et moi, par exemple; je leur +ai toujours dit ce que je pensais à la face du soleil.»</p> + +<p>70. «Eh bien donc, au-dessus du soleil, répétez ce +que vous avez à faire valoir contre lui,» dit l'archange. +«Eh quoi, répliqua l'esprit, quand depuis si long-tems +il n'est plus question de tout cela, faut-il que je devienne +un témoin accusateur? Non, de par ma foi. +D'ailleurs j'avais fini par le battre à plates coutures +devant ses pairs et ses communes. Je ne me plais +pas à faire revivre de vieilles histoires dans le ciel, +d'autant plus que sa conduite était toute naturelle +dans un prince.</p> + +<p>71. «C'était une sottise sans doute, et une mauvaise +action d'opprimer un pauvre diable qui ne possédait +pas un schelling: mais j'en veux moins à l'homme +lui-même qu'à Bute et à Graftan, et je ne voudrais +pas le voir puni de leur crime, d'autant plus qu'ils +sont damnés depuis long-tems.--Quant à moi, j'ai +pardonné, et je vote pour son <i>habeas corpus</i> dans le +ciel.»</p> + +<p>72. «Wilkes, dit le diable, je comprends tout +ceci; vous étiez devenu à moitié courtisan avant +votre mort, et il paraît que vous avez envie de le devenir +tout-à-fait de l'autre côté de la barque de Caron. +Vous oubliez que le règne de cet homme est +fini, et que, quoi qu'il puisse être d'ailleurs, il ne +sera plus souverain. Vous avez perdu vos peines, +car le mieux qui puisse lui arriver est de se trouver +votre voisin.</p> + +<p>73. «Mais j'ai su tout de suite qu'en penser, lorsque +je vous ai vu, avec votre air goguenard, voltiger +et chuchoter autour de la broche, où Bélial, qui +était de service ce jour-là, arrosait, avec la graisse +de Fox, Guillaume Pitt, son élève. Je sus qu'en penser, +dis-je; cet homme, même dans l'enfer, trouve +encore le moyen de faire du mal.--Je le ferai bâillonner: +voici l'effet d'un de ses bills.</p> + +<p>74. «Qu'on appelle Junius!» Une ombre s'avança +à grands pas hors de la foule; et à ce nom, il +y eut une telle presse, que les esprits cessèrent de +se mouvoir commodément et à leur aise aérienne. +Mais ils se heurtèrent et se bousculèrent, se poussant +des bras et des genoux (et tout cela pour rien, +comme nous le verrons tout-à-l'heure), de telle sorte +qu'on eût dit du vent comprimé et renfermé dans +une vessie, ou, ce qui est bien pis, une colique humaine.</p> + +<p>75. L'ombre parut: c'était une grande figure +maigre, à cheveux gris, qui semblait n'avoir été autre +chose qu'une ombre sur la terre. Ses mouvemens +étaient vifs, et ne manquaient pas de vigueur; mais +rien ne pouvait indiquer son origine: tantôt elle diminuait, +tantôt elle grossissait, ayant tantôt un air +sombre, tantôt celui d'une gaîté sauvage. Mais en +contemplant ses traits, on les voyait changer à tous +momens, et ressembler--personne ne pouvait dire +à quoi.</p> + +<p>76. Plus les esprits le fixaient avec attention, +moins ils pouvaient distinguer à qui ses traits appartenaient. +Le diable lui-même semblait embarrassé +de le deviner. Ils variaient comme un rêve, offrant +tantôt une forme, tantôt une autre. Plusieurs personnes +de la foule jurèrent qu'elles le connaissaient +parfaitement; l'un affirmait qu'il était son père; sur +quoi un autre répondait qu'il était le frère du cousin +de sa mère.</p> + +<p>77. D'autres prétendaient que c'était un duc, un +chevalier, un orateur, un avocat, un prêtre, un +nabab, un accoucheur; mais l'être mystérieux changeait +au moins aussi souvent de visage qu'ils changeaient +d'opinion. Et quoiqu'il se tînt devant eux de +façon à ce qu'ils en eussent la vue tout entière, leur +embarras ne faisait que s'en accroître. Cet homme +était une véritable fantasmagorie, tant il était mince +et volatil!</p> + +<p>78. Dès que vous aviez décidé que c'était un tel, +<i>presto</i>, la figure changeait, et c'était un autre; et à +peine la métamorphose était-elle bien accomplie, +qu'il variait encore, tellement que je ne pense pas +que sa propre mère (si toutefois il en avait une) eût +pu reconnaître son fils, tant il prenait de formes différentes!--Si +bien que le plaisir de deviner ce <i>masque +de fer</i> épistolaire finissait par se changer en une +tâche pénible.</p> + +<p>79. Quelquefois, comme le triple Cerbère, il représentait +trois gentilshommes à la fois (comme le +dit très-bien la bonne madame Malaprop<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a> +<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>); puis +ensuite, il n'en était pas même un. Tantôt des rayons +de lumière jaillissaient autour de lui; tantôt une vapeur +épaisse le dérobait à tous les yeux, comme le +brouillard de Londres y cache le jour. Aujourd'hui +c'était Burke, demain Tooke, au gré du caprice des +gens; et certes, plus d'une fois il ressembla à sir +Philippe Francis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" +name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64"> +(retour) </a> Personnage ridicule de la comédie des <i>Rivaux</i> de Shéridan.<span class="rig"> +(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br> + +<p>80. J'ai fait une supposition qui vient entièrement +de moi.--Je ne l'ai communiquée à personne +jusqu'à présent, de crainte de faire du tort à ceux +qui entourent le trône, ou à quelque ministre ou +pair, sur lequel la honte pourrait en rejaillir. C'est... +ami lecteur, prête-moi une oreille attentive: c'est +que ce que nous avons continué d'appeler Junius +n'était réellement, et en vérité, rien du tout.</p> + +<p>81. Je ne vois pas pourquoi des lettres ne seraient +pas écrites sans mains, puisque nous les voyons tous +les jours écrites sans tête, et sans que les livres en +soient moins bien remplis pour cela. Et en vérité, +jusqu'à ce que nous ayons trouvé quelqu'un qui ait +le droit incontestable de les réclamer, le nom de +leur auteur, comme l'embouchure du Niger, ne cessera +d'embarrasser le monde, incertain de décider +s'il y a une embouchure au fleuve, et s'il y a un auteur +des lettres.</p> + +<p>82. «Et qui es-tu?» demanda l'archange. «Vous +pouvez consulter le titre de mon livre pour cela, répondit +cette ombre majestueuse d'une ombre; car +si j'ai gardé mon secret pendant un demi-siècle, il +n'est pas probable que je vous le dise aujourd'hui.» +«As-tu rien à dire contre Georges <i>rex</i>, continua +Michel, ou quelque charge à porter contre lui?» +«Vous ferez mieux, répondit Junius, de lui demander +d'abord sa réponse à mes lettres.</p> + +<p>83. «Les charges qu'elles renferment contre lui +survivront, dans les annales du tems, au marbre de +son épitaphe et de sa tombe.» «N'as-tu pas à te repentir, +dit Michel, de quelque exagération dans le +passé, de quelque accusation qui pourrait amener ta +condamnation éternelle, si elle était fausse, ou la +sienne, si elle était vraie? N'as-tu pas mis trop d'amertume +dans tes écrits? la passion ne t'emporta-t-elle +pas trop loin?» «La passion? interrompit le sombre +fantôme; j'aimais mon pays, et lui, je le haïssais.</p> + +<p>84. «Ce que j'ai écrit, je l'ai écrit: que le reste +retombe sur sa tête ou sur la mienne!» Ainsi parla le +vieux <i>Nominis umbra</i>; et à peine avait-il fini, qu'il +se dissipa en une fumée céleste. Alors Satan dit à +Michel: «N'oubliez pas d'appeler Georges Washington, +John Horne Tooke et Franklin.»--Mais en +ce moment on entendit crier: «Place! place!» quoique +pas un fantôme ne bougeât.</p> + +<p>85. À la fin, à force de pousser et de coudoyer, +et avec le secours des chérubins chargés de cet emploi, +le diable Asmodée arriva jusqu'au cercle, d'un +air qui annonçait que le voyage lui avait coûté quelque +fatigue. Lorsqu'il déposa le fardeau dont il était +chargé:--«Qu'est-ce ceci? s'écria Michel: comment +donc, mais ce n'est pas une ombre?»--«Je +le sais, répondit l'incube; mais il en sera bientôt +une, si vous m'abandonnez cette affaire.</p> + +<p>86. «La peste soit du renégat! Je me suis foulé +l'aile gauche; il est si lourd, qu'on croirait qu'il +porte quelqu'un de ses ouvrages pendu à son cou. +Mais venons au fait. Tandis que je planais sur les +bords du Skiddaw, où, comme à l'ordinaire, il pleut; +je vis la faible lueur d'une lumière au-dessous de +moi, et me baissant, je surpris cet homme écrivant +un libelle, non moins contre l'histoire que contre la +sainte Bible.</p> + +<p>87. «La première est la sainte écriture du diable, +la seconde est la vôtre, bon Michel. Ainsi, +comme vous voyez, l'affaire vous regarde tous deux. +Je l'ai saisi dans l'état où il est là, et l'ai apporté ici +incontinent pour y être jugé. Je n'ai pas été dix minutes +dans les airs, ou du moins à peine un quart +d'heure: je gagerais que sa femme est encore à prendre +le thé.»</p> + +<p>88. Ici, Satan dit: «Il y a déjà long-tems que je +connais cet homme, et que je l'attendais ici; vous +ne trouverez guère d'être plus sot et plus présomptueux +dans sa petite sphère. Assurément ce n'était +pas la peine de mettre cela sous votre aile, mon cher +Asmodée; nous ne pouvions manquer d'avoir ici ce +pauvre misérable, sans se charger de le porter;--il +y serait venu de son plein gré.</p> + +<p>89. «Mais puisqu'il est ici, voyons, qu'a-t-il +fait?» «Ce qu'il a fait? s'écria Asmodée;--il s'est +mêlé d'avance de l'affaire dont vous vous occupez +aujourd'hui, et griffonne comme s'il était premier +commis du Destin. Qui sait à quoi l'on pourrait encore +s'attendre, quand on voit un âne tel que celui-ci +parler comme celui de Balaam?» «Écoutons, répondit +Michel, ce qu'il peut avoir à nous dire; vous +savez que c'est une obligation dont nous ne pouvons +nous dispenser.»</p> + +<p>90. Alors le poète, joyeux d'avoir un auditoire, +chose à laquelle il n'était pas accoutumé dans le +monde là-bas, commença à tousser, à cracher, à se +dérouiller la voix, et à prendre cet accent lamentable +si redouté des malheureux auditeurs qui se trouvent +à la portée des poètes, quand ils laissent déborder +le torrent de leur verve. Mais celui-ci se +trouva arrêté dès le premier hexamètre, dont les +pieds goutteux ne purent jamais cheminer.</p> + +<p>91. Et avant qu'il pût presser la marche de ses +dactyles boiteux et en former un récitatif, on entendit +un murmure d'épouvante et de découragement +dans la longue file des chérubins et des séraphins; et +Michel s'étant levé avant que le poète eût pu retrouver +un seul de ses hémistiches restés en chemin, +s'écria: «Pour l'amour de Dieu, arrêtez, mon ami! +il vaut mieux <i>non dî, non homines</i>; vous savez le +reste.»</p> + +<p>92. Il y eut alors un grand tumulte dans la foule, +qui paraissait avoir toute espèce de vers en horreur. +Les anges, bien entendu, avaient assez de leurs +chansons quand ils étaient de service, et la génération +des ombres en avait trop entendu pendant la +vie pour se soucier de profiter de cette nouvelle occasion. +Le monarque, jusque-là muet, s'écria alors: +«Eh quoi! encore du pâté? c'est assez, c'est assez +comme ça!</p> + +<p>93. Le tumulte redoubla de toutes parts; une toux +universelle fit retentir les cieux, comme pendant un +débat où Castlereagh aurait eu quelque tems la parole +(avant qu'il fut ministre d'état, pourtant <i>maintenant +les esclaves écoutent</i>). Il y en eut qui crièrent: +«À bas! à bas!» comme à la comédie. Jusqu'à +ce qu'enfin le poète saint Pierre, presque désespéré, +en qualité d'auteur, demanda grâce pour la prose +seulement.</p> + +<p>94. Le drôle n'était pas trop disgracié de la nature. +Sa figure ne ressemblait pas mal à celle d'un +vautour, avec un nez recourbé et un œil de faucon +qui donnait un air de vivacité et de pénétration à +toute sa personne qui, quoique grave, était loin +d'être aussi vilaine que son affaire, car cette dernière +était aussi désespérée que possible: c'était +une espèce de félonie <i>de se</i>.</p> + +<p>95. Alors Michel sonna de sa trompette, et apaisa +le bruit en en faisant un plus grand, comme +c'est encore la mode à présent chez nous. À l'exception +de quelque voix grommelante qui se permettra +de tems en tems d'interrompre le décorum du silence, +il y a peu de gens qui exercent deux fois leurs +poumons, quand ils voient qu'on crie plus fort +qu'eux. Ainsi donc le barde eut la faculté de plaider +sa mauvaise cause, avec toutes les attitudes de +l'homme le plus satisfait de lui-même.</p> + +<p>96. Il dit (je ne rapporte ici que les principaux +points de son discours), il dit que de mauvaises intentions +ne guidaient pas sa plume;--que sa coutume +était d'écrire sur tous les sujets; que c'était +de plus son pain, qu'il n'aimait pas à manger sec; +qu'il retiendrait l'assemblée trop long-tems (du +moins il avait quelque raison de le craindre), et qu'il +lui faudrait plus d'un jour entier s'il voulait nommer +tous ses ouvrages! il n'en citerait donc que quelques-uns: +Wat-Tyler,--des vers sur Blenheim et +Waterloo.</p> + +<p>97. Il avait écrit les louanges d'un régicide; il +avait écrit les louanges de tous les rois quelconques. +Il avait écrit pour les républiques voisines et lointaines; +puis ensuite contre elles, avec une verve plus +mordante que jamais. Il avait jadis proclamé <i>un</i> plan +plus ingénieux que moral en faveur de la Pantisocratie; +puis était devenu un véritable anti-jacobin,--après +quoi il avait tourné casaque: s'il l'eût fallu, +il aurait changé de peau.</p> + +<p>98. Il avait tonné dans ses vers contre la guerre +et les batailles; puis il avait chanté des louanges en +leur honneur. Il avait appelé la critique un métier +malhonnête<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a> +<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>, et lui-même était devenu de tous les +critiques le plus bas et le plus rampant, nourri, payé +et choyé par les mêmes hommes qui avaient déchiré +ses mœurs et sa muse.--Il avait écrit beaucoup de +vers blancs et de prose encore plus pâle, et en plus +grande quantité que personne ne l'imaginait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" +name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65"> +(retour) </a> Voyez la <i>Vie de H. Kirke White</i>.</blockquote> + +<p>99. Il avait écrit la vie de Wesley.--Ici, se +tournant vers Satan: «Monsieur, continua-t-il, je +suis prêt à écrire la vôtre, en deux volumes in-octavo, +élégamment reliés, avec des notes et une préface, +enfin tout ce qui peut attirer le pieux acheteur. +Et vous n'avez aucun motif de crainte, car je puis +choisir parmi les critiques celui qui rendra compte +de mon ouvrage.--Veuillez donc me donner les +documens nécessaires, que je puisse ajouter votre +nom à celui de mes autres saints.»</p> + +<p>100. Satan s'inclina, et garda le silence. «Eh +bien! si, par une aimable modestie, vous refusez mon +offre, voyons ce qu'en dira Michel? Il y a peu de +mémoires susceptibles de devenir aussi parfaits. Ma +plume se prête à tout: elle est un peu moins neuve +que jadis, mais je vous ferai briller comme brille +votre trompette, par parenthèse. Il y a plus de cuivre +dans la mienne; elle rend d'aussi beaux sons.</p> + +<p>101. «Mais, à propos de trompettes, voici ma +vision! Maintenant vous allez en juger, tous tant +que vous êtes; oui, vous allez juger d'après mon jugement, +et apprendre, d'après ma décision, qui entrera +dans le ciel, et qui en sera repoussé.--Je +décide de tout cela par intuition, et prononce sur le +présent, le passé, l'avenir, le ciel, l'enfer, enfin sur +tout, de même que le roi Alphonse<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a> +<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>! Quand je suis +en train de voir double, j'épargne à la divinité des +peines incroyables.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" +name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66"> +(retour) </a> Le roi Alphonse, en parlant du système de Ptolémée, disait que, +s'il avait été consulté à la création du monde, il aurait évité au créateur +bien des absurdités.</blockquote> + +<p>102. Il s'arrêta pour tirer un manuscrit de sa poche; +et aucune persuasion de la part des diables, +des saints ou des anges ne put arrêter ce torrent. Il +lut les trois premières lignes du contenu; mais à la +quatrième, tout le cortége spirituel s'évanouit en +laissant une variété d'odeurs ambroisiennes ou sulfureuses; +échappant avec la rapidité de l'éclair à +son mélodieux charivari<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a> +<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" +name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67"> +(retour) </a> Voyez la <i>Description</i> d'Aubray d'une apparition qui s'évanouit en +répandant d'étranges parfums et un mélodieux charivari;--ou voyez le +Ier vol. de <i>l'Antiquaire</i>.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span></blockquote><br> + +<p>103. Les vers héroïques avaient eu l'effet d'un +charme. Les anges s'étaient bouché les oreilles, et +avaient joué des ailes.--Les diables assourdis +avaient pris leur course en hurlant vers l'enfer.--Les +ombres s'étaient enfuies en baragouinant dans +leurs domaines (car on n'est pas encore bien sûr du +lieu où elles font leur séjour, et je laisse à chaque +homme son opinion là-dessus). Pour Michel, il eut +recoure à sa trompette; mais hélas! il grinçait tellement +des dents qu'il n'en put sonner.</p> + +<p>104. Saint Pierre, qui a toujours passé pour un +saint un peu vif, agita ses clefs en l'air, et au cinquième +vers renversa notre poète, qui tomba comme +Phaéton dans son lac, mais plus commodément, car +il ne se noya pas; la destinée ayant décrété une autre +fin pour le poète lauréat, et lui réservant autre +chose pour sa dernière couronne, lorsque la réforme +arrivera dans un lieu ou dans l'autre.</p> + +<p>105. Il tomba d'abord, et coula à fond comme +ses ouvrages; mais bientôt il reparut sur la surface, +semblable à lui-même, car tout ce qui est corrompu +flotte comme le liége<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a> +<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>, la corruption rendant un +objet léger comme un esprit follet, ou une poignée +de paille surnageant sur une mare d'eau. Peut-être +se tient-il encore caché dans son antre, comme des +livres ennuyeux oubliés sur une tablette, à griffonner +quelque vie ou quelque vision, et réalisant, comme +dit Wellborn, le diable devenu ermite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" +name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68"> +(retour) </a> Le corps d'un noyé reste au fond jusqu'à ce qu'il soit corrompu; +alors il flotte, comme on le sait généralement.</blockquote> + +<p>106. Quant à ce qui est du reste, pour en venir +à la conclusion de ce rêve véridique, je dirai que +j'ai perdu le télescope qui permettait à mes yeux de +voir les objets sans prestige, et qui me dévoilait ce +que j'ai dévoilé à mon tour. La dernière chose que +je vis au milieu de toute cette confusion, fut le roi +Georges se glisser enfin, pour tout de bon, dans le +ciel; et lorsque le tumulte s'affaiblissant fut suivi du +calme, je le laissai étudiant le centième psaume.</p> + +<p>FIN DE LA VISION DU JUGEMENT.</p> + + + + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron + Volume 8, by George Gordon Byron + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON, VOL 8 *** + +***** This file should be named 28828-h.htm or 28828-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/8/8/2/28828/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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