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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Oeuvres complètes de Lord
+ Byron, Vol. 8, par Paulin Paris</title>
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron, Volume 8, by
+George Gordon Byron
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Oeuvres complètes de lord Byron, Volume 8
+ comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
+
+Author: George Gordon Byron
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+Annotator: Thomas Moore
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+Translator: Paulin Paris
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+Release Date: May 15, 2009 [EBook #28828]
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+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON, VOL 8 ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h2>ŒUVRES COMPLÈTES</h2>
+
+<h4>DE</h4>
+
+<h1>LORD BYRON,</h1>
+
+<h4>AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,</h4>
+
+<h5>COMPRENANT</h5>
+
+<h3>SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,</h3>
+
+<h5>ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.</h5>
+
+<p class="mid"><i>Traduction Nouvelle</i></p>
+
+<h3>PAR M. PAULIN PARIS,</h3>
+
+<h5>DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.</h5>
+
+<hr class="short">
+<h3>TOME HUITIÈME.</h3>
+<hr class="short">
+
+<p class="mid"><i>Paris.</i><br>
+DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,<br>
+RUE SAINT-LOUIS, N° 46, <br>
+ET RUE RICHELIEU, N° 47 <i>bis.</i></p>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>1831.</h4>
+
+<br><br><br>
+
+<h1>LES DEUX FOSCARI.</h1>
+
+<h3>TRAGÉDIE HISTORIQUE.</h3>
+
+<p class="rig">Le <i>père</i> est touché, mais le<br> <i>gouverneur</i>
+est inflexible.<br>
+
+(<i>Le Critique</i>.)</p>
+
+<br><br><br><br><br>
+
+<h3>PERSONNAGES.</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<p class="mid">HOMMES.</p>
+
+<p>FRANCIS FOSCARI, Doge de Venise.<br>
+
+JACOPO FOSCARI, fils du Doge.<br>
+
+JACQUES LORÉDANO, patricien.<br>
+
+MARCO MEMMO, chef des Quarante.<br>
+
+BARBARIGO, sénateur.<br>
+
+AUTRES SÉNATEURS, LE CONSEIL DES DIX, GARDES, SUIVANS,
+etc., etc.</p>
+
+<p class="mid">FEMMES.</p>
+
+<p class="mid">MARINA, épouse du jeune Foscari.</p>
+<br>
+<hr class="short">
+
+<p class="mid">La scène est à Venise, dans le palais ducal.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<br><br><br>
+<h2>LES DEUX FOSCARI.</h2>
+
+<h5>TRAGÉDIE HISTORIQUE.</h5>
+
+<hr class="full">
+<br><br>
+
+<h3>ACTE PREMIER.</h3>
+<br><br>
+<h4>SCÈNE PREMIÈRE.</h4>
+
+<p class="stage1">(Une salle du palais ducal.)</p>
+
+<p class="stage1">Entrent LORÉDANO et BARBARIGO, de côtés opposés.</p>
+<br>
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Où est le prisonnier?</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Il se remet de la question.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>L'heure fixée hier pour la reprise de son jugement
+est passée.--Hâtons-nous de rejoindre nos
+collègues dans la salle du conseil, et de proposer
+son rappel.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Pour moi je pense qu'il serait bon de donner à
+ses membres torturés un relâche de quelques minutes;
+la question l'avait hier épuisé, et si on l'y
+replaçait de suite, il pourrait expirer dans les tourmens.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Eh bien?</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Comme vous, j'aime la justice; autant que vous
+je déteste les ambitieux Foscari, père et fils, et toute
+leur race dangereuse; mais le malheureux a souffert
+au-delà des forces de la nature avec la constance la
+plus stoïque.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Sans faire l'aveu de ses crimes.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Et peut-être sans en avoir commis. Seulement il
+a avoué la lettre au duc de Milan, et ce qu'il vient
+de souffrir peut être considéré comme un châtiment
+presque suffisant d'une pareille faiblesse.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>C'est ce que nous verrons.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Loréano! vous suivez trop loin les inspirations
+d'une haine héréditaire.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Jusqu'où?</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Jusqu'à l'extermination.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Quand les Foscari seront éteints, vous pourrez
+parler ainsi; mais allons au conseil.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Encore un instant:--nos collègues ne sont pas
+en nombre; deux autres doivent encore venir avant
+que la délibération puisse être reprise.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Et le président, le Doge?</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Oh! pour lui, avec un courage plus que romain,
+il est toujours le premier à son poste dans ce déplorable
+procès contre son dernier et unique fils.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Oui,--oui--son <i>dernier</i>.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Rien ne peut-il vous toucher?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p><i>Souffre-t-il</i>? croyez-vous?</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Il ne le témoigne pas.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Je l'avais déjà remarqué,--le misérable!</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Mais hier, comme il rentrait dans l'appartement
+ducal et qu'il en passait le seuil, on ma dit que
+le pauvre vieillard s'était trouvé mal.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Il commence donc à sentir?</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>C'est à vous qu'il le doit en partie.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Je devrais en être la seule cause:--mon père et
+mon oncle ne sont plus.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>D'après leur épitaphe que j'ai lue, ils sont morts
+empoisonnés.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Oui: à peine le Doge avait-il déclaré qu'il ne se
+croirait jamais souverain, tant que vivrait Péter Lorédano,
+que les deux frères tombèrent malades:--il
+<i>est</i> souverain.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Bien déplorable!</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Et ceux qu'il a rendus orphelins?</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Mais pouvez-vous en accuser le Doge?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Quelle preuve?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Quand les princes ourdissent en secret leurs trames,
+il est difficile de retrouver contre eux des
+preuves et de leur faire leur procès; mais je crois
+avoir assez recueilli des premières pour me passer
+des délais du second.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Vous en appelez cependant aux lois.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Oui, aux seules lois qu'il voulut nous laisser.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Dans notre république il est plus facile d'obtenir
+réparation que chez les nations étrangères. Est-il
+vrai que, sur vos livres de commerce (source de l'opulence
+de nos plus illustres patriciens), vous ayez
+écrit ces mots: «Doit le doge Foscari la mort de
+Marco et celle de Piétro Lorédano, mes père et
+oncle?»</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Oui, cela est écrit.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Mais ne l'effacerez-vous pas?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>J'attendrai la balance.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Par quel moyen?</p>
+
+<p class="stage1">(Deux sénateurs traversent la scène en se dirigeant vers la salle
+du conseil des Dix.)</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Vous voyez que nous sommes en nombre. Suivez-moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Sort Lorédo.)</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO, seul.</p>
+
+<p><i>Te</i> suivre! je n'ai que trop long-tems suivi la
+trace de tes fureurs, semblable à la vague soulevée
+à la suite d'une autre vague, et frappant également
+le vaisseau qu'entr'ouvrent les vents déchaînés, et
+l'infortuné qui remplit de ses cris l'asile où commencent
+à pénétrer les flots. Mais ce fils, mais son
+père, seraient capables d'attendrir les élémens eux-mêmes,
+et devrais-je, après tout, imiter leur inexorable
+furie?--Oh! que ne suis-je comme eux aveugle
+et sans remords!--Mais le voici!--Contiens-toi,
+mon cœur! ils sont tes ennemis; il faut qu'ils tombent
+tes victimes: voudrais-tu t'attendrir pour ceux qui
+furent sur le point de te briser?</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent des gardes, entourant le jeune Foscari.)</p>
+
+<p class="mid">GARDE.</p>
+
+<p>Laissez-le reposer. Arrêtons-nous, seigneur.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Ami, je te remercie; je suis faible; mais ce retard
+pourrait t'être reproché.</p>
+
+<p class="mid">GARDE.</p>
+
+<p>J'en courrai les chances.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Quoi! de la bienveillance!--Jusqu'alors j'avais
+trouvé quelques indices de pitié, mais de miséricorde,
+jamais; voici le premier.</p>
+
+<p class="mid">GARDE.</p>
+
+<p>Et le dernier peut-être, si ceux qui gouvernent
+nous entendaient.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO, s'avançant vers le garde.</p>
+
+<p>Il en est un qui vous entend: ne crains rien cependant,
+je ne veux être ton juge ni ton accusateur;
+et bien que l'heure soit passée, attends ici leur dernier
+appel.--Je suis des Dix, et je ne m'arrête ici
+que pour justifier votre retard: quand le dernier
+avis te parviendra, j'aurai franchi la porte du conseil.--Surveille
+exactement le prisonnier.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Quelle est cette voix?--celle de Barbarigo! Ciel!
+l'ennemi de notre maison est du petit nombre de mes
+juges!</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Mais pour balancer l'influence d'un tel ennemi,
+si toutefois il mérite ce nom, ton père n'est-il pas
+également au nombre de tes juges?</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>En effet, il juge.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>N'accuse donc pas la rigueur des lois, quand
+elles vont jusqu'à permettre à un père de déposer
+son vote dans une affaire qui intéresse si gravement
+le salut de l'état.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Oui, et de son fils. Je me trouve mal; permettez-moi,
+je vous prie, de prendre un instant l'air à cette
+fenêtre qui donne sur les flots.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un officier qui parle bas à Barbarigo.)</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO, au garde.</p>
+
+<p>Laissez-le approcher. Je ne dois pas m'arrêter près
+de lui davantage; j'ai même, dans ce court entretien,
+oublié mes devoirs; il faut que j'aille me racheter
+dans la chambre du conseil.</p>
+
+<p class="stage1">(Barbarigo sort.--Le garde conduit à la fenêtre Jacopo Foscari.)</p>
+
+<p class="mid">GARDE.</p>
+
+<p>La voilà ouverte, seigneur.--Comment vous
+trouvez-vous?</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Comme un enfant.--O Venise! Venise!</p>
+
+<p class="mid">GARDE.</p>
+
+<p>Et vos membres?</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Mes membres! Oh! que de fois ils m'ont soutenu
+sur cette plaine d'azur, où je devançais le rapide
+sillon de la gondole! Que de fois, masqué comme
+un jeune batelier, entouré de mes compagnons,
+gais et nobles comme moi, nous nous plaisions à
+lutter sur ces flots d'enjouement et de bonne grâce!
+Alors mille beautés ravissantes nous animaient de
+leurs aimables sourires; nous entendions leurs vœux
+passionnés; nous distinguions, de nos brillans esquifs,
+leurs mouchoirs ondoyans, leurs mains retentissantes!
+Oh! que de fois, d'un bras plus robuste,
+d'un sein plus téméraire encore, j'ai fendu ces vagues
+impétueuses! Alors, avec l'adresse du nageur,
+je secouais mon humide chevelure; en riant, je
+chassais loin de mes lèvres les vagues qui semblaient,
+en les pressant, caresser une coupe. Plus elles s'élevaient,
+plus je semblais aisément les surmonter, et
+plus j'étais fier de l'espèce de trône qu'elles me dressaient.
+Souvent, dans mon ardeur téméraire, je plongeais
+dans leurs gouffres de verdure et de cristal;
+je m'ouvrais un chemin jusqu'aux coquillages, jusqu'aux
+algues marines, que les spectateurs n'apercevaient
+du rivage qu'à l'instant où ils ne tremblaient
+plus pour moi: puis je revenais la main chargée
+des preuves irrécusables de ma longue course; d'un
+élan rapide et vigoureux je reparaissais à la surface,
+je tirais un profond soupir emprisonné si long-tems
+dans ma poitrine; j'essuyais l'écume qui bouillonnait
+autour de moi, et, comme un oiseau de mer,
+je reprenais tranquillement ma course.--J'étais
+alors un enfant.</p>
+
+<p class="mid">GARDE.</p>
+
+<p>Soyez homme maintenant: jamais vous n'avez eu
+plus besoin d'un mâle courage.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI, regardant du balcon.</p>
+
+<p>O Venise! ma belle, mon unique patrie!--Je
+sens donc que je respire! comme ta brise, ta brise
+adriatique caresse délicieusement mon visage! Tes
+vents eux-mêmes portent dans mes veines l'impression
+du pays natal; ils les rafraîchissent, ils calment
+mon sang. Qu'il est différent, le vent brûlant des
+horribles Cyclades qui mugissaient en Candie autour
+de ma prison, et qui portaient dans mon cœur le désespoir!</p>
+
+<p class="mid">GARDE.</p>
+
+<p>En effet, vos joues reprennent leur coloris: puisse
+le ciel vous donner la force de supporter ce qui peut
+encore vous attendre!--Je frémis d'y penser.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Ils ne me banniront pas une seconde fois.--Non,
+non, ils peuvent briser mes membres, j'ai de la
+force.</p>
+
+<p class="mid">GARDE.</p>
+
+<p>Avouez, et la torture vous sera épargnée.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>J'ai déjà avoué une fois--deux fois: et deux
+fois ils m'ont exilé!</p>
+
+<p class="mid">GARDE.</p>
+
+<p>Et la troisième fois ils vous tueront.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Eh bien! qu'ils me tuent, pourvu que je sois enseveli
+aux lieux où je suis né; mieux valent ici des
+cendres que l'existence ailleurs.</p>
+
+<p class="mid">GARDE.</p>
+
+<p>Pouvez-vous tant chérir la terre qui vous déteste?</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>La terre!--Oh! non, ce sont les enfans de la
+terre qui seuls me persécutent: mais le sol natal
+me pressera de nouveau comme une tendre mère
+dans ses bras: un tombeau vénitien, c'est là ce que
+je demande; ou du moins un cachot, tout ce qu'ils
+voudront enfin, pourvu que ce soit ici.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un officier.)</p>
+
+<p class="mid">OFFICIER.</p>
+
+<p>Emmenez le prisonnier!</p>
+
+<p class="mid">GARDE.</p>
+
+<p>Seigneur, vous entendez l'ordre.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>J'y suis habitué; c'est la troisième fois qu'ils m'ont
+torturé. (Au garde.) Donnez-moi donc le bras.</p>
+
+<p class="mid">OFFICIER.</p>
+
+<p>Prenez le mien; il m'est recommandé de rester le
+plus près de votre personne.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Vous!--C'est vous qui dirigiez hier mes bourreaux.--Arrière!--Je
+marcherai seul.</p>
+
+<p class="mid">OFFICIER.</p>
+
+<p>Comme il vous plaira, seigneur; ce n'est pas moi
+qui signai la sentence, et je ne pouvais désobéir au
+conseil, quand ils--</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Oui, quand ils t'ordonnaient de m'étendre sur
+leurs horribles chevalets. Ne me touche pas, je te
+prie, du moins pour le moment; le tems viendra
+qu'ils renouvelleront leurs ordres; mais jusque-là
+éloigne-toi de moi. A la vue de tes mains, mes membres
+frémissent et se glacent, en songeant aux nouveaux
+supplices qui m'attendent, et mon front se
+couvre tout à coup d'une sueur froide, comme si--mais
+loin de nous ces terreurs--j'ai déjà supporté
+la torture,--je la supporterai bien encore.--De
+quel œil mon père voit-il tout cela?</p>
+
+<p class="mid">OFFICIER.</p>
+
+<p>Avec son calme ordinaire.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Oui; la terre, le ciel, l'azur de l'océan, l'éclat
+de notre ville et de ses dômes, les jeux de la place
+Saint-Marc, et même le bourdonnement des nations,
+tout porte les indices de calme et de plaisir jusque
+dans ces salles où gouvernent des inconnus, où d'innombrables
+inconnus sont chaque jour jugés et immolés
+en silence.--Tout garde le même aspect,
+jusqu'à mon propre père! Et rien n'éprouve la moindre
+sympathie pour Foscari, pas même un Foscari.--(A
+l'officier.) Je vous suis.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Jacopo Foscari, officier, etc.--Entrent Memmo et un
+autre sénateur.)</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Il est parti.--Nous avons trop tardé.--Pensez-vous
+que les Dix demeurent long-tems assemblés aujourd'hui?</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Le prisonnier, dit-on, est fort endurci; il persiste
+toujours dans sa première déposition; voilà tout
+ce que je sais.</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Et cela est beaucoup; pour nous, premiers patriciens
+de la république, les secrets de cette terrible
+chambre sont des mystères comme pour le dernier
+citoyen.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Seulement, quelques rumeurs qui (semblables aux
+contes de revenans reconnus dans l'ombre des bâtimens
+en ruines) n'ont jamais été prouvées ni entièrement
+démenties: ici les hommes connaissent aussi
+peu les véritables actes du pouvoir que les mystères
+informes de la tombe.</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Mais, avec le tems, nous faisons un pas dans cette
+initiation; et j'ai l'espoir un jour d'être décemvir.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Ou même doge...</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Pourquoi pas? non, cependant, si je puis m'en
+dispenser.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>C'est la première magistrature de l'état; on peut
+y aspirer légitimement, et de nobles rivaux peuvent
+se glorifier d'y atteindre.</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Je leur laisse cette prétention. Né patricien, mon
+ambition toutefois a des limites: j'aimerais mieux être
+l'un des membres égaux de l'impérial conseil des
+Dix, que de briller d'un éclat solitaire et comme un
+zéro couronné.--Mais qui s'approche? la femme
+de Foscari.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Marina avec une suivante.)</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Eh quoi! personne?--Je me trompe, ils sont
+encore deux; mais ce sont des sénateurs.</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Qu'ordonnez-vous de nous, noble dame?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Moi, ordonner! hélas! ma vie n'a été qu'une longue
+prière, et une prière inutile.</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Je comprends, mais je ne dois pas répondre.</p>
+
+<p class="mid">MARINA, avec dédain.</p>
+
+<p>En effet,--on n'ose répondre ici qu'à la torture,
+on n'ose interroger que ceux--</p>
+
+<p class="mid">MEMMO, l'interrompant.</p>
+
+<p>Femme imprudente! songez-vous où vous êtes en
+ce moment?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>En ce moment!--je suis où fut le palais du père
+de mon époux.</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Vous êtes dans le palais du Doge.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Et dans la prison de son fils.--Non, je ne l'ai
+pas oublié; et si je n'en trouvais pas ici des souvenirs
+plus intimes et plus amers, je rendrais grâce à
+l'illustre Memmo de me rappeler les délices de cet
+endroit.</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Soyez calme!</p>
+
+<p class="mid">MARINA, levant les yeux au ciel.</p>
+
+<p>Je le suis; mais toi, Dieu tout-puissant, peux-tu
+bien l'être également, en voyant un monde pareil?</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Votre mari peut encore être absous.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Il l'est, mais dans le ciel. Je vous en prie, seigneur
+sénateur, ne parlez pas de cela. Vous êtes un
+homme d'état, ainsi que le Doge; en ce moment
+même il a sur le chevalet un fils, et moi un époux:
+ils sont là, face à face, l'un comme juge, l'autre
+comme accusé.--Pensez-vous qu'<i>il le</i> condamne?</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Je ne le crois pas.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Mais s'il ne le fait pas, les autres ne les condamneront-ils
+pas tous deux?</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Ils le peuvent.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Et pour eux, quand il s'agit d'un crime exécrable,
+pouvoir et vouloir sont la même chose:--mon époux
+est perdu!</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Ne dites pas cela; à Venise, c'est la justice qui
+juge.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Ah! s'il en était ainsi, il n'y aurait plus aujourd'hui
+de Venise! Qu'elle existe, mais du moins que les
+hommes de bien ne meurent pas avant l'heure prescrite
+par la nature. Pourquoi faut-il que les Dix soient
+plus impatiens qu'elle, et qu'ils décident en ce moment
+de notre sort? Ah ciel! un cri de détresse!</p>
+
+<p class="stage1">(On entend un cri douloureux.)</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Écoutez!</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>C'est un cri de--Non, non, ce n'est pas mon
+mari, ce n'est pas la voix de Foscari.</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Cependant--</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Non, ce n'est pas la sienne. Non, non; lui, pousser
+des cris! c'est le rôle de son père: mais lui--il
+mourra en silence.</p>
+
+<p class="stage1">(On entend un nouveau hurlement.)</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Comment! encore?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p><i>C'est bien sa voix</i>! je crois la reconnaître: je ne
+l'aurais pas cru. Toutefois se plaindrait-il, je ne puis
+cesser de l'aimer; mais--non, non.--Hélas! ce
+doit être une bien terrible angoisse, celle qui put lui
+arracher un gémissement.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Mais vous qui sentez les injures de votre mari
+comme les vôtres, voudriez-vous qu'il supportât en
+silence des douleurs plus que mortelles?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Chacun de nous a ses douleurs. Grâce à moi, et
+quand ils arracheraient la vie au Doge et à son fils,
+la grande maison de Foscari ne s'éteindra pas. En
+donnant la vie à ceux qui leur succéderont, j'ai enduré
+des douleurs comparables à celles qui la leur
+feront perdre: mais les miennes étaient de douces
+angoisses; et cependant, telle était leur violence
+que j'aurais pu jeter des cris. Je ne l'ai pas fait, car
+j'avais l'espoir d'enfanter un héros, et je n'aurais
+pas voulu l'accueillir avec des larmes.</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Tout se tait maintenant.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Tout est fini peut-être; mais je ne veux pas le
+croire: il a réuni toutes ses forces, et sans doute il
+les défie en ce moment.</p>
+
+<p class="stage1">(Un officier entre brusquement.)</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Eh quoi! mon ami, que cherchez-vous?</p>
+
+<p class="mid">OFFICIER.</p>
+
+<p>Un médecin. Le prisonnier s'est trouvé mal.</p>
+
+<p class="stage1">(L'officier sort.)</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Vous feriez bien, madame, de vous retirer.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR, lui offrant son bras.</p>
+
+<p>Je vous en prie, suivez ce conseil.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Non, non; je veux le secourir.</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Vous, madame? oubliez-vous que personne n'a
+le droit de pénétrer dans ces chambres, à l'exception
+des Dix et de leurs familiers?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Oui, je sais que nul de ceux qui entrent ne revient
+comme il est entré,--que la plupart ne retournent
+jamais; mais ils ne pourront refuser de me voir.</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Hélas! vous n'éprouverez qu'un dur refus, une
+incertitude plus grande encore.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Et qui m'arrêtera?</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Ceux que leur devoir y oblige.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Est-ce <i>leur</i> devoir de fouler aux pieds tous les sentimens
+de l'humanité, et tous les liens qui enchaînent
+l'homme à l'homme; de rivaliser ici-bas avec
+les démons qui plus tard réclameront le droit de les
+plonger dans un abîme de tortures! Quoi qu'il en
+soit, j'avancerai.</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>C'est impossible.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>C'est ce que l'on verra. Le désespoir peut défier
+jusqu'au despotisme. Il y a quelque chose dans mon
+cœur qui braverait les fers croisés d'une armée entière;
+et vous croyez qu'une poignée de geôliers
+pourront arrêter mes pas? Laissez-moi passer. C'est
+ici le palais du Doge; je suis la femme du fils du
+Doge, de l'<i>innocent</i> fils du Doge: il faudra bien
+qu'ils m'entendent!</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Vous ne parviendrez ainsi qu'à irriter ses juges
+davantage.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Eh quoi! ceux qui le forcent à gémir sont des
+<i>juges</i>! ils ne sont que des assassins. Laissez-moi
+passer.</p>
+
+<p class="stage1">(Marina sort.)</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Pauvre dame!</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>C'est l'effet de son désespoir; elle ne sera pas admise.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Elle le serait qu'elle ne parviendrait pas à sauver
+son mari. Mais voyez, l'officier revient.</p>
+
+<p class="stage1">(L'officier traverse la scène suivi d'une autre personne.)</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>A peine si j'eusse supposé que les Dix eussent
+assez de pitié pour permettre qu'on portât quelque
+assistance au patient.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>De la pitié! c'est une pitié qui consiste à rappeler
+au sentiment l'infortuné trop heureux d'échapper
+à la mort, par cette faiblesse, dernière ressource
+de notre pauvre nature contre la tyrannie de la
+peine.</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Je suis surpris qu'ils tardent tant à le condamner.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Ce n'est pas là leur politique: ils le retiennent
+vivant parce qu'il ne redoute pas la mort; ils l'avaient
+banni, parce que toute la terre, à l'exception
+de sa patrie, est pour lui une immense prison, parce
+que chaque souffle d'air étranger semble pour sa
+poitrine un <i>dévorant</i> poison, qui, sans le tuer, le consume.</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>L'ensemble des circonstances atteste ses crimes,
+cependant il n'en fait pas l'aveu.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>On ne peut lui opposer que la lettre qu'il a écrite,
+et qu'il n'a, dit-il, adressée au duc de Milan que dans
+la pleine conviction qu'elle tomberait entre les mains
+du sénat, et qu'elle déciderait ses juges à le transporter
+à Venise.</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Comme accusé?</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Oui; mais enfin dans sa chère patrie: c'est là,
+s'il faut l'en croire, tout ce qu'il désirait.</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>L'imputation des présens est bien prouvée.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Non entièrement, et la charge d'homicide a été
+annulée par la confession de Nicolas Erizzo, qui déclara
+à son lit de mort avoir assassiné le dernier chef
+des Dix.</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Pourquoi donc tarder à l'absoudre?</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>C'est à eux de vous répondre; car il est bien
+connu, comme je l'ai dit, qu'Almoro Donato fut
+tué par Erizzo, par vengeance particulière.</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Il doit y avoir dans cet étrange procès d'autres
+crimes que n'en divulgue l'acte d'accusation. Mais
+j'aperçois deux des Dix qui s'approchent; éloignons-nous.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Memmo et le sénateur.--Entrent Lorédano et Barbarigo.)</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>C'en était trop: croyez-moi, il n'était pas convenable
+de poursuivre le jugement dans un pareil
+moment.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Ainsi donc il faudra rompre le conseil, arrêter la
+justice au milieu de sa carrière, parce qu'une femme
+viendra troubler nos délibérations?</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Non, ce n'est pas le motif; mais vous avez vu
+l'état du prisonnier.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>N'avait-il pas recouvré ses sens?</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Pour les reperdre à la première épreuve.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>On la lui a épargnée.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Vos murmures furent inutiles; la majorité dans
+le conseil était contre vous.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Oui, grâce à vous, monsieur, et grâce à notre
+vieux barbon de Doge, qui sut réunir les voix généreuses
+qui rendirent la mienne inutile.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Je suis juge; mais, je le confesse, cette portion
+de nos pénibles devoirs qui, en prescrivant la torture,
+nous ordonne de rester en présence du malheureux
+qu'elle déchire, me fait désirer--</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Quoi?</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Que vous puissiez une fois <i>sentir</i> ce que je sens
+toutes les fois.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Allez! vous êtes un enfant, faible de résolution
+comme de sensibilité, ballotté par le moindre souffle,
+ébranlé par un soupir, et attendri par une larme.
+Précieux juge, admirable homme d'état pour prêter
+son concours à ma politique!</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Pour des larmes, il n'en a pas répandu.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>N'a-t-il pas crié deux fois?</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Un saint même, ayant déjà sous les yeux l'auréole
+du martyre, n'aurait pu s'en défendre, en présence
+du cruel raffinement de supplice qu'on lui infligeait.
+Mais était-ce la pitié que réclamaient ces cris? pas un
+mot, pas un murmure ne lui échappèrent, et ces
+deux hurlemens étaient arrachés par la douleur
+cruelle: aucune prière ne les accompagna.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Plusieurs fois il murmurait entre ses dents des
+sons inarticulés.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Je ne m'en suis pas aperçu; mais vous étiez plus
+près de lui.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Aussi l'ai-je entendu.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>J'ai cru voir, et à ma grande surprise, que vous
+ressentiez quelque pitié, et que vous fûtes le premier
+à invoquer des secours quand il se trouva mal.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Je croyais qu'il allait expirer.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Mais souvent je vous ai entendu dire que sa mort
+et celle de son père était votre vœu le plus ardent.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>J'en serais désolé, s'il mourait innocent, c'est-à-dire
+avant d'avoir fait l'aveu de son crime.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Eh quoi! seriez-vous aussi acharné contre sa mémoire?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Et vous, voudriez-vous que son rang passât à
+ses enfans, comme il arriverait s'il mourait non
+jugé?</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Ainsi donc, guerre à eux tous!</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>A toute leur maison, jusqu'à ce que les leurs et
+les miens ne soient plus.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Ainsi, la profonde agonie de sa femme, les convulsions
+réprimées sur le noble front de son vieux
+père, dont la douleur s'échappait en faibles gémissemens,
+ou bien en quelques sanglots bientôt étouffés
+sous l'ascendant d'une grave sérénité, rien n'a
+pu vous toucher?</p>
+
+<p class="stage1">(Sort Lorédano.)</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO, seul.</p>
+
+<p>Sa haine est silencieuse, comme la souffrance
+dans l'ame de Foscari. L'infortuné! il m'a plus ému
+par son silence que n'auraient pu le faire des milliers
+de hurlemens. Spectacle déchirant que celui
+de sa femme franchissant tous les obstacles, pénétrant
+dans la salle du tribunal, et forçant les juges,
+accoutumés à de pareilles scènes, à baisser les
+yeux devant elle! Mais n'y pensons plus, oublions
+cette compassion; en plaignant le sort de nos ennemis,
+j'oublierais leurs premières injures, et je déconcerterais
+les plans de Lorédano, auquel je suis
+associé. Mais ma haine serait apaisée par une vengeance
+plus douce que celle qu'il demande, et je
+voudrais changer en dispositions plus humaines sa
+haine trop profonde. Foscari, pour le moment, obtient
+un court répit d'une heure: on l'accorda aux
+instances des membres les plus âgés, plus émus sans
+doute par l'apparition de sa femme dans la salle,
+que par les tourmens de l'accusé.--O ciel! ils approchent:
+comme ils sont faibles et désespérés! je
+ne puis, dans cette extrémité, arrêter sur eux ma
+vue. Éloignons-nous, et allons essayer de ramener
+Lorédano à des sentimens plus doux.</p>
+
+<p class="stage1">(Sort Barbarigo.)</p>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+<br><br><br>
+<h2>ACTE II.</h2>
+<br><br>
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="stage1">(Salle dans le palais du Doge.)</p>
+
+<p class="stage1">LE DOGE, un SÉNATEUR.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Vous plaît-il de signer le rapport maintenant ou
+de tarder jusqu'à demain?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Maintenant; hier je l'ai examiné: il n'y manque
+plus que la signature. Donnez-moi la plume.--(Le
+Doge s'asseoit et signe le papier.) Le voici, seigneur.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR, regardant sur le papier.</p>
+
+<p>Vous avez oublié; il n'est pas signé.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Pas signé? Ah! je le vois, l'âge commence à affaiblir
+mes yeux. Je ne m'apercevais pas que j'avais
+trempé la plume sans la mouiller.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR. Il trempe la plume dans l'encrier, et place le papier
+devant le Doge.</p>
+
+<p>Monseigneur, c'est votre main aussi qui tremble:
+permettez-moi donc--</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je vous remercie; j'ai fait.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Ainsi confirmé par vous et par les Dix, cet acte
+va donner la paix à Venise.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Il y a bien long-tems qu'elle n'en a joui; puisse un
+tems aussi long s'écouler avant qu'elle ne reprenne
+les armes!</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Voilà plus de trente-trois ans de guerres continuelles
+avec les Turcs ou les états de l'Italie; la république
+sent le besoin de quelque repos.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Sans doute: je trouvai Venise reine de l'Océan,
+je l'ai laissée dame de la Lombardie. Je me sens heureux
+d'avoir pu ajouter à son diadême les perles de
+Ravennes et de Brescia: d'ailleurs Crême et Bergame
+lui sont demeurés; et tandis que sa domination
+a pris sous mon règne un tel accroissement, son
+orgueil maritime ne recevait aucun affront.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Nous l'avouons tous, et ces bienfaits vous concilient
+la reconnaissance de la patrie.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Peut-être.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Elle devrait complètement se manifester.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je ne me plains pas, monsieur.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Mon noble seigneur, pardonnez-moi.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Ah! mon cœur saigne pour vous.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Pour moi, seigneur?</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Et pour votre--</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Arrêtez!</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Monseigneur, vous m'entendrez: j'ai trop de liens
+qui m'attachent à vous, à toute votre famille, qui
+me font un devoir de la reconnaissance, pour ne pas
+partager profondément le sort de votre fils.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Et qu'importe pour la commission dont vous êtes
+chargé?</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Comment, monseigneur?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Vous ignorez ce dont vous parlez; mais le rapport
+est signé: reportez-le à ceux qui vous envoient.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>J'obéis. Le conseil m'avait encore chargé de vous
+prier de fixer l'heure de sa réunion.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Dites quand ils voudront;--maintenant, à l'instant
+même si cela leur convient: je suis le serviteur
+de l'état.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Ils vous accorderont quelque tems pour vous reposer.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je ne veux pas de repos; du moins aucun repos
+qui puisse entraîner la perte d'une heure pour le
+gouvernement. Qu'ils se réunissent quand ils voudront;
+je me trouverai <i>où</i> je dois être, et <i>ce que</i> j'ai
+toujours été.</p>
+
+<p class="stage1">(Le sénateur sort.--Le Doge reste silencieux.--Entre un
+domestique.)</p>
+
+<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Prince.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Parlez.</p>
+
+<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>La noble dame Foscari demande une audience.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Introduisez-la. Pauvre Marina!</p>
+
+<p class="stage1">(Le domestique sort.--Le Doge reste dans le même silence.--Entre
+Marina.)</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Mon père, je viens vous poursuivre dans votre
+intérieur.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ma fille, je n'en ai pas pour vous. Disposez de
+mon tems, quand l'état ne l'exige pas.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Je voulais <i>vous</i> parler de <i>lui</i>.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>De votre époux?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>De votre fils.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je vous écoute, ma fille!</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>J'avais obtenu des Dix la permission de rester près
+de mon mari pendant un certain nombre d'heures.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Cette permission, vous l'avez encore.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Elle est révoquée.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Par qui?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Par les Dix.--Quand nous arrivâmes au <i>Pont
+des Soupirs</i>, je me préparais à le traverser avec mon
+cher Foscari, lorsque le brutal gardien de ce passage
+m'en ferma l'entrée: puis un messager fut envoyé
+vers les Dix; leur séance était levée: et comme
+je n'avais aucune permission écrite, je fus impitoyablement
+laissée dehors; on m'assura même que
+les murailles de la prison ne cesseraient pas de nous
+séparer tant que le suprême tribunal ne serait pas
+de nouveau réuni.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>En effet, l'on avait oublié les formes prescrites,
+par suite de la hâte avec laquelle la cour s'est ajournée,
+et le fait reste douteux jusqu'à nouvelle réunion.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Nouvelle réunion! Quand elle aura lieu, ils
+rappelleront leurs supplices; et c'est par le renouvellement
+de la torture que nous obtiendrons une
+entrevue de mari et d'épouse, lien sacré, auquel tous
+les autres devraient céder sous le ciel.--Grand
+Dieu! et tu vois cela!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ma fille,--ma fille!</p>
+
+<p class="mid">MARINA, avec violence.</p>
+
+<p>Ne m'appelez pas votre fille! bientôt vous n'aurez
+plus d'enfant.--Et méritez-vous d'en avoir,--vous
+qui pouvez parler froidement de votre fils
+dans un moment où des larmes de sang couleraient
+en abondance de l'œil d'un Spartiate? Ceux-là ne
+pleuraient pas leurs fils morts dans les combats;
+mais est-il écrit qu'en les voyant expirer minute par
+minute, ils n'eussent pas tendu la main qui pouvait
+les sauver?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Vous le voyez, je ne pleure pas;--et plût à
+Dieu que je le pusse. Ma fille, s'il y avait dans chaque
+cheveu blanc de cette tête une source de jeunesse,
+si le bonnet ducal donnait l'empire de la terre,
+si l'anneau avec lequel j'épousai les flots était un talisman
+pour les gouverner,--je sacrifierais tout encore
+pour lui.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Son salut n'exigerait pas un aussi grand sacrifice.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Votre réponse prouve que vous ne connaissez pas
+Venise. Et comment le pourriez-vous? hélas! elle ne
+connaît pas bien elle-même tous les mystères de sa
+puissance. Écoutez-moi:--ceux qui poursuivent
+Foscari en veulent également à son père, et la perte
+du vieillard ne pourrait sauver le fils. Ils tendent
+par différens sentiers au même but, c'est-à-dire à--mais
+ils ne sont pas encore vainqueurs.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Ils vous ont pourtant terrassé.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Non, non,--car je vis encore.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Et votre fils, vivra-t-il long-tems encore?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je l'espère; malgré les tourmens passés, il verra
+des années aussi nombreuses et plus fortunées que
+son père. L'imprudent, dans l'impatience, digne
+d'une femme, qui l'entraînait à revenir, a tout ruiné
+par la découverte de sa lettre. C'est un haut crime;
+je ne puis le contester ni l'excuser, comme parent ou
+comme souverain. Encore quelque tems, quelques
+jours de plus d'exil en Candie, j'avais l'espoir--mais
+il l'a fait évanouir:--il faut qu'il retourne--</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Dans la terre d'exil?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>J'ai dit.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Et m'est-il interdit de le suivre?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Vous savez bien que le conseil des Dix a déjà deux
+fois rejeté la même prière; il est donc à craindre
+qu'il ne témoigne pas plus de bienveillance aujourd'hui
+que de nouveaux torts de la part de votre
+mari les ont rendus plus sévères.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Sévères? dites atroces. Ces vieux démons de la
+terre, avec un pied dans la tombe, avec des yeux
+éteints, étrangers à d'autres pleurs que ceux d'une
+seconde enfance, avec leurs cheveux rares et blanchis,
+leurs mains tremblantes, leurs têtes aussi décolorées
+que leur cœur est insensible, ces démons,
+dis-je, se rassemblent, cabalent, et privent les hommes
+de leur vie, comme si cette vie ne comportait
+rien de plus que les sentimens depuis long-tems
+éteints dans leurs ames damnées.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Vous ignorez--</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Je sais--je sais--et vous devriez, je pense,
+savoir qu'ils sont de vrais démons. Comment supposer,
+en effet, que des hommes enfantés et allaités
+par des femmes,--des hommes qui jadis auraient
+aimé ou du moins entendu parler d'amour,--qui
+auraient uni leurs mains pour des engagemens sacrés,--qui
+auraient fait danser leurs enfans sur
+leurs genoux, qui auraient eu plus d'une fois à trembler
+de leurs dangers, à gémir de leurs peines, à se
+désespérer de leur mort;--comment, s'ils avaient
+seulement les traits de l'homme, agiraient-ils comme
+ils le font envers les vôtres, envers vous-même,
+<i>vous</i> qui les défendez?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je vous pardonne; vous ne connaissez pas ce que
+vous dites.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Vous le connaissez mieux, et vous y compatissez
+moins.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Oui; il y a si long-tems que j'existe que les paroles
+ont cessé de m'émouvoir.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Oh! sans doute! car vous avez vu couler le sang
+de votre fils, et le vôtre n'a pas tressailli! Après
+une pareille épreuve, que sont les paroles d'une
+femme? Peuvent-elles espérer de vous toucher davantage?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Femme! la violence de vos plaintes, je vous le
+dis, ne peut balancer le poids...--mais je te plains,
+ma pauvre Marina!</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Plaignez mon mari; moi, quel besoin ai-je de vos
+plaintes? Plains ton fils, vieillard insensible;--<i>plaindre</i>!
+toi! pour ton cœur c'est un mot bien
+étrange:--comment se présente-t-il sur tes lèvres?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je dois supporter ces reproches, quelle que soit
+leur injustice. Ah! si tu pouvais lire--</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Ou?--ce n'est pas dans tes yeux, sur ton front,
+dans tes actes enfin?--Où trouverai-je donc la
+preuve de la compassion dont tu te vantes?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE, indiquant la terre.</p>
+
+<p>Là.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Dans la terre?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Dans laquelle je vais descendre. Quand elle pèsera
+sur ce cœur, plus léger alors, et moins oppressé
+par le marbre d'une tombe que par les pensées qui
+m'accablent aujourd'hui, alors vous me connaîtrez
+mieux.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Serait-il vrai que vous fussiez digne de pitié?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>De pitié! nul n'aura jamais le droit de flétrir mon
+nom d'un mot qui témoigne, au sein de la prospérité,
+le triomphe insultant des hommes; tant que je
+le porterai, ce nom conservera la dignité qui l'entourait
+quand mon père me le transmit.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Mais sans les tristes enfans de celui que tu ne
+peux ou ne veux pas sauver, tu serais le dernier qui
+portât le nom de Foscari.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Plût à Dieu! Mieux eût valu pour lui de ne pas
+naître, mieux pour moi:--j'ai vu le déshonneur
+entrer dans notre maison.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Cela est faux! jamais souffle de vie n'anima un
+cœur plus loyal, plus noble, plus sincère, plus généreux
+et plus aimant. Je n'échangerais pas mon
+époux, exilé, persécuté et torturé, opprimé, mais
+non flétri, mort ou vivant, pour le premier héros
+de l'histoire ou de la fable, pour un prince dont le
+douaire serait l'empire du monde. Déshonoré! <i>lui</i>
+déshonoré! Doge! apprends-le de moi, c'est Venise
+qui est déshonorée; son nom sera l'objet des
+reproches les plus odieux et les plus justes, pour ce
+qu'a souffert ton noble fils, et non pour ce qu'il a
+fait. C'est vous qui tous êtes des traîtres, des tyrans!--Ah!
+si vous aimiez seulement votre patrie autant
+que la victime que vous retenez dans les fers au milieu
+des tortures, et qui préfère tout au monde aux
+ennuis de l'exil, vous tomberiez à ses pieds, et vous
+imploreriez à genoux la grâce de votre infâme conduite.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Oui, il fut tel que vous venez de le peindre.
+Aussi la mort de deux enfans que le ciel m'a ravis
+m'accabla moins que le déshonneur de Jacopo.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Encore ce mot.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>N'a-t-il pas été condamné?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Le déshonneur peut-il atteindre d'autres que les
+coupables?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Le tems peut relever sa mémoire:--je voudrais
+l'espérer. Il était mon orgueil,--ma--mais oublions--j'ai
+peu l'habitude des pleurs; cependant,
+quand il naquit, je versai des larmes de joie: présage
+fatal!</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Je répète qu'il est innocent; et ne le serait-il pas,
+ce n'est pas à nos parens, à notre propre sang, qu'il
+sied bien de nous repousser dans ces douloureux
+instans.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je ne le repousse pas; mais j'ai d'autres devoirs
+que ceux d'un père, des devoirs dont la république
+n'admet pas de dispense. Deux fois j'ai demandé de
+m'en abstenir, deux fois je n'obtins que des refus;
+il faut que je les remplisse.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un domestique.)</p>
+
+<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Un message des Dix.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Qui le porte?</p>
+
+<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Le noble Lorédano.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Lui!--qu'il entre cependant.</p>
+
+<p class="stage1">(Le domestique sort.)</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Dois-je me retirer?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Peut-être n'est-il pas nécessaire quand il s'agirait
+de votre époux, et autrement--(A Lorédano qui
+entre.) Eh bien! seigneur, que souhaitez-vous?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Je viens transmettre ce que souhaitent les Dix.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ils ont bien choisi leur organe.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>C'est <i>leur</i> choix qui fait que vous me voyez ici.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Par là, ils témoignent leur sagesse, non moins
+que leur courtoisie.--Parlez.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Nous avons décidé--</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Nous?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Les Dix en conseil.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Eh quoi! ils sont de nouveau réunis, réunis sans
+m'en avertir?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Ils ont voulu épargner votre cœur non moins que
+votre âge.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Cela est nouveau.--Quand épargnèrent-ils l'un
+ou l'autre? Je les remercie néanmoins.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Ils ont, vous le savez bien, droit d'agir, à leur
+discrétion, en présence du Doge ou sans lui.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Il y a quelques années, en effet, que je le sais;--long-tems
+avant d'être Doge, ou de songer à un pareil
+honneur. Vous n'avez pas, seigneur, la prétention
+de m'instruire; vous étiez bien jeune encore
+quand je siégeais déjà dans ce conseil.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Oui, dans le tems de mon père; maintes fois je
+l'entendis, lui et son frère l'amiral, répéter la même
+chose. Votre altesse doit se souvenir d'eux: tous
+deux ils moururent subitement.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>S'ils moururent ainsi, leur sort fut préférable à
+celui des victimes d'une agonie prolongée.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Sans doute; néanmoins bien des hommes souhaitent
+jouir de tous leurs jours.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Et n'en ont-ils pas joui?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>C'est à la tombe à le déclarer. Je l'ai dit, ils sont
+morts subitement.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Cela est-il donc bien étrange, que vous répétiez
+cette parole avec tant d'emphase?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Si peu étrange, que jamais, à mes yeux, il n'y
+eut de mort aussi naturelle que la leur. Ne pensez-<i>vous</i>
+pas ainsi?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il de certain sur les mortels?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Qu'ils ont des ennemis mortels.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je vous entends; vos pères étaient les miens, et
+vous avez recueilli tout leur héritage.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Vous savez mieux que personne si j'ai dû le faire.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Oui. Vos pères furent mes ennemis; j'ai même
+entendu à ce sujet d'étranges rumeurs; j'ai même
+lu l'épitaphe qui attribue leur mort au poison. Peut-être
+est-elle aussi véridique que la plupart des
+inscriptions funéraires: ce n'en est pas moins une
+fable.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Qui ose parler ainsi?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Moi!--Vos pères, je le répète, furent mes ennemis,
+aussi mortels que leur fils peut jamais l'être:
+moi, j'étais aussi bien le leur, mais je les détestais
+ouvertement; et jamais, ni dans le conseil, ni par
+les brigues, ni par d'obscures pratiques, on ne me
+vit cabaler contre leur vie, et recourir, pour me
+venger, au fer ou au poison. La preuve est dans
+votre existence même.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Je suis sans craintes.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Mon caractère justifie votre sécurité; mais si j'étais
+tel que vous me supposez, il y a long-tems qu'il
+ne serait plus en votre pouvoir de craindre. Cependant,
+haïssez-moi; je n'en ai pas de souci.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Je ne savais pas qu'à Venise la vie d'un noble pût
+dépendre de la volonté d'un Doge; j'entends la volonté
+publiquement exprimée.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Mais moi, mon cher seigneur, je suis, ou j'étais
+du moins, par ma famille, mes facultés et ma fortune,
+plus qu'un simple Doge; ils le savent bien
+ceux qui songèrent à me choisir, ceux qui depuis
+ont tout fait pour me renverser. Soyez sûr qu'avant
+ou depuis mon élection, si j'avais fait assez de cas
+de vous pour vouloir m'en débarrasser, un seul mot
+de ma part eût suffi pour vous anéantir. Mais, dans
+toutes les circonstances, j'ai montré le plus grand
+respect pour les lois, pour celles même que vous
+avez violées, afin de me dépouiller d'une autorité
+que j'aurais pu à mon tour fortifier (et je ne parle
+ici de vous que comme une des voix coupables).
+Avec la vénération d'un prêtre à l'autel, au prix de
+mon sang, de mon repos, de ma vie, de tout, excepté
+l'honneur, j'ai fléchi le genou devant les décrets,
+les avantages, la gloire, la sécurité de la
+chose publique. Maintenant, j'écoute votre message.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Il est décrété que, sans répéter une dernière fois
+la torture, sans poursuivre une instruction qui ne
+tendrait qu'à mieux prouver l'endurcissement du
+coupable (les Dix, se relâchant de la sévérité des
+lois qui prescrivent la question jusqu'au moment
+d'un aveu complet, et le prisonnier ayant en partie
+reconnu son crime en ne désavouant pas la lettre au
+duc de Milan), Jacques Foscari retournera en exil,
+et partira sur le même vaisseau qui l'avait amené.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Dieu soit loué! du moins ils ne le tortureront plus
+devant leur horrible tribunal. Que ne pense-t-il de
+même? cette sentence serait la plus heureuse que
+l'on pût prononcer, non-seulement contre lui, mais
+contre tous ses compatriotes, auxquels elle permettrait
+de fuir une terre aussi odieuse.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ma fille, cette pensée n'est pas d'une ame vénitienne.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>En effet, elle est trop compatissante. Mais partagerai-je
+son exil?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Quant à cela, les Dix ont gardé le silence.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Je le présumais bien: cette mention eût également
+été trop compatissante. Mais il n'y a pas de défense?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Il n'en a pas été parlé.</p>
+
+<p class="mid">MARINA, au Doge.</p>
+
+<p>Vous pourrez donc, mon père, obtenir ou m'accorder
+cette grande faveur; (à Lorédano) et vous, seigneur,
+vous ne vous opposerez pas à la demande
+que je fais d'accompagner mon époux?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je ferai mes efforts.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Et vous, seigneur?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Madame! il ne m'appartient pas de prévenir l'agrément
+du tribunal.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>L'agrément! quel mot pour exprimer les décrets
+de--</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Femme! savez-vous en présence de qui vous parlez
+ainsi?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>En présence d'un souverain, et de l'un de ses
+sujets.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Sujet!</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Oh! cela vous offense.--Eh bien! vous êtes son
+égal, vous le croyez, j'y consens; mais ce que vous
+ne voudriez pas être, vous ne le seriez pas s'il n'était
+qu'un paysan:--vous êtes donc un prince, un
+sublime prince; mais que suis-je donc, moi?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>La fille d'une noble race.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Et l'épouse d'un citoyen aussi noble qu'elle. Qui
+donc aurait le droit, par sa présence, d'imposer silence
+à mes libres pensées?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Les juges de votre époux.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Et le respect dû aux plus légers des mots qui
+tombent de la bouche des maîtres de Venise.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<P>Gardez ces maximes pour la masse de vos artisans
+effrayés, pour vos marchands, vos esclaves de Grèce
+et de Dalmatie, pour vos tributaires, vos citoyens
+stupides, votre noblesse masquée, vos sbires, vos
+espions, vos forçats de toute espèce. Je le sais,
+grâce à vos enlèvemens, à vos noyades nocturnes,
+aux donjons pratiqués sous le toit de vos palais, ou
+sous les flots qui les environnent; grâce à vos mystérieuses
+assemblées, à vos jugemens secrets, à vos
+exécutions subites, à votre <i>Pont des Soupirs</i>, à votre
+chambre de dernière agonie, à vos instrumens de
+torture, vous êtes parvenus à leur faire croire que
+vous étiez des êtres d'un autre monde plus méchant
+encore; réservez pour eux ces avis: je ne les crains
+pas. Je vous connais; je vous ai vus pires que tout
+cela dans l'infernal procès de mon pauvre mari!
+Traitez-moi comme vous l'avez traité:--vous l'avez
+déjà fait d'ailleurs en vous attaquant à sa personne.
+Que puis-je donc avoir à craindre de vous, quand
+même je serais craintive de mon naturel, ce qui, je
+l'espère, n'est pas?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Vous l'entendez, elle a perdu la raison.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>La prudence, peut-être, mais non pas la raison.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Madame! je n'emporterai pas au-delà du seuil de
+ces portes le souvenir des paroles prononcées dans
+cette enceinte: j'en excepte celles qui concernent le
+service de l'état, et prononcées entre le Doge et moi.
+Doge! avez-vous quelque réponse à faire?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Oui, comme Doge, et peut-être aussi comme père.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Ma mission dans ces lieux ne se rapporte qu'au
+<i>Doge</i>.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Dites donc que le Doge fera choix d'un ambassadeur
+spécial, ou qu'il exposera lui-même ses intentions;
+quant au père.--</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Je n'oublierai pas ce qui me concerne.--Adieu!
+je baise les mains de l'illustre dame, et je m'incline
+devant le Doge.</p>
+
+<p class="stage1">(Lorédano sort.)</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Êtes-vous content?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je suis tel que vous voyez.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Et cela est encore un mystère.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Pour les mortels, tout est mystère; qui peut les
+éclaircir, sauf celui qui les fit? Si parfois ils y parviennent,
+c'est quelques esprits privilégiés qui
+long-tems ont étudié le fastidieux volume de l'humanité,
+qui, sur chacune de ses pages noires ou sanglantes,
+ont fatigué leur intelligence et leur cœur:
+encore le fatal grimoire retombe-t-il sur l'adepte qui
+l'étudie; tous les vices que nous trouvons dans les
+autres sont de l'essence de notre nature, tous nos
+avantages appartiennent à la fortune. C'est elle que
+nous devons remercier de la beauté, de la naissance,
+de la richesse, de la santé; et quand nous nous plaignons
+du destin, nous devrions nous rappeler qu'il
+ne nous a repris que ce qu'il nous avait <i>donné</i>. Pour
+le reste, la nudité, les passions basses, les frivoles
+vanités, c'est l'héritage universel, c'est là ce qu'il
+nous faut combattre dans toutes les positions; et si
+nous devons moins les craindre dans le plus humble
+sort, c'est que là, la faim rend sourd à tout autre
+besoin, c'est que l'homme a reçu l'ordre de suer
+pour obtenir sa nourriture; c'est que là, toutes les
+passions se taisent devant la crainte de la famine.
+Tout est vil, faux et trompeur,--de la première
+créature jusqu'à la dernière. Notre gloire, l'urne du
+prince comme celle du mendiant, dépend du souffle
+des hommes; notre vie de quelque chose plus léger
+encore que leur souffle; notre existence tient à des
+jours, les jours à des saisons, et tout notre être sur ce
+qui est indépendant de <i>nous</i>.--Ainsi, du plus grand
+au plus petit, nous sommes des esclaves:--rien
+ne dépend de notre volonté; un fétu de paille peut
+ébranler cette volonté aussi bien qu'un orage. Quand
+nous croyons conduire, c'est nous que l'on traîne,--jusqu'à
+la mort, fantôme qui se présente comme
+le reste sans notre participation ou notre influence,
+tel enfin que notre premier jour. Ah! sans doute il
+faut que nous ayons péché dans quelque autre monde
+antérieur, et que <i>celui-ci</i> en soit l'enfer! Heureusement,
+il n'est point éternel.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Tout cela, nous ne pouvons en être juges sur terre.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Pourquoi donc faut-il que nous nous jugions les
+uns les autres, nous enfans de la terre; et que moi,
+je sois forcé de juger mon propre fils? J'ai administré
+mon pays loyalement, au sein de la victoire,--j'en
+atteste l'état dans lequel je l'ai trouvé, dans
+lequel je le laisse: mon règne a doublé sa puissance;
+en récompense, Venise, dans sa gratitude, me laisse
+ou s'apprête à me laisser isolé sur la terre.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Et Foscari? Ah! qu'on me laisse avec lui, et je
+ne songerai plus à mes maux.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Vous le suivrez, du moins ils ne peuvent guère
+vous le refuser.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Et s'ils le refusent, je m'enfuirai avec lui.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Impossible. Où vous enfuiriez-vous?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Je l'ignore, et ne m'en inquiète pas:--en Syrie,
+en Égypte, chez les Turcs, partout où nous pourrons
+respirer libres, et vivre loin de l'œil des espions,
+affranchis des édits de vos inquisiteurs d'état.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ainsi vous consentiriez à faire de votre époux un
+renégat, à le transformer en traître?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Non, il ne l'est pas! c'est la patrie qui se trahit
+elle-même en rejetant son meilleur, son plus intrépide
+citoyen. La pire des trahisons, c'est la tyrannie.
+Penses-tu donc qu'il n'y ait de rebelles que les
+esclaves? Le prince qui viole ou néglige ses devoirs
+est un brigand à plus juste titre qu'un chef de
+bandits.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je ne puis me reprocher quelque déloyauté de ce
+genre.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Non; car tu observes et respectes des lois près
+desquelles celles du vieux Dracon seraient un code
+de miséricorde.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ces lois existaient avant moi: je ne les ai pas
+faites. Si je n'étais qu'un sujet, je trouverais moyen
+de réclamer quelque amélioration parmi elles; mais
+comme prince, jamais je ne songerai, au prix de ma
+vie et du salut des miens, à changer la charte dont
+nos pères m'ont transmis le dépôt.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Est-ce donc pour la ruine de leurs enfans qu'ils
+te l'ont transmis?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Venise, sous le joug de pareilles lois s'est élevée
+au point où nous la voyons,--à celui d'une république
+digne de rivaliser en hauts faits, en durée,
+en puissance, et je puis ajouter en gloire (car nous
+avons eu aussi parmi nous des ames romaines), avec
+tout ce que l'histoire nous rappelle des plus beaux
+tems de Carthage et de Rome, alors que le peuple
+régnait par le sénat.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Dites plutôt, fléchissait sous la verge implacable
+de l'oligarchie.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Peut-être; mais enfin c'est ainsi qu'il parvint à
+réduire le monde. Or, dans un tel état, qu'un individu
+soit le plus riche de son rang, ou le plus humble
+de ses concitoyens, son importance disparaît
+devant le grand but que l'on se propose, tant qu'on
+ne l'a pas perdu de vue.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Cela veut dire que vous êtes plutôt Doge que père.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Cela veut dire que je suis citoyen avant d'être l'un
+ou l'autre. Si pendant nombre de siècles nous n'avions
+pas eu des milliers de pareils citoyens, si
+nous n'en avions plus, Venise aurait cessé d'être
+une cité.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Maudite la cité où la voix des lois étouffe celle de
+la nature!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>J'aurais autant de fils que j'ai d'années, je les
+donnerais tous, non sans douleur, mais je les donnerais
+dans l'intérêt de l'état, et pour obéir à ses
+exigences; je les sacrifierais sur les flots, sur les
+champs de bataille, ou s'il le fallait, hélas! comme
+déjà il l'a fallu, je les abandonnerais à l'ostracisme,
+à l'exil, aux chaînes, en un mot à tout ce qu'on
+pourrait leur imposer de pire.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Et c'est là du patriotisme! pour moi, je n'y vois
+que la plus odieuse barbarie. Laissez-moi rejoindre
+mon mari; avec tous leurs soupçons, le sage conseil
+des Dix aura peine à combattre contre la faiblesse
+d'une femme, et à lui refuser un moment d'accès
+dans sa prison.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je puis prendre sur moi d'ordonner que l'on vous
+laisse pénétrer jusqu'à lui.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Et que dirai-je à Foscari de son père?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Qu'il sait obéir aux lois.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Rien de plus? Ne voulez-vous pas le voir avant
+qu'il ne parte? ce serait peut-être pour la dernière
+fois.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE</p>
+
+<p>La dernière!--mon enfant!--le dernier de mes
+enfans; la dernière fois que je le verrai! Dites-lui
+que je me rendrai près de lui.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p>
+<br><br><br>
+<h2>ACTE III.</h2>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="stage1">(La prison de Jacopo Foscari.)</p>
+<br>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI, seul.</p>
+
+<p>Pas de jour, si ce n'est cette faible lueur qui me
+laisse apercevoir des murs où ne retentirent jamais
+que les accens de la douleur, les soupirs des prisonniers,
+le bruit des pieds chargés de fers, l'agonie
+de la mort, les imprécations du désespoir! Voilà
+donc pourquoi je revins à Venise, soutenu, il est
+vrai, par une sorte d'espérance que le tems, qui
+ronge jusqu'au marbre, aurait arraché la haine du
+cœur des hommes. Hélas! j'éprouvai qu'il n'en était
+rien; c'est ici que le mien va se consumer, lui qui
+ne battit jamais sans regretter Venise, et soupirer
+après elle comme la colombe éloignée de son nid,
+alors qu'elle s'élance dans l'air pour rejoindre sa
+jeune famille. Mais quels caractères sont tracés sur
+ces inexorables murailles? (Il s'approche du mur.) Le
+rayon de jour me permettra-t-il de les distinguer?
+Ah! ce sont des noms; ceux de mes tristes prédécesseurs
+dans ces lieux, l'époque de leur désespoir,
+la courte expression d'un chagrin insupportable
+pour la plupart. Comme une épitaphe, cette page
+de pierre reproduit leur histoire, et le récit du malheureux
+captif est gravé sur les barreaux de sa prison,
+comme les souvenirs de l'amant sur l'écorce
+de quelque grand arbre confident de son nom et de
+celui de sa maîtresse. Hélas! plusieurs de ces noms
+me sont connus; ils sont néfastes comme le mien que
+je vais mettre à leur suite, bien digne de figurer
+dans une chronique que ne peuvent jamais lire ou
+écrire d'autres êtres que des infortunés.</p>
+
+<p class="stage1">(Il trace son nom.--Entre un familier des Dix.)</p>
+
+<p class="mid">LE FAMILIER.</p>
+
+<p>Je vous apporte de la nourriture.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Déposez-la, je vous prie; je n'ai pas faim; mais
+je sens mes lèvres desséchées:--de l'eau!</p>
+
+<p class="mid">LE FAMILIER.</p>
+
+<p>En voici.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI, après avoir bu.</p>
+
+<p>Je vous remercie; je suis mieux.</p>
+
+<p class="mid">LE FAMILIER.</p>
+
+<p>J'ai ordre de vous apprendre que l'on a sursis à
+votre jugement définitif.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Jusqu'à quand?</p>
+
+<p class="mid">LE FAMILIER.</p>
+
+<p>Je l'ignore.--J'ai de plus reçu l'ordre de laisser
+parvenir jusqu'à vous votre noble épouse.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Ah! ils se ralentissent donc?--j'avais cessé de
+l'espérer: il était tems.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Marina.)</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Mon bien-aimé!</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI, l'embrassant.</p>
+
+<p>Ma chère femme, ma seule amie! quel bonheur!</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Nous ne nous séparerons plus.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Comment! voudrais-tu partager un cachot?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Oui; la torture, la tombe, tout!--tout avec toi;
+mais la tombe la dernière de toutes, car là nous ne
+saurions plus que nous sommes réunis: néanmoins
+je la partagerais plutôt encore qu'une séparation
+nouvelle; c'est déjà trop d'avoir survécu à la première.
+Comment te trouves-tu? tes pauvres membres?
+Hélas! pourquoi le demander? ta pâleur--</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>C'est la joie de te revoir sitôt, et sans m'y attendre
+encore, qui a fait refluer le sang vers mon cœur,
+et rendu mes joues comme les tiennes; car toi aussi,
+tu es pâle, chère Marina.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>C'est le reflet de cette éternelle prison, où jamais
+ne pénétra un rayon de soleil; c'est la triste et mourante
+lueur de la torche du familier, qui semble
+favoriser l'obscurité au lieu de la dissiper, en ajoutant
+aux vapeurs du cachot un nuage sulfureux qui
+ternit tous les objets, même tes yeux;--mais non,
+tes yeux brillent--oh! comme ils étincellent!</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Et les tiens!--mais cette torche m'empêche de
+voir.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Et sans elle j'aurais encore moins vu. Peux-tu
+donc distinguer ici quelque chose?</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>D'abord rien; mais le tems et l'habitude m'ont
+rendu familier avec l'obscurité: la plus faible lueur
+qui pénètre à travers les crevasses de ces murs battus
+des vents, enivre plus mes yeux que tout l'éclat
+du soleil quand il dore orgueilleusement toutes les
+tourelles du monde, sauf pourtant celles de Venise.
+À l'instant même où tu es entrée, j'étais occupé à
+écrire.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Quoi donc?</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Mon nom. Regarde, le voici, placé à la suite du
+nom de celui qui m'a précédé dans ces lieux, si les
+dates de cachot ne sont pas trompeuses.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Et celui-là, qu'est-il devenu?</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Ces murs gardent le silence sur la fin de leurs
+victimes, et par là ils semblent nous en avertir. Jamais
+murs plus insensibles ne pesèrent sur les mortels,
+si ce n'est sur les morts, ou sur ceux qui ne
+vont pas tarder à l'être. Tu demandes ce qu'il est
+devenu? que serai-je devenu moi-même? on le demandera
+bientôt, on n'obtiendra que la même réponse:--un
+doute, un soupçon douloureux,--à
+moins que tu ne racontes mes infortunes.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Moi, <i>parler</i> de toi?</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Pourquoi non? alors mon nom serait dans toutes
+les bouches. La tyrannie du silence n'est pas éternelle;
+on peut étouffer la vérité, mais le murmure
+des hommes justes soulève bientôt toutes les entrailles,
+même celles d'un vivant tombeau. Je n'ai
+pas d'incertitude sur ma mémoire, mais sur ma
+mort, et je ne redoute ni l'une ni l'autre.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Ta vie est en sûreté.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Et ma liberté?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>C'est l'ame qui seule devrait pouvoir la donner.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Voilà un beau mot, mais ce n'est qu'un mot; une
+mélodie bien pénétrante, mais aussi bien passagère.
+L'ame sans doute est beaucoup, mais ce n'est pas
+tout. C'est l'ame qui m'a donné la force de courir
+le risque de la mort, et de subir des tortures bien
+plus cruelles que la mort (si la mort n'est qu'un
+profond sommeil), sans un gémissement, ou du
+moins avec un cri qui faisait pâlir mes juges encore
+plus que moi. Mais enfin ce n'est pas tout; il est
+des choses dont l'ame ne peut tempérer l'horreur,--et
+tel est cet étroit cachot, où je dois respirer
+pendant longues années.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Hélas! un étroit cachot, voilà tout ce qui t'appartient
+de ce vaste empire dont ton père est le souverain.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Cette pensée ajoute encore à mes souffrances.
+Mon sort est commun à plusieurs: les captifs ne
+sont pas rares; mais il n'en est pas qui languissent
+comme moi aussi près du palais de leur père. Quelquefois
+cependant, mon cœur, à cette idée, se relève;
+l'espérance glisse jusqu'à moi de ces épaisses
+lueurs peuplées de poudreux atômes, le seul jour
+que je connaisse; car, excepté la torche du geolier
+et une sorte de lampyris, qui la dernière nuit est
+venue se prendre dans les filets de cette énorme
+araignée, je n'ai rien vu qui eût quelque apparence
+de rayon. Hélas! je sais quelle force l'ame
+peut nous communiquer; je le sais, j'en ai fait
+preuve devant les hommes; mais elle ne résiste pas
+à la solitude, et je sens que mon esprit est fait pour
+la société.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Je ne te quitterai plus.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Ah! s'il en était ainsi! mais jamais ils ne l'ont
+accordé,--ils ne l'accorderont pas, et je resterai
+seul. Pas d'êtres vivans,--pas de livres,--cette
+image trompeuse des mortels trompeurs. J'aurais
+voulu que ces vestiges de l'espèce humaine, qu'ils
+appellent annales, histoires, ce que vous voudrez,
+et ce qu'ils lèguent aux générations suivantes comme
+autant de portraits fidèles; j'aurais voulu, dis-je,
+qu'elles s'ouvrissent pour moi: on me l'a refusé.
+Aussi j'ai dirigé mon étude vers ces murailles, peinture
+de l'histoire vénitienne plus fidèle, avec toutes
+ses lacunes, ses obscurités sinistres, que n'est la
+salle bâtie à quelques pas de là, où sont renfermés
+les cent portraits des Doges et le récit de leurs actions.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Je viens t'apprendre ce qu'ils viennent de décider
+dans leur dernier conseil.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Je le sais:--regarde.</p>
+
+<p class="stage1">(Il indique du doigt ses membres, comme pour rappeler la
+question qu'il a subie.)</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Non, non,--ce n'est plus cela: leur cruauté
+même s'est ralentie.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>En quoi donc?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Tu retournes à Candie.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Adieu donc ma dernière espérance! Je pouvais
+endurer mon cachot: c'était encore Venise; je pouvais
+supporter la torture: il y avait dans mon air
+natal quelque chose qui ranimait mes forces, comme,
+sur l'océan, le vaisseau battu des orages se soutient
+pourtant encore à la hauteur des vagues, et continue
+fièrement sa course. Mais <i>là-bas</i>, dans cette
+île maudite d'esclaves, de prisonniers et de mécréans,
+mon ame, telle qu'un bâtiment naufragé, se
+brise dans mon sein; et si l'on m'y renvoie, je périrai
+dans une cruelle agonie.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Mais <i>ici</i>?</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Je périrai de même;--mais en moins de tems,
+et moins péniblement. Eh quoi! prétendent-ils donc
+me refuser le tombeau de mes pères, aussi bien que
+leur demeure et leur héritage?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Écoute, Foscari: j'ai sollicité la permission de
+t'accompagner dans ton exil, mais je ne partage pas
+ton désespoir. Cet amour que tu conserves pour une
+terre ingrate et tyrannique est une passion, et non
+du patriotisme. Pour moi, si je pouvais revoir le
+calme dans tes traits, s'il nous était permis de profiter
+de la douce liberté de l'air et de la terre, peu
+m'importeraient les climats et les pays. Cette multitude
+de palais et de prisons n'est pas un Éden; ses
+premiers habitans étaient de misérables proscrits.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Oui, je sens qu'ils devaient être bien misérables!</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Et cependant, vois: refoulés par les Tartares
+dans ces îles étroites, et soutenus par cette énergie
+antique (tout ce qui leur restait de l'héritage de
+Rome), ils parvinrent à créer, par degrés, une Rome
+flottante. Ton courage sera-t-il donc au-dessous d'une
+infortune qui tant de fois devint l'occasion d'une
+grande prospérité?</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Ah! si j'étais sorti de ma patrie, cherchant, comme
+les anciens patriarches, une autre contrée, suivi
+comme eux de leurs familles et de leurs troupeaux;
+si j'avais été exilé, comme les juifs, de Sion, ou,
+comme nos pères chassés par Attila, des belles campagnes
+de l'Italie, j'aurais sans doute encore donné
+quelques pleurs à mon ancienne contrée, quelques
+pensées amères: mais bientôt je me serais relevé; et
+de concert avec les miens, qui n'auraient pas cessé de
+m'entourer, j'aurais créé une nouvelle patrie, une
+autre chose publique: peut-être alors aurais-je supporté
+mon sort--bien que je n'ose l'assurer!</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Pourquoi pas? c'est le sort de tant de milliers
+d'hommes! tant d'autres le supporteront encore!</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Oui;--mais l'on nous parle uniquement de ceux
+qui, dans une nouvelle terre, ont survécu à leurs
+maux; de leur nombre, de leur succès: qui aurait pu
+compter les cœurs brisés en silence par cet exil?
+Qui pourrait compter les victimes de cette maladie<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>
+qui, de l'impitoyable mer, semble tout d'un coup
+faire jaillir les belles campagnes de la patrie; qui les
+représente si fidèlement aux yeux malades du malheureux
+proscrit, qu'on peut difficilement l'empêcher
+de se précipiter devant l'image trompeuse?
+Rappelez-vous cette mélodie traînante<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a> qui, tout
+d'un coup, ranime les regrets passionnés du montagnard
+éloigné de ses hauteurs couronnées de
+neige et de nuages; il s'abandonne à ses regrets,
+mais il porte le poison dans ses veines, et bientôt il
+expire de désespoir. Vous appelez cela de <i>la faiblesse</i>!
+c'est de la force; c'est la source de tous les
+sentimens généreux: qui n'aime pas sa patrie est
+incapable de rien aimer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> La calenture.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> Allusion à l'air suisse (le <i>ranz des vaches</i>) et à ses effets.</blockquote>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Obéis-lui donc, car c'est elle qui te proscrit.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Oui, c'est elle: et son arrêt pèse sur mon cœur
+comme la malédiction d'une mère;--l'empreinte
+en brûle mon front. Ces exilés dont vous me parlez,
+ils s'éloignaient en foule les mains pressées l'une
+dans l'autre, pendant la route; et leurs tentes réunies
+et confondues:--moi, je suis seul.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Non, tu ne le seras plus:--ne vais-je pas avec
+toi?</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Chère Marina!--et nos enfans?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Pour eux, je crains bien que les soupçons de votre
+odieuse politique (qui se joue de tous les liens et
+les brise à son plaisir) ne nous permettent pas de les
+emmener avec nous.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Et toi, peux-tu donc les quitter?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Oui, avec bien de la peine; mais je puis les laisser,
+enfans comme ils sont, pour vous apprendre à
+l'être moins vous-même; apprenez par-là à étouffer
+des sentimens sacrés, quand d'autres devoirs plus
+sacrés encore le commandent: dans ce monde, d'ailleurs,
+notre premier devoir est de savoir souffrir.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>N'ai-je encore rien supporté?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Beaucoup trop d'une injuste tyrannie, et assez
+pour vous apprendre à ne pas être épouvanté d'une
+perspective qui n'a plus rien de pénible, comparée à
+tout ce que vous avez déjà souffert.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Ah! je le vois, vous n'avez jamais été proscrite
+loin de Venise; vous n'avez jamais vu s'éloigner
+progressivement ses ravissantes tourelles, alors que
+chaque sillon creusé dans la mer par le vaisseau
+semble frapper et entr'ouvrir votre cœur; vous n'avez
+jamais vu le jour s'abaisser sur nos rivages, et
+les couvrir de son auréole calme et rougissante; puis,
+ayant rêvé qu'ils vous apparaissaient dans toute leur
+beauté, vous ne vous êtes jamais réveillée sans les
+retrouver.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Je partagerai avec vous tout cela. Faisons-nous à
+l'idée de quitter cette ville bien-aimée (car elle le
+mérite bien sans doute), et cette prison d'état que
+vous devez à ses bontés. Nos enfans recevront les
+soins du Doge et de mes oncles: il faut que nous
+mettions à la voile avant la nuit.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Ce terme est bien court. Ne verrai-je donc pas
+mon père?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Vous le verrez.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Où?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Ici ou dans l'appartement ducal:--il n'a pas dit
+où. Que ne supportez-vous votre exil comme il le
+supporte!</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Oh! ne le blâmez pas. Quelquefois il m'est arrivé
+de murmurer un instant; mais il ne pouvait pas autrement
+agir. Le moindre témoignage de pitié ou
+de sympathie de sa part n'eût fait que rejeter sur
+ses cheveux blancs le soupçon des Dix, et sur ma
+tête des malheurs accumulés.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Accumulés! Quels sont donc les tourmens qu'ils
+vous ont épargnés?</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Celui de quitter Venise sans vous voir, lui ou toi;
+ils m'auraient interdit ce bonheur, comme la première
+fois qu'ils m'exilèrent.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Cela est vrai; oui, pour cela, j'avoue ma dette
+envers la république, et je lui devrai davantage encore
+quand tous deux nous flotterons sur les libres
+vagues.--Partons! ah! partons aux extrémités du
+monde, s'il le faut; mais loin de cette horrible, injuste
+et--</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Ne la maudissez pas. Quand je me tais, qui ose
+accuser ma patrie?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Ciel et terre! qui ose l'accuser? le sang de plusieurs
+millions d'hommes s'élevant au ciel contre
+elle; les accens de désespoir des esclaves enchaînés,
+des citoyens dans les cachots, des mères, des épouses,
+des enfans, des pères, et de tous les sujets
+courbés sous le joug de dix vieilles têtes; enfin, jusqu'à
+<i>ton silence</i>. Et quand tu pourrais encore alléguer
+quelque chose en sa faveur, quel autre, dis-moi,
+voudrait le faire à ta place?</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Songeons, puisqu'il le faut, à notre départ. Mais
+qui vient ici?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Lorédano suivi de familiers.)</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO, aux familiers.</p>
+
+<p>Retirez-vous, et laissez-moi le flambeau.</p>
+
+<p class="stage1">(Les familiers se retirent.)</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Noble signor, soyez le bien-venu; je ne croyais
+pas que ces tristes lieux recevraient jamais l'honneur
+d'une pareille visite.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Ce n'est pas la première fois que je me trouve
+dans ces sortes de lieux.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Ni la dernière, si la récompense suivait le mérite.
+Venez-vous ici pour nous insulter, pour faire l'office
+d'espion, ou pour demeurer en otage auprès de
+nous?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Telle n'est pas ma mission, noble dame! je suis
+envoyé vers votre mari pour lui apprendre le décret
+des Dix.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>L'on a prévenu cet acte de bonté: il le connaît.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Et comment?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Je l'ai informé de l'indulgence de vos collègues,
+non sans doute avec les délicates précautions que
+vous aurait suggérées votre naïve sensibilité; mais
+enfin il la connaît. Si vous venez recevoir nos remerciemens,
+prenez-les et sortez! L'horreur du cachot
+est assez profonde sans vous; il s'y rencontre
+assez de reptiles non moins malfaisans, bien que leur
+venin soit moins lâche.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Calmez-vous, je vous prie. À quoi servent de
+telles paroles?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>À lui faire connaître qu'il est connu.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>La belle dame doit conserver les priviléges de
+son sexe.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Signor, j'ai des fils: un jour ils sauront mieux
+vous remercier.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Vous ferez bien de les élever dans de bons sentimens.
+Foscari,--vous connaissez donc votre sentence?</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Je retourne à Candie?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Oui,--pour la vie.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Pour peu de tems.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>J'ai dit--pour <i>la vie</i>.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Et je répète--pour peu de tems.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Une année d'emprisonnement à la Cannée,--ensuite
+la liberté de l'île entière.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>C'est tout un pour moi: cette liberté est à mes
+yeux comme la prison qui doit la précéder. Est-il
+vrai que ma femme m'accompagne?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Oui, si elle le veut.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Qui a réclamé pour moi cette justice?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Quelqu'un qui ne fait pas la guerre aux femmes.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Mais qui opprime les hommes. Quoi qu'il en soit,
+je le remercie de la seule faveur que j'aurais voulu
+demander ou recevoir de lui ou de ses semblables.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Il reçoit ces remerciemens avec les sentimens de
+celle qui les lui offre.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Et puissent-ils lui servir en proportion de leur sincérité!--Mais
+assez.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Est-ce là, signor, toute votre mission? Songez
+qu'il nous reste peu de tems pour nous préparer, et
+que votre présence est pénible pour cette dame,
+dont la famille est noble comme la vôtre.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Plus noble.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Comment, plus noble?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Oui, car plus généreuse! Nous disons d'un coursier
+qu'il est <i>généreux</i>, quand nous voulons exprimer
+la pureté de sa race. Je le sais, bien que née à Venise
+où l'on ne connaît guère que des coursiers de
+bronze; mais je l'ai appris de ces Vénitiens qui ont
+abordé sur les côtes d'Égypte, et de l'Arabie leur
+voisine. Pourquoi donc ne dirions-nous mieux encore:
+l'<i>homme généreux</i>? Si la famille est quelque
+chose, c'est pour les vertus, plutôt que pour les années
+qu'elle rappelle; et la mienne, aussi ancienne
+que la vôtre, est plus recommandable dans ses rejetons.
+Oh! n'affectez pas de l'indignation,--mais
+reportez vos yeux en arrière; considérez votre arbre
+généalogique aux feuillages si verts, aux fruits si
+mûrs: alors vous serez forcé de rougir d'ancêtres
+qui rougiraient eux-mêmes d'un fils tel que vous,--cœur
+aride et dévoré de haine!</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Encore, Marina!</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Encore! Ne voyez-vous pas qu'il vient ici pour
+assouvir sa rage, en reposant sur nos malheurs un
+dernier regard? laissez-le les partager.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Cela serait difficile.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Nullement. Il les partage déjà:--c'est en vain
+qu'il cherche à dérober ses angoisses sous un front
+de marbre et sous un dédaigneux sourire; il les partage.
+Quelques mots précis de vérité confondent les
+suppôts de l'enfer aussi bien que leur maître; j'ai
+mis un instant son ame à l'épreuve, comme le fera
+avant peu le feu éternel qui le réclame. Vois comme
+il recule à ma voix! et cependant il porte en ses mains
+la mort, les fers et l'exil, qu'il déverse à volonté sur
+ses semblables. Mais ces armes ne sont pas défensives,
+car j'ai percé du premier coup son cœur glacé.
+Je brave ses furieux regards. Nous ne pouvons que
+mourir; il est plus à plaindre que nous, car il ne
+peut que vivre, et chaque jour avance l'heure inévitable
+de son châtiment.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Vous avez perdu la raison.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Cela peut être; mais quelle est la cause de ce <i>délire</i>?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Laissez-la poursuivre; elle ne m'atteint pas.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Vous mentez! Vous veniez ici pour savourer un
+lâche triomphe, à la vue de notre déplorable situation.
+Vous veniez pour écouter froidement nos prières,--pour
+compter nos pleurs et nos sanglots,--pour
+contempler le naufrage auquel vous aviez réduit mon
+époux, le fils de votre souverain; en un mot, vous
+veniez fouler aux pieds la victime,--idée devant
+laquelle le bourreau recule, lui qui fait horreur à
+tous les hommes! Qu'en est-il résulté? Nous sommes
+malheureux, signor; malheureux autant que votre
+scélératesse et votre soif de vengeance pouvaient le
+désirer: et cependant, comment <i>vous trouvez-vous</i>?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Comme un roc.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Oui, mais frappé de la foudre: ils sont insensibles,
+mais ils demeurent sillonnés. Allons, Foscari!
+éloignons-nous, et laissons cet être vil, le seul digne
+d'habiter ces lieux qu'il a tant de fois peuplés de victimes,
+mais qui ne seront purifiés qu'à l'instant où
+ils se fermeront sur lui.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le Doge.)</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Mon père!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE, l'embrassant.</p>
+
+<p>Jacopo! mon fils!--mon fils!</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Encore une fois, mon père! Qu'il y a long-tems
+que je ne t'avais entendu prononcer mon nom--<i>notre</i>
+nom!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Mon enfant! que ne peux-tu savoir--</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Il m'est échappé rarement des murmures.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>C'est ton silence que j'ai senti le plus vivement.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Doge! regardez--là! (Elle indique Lorédano.)</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je vois cet homme--eh bien?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>De la prudence!</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Cette vertu étant celle dont la noble dame aurait
+le plus besoin, il est naturel qu'elle la recommande
+aux autres.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Misérable! ce n'est pas une vertu: c'est la politique
+des hommes de bien forcés de se trouver en
+face du vice; c'est auprès de tes semblables que je
+la recommande, comme je le ferais à celui dont le
+pied serait prêt de toucher une vipère.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Cela est superflu à ma fille; depuis long-tems je
+connais Lorédano.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Vous pouvez le connaître mieux encore.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Oui, mais non pas plus pervers sans doute.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Mon père, ne perdons pas ces dernières heures
+dans de stériles reproches. Est-ce bien en effet maintenant
+notre dernière entrevue?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Tu vois ces cheveux blancs.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Et de plus, je sens que les miens ne blanchiront
+jamais ainsi. Mon père, embrassez-moi! je vous ai
+toujours aimé,--jamais plus qu'aujourd'hui. Ayez
+soin de mes enfans,--ceux de votre dernier enfant;
+qu'ils soient pour vous tout ce que je fus long-tems
+moi-même, et jamais ce que je suis aujourd'hui.
+Ne puis-je donc pas <i>les</i> voir aussi?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Non,--pas <i>ici</i>.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Partout ils peuvent embrasser leurs parens.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Je ne voudrais pas qu'ils vissent leur père dans
+un lieu qui pourrait mêler à leur tendresse des sentimens
+de crainte, et troubler le cours naturel de
+leur sang jeune et généreux. Ils sont heureux; ils
+dorment tranquilles; ils ignorent que leur père n'est
+qu'un malheureux proscrit. Je sais bien que leur
+destinée sera la même un jour; mais qu'ils ne la reçoivent
+qu'à titre de succession, et non pas comme
+un droit de leur enfance même. Leurs sens ouverts
+aux inspirations de l'amour le sont également à celles
+de la terreur; et cette obscure humidité, et ces eaux
+verdâtres et fangeuses qui flottent au-dessus de cet
+horrible asile,--ce cachot lui-même, creusé au-dessous
+de la source des eaux, et enfermant dans
+chaque crevasse un germe pestilentiel; tout cela
+pourrait être à craindre pour eux: ce n'est pas <i>leur</i>
+atmosphère, bien que vous,--vous aussi,--et
+avant tous les autres, et comme en étant le plus digne,--<i>vous</i>,
+noble Lorédano, vous puissiez respirer
+ici sans le moindre danger.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Je n'avais pas fait ces réflexions; je les approuve.
+Ainsi, je m'éloignerai sans les avoir vus.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Non; il n'en sera rien: vous les verrez dans mon
+appartement.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Et faudra-t-il <i>tous</i> les quitter?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Il le faut.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Sans une seule exception?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Ils sont le bien de l'état.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Je supposais qu'ils étaient le mien.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Ils le sont, en effet, dans tout ce qui se rapporte
+à la puissance maternelle.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>C'est-à-dire, dans tous les soins pénibles. Sont-ils
+malades? on me les confiera pour les soigner;
+meurent-ils? c'est à moi qu'il appartiendra de les
+pleurer, de les ensevelir; mais s'ils vivent, vous en
+ferez des soldats, des sénateurs, des esclaves, des
+proscrits,--ce que vous voudrez; ou s'ils sont de
+l'autre sexe et doués d'un patrimoine, des épouses
+et des courtisanes! Admirable sollicitude de l'état
+pour ses fils et les mères de ses fils!</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>L'heure approche, et les vents sont favorables.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Qu'en savez-vous ici, où jamais les vents n'ont
+soufflé dans leur liberté?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Ils l'étaient quand j'entrai ici. La galère flottait
+à une portée d'arc de <i>la riva di Schiavoni</i>.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Mon père, précédez-moi, je vous prie, et préparez
+mes enfans à voir leur père.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Allons, mon fils, du courage!</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Je ferai tous mes efforts.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Adieu, du moins, à cet infâme donjon, et à celui
+aux bons offices duquel nous sommes en partie redevables
+de notre captivité passée.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Et de la délivrance présente.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Il dit vrai.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Sans doute; mais je ne lui dois qu'un échange de
+mes chaînes pour des chaînes plus pesantes. Il le savait
+bien, ou il ne l'eût pas sollicité; mais je ne lui
+reproche rien.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Le tems presse, signor.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Hélas! pouvais-je penser que je quitterais jamais
+avec douleur un pareil séjour! Mais quand je sais
+que chaque pas qui m'en éloigne m'éloigne en
+même tems de Venise, j'éprouve des regrets en regardant
+pour la dernière fois ces murailles humides
+et--</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Enfant! pas de pleurs.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Laissez-les plutôt couler; il n'a pas pleuré au milieu
+des tortures, elles ne peuvent ici le déshonorer.
+Elles soulageront son cœur,--ce cœur trop
+sensible,--et je <i>saurai</i> essuyer ces larmes amères
+ou y joindre les miennes; je pourrais pleurer maintenant,
+mais je ne veux pas faire tant de plaisir au
+méchant qui nous contemple. Sortons. Doge! conduisez-nous.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO, aux familiers.</p>
+
+<p>La torche!</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Oui, éclairez-nous comme dans une pompe funèbre,
+suivie par Lorédano, pleurant comme un
+avide héritier.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Mon fils! vous êtes faible: prenez cette main.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Hélas! faut-il que la jeunesse s'appuie sur les années!
+c'était moi qui devais être votre soutien.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Prenez mon bras.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Foscari! Foscari! ne le touchez pas; c'est un dard
+vénéneux. Signor, arrêtez! nous savons bien que si
+la main des vôtres devait nous sortir du gouffre où
+nous sommes plongés, vous vous garderiez bien de
+nous la présenter. Viens, Foscari! prends la main
+que l'autel a jointe à la tienne; elle n'a pu te sauver,
+elle te soutiendra du moins toujours.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+<br><br><br>
+<h2>ACTE IV.</h2>
+<br><br>
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="stage1">(Une salle dans le palais du Doge.)</p>
+
+<p class="stage1">Entrent LORÉDANO et BARBARIGO.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Avez-vous confiance dans un pareil projet?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Sa vieillesse en sera bien affligée.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Dites plutôt qu'elle se trouvera heureuse d'être
+ainsi délivrée du fardeau de l'état.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Son cœur en sera brisé.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>La vieillesse n'a plus de cœur à briser. Il a vu celui
+de son fils sur le point de l'être, et, si l'on excepte
+un éclair d'attendrissement, en le voyant dans
+son cachot, il n'a pas été ému.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Dans sa contenance, je l'avoue; mais quelquefois
+je l'ai vu en proie à un tel découragement intérieur,
+que le plus bruyant désespoir ne pouvait rien trouver
+à lui envier. Où est-il?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Dans ses appartemens, avec son fils, et toute la
+race des Foscari.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Ils se disent adieu.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Un dernier adieu, comme celui que le vieillard
+fera bientôt à la dignité de Doge.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Et quand le fils met-il à la voile?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Tout de suite, et quand ils en auront fini avec
+leurs longs adieux. Il est tems de les avertir.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Arrêtez! Voulez-vous encore abréger de pareils
+momens?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Ce n'est pas moi; nous avons des soins plus importans.
+Il faut que ce jour soit en même tems le dernier
+du règne du vieux Doge et le premier du dernier
+bannissement de son fils. Et voilà la vengeance.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>À mes yeux trop cruelle.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Elle est trop douce.--Ce n'est pas même vie
+pour vie, cette loi de représailles admise dans tous
+les âges: ils me doivent encore la mort de mon père
+et de mon oncle.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Mais cette dette, le Doge ne l'a-t-il pas hautement
+niée?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Sans doute.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Et ce désaveu n'a-t-il pas ébranlé vos doutes?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Non.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, si la déchéance doit être obtenue
+par notre influence réunie dans le conseil, il
+faut que ce soit avec toute la déférence due à ses
+cheveux blancs, à son rang et à ses services.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Avec toutes les cérémonies qu'il vous plaira,
+pourvu que la chose se fasse. Vous pouvez, je m'en
+soucie peu, lui députer le conseil, pour lui demander,
+les genoux en terre (comme Barberousse au
+pape), d'avoir l'extrême courtoisie d'abdiquer.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Et s'il ne veut pas?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Alors, nous en choisirons un autre, et nous annulerons
+son élection.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Mais les lois?--</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Quelles lois?--Les Dix, voilà les lois; et s'ils
+n'existaient pas, je serais, dans cette circonstance,
+législateur.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>À vos propres périls?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Ce n'est pas ici le cas,--vous dis-je; nous en avons
+le droit.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Mais déjà, à deux reprises, il a sollicité la permission
+de se retirer, et deux fois on la lui a refusée.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Excellente raison pour la lui accorder une troisième
+fois.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Sans qu'il le demande?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Pour lui prouver que ses premières instances ont
+fait impression. Si elles partaient du cœur, il nous
+devra des remerciemens: sinon, il est juste de punir
+son hypocrisie. Allons, ils ont eu le tems de se réunir,
+il faut les rejoindre; et sur ce point-là seulement,
+montrez une résolution inébranlable. Les
+argumens que j'ai préparés sont de nature à les
+ébranler et à renverser le vieillard. N'allez pas, avec
+vos scrupules ordinaires, et quand nous sommes
+sûrs de leurs dispositions et de leur volonté, nous
+arrêter au moment de la réussite.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Si j'étais sûr que la déchéance du père ne sera
+pas le prélude d'une persécution acharnée comme
+celle dont son fils est la victime, je vous appuierais
+sans hésiter.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Il n'a rien à craindre, vous dis-je; ses quatre-vingt-cinq
+ans continueront autant qu'il pourra les
+traîner: il ne s'agit que de son trône.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Les princes déposés ont rarement beaucoup de
+tems à vivre.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Plus rarement encore les octogénaires.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Pourquoi donc ne pas attendre quelques jours?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Parce que nous avons déjà bien assez attendu, et
+qu'il vit plus qu'il ne convient. Allons! rendons-nous
+au conseil!</p>
+
+<p class="stage1">(Lorédano et Barbarigo sortent.--Entrent Memmo et un sénateur.)</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Un ordre de nous rendre au conseil des Dix! quel
+en peut être le motif?</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Les Dix seuls peuvent répondre: rarement ils
+manifestent leurs pensées d'avance. Nous sommes
+cités;--il suffit.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Il suffit pour eux, mais non pour nous; je voudrais
+savoir pourquoi.</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>En obéissant vous le saurez; autrement, vous n'en
+apprendrez pas moins pourquoi vous auriez dû
+obéir.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Je ne prétends pas m'opposer, <i>mais</i>--</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Dans Venise, <i>mais</i> désigne un traître. Ne hasardez
+pas de <i>mais</i>, à moins que vous ne vouliez passer
+sur le pont que l'on repasse bien rarement.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Je me tais.</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Pourquoi d'ailleurs cette agitation?--Les Dix
+invoquent, dans leurs délibérations, l'assistance de
+vingt-cinq patriciens;--vous êtes l'un de ceux
+qu'ils ont choisis, j'en suis un autre; et le choix, ou
+la chance qui nous réunit à une assemblée si auguste,
+me paraît également honorable pour nous
+deux.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Sans doute. Je n'ajoute rien.</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Comme nous avons l'espoir (et tout le monde,
+seigneur, peut honnêtement le caresser, je veux dire
+tous ceux d'une noble famille), l'espoir qu'un jour
+nous pourrons être décemvirs, c'est sans doute
+comme une école de sagesse pour les délégués du
+sénat qu'une pareille initiation comme novice dans
+les plus profonds mystères de l'état.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Connaissons-les donc: ils méritent certainement
+toute notre attention.</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Comme nous ne pourrions les divulguer sans exposer
+nos vies, ils méritent en effet quelque intérêt
+de notre part.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Je ne demande pas une place dans le sanctuaire;
+mais puisque l'on m'a choisi, et non pas sans répugnance
+de ma part, je ferai mon devoir.</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Ne soyons pas les derniers à obéir à la sommation
+des Dix.</p>
+
+<p class="mid">SÉNATEUR.</p>
+
+<p>Tous ne sont pas encore arrivés; mais je suis de
+votre avis.--Entrons.</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Les plus pressés sont les mieux venus dans les
+conseils d'urgence,--et du moins nous ne serons
+pas les derniers.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent le Doge, Jacopo Foscari et Marina.)</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Ah! mon père! je sens qu'il faut partir, j'y suis
+décidé. Cependant, je vous en conjure, obtenez pour
+moi qu'un jour je sois rappelé dans mes foyers, un
+jour, quelqu'éloigné qu'il puisse être: qu'il y ait
+dans l'espace un point qui soit pour mon cœur comme
+une sorte de phare; j'accepte tous les tourmens qu'ils
+voudront m'infliger; mais, que je puisse revenir!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Fils Jacopo, va, obéis aux volontés de notre pays:
+nous ne devons rien voir au-delà.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Mais du moins puis-je regarder derrière moi. Je
+vous prie, ne m'oubliez pas.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Hélas! quand j'avais de nombreux enfans, vous
+étiez celui que je chérissais davantage; en peut-il
+être autrement aujourd'hui, où vous me restez seul
+de tous? Mais quand l'état demanderait que l'on exhumât
+la cendre de vos trois excellens frères, quand
+leurs ombres indignées s'élèveraient pour s'opposer
+à un pareil acte, et défendre leur dernière demeure
+dans la terre de la patrie, je n'en obéirais pas moins
+à un devoir plus impérieux encore.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Partons, cher époux! tout cela ne fait que prolonger
+notre douleur.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>L'on ne nous a pas encore prévenus; les voiles
+du vaisseau ne sont pas déployées:--qui sait? le
+vent peut changer.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Il peut changer, mais leurs cœurs et votre destinée
+sont immuables; et la rame des galériens suppléera
+au calme des vents, et nous éloignera rapidement
+du havre.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Ô mers! où sont donc vos orages?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Dans le cœur des hommes. Hélas! rien ne peut-il
+vous calmer?</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Jamais marinier n'invoqua son patron pour des
+vents doux et prospères, comme je vous implore
+aujourd'hui, ô vous, patron tutélaire d'une patrie
+que, dans votre saint amour, vous ne pouvez chérir
+plus tendrement que moi! Soulevez les vagues furieuses
+de l'Adriatique; réveillez l'Auster, souverain
+des tempêtes! Que l'Océan bouleversé rejette bientôt
+sur les rivages déserts du Lido mon cadavre sans
+vie; que j'y puisse embrasser encore les sables qui
+bordent cette terre tant aimée, et que je ne dois plus
+jamais revoir!</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Et sans doute vous formez les mêmes vœux pour
+moi qui ne vous quitte plus?</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Non;--ah! non pour toi, chère et pieuse Marina!
+puisses-tu long-tems me survivre, et protéger
+les tendres années de ces enfans, que ton sublime
+dévouement va priver aujourd'hui de tes soins. Mais
+pour moi seul, puissent tous les vents se déchaîner
+contre le vaisseau et mugir dans le golfe; puissent
+tous les marins tourner sur moi leurs visages pâles
+et désespérés; puissent-ils m'accuser, comme autrefois
+les Phéniciens accusèrent Jonas d'appeler seul
+les tempêtes, et me précipiter dans les flots comme
+une offrande pour les apaiser! L'abîme qui me détruira
+sera plus compatissant que les hommes; il me
+transportera sans vie, mais enfin il me transportera
+jusqu'aux rivages natals: je devrai une tombe aux
+mains des pêcheurs, sur un sable désolé, qui jamais,
+dans la foule innombrable des naufragés, n'aura
+recueilli un cœur aussi déchiré que le mien ne l'aura
+été.--Mais pourquoi ne se brise-t-il pas? Comment
+se fait-il que je vive?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Pour te dompter toi-même, je pense, et pour maîtriser
+avec le tems ce vain désespoir. Jusqu'alors tu
+souffrais; mais les plaintes n'étaient pas bruyantes.
+Que souffres-tu donc au prix de ce qui n'a pu t'arracher
+un seul cri,--la prison et la torture?</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Ah! je souffre une double, une vingt fois plus
+cruelle torture! Mais vous dites vrai, il faut la supporter.
+Votre bénédiction, mon père.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Que ne peut-elle te protéger! je te la donne pourtant.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Pardonnez--</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Eh quoi! mon fils?</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Ma naissance à ma pauvre mère, à moi d'avoir
+vécu, et à vous-même, comme je vous le pardonne,
+le don que vous m'avez fait de la vie.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>De quoi pourrais-tu t'accuser?</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>De rien. Ma mémoire n'est ouverte qu'à la douleur.
+Mais après avoir si horriblement souffert, je
+ne puis m'empêcher de croire que je l'ai mérité.
+S'il en est ainsi, puissent mes souffrances sur la terre
+adoucir celles que l'avenir me réserve!</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Ne crains rien, l'enfer est réservé à tes oppresseurs.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>J'espère que non.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Tu l'espères?</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Non, je ne puis leur souhaiter tous les maux qu'ils
+m'ont infligés.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Quoi! ces démons incarnés! Ah! puissent-ils mille
+fois les subir à leur tour; et puissent les vers éternellement
+rongeurs les dévorer!</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Ils peuvent se repentir.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Dans ce cas-là même, leurs remords seraient trop
+tardifs; Dieu n'accepte pas ceux des démons.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent un officier et des gardes.)</p>
+
+<p class="mid">OFFICIER.</p>
+
+<p>Signor! la barque est sur le rivage;--le vent
+est levé: nous n'attendons plus que vous.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Je suis prêt. Mon père, encore votre main.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>La voici. Hélas! comme la tienne tremble!</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Non, vous vous trompez: c'est la vôtre, mon
+père. Adieu.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Adieu. N'as-tu plus rien à recommander?</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Non--rien. (À l'officier.) Donnez-moi votre bras,
+cher signor.</p>
+
+<p class="mid">OFFICIER.</p>
+
+<p>Vous devenez pâle,--laissez-moi vous soutenir,--plus
+pâle!--holà! quelque aide! de l'eau!</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Il se meurt!</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Je suis prêt maintenant.--Un nuage étrange
+couvre mes yeux;--où est la porte?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Éloignez-vous! c'est à moi de le soutenir.--Mon
+bien-aimé! ô ciel! comme le mouvement de son
+cœur est faible!</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>De la lumière! Est-ce là de la lumière?--je me
+meurs. (L'officier lui présente de l'eau.)</p>
+
+<p class="mid">OFFICIER.</p>
+
+<p>Peut-être sera-t-il mieux au grand air.</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Je n'en doute pas. Vos mains, mon père, ma
+femme--</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>La mort est dans cette étreinte glacée. Ô ciel!--mon
+Foscari, comment vous trouvez-vous?</p>
+
+<p class="mid">JACOPO FOSCARI.</p>
+
+<p>Bien! (Il expire.)</p>
+
+<p class="mid">OFFICIER.</p>
+
+<p>Il est passé.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Il est libre.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Non,--non, il n'est pas mort; il doit encore y
+avoir de la vie dans ce cœur:--il n'aurait pu me
+laisser ainsi.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ma fille!</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Silence, vieillard! je ne suis plus ta fille:--tu
+n'as plus de fils. Ô Foscari!</p>
+
+<p class="mid">OFFICIER.</p>
+
+<p>Il nous faut emporter le corps.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Ne le touchez pas, odieux bourreau! avec sa vie
+cessent vos viles fonctions; et vos lois homicides
+elles-mêmes ne les continuent pas au-delà du meurtre.
+Laissez sa dépouille mortelle à ceux qui seuls
+peuvent honorer sa mémoire.</p>
+
+<p class="mid">OFFICIER.</p>
+
+<p>Je dois prévenir la seigneurie, et attendre sa volonté.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Informez la seigneurie de ma part, de la part du
+Doge, qu'ils n'ont plus le moindre droit sur ces
+cendres. Pendant sa vie, il leur appartenait, comme
+étant leur sujet:--maintenant il m'appartient.--Mon
+déplorable fils!</p>
+
+<p class="stage1">(L'officier sort.)</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Et je vis encore!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Marina! vos enfans vivent.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Mes enfans! oui--ils vivent, et moi aussi je
+dois vivre pour leur apprendre à servir l'état, à
+mourir comme mourut leur père. Combien on doit
+désirer et bénir dans Venise la stérilité! Pourquoi
+ma mère m'a-t-elle mis au monde!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Mes malheureux enfans!</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Quoi? vous aussi, vous êtes enfin sensible!--vous!
+Qu'est donc devenu le stoïcisme de l'homme
+d'état?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE, se jetant sur le corps.</p>
+
+<p>Là!</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Vous pleurez! je pensais que vos yeux n'avaient
+pas de larmes:--vous les réserviez pour l'instant
+où elles sont superflues. Mais pleurez! lui ne pleurera
+plus jamais--jamais, ô ciel! jamais!</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Lorédano et Barbarigo.)</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il ici?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Ah! le démon venant insulter à la mort! Fuis!
+Satan incarné! cette terre est sainte, les cendres
+d'un martyr y reposent et en font un autel. Retourne
+au séjour des tourmens!</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Madame, nous ignorions ce triste événement;
+nous allions au conseil, et nous ne faisons que passer.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Passez donc!</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Nous cherchons le Doge.</p>
+
+<p class="mid">MARINA, indiquant le Doge, toujours étendu sur le corps de son
+fils.</p>
+
+<p>Il est occupé, vous le voyez, des affaires que vous
+lui avez préparées. Êtes-vous contens?</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>À Dieu ne plaise que nous troublions la douleur
+d'un père!</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Non; il vous a suffi de la causer: votre rôle est
+fini.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE, se levant.</p>
+
+<p>Signor, je suis prêt.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Non,--pas maintenant.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Cependant, il importe beaucoup.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>S'il en est ainsi, je le répète encore,--je suis
+prêt.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Il n'en sera pas ainsi maintenant; dût Venise,
+comme un frêle vaisseau, s'engloutir dans l'abîme!
+Je respecte votre douleur.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je vous remercie. Mais si les nouvelles que vous
+apportez sont fâcheuses, parlez, rien ne peut me
+frapper plus vivement que l'objet que vous avez devant
+les yeux. Si elles sont bonnes, parlez; vous n'avez
+pas à <i>craindre</i> qu'elles me <i>consolent</i>.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Je voudrais qu'elles le pussent.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je ne m'adresse pas à <i>vous</i>, mais à Lorédano. <i>Il</i>
+me comprend.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Je le prévoyais bien.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Voyez! le sang commence à rougir de nouveau
+les lèvres glacées de Foscari;--le corps saigne à la
+vue de l'assassin. (À Lorédano.) Vil meurtrier juridique,
+regarde! la mort elle-même rend témoignage
+de ton forfait.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ma fille! c'est une illusion de la douleur. (Aux suivans.)
+Emportez le corps. Signor, si vous le désirez,
+je vous écouterai dans une heure.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent le Doge, Marina et suivans avec le corps.--Lorédano<br>
+et Barbarigo demeurent sur la scène.)</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>On ne peut dans ce moment le troubler.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Lui-même ne dit-il pas que désormais rien ne
+pourrait le troubler?</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Le chagrin aime la solitude, et la rompre est une
+barbarie.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>La solitude est l'aliment de tout chagrin; et rien
+n'est plus capable de dissiper les sombres visions
+de l'autre monde que le retour des vives impressions
+de celui-ci. Les affaires ne comportent pas les
+pleurs.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Et c'est pour cela que vous voulez écarter ce vieillard
+de toutes les affaires?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>La chose est décrétée. La giunta et les Dix l'ont
+convertie en loi. Qui oserait braver la loi?</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>L'humanité!</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Quoi! parce que son fils est mort?</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Et qu'il n'est pas encore enseveli.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Si, quand nous vous avons proposé la mesure,
+nous avions connu cet incident, nous en aurions suspendu
+l'adoption; mais une fois passé, rien ne peut
+en arrêter l'effet.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Non, je ne consentirai jamais.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Vous avez consenti à l'essentiel,--remettez-vous
+à moi du reste.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Son abdication presse-t-elle donc tant?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>L'impression d'un sentiment particulier n'a pas
+droit d'arrêter ce qui importe à la république; et un
+malheur simple et naturel ne peut retarder d'un jour
+l'exécution d'une loi.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Vous avez un fils.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Oui,--et même j'<i>avais</i> un père.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Cependant, toujours aussi inexorable?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Toujours.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Mais du moins, avant de presser l'exécution de
+l'édit qui le dépose, laissez-le enterrer son fils.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Qu'il rappelle donc à la vie mon oncle et mon
+père,--et j'y consens. Les hommes peuvent, dans
+leur vieillesse même, devenir, ou paraître devenir
+pères d'une centaine d'enfans; mais ils ne peuvent
+rallumer l'existence d'un seul de leurs ancêtres. Le
+sacrifice n'est pas égal: il a vu ses enfans expirer
+d'une mort naturelle; mes pères sont tombés victimes
+de maladies violentes et mystérieuses. Je n'ai
+pas eu recours au poison; je n'ai pas soudoyé quelque
+subtil opérateur dans l'art destructeur de guérir,
+pour abréger leur route vers la guérison éternelle.
+Ses fils, et il en avait quatre, sont morts sans
+que j'invoquasse le secours de drogues homicides.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Et êtes-vous sur qu'il soit plus coupable que vous?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Très-sûr.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Il semble pourtant la loyauté même.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Ainsi le jugeait Carmagnuola, il n'y a pas long-tems
+encore.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Quoi! cet étranger convaincu de trahison?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Lui-même. Vous vous rappelez la nuit dans laquelle
+les Dix réunis au Doge décidèrent de sa perte?
+Le lendemain, à l'heure du crépuscule, Carmagnuola
+rencontre le Doge, et lui demande, en plaisantant,
+s'il doit lui souhaiter le bonjour ou le bonsoir.
+Sa seigneurie répondit qu'en effet il avait veillé
+toute la nuit dernière: «Et, ajouta-t-il avec le plus
+gracieux sourire, dans cette nuit il a souvent été
+question de vous<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.» Il disait vrai; on y avait résolu
+la mort de Carmagnuola huit mois avant sa mort.
+Et cependant le vieux Doge, qui connaissait l'arrêt,
+l'accueillait avec une hypocrite bienveillance avant
+l'exécution;--certes, quatre-vingts années peuvent
+seules apprendre une pareille dissimulation.
+Le brave Carmagnuola est mort; le jeune Foscari et
+ses frères le sont également:--jamais ils ne m'ont
+fait sourire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Fait historique.</blockquote>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Étiez-vous donc l'ami de Carmagnuola?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Il était la sauve-garde de Venise. Dans sa jeunesse,
+il avait été son ennemi; mais dans sa virilité
+il fut son sauveur d'abord, et puis sa victime.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Tel est le châtiment de ceux qui sauvent les républiques.
+Celui que nous poursuivons maintenant,
+non-seulement a sauvé la nôtre, il en a réduit d'autres
+sous son pouvoir.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Les Romains (et nous sommes leurs émules) donnaient
+une couronne à qui prenait une ville: ils en
+donnaient également une à celui qui parvenait à sauver
+un citoyen dans le combat. La récompense était
+la même. Que si nous comparons aujourd'hui le
+nombre des cités prises par le Doge Foscari, à celui
+des citoyens mis à mort par lui, ou durant son gouvernement,
+la balance sera terriblement contre lui,
+quand on se bornerait aux désastres particuliers,
+nés de sa haine pour mon malheureux père.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Ainsi vous êtes inébranlable?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Qui donc aurait pu m'ébranler?</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Ce qui m'a ébranlé moi-même. Pour vous, je le
+sais, vous êtes de marbre dans votre haine. Mais
+quand tout sera accompli, quand le vieillard sera
+déposé, son nom flétri, sa famille déshonorée, tous
+ses enfans morts, vous et les vôtres triomphans,
+comment dormirez-vous?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Plus profondément.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Vous vous abusez, et vous serez forcé de le reconnaître
+avant de vous assoupir près de vos pères.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Ils ne sommeillent pas dans leurs tombes prématurées;
+ils ne le veulent pas tant que Foscari ne remplit
+pas la sienne. Chaque nuit je les vois se lever en
+sourcillant autour de ma couche, désigner le palais
+ducal, et m'exhorter à la vengeance.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Erreur de l'imagination! Aucune passion n'évoque
+comme la haine les spectres et les fantômes;
+l'amour lui-même ne peuple pas les airs d'illusions
+comme cette maladie du cœur.</p>
+
+<p class="stage1">(Un officier entre.)</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Où allez-vous?</p>
+
+<p class="mid">OFFICIER.</p>
+
+<p>Disposer, par l'ordre du Doge, la cérémonie des
+funérailles du dernier Foscari.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Depuis quelques années les voûtes de leur sépulture
+se sont ouvertes bien souvent.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Elles seront bientôt comblées, et cesseront à jamais
+de s'ouvrir.</p>
+
+<p class="mid">OFFICIER.</p>
+
+<p>Puis-je continuer?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Passez.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Mais comment le Doge supporte-t-il cette dernière
+calamité?</p>
+
+<p class="mid">OFFICIER.</p>
+
+<p>Avec une fermeté désespérée. Il parle peu en
+présence de témoins, mais j'ai vu ses lèvres s'entr'ouvrir
+de tems en tems; une ou deux fois même
+je l'ai entendu, de l'appartement voisin, murmurer
+ces paroles: <i>Mon fils</i>! Je dois m'éloigner.</p>
+
+<p class="stage1">(L'officier sort.)</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Cette catastrophe va mettre tout Venise de son
+côté.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Sans doute. Il faut nous hâter: réunissons les
+membres délégués pour faire connaître la résolution
+du conseil.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Je proteste dès maintenant contre elle.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>À votre aise:--je n'en recueillerai pas moins les
+voix; et voyons qui de nous deux aura le plus d'influence
+sur les esprits.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Barbarigo et Lorédano.)</p>
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+<br><br><br>
+<h2>ACTE V.</h2>
+<br><br>
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="stage1">(Les appartemens du Doge.)</p>
+
+<p class="stage1">LE DOGE, DOMESTIQUE.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Monseigneur, la députation attend; mais elle
+ajoute que si vous désiriez la recevoir à une autre
+heure elle attendrait votre plaisir.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Pour moi toutes les heures sont égales. Qu'ils entrent.</p>
+
+<p class="stage1">(Le domestique sort.)</p>
+
+<p class="mid">OFFICIER.</p>
+
+<p>Prince! j'ai rempli votre ordre.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Quel ordre?</p>
+
+<p class="mid">OFFICIER.</p>
+
+<p>Un bien triste.--J'ai disposé le convoi de--</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Oui--oui--oui,--pardon. Je commence à
+perdre la mémoire; je me fais trop vieux,--aussi
+vieux que l'annoncent mes années. Jusqu'à présent
+j'avais lutté contre elles; mais elles commencent à
+l'emporter sur moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre la députation composée de six de la seigneurie et du chef
+des Dix.)</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Soyez les bien-venus, nobles seigneurs!</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Avant tout, le conseil partage avec le Doge le chagrin
+de son dernier malheur privé.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Assez--assez de cela.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Le Doge refuse-t-il cet hommage de respect?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je le reçois comme on le présente.--Poursuivez.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Les Dix, réunis à une giunta tirée du sénat, et
+composée de vingt-cinq des plus nobles patriciens,
+ayant délibéré sur l'état de la république, et sur les
+soucis qui, en ce moment, doivent doublement oppresser
+vos années depuis si long-tems dévouées à
+la patrie, ont jugé convenable de solliciter humblement
+de votre sagesse (qui ne pourra s'empêcher
+d'y consentir) la résignation de l'anneau ducal, que
+vous avez si long-tems et si glorieusement porté. Et
+pour témoigner qu'ils ne sont ingrats ni insensibles
+envers vos années et vos services, ils vous destinent
+un apanage de deux mille ducats d'or, pour entourer
+votre retraite d'un éclat digne de celle d'un
+prince.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>L'ai-je bien entendu?</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Ai-je besoin de répéter?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Non.--Avez-vous fait?</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>J'ai parlé. Vingt-quatre heures vous sont accordées
+pour rendre réponse.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je n'aurais pas besoin du même nombre de secondes.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Nous n'avons plus qu'à nous retirer.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Restez! vingt-quatre heures ne changeront rien
+à ce que j'ai à dire.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Parlez!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Quand par deux fois j'ai exprimé le vœu d'abdiquer,
+on m'en a refusé la liberté; et non-seulement
+on me l'a refusée, mais vous m'avez arraché le serment
+de ne plus jamais à l'avenir renouveler cette
+demande. J'ai alors juré de mourir dans l'exercice
+des fonctions que ma patrie m'avait ici confiées; je
+dois écouter la voix de l'honneur, de ma conscience:--je
+ne puis violer <i>mon</i> serment.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Ne nous réduisez pas à recourir à la nécessité d'un
+décret, à défaut de votre assentiment.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>La Providence se plaît à prolonger mes jours pour
+m'éprouver et me punir; mais vous, avez-vous quelque
+droit d'accuser la longueur d'une vie dont chaque
+heure fut consacrée au service de l'état? Je suis
+prêt à sacrifier encore ma vie pour lui, comme je
+lui ai déjà sacrifié d'autres objets mille fois plus
+chers que la vie. Mais quant à ma dignité,--je la
+tiens de <i>toute</i> la république; quand la volonté <i>générale</i>
+sera consultée, alors je pourrai vous donner
+une réponse.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Celle que vous nous faites nous afflige, mais elle
+ne peut avoir le moindre poids.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je suis prêt à tout; mais rien ne changera ma volonté,
+même pour un moment. Décrétez--ce qu'il
+vous plaira.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Voici donc la réponse que nous devons transmettre
+à ceux qui nous envoient?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Vous m'avez entendu.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Nous nous retirons respectueusement.</p>
+
+<p class="stage1">(La députation sort.--Un domestique entre.)</p>
+
+<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Monseigneur, la noble dame Marina demande une
+audience.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Mon tems est à elle.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Marina.)</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Pardonnez, monseigneur, si je vous trouble;--peut-être
+souhaitiez-vous d'être seul?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Seul? Quand tout le monde se presserait autour
+de moi, je n'en resterai pas moins seul aujourd'hui
+et désormais. Mais nous avons des forces.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Oui, conservons-les pour les objets--Oh! mon
+cher Jacopo!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ne te contrains pas! je n'ai pas de consolations à
+t'offrir.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Ah! s'il avait vécu dans une autre contrée; doué
+de tous les avantages, si chéri, si accompli, qui
+pouvait être plus heureux, plus envié que mon pauvre
+Foscari? Rien n'eût manqué à son bonheur et
+au mien; rien, s'il n'eût pas été de Venise.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ou le fils d'un prince.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Oui; tout ce que les autres hommes souhaitent
+dans leur vanité ou dans leurs illusions de bonheur,
+tout, par une destinée étrange, lui est devenu fatal.
+La patrie, le peuple qui l'idolâtrait, le prince
+dont il était le fils aîné, et--</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Le prince? il n'a plus long-tems à l'être.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Comment?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ils m'ont ravi mon fils, maintenant ils songent à
+me ravir un anneau et un diadême trop long-tems
+portés. Ah! laissons-leur reprendre ces vains hochets!</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Les tyrans! et dans un tel jour encore!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ils n'en pouvaient choisir un plus favorable: une
+heure plus tôt j'y eusse été sensible.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Quoi! n'avez-vous pas de ressentiment?--Ô vengeance!
+mais hélas! celui qui vous eût protégé si lui-même
+l'avait été, mon cher Foscari, ne peut plus
+aider son père.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Il ne l'eût jamais aidé contre son pays, quand il
+aurait eu mille vies au lieu de celle--</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Qu'ils lui arrachèrent dans les supplices. Vous
+appelez cela du patriotisme? Mais je suis femme; et
+mon mari, mes enfans, voilà ma patrie et mon bonheur.
+Je l'ai aimé,--je l'ai idolâtré! et je l'ai vu
+supporter des épreuves qui eussent glacé d'épouvante
+les plus intrépides martyrs. Il n'est plus; et
+moi, qui aurais voulu donner tout mon sang pour
+lui, je n'ai rien à lui donner que des larmes! Que
+ne puis-je espérer de le voir venger?--Mais j'ai
+des fils: un jour ils seront des hommes.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Le malheur vous égare.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Je croyais pouvoir le supporter quand je le voyais
+en proie à d'horribles tourmens; oui, je pensais que
+mieux eût valu le voir mort que victime d'une captivité
+plus longue:--je reçois la punition d'une
+pareille pensée. Que ne suis-je dans son tombeau!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Il faut que je le voie encore une fois.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Venez avec moi.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Est-il--</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Son monument aujourd'hui est notre lit nuptial.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Mais est-il dans son linceul?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Viens, vieillard, viens!</p>
+
+<p class="stage1">(Le Doge et Marina sortent.--Entrent Barbarigo et Lorédano.)</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO, à un domestique.</p>
+
+<p>Où est le Doge?</p>
+
+<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Il vient de se retirer à l'instant avec l'illustre
+dame, veuve de son fils.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Où?</p>
+
+<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Dans la chambre où le corps est déposé.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Il ne nous reste donc qu'à retourner.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Vous oubliez que vous ne le pouvez. Nous avons
+l'ordre implicite de la junte d'attendre qu'elle se
+présente ici, et de l'assister: elle ne tardera pas à
+arriver.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Et la junte se hâtera-t-elle de faire entendre au
+Doge sa réponse?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Elle exprime le vœu d'une grande célérité. Le
+Doge avait répondu vivement, il faut qu'on lui réplique
+de même. On a égard à sa dignité; on s'est
+occupé de son sort:--que peut-il désirer de plus?</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>De mourir dans ses vêtemens de Doge. Certes,
+il ne peut survivre long-tems encore; mais j'ai fait
+de mon mieux pour défendre son rang; et jusqu'à
+la fin j'ai combattu la proposition, bien que sans
+succès. Pourquoi me forcer ici à exprimer le vote de
+la majorité?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Il était important d'appeler à témoins quelques
+opinions différentes des nôtres, afin d'empêcher la
+calomnie d'insinuer qu'une majorité tyrannique redoutait
+pour ses actes l'assistance des autres.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Dites aussi, car je dois le croire, que vous avez
+voulu me faire rougir de l'inutilité de ma résistance.
+Lorédano! dans vos moyens de vengeance,
+vous êtes ingénieux, poétique même, un véritable
+Ovide dans <i>l'art de haïr</i>; c'est donc à vous--(car
+la haine porte un œil microscopique, même dans les
+objets secondaires) que je dois, pour mieux faire
+ressortir le zèle des autres, d'avoir été associé involontairement
+aux travaux de votre junte.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Comment! ma junte?</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Oui, la <i>vôtre</i>! Ils parlent d'après vous, ourdissent
+vos trames, adoptent vos plans et exécutent
+votre ouvrage; ne sont-ils pas les vôtres?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Vous oubliez la prudence:--souhaitez qu'ils ne
+vous entendent pas.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Oh! viendra le jour qu'ils entendront des voix
+plus terribles que la mienne: ils ont outrepassé tous
+leurs excès; et quand on montre une telle audace
+dans les états les plus vils et les plus méprisés,
+l'humanité s'y relève encore pour les punir.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Vous parlez avec peu de sagesse.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>C'est ce qu'il faudrait prouver. Mais voici nos
+collègues.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre la députation de la junte.)</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Lw Doge sait-il que nous désirons le voir?</p>
+
+<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>On va le lui apprendre.</p>
+
+<p class="stage1">(Le domestique sort.)</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Le Doge est avec son fils.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>S'il en est ainsi, nous remettrons l'affaire après
+la cérémonie. Sortons; nous avons encore jusqu'au
+soir assez de tems.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO, à part, à Barbarigo.</p>
+
+<p>Que le feu de l'enfer dessèche ton indiscrète langue!
+Je l'arracherai de cette imprudente et sotte
+bouche, et je saurai bien ainsi vous ôter le pouvoir
+d'exprimer autre chose que des sanglots. (Haut,
+à ses autres collègues.) Sages signors, un instant de retard,
+je vous prie.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Soyons humains!</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Voyez, le duc approche!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le Doge.)</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>J'obéis à votre sommation.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Nous venons encore une fois pour vous faire
+agréer notre dernière demande.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Et moi pour vous dire--</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Quoi?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>La même chose. Vous m'avez entendu.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Vous allez donc entendre le décret absolu et définitif
+que nous venons de rendre.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Au fait--au fait! Je connais les vieilles formes
+de votre justice, et les gracieux préludes de vos
+actes tyranniques. Poursuivez!</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Vous n'êtes plus Doge; vous êtes délié de votre
+impérial serment comme souverain; vous déposerez
+la robe ducale; mais, par égard pour vos services,
+l'état vous alloue l'apanage dont nous vous avons
+parlé dans notre précédente entrevue. Vous avez
+trois jours pour quitter ces lieux, sous peine de
+voir confisquer vos biens, et toute votre fortune
+particulière.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Cette dernière clause, et je suis fier de le dire,
+n'enrichira pas le trésor.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Doge! votre réponse.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Répondez, François Foscari!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Si j'avais pu jamais prévoir que mon âge portât
+quelque préjudice à la chose publique, je n'aurais
+pas, chef de l'état, témoigné assez d'ingratitude
+pour préférer la dignité suprême à l'intérêt de ma
+patrie. Mais cette <i>vie</i>, que vous abreuvez d'amertume,
+ne lui fut pas inutile pendant de longues années;
+et je devais espérer que mes derniers momens
+pourraient encore lui être consacrés. Mais le décret
+étant rendu, j'obéis.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Si vous aviez désiré prolonger le délai des trois
+jours, nous l'aurions volontiers, comme témoignage
+de notre estime, étendu jusqu'à huit.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Pas même huit heures, signor; pas même huit
+minutes.--(Déposant son anneau et son bonnet.) Voici l'anneau
+ducal et voici le ducal diadême. Ainsi l'Adriatique
+est libre d'en épouser un autre.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Veuillez montrer moins d'empressement.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ah! signor, je suis vieux; et pour vous donner
+le tems de me déposer, je dois moi-même ne pas en
+perdre. Je crois voir parmi vous une figure que je
+ne connais pas.--Sénateur! votre nom? votre costume
+m'annonce que vous êtes le chef des Quarante?</p>
+
+<p class="mid">MEMMO.</p>
+
+<p>Signor, je suis le fils de Marco Memmo.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ah! votre père était mon ami;--les <i>fils</i> et les
+pères... Mais qu'y a-t-il? mes gens ici!</p>
+
+<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Mon prince!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je ne suis plus prince:--voici les princes du
+prince! (Montrant la députation des Dix.) Disposez-vous à
+quitter ces lieux sur-le-champ.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Pourquoi si brusquement? ce sera éveiller le scandale.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE, aux Dix.</p>
+
+<p>Vous en répondrez; c'est votre affaire.--(Aux
+domestiques.) Pour vous, il est une charge que je remets
+encore à vos soins les plus grands, quoique je
+n'en aie plus le droit;--mais non, je dois m'occuper
+moi-même--</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Il entend le corps de son fils.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Appelez Marina, ma fille.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Marina.)</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Disposez-vous, ma fille; nous pouvons aller pleurer
+ailleurs.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Ah! dans tous les lieux.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Oui; mais en liberté, et non plus devant les yeux
+jaloux de ces espions de la grandeur. Signors, vous
+pouvez partir. Que voudriez-vous de plus? nous allons
+sortir. Craignez-vous que nous n'emportions
+avec nous le palais? Ces murs, dix fois aussi vieux
+que moi, et je le suis pourtant assez, vous ont servis
+comme je vous ai servis moi-même; eux et moi
+nous pourrions même vous rappeler quelques souvenirs:
+mais je ne les conjure pas de vous écraser,
+comme autrefois les colonnes du temple de Dagon se
+détachèrent sur l'Israélite et les Philistins ses ennemis!
+Le pouvoir de les ébranler appartiendrait, je
+pense, à une malédiction comme la mienne, provoquée
+par des êtres tels que vous; mais je ne maudis
+point. Adieu! généreux signors! puisse le Doge suivant
+être meilleur que le Doge actuel!</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE <i>actuel</i> est Pascal Malipiero.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Non, tant que je n'ai pas franchi le seuil de ces
+portes.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>La grande cloche de Saint-Marc doit bientôt retentir
+pour son inauguration.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ciel et terre! vous oserez donner ce signal de
+mort, et je vivrai pour l'entendre!--moi, le premier
+Doge qui l'aura jamais entendu pour son successeur!
+Plus heureux cent fois mon coupable prédécesseur,
+le fier Marino Faliero:--cette insulte
+du moins lui fut épargnée.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Eh quoi! regretteriez-vous un traître?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Non;--mais j'envie le sort d'un mort.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Monseigneur, si vous êtes décidé à quitter aussi
+brusquement le palais ducal, retirez-vous du moins
+par l'escalier particulier qui conduit sur les bords
+du canal.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Non. Je descendrai les escaliers par lesquels j'arrivai
+autrefois à la souveraineté:--l'escalier du
+Géant, au sommet duquel je reçus l'investiture de
+Doge. Mes services me l'avaient fait gravir, les
+odieuses pratiques de mes ennemis vont m'en faire
+descendre. C'est là que je fus installé, il y a trente-cinq
+ans, et que je traversai les appartemens que je
+ne devais plus craindre de quitter, si ce n'est comme
+cadavre,--cadavre luttant peut-être pour les protéger
+encore,--mais non chassé honteusement par
+mes propres concitoyens. Allons, cependant; mon
+fils et moi nous en sortirons ensemble,--lui pour
+sa dernière demeure, moi pour la demander au ciel.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Quoi! en public?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je fus élu publiquement, je veux être déposé de
+même. Marina! es-tu prête?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Voici mon bras.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Oui, mon bâton de vieillesse! Grâce à ce soutien,
+je puis partir.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Cela ne peut être:--le peuple vous verrait.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Le peuple!--il n'y a pas ici de peuple; vous le
+savez: autrement vous n'auriez pas osé insulter ainsi
+lui et moi. Il est peut-être une <i>populace</i> dont l'aspect
+vous fera rougir; mais ne craignez pas qu'elle ose
+murmurer ou vous maudire, si ce n'est du fond du
+cœur, et par leurs muets regards.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Vous parlez ainsi par emportement, autrement--</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Vous avez raison. J'ai parlé plus que je n'en ai
+l'habitude; c'est un faible qui n'est pas le mien, et
+qui vous excuse le mieux, en ce qu'il semble indiquer
+que les années affaiblissent ma raison. Adieu!
+seigneurs.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Vous ne vous éloignerez pas sans une escorte
+convenable à votre rang passé et actuel. Nous accompagnerons
+le Doge, avec le respect qui lui est
+dû, jusqu'à son palais particulier. N'est-ce pas là
+votre avis, mes collègues?</p>
+
+<p class="mid">PLUSIEURS VOIX.</p>
+
+<p>Oui, oui.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Vous ne marcherez pas du moins à ma suite.
+J'entrai ici souverain;--je sortirai par les mêmes
+portes, mais comme citoyen. Toutes ces vaines cérémonies
+sont autant de lâches insultes qui ne font
+qu'ulcérer le cœur davantage, et lui offrir, au lieu
+d'antidote, de nouveaux poisons. La pompe est faite
+pour les princes;--je ne le suis pas!--il est faux
+même que je sois quelque chose avant de franchir
+ces portes.--Ah!</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Écoutez!</p>
+
+<p class="stage1">(On entend sonner la grande cloche de Saint-Marc.)</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>La cloche!</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Oui, de Saint-Marc, qui s'ébranle pour l'élection
+de Malipiero.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je reconnais le son! je l'entendis une fois, une
+fois seulement, et il y a de cela trente-cinq années.
+Dès-lors j'avais cessé d'être jeune.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Asseyez-vous, monseigneur! vous tremblez.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>C'est le signal de mes funérailles! Mon cœur souffre
+horriblement.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Asseyez-vous, je vous prie.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Non; mon siége était jusqu'à présent un trône.
+Marina! allons.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Oui, le plus promptement possible.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE. Il fait quelques pas, puis s'arrête.</p>
+
+<p>Je sens une soif dévorante.--Qui m'apportera
+un peu d'eau?</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Moi--</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Moi--</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Moi--</p>
+
+<p class="stage1">(Le Doge prend un gobelet de la main de Lorédano.)</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je le reçois de vous, Lorédano, de la main la
+plus digne de m'assister à une pareille heure.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Par quel motif?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Il est dit que le cristal de Venise a pour les poisons
+une telle antipathie, qu'il vient à se briser dès
+qu'on y dépose le moindre venin. Cependant vous
+portez ce gobelet, il n'éclate pas.</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Eh bien?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Le cristal est donc faux ou vous êtes loyal. Pour
+moi, je ne crois l'un ni l'autre; c'est une légende
+mensongère.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Vous parlez beaucoup; mieux vaudrait vous asseoir,
+et ne pas encore partir. Ô ciel! vos regards
+ressemblent aux derniers de mon mari!</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Il tombe!--supportez-le!--Un siége!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>La cloche sonne!--Laissez-moi!--ma tête est
+en feu!</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Appuyez-vous sur nous, je vous en conjure.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Non! un souverain doit mourir debout. Soutenez-moi,
+ma pauvre fille!--Ah! <i>cette cloche</i>!</p>
+
+<p class="stage1">(Le Doge retombe et meurt.)</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Mon Dieu! mon Dieu!</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO, à Lorédano.</p>
+
+<p>Contemplez votre ouvrage; il est complet.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>N'a-t-on aucun secours? Appelez à l'aide.</p>
+
+<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Il n'y a plus d'espérance.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>S'il en est ainsi, qu'au moins ses obsèques soient
+dignes de son nom, de sa patrie, de son rang, de
+son dévouement aux devoirs que lui imposait la république,
+tant que son âge lui permettait de s'y livrer.
+Mes collègues, parlez; n'êtes-vous pas de cet
+avis?</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Il n'a pas eu le malheur de mourir sujet aux lieux
+où il avait régné: il faut donc que ses funérailles
+soient celles d'un prince.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Ainsi on nous approuve?</p>
+
+<p class="mid">TOUS, à l'exception de Lorédano, répondent:</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>La paix du ciel soit avec lui.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Veuillez m'excuser, signors; c'est une raillerie.
+Ne plaisantez pas davantage avec ces tristes restes,
+qui, lorsqu'ils étaient le séjour d'une ame (une ame
+sur laquelle vous avez exercé tout votre empire), furent
+par vous insultés avec une rage aussi glorieuse
+pour vous que sa vertu l'était pour lui; vous avez
+banni Foscari de son palais, vous l'avez arraché
+impitoyablement de son trône; et maintenant, quand
+il ne peut plus apprécier vos marques de respect,
+quand il ne voudrait plus les accepter s'il voulait
+encore quelque chose, vous préparez, signors, une
+pompe vaine et superflue, pour honorer la mémoire
+de celui que vous avez foulé aux pieds. De royales
+funérailles n'ajouteraient rien à son honneur, et
+ne pourraient que mieux faire ressortir votre crime.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Madame, nous ne changeons pas aussi promptement
+de projet.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Je le sais, du moins quand il s'agit de torturer les
+vivans; mais je pensais que les morts n'étaient plus
+sous votre empire, et qu'ils étaient confiés à des êtres
+supérieurs, dont l'office, il faut l'avouer, ressemble
+beaucoup à celui que vous exercez sur la terre. Laissez-le
+à mes soins; vous me l'auriez abandonné si
+vous n'eussiez porté le dernier coup à ce vieillard
+infortuné: c'est mon dernier devoir, et, dans mon
+malheur, il peut m'offrir une sorte de consolation.
+Le désespoir est fantastique, il recherche les images
+de mort et l'appareil des funérailles.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Prétendez-vous encore à cet office?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Oui, seigneur, j'y prétends. Sa fortune, il est
+vrai, fut dissipée au service de l'état; mais il me
+reste mon douaire, et je le consacre à ses obsèques
+et à celles de--(Elle s'arrête agitée.)</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Gardez-le plutôt pour vos enfans.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Oui; en effet, ils sont orphelins: je vous remercie.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Quant à votre requête, nous ne pouvons y souscrire.
+Ces restes seront exposés avec la pompe accoutumée;
+ils seront accompagnés à leur dernier
+gîte par le nouveau Doge, non pas revêtu des insignes
+de sa dignité mais de la simple robe des sénateurs.</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>L'on m'a cité des meurtriers qui avaient enterré
+leurs victimes; mais jusqu'à présent je n'avais jamais
+entendu parler d'une apparence hypocrite de
+splendeur semblable à celle que les assassins de Faliero
+veulent préparer. L'on m'a cité des veuves en
+larmes,--hélas! j'en ai versé quelques-unes,--et
+toujours grâce à vous! L'on m'a cité des héritiers
+à la tête du deuil;--et sans doute, n'en ayant pas
+laissé au défunt, vous prétendez aujourd'hui en remplir
+le rôle. Fort bien, seigneurs; votre volonté sera
+faite, comme un jour, je l'espère, le sera la volonté
+du ciel!</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Songez-vous, madame, à qui vous parlez, et tout
+le danger d'un pareil discours?</p>
+
+<p class="mid">MARINA.</p>
+
+<p>Quant au premier point, je le connais mieux, et
+quant au dernier, aussi bien que vous-mêmes; je puis
+les envisager. Souhaitez-vous quelques funérailles
+de plus?</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO.</p>
+
+<p>Ne relevez pas ces expressions passionnées; sa position
+doit lui servir d'excuse.</p>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Nous n'en tiendrons donc pas compte.</p>
+
+<p class="mid">BARBARIGO, à Lorédano qui trace quelques mots sur ses
+tablettes.</p>
+
+<p>Qu'écrivez-vous donc là avec tant d'empressement?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO, montrant du doigt le corps du Doge.</p>
+
+<p>Qu'<i>il</i> m'a payé<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> <i>L'ha pagata</i>, fait historique. Voyez l'<i>Histoire de Venise</i>, par
+Pierre Daru, page 411, vol. II.</blockquote>
+
+<p class="mid">LE CHEF DES DIX.</p>
+
+<p>Quelle dette vous devait-il?</p>
+
+<p class="mid">LORÉDANO.</p>
+
+<p>Une dette ancienne et juste; la dette de la nature
+et la <i>mienne</i>.</p>
+
+<p class="stage1">(La toile tombe.)</p>
+
+<p>FIN DES DEUX FOSCARI.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h3>APPENDICE.</h3>
+
+<h4>EXTRAIT<br>
+
+DE L'HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE,<br>
+
+PAR P. DARU, DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.</h4>
+<br>
+
+<p>Depuis trente ans, la république n'avait pas déposé les
+armes. Elle avait acquis les provinces de Brescia, de Bergame,
+de Crême, et la principauté de Ravenne.</p>
+
+<p>Mais ces guerres continuelles faisaient beaucoup de malheureux
+et de mécontens. Le Doge François Foscari, à qui on ne
+pouvait pardonner d'en avoir été le promoteur, manifesta une
+seconde fois, en 1442, et probablement avec plus de sincérité
+que la première, l'intention d'abdiquer sa dignité. Le
+conseil s'y refusa encore. On avait exigé de lui le serment de
+ne plus quitter le dogat. Il était déjà avancé dans la vieillesse,
+conservant toujours beaucoup de force de tête et de
+caractère, et jouissant de la gloire d'avoir vu la république
+étendre au loin les limites de ses domaines pendant son administration.</p>
+
+<p>Au milieu de ses prospérités, de grands chagrins vinrent
+mettre à l'épreuve la fermeté de son ame.</p>
+
+<p>Son fils, Jacques Foscari, fut accusé, en 1445 d'avoir
+reçu des présens de quelques princes ou seigneurs étrangers,
+notamment, disait-on, du duc de Milan, Philippe Visconti.
+C'était non-seulement une bassesse, mais une infraction des
+lois positives de la république.</p>
+
+<p>Le conseil des Dix traita cette affaire comme s'il se fût agi
+d'un délit commis par un particulier obscur. L'accusé fut
+amené devant ses juges, devant le Doge, qui ne crut pas pouvoir
+s'abstenir de présider le tribunal. Là, il fut interrogé,
+appliqué à la question<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>, déclaré coupable; et il entendit, de
+la bouche de son père, l'arrêt qui le condamnait au bannissement
+perpétuel, et le reléguait à Naples de Romanie, pour
+y finir ses jours.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> <i>E datagli la corda per avere da lui la verita; chiamato il consiglio
+de' Dieci colla giunta, nel quale fù messer lo Doge, fù sentenziato</i>.
+(Marin Sanuto, <i>Vite de' Duchi, F. Foscari</i>.)</blockquote>
+
+<p>Embarqué sur une galère pour se rendre au lieu de son
+exil, il tomba malade à Trieste. Les sollicitations du Doge
+obtinrent, non sans difficulté, qu'on lui assignât une autre
+résidence. Enfin le conseil des Dix lui permit de se retirer à
+Trévise, en lui imposant l'obligation d'y rester sous peine de
+mort, et de se présenter tous les jours devant le gouverneur.</p>
+
+<p>Il y était depuis cinq ans, lorsqu'un des chefs du conseil
+des Dix fut assassiné. Les soupçons se portèrent sur lui: un
+de ses domestiques qu'on avait vu à Venise fut arrêté et subit
+la torture. Les bourreaux ne purent lui arracher aucun aveu.
+Ce terrible tribunal se fit amener son maître, le soumit aux
+mêmes épreuves; il résista à tous les tourmens, ne cessant
+d'attester son innocence<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>. Mais on ne vit dans cette constance
+que de l'obstination; de ce qu'il taisait le fait, on conclut que
+ce fait existait: on attribua sa fermeté à la magie, et on le
+relégua à la Canée. De cette terre lointaine, le banni, digne
+alors de quelque pitié, ne cessait d'écrire à son père, à ses
+amis, pour obtenir quelque adoucissement à sa déportation.
+N'obtenant rien, et sachant que la terreur qu'inspirait le conseil
+des Dix ne lui permettait pas d'espérer de trouver dans
+Venise une seule voix qui s'élevât en sa faveur, il fit une lettre
+pour le nouveau duc de Milan, par laquelle, au nom des
+bons offices que Sforce avait reçus du chef de la république,
+il implorait son intervention en faveur d'un innocent, du fils
+du Doge.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> <i>E fù tormentato nè mai confessò cosa alcuna, pure parve al
+consiglio de' Dieci di confinarlo in vita alla Canea</i>. (Ibid.) Voici le
+texte du jugement: <i>«Cùm Jacobus Foscari, per occasioneni percussionis
+et mortis Hermolai Donati, fuit retentus et examinatus, et
+propter significationes, testificationes, et scripturas quœ habentur
+contra eum, clare apparet ipsum esse reum criminis prœdicti; sed
+propter incantationes et verba quœ sibi reperta sunt, de quibus exsistit
+indicia manifesta, videtur, propter obstinatam mentem suam,
+non esse possibile extrahere ab ipso illam veritatem, quœ clara est
+per scripturas et per testificationes, quoniam in fune aliquam nec
+vocem, nec gemitum, sed solum intra dentes voces ipse videtur et
+auditur infra se loqui</i>, etc.... <i>Tamen non est standum in istis terminis,
+propter honorem status nostri et pro multis respectibus, prœsertìm
+quòd regimen nostrum occupatur in hac re, et qui interdictum
+est ampliùs progredere; vadit pars quòd dictus Jacobus Foscari,
+propter ea quœ habentur de illo, mittatur in confinium in civitate
+Caneœ</i>, etc.» Notice sur le procès de Jacques Foscari, dans un volume
+intitulé, <i>Raccolta di memorie storiche e annedote, per formar la
+Storia dell' eccellentissimo consiglio de' Dieci dalla sua prima istituzione
+sino a' giorni nostri, con le diverse variazioni e riforme nelle
+varie epoche successe</i>. (Archives de Venise.)</blockquote>
+
+<p>Cette lettre, selon quelques historiens, fut confiée à un
+marchand qui avait promis de la faire parvenir au duc, mais
+qui, trop averti de ce qu'il avait à craindre en se rendant l'intermédiaire
+d'une pareille correspondance, se hâta, en débarquant
+à Venise, de la remettre au chef du tribunal. Une autre
+version, qui paraît plus sûre, rapporte que la lettre fut surprise
+par un espion, attaché aux pas de l'exilé<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> La notice citée ci-dessus, qui rapporte les actes de cette procédure.</blockquote>
+
+<p>Ce fut un nouveau délit dont on eut à punir Jacques Foscari.
+Réclamer la protection d'un prince étranger était un
+crime dans un sujet de la république. Une galère partit sur-le-champ
+pour l'amener dans les prisons de Venise. À son
+arrivée, il fut soumis à l'estrapade<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>. C'était une singulière
+destinée pour le citoyen d'une république et pour le fils d'un
+prince, d'être trois fois dans sa vie appliqué à la question.
+Cette fois la torture était d'autant plus odieuse, qu'elle n'avait
+point d'objet, le fait qu'on avait à lui reprocher étant incontestable.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> <i>Ebbe prima par sapere la verità trenta squassi di corda</i>. (Marin
+Sanuto, <i>Vite de' Duchi, F. Foscari</i>.)</blockquote>
+
+<p>Quand on demanda à l'accusé, dans les intervalles que les
+bourreaux lui accordaient, pourquoi il avait écrit la lettre
+qu'on lui produisait, il répondit que c'était précisément parce
+qu'il ne doutait pas qu'elle ne tombât entre les mains du tribunal,
+que toute autre voie lui avait été fermée pour faire
+parvenir ses réclamations, qu'il s'attendait bien qu'on le ferait
+amener à Venise, mais qu'il avait tout risqué pour avoir la
+consolation de voir sa femme, son père et sa mère encore une
+fois.</p>
+
+<p>Sur cette naïve déclaration, on confirma sa sentence d'exil;
+mais on l'aggrava, en ajoutant qu'il serait retenu en prison
+pendant un an. Cette rigueur dont on usait envers un malheureux,
+était sans doute odieuse; mais cette politique, qui
+défendait à tous les citoyens de faire intervenir des étrangers
+dans les affaires intérieures de la république, était sage. Elle
+était chez eux une maxime de gouvernement et une maxime
+inflexible. L'historien Paul Morosini<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a> a conté que l'empereur
+Frédéric III, pendant qu'il était l'hôte des Vénitiens, demanda,
+comme une faveur particulière, l'admission d'un citoyen
+dans le grand conseil, et la grâce d'un ancien gouverneur
+de Candie; gendre du Doge, et banni par sa mauvaise
+administration, sans pouvoir obtenir ni l'une ni l'autre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> <i>Historia di Venezia</i>, lib. 23.</blockquote>
+
+<p>Cependant on ne put refuser au condamné la permission de
+voir sa femme, ses enfans, ses parens, qu'il allait quitter
+pour toujours. Cette dernière entrevue même fut accompagnée
+de cruauté, par la sévère circonspection qui retenait les
+épanchemens de la douleur paternelle et conjugale. Ce ne fut
+point dans l'intérieur de leur appartement, ce fut dans une
+des grandes salles du palais, qu'une femme, accompagnée de
+ses quatre fils, vint faire les derniers adieux à son mari; qu'un
+père octogénaire, et la dogaresse accablée d'infirmités, jouirent
+un moment de la triste consolation de mêler leurs larmes
+à celles de leur exilé. Il se jeta à leurs genoux en leur tendant
+des mains disloquées par la torture, pour les supplier de solliciter
+quelque adoucissement à la sentence qui venait d'être
+prononcée contre lui. Son père eut le courage de lui répondre:
+«Non, mon fils, respectez votre arrêt, et obéissez sans murmure
+à la seigneurie<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.» À ces mots, il se sépara de l'infortuné,
+qui fut sur-le-champ embarqué pour Candie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a>
+ Marin Sanuto, dans sa Chronique, <i>Vite de' Duchi</i>, se sert ici,
+sans en avoir eu l'intention, d'une expression assez énergique: «<i>Il
+Doge era vecchio, in decrepita eta, et camminava con una mazzetta:
+É quando gli ando parlogli molto constantemente che parea che non
+fosse suo figliuolo, licet fosse figliuolo unico, e Jacopo disse, Messer
+padre, vi prego che procuriate per me, acciocchè io torni a casa
+mia. Il Doge disse: Jacopo, va e obbedisci a quello che vuole la
+terra, e non cercar più oltre</i>.»</blockquote>
+
+<p>L'antiquité vit avec autant d'horreur que d'admiration un
+père condamnant ses fils évidemment coupables. Elle hésita
+pour qualifier de vertu sublime ou de férocité cet effort qui
+paraît au-dessus de la nature humaine<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>; mais ici, où la
+première faute n'était qu'une faiblesse, où la seconde n'était
+pas prouvée, où la troisième n'avait rien de criminel, comment
+concevoir la constance d'un père qui voit torturer trois
+fois son fils unique, qui l'entend condamner sans preuves, et
+qui n'éclate pas en plaintes; qui ne l'aborde que pour lui
+montrer un visage plus austère qu'attendri, et qui, au moment
+de s'en séparer pour jamais, lui interdit les murmures
+et jusqu'à l'espérance? Comment expliquer une si cruelle circonspection,
+si ce n'est en avouant, à notre honte, que la
+tyrannie peut obtenir de l'espèce humaine les mêmes efforts
+que la vertu? La servitude aurait-elle son héroïsme comme la
+liberté?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a>
+ «Cela fut un acte que l'on ne sçaurait ni suffisament louer, ny assez
+blasmer: car, ou c'estait une excellence de vertu qui rendait ainsi son
+cœur impassible, ou une violence de passion qui le rendait insensible;
+dont ne l'une ne l'autre n'est chose petite, ains surpassant l'ordinaire
+d'humaine nature, et tenant ou de la divinité ou de la bestialité. Mais il
+est plus raisonnable que le jugement des hommes s'accorde à sa gloire,
+que la faiblesse des jugeants fasse descroire sa vertu. Mais pour lors'quand
+il se fut retiré, tout le monde demoura sur la place; comme
+transy d'horreur et de frayeur par un long temps sans mot dire, pour
+avoir veu ce qui avait été fait.»
+
+<p>(<span class="sc">Plutarque</span>, <i>Valérius Publicola</i>.)</blockquote>
+
+<p>Quelque tems après ce jugement, on découvrit le véritable
+auteur de l'assassinat dont Jacques Foscari portait la peine;
+mais il n'était plus tems de réparer cette atroce injustice, le
+malheureux était mort dans sa prison.</p>
+
+<p>Il me reste à raconter les suites des malheurs du père. L'histoire
+les attribue à l'impatience qu'avaient ses ennemis et ses
+rivaux de voir vaquer sa place. Elle accuse formellement Jacques
+Lorédan, l'un des chefs du conseil des Dix, de s'être
+livré contre ce vieillard aux conseils d'une haine héréditaire,
+et qui depuis long-tems divisait leurs maisons<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> Je suis principalement dans ce récit une relation manuscrite de la
+déposition de François Foscari, qui est dans le volume intitulé, <i>Raccolta
+di memorie storiche e annedote, per formar la Storia dell' eccellentissimo
+consiglio de' Dieci</i>. (Archives de Venise.)</blockquote>
+
+<p>François Foscari avait essayé de la faire cesser, en offrant
+sa fille à l'illustre amiral P. Lorédano, pour un de ses fils.
+L'alliance avait été rejetée, et l'inimitié s'en était accrue.
+Dans tous les conseils, dans toutes les affaires, le Doge trouvait
+toujours les Lorédano prêts à combattre ses propositions
+ou ses intérêts. Il lui échappa un jour de dire qu'il ne se
+croirait réellement prince que lorsque Pierre Lorédano aurait
+cessé de vivre. Cet amiral mourut quelque tems après d'une
+incommodité assez prompte qu'on ne put expliquer. Il n'en
+fallut pas davantage aux malveillans pour insinuer que François
+Foscari, ayant désiré cette mort, pouvait bien l'avoir
+hâtée.</p>
+
+<p>Ces bruits s'accréditèrent encore lorsqu'on vit aussi mourir
+subitement Marc Lorédan, frère de Pierre, et cela dans le moment
+où, en sa qualité d'avogador, il instruisait un procès
+contre André Donato, gendre du Doge, accusé de péculat. On
+écrivit sur la tombe de l'amiral, qu'il avait été enlevé à la patrie
+par le poison.</p>
+
+<p>Il n'y avait aucune preuve, aucun indice contre François
+Foscari, aucune raison même de le soupçonner. Quand sa vie
+entière n'aurait pas démenti une imputation aussi odieuse, il
+savait que son rang ne lui promettait ni l'impunité ni même
+l'indulgence. La mort tragique de l'un de ses prédécesseurs
+l'en avertissait, et il n'avait que trop d'exemples domestiques
+du soin que le conseil des Dix prenait d'humilier le chef de la
+république.</p>
+
+<p>Cependant Jacques Lorédan, fils de Pierre, croyait ou feignait
+de croire avoir à venger les pertes de sa famille<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>. Dans
+ses livres de comptes (car il faisait le commerce, comme à
+cette époque presque tous les patriciens), il avait inscrit de
+sa propre main le Doge au nombre de ses débiteurs, «pour la
+mort, y était-il dit, de mon père et de mon oncle<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>». De l'autre
+côté du registre, il avait laissé une page en blanc, pour y
+faire mention du recouvrement de cette dette; et en effet,
+après la perte du Doge, il écrivit sur son registre: «Il me l'a
+payée, <i>l'ha pagata</i>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> <i>Hasce tamen injurias, quamvis imaginarias, non tam ad animum
+revocaverat Jacobus Lauredanus defunctorum nepos, quam in
+abecedarium vindictam opportunam</i>.
+
+<p>(<span class="sc">Palazzi</span>, <i>Fasti ducales</i>.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> Note ci-contre, et l'histoire vénitienne de Vianolo.</blockquote>
+
+<p>Jacques Lorédan fut élu membre du conseil des Dix, en devint
+un des trois chefs, et se promit bien de profiter de cette
+occasion pour accomplir la vengeance qu'il méditait.</p>
+
+<p>Le Doge, en sortant de la terrible épreuve qu'il venait de
+subir pendant le procès de son fils, s'était retiré au fond de
+son palais; incapable de se livrer aux affaires, consumé de
+chagrins, accablé de vieillesse, il ne se montrait plus en public,
+ni même dans les conseils. Cette retraite, si facile à expliquer
+dans un vieillard octogénaire si malheureux, déplut
+aux décemvirs, qui voulurent y voir un murmure contre leurs
+arrêts.</p>
+
+<p>Lorédan commença par se plaindre devant ses collègues du
+tort que les infirmités du Doge, son absence dans le conseil,
+apportaient à l'expédition des affaires; il finit par hasarder,
+et réussit à faire la proposition de le déposer. Ce n'était pas la
+première fois que Venise avait pour prince un homme dans la
+caducité; l'usage et les lois y avaient pourvu: dans ces circonstances,
+le Doge était suppléé par le plus ancien du conseil.
+Ici, cela ne suffisait pas aux ennemis de Foscari. Pour
+donner plus de solennité à la délibération, le conseil des Dix
+demanda une adjonction de vingt-cinq sénateurs; mais comme
+on n'en énonçait pas l'objet, et que le grand conseil était loin
+de le soupçonner, il se trouva que Marc Foscari, frère du
+Doge, leur fut donné pour l'un des adjoints. Au lieu de l'admettre
+à la délibération, on enferma ce sénateur dans une
+chambre séparée, et on lui fit jurer de ne jamais parler de
+cette exclusion qu'il éprouvait, en lui déclarant qu'il y allait
+de sa vie; ce qui n'empêcha pas qu'on n'inscrivit son nom au
+bas du décret, comme s'il y eût pris part<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> Il faut cependant remarquer que, dans la notice où l'on raconte ce
+fait, la délibération est rapportée, que les vingt-cinq adjoints y sont
+nommés, et que le nom de Marc Foscari ne s'y trouve pas.</blockquote>
+
+<p>Quand on en vint à la délibération, Lorédan la provoqua
+en ces termes<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>: «Si l'utilité publique doit imposer silence
+à tous les intérêts privés, je ne doute pas que nous ne prenions
+aujourd'hui une mesure que la patrie réclame, que
+nous lui devons. Les états ne peuvent se maintenir dans un
+ordre de choses immuable: vous n'avez qu'à voir comme le
+nôtre est changé, et combien il le serait davantage s'il n'y
+avait une autorité assez ferme pour y porter remède. J'ai
+honte de vous faire remarquer la confusion qui règne dans les
+conseils, le désordre des délibérations, l'encombrement des
+affaires, et la légèreté avec laquelle les plus importantes sont
+décidées; la licence de notre jeunesse, le peu d'assiduité des
+magistrats, l'introduction de nouveautés dangereuses. Quel
+est l'effet de ces désordres? de compromettre notre considération.
+Quelle en est la cause? l'absence d'un chef capable de
+modérer les uns, de diriger les autres, de donner l'exemple à
+tous, et de maintenir la force des lois.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16"
+name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> Cette harangue se lit dans la notice citée ci-dessus.</blockquote>
+
+<p>«Où est le tems où nos décrets étaient aussitôt exécutés
+que rendus; où François Carrare se trouvait investi dans Padoue,
+avant de pouvoir être seulement informé que nous voulions
+lui faire la guerre? Nous avons vu tout le contraire dans
+la dernière guerre contre le duc de Milan. Malheureuse la république
+qui est sans chef!</p>
+
+<p>«Je ne vous rappelle pas tous ces inconvéniens et leurs
+suites déplorables pour vous affliger, pour vous effrayer; mais
+pour vous faire souvenir que vous êtes les maîtres, les conservateurs
+de cet état fondé par vos pères, et de la liberté que
+nous devons à leurs travaux, à leurs institutions. Ici, le mal
+indique le remède. Nous n'avons point de chef, il nous en
+faut un. Notre prince est notre ouvrage, nous avons donc le
+droit de juger son mérite quand il s'agit de l'élire, et son incapacité
+quand elle se manifeste. J'ajouterai que le peuple,
+encore bien qu'il n'ait pas le droit de prononcer sur les actions
+de ses maîtres, apprendra ce changement avec transport.
+C'est la Providence, je n'en doute pas, qui lui inspire
+elle-même ces dispositions, pour vous avertir que la république
+réclame cette résolution, et que le sort de l'état est en vos
+mains.»</p>
+
+<p>Ce discours n'éprouva que de timides contradictions; cependant
+la délibération dura huit jours. L'assemblée, ne se
+jugeant pas aussi sûre de l'approbation universelle que l'orateur
+voulait le lui faire croire, désirait que le Doge donnât lui-même
+sa démission. Il l'avait déjà proposée deux fois, et on
+n'avait pas voulu l'accepter.</p>
+
+<p>Aucune loi ne portait que le prince fût révocable: il était
+au contraire à vie; et les exemples qu'on pouvait citer de plusieurs
+Doges déposés prouvaient que de telles révolutions
+avaient été le résultat d'un mouvement populaire.</p>
+
+<p>Mais, d'ailleurs, si le Doge pouvait être déposé, ce n'était
+pas assurément par un tribunal composé d'un petit nombre de
+membres, institué pour punir les crimes, et nullement investi
+du droit de révoquer ce que le corps souverain de l'état avait
+fait.</p>
+
+<p>Cependant le tribunal arrêta que les six conseillers de la
+seigneurie, et les chefs du conseil des Dix, se transporteraient
+auprès du Doge, pour lui signifier que l'excellentissime conseil
+avait jugé convenable qu'il abdiquât une dignité dont son âge
+ne lui permettait plus de remplir les fonctions. On lui donnait
+1500 ducats d'or pour son entretien, et vingt-quatre heures
+pour se décider<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>.</p>
+
+<p>Foscari répondit sur-le-champ avec beaucoup de gravité,
+que deux fois il avait voulu se démettre de sa charge; qu'au
+lieu de le lui permettre, on avait exigé de lui le serment de ne
+plus réitérer cette demande; que la Providence avait prolongé
+ses jours pour l'éprouver et pour l'affliger, et que cependant
+on n'était pas en droit de reprocher sa longue vie à un homme
+qui avait employé quatre-vingt-quatre ans au service de la république;
+qu'il était prêt encore à lui sacrifier sa vie; mais
+que, pour sa dignité, il la tenait de la république entière, et
+qu'il se réservait de répondre sur ce sujet quand la volonté générale
+serait légalement manifestée.</p>
+
+<p>Le lendemain, à l'heure indiquée, les conseillers et les chefs
+des Dix se présentèrent. Il ne voulut pas leur donner d'autre
+réponse. Le conseil s'assembla sur-le-champ, lui envoya demander
+encore une fois sa résolution, séance tenante; et, la
+réponse ayant été la même, on prononça que le Doge était relevé
+de son serment et déposé de sa dignité; on lui assignait
+une pension de 1500 ducats d'or, en lui enjoignant de sortir
+du palais dans huit jours, sous peine de voir tous ses biens
+confisqués<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17"
+name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> Ce décret est rapporté textuellement dans la notice.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18"
+name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> La notice rapporte aussi ce décret.</blockquote>
+
+<p>Le lendemain, ce décret fut porté au Doge, et ce fut Jacques
+Lorédan qui eut la cruelle joie de le lui présenter. Il
+répondit: «Si j'avais pu prévoir que ma vieillesse fût préjudiciable
+à l'état, le chef de la république ne se serait pas
+montré assez ingrat pour préférer sa dignité à la patrie; mais
+cette vie lui ayant été utile pendant tant d'années, je voulais
+lui en consacrer jusqu'au dernier moment. Le décret est
+rendu, je m'y conformerai.» Après avoir parlé ainsi, il se
+dépouilla des marques de sa dignité, remit l'anneau ducal,
+qui fut brisé en sa présence; et dès le jour suivant, il quitta
+ce palais, qu'il avait habité pendant trente-cinq ans, accompagné
+de son frère, de ses parens et de ses amis. Un secrétaire
+qui se trouva sur le perron, l'invita à descendre par
+un escalier dérobé, afin d'éviter la foule du peuple, qui s'était
+rassemblé dans les cours; mais il s'y refusa, disant qu'il
+voulait descendre par où il était monté; et quand il fut au
+bas de l'escalier des Géans, il se retourna, appuyé sur sa
+béquille, vers le palais, en proférant ces paroles: «Mes services
+m'y avaient appelé, la malice de mes ennemis m'en
+fait sortir.»</p>
+
+<p>La foule qui s'ouvrait sur son passage, et qui avait peut-être
+désiré sa mort, était émue de respect et d'attendrissement<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>.
+Rentré dans sa maison, il recommanda à sa famille
+d'oublier les injures de ses ennemis. Personne, dans les divers
+corps de l'état, ne se crut en droit de s'étonner qu'un prince
+inamovible eût été déposé sans qu'on lui reprochât rien; que
+l'état eût perdu son chef, à l'insu du sénat et du corps souverain
+lui-même. Le peuple seul laissa échapper quelques regrets:
+une proclamation du conseil des Dix prescrivit le silence
+le plus absolu sur cette affaire, sous peine de mort.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19"
+name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> On lit dans la notice ces propres mots: «<i>Se fosse stato in loro
+potere, volentieri lo avrebbero restituito</i>.»</blockquote>
+
+<p>Avant de donner un successeur à François Foscari, une
+nouvelle loi fut rendue, qui défendait au Doge d'ouvrir et de
+lire, autrement qu'en présence de ses conseillers, les dépêches
+des ambassadeurs de la république, et les lettres des princes
+étrangers<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>.</p>
+
+<p>Les électeurs entrèrent au conclave, et nommèrent au dogat
+Pascal Malipior, le 30 octobre 1457. La cloche de Saint-Marc,
+qui annonçait à Venise son nouveau prince, vint
+frapper l'oreille de François Foscari; cette fois sa fermeté l'abandonna:
+il éprouva un tel saisissement, qu'il mourut le
+lendemain<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20"
+name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> <i>Hist. di Venezia, di Paolo Morosini</i>, lib. 24.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21"
+name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> <i>Hist. di Pietro Justiniani</i>, lib. 8.</blockquote>
+
+<p>La république arrêta qu'on lui rendrait les mêmes honneurs
+funèbres que s'il fût mort dans l'exercice de sa dignité. Mais
+lorsqu'on se présenta pour enlever ses restes, sa veuve, qui
+de son nom était Marine Nani, déclara qu'elle ne le souffrirait
+point; qu'on ne devait pas traiter en prince, après sa mort,
+celui que, vivant, on avait dépouillé de la couronne; et que,
+puisqu'il avait consumé ses biens au service de l'état, elle saurait
+consacrer sa dot à lui faire rendre les derniers honneurs<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.
+On ne tint aucun compte de cette résistance; et, malgré les
+protestations de l'ancienne dogaresse, le corps fut enlevé,
+revêtu des ornemens ducaux, exposé en public, et les obsèques
+furent célébrées avec la pompe accoutumée. Le nouveau
+Doge assista au convoi en robe de sénateur.</p>
+
+<p>La pitié qu'avait inspirée le malheur de ce vieillard, ne
+fut pas tout-à-fait stérile. Un an après, on osa dire que le
+conseil des Dix avait outrepassé ses pouvoirs; et il lui fut
+défendu, par une loi du grand conseil, de s'ingérer à l'avenir
+de juger le prince, à moins que ce ne fût pour cause de
+félonie<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22"
+name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> <i>Hist. d'Egnatio</i>, lib. 6, cap. 7.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23"
+name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">
+(retour) </a> Ce décret est du 25 octobre 1458. La notice le rapporte.</blockquote>
+
+<p>Un acte d'autorité tel que la déposition d'un Doge inamovible
+de sa nature aurait pu exciter un soulèvement général,
+ou au moins occasionner une division dans une république
+autrement constituée que Venise. Mais, depuis trois ans, il
+existait dans celle-ci une magistrature, ou plutôt une autorité,
+devant laquelle tout devait se taire.</p>
+
+<h4>EXTRAIT<br>
+
+DE L'HISTOIRE DES RÉPUBLIQUES DU MOYEN AGE,<br>
+
+PAR J.C.L. SIMONDE DE SISMONDI, TOME X.</h4>
+
+<p>Le Doge de Venise, qui avait prévu par ce traité une guerre
+non moins dangereuse que celle qu'il avait terminée presque
+en même tems par le traité de Lodi, était alors parvenu à une
+extrême vieillesse. François Foscari occupait cette première
+dignité de l'état dès le 13 avril 1423. Quoiqu'il fût déjà âgé de
+plus de cinquante-et-un ans à l'époque de son élection, il était
+cependant le plus jeune des quarante-et-un électeurs. Il avait
+eu beaucoup de peine à parvenir au rang qu'il convoitait, et
+son élection avait été conduite avec beaucoup d'adresse. Pendant
+plusieurs tours de scrutin ses amis les plus zélés s'étaient
+abstenus de lui donner leur suffrage, pour que les autres ne
+le considérassent pas comme un concurrent redoutable<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>. Le
+conseil des Dix craignait son crédit parmi la noblesse pauvre,
+parce qu'il avait cherché à se la rendre favorable, tandis qu'il
+était procurateur de Saint-Marc, en faisant employer plus de
+trente mille ducats à doter les jeunes filles de bonne maison,
+ou à établir de jeunes gentilshommes. On craignait encore sa
+nombreuse famille; car alors il était père de quatre enfans,
+et marié de nouveau; enfin on redoutait son ambition et son
+goût pour la guerre. L'opinion que ses adversaires s'étaient
+formée de lui fut vérifiée par les événemens; pendant trente-quatre
+ans que Foscari fut à la tête de la république, elle ne
+cessa point de combattre. Si les hostilités étaient suspendues
+durant quelques mois, c'était pour recommencer avec plus de
+vigueur. Ce fut l'époque où Venise étendit son empire sur
+Brescia, Bergame, Ravenne et Crême; où elle fonda sa domination
+de Lombardie, et parut sans cesse sur le point d'asservir
+toute cette province. Profond, courageux, inébranlable,
+Foscari communiqua aux conseils son propre caractère; et ses
+talens lui firent obtenir plus d'influence sur la république que
+n'avaient exercé la plupart de ses prédécesseurs. Mais si son
+ambition avait eu pour but l'agrandissement de sa famille,
+elle fut cruellement trompée: trois de ses fils moururent dans
+les huit années qui suivirent son élection; le quatrième, Jacob,
+par lequel la maison Foscari s'est perpétuée, fut victime de
+la jalousie du conseil des Dix, et empoisonna par ses malheurs
+les jours de son père<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24"
+name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> Marin Sanuto, <i>Vite de' Duchi di Venezia</i>, p. 967.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25"
+name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">
+(retour) </a> Marin Sanuto, page 968.</blockquote>
+
+<p>En effet, le conseil des Dix, redoublant de défiance envers
+le chef de l'état, lorsqu'il le voyait plus fort par ses talens et
+sa popularité, veillait sans cesse sur Foscari, pour le punir
+de son crédit et de sa gloire. Au mois de février 1445, Michel
+Bevilacqua, Florentin, exilé à Venise, accusa en secret Jacques
+Foscari, auprès des inquisiteurs d'état, d'avoir reçu du
+duc Philippe Visconti des présens d'argent et de joyaux,
+par les mains des gens de sa maison. Telle était l'odieuse procédure
+adoptée à Venise, que, sur cette accusation secrète, le
+fils du Doge, du représentant de la majesté de la république,
+fut mis à la torture. On lui arracha par l'estrapade l'aveu
+des charges portées contre lui; il fut relégué pour le reste de
+ses jours à Napoli de Romanie, avec obligation de se présenter
+tous les matins au commandant de la place<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>. Cependant le
+vaisseau qui le portait ayant touché à Trieste, Jacob, grièvement
+malade de la torture, et plus encore de l'humiliation
+qu'il avait éprouvée, demanda en grâce au conseil des Dix
+de n'être pas envoyé plus loin. Il obtint cette faveur, par une
+délibération du 28 décembre 1446; il fut rappelé à Trévise,
+et il eut la liberté d'habiter tout le Trévisan indifféremment<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26"
+name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> Marin Sanuto, p. 968.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27"
+name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">
+(retour) </a> <i>Ibid. Vite</i>, p. 1123.</blockquote>
+
+<p>Il vivait en paix à Trévise, et la fille de Léonard Contarini,
+qu'il avait épousée le 10 février 1441, était venue le joindre
+dans son exil, lorsque, le 5 novembre 1450, Almoro Donato,
+chef du conseil des Dix, fut assassiné. Les deux autres inquisiteurs
+d'état, Triadano Gritti et Antonio Venieri, portèrent
+leurs soupçons sur Jacob Foscari, parce qu'un domestique à
+lui, nommé Olivier, avait été vu ce soir-là même à Venise,
+et avait des premiers donné la nouvelle de cet assassinat. Olivier
+fut mis à la torture; mais il nia jusqu'à la fin, avec un
+courage inébranlable, le crime dont on l'accusait, quoique
+ses juges eussent la barbarie de lui faire donner jusqu'à quatre-vingts
+tours d'estrapade. Cependant, comme Jacob Foscari
+avait de puissans motifs d'inimitié contre le conseil des Dix
+qui l'avait condamné, et qui témoignait de la haine au Doge
+son père, on essaya de mettre à son tour Jacob à la torture,
+et l'on prolongea contre lui ces affreux tourmens, sans réussir
+à en tirer aucune confession. Malgré sa dénégation, le conseil
+des Dix le condamna à être transporté à la Canée, et
+accorda une récompense à son délateur. Mais les horribles
+douleurs que Jacob Foscari avait éprouvées, avaient troublé
+sa raison; ses persécuteurs, touchés de ce dernier malheur,
+permirent qu'on le ramenât à Venise le 26 mai 1451. Il embrassa
+son père, il puisa dans ses exhortations quelque courage
+et quelque calme, et il fut reconduit immédiatement à la
+Canée<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>. Sur ces entrefaites, Nicolas Erizzo, homme déjà
+noté pour un précédent crime, confessa, en mourant, que
+c'était lui qui avait tué Almoro Donato<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28"
+name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">
+(retour) </a> Marin Sanuto, p. 1138.--M. Ant. Sabellico, Dec. III, lib. VI,
+fol. 187.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29"
+name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">
+(retour) </a> Marin Sanuto, p. 1139.</blockquote>
+
+<p>Le malheureux Doge, François Foscari, avait déjà cherché,
+à plusieurs reprises, à abdiquer une dignité si funeste
+à lui-même et à sa famille. Il lui semblait que, redescendu
+au rang de simple citoyen, comme il n'inspirerait plus de
+crainte ou de jalousie, on n'accablerait plus son fils par ces
+effroyables persécutions. Abattu par la mort de ses premiers
+enfans, il avait voulu, dès le 26 juin 1433, déposer une dignité
+durant l'exercice de laquelle sa patrie avait été tourmentée
+par la guerre, par la peste, et par des malheurs de
+tout genre<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>. Il renouvela cette proposition après les jugemens
+rendus contre son fils; mais le conseil des Dix le retenait
+forcément sur le trône, comme il retenait son fils dans
+les fers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30"
+name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 1032.</blockquote>
+
+<p>En vain Jacob Foscari, obligé de se présenter chaque jour
+au gouverneur de la Canée, réclamait contre l'injustice de sa
+dernière sentence, sur laquelle la confession d'Erizzo ne laissait
+plus de doutes. En vain il demandait grâce au farouche
+conseil des Dix; il ne pouvait obtenir aucune réponse. Le désir
+de revoir son père et sa mère, arrivés tous deux au dernier
+terme de la vieillesse, le désir de revoir une patrie dont la
+cruauté ne méritait pas un si tendre amour, se changèrent en
+lui en une vraie fureur. Ne pouvant retourner à Venise pour
+y vivre libre, il voulut du moins y aller chercher un supplice.
+Il écrivit au duc de Milan, à la fin de mai 1456, pour implorer
+sa protection auprès du sénat: et sachant qu'une telle lettre
+serait considérée comme un crime, il l'exposa lui-même dans
+un lieu où il était sûr qu'elle serait saisie par les espions qui
+l'entouraient. En effet, la lettre étant déférée au conseil des
+Dix, on l'envoya chercher aussitôt, et il fut conduit à Venise
+le 19 juillet 1456<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31"
+name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">
+(retour) </a> Marin Sanuto, p. 1162.</blockquote>
+
+<p>Jacob Foscari ne nia point sa lettre; il raconta en même
+tems dans quel but il l'avait écrite, et comment il l'avait fait
+tomber entre les mains de son délateur. Malgré ces aveux,
+Foscari fut remis à la torture, et on lui donna trente tours
+d'estrapade, pour voir s'il confirmerait ensuite ses dépositions.
+Quand on le détacha de la corde, on le trouva déchiré par
+ces horribles secousses. Les juges permirent alors à son père,
+à sa mère, à sa femme et à ses fils, d'aller le voir dans sa
+prison. Le vieux Foscari, appuyé sur un bâton, ne se traîna
+qu'avec peine dans la chambre où son fils unique était pansé
+de ses blessures. Ce fils demandait encore la grâce de mourir
+dans sa maison.--«Retourne à ton exil, mon fils, puisque
+ta patrie l'ordonne, lui dit le Doge, et soumets-toi à sa volonté.»
+Mais, en rentrant dans son palais, ce malheureux
+vieillard s'évanouit, épuisé par la violence qu'il s'était faite.
+Jacob devait encore passer une année en prison à la Canée,
+avant qu'on lui rendît la même liberté limitée à laquelle il
+était réduit avant cet événement; mais à peine fut-il débarqué
+sur cette terre d'exil, qu'il y mourut de douleur<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32"
+name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 1163.--Navagiero, <i>Storia Venez.</i>, p. 1118.</blockquote>
+
+<p>Dès-lors, et pendant quinze mois, le vieux Doge, accablé
+d'années et de chagrins, ne recouvra plus la force de son corps
+ou celle de son ame; il n'assistait plus à aucun des conseils,
+et il ne pouvait plus remplir aucune des fonctions de sa dignité.
+Il était entré dans sa quatre-vingt-sixième année; et
+si le conseil des Dix avait été susceptible de quelque pitié,
+il aurait attendu en silence la fin, sans doute prochaine, d'une
+carrière marquée par tant de gloire et de malheurs. Mais le
+chef du conseil des Dix était alors Jacques Lorédano, fils de
+Marc, et neveu de Pierre, le grand amiral, qui, toute leur
+vie, avaient été ennemis acharnés du vieux Doge. Ils avaient
+transmis leur haine à leurs enfans, et cette vieille rancune
+n'était pas encore satisfaite<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>. A l'instigation de Lorédano,
+Jérôme Barbarigo, inquisiteur d'état, proposa au conseil des
+Dix, au mois d'octobre 1457, de soumettre Foscari à une
+nouvelle humiliation. Dès que ce magistrat ne pouvait plus
+remplir ses fonctions, Barbarigo demanda qu'on nommât un
+autre Doge. Le conseil, qui avait refusé par deux fois l'abdication
+de Foscari, parce que la constitution ne pouvait la permettre,
+hésita avant de se mettre en contradiction avec ses
+propres décrets. Les discussions dans le conseil et la junte se
+prolongèrent pendant huit jours, jusque fort avant dans la
+nuit. Cependant on fit entrer dans l'assemblée Marco Foscari,
+procurateur de Saint-Marc, et frère du Doge, pour
+qu'il fût lié par le redoutable serment du secret, et qu'il ne
+pût arrêter les menées de ses ennemis. Enfin, le conseil se
+rendit auprès du Doge, et lui demanda d'abdiquer volontairement
+un emploi qu'il ne pouvait plus exercer. «J'ai juré,
+répondit le vieillard, de remplir jusqu'à ma mort, selon mon
+honneur et ma conscience, les fonctions auxquelles ma patrie
+m'a appelé. Je ne puis me délier moi-même de mon serment;
+qu'un ordre des conseils dispose de moi, je m'y soumettrai,
+mais je ne le devancerai pas.» Alors une nouvelle
+délibération du conseil délia François Foscari de son serment
+ducal, lui assura une pension de 2,000 ducats pour le reste
+de sa vie, et lui ordonna d'évacuer en trois jours le palais,
+et de déposer les ornemens de sa dignité. Le Doge ayant remarqué
+parmi les conseillers qui lui portèrent cet ordre, un
+chef de la Quarantie, qu'il ne connaissait pas, demanda son
+nom: «Je suis le fils de Marco Memmo,» lui dit le conseiller.
+«Ah! ton père était mon ami,» lui dit le vieux Doge en
+soupirant. Il donna aussitôt des ordres pour qu'on transportât
+ses effets dans une maison à lui; et le lendemain, 23 octobre,
+on le vit, se soutenant à peine, et appuyé sur son vieux
+frère, redescendre ces mêmes escaliers sur lesquels, trente-quatre
+ans auparavant, on l'avait vu installé avec tant de
+pompe, et traverser ces mêmes salles où la république avait
+reçu ses sermens. Le peuple entier parut indigné de tant de
+dureté exercée contre un vieillard qu'il respectait et qu'il aimait;
+mais le conseil des Dix fit publier une défense de parler
+de cette révolution, sous peine d'être traduit devant les
+inquisiteurs d'état. Le 20 octobre, Pascal Malipieri, procurateur
+de Saint-Marc, fut élu pour successeur de Foscari;
+celui-ci n'eut pas néanmoins l'humiliation de vivre sujet là
+où il avait régné. En entendant le son des cloches qui sonnaient
+en actions de grâces pour cette élection, il mourut subitement
+d'une hémorragie causée par une veine qui s'éclata
+dans sa poitrine<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33"
+name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">
+(retour) </a> Vettor Sandi, <i>Storia civile Venez.</i>, pt. II, lib. VIII, p. 715-717.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34"
+name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">
+(retour) </a> Marin Sanuto, <i>Vite de' Duchi di Venezia</i>, p. 1164.--<i>Chronicon
+Eugubinum</i>, t. XXI, p. 992.--Cristoforo de Soldo, <i>Istoria
+Bresciana</i>, t. XXI, p. 891.--Novigero, <i>Storia Veneziana</i>, t. XXIII,
+p. 1120.--M.A. Sabellico, Dec. III, lib. VIII, f. 201.</blockquote>
+
+<p>«Le Doge, blessé de trouver constamment un contradicteur
+et un censeur si amer dans son frère, lui dit un jour en plein
+conseil: «Messire Augustin, vous faites tout votre possible
+pour hâter ma mort: vous vous flattez de me succéder; mais
+si les autres vous connaissent aussi bien que je vous connais,
+ils n'auront garde de vous élire.» Là-dessus il se leva, ému
+de colère, rentra dans son appartement, et mourut quelques
+jours après. Ce frère, contre lequel il s'était emporté, fut précisément
+le successeur qu'on lui donna. C'était un mérite dont
+on aimait à tenir compté, surtout à un parent, de s'être mis
+en opposition avec le chef de la république.»</p>
+
+<p>(<span class="sc">Daru</span>, <i>Histoire de Venise</i>; vol. II, sect.
+<span class="sc">xi</span>, p. 533.)</p>
+
+<p>FIN DE L'APPENDICE.</p>
+<br>
+
+<h4>NOTE DE LORD BYRON.</h4>
+
+<p>Dans l'excellent et courageux ouvrage sur l'Italie, de lady
+Morgan, je remarque que l'expression <i>Rome de l'Océan</i> est
+appliquée à Venise; la même phrase se retrouve dans <i>les
+Deux Foscari</i>. Heureusement mon éditeur peut attester en
+mon nom que la tragédie fut composée et envoyée en Angleterre
+avant que j'eusse vu l'ouvrage de lady Morgan, que je
+reçus seulement le 16 d'août. Mais je m'empresse de remarquer
+cette coïncidence, et de céder l'originalité de la phrase à
+celle qui l'a pour la première fois présentée au public. Et je le
+fais avec d'autant plus d'empressement, que l'on m'apprend
+(car je me suis peu donné la peine de m'en assurer par moi-même)
+que je viens d'être l'objet d'une accusation de plagiat.
+Déjà l'on m'avait envoyé sous le voile de l'anonyme une
+déclaration menaçante de la même espèce, sans doute dans
+le but d'arracher de moi quelque argent. Quoi qu'il en soit,
+je n'ai rien à répondre aux imputations de ce genre. L'on
+m'accuse d'avoir composé la description d'un voyage en vers
+d'après le récit de plusieurs naufrages réels <i>en prose</i>, en
+prenant à cette source tous les matériaux qui me semblaient
+le plus importans. Gibbon fait un mérite au Tasse «d'avoir
+copié dans les chroniqueurs les plus minutieux détails du
+siége de Jérusalem.» La même chose est peut-être à blâmer
+chez moi; je m'en soucie fort peu.</p>
+
+<p>Pendant que je travaillais à défendre le caractère de Pope,
+la troupe famélique des écrivains de <i>Grub-Street</i> semble avoir
+voulu attaquer <i>le mien</i>: rien de mieux, pour eux et pour
+moi. Une des accusations portées dans leur épître anonyme
+est surtout fort amusante: on y pose en fait sérieusement que
+«j'ai reçu 500 livres sterling pour avoir annoncé le cirage
+patenté de Day et Martin.» Voilà le compliment le plus flatteur
+que l'on ait jamais accordé à la puissance de mon style.
+On y voit encore la preuve qu'une personne a tenté de faire
+connaissance avec M. Townsend (homme de lois, qui vint,
+il y a trois ans, me trouver à Venise pour affaire), dans l'intention
+de recevoir de ce visiteur accidentel la confidence de
+quelques diffamations particulières sur mon compte. M. Townsend
+est libre de dire ce qu'il sait. Je ne rappelle cette circonstance
+que pour indiquer quel misérable monde se trouve
+renfermé au milieu du monde littéraire, et comment ces honnêtes
+gens-là travaillent. On me fait un autre crime, m'a-t-on
+dit, dans la <i>Gazette littéraire</i>, d'avoir écrit des notes
+pour la <i>Reine Mab</i>, ouvrage que je n'avais jamais vu avant
+sa publication, et que je me souviens d'avoir alors montré à
+M. Sotheby comme un poème d'un mérite et d'une imagination
+remarquable. Je n'ai pas écrit une seule de ces notes; je
+ne les ai jamais vues manuscrites. Personne même ne sait
+mieux que leur véritable auteur combien nous différons tous
+deux matériellement d'opinion quant à la partie métaphysique
+de l'ouvrage; mais je n'en admire pas moins hautement,
+avec tout ce qui n'est pas aveuglé par la bassesse et la bigotterie,
+ce qu'il y a de poésie dans cette production et dans les
+autres du même auteur.</p>
+
+<p>M. Southey aussi, dans la pieuse préface d'un poème où
+l'irréligion est aussi inoffensive que dans Wat-Tyler l'esprit
+de sédition, attendu que l'un et l'autre restent également absurdes,
+invoque contre moi la sévérité des lois, attendu que
+la tolérance de pareils écrits aurait conduit à la révolution
+française: <i>non pas</i> des écrits dans le genre de Wat-Tyler,
+mais de ceux de l'<i>école satanique</i>. Cela est faux, et M. Southey
+sait fort bien que cela est faux. Tous les écrivains français
+de quelqu'indépendance furent persécutés; Voltaire et
+Rousseau furent exilés, Marmontel et Diderot furent mis à la
+Bastille; et le despotisme de ce tems fit une guerre continuelle
+à tous les écrivains de la même secte. En second lieu, la révolution
+française ne fut pas occasionnée par un écrit quelconque;
+elle serait arrivée quand même aucun de ces écrits
+n'eût existé. C'est la mode d'attribuer tout à la révolution
+française, et la révolution française à tout, excepté à sa réelle
+cause. Cette cause est évidente:--le gouvernement exigeait
+trop, et le peuple ne pouvait <i>donner</i> ni <i>supporter davantage</i>;
+sans cela, les encyclopédistes auraient inutilement usé toutes
+les plumes du monde. Et la révolution <i>anglaise</i>--(la première,
+j'entends), par qui fut-elle occasionnée? Certes, les
+puritains étaient aussi pieux, aussi sévères que Wesley ou
+son biographe! Je le répète donc; les actes,--les actes de
+la part du gouvernement, et non pas les écrits qui les attaquent,
+ont causé les tourmentes passées, et causeront celles
+qui se préparent.</p>
+
+<p>Je ne suis pas révolutionnaire, mais je les regarde comme
+inévitables. Mon vœu serait de voir la constitution anglaise
+restaurée plutôt que renversée. Aristocrate par ma naissance,
+et j'ajouterai par mon caractère, j'ai encore la plus grande
+partie de ma fortune dans les fonds publics; qu'aurais-je donc
+à gagner à une révolution? Peut-être ai-je plus à y perdre,
+en tous cas, que M. Southey, avec toutes ses places, ses gratifications,
+pour ses panégyriques et ses calomnies. Mais, je
+le répète, une révolution est inévitable. Que le gouvernement
+soit fier d'avoir réprimé quelques misérables tumultes; ils ne
+sont que de faibles vagues repoussées pour un instant du rivage,
+tandis que la grande marée roule cependant, et gagne
+à chaque minute un nouveau terrain. M. Southey nous accuse
+de saper la religion du pays; croit-il donc la soutenir en écrivant
+des vies telle que celle de Wesley? Jamais un culte ne
+tombe sans qu'un autre ne le remplace. Il n'y eut, il n'y
+aura jamais de contrée sans religion. On nous citera encore
+la France; mais ce fut dans Paris seulement un parti frénétique,
+qui soutint, et pour un instant encore, la dogmatique
+absurdité de la théophilantropie. Si l'église d'Angleterre est
+renversée, elle tombera sous les coups des sectaires, et non
+pas des sceptiques. Les hommes sont aujourd'hui trop sages,
+trop éclairés, trop convaincus de leur immense importance
+dans les royaumes de la métaphysique, pour jamais se soumettre
+à l'impiété du doute. Il peut y avoir quelques spéculateurs
+incrédules; mais c'est comme quelques rares gouttes
+d'eau dans le pâle rayon de la raison humaine. Ils sont en
+fort petit nombre; et leurs opinions, dépouillées d'enthousiasme
+et sans aliment pour les passions, ne feront jamais de
+prosélytes,--à moins toutefois qu'on ne les persécute:
+cette circonstance, sans doute, pourrait leur donner quelque
+importance.</p>
+
+<p>M. Southey triomphe avec une lâche férocité, en prévoyant
+le <i>repentir du lit de mort</i> des objets de sa haine; il a
+formé lui-même une charmante <i>vision du jugement</i> en prose
+aussi bien qu'en vers, et remplie de la plus impudente impiété.
+Quelles seront les sensations de M. Southey ou les
+miennes, dans l'instant terrible où il faudra quitter la vie?
+c'est ce que ni lui ni moi ne devrions songer à décider. Je n'ai
+pas attendu <i>mon lit de mort</i> pour me repentir d'une foule
+d'actions; j'ai cela de commun avec la plupart des hommes,
+tant soit peu réfléchis, et en dépit de l'<i>orgueil diabolique</i> que,
+dans sa fureur, ce misérable renégat attribue à ceux qui <i>le</i>
+méprisent. Sans doute il ne m'appartient pas de peser et de
+déterminer ce que j'ai pu faire de bien ou de mal; mais du
+moins je puis borner ma défense à l'assertion très-facile à
+prouver, que, dans ma position, j'ai toujours fait plus de
+bien réel dans une seule année, depuis que j'ai atteint ma
+vingtième, que n'en a fait M. Southey dans tout le cours de
+sa méprisable et mobile existence. Il est quelques actions
+que je puis me rappeler avec un noble orgueil, et que les calomnies
+d'un écrivain vendu ne sauraient atteindre. Il en est
+d'autres auxquelles je me reporte avec douleur et repentir;
+mais le seul acte de ma vie que M. Southey puisse réellement
+connaître, puisqu'il me mit en rapport avec l'un de ses amis
+intimes, ne saurait certainement être une occasion de déshonneur
+pour cet ami ni pour moi-même.</p>
+
+<p>Je n'ignore pas les autres calomnies de M. Southey; je sais
+tout ce qu'il osa publier, à son retour de Suisse, contre moi et
+d'autres personnes honorables: dans ce monde, cette conduite
+lui a fait peu de profit, et si sa croyance est la bonne, elle doit
+lui en faire encore moins dans l'autre. Il ne m'appartient pas
+de préjuger quel sera <i>son lit de mort</i>: c'est une affaire entre
+lui et son créateur. Mais, certes, il est plaisant et odieux de
+voir l'arrogance de ce prédicateur indifférent de toutes les
+doctrines, désignant à la damnation éternelle, ses frères,
+quand il a dans son pupitre des productions telles que <i>Wat-Tyler</i>,
+l'<i>Apothéose de George III</i>, et l'<i>Élégie sur Martin le
+régicide</i>. Il semble que l'une de ses consolations soit une certaine
+note latine d'un certain ouvrage d'un certain M. Landor,
+pour lequel l'amitié de Robert Southey sera, dit-il, <i>un honneur,
+quand les disputes éphémères et les éphémères réputations
+du jour seront oubliées</i>. Pour moi, je n'envie pas une amitié
+ni une gloire réversible, avec les intérêts, comme la fortune
+de M. Thélusson, à la troisième et quatrième génération.--Cette
+amitié sera probablement aussi mémorable que les épopées
+de M. Southey, desquelles Porson a dit (comme je l'ai
+répété, il y a dix ou douze ans, dans <i>les Bardes anglais</i>),
+qu'on s'en souviendrait quand Homère et Virgile seront oubliés,
+et non pas avant. Je le laisse pour le présent.</p>
+
+<p>FIN DE LA NOTE.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h1>CAÏN,</h1>
+
+<h3>MYSTÈRE.</h3>
+
+<p class="rig">«Or le serpent était le plus malin<br>
+des animaux que le Seigneur Dieu<br>
+avait faits.»<br>
+(<i>Genèse</i>, chap. III, vers. I.)</p>
+
+<br><br><br><br><br><br><br>
+
+
+<h5>A</h5>
+
+<h3>SIR WALTER SCOTT, BARONNET,</h3>
+<br><br>
+
+<p><i>Ce Mystère de Caïn</i> est dédié, par son obligé ami et dévoué
+serviteur,</p>
+
+<p class="rig">L'AUTEUR.</p>
+
+<br><br><br><br>
+<h3>PRÉFACE.</h3>
+<br>
+<p>Les scènes suivantes sont intitulées <i>Mystère</i>,
+par allusion à l'ancien titre de <i>mystère</i> ou <i>moralité</i>
+donné aux drames dont le sujet était analogue.
+L'auteur n'a cependant pas pris les
+mêmes libertés qui jadis étaient tolérées dans
+les ouvrages de ce genre, comme peut s'en
+convaincre tout lecteur curieux de consulter
+ces productions très-profanes, en anglais, en
+français, en italien ou en espagnol. L'auteur
+s'est efforcé de conserver le langage qui convenait
+le mieux à ses personnages; et quand il a
+cru devoir emprunter celui de l'<i>Écriture</i>, il
+l'a reproduit en l'altérant aussi peu, même
+quant aux paroles, que pouvait le permettre
+le rhythme poétique. Le lecteur se souviendra
+que la <i>Genèse</i> ne dit pas qu'Ève fut tentée par
+un démon, mais par <i>le serpent</i>; et cela, uniquement
+parce qu'il était le plus subtil des animaux.
+Quelle que soit l'interprétation que les
+rabbins et les pères aient donnée à ce passage,
+j'ai dû prendre les mots comme je les ai trouvés,
+et répliquer avec l'évêque Watson, quand
+on lui citait en pareille occasion les Pères, tandis
+qu'il était recteur de Cambridge: «Voyez
+le livre,» entendant parler de l'Écriture. Il
+faut encore se rappeler que mon sujet n'a rien
+de commun avec le <i>Nouveau-Testament</i>, et que
+l'on ne pourrait, sans anachronisme, s'y reporter
+le moins du monde.</p>
+
+<p>Depuis long-tems je n'ai lu de poèmes sur
+des sujets religieux. Je n'ai pas relu Milton depuis
+l'âge de vingt ans; mais avant cet âge, je
+l'avais tant de fois parcouru, que l'impression
+ne s'en est jamais effacée. Je n'ai pas lu <i>la Mort
+d'Abel</i> de Gessner depuis l'âge de huit ans, à
+Aberdeen. Le souvenir que j'en ai conservé est
+en général agréable; mais quant aux détails, je
+me souviens seulement que la femme de Caïn
+s'appelait Meala.--Dans mon ouvrage, je les
+appelle Adah et Zillah, les premiers noms féminins
+qui soient écrits dans la <i>Genèse</i>; c'était
+celui des femmes de Lamech: celles de Caïn et
+d'Abel ne sont pas désignées par leurs noms.
+Ainsi, dans le cas où le même sujet nous aurait
+inspiré quelques idées analogues, je puis dire
+que je l'ignore, et je ne m'en soucie que légèrement.</p>
+
+<p>Le lecteur n'oubliera pas non plus qu'on ne
+trouve pas une seule allusion à la vie future
+dans les ouvrages de Moïse, ni même dans tout
+le vieux Testament. Les raisons de cette singulière
+omission sont développées dans le livre de
+Warburton, de <i>la Légation divine</i>; elles sont,
+ou elles ne sont pas satisfaisantes: mais il est
+certain qu'on n'en a pas trouvé de meilleures.
+J'ai pu supposer, dans tous les cas, que Caïn
+n'en avait pas encore pris connaissance, sans
+avoir eu besoin, je l'espère, de falsifier l'Écriture-Sainte.</p>
+
+<p>Quant au langage de Lucifer, je ne pouvais
+guère le modeler sur celui d'un prédicateur
+chrétien; mais j'ai fait ce qui était en mon pouvoir
+pour le maintenir dans les bornes de la politesse
+spiritualiste.</p>
+
+<p>S'il se défend d'avoir tenté Ève sous la forme
+du serpent, c'est uniquement parce que la <i>Genèse</i>
+n'offre pas la plus indirecte allusion à quelque
+chose de ce genre, et qu'elle ne met en
+scène le serpent que dans le cercle de ses facultés
+serpentines.</p>
+
+<br>
+
+<p>NOTA.--Le lecteur remarquera que l'auteur
+adopte dans ce poème l'opinion de Cuvier, que
+le monde, avant la création de l'homme, avait
+été déjà plusieurs fois détruit. Cette hypothèse,
+fondée sur l'étude des différentes couches de
+terre, et sur les ossemens des énormes animaux
+dont la race est perdue, et que l'on a trouvés
+parmi elles, n'est pas contraire au récit de
+Moïse, et sert plutôt à le confirmer. Nul ossement
+humain n'a été découvert, bien que ceux
+d'autres animaux dont la race est encore aujourd'hui
+conservée se retrouvent mêlés aux
+squelettes des races disparues. L'assertion de
+Lucifer, que le monde préadamite fut aussi
+peuplé d'êtres raisonnables, d'une intelligence
+supérieure à celle de l'homme, et doués d'une
+force comparable à celle du mammoth, etc., etc.,
+est d'ailleurs une fiction poétique destinée à le
+servir dans ses projets de séduction.</p>
+
+<p>Je dois ajouter qu'Alfieri a fait une <i>tramélogédie</i>
+intitulée <i>Abel</i>. Je ne l'ai jamais lue, non
+plus qu'aucun des autres ouvrages posthumes
+de cet écrivain, à l'exception de sa Vie.</p>
+
+<br><br>
+
+<h4>PERSONNAGES.</h4>
+
+<p class="mid">HOMMES.</p>
+
+<p>ADAM.<br>
+CAÏN.<br>
+ABEL.</p>
+
+<p class="mid">FEMMES</p>
+
+<p>ÈVE.<br>
+ADAH.<br>
+ZILLAH.</p>
+
+<p class="mid">ESPRITS</p>
+
+<p>L'ANGE DU SEIGNEUR.<br>
+LUCIFER.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h1>CAÏN.</h1>
+<br><br><br>
+<h2>ACTE PREMIER.</h2>
+<br><br>
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="stage1">(La scène se passe hors du Paradis.--Le soleil se lève.)</p>
+
+<p class="stage1">ADAM, ÈVE, CAÏN, ABEL, ADAH, ZILLAH,<br>
+offrant un sacrifice.</p>
+<br>
+<p class="mid">ADAM.</p>
+
+<p>O Dieu, l'éternel, l'infini, le très-sage!--toi
+qui d'une parole fis jaillir des ténèbres la lumière
+sur l'abîme des eaux:--salut, Jéhovah! salut encore
+au retour de la lumière!</p>
+
+<p class="mid">ÈVE.</p>
+
+<p>O Dieu! qui nommas le jour, et séparas pour la
+première fois le matin de la nuit;--toi qui divisas
+les flots, et donnas le nom de firmament à une partie
+de ton ouvrage,--à jamais, salut!</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>O Dieu! qui transformas les élémens en terre, en
+eau, en air et en flamme; toi, père des jours et des
+nuits, et avec eux des mondes éclairés de leurs flambeaux,
+ou voilés de leurs ténèbres; toi qui communiques
+l'existence à des êtres faits pour en jouir et
+pour les aimer aussi bien que toi,--salut, mille
+fois salut!</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Dieu éternel! père de toutes choses! qui créas ces
+êtres excellens et brillans de beauté, pour être aimés
+plus que toutes choses, à l'exception de toi,--permets-moi
+de les confondre avec toi dans le même
+amour.--Salut! mille fois salut!</p>
+
+<p class="mid">ZILLAH.</p>
+
+<p>O Dieu! qui, malgré ton amour, ta puissance et
+ta bonté, permis au serpent de nous séduire, et
+d'arracher mon père au paradis terrestre, préserve-nous
+aujourd'hui d'autres malheurs.--Salut! mille
+fois salut!</p>
+
+<p class="mid">ADAM.</p>
+
+<p>Caïn, mon fils, mon premier né, pourquoi gardes-tu
+le silence?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Pourquoi parlerais-je?</p>
+
+<p class="mid">ADAM.</p>
+
+<p>Pour prier.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>N'avez-vous pas prié vous-même?</p>
+
+<p class="mid">ADAM.</p>
+
+<p>Oui, et de la plus grande ferveur.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et très-haut: je vous ai entendus.</p>
+
+<p class="mid">ADAM.</p>
+
+<p>Puisse Dieu nous avoir également entendus!</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>Ainsi soit-il!</p>
+
+<p class="mid">ADAM.</p>
+
+<p>Et cependant mon fils aîné se tait encore.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mieux vaut que je reste silencieux.</p>
+
+<p class="mid">ADAM.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je n'ai rien à demander.</p>
+
+<p class="mid">ADAM.</p>
+
+<p>Rien dont tu puisses rendre grâce?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Non.</p>
+
+<p class="mid">ADAM.</p>
+
+<p>Ne vis-tu pas?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Ne dois-je pas mourir?</p>
+
+<p class="mid">ÈVE.</p>
+
+<p>Hélas! le fruit défendu de l'arbre commence à
+tomber devant nous.</p>
+
+<p class="mid">ADAM.</p>
+
+<p>Et nous devons le recueillir. O Dieu! pourquoi as-tu
+planté l'arbre de la science?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et pourquoi n'avez-vous pas cueilli le fruit de
+l'arbre de vie? alors vous auriez pu le braver!</p>
+
+<p class="mid">ADAM.</p>
+
+<p>O mon fils! ne blasphème pas: c'est ainsi que
+parlait le serpent.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Pourquoi pas? le reptile parlait bien. Vous aviez
+l'arbre de la science, vous aviez celui de la vie:--la
+science est bonne et la vie est bonne; comment
+donc toutes deux peuvent-elles être mauvaises?</p>
+
+<p class="mid">ÈVE.</p>
+
+<p>Mon fils, tu parles comme à l'instant où je péchai,
+alors que tu n'étais pas encore né. Ne me rappelle
+pas mon malheur par le tien. Je me suis repentie.
+Ne m'offre pas la vue de l'un de mes enfans
+succombant aux inspirations du serpent devant les
+murs mêmes du paradis qu'il a pour jamais fermé à
+tes parens. Sois satisfait de ce qui est. Sans notre
+curiosité fatale, tu serais heureux dans ce moment,--ô
+mon cher fils!</p>
+
+<p class="mid">ADAM.</p>
+
+<p>Nos prières sont terminées, séparons-nous, et
+reprenons nos travaux: ils sont nécessaires sans être
+pénibles. La terre est jeune encore; elle récompense
+volontiers, par le don de ses fruits, notre léger
+travail.</p>
+
+<p class="mid">ÈVE.</p>
+
+<p>Caïn, vois ton père calme et résigné: fais comme
+lui.</p>
+
+<p class="stage1">(Adam et Ève sortent.)</p>
+
+<p class="mid">ZILLAH.</p>
+
+<p>Ne le veux-tu pas, mon frère?</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>Pourquoi ce nuage qui obscurcit ton front? il ne
+peut te servir de rien, si ce n'est à réveiller le courroux
+de l'Éternel.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Mon cher Caïn, serais-je également l'objet de ton
+courroux?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Non, Adah! seulement je voulais être seul un
+instant. Abel! je souffre; mais ce mal sera passager.
+Devance mes pas, mon frère,--je ne tarderai pas
+à te suivre; et vous aussi, mes sœurs, ne tardez
+pas davantage: vous ne devez pas recevoir un repoussant
+accueil. Je vous suis.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Mais je reviendrai, si tu tardes quelque tems.</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>La paix du Seigneur soit dans votre ame, mon
+frère!</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Abel, Zillah, Adah.)</p>
+
+<p class="mid">CAÏN, seul.</p>
+
+<p>Et c'est là la vie!--Travailler! et pourquoi travailler?--parce
+que mon père n'a pu conserver sa
+place dans l'Éden. Mais en suis-je cause?--je n'étais
+pas né; je ne cherchais pas à naître, et je ne
+tiens nullement au sort dans lequel m'a placé cette
+naissance. Pourquoi faut-il qu'il ait cédé au serpent
+et à la femme? ou pourquoi souffrir d'avoir cédé?
+Quel crime dans cette faiblesse? L'arbre était planté,
+pourquoi ne l'était-il pas pour lui? et sinon, pourquoi
+le placer près de lui, au centre de l'Éden, et
+le plus beau de tous les arbres? A toutes mes questions,
+ils n'ont qu'une réponse: «Il l'a voulu; il
+est bon.» Et comment puis-je le savoir? Parce qu'il
+est tout-puissant, s'ensuit-il qu'il soit souverainement
+bon? Je ne le juge que par les résultats:--ils
+sont amers.--Faut-il que je les subisse pour
+une faute qui n'est pas la mienne? Mais qu'aperçois-je
+près d'ici?--une forme comme celle des anges;
+mais l'aspect plus triste et plus sévère que le leur.
+Je frémis malgré moi; pourquoi cependant le craindrais-je
+plus que les autres esprits dont je vois tous
+les jours, dans le crépuscule, les épées flamboyantes,
+alors qu'errant autour des portes dont l'entrée nous
+est interdite, je cherche à saisir quelque chose des
+jardins qui devaient être mon héritage, avant que la
+nuit n'en obscurcisse les murailles et les arbres immortels?
+Si les chérubins armés ne m'effraient pas,
+pourquoi frémirais-je à l'aspect de celui qui maintenant
+s'approche? Cependant, il semble plus puissant
+qu'eux tous; leur égal en beauté, et cependant moins
+radieux qu'il ne fut ou pourrait être. Le chagrin
+semble une partie de son immortalité; se pourrait-il?
+et la douleur ne serait-elle pas le partage exclusif
+des hommes? Le voici.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Lucifer.)</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Mortel!</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Ange! quel es-tu?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Le maître des anges.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>S'il est ainsi, peux-tu les abandonner, et descendre
+près d'une vile poussière?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Je connais les pensées de la poussière; j'y compatis,
+ainsi qu'aux vôtres.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Eh quoi! vous connaissez mes pensées?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Elles sont celles de tout être digne de penser;--c'est
+la partie immortelle de votre substance qui
+parle en vous.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Quelle partie immortelle? cela ne nous a pas été
+révélé. L'arbre de vie nous fut enlevé par la folie
+de mon père, et celui de la science fut trop tôt dépouillé
+par l'avidité de ma mère; tout le fruit qui
+nous en soit resté est la mort!</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Ils t'ont trompé; tu vivras.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je vis, mais je vis pour mourir. Je ne vois rien
+dans la mort qui m'effraie, si ce n'est que je sens un
+frisson invincible, un aveugle et naturel instinct de
+vie que j'abhorre, autant que je me méprise moi-même,
+et cependant que je ne puis dompter:--voilà
+pourquoi je vis encore. Pourquoi suis-je, hélas!
+né?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Tu vis, et tu vivras à jamais. Ne crois pas que la
+terre qui forme ton enveloppe soit la condition de
+ton existence:--elle te quittera, et tu seras encore
+le même.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Le <i>même</i>! et pourquoi pas mieux?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Il se pourra que tu sois comme nous.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et vous?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Nous sommes éternels.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Êtes-vous heureux?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Nous sommes puissans.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Êtes-vous heureux?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Non: l'es-tu?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Comment le serais-je? Regarde-moi.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Pauvre argile! Et tu as la prétention d'être malheureux!
+toi!</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je le suis.--Mais toi, avec toute ta puissance,
+qui es-tu?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Un être qui aspire au rang de ton créateur, et qui
+ne t'aurait pas fait ce que tu es.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Ah! tu me sembles presque un dieu, et--</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Je ne le suis pas; et n'ayant pu le devenir, je ne
+veux être que ce que je suis. Il a vaincu; qu'il
+règne!</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Qui?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Le créateur de ton père et celui de la terre.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et du ciel, de tout ce qu'il renferme. J'ai entendu
+ses anges le chanter, et mon père le redire.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Ils disent--ce qu'ils sont forcés de chanter et de
+dire, sous peine d'être ce que je suis,--ce que tu
+es: des esprits et des hommes.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et que sommes-nous?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Des ames qui osent jouir de leur immortalité,--des
+ames qui osent regarder en face leur éternel
+tyran, et lui dire que son mal n'est pas bon. Si,
+comme il le dit, il nous a créés--ce que je ne sais
+ni ne crois;--quoi qu'il en soit--il ne peut nous
+anéantir: nous sommes immortels!--Bien plus, il
+en est ravi, afin de nous torturer davantage. Qu'il
+le fasse donc: il est tout-puissant;--mais dans sa
+grandeur, il n'est pas plus heureux que nous au milieu
+de nos tourmens. La bonté n'aurait pas fait le
+mal; et qu'a-t-il fait autre chose? Laissons-le cependant
+reposer sur son trône immense et solitaire;
+qu'il crée des mondes nouveaux pour adoucir l'ennui
+d'une insipide éternité et d'une immense solitude!
+Qu'il lance dans l'espace globes sur globes:
+le tyran n'en est pas moins seul; et s'il pouvait donner
+la faculté de le combattre, il serait moins malheureux.
+Mais qu'il règne, et que sans cesse il multiplie
+sa misère. Esprits et hommes, nous devons
+entre nous sympathiser: nos souffrances sont communes;
+apprenons à les supporter, en réunissant à
+jamais notre misère, tandis que lui, accablé sous le
+poids de sa grandeur, il ne pourra que créer encore,
+et toujours créer.--</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Tu me parles de choses qui, depuis long-tems, flottent
+comme autant de visions à travers mes pensées:
+je ne pouvais concilier ce que je vois avec ce que
+j'entends. Mon père et ma mère me parlent de serpent,
+d'arbres et de fruits; je vois les portes de ce
+qu'ils nomment leur paradis gardées par l'épée flamboyante
+de chérubins qui nous repoussent, eux et
+moi; je sens le poids d'un travail journalier et d'une
+constante pensée; je contemple un monde où je ne
+semble rien, avec des idées qui semblent capables
+de tout maîtriser:--mais je me croyais seul en
+proie à ce genre de misère.--Mon père est abattu;
+ma mère n'a plus cette ame qui lui faisait aspirer
+après la science, au risque d'une malédiction éternelle;
+mon frère est un jeune gardeur de troupeaux,
+qui offre les premiers nés de ses brebis à celui qui
+ne permet pas à la terre de rien donner qui ne soit
+arrosé de nos sueurs; ma sœur Zillah chante un
+hymne d'actions de grâces avant les oiseaux du matin;
+et mon Adah, ma bien-aimée, elle ne comprend
+rien aux soucis qui me dévorent: en un mot, jusqu'alors,
+aucun être n'avait sympathisé avec moi.
+Eh bien!--je suis ravi de m'associer aux esprits.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Si ton ame ne te rendait pas digne d'une pareille
+association, je n'apparaîtrais pas maintenant à tes
+yeux. Comme la première fois, un serpent eût suffi
+pour te charmer.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Oh! serait-ce donc toi qui tentas ma mère?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Je ne tente qu'avec l'appât de la vérité. N'y avait-il
+pas l'arbre de la science? l'arbre de vie n'était-il
+pas encore chargé de fruits? Suis-je cause qu'elle
+trembla d'y toucher? Est-ce moi qui plaçai des objets
+défendus à la portée d'êtres innocens, et que leur
+innocence même devait rendre curieux? Moi, je
+vous aurais créés des dieux; et celui qui vous a exilés
+ne l'a fait que pour vous empêcher «de manger le
+fruit de vie, et de devenir des dieux comme nous.»
+N'étaient-ce pas là ses paroles?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Oui; et je les entendis de ceux qui les avaient
+entendues au milieu des éclairs.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Quel était donc le démon, de celui qui vous défendait
+de vivre, ou de celui qui voulait vous faire
+vivre à jamais dans le bonheur et le pouvoir de la
+science?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Pourquoi n'ont-ils pas ravi le fruit de l'un et de
+l'autre arbre, ou n'ont-ils pas laissé tous les deux?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>L'un vous appartient déjà, l'autre peut vous appartenir
+encore.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et par quel moyen?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>En résistant; en demeurant vous-mêmes. L'ame
+est supérieure à tout, quand l'ame veut bien se comprendre,
+quand elle se fait le point central du cercle
+qui l'entoure,--et qu'elle est faite pour maîtriser.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais n'as-tu pas tenté mes parens?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Moi? misérable poussière! et pourquoi, comment
+les aurais-je tentés?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Le serpent, disent-ils, était un esprit.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Qui l'a dit? cela n'est pas écrit là-haut. L'homme,
+dans ses craintes immenses et sa petite vanité, peut
+bien rejeter sur les substances spirituelles le tort de
+sa propre chute; mais notre orgueilleux despote ne
+voudrait pas falsifier ainsi les faits. Le serpent était
+le serpent,--rien de plus, et cependant l'égal de
+ceux qu'il tenta, par sa nature terrestre comme la
+leur;--leur supérieur en sagesse, puisqu'il put les
+séduire, et leur donner la connaissance qui devait
+détruire leurs insipides plaisirs. Crois-tu que je
+voulusse revêtir l'enveloppe des êtres qui doivent
+mourir?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais, enfin, le reptile avait-il un démon en lui?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Il ne fit qu'en éveiller un dans ceux qu'entraînait
+sa langue venimeuse. Je te répète que le serpent
+n'était rien de plus qu'un serpent: demande-le
+au chérubin qui garde l'arbre séducteur. Quand des
+milliers de siècles auront roulé sur vos cendres dispersées
+et sur celles de votre race, les habitans de
+la terre pourront bien alors cacher sous les fables
+leurs fautes primitives, m'attribuant un déguisement
+que je méprise, comme je méprise tout ce qui plie
+le genou devant celui qui ne fit des êtres que pour
+les courber devant sa triste et solitaire éternité; mais
+nous qui voyons la vérité en face, nous devons la
+reproduire. Tes malheureux parens écoutèrent les
+conseils d'un reptile; ils tombèrent. Et pourquoi les
+esprits les auraient-ils tentés? Quel objet digne d'envie,
+que les bornes étroites de votre paradis, pour
+des intelligences qui peuvent traverser l'espace!--Mais
+je te parle de choses que tu ignores, avec ton
+arbre de la science.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais du moins tu ne peux parler d'une nouvelle
+science sans m'inspirer le désir de la pénétrer, la
+soif de m'en abreuver; oui, mon ame est digne de
+la comprendre.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>En aurais-tu le courage?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Tu peux l'éprouver.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Oserais-tu contempler la mort?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je ne l'ai pas encore vue.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Mais tu devras la subir.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mon père dit que c'est une chose terrible, ma
+mère pleure en l'entendant nommer: Abel, alors,
+lève les yeux au ciel; Zillah laisse retomber les siens
+vers la terre, en soupirant une prière; Adah me regarde,
+et se tait.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Mais toi?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>D'indicibles pensées pénètrent dans mon cœur embrasé,
+quand j'entends parler de cette toute-puissante
+mort qui semble inévitable. Ne pourrais-je
+lutter contre elle? J'ai lutté avec le lion, quand j'étais
+encore enfant; je jouais avec lui, jusqu'à ce
+qu'il s'échappât de mes bras en rugissant.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Elle n'a pas de forme; mais elle anéantira tous
+les êtres, enfans de la terre, qui sont revêtus d'une
+forme.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Ah! je croyais que c'était un être; et quel autre
+qu'un être pouvait créer quelque chose d'aussi fatal
+aux êtres?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Demande au destructeur.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Quel est-il?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Le créateur.--Donne-lui le nom qu'il te plaira;
+il ne crée que pour détruire.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je ne le savais pas; cependant, au nom de la mort,
+je le conjecturais: je ne la connais pas, mais elle
+me semble horrible. Dans la vaste désolation des
+nuits, je l'ai recherchée, j'ai tenté de la surprendre;
+et quand je voyais les formes gigantesques que l'ombrage
+jetait sur les murs d'Éden, et que traversait
+le glaive étincelant des chérubins, j'attendais après
+ce que je croyais elle: car, en même tems que la
+crainte, naissait dans mon cœur le désir de connaître
+ce qui devait tous nous subjuguer;--mais rien
+ne se présentait. Alors je détachais mes yeux accablés
+de la vue du paradis défendu, notre première
+patrie; je les reportais aux flambeaux répandus sur
+nos têtes, si nombreux et si ravissans: eux aussi devront-ils
+donc mourir?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Peut-être;--mais long-tems après que vous ne
+serez plus, toi et les tiens.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>J'en suis ravi; je n'aurais pas voulu les voir mourir:
+ils sont trop beaux. Qu'est-ce que la mort? Je
+sens, et je le crains, que c'est une chose terrible;
+mais, pourquoi? je ne puis le comprendre. On nous
+l'a dénoncée comme un mal, à nous, à ceux qui péchèrent,
+à ceux qui ne péchèrent pas:--ce mal,
+quel est-il?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>On l'apprend dans la terre.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais pourrai-je le connaître?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Comme je n'ai rien de commun avec la mort, je
+ne puis répondre.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je ne serais qu'une poussière tranquille, il n'y
+aurait pas de mal; et que n'ai-je jamais été autre
+chose!</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Ce vœu est ignoble; il est même indigne de ton
+père: car, du moins, il souhaita de connaître.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais non pas de vivre; car il eût dépouillé l'arbre
+de vie.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Il en fut empêché.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Erreur mortelle, de n'avoir pas d'abord cueilli
+ce fruit; mais avant de ravir la science, il ne connaissait
+pas la mort. Hélas! à peine si j'entrevois ce
+qu'elle est, et pourtant je la redoute:--je tremble
+devant ce que j'ignore!</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Et moi, je ne crains rien, parce que je connais
+tout: voilà quelle est la vraie science.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Veux-tu m'apprendre tout?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Oui, à une condition.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Désigne-la.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>C'est que tu t'inclineras pour adorer en moi--ton
+seigneur.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Tu n'es pas le seigneur que mon père adore.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Non.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Es-tu son égal?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Non;--je n'ai rien de commun avec lui! je ne
+le voudrais pas. Je veux être au-dessus,--au-dessous,
+tout enfin, plutôt que de partager ou de reconnaître
+son pouvoir. Je reste à part, mais pourtant
+je suis grand;--il en est beaucoup qui m'adorent,
+un plus grand nombre encore m'adorera dans la
+suite:--sois au nombre des premiers.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Jusqu'à présent, je ne me suis pas incliné devant
+le Dieu de mon père, bien que mon frère Abel me
+conjurât souvent de me joindre à lui dans un commun
+sacrifice:--pourquoi fléchirais-je devant toi?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>N'as-tu jamais fléchi le genou devant lui?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je te l'ai dit;--et quel besoin de le dire? ta
+science suprême ne doit-elle pas te l'apprendre?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Celui qui n'a pas fléchi devant lui s'incline devant
+moi!</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je ne fléchis devant personne.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Tu n'en es pas moins mon adorateur: lui refuser
+son hommage, c'est par cela même me l'accorder.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Que veux-tu dire?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Tu le sauras--et bientôt.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Découvre-moi du moins le mystère de mon existence.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Suis-moi où je te conduirai.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais je dois retourner pour travailler à la terre;--j'ai
+promis--</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Quoi?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>De cueillir les prémices de quelques fruits.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Pour les offrir sur un autel avec Abel.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>N'as-tu pas dit que jamais tu n'avais fléchi devant
+celui qui t'a créé?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Oui;--mais les vives instances d'Abel m'ont entraîné:
+l'offrande est plutôt la sienne que la mienne,--et
+Adah--</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Pourquoi hésiter ainsi?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>C'est ma sœur, née le même jour, des mêmes entrailles;
+elle m'a arraché à force de pleurs cette promesse:
+car pour ne pas la voir pleurer, il me semble
+que je supporterais tout, et que j'adorerais tout.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Alors, suis-moi!</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Volontiers.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Adah.)</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Mon frère, je viens vers toi; c'est l'heure du repos
+et du bonheur,--et nous en jouissons moins
+en ton absence. Tu n'as pas travaillé ce matin; mais
+j'ai fait nos deux tâches. Viens! les fruits sont mûrs;
+ils sont colorés comme la lumière à laquelle ils doivent
+leur saveur: viens!</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Ne vois-tu pas?</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Je vois un ange; nous en avons vu beaucoup.
+Voudrait-il partager nos instans de repos?--il est
+le bien-venu.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Il ne ressemble pas aux anges que nous avons vus.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Est-ce qu'il en est d'autres? Il est le bien-venu,
+s'il leur ressemble. Ils n'ont pas dédaigné de s'asseoir
+quelquefois à notre table.--Que veut-il?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN, à Lucifer.</p>
+
+<p>Le veux-tu?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Et toi, veux-tu être à moi?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Il faut que je m'éloigne avec lui.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Quoi! nous laisser?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Moi!</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Chère Adah!</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Laisse-moi te suivre.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Non! elle ne le doit pas.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Qui es-tu pour te mettre ainsi entre nos deux
+cœurs?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>C'est un dieu.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Comment le sais-tu?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Il parle comme un dieu.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Le serpent aussi, et il mentait.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Tu te trompes, Adah!--L'arbre dont il parlait
+n'était-il pas celui de la science?</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Oui,--pour notre malheur éternel.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Encore ce malheur était-il la science:--il n'a
+donc pas menti. S'il vous a perdus, il n'a pas, du
+moins, trahi la vérité; et l'essence de la vérité ne
+peut être que bonne.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Tout ce que nous savons d'elle, c'est qu'elle a
+réuni sur nos têtes tous les maux: expulsion de notre
+patrie, terreur, travail, sueur et lassitude; regrets
+du passé, espérance de ce qui ne se réalise pas.
+Caïn! ne va pas avec cet esprit; souffre encore ce
+que nous avons déjà souffert, et aime-moi.--Je
+t'aime.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Tu l'aimes? Quoi! plus que ta mère et que ton
+père?</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Oui; est-ce un péché encore?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Non,--pas encore; mais plus tard c'en sera un--pour
+vos enfans.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Comment! ma fille ne pourra-t-elle pas aimer son
+frère Énoch?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Comme tu aimes Caïn? non.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>O mon Dieu! ils ne s'aimeraient pas? ils ne reproduiraient
+pas des êtres aimans comme eux? N'ont-ils
+pas sucé le lait du même sein? Leur père n'était-il
+pas sorti des mêmes flancs, et à la même heure que
+moi? Ne nous aimons-nous pas l'un l'autre? et multipliant
+notre existence, ne multiplions-nous pas des
+êtres qui se chériront encore, et comme je te chéris,
+mon Caïn? Oh! ne va pas avec cet esprit; il n'est
+pas des nôtres.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Le péché dont je parle n'est pas de mon œuvre;
+en vous, il ne peut être un péché,--bien qu'il le
+paraisse dans ceux auxquels vous transmettrez votre
+humanité.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Qu'est-ce qu'un péché qui n'est pas péché en lui-même?
+Les circonstances peuvent-elles tour à tour
+transformer le péché en vertu?--S'il en est ainsi,
+nous sommes donc les esclaves de--</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Des êtres plus élevés que vous sont esclaves; et
+de plus élevés qu'eux ont préféré la liberté des tortures
+aux lentes agonies d'une adulation qui s'exhalait
+en hymnes, en concerts, en prières intéressées
+vers le Tout-Puissant, non parce qu'il inspirait de
+l'amour, mais parce qu'il était tout-puissant, parce
+qu'il éveillait leur ambition ou leur terreur.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>La toute-puissance doit s'unir à la toute-bonté.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Alors, que signifie Éden?</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Démon! ne me tente pas par ta beauté; plus que
+le serpent, tu es beau: tu es aussi menteur que lui.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Aussi sincère. Demandez à Ève, votre mère; n'a-t-elle
+pas conquis la science du bien et du mal?</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>O ma mère! tu as cueilli un fruit plus fatal à
+tes descendans qu'à toi-même. Toi, du moins, tu as
+passé ta jeunesse dans le paradis, jouissant de l'innocence
+et du bonheur de converser avec des esprits
+bienheureux; pour nous, tes enfans, ignorans de
+l'Éden, nous vivons environnés par les démons qui,
+s'emparant des paroles de Dieu, nous séduisent, en
+profitant de nos propres pensées, de nos regrets et
+de notre curiosité.--Ainsi devins-tu la proie du
+serpent dans tes plus beaux jours de simplicité, de
+candeur et de joie. Je ne sais que répondre à l'être
+immortel qui se tient devant moi; je ne puis le détester;
+je le contemple avec une inquiétude qui n'est
+pas sans charme, et pourtant je ne puis m'éloigner
+de lui. Dans son regard est une attraction magique
+qui fixe sur les siens mes yeux éblouis; mon cœur
+bat avec rapidité; je tremble, et pourtant je me rapproche
+plus près,--toujours plus près. Caïn! ô
+Caïn! défends-moi de lui!</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Pourquoi craindre, mon Adah? ce n'est pas un
+mauvais ange.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Ce n'est pas Dieu;--il n'est pas à Dieu. J'ai vu
+les chérubins et les séraphins: il ne regarde pas
+comme eux.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais il est des esprits plus élevés encore:--les
+archanges.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>De plus élevés encore que les archanges.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Oui;--mais ils ne sont pas heureux.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Si le bonheur consiste dans l'esclavage,--non.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>J'ai entendu dire que les séraphins <i>aimaient le
+plus</i>,--les chérubins <i>connaissaient le mieux</i>:--celui-ci
+doit être un chérubin,--car il n'aime pas.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Et si la science la plus élevée affaiblit l'amour,
+comment se fait-il que vous cessiez d'aimer en commençant
+à connaître? Puisque les chérubins qui savent
+tout, aiment le moins, l'amour des séraphins
+ne peut être que l'ignorance: qu'ils soient incompatibles,
+la sentence portée contre tes malheureux parens
+le prouve assez. Choisissez donc entre l'amour
+et la science:--il n'est pas d'autre choix. Votre
+père s'est déjà décidé: son culte n'est que de la
+peur.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>O Caïn! choisis l'amour.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Oui, pour toi, chère Adah! mais le choix est inutile:--il
+est né avec moi;--je n'aime rien de plus.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Et nos parens?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Nous aimaient-ils quand ils enlevèrent de l'arbre
+ce qui nous exila tous du paradis?</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Alors nous n'étions pas née;--et quand nous
+l'aurions été, ne devrions-nous pas les aimer, ainsi
+que nos enfans, Caïn?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mon petit Énoch! et sa sœur encore bégayante!
+Ah! si je pouvais les croire heureux, j'oublierais à
+demi--mais jamais on ne l'oubliera, même après
+trois milliers de générations! jamais les hommes ne
+chériront la mémoire de l'homme qui, dans la même
+heure, perpétua la source du mal et de l'humanité.
+Ils se sont emparés de l'arbre de la science et du
+péché;--non contens de leur propre infortune,
+ils nous ont imposé, à moi,--à toi, au petit nombre
+des êtres aujourd'hui vivans, à la multitude innombrable
+des êtres à venir, l'obligation d'hériter d'une
+agonie que le tems ne peut qu'accroître encore!--Et
+je serai le père de tant d'infortunés! et ta beauté,
+ton amour,--ma tendresse, les momens ravissans
+écoulés dans tes bras; tout ce que nous aimons
+dans nous-mêmes et dans nos enfans, doit les conduire,
+après de longues années de péchés et de douleur,--ou
+même après quelques instans également
+pénibles, et mêlés à peine d'une courte lueur de
+plaisir; tout cela doit les mener à la mort,--ce
+fantôme inconnu! Non! l'arbre de la science n'a pas
+acquitté sa promesse:--s'ils ont péché, ils devaient
+du moins, en échange, savoir tout ce qui est
+du domaine de la science, et, par conséquent, les
+mystères qui environnent la mort! Que savent-ils?--qu'ils
+sont misérables. Quel besoin de serpens et
+de fruits pour nous l'apprendre?</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Je ne serais pas à plaindre, Caïn, si tu étais heureux.--</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Sois donc heureuse seule:--je ne veux pas d'un
+bonheur qui m'avilit, moi et les miens.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Seule, je ne pourrais, je ne <i>voudrais</i> pas être
+heureuse; mais je pense qu'entourée de leurs bras
+je puis l'être, en dépit de la mort que je ne redoute
+pas, puisque je l'ignore, bien qu'elle paraisse un
+fantôme terrible,--si j'en juge d'après ce que j'en
+entends dire.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Et, dis-tu, tu pourrais être heureuse <i>seule</i>?</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Seule! O mon Dieu! qui pourrait être heureux
+ou bon dans la solitude? L'isolement est à mes yeux
+un péché; si ce n'est quand je pense que bientôt je
+reverrai mon frère, son frère, nos enfans et nos
+parens.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Ton Dieu est pourtant seul: est-il heureux, est-il
+bon?</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Tu te trompes; il a les anges et les mortels à rendre
+heureux: son bonheur consiste à le répandre
+autour de lui; et quel bonheur peut-il exister qu'on
+ne cherche à répandre?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Interrogez votre père sur son exil d'Éden,--sur
+son premier-né;--interrogez votre propre cœur:
+il n'est pas tranquille.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Hélas! non; et vous--êtes-vous du ciel?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Si je n'en suis pas, jugez quel est ce bonheur universel
+que se plaît à répandre (comme vous le dites)
+ce créateur tout-puissant et souverainement bon de
+la vie et des choses vivantes; c'est là son secret, et
+il le garde. Nous devons souffrir, quelques-uns de
+nous doivent résister, et le tout en vain, à entendre
+ces séraphins. Mais il faut en faire l'épreuve, puisque
+d'ailleurs nous ne serions pas mieux. Il y a dans
+les esprits un sens qui leur indique toujours le juste,
+comme au sein des nuits vos yeux, jeunes mortels,
+se dirigent naturellement vers l'étoile vigilante qui
+annonce le matin.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>C'est une ravissante étoile; sa beauté me force à
+l'aimer.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Et pourquoi ne l'adorez-vous pas?</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Notre père n'adore que l'être invisible.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Le symbole de l'invisible est ce qu'il y a de plus
+ravissant dans ce qui est visible; et cet astre brillant
+est le conducteur de l'armée céleste.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Notre père dit qu'il a vu le Dieu même qui le
+créa, lui et ma mère.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p><i>Toi</i>, l'as-tu vu!</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Oui,--dans ses œuvres.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Mais en lui-même?</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Non,--si ce n'est dans mon père qui est l'image
+de Dieu, ou dans ses anges qui te ressemblent,--plus
+brillans encore, mais moins beaux, et d'un aspect
+moins imposant. Ils nous apparaissent éclatans
+comme le silencieux milieu du jour; mais pour toi,
+tu ressembles à la nuit éthérée, quand de longs et
+blancs nuages croisent l'immensité violette, quand
+d'innombrables étoiles étincellent sur l'admirable et
+mystérieuse voûte entourée d'objets qui semblent
+tentés de briller comme le soleil; leur beauté, leur
+multitude, leurs mouvemens, leurs doux rayons,
+tout nous entraîne vers eux: ils remplissent mes
+yeux de larmes; tu produis sur moi le même effet.
+Tu ne sembles pas heureux; ah! ne nous entraîne
+pas dans ton malheur, et je pleurerai sur toi.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Hélas! ces pleurs! tu ne sais pas quels océans
+doivent en être répandus--</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Par moi?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Par tous.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Comment, tous?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Par des millions, des myriades,--par toute la
+terre peuplée,--la terre non peuplée,--par l'enfer
+toujours encombré des êtres dont ton sein doit
+être le germe.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>O Caïn! cet esprit nous maudit.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Laisse-le dire; je veux le suivre.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Où?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Dans un endroit d'où il pourra revenir vers toi
+dans une heure; mais d'ici là, il verra des objets
+de plusieurs siècles.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Comment cela peut-il être?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Votre créateur n'a-t-il pas fait en quelques jours,
+du débris des anciens mondes, celui que vous habitez?
+et moi qui l'ai aidé dans cette œuvre, ne pourrais-je
+montrer dans une heure ce qu'il a fait en plusieurs,
+ou détruit en moins de tems encore?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je suis prêt à te suivre.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Mais dans une heure, reviendra-t-il sain et sauf?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Oui. Pour nous, les actes sont indépendans des
+entraves du tems; nous pouvons franchir en une
+heure l'éternité, ou bien transporter dans le cercle
+d'une heure tout ce que l'éternité renferme. Notre
+souffle ne se règle pas comme celui des mortels--mais
+cela est un mystère. Caïn, viens avec moi.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Reviendra-t-il?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Oui, femme! lui seul entre tous les mortels (le
+premier et le dernier, à l'exception d'un.....) reviendra
+de ces lieux, et te sera rendu pour peupler
+avec toi cette contrée silencieuse et aride, comme
+le sera votre monde, aujourd'hui borné à quelques
+habitans.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Où demeures-tu?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Au milieu des espaces. Où devrais-je demeurer?
+près de ton ou tes dieux:--il n'en est rien. C'est
+en ma présence que toutes les divisions s'opèrent; la
+vie et la mort,--le tems et l'éternité,--le ciel et
+la terre.--Ce qui n'est ni ciel ni terre est habité
+de l'ombre de ceux qui jadis l'habitaient ou plus
+tard l'habiteront:--voilà mes domaines! Du moins
+puis-je les séparer de <i>son</i> empire, et posséder un
+royaume qui n'est pas <i>sien</i>; et si je n'étais pas ce
+que je dis, pourrais-je demeurer en ces lieux? vous
+ne faites qu'entrevoir ses anges.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>En effet; ils apparurent quand le beau serpent
+parla pour la première fois à notre mère.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Caïn! tu m'as entendu. Soupires-tu après la
+science? je puis assouvir ta soif: je ne te demande
+pas de partager des fruits qui pourraient te ravir
+un seul des biens que vous ait laissés le vainqueur.
+Suis-moi.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Esprit! je l'ai dit.</p>
+
+<p class="stage1">(Caïn et Lucifer sortent.)</p>
+
+<p class="mid">ADAH s'écrie en les suivant:</p>
+
+<p>Caïn! Caïn! mon frère!</p>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+<br><br><br>
+
+<h2>ACTE II.</h2>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="stage1">(L'abîme de l'espace.)</p>
+
+<p class="stage1">CAÏN, LUCIFER.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je foule l'air et ne tombe pas; cependant je tremble
+de tomber.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Si tu as foi en moi, les airs te soutiendront, les
+airs dont je suis souverain.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais puis-je le faire sans impiété?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Croire est ne pas tomber, douter est périr! Tel
+est l'édit que porte l'autre Dieu, celui qui me donne
+devant ses anges le nom de Démon. Ce nom, ils le
+répètent en écho à des êtres misérables qui, ne connaissant
+rien au-dessus de leurs sens rétrécis, s'inclinent
+devant le mot qui frappe leur oreille, et
+croient toujours sincèrement le bien ou le mal que
+l'on proclame devant leur faiblesse. Je n'exige rien
+de pareil: honore-moi ou ne m'honore pas, tu
+franchiras des mondes au-delà de ton petit monde;
+quelques doutes conçus par toi durant ta fragile existence
+ne seront pas récompensés par des tortures
+de <i>ma</i> conception. Une heure viendra qu'en planant
+sur quelques gouttes d'eau, un homme dira à un
+homme: <i>Crois en moi, et marche sur les eaux</i>; alors
+l'homme pourra braver les vagues en sécurité. Je
+ne te dirai pas: Crois en moi, comme la condition
+de ton salut; mais: Suis mes pas sur le gouffre des
+espaces, et je te montrerai ce que tu ne pourras
+prendre pour un mensonge, l'histoire des mondes
+passés, présens et futurs.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>O dieu, démon, ou ce que tu peux être, est-ce là
+votre terre?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Eh quoi! tu ne reconnais pas la poussière dont
+votre père fut formé?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Se peut-il? Ce petit cercle bleu nageant dans l'espace
+éthéré, et près de lui un cercle plus étroit
+encore, et dont la lueur rappelle celle de notre nuit
+terrestre; est-ce là notre paradis?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Indique-moi la position de ce paradis.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Comment le pourrais-je? A mesure que nous avançons,
+il devient toujours plus petit; et en diminuant
+progressivement, il s'entoure d'une auréole semblable
+à la lumière qui jaillit de la plus belle des étoiles,
+quand je la contemple des limites du paradis. En
+nous écartant, je crois les voir toutes deux se joindre
+aux innombrables étoiles qui nous entourent, et
+augmenter ainsi leur multitude infinie.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Et s'il existait des mondes plus grands que le
+tien, habités par des formes plus grandes; si ces
+mondes étaient plus nombreux que la poussière de
+la triste terre, multipliée comme elle le sera en
+atomes animés, tous vivans, tous condamnés au
+malheur et à la mort, que penserais-tu?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je serais fier de la pensée qui comprend de telles
+choses.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Mais si cette haute pensée était enchaînée à une
+masse servile de matière; si, connaissant de telles
+choses, aspirant après elles, et après une science
+encore plus élevée, tu demeurais l'esclave des besoins
+les plus grossiers et les plus misérables; si tes
+plaisirs les plus purs n'étaient qu'un avilissement
+déguisé, une illusion énervante et honteuse, dont le
+seul but serait de t'entraîner à renouveler des corps
+et des ames toutes condamnées à la même fragilité,
+presque toutes à la même infortune--</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Esprit! je ne connais pas la mort, si ce n'est que
+c'est un être terrible, un hideux héritage qu'avec la
+vie je dois à mes parens, et dont je les ai entendu
+parler; double et triste héritage, autant que j'en
+puis juger encore. Mais enfin, si notre sort est tel
+que tu me le dépeins (et je sens en moi le douloureux
+pressentiment de la vérité), permets-moi de
+mourir ici; car donner le jour à des êtres dont le
+partage serait de souffrir longues années, et puis
+enfin mourir, ce n'est après tout que propager la
+mort et multiplier le meurtre.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Tu ne peux pas mourir tout-à-fait;--il est quelque
+chose qui doit survivre.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>L'autre n'en a rien dit à mon père, quand il le
+chassa du paradis, avec la mort écrite sur son front.
+Mais au moins laisse-moi détruire ce qu'il y a de
+mortel en moi, pour que je sois, quant au reste,
+semblable aux anges.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Je suis de l'essence angélique: voudrais-tu me
+ressembler?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je ne sais pas ce que tu es: je sens ton pouvoir.
+Tu me montres des objets qui surpassent mes facultés,
+et qu'il ne serait pas en ma puissance de voir;
+bien qu'ils soient encore inférieurs à mes désirs et à
+ma conception.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Quelles sont-elles, ces conceptions d'un orgueil
+assez humble pour séjourner avec les vers dans une
+enveloppe de terre?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et toi-même, qui es-tu pour affecter un esprit si
+hautain, pour jouir des priviléges des choses créées
+<i>et</i> des choses immortelles, et qui cependant sembles
+dévoré de chagrin?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Je parais ce que je suis; voilà pourquoi je te demande
+si tu voudrais être immortel.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Tu l'as dit; il faut, même en dépit de moi, que
+je sois immortel. Je l'ignorais;--mais puisqu'il le
+faut, permets-moi, heureux ou malheureux, d'anticiper
+aujourd'hui sur mon immortalité.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Tu l'anticipais avant de me connaître.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Comment?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>En souffrant.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Les tourmens seraient-ils immortels?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Nous verrons, moi et tes fils. Mais regarde maintenant,
+n'es-tu pas ravi?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Que vois-je, et qu'êtes-vous, magnifiques espaces
+que l'imagination n'aurait pu rêver? Qu'êtes-vous,
+globes infinis d'une lumière toujours plus éblouissante?
+Quel est ce désert azuré, ces champs de l'air
+sans bornes où vous roulez, semblables aux feuilles
+que je voyais flotter sur les ondes limpides de l'Éden?
+Votre course est-elle mesurée? ou parcourez-vous
+un espace sans bornes, un univers aérien toujours
+nouveau, auquel mon ame, éblouie par l'idée de l'éternité,
+ne peut penser sans vertige? O dieu! dieux!
+ou qui que vous soyez! que vous êtes beaux à contempler!
+quelle merveille dans vos effets ou dans vos
+accidens! Que je meure comme un atôme (s'il en
+est qui meurent), ou que je sois initié au mystère
+de votre nature! Mes pensées, en ce moment, ne
+sont pas aussi indignes que la poussière qui les recèle,
+des objets que je contemple. Esprit! donne-moi
+la mort, ou laisse-moi approcher davantage.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>N'es-tu pas assez près? Baisse les yeux vers votre
+terre!</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Ou est-elle? je ne vois plus rien qu'une masse
+d'innombrables lueurs.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Regarde-là.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je ne vois rien.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Elle brille cependant encore.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Quoi! ce point imperceptible?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Se peut-il? J'ai vu des vers luisans et d'autres insectes
+lumineux étinceler sur les gazons dans un
+sombre crépuscule; ils répandaient un éclat plus vif
+que le monde qui les contient.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Eh bien! tu as vu briller des vers et des mondes;--qu'en
+penses-tu?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Qu'ils sont beaux chacun dans leur propre sphère;
+et qu'au milieu des nuits auxquelles ils doivent leur
+beauté, l'imperceptible insecte, dans sa course lumineuse,
+et l'étoile immortelle, dans son immense
+carrière, doivent également être guidés.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Mais comment et par qui?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Montre-le-moi.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Oses-tu le demander?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>N'ai-je pas osé connaître ce que j'oserai en ce
+moment voir? Tu ne m'as rien montré qui satisfasse
+encore mon imagination.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Avance donc avec moi. Veux-tu contempler les
+objets mortels ou immortels?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Que vois-je là?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Des objets qui participent des deux natures: lequel
+saisit le plus ton cœur?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Les choses que je vois.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Mais qui te frappe le plus?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Les choses que je n'ai vues et ne verrai jamais:--les
+mystères de la mort.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Mais si je te montre les choses qui sont mortes,
+comme je t'ai montré plusieurs de celles qui ne mourront
+pas?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Fais-le.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Avance donc sur nos ailes puissantes.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Oh! comme nous fendons les airs! les astres s'éteignent
+peu à peu. La terre! où est ma terre? Laisse-moi,
+que je la regarde encore; c'est d'elle que je fus
+formé.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Elle est aujourd'hui moins que toi dans l'univers.
+Cependant, ne crois pas pouvoir lui échapper;
+bientôt tu lui seras rendu et à toute sa vile poussière:
+c'est une partie de ton éternité et de la
+mienne.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Où me conduis-tu?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>A ce qui existait avant toi. C'est le fantôme d'un
+monde dont le tien n'offre que les débris.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Eh quoi! notre monde n'est-il pas nouveau?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Pas plus que ne l'est la vie, et ce qui était avant
+que toi ou moi ne fussions, et les objets qui nous
+semblent plus grands que moi-même. Maintes choses
+n'auront pas de fin; quelques-unes, prétendant n'avoir
+pas eu de commencemens, en ont eu d'aussi
+misérables que le tien; et si de plus nobles substances
+ont été éteintes, c'est pour faire place à d'autres
+plus méprisables que nous ne pourrions l'imaginer:
+car il n'y a d'éternellement <i>immobile</i> que les <i>momens</i>
+et l'<i>espace</i>. Le changement n'est pas la mort, si ce
+n'est pour la matière; mais tu es matière, et tu ne
+peux comprendre que les êtres de la même nature:
+je t'en montrerai.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Matière, esprits, je puis contempler tout ce que
+tu voudras.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Avance donc!</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Les astres disparaissent; quelques-uns, au contraire,
+s'agrandissent à notre approche, et semblent
+de véritables mondes.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Ce qu'ils sont en effet.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Quoi! chacun d'eux aurait-il un Éden?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Peut-être.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et des hommes?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Oui, ou des êtres plus grands.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Ont-ils aussi des serpens?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Voudrais-tu des hommes sans serpens, et que nul
+ne pût ramper à l'exception de tes semblables?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Comme tous les flambeaux disparaissent! Où
+fuyons-nous?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Vers le monde des fantômes; celui des êtres passés,
+et des ombres qui n'existent pas encore.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais l'obscurité augmente de plus en plus;--il
+n'y a plus d'astres.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Cependant tu vois encore.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Sinistre lumière! pas de lune, pas de soleil, pas
+une immensité d'étoiles. L'azur nuancé de pourpre
+de la nuit disparaît lui-même en un crépuscule glacial;
+je vois des masses épaisses, mais elles ne ressemblent
+pas aux mondes que tu viens de me montrer,
+et qui, environnés de lumières, semblaient
+encore pleins de vie, quand avait disparu leur atmosphère
+radieuse; déroulant alors aux yeux surpris
+les formes variées de profondes vallées ou de vastes
+montagnes; quelques-uns lançant des jets de feu,
+d'autres déployant de vastes plaines liquides, d'autres
+placés à quelques pas de comètes étincelantes et
+de lunes régulières qui semblaient prendre les traits
+capricieux de ces belles terres:--mais ici, tout
+est sombre et terrible.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Rien, toutefois, n'y semble confus. Tu demandes
+à voir la mort et les objets morts?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je ne le demande pas; mais comme je sais qu'il
+en existe, et que, par le péché de mon père, nous
+sommes condamnés, lui, moi, et tous ceux qui nous
+remplaceront, à la subir, je veux la voir une fois
+de mon plein gré, avant d'être un jour entraîné à la
+voir malgré moi.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Regarde.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>C'est la nuit.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'elle sera toujours; mais franchissons
+le seuil.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>D'énormes nuages l'environnent;--quel est ceci?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Entre.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Pourrai-je revenir?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Revenir! assurément. Comment pourrait être
+d'ailleurs peuplé cet empire? Son enceinte actuelle
+est déserte auprès de ce qu'elle doit être, grâce aux
+tiens et à toi-même.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Les vapeurs s'épaississent de plus en plus; elles
+forment autour de nous des cercles fantastiques.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Avance!</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais toi?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Ne crains rien; tu ne pourrais sans moi entrer
+dans ce royaume. En avant!</p>
+
+<p class="stage1">(Ils disparaissent à travers les nuages.)</p>
+<br><br>
+<h3>SCÈNE II.</h3>
+
+<p class="stage1">(Le séjour des ombres.)</p>
+
+<p class="stage1">Entrent LUCIFER et CAÏN.</p>
+<br>
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Quel silence! quelle obscure immensité! Ils ne
+semblent former qu'un seul être, et cependant ces
+mondes sont plus peuplés que les orbes brillans et
+lumineux qui parsèment les champs supérieurs de
+l'air. Telle était cependant leur multitude, que je
+les prenais plutôt pour de légères étincelles égarées
+dans les célestes espaces, que pour des mondes habités
+eux-mêmes; mais en m'approchant davantage,
+je m'aperçus qu'ils se transformaient en autant de
+mondes matériels, faits plutôt pour servir de demeure
+à la vie, que pour vivre par eux-mêmes. Ici,
+au contraire, tout est si ténébreux, ou d'une lueur
+si épaisse, qu'on y reconnaît l'image d'un jour qui
+n'est plus.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>C'est le royaume de la mort.--Désires-tu la voir
+maintenant?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Comment répondrais-je avant de savoir précisément
+ce qu'elle est? Mais si j'en juge d'après les longues
+homélies de mon père, c'est une chose--grand
+Dieu! je n'ose y penser! Maudit soit celui
+qui inventa la vie pour conduire à la mort! ou bien
+maudite la grossière masse de vie qui ne put retenir
+ses priviléges, et transmit les conséquences de son
+crime aux innocens eux-mêmes!</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Tu maudis ton père?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Ne m'a-t-il pas maudit en me donnant le jour?
+Ne m'a-t-il pas maudit avant ma naissance, en osant
+arracher le fruit défendu?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Tu dis vrai: entre ton père et toi la malédiction
+est mutuelle. Mais tes enfans et ton frère?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Qu'ils la partagent avec moi; qu'ils héritent de ce
+qu'on m'a légué. Mais vous, royaumes obscurs, séjour
+d'ombres éternelles et de formes immenses, les
+unes complètement tracées, les autres indistinctes,
+mais toutes également imposantes et mélancoliques:--qui
+êtes-vous? Vivez-vous, ou vécûtes-vous un
+jour?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Quelque chose de l'un et de l'autre.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Alors, qu'est-ce que la mort?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Eh quoi! celui qui vous a créés ne vous a-t-il pas
+dit qu'il existait une autre vie?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Jusqu'à présent, il ne nous a dit qu'une chose:
+c'est que nous devions tous mourir.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Peut-être vous dévoilera-t-il un jour le reste.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Jour heureux!</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Oui, heureux! quand à travers d'inexprimables
+agonies, avant-courières d'agonies éternelles, il sera
+révélé à une multitude innombrable d'êtres animés,
+qu'ils n'ont reçu la vie que pour souffrir à jamais!</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Quels sont ces fantômes puissans que je vois flotter
+autour de moi?--Ils n'ont pas la forme des intelligences
+que j'ai vu errer autour de notre regretté
+paradis; ils n'ont pas celle de l'homme, telle que je
+l'ai remarquée dans Adam, dans Abel et en moi-même,
+ni dans mes sœurs, ni dans mes enfans.
+Toutefois, leur aspect, différent de celui des hommes
+et des anges, révèle des substances qui, s'ils le cèdent
+aux derniers; semblent l'emporter sur mes
+semblables; altiers, fiers, d'une beauté et d'une
+force remarquable, mais d'une expression inexplicable,
+jamais rien de tel ne s'offrit à ma vue. Ils
+n'ont pas l'aile du séraphin, la figure de l'homme,
+ou la forme des plus grands animaux; ils n'ont rien
+de ce qui respire aujourd'hui: grands, toutefois, et
+beaux comme les plus beaux et les plus grands des
+êtres animés, et cependant si différens d'eux, que je
+puis à peine supposer qu'ils existent.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Ils vécurent cependant.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Où?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Où tu vis toi-même.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Quand?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Ils ont habité sur ce que tu nommes aujourd'hui
+la terre.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Adam est pourtant le premier.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>De ta race, je l'avoue;--mais il est en même
+tems le dernier de ceux-là.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et quels sont-ils?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Ce que tu seras.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais enfin, qu'étaient-ils?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Vivans, forts, intelligens, bons, grands et glorieux;
+des êtres en tout aussi supérieurs à ton père,
+dans l'Éden, que toi et ton fils le serez à votre
+soixante-millième génération, lorsqu'elle aura atteint
+le dernier degré de dégradation;--et juge, par ta
+propre faiblesse, de ce qu'ils devront être.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>O ciel! et tous ils ont péri?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Ils ont quitté leur terre comme tu quitteras la
+tienne.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais la mienne fut-elle la leur?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Elle le fut.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais elle était différente: elle est aujourd'hui
+trop resserrée et trop humble pour porter de pareilles
+créatures.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Elle était en effet plus glorieuse.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et pourquoi est-elle déchue?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Demande à celui qui l'atteignit.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Comment?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Par la plus rigoureuse et la plus inexorable catastrophe;
+par le désordre des élémens, qui rendirent
+le inonde au chaos, comme auparavant le chaos avait
+vomi un monde: de tels événemens, rares dans le
+tems, sont fréquens dans l'éternité.--Passons, et
+jette les yeux sur le passé!</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Tableau terrible!</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Et vrai. Regarde ces fantômes! ils furent jadis,
+comme toi, entourés de matière.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et serai-je un jour comme eux?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>C'est à celui qui te fit à te répondre. Je te montre
+quels sont tes prédécesseurs; ce qu'ils étaient, tu
+l'es aujourd'hui, mais dans un degré inférieur, proportionné
+à tes faibles sentimens, à ta faible portion
+d'immortalité, d'intelligence et de force terrestre.
+Ce que vous avez de commun avec ce qu'ils avaient,
+c'est la vie; ce qui vous unira encore--la mort.
+Quant au reste de vos attributs, ils sont tels qu'ils
+conviennent à des reptiles engendrés de la fange refroidie
+d'un puissant univers, à des êtres confinés
+dans une planète encore informe, à des êtres dont le
+bonheur devait dépendre de leur aveuglement,--d'un
+paradis d'ignorance d'où la science était proscrite
+comme une substance empoisonnée. Mais regarde
+quels sont où quels étaient ces êtres supérieurs;
+ou, si tu n'en as pas le courage, recule, et
+reprends sur la terre ta tâche ordinaire:--je t'y
+transporterai en sécurité.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Non! je veux rester ici.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Combien de tems?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Pour toujours. Aussi bien, puisqu'il faut que j'y
+retourne de la terre, je préfère rester; je suis las de
+tout ce que la matière m'a découvert:--laisse-moi
+rester parmi les ombres.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Cela ne peut être: ce que tu prends pour la réalité,
+n'est à présent qu'une vision. Pour te disposer
+à cette demeure, il te faut passer par le même chemin
+que ceux que tu vois,--par les portes de la
+mort.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais par quelle porte venons-nous d'y entrer?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Par les miennes. Mais je me suis engagé à te ramener,
+et mon esprit te soutient dans des régions
+où tout, à l'exception de toi-même, est privé de
+souffle. Regarde, mais n'espère pas demeurer ici
+avant que ton tour soit venu.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et ceux-ci, ne peuvent-ils plus revenir sur la
+terre?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p><i>Leur</i> terre est pour jamais évanouie;--elle est
+tellement changée, qu'ils ne voudraient pas respirer
+une seconde fois dans le plus agréable lieu de sa surface
+aujourd'hui décharnée.--C'était--oh! quel
+beau monde c'était alors!</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et c'est encore. Je le sens, ce n'est pas la terre
+contre laquelle je suis en guerre; je me plains seulement
+de ne pouvoir jouir de ce qu'elle offre de
+beau, sans l'acheter par le travail; je me plains de
+ne pouvoir assouvir ma soif dévorante de connaissance,
+et de ne pouvoir dompter mes mille craintes
+de mort et de vie.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Tu vois ce qu'est ton monde; mais il ne t'est pas
+donné de concevoir l'ombre de ce qu'il fut.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais ces énormes créatures, fantômes inférieurs
+en intelligence (du moins tels paraissent-ils) aux
+êtres que nous avons déjà vus; comparables, en quelque
+chose, aux sauvages habitans des forêts de la
+terre, aux monstres dont les rugissemens font retentir
+les bois, mais dix fois plus grands et plus terribles
+encore; leur taille est plus élevée que les murailles
+défendues de l'Éden, leurs yeux étincellent
+comme les épées flamboyantes dont les anges sont
+armés, et leurs défenses se projettent comme des
+troncs d'arbres dépouillés de leurs branches et de
+leurs écorces:--qu'étaient-ils?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Ce qu'est le mammoth dans votre monde;--mais
+ces derniers-là même gisent étendus par myriades
+sous sa surface.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et non pas comme nous sur le sol?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Non. En faisant la guerre à ta fragile race, ils
+rendraient inutile la malédiction lancée contre elle,--ils
+l'extermineraient trop promptement.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais pourquoi la guerre?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Vous avez oublié l'arrêt qui vous a chassés de
+l'Éden,--guerre avec tous, mort à tous, maladie,
+douleur, amertume pour tous; tels ont été les fruits
+de l'arbre défendu.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais les animaux--en ont-ils donc mangé, qu'ils
+doivent aussi mourir?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Votre créateur vous l'a dit; <i>ils</i> furent faits pour
+vous, comme vous pour lui.--Vous ne voudriez
+pas que leur sort fût préférable au vôtre? Sans la
+chute d'Adam, ils seraient comme lui restés debout.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Malheureuses créatures! ils partagent le destin
+de mon père, de même que ses enfans; comme eux,
+sans avoir partagé le fruit fatal: comme eux aussi,
+sans avoir atteint le rameau désiré de la <i>science</i>!
+arbre de mensonge:--car nous ne savons rien.
+Au prix de la mort, il nous avait du moins promis
+la connaissance; mais qu'est-ce que l'homme connaît?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Il se peut que la mort conduise à la plus haute
+science; comme elle est de toutes les choses la seule
+certaine, elle mène, du moins, à une science assurée.
+L'arbre était donc véridique, bien qu'il donne
+la mort.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais ces obscures contrées, je les vois sans les
+comprendre.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Parce que ton heure est encore loin, et que la
+matière ne peut concevoir parfaitement ce qu'est
+l'esprit;--mais c'est quelque chose de savoir qu'il
+existe de telles contrées.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Nous savions déjà que la mort existait.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Mais non pas ce qui était après elle.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et je l'ignore encore.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Tu as appris qu'il est, au-delà de ton existence,
+une et plusieurs autres existences,--et tu l'ignorais
+ce matin.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais tout à mes yeux reste obscur et chargé de
+nuages.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Sois satisfait; tout s'éclaircira devant ton immortalité.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et cet immense et liquide espace azuré, dont les
+flots radieux, élancés devant nous, ressemblent à des
+ondes, et que je prendrais pour les sources de notre
+paradis, si l'azur éthéré de sa surface n'était pas
+sans bornes et sans rivages:--quel est-il?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Son image se retrouve encore en petit sur la terre,
+et tes enfans habiteront près d'elle--c'est le fantôme
+d'un océan.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>On dirait un autre univers, un soleil liquide.--Et
+ces créatures informes qui se jouent sur sa lumineuse
+surface?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Tu vois en eux ses habitans, les Léviathans d'autrefois.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et cet immense serpent qui prolonge ses replis
+tortueux et sa tête énorme, dix fois plus haut que
+le cèdre le plus élevé, regardant comme s'il voulait
+atteindre les globes que nous avons auparavant contemplés?--n'est-il
+pas de l'espèce de celui qui glissait
+dans le feuillage de l'arbre de la science?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Ève, ta mère, peut dire mieux que personne quelle
+espèce de serpent la séduisit.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Celui-ci est trop effrayant. L'autre, sans doute,
+avait plus de beauté.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Toi-même, ne l'as-tu jamais vu?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>J'en ai vu plusieurs appelés du même nom, mais
+jamais précisément celui qui persuada de cueillir le
+fruit fatal.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Votre père ne le vit-il pas?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Non: ce fut ma mère qui le tenta. Elle-même l'avait
+été par le serpent.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Honnête homme! toutes les fois que ta femme,
+les femmes de tes enfans vous entraîneront, toi ou
+bien eux, vers quelque chose d'étrange ou de nouveau,
+sois persuadé que tu auras vu la première
+source de la séduction.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Ton conseil vient trop tard: il n'est plus de serpent
+pour tenter nos femmes.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Mais il reste encore pour les femmes des motifs de
+tenter les hommes, et pour l'homme de tenter la
+femme.--Que tes enfans y songent! ce conseil est
+bienveillant: je le donne surtout à mon détriment;
+mais il est vrai qu'il ne sera pas suivi, et qu'ainsi je
+cours peu de risques.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je n'entends pas cela.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>O le plus heureux des hommes!--ton monde et
+toi-même êtes encore trop jeunes! Tu te crois très-malheureux
+et le plus criminel, n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Quant au crime, je l'ignore; mais quant aux souffrances,
+j'en ai déjà trop senti.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Premier né du premier homme! ton état présent
+de péché--car tu es coupable; de douleur--car
+tu souffres, est une sorte d'Éden dans toute son innocence,
+comparé à l'état dans lequel tu seras bientôt;
+et cet état prochain, ces crimes, ces souffrances
+redoublées seront encore un paradis, comparés à tout
+ce que doivent souffrir tes enfans et les enfans de
+tes enfans.--Maintenant, retournons sur la terre.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et n'est-ce que pour m'apprendre cela que tu m'as
+traîné jusqu'ici?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Ne cherchais-tu pas la science?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Oui, mais la science qui conduit au bonheur.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Tu as réussi, s'il est vrai que la vérité y conduise.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Ainsi donc le Dieu de mon père avait bien fait de
+défendre l'approche de l'arbre fatal.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Il eût mieux fait de ne pas le planter. Mais l'ignorance
+du mal ne vous a pas préservés du mal; il en
+sera toujours de même, le mal se retrouvera dans
+tout.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Non, je ne te crois pas.--J'aspire après le bien.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Et qui ne le fait pas? qui aspire après le mal?
+qui ne recule pas devant ses fruits amers? personne--rien
+au monde: le mal est la terreur de tout ce
+qui vit.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Dans ces orbes glorieux et innombrables, dont
+nous avons admiré le lointain éclat, avant de descendre
+dans cet abîme fantastique, le mal ne peut
+être; ils sont trop beaux.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Tu les as vus de loin.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et qu'importe? la distance ne peut ternir que leur
+éclat;--vus de plus près, ils doivent être plus radieux
+encore.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Vois de près les plus beaux objets de la terre, et
+juge alors de leur beauté.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je l'ai fait;--les choses les plus belles m'ont
+paru de près plus ravissantes.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Ce doit être une illusion.--Quel est donc l'objet
+qui, frappant la vue de plus près, a pu t'offrir
+plus de charmes que contemplé dans le lointain?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>C'est ma sœur Adah.--Toutes les étoiles du ciel,
+la nuance de la mer aux approches de la nuit, quand
+elle est éclairée par le globe qui semble lui-même
+un esprit, ou le séjour d'un esprit;--les couleurs
+du crépuscule,--le lever pompeux du soleil,--son
+élévation sublime, son coucher qui remplit mes
+yeux de délicieuses larmes, et semble entraîner doucement
+mon cœur avec lui au-delà des eclatans nuages
+de l'horizon;--l'ombrage des forêts,--les bourgeons
+naissans,--la voix des oiseaux,--les soupirs
+du rossignol qui semble parler d'amour, et se
+joindre aux chants des chérubins, à l'instant où le
+jour s'évanouit des murailles d'Éden;--tout cela
+n'est rien à mes yeux et pour mon cœur comme la
+figure d'Adah: pour la contempler, je sacrifierais
+et la terre et les cieux!</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Dans sa fragilité, elle est belle comme une substance
+mortelle pouvait l'enfanter au premier instant
+de la création, et par l'effet du premier et du plus
+tendre amour: ce n'en est pas moins une illusion.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Vous le pensez; vous n'êtes pas son frère.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Mortel! apprends que mes pareils n'ont pas de
+frères.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Quelle alliance veux-tu donc contracter avec nous?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Il se peut que tu en contractes une éternelle avec
+moi. Mais enfin, si tu possèdes un être plus beau
+mille fois que tous les objets qui t'environnent, pourquoi
+es-tu malheureux?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Demande-moi pourquoi j'existe? pourquoi toi-même,
+pourquoi toutes choses connaissent-elles le
+malheur? Ah! celui qui nous a créés doit lui-même
+être malheureux comme son ouvrage! Ce n'est pas
+dans un instant de bonheur que l'on peut enfanter
+la désolation; et pourtant, si j'en crois mon père,
+il est tout-puissant. Pourquoi donc le mal--si lui-même
+est bon? J'ai fait cette question à mon père;
+il m'a répondu que le mal était la seule route qui
+pût conduire au bien. Étrange bien qui doit provenir
+de son plus grand ennemi! J'ai vu dernièrement
+un agneau piqué par un reptile: la malheureuse
+victime se roulait en écumant sur la terre, vainement
+protégée par les tristes et inquiets bêlemens de
+sa mère. Mon père cueillit quelques herbes, et les
+étendit sur la blessure; par degrés, le petit animal
+revint à la vie, souleva sa tête vers la mamelle de sa
+mère, qui marquait sa joie en ranimant de son lait
+ses forces affaiblies. Mon fils, dit alors Adam, voilà
+comme du mal peut naître le bien.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Que répondis-tu?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Rien: car il est mon père; mais je pensais qu'il
+eût mieux valu pour l'animal n'avoir jamais été piqué,
+que d'acheter le retour de sa frêle existence
+par une agonie horrible.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Mais tu m'as dit que tu n'aimais rien autant que
+celle qui partagea le lait de ta mère, et qui le donne
+à tes enfans?--</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Certainement. Que pourrais-je être sans elle?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Et que suis-je, moi?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Est-ce que tu n'aimes rien?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que ton Dieu aime?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Toutes choses, dit mon père. Mais, je l'avoue,
+je ne le vois pas dans le sort auquel il nous soumet.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>C'est pourquoi tu ne peux pas voir davantage si
+moi j'aime ou n'aime pas; si je tiens à quelqu'autre
+chose qu'à un vaste projet, devant lequel les individus
+disparaissent comme de la neige.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>De la neige! qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Tu es heureux d'ignorer ce que tes descendans
+doivent souffrir; jouis encore d'un climat qui ne
+connaît pas d'hiver!</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais n'aimes-tu rien autant que toi-même?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Et Caïn s'aime-t-il lui-même?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Oui, mais j'aime plus encore celle qui me fait
+supporter mes souffrances, et il ne dépend pas de
+moi de ne pas la chérir.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Tu la chéris parce qu'elle est belle, comme fut la
+pomme aux yeux de ta mère; et quand elle cessera
+de l'être, ton amour cessera, comme aurait cessé
+tout autre désir.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Elle cessera d'être belle! Comment cela pourrait-il
+être?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Avec le tems.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais le tems a déjà passé; et, jusqu'à présent,
+Adam et ma mère ont gardé leur beauté: une beauté
+réelle, bien qu'elle n'égale plus celle d'Adah et des
+séraphins.--</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Tout cela doit passer en eux et en elles.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>J'en suis affligé; mais pour cela, je ne puis concevoir
+que mon amour s'affaiblisse jamais. Et si je
+voyais sa beauté s'évanouir, je croirais que le créateur
+de toute beauté perdrait plus que moi, en perdant
+son plus bel ouvrage.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Je te plains d'aimer ce qui doit périr.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je te plains de ne rien aimer.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Et ton frère,--est-il également cher à ton cœur?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Pourquoi ne le serait-il pas?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Ton père l'aime beaucoup,--ton Dieu aussi.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et je les imite.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>C'est une action bonne et généreuse.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Généreuse!</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>C'est le second né de la chair; c'est le favori de
+sa mère.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Qu'il garde des faveurs dont le serpent eut les
+prémices.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Mais l'amour de son père.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Que m'importe? Faut-il que je n'aime pas ce que
+tout le monde aime?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Oui; celui que Jéhovah,--le seigneur indulgent,
+le miséricordieux constructeur du paradis défendu,--regarde
+toujours en souriant.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Moi, je n'ai jamais vu Lui; je ne sais pas si Il
+sourit.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Mais vous avez vu ses anges.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Rarement.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Assez cependant pour remarquer qu'ils aiment ton
+frère, et que ses sacrifices sont agréables.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Qu'ils le soient! Pourquoi me parler de cela?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Parce que tu y pensais auparavant.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et si j'y ai pensé, quel besoin de me rappeler
+une pensée.....--- (Il s'arrête comme agité.)--Esprit!
+nous sommes ici dans <i>ton</i> monde; ne parle pas du
+mien. Tu m'as montré des merveilles; tu m'as montré
+ces puissans préadamites qui habitaient la terre
+dont la nôtre est un débris; tu m'as fait distinguer
+des myriades de mondes célestes, dont le nôtre est
+le triste et lointain compagnon dans l'immensité des
+êtres; tu as découvert à mes regards des ombres
+frappées de la terrible étreinte, de celle que nous
+apporta mon père,--la mort; tu m'as fait voir
+beaucoup, mais non pas tout: montre-moi où demeure
+Jéhovah, son paradis spécial--le <i>tien</i>; où
+est-il?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Ici, et dans tout l'espace.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais comme toutes les choses, vous avez une demeure
+particulière; la chair a la terre, les autres
+mondes ont également leurs habitans. Toutes les
+créatures ont un élément dans lequel elles respirent;
+et les êtres qui ne respirent plus de notre
+souffle ont le leur, comme tu l'as dit: Jéhovah et
+toi-même vous avez le vôtre.--N'habitez-vous pas
+ensemble?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Non; nous régnons ensemble, mais nos demeures
+sont divisées.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Pourquoi n'êtes-vous pas un seul! peut-être l'unité
+de vos projets ferait l'union des élémens, aujourd'hui
+le jouet des tempêtes. Comment s'est-il fait
+que vous, étant des esprits sages et infinis, vous
+soyez séparés? N'êtes-vous pas comme des frères
+dans votre essence, votre nature et votre gloire?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>N'es-tu pas le frère d'Abel?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Nous sommes frères, nous resterons frères; mais
+s'il n'en était pas ainsi, qu'est-ce que la chair auprès
+de l'esprit? Ce dernier peut-il tomber? L'immortalité
+n'est-elle pas une condition de l'infini? et
+se quereller, remplir l'espace de sa misère,--pourquoi?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Pour régner.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Ne m'as-tu pas dit que tous deux vous êtes éternels?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et que cette immensité d'azur que j'ai vue est sans
+bornes?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Comment donc ne pouvez-vous tous les deux <i>régner</i>?--N'avez-vous
+pas assez? Pourquoi vous séparer?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Nous régnons <i>tous les deux</i>.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais l'un de vous fait le mal.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Lequel?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Toi! car si tu pouvais donner à l'homme le bien,
+pourquoi ne le fais-tu?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Et pourquoi pas celui qui les créa? Je ne vous ai
+pas faits; vous êtes ses créatures et non les miennes.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Alors laisse-nous <i>ses</i> créatures, comme tu dis que
+nous le sommes, ou bien montre-moi ta demeure ou
+la <i>sienne</i>.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Je pourrais toutes deux te les montrer; mais un
+tems viendra que tu verras pour toujours l'une
+d'elles.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et pourquoi pas à cette heure?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Ton esprit d'homme a eu de la peine à concentrer
+dans une pensée nette et calme le peu que je
+t'ai montré, et déjà tu voudrais aspirer au plus grand
+des mystères! à celui des <i>deux principes</i>! Tu voudrais
+les contempler sur leurs trônes les plus secrets!
+Poussière! apprends à limiter ton ambition; car pour
+toi, voir l'une ou l'autre serait périr!</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Laisse-moi périr pourvu que je les voie!</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Voilà bien le langage du fils de celle qui cueillit
+la pomme! Mais tu périrais seulement, et tu ne les
+verrais pas; cette vue t'est réservée dans un autre
+état.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Celui de mort.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Du moins le prélude de la mort.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je la crains donc moins, puisque je sais qu'elle
+conduit à quelque chose de défini.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Maintenant je vais te ramener dans ton monde,
+où tu pourras multiplier la race d'Adam, manger,
+boire, travailler, trembler, rire, pleurer, sommeiller
+et mourir.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et que me servira d'avoir vu les choses que tu
+m'as montrées?</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>N'as-tu pas demandé la connaissance? et dans ce
+que j'ai montré, ne t'ai-je pas appris à te connaître
+toi-même?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Hélas! je ne distingue rien encore.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Et justement, la somme des connaissances humaines
+devrait être la conscience du néant de l'humaine
+nature; transmets cette science à tes enfans,
+elle leur épargnera maintes tortures.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Orgueilleux esprit! ta parole est dédaigneuse;
+mais toi-même, malgré ton arrogance, tu reconnais
+un supérieur.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Non! par le ciel qu'il gouverne, par l'abîme, par
+l'infinité de mondes et de vies que je tiens avec lui
+en commun.--Non! j'ai un vainqueur, je l'avoue;
+mais je ne reconnais pas de maître. Il reçoit l'hommage
+de tous;--mais il n'a pas le mien. Je combats
+contre lui aujourd'hui, comme je combattis au
+plus haut des cieux. A travers toute éternité, parmi
+les gouffres informes des enfers, dans les interminables
+royaumes de l'espace, dans les siècles des
+siècles, je disputerai tout, tout avec lui! et tour à
+tour, chaque monde, chaque étoile, chaque univers
+trembleront dans la balance, jusqu'au jour où cessera
+le grand combat, si jamais il cesse, c'est-à-dire
+si jamais lui ou moi pouvons être écrasés! Et
+qui pourra exterminer notre immortalité, notre haine
+irrévocable et mutuelle? Il pourra, à titre de vainqueur,
+appeler le vaincu génie du mal; mais quel
+sera donc le <i>bien</i> qu'il prétend donner? Si j'étais le
+vainqueur, ses œuvres seraient jugées les seules
+mauvaises. Et vous, mortels, à peine nés, quels
+dons avez-vous reçus de lui dans votre misérable
+monde?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Ils sont faibles, et quelques-uns bien amers.</p>
+
+<p class="mid">LUCIFER.</p>
+
+<p>Redescends donc avec moi sur cette terre; retourne
+éprouver le reste des faveurs que toi et les
+tiens devez au ciel. Les choses sont bonnes ou mauvaises
+dans leur essence, et non pas d'après le nom
+de celui qui les répand. S'il vous donne le bien,--appelez
+le principe du bien; si le mal découle de
+<i>lui</i>, apprenez à ne pas m'en rendre responsable,
+avant de savoir mieux sa véritable source. Ce n'est
+pas aux paroles des anges eux-mêmes qu'il faut
+croire, c'est aux fruits de votre existence, tels que
+vous les savourez. La pomme fatale vous a fait un
+don précieux,--celui de la <i>raison</i>.--Que des menaces
+tyranniques ne l'écrasent point, et ne vous
+réduisent pas à croire aveuglément, en dépit de vos
+sens extérieurs et de vos sentimens intimes:--examinez
+et souffrez,--créez-vous un monde intérieur
+dans votre propre sein, où viendront expirer les impressions
+du dehors. C'est ainsi que vous vous rapprocherez
+le plus de la nature des esprits et que
+vous parviendrez à triompher de votre enveloppe
+grossière.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils disparaissent.)</p>
+
+<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p>
+<br><br><br>
+<h2>ACTE III.</h2>
+<br><br>
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="stage1">(La terre près d'Éden, comme dans l'acte premier.)</p>
+
+<p class="stage1">Entrent CAÏN et ADAH.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Silence, Caïn; marche doucement.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>J'y consens; mais pourquoi?</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Notre petit Énoch dort sur un lit de feuilles, à
+l'ombre de ce cyprès.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Un cyprès! c'est un arbre mélancolique; on dirait
+qu'il pleure sur ceux qu'il protége de son ombre.
+Pourquoi l'as-tu choisi pour reposer notre enfant?</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Parce que ses branches interceptent le soleil
+comme la nuit, et qu'elles paraissent ainsi faites
+pour inviter au sommeil.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Oui, au dernier,--au plus long sommeil; mais
+n'importe,--mène-moi à lui. (Ils s'approchent de l'enfant.)
+Comme il est beau! Ses petites joues, dans leur
+pur incarnat, semblent vouloir lutter avec les roses
+effeuillées sous lui.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Et ses lèvres, comme elles sont gracieusement entr'ouvertes!
+Non! garde-toi de les baiser, du moins
+en ce moment: il s'éveillerait.--Son heure de repos
+est, il est vrai, presque écoulée; mais ce serait
+dommage de l'interrompre volontairement.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Vous dites bien; je contiendrai mes désirs. Il
+dort, il sourit!--Ah! dors et souris, toi le fragile
+et jeune héritier d'un monde presque aussi jeune:
+dors et souris! les heures et les jours d'innocence
+et de bonheur t'appartiennent encore! <i>Tu</i> n'as pas
+dérobé le fruit,--tu ne sais pas que tu es nu! Le
+tems viendra où tu recevras le châtiment de crimes
+inconnus, dont ni toi ni moi ne furent coupables.
+Mais aujourd'hui sommeille en paix! Voilà que ses
+joues se colorent d'un vif sourire, ses cils brillent au-dessous
+de ses longues paupières noires comme le
+cyprès qui se balance sur elles: le sommeil ne peut
+cacher entièrement le limpide azur de ses yeux.
+Sans doute il rêve;--de quoi? du paradis!--oui!
+Rêve, mon enfant, de cet héritage qui t'est ravi! ce
+n'est qu'un songe! car jamais, à l'avenir, ni toi, ni
+tes enfans, ni tes pères, ne franchiront le seuil de
+ces lieux de bonheur!</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Cher Caïn! ne souffle pas dans l'oreille de notre
+enfant des regrets aussi mélancoliques. Pourquoi
+toujours regretter le paradis? N'en pouvons-nous
+créer un autre?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Où?</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Ici, où tu voudras: partout où tu seras, je ne
+sens pas la perte de cet Éden trop pleuré. N'ai-je
+pas et toi et notre enfant, mon père, mon frère et
+Zillah notre douce sœur, et notre Ève, à qui nous
+devons bien plus que la naissance?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Oui, la mort est aussi l'une des dettes que nous
+lui devons.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Caïn! cet esprit orgueilleux qui t'a entraîné loin
+d'ici a contribué à te rendre encore plus sombre.
+J'espérais que les merveilles qu'il avait promis de
+te montrer, que ces visions, comme tu les appelles,
+de mondes passés et présens rendraient à ton esprit
+le calme d'une curiosité satisfaite; mais, je le vois,
+ton guide a redoublé tes maux. Cependant, je le remercie
+et je lui pardonne tout, en songeant qu'il t'a
+sitôt rendu à nos vœux.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Sitôt?</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>A peine s'il y a deux heures que vous vous êtes
+éloignés: heures longues pour moi; mais enfin deux
+heures seulement, en consultant le soleil.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et pourtant ce soleil, je m'en suis approché; j'ai
+vu des mondes qu'il éclairait jadis, et qu'il n'éclairera
+plus; j'en ai vu que sa lumière ne pénétrera
+jamais: j'aurais cru que mon absence avait duré
+des années.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>A peine une heure.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>C'est donc l'esprit qui dispose du tems, et qui le
+mesure suivant que les objets qu'il contemple sont
+plaisans ou pénibles, sublimes ou méprisables. J'ai
+vu des infinités de mondes; j'ai franchi des univers
+disparus; j'ai contemplé l'éternité, et je croyais que
+quelques gouttes de l'océan des âges m'avaient donné
+quelque chose de son immensité; mais à présent, je
+reconnais ma faiblesse: l'esprit avait raison de dire
+que je n'étais rien.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Pourquoi le disait-il? Jéhovah n'en a pas parlé.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Non; il s'est contenté de nous réduire à ce que
+nous sommes. Après avoir flatté la poussière avec
+quelques rayons d'Éden et d'immortalité, il nous fait
+de nouveau retourner en poussière:--et pourquoi?</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Tu le sais:--c'est la faute de nos parens.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Qu'a de commun avec nous leur faute? Ils ont
+péché, c'est à eux de mourir.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Tu ne parles pas bien, Caïn: cette pensée n'est
+pas la tienne, mais celle de l'esprit qui était avec
+toi. Plût à Dieu que je mourusse pour eux, si je
+pouvais ainsi les conserver à la vie!</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Tels seraient aussi mes vœux, si une seule victime
+devait assouvir la colère insatiable du destructeur
+de la vie, et si notre enfant qui repose ne devait jamais
+connaître la mort ni le chagrin, ni les transmettre
+à ceux qui naîtront de lui.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Ne savons-nous pas qu'un jour viendra où notre
+race sera rachetée!</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Oui, par le sacrifice de l'innocent à la place du
+coupable. Quelle expiation que celle-là! Ne sommes-nous
+pas innocens? Nous n'avons rien fait pour être
+les victimes d'une faute commise avant notre naissance,
+ou pour être forcés d'expier un crime inouï
+et mystérieux,--si c'est un crime que de poursuivre
+la science.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Hélas! mon cher Caïn, tu pèches en ce moment;
+tes paroles frappent mes oreilles comme autant d'impiétés.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Alors laisse-moi!</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Jamais, quand ton Dieu te laisserait.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Dis-moi, qu'y a-t-il ici?</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Deux autels que, pendant ton absence, a dressés
+notre frère Abel, afin d'y offrir un sacrifice au Seigneur,
+au moment de ton retour.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et qui <i>lui</i> a dit que je m'empresserais de concourir
+aux offrandes qu'il élève chaque jour vers le
+Créateur, avec un front dont l'indigne et lâche humilité
+révèle mille fois plus de crainte que d'amour?</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Certes, il fait bien.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Un autel suffit: je n'ai rien à offrir.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Les fruits de la terre, le calice, le bouton et la
+tige des fleurs: voilà pour notre Dieu de douces offrandes,
+quand elles sont présentées d'un cœur satisfait
+et contrit.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>J'ai travaillé, j'ai creusé la terre; la sueur a coulé
+de mon front: en un mot, j'ai accompli sa malédiction;--que
+faut-il de plus encore? Pourquoi serais-je
+satisfait? sans doute parce qu'il m'a fallu lutter
+avec tous les élémens, pour en arracher le pain qui
+me nourrit? Pourquoi serais-je reconnaissant? parce
+que je suis poudre, que je m'agite dans la poudre,
+et que je retournerai en poudre? Ah! si je ne suis
+rien,--du moins, pour rien au monde, ne serai-je
+un lâche hypocrite, affectant la joie, quand intérieurement
+le chagrin me dévore. Pourquoi serais-je
+contrit? Pour la faute de mon père? Mais
+déjà tous nos maux l'ont suffisamment expiée, et les
+prophéties nous apprennent que nos enfans l'expieront
+encore bien au-delà de ce qu'elle mérite. Il ne
+sait pas, notre jeune enfant, à présent livré au sommeil,
+il ne sait pas qu'il doit transmettre à des multitudes
+innombrables le germe d'une misère éternelle:
+mieux vaudrait l'étouffer au milieu de ses doux
+rêves, et écraser sa tête contre les rochers, plutôt que
+de le laisser vivre pour--</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>O mon Dieu! ne le touche pas!--mon--ton
+enfant! Caïn!</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Ne crains rien. Pour tous les globes célestes, et
+le pouvoir qui les gouverne, je ne voudrais pas déposer
+autre chose qu'un baiser de père sur les lèvres
+de cet enfant.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Alors, pourquoi ces horribles paroles?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mieux vaudrait, disais-je, qu'il cessât de vivre,
+au lieu de transmettre à d'autres descendans des chagrins
+plus insupportables encore que ceux auxquels
+il sera soumis. Mais puisque ces paroles vous déplaisent,
+je me contente de dire--qu'il eût mieux
+valu pour lui de ne pas naître.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Oh! ne parle pas ainsi. Où seraient donc mes
+joies, ces joies maternelles que j'éprouve à le veiller,
+le nourrir et l'aimer? Silence! il s'éveille. Doux
+Énoch! (Elle s'approche de l'enfant.) Caïn, viens le voir!
+regarde comme il est plein de vie, de force, de fraîcheur,
+de beauté, de bonheur; comme il me ressemble,
+comme il est semblable à toi, quand tu souris:
+car <i>alors</i> nous sommes <i>tout</i> autres. N'est-il pas
+vrai, Caïn? Mère, père, enfant, chacun de nous réfléchit
+les traits de l'autre, comme le fait une claire
+fontaine, quand elle est calme, et quand ton ame est
+calme comme elle. Aime-nous, mon cher Caïn!
+Aime-toi à cause de nous, qui te chérissons tant!
+Vois comme il sourit! comme il étend ses bras,
+comme il arrête ses grands yeux bleus sur les tiens
+comme pour saluer son père, tandis que son petit
+corps s'agite et semble tressaillir de plaisir. Que
+nous parles-tu de peines? les chérubins qui n'ont
+pas d'enfans t'envieraient les joies de la paternité.
+Caïn! bénis-le! il n'a pas de parole pour te remercier,
+mais son cœur lui indique ta présence comme
+le tien la sienne.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Enfant, sois béni! si toutefois la bénédiction d'un
+mortel peut te garantir de la malédiction du serpent.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Elle le peut. Sans doute la fourberie d'un reptile
+ne peut l'emporter sur la bénédiction d'un père.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Oh! pour cela, j'en doute; toutefois, je le bénis.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Notre frère approche.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Ton frère Abel.</p>
+
+<p>(Entre Abel.)</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>Bonjour, Caïn! la paix de Dieu soit avec toi, mon
+frère.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Abel! salut!</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>Notre sœur m'a dit que tu avais voyagé avec un
+esprit, bien au-delà des limites que nous ne sommes
+pas habitués à franchir. Etait-il de ceux que nous
+avons déjà vus, auxquels nous avons parlé comme à
+notre père?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Non.</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>Pourquoi donc rester avec lui? c'est peut-être
+l'ennemi du Très-Haut.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et l'ami de l'homme. Le Très-Haut, comme vous
+le nommez, le fut-il jamais?</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p><i>Nous le nommons</i>! vos paroles sont étranges aujourd'hui.
+Adah, ma sœur, laisse-nous pour un instant:--nous
+voulons offrir un sacrifice.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Adieu, mon Caïn; mais auparavant, embrasse ton
+fils. Puisse le calme de son ame, et les pieux efforts
+d'Abel, te rendre à l'innocence et au bonheur!</p>
+
+<p>(Adah sort avec son enfant.)</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>Où as-tu été?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je ne sais pas.</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>Quoi? ni ce que tu as vu?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Les morts, les immortels; les immenses, les tout-puissans,
+les inconcevables mystères de l'espace;
+--les univers sans nombre qui furent ou sont encore;--un
+abîme d'objets étourdissans, des soleils,
+des lunes et des terres roulant comme un tonnerre
+autour de moi; tout cela m'a rendu incapable de
+suivre une conversation mortelle: Abel, laisse-moi.</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>Tes yeux sont animés d'un éclat surnaturel; une
+rougeur surnaturelle couvre tes joues; un accent
+surnaturel exprime tes paroles.--Que signifie tout
+cela?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Cela signifie--je te prie, laisse-moi.</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>Non pas, jusqu'à ce que nous ayons prié et sacrifié
+ensemble.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Abel, je te prie, sacrifie seul.--Jéhovah t'aime
+bien.</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>Bien <i>tous les deux</i>, j'espère.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais toi le mieux. Peu m'importe pourquoi; tu
+as mieux trouvé grâce que moi: respecte-le donc,--mais
+respecte seul,--ou du moins sans moi.</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>Mon frère, je serais indigne d'être le fils de notre
+commun père, si je ne te respectais pas comme le
+premier-né, et si je ne te priais pas de te joindre à
+moi, de me précéder même dans les pieux sacrifices
+que nous offrons à Dieu:--c'est là ta place.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je ne l'ai jamais réclamée.</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>Et c'est là ce qui m'afflige. Je t'en prie, consens
+à ce que je demande de toi. Ton ame semble oppressée
+de je ne sais quelle étrange illusion; cela te
+rendra le calme.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Non; rien ne peut me calmer désormais. Que
+dis-je, me <i>calmer</i>? jamais je n'ai senti le calme dans
+mon cœur, même dans le silence complet des élémens.
+Cher Abel, laisse-moi! ou permets-moi de ne
+pas troubler plus long-tems tes pieuses intentions.</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>Non, non: il faut que nous fassions ensemble
+notre devoir. Ne me repousse pas.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Puisqu'il le faut--eh bien donc, qu'ai-je à faire?</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>Choisis l'un de ces deux autels.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Choisis pour moi. Ils ne sont tous les deux, pour
+moi, que de la pierre et du gazon.</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>Cependant, choisis!</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je l'ai fait.</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>C'est le plus élevé, celui qui te convenait le mieux,
+comme à l'aîné. Maintenant, prépare tes offrandes.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et les tiennes, où sont-elles?</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>Les voici.--Les premiers-nés, les plus gras du
+troupeau:--c'est l'humble don d'un pasteur.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je n'ai pas d'agneaux; mon sort est de creuser la
+terre: je ne puis offrir que ce qu'elle accorde à mes
+sueurs,--des fruits. (Il cueille des fruits.) Les voici dans
+leur fraîcheur, dans leur maturité.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils dressent leurs autels, et allument une flamme au-dessous.)</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>Mon frère, tu es l'aîné; offre d'abord, avec le sacrifice,
+ta prière et tes actions de grâce.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Non.--Je n'ai pas l'habitude de cela;--donne-moi
+l'exemple, je le suivrai--comme je pourrai.</p>
+
+<p class="mid">ABEL, s'agenouillant.</p>
+
+<p>O Dieu! toi qui nous créas, et déposas dans nos
+narines le souffle de la vie; qui nous as béni, et qui,
+en dépit de la faute de notre père, as bien voulu ne
+pas perdre tous ses enfans, comme ils eussent été
+perdus, si ta justice n'eût pas été tempérée par la
+bonté dans laquelle tu te complais; toi qui nous accordas
+le pardon, comme un autre paradis, si on le
+compare à l'énormité de notre crime;--seul maître
+de la lumière, du bien, de la gloire, de l'éternité;
+sans qui tout serait mal, avec qui rien ne peut
+faillir, si ce n'est dans un but louable et prévu par
+ton impénétrable et toute-puissante bonté,--accepte
+le premier des prémices du troupeau de ton humble
+pasteur:--cette offrande n'est rien en elle-même;--et
+quelle offrande serait quelque chose auprès de
+toi?--Mais pourtant accepte-la, comme une action
+de grâce de celui qui la dépose à la face sublime de
+tes cieux, en inclinant son front jusque dans la poussière
+dont il est lui-même formé, pour mieux, et à
+jamais, rendre hommage à toi et à ton nom!</p>
+
+<p class="mid">CAÏN, demeuré debout.</p>
+
+<p>Esprit! quelque tu sois;--tout-puissant, il se
+peut;--bon, comme doivent l'être toutes tes créations;
+Jéhovah sur la terre, et Dieu dans le ciel! décoré
+d'autres noms encore, peut-être, car tes attributs
+semblent aussi multipliés que tes ouvrages: si
+les prières peuvent te rendre propice, reçois les
+miennes. Si tu dois être honoré par des autels, adouci
+par des sacrifices, accueille ceux que je te présente!
+Deux créatures viennent en ériger de concert vers
+toi. Si tu aimes le sang, l'autel du pasteur, qui fume
+à mes côtés, en a répandu devant toi, et les membres
+de ses agneaux, palpitans encore, élèvent vers
+les cieux un encens ensanglanté; ou si les fruits
+doux et parfumés de la terre, présentés devant toi,
+à la face du soleil qui les a mûris, peuvent t'agréer,
+en cela qu'ils sont aussi beaux encore que tu nous
+les as donnés, et semblent déposés ici plutôt pour
+témoigner de la beauté de tes ouvrages que pour attirer
+l'un de tes regards sur les nôtres; si l'autel
+privé de victimes et l'autel non rougi de sang peuvent
+obtenir tes faveurs, regarde le mien; et quant
+à celui qui l'éleva,--il est tel que tu l'as fait: il ne
+sait rien solliciter à genoux. S'il est méchant, frappe-le!
+tu es tout-puissant, et tu le peux;--qui pourrait
+en effet s'y opposer? S'il est bon, frappe ou
+épargne-le, comme il te plaira! puisque tout dépend
+de toi; puisque le bon et le mauvais sont eux-mêmes
+sans pouvoir, quand tu ne les soutiens pas. Que ta
+volonté elle-même soit juste ou partiale, je l'ignore;
+n'étant pas tout-puissant, ne pouvant juger la toute-puissance,
+mais seulement subir les arrêts, hélas!
+déjà trop cruellement subis!</p>
+
+<p class="stage1">(Le feu allumé sous l'autel d'Abel s'élève en colonne, et s'élance<br>
+lumineusement vers le ciel; un ouragan renverse l'autel de Caïn,<br>
+et disperse les fruits sur la terre.)</p>
+
+<p class="mid">ABEL, s'agenouillant.</p>
+
+<p>O mon frère, prie! Jéhovah est irrité contre toi.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et pourquoi?</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>Tes fruits sont épars sur la terre.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Ils viennent de la terre; laisse-les y retourner:
+leur graine portera de nouveaux fruits avant l'été.
+Quant à ton offrande carnassière, elle plaît davantage;
+vois comme le ciel suce la flamme que le sang
+a engraissée.</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>Ne songe pas au succès de mon offrande; mais
+hâte-toi d'en préparer une autre, avant qu'il ne soit
+trop tard.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je ne veux plus élever d'autels, ni souffrir qu'on
+en élève.--</p>
+
+<p class="mid">ABEL, se levant.</p>
+
+<p>Caïn! que prétends-tu?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Renverser ce lâche courtisan des nuages, cet enfumé
+réceptacle de tes sottes prières,--ton autel
+enfin, rougi du sang des faibles agneaux que leur
+mère a nourris de lait pour qu'ils fussent égorgés à
+ton Dieu.</p>
+
+<p class="mid">ABEL, le retenant.</p>
+
+<p>Tu ne le feras pas.--N'ajoute pas à des actions
+impies des paroles impies! N'ébranle pas l'autel,--il
+est sacré maintenant, par le bon plaisir de Jéhovah,
+puisqu'il en a daigné accepter les offrandes.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p><i>Son plaisir</i>! Le met-il donc, ce plaisir, dans le parfum
+des chairs pantelantes et du sang encore bouillant?
+dans le bêlement des mères désolées, qui redemandent
+leurs expirans nourrissons? dans l'agonie
+des tristes et innocentes victimes sous le couteau sacré?
+Va-t'en! aussi bien ce trophée sanglant n'épouvantera
+pas long-tems le soleil, et ne restera pas la
+honte de la création.</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>Mon frère, arrête-toi. Tu ne veux pas employer
+la violence contre mon autel; si tu en es jaloux, il
+est à toi: consomme-s-y un autre sacrifice.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Un autre sacrifice? Va-t'en, ou ce sacrifice peut
+en effet--</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>Que veux-tu dire?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Va--va-t'en.--Ton Dieu, n'est-ce pas, aime
+le sang?--songe-s-y.--Va-t'en avant qu'il n'y
+en ait <i>davantage</i>!</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>Je me place, en son divin nom, entre toi et l'autel
+qui l'a sanctifié.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Si tu te chéris toi-même, recule, jusqu'à ce que
+j'aie rendu ce gazon à son sol naturel;--autrement--</p>
+
+<p class="mid">ABEL, le retenant.</p>
+
+<p>J'aime Dieu bien plus que la vie.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN. Il le frappe sur les tempes, avec l'un des tisons qu'il enlève
+de l'autel.</p>
+
+<p>Offre donc à ton Dieu le sacrifice de ta vie, puisqu'il
+aime ceux de ce genre.</p>
+
+<p class="mid">ABEL. Il tombe.</p>
+
+<p>Qu'as-tu fait, mon frère?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Frère?</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>O Dieu! reçois ton serviteur, et pardonne à son
+assassin; il n'a pas su ce qu'il faisait.--Caïn,
+donne, donne-moi ta main, et dis à la pauvre Zillah--</p>
+
+<p class="mid">CAÏN, après un instant de stupeur.</p>
+
+<p><i>Ma</i> main! elle est rouge, et du--de quoi? (Long
+silence. Il jette les yeux autour de lui.) Où suis-je? Seul! Où
+est Abel? où Caïn? Se peut-il que je sois Caïn? Mon
+frère, réveille-toi!--Pourquoi restes-tu couché sur
+l'herbe? ce n'est pas l'heure du sommeil.--Pourquoi
+si pâle?--qu'as-tu?--ce matin, tu étais plein
+de vie! Abel! ah! je t'en prie, ne te joue pas de
+moi! Je t'ai frappé trop fort, mais non pour toujours!
+Pourquoi as-tu voulu me résister? C'est un
+jeu! tu veux m'épouvanter.--Un coup--un seul
+coup!--Remue,--oh! remue--une seule fois;--oui,
+comme cela!--bien!--tu respires! souffle
+sur moi! O Dieu! Dieu!</p>
+
+<p class="mid">ABEL, d'une voix mourante.</p>
+
+<p>Qui parle ici de Dieu?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Ton meurtrier.</p>
+
+<p class="mid">ABEL.</p>
+
+<p>Alors,--puisse Dieu lui pardonner! Caïn, console
+la pauvre Zillah;--elle n'a plus maintenant
+qu'un frère. (Il expire.)</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et moi, plus! Qui m'a enlevé le mien,--mon
+frère?--Ses yeux sont ouverts! donc il n'est pas
+mort! La mort ressemble au sommeil,--et le sommeil
+ferme nos paupières. Ses lèvres aussi sont ouvertes;
+il respire donc! et pourtant je ne le sens
+pas.--Son cœur!--son cœur!--que je voie s'il
+bat.--Il me semble:--non!--non!--c'est une
+illusion; il faut que je sois passé dans un autre
+monde pire que le premier. La terre tourne autour
+de moi:--qu'est-ce cela? de l'eau! (Il porte la main
+à son front, puis la regarde.) Pourtant, il ne pleut pas! C'est
+du sang!--le sang de mon frère, le mien lui-même,
+et répandu par moi! Qu'a de commun encore avec
+moi la vie, puisque j'ai pris celle de ma propre
+chair? Non, il ne peut être mort!--Est-ce la mort
+que le silence? Non; il s'éveillera: je vais attendre
+à ses côtés. Se pourrait-il que la vie fût assez fragile
+pour être si facilement anéantie?--Depuis, il m'a
+parlé;--que lui dirai-je maintenant?--Mon frère!--non;
+il ne répondra pas à ce nom: les frères ne
+se frappent pas l'un l'autre. Cependant--encore--parle-moi,
+Abel! Un mot, un seul mot encore de
+ta douce voix, pour m'aider à supporter le bruit de
+la mienne!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Zillah.)</p>
+
+<p class="mid">ZILLAH.</p>
+
+<p>J'ai cru entendre un son douloureux; qu'est-ce
+donc? c'est Caïn; il veille auprès de mon époux.
+Que fais-tu là, mon frère? Est-ce qu'il dort?--O
+ciel! que signifie cette pâleur et ce flot?--Non!
+non! ce n'est pas du sang; qui l'aurait répandu, ce
+sang? Abel! qu'y a-t-il?--qui t'a fait cela? Il ne
+remue pas; il ne respire pas; ses mains tombent sur
+les miennes, froides et insensibles comme les pierres!
+Ah! cruel Caïn! n'as-tu pu le garantir à tems de
+cette violence? Quel qu'ait été l'agresseur, un étranger
+lui-même se serait placé entre lui et le meurtrier!
+Mon père!--Ève!--Adah!--venez, approchez!
+la mort est dans le monde!</p>
+
+<p class="stage1">(Zillah sort en appelant ses parens.)</p>
+
+<p class="mid">CAÏN, seul.</p>
+
+<p>Dans le monde!--Et qui l'y a introduite? moi!--moi
+qui abhorre tellement ce nom de mort, que
+lui seul empoisonnait toute ma vie avant que je connusse
+son aspect.--Je l'ai conduite ici; j'ai livré
+mon frère à ses froids et terribles embrassemens,
+comme si, sans mon aide, elle n'eût pas assez haut
+réclamé ses droits inexorables! Du moins, je suis
+éveillé,--un rêve douloureux m'a rendu fou;--mais
+lui, il ne s'éveillera donc plus!</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Adam, Ève, Adah et Zillah.)</p>
+
+<p class="mid">ADAM.</p>
+
+<p>Une voix de douleur, celle de Zillah, m'a conduit
+ici.--Que vois-je? Est-il vrai?--Mon fils!--mon
+fils! Femme, voilà l'ouvrage du serpent;
+voilà ton ouvrage!</p>
+
+<p class="mid">ÈVE.</p>
+
+<p>Oh! ne parle pas ainsi: l'aiguillon du serpent est
+dans mon cœur. Abel! mon bien-aimé! C'est un châtiment,
+Jéhovah, au-dessus du crime, de <i>l</i>'avoir enlevé
+à sa mère!</p>
+
+<p class="mid">ADAM.</p>
+
+<p>Quel est le coupable de ce crime?--Parle, Caïn;
+tu étais présent. Est-ce quelqu'un de ces anges ennemis
+qui ne marchent pas avec Jéhovah? quelque
+sauvage et féroce habitant des bois?</p>
+
+<p class="mid">ÈVE.</p>
+
+<p>Ah! une lumière livide me pénètre comme un
+éclat de foudre! ce tison lourd et sanglant arraché
+de l'autel, noirci par la fumée, et rougi du--</p>
+
+<p class="mid">ADAM.</p>
+
+<p>Parle, mon fils! parle; et malheureux comme
+nous le sommes, assure-nous que nous ne sommes
+pas plus déplorables encore.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Parle, Caïn! et dis que ce n'est pas <i>toi</i>!</p>
+
+<p class="mid">ÈVE.</p>
+
+<p>C'est lui. Je le vois maintenant;--il baisse la
+tête; il cache ses yeux féroces de ses mains rouges
+de sang.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Ma mère, tu l'outrages;--et toi, Caïn, éclaircis
+donc cette horrible accusation que nos parens, dans
+leur désespoir, font peser sur toi.</p>
+
+<p class="mid">ÈVE.</p>
+
+<p>Écoute, Jéhovah! Puisse l'éternelle malédiction
+du serpent être sur lui! elle est faite pour sa race
+plutôt que pour nous. Puissent tous ses jours être
+désolés! puisse--</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Arrête! c'est ton fils; ne le maudis pas, ma mère:
+ne le maudis pas, mère! il est mon frère, mon
+époux.</p>
+
+<p class="mid">ÈVE.</p>
+
+<p>Il t'a enlevé ton frère!--Zillah, il t'a ravi ton
+époux:--pour moi, <i>plus de fils</i>!--A jamais je le
+maudis; je renonce à le voir! Tous les liens sont
+rompus entre nous, comme lui-même a rompu ceux
+de la nature.--O mort, mort! pourquoi ne m'as-tu
+pas prise, moi à laquelle tu fus d'abord infligée?
+Qu'attends-tu encore?</p>
+
+<p class="mid">ADAM.</p>
+
+<p>Ève, prends garde que ta douleur, hélas! trop légitime,
+ne te conduise à l'impiété. Une douloureuse
+destinée nous a été prédite; maintenant qu'elle commence,
+il faut la supporter de manière à prouver à
+notre Dieu que nous sommes entièrement soumis à
+sa sainte volonté.</p>
+
+<p class="mid">ÈVE, désignant Caïn.</p>
+
+<p><i>Sa volonté</i>!--c'est celle de cet esprit incarné de
+mort, que j'ai mis sur la terre pour y faire entrer
+la mort. Puissent toutes les malédictions de la vie
+peser sur lui! ses tourmens le chasser au fond des
+déserts, comme les nôtres nous ont chassés d'Éden,
+jusqu'à ce que ses enfans lui rendent ce qu'il a donné
+à son frère! Que jour et nuit le glaive et les ailes
+des chérubins le poursuivent;--que les serpens se
+dressent sous ses pas!--que les fruits de la terre
+deviennent cendre dans sa bouche! que les feuilles
+dont il entoure sa tête pour reposer soient le séjour
+des scorpions! qu'il rêve sans cesse de son innocente
+victime! que ses veilles ne soient qu'un autre rêve
+prolongé de mort! que les claires fontaines se tournent
+en sang dès qu'il voudra les souiller de l'impur
+contact de ses lèvres avides! que les élémens
+reculent ou se transforment devant lui! qu'il vive
+au sein de l'agonie qui accompagnera les derniers
+instans des autres hommes! et que la mort soit pour
+lui, qui le premier l'introduisit dans le monde, quelque
+chose de pire que la mort! Va-t'en, fratricide!
+Désormais ton nom, le mot Caïn, sera pour le genre
+humain un objet d'horreur, même pour ceux dont
+tu dois être le père! Que l'herbe se dessèche sous
+tes pieds! que les bois te refusent leur abri, la terre
+une couche, la poussière une tombe, le soleil ses
+rayons et le ciel son Dieu!</p>
+
+<p class="stage1">(Ève sort.)</p>
+
+<p class="mid">ADAM.</p>
+
+<p>Caïn! éloigne-toi: nous ne pouvons plus demeurer
+ensemble. Fuis! laisse le mort à mes soins;--désormais
+je suis seul:--nous ne nous reverrons
+plus.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>O mon père! ne le quitte pas ainsi. Ne va pas
+ajouter à la terrible malédiction d'Ève sur sa tête!</p>
+
+<p class="mid">ADAM.</p>
+
+<p>Je ne le maudis pas: son esprit est sa malédiction.
+Viens, Zillah!</p>
+
+<p class="mid">ZILLAH.</p>
+
+<p>Je dois veiller sur le corps de mon époux.</p>
+
+<p class="mid">ADAM.</p>
+
+<p>Nous reviendrons quand celui qui nous a préparé
+ce douloureux devoir aura disparu. Viens, Zillah!</p>
+
+<p class="mid">ZILLAH.</p>
+
+<p>Auparavant un baiser sur cette pâle figure, sur
+ces lèvres autrefois si animées.--O mon cœur!
+mon cœur!</p>
+
+<p class="stage1">(Adam et Zillah sortent en pleurant.)</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Caïn! vous avez entendu; il faut nous éloigner.
+Je suis prête, nos enfans aussi! Je porterai Énoch,
+et vous sa sœur. Partons avant que le soleil ne tombe,
+et n'attendons pas l'obscurité de la nuit pour traverser
+le désert.--Eh bien! parle, parle-moi, <i>moi</i>--qui
+suis à toi.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Laisse-moi!</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Pourquoi? tout le monde t'a quitté.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Et que tardes-tu de te réunir à eux? Ne crains-tu
+pas de rester avec l'auteur d'une pareille action?</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Après la crainte de t'abandonner, il n'en est pas
+de plus grande pour moi que celle que m'inspire le
+crime qui te prive d'un frère. Je n'en dois pas parler:--c'est
+entre toi et le Tout-Puissant.--</p>
+
+<p class="mid">UNE VOIX D'EN HAUT.</p>
+
+<p>Caïn! Caïn!</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Entends-tu cette voix?</p>
+
+<p class="mid">LA VOIX D'EN HAUT.</p>
+
+<p>Caïn! Caïn!</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Elle retentit comme celle d'un ange.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre l'ange du Seigneur.)</p>
+
+<p class="mid">L'ANGE.</p>
+
+<p>Où est ton frère Abel?</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Suis-je donc le gardien de mon frère?</p>
+
+<p class="mid">L'ANGE.</p>
+
+<p>Caïn! qu'as-tu fait? La voix du sang de ton frère
+crie de la terre vers le Seigneur!--Maintenant, tu
+es maudit de la terre, qui vient d'ouvrir sa bouche
+pour boire le sang versé par ta main fratricide. Désormais,
+quand tu creuseras la terre, elle demeurera
+stérile; tu resteras fugitif et vagabond dans le
+monde!</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Le châtiment est au-delà de ses forces. Vois! tu
+lui dérobes la face de la terre; il reste privé de la
+face de Dieu. Vagabond et fugitif, il arrivera que
+ceux qui le trouveront le tueront.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Que ne le peuvent-ils! Mais où sont ceux qui me
+tueront? où sont-ils sur cette terre encore déserte et
+inhabitée?</p>
+
+<p class="mid">L'ANGE.</p>
+
+<p>Tu as tué ton frère, qui te garantira de ton fils?</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Ange de lumière! sois miséricordieux; ne dis pas
+que mon sein déchiré nourrisse maintenant dans
+mon fils un meurtrier, un meurtrier de son père.</p>
+
+<p class="mid">L'ANGE.</p>
+
+<p>Il ne ferait que suivre les traces de Caïn. Le lait
+d'Ève n'a-t-il pas nourri celui que tu vois maintenant
+noyé dans le sang? Le fratricide peut bien engendrer
+le parricide;--mais il n'en sera pas ainsi.
+--Le Seigneur, ton Dieu et le mien, m'a commandé
+d'imprimer son sceau sur Caïn, pour qu'il puisse
+errer en sûreté. Qui tuera Caïn attirera sur sa tête
+une punition sept fois plus forte. Approche!</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Que veux-tu de moi?</p>
+
+<p class="mid">L'ANGE.</p>
+
+<p>Marquer sur ton front l'affranchissement du crime
+que tu as commis toi-même.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Non, laisse-moi mourir!</p>
+
+<p class="mid">L'ANGE.</p>
+
+<p>Cela ne peut être.</p>
+
+<p class="stage1">(L'ange imprime une marque sur le front de Caïn.)</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je sens mon front brûlé, mais ce n'est rien auprès
+du feu intérieur; que faut-il encore? accable-moi de
+tout ce que je puis supporter.</p>
+
+<p class="mid">L'ANGE.</p>
+
+<p>Tu as été sombre et farouche dès le sein de ta
+mère, semblable à la terre que tu as jusqu'à présent
+creusée; mais celui que tu as immolé était doux comme
+les troupeaux qu'il paissait.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Je fus enfanté trop tôt après la chute; l'esprit de
+ma mère était encore fasciné par le serpent, et mon
+père pleurait encore sur Éden. Je suis ce que je suis;
+je n'ai pas demandé la vie; je ne me la suis pas
+donnée moi-même. Que ne puis-je seulement de mon
+sang racheter celui--et pourquoi pas? Qu'Abel
+renaisse, et que je sois rayé du livre de vie! Ainsi
+l'existence sera rendue par Dieu au bien-aimé de
+Dieu, et je perdrai un don qui n'eut jamais d'attrait
+pour moi.</p>
+
+<p class="mid">L'ANGE.</p>
+
+<p>Qui pourrait anéantir le meurtre? ce qui est fait
+est fait. Éloigne-toi! accomplis tes jours! et puissent
+tes actions ne pas ressembler à celle que tu
+viens de commettre!</p>
+
+<p class="stage1">(L'ange disparaît.)</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Il est parti; éloignons-nous. J'entends les cris de
+notre petit Énoch dans son berceau.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Ah! il ignore pourquoi il pleure! et moi qui répandis
+le sang, je ne puis répandre de larmes; mais
+les quatre rivières ne pourraient laver mon ame<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>.
+Crois-tu que mon fils puisse jamais me regarder?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35"
+name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">
+(retour) </a> Les quatre rivières qui entouraient l'Éden, les seules, par conséquent,
+que connût Caïn sur la terre.</blockquote>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Si je croyais qu'il ne le voulût pas, je voudrais--</p>
+
+<p class="mid">CAÏN, l'interrompant.</p>
+
+<p>Non, non! plus de menace: nous en avons trop
+subi. Va prendre ton enfant; je vous suivrai.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Je ne te laisse pas seul avec le mort; quittons ces
+lieux ensemble.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>O toi, image inanimée et toujours présente! toi
+dont le sang doit voiler de deuil la terre et les cieux!
+J'ignore ce que tu es <i>maintenant</i>! mais si <i>tu</i> vois ce
+que <i>je</i> suis, je crois que tu me pardonnes ce que ne
+pardonnera jamais ni ton Dieu ni mon propre cœur.--Adieu!
+je ne dois, je n'ose toucher ce que j'ai
+fait. Je sortis des mêmes entrailles que toi; j'ai sucé
+le même sein; je t'ai souvent pressé dans mes bras;
+souvent nos jeux enfantins se confondirent; et voilà
+que je ne puis plus t'approcher, que je n'ose pas
+même faire pour toi ce que tu aurais fait pour moi:--réunir
+tes membres dans leur tombeau,--le
+premier tombeau creusé pour les mortels. Mais ce
+tombeau, qui l'a creusé? O terre! ô terre! voilà le
+trésor que je dépose dans ton sein, en récompense
+de tous ceux que j'ai reçus de toi.--Au désert maintenant!</p>
+
+<p class="stage1">(Adah s'incline, et baise le corps d'Abel.)</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Cruelle et prématurée fut ta mort, ô mon frère!
+et moi seule, de tous ceux qui pleurent sur toi, je
+ne puis verser de larmes. Mon devoir est désormais
+de sécher des pleurs, et non pas d'en répandre.
+Mais pourtant, de tous ceux qui gémissent, nul ne
+gémit comme moi, non-seulement sur toi, mais sur
+celui qui t'a frappé. Allons, Caïn! je supporterai la
+moitié de ton fardeau.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Nous marcherons à l'orient d'Éden; cette ligne
+est plus désolée: elle me convient davantage.</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>Marche le premier! tu seras mon guide, et puisse
+être le tien notre Dieu! Allons chercher nos enfans.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Celui qui repose ici n'en avait pas; j'ai tari la
+source d'une race vertueuse qui eût bientôt charmé
+les nœuds d'une union récente. Hélas! en les joignant plus
+tard aux enfans d'Abel, la dureté de mon
+naturel se fût adoucie chez eux! Abel!</p>
+
+<p class="mid">ADAH.</p>
+
+<p>La paix soit avec lui.</p>
+
+<p class="mid">CAÏN.</p>
+
+<p>Mais avec <i>moi</i>!--</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DE CAÏN.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h1>L'ILE,</h1>
+
+<h5>OU</h5>
+
+<h3>CHRISTIAN ET SES CAMARADES.</h3>
+
+<br><br><br>
+
+<h4>AVERTISSEMENT.</h4>
+
+<p>Le morceau suivant est fondé en partie sur la relation du soulèvement
+de l'équipage <i>la Bonté</i>, dans les mers du Sud, en 1789, et en partie
+sur la <i>Relation des îles Tonga</i>, par Marnier.</p>
+<br><br>
+<h3>Chant Premier.</h3>
+<br>
+<p>1. L'instant de la veille matinale était arrivé. Le
+vaisseau avançait avec grâce, traçant sur les flots
+un sentier mobile. La vague entr'ouverte par la
+proue se courbait en sillons complaisans devant la
+majestueuse charrue. L'onde immense embrassait
+toute la perspective, et derrière s'évanouissaient
+maints rivages de la Mer du Sud. La nuit paisible,
+déjà nuancée d'argent, opposait encore sa mourante
+obscurité aux atteintes de l'aube naissante. Les dauphins,
+avertis de l'approche du jour, s'élançaient
+au-dessus des flots, comme pour aspirer plus tôt ses
+premières lueurs. Les étoiles détournaient de l'océan
+leurs scintillans regards, et disparaissaient devant
+une clarté plus radieuse. La voile reprenait sa blancheur
+naguère obscurcie; une brise rafraîchissante
+glissait sur les vents. Déjà même la pourpre de l'Océan
+annonçait la venue du soleil;--mais un coup
+sera tenté avant qu'il n'apparaisse.</p>
+
+<p>2. Le vaillant chef dormait dans sa cabine, confiant
+dans ceux qui faisaient la veille. Il rêvait des
+rivages désirés de la vieille Angleterre, de ses travaux
+récompensés, de ses dangers évanouis; son
+nom était ajouté à la liste glorieuse de ceux qui
+avaient visité les pôles, séjour des orages. Le plus
+difficile était passé, rien ne pouvait justifier de
+nouvelles inquiétudes; pourquoi donc le sommeil
+avait-il pour lui des dangers? Hélas! son tillac était
+foulé par un pied indiscipliné; des mains plus inhabiles
+voulaient diriger la voile du vaisseau; de jeunes
+cœurs, languissant après je ne sais quelle île
+favorisée du soleil, où l'été dure toute l'année, où
+les femmes sourient pendant tout l'été; des hommes
+éloignés de leur patrie, et qui, trop long-tems voyageurs,
+n'avaient jamais revu la maison natale, ou
+l'avaient trouvée toute changée, et demi-barbare,
+préféraient une fraîche et douce grotte sauvage à
+l'incertitude des flots.--Puis le souvenir des fruits
+savoureux que donnait une terre incultivée; des forêts
+qui ne connaissaient d'autres sentiers que ceux
+qu'ils y frayèrent; des champs sur lesquels l'abondance
+étendait sa corne fortunée; des terres, domaine
+commun et indépendant d'un seul possesseur.....
+Puis le vœu que les siècles n'ont jamais
+étouffé dans le cœur de l'homme--de ne connaître
+d'autre maître que sa volonté; la terre offrant à sa
+surface des mines non exploitées; la liberté qu'on
+y trouvait d'appeler chaque grotte sa propre demeure;
+ce jardin commun ouvert devant tous les pas,
+où la nature traite en tendre mère tout un peuple
+charmé des délices du désert; leurs coquillages, leurs
+fruits, seule opulence qu'ils connaissent; leurs canots
+toujours retenus à l'entour des rivages; leur
+chasse, leur gibier, leurs armes, leur aspect enfin
+si étrange aux yeux d'un Européen:--tels étaient
+les objets et la contrée qui réveillaient les désirs de
+ces marins,--désirs qu'ils devaient chèrement
+expier.</p>
+
+<p>3. Debout, brave Bligh! l'ennemi est à la porte!
+debout! debout!--Hélas! il est trop tard! derrière
+ta case se tient le féroce rebelle proclamant
+déjà le règne de la rage et de la terreur. Tes membres
+sont enchaînés, la baïonnette touche ton sein,
+les mains qui tremblaient à ta voix te saisissent;
+traîné sur le tillac, tu ne verras plus l'obéissant
+gouvernail ou la voile attentive attendre tes ordres
+pour suivre une direction, ou se développer; cet
+esprit sauvage qui voudrait étouffer à force de délire
+le sentiment de sa révolte, fait briller autour de
+toi les yeux encore étonnés de ceux qui redoutent le
+chef qu'ils sacrifient: car jamais l'homme ne peut
+étourdir le cri de la conscience, s'il ne porte à ses
+lèvres la coupe passionnée de la rage.</p>
+
+<p>4. C'est en vain que, bravant l'œil de la mort, ta
+poitrine menacée implore ceux de tes compagnons
+restés loyaux:--ils ne viennent pas; ils sont rares:
+il faut qu'ils consentent à ce qu'applaudissent des
+cœurs plus indociles. En vain tu cherches la cause:
+la malédiction est leur seule réponse, ou la menace
+de quelque chose de pire. A tes yeux brille le poignard
+homicide; sur ta gorge reste suspendue la
+baïonnette effilée; les mousquets chargés t'environnent,
+et semblent prêts à terminer tes jours. Tu les
+y encourages, en leur criant: Feu! Mais des cœurs
+impitoyables admirent encore, et quelque souvenir
+de leur ancien respect les arrête, plutôt que la voix
+méconnue de leurs devoirs; ils ne voudraient pas
+perdre leur ame en répandant le sang: ils préfèrent
+t'abandonner à la merci des flots.</p>
+
+<p>5. «Disposez la chaloupe!» c'est le cri du nouveau
+chef; et qui jamais osa dire <i>non</i> à la révolte
+dans la première impétuosité de son ivresse, dans
+les saturnales d'un pouvoir inattendu? La chaloupe
+est disposée avec tout l'empressement de la haine;
+et déjà de légères planches te séparent seules de l'abîme
+qui doit t'engloutir; de faibles provisions te
+promettent une fin que leurs mains te refusent: c'est
+justement ce qu'il faut d'eau et de pain pour garantir
+quelques jours le moribond de la mort; de plus,
+quelques cornes, un peu de toile, des livres, unique
+trésor des hermites de l'Océan; quelques cordages
+sont ensuite ajoutés, aux instances de ceux
+qui n'espéraient plus pour toi que dans l'air et les
+flots; puis enfin ce mobile et tremblant vassal des
+pôles, cette aiguille sensible, ame de la navigation.</p>
+
+<p>6. Et maintenant, le chef élu par lui-même juge
+à propos d'étouffer le premier sentiment de son
+crime; il réveille ainsi ses compagnons:--«A
+boire!» tant il craint que la passion ne cède bientôt
+à la voix de la raison! «De l'eau-de-vie pour les
+héros!» Ainsi jadis s'était écrié Burke;--et sans
+doute cette liqueur peut conduire à la gloire. Nos
+héros partagèrent cette opinion; au milieu de bruyans
+applaudissemens, ils vidèrent la coupe. Huzza!
+huzza! Otaïti! tel fut leur cri; étrange exclamation
+de la part des fils de la révolte! Comment cette île
+délicieuse, cette terre chérie de la nature, des cœurs
+aimans, des fêtes sans périls, des mœurs aimables,
+étrangères à l'art, cette opulence commune, cet
+amour sans inquiétude; comment tout cela pouvait-il
+avoir des charmes pour de grossiers marins ballottés
+sous leurs mâts par chaque souffle de vent? Et
+maintenant, par quels nouveaux crimes se préparent-ils
+à réaliser les vains désirs de la vertu, le repos?
+Hélas! telle est notre nature! notre but est le
+même à tous, seulement nous suivons des routes diverses;
+nos moyens, notre naissance, notre pays,
+notre gloire, notre fortune, nos goûts, tout cela est
+plus puissant sur notre faible poussière que tout ce
+qui est en dehors du misérable cercle de notre
+égoïsme. Cependant murmure encore au-dedans de
+nous-mêmes une faible voix troublant le silence de
+l'intérêt ou le tumulte de la gloire; quelle que soit
+notre foi, quelque terre que nous foulions, Dieu
+fait toujours entendre son oracle, la conscience de
+l'homme!</p>
+
+<p>7. La chaloupe est chargée du brave et triste petit
+nombre demeuré fidèle au chef; quelques-uns,
+restés sur le tillac du vaisseau--maintenant jouet
+d'un moral naufrage--faisaient des vœux tardifs
+pour partager le sort d'un capitaine que leurs yeux
+voyaient s'éloigner; d'autres calculaient pour lui de
+nouveaux malheurs, plaisantaient à la vue lointaine
+de sa faible voile, à l'idée de cette faible barque,
+si fragile et si chargée. Oh! combien il est plus assuré,
+plus tranquille, le tendre nautile<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>, pilote maritime
+de sa couche imperceptible, la fée, le génie
+de la mer. Lui, quand l'ouragan siffle et jaillit en
+éclairs sur les ondes, demeure en sûreté,--son port
+est dans la ville,--il triomphe sur les <i>armadas</i> du
+genre humain, qui ébranlent le monde, et fléchissent
+sous la verge des vents.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36"
+name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">
+(retour) </a> Espèce de coquillage.</blockquote>
+
+<p>8. Quand tout fut prêt sur le vaisseau, qui maintenant
+avouait un révolté pour son maître,--un matelot,
+moins endurci que ses compagnons, témoigna
+cette pitié inutile, faite seulement pour irriter le
+malheur. D'un regard inquiet, il veillait sur les mouvemens
+de son ancien chef, et cherchait même, à
+force de signes, à lui exprimer son compatissant repentir.
+Déjà même il avançait un humide flacon
+jusqu'à ses lèvres arides et desséchées; mais bientôt,
+observé lui-même, ce gardien fut éloigné, et la pitié
+cessa de percer le nuage que la sédition étendait
+autour du brave chef. Alors s'approcha l'audacieux
+et sombre jeune homme que, pour son malheur,
+avait trop aimé le capitaine; il s'écria, en désignant
+la chaloupe abandonnée: «Partez! tout retard coûterait
+la vie!» Et pourtant, même en ce dernier instant,
+il n'avait pas étouffé toute sympathie. Un mot
+pouvait encore ramener le remords dans cette ame
+violente et passionnée; et ce que les autres ne soupçonnaient
+pas, la victime put le reconnaître. Quand
+Bligh, avec un ton de reproche amer, lui demanda
+qu'était devenu le souvenir des anciens bienfaits;--qu'étaient
+devenues ses espérances d'une gloire
+supérieure à celle des mille écussons pompeux de la
+Grande-Bretagne? ses lèvres tremblantes semblèrent
+céder devant une force invincible. «C'est cela! c'est
+cela! prononça-t-il; je suis damné! damné!» Il
+n'en dit pas davantage; mais, poussant dans sa barque
+son maître, il le confia au faible esquif. Sa langue
+ne put articuler d'autres accens; mais combien
+d'idées dans ses brusques adieux!</p>
+
+<p>9. Le large soleil des régions arctiques s'élevait
+sur les ondes; la brise tantôt s'engouffrait, tantôt
+ressortait de ses humides grottes. Son aile capricieuse
+s'éloignait, puis revenait effleurer les sillons
+de l'Océan, comme les cordes d'une harpe éolienne.
+D'une rame désespérée et presque silencieuse, déjà
+l'esquif se creusait un chemin redouté vers une roche
+à peine visible, qui dressait, comme un lointain
+nuage, son front au-dessus des flots. La chaloupe et
+le vaisseau ne se réuniront plus! mais ce n'est pas
+à moi de dire les infortunes de Bligh, leurs dangers
+continuels, leurs rares espérances; leurs jours de
+péril, leurs nuits de désespoir; leur courage toujours
+le même, quand il semblait le plus inutile; la
+famine dévorante, rendant un fils méconnaissable à
+l'œil même de sa mère; les autres maux, assez horribles
+pour faire trêve à la faim, jusqu'à ce qu'elle
+n'eût plus sur eux de prise; les fureurs et les égards
+de la mer, tantôt les couvrant de son abîme, tantôt
+les laissant briser de leurs rames fatiguées les vagues
+qui ne cédaient qu'à tous leurs efforts réunis.--Une
+fièvre continue, une soif sèche, qui leur faisait
+saluer, comme un bonheur, les nuages qui glaçaient
+leurs os nus, savourer avec délices la froide
+humidité des nuits orageuses, et presser avidement
+la toile tendue sur leur tête, pour recueillir quelques
+gouttes de pluie. Il leur fallut fuir mainte horde
+sauvage, pour redemander un asile plus sûr encore
+aux flots impitoyables. Et pourtant, il fut accordé à
+ces spectres animés de raconter leurs dangers passés,
+et des angoisses telles que jamais les annales
+de l'humide abîme n'en avaient retracées, pour arracher
+de la terreur aux hommes, aux femmes des
+larmes.</p>
+
+<p>10. Laissons-les à leur destin, il ne sera ignoré
+ni impuni. La justice aura son jour; la discipline
+violée prendra leur défense, et la marine insultée
+proclamera le cri des lois. Nous allons suivre les pas
+du rebelle, qu'une vengeance éloignée ne saurait
+épouvanter. Arrière! arrière! sur les vagues! ses
+yeux reverront la baie désirée; et les rivages heureux
+où les lois ne sont pas connues recevront les
+matelots mis hors la loi de leur pays.--La nature,
+et cette déesse de la nature--la femme--les rappelle
+vers une terre où rien, sauf leur conscience,
+ne songera à les accuser; où tout le monde jouit
+sans querelle des biens de la terre; où le pain lui-même
+est cueilli comme un fruit<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>; où nul ne séquestre
+pour lui seul les champs, les forêts, les rivières:--âge
+sans or, où ce métal ne trouble pas
+les songes, et n'a pas, ou n'avait pas alors, envahi
+ces rivages. Depuis, l'Europe y porta ses vastes connaissances,
+ses coutumes, ses mœurs, mais au prix
+d'une multitude de vices qu'elle enseigna aux fils de
+ces contrées. Mais loin de nous ces images! Voyons
+les insulaires tels qu'ils étaient; bons par les leçons
+de la nature, vicieux sous ses inspirations. <i>Huzza</i>!
+<i>Otaïti</i>! tel fut le cri lancé d'un commun accord par
+le rapide vaisseau. La brise s'élève; la voile, naguère
+détendue, et maintenant gonflée, précède joyeusement
+le souffle des vents. En plus rapides rubans se
+pressent les ondes autour du vaisseau; la vague
+jaillit plus haute sous les coups de la proue. Ainsi
+<i>l'Argo</i> soulevait-il la virginale écume de l'Euxin;
+mais ceux qu'il portait jetaient vers leurs foyers un
+regard de regret:--ceux-là renoncent pour jamais
+à la leur, et leur barque rebelle s'en éloigne aussi
+rapidement que le corbeau en s'envolant de l'arche
+sainte. Et pourtant leur projet est d'aller partager
+de nouveau le nid de la colombe, et de courber
+sous le joug de l'amour leur front indomptable.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37"
+name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">
+(retour) </a> <i>L'arbre à pain</i>, si fameux, et que l'expédition du capitaine Bligh
+avait pour but de transplanter.</blockquote>
+
+<br><br>
+<h3>Chant Deuxième.</h3>
+<br>
+<p>1. Combien doux étaient les chants de Toobonai,
+alors que le soleil d'été descendait sur la baie de corail<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>!
+Viens, disaient les jeunes filles; avançons vers
+le plus frais ombrage de l'îlette: nous y écouterons
+le ramage des oiseaux! la colombe des bois enverra,
+du milieu des arbres, son roucoulement, semblable
+à la voix des dieux partie de Bolotoo; nous cueillerons
+les fleurs qui naissent sur la couche des morts:
+les plus fraîches s'élèvent où repose la tête des guerriers.
+Nous nous assiérons en face du crépuscule;
+nous verrons les suaves rayons de la lune glisser au
+travers des branches du tooa, et le bruissement léger
+de leurs soupirs charmera nos oreilles, quand
+nous nous reposerons sous leur abri. Ou bien gravissons
+le précipice: nous contemplerons les flots
+venant combattre le gigantesque rocher, qui bientôt
+les repousse dédaigneusement en écumantes colonnes.
+Qu'elles sont belles! et qu'ils sont heureux
+ceux qui, libres des travaux et du tumulte de l'existence,
+se contentent de regarder du rivage l'espace
+que l'Océan remplit tout entier! L'Océan lui-même
+se complaît dans l'azur de sa surface; et souvent il
+vient, à la clarté de la lune, peigner en cet endroit
+sa flottante chevelure.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38"
+name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">
+(retour) </a> Les trois premiers couplets sont empruntés à une chanson favorite
+des insulaires de Tonga, traduite en prose dans la <i>Relation des îles
+Tonga</i>, par Mariner. Toobonai n'est cependant pas l'une de ces îles; mais
+elle fut l'une de celles où se réfugièrent les mutins. J'ai altéré et ajouté;
+cependant j'ai conservé de l'original tout ce que j'ai pu.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span></blockquote><br>
+
+<p>2. Oui,--nous cueillerons les fleurs du sépulcre;
+nous rivaliserons de plaisir avec les esprits des
+bocages promis; puis nous plongerons, et nous jouirons
+au sein des vagues; puis nous déposerons nos
+membres sur le tendre gazon; bientôt, humides encore
+de nos premiers jeux, nous oindrons nos corps
+de l'huile embaumée; nous laisserons les fleurs cueillies
+sur les tombes, et nous nous parerons des guirlandes
+empreintes du souvenir des braves. Mais
+voici la nuit; le <i>Mooa</i> dissipe nos projets: déjà,
+près de nous, retentit le bruissement des mâts. Et
+pourtant le flambeau, signal de la danse, répand ses
+étincelles cadencées sur le gazon de Marli. Nous
+aussi, courons-y; là, nous nous rappellerons l'heureux
+souvenir de maintes fêtes, avant que Fiji n'eût
+soufflé dans la trompe guerrière, avant que les ennemis
+ne parussent dans leurs canots à la portée
+de nos rivages. Hélas! par eux se flétrit la fleur du
+genre humain; hélas! par eux les ronces se dressent
+à l'envi dans nos champs; et par eux est oublié le
+ravissement que nous éprouvions à errer à la lueur
+de la lune, avec l'amour pour unique compagnon de
+nos pas. Résignons-nous:--ils nous ont appris à
+manier une massue, à inonder nos champs d'une
+pluie de flèches. Qu'ils recueillent la moisson qu'ils
+nous ont forcé de semer. Mais cette nuit doit être
+toute entière aux fêtes; demain il nous faudra partir.
+Frappez la danse! emplissez la large coupe!--demain
+nous pouvons mourir. Enveloppons nos
+membres dans des vêtemens d'été; autour de nos
+reins déployons le blanc de Tappa; que des guirlandes
+fraîches comme le printems même forment
+notre couronne, et qu'autour de nos épaules brillent
+les grains de l'hooni: ses vives couleurs contrasteront
+avec la teinte de feu des poitrines qui battent
+sous elles.</p>
+
+<p>3. Mais la danse a cessé.--Ah! restez encore!
+arrêtez! ne déposez pas le sourire de fête. C'est demain
+que nous partons pour le Mooa; demain, non
+pas cette nuit:--la nuit appartient encore à la tendresse.
+Jeunes enchanteresses de la joyeuse Licoo,
+rendez-nous les guirlandes que nous préférons au
+sein du plaisir! Que vos formes sont charmantes!
+comme chacun de nos sens excité, ravi et doublé,
+rend hommage à votre beauté! Ainsi les fleurs qui
+parsèment le rocher de Mataloco, portent leurs parfums
+jusqu'aux bornes de l'humide horizon. Nous
+aussi, nous nous rendrons à Licoo; mais, ô mon
+cœur, que dis-je? nous irons?--et demain il nous
+faut partir!</p>
+
+<p>4. Tels étaient les chants--harmonie des jours
+que l'approche des flottes européennes n'avait pas
+encore infectés. Sans doute, ces insulaires avaient
+leurs vices--ceux que la nature tolère--et résultats
+de la barbarie.--Nous avons les uns et les autres:
+ceux qui naissent de l'excès de la civilisation,
+ceux qui, chez les peuples sauvages, inspirent le
+plus d'horreur. Qui n'a pas vu le règne de l'hypocrisie,--les
+prières d'Abel réunies aux forfaits de
+Caïn, qui ne les a pas vus, dis-je, peut, de son
+balcon, voir la preuve que notre vieux monde est
+mille fois plus perverti que le <i>nouveau</i>;--mais il
+n'est plus de <i>nouveau</i> monde, si ce n'est aux lieux
+où Colombie vient de voir naître deux gigantesques
+enfans de la liberté; où le Chimboraço peut à son
+gré promener son regard de Titan sur les flots, les
+airs et la terre, sans y rencontrer un esclave!</p>
+
+<p>5. Telle était l'épopée des jours de tradition; les
+chants auxquels se rattachait la gloire des morts,
+quand la gloire n'avait d'autre expression que celle
+d'une mélodie presque divine. Ces chants ne satisfont
+pas l'œil glacé du sceptique, mais ils livrent à
+la puissance de l'harmonie une histoire entière.
+C'est un Achille enfant, qui, la lyre du Centaure en
+main, apprend à surpasser la vertu des tems passés.
+Le simple couplet d'une vieille et chère ballade,
+répété par les roches, se confondant avec le
+vagissement des ondes, parti de la pelouse humectée
+par un murmurant ruisseau, ou multiplié par les
+échos prolongés des montagnes, a, sur les cœurs
+naïfs, plus de pouvoir que toutes les colonnes érigées
+par les favoris de la victoire. Il garde son éloquence,
+quand les hiéroglyphes ne sont plus qu'une
+source de conjectures ou de rêveries pour les sages
+ou les savans. Primitive et virginale expression du
+cœur, il nous attendrit, quand les monumens de
+l'histoire nous fatiguent. Telle était cette chanson
+barbare,--car le chant est né chez les barbares;--telle
+en inspirait la solitude des hommes du nord,
+qui vinrent nous conquérir, et telle en inspirera
+toujours la contrée que nul ennemi lointain ne sera
+venu détruire ou civiliser. Quelle impression plus
+vive et plus puissante produiraient aujourd'hui sur
+les cœurs les artifices de notre savante musique?</p>
+
+<p>6. Alors ces mélodies, inconnues aujourd'hui,
+traversaient suavement le gracieux silence des airs,
+la douce sieste d'une journée d'été, le calme après-midi
+de Toobonai; alors chaque fleur était épanouie,
+l'air était un immense parfum, un léger souffle commençait
+à balancer le palmier, la première impression
+de la brise encore silencieuse effleurait les ondes
+comme pour transporter la fraîcheur dans la grotte
+avide. C'était l'asile de la chanteuse et du jeune
+étranger qui lui avait appris les douloureux plaisirs
+de l'amour, plaisirs toujours enivrans, mais surtout
+pour les cœurs qui ne savent pas encore qu'on
+puisse les perdre, et qui s'élancent comme des martyrs
+sur leur bûcher funéraire, tellement ravis dans
+leur délirant enthousiasme, que rien dans la vie ne
+leur semblerait comparable aux joies de cette mort:
+aussi meurent-ils réellement. Qu'est-ce, en effet,
+pour eux, que les autres promesses de la vie, à
+côté de l'idée seule de cet entraînement, de cette
+exaltation de toutes les forces de la nature? Aussi
+nos rêves d'une meilleure vie sont-ils renfermés dans
+l'espoir d'aimer éternellement encore.</p>
+
+<p>7. Là était assise l'aimable sauvage du désert,
+enfant par les années, femme par les formes, quand
+on se reporte à l'enfance de nos froids climats, où
+rien n'atteint une prompte maturité, à l'exception
+du crime. Mais c'était l'enfant d'un monde enfant,
+et comme la nature, charmante, animée et naïve;
+noire comme la nuit, mais la nuit avec tous ses astres,
+ou comme la grotte étincelante de stalactites.
+Ses yeux étaient un langage et un charme; ses contours,
+ceux d'Aphrodite sur son char de coquillage,
+et au milieu d'un riant cortége d'Amours. Voluptueuse
+comme la première approche du sommeil, et
+pourtant pleine de vie,--car ses joues, brunies par
+les feux du tropique, se nuançaient souvent d'une aimable
+rougeur; le sang des brûlans climats colorait
+son cou, et traçait un sillon radieux sur la pâleur
+obscure de ses épaules, comme on voit dans l'onde
+ténébreuse les rameaux du corail attirer le plongeur
+vers les grottes qu'ils rougissent. Telle était la fille
+des mers du Sud. Telle qu'une vague dont la force
+pouvait soulever la barque fortunée des autres, heureuse
+de leur bonheur, triste de leurs seules peines;
+son sein brûlant, énergique, et pourtant fidèle, ne
+recelait pas de joie égale à celle qu'elle donnait. Ses
+espérances n'allaient pas au-delà de l'expérience,
+cette pierre de touche glaciale, dont le contact dépouille
+ordinairement tous les objets de leurs radieuses
+couleurs. Elle ne redoutait pas les maux;
+elle n'en connaissait aucun, ou, si elle en connaissait,
+ils étaient bientôt--trop tôt--oubliés. Ses
+souris et ses larmes passaient avec la rapidité du
+vent ridant la surface des lacs, et troublant, sans le
+briser, leur délicat miroir. Bientôt la sérénité remontera
+d'une profondeur non sondée, ou descendra
+des sources pures de la montagne, jusqu'à ce qu'enfin
+un tremblement de terre, bouleversant la grotte
+de la Naïade, en dissipera les ondes, les chassera
+devant lui dans quelque cavité déserte, devenue le
+réceptacle d'un marais fétide. La fille des îles partagera-t-elle
+leur destin? Hélas! le changement éternel
+agite la vague incertaine de l'humanité; mais
+ceux qui tombent, comme tomberont les mondes eux-mêmes,
+renaîtront du moins, s'ils ont bien vécu, en
+esprits supérieurs à l'univers écrasé.</p>
+
+<p>8. Et lui, quel est-il, cet enfant du Nord aux yeux
+bleus, venu d'îles moins inconnues à l'homme, mais
+presqu'aussi sauvages? Quel est ce jeune homme aux
+cheveux blonds, sorti des Hébrides, là où grondent
+les vagues agitées du Pentland? Balancé dans son
+berceau par les vents mugissans; né au milieu des
+orages, avec un corps et une ame créés pour les
+orages; le premier objet sur lequel s'ouvrirent ses
+jeunes yeux fut la blanche écume de l'océan, et depuis
+ce moment l'océan fut sa patrie. Compagnon
+gigantesque de ses rêveries et de son âpre solitude,
+ce fut le seul Mentor de sa jeunesse partout où les
+flots portèrent sa barque. Quant à lui, jouet des vagues
+et des vents, c'était un être insouciant qui s'abandonnait
+au hasard. Nourri des légendes merveilleuses
+de son pays natal, se livrant avec ardeur à
+l'espérance, mais ferme dans les revers, le désespoir
+était la seule des sensations qu'il ne connût pas.
+Sous le ciel de l'Arabie, il eût été le plus intrépide
+des enfans errans de ces déserts de sable, ses lèvres
+immobiles endurant la soif avec autant de patience
+qu'Ismaël lui-même porté sur le vaisseau du désert<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>;
+sur les rivages du Chili. Cacique orgueilleux; dans
+les montagnes d'Hellas, Grec rebelle; né sous une
+tente, peut-être un nouveau Tamerlan; élevé pour
+le trône, qui sait s'il eût été digne de régner? car
+l'ame ambitieuse qui, pour s'élever à la domination,
+a détruit la route qu'elle devait parcourir; créée
+pour le pouvoir, et n'ayant d'autre proie qu'elle-même,
+est forcée de rétrograder<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>, et de se plonger
+dans la douleur pour y chercher le plaisir. Dans une
+condition plus humble, avec une éducation vertueuse,
+ce même esprit qui fit un Néron, la honte de Rome,
+aurait pu devenir l'imitateur du héros qui porta si
+glorieusement son nom<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>; mais laissez-lui encore
+tous ses vices, quel étroit théâtre pour eux si vous
+ne leur donnez un trône!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39"
+name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">
+(retour) </a>
+ Le vaisseau du désert est une figure orientale, en parlant d'un chameau
+ou d'un dromadaire: et ils méritent bien cette métaphore; le premier
+par sa patience, le second par sa légèreté à la course.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40"
+name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">
+(retour) </a>
+ Lucullus, ayant trouvé des charmes dans la frugalité, prodigua les
+navets dans sa ferme sabine.<span class="rig">
+(POPE.)</span></blockquote><br>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41"
+name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">
+(retour) </a>
+ Le consul Néron qui fit cette marche incomparable dont Annibal
+fut la dupe, et qui défit Asdrubal, accomplissant ainsi un fait d'armes
+presque sans exemple dans les annales militaires. La première nouvelle
+qu'Annibal eut de son retour fut par la tête d'Asdrubal jetée dans son
+camp. Annibal, en la voyant, s'écria, avec un soupir, que Rome allait
+maintenant devenir la maîtresse du monde. Et cependant, c'est peut-être
+grâce à cette victoire du consul Néron que l'empereur du même nom
+régna par la suite; mais l'infamie de l'un a surpassé la gloire de l'autre.
+Quand on entend prononcer le nom de Néron, qui songe au consul?
+telles sont les choses humaines!</blockquote>
+
+<p>9. Tu souris, lecteur.--Pour celui qui voit les
+choses d'un œil facile à se laisser éblouir, de telles
+comparaisons semblent prises bien haut à propos du
+nom obscur d'un être dont le sort n'a rien de commun
+avec la gloire, Rome, le Chili, Hellas ou l'Arabie.
+Tu souris? j'y consens: il vaut mieux sourire
+que de soupirer; cependant il aurait pu être tout ce
+que j'ai dit. C'était un homme dont l'esprit ambitieux
+l'entraînait toujours en avant, formé pour devenir
+un héros patriote ou un chef despotique; pour
+faire la gloire ou le malheur d'une nation. Il était né
+sous des auspices qui font l'homme plus grand ou
+plus abject que l'imagination même n'a osé le rêver.
+Mais tout ceci n'est que chimères; dites enfin, qu'est-il
+dans ces lieux?--c'est un frais adolescent, un
+jeune mutin affranchi par la révolte; c'est le blond
+Torquil, qui ne connaît pas plus d'entraves que les
+vagues écumeuses de l'océan,--c'est l'époux de la
+fiancée de Toobonaï.</p>
+
+<p>10. Les yeux fixés sur les flots, il était assis auprès
+de Neuah, de Neuah qui, parmi les filles de
+l'île, est comparable à cette plante qui, sans cesse
+tournée vers le soleil, en a reçu le nom. Noble, mais
+d'une noblesse qui fait sourire nos généalogistes qui
+n'ont pas d'armoiries pour ces contrées inconnues;
+issue d'une longue race d'hommes libres et vaillans,
+race de preux ne connaissant pas l'usage des vêtemens,
+et formant une chevalerie sauvage dont les
+huttes couvertes de mousse s'élèvent le long des rivages
+de la mer. J'ai vu la tienne, Achille, et n'ai
+pas vu autre chose! Mais quand ces étrangers porteurs
+de la foudre arrivèrent dans leurs vastes canots
+ceints de traits de flamme, hérissés de grands
+arbres qui, plus hauts que le palmier, semblaient,
+pendant le calme, avoir pris racine dans les profondeurs
+de l'océan, et, lorsque les vents se réveillaient,
+déployaient des ailes aussi larges que le nuage qui
+s'étend à l'horizon; et, semblables à des cités de
+la mer, commandaient aux flots, et enchaînaient
+presque les vagues turbulentes, la jeune sauvage,
+dans son léger esquif, agitant mollement sa pagaïe,
+s'élança sur la surface des ondes, comme les rennes
+à travers les neiges, glissant doucement sur le bord
+écumeux des brisans, légère comme une Néréide sur
+son char marin<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a>
+<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>, elle contempla, pleine d'étonnement
+et d'admiration, cette construction gigantesque
+refoulant chaque vague sous sa pesante masse.
+L'ancre est jetée, le vaisseau repose au sein de l'océan;
+et tandis qu'une foule d'embarcations légères
+forment autour de lui une chaîne mobile, il semble
+un lion majestueux endormi aux rayons du soleil, et
+dont un essaim d'abeilles bourdonnantes entourent
+la flottante crinière.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42"
+name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">
+(retour) </a>
+ Il y a dans le texte: <i>sur son traîneau marin</i>.</blockquote>
+
+<p>11. Les hommes blancs débarquèrent. Est-il besoin
+de dire le reste? le nouveau monde étendit sa
+main noire à l'ancien. Chacun d'eux était une merveille
+pour l'autre, et l'attrait de la surprise et de
+l'admiration fit bientôt place à un sentiment plus
+bienveillant. Parmi ces enfans du soleil, l'accueil
+des pères fut affectueux; celui des filles, agitées par
+de plus douces passions, le fut bien plus encore. Ils
+s'unirent par de tendres liens. Les enfans des tempêtes
+s'aperçurent que la beauté peut être jointe à
+une peau noire, et les filles de l'île admirèrent à
+leur tour cette teinte plus pâle, qui paraît si blanche
+aux climats qui ne connaissent pas la neige. La
+course, la chasse, la liberté d'errer sur ce sol, où
+chaque cabane était la leur; le plaisir de jeter un
+filet à la mer, de s'élancer dans ces légers canots qui
+voguent sur cet archipel, au sein bleuâtre duquel
+s'élèvent ces îles heureuses; ce sommeil rafraîchissant
+obtenu par de joyeux travaux; ce palmier qui
+nous représente la plus majestueuse Dryade des forêts,
+où l'enfance du jeune Bacchus fut cachée, et
+dont la cime, ombrageant la <i>vigne renfermée</i> dans
+son sein, est si élevée que l'aigle bâtit rarement son
+nid plus haut; le festin composé de caviar et d'ignames;
+ce cocotier qui porte à la fois la coupe, le lait
+et le fruit; l'arbre à pain qui, sans le secours de la
+charrue et du moissonneur, donne l'abondant produit
+d'un champ cultivé, tandis que ses pains, offrandes
+de la nature, cuisant sans l'aide d'un feu
+artificiel, dans des forêts qui ne sont encore ni achetées
+ni vendues, chassent la famine de leur sein fertile,
+et offrent une denrée sans prix à l'homme qui
+la recueille. Tous ces trésors, et les douces voluptés
+des eaux et des bois, les joies folâtres de ces solitudes
+peuplées, adoucirent les mœurs de ces farouches
+aventuriers, et les disposant à sympathiser avec
+un peuple moins éclairé, mais plus heureux, firent
+plus que l'éducation européenne n'avait pu faire en
+civilisant les enfans de la civilisation!</p>
+
+<p>12. Parmi eux, on remarquait plus d'un couple
+amoureux, et entre ceux-ci, Neuah et Torquil n'étaient
+pas le moins aimable. Tous deux enfans des
+îles, quoique d'îles bien éloignées l'une de l'autre;
+tous deux nés sous cette étoile qui préside à la mer, ils
+avaient été nourris tous deux au milieu de ces beautés
+primitives de la nature qu'on chérit jusqu'au tombeau
+lorsqu'elles ont attiré nos premiers regards, et excité
+notre intérêt dans l'enfance. Celui dont les monts
+bleuâtres de l'Écosse frappèrent d'abord les yeux,
+aimera chaque cime qui lui offrira une teinte semblable;
+il saluera dans chaque rocher la figure bien
+connue d'un ami; et à l'aspect d'une montagne, ses
+bras s'ouvriront comme pour l'étreindre contre son
+cœur. Long-tems j'ai erré dans des pays qui ne sont
+pas le mien, adorant les Alpes, chérissant les Apennins,
+prosterné devant le Parnasse et devant la cime
+escarpée du mont Ida, berceau de Jupiter, et de
+l'Olympe dominant majestueusement la mer. Mais
+ce n'était pas seulement les souvenirs de l'antiquité
+ni cette belle nature qui me jetaient dans des ravissemens
+extatiques:--les émotions de l'enfance lui
+avaient survécu dans le jeune homme; et sur le mont
+Ida, cherchant des yeux Troie et Loch na Gar, ma
+mémoire attachait des souvenirs celtiques aux monts
+Phrygiens, et confondait les cascades d'Écosse avec
+la fontaine limpide de Castalie. Pardonne, ombre
+universelle d'Homère! pardonne, ô Phébus! aux
+écarts de mon imagination:--ce fut dans le nord
+que je puisai le premier sentiment des beautés de la
+nature, et que j'appris à adorer vos scènes sublimes<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a>
+<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43"
+name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">
+(retour) </a> Étant très-enfant (j'avais a peu près huit ans), ayant été attaqué de la
+fièvre scarlatine, à Aberdeen, je fus transporté dans les montagnes par
+le conseil des médecins. Là, il m'arriva quelquefois de passer l'été, et
+c'est de ce moment que je date mon penchant pour les pays montagneux.
+Je n'oublierai jamais l'effet que produisit sur moi, quelques années après,
+en Angleterre, le spectacle d'un objet que je n'avais pas vu depuis long-tems,
+même en miniature, d'une montagne de la chaîne des Malvernes.
+À mon retour à Cheltenham, je la contemplais tous les soirs, au coucher
+du soleil, avec une émotion que je ne puis décrire. Ceci était bien d'un
+enfant; mais je n'avais que treize ans, et c'était pendant les vacances.</blockquote>
+
+<p>13. L'amour qui embellit et attendrit tous les
+êtres; la jeunesse qui colore l'air qui l'entoure; le
+ciel qui la couvre des nuances brillantes de l'arc-en-ciel;
+le souvenir des périls passés, qui fait que
+l'homme lui-même jouit de l'intervalle où il cesse de
+détruire;--l'attrait réciproque de cette beauté qui
+se fait sentir au cœur le plus farouche, et le frappe
+comme l'éclair frappe l'acier: tout contribua à unir
+l'homme à demi civilisé et la fille sauvage, et à confondre,
+dans une seule ame absorbée par la passion,
+l'adolescent et la jeune fille. Les souvenirs tumultueux
+des combats avaient cessé de remplir d'une
+joie sombre un cœur qui commençait à se détacher
+d'eux. Il ne ressentait plus cet ennui, cette impatience
+du repos qui le troublait naguère, comme
+l'aigle dans son nid, dont le bec aiguisé et l'œil perçant
+cherchent une victime dans la vaste étendue
+des cieux:--son ame s'était amollie dans cet état
+voluptueux, où il goûtait ces douceurs efféminées de
+l'Élysée, qui ne promettent pas de lauriers à la
+tombe des héros; mais, hélas! ces lauriers se flétrissent
+s'ils ne sont arrosés de sang.--Et lorsque les
+cendres d'un mortel sont déposées dans l'urne funèbre,
+le myrte ne leur prête-t-il pas un aussi doux
+ombrage? Si César n'eût connu que les baisers de
+Cléopâtre, Rome eût été libre, et le monde ne fût
+pas devenu sa conquête. Eh! qu'ont fait pour le
+monde les exploits de César, la renommée de César?
+Nous le sentons dans notre avilissement: cette gloire
+a posé son cachet sanglant sur nos chaînes, elle y a
+fait naître la rouille que nos tyrans se plaisent à y
+entretenir. Eh quoi! la gloire, la nature, la raison
+et la liberté réunies ordonneront à des millions
+d'hommes exaspérés de faire ce que Brutus exécuta
+seul!--Elles leur commanderont de renverser du
+poste élevé qu'ils occupent depuis trop long-tems,
+ces vils imitateurs d'un despote, qui, semblables à
+l'oiseau moqueur, répètent le chant de la tyrannie!
+et cependant nous continuerons à être traqués par ces
+chats-huans ignobles, dignes seulement de la chasse
+aux souris, et que nous nous obstinons à prendre
+pour de nobles faucons, tandis que le premier mot
+de liberté suffirait pour chasser ces épouvantails:
+car leur effroi nous prouve assez qu'ils ne sont pas
+autre chose!</p>
+
+<p>14. Plongée dans les ravissemens de la passion,
+et oubliant doucement la vie, Neuah, la fille de la mer
+du Sud, était tout ce qu'une femme peut être pour
+un époux lorsqu'aucune distraction du monde ne la
+détourne de son amour; loin d'une société railleuse,
+toujours prête à se moquer d'une flamme nouvelle
+et passagère, et de cet essaim bourdonnant de fats,
+qui fait bruyamment éclater son admiration, ou murmure
+à son oreille les expressions d'une flamme adultère,
+qui en veut à son devoir, à sa gloire et à son
+bonheur. Son ame et toutes les sensations qui l'agitaient
+étaient à nu comme ses belles formes. On pouvait
+la comparer à l'arc-en-ciel pendant l'orage:--ses
+nuances mobiles offrent une brillante variété,
+mais colorent toujours les cieux du plus doux éclat;
+son arc a beau s'étendre, ses couleurs changer, ce
+n'est pas moins le nuage qui porte la messagère des
+amours.</p>
+
+<p>15. C'est là, c'est dans cette grotte du rivage battu
+par les vagues qu'ils passaient les matinées brûlantes
+du tropique. Les heures n'existaient pas pour eux:--ils
+ne calculaient pas le tems. Leurs oreilles n'étaient
+pas frappées du son lugubre de l'horloge, qui
+nous distribue la portion journalière de la vie, et
+avertit l'homme, en s'en moquant, avec un rire d'airain.
+Que leur importait le passé ou l'avenir? Le
+présent, comme un tyran, les tenait enchaînés;--leur
+sablier était le sable du rivage, et la mer voyait
+s'écouler leurs doux momens ainsi que ses vagues paisibles;
+leur horloge, c'était le soleil dans son immense
+horizon. Ils ne comptaient pas, eux pour qui
+la journée n'était qu'une heure. Le rossignol remplaçait
+pour eux la cloche du soir, lorsqu'il chantait
+mélodieusement à la rose les adieux du jour<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a>
+<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>. Ils
+voyaient se coucher leur large soleil, non comme
+dans le nord, d'une marche lente et graduée, et affaiblissant
+son éclat à mesure qu'il descend sur l'océan;
+mais ardent, enflammé, conservant toute sa
+plénitude, et comme s'il abandonnait pour jamais le
+monde, et le privait de lumière, plongeant dans
+les flots son front étincelant, tel qu'un héros, qui se
+précipite dans la tombe. Alors ils se levaient tous
+deux, regardaient d'abord le firmament, puis revenaient
+chercher la lumière dans les yeux l'un de
+l'autre; et s'étonnant qu'un soleil d'été durât si peu,
+ils se demandaient si en effet le jour était à sa fin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44"
+name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">
+(retour) </a> On n'a besoin de rien ajouter à cette allusion à la fable bien connue
+des amours du rossignol et de la rose, qui est devenue maintenant aussi
+familière au lecteur de l'Occident qu'à celui de l'Orient.</blockquote>
+
+<p>16. Et pourquoi ceci paraîtrait-il étrange?--Le
+dévot ne vit pas sur la terre; dans son extase, les
+jours et les mondes passeraient devant lui sans être
+aperçus: son ame a pris son vol vers le ciel avant sa
+poussière.--L'amour est-il donc moins puissant?
+Non; sa route est glorieusement tracée, et c'est aussi
+vers Dieu qu'elle le conduit. Tout ce que nous connaissons
+ici-bas des délices du ciel est attaché à cette
+autre meilleure moitié de nous-mêmes, dont nous
+ressentons la joie ou la douleur bien plus que celle
+qui nous est propre. Cette flamme qui absorbe tout,
+et qui, jointe à celle qui l'allume, ne forme plus
+qu'un seul feu, feu pur, semblable au bûcher funèbre
+des Indiens, où les cœurs tendres brûlent sans
+exhaler un soupir. Combien de fois n'avons-nous
+pas oublié le tems, lorsque, dans la solitude, nous
+admirions le trône universel de la nature, ses forêts,
+ses déserts, ses eaux, cette réponse éloquente et profonde
+qu'elle fait à notre intelligence? N'y a-t-il pas
+de la vie dans les étoiles et les montagnes? Une ame
+n'anime-t-elle pas les vagues de la mer? Les larmes
+muettes qui dégouttent de ces humides rochers n'expriment-elles
+pas un sentiment?--Non, non! elles
+nous appellent, elles nous ouvrent leurs sphères,
+elles nous invitent à nous affranchir avant l'heure
+du poids de cette enveloppe d'argile, à plonger
+notre ame dans l'immensité, à nous dépouiller de
+cette forme trompeuse et fragile qui nous est si chère!--Qui
+peut encore songer à soi en contemplant les
+cieux? Et sans porter si haut ses regards, quel est
+celui qui, dans les frais momens de la jeunesse, avant
+d'avoir reçu les leçons du tems, a jamais pensé à la
+dépravation de l'homme et à la sienne? À cette heureuse
+époque de la vie, la nature entière est son
+royaume et l'amour son trône.</p>
+
+<p>17. Neuah et Torquil se levèrent. Les teintes
+douces et mélancoliques du crépuscule avaient pénétré
+dans la grotte qui leur servait d'asile, et dont la
+voûte, tapissée de spar humide de rosée, joignait
+son faible éclat à celui des étoiles qui se rassemblaient
+sur le firmament. Le couple heureux, partageant le
+calme de la nature, prit lentement le chemin de sa
+cabane élevée au pied d'un palmier, tantôt souriant,
+tantôt silencieux comme tout ce qui les entourait.
+Que l'ame est belle dans cet état de sérénité; elle
+est belle comme l'amour même! Le murmure des
+flots de l'océan était presque aussi faible que celui
+du coquillage imitateur de leur bruissement<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a>
+<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>, et qui,
+tel que l'enfant né dans les profondeurs des mers et
+séparé du sein maternel, crie sans cesse et ne veut
+pas dormir, faisant entendre sa petite plainte, et se
+désespérant en vain dans le vaste sein de la vague sa
+nourrice. Les forêts disparaissaient insensiblement
+dans l'obscurité, comme pour aller se livrer au repos;
+l'oiseau du tropique regagnait son nid par le
+chemin des rochers, et le ciel d'azur qui les entourait
+semblait un lac paisible où l'ardente piété pouvait
+étancher sa soif.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45"
+name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">
+(retour) </a> Si le lecteur veut appliquer à son oreille le coquillage qui est sur
+sa cheminée, il comprendra l'allusion qu'on veut faire ici. Si ce passage
+lui paraît obscur, il trouvera dans <i>Gébir</i> la même idée, mieux exprimée
+en deux lignes. Je n'ai jamais lu ce poème; mais j'ai entendu citer ces
+deux vers par un lecteur plus profond, et qui parait être d'une opinion
+bien différente de celle exprimée par l'éditeur de la <i>Revue du trimestre</i>,
+qui, dans sa réponse au rédacteur chargé de la critique de son <i>Juvénal</i>,
+prononça qu'on ne pouvait rien lire de plus mauvais et de plus absurde.
+C'est à M. Landor, l'auteur de <i>Gébir</i>, qui fut ainsi jugé, et de
+quelques autres poèmes latins qui rivalisent d'obscénité avec Martial et
+Catulle, que l'immaculé M. Southey a adressé ses déclamations contre
+l'impureté.</blockquote>
+
+<p>18. Mais écoutez! À travers les palmiers et les
+plantains, une voix se fait entendre; non telle qu'un
+amant l'eût choisie pour venir interrompre, à une
+telle heure, le silence d'une nuit si calme. Ce n'était
+pas la brise du soir passant sur la montagne, et faisant
+frémir les rochers et les arbres, ces cordes sonores
+de la nature, le premier et le plus harmonieux
+des instrumens, et puis leur servant elle-même d'écho.
+Ce n'était pas non plus l'alarme du bruyant cri
+de guerre, qui venait de rompre le charme, ni le
+soliloque plaintif du hibou hermite, anachorète ailé
+aux grands yeux, à la vue faible, qui entonne la
+nuit son hymne lugubre, dans laquelle s'exhale son
+ame solitaire:--c'était le sifflet d'un marin, fort
+et prolongé, aussi perçant que le sifflement d'un
+oiseau de mer. Il y eut une pause; puis une voix
+rauque cria: «Holà! Torquil! mon garçon! Quelles
+nouvelles! Holà! frère, holà!» «Qui appelle?»
+s'écria Torquil, en suivant des yeux le son de la
+voix. «Quelqu'un,» répondit-on brièvement.</p>
+
+<p>19. En ce moment, celui dont on venait d'entendre
+la voix parut lui-même, et avec lui la brise aromatique
+du sud se chargea, non de ces parfums qu'elle
+recueille en passant sur une couche de violettes, mais
+de ces tourbillons de fumée qui aiment à se mêler aux
+vapeurs de l'eau-de-vie et du vin. Ils s'échappaient
+alors d'une pipe courte et fragile, mais qui avait
+porté ses émanations odorantes dans les deux zones,
+et toujours en action là où les vents soufflent et où
+la mer roule ses flots, avait exhalé sa fumée de Portsmouth
+au pôle, et opposant sa vapeur à la lueur
+éblouissante des éclairs, toujours calme et paisible,
+au milieu des montagnes de vagues, et dans toutes
+les variations d'un ciel inconstant, n'avait cessé d'offrir
+à Éole un perpétuel sacrifice. Et quel était celui
+qui la portait? Je puis me tromper, mais je le
+prendrais pour un marin ou pour un philosophe<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a>
+<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>.
+Ô sublime tabac, qui de l'est à l'ouest charmes les
+travaux du marin et le repos des enfans de Mahomet;
+toi qui, sur l'ottomane du musulman, partages ses heures
+entre l'opium et ses femmes dont tu es devenu
+le rival; magnifique à Stamboul, moins noble mais
+non moins chéri dans Wapping ou le Strand, divin
+en <i>Hookas</i>, superbe dans une riche et brillante pipe
+dont l'ambre orne le bout; comme tant d'autres objets
+qui nous charment, si tu attires plus généralement
+les hommages revêtu de tout l'éclat de la parure,
+tes vrais adorateurs admirent bien davantage tes
+beautés sans déguisement. Donnez-moi un cigarre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46"
+name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">
+(retour) </a> Hobbes, à qui nous devons Locke et d'autres philosophes, était un
+fumeur déterminé,--même jusqu'à fumer plus de pipes qu'on n'en
+pourrait compter.</blockquote>
+
+<p>20. Une figure humaine s'approche au milieu de
+l'obscurité de la forêt dont elle vient troubler la solitude.
+Son aspect a quelque chose de fantastique;
+on dirait un marin revêtu d'un déguisement de sauvage,
+et tel qu'il paraît sortant des flots de l'océan
+lorsque les joyeux vaisseaux traversent la ligne et
+qu'une foule de matelots, se livrant à ces bruyantes
+saturnales, se rassemblent sur le tillac dans le char
+emprunte de Neptune. Le dieu de l'océan sourit de
+voir son nom revivre encore une fois, ne fût-ce que
+dans la pantomime grotesque de ses fidèles enfans
+qui s'abandonnent à la joie au milieu de vents inconnus
+à ses Cyclades natales. Cependant le vieux
+Neptune se réjouit de voir reparaître sur l'océan
+quelques faibles traces de son règne antique. La veste
+que porte notre marin, quoique presque en lambeaux;
+sa pipe qu'il ne quitte pas et qui ne cesse jamais de
+fumer; quelque chose dans son air et dans sa taille
+qui ressemble à un mât de misaine, et un certain
+balancement dans sa démarche, semblable à celui
+de son vaisseau chéri, indiquent assez son premier
+état: cependant l'espèce de mouchoir dont sa tête est
+enveloppée avec si peu d'élégance et de soin, et le
+morceau d'étoffe trop exigu qui remplace un pantalon
+trop tôt la proie des épines (car les plus belles
+forêts ont aussi les leurs), et lui tient lieu de ce vêtement
+pour lequel les Anglais n'ont pas trouvé d'expression<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a>
+<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>;
+ses pieds et sa poitrine nus, et cette figure
+brûlée par le soleil, pourraient annoncer un
+sauvage aussi bien qu'un homme de mer. Mais ces
+armes sont celles de sa profession, et les produits de
+cette Europe que deux mondes bénissent pour la civilisation
+qu'ils lui doivent. Son fusil est suspendu derrière
+ses larges épaules, un peu courbées par le séjour
+de la mer, mais robustes comme celles du sanglier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47"
+name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47">
+(retour) </a> Il y a dans le texte: <i>qui lui servent d'inexpressible</i>.</blockquote>
+
+<p>Son coutelas privé de sa gaîne, perdue ou usée par
+le tems, pend à son côté: et à sa ceinture est une
+paire de pistolets, qu'on pourrait comparer à un couple
+d'époux (que cette métaphore ne soit pas prise
+pour un sarcasme), car si l'un manque son feu, l'autre
+n'en part pas moins à l'instant. Tout ceci, avec
+une baïonnette un peu moins exempte de rouille que
+lorsqu'elle était sortie pour la première fois du fourreau,
+complète l'accoutrement de cet homme qui s'avance
+au milieu des ombres de la nuit, muette spectatrice
+de ce costume bizarre.</p>
+
+<p>21. «Quelles nouvelles, Ben Bunting? s'écria
+notre nouvel ami Torquil, lorsqu'il vit le marin en
+face. Y a-t-il quelque chose de neuf?» «Oui, oui,
+répondit Ben, rien de neuf, mais assez de nouvelles;
+une étrange voile s'est montrée au large.»
+«Une voile! qu'entends-je? Mais comment avez-vous
+pu la découvrir? C'est impossible. Je n'ai pas vu sur la
+mer le moindre lambeau de toile.» «Cela se peut, dit
+Ben, vous avez pu ne pas la voir de la baie; mais moi,
+du haut du rocher où j'ai fait le quart aujourd'hui,
+je l'ai aperçue dans le bassin, car le vent était frais
+et propice.» «Et lorsque le soleil s'est couché, où était-elle?
+Avait-elle jeté l'ancre?» «Non, mais elle a
+continué de se diriger sur nous jusqu'à ce que le vent
+soit tombé.» «Et son pavillon?» «Je n'avais pas de
+lunette; mais, de par Dieu, tout loin qu'elle fût, la
+sorcière ne m'a pas paru nous vouloir du bien.»
+«Est-elle armée?» «Je m'y attends; on a envoyé à
+la découverte; il est tems, ce me semble, pour nous
+de mettre à la mer.» «À la mer? Quel que soit celui
+qui nous donne maintenant la chasse, nous ne fuirons
+pas le combat, car ce serait une lâcheté; nous mourrons
+à notre poste comme des braves.» «Oui, oui;
+quant à cela, c'est tout-à-fait égal à Ben.» «Christian
+sait-il cette nouvelle?» «Oui, et il a mis tous
+les bras en réquisition, et rassemblé tous nos gens
+au quartier. Ils sont occupés à fourbir leurs armes,
+et nous avons des canons à transporter et à mettre en
+état; on vous demande.» «C'est trop juste, et ne le
+serait-ce pas, je n'ai pas une ame capable d'abandonner
+mes camarades sans secours pendant l'orage.
+Ma Neuah! ah! pourquoi le sort ne poursuit-il pas
+que moi seul? Pourquoi doit-il persécuter aussi un
+être si tendre et si fidèle? Mais quoi qu'il arrive, ah!
+Neuah, n'amollis pas mon courage. Le tems presse
+et ne me permet pas une seule larme.--Mais quoi
+qu'il advienne, je suis à toi.»--«Il a raison, ajouta
+Ben. C'est bon pour la marine<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a>
+<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48"
+name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">
+(retour) </a> <i>C'est bon pour la marine, mais les matelots ne veulent pas le
+croire</i>, est un vieux dicton, et une des dernières traces qui subsistent
+encore (mais en plaisanterie seulement) de la jalousie qui exista jadis
+entre deux armées également braves.</blockquote>
+<br>
+<h3>Chant Troisième.</h3>
+<br>
+<p>1. Le combat était terminé. Cette lueur fatale qui
+enveloppe le canon lorsqu'il porte la mort, avait
+aussi cessé d'éclairer les ténèbres; la vapeur sulfureuse
+des armes à feu avait abandonné la terre, et,
+chassée vers le ciel, en avait souillé un moment
+l'éclat. Le bruit effroyable de chaque décharge ne
+faisait plus retentir les échos, de nouveau livrés à
+leur paisible mélancolie. On n'entendait plus de cris
+d'horreur répétés de part et d'autre. La lutte avait
+cessé. Les vaincus subissaient leur sort. Les révoltés
+étaient écrasés, dispersés ou pris, ou, si quelques-uns
+survivaient, c'était pour envier le destin des morts.
+Un petit nombre, un bien petit nombre s'était
+échappé, et ceux-ci étaient poursuivis dans toute
+cette île qu'ils avaient aimée par-dessus leur pays
+natal. Ils n'avaient plus, sur la terre, d'asile et de
+patrie, après avoir renié celle qui les avait vus naître.
+Traqués comme des bêtes sauvages, comme elles
+ils cherchaient le désert, de même que l'enfant se
+réfugie dans le sein de sa mère. Mais en vain les
+loups et les lions, poursuivis par le chasseur, cherchent
+leur antre, et plus vainement encore l'homme
+voudrait échapper à l'homme.</p>
+
+<p>2. Il est un rocher dont la base saillante se projette
+au loin dans l'océan, et brave les plus terribles
+accès de sa fureur. Lorsque la vague irritée escalade
+ses flancs énormes, aussitôt elle en est précipitée,
+comme le brave qui s'élance le premier à l'assaut,
+et retombe sur cette masse de flots écumeux qui combattent
+sous les bannières du vent. C'est là que se
+rassemblent quelques malheureux échappés au combat,
+faibles, sanglans, brûlans de soif, mais tenant
+encore leurs armes, et conservant un reste d'orgueil
+de leur ancienne résolution, qui annonce en eux des
+hommes plus habitués à lutter contre le sort qu'à s'en
+laisser surprendre. Ils semblaient avoir prévu et défié
+leur destinée, comme un événement probable.
+Et cependant une lueur d'espoir, non celui d'être
+pardonnes, mais de rester dans l'oubli, ou d'échapper
+aux recherches sur ce rocher éloigné, au milieu
+de cet océan de vagues, avait en partie effacé de
+leurs pensées qu'ils venaient de contempler et de subir
+la vengeance des lois de leur pays. Leur île,
+verdâtre comme les flots de la mer, ce paradis gagné
+au prix d'un crime, ne pouvait plus servir d'asile à
+leurs vices et à leurs vertus. Leurs sentimens honnêtes,
+s'ils en avaient encore, étaient perdus pour
+eux:--leurs fautes leur restaient seules. Proscrits
+jusque dans leur seconde patrie, ils étaient perdus.
+En vain le monde s'ouvrait devant eux, toutes les
+portes leur en paraissaient fermées. Leurs nouveaux
+alliés avaient combattu, avaient versé leur sang dans
+ce sacrifice mutuel; mais à quoi leur avaient servi la
+massue, la lance et le bras d'Hercule contre la puissance
+magique de ce talisman destructeur, de ce
+tonnerre qui écrase le guerrier avant qu'il puisse
+faire l'emploi de sa force; et, semblable à ce fléau
+pestilentiel dont on ne peut arrêter les ravages,
+creuse en même tems la tombe du brave et celle de
+la valeur humaine<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a>
+<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>? Ce peu de guerriers avaient fait
+tout ce que des hommes déterminés ont souvent osé
+et fait contre le nombre, mais quoique le choix naturel
+de l'homme semble être de mourir libre, la Grèce
+elle-même, la Grèce n'avait vu qu'une fois les Thermopyles,
+jusqu'à ce jour où, se forgeant un glaive de
+ses chaînes brisées, elle expire pour revivre encore.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49"
+name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">
+(retour) </a> Archidamus, roi de Sparte, et fils d'Agésilas, en voyant une machine
+inventée pour lancer des pierres et des dards, s'écria que c'était le
+tombeau de la valeur. La même anecdote a été attribuée à quelques chevaliers,
+lorsqu'on fit pour la première fois usage de la poudre à canon;
+mais le fait original se trouve dans Plutarque.</blockquote>
+
+<p>3. Au pied de ce roc immense, ce petit nombre
+d'hommes ressemblait aux restes fugitifs d'une troupe
+de daims.--Leurs yeux étaient enflammés,--leur
+aspect indiquait l'épuisement de leurs forces; cependant
+ils étaient encore teints du sang de ceux qui les
+poursuivaient. Une petite source, tombant du haut du
+rocher, précipitait en bouillonnant, de cime en
+cime, son onde douce et fraîche, qui, folâtre et vagabonde,
+allait égarer son cristal limpide et étincelant
+aux rayons du jour, dans le vaste sein de la
+mer. Réunie à l'immense, au farouche océan, mais
+encore pure et fraîche comme l'innocence, et courant
+moins de dangers qu'elle, son onde argentée
+brillait encore d'un doux éclat sur la surface des
+flots, semblable au timide chamois qui contemple
+sans s'effrayer, le précipice au-dessous duquel
+mugissent, s'élèvent et s'abaissent les vagues bleuâtres
+de la vaste mer. Ce fut à cette fraîche source
+qu'ils coururent:--toutes leurs sensations étant
+absorbées en ce moment par cet impérieux besoin de
+la nature, la soif brûlante qui les dévorait. Ils burent
+comme ceux qui croient boire pour la dernière
+fois, et se débarrassèrent de leurs armes pour mieux
+savourer cette rosée délicieuse. Ils rafraîchirent leurs
+gosiers desséchés, et lavèrent le sang de leurs blessures
+qui ne devaient peut-être avoir d'autres bandages
+que des chaînes. Après avoir étanché leur
+soif, ils regardèrent tristement autour d'eux, et
+comme étonnés de retrouver encore autant des leurs
+vivans et libres. Mais chacun, gardant le silence,
+semblait interroger les yeux de son camarade pour
+y chercher un langage que ses lèvres lui refusaient,
+comme si leur voix eût expiré avec leur cause.</p>
+
+<p>4. Sombre, et un peu séparé du reste, se tenait
+Christian, les bras croisés sur sa poitrine. Ce coloris
+animé, jadis répandu sur ses joues, et que rien
+n'y faisait jamais pâlir, avait été remplacé par la
+teinte livide du plomb. Ces cheveux d'un brun clair,
+flottant avec tant de grâce, se dressaient maintenant
+sur son front comme autant de vipères. Immobile
+comme une statue, les lèvres serrées comme pour
+comprimer jusqu'au souffle qui soulevait encore sa
+poitrine, muet et menaçant, il était debout appuyé
+contre le rocher; et à l'exception d'un faible battement
+de pied qui, de tems à autre, laissait une impression
+plus profonde sur le sable, on aurait pu le
+croire changé en pierre. À quelques pas de là, Torquil,
+la tête appuyée contre un banc de roc, ne parlait
+pas, mais perdait son sang par une blessure qui
+pourtant n'était pas mortelle:--la plus dangereuse
+était celle dont il souffrait intérieurement. Son front
+était pâle, ses yeux bleus caves; et les gouttes de
+sang dont sa blonde chevelure était teinte indiquaient
+assez que son abattement n'était pas l'effet du désespoir,
+mais de l'épuisement de la nature. À côté de
+lui était un homme aussi farouche qu'un ours, et
+cependant plein de la bonne volonté d'un frère:
+c'était Ben Bunting, qui, ayant essayé d'étancher, de
+laver et de bander sa blessure, se mit ensuite à allumer
+tranquillement sa pipe, ce trophée qui avait
+survécu à cent combats, ce phare qui l'avait réjoui
+pendant mille et mille nuits. Le quatrième et le dernier
+de ce groupe solitaire marchait de long en
+large, s'arrêtant de tems à autre, et se baissant
+comme pour ramasser un caillou; puis le rejetant,
+et recommençant à marcher à la hâte; puis s'arrêtant
+tout-à-coup pour jeter les yeux sur ses compagnons,
+et sifflant à demi la moitié d'un air; après
+quoi il reprenait sa marche précipitée, avec quelque
+chose qui indiquait en lui un mélange d'insouciance
+et d'inquiétude. Voici une longue description, quoiqu'elle
+s'applique à une scène qui à peine dura cinq
+minutes; mais quelles minutes! des momens semblables
+changent la vie des hommes en éternité!</p>
+
+<p>5. À la fin, Jack Skyserape, homme actif et mobile
+comme le vif-argent, effleurant tout comme le
+souffle léger de l'éventail, plus brave que ferme,
+plus disposé à affronter la mort et à la subir tout
+d'un coup, qu'à lutter contre le désespoir, s'écria:
+«<i>God damn</i><a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a>
+<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>!» ces syllabes énergiques,
+qui servent de base à l'éloquence anglaise, comme
+l'<i>Allah</i> du Turc ou l'exclamation payenne du Romain:
+<i>de par Jupiter</i>! servaient autrefois, dans des
+cas embarrassans, pour exhaler la première impression.--Jack
+était donc embarrassé: jamais héros
+ne le fut davantage; et, ne sachant que dire, il
+se mit à jurer. Ces sons long-tems familiers arrachèrent
+Ben aux méditations de la pipe. Il l'ôta de
+sa bouche; et, d'un air grave et important, ajouta
+seulement au juron: «<i>His eyes</i><a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a>
+<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>!» complétant ainsi
+cette phrase restée imparfaite, et que je ne crois pas
+avoir besoin de répéter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50"
+name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">
+(retour) </a> <i>Dieu damne</i>.--Il me semble que ce jurement intraduisible, et
+d'ailleurs bien connu des Français, sera mieux ici en anglais.<span class="rig">
+
+(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51"
+name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">
+(retour) </a> <i>Ses yeux</i>. God damn his eyes, <i>Dieu damne ses yeux</i>.--Ce juron
+est familier à la classe la plus grossière du peuple anglais.<span class="rig">
+
+(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br>
+
+<p>6. Mais Christian, d'une nature plus noble, offrait
+l'image d'un volcan éteint. Silencieux, morne
+et farouche, les traces brûlantes des passions subsistaient
+encore sur ses traits obscurcis de sombres
+nuages. Enfin, portant devant lui un œil austère,
+son regard tomba sur Torquil, qui, dans sa faiblesse,
+était forcé de s'appuyer. «En est-il donc ainsi? s'écria-t-il;
+et toi aussi, malheureux enfant, et toi aussi,
+il faut que ma démence te perde!» Il dit, et s'avança
+à grands pas vers le lieu où était le jeune Torquil,
+encore teint du sang qu'il venait de perdre. Il saisit
+sa main avec ardeur, mais ne la pressa pas comme
+redoutant pour lui-même l'effet de cette caresse.
+Puis il s'informa de son état, et lorsqu'il apprit que
+la blessure était plus légère qu'il ne l'avait imaginé
+ou craint, son front parut s'éclaircir autant qu'un
+tel moment le lui permettait. «Oui, s'écria-t-il, nous
+avons succombé dans le combat; mais notre défaite
+n'a pas été celle de lâches: elle n'a pas offert à nos ennemis
+un triomphe facile.--Ils nous ont chèrement
+achetés; ils peuvent nous payer plus cher encore,
+car j'y perdrai la vie. Mais vous, avez-vous la force
+de fuir? Ce serait encore une consolation pour moi
+si vous pouviez me survivre; notre troupe affaiblie
+est réduite à un trop petit nombre pour résister.
+Oh! un canot, un seul canot; ne fût-ce qu'une coquille,
+pour vous transporter loin d'ici, aux lieux
+où l'espérance peut encore habiter avec vous.--Quant
+à moi, mon sort est tel que je l'ai voulu; j'ai
+vécu, et je mourrai libre et sans peur.»</p>
+
+<p>7. Comme il parlait, au bord du promontoire qui
+élève au-dessus des flots sa tête haute et grisâtre,
+une tache noire se fit apercevoir sur l'océan, volant
+avec rapidité et ressemblant à l'ombre d'une mouette.--Oh
+ciel! elle est suivie d'une seconde; et toutes
+deux, tantôt en vue, tantôt cachées, suivant les sinuosités
+de l'océan, s'approchent enfin d'assez près pour
+qu'on puisse reconnaître les traits bien connus de
+leur noir équipage, pour qu'on puisse distinguer
+leurs agiles pagaïes, légères comme une paire d'ailes,
+se jouant sur les brisans et fuyant à travers les ondes,
+tantôt perchées au sommet de la vague houleuse, tantôt
+se plongeant dans l'écume mugissante qui surgit
+en bouillonnant et couvre successivement le sein de
+la mer de blanches nappes qui se divisent bientôt
+en gros flocons, formant à leur tour une neige fine
+et subtile. Cependant les barques, comme de petits
+oiseaux traversant un ciel menaçant, continuent de
+voguer en dépit des brisans et des vagues, et approchent
+enfin du rivage. Leur art leur semble enseigné
+par la nature, tant est remarquable l'adresse avec
+laquelle ces sauvages fendent les flots de l'océan avec
+lequel dès l'enfance ils sont habitués à jouer!</p>
+
+<p>8. Et quelle est celle qui, sautant la première sur
+le rivage, s'élance comme une Néréide de sa conque
+marine? Sa peau est noire, mais brillante comme
+l'ébène, ses yeux humides respirent l'amour, l'espoir
+et la constance. C'est Neuah! Neuah! tendre,
+fidèle, adorée.--Son cœur s'épanche dans celui de
+Torquil comme un torrent: elle sourit, elle pleure,
+elle le presse plus étroitement encore sur son sein
+comme pour s'assurer que c'est bien lui, frémit en
+apercevant sa blessure encore tiède de sang; puis,
+en s'assurant qu'elle est légère, elle sourit de nouveau,
+et de nouveau verse des larmes. Neuah est la
+fille d'un guerrier; elle peut supporter un tel spectacle,
+le comprendre, en gémir, mais non se livrer
+au désespoir. Son amant vit;--aucun ennemi, aucune
+crainte ne peut troubler les délices que voit éclore
+un tel moment. La joie brille à travers ses larmes.
+C'est encore la joie qui gonfle son sein de sanglots
+et agite si violemment son cœur qu'on en pourrait
+presque entendre les battemens: et le ciel lui-même
+est dans le soupir qu'exhale l'enfant de la nature livrée
+à ses plus douces extases.</p>
+
+<p>9. Les êtres plus austères, témoins de cette entrevue,
+n'y furent pas insensibles. Et qui pourrait
+l'être en voyant ainsi deux cœurs s'élancer l'un vers
+l'autre? Christian lui-même contempla la jeune fille
+et le jeune homme, d'un œil sec, mais brillant d'une
+joie sombre et où se peignait toute l'amertume que
+les souvenirs d'un tems meilleur répandent dans
+notre ame, alors que tout est perdu sans espoir jusqu'au
+dernier rayon de l'arc-en-ciel.--«Et sans moi!»
+s'écria-t-il; puis il s'arrêta et se détourna, puis regarda
+encore le jeune couple de la même manière
+que, dans son antre, le lion contemple ses petits.
+Après quoi il retomba dans sa sombre indifférence,
+comme insensible à sa destinée future.</p>
+
+<p>10. Mais le tems ne permettait pas de se livrer
+long-tems à de bonnes ou de mauvaises pensées.--Les
+vagues ne tardèrent pas à apporter autour du
+promontoire le bruit des rames ennemies.--Hélas!
+qui rendait ce bruit si effrayant? Tout le monde se
+prépara à la défense, tous, excepté la fiancée de
+Toobonaï, elle qui la première avait aperçu, dans
+la baie, les chaloupes armées qui se hâtaient de
+presser leurs voiles pour achever la destruction du
+petit nombre qui leur était échappé; elle, dis-je,
+fit signe à ses compatriotes de retourner à leur proue,
+fit embarquer ses hôtes, et lancer à la mer leurs fragiles
+canots. Dans l'un elle avait placé Christian et
+ses deux camarades: mais Torquil et elle ne pouvaient
+plus se séparer; elle l'établit dans le sien.
+Au large! au large! Ils sortent des brisans, s'élancent
+le long de la baie vers un groupe de petites
+îles, retraite des oiseaux de mer qui y forment leurs
+nids, et du veau marin qui vient creuser son lit dans
+le sable du rivage. Ils rasent la cime azurée des vagues,
+fuient rapidement, et sont rapidement poursuivis
+par leurs cruels persécuteurs. Ces derniers
+obtiennent de l'avantage, puis le reperdent, puis le
+regagnent et les menacent sur l'océan; bientôt les
+deux canots ainsi chassés se séparent et prennent
+chacun une route différente sur les flots pour déjouer
+les poursuites. Vite! vite! chaque pagaïe aujourd'hui
+décide de la vie d'un homme; mais il s'agit
+de bien autre chose pour Neuah que de la vie ou
+de plusieurs vies.--L'amour a frété sa frêle barque,
+et c'est lui qui la pousse vers la baie; et maintenant
+l'ennemi et le port sont proches.--Un moment!...
+un seul moment encore!--Fuis, barque légère!
+Fuis!</p>
+<br>
+<h3>Chant Quatrième.</h3>
+<br>
+<p>1. Le dernier rayon d'espoir dans l'homme réduit
+aux abois ressemble à la blanche voile livrée à
+une mer orageuse, lorsque la moitié de l'horizon est
+obscurcie de nuages et que l'autre moitié en est dégagée.
+Flottante entre le ciel et la sombre vague,
+son ancre l'a abandonnée, mais sa voile de neige, au
+milieu de la violence des vents, continue d'attirer nos
+yeux, et quoique chaque flot qu'elle surmonte l'éloigne
+de plus en plus de nous, le cœur se plaît à la
+suivre des plus lointains rivages.</p>
+
+<p>2. Non loin de l'île de Toobonaï un noir rocher
+élève son sein au-dessus des flots. Sauvage demeure
+des oiseaux désertée par les hommes, c'est là que
+le veau marin farouche se met à l'abri du vent, et
+repose sa masse pesante dans son obscure caverne,
+ou qu'il gambade lourdement aux brûlans rayons du
+soleil. C'est là que la barque à son passage entend
+l'écho répéter le cri perçant de l'oiseau de l'océan
+qui élève sur cette cime nue sa jeune couvée, destinée
+à devenir à son tour les pêcheurs ailés de cette
+solitude. Une étroite portion de sable jaune, s'avançant
+dans la mer en demi-cercle, forme d'un côté le
+contour d'une espèce de plage. Ici la jeune tortue,
+rampant hors de sa coquille, se traîne vers les flots,
+demeure de ceux qui lui donnèrent la vie; nourrisson
+d'un jour, un rayon vivifiant du soleil la fit
+éclore pour la rendre à l'océan. Tout le reste n'était
+qu'un précipice affreux, le plus affreux où les
+matelots aient jamais trouvé un asile et le désespoir;
+lieu capable de faire regretter aux échappés
+du naufrage le vaisseau qu'ils ont vu s'engloutir, et
+de leur faire envier le sort des victimes de la tempête.
+Tel était le triste refuge que Neuah avait choisi
+pour son amant. Mais tous ses secrets n'étaient
+pas révélés, et elle y connaissait un trésor caché à
+tous les yeux.</p>
+
+<p>3. Avant que les canots se séparassent dans ce même
+endroit, les hommes qui dirigeaient celui auquel était
+confié le sort de son cher Torquil furent envoyés
+par ses ordres dans la barque de Christian, afin de
+réunir leurs forces pour presser sa fuite.--Vainement
+ce dernier tenta de s'y opposer.--Elle lui montra
+en souriant et d'un air calme l'île rocailleuse et
+lui dit: «Hâtez-vous et soyez sauvé!» Quant à elle,
+elle répondait du reste, pour l'amour de Torquil.
+Le canot partit avec ce renfort de bras, s'élança
+comme une étoile qui file, et fut bientôt loin de l'ennemi
+qui se dirigeait alors tout droit sur le rocher
+dont s'approchaient Neuah et Torquil. Ils firent force
+de rames. Le bras de la jeune sauvage, quoique délicat,
+était agile et vigoureux à lutter contre la mer,
+et le cédait à peine à la force masculine de Torquil;
+leur canot n'était plus qu'à la distance de sa longueur
+du front escarpé, impraticable, du rocher qui n'avait
+à sa base que des eaux sans fond; l'ennemi n'était plus
+séparé d'eux que par la longueur d'une centaine de
+barques, et maintenant quel refuge était offert à leur
+fragile canot? Ce fut la question que Torquil adressa à
+Neuah avec un regard qui exprimait presque un reproche
+et semblait dire: «Neuah m'a-t-elle amené ici
+pour y mourir? Est-ce ici un lieu d'asile ou un tombeau,
+et cet immense rocher est-il le sépulcre des
+victimes des vagues?»</p>
+
+<p>4. Ils étaient appuyés sur leurs pagaïes. Neuah
+se lève, et lui montrant l'ennemi qui s'approchait,
+s'écrie: «Suis-moi, Torquil, et suis-moi sans crainte!»
+Soudain elle se plonge dans les profondeurs de l'océan.
+Il n'y avait pas une minute à perdre;--les
+ennemis étaient proches, offrant des chaînes à ses
+yeux et exhalant des menaces à ses oreilles. Ils ramaient
+avec vigueur, et, en s'approchant, lui criaient
+de se rendre au nom de son <i>honneur</i> perdu. Torquil
+se précipite dans les flots.--L'art du nageur lui
+était familier dès l'enfance, et c'était de lui maintenant
+qu'allait dépendre tout son espoir.--Mais où
+va-t-il?--Il s'enfonce et ne reparaît plus? L'équipage
+de la chaloupe regarde avec consternation la
+mer et le rivage. Il n'y avait pas d'endroit où l'on
+pût débarquer sur ce précipice escarpé, nu et glissant
+comme une montagne de glace. Ils regardèrent
+quelque tems, s'attendant à le voir flotter au-dessus
+des flots; mais nulle trace ne sillonna la mer. La
+vague continua de s'écouler après qu'ils se furent
+plongés dans son sein, sans qu'aucun bouillonnement
+en rappelât le moindre indice. Le faible reflux de
+l'eau; la légère écume qui, semblable à un blanc sépulcre,
+s'était élevée sur l'endroit qui semblait le
+dernier gîte de ce jeune couple, qui ne laissait pas
+après lui de monument fastueusement triste comme
+un héritier; la barque paisible ballottée par les flots:
+voilà tout ce qui parlait encore de Torquil et de son
+épouse; et, sans cette petite barque, tout ceci aurait
+pu passer pour le fantôme évanoui du rêve d'un marin.
+Ils s'arrêtèrent, et cherchèrent en vain; puis se
+remirent à ramer pour s'en retourner, la superstition
+même leur défendant de s'arrêter là plus long-tems.
+Quelques-uns dirent qu'il ne s'était pas plongé
+dans les vagues, mais qu'il s'était évanoui comme
+un esprit follet; d'autres que quelque chose de surnaturel
+les avait frappés dans sa figure et dans sa
+taille au-dessus de l'humaine; tandis que tous convenaient
+que ses joues et ses yeux offraient la teinte
+cadavéreuse de la mort. Cependant, tout en s'éloignant
+du rocher, ils s'arrêtaient auprès de chaque
+plante marine, s'attendant à trouver quelque trace
+de leur proie.--Mais non, elle s'était dissipée à
+leurs yeux comme l'écume marine.</p>
+
+<p>5. Et où était-il ce pèlerin de l'océan? Suivait-il
+sa Néréide? Tous deux avaient-ils cessé pour jamais
+de souffrir, ou, reçus dans des grottes de corail,
+avaient-ils arraché quelque pitié aux vagues attendries,
+et en avaient-ils obtenu la vie? Habitaient-ils
+parmi les mystérieux souverains de l'océan? faisaient-ils
+résonner avec <i>Mermen</i> le coquillage fantastique?
+Neuah, au milieu des sirènes, peignait-elle ses longs
+cheveux alors flottans sur l'océan comme ils l'avaient
+jadis été dans l'air? Ou bien avaient-ils péri, et dormaient-ils
+du sommeil de la mort sous ce gouffre
+dans lequel ils s'étaient élancés avec tant d'intrépidité?</p>
+
+<p>6. La jeune Neuah s'était plongée dans les flots,
+et il l'avait suivie. À la manière dont elle traversait
+les profondeurs de sa mer natale, on l'eût cru née
+au sein de cet élément, tant elle avait d'aisance, de
+grâce et de fermeté! Une trace lumineuse marquait
+son passage; on eût dit qu'il sortait des étincelles de
+ses pieds, comme d'un acier <i>amphibie</i>. Ne la perdant
+pas de vue, et presque aussi habile qu'elle à
+explorer les abîmes où les plongeurs vont à la recherche
+des perles, Torquil, le nourrisson des mers
+du Nord, suivait ses pas liquides avec adresse et facilité.
+Pendant un moment, Neuah s'enfonça plus bas;
+puis se relevant, elle reparut, étendit les bras, secoua
+sa noire chevelure pleine d'écume, et fit résonner
+les rochers d'un rire joyeux. Ils avaient de
+nouveau atteint un royaume central de la terre, mais
+c'est en vain qu'on y aurait cherché un arbre, des
+champs et un ciel.--Elle indiqua du doigt à son
+époux une grotte spacieuse<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a>
+<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>, dont la vague mobile
+était le seul portique; cavité profonde, que le soleil
+ne voit jamais, si ce n'est à travers le voile verdâtre
+des flots, dans ces jours de fête de l'océan où son
+onde est claire et transparente, et où tout le peuple
+poisson se livre à de folâtres jeux. Avec ses cheveux,
+Neuah essuya l'eau qui découlait des yeux de
+Torquil, puis elle frappa dans ses mains de joie en
+voyant son étonnement. Elle le conduisit dans un
+endroit où le roc paraissait s'avancer en saillie et
+former une espèce de hutte semblable à celle d'un
+triton. Du moins à ce qu'il leur parut, car pendant
+quelque tems ils se trouvèrent dans les ténèbres,
+jusqu'à ce que le jour, pénétrant par les fentes du rocher,
+y eût répandu une faible clarté, telle que celle
+qui luit dans l'aile d'une vieille cathédrale où d'antiques
+monumens poudreux fuient l'éclat de la lumière:
+de même la voûte de leur grotte marine ne
+laissait entrer qu'une lueur mélancolique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52"
+name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">
+(retour) </a> La description de cette cave (qui n'est pas une fiction) se trouvera
+dans le neuvième chapitre du <i>Rapport</i> fait sur les îles de Tonga, par
+Mariner. J'ai pris la liberté poétique de la transplanter à Toobonaï, le
+dernier endroit où l'on ait eu quelque nouvelle certaine de Christian et
+de ses camarades.</blockquote>
+
+<p>7. La jeune sauvage tira de son sein une torche de
+pin, entourée de gnatoo, et recouverte d'une feuille
+de plantain, afin de mieux préserver de l'humidité
+des flots sa dernière étincelle. Cette enveloppe l'avait
+tenue sèche; puis, tirant de la même feuille de plantain
+une pierre et quelques petits branchages de bois
+sec, elle en fit jaillir du feu avec la lame du couteau
+de Torquil, et allumant sa torche, elle en éclaira la
+grotte. Cette dernière apparut alors vaste et élevée;
+c'était une voûte gothique qui s'était créée elle-même.
+La nature était l'architecte qui avait élevé ses arceaux;
+les architraves étaient peut-être dus à quelque
+tremblement de terre. Les arcs-boutans avaient pu
+être précipités du sein de quelque montagne, alors
+que les pôles craquaient, et que le monde était couvert d'eau;
+ou peut-être calcinés par un feu concentré
+dans les entrailles de la terre, tandis qu'à
+peine échappé de son bûcher funèbre, les débris du
+globe fumaient encore. Rien n'y manquait, ni le
+faîte orné de ciselures et de reliefs, ni les ailes<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a>
+<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>, ni
+la nef. Là, tout semblait avoir été creusé des mains
+de l'obscurité pour y faire son temple. Là, aussi,
+en se livrant quelque peu aux fantaisies de l'imagination,
+on croyait voir la voûte peuplée de figures
+bizarres, tristes ou grimaçantes. Une mitre, une
+châsse attiraient l'œil qui se reportait bientôt sur
+l'image d'un crucifix. C'est ainsi que la nature, se
+jouant avec les stalactites, s'était élevé une chapelle
+au sein des mers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53"
+name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">
+(retour) </a> Ces détails peuvent paraître trop minutieux par rapport à la description
+générale d'où ils sont puisés (dans Mariner); mais il y a peu d'hommes
+qui aient voyagé sans voir quelque chose de semblable, sur terre c'est-à-dire,
+et sans parler d'<i>Ellora</i>, dont il est question dans le dernier journal
+de <i>Mungo-Park</i> (si ma mémoire ne me trompe pas, car il y a huit
+ans que j'ai lu cet ouvrage) Il dit aussi avoir rencontré un rocher, ou
+une montagne, dont l'intérieur ressemblait tellement à une cathédrale
+gothique, qu'il fallut le plus minutieux examen pour le convaincre qu'elle
+était l'œuvre de la nature.</blockquote>
+
+<p>8. Neuah prit alors son Torquil par la main; et
+agitant le long de la voûte sa torche allumée--elle
+le conduisit dans chaque enfoncement, et lui montra
+tous les endroits secrets de leur nouvelle demeure.
+Elle n'en resta pas là; tout avait été dès long-tems
+préparé par elle pour adoucir le sort qu'elle devait
+partager avec son amant. Il y trouva une natte
+pour se livrer au repos; le frais <i>gnatoo</i> pour lui
+servir de vêtement, et l'huile de sandale pour se
+garantir de la rosée. Pour aliment, la noix de coco,
+l'igname et le pain produit de l'arbre. Pour table,
+le plantain étendant ses larges feuilles, et l'écaille
+de la tortue qui offre un banquet délicieux dans la
+chair qu'elle renferme. La gourde remplie d'eau
+fraîchement puisée à la source, la mûre banane
+cueillie sur la fertile montagne, une pile de branches
+de pin, pour entretenir sous ces voûtes une clarté
+perpétuelle; enfin, Neuah elle-même, belle comme
+la nuit, venait animer de son ame tout ce qui les entourait,
+et répandre la sérénité et la lumière dans
+ce monde souterrain. Depuis que l'étranger avait
+débarqué pour la première fois dans son île, elle
+avait prévu que la force ou la fuite pouvait les trahir.
+Alors elle avait formé un asile de cet antre rocailleux
+où Torquil put être en sûreté contre ses
+compatriotes. Chaque aurore, la brise matinale avait
+transporté vers ces lieux son léger canot chargé de
+tous les fruits dorés qui mûrissent dans ces beaux
+climats. Chaque soir l'avait vue s'y diriger encore
+avec tout ce qui pouvait embellir et égayer leur
+grotte de spath. Et maintenant elle étalait à ses yeux
+ses petits trésors avec un sourire qui indiquait assez
+que Neuah était la plus heureuse des filles de ces
+îles hospitalières.</p>
+
+<p>9. Tandis qu'il la regardait avec admiration et
+reconnaissance, elle, pressant sur son cœur passionné
+l'amant qu'elle venait de sauver, accompagnait
+ses douces caresses d'un ancien conte d'amour;
+car l'amour est vieux, vieux comme l'éternité, quoiqu'il
+ne soit pas usé par tous les êtres qui furent,
+sont, ou seront un jour<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a>
+<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>. Elle lui raconta comment
+il y avait bien mille lunes, un jeune chef, s'étant
+plongé dans ces profondeurs à la recherche de la tortue,
+en suivant les traces de sa proie, s'était trouvé
+dans la grotte qui leur servait d'asile; comment,
+quelque tems après, à la suite d'un combat sanglant,
+il y avait caché une fille du sol, qui devait la naissance
+à ses ennemis, ennemie trop chère, sauvée
+par sa tribu pour subir le sort des captifs; comment,
+lorsque les orages de la guerre furent calmés, il
+avait conduit sa tribu insulaire à l'endroit où les
+ondes étendent leur ombre épaisse et verdâtre sur
+l'entrée rocailleuse de la grotte, puis s'était enfoncé
+dans les flots comme pour n'en ressortir jamais,
+tandis que ses compagnons consternés, dans leurs
+barques, le croyaient fou, et tremblaient de le voir
+la proie du bleu requin. Plongés dans l'affliction, ils
+ramèrent tristement autour du rocher qu'entourait
+la mer, puis se reposèrent sur leurs pagaies avec
+abattement, lorsque tout-à-coup ils voient surgir des
+flots une fraîche déesse, telle elle leur apparut, du
+moins, dans la surprise et l'admiration dont ils furent
+frappés. Leur chef était à ses côtés, relevant
+la tête avec orgueil, heureux et fier de sa jeune sirène,
+de sa belle épouse, et comment, lorsque ses
+compatriotes reconnurent leur erreur, ils portèrent
+les deux époux sur le rivage, au son des conques
+marines, et de mille acclamations joyeuses; enfin,
+comment ils vécurent heureux et moururent en paix.
+Et pourquoi n'en serait-il pas de même de Torquil
+et de son épouse? Il ne m'appartient pas de décrire
+les caresses impétueuses, passionnées, qui suivirent
+ce récit, et qui firent de cet asile sauvage un séjour
+d'ivresse. Il suffit de dire que tout était amour,
+dans cette grotte aussi souterraine, aussi éloignée
+des regards des humains, que la tombe où Abailard,
+vingt ans après sa mort, ouvrit encore les
+bras pour recevoir le corps d'Héloïse descendu sous
+la voûte nuptiale, et presser contre son cœur ranimé
+ses restes de nouveau palpitans<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a>
+<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>. Les vagues
+avaient beau murmurer autour de leur couche, leur
+mugissement n'était pas plus entendu que si la vie les
+eût abandonnés. Au-dedans d'eux, leurs cœurs formaient
+une délicieuse harmonie qui s'exhalait dans
+le murmure et les soupirs entrecoupés de l'amour.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54"
+name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">
+(retour) </a> Le lecteur se rappellera ici l'épigramme de l'anthologie grecque, ou
+sa traduction dans la plupart des langues modernes:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16">Qui que tu sois, voici ton maître;</p>
+<p class="i16">Il le fut, il l'est, ou doit l'être.</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55"
+name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">
+(retour) </a> La tradition attachée à l'histoire d'Héloïse rapporte que, lorsque l'on
+descendit son corps dans le tombeau d'Abailard (enterré vingt ans auparavant)
+ses bras s'ouvrirent pour la recevoir.</blockquote>
+
+<p>10. Et ceux qui avaient causé et partagé ce désastre;
+ceux qui les livraient à l'exil dans la cavité
+d'un roc, qu'étaient-ils devenus à leur tour? Ramant
+comme lorsqu'il y va de la vie, ils demandaient au
+ciel l'asile que les hommes leur refusaient. Libres de
+leur choix, ils eussent suivi une autre route; mais
+où se diriger! le flot qui les portait portait aussi leurs
+ennemis! Ceux-ci, trompés dans leurs premiers efforts,
+s'étaient remis de nouveau à la poursuite; enflammés
+de colère, comme des vautours privés de
+leur proie, leurs bras vigoureux fendaient les flots.
+Bientôt ils gagnèrent de l'avantage sur ceux qui ne
+pouvaient plus trouver de salut que sur quelque roc
+aride ou dans quelque baie enfoncée et inconnue:--nulle
+autre chance, nul autre espoir ne leur restait.--Ils
+se dirigèrent donc vers le premier rocher
+qui frappa leurs regards, pour prendre leur
+dernier congé de la terre, et céder comme des victimes
+ou mourir le glaive à la main. Là, Christian
+renvoya les sauvages et leur canot, quoique ceux-ci
+eussent encore voulu se battre pour ce petit nombre
+d'hommes; mais il leur commanda de retourner dans
+leur île, et de ne pas ajouter à tout ce qu'ils avaient
+déjà fait un sacrifice inutile: car que pouvaient l'arc
+et la lance grossière contre les armes qui allaient
+être employées?</p>
+
+<p>11. Ils débarquèrent sur une plage étroite et sauvage,
+où l'on avait rarement vu d'autres traces que
+celles de la nature, et avec ce regard sombre, fixe
+et farouche de l'homme parvenu aux dernières extrémités
+du malheur, alors que tout espoir est perdu,
+que la gloire elle-même ne lui reste pas pour animer
+sa résistance contre la mort ou les fers, ils attendirent
+tous trois, comme attendirent jadis les trois cents
+braves qui teignirent les Thermopyles de leur sang
+héroïque.--Mais quelle différence entre eux! c'est
+la cause qui fait tout; c'est elle qui dégrade ou consacre
+le courage qui succombe. Sur ces trois hommes,
+aucun rayon de gloire, aucune promesse d'immortalité
+ne brillait à travers les nuages épais de la
+mort. Une patrie reconnaissante, souriant à travers
+ses larmes, n'entonnait pas pour eux cet hymne de
+louanges répété pendant plus de mille ans. Les yeux
+d'aucune nation ne devaient se fixer sur leur tombe;--aucun
+monument funèbre, élevé à leur mémoire,
+ne devait exciter l'envie des héros. Avec quelqu'intrépidité
+qu'ils répandissent les derniers flots de leur
+sang, leur vie était un opprobre,--leur épitaphe
+devait contenir un crime. Et tout ceci, ils le savaient
+et le comprenaient, du moins le chef de la
+troupe qu'il avait entraînée à sa perte, lui qui, né
+peut-être pour quelque chose de mieux, avait placé
+sa vie sur une chance long-tems incertaine; mais le
+dé allait être jeté, et toutes les probabilités se réunissaient
+pour annoncer sa chute. Et quelle chute!
+Toutefois, il envisageait la catastrophe d'un cœur
+aussi endurci que le rocher sur lequel il se tenait,
+et où il avait pointé son fusil, sombre lui-même
+comme le nuage épais qui se montre à côté du soleil.</p>
+
+<p>12. La chaloupe s'approchait: elle était bien armée,
+elle avait un équipage ferme et prêt à faire ce
+que le devoir lui commanderait, indifférent aux dangers
+comme le vent d'automne l'est à la chute des
+feuilles qu'il fait tomber. Et cependant ces hommes
+auraient peut-être préféré marcher contre une nation
+étrangère que contre un ennemi natal, et sentaient
+que cette malheureuse victime de ses passions,
+pour avoir cessé d'être Anglais, n'en avait pas moins
+été un enfant de l'Angleterre. Ils lui crient de se
+rendre;--pas de réponse; leurs armes sont pointées,
+elles étincellent aux rayons du jour. Le même
+cri est répété,--pas de réponse; et cependant, une
+troisième fois, et plus haut que les deux premières,--on
+lui offre encore quartier.--L'écho résonnant
+du rocher répéta seul les sons mourans de leurs
+voix.--Alors une lueur jaillit, et l'on vit briller
+la décharge meurtrière: un nuage de fumée s'éleva
+entre les deux partis, tandis que le roc retentissait
+du bruit des balles qui sifflaient en vain et allaient
+s'aplatir en tombant. Ce fut alors que partit la seule
+réponse qui pût être faite par ceux qui avaient perdu
+tout espoir sur la terre ou dans le ciel. Après la
+première décharge, s'étant approchés de plus près,
+les Anglais entendirent la voix de Christian crier:--Maintenant
+feu! et avant que l'écho eût achevé
+de redire ces mots, deux hommes étaient tombés.
+Les autres assaillirent les âpres flancs du rocher, et,
+furieux de la démence de leur ennemi, dédaignèrent
+toute autre tentative pour en venir aux mains. Mais
+le roc était escarpé, et ne présentait aucun sentier
+frayé. À chaque pas, un nouveau rempart s'opposait
+à leur fureur; tandis que, debout au milieu des sommités
+les plus inaccessibles que l'œil de Christian
+était bien habitué à distinguer, nos trois rebelles
+soutenaient un combat à mort aux lieux que l'aigle
+a choisis pour construire son nid. Chacun de leurs
+coups portait, tandis que les assaillans tombaient
+brisés comme le coquillage rampant qui s'attache aux
+flancs du rocher. Cependant il en survivait encore
+assez qui ne se lassaient pas d'escalader et de se disperser
+çà et là, jusqu'à ce qu'enfin cerné et environné
+de toutes parts, non d'assez près pour être pris, mais
+assez pour y périr, le trio désespéré, comme des
+requins qui se sont gorgés de leur proie, vit que son
+sort ne tenait plus qu'à un fil. Quoi qu'il en soit,
+jusqu'au dernier moment ils se battirent bien, et
+aucun gémissement n'apprit à l'ennemi quel était
+celui qui venait de tomber. Christian succomba le
+dernier.--Deux fois blessé, on lui offrit encore
+merci en voyant son sang couler. Mais il était trop
+tard pour vivre et non pour mourir avec une main
+ennemie pour lui fermer les yeux. Un de ses membres
+était rompu et tomba le long du rocher comme
+un faucon privé de ses petits. Ce bruit le ranima et
+parut réveiller en lui quelque sentiment exprimé
+dans son faible geste. Il fit signe aux plus avancés,
+qui s'approchèrent en ce moment: il éleva son arme,
+sa dernière balle avait été tirée; mais, arrachant
+le premier bouton de sa veste<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a>
+<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>, il l'enfonça dans
+le canon, ajusta, fit feu et sourit en voyant son ennemi
+tomber; puis, repliant comme un serpent son
+corps mutilé et épuisé, il se mit à ramper vers l'endroit
+où le précipice, s'élevant à pic au-dessus des
+flots, offrait comme lui l'image du désespoir.--Là,
+jetant un dernier regard derrière lui, il serra convulsivement
+le poing, déchargea pour la dernière
+fois sa rage contre cette terre qu'il allait quitter, et
+se laissa rouler dans l'abîme. Le rocher reçut en bas
+son corps brisé comme du verre, et ne formant plus
+qu'une masse sanglante dont il restait à peine un
+fragment qui parût avoir appartenu à une forme humaine,
+et qui pût servir de proie à l'oiseau marin où
+au ver. Un crâne à cheveux blonds souillé de sang et
+d'herbes de mer fumait encore. C'était tout ce qui
+restait de cet homme et de ses actions. On vit briller
+un instant encore dans le lointain quelques débris
+de ses armes que sa main avait tenues serrées
+jusqu'au dernier moment; mais bientôt, entraînés
+dans les flots, ils allèrent se couvrir de rouille sous les
+ondes écumeuses qui les engloutissaient: voilà toutes
+les traces qu'il laissa de lui, si l'on en excepte une
+vie mal employée, et une ame;--mais qui osera
+dire où elle alla? C'est à nous de pardonner et non
+de juger les morts, et ceux qui les condamnent si légèrement
+à l'enfer, en sont eux-mêmes sur la route,
+à moins que ces espèces de fanfarons, qui se plaisent
+à exagérer les peines éternelles, n'obtiennent grâce
+pour leur mauvais cœur, en faveur de leur plus mauvaise
+tête.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56"
+name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">
+(retour) </a> Dans l'ouvrage de Thibault, sur Frédéric II de Prusse, il y a une
+singulière histoire d'un jeune Français et de sa maîtresse, qui paraissaient
+être de quelque distinction. Il s'était engagé, et avait déserté à
+Sweidnitz, et fut pris après une résistance désespérée; il avait tué un
+officier qui avait essayé de le saisir, étant déjà blessé lui-même par la
+décharge de son fusil, dans lequel il avait mis un bouton de son uniforme
+en guise de balle. Quelques circonstances de son procès, devant la cour
+martiale, excitèrent un grand intérêt parmi ses juges, qui désirèrent connaître
+sa véritable situation. Il offrit de la révéler, mais au roi seulement,
+auquel il demandait permission d'écrire. Cette permission lui fut refusée,
+et Frédéric fut rempli de la plus grande indignation, soit de voir sa curiosité
+trompée, ou par quelqu'autre motif, quand il apprit qu'on avait
+rejeté sa requête. (Voyez l'ouvrage de Thibault, vol. II.--Je cite de
+mémoire.)<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span></blockquote><br>
+
+<p>13. L'action était terminée! tout était pris ou détruit,
+fugitif, captif ou mort. Le peu de malheureux
+qui avaient survécu à l'escarmouche de l'île étaient enchaînés
+sur ce vaisseau, après avoir fait autrefois honorablement
+partie de son brave équipage. Mais le
+dernier rocher n'avait pas vu de dépouilles vivantes.
+Couchés à l'endroit où ils étaient tombés, froids, nageant
+dans leur sang, le vorace oiseau de mer agitait
+sur eux son aile humide, et quelquefois, se rapprochant
+de la vague voisine avec des cris perçans et discords,
+entonnait l'hymne funèbre. Mais, calme et insouciante,
+la vague continuait de se soulever, et poursuivait
+son cours avec son éternelle indifférence. Les
+dauphins se jouaient sur sa surface et le poisson-volant
+s'élançait vers le soleil, jusqu'à ce que son aile
+desséchée le fît retomber de sa hauteur éphémère,
+et plonger de nouveau dans l'onde pour se préparer
+à prendre un nouvel essor.</p>
+
+<p>14. Le matin avait paru; et Neuah, qui dès l'aurore
+s'était mollement plongée dans l'onde pour recueillir
+les rayons naissans du jour, et examiner si
+personne ne s'approchait de l'antre amphibie où reposait
+son amant, aperçut une voile en mer: elle
+s'agitait, se gonflait, et courbait son arc flottant sous
+le joug de la brise naissante. Le souffle commença
+à lui manquer, tant elle se sentit troublée par la
+crainte!--son cœur se gonfla et palpita violemment,
+tandis qu'elle doutait encore de quel côté se dirigeait
+sa course.--Mais non, le vaisseau ne s'avance
+pas,--il s'éloigne au contraire rapidement. Il est
+déjà loin, et son ombre s'efface à mesure qu'il sort
+de la baie. Elle regarde, elle secoue l'écume de mer
+qui couvre ses yeux, afin de le contempler comme
+elle contemple les cieux quand elle espère y voir paraître
+l'arc-en-ciel. Le bâtiment, parvenu au dernier
+point de l'horizon, diminue, et bientôt ne présente
+plus qu'un point noir qui bientôt s'évanouit.
+Tout est océan, tout est bonheur. De nouveau elle
+se plonge à la mer pour aller réveiller son jeune
+amant, lui dit ce qu'elle a vu, ce qu'elle espère,
+enfin tout ce que l'amour heureux peut former de
+rians présages, s'élançant encore une fois avec Torquil,
+qui suit gaîment sa Néréide, bondissante au
+milieu de la vaste mer,--nageant autour du rocher
+vers un creux qui cachait le canot que Neuah y avait
+laissé flottant avec la marée, sans une rame, le soir
+où les étrangers les avaient chassés du rivage. Mais
+ceux-ci ont disparu; elle va à la recherche de sa
+pagaie, la retrouve, en reprend possession, et jamais,
+jamais, jamais barque fragile ne porta tant
+d'amour et de bonheur que celle-ci n'en contient en
+ce moment.</p>
+
+<p>15. Leur rivage chéri paraît encore une fois à
+leurs yeux, non plus souillé par des couleurs hostiles;
+plus de vaisseau menaçant, de prison flottante
+fièrement arrêtée sur ses bords: tout est espoir et
+patrie! Mille embarcations s'élancent dans la baie,
+en sonnant dans des conques marines, et annoncent
+leur retour. Les chefs s'assemblèrent, le peuple se
+répandit en flots; tous accueillirent Torquil comme
+un fils qui leur était rendu. Les femmes se pressèrent
+en foule pour embrasser Neuah, qui les embrassait
+à son tour; lui demandèrent comment ils avaient été
+poursuivis, et comment ils s'étaient échappés? Le
+récit en fut fait, et une seule acclamation retentit
+jusqu'au ciel; et depuis ce moment, une nouvelle
+tradition donna à leur asile le nom de <i>Grotte de
+Neuah</i>. Mille feux flamboyant sur les hauteurs éclairèrent
+les réjouissances générales de cette nuit, et
+la fête donnée en l'honneur de l'hôte rendu au repos
+et à des plaisirs gagnés au prix de tant de dangers;
+et à cette nuit succédèrent ces jours de bonheur,
+tels que peut seul en offrir un monde encore enfant.</p>
+
+<p>FIN DE L'ILE.</p>
+<br><br>
+<h2>APPENDICE.</h2>
+
+<h4>EXTRAIT DU VOYAGE DU CAPITAINE BLIGH.</h4>
+<br>
+<p>Le 27 décembre, il souffla un vent d'est très-violent, pendant
+lequel nous souffrîmes beaucoup. Une lame emporta la
+vergue de rechange et les esparres des chaînes de haubans du
+grand mât sur le tribord; une autre entra dans le vaisseau et
+couvrit toutes les chaloupes; plusieurs tonneaux de bière, qui
+avaient été amarrés sur le pont, se défoncèrent et furent emportés,
+et ce ne fut pas sans beaucoup de risque et de danger
+que nous parvînmes à attacher les embarcations pour empêcher
+qu'elles n'eussent le même sort. Une grande quantité de
+notre provision de biscuit fut aussi gâtée de manière à ne plus
+pouvoir en faire usage; car la mer avait pénétré dans l'arrière
+du bâtiment et avait rempli la cabine d'eau.</p>
+
+<p>Le 5 janvier 1788, nous vîmes l'île de Ténériffe à environ
+douze lieues de nous, et le lendemain étant un dimanche,
+nous jetâmes l'ancre dans la rade de Santa-Cruz. Là, nous
+renouvelâmes nos provisions, et après avoir terminé nos affaires,
+nous mîmes à la voile le 10.</p>
+
+<p>Je divisai alors nos gens en trois quarts, et je chargeai du
+troisième quart M. Fletcher Christian, un des lieutenans. J'ai
+toujours pensé qu'il était à désirer que ce réglement fût établi
+lorsque les circonstances le permettaient, et je suis persuadé
+qu'un sommeil non interrompu contribue non-seulement beaucoup
+à la santé de l'équipage d'un vaisseau, mais même le
+rend bien plus capable de supporter la fatigue en cas d'un
+événement imprévu.</p>
+
+<p>Comme je désirais me rendre à Otaïti sans m'arrêter, je
+réduisis d'un tiers la portion de biscuit, et je fis filtrer l'eau
+destinée à la boisson dans des pierres filtrantes que j'avais
+achetées à Ténériffe à cet effet. J'appris alors à l'équipage du
+vaisseau le but de notre voyage, et donnai l'assurance d'un
+avancement certain à quiconque le mériterait par ses efforts.</p>
+
+<p>Le mardi 26 février, étant dans une latitude sud 29° 38',
+et dans une longitude ouest 44° 38', nous enverguâmes de
+nouvelles voiles, et fîmes d'autres préparatifs nécessaires contre
+le tems que nous devions nous attendre à avoir dans cette
+haute latitude. Nous n'étions éloignés de la côte du Brésil que
+d'environ 100 lieues.</p>
+
+<p>Dans la matinée du dimanche 2 mars, après m'être assuré
+que tout le monde était propre et en bonne tenue, le service
+divin fut célébré, comme c'était toujours l'usage, ce jour-là:
+je donnai à M. Christian Fletcher, que j'avais précédemment
+chargé du troisième quart, une autorisation écrite de remplir
+les fonctions de lieutenant.</p>
+
+<p>Le changement de température commença bientôt à se faire
+sentir d'une manière remarquable, et afin que nos gens ne
+souffrissent pas par négligence de leur part, je leur fis donner
+des vêtemens plus chauds et plus convenables au climat. Le
+11, nous vîmes un grand nombre de baleines d'une immense
+grosseur, avec deux trous derrière la tête, d'où l'eau jaillissait.</p>
+
+<p>Le contre-maître m'ayant porté plainte, je jugeai qu'il était
+nécessaire de punir de vingt-quatre coups de fouet Mathieu
+Quintal, un des matelots, à cause de son insolence et de son
+insubordination. C'était la première fois que je me trouvais
+dans la nécessité d'ordonner un châtiment depuis que nous
+étions à bord.</p>
+
+<p>Nous nous trouvions à la hauteur du cap San-Diégo, à l'est
+de la Terre de Feu, et le vent ne nous étant pas favorable,
+je jugeai plus prudent de tourner à l'est de la terre de Stalen,
+que de traverser le détroit de Lemaire. Nous passâmes le port
+de la Nouvelle-Année et le cap Saint-Jean, et le lundi 31 nous
+arrivâmes au 60° 1' de latitude sud; mais le vent devint variable,
+et nous eûmes du mauvais tems.</p>
+
+<p>Des orages, accompagnés d'une grosse mer, continuèrent
+jusqu'au 12 avril. Le vaisseau commença à faire eau, ce qui
+exigeait que l'on pompât toutes les heures, et nous ne devions
+pas nous attendre à moins, après une telle continuité de vents
+et de grosses mers. Les ponts aussi firent eau de telle sorte
+qu'il fut nécessaire d'abandonner la grande cabine, dont je ne
+faisais pas grand usage, excepté quand il faisait beau, à ceux
+qui n'avaient pas de place pour y suspendre leurs hamacs, et
+par ce moyen les entre-ponts furent moins obstrués.</p>
+
+<p>Joint à tout ce mauvais tems, nous avions encore le chagrin
+de nous apercevoir, à la fin de chaque jour, que nous
+rétrogradions; car, malgré tous nos efforts pour louvoyer, nous
+ne faisions guère que dériver sous le vent. Le mardi 22 avril,
+nous avions huit hommes sur la liste des malades, et le reste
+de notre monde, quoiqu'en bonne santé, était très-fatigué;
+mais je vis avec beaucoup de chagrin qu'il nous serait impossible
+d'arriver de ce côté aux îles de la Société, car il y avait
+trente jours que nous étions dans une mer orageuse. La saison
+était trop avancée pour que nous pussions espérer qu'un meilleur
+tems nous permît de doubler le cap Horn. D'après ces
+considérations, jointes à d'autres encore, je fis gouverner au
+vent et porter sur le cap de Bonne-Espérance, à la grande
+satisfaction de tous ceux qui étaient à bord.</p>
+
+<p>Nous jetâmes l'ancre, le vendredi 23 mai, dans la baie de
+Sunon, au Cap, après une assez bonne navigation. Le vaisseau
+avait besoin d'être complètement calfaté, car il faisait tellement
+eau que nous avions été obligés de pomper toutes les
+heures pendant la traversée depuis le cap Horn.--Les voiles
+et les agrès avaient aussi besoin de réparations, et en examinant
+les provisions on en trouva une quantité considérable
+avariée.</p>
+
+<p>Après être restés trente-huit jours dans ce mouillage, et
+lorsque mon équipage eut recueilli tout l'avantage qu'on pouvait
+attendre des rafraîchissemens de toute espèce qui s'y trouvaient,
+nous appareillâmes le 1er juillet.</p>
+
+<p>Un vent frais souffla: le 20 la mer devint houleuse, et dans
+l'après-midi il augmenta avec tant de violence que le vaisseau
+fut presque chassé sur le gaillard d'avant, avant que
+nous pussions carguer nos voiles. On abaissa les basses vergues
+et on descendit le mât de perroquet sur le pont, ce qui
+soulagea beaucoup le bâtiment. Le vaisseau se tint sur le côté.
+Toute la nuit et le matin nous fîmes route vent-arrière après
+avoir pris des ris dans notre voile de misaine. La mer étant
+encore grosse, il devint très-dangereux dans l'après-midi de
+redresser le bâtiment. Nous restâmes donc encore sur le côté
+toute la nuit, sans éprouver d'accident, à l'exception d'un
+homme qui, étant au gouvernail, fut jeté par-dessus la roue,
+et en sortit très-meurtri. Vers midi la violence du vent diminuant,
+nous continuâmes notre route sous la voile de misaine
+avec les ris que nous avions pris.</p>
+
+<p>En peu de jours nous dépassâmes l'île de Saint-Paul, où
+l'on trouve de bonne eau comme je l'ai appris d'un capitaine
+hollandais, ainsi qu'une source chaude dans laquelle on peut
+faire bouillir le poisson aussi complètement que sur le feu. En
+approchant de la terre de Van-Diémen, nous eûmes un très-mauvais
+tems accompagné de neige et de grêle, mais nous
+ne vîmes rien qui pût nous indiquer notre position exacte le
+13 août, à l'exception d'un veau marin qui parut à la distance
+de vingt lieues. Nous jetâmes l'ancre dans la baie de
+l'Aventure le mercredi 20.</p>
+
+<p>Pendant notre traversée, depuis le cap de Bonne-Espérance,
+nous eûmes presque toujours le vent à l'ouest avec un très-gros
+tems. L'approche d'un vent violent du sud est annoncée
+par des nuées d'oiseaux de la famille des albatross ou des peterels,
+et la baisse ou le changement du vent quand il tourne
+au nord, par l'éloignement où ils se tiennent. Le thermomètre
+aussi varie de cinq ou six degrés dans sa hauteur quand on doit
+s'attendre à un de ces changemens de vent.</p>
+
+<p>Dans le pays qui environne la baie de l'Aventure, il y a
+dans les forêts beaucoup d'arbres de cent-cinquante pieds de
+hauteur. Nous remarquâmes plusieurs aigles, quelques hérons
+d'un magnifique plumage, et une grande variété de perroquets.</p>
+
+<p>Les indigènes ne paraissant pas, nous allâmes à leur recherche
+vers le cap Frédéric-Henri. Bientôt ayant jeté le
+grapin près du rivage, car il était impossible d'aborder, nous
+entendîmes leurs voix semblables au gloussement des oies, et
+nous en vîmes une vingtaine sortir du bois. Nous leur jetâmes
+des paquets de menues quincailleries qu'ils ne voulurent pas
+ouvrir qu'ils ne m'eussent vu faire signe de les quitter; alors
+ils s'y décidèrent, et tirant ces objets, ils les mirent sur leur
+tête. En nous apercevant, ils s'étaient mis à parler avec une
+grande volubilité et d'une manière très-bruyante, élevant
+leurs bras au-dessus de leur tête. Ils parlaient si vite qu'il
+était impossible de distinguer un seul des mots qu'ils prononçaient.
+Leur couleur est d'un noir terne.--Leur peau est tatouée
+sur la poitrine et sur les épaules. L'un d'eux se distinguait
+par la couleur de son corps peint en ocre rouge; mais
+tous les autres étaient enduits de noir avec une espèce de suie,
+dont ils avaient une couche si épaisse sur la figure et sur les
+épaules, qu'il était difficile de dire à quoi ils ressemblaient.</p>
+
+<p>Le jeudi 4 septembre, nous sortîmes de la baie de l'Aventure,
+gouvernant d'abord vers l'est-sud-est, puis au nord-est,
+et le 19 nous arrivâmes en vue d'un groupe de petites îles
+rocailleuses que je nommai les îles Bonté. Peu de tems après,
+nous remarquâmes que la mer était souvent couverte, pendant
+la nuit, d'une quantité étonnante de petites méduses qui répandent
+une clarté semblable à celle d'une chandelle par des
+fibres phosphorescentes qui s'étendent sur une partie de leur
+corps, et laissent le reste dans l'obscurité.</p>
+
+<p>Nous découvrîmes l'île d'Otaïti le 15, et avant de jeter
+l'ancre le lendemain matin dans la baie de Matavaï, un si
+grand nombre de canots était venu à notre rencontre, qu'après
+que les naturels se furent assurés que nous étions des amis,
+ils vinrent à bord, et obstruèrent tellement le pont, que j'avais
+de la peine à trouver les gens de mon équipage. La distance
+que le vaisseau avait parcourue, depuis qu'il était parti
+d'Angleterre jusqu'à son arrivée à Otaïti, tant en courses directes
+qu'en courses contraires, était en tout de 27,086 milles,
+ce qui fait, l'un dans l'autre, 108 milles par 24 heures.</p>
+
+<p>Nous perdîmes ici notre chirurgien le 9 décembre. Depuis
+peu il ne sortait presque plus de la cabine, quoiqu'on ne regardât
+pas son état comme dangereux. Néanmoins, comme il
+parut plus mal le soir, on le transporta dans un lieu où il
+avait plus d'air, mais sans aucun succès, puisqu'il mourut une
+heure après. Ce malheureux homme buvait beaucoup, et aimait
+si peu à faire de l'exercice, qu'on ne put jamais le décider
+à faire une douzaine de tours sur le pont pendant tout le
+tems que dura la traversée.</p>
+
+<p>Le lundi 5 juin, on ne trouva pas le petit cutter, ce dont
+on me fit part immédiatement; l'équipage du vaisseau ayant
+été rassemblé, on s'aperçut qu'il manquait trois hommes qui
+l'avaient emmené.</p>
+
+<p>Ils avaient pris avec eux huit armemens complets et des
+munitions; mais quant à leur plan, tout le monde à bord paraissait
+en être complètement ignorant. Je descendis à terre et
+j'engageai tous les chefs à m'aider à ratrapper la chaloupe et
+les déserteurs. Effectivement, le cutter fut ramené dans le
+courant de la journée par cinq des indigènes; mais les hommes
+ne furent pris que près de trois semaines plus tard. Ayant appris
+qu'il étaient dans une partie différente de l'île d'Otaïti,
+j'y allai dans la chaloupe, pensant qu'il ne serait pas très-difficile
+de s'en assurer avec le secours des naturels. Cependant
+ils apprirent mon arrivée, et lorsque je fus près de l'habitation
+où ils étaient, ils vinrent sans armes et se rendirent.
+Quelques-uns des chefs avaient déjà saisi, une fois auparavant,
+ces déserteurs, et les avaient enchaînés; mais ils s'étaient
+laissés persuader de leur rendre la liberté, par les belles promesses
+qu'ils leur avaient faites de retourner au vaisseau;
+après quoi, ayant trouvé moyen de s'emparer de nouveau des
+armes, ils avaient nargué les indigènes.</p>
+
+<p>L'objet de ce voyage était accompli, puisque j'avais fait
+porter à bord, le mardi 31 mars, 115 plants de l'arbre à
+pain: outre cela, nous avions recueilli plusieurs autres plantes,
+dont quelques-unes portaient les plus beaux fruits du
+monde, et étaient précieuses pour les différentes teintures
+qu'elles pouvaient offrir et les propriétés qu'elles possédaient.
+Le 4 avril, au coucher du soleil, nous appareillâmes d'Otaïti
+et dîmes adieu à une île où, pendant vingt-trois semaines,
+nous avions été traités avec une amitié et des égards qui
+semblaient croître en proportion de la longueur de notre séjour.
+Les circonstances suivantes prouveront assez que nous
+n'avions pas été insensibles à l'hospitalité de ce peuple; car
+c'est à ses manières affectueuses et attachantes qu'on doit attribuer
+les causes de l'événement qui amena la ruine d'une expédition
+qui, selon toutes les apparences, devait avoir le résultat
+le plus favorable.</p>
+
+<p>Le lendemain, nous arrivâmes en vue de l'île Huaheine,
+et un double canot, contenant dix indigènes, étant venu sur
+nos bordages, je vis parmi eux un jeune homme qui me reconnut;
+j'y étais venu en 1780, avec le capitaine Cook, à
+bord de <i>la Résolution</i>. Quelques jours après avoir quitté cette
+île, le tems devint sujet aux rafales, et une masse épaisse de
+nuages obscurs se forma à l'est. Bientôt après nous aperçûmes
+une trombe d'eau qui ressortait en proportion de l'obscurité
+des nuages qui étaient derrière. Autant que je pus en juger,
+la partie supérieure pouvait avoir deux pieds de diamètre et
+la base environ huit pouces. À peine avais-je fait ces remarques,
+que j'observai qu'elle s'avançait rapidement vers le
+vaisseau. Nous changeâmes immédiatement de direction, et
+déployâmes toutes nos voiles, excepté celle de misaine. Bientôt
+après, elle passa à trente pieds de l'arrière avec un frémissement,
+mais sans que personne en ressentît aucun effet,
+quoiqu'elle fût aussi rapprochée. Elle semblait marcher de la
+vitesse environ de dix milles à l'heure, et elle se dissipa un
+quart-d'heure après nous avoir dépassés. Il est impossible de
+dire le mal qu'elle aurait pu nous faire si elle fût passée directement
+sur nous. Nos mâts, à ce que j'imagine, auraient
+pu en être emportés; mais je ne crois pas qu'elle eût occasionné
+la perte du vaisseau.</p>
+
+<p>Laissant plusieurs îles sur notre route, nous jetâmes l'ancre
+à Anamooka, le 23 avril; un vieillard infirme, nommé Tapa,
+que j'y avais connu en 1777, et que je reconnus sur-le-champ,
+vint à bord avec d'autres de différentes îles du voisinage. Ils
+désiraient voir le vaisseau; et lorsqu'on les mena en bas, où
+les plants de l'arbre à pain étaient arrangés, ils témoignèrent
+une grande surprise. Quelques-uns de ces plants étaient morts;
+nous fûmes à terre pour nous en procurer d'autres.</p>
+
+<p>Nous remarquâmes chez les indigènes de nombreuses marques
+du deuil très-profond auquel ils se livrent quand ils
+perdent leurs parens, telles que des tempes ensanglantées, des
+têtes dépouillées de cheveux, et, ce qui est pis encore, dans
+la plupart d'entre eux, des mains privées de plusieurs doigts.
+De beaux petits garçons, qui n'avaient pas plus de six ans,
+avaient perdu le petit doigt des deux mains, et plusieurs des
+hommes s'étaient en outre coupé le doigt du milieu de la main
+droite.</p>
+
+<p>Les chefs vinrent dîner avec moi, et nous traitâmes ensemble
+pour l'achat d'une grande quantité d'ignames: nous en
+obtînmes aussi des plantains et des fruits de l'arbre à pain.
+Mais les ignames surtout étaient en très-grande abondance
+chez eux, et d'une grosseur remarquable; une entre autres
+pesait quarante-cinq livres. Il vint des canots à voile, dont
+quelques-uns ne contenaient pas moins de quatre-vingt-dix
+passagers; et il en arriva successivement un si grand nombre
+des îles différentes, qu'il devint impossible de rien faire au
+milieu d'une telle multitude qui n'avait aucun chef revêtu
+d'une autorité suffisante pour la commander. J'ordonnai donc
+à une de leurs bandes, qui se disposait à venir à bord, d'aller
+faire de l'eau, et nous levâmes l'ancre le samedi 26 avril.</p>
+
+<p>Nous nous tînmes près de l'île de Kotoo, pendant la plus
+grande partie de l'après-midi du lundi, dans l'espoir que
+quelque canot viendrait au vaisseau; mais cet espoir fut trompé.
+Le vent étant au nord, nous gouvernâmes à l'ouest dans la
+soirée pour passer au sud de Tofoa, et je donnai des ordres
+pour que l'on continuât toute la nuit de suivre cette direction.
+Le maître eut le premier quart, le canonnier eut le second,
+et M. Christian le quart du matin: tel était l'ordre de la nuit.</p>
+
+<p>Jusque-là, le voyage s'était continué avec une prospérité
+dont rien n'avait troublé le cours, et il avait été accompagné
+de circonstances à la fois agréables et satisfaisantes; mais la
+scène allait changer, et se présenter sous un aspect bien différent.
+Il s'était formé une conspiration qui devait détruire le
+fruit de nos travaux passés, et ne produire que malheur et
+détresse; et elle avait été concertée avec tant de mystère et
+de circonspection, qu'il n'en transpira aucune circonstance
+capable de nous avertir du danger qui nous menaçait.</p>
+
+<p>La nuit du lundi, le quart avait été distribué comme je viens
+de le dire. Le mardi, avant le lever du soleil, pendant que
+je dormais encore, M. Christian avec le capitaine d'armes, le
+second canonnier et Thomas Burkits, matelot, entrèrent dans
+ma cabine, et s'emparant de moi, me lièrent les mains derrière
+le dos avec une corde, me menaçant d'une mort immédiate
+si je parlais ou faisais le moindre bruit. Cela ne m'empêcha
+pas de crier aussi haut que je pus, dans l'espoir
+d'obtenir du secours; mais les officiers qui n'étaient pas du
+complot étaient déjà gardés par des sentinelles placées à leur
+porte: à celle de ma cabine, on avait posté trois hommes, indépendamment
+des quatre qui étaient dans l'intérieur. Tous,
+excepté Christian, avaient des fusils et des baïonnettes, lui
+seul un coutelas. Je fus traîné hors du lit, en chemise, sur le
+tillac, souffrant beaucoup de la manière dont on m'avait serré
+les mains en les attachant. Lorsque je demandai les motifs
+d'une telle violence, la seule réponse que je reçus fut des injures
+pour ne pas garder le silence. Le maître, le canonnier,
+le chirurgien, le second maître et Nelson, le jardinier, étaient
+renfermés dans les soutes, et l'écoutille de la fosse aux câbles
+était gardée par des sentinelles. Le maître d'équipage, le
+charpentier et l'ecclésiastique eurent la permission de venir
+sur le tillac, où ils me virent debout, en arrière du mât de
+misaine, les mains liées derrière le dos, entouré de gardes, à
+la tête desquels était Christian. Le maître d'équipage reçut
+alors l'ordre de mettre la chaloupe à la mer, avec la menace
+de prendre garde à lui, s'il n'obéissait pas immédiatement.</p>
+
+<p>La chaloupe ayant été hissée, M. Heyward et M. Mallet,
+deux des aspirans, et M. Samuel, l'ecclésiastique, reçurent
+l'ordre d'y entrer. Je demandai le motif de cet ordre, et cherchai
+à persuader aux gens qui m'entouraient de ne pas persévérer
+dans ces actes de violence, mais ce fut en vain.--Leur
+réponse fut constamment: «Taisez-vous, ou vous êtes
+mort.»</p>
+
+<p>Le maître avait envoyé demander la permission de venir
+sur le tillac; et elle lui avait été accordée; mais on lui commanda
+bientôt de retourner dans sa cabine. Je ne discontinuais
+pas mes efforts pour changer la face des affaires, lorsque
+Christian remplaçant le coutelas qu'il tenait par une
+baïonnette, et me saisissant fortement par la corde qui liait mes
+mains me menaça d'une mort immédiate si je ne me tenais
+pas tranquille; et les scélérats qui m'entouraient avaient leurs
+fusils armés, la baïonnette au bout.</p>
+
+<p>D'autres individus furent appelés pour entrer dans la chaloupe,
+et on les entraîna par-dessus le bordage, d'où je conclus
+que je devais être abandonné à la mer avec eux. Une autre
+tentative pour changer les esprits n'amena que la menace
+de me brûler la cervelle.</p>
+
+<p>On permit au maître d'équipage et à ceux des matelots qui
+devaient être mis dans la chaloupe de prendre de la ficelle,
+de la toile, des lignes, des voiles, des cordages et une tonne
+d'eau de vingt-huit gallons. M. Samuel obtint cent-cinquante
+livres de biscuit avec une petite quantité de rum et de vin,
+ainsi qu'un octant et une boussole. Mais on lui défendit, sous
+peine de mort, de toucher à aucune carte, à aucun livre ou
+instrument d'astronomie, et surtout à mes dessins et à mes
+observations.</p>
+
+<p>Les mutins ayant ainsi jeté dans la chaloupe les matelots dont
+ils voulaient se débarrasser, Christian ordonna qu'on donnât
+un verre d'eau-de-vie à chaque homme de son équipage.
+Les officiers furent ensuite appelés sur le tillac et jetés par-dessus
+l'abordage dans la chaloupe, tandis qu'on me tenait séparé
+de tout le monde en arrière du mât de misaine. Christian,
+armé d'une baïonnette, tenait la corde qui liait mes mains,
+et les gardes qui m'entouraient avaient leurs fusils en joue;
+mais lorsque je défiai ces misérables ingrats de tirer, ils les remirent
+au repos. Je m'aperçus que l'un d'eux, Isaac Martin,
+était disposé à me secourir, et comme il me faisait manger
+du shaddock, mes lèvres étant entièrement desséchées, nos
+regards nous firent comprendre mutuellement nos sentimens;
+mais ceci fut remarqué et on l'emmena. Il entra alors dans la
+chaloupe, essayant de quitter le vaisseau; cependant il fut
+obligé d'y retourner. Quelques autres y furent aussi retenus
+contre leur inclination.</p>
+
+<p>Je crus remarquer que Christian balança quelque tems s'il
+garderait le charpentier, ou ses aides. À la fin il se détermina
+pour ces derniers, et le charpentier fut conduit dans la chaloupe.--On
+lui laissa prendre sa caisse à outils, non pourtant
+sans de grandes difficultés.</p>
+
+<p>M. Samuel sauva mon journal et ma commission, avec quelques
+autres papiers très-importans relatifs au vaisseau. Il
+exécuta ceci avec beaucoup de courage, quoique sévèrement
+surveillé. Il tenta aussi de sauver le garde-tems et une boîte
+contenant mes plans, dessins et observations depuis quinze
+ans, qui étaient en grand nombre, mais on l'entraîna en lui
+disant: «Malédiction! vous êtes bien heureux d'en avoir autant.»</p>
+
+<p>D'assez vives altercations eurent lieu parmi l'équipage révolté
+pendant que tout ceci se passait. Quelques-uns s'écriaient
+en jurant: «Je veux être damné s'il ne trouve pas moyen de
+s'en retourner en Angleterre, si on lui laisse emporter quelque
+chose.» Ils voulaient parler de moi; et lorsqu'ils virent
+le charpentier emporter sa boîte à outils: «Malédiction!
+dans un mois il aura un autre vaisseau;» tandis que d'autres
+tournaient en ridicule la situation malheureuse de la chaloupe,
+qui tirait beaucoup d'eau et offrait si peu de place
+pour tous ceux qui y étaient contenus. Quant à Christian, on
+aurait dit qu'il méditait sa destruction et celle du monde
+entier.</p>
+
+<p>Je demandai des armes, mais les mutins se moquèrent de
+moi en disant que je connaissais bien les gens chez lesquels
+j'allais. Quatre coutelas, cependant, nous furent jetés dans la
+chaloupe après que nous eûmes viré de bord.</p>
+
+<p>Les officiers et les matelots étant dans la chaloupe, on n'attendait
+plus que moi. Le capitaine d'armes en informa Christian,
+qui dit alors: «Allons, capitaine Bligh, vos officiers et
+vos hommes sont maintenant dans la chaloupe, et il faut que
+vous alliez avec eux. Si vous essayez de faire la moindre résistance,
+vous serez immédiatement mis à mort.» Et sans
+plus de cérémonie, je fus jeté par-dessus le bordage, par
+une troupe de scélérats armés. Alors on me délia les mains.
+Une fois dans la chaloupe, on nous fit virer sur l'arrière, au
+moyen de la corde qui nous tenait amarrés. Alors on nous
+jeta quelques morceaux de porc, ainsi que les quatre coutelas.
+L'armurier et le charpentier m'appelèrent alors pour me dire
+de ne pas oublier qu'ils n'avaient pris aucune part dans toute
+cette affaire. Après être restés quelque tems à servir de jouet
+à ces malheureux sans compassion, et en butte à leurs railleries,
+nous fûmes à la fin poussés au large, et abandonnés aux
+flots de l'Océan.</p>
+
+<p>Dix-huit personnes étaient avec moi dans la chaloupe: le
+maître, le premier chirurgien, le botaniste, le canonnier, le
+maître d'équipage, le charpentier, le maître timonier et le
+quartier-maître en second; deux quartier-maîtres, le voilier,
+deux cuisiniers, l'ecclésiastique, le boucher et un garçon. Il
+restait à bord Fletcher Christian, le maître en second, Pierre
+Haywood, Edward Young, George Stewart, aspirans; le capitaine
+d'armes, le second canonnier, le second maître d'équipage,
+le jardinier, l'armurier, le second charpentier et ses
+ouvriers, et quatorze matelots: c'était, à tout prendre, les
+hommes les plus capables.</p>
+
+<p>Ayant peu ou pas de vent, nous voguâmes assez vite vers
+l'île de Tofoa, qui était au nord-est, à environ dix lieues de
+distance. Tant que le vaisseau resta en vue, il gouverna ouest
+ouest-nord; mais je regardai ceci comme une feinte, car
+lorsqu'on nous éloigna, les mutins répétèrent plusieurs fois,
+par acclamations: «Otaïti! Otaïti!»</p>
+
+<p>Christian, leur chef, était d'une famille respectable du
+nord de l'Angleterre: c'était le troisième voyage qu'il faisait
+avec moi. Malgré la dureté avec laquelle il me traita, le
+souvenir d'anciens bienfaits produisit en lui quelques remords.
+Lorsque l'on m'entraîna hors du vaisseau, je lui demandai si
+c'était ainsi qu'il répondait aux marques nombreuses qu'il
+avait eues de mon amitié. Il parut troublé de cette question,
+et me répondit avec une grande émotion: «Capitaine Bligh,
+vous avez frappé juste: je suis dans l'enfer; je suis dans l'enfer!»
+Ses talens le rendaient parfaitement capable de se charger
+du troisième quart, d'après la manière dont j'avais divisé
+l'équipage du vaisseau.</p>
+
+<p>Haywood était aussi d'une famille respectable du nord de
+l'Angleterre; et, ainsi que Christian, c'était un jeune homme
+de talent. Ces deux jeunes gens avaient été les objets particuliers
+de mes soins, et je m'étais donné beaucoup de peine
+pour les instruire, ayant conçu l'espoir qu'ils feraient un
+jour honneur à leur pays dans cette profession. Young m'était
+bien recommandé, et Stewart appartenait à des parens des
+Orkneys, pays où nous avions été si bien accueillis à notre
+retour des mers du Sud, en 1780, que, d'après cette seule
+considération, je l'aurais pris volontiers avec moi; mais d'ailleurs
+il avait toujours joui d'une bonne réputation.</p>
+
+<p>Lorsque j'eus le loisir de réfléchir, une satisfaction secrète
+m'empêcha de me livrer à l'abattement. Et cependant, quelques
+heures auparavant, je me trouvais dans la situation la
+plus satisfaisante: commandant un vaisseau dans le meilleur
+état possible, pourvu de tout ce qui pouvait être nécessaire
+à la santé et au service de l'équipage; le but de notre voyage
+était atteint, nous en avions accompli les deux tiers, et le
+reste de la traversée n'offrait qu'une perspective de succès.</p>
+
+<p>On demandera naturellement quelle pouvait être la cause
+d'une pareille révolte? En réponse à cette question, je ne
+puis donner que mes conjectures.--J'ai souvent pensé que
+les mutins s'étaient flattés de l'espoir de passer une vie plus
+heureuse parmi les Otaïtiens qu'il ne leur serait jamais possible
+de se la procurer en Angleterre: ceci, joint à quelques
+liaisons qu'ils avaient formées avec des femmes du pays, occasionna
+très-probablement toute cette affaire.</p>
+
+<p>Les femmes d'Otaïti sont belles, douces, enjouées dans
+leur conversation et leurs manières, et ont assez de délicatesse
+pour se faire admirer et chérir. Les chefs étaient si attachés
+à nos gens, qu'ils les encourageaient, en quelque sorte, à
+rester avec eux, et leur promettaient de vastes possessions.
+Dans des circonstances semblables, auxquelles s'en joignirent
+d'autres encore, on ne peut guère s'étonner qu'une troupe de
+matelots, dont la plupart n'avaient pas de famille, se soient
+laissés entraîner, lorsqu'il ne dépendait que d'eux de s'établir
+au milieu de l'abondance, dans une des plus belles îles du
+monde, où il n'y avait pas de nécessité de se livrer au travail,
+et qui leur offrait l'attrait de plaisirs dont il est impossible
+de se former une idée. Cependant, tout ce qu'un commandant
+pouvait craindre était la désertion, telle qu'il y en a
+plus ou moins d'exemples dans les mers du Sud, et non une
+révolte complète.</p>
+
+<p>Mais le secret qui accompagna ce complot surpasse toute
+croyance. Treize de ceux qui partageaient mon sort avaient
+toujours vécu avec les matelots; et cependant, ni eux, ni les
+camarades de Christian, de Stewart, d'Heywood et de Young
+n'avaient jamais remarqué aucune circonstance qui pût faire
+soupçonner ce qui se tramait. Il n'est donc pas étonnant que
+j'en sois devenu victime, mon esprit étant complètement
+exempt de méfiance. Peut-être la chose ne serait-elle pas arrivée
+s'il y eût eu des troupes à bord et une sentinelle à la
+porte de ma cabine, que je laissais toujours ouverte pendant
+la nuit, afin que l'officier de quart put entrer chez moi toutes
+les fois qu'il en avait besoin. Si cette révolte eût été occasionnée
+par quelque sujet de mécontentement, fondé ou non,
+j'en aurais découvert des symptômes, ce qui m'aurait mis sur
+mes gardes; mais il en était bien autrement. Je vivais, surtout
+avec Christian, de la manière la plus amicale; ce jour
+même, il était engagé à dîner avec moi, et la veille au soir,
+il s'était excusé de partager mon souper, sous prétexte d'une
+indisposition dont j'avais témoigné de l'inquiétude, étant bien
+loin de soupçonner son intégrité ou son honneur.</p>
+
+<p>FIN DE L'APPENDICE.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h1>LA VISION</h1>
+
+<h2>DU JUGEMENT,</h2>
+
+<h3>PAR QUEVEDO REDIVIVUS.</h3>
+
+<h4>POÈME INSPIRÉ PAR UNE COMPOSITION DU MÊME TITRE,</h4>
+
+<h5>PAR L'AUTEUR DE WAT-TYLER.</h5>
+<br><br>
+
+<p><span class="rig">«C'est un Daniel venu pour prononcer<br>
+le jugement! oui, un vrai Daniel! Je te<br>
+remercie, Juif, de m'avoir enseigné ce<br>
+mot.»</span></p>
+
+
+<br><br><br><br><br><br><br><br>
+
+<h2>LA VISION DU JUGEMENT.</h2>
+<br>
+
+<p>1. Saint Pierre était assis auprès de la porte du
+ciel; les clefs en étaient rouillées et la serrure un
+<i>peu</i> dure, par suite du <i>peu</i> d'usage qu'on en avait fait
+depuis quelque tems: non, à beaucoup près, que le
+paradis fût plein; mais, depuis l'ère gallique quatre-vingt-huit,
+les diables s'étaient tellement démenés,
+ils avaient si bien conduit leur barque, comme le
+dirait un marin, qu'ils avaient entraîné presque toutes
+les ames de leur côté.</p>
+
+<p>2. Les anges chantaient faux, et s'étaient enroués
+à force d'exercer leur voix, car ils n'avaient presque
+autre chose à faire qu'à remonter le soleil et la lune,
+et contenir dans le devoir quelqu'étoile vagabonde,
+ou quelque comète étourdie, qui, s'émancipant trop
+tôt sur l'azur éthéré, avait pourfendu quelque planète
+en folâtrant avec sa queue, comme la baleine
+en use quelquefois à l'égard des petits bâtimens, dans
+ses accès de gaîté.</p>
+
+<p>3. Les séraphins, nos anges gardiens, voyant
+qu'ils ne pouvaient suffire à leur emploi ici-bas, s'étaient
+retirés là-haut; les affaires terrestres n'occupaient
+plus aucune place dans le ciel, si ce n'est sur
+le noir bureau de l'ange chargé de nos archives.
+Celui-ci, voyant les exemples de vices et de malheur
+se multiplier avec une telle rapidité, avait arraché
+toutes les plumes de ses deux ailes sans pouvoir encore
+finir d'enregistrer les misères humaines.</p>
+
+<p>4. Ses occupations avaient tellement augmenté
+depuis quelques années, que (contre sa volonté, sans
+doute, et comme ces chérubins ministres terrestres) il
+avait été forcé de chercher des ressources autour de
+lui, et de réclamer l'aide de ses pairs célestes, avant
+que le besoin croissant qu'on avait de son ministère
+eût achevé de l'épuiser. En conséquence, six anges
+et douze saints lui furent donnés pour commis.</p>
+
+<p>5. C'était là un fameux bureau,--du moins pour
+le ciel; et cependant, tous tant qu'ils étaient, ils ne
+manquaient pas de besogne. On voyait tous les jours
+le triomphe de tant de conquérans et tant de royaumes
+remis à neuf! chaque jour aussi avait son carnage
+de six ou sept mille hommes, jusqu'à ce que celui
+de Waterloo arrivant pour couronner le tout, les
+esprits célestes jetèrent leurs plumes, saisis d'un divin
+dégoût, tant cette dernière page était barbouillée
+de fange et de sang!</p>
+
+<p>6. Par parenthèse, ce n'est pas à moi à redire ce
+qui fit frémir les anges.--Le diable lui-même,
+dans cette occasion, abhorra son propre ouvrage,
+tant il était rassasié du banquet infernal! Et quoique
+ce fût lui-même qui eût aiguisé chaque glaive, sa
+soif innée du mal en était presque éteinte. Ici, la
+seule bonne œuvre de Satan mérite bien d'être citée:
+c'est qu'il s'était réservé les deux généraux, en toute
+propriété, après leur mort.</p>
+
+<p>7. Sautons par-dessus quelques années d'une paix
+factice, pendant lesquelles la terre ne fut ni plus ni
+moins bien peuplée, l'enfer comme de coutume, et
+le ciel pas du tout. Elles forment le bail des tyrans,
+seulement ce sont de nouveaux noms qui l'ont signé.--Cela
+finira quelque jour; en attendant ils vont
+toujours augmentant, avec leurs sept têtes et leurs
+dix cornes, comme la bête prédite par l'Apocalypse.--Quant
+aux nôtres<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a>
+<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>, elles sont moins redoutables
+par la tête que par les cornes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57"
+name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">
+(retour) </a> Ce pronom se rapporte probablement au mot <i>bête</i>.<span class="rig">
+(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote>
+<br>
+
+<p>8. La seconde aurore de la première année de la
+liberté, Georges III mourut. Sans être un tyran, il
+avait protégé les tyrans, jusqu'au moment où, chaque
+sens lui étant ravi, il avait perdu et la lumière intellectuelle,
+et la lumière extérieure. Jamais meilleur
+fermier n'avait fait valoir un pré; jamais plus mauvais
+roi n'avait laissé un royaume livré à sa perte.
+Il mourut, et laissa la moitié de ses sujets aussi fous,
+et l'autre moitié aussi aveugles que lui.</p>
+
+<p>9. Il mourut!--sa mort ne fit pas beaucoup de
+bruit sur la terre. Ses funérailles eurent quelque
+éclat;--le velours, les dorures, le cuivre y furent
+en profusion. Il n'y manqua que des larmes, excepté
+celles de convention: car cette espèce de marchandise
+peut s'acheter à sa vraie valeur.--Quant aux
+élégies, il y eut un nombre convenable de ces inspirations,
+bien entendu qu'elles furent aussi payées.
+Puis vinrent les torches, les manteaux, les bannières,
+les hérauts d'armes, et tous ces restes des vieilles
+coutumes gothiques.</p>
+
+<p>10. Cela formait un mélodrame vraiment sépulcral.
+De tous les fous accourus pour augmenter et
+contempler ce spectacle, qui se souciait du défunt?
+La pompe des funérailles était le seul motif d'attraction,
+et le noir composait tout le deuil. Là, pas une
+pensée qui s'élançât au-delà du drap mortuaire; et
+lorsque le magnifique cercueil fut enseveli, on eût
+dit une dérision de l'enfer, qui renfermait ainsi dans
+l'or une pourriture de quatre-vingts ans.</p>
+
+<p>11. C'est ainsi que son corps fut mêlé à la poussière!
+Il aurait pu redevenir bien plus tôt ce qu'il faut
+qu'il soit un jour, si ses élémens naturels eussent
+été livrés à eux-mêmes pour s'incorporer de nouveau
+avec la terre, l'eau et le feu. Mais ces parfums
+étrangers ne font que contrarier les intentions de la
+nature, qui le créa aussi nu que ces millions d'hommes
+dont on n'embaume pas l'argile vulgaire. Et
+cependant, toutes ces épices ne réussissent qu'à prolonger
+sa corruption.</p>
+
+<p>12. Il est mort! la terre extérieure n'a plus rien
+à démêler avec lui. Il est enterré, et, à l'exception
+du mémoire des funérailles et du griffonnage du lapidaire,
+il ne sera plus question de lui dans le monde,
+à moins qu'il n'ait fait son testament tout entier;--mais
+quel est le procureur qui le demandera à son
+fils, à son fils en qui nous voyons ses qualités briller
+encore, excepté cette vertu domestique, si rare aujourd'hui,
+la fidélité envers une femme laide et méchante?</p>
+
+<p>13. Dieu sauve le roi<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a>
+<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>! Ce serait une grande économie
+pour Dieu que d'épargner cette race-là; mais
+s'il veut être d'humeur miséricordieuse, tant mieux.
+Je ne suis pas de ceux qui prêchent pour la damnation;--je
+ne sais pas trop même si je ne suis pas,
+à peu près, le seul qui, dans le faible espoir d'adoucir
+la perspective de nos maux futurs, ait mis, à
+quelques légères restrictions près, des bornes aussi
+étroites à l'infernale juridiction des peines éternelles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58"
+name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58">
+(retour) </a> <i>God save the king!</i> acclamation nationale des Anglais, qui répond
+à notre cri de: «Vive le roi!» <i>Save</i> vent dire aussi <i>épargner</i>; de là
+l'espèce de jeu de mot du commencement de cette stance.<span class="rig">
+(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br>
+
+<p>14. Je sais que cette opinion n'est pas populaire;
+je sais que c'est un blasphême; je sais que l'on peut
+être damné pour avoir espéré que personne ne le
+serait jamais; je sais que, dès l'enfance, l'on nous
+gorge des meilleures doctrines, jusqu'à ce que nous
+soyons prêts à en déborder;--je sais qu'excepté
+l'église anglicane, toutes, sans exception, nous en
+ont fait accroire, et que les trois ou quatre cents autres
+qui restent, ainsi que les synagogues, ont fait
+une maudite acquisition.</p>
+
+<p>15. Dieu nous soit en aide à tous! Dieu me soit
+en aide à moi surtout qui suis, Dieu le sait, aussi
+fragile que le diable peut le souhaiter, et non plus
+difficile à damner qu'un poisson qui a avalé l'hameçon
+ne l'est à amener au rivage, ou que l'agneau à
+servir de proie au boucher: non pourtant que je sois
+prêt encore à faire partie du noble mets que formera
+un jour cette immortelle friture composée de presque
+tous les êtres créés pour mourir.</p>
+
+<p>16. Saint Pierre donc était assis auprès de la
+porte céleste, et s'endormait sur ses clefs, lorsque
+tout-à-coup survient un bruit merveilleux qu'il n'avait
+pas entendu depuis long-tems. C'était le bruissement
+du vent, des flots et des flammes, bref un
+mélange de bruits extrêmement imposans, et qui eût
+arraché une exclamation à tout autre qu'à un saint;
+mais celui-ci se contenta de faire un saut sur sa
+chaise, et de dire en clignotant de l'œil: «Je crois
+que voilà encore une étoile qui file!»</p>
+
+<p>17. Mais avant qu'il pût se rendormir, un chérubin
+lui effleura les yeux du bout de son aile droite, sur
+quoi Saint Pierre bâilla et se gratta le nez. «Saint
+portier, dit l'ange en agitant une aile sacrée, brillante
+de couleur céleste, comme brille sur la terre
+la queue éblouissante du paon; saint portier, lève-toi,
+je te prie.» À quoi le saint répondit: «Eh bien,
+que veut dire tout cela? Est-ce Lucifer qui revient
+avec tout ce tintamarre?»</p>
+
+<p>18. «Non, répondit le chérubin,--George III
+est mort.» «Et quel est ce George III? demanda
+l'apôtre. Quel George? quel trois?» «C'est un roi
+d'Angleterre, dit l'ange.» «Bon, il ne trouvera pas
+ici de rois pour le coudoyer sur sa route. Mais a-t-il
+sa tête sur ses épaules? car le... dernier que
+nous vîmes ici n'avait qu'un tronc, et jamais il n'aurait
+obtenu les bonnes grâces du ciel s'il ne nous
+avait jeté sa tête au visage.</p>
+
+<p>19. «Il était, si je me le rappelle bien, roi d'***.
+Et cette tête, qui n'avait pas su conserver une couronne
+sur la terre, osa, à mon nez, venir réclamer
+des droits semblables aux miens, à celle de martyr.
+Si j'avais eu le sabre que je portais jadis quand je
+coupais des oreilles, je l'aurais pourfendue; mais
+n'ayant que mes clefs et pas de glaive, je me contentai
+de lui faire sauter sa tête des mains.</p>
+
+<p>20. «Alors il poussa des cris si étourdissans<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a>
+<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a> que
+tous les saints sortirent et le firent entrer. Et le voilà
+depuis lors qui siége auprès de saint Paul, de pair
+et compagnon avec ce Paul le parvenu! La peau de
+saint Barthélemy, qui lui sert d'auréole dans les cieux,
+après avoir racheté ses péchés sur la terre par le
+martyre, ne fit pas mieux que cette tête faible et sans
+cervelle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59"
+name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59">
+(retour) </a> Il y a dans le texte <i>headless</i>, qui veut dire aussi <i>sans tête</i>; mais
+cette double acception est perdue en français.<span class="rig">
+(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br>
+
+<p>21. «Mais s'il l'eût apportée ici sur ses épaules, la
+chose se serait différemment passée.--Le sentiment
+de compassion sympathique qu'éprouvèrent les saints,
+produisit sur eux l'effet d'un charme. Ainsi le ciel
+souda de nouveau cette tête sur son corps.--Cela
+peut être fort bien, mais il semble que ce soit chez
+nous la coutume de renverser tout ce qui se fait de
+sage là-bas.»</p>
+
+<p>22. L'ange répondit: «Allons, Pierre, ne boudez
+pas; le roi qui nous arrive a sa tête et tout le reste.--Il
+n'a jamais très-bien compris ce qu'il faisait,
+et agissait à peu près comme une marionnette qui
+se meut par des fils. Il sera jugé comme tout le reste
+sans doute, ce n'est ni mon affaire ni la vôtre de nous
+mêler de cela; bornons-nous à remplir notre rôle,
+qui consiste à faire ce qui nous est ordonné.»</p>
+
+<p>23. Pendant qu'ils parlaient ainsi, la caravane céleste
+arriva comme un tourbillon de vent traverse
+les champs de l'espace, ou comme le cygne fend quelque
+rivière argentée, comme qui dirait le Gange,
+le Nil, l'Indus, la Tamise ou la Tweed. Au milieu
+d'elle, un vieux homme avec une vieille ame, l'un
+et l'autre extrêmement aveugles, s'arrêta devant la
+porte, et les anges firent asseoir sur un nuage leur
+compagnon de voyage enveloppé de son drap mortuaire.</p>
+
+<p>24. Mais, derrière cette troupe brillante, dont il
+fermait la marche, un esprit d'un aspect bien différent
+agitait ses ailes semblables à des nuages orageux
+planant sur quelque plage déserte souvent jonchée
+de débris de naufrage; son front ressemblait à
+l'océan agité par la tempête. Des pensées sombres
+et impénétrables avaient imprimé le sceau d'un
+éternel courroux sur ses traits immortels, et là où
+s'arrêtait son regard, tout devenait ténèbres.</p>
+
+<p>25. En s'approchant il jeta sur cette porte, dont,
+ainsi que le péché, il ne devait jamais passer le seuil,
+un regard plein d'une haine si implacable et tellement
+surnaturelle, que saint Pierre aurait bien voulu
+être au-dedans. Ce dernier se mit à chercher dans
+ses clefs avec beaucoup d'application, suant à grosses
+gouttes dans sa peau apostolique: bien entendu
+que sa transpiration n'était que de l'ichor ou quelqu'autre
+fluide spirituel du même genre.</p>
+
+<p>26. Les chérubins eux-mêmes se rassemblèrent
+en foule comme des oiseaux qui voyent le faucon prendre
+son essor, et ils sentirent un frémissement jusqu'au
+bout de chacune de leurs plumes. Formant un
+cercle comme la ceinture d'Orion, ils entourèrent
+leur vieux protégé qui savait à peine où ses gardes
+célestes l'avaient conduit, quoique ceux-ci en usent
+poliment avec les ombres royales, car nous avons
+pu apprendre par plus d'une véridique histoire que
+les anges étaient tous torys.</p>
+
+<p>27. Les choses étant dans cet état, la porte s'ouvrit
+tout-à-coup, et la clarté qui en jaillit répandit
+dans l'espace une teinte de flammes de plusieurs couleurs,
+dont les reflets arrivant jusqu'à notre petite
+planète, on vit naître une nouvelle aurore boréale
+sur le pôle arctique, la même qui apparut au milieu
+des glaces à l'équipage du capitaine Parry dans le détroit
+de Melville.</p>
+
+<p>28. Et de cette porte ouverte on vit sortir tout
+rayonnant un esprit de lumière, majestueux par sa
+puissance et sa beauté, radieux de gloire comme la
+bannière flottante revenant victorieuse d'un de ces
+combats qui changent la face du monde. Il faut que
+mes humbles comparaisons se composent d'images
+terrestres, car ici-bas les ténèbres de la chair obscurcissent
+nos meilleures conceptions, exceptez-en
+les rêveries de Johanna Southcote ou de Robert
+Southey.</p>
+
+<p>29. C'était l'archange Michel. Tout le monde sait
+comment sont faits les anges et les archanges, car
+il n'y a presque pas un écrivailleur qui n'ait le sien
+à nous offrir, depuis le chef des démons jusqu'au
+prince des anges. Nous les voyons aussi sur quelques
+tableaux d'autels, quoiqu'en vérité ceux-ci ne prouvent
+guère que personne ait jamais eu de notions
+antérieures sur ces esprits immortels. Mais c'est aux
+connaisseurs à indiquer leur mérite.</p>
+
+<p>30. Michel parut donc rayonnant de gloire et de
+beauté, œuvre digne de celui d'où dérive toute
+beauté et toute gloire. Il traversa le seuil et s'arrêta;
+devant lui étaient les jeunes chérubins et le saint à
+tête grise (quand je dis jeunes, entendons-nous; c'est-à-dire
+jeunes de figures et non d'âge; car je serais
+bien fâché d'avancer qu'ils n'étaient pas plus vieux
+que saint Pierre; je voulais dire seulement qu'ils
+étaient un peu plus jolis que lui.)</p>
+
+<p>31. Les chérubins et les saints s'inclinèrent devant
+le chef de la hiérarchie céleste, le premier des
+esprits angéliques qui eût revêtu l'aspect d'un Dieu
+saint, sans qu'aucun orgueil se fût glissé dans son
+cœur divin, au fond duquel aucune pensée, hors
+celle du service de son créateur, n'osa pénétrer jamais.
+Tout exalté, tout comblé de gloire qu'il fût,
+il savait bien n'être que le vice-roi du ciel.</p>
+
+<p>32. Lui et le taciturne esprit des ténèbres se trouvèrent
+en face. Ils se connaissaient tous deux en bien
+et en mal, et, malgré leur puissance, aucun des deux
+ne pouvait oublier dans l'autre son ancien ami et
+son ennemi futur. Il y avait dans les regards de chacun
+un mélange de hauteur, d'orgueil et de regret,
+comme si c'était moins leur volonté que le destin
+qui les condamnât à la guerre pendant l'éternité, et
+leur donnait les sphères pour champ clos.</p>
+
+<p>33. Mais ici ils étaient sur un terrain neutre:
+nous savons par Job que Satan a la faculté de rendre
+visite au ciel deux ou trois fois par an, et que les
+fils de Dieu, comme ceux de la terre, doivent lui tenir
+compagnie. Nous pourrions aussi faire voir d'après
+le même livre, quelle politesse règne dans la
+conversation qui a lieu entre les puissances du bien
+et du mal.--Mais il faudrait pour cela des heures.</p>
+
+<p>34. Et comme ceci n'est pas un traité de théologie,
+pour discuter, à l'aide de l'hébreu et de l'arabe,
+si le livre de Job est une allégorie ou un fait,
+mais bien une narration véridique; je n'emprunte
+çà et là que ce qui peut écarter le plus léger soupçon
+d'imposture d'un ouvrage qui est de toute vérité d'un
+bout à l'autre et aussi exact que toute autre vision.</p>
+
+<p>35. Donc les esprits immortels étaient sur un terrain
+neutre et devant la porte, de même que sur le
+seuil de l'Orient se discute la grande cause de la
+mort, et que c'est de là qu'on expédie les ames dans
+un monde ou dans l'autre. Michel et son antagoniste
+avaient donc un air fort civil, quoique cela n'allât
+pas jusqu'à s'embrasser; mais son altesse ténébreuse
+et son altesse lumineuse échangèrent mutuellement
+des regards pleins de politesse.</p>
+
+<p>36. L'archange salua, non comme salue un petit
+maître de nos jours, mais en s'inclinant gracieusement,
+à la mode de l'Orient, et portant un de ses
+bras rayonnans sur l'endroit où l'on suppose que le
+cœur est placé chez les gens de bien. Il salua Satan
+comme un égal, pas trop bas, mais avec affabilité.
+Quant à celui-ci, il aborda son ancien ami avec plus
+de hauteur, et comme un vieux et pauvre seigneur
+castillan pourrait aborder un riche bourgeois parvenu.</p>
+
+<p>37. Il ne fit qu'incliner un moment son front diabolique;
+puis le relevant, il se prépara à soutenir
+ses droits, et à démontrer comme quoi le roi Georges
+ne pouvait justifier de ses titres à être exempt des
+peines éternelles plus que tant d'autres rois cités dans
+l'histoire, doués d'un meilleur sens et d'un meilleur
+cœur, et qui, depuis long-tems<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a>
+<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>, «pavaient l'enfer
+de leurs bonnes intentions.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60"
+name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60">
+(retour) </a>
+ Cette dernière ligne est une citation.<span class="rig">
+(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br>
+
+<p>38. Michel répondit: «Pourquoi en veux-tu à
+cet homme qui est mort, et amené devant le Seigneur?
+Quel mal a-t-il fait depuis le commencement de
+sa vie mortelle? qui te donne le droit de le réclamer?
+Parle, et que ta volonté soit faite si elle est juste.--Dis;
+et si, pendant sa carrière terrestre, il a manqué
+gravement à l'accomplissement de ses devoirs,
+comme roi et comme homme, il est à toi; sinon,
+laisse-le passer.»</p>
+
+<p>39. «Michel, répondit le prince de l'air, jusqu'en
+ces lieux mêmes, et devant la porte de celui
+que tu sers, je viens réclamer mon sujet; et je prouverai
+que, de même qu'il fut mon adorateur dans sa
+poussière, il le sera en esprit: quoique chéri de toi
+et des tiens, parce qu'aucun penchant pour le vin
+et la volupté ne se mêla à ses faiblesses, du trône
+où il était placé, il ne régna sur des millions d'hommes
+que pour me servir seul.</p>
+
+<p>40. «Regarde cette terre, notre domaine, ou
+plutôt le mien; jadis elle appartenait à ton maître.
+Mais je ne m'enorgueillis pas de la conquête de cette
+misérable planète, et celui que tu sers ne doit pas,
+hélas! m'envier non plus mon lot. Au milieu de ces
+myriades de mondes lumineux qui passent devant
+lui pour lui rendre hommage, il a pu oublier cette
+pitoyable création d'êtres chétifs dont bien peu
+me semblent mériter la damnation, excepté leurs
+rois.</p>
+
+<p>41. «Et même je ne regarde ceux-ci que comme
+une espèce de redevance pour soutenir mes droits de
+seigneur; et eussé-je des inclinations contraires, elles
+seraient, vous le savez bien, superflues. Les hommes
+sont devenus si méchans que l'enfer lui-même n'a
+rien de mieux à faire que de les abandonner à eux-mêmes,
+plus tourmentés et plus frénétiques cent fois
+par les malédictions qu'ils se donnent. Le ciel ne
+peut pas les faire meilleurs et je ne saurais les rendre
+pires.</p>
+
+<p>42. «Regarde sur la terre, te dis-je encore.--Lorsque
+ce misérable ver de terre, ce vieillard faible,
+infirme, aveugle et insensé, commença son règne
+dans tout l'éclat et la fraîcheur de la jeunesse,
+le monde et lui se présentaient tous deux sous un aspect
+bien différent. Une grande partie de la terre
+et des plaines liquides de l'océan le reconnaissaient
+pour roi.--À travers plus d'une tempête, ses îles
+avaient surnagé sur l'abîme du tems, car elles étaient
+l'asile des vertus austères.</p>
+
+<p>43. «Jeune, il arriva au trône; vieux, il le quitte:
+vois dans quel état il trouva son royaume, et comment
+il le laissa; consulte ses annales: vois d'abord
+comment il abandonna le pouvoir à un favori; puis
+comment la soif de l'or, ce vice du mendiant, qui
+ne peut remplir que les ames basses, s'empara graduellement
+de son cœur.--Et quant au reste, jette
+seulement un coup d'œil sur l'Amérique et la France.</p>
+
+<p>44. «Il est vrai de dire que, depuis le commencement
+jusqu'à la fin, il ne fut qu'un instrument, et
+j'ai mis en lieu de sûreté ceux qui s'en servirent. Eh
+bien! ainsi qu'un instrument qu'il soit consumé! Fouillez
+dans tous les siècles passés depuis que le genre
+humain a plié devant un monarque, parcourez toutes
+les annales sanglantes qui consacrent le crime et le
+carnage, choisissez le plus criminel des disciples de
+César, et citez-moi un règne plus abreuvé de sang,
+plus encombré de morts.</p>
+
+<p>45. «Il ne cessa de faire la guerre à la liberté et
+aux hommes libres. Les nations comme les particuliers,
+ses propres sujets, ses ennemis étrangers,
+tout ce qui prononça le mot de liberté eut George III
+pour adversaire. Quelle histoire sera jamais plus
+souillée que la sienne de malheurs publics et individuels!
+Je lui accorde la continence domestique. Je
+lui accorde ces vertus passives qui manquent à la
+plupart des monarques.</p>
+
+<p>46. «Je sais qu'il fut mari constant; je conviens
+que c'était un homme sobre et décent et un assez
+bon maître. Tout cela est beaucoup, et bien plus encore
+sur un trône; de même que la tempérance a bien
+plus de mérite observée au banquet d'Apicius qu'à
+la table de l'anachorète. Je lui accorde tout ce que
+les plus indulgens peuvent lui accorder;--tout cela
+fut bien quant à lui, mais non pour les millions
+d'hommes qui le trouvèrent toujours tel que l'oppression
+pouvait le désirer.</p>
+
+<p>47. «Le Nouveau-Monde se débarrassa de lui. L'ancien
+gémit encore du sort que lui et les siens lui préparèrent
+du moins, s'ils ne purent entièrement
+l'accomplir. Il laissa sur plusieurs trônes des héritiers
+de ses vices, sans l'être de ses vertus domestiques,
+qui ont inspiré la compassion pour lui.--Rois
+fainéans endormis sur le trône de la terre, ou
+despotes veillant au même poste et qui ont oublié
+déjà une leçon qu'on leur apprendra de nouveau.--Qu'ils
+tremblent!</p>
+
+<p>48. «Cinq millions d'hommes de l'église primitive,
+conservant cette foi qui vous rend puissans sur la
+terre, implorèrent une partie de ce tout immense
+qu'ils possédaient jadis--la liberté de leur culte.--Non-seulement
+votre maître, Michel, mais vous-même,
+et vous aussi, saint Pierre, il faut que vous
+ayez une ame de glace si vous n'abhorrez pas l'ennemi
+de la participation des catholiques à toutes les
+libertés d'une nation chrétienne.</p>
+
+<p>49. «À la vérité, il leur permit de prier Dieu;
+mais, comme une conséquence de la prière, il leur
+refusa la loi qui les aurait placés sur la même base
+que ceux qui n'adoraient pas les saints.» Ici saint
+Pierre, faisant un bond hors de sa place, s'écria:
+«Vous pouvez emmener le prisonnier. Avant que le
+ciel ouvre ses portes à ce Guelfe, tandis que je suis
+de garde, je veux être damné moi-même.</p>
+
+<p>50. «J'aimerais mieux changer de place avec
+Cerbère (et la sienne n'est pas une sinécure), que
+de voir ce vieux fou, ce vieux bigot de roi parcourir
+les plaines azurées du ciel.» «Saint, répondit Satan,
+vous ferez bien de vous venger des maux qu'il
+a fait souffrir à vos satellites; et si vous étiez disposé
+à l'échange en question, je tâcherais d'apprivoiser
+notre Cerbère avec le ciel.»</p>
+
+<p>51. Mais ici Michel intervint: «Bon saint, dit-il,
+et démon! je vous prie, n'allez pas si vite; vous
+passez tous deux les bornes de la discrétion. Saint
+Pierre! vous aviez coutume d'être plus poli, et vous,
+Satan, excusez la chaleur de ses expressions, et cette
+condescendance qui le fait descendre au niveau du
+vulgaire: les saints eux-mêmes quelquefois s'oublient
+à leur tour.--Avez-vous autre chose à dire?»
+«Non.» «Eh bien, je vous prierai d'appeler vos
+témoins.»--</p>
+
+<p>52. Satan se retourna, et agita sa main basanée
+dont les facultés électriques attirent les nuages de
+plus loin que nous ne pouvons le comprendre, quoique
+nous le retrouvions souvent dans notre ciel.
+Soudain le tonnerre infernal fit trembler la mer et
+la terre dans toutes les planètes, et les batteries de
+l'enfer firent jouer cette artillerie dont parle Milton
+comme d'une des plus sublimes inventions de Satan.</p>
+
+<p>53. Ceci fut un signal pour ces ames damnées
+qui voient s'étendre les priviléges de leur damnation
+au-delà du contrôle ordinaire des mondes passés, présens
+ou futurs. Aucune place ne leur est particulièrement
+assignée dans les archives de l'enfer; mais ils sont
+libres d'aller où leur inclination les porte à la poursuite
+du gibier,--n'en étant ni plus ni moins damnés.</p>
+
+<p>54. Ils sont fiers de ce privilége, et ils ont raison
+de l'être.--C'est une espèce de chevalerie, ou de
+clef d'or attachée à leur ceinture, ou quelqu'association
+du même genre, ou bien encore une entrée dans
+les petits appartemens. J'emprunte mes comparaisons
+à la chair étant chair moi-même. Que les esprits immortels
+ne soient pas choqués de ces similitudes basses
+et vulgaires! Nous savons qu'ils occupent là-haut
+des postes bien plus exaltés.</p>
+
+<p>55. Lorsque le formidable signal vola du ciel à
+l'enfer, séparés par une distance dix millions de fois
+plus grande environ que celle qui existe entre notre
+globe et le soleil, et il nous est facile de calculer à
+une seconde près combien de tems il fallut pour cela,
+car chaque rayon qui se fraye une voie pour dissiper
+les brouillards de Londres et qui dore faiblement ses
+clochers à peu près trois fois par an, quand l'été n'est
+pas trop rigoureux.</p>
+
+<p>56. J'ai dit que je pouvais faire ce calcul.--Il fallut
+donc une demi-minute.--Je sais qu'il faut plus de
+tems aux rayons solaires pour faire leurs préparatifs
+de voyage et se mettre en route, mais aussi leur
+télégraphe est bien moins sublime, et s'ils joutaient
+à la course contre les courriers de Satan partis pour
+leurs climats, ils ne gagneraient pas: Il faut au soleil
+des années pour que chacun de ses rayons regagne
+le point d'où il est parti, il ne faut pas au diable
+une demi-journée.</p>
+
+<p>57. À l'extrémité de l'horizon parut une petite
+tache, de la grandeur environ d'une demi-couronne;
+j'ai vu quelquefois dans les cieux quelque chose de
+semblable étant sur la mer Égée, avant une rafale.
+Bientôt grossissant, cet objet changea de forme, et,
+semblable à un vaisseau aérien, paraissait louvoyer,
+et <i>se gouvernait</i> ou <i>était gouverné</i>, je ne suis pas bien
+sûr de la correction de cette dernière phrase qui
+fait clocher la stance.</p>
+
+<p>58. Au surplus, choisissez entre les deux. Bientôt
+cet objet ressembla à un nuage, et c'en était un
+en effet, un nuage de témoins, et quel nuage! La
+terre ne vit jamais de nuées de sauterelles aussi nombreuses
+que celles qui couvraient en ce moment le
+ciel, et en obscurcissaient l'espace de leurs myriades.
+Leurs cris perçans et variés ressemblaient à ceux
+d'une troupe d'oies sauvages (si toutefois on peut
+comparer les nations à des oies), et réalisaient l'expression
+de l'enfer déchaîné.</p>
+
+<p>59. Ici résonnait le bon juron du gros John Bull
+qui damnait ses yeux<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a>
+<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a> comme de par le passé. Puis
+Paddy<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a>
+<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>, dans son patois, s'écriait: «De par Jésus.»
+Venait ensuite le flegmatique Écossais, demandant
+d'un ton plus calme: «Quel est votre bon plaisir?»
+Puis l'ame du Français jurait en certains
+termes que je ne traduirai pas littéralement, le premier
+cocher pouvant le faire pour moi. Et au milieu
+de tout ce vacarme, on entendait la voix de Jonathan<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a>
+<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>,
+qui disait:--«Notre président va faire la
+guerre, à ce qu'il paraît.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61"
+name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61">
+(retour) </a> <i>Who damned his eyes</i>. Juron favori de la dernière classe du peuple
+anglais.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62"
+name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62">
+(retour) </a> Nom donné par les Anglais à la nation irlandaise, comme celui de
+John Bull au peuple anglais.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63"
+name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63">
+(retour) </a> Les Américains des États-Unis.<span class="rig">
+(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br>
+
+<p>60. Il y avait en outre des Espagnols, des Hollandais
+et des Danois, bref une multitude universelle
+d'ombres, depuis l'île d'Otaïti jusqu'aux plaines
+de Salisbury, de tous les climats et professions,
+de tous les âges et de tous les métiers, prêts à déposer
+contre le règne du bon roi, aussi acharnés
+que les trèfles le sont contre les piques, et tous cités
+par le grand <i>sub pœna</i> pour essayer de prouver
+que les rois peuvent être damnés comme vous ou
+moi.</p>
+
+<p>61. Quand Michel vit toute cette armée, il pâlit
+d'abord autant que les anges peuvent pâlir.--Puis
+devint de toutes les couleurs, comme un crépuscule
+d'Italie, ou la queue d'un paon, ou les rayons du
+soleil couchant vus à travers les gothiques vitraux
+d'une vieille abbaye, ou comme une truite encore
+fraîche, ou comme l'éclair qui brille la nuit
+sur le lointain horizon, ou comme l'arc-en-ciel à
+son premier aspect, ou comme une grande revue
+de trente régimens habillés de rouge, de vert et de
+bleu.</p>
+
+<p>62. Puis, s'adressant à Satan: «Pourquoi, dit-il,
+mon bon vieil ami, car je vous tiens pour tel, quoiqu'étant
+de différens partis, nous soyons obligés de
+nous faire la guerre, je ne vous ai jamais regardé
+comme un ennemi personnel; nos différends sont tout
+politiques, et j'espère que, quoi qu'il puisse arriver
+là-bas, vous connaissez ma grande estime pour vous,
+et c'est par cette raison que je regrette de vous trouver
+des torts--</p>
+
+<p>63. «Pourquoi donc, dis-je, mon cher Lucifer,
+voulez-vous abuser de la demande que j'ai faite des
+témoins? Mon intention n'était pas que vous fissiez
+venir la moitié de la terre et de l'enfer; cela est
+même inutile puisque deux témoins honnêtes, décens
+et véridiques nous suffisent. Nous perdons notre
+tems, que dis-je? notre éternité, entre l'accusation
+et la défense: si nous écoutons l'une et l'autre,
+cela prolongera notre immortalité.»</p>
+
+<p>64. Satan répondit: «Cette affaire m'est fort indifférente
+sous un point de vue personnel.--Je puis
+avoir cinquante ames meilleures que celle-ci avec la
+moitié moins de peine qu'elle ne m'en a déjà donné,
+et je n'ai discuté avec vous la cause de feu sa majesté
+britannique que comme un point de droit. Vous
+pouvez disposer de lui.--Dieu sait que j'ai assez de
+rois là-bas.»</p>
+
+<p>65. Ainsi parla le démon, appelé dernièrement <i>à
+plusieurs faces</i> par l'écrivain Southey. «Alors, reprit
+Michel, nous appellerons une ou deux personnes
+des myriades qui entourent notre congrès, et
+nous donnerons congé au reste.--Qui aura l'honneur
+de parler le premier? Il y a de quoi choisir.
+Qui prendrons-nous?» Satan répondit: «Il n'en manque pas;
+mais quant à choisir, autant vaut Jack Wilkes
+qu'un autre.»</p>
+
+<p>66. À l'instant on vit sortir de la foule un esprit
+à l'aspect bizarre et joyeux et à l'œil perçant, vêtu
+d'une manière tout-à-fait oubliée maintenant, car
+les gens de l'autre monde conservent long-tems les
+modes de celui-ci; ce qui fait qu'on y trouve réunis
+tous les costumes bons ou mauvais qui ont paru depuis
+Adam, à commencer par la feuille de figuier
+de notre mère Ève jusqu'au jupon presqu'aussi rétréci
+d'une époque plus récente.</p>
+
+<p>67. L'esprit, jetant les yeux sur les foules assemblées,
+s'écria: «Mes amis de toutes les sphères,
+nous courons risque de nous enrhumer au milieu de
+ces nuages; occupons-nous donc d'affaires. Pourquoi
+cette assemblée générale? Sont-ce des électeurs
+que j'aperçois là à couvert? Si c'est pour une élection
+qu'ils font tout ce tapage, voyez en moi un candidat
+qui n'a pas tourné casaque.--Saint Pierre,
+puis-je compter sur votre vote?»</p>
+
+<p>68. «Monsieur, répondit Michel, vous vous méprenez,
+ces choses-là appartiennent à la vie humaine,
+nous nous occupons ici d'affaires plus augustes: Le
+tribunal est assemblé pour juger des rois; vous voilà
+au fait maintenant.» «Alors, dit Wilkes, je présume
+que ces messieurs qui ont des ailes sont des chérubins,
+et cet esprit là-bas me paraît ressembler fort à
+George III. Mais, dans mon opinion, il est beaucoup
+plus vieux.--Dieu me pardonne, il est aveugle.»</p>
+
+<p>69. «Il est, dit l'ange, tel que vous le voyez, et
+son sort va dépendre de ses actions. Si vous avez
+quelque chose à lui reprocher, songez que la tombe
+permet au plus humble mendiant de lever la tête en
+présence du potentat le plus superbe.» «Il y a des
+gens, dit Wilkes, qui n'attendent pas que les rois
+soient déposés dans leur cercueil de plomb, pour
+prendre cette liberté, et moi, par exemple; je leur
+ai toujours dit ce que je pensais à la face du soleil.»</p>
+
+<p>70. «Eh bien donc, au-dessus du soleil, répétez ce
+que vous avez à faire valoir contre lui,» dit l'archange.
+«Eh quoi, répliqua l'esprit, quand depuis si long-tems
+il n'est plus question de tout cela, faut-il que je devienne
+un témoin accusateur? Non, de par ma foi.
+D'ailleurs j'avais fini par le battre à plates coutures
+devant ses pairs et ses communes. Je ne me plais
+pas à faire revivre de vieilles histoires dans le ciel,
+d'autant plus que sa conduite était toute naturelle
+dans un prince.</p>
+
+<p>71. «C'était une sottise sans doute, et une mauvaise
+action d'opprimer un pauvre diable qui ne possédait
+pas un schelling: mais j'en veux moins à l'homme
+lui-même qu'à Bute et à Graftan, et je ne voudrais
+pas le voir puni de leur crime, d'autant plus qu'ils
+sont damnés depuis long-tems.--Quant à moi, j'ai
+pardonné, et je vote pour son <i>habeas corpus</i> dans le
+ciel.»</p>
+
+<p>72. «Wilkes, dit le diable, je comprends tout
+ceci; vous étiez devenu à moitié courtisan avant
+votre mort, et il paraît que vous avez envie de le devenir
+tout-à-fait de l'autre côté de la barque de Caron.
+Vous oubliez que le règne de cet homme est
+fini, et que, quoi qu'il puisse être d'ailleurs, il ne
+sera plus souverain. Vous avez perdu vos peines,
+car le mieux qui puisse lui arriver est de se trouver
+votre voisin.</p>
+
+<p>73. «Mais j'ai su tout de suite qu'en penser, lorsque
+je vous ai vu, avec votre air goguenard, voltiger
+et chuchoter autour de la broche, où Bélial, qui
+était de service ce jour-là, arrosait, avec la graisse
+de Fox, Guillaume Pitt, son élève. Je sus qu'en penser,
+dis-je; cet homme, même dans l'enfer, trouve
+encore le moyen de faire du mal.--Je le ferai bâillonner:
+voici l'effet d'un de ses bills.</p>
+
+<p>74. «Qu'on appelle Junius!» Une ombre s'avança
+à grands pas hors de la foule; et à ce nom, il
+y eut une telle presse, que les esprits cessèrent de
+se mouvoir commodément et à leur aise aérienne.
+Mais ils se heurtèrent et se bousculèrent, se poussant
+des bras et des genoux (et tout cela pour rien,
+comme nous le verrons tout-à-l'heure), de telle sorte
+qu'on eût dit du vent comprimé et renfermé dans
+une vessie, ou, ce qui est bien pis, une colique humaine.</p>
+
+<p>75. L'ombre parut: c'était une grande figure
+maigre, à cheveux gris, qui semblait n'avoir été autre
+chose qu'une ombre sur la terre. Ses mouvemens
+étaient vifs, et ne manquaient pas de vigueur; mais
+rien ne pouvait indiquer son origine: tantôt elle diminuait,
+tantôt elle grossissait, ayant tantôt un air
+sombre, tantôt celui d'une gaîté sauvage. Mais en
+contemplant ses traits, on les voyait changer à tous
+momens, et ressembler--personne ne pouvait dire
+à quoi.</p>
+
+<p>76. Plus les esprits le fixaient avec attention,
+moins ils pouvaient distinguer à qui ses traits appartenaient.
+Le diable lui-même semblait embarrassé
+de le deviner. Ils variaient comme un rêve, offrant
+tantôt une forme, tantôt une autre. Plusieurs personnes
+de la foule jurèrent qu'elles le connaissaient
+parfaitement; l'un affirmait qu'il était son père; sur
+quoi un autre répondait qu'il était le frère du cousin
+de sa mère.</p>
+
+<p>77. D'autres prétendaient que c'était un duc, un
+chevalier, un orateur, un avocat, un prêtre, un
+nabab, un accoucheur; mais l'être mystérieux changeait
+au moins aussi souvent de visage qu'ils changeaient
+d'opinion. Et quoiqu'il se tînt devant eux de
+façon à ce qu'ils en eussent la vue tout entière, leur
+embarras ne faisait que s'en accroître. Cet homme
+était une véritable fantasmagorie, tant il était mince
+et volatil!</p>
+
+<p>78. Dès que vous aviez décidé que c'était un tel,
+<i>presto</i>, la figure changeait, et c'était un autre; et à
+peine la métamorphose était-elle bien accomplie,
+qu'il variait encore, tellement que je ne pense pas
+que sa propre mère (si toutefois il en avait une) eût
+pu reconnaître son fils, tant il prenait de formes différentes!--Si
+bien que le plaisir de deviner ce <i>masque
+de fer</i> épistolaire finissait par se changer en une
+tâche pénible.</p>
+
+<p>79. Quelquefois, comme le triple Cerbère, il représentait
+trois gentilshommes à la fois (comme le
+dit très-bien la bonne madame Malaprop<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a>
+<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>); puis
+ensuite, il n'en était pas même un. Tantôt des rayons
+de lumière jaillissaient autour de lui; tantôt une vapeur
+épaisse le dérobait à tous les yeux, comme le
+brouillard de Londres y cache le jour. Aujourd'hui
+c'était Burke, demain Tooke, au gré du caprice des
+gens; et certes, plus d'une fois il ressembla à sir
+Philippe Francis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64"
+name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64">
+(retour) </a> Personnage ridicule de la comédie des <i>Rivaux</i> de Shéridan.<span class="rig">
+(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br>
+
+<p>80. J'ai fait une supposition qui vient entièrement
+de moi.--Je ne l'ai communiquée à personne
+jusqu'à présent, de crainte de faire du tort à ceux
+qui entourent le trône, ou à quelque ministre ou
+pair, sur lequel la honte pourrait en rejaillir. C'est...
+ami lecteur, prête-moi une oreille attentive: c'est
+que ce que nous avons continué d'appeler Junius
+n'était réellement, et en vérité, rien du tout.</p>
+
+<p>81. Je ne vois pas pourquoi des lettres ne seraient
+pas écrites sans mains, puisque nous les voyons tous
+les jours écrites sans tête, et sans que les livres en
+soient moins bien remplis pour cela. Et en vérité,
+jusqu'à ce que nous ayons trouvé quelqu'un qui ait
+le droit incontestable de les réclamer, le nom de
+leur auteur, comme l'embouchure du Niger, ne cessera
+d'embarrasser le monde, incertain de décider
+s'il y a une embouchure au fleuve, et s'il y a un auteur
+des lettres.</p>
+
+<p>82. «Et qui es-tu?» demanda l'archange. «Vous
+pouvez consulter le titre de mon livre pour cela, répondit
+cette ombre majestueuse d'une ombre; car
+si j'ai gardé mon secret pendant un demi-siècle, il
+n'est pas probable que je vous le dise aujourd'hui.»
+«As-tu rien à dire contre Georges <i>rex</i>, continua
+Michel, ou quelque charge à porter contre lui?»
+«Vous ferez mieux, répondit Junius, de lui demander
+d'abord sa réponse à mes lettres.</p>
+
+<p>83. «Les charges qu'elles renferment contre lui
+survivront, dans les annales du tems, au marbre de
+son épitaphe et de sa tombe.» «N'as-tu pas à te repentir,
+dit Michel, de quelque exagération dans le
+passé, de quelque accusation qui pourrait amener ta
+condamnation éternelle, si elle était fausse, ou la
+sienne, si elle était vraie? N'as-tu pas mis trop d'amertume
+dans tes écrits? la passion ne t'emporta-t-elle
+pas trop loin?» «La passion? interrompit le sombre
+fantôme; j'aimais mon pays, et lui, je le haïssais.</p>
+
+<p>84. «Ce que j'ai écrit, je l'ai écrit: que le reste
+retombe sur sa tête ou sur la mienne!» Ainsi parla le
+vieux <i>Nominis umbra</i>; et à peine avait-il fini, qu'il
+se dissipa en une fumée céleste. Alors Satan dit à
+Michel: «N'oubliez pas d'appeler Georges Washington,
+John Horne Tooke et Franklin.»--Mais en
+ce moment on entendit crier: «Place! place!» quoique
+pas un fantôme ne bougeât.</p>
+
+<p>85. À la fin, à force de pousser et de coudoyer,
+et avec le secours des chérubins chargés de cet emploi,
+le diable Asmodée arriva jusqu'au cercle, d'un
+air qui annonçait que le voyage lui avait coûté quelque
+fatigue. Lorsqu'il déposa le fardeau dont il était
+chargé:--«Qu'est-ce ceci? s'écria Michel: comment
+donc, mais ce n'est pas une ombre?»--«Je
+le sais, répondit l'incube; mais il en sera bientôt
+une, si vous m'abandonnez cette affaire.</p>
+
+<p>86. «La peste soit du renégat! Je me suis foulé
+l'aile gauche; il est si lourd, qu'on croirait qu'il
+porte quelqu'un de ses ouvrages pendu à son cou.
+Mais venons au fait. Tandis que je planais sur les
+bords du Skiddaw, où, comme à l'ordinaire, il pleut;
+je vis la faible lueur d'une lumière au-dessous de
+moi, et me baissant, je surpris cet homme écrivant
+un libelle, non moins contre l'histoire que contre la
+sainte Bible.</p>
+
+<p>87. «La première est la sainte écriture du diable,
+la seconde est la vôtre, bon Michel. Ainsi,
+comme vous voyez, l'affaire vous regarde tous deux.
+Je l'ai saisi dans l'état où il est là, et l'ai apporté ici
+incontinent pour y être jugé. Je n'ai pas été dix minutes
+dans les airs, ou du moins à peine un quart
+d'heure: je gagerais que sa femme est encore à prendre
+le thé.»</p>
+
+<p>88. Ici, Satan dit: «Il y a déjà long-tems que je
+connais cet homme, et que je l'attendais ici; vous
+ne trouverez guère d'être plus sot et plus présomptueux
+dans sa petite sphère. Assurément ce n'était
+pas la peine de mettre cela sous votre aile, mon cher
+Asmodée; nous ne pouvions manquer d'avoir ici ce
+pauvre misérable, sans se charger de le porter;--il
+y serait venu de son plein gré.</p>
+
+<p>89. «Mais puisqu'il est ici, voyons, qu'a-t-il
+fait?» «Ce qu'il a fait? s'écria Asmodée;--il s'est
+mêlé d'avance de l'affaire dont vous vous occupez
+aujourd'hui, et griffonne comme s'il était premier
+commis du Destin. Qui sait à quoi l'on pourrait encore
+s'attendre, quand on voit un âne tel que celui-ci
+parler comme celui de Balaam?» «Écoutons, répondit
+Michel, ce qu'il peut avoir à nous dire; vous
+savez que c'est une obligation dont nous ne pouvons
+nous dispenser.»</p>
+
+<p>90. Alors le poète, joyeux d'avoir un auditoire,
+chose à laquelle il n'était pas accoutumé dans le
+monde là-bas, commença à tousser, à cracher, à se
+dérouiller la voix, et à prendre cet accent lamentable
+si redouté des malheureux auditeurs qui se trouvent
+à la portée des poètes, quand ils laissent déborder
+le torrent de leur verve. Mais celui-ci se
+trouva arrêté dès le premier hexamètre, dont les
+pieds goutteux ne purent jamais cheminer.</p>
+
+<p>91. Et avant qu'il pût presser la marche de ses
+dactyles boiteux et en former un récitatif, on entendit
+un murmure d'épouvante et de découragement
+dans la longue file des chérubins et des séraphins; et
+Michel s'étant levé avant que le poète eût pu retrouver
+un seul de ses hémistiches restés en chemin,
+s'écria: «Pour l'amour de Dieu, arrêtez, mon ami!
+il vaut mieux <i>non dî, non homines</i>; vous savez le
+reste.»</p>
+
+<p>92. Il y eut alors un grand tumulte dans la foule,
+qui paraissait avoir toute espèce de vers en horreur.
+Les anges, bien entendu, avaient assez de leurs
+chansons quand ils étaient de service, et la génération
+des ombres en avait trop entendu pendant la
+vie pour se soucier de profiter de cette nouvelle occasion.
+Le monarque, jusque-là muet, s'écria alors:
+«Eh quoi! encore du pâté? c'est assez, c'est assez
+comme ça!</p>
+
+<p>93. Le tumulte redoubla de toutes parts; une toux
+universelle fit retentir les cieux, comme pendant un
+débat où Castlereagh aurait eu quelque tems la parole
+(avant qu'il fut ministre d'état, pourtant <i>maintenant
+les esclaves écoutent</i>). Il y en eut qui crièrent:
+«À bas! à bas!» comme à la comédie. Jusqu'à
+ce qu'enfin le poète saint Pierre, presque désespéré,
+en qualité d'auteur, demanda grâce pour la prose
+seulement.</p>
+
+<p>94. Le drôle n'était pas trop disgracié de la nature.
+Sa figure ne ressemblait pas mal à celle d'un
+vautour, avec un nez recourbé et un œil de faucon
+qui donnait un air de vivacité et de pénétration à
+toute sa personne qui, quoique grave, était loin
+d'être aussi vilaine que son affaire, car cette dernière
+était aussi désespérée que possible: c'était
+une espèce de félonie <i>de se</i>.</p>
+
+<p>95. Alors Michel sonna de sa trompette, et apaisa
+le bruit en en faisant un plus grand, comme
+c'est encore la mode à présent chez nous. À l'exception
+de quelque voix grommelante qui se permettra
+de tems en tems d'interrompre le décorum du silence,
+il y a peu de gens qui exercent deux fois leurs
+poumons, quand ils voient qu'on crie plus fort
+qu'eux. Ainsi donc le barde eut la faculté de plaider
+sa mauvaise cause, avec toutes les attitudes de
+l'homme le plus satisfait de lui-même.</p>
+
+<p>96. Il dit (je ne rapporte ici que les principaux
+points de son discours), il dit que de mauvaises intentions
+ne guidaient pas sa plume;--que sa coutume
+était d'écrire sur tous les sujets; que c'était
+de plus son pain, qu'il n'aimait pas à manger sec;
+qu'il retiendrait l'assemblée trop long-tems (du
+moins il avait quelque raison de le craindre), et qu'il
+lui faudrait plus d'un jour entier s'il voulait nommer
+tous ses ouvrages! il n'en citerait donc que quelques-uns:
+Wat-Tyler,--des vers sur Blenheim et
+Waterloo.</p>
+
+<p>97. Il avait écrit les louanges d'un régicide; il
+avait écrit les louanges de tous les rois quelconques.
+Il avait écrit pour les républiques voisines et lointaines;
+puis ensuite contre elles, avec une verve plus
+mordante que jamais. Il avait jadis proclamé <i>un</i> plan
+plus ingénieux que moral en faveur de la Pantisocratie;
+puis était devenu un véritable anti-jacobin,--après
+quoi il avait tourné casaque: s'il l'eût fallu,
+il aurait changé de peau.</p>
+
+<p>98. Il avait tonné dans ses vers contre la guerre
+et les batailles; puis il avait chanté des louanges en
+leur honneur. Il avait appelé la critique un métier
+malhonnête<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a>
+<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>, et lui-même était devenu de tous les
+critiques le plus bas et le plus rampant, nourri, payé
+et choyé par les mêmes hommes qui avaient déchiré
+ses mœurs et sa muse.--Il avait écrit beaucoup de
+vers blancs et de prose encore plus pâle, et en plus
+grande quantité que personne ne l'imaginait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65"
+name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65">
+(retour) </a> Voyez la <i>Vie de H. Kirke White</i>.</blockquote>
+
+<p>99. Il avait écrit la vie de Wesley.--Ici, se
+tournant vers Satan: «Monsieur, continua-t-il, je
+suis prêt à écrire la vôtre, en deux volumes in-octavo,
+élégamment reliés, avec des notes et une préface,
+enfin tout ce qui peut attirer le pieux acheteur.
+Et vous n'avez aucun motif de crainte, car je puis
+choisir parmi les critiques celui qui rendra compte
+de mon ouvrage.--Veuillez donc me donner les
+documens nécessaires, que je puisse ajouter votre
+nom à celui de mes autres saints.»</p>
+
+<p>100. Satan s'inclina, et garda le silence. «Eh
+bien! si, par une aimable modestie, vous refusez mon
+offre, voyons ce qu'en dira Michel? Il y a peu de
+mémoires susceptibles de devenir aussi parfaits. Ma
+plume se prête à tout: elle est un peu moins neuve
+que jadis, mais je vous ferai briller comme brille
+votre trompette, par parenthèse. Il y a plus de cuivre
+dans la mienne; elle rend d'aussi beaux sons.</p>
+
+<p>101. «Mais, à propos de trompettes, voici ma
+vision! Maintenant vous allez en juger, tous tant
+que vous êtes; oui, vous allez juger d'après mon jugement,
+et apprendre, d'après ma décision, qui entrera
+dans le ciel, et qui en sera repoussé.--Je
+décide de tout cela par intuition, et prononce sur le
+présent, le passé, l'avenir, le ciel, l'enfer, enfin sur
+tout, de même que le roi Alphonse<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a>
+<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>! Quand je suis
+en train de voir double, j'épargne à la divinité des
+peines incroyables.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66"
+name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66">
+(retour) </a> Le roi Alphonse, en parlant du système de Ptolémée, disait que,
+s'il avait été consulté à la création du monde, il aurait évité au créateur
+bien des absurdités.</blockquote>
+
+<p>102. Il s'arrêta pour tirer un manuscrit de sa poche;
+et aucune persuasion de la part des diables,
+des saints ou des anges ne put arrêter ce torrent. Il
+lut les trois premières lignes du contenu; mais à la
+quatrième, tout le cortége spirituel s'évanouit en
+laissant une variété d'odeurs ambroisiennes ou sulfureuses;
+échappant avec la rapidité de l'éclair à
+son mélodieux charivari<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a>
+<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67"
+name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67">
+(retour) </a> Voyez la <i>Description</i> d'Aubray d'une apparition qui s'évanouit en
+répandant d'étranges parfums et un mélodieux charivari;--ou voyez le
+Ier vol. de <i>l'Antiquaire</i>.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span></blockquote><br>
+
+<p>103. Les vers héroïques avaient eu l'effet d'un
+charme. Les anges s'étaient bouché les oreilles, et
+avaient joué des ailes.--Les diables assourdis
+avaient pris leur course en hurlant vers l'enfer.--Les
+ombres s'étaient enfuies en baragouinant dans
+leurs domaines (car on n'est pas encore bien sûr du
+lieu où elles font leur séjour, et je laisse à chaque
+homme son opinion là-dessus). Pour Michel, il eut
+recoure à sa trompette; mais hélas! il grinçait tellement
+des dents qu'il n'en put sonner.</p>
+
+<p>104. Saint Pierre, qui a toujours passé pour un
+saint un peu vif, agita ses clefs en l'air, et au cinquième
+vers renversa notre poète, qui tomba comme
+Phaéton dans son lac, mais plus commodément, car
+il ne se noya pas; la destinée ayant décrété une autre
+fin pour le poète lauréat, et lui réservant autre
+chose pour sa dernière couronne, lorsque la réforme
+arrivera dans un lieu ou dans l'autre.</p>
+
+<p>105. Il tomba d'abord, et coula à fond comme
+ses ouvrages; mais bientôt il reparut sur la surface,
+semblable à lui-même, car tout ce qui est corrompu
+flotte comme le liége<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a>
+<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>, la corruption rendant un
+objet léger comme un esprit follet, ou une poignée
+de paille surnageant sur une mare d'eau. Peut-être
+se tient-il encore caché dans son antre, comme des
+livres ennuyeux oubliés sur une tablette, à griffonner
+quelque vie ou quelque vision, et réalisant, comme
+dit Wellborn, le diable devenu ermite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68"
+name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68">
+(retour) </a> Le corps d'un noyé reste au fond jusqu'à ce qu'il soit corrompu;
+alors il flotte, comme on le sait généralement.</blockquote>
+
+<p>106. Quant à ce qui est du reste, pour en venir
+à la conclusion de ce rêve véridique, je dirai que
+j'ai perdu le télescope qui permettait à mes yeux de
+voir les objets sans prestige, et qui me dévoilait ce
+que j'ai dévoilé à mon tour. La dernière chose que
+je vis au milieu de toute cette confusion, fut le roi
+Georges se glisser enfin, pour tout de bon, dans le
+ciel; et lorsque le tumulte s'affaiblissant fut suivi du
+calme, je le laissai étudiant le centième psaume.</p>
+
+<p>FIN DE LA VISION DU JUGEMENT.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron
+ Volume 8, by George Gordon Byron
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON, VOL 8 ***
+
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
+
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