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+The Project Gutenberg EBook of La religieuse, by Denis Diderot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La religieuse
+
+Author: Denis Diderot
+
+Editor: Jules Assézat
+
+Release Date: May 15, 2009 [EBook #28827]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RELIGIEUSE ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+[Extrait des OEuvres complètes de Diderot, éditées par Jules Assézat,
+tome cinquième, Paris, Garnier Frères, 1875.]
+
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+
+
+LA RELIGIEUSE
+
+(Écrit en 1760.--Publié en 1796.)
+
+
+
+
+NOTICE PRÉLIMINAIRE
+
+
+La chronologie n'est point une science à dédaigner, et quand on ne
+consulte pas avec soin les registres où elle inscrit au jour le jour les
+événements que l'histoire brouille souvent à distance, on risque de
+fausser, par une seule inadvertance, le caractère d'un homme et parfois
+celui de toute une époque. Ce n'est point le lieu, dans ces courtes
+_Notices_, d'entamer une discussion à ce sujet, mais nous ne pouvons
+nous dispenser cependant de réagir contre une opinion qui pourrait
+prendre quelque consistance si l'on s'attachait à la valeur de l'homme
+qui l'a exprimée, il y a quelque temps, dans une collection destinée à
+avoir beaucoup de lecteurs, celle des _Chefs-d'oeuvre des Conteurs
+français_ (Charpentier, 3 vol. in-18, 1874).
+
+Dans son _Introduction aux Conteurs français du XVIII^e siècle_, M. Ch.
+Louandre écrit: «La croisade philosophique ne commence que vers 1750.
+Diderot ouvre le feu par la _Religieuse_, et fait revivre toutes les
+accusations des réformés: le célibat, le renoncement, l'ensevelissement
+dans les cloîtres sont en contradiction avec les instincts les plus
+profonds de l'âme humaine. Ils conduisent au désespoir, à la révolte
+désordonnée des sens; ils violent la loi naturelle, et, bien loin de
+faire des saints, ils ne font que des victimes. Cette thèse, développée
+avec une verve éclatante, laissa dans les esprits une impression
+profonde, et si l'on veut prendre la peine de comparer la _Religieuse_
+et les discussions qui ont provoqué le décret de l'Assemblée
+nationale[1], portant suppression des ordres religieux, on pourra se
+convaincre que les législateurs ont en grande partie reproduit les
+arguments du romancier.»
+
+La _Religieuse_ ne fut publiée qu'en l'an V (1796) de la République
+française, et quoiqu'elle fût alors composée depuis trente-cinq ans,
+elle s'était si peu répandue hors des sociétés du baron d'Holbach et de
+M^me d'Épinay, que Grimm lui-même, en 1770, n'en parlait que comme d'une
+ébauche inachevée et très-probablement perdue. Voilà donc toute la fable
+de l'influence du roman sur les législateurs de 1790 à vau-l'eau.
+
+Nous ne faisons pas cette rectification pour diminuer l'influence qu'a
+pu exercer Diderot sur la Révolution. C'est, outre la préoccupation de
+l'exactitude, parce que cette influence n'est pas, selon nous, celle
+qu'on lui attribue trop généralement, par souvenir de l'identification,
+tentée à un moment par La Harpe, de ses doctrines et de celles de
+Babeuf.
+
+À qui devons-nous connaissance de ce merveilleux ouvrage? nous ne le
+savons: c'est le libraire Buisson qui l'imprima; mais d'où lui venait la
+copie, il ne le dit pas. Il y joignit l'extrait de la _Correspondance_
+de Grimm, qu'on a toujours placé depuis à la suite du roman, avec
+raison, quoi qu'en ait pu penser Naigeon, auquel nous répondrons à ce
+sujet.
+
+Ce qui est vrai, c'est que l'effet produit avec ou sans l'addition de
+Grimm fut prodigieux; que les éditions se multiplièrent dans tous les
+formats, et que, malgré deux condamnations, en 1824 et en 1826, sous un
+régime ouvertement clérical, elles n'ont pas cessé de se renouveler.
+Nous citerons, outre celles de Buisson, in-8º de 411 pages, 1796, et,
+même date, 2 volumes in-18, avec figures, celles de Berlin (Paris),
+1797, in-12; Maradan, 1798, in-12, frontispice; 1799, in-8º, portrait et
+figures gravés par Dupréel; 1804, 2 vol. in-8º avec figures de Le
+Barbier (les mêmes que celles de l'édition de 1799); Taillard, 1822,
+in-18; Pigoreau, 1822, in-12; Ladrange-Lheureux, 1822, in-12, portrait
+et une figure, gravés par Couché fils; Ladrange, 1830, in-18; Hiard,
+1831, in-18; 1832, in-18, figures; 1832, in-8º, figures; Rignoux, 1833,
+in-18; Chassaignon, 1833, in-18, figures; 1834, in-18; 1841, in-18,
+figures; Bry, 1849, in-4º, figures...; enfin celle: France et Belgique
+(Bruxelles), 1871, in-12, portrait d'après Garand, gravé à l'eau-forte
+par Rajon.
+
+La _Religieuse_ a été traduite en allemand[2], en anglais et en
+espagnol.
+
+Cette nomenclature prouve au moins une chose: c'est que, si tous les
+livres ont leur destin, celui des chefs-d'oeuvre, malgré toutes les
+persécutions, est de ne pas périr.
+
+Nous appelons la _Religieuse_ un chef-d'oeuvre, et c'est un
+chef-d'oeuvre tel, qu'il ne peut être touché sans perdre une partie de
+sa valeur et sans devenir même dangereux[3]. Comment eût-on voulu que
+Diderot s'arrêtât en chemin? Que voulait-il peindre? La vie des
+cloîtres. Et il aurait laissé de côté une des formes de la maladie
+hystérique qui en résulte si souvent, pour ne pas dire toujours? Les
+cruautés, on peut les nier: elles se passent à huis clos et ne
+transpirent que rarement (voir cependant Louis Blanc, _Histoire de la
+Révolution_, t. III, p. 338, renvoyant au _Mémoire_ de M. Tilliard avec
+les notes de la soeur Marie Lemonnier, mémoire dont les journaux ont
+publié des extraits vers 1845); mais la maladie parle, et toujours haut,
+et elle réclame l'intervention d'un homme, qui n'est plus le prêtre,
+mais le médecin. Si discret que soit celui-ci, avec quelque soin qu'on
+le choisisse, il ne peut pas toujours trahir la science, sa véritable
+maîtresse, et il parle. La _Religieuse_ est la mise en action des idées
+qui règnent dans l'admirable morceau _sur les Femmes_ (voir tome II), et
+l'on eût voulu que la _bête féroce_ n'y jouât pas son rôle? On eût voulu
+que Diderot se condamnât au lieu commun, bon pour La Harpe, de la
+religieuse au coeur plein d'un amour mondain? Cela était impossible. La
+seule chose possible était de toucher à ces matières avec discrétion,
+avec prudence, et si l'on rapproche les passages où Diderot peint la
+maladie de la supérieure dissolue de ceux de certains de ses ouvrages où
+il n'avait pas à montrer autant de réserve, on ne pourra se refuser à
+reconnaître qu'il a fait effort pour se maintenir dans les limites au
+delà desquelles commence la licence, et qu'il ne les a pas même
+atteintes. À l'ignorant, il n'apprend rien; à celui qui sait, il est
+bien loin de tout dire.
+
+Sur ce point particulier, Naigeon a dit des sottises, et ce n'était pas
+à l'homme qui a ajouté les chapitres que nous avons marqués dans les
+_Bijoux indiscrets_ à se signer hypocritement devant une page, une
+seule, à laquelle on ne peut reprocher que d'être au-dessous de la
+réalité.
+
+Fidèle à nos habitudes, nous rappellerons ici deux appréciations
+contemporaines qui nous semblent des plus sensées. L'une est tirée de la
+_Décade philosophique_. La seconde est d'un ami de Diderot, que nous
+retrouverons: Jean Devaines. Nous donnerons celle-ci tout au long, parce
+qu'elle est dans une tonalité excellente.
+
+L'article de la _Décade_, sous le titre d'_Extraits de la Religieuse_,
+est signé A[4]. Il est enthousiaste.
+
+«On a fort bien fait, dit-il, d'empêcher la publication d'un pareil
+livre sous l'ancien régime; quelque jeune homme, après l'avoir lu,
+n'aurait pas manqué d'aller mettre le feu au premier couvent de nonnes;
+mais on fait encore mieux de le publier à présent; cette lecture pourra
+être utile aux gens assez fous (car il en est) pour s'affliger de la
+destruction de ces abominables demeures, et pour espérer leur
+rétablissement.
+
+«Ce singulier et attachant ouvrage restera comme un monument de ce
+qu'étaient autrefois les couvents, fléau né de l'ignorance et du
+fanatisme en délire, contre lequel les philosophes avaient si longtemps
+et si vainement réclamé, et dont la révolution française délivrera
+l'Europe, si l'Europe ne s'obstine pas à vouloir faire des pas
+rétrogrades vers la barbarie et l'abrutissement.»
+
+Quant à Devaines, son compte rendu parut d'abord dans les _Nouvelles
+politiques_ du 6 brumaire an V. Il le plaça ensuite dans son _Recueil de
+quelques articles tirés de différents ouvrages périodiques_, an VII
+(1799), recueil tiré d'abord à quatorze exemplaires par les soins de la
+duchesse de Montmorency Albert Luynes, dans son château de Dampierre;
+puis à plus grand nombre dans une édition également in-4º, destinée au
+public.
+
+Le voici:
+
+«Une jeune fille est forcée par ses parents à prononcer des voeux. Ce
+fonds est très-commun; mais ce qui ne l'est pas, c'est le motif qui
+détermine la mère à sacrifier sa fille; c'est l'énergie du caractère de
+celle-ci; c'est le genre de persécutions qu'elle éprouve; c'est surtout
+cette idée si neuve et si philosophique de n'avoir fondé l'aversion
+insurmontable de la religieuse pour son état, ni sur l'amour, ni sur
+l'incrédulité, ni sur le goût de la dissipation. Si elle hait le
+couvent, ce n'est pas parce qu'une passion le lui rend odieux, c'est
+parce qu'il répugne à sa raison; ce n'est pas qu'elle soit sans piété,
+c'est qu'elle est sans superstition; ce n'est pas qu'elle veuille vivre
+dans la licence, c'est parce qu'elle ne veut pas mourir dans
+l'esclavage.
+
+«Pour que le tableau de la vie monastique en présentât toutes les
+horreurs, l'infortunée passe successivement sous le despotisme de cinq
+supérieures, dont l'une est artificieuse, la seconde enthousiaste, la
+troisième féroce, la quatrième dissolue et la dernière superstitieuse.
+
+«Ces portraits sont tous d'un grand maître; trois surtout rappelleront
+souvent vos regards.
+
+«Voyez celui d'une prieure dont la dévotion a attendri le coeur et
+exalté la tête. Son éloquence est ardente; ses paroles celles d'une
+inspirée; ses prières des actes d'amour. Les soeurs qu'elle juge dignes
+d'une communication intime ressentent bientôt la même ferveur; elle leur
+fait éprouver le besoin et goûter les charmes des consolations
+intérieures; elle les échauffe, pleure avec elles, et leur transmet les
+impressions célestes dont elle est enivrée. Quelquefois même son âme
+devient languissante, aride, ne reçoit plus le don d'émouvoir; elle
+comprend alors que Dieu se retire, que l'esprit se tait. Elle ne trouve
+pas de force pour lutter contre cet état pénible; un trouble secret la
+consume, la vie lui est à charge; elle conjure l'Être qu'elle adore, ou
+de se rapprocher d'elle, ou de l'appeler à lui.
+
+«Ceux qui ont lu quelques pages de _sainte Thérèse_, de _saint François
+de Sales_, le _Moyen court_, les _Torrents_ de M^me Guyon, y auront vu
+les traits divers qui ont été réunis pour former la mystique idéale.
+
+«Vous frémissez ensuite lorsque vous apprenez quels sont les tourments
+qu'une supérieure, dont l'âme est atroce, le pouvoir sans bornes,
+l'imagination infernale, peut faire subir à la religieuse qui a osé
+invoquer la justice contre des serments arrachés par la violence. Le
+cilice la déchire; la discipline fait couler son sang; ses vêtements
+sont les lambeaux de la misère; sa nourriture est celle des plus vils
+animaux; sa demeure, un caveau glacé; son sommeil est interrompu par des
+cris sinistres. Accusée comme infâme, rejetée de l'Église comme
+sacrilége, exorcisée comme possédée, ses compagnes la foulent sous leurs
+pieds, et on la pousse au désespoir pour la déterminer au suicide.
+
+«À cette peinture effrayante, succède le portrait d'une prieure
+abandonnée à un vice honteux. Elle a jeté le désordre dans la
+communauté, tyrannisé les vieilles recluses, perverti les jeunes soeurs;
+elle emploie la ruse, la force et les larmes pour perdre une innocente.
+Les commencements, les progrès, les suites de la séduction,
+l'impétuosité des désirs, la douleur des refus, les fureurs de la
+jalousie, tout ce qu'un esprit dépravé peut ajouter à des moeurs
+infâmes, est rendu avec une chaleur si vive, qu'il ne sera guère
+possible aux femmes de lire ce morceau, et que les hommes délicats
+regretteront que l'auteur n'ait pas fait usage du talent avec lequel,
+dans l'article _Jouissance_, de l'Encyclopédie, il a su exprimer, sans
+offenser la pudeur la plus timide, toutes les délices de la volupté;
+mais peut-être est-il au-dessus du pouvoir de l'art de voiler un genre
+de corruption qui, isolant un sexe de l'autre, est le plus grand outrage
+que puisse recevoir la nature; peut-être aussi l'artiste a-t-il pensé
+que s'il diminuait la laideur du crime, il affaiblirait l'indignation.
+Quoi qu'il en soit, la catastrophe est telle que les rigoristes peuvent
+le souhaiter: la coupable passe de la débauche aux remords, des remords
+au délire, et du délire à une fin funeste.
+
+«Tout l'ouvrage est d'un intérêt pressant. La réforme qu'il aurait pu
+opérer en France a précédé sa publication; mais, en retranchant quelques
+pages qui lui sont étrangères, et dont je parlerai dans un moment, il
+sera très-utile dans les pays où l'usage absurde et barbare de renfermer
+des bourreaux avec des victimes subsiste encore.
+
+«Cette production honore la mémoire de Diderot, et est une preuve de
+plus de la beauté de son talent; elle a la pureté de celles qu'il n'a
+point tourmentées. Les personnes qui ont eu le bonheur de vivre dans son
+intimité savent que lorsqu'un ami, l'imprimeur, le temps le pressaient,
+il faisait toujours bien; que lorsqu'il composait rapidement, rien ne
+troublait la netteté de ses idées et n'altérait le charme de sa diction;
+que ses défauts naissaient de ses corrections, et que la perfection, qui
+quelquefois a prévenu ses voeux, s'est constamment refusée à ses
+efforts.
+
+«Ici, point d'enflure, d'obscurité, d'affectation; le sujet est simple,
+les moyens naturels, le but moral; les personnages, les événements, les
+discours sont si vrais, qu'on aurait été persuadé que les mémoires
+avaient été écrits par la religieuse elle-même, sans conseil et sans
+exagération, si l'éditeur ne nous eût détrompés.
+
+«À la suite du volume, il publie l'extrait d'une correspondance qui nous
+découvre qu'une plaisanterie de M. Grimm a été l'origine du roman de
+Diderot.
+
+«Il est bien étrange que l'éditeur n'ait pas senti qu'une plaisanterie,
+hors de la société et à une grande distance du temps où elle a été
+faite, paraîtrait très-insipide; que le public n'avait rien à gagner à
+une pareille confidence, et qu'il était déraisonnable, sous tous les
+rapports, de lui déclarer que ce qu'il avait pris pour une vérité
+n'était qu'une fiction.
+
+«Il faut espérer que dans une autre édition l'on supprimera une
+explication qui détruit le plaisir du lecteur, l'utilité du livre et
+l'illusion précieuse que l'auteur avait créée avec autant de soin que de
+succès.»
+
+C'est cette même opinion que Naigeon aussi a soutenue. Nous avons déjà
+dit que nous la combattrions; nous le ferons quand il en sera temps,
+c'est-à-dire quand on aura lu le roman et sa préface-annexe jusqu'au
+bout.
+
+On verra d'ailleurs que nous avons eu pour cette annexe une copie
+nouvelle qui, sans en changer le caractère, en explique mieux la
+nécessité.
+
+Il nous resterait à donner quelques détails sur le héros de cette
+aventure, le bienfaiteur qu'on implore et qui ne se laisse pas implorer
+en vain, M. le marquis de Croismare. On le connaîtra au mieux si, après
+avoir lu ce qu'en dit Grimm, on lit les nombreux passages où il est
+question de lui dans les _Mémoires_ de M^me d'Épinay, et surtout le
+portrait qu'elle en a tracé dans le chapitre VI de la seconde partie
+(édition P. Boiteau).
+
+Quelques renseignements supplémentaires peuvent cependant être bons à
+réunir pour quelques lecteurs.
+
+Le _Dictionnaire de la Noblesse_, de la Chenaye des Bois, l'appelle
+Marc-Antoine-Nicolas de Croismare, écuyer, seigneur, patron et baron de
+Lasson. Il était chevalier de Saint-Louis, capitaine au régiment du Roi,
+infanterie. Il avait épousé, en 1735, Suzanne Davy de la Pailleterie
+dont il eut un fils qui mourut jeune et une fille, celle dont il est
+parlé dans l'annexe à la _Religieuse_. Il avait un frère, Louis-Eugène,
+qui, continuant le service militaire, devint maréchal de camp après la
+campagne d'Allemagne, en 1752. C'est à celui-ci que paraît se rapporter
+la notice de l'_Armorial du Bibliophile_, 2^e partie, p. 174.
+
+Croismare, ou plutôt Croixmare, lieu d'origine de la famille, est un
+village du canton de Pavilly, arrondissement de Rouen. Mais notre
+marquis, de la branche de la Pinelière et de Lasson, habitait, quand il
+n'était pas à Paris, son château de Lasson, situé près de Creully, dans
+l'arrondissement de Caen. De là, il correspondait avec les artistes et
+les gens de lettres de son temps. Georges Wille, le graveur, dans son
+_Journal_, consigne, à la date du 29 mai 1760: «Reçu un couteau
+magnifique en présent, de la part de M. le marquis de Croismare. Il me
+l'a envoyé de Normandie.» Grimm, dans sa _Correspondance_ (1^er juin
+1756), enregistre deux sujets de pastels commandés au jeune Mengs, alors
+à Rome, par le marquis satisfait des travaux du même artiste qu'il avait
+vus chez le baron d'Holbach. C'était donc un de ces amateurs distingués,
+comme il y en avait plusieurs à cette époque, et, quoiqu'il fût «d'une
+laideur originale, cette laideur, dit de lui Galiani, était charmante et
+caractéristique.»
+
+Dans les _Curiosités littéraires_ de M. Lalanne (p. 351-52), le marquis
+de Croismare est donné comme le fondateur d'un ordre burlesque, celui
+des _Lanturlus_ (refrain qui servit à nombre de chansons pendant près
+d'un siècle, de 1629 à la Régence). Il en fut, selon cet auteur, grand
+maître, et M^me de la Ferté-Imbault, fille de M^me Geoffrin, grande
+maîtresse. Cependant M. Dinaux, dans son histoire des _Sociétés badines,
+galantes et littéraires_, ne le nomme même pas parmi les dignitaires de
+cet ordre. Il est vrai que M. Dinaux ne commence son histoire que vers
+1775, époque où fut nommé chevalier grand-maréchal de l'ordre le comte
+de Montazet. À cette date, le marquis de Croismare était mort depuis
+deux ans, puisque Galiani lui a fait une sorte d'oraison funèbre en
+1773.
+
+Le marquis de Croismare avait un cousin plus jeune que lui, qui, d'après
+le _Mercure de France_, mourut la même année, le 22 mars. C'était le
+comte Jacques-René de Croismare, chevalier grand-croix de l'ordre royal
+et militaire de Saint-Louis, lieutenant général des armées du Roi et
+gouverneur de l'École royale militaire. C'est à lui qu'est adressée la
+première lettre de la religieuse (dans l'annexe de Grimm), laquelle
+écrit _Croixmar_.
+
+La date de la composition de la _Religieuse_ résulte non-seulement des
+faits consignés dans la préface-annexe, mais d'une lettre écrite, le 10
+septembre 1760, par Diderot, à M^lle Voland, lettre dans laquelle il lui
+dit: «J'ai emporté ici (à la Chevrette, chez M^me d'Épinay) la
+_Religieuse_, que j'avancerai, si j'en ai le temps.»
+
+M. Dubrunfaut, l'un des amateurs d'autographes les plus éclairés de
+notre époque, a bien voulu, parmi plusieurs pièces intéressantes, nous
+communiquer une copie de ce roman. Cette copie, malheureusement
+très-incomplète, nous a fourni cependant quelques variantes, mais pour
+les premières pages seulement. Nous avons, comme précédemment, fait
+usage, sans les signaler, de celles qui nous paraissaient préférables à
+l'ancien texte, ne rappelant en note que celles dont l'importance ne
+commandait pas l'adoption.
+
+
+
+
+LA RELIGIEUSE
+
+
+La réponse de M. le marquis de Croismare, s'il m'en fait une, me
+fournira les premières lignes de ce récit. Avant que de lui écrire, j'ai
+voulu le connaître. C'est un homme du monde, il s'est illustré au
+service; il est âgé, il a été marié; il a une fille et deux fils qu'il
+aime et dont il est chéri. Il a de la naissance, des lumières, de
+l'esprit, de la gaieté, du goût pour les beaux-arts, et surtout de
+l'originalité. On m'a fait l'éloge de sa sensibilité, de son honneur et
+de sa probité; et j'ai jugé par le vif intérêt qu'il a pris à mon
+affaire, et par tout ce qu'on m'en a dit que je ne m'étais point
+compromise en m'adressant à lui: mais il n'est pas à présumer qu'il se
+détermine à changer mon sort sans savoir qui je suis, et c'est ce motif
+qui me résout à vaincre mon amour-propre et ma répugnance, en
+entreprenant ces mémoires, où je peins une partie de mes malheurs, sans
+talent et sans art, avec la naïveté d'un enfant de mon âge et la
+franchise de mon caractère. Comme mon protecteur pourrait exiger, ou que
+peut-être la fantaisie me prendrait de les achever dans un temps où des
+faits éloignés auraient cessé d'être présents à ma mémoire, j'ai pensé
+que l'abrégé qui les termine, et la profonde impression qui m'en restera
+tant que je vivrai, suffiraient pour me les rappeler avec exactitude.
+
+ * * * * *
+
+Mon père était avocat. Il avait épousé ma mère dans un âge assez avancé;
+il en eut trois filles. Il avait plus de fortune qu'il n'en fallait pour
+les établir solidement; mais pour cela il fallait au moins que sa
+tendresse fût également partagée; et il s'en manque bien que j'en puisse
+faire cet éloge. Certainement je valais mieux que mes soeurs par les
+agréments de l'esprit et de la figure, le caractère et les talents; et
+il semblait que mes parents en fussent affligés. Ce que la nature et
+l'application m'avaient accordé d'avantages sur elles devenant pour moi
+une source de chagrins, afin d'être aimée, chérie, fêtée, excusée
+toujours comme elles l'étaient, dès mes plus jeunes ans j'ai désiré de
+leur ressembler. S'il arrivait qu'on dît à ma mère: «Vous avez des
+enfants charmants...» jamais cela ne s'entendait de moi. J'étais
+quelquefois bien vengée de cette injustice; mais les louanges que
+j'avais reçues me coûtaient si cher quand nous étions seules, que
+j'aurais autant aimé de l'indifférence ou même des injures; plus les
+étrangers m'avaient marqué de prédilection, plus on avait d'humeur
+lorsqu'ils étaient sortis. Ô combien j'ai pleuré de fois de n'être pas
+née laide, bête, sotte, orgueilleuse; en un mot, avec tous les travers
+qui leur réussissaient auprès de nos parents! Je me suis demandé d'où
+venait cette bizarrerie, dans un père, une mère d'ailleurs honnêtes,
+justes et pieux. Vous l'avouerai-je, monsieur? Quelques discours
+échappés à mon père dans sa colère, car il était violent; quelques
+circonstances rassemblées à différents intervalles, des mots de voisins,
+des propos de valets, m'en ont fait soupçonner une raison qui les
+excuserait un peu. Peut-être mon père avait-il quelque incertitude sur
+ma naissance; peut-être rappelais-je à ma mère une faute qu'elle avait
+commise, et l'ingratitude d'un homme qu'elle avait trop écouté; que
+sais-je? Mais quand ces soupçons seraient mal fondés, que risquerais-je
+à vous les confier? Vous brûlerez cet écrit, et je vous promets de
+brûler vos réponses.
+
+Comme nous étions venues au monde à peu de distance les unes des autres,
+nous devînmes grandes tous les trois ensemble. Il se présenta des
+partis. Ma soeur aînée fut recherchée par un jeune homme charmant;
+bientôt je m'aperçus qu'il me distinguait, et je devinai qu'elle ne
+serait incessamment que le prétexte de ses assiduités. Je pressentis
+tout ce que cette préférence pouvait m'attirer de chagrins; et j'en
+avertis ma mère. C'est peut-être la seule chose que j'aie faite en ma
+vie qui lui ait été agréable, et voici comment j'en fus récompensée.
+Quatre jours après, ou du moins à peu de jours, on me dit qu'on avait
+arrêté ma place dans un couvent; et dès le lendemain j'y fus conduite.
+J'étais si mal à la maison, que cet événement ne m'affligea point; et
+j'allai à Sainte-Marie, c'est mon premier couvent, avec beaucoup de
+gaieté. Cependant l'amant de ma soeur ne me voyant plus, m'oublia, et
+devint son époux. Il s'appelle M. K***; il est notaire, et demeure à
+Corbeil, où il fait le plus mauvais ménage. Ma seconde soeur fut mariée
+à un M. Bauchon, marchand de soieries à Paris, rue Quincampoix, et vit
+assez bien avec lui.
+
+Mes deux soeurs établies, je crus qu'on penserait à moi, et que je ne
+tarderais pas à sortir du couvent. J'avais alors seize ans et demi. On
+avait fait des dots considérables à mes soeurs, je me promettais un sort
+égal au leur: et ma tête s'était remplie de projets séduisants,
+lorsqu'on me fit demander au parloir. C'était le père Séraphin,
+directeur de ma mère; il avait été aussi le mien; ainsi il n'eut pas
+d'embarras à m'expliquer le motif de sa visite: il s'agissait de
+m'engager à prendre l'habit. Je me récriai sur cette étrange
+proposition; et je lui déclarai nettement que je ne me sentais aucun
+goût pour l'état religieux. «Tant pis, me dit-il, car vos parents se
+sont dépouillés pour vos soeurs, et je ne vois plus ce qu'ils pourraient
+pour vous dans la situation étroite où ils se sont réduits.
+Réfléchissez-y, mademoiselle; il faut ou entrer pour toujours dans cette
+maison, ou s'en aller dans quelque couvent de province où l'on vous
+recevra pour une modique pension, et d'où vous ne sortirez qu'à la mort
+de vos parents, qui peut se faire attendre encore longtemps...» Je me
+plaignis avec amertume, et je versai un torrent de larmes. La supérieure
+était prévenue; elle m'attendait au retour du parloir. J'étais dans un
+désordre qui ne se peut expliquer. Elle me dit: «Et qu'avez-vous, ma
+chère enfant? (Elle savait mieux que moi ce que j'avais.) Comme vous
+voilà! Mais on n'a jamais vu un désespoir pareil au vôtre, vous me
+faites trembler. Est-ce que vous avez perdu monsieur votre père ou
+madame votre mère?» Je pensai lui répondre, en me jetant entre ses bras,
+«Eh! plût à Dieu!...» je me contentai de m'écrier: «Hélas! je n'ai ni
+père ni mère; je suis une malheureuse qu'on déteste et qu'on veut
+enterrer ici toute vive.» Elle laissa passer le torrent; elle attendit
+le moment de la tranquillité. Je lui expliquai plus clairement ce qu'on
+venait de m'annoncer. Elle parut avoir pitié de moi; elle me plaignit;
+elle m'encouragea à ne point embrasser un état pour lequel je n'avais
+aucun goût; elle me promit de prier, de remontrer, de solliciter. Oh!
+monsieur, combien ces supérieures de couvent sont artificieuses! vous
+n'en avez point d'idée. Elle écrivit en effet. Elle n'ignorait pas les
+réponses qu'on lui ferait; elle me les communiqua; et ce n'est qu'après
+bien du temps que j'ai appris à douter de sa bonne foi. Cependant le
+terme qu'on avait mis à ma résolution arriva, elle vint m'en instruire
+avec la tristesse la mieux étudiée. D'abord elle demeura sans parler,
+ensuite elle me jeta quelques mots de commisération, d'après lesquels je
+compris le reste. Ce fut encore une scène de désespoir; je n'en aurai
+guère d'autres à vous peindre. Savoir se contenir est leur grand art.
+Ensuite elle me dit, en vérité je crois que ce fut en pleurant: «Eh
+bien! mon enfant, vous allez donc nous quitter! chère enfant, nous ne
+nous reverrons plus!...» Et d'autres propos que je n'entendis pas.
+J'étais renversée sur une chaise; ou je gardais le silence, ou je
+sanglotais, ou j'étais immobile, ou je me levais, ou j'allais tantôt
+m'appuyer contre les murs, tantôt exhaler ma douleur sur son sein. Voilà
+ce qui s'était passé lorsqu'elle ajouta: «Mais que ne faites-vous une
+chose? Écoutez, et n'allez pas dire au moins que je vous en ai donné le
+conseil; je compte sur une discrétion inviolable de votre part: car,
+pour toute chose au monde, je ne voudrais pas qu'on eût un reproche à me
+faire. Qu'est-ce qu'on demande de vous? Que vous preniez le voile? Eh
+bien! que ne le prenez-vous? À quoi cela vous engage-t-il? À rien, à
+demeurer encore deux ans avec nous. On ne sait ni qui meurt ni qui vit;
+deux ans, c'est du temps, il peut arriver bien des choses en deux
+ans...» Elle joignit à ces propos insidieux tant de caresses, tant de
+protestations d'amitié, tant de faussetés douces: «je savais où j'étais,
+je ne savais pas où l'on me mènerait,» et je me laissai persuader. Elle
+écrivit donc à mon père; sa lettre était très-bien, oh! pour cela on ne
+peut mieux: ma peine, ma douleur, mes réclamations n'y étaient point
+dissimulées; je vous assure qu'une fille plus fine que moi y aurait été
+trompée; cependant on finissait par donner mon consentement. Avec quelle
+célérité tout fut préparé! Le jour fut pris, mes habits faits, le moment
+de la cérémonie arrivé, sans que j'aperçoive aujourd'hui le moindre
+intervalle entre ces choses.
+
+J'oubliais de vous dire que je vis mon père et ma mère, que je
+n'épargnai rien pour les toucher, et que je les trouvai inflexibles. Ce
+fut un M. l'abbé Blin, docteur de Sorbonne, qui m'exhorta, et M.
+l'évêque d'Alep qui me donna l'habit. Cette cérémonie n'est pas gaie par
+elle-même; ce jour-là elle fut des plus tristes. Quoique les religieuses
+s'empressassent autour de moi pour me soutenir, vingt fois je sentis mes
+genoux se dérober, et je me vis prête à tomber sur les marches de
+l'autel. Je n'entendais rien, je ne voyais rien, j'étais stupide; on me
+menait, et j'allais; on m'interrogeait, et l'on répondait pour moi.
+Cependant cette cruelle cérémonie prit fin; tout le monde se retira, et
+je restai au milieu du troupeau auquel on venait de m'associer. Mes
+compagnes m'ont entourée; elles m'embrassent, et se disent: «Mais voyez
+donc, ma soeur, comme elle est belle! comme ce voile noir relève la
+blancheur de son teint! comme ce bandeau lui sied! comme il lui arrondit
+le visage! comme il étend ses joues! comme cet habit fait valoir sa
+taille et ses bras!...» Je les écoutais à peine; j'étais désolée;
+cependant, il faut que j'en convienne, quand je fus seule dans ma
+cellule, je me ressouvins de leurs flatteries; je ne pus m'empêcher de
+les vérifier à mon petit miroir; et il me sembla qu'elles n'étaient pas
+tout à fait déplacées. Il y a des honneurs attachés à ce jour; on les
+exagéra pour moi: mais j'y fus peu sensible; et l'on affecta de croire
+le contraire et de me le dire, quoiqu'il fût clair qu'il n'en était
+rien. Le soir, au sortir de la prière, la supérieure se rendit dans ma
+cellule. «En vérité, me dit-elle après m'avoir un peu considérée, je ne
+sais pourquoi vous avez tant de répugnance pour cet habit; il vous fait
+à merveille, et vous êtes charmante; soeur Suzanne est une très-belle
+religieuse, on vous en aimera davantage. Çà, voyons un peu, marchez.
+Vous ne vous tenez pas assez droite; il ne faut pas être courbée comme
+cela...» Elle me composa la tête, les pieds, les mains, la taille, les
+bras; ce fut presque une leçon de Marcel[5] sur les grâces monastiques:
+car chaque état a les siennes. Ensuite elle s'assit, et me dit: «C'est
+bien; mais à présent parlons un peu sérieusement. Voilà donc deux ans de
+gagnés; vos parents peuvent changer de résolution; vous-même, vous
+voudrez peut-être rester ici quand ils voudront vous en tirer; cela ne
+serait point du tout impossible.--Madame, ne le croyez pas.--Vous avez
+été longtemps parmi nous, mais vous ne connaissez pas encore notre vie;
+elle a ses peines sans doute, mais elle a aussi ses douceurs...» Vous
+vous doutez bien de tout ce qu'elle put ajouter du monde et du cloître,
+cela est écrit partout, et partout de la même manière; car, grâces à
+Dieu, on m'a fait lire le nombreux fatras de ce que les religieux ont
+débité de leur état, qu'ils connaissent bien et qu'ils détestent, contre
+le monde qu'ils aiment, qu'ils déchirent et qu'ils ne connaissent pas.
+
+Je ne vous ferai pas le détail de mon noviciat; si l'on observait toute
+son austérité, on n'y résisterait pas; mais c'est le temps le plus doux
+de la vie monastique. Une mère des novices est la soeur la plus
+indulgente qu'on a pu trouver. Son étude est de vous dérober toutes les
+épines de l'état; c'est un cours de séduction la plus subtile et la
+mieux apprêtée. C'est elle qui épaissit les ténèbres qui vous
+environnent, qui vous berce, qui vous endort, qui vous en impose, qui
+vous fascine; la nôtre s'attacha à moi particulièrement. Je ne pense pas
+qu'il y ait aucune âme, jeune et sans expérience, à l'épreuve de cet art
+funeste. Le monde a ses précipices; mais je n'imagine pas qu'on y arrive
+par une pente aussi facile. Si j'avais éternué[6] deux fois de suite,
+j'étais dispensée de l'office, du travail, de la prière; je me couchais
+de meilleure heure, je me levais plus tard; la règle cessait pour moi.
+Imaginez, monsieur, qu'il y avait des jours où je soupirais après
+l'instant de me sacrifier. Il ne se passe pas une histoire fâcheuse dans
+le monde qu'on ne vous en parle; on arrange les vraies, on en fait de
+fausses, et puis ce sont des louanges sans fin et des actions de grâces
+à Dieu qui nous met à couvert de ces humiliantes aventures. Cependant il
+approchait, ce temps que j'avais quelquefois hâté par mes désirs. Alors
+je devins rêveuse, je sentis mes répugnances se réveiller et
+s'accroître. Je les allais confier[7] à la supérieure, ou à notre mère
+des novices. Ces femmes se vengent bien de l'ennui que vous leur portez:
+car il ne faut pas croire qu'elles s'amusent du rôle hypocrite qu'elles
+jouent, et des sottises qu'elles sont forcées de vous répéter; cela
+devient à la fin si usé et si maussade pour elles; mais elles s'y
+déterminent, et cela pour un millier d'écus qu'il en revient à leur
+maison. Voilà l'objet important pour lequel elles mentent toute leur
+vie, et préparent à de jeunes innocentes un désespoir de quarante, de
+cinquante années, et peut-être un malheur éternel; car il est sûr,
+monsieur, que, sur cent religieuses qui meurent avant cinquante ans, il
+y en a cent tout juste de damnées, sans compter celles qui deviennent
+folles, stupides ou furieuses en attendant.
+
+Il arriva un jour qu'il s'en échappa une de ces dernières de la cellule
+où on la tenait renfermée. Je la vis. Voilà l'époque de mon bonheur ou
+de mon malheur, selon, monsieur, la manière dont vous en userez avec
+moi. Je n'ai jamais rien vu de si hideux. Elle était échevelée et
+presque sans vêtement; elle traînait des chaînes de fer; ses yeux
+étaient égarés; elle s'arrachait les cheveux; elle se frappait la
+poitrine avec les poings, elle courait, elle hurlait; elle se chargeait
+elle-même, et les autres, des plus terribles imprécations; elle
+cherchait une fenêtre pour se précipiter. La frayeur me saisit, je
+tremblai de tous mes membres, je vis mon sort dans celui de cette
+infortunée, et sur-le-champ il fut décidé, dans mon coeur, que je
+mourrais mille fois plutôt que de m'y exposer. On pressentit l'effet que
+cet événement pourrait faire sur mon esprit; on crut devoir le prévenir.
+On me dit de cette religieuse je ne sais combien de mensonges ridicules
+qui se contredisaient: qu'elle avait déjà l'esprit dérangé quand on
+l'avait reçue; qu'elle avait eu un grand effroi dans un temps critique;
+qu'elle était devenue sujette à des visions; qu'elle se croyait en
+commerce avec les anges; qu'elle avait fait des lectures pernicieuses
+qui lui avaient gâté l'esprit; qu'elle avait entendu des novateurs d'une
+morale outrée, qui l'avaient si fort épouvantée des jugements de Dieu,
+que sa tête ébranlée en avait été renversée; qu'elle ne voyait plus que
+des démons, l'enfer et des gouffres de feu; qu'elles étaient bien
+malheureuses; qu'il était inouï qu'il y eût jamais eu un pareil sujet
+dans la maison; que sais-je encore quoi? Cela ne prit point auprès de
+moi. À tout moment ma religieuse folle me revenait à l'esprit, et je me
+renouvelais le serment de ne faire aucun voeu.
+
+Le voici pourtant arrivé ce moment où il s'agissait de montrer si je
+savais me tenir parole. Un matin, après l'office, je vis entrer la
+supérieure chez moi. Elle tenait une lettre. Son visage était celui de
+la tristesse et de l'abattement; les bras lui tombaient; il semblait que
+sa main n'eût pas la force de soulever cette lettre; elle me regardait;
+des larmes semblaient rouler dans ses yeux; elle se taisait et moi
+aussi: elle attendait que je parlasse la première; j'en fus tentée, mais
+je me retins. Elle me demanda comment je me portais; que l'office avait
+été bien long aujourd'hui; que j'avais un peu toussé; que je lui
+paraissais indisposée. À tout cela je répondis: «Non, ma chère mère.»
+Elle tenait toujours sa lettre d'une main pendante; au milieu de ces
+questions, elle la posa sur ses genoux, et sa main la cachait en partie;
+enfin, après avoir tourné autour de quelques questions sur mon père, sur
+ma mère, voyant que je ne lui demandais point ce que c'était que ce
+papier, elle me dit: «Voilà une lettre...»
+
+À ce mot je sentis mon coeur se troubler, et j'ajoutai d'une voix
+entrecoupée et avec des lèvres tremblantes: «Elle est de ma mère?
+
+--Vous l'avez dit; tenez, lisez...»
+
+Je me remis un peu, je pris la lettre, je la lus d'abord avec assez de
+fermeté; mais à mesure que j'avançais, la frayeur, l'indignation, la
+colère, le dépit, différentes passions se succédant en moi, j'avais
+différentes voix, je prenais différents visages et je faisais différents
+mouvements. Quelquefois je tenais à peine ce papier, ou je le tenais
+comme si j'eusse voulu le déchirer, ou je le serrais violemment comme si
+j'avais été tentée de le froisser et de le jeter loin de moi.
+
+«Eh bien! mon enfant, que répondrons-nous à cela?
+
+--Madame, vous le savez.
+
+--Mais non, je ne le sais pas. Les temps sont malheureux, votre famille
+a souffert des pertes; les affaires de vos soeurs sont dérangées; elles
+ont l'une et l'autre beaucoup d'enfants, on s'est épuisé pour elles en
+les mariant; on se ruine pour les soutenir. Il est impossible qu'on vous
+fasse un certain sort; vous avez pris l'habit; on s'est constitué en
+dépenses; par cette démarche vous avez donné des espérances; le bruit de
+votre profession prochaine s'est répandu dans le monde. Au reste,
+comptez toujours sur tous mes secours. Je n'ai jamais attiré personne en
+religion, c'est un état où Dieu nous appelle, et il est très-dangereux
+de mêler sa voix à la sienne. Je n'entreprendrai point de parler à votre
+coeur, si la grâce ne lui dit rien; jusqu'à présent je n'ai point à me
+reprocher le malheur d'une autre; voudrais-je commencer par vous, mon
+enfant, qui m'êtes si chère? Je n'ai point oublié que c'est à ma
+persuasion que vous avez fait les premières démarches; et je ne
+souffrirai point qu'on en abuse pour vous engager au delà de votre
+volonté. Voyons donc ensemble, concertons-nous. Voulez-vous faire
+profession?
+
+--Non, madame.
+
+--Vous ne vous sentez aucun goût pour l'état religieux?
+
+--Non, madame.
+
+--Vous n'obéirez point à vos parents?
+
+--Non, madame.
+
+--Que voulez-vous donc devenir?
+
+--Tout, excepté religieuse. Je ne le veux pas être, je ne le serai pas.
+
+--Eh bien! vous ne le serez pas. Voyons, arrangeons une réponse à votre
+mère...»
+
+Nous convînmes de quelques idées. Elle écrivit, et me montra sa lettre
+qui me parut encore très-bien. Cependant on me dépêcha le directeur de
+la maison; on m'envoya le docteur qui m'avait prêchée à ma prise
+d'habit; on me recommanda à la mère des novices; je vis M. l'évêque
+d'Alep; j'eus des lances à rompre avec des femmes pieuses qui se
+mêlèrent de mon affaire sans que je les connusse; c'étaient des
+conférences continuelles avec des moines et des prêtres; mon père vint,
+mes soeurs m'écrivirent; ma mère parut la dernière: je résistai à tout.
+Cependant le jour fut pris pour ma profession; on ne négligea rien pour
+obtenir mon consentement; mais quand on vit qu'il était inutile de le
+solliciter, on prit le parti de s'en passer.
+
+De ce moment, je fus renfermée dans ma cellule; on m'imposa le silence;
+je fus séparée de tout le monde, abandonnée à moi-même; et je vis
+clairement qu'on était résolu à disposer de moi sans moi. Je ne voulais
+point m'engager; c'était un point décidé: et toutes les terreurs vraies
+ou fausses qu'on me jetait sans cesse, ne m'ébranlaient pas. Cependant
+j'étais dans un état déplorable; je ne savais point ce qu'il pouvait
+durer; et s'il venait à cesser, je savais encore moins ce qui pouvait
+m'arriver. Au milieu de ces incertitudes, je pris un parti, dont vous
+jugerez, monsieur, comme il vous plaira; je ne voyais plus personne, ni
+la supérieure, ni la mère des novices, ni mes compagnes; je fis avertir
+la première, et je feignis de me rapprocher de la volonté de mes
+parents; mais mon dessein était de finir cette persécution avec éclat,
+et de protester publiquement contre la violence qu'on méditait: je dis
+donc qu'on était maître de mon sort, qu'on en pouvait disposer comme on
+voudrait; qu'on exigeait que je fisse profession, et que je la ferais.
+Voilà la joie répandue dans toute la maison, les caresses revenues avec
+toutes les flatteries et toute la séduction. «Dieu avait parlé à mon
+coeur; personne n'était plus faite pour l'état de perfection que moi. Il
+était impossible que cela ne fût pas, on s'y était toujours attendu. On
+ne remplit pas ses devoirs avec tant d'édification et de constance,
+quand on n'y est pas vraiment appelée. La mère des novices n'avait
+jamais vu dans aucune de ses élèves de vocation mieux caractérisée; elle
+était toute surprise du travers que j'avais pris, mais elle avait
+toujours bien dit à notre mère supérieure qu'il fallait tenir bon, et
+que cela passerait; que les meilleures religieuses avaient eu de ces
+moments-là; que c'étaient des suggestions du mauvais esprit qui
+redoublait ses efforts lorsqu'il était sur le point de perdre sa proie;
+que j'allais lui échapper; qu'il n'y avait plus que des roses pour moi;
+que les obligations de la vie religieuse me paraîtraient d'autant plus
+supportables, que je me les étais plus fortement exagérées; que cet
+appesantissement subit du joug était une grâce du ciel, qui se servait
+de ce moyen pour l'alléger...» Il me paraissait assez singulier que la
+même chose vînt de Dieu ou du diable, selon qu'il leur plaisait de
+l'envisager. Il y a beaucoup de circonstances pareilles dans la
+religion; et ceux qui m'ont consolée, m'ont souvent dit de mes pensées,
+les uns que c'étaient autant d'instigations de Satan, et les autres,
+autant d'inspirations de Dieu. Le même mal vient, ou de Dieu qui nous
+éprouve, ou du diable qui nous tente.
+
+Je me conduisis avec discrétion; je crus pouvoir me répondre de moi. Je
+vis mon père; il me parla froidement; je vis ma mère; elle m'embrassa;
+je reçus des lettres de congratulation de mes soeurs et de beaucoup
+d'autres. Je sus que ce serait un M. Sornin, vicaire de Saint-Roch, qui
+ferait le sermon, et M. Thierry, chancelier de l'Université, qui
+recevrait mes voeux. Tout alla bien jusqu'à la veille du grand jour,
+excepté qu'ayant appris que la cérémonie serait clandestine, qu'il y
+aurait très-peu de monde, et que la porte de l'église ne serait ouverte
+qu'aux parents, j'appelai par la tourière toutes les personnes de notre
+voisinage, mes amis, mes amies; j'eus la permission d'écrire à
+quelques-unes de mes connaissances. Tout ce concours auquel on ne
+s'attendait guère se présenta; il fallut le laisser entrer; et
+l'assemblée fut telle à peu près qu'il la fallait pour mon projet. Oh,
+monsieur! quelle nuit que celle qui précéda[8]! Je ne me couchai point;
+j'étais assise sur mon lit; j'appelais Dieu à mon secours; j'élevais mes
+mains au ciel, je le prenais à témoin de la violence qu'on me faisait;
+je me représentais mon rôle au pied des autels, une jeune fille
+protestant à haute voix contre une action à laquelle elle paraît avoir
+consenti, le scandale des assistants, le désespoir des religieuses, la
+fureur de mes parents. «Ô Dieu! que vais-je devenir?...» En prononçant
+ces mots il me prit une défaillance générale, je tombai évanouie sur mon
+traversin; un frisson dans lequel mes genoux se battaient et mes dents
+se frappaient avec bruit, succéda à cette défaillance; à ce frisson une
+chaleur terrible: mon esprit se troubla. Je ne me souviens ni de m'être
+déshabillée, ni d'être sortie de ma cellule; cependant on me trouva nue
+en chemise, étendue par terre à la porte de la supérieure, sans
+mouvement et presque sans vie. J'ai appris ces choses depuis. Le matin
+je me trouvai dans ma cellule, mon lit environné de la supérieure, de la
+mère des novices, et de celles qu'on appelle les assistantes. J'étais
+fort abattue; on me fit quelques questions; on vit par mes réponses que
+je n'avais aucune connaissance de ce qui s'était passé; et l'on ne m'en
+parla pas. On me demanda comment je me portais, si je persistais dans ma
+sainte résolution, et si je me sentais en état de supporter la fatigue
+du jour. Je répondis que oui; et contre leur attente rien ne fut
+dérangé.
+
+On avait tout disposé dès la veille. On sonna les cloches pour apprendre
+à tout le monde qu'on allait faire une malheureuse. Le coeur me battit
+encore. On vint me parer; ce jour est un jour de toilette; à présent que
+je me rappelle toutes ces cérémonies, il me semble qu'elles avaient
+quelque chose de solennel et de bien touchant[9] pour une jeune
+innocente que son penchant n'entraînerait point ailleurs. On me
+conduisit à l'église; on célébra la sainte messe: le bon vicaire, qui me
+soupçonnait une résignation que je n'avais point, me fit un long sermon
+où il n'y avait pas un mot qui ne fût à contre-sens; c'était quelque
+chose de bien ridicule que tout ce qu'il me disait de mon bonheur, de la
+grâce, de mon courage, de mon zèle, de ma ferveur et de tous les beaux
+sentiments qu'il me supposait. Ce contraste et de son éloge et de la
+démarche que j'allais faire me troubla; j'eus des moments d'incertitude,
+mais qui durèrent peu. Je n'en sentis que mieux que je manquais de tout
+ce qu'il fallait avoir pour être une bonne religieuse. Enfin le moment
+terrible arriva. Lorsqu'il fallut entrer dans le lieu où je devais
+prononcer le voeu de mon engagement, je ne me trouvai plus de jambes;
+deux de mes compagnes me prirent sous les bras; j'avais la tête
+renversée sur une d'elles, et je me traînais. Je ne sais ce qui se
+passait dans l'âme des assistants, mais ils voyaient une jeune victime
+mourante qu'on portait à l'autel, et il s'échappait de toutes parts des
+soupirs et des sanglots, au milieu desquels je suis bien sûre que ceux
+de mon père et de ma mère ne se firent point entendre. Tout le monde
+était debout; il y avait de jeunes personnes montées sur des chaises, et
+attachées aux barreaux de la grille; et il se faisait un profond
+silence, lorsque celui qui présidait à ma profession me dit:
+«Marie-Suzanne Simonin, promettez-vous de dire la vérité?
+
+--Je le promets.
+
+--Est-ce de votre plein gré et de votre libre volonté que vous êtes
+ici?»
+
+Je répondis, «non;» mais celles qui m'accompagnaient répondirent pour
+moi, «oui.»
+
+«Marie-Suzanne Simonin, promettez-vous à Dieu chasteté, pauvreté et
+obéissance?»
+
+J'hésitai un moment; le prêtre attendit; et je répondis:
+
+«Non, monsieur.»
+
+Il recommença:
+
+«Marie-Suzanne Simonin, promettez-vous à Dieu chasteté, pauvreté et
+obéissance?»
+
+Je lui répondis d'une voix plus ferme:
+
+«Non, monsieur, non.»
+
+Il s'arrêta et me dit: «Mon enfant, remettez-vous, et écoutez-moi.
+
+--Monseigneur, lui dis-je, vous me demandez si je promets à Dieu
+chasteté, pauvreté et obéissance; je vous ai bien entendu, et je vous
+réponds que non...»
+
+Et me tournant ensuite vers les assistants, entre lesquels il s'était
+élevé un assez grand murmure, je fis signe que je voulais parler; le
+murmure cessa et je dis:
+
+«Messieurs, et vous surtout mon père et ma mère, je vous prends tous à
+témoin...»
+
+À ces mots une des soeurs laissa tomber le voile de la grille, et je vis
+qu'il était inutile de continuer. Les religieuses m'entourèrent,
+m'accablèrent de reproches; je les écoutai sans mot dire. On me
+conduisit dans ma cellule, où l'on m'enferma sous la clef.
+
+Là, seule, livrée à mes réflexions, je commençai à rassurer mon âme; je
+revins sur ma démarche, et je ne m'en repentis point. Je vis qu'après
+l'éclat que j'avais fait, il était impossible que je restasse ici
+longtemps, et que peut-être on n'oserait pas me remettre en couvent. Je
+ne savais ce qu'on ferait de moi; mais je ne voyais rien de pis que
+d'être religieuse malgré soi. Je demeurai assez longtemps sans entendre
+parler de qui que ce fût. Celles qui m'apportaient à manger entraient,
+mettaient mon dîner à terre et s'en allaient en silence. Au bout d'un
+mois on m'apporta des habits de séculière; je quittai ceux de la maison;
+la supérieure vint et me dit de la suivre. Je la suivis jusqu'à la porte
+conventuelle; là je montai dans une voiture où je trouvai ma mère seule
+qui m'attendait; je m'assis sur le devant; et le carrosse partit. Nous
+restâmes l'une vis-à-vis de l'autre quelque temps sans mot dire; j'avais
+les yeux baissés, et je n'osais la regarder. Je ne sais ce qui se
+passait dans mon âme; mais tout à coup je me jetai à ses pieds, et je
+penchai ma tête sur ses genoux; je ne lui parlais pas, mais je
+sanglotais et j'étouffais. Elle me repoussa durement. Je ne me relevai
+pas; le sang me vint au nez; je saisis une de ses mains malgré qu'elle
+en eût; et l'arrosant de mes larmes et de mon sang qui coulait, appuyant
+ma bouche sur cette main, je la baisais et je lui disais: «Vous êtes
+toujours ma mère, je suis toujours votre enfant...» Et elle me répondit
+(en me poussant encore plus rudement, et en arrachant sa main d'entre
+les miennes): «Relevez-vous, malheureuse, relevez-vous.» Je lui obéis,
+je me rassis, et je tirai ma coiffe sur mon visage. Elle avait mis tant
+d'autorité et de fermeté dans le son de sa voix, que je crus devoir me
+dérober à ses yeux[10]. Mes larmes et le sang qui coulait de mon nez se
+mêlaient ensemble, descendaient le long de mes bras, et j'en étais toute
+couverte sans que je m'en aperçusse. À quelques mots qu'elle dit, je
+conçus que sa robe et son linge en avaient été tachés, et que cela lui
+déplaisait. Nous arrivâmes à la maison, où l'on me conduisit tout de
+suite à une petite chambre qu'on m'avait préparée. Je me jetai encore à
+ses genoux sur l'escalier; je la retins par son vêtement; mais tout ce
+que j'en obtins, ce fut de se retourner de mon côté et de me regarder
+avec un mouvement d'indignation de la tête, de la bouche et des yeux,
+que vous concevez mieux que je ne puis vous le rendre.
+
+J'entrai dans ma nouvelle prison, où je passai six mois, sollicitant
+tous les jours inutilement la grâce de lui parler, de voir mon père ou
+de leur écrire. On m'apportait à manger, on me servait; une domestique
+m'accompagnait à la messe les jours de fête, et me renfermait. Je
+lisais, je travaillais, je pleurais, je chantais quelquefois; et c'est
+ainsi que mes journées se passaient. Un sentiment secret me soutenait,
+c'est que j'étais libre, et que mon sort, quelque dur qu'il fût, pouvait
+changer. Mais il était décidé que je serais religieuse, et je le fus.
+
+Tant d'inhumanité, tant d'opiniâtreté de la part de mes parents, ont
+achevé de me confirmer ce que je soupçonnais de ma naissance; je n'ai
+jamais pu trouver d'autres moyens de les excuser. Ma mère craignait
+apparemment que je ne revinsse un jour sur le partage des biens; que je
+ne redemandasse ma légitime, et que je n'associasse un enfant naturel à
+des enfants légitimes. Mais ce qui n'était qu'une conjecture va se
+tourner en certitude.
+
+Tandis que j'étais enfermée à la maison, je faisais peu d'exercices
+extérieurs de religion; cependant on m'envoyait à confesse la veille des
+grandes fêtes. Je vous ai dit que j'avais le même directeur que ma mère;
+je lui parlai, je lui exposai toute la dureté de la conduite qu'on avait
+tenue avec moi depuis environ trois ans. Il la savait. Je me plaignis de
+ma mère surtout avec amertume et ressentiment. Ce prêtre était entré
+tard dans l'état religieux; il avait de l'humanité; il m'écouta
+tranquillement, et me dit:
+
+«Mon enfant, plaignez votre mère, plaignez-la plus encore que vous ne la
+blâmez. Elle a l'âme bonne; soyez sûre que c'est malgré elle qu'elle en
+use ainsi.
+
+--Malgré elle, monsieur! Et qu'est-ce qui peut l'y contraindre! Ne
+m'a-t-elle pas mise au monde? Et quelle différence y a-t-il entre mes
+soeurs et moi?
+
+--Beaucoup.
+
+--Beaucoup! je n'entends rien à votre réponse...»
+
+J'allais entrer dans la comparaison de mes soeurs et de moi, lorsqu'il
+m'arrêta et me dit:
+
+«Allez, allez, l'inhumanité n'est pas le vice de vos parents; tâchez de
+prendre votre sort en patience, et de vous en faire du moins un mérite
+devant Dieu. Je verrai votre mère, et soyez sûre que j'emploierai pour
+vous servir tout ce que je puis avoir d'ascendant sur son esprit...»
+
+Ce _beaucoup_, qu'il m'avait répondu, fut un trait de lumière pour moi;
+je ne doutai plus de la vérité de ce que j'avais pensé sur ma naissance.
+
+ * * * * *
+
+Le samedi suivant, vers les cinq heures et demie du soir, à la chute du
+jour, la servante qui m'était attachée monta, et me dit: «Madame votre
+mère ordonne que vous vous habilliez...» Une heure après: «Madame veut
+que vous descendiez avec moi...» Je trouvai à la porte un carrosse où
+nous montâmes, la domestique et moi; et j'appris que nous allions aux
+Feuillants, chez le père Séraphin. Il nous attendait; il était seul. La
+domestique s'éloigna; et moi, j'entrai dans le parloir. Je m'assis
+inquiète et curieuse de ce qu'il avait à me dire. Voici comme il me
+parla:
+
+«Mademoiselle, l'énigme de la conduite sévère de vos parents va
+s'expliquer pour vous; j'en ai obtenu la permission de madame votre
+mère. Vous êtes sage; vous avez de l'esprit, de la fermeté; vous êtes
+dans un âge où l'on pourrait vous confier un secret, même qui ne vous
+concernerait point. Il y a longtemps que j'ai exhorté pour la première
+fois madame votre mère à vous révéler celui que vous allez apprendre;
+elle n'a jamais pu s'y résoudre: il est dur pour une mère d'avouer une
+faute grave à son enfant; vous connaissez son caractère; il ne va guère
+avec la sorte d'humiliation d'un certain aveu. Elle a cru pouvoir sans
+cette ressource vous amener à ses desseins; elle s'est trompée; elle en
+est fâchée: elle revient aujourd'hui à mon conseil; et c'est elle qui
+m'a chargé de vous annoncer que vous n'étiez pas la fille de M.
+Simonin.»
+
+Je lui répondis sur-le-champ: «Je m'en étais doutée.
+
+--Voyez à présent, mademoiselle, considérez, pesez, jugez si madame
+votre mère peut sans le consentement, même avec le consentement de
+monsieur votre père, vous unir à des enfants dont vous n'êtes point la
+soeur; si elle peut avouer à monsieur votre père un fait sur lequel il
+n'a déjà que trop de soupçons.
+
+--Mais, monsieur, qui est mon père?
+
+--Mademoiselle, c'est ce qu'on ne m'a pas confié. Il n'est que trop
+certain, mademoiselle, ajouta-t-il, qu'on a prodigieusement avantagé vos
+soeurs, et qu'on a pris toutes les précautions imaginables, par les
+contrats de mariage, par le dénaturer des biens, par les stipulations,
+par les fidéicommis et autres moyens, de réduire à rien votre légitime,
+dans le cas que vous puissiez un jour vous adresser aux lois pour la
+redemander. Si vous perdez vos parents, vous trouverez peu de chose;
+vous refusez un couvent, peut-être regretterez-vous de n'y pas être.
+
+--Cela ne se peut, monsieur; je ne demande rien.
+
+--Vous ne savez pas ce que c'est que la peine, le travail, l'indigence.
+
+--Je connais du moins le prix de la liberté, et le poids d'un état
+auquel on n'est point appelée.
+
+--Je vous ai dit ce que j'avais à vous dire; c'est à vous, mademoiselle,
+à faire vos réflexions...»
+
+Ensuite il se leva.
+
+«Mais, monsieur, encore une question.
+
+--Tant qu'il vous plaira.
+
+--Mes soeurs savent-elles ce que vous m'avez appris?
+
+--Non, mademoiselle.
+
+--Comment ont-elles donc pu se résoudre à dépouiller leur soeur? car
+c'est ce qu'elles me croient.
+
+--Ah! mademoiselle, l'intérêt! l'intérêt! elles n'auraient point obtenu
+les partis considérables qu'elles ont trouvés. Chacun songe à soi dans
+ce monde; et je ne vous conseille pas de compter sur elles si vous venez
+à perdre vos parents; soyez sûre qu'on vous disputera, jusqu'à une
+obole, la petite portion que vous aurez à partager avec elles. Elles ont
+beaucoup d'enfants; ce prétexte sera trop honnête pour vous réduire à la
+mendicité. Et puis elles ne peuvent plus rien; ce sont les maris qui
+font tout: si elles avaient quelques sentiments de commisération, les
+secours qu'elles vous donneraient à l'insu de leurs maris deviendraient
+une source de divisions domestiques. Je ne vois que de ces choses-là, ou
+des enfants abandonnés, ou des enfants même légitimes, secourus aux
+dépens de la paix domestique. Et puis, mademoiselle, le pain qu'on
+reçoit est bien dur. Si vous m'en croyez, vous vous réconcilierez avec
+vos parents; vous ferez ce que votre mère doit attendre de vous; vous
+entrerez en religion; on vous fera une petite pension avec laquelle vous
+passerez des jours, sinon heureux, du moins supportables. Au reste, je
+ne vous célerai pas que l'abandon apparent de votre mère, son
+opiniâtreté à vous renfermer, et quelques autres circonstances qui ne me
+reviennent plus, mais que j'ai sues dans le temps, ont produit
+exactement sur votre père le même effet que sur vous: votre naissance
+lui était suspecte; elle ne le lui est plus; et sans être dans la
+confidence, il ne doute point que vous ne lui apparteniez comme enfant,
+que par la loi qui les attribue à celui qui porte le titre d'époux.
+Allez, mademoiselle, vous êtes bonne et sage; pensez à ce que vous venez
+d'apprendre.»
+
+Je me levai, je me mis à pleurer. Je vis qu'il était lui-même attendri;
+il leva doucement les yeux au ciel, et me reconduisit. Je repris la
+domestique qui m'avait accompagnée; nous remontâmes en voiture, et nous
+rentrâmes à la maison.
+
+Il était tard. Je rêvai une partie de la nuit à ce qu'on venait de me
+révéler; j'y rêvai encore le lendemain. Je n'avais point de père; le
+scrupule m'avait ôté ma mère; des précautions prises, pour que je ne
+pusse prétendre aux droits de ma naissance légale; une captivité
+domestique fort dure; nulle espérance, nulle ressource. Peut-être que,
+si l'on se fût expliqué plus tôt avec moi, après l'établissement de mes
+soeurs, on m'eût gardée à la maison qui ne laissait pas que d'être
+fréquentée, il se serait trouvé quelqu'un à qui mon caractère, mon
+esprit, ma figure et mes talents auraient paru une dot suffisante; la
+chose n'était pas encore impossible, mais l'éclat que j'avais fait en
+couvent la rendait plus difficile: on ne conçoit guère comment une fille
+de dix-sept à dix-huit ans a pu se porter à cette extrémité, sans une
+fermeté peu commune; les hommes louent beaucoup cette qualité, mais il
+me semble qu'ils s'en passent volontiers dans celles dont ils se
+proposent de faire leurs épouses. C'était pourtant une ressource à
+tenter avant que de songer à un autre parti; je pris celui de m'en
+ouvrir à ma mère; et je lui fis demander un entretien qui me fut
+accordé.
+
+C'était dans l'hiver. Elle était assise dans un fauteuil devant le feu;
+elle avait le visage sévère, le regard fixe et les traits immobiles; je
+m'approchai d'elle, je me jetai à ses pieds et je lui demandai pardon de
+tous les torts que j'avais.
+
+«C'est, me répondit-elle, par ce que vous m'allez dire que vous le
+mériterez. Levez-vous; votre père est absent, vous avez tout le temps de
+vous expliquer. Vous avez vu le père Séraphin, vous savez enfin qui vous
+êtes, et ce que vous pouvez attendre de moi, si votre projet n'est pas
+de me punir toute ma vie d'une faute que je n'ai déjà que trop expiée.
+Eh bien! mademoiselle, que me voulez-vous? Qu'avez-vous résolu?
+
+--Maman, lui répondis-je, je sais que je n'ai rien, et que je ne dois
+prétendre à rien. Je suis bien éloignée d'ajouter à vos peines, de
+quelque nature qu'elles soient; peut-être m'auriez-vous trouvée plus
+soumise à vos volontés, si vous m'eussiez instruite plus tôt de quelques
+circonstances qu'il était difficile que je soupçonnasse: mais enfin je
+sais, je me connais, et il ne me reste qu'à me conduire en conséquence
+de mon état. Je ne suis plus surprise des distinctions qu'on a mises
+entre mes soeurs et moi; j'en reconnais la justice, j'y souscris; mais
+je suis toujours votre enfant; vous m'avez portée dans votre sein; et
+j'espère que vous ne l'oublierez pas.
+
+--Malheur à moi, ajouta-t-elle vivement, si je ne vous avouais pas
+autant qu'il est en mon pouvoir!
+
+--Eh bien! maman, lui dis-je, rendez-moi vos bontés; rendez-moi votre
+présence; rendez-moi la tendresse de celui qui se croit mon père.
+
+--Peu s'en faut, ajouta-t-elle, qu'il ne soit aussi certain de votre
+naissance que vous et moi. Je ne vous vois jamais à côté de lui, sans
+entendre ses reproches; il me les adresse, par la dureté dont il en use
+avec vous; n'espérez point de lui les sentiments d'un père tendre. Et
+puis, vous l'avouerai-je, vous me rappelez une trahison, une ingratitude
+si odieuse de la part d'un autre, que je n'en puis supporter l'idée; cet
+homme se montre sans cesse entre vous et moi; il me repousse, et la
+haine que je lui dois se répand sur vous.
+
+--Quoi! lui dis-je, ne puis-je espérer que vous me traitiez, vous et M.
+Simonin, comme une étrangère, une inconnue que vous auriez accueillie
+par humanité?
+
+--Nous ne le pouvons ni l'un ni l'autre. Ma fille, n'empoisonnez pas ma
+vie plus longtemps. Si vous n'aviez point de soeurs, je sais ce que
+j'aurais à faire: mais vous en avez deux; et elles ont l'une et l'autre
+une famille nombreuse. Il y a longtemps que la passion qui me soutenait
+s'est éteinte; la conscience a repris ses droits.
+
+--Mais celui à qui je dois la vie...
+
+--Il n'est plus; il est mort sans se ressouvenir de vous; et c'est le
+moindre de ses forfaits...»
+
+En cet endroit sa figure s'altéra, ses yeux s'allumèrent, l'indignation
+s'empara de son visage; elle voulait parler, mais elle n'articula plus;
+le tremblement de ses lèvres l'en empêchait. Elle était assise; elle
+pencha sa tête sur ses mains, pour me dérober les mouvements violents
+qui se passaient en elle. Elle demeura quelque temps dans cet état, puis
+elle se leva, fit quelques tours dans la chambre sans mot dire; elle
+contraignait ses larmes qui coulaient avec peine, et elle disait:
+
+«Le monstre! il n'a pas dépendu de lui qu'il ne vous ait étouffée dans
+mon sein par toutes les peines qu'il m'a causées; mais Dieu nous a
+conservées l'une et l'autre, pour que la mère expiât sa faute par
+l'enfant. Ma fille, vous n'avez rien, et vous n'aurez jamais rien. Le
+peu que je puis faire pour vous, je le dérobe à vos soeurs; voilà les
+suites d'une faiblesse. Cependant j'espère n'avoir rien à me reprocher
+en mourant; j'aurai gagné votre dot par mon économie. Je n'abuse point
+de la facilité de mon époux; mais je mets tous les jours à part ce que
+j'obtiens de temps en temps de sa libéralité. J'ai vendu ce que j'avais
+de bijoux; et j'ai obtenu de lui de disposer à mon gré du prix qui m'en
+est revenu. J'aimais le jeu, je ne joue plus; j'aimais les spectacles,
+je m'en suis privée; j'aimais la compagnie, je vis retirée; j'aimais le
+faste, j'y ai renoncé. Si vous entrez en religion, comme c'est ma
+volonté et celle de M. Simonin, votre dot sera le fruit de ce que je
+prends sur moi tous les jours.
+
+--Mais, maman, lui dis-je, il vient encore ici quelques gens de bien;
+peut-être s'en trouvera-t-il un qui, satisfait de ma personne, n'exigera
+pas même les épargnes que vous avez destinées à mon établissement.
+
+--Il n'y faut plus penser, votre éclat vous a perdue.
+
+--Le mal est-il sans ressource?
+
+--Sans ressource.
+
+--Mais, si je ne trouve point un époux, est-il nécessaire que je
+m'enferme dans un couvent?
+
+--À moins que vous ne veuillez perpétuer ma douleur et mes remords,
+jusqu'à ce que j'aie les yeux fermés. Il faut que j'y vienne; vos
+soeurs, dans ce moment terrible, seront autour de mon lit: voyez si je
+pourrai vous voir au milieu d'elles; quel serait l'effet de votre
+présence dans ces derniers moments! Ma fille, car vous l'êtes malgré
+moi, vos soeurs ont obtenu des lois un nom que vous tenez du crime,
+n'affligez pas une mère qui expire; laissez-la descendre paisiblement au
+tombeau: qu'elle puisse se dire à elle-même, lorsqu'elle sera sur le
+point de paraître devant le grand juge, qu'elle a réparé sa faute autant
+qu'il était en elle, qu'elle puisse se flatter qu'après sa mort vous ne
+porterez point le trouble dans la maison, et que vous ne revendiquerez
+pas des droits que vous n'avez point.
+
+--Maman, lui dis-je, soyez tranquille là-dessus; faites venir un homme
+de loi; qu'il dresse un acte de renonciation; et je souscrirai à tout ce
+qu'il vous plaira.
+
+--Cela ne se peut: un enfant ne se déshérite pas lui-même; c'est le
+châtiment d'un père et d'une mère justement irrités. S'il plaisait à
+Dieu de m'appeler demain, demain il faudrait que j'en vinsse à cette
+extrémité, et que je m'ouvrisse à mon mari, afin de prendre de concert
+les mêmes mesures. Ne m'exposez point à une indiscrétion qui me rendrait
+odieuse à ses yeux, et qui entraînerait des suites qui vous
+déshonoreraient. Si vous me survivez, vous resterez sans nom, sans
+fortune et sans état; malheureuse! dites-moi ce que vous deviendrez:
+quelles idées voulez-vous que j'emporte en mourant? Il faudra donc que
+je dise à votre père... Que lui dirai-je? Que vous n'êtes pas son
+enfant!... Ma fille, s'il ne fallait que se jeter à vos pieds pour
+obtenir de vous... Mais vous ne sentez rien; vous avez l'âme inflexible
+de votre père...»
+
+En ce moment, M. Simonin entra; il vit le désordre de sa femme; il
+l'aimait; il était violent; il s'arrêta tout court, et tournant sur moi
+des regards terribles, il me dit:
+
+«Sortez!»
+
+S'il eût été mon père, je ne lui aurais pas obéi, mais il ne l'était
+pas.
+
+Il ajouta, en parlant au domestique qui m'éclairait:
+
+«Dites-lui qu'elle ne reparaisse plus.»
+
+Je me renfermai dans ma petite prison. Je rêvai à ce que ma mère m'avait
+dit; je me jetai à genoux, je priai Dieu qu'il m'inspirât; je priai
+longtemps; je demeurai le visage collé contre terre; on n'invoque
+presque jamais la voix du ciel, que quand on ne sait à quoi se résoudre;
+et il est rare qu'alors elle ne nous conseille pas d'obéir. Ce fut le
+parti que je pris. «On veut que je sois religieuse; peut-être est-ce
+aussi la volonté de Dieu. Eh bien! je le serai, puisqu'il faut que je
+sois malheureuse, qu'importe où je le sois!...» Je recommandai à celle
+qui me servait de m'avertir quand mon père serait sorti. Dès le
+lendemain je sollicitai un entretien avec ma mère; elle me fit répondre
+qu'elle avait promis le contraire à M. Simonin, mais que je pouvais lui
+écrire avec un crayon qu'on me donna. J'écrivis donc sur un bout de
+papier (ce fatal papier s'est retrouvé, et l'on ne s'en est que trop
+bien servi contre moi):
+
+«Maman, je suis fâchée de toutes les peines que je vous ai causées; je
+vous en demande pardon: mon dessein est de les finir. Ordonnez de moi
+tout ce qu'il vous plaira; si c'est votre volonté que j'entre en
+religion, je souhaite que ce soit aussi celle de Dieu...»
+
+La servante prit cet écrit, et le porta à ma mère. Elle remonta un
+moment après, et elle me dit avec transport:
+
+«Mademoiselle, puisqu'il ne fallait qu'un mot pour faire le bonheur de
+votre père, de votre mère et le vôtre, pourquoi l'avoir différé si
+longtemps? Monsieur et madame ont un visage que je ne leur ai jamais vu
+depuis que je suis ici: ils se querellaient sans cesse à votre sujet;
+Dieu merci, je ne verrai plus cela...»
+
+Tandis qu'elle me parlait, je pensais que je venais de signer mon arrêt
+de mort, et ce pressentiment, monsieur, se vérifiera, si vous
+m'abandonnez.
+
+Quelques jours se passèrent, sans que j'entendisse parler de rien; mais
+un matin, sur les neuf heures, ma porte s'ouvrit brusquement; c'était M.
+Simonin qui entrait en robe de chambre et en bonnet de nuit. Depuis que
+je savais qu'il n'était pas mon père, sa présence ne me causait que de
+l'effroi. Je me levai, je lui fis la révérence. Il me sembla que j'avais
+deux coeurs: je ne pouvais penser à ma mère sans m'attendrir, sans avoir
+envie de pleurer; il n'en était pas ainsi de M. Simonin. Il est sûr
+qu'un père inspire une sorte de sentiments qu'on n'a pour personne au
+monde que lui: on ne sait pas cela, sans s'être trouvé comme moi
+vis-à-vis de l'homme qui a porté longtemps, et qui vient de perdre cet
+auguste caractère; les autres l'ignoreront toujours. Si je passais de sa
+présence à celle de ma mère, il me semblait que j'étais une autre. Il me
+dit:
+
+«Suzanne, reconnaissez-vous ce billet?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--L'avez-vous écrit librement?
+
+--Je ne saurais dire qu'oui.
+
+--Êtes-vous du moins résolue à exécuter ce qu'il promet?
+
+--Je le suis.
+
+--N'avez-vous de prédilection pour aucun couvent?
+
+--Non, ils me sont indifférents.
+
+--Il suffit.»
+
+Voilà ce que je répondis; mais malheureusement cela ne fut point écrit.
+Pendant une quinzaine d'une entière ignorance de ce qui se passait, il
+me parut qu'on s'était adressé à différentes maisons religieuses, et que
+le scandale de ma première démarche avait empêché qu'on ne me reçût
+postulante. On fut moins difficile à Longchamp; et cela, sans doute,
+parce qu'on insinua que j'étais musicienne, et que j'avais de la
+voix[11]. On m'exagéra bien les difficultés qu'on avait eues, et la
+grâce qu'on me faisait de m'accepter dans cette maison: on m'engagea
+même à écrire à la supérieure. Je ne sentais pas les suites de ce
+témoignage écrit qu'on exigeait: on craignait apparemment qu'un jour je
+ne revinsse contre mes voeux; on voulait avoir une attestation de ma
+propre main qu'ils avaient été libres. Sans ce motif, comment cette
+lettre, qui devait rester entre les mains de la supérieure, aurait-elle
+passé dans la suite entre les mains de mes beaux-frères? Mais fermons
+vite les yeux là-dessus; ils me montrent M. Simonin comme je ne veux pas
+le voir: il n'est plus.
+
+ * * * * *
+
+Je fus conduite à Longchamp; ce fut ma mère qui m'accompagna. Je ne
+demandai point à dire adieu à M. Simonin; j'avoue que la pensée ne m'en
+vint qu'en chemin. On m'attendait; j'étais annoncée, et par mon histoire
+et par mes talents: on ne me dit rien de l'une; mais on fut très-pressé
+de voir si l'acquisition qu'on faisait en valait la peine. Lorsqu'on se
+fut entretenu de beaucoup de choses indifférentes, car après ce qui
+m'était arrivé, vous pensez bien qu'on ne parla ni de Dieu, ni de
+vocation, ni des dangers du monde, ni de la douceur de la vie
+religieuse, et qu'on ne hasarda pas un mot des pieuses fadaises dont on
+remplit ces premiers moments, la supérieure dit: «Mademoiselle, vous
+savez la musique, vous chantez; nous avons un clavecin; si vous vouliez,
+nous irions dans notre parloir...» J'avais l'âme serrée, mais ce n'était
+pas le moment de marquer de la répugnance; ma mère passa, je la suivis;
+la supérieure ferma la marche avec quelques religieuses que la curiosité
+avait attirées. C'était le soir; on m'apporta des bougies; je m'assis,
+je me mis au clavecin; je préludai longtemps, cherchant un morceau de
+musique dans la tête, que j'en ai pleine, et n'en trouvant point;
+cependant la supérieure me pressa, et je chantai sans y entendre
+finesse, par habitude, parce que le morceau m'était familier: _Tristes
+apprêts, pâles flambeaux, jour plus affreux que les ténèbres_, etc.[12]
+Je ne sais ce que cela produisit; mais on ne m'écouta pas longtemps: on
+m'interrompit par des éloges, que je fus bien surprise d'avoir mérités
+si promptement et à si peu de frais. Ma mère me remit entre les mains de
+la supérieure, me donna sa main à baiser, et s'en retourna.
+
+ * * * * *
+
+Me voilà donc dans une autre maison religieuse, et postulante, et avec
+toutes les apparences de postuler de mon plein gré. Mais vous, monsieur,
+qui connaissez jusqu'à ce moment tout ce qui s'est passé, qu'en
+pensez-vous? La plupart de ces choses ne furent point alléguées, lorsque
+je voulus revenir contre mes voeux; les unes, parce que c'étaient des
+vérités destituées de preuves; les autres, parce qu'elles m'auraient
+rendue odieuse sans me servir; on n'aurait vu en moi qu'un enfant
+dénaturé, qui flétrissait la mémoire de ses parents pour obtenir sa
+liberté. On avait la preuve de ce qui était _contre_ moi; ce qui était
+_pour_ ne pouvait ni s'alléguer ni se prouver. Je ne voulus pas même
+qu'on insinuât aux juges le soupçon de ma naissance; quelques personnes,
+étrangères aux lois, me conseillèrent de mettre en cause le directeur de
+ma mère et le mien; cela ne se pouvait; et quand la chose aurait été
+possible, je ne l'aurais pas soufferte. Mais à propos, de peur que je ne
+l'oublie, et que l'envie de me servir ne vous empêche d'en faire la
+réflexion, sauf votre meilleur avis, je crois qu'il faut taire que je
+sais la musique et que je touche du clavecin: il n'en faudrait pas
+davantage pour me déceler; l'ostentation de ces talents ne va point avec
+l'obscurité et la sécurité que je cherche; celles de mon état ne savent
+point ces choses, et il faut que je les ignore. Si je suis contrainte de
+m'expatrier, j'en ferai ma ressource. M'expatrier! mais dites-moi
+pourquoi cette idée m'épouvante? C'est que je ne sais où aller; c'est
+que je suis jeune et sans expérience; c'est que je crains la misère, les
+hommes et le vice; c'est que j'ai toujours vécu renfermée, et que si
+j'étais hors de Paris je me croirais perdue dans le monde. Tout cela
+n'est peut-être pas vrai; mais c'est ce que je sens. Monsieur, que je ne
+sache pas où aller, ni que devenir, cela dépend de vous.
+
+Les supérieures à Longchamp, ainsi que dans la plupart des maisons
+religieuses, changent de trois ans en trois ans. C'était une madame de
+Moni qui entrait en charge, lorsque je fus conduite dans la maison; je
+ne puis vous en dire trop de bien; c'est pourtant sa bonté qui m'a
+perdue. C'était une femme de sens, qui connaissait le coeur humain; elle
+avait de l'indulgence, quoique personne n'en eût moins besoin; nous
+étions toutes ses enfants. Elle ne voyait jamais que les fautes qu'elle
+ne pouvait s'empêcher d'apercevoir, ou dont l'importance ne lui
+permettait pas de fermer les yeux. J'en parle sans intérêt; j'ai fait
+mon devoir avec exactitude; et elle me rendrait la justice que je n'en
+commis aucune dont elle eût à me punir ou qu'elle eût à me pardonner. Si
+elle avait de la prédilection, elle lui était inspirée par le mérite;
+après cela je ne sais s'il me convient de vous dire qu'elle m'aima
+tendrement et que je ne fus pas des dernières entre ses favorites. Je
+sais que c'est un grand éloge que je me donne, plus grand que vous ne
+pouvez l'imaginer, ne l'ayant point connue. Le nom de favorites est
+celui que les autres donnent par envie aux bien-aimées de la supérieure.
+Si j'avais quelque défaut à reprocher à madame de Moni, c'est que son
+goût pour la vertu, la piété, la franchise, la douceur, les talents,
+l'honnêteté, l'entraînait ouvertement; et qu'elle n'ignorait pas que
+celles qui n'y pouvaient prétendre, n'en étaient que plus humiliées.
+Elle avait aussi le don, qui est peut-être plus commun en couvent que
+dans le monde, de discerner promptement les esprits. Il était rare
+qu'une religieuse qui ne lui plaisait pas d'abord, lui plût jamais. Elle
+ne tarda pas à me prendre en gré; et j'eus tout d'abord la dernière
+confiance en elle. Malheur à celles dont elle ne l'attirait pas sans
+effort! il fallait qu'elles fussent mauvaises, sans ressource, et
+qu'elles se l'avouassent. Elle m'entretint de mon aventure à
+Sainte-Marie; je la lui racontai sans déguisement comme à vous; je lui
+dis tout ce que je viens de vous écrire; et ce qui regardait ma
+naissance et ce qui tenait à mes peines, rien ne fut oublié. Elle me
+plaignit, me consola, me fit espérer un avenir plus doux.
+
+Cependant le temps du postulat se passa; celui de prendre l'habit
+arriva, et je le pris. Je fis mon noviciat sans dégoût; je passe
+rapidement sur ces deux années, parce qu'elles n'eurent rien de triste
+pour moi que le sentiment secret que je m'avançais pas à pas vers
+l'entrée d'un état pour lequel je n'étais point faite. Quelquefois il se
+renouvelait avec force; mais aussitôt je recourais à ma bonne
+supérieure, qui m'embrassait, qui développait mon âme, qui m'exposait
+fortement ses raisons, et qui finissait toujours par me dire: «Et les
+autres états n'ont-ils pas aussi leurs épines? On ne sent que les
+siennes. Allons, mon enfant, mettons-nous à genoux, et prions...»
+
+Alors elle se prosternait et priait haut, mais avec tant d'onction,
+d'éloquence, de douceur, d'élévation et de force, qu'on eût dit que
+l'esprit de Dieu l'inspirait. Ses pensées, ses expressions, ses images
+pénétraient jusqu'au fond du coeur; d'abord on l'écoutait; peu à peu on
+était entraîné, on s'unissait à elle; l'âme tressaillait, et l'on
+partageait ses transports. Son dessein n'était pas de séduire; mais
+certainement c'est ce qu'elle faisait: on sortait de chez elle avec un
+coeur ardent, la joie et l'extase étaient peintes sur le visage; on
+versait des larmes si douces! c'était une impression qu'elle prenait
+elle-même, qu'elle gardait longtemps, et qu'on conservait. Ce n'est pas
+à ma seule expérience que je m'en rapporte, c'est à celle de toutes les
+religieuses. Quelques-unes m'ont dit qu'elles sentaient naître en elles
+le besoin d'être consolées comme celui d'un très-grand plaisir; et je
+crois qu'il ne m'a manqué qu'un peu plus d'habitude, pour en venir là.
+
+J'éprouvai cependant, à l'approche de ma profession, une mélancolie si
+profonde, qu'elle mit ma bonne supérieure à de terribles épreuves; son
+talent l'abandonna; elle me l'avoua elle-même. «Je ne sais, me dit-elle,
+ce qui se passe en moi; il me semble, quand vous venez, que Dieu se
+retire et que son esprit se taise; c'est inutilement que je m'excite,
+que je cherche des idées, que je veux exalter mon âme; je me trouve une
+femme ordinaire et bornée; je crains de parler...» «Ah! chère mère, lui
+dis-je, quel pressentiment! Si c'était Dieu qui vous rendît muette!...»
+
+Un jour que je me sentais plus incertaine et plus abattue que jamais,
+j'allai dans sa cellule; ma présence l'interdit d'abord: elle lut
+apparemment dans mes yeux, dans toute ma personne, que le sentiment
+profond que je portais en moi était au-dessus de ses forces; et elle ne
+voulait pas lutter sans la certitude d'être victorieuse. Cependant elle
+m'entreprit, elle s'échauffa peu à peu; à mesure que ma douleur tombait,
+son enthousiasme croissait: elle se jeta subitement à genoux, je
+l'imitai. Je crus que j'allais partager son transport, je le souhaitais;
+elle prononça quelques mots, puis tout à coup elle se tut. J'attendis
+inutilement: elle ne parla plus, elle se releva, elle fondait en larmes,
+elle me prit par la main, et me serrant entre ses bras: «Ah! chère
+enfant, me dit-elle, quel effet cruel vous avez opéré sur moi! Voilà qui
+est fait, l'esprit s'est retiré, je le sens: allez, que Dieu vous parle
+lui-même, puisqu'il ne lui plaît pas de se faire entendre par ma
+bouche...»
+
+En effet, je ne sais ce qui s'était passé en elle, si je lui avais
+inspiré une méfiance de ses forces qui ne s'est plus dissipée, si je
+l'avais rendue timide, ou si j'avais vraiment rompu son commerce avec le
+ciel; mais le talent de consoler ne lui revint plus. La veille de ma
+profession, j'allai la voir; elle était d'une mélancolie égale à la
+mienne. Je me mis à pleurer, elle aussi; je me jetai à ses pieds, elle
+me bénit, me releva, m'embrassa, et me renvoya en me disant: «Je suis
+lasse de vivre, je souhaite de mourir, j'ai demandé à Dieu de ne point
+voir ce jour, mais ce n'est pas sa volonté. Allez, je parlerai à votre
+mère, je passerai la nuit en prière, priez aussi; mais couchez-vous, je
+vous l'ordonne.
+
+--Permettez, lui répondis-je, que je m'unisse à vous.
+
+--Je vous le permets depuis neuf heures jusqu'à onze, pas davantage. À
+neuf heures et demie je commencerai à prier et vous aussi; mais à onze
+heures vous me laisserez prier seule, et vous vous reposerez. Allez,
+chère enfant, je veillerai devant Dieu le reste de la nuit.»
+
+Elle voulut prier, mais elle ne le put pas. Je dormais; et cependant
+cette sainte femme allait dans les corridors frappant à chaque porte,
+éveillait les religieuses et les faisait descendre sans bruit dans
+l'église. Toutes s'y rendirent; et lorsqu'elles y furent, elle les
+invita à s'adresser au ciel pour moi. Cette prière se fit d'abord en
+silence; ensuite elle éteignit les lumières; toutes récitèrent ensemble
+le _Miserere_, excepté la supérieure qui, prosternée au pied des autels,
+se macérait cruellement en disant: «Ô Dieu! si c'est par quelque faute
+que j'ai commise que vous vous êtes retiré de moi, accordez-m'en le
+pardon. Je ne demande pas que vous me rendiez le don que vous m'avez
+ôté, mais que vous vous adressiez vous-même à cette innocente qui dort
+tandis que je vous invoque ici pour elle. Mon Dieu, parlez-lui, parlez à
+ses parents, et pardonnez-moi.»
+
+Le lendemain elle entra de bonne heure dans ma cellule; je ne l'entendis
+point; je n'étais pas encore éveillée. Elle s'assit à côté de mon lit;
+elle avait posé légèrement une de ses mains sur mon front; elle me
+regardait: l'inquiétude, le trouble et la douleur se succédaient sur son
+visage; et c'est ainsi qu'elle me parut, lorsque j'ouvris les yeux. Elle
+ne me parla point de ce qui s'était passé pendant la nuit; elle me
+demanda seulement si je m'étais couchée de bonne heure; je lui répondis:
+
+«À l'heure que vous m'avez ordonnée.
+
+--Si j'avais reposé.
+
+--Profondément.
+
+--Je m'y attendais... Comment je me trouvais.
+
+--Fort bien. Et vous, chère mère?
+
+--Hélas! me dit-elle, je n'ai vu aucune personne entrer en religion sans
+inquiétude; mais je n'ai éprouvé sur aucune autant de trouble que sur
+vous. Je voudrais bien que vous fussiez heureuse.
+
+--Si vous m'aimez toujours, je le serai.
+
+--Ah! s'il ne tenait qu'à cela! N'avez-vous pensé à rien pendant la
+nuit?
+
+--Non.
+
+--Vous n'avez fait aucun rêve?
+
+--Aucun.
+
+--Qu'est-ce qui se passe à présent dans votre âme?
+
+--Je suis stupide; j'obéis à mon sort sans répugnance et sans goût; je
+sens que la nécessité m'entraîne, et je me laisse aller. Ah! ma chère
+mère, je ne sens rien de cette douce joie, de ce tressaillement, de
+cette mélancolie, de cette douce inquiétude que j'ai quelquefois
+remarquée dans celles qui se trouvaient au moment où je suis. Je suis
+imbécile, je ne saurais même pleurer. On le veut, il le faut, est la
+seule idée qui me vienne... Mais vous ne me dites rien.
+
+--Je ne suis pas venue pour vous entretenir, mais pour vous voir et pour
+vous écouter. J'attends votre mère; tâchez de ne pas m'émouvoir; laissez
+les sentiments s'accumuler dans mon âme; quand elle en sera pleine, je
+vous quitterai. Il faut que je me taise: je me connais; je n'ai qu'un
+jet, mais il est violent, et ce n'est pas avec vous qu'il doit
+s'exhaler. Reposez-vous encore un moment, que je vous voie; dites-moi
+seulement quelques mots, et laissez-moi prendre ici ce que je viens y
+chercher. J'irai, et Dieu fera le reste...»
+
+Je me tus, je me penchai sur mon oreiller, je lui tendis une de mes
+mains qu'elle prit. Elle paraissait méditer et méditer profondément;
+elle avait les yeux fermés avec effort; quelquefois elle les ouvrait,
+les portait en haut, et les ramenait sur moi; elle s'agitait; son âme se
+remplissait de tumulte, se composait et s'agitait ensuite. En vérité,
+cette femme était née pour être prophétesse, elle en avait le visage et
+le caractère. Elle avait été belle; mais l'âge, en affaissant ses traits
+et y pratiquant de grands plis, avait encore ajouté de la dignité à sa
+physionomie. Elle avait les yeux petits, mais ils semblaient ou regarder
+en elle-même, ou traverser les objets voisins, et démêler au delà, à une
+grande distance, toujours dans le passé ou dans l'avenir. Elle me
+serrait quelquefois la main avec force. Elle me demanda brusquement
+quelle heure il était.
+
+«Il est bientôt six heures.
+
+--Adieu, je m'en vais. On va venir vous habiller; je n'y veux pas être,
+cela me distrairait. Je n'ai plus qu'un souci, c'est de garder de la
+modération dans les premiers moments.»
+
+Elle était à peine sortie que la mère des novices et mes compagnes
+entrèrent; on m'ôta les habits de religion, et l'on me revêtit des
+habits du monde; c'est un usage que vous connaissez. Je n'entendis rien
+de ce qu'on disait autour de moi; j'étais presque réduite à l'état
+d'automate; je ne m'aperçus de rien; j'avais seulement par intervalles
+comme de petits mouvements convulsifs. On me disait ce qu'il fallait
+faire; on était souvent obligé de me le répéter, car je n'entendais pas
+de la première fois, et je le faisais; ce n'était pas que je pensasse à
+autre chose, c'est que j'étais absorbée; j'avais la tête lasse comme
+quand on s'est excédé de réflexions. Cependant la supérieure
+s'entretenait avec ma mère. Je n'ai jamais su ce qui s'était passé dans
+cette entrevue qui dura fort longtemps; on m'a dit seulement que, quand
+elles se séparèrent, ma mère était si troublée, qu'elle ne pouvait
+retrouver la porte par laquelle elle était entrée, et que la supérieure
+était sortie les mains fermées et appuyées contre le front.
+
+Cependant les cloches sonnèrent; je descendis. L'assemblée était peu
+nombreuse. Je fus prêchée bien ou mal, je n'entendis rien: on disposa de
+moi pendant toute cette matinée qui a été nulle dans ma vie, car je n'en
+ai jamais connu la durée; je ne sais ni ce que j'ai fait, ni ce que j'ai
+dit. On m'a sans doute interrogée, j'ai sans doute répondu; j'ai
+prononcé des voeux, mais je n'en ai nulle mémoire, et je me suis trouvée
+religieuse aussi innocemment que je fus faite chrétienne; je n'ai pas
+plus compris à toute la cérémonie de ma profession qu'à celle de mon
+baptême, avec cette différence que l'une confère la grâce et que l'autre
+la suppose. Eh bien! monsieur, quoique je n'aie pas réclamé à Longchamp,
+comme j'avais fait à Sainte-Marie, me croyez-vous plus engagée? J'en
+appelle à votre jugement; j'en appelle au jugement de Dieu. J'étais dans
+un état d'abattement si profond, que, quelques jours après, lorsqu'on
+m'annonça que j'étais de choeur, je ne sus ce qu'on voulait dire. Je
+demandai s'il était bien vrai que j'eusse fait profession; je voulus
+voir la signature de mes voeux: il fallut joindre à ces preuves le
+témoignage de toute la communauté, celui de quelques étrangers qu'on
+avait appelés à la cérémonie. M'adressant plusieurs fois à la
+supérieure, je lui disais: «Cela est donc bien vrai?...» et je
+m'attendais toujours qu'elle m'allait répondre: «Non, mon enfant; on
+vous trompe...» Son assurance réitérée ne me convainquait pas, ne
+pouvant concevoir que dans l'intervalle d'un jour entier, aussi
+tumultueux, aussi varié, si plein de circonstances singulières et
+frappantes, je ne m'en rappelasse aucune, pas même le visage de celles
+qui m'avaient servie, ni celui du prêtre qui m'avait prêchée, ni de
+celui qui avait reçu mes voeux; le changement de l'habit religieux en
+habit du monde est la seule chose dont je me ressouvienne; depuis cet
+instant j'ai été ce qu'on appelle physiquement aliénée. Il a fallu des
+mois entiers pour me tirer de cet état; et c'est à la longueur de cette
+espèce de convalescence que j'attribue l'oubli profond de ce qui s'est
+passé: c'est comme ceux qui ont souffert une longue maladie, qui ont
+parlé avec jugement, qui ont reçu les sacrements, et qui, rendus à la
+santé, n'en ont aucune mémoire. J'en ai vu plusieurs exemples dans la
+maison; et je me suis dit à moi-même: «Voilà apparemment ce qui m'est
+arrivé le jour que j'ai fait profession.» Mais il reste à savoir si ces
+actions sont de l'homme, et s'il y est, quoiqu'il paraisse y être.
+
+ * * * * *
+
+Je fis dans la même année trois pertes intéressantes: celle de mon père,
+ou plutôt de celui qui passait pour tel; il était âgé, il avait beaucoup
+travaillé; il s'éteignit: celle de ma supérieure, et celle de ma mère.
+
+Cette digne religieuse sentit de loin son heure approcher; elle se
+condamna au silence; elle fit porter sa bière dans sa chambre; elle
+avait perdu le sommeil, et elle passait les jours et les nuits à méditer
+et à écrire: elle a laissé quinze méditations qui me semblent à moi de
+la plus grande beauté; j'en ai une copie. Si quelque jour vous étiez
+curieux de voir les idées que cet instant suggère, je vous les
+communiquerais; elles sont intitulées: _Les derniers instants de la
+Soeur de Moni_.
+
+À l'approche de sa mort, elle se fit habiller, elle était étendue sur
+son lit: on lui administra les derniers sacrements; elle tenait un
+christ entre ses bras. C'était la nuit; la lueur des flambeaux éclairait
+cette scène lugubre. Nous l'entourions, nous fondions en larmes, sa
+cellule retentissait de cris, lorsque tout à coup ses yeux brillèrent;
+elle se releva brusquement, elle parla; sa voix était presque aussi
+forte que dans l'état de santé; le don qu'elle avait perdu lui revint:
+elle nous reprocha des larmes qui semblaient lui envier un bonheur
+éternel. «Mes enfants, votre douleur vous en impose. C'est là, c'est là,
+disait-elle en montrant le ciel, que je vous servirai; mes yeux
+s'abaisseront sans cesse sur cette maison; j'intercéderai pour vous, et
+je serai exaucée. Approchez toutes, que je vous embrasse, venez recevoir
+ma bénédiction et mes adieux...» C'est en prononçant ces dernières
+paroles que trépassa cette femme rare, qui a laissé après elle des
+regrets qui ne finiront point.
+
+Ma mère mourut au retour d'un petit voyage qu'elle fit, sur la fin de
+l'automne, chez une de ses filles. Elle eut du chagrin, sa santé avait
+été fort affaiblie. Je n'ai jamais su ni le nom de mon père, ni
+l'histoire de ma naissance. Celui qui avait été son directeur et le
+mien, me remit de sa part un petit paquet; c'étaient cinquante louis
+avec un billet, enveloppés et cousus dans un morceau de linge. Il y
+avait dans ce billet:
+
+ * * * * *
+
+«Mon enfant, c'est peu de chose; mais ma conscience ne me permet pas de
+disposer d'une plus grande somme; c'est le reste de ce que j'ai pu
+économiser sur les petits présents de M. Simonin. Vivez saintement,
+c'est le mieux, même pour votre bonheur dans ce monde. Priez pour moi;
+votre naissance est la seule faute importante que j'aie commise;
+aidez-moi à l'expier; et que Dieu me pardonne de vous avoir mise au
+monde, en considération des bonnes oeuvres que vous ferez. Surtout ne
+troublez point la famille; et quoique le choix de l'état que vous avez
+embrassé n'ait pas été aussi volontaire que je l'aurais désiré, craignez
+d'en changer. Que n'ai-je été renfermée dans un couvent pendant toute ma
+vie! je ne serais pas si troublée de la pensée qu'il faut dans un moment
+subir le redoutable jugement. Songez, mon enfant, que le sort de votre
+mère, dans l'autre monde, dépend beaucoup de la conduite que vous
+tiendrez dans celui-ci: Dieu, qui voit tout, m'appliquera, dans sa
+justice, tout le bien et tout le mal que vous ferez. Adieu, Suzanne; ne
+demandez rien à vos soeurs; elles ne sont pas en état de vous secourir;
+n'espérez rien de votre père, il m'a précédée, il a vu le grand jour, il
+m'attend; ma présence sera moins terrible pour lui que la sienne pour
+moi. Adieu encore une fois. Ah! malheureuse mère! Ah! malheureuse
+enfant! Vos soeurs sont arrivées; je ne suis pas contente d'elles: elles
+prennent, elles emportent, elles ont, sous les yeux d'une mère qui se
+meurt, des querelles d'intérêt qui m'affligent. Quand elles s'approchent
+de mon lit, je me retourne de l'autre côté: que verrais-je en elles?
+deux créatures en qui l'indigence a éteint le sentiment de la nature.
+Elles soupirent après le peu que je laisse; elles font au médecin et à
+la garde des questions indécentes, qui marquent avec quelle impatience
+elles attendent le moment où je m'en irai, et qui les saisira de tout ce
+qui m'environne. Elles ont soupçonné, je ne sais comment, que je pouvais
+avoir quelque argent caché entre mes matelas; il n'y a rien qu'elles
+n'aient mis en oeuvre pour me faire lever, et elles y ont réussi; mais
+heureusement mon dépositaire était venu la veille, et je lui avais remis
+ce petit paquet avec cette lettre qu'il a écrite sous ma dictée. Brûlez
+la lettre; et quand vous saurez que je ne suis plus, ce qui sera
+bientôt, vous ferez dire une messe pour moi, et vous y renouvellerez vos
+voeux; car je désire toujours que vous demeuriez en religion: l'idée de
+vous imaginer dans le monde sans secours, sans appui, jeune, achèverait
+de troubler mes derniers instants.»
+
+Mon père mourut le 5 janvier, ma supérieure sur la fin du même mois, et
+ma mère la seconde fête de Noël.
+
+ * * * * *
+
+Ce fut la soeur Sainte-Christine qui succéda à la mère de Moni. Ah!
+monsieur! quelle différence entre l'une et l'autre! Je vous ai dit
+quelle femme c'était que la première. Celle-ci avait le caractère petit,
+une tête étroite et brouillée de superstitions; elle donnait dans les
+opinions nouvelles; elle conférait avec des sulpiciens, des jésuites.
+Elle prit en aversion toutes les favorites de celle qui l'avait
+précédée: en un moment la maison fut pleine de troubles, de haines, de
+médisances, d'accusations, de calomnies et de persécutions: il fallut
+s'expliquer sur des questions de théologie où nous n'entendions rien,
+souscrire à des formules, se plier à des pratiques singulières. La mère
+de Moni n'approuvait point ces exercices de pénitence qui se font sur le
+corps; elle ne s'était macérée que deux fois en sa vie: une fois la
+veille de ma profession, une autre fois dans une pareille circonstance.
+Elle disait de ces pénitences, qu'elles ne corrigeaient d'aucun défaut,
+et qu'elles ne servaient qu'à donner de l'orgueil. Elle voulait que ses
+religieuses se portassent bien, et qu'elles eussent le corps sain et
+l'esprit serein. La première chose, lorsqu'elle entra en charge, ce fut
+de se faire apporter tous les cilices avec les disciplines, et de
+défendre d'altérer les aliments avec de la cendre, de coucher sur la
+dure, et de se pourvoir d'aucun de ces instruments. La seconde, au
+contraire, renvoya à chaque religieuse son cilice et sa discipline, et
+fit retirer l'Ancien et le Nouveau Testament. Les favorites du règne
+antérieur ne sont jamais les favorites du règne qui suit. Je fus
+indifférente, pour ne rien dire de pis, à la supérieure actuelle, par la
+raison que la précédente m'avait chérie; mais je ne tardai pas à empirer
+mon sort par des actions que vous appellerez ou imprudence, ou fermeté,
+selon le coup d'oeil sous lequel vous les considérerez.
+
+La première, ce fut de m'abandonner à toute la douleur que je ressentais
+de la perte de notre première supérieure; d'en faire l'éloge en toute
+circonstance; d'occasionner entre elle et celle qui nous gouvernait des
+comparaisons qui n'étaient pas favorables à celle-ci; de peindre l'état
+de la maison sous les années passées; de rappeler au souvenir la paix
+dont nous jouissions, l'indulgence qu'on avait pour nous, la nourriture
+tant spirituelle que temporelle qu'on nous administrait alors, et
+d'exalter les moeurs, les sentiments, le caractère de la soeur de Moni.
+La seconde, ce fut de jeter au feu le cilice, et de me défaire de ma
+discipline; de prêcher des amies là-dessus, et d'en engager
+quelques-unes à suivre mon exemple; la troisième, de me pourvoir d'un
+Ancien et d'un Nouveau Testament; la quatrième, de rejeter tout parti,
+de m'en tenir au titre de chrétienne, sans accepter le nom de janséniste
+ou de moliniste; la cinquième, de me renfermer rigoureusement dans la
+règle de la maison, sans vouloir rien faire ni en delà ni en deçà;
+conséquemment, de ne me prêter à aucune action surérogatoire, celles
+d'obligation ne me paraissant déjà que trop dures; de ne monter à
+l'orgue que les jours de fête; de ne chanter que quand je serais de
+choeur; de ne plus souffrir qu'on abusât de ma complaisance et de mes
+talents, et qu'on me mît à tout et à tous les jours. Je lus les
+constitutions, je les relus, je les savais par coeur; si l'on
+m'ordonnait quelque chose, ou qui n'y fût pas exprimé clairement, ou qui
+n'y fût pas, ou qui m'y parût contraire, je m'y refusais fermement; je
+prenais le livre, et je disais: «Voilà les engagements que j'ai pris, et
+je n'en ai point pris d'autres.»
+
+Mes discours en entraînèrent quelques-unes. L'autorité des maîtresses se
+trouva très-bornée; elles ne pouvaient plus disposer de nous comme de
+leurs esclaves. Il ne se passait presque aucun jour sans quelque scène
+d'éclat. Dans les cas incertains, mes compagnes me consultaient: et
+j'étais toujours pour la règle contre le despotisme. J'eus bientôt
+l'air, et peut-être un peu le jeu d'une factieuse. Les grands vicaires
+de M. l'archevêque étaient sans cesse appelés; je comparaissais, je me
+défendais, je défendais mes compagnes; et il n'est pas arrivé une seule
+fois qu'on m'ait condamnée, tant j'avais d'attention à mettre la raison
+de mon côté: il était impossible de m'attaquer du côté de mes devoirs,
+je les remplissais avec scrupule. Quant aux petites grâces qu'une
+supérieure est toujours libre d'accorder ou de refuser, je n'en
+demandais point. Je ne paraissais point au parloir; et des visites, ne
+connaissant personne, je n'en recevais point. Mais j'avais brûlé mon
+cilice et jeté là ma discipline; j'avais conseillé la même chose à
+d'autres; je ne voulais entendre parler jansénisme, ni molinisme, ni en
+bien, ni en mal. Quand on me demandait si j'étais soumise à la
+Constitution, je répondais que je l'étais à l'Église; si j'acceptais la
+bulle... que j'acceptais l'Évangile. On visita ma cellule; on y
+découvrit l'Ancien et le Nouveau Testament. Je m'étais échappée en
+discours indiscrets sur l'intimité suspecte de quelques-unes des
+favorites; la supérieure avait des tête-à-tête longs et fréquents avec
+un jeune ecclésiastique, et j'en avais démêlé la raison et le prétexte.
+Je n'omis rien de ce qui pouvait me faire craindre, haïr, me perdre; et
+j'en vins à bout. On ne se plaignit plus de moi aux supérieurs, mais on
+s'occupa à me rendre la vie dure. On défendit aux autres religieuses de
+m'approcher; et bientôt je me trouvai seule; j'avais des amies en petit
+nombre: on se douta qu'elles chercheraient à se dédommager à la dérobée
+de la contrainte qu'on leur imposait, et que, ne pouvant s'entretenir le
+jour avec moi, elles me visiteraient la nuit ou à des heures défendues;
+on nous épia: on me surprit, tantôt avec l'une, tantôt avec une autre;
+l'on fit de cette imprudence tout ce qu'on voulut, et j'en fus châtiée
+de la manière la plus inhumaine; on me condamna des semaines entières à
+passer l'office à genoux, séparée du reste, au milieu du choeur; à vivre
+de pain et d'eau; à demeurer enfermée dans ma cellule; à satisfaire aux
+fonctions les plus viles de la maison. Celles qu'on appelait mes
+complices n'étaient guère mieux traitées. Quand on ne pouvait me trouver
+en faute, on m'en supposait; on me donnait à la fois des ordres
+incompatibles, et l'on me punissait d'y avoir manqué; on avançait les
+heures des offices, des repas; on dérangeait à mon insu toute la
+conduite claustrale, et avec l'attention la plus grande, je me trouvais
+coupable tous les jours, et j'étais tous les jours punie. J'ai du
+courage; mais il n'en est point qui tienne contre l'abandon, la solitude
+et la persécution. Les choses en vinrent au point qu'on se fit un jeu de
+me tourmenter; c'était l'amusement de cinquante personnes liguées. Il
+m'est impossible d'entrer dans tout le petit détail de ces méchancetés;
+on m'empêchait de dormir, de veiller, de prier. Un jour on me volait
+quelques parties de mon vêtement; une autre fois c'étaient mes clefs ou
+mon bréviaire; ma serrure se trouvait embarrassée; ou l'on m'empêchait
+de bien faire, ou l'on dérangeait les choses que j'avais bien faites; on
+me supposait des discours et des actions; on me rendait responsable de
+tout, et ma vie était une suite de délits réels ou simulés, et de
+châtiments.
+
+Ma santé ne tint point à des épreuves si longues et si dures; je tombai
+dans l'abattement, le chagrin et la mélancolie. J'allais dans les
+commencements chercher de la force et de la résignation au pied des
+autels, et j'y en trouvais quelquefois. Je flottais entre la résignation
+et le désespoir, tantôt me soumettant à toute la rigueur de mon sort,
+tantôt pensant à m'en affranchir par des moyens violents. Il y avait au
+fond du jardin un puits profond; combien de fois j'y suis allée! combien
+j'y ai regardé de fois! Il y avait à côté un banc de pierre; combien de
+fois je m'y suis assise, la tête appuyée sur le bord de ce puits!
+Combien de fois, dans le tumulte de mes idées, me suis-je levée
+brusquement et résolue à finir mes peines! Qu'est-ce qui m'a retenue?
+Pourquoi préférais-je alors de pleurer, de crier à haute voix, de fouler
+mon voile aux pieds, de m'arracher les cheveux, et de me déchirer le
+visage avec les ongles? Si c'était Dieu qui m'empêchait de me perdre,
+pourquoi ne pas arrêter aussi tous ces autres mouvements?
+
+Je vais vous dire une chose qui vous paraîtra fort étrange peut-être, et
+qui n'en est pas moins vraie, c'est que je ne doute point que mes
+visites fréquentes vers ce puits n'aient été remarquées, et que mes
+cruelles ennemies ne se soient flattées qu'un jour j'accomplirais un
+dessein qui bouillait au fond de mon coeur. Quand j'allais de ce côté,
+on affectait de s'en éloigner et de regarder ailleurs. Plusieurs fois
+j'ai trouvé la porte du jardin ouverte à des heures où elle devait être
+fermée, singulièrement les jours où l'on avait multiplié sur moi les
+chagrins; l'on avait poussé à bout la violence de mon caractère, et l'on
+me croyait l'esprit aliéné. Mais aussitôt que je crus avoir deviné que
+ce moyen de sortir de la vie était pour ainsi dire offert à mon
+désespoir, qu'on me conduisait à ce puits par la main, et que je le
+trouverais toujours prêt à me recevoir, je ne m'en souciai plus; mon
+esprit se tourna vers d'autres côtés; je me tenais dans les corridors et
+mesurais la hauteur des fenêtres; le soir, en me déshabillant,
+j'essayais, sans y penser, la force de mes jarretières; un autre jour,
+je refusais le manger; je descendais au réfectoire, et je restais le dos
+appuyé contre la muraille, les mains pendantes à mes côtés, les yeux
+fermés, et je ne touchais pas aux mets qu'on avait servis devant moi; je
+m'oubliais si parfaitement dans cet état, que toutes les religieuses
+étaient sorties, et que je restais. On affectait alors de se retirer
+sans bruit, et l'on me laissait là; puis on me punissait d'avoir manqué
+aux exercices. Que vous dirai-je? on me dégoûta de presque tous les
+moyens de m'ôter la vie, parce qu'il me sembla que, loin de s'y opposer,
+on me les présentait. Nous ne voulons pas, apparemment, qu'on nous
+pousse hors de ce monde, et peut-être n'y serais-je plus, si elles
+avaient fait semblant de m'y retenir. Quand on s'ôte la vie, peut-être
+cherche-t-on à désespérer les autres, et la garde-t-on quand on croit
+les satisfaire; ce sont des mouvements qui se passent bien subtilement
+en nous. En vérité, s'il est possible que je me rappelle mon état, quand
+j'étais à côté du puits, il me semble que je criais au dedans de moi à
+ces malheureuses qui s'éloignaient pour favoriser un forfait: «Faites un
+pas de mon côté, montrez-moi le moindre désir de me sauver, accourez
+pour me retenir, et soyez sûres que vous arriverez trop tard.» En
+vérité, je ne vivais que parce qu'elles souhaitaient ma mort.
+L'acharnement à nuire, à tourmenter, se lasse dans le monde; il ne se
+lasse point dans les cloîtres.
+
+ * * * * *
+
+J'en étais là lorsque, revenant sur ma vie passée, je songeai à faire
+résilier mes voeux. J'y rêvai d'abord légèrement. Seule, abandonnée,
+sans appui, comment réussir dans un projet si difficile, même avec les
+secours qui me manquaient? Cependant cette idée me tranquillisa; mon
+esprit se rassit; je fus plus à moi; j'évitai des peines, et je
+supportai plus patiemment celles qui me venaient. On remarqua ce
+changement, et l'on en fut étonné; la méchanceté s'arrêta tout court,
+comme un ennemi lâche qui vous poursuit et à qui l'on fait face au
+moment où il ne s'y attend pas. Une question, monsieur, que j'aurais à
+vous faire, c'est pourquoi, à travers toutes les idées funestes qui
+passent par la tête d'une religieuse désespérée, celle de mettre le feu
+à la maison ne lui vient point. Je ne l'ai point eue, ni d'autres non
+plus, quoique ce soit la chose la plus facile à exécuter: il ne s'agit,
+un jour de grand vent, que de porter un flambeau dans un grenier, dans
+un bûcher, dans un corridor. Il n'y a point de couvents de brûlés; et
+cependant dans ces événements les portes s'ouvrent, et sauve qui peut.
+Ne serait-ce pas qu'on craint le péril pour soi et pour celles qu'on
+aime, et qu'on dédaigne un secours qui nous est commun avec celles qu'on
+hait? Cette dernière idée est bien subtile pour être vraie.
+
+À force de s'occuper d'une chose, on en sent la justice, et même la
+possibilité; on est bien fort quand on en est là. Ce fut pour moi
+l'affaire d'une quinzaine; mon esprit va vite. De quoi s'agissait-il? De
+dresser un mémoire et de le donner à consulter; l'un et l'autre
+n'étaient pas sans danger. Depuis qu'il s'était fait une révolution dans
+ma tête, on m'observait avec plus d'attention que jamais; on me suivait
+de l'oeil; je ne faisais pas un pas qui ne fût éclairé; je ne disais pas
+un mot qu'on ne le pesât. On se rapprocha de moi, on chercha à me
+sonder; on m'interrogeait, on affectait de la commisération et de
+l'amitié; on revenait sur ma vie passée; on m'accusait faiblement, on
+m'excusait; on espérait une meilleure conduite, on me flattait d'un
+avenir plus doux; cependant on entrait à tout moment dans ma cellule, le
+jour, la nuit, sous des prétextes; brusquement, sourdement, on
+entr'ouvrait mes rideaux, et l'on se retirait. J'avais pris l'habitude
+de coucher habillée; j'en avais pris une autre, c'était celle d'écrire
+ma confession. Ces jours-là, qui sont marqués, j'allais demander de
+l'encre et du papier à la supérieure, qui ne m'en refusait pas.
+J'attendis donc le jour de la confession, et en l'attendant je rédigeais
+dans ma tête ce que j'avais à proposer; c'était en abrégé tout ce que je
+viens de vous écrire; seulement je m'expliquais sous des noms empruntés.
+Mais je fis trois étourderies: la première, de dire à la supérieure que
+j'aurais beaucoup de choses à écrire, et de lui demander, sous ce
+prétexte, plus de papier qu'on n'en accorde; la seconde, de m'occuper de
+mon mémoire, et de laisser là ma confession; et la troisième, n'ayant
+point fait de confession et n'étant point préparée à cet acte de
+religion, de ne demeurer au confessionnal qu'un instant. Tout cela fut
+remarqué; et l'on en conclut que le papier que j'avais demandé avait été
+employé autrement que je ne l'avais dit. Mais s'il n'avait pas servi à
+ma confession, comme il était évident, quel usage en avais-je fait?
+
+Sans savoir qu'on prendrait ces inquiétudes, je sentis qu'il ne fallait
+pas qu'on trouvât chez moi un écrit de cette importance. D'abord je
+pensai à le coudre dans mon traversin ou dans mes matelas, puis à le
+cacher dans mes vêtements, à l'enfouir dans le jardin, à le jeter au
+feu. Vous ne sauriez croire combien je fus pressée de l'écrire, et
+combien j'en fus embarrassée quand il fut écrit. D'abord je le cachetai,
+ensuite je le serrai dans mon sein, et j'allai à l'office qui sonnait.
+J'étais dans une inquiétude qui se décelait à mes mouvements. J'étais
+assise à côté d'une jeune religieuse qui m'aimait; quelquefois je
+l'avais vue me regarder en pitié et verser des larmes: elle ne me
+parlait point, mais certainement elle souffrait. Au risque de tout ce
+qui pourrait en arriver, je résolus de lui confier mon papier; dans un
+moment d'oraison où toutes les religieuses se mettent à genoux,
+s'inclinent, et sont comme plongées dans leurs stalles, je tirai
+doucement le papier de mon sein, et je le lui tendis derrière moi; elle
+le prit, et le serra dans le sien. Ce service fut le plus important de
+ceux qu'elle m'avait rendus; mais j'en avais reçu beaucoup d'autres:
+elle s'était occupée pendant des mois entiers à lever, sans se
+compromettre, tous les petits obstacles qu'on apportait à mes devoirs
+pour avoir droit de me châtier; elle venait frapper à ma porte quand il
+était heure de sortir; elle arrangeait ce qu'on dérangeait; elle allait
+sonner ou répondre quand il le fallait; elle se trouvait partout où je
+devais être. J'ignorais tout cela.
+
+Je fis bien de prendre ce parti. Lorsque nous sortîmes du choeur, la
+supérieure me dit: «Soeur Suzanne, suivez-moi...» Je la suivis, puis
+s'arrêtant dans le corridor à une autre porte, «voilà, me dit-elle,
+votre cellule; c'est la soeur Saint-Jérôme qui occupera la vôtre...»
+J'entrai, et elle avec moi. Nous étions toutes deux assises sans parler,
+lorsqu'une religieuse parut avec des habits qu'elle posa sur une chaise;
+et la supérieure me dit: «Soeur Suzanne, déshabillez-vous, et prenez ce
+vêtement...» J'obéis en sa présence; cependant elle était attentive à
+tous mes mouvements. La soeur qui avait apporté mes habits, était à la
+porte; elle rentra, emporta ceux que j'avais quittés, sortit; et la
+supérieure la suivit. On ne me dit point la raison de ces procédés; et
+je ne la demandai point. Cependant on avait cherché partout dans ma
+cellule; on avait décousu l'oreiller et les matelas; on avait déplacé
+tout ce qui pouvait l'être ou l'avoir été; on marcha sur mes traces; on
+alla au confessionnal, à l'église, dans le jardin, au puits, vers le
+banc de pierre; je vis une partie de ces recherches; je soupçonnai le
+reste. On ne trouva rien; mais on n'en resta pas moins convaincu qu'il y
+avait quelque chose. On continua de m'épier pendant plusieurs jours: on
+allait où j'étais allée; on regardait partout, mais inutilement. Enfin
+la supérieure crut qu'il n'était possible de savoir la vérité que par
+moi. Elle entra un jour dans ma cellule, et me dit:
+
+«Soeur Suzanne, vous avez des défauts; mais vous n'avez pas celui de
+mentir; dites-moi donc la vérité: qu'avez-vous fait de tout le papier
+que je vous ai donné?
+
+--Madame, je vous l'ai dit.
+
+--Cela ne se peut, car vous m'en avez demandé beaucoup, et vous n'avez
+été qu'un moment au confessionnal.
+
+--Il est vrai.
+
+--Qu'en avez-vous donc fait?
+
+--Ce que je vous ai dit.
+
+--Eh bien! jurez-moi, par la sainte obéissance que vous avez vouée à
+Dieu, que cela est; et malgré les apparences, je vous croirai.
+
+--Madame, il ne vous est pas permis d'exiger un serment pour une chose
+si légère; et il ne m'est pas permis de le faire. Je ne saurais jurer.
+
+--Vous me trompez, soeur Suzanne, et vous ne savez pas à quoi vous vous
+exposez. Qu'avez-vous fait du papier que je vous ai donné?
+
+--Je vous l'ai dit.
+
+--Où est-il?
+
+--Je ne l'ai plus.
+
+--Qu'en avez-vous fait?
+
+--Ce que l'on fait de ces sortes d'écrits, qui sont inutiles après qu'on
+s'en est servi.
+
+--Jurez-moi, par la sainte obéissance, qu'il a été tout employé à écrire
+votre confession, et que vous ne l'avez plus.
+
+--Madame, je vous le répète, cette seconde chose n'étant pas plus
+importante que la première, je ne saurais jurer.
+
+--Jurez, me dit-elle, ou...
+
+--Je ne jurerai point.
+
+--Vous ne jurerez point?
+
+--Non, madame.
+
+--Vous êtes donc coupable?
+
+--Et de quoi puis-je être coupable?
+
+--De tout; il n'y a rien dont vous ne soyez capable. Vous avez affecté
+de louer celle qui m'avait précédée, pour me rabaisser; de mépriser les
+usages qu'elle avait proscrits, les lois qu'elle avait abolies et que
+j'ai cru devoir rétablir; de soulever toute la communauté; d'enfreindre
+les règles; de diviser les esprits; de manquer à tous vos devoirs; de me
+forcer à vous punir et à punir celles que vous avez séduites, la chose
+qui me coûte le plus. J'aurais pu sévir contre vous par les voies les
+plus dures; je vous ai ménagée: j'ai cru que vous reconnaîtriez vos
+torts, que vous reprendriez l'esprit de votre état, et que vous
+reviendriez à moi; vous ne l'avez pas fait. Il se passe quelque chose
+dans votre esprit qui n'est pas bien; vous avez des projets; l'intérêt
+de la maison exige que je les connaisse, et je les connaîtrai; c'est moi
+qui vous en réponds. Soeur Suzanne, dites-moi la vérité.
+
+--Je vous l'ai dite.
+
+--Je vais sortir; craignez mon retour... je m'assieds; je vous donne
+encore un moment pour vous déterminer... Vos papiers, s'ils existent...
+
+--Je ne les ai plus.
+
+--Ou le serment qu'ils ne contenaient que votre confession.
+
+--Je ne saurais le faire...»
+
+Elle demeura un moment en silence, puis elle sortit et rentra avec
+quatre de ses favorites; elles avaient l'air égaré et furieux. Je me
+jetai à leurs pieds, j'implorai leur miséricorde. Elles criaient toutes
+ensemble: «Point de miséricorde, madame; ne vous laissez pas toucher:
+qu'elle donne ses papiers, ou qu'elle aille en paix[13]...» J'embrassais
+les genoux tantôt de l'une, tantôt de l'autre; je leur disais, en les
+nommant par leurs noms: «Soeur Sainte-Agnès, soeur Sainte-Julie, que
+vous ai-je fait? Pourquoi irritez-vous ma supérieure contre moi? Est-ce
+ainsi que j'en ai usé? Combien de fois n'ai-je pas supplié pour vous?
+vous ne vous en souvenez plus. Vous étiez en faute, et je ne le suis
+pas.»
+
+La supérieure, immobile, me regardait et me disait: «Donne tes papiers,
+malheureuse, ou révèle ce qu'ils contenaient.
+
+--Madame, lui disaient-elles, ne les lui demandez plus, vous êtes trop
+bonne; vous ne la connaissez pas; c'est une âme indocile, dont on ne
+peut venir à bout que par des moyens extrêmes: c'est elle qui vous y
+porte; tant pis pour elle.
+
+--Ma chère mère, lui dis-je, je n'ai rien fait qui puisse offenser ni
+Dieu, ni les hommes, je vous le jure.
+
+--Ce n'est pas là le serment que je veux.
+
+--Elle aura écrit contre nous, contre vous, quelque mémoire au grand
+vicaire, à l'archevêque; Dieu sait comme elle aura peint l'intérieur de
+la maison; on croit aisément le mal. Madame, il faut disposer de cette
+créature, si vous ne voulez pas qu'elle dispose de nous.»
+
+La supérieure ajouta: «Soeur Suzanne, voyez...»
+
+Je me levai brusquement, et je lui dis: «Madame, j'ai tout vu; je sens
+que je me perds; mais un moment plus tôt ou plus tard ne vaut pas la
+peine d'y penser. Faites de moi ce qu'il vous plaira; écoutez leur
+fureur, consommez votre injustice...»
+
+Et à l'instant je leur tendis les bras. Ses compagnes s'en saisirent. On
+m'arracha mon voile; on me dépouilla sans pudeur. On trouva sur mon sein
+un petit portrait de mon ancienne supérieure; on s'en saisit: je
+suppliai qu'on me permît de le baiser encore une fois; on me refusa. On
+me jeta une chemise, on m'ôta mes bas, on me couvrit d'un sac, et l'on
+me conduisit, la tête et les pieds nus, à travers les corridors. Je
+criais, j'appelais à mon secours; mais on avait sonné la cloche pour
+avertir que personne ne parût. J'invoquais le ciel, j'étais à terre, et
+l'on me traînait. Quand j'arrivai au bas des escaliers, j'avais les
+pieds ensanglantés et les jambes meurtries; j'étais dans un état à
+toucher des âmes de bronze. Cependant l'on ouvrit avec de grosses clefs
+la porte d'un petit lieu souterrain, obscur, où l'on me jeta sur une
+natte que l'humidité avait à demi pourrie. Là, je trouvai un morceau de
+pain noir et une cruche d'eau avec quelques vaisseaux nécessaires et
+grossiers. La natte roulée par un bout formait un oreiller; il y avait,
+sur un bloc de pierre, une tête de mort avec un crucifix de bois. Mon
+premier mouvement fut de me détruire; je portai mes mains à ma gorge; je
+déchirai mon vêtement avec mes dents; je poussai des cris affreux; je
+hurlais comme une bête féroce; je me frappai la tête contre les murs; je
+me mis toute en sang; je cherchai à me détruire jusqu'à ce que les
+forces me manquassent, ce qui ne tarda pas. C'est là que j'ai passé
+trois jours; je m'y croyais pour toute ma vie. Tous les matins une de
+mes exécutrices venait, et me disait:
+
+«Obéissez à notre supérieure, et vous sortirez d'ici.
+
+--Je n'ai rien fait, je ne sais ce qu'on me demande. Ah! soeur
+Saint-Clément, il est un Dieu...»
+
+Le troisième jour, sur les neuf heures du soir, on ouvrit la porte;
+c'étaient les mêmes religieuses qui m'avaient conduite. Après l'éloge
+des bontés de notre supérieure, elles m'annoncèrent qu'elle me faisait
+grâce, et qu'on allait me mettre en liberté.
+
+«C'est trop tard, leur dis-je, laissez-moi ici, je veux y mourir.»
+
+Cependant elles m'avaient relevée, et elles m'entraînaient; on me
+reconduisit dans ma cellule, où je trouvai la supérieure.
+
+«J'ai consulté Dieu sur votre sort; il a touché mon coeur: il veut que
+j'aie pitié de vous: et je lui obéis. Mettez-vous à genoux, et
+demandez-lui pardon.»
+
+Je me mis à genoux, et je dis:
+
+«Mon Dieu, je vous demande pardon des fautes que j'ai faites, comme vous
+le demandâtes sur la croix pour moi.
+
+--Quel orgueil! s'écrièrent-elles; elle se compare à Jésus-Christ, et
+elle nous compare aux Juifs qui l'ont crucifié.
+
+--Ne me considérez pas, leur dis-je, mais considérez-vous, et jugez.
+
+--Ce n'est pas tout, me dit la supérieure, jurez-moi, par la sainte
+obéissance, que vous ne parlerez jamais de ce qui s'est passé.
+
+--Ce que vous avez fait est donc bien mal, puisque vous exigez de moi
+par serment que j'en garderai le silence. Personne n'en saura jamais
+rien que votre conscience, je vous le jure.
+
+--Vous le jurez?
+
+--Oui, je vous le jure.»
+
+Cela fait, elles me dépouillèrent des vêtements qu'elles m'avaient
+donnés, et me laissèrent me rhabiller des miens.
+
+ * * * * *
+
+J'avais pris de l'humidité; j'étais dans une circonstance critique;
+j'avais tout le corps meurtri; depuis plusieurs jours je n'avais pris
+que quelques gouttes d'eau avec un peu de pain. Je crus que cette
+persécution serait la dernière que j'aurais à souffrir. C'est par
+l'effet momentané de ces secousses violentes qui montrent combien la
+nature a de force dans les jeunes personnes, que je revins en très-peu
+de temps; et je trouvai, quand je reparus, toute la communauté persuadée
+que j'avais été malade. Je repris les exercices de la maison et ma place
+à l'église. Je n'avais pas oublié mon papier, ni la jeune soeur à qui je
+l'avais confié; j'étais sûre qu'elle n'avait point abusé de ce dépôt,
+mais qu'elle ne l'avait pas gardé sans inquiétude. Quelques jours après
+ma sortie de prison, au choeur, au moment même où je le lui avais donné,
+c'est-à-dire lorsque nous nous mettons à genoux et qu'inclinées les unes
+vers les autres nous disparaissons dans nos stalles, je me sentis tirer
+doucement par ma robe; je tendis la main, et l'on me donna un billet qui
+ne contenait que ces mots: «Combien vous m'avez inquiétée! Et ce cruel
+papier, que faut-il que j'en fasse?...» Après avoir lu celui-ci, je le
+roulai dans mes mains, et je l'avalai. Tout cela se passait au
+commencement du carême. Le temps approchait où la curiosité d'entendre
+appelle à Longchamp la bonne et la mauvaise compagnie de Paris. J'avais
+la voix très-belle; j'en avais peu perdu. C'est dans les maisons
+religieuses qu'on est attentif aux plus petits intérêts; on eut quelques
+ménagements pour moi; je jouis d'un peu plus de liberté; les soeurs que
+j'instruisais au chant purent approcher de moi sans conséquence; celle à
+qui j'avais confié mon mémoire en était une. Dans les heures de
+récréation que nous passions au jardin, je la prenais à l'écart, je la
+faisais chanter; et pendant qu'elle chantait, voici ce que je lui dis:
+
+«Vous connaissez beaucoup de monde, moi je ne connais personne. Je ne
+voudrais pas que vous vous compromissiez; j'aimerais mieux mourir ici
+que de vous exposer au soupçon de m'avoir servie; mon amie, vous seriez
+perdue, je le sais, cela ne me sauverait pas; et quand votre perte me
+sauverait, je ne voudrais point de mon salut à ce prix.
+
+--Laissons cela, me dit-elle; de quoi s'agit-il?
+
+--Il s'agit de faire passer sûrement cette consultation à quelque habile
+avocat, sans qu'il sache de quelle maison elle vient, et d'en obtenir
+une réponse que vous me rendrez à l'église ou ailleurs.
+
+--À propos, me dit-elle, qu'avez-vous fait de mon billet?
+
+--Soyez tranquille, je l'ai avalé.
+
+--Soyez tranquille vous-même, je penserai à votre affaire.»
+
+Vous remarquerez, monsieur, que je chantais tandis qu'elle me parlait,
+qu'elle chantait tandis que je lui répondais, et que notre conversation
+était entrecoupée de traits de chant. Cette jeune personne, monsieur,
+est encore dans la maison; son bonheur est entre vos mains; si l'on
+venait à découvrir ce qu'elle a fait pour moi, il n'y a sorte de
+tourments auxquels elle ne fût exposée. Je ne voudrais pas lui avoir
+ouvert la porte d'un cachot; j'aimerais mieux y rentrer. Brûlez donc ces
+lettres, monsieur; si vous en séparez l'intérêt que vous voulez bien
+prendre à mon sort, elles ne contiennent rien qui vaille la peine d'être
+conservé.
+
+Voilà ce que je vous disais alors: mais, hélas! elle n'est plus, et je
+reste seule...
+
+Elle ne tarda pas à me tenir parole, et à m'en informer à notre manière
+accoutumée. La semaine sainte arriva; le concours à nos ténèbres fut
+nombreux. Je chantai assez bien pour exciter avec tumulte ces scandaleux
+applaudissements que l'on donne à vos comédiens dans leurs salles de
+spectacle, et qui ne devraient jamais être entendus dans les temples du
+Seigneur, surtout pendant les jours solennels et lugubres où l'on
+célèbre la mémoire de son fils attaché sur la croix pour l'expiation des
+crimes du genre humain. Mes jeunes élèves étaient bien préparées;
+quelques-unes avaient de la voix; presque toutes de l'expression et du
+goût; et il me parut que le public les avait entendues avec plaisir, et
+que la communauté était satisfaite du succès de mes soins.
+
+Vous savez, monsieur, que le jeudi l'on transporte le Saint-Sacrement de
+son tabernacle dans un reposoir particulier, où il reste jusqu'au
+vendredi matin. Cet intervalle est rempli par les adorations successives
+des religieuses, qui se rendent au reposoir les unes après les autres,
+ou deux à deux. Il y a un tableau qui indique à chacune son heure
+d'adoration; que je fus contente d'y lire: La soeur Sainte-Suzanne et la
+soeur Sainte-Ursule, depuis deux heures du matin jusqu'à trois! Je me
+rendis au reposoir à l'heure marquée; ma compagne y était. Nous nous
+plaçâmes l'une à côté de l'autre sur les marches de l'autel; nous nous
+prosternâmes ensemble, nous adorâmes Dieu pendant une demi-heure. Au
+bout de ce temps, ma jeune amie me tendit la main et me la serra en
+disant:
+
+«Nous n'aurons peut-être jamais l'occasion de nous entretenir aussi
+longtemps et aussi librement; Dieu connaît la contrainte où nous vivons,
+et il nous pardonnera si nous partageons un temps que nous lui devons
+tout entier. Je n'ai pas lu votre mémoire; mais il n'est pas difficile
+de deviner ce qu'il contient; j'en aurai incessamment la réponse. Mais
+si cette réponse vous autorise à poursuivre la résiliation de vos voeux,
+ne voyez-vous pas qu'il faudra nécessairement que vous confériez avec
+des gens de loi?
+
+--Il est vrai.
+
+--Que vous aurez besoin de liberté?
+
+--Il est vrai.
+
+--Et que si vous faites bien, vous profiterez des dispositions présentes
+pour vous en procurer?
+
+--J'y ai pensé.
+
+--Vous le ferez donc?
+
+--Je verrai.
+
+--Autre chose: si votre affaire s'entame, vous demeurerez ici abandonnée
+à toute la fureur de la communauté. Avez-vous prévu les persécutions qui
+vous attendent?
+
+--Elles ne seront pas plus grandes que celles que j'ai souffertes.
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Pardonnez-moi. D'abord on n'osera disposer de ma liberté.
+
+--Et pourquoi cela?
+
+--Parce qu'alors je serai sous la protection des lois: il faudra me
+représenter; je serai, pour ainsi dire, entre le monde et le cloître;
+j'aurai la bouche ouverte, la liberté de me plaindre; je vous attesterai
+toutes; on n'osera avoir des torts dont je pourrais me plaindre; on
+n'aura garde de rendre une affaire mauvaise. Je ne demanderais pas mieux
+qu'on en usât mal avec moi; mais on ne le fera pas: soyez sûre qu'on
+prendra une conduite tout opposée. On me sollicitera, on me représentera
+le tort que je vais me faire à moi-même et à la maison; et comptez qu'on
+n'en viendra aux menaces que quand on aura vu que la douceur et la
+séduction ne pourront rien, et qu'on s'interdira les voies de force.
+
+--Mais il est incroyable que vous ayez tant d'aversion pour un état dont
+vous remplissez si facilement et si scrupuleusement les devoirs.
+
+--Je la sens cette aversion; je l'apportai en naissant, et elle ne me
+quittera pas. Je finirais par être une mauvaise religieuse; il faut
+prévenir ce moment.
+
+--Mais si par malheur vous succombez?
+
+--Si je succombe, je demanderai à changer de maison, ou je mourrai dans
+celle-ci.
+
+--On souffre longtemps, avant que de mourir. Ah! mon amie, votre
+démarche me fait frémir: je tremble que vos voeux ne soient résiliés, et
+qu'ils ne le soient pas. S'ils le sont, que deviendrez-vous? Que
+ferez-vous dans le monde? Vous avez de la figure, de l'esprit et des
+talents; mais on dit que cela ne mène à rien avec la vertu; et je sais
+que vous ne vous départirez pas de cette dernière qualité.
+
+--Vous me rendez justice, mais vous ne la rendez pas à la vertu; c'est
+sur elle seule que je compte; plus elle est rare parmi les hommes, plus
+elle y doit être considérée.
+
+--On la loue, mais on ne fait rien pour elle.
+
+--C'est elle qui m'encourage et qui me soutient dans mon projet. Quoi
+qu'on m'objecte, on respectera mes moeurs; on ne dira pas, du moins,
+comme de la plupart des autres, que je sois entraînée hors de mon état
+par une passion déréglée: je ne vois personne, je ne connais personne.
+Je demande à être libre, parce que le sacrifice de ma liberté n'a pas
+été volontaire. Avez-vous lu mon mémoire?
+
+--Non; j'ai ouvert le paquet que vous m'avez donné, parce qu'il était
+sans adresse, et que j'ai dû penser qu'il était pour moi; mais les
+premières lignes m'ont détrompée, et je n'ai pas été plus loin. Que vous
+fûtes bien inspirée de me l'avoir remis! un moment plus tard, on
+l'aurait trouvé sur vous... Mais l'heure qui finit notre station
+approche, prosternons-nous; que celles qui vont nous succéder nous
+trouvent dans la situation où nous devons être. Demandez à Dieu qu'il
+vous éclaire et qu'il vous conduise; je vais unir ma prière et mes
+soupirs aux vôtres.»
+
+J'avais l'âme un peu soulagée. Ma compagne priait droite; moi, je me
+prosternai; mon front était appuyé contre la dernière marche de l'autel,
+et mes bras étaient étendus sur les marches supérieures. Je ne crois pas
+m'être jamais adressée à Dieu avec plus de consolation et de ferveur; le
+coeur me palpitait avec violence; j'oubliai en un instant tout ce qui
+m'environnait. Je ne sais combien je restai dans cette position, ni
+combien j'y serais encore restée; mais je fus un spectacle bien
+touchant, il le faut croire, pour ma compagne et pour les deux
+religieuses qui survinrent. Quand je me relevai, je crus être seule; je
+me trompais; elles étaient toutes les trois placées derrière moi et
+fondant en larmes: elles n'avaient osé m'interrompre; elles attendaient
+que je sortisse de moi-même de l'état de transport et d'effusion où
+elles me voyaient. Quand je me retournai de leur côté, mon visage avait
+sans doute un caractère bien imposant, si j'en juge par l'effet qu'il
+produisit sur elles et par ce qu'elles ajoutèrent, que je ressemblais
+alors à notre ancienne supérieure, lorsqu'elle nous consolait, et que ma
+vue leur avait causé le même tressaillement. Si j'avais eu quelque
+penchant à l'hypocrisie ou au fanatisme, et que j'eusse voulu jouer un
+rôle dans la maison, je ne doute point qu'il ne m'eût réussi. Mon âme
+s'allume facilement, s'exalte, se touche; et cette bonne supérieure m'a
+dit cent fois en m'embrassant que personne n'aurait aimé Dieu comme moi;
+que j'avais un coeur de chair et les autres un coeur de pierre. Il est
+sûr que j'éprouvais une facilité extrême à partager son extase; et que,
+dans les prières qu'elle faisait à haute voix, quelquefois il m'arrivait
+de prendre la parole, de suivre le fil de ses idées et de rencontrer,
+comme d'inspiration, une partie de ce qu'elle aurait dit elle-même. Les
+autres l'écoutaient en silence ou la suivaient, moi je l'interrompais,
+ou je la devançais, ou je parlais avec elle. Je conservais
+très-longtemps l'impression que j'avais prise; et il fallait apparemment
+que je lui en restituasse quelque chose; car si l'on discernait dans les
+autres qu'elles avaient conversé avec elle, on discernait en elle
+qu'elle avait conversé avec moi. Mais qu'est-ce que cela signifie, quand
+la vocation n'y est pas?... Notre station finie, nous cédâmes la place à
+celles qui nous succédaient; nous nous embrassâmes bien tendrement, ma
+jeune compagne et moi, avant que de nous séparer.
+
+La scène du reposoir fit bruit dans la maison; ajoutez à cela le succès
+de nos ténèbres du vendredi saint: je chantai, je touchai de l'orgue, je
+fus applaudie. Ô têtes folles de religieuses! je n'eus presque rien à
+faire pour me réconcilier avec toute la communauté; on vint au-devant de
+moi, la supérieure la première. Quelques personnes du monde cherchèrent
+à me connaître; cela cadrait trop bien avec mon projet pour m'y refuser.
+Je vis M. le premier président, madame de Soubise, et une foule
+d'honnêtes gens, des moines, des prêtres, des militaires, des
+magistrats, des femmes pieuses, des femmes du monde; et parmi tout cela
+cette sorte d'étourdis que vous appelez des _talons rouges_, et que
+j'eus bientôt congédiés. Je ne cultivai de connaissances que celles
+qu'on ne pouvait m'objecter; j'abandonnai le reste à celles de nos
+religieuses qui n'étaient pas si difficiles.
+
+J'oubliais de vous dire que la première marque de bonté qu'on me donna,
+ce fut de me rétablir dans ma cellule. J'eus le courage de redemander le
+petit portrait de notre ancienne supérieure; et l'on n'eut pas celui de
+me le refuser; il a repris sa place sur mon coeur, il y demeurera tant
+que je vivrai. Tous les matins, mon premier mouvement est d'élever mon
+âme à Dieu, le second est de le baiser; lorsque je veux prier et que je
+me sens l'âme froide, je le détache de mon cou, je le place devant moi,
+je le regarde, et il m'inspire. C'est bien dommage que nous n'ayons pas
+connu les saints personnages, dont les simulacres sont exposés à notre
+vénération; ils feraient bien une autre impression sur nous; ils ne nous
+laisseraient pas à leurs pieds ou devant eux aussi froids que nous y
+demeurons.
+
+ * * * * *
+
+J'eus la réponse à mon mémoire; elle était d'un M. Manouri[14], ni
+favorable ni défavorable. Avant que de prononcer sur cette affaire, on
+demandait un grand nombre d'éclaircissements auxquels il était difficile
+de satisfaire sans se voir; je me nommai donc; et j'invitai M. Manouri à
+se rendre à Longchamp. Ces messieurs se déplacent difficilement;
+cependant il vint. Nous nous entretînmes très-longtemps; nous convînmes
+d'une correspondance par laquelle il me ferait parvenir sûrement ses
+demandes, et je lui enverrais mes réponses. J'employai de mon côté tout
+le temps qu'il donnait à mon affaire, à disposer les esprits, à
+intéresser à mon sort et à me faire des protections. Je me nommai, je
+révélai ma conduite dans la première maison que j'avais habitée, ce que
+j'avais souffert dans la maison domestique, les peines qu'on m'avait
+faites en couvent, ma réclamation à Sainte-Marie, mon séjour à
+Longchamp, ma prise d'habit, ma profession, la cruauté avec laquelle
+j'avais été traitée depuis que j'avais consommé mes voeux. On me
+plaignit, on m'offrit du secours; je retins la bonne volonté qu'on me
+témoignait pour le temps où je pourrais en avoir besoin, sans
+m'expliquer davantage. Rien ne transpirait dans la maison; j'avais
+obtenu de Rome la permission de réclamer contre mes voeux; incessamment
+l'action allait être intentée, qu'on était là-dessus dans une sécurité
+profonde. Je vous laisse donc à penser quelle fut la surprise de ma
+supérieure, lorsqu'on lui signifia, au nom de soeur Marie-Suzanne
+Simonin, une protestation contre ses voeux, avec la demande de quitter
+l'habit de religion, et de sortir du cloître pour disposer d'elle comme
+elle le jugerait à propos.
+
+J'avais bien prévu que je trouverais plusieurs sortes d'opposition;
+celle des lois, celles de la maison religieuse, et celles de mes
+beaux-frères et soeurs alarmés: ils avaient eu tout le bien de la
+famille; et libre, j'aurais eu des reprises considérables à faire sur
+eux. J'écrivis à mes soeurs; je les suppliai de n'apporter aucune
+opposition à ma sortie; j'en appelai à leur conscience sur le peu de
+liberté de mes voeux; je leur offris un désistement par acte authentique
+de toutes mes prétentions à la succession de mon père et de ma mère; je
+n'épargnai rien pour leur persuader que ce n'était ici une démarche ni
+d'intérêt, ni de passion. Je ne m'en imposai point sur leurs sentiments;
+cet acte que je leur proposais, fait tandis que j'étais encore engagée
+en religion, devenait invalide; et il était trop incertain pour elles
+que je le ratifiasse quand je serais libre: et puis leur convenait-il
+d'accepter mes propositions? Laisseront-elles une soeur sans asile et
+sans fortune? Jouiront-elles de son bien? Que dira-t-on dans le monde?
+Si elle vient nous demander du pain, la refuserons-nous? S'il lui prend
+fantaisie de se marier, qui sait la sorte d'homme qu'elle épousera? Et
+si elle a des enfants?... Il faut contrarier de toute notre force cette
+dangereuse tentative... Voilà ce qu'elles se dirent et ce qu'elles
+firent.
+
+À peine la supérieure eut-elle reçu l'acte juridique de ma demande,
+qu'elle accourut dans ma cellule.
+
+«Comment, soeur Sainte-Suzanne, me dit-elle, vous voulez nous quitter?
+
+--Oui, madame.
+
+--Et vous allez appeler de vos voeux?
+
+--Oui, madame.
+
+--Ne les avez-vous pas faits librement?
+
+--Non, madame.
+
+--Et qui est-ce qui vous a contrainte?
+
+--Tout.
+
+--Monsieur votre père?
+
+--Mon père.
+
+--Madame votre mère?
+
+--Elle-même.
+
+--Et pourquoi ne pas réclamer au pied des autels?
+
+--J'étais si peu à moi, que je ne me rappelle pas même d'y avoir
+assisté.
+
+--Pouvez-vous parler ainsi?
+
+--Je dis la vérité.
+
+--Quoi! vous n'avez pas entendu le prêtre vous demander: Soeur
+Sainte-Suzanne Simonin, promettez-vous à Dieu obéissance, chasteté et
+pauvreté?
+
+--Je n'en ai pas mémoire.
+
+--Vous n'avez pas répondu qu'oui?
+
+--Je n'en ai pas mémoire.
+
+--Et vous imaginez que les hommes vous en croiront?
+
+--Ils m'en croiront ou non; mais le fait n'en sera pas moins vrai.
+
+--Chère enfant, si de pareils prétextes étaient écoutés, voyez quels
+abus il s'ensuivrait! Vous avez fait une démarche inconsidérée; vous
+vous êtes laissé entraîner par un sentiment de vengeance; vous avez à
+coeur les châtiments que vous m'avez obligée de vous infliger; vous avez
+cru qu'ils suffisaient pour rompre vos voeux; vous vous êtes trompée,
+cela ne se peut ni devant les hommes, ni devant Dieu. Songez que le
+parjure est le plus grand de tous les crimes; que vous l'avez déjà
+commis dans votre coeur; et que vous allez le consommer.
+
+--Je ne serai point parjure, je n'ai rien juré.
+
+--Si l'on a eu quelques torts avec vous, n'ont-ils pas été réparés?
+
+--Ce ne sont point ces torts qui m'ont déterminée.
+
+--Qu'est-ce donc?
+
+--Le défaut de vocation, le défaut de liberté dans mes voeux.
+
+--Si vous n'étiez point appelée; si vous étiez contrainte, que ne le
+disiez-vous quand il en était temps?
+
+--Et à quoi cela m'aurait-il servi?
+
+--Que ne montriez-vous la même fermeté que vous eûtes à Sainte-Marie?
+
+--Est-ce que la fermeté dépend de nous? Je fus ferme la première fois;
+la seconde, j'étais imbécile.
+
+--Que n'appeliez-vous un homme de loi? Que ne protestiez-vous? Vous avez
+eu les vingt-quatre heures pour constater votre regret.
+
+--Savais-je rien de ces formalités? Quand je les aurais sues, étais-je
+en état d'en user? Quand j'aurais été en état d'en user, l'aurais-je pu?
+Quoi! madame, ne vous êtes-vous pas aperçue vous-même de mon aliénation?
+Si je vous prends à témoin, jurerez-vous que j'étais saine d'esprit?
+
+--Je le jurerai!
+
+--Eh bien! madame, c'est vous, et non pas moi, qui serez parjure.
+
+--Mon enfant, vous allez faire un éclat inutile. Revenez à vous, je vous
+en conjure par votre propre intérêt, par celui de la maison; ces sortes
+d'affaires ne se suivent point sans des discussions scandaleuses.
+
+--Ce ne sera pas ma faute.
+
+--Les gens du monde sont méchants; on fera les suppositions les plus
+défavorables à votre esprit, à votre coeur, à vos moeurs; on croira...
+
+--Tout ce qu'on voudra.
+
+--Mais parlez-moi à coeur ouvert; si vous avez quelque mécontentement
+secret, quel qu'il soit, il y a du remède.
+
+--J'étais, je suis et je serai toute ma vie mécontente de mon état.
+
+--L'esprit séducteur qui nous environne sans cesse, et qui cherche à
+nous perdre, aurait-il profité de la liberté trop grande qu'on vous a
+accordée depuis peu, pour vous inspirer quelque penchant funeste?
+
+--Non, madame: vous savez que je ne fais pas un serment sans peine:
+j'atteste Dieu que mon coeur est innocent, et qu'il n'y eut jamais aucun
+sentiment honteux.
+
+--Cela ne se conçoit pas.
+
+--Rien cependant, madame, n'est plus facile à concevoir. Chacun a son
+caractère, et j'ai le mien; vous aimez la vie monastique, et je la hais;
+vous avez reçu de Dieu les grâces de votre état, et elles me manquent
+toutes; vous vous seriez perdue dans le monde; et vous assurez ici votre
+salut; je me perdrais ici, et j'espère me sauver dans le monde; je suis
+et je serai une mauvaise religieuse.
+
+--Et pourquoi? Personne ne remplit mieux ses devoirs que vous.
+
+--Mais c'est avec peine et à contre-coeur.
+
+--Vous en méritez davantage.
+
+--Personne ne peut savoir mieux que moi ce que je mérite; et je suis
+forcée de m'avouer qu'en me soumettant à tout, je ne mérite rien. Je
+suis lasse d'être une hypocrite; en faisant ce qui sauve les autres, je
+me déteste et je me damne. En un mot, madame, je ne connais de
+véritables religieuses que celles qui sont retenues ici par leur goût
+pour la retraite, et qui y resteraient quand elles n'auraient autour
+d'elles ni grilles, ni murailles qui les retinssent. Il s'en manque bien
+que je sois de ce nombre: mon corps est ici, mais mon coeur n'y est pas;
+il est au dehors: et s'il fallait opter entre la mort et la clôture
+perpétuelle, je ne balancerais pas à mourir. Voilà mes sentiments.
+
+--Quoi! vous quitterez sans remords ce voile, ces vêtements qui vous ont
+consacrée à Jésus-Christ?
+
+--Oui, madame, parce que je les ai pris sans réflexion et sans
+liberté...»
+
+Je lui répondis avec bien de la modération, car ce n'était pas là ce que
+mon coeur me suggérait; il me disait: «Oh! que ne suis-je au moment où
+je pourrai les déchirer et les jeter loin de moi!...»
+
+Cependant ma réponse l'atterra; elle pâlit, elle voulut encore parler;
+mais ses lèvres tremblaient; elle ne savait pas trop ce qu'elle avait
+encore à me dire. Je me promenais à grands pas dans ma cellule, et elle
+s'écriait:
+
+«Ô mon Dieu! que diront nos soeurs? Ô Jésus, jetez sur elle un regard de
+pitié! Soeur Sainte-Suzanne!
+
+--Madame.
+
+--C'est donc un parti pris? Vous voulez nous déshonorer, nous rendre et
+devenir la fable publique, vous perdre!
+
+--Je veux sortir d'ici.
+
+--Mais si ce n'est que la maison qui vous déplaise...
+
+--C'est la maison, c'est mon état, c'est la religion; je ne veux être
+renfermée ni ici ni ailleurs.
+
+--Mon enfant, vous êtes possédée du démon; c'est lui qui vous agite, qui
+vous fait parler, qui vous transporte; rien n'est plus vrai: voyez dans
+quel état vous êtes!»
+
+En effet, je jetai les yeux sur moi, et je vis que ma robe était en
+désordre, que ma guimpe s'était tournée presque sens devant derrière, et
+que mon voile était tombé sur mes épaules. J'étais ennuyée des propos de
+cette méchante supérieure qui n'avait avec moi qu'un ton radouci et
+faux; et je lui dis avec dépit:
+
+«Non, madame, non, je ne veux plus de ce vêtement, je n'en veux plus...»
+
+Cependant je tâchais de rajuster mon voile; mes mains tremblaient; et
+plus je m'efforçais à l'arranger, plus je le dérangeais: impatientée, je
+le saisis avec violence, je l'arrachai, je le jetai par terre, et je
+restai devant ma supérieure, le front ceint d'un bandeau, et la tête
+échevelée. Cependant elle, incertaine si elle devait rester, allait et
+venait en disant:
+
+«Ô Jésus! elle est possédée; rien n'est plus vrai, elle est possédée...»
+
+Et l'hypocrite se signait avec la croix de son rosaire.
+
+Je ne tardai pas à revenir à moi; je sentis l'indécence de mon état et
+l'imprudence de mes discours; je me composai de mon mieux; je ramassai
+mon voile et je le remis; puis, me tournant vers elle, je lui dis:
+
+«Madame, je ne suis ni folle, ni possédée; je suis honteuse de mes
+violences, et je vous en demande pardon; mais jugez par là combien
+l'état de religieuse me convient peu, et combien il est juste que je
+cherche à m'en tirer, si je puis.»
+
+Elle, sans m'écouter, répétait: «Que dira le monde? Que diront nos
+soeurs?
+
+--Madame, lui dis-je, voulez-vous éviter un éclat; il y aurait un moyen.
+Je ne cours point après ma dot; je ne demande que la liberté: je ne dis
+point que vous m'ouvriez les portes; mais faites seulement aujourd'hui,
+demain, après, qu'elles soient mal gardées; et ne vous apercevez de mon
+évasion que le plus tard que vous pourrez...
+
+--Malheureuse! qu'osez-vous me proposer?
+
+--Un conseil qu'une bonne et sage supérieure devrait suivre avec toutes
+celles pour qui leur couvent est une prison; et le couvent en est une
+pour moi mille fois plus affreuse que celles qui renferment les
+malfaiteurs; il faut que j'en sorte ou que j'y périsse. Madame, lui
+dis-je en prenant un ton grave et un regard assuré, écoutez-moi: si les
+lois auxquelles je me suis adressée trompaient mon attente; et que,
+poussée par des mouvements d'un désespoir que je ne connais que trop...
+vous avez un puits... il y a des fenêtres dans la maison... partout on a
+des murs devant soi... on a un vêtement qu'on peut dépecer... des mains
+dont on peut user...
+
+--Arrêtez, malheureuse! vous me faites frémir. Quoi! vous pourriez...
+
+--Je pourrais, au défaut de tout ce qui finit brusquement les maux de la
+vie, repousser les aliments; on est maître de boire et de manger, ou de
+n'en rien faire... S'il arrivait, après ce que je viens de vous dire,
+que j'eusse le courage..., et vous savez que je n'en manque pas, et
+qu'il en faut plus quelquefois pour vivre que pour mourir...,
+transportez-vous au jugement de Dieu, et dites-moi laquelle de la
+supérieure ou de sa religieuse lui semblerait la plus coupable?...
+Madame, je ne redemande ni ne redemanderai jamais rien à la maison;
+épargnez-moi un forfait, épargnez-vous de longs remords: concertons
+ensemble...
+
+--Y pensez-vous, soeur Sainte-Suzanne? Que je manque au premier de mes
+devoirs, que je donne les mains au crime, que je partage un sacrilége!
+
+--Le vrai sacrilége, madame, c'est moi qui le commets tous les jours en
+profanant par le mépris les habits sacrés que je porte. Ôtez-les-moi,
+j'en suis indigne; faites chercher dans le village les haillons de la
+paysanne la plus pauvre; et que la clôture me soit entr'ouverte.
+
+--Et où irez-vous pour être mieux?
+
+--Je ne sais où j'irai; mais on n'est mal qu'où Dieu ne nous veut point:
+et Dieu ne me veut point ici.
+
+--Vous n'avez rien.
+
+--Il est vrai; mais l'indigence n'est pas ce que je crains le plus.
+
+--Craignez les désordres auxquels elle entraîne.
+
+--Le passé me répond de l'avenir; si j'avais voulu écouter le crime, je
+serais libre. Mais s'il me convient de sortir de cette maison, ce sera,
+ou de votre consentement, ou par l'autorité des lois. Vous pouvez
+opter...»
+
+Cette conversation avait duré. En me la rappelant, je rougis des choses
+indiscrètes et ridicules que j'avais faites et dites; mais il était trop
+tard. La supérieure en était encore à ses exclamations «que dira le
+monde! que diront nos soeurs!» lorsque la cloche qui nous appelait à
+l'office vint nous séparer. Elle me dit en me quittant:
+
+«Soeur Sainte-Suzanne, vous allez à l'église; demandez à Dieu qu'il vous
+touche et qu'il vous rende l'esprit de votre état; interrogez votre
+conscience, et croyez ce qu'elle vous dira: il est impossible qu'elle ne
+vous fasse des reproches. Je vous dispense du chant.»
+
+Nous descendîmes presque ensemble. L'office s'acheva: à la fin de
+l'office, lorsque toutes les soeurs étaient sur le point de se séparer,
+elle frappa sur son bréviaire et les arrêta.
+
+«Mes soeurs, leur dit-elle, je vous invite à vous jeter au pied des
+autels, et à implorer la miséricorde de Dieu sur une religieuse qu'il a
+abandonnée, qui a perdu le goût et l'esprit de la religion, et qui est
+sur le point de se porter à une action sacrilége aux yeux de Dieu, et
+honteuse aux yeux des hommes.»
+
+Je ne saurais vous peindre la surprise générale; en un clin d'oeil,
+chacune, sans se remuer, eut parcouru le visage de ses compagnes,
+cherchant à démêler la coupable à son embarras. Toutes se prosternèrent
+et prièrent en silence. Au bout d'un espace de temps assez considérable,
+la prieure entonna à voix basse le _Veni, Creator_, et toutes
+continuèrent à voix basse le _Veni, Creator_; puis, après un second
+silence, la prieure frappa sur son pupitre, et l'on sortit.
+
+Je vous laisse à penser le murmure qui s'éleva dans la communauté: «Qui
+est-ce? Qui n'est-ce pas? Qu'a-t-elle fait? Que veut-elle faire?...» Ces
+soupçons ne durèrent pas longtemps. Ma demande commençait à faire du
+bruit dans le monde; je recevais des visites sans fin: les uns
+m'apportaient des reproches, d'autres m'apportaient des conseils;
+j'étais approuvée des uns, j'étais blâmée des autres. Je n'avais qu'un
+moyen de me justifier aux yeux de tous, c'était de les instruire de la
+conduite de mes parents; et vous concevez quel ménagement j'avais à
+garder sur ce point; il n'y avait que quelques personnes, qui me
+restèrent sincèrement attachées, et M. Manouri, qui s'était chargé de
+mon affaire, à qui je pusse m'ouvrir entièrement. Lorsque j'étais
+effrayée des tourments dont j'étais menacée, ce cachot, où j'avais été
+traînée une fois, se représentait à mon imagination dans toute son
+horreur; je connaissais la fureur des religieuses. Je communiquai mes
+craintes à M. Manouri; et il me dit: «Il est impossible de vous éviter
+toutes sortes de peines: vous en aurez, vous avez dû vous y attendre; il
+faut vous armer de patience, et vous soutenir par l'espoir qu'elles
+finiront. Pour ce cachot, je vous promets que vous n'y rentrerez jamais;
+c'est mon affaire...» En effet, quelques jours après il apporta un ordre
+à la supérieure de me représenter toutes et quantes fois elle en serait
+requise.
+
+Le lendemain, après l'office, je fus encore recommandée aux prières
+publiques de la communauté: l'on pria en silence, et l'on dit à voix
+basse la même hymne que la veille. Même cérémonie le troisième jour,
+avec cette différence que l'on m'ordonna de me placer debout au milieu
+du choeur, et que l'on récita les prières pour les agonisants, les
+litanies des Saints, avec le refrain _ora pro eâ_. Le quatrième jour, ce
+fut une momerie qui marquait bien le caractère bizarre de la supérieure.
+À la fin de l'office, on me fit coucher dans une bière au milieu du
+choeur; on plaça des chandeliers à mes côtés, avec un bénitier; on me
+couvrit d'un suaire, et l'on récita l'office des morts, après lequel
+chaque religieuse, en sortant, me jeta de l'eau bénite, en disant:
+_Requiescat in pace._ Il faut entendre la langue des couvents, pour
+connaître l'espèce de menace contenue dans ces derniers mots. Deux
+religieuses relevèrent le suaire, éteignirent les cierges, et me
+laissèrent là, trempée jusqu'à la peau, de l'eau dont elles m'avaient
+malicieusement arrosée. Mes habits se séchèrent sur moi; je n'avais pas
+de quoi me rechanger. Cette mortification fut suivie d'une autre. La
+communauté s'assembla; on me regarda comme une réprouvée, ma démarche
+fut traitée d'apostasie; et l'on défendit, sous peine de désobéissance,
+à toutes les religieuses de me parler, de me secourir, de m'approcher,
+et de toucher même aux choses qui m'auraient servi. Ces ordres furent
+exécutés à la rigueur. Nos corridors sont étroits; deux personnes ont,
+en quelques endroits, de la peine à passer de front: si j'allais, et
+qu'une religieuse vînt à moi, ou elle retournait sur ses pas, ou elle se
+collait contre le mur, tenant son voile et son vêtement, de crainte
+qu'il ne frottât contre le mien. Si l'on avait quelque chose à recevoir
+de moi, je le posais à terre, et on le prenait avec un linge; si l'on
+avait quelque chose à me donner, oh me le jetait. Si l'on avait eu le
+malheur de me toucher, l'on se croyait souillée, et l'on allait s'en
+confesser et s'en faire absoudre chez la supérieure. On a dit que la
+flatterie était vile et basse; elle est encore bien cruelle et bien
+ingénieuse, lorsqu'elle se propose de plaire par les mortifications
+qu'elle invente. Combien de fois je me suis rappelé le mot de ma céleste
+supérieure de Moni: «Entre toutes ces créatures que vous voyez autour de
+moi, si dociles, si innocentes, si douces, eh bien! mon enfant, il n'y
+en a presque pas une, non, presque pas une, dont je ne pusse faire une
+bête féroce; étrange métamorphose pour laquelle la disposition est
+d'autant plus grande, qu'on est entré plus jeune dans une cellule, et
+que l'on connaît moins la vie sociale: ce discours vous étonne; Dieu
+vous préserve d'en éprouver la vérité. Soeur Suzanne, la bonne
+religieuse est celle qui apporte dans le cloître quelque grande faute à
+expier.»
+
+Je fus privée de tous les emplois. À l'église, on laissait une stalle
+vide à chaque côté de celle que j'occupais. J'étais seule à une table au
+réfectoire; on ne m'y servait pas; j'étais obligée d'aller dans la
+cuisine demander ma portion; la première fois, la soeur cuisinière me
+cria: «N'entrez pas, éloignez-vous...»
+
+Je lui obéis.
+
+«Que voulez-vous?
+
+--À manger.
+
+--À manger! vous n'êtes pas digne de vivre...»
+
+Quelquefois je m'en retournais, et je passais la journée sans rien
+prendre; quelquefois j'insistais; et l'on me mettait sur le seuil des
+mets qu'on aurait eu honte de présenter à des animaux; je les ramassais
+en pleurant, et je m'en allais. Arrivais-je quelquefois à la porte du
+choeur la dernière, je la trouvais fermée; je m'y mettais à genoux; et
+là j'attendais la fin de l'office: si c'était au jardin, je m'en
+retournais dans ma cellule. Cependant, mes forces s'affaiblissant par le
+peu de nourriture, la mauvaise qualité de celle que je prenais, et plus
+encore par la peine que j'avais à supporter tant de marques réitérées
+d'inhumanité, je sentis que, si je persistais à souffrir sans me
+plaindre, je ne verrais jamais la fin de mon procès. Je me déterminai
+donc à parler à la supérieure; j'étais à moitié morte de frayeur:
+j'allai cependant frapper doucement à sa porte. Elle ouvrit; à ma vue,
+elle recula plusieurs pas en arrière, en me criant:
+
+«Apostate, éloignez-vous!»
+
+Je m'éloignai.
+
+«Encore.»
+
+Je m'éloignai encore.
+
+«Que voulez-vous?
+
+--Puisque ni Dieu ni les hommes ne m'ont point condamnée à mourir, je
+veux, madame, que vous ordonniez qu'on me fasse vivre.
+
+--Vivre! me dit-elle, en me répétant le propos de la soeur cuisinière,
+en êtes-vous digne?
+
+--Il n'y a que Dieu qui le sache; mais je vous préviens que si l'on me
+refuse la nourriture, je serai forcée d'en porter mes plaintes à ceux
+qui m'ont acceptée sous leur protection. Je ne suis ici qu'en dépôt,
+jusqu'à ce que mon sort et mon état soient décidés.
+
+--Allez, me dit-elle, ne me souillez pas de vos regards; j'y
+pourvoirai...»
+
+Je m'en allai; et elle ferma sa porte avec violence. Elle donna ses
+ordres apparemment, mais je n'en fus guère mieux soignée; on se faisait
+un mérite de lui désobéir: on me jetait les mets les plus grossiers,
+encore les gâtait-on avec de la cendre et toutes sortes d'ordures.
+
+ * * * * *
+
+Voilà la vie que j'ai menée tant que mon procès a duré. Le parloir ne me
+fut pas tout à fait interdit; on ne pouvait m'ôter la liberté de
+conférer avec mes juges ni avec mon avocat; encore celui-ci fut-il
+obligé d'employer plusieurs fois la menace pour obtenir de me voir.
+Alors une soeur m'accompagnait; elle se plaignait, si je parlais bas;
+elle s'impatientait, si je restais trop; elle m'interrompait, me
+démentait, me contredisait, répétait à la supérieure mes discours, les
+altérait, les empoisonnait, m'en supposait même que je n'avais pas
+tenus; que sais-je? On en vint jusqu'à me voler, me dépouiller, m'ôter
+mes chaises, mes couvertures et mes matelas; on ne me donnait plus de
+linge blanc; mes vêtements se déchiraient; j'étais presque sans bas et
+sans souliers. J'avais peine à obtenir de l'eau; j'ai plusieurs fois été
+obligée d'en aller chercher moi-même au puits, à ce puits dont je vous
+ai parlé. On me cassa mes vaisseaux: alors j'en étais réduite à boire
+l'eau que j'avais tirée, sans en pouvoir emporter. Si je passais sous
+des fenêtres, j'étais obligée de fuir, ou de m'exposer à recevoir les
+immondices des cellules. Quelques soeurs m'ont craché au visage. J'étais
+devenue d'une malpropreté hideuse. Comme on craignait les plaintes que
+je pourrais faire à nos directeurs, la confession me fut interdite.
+
+Un jour de grande fête, c'était, je crois, le jour de l'Ascension, on
+embarrassa ma serrure; je ne pus aller à la messe; et j'aurais peut-être
+manqué à tous les autres offices, sans la visite de M. Manouri, à qui
+l'on dit d'abord que l'on ne savait pas ce que j'étais devenue, qu'on ne
+me voyait plus, et que je ne faisais aucune action de christianisme.
+Cependant, à force de me tourmenter, j'abattis ma serrure, et je me
+rendis à la porte du choeur, que je trouvai fermée, comme il arrivait
+lorsque je ne venais pas des premières. J'étais couchée à terre, la tête
+et le dos appuyés contre un des murs, les bras croisés sur la poitrine,
+et le reste de mon corps étendu fermait le passage; lorsque l'office
+finit, et que les religieuses se présentèrent pour sortir, la première
+s'arrêta tout court; les autres arrivèrent à sa suite; la supérieure se
+douta de ce que c'était, et dit:
+
+«Marchez sur elle, ce n'est qu'un cadavre.»
+
+Quelques-unes obéirent, et me foulèrent aux pieds; d'autres furent moins
+inhumaines; mais aucune n'osa me tendre la main pour me relever. Tandis
+que j'étais absente, on enleva de ma cellule mon prie-dieu, le portrait
+de notre fondatrice, les autres images pieuses, le crucifix; et il ne me
+resta que celui que je portais à mon rosaire, qu'on ne me laissa pas
+longtemps. Je vivais donc entre quatre murailles nues, dans une chambre
+sans porte, sans chaise, debout, ou sur une paillasse, sans aucun des
+vaisseaux les plus nécessaires, forcée de sortir la nuit pour satisfaire
+aux besoins de la nature, et accusée le matin de troubler le repos de la
+maison, d'errer et de devenir folle. Comme ma cellule ne fermait plus,
+on entrait pendant la nuit en tumulte, on criait, on tirait mon lit, on
+cassait mes fenêtres, on me faisait toutes sortes de terreurs. Le bruit
+montait à l'étage au-dessus; descendait l'étage au-dessous; et celles
+qui n'étaient pas du complot disaient qu'il se passait dans ma chambre
+des choses étranges; qu'elles avaient entendu des voix lugubres, des
+cris, des cliquetis de chaînes, et que je conversais avec les revenants
+et les mauvais esprits; qu'il fallait que j'eusse fait un pacte; et
+qu'il faudrait incessamment déserter de mon corridor.
+
+Il y a dans les communautés des têtes faibles; c'est même le grand
+nombre: celles-là croyaient ce qu'on leur disait, n'osaient passer
+devant ma porte, me voyaient dans leur imagination troublée avec une
+figure hideuse, faisaient le signe de la croix à ma rencontre, et
+s'enfuyaient en criant: «Satan, éloignez-vous de moi! Mon Dieu, venez à
+mon secours!...» Une des plus jeunes était au fond du corridor, j'allais
+à elle, et il n'y avait pas moyen de m'éviter; la frayeur la plus
+terrible la prit. D'abord elle se tourna le visage contre le mur,
+marmottant d'une voix tremblante: «Mon Dieu! mon Dieu! Jésus! Marie!...»
+Cependant j'avançais; quand elle me sentit près d'elle, elle se couvre
+le visage de ses deux mains de peur de me voir, s'élance de mon côté, se
+précipite avec violence entre mes bras, et s'écrie: «À moi! à moi!
+miséricorde! je suis perdue! Soeur Sainte-Suzanne, ne me faites point de
+mal; soeur Sainte-Suzanne, ayez pitié de moi...» Et en disant ces mots,
+la voilà qui tombe renversée à moitié morte sur le carreau.
+
+On accourt à ses cris, on l'emporte; et je ne saurais vous dire comment
+cette aventure fut travestie; on en fit l'histoire la plus criminelle:
+on dit que le démon de l'impureté s'était emparé de moi; on me supposa
+des desseins, des actions que je n'ose nommer, et des désirs bizarres
+auxquels on attribua le désordre évident dans lequel la jeune religieuse
+s'était trouvée. En vérité, je ne suis pas un homme, et je ne sais ce
+qu'on peut imaginer d'une femme et d'une autre femme, et moins encore
+d'une femme seule; cependant comme mon lit était sans rideaux, et qu'on
+entrait dans ma chambre à toute heure, que vous dirai-je, monsieur? Il
+faut qu'avec toute leur retenue extérieure, la modestie de leurs
+regards, la chasteté de leur expression, ces femmes aient le coeur bien
+corrompu: elles savent du moins qu'on commet seule des actions
+déshonnêtes, et moi je ne le sais pas; aussi n'ai-je jamais bien compris
+ce dont elles m'accusaient: et elles s'exprimaient en des termes si
+obscurs, que je n'ai jamais su ce qu'il y avait à leur répondre.
+
+Je ne finirais point, si je voulais suivre ce détail de persécutions.
+Ah! monsieur, si vous avez des enfants, apprenez par mon sort celui que
+vous leur préparez, si vous souffrez qu'ils entrent en religion sans les
+marques de la vocation la plus forte et la plus décidée. Qu'on est
+injuste dans le monde! On permet à un enfant de disposer de sa liberté à
+un âge où il ne lui est pas permis de disposer d'un écu. Tuez plutôt
+votre fille que de l'emprisonner dans un cloître malgré elle; oui,
+tuez-la. Combien j'ai désiré de fois d'avoir été étouffée par ma mère en
+naissant! elle eût été moins cruelle. Croiriez-vous bien qu'on m'ôta mon
+bréviaire, et qu'on me défendit de prier Dieu? Vous pensez bien que je
+n'obéis pas. Hélas! c'était mon unique consolation; j'élevais mes mains
+vers le ciel, je poussais des cris, et j'osais espérer qu'ils étaient
+entendus du seul être qui voyait toute ma misère. On écoutait à ma
+porte; et un jour que je m'adressais à lui dans l'accablement de mon
+coeur, et que je l'appelais à mon aide, on me dit:
+
+«Vous appelez Dieu en vain, il n'y a plus de Dieu pour vous; mourez
+désespérée, et soyez damnée...»
+
+D'autres ajoutèrent: «_Amen_ sur l'apostate! _Amen_ sur elle!»
+
+Mais voici un trait qui vous paraîtra bien plus étrange qu'aucun autre.
+Je ne sais si c'est méchanceté ou illusion; c'est que, quoique je ne
+fisse rien qui marquât un esprit dérangé, à plus forte raison un esprit
+obsédé de l'esprit infernal, elles délibérèrent entre elles s'il ne
+fallait pas m'exorciser; et il fut conclu, à la pluralité des voix, que
+j'avais renoncé à mon chrême et à mon baptême; que le démon résidait en
+moi, et qu'il m'éloignait des offices divins. Une autre ajouta qu'à
+certaines prières je grinçais des dents et que je frémissais dans
+l'église; qu'à l'élévation du Saint-Sacrement je me tordais les bras.
+Une autre, que je foulais le Christ aux pieds et que je ne portais plus
+mon rosaire (qu'on m'avait volé); que je proférais des blasphèmes que je
+n'ose vous répéter. Toutes, qu'il se passait en moi quelque chose qui
+n'était pas naturel, et qu'il fallait en donner avis au grand vicaire;
+ce qui fut fait.
+
+Ce grand vicaire était un M. Hébert, homme d'âge et d'expérience,
+brusque, mais juste, mais éclairé. On lui fit le détail du désordre de
+la maison; et il est sûr qu'il était grand, et que, si j'en étais la
+cause, c'était une cause bien innocente. Vous vous doutez, sans doute,
+qu'on n'omit pas dans le mémoire qui lui fut envoyé, mes courses de
+nuit, mes absences du choeur, le tumulte qui se passait chez moi, ce que
+l'une avait vu, ce qu'une autre avait entendu, mon aversion pour les
+choses saintes, mes blasphèmes, les actions obscènes qu'on m'imputait;
+pour l'aventure de la jeune religieuse, on en fit tout ce qu'on voulut.
+Les accusations étaient si fortes et si multipliées, qu'avec tout son
+bon sens, M. Hébert ne put s'empêcher d'y donner en partie, et de croire
+qu'il y avait beaucoup de vrai. La chose lui parut assez importante,
+pour s'en instruire par lui-même; fit annoncer sa visite, et vint en
+effet accompagné de deux jeunes ecclésiastiques, qu'on avait attachés à
+sa personne, et qui le soulageaient dans ses pénibles fonctions.
+
+Quelques jours auparavant, la nuit, j'entendis entrer doucement dans ma
+chambre. Je ne dis rien, j'attendis qu'on me parlât; et l'on m'appelait
+d'une voix basse et tremblante:
+
+«Soeur Sainte-Suzanne, dormez-vous?
+
+--Non, je ne dors pas. Qui est-ce?
+
+--C'est moi.
+
+--Qui, vous?
+
+--Votre amie, qui se meurt de peur, et qui s'expose à se perdre, pour
+vous donner un conseil, peut-être inutile. Écoutez: Il y a, demain, ou
+après, visite du grand vicaire: vous serez accusée; préparez-vous à vous
+défendre. Adieu; ayez du courage, et que le Seigneur soit avec vous.»
+
+Cela dit, elle s'éloigna avec la légèreté d'une ombre.
+
+Vous le voyez, il y a partout, même dans les maisons religieuses,
+quelques âmes compatissantes que rien n'endurcit.
+
+ * * * * *
+
+Cependant, mon procès se suivait avec chaleur: une foule de personnes de
+tout état, de tout sexe, de toutes conditions, que je ne connaissais
+pas, s'intéressèrent à mon sort et sollicitèrent pour moi. Vous fûtes de
+ce nombre, et peut-être l'histoire de mon procès vous est-elle mieux
+connue qu'à moi; car, sur la fin, je ne pouvais plus conférer avec M.
+Manouri. On lui dit que j'étais malade; il se douta qu'on le trompait;
+il trembla qu'on ne m'eût jetée dans le cachot. Il s'adressa à
+l'archevêché, où l'on ne daigna pas l'écouter; on y était prévenu que
+j'étais folle, ou peut-être quelque chose de pis. Il se retourna du côté
+des juges; il insista sur l'exécution de l'ordre signifié à la
+supérieure de me représenter, morte ou vive, quand elle en serait
+sommée. Les juges séculiers entreprirent les juges ecclésiastiques;
+ceux-ci sentirent les conséquences que cet incident pouvait avoir, si on
+n'allait au-devant; et ce fut là ce qui accéléra apparemment la visite
+du grand vicaire; car ces messieurs, fatigués des tracasseries
+éternelles de couvent, ne se pressent pas communément de s'en mêler: ils
+savent, par expérience, que leur autorité est toujours éludée et
+compromise.
+
+Je profitai de l'avis de mon amie, pour invoquer le secours de Dieu,
+rassurer mon âme et préparer ma défense. Je ne demandai au ciel que le
+bonheur d'être interrogée et entendue sans partialité; je l'obtins, mais
+vous allez apprendre à quel prix. S'il était de mon intérêt de paraître
+devant mon juge innocente et sage, il n'importait pas moins à ma
+supérieure qu'on me vît méchante, obsédée du démon, coupable et folle.
+Aussi, tandis que je redoublais de ferveur et de prières, on redoubla de
+méchancetés: on ne me donna d'aliments que ce qu'il en fallait pour
+m'empêcher de mourir de faim; on m'excéda de mortifications; on
+multiplia autour de moi les épouvantes; on m'ôta tout à fait le repos de
+la nuit; tout ce qui peut abattre la santé et troubler l'esprit, on le
+mit en oeuvre; ce fut un raffinement de cruauté dont vous n'avez pas
+d'idée. Jugez du reste par ce trait:
+
+Un jour que je sortais de ma cellule pour aller à l'église ou ailleurs,
+je vis une pincette à terre, en travers dans le corridor; je me baissai
+pour la ramasser, et la placer de manière que celle qui l'avait égarée
+la retrouvât facilement: la lumière m'empêcha de voir qu'elle était
+presque rouge; je la saisis; mais en la laissant retomber, elle emporta
+avec elle toute la peau du dedans de ma main dépouillée. On exposait, la
+nuit, dans les endroits où je devais passer, des obstacles ou à mes
+pieds, ou à la hauteur de ma tête; je me suis blessée cent fois; je ne
+sais comment je ne me suis pas tuée. Je n'avais pas de quoi m'éclairer,
+et j'étais obligée d'aller en tremblant, les mains devant moi. On semait
+des verres cassés sous mes pieds. J'étais bien résolue de dire tout
+cela, et je me tins parole à peu près. Je trouvais la porte des
+commodités fermée, et j'étais obligée de descendre plusieurs étages et
+de courir au fond du jardin quand la porte en était ouverte; quand elle
+ne l'était pas... Ah! monsieur, les méchantes créatures que des femmes
+recluses, qui sont bien sûres de seconder la haine de leur supérieure,
+et qui croient servir Dieu en vous désespérant! Il était temps que
+l'archidiacre arrivât; il était temps que mon procès finît.
+
+ * * * * *
+
+Voici le moment le plus terrible de ma vie: car songez bien, monsieur,
+que j'ignorais absolument sous quelles couleurs on m'avait peinte aux
+yeux de cet ecclésiastique, et qu'il venait avec la curiosité de voir
+une fille possédée ou qui le contrefaisait. On crut qu'il n'y avait
+qu'une forte terreur qui pût me montrer dans cet état; et voici comment
+on s'y prit pour me la donner.
+
+Le jour de sa visite, dès le grand matin, la supérieure entra dans ma
+cellule; elle était accompagnée de trois soeurs; l'une portait un
+bénitier, l'autre un crucifix, une troisième des cordes. La supérieure
+me dit, avec une voix forte et menaçante:
+
+«Levez-vous... Mettez-vous à genoux, et recommandez votre âme à Dieu.
+
+--Madame, lui dis-je, avant que de vous obéir, pourrais-je vous demander
+ce que je vais devenir, ce que vous avez décidé de moi et ce qu'il faut
+que je demande à Dieu?»
+
+Une sueur froide se répandit sur tout mon corps; je tremblais, je
+sentais mes genoux plier; je regardais avec effroi ses trois fatales
+compagnes; elles étaient debout sur une même ligne, le visage sombre,
+les lèvres serrées et les yeux fermés. La frayeur avait séparé chaque
+mot de la question que j'avais faite. Je crus, au silence qu'on gardait,
+que je n'avais pas été entendue; je recommençai les derniers mots de
+cette question, car je n'eus pas la force de la répéter tout entière; je
+dis donc avec une voix faible et qui s'éteignait:
+
+«Quelle grâce faut-il que je demande à Dieu?»
+
+On me répondit:
+
+«Demandez-lui pardon des péchés de toute votre vie; parlez-lui comme si
+vous étiez au moment de paraître devant lui.»
+
+À ces mots, je crus qu'elles avaient tenu conseil, et qu'elles avaient
+résolu de se défaire de moi. J'avais bien entendu dire que cela se
+pratiquait quelquefois dans les couvents de certains religieux, qu'ils
+jugeaient, qu'ils condamnaient et qu'ils suppliciaient. Je ne croyais
+pas qu'on eût jamais exercé cette inhumaine juridiction dans aucun
+couvent de femmes; mais il y avait tant d'autres choses que je n'avais
+pas devinées et qui s'y passaient! À cette idée de mort prochaine, je
+voulus crier; mais ma bouche était ouverte, et il n'en sortait aucun
+son; j'avançais vers la supérieure des bras suppliants et mon corps
+défaillant se renversait en arrière; je tombai, mais ma chute ne fut pas
+dure. Dans ces moments de transe où la force abandonne, insensiblement
+les membres se dérobent, s'affaissent, pour ainsi dire, les uns sur les
+autres; et la nature, ne pouvant se soutenir, semble chercher à
+défaillir mollement. Je perdis la connaissance et le sentiment;
+j'entendis seulement bourdonner autour de moi des voix confuses et
+lointaines; soit qu'elles parlassent, soit que les oreilles me
+tintassent, je ne distinguais rien que ce tintement qui durait. Je ne
+sais combien je restai dans cet état, mais j'en fus tirée par une
+fraîcheur subite qui me causa une convulsion légère, et qui m'arracha un
+profond soupir. J'étais traversée d'eau; elle coulait de mes vêtements à
+terre; c'était celle d'un grand bénitier qu'on m'avait répandue sur le
+corps. J'étais couchée sur le côté, étendue dans cette eau, la tête
+appuyée contre le mur, la bouche entr'ouverte et les yeux à demi morts
+et fermés; je cherchai à les ouvrir et à regarder; mais il me sembla que
+j'étais enveloppée d'un air épais, à travers lequel je n'entrevoyais que
+des vêtements flottants, auxquels je cherchais à m'attacher sans le
+pouvoir. Je faisais effort du bras sur lequel je n'étais pas soutenue;
+je voulais le lever, mais je le trouvais trop pesant; mon extrême
+faiblesse diminua peu à peu; je me soulevai; je m'appuyais le dos contre
+le mur; j'avais les deux mains dans l'eau, la tête penchée sur la
+poitrine; et je poussais une plainte inarticulée, entrecoupée et
+pénible. Ces femmes me regardaient d'un air qui marquait la nécessité,
+l'inflexibilité et qui m'ôtait le courage de les implorer. La supérieure
+dit:
+
+«Qu'on la mette debout.»
+
+On me prit sous les bras, et l'on me releva. Elle ajouta:
+
+«Puisqu'elle ne veut pas se recommander à Dieu, tant pis pour elle; vous
+savez ce que vous avez à faire; achevez.»
+
+Je crus que ces cordes qu'on avait apportées étaient destinées à
+m'étrangler; je les regardai, mes yeux se remplirent de larmes. Je
+demandai le crucifix à baiser, on me le refusa. Je demandai les cordes à
+baiser, on me les présenta. Je me penchai, je pris le scapulaire de la
+supérieure, et je le baisai; je dis:
+
+«Mon Dieu, ayez pitié de moi! Mon Dieu, ayez pitié de moi! Chères
+soeurs, tâchez de ne pas me faire souffrir.»
+
+Et je présentai mon cou.
+
+Je ne saurais vous dire ce que je devins, ni ce qu'on me fit: il est sûr
+que ceux qu'on mène au supplice, et je m'y croyais, sont morts avant que
+d'être exécutés. Je me trouvai sur la paillasse qui me servait de lit,
+les bras liés derrière le dos, assise, avec un grand christ de fer sur
+mes genoux...
+
+... Monsieur le marquis, je vois d'ici tout le mal que je vous cause;
+mais vous avez voulu savoir si je méritais un peu la compassion que
+j'attends de vous...
+
+Ce fut alors que je sentis la supériorité de la religion chrétienne sur
+toutes les religions du monde; quelle profonde sagesse il y avait dans
+ce que l'aveugle philosophie appelle la folie de la croix. Dans l'état
+où j'étais, de quoi m'aurait servi l'image d'un législateur heureux et
+comblé de gloire? Je voyais l'innocent, le flanc percé, le front
+couronné d'épines, les mains et les pieds percés de clous, et expirant
+dans les souffrances; et je me disais: «Voilà mon Dieu, et j'ose me
+plaindre!...» Je m'attachai à cette idée, et je sentis la consolation
+renaître dans mon coeur; je connus la vanité de la vie, et je me trouvai
+trop heureuse de la perdre, avant que d'avoir eu le temps de multiplier
+mes fautes. Cependant je comptais mes années, je trouvais que j'avais à
+peine vingt ans, et je soupirais; j'étais trop affaiblie, trop abattue,
+pour que mon esprit pût s'élever au-dessus des terreurs de la mort; en
+pleine santé, je crois que j'aurais pu me résoudre avec plus de courage.
+
+Cependant la supérieure et ses satellites revinrent; elles me trouvèrent
+plus de présence d'esprit qu'elles ne s'y attendaient et qu'elles ne
+m'en auraient voulu. Elles me levèrent debout; on m'attacha mon voile
+sur le visage; deux me prirent sous les bras; une troisième me poussait
+par derrière, et la supérieure m'ordonnait de marcher. J'allai sans voir
+où j'allais, mais croyant aller au supplice; et je disais: «Mon Dieu,
+ayez pitié de moi! Mon Dieu, soutenez-moi! Mon Dieu, ne m'abandonnez
+pas! Mon Dieu, pardonnez-moi, si je vous ai offensé!»
+
+J'arrivai dans l'église. Le grand vicaire y avait célébré la messe. La
+communauté y était assemblée. J'oubliais de vous dire que, quand je fus
+à la porte, ces trois religieuses qui me conduisaient me serraient, me
+poussaient avec violence, semblaient se tourmenter autour de moi, et
+m'entraînaient, les unes par les bras, tandis que d'autres me retenaient
+par derrière, comme si j'avais résisté, et que j'eusse répugné à entrer
+dans l'église; cependant il n'en était rien. On me conduisit vers les
+marches de l'autel: j'avais peine à me tenir debout; et l'on me tirait à
+genoux, comme si je refusais de m'y mettre; on me tenait comme si
+j'avais eu le dessein de fuir. On chanta le _Veni, Creator_; on exposa
+le Saint-Sacrement; on donna la bénédiction. Au moment de la
+bénédiction, où l'on s'incline par vénération, celles qui m'avaient
+saisie par le bras me courbèrent comme de force, et les autres
+m'appuyaient les mains sur les épaules. Je sentais ces différents
+mouvements; mais il m'était impossible d'en deviner la fin; enfin tout
+s'éclaircit.
+
+Après la bénédiction, le grand vicaire se dépouilla de sa chasuble, se
+revêtit seulement de son aube et de son étole, et s'avança vers les
+marches de l'autel où j'étais à genoux; il était entre les deux
+ecclésiastiques, le dos tourné à l'autel, sur lequel le Saint-Sacrement
+était exposé, et le visage de mon côté. Il s'approcha de moi et me dit:
+
+«Soeur Suzanne, levez-vous.»
+
+Les soeurs qui me tenaient me levèrent brusquement; d'autres
+m'entouraient et me tenaient embrassée par le milieu du corps, comme si
+elles eussent craint que je m'échappasse. Il ajouta:
+
+«Qu'on la délie.»
+
+On ne lui obéissait pas; on feignait de voir de l'inconvénient ou même
+du péril à me laisser libre; mais je vous ai dit que cet homme était
+brusque: il répéta d'une voix ferme et dure:
+
+«Qu'on la délie.»
+
+On obéit.
+
+À peine eus-je les mains libres, que je poussai une plainte douloureuse
+et aiguë qui le fit pâlir; et les religieuses hypocrites qui
+m'approchaient s'écartèrent comme effrayées.
+
+Il se remit; les soeurs revinrent comme en tremblant; je demeurais
+immobile, et il me dit:
+
+«Qu'avez-vous?»
+
+Je ne lui répondis qu'en lui montrant mes deux bras; la corde dont on me
+les avait garrottés m'était entrée presque entièrement dans les chairs;
+et ils étaient tout violets du sang qui ne circulait plus et qui s'était
+extravasé; il conçut que ma plainte venait de la douleur subite du sang
+qui reprenait son cours. Il dit:
+
+«Qu'on lui lève son voile.»
+
+On l'avait cousu en différents endroits, sans que je m'en aperçusse: et
+l'on apporta encore bien de l'embarras et de la violence à une chose qui
+n'en exigeait que parce qu'on y avait pourvu; il fallait que ce prêtre
+me vît obsédée, possédée ou folle; cependant à force de tirer, le fil
+manqua en quelques endroits, le voile ou mon habit se déchirèrent en
+d'autres, et l'on me vit.
+
+J'ai la figure intéressante; la profonde douleur l'avait altérée, mais
+ne lui avait rien ôté de son caractère; j'ai un son de voix qui touche;
+on sent que mon expression est celle de la vérité. Ces qualités réunies
+firent une forte impression de pitié sur les jeunes acolytes de
+l'archidiacre; pour lui, il ignorait ces sentiments; juste, mais peu
+sensible, il était du nombre de ceux qui sont assez malheureusement nés
+pour pratiquer la vertu, sans en éprouver la douceur; ils font le bien
+par esprit d'ordre, comme ils raisonnent. Il prit la manche de son
+étole, et me la posant sur la tête, il me dit:
+
+«Soeur Suzanne, croyez-vous en Dieu père, fils et Saint-Esprit?»
+
+Je répondis:
+
+«J'y crois.
+
+--Croyez-vous en notre mère sainte Église?
+
+--J'y crois.
+
+--Renoncez-vous à Satan et à ses oeuvres?»
+
+Au lieu de répondre, je fis un mouvement subit en avant, je poussai un
+grand cri, et le bout de son étole se sépara de ma tête. Il se troubla;
+ses compagnons pâlirent; entre les soeurs, les unes s'enfuirent, et les
+autres qui étaient dans leurs stalles, les quittèrent avec le plus grand
+tumulte. Il fit signe qu'on se rapaisât; cependant il me regardait; il
+s'attendait à quelque chose d'extraordinaire. Je le rassurai en lui
+disant:
+
+«Monsieur, ce n'est rien; c'est une de ces religieuses qui m'a piquée
+vivement avec quelque chose de pointu;» et levant les yeux et les mains
+au ciel, j'ajoutai en versant un torrent de larmes:
+
+«C'est qu'on m'a blessée au moment où vous me demandiez si je renonçais
+à Satan et à ses pompes, et je vois bien pourquoi...»
+
+Toutes protestèrent par la bouche de la supérieure qu'on ne m'avait pas
+touchée.
+
+L'archidiacre me remit le bas de son étole sur la tête; les religieuses
+allaient se rapprocher; mais il leur fit signe de s'éloigner, et il me
+redemanda si je renonçais à Satan et à ses oeuvres; et je lui répondis
+fermement:
+
+«J'y renonce, j'y renonce.»
+
+Il se fit apporter un christ et me le présenta à baiser; et je le baisai
+sur les pieds, sur les mains et sur la plaie du côté.
+
+Il m'ordonna de l'adorer à voix haute; je le posai à terre, et je dis à
+genoux:
+
+«Mon Dieu, mon sauveur, vous qui êtes mort sur la croix pour mes péchés
+et pour tous ceux du genre humain, je vous adore, appliquez-moi le
+mérite des tourments que vous avez soufferts; faites couler sur moi une
+goutte du sang que vous avez répandu, et que je sois purifiée.
+Pardonnez-moi, mon Dieu, comme je pardonne à tous mes ennemis...»
+
+Il me dit ensuite:
+
+«Faites un acte de foi...» et je le fis.
+
+«Faites un acte d'amour...» et je le fis.
+
+«Faites un acte d'espérance...» et je le fis.
+
+«Faites un acte de charité...» et je le fis.
+
+Je ne me souviens point en quels termes ils étaient conçus; mais je
+pense qu'apparemment ils étaient pathétiques; car j'arrachai des
+sanglots de quelques religieuses, les deux jeunes ecclésiastiques en
+versèrent des larmes, et l'archidiacre étonné me demanda d'où j'avais
+tiré les prières que je venais de réciter.
+
+Je lui dis:
+
+«Du fond de mon coeur; ce sont mes pensées et mes sentiments; j'en
+atteste Dieu qui nous écoute partout, et qui est présent sur cet autel.
+Je suis chrétienne, je suis innocente; si j'ai fait quelques fautes,
+Dieu seul les connaît; et il n'y a que lui qui soit en droit de m'en
+demander compte et de les punir...»
+
+À ces mots, il jeta un regard terrible sur la supérieure.
+
+Le reste de cette cérémonie, où la majesté de Dieu venait d'être
+insultée, les choses les plus saintes profanées, et le ministre de
+l'Église bafoué, s'acheva; et les religieuses se retirèrent, excepté la
+supérieure, moi et les jeunes ecclésiastiques. L'archidiacre s'assit, et
+tirant le mémoire qu'on lui avait présenté contre moi, il le lut à haute
+voix, et m'interrogea sur les articles qu'il contenait.
+
+«Pourquoi, me dit-il, ne vous confessez-vous point?
+
+--C'est qu'on m'en empêche.
+
+--Pourquoi n'approchez-vous point des sacrements?
+
+--C'est qu'on m'en empêche.
+
+--Pourquoi n'assistez-vous ni à la messe, ni aux offices divins?
+
+«C'est qu'on m'en empêche.»
+
+La supérieure voulut prendre la parole; il lui dit avec son ton:
+
+«Madame, taisez-vous... Pourquoi sortez-vous la nuit de votre cellule?
+
+--C'est qu'on m'a privée d'eau, de pot à l'eau et de tous les vaisseaux
+nécessaires aux besoins de la nature.
+
+--Pourquoi entend-on du bruit la nuit dans votre dortoir et dans votre
+cellule?
+
+--C'est qu'on s'occupe à m'ôter le repos.»
+
+La supérieure voulut encore parler; il lui dit pour la seconde fois:
+
+«Madame, je vous ai déjà dit de vous taire; vous répondrez quand je vous
+interrogerai... Qu'est-ce qu'une religieuse qu'on a arrachée de vos
+mains, et qu'on a trouvée renversée à terre dans le corridor?
+
+--C'est la suite de l'horreur qu'on lui avait inspirée de moi.
+
+--Est-elle votre amie?
+
+--Non, monsieur.
+
+--N'êtes-vous jamais entrée dans sa cellule?
+
+--Jamais.
+
+--Ne lui avez-vous jamais fait rien d'indécent, soit à elle, soit à
+d'autres?
+
+--Jamais.
+
+--Pourquoi vous a-t-on liée?
+
+--Je l'ignore.
+
+--Pourquoi votre cellule ne ferme-t-elle pas?
+
+--C'est que j'en ai brisé la serrure.
+
+--Pourquoi l'avez-vous brisée?
+
+--Pour ouvrir la porte et assister à l'office le jour de l'Ascension.
+
+--Vous vous êtes donc montrée à l'église ce jour-là?
+
+--Oui, monsieur...»
+
+La supérieure dit:
+
+«Monsieur, cela n'est pas vrai; toute la communauté...»
+
+Je l'interrompis.
+
+«Assurera que la porte du choeur était fermée; qu'elles m'ont trouvée
+prosternée à cette porte, et que vous leur avez ordonné de marcher sur
+moi, ce que quelques-unes ont fait; mais je leur pardonne et à vous,
+madame, de l'avoir ordonné; je ne suis pas venue pour accuser personne,
+mais pour me défendre.
+
+--Pourquoi n'avez-vous ni rosaire, ni crucifix?
+
+--C'est qu'on me les a ôtés.
+
+--Où est votre bréviaire?
+
+--On me l'a ôté.
+
+--Comment priez-vous donc?
+
+--Je fais ma prière de coeur et d'esprit, quoiqu'on m'ait défendu de
+prier.
+
+--Qui est-ce qui vous a fait cette défense?
+
+--Madame...»
+
+La supérieure allait encore parler.
+
+«Madame, lui dit-il, est-il vrai ou faux que vous lui ayez défendu de
+prier? Dites oui ou non.
+
+--Je croyais, et j'avais raison de croire...
+
+--Il ne s'agit pas de cela; lui avez-vous défendu de prier, oui ou non?
+
+--Je lui ai défendu, mais...»
+
+Elle allait continuer.
+
+«Mais, reprit l'archidiacre, mais... Soeur Suzanne, pourquoi êtes-vous
+pieds nus?
+
+--C'est qu'on ne me fournit ni bas, ni souliers.
+
+--Pourquoi votre linge et vos vêtements sont-ils dans cet état de
+vétusté et de malpropreté?
+
+--C'est qu'il y a plus de trois mois qu'on me refuse du linge, et que je
+suis forcée de coucher avec mes vêtements.
+
+--Pourquoi couchez-vous avec vos vêtements?
+
+--C'est que je n'ai ni rideaux, ni matelas, ni couvertures, ni draps, ni
+linge de nuit.
+
+--Pourquoi n'en avez-vous point?
+
+--C'est qu'on me les a ôtés.
+
+--Êtes-vous nourrie?
+
+--Je demande à l'être.
+
+--Vous ne l'êtes donc pas?»
+
+Je me tus; et il ajouta:
+
+«Il est incroyable qu'on en ait usé avec vous si sévèrement, sans que
+vous ayez commis quelque faute qui l'ait mérité.
+
+--Ma faute est de n'être point appelée à l'état religieux, et de revenir
+contre des voeux que je n'ai pas faits librement.
+
+--C'est aux lois à décider cette affaire; et de quelque manière qu'elles
+prononcent, il faut, en attendant, que vous remplissiez les devoirs de
+la vie religieuse.
+
+--Personne, monsieur, n'y est plus exact que moi.
+
+--Il faut que vous jouissiez du sort de toutes vos compagnes.
+
+--C'est tout ce que je demande.
+
+--N'avez-vous à vous plaindre de personne?
+
+--Non, monsieur, je vous l'ai dit; je ne suis point venue pour accuser,
+mais pour me défendre.
+
+--Allez.
+
+--Monsieur, où faut-il que j'aille?
+
+--Dans votre cellule.»
+
+Je fis quelques pas, puis je revins, et je me prosternai aux pieds de la
+supérieure et de l'archidiacre.
+
+«Eh bien, me dit-il, qu'est-ce qu'il y a?»
+
+Je lui dis, en lui montrant ma tête meurtrie en plusieurs endroits, mes
+pieds ensanglantés, mes bras livides et sans chair, mon vêtement sale et
+déchiré:
+
+«Vous voyez!»
+
+ * * * * *
+
+Je vous entends, vous, monsieur le marquis, et la plupart de ceux qui
+liront ces mémoires: «Des horreurs si multipliées, si variées, si
+continues! Une suite d'atrocités si recherchées dans les âmes
+religieuses! Cela n'est pas vraisemblable,» diront-ils, dites-vous. Et
+j'en conviens, mais cela est vrai, et puisse le ciel que j'atteste, me
+juger dans toute sa rigueur et me condamner aux feux éternels, si j'ai
+permis à la calomnie de ternir une de mes lignes de son ombre la plus
+légère! Quoique j'aie longtemps éprouvé combien l'aversion d'une
+supérieure était un violent aiguillon à la perversité naturelle, surtout
+lorsque celle-ci pouvait se faire un mérite, s'applaudir et se vanter de
+ses forfaits, le ressentiment ne m'empêchera point d'être juste. Plus
+j'y réfléchis, plus je me persuade que ce qui m'arrive n'était point
+encore arrivé, et n'arrivera peut-être jamais. Une fois (et plût à Dieu
+que ce soit la première et la dernière!) il plut à la Providence, dont
+les voies nous sont inconnues, de rassembler sur une seule infortunée
+toute la masse de cruautés réparties, dans ses impénétrables décrets,
+sur la multitude infinie de malheureuses qui l'avaient précédée dans un
+cloître, et qui devaient lui succéder. J'ai souffert, j'ai beaucoup
+souffert; mais le sort de mes persécutrices me paraît et m'a toujours
+paru plus à plaindre que le mien. J'aimerais mieux, j'aurais mieux aimé
+mourir que de quitter mon rôle, à la condition de prendre le leur. Mes
+peines finiront, je l'espère de vos bontés; la mémoire, la honte et le
+remords du crime leur resteront jusqu'à l'heure dernière. Elles
+s'accusent déjà, n'en doutez pas; elles s'accuseront toute leur vie; et
+la terreur descendra sous la tombe avec elles. Cependant, monsieur le
+marquis, ma situation présente est déplorable, la vie m'est à charge; je
+suis une femme, j'ai l'esprit faible comme celles de mon sexe; Dieu peut
+m'abandonner; je ne me sens ni la force ni le courage de supporter
+encore longtemps ce que j'ai supporté. Monsieur le marquis, craignez
+qu'un fatal moment ne revienne; quand vous useriez vos yeux à pleurer
+sur ma destinée; quand vous seriez déchiré de remords, je ne sortirais
+pas pour cela de l'abîme où je serais tombée; il se fermerait à jamais
+sur une désespérée.
+
+ * * * * *
+
+«Allez,» me dit l'archidiacre.
+
+Un des ecclésiastiques me donna la main pour me relever; et
+l'archidiacre ajouta:
+
+«Je vous ai interrogée, je vais interroger votre supérieure; et je ne
+sortirai point d'ici que l'ordre n'y soit rétabli.»
+
+Je me retirai. Je trouvai le reste de la maison en alarmes; toutes les
+religieuses étaient sur le seuil de leurs cellules; elles se parlaient
+d'un côté du corridor à l'autre; aussitôt que je parus, elles se
+retirèrent, et il se fit un long bruit de portes qui se fermaient les
+unes après les autres avec violence. Je rentrai dans ma cellule; je me
+mis à genoux contre le mur, et je priai Dieu d'avoir égard à la
+modération avec laquelle j'avais parlé à l'archidiacre, et de lui faire
+connaître mon innocence et la vérité.
+
+Je priais, lorsque l'archidiacre, ses deux compagnons et la supérieure
+parurent dans ma cellule. Je vous ai dit que j'étais sans tapisserie,
+sans chaise, sans prie-dieu, sans rideaux, sans matelas, sans
+couvertures, sans draps, sans aucun vaisseau, sans porte qui fermât,
+presque sans vitre entière à mes fenêtres. Je me levai; et l'archidiacre
+s'arrêtant tout court et tournant des yeux d'indignation sur la
+supérieure, lui dit:
+
+«Eh bien! madame?»
+
+Elle répondit:
+
+«Je l'ignorais.
+
+--Vous l'ignoriez? vous mentez! Avez-vous passé un jour sans entrer ici,
+et n'en descendiez-vous pas quand vous êtes venue?... Soeur Suzanne,
+parlez: madame n'est-elle pas entrée ici d'aujourd'hui?»
+
+Je ne répondis rien; il n'insista pas; mais les jeunes ecclésiastiques
+laissant tomber leurs bras, la tête baissée et les yeux comme fixés en
+terre, décelaient assez leur peine et leur surprise. Ils sortirent tous;
+et j'entendis l'archidiacre qui disait à la supérieure dans le corridor:
+
+«Vous êtes indigne de vos fonctions; vous mériteriez d'être déposée.
+J'en porterai mes plaintes à monseigneur. Que tout ce désordre soit
+réparé avant que je sois sorti.»
+
+Et continuant de marcher, et branlant sa tête, il ajoutait:
+
+«Cela est horrible. Des chrétiennes! des religieuses! des créatures
+humaines! cela est horrible.»
+
+Depuis ce moment je n'entendis plus parler de rien; mais j'eus du linge,
+d'autres vêtements, des rideaux, des draps, des couvertures, des
+vaisseaux, mon bréviaire, mes livres de piété, mon rosaire, mon
+crucifix, des vitres, en un mot, tout ce qui me rétablissait dans l'état
+commun des religieuses; la liberté du parloir me fut aussi rendue, mais
+seulement pour mes affaires.
+
+Elles allaient mal. M. Manouri publia un premier mémoire qui fit peu de
+sensation; il y avait trop d'esprit, pas assez de pathétique, presque
+point de raisons. Il ne faut pas s'en prendre tout à fait à cet habile
+avocat. Je ne voulais point absolument qu'il attaquât la réputation de
+mes parents; je voulais qu'il ménageât l'état religieux et surtout la
+maison où j'étais; je ne voulais pas qu'il peignît de couleurs trop
+odieuses mes beaux-frères et mes soeurs. Je n'avais en ma faveur qu'une
+première protestation, solennelle à la vérité, mais faite dans un autre
+couvent, et nullement renouvelée depuis. Quand on donne des bornes si
+étroites à ses défenses, et qu'on a affaire à des parties qui n'en
+mettent aucune dans leur attaque, qui foulent aux pieds le juste et
+l'injuste, qui avancent et nient avec la même impudence, et qui ne
+rougissent ni des imputations, ni des soupçons, ni de la médisance, ni
+de la calomnie, il est difficile de l'emporter, surtout à des tribunaux,
+où l'habitude et l'ennui des affaires ne permettent presque pas qu'on
+examine avec quelque scrupule les plus importantes; et où les
+contestations de la nature de la mienne sont toujours regardées d'un
+oeil défavorable par l'homme politique, qui craint que, sur le succès
+d'une religieuse réclamant contre ses voeux, une infinité d'autres ne
+soient engagées dans la même démarche: on sent secrètement que, si l'on
+souffrait que les portes de ces prisons s'abattissent en faveur d'une
+malheureuse, la foule s'y porterait et chercherait à les forcer. On
+s'occupe à nous décourager et à nous résigner toutes à notre sort par le
+désespoir de le changer. Il me semble pourtant que, dans un État bien
+gouverné, ce devrait être le contraire: entrer difficilement en
+religion, et en sortir facilement. Et pourquoi ne pas ajouter ce cas à
+tant d'autres, où le moindre défaut de formalité anéantit une procédure,
+même juste d'ailleurs? Les couvents sont-ils donc si essentiels à la
+constitution d'un État? Jésus-Christ a-t-il institué des moines et des
+religieuses? L'Église ne peut-elle absolument s'en passer? Quel besoin a
+l'époux de tant de vierges folles? et l'espèce humaine de tant de
+victimes? Ne sentira-t-on jamais la nécessité de rétrécir l'ouverture de
+ces gouffres, où les races futures vont se perdre? Toutes les prières de
+routine qui se font là, valent-elles une obole que la commisération
+donne au pauvre? Dieu qui a créé l'homme sociable, approuve-t-il qu'il
+se renferme? Dieu qui l'a créé si inconstant, si fragile, peut-il
+autoriser la témérité de ses voeux? Ces voeux, qui heurtent la pente
+générale de la nature, peuvent-ils jamais être bien observés que par
+quelques créatures mal organisées, en qui les germes des passions sont
+flétris, et qu'on rangerait à bon droit parmi les monstres, si nos
+lumières nous permettaient de connaître aussi facilement et aussi bien
+la structure intérieure de l'homme que sa forme extérieure? Toutes ces
+cérémonies lugubres qu'on observe à la prise d'habit et à la profession,
+quand on consacre un homme ou une femme à la vie monastique et au
+malheur, suspendent-elles les fonctions animales? Au contraire ne se
+réveillent-elles pas dans le silence, la contrainte et l'oisiveté avec
+une violence inconnue aux gens du monde, qu'une foule de distractions
+emporte? Où est-ce qu'on voit des têtes obsédées par des spectres impurs
+qui les suivent et qui les agitent? Où est-ce qu'on voit cet ennui
+profond, cette pâleur, cette maigreur, tous ces symptômes de la nature
+qui languit et se consume? Où les nuits sont-elles troublées par des
+gémissements, les jours trempés de larmes versées sans cause et
+précédées d'une mélancolie qu'on ne sait à quoi attribuer? Où est-ce que
+la nature, révoltée d'une contrainte pour laquelle elle n'est point
+faite, brise les obstacles qu'on lui oppose, devient furieuse, jette
+l'économie animale dans un désordre auquel il n'y a plus de remède? En
+quel endroit le chagrin et l'humeur ont-ils anéanti toutes les qualités
+sociales? Où est-ce qu'il n'y a ni père, ni frère, ni soeur, ni parent,
+ni ami? Où est-ce que l'homme, ne se considérant que comme un être d'un
+instant et qui passe, traite les liaisons les plus douces de ce monde,
+comme un voyageur les objets qu'il rencontre, sans attachement? Où est
+le séjour de la haine, du dégoût et des vapeurs? Où est le lieu de la
+servitude et du despotisme? Où sont les haines qui ne s'éteignent point?
+Où sont les passions couvées dans le silence? Où est le séjour de la
+cruauté et de la curiosité? On ne sait pas l'histoire de ces asiles,
+disait ensuite M. Manouri dans son plaidoyer, on ne la sait pas. Il
+ajoutait dans un autre endroit: «Faire voeu de pauvreté, c'est s'engager
+par serment à être paresseux et voleur; faire voeu de chasteté, c'est
+promettre à Dieu l'infraction constante de la plus sage et de la plus
+importante de ses lois; faire voeu d'obéissance, c'est renoncer à la
+prérogative inaliénable de l'homme, la liberté. Si l'on observe ces
+voeux, on est criminel; si on ne les observe pas, on est parjure. La vie
+claustrale est d'un fanatique ou d'un hypocrite.»
+
+Une fille demanda à ses parents la permission d'entrer parmi nous. Son
+père lui dit qu'il y consentait, mais qu'il lui donnait trois ans pour y
+penser. Cette loi parut dure à la jeune personne, pleine de ferveur;
+cependant il fallut s'y soumettre. Sa vocation ne s'étant point
+démentie, elle retourna à son père, et elle lui dit que les trois ans
+étaient écoulés. «Voilà qui est bien, mon enfant, lui répondit-il; je
+vous ai accordé trois ans pour vous éprouver, j'espère que vous voudrez
+bien m'en accorder autant pour me résoudre...» Cela parut encore
+beaucoup plus dur, et il y eut des larmes répandues; mais le père était
+un homme ferme qui tint bon. Au bout de ces six années elle entra, elle
+fit profession. C'était une bonne religieuse, simple, pieuse, exacte à
+tous ses devoirs; mais il arriva que les directeurs abusèrent de sa
+franchise, pour s'instruire au tribunal de la pénitence de ce qui se
+passait dans la maison. Nos supérieures s'en doutèrent; elle fut
+enfermée; privée des exercices de la religion; elle en devint folle: et
+comment la tête résisterait-elle aux persécutions de cinquante personnes
+qui s'occupent depuis le commencement du jour jusqu'à la fin à vous
+tourmenter? Auparavant on avait tendu à sa mère un piége, qui marque
+bien l'avarice des cloîtres. On inspira à la mère de cette recluse le
+désir d'entrer dans la maison et de visiter la cellule de sa fille. Elle
+s'adressa aux grands vicaires, qui lui accordèrent la permission qu'elle
+sollicitait. Elle entra; elle courut à la cellule de son enfant; mais
+quel fut son étonnement de n'y voir que les quatre murs tout nus! On en
+avait tout enlevé. On se doutait bien que cette mère tendre et sensible
+ne laisserait pas sa fille dans cet état; en effet, elle la remeubla, la
+remit en vêtements et en linge, et protesta bien aux religieuses que
+cette curiosité lui coûtait trop cher pour l'avoir une seconde fois; et
+que trois ou quatre visites par an comme celle-là ruineraient ses frères
+et ses soeurs... C'est là que l'ambition et le luxe sacrifient une
+portion des familles pour faire à celle qui reste un sort plus
+avantageux; c'est la sentine où l'on jette le rebut de la société.
+Combien de mères comme la mienne expient un crime secret par un autre!
+
+ * * * * *
+
+M. Manouri publia un second mémoire qui fit un peu plus d'effet. On
+sollicita vivement; j'offris encore à mes soeurs de leur laisser la
+possession entière et tranquille de la succession de mes parents. Il y
+eut un moment où mon procès prit le tour le plus favorable, et où
+j'espérai la liberté; je n'en fus que plus cruellement trompée; mon
+affaire fut plaidée à l'audience et perdue. Toute la communauté en était
+instruite, que je l'ignorais. C'était un mouvement, un tumulte, une
+joie, de petits entretiens secrets, des allées, des venues chez la
+supérieure, et des religieuses les unes chez les autres. J'étais toute
+tremblante; je ne pouvais ni rester dans ma cellule, ni en sortir; pas
+une amie entre les bras de qui j'allasse me jeter. Ô la cruelle matinée
+que celle du jugement d'un grand procès! Je voulais prier, je ne pouvais
+pas; je me mettais à genoux, je me recueillais, je commençais une
+oraison, mais bientôt mon esprit était emporté malgré moi au milieu de
+mes juges: je les voyais, j'entendais les avocats, je m'adressais à eux,
+j'interrompais le mien, je trouvais ma cause mal défendue. Je ne
+connaissais aucun des magistrats, cependant je m'en faisais des images
+de toute espèce; les unes favorables, les autres sinistres, d'autres
+indifférentes: j'étais dans une agitation, dans un trouble d'idées qui
+ne se conçoit pas. Le bruit fit place à un profond silence; les
+religieuses ne se parlaient plus; il me parut qu'elles avaient au choeur
+la voix plus brillante qu'à l'ordinaire, du moins celles qui chantaient;
+les autres ne chantaient point; au sortir de l'office elles se
+retirèrent en silence. Je me persuadais que l'attente les inquiétait
+autant que moi: mais l'après-midi, le bruit et le mouvement reprirent
+subitement de tout côté; j'entendis des portes s'ouvrir, se refermer,
+des religieuses aller et venir, le murmure de personnes qui se parlent
+bas. Je mis l'oreille à ma serrure; mais il me parut qu'on se taisait en
+passant, et qu'on marchait sur la pointe des pieds. Je pressentis que
+j'avais perdu mon procès, je n'en doutai pas un instant. Je me mis à
+tourner dans ma cellule sans parler; j'étouffais, je ne pouvais me
+plaindre, je croisais mes bras sur ma tête, je m'appuyais le front
+tantôt contre un mur, tantôt contre l'autre; je voulais me reposer sur
+mon lit, mais j'en étais empêchée par un battement de coeur: il est sûr
+que j'entendais battre mon coeur, et qu'il faisait soulever mon
+vêtement. J'en étais là lorsqu'on me vint dire que l'on me demandait. Je
+descendis, je n'osais avancer. Celle qui m'avait avertie était si gaie,
+que je pensai que la nouvelle que l'on m'apportait ne pouvait être que
+fort triste: j'allai pourtant. Arrivée à la porte du parloir, je
+m'arrêtai tout court, et je me jetai dans le recoin des deux murs; je ne
+pouvais me soutenir; cependant j'entrai. Il n'y avait personne;
+j'attendis; on avait empêché celui qui m'avait fait appeler de paraître
+avant moi; on se doutait bien que c'était un émissaire de mon avocat; on
+voulait savoir ce qui se passerait entre nous; on s'était rassemblé pour
+entendre. Lorsqu'il se montra, j'étais assise, la tête penchée sur mon
+bras, et appuyée contre les barreaux de la grille.
+
+«C'est de la part de M. Manouri, me dit-il.
+
+--C'est, lui répondis-je, pour m'apprendre que j'ai perdu mon procès.
+
+--Madame, je n'en sais rien; mais il m'a donné cette lettre; il avait
+l'air affligé quand il m'en a chargé; et je suis venu à toute bride,
+comme il me l'a recommandé.
+
+--Donnez...»
+
+Il me tendit la lettre, et je la pris sans me déplacer et sans le
+regarder; je la posai sur mes genoux, et je demeurai comme j'étais.
+Cependant cet homme me demanda: «N'y a-t-il point de réponse?
+
+--Non, lui dis-je, allez.»
+
+Il s'en alla; et je gardai la même place, ne pouvant me remuer ni me
+résoudre à sortir.
+
+Il n'est permis en couvent ni d'écrire, ni de recevoir des lettres sans
+la permission de la supérieure; on lui remet et celles qu'on reçoit, et
+celles qu'on écrit: il fallait donc lui porter la mienne. Je me mis en
+chemin pour cela; je crus que je n'arriverais jamais: un patient, qui
+sort du cachot pour aller entendre sa condamnation, ne marche ni plus
+lentement, ni plus abattu. Cependant me voilà à sa porte. Les
+religieuses m'examinaient de loin; elles ne voulaient rien perdre du
+spectacle de ma douleur et de mon humiliation. Je frappai, on ouvrit. La
+supérieure était avec quelques autres religieuses; je m'en aperçus au
+bas de leurs robes, car je n'osai lever les yeux; je lui présentai ma
+lettre d'une main vacillante; elle la prit, la lut et me la rendit. Je
+m'en retournai dans ma cellule; je me jetai sur mon lit, ma lettre à
+côté de moi, et j'y restai sans la lire, sans me lever pour aller dîner,
+sans faire aucun mouvement jusqu'à l'office de l'après-midi. À trois
+heures et demie, la cloche m'avertit de descendre. Il y avait déjà
+quelques religieuses d'arrivées; la supérieure était à l'entrée du
+choeur; elle m'arrêta, m'ordonna de me mettre à genoux en dehors; le
+reste de la communauté entra, et la porte se ferma. Après l'office,
+elles sortirent toutes; je les laissai passer; je me levai pour les
+suivre la dernière: je commençai dès ce moment à me condamner à tout ce
+qu'on voudrait: on venait de m'interdire l'église, je m'interdis de
+moi-même le réfectoire et la récréation. J'envisageais ma condition de
+tous les côtés, et je ne voyais de ressource que dans le besoin de mes
+talents et dans ma soumission. Je me serais contentée de l'espèce
+d'oubli où l'on me laissa durant plusieurs jours. J'eus quelques
+visites, mais celle de M. Manouri fut la seule qu'on me permit de
+recevoir. Je le trouvai, en entrant au parloir, précisément comme
+j'étais quand je reçus son émissaire, la tête posée sur les bras, et les
+bras appuyés contre la grille. Je le reconnus, je ne lui dis rien. Il
+n'osait ni me regarder, ni me parler.
+
+«Madame, me dit-il, sans se déranger, je vous ai écrit; vous avez lu ma
+lettre?
+
+--Je l'ai reçue, mais je ne l'ai pas lue.
+
+--Vous ignorez donc...
+
+--Non, monsieur, je n'ignore rien, j'ai deviné mon sort, et j'y suis
+résignée.
+
+--Comment en use-t-on avec vous?
+
+--On ne songe pas encore à moi; mais le passé m'apprend ce que l'avenir
+me prépare. Je n'ai qu'une consolation, c'est que, privée de l'espérance
+qui me soutenait, il est impossible que je souffre autant que j'ai déjà
+souffert; je mourrai. La faute que j'ai commise n'est pas de celles
+qu'on pardonne en religion. Je ne demande point à Dieu d'amollir le
+coeur de celles à la discrétion desquelles il lui plaît de m'abandonner,
+mais de m'accorder la force de souffrir, de me sauver du désespoir, et
+de m'appeler à lui promptement.
+
+--Madame, me dit-il en pleurant, vous auriez été ma propre soeur que je
+n'aurais pas mieux fait...»
+
+Cet homme a le coeur sensible.
+
+«Madame, ajouta-t-il, si je puis vous être utile à quelque chose,
+disposez de moi. Je verrai le premier président, j'en suis considéré; je
+verrai les grands vicaires et l'archevêque.
+
+--Monsieur, ne voyez personne, tout est fini.
+
+--Mais si l'on pouvait vous faire changer de maison?
+
+--Il y a trop d'obstacles.
+
+--Mais quels sont donc ces obstacles?
+
+--Une permission difficile à obtenir, une dot nouvelle à faire ou
+l'ancienne à retirer de cette maison; et puis, que trouverai-je dans un
+autre couvent? Mon coeur inflexible, des supérieures impitoyables, des
+religieuses qui ne seront pas meilleures qu'ici, les mêmes devoirs, les
+mêmes peines. Il vaut mieux que j'achève ici mes jours; ils y seront
+plus courts.
+
+--Mais, madame, vous avez intéressé beaucoup d'honnêtes gens, la plupart
+sont opulents: on ne vous arrêtera pas ici, quand vous sortirez sans
+rien emporter.
+
+--Je le crois.
+
+--Une religieuse qui sort ou qui meurt, augmente le bien-être de celles
+qui restent.
+
+--Mais ces honnêtes gens, ces gens opulents ne pensent plus à moi, et
+vous les trouverez bien froids lorsqu'il s'agira de me doter à leurs
+dépens. Pourquoi voulez-vous qu'il soit plus facile aux gens du monde de
+tirer du cloître une religieuse sans vocation, qu'aux personnes pieuses
+d'y en faire entrer une bien appelée? Dote-t-on facilement ces
+dernières? Eh! monsieur, tout le monde s'est retiré depuis la perte de
+mon procès; je ne vois plus personne.
+
+--Madame, chargez-moi seulement de cette affaire; j'y serai plus
+heureux.
+
+--Je ne demande rien, je n'espère rien, je ne m'oppose à rien, le seul
+ressort qui me restait est brisé. Si je pouvais seulement me promettre
+que Dieu me changeât, et que les qualités de l'état religieux
+succédassent dans mon âme à l'espérance de le quitter, que j'ai
+perdue... Mais cela ne se peut; ce vêtement s'est attaché à ma peau, à
+mes os, et ne m'en gêne que davantage. Ah! quel sort! être religieuse à
+jamais, et sentir qu'on ne sera jamais que mauvaise religieuse! passer
+toute sa vie à se frapper la tête contre les barreaux de sa prison!»
+
+En cet endroit je me mis à pousser des cris; je voulais les étouffer,
+mais je ne pouvais. M. Manouri, surpris de ce mouvement, me dit:
+
+«Madame, oserais-je vous faire une question?
+
+--Faites, monsieur.
+
+--Une douleur aussi violente n'aurait-elle pas quelque motif secret?
+
+--Non, monsieur. Je hais la vie solitaire, je sens là que je la hais, je
+sens que je la haïrai toujours. Je ne saurais m'assujettir à toutes les
+misères qui remplissent la journée d'une recluse: c'est un tissu de
+puérilités que je méprise; j'y serais faite, si j'avais pu m'y faire;
+j'ai cherché cent fois à m'en imposer, à me briser là-dessus; je ne
+saurais. J'ai envié, j'ai demandé à Dieu l'heureuse imbécillité d'esprit
+de mes compagnes; je ne l'ai point obtenue, il ne me l'accordera pas. Je
+fais tout mal, je dis tout de travers, le défaut de vocation perce dans
+toutes mes actions, on le voit; j'insulte à tout moment à la vie
+monastique; on appelle orgueil mon inaptitude; on s'occupe à m'humilier;
+les fautes et les punitions se multiplient à l'infini, et les journées
+se passent à mesurer des yeux la hauteur des murs.
+
+--Madame, je ne saurais les abattre, mais je puis autre chose.
+
+--Monsieur, ne tentez rien.
+
+--Il faut changer de maison, je m'en occuperai. Je viendrai vous revoir;
+j'espère qu'on ne vous cèlera pas; vous aurez incessamment de mes
+nouvelles. Soyez sûre que, si vous y consentez, je réussirai à vous
+tirer d'ici. Si l'on en usait trop sévèrement avec vous, ne me le
+laissez pas ignorer.»
+
+Il était tard quand M. Manouri s'en alla. Je retournai dans ma cellule.
+L'office du soir ne tarda pas à sonner: j'arrivai des premières; je
+laissai passer les religieuses, et je me tins pour dit qu'il fallait
+demeurer à la porte; en effet, la supérieure la ferma sur moi. Le soir,
+à souper, elle me fit signe en entrant de m'asseoir à terre au milieu du
+réfectoire; j'obéis, et l'on ne me servit que du pain et de l'eau; j'en
+mangeai un peu, que j'arrosai de quelques larmes. Le lendemain on tint
+conseil; toute la communauté fut appelée à mon jugement; et l'on me
+condamna à être privée de récréation, à entendre pendant un mois
+l'office à la porte du choeur, à manger à terre au milieu du réfectoire,
+à faire amende honorable trois jours de suite, à renouveler ma prise
+d'habit et mes voeux, à prendre le cilice, à jeûner de deux jours l'un,
+et à me macérer après l'office du soir tous les vendredis. J'étais à
+genoux, le voile baissé, tandis que cette sentence m'était prononcée.
+
+Dès le lendemain, la supérieure vint dans ma cellule avec une religieuse
+qui portait sur son bras un cilice et cette robe d'étoffe grossière dont
+on m'avait revêtue lorsque je fus conduite dans le cachot. J'entendis ce
+que cela signifiait; je me déshabillai, ou plutôt on m'arracha mon
+voile, on me dépouilla; et je pris cette robe. J'avais la tête nue, les
+pieds nus, mes longs cheveux tombaient sur mes épaules; et tout mon
+vêtement se réduisait à ce cilice que l'on me donna, à une chemise
+très-dure, et à cette longue robe qui me prenait sous le cou et qui me
+descendait jusqu'aux pieds. Ce fut ainsi que je restai vêtue pendant la
+journée, et que je comparus à tous les exercices.
+
+Le soir, lorsque je fus retirée dans ma cellule, j'entendis qu'on s'en
+approchait en chantant les litanies; c'était toute la maison rangée sur
+deux lignes. On entra, je me présentai; on me passa une corde au cou; on
+me mit dans la main une torche allumée et une discipline dans l'autre.
+Une religieuse prit la corde par un bout, me tira entre les deux lignes,
+et la procession prit son chemin vers un petit oratoire intérieur
+consacré à sainte Marie: on était venu en chantant à voix basse, on s'en
+retourna en silence. Quand je fus arrivée à ce petit oratoire, qui était
+éclairé de deux lumières, on m'ordonna de demander pardon à Dieu et à la
+communauté du scandale que j'avais donné; la religieuse qui me
+conduisait me disait tout bas ce qu'il fallait que je répétasse, et je
+le répétai mot à mot. Après cela on m'ôta la corde, on me déshabilla
+jusqu'à la ceinture, on me prit mes cheveux qui étaient épars sur mes
+épaules, on les rejeta sur un des côtés de mon cou, on me mit dans la
+main droite la discipline que je portais de la main gauche, et l'on
+commença le _Miserere_. Je compris ce que l'on attendait de moi, et je
+l'exécutai. Le _Miserere_ fini, la supérieure me fit une courte
+exhortation; on éteignit les lumières, les religieuses se retirèrent, et
+je me rhabillai.
+
+Quand je fus rentrée dans ma cellule, je sentis des douleurs violentes
+aux pieds; j'y regardai; ils étaient tout ensanglantés des coupures de
+morceaux de verre que l'on avait eu la méchanceté de répandre sur mon
+chemin.
+
+Je fis amende honorable de la même manière, les deux jours suivants;
+seulement le dernier, on ajouta un psaume au _Miserere_.
+
+Le quatrième jour, on me rendit l'habit de religieuse, à peu près avec
+la même cérémonie qu'on le prend à cette solennité quand elle est
+publique.
+
+Le cinquième, je renouvelai mes voeux. J'accomplis pendant un mois le
+reste de la pénitence qu'on m'avait imposée, après quoi je rentrai à peu
+près dans l'ordre commun de la communauté: je repris ma place au choeur
+et au réfectoire, et je vaquai à mon tour aux différentes fonctions de
+la maison. Mais quelle fut ma surprise, lorsque je tournai les yeux sur
+cette jeune amie qui s'intéressait à mon sort! elle me parut presque
+aussi changée que moi; elle était d'une maigreur à effrayer; elle avait
+sur son visage la pâleur de la mort, les lèvres blanches et les yeux
+presque éteints.
+
+«Soeur Ursule, lui dis-je tout bas, qu'avez-vous?--Ce que j'ai! me
+répondit-elle; je vous aime, et vous me le demandez! il était temps que
+votre supplice finît, j'en serais morte.»
+
+Si, les deux derniers jours de mon amende honorable, je n'avais pas eu
+les pieds blessés, c'était elle qui avait eu l'attention de balayer
+furtivement les corridors, et de rejeter à droite et à gauche les
+morceaux de verre. Les jours où j'étais condamnée à jeûner au pain et à
+l'eau, elle se privait d'une partie de sa portion qu'elle enveloppait
+d'un linge blanc, et qu'elle jetait dans ma cellule. On avait tiré au
+sort la religieuse qui me conduirait par la corde, et le sort était
+tombé sur elle; elle eut la fermeté d'aller trouver la supérieure, et de
+lui protester qu'elle se résoudrait plutôt à mourir qu'à cette infâme et
+cruelle fonction. Heureusement cette jeune fille était d'une famille
+considérée; elle jouissait d'une pension forte qu'elle employait au gré
+de la supérieure; et elle trouva, pour quelques livres de sucre et de
+café, une religieuse qui prit sa place. Je n'oserais penser que la main
+de Dieu se soit appesantie sur cette indigne; elle est devenue folle, et
+elle est enfermée; mais la supérieure vit, gouverne, tourmente et se
+porte bien.
+
+Il était impossible que ma santé résistât à de si longues et de si dures
+épreuves; je tombai malade. Ce fut dans cette circonstance que la soeur
+Ursule montra bien toute l'amitié qu'elle avait pour moi; je lui dois la
+vie. Ce n'était pas un bien qu'elle me conservait, elle me le disait
+quelquefois elle-même: cependant il n'y avait sorte de services qu'elle
+ne me rendît les jours qu'elle était d'infirmerie; les autres jours je
+n'étais pas négligée, grâce à l'intérêt qu'elle prenait à moi, et aux
+petites récompenses qu'elle distribuait à celles qui me veillaient,
+selon que j'en avais été plus ou moins satisfaite. Elle avait demandé à
+me garder la nuit, et la supérieure le lui avait refusé, sous prétexte
+qu'elle était trop délicate pour suffire à cette fatigue: ce fut un
+véritable chagrin pour elle. Tous ses soins n'empêchèrent point les
+progrès du mal; je fus réduite à toute extrémité; je reçus les derniers
+sacrements. Quelques moments auparavant je demandai à voir la communauté
+assemblée, ce qui me fut accordé. Les religieuses entourèrent mon lit,
+la supérieure était au milieu d'elles; ma jeune amie occupait mon
+chevet, et me tenait une main qu'elle arrosait de ses larmes. On présuma
+que j'avais quelque chose à dire, on me souleva, et l'on me soutint sur
+mon séant à l'aide de deux oreillers. Alors, m'adressant à la
+supérieure, je la priai de m'accorder sa bénédiction et l'oubli des
+fautes que j'avais commises; je demandai pardon à toutes mes compagnes
+du scandale que je leur avais donné. J'avais fait apporter à côté de moi
+une infinité de bagatelles, ou qui paraient ma cellule, ou qui étaient à
+mon usage particulier, et je priai la supérieure de me permettre d'en
+disposer; elle y consentit, et je les donnai à celles qui lui avaient
+servi de satellites lorsqu'on m'avait jetée dans le cachot. Je fis
+approcher la religieuse qui m'avait conduite par la corde le jour de mon
+amende honorable, et je lui dis en l'embrassant et en lui présentant mon
+rosaire et mon christ: «Chère soeur, souvenez-vous de moi dans vos
+prières, et soyez sûre que je ne vous oublierai pas devant Dieu...» Et
+pourquoi Dieu ne m'a-t-il pas prise dans ce moment? J'allais à lui sans
+inquiétude. C'est un si grand bonheur! et qui est-ce qui peut se le
+promettre deux fois? qui sait ce que je serai au dernier moment? il faut
+pourtant que j'y vienne. Puisse Dieu renouveler encore mes peines, et me
+l'accorder aussi tranquille que je l'avais! Je voyais les cieux ouverts,
+et ils l'étaient, sans doute; car la conscience alors ne trompe pas, et
+elle me promettait une félicité éternelle.
+
+Après avoir été administrée, je tombai dans une espèce de léthargie; on
+désespéra de moi pendant toute cette nuit. On venait de temps en temps
+me tâter le pouls; je sentais des mains se promener sur mon visage, et
+j'entendais différentes voix qui disaient, comme dans le lointain: «Il
+remonte... Son nez est froid... Elle n'ira pas à demain... Le rosaire et
+le christ vous resteront...» Et une autre voix courroucée qui disait:
+«Éloignez-vous, éloignez-vous; laissez-la mourir en paix; ne l'avez-vous
+pas assez tourmentée?...» Ce fut un moment bien doux pour moi, lorsque
+je sortis de cette crise, et que je rouvris les yeux, de me trouver
+entre les bras de mon amie. Elle ne m'avait point quittée; elle avait
+passé la nuit à me secourir, à répéter les prières des agonisants, à me
+faire baiser le christ et à l'approcher de ses lèvres, après l'avoir
+séparé des miennes. Elle crut, en me voyant ouvrir de grands yeux et
+pousser un profond soupir, que c'était le dernier; et elle se mit à
+jeter des cris et à m'appeler son amie; à dire: «Mon Dieu, ayez pitié
+d'elle et de moi! Mon Dieu, recevez son âme! Chère amie! quand vous
+serez devant Dieu, ressouvenez-vous de soeur Ursule...» Je la regardai
+en souriant tristement, en versant une larme et en lui serrant la main.
+
+M. Bouvard[15] arriva dans ce moment; c'est le médecin de la maison; cet
+homme est habile, à ce qu'on dit, mais il est despote, orgueilleux et
+dur. Il écarta mon amie avec violence; il me tâta le pouls et la peau;
+il était accompagné de la supérieure et de ses favorites. Il fit
+quelques questions monosyllabiques sur ce qui s'était passé; il
+répondit: «Elle s'en tirera.» Et regardant la supérieure, à qui ce mot
+ne plaisait pas: «Oui, madame, lui dit-il, elle s'en tirera; la peau est
+bonne, la fièvre est tombée, et la vie commence à poindre dans les
+yeux.»
+
+À chacun de ces mots, la joie se déployait sur le visage de mon amie; et
+sur celui de la supérieure et de ses compagnes je ne sais quoi de
+chagrin que la contrainte dissimulait mal.
+
+«Monsieur, lui dis-je, je ne demande pas à vivre.
+
+--Tant pis,» me répondit-il; puis il ordonna quelque chose, et sortit.
+On dit que pendant ma léthargie, j'avais dit plusieurs fois: «Chère
+mère, je vais donc vous joindre! je vous dirai tout.» C'était
+apparemment à mon ancienne supérieure que je m'adressais, je n'en doute
+pas. Je ne donnai son portrait à personne, je désirais de l'emporter
+avec moi sous la tombe.
+
+Le pronostic de M. Bouvard se vérifia; la fièvre diminua, des sueurs
+abondantes achevèrent de l'emporter; et l'on ne douta plus de ma
+guérison: je guéris en effet, mais j'eus une convalescence très-longue.
+Il était dit que je souffrirais dans cette maison toutes les peines
+qu'il est possible d'éprouver. Il y avait eu de la malignité dans ma
+maladie; la soeur Ursule ne m'avait presque point quittée. Lorsque je
+commençais à prendre des forces, les siennes se perdirent, ses
+digestions se dérangèrent, elle était attaquée l'après-midi de
+défaillances qui duraient quelquefois un quart d'heure: dans cet état,
+elle était comme morte, sa vue s'éteignait, une sueur froide lui
+couvrait le front, et se ramassait en gouttes qui coulaient le long de
+ses joues; ses bras, sans mouvement, pendaient à ses côtés. On ne la
+soulageait un peu qu'en la délaçant, et qu'en relâchant ses vêtements.
+Quand elle revenait de cet évanouissement, sa première idée était de me
+chercher à ses côtés, et elle m'y trouvait toujours; quelquefois même,
+lorsqu'il lui restait un peu de sentiment et de connaissance, elle
+promenait sa main autour d'elle sans ouvrir les yeux. Cette action était
+si peu équivoque, que quelques religieuses s'étant offertes à cette main
+qui tâtonnait, et n'en étant pas reconnues, parce qu'alors elle
+retombait sans mouvement, elles me disaient: «Soeur Suzanne, c'est à
+vous qu'elle en veut, approchez-vous donc...» Je me jetais à ses genoux,
+j'attirais sa main sur mon front, et elle y demeurait posée jusqu'à la
+fin de son évanouissement; quand il était fini, elle me disait: «Eh
+bien! soeur Suzanne, c'est moi qui m'en irai, et c'est vous qui
+resterez; c'est moi qui la reverrai la première, je lui parlerai de
+vous, elle ne m'entendra pas sans pleurer. S'il y a des larmes amères,
+il en est aussi de bien douces, et si l'on aime là-haut, pourquoi n'y
+pleurerait-on pas?» Alors elle penchait sa tête sur mon cou; elle en
+répandait avec abondance, et elle ajoutait: «Adieu, Soeur Suzanne;
+adieu, mon amie; qui est-ce qui partagera vos peines quand je n'y serai
+plus? Qui est-ce qui...? Ah! chère amie, que je vous plains! Je m'en
+vais, je le sens, je m'en vais. Si vous étiez heureuse, combien j'aurais
+de regret à mourir!»
+
+Son état m'effrayait. Je parlai à la supérieure. Je voulais qu'on la mît
+à l'infirmerie, qu'on la dispensât des offices et des autres exercices
+pénibles de la maison, qu'on appelât un médecin; mais on me répondit
+toujours que ce n'était rien, que ces défaillances se passeraient toutes
+seules; et la chère soeur Ursule ne demandait pas mieux que de
+satisfaire à ses devoirs et à suivre la vie commune. Un jour, après les
+matines, auxquelles elle avait assisté, elle ne parut point. Je pensai
+qu'elle était bien mal; l'office du matin fini, je volai chez elle, je
+la trouvai couchée sur son lit tout habillée; elle me dit: «Vous voilà,
+chère amie? Je me doutais que vous ne tarderiez pas à venir, et je vous
+attendais. Écoutez-moi. Que j'avais d'impatience que vous vinssiez! Ma
+défaillance a été si forte et si longue, que j'ai cru que j'y resterais
+et que je ne vous reverrais plus. Tenez, voilà la clef de mon oratoire,
+vous en ouvrirez l'armoire, vous enlèverez une petite planche qui sépare
+en deux parties le tiroir d'en bas; vous trouverez derrière cette
+planche un paquet de papiers; je n'ai jamais pu me résoudre à m'en
+séparer, quelque danger que je courusse à les garder, et quelque douleur
+que je ressentisse à les lire; hélas! ils sont presque effacés de mes
+larmes: quand je ne serai plus, vous les brûlerez...»
+
+Elle était si faible et si oppressée, qu'elle ne put prononcer de suite
+deux mots de ce discours; elle s'arrêtait presque à chaque syllabe, et
+puis elle parlait si bas, que j'avais peine à l'entendre, quoique mon
+oreille fût presque collée sur sa bouche. Je pris la clef, je lui
+montrai du doigt l'oratoire, et elle me fit signe de la tête que oui;
+ensuite, pressentant que j'allais la perdre, et persuadée que sa maladie
+était une suite ou de la mienne, ou de la peine qu'elle avait prise, ou
+des soins qu'elle m'avait donnés, je me mis à pleurer et à me désoler de
+toute ma force. Je lui baisai le front, les yeux, le visage, les mains;
+je lui demandai pardon: cependant elle était comme distraite, elle ne
+m'entendait pas; et une de ses mains se reposait sur mon visage et me
+caressait; je crois qu'elle ne me voyait plus, peut-être même me
+croyait-elle sortie, car elle m'appela.
+
+«Soeur Suzanne?»
+
+Je lui dis: «Me voilà.
+
+--Quelle heure est-il?
+
+--Il est onze heures et demie.
+
+--Onze heures et demie! Allez-vous-en dîner; allez, vous reviendrez tout
+de suite...»
+
+Le dîner sonna, il fallut la quitter. Quand je fus à la porte elle me
+rappela; je revins; elle fit un effort pour me présenter ses joues; je
+les baisai: elle me prit la main, elle me la tenait serrée; il semblait
+qu'elle ne voulait pas, qu'elle ne pouvait me quitter: «cependant il le
+faut, dit-elle en me lâchant, Dieu le veut; adieu, soeur Suzanne.
+Donnez-moi mon crucifix...» Je le lui mis entre les mains, et je m'en
+allai.
+
+On était sur le point de sortir de table. Je m'adressai à la supérieure,
+je lui parlai, en présence de toutes les religieuses, du danger de la
+soeur Ursule, je la pressai d'en juger par elle-même. «Eh bien!
+dit-elle, il faut la voir.» Elle y monta, accompagnée de quelques
+autres; je les suivis: elles entrèrent dans sa cellule; la pauvre soeur
+n'était plus; elle était étendue sur son lit, toute vêtue, la tête
+inclinée sur son oreiller, la bouche entr'ouverte, les yeux fermés, et
+le christ entre ses mains. La supérieure la regarda froidement, et dit:
+«Elle est morte. Qui l'aurait crue si proche de sa fin? C'était une
+excellente fille: qu'on aille sonner pour elle, et qu'on l'ensevelisse.»
+
+Je restai seule à son chevet. Je ne saurais vous peindre ma douleur;
+cependant j'enviais son sort. Je m'approchai d'elle, je lui donnai des
+larmes, je la baisai plusieurs fois, et je tirai le drap sur son visage,
+dont les traits commençaient à s'altérer; ensuite je songeai à exécuter
+ce qu'elle m'avait recommandé. Pour n'être pas interrompue dans cette
+occupation, j'attendis que tout le monde fût à l'office: j'ouvris
+l'oratoire, j'abattis la planche et je trouvai un rouleau de papiers
+assez considérable que je brûlai dès le soir. Cette jeune fille avait
+toujours été mélancolique; et je n'ai pas mémoire de l'avoir vue
+sourire, excepté une fois dans sa maladie.
+
+Me voilà donc seule dans cette maison, dans le monde; car je ne
+connaissais pas un être qui s'intéressât à moi. Je n'avais plus entendu
+parler de l'avocat Manouri; je présumais, ou qu'il avait été rebuté par
+les difficultés; ou que, distrait par des amusements ou par ses
+occupations, les offres de services qu'il m'avait faites étaient bien
+loin de sa mémoire, et je ne lui en savais pas très-mauvais gré: j'ai le
+caractère porté à l'indulgence; je puis tout pardonner aux hommes,
+excepté l'injustice, l'ingratitude et l'inhumanité. J'excusais donc
+l'avocat Manouri tant que je pouvais, et tous ces gens du monde qui
+avaient montré tant de vivacité dans le cours de mon procès, et pour qui
+je n'existais plus; et vous-même, monsieur le marquis, lorsque nos
+supérieurs ecclésiastiques firent une visite dans la maison.
+
+Ils entrent, ils parcourent les cellules, ils interrogent les
+religieuses, ils se font rendre compte de l'administration temporelle et
+spirituelle; et, selon l'esprit qu'ils apportent à leurs fonctions, ils
+réparent ou ils augmentent le désordre. Je revis donc l'honnête et dur
+M. Hébert, avec ses deux jeunes et compatissants acolytes. Ils se
+rappelèrent apparemment l'état déplorable où j'avais autrefois comparu
+devant eux; leurs yeux s'humectèrent; et je remarquai sur leur visage
+l'attendrissement et la joie. M. Hébert s'assit, et me fit asseoir
+vis-à-vis de lui; ses deux compagnons se tinrent debout derrière sa
+chaise; leurs regards étaient attachés sur moi. M. Hébert me dit:
+
+«Eh bien! Suzanne, comment en use-t-on à présent avec vous?»
+
+Je lui répondis: «Monsieur, on m'oublie.
+
+--Tant mieux.
+
+--Et c'est aussi tout ce que je souhaite: mais j'aurais une grâce
+importante à vous demander; c'est d'appeler ici ma mère supérieure.
+
+--Et pourquoi?
+
+--C'est que, s'il arrive que l'on vous fasse quelque plainte d'elle,
+elle ne manquera de m'en accuser.
+
+--J'entends; mais dites-moi toujours ce que vous en savez.
+
+--Monsieur, je vous supplie de la faire appeler, et qu'elle entende
+elle-même vos questions et mes réponses.
+
+--Dites toujours.
+
+--Monsieur, vous m'allez perdre.
+
+--Non, ne craignez rien; de ce jour vous n'êtes plus sous son autorité;
+avant la fin de la semaine vous serez transférée à Sainte-Eutrope, près
+d'Arpajon. Vous avez un bon ami.
+
+--Un bon ami, monsieur! je ne m'en connais point.
+
+--C'est votre avocat.
+
+--M. Manouri?
+
+--Lui-même.
+
+--Je ne croyais pas qu'il se souvînt encore de moi.
+
+--Il a vu vos soeurs; il a vu M. l'archevêque, le premier président,
+toutes les personnes connues par leur piété; il vous a fait une dot dans
+la maison que je viens de vous nommer; et vous n'avez plus qu'un moment
+à rester ici. Ainsi, si vous avez connaissance de quelque désordre, vous
+pouvez m'en instruire sans vous compromettre; et je vous l'ordonne par
+la sainte obéissance.
+
+--Je n'en connais point.
+
+--Quoi! on a gardé quelque mesure avec vous depuis la perte de votre
+procès?
+
+--On a cru, et l'on a dû croire que j'avais commis une faute en revenant
+contre mes voeux; et l'on m'en a fait demander pardon à Dieu.
+
+--Mais ce sont les circonstances de ce pardon que je voudrais savoir...»
+
+Et en disant ces mots il secouait la tête, il fronçait les sourcils; et
+je conçus qu'il ne tenait qu'à moi de renvoyer à la supérieure une
+partie des coups de discipline qu'elle m'avait fait donner; mais ce
+n'était pas mon dessein. L'archidiacre vit bien qu'il ne saurait rien de
+moi, et il sortit en me recommandant le secret sur ce qu'il m'avait
+confié de ma translation à Sainte-Eutrope d'Arpajon.
+
+Comme le bonhomme Hébert marchait seul dans le corridor, ses deux
+compagnons se retournèrent, et me saluèrent d'un air très-affectueux et
+très-doux. Je ne sais qui ils sont: mais Dieu veuille leur conserver ce
+caractère tendre et miséricordieux qui est si rare dans leur état, et
+qui convient si fort aux dépositaires de la faiblesse de l'homme et aux
+intercesseurs de la miséricorde de Dieu. Je croyais M. Hébert occupé à
+consoler, à interroger ou à réprimander quelque autre religieuse,
+lorsqu'il rentra dans ma cellule. Il me dit:
+
+«D'où connaissez-vous M. Manouri?
+
+--Par mon procès.
+
+--Qui est-ce qui vous l'a donné?
+
+--C'est madame la présidente.
+
+--Il a fallu que vous conférassiez souvent avec lui dans le cours de
+votre affaire?
+
+--Non, monsieur, je l'ai peu vu.
+
+--Comment l'avez-vous instruit?
+
+--Par quelques mémoires écrits de ma main.
+
+--Vous avez des copies de ces mémoires?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Qui est-ce qui lui remettait ces mémoires?
+
+--Madame la présidente.
+
+--Et d'où la connaissiez-vous?
+
+--Je la connaissais par la soeur Ursule, mon amie et sa parente.
+
+--Vous avez vu M. Manouri depuis la perte de votre procès?
+
+--Une fois.
+
+--C'est bien peu. Il ne vous a point écrit?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Vous ne lui avez point écrit?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Il vous apprendra sans doute ce qu'il a fait pour vous. Je vous
+ordonne de ne le point voir au parloir; et s'il vous écrit, soit
+directement, soit indirectement, de m'envoyer sa lettre sans l'ouvrir;
+entendez-vous, sans l'ouvrir.
+
+--Oui, monsieur; et je vous obéirai...»
+
+Soit que la méfiance de M. Hébert me regardât, ou mon bienfaiteur, j'en
+fus blessée.
+
+M. Manouri vint à Longchamp dans la soirée même: je tins parole à
+l'archidiacre; je refusai de lui parler. Le lendemain il m'écrivit par
+son émissaire; je reçus sa lettre et je l'envoyai, sans l'ouvrir, à M.
+Hébert. C'était le mardi, autant qu'il m'en souvient. J'attendais
+toujours avec impatience l'effet de la promesse de l'archidiacre et des
+mouvements de M. Manouri. Le mercredi, le jeudi, le vendredi se
+passèrent sans que j'entendisse parler de rien. Combien ces journées me
+parurent longues! Je tremblais qu'il ne fût survenu quelque obstacle qui
+eût tout dérangé. Je ne recouvrais pas ma liberté, mais je changeais de
+prison; et c'est quelque chose. Un premier événement heureux fait germer
+en nous l'espérance d'un second; et c'est peut-être là l'origine du
+proverbe qu'un _bonheur ne vient point sans un autre_.
+
+Je connaissais les compagnes que je quittais, et je n'avais pas de peine
+à supposer que je gagnerais quelque chose à vivre avec d'autres
+prisonnières; quelles qu'elles fussent, elles ne pouvaient être ni plus
+méchantes, ni plus malintentionnées. Le samedi matin, sur les neuf
+heures, il se fit un grand mouvement dans la maison; il faut bien peu de
+chose pour mettre des têtes de religieuses en l'air. On allait, on
+venait, on se parlait bas; les portes des dortoirs s'ouvraient et se
+fermaient; c'est, comme vous l'avez pu voir jusqu'ici, le signal des
+révolutions monastiques. J'étais seule dans ma cellule; le coeur me
+battait. J'écoutais à la porte, je regardais par ma fenêtre, je me
+démenais sans savoir ce que je faisais; je me disais à moi-même en
+tressaillant de joie: «C'est moi qu'on vient chercher; tout à l'heure je
+n'y serai plus...» et je ne me trompais pas.
+
+Deux figures inconnues se présentèrent à moi; c'étaient une religieuse
+et la tourière d'Arpajon: elles m'instruisirent en un mot du sujet de
+leur visite. Je pris tumultueusement le petit butin qui m'appartenait;
+je le jetai pêle-mêle dans le tablier de la tourière, qui le mit en
+paquets. Je ne demandai point à voir la supérieure; la soeur Ursule
+n'était plus; je ne quittais personne. Je descends; on m'ouvre les
+portes, après avoir visité ce que j'emportais; je monte dans un
+carrosse, et me voilà partie.
+
+L'archidiacre et ses deux jeunes ecclésiastiques, madame la présidente
+de *** et M. Manouri, s'étaient rassemblés chez la supérieure, où on les
+avertit de ma sortie. Chemin faisant, la religieuse m'instruisit de la
+maison; et la tourière ajoutait pour refrain à chaque phrase de l'éloge
+qu'on m'en faisait: «C'est la pure vérité...» Elle se félicitait du
+choix qu'on avait fait d'elle pour aller me prendre, et voulait être mon
+amie; en conséquence elle me confia quelques secrets, et me donna
+quelques conseils sur ma conduite; ces conseils étaient apparemment à
+son usage; mais ils ne pouvaient être au mien. Je ne sais si vous avez
+vu le couvent d'Arpajon; c'est un bâtiment carré, dont un des côtés
+regarde sur le grand chemin, et l'autre sur la campagne et les jardins.
+Il y avait à chaque fenêtre de la première façade une, deux, ou trois
+religieuses; cette seule circonstance m'en apprit, sur l'ordre qui
+régnait dans la maison, plus que tout ce que la religieuse et sa
+compagne ne m'en avaient dit. On connaissait apparemment la voiture où
+nous étions; car en un clin d'oeil toutes ces têtes voilées disparurent;
+et j'arrivai à la porte de ma nouvelle prison. La supérieure vint
+au-devant de moi, les bras ouverts, m'embrassa, me prit par la main et
+me conduisit dans la salle de la communauté, où quelques religieuses
+m'avaient devancée, et où d'autres accoururent.
+
+ * * * * *
+
+Cette supérieure s'appelle madame ***. Je ne saurais me refuser à
+l'envie de vous la peindre avant que d'aller plus loin. C'est une petite
+femme toute ronde, cependant prompte et vive dans ses mouvements: sa
+tête n'est jamais assise sur ses épaules; il y a toujours quelque chose
+qui cloche dans son vêtement; sa figure est plutôt bien que mal; ses
+yeux, dont l'un, c'est le droit, est plus haut et plus grand que
+l'autre, sont pleins de feu et distraits: quand elle marche, elle jette
+ses bras en avant et en arrière. Veut-elle parler? elle ouvre la bouche,
+avant que d'avoir arrangé ses idées; aussi bégaye-t-elle un peu.
+Est-elle assise? elle s'agite sur son fauteuil, comme si quelque chose
+l'incommodait: elle oublie toute bienséance; elle lève sa guimpe pour se
+frotter la peau; elle croise les jambes; elle vous interroge; vous lui
+répondez, et elle ne vous écoute pas; elle vous parle, et elle se perd,
+s'arrête tout court, ne sait plus où elle en est, se fâche, et vous
+appelle grosse bête, stupide, imbécile, si vous ne la remettez sur la
+voie: elle est tantôt familière jusqu'à tutoyer, tantôt impérieuse et
+fière jusqu'au dédain; ses moments de dignité sont courts; elle est
+alternativement compatissante et dure; sa figure décomposée marque tout
+le décousu de son esprit et toute l'inégalité de son caractère; aussi
+l'ordre et le désordre se succédaient-ils dans la maison; il y avait des
+jours où tout était confondu, les pensionnaires avec les novices, les
+novices avec les religieuses; où l'on courait dans les chambres les unes
+des autres; où l'on prenait ensemble du thé, du café, du chocolat, des
+liqueurs; où l'office se faisait avec la célérité la plus indécente; au
+milieu de ce tumulte le visage de la supérieure change subitement, la
+cloche sonne; on se renferme, on se retire, le silence le plus profond
+suit le bruit, les cris et le tumulte, et l'on croirait que tout est
+mort subitement. Une religieuse alors manque-t-elle à la moindre chose?
+elle la fait venir dans sa cellule, la traite avec dureté, lui ordonne
+de se déshabiller et de se donner vingt coups de discipline; la
+religieuse obéit, se déshabille, prend sa discipline, et se macère; mais
+à peine s'est-elle donné quelques coups, que la supérieure, devenue
+compatissante, lui arrache l'instrument de pénitence, se met à pleurer,
+dit qu'elle est bien malheureuse d'avoir à punir, lui baise le front,
+les yeux, la bouche, les épaules; la caresse, la loue[16]. «Mais,
+qu'elle a la peau blanche et douce! le bel embonpoint! le beau cou! le
+beau chignon!... Soeur Sainte-Augustine, mais tu es folle d'être
+honteuse; laisse tomber ce linge; je suis femme, et ta supérieure. Oh!
+la belle gorge! qu'elle est ferme! et je souffrirais que cela fût
+déchiré par des pointes? Non, non, il n'en sera rien...» Elle la baise
+encore, la relève, la rhabille elle-même, lui dit les choses les plus
+douces, la dispense des offices, et la renvoie dans sa cellule. On est
+très-mal avec ces femmes-là; on ne sait jamais ce qui leur plaira ou
+déplaira, ce qu'il faut éviter ou faire; il n'y a rien de réglé; ou l'on
+est servi à profusion, ou l'on meurt de faim; l'économie de la maison
+s'embarrasse, les remontrances sont ou mal prises ou négligées; on est
+toujours trop près ou trop loin des supérieures de ce caractère; il n'y
+a ni vraie distance, ni mesure; on passe de la disgrâce à la faveur, et
+de la faveur à la disgrâce, sans qu'on sache pourquoi. Voulez-vous que
+je vous donne, dans une petite chose, un exemple général de son
+administration? Deux fois l'année, elle courait de cellule en cellule,
+et faisait jeter par les fenêtres toutes les bouteilles de liqueur
+qu'elle y trouvait, et quatre jours après, elle-même en renvoyait à la
+plupart de ses religieuses. Voilà celle à qui j'avais fait le voeu
+solennel d'obéissance; car nous portons nos voeux d'une maison dans une
+autre[17].
+
+J'entrai avec elle; elle me conduisait en me tenant embrassée par le
+milieu du corps. On servit une collation de fruits, de massepains et de
+confitures. Le grave archidiacre commença mon éloge, qu'elle interrompit
+par: «On a eu tort, on a eu tort, je le sais...» Le grave archidiacre
+voulut continuer; et la supérieure l'interrompit par: «Comment s'en
+sont-elles défaites? C'est la modestie et la douceur même, on dit
+qu'elle est remplie de talents...» Le grave archidiacre voulut reprendre
+ses derniers mots; la supérieure l'interrompit encore, en me disant bas
+à l'oreille: «Je vous aime à la folie; et quand ces pédants-là seront
+sortis, je ferai venir nos soeurs, et vous nous chanterez un petit air,
+n'est-ce pas?...» Il me prit une envie de rire. Le grave M. Hébert fut
+un peu déconcerté; ses deux jeunes compagnons souriaient de son embarras
+et du mien. Cependant M. Hébert revint à son caractère et à ses manières
+accoutumées, lui ordonna brusquement de s'asseoir, et lui imposa
+silence. Elle s'assit; mais elle n'était pas à son aise; elle se
+tourmentait à sa place, elle se grattait la tête, elle rajustait son
+vêtement où il n'était pas dérangé; elle bâillait; et cependant
+l'archidiacre pérorait sensément sur la maison que j'avais quittée, sur
+les désagréments que j'avais éprouvés, sur celle où j'entrais, sur les
+obligations que j'avais aux personnes qui m'avaient servie. En cet
+endroit je regardai M. Manouri, il baissa les yeux. Alors la
+conversation devint plus générale; le silence pénible imposé à la
+supérieure cessa. Je m'approchai de M. Manouri, je le remerciai des
+services qu'il m'avait rendus; je tremblais, je balbutiais, je ne savais
+quelle reconnaissance lui promettre. Mon trouble, mon embarras, mon
+attendrissement, car j'étais vraiment touchée, un mélange de larmes et
+de joie, toute mon action lui parla beaucoup mieux que je ne l'aurais pu
+faire. Sa réponse ne fut pas plus arrangée que mon discours; il fut
+aussi troublé que moi. Je ne sais ce qu'il me disait; mais j'entendais,
+qu'il serait trop récompensé s'il avait adouci la rigueur de mon sort;
+qu'il se ressouviendrait de ce qu'il avait fait, avec plus de plaisir
+encore que moi; qu'il était bien fâché que ses occupations, qui
+l'attachaient au Palais de Paris, ne lui permissent pas de visiter
+souvent le cloître d'Arpajon; mais qu'il espérait de monsieur
+l'archidiacre et de madame la supérieure la permission de s'informer de
+ma santé et de ma situation.
+
+L'archidiacre n'entendit pas cela; mais la supérieure répondit:
+«Monsieur, tant que vous voudrez; elle fera tout ce qui lui plaira; nous
+tâcherons de réparer ici les chagrins qu'on lui a donnés...» Et puis
+tout bas à moi: «Mon enfant, tu as donc bien souffert? Mais comment ces
+créatures de Longchamp ont-elles eu le courage de te maltraiter? J'ai
+connu ta supérieure; nous avons été pensionnaires ensemble à Port-Royal,
+c'était la bête noire des autres. Nous aurons le temps de nous voir; tu
+me raconteras tout cela...» Et en disant ces mots, elle prenait une de
+mes mains qu'elle me frappait de petits coups avec la sienne. Les jeunes
+ecclésiastiques me firent aussi leur compliment. Il était tard; M.
+Manouri prit congé de nous; l'archidiacre et ses compagnons allèrent
+chez M. ***, seigneur d'Arpajon, où ils étaient invités, et je restai
+seule avec la supérieure; mais ce ne fut pas pour longtemps: toutes les
+religieuses, toutes les novices, toutes les pensionnaires accoururent
+pêle-mêle: en un instant je me vis entourée d'une centaine de personnes.
+Je ne savais à qui entendre ni à qui répondre; c'étaient des figures de
+toute espèce et des propos de toutes couleurs; cependant je discernai
+qu'on n'était mécontent ni de mes réponses ni de ma personne.
+
+Quand cette conférence importune eut duré quelque temps, et que la
+première curiosité eut été satisfaite, la foule diminua; la supérieure
+écarta le reste, et elle vint elle-même m'installer dans ma cellule.
+Elle m'en fit les honneurs à sa mode; elle me montrait l'oratoire, et
+disait: «C'est là que ma petite amie priera Dieu; je veux qu'on lui
+mette un coussin sur ce marchepied, afin que ses petits genoux ne soient
+pas blessés. Il n'y a point d'eau bénite dans ce bénitier; cette soeur
+Dorothée oublie toujours quelque chose. Essayez ce fauteuil; voyez s'il
+vous sera commode...»
+
+Et tout en parlant ainsi, elle m'assit, me pencha la tête sur le
+dossier, et me baisa le front. Cependant elle alla à la fenêtre, pour
+s'assurer que les châssis se levaient et se baissaient facilement: à mon
+lit, et elle en tira et retira les rideaux, pour voir s'ils fermaient
+bien. Elle examina les couvertures: «Elles sont bonnes.» Elle prit le
+traversin, et le faisant bouffer, elle disait: «Chère tête sera fort
+bien là-dessus; ces draps ne sont pas fins, mais ce sont ceux de la
+communauté; ces matelas sont bons...» Cela fait, elle vient à moi,
+m'embrasse, et me quitte. Pendant cette scène je disais en moi-même: «Ô
+la folle créature!» Et je m'attendais à de bons et de mauvais jours.
+
+Je m'arrangeai dans ma cellule; j'assistai à l'office du soir, au
+souper, à la récréation qui suivit. Quelques religieuses s'approchèrent
+de moi, d'autres s'en éloignèrent; celles-là comptaient sur ma
+protection auprès de la supérieure; celles-ci étaient déjà alarmées de
+la prédilection qu'elle m'avait accordée. Ces premiers moments se
+passèrent en éloges réciproques, en questions sur la maison que j'avais
+quittée, en essais de mon caractère, de mes inclinations, de mes goûts,
+de mon esprit: on vous tâte partout; c'est une suite de petites embûches
+qu'on vous tend, et d'où l'on tire les conséquences les plus justes. Par
+exemple, on jette un mot de médisance, et l'on vous regarde; on entame
+une histoire, et l'on attend que vous en demandiez la suite, ou que vous
+la laissiez; si vous dites un mot ordinaire, on le trouve charmant,
+quoiqu'on sache bien qu'il n'en est rien; on vous loue ou l'on vous
+blâme à dessein; on cherche à démêler vos pensées les plus secrètes; on
+vous interroge sur vos lectures; on vous offre des livres sacrés et
+profanes; on remarque votre choix; on vous invite à de légères
+infractions de la règle; on vous fait des confidences, on vous jette des
+mots sur les travers de la supérieure: tout se recueille et se redit; on
+vous quitte, on vous reprend; on sonde vos sentiments sur les moeurs,
+sur la piété, sur le monde, sur la religion, sur la vie monastique, sur
+tout. Il résulte de ces expériences réitérées une épithète qui vous
+caractérise, et qu'on attache en surnom à celui que vous portez; ainsi
+je fus appelée Sainte-Suzanne la réservée.
+
+Le premier soir, j'eus la visite de la supérieure; elle vint à mon
+déshabiller; ce fut elle qui m'ôta mon voile et ma guimpe, et qui me
+coiffa de nuit: ce fut elle qui me déshabilla. Elle me tint cent propos
+doux, et me fit mille caresses qui m'embarrassèrent un peu, je ne sais
+pas pourquoi, car je n'y entendais rien ni elle non plus; à présent même
+que j'y réfléchis, qu'aurions-nous pu y entendre? Cependant j'en parlai
+à mon directeur, qui traita cette familiarité, qui me paraissait
+innocente et qui me le paraît encore, d'un ton fort sérieux, et me
+défendit gravement de m'y prêter davantage. Elle me baisa le cou, les
+épaules, les bras; elle loua mon embonpoint et ma taille, et me mit au
+lit; elle releva mes couvertures d'un et d'autre côté, me baisa les
+yeux, tira mes rideaux et s'en alla. J'oubliais de vous dire qu'elle
+supposa que j'étais fatiguée, et qu'elle me permit de rester au lit tant
+que je voudrais.
+
+J'usai de sa permission; c'est, je crois, la seule bonne nuit que j'aie
+passée dans le cloître; et si, je n'en suis presque jamais sortie. Le
+lendemain, sur les neuf heures, j'entendis frapper doucement à ma porte;
+j'étais encore couchée; je répondis, on entra; c'était une religieuse
+qui me dit, d'assez mauvaise humeur, qu'il était tard, et que la mère
+supérieure me demandait. Je me levai, je m'habillai à la hâte, et
+j'allai.
+
+«Bonjour, mon enfant, me dit-elle; avez-vous bien passé la nuit? Voilà
+du café qui vous attend depuis une heure; je crois qu'il sera bon;
+dépêchez-vous de le prendre, et puis après nous causerons...»
+
+Et tout en disant cela elle étendait un mouchoir sur la table, en
+déployait un autre sur moi, versait le café, et le sucrait. Les autres
+religieuses en faisaient autant les unes chez les autres. Tandis que je
+déjeunais, elle m'entretint de mes compagnes, me les peignit selon son
+aversion ou son goût, me fit mille amitiés, mille questions sur la
+maison que j'avais quittée, sur mes parents, sur les désagréments que
+j'avais eus; loua, blâma à sa fantaisie, n'entendit jamais ma réponse
+jusqu'au bout. Je ne la contredis point; elle fut contente de mon
+esprit, de mon jugement et de ma discrétion. Cependant il vint une
+religieuse, puis une autre, puis une troisième, puis une quatrième, une
+cinquième; on parla des oiseaux de la mère, celle-ci des tics de la
+soeur, celle-là de tous les petits ridicules des absentes; on se mit en
+gaieté. Il y avait une épinette dans un coin de la cellule, j'y posai
+les doigts par distraction; car, nouvelle arrivée dans la maison, et ne
+connaissant point celles dont on plaisantait, cela ne m'amusait guère;
+et quand j'aurais été plus au fait, cela ne m'aurait pas amusée
+davantage. Il faut trop d'esprit pour bien plaisanter; et puis, qui
+est-ce qui n'a point un ridicule? Tandis que l'on riait, je faisais des
+accords; peu à peu j'attirai l'attention. La supérieure vint à moi, et
+me frappant un petit coup sur l'épaule: «Allons, Sainte-Suzanne, me
+dit-elle, amuse-nous; joue d'abord, et puis après tu chanteras.» Je fis
+ce qu'elle me disait, j'exécutai quelques pièces que j'avais dans les
+doigts; je préludai de fantaisie; et puis je chantai quelques versets
+des psaumes de Mondonville.
+
+«Voilà qui est fort bien, me dit la supérieure; mais nous avons de la
+sainteté à l'église tant qu'il nous plaît: nous sommes seules; celles-ci
+sont mes amies, et elles seront aussi les tiennes; chante-nous quelque
+chose de plus gai.»
+
+Quelques-unes des religieuses dirent: «Mais elle ne sait peut-être que
+cela; elle est fatiguée de son voyage; il faut la ménager; en voilà bien
+assez pour une fois.
+
+--Non, non, dit la supérieure, elle s'accompagne à merveille, elle a la
+plus belle voix du monde (et en effet je ne l'ai pas laide; cependant
+plus de justesse, de douceur et de flexibilité que de force et
+d'étendue), je ne la tiendrai quitte qu'elle ne nous ait dit autre
+chose.»
+
+J'étais un peu offensée du propos des religieuses; je répondis à la
+supérieure que cela n'amusait plus les soeurs.
+
+«Mais cela m'amuse encore, moi.»
+
+Je me doutais de cette réponse. Je chantai donc une chansonnette assez
+délicate; et toutes battirent des mains, me louèrent, m'embrassèrent, me
+caressèrent, m'en demandèrent une seconde; petites minauderies fausses,
+dictées par la réponse de la supérieure; il n'y en avait presque pas une
+là qui ne m'eût ôté ma voix et rompu les doigts, si elle l'avait pu.
+Celles qui n'avaient peut-être entendu de musique de leur vie,
+s'avisèrent de jeter sur mon chant des mots aussi ridicules que
+déplaisants, qui ne prirent point auprès de la supérieure.
+
+«Taisez-vous, leur dit-elle, elle joue et chante comme un ange, et je
+veux qu'elle vienne ici tous les jours; _j'ai su un peu de clavecin_
+autrefois, et je veux qu'elle m'y remette.
+
+--Ah! madame, lui dis-je, quand on a su autrefois, on n'a pas tout
+oublié...
+
+--Très-volontiers, cède-moi ta place...»
+
+Elle préluda, elle joua des choses folles, bizarres, décousues comme ses
+idées; mais je vis, à travers tous les défauts de son exécution, qu'elle
+avait la main infiniment plus légère que moi. Je le lui dis, car j'aime
+à louer, et j'ai rarement perdu l'occasion de le faire avec vérité; cela
+est si doux! Les religieuses s'éclipsèrent les unes après les autres, et
+je restai presque seule avec la supérieure à parler musique. Elle était
+assise; j'étais debout; elle me prenait les mains, et elle me disait en
+les serrant: «Mais outre qu'elle joue bien, c'est qu'elle a les plus
+jolis doigts du monde; voyez donc, soeur Thérèse...» Soeur Thérèse
+baissait les yeux, rougissait et bégayait; cependant, que j'eusse les
+doigts jolis ou non, que la supérieure eût tort ou raison de l'observer,
+qu'est-ce que cela faisait à cette soeur? La supérieure m'embrassait par
+le milieu du corps; et elle trouvait que j'avais la plus jolie taille.
+Elle m'avait tirée à elle; elle me fit asseoir sur ses genoux; elle me
+relevait la tête avec les mains, et m'invitait à la regarder; elle
+louait mes yeux, ma bouche, mes joues, mon teint: je ne répondais rien,
+j'avais les yeux baissés, et je me laissais aller à toutes ces caresses
+comme une idiote. Soeur Thérèse était distraite, inquiète, se promenait
+à droite et à gauche, touchait à tout sans avoir besoin de rien, ne
+savait que faire de sa personne, regardait par la fenêtre, croyait avoir
+entendu frapper à la porte; et la supérieure lui dit: «Sainte-Thérèse,
+tu peux t'en aller si tu t'ennuies.
+
+--Madame, je ne m'ennuie pas.
+
+--C'est que j'ai mille choses à demander à cette enfant.
+
+--Je le crois.
+
+--Je veux savoir toute son histoire; comment réparerai-je les peines
+qu'on lui a faites, si je les ignore? Je veux qu'elle me les raconte
+sans rien omettre; je suis sûre que j'en aurai le coeur déchiré, et que
+j'en pleurerai; mais n'importe: Sainte-Suzanne, quand est-ce que je
+saurai tout?
+
+--Madame, quand vous l'ordonnerez.
+
+--Je t'en prierais tout à l'heure, si nous en avions le temps. Quelle
+heure est-il?...»
+
+Soeur Thérèse répondit: «Madame, il est cinq heures, et les vêpres vont
+sonner.
+
+--Qu'elle commence toujours.
+
+--Mais, madame, vous m'aviez promis un moment de consolation avant
+vêpres. J'ai des pensées qui m'inquiètent; je voudrais bien ouvrir mon
+coeur à maman. Si je vais à l'office sans cela, je ne pourrai prier, je
+serai distraite.
+
+--Non, non, dit la supérieure, tu es folle avec tes idées. Je gage que
+je sais ce que c'est; nous en parlerons demain.
+
+--Ah! chère mère, dit soeur Thérèse, en se jetant aux pieds de la
+supérieure et en fondant en larmes, que ce soit tout à l'heure.
+
+--Madame, dis-je à la supérieure, en me levant de sur ses genoux où
+j'étais restée, accordez à ma soeur ce qu'elle vous demande; ne laissez
+pas durer sa peine; je vais me retirer; j'aurai toujours le temps de
+satisfaire l'intérêt que vous voulez bien prendre à moi; et quand vous
+aurez entendu ma soeur Thérèse, elle ne souffrira plus...»
+
+Je fis un mouvement vers la porte pour sortir; la supérieure me retenait
+d'une main; soeur Thérèse, à genoux, s'était emparée de l'autre, la
+baisait et pleurait; et la supérieure lui disait:
+
+«En vérité, Sainte-Thérèse, tu es bien incommode avec tes inquiétudes;
+je te l'ai déjà dit, cela me déplaît, cela me gêne; je ne veux pas être
+gênée.
+
+--Je le sais, mais je ne suis pas maîtresse de mes sentiments, je
+voudrais et je ne saurais...»
+
+Cependant je m'étais retirée, et j'avais laissé avec la supérieure la
+jeune soeur. Je ne pus m'empêcher de la regarder à l'église; il lui
+restait de l'abattement et de la tristesse; nos yeux se rencontrèrent
+plusieurs fois; et il me sembla qu'elle avait de la peine à soutenir mon
+regard. Pour la supérieure, elle s'était assoupie dans sa stalle.
+
+L'office fut dépêché en un clin d'oeil: le choeur n'était pas, à ce
+qu'il me parut, l'endroit de la maison où l'on se plaisait le plus. On
+en sortit avec la vitesse et le babil d'une troupe d'oiseaux qui
+s'échapperaient de leur volière; et les soeurs se répandirent les unes
+chez les autres, en courant, en riant, en parlant; la supérieure se
+renferma dans sa cellule, et la soeur Thérèse s'arrêta sur la porte de
+la sienne, m'épiant comme si elle eût été curieuse de savoir ce que je
+deviendrais. Je rentrai chez moi, et la porte de la cellule de la soeur
+Thérèse ne se referma que quelque temps après, et se referma doucement.
+Il me vint en idée que cette jeune fille était jalouse de moi, et
+qu'elle craignait que je ne lui ravisse la place qu'elle occupait dans
+les bonnes grâces et l'intimité de la supérieure. Je l'observai
+plusieurs jours de suite; et lorsque je me crus suffisamment assurée de
+mon soupçon par ses petites colères, ses puériles alarmes, sa
+persévérance à me suivre à la piste, à m'examiner, à se trouver entre la
+supérieure et moi, à briser nos entretiens, à déprimer mes qualités, à
+faire sortir mes défauts; plus encore à sa pâleur, à sa douleur, à ses
+pleurs, au dérangement de sa santé, et même de son esprit, je l'allai
+trouver et je lui dis: «Chère amie, qu'avez-vous?»
+
+Elle ne me répondit pas; ma visite la surprit et l'embarrassa; elle ne
+savait ni que dire, ni que faire.
+
+«Vous ne me rendez pas assez de justice; parlez-moi vrai, vous craignez
+que je n'abuse du goût que notre mère a pris pour moi; que je ne vous
+éloigne de son coeur. Rassurez-vous; cela n'est pas dans mon caractère:
+si j'étais jamais assez heureuse pour obtenir quelque empire sur son
+esprit...
+
+--Vous aurez tout celui qu'il vous plaira; elle vous aime; elle fait
+aujourd'hui pour vous précisément ce qu'elle a fait pour moi dans les
+commencements.
+
+--Eh bien! soyez sûre que je ne me servirai de la confiance qu'elle
+m'accordera, que pour vous rendre plus chérie.
+
+--Et cela dépendra-t-il de vous?
+
+--Et pourquoi cela n'en dépendrait-il pas?»
+
+Au lieu de me répondre, elle se jeta à mon cou, et elle me dit en
+soupirant: «Ce n'est pas votre faute, je le sais bien, je me le dis à
+tout moment; mais promettez-moi...
+
+--Que voulez-vous que je vous promette?
+
+--Que...
+
+--Achevez; je ferai tout ce qui dépendra de moi.»
+
+Elle hésita, se couvrit les yeux de ses mains, et me dit d'une voix si
+basse qu'à peine je l'entendais: «Que vous la verrez le moins souvent
+que vous pourrez...»
+
+Cette demande me parut si étrange, que je ne pus m'empêcher de lui
+répondre: «Et que vous importe que je voie souvent ou rarement notre
+supérieure? Je ne suis point fâchée que vous la voyiez sans cesse, moi.
+Vous ne devez pas être plus fâchée que j'en fasse autant; ne suffit-il
+pas que je vous proteste que je ne vous nuirai auprès d'elle, ni à vous,
+ni à personne?»
+
+Elle ne me répondit que par ces mots qu'elle prononça d'une manière
+douloureuse, en se séparant de moi, et en se jetant sur son lit: «Je
+suis perdue!
+
+--Perdue! Et pourquoi? Mais il faut que vous me croyiez la plus méchante
+créature qui soit au monde!»
+
+Nous en étions là lorsque la supérieure entra. Elle avait passé à ma
+cellule; elle ne m'y avait point trouvée; elle avait parcouru presque
+toute la maison inutilement; il ne lui vint pas en pensée que j'étais
+chez soeur Sainte-Thérèse. Lorsqu'elle l'eut appris par celles qu'elle
+avait envoyées à ma découverte, elle accourut. Elle avait un peu de
+trouble dans le regard et sur son visage; mais toute sa personne était
+si rarement ensemble! Sainte-Thérèse était en silence, assise sur son
+lit, moi debout. Je lui dis: «Ma chère mère, je vous demande pardon
+d'être venue ici sans votre permission.
+
+--Il est vrai, me répondit-elle, qu'il eût été mieux de la demander.
+
+--Mais cette chère soeur m'a fait compassion; j'ai vu qu'elle était en
+peine.
+
+--Et de quoi?
+
+--Vous le dirai-je? Et pourquoi ne vous le dirais-je pas? C'est une
+délicatesse qui fait tant d'honneur à son âme, et qui marque si vivement
+son attachement pour vous. Les témoignages de bonté que vous m'avez
+donnés, ont alarmé sa tendresse; elle a craint que je n'obtinsse dans
+votre coeur la préférence sur elle; ce sentiment de jalousie, si honnête
+d'ailleurs, si naturel et si flatteur pour vous, chère mère, était, à ce
+qu'il m'a semblé, devenu cruel pour ma soeur, et je la rassurais.»
+
+La supérieure, après m'avoir écoutée, prit un air sévère et imposant, et
+lui dit:
+
+«Soeur Thérèse, je vous ai aimée, et je vous aime encore; je n'ai point
+à me plaindre de vous, et vous n'aurez point à vous plaindre de moi;
+mais je ne saurais souffrir ces prétentions exclusives.
+Défaites-vous-en, si vous craignez d'éteindre ce qui me reste
+d'attachement pour vous, et si vous vous rappelez le sort de la soeur
+Agathe...» Puis, se tournant vers moi, elle me dit: «C'est cette grande
+brune que vous voyez au choeur vis-à-vis de moi.» (Car je me répandais
+si peu; il y avait si peu de temps que j'étais à la maison; j'étais si
+nouvelle, que je ne savais pas encore tous les noms de mes compagnes.)
+Elle ajouta: «Je l'aimais, lorsque soeur Thérèse entra ici, et que je
+commençai à la chérir. Elle eut les mêmes inquiétudes; elle fit les
+mêmes folies: je l'en avertis; elle ne se corrigea point, et je fus
+obligée d'en venir à des voies sévères qui ont duré trop longtemps, et
+qui sont très-contraires à mon caractère; car elles vous diront toutes
+que je suis bonne, et que je ne punis jamais qu'à contre-coeur...»
+
+Puis s'adressant à Sainte-Thérèse, elle ajouta: «Mon enfant, je ne veux
+point être gênée, je vous l'ai déjà dit; vous me connaissez; ne me
+faites point sortir de mon caractère...» Ensuite elle me dit, en
+s'appuyant d'une main sur mon épaule: «Venez, Sainte-Suzanne;
+reconduisez-moi.»
+
+Nous sortîmes. Soeur Thérèse voulut nous suivre; mais la supérieure
+détournant la tête négligemment par-dessus mon épaule, lui dit d'un ton
+de despotisme: «Rentrez dans votre cellule, et n'en sortez pas que je ne
+vous le permette...» Elle obéit, ferma sa porte avec violence, et
+s'échappa en quelques discours qui firent frémir la supérieure; je ne
+sais pourquoi, car ils n'avaient pas de sens; je vis sa colère, et je
+lui dis: «Chère mère, si vous avez quelque bonté pour moi, pardonnez à
+ma soeur Thérèse; elle a la tête perdue, elle ne sait ce qu'elle dit,
+elle ne sait ce qu'elle fait.
+
+--Que je lui pardonne! Je le veux bien; mais que me donnerez-vous?
+
+--Ah! chère mère, serais-je assez heureuse pour avoir quelque chose qui
+vous plût et qui vous apaisât?»
+
+Elle baissa les yeux, rougit et soupira; en vérité, c'était comme un
+amant. Elle me dit ensuite, en se rejetant nonchalamment sur moi, comme
+si elle eût défailli: «Approchez votre front, que je le baise...» Je me
+penchai, et elle me baisa le front. Depuis ce temps, sitôt qu'une
+religieuse avait fait quelque faute, j'intercédais pour elle, et j'étais
+sûre d'obtenir sa grâce par quelque faveur innocente; c'était toujours
+un baiser ou sur le front ou sur le cou, ou sur les yeux, ou sur les
+joues, ou sur la bouche, ou sur les mains, ou sur la gorge, ou sur les
+bras, mais plus souvent sur la bouche; elle trouvait que j'avais
+l'haleine pure, les dents blanches, et les lèvres fraîches et
+vermeilles.
+
+En vérité je serais bien belle, si je méritais la plus petite partie des
+éloges qu'elle me donnait: si c'était mon front, il était blanc, uni et
+d'une forme charmante; si c'étaient mes yeux, ils étaient brillants; si
+c'étaient mes joues, elles étaient vermeilles et douces; si c'étaient
+mes mains, elles étaient petites et potelées; si c'était ma gorge, elle
+était d'une fermeté de pierre et d'une forme admirable; si c'étaient mes
+bras, il était impossible de les avoir mieux tournés et plus ronds; si
+c'était mon cou, aucune des soeurs ne l'avait mieux fait et d'une beauté
+plus exquise et plus rare: que sais-je tout ce qu'elle me disait! Il y
+avait bien quelque chose de vrai dans ses louanges; j'en rabattais
+beaucoup, mais non pas tout. Quelquefois, en me regardant de la tête aux
+pieds, avec un air de complaisance que je n'ai jamais vu à aucune autre
+femme, elle me disait: «Non, c'est le plus grand bonheur que Dieu l'ait
+appelée dans la retraite; avec cette figure-là, dans le monde, elle
+aurait damné autant d'hommes qu'elle en aurait vu, et elle se serait
+damnée avec eux. Dieu fait bien tout ce qu'il fait.»
+
+Cependant nous nous avancions vers sa cellule; je me disposais à la
+quitter; mais elle me prit par la main et me dit: «Il est trop tard pour
+commencer votre histoire de Sainte-Marie et de Longchamp; mais entrez,
+vous me donnerez une petite leçon de clavecin.»
+
+Je la suivis. En un moment elle eut ouvert le clavecin, préparé un
+livre, approché une chaise; car elle était vive. Je m'assis. Elle pensa
+que je pourrais avoir froid; elle détacha de dessus les chaises un
+coussin qu'elle posa devant moi, se baissa et me prit les deux pieds,
+qu'elle mit dessus; ensuite je jouai quelques pièces de Couperin, de
+Rameau, de Scarlatti: cependant elle avait levé un coin de mon linge de
+cou, sa main était placée sur mon épaule nue, et l'extrémité de ses
+doigts posée sur ma gorge. Elle soupirait; elle paraissait oppressée,
+son haleine s'embarrassait; la main qu'elle tenait sur mon épaule
+d'abord la pressait fortement, puis elle ne la pressait plus du tout,
+comme si elle eût été sans force et sans vie; et sa tête tombait sur la
+mienne. En vérité cette folle-là était d'une sensibilité incroyable, et
+avait le goût le plus vif pour la musique; je n'ai jamais connu personne
+sur qui elle eût produit des effets aussi singuliers.
+
+Nous nous amusions ainsi d'une manière aussi simple que douce, lorsque
+tout à coup la porte s'ouvrit avec violence; j'en eus frayeur, et la
+supérieure aussi: c'était cette extravagante de Sainte-Thérèse: son
+vêtement était en désordre, ses yeux étaient troublés; elle nous
+parcourait l'une et l'autre avec l'attention la plus bizarre; les lèvres
+lui tremblaient, elle ne pouvait parler. Cependant elle revint à elle,
+et se jeta aux pieds de la supérieure; je joignis ma prière à la sienne,
+et j'obtins encore son pardon; mais la supérieure lui protesta, de la
+manière la plus ferme, que ce serait le dernier, du moins pour des
+fautes de cette nature, et nous sortîmes toutes deux ensemble.
+
+En retournant dans nos cellules, je lui dis: «Chère soeur, prenez garde,
+vous indisposerez notre mère; je ne vous abandonnerai pas; mais vous
+userez mon crédit auprès d'elle; et je serai désespérée de ne pouvoir
+plus rien ni pour vous ni pour aucune autre. Mais quelles sont vos
+idées?»
+
+Point de réponse.
+
+«Que craignez-vous de moi?»
+
+Point de réponse.
+
+«Est-ce que notre mère ne peut pas nous aimer également toutes deux?
+
+--Non, non, me répondit-elle avec violence, cela ne se peut; bientôt je
+lui répugnerai, et j'en mourrai de douleur. Ah! pourquoi êtes-vous venue
+ici? vous n'y serez pas heureuse longtemps, j'en suis sûre; et je serai
+malheureuse pour toujours.
+
+--Mais, lui dis-je, c'est un grand malheur, je le sais, que d'avoir
+perdu la bienveillance de sa supérieure; mais j'en connais un plus
+grand, c'est de l'avoir mérité: vous n'avez rien à vous reprocher.
+
+--Ah! plût à Dieu!
+
+--Si vous vous accusez en vous-même de quelque faute, il faut la
+réparer; et le moyen le plus sûr, c'est d'en supporter patiemment la
+peine.
+
+--Je ne saurais; je ne saurais; et puis, est-ce à elle à m'en punir!
+
+--À elle, soeur Thérèse, à elle! Est-ce qu'on parle ainsi d'une
+supérieure? Cela n'est pas bien; vous vous oubliez. Je suis sûre que
+cette faute est plus grave qu'aucune de celles que vous vous reprochez.
+
+--Ah! plût à Dieu! me dit-elle encore, plût à Dieu!...» et nous nous
+séparâmes; elle pour aller se désoler dans sa cellule, moi pour aller
+rêver dans la mienne à la bizarrerie des têtes de femmes.
+
+Voilà l'effet de la retraite. L'homme est né pour la société;
+séparez-le, isolez-le, ses idées se désuniront, son caractère se
+tournera, mille affections ridicules s'élèveront dans son coeur; des
+pensées extravagantes germeront dans son esprit, comme les ronces dans
+une terre sauvage. Placez un homme dans une forêt, il y deviendra
+féroce; dans un cloître, où l'idée de nécessité se joint à celle de
+servitude, c'est pis encore. On sort d'une forêt, on ne sort plus d'un
+cloître; on est libre dans la forêt, on est esclave dans le cloître. Il
+faut peut-être plus de force d'âme encore pour résister à la solitude
+qu'à la misère; la misère avilit, la retraite déprave. Vaut-il mieux
+vivre dans l'abjection que dans la folie? C'est ce que je n'oserais
+décider; mais il faut éviter l'une et l'autre.
+
+Je voyais croître de jour en jour la tendresse que la supérieure avait
+conçue pour moi. J'étais sans cesse dans sa cellule, ou elle était dans
+la mienne: pour la moindre indisposition, elle m'ordonnait l'infirmerie,
+elle me dispensait des offices, elle m'envoyait coucher de bonne heure,
+ou m'interdisait l'oraison du matin. Au choeur, au réfectoire, à la
+récréation, elle trouvait moyen de me donner des marques d'amitié; au
+choeur s'il se rencontrait un verset qui contînt quelque sentiment
+affectueux et tendre, elle le chantait en me l'adressant, ou elle me
+regardait s'il était chanté par une autre; au réfectoire, elle
+m'envoyait toujours quelque chose de ce qu'on lui servait d'exquis; à la
+récréation, elle m'embrassait par le milieu du corps, elle me disait les
+choses les plus douces et les plus obligeantes; on ne lui faisait aucun
+présent que je ne le partageasse: chocolat, sucre, café, liqueurs,
+tabac, linge, mouchoirs, quoi que ce fût; elle avait déparé sa cellule
+d'estampes, d'ustensiles, de meubles et d'une infinité de choses
+agréables ou commodes, pour en orner la mienne; je ne pouvais presque
+pas m'en absenter un moment, qu'à mon retour je ne me trouvasse enrichie
+de quelques dons. J'allais l'en remercier chez elle, et elle en
+ressentait une joie qui ne peut s'exprimer; elle m'embrassait, me
+caressait, me prenait sur ses genoux, m'entretenait des choses les plus
+secrètes de la maison, et se promettait, si je l'aimais, une vie mille
+fois plus heureuse que celle qu'elle aurait passée dans le monde. Après
+cela elle s'arrêtait, me regardait avec des yeux attendris, et me
+disait: «Soeur Suzanne, m'aimez-vous?
+
+--Et comment ferais-je pour ne pas vous aimer? Il faudrait que j'eusse
+l'âme bien ingrate.
+
+--Cela est vrai.
+
+--Vous avez tant de bonté.
+
+--Dites de goût pour vous...»
+
+Et en prononçant ces mots, elle baissait les yeux; la main dont elle me
+tenait embrassée me serrait plus fortement; celle qu'elle avait appuyée
+sur mon genou pressait davantage; elle m'attirait sur elle; mon visage
+se trouvait placé sur le sien, elle soupirait, elle se renversait sur sa
+chaise, elle tremblait; on eût dit qu'elle avait à me confier quelque
+chose, et qu'elle n'osait, elle versait des larmes, et puis elle me
+disait: «Ah! soeur Suzanne, vous ne m'aimez pas!
+
+--Je ne vous aime pas, chère mère!
+
+--Non.
+
+--Et dites-moi ce qu'il faut que je fasse pour vous le prouver.
+
+--Il faudrait que vous le devinassiez.
+
+--Je cherche, je ne devine rien.»
+
+Cependant elle avait levé son linge de cou, et avait mis une de mes
+mains sur sa gorge; elle se taisait, je me taisais aussi; elle
+paraissait goûter le plus grand plaisir. Elle m'invitait à lui baiser le
+front, les joues, les yeux et la bouche; et je lui obéissais: je ne
+crois pas qu'il y eût du mal à cela; cependant son plaisir
+s'accroissait; et comme je ne demandais pas mieux que d'ajouter à son
+bonheur d'une manière innocente, je lui baisais encore le front, les
+joues, les yeux et la bouche. La main qu'elle avait posée sur mon genou
+se promenait sur tous mes vêtements, depuis l'extrémité de mes pieds
+jusqu'à ma ceinture, me pressant tantôt dans un endroit, tantôt dans un
+autre; elle m'exhortait en bégayant, et d'une voix altérée et basse, à
+redoubler mes caresses, je les redoublais; enfin il vint un moment, je
+ne sais si ce fut de plaisir ou de peine, où elle devint pâle comme la
+mort; ses yeux se fermèrent, tout son corps se tendit avec violence, ses
+lèvres se pressèrent d'abord, elles étaient humectées comme d'une mousse
+légère; puis sa bouche s'entr'ouvrit, et elle me parut mourir en
+poussant un profond soupir. Je me levai brusquement; je crus qu'elle se
+trouvait mal; je voulais sortir, appeler. Elle entr'ouvrit faiblement
+les yeux, et me dit d'une voix éteinte: «Innocente! ce n'est rien;
+qu'allez-vous faire? arrêtez...» Je la regardai avec des yeux hébétés,
+incertaine si je resterais ou si je sortirais. Elle rouvrit encore les
+yeux; elle ne pouvait plus parler du tout; elle me fit signe d'approcher
+et de me replacer sur ses genoux. Je ne sais ce qui se passait en moi;
+je craignais, je tremblais, le coeur me palpitait, j'avais de la peine à
+respirer, je me sentais troublée, oppressée, agitée, j'avais peur; il me
+semblait que les forces m'abandonnaient et que j'allais défaillir;
+cependant je ne saurais dire que ce fût de la peine que je ressentisse.
+J'allais près d'elle; elle me fit signe encore de la main de m'asseoir
+sur ses genoux; je m'assis; elle était comme morte, et moi comme si
+j'allais mourir. Nous demeurâmes assez longtemps l'une et l'autre dans
+cet état singulier. Si quelque religieuse fût survenue, en vérité elle
+eût été bien effrayée; elle aurait imaginé, ou que nous nous étions
+trouvées mal, ou que nous nous étions endormies. Cependant cette bonne
+supérieure, car il est impossible d'être si sensible et de n'être pas
+bonne, me parut revenir à elle. Elle était toujours renversée sur sa
+chaise; ses yeux étaient toujours fermés, mais son visage s'était animé
+des plus belles couleurs: elle prenait une de mes mains qu'elle baisait,
+et moi je lui disais: «Ah! chère mère, vous m'avez bien fait peur...»
+Elle sourit doucement, sans ouvrir les yeux. «Mais est-ce que vous
+n'avez pas souffert?
+
+--Non.
+
+--Je l'ai cru.
+
+--L'innocente! ah! la chère innocente! qu'elle me plaît!»
+
+En disant ces mots, elle se releva, se remit sur sa chaise, me prit à
+brasse-corps et me baisa sur les joues avec beaucoup de force, puis elle
+me dit: «Quel âge avez-vous?
+
+--Je n'ai pas encore vingt ans.
+
+--Cela ne se conçoit pas.
+
+--Chère mère, rien n'est plus vrai.
+
+--Je veux savoir toute votre vie; vous me la direz?
+
+--Oui, chère mère.
+
+--Toute?
+
+--Toute.
+
+--Mais on pourrait venir; allons nous mettre au clavecin: vous me
+donnerez leçon.»
+
+Nous y allâmes; mais je ne sais comment cela se fit; les mains me
+tremblaient, le papier ne me montrait qu'un amas confus de notes; je ne
+pus jamais jouer. Je le lui dis, elle se mit à rire, elle prit ma place,
+mais ce fut pis encore; à peine pouvait-elle soutenir ses bras.
+
+«Mon enfant, me dit-elle, je vois que tu n'es guère en état de me
+montrer ni moi d'apprendre; je suis un peu fatiguée, il faut que je me
+repose, adieu. Demain, sans plus tarder, je veux savoir tout ce qui
+s'est passé dans cette chère petite âme-là; adieu...»
+
+Les autres fois, quand je sortais, elle m'accompagnait jusqu'à sa porte,
+elle me suivait des yeux tout le long du corridor jusqu'à la mienne;
+elle me jetait un baiser avec les mains, et ne rentrait chez elle que
+quand j'étais rentrée chez moi; cette fois-ci, à peine se leva-t-elle;
+ce fut tout ce qu'elle put faire que de gagner le fauteuil qui était à
+côté de son lit; elle s'assit, pencha la tête sur son oreiller, me jeta
+le baiser avec les mains; ses yeux se fermèrent, et je m'en allai.
+
+Ma cellule était presque vis-à-vis la cellule de Sainte-Thérèse; la
+sienne était ouverte; elle m'attendait, elle m'arrêta et me dit:
+
+«Ah! Sainte-Suzanne, vous venez de chez notre mère?
+
+--Oui, lui dis-je.
+
+--Vous y êtes demeurée longtemps?
+
+--Autant qu'elle l'a voulu.
+
+--Ce n'est pas là ce que vous m'aviez promis.
+
+--Je ne vous ai rien promis.
+
+--Oseriez-vous me dire ce que vous y avez fait?...»
+
+Quoique ma conscience ne me reprochât rien, je vous avouerai cependant,
+monsieur le marquis, que sa question me troubla; elle s'en aperçut, elle
+insista, et je lui répondis: «Chère soeur, peut-être ne m'en
+croiriez-vous pas; mais vous en croirez peut-être notre chère mère, et
+je la prierai de vous en instruire.
+
+--Ma chère Sainte-Suzanne, me dit-elle avec vivacité, gardez-vous-en
+bien; vous ne voulez pas me rendre malheureuse; elle ne me le
+pardonnerait jamais; vous ne la connaissez pas: elle est capable de
+passer de la plus grande sensibilité jusqu'à la férocité; je ne sais pas
+ce que je deviendrais. Promettez-moi de ne lui rien dire.
+
+--Vous le voulez?
+
+--Je vous le demande à genoux. Je suis désespérée, je vois bien qu'il
+faut me résoudre; je me résoudrai. Promettez-moi de ne lui rien dire...»
+
+Je la relevai, je lui donnai ma parole; elle y compta, elle eut raison;
+et nous nous renfermâmes, elle dans sa cellule, moi dans la mienne.
+
+Rentrée chez moi, je me trouvai rêveuse; je voulus prier, et je ne le
+pus pas; je cherchai à m'occuper; je commençai un ouvrage que je quittai
+pour un autre, que je quittai pour un autre encore; mes mains
+s'arrêtaient d'elles-mêmes, et j'étais comme imbécile; jamais je n'avais
+rien éprouvé de pareil. Mes yeux se fermèrent d'eux-mêmes; je fis un
+petit sommeil, quoique je ne dorme jamais le jour. Réveillée, je
+m'interrogeai sur ce qui s'était passé entre la supérieure et moi, je
+m'examinai; je crus entrevoir en examinant encore... mais c'était des
+idées si vagues, si folles, si ridicules, que je les rejetai loin de
+moi. Le résultat de mes réflexions, c'est que c'était peut-être une
+maladie à laquelle elle était sujette; puis il m'en vint une autre,
+c'est que peut-être cette maladie se gagnait, que Sainte-Thérèse l'avait
+prise, et que je la prendrais aussi.
+
+Le lendemain, après l'office du matin, notre supérieure me dit:
+«Sainte-Suzanne, c'est aujourd'hui que j'espère savoir tout ce qui vous
+est arrivé; venez...»
+
+J'allai. Elle me fit asseoir dans son fauteuil à côté de son lit, et
+elle se mit sur une chaise un peu plus basse; je la dominais un peu,
+parce que je suis plus grande, et que j'étais plus élevée. Elle était si
+proche de moi, que mes deux genoux étaient entrelacés dans les siens, et
+elle était accoudée sur son lit. Après un petit moment de silence, je
+lui dis:
+
+«Quoique je sois bien jeune, j'ai bien eu de la peine; il y aura bientôt
+vingt ans que je suis au monde, et vingt ans que je souffre. Je ne sais
+si je pourrai vous dire tout, et si vous aurez le coeur de l'entendre;
+peines chez mes parents, peines au couvent de Sainte-Marie, peines au
+couvent de Longchamp, peines partout; chère mère, par où voulez-vous que
+je commence?
+
+--Par les premières.
+
+--Mais, lui dis-je, chère mère, cela sera bien long et bien triste, et
+je ne voudrais pas vous attrister si longtemps.
+
+--Ne crains rien; j'aime à pleurer: c'est un état délicieux pour une âme
+tendre, que celui de verser des larmes. Tu dois aimer à pleurer aussi;
+tu essuieras mes larmes, j'essuierai les tiennes, et peut-être nous
+serons heureuses au milieu du récit de tes souffrances; qui sait
+jusqu'où l'attendrissement peut nous mener?...» Et en prononçant ces
+derniers mots, elle me regarda de bas en haut avec des yeux déjà
+humides; elle me prit les deux mains; elle s'approcha de moi plus près
+encore, en sorte qu'elle me touchait et que je la touchais.
+
+«Raconte, mon enfant, dit-elle; j'attends, je me sens les dispositions
+les plus pressantes à m'attendrir; je ne pense pas avoir eu de ma vie un
+jour plus compatissant et plus affectueux...»
+
+Je commençai donc mon récit à peu près comme je viens de vous l'écrire.
+Je ne saurais vous dire l'effet qu'il produisit sur elle, les soupirs
+qu'elle poussa, les pleurs qu'elle versa, les marques d'indignation
+qu'elle donna contre mes cruels parents, contre les filles affreuses de
+Sainte-Marie, contre celles de Longchamp; je serais bien fâchée qu'il
+leur arrivât la plus petite partie des maux qu'elle leur souhaita; je ne
+voudrais pas avoir arraché un cheveu de la tête de mon plus cruel
+ennemi. De temps en temps elle m'interrompait, elle se levait, elle se
+promenait, puis elle se rasseyait à sa place; d'autres fois elle levait
+les mains et les yeux au ciel, et puis elle se cachait la tête entre mes
+genoux. Quand je lui parlai de ma scène du cachot, de celle de mon
+exorcisme, de mon amende honorable, elle poussa presque des cris; quand
+je fus à la fin, je me tus, et elle resta pendant quelque temps le corps
+penché sur son lit, le visage caché dans sa couverture et les bras
+étendus au-dessus de sa tête; et moi, je lui disais: «Chère mère, je
+vous demande pardon de la peine que je vous ai causée; je vous en avais
+prévenue, mais c'est vous qui l'avez voulu...» Et elle ne me répondait
+que par ces mots:
+
+«Les méchantes créatures! les horribles créatures! Il n'y a que dans les
+couvents où l'humanité puisse s'éteindre à ce point. Lorsque la haine
+vient à s'unir à la mauvaise humeur habituelle, on ne sait plus où les
+choses seront portées. Heureusement je suis douce; j'aime toutes mes
+religieuses; elles ont pris, les unes plus, les autres moins de mon
+caractère, et toutes elles s'aiment entre elles. Mais comment cette
+faible santé a-t-elle pu résister à tant de tourments? Comment tous ces
+petits membres n'ont-ils pas été brisés? Comment toute cette machine
+délicate n'a-t-elle pas été détruite? Comment l'éclat de ces yeux ne
+s'est-il pas éteint dans les larmes? Les cruelles! serrer ces bras avec
+des cordes!...» Et elle me prenait les bras, et elle les baisait. «Noyer
+de larmes ces yeux!...» Et elle les baisait. «Arracher la plainte et le
+gémissement de cette bouche!...» Et elle la baisait. «Condamner ce
+visage charmant et serein à se couvrir sans cesse des nuages de la
+tristesse!...» Et elle le baisait. «Faner les roses de ces joues!...» Et
+elle les flattait de la main et les baisait. «Déparer cette tête!
+arracher ces cheveux! charger ce front de souci!...» Et elle baisait ma
+tête, mon front, mes cheveux... «Oser entourer ce cou d'une corde, et
+déchirer ces épaules avec des pointes aiguës!...» Et elle écartait mon
+linge de cou et de tête; elle entr'ouvrait le haut de ma robe; mes
+cheveux tombaient épars sur mes épaules découvertes; ma poitrine était à
+demi nue, et ses baisers se répandaient sur mon cou, sur mes épaules
+découvertes et sur ma poitrine à demi nue.
+
+Je m'aperçus alors, au tremblement qui la saisissait, au trouble de son
+discours, à l'égarement de ses yeux et de ses mains, à son genou qui se
+pressait entre les miens, à l'ardeur dont elle me serrait et à la
+violence dont ses bras m'enlaçaient, que sa maladie ne tarderait pas à
+la prendre. Je ne sais ce qui se passait en moi; mais j'étais saisie
+d'une frayeur, d'un tremblement et d'une défaillance qui me vérifiaient
+le soupçon que j'avais eu que son mal était contagieux.
+
+Je lui dis: «Chère mère, voyez dans quel désordre vous m'avez mise! si
+l'on venait...
+
+--Reste, reste, me dit-elle d'une voix oppressée; on ne viendra pas...»
+
+Cependant je faisais effort pour me lever et m'arracher d'elle, et je
+lui disais: «Chère mère, prenez garde, voilà votre mal qui va vous
+prendre. Souffrez que je m'éloigne...»
+
+Je voulais m'éloigner; je le voulais, cela est sûr; mais je ne le
+pouvais pas. Je ne me sentais aucune force, mes genoux se dérobaient
+sous moi. Elle était assise, j'étais debout, elle m'attirait, je
+craignis de tomber sur elle et de la blesser; je m'assis sur le bord de
+son lit et je lui dis:
+
+«Chère mère, je ne sais ce que j'ai, je me trouve mal.
+
+--Et moi aussi, me dit-elle; mais repose-toi un moment, cela passera, ce
+ne sera rien...»
+
+En effet, ma supérieure reprit du calme, et moi aussi. Nous étions l'une
+et l'autre abattues; moi, la tête penchée sur son oreiller; elle, la
+tête posée sur un de mes genoux, le front placé sur une de mes mains.
+Nous restâmes quelques moments dans cet état; je ne sais ce qu'elle
+pensait; pour moi, je ne pensais à rien, je ne le pouvais, j'étais d'une
+faiblesse qui m'occupait tout entière. Nous gardions le silence, lorsque
+la supérieure le rompit la première; elle me dit: «Suzanne, il m'a paru
+par ce que vous m'avez dit de votre première supérieure qu'elle vous
+était fort chère.
+
+--Beaucoup.
+
+--Elle ne vous aimait pas mieux que moi, mais elle était mieux aimée de
+vous... Vous ne me répondez pas?
+
+--J'étais malheureuse, elle adoucissait mes peines.
+
+--Mais d'où vient votre répugnance pour la vie religieuse? Suzanne, vous
+ne m'avez pas tout dit.
+
+--Pardonnez-moi, madame.
+
+--Quoi! il n'est pas possible, aimable comme vous l'êtes, car, mon
+enfant, vous l'êtes beaucoup, vous ne savez pas combien, que personne ne
+vous l'ait dit.
+
+--On me l'a dit.
+
+--Et celui qui vous le disait ne vous déplaisait pas?
+
+--Non.
+
+--Et vous vous êtes pris de goût pour lui?
+
+--Point du tout.
+
+--Quoi! votre coeur n'a jamais rien senti?
+
+--Rien.
+
+--Quoi! ce n'est pas une passion, ou secrète ou désapprouvée de vos
+parents, qui vous a donné de l'aversion pour le couvent? Confiez-moi
+cela; je suis indulgente.
+
+--Je n'ai, chère mère, rien à vous confier là-dessus.
+
+--Mais, encore une fois, d'où vient votre répugnance pour la vie
+religieuse?
+
+--De la vie même. J'en hais les devoirs, les occupations, la retraite,
+la contrainte; il me semble que je suis appelée à autre chose.
+
+--Mais à quoi cela vous semble-t-il?
+
+--À l'ennui qui m'accable; je m'ennuie.
+
+--Ici même?
+
+--Oui, chère mère; ici même, malgré toute la bonté que vous avez pour
+moi.
+
+--Mais, est-ce que vous éprouvez en vous-même des mouvements, des
+désirs?
+
+--Aucun.
+
+--Je le crois; vous me paraissez d'un caractère tranquille.
+
+--Assez.
+
+--Froid, même.
+
+--Je ne sais.
+
+--Vous ne connaissez pas le monde?
+
+--Je le connais peu.
+
+--Quel attrait peut-il donc avoir pour vous?
+
+--Cela ne m'est pas bien expliqué; mais il faut pourtant qu'il en ait.
+
+--Est-ce la liberté que vous regrettez?
+
+--C'est cela, et peut-être beaucoup d'autres choses.
+
+--Et ces autres choses, quelles sont-elles? Mon amie, parlez-moi à coeur
+ouvert; voudriez-vous être mariée?
+
+--Je l'aimerais mieux que d'être ce que je suis; cela est certain.
+
+--Pourquoi cette préférence?
+
+--Je l'ignore.
+
+--Vous l'ignorez? Mais, dites-moi, quelle impression fait sur vous la
+présence d'un homme?
+
+--Aucune; s'il a de l'esprit et qu'il parle bien, je l'écoute avec
+plaisir; s'il est d'une belle figure, je le remarque.
+
+--Et votre coeur est tranquille?
+
+--Jusqu'à présent, il est resté sans émotion.
+
+--Quoi! lorsqu'ils ont attaché leurs regards animés sur les vôtres, vous
+n'avez pas ressenti...
+
+--Quelquefois de l'embarras; ils me faisaient baisser les yeux.
+
+--Et sans aucun trouble?
+
+--Aucun.
+
+--Et vos sens ne vous disaient rien?
+
+--Je ne sais ce que c'est que le langage des sens.
+
+--Ils en ont un, cependant.
+
+--Cela se peut.
+
+--Et vous ne le connaissez pas?
+
+--Point du tout.
+
+--Quoi! vous... C'est un langage bien doux; et voudriez-vous le
+connaître?
+
+--Non, chère mère; à quoi cela me servirait-il?
+
+--À dissiper votre ennui.
+
+--À l'augmenter, peut-être. Et puis, que signifie ce langage des sens,
+sans objet?
+
+--Quand on parle, c'est toujours à quelqu'un; cela vaut mieux sans doute
+que de s'entretenir seule, quoique ce ne soit pas tout à fait sans
+plaisir.
+
+--Je n'entends rien à cela.
+
+--Si tu voulais, chère enfant, je te deviendrais plus claire.
+
+--Non, chère mère, non. Je ne sais rien; et j'aime mieux ne rien savoir,
+que d'acquérir des connaissances qui me rendraient peut-être plus à
+plaindre que je ne le suis. Je n'ai point de désirs, et je n'en veux
+point chercher que je ne pourrais satisfaire.
+
+--Et pourquoi ne le pourrais-tu pas?
+
+--Et comment le pourrais-je?
+
+--Comme moi.
+
+--Comme vous! Mais il n'y a personne dans cette maison.
+
+--J'y suis, chère amie; vous y êtes.
+
+--Eh bien! que vous suis-je? que m'êtes-vous?
+
+--Qu'elle est innocente!
+
+--Oh! il est vrai, chère mère, que je le suis beaucoup, et que
+j'aimerais mieux mourir que de cesser de l'être.»
+
+Je ne sais ce que ces derniers mots pouvaient avoir de fâcheux pour
+elle, mais ils la firent tout à coup changer de visage; elle devint
+sérieuse, embarrassée; sa main, qu'elle avait posée sur un de mes
+genoux, cessa d'abord de le presser, et puis se retira; elle tenait ses
+yeux baissés.
+
+Je lui dis: «Ma chère mère, qu'est-ce qui m'est arrivé? Est-ce qu'il me
+serait échappé quelque chose qui vous aurait offensée? Pardonnez-moi.
+J'use de la liberté que vous m'avez accordée; je n'étudie rien de ce que
+j'ai à vous dire; et puis, quand je m'étudierais, je ne dirais pas
+autrement, peut-être plus mal. Les choses dont nous nous entretenons me
+sont si étrangères! Pardonnez-moi...»
+
+En disant ces derniers mots, je jetai mes deux bras autour de son cou,
+et je posai ma tête sur son épaule. Elle jeta les deux siens autour de
+moi, et me serra fort tendrement. Nous demeurâmes ainsi quelques
+instants; ensuite, reprenant sa tendresse et sa sérénité, elle me dit:
+«Suzanne, dormez-vous bien?
+
+--Fort bien, lui dis-je, surtout depuis quelque temps.
+
+--Vous endormez-vous tout de suite?
+
+--Assez communément.
+
+--Mais quand vous ne vous endormez pas tout de suite, à quoi
+pensez-vous?
+
+--À ma vie passée, à celle qui me reste; ou je prie Dieu, ou je pleure;
+que sais-je?
+
+--Et le matin, quand vous vous éveillez de bonne heure?
+
+--Je me lève.
+
+--Tout de suite?
+
+--Tout de suite.
+
+--Vous n'aimez donc pas à rêver?
+
+--Non.
+
+--À vous reposer sur votre oreiller?
+
+--Non.
+
+--À jouir de la douce chaleur du lit?
+
+--Non.
+
+--Jamais?...»
+
+Elle s'arrêta à ce mot, et elle eut raison; ce qu'elle avait à me
+demander n'était pas bien, et peut-être ferai-je beaucoup plus mal de le
+dire, mais j'ai résolu de ne rien celer. «... Jamais vous n'avez été
+tentée de regarder, avec complaisance, combien vous êtes belle?
+
+--Non, chère mère. Je ne sais pas si je suis si belle que vous le dites;
+et puis, quand je le serais, c'est pour les autres qu'on est belle, et
+non pour soi.
+
+--Jamais vous n'avez pensé à promener vos mains sur cette belle gorge,
+sur ces cuisses, sur ce ventre, sur ces chairs si fermes, si douces et
+si blanches?
+
+--Oh! pour cela, non; il y a du péché à cela; et si cela m'était arrivé,
+je ne sais comment j'aurais fait pour l'avouer à confesse...»
+
+Je ne sais ce que nous dîmes encore, lorsqu'on vint l'avertir qu'on la
+demandait au parloir. Il me parut que cette visite lui causait du dépit,
+et qu'elle aurait mieux aimé continuer de causer avec moi, quoique ce
+que nous disions ne valût guère la peine d'être regretté; cependant nous
+nous séparâmes.
+
+Jamais la communauté n'avait été plus heureuse que depuis que j'y étais
+entrée. La supérieure paraissait avoir perdu l'inégalité de son
+caractère; on disait que je l'avais fixée. Elle donna même en ma faveur
+plusieurs jours de récréation, et ce qu'on appelle des fêtes; ces jours
+on est un peu mieux servi qu'à l'ordinaire; les offices sont plus
+courts, et tout le temps qui les sépare est accordé à la récréation.
+Mais ce temps heureux devait passer pour les autres et pour moi.
+
+La scène que je viens de peindre fut suivie d'un grand nombre d'autres
+semblables que je néglige. Voici la suite de la précédente.
+
+L'inquiétude commençait à s'emparer de la supérieure; elle perdait sa
+gaieté, son embonpoint, son repos. La nuit suivante, lorsque tout le
+monde dormait et que la maison était dans le silence, elle se leva;
+après avoir erré quelque temps dans les corridors, elle vint à ma
+cellule. J'ai le sommeil léger, je crus la reconnaître. Elle s'arrêta.
+En s'appuyant le front apparemment contre ma porte, elle fit assez de
+bruit pour me réveiller, si j'avais dormi. Je gardai le silence; il me
+sembla que j'entendais une voix qui se plaignait, quelqu'un qui
+soupirait: j'eus d'abord un léger frisson, ensuite je me déterminai à
+dire _Ave_. Au lieu de me répondre, on s'éloignait à pas léger. On
+revint quelque temps après; les plaintes et les soupirs recommencèrent;
+je dis encore _Ave_, et l'on s'éloigna pour la seconde fois. Je me
+rassurai, et je m'endormis. Pendant que je dormais, on entra, on s'assit
+à côté de mon lit; mes rideaux étaient entr'ouverts; on tenait une
+petite bougie dont la lumière m'éclairait le visage, et celle qui la
+portait me regardait dormir; ce fut du moins ce que j'en jugeai à son
+attitude, lorsque j'ouvris les yeux; et cette personne, c'était la
+supérieure.
+
+Je me levai subitement; elle vit ma frayeur; elle me dit: «Suzanne,
+rassurez-vous? c'est moi...» Je me remis la tête sur mon oreiller, et je
+lui dis: «Chère mère, que faites-vous ici à l'heure qu'il est? Qu'est-ce
+qui peut vous avoir amenée? Pourquoi ne dormez-vous pas?
+
+--Je ne saurais dormir, me répondit-elle; je ne dormirai de longtemps.
+Ce sont des songes fâcheux qui me tourmentent; à peine ai-je les yeux
+fermés, que les peines que vous avez souffertes se retracent à mon
+imagination; je vous vois entre les mains de ces inhumaines, je vois vos
+cheveux épars sur votre visage, je vous vois les pieds ensanglantés, la
+torche au poing, la corde au cou; je crois qu'elles vont disposer de
+votre vie; je frissonne, je tremble; une sueur froide se répand sur tout
+mon corps; je veux aller à votre secours; je pousse des cris, je
+m'éveille, et c'est inutilement que j'attends que le sommeil revienne.
+Voilà ce qui m'est arrivé cette nuit; j'ai craint que le ciel ne
+m'annonçât quelque malheur arrivé à mon amie; je me suis levée, je me
+suis approchée de votre porte, j'ai écouté; il m'a semblé que vous ne
+dormiez pas; vous avez parlé, je me suis retirée; je suis revenue, vous
+avez encore parlé, et je me suis encore éloignée; je suis revenue une
+troisième fois; et lorsque j'ai cru que vous dormiez, je suis entrée. Il
+y a déjà quelque temps que je suis à côté de vous, et que je crains de
+vous éveiller: j'ai balancé d'abord si je tirerais vos rideaux; je
+voulais m'en aller, crainte de troubler votre repos; mais je n'ai pu
+résister au désir de voir si ma chère Suzanne se portait bien; je vous
+ai regardée: que vous êtes belle à voir, même quand vous dormez!
+
+--Ma chère mère, que vous êtes bonne!
+
+--J'ai pris du froid; mais je sais que je n'ai rien à craindre de
+fâcheux pour mon enfant, et je crois que je dormirai. Donnez-moi votre
+main.»
+
+Je la lui donnai.
+
+«Que son pouls est tranquille! qu'il est égal! rien ne l'émeut.
+
+--J'ai le sommeil assez paisible.
+
+--Que vous êtes heureuse!
+
+--Chère mère, vous continuerez de vous refroidir.
+
+--Vous avez raison; adieu, belle amie, adieu, je m'en vais.»
+
+Cependant elle ne s'en allait point, elle continuait à me regarder; deux
+larmes coulèrent de ses yeux. «Chère mère, lui dis-je, qu'avez-vous?
+vous pleurez; que je suis fâchée de vous avoir entretenue de mes
+peines!...» À l'instant elle ferma ma porte, elle éteignit sa bougie, et
+elle se précipita sur moi. Elle me tenait embrassée; elle était couchée
+sur ma couverture à côté de moi; son visage était collé sur le mien, ses
+larmes mouillaient mes joues; elle soupirait, et elle me disait d'une
+voix plaintive et entrecoupée: «Chère amie, ayez pitié de moi!
+
+--Chère mère, lui dis-je, qu'avez-vous? Est-ce que vous vous trouvez
+mal? Que faut-il que je fasse?
+
+--Je tremble, me dit-elle, je frissonne; un froid mortel s'est répandu
+sur moi.
+
+--Voulez-vous que je me lève et que je vous cède mon lit?
+
+--Non, me dit-elle, il ne serait pas nécessaire que vous vous levassiez;
+écartez seulement un peu la couverture, que je m'approche de vous; que
+je me réchauffe, et que je guérisse.
+
+--Chère mère, lui dis-je, mais cela est défendu. Que dirait-on si on le
+savait? J'ai vu mettre en pénitence des religieuses, pour des choses
+beaucoup moins graves. Il arriva dans le couvent de Sainte-Marie à une
+religieuse d'aller la nuit dans la cellule d'une autre, c'était sa bonne
+amie, et je ne saurais vous dire tout le mal qu'on en pensait. Le
+directeur m'a demandé quelquefois si l'on ne m'avait jamais proposé de
+venir dormir à côté de moi, et il m'a sérieusement recommandé de ne le
+pas souffrir. Je lui ai même parlé des caresses que vous me faisiez; je
+les trouve très-innocentes, mais lui, il ne pense point ainsi; je ne
+sais comment j'ai oublié ses conseils; je m'étais bien proposé de vous
+en parler.
+
+--Chère amie, me dit-elle, tout dort autour de nous, personne n'en saura
+rien. C'est moi qui récompense ou qui punis; et quoi qu'en dise le
+directeur, je ne vois pas quel mal il y a à une amie, à recevoir à côté
+d'elle une amie que l'inquiétude a saisie, qui s'est éveillée, et qui
+est venue, pendant la nuit et malgré la rigueur de la saison, voir si sa
+bien-aimée n'était dans aucun péril. Suzanne, n'avez-vous jamais partagé
+le même lit chez vos parents avec une de vos soeurs?
+
+--Non, jamais.
+
+--Si l'occasion s'en était présentée, ne l'auriez-vous pas fait sans
+scrupule? Si votre soeur, alarmée et transie de froid, était venue vous
+demander place à côté de vous, l'auriez-vous refusée?
+
+--Je crois que non.
+
+--Et ne suis-je pas votre chère mère?
+
+--Oui, vous l'êtes; mais cela est défendu.
+
+--Chère amie, c'est moi qui le défends aux autres, et qui vous le
+permets et vous le demande. Que je me réchauffe un moment, et je m'en
+irai. Donnez-moi votre main...» Je la lui donnai. «Tenez, me dit-elle,
+tâtez, voyez; je tremble, je frissonne, je suis comme un marbre...» et
+cela était vrai. «Oh! la chère mère, lui dis-je, elle en sera malade.
+Mais attendez, je vais m'éloigner sur le bord, et vous vous mettrez dans
+l'endroit chaud.» Je me rangeai de côté, je levai la couverture, et elle
+se mit à ma place. Oh! qu'elle était mal! Elle avait un tremblement
+général dans tous les membres; elle voulait me parler, elle voulait
+s'approcher de moi; elle ne pouvait articuler, elle ne pouvait se
+remuer. Elle me disait à voix basse: «Suzanne, mon amie, approchez-vous
+un peu...» Elle étendait ses bras; je lui tournais le dos; elle me prit
+doucement, elle me tira vers elle; elle passa son bras droit sous mon
+corps et l'autre dessus, et elle me dit: «Je suis glacée; j'ai si froid
+que je crains de vous toucher, de peur de vous faire mal.
+
+--Chère mère, ne craignez rien.»
+
+Aussitôt elle mit une de ses mains sur ma poitrine et l'autre autour de
+ma ceinture; ses pieds étaient posés sous les miens, et je les pressais
+pour les réchauffer; et la chère mère me disait: «Ah! chère amie, voyez
+comme mes pieds se sont promptement réchauffés, parce qu'il n'y a rien
+qui les sépare des vôtres.
+
+--Mais, lui dis-je, qui empêche que vous ne vous réchauffiez partout de
+la même manière?
+
+--Rien, si vous voulez.»
+
+Je m'étais retournée, elle avait écarté son linge, et j'allais écarter
+le mien, lorsque tout à coup on frappa deux coups violents à la porte.
+Effrayée, je me jette sur-le-champ hors du lit d'un côté, et la
+supérieure de l'autre; nous écoutons, et nous entendons quelqu'un qui
+regagnait, sur la pointe du pied, la cellule voisine, «Ah! lui dis-je,
+c'est ma soeur Sainte-Thérèse; elle vous aura vue passer dans le
+corridor, et entrer chez moi; elle nous aura écoutées, elle aura surpris
+nos discours; que dira-t-elle?...» J'étais plus morte que vive. «Oui,
+c'est elle, me dit la supérieure d'un ton irrité; c'est elle, je n'en
+doute pas; mais j'espère qu'elle se ressouviendra longtemps de sa
+témérité.
+
+--Ah! chère mère, lui dis-je, ne lui faites point de mal.
+
+--Suzanne, me dit-elle, adieu, bonsoir: recouchez-vous, dormez bien, je
+vous dispense de l'oraison. Je vais chez cette étourdie. Donnez-moi
+votre main...»
+
+Je la lui tendis d'un bord du lit à l'autre; elle releva la manche qui
+me couvrait le bras, elle le baisa en soupirant sur toute la longueur,
+depuis l'extrémité des doigts jusqu'à l'épaule; et elle sortit en
+protestant que la téméraire qui avait osé la troubler s'en
+ressouviendrait. Aussitôt je m'avançai promptement à l'autre bord de ma
+couche vers la porte, et j'écoutai: elle entra chez soeur Thérèse. Je
+fus tentée de me lever et d'aller m'interposer entre elle et la
+supérieure, s'il arrivait que la scène devînt violente; mais j'étais si
+troublée, si mal à mon aise, que j'aimai mieux rester dans mon lit; mais
+je n'y dormis pas. Je pensai que j'allais devenir l'entretien de la
+maison; que cette aventure, qui n'avait rien en soi que de bien simple,
+serait racontée avec les circonstances les plus défavorables; qu'il en
+serait ici pis encore qu'à Longchamp, où je fus accusée de je ne sais
+quoi; que notre faute parviendrait à la connaissance des supérieurs, que
+notre mère serait déposée; et que nous serions l'une et l'autre
+sévèrement punies. Cependant j'avais l'oreille au guet, j'attendais avec
+impatience que notre mère sortît de chez soeur Thérèse; cette affaire
+fut difficile à accommoder apparemment, car elle y passa presque la
+nuit. Que je la plaignais! elle était en chemise, toute nue, et transie
+de colère et de froid.
+
+Le matin, j'avais bien envie de profiter de la permission qu'elle
+m'avait donnée, et de demeurer couchée; cependant il me vint en esprit
+qu'il n'en fallait rien faire. Je m'habillai bien vite, et me trouvai la
+première au choeur, où la supérieure et Sainte-Thérèse ne parurent
+point, ce qui me fit grand plaisir; premièrement, parce que j'aurais eu
+de la peine à soutenir la présence de cette soeur sans embarras;
+secondement, c'est que, puisqu'on lui avait permis de s'absenter de
+l'office, elle avait apparemment obtenu de la supérieure un pardon
+qu'elle ne lui aurait accordé qu'à des conditions qui devaient me
+tranquilliser. J'avais deviné.
+
+À peine l'office fut-il achevé, que la supérieure m'envoya chercher.
+J'allai la voir: elle était encore au lit, elle avait l'air abattu; elle
+me dit: «J'ai souffert; je n'ai point dormi; Sainte-Thérèse est folle;
+si cela lui arrive encore, je l'enfermerai.
+
+--Ah! chère mère, lui dis-je, ne l'enfermez jamais.
+
+--Cela dépendra de sa conduite: elle m'a promis qu'elle serait
+meilleure; et j'y compte. Et vous, chère Suzanne, comment vous
+portez-vous?
+
+--Bien, chère mère.
+
+--Avez-vous un peu reposé?
+
+--Fort peu.
+
+--On m'a dit que vous aviez été au choeur; pourquoi n'êtes-vous pas
+restée sur votre traversin?
+
+--J'y aurais été mal; et puis j'ai pensé qu'il valait mieux...
+
+--Non, il n'y avait point d'inconvénient. Mais je me sens quelque envie
+de sommeiller; je vous conseille d'en aller faire autant chez vous, à
+moins que vous n'aimiez mieux accepter une place à côté de moi.
+
+--Chère mère, je vous suis infiniment obligée; j'ai l'habitude de
+coucher seule, et je ne saurais dormir avec une autre.
+
+--Allez donc. Je ne descendrai point au réfectoire à dîner; on me
+servira ici: peut-être ne me lèverai-je pas du reste de la journée. Vous
+viendrez avec quelques autres que j'ai fait avertir.
+
+--Et soeur Sainte-Thérèse en sera-t-elle? lui demandai-je.
+
+--Non, me répondit-elle.
+
+--Je n'en suis pas fâchée.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Je ne sais, il me semble que je crains de la rencontrer.
+
+--Rassurez-vous, mon enfant; je te réponds qu'elle a plus de frayeur de
+toi que tu n'en dois avoir d'elle.»
+
+Je la quittai, j'allai me reposer. L'après-midi, je me rendis chez la
+supérieure, où je trouvai une assemblée assez nombreuse des religieuses
+les plus jeunes et les plus jolies de la maison; les autres avaient fait
+leur visite et s'étaient retirées. Vous qui vous connaissez en peinture,
+je vous assure, monsieur le marquis, que c'était un assez agréable
+tableau à voir. Imaginez un atelier de dix à douze personnes, dont la
+plus jeune pouvait avoir quinze ans, et la plus âgée n'en avait pas
+vingt-trois; une supérieure qui touchait à la quarantaine, blanche,
+fraîche, pleine d'embonpoint, à moitié levée sur son lit, avec deux
+mentons qu'elle portait d'assez bonne grâce, des bras ronds comme s'ils
+avaient été tournés, des doigts en fuseau, et tout parsemés de
+fossettes; des yeux noirs, grands, vifs et tendres, presque jamais
+entièrement ouverts, à demi fermés, comme si celle qui les possédait eût
+éprouvé quelque fatigue à les ouvrir; des lèvres vermeilles comme la
+rose, des dents blanches comme le lait, les plus belles joues, une tête
+fort agréable, enfoncée dans un oreiller profond et mollet; les bras
+étendus mollement à ses côtés, avec de petits coussins sous les coudes
+pour les soutenir. J'étais assise sur le bord de son lit, et je ne
+faisais rien; une autre dans un fauteuil, avec un petit métier à broder
+sur ses genoux; d'autres, vers les fenêtres, faisaient de la dentelle;
+il y en avait à terre assises sur les coussins qu'on avait ôtés des
+chaises, qui cousaient, qui brodaient, qui parfilaient ou qui filaient
+au petit rouet. Les unes étaient blondes, d'autres brunes; aucune ne se
+ressemblait, quoiqu'elles fussent toutes belles. Leurs caractères
+étaient aussi variés que leurs physionomies; celles-ci étaient sereines,
+celles-là gaies, d'autres sérieuses, mélancoliques ou tristes. Toutes
+travaillaient, excepté moi, comme je vous l'ai dit. Il n'était pas
+difficile de discerner les amies des indifférentes et des ennemies; les
+amies s'étaient placées, ou l'une à côté de l'autre, ou en face; et tout
+en faisant leur ouvrage, elles causaient, elles se conseillaient, elles
+se regardaient furtivement, elles se pressaient les doigts, sous
+prétexte de se donner une épingle, une aiguille, des ciseaux. La
+supérieure les parcourait des yeux; elle reprochait à l'une son
+application, à l'autre son oisiveté, à celle-ci son indifférence, à
+celle-là sa tristesse; elle se faisait apporter l'ouvrage, elle louait
+ou blâmait; elle raccommodait à l'une son ajustement de tête... «Ce
+voile est trop avancé... Ce linge prend trop du visage, on ne vous voit
+pas assez les joues... Voilà des plis qui font mal...» Elle distribuait
+à chacune, ou de petits reproches, ou de petites caresses.
+
+Tandis qu'on était ainsi occupé, j'entendis frapper doucement à la
+porte, j'y allai. La supérieure me dit: «Sainte-Suzanne, vous
+reviendrez.
+
+--Oui, chère mère.
+
+--N'y manquez pas, car j'ai quelque chose d'important à vous
+communiquer.
+
+--Je vais rentrer...»
+
+C'était cette pauvre Sainte-Thérèse. Elle demeura un petit moment sans
+parler, et moi aussi; ensuite je lui dis: «Chère soeur, est-ce à moi que
+vous en voulez?
+
+--Oui.
+
+--À quoi puis-je vous servir?
+
+--Je vais vous le dire. J'ai encouru la disgrâce de notre chère mère; je
+croyais qu'elle m'avait pardonné, et j'avais quelque raison de le
+penser; cependant vous êtes toutes assemblées chez elle, je n'y suis
+pas, et j'ai ordre de demeurer chez moi.
+
+--Est-ce que vous voudriez entrer?
+
+--Oui.
+
+--Est-ce que vous souhaiteriez que j'en sollicitasse la permission?
+
+--Oui.
+
+--Attendez, chère amie, j'y vais.
+
+--Sincèrement, vous lui parlerez pour moi?
+
+--Sans doute; et pourquoi ne vous le promettrais-je pas, et pourquoi ne
+le ferais-je pas après vous l'avoir promis?
+
+--Ah! me dit-elle, en me regardant tendrement, je lui pardonne, je lui
+pardonne le goût qu'elle a pour vous; c'est que vous possédez tous les
+charmes, la plus belle âme et le plus beau corps.»
+
+J'étais enchantée d'avoir ce petit service à lui rendre. Je rentrai. Une
+autre avait pris ma place en mon absence sur le bord du lit de la
+supérieure, était penchée vers elle, le coude appuyé entre ses deux
+cuisses, et lui montrait son ouvrage; la supérieure, les yeux presque
+fermés, lui disait oui et non, sans presque la regarder; et j'étais
+debout à côté d'elle sans qu'elle s'en aperçût. Cependant elle ne tarda
+pas à revenir de sa légère distraction. Celle qui s'était emparée de ma
+place, me la rendit; je me rassis; ensuite me penchant doucement vers la
+supérieure, qui s'était un peu relevée sur ses oreillers, je me tus,
+mais je la regardai comme si j'avais une grâce à lui demander. «Eh bien,
+me dit-elle, qu'est-ce qu'il y a? parlez, que voulez-vous? est-ce qu'il
+est en moi de vous refuser quelque chose?
+
+--La soeur Sainte-Thérèse...
+
+--J'entends. Je suis très-mécontente d'elle; mais Sainte-Suzanne
+intercède pour elle, et je lui pardonne; allez lui dire qu'elle peut
+entrer.»
+
+J'y courus. La pauvre petite soeur attendait à la porte; je lui dis
+d'avancer: elle le fit en tremblant, elle avait les yeux baissés; elle
+tenait un long morceau de mousseline attaché sur un patron qui lui
+échappa des mains au premier pas; je le ramassai; je la pris par un bras
+et la conduisis à la supérieure. Elle se jeta à genoux; elle saisit une
+de ses mains, qu'elle baisa en poussant quelques soupirs, et en versant
+une larme; puis elle s'empara d'une des miennes, qu'elle joignit à celle
+de la supérieure, et les baisa l'une et l'autre. La supérieure lui fit
+signe de se lever et de se placer où elle voudrait; elle obéit. On
+servit une collation. La supérieure se leva; elle ne s'assit point avec
+nous, mais elle se promenait autour de la table, posant sa main sur la
+tête de l'une, la renversant doucement en arrière et lui baisant le
+front, levant le linge de cou à une autre, plaçant sa main dessus, et
+demeurant appuyée sur le dos de son fauteuil; passant à une troisième,
+et laissant aller sur elle une de ses mains, ou la plaçant sur sa
+bouche; goûtant du bout des lèvres aux choses qu'on avait servies, et
+les distribuant à celle-ci, à celle-là. Après avoir circulé ainsi un
+moment, elle s'arrêta en face de moi, me regardant avec des yeux
+très-affectueux et très-tendres; cependant les autres les avaient
+baissés, comme si elles eussent craint de la contraindre ou de la
+distraire, mais surtout la soeur Sainte-Thérèse. La collation faite, je
+me mis au clavecin; et j'accompagnai deux soeurs qui chantèrent sans
+méthode, avec du goût, de la justesse et de la voix. Je chantai aussi,
+et je m'accompagnai. La supérieure était assise au pied du clavecin, et
+paraissait goûter le plus grand plaisir à m'entendre et à me voir; les
+autres écoutaient debout sans rien faire, ou s'étaient remises à
+l'ouvrage. Cette soirée fut délicieuse. Cela fait, toutes se retirèrent.
+
+Je m'en allais avec les autres; mais la supérieure m'arrêta: «Quelle
+heure est-il? me dit-elle.
+
+--Tout à l'heure six heures.
+
+--Quelques-unes de nos discrètes vont entrer. J'ai réfléchi sur ce que
+vous m'avez dit de votre sortie de Longchamp; je leur ai communiqué mes
+idées; elles les ont approuvées, et nous avons une proposition à vous
+faire. Il est impossible que nous ne réussissions pas; et si nous
+réussissons, cela fera un petit bien à la maison et quelque douceur pour
+vous...»
+
+À six heures, les discrètes entrèrent; la discrétion des maisons
+religieuses est toujours bien décrépite et bien vieille. Je me levai,
+elles s'assirent; et la supérieure me dit: «Soeur Sainte-Suzanne, ne
+m'avez-vous pas appris que vous deviez à la bienfaisance de M. Manouri
+la dot qu'on vous a faite ici?
+
+--Oui, chère mère.
+
+--Je ne me suis donc pas trompée, et les soeurs de Longchamp sont
+restées en possession de la dot que vous leur avez payée en entrant chez
+elles?
+
+--Oui, chère mère.
+
+--Elles ne vous en ont rien rendu?
+
+--Non, chère mère.
+
+--Elles ne vous en font point de pension?
+
+--Non, chère mère.
+
+--Cela n'est pas juste; c'est ce que j'ai communiqué à nos discrètes; et
+elles pensent, comme moi, que vous êtes en droit de demander contre
+elles, ou que cette dot vous soit restituée au profit de notre maison,
+ou qu'elles vous en fassent la rente. Ce que vous tenez de l'intérêt que
+M. Manouri a pris à votre sort, n'a rien de commun avec ce que les
+soeurs de Longchamp vous doivent; ce n'est point à leur acquit qu'il a
+fourni votre dot.
+
+--Je ne le crois pas; mais pour s'en assurer, le plus court c'est de lui
+écrire.
+
+--Sans doute; mais au cas que sa réponse soit telle que nous la
+désirons, voici les propositions que nous avons à vous faire: nous
+entreprendrons le procès en votre nom contre la maison de Longchamp; la
+nôtre fera les frais, qui ne seront pas considérables, parce qu'il y a
+bien de l'apparence que M. Manouri ne refusera pas de se charger de
+cette affaire; et si nous gagnons, la maison partagera avec vous moitié
+par moitié le fonds ou la rente. Qu'en pensez-vous, chère soeur? vous ne
+répondez pas, vous rêvez.
+
+--Je rêve que ces soeurs de Longchamp m'ont fait beaucoup de mal, et que
+je serais au désespoir qu'elles imaginassent que je me venge.
+
+--Il ne s'agit pas de se venger; il s'agit de redemander ce qui vous est
+dû.
+
+--Se donner encore une fois en spectacle!
+
+--C'est le plus petit inconvénient; il ne sera presque pas question de
+vous. Et puis notre communauté est pauvre, et celle de Longchamp est
+riche. Vous serez notre bienfaitrice, du moins tant que vous vivrez;
+nous n'avons pas besoin de ce motif pour nous intéresser à votre
+conservation; nous vous aimons toutes...» Et toutes les discrètes à la
+fois: «Et qui est-ce qui ne l'aimerait pas? elle est parfaite.
+
+--Je puis cesser d'être d'un moment à l'autre, une autre supérieure
+n'aurait pas peut-être pour vous les mêmes sentiments que moi: ah! non,
+sûrement, elle ne les aurait pas. Vous pouvez avoir de petites
+indispositions, de petits besoins; il est fort doux de posséder un petit
+argent dont on puisse disposer pour se soulager soi-même ou pour obliger
+les autres.
+
+--Chères mères, leur dis-je, ces considérations ne sont pas à négliger,
+puisque vous avez la bonté de les faire; il y en a d'autres qui me
+touchent davantage; mais il n'y a point de répugnance que je ne sois
+prête à vous sacrifier. La seule grâce que j'aie à vous demander, chère
+mère, c'est de ne rien commencer sans en avoir conféré en ma présence
+avec M. Manouri.
+
+--Rien n'est plus convenable. Voulez-vous lui écrire vous-même?
+
+--Chère mère, comme il vous plaira.
+
+--Écrivez-lui; et pour ne pas revenir deux fois là-dessus, car je n'aime
+pas ces sortes d'affaires, elles m'ennuient à périr, écrivez à
+l'instant.»
+
+On me donna une plume, de l'encre et du papier, et sur-le-champ je priai
+M. Manouri de vouloir bien se transporter à Arpajon aussitôt que ses
+occupations le lui permettraient; que j'avais besoin encore de ses
+secours et de son conseil dans une affaire de quelque importance, etc.
+Le concile assemblé lut cette lettre, l'approuva, et elle fut envoyée.
+
+M. Manouri vint quelques jours après. La supérieure lui exposa ce dont
+il s'agissait; il ne balança pas un moment à être de son avis; on traita
+mes scrupules de ridiculités; il fut conclu que les religieuses de
+Longchamp seraient assignées dès le lendemain. Elles le furent; et voilà
+que, malgré que j'en aie, mon nom reparaît dans des mémoires, des
+factum, à l'audience, et cela avec des détails, des suppositions, des
+mensonges et toutes les noirceurs qui peuvent rendre une créature
+défavorable à ses juges et odieuse aux yeux du public. Mais, monsieur le
+marquis, est-ce qu'il est permis aux avocats de calomnier tant qu'il
+leur plaît? Est-ce qu'il n'y a point de justice contre eux? Si j'avais
+pu prévoir toutes les amertumes que cette affaire entraînerait, je vous
+proteste que je n'aurais jamais consenti à ce qu'elle s'entamât. On eut
+l'attention d'envoyer à plusieurs religieuses de notre maison les pièces
+qu'on publia contre moi. À tout moment, elles venaient me demander les
+détails d'événements horribles qui n'avaient pas l'ombre de la vérité.
+Plus je montrais d'ignorance, plus on me croyait coupable; parce que je
+n'expliquais rien, que je n'avouais rien, que je niais tout, on croyait
+que tout était vrai; on souriait, on me disait des mots entortillés,
+mais très-offensants; on haussait les épaules à mon innocence. Je
+pleurais, j'étais désolée.
+
+ * * * * *
+
+Mais une peine ne vient jamais seule. Le temps d'aller à confesse
+arriva. Je m'étais déjà accusée des premières caresses que ma supérieure
+m'avait faites; le directeur m'avait très-expressément défendu de m'y
+prêter davantage; mais le moyen de se refuser à des choses qui font
+grand plaisir à une autre dont on dépend entièrement, et auxquelles on
+n'entend soi-même aucun mal?
+
+Ce directeur devant jouer un grand rôle dans le reste de mes mémoires,
+je crois qu'il est à propos que vous le connaissiez.
+
+C'est un cordelier; il s'appelle le P. Lemoine; il n'a pas plus de
+quarante-cinq ans. C'est une des plus belles physionomies qu'on puisse
+voir; elle est douce, sereine, ouverte, riante, agréable quand il n'y
+pense pas; mais quand il y pense, son front se ride, ses sourcils se
+froncent, ses yeux se baissent, et son maintien devient austère. Je ne
+connais pas deux hommes plus différents que le P. Lemoine à l'autel et
+le P. Lemoine au parloir seul ou en compagnie. Au reste, toutes les
+personnes religieuses en sont là; et moi-même je me suis surprise
+plusieurs fois sur le point d'aller à la grille, arrêtée tout court,
+rajustant mon voile, mon bandeau, composant mon visage, mes yeux, ma
+bouche, mes mains, mes bras, ma contenance ma démarche, et me faisant un
+maintien et une modestie d'emprunt qui duraient plus ou moins, selon les
+personnes avec lesquelles j'avais à parler. Le P. Lemoine est grand,
+bien fait, gai, très-aimable quand il s'oublie; il parle à merveille; il
+a dans sa maison la réputation d'un grand théologien, et dans le monde
+celle d'un grand prédicateur; il converse à ravir. C'est un homme
+très-instruit d'une infinité de connaissances étrangères à son état: il
+a la plus belle voix, il sait la musique, l'histoire et les langues; il
+est docteur de Sorbonne. Quoiqu'il soit jeune, il a passé par les
+dignités principales de son ordre. Je le crois sans intrigue et sans
+ambition; il est aimé de ses confrères. Il avait sollicité la
+supériorité de la maison d'Étampes, comme un poste tranquille où il
+pourrait se livrer sans distraction à quelques études qu'il avait
+commencées; et on la lui avait accordée. C'est une grande affaire pour
+une maison de religieuses que le choix d'un confesseur: il faut être
+dirigée par un homme important et de marque. On fit tout pour avoir le
+P. Lemoine, et on l'eut, du moins par extraordinaire.
+
+On lui envoyait la voiture de la maison la veille des grandes fêtes, et
+il venait. Il fallait voir le mouvement que son attente produisait dans
+toute la communauté; comme on était joyeuse, comme on se renfermait,
+comme on travaillait à son examen, comme on se préparait à l'occuper le
+plus longtemps qu'il serait possible.
+
+C'était la veille de la Pentecôte. Il était attendu. J'étais inquiète,
+la supérieure s'en aperçut, elle m'en parla. Je ne lui cachai point la
+raison de mon souci; elle m'en parut plus alarmée encore que moi,
+quoiqu'elle fît tout pour me le celer. Elle traita le P. Lemoine d'homme
+ridicule, se moqua de mes scrupules, me demanda si le P. Lemoine en
+savait plus sur l'innocence de ses sentiments et des miens que notre
+conscience, et si la mienne me reprochait quelque chose. Je lui répondis
+que non. «Eh bien! me dit-elle, je suis votre supérieure, vous me devez
+l'obéissance, et je vous ordonne de ne lui point parler de ces sottises.
+Il est inutile que vous alliez à confesse, si vous n'avez que des
+bagatelles à lui dire.»
+
+Cependant le P. Lemoine arriva; et je me disposais à la confession,
+tandis que de plus pressées s'en étaient emparées. Mon tour approchait,
+lorsque la supérieure vint à moi, me tira à l'écart, et me dit:
+«Sainte-Suzanne, j'ai pensé à ce que vous m'avez dit; retournez-vous-en
+dans votre cellule, je ne veux pas que vous alliez à confesse
+aujourd'hui.
+
+--Et pourquoi, lui répondis-je, chère mère? C'est demain un grand jour,
+c'est jour de communion générale: que voulez-vous qu'on pense, si je
+suis la seule qui n'approche point de la sainte table?
+
+--N'importe, on dira tout ce qu'on voudra, mais vous n'irez point à
+confesse.
+
+--Chère mère, lui dis-je, s'il est vrai que vous m'aimiez, ne me donnez
+point cette mortification, je vous le demande en grâce.
+
+--Non, non, cela ne se peut; vous me feriez quelque tracasserie avec cet
+homme-là, et je n'en veux point avoir.
+
+--Non, chère mère, je ne vous en ferai point!
+
+--Promettez-moi donc... Cela est inutile, vous viendrez demain matin
+dans ma chambre, vous vous accuserez à moi: vous n'avez commis aucune
+faute, dont je ne puisse vous réconcilier et vous absoudre; et vous
+communierez avec les autres. Allez.»
+
+Je me retirai donc, et j'étais dans ma cellule, triste, inquiète,
+rêveuse, ne sachant quel parti prendre, si j'irais au P. Lemoine malgré
+ma supérieure, si je m'en tiendrais à son absolution le lendemain, et si
+je ferais mes dévotions avec le reste de la maison, ou si je
+m'éloignerais des sacrements, quoi qu'on en pût dire. Lorsqu'elle
+rentra, elle s'était confessée, et le P. Lemoine lui avait demandé
+pourquoi il ne m'avait point aperçue, si j'étais malade; je ne sais ce
+qu'elle lui avait répondu, mais la fin de cela, c'est qu'il m'attendait
+au confessionnal. «Allez-y donc, me dit-elle, puisqu'il le faut, mais
+assurez-moi que vous vous tairez.» J'hésitais, elle insistait. «Eh!
+folle, me disait-elle, quel mal veux-tu qu'il y ait à taire ce qu'il n'y
+a point eu de mal à faire?
+
+--Et quel mal y a-t-il à le dire? lui répondis-je.
+
+--Aucun, mais il y a de l'inconvénient. Qui sait l'importance que cet
+homme peut y mettre? Assurez-moi donc...» Je balançai encore; mais enfin
+je m'engageai à ne rien dire, s'il ne me questionnait pas, et j'allai.
+
+Je me confessai, et je me tus; mais le directeur m'interrogea, et je ne
+dissimulai rien. Il me fit mille demandes singulières, auxquelles je ne
+comprends rien encore à présent que je me les rappelle. Il me traita
+avec indulgence; mais il s'exprima sur la supérieure dans des termes qui
+me firent frémir; il l'appela indigne, libertine, mauvaise religieuse,
+femme pernicieuse, âme corrompue; et m'enjoignit, sous peine de péché
+mortel, de ne me trouver jamais seule avec elle, et de ne souffrir
+aucune de ses caresses.
+
+«Mais, mon père, lui dis-je, c'est ma supérieure; elle peut entrer chez
+moi, m'appeler chez elle quand il lui plaît.
+
+--Je le sais, je le sais, et j'en suis désolé. Chère enfant, me dit-il,
+loué soit Dieu qui vous a préservée jusqu'à présent! Sans oser
+m'expliquer avec vous plus clairement, dans la crainte de devenir
+moi-même le complice de votre indigne supérieure, et de faner, par le
+souffle empoisonné qui sortirait malgré moi de mes lèvres, une fleur
+délicate, qu'on ne garde fraîche et sans tache jusqu'à l'âge où vous
+êtes, que par une protection spéciale de la Providence, je vous ordonne
+de fuir votre supérieure, de repousser loin de vous ses caresses, de ne
+jamais entrer seule chez elle, de lui fermer votre porte, surtout la
+nuit; de sortir de votre lit, si elle entre chez vous malgré vous;
+d'aller dans le corridor, d'appeler s'il le faut, de descendre toute nue
+jusqu'au pied des autels, de remplir la maison de vos cris, et de faire
+tout ce que l'amour de Dieu, la crainte du crime, la sainteté de votre
+état et l'intérêt de votre salut vous inspireraient, si Satan en
+personne se présentait à vous et vous poursuivait. Oui, mon enfant,
+Satan; c'est sous cet aspect que je suis contraint de vous montrer votre
+supérieure; elle est enfoncée dans l'abîme du crime, elle cherche à vous
+y plonger; et vous y seriez déjà peut-être avec elle, si votre innocence
+même ne l'avait remplie de terreur, et ne l'avait arrêtée.» Puis levant
+les yeux au ciel, il s'écria: «Mon Dieu! continuez de protéger cette
+enfant... Dites avec moi: _Satana, vade retrò, apage, Satana._ Si cette
+malheureuse vous interroge, dites-lui tout, répétez-lui mon discours;
+dites-lui qu'il vaudrait mieux qu'elle ne fût pas née, ou qu'elle se
+précipitât seule aux enfers par une mort violente.
+
+--Mais, mon père, lui répliquai-je, vous l'avez entendue elle-même tout
+à l'heure.»
+
+Il ne me répondit rien; mais poussant un soupir profond, il porta ses
+bras contre une des parois du confessionnal, et appuya sa tête dessus
+comme un homme pénétré de douleur: il demeura quelque temps dans cet
+état. Je ne savais que penser; les genoux me tremblaient; j'étais dans
+un trouble, un désordre qui ne se conçoit pas. Tel serait un voyageur
+qui marcherait dans les ténèbres entre des précipices qu'il ne verrait
+pas, et qui serait frappé de tout côté par des voix souterraines qui lui
+crieraient: «C'est fait de toi!» Me regardant ensuite avec un air
+tranquille, mais attendri, il me dit: «Avez-vous de la santé?
+
+--Oui, mon père.
+
+--Ne seriez-vous pas trop incommodée d'une nuit que vous passeriez sans
+dormir?
+
+--Non, mon père.
+
+--Eh bien! me dit-il, vous ne vous coucherez point celle-ci; aussitôt
+après votre collation vous irez dans l'église, vous vous prosternerez au
+pied des autels, vous y passerez la nuit en prières. Vous ne savez pas
+le danger que vous avez couru: vous remercierez Dieu de vous en avoir
+garantie; et demain vous approcherez de la sainte table avec toutes les
+autres religieuses. Je ne vous donne pour pénitence que de vous tenir
+loin de votre supérieure, et que de repousser ses caresses empoisonnées.
+Allez; je vais de mon côté unir mes prières aux vôtres. Combien vous
+m'allez causer d'inquiétudes! Je sens toutes les suites du conseil que
+je vous donne; mais je vous le dois, et je me le dois à moi-même. Dieu
+est le maître; et nous n'avons qu'une loi.»
+
+Je ne me rappelle, monsieur, que très-imparfaitement tout ce qu'il me
+dit. À présent que je compare son discours tel que je viens de vous le
+rapporter, avec l'impression terrible qu'il me fit, je n'y trouve pas de
+comparaison; mais cela vient de ce qu'il est brisé, décousu; qu'il y
+manque beaucoup de choses que je n'ai pas retenues, parce que je n'y
+attachais aucune idée distincte, et que je ne voyais et ne vois encore
+aucune importance à des choses sur lesquelles il se récriait avec le
+plus de violence. Par exemple, qu'est-ce qu'il trouvait de si étrange
+dans la scène du clavecin? N'y a-t-il pas des personnes sur lesquelles
+la musique fait la plus violente impression? On m'a dit à moi-même que
+certains airs, certaines modulations changeaient entièrement ma
+physionomie: alors j'étais tout à fait hors de moi, je ne savais presque
+pas ce que je devenais; je ne crois pas que j'en fusse moins innocente.
+Pourquoi n'en eût-il pas été de même de ma supérieure, qui était
+certainement, malgré toutes ses folies et ses inégalités, une des femmes
+les plus sensibles qu'il y eût au monde? Elle ne pouvait entendre un
+récit un peu touchant sans fondre en larmes; quand je lui racontai mon
+histoire, je la mis dans un état à faire pitié. Que ne lui faisait-il un
+crime aussi de sa commisération? Et la scène de la nuit, dont il
+attendait l'issue avec une frayeur mortelle... Certainement cet homme
+est trop sévère.
+
+Quoi qu'il en soit, j'exécutai ponctuellement ce qu'il m'avait prescrit,
+et dont il avait sans doute prévu la suite immédiate. Tout au sortir du
+confessionnal, j'allai me prosterner au pied des autels; j'avais la tête
+troublée d'effroi; j'y demeurai jusqu'à souper. La supérieure, inquiète
+de ce que j'étais devenue, m'avait fait appeler; on lui avait répondu
+que j'étais en prière. Elle s'était montrée plusieurs fois à la porte du
+choeur; mais j'avais fait semblant de ne la point apercevoir. L'heure du
+souper sonna; je me rendis au réfectoire; je soupai à la hâte; et le
+souper fini, je revins aussitôt à l'église; je ne parus point à la
+récréation du soir; à l'heure de se retirer et de se coucher je ne
+remontai point. La supérieure n'ignorait pas ce que j'étais devenue. La
+nuit était fort avancée; tout était en silence dans la maison,
+lorsqu'elle descendit auprès de moi. L'image sous laquelle le directeur
+me l'avait montrée, se retraça à mon imagination; le tremblement me
+prit, je n'osai la regarder, je crus que je la verrais avec un visage
+hideux, et tout enveloppée de flammes, et je disais au dedans de moi:
+«_Satana, vade retrò, apage, Satana._ Mon Dieu, conservez-moi, éloignez
+de moi ce démon.»
+
+Elle se mit à genoux, et après avoir prié quelque temps, elle me dit:
+«Sainte-Suzanne, que faites-vous ici?
+
+--Madame, vous le voyez.
+
+--Savez-vous l'heure qu'il est?
+
+--Oui, madame.
+
+--Pourquoi n'êtes-vous pas rentrée chez vous à l'heure de la retraite?
+
+--C'est que je me disposais à célébrer demain le grand jour.
+
+--Votre dessein était donc de passer ici la nuit?
+
+--Oui, madame.
+
+--Et qui est-ce qui vous l'a permis?
+
+--Le directeur me l'a ordonné.
+
+--Le directeur n'a rien à ordonner contre la règle de la maison; et moi,
+je vous ordonne de vous aller coucher.
+
+--Madame, c'est la pénitence qu'il m'a imposée.
+
+--Vous la remplacerez par d'autres oeuvres.
+
+--Cela n'est pas à mon choix.
+
+--Allons, me dit-elle, mon enfant, venez. La fraîcheur de l'église
+pendant la nuit vous incommodera; vous prierez dans votre cellule.»
+
+Après cela, elle voulut me prendre par la main; mais je m'éloignai avec
+vitesse. «Vous me fuyez, me dit-elle.
+
+--Oui, madame, je vous fuis.»
+
+Rassurée par la sainteté du lieu, par la présence de la Divinité, par
+l'innocence de mon coeur, j'osai lever les yeux sur elle; mais à peine
+l'eus-je aperçue, que je poussai un grand cri et que je me mis à courir
+dans le choeur comme une insensée, en criant: «Loin de moi, Satan!...»
+
+Elle ne me suivait point, elle restait à sa place, et elle me disait, en
+tendant doucement ses deux bras vers moi, et de la voix la plus
+touchante et la plus douce: «Qu'avez-vous? D'où vient cet effroi?
+Arrêtez. Je ne suis point Satan, je suis votre supérieure et votre
+amie.»
+
+Je m'arrêtai, je retournai encore la tête vers elle, et je vis que
+j'avais été effrayée par une apparence bizarre que mon imagination avait
+réalisée; c'est qu'elle était placée, par rapport à la lampe de
+l'église, de manière qu'il n'y avait que son visage et que l'extrémité
+de ses mains qui fussent éclairées, et que le reste était dans l'ombre,
+ce qui lui donnait un aspect singulier. Un peu revenue à moi, je me
+jetai dans une stalle. Elle s'approcha, elle allait s'asseoir dans la
+stalle voisine, lorsque je me levai et me plaçai dans la stalle
+au-dessous. Je voyageai ainsi de stalle en stalle, et elle aussi jusqu'à
+la dernière: là, je m'arrêtai, et je la conjurai de laisser du moins une
+place vide entre elle et moi.
+
+«Je le veux bien,» me dit-elle.
+
+Nous nous assîmes toutes deux; une stalle nous séparait; alors la
+supérieure prenant la parole, me dit: «Pourrait-on savoir de vous,
+Sainte-Suzanne, d'où vient l'effroi que ma présence vous cause?
+
+--Chère mère, lui dis-je, pardonnez-moi, ce n'est pas moi, c'est le P.
+Lemoine. Il m'a représenté la tendresse que vous avez pour moi, les
+caresses que vous me faites, et auxquelles je vous avoue que je
+n'entends aucun mal, sous les couleurs les plus affreuses. Il m'a
+ordonné de vous fuir, de ne plus entrer chez vous, seule; de sortir de
+ma cellule, si vous y veniez; il vous a peinte à mon esprit comme le
+démon. Que sais-je ce qu'il ne m'a pas dit là-dessus.
+
+--Vous lui avez donc parlé?
+
+--Non, chère mère; mais je n'ai pu me dispenser de lui répondre.
+
+--Me voilà donc bien horrible à vos yeux?
+
+--Non, chère mère, je ne saurais m'empêcher de vous aimer, de sentir
+tout le prix de vos bontés, de vous prier de me les continuer; mais
+j'obéirai à mon directeur.
+
+--Vous ne viendrez donc plus me voir?
+
+--Non, chère mère.
+
+--Vous ne me recevrez plus chez vous?
+
+--Non, chère mère.
+
+--Vous repousserez mes caresses?
+
+--Il m'en coûtera beaucoup, car je suis née caressante, et j'aime à être
+caressée; mais il le faudra; je l'ai promis à mon directeur, et j'en ai
+fait le serment au pied des autels. Si je pouvais vous rendre la manière
+dont il s'explique! C'est un homme pieux, c'est un homme éclairé; quel
+intérêt a-t-il à me montrer du péril où il n'y en a point? À éloigner le
+coeur d'une religieuse du coeur de sa supérieure? Mais peut-être
+reconnaît-il, dans des actions très-innocentes de votre part et de la
+mienne, un germe de corruption secrète qu'il croit tout développé en
+vous, et qu'il craint que vous ne développiez en moi. Je ne vous
+cacherai pas qu'en revenant sur les impressions que j'ai quelquefois
+ressenties... D'où vient, chère mère, qu'au sortir d'auprès de vous, en
+rentrant chez moi, j'étais agitée, rêveuse? D'où vient que je ne pouvais
+ni prier, ni m'occuper? D'où vient une espèce d'ennui que je n'avais
+jamais éprouvé? Pourquoi, moi qui n'ai jamais dormi le jour, me
+sentais-je aller au sommeil? Je croyais que c'était en vous une maladie
+contagieuse, dont l'effet commençait à s'opérer en moi; mais le P.
+Lemoine voit cela bien autrement.
+
+--Et comment voit-il cela?
+
+--Il y voit toutes les noirceurs du crime, votre perte consommée, la
+mienne projetée. Que sais-je?
+
+--Allez, me dit-elle, votre P. Lemoine est un visionnaire; ce n'est pas
+la première algarade de cette nature qu'il m'ait causée. Il suffit que
+je m'attache à quelqu'un d'une amitié tendre, pour qu'il s'occupe à lui
+tourner la cervelle; peu s'en est fallu qu'il n'ait rendu folle cette
+pauvre Sainte-Thérèse. Cela commence à m'ennuyer, et je me déferai de
+cet homme-là; aussi bien il demeure à dix lieues d'ici; c'est un
+embarras que de le faire venir; on ne l'a pas quand on veut: mais nous
+parlerons de cela plus à l'aise. Vous ne voulez donc pas remonter?
+
+--Non, chère mère, je vous demande en grâce de me permettre de passer
+ici la nuit. Si je manquais à ce devoir, demain je n'oserais approcher
+des sacrements avec le reste de la communauté. Mais vous, chère mère,
+communierez-vous?
+
+--Sans doute.
+
+--Mais le P. Lemoine ne vous a donc rien dit?
+
+--Non.
+
+--Mais comment cela s'est-il fait?
+
+--C'est qu'il n'a point été dans le cas de me parler. On ne va à
+confesse que pour s'accuser de ses péchés; et je n'en vois point à aimer
+bien tendrement une enfant aussi aimable que Sainte-Suzanne. S'il y
+avait quelque faute, ce serait de rassembler sur elle seule un sentiment
+qui devrait se répandre également sur toutes celles qui composent la
+communauté; mais cela ne dépend pas de moi; je ne saurais m'empêcher de
+distinguer le mérite où il est, et de m'y porter d'un goût de
+préférence. J'en demande pardon à Dieu; et je ne conçois pas comment
+votre P. Lemoine voit ma damnation scellée dans une partialité si
+naturelle, et dont il est si difficile de se garantir. Je tâche de faire
+le bonheur de toutes; mais il y en a que j'estime et que j'aime plus que
+d'autres, parce qu'elles sont plus aimables et plus estimables. Voilà
+tout mon crime avec vous; Sainte-Suzanne, le trouvez-vous bien grand?
+
+--Non, chère mère.
+
+--Allons, chère enfant, faisons encore chacune une petite prière, et
+retirons-nous.»
+
+Je la suppliai derechef de permettre que je passasse la nuit dans
+l'église; elle y consentit, à condition que cela n'arriverait plus, et
+elle se retira.
+
+Je revins sur ce qu'elle m'avait dit; je demandai à Dieu de m'éclairer;
+je réfléchis et je conclus, tout bien considéré, que quoique des
+personnes fussent d'un même sexe, il pouvait y avoir du moins de
+l'indécence dans la manière dont elles se témoignaient leur amitié; que
+le P. Lemoine, homme austère, avait peut-être outré les choses, mais que
+le conseil d'éviter l'extrême familiarité de ma supérieure, par beaucoup
+de réserve, était bon à suivre, et je me le promis.
+
+Le matin, lorsque les religieuses vinrent au choeur, elles me trouvèrent
+à ma place; elles approchèrent toutes de la sainte table, et la
+supérieure à leur tête, ce qui acheva de me persuader son innocence,
+sans me détacher du parti que j'avais pris. Et puis il s'en manquait
+beaucoup que je sentisse pour elle tout l'attrait qu'elle éprouvait pour
+moi. Je ne pouvais m'empêcher de la comparer à ma première supérieure:
+quelle différence! ce n'était ni la même piété, ni la même gravité, ni
+la même dignité, ni la même ferveur, ni le même esprit, ni le même goût
+de l'ordre.
+
+ * * * * *
+
+Il arriva dans l'intervalle de peu de jours deux grands événements:
+l'un, c'est que je gagnai mon procès contre les religieuses de
+Longchamp; elles furent condamnées à payer à la maison de
+Sainte-Eutrope, où j'étais, une pension proportionnée à ma dot; l'autre,
+c'est le changement de directeur. Ce fut la supérieure qui m'apprit
+elle-même ce dernier.
+
+Cependant je n'allais plus chez elle qu'accompagnée; elle ne venait plus
+seule chez moi. Elle me cherchait toujours, mais je l'évitais; elle s'en
+apercevait, et m'en faisait des reproches. Je ne sais ce qui se passait
+dans cette âme, mais il fallait que ce fût quelque chose
+d'extraordinaire. Elle se levait la nuit et se promenait dans les
+corridors, surtout dans le mien; je l'entendais passer et repasser;
+s'arrêter à ma porte, se plaindre, soupirer; je tremblais, et je me
+renfonçais dans mon lit. Le jour, si j'étais à la promenade, dans la
+salle du travail, ou dans la chambre de récréation, de manière que je ne
+pusse l'apercevoir, elle passait des heures entières à me considérer;
+elle épiait toutes mes démarches: si je descendais, je la trouvais au
+bas des degrés; elle m'attendait au haut quand je remontais. Un jour
+elle m'arrêta, elle se mit à me regarder sans mot dire; des pleurs
+coulèrent abondamment de ses yeux, puis tout à coup se jetant à terre et
+me serrant un genou entre ses deux mains, elle me dit: «Soeur cruelle,
+demande-moi ma vie, je te la donnerai, mais ne m'évite pas; je ne
+saurais plus vivre sans toi...» Son état me fit pitié, ses yeux étaient
+éteints; elle avait perdu son embonpoint et ses couleurs. C'était ma
+supérieure, elle était à mes pieds, la tête appuyée contre mon genou
+qu'elle tenait embrassé; je lui tendis les mains, elle les prit avec
+ardeur, elle les baisait, et puis elle me regardait encore; je la
+relevai. Elle chancelait, elle avait peine à marcher; je la reconduisis
+à sa cellule. Quand sa porte fut ouverte, elle me prit par la main, et
+me tira doucement pour me faire entrer, mais sans me parler et sans me
+regarder.
+
+«Non, lui dis-je, chère mère, non, je me le suis promis; c'est le mieux
+pour vous et pour moi; j'occupe trop de place dans votre âme, c'est
+autant de perdu pour Dieu à qui vous la devez tout entière.
+
+--Est-ce à vous à me le reprocher?...»
+
+Je tâchais, en lui parlant, à dégager ma main de la sienne.
+
+«Vous ne voulez donc pas entrer? me dit-elle.
+
+--Non, chère mère, non.
+
+--Vous ne le voulez pas, Sainte-Suzanne? vous ne savez pas ce qui peut
+en arriver, non, vous ne le savez pas: vous me ferez mourir...»
+
+Ces derniers mots m'inspirèrent un sentiment tout contraire à celui
+qu'elle se proposait; je retirai ma main avec vivacité, et je m'enfuis.
+Elle se retourna, me regarda aller quelques pas, puis, rentrant dans sa
+cellule dont la porte demeura ouverte, elle se mit à pousser les
+plaintes les plus aiguës. Je les entendis; elles me pénétrèrent. Je fus
+un moment incertaine si je continuerais de m'éloigner ou si je
+retournerais; cependant je ne sais par quel mouvement d'aversion je
+m'éloignai, mais ce ne fut pas sans souffrir de l'état où je la
+laissais; je suis naturellement compatissante. Je me renfermai chez moi,
+je m'y trouvai mal à mon aise; je ne savais à quoi m'occuper; je fis
+quelques tours en long et en large, distraite et troublée; je sortis, je
+rentrai; enfin j'allai frapper à la porte de Sainte-Thérèse, ma voisine.
+Elle était en conversation intime avec une autre jeune religieuse de ses
+amies; je lui dis: «Chère soeur, je suis fâchée de vous interrompre,
+mais je vous prie de m'écouter un moment, j'aurais un mot à vous
+dire...» Elle me suivit chez moi, et je lui dis: «Je ne sais ce qu'a
+notre mère supérieure, elle est désolée; si vous alliez la trouver,
+peut-être la consoleriez-vous...» Elle ne me répondit pas; elle laissa
+son amie chez elle, ferma sa porte, et courut chez notre supérieure.
+
+Cependant le mal de cette femme empira de jour en jour; elle devint
+mélancolique et sérieuse; la gaieté, qui depuis mon arrivée dans la
+maison n'avait point cessé, disparut tout à coup; tout rentra dans
+l'ordre le plus austère; les offices se firent avec la dignité
+convenable; les étrangers furent presque entièrement exclus du parloir;
+défense aux religieuses de fréquenter les unes chez les autres; les
+exercices reprirent avec l'exactitude la plus scrupuleuse; plus
+d'assemblée chez la supérieure, plus de collation; les fautes les plus
+légères furent sévèrement punies; on s'adressait encore à moi
+quelquefois pour obtenir grâce, mais je refusais absolument de la
+demander. La cause de cette révolution ne fut ignorée de personne; les
+anciennes n'en étaient pas fâchées, les jeunes s'en désespéraient; elles
+me regardaient de mauvais oeil; pour moi, tranquille sur ma conduite, je
+négligeais leur humeur et leurs reproches.
+
+Cette supérieure, que je ne pouvais ni soulager ni m'empêcher de
+plaindre, passa successivement de la mélancolie à la piété, et de la
+piété au délire. Je ne la suivrai point dans le cours de ces différents
+progrès, cela me jetterait dans un détail qui n'aurait point de fin; je
+vous dirai seulement que, dans son premier état, tantôt elle me
+cherchait, tantôt elle m'évitait; nous traitait quelquefois, les autres
+et moi, avec sa douceur accoutumée; quelquefois aussi elle passait
+subitement à la rigueur la plus outrée; elle nous appelait et nous
+renvoyait; donnait récréation et révoquait ses ordres un moment après;
+nous faisait appeler au choeur; et lorsque tout était en mouvement pour
+lui obéir, un second coup de cloche renfermait la communauté. Il est
+difficile d'imaginer le trouble de la vie que l'on menait; la journée se
+passait à sortir de chez soi et à y rentrer, à prendre son bréviaire et
+à le quitter, à monter et à descendre, à baisser son voile et à le
+relever. La nuit était presque aussi interrompue que le jour.
+
+Quelques religieuses s'adressèrent à moi, et tâchèrent de me faire
+entendre qu'avec un peu plus de complaisance et d'égards pour la
+supérieure, tout reviendrait à l'ordre, elles auraient dû dire au
+désordre, accoutumé: je leur répondais tristement: «Je vous plains; mais
+dites-moi clairement ce qu'il faut que je fasse...» Les unes s'en
+retournaient en baissant la tête et sans me répondre; d'autres me
+donnaient des conseils qu'il m'était impossible d'arranger avec ceux de
+notre directeur; je parle de celui qu'on avait révoqué, car pour son
+successeur, nous ne l'avions pas encore vu.
+
+La supérieure ne sortait plus de nuit, elle passait des semaines
+entières sans se montrer ni à l'office, ni au choeur, ni au réfectoire,
+ni à la récréation; elle demeurait renfermée dans sa chambre; elle
+errait dans les corridors ou elle descendait à l'église; elle allait
+frapper aux portes des religieuses et elle leur disait d'une voix
+plaintive: «Soeur une telle, priez pour moi; soeur une telle, priez pour
+moi...» Le bruit se répandit qu'elle se disposait à une confession
+générale.
+
+ * * * * *
+
+Un jour que je descendis la première à l'église, je vis un papier
+attaché au voile de la grille, je m'en approchai et je lus: «Chères
+soeurs, vous êtes invitées à prier pour une religieuse qui s'est égarée
+de ses devoirs et qui veut retourner à Dieu...» Je fus tentée de
+l'arracher, cependant je le laissai. Quelques jours après, c'en était un
+autre, sur lequel on avait écrit: «Chères soeurs, vous êtes invitées à
+implorer la miséricorde de Dieu sur une religieuse qui a reconnu ses
+égarements; ils sont grands...» Un autre jour, c'était une autre
+invitation qui disait: «Chères soeurs, vous êtes priées de demander à
+Dieu d'éloigner le désespoir d'une religieuse qui a perdu toute
+confiance dans la miséricorde divine...»
+
+Toutes ces invitations où se peignaient les cruelles vicissitudes de
+cette âme en peine m'attristaient profondément. Il m'arriva une fois de
+demeurer comme un terme vis-à-vis un de ces placards; je m'étais demandé
+à moi-même qu'est-ce que c'était que ces égarements qu'elle se
+reprochait; d'où venaient les transes de cette femme; quels crimes elle
+pouvait avoir à se reprocher; je revenais sur les exclamations du
+directeur, je me rappelais ses expressions, j'y cherchais un sens, je
+n'y en trouvais point et je demeurais comme absorbée. Quelques
+religieuses qui me regardaient causaient entre elles; et si je ne me
+suis pas trompée, elles me regardaient comme incessamment menacée des
+mêmes terreurs.
+
+Cette pauvre supérieure ne se montrait que son voile baissé; elle ne se
+mêlait plus des affaires de la maison; elle ne parlait à personne; elle
+avait de fréquentes conférences avec le nouveau directeur qu'on nous
+avait donné. C'était un jeune bénédictin. Je ne sais s'il lui avait
+imposé toutes les mortifications qu'elle pratiquait; elle jeûnait trois
+jours de la semaine; elle se macérait; elle entendait l'office dans les
+stalles inférieures. Il fallait passer devant sa porte pour aller à
+l'église; là, nous la trouvions prosternée, le visage contre terre, et
+elle ne se relevait que quand il n'y avait plus personne. La nuit, elle
+descendait en chemise, nus pieds; si Sainte-Thérèse ou moi nous la
+rencontrions par hasard, elle se retournait et se collait le visage
+contre le mur. Un jour que je sortais de ma cellule, je la trouvai
+prosternée, les bras étendus et la face contre terre; et elle me dit:
+«Avancez, marchez, foulez-moi aux pieds; je ne mérite pas un autre
+traitement.»
+
+Pendant des mois entiers que cette maladie dura, le reste de la
+communauté eut le temps de pâtir et de me prendre en aversion. Je ne
+reviendrai pas sur les désagréments d'une religieuse qu'on hait dans sa
+maison, vous en devez être instruit à présent. Je sentis peu à peu
+renaître le dégoût de mon état. Je portai ce dégoût et mes peines dans
+le sein du nouveau directeur; il s'appelle dom Morel; c'est un homme
+d'un caractère ardent; il touche à la quarantaine. Il parut m'écouter
+avec attention et avec intérêt; il désira de connaître les événements de
+ma vie; il me fit entrer dans les détails les plus minutieux sur ma
+famille, sur mes penchants, mon caractère, les maisons où j'avais été,
+celle où j'étais, sur ce qui s'était passé entre ma supérieure et moi.
+Je ne lui cachai rien. Il ne me parut pas mettre à la conduite de la
+supérieure avec moi la même importance que le P. Lemoine; à peine
+daigna-t-il me jeter là-dessus quelques mots; il regarda cette affaire
+comme finie; la chose qui le touchait le plus, c'étaient mes
+dispositions secrètes sur la vie religieuse. À mesure que je m'ouvrais,
+sa confiance faisait les mêmes progrès; si je me confessais à lui, il se
+confiait à moi; ce qu'il me disait de ses peines avait la plus parfaite
+conformité avec les miennes; il était entré en religion malgré lui; il
+supportait son état avec le même dégoût, et il n'était guère moins à
+plaindre que moi.
+
+«Mais, chère soeur, ajoutait-il, que faire à cela? Il n'y a plus qu'une
+ressource, c'est de rendre notre condition la moins fâcheuse qu'il sera
+possible.» Et puis il me donnait les mêmes conseils qu'il suivait; ils
+étaient sages. «Avec cela, ajoutait-il, on n'évite pas les chagrins, on
+se résout seulement à les supporter. Les personnes religieuses ne sont
+heureuses qu'autant qu'elles se font un mérite devant Dieu de leurs
+croix; alors elles s'en réjouissent, elles vont au-devant des
+mortifications; plus elles sont amères et fréquentes, plus elles s'en
+félicitent; c'est un échange qu'elles ont fait de leur bonheur présent
+contre un bonheur à venir; elles s'assurent celui-ci par le sacrifice
+volontaire de celui-là. Quand elles ont bien souffert, elles disent à
+Dieu: _Ampliùs, Domine_; Seigneur, encore davantage... et c'est une
+prière que Dieu ne manque guère d'exaucer. Mais si ces peines sont
+faites pour vous et pour moi comme pour elles, nous ne pouvons pas nous
+en promettre la même récompense, nous n'avons pas la seule chose qui
+leur donnerait de la valeur, la résignation: cela est triste. Hélas!
+comment vous inspirerai-je la vertu qui vous manque et que je n'ai pas?
+Cependant sans cela nous nous exposons à être perdus dans l'autre vie,
+après avoir été bien malheureux dans celle-ci. Au sein des pénitences,
+nous nous damnons presque aussi sûrement que les gens du monde au milieu
+des plaisirs; nous nous privons, ils jouissent; et après cette vie les
+mêmes supplices nous attendent. Que la condition d'un religieux, d'une
+religieuse qui n'est point appelée, est fâcheuse! c'est la nôtre,
+pourtant; et nous ne pouvons la changer. On nous a chargés de chaînes
+pesantes, que nous sommes condamnés à secouer sans cesse, sans aucun
+espoir de les rompre; tâchons, chère soeur, de les traîner. Allez, je
+reviendrai vous voir.»
+
+Il revint quelques jours après; je le vis au parloir, je l'examinai de
+plus près. Il acheva de me confier de sa vie, moi de la mienne, une
+infinité de circonstances qui formaient entre lui et moi autant de
+points de contact et de ressemblance; il avait presque subi les mêmes
+persécutions domestiques et religieuses. Je ne m'apercevais pas que la
+peinture de ses dégoûts était peu propre à dissiper les miens; cependant
+cet effet se produisait en moi, et je crois que la peinture de mes
+dégoûts produisait le même effet en lui. C'est ainsi que la ressemblance
+des caractères se joignant à celle des événements, plus nous nous
+revoyions, plus nous nous plaisions l'un à l'autre; l'histoire de ses
+moments, c'était l'histoire des miens; l'histoire de ses sentiments,
+c'était l'histoire des miens; l'histoire de son âme, c'était l'histoire
+de la mienne.
+
+Lorsque nous nous étions bien entretenus de nous, nous parlions aussi
+des autres, et surtout de la supérieure. Sa qualité de directeur le
+rendait très-réservé; cependant j'aperçus à travers ses discours que la
+disposition actuelle de cette femme ne durerait pas; qu'elle luttait
+contre elle-même, mais en vain; et qu'il arriverait de deux choses
+l'une, ou qu'elle reviendrait incessamment à ses premiers penchants, ou
+qu'elle perdrait la tête. J'avais la plus forte curiosité d'en savoir
+davantage; il aurait bien pu m'éclairer sur des questions que je m'étais
+faites et auxquelles je n'avais jamais pu me répondre; mais je n'osais
+l'interroger; je me hasardai seulement à lui demander s'il connaissait
+le P. Lemoine.
+
+«Oui, me dit-il, je le connais; c'est un homme de mérite, il en a
+beaucoup.
+
+--Nous avons cessé de l'avoir d'un moment à l'autre.
+
+--Il est vrai.
+
+--Ne pourriez-vous point me dire comment cela s'est fait?
+
+--Je serais fâché que cela transpirât.
+
+--Vous pouvez compter sur ma discrétion.
+
+--On a, je crois, écrit contre lui à l'archevêché.
+
+--Et qu'a-t-on pu dire?
+
+--Qu'il demeurait trop loin de la maison; qu'on ne l'avait pas quand on
+voulait; qu'il était d'une morale trop austère; qu'on avait quelque
+raison de le soupçonner des sentiments des novateurs; qu'il semait la
+division dans la maison, et qu'il éloignait l'esprit des religieuses de
+leur supérieure.
+
+--Et d'où savez-vous cela?
+
+--De lui-même.
+
+--Vous le voyez donc?
+
+--Oui, je le vois; il m'a parlé de vous quelquefois.
+
+--Qu'est-ce qu'il vous en a dit?
+
+--Que vous étiez bien à plaindre; qu'il ne concevait pas comment vous
+aviez pu résister à toutes les peines que vous aviez souffertes; que,
+quoiqu'il n'ait eu l'occasion de vous entretenir qu'une ou deux fois, il
+ne croyait pas que vous pussiez jamais vous accommoder de la vie
+religieuse; qu'il avait dans l'esprit...»
+
+Là, il s'arrêta tout court; et moi j'ajoutai: «Qu'avait-il dans
+l'esprit?»
+
+Dom Morel me répondit: «Ceci est une affaire de confiance trop
+particulière pour qu'il me soit libre d'achever...»
+
+Je n'insistai pas, j'ajoutai seulement: «Il est vrai que c'est le P.
+Lemoine qui m'a inspiré de l'éloignement pour ma supérieure.
+
+--Il a bien fait.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Ma soeur, me répondit-il en prenant un air grave, tenez-vous-en à ses
+conseils, et tâchez d'en ignorer la raison tant que vous vivrez.
+
+--Mais il me semble que si je connaissais le péril, je serais d'autant
+plus attentive à l'éviter.
+
+--Peut-être aussi serait-ce le contraire.
+
+--Il faut que vous ayez bien mauvaise opinion de moi.
+
+--J'ai de vos moeurs et de votre innocence l'opinion que j'en dois
+avoir; mais croyez qu'il y a des lumières funestes que vous ne pourriez
+acquérir sans y perdre. C'est votre innocence même qui en a imposé à
+votre supérieure; plus instruite, elle vous aurait moins respectée.
+
+--Je ne vous entends pas.
+
+--Tant mieux.
+
+--Mais que la familiarité et les caresses d'une femme peuvent-elles
+avoir de dangereux pour une autre femme?»
+
+Point de réponse de la part de dom Morel.
+
+«Ne suis-je pas la même que j'étais en entrant ici?»
+
+Point de réponse de la part de dom Morel.
+
+«N'aurais-je pas continué d'être la même? Où est donc le mal de s'aimer,
+de se le dire, de se le témoigner? cela est si doux!
+
+--Il est vrai, dit dom Morel en levant les yeux sur moi, qu'il avait
+toujours tenus baissés tandis que je parlais.
+
+--Et cela est-il donc si commun dans les maisons religieuses? Ma pauvre
+supérieure! dans quel état elle est tombée!
+
+--Il est fâcheux, et je crains bien qu'il n'empire. Elle n'était pas
+faite pour son état; et voilà ce qui en arrive tôt ou tard, quand on
+s'oppose au penchant général de la nature: cette contrainte la détourne
+à des affections déréglées, qui sont d'autant plus violentes, qu'elles
+sont mal fondées; c'est une espèce de folie.
+
+--Elle est folle?
+
+--Oui, elle l'est, et le deviendra davantage.
+
+--Et vous croyez que c'est là le sort qui attend ceux qui sont engagés
+dans un état auquel ils n'étaient point appelés?
+
+--Non, pas tous: il y en a qui meurent auparavant; il y en a dont le
+caractère flexible se prête à la longue; il y en a que des espérances
+vagues soutiennent quelque temps.
+
+--Et quelles espérances pour une religieuse?
+
+--Quelles? d'abord celle de faire résilier ses voeux.
+
+--Et quand on n'a plus celle-là?
+
+--Celles qu'on trouvera les portes ouvertes, un jour; que les hommes
+reviendront de l'extravagance d'enfermer dans des sépulcres de jeunes
+créatures toutes vivantes, et que les couvents seront abolis; que le feu
+prendra à la maison; que les murs de la clôture tomberont; que quelqu'un
+les secourra. Toutes ces suppositions roulent par la tête; on s'en
+entretient; on regarde, en se promenant dans le jardin, sans y penser,
+si les murs sont bien hauts; si l'on est dans sa cellule, on saisit les
+barreaux de sa grille, et on les ébranle doucement, de distraction; si
+l'on a la rue sous ses fenêtres, on y regarde; si l'on entend passer
+quelqu'un, le coeur palpite, on soupire sourdement après un libérateur;
+s'il s'élève quelque tumulte dont le bruit pénètre jusque dans la
+maison, on espère; on compte sur une maladie, qui nous approchera d'un
+homme, ou qui nous enverra aux eaux.
+
+--Il est vrai, il est vrai, m'écriai-je; vous lisez au fond de mon
+coeur; je me suis fait, je me fais encore ces illusions.
+
+--Et lorsqu'on vient à les perdre en y réfléchissant, car ces vapeurs
+salutaires, que le coeur envoie vers la raison, sont par intervalles
+dissipées, alors on voit toute la profondeur de sa misère; on se déteste
+soi-même; on déteste les autres; on pleure, on gémit, on crie, on sent
+les approches du désespoir. Alors les unes courent se jeter aux genoux
+de leur supérieure, et vont y chercher de la consolation; d'autres se
+prosternent ou dans leur cellule ou au pied des autels, et appellent le
+ciel à leur secours; d'autres déchirent leurs vêtements et s'arrachent
+les cheveux; d'autres cherchent un puits profond, des fenêtres bien
+hautes, un lacet, et le trouvent quelquefois; d'autres, après s'être
+tourmentées longtemps, tombent dans une espèce d'abrutissement et
+restent imbéciles; d'autres, qui ont des organes faibles et délicats, se
+consument de langueur; il y en a en qui l'organisation se trouble et qui
+deviennent furieuses. Les plus heureuses sont celles en qui les mêmes
+illusions consolantes renaissent et les bercent presque jusqu'au
+tombeau; leur vie se passe dans les alternatives de l'erreur et du
+désespoir.
+
+--Et les plus malheureuses, ajoutai-je, apparemment, en poussant un
+profond soupir, sont celles qui éprouvent successivement tous ces
+états... Ah! mon père, que je suis fâchée de vous avoir entendu!
+
+--Et pourquoi?
+
+--Je ne me connaissais pas; je me connais; mes illusions dureront moins.
+Dans les moments...»
+
+J'allais continuer, lorsqu'une autre religieuse entra, et puis une
+autre, et puis une troisième, et puis quatre, cinq, six, je ne sais
+combien. La conversation devint générale; les unes regardaient le
+directeur; d'autres l'écoutaient en silence et les yeux baissés;
+plusieurs l'interrogeaient à la fois; toutes se récriaient sur la
+sagesse de ses réponses; cependant je m'étais retirée dans un angle où
+je m'abandonnais à une rêverie profonde. Au milieu de ces entretiens où
+chacune cherchait à se faire valoir et à fixer la préférence de l'homme
+saint par son côté avantageux, on entendit arriver quelqu'un à pas
+lents, s'arrêter par intervalles et pousser des soupirs; on écouta; l'on
+dit à voix basse: «C'est elle, c'est notre supérieure;» ensuite l'on se
+tut et l'on s'assit en rond. Ce l'était en effet: elle entra; son voile
+lui tombait jusqu'à la ceinture; ses bras étaient croisés sur sa
+poitrine et sa tête penchée. Je fus la première qu'elle aperçut; à
+l'instant elle dégagea de dessous son voile une de ses mains dont elle
+se couvrit les yeux, et se détournant un peu de côté, de l'autre main
+elle nous fit signe à toutes de sortir; nous sortîmes en silence, et
+elle demeura seule avec dom Morel.
+
+ * * * * *
+
+Je prévois, monsieur le marquis, que vous allez prendre mauvaise opinion
+de moi; mais puisque je n'ai point eu honte de ce que j'ai fait,
+pourquoi rougirais-je de l'avouer? Et puis comment supprimer dans ce
+récit un événement qui n'a pas laissé que d'avoir des suites? Disons
+donc que j'ai un tour d'esprit bien singulier; lorsque les choses
+peuvent exciter votre estime ou accroître votre commisération, j'écris
+bien ou mal, mais avec une vitesse et une facilité incroyables; mon âme
+est gaie, l'expression me vient sans peine, mes larmes coulent avec
+douceur, il me semble que vous êtes présent, que je vous vois et que
+vous m'écoutez. Si je suis forcée au contraire de me montrer à vos yeux
+sous un aspect défavorable, je pense avec difficulté, l'expression se
+refuse, la plume va mal, le caractère même de mon écriture s'en ressent,
+et je ne continue que parce que je me flatte secrètement que vous ne
+lirez pas ces endroits. En voici un:
+
+Lorsque toutes nos soeurs furent retirées...--«Eh bien! que
+fîtes-vous?»--Vous ne devinez pas? Non, vous êtes trop honnête pour
+cela. Je descendis sur la pointe du pied, et je vins me placer doucement
+à la porte du parloir, et écouter ce qui se disait là. Cela est fort
+mal, direz-vous... Oh! pour cela oui, cela est fort mal: je me le dis à
+moi-même; et mon trouble, les précautions que je pris pour n'être pas
+aperçue, les fois que je m'arrêtai, la voix de ma conscience qui me
+pressait à chaque pas de m'en retourner, ne me permettaient pas d'en
+douter; cependant la curiosité fut la plus forte, et j'allai. Mais s'il
+est mal d'avoir été surprendre les discours de deux personnes qui se
+croyaient seules, n'est-il pas plus mal encore de vous les rendre? Voilà
+encore un de ces endroits que j'écris, parce que je me flatte que vous
+ne me lirez pas; cependant cela n'est pas vrai, mais il faut que je me
+le persuade.
+
+Le premier mot que j'entendis après un assez long silence me fit frémir;
+ce fut:
+
+«Mon père, je suis damnée[18]...»
+
+Je me rassurai. J'écoutais; le voile qui jusqu'alors m'avait dérobé le
+péril que j'avais couru se déchirait lorsqu'on m'appela; il fallut
+aller, j'allai donc; mais, hélas! je n'en avais que trop entendu. Quelle
+femme, monsieur le marquis, quelle abominable femme!...
+
+ Ici les Mémoires de la soeur Suzanne sont interrompus; ce qui suit ne
+ sont plus que les réclames de ce qu'elle se promettait apparemment
+ d'employer dans le reste de son récit. Il paraît que sa supérieure
+ devint folle, et que c'est à son état malheureux qu'il faut rapporter
+ les fragments que je vais transcrire.
+
+Après cette confession, nous eûmes quelques jours de sérénité. La joie
+rentre dans la communauté, et l'on m'en fait des compliments que je
+rejette avec indignation.
+
+Elle ne me fuyait plus; elle me regardait; mais ma présence ne
+paraissait plus la troubler. Je m'occupais à lui dérober l'horreur
+qu'elle m'inspirait, depuis que par une heureuse ou fatale curiosité
+j'avais appris à la mieux connaître.
+
+Bientôt elle devint silencieuse; elle ne dit plus que oui ou non; elle
+se promène seule; elle se refuse les aliments; son sang s'allume, la
+fièvre la prend et le délire succède à la fièvre.
+
+Seule dans son lit, elle me voit, elle me parle, elle m'invite à
+m'approcher, elle m'adresse les propos les plus tendres. Si elle entend
+marcher autour de sa chambre, elle s'écrie: «C'est elle qui passe; c'est
+son pas, je le reconnais. Qu'on l'appelle... Non, non, qu'on la laisse.»
+
+Une chose singulière, c'est qu'il ne lui arrivait jamais de se tromper,
+et de prendre une autre pour moi.
+
+Elle riait aux éclats; le moment d'après elle fondait en larmes. Nos
+soeurs l'entouraient en silence, et quelques-unes pleuraient avec elle.
+
+Elle disait tout à coup: «Je n'ai point été à l'église, je n'ai point
+prié Dieu... Je veux sortir de ce lit, je veux m'habiller; qu'on
+m'habille...» Si l'on s'y opposait, elle ajoutait: «Donnez-moi du moins
+mon bréviaire...» On le lui donnait; elle l'ouvrait, elle en tournait
+les feuillets avec le doigt, et elle continuait de les tourner lors même
+qu'il n'y en avait plus; cependant elle avait les yeux égarés.
+
+Une nuit, elle descendit seule à l'église; quelques-unes de nos soeurs
+la suivirent; elle se prosterna sur les marches de l'autel, elle se mit
+à gémir, à soupirer, à prier tout haut; elle sortit, elle rentra; elle
+dit: «Qu'on l'aille chercher, c'est une âme si pure! c'est une créature
+si innocente! si elle joignait ses prières aux miennes...» Puis
+s'adressant à toute la communauté et se tournant vers des stalles qui
+étaient vides, elle s'écriait: «Sortez, sortez toutes, qu'elle reste
+seule avec moi. Vous n'êtes pas dignes d'en approcher; si vos voix se
+mêlaient à la sienne, votre encens profane corromprait devant Dieu la
+douceur du sien. Qu'on s'éloigne, qu'on s'éloigne...» Puis elle
+m'exhortait à demander au ciel assistance et pardon. Elle voyait Dieu;
+le ciel lui paraissait se sillonner d'éclairs, s'entr'ouvrir et gronder
+sur sa tête; des anges en descendaient en courroux; les regards de la
+Divinité la faisaient trembler; elle courait de tous côtés elle se
+renfonçait dans les angles obscurs de l'église, elle demandait
+miséricorde, elle se collait la face contre terre, elle s'y
+assoupissait, la fraîcheur humide du lieu l'avait saisie, on la
+transportait dans sa cellule comme morte.
+
+Cette terrible scène de la nuit, elle l'ignorait le lendemain. Elle
+disait: «Où sont nos soeurs? je ne vois plus personne, je suis restée
+seule dans cette maison; elles m'ont toutes abandonnée, et
+Sainte-Thérèse aussi; elles ont bien fait. Puisque Sainte-Suzanne n'y
+est plus, je puis sortir, je ne la rencontrerai pas... Ah! si je la
+rencontrais! mais elle n'y est plus, n'est-ce pas? n'est-ce pas qu'elle
+n'y est plus?... Heureuse la maison qui la possède! Elle dira tout à sa
+nouvelle supérieure; que pensera-t-elle de moi?... Est-ce que
+Sainte-Thérèse est morte? j'ai entendu sonner en mort toute la nuit...
+La pauvre fille! elle est perdue à jamais; et c'est moi! c'est moi! Un
+jour, je lui serai confrontée; que lui dirai-je? que lui
+répondrai-je?... Malheur à elle! Malheur à moi!»
+
+Dans un autre moment, elle disait: «Nos soeurs sont-elles revenues?
+Dites-leur que je suis bien malade... Soulevez mon oreiller...
+Délacez-moi... Je sens là quelque chose qui m'oppresse... La tête me
+brûle, ôtez-moi mes coiffes... Je veux me laver... Apportez-moi de
+l'eau; versez, versez encore... Elles sont blanches; mais la souillure
+de l'âme est restée... Je voudrais être morte; je voudrais n'être point
+née, je ne l'aurais point vue.»
+
+Un matin, on la trouva pieds nus, en chemise, échevelée, hurlant,
+écumant et courant autour de sa cellule, les mains posées sur ses
+oreilles, les yeux fermés et le corps pressé contre la muraille...
+«Éloignez-vous de ce gouffre; entendez-vous ces cris? Ce sont les
+enfers; il s'élève de cet abîme profond des feux que je vois; du milieu
+des feux j'entends des voix confuses qui m'appellent... Mon Dieu, ayez
+pitié de moi!... Allez vite; sonnez, assemblez la communauté; dites
+qu'on prie pour moi, je prierai aussi... Mais à peine fait-il jour, nos
+soeurs dorment... Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit; je voudrais
+dormir, et je ne saurais.»
+
+Une de nos soeurs lui disait: «Madame, vous avez quelque peine;
+confiez-la-moi, cela vous soulagera peut-être.
+
+--Soeur Agathe, écoutez, approchez-vous de moi... plus près... plus près
+encore... il ne faut pas qu'on nous entende. Je vais tout révéler, tout;
+mais gardez-moi le secret... Vous l'avez vue?
+
+--Qui, madame?
+
+--N'est-il pas vrai que personne n'a la même douceur? Comme elle marche!
+Quelle décence! quelle noblesse! quelle modestie!... Allez à elle;
+dites-lui... Eh! non, ne dites rien; n'allez pas... Vous n'en pourriez
+approcher; les anges du ciel la gardent, ils veillent autour d'elle; je
+les ai vus, vous les verriez, vous en seriez effrayée comme moi.
+Restez... Si vous alliez, que lui diriez-vous? Inventez quelque chose
+dont elle ne rougisse pas...
+
+--Mais, madame, si vous consultiez votre directeur.
+
+--Oui, mais oui... Non, non, je sais ce qu'il me dira; je l'ai tant
+entendu... De quoi l'entretiendrais-je?... Si je pouvais perdre la
+mémoire!... Si je pouvais rentrer dans le néant, ou renaître!...
+N'appelez point le directeur. J'aimerais mieux qu'on me lût la passion
+de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ. Lisez... Je commence à respirer... Il ne
+faut qu'une goutte de ce sang pour me purifier... Voyez, il s'élance en
+bouillonnant de son côté... Inclinez cette plaie sacrée sur ma tête...
+Son sang coule sur moi, et ne s'y attache pas... Je suis perdue!...
+Éloignez ce christ... Rapportez-le-moi...»
+
+On le lui rapportait; elle le serrait entre ses bras, elle le baisait
+partout, et puis elle ajoutait: «Ce sont ses yeux, c'est sa bouche;
+quand la reverrai-je? Soeur Agathe, dites-lui que je l'aime; peignez-lui
+bien mon état; dites-lui que je meurs.»
+
+Elle fut saignée: on lui donna les bains; mais son mal semblait
+s'accroître par les remèdes. Je n'ose vous décrire toutes les actions
+indécentes qu'elle fit, vous répéter tous les discours malhonnêtes qui
+lui échappèrent dans son délire. À tout moment elle portait la main à
+son front, comme pour en écarter des idées importunes, des images, que
+sais-je quelles images! Elle se renfonçait la tête dans son lit, elle se
+couvrait le visage de ses draps. «C'est le tentateur, disait-elle, c'est
+lui! Quelle forme bizarre il a prise! Prenez de l'eau bénite; jetez de
+l'eau bénite sur moi... Cessez, cessez; il n'y est plus.»
+
+On ne tarda pas à la séquestrer; mais sa prison ne fut pas si bien
+gardée, qu'elle ne réussît un jour à s'en échapper. Elle avait déchiré
+ses vêtements, elle parcourait les corridors toute nue, seulement deux
+bouts de corde rompue descendaient de ses deux bras; elle criait: «Je
+suis votre supérieure, vous en avez toutes fait le serment; qu'on
+m'obéisse. Vous m'avez emprisonnée, malheureuses! voilà donc la
+récompense de mes bontés! vous m'offensez, parce que je suis trop bonne;
+je ne le serai plus... Au feu!... au meurtre!... au voleur!... à mon
+secours!... À moi, soeur Thérèse... À moi, soeur Suzanne...» Cependant
+on l'avait saisie, et on la reconduisait dans sa prison; et elle disait:
+«Vous avez raison, vous avez raison, hélas! je suis devenue folle, je le
+sens.»
+
+Quelquefois elle paraissait obsédée du spectacle de différents
+supplices; elle voyait des femmes la corde au cou ou les mains liées sur
+le dos; elle en voyait avec des torches à la main; elle se joignait à
+celles qui faisaient amende honorable; elle se croyait conduite à la
+mort; elle disait au bourreau: «J'ai mérité mon sort, je l'ai mérité;
+encore si ce tourment était le dernier; mais une éternité! une éternité
+de feux!...»
+
+Je ne dis rien ici qui ne soit vrai; et tout ce que j'aurais encore à
+dire de vrai ne me revient pas, ou je rougirais d'en souiller ces
+papiers.
+
+ * * * * *
+
+Après avoir vécu plusieurs mois dans cet état déplorable, elle mourut.
+Quelle mort, monsieur le marquis! je l'ai vue, je l'ai vue la terrible
+image du désespoir et du crime à sa dernière heure; elle se croyait
+entourée d'esprits infernaux; ils attendaient son âme pour s'en saisir;
+elle disait d'une voix étouffée: «Les voilà! les voilà!...» et leur
+opposant de droite et de gauche un christ qu'elle tenait à la main; elle
+hurlait, elle criait: «Mon Dieu!... mon Dieu!...» La soeur Thérèse la
+suivit de près; et nous eûmes une autre supérieure, âgée et pleine
+d'humeur et de superstition.
+
+ * * * * *
+
+On m'accuse d'avoir ensorcelé sa devancière; elle le croit, et mes
+chagrins se renouvellent. Le nouveau directeur est également persécuté
+par ses supérieurs, et me persuade de me sauver de la maison.
+
+ * * * * *
+
+Ma fuite est projetée. Je me rends dans le jardin entre onze heures et
+minuit. On me jette des cordes, je les attache autour de moi; elles se
+cassent, et je tombe; j'ai les jambes dépouillées, et une violente
+contusion aux reins. Une seconde, une troisième tentative m'élèvent au
+haut du mur; je descends. Quelle est ma surprise! au lieu d'une chaise
+de poste dans laquelle j'espérais d'être reçue, je trouve un mauvais
+carrosse public. Me voilà sur le chemin de Paris avec un jeune
+bénédictin. Je ne tardai pas à m'apercevoir, au ton indécent qu'il
+prenait et aux libertés qu'il se permettait, qu'on ne tenait avec moi
+aucune des conditions qu'on avait stipulées; alors je regrettai ma
+cellule, et je sentis toute l'horreur de ma situation.
+
+ * * * * *
+
+C'est ici que je peindrai ma scène dans le fiacre. Quelle scène! Quel
+homme! Je crie; le cocher vient à mon secours. Rixe violente entre le
+fiacre et le moine.
+
+ * * * * *
+
+J'arrive à Paris. La voiture arrête dans une petite rue, à une porte
+étroite qui s'ouvrait dans une allée obscure et malpropre. La maîtresse
+du logis vient au-devant de moi, et m'installe à l'étage le plus élevé,
+dans une petite chambre où je trouve à peu près les meubles nécessaires.
+Je reçois des visites de la femme qui occupait le premier. «Vous êtes
+jeune, vous devez vous ennuyer, mademoiselle. Descendez chez moi, vous y
+trouverez bonne compagnie en hommes et en femmes, pas toutes aussi
+aimables, mais presque aussi jeunes que vous. On cause, on joue, on
+chante, on danse; nous réunissons toutes les sortes d'amusements. Si
+vous tournez la tête à tous nos cavaliers, je vous jure que nos dames
+n'en seront ni jalouses ni fâchées. Venez, mademoiselle...» Celle qui me
+parlait ainsi était d'un certain âge, elle avait le regard tendre, la
+voix douce, et le propos très-insinuant.
+
+ * * * * *
+
+Je passe une quinzaine dans cette maison, exposée à toutes les instances
+de mon perfide ravisseur, et à toutes les scènes tumultueuses d'un lieu
+suspect, épiant à chaque instant l'occasion de m'échapper.
+
+ * * * * *
+
+Un jour enfin je la trouvai; la nuit était avancée: si j'eusse été
+voisine de mon couvent, j'y retournais. Je cours sans savoir où je vais.
+Je suis arrêtée par des hommes; la frayeur me saisit. Je tombe évanouie
+de fatigue sur le seuil de la boutique d'un chandelier; on me secourt;
+en revenant à moi, je me trouve étendue sur un grabat, environnée de
+plusieurs personnes. On me demande qui j'étais; je ne sais ce que je
+répondis. On me donna la servante de la maison pour me conduire; je
+prends son bras; nous marchons. Nous avions déjà fait beaucoup de
+chemin, lorsque cette fille me dit: «Mademoiselle, vous savez
+apparemment où nous allons?
+
+--Non, mon enfant; à l'hôpital, je crois.
+
+--À l'hôpital? est-ce que vous seriez hors de maison?
+
+--Hélas! oui.
+
+--Qu'avez-vous donc fait pour avoir été chassée à l'heure qu'il est!
+Mais nous voilà à la porte de Sainte-Catherine; voyons si nous pourrions
+nous faire ouvrir; en tout cas, ne craignez rien, vous ne resterez pas
+dans la rue, vous coucherez avec moi.»
+
+ * * * * *
+
+Je reviens chez le chandelier. Effroi de la servante, lorsqu'elle voit
+mes jambes dépouillées de leur peau par la chute que j'avais faite en
+sortant du couvent. J'y passe la nuit. Le lendemain au soir je retourne
+à Sainte-Catherine; j'y demeure trois jours, au bout desquels on
+m'annonce qu'il faut, ou me rendre à l'hôpital général, ou prendre la
+première condition qui s'offrira.
+
+ * * * * *
+
+Danger que je courus à Sainte-Catherine, de la part des hommes et des
+femmes; car c'est là, à ce qu'on m'a dit depuis, que les libertins et
+les matrones de la ville vont se pourvoir. L'attente de la misère ne
+donna aucune force aux séductions grossières auxquelles j'y fus exposée.
+Je vends mes hardes, et j'en choisis de plus conformes à mon état.
+
+ * * * * *
+
+J'entre au service d'une blanchisseuse, chez laquelle je suis
+actuellement. Je reçois le linge et je le repasse; ma journée est
+pénible; je suis mal nourrie, mal logée, mal couchée, mais en revanche
+traitée avec humanité. Le mari est cocher de place; sa femme est un peu
+brusque, mais bonne du reste. Je serais assez contente de mon sort, si
+je pouvais espérer d'en jouir paisiblement.
+
+ * * * * *
+
+J'ai appris que la police s'était saisie de mon ravisseur, et l'avait
+remis entre les mains de ses supérieurs. Le pauvre homme! il est plus à
+plaindre que moi; son attentat a fait bruit; et vous ne savez pas la
+cruauté avec laquelle les religieux punissent les fautes d'éclat: un
+cachot sera sa demeure pour le reste de sa vie; et c'est aussi le sort
+qui m'attend si je suis reprise; mais il y vivra plus longtemps que moi.
+
+La douleur de ma chute se fait sentir; mes jambes sont enflées, et je ne
+saurais faire un pas: je travaille assise, car j'aurais peine à me tenir
+debout. Cependant j'appréhende le moment de ma guérison: alors quel
+prétexte aurai-je pour ne point sortir? et à quel péril ne
+m'exposerai-je pas en me montrant? Mais heureusement j'ai encore du
+temps devant moi. Mes parents, qui ne peuvent douter que je ne sois à
+Paris, font sûrement toutes les perquisitions imaginables. J'avais
+résolu d'appeler M. Manouri dans mon grenier, de prendre et de suivre
+ses conseils, mais il n'était plus.
+
+Je vis dans des alarmes continuelles, au moindre bruit que j'entends
+dans la maison, sur l'escalier, dans la rue, la frayeur me saisit, je
+tremble comme la feuille, mes genoux me refusent le soutien, et
+l'ouvrage me tombe des mains. Je passe presque toutes les nuits sans
+fermer l'oeil; si je dors, c'est d'un sommeil interrompu; je parle,
+j'appelle, je crie; je ne conçois pas comment ceux qui m'entourent ne
+m'ont pas encore devinée.
+
+ * * * * *
+
+Il paraît que mon évasion est publique; je m'y attendais. Une de mes
+camarades m'en parlait hier, y ajoutant des circonstances odieuses, et
+les réflexions les plus propres à désoler. Par bonheur elle étendait sur
+des cordes le linge mouillé, le dos tourné à la lampe; et mon trouble
+n'en pouvait être aperçu: cependant ma maîtresse ayant remarqué que je
+pleurais, m'a dit: «Marie, qu'avez-vous?--Rien, lui ai-je répondu.--Quoi
+donc, a-t-elle ajouté, est-ce que vous seriez assez bête pour vous
+apitoyer sur une mauvaise religieuse sans moeurs, sans religion, et qui
+s'amourache d'un vilain moine avec lequel elle se sauve de son couvent?
+Il faudrait que vous eussiez bien de la compassion de reste. Elle
+n'avait qu'à boire, manger, prier Dieu et dormir; elle était bien où
+elle était, que ne s'y tenait-elle? Si elle avait été seulement trois ou
+quatre fois à la rivière par le temps qu'il fait, cela l'aurait
+raccommodée avec son état...» À cela j'ai répondu qu'on ne connaissait
+bien que ses peines; j'aurais mieux fait de me taire, car elle n'aurait
+pas ajouté: «Allez, c'est une coquine que Dieu punira...» À ce propos,
+je me suis penchée sur ma table; et j'y suis restée jusqu'à ce que ma
+maîtresse m'ait dit: «Mais, Marie, à quoi rêvez-vous donc? Tandis que
+vous dormez là, l'ouvrage n'avance pas.»
+
+ * * * * *
+
+Je n'ai jamais eu l'esprit du cloître, et il y paraît assez à ma
+démarche; mais je me suis accoutumée en religion à certaines pratiques
+que je répète machinalement; par exemple, une cloche vient-elle à
+sonner? ou je fais le signe de la croix, ou je m'agenouille. Frappe-t-on
+à la porte? je dis _Ave_. M'interroge-t-on? C'est toujours une réponse
+qui finit par oui ou non, chère mère, ou ma soeur. S'il survient un
+étranger, mes bras vont se croiser sur ma poitrine, et au lieu de faire
+la révérence, je m'incline. Mes compagnes se mettent à rire, et croient
+que je m'amuse à contrefaire la religieuse; mais il est impossible que
+leur erreur dure; mes étourderies me décèleront, et je serai perdue.
+
+ * * * * *
+
+Monsieur, hâtez-vous de me secourir. Vous me direz, sans doute:
+Enseignez-moi ce que je puis faire pour vous. Le voici; mon ambition
+n'est pas grande. Il me faudrait une place de femme de chambre ou de
+femme de charge, ou même de simple domestique, pourvu que je vécusse
+ignorée dans une campagne, au fond d'une province, chez d'honnêtes gens
+qui ne reçussent pas un grand monde. Les gages n'y feront rien; de la
+sécurité, du repos, du pain et de l'eau. Soyez très-assuré qu'on sera
+satisfait de mon service. J'ai appris dans la maison de mon père à
+travailler; et au couvent, à obéir; je suis jeune, j'ai le caractère
+très-doux; quand mes jambes seront guéries, j'aurai plus de force qu'il
+n'en faut pour suffire à l'occupation. Je sais coudre, filer, broder et
+blanchir; quand j'étais dans le monde, je raccommodais moi-même mes
+dentelles, et j'y serai bientôt remise; je ne suis maladroite à rien, et
+je saurai m'abaisser à tout. J'ai de la voix, je sais la musique, et je
+touche assez bien du clavecin pour amuser quelque mère qui en aurait le
+goût; et j'en pourrais même donner leçon à ses enfants; mais je
+craindrais d'être trahie par ces marques d'une éducation recherchée.
+S'il fallait apprendre à coiffer, j'ai du goût, je prendrais un maître,
+et je ne tarderais pas à me procurer ce petit talent. Monsieur, une
+condition supportable, s'il se peut, ou une condition telle quelle,
+c'est tout ce qu'il me faut; et je ne souhaite rien au delà. Vous pouvez
+répondre de mes moeurs; malgré les apparences, j'en ai; j'ai même de la
+piété. Ah! monsieur, tous mes maux seraient finis, et je n'aurais plus
+rien à craindre des hommes, si Dieu ne m'avait arrêtée; ce puits
+profond, situé au bout du jardin de la maison, combien je l'ai visité de
+fois! Si je ne m'y suis pas précipitée, c'est qu'on m'en laissait
+l'entière liberté. J'ignore quel est le destin qui m'est réservé; mais
+s'il faut que je rentre un jour dans un couvent, quel qu'il soit, je ne
+réponds de rien; il y a des puits partout. Monsieur, ayez pitié de moi,
+et ne vous préparez pas à vous-même de longs regrets.
+
+ * * * * *
+
+_P. S._ Je suis accablée de fatigues, la terreur m'environne, et le
+repos me fuit. Ces mémoires, que j'écrivais à la hâte, je viens de les
+relire à tête reposée, et je me suis aperçue que sans en avoir le
+moindre projet, je m'étais montrée à chaque ligne aussi malheureuse à la
+vérité que je l'étais, mais beaucoup plus aimable que je ne le suis.
+Serait-ce que nous croyons les hommes moins sensibles à la peinture de
+nos peines qu'à l'image de nos charmes? et nous promettrions-nous encore
+plus de facilité à les séduire qu'à les toucher? Je les connais trop
+peu, et je ne me suis pas assez étudiée pour savoir cela. Cependant si
+le marquis, à qui l'on accorde le tact le plus délicat, venait à se
+persuader que ce n'est pas à sa bienfaisance, mais à son vice que je
+m'adresse, que penserait-il de moi? Cette réflexion m'inquiète. En
+vérité, il aurait bien tort de m'imputer personnellement un instinct
+propre à tout mon sexe. Je suis une femme, peut-être un peu coquette,
+que sais-je? Mais c'est naturellement et sans artifice.
+
+
+
+
+PRÉFACE-ANNEXE DE LA RELIGIEUSE[19]
+
+EXTRAIT DE LA CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE DE GRIMM.
+
+ANNÉE 1770[20].
+
+
+La Religieuse[21] de M. de La Harpe a réveillé ma conscience endormie
+depuis dix ans, en me rappelant un horrible complot dont j'ai été l'âme,
+de concert avec M. Diderot, et deux ou trois autres bandits de cette
+trempe de nos amis intimes. Ce n'est pas trop tôt de s'en confesser, et
+de tâcher, en ce saint temps de carême, d'en obtenir la rémission avec
+mes autres péchés, et de noyer le tout dans le puits perdu des
+miséricordes divines.
+
+L'année 1760 est marquée dans les fastes des badauds en Parisis, par la
+réputation soudaine et éclatante de Ramponeau[22], et par la comédie des
+_Philosophes_[23], jouée en vertu d'ordres supérieurs sur le théâtre de
+la Comédie française. Il ne reste aujourd'hui de toute cette entreprise
+qu'un souvenir plein de mépris pour l'auteur de cette belle rapsodie,
+appelé _Palissot_, qu'aucun de ses protecteurs ne s'est soucié de
+partager; les plus grands personnages, en favorisant en secret son
+entreprise, se croyaient obligés de s'en défendre en public, comme d'une
+tache de déshonneur. Tandis que ce scandale occupait tout Paris, M.
+Diderot, que ce polisson d'Aristophane français avait choisi pour son
+Socrate, fut le seul qui ne s'en occupait pas. Mais quelle était notre
+occupation! Plût à Dieu qu'elle eût été innocente! L'amitié la plus
+tendre nous attachait depuis longtemps à M. le marquis de Croismare,
+ancien officier du régiment du Roi, retiré du service, et un des plus
+aimables hommes de ce pays-ci. Il est à peu près de l'âge de M. de
+Voltaire; et il conserve, comme cet homme immortel, la jeunesse de
+l'esprit avec une grâce, une légèreté et des agréments dont le piquant
+ne s'est jamais émoussé pour moi. On peut dire qu'il est un de ces
+hommes aimables dont la tournure et le moule ne se trouvent qu'en
+France, quoique l'amabilité ainsi que la maussaderie soient de tous les
+pays de la terre. Il ne s'agit pas ici des qualités du coeur, de
+l'élévation des sentiments, de la probité la plus stricte et la plus
+délicate, qui rendent M. de Croismare aussi respectable pour ses amis
+qu'il leur est cher; il n'est question que de son esprit. Une
+imagination vive et riante, un tour de tête original, des opinions qui
+ne sont arrêtées qu'à un certain point, et qu'il adopte ou qu'il
+proscrit alternativement, de la verve toujours modérée par la grâce, une
+activité d'âme incroyable, qui, combinée avec une vie oisive et avec la
+multiplicité des ressources de Paris, le porte aux occupations les plus
+diverses et les plus disparates, lui fait créer des besoins que personne
+n'a jamais imaginés avant lui, et des moyens tout aussi étranges pour
+les satisfaire, et par conséquent une infinité de jouissances qui se
+succèdent les unes aux autres: voilà une partie des éléments qui
+constituent l'être de M. de Croismare, appelé par ses amis le charmant
+marquis par excellence, comme l'abbé Galiani était pour eux le charmant
+abbé. M. Diderot, comparant sa bonhomie au tour piquant du marquis de
+Croismare, lui dit quelquefois: _Votre plaisanterie est comme la flamme
+de l'esprit-de-vin, douce et légère, qui se promène partout sur ma
+toison, mais sans jamais la brûler._
+
+Ce charmant marquis nous avait quittés au commencement de l'année 1759
+pour aller dans ses terres en Normandie, près de Caen. Il nous avait
+promis de ne s'y arrêter que le temps nécessaire pour mettre ses
+affaires en ordre; mais son séjour s'y prolongea insensiblement; il y
+avait réuni ses enfants; il aimait beaucoup son curé; il s'était livré à
+la passion du jardinage; et comme il fallait à une imagination aussi
+vive que la sienne des objets d'attachement réels ou imaginaires, il
+s'était tout à coup jeté dans la plus grande dévotion. Malgré cela, il
+nous aimait toujours tendrement; mais vraisemblablement nous ne
+l'aurions jamais revu à Paris, s'il n'avait pas successivement perdu ses
+deux fils. Cet événement nous l'a rendu depuis environ quatre ans, après
+une absence de plus de huit années; sa dévotion s'est évaporée comme
+tout s'évapore à Paris, et il est aujourd'hui plus aimable que jamais.
+
+Comme sa perte nous était infiniment sensible, nous délibérâmes en 1760,
+après l'avoir supportée pendant plus de quinze mois, sur les moyens de
+l'engager à revenir à Paris. L'auteur des mémoires qui précèdent se
+rappela que, quelque temps avant son départ, on avait parlé dans le
+monde, avec beaucoup d'intérêt, d'une jeune religieuse de Longchamp qui
+réclamait juridiquement contre ses voeux, auxquels elle avait été forcée
+par ses parents. Cette pauvre recluse intéressa tellement notre marquis,
+que, sans l'avoir vue, sans savoir son nom, sans même s'assurer de la
+vérité des faits, il alla solliciter en sa faveur tous les conseillers
+de grand'chambre du parlement de Paris. Malgré cette intercession
+généreuse, je ne sais par quel malheur, la soeur Suzanne Simonin perdit
+son procès, et ses voeux furent jugés valables. M. Diderot[24] résolut
+de faire revivre cette aventure à notre profit. Il supposa que la
+religieuse en question avait eu le bonheur de se sauver de son couvent;
+et en conséquence écrivit en son nom à M. de Croismare pour lui demander
+secours et protection. Nous ne désespérions pas de le voir arriver en
+toute diligence au secours de sa religieuse; ou, s'il devinait la
+scélératesse au premier coup d'oeil et que notre projet manquât, nous
+étions sûrs qu'il nous en resterait du moins une ample matière à
+plaisanterie. Cette insigne fourberie prit une tout autre tournure,
+comme vous allez voir par la correspondance que je vais mettre sous vos
+yeux, entre M. Diderot ou la prétendue religieuse et le loyal et
+charmant marquis de Croismare, qui ne se douta pas un instant de notre
+perfidie; c'est cette perfidie que nous avons eue longtemps sur notre
+conscience. Nous passions alors nos soupers à lire, au milieu des éclats
+de rire, des lettres qui devaient faire pleurer notre bon marquis; et
+nous y lisions, avec ces mêmes éclats de rire, les réponses honnêtes que
+ce digne et généreux ami y faisait. Cependant, dès que nous nous
+aperçûmes que le sort de notre infortunée commençait à trop intéresser
+son tendre bienfaiteur, M. Diderot prit le parti de la faire mourir,
+préférant de causer quelque chagrin au marquis au danger évident de le
+tourmenter plus cruellement peut-être en la laissant vivre plus
+longtemps. Depuis son retour à Paris, nous lui avons avoué ce complot
+d'iniquité; il en a ri, comme vous pouvez penser; et le malheur de la
+pauvre religieuse n'a fait que resserrer les liens d'amitié entre ceux
+qui lui ont survécu. Cependant il n'en a jamais parlé à M. Diderot. Une
+circonstance qui n'est pas la moins singulière, c'est que tandis que
+cette mystification échauffait la tête de notre ami en Normandie, celle
+de M. Diderot s'échauffait de son côté. Celui-ci se persuada que le
+marquis ne donnerait pas un asile dans sa maison à une jeune personne
+sans la connaître, il se mit à écrire en détail l'histoire de notre
+religieuse.
+
+Un jour qu'il était tout entier à ce travail, M. d'Alainville[25], un de
+nos amis communs, lui rendit visite et le trouva plongé dans la douleur
+et le visage inondé de larmes. «Qu'avez-vous donc? lui dit M.
+d'Alainville; comme vous voilà!--Ce que j'ai, lui répondit M. Diderot,
+je me désole d'un conte que je me fais.» Il est certain que s'il eût
+achevé cette histoire, il en aurait fait un des romans les plus vrais,
+les plus intéressants et les plus pathétiques que nous ayons. On n'en
+pouvait pas lire une page sans verser des pleurs; et cependant il n'y
+avait point d'amour. Ouvrage de génie, qui présentait partout la plus
+forte empreinte de l'imagination de l'auteur; ouvrage d'une utilité
+publique et générale; car c'était la plus cruelle satire qu'on eût
+jamais faite des cloîtres; elle était d'autant plus dangereuse que la
+première partie n'en renfermait que des éloges; sa jeune religieuse
+était d'une dévotion angélique et conservait dans son coeur simple et
+tendre le respect le plus sincère pour tout ce qu'on lui avait appris à
+respecter. Mais ce roman n'a jamais existé que par lambeaux, et en est
+resté là: il est perdu, ainsi qu'une infinité d'autres productions d'un
+homme rare, qui se serait immortalisé par vingt chefs-d'oeuvre, s'il
+avait su être avare de son temps et ne pas l'abandonner à mille
+indiscrets, que je cite tous au jugement dernier, en les rendant
+responsables devant Dieu et devant les hommes du délit dont ils sont les
+complices (et j'ajouterai, moi qui connais un peu M. Diderot, que ce
+roman il l'a achevé et que ce sont les mémoires mêmes qu'on vient de
+lire, où l'on a dû remarquer combien il importait de se méfier des
+éloges de l'amitié[26]).
+
+Cette correspondance et notre repentir sont donc tout ce qui nous reste
+de notre pauvre religieuse. Vous voudrez bien vous souvenir que toutes
+ces lettres, ainsi que celles de la recluse, ont été fabriquées par cet
+enfant de Bélial, et que toutes les lettres de son généreux protecteur
+sont véritables et ont été écrites de bonne foi [ce qu'on eut toutes les
+peines du monde à persuader à M. Diderot, qui se croyait persiflé par le
+marquis et par ses amis[27]].
+
+
+BILLET DE LA RELIGIEUSE À M. LE COMTE DE CROIXMAR[28], GOUVERNEUR DE
+L'ÉCOLE ROYALE MILITAIRE.
+
+Une femme malheureuse, à laquelle M. le marquis de Croixmar s'est
+intéressé il y a trois ans, lorsqu'il demeurait à côté de l'Académie
+royale de musique, apprend qu'il demeure à présent à l'École militaire.
+Elle envoie savoir si elle pourrait encore compter sur ses bontés,
+maintenant qu'elle est plus à plaindre que jamais.
+
+Un mot de réponse, s'il lui plaît; sa situation est pressante; et il est
+de conséquence que la personne qui remettra ce billet n'en soupçonne
+rien.
+
+
+ON A RÉPONDU:
+
+Qu'on se trompait et que M. de Croismare en question était actuellement
+à Caen.
+
+Ce billet était écrit de la main d'une jeune personne dont nous nous
+servîmes pendant tout le cours de cette correspondance. Un page du
+coin[29] le porta à l'École militaire et nous rapporta la réponse
+verbale. M. Diderot jugea cette première démarche nécessaire par
+plusieurs bonnes raisons. La religieuse avait l'air de confondre les
+deux cousins ensemble et d'ignorer la véritable orthographe de leur nom;
+elle apprenait par ce moyen, bien naturellement, que son protecteur
+était à Caen. Il se pouvait que le gouverneur de l'École militaire
+plaisantât son cousin à l'occasion de ce billet et le lui envoyât; ce
+qui donnait un grand air de vérité à notre vertueuse aventurière. Ce
+gouverneur très-aimable, ainsi que tout ce qui porte son nom, était
+aussi ennuyé de l'absence de son cousin que nous; et nous espérions le
+ranger au nombre des conspirateurs. Après sa réponse, la religieuse
+écrivit à Caen.
+
+
+LETTRE DE LA RELIGIEUSE À M. LE MARQUIS DE CROISMARE, À CAEN.
+
+Monsieur, je ne sais à qui j'écris; mais, dans la détresse où je me
+trouve, qui que vous soyez, c'est à vous que je m'adresse. Si l'on ne
+m'a point trompée à l'École militaire et que vous soyez le marquis
+généreux que je cherche, je bénirai Dieu; si vous ne l'êtes pas, je ne
+sais ce que je ferai. Mais je me rassure sur le nom que vous portez;
+j'espère que vous secourrez une infortunée, que vous, monsieur, ou un
+autre M. de Croismare, qui n'est pas celui de l'École militaire, avez
+appuyée de votre sollicitation dans une tentative qu'elle fit, il y a
+deux ans, pour se tirer d'une prison perpétuelle, à laquelle la dureté
+de ses parents l'avait condamnée. Le désespoir vient de me porter à une
+seconde démarche dont vous aurez sans doute entendu parler; je me suis
+sauvée de mon couvent. Je ne pouvais plus supporter mes peines; et il
+n'y avait que cette voie, ou un plus grand forfait encore, pour me
+procurer une liberté que j'avais espérée de l'équité des lois.
+
+Monsieur, si vous avez été autrefois mon protecteur, que ma situation
+présente vous touche et qu'elle réveille dans votre coeur quelque
+sentiment de pitié! Peut-être trouverez-vous de l'indiscrétion à avoir
+recours à un inconnu dans une circonstance pareille à la mienne. Hélas!
+monsieur, si vous saviez l'abandon où je suis réduite; si vous aviez
+quelque idée de l'inhumanité dont on punit les fautes d'éclat dans les
+maisons religieuses, vous m'excuseriez! Mais vous avez l'âme sensible,
+et vous craindrez de vous rappeler un jour une créature innocente jetée,
+pour le reste de sa vie, dans le fond d'un cachot. Secourez-moi,
+monsieur, secourez-moi[30]! Voici l'espèce de service que j'ose attendre
+de vous, et qu'il vous est plus facile de me rendre en province qu'à
+Paris. Ce serait de me trouver, ou par vous-même ou par vos
+connaissances, à Caen ou ailleurs, une place de femme de chambre ou de
+femme de charge, ou même de simple domestique. Pourvu que je sois
+ignorée, chez d'honnêtes gens, et qui vivent retirés, les gages n'y
+feront rien. Que j'aie du pain et de l'eau, et que je sois à l'abri des
+recherches; soyez sûr qu'on sera content de mon service. J'ai appris à
+travailler dans la maison de mon père, et à obéir en religion. Je suis
+jeune, j'ai le caractère doux et je suis d'une bonne santé. Lorsque mes
+forces seront revenues, j'en aurai assez pour suffire à toutes sortes
+d'occupations domestiques. Je sais broder, coudre et blanchir; quand
+j'étais dans le monde, je raccommodais mes dentelles, et j'y serai
+bientôt remise. Je ne suis pas maladroite, je saurai me faire à tout.
+S'il fallait apprendre à coiffer, je ne manque pas de goût, et je ne
+tarderais pas à le savoir. Une condition supportable, s'il se peut, ou
+une condition telle quelle, c'est tout ce que je demande. Vous pouvez
+répondre de mes moeurs: malgré les apparences, monsieur, j'ai de la
+piété. Il y avait au fond de la maison que j'ai quittée, un puits que
+j'ai souvent regardé; tous mes maux seraient finis, si Dieu ne m'avait
+retenue. Monsieur, que je ne retourne pas dans cette maison funeste!
+Rendez-moi le service que je vous demande; c'est une bonne oeuvre dont
+vous vous souviendrez avec satisfaction tant que vous vivrez, et que
+Dieu récompensera dans ce monde ou dans l'autre. Surtout, monsieur,
+songez que je vis dans une alarme perpétuelle et que je vais compter les
+moments. Mes parents ne peuvent douter que je ne sois à Paris; ils font
+sûrement toutes sortes de perquisitions pour me découvrir; ne leur
+laissez pas le temps de me trouver. J'ai emporté avec moi toutes mes
+nippes. Je subsiste de mon travail et des secours d'une digne femme que
+j'avais pour amie et à laquelle vous pouvez adresser votre réponse. Elle
+s'appelle M^me Madin. Elle demeure à Versailles. Cette bonne amie me
+fournira tout ce qu'il me faudra pour mon voyage; et quand je serai
+placée, je n'aurai plus besoin de rien, et ne lui serai plus à charge.
+Monsieur, ma conduite justifiera la protection que vous m'aurez
+accordée: quelle que soit la réponse que vous me ferez, je ne me
+plaindrai que de mon sort.
+
+Voici l'adresse de M^me Madin: _À madame Madin, au pavillon de
+Bourgogne, rue d'Anjou, à Versailles_.
+
+Vous aurez la bonté de mettre deux enveloppes, avec son adresse sur la
+première, et une croix sur la seconde.
+
+Mon Dieu, que je désire d'avoir votre réponse! Je suis dans des transes
+continuelles.
+
+ Votre très-humble et très-obéissante servante,
+
+_Signé_: SUZANNE SIMONIN[31].
+
+ * * * * *
+
+Nous avions besoin d'une adresse pour recevoir les réponses, et nous
+choisîmes une certaine M^me Madin, femme d'un ancien officier
+d'infanterie, qui vivait réellement à Versailles. Elle ne savait rien de
+notre coquinerie, ni des lettres que nous lui fîmes écrire à elle-même
+par la suite, et pour lesquelles nous nous servîmes de l'écriture d'une
+autre jeune personne. M^me Madin savait seulement qu'il fallait recevoir
+et me remettre toutes les lettres timbrées _Caen_. Le hasard voulut que
+M. de Croismare, après son retour à Paris, et environ huit ans après
+notre péché, trouvât M^me Madin chez une femme de nos amies qui avait
+été du complot. Ce fut un vrai coup de théâtre; M. de Croismare se
+proposait de prendre mille informations sur une infortunée qui l'avait
+tant intéressé, et dont M^me Madin ne savait pas le premier mot. Ce fut
+aussi le moment de notre confession générale et de notre pardon.
+
+
+RÉPONSE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE.
+
+Mademoiselle, votre lettre est parvenue à la personne même que vous
+réclamiez. Vous ne vous êtes point trompée sur ses sentiments; vous
+pouvez partir aussitôt pour Caen, si une place à côté d'une jeune
+demoiselle vous convient.
+
+Que la dame votre amie me mande qu'elle m'envoie une femme de chambre
+telle que je puis la désirer, avec tel éloge qu'il lui plaira de vos
+qualités, sans entrer dans aucun autre détail d'état. Qu'elle me marque
+aussi le nom que vous aurez choisi, la voiture que vous aurez prise, et
+le jour, s'il se peut, que vous arriverez. Si vous preniez la voiture du
+carrosse de Caen, il part le lundi de grand matin de Paris, pour arriver
+ici le vendredi; il loge à Paris, rue Saint-Denis, _au Grand-Cerf_. S'il
+ne se trouvait personne pour vous recevoir à votre arrivée à Caen, vous
+vous adresseriez de ma part, en attendant, chez M. Gassion, vis-à-vis la
+place Royale. Comme l'incognito est d'une extrême nécessité de part et
+d'autre, que la dame votre amie me renvoie cette lettre, à laquelle,
+quoique non signée, vous pouvez ajouter foi entière. Gardez-en seulement
+le cachet, qui servira à vous faire connaître, à Caen, à la personne à
+qui vous vous adresserez.
+
+Suivez, mademoiselle, exactement et diligemment ce que cette lettre vous
+prescrit; et pour agir avec prudence, ne vous chargez ni de papiers ni
+de lettres, ou autre chose qui puisse donner occasion de vous
+reconnaître: il sera facile de les faire venir dans un autre temps.
+Comptez avec une confiance parfaite sur les bonnes intentions de votre
+serviteur.
+
+A....., proche Caen, ce mercredi 6 février 1760.
+
+ * * * * *
+
+Cette lettre était adressée à M^me Madin. Il y avait sur l'autre une
+croix, suivant la convention. Le cachet représentait un Amour tenant
+d'une main un flambeau, et de l'autre deux coeurs, avec une devise qu'on
+n'a pu lire, parce que le cachet avait souffert à l'ouverture de la
+lettre. Il était naturel qu'une jeune religieuse à qui l'amour était
+étranger en prît l'image pour celle de son ange gardien.
+
+
+RÉPONSE DE LA RELIGIEUSE À M. LE MARQUIS DE CROISMARE.
+
+Monsieur, j'ai reçu votre lettre. Je crois que j'ai été fort mal, fort
+mal. Je suis bien faible. Si Dieu me retire à lui, je prierai sans cesse
+pour votre salut; si j'en reviens, je ferai tout ce que vous
+m'ordonnerez. Mon cher monsieur! digne homme! je n'oublierai jamais
+votre bonté.
+
+Ma digne amie doit arriver de Versailles; elle vous dira tout.
+
+Ce saint jour de dimanche en février.
+
+Je garderai le cachet avec soin. C'est un saint ange que j'y trouve
+imprimé; c'est vous, c'est mon ange gardien.
+
+ * * * * *
+
+M. Diderot n'ayant pu se rendre à l'assemblée des bandits, cette réponse
+fut envoyée sans son attache. Il ne la trouva pas de son gré; il
+prétendit qu'elle découvrirait notre trahison. Il se trompa, et il eut
+tort, je crois, de ne pas trouver cette réponse bonne. Cependant, pour
+le satisfaire, on coucha sur les registres du commun conseil de la
+fourberie la réponse qui suit, et qui ne fut point envoyée. Au reste,
+cette maladie nous était indispensable pour différer le départ pour
+Caen.
+
+
+EXTRAIT DES REGISTRES.
+
+Voilà la lettre qui a été envoyée, et voici celle que soeur Suzanne
+aurait dû écrire:
+
+Monsieur, je vous remercie de vos bontés; il ne faut plus penser à rien,
+tout va finir pour moi. Je serai dans un moment devant le Dieu de la
+miséricorde; c'est là que je me souviendrai de vous. Ils délibèrent
+s'ils me saigneront une troisième fois; ils ordonneront tout ce qu'il
+leur plaira. Adieu, mon cher monsieur. J'espère que le séjour où je vais
+sera plus heureux; nous nous y verrons.
+
+
+LETTRE DE MADAME MADIN À M. LE MARQUIS DE CROISMARE.
+
+Je suis à côté de son lit, et elle me presse de vous écrire. Elle a été
+à toute extrémité, et mon état, qui m'attache à Versailles, ne m'a point
+permis de venir plus tôt à son secours. Je savais qu'elle était fort mal
+et abandonnée de tout le monde, et je ne pouvais quitter. Vous pensez
+bien, monsieur, qu'elle avait beaucoup souffert. Elle avait fait une
+chute qu'elle cachait. Elle a été attaquée tout d'un coup d'une fièvre
+ardente qu'on n'a pu abattre qu'à force de saignées. Je la crois hors de
+danger. Ce qui m'inquiète à présent est la crainte que sa convalescence
+ne soit longue, et qu'elle ne puisse partir avant un mois ou six
+semaines. Elle est déjà si faible, et elle le sera bien davantage.
+Tâchez donc, monsieur, de gagner du temps, et travaillons de concert à
+sauver la créature la plus malheureuse et la plus intéressante qu'il y
+ait au monde. Je ne saurais vous dire tout l'effet de votre billet sur
+elle; elle a beaucoup pleuré, elle a écrit l'adresse de M. Gassion
+derrière une _Sainte Suzanne_ de son diurnal, et puis elle a voulu vous
+répondre malgré sa faiblesse. Elle sortait d'une crise; je ne sais ce
+qu'elle vous aura dit, car sa pauvre tête n'y était guère. Pardon,
+monsieur, je vous écris ceci à la hâte. Elle me fait pitié; je voudrais
+ne la point quitter, mais il m'est impossible de rester ici plusieurs
+jours de suite. Voilà la lettre que vous lui avez écrite. J'en fais
+partir une autre, telle à peu près que vous la demandez. Je n'y parle
+point des talents agréables; ils ne sont pas de l'état qu'elle va
+prendre, et il faut, ce me semble, qu'elle y renonce absolument si elle
+veut être ignorée. Du reste, tout ce que je dis d'elle est vrai: non,
+monsieur, il n'y a point de mère qui ne fût comblée de l'avoir pour
+enfant. Mon premier soin, comme vous pouvez penser, a été de la mettre à
+couvert, et c'est une affaire faite. Je ne me résoudrai à la laisser
+aller que quand sa santé sera tout à fait rétablie; mais ce ne peut être
+avant un mois ou six semaines, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire;
+encore faut-il qu'il ne survienne point d'accident. Elle garde le cachet
+de votre lettre; il est dans ses Heures et sous son chevet. Je n'ai osé
+lui dire que ce n'était pas le vôtre; je l'avais brisé en ouvrant votre
+réponse, et je l'avais remplacé par le mien: dans l'état fâcheux où elle
+était, je ne devais pas risquer de lui envoyer votre lettre sans la
+lire. J'ose vous demander pour elle un mot qui la soutienne dans ses
+espérances; ce sont les seules qu'elle ait, et je ne répondrais pas de
+sa vie, si elles venaient à lui manquer. Si vous aviez la bonté de me
+faire à part un petit détail de la maison où elle entrera, je m'en
+servirais pour la tranquilliser. Ne craignez rien pour vos lettres;
+elles vous seront toutes renvoyées aussi exactement que la première; et
+reposez-vous sur l'intérêt que j'ai moi-même à ne rien faire
+d'inconsidéré. Nous nous conformerons à tout, à moins que vous ne
+changiez vos dispositions. Adieu, monsieur. La chère infortunée prie
+Dieu pour vous à tous les instants où sa tête le lui permet.
+
+J'attends, monsieur, votre réponse, toujours au pavillon de Bourgogne,
+rue d'Anjou, à Versailles.
+
+Ce 16 février 1760.
+
+
+LETTRE OSTENSIBLE DE MADAME MADIN, TELLE QUE M. LE MARQUIS DE CROISMARE
+L'AVAIT DEMANDÉ.
+
+Monsieur, la personne que je vous propose s'appellera Suzanne Simonin.
+Je l'aime comme si c'était mon enfant: cependant vous pouvez prendre à
+la lettre ce que je vais vous dire, parce qu'il n'est pas dans mon
+caractère d'exagérer. Elle est orpheline de père et de mère; elle est
+bien née, et son éducation n'a pas été négligée. Elle s'entend à tous
+les petits ouvrages qu'on apprend quand on est adroite et qu'on aime à
+s'occuper; elle parle peu, mais assez bien; elle écrit naturellement. Si
+la personne à qui vous la destinez voulait se faire lire, elle lit à
+merveille. Elle n'est ni grande ni petite. Sa taille est fort bien; pour
+sa physionomie, je n'en ai guère vu de plus intéressante. On la trouvera
+peut-être un peu jeune, car je lui crois à peine dix-neuf ans accomplis;
+mais si l'expérience de l'âge lui manque, elle est remplacée de reste
+par celle du malheur. Elle a beaucoup de retenue et un jugement peu
+commun. Je réponds de l'innocence de ses moeurs. Elle est pieuse, mais
+point bigote. Elle a l'esprit naïf, une gaieté douce, jamais d'humeur.
+J'ai deux filles; si des circonstances particulières n'empêchaient pas
+M^lle Simonin de se fixer à Paris, je ne leur chercherais pas d'autre
+gouvernante; je n'espère pas rencontrer aussi bien. Je la connais depuis
+son enfance, et elle a toujours vécu sous mes yeux. Elle partira d'ici
+bien nippée. Je me chargerai des petits frais de son voyage et même de
+ceux de son retour, s'il arrive qu'on me la renvoie: c'est la moindre
+chose que je puisse faire pour elle. Elle n'est jamais sortie de Paris;
+elle ne sait où elle va; elle se croit perdue: j'ai toute la peine du
+monde à la rassurer. Un mot de vous, monsieur, sur la personne à
+laquelle elle doit appartenir, la maison qu'elle habitera, et les
+devoirs qu'elle aura à remplir, fera plus sur son esprit que tous mes
+discours. Ne serait-ce point trop exiger de votre complaisance que de
+vous le demander? Toute sa crainte est de ne pas réussir: la pauvre
+enfant ne se connaît guère.
+
+J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments que vous méritez,
+monsieur, votre très-humble et obéissante servante,
+
+_Signé_: MOREAU-MADIN.
+
+À Paris, ce 16 février 1760.
+
+
+LETTRE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE À MADAME MADIN.
+
+Madame, j'ai reçu il y a deux jours deux mots de lettre, qui
+m'apprennent l'indisposition de M^lle Simonin. Son malheureux sort me
+fait gémir; sa santé m'inquiète. Puis-je vous demander la consolation
+d'être instruit de son état, du parti qu'elle compte prendre, en un mot
+la réponse à la lettre que je lui ai écrite? J'ose espérer le tout de
+votre complaisance et de l'intérêt que vous y prenez.
+
+Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
+
+À Caen, ce 17 février 1760.
+
+
+AUTRE LETTRE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE À MADAME MADIN.
+
+J'étais, madame, dans l'impatience, et heureusement votre lettre a
+suspendu mon inquiétude sur l'état de mademoiselle Simonin, que vous
+m'assurez hors de danger, et à couvert des recherches. Je lui écris; et
+vous pouvez encore la rassurer sur la continuation de mes sentiments. Sa
+lettre m'avait frappé; et dans l'embarras où je l'ai vue, j'ai cru ne
+pouvoir mieux faire que de me l'attacher en la mettant auprès de ma
+fille, qui malheureusement n'a plus de mère. Voilà, madame, la maison
+que je lui destine. Je suis sûr de moi-même, et de pouvoir lui adoucir
+ses peines sans manquer au secret, ce qui serait peut-être plus
+difficile en d'autres mains. Je ne pourrai m'empêcher de gémir et sur
+son état et sur ce que ma fortune ne me permettra pas d'en agir comme je
+le désirerais; mais que faire quand on est soumis aux lois de la
+nécessité? Je demeure à deux lieues de la ville, dans une campagne assez
+agréable, où je vis fort retiré avec ma fille et mon fils aîné, qui est
+un garçon plein de sentiments et de religion, à qui cependant je
+laisserai ignorer ce qui peut la regarder. Pour les domestiques, ce sont
+toutes personnes attachées à moi depuis longtemps; de sorte que tout est
+dans un état fort tranquille et fort uni. J'ajouterai encore que ce
+parti que je lui propose ne sera que son pis-aller: si elle trouvait
+quelque chose de mieux, je n'entends pas la contraindre par un
+engagement; mais qu'elle soit certaine qu'elle trouvera toujours en moi
+une ressource assurée. Ainsi qu'elle rétablisse sa santé sans
+inquiétude; je l'attendrai et serai bien aise cependant d'avoir souvent
+de ses nouvelles.
+
+J'ai l'honneur d'être, madame, votre très-humble et très-obéissant
+serviteur.
+
+À Caen, ce 21 février 1760.
+
+
+LETTRE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE À SOEUR SUZANNE.
+
+SUR L'ENVELOPPE ÉTAIT UNE CROIX.
+
+Personne n'est, mademoiselle, plus sensible que je le suis à l'état où
+vous vous trouvez. Je ne puis que m'intéresser de plus en plus à vous
+procurer quelque consolation dans le sort malheureux qui vous poursuit.
+Tranquillisez-vous, reprenez vos forces, et comptez toujours avec une
+entière confiance sur mes sentiments. Rien ne doit plus vous occuper que
+le rétablissement de votre santé et le soin de demeurer ignorée. S'il
+m'était possible de vous rendre votre sort plus doux, je le ferais; mais
+votre situation me contraint, et je ne pourrai que gémir sur la dure
+nécessité. La personne à laquelle je vous destine m'est des plus chères,
+et c'est à moi principalement que vous aurez à répondre. Ainsi, autant
+qu'il me sera possible, j'aurai soin d'adoucir les petites peines
+inséparables de l'état que vous prenez. Vous me devrez votre confiance,
+je me reposerai entièrement sur vos soins: cette assurance doit vous
+tranquilliser et vous prouver ma manière de penser et l'attachement
+sincère avec lequel je suis, mademoiselle, votre très-humble et
+très-obéissant serviteur.
+
+À Caen, ce 21 février 1760.
+
+J'écris à M^me Madin, qui pourra vous en dire davantage.
+
+
+LETTRE DE MADAME MADIN À M. LE MARQUIS DE CROISMARE.
+
+Monsieur, la guérison de notre chère malade est assurée: plus de fièvre,
+plus de mal de tête, tout annonce la convalescence la plus prompte et la
+meilleure santé. Les lèvres sont encore un peu pâles; mais les yeux
+reprennent de l'éclat. La couleur commence à reparaître sur les joues;
+les chairs ont de la fraîcheur et ne tarderont pas à reprendre leur
+fermeté; tout va bien depuis qu'elle a l'esprit tranquille. C'est à
+présent, monsieur, qu'elle sent le prix de votre bienveillance; et rien
+n'est plus touchant que la manière dont elle s'en exprime. Je voudrais
+bien pouvoir vous peindre ce qui se passa entre elle et moi lorsque je
+lui portai vos dernières lettres. Elle les prit, les mains lui
+tremblaient; elle respirait avec peine en les lisant; à chaque ligne
+elle s'arrêtait; et, après avoir fini, elle me dit, en se jetant à mon
+cou, et en pleurant à chaudes larmes: «Eh bien! madame Madin, Dieu ne
+m'a donc pas abandonnée; il veut donc enfin que je sois heureuse. Oui,
+c'est Dieu qui m'a inspiré de m'adresser à ce cher monsieur: quel autre
+au monde eût pris pitié de moi? Remercions le ciel de ces premières
+grâces, afin qu'il nous en accorde d'autres.» Et puis elle s'assit sur
+son lit, et elle se mit à prier; ensuite, revenant sur quelques endroits
+de vos lettres, elle dit: «C'est sa fille qu'il me confie. Ah! maman,
+elle lui ressemblera; elle sera douce, bienfaisante et sensible comme
+lui.» Après s'être arrêtée, elle dit avec un peu de souci: «Elle n'a
+plus de mère! Je regrette de n'avoir pas l'expérience qu'il me faudrait.
+Je ne sais rien, mais je ferai de mon mieux; je me rappellerai le soir
+et le matin ce que je dois à son père: il faut que la reconnaissance
+supplée à bien des choses. Serai-je encore longtemps malade? Quand
+est-ce qu'on me permettra de manger? Je ne me sens plus de ma chute,
+plus du tout.» Je vous fais ce petit détail, monsieur, parce que
+j'espère qu'il vous plaira. Il y avait dans son discours et son action
+tant d'innocence et de zèle, que j'en étais hors de moi. Je ne sais ce
+que je n'aurais pas donné pour que vous l'eussiez vue et entendue. Non,
+monsieur, ou je ne me connais à rien, ou vous aurez une créature unique,
+et qui fera la bénédiction de votre maison. Ce que vous avez eu la bonté
+de m'apprendre de vous, de mademoiselle votre fille, de monsieur votre
+fils, de votre situation, s'arrange parfaitement avec ses voeux. Elle
+persiste dans les premières propositions qu'elle vous a faites. Elle ne
+demande que la nourriture et le vêtement, et vous pouvez la prendre au
+mot si cela vous convient: quoique je ne sois pas riche, le reste sera
+mon affaire. J'aime cette enfant, je l'ai adoptée dans mon coeur; et le
+peu que j'aurai fait pour elle de mon vivant lui sera continué après ma
+mort. Je ne vous dissimule pas que ces mots d'_être son pis-aller et de
+la laisser libre d'accepter mieux si l'occasion s'en présente_, lui ont
+fait de la peine; je n'ai pas été fâchée de lui trouver cette
+délicatesse. Je ne négligerai pas de vous instruire des progrès de sa
+convalescence; mais j'ai un grand projet dans lequel je ne désespérerais
+pas de réussir pendant qu'elle se rétablira, si vous pouviez m'adresser
+à un de vos amis: vous devez en avoir beaucoup ici. Il me faudrait un
+homme sage, discret, adroit, pas trop considérable, qui approchât par
+lui ou par ses amis de quelques grands que je lui nommerais, et qui eût
+accès à la cour sans en être. De la manière dont la chose est arrangée
+dans mon esprit, il ne serait point mis dans la confidence; il nous
+servirait sans savoir en quoi: quand ma tentative serait infructueuse,
+nous en tirerions au moins l'avantage de persuader qu'elle est en pays
+étranger. Si vous pouvez m'adresser à quelqu'un, je vous prie de me le
+nommer, et de me dire sa demeure, et ensuite de lui écrire que M^me
+Madin, que vous connaissez depuis longtemps, doit venir lui demander un
+service, et que vous le priez de s'intéresser à elle, si la chose est
+faisable. Si vous n'avez personne, il faut s'en consoler; mais voyez,
+monsieur. Au reste, je vous prie de compter sur l'intérêt que je prends
+à notre infortunée, et sur quelque prudence que je tiens de
+l'expérience. La joie que votre dernière lettre lui a causée, lui a
+donné un petit mouvement dans le pouls; mais ce ne sera rien.
+
+J'ai l'honneur d'être, avec les sentiments les plus respectueux,
+monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante,
+
+_Signé_: MOREAU-MADIN.
+
+À Paris, ce 3 mars 1760.
+
+L'idée de M^me Madin de se faire adresser à un des amis du généreux
+protecteur de soeur Suzanne, était une suggestion de Satan, au moyen de
+laquelle ses suppôts espéraient inspirer adroitement à leur ami de
+Normandie de s'adresser à moi et de me mettre dans la confidence de
+toute cette affaire; ce qui réussit parfaitement, comme vous verrez par
+la suite de cette correspondance.
+
+
+LETTRE DE SOEUR SUZANNE À M. LE MARQUIS DE CROISMARE.
+
+Monsieur, maman Madin m'a remis les deux réponses dont vous m'avez
+honorée, et m'a fait part aussi de la lettre que vous lui avez écrite.
+J'accepte, j'accepte. C'est cent fois mieux que je ne mérite; oui, cent
+fois, mille fois mieux. J'ai si peu de monde, si peu d'expérience, et je
+sens si bien tout ce qu'il me faudrait pour répondre dignement à votre
+confiance; mais j'espère tout de votre indulgence, de mon zèle et de ma
+reconnaissance. Ma place me fera, et maman Madin dit que cela vaut mieux
+que si j'étais faite à ma place. Mon Dieu! que je suis pressée d'être
+guérie, d'aller me jeter aux pieds de mon bienfaiteur, et de le servir
+auprès de sa chère fille en tout ce qui dépendra de moi! On me dit que
+ce ne sera guère avant un mois. Un mois! c'est bien du temps. Mon cher
+monsieur, conservez-moi votre bienveillance. Je ne me sens pas de joie;
+mais ils ne veulent pas que j'écrive, ils m'empêchent de lire, ils me
+tiennent au lit, ils me noient de tisane, ils me font mourir de faim, et
+tout cela pour mon bien. Dieu soit loué! C'est pourtant bien malgré moi
+que je leur obéis.
+
+Je suis, avec un coeur reconnaissant, monsieur, votre très-humble et
+soumise servante,
+
+_Signé_: SUZANNE SIMONIN.
+
+À Paris, ce 3 mars 1760.
+
+
+LETTRE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE À MADAME MADIN.
+
+Quelques incommodités que je ressens depuis quelques jours m'ont
+empêché, madame, de vous faire réponse plus tôt, pour vous marquer le
+plaisir que j'ai d'apprendre la convalescence de M^lle Simonin. J'ose
+espérer que bientôt vous aurez la bonté de m'instruire de son parfait
+rétablissement, que je souhaite avec ardeur. Mais je suis mortifié de ne
+pouvoir contribuer à l'exécution du projet que vous méditez en sa
+faveur; sans le connaître, je ne puis le trouver que très-bon par la
+prudence dont vous êtes capable et par l'intérêt que vous y prenez. Je
+n'ai été que très-peu répandu à Paris, et parmi un petit nombre de
+personnes aussi peu répandues que moi: et les connaissances telles que
+vous les désireriez ne sont pas faciles à trouver. Continuez, je vous
+supplie, à me donner des nouvelles de M^lle Simonin, dont les intérêts
+me seront toujours chers.
+
+J'ai l'honneur d'être, madame, votre très-humble et très-obéissant
+serviteur.
+
+Ce 31 mars 1760.
+
+
+RÉPONSE DE MADAME MADIN À M. LE MARQUIS DE CROISMARE.
+
+Monsieur, j'ai fait une faute, peut-être, de ne me pas expliquer sur le
+projet que j'avais; mais j'étais si pressée d'aller en avant. Voici donc
+ce qui m'avait passé par la tête. D'abord il faut que vous sachiez que
+le cardinal de T***[32] protégeait la famille. Ils perdirent tous
+beaucoup à sa mort, surtout ma Suzanne, qui lui avait été présentée dans
+sa première jeunesse. Le vieux cardinal aimait les jolis enfants; les
+grâces de celle-ci l'avaient frappé; et il s'était chargé de son sort.
+Mais quand il ne fut plus, on disposa d'elle comme vous savez, et les
+protecteurs crurent s'acquitter envers la cadette en mariant les aînées
+à deux de leurs créatures. L'un de ces protégés a un emploi considérable
+à Albi; l'autre la recette des aides de Castries, à trois lieues de
+Montpellier. Ce sont des gens durs; mais leur état dépend absolument de
+ceux qui les ont placés. J'avais donc pensé que, si l'on avait eu
+quelque accès auprès de M^me la marquise de T*** qu'on dit
+complaisante[33] et qui s'est mise en quatre dans le procès de mon
+enfant, et qu'on lui eût peint la triste situation d'une jeune personne
+exposée à toutes les suites de la misère, dans un pays étranger et
+lointain[34], nous eussions pu arracher par ce moyen une petite pension
+de ces deux beaux-frères, qui ont emporté tout le bien de la maison, et
+qui ne songent guère à nous secourir. En vérité, monsieur, cela vaut
+bien la peine que nous revenions tous les deux là-dessus: voyez. Avec
+cette petite pension, ce que je viens de lui assurer, et ce qu'elle
+tiendrait de vos bontés, elle serait bien pour le présent, point mal
+pour l'avenir, et je la verrais partir avec moins de regret. Mais je ne
+connais ni M^me la marquise de T***, ni le secrétaire du défunt cardinal
+qu'on dit homme de lettres, ni personne[35] qui les approche; et ce fut
+l'enfant qui me suggéra de m'adresser à vous. Au reste, je ne saurais
+vous dire que sa convalescence aille comme je le désirerais. Elle
+s'était blessée au dedans des reins, comme je crois vous l'avoir dit: la
+douleur de cette chute, qui s'était dissipée, s'est fait ressentir;
+c'est un point qui revient et qui passe. Il est accompagné d'un léger
+frisson en dedans, mais au pouls il n'y a pas la moindre fièvre; le
+médecin hoche de la tête, et n'a pas un air qui me plaise. Elle ira
+dimanche prochain à la messe; elle le veut; et je viens de lui envoyer
+une grande capote qui l'enveloppera jusqu'au bout du nez, et sous
+laquelle elle pourra, je crois, passer une demi-heure sans péril dans
+une petite église borgne du quartier. Elle soupire après le moment de
+son départ, et je suis sûre qu'elle ne demandera rien à Dieu avec plus
+de ferveur que d'achever sa guérison, et de lui conserver les bontés de
+son bienfaiteur. Si elle se trouvait en état de partir entre Pâques et
+Quasimodo, je ne manquerais pas de vous en prévenir. Au reste, monsieur,
+son absence ne m'empêcherait pas d'agir, si je découvrais parmi mes
+connaissances quelqu'un qui pût quelque chose auprès de M^me de T*** et
+du médecin A*** qui peut beaucoup sur son esprit[36].
+
+Je suis, avec une reconnaissance sans bornes pour elle et pour moi,
+monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante,
+
+_Signé_: MOREAU-MADIN.
+
+À Versailles, ce 25 mars 1760.
+
+_P. S._ Je lui ai défendu de vous écrire, de crainte de vous importuner;
+il n'y a que cette considération qui puisse la retenir.
+
+
+LETTRE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE À MADAME MADIN.
+
+Madame, votre projet pour M^lle Simonin me paraît très-louable, et me
+plaît d'autant plus, que je souhaiterais ardemment de la voir, dans son
+infortune, assurée d'un état un peu passable. Je ne désespère pas de
+trouver quelque ami qui puisse agir auprès de M^me de T***[37] ou du
+médecin A*** ou du secrétaire du feu cardinal, mais cela demande du
+temps et des précautions, tant pour éviter d'éventer le secret, que pour
+m'assurer la discrétion des personnes auxquelles je pense que je
+pourrais m'adresser. Je ne perdrai point cela de vue: en attendant, si
+M^lle Simonin persiste dans ses mêmes sentiments, et si sa santé est
+assez rétablie, rien ne doit l'empêcher de partir; elle me trouvera
+toujours dans les mêmes dispositions que je lui ai marquées, et dans le
+même zèle à lui adoucir, s'il se peut, l'amertume de son sort. La
+situation de mes affaires et les malheurs du temps m'obligent de me
+tenir fort retiré à la campagne avec mes enfants, pour raison
+d'économie; ainsi nous y vivons avec beaucoup de simplicité. C'est
+pourquoi M^lle Simonin pourra se dispenser de faire de la dépense en
+habillements ni si propres ni si chers; le commun peut suffire en ce
+pays. C'est dans cette campagne et dans cet état uni et simple qu'elle
+me trouvera, et où je souhaite qu'elle puisse goûter quelque douceur et
+quelque agrément, malgré les précautions gênantes que je serai obligé
+d'observer à son égard. Vous aurez la bonté, madame, de m'instruire de
+son départ; et de peur qu'elle n'eût égaré l'adresse que je lui avais
+envoyée, c'est chez M. Gassion, vis-à-vis la place Royale, à Caen.
+Cependant si je suis instruit à temps du jour de son arrivée, elle
+trouvera quelqu'un pour la conduire ici sans s'arrêter.
+
+J'ai l'honneur d'être, madame, votre très-humble et très-obéissant
+serviteur.
+
+Ce 31 mars 1760.
+
+
+LETTRE DE MADAME MADIN À M. LE MARQUIS DE CROISMARE.
+
+Si elle persiste dans ses sentiments, monsieur? En pouvez-vous douter?
+Qu'a-t-elle de mieux à faire que d'aller passer des jours heureux et
+tranquilles auprès d'un homme de bien, et dans une famille honnête?
+N'est-elle pas trop heureuse que vous vous soyez ressouvenu d'elle? Et
+où donnerait-elle de la tête si l'asile que vous avez eu la générosité
+de lui offrir venait à lui manquer? C'est elle-même, monsieur, qui parle
+ainsi; et je ne fais que vous répéter ses discours. Elle voulut encore
+aller à la messe le jour de Pâques; c'était bien contre mon avis, et
+cela lui réussit fort mal. Elle en revint avec de la fièvre; et depuis
+ce malheureux jour elle ne s'est pas bien portée. Monsieur, je ne vous
+l'enverrai point qu'elle ne soit en bonne santé. Elle sent à présent de
+la chaleur au-dessus des reins, à l'endroit où elle s'est blessée dans
+sa chute; je viens d'y regarder, et je n'y vois rien du tout. Mais son
+médecin me dit avant-hier, comme nous descendions ensemble, qu'il
+craignait qu'il n'y eût un commencement de pulsation; qu'il fallait
+attendre ce que cela deviendrait. Cependant elle ne manque point
+d'appétit, elle dort, l'embonpoint se soutient. Je lui trouve seulement,
+par intervalle, un peu plus de couleur aux joues et plus de vivacité
+dans les yeux qu'elle n'en a naturellement. Et puis ce sont des
+impatiences qui me désespèrent. Elle se lève, elle essaye de marcher;
+mais pour peu qu'elle penche du côté malade, c'est un cri aigu à percer
+le coeur. Malgré cela, j'espère, et j'ai profité du temps pour arranger
+son petit trousseau.
+
+C'est une robe de calmande d'Angleterre, qu'elle pourra porter simple
+jusqu'à la fin des chaleurs, et qu'elle doublera pour son hiver, avec
+une autre de coton bleu qu'elle porte actuellement.
+
+Plusieurs jupons blancs, dont deux de moi, de basin, garnis en
+mousseline.
+
+Deux justes pareils, que j'avais fait faire pour la plus jeune de mes
+filles, et qui se sont trouvés lui aller à merveille. Cela lui fera des
+habillements de toilette pour l'été.
+
+Quinze chemises garnies de maris, les uns en batiste, les autres en
+mousseline. Vers la mi-juin, je lui enverrai de quoi en faire six
+autres, d'une pièce de toile qu'on me blanchit à Senlis.
+
+Quelques corsets, tabliers et mouchoirs de cou.
+
+Deux douzaines de mouchoirs de poche.
+
+Plusieurs cornettes de nuit.
+
+Six dormeuses de jour festonnées, avec huit paires de manchettes à un
+rang, et trois à deux rangs.
+
+Six paires de bas de coton fin.
+
+C'est tout ce que j'ai pu faire de mieux. Je lui portai cela le
+lendemain des fêtes, et je ne saurais vous dire avec quelle sensibilité
+elle le reçut. Elle regardait une chose, en essayait une autre, me
+prenait les mains et me les baisait. Mais elle ne put jamais retenir ses
+larmes, quand elle vit les justes de ma fille. «Hé! lui dis-je, de quoi
+pleurez-vous? Est-ce que vous ne l'avez pas toujours été? _Il est
+vrai_,» me répondit-elle; puis elle ajouta: «À présent que j'espère être
+heureuse, il me semble que j'aurais de la peine à mourir. Maman, est-ce
+que cette chaleur de côté ne se dissipera point? Si l'on y mettait
+quelque chose?» Je suis charmée, monsieur, que vous ne désapprouviez pas
+mon projet, et que vous voyiez jour à le faire réussir. J'abandonne tout
+à votre prudence; mais je crois devoir vous avertir que M^me la marquise
+de T*** part pour la campagne, que M. A*** est inaccessible et revêche;
+que le secrétaire, fier du titre d'académicien qu'il a obtenu après
+vingt ans de sollicitations, s'en retourne en Bretagne, et que dans
+trois ou quatre mois d'ici[38] nous serons bien oubliés. Tout passe si
+vite d'intérêt dans ce pays-ci; on ne parle déjà plus guère de nous,
+bientôt on n'en parlera plus du tout.
+
+Ne craignez pas qu'elle égare l'adresse que vous lui avez envoyée. Elle
+n'ouvre pas une fois ses Heures pour prier, sans la regarder; elle
+oublierait plutôt son nom de Simonin que celui de M. Gassion. Je lui
+demandai si elle ne voulait pas vous écrire, elle me répondit qu'elle
+vous avait commencé une longue lettre qui contiendrait tout ce qu'elle
+ne pourrait guère se dispenser de vous dire, si Dieu lui faisait la
+grâce de guérir et de vous voir; mais qu'elle avait le pressentiment
+qu'elle ne vous verrait jamais. «Cela dure trop, maman, ajouta-t-elle,
+je ne profiterai ni de vos bontés ni des siennes: ou M. le marquis
+changera de sentiment, ou je n'en reviendrai pas.» «Quelle folie! lui
+dis-je. Savez-vous bien que si vous vous entretenez dans ces idées
+tristes, ce que vous craignez vous arrivera?» Elle dit: _Que la volonté
+de Dieu soit faite._ Je la priai de me montrer ce qu'elle vous avait
+écrit; j'en fus effrayée, c'est un volume, c'est un gros volume. «Voilà,
+lui dis-je en colère, ce qui vous tue.» Elle me répondit: «Que
+voulez-vous que je fasse? Ou je m'afflige, ou je m'ennuie.--Et quand
+avez-vous pu griffonner tout cela?--Un peu dans un temps, un peu dans un
+autre. Que je vive ou que je meure, je veux qu'on sache tout ce que j'ai
+souffert...» Je lui ai défendu de continuer. Son médecin en a fait
+autant. Je vous prie, monsieur, de joindre votre autorité à mes prières;
+elle vous regarde comme son cher maître, et il est sûr qu'elle vous
+obéira. Cependant comme je conçois que les heures sont bien longues pour
+elle, et qu'il faut qu'elle s'occupe, ne fût-ce que pour l'empêcher
+d'écrire davantage, de rêver et de se chagriner, je lui ai fait porter
+un tambour[39], et je lui ai proposé de commencer une veste pour vous.
+Cela lui a plu extrêmement, et elle s'est mise tout de suite à
+l'ouvrage. Dieu veuille qu'elle n'ait pas le temps de l'achever ici! Un
+mot, s'il vous plaît, qui défende d'écrire et de trop travailler.
+J'avais résolu de retourner ce soir à Versailles; mais j'ai de
+l'inquiétude: ce commencement de pulsation me chiffonne, et je veux être
+demain auprès d'elle lorsque son médecin reviendra. J'ai malheureusement
+quelque foi aux pressentiments des malades; ils se sentent. Quand je
+perdis M. Madin, tous les médecins m'assuraient qu'il en reviendrait; il
+disait, lui, qu'il n'en reviendrait pas; et le pauvre homme ne disait
+que trop vrai. Je resterai, et j'aurai l'honneur de vous écrire: s'il
+fallait que je la perdisse, je crois que je ne m'en consolerais jamais.
+Vous seriez trop heureux, vous, monsieur, de ne l'avoir point vue. C'est
+à présent que les misérables qui l'ont déterminée à s'enfuir sentent la
+perte qu'elles ont faite; mais il est trop tard.
+
+J'ai l'honneur d'être avec des sentiments de respect et de
+reconnaissance pour elle et pour moi, monsieur, votre très-humble et
+très-obéissante servante,
+
+_Signé_: MOREAU-MADIN.
+
+À Paris, ce 13 avril 1760.
+
+
+RÉPONSE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE À MADAME MADIN.
+
+Je partage, madame, avec une vraie sensibilité, votre inquiétude sur la
+maladie de M^lle Simonin. Son état infortuné m'avait toujours infiniment
+touché; mais le détail que vous avez eu la bonté de me faire de ses
+qualités et de ses sentiments, me prévient tellement en sa faveur, qu'il
+me serait impossible de n'y pas prendre le plus vif intérêt: ainsi, loin
+que je puisse changer de sentiments à son égard, chargez-vous, je vous
+prie, de lui répéter ceux que je vous ai marqués par mes lettres, et qui
+ne souffriront aucune altération. J'ai cru qu'il était prudent de ne lui
+point écrire, afin de lui ôter toute occasion de s'occuper à faire une
+réponse. Il n'est pas douteux que tout genre d'occupation lui est
+préjudiciable dans son état d'infirmité; et si j'avais quelque pouvoir
+sur elle, je m'en servirais pour le lui interdire. Je ne puis mieux
+m'adresser qu'à vous-même, madame, pour lui faire connaître ce que je
+pense à cet égard. Ce n'est pas que je ne fusse charmé de recevoir de
+ses nouvelles par elle-même; mais je ne pourrais approuver en elle une
+action de pure bienséance, qui pût contribuer au retardement de sa
+guérison. L'intérêt que vous y prenez, madame, me dispense de vous prier
+encore une fois de la modérer sur ce point. Soyez toujours persuadée de
+ma sincère affection pour elle, et de l'estime particulière, et de la
+considération véritable avec laquelle j'ai l'honneur d'être, madame,
+votre très-humble et très-obéissant serviteur.
+
+Ce 25 avril 1760.
+
+_P. S._ Incessamment j'écrirai à un de mes amis, à qui vous pourrez vous
+adresser pour M^me de T***[40]. Il se nomme M. Grimm, secrétaire des
+commandements de M. le duc d'Orléans, et demeure rue Neuve-de-Luxembourg,
+près la rue Saint-Honoré, à Paris. Je lui donnerai avis que vous prendrez
+la peine de passer chez lui, et lui marquerai que je vous ai d'extrêmes
+obligations, et que je ne désire rien tant que de vous en marquer ma
+reconnaissance. Il ne dîne pas ordinairement chez lui.
+
+
+LETTRE DE MADAME MADIN À M. LE MARQUIS DE CROISMARE.
+
+Monsieur, combien j'ai souffert depuis que je n'ai eu l'honneur de vous
+écrire! Je n'ai jamais pu prendre sur moi de vous faire part de ma
+peine, et j'espère que vous me saurez gré de n'avoir pas mis votre âme
+sensible à une épreuve aussi cruelle. Vous savez combien elle m'était
+chère. Imaginez-vous, monsieur, que je l'aurai vue près de quinze jours
+de suite pencher vers sa fin, au milieu des douleurs les plus aiguës.
+Enfin, Dieu a pris, je crois, pitié d'elle et de moi. La pauvre
+malheureuse est encore; mais ce ne peut être pour longtemps. Ses forces
+sont épuisées, elle ne parle presque plus, ses yeux ont peine à
+s'ouvrir. Il ne lui reste que sa patience, qui ne l'a point abandonnée.
+Si celle-là n'est pas sauvée, que deviendrons-nous? L'espoir que j'avais
+de sa guérison a disparu tout à coup. Il s'était formé un abcès au côté,
+qui faisait un progrès sourd depuis sa chute. Elle n'a pas voulu
+souffrir qu'on l'ouvrît à temps, et quand elle a pu s'y résoudre, il
+était trop tard. Elle sent arriver son dernier moment; elle m'éloigne;
+et je vous avoue que je ne suis pas en état de soutenir ce spectacle.
+Elle fut administrée hier entre dix et onze heures du soir. Ce fut elle
+qui le demanda. Après cette triste cérémonie, je restai seule à côté de
+son lit. Elle m'entendit soupirer, elle chercha ma main, je la lui
+donnai; elle la prit, la porta contre ses lèvres, et m'attirant vers
+elle, elle me dit, si bas que j'avais peine à l'entendre: «Maman, encore
+une grâce.
+
+--Laquelle, mon enfant?
+
+--Me bénir, et vous en aller.»
+
+Elle ajouta: «Monsieur le marquis... ne manquez pas de le remercier.»
+
+Ces paroles auront été ses dernières. J'ai donné des ordres, et je me
+suis retirée chez une amie, où j'attends de moment en moment. Il est une
+heure après minuit. Peut-être avons-nous à présent une amie au ciel.
+
+Je suis avec respect, monsieur, votre très-humble et très-obéissante
+servante,
+
+_Signé_: MOREAU-MADIN.
+
+La lettre précédente est du 7 mai; mais elle n'était point datée.
+
+
+LETTRE DE MADAME MADIN À M. LE MARQUIS DE CROISMARE.
+
+La chère enfant n'est plus; ses peines sont finies; et les nôtres ont
+peut-être encore longtemps à durer. Elle a passé de ce monde dans celui
+où nous sommes tous attendus, mercredi dernier, entre trois et quatre
+heures du matin. Comme sa vie avait été innocente, ses derniers instants
+ont été tranquilles, malgré tout ce qu'on a fait pour les troubler.
+Permettez que je vous remercie du tendre intérêt que vous avez pris à
+son sort; c'est le seul devoir qui me reste à lui rendre. Voilà toutes
+les lettres dont vous nous avez honorées. J'avais gardé les unes, et
+j'ai trouvé les autres parmi des papiers qu'elle m'a remis quelques
+jours avant sa mort; ils contiennent, à ce qu'elle m'a dit, l'histoire
+de sa vie chez ses parents et dans les trois maisons religieuses où elle
+a demeuré, et ce qui s'est passé après sa sortie. Il n'y a pas
+d'apparence que je les lise sitôt: je ne saurais rien voir de ce qui lui
+appartenait, rien même de ce que mon amitié lui avait destiné, sans
+ressentir une douleur profonde.
+
+Si je suis assez heureuse, monsieur, pour vous être utile, je serai
+très-flattée de votre souvenir.
+
+Je suis, avec les sentiments de respect et de reconnaissance qu'on doit
+aux hommes miséricordieux et bienfaisants, monsieur, votre très-humble
+et très-obéissante servante,
+
+_Signé_: MOREAU-MADIN.
+
+Ce 10 mai 1760.
+
+
+LETTRE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE À MADAME MADIN.
+
+Je sais, madame, ce qu'il en coûte à un coeur sensible et bienfaisant de
+perdre l'objet de son attachement, et l'heureuse occasion de lui
+dispenser des faveurs si dignement acquises, et par l'infortune, et par
+les aimables qualités, telles qu'ont été celles de la chère demoiselle
+qui cause aujourd'hui vos regrets. Je les partage, madame, avec la plus
+tendre sensibilité. Vous l'avez connue, et c'est ce qui vous rend sa
+séparation plus difficile à supporter. Sans avoir eu cet avantage, ses
+malheurs m'avaient vivement touché, et je goûtais par avance le plaisir
+de pouvoir contribuer à la tranquillité de ses jours. Si le ciel en a
+ordonné autrement, et a voulu me priver de cette satisfaction tant
+désirée, je dois l'en bénir; mais je ne puis y être insensible. Vous
+avez du moins la consolation d'en avoir agi à son égard avec les
+sentiments les plus nobles et la conduite la plus généreuse. Je les ai
+admirés, et mon ambition eût été de vous imiter. Il ne me reste plus que
+le désir ardent d'avoir l'honneur de vous connaître, et de vous exprimer
+de vive voix combien j'ai été enchanté de votre grandeur d'âme, et avec
+quelle considération respectueuse j'ai l'honneur d'être, madame, votre
+très-humble et très-obéissant serviteur.
+
+Ce 18 mai 1760.
+
+_P. S._ Tout ce qui a rapport à la mémoire de notre infortunée m'est
+devenu extrêmement cher; ne serait-ce point exiger de vous un trop grand
+sacrifice, que celui de me communiquer les petits mémoires qu'elle a
+faits de ses différents malheurs? Je vous demande cette grâce, madame,
+avec d'autant plus de confiance, que vous m'aviez annoncé que je pouvais
+y avoir quelque droit. Je serai fidèle à vous les renvoyer, ainsi que
+toutes vos lettres, par la première occasion, si vous le jugez à propos.
+Vous auriez la bonté de me les envoyer par le carrosse de voiture de
+Caen, qui loge _au Grand-Cerf_, rue Saint-Denis, à Paris, et part tous
+les lundis.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi finit l'histoire de l'infortunée soeur Suzanne Saulier, dite
+Simonin dans son histoire et dans cette correspondance. Il est bien
+triste que les mémoires de sa vie n'aient pas été mis au net; ils
+auraient formé une lecture très-intéressante. Après tout, M. le marquis
+de Croismare doit savoir gré à la perfidie de ses amis de lui avoir
+fourni une occasion de secourir l'infortune avec une noblesse, un
+intérêt, une simplicité vraiment dignes de lui: le rôle qu'il joue dans
+cette correspondance n'est pas le moins touchant du roman.
+
+On nous blâmera, peut-être, d'avoir inhumainement hâté la fin de soeur
+Suzanne, mais ce parti était devenu nécessaire à cause des avis que nous
+reçûmes du château de Lasson, qu'on y meublait un appartement pour
+recevoir M^lle de Croismare, que son père voulait faire sortir du
+couvent, où elle avait été depuis la mort de sa mère. Ces avis
+ajoutaient qu'on attendait de Paris une femme de chambre, qui devait en
+même temps jouer le rôle de gouvernante auprès de la jeune personne, et
+que M. de Croismare s'occupait d'ailleurs à pourvoir la bonne qui avait
+été jusqu'alors auprès de sa fille. Ces avis ne nous laissèrent pas le
+choix sur le parti qui nous restait à prendre; et ni la jeunesse, ni la
+beauté, ni l'innocence de soeur Suzanne, ni son âme douce, sensible et
+tendre, capable de toucher les coeurs les moins enclins à la compassion,
+ne purent la sauver d'une mort inévitable. Mais comme nous avions tous
+pris les sentiments de M^me Madin pour cette intéressante créature, les
+regrets que nous causa sa mort ne furent guère moins vifs que ceux de
+son respectable protecteur.
+
+ * * * * *
+
+S'il se trouve quelques contradictions légères entre le récit et les
+mémoires, c'est que la plupart des lettres sont postérieures au roman,
+et l'on conviendra que s'il y eut jamais une préface utile, c'est celle
+qu'on vient de lire, et que c'est peut-être la seule dont il fallait
+renvoyer la lecture à la fin de l'ouvrage.
+
+
+QUESTION AUX GENS DE LETTRES.
+
+M. Diderot, après avoir passé des matinées à composer des lettres bien
+écrites, bien pensées, bien pathétiques, bien romanesques, employait des
+journées à les gâter en supprimant, sur les conseils de sa femme et de
+ses associés en scélératesse, tout ce qu'elles avaient de saillant,
+d'exagéré, de contraire à l'extrême simplicité et à la dernière
+vraisemblance; en sorte que si l'on eût ramassé dans la rue les
+premières, on eût dit: «Cela est beau, fort beau...» et que si l'on eût
+ramassé les dernières, on eût dit: «Cela est bien vrai...» Quelles sont
+les bonnes? Sont-ce celles qui auraient peut-être obtenu l'admiration?
+ou celles qui devaient certainement produire l'illusion[41]?
+
+
+
+
+NOTE
+
+
+Comme on l'a vu dans l'article de de Vaines sur _la Religieuse_ (_Notice
+préliminaire_) et comme on le verra dans l'avertissement de Naigeon qui
+va suivre, l'éditeur fut assez généralement blâmé d'avoir joint au roman
+la seconde partie où Grimm explique les motifs qui portèrent Diderot à
+l'écrire et les circonstances dans lesquelles il fut composé. Ces
+reproches, avons-nous dit, ne nous paraissent pas fondés. Est-ce parce
+qu'aujourd'hui la critique a complètement renversé son objectif? Cela
+est bien possible. Mais la critique a-t-elle eu raison de changer ainsi?
+Voilà ce qu'il faudrait discuter longuement. Nous nous bornerons à
+approuver la critique et nous aurons, sans aucun doute, de notre parti
+tous les lecteurs qui sont plus amis de la vérité que de Platon. On va
+lire les objections de Naigeon. Il les avait placées en tête de
+l'addition de Grimm, afin de leur donner plus de force en prévenant le
+public. Nous les avons placées après, par la même tactique, afin de leur
+enlever un peu de leur portée, en laissant au public le soin de se faire
+sa propre opinion. Tous les lecteurs non prévenus n'auront vu, bien
+certainement, dans cette annexe, que ce que Grimm y voyait lui-même: une
+partie du roman qui explique l'autre, comme le fait une préface, et qui
+était la seule préface qu'il fallût au livre, une fois lu. Qui
+cherchons-nous ici? Nous cherchons Diderot. Où le trouvons-nous? Nous le
+trouvons surtout dans cette préface-annexe. La prétention de Naigeon et
+des critiques qui l'ont suivi, de vouloir transformer _la Religieuse_ en
+un document historique est insensée. Ce roman est plus que de
+l'histoire, et en le réduisant au rôle d'un mémoire destiné à un avocat
+on l'amoindrit en voulant le grandir. L'illusion que pensaient maintenir
+Naigeon et de Vaines aurait-elle pu durer? Voilà ce que ces critiques
+auraient dû d'abord se demander. Quand ils auraient été convaincus du
+contraire, n'auraient-ils pas été forcés d'avouer qu'ils avaient voulu
+jouer le rôle de trompeurs? Et combien ce rôle est-il odieux! Nous
+aimons mieux la franchise de Grimm. L'aveu que _la Religieuse_ est une
+oeuvre d'art ne diminue pas l'artiste, ce nous semble, et ne diminue pas
+non plus l'effet que cette oeuvre devait produire, puisque l'artiste a
+pris pour guide la stricte réalité.
+
+Nous pouvons lire maintenant Naigeon, non pas seulement pour ce qu'il
+dit de _la Religieuse_, mais pour les singulières théories qu'il émet
+sur le rôle de l'éditeur; théories qu'il n'a heureusement pas pu mettre
+en pratique, et que ses successeurs n'ont heureusement pas non plus
+prises au sérieux, car elles nous auraient privés de la plupart des
+oeuvres posthumes de Diderot, c'est-à-dire de la meilleure partie de son
+bagage philosophique et littéraire.
+
+Voici l'avertissement de l'édition de 1798:
+
+ * * * * *
+
+«Les lettres suivantes[42] ne se trouvent point dans le manuscrit
+autographe de _la Religieuse_; et je les aurais certainement
+retranchées, si j'avais été le premier éditeur de ce roman. Il m'a
+toujours semblé que cette espèce de canevas, sur lequel l'imagination
+vive et brillante de Diderot a brodé avec beaucoup d'art, et souvent
+avec un goût exquis, cet ouvrage si intéressant, devait disparaître
+entièrement sous l'ingénieux tissu auquel il sert de fond, et ne laisser
+voir que ce résultat important. S'il est vrai, comme on n'en peut
+douter, que dans tous nos plaisirs, même les plus délicieux et les plus
+substantiels, si j'ose m'exprimer ainsi, il entre toujours un peu
+d'illusion, s'ils se prolongent et s'accroissent même pour nous, en
+raison de la force et de la durée de ce prestige enchanteur; en nous
+l'ôtant, on détruit en nous une source féconde de jouissances diverses,
+et peut-être même une des causes les plus actives de notre bonheur: il
+en est de nous, à cet égard, comme de ce fou d'Argos, que ses amis
+rendirent malheureux[43], en le guérissant de sa folie. Il y a tant de
+points de vue divers, sous lesquels on peut considérer le même objet! et
+les hommes, en général, sont si diversement affectés des mêmes choses et
+souvent des mêmes mots, que ces lettres n'ont pas produit sur quelques
+lecteurs l'impression que j'en ai reçue. Cette différente manière de
+sentir et de voir ne m'a point étonné: j'en ai seulement conclu que mon
+premier jugement, ainsi que cela est toujours nécessaire pour éviter
+l'erreur, devait être soumis à une nouvelle révision. J'ai donc relu ces
+lettres de suite, afin d'en mieux prendre l'esprit, et d'en voir, pour
+ainsi dire, tout l'effet d'un coup d'oeil: et je persiste à croire que,
+lues avant ou après le drame dont elles sont la fable, elles en
+affaiblissent également l'intérêt, et lui font perdre ce caractère de
+vérité si difficile à saisir dans tous les arts d'imitation, et qui
+distingue particulièrement cet ouvrage de Diderot. Quoique, dans toutes
+les matières qui sont l'objet des connaissances humaines, le
+raisonnement, l'observation, l'expérience ou le calcul doivent seuls
+être consultés; quoique les autorités, quelle qu'en soit la source,
+soient en général assez insignifiantes aux yeux du philosophe, et
+doivent être employées dans tous les cas avec autant de sobriété que de
+circonspection et de choix, je dirai néanmoins que le suffrage de
+Diderot semble devoir être ici de quelque poids; on doit naturellement
+supposer que le parti auquel il s'est enfin arrêté, lui a paru en
+dernière analyse le plus propre à produire un grand effet: or, il a
+supprimé ces lettres, comme après la construction d'un édifice on
+détruit l'échafaud qui a servi à relever. Elles ne font point partie du
+manuscrit de _la Religieuse_[44], qu'il m'a remis plusieurs mois avant
+sa mort, quoique ce manuscrit, qui a servi de copie pour la collection
+générale de ses oeuvres, soit d'ailleurs chargé d'un grand nombre de
+corrections, et de deux additions très-importantes qui ne se trouvent
+point dans la première édition.
+
+«Je sais que le commun des lecteurs (et à cet égard, comme à beaucoup
+d'autres, le public est plus ou moins peuple) veut avoir indistinctement
+tout ce qu'un auteur célèbre a écrit; ce qui est presque aussi ridicule
+que de vouloir savoir tout ce qu'il a fait et tout ce qu'il a dit dans
+le cours de sa vie; mais il faut avouer aussi que la cupidité et le
+mauvais goût des éditeurs n'ont pas peu contribué à corrompre, à cet
+égard, l'esprit public. On a dit d'eux qu'_ils vivaient des sottises des
+morts_; et cela n'est que trop vrai. Manquant, en général, de cette
+espèce de tact et d'instinct qui fait découvrir une belle page, une
+belle ligne partout où elle se trouve; plus occupés surtout de grossir
+le nombre des volumes que du soin de la gloire de celui dont ils
+publient les ouvrages, ils recueillent avidement et avec le même respect
+tout ce qu'il a produit de bon, de médiocre et de mauvais; ils enlèvent
+en même temps, pour me servir de l'expression de l'ancien poëte, la
+paille, la balle, la poussière et le grain; _rem auferunt cum
+pulvisculo_. Voltaire, qui aperçoit, qui saisit d'un coup d'oeil si
+juste et si prompt le côté ridicule des personnes et des choses;
+Voltaire, qui a l'art si difficile et si rare de dire tout avec grâce,
+compare finement la manie des éditeurs à celle des sacristains. «Tous,
+dit-il, rassemblent des guenilles qu'ils veulent faire révérer. Mais on
+ne doit imprimer d'un auteur que ce qu'il a écrit de digne d'être lu.
+Avec cette règle honnête il y aurait moins de livres et plus de goût
+dans le public[45].» Convaincu depuis longtemps de la vérité de cette
+observation, je n'ai pu voir sans peine qu'on imprimât _la Religieuse_
+et _Jacques le Fataliste_ avec tous les défauts qui les déparent plus ou
+moins aux yeux des lecteurs d'un goût sévère et délicat. Un éditeur qui,
+sans avoir connu personnellement Diderot, n'aurait eu pour chérir, pour
+respecter sa mémoire, d'autres motifs que les progrès qu'il a fait faire
+à la raison, à l'esprit philosophique, et la forte impulsion qu'il a
+donnée à son siècle; en un mot, un éditeur tel qu'Horace nous peint[46]
+un excellent critique, et tel que Diderot même le désirait, parce qu'il
+en sentait vivement le besoin, aurait réduit _Jacques le Fataliste_ à
+cent pages, ou peut-être même il ne l'eût jamais publié. Mon dessein
+n'est point d'anticiper ici sur le jugement que j'ai porté ailleurs[47]
+de ces deux contes de Diderot, et en général de tous ses manuscrits; je
+dirai seulement que _Jacques le Fataliste_ est un de ceux où il y avait
+le plus à élaguer, ou plutôt à abattre. Il n'en fallait conserver que
+l'épisode de madame de La Pommeraye, qui seul aurait fait un conte
+charmant, du plus grand intérêt, et d'un but très-moral. Ce n'est pas
+que dans ce même roman, dont _Jacques_ est le héros, on ne trouve ça et
+là des réflexions très-fines, souvent profondes, telles enfin qu'on les
+peut attendre d'un esprit ferme, étendu, hardi, et qui sait généraliser
+ses idées. Mais ces réflexions si philosophiques, placées dans la bouche
+d'un valet, tel qu'il n'en exista jamais; amenées d'ailleurs peu
+naturellement, et n'étant point liées à un sujet grave, dont toutes les
+parties fortement enchaînées entre elles s'éclaircissent, se fortifient
+réciproquement, et forment un tout, un système UN, n'ont fait aucune
+sensation. Ce sont quelques paillettes d'or éparses, enfouies dans un
+fumier où personne assurément ne sera tenté de les chercher; et, par
+cela même, des idées isolées, stériles et perdues[49].
+
+«Au reste, si je pense que pour l'intérêt même de la gloire de Diderot,
+il fallait jeter au feu les trois quarts de _Jacques le Fataliste_, et
+que les règles inflexibles du goût et de l'honnête en imposaient même
+impérieusement la loi à l'anonyme qui a publié le premier ce roman, je
+n'aurais supprimé de _la Religieuse_ que la peinture très-fidèle, sans
+doute, mais aussi très-dégoûtante des amours infâmes de la supérieure.
+Les divers moyens qu'elle emploie pour séduire, pour corrompre une jeune
+enfant, dont tout lui faisait un devoir sacré de respecter la candeur et
+l'innocence; cette description vive et animée de l'ivresse, du trouble
+et du désordre de ses sens à la vue de l'objet de sa passion criminelle;
+en un mot, ce tableau hideux et vrai d'un genre de débauche, d'ailleurs
+assez rare, mais vers lequel la seule curiosité pourrait entraîner avec
+violence une âme mobile, simple et pure, ne peut jamais être sans danger
+pour les moeurs et pour la santé; et quand il ne ferait qu'échauffer
+l'imagination, éveiller le tempérament, de tous les maîtres le plus
+impérieux, le plus absolu, et le mieux obéi, et hâter, dans quelques
+individus plus sensibles, plus irritables, ce moment d'orgasme marqué
+par la nature, où le désir, le besoin général et commun de jouir et de
+se propager, précipite avec fureur un sexe vers l'autre, ce serait
+encore un grand mal. J'en ai souvent fait l'observation à Diderot; et je
+dois dire ici, pour disculper à cet égard ce philosophe, que, frappé des
+raisons dont j'appuyais mon opinion, il était bien déterminé à faire à
+la décence, à la pudeur et aux convenances morales, ce sacrifice de
+quelques pages froides, insignifiantes et fastidieuses pour l'homme,
+même le plus dissolu, et révoltantes ou inintelligibles pour une femme
+honnête. Il est certain que l'ouvrage ainsi épuré n'aurait rien perdu de
+son effet. Alors la mère la plus réservée, la plus sévère, en eût
+prescrit sans crainte la lecture à sa fille[50]; et le but de l'auteur
+eût été pleinement rempli.
+
+«Ces retranchements, que _Jacques le Fataliste_ et _la Religieuse_
+semblent exiger, et dont, si je ne me trompe, on sentira d'autant plus
+la nécessité, qu'on aura soi-même un goût plus sûr, un tact plus fin et
+plus exquis des convenances et du beau, seraient aujourd'hui
+très-inutiles. La première impression, toujours si difficile à effacer,
+est faite; et tout l'art, tout le talent de Diderot, appliqués à la
+correction, au perfectionnement de ces deux contes, ne pourraient ni la
+détruire, ni même l'affaiblir dans l'esprit de la plupart des lecteurs.
+Les uns, par cette étrange manie[51] d'avoir sans exception tous les
+ouvrages d'un philosophe, d'un poëte, ou d'un littérateur illustre; les
+autres, par humeur ou par envie, et par ce besoin plus ou moins vif
+qu'ont tous les hommes médiocres de se consoler de leur nullité, en
+dépréciant les plus grands génies, et en recherchant curieusement leurs
+fautes, s'obstineraient à redemander _la Religieuse_ et _Jacques le
+Fataliste_ tels qu'on les avait d'abord publiés; et bientôt ces presses,
+aujourd'hui si multipliées, et qui semblent avoir pris pour leur devise
+commune, _Rem, rem, quocumque modo, rem_, rouleraient de toutes parts
+pour reproduire ces romans dans l'état informe où Diderot, atteint tout
+à coup d'une maladie chronique qui l'a conduit lentement et par un
+affaiblissement successif au tombeau, a été forcé de les laisser.
+
+«Ces différentes considérations, sur lesquelles il suffit de s'arrêter
+un moment pour en sentir la force, m'ont déterminé à ne rien retrancher
+des deux romans dont il est question. Je les publie seulement ici plus
+corrects et plus complets qu'ils ne le sont dans la première édition, et
+revus partout avec une attention scrupuleuse sur les manuscrits de
+l'auteur, ou sur des copies très-exactes corrigées de sa main. Enfin,
+pour tranquilliser ceux qui se sont plu aux peintures lascives, aux
+détails licencieux, et quelquefois orduriers que Diderot s'est trop
+souvent permis dans _Jacques le Fataliste_, je leur déclare que ces
+passages mêmes que l'auteur trouvait très-plaisants, et qui ne sont que
+sales, n'ont pas même été adoucis; de sorte qu'ils pourront dire de
+cette édition ce que l'abbé Terrasson disait de celle du _Nouveau
+Testament_ du P. Quesnel[52], que c'était _un bon livre, où le scandale
+du texte était conservé dans toute sa pureté_.»
+
+ * * * * *
+
+Cette conclusion de Naigeon ne détruit-elle pas toute son argumentation
+précédente, et n'est-on pas tenté de ne voir, dans ses scrupules, qu'une
+revanche d'éditeur devancé?
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1] Ce décret fut promulgué le 27 février 1790.
+
+[2] Par C.-F. Kramer, in-8º; Riga, 1797.
+
+[3] C'est ce qui est arrivé pour l'édition de la _Religieuse_ de M.
+Génin, dans les _OEuvres choisies_ de Diderot (in-18, Firmin Didot,
+1856). Les points qui remplacent certains passages, ces points
+mystérieux, paraissent gros d'horreurs et de monstruosités, et,
+certes, font plus rêver les jeunes gens que ne le ferait le texte
+même. Il en est de ces réticences maladroites comme des questions
+inconsidérées des confesseurs.
+
+[4] Nous supposons que cet A cache Andrieux, alors un des principaux
+rédacteurs de la _Décade_; mais, en retrouvant la conclusion de
+l'article dans la _Nouvelle Bibliothèque d'un homme de goût_ (1810,
+t. V, p. 84), nous devons nous demander si son véritable auteur ne
+serait pas A.-A. Barbier, qui n'aurait modifié, sous l'Empire, sa
+première rédaction qu'en la condensant et en écrivant «hommes sages»
+à la place de «philosophes.»
+
+[5] Célèbre maître de danse, déjà nommé.
+
+[6] VARIANTE: Toussé.
+
+[7] VARIANTE: J'allais les porter.
+
+[8] VARIANTE: Que la nuit qui précéda fut terrible pour moi!
+
+[9] Dans un _Essai sur les Fêtes nationales_, an II (1794),
+Boissy-d'Anglas dit que Diderot n'a jamais pu voir sans
+attendrissement, sans un sentiment de respect, d'admiration, la
+procession de la Fête-Dieu.
+
+[10] VARIANTE: Que je n'osais la regarder.
+
+[11] L'abbaye de Longchamp attirait les Parisiens les mercredi, jeudi
+et vendredi de la semaine sainte par ses offices chantés. La
+supérieure, qui mettait de la coquetterie à avoir les plus belles
+voix, n'hésitait pas à emprunter, pour ces circonstances, les
+choeurs de l'Opéra. La Le Maure, dont parle Diderot dans les _Bijoux
+indiscrets_, avait fait profession dans cette maison, et y revoyait
+ainsi une fois par an ses anciennes compagnes.
+
+[12] Air de Telaïre, dans _Castor et Pollux_, tragédie lyrique de
+Bernard, musique de Rameau (1737). Il était chanté par M^lle
+Arnould.
+
+[13] Au cachot qu'on nommait _in pace_.
+
+[14] Avocat célèbre de l'époque.
+
+[15] L'ennemi intime de Bordeu.
+
+[16] De cet endroit jusqu'à: «On est très-mal avec ces femmes-là...»
+M. Génin met des points.
+
+[17] M. Génin supprime la suite de cet épisode, sauf deux fragments
+insignifiants, jusqu'à la confession de la supérieure, qui n'a plus,
+naturellement, de raison d'être. Il eût mieux valu supprimer tout ce
+qui concerne le couvent de Sainte-Eutrope. Mais le sentiment de la
+justice ne perd jamais entièrement ses droits, et après avoir fait
+remarquer qu'il suit, dans son expurgation, les avis de Naigeon,
+M. Génin ne peut s'empêcher d'ajouter: «Il faut cependant faire
+observer l'art prodigieux avec lequel Diderot a sauvé l'innocence
+de son héroïne. L'intérêt du roman était à ce prix. Soeur
+Sainte-Suzanne traverse donc cet horrible bourbier sans être
+maculée, sans se douter même du danger qu'elle a couru.» Et nous
+ajouterons: Sans que les lecteurs vraiment innocents puissent
+eux-mêmes s'en douter.
+
+[18] Ce mot si heureux, dont l'effet est si dramatique, et qu'on peut
+même appeler un de ces mots _trouvés_, que l'homme de génie regarde
+avec raison comme une bonne fortune, et pour ainsi dire comme une
+espèce d'inspiration, toutes les fois qu'il le rencontre, n'est pas
+de l'invention de Diderot. Il lui a été donné par M^me d'Holbach,
+qu'il consultait sur la manière dont il commencerait la confession
+de la supérieure, et qui, surprise de son embarras et de le voir
+ainsi arrêté depuis plus d'un mois dans une route où elle
+n'apercevait pas le plus léger obstacle, lui dit, sur le simple
+exposé des faits précédents: «Il n'y a pas ici à choisir entre
+plusieurs débuts, également heureux. Il n'y a qu'une seule manière
+d'être vrai. Votre supérieure n'a qu'un mot à dire, et ce mot, le
+voici: _Mon père, je suis damnée._» Ce mot, qui, dans la
+circonstance donnée, paraît être, en effet, le véritable accent de
+la passion, le mot de la nature, devait plaire à Diderot par sa
+justesse et sa simplicité. Il en fut fortement frappé, et il se
+plaisait à citer cet exemple de l'extrême finesse de tact et
+d'instinct de certaines femmes: il croyait même, et avec raison, ce
+me semble, que ce mot, dont il n'oubliait jamais de faire honneur à
+son auteur, était un de ceux que l'homme qui connaîtrait le mieux la
+nature humaine chercherait peut-être inutilement, et qui ne
+pouvaient être trouvés que par une femme. Cette anecdote, peu
+connue, m'a paru curieuse sous plusieurs rapports, et j'ai cru
+devoir la consigner ici. (Note de Naigeon.)
+
+[19] Les lettres attribuées ici au marquis de Croismare, le seul de
+tous les acteurs de ce drame qui ne fût pas dans le secret de la
+plaisanterie, sont véritablement de cet homme honnête, sensible et
+bienfaisant. Ceux qui l'ont connu y retrouveront partout la candeur
+et la simplicité de son âme. Les autres lettres, où l'on remarque de
+même un grand caractère de vérité, mais qui n'est que l'heureux
+effet de l'art et du talent, sont de Diderot, à l'exception de
+quelques lignes que lui ont fournies Grimm et M^me d'Épinay.
+C'est chez cette femme, amie des lettres, et qui les cultivait,
+que s'ourdissait gaiement, et par un motif d'une honnêteté
+très-délicate, toute la trame de cet ingénieux roman, où le bon et
+vertueux Croismare joue un si beau rôle. Ses amis, dont il
+embellissait la société par les grâces et l'originalité de son
+esprit, le voyaient avec peine confiné depuis deux ans dans sa
+terre, et presque résolu à s'y fixer tout à fait. Cette longue
+absence et ce projet d'une retraite totale les affligeaient
+également; et ils imaginèrent ce moyen de le tirer d'une solitude
+pour laquelle, d'ailleurs, son âme aimante, active et douce n'était
+point fait. Mais l'intérêt qu'ils lui inspirèrent pour la jeune
+religieuse devenant très-vif, ils furent obligés de la faire mourir,
+et de terminer ainsi un roman qui n'avait pour but que de le ramener
+au milieu d'eux, en lui offrant une occasion de secourir la vertu
+malheureuse, et de faire une bonne action de plus. Voyez, dans cette
+première lettre, qui est de Grimm, d'autres détails relatifs au
+marquis de Croismare et à la prétendue religieuse. (Note de
+Naigeon.) Voyez aussi notre _Notice préliminaire_ de la
+_Religieuse_.
+
+[20] Pour cet EXTRAIT, nous avons suivi le texte que nous ont fourni
+les deux volumes de passages supprimés de la _Correspondance_ de
+Grimm, dont nous avons déjà parlé (t. I, p. LXVI, note), et qui se
+trouvent à la bibliothèque de l'Arsenal. Il nous a paru de beaucoup
+préférable à la version reproduite jusqu'à présent, en ce qu'il
+comporte, outre des changements heureux dans la forme, des passages
+nouveaux qui ont leur importance. Nous engageons les lecteurs qui
+voudraient constater ces différences, que nous n'avons pas voulu
+toutes indiquer dans nos notes, pour ne pas les multiplier outre
+mesure, à comparer les deux rédactions.
+
+[21] _Mélanie_, drame de La Harpe, dont le sujet est aussi les
+malheurs d'une religieuse malgré elle, fut représentée en 1770. À
+cette époque, la _Religieuse_ de Diderot n'était connue que par les
+manuscrits qui pouvaient courir clandestinement. Si La Harpe en
+avait connaissance, c'est ce que nous n'oserions décider. Mais il
+est bizarre de voir ce critique, dans son étude sur Diderot, qu'il
+combat à propos de tout ce qu'il a fait et surtout de ce qu'il n'a
+pas fait, rester muet sur ce roman, quoiqu'il n'oublie pas _Jacques
+le Fataliste_, publié à la même époque.
+
+[22] Cabaretier, aux Porcherons, qui fut le héros d'une assez
+singulière aventure. Il avait signé un engagement avec un
+entrepreneur de spectacle forain, quand il lui vint des scrupules
+religieux. Procès; et intervention du clergé, qui prétendit qu'on ne
+pouvait forcer un homme à se damner malgré lui. Cette prétention en
+matière de contrats ne fut pas admise, et Ramponeau, pour ne pas
+être damné, dut financer.
+
+[23] Voyez, t. IV, _Cinqmars et Derville_, dialogue; et ci-après: le
+_Neveu de Rameau_ et la _Correspondance_.
+
+[24] Dans la rédaction que nous suivons, _M. Diderot_ est partout
+substitué au _Nous_ des éditions précédentes. Il devient l'âme de
+cette intrigue, comme de celle qu'il a mise en scène dans: _Est-il
+bon, est-il méchant?_
+
+[25] Nous retrouverons M. d'Alainville dans la _Correspondance_.
+L'anecdote est inédite.
+
+[26] Cette parenthèse (inédite et peu claire) serait-elle de Suard?
+
+[27] Manque dans les précédentes éditions.
+
+[28] Cette double erreur, d'orthographe et de qualification, est
+expliquée quelques lignes plus bas.
+
+[29] Les éditions connues mettent: _un Savoyard_.
+
+[30] Ceci et la plus grande partie de ce qui suit ne se trouvent pas
+dans le manuscrit de l'Arsenal, mais on y lit en note: «Cette lettre
+se trouve plus étendue à la fin du roman, où M. Diderot l'inséra
+lorsque après un oubli de vingt et un ans, cette ébauche informe lui
+étant tombée sous la main, il se détermina à la retoucher.»
+
+[31] Les éditions connues écrivent: SUZANNE DE LA MARRE.
+
+[32] Les éditions connues mettent: Fleury. Ici, nous devons supposer,
+_Tencin_.
+
+[33] VARIANTE: «Castries, qui est Fleury de son nom...» Lisons, comme
+ci-dessus, _Tencin_.
+
+[34] VARIANTE: «Cette dame, qu'on dit compatissante, eût agi auprès de
+son mari ou de M. le duc de Fleury son frère, et...»
+
+[35] VARIANTE: «... ni M. le marquis de Castries, ni madame son
+épouse...»
+
+[36] VARIANTE: «... auprès de M^me de Castries ou de monsieur son
+mari.»
+
+[37] VARIANTE: «de Castries.»
+
+[38] VARIANTE: «... M. le marquis de Castries fera la campagne, et
+qu'on part, que M^me de Castries ira dans ses terres, et que dans
+sept ou huit mois d'ici...» En remplaçant _Castries_ par _Tencin_,
+le secrétaire, «fier du titre d'académicien,» si longtemps
+sollicité, devient l'abbé Trublet, reçu en 1761.
+
+[39] À broder.
+
+[40] VARIANTE: «de Castries.»
+
+[41] Les deux derniers alinéas sont inédits.
+
+[42] Nous avons dit que Naigeon avait placé cet avis avant l'extrait
+de la _Correspondance_ de Grimm.
+
+[43]
+
+ ......... Pol, me occidistis, amici,
+ Non servastis, ait, cui sic extorta voluptas,
+ Et demptus per vim mentis gratissimus error.
+
+HORAT. _Epist._ lib. II, epist. II, vers. 138 et seq.
+
+(Note de Naigeon.)
+
+[44] Elles ne pouvaient en faire partie, puisque l'assemblage des
+divers morceaux de cet _échafaud_, pour parler comme Naigeon, est dû
+à Grimm et non à Diderot.
+
+[45] Avec cette règle, il n'y aurait que des morceaux choisis suivant
+le goût de l'éditeur, et il n'y aurait ni respect du public, qu'on
+n'a pas le droit de supposer incapable de faire un choix de
+lui-même, ni exact portrait de l'auteur, auquel l'un des
+commentateurs enlèverait le nez (_Bijoux indiscrets_, t. IV, p.
+297), tandis que l'autre lui mettrait une perruque, comme le fit
+M^me Geoffrin pour un buste de Diderot (par Falconet) qui décorait
+son salon.
+
+[46]
+
+ Vir bonus et prudens versus reprehendet inertes;
+ Culpabit duros; incomptis allinet atrum
+ Transverso calamo signum: ambitiosa recidet
+ Ornamenta; parum claris lucem dare coget;
+ Arguet ambiguè dictum; mutanda notabit.
+ Fiet Aristarchus; nec dicet: Cur ego amicum
+ Offendam in nugis? hae nugae seria ducent
+ In mala derisum semel, exceptumque sinistrè.
+
+HORAT. _De Art. poet._, vers. 445 et seq.
+
+(Note de Naigeon.)
+
+[47] Voyez les _Mémoires historiques et philosophiques sur la
+vie et les ouvrages de Diderot_. Ce volume, qui pourra servir
+d'introduction à l'édition que je publie de ses ouvrages, sera
+très-incessamment sous presse[48]. (Note de Naigeon.)
+
+[48] Des circonstances indépendantes de la volonté de Naigeon l'ont
+empêché de publier ces Mémoires. (Note de l'édition BRIÈRE.)--Ils
+font partie de l'édition Brière.
+
+[49] Ce qui veut dire qu'étant donné un fumier où il y a des perles,
+il vaut mieux tout détruire, perles et fumier, et défendre à Virgile
+de fouiller dans Ennius.
+
+[50] Nous croyons que Naigeon s'illusionne ici, et peut-être
+volontairement. Jamais _la Religieuse_ n'a été, dans la pensée de
+Diderot, destinée à devenir le bréviaire des mères de famille. Ce
+qu'il avait en vue était la réforme des voeux perpétuels, et il
+s'adressait à ceux qui pouvaient l'accomplir: aux hommes, aux
+législateurs, et non aux femmes qui, par leur faiblesse, ne font que
+subir la loi sans avoir même, comme il le montre, les moyens de
+protester utilement contre elle.
+
+[51] Voyez combien cette manie a grossi la collection des OEuvres de
+Piron, de J.-J. Rousseau, de Mably, de Condillac, de Voltaire même,
+qui leur est si supérieur sous tous les rapports: et jugez par ces
+divers exemples combien la même manie grossira un jour le recueil
+des ouvrages de Diderot, dont on ne voudra pas perdre une feuille,
+quoique assurément il y en ait beaucoup dans cette collection,
+d'ailleurs très-riche, qui, ne méritant pas d'être écrites, ne sont
+pas dignes d'être lues. (Note de Naigeon.)--Cette accusation de
+manie ne nous émeut en aucune façon. Nous faisons tous nos efforts
+pour «grossir le recueil des ouvrages de Diderot,» et nous ne
+regrettons qu'une chose, c'est que le temps et les circonstances en
+aient trop détruit.
+
+[52] L'édition la plus complète du _Nouveau Testament_ du P. Quesnel
+est celle de Paris, 1698, 4 vol. in-8º. (Note de l'édition BRIÈRE.)
+
+
+
+
+
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation
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+
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